summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/old
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to 'old')
-rw-r--r--old/12566-8.txt6975
-rw-r--r--old/12566-8.zipbin0 -> 155656 bytes
-rw-r--r--old/12566.txt6975
-rw-r--r--old/12566.zipbin0 -> 152908 bytes
4 files changed, 13950 insertions, 0 deletions
diff --git a/old/12566-8.txt b/old/12566-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..fc606ce
--- /dev/null
+++ b/old/12566-8.txt
@@ -0,0 +1,6975 @@
+The Project Gutenberg EBook of Contes, Nouvelles et Récits, by Jules Janin
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Contes, Nouvelles et Récits
+
+Author: Jules Janin
+
+Release Date: June 9, 2004 [EBook #12566]
+[Date last updated: September 27, 2004]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES, NOUVELLES ET RÉCITS ***
+
+
+
+
+Produced by Tonya Allen and PG Distributed Proofreaders. This file
+was produced from images generously made available by the Bibliothèque
+nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+CONTES
+
+NOUVELLES
+
+ET RÉCITS
+
+
+PAR JULES JANIN
+
+
+DEUXIÈME ÉDITION
+
+
+
+
+TOUT DE BON COEUR
+L'ÉPAGNEUL MAITRE D'ÉCOLE
+MLLE DE MALBOISSIÈRE
+MLLE DE LAUNAY
+ZÉMIRE
+VERSAILLES
+LE POÈTE EN VOYAGE
+LA REINE MARGUERITE
+
+
+
+
+1885
+
+
+
+
+
+TOUT DE BON COEUR
+
+
+Il ne faut rien négliger, sitôt que l'on exerce avec un certain zèle la
+profession des belles-lettres. Tout sert, ou du moins tout peut servir.
+Qui dirait que, dans un vieux recueil de sermons en latin, sans date,
+mais qui sent son seizième siècle d'une lieue, un dominicain sans nom a
+recueilli (_Sermones disciputi de tempore_) deux cent douze histoires
+dramatiques pour tous les dimanches et les principales fêtes de l'année?
+«J'ai appelé ces sermons les _sermons du néophyte_, parce qu'il n'y
+a rien de magistral dans ces histoires innocentes, et que le premier
+écolier venu les pourrait écrire, et mieux inventer.» Si bien que les
+jeunes prédicateurs, quand ils voudront tenir leur auditoire attentif,
+n'auront qu'à puiser à pleines mains parmi ces contes dont la naïveté
+fait tout le mérite. Ceci dit, le dominicain entre en matière, et, parmi
+ces historiettes, nous choisissons la présente histoire du diable et du
+bailli.
+
+Ce bailli était le fléau d'une douzaine de malheureux villages du
+Jura, groupés autour d'un misérable château fort, où la dévastation,
+l'incendie et la guerre avaient laissé leur formidable empreinte. On
+respirait la tristesse en ces lieux désolés de longue date; si l'on eût
+cherché un domicile à l'anéantissement... le plus habile homme n'eût
+rien trouvé de plus propice que cet amas de souffrances et d'ennuis. La
+nature même, en ses beautés les plus charmantes, avait été vaincue à
+force de tyrannie. En ce lieu désolé, l'écho avait oublié le refrain des
+chansons; le bois sombre était hanté par des hôtes silencieux; l'orfraie
+et le vautour étaient les seuls habitants de ces sapins du Nord dont on
+entendit les cris sauvages. Sur le bord des lacs dépeuplés, ce n'étaient
+que coassements. Le bétail avait faim; l'abeille errante avait été
+chassée, ô misère! de sa ruche enfumée. Il n'y avait plus de sentiers
+dans les champs, plus de ponts sur les ruisseaux, plus un bac sur la
+rivière. Il y avait encore un moulin banal, mais pas un pain pour la
+fournée. On racontait cependant qu'autrefois les villageois cuisaient
+dans ce four leurs galettes de sarrasin, et, la veille des bonnes fêtes,
+un peu de viande au fond d'un plat couvert; mais le plat s'était brisé.
+L'incendie et la peste avaient été les seules distractions de ces
+maisons douloureuses. La milice avait emporté les forts, la fièvre avait
+emporté les petits. Quelques vieux restaient pour maudire encore.
+A travers le cimetière avaient passé l'hyène et le loup dévorants.
+L'église était vide, et la geôle était pleine. Autel brisé, granges
+dévastées; le curé était mort de faim; la cloche, au loin, ne battait
+plus, faute d'une corde, avec laquelle le prévôt, par économie, avait
+pendu les plus malheureux. C'était la seule charité que ces pauvres gens
+pussent attendre. Ainsi, du Seigneur d'en haut et du seigneur d'en bas,
+pas une trace. En vain il est écrit: «Pas de terre sans seigneur, et pas
+de ciel sans un Dieu!» C'était vrai pourtant, Dieu n'était plus là!
+Le marquis de Mondragon, le maître absolu de cette seigneurie, était
+absent; sa femme n'y venait plus, ses enfants n'y venaient pas. La honte
+et le déshonneur avaient précédé cette ruine. Ah! rien que des lambeaux
+pour couvrir les vassaux de cet homme, et rien que des herbes pour les
+nourrir! Les sangsues avaient à peine laissé sur ces pauvres un peu de
+chair collée sur leurs os! Malheureux! ils avaient supporté si longtemps
+les gens de guerre, les gens d'affaires, les gens du roi, des princes du
+sang, des officiers de la couronne et des gentilshommes au service de Sa
+Majesté! autant d'oiseaux de proie et de rapine. A la fin, quand on les
+vit tout à fait réduits au néant, rois, princes et seigneurs, capitaines
+et marquis semblèrent avoir oublié que ce petit coin de terre existât.
+C'était une relâche, et cette race, taillable et corvéable à merci, eût
+peut-être fini par retrouver l'espérance et quelques épis, si M. le
+marquis n'eût pas laissé M. son bailli dans son marquisat dévasté.
+
+Ce bailli, avec un peu plus de courage, eût été homme d'armes au compte
+de quelque ravageur de province. Il s'était fait homme de loi, parce
+qu'il n'eût pas osé porter une torche ou toucher une épée. Il s'était
+donné la tâche unique, ayant droit de basse et haute justice à dix
+lieues à la ronde, et jugeant souverainement, de ne rien laisser dans
+les masures: pas un oeuf, pas un flocon de laine, un morceau de pain,
+une botte de paille. Il revenait de chaque expédition rapportant quelque
+chose et soupçonnant ses paysans de cacher leur argent et leur bétail.
+Quatre fois par an, ce bourreau entrait en campagne, et, sauve qui peut!
+
+Or, par un jour sombre et pluvieux de l'automne, au moment où déjà la
+bise et l'hiver s'avancent, M. le bailli des sires de Mondragon sortit
+du château, chaudement enveloppé sous le manteau d'un malheureux fermier
+qu'il avait envoyé aux galères. Deux serfs le suivaient, portant deux
+sacs vides. Il était monté sur un cheval bien nourri d'avoine et de
+foin, de si belle avoine, que les chrétiens de céans en auraient fait
+leur pain de fiançailles. L'aspect de cet homme était terrible. Il
+s'avançait cependant d'un pas réservé dans la solitude et le silence. Il
+comprenait que la haine était à ses trousses et que la vengeance allait
+devant lui. Mais rien ne l'arrêtait dans ces expéditions suprêmes.
+
+Quand il eut dépassé le cimetière et l'église, au détour du chemin, il
+entra dans une lande aussi stérile que tout le reste, et dans un espace
+de vieux arbres qu'il fallait absolument franchir avant d'arriver dans
+les villages de la seigneurie. Peu à peu, ne rencontrant personne, il se
+sentait rassuré, lorsque, d'un vieux chêne dont la tête se perdait dans
+les cieux, il vit sortir un homme... ou tout au moins un fantôme, qui
+posa sa main puissante sur la croupe du cheval. Le cheval en éprouva un
+soubresaut par tout son corps. Alors le cavalier, tournant la tête, osa
+contempler ce compagnon silencieux. C'était moins un corps qu'une image,
+une ombre. On voyait briller dans sa face implacable deux yeux noirs,
+dont le blanc même était noir. Ça brillait, ça menaçait, ça brûlait. M.
+le bailli n'eut pas grand'peine à reconnaître qu'il venait de rencontrer
+son grand'père, le diable en personne, et celui-ci, d'une voix de
+l'autre monde:
+
+--Je sais où tu vas, dit-il, et je vais de ce côté. Voyageons
+ensemble...
+
+Ils allèrent donc, lorsqu'ils rencontrèrent au carrefour de la forêt
+(c'est incroyable et c'est vrai pourtant) un paysan traînant après lui
+un porc qui revenait de la glandée. Il avait sauvé ce porc par grand
+miracle et l'emmenait dans son logis, tremblant d'être aperçu par
+quelque assesseur du bailli. Certes, celui-ci n'eût pas mieux demandé
+que d'enfouir la bête au fond d'un sac et de rentrer dans le château,
+pour se remettre en campagne le lendemain; mais le cheval obéissait à la
+main ténébreuse. En même temps, le pourceau refusait d'aller plus loin
+et se débattait de toutes ses forces.
+
+--Que le diable t'emporte! s'écria le paysan.
+
+A ces mots, le bailli, qui commençait à trembler fort, se sentit tout
+rassuré. Car c'est l'usage entre les démons de l'autre monde et les
+démons de celui-ci, sitôt que le diable a trouvé sa proie, il faut
+nécessairement qu'il l'accepte et s'en aille au loin chercher une autre
+aventure. Ainsi, vous rencontreriez Satan lui-même et vous lui donneriez
+à emporter la première créature qui s'offrirait à ses yeux:
+
+--Tope là! dirait Satan.
+
+Alors il faudrait bien qu'il se contentât d'une poule noire, ou d'un
+mouton, moins encore, d'une grenouille au milieu du chemin. Ces sortes
+de pactes, cependant, ne lui déplaisent pas, parce que le hasard
+et Satan sont deux bons amis. Plus d'une fois il lui est arrivé de
+rencontrer le vieux père, ou la femme, ou le fils de ce même compagnon,
+qui déjà s'en croyait quitte à si bon compte.
+
+Hélas! c'est l'histoire d'Iphigénie ou de la fille de Jephté!
+
+Donc, le bailli, de son petit oeil narquois, disait à cet oeil noir:
+
+--Puisqu'on te le donne, ami fantôme, prends ta proie, et va-t'en loin
+d'ici. Eh bien, que tardes-tu? c'est le pacte, me voilà délivré de tes
+griffes.
+
+A quoi l'homme noir répondit par un rire silencieux et de petites
+flammes bleues qui sortaient de sa bouche:
+
+--Oui, dit-il, je tiens ma proie, on me la donne, et je te quitte, à
+moins pourtant que ce bonhomme ne m'ait pas donné son porc de bon coeur.
+C'est le bon coeur qui fait le présent, tu le sais bien. Il ne s'agit
+pas de donner de bouche, il faut que la volonté y soit tout entière.
+Attendons!
+
+Comme il disait ces mots, le diable et le bailli virent accourir du
+milieu des feuillées une douzaine de charbonniers, qui, voyant le porc
+allant de leur côté, poussèrent des cris de joie:
+
+--Ah! mon Dieu! disaient-ils, ami Jean, où donc as-tu trouvé tant de
+provende?
+
+Et les voilà entourant la bête et son guide. Ils ne contenaient pas leur
+joie; ils dansaient en rond et chantaient: Ami pourceau! quelle fête et
+quel bonheur! Nous mangerons ton sang, nous mangerons ta chair! Nous
+ferons des saucisses, des boudins, des grillades; ta tête et tes pieds
+nous reposeront d'un long jeûne!
+
+Et tous ils étaient si contents, si joyeux, qu'ils ne virent pas même le
+bailli. Celui-ci poursuivit son chemin.
+
+--Tu le vois bien, lui disait son camarade, avec son méchant rire, ces
+paysans affamés ne m'ont pas donné le pourceau de bon coeur.
+
+Le bailli baissa la tête en se demandant où en voulait venir le
+prince des ténèbres? Il savait que, de tous les logiciens de l'école
+d'Aristote, le diable était le plus grand de tous. Pas un argument qu'il
+ne rétorque, et pas un syllogisme dont il ne trouve à l'instant même le
+défaut.
+
+Cependant ils arrivèrent à la porte d'une cabane, et sur le seuil ils
+trouvèrent une humble vieille qui filait sa quenouille en agitant de son
+pied lassé un petit berceau. L'enfant criait et gémissait; il appelait
+sa mère; il avait faim. La mère était au loin qui ramassait des branches
+mortes, et l'enfant criait toujours:
+
+--Ah! maudit enfant, disait la vieille, que le diable t'emporte!
+
+Ici, le méchant bailli eut encore un certain espoir. La vieille était si
+pauvre! un enfant de plus dans cette cabane était une bouche de plus. Ce
+triste bailli s'imaginait que la corvée avait réduit ces hommes et ces
+femmes à n'être plus que des bêtes sauvages dans les bois. On eût dit
+que son compère aux pieds fourchus partageait ses idées. Déjà même il
+tendait la main pour s'emparer de la frêle épave, et c'en était fait, le
+diable était vaincu... Mais sitôt que l'ombre eût touché le berceau, la
+vieille, aux bras vigoureux encore, emporta le petit enfant du côté de
+sa mère. Elle arrivait, celle-ci, chargée de ramée:
+
+ Messire loup, n'écoutez mie
+ Mère tenchant, son fieu qui crie.
+
+--Arrive donc! ma fille, s'écria la mère-grand. L'enfant t'appelle, il a
+soif, il a faim, et je ne puis que le bercer.
+
+La jeune mère, à l'instant même, jetant son fardeau, découvrit sa
+mamelle et le montra à l'enfant, qui se prit à sourire.
+
+--Ah! je te plains, dit le démon à son compagnon; tu vois que j'y
+mettais de la bonne volonté, mais tu ne saurais soutenir que la vieille
+m'ait donné son petit enfant de bonne grâce. Allons, courage! et
+cherchons autre chose. Nous avons encore du chemin à faire avant
+d'arriver à tes besognes. Mais aussi je suis bien bon d'écouter ces
+paroles en l'air; un vieux conte l'a dit avant moi.
+
+Et ils poursuivirent leur chemin.
+
+Plus ils marchaient, plus le ciel devenait sombre, et pourtant midi
+n'avait pas encore sonné. Ils allaient entre deux haies, le bailli
+songeant à sa destinée et cherchant quelque ruse en son arsenal, le
+démon marmottant une antienne, en dérision; les deux porteurs de sacs,
+parfaitement indifférents à ce qui se passait autour d'eux, car leur
+infime condition les mettait à l'abri de la colère du prince des
+ténèbres. On eût dit que la solitude était agrandie et que le chemin
+s'allongeait de lui-même. Il n'y avait rien de plus triste à voir que
+ces quatre monotones voyageurs.
+
+Il y eut cependant une éclaircie inattendue: une maison neuve et de gaie
+apparence. Elle était bâtie en belles pierres et recouverte en
+tuiles avec des carreaux de vitre, très rares en ce temps-là, qui
+resplendissaient au soleil. On eût dit que ce chef-d'oeuvre avait été
+apporté, tout fait, dans la nuit, à l'exposition du soleil levant,
+sur le penchant de la colline. Une grande aisance, un ordre excellent
+présidaient à cette habitation. On entendait chanter le coq vigilant;
+les chiens jappaient; une belle vache à la mamelle remplie errait
+librement dans l'herbe épaisse; on entendait sur le toit roucouler les
+pigeons au col changeant; des canards barbotaient dans la mare, et le
+long du potager s'élevait la vigne en berceau.
+
+Le démon contempla sans envie une si grande abondance, et, se tournant
+vers le bailli stupéfait:
+
+--M'est avis, maître égorgeur, que voilà un logis oublié dans tes
+procédures. Prends garde à toi, j'irai le dire à ton maître, et sans nul
+doute il mettra à la porte un comptable si négligent que toi.
+
+Le bailli, cependant, ne savait que répondre. Il était tout ensemble
+heureux d'avoir rencontré cette nouvelle mainmortable et honteux
+de n'avoir pas encore exploité cette fortune. Il en avait tant de
+convoitise, qu'un instant il oublia son compagnon. A la fin, et s'étant
+bien assuré qu'il avait son cornet à ses côtés et du parchemin à la
+marque de monseigneur (c'était un pot qui se brise, image parlante de la
+féodalité), il chercha quelque porte entr'ouverte, afin d'instrumenter
+contre un vassal assez hardi pour être un peu mieux logé que son
+seigneur. Les portes étaient fermées, mais la fenêtre était ouverte,
+et du haut de son cheval M. le bailli put contempler tout à l'aise les
+crimes contenus dans cette honnête maison.
+
+Le premier crime était une belle table en noyer, couverte d'une nappe
+blanche, et sur la nappe, ô forfait! un pain blanc, et du sel blanc dans
+une salière; un morceau de venaison sur un grand plat de riche étain,
+plus brillant que l'argent, annonçait un repas tel qu'on en faisait
+avant la croisade sous le roi saint Louis. Deux gobelets d'argent
+étaient remplis jusqu'au bord d'une liqueur vermeille. Un hanap ciselé
+par un maître, et de belles assiettes représentant la reine et le roi
+de France ajoutaient leur splendeur à toutes ces richesses bourgeoises.
+L'ameublement n'était pas indigne de tout le reste. Enfin, deux jeunes
+gens, la femme et le mari, dans tout l'éclat de la force et de la
+jeunesse, étaient assis, entourés de trois beaux enfants vêtus comme
+des princes, et peu affamés, sans nul doute, à les voir riant et jasant
+entre eux.
+
+Pendant que M. le bailli dévorait des yeux ce repas qu'un ancien
+chevalier de la chevalerie errante eût trouvé cuit à point, et comme il
+faisait déjà l'inventaire de ces richesses suspectes, une grande et
+vive dispute s'éleva soudain entre la femme et le mari. Il semblait que
+celle-ci avait acheté, sans le dire à celui-là, un collier d'or à la
+ville voisine, et le mari lui reprochait sa dépense. Après la première
+escarmouche, ils en vinrent bien vite aux gros mots, pour finir toujours
+par celui-là, si rempli de dangers pourtant: _Ma femme au diable!--Au
+diable mon mari!_
+
+En ce moment, nous convenons que même pour le diable la tentation était
+grande, et que la proie était belle. Une femme de vingt ans, un mari
+à peu près du même âge. Emporter cela tout de suite représentait une
+heureuse et diabolique journée.
+
+--Ami! qui t'arrête? disait le bailli à son camarade. Où trouveras-tu
+deux plus belles âmes et plus de larmes que dans les yeux de ces trois
+enfants? Prends ta part, j'ai la mienne, et quittons-nous bons amis.
+
+Donc, tout semblait perdu. Le bailli triomphait, la belle maison
+tremblait jusqu'en ses fondements. Les enfants pleuraient. Le père et
+la mère étaient damnés... Mais au fond de leur âme ils s'aimaient trop
+pour être ainsi brouillés si longtemps.
+
+--As-tu bien fait, ma mignonne! as-tu bien fait, s'écriait le jeune
+homme au cou de sa femme, et suis-je un mécréant de t'avoir, pour si
+peu, grondée! Un brin d'or! te reprocher un brin d'or, quand je devrais
+te couvrir de diamants et de perles!
+
+--Non, non, s'écriait la jeune épouse, avec de grosses larmes dans les
+yeux, c'est ma faute et non pas la tienne. Où donc avais-je, en effet,
+si peu de coeur, que de dépenser en vanités la dot de nos enfants?
+
+Alors, quittant le cou de son mari, elle baisait avec ardeur les deux
+petits garçons et la belle petite fille aux yeux bleus, les enfants ne
+sachant plus s'ils devaient rire ou pleurer. Et lorsque enfin ils eurent
+tous les cinq essuyé ces douces larmes et retrouvé leur sourire, ils
+posèrent le petit collier sur la tête de la madone, en guise d'ex-voto,
+et tous les cinq agenouillés sous les yeux de la divine mère, ils
+récitèrent, les mains jointes: _Nous vous saluons, Marie, pleine de
+grâces!_
+
+Ici le diable se sentit si touché, qu'une larme s'échappa de ses yeux et
+tomba sur sa joue. On entendit: _Pst!_ le bruit d'une goutte d'eau sur
+le fer brûlant. Le bailli, lui, ne fut pas touché le moins du monde. Il
+sentit grandir sa furie, et pour toute chose il eût voulu revenir sur
+ses pas. Mais avec le diable il faut marcher toujours en avant. Il est
+la voix qui dit: _Marche! et marche!_
+
+En vain voulez-vous faire halte en ce bel endroit du paysage enchanté;
+_Marche! et marche!_ En vain la ville offre à vos yeux des beautés
+singulières: _Marche! et marche!_ En vain le libertin demande un moment
+de répit pour quitter les mauvaises moeurs, et se marier à quelque
+innocente: _Allons! marche! et marche!_ Il y a même des instants où le
+traître et le tyran feraient trêve assez volontiers à leurs manoeuvres
+criminelles: _Marthe en avant! Tu as laissé passer le repentir; arrive,
+en boitant, le châtiment qui va te prendre!_ Ainsi l'ambitieux, quand il
+renonce à l'ambition, l'avare à l'argent, le soldat aux meurtres et le
+débauché à ses plaisirs d'un jour: _Marche! et marche!_ il faut obéir
+jusqu'à l'abîme entr'ouvert. C'est la nécessité.
+
+M. le bailli marchait donc. Toutefois, comme il était rusé et passé
+maître en diableries, lui aussi:
+
+--C'est mon droit, dit-il à son compagnon, d'aller en avant par le
+chemin que je choisirai.
+
+--C'est ton droit, reprit l'autre, incontestablement. Sur quoi le
+bailli, rassuré, prit un petit sentier par la montagne. Or ce sentier
+allongeait le voyage d'une grande lieue, et le diable (on l'attrape
+assez facilement) eut quelque soupçon qu'il était joué par le bailli.
+
+--Tu me tends un piège? dit-il. Jouons, comme on dit, _cartes sur
+table_, et que chacun de nous soit content.
+
+--Monseigneur, reprit le bailli, chacun son tour. Vous me teniez tout à
+l'heure, et maintenant c'est moi qui vous tiens. Maladroit! c'était
+bien la peine de courir toute la contrée et de me tendre ainsi tous ces
+pièges, pour tomber dans mon embuscade! Où sommes-nous, en ce moment,
+mon camarade? Ne vois-tu pas que nous entrons dans le sentier qui mène
+au couvent de Sainte-Croix? Le couvent a disparu, c'est moi qui l'ai
+rasé, et je me suis emparé de tous ses domaines. Mais j'ai respecté le
+calvaire, élevé sur ces hauteurs le jour même de la Passion, et dans ce
+calvaire sont contenues les reliques de saint Pierre martyr, de saint
+Eutrope, de saint Barthélemy, de sainte Catherine, vierge et martyre, et
+des dix mille crucifiés. C'est là que je vous attends, messire démon, et
+nous verrons si vous osez me poursuivre à l'ombre de la croix.
+
+Qui fut contrarié de cette déclaration? Ce fut Satan. Il s'en voulait
+d'avoir négligé ce formidable rempart que les saints avaient dressé de
+leurs mains pieuses sur la montagne. Il savait d'ailleurs la force et
+l'autorité de certaines reliques enfouies dans ce calvaire. Il s'en
+voulait enfin d'être une dupe de ce bailli de la pire espèce, et d'avoir
+rencontré plus fin que lui. C'était sa bataille de Pavie:
+
+--Je prendrai ma revanche une autre fois, se dit-il en maugréant.
+
+Cependant, comme il ne voulait pas s'en aller les mains vides:
+
+--Je m'en vais chercher fortune ailleurs, dit-il au bailli, si du moins
+tu veux me donner ces deux vilains hommes qui marchent à ta suite...
+Est-ce dit? Est-ce fait?
+
+--Vous n'aurez pas ça de moi, reprit le bailli, en faisant craquer
+contre sa dent jaune un ongle aigu. Ces deux hommes sont nécessaires à
+ma haute et basse justice. Celui-ci est le bourreau de nos domaines. Pas
+un mieux que lui ne s'entend à fustiger de verges sanglantes un rebelle,
+à flétrir d'un fer chaud marqué de deux fleurs de lis un braconnier, à
+river la chaîne au cou d'un forçat destiné à ramer à perpétuité dans les
+galères de Sa Majesté. Cet autre est le concierge de nos prisons et le
+parleur de nos sentences; il excelle à pendre un débiteur insolvable, et
+plus d'une fois il a fait rentrer de belles sommes dans nos coffres. De
+l'un et de l'autre il m'est impossible de me passer. Partez donc comme
+vous êtes venu, les mains vides, et bonsoir, maître démon.
+
+Ainsi parlant, la montagne était déjà gravie à moitié. Le diable allait
+partir, lorsqu'il s'avisa de se hausser sur ses ergots.
+
+--Là, voyons, dit-il, avec un rire de mauvais présage, au moins
+promets-nous d'épargner quelqu'un de ces malheureux?
+
+--Pas un seul, reprit la bailli, ils m'ont causé trop d'ennui ce matin.
+
+--Épargne du moins, bailli de malheur, les habitants de la maison neuve!
+
+--Oh! pour ceux-là, leur compte est fait. J'aurai ce soir dans ma poche
+le collier d'or, et si tu repasses dans un mois d'ici, la ronce et le
+chaume rempliront tout cet espace.
+
+--Mais le petit enfant à la mamelle!...
+
+--Il payera le lait de sa mère!
+
+--Et le pourceau?
+
+--Mes acolytes et moi, nous le mangerons ce soir!
+
+--Enfin, ni pardon ni pitié?
+
+--Ni pitié ni par...
+
+Ici, l'épouvante arrête la voix du bailli dans sa gorge... Il regarde,
+il ne voit plus le calvaire! En vain son regard interroge et fouille en
+tous sens... la croix sainte qui devait le protéger est abattue.
+
+--Oui-da, reprit Satan, tu cherches en vain ta force et ton appui. Les
+malheureux que tu as faits ont abattu le calvaire. A force de misère,
+ils ont cessé d'espérer et de croire. Insensé! voilà les ruines que la
+malice et ta lâcheté devaient prévoir. Ces désespérés se sont vengés sur
+les reliques des martyrs, et maintenant c'est toi qui seras châtié des
+profanations de tous ces malheureux.
+
+A cette révélation dont il comprenait toute la justice, le bailli tomba
+de son cheval, et le cheval, soulagé de son double fardeau, l'homme et
+la main du diable, repartit au galop en faisant une telle pétarade, avec
+tant de soleils, de bombes, de fusées et d'artifices, qu'elle eût suffi
+à solenniser la fête du plus grand roi de l'univers. Voyant l'homme
+écrasé sous la honte et la peur, Satan le releva doucement, comme
+eût fait un tendre père pour son fils unique, et tous les quatre ils
+descendirent la pente assez douce qui conduisait aux divers villages de
+cette abominable seigneurie. Ils frôlèrent les premières maisons, sans
+entendre autre chose que des gémissements et des larmes, mais pas encore
+une malédiction. Ces gens avaient peur et tremblaient de tous leurs
+membres. Le malade arrêtait son souffle et l'enfant brisait son jouet;
+la femme, épouvantée, allait se cacher dans quelque fente, et les chiens
+oubliaient d'aboyer. Mais enfin, quand ils eurent ainsi parcouru toute
+une rue, on entendit sortir de ces chaumières en débris des murmures,
+des cris, des plaintes, des malédictions, la malédiction unanime allant
+sans cesse et grandissant toujours. Au second village, voisin du
+premier, la colère avait remplacé la plainte, et ces malheureux
+criaient:
+
+--Arrière le brigand qui m'a volé mon fils! mort au scélérat qui fit
+périr mon père sous le bâton! Voilà le monstre impitoyable! Et les
+enfants de jeter des cailloux et des pierres à ce fauteur d'incendie.
+
+--Rends-nous le pain, disaient les femmes! Rends-nous l'honneur,
+disaient les hommes! rends-nous les lits et les berceaux! Regarde, la
+faim nous mine, et nos mains défaillantes ne pourraient plus tenir les
+outils que tu nous as volés.
+
+A ce bruit immense, où les dents grinçaient, où les yeux flamboyaient,
+où de ces poitrines hâves et desséchées sortaient des sons rauques
+et des sifflements pleins de fièvre, accouraient villageois et
+villageoises, et de leur doigt vengeur, désignant cet homme impie, ils
+criaient tous:
+
+--Au diable! au diable! au diable!
+
+Et l'écho répétait:
+
+--Au diable! au diable!
+
+Alors Satan, d'une voix qui remplit la plaine et le mont:
+
+--Camarade! il était convenu que je n'accepterais qu'un présent fait de
+bonne grâce et tout d'une voix, sans que pas un des donataires y trouvât
+à redire. Eh bien, que t'en semble? et que dis-tu de cette unanime
+malédiction? Pour le coup, tu es à moi, bien à moi. Pas un qui te
+réclame ou te pardonne.
+
+Et, prenant le bailli par les deux épaules, il le suspendit à un chêne
+qui n'avait pas moins de soixante pieds de hauteur. Toute la contrée
+applaudit à cet acte de vengeance! Hélas! à défaut de justice, on se
+venge, et voilà pourquoi il faut être juste avant tout.
+
+Cet homme étant disparu de ce domaine, on vit peu à peu reparaître en
+ces lieux dévastés l'ordre et la paix. L'église fut rebâtie, et, de
+nouveau, la cloche appela les fidèles à la prière; ils obéirent à
+l'appel sacré, justement parce qu'ils avaient cessé d'être misérables.
+Les femmes furent les premières à quitter leurs haillons pour des habits
+simples et de bon goût. Les hommes revinrent à la charrue, à la herse,
+à tous les instruments qui font vivre et réjouissent l'humanité. Le
+pourceau, sauvé par miracle, eut une progéniture abondante. Le petit
+enfant grandit et devint un grand justicier, chef d'un parlement dont la
+voix était souveraine. On ne s'étonna guère, lorsque, un matin, le vieux
+château fut éventré, dont les matériaux servirent à faire un aqueduc, un
+pont, une chaussée. Enfin vous avez deviné que le nouveau seigneur était
+justement le jeune homme de la maison neuve. Ils avaient commencé par
+renoncer à leur droit de potence, à leur droit de galères et de gibet.
+Ils avaient fait de la potence une indication pour guider les voyageurs
+dans la forêt.
+
+Nous avons encore à raconter une aventure, et tout sera dit: le jour
+où disparut le bailli, les anciens du village qui avaient gardé leur
+sang-froid avaient très bien vu que Satan, de sa main pleine d'éclairs,
+avait gravé on ne sait quoi sur la branche la plus haute du vieux chêne.
+Le vieux chêne mourut de vieillesse, et les bûcherons, en le dépouillant
+de sa couronne, y trouvèrent ce mot mémorable, écrit en traits de feu:
+JUSTICE!
+
+
+
+
+L'ÉPAGNEUL MAITRE D'ÉCOLE
+
+
+I
+
+Dans un canton de l'Arabie heureuse appelé le Ludistan régnaient et
+gouvernaient, au temps des féeries, le bon roi Lysis et la reine
+Lysida. C'étaient deux bonnes gens, sans reproches et sans peur, qui se
+laissaient conduire assez volontiers, le roi par son ministre Atrobolin,
+la reine par sa dame d'honneur Moustelle; Moustelle, il est vrai,
+appartenait aux premières maisons de Ludistan.
+
+C'était un jour d'été; la reine et le roi, qui ne s'amusaient pas tous
+les matins dans le parc de leur château, se plaisaient souvent après
+leur déjeuner, composé d'une simple tasse de café au lait, à échapper,
+comme on disait alors, aux ennuis de la grandeur. Donc, sitôt que leurs
+salons furent déserts, et voyant que les ambitieux les laissaient en
+repos jusqu'au lendemain, le roi Lysis et la reine Lysida, longeant la
+grande allée de maronniers qui traversait le parc et ne s'arrêtait qu'à
+la petite grille, ouvrirent en toute hâte la poterne et la refermèrent,
+tant ils avaient peur d'être arrêtés par quelque urgente affaire de
+la dame d'honneur ou du premier ministre. _A demain les affaires
+sérieuses!_ telle était la devise de ce bon prince. Après lui, elle a
+servi à beaucoup d'autres qui ne s'en sont pas trop mal trouvés.
+
+Donc les voilà, le roi et la reine très joyeux, qui foulent d'un pied
+léger la vaste prairie; au bout de la prairie il y avait un beau rivage
+éclairé d'un soleil radieux, puis enfin la Méditerranée éclatante, ou,
+tout au moins, de quelque nom qu'on l'appelle, un immense Océan dont pas
+un mortel n'avait franchi les dernières limites.
+
+Les plus hardis navigateurs envoyés par l'Académie des sciences de ce
+beau royaume étaient revenus de leur aventure épouvantés des abîmes, des
+précipices, des rochers funestes qui les avaient arrêtés après cinq
+ou six mois d'une heureuse navigation. «Messieurs les académiciens,
+s'écriaient ces hardis voyageurs, nous n'avons rencontré là-bas que
+l'abîme et le chaos, la foudre et le néant, des montagnes à perte de vue
+et le cri des animaux féroces; l'ours blanc et l'ours noir son camarade
+ne sont que jeux d'enfants comparés à ces géants d'un monde inconnu.»
+Ceci dit, nos voyageurs étaient décorés par le roi Lysis, et l'Académie
+ouvrait son sein à ces nouveaux Christophe Colomb.
+
+La reine et le roi avaient donc cessé depuis longtemps d'envoyer là-bas
+des flottes inutiles, et, prenant leur parti en gens sages, ils se
+contentaient de contempler le vaste espace, du sommet de la roche Noire,
+ainsi nommée parce que ce rocher terrible était couvert incessamment
+d'une blanche écume. En étudiant la géographie, il vous sera facile de
+vous convaincre des gentillesses, des gaietés et des non-sens de MM. les
+géographes. Ils s'amusent volontiers de ces chiquenaudes données au sens
+commun.
+
+La reine et le roi s'étaient à peine assis à leur place accoutumée, à
+peine le roi avait dit à la reine: «Il fait beau temps, Madame!» à peine
+la reine avait dit au roi: «Oui, Sire!» un nuage épais s'étendit soudain
+sur le ciel radieux; le flot grondant vint se briser contre la roche
+Noire; on n'entendit au loin que la bataille des éléments furieux;
+«Si j'avais su, dit la reine, j'aurais pris mon tartan du mois de
+décembre.--Si j'avais pu me douter de telle averse, dit le roi, à coup
+sûr j'aurais apporté mon parapluie!» Heureusement la roche, en ce
+lieu, formait une cavité, la plus charmante du monde pour des têtes
+couronnées. Les pâtres eux-mêmes, par ces mauvais temps subits, ne sont
+pas fâchés de rencontrer ces remparts naturels contre la pluie et le
+vent de bise. «Attendons une éclaircie et nous regagnerons le château,
+disait la reine en grelottant.»
+
+[Illustration: Barque ou berceau?]
+
+Cependant tout au loin il leur sembla qu'une barque légère, abaissant
+au vent, allait d'une vague à l'autre et s'approchait du rivage en
+louvoyant.
+
+«Sire, disait la reine au roi, voyez-vous ce berceau qui
+flotte?--Oui-da, reprit le roi, ce n'est pas un berceau, c'est une
+barque, et pour peu que Votre Majesté daigne y prêter sa royale
+attention, elle aura bientôt reconnu le pilote au gouvernail et cette
+voile empourprée où le vent souffle à perdre haleine!»
+
+A ce bon mot qu'il avait trouvé sans le chercher, le roi Lysis daigna
+sourire. Ils ressemblent en ceci au reste des humains, les rois
+d'esprit, rien ne les amuse autant que leurs propres bons mots.
+
+Après une pose: «Sire, dit la reine, avec votre permission, j'insiste et
+je dis que cette barque est un berceau; je vois des couvertures brodées,
+un petit oreiller garni de dentelle, une menotte d'enfant qui tient un
+hochet de cristal.--Et moi, ma reine, avec votre permission, je vois le
+bateau, la voile et le pilote au gouvernail.»
+
+Comme elles allaient se disputer, Leurs Majestés virent aborder au pied
+de la roche, et cette fois ils furent d'accord, un bateau qui était en
+même temps un berceau, un berceau qui était tout ensemble un bateau. Au
+même instant, le soleil sortit du nuage, et tout se calma dans cette
+immensité; ce fut un véritable enchantement.
+
+Il faut pourtant que vous sachiez que le roi Lysis et la reine Lysida
+comptaient plusieurs points noirs dans leur très heureuse vie, et leur
+premier chagrin était de n'avoir pas d'enfants. Pas d'enfants, rien
+n'est plus triste! Il est vrai que bien des pères de famille, sitôt
+que leur fillette est maussade ou que leur garçon est entêté, pour peu
+qu'ils aient mis au monde un gourmand, un paresseux, un menteur, un
+porteur d'oreilles d'âne: «Mon Dieu! mon Dieu! disent-ils, que les
+_pères_ qui n'ont pas d'enfants sont heureux!» Et voilà comme, ici-bas,
+les hommes et les femmes ne sont jamais contents.
+
+La reine et le roi eurent bientôt quitté leur roche et gagné le rivage;
+et pensez s'ils furent heureux, quand ils découvrirent dans ce berceau
+un beau petit garçon de trois ou quatre ans qui leur tendit les bras.
+Tout d'abord, la reine s'empara du petit naufragé pendant que le roi,
+qui tenait à ses idées, s'écriait: «Je savais bien que c'était un
+bateau, car voici le pilote!» Or, le pilote était un épagneul rare et
+charmant; sa queue était orange, et de ce beau panache il se servait
+comme un nautonnier de voile et de gouvernail. Sa robe était blanche et
+noire, il portait à son front une étoile. Enfin, que vous dirai-je? il
+n'y avait rien de plus joli que cet épagneul venu de si loin, dans
+un attirail si nouveau. «A moi l'enfant! disait la reine.--A moi le
+bateau!» disait le roi. Et voilà comme ils rentrèrent, tout joyeux et
+les mains pleines, en ce château dont ils étaient sortis les mains
+vides. Il faut vous dire aussi que l'épagneul, très fatigué, s'était
+endormi sur l'oreiller du jeune enfant. «C'est un peu lourd, disait le
+roi, mais je suis trop content de ma trouvaille pour déranger ce bel
+épagneul.»
+
+
+II
+
+Quand le ministre et la dame d'honneur apprirent les événements de la
+matinée, et qu'ils se virent exposés à cette formidable concurrence d'un
+joli chien et d'un bel enfant, ils poussèrent de grands cris; mais
+le roi les fit taire en les menaçant des _Petites Affiches_, où se
+rencontraient, en ce temps-la, tant de grands ministres et d'excellentes
+dames d'honneur.
+
+L'enfant fut appelé d'un nom arabe qui signifie «arraché des flots».
+Quant au chien, on l'appela d'un nom français qui veut dire «le bon
+pilote».
+
+Enfin la reine et le roi s'occupaient nuit et jour de l'un et de
+l'autre, à tel point, qu'on disait qu'ils perdaient le boire et le
+manger. Cette incessante préoccupation aurait très bien pu nuire à
+la gloire, à l'honneur du roi Lysis. Comme il laissait à ses ennemis
+beaucoup trop du loisir, il advint qu'une nuit du mois de décembre on
+entendit un grand bruit dans le château; c'étaient les ennemis du roi
+Lysis qui s'introduisaient dans la citadelle. Mais (rendons-lui son vrai
+nom) le sage Azor, réveillant doucement son jeune maître, lui mit entre
+les mains une trompette achetée à la foire du Ludistan, et l'enfant, sur
+cette trompette, essaya, d'un souffle ingénu, l'air nouveau de _Malbroug
+s'en va-t-en guerre_. Bien qu'il fut assis en ce moment sur les marches
+du trône, nous ne voulons pas flatter le petit Noémi (rendons-lui aussi
+son nom): il était un très chétif musicien; il écorchait de la belle
+sorte le fameux air _Malbroug s'en va-t-en guerre_, et les courtisans
+les plus subtils se bouchaient les oreilles aux premiers cris de la
+rauque trompette. Eh bien, voilà justement ce qui sauva le trône de
+Lysis et de Lysida; les ennemis qui s'étaient emparés du château, voyant
+que pas un n'accourait à leur rencontre, s'étonnèrent et s'inquiétèrent.
+«Il faut vraiment, disait le général ennemi, que l'on me tende un piège;
+halte-là!» Mais quand il entendit la trompette invisible et la chanson
+_Malbroug s'en va-t-en guerre_, il cria: «Sauve qui peut!» Voilà
+comment, par la présence d'esprit d'un si bon chien et par une trompette
+en fer-blanc dont on ne voudrait pas à la foire de Saint-Cloud, fut
+délivré le château de Lysis-Lysida.
+
+Le lendemain de cette nuit terrible, accourut le peuple enthousiaste en
+criant: Vive la reine et vive le roi! «En ai-je assez battus!» disait
+Lysis. «En avons-nous assez malmenés?» disait Lysida. Le ministre et la
+dame d'honneur avaient leur part dans cette gloire improvisée, et pas un
+mot de l'épagneul Azor, pas un mot du petit Noémi et de sa trompette. En
+ce temps-là, les peuples étaient bien ingrats!
+
+Quand ils se virent si peu récompensés, Azor et Noémi, s'ils avaient eu
+des âmes moins vaillantes, auraient désespéré de l'avenir; mais le bel
+Azor: «J'avais tort, se dit-il, de négliger l'éducation de mon élève, il
+sera peut-être un jour quelque grand prince, et je veux lui enseigner
+l'art de la guerre.» Au même instant, l'épagneul ceignit son grand
+sabre, et, mettant un fusil chassepot entre les mains du petit joueur
+de trompette: «Une, deux, trois! portez armes! présentez armes!» Azor
+accomplissait et surtout il enseignait tous ces beaux mouvements
+beaucoup mieux qu'un sergent de la garde nationale. Il savait jusqu'aux
+mots: _En joue_, et _Feu!_ toute la gamme militaire. Enfin rien ne
+l'étonnait: une mine, une contre-mine, une barricade. Il excellait
+à planter un drapeau gris de lin (c'était la couleur du drapeau du
+Ludistan) sur les tourelles les plus élevées; il entrait par la brèche
+et défiait les canons les mieux rayés. Avec cela, modeste un peu plus
+qu'il ne convient à des victorieux. Quoi d'étonnant? il avait appris la
+modestie à l'école d'un jeune lièvre qui tirait un coup de pistolet, et
+qui respirait l'odeur de la poudre avec autant de bonheur que la suave
+odeur du thym ou du serpolet.
+
+[Illustration: Malbroug s'en va-t-en guerre.]
+
+Ce brave Azor menait de front l'utile et l'agréable; en même temps qu'il
+enseignait l'exercice à son élève, il lui montrait comment on plaît aux
+dames; il relevait le mouchoir de celle-ci, il présentait ses gants à
+celle-là. Il sautait pour le roi, pour la reine, et parfois pour le
+ministre. Il flattait le riche, et voilà le miracle: il épargnait le
+pauvre! Enfin, docile à ces exemples, Noémi plaisait à tout le monde.
+
+Aussi bien la reine et le roi ne tarissaient pas sur les louanges de
+leur fils adoptif: «Il a tout deviné, disaient-ils; sans maître, il
+apprend toutes choses; à la chasse on ne sait pas comment il s'y prend,
+mais jamais il ne revient bredouille.» Ils ne se doutaient pas, ces bons
+princes, que l'épagneul faisait lever tout ce gibier sur les pas de son
+cher Noémi.
+
+«Et maintenant, se disait maître Azor, il ne manque à mon disciple que
+d'être un ménager de son propre bien, et il le menait dans le domaine
+des fourmis.--Je veux aussi qu'il soit un habile artiste,» et de bonne
+heure il l'éveillait pour qu'il entendit le tireli joyeux de l'alouette
+matinale. Il faisait de toutes les créatures de ce bas monde autant de
+maîtres excellents pour l'enfant de son adoption: le cygne enseignait
+à nager au petit Lysis, le corbeau à prévoir la pluie et le beau
+temps.--«Je veux aussi qu'il apprenne à respecter les vieilles gens,
+disait le bon épagneul; il sera complet si jamais il se montre aussi bon
+qu'il est habile et courageux.»
+
+Justement, passait dans le sentier qui revient de la forêt, une humble
+vieille aux cheveux tout blancs, aux mains tremblantes. Elle portait,
+sur son épaule voûtée, un lourd fardeau d'épines qu'elle avait ramassa,
+brin à brin, dans la forêt, et d'un pas chancelant elle regagnait sa
+cabane. Hélas! il y avait encore bien loin de ce lieu au désert habité
+par la vieille; elle était harassée, elle s'avouait vaincue.
+
+«Ah! malheureuse, je n'irai pas plus loin, disait-elle, et comment se
+chauffera ma petite Rachel!»
+
+En ce moment passa le jeune homme suivi de son fidèle Azor. Noémi était
+mécontent, il avait fait mauvaise chasse et s'en revenait les mains
+vides. Ce fut pourquoi sans doute il continua son chemin sans regarder
+la vieille et son fardeau. Mais celle-ci: «Mon enfant, dit-elle (elle
+disait cela d'un ton sévère), il est mal à vous de ne pas faire au
+moins quelque attention à une malheureuse femme qui pourrait être votre
+aïeule; avez-vous donc le coeur assez dur pour m'abandonner au milieu du
+chemin, en proie à tant de misère, et ne m'aiderez-vous point à porter
+mon fardeau?...» Il faisait la sourde oreille, il avait froid, il avait
+faim et n'était pas touché du froid et de la faim de cette infortunée.
+Azor, disons mieux, Mentor, voulant donner cette leçon de bonté à son
+élève, poussait de son mieux le fagot d'épines et déjà son museau était
+tout en sang... «Mauvais coeur, disait la vieille, il n'a pas honte
+de recevoir de son chien cette leçon d'humanité!» La leçon ne fut
+pas perdue, et Noémi, revenant sur ses pas, chargea le fagot sur ses
+épaules:
+
+«Allons, vous le voulez!» dit-il à la vieille; elle marcha la première,
+il la suivit sans remarquer les épines et les ronces qui tantôt rayaient
+son front et tantôt menaçaient ses yeux. Oh! miracle excellent de la
+charité! plus il marchait, plus le fardeau semblait léger à ses jeunes
+épaules; de cet amas de chardons et d'épines sortait une suave odeur de
+menthe et de violette des champs; il s'enivrait de sa bonne action. Une
+bonne action est une féerie, elle embellit toute chose. «C'est là, dit
+la vieille, en s'arrêtant sur un seuil silencieux.--Quoi, déjà!»
+reprit le jeune homme. Au même instant la porte s'ouvrit, et l'on vit
+apparaître une charmante enfant vêtue à la façon des princesses d'Asie.
+«Avouez, disait la vieille en rangeant son fagot près de la cheminée,
+que vous n'êtes pas fâché d'être venu en aide à cette enfant de la fille
+que j'ai perdue? Elle est toute ma joie, et pour que rien ne lui manque,
+volontiers je demanderais l'aumône.» En même temps, d'un souffle encore
+vigoureux, elle soufflait sur la flamme éteinte, et le bois pétillait
+en mille étincelles: «Mon jeune maître, attendez, disait la vieille, et
+vous aurez des châtaignes dans un verre de lait chaud.» Ils firent à eux
+quatre, en comptant ce digne Azor, le meilleur repas qu'ils eussent fait
+de leur vie. Et quand ils se séparèrent, ils se promirent de se revoir
+sous le chaume en hiver, sur le bord des épis dorés, au mois de juin.
+
+Le lendemain de cette heureuse journée, le roi Lysis, la reine Lysida,
+le jeune homme et le caniche se promenaient sur le rivage où murmuraient
+doucement ces flots d'azur. La vieille en ce moment vint à passer tenant
+par la main sa petite fille à demi rougissante; elles firent de leur
+mieux, l'une et l'autre, un salut à Leurs Majestés; puis, la vieille
+ayant complimenté la reine et le roi de leur enfant: «Ce n'est pas tout
+à fait notre enfant, dit la reine.--Et c'est bien dommage, reprit la
+vieille.--Il sera roi quelque jour par notre adoption, répliqua Lysis,
+mais que de choses il faut qu'il sache avant ce temps-là!--Majesté,
+reprit la vieille, il sait les arts de la guerre et de la paix; il sait
+mieux encore, il sait respecter la vieillesse et secourir le malheur; il
+est sage avec les vieillards, il est gai avec les enfants, n'est-ce pas,
+mignonne?» Et la fillette, interdite, répondit en flattant le superbe
+Azor de sa belle main de princesse et d'enfant.
+
+[Illustration: Le fagot d'épines.]
+
+Quelques années plus tard Noémi, devenu un grand et beau jeune homme,
+épousa la belle jeune fille. Et après d'autres années, le roi Lysis, la
+reine Lysida s'étant endormis dans la paix dernière, Noémi devint roi de
+leur royaume. Et les jours de son long règne furent pour tous des jours
+de bonheur...
+
+
+
+
+MADEMOISELLE LAURETTE DE MALBOISSIÈRE
+
+
+Il y avait, au siècle passé, en l'an de grâce 1762, une jeune fille de
+bonne mine, de belle et bonne maison, Mlle Laurette de Malboissière.
+Encore enfant, son esprit brillait d'une grâce ingénue et déjà savante.
+Elle apprit de bonne heure le grec et le latin; à quinze ans, l'espagnol
+et l'italien n'avaient plus de secrets pour elle; elle lisait Shakspeare
+en anglais et Klopstock en allemand. Trois fois par semaine arrivait
+le maître de mathématiques et le maître à danser, le menuet et les
+équations allant de compagnie. Elle écrivait en vers, elle écrivait en
+prose. Au Tasse elle empruntait son Armide; à l'Arioste son Angélique
+et son Roland. L'une des premières, elle eut l'honneur d'étudier les
+premiers tomes de l'_Histoire naturelle_ de M. de Buffon, _génie égal
+à la nature_, disait la statue élevée au jardin du Roi, par l'ordre
+de Louis XVI. Ainsi se passait la journée, et, le soir venu, la
+jeune demoiselle allait tour à tour, à la Comédie italienne, au
+Théâtre-Français; et le lendemain des grandes soirées, c'était merveille
+d'entendre ce jeune esprit raconter à sa jeune cousine la comédie ou la
+tragédie nouvelle: «J'étais hier, dit Laurette, à la Comédie italienne,
+où j'ai vu la petite Camille jouer le rôle de mère dans _Arlequin perdu
+et retrouvé_.»
+
+Encore aujourd'hui, dans le vieux château, non loin de Mantes la Jolie,
+vous retrouveriez la trace et le souvenir de Laurette: «Il pleut, tout
+notre monde est à la maison; les hommes jouent au billard, les dames
+lisent dans le premier salon, et moi, je suis restée dans le second,
+à lire et à vous écrire. Ce château est beau; le jardin, surtout, est
+délicieux. Il y a des eaux magnifiques et de très belles promenades. Les
+appartements, quoique simples, sont fort nobles. J'ai une petite chambre
+dont les fenêtres donnent sur le parc. Elle est séparée de celle de ma
+mère par une antichambre et un cabinet. Je m'amuse assez ici; nous nous
+promenons beaucoup. Je me lève quelquefois à six heures, et je vais
+réveiller mon père, qui loge dans le jardin, dans le corps de logis des
+bains, pour me promener avec lui. Cela dure jusqu'à huit heures; ou
+bien, quand je me suis fatiguée la veille, je me coiffe, je m'habille,
+je travaille jusqu'à une heure et demie. Nous dînons à deux heures; je
+reste quelque temps au salon, puis je me retire dans ma chambre jusqu'à
+l'heure de la promenade, qui a lieu ordinairement à six heures jusqu'à
+neuf. Nous soupons à dix heures. Telle est ma vie.»
+
+Ainsi disaient nos grands-pères, sur le bord de l'abîme. On ne parle, en
+ces lieux paisibles, que de ballets, de comédies et d'opéras nouveaux.
+Mme de la Popelinière a chanté, sur le théâtre de Passy, le rôle
+d'Orphée (il ne s'agit pas encore du chevalier Gluck), en présence de la
+duchesse de Choiseul, de la duchesse de Grammont, du comte de la Marche
+et de l'ambassadeur d'Espagne. On a sifflé une comédie de Palissot,
+l'auteur des _Philosophes_, et la chute honteuse de Palissot a fait
+plaisir à tout le monde. Voici, cependant, un grand événement entre
+deux représentations des comédiens d'Italie, _enfants du fard et de
+l'oisiveté_: «Les Anglais bombardent Calais (17 juin 1762).» Certes,
+c'est là ce qui s'appelle une grosse aventure... Eh bien, en ce
+temps-là, Calais bombardé par les Anglais arrachait tout au plus cette
+humble réflexion à la jeune Laurette: «On ne croit pas que cela
+leur serve à grand'chose.» Et la voilà, sur la même page, racontant
+l'heureuse aventure arrivée à Mme de Beauffremont, lorsqu'elle eut la
+fantaisie de visiter le château de Bellevue:
+
+«Elle y fut promener, jeudi, avec Mme de Montalembert. Le roi y arriva
+quelque temps après elles et reconnut la livrée de Mme de Beauffremont.
+«Est-ce que la princesse est ici?--Oui, Sire.--Et avec qui
+est-elle?--Avec Mme de Montalembert.--Leur a-t-on fait voir tous
+les appartements?--Oui, Sire.--Sont-elles entrées dans les jardins?
+ont-elles mangé de mes cerises?--Pas encore, Sire; on attendait Votre
+Majesté.--Je vais donc me dépêcher bien vite, pour qu'elles puissent en
+manger à leur tour.» Quand il eut mangé, il dit à M. de Champcenetz, qui
+est gouverneur de Bellevue: «Allez bien vite chercher ces dames.» Et,
+pour les laisser libres, il alla à Babioles, une petite maison auprès de
+là, appartenant à M. de Champcenetz. N'est-ce pas là une action de
+bon prince? Que j'eusse été contente, si j'avais été là lorsqu'il est
+arrivé; je l'aurais vu, ainsi que ces dames, de bien près, et sans qu'il
+m'aperçût.»
+
+Tout cela est très joli, sans doute; mais ce qui gâte un peu ce goûter
+royal, ce sont les Anglais qui bombardent Calais.
+
+Huit jours plus tard, un autre événement très considérable signale la
+Russie à l'attention publique... En quatre en cinq lignes, la jeune
+Laurette a raconté cette immense catastrophe: «Eh bien, ma belle petite,
+l'impératrice de Russie me semble prendre son parti sans balancer
+longtemps. Son mari, dit-on, voulait la répudier, on prétend même lui
+faire trancher la tête, de plus établir le luthéranisme dans ses États;
+mais elle l'a prévenu, l'a fait enfermer lui-même, et s'est fait
+déclarer czarine.»
+
+En revanche, on vous dira tout au long comment un bal public vient de
+s'établir sur la pelouse de la Muette, en concurrence avec le fameux
+bal de Vincennes. Ce bal de la Muette est charmant; on y danse, on s'y
+promène, on y va le dimanche. Un peu plus tard, ce lieu de fêtes aura
+nom le _Ranelagh_; aujourd'hui, le Ranelagh est une suite de petits
+palais entre deux jardins:
+
+ Nous n'irons plus au bois, les lauriers sont coupés...
+
+C'est la chanson de Mme de Pompadour.
+
+Encore une nouvelle importante: «On jouait hier _Tancrède_ et _le Legs_
+à la Comédie française, et le duc de Bedford était dans une loge. Or, le
+duc de Bedford venait justement traiter pour la paix.» A peine si les
+plus graves événements tiennent autant de place, en cette histoire
+écrite sous l'émotion du moment, qu'un serin qui s'envole, un chien
+perdu, ou la mort d'un singe favori. Évidemment, toutes les choses
+sérieuses étaient au second plan. Tout le monde ignore ou semble ignorer
+la menace et le danger de l'heure présente. Ces vastes famines, ces
+misères sans nom, ces faillites d'argent et d'honneur, Laurette n'en
+sait rien. Elle vous dira plus volontiers les sept églogues de Virgile
+qu'un seul des épisodes sanglants de la guerre de Sept ans. Innocence
+est le mot très inattendu de cette idylle en plein dix-huitième siècle.
+
+On s'aperçoit à chaque instant que Laurette habite assez loin de la
+cour. Elle n'en sait que les histoires les plus décentes; pas un des
+hommes sages et pas une des honnêtes femmes qui l'entourent n'oseraient
+lui parler des scandales de Versailles. Ses livres favoris se composent
+des histoires d'Angleterre, de l'_Histoire des abeilles_, et des
+_Idylles_ de Gossner, traduites par Diderot qui ne s'en vante guère. Un
+beau jour, quoiqu'un lui prête _Gil Blas_, et cette enfant, qui lisait
+Tacite à livre ouvert, ne comprit pas grand'chose au roman de Le Sage.
+Elle ne vit pas que, dans son _Gil Blas_, Le Sage avait représenté le
+caprice et le courant de la vie humaine, et que le lecteur, à chaque
+page, pouvait s'écrier: Je reconnais mes propres aventure!
+
+On était alors aux dernières heures de Mme de Pompadour. A la même heure
+(et c'est tant mieux pour elle), notre innocente était occupée également
+de son serin, de son singe et de Mme de Pompadour: «Mon serin est mort
+tout couvert d'abcès. Brunet, mon singe, allait beaucoup mieux. Il me
+faisait toutes sortes de caresses. Le voilà mort, en même temps que Mme
+de Pompadour.» Elle aimait les livres. C'est le plus beau goût du monde.
+Il n'est pas de passion plus charmante. Elle en parlait à merveille:
+
+«J'ai acheté ce matin trente volumes latins et grecs de la bibliothèque
+des jésuites.» Nouveau motif d'étonnement de rencontrer cette jeune
+fille attentive à tant de choses: «Aujourd'hui, dit-elle, après avoir
+lu Locke et Spinosa, fait mon thème espagnol et ma version latine, j'ai
+pris ma leçon de mathématiques et ma leçon de danse. A cinq heures, est
+arrivé mon petit maître de dessin, qui est resté avec moi une heure un
+quart. Après son départ, j'ai lu douze chapitres d'Épictète en grec, et
+la dernière partie du _Timon d'Athènes_, de Shakspeare...»
+
+Le reste de la soirée appartenait au théâtre. On donnait _Héraclide_ et
+_le Cocher supposé_, et, fouette, cocher! on rentre au logis, on soupe;
+et voici le menu de ce repas simple et frugal: «Une bonne et franche
+soupe à la paysanne, sans jus, sans coulis, avec de la laitue, des
+poireaux et de l'oseille; un petit bouilli de bonne mine, du beurre
+frais, des raves, des côtelettes bien cuites, sans sauce, une poularde
+rôtie excellente, une salade délicieuse, une tourte de pigeons, une de
+frangipane, et des petits pois accommodés à la bourgeoise: voilà tous
+les plats qui parurent sur la table. Au dessert, nous eûmes du fromage
+à la crème, des échaudés, des confitures, des bonbons et des abricots
+séchés, et, pour que la fin couronnât l'oeuvre, on nous servit du café
+que j'avais fait moi-même.»
+
+Le lendemain, elle achète encore un beau Dante en maroquin à la vente
+des Jésuites. Le même jour, elle va visiter, au Louvre, l'atelier de
+Drouais le fils: «Nous y avons vu le portrait de Mme de Pompadour, qui
+est réellement une très belle chose. Elle travaille sur un petit métier;
+son attitude est très noble; sa robe est de perse garnie en dentelles de
+la plus grande beauté. Son petit chien cherche à monter sur son métier.»
+
+A la campagne, Laurette habite une belle chambre, et la description de
+son appartement, entre deux tourelles, sera la bienvenue,--après le
+récit de son dîner:
+
+«Je suis dans une grande et assez belle chambre; mon lit est cramoisi
+brodé en noeuds blancs; sur ma tapisserie sont des chars, des gens
+montés dessus, des chevaux pomponnés, des curieux aux fenêtres. J'ai,
+pour meubles, une commode, une cheminée, une chaise longue, autrefois
+de damas bleu et blanc, six chaises en tapisserie, deux fauteuils, un
+crucifix, le portrait du père et de la mère de notre châtelain. J'ai vue
+sur l'eau et sur le parc; mais mon cabinet de toilette est délicieux. Il
+a deux fenêtres étroites, dont l'une est au nord, et donne sur la partie
+la plus large du fossé et sur un paysage charmant. Il est meublé en
+indienne, bleu et blanc, a une cheminée et une petite glace. C'est là
+que couche ma gouvernante, Mlle Jaillié.»
+
+Lorsqu'il fallait se mettre au niveau des bonnes gens de la campagne et
+partager leurs amusements, la belle Laurette était la première à les
+encourager: «Il y avait eu, le matin, dans notre village, un mariage
+auquel nous avions assisté; et, le soir, toute la noce était venue
+danser au château. La mariée n'est point jolie; elle n'a que de belles
+dents et vingt-deux ans. Le marié est fort laid aussi, trente-cinq ans,
+et n'est point de ce village-ci. J'ai presque toujours dansé avec lui,
+et mon cousin avec son épouse. Ils viennent encore ici aujourd'hui pour
+faire le lendemain.»
+
+Et, pendant que cette aimable enfant s'amuse avec tant de belle grâce
+innocente, déjà la mort s'avance. Elle souffre, elle est malade; elle
+éprouve un je ne sais quoi qui est semblable à l'ennui. Sa jeune amie
+et confidente, hélas! la voilà qui se marie. Un jeune homme, un certain
+Lucenax, son cousin, au coeur tendre, à l'esprit frivole, a délaissé la
+charmante Laurette. Il aime ailleurs. Il va, il vient; on lui pardonne:
+«Zest! le voilà qui s'échappe encore!» Elle pleure, elle rit, elle
+oublie.
+
+Peu à peu, cela devait être, au fond de ces rires on entend le sanglot.
+
+L'enfant déjà n'est plus qu'une fille sérieuse, obéissant aux tristesses
+d'alentour. A peine elle a dix-neuf ans, qu'elle dirait volontiers,
+comme autrefois Valentine de Milan: «Rien ne m'est plus, plus ne m'est
+rien!» C'est qu'en effet la voilà tout simplement qui se meurt. Il n'y a
+rien de plus triste et de plus doux que les derniers jours de l'aimable
+Laurette. Elle met en ordre toutes choses, et puis elle dit: «Je
+voudrais voir M. Tronchin.» C'était le médecin à la mode. Il se rendit
+chez Laurette, et cet homme lassé de tout, le témoin de tous les
+désespoirs silencieux, de toutes les douleurs muettes, et des plus
+terribles agonies que contenaient ces temps de désordre et de doute,
+comme il dut être étonné et charmé de cette enfant résignée et calme et
+regardant la mort sans pâlir!
+
+Toutefois, malgré notre juste et sincère admiration pour cette aimable
+demoiselle, il nous semble, en fin de compte, qu'elle eût laissé pour
+les jeunes filles d'aujourd'hui un plus heureux et plus utile exemple,
+avec moins de zèle à des études trop nombreuses pour être toutes
+salutaires, avec plus de modestie et de réserve au milieu des vains
+bruits de ce monde, emporté par les grands orages. Peut-être on
+admirerait un peu moins Mlle de Malboissière; on l'aimerait davantage.
+Son portrait serait d'un moins vif éclat sans doute, et y gagnerait en
+grâce, en charme, en candeur.
+
+
+
+
+MADEMOISELLE DE LAUNAY OU LA FILLE PAUVRE
+
+
+I
+
+La ville d'Évreux, en Normandie, est une des grandes et antiques cités
+de la province. Elle compte, au nombre de ses évêques, des hommes
+illustres à tous les titres du talent, de la naissance et de la vertu.
+Grâce à leur exemple, à leurs enseignements, la foi de l'Évangile est
+restée en toute sa pureté à l'ombre austère de ses cloîtres, de ses
+chapelles, de cette église cathédrale qui soutiendrait fièrement la
+comparaison avec la cathédrale même de la ville de Rouen, la capitale.
+Au temps où va se passer notre histoire, une des abbayes de la ville
+d'Évreux, l'abbaye de Saint-Sauveur, avait pour abbesse une dame
+illustre, Mme de La Rochefoucauld, la propre nièce de ce rare et grand
+esprit, M. le duc de La Rochefoucauld, l'auteur des _Maximes_, et de cet
+autre duc de La Rochefoucauld, l'ami du roi, qui, pendant quarante ans
+de sa vie, avait assisté au botté et au débotté de Sa Majesté, qu'elle
+allât à la chasse, ou qu'elle en revînt, et toujours Sa Majesté avait
+rencontré ses regards attristés si le roi était triste, et joyeux s'il
+daignait sourire. En ce moment, le grand siècle est achevé; le roi et
+son digne ami, accablés de la même vieillesse et sous le poids du même
+ennui, assistent silencieux aux derniers jours du grand règne; ils en
+ont contemplé toutes les merveilles, ils en subissent maintenant toutes
+les douleurs: une ruine immense, une gloire évanouie, un deuil sans
+cesse et sans fin de ces jeunes princes et de ces belles princesses,
+doux enfants dont les voix fraîches avaient peine à réveiller ces échos
+endormis. Et maintenant tout se tait dans ce Versailles des repentirs,
+des remords et des tombeaux.
+
+Un soir d'hiver, quand le jour tout à coup tombe, au seuil de la sainte
+abbaye où Mme de La Rochefoucauld était un exemple austère des plus
+grandes vertus, une pauvre femme, à pied et venant de loin, s'était
+assise sur un banc de pierre et se reposait d'une grande course. Elle
+était jeune encore, et l'on voyait qu'elle avait été fort belle; mais la
+peine et l'abandon, la pauvreté, dont le joug est si dur, avaient laissé
+sur ce beau visage une empreinte ineffaçable. Évidemment cette humble
+femme était au bout de ses forces et ne pouvait aller plus loin. Elle
+tenait de ses mains nues et pressait sur son coeur résigné une enfant
+pâle et frêle, une petite fille affamée et dont les grands yeux,
+brillant du triste éclat de la fièvre, imploraient à travers la porte
+fermée une protection invisible. Après un instant d'attente, et sans que
+la mère, ici présente, eût osé faire un appel à cette charitable maison,
+la porte s'ouvrit comme par miracle, et deux soeurs du Saint-Sauveur
+vinrent à la femme abandonnée, et, l'encourageant de la voix et du
+geste, celle-ci prit l'enfant dans ses bras, celle-là conduisit la mère
+au réfectoire, où se réunissaient toutes les soeurs pour le repas du
+soir. La salle était tiède et bien close; au coin du feu pétillant dans
+l'âtre était le fauteuil de Mme l'abbesse. On y fit asseoir la pauvre
+voyageuse; empressées autour de cette misère touchante, les bonnes
+soeurs lui prodiguèrent tous les services; elles lavèrent ses pieds
+ensanglantés sur les pavés du chemin; elles présentèrent à cette
+abandonnée la coupe où buvait Mme de La Rochefoucauld elle-même, et
+pendant que la douce couleur revenait à cette joue où tant de larmes
+avaient coulé, la petite fille, débarrassée enfin de ses haillons, se
+réjouissait dans des linges blancs et chauds. Prenez et mangez! Puis
+la mère et l'enfant furent conduites à l'infirmerie, et s'endormirent
+paisibles dans un lit, dont elles étaient privées depuis huit jours.
+
+Le lendemain, à leur réveil, leur premier regard rencontra les
+yeux tendres et sérieux tout ensemble de cette illustre dame de La
+Rochefoucauld. De sa voix, faite aussi bien pour la prière que pour le
+commandement, elle encouragea la mère à lui raconter par quelle suite de
+misères elle était arrivée à ce dénuement si triste et si complet. La
+mère alors répondit qu'elle avait épousé naguère un gentilhomme, un
+pauvre Irlandais de la catholique Irlande, qui l'avait emmenée avec lui
+dans une cabane où, pendant quatre années, ils avaient eu grand'peine à
+vivre. Il y avait deux ans déjà que la petite fille était au monde, et
+Dieu sait qu'ils avaient grand espoir de l'élever; mais la famine avait
+envahi toute la contrée, et la peste avait emporté le mari; les hommes
+du fisc étaient venus qui avaient vendu la cabane et le champ de blé;
+puis la charité publique, disons mieux, la prudence irlandaise, habile à
+se défaire des pauvres gens sans soutien, les avait embarquées sur une
+barque de pêcheur qui les avait jetées à la côte, et voilà comment elle
+était venue en tendant la main jusqu'à ce lieu d'asile, où elle espérait
+trouver quelque emploi dans la domesticité de l'abbaye, et chaque jour
+un verre de lait chaud pour son enfant.
+
+A ce récit, tout rempli de courage et de résignation, les dames de
+Saint-Sauveur répondirent qu'elles emploieraient la mère à la lingerie
+et qu'elles adopteraient la jeune enfant. Mais la mère était morte après
+une lutte désespérée de quinze mois contre le mal qui l'envahissait,
+elle mourut en bénissant ses bienfaitrices et leur recommandant son
+enfant. La jeune fille avait grandi dans l'intervalle, et le bien-être
+et l'amitié de tant de bonnes mères adoptives avaient affermi sa santé
+chancelante. Elle était devenue assez jolie et toute mignonne; elle
+était un véritable jouet pour les jeunes novices, dont elle remplaçait
+la poupée. Elle était tout le long du jour admirée et choyée; on
+obéissait à ses moindres fantaisies, et sa plus légère parole était
+comptée. «Ah! disaient les bonnes dames, qu'elle a de grâce et qu'elle a
+d'esprit! Elle est charmante;» et c'est à qui redoublerait de tendresse.
+
+Seule, Mme l'abbesse était réservée avec cette enfant. Elle disait que
+toutes ces louanges auraient bientôt gâté le meilleur naturel; que mieux
+eût valu munir cette orpheline contre les embûches et les pièges du
+dehors; qu'elle aurait bientôt sa vie à conduire et son pain de chaque
+jour à gagner... Mais c'étaient là de vaines paroles; le couvent n'avait
+pas d'autre enjouement et s'en donnait à coeur joie. Et plus l'enfant
+grandissait, plus grandes étaient les tendresses; ces dames se
+disputaient le bonheur de lui apprendre à lire, à écrire, et les belles
+histoires qu'elle lisait dans Royaumont, tout rempli des plus belles
+images. Quelques-unes de ces dames, plus savantes, enseignaient à ce
+jeune esprit, celle-ci la géographie, et celle-là les premières notions
+des mathématiques. Des veuves retirées du monde, et qui n'acceptaient du
+cloître que le silence et la solitude, attendant l'heure où leur deuil
+se changerait en grande parure, avaient soin de chanter à ta jeune
+recluse une suite d'élégies et de chansonnettes galantes, avec
+accompagnement de théorbe ou de clavecin. Pensez donc si elle en était
+toute joyeuse, et si ces belles chansons se gravaient facilement dans ce
+jeune cerveau.
+
+Les deux vraies mères de la jeune Élisa (c'était son nom) s'appelaient
+Mmes de Gien. Elles s'étaient chargées tout particulièrement de cette
+enfant devenue une grande fille, et comme elles seraient mortes de
+chagrin à la seule idée de s'en séparer, elles se firent nommer au
+prieuré de Saint-Louis, situé dans un faubourg de la ville de Rouen,
+sur les hauteurs. Mme de Gien l'aînée, étant abbesse, eut sa soeur
+pour coadjutrice, et l'une et l'autre, ayant pris congé de Mme de La
+Rochefoucauld, elles emmenèrent avec elles la jeune Élisa, qui devint
+une espèce de souveraine en ce prieuré, qui était pauvre et menaçait
+ruine de toute part. Mais ces dames avaient obtenu de leur famille une
+pension qui leur permettait de garder avec elles leur fille adoptive.
+Elles l'aimaient, en effet, comme une mère aime son enfant; elle, de son
+côté, les entourait de mille tendresses. Elle était leur lectrice et
+leur secrétaire; elle devint leur conseil.
+
+Les livres étant chers et rares, ces dames ouvrirent une école, et la
+jeune Élisa tint leur école, où venaient plusieurs fillettes assez
+grandes, qui se lièrent d'amitié avec leur institutrice. Une entre
+autres, Mlle de Silly, agréable et bien faite, un bon esprit, un bon
+coeur, une vraie et sincère Normande, éblouie et charmée à son tour par
+la jeune Élisa, en fit comme sa soeur aînée. Elles s'éprirent l'une pour
+l'autre d'une amitié très grande, et se firent le serment de ne plus se
+quitter: «Non, jamais de séparation. Nous vivrons ensemble.»
+
+Et justement Mlle de Silly fut prise d'un mal affreux en ce temps-là.
+Une jeune fille y laissait très souvent la vie et presque toujours sa
+beauté. Ce mal, qui répandait la terreur, était presque sans remède, et
+Mlle de Silly, lorsqu'au bout de quarante jours elle sentit disparaître
+enfin cette contagion qui avait éloigné de sa jeunesse toutes ses
+compagnes, trouvant la petite Élisa qui se tenait à son chevet comme
+un ange gardien: «Tu vois bien, lui dit-elle, que j'avais raison de
+t'aimer: tu m'as sauvé la vie! Et comme Élisa lui voulait apporter un
+miroir:--Non, non, pas encore, attendons; je dois être affreuse!» et
+quelques larmes vinrent mouiller ses beaux yeux couverts encore du
+nuage... Elle ne fut pas défigurée; elle revint à la beauté comme elle
+était revenue à la vie, et sa reconnaissance en redoubla pour cette amie
+qui l'avait sauvée.
+
+Mme de Silly la mère accourut aussitôt que sa fille fut hors de danger,
+et ne put guère se refuser à inviter la jeune Élisa d'accompagner sa
+fille au château de Silly. C'était une vieille maison bâtie en S,
+l'usage étant alors de donner aux châteaux normands la forme de la
+première lettre du nom de la terre: ainsi la Meilleraie représentait une
+M dans la disposition de ses bâtiments; mais la véritable distinction du
+château de Silly, c'est qu'il était placé au beau milieu de la vallée
+d'Auge, où tout fleurit, jusqu'aux épines. Au printemps, en été, aux
+derniers jours de l'automne, on n'entend que ruisseaux murmurant,
+oiseaux chantant, légers bruissements sous le souffle invisible.
+
+Une fillette hors de son couvent, toute rayonnante de jeunesse et
+d'espérance, est naturellement heureuse en ce vaste jardin, et
+volontiers elle oublie, ô l'ingrate! le couvent et ses mères adoptives.
+Tel était l'enivrement de la jeune Élisa, lorsqu'au bras de son amie
+elle entrait dans cette maison, triste au dedans, c'est vrai, mais au
+dehors toute charmante. M. de Silly le père était un vieillard morose;
+on ne l'entendait guère, on le voyait fort peu, il comprenait que sa
+mort était proche, et, résigné comme un vieux soldat, il se préparait à
+mourir en chrétien.
+
+Beaucoup plus jeune, et très agissante encore, Mme de Silly s'inquiétait
+avec modération des tristesses de son mari, non plus que des dangers
+récents de sa fille, en proie à la petite vérole. Elle était, comme
+toutes les mères de ces temps antiques, passionnée pour la gloire et
+pour le nom de leur maison; toute leur tendresse et toute leur ambition
+se reportaient sans cesse et sans fin sur leur fils, héritier et
+continuateur du nom, de la fortune et de l'autorité des aïeux. C'était
+l'habitude et la loi du monde féodal: tout revenait au fils aîné; il
+était tout, le cadet n'était rien, il s'appelait M. le chevalier, et
+passait une vie obscure en un coin du château de son père, heureux de
+promener dans les jardins paternels le neveu qui devait le déshériter
+tout à fait. Quant aux filles, elles étaient encore moins comptées que
+les cadets; on les mettait au couvent, moyennant une petite dot, et les
+voilà disparues à jamais.
+
+Ainsi Mlle de Silly, dans la maison de ses pères, était une étrangère
+autant que la jeune Élisa; mais l'habitude et la résignation, ajoutez
+la jeunesse, ont de grands privilèges! Elles se contentent à si peu
+de frais! l'horizon le plus prochain, elles ne vont pas au delà. Le
+lendemain, voilà le rêve des jeunes filles; aujourd'hui, demain, rien de
+plus, pourvu qu'aujourd'hui et demain le jardin soit en fleur.
+
+Donc ces deux jeunesses, livrées à elles-mêmes, lisaient les chers
+poètes de la jeunesse, à commencer par La Fontaine; elles s'enivraient
+des tragédies de Racine; elles savaient par coeur l'_Athalie_ et
+l'_Esther_. Parfois le vieux Corneille et parfois Molière étaient
+invoqués de ces deux ingénues; le plus souvent elles se racontaient de
+belles histoires qu'elles avaient inventées. Mais leur curiosité la plus
+vive et la causerie intarissable, c'était le retour du comte de Silly,
+le fils unique et l'unique héritier, dans le château de ses pères,
+disons mieux, dans son château.
+
+Le comte de Silly remplissait de son souvenir jusqu'au dernier recoin
+de ces demeures; ses chiens hurlaient dans le chenil; ses bois étaient
+remplis de gibier; ses paysans regardaient chaque matin de quel côté le
+maître et seigneur allait venir; son banc restait vide à l'église. Il
+était partout; le plus petit enfant du village eût raconté au passant
+la gloire et le nom du jeune seigneur. Il était capitaine à seize
+ans, colonel quatre ans plus tard. Il avait fait toutes les guerres
+malheureuses des dernières années de Louis XIV, toujours vaincu et se
+relevant toujours. A la bataille d'Hochstedt, où il s'était battu comme
+un héros, le comte de Silly avait été fait prisonnier par les Anglais,
+qui l'avaient emmené dans leur île, où ses blessures et surtout le
+regret de la patrie absente eurent bientôt réduit le jeune homme à
+désespérer de la vie. Une dame, une amie qu'il avait à la cour, s'était
+inquiétée enfin de ses destinées, et, grâce à son intervention, le jeune
+homme allait revenir, prisonnier sur sa parole. On l'attendait de jour
+en jour, les deux jeunes filles non moins impatientes que la marquise de
+Silly, sa mère.
+
+Il revint enfin au milieu de la joie universelle, et la jeune Élisa,
+avertie à l'avance, reconnut du premier coup d'oeil le parfait cavalier
+dont elle avait entendu parler si souvent. C'était un jeune homme aux
+yeux noirs et pleins de feu, de bonne mine et de taille haute, à la
+tournure militaire, à la démarche un peu grave et le front pensif. Il
+avait beaucoup vieilli en peu de temps; rien ne vieillit un militaire
+comme une guerre malheureuse. Celui-là, nous l'avons dit, était venu à
+la mauvaise heure, après M. de Turenne, après les grandes victoires, les
+villes conquises, les batailles gagnées, les _Te Deum_ et les drapeaux
+que le victorieux va suspendre aux voûtes sacrées de l'hôtel royal des
+Invalides. «Monsieur le maréchal, on n'est plus heureux à notre âge,»
+disait Louis XIV à l'un de ses généraux vaincus... Louis XIV et le
+maréchal de Villeroi en parlaient bien à leur aise; ils avaient la
+gloire ancienne en consolation de la défaite présente; mais les jeunes
+gens, les nouveaux-nés, appelés les derniers à la gloire, où donc était
+leur consolation de n'arriver qu'à la défaite?
+
+En ces tristes pensées vivait depuis longtemps le comte de Silly. Il
+avait beau payer de sa personne, être au premier rang des combattants,
+pousser le soldat aux ennemis, appeler de toute sa voix la victoire à
+son aide... il y avait toujours un moment où il fallait céder, reculer,
+repasser le fossé, incendier la ville assiégée et sortir la nuit aux
+pétillements de ces clartés funèbres. Que disons-nous? et ce moment
+funeste où le plus vaillant rend son épée, et ces longs sentiers par
+lesquels il faut passer, conduit par la cohorte ennemie; et ces femmes,
+ces enfants, ces vieillards, parmi les victorieux, qui disent, vous
+désignant d'un doigt méprisant: Voilà des vaincus, des prisonniers!
+C'étaient là des angoisses insupportables, et M. de Silly, porteur d'une
+épée qui ne lui appartenait plus, rentra chez lui triste, abattu, la
+tête courbée, imposant silence aux cris de joie. Il baisa la main de
+sa mère sans mot dire, et dans les bras de son père il pleura. Le père
+aussi pleurait la gloire passée; il avait, par pitié pour son fils,
+détacha de sa poitrine sa croix de Saint-Louis.
+
+Ce retour, qu'elles s'étaient figuré superbe et triomphant, avait frappé
+de stupeur les deux jeunes filles, et, chose encore plus étrange (elles
+étaient à peu près du même âge, de la même taille, et les traits de Mlle
+de Silly avaient un peu grossi), le jeune colonel prit Élisa pour sa
+soeur, et sa soeur pour l'étrangère. Il embrassa tendrement la première,
+il salua poliment la seconde, et ne voyant pas que celle-ci rougissait,
+que celle-là restait interdite, il s'enferma dans un cabinet plein de
+livres, où il se tenait chaque jour, triste et silencieux, lisant les
+guerres de Thucydide, les _Commentaires_ de César ou les livres de
+Polybe. Il étudiait aussi les grands capitaines; à chaque bataille
+gagnée il poussait un profond soupir.
+
+C'est ainsi qu'il menait une vie austère et sérieuse au milieu de ses
+livres, cherchant la solitude, le visage couvert d'une sombre tristesse.
+Étonnées et bientôt fâchées de son indifférence, les deux jeunes filles
+en murmurèrent chacune de son côté; bientôt celle-ci fit à celle-là la
+confidence que si son frère ne l'avait pas reconnue, elle, de son côté,
+avait grand'peine à reconnaître son frère dans ce beau ténébreux. «Quand
+il a quitté, disait-elle avec un gros soupir, la maison paternelle, il
+était tout ce qu'il y a de plus alerte et de plus joyeux; il ne parlait
+que de batailles et de victoires; il écrivait des sonnets et des
+chansons; il aimait la chasse, et, le dimanche, il dansait sous l'orme
+avec les villageoises. Si parfois le violoneux du pays manquait à la
+fête, eh bien, M. mon frère envoyait chercher son violon et nous faisait
+danser. En ce temps-là, il portait de beaux habits brodés, les cheveux
+bouclés; il n'avait pas de moustache; en revanche, une plume à son
+chapeau rappelait le blanc panache de la bataille d'Ivry. On n'entendait
+que sa voix dans la maison, que ses appels dans les bois... On m'a
+changé mon frère! Il ressemble à quelque Anglais puritain du temps de
+Cromwell. On viendrait me dire qu'il s'est fait huguenot, je ne m'en
+étonnerais point.»
+
+Tels étaient les discours de Mlle de Silly à sa jeune camarade, et
+celle-ci, opinant du bonnet, ne songeait guère à prendre en main la
+défense de ce beau cavalier, dont la conduite lui semblait véritablement
+plutôt d'un rustre et d'un mal élevé que d'un porteur d'épée et d'un
+gentilhomme. Or ces deux jeunes personnes, qui se croyaient bien seules,
+se faisaient leurs confidences, assises sur les marches d'un pont
+rustique à l'extrémité du parc, au murmure de l'eau transparente, et
+celle-ci, non plus que celle-là, était loin de se douter que le jeune
+homme écoutait malgré lui leur conversation sous l'arche du pont où il
+s'était arrêté pour voir l'eau couler, ce qui est le signe d'un vrai
+penchant à la rêverie. A la fin, quand elles eurent bien débité toutes
+leurs censures, elles s'en revinrent au logis en se tenant par la
+taille, et l'on voyait à leur attitude que la conversation interrompue
+avait repris de plus belle.
+
+--Ah! se disait M. de Silly, quand on est battu quelque part, on l'est
+partout, et le jour que voici m'apporte une défaite de plus.
+
+Cependant, à l'heure du souper, il entra d'un visage plus riant que
+d'habitude, et quand il eut salué son père et sa mère, il fit une belle
+révérence aux jeunes dames. Le repas fut gai; le vieux seigneur était
+dans ses bons moments, et comme il était grand amateur de proverbes, il
+en lâcha deux ou trois coup sur coup au grand contentement des convives.
+
+--Vous riez, disait-il, vous feriez mieux d'être un peu sérieux. Le
+proverbe est l'écho de la sagesse des nations.
+
+--Monseigneur, repartit le comte de Silly, cette sagesse des nations se
+trompe assez souvent, j'en suis fâché pour elle. Encore aujourd'hui,
+elle en fait de belles avec moi, la sagesse des nations! Il est écrit:
+_A bon entendeur salut..._ J'ai entendu d'étranges choses sur mon
+compte, et qui sortaient cependant de charmantes bouches. Oui-da, je
+suis un rustre, un manant, un aveugle, un mal élevé, que dis-je? un
+huguenot! Et puis si mal vêtu, si mal poli et triste à l'avenant.
+
+A chaque mot qu'il disait, pensez donc si la confusion des jeunes filles
+était grande, et la vive rougeur qui leur montait à la joue! Elles
+eussent encore été sur le pont, qu'elles se seraient jetées à l'eau la
+tête la première.
+
+--Eh bien, là, reprenait le marquis, vous n'avez pas la chance heureuse,
+mon cher fils; à votre âge, et tourné comme vous l'êtes, le moindre écho
+vous devrait être indulgent et facile. Il disait de si belles choses à
+l'heure où le roi mon maître et moi nous n'avions que vingt ans. Telles
+furent les confidences de Mlle de La Vallière au moment où passait Sa
+Majesté non loin du bosquet des demoiselles d'honneur. Qu'il entendit de
+belles choses!
+
+--Soyez sûr, Monsieur, reprit le colonel de Silly, qu'elles avaient vu
+tout au moins la silhouette du roi, ou qu'une branche indiscrète avait
+craqué sous ses pas. Si Sa Majesté eût été bien cachée dans le bosquet
+de Latone, elle eût peut-être entendu des vérités aussi cruelles...
+Mais quoi! la vérité est si belle, elle a tant de charmes, s'il en faut
+croire la sagesse des nations.
+
+Naturellement, Mlle de Silly fut la première à revenir de son trouble,
+et reprenant bientôt l'offensive:
+
+--_Il n'y a que la vérité qui offense_, reprit-elle avec un beau rire,
+et _qui se sent morveux se mouche_, a dit la sagesse des nations.
+
+Elle était fine et piquante, Mlle de Silly, et quoiqu'il en soit, à
+dater de ce moment, la glace fut rompue entre le jeune homme et les deux
+jeunes filles, et la bonne harmonie une fois établie, ils se promenèrent
+et causèrent comme de vieux amis, la jeune Élisa prenant sa part de ces
+douces et honnêtes gaietés.
+
+[Illustration: Sur les marches du pont.]
+
+Ainsi se fût passée en ces innocents loisirs toute la belle saison;
+mais un jour, comme on venait de seller les chevaux pour une longue
+promenade, une chaise de poste, couverte de poussière, entrait dans
+la cour du château. Les gens de la maison, déjà réunis sur le perron,
+virent descendre un homme entre deux âges et tout semblable à quelque
+abbé de cour qui eût été capitaine d'infanterie avant d'entrer dans les
+ordres. Il avait la taille haute et la tête belle; il portait le rabat,
+et ses bottes étaient éperonnées.
+
+Sa démarche aisée annonçait un homme de cabinet. C'était l'abbé de
+Vertot lui-même, un historien plein d'esprit, d'éloquence, intelligent,
+avec toutes les qualités de l'historien, moins cette qualité suprême
+dont nous parlions tout à l'heure, la vérité. Il s'inquiétait beaucoup
+moins d'être vrai que d'être intéressant, rare et curieux; pour peu que
+les matériaux de son histoire fussent à sa portée, il s'en servait très
+volontiers; mais s'il fallait consulter les chartes anciennes, chercher
+dans la poussière des bibliothèques un document précieux, notre
+historien s'en passait plus volontiers encore. Un jour qu'on lui avait
+promis un récit authentique du siège de Malte:
+
+--Ah! dit-il, vous venez trop tard, _mon siège est fait_.
+
+La sagesse des nations a pieusement recueilli cette belle parole de
+l'abbé de Vertot, et elle en a fait un proverbe.
+
+Le jour dont nous parlons, il arrivait tout courant de Paris, porteur
+d'une grande nouvelle:
+
+--Ami, dit-il au jeune homme, on chante aujourd'hui le _Te Deum_ de la
+paix. Cette fois vous êtes libre, et je vous apporte, avec la croix de
+Saint-Louis, l'ordre de regagner votre régiment, et, s'il vous plaît,
+nous partirons ce soir.
+
+A cette nouvelle inattendue on eût vu briller un éclair dans les yeux
+du jeune homme; il avait en ce moment six coudées, la taille des héros
+d'Homère, et remettant à son père cette croix militaire qu'il avait si
+bien gagnée:--Accordez-moi, lui dit-il, l'honneur de la recevoir de vos
+mains.
+
+Le vieux seigneur, d'une main tremblante d'émotion, posa la croix de
+Saint-Louis sur la poitrine de son fils, et lui-même il reprit ce cordon
+rouge dont il s'était dépouillé pour ne pas ajouter à l'humiliation de
+son enfant. Mais ce fut en vain que le père et la mère priaient le jeune
+homme de rester encore au château rien que le temps de fêter sa gloire;
+en vain que les jeunes filles le supplièrent, de leurs regards muets, de
+ne point partir si vite: il pétillait d'impatience; il ne savait comment
+contenir sa joie; il baisait les mains de son père et de sa mère en
+leur disant: «Laissez-moi partir.» Il se voyait déjà à la tête de son
+régiment; ou bien il allait saluer le roi à Versailles au sortir de la
+messe, et le roi l'invitait à Marly; si c'était le soir à son grand
+coucher, le roi lui faisait donner le bougeoir, et il éclairait Sa
+Majesté jusqu'au seuil de sa chambre; enfin, tous les rêves que peut
+faire un jeune homme un instant vaincu, prisonnier, désarmé, qui tout
+d'un coup se voit rappelé sous les drapeaux par la grande voix de la
+guerre. Il partit donc, accordant à peine un dernier regard à ses deux
+jeunes camarades, qui le regardaient comme on regarde en songe.
+
+--Il s'en va comme il est venu, disait Élisa à Mlle de Silly.
+
+--Bonsoir à sa compagnie, ajoutait Mlle de Silly. Je ne serai pas longue
+à me consoler.
+
+Elle songeait qu'en effet son mariage était arrêté avec un jeune
+seigneur du voisinage, et que son mari l'accompagnerait dans les grands
+prés, sous les vieux arbres, le long des charmilles auxquelles Élisa
+disait adieu tout bas pour ne plus les revoir.
+
+Et comme il est écrit _qu'un malheur ne vient jamais seul_, quelques
+jours après le départ du jeune colonel, Mlle Élisa de Launay reçut une
+lettre du couvent dans lequel elle était reine, et qu'elle comptait
+rejoindre avant peu. Elle ouvrit en tremblant cette lettre dont
+l'écriture lui était inconnue, et, la malheureuse! les maternelles
+paroles auxquelles elle était habituée, l'affectueux appel qui lui
+venait de sa chère abbesse et de sa digne soeur, étaient remplacés par
+des paroles sévères et par un commandement formel de ne pas rentrer dans
+l'abbaye.
+
+Hélas! la chère abbesse était morte; elle laissait la maison endettée
+à tel point, que sa propre soeur était forcée d'en sortir. Les autres
+religieuses, dont la dot était perdue en grande partie, avaient été
+recueillies dans les abbayes voisines par les soins de l'archevêque de
+Rouen, le propre frère de M. de Colbert.
+
+Ainsi désormais, pour la triste Élisa plus d'asile. Hier encore elle
+allait de pair avec les plus nobles filles du royaume, aujourd'hui la
+voilà seule, abandonnée et sans autre espoir que la servitude. Hier
+encore elle avait tant d'amis et comptait tant de protections!
+aujourd'hui, voici tout ce qui lui reste: un peu d'argent pour se rendre
+à Paris et une lettre de Mme de Gien, la survivante des deux soeurs,
+pour Mme l'abbesse des Miramiones, la digne fille de cette aimable et
+charmante Mme de Miramion, que feu M. le comte de Bussy-Rabutin avait
+enlevée en plein bois de Boulogne, avec l'aide et l'appui de Mgr le
+prince de Conti. Mais la vaillante femme, au fond de ce carrosse plein
+de ténèbres et de menaces, s'était résignée en chrétienne, et quand elle
+entra dans le château de son ravisseur, comme elle vit sur la muraille
+un crucifix, elle attesta la sainte image, et prit à témoin Bussy
+lui-même qu'elle n'aurait plus d'autre époux que Notre-Seigneur
+Jésus-Christ. Bussy courba la tête et reconduisit Mme de Miramion chez
+elle, implorant son pardon, qu'elle lui accorda par charité; et ce fut
+heureux pour le comte de Bussy, le roi l'eût fait jeter à la Bastille
+pour le reste de ses jours.
+
+[Illustration: Mlle de Launay.]
+
+Mme de Miramion était morte dans l'exercice austère des plus fortes et
+des plus généreuses vertus, après avoir fondé un admirable asile où les
+jeune filles sans fortune et les pauvres veuves déshéritées trouveraient
+aide et protection. Ce lieu d'asile prit le nom de sa fondatrice, et les
+dames s'appelaient les _Miramiones_. C'est en ce lieu que l'orpheline
+était appelée par le voeu de sa mère adoptive autant que par sa
+pauvreté.
+
+
+II
+
+Le coup fut rude, et la pauvre abandonnée eut un éblouissement à la
+lecture de cette lettre funèbre; heureusement que son âme était forte et
+que toutes ces gâteries maternelles n'avaient pu en affaiblir la trempe.
+Aussi, bientôt calmée, elle considéra de sang-froid sa situation et
+la contempla, sinon avec courage, au moins sans désespoir. Ce qu'elle
+comprit tout de suite, même dans les regards de Mlle de Silly, c'est
+qu'en ce grand naufrage elle ne pouvait compter que sur sa prudence et
+sa résignation. La route était longue et difficile, en ce temps-là, de
+la province de Normandie à la grande ville, et le premier soin de la
+jeune fille, après avoir cherché mais en vain une compagne, fut de
+prendre un habit qui lui permit d'être inconnue. Elle partit vêtue
+en paysanne, et Mlle de Silly lui dit adieu sans trop d'émotion. Le
+carrosse de voiture (on parlait ainsi en ce temps-là) était un vieux
+coche attelé de vieux chevaux qui marchaient une demi-journée, et chaque
+soir les voyageurs couchaient à l'auberge. Ils ne firent pas grande
+attention à la jeune Normande, et même, au second jour de ce long
+voyage, elle fut pour ainsi dire adoptée par une vieille dame qui lui
+servit de chaperon.
+
+En ce moment la France entière était occupée de la maladie à laquelle
+le vieux roi Louis XIV devait succomber. Les voyageurs demandaient, à
+chaque relais, quelles étaient les nouvelles de Sa Majesté, non pas que
+le roi fût encore populaire, il y avait déjà longtemps que l'amour du
+peuple s'était retiré de sa personne; mais si grande était la majesté
+royale, elle tenait tant de place en ce bas monde, qu'un si grand prince
+ne pouvait pas disparaître après un si long règne, sans que le royaume
+entier s'inquiétât d'un pareil changement dans ses destinées.
+
+Dans les auberges les plus infimes, les charretiers eux-mêmes
+s'informaient de la santé du monarque. Un soir, à la couchée, il y avait
+dans un cabaret des hommes d'assez piètre mine, et plus semblables à des
+brigands qu'à des philosophes, qui, après avoir parlé du roi, se mirent
+à disputer sur la pluralité des mondes, aux grands étonnement et
+contentement des voyageurs. Au bout de huit jours de cette course à
+travers monts et vallées, le carrosse arriva au _Plat d'Étain_, qui
+était, comme on sait, le but suprême et le rendez-vous de tous les
+nouveaux venus dans Paris. Aussitôt arrivée, la vieille dame qui
+semblait avoir adopté la jeune orpheline, lui fit à peine un signe de
+tête et disparut dans le détour de ces carrefours pleins de tumulte.
+Elle avait si grand'peur, cette dame prévoyante, de se charger d'une
+infortunée qui lui avait raconté naïvement qu'elle ignorait ce qu'elle
+allait devenir! Déjà la nuit tombait, le temps était à la pluie, et
+la maison des Miramiones se trouvait à l'autre bout de Paris. Mlle de
+Launay, portant sous son bras le peu de hardes qu'elle avait sauvées, se
+mit à marcher d'un bon pas vers les hauteurs du quartier Saint-Jacques;
+arrivée à la porte hospitalière de cette maison où se cachait sa
+dernière espérance:
+
+--Ah! ma pauvre soeur, s'écria la soeur tourière, n'allez pas plus loin;
+vous venez dans un lieu habité par la famine et par la peste.
+
+En effet, le pain manquait dans cette enceinte autrefois opulente, et la
+petite vérole y causait les plus grands ravages. Toute autre eût reculé
+devant ce double danger du pain qui manque et de la contagion.
+
+--A la grâce de Dieu, ma bonne soeur, répondit la jeune voyageuse;
+j'arrive ici pour trouver et pour donner de bons exemples. Je suis
+chrétienne et j'ai du courage; ouvrez-moi, je suis des vôtres.
+
+La bonne soeur, déjà frappée, ouvrit la porte à cette aventurière de
+la charité, et mourut dans ses bras trois jours après. Voilà ce qui
+s'appelle entrer dans le monde sous de bons auspices. «Ou dessus ou
+avec,» disait une mère spartiate à son fils en lui remettant son
+bouclier. On eût dit que Mlle de Launay obéissait à cette voix sévère;
+morte ou vivante, elle devait sortir de cette abbaye entourée d'honneurs
+et de respects.
+
+Cependant, sous les voûtes de ce palais de Versailles bâti de ses mains
+pour l'éternité, le roi se mourait, fièrement et royalement, comme il
+avait fait toutes choses. Il savait que son mal était incurable, et
+pourtant, dans son attitude et dans son regard, le plus habile homme
+n'aurait pu voir que le calme et la majesté. Dans son antichambre
+attendait, mêlé à la foule des courtisans de l'Oeil-de-Boeuf,
+l'ambassadeur de Perse, et le roi, monté sur son trône, le reçut comme
+autrefois dans les meilleurs jours de sa vigoureuse santé. Il y eut
+grand appartement le soir et grand couvert, et la présentation de deux
+nouvelles duchesses; les vingt-quatre violons jouèrent des sarabandes,
+au grand étonnement du premier médecin Fagon et du premier chirurgien
+Maréchal. Le coucher du roi ne fut pas avancé d'une heure. Le lendemain
+de cette réception d'ambassadeur, le roi tint conseil d'État et soupa
+dans sa chambre, après avoir joué avec les dames.
+
+Ainsi, chacun de ses derniers jours, Sa Majesté fut à l'oeuvre,
+présidant tantôt le conseil d'État, tantôt le conseil des finances,
+recevant l'un après l'autre chacun de ses ministres, et tenant de
+grandes conférences avec Mme de Maintenon, le duc de Noailles, M. le
+chancelier, avec le duc du Maine et parfois M. le duc d'Orléans. Tel
+était _ce Jupiter mourant_, calme et résigné, et, comme il vit pleurer
+un de ses valets de chambre: «Avez-vous pensé, lui disait-il, que
+j'étais immortel?» Il mourut. Peu de gens le pleurèrent parmi tous
+ces hommes qui toute leur vie étaient restés agenouillés devant sa
+toute-puissance. Alors une voix se fit entendre en toute l'Europe: Le
+roi est mort! Le monde entier l'appelait le _roi_, sans jamais dire: le
+roi de France. A sa mort cependant, il y eut dans tout son royaume un
+grand soupir d'allégeance; on était las de cette grandeur; la France
+soupirait après la chose inconnue, et ne regretta point cette vieillesse
+austère et silencieuse, abîmée en toutes sortes de contemplations,
+d'inquiétudes et de repentirs.
+
+Pendant que l'on portait en grande pompe aux caveaux de Saint-Denis
+ce vieux roi chrétien; pendant que Massillon, le prêtre éloquent de
+l'Oratoire, écrivait cette oraison funèbre du roi Louis le Grand, dont
+la première ligne est sublime et digne de Bossuet: _Dieu seul est grand,
+mes frères!_ le couvent des Miramiones revenait peu à peu à la douce
+lumière du jour. Un peu d'espérance et d'abondance était rentré dans ces
+pieuses demeures, et sitôt qu'il fut permis à ces infortunées de rendre
+grâces au ciel de leur délivrance, prosternées aux pieds des autels, le
+nom de Mlle de Launay se trouva sur leurs lèvres reconnaissantes. Tant
+que la fièvre avait sévi, la nouvelle recluse n'avait pas quitté le lit
+des malades; elle était l'espérance et la consolation; elle fermait les
+yeux éteints; elle relevait par ses douces paroles les âmes abattues;
+les jeunes filles disaient: Ma soeur! les révérendes mères lui disaient:
+Ma fille! et lorsqu'enfin elle parla de quitter cet asile dont elle
+avait été la providence, hélas! que de gémissements et de larmes: «Vous
+partez! vous nous quittez! nous ne vous verrons plus!» On eût dit que la
+ruine et la misère allaient revenir dans ces murailles désolées.
+
+Mais quand elle eut déclaré sa volonté formelle, alors toutes ces dames
+tinrent conseil pour savoir à qui donc elles adresseraient cette
+fille adoptive. A la fin, il y en eut une, entre autres, qui proposa
+d'adresser l'orpheline à une dame qui avait appartenu jadis à la belle
+duchesse de Longueville, une des reines de Paris. Elle s'appelait Mme
+de La Croisette; elle était bien vieille, et vivait bien loin du monde,
+après avoir été la grâce et l'ornement des meilleures compagnies. Que
+de belles histoires cette vieille dame avait entrevues! que de mystères
+elle avait gardés dans sa mémoire! Avec quel zèle et quelle ardeur elle
+parlait de son ancienne maîtresse, une digne fille des Condé, l'amie
+et la complice du cardinal de Retz, héroïne de la Fronde, avec tant
+d'esprit que son père, le grand Condé, n'en avait pas davantage, et que
+M. le duc de La Rochefoucauld s'inclinait quand il fallait répondre à
+Mme la duchesse de Longueville. De ces bonnes gens, pleins de souvenirs,
+on tire assez volontiers tous les services qu'ils peuvent rendre; il
+ne s'agit que d'être attentif à leurs discours et d'écouter patiemment
+leurs plus belles histoires. Ainsi l'on fit pour Mme de La Croisette,
+et quand la dame eut parlé tout à l'aise du temps passé; quand elle eut
+célébré les victorieuses et les conquérants d'autrefois: M. de Turenne
+et Mme de La Fayette, elle finit par comprendre enfin qu'on la priait
+de venir en aide à une honnête et vaillante personne, courageuse et
+bienséante, qui cherchait quelque bonne maison où elle voulait entrer
+comme demoiselle de compagnie ou gouvernante de quelque jeune enfant.
+
+La bonne Mme de La Croisette, qui naturellement était tournée du côté de
+l'esprit (une habitude qu'elle avait prise dans les salons de l'hôtel de
+Soissons), après avoir bien cherché à qui donc elle pouvait adresser
+sa protégée inconnue, imagina de la recommander au plus rare et plus
+charmant esprit parmi les survivants du dix-septième siècle, à M. de
+Fontenelle.
+
+Il était, certes, de bonne race, et bien fait pour accorder une
+protection honorable, étant le propre neveu du grand Corneille, et, par
+la modération de sa vie et la grâce de son discours, l'écrivain le plus
+accompli de cet âge intermédiaire entre les chefs-d'oeuvre anciens et
+les efforts tout nouveaux de l'esprit. Il était la prudence en personne
+et la sagesse même; un peu trop sage, il disait que si sa main droite
+était remplie de vérités, il n'ouvrirait pas sa main droite. Ajoutez
+qu'il était affable et bienveillant, estimant les hommes, et cependant
+les connaissant et les voyant tels qu'ils sont. Il n'aimait que la bonne
+compagnie; il lui appartenait tout entier: il en savait la langue, il
+en connaissait les usages. De toutes les grandes maisons, il savait les
+alliances, les parentés, les amitiés même les plus lointaines; ainsi,
+quand il parlait dans un salon, au milieu de l'attention universelle, il
+était sûr de ne blesser personne.
+
+Il marchait, à pas lents et prudents, sur le chemin de la vieillesse et
+ne semblait pas la redouter. Cet homme est un des grands exemples de
+la force et de l'autorité du bel esprit. Il ne heurtait personne; au
+contraire, il se dérangeait volontiers pour faire place aux plus pressés
+d'arriver, et l'on ne comprenait guère comment il faisait pour arriver
+toujours le premier. Il avait un doux rire, une voix claire où vibrait
+une douce ironie. Il était très savant, très intelligent, très caché. Ne
+l'abordait pas qui voulait. Les ambitieux lui faisaient peine, et les
+avares lui faisaient peur; les malhonnêtes gens lui faisaient pitié.
+Avec cela, un grand soin de sa personne, un grand respect de soi-même,
+et le plus profond mépris pour l'injure et le mensonge. Il mourut
+presque centenaire.
+
+Après sa mort, on trouva dans les greniers du Palais-Royal, qu'il
+habitait, quatre ou cinq caisses énormes toutes remplies de brochures,
+pamphlets, journaux, _nouvelles à la main_, et des milliers de feuilles
+que l'on avait écrites pour le chagriner et dont il n'avait pas ouvert
+une seule. Il régnait sur deux académies; il avait écrit des idylles
+charmantes, où l'on ne voyait que bergères enrubannées et bergers en bas
+de soie, en talons rouges.
+
+Dans les bergeries de M. de Fontenelle rien ne manque... «Il y manque
+un loup,» répondait Mme Deshoulières. Tel était l'homme ingénieux et le
+protecteur charmant qui devenait l'arbitre de Mme Élisa de Launay.
+
+M. de Fontenelle avait obtenu de Mgr le duc d'Orléans, qui l'honorait
+d'une amitié sincère, un appartement dans le Palais-Royal, que le prince
+habitait de préférence à toutes ses maisons. C'était au Palais-Royal,
+dans cette vaste et splendide habitation, tout empreinte encore de la
+grandeur de M. le cardinal de Richelieu, que le prince aimait à trouver
+un asile, à chercher un refuge loin des regards jaloux du vieux roi et
+de Mme de Maintenon; et maintenant que le duc d'Orléans était régent de
+France, l'unique arbitre de la fortune et des honneurs, c'était encore
+le Palais-Royal qu'il préférait même au château de Versailles.
+
+A Versailles, il était un étranger; chaque appartement lui rappelait une
+disgrâce, une humiliation, un éloignement des courtisans, race abjecte,
+habituée à composer son visage sur le visage du maître. Au contraire,
+ici, chez lui, dans ce Paris qui l'aimait pour sa bonne grâce et pour
+son bel esprit, M. le régent se trouvait à l'aise. Il s'était entouré
+des artistes, des écrivains, des philosophes, car déjà la philosophie
+était à la mode, et si trop souvent ses petits soupers eussent déplu aux
+hommes graves, rien n'égalait sa bonhomie et son charme aussitôt qu'il
+se sentait en belle et bonne compagnie. Il avait véritablement plusieurs
+des grandes vertus et plus d'un vice du roi Henri IV, son aïeul;
+seulement sa main était plus ouverte; il donnait volontiers; il
+secourait les vieillards, il encourageait les jeunes gens; il faisait
+peu de cas de l'étiquette. En même temps que Fontenelle, il logeait dans
+sa maison Coypel, un grand artiste; Audran le graveur; le poète La Fare,
+le musicien Campra, et le joueur de flûte Decoteaux. Il aimait à
+les entendre, à les voir; poète avec le poète et musicien avec les
+musiciens, il faisait les dessins pour le graveur, et de la chimie
+avec Homberg le chimiste. C'était un esprit inventif, curieux, habile,
+ingénieux, osant tout et ne doutant de rien.
+
+Tel il était; son charme était partout, dans ces murs où il entassait
+les merveilles sur les merveilles: marbre, airain, tableaux, médailles,
+et les plus beaux livres qu'il pouvait trouver à son usage. En même
+temps il lui semblait qu'en se rapprochant du peuple de Paris, il en
+comprenait plus vite et beaucoup mieux les passions, les besoins, les
+espérances. Il aimait le peuple, il tenait à sa faveur; il disait que
+Versailles était déjà bien loin des grands faubourgs. Pas un politique
+en ce moment, dans l'Europe entière, n'était plus actif et plus occupé
+que M. le régent. De cette grandeur inattendue et pour lui si nouvelle,
+qui lui était échue en partage aussitôt que le Parlement de Paris eut
+cassé le testament de Louis XIV, M. le régent avait profité pour vivre,
+un peu plus qu'il n'avait fait jusqu'alors, en vrai bourgeois de
+Paris. Toutefois, ses favoris, ses amis et surtout son commensal M.
+de Fontenelle, avaient gagné à ces changements une certaine apparence
+d'autorité qui ne lui déplaisait pas.
+
+M. de Fontenelle reçut poliment d'abord, et bientôt avec bienveillance
+la jeune personne que lui adressait Mme de La Croisette. Il fut
+touché de sa modestie et charmé de ce beau regard sincère et vrai qui
+promettait tant de reconnaissance et de respect. Et quand la jeune
+fille, enfin un peu remise de son émotion, se fut assise à côté du
+célèbre écrivain:
+
+--Vous voilà, lui dit-il, bien abandonnée et malheureuse de bonne heure,
+et je ne saurais vous dissimuler que mon amie Mme de La Croisette est
+une tête volage. Ainsi prenez garde; écoutez-moi; n'acceptez pas toutes
+les recommandations et toutes les protections. Si j'obéissais, moi qui
+vous parle, aux recommandations qui me sont faites, je vous présenterais
+à Mme la duchesse d'Orléans, qui est une méchante, à Mme la duchesse
+de Berry, qui est une folle, et vous chercheriez votre voie à travers
+toutes ces vanités, tous ces orgueils, toutes ces ambitions misérables,
+tous ces enfantillages qui pourraient vous perdre. Allons, ne tremblez
+pas; nous saurons bien trouver quelque part un abri digne de votre
+jeunesse et de votre innocence, ajoutons: de votre courage et de votre
+résignation. Je serai, s'il vous plaît, votre ami, et je vous chercherai
+une condition dans laquelle vous serez à l'abri des bruits et des vices
+de notre cour.
+
+Et, comme à ces sages paroles la pauvre enfant restait interdite, M. de
+Fontenelle écrivait de sa main nette et prompte un billet à l'adresse de
+Mme la duchesse de La Ferté.
+
+--Mme la duchesse de la Ferté, disait Fontenelle à Mme de Launay, habite
+encore à Versailles. Portez-lui le billet que voici et tâchez de lui
+plaire. Elle est toute-puissante, elle est sage, elle aime avant tout la
+simplicité et le bon sens. Permettez donc ici que je vous donne un bon
+conseil: c'est de ne pas ressembler au portrait que fait de vous Mme de
+La Croisette; elle vous donne à moi comme une savante, et moi je vous
+présente à Mme de La Ferté comme une ingénue. Ainsi, redoutez de
+paraître une savante, ayez recours aux expressions les plus simples,
+et rappelez-vous que les dames les plus suivies sont contentes de
+rencontrer qui les écoute. Un peu plus tard, quand vous aurez montré que
+vous êtes habile et prudente, il vous sera permis de laisser entrevoir
+que vous êtes une personne intelligente et d'un rare esprit.
+
+Voilà comme il parlait, d'une voix douce et d'un accent pénétré. Mlle
+de Launay, en toute hâte, se rendit à Versailles. Tout chemin y menait
+alors; on eût dit que Versailles, même après la mort du roi, était resté
+l'unique but des passions, des curiosités et des ambitions humaines.
+Déjà cependant de grands changements s'étaient opérés dans ces demeures
+royales; celui qui les remplissait de sa toute-puissance et de sa
+majesté n'était plus là pour imposer ses respects voisins du culte, et
+les anciens courtisans des jours de gloire et de prospérité souveraine
+auraient eu peine à reconnaître ce rendez-vous de toutes les obéissances
+et de toutes les soumissions. C'était bien toujours le même autel, ce
+n'était plus le même dieu.
+
+Le dieu de céans était un enfant timide, étonné, charmant, qui
+s'essayait à vivre et non pas à commander. Les habitants de ces hauts
+lieux, si soumis naguère et vivant dans une incessante adoration,
+parlaient d'une voix plus haute et se trouvaient chez eux... Tant que
+le vieux roi avait vécu, ils étaient chez le roi. Déjà, en si peu
+de temps, les actions étaient moins contrôlées; les discours moins
+contenus; les courtisans relevaient la tête et pas un ne les
+reconnaissait. Mme la duchesse de La Ferté, dont le mari était au
+service du jeune roi, s'ennuyait fort à cette cour enfantine, et son
+accueil se ressentit de ses ennuis. Quand elle eut bien lu et relu la
+lettre de M. de Fontenelle, et qu'elle eut interrogé Mlle de Launay
+comme une reine ferait d'une sujette:
+
+--Il faut, dit-elle enfin, que M. de Fontenelle ait une grande opinion
+de nos mérites pour nous demander une protection qu'il pouvait si bien
+vous accorder lui-même. Il est tout-puissant à cette heure; il est le
+voisin du soleil; il voit le vrai maître. A peine s'il nous reste assez
+de crédit pour vous faire visiter le bosquet de Latone, ou vous faire
+entrer au dîner du roi.
+
+Pendant ce discours, Mlle de Launay, attentive et les yeux baissés,
+était plus semblable à une accusée qui attend son arrêt qu'à la jeune
+fille heureuse et libre, il n'y a pas si longtemps, dont le moindre
+caprice était un ordre. Hélas! qu'elle était à plaindre, et que de peine
+à contenir les larmes qui roulaient dans ses beaux yeux! Mme de La Ferté
+eut enfin quelque pitié de cette gêne; elle appela Mlle Henriette, sa
+suivante, et lui recommanda de promener Mlle de Launay dans les jardins,
+de la faire souper et de lui donner un lit pour cette nuit:
+
+--Peut-être aurons-nous demain quelque idée et trouverons-nous une
+occasion de venir en aide à Mademoiselle.
+
+A ces mots, Mme de La Ferté congédia d'un signe de tête la pauvre
+abandonnée. Heureusement que Mlle Henriette était bonne et qu'elle eut
+bientôt ranimé l'espérance dans le coeur de cette infortunée:
+
+--Ah! dit-elle, vous venez de la part de M. de Fontenelle, et vous êtes
+si mal reçue! Il est cependant un bon ami de Mme la duchesse; elle en
+parle à toute heure, elle dit: «C'est mon oracle! et quel grand esprit,
+comme il est bien élevé! Jamais il n'arrive ici sans me demander comment
+je me porte. Sans ajouter qu'il est tout à mes ordres.» Eh bien, moi
+aussi je suis à ses ordres, et je vous adopte, et je vous dis que vous
+êtes belle et faite pour aller à tout, parce que vous êtes sage et
+jeune, et douce, avec beaucoup de talent. Venez avec moi, nous irons
+saluer Mme la duchesse de Noailles; elle est charitable, et vous
+consolera beaucoup mieux que ne ferait sa soeur Mme de La Ferté, qui est
+fière et ne s'abaissera jamais jusqu'à protéger une fille sans nom. M.
+de Fontenelle a bien de l'esprit, mais moi j'ai du bon sens et j'y vois
+clair; je connais les bons sentiers; vous verrez Mme de Noailles, elle
+vous fera conter toute votre histoire, et vous en reviendrez tout
+encouragée. Enfin, ça vaudra beaucoup mieux que de voir jouer les eaux
+de nos jardins qui ne jouent plus guère, et d'assister au souper du
+petit roi, qui soupe d'une pomme cuite.
+
+En même temps la bonne Henriette arrangeait les cheveux de sa jeune
+protégée; elle lui passait un linge mouillé sur le visage, elle secouait
+sa robe un peu fripée:
+
+--Et maintenant vous voilà très bien, disait-elle, oui, tout à fait
+bien.
+
+Du même pas elles entrèrent chez Mme la duchesse de Noailles comme elle
+achevait d'écrire une lettre à sa tante, Mme de Maintenon, retirée en ce
+moment chez ses filles de la maison de Saint-Cyr. Mme de Noailles était
+aussi paisible et pénitente que Mme de La Ferté était vive et superbe.
+Elle sourit à l'empressement d'Henriette et tendit sa belle main à la
+jeune inconnue. Et quand Mlle de Launay eut rapporté à la dame les
+paroles de M. de Fontenelle:
+
+--Il a raison, répondit Mme la duchesse de Noailles; le Palais-Royal ne
+convient guère à une fille de votre condition. Je représente ici Mme de
+Maintenon, ma tante, et je veux faire en son nom une bonne oeuvre que je
+lui raconterai tout de suite, et dont elle me remerciera demain... Mon
+enfant, reprit-elle après un moment de silence, maintenant que Mme de
+Maintenon est partie et nous a pour toujours quittés, il n'y a plus de
+refuge à notre cour pour une jeune fille telle que vous. Cependant j'en
+sais une encore, où se sont réfugiés les anciens respects; je veux
+parler de la maison de S.A.R. Mgr le duc du Maine. Éprouvé par la
+mauvaise fortune et cruellement dépouillé des honneurs que le vieux roi
+lui avait légués, il s'est retiré dans cette maison, dans ces jardins
+de Sceaux, où il aurait déjà oublié toutes les injustices dont il est
+frappé, si Mme la duchesse du Maine en eût perdu le souvenir. Mais dans
+cette solitude elle est reine encore, et c'est là que je veux vous
+introduire. En ces lieux, tout remplis des regrets d'un temps qui n'est
+plus, vous vivrez modeste et cachée au milieu des bons exemples, et vous
+serez tout à l'aise une humble chrétienne, une fidèle servante, car
+voilà votre emploi désormais. Il est humble autant que votre condition;
+il vous suffira, si vous êtes sage.
+
+Ayant ainsi parlé, Mme de Noailles remit a Mlle de Launay quelques louis
+d'or dont elle avait grand besoin, et son nom, rien que son nom sur une
+carte, à l'adresse de M. de Malézieu. Mlle de Launay baisa la main qui
+lui était tendue, et se retira le coeur plein de reconnaissance, mais
+bien triste et bien malheureuse. «Où donc s'arrêteront, pensait-elle,
+toutes ces épreuves!» et, confuse, elle lisait et relisait le nom de M.
+de Malézieu.
+
+Le lendemain, de très bonne heure, elle prit congé de Mlle Henriette,
+et lui voulut faire accepter un de ses louis d'or; mais celle-ci,
+l'embrassant tendrement:
+
+--Gardez votre or, disait-elle; il est vrai que voilà bien longtemps
+que je n'ai eu de l'argent de ma maîtresse, mais du moins j'ai une
+condition, et vous cherchez encore la vôtre. Encore une fois, adieu;
+n'ayez pas d'orgueil, soyez soumise et priez Dieu.
+
+Mlle de Launay partit de Versailles sans avoir eu l'honneur de revoir
+Mme la duchesse de La Ferté. Tout dormait dans ce vaste château; le
+temps n'était plus où les courtisans, arrivés avant le jour pour saluer
+le maître à son réveil, attendaient le bon plaisir du concierge, et
+grattaient à sa porte avec autant de respect que s'il eût tenu les clefs
+des grands appartements.
+
+
+III
+
+M. Nicolas de Malézieu était une façon de grand seigneur. Il était un
+des membres écoutés de l'Académie française; il était à la cour de
+Sceaux, chez M. le duc et chez Mme la duchesse du Maine, un peu
+moins qu'un ami, beaucoup plus qu'un serviteur: il était l'homme
+indispensable. Il donnait l'exemple et le mouvement à cette cour
+brillante, où tous les mécontents trouvaient un facile accueil, pourvu
+qu'ils fussent gens de mérite et d'esprit. Les hommes prenaient l'avis
+de M. de Malézieu s'il s'agissait de quelque bel ouvrage de l'esprit; il
+était consulté pour les bâtiments, pour les jardins, pour le théâtre et
+pour le salon. Son bon goût faisait autorité même pour les parures et
+les ajustements de Mme la duchesse du Maine. On disait généralement: _Le
+maître l'a dit!_ aussitôt que M. de Malézieu avait prononcé son arrêt
+dans une discussion. Il était le canal de toutes les grâces, le
+conseiller intime et la voix sans appel. Et comme, heureusement,
+cet homme était juste et bienveillant, affable à beaucoup de gens,
+accessible à tous, chacun trouvait que son joug était léger, et
+l'acceptait parce qu'il était juste. Ajoutez que par lui-même il était
+riche, et qu'il se passait volontiers des grâces et des bienfaits de M.
+le duc et de Mme la duchesse du Maine, et Dieu sait s'ils acceptaient
+sans conteste cette indépendance qui ne leur coûtait rien. Ils avaient
+dépensé dans l'entretien de leur orgueil beaucoup plus d'argent qu'il
+n'appartenait même à des princes du sang royal, surtout depuis que le
+roi était mort, et ils furent longtemps à comprendre comment il se
+faisait que le trésor de la France, épuisé par les prodigalités du
+dernier règne, se trouvât désormais fermé à ceux que La Bruyère appelait
+_les fils des dieux_.
+
+M. de Malézieu habitait, au milieu du parc de Sceaux, une maison très
+jolie qu'il avait arrangée à sa convenance, et ce fut là qu'il reçut
+Mlle de Launay, au milieu d'une assez grande foule qui remplissait ses
+antichambres. Il fit d'abord une assez médiocre attention à l'inconnue,
+et le nom de Mme la duchesse de Noailles ne fut pas tout d'abord une
+recommandation toute-puissante. Hélas! ces Noailles, les rois de la cour
+de Louis XIV, avaient étrangement perdu de leur crédit depuis que Mme de
+Maintenon s'était retirée à Saint-Cyr; mais quoi! ce mauvais mouvement
+aussitôt passé, M. de Malézieu en rougit au fond de l'âme, et sa bonne
+volonté se trouvant appuyée des mérites et des grands yeux de Mlle de
+Launay:
+
+--Soyez la bienvenue, lui dit-il, je vous présenterai tantôt à Mme la
+duchesse du Maine, et j'espère un peu qu'à ma considération elle vous
+sera propice. Elle aime à s'entourer d'intelligence et de jeunesse, et
+votre air lui plaira tout d'abord. Cependant soyez forte et courageuse;
+il ne s'agit pour vous, Mademoiselle, que d'une humble fortune, et,
+malgré tous vos mérites, j'ai bien peur que vous ne dépassiez jamais
+l'antichambre de notre princesse. Au fait, reprit-il, avec ces princes
+on ne sait jamais si l'on ne fera pas une grande fortune en vingt-quatre
+heures. Essayez donc, et comptez sur moi.
+
+Le soir même, en effet, M. de Malézieu, autorisé par Mme la duchesse du
+Maine, eut l'honneur de lui présenter la timide et tremblante Mme de
+Launay. Certes, elle avait grand besoin de courage; mais sa timidité
+redoubla lorsqu'elle vit que son protecteur se courbait jusqu'à terre
+en présence de cette quasi-reine. A peine la princesse honora d'un coup
+d'oeil cette humble servante, et elle passa dans ses appartements sans
+lui expliquer l'office qu'elle en attendait. M. de Malézieu, de son
+côté, avait très bien compris qu'il présentait à Mme la duchesse une
+servante. Ainsi la voilà perdue en cette grande maison, sans un ami qui
+la rassure ou qui lui donne un bon conseil. Il y avait à Sceaux trois
+tables; la table des maîtres, celle des officiers, la table des valets:
+à cette dernière table elle prit place, elle se contint pour ne pas
+laisser voir sa tristesse. Une femme de la garde-robe en eut pitié et
+l'encouragea; puis, s'étant informée, elle revint en grand triomphe
+annoncer à sa nouvelle camarade qu'elle était attachée à la personne de
+Mme la duchesse du Maine en qualité de troisième femme de chambre, et
+qu'elle coucherait avec les femmes de la princesse, à l'entre-sol. Au
+compte de la vieille dame, c'était là, pour la nouvelle venue, une
+fortune inespérée, et déjà, pour commencer, Mme la duchesse du Maine
+avait commandé que Mlle de Launay lui présentât son éventail.
+
+C'était un soir de grand appartement; cent visiteurs, les plus huppés
+de l'ancienne cour: ducs et pairs et cordons bleus, parmi lesquels
+s'étaient faufilés plus d'un cordon rouge, entouraient les tables de
+jeu, M. du Maine étant beau joueur et perdant l'or à pleines mains. Le
+jeu, en ce temps-là, faisait de grands ravages parmi les fortunes les
+mieux établies; les plus grands seigneurs jouaient sur une carte leur
+revenu d'une année, et les dames les plus qualifiées, quand leur bourse
+était vide, n'avaient pas bonté de jouer sur leur parole. Il a cela
+d'horrible encore, le jeu, qu'il égalise toutes les conditions.
+
+A la table où ces grands seigneurs s'abandonnaient à leur frénésie, il y
+avait un vieillard, en habit bleu de ciel brodé d'or, dont les boutons
+brillaient comme des diamants; ses dentelles, son justaucorps en satin,
+ses bas de soie et ses talons rouges indiquaient un vieux marquis de
+l'Oeil-de-Boeuf; son attitude hardie et ses grands gestes, sa voix
+impérieuse et plus haute que d'habitude, indiquaient un comédien.
+C'était Baron, le disciple ingrat, le fils adoptif de Molière. Il était,
+ce Baron, un comédien de génie; il écrivait des comédies à ses heures
+perdues; il s'escrimait volontiers de l'épée et du bel esprit. Au
+demeurant, vantard, joueur, familier, prenant au sérieux son sceptre et
+son trône. Un soir qu'il jouait avec S.A.R. le prince de Conti: «Cent
+louis, dit-il, pour le prince de Conti.--Va pour Germanicus, répondit
+Son Altesse Royale;» et Baron fut le seul qui ne comprit pas la grâce et
+l'exquis de cette inutile leçon. Il s'était faufilé dans les fêtes de
+Sceaux par la comédie, et plus d'une fois il eut l'honneur de donner
+la réplique à Mme la duchesse du Maine. Il y avait dans un coin de
+ce salon, assises sur des bergères dignes du salon de la reine à
+Versailles, une vingtaine de dames très parées, et, sur des tabourets,
+à leurs pieds, des poètes et de jeunes seigneurs qui causaient avec les
+dames. Au milieu du cercle, et sur un fauteuil, était assise Mme la
+duchesse du Maine, et, debout, près d'elle, un jeune officier, qui lui
+racontait des choses plaisantes, s'il en fallait juger par le rire
+éclatant de la princesse.
+
+Or ce fut en ce moment que Mlle de Launay, toute confuse et troublée au
+murmure étincelant de cet esprit qui pétillait sous ces lambris dorés et
+chargés de peintures, entra d'un pas tremblant, et tenant à la main un
+plateau en laque, sur lequel était posé l'éventail de Son Altesse. Et
+comme en ce moment la princesse était attentive au discours du jeune
+officier, Mlle de Launay attendit le bon plaisir de sa maîtresse. O
+surprise, et quelle humiliation! Justement le jeune homme ici présent,
+ce prince _Bel à voir_, le familier de cette maison princière, était M.
+de Silly. Il avait rencontré de tout temps dans M. le duc du Maine un
+protecteur; il était un officier de ses gardes, et la princesse aimait
+à l'entendre causer. A l'aspect de cette jeune fille un instant l'amie
+intime de sa soeur, de cette demoiselle qui avait vécu sous son toit
+comme une égale avec son égale, et réduite aujourd'hui à cette honteuse
+servitude, il pâlit, pendant que la rougeur de la honte montait au front
+de cette élégante personne. Eh bien, la princesse ne vit rien de ce
+petit drame, et, d'un beau geste, elle dit au jeune homme:
+
+«Ayez la bonté, Monsieur, de me donner mon éventail.»
+
+M. de Silly prit le plateau des mains de sa jeune amie, qu'il semblait
+ne pas reconnaître, et il présenta le plateau à la duchesse:
+
+«Non, dit-elle, pas ainsi; c'est votre privilège et votre droit,
+Monsieur, de prendre l'éventail sur le plateau et de me l'offrir de la
+main à la main.»
+
+Sur quoi Mlle de Launay se retira à pas lents; son sacrifice était
+consommé.
+
+Cette belle et délicieuse maison de Sceaux, vous ne sauriez la
+reconnaître à ses ruines. Une révolution, qui a fait tomber les têtes
+les plus hautes et renversa les plus somptueux édifices, à traversé,
+sans pitié et sans respect, ce monceau fastueux de toutes les
+splendeurs. Palais renversé, marbres brisés, arbres déracinés, bosquets,
+charmilles, prairies, fontaines, kiosques, vastes étangs, eaux plates
+et jaillissantes, tous ces miracles de la fortune et de la faveur ont
+disparu comme une vaine poussière. La _bande noire_ a vendu jusqu'aux
+plombs enfouis dans la terre; elle a vendu la longue avenue; elle a
+changé en fagots les vieux hêtres, sous lesquels tant de grâces et
+de beautés se tenaient assises, devisant entre elles des poètes, des
+romanciers, des nouvelles comédies et des ballets de Versailles.
+
+Qui se promène aujourd'hui dans ce vaste emplacement, si bien disposé
+pour tous les plaisirs de la vie heureuse, aurait peine à reconnaître en
+ces broussailles la création de M. de Colbert, maître absolu, non moins
+que le roi, des finances de la France. Il avait épuisé dans sa maison de
+Sceaux tout ce que pouvait inventer le génie italien et français de la
+grande architecture, et quand il fut mort, _raisonnablement chargé de
+la haine publique_ (pour employer un mot du cardinal de Retz parlant du
+cardinal de Mazarin), le propre fils de M. de Colbert, M. le marquis de
+Seignelay, se trouva mal à l'aise au milieu de ce faste insensé. Le roi,
+de son côté, toujours incliné à l'amitié pour le nom de M. de Colbert,
+acheta le palais et les jardins de Sceaux, dont il fit présent à son
+fils, M. le duc du Maine. Il en coûta plus d'un million, rien que pour
+l'acquisition de ce palais, sans compter les meubles des appartements,
+sans compter les statues des jardins. Tout un monde entourait de leurs
+flatteries et de leurs empressements les propriétaires de ces beaux
+lieux, comparables à Trianon. La duchesse du Maine c'était, non pas
+la reine, c'était trop peu dire, elle était le tyran de cette maison
+presque royale, où le roi Louis XIV était venu plus d'une fois à la
+prière de son ministre favori.
+
+[Illustration: Le duc et la duchesse du Maine.]
+
+Mme Anne-Louise-Bénédicte de Bourbon, duchesse du Maine, était la
+petite-fille du grand Condé, et lorsqu'elle épousa le fils légitimé de
+Louis XIV et de Mme de Montespan, elle avait pensé qu'elle était assise
+au moins sur un degré du trône de France. Son mari était le préféré de
+tous les enfants du roi, qui l'avait accablé de toutes les principautés,
+de tous les gouvernements, de toutes les charges de la couronne; même il
+avait complété toutes ces grâces en accordant à ses enfants légitimés
+les rangs et les honneurs du sang royal, à tel point que les enfants
+légitimes venant à manquer, les fils légitimés devaient être appelés à
+porter la couronne. Nous avons déjà dit que le testament du roi avait
+été cassé, à la grande douleur de M. le duc du Maine et surtout de la
+princesse; ardente et violente, à aucun prix elle n'acceptait cette
+déchéance, et par toutes les façons, même criminelles, elle tenta de
+regagner le terrain qu'elle avait perdu. Plus sa fureur était cachée, et
+plus l'éclat en devait être redoutable.
+
+Il y avait à la même heure, à Paris, un ambassadeur du roi d'Espagne
+appelé le prince de Cellamare, homme habile et caché, qui n'avait rien
+moins que l'ambition de placer sur la même tête la couronne d'Espagne et
+la couronne de France. Attentif à toutes choses, il savait le nombre
+et le nom des mécontents de Paris, des mécontents de la Bretagne; il
+enrôlait sous main des officiers, ennemis de M. le régent, et quand il
+se fut bien assuré que Mme la duchesse du Maine irait bien vite au
+delà de toutes les bornes, il lui fit proposer d'entrer dans une vaste
+conspiration qui mettrait le roi d'Espagne à la tête du gouvernement de
+la France, et M. le duc du Maine pour représenter Sa Majesté Catholique.
+Tel fut le commencement de cette conspiration, qui n'interrompit aucune
+des fêtes qui s'agitaient autour de la princesse. On ne parlait que des
+plaisirs de Sceaux: concerts, proverbes, comédies, bals et toilettes.
+
+Dans ce tumulte, on aurait eu grand'peine à reconnaître Mlle de Launay;
+elle était enfouie en cet entre-sol sans lumière, et si bas, qu'elle
+touchait le plafond de sa tête. On l'employait à la lingerie, et chacun
+l'appelait _la maladroite_. Elle était si troublée, et plus elle
+s'efforçait de bien faire, et moins elle était au niveau de sa tâche.
+Une fois qu'elle versait à boire à la princesse, elle jeta l'eau sur sa
+robe; une autre fois, comme elle lui présentait sa boîte à poudre, elle
+laissa tomber la boîte; ou bien elle oubliait un manche à la chemise,
+et, s'il fallait ôter de son écrin le collier de la princesse, elle
+renversait perles et pierreries. Tout allait mal. Puis elle avait froid,
+elle était triste, elle répondait mal à ses camarades; elle aimait à
+lire, les femmes de chambre la troublaient dans ses lectures. Il fallait
+plaire à celle-ci, ne pas déplaire à celle-là, visiter les désoeuvrées,
+leur faire une espèce de cour et jouer à des jeux qui leur plaisaient.
+Que vous dirai-je? elle était si malheureuse en ce château des
+splendeurs, qu'elle en fût sortie, et pour n'y plus rentrer, si elle
+n'ont pas trouvé sur sa table un petit billet anonyme et d'une écriture
+contrefaite, dont elle eut bientôt deviné l'auteur:
+
+«Prenez patience; ayez bon courage; on veille sur vous. On se rappelle
+les temps heureux où vous n'étiez aux ordres de personne, où vous
+donniez des ordres et n'en receviez pas...»
+
+Pendant deux ou trois jours, la jeune abandonnée eut une certaine
+espérance; elle se disait que sa servitude, avec le temps, deviendrait
+moins pesante; elle espérait toujours que la princesse comprendrait
+qu'elle avait à ses ordres une fille au-dessus de sa condition. Sur
+l'entrefaite, il y eut un petit événement qui la mit quelque peu en
+lumière. A la façon du roi Louis XIV, qui avait tiré un si grand
+parti, pour ses dernières guerres, de la création des chevaliers de
+Saint-Louis, Mme la duchesse du Maine avait institué l'ordre de la
+_Mouche à miel_. Cet ordre, aussi bien que l'ordre du Saint-Esprit,
+avait ses lois, ses statuts, ses chevaliers; mais comme la galanterie
+était le fond de l'ordre, il avait aussi ses _chevalières_; et sitôt
+qu'une place était vacante, accouraient les aspirants des deux sexes,
+tant la flatterie est ingénieuse. Enfin, très sérieusement, les droits
+de chacun étaient disputés dans un chapitre dont Mme la duchesse du
+Maine était la présidente, et M. de Malézieu le secrétaire perpétuel.
+
+Donc il advint qu'une place, étant vacante, fut briguée à la fois par
+Mme la duchesse d'Uzès, Mme la comtesse de Brissac et M. le président de
+Romané. Celui-ci ayant été préféré à ses belles concurrentes, chacun,
+dans le palais, criait à l'injustice, ajoutant que l'élection du
+président était contre toutes les lois de la chevalerie. Au plus fort de
+la dispute, apparut une protestation écrite en termes de palais et dans
+l'accent de la chicane, et telle, qu'elle n'eût point déparé la plus
+jolie scène des _Plaideurs_, de M. Racine. Aussitôt l'on cherche, on
+s'inquiète: à qui donc attribuer ce charmant factum? Les uns disaient:
+C'est M. de Malézieu; les autres: C'est l'abbé Genest. Pas un ne se fût
+douté que tant de bel esprit fut caché dans l'antichambre, et comme on
+cherchait toujours, la main qui avait lancé le factum afficha ces jolis
+vers à la porte du salon d'Hébé:
+
+ N'accusez ni Genest, ni le grand Malézieux,
+ D'avoir part à l'écrit qui vous met en cervelle;
+ L'auteur que vous cherchez n'habite point les cieux.
+ Quittez le télescope, allumez la chandelle,
+ Et fixez à vos pieds vos regards curieux:
+ Alors, à la clarté d'une faible lumière,
+ Vous le découvrirez gisant dans la poussière.
+
+Bientôt, comme il fut impossible de découvrir l'auteur de la prose et
+des vers, on cessa d'en parler, et Mlle de Launay, plus triste que
+jamais, après ce moment d'une espérance fugitive, résolut d'en finir
+avec la vie. En ce temps-là la suicide était chose grave. Il était
+voisin du déshonneur. Le monde en parlait comme on parlerait d'un crime,
+et l'Église, impitoyable en ceci seulement, refusait au suicidé les
+prières qu'elle ne refuse à personne. Ah! que cette malheureuse était
+à plaindre en prenant cette résolution funeste! Avant de mourir, elle
+voulut tout au moins apprendre à M. de Silly un secret qu'elle se
+cachait à elle-même, et, d'une main délibérée, elle écrivit.
+
+La lettre, à peine écrite, apaisa soudain ce coeur malade, et la pauvre
+abandonnée, revenue à des sentiments meilleurs, enfouit ces tristes
+confidences. Cependant la petite cour de Mme la duchesse du Maine était
+exposée à d'aussi grands orages que l'ancien Versailles. La vanité,
+l'orgueil, l'ambition, les brigues, les partis, les intrigues de toute
+sorte avaient envahi ces beaux lieux, que de loin on se figurait si
+paisibles. Le moindre accident, la plus légère aventure, suffisait à
+éveiller toutes ces imaginations, qui ne demandaient qu'un prétexte, et,
+comme un jour il fut question des miracles opérés par une jeune fille du
+menu peuple ayant nom Mlle Tétard, voilà soudain la duchesse du Maine
+qui s'agite et s'inquiète. Elle s'adressa naturellement à l'oracle
+écouté de ce temps-là, à M. de Fontenelle, esprit sagace et tout disposé
+au sourire. Or, cette fois, M. de Fontenelle avait pris au sérieux les
+miracles de Mlle Tétard, et il en fit à Mme la duchesse du Maine un
+rapport tout rempli d'une admiration inattendue. Alors on s'étonne, on
+s'interroge, et chacun se demande ou M. de Fontenelle a puisé une foi si
+robuste.
+
+Au bout de huit jours on parlait encore de son rapport, lorsque, un
+matin, Mme la duchesse du Maine trouva sur sa table une lettre anonyme
+adressée à M. de Fontenelle. Il y avait dans cette lettre ingénieuse un
+véritable atticisme, et, tout d'une vois, M. de Malézieu fut désigné
+comme étant l'auteur de ce petit discours plein de grâce et de bel
+esprit:
+
+«L'aventure de Mlle Tétard fait moins de bruit, Monsieur, que le
+témoignage que vous en avez rendu. La diversité des jugements qu'on en
+porte m'oblige à vous en parler... Quoi! disent les critiques, cet
+homme qui a mis dans un si beau jour des supercheries faites à mille
+lieues loin, et plus de deux mille ans avant lui, n'a pu découvrir une
+ruse tramée sous ses yeux? Les partisans de l'antiquité, animés d'un
+vieux ressentiment, viennent à la rescousse. Vous verrez, disent-ils,
+que le _maître_ placera les prodiges nouveaux au-dessus des anciens.
+En bon pyrrhoniens, ils doutent, et cependant le voilà qui croit tout
+possible. Ah! Monsieur, quel bonheur pour les dévots de vous voir adorer
+le diable! Encore un pas dans la dévotion, ils vous reconnaîtront
+comme un des leurs. Les femmes, de leur côté, sont toutes fières de la
+confiance que vous accordez à leur sexe, et pas une qui ne se glorifie
+en son par-dedans d'être une faiseuse de miracles, pour peu que cela lui
+convint. Tels sont les bruits qui se font autour de votre sagesse, et
+vous pouvez en être glorieux, puisqu'ils sont un témoignage de l'intérêt
+qui se rattache aux opinions non moins qu'aux écrits de l'aimable M.
+de Fontenelle. Agréez cependant, Monsieur le secrétaire perpétuel, mon
+sincère hommage et ma vive admiration. Permettez en même temps que je
+cache un nom que Mlle Tétard vous dira bien volontiers, pour peu qu'elle
+soit en train de deviner.»
+
+--Ah! que c'est joli, que c'est charmant... c'est divin, s'écria Son
+Altesse, et pour le coup notre homme est blessé dans ses oeuvres vives;
+nous le mettons au défi de répondre. Et cependant qui nous dira le nom
+du bel esprit à qui nous devons ce factum? Ce n'est pas M. de Malézieu,
+ce n'est pas M. de Valincourt, ce n'est pas M. le cardinal de Polignac,
+ce n'est pas même M. de Saint-Aulaire, l'homme aux quatrains. Je
+donnerais beaucoup pour le savoir.
+
+Quand elle eut bien cherché, M. de Silly parla tout bas à l'oreille de
+la princesse.
+
+--Ah! dit-elle, est-ce possible! A-t-elle donc tant d'esprit?
+
+--Oui, Madame, elle a tout cet esprit-là. C'est une précieuse, dans la
+bonne acception du terme; elle écrit en prose, elle écrit en vers. Elle
+est assez maladroite à faire des noeuds, j'en conviens, mais elle tourne
+agréablement une comédie.
+
+Alors la princesse, un doigt sur sa lèvre, imposa silence à M. de Silly;
+mais le soir même elle dispensait Mlle de Launay de son service à la
+toilette, et le lendemain elle lui donnait une belle chambre au premier
+étage, avec le titre de sa lectrice. On en murmura beaucoup dans tous
+les recoins de la petite cour, mais enfin chacun en prit son parti, et
+la nouvelle lectrice accepta sa nouvelle fortune avec tant de modestie
+et de bonne grâce qu'elle se la fit pardonner.
+
+
+IV
+
+Les choses allaient ainsi chez M. le duc du Maine, où chaque jour
+amenait un nouveau courtisan: aujourd'hui M. le duc de Brancas, le
+lendemain le poète Chaulieu, très à la mode en ce temps-là, ou bien le
+chevalier de Vauvray; un peu plus tard M. Davisart, avocat général du
+parlement de Toulouse, et l'apparition de M. Davisart dans le château de
+Sceaux fut un véritable événement. Pas un jour ne se passait sans que
+Son Altesse Royale ne s'enfermât trois ou quatre heures avec ce nouveau
+conseiller, très dangereux, et, comme ils rédigeaient ensemble une
+protestation mystérieuse dont rien ne transpirait dans le château, il
+vint un instant où la princesse et son conseiller voulurent avoir un
+secrétaire intime. Après une longue hésitation, Mlle de Launay fut
+choisie; elle tenait la plume, elle écrivait les discours d'une et
+d'autre part, tantôt les preuves, tantôt les objections; parfois même
+elle allait aux bibliothèques ou chez les historiens de profession, chez
+M. Boivin l'aîné, chez l'abbé Le Camus, interrogeant discrètement ces
+hommes qui savaient tant de choses. Ainsi chaque jour ajoutait une page
+à ces factums dont se réjouissaient fort le prince de Cellamare et le
+cardinal Albéroni.
+
+Un peu plus tard, quand elle se fut persuadé enfin qu'elle avait fait
+tout ce travail en pure perte et qu'il fallait renoncer au bénéfice du
+testament de Louis XIV, la duchesse du Maine prêta l'oreille aux bruits
+qui lui venaient de l'Espagne. Elle n'eut plus si grand'peur de prendre
+le mot d'ordre du cardinal Albéroni chez le prince de Cellamare. Elle
+commença d'écrire des lettres dangereuses avec de l'encre sympathique,
+et Mlle de Launay l'y servit de son mieux. On écrivait d'abord une
+lettre à l'encre ordinaire, où l'on donnait toutes sortes de nouvelles
+courantes; puis, dans l'intervalle des lignes se plaçaient des choses
+compromettantes.
+
+Tout ceci était l'A b c de la plus vulgaire diplomatie, et, tant que ces
+petits secrets n'allèrent pas plus loin, M. le régent ne s'en inquiéta
+guère. Il savait à peu près tout ce qui se passait à la petite cour et
+quelles étaient ses méchantes dispositions pour la régence; mais,
+comme il avait pour lui la force et le bon droit, il abandonnait la
+conspiration à elle-même. Or ce fut un grand malheur pour Mme la
+duchesse du Maine. Elle s'endormit dans une sécurité qui devait la
+perdre, et, si par hasard Mlle de Launay la suppliait de redoubler de
+prudence, elle ne faisait qu'en rire, et volontiers elle eût dit, comme
+tous ces conspirateurs que l'on avertit de prendre garde: _A demain les
+affaires sérieuses_, ou bien encore: _Ils n'oseront._ Notez bien que le
+premier ministre, qui sera bientôt le cardinal Dubois, était déjà dans
+le vent de cette conspiration. C'était l'habileté même et la prudence en
+personne. Il était déjà sûr qu'un jour ou l'autre il tiendrait dans ses
+mains cette princesse dédaigneuse qui l'accablait de ses mépris. Tout ce
+monde imprudent marchait en souriant sur des cendres qui recélaient
+un véritable incendie; ils s'amusaient les uns et les autres de ces
+aventures dont à peine ils devinaient la portée, et la foudre qui les
+devait abattre les trouva profondément endormis.
+
+Un des secrétaires de l'ambassadeur d'Espagne était un jeune homme
+étourdi, sans portée, et tout entier aux plaisirs de son âge. Un soir
+qu'il était attendu à souper dans une de ces maisons ouvertes aux oisifs
+de Paris, il raconta qu'il avait été occupé tout le jour à copier des
+dépêches qui devaient partir dans la nuit même, et, comme il était las
+de sa besogne, il ne songea plus qu'à boire, à jouer, à plaisanter. Mais
+quelqu'un du logis, une femme, avait ramassé cette parole imprudente et
+la fit passer à M. le régent. Celui-ci fit courir après le courrier de
+l'ambassade, avec ordre de s'emparer de ses dépêches, et ce courrier,
+qui ne se hâtait guère, fut arrêté à Poitiers. On lui prit son manteau
+et son portefeuille, en lui commandant de suivre son chemin; mais cet
+homme, aussi zélé que le secrétaire avait été imprudent, revint à Paris
+par la traverse et marcha si vite, qu'il arriva chez le prince de
+Cellamare bien avant que les hommes de M. le régent eussent regagné le
+Palais-Royal. Bien qu'il fût quatre heures du matin, M. le régent était
+encore à souper, et quand il soupait il n'y avait pas d'affaire d'État
+assez importante pour qu'on vint le déranger. Il aimait le bel esprit,
+la grâce et la gaieté du discours; il travaillait volontiers toute la
+journée, à condition que la nuit appartiendrait à ses plaisirs.
+
+Grâce à cette nonchalance coupable, le prince de Cellamare eut le temps
+d'avertir les principaux complices de sa conspiration. Toutefois, le
+matin venu, l'ambassadeur d'Espagne est arrêté dans son hôtel par
+MM. les gardes du corps du roi; ses papiers sont saisis par ordre du
+ministre, et, la nouvelle ayant couru de Paris à Sceaux, la duchesse du
+Maine apprit enfin les dangers qui l'entouraient. Elle jouait au biribi,
+son jeu favori, quand elle entendit raconter, par un témoin venu de la
+ville, ces histoires d'hommes enfermés à la Bastille, de papiers saisis
+et de gens compromis dont la tête était en jeu; l'infortunée eut encore
+la force de sourire. Elle apprit, l'instant d'après, que MM. d'Argenson
+et Leblanc, deux hommes rigides, étaient chargés d'interroger les
+accusés. A minuit, la duchesse fut avertie, à n'en pas douter, qu'elle
+serait arrêtée avec M. le duc du Maine, et que sa demoiselle de
+compagnie était compromise. Elle riait encore; elle ne pouvait croire à
+rien de sérieux; elle s'imaginait que cette conspiration était un jeu
+d'enfant.
+
+Cependant Mlle de Launay restait près d'elle, et, comme elle s'était
+endormie, elle fut réveillée par un coup frappé à sa porte: _Ouvrez,
+de par le roi_, s'écriait une voix inconnue. Elle se lève, elle ouvre,
+après avoir averti la duchesse. En ce moment, la maison était remplie
+de mousquetaires et de gardes sous les ordres de M. le duc de Béthune,
+capitaine des gardes, accompagné de M. de La Billiarderie, son
+lieutenant. Sans trop de cérémonie, ils annoncèrent à Mme la duchesse
+du Maine qu'ils avaient ordre de la mettre en lieu de sûreté, et ils
+la firent monter dans une voiture de place. Elle fut conduite à Dijon,
+pendant que M. le duc du Maine, innocent de toutes ces intrigues, était
+enfermé dans la citadelle de Doullens, en Picardie. Ah! quelle chute,
+et dans quels abîmes ils étaient précipités ces favoris de la fortune!
+Hélas! qui l'eût prédit à Louis XIV, que ses enfants bien-aimés, la joie
+et l'orgueil de sa vieillesse, on les traiterait, sitôt après sa mort,
+comme de véritables criminels!
+
+En même temps tous les amis de la princesse et tous ses confidents
+furent arrêtés. M. de Malézieu et son fils, M. Davisart, l'abbé Le
+Camus, deux valets de chambre et quatre valets de pied furent jetés dans
+les prisons d'État; la cardinal de Polignac fut exilé en Flandre; la
+jeune princesse, la propre fille du duc et de la duchesse du Maine, fut
+enfermée au couvent de la Visitation, à Chaillot. Voilà donc toute
+la maison dispersée et toute sa grandeur anéantie. On avait détenu
+provisoirement et gardé à vue dans sa chambre Mlle de Launay, et son
+gardien, par compassion:
+
+--Mademoiselle, lui dit-il, ce séquestre est étrange et ne présage rien
+de bon. Il paraît que vous êtes une des personnes les plus compromises.
+Croyez-moi, mangez un peu et prenez des forces, vous en aurez grand
+besoin, j'en ai peur.
+
+Ce terrible homme avait une grande figure et des yeux sinistres, et
+ressemblait fort à quoique exécuteur des hautes oeuvres les plus
+secrètes.
+
+Cependant Mlle de Launay ne perdit pas tout courage, et, trois ou quatre
+heures après que tout le monde fut parti, un exempt la vint prendre
+et la conduisit dans un carrosse à la Bastille. Cette fameuse prison
+d'État, qui devait tomber en moins de soixante et dix ans entre les
+mains du peuple de Paris et disparaître en un clin d'oeil comme un
+château de nuages, était alors une puissance formidable. A ce nom seul,
+la Bastille, les têtes les plus hautes s'inclinaient, les coeurs les
+plus hardis étaient saisis d'un indicible effroi. Ces vieilles tours,
+bâties par les anciens tyrans, s'élevaient menaçantes entre ses fossés
+remplis d'une eau fangeuse, et l'on se racontait tout bas mille
+histoires sanglantes de ses cachots sans lumière et sans fond. Il était
+dix heures du soir, le temps était sombre, et le faubourg Saint-Antoine,
+dont le réveil devait être si terrible en 1701, venait de s'endormir
+sans les fatigues de la journée. A l'extrémité du pont-levis, la
+prisonnière attendait qu'on la vint prendre, et lorsque enfin son tour
+fut venu d'entrer dans la geôle, on lui fit traverser des passages
+gardés par des portes de fer. On entendait dans ces longs corridors
+les plaintes des nouveaux prisonniers, qui n'avaient pas encore
+l'accoutumance de la prison.
+
+Enfin, étant arrivée aux étages d'en haut, elle fut introduite dans une
+chambre horrible où tout manquait, le feu, les meubles, la lumière, la
+propreté; pour tout meuble, une chaise du paille, un bout de chandelle
+attaché au mur, et tous les gens qui l'avaient amenée, disparus au
+bruit des portes qui se refermaient. Trois heures après, ces portes
+s'ouvrirent de nouveau; le gouverneur reparut, amenant avec lui la
+servante de Mlle d Launay, et cette fois la chambre fut meublée d'un
+petit lit, d'un fauteuil, deux chaises, une table, une jatte, un pot à
+l'eau, un grabat pour la jeune servante. «Ah! dit-elle, on sera bien
+mal couchée!» On lui répondit: «Ce sont les lits du roi.» Puis les
+prisonnières se couchèrent sans souper. En vain elles voulaient dormir:
+tous les quarts d'heure elles étaient réveillées au son d'une cloche, et
+cette habitude est une des plus cruelles de la Bastille.
+
+Et, le jour étant venu, la dame et la servante eurent grand soin de
+balayer leur chambre et de brûler un des deux fagots que le roi leur
+accordait chaque jour. Une boîte d'allumettes au beau milieu du Champ de
+Mars produirait presque autant d'effet que ces _fagots du roi_ en cette
+immense cheminée, grillée et barrée autant que les fenêtres. A la
+première flambée de son feu, Mlle de Launay, triomphante, brûla un
+papier qu'elle avait soustrait aux yeux de MM. les commissaires: c'était
+une lettre écrite en entier de la main du chevalier de Silly au cardinal
+Albéroni. Ce papier, s'il fût tombé entre les mains de M. d'Argenson,
+eût été l'arrêt de mort de M. de Silly. Restait maintenant à lui faire
+savoir que ce papier était anéanti. «Dieu y pourvoira,» se disait Mlle
+de Launay.
+
+Elle resta _au secret_ sept à huit jours, au bout desquels le gouverneur
+lui fit une visite, et l'ayant trouvée assez gaie, il lui raconta
+plusieurs anecdotes de son royaume et finit par lui prêter quelques
+romans dépareillés de Mlle de Scudéry. C'étaient des romans sans fin,
+que l'on eût dit composés tout exprès pour les habitants de la Bastille.
+Elles sont très longues ces premières heures de la prison, mais l'on s'y
+fait peu à peu; bientôt le prisonnier s'habitue à ces bruits si divers;
+il reconnaît la garde montante et la garde descendante; il sait quand
+arrive un nouveau prisonnier; il sait quand il s'en va. La nuit, si
+quelqu'un meurt, les gardiens ont beau faire, on entend le bruit de son
+cercueil. C'est aussi une grande occupation de lire sur la muraille,
+écrits au charbon, les noms de tant de malheureux qui ont vécu sous
+ces voûtes funèbres. Sur une de ces murailles avaient été charbonnés,
+naguère, par une main habile et fluette, et cependant énergique autant
+qu'une main guerrière, les premiers chants de la _Henriade_, et le jeune
+Arouet, lorsque, au sortir de la Bastille, il fut présenté à M. le
+régent qui lui promettait sa protection:
+
+--J'accepterai, lui dit-il, tous les bienfaits de Votre Altesse Royale,
+seulement je la dispense de mon logement.
+
+Quand tous les conspirateurs furent arrêtés, alors leur procès
+commença. Tous les huit jours, M. d'Argenson et M. Leblanc, chargés des
+interrogatoires, arrivaient accompagnés de l'abbé Dubois. On eût cru
+voir Minos, Éaque et Rhadamante, les trois juges des sombres bords. Ce
+qu'ils faisaient, ce qu'ils disaient, les prisonniers n'en savaient
+rien, et cependant il en transpirait toujours quelque chose. Une grande
+inquiétude pour la prisonnière, c'était de paraître aux yeux de ces
+messieurs, quand son heure serait venue, en cornette blanche, en linge
+blanc, et ce fut sa grande occupation de blanchir ce peu de linge. Aussi
+bien, grande fut sa joie en recevant toutes ses nippes que lui envoyait
+un ami du dehors, l'abbé de Chaulieu, le poète. On l'avait épargné, on
+l'avait oublié; mais lui, il s'était souvenu, et il avait envoyé à la
+Bastille même un pot de rouge. Ah! que ce brin de rouge fut le bienvenu!
+tant la dame avait peur de pâlir sous les regards de M. d'Argenson.
+
+Il la fit donc comparaître au bout de trois mois:
+
+--Otez votre gant, dit-il, et levez la main.
+
+Elle avait la main belle et la leva volontiers, jurant de dire toute
+la vérité, et se promettant bien de n'en pas trop dire. Alors commença
+l'interrogatoire. On voulait savoir pourquoi elle veillait si tard au
+chevet de Mme la duchesse du Maine. Elle répondit que c'était pour
+l'endormir.
+
+--Pourquoi avait-on trouvé tant de livres dans sa chambre?
+
+Elle répondit que c'était parce qu'elle aimait la lecture.
+
+--Et pourquoi tant de papier déchiré?
+
+C'étaient des bagatelles qu'elle avait composées et dont elle ne se
+souciait plus.
+
+Puis elle fut reconduite à son séquestre, et, quelque peu rassurée,
+elle trouva que son état était assez doux, à tout prendre. Elle était
+prisonnière, il est vrai, mais elle était loin des caprices, des
+violences et des volontés de sa douce maîtresse; elle avait brisé le
+joug des petites voix qui faisaient le tourment de sa vie; elle avait
+fait de sa servante une amie, et pour compagne elle avait une jolie
+chatte que le gouverneur lui avait donnée étant petite, et qui avait
+fait bien des petits. Puis, le soir venu, elle n'était pas forcée à
+jouer la comédie, à manier des cartes, et elle se couchait quand elle
+voulait dormir.
+
+ * * * * *
+
+Cette conspiration de Cellamare, qui eût fait tomber plus d'une tête
+sous la hache inexorable du cardinal de Richelieu, devint bientôt, entre
+les mains bienveillantes de M. le régent, une entreprise assez ridicule,
+et plutôt faite pour amuser les oisifs que pour occuper les hommes
+d'État. M. le régent se contenta du nouvel abaissement imposé aux
+princes légitimés, et quand on lui rapportait les vociférations de Mme
+la duchesse du Maine, il en riait volontiers, acceptant les douleurs de
+la princesse en dédommagement des humiliations qu'elle lui avait fait
+subir dans le salon de Mme de Maintenon.
+
+Puis, dans ce plaisant pays de France, on n'est pas fâché de changer
+chaque matin de héros et d'aventure; au bout de trois mois, quiconque
+eût parlé des conspirateurs dans un salon de Paris, eût été regardé
+comme un sot; si bien que, même à la Bastille, le juge instructeur avait
+fini par ne plus interroger les prisonniers que pour la forme. On leur
+laissait déjà toutes sortes de libertés inaccoutumées en ce lieu de
+plaisance: ils se promenaient chaque jour au-dessus des tours, et leurs
+amis qui passaient dans le faubourg leur disaient bonjour du geste et du
+regard. Un peu plus tard, ces prisonniers, si nombreux d'abord, furent
+relâchés l'un après l'autre: aujourd'hui M. de Malézieu le fils, M.
+Bargeton le lendemain; plus tard encore, elle se rappelait qu'il y avait
+déjà six mois on était venu chercher M. de Silly, et que l'ingrat était
+parti oubliant de prendre congé de cette humble amie, et ne se doutant
+pas que peut-être elle avait sauvé sa tête en brûlant la pièce la plus
+compromettante du procès.
+
+Que vous dirais-je? Après tant d'angoisses et d'inquiétudes, la
+prisonnière resta seule à la Bastille, et ne comprenant guère comment
+la moins coupable était détenue, à l'heure où l'indulgence et le pardon
+s'étaient étendus sur tous ses complices. C'est une chose étrange et
+pourtant vraie: aussitôt que le danger a disparu dans une affaire
+d'État, la captivité devient insupportable. Autant le prisonnier mettait
+de zèle et d'ardeur à sauver sa vie, autant il reste inerte à présent
+qu'il se demande quand finira sa captivité. Il en est à regretter même
+les heures pénibles de l'interrogatoire, et l'aspect du juge, et les
+bruits du dehors, toujours pleins de menaces sanglantes. Un prisonnier
+qui n'est que cela, n'est plus rien, même à la Bastille. On l'oublie, on
+le néglige, et si Mlle de Launay n'eût pas rencontré parmi ses gardiens
+le chevalier de Maison-Rouge pour la plaindre et pour le lui dire, elle
+eût été bien malheureuse.
+
+Mais le chevalier de Maison-Rouge était si tendre et si bon, avec tant
+de probité, tant d'honneur, tant de petites recherches pour distraire un
+peu sa captive; il oubliait si souvent de fermer la porte à double tour;
+il avait chaque matin un nouveau livre à lui prêter, non pas les vieux
+romans poudreux de la Bastille, mais le livre à la mode ou la comédie à
+peine éclose. Dans ses jours de sortie, il s'en allait par la ville, en
+quête des moindres anecdotes et de tous les bruits qui se débitent dans
+les ruelles galantes de la place Royale au faubourg Saint-Germain. Puis,
+tout ce qu'il avait appris, il le racontait avec mille grâces, ajoutant
+ce qui pouvait plaire, et retranchant tout le reste. Ainsi chaque jour
+ajoutait aux petits bonheurs que le bon lieutenant apportait dans cette
+prison, très étonnée et scandalisée, on pourrait le dire, de toutes ces
+joies.
+
+Il y eut un jour où le lieutenant de Maison-Rouge, oublieux de toute
+espèce de discipline, s'en vint présenter à Mlle de Launay les hommages
+d'un prisonnier logé dans la _tour de la Liberté_, ainsi nommée par une
+aimable ironie à laquelle tous les porte-clefs ajoutaient les bons mots
+de leur façon. Ce prisonnier était un beau jeune homme, à la fleur de
+l'âge, un coq-plumet de la jeune cour, M. le duc de Richelieu lui-même.
+Il s'était plongé, comme un étourdi et pour le vain plaisir d'une
+nouveauté qui lui semblait piquante, dans la conspiration de Cellamare,
+et peu s'en fallut qu'il ne payât son étourderie un peu cher. Mais
+le moyen de livrer au bourreau le dernier héritier du cardinal de
+Richelieu? Il était déjà le bienvenu du jeune roi; il était l'ornement
+de la cour; ses bons mots, ses exploits, sa jeunesse enfin, tout parlait
+en sa faveur.
+
+Mais la Bastille lui était insupportable, et quand il apprit par le
+chevalier de Maison-Rouge que la confidente de Mme la duchesse du
+Maine était logée à _la Bertandière_, une tour qui faisait face à _la
+Liberté_, M. de Richelieu n'eut pas de cesse et de fin qu'on n'eût
+enlevé les clôtures de l'une et de l'autre fenêtre, et le voilà qui se
+met à chanter à haute voix, mieux que n'eût fait le fameux Lambert ou le
+célèbre Cocherot de l'Opéra, l'opéra d'_Iphigénie_. Il chantait le rôle
+d'Oreste, et Mlle de Launay fut bientôt Iphigénie. On n'avait rien
+entendu de pareil depuis le roi Louis XI. Les plus anciens détenus, ceux
+qui étaient au secret depuis vingt ans, se demandaient s'ils n'étaient
+pas le jouet d'un songe. Ah! les malheureux! c'était la première et la
+dernière chanson qu'ils devaient entendre avant de mourir.
+
+On touchait à l'automne, et les brouillards plus épais tombaient du haut
+des tours, lorsque M. de Richelieu quitta la Bastille en grand triomphe.
+Une des filles de M. le régent s'était jetée aux pieds de son père en
+demandant la grâce du jeune homme, et le régent s'était laissé fléchir.
+Le départ de ce joyeux voisin fut encore un ennui pour Mlle de Launay,
+et plus attristée à mesure que l'hiver était plus proche et la solitude
+plus profonde, elle écrivit à M. Leblanc le billet suivant:
+
+«MONSEIGNEUR,
+
+«Ce n'est ni l'impatience ni l'ennui qui me forcent à vous importuner.
+Ce qui m'y détermine est la juste appréhension qu'une personne aussi
+obscure que moi ne soit totalement oubliée. Cette crainte est d'autant
+mieux fondée, qu'il est peu vraisemblable que les motifs de ma
+détention en rappellent le souvenir; je me flatte qu'ils sont aussi
+peu remarquables que ma personne. Et, dans cette opinion, j'ai trouvé
+quelque espèce de nécessité de vous remettre en mémoire que j'ai été
+amenée à la Bastille à la fin de l'année 1718, et que j'y suis encore.
+Quand je saurai, Monseigneur, que vous vous en souvenez, je me reposerai
+du reste sur votre équité et sur votre humeur bienfaisante, contente, en
+quelque état que je sois, d'obéir aux lois qu'on m'impose et de révérer
+le pouvoir souverain par une soumission volontaire à ses ordres.»
+
+Sa lettre écrite, elle attendit sa délivrance, ou tout au moins
+l'espérance d'être délivrée. Hélas! rien ne vint, que l'hiver sombre et
+menaçant. La prisonnière était à bout de courage. Un temps vient où les
+heures comptent pour des années; la rêverie est impossible; on ne peut
+plus lire, on ne dort plus; chaque journée est un long supplice, et
+pourtant la captivité de la jeune lectrice était un plaisir, comparée au
+séjour de la duchesse du Maine dans la citadelle où elle était enfermée.
+Elle était seule, et complètement ignorante du sort de tous les siens;
+pas une distraction, pas une lettre, et cette aimable princesse,
+heureuse de toutes les choses de l'esprit, en était réduite à supplier
+M. Leblanc à peu près dans les termes que Mlle de Launay employait pour
+elle-même. Si bien que lorsque la duchesse du Maine fut rendue à la
+liberté, et qu'il lui fut permis de revenir dans sa maison de Sceaux, sa
+captivité ne pouvait pas se prolonger davantage. D'abord elle se trouva
+bien isolée en ces lieux privés de leur ancienne splendeur. La disgrâce
+est contagieuse, et de tous ces courtisans empressés à leur plaire il
+vint un bien petit nombre. Ah! désormais, plus de fêtes, de comédies, de
+belles nuits enjouées, aux sons des musiques.
+
+Ils avaient payé leur liberté assez cher; M. le régent, qui n'était
+pas sans pitié, mais qui ne voulait pas être exposé aux récriminations
+violentes de ses ennemis, comme il n'avait pu rien tirer des principaux
+complices de la conspiration et que Mlle de Launay, qui la savait d'un
+bout à l'autre en sa qualité de secrétaire intime de la princesse,
+absolument se refusait à parler, M. le régent avait exigé de la
+principale accusée un aveu complet de son crime, et, de guerre lasse,
+elle avait signé tout ce qu'on voulait. Ainsi la princesse y laissa
+beaucoup de sa considération, et le prince, un peu de son propre
+honneur. Il en avait conservé un si grand ressentiment, qu'il refusa
+longtemps de rentrer dans sa maison de Sceaux. Tous ces aveux
+retombaient sur Mlle de Launay, que M. Leblanc resserrait toujours
+davantage. Il voulait obtenir de la confidente un aveu auquel s'était
+soumise la maîtresse, et il s'indignait qu'une servante eût plus de
+courage et d'honneur que toutes ces dames et tous ces gentilshommes,
+trop pressés de racheter leur liberté par des lâchetés misérables.
+
+Mais pendant que le public, bon juge en toutes les choses honnêtes,
+condamnait hautement la conduite de ces conspirateurs si peu constants
+avec eux-mêmes, tous les regards et, disons-le, tous les respects se
+tournaient du côté de la captive. «Ah! disait-on, en voilà une au moins
+qui ne cède pas aux menaces, et qui maintient ce qu'elle a dit tout
+d'abord.» Telle est la toute-puissance des louanges populaires, elles
+franchissent les fossés les plus profonds, elles pénètrent dans les plus
+hautes citadelles. Mlle de Launay, dans sa solitude, avait comme un
+pressentiment de l'admiration dont elle était l'objet légitime; elle en
+était tout encouragée à résister à la violence. Aussi, ni les menaces
+d'une captivité sans fin, ni l'espérance d'une délivrance prochaine, ni
+les peines et les infirmités de la prison, qui finit presque toujours
+par dompter les volontés les plus fermes, ne vinrent à bout de ce grand
+courage, et la prisonnière fut plus forte que ses geôliers.
+
+Au bout de six mois encore de cette courageuse résistance, elle vit
+s'ouvrir les portes de la Bastille, et toute contente, et toute joyeuse,
+elle prit le chemin de Sceaux dans la voiture publique. Autant elle
+était entrée en grande cérémonie à la Bastille, accusée et complice d'un
+crime d'État, autant, à cette heure, elle était une simple bourgeoise,
+et l'on n'eût jamais dit, à la voir, quel grand rôle elle avait joué
+dans cette illustre tragédie, où les têtes les plus hautes avaient
+couru un vrai péril. Comme elle respirait en ce moment l'air pur de la
+liberté! Quel bonheur de retrouver la causerie et les visages de tous
+les jours dans le véhicule de tout le monde! A chaque tour de la roue
+indolente, elle se demandait: «Que dira ma princesse, et comment donc en
+serai-je reçue?» Elle arrive enfin; la porte est ouverte; elle entre. On
+lui dit que Mme la princesse du Maine se promène dans ses jardins. Elle
+y court. La dame était en calèche, à demi couchée, et voyant venir cette
+confidente si fidèle, la seule qui n'eût pas trahi son secret:
+
+--Ah! dit-elle, vous voilà, j'en suis bien aise!
+
+Et voilà tout ce qu'elle en eut. Pas d'autre explication, pas de
+récompense, à peine un sourire. Elle reprit le lendemain son humble
+service, à lire, à veiller, à jouer avec Son Altesse, et peu s'en fallut
+qu'elle ne regrettât le calme et la paix de sa prison. Ces grands
+seigneurs d'autrefois, _ces fils des dieux_, s'imaginaient que les
+petites gens étaient trop heureux de les servir et trouvaient leur
+récompense dans leur dévouement même. Elle avait rapporté de la Bastille
+du linge et des robes en méchant état, sa princesse ne songea point à
+remplacer ces nippes usées dans la prison. Désormais Mlle de Launay
+comprit qu'elle ne devait rien attendre que d'elle-même, et, bien
+décidée à sortir de cette captivité déguisée, elle s'en fut visiter ses
+amis de Paris, et entre autres M. de Chaulieu, qui logeait au Temple, et
+M. Dacier, qui habitait dans un des galetas du Louvre. Hélas! l'aimable
+poète, ami des doctes soeurs, M. de Chaulieu, dont les douces chansons
+avaient été le charme et la gaieté de tout un monde évanoui, Mlle de
+Launay rencontra son cercueil, comme on le portait dans les caveaux des
+anciens chevaliers du Temple.
+
+Quand elle eut prié pour M. de Chaulieu, ce fidèle ami de sa jeunesse,
+qui lui était resté fidèle même aux heures sombres de la Bastille, elle
+s'en fut chez M. Dacier... Il avait perdu dans l'intervalle l'illustre
+et vaillante épouse dont le nom est resté parmi les gloires suprêmes du
+siècle agonisant de Louis XIV, Mme Dacier! un éloquent et rare esprit,
+ami des chefs-d'oeuvre, interprète fidèle de l'antiquité. Fille
+d'Homère, elle avait traduit de la plus digne façon l'_Iliade_ et
+l'_Odyssée_, et sa traduction sans rivale n'a pas été dépassée. Elle à
+traduit des Latins, Plaute et Térence, et si M. Dacier a mis son nom
+à la traduction d'Horace, il y fut grandement aidé par cette compagne
+active de ses travaux.
+
+Malgré sa douleur profonde, et tout pénétré de la perte irréparable
+qu'il avait faite, il advint que M. Dacier trouva dans Mlle de Launay
+tant de grâce et de bel esprit, et je ne sais quoi de si voisin de
+la femme qu'il avait perdue, qu'il envoya M. de Valincourt, leur ami
+commun, demander à _cette fille parfaite_, c'est ainsi qu'il l'appelait,
+l'honneur de son alliance. Il appartenait aux deux Académies; il était
+célèbre et fort riche et jeune encore; et Mlle de Launay, que la prison
+avait faite sérieuse, à qui le malheur avait enseigné la prudence et la
+résignation, accepta la main qui lui était offerte. Elle mit cependant
+une condition à ce mariage, à savoir le consentement de Mme la duchesse
+du Maine, espérant que la princesse n'y trouverait aucun obstacle. Elle
+comptait qu'elle ne serait pas refusée, elle comptait mal.
+
+A la première ouverture qu'on lui fit de ce mariage, la princesse, hors
+d'elle-même, se récrie; elle ne saurait se passer, disait-elle, des
+soins et des services de sa lectrice et de sa confidente; elle ne veut
+pas que son secret transpira au dehors; elle promet, du reste, de
+s'occuper de sa fortune. En vain M. de Valincourt et les amis de Mlle de
+Launay représentèrent à cette fille des rois le nom de M. Dacier, son
+illustration, sa fortune et le bien qu'il pouvait faire à sa nouvelle
+épouse, ajoutant que pareille occasion ne serait pas facile à retrouver,
+elle n'en fut que plus décidée à ne rien entendre, et le mariage fut
+rompu.
+
+Cependant M. le duc du Maine, après avoir résisté de toutes ses forces
+au tyran de sa vie, avait fini par rentrer dans sa maison de Sceaux. Là,
+il menait une vie austère et retirée, appelant la prière à son aide, et
+trouvant une grande force à se souvenir des leçons de Mme de Maintenon
+et des pieux exemples de Louis XIV. Ce prince infortuné, dont l'enfance
+et la jeunesse s'étaient passées dans une abondance infinie et une
+prospérité de toute chose voisine des fables, quand il eut passé par
+toutes ces épreuves d'une humiliation sans cesse et sans fin, se vit
+frapper d'un mal sans remède et grandissant chaque jour. Une lèpre,
+horrible à voir, s'étendit peu à peu sur son visage, et bientôt il fut
+impossible de le contempler sans dégoût. Plus il se sentait frappé, plus
+il s'enfonçait dans l'ombre et dans la solitude, et, cette fois encore,
+Mlle de Launay, courageuse entre toutes, se fit la gardienne et la
+consolatrice de ce malheureux prince. Elle pleurait avec lui, elle
+priait avec lui; elle écoutait sa plainte, et parfois elle le ramenait
+au souvenir de ses beaux jours, quand le palais de Versailles
+resplendissait de toutes ses grandeurs.
+
+Que vous dirai-je? Il avait, tout malheureux qu'il était, conservé un
+coeur tendre et reconnaissant, et quand il se vit voisin de sa dernière
+heure, il déclara qu'il voulait établir Mlle de Launay avant de mourir.
+Mais M. Dacier était mort sur l'entrefaite, et M. de Silly, qui parfois
+semblait regretter sa conduite passée, avait laissé dans le coeur de la
+délaissée un si cruel souvenir, que son nom seul était pour elle
+une épouvante. Enfin, quand M. le duc du Maine eut bien cherché une
+récompense à sa garde-malade, il jeta les yeux sur un officier de sa
+maison, un honnête homme, d'un esprit médiocre et d'une humble fortune;
+il avait passé cinquante ans, et toujours vécu de son épée; une petite
+ferme à Gonesse, la patrie du bon pain, une maison assez jolie, un
+troupeau de moutons, un grand amour pour la vie des champs, un esprit
+paisible, il avait tout ce qui fait le bonhomme, et pas d'autre ambition
+que d'être enfin le capitaine et maréchal de camp aux gardes suisses
+d'une compagnie dont il était depuis longtemps le lieutenant.
+
+Et si lasse était Mlle de Launay de tant d'émotions et de révolutions
+dans cette petite cour, qu'elle accepta volontiers la main de ce brave
+homme, en se chargeant de demander, pour sa dot, ce brevet de capitaine
+dont il faisait les fonctions depuis tantôt deux années. Cette fois
+encore, il fallut s'attaquer à la duchesse du Maine, implorer sa bonne
+grâce, et lui faire accepter les propositions de ce vieil officier, très
+sage et très prudent, qui voulait bien se marier, mais à condition qu'au
+préalable on le bombarderait au grade objet de son envie. A la fin,
+et comme aussi le duc du Maine l'exigeait, la princesse accepta cette
+alliance; elle consentit, et le duc du Maine, ayant obtenu le brevet du
+baron de Staal, donna à la mariée une belle tabatière, une belle robe et
+sa main à baiser. M. de Staal, en revanche, offrit au maître de Sceaux
+un agneau de sa bergerie.
+
+A la fin les voilà mariés et retirés bientôt dans leur maison des
+environs de Paris. Sous ces modestes ombrages, dans ces prairies dont la
+limite était bien étroite, à côté de ce mari qui ne savait que raconter
+les petites guerres qu'il avait faites et les petits événements dont
+il avait été le témoin, Mme de Launay, calme et résignée, écrivit
+les Mémoires de sa vie. Elle eut grand soin, dans cette tâche assez
+dangereuse, de n'en montrer que les beaux côtés; elle voulait paraître
+aimable, afin de laisser d'elle-même et de son passage ici-bas un bon
+souvenir. Cependant nous avons retrouvé un portrait qu'elle avait écrit
+de sa main, et qui la montre à peu près telle qu'elle était, l'heure
+n'étant pas venue encore où l'on arriverait à écrire en toutes lettres
+et sans y rien omettre, non pas même la honte et le mépris, ses propres
+confessions. On ne lira pas sans intérêt les deux pages que voici:
+
+«Mlle de Launay est de moyenne taille, assez maigre, et désagréable au
+premier abord. Son caractère et son esprit sont comme sa figure; il n'y
+a rien de travers, mais aucun agrément. Sa mauvaise fortune a beaucoup
+contribué à la faire valoir. La prévention où l'on est que les gens
+dépourvus de naissance et de bien ont manqué d'éducation fait qu'on leur
+sait gré du peu qu'ils valent; elle en a pourtant eu une excellente, et
+justement elle en a tiré ce qu'elle a de bon, les principes de vertu,
+les sentiments élevés, et les droits sentiers d'une conduite exacte que
+l'habitude à les suivre lui a rendus faciles et naturels.
+
+«Sa folie a toujours été de vouloir dominer par la logique et la raison;
+et, comme les femmes qui se sentent serrées dans leur corps s'imaginent
+être de belle taille, sa raison l'ayant incommodée, elle a cru en avoir
+beaucoup. Toutefois elle n'a jamais pu surmonter la vivacité de son
+humeur, ni l'assujettir du moins à quelque apparence d'égalité, ce qui
+souvent l'a rendue désagréable à ses maîtres, à charge dans la société,
+et tout à fait insupportable aux gens de sa dépendance. Heureusement la
+fortune ne l'a pas mise en état d'en envelopper plusieurs dans cette
+disgrâce. Avec tous ces défauts, elle n'a pas laissé que d'acquérir
+une véritable réputation, qu'elle doit uniquement à deux occasions
+fortuites: l'une a mis au jour ce qu'elle pouvait avoir d'esprit, et
+l'autre a fait remarquer en elle de la discrétion et quelque fermeté.
+Ces événements, ayant été fort connus, l'ont fait connaître elle-même,
+malgré l'obscurité où sa condition l'avait placée, et lui ont attiré une
+considération au-dessus de son état. Elle a tâché de n'en être pas plus
+vaine; mais déjà la satisfaction qu'elle a de se croire exempte de
+vanité en est une.
+
+«Elle a rempli sa vie d'occupations sérieuses, plutôt pour fortifier
+sa raison que pour orner son esprit, dont elle fait bon marché. Aucune
+opinion ne se présente à son esprit avec assez de clarté pour qu'elle
+s'y affectionne, et ne soit aussi prête à la rejeter qu'à la recevoir;
+ce qui fait qu'elle ne disputa guère, si ce n'est par humeur. Elle a
+beaucoup lu, et ne sait pourtant que ce qu'il faut pour entendre ce
+qu'on dit sur quelque matière que ce soit, et ne rien dire de mal à
+propos. Elle a recherché avec soin la connaissance de ses devoirs et
+les a respectés aux dépens de ses goûts. Elle s'est autorisée du peu de
+conplaisance qu'elle a pour elle-même à n'en avoir pour personne; en
+quoi elle suit son naturel inflexible, que sa situation a plié sans lui
+faire perdre son ressort.
+
+«L'amour de la liberté est sa passion dominante, passion très
+malheureuse en elle, qui a passé la plus grande partie de sa vie dans la
+servitude; aussi son état lui a-t-il toujours été insupportable, malgré
+les agréments inespérés qu'elle a pu trouver.
+
+«Elle a toujours été fort sensible à l'amitié, cependant plus touchée
+du mérite et de la vertu de ses amis que de leurs sentiments pour elle;
+indulgente quand ils ne font que lui manquer, pourvu qu'ils ne se
+manquent pas à eux-mêmes.»
+
+Certes, le portrait n'est pas flatté, mais il est simple et vrai; il
+nous montre en tout son jour cette personne adroite et droite qui s'est
+trouvée mêlée à de grands événements qu'elle a dominés de la hauteur de
+son courage et de la sagacité de son esprit. Par un bonheur inespéré,
+le succès de la vie et des Mémoires de Mme de Staal et le renom de
+bel esprit qu'elle a laissé l'ont fait confondre, à cinquante ans de
+distance, avec un des plus grands génies du commencement de l'empire,
+Mme la baronne de Staël, l'illustre auteur de _Corinne_ et des
+_Considérations sur la Révolution française_. Heureuse confusion; elle
+ne saurait attenter à la gloire de Mme de Staël; elle jette une clarté
+très grande et très heureuse sur le souvenir de Mme de Staal, qui s'en
+va s'amoindrissant et s'effaçant toujours.
+
+
+
+
+ZÉMIRE
+
+
+Au bout du pont Royal, sur le quai d'Orsay, non loin de l'ancien hôtel
+de MM. les gardes du corps du roi, un café de sérieuse apparence est
+rempli tout le jour d'une foule d'honnêtes gens qui viennent prendre en
+ce lieu leur repas du matin et leur repas du soir. On y parle à voix
+basse, et, si parfois quelque étranger s'égare en ces salons bien
+hantés, il prend soudain le diapason des habitués du café de la rue du
+Bac; si bien que les femmes les plus distinguées ne redoutent pas d'y
+venir, en compagnie de leur frère ou de leur mari.
+
+Un beau jour du mois de juin (il avait plu dans la matinée et le pavé
+était encore humide), un carrosse à l'ancienne marque, sorti des
+ateliers d'Erlher, et conduit par un cocher aux cheveux blancs, déposa
+sur le seuil du café une vénérable dame du faubourg Saint-Germain,
+accompagnée de sa nièce, une personne sérieuse, qui avait déjà dépassé
+la vingtième année. Elle-même, la nièce, avait pour chaperon, mieux
+qu'une servante, une amie, uns soeur de lait. Celle-ci s'appelait
+Mariette; elle avait dix ans de plus que sa compagne; elles se
+tutoyaient l'une et l'autre, avec une certaine déférence du côté de
+Mariette. Elle était vêtue en paysanne cossue; à sa tête le vaste bonnet
+normand ourlé de dentelles, à son cou la croix martelée à Fécamp par les
+anciens orfèvres de l'antique province. Autant la demoiselle était frêle
+et d'une apparence chétive, autant la Mariette était d'une opulente
+et vivace santé. Rien ne gênait son beau rire et son grand art de ne
+s'étonner de rien. Il y avait déjà trois ou quatre jours que ces dames
+avaient fait le projet de venir déjeuner _en garçons_ dans cette maison,
+voisine de leur hôtel; elles s'en faisaient une grande fête. A leur
+entrée, il y eut parmi les habitués un mouvement de curiosité discrète
+et bientôt réprimée, chacun ayant compris que les nouvelles venues
+appartenaient évidemment au meilleur monde.
+
+A peine elles furent assises:
+
+--Ah! mon Dieu, s'écria Mariette, Zémire est perdue! Où donc est-elle?
+Elle m'est échappée, et Dieu sait si la pauvrette est en peine!
+
+En même temps, elle se levait en criant:
+
+--Zémire! Zémire!
+
+Or Zémire avait retrouvé la piste, et si contente et si gaie elle allait
+à travers les deux salons, disant à chaque gambade, en petits cris
+joyeux:
+
+--Rassurez-vous, chères amies, me voilà!
+
+Zémire était une bête charmante de la plus belle race écossaise et
+grosse à peine comme le poing. Elle avait les grâces et les gaietés de
+la première jeunesse; ignorante de toute malice, il n'y avait rien de
+plus leste et de plus enjoué. La nuit venue, elle couchait sur les pieds
+de Mariette; toute la famille en raffolait; tout le quartier savait son
+nom. Sa jeune maîtresse l'appelait _l'oiseau_. Que de morceaux de
+sucre à son intention dans toutes les poches d'alentour! et tendre à
+l'avenant, un doigt levé lui faisait peur, la grosse voix remplissait
+son coeur de remords. Mais le moyen de se fâcher contre un si frêle
+animal qui vous regardait, sous sa chevelure soyeuse, avec ses deux yeux
+d'escarboucles?
+
+Cependant elle fut grondée:
+
+--O la laide! disait Mariette.
+
+Et la pauvrette, humiliée, se traînait aux pieds de ses trois
+maîtresses. La plus jeune, enfin, lui pardonna, et soudain ces trois
+mains bienveillantes la couvrirent de caresses. Alors la voilà
+ressuscitée, et plus que jamais bondissante à travers ces hommes
+d'habitudes et d'humeur si différentes. Mais, quoi! dans le premier
+salon son succès fut complet. Elle, alors, se voyant encouragée, eut la
+curiosité, disons mieux, l'imprudence de traverser la grande salle par
+où elle était entrée. Elle arracha le journal de celui-ci, juste au
+moment où son ministre était traité de Turc à More; elle enleva la
+serviette de celui-là, comme il allait s'essuyer les mains. Elle eut
+même l'audace d'effleurer de sa patte, où restait un brin de poussière,
+le pantalon blanc du sous-lieutenant Joli-Coeur, et le sous-lieutenant
+se contenta de grogner: «La vilaine bête!»
+
+Oui-da, mais il y avait dans le fond de la salle, au coin de la porte
+d'entrée, un peu dans l'ombre et prenant une glace panachée autant
+qu'elle-même, une dame attifée et trop parée. Elle portait une robe à
+longue traîne, et la malheureuse Zémire, qui ne connaissait pas chez
+sa maîtresse ces sortes d'embarras, laissa sur l'étoffe traînante
+l'empreinte légère de ses trois pattes, la quatrième étant essuyée sur
+le pantalon blanc de Joli-Coeur. Mais, juste ciel! les grands cris que
+poussa la dame! Elle jurait que sa robe était perdue. Eh! comment finir
+cette journée? il fallait rentrer au logis. Plus la dame aux riches
+atours semblait irritée, plus la bestiole implorait son pardon, sans sa
+douter que cette robe était un phénomène. Enfin un jeune homme qui était
+avec cette femme irritable asséna sur la tête et sur les deux pattes
+de la triste Zémire un violent coup de ses deux gants. Tout le café
+retentit du cri de Zémire.
+
+Hélas! c'était la première fois qu'elle était battue! Elle revint en
+toute hâte au groupe où sa plainte avait soulevé tant d'angoisses... Un
+doute arrêta la triste Zémire: elle se demanda si ses trois gardiennes,
+épouvantées de l'accident, auraient assez de force pour la défendre et
+de volonté pour la protéger contre un nouvel attentat. Alors, s'étant
+décidée et, d'un bond plein de grâce, elle se mit à l'abri du commandant
+Martin, qui déjeunait paisiblement en face de Mariette, Mariette ayant
+déjà remarqué que son voisin respirait à la fois le calme austère et la
+bonté d'un homme habitué au commandement.
+
+Martin commandait à tout un escadron de cavalerie légère et pas un de
+ses officiers qui passât devant lui sans lui présenter ses respects.
+
+Il ne comprit pas, tout d'abord, les malheurs de Zémire, et pourtant,
+flatté de sa préférence, il l'adopta d'un geste paternel:
+
+--On nous a donc fait un gros chagrin! dit-il, quelque brutal aura
+marché sur la patte à Zémire! Allons, consolons-nous!
+
+Il disait ces tendres paroles d'une vois si douce, que Zémire en fut
+toute rassurée, et que les trois dames en furent touchées jusqu'aux
+larmes. Quand il vit que le mal était dissipé et qu'il pouvait toucher à
+la tête endolorie:
+
+--Eh bien, ça ne sera rien, reprit-il, et maintenant, qu'en dis-tu, si
+nous déjeunions?
+
+Ce brave homme avait devant lui une tasse de café au lait, où il
+mouillait un petit pain qu'il présenta à Zémire. Elle était plus
+délicate que lui, et refusa le pain, non pas sans tremper sa langue dans
+la tasse. Il l'encourageait de son mieux. Quand il eut achevé son pain,
+il offrit dans sa cuiller un peu de brioche à Zémire. Elle avait faim,
+elle ne fit pas la rechignée et mangea la moitié de la brioche. Alors ce
+brave homme acheva sa tasse de café au lait sans honte et sans perdre
+une miette. Il était sobre et vivait de peu. Les trois femmes, qui le
+regardaient à la dérobée et le dévoraient du regard, se disaient d'un
+signe imperceptible:
+
+--Il n'y a rien de plus simple et de meilleur que cet homme-là.
+
+Quand tout fut bu et mangé, Zémire s'endormit paisiblement sur le bras
+de son hôte, et le commandant, retenant son souffle, se mit à lire une
+revue. Nos trois femmes, qui n'étaient pas non plus que Zémire habituées
+à tant d'émotions, attendirent assez longtemps leur modeste déjeuner;
+mais elles se consolèrent de leur attente, quand le commandant fut
+arrêté dans sa lecture par un de ses frères d'armes. Ils ne s'étaient
+pas rencontrés depuis longtemps, et celui-ci disait à celui-là:
+
+--Qu'êtes-vous devenu, mon commandant? Nous vous avons laissé mort sur
+le champ de Solférino, et nous vous avons bien pleuré.
+
+--Mon cher lieutenant, reprenait le commandant Martin, la guerre et la
+gloire ont leur mauvaise chance, et tout autre mort que le commandant
+Martin se fût relevé colonel, avec la croix d'officier de la Légion
+d'honneur. Mais les uns et les autres, vous m'avez trop pleuré, et mes
+lanciers, petits et grands, ont été quittes avec moi en disant: «C'est
+dommage!» Revenu de si loin, j'ai retrouvé mon grade et mon escadron, et
+ma louange étant épuisée, on n'a plus parlé de moi. Cependant je suis
+fatigué; j'en ai assez de la guerre. Ah! si j'avais seulement quelque
+bout de ferme où je pourrais, en travaillant, gagner douze cents francs
+de rentes... Mais je suis pauvre et fils d'une humble famille. Il me
+faut attendre absolument la croix d'or et le titre de colonel. Toutes
+ces fortunes réunies, j'irai retrouver mon père, un capitaine marchand
+du port de Honfleur. Voilà toute mon espérance. Acceptez cependant que
+je vous offre une modeste absinthe, comme autrefois, quand nous étions à
+l'École militaire et que la cantinière nous refusait le crédit.
+
+La jeune fille ne perdait pas un mot de cette conversation, où se
+montraient, dans un jour si modeste, le courage et la bonté du soldat.
+Mariette aussi enfouissait dans son coeur tous les rêves de _son_
+commandant. A la fin, le lieutenant prit congé de Martin, et voyant
+Zémire endormie:
+
+--Au moins, dit-il, vous avez là un joli camarade, et vous êtes sûr
+d'être aimé.
+
+--Ce n'est pas à moi, répondit Martin, ça dort comme un enfant sur le
+premier venu. C'est vraiment une bête charmante.
+
+Ce fut en ce moment que Mariette ayant soldé la carte à payer, les trois
+dames se levèrent pour sortir, non pas sans faire un beau salut au
+commandant Martin. La jeune fille, en rougissant, balbutia quelques
+excuses; la vieille dame entreprit d'expliquer comment elle s'appelait
+la marquise d'Escars, et qu'elle serait heureuse d'ouvrir au commandant
+les portes de son hôtel de la rue de l'Université. Mariette eût voulu
+pour beaucoup embrasser le blessé de Solférino et lui donner sa croix
+d'or, qui brillait comme un rendez-vous de soleils; mais, avec des
+allures décidées, Mariette était timide et n'osa pas; elle finit par
+appeler:
+
+--Zémire!
+
+Alors Zémire, ouvrant un oeil languissant, et comprenant qu'il fallait
+traverser de nouveau la grande salle où elle avait été si malheureuse,
+se rejeta d'instinct dans les bras du capitaine. Elle ne reconnaissait
+plus Mariette elle-même; elle se serait fait tuer plutôt que d'aller
+rejoindre la porte où se tenait la dame au jupon traînant. Ses trois
+maîtresses s'étonnaient de cette résistance:
+
+--Allons, je vois ce que c'est, reprit le bon commandant en frottant la
+tête de Zémire; il faut à mademoiselle un garde du corps.
+
+Puis, sans dire mot et tête nue, il suivit ces dames, qui traversèrent
+tout le café, et quand elles furent rentrées dans le carrosse, il déposa
+Zémire sur le giron de la jeune demoiselle.
+
+--Adieu, ma chère petite bête, disait-il, je le laisse entre de belles
+et bonnes mains.
+
+Puis il rougit d'avoir fait un si long compliment.
+
+Ne vous étonnez pas qu'une humble bestiole ait soulevé tant de
+sympathies en de si nobles coeurs, et s'il vous fallait un exemple, un
+témoignage en l'honneur de l'un de ces animaux, qui sont en train de
+prendre «leurs degrés de naturalisation dans l'espèce humaine», c'est
+un mot de M. Buffon lui-même, il vous suffirait de lire un admirable
+passage à la date du 13 novembre 1675:
+
+«Vous êtes étonnée que j'aie un petit chien; voici l'aventure:
+J'appelais, par contenance, une chienne courante d'une madame qui
+demeure au bout du parc; Mme de Tarente me dit: «Quoi! vous savez
+appeler un chien? Je veux vous envoyer le plus joli chien du monde.» Je
+la remerciai et lui dis la résolution que j'avais prise de ne me plus
+engager dans cette sottise; cela se passe, on n'y pense plus. Deux jours
+après, je vois entrer un valet de chambre avec une petite maison de
+Chine toute pleine de rubans, et sortir de cette jolie maison un petit
+chien tout parfumé, d'une beauté extraordinaire; des oreilles, des
+soies, une haleine douce, petit comme une sylphide, blondin comme un
+blondin. Jamais je ne fus plus étonnée; je voulus le renvoyer, on ne
+voulut jamais le reporter. C'est ma petite servante Marie qui s'est mise
+au service du petit chien; il couche dans sa maison et dans la chambre
+de Beaulieu; il ne mange que du pain; je ne m'y attache point encore,
+mais il commence à m'aimer et je crains de succomber. Voilà l'histoire,
+que je vous prie de ne point demander à Marphise, car je crains les
+bouderies. Au reste, une propreté extraordinaire; il s'appelle _Fidèle_;
+c'est un nom que les amants des plus belles princesses ont bien rarement
+mérité...»
+
+Depuis toute une semaine, le commandant Martin et ses bontés pour
+Zémire furent le sujet des conversations les plus suivies dans l'hôtel
+d'Escars. On en parlait tout le jour et tous les jours; il n'était pas
+un habitué de la maison, entre deux parties de whist, qui ne fût forcé
+d'entendre une oraison presque funèbre du chevalier sans peur et sans
+reproche. La tante et la nièce, et surtout Mariette, se disputaient pour
+savoir si le commandant était le bien invité à venir chez la marquise.
+Elle soutenait que oui; elles disaient que non, et qu'il fallait plus
+de cérémonie. Il fut enfin décidé qu'une belle lettre serait écrite au
+commandant Martin par la dame de céans, et que Mariette, qui ne doutait
+de rien, la porterait à la caserne.
+
+--On te conduira jusque-là, disaient la tante et la nièce.
+
+Au fait, à quatre heures sonnantes, on pouvait les voir qui longeaient,
+en leur carrosse, le quai d'Orsay, plongé dans la consternation. Il y
+avait, autour de la caserne, des femmes et des enfants qui pleuraient,
+des créanciers désolés, des amis au désespoir. On se disait adieu, on se
+serrait les mains. Les lanciers saluaient de la lance et les dames de
+leurs mouchoirs. La musique sonnait de toutes ses sonneries: trompettes,
+clairons et bassons. Le drapeau déployait sa flamme à tous les vents;
+les chevaux hennissaient, les sous-officiers juraient, les lanciers
+riaient, les chiens hurlaient. Sur un cheval blanc se tenait un grand
+corbeau les ailes étendues; il appelait la tempête, et la tempête ne
+venait pas.
+
+Tout disparut dans les lointains poudreux du Champ de Mars. Les
+officiers venaient à la suite, et, le dernier de tous, le commandant
+Martin, simple et calme à son habitude. Il reconnut ces dames, et la
+petite bête à la portière, qui regardait, curieuse, tout ce départ. Le
+capitaine alors les saluant de l'épée:
+
+--Adieu, Zémire!
+
+Et Zémire aboya douloureusement.
+
+Sur l'entrefaite revint Mariette. Un maréchal des logis chef, interrogé
+par l'intelligente servante, répondit que c'était tout au plus si le
+commandant savait à l'avance la destination du régiment, et Mariette,
+attristée, avait pensé qu'il était inutile de remettre la lettre
+d'invitation.
+
+Tout fit silence.
+
+--Ah! ma tante, s'écria la nièce, je suis bien malheureuse, et que nous
+avons de reproches à nous faire! Au moins devais-je lui dire le nom de
+notre famille et que mon père était un des chefs de l'armée. Hélas! le
+voilà parti sans se soucier de ces ingrates... Adieu, Zémire!
+
+Et Zémire, voyant pleurer sa jeune maîtresse, essuya ces beaux yeux qui
+n'avaient pas souvent pleuré.
+
+C'est une tâche ingrate, une entreprise difficile, de conduire à cent
+lieues de distance une troupe de cavaliers. La route est longue, les
+étapes sont désignées à l'avance, les rafraîchissements sont rares.
+Chemin faisant, plus d'un cheval se déferre, et plus d'un homme en proie
+au soleil tombe et se blesse dans la poussière du grand chemin.
+Toutes ces responsabilités, petites et grandes, pèsent sur la tête du
+commandant. Il répond de la santé de ses bêtes et de ses hommes. Il faut
+qu'il improvise à chaque instant une ambulance, un hôpital; c'est pis
+que la guerre une pareille marche, et sitôt que nos soldats n'ont plus
+qui les regarde, à peine ils ont traversé les cités curieuses et les
+hameaux étonnés, soudain s'en va toute gaieté; plus de rire et plus de
+chanson. Rien de triste et de sérieux comme un grand chemin qui n'en
+finit pas; surtout l'heure était mauvaise et mal choisie au mois de
+juin. Pas un brin d'herbe à la prairie et pas une ombre aux arbres
+languissants. Les anciens se montraient là-bas une longue vallée où
+murmuraient l'an passé tant de ruisseaux sur des rives hospitalières. O
+misère! les eaux limpides avaient disparu; le ruisseau était plein
+de cailloux; le cheval, harassé, cherche en vain sur les pommiers du
+sentier quelques fruits verts pour apaiser la soif qui le dévore. Le
+pommier n'a plus de fruits, le soleil plus de nuages. Elle-même, la
+nuit, favorable au repos, la nuit était brûlante. Il fallut huit jours
+pour trouver à Vernon un répit dont ces malheureux avaient si grand
+besoin.
+
+Hommes et cavaliers, Vernon leur fut un véritable Paris. Bientôt
+rafraîchis par deux jours de repos, ils gagnèrent Rouen, la capitale de
+la Normandie, et Rouen les garda trois mois pour remplacer un régiment
+de cuirassiers qui tenait garnison dans l'antique Évreux, sous les murs
+hospitaliers de Saint-Taurin. Enfin toutes ces forces étant réparées,
+hommes et bêtes en bon état, le jour vint où le commandant Martin,
+faisant l'inspection de ses lanciers, les trouva si beaux et dans un
+état si prospère:
+
+--Enfants, dit-il, nous entrerons demain dans la capitale du Calvados.
+La ville appartient à des magistrats qui nous feront bonne mine d'hôtes,
+et j'espère que nous nous conduirons tous en honnêtes gens.
+
+Le commandant ne haïssait pas les bonheurs d'une courte harangue. Il
+était content d'avoir accompli toute sa tâche; il se disait que l'heure
+du repos était venue et que maintenant sa destinée était accomplie,
+ayant renoncé à toute espérance d'avancement; puis il se sentait chez
+lui. Il chantonnait entre ses dents la chanson nationale:
+
+ J'irai revoir ma Normandie,
+ C'est le pays qui m'a donné le jour.
+
+Ainsi songeant, ils entrèrent, en bon ordre et rendus à la discipline
+austère, dans l'antique cité de Guillaume le Conquérant. La ville de
+Caen est l'une des plus vieilles de la grande province. A chaque pas
+vous rencontrez une maison curieuse et vous foulez une longue histoire.
+La ville est sévère, et les habitants, silencieux, respectent le passage
+des gens de guerre. Toutefois chaque habitant s'en vint sur le seuil de
+son logis saluer ces nouveaux arrivés. Il y eut même (et c'étaient
+des joies à n'en pas finir) plus d'un père et plus d'une mère qui
+reconnurent leur fils le brigadier, leur fils le trompette ou le
+sous-lieutenant. La troupe alors s'arrêtait un instant pour les
+premières effusions; puis les passants continuaient leur chemin aux
+hennissements des chevaux, qui comprenaient enfin qu'ils étaient
+arrivés. Le commandant allait cette fois le premier, cherchant, mais en
+vain, quelque visage connu. Il entendit cependant à la fenêtre d'une
+grande maison, gardée par une sentinelle, un cri de surprise et de joie,
+et même il lui sembla qu'une main bienveillante envoyait à son adresse
+un baiser qui se sentait dans les airs:
+
+--Si c'était pour moi! se disait le commandant.
+
+Il se sentait déjà moins seul et moins perdu dans cette illustre cité,
+où l'église et la magistrature, la science et le droit avaient posé
+leurs tabernacles.
+
+Ils arrivèrent ainsi à la porte de la caserne où les attendait
+l'état-major du régiment.
+
+--Soyez le bienvenu, commandant, disait le colonel, mais vous avez
+diablement tardé! nous sommes ici depuis quinze jours.
+
+Ce colonel n'était pas un méchant homme; il était un officier de
+fortune. Il n'avait pas trouvé d'obstacle en son chemin: tout lui avait
+réussi, et surtout la faveur des inspecteurs généraux, pas un de ces
+messieurs ne voulant déranger un contentement si parfait. Il faut dire
+aussi que ce colonel trop heureux était plus jeune de dix années que
+le commandant Martin. Il n'avait pas dans tout son corps une seule
+blessure; il se portait à merveille, et M. son père lui faisait une
+haute paye de deux cents louis, ce qui représente une grosse somme au
+régiment le mieux tenu. Quand toutes les formalités furent accomplies,
+chaque homme à sa place et le cheval à la provende, les officiers de
+tout le régiment dînèrent ensemble, et les premiers arrivés portèrent la
+santé des nouveaux venus.
+
+--Nous voilà bien loin de Paris, disait le lieutenant Charlier, et Dieu
+sait quand nous déjeunerons au café de la rue du Bac.
+
+Alors chacun raconta son histoire, et, chose étrange, le commandant
+Martin, le seul homme qui eut une histoire à raconter, ne la raconta
+pas.
+
+La fin de la soirée fut consacrée aux principaux fonctionnaires, non
+moins qu'aux plus belles personnes de la ville de Caen. M. le premier
+président d'Orival et Mme Morton, la jeune femme de l'avocat général,
+furent cités pour leur hospitalité généreuse. Plusieurs jeunes gens,
+d'une seule épaulette, plus redoutable que les épaulettes étoilées,
+proclamèrent le nom des belles danseuses: Mlle Sophie et Mlle Marie,
+enfants de l'Hôtel de ville, et la belle entre les belles, Mlle Amélie
+avec sa soeur Aurore.
+
+--Quant à moi, disait un sous-officier de la veille, je ne trouve rien
+de plus charmant que Mlle Mariette, l'honneur et la grâce de la maison
+du général de Beaulieu.
+
+Et la conversation s'empara du général; les uns disaient que c'était
+l'un de nos meilleurs officiers généraux, les autres affirmaient qu'il
+était dur et sans pitié.
+
+--Il n'est pas juste.
+
+--Il n'a fait de bien à personne.
+
+--Il a brisé les plus belles carrières, disaient ceux-ci.
+
+--Au contraire, affirmaient ceux-là, le général de Beaulieu est la bonté
+même...
+
+Au demeurant, les uns et les autres se rappelèrent qu'ils devaient le
+lendemain leur première visite au général commandant la ville de Caen.
+
+Le lendemain, sur le midi, à l'heure militaire, le colonel, suivi des
+officiers en grande tenue, frappait à la porte de M. le lieutenant
+général comte de Beaulieu. Ces messieurs furent reçus dans le grand
+salon, orné d'une vieille tapisserie où l'on voyait l'histoire de
+Macette. L'appartement était vaste et sombre. Le colonel présentait ses
+officiers; ceux-ci saluaient, et le général disait un mot agréable à
+chacun. Quand vint le tour du commandant Martin, le colonel le présenta
+au général en le nommant d'une voix brève:
+
+--Et si vous n'avez pas reçu plus tôt la visite du régiment, mon
+général, la faute en est au commandant, qui s'est fait attendre.
+
+Ce manque inusité de courtoisie, à propos d'un tel homme en un pareil
+moment, fut assez mal reçu dans toute la compagnie. Heureusement le
+général, très brave homme et très juste en dépit de tous les discours,
+s'approchant du commandant:
+
+--A coup sur, lui dit-il, vous êtes l'officier Martin, le ressuscité
+de Solférino. Faites-moi l'honneur de me donner la main. Si vous êtes
+arrivé trop tard dans notre garnison, au moins vous avez ramené tout
+votre monde, bêtes et gens, sans oublier le corbeau du régiment.
+Vos devanciers ont laissé vingt hommes dans les hôpitaux civils et
+militaires. Soyez donc le bienvenu, mon cher commandant. Mais comment
+se fait-il qu'après vos belles actions d'Italie vous ayez été si mal
+récompensé? Je suis-là, Dieu merci, pour rappeler vos droits et vos
+services. Comptez donc sur mon zèle et mon amitié.
+
+Ces nobles paroles furent accueillies par un murmure approbateur.
+
+--Mon général, répondit le commandant Martin, me voilà payé de toutes
+mes peines. A quoi bon la récompense? elle ne peut rien ajouter à
+l'honneur que vous me faites. Tant pis pour moi, qui n'ai pas trouvé
+pour me défendre et me protéger quelque protectrice à la mode. Elles
+font les colonels, elles défont les capitaines.
+
+Comme il achevait de parler, la gardienne du logis, se précipitant dans
+le salon avec des cris joyeux, monta sur la table et couvrit le bon
+Martin de ses plus vives tendresses. Sa joie allait jusqu'au spasme,
+et, pour peu qu'on ne l'eût pas ménagée, elle touchait à la folie. Un
+instant le général parut très étonné, mais il se remit bien vite.
+
+--Pardieu, commandant, que disiez-vous de la cruauté des dames? En voici
+une qui vous compromet devant tout le monde, et vous pouvez en être
+fier; vous êtes le premier pour qui Mlle Zémire ait jamais montré une si
+grande passion.
+
+--Elle et moi, reprit Martin, nous avons déjeuné un jour au quai
+d'Orsay, à la même table, et je suis bien content qu'elle ait daigné
+s'en souvenir.
+
+--Après la recommandation de ma fille, reprit le général, je n'en sais
+pas de plus puissante que l'amitié de ma petite Zémire. Elle est la joie
+de la maison.
+
+Le colonel fut reconduit chez lui par tous les officiers, mais les vrais
+saluts et les félicitations de ces braves gens s'adressèrent surtout à
+leur exemple, à leur ami le commandant Martin. Cette fois donc justice
+était rendue, et pas un ne s'étonna lorsqu'aux premiers jours de juillet
+un officier d'ordonnance apporta sous un pli cacheté aux armes du
+général l'invitation que voici:
+
+«Mlle Louise et Zémire de Beaulieu et M. le général de Beaulieu prient
+M. le _colonel_ Martin de leur faire l'honneur de dîner, demain mardi, à
+l'hôtel du général.»
+
+Le lecteur a deviné que dans l'intervalle une grande amitié s'était
+établie entre le colonel Martin et le général de Beaulieu. Le colonel
+était reçu comme un ami de tous les jours, et c'était dans ce logis bien
+tenu à qui s'empresserait de lui faire oublier son isolement. Quant
+à s'inquiéter des sentiments qu'il pouvait inspirer à Mlle Louise de
+Beaulieu, il ne s'en inquiétait pas le moins du monde. Il entourait la
+jeune fille de ses meilleures déférences et de tous ses respects. Pensez
+donc s'il fut étonné lorsque Mlle Mariette, l'interrogeant à la façon du
+juge d'instruction:
+
+--Nous voudrions savoir, Monsieur le colonel, dans quelles intentions
+vous venez si souvent dans notre maison. Il serait temps de le dire,
+surtout si c'est notre jeune demoiselle qui vous attire. A vous parler
+franchement, il ne dépend que de vous d'obtenir la main de Mlle de
+Beaulieu. Il nous a semblé que vous n'étiez pas mal vu de Mlle Louise,
+et que votre mariage serait facile avec elle, n'était le chagrin que son
+père en ressentirait.
+
+A cette déclaration inattendue, qui fut bien étonné? Le bon Martin. Il
+resta quelque temps confondu et pénétré du bonheur qui l'épouvantait.
+Mais enfin, d'une voix très émue il répondit:
+
+--Pensez-vous donc, Mademoiselle Mariette, que je pourrais oublier
+la dette que j'ai contractée envers le général de Beaulieu, mon
+bienfaiteur, en lui dérobant le coeur de sa fille? Je serais son père,
+avec plusieurs années par-dessus le marché. Non, non, à Dieu ne plaise
+que j'oublie ainsi tous mes devoirs! Moindre est mon ambition, et
+cependant j'ai bien peur qu'elle ne soit encore au-dessus de mes
+espérances. Maintenant que j'ai de quoi vivre, avec un beau grade, il me
+semble que je pourrais obtenir la main d'une belle fille de Normandie,
+avenante et bonne, qui me permettrait de l'aimer et peut-être aussi de
+fonder une famille avec son aide et sa protection. Vous m'avez raconté
+plusieurs fois, Mariette, que du chef de votre père et de votre mère
+vous étiez propriétaire d'une ferme à dix lieues d'ici. Ajoutée à mes
+pensions, qui seront réglées avant peu, cette ferme est une fortune.
+Enfin, si vous êtes plus jeune que moi, je puis du moins, sans trahir
+les lois naturelles, solliciter une si belle union.
+
+Il parlait encore; en ce moment parut Louise au bras de son père et, les
+voyant qui se tenaient par la main, Mlle de Beaulieu comprit toutes les
+choses qu'ils venaient de se dire. Elle passa tour à tour d'une grande
+pâleur à l'incarnat de la pivoine, et pour cacher sa rougeur elle se
+jeta dans les bras de son père. Alors, prenant son courage à deux mains,
+le colonel Martin, tête nue et debout:
+
+--Mon général, dit-il, avec la permission de sa jeune maîtresse,
+accordez-moi la main de Mlle Mariette. Elle ne m'a rien dit encore;
+c'est la première fois que je lui parle mariage, et cependant je sais
+qu'elle ne me refusera pas d'unir sa destinée à celle d'un officier de
+fortune.
+
+On eût pu voir en ce moment, sur le visage du général, un contentement
+qu'il ne cherchait pas à cacher.
+
+--Qu'il soit fait ainsi que vous le désirez, mon cher camarade. Apprenez
+que je marie en même temps Mlle de Beaulieu avec son cousin le comte
+d'Escars, un des plus beaux noms de France, et j'en suis bien heureux.
+
+Le mariage de Mariette et du colonel Martin fut un mariage à la
+hussarde. On y mit de part et d'autre un grand empressement. L'église et
+le régiment firent de leur mieux pour cette heureuse cérémonie. On eût
+dit que le ciel même avait voulu sa part dans ces justes noces.
+Depuis tantôt trois mois le soleil brûlait la plaine, et la terre, au
+désespoir, subissait nuit et jour des astres implacables. Les premières
+gouttes de la pluie, appelée à grand renfort de prières, tombèrent
+juste au moment où Mariette, au bras du général, touchait le seuil de
+Saint-Étienne. Alors la fiancée, avec un geste pieux, offrit son voile à
+la pluie et le consacra, tout mouillé, à la Vierge de la chapelle où
+fut béni son mariage. Oh! la charmante offrande! Il y avait encore à
+sa couronne de la salutaire rosée, et plus d'un parmi le peuple,
+aujourd'hui, vous racontera que cette couronne d'oranger offerte à
+la sainte Vierge a décidé du grand orage. Il grondait terrible et
+fulgurant, lorsque Mariette et son mari montèrent dans le chariot
+de leur fermier, pour se rendre à leur maison des champs. Comme ils
+longeaient la rue où le général les avait précédés, Louise apparut,
+tenant dans ses bras la petite Zémire et disant:
+
+--Je ne veux pas séparer ces trois êtres, désormais inséparables. Adieu,
+ma bonne Mariette, embrassez-moi; et vous, Monsieur le colonel, ayez
+grand soin de Zémire et de ma soeur de lait.
+
+La pluie, en cet adieu, tombait à verse, et Louise en toute hâte rentra
+dans la maison paternelle. Mariette et son mari firent un beau voyage
+à travers ces plaines, par ces collines vivifiées et ranimées. L'écho
+redisait, joyeux, le bruit de ce tonnerre heurtant le nuage et le
+précipitant sur la maison à demi brûlée. A chaque pas se relevait la
+plante; on entendait dans le sillon le boeuf aspirer de ses naseaux la
+fraîcheur de ces belles ondées. L'oiseau chantait son cantique à la
+Providence; au-devant de l'orage accouraient tête nue le laboureur, le
+vigneron, le jardinier, rendant grâce à la saison clémente, et la joie
+universelle et l'orage allaient grandissant toujours. Le sol fécondé
+s'enivrait de la divine rosée; on entendait déjà bruire entre ses rives
+rajeunies le ruisseau tari si longtemps. La bénédiction de là-haut
+s'unissait aux bénédictions d'ici-bas.
+
+Mariette et son mari, silencieux et charmés, s'enivraient de ce grand
+miracle. Ils ne disaient rien, se disant tant de choses; ils avaient
+oublié même Zémire. Elle perdit toute patience, et fit un appel à ses
+deux compagnons. Ils s'aperçurent alors qu'elle portait, en guise de
+collier, le bracelet favori de Mlle de Beaulieu.
+
+Comme ils gravissaient la dernière montagne et qu'ils approchaient de
+l'humble maison où leur destinée allait s'accomplir, soudain un grand
+corbeau, les ailes étendues, et partageant la joie universelle, entoura
+de trois grands cercles le char rustique.
+
+--Il m'a semblé, disait Martin, reconnaître un ancien ami, don Corbeau?
+Le voilà bien content d'échapper à l'amitié de MM. du 3e lanciers...
+
+En effet, c'était don Corbeau. Il chantait d'une voix rauque, à la
+nature entière, un cantique d'actions de grâces.
+
+--Il est parti à notre droite, et c'est d'un bon présage, disait le
+colonel à sa jeune femme.
+
+Ils arrivèrent enfin dans cet enclos voisin de la ferme.
+
+--On y peut nourrir deux vaches et un petit cheval, disait Mariette.
+
+A peine entrés chez eux, l'orage, qui s'était un peu calmé, recommença
+de plus belle, et les torrents desséchés se montrèrent plus limpides
+que jamais. Debout à sa fenêtre, et tout pénétré de bonheur, Martin
+contemplait ces glorieuses tempêtes, et s'abandonnait doublement au
+bonheur de la sécurité présente, à tous les bonheurs de l'avenir.
+
+
+
+
+VERSAILLES
+
+
+O miracle de l'histoire! grandeur des souvenirs! on aurait grand'peine
+à vous retrouver, aujourd'hui qu'il est consacré à toutes les gloires
+nationales, ce palais qui avait peine à contenir la gloire d'un seul
+homme. Eh bien, quels que soient l'intérêt et la majesté du palais
+changé en musée, il y a des esprits rebelles, et nous sommes du nombre,
+qui regrettent les tristesses, les douleurs, la pitié, le charme enfin
+de l'ancien château de Versailles dans ses beaux jours. Un abîme et,
+que dis-je? une suite imposante de révolutions séparent le Versailles
+d'aujourd'hui du Versailles de 1681. Que ces vastes demeures seraient
+étonnées si elles pouvaient se reporter par la pensée et par le souvenir
+à leurs premiers jours de grandeur, quand il n'y avait à cette place
+chargée de pierres et de marbres que des chênes séculaires! Henri IV
+venait relancer le cerf, Louis XIII quittait les chênes de Saint-Germain
+pour les bois de Versailles, et quand la nuit le surprenait, le roi
+couchait dans un cabaret, sur la route.
+
+Enfin, en 1660, le véritable enchanteur du palais de Versailles, celui
+qui devait élever ces murailles et les peupler d'hôtes de génie,
+Louis XIV paraît. A sa voix cet immense chaos est remplacé par une
+magnificence pleine d'art et de goût. En vain la nature, et la
+disposition des lieux, et l'aridité du terrain semblent mettre autant
+d'obstacles invincibles aux volontés du jeune monarque; présidé par
+Louis XIV, un conseil d'hommes de génie se réunit pour édifier ces
+superbes demeures. Mansart élève les plafonds que Lebrun charge de
+chefs-d'oeuvre; Le Nôtre dispose les jardins et répand dans ces terrains
+stériles des fleuves entiers, détournés de leur cours naturel par une
+armée de travailleurs; Girardon et le Puget peuplent ces rivages, ces
+bosquets, ces grottes humides, d'une armée de nymphes, de tritons, de
+satyres, de tous les dieux de la gracieuse mythologie; et quand enfin le
+palais fut bâti et digne du roi Louis XIV, Colbert, le grand Condé, tous
+les maîtres du dix-septième siècle en prirent possession comme de leur
+demeure naturelle, et avec eux tous les esprits de cette belle époque,
+les rois de la pensée et de la poésie. Et n'oublions pas d'autres
+puissances qui voyaient à leurs pieds les rois ainsi que les poètes:
+Henriette d'Angleterre et Mlle de La Vallière, Mme de Montespan et Mme
+de Maintenon.
+
+Louis XIV, le roi de toutes les grâces et de toutes les élégances,
+le tout-puissant qui avait en lui-même le sentiment de toutes les
+grandeurs, avait fait de ce palais le seul asile qui fût digne de sa
+gloire, le seul abri de ses travaux et des sévères préoccupations de sa
+vieillesse empreinte de majesté, de tristesse et de résignation. Sa vie
+entière, sa florissante jeunesse, son âge mûr respecté, son déclin,
+derniers rayons du soleil, elle s'est écoulée dans ces murs. Eaux
+jaillissantes, marbres, bronzes, vieux orangers chargés de fleurs, vaste
+pelouse foulée par tant de rois, de reines, tant d'ambassadeurs, tant
+de saints évêques, tant de béantes profanes, royauté d'autrefois qui se
+peut suivre à la trace dans ces magnifiques jardins, il est impossible
+de tous saluer de sang-froid. Chaque pas que l'on fait dans ces sombres
+allées est un souvenir, chaque pas que l'on fait dans ce château funèbre
+est une élégie. En vain ces murs sont recouverts de toiles nouvelles;
+en vain sont-ils chargés de bas-reliefs et d'emblèmes; en vain toutes
+sortes de statues se tiennent debout dans ces galeries splendides...; on
+respire en ces lieux magnifiques je ne sais quelle senteur de mort qui
+épouvante.
+
+Voici la chambre auguste où devait mourir le grand roi; le lit est orné
+de la draperie brodée à Saint-Cyr par Mme de Maintenon; le portrait
+de _Madame_, «une des têtes de morts les plus touchantes de Bossuet,»
+sourit, comme autrefois, de ce sourire attristé par tant de malheurs.
+La balustrade où si peu de gens avaient le droit de pénétrer, la voilà
+fermée à jamais; sur le prie-Dieu, une main pieuse a posé le livre de
+prières; le précieux couvre-pieds, en deux morceaux, a été retrouvé, une
+moitié en Allemagne, et l'autre part en Italie. Les deux tableaux, de
+chaque côté du lit, représentent une _Sainte Famille_ de Raphaël,
+une _Sainte Cécile_ du Dominiquin; le plafond peut compter parmi les
+miracles du grand Vénitien, Paul Véronèse; l'empereur Napoléon lui-même,
+au plus beau moment de ses conquêtes, a rapporté cette toile superbe de
+la galerie du conseil des Dix. Les portraits, inestimable ornement de
+ces portes du palais du Soleil, sont dignes de Van Dyck, qui les a
+signés.
+
+Si plus loin, encore ébloui de ces splendeurs, vous entr'ouvrez d'une
+main pieuse cette porte à demi cachée, aussitôt quelle retraite austère!
+Là s'agenouillait Louis XIV aux pieds de son confesseur! Quelle vie bien
+remplie! quelle vieillesse abreuvée de chagrins! quelle mort ferme et
+chrétienne!
+
+Dans cet autre appartement, qui a conservé je ne sais quel aspect
+funèbre malgré les peintures riantes, expira, non pas sans peines et
+surtout sans remords, le roi Louis XV.
+
+C'est ainsi que, dans ce long voyage à travers les magnificences du
+vieux palais de Versailles, vous passez du triomphe à la défaite, de la
+royauté au néant. Ce roi si jeune et si brillant, adoré plus qu'un dieu,
+le même tout-puissant qui se promenait dans ces jardins magnifiques, au
+bruit de tant de jets d'eau qui se taisaient toutes les nuits, vous le
+verrez tout à l'heure étendu sur son lit de mort.
+
+Vanité des vanités! vanité de la ruine et de la résurrection! Regardez!
+on dit que cette dévastation est l'_Oeil-de-Boeuf_, l'Oeil-de-Boeuf,
+cette antichambre à l'usage des plus humbles courtisans... Quelle
+solitude après tant de foule, et quel silence après tant de bruits!
+Où donc êtes-vous, rois du génie et de l'esprit français, Bossuet,
+Corneille, La Fontaine, Molière, Fénelon, Despréaux, Racine? Autant de
+rêves!
+
+Nous voilà maintenant dans la chapelle, à l'heure où Bourdaloue et
+Massillon remplissaient ces voûtes dorées de leur voix éloquente. En
+vain vous chercheriez les orateurs et leur auditoire... Autant de
+fantômes. Le P. Bourdaloue ne viendra pas; Massillon ne viendra pas;
+le roi n'est plus même dans son cercueil de plomb des caveaux de
+Saint-Denis; Mme de Maintenon dort depuis plus d'un siècle du sommeil
+éternel. Chapelle inutile! et pourtant la revoilà tout entière. En
+ces murs silencieux brillent encore vingt-huit statues de pierre; le
+maître-autel est de marbre et de bronze, les murs sont chargés de
+bas-reliefs. La tribune a conservé ses vitraux; la voûte, à son sommet
+lumineux, porte encore la composition de Coypel. Ah! comme un seul homme
+du grand siècle remplirait ce silence, animerait ces solitudes! comme on
+croirait alors à cette résurrection!
+
+Qui voyait Versailles, autrefois, assistait à la vie entière de Louis
+XIV. De même qu'il disait: _L'État, c'est moi_, le maître souverain de
+tant de millions d'hommes aurait pu dire: Versailles, _c'est tout mon
+règne_. Or, c'est justement ce grand règne et ce grand roi que nous
+allons rechercher avec le zèle et le respect de sujet fidèle et
+d'honnête historien.
+
+Le palais de Versailles, dans son ensemble et dans ses moindres détails,
+obéissait à des règles tracées à l'avance, qu'il était impossible de
+franchir. Chaque homme ici présent,--et chaque dame,--avait son droit et
+son devoir.
+
+Tous les pas étaient comptés; chaque place était indiquée; il y avait
+les grandes et les petites entrées, les privances, les capitaineries, la
+domesticité, les _services_ et les _honneurs_.
+
+Il ne fallait pas confondre le domestique et l'officier, les grandes
+charges de la couronne avec les emplois militaires, la chambre avec le
+cabinet, les grands appartements et les petits appartements, la grande
+écurie et la petite écurie, les chiens du grand veneur avec les chiens
+du cabinet. L'aumônerie avait ses lois et la chapelle avait les siennes.
+Il y avait le conseil royal des finances et le conseil des dépêches.
+
+Le _tabouret_, le _carreau_, le _tapis_, le _fauteuil_, le _pliant_, la
+_chaise longue_, représentaient un chapitre à part. C'était une grande
+question de savoir si _Monsieur_, en reconduisant _Mademoiselle_ sa
+fille, après le mariage, irait à droite ou prendrait à gauche. Les
+dames d'honneur et les demoiselles d'honneur n'avaient pas les mêmes
+privilèges. La question du carrosse! il fallait avoir fait certaines
+preuves de noblesse pour monter dans les carrosses du roi. Il y avait
+le _grand coucher_, le _petit coucher_, où le roi faisait donner le
+bougeoir à qui lui plaisait; le grand lever et le petit lever, et si le
+roi se levait de mauvaise humeur, tant pis pour le capitaine des gardes
+qui avait l'honneur d'ouvrir les rideaux.
+
+La maison militaire du roi était une grosse affaire. Brevet pour toute
+chose: il y avait même des _justaucorps à brevet_.
+
+Mme la Dauphine, au commencement de chaque bal, nommait les cavaliers
+qui devaient conduire les princesses. Le carrousel même avait ses juges
+du camp, ses chefs de quadrille et ses livrées désignées: or et vert,
+noir et or, orange et ponceau, tant de trompettes et de timbaliers, et
+tant d'aubades.
+
+Quand le doge arriva à Versailles, où _ce qui l'étonna le plus, c'était
+de s'y voir_, le cérémonial était réglé à l'avance: il devait entrer par
+telle porte; il devait avoir un maréchal de France à sa gauche, et tant
+de sénateurs génois à sa suite. Il devait être aussi reconduit par les
+princes et les princesses, mais les princesses du sang restèrent sur
+leur lit, pour ne pas avoir à le reconduire. Partout des cérémonies:
+cérémonie à Versailles, à Trianon, à la Ménagerie, au dîner du roi, à
+la collation; cérémonie pour les fontaines du jardin. Un grand honneur,
+c'était de donner au roi sa chemise, et le roi lui-même donnait la
+chemise aux princes du sang, le soir de leur mariage.
+
+Chaque cour avait son nom: la cour de la chapelle, la cour du balcon.
+Cérémonies à Marly. Le roi voulait qu'on lui demandât une invitation
+pour Marly; on saluait jusqu'à terre en disant: «Marly, Sire.» Heureux
+les invités! mais le refus même était accompagné d'un sourire.
+
+Celui-là eût été perdu de réputation qui, parmi les divers officiers du
+roi, n'eût pas distingué le premier gentilhomme de la chambre du grand
+chambellan, le premier écuyer du chevalier d'honneur, les menins des
+gardes de la manche. Même aux sceaux, il y avait la cire verte pour les
+arrêts, la jaune pour les expéditions courantes, et la rouge pour la
+Provence et le Dauphiné. La cire blanche était réservée à l'ordre du
+Saint-Esprit, qui avait son chancelier à part. Le grand deuil était en
+noir. Une princesse, en dînant avec Mme la Dauphine, témoigna un jour
+quelque chagrin de ce que Mme de Biron n'eût pas baisé le bas de sa
+robe...; il fut décidé que la princesse avait tort. Premier carrosse et
+second carrosse, où chaque dame avait sa place désignée.
+
+Il y avait un cérémonial pour les premières audiences des nonces du pape
+et des ambassadeurs des têtes couronnées. Quand le roi admettait un
+cardinal à sa table, il le faisait asseoir sur un pliant et servir par
+le contrôleur général de sa maison. Ce n'était pas le même honneur
+d'être introduit par le grand maître des cérémonies et par
+l'introducteur des ambassadeurs. Le roi, buvant à la santé du pape,
+ôtait son chapeau et se levait de son siège. Le pape n'écrit jamais
+le premier à personne, et les princes qui n'ont pas encore écrit à Sa
+Sainteté, le nonce ne leur doit pas de visite.
+
+On ferait un gros tome avec la seule charge de capitaine des gardes du
+corps du roi. C'était une question considérable, en ce temps-là, de
+savoir si le roi allant dîner à la maison de ville, la femme du prévôt
+des marchands aurait l'honneur de dîner avec Sa Majesté. Le roi décida
+qu'elle dînerait à sa table, et la pauvre femme en mourut de joie. Il
+y avait un capitaine des becs-de-corbin, qui tenait à son emploi
+tout autant que le premier gentilhomme de la chambre. Il y avait le
+confesseur du roi, qui tenait une place immense en ce château de
+Versailles. La préséance et l'ancienneté, pour être reconnues,
+exigeaient des lettres patentes. Quand la question était en doute et
+qu'il fallait la décider tout de suite, on écrivait dans les registres:
+_A la prière du roi._ Si nous voulions réunir dans un seul exemple les
+difficultés de cette préséance qui tenaient la cour attentive, il nous
+suffirait de relater la réception de M. le duc du Maine au Parlement de
+Paris. Quand il fut en âge d'être établi, et même un peu plus tôt, les
+ducs et les pairs s'inquiétèrent fort du rang qu'il allait prendre, et
+voici ce qui fut décidé après maintes délibérations:
+
+«M. le duc du Maine, au Parlement, _aura beaucoup des traitements qu'on
+fait aux princes du sang_; mais, en beaucoup de choses aussi, il ne sera
+traité _que comme pair_, car il prêtera le serment ordinaire; _il
+ne passera point dans le parquet_, et le premier président, en lui
+demandant son avis, le traitera de comte d'Eu; on ne nomme les princes
+du sang par aucune qualité; les traitements de prince du sang qu'on lui
+fera seront que le premier président le haranguera au nom du Parlement,
+_qu'il lui ôtera son chapeau_ en lui demandant son avis. M. du Maine,
+avant d'être reçu, ira voir le premier président, tous les présidents
+à mortier, les avocats généraux, le procureur général, le doyen du
+Parlement et le rapporteur; _mais il les fera avertir_ avant que d'y
+aller; il n'ira voir aucun des ducs.»
+
+La mort de Mme la Dauphine, au milieu de cette grande et sincère
+douleur, est entourée à tel point de cérémonies funèbres, qu'on la
+peut citer comme un exemple de l'étiquette consacrée à la cour. Mme la
+Dauphine, après avoir essayé des remèdes de tous les charlatans, expire
+après une agonie de sept heures et demie, et le roi lui ferme les yeux.
+Puis on la transporte de son petit lit dans le grand lit d'honneur,
+et, la dame d'atour ayant réclamé le droit de donner la chemise à la
+défunte, le roi décide qu'il en doit être ainsi:
+
+«Le roi a réglé qu'on rende les mêmes honneurs à Mme la Dauphine qu'à
+la feue reine; il n'en prendra point le deuil, parce que c'étoit sa
+belle-fille, _et qu'un père ne porte point le deuil de ses enfants_;
+elle étoit sa parente par beaucoup d'endroits; mais la qualité de fille
+efface toutes les autres parentés. Comme le roi ne prend pas le deuil,
+_les princes étrangers et les officiers de la couronne ne feront point
+draper_, il n'y aura que les princes du sang _et les domestiques_. Les
+dames ont commencé à garder le corps de Mme la Dauphine aujourd'hui à
+neuf heures du matin, et elles se relèvent d'heure en heure; il y en a
+quatre auprès d'elle; il y a toujours auprès du corps les aumôniers, les
+pères de la Mission, les récollets de Versailles et les feuillants de
+Paris, qui ont le droit d'assister; le clergé est à la droite du lit; on
+a mis deux autels dans sa chambre, où on a commencé à dire la messe dès
+le point du jour. Sur les sept heures du soir, vingt-quatre heures après
+la mort, on fit l'ouverture du corps, la dame d'honneur et la dame
+d'atour étant présentes. Quand le chevalier d'honneur, la dame
+d'honneur, la dame d'atour, les duchesses, les maréchales de France
+viennent pour donner de l'eau bénite, _les hérauts d'armes leur donnent
+des carreaux_, la femme du chevalier d'honneur en a aussi. Mme la
+Dauphine _a eu le visage découvert_ jusqu'à ce qu'on l'ait ouverte, _et
+on a fait une faute_; c'est que pendant ce temps-là les dames qui n'ont
+pas droit d'être assises devant elle pendant sa vie, ont été devant son
+corps à visage découvert, _ce qui ne devoit pas être_.
+
+«Jusqu'ici les dames ont été garder le corps de Mme la Dauphine sans
+être nommées par le grand maître des cérémonies, _ce qui est contre
+l'étiquette_.»
+
+Tout est réglé, tout est compté. On ne tendra pas la porte de
+l'avant-cour, parce que l'on ne tend que pour le maître ou la maîtresse
+de la maison. Tant de chandeliers, tant de fauteuils, tant d'évêques;
+tant d'intervalle entre le duc d'Anjou et le duc de Berri, entre la
+grande-duchesse et Mme de Guise. A M. de Meaux, à Bossuet, appartient
+l'honneur de donner le goupillon à toute la famille royale; mais c'est
+l'aumônier de quartier qui le donne aux princes et princesses. Ceci
+fait, l'aumônier de quartier remet la goupillon au héraut d'armes, et le
+héraut d'armes le donne à son tour aux ducs et pairs.
+
+Tout ceci est de la pure étiquette; mais faites éloigner un instant le
+maître des cérémonies, le second maître, les dames d'atour, les dames
+d'honneur, faites entrer Bossuet, le maître de l'éloquence et l'un des
+Pères du l'Église française, et contiez à ses mains tremblantes d'une
+indicible émotion le coeur de l'illustre princesse: aussitôt nous ne
+voyons plus que le grand spectacle d'une immense douleur. Peu nous
+importe en ce moment que l'évêque de Meaux soit accompagné de la vieille
+princesse et de la jeune princesse de Conti, que la dame d'honneur et la
+dame d'atour occupent les deux portières, et que ce carrosse plein
+de deuil ait un cortège de trente-six gardes à cheval portant des
+flambeaux, sans compter les pages, les valets de pied et les laquais de
+la princesse expirée: il nous semble, à cette heure de minuit, que nous
+voyons entrer sous les voûtes du Val-de-Grâce, où l'attendent l'abbesse
+et les religieuses, ce noble coeur qui ne bat plus. Quelles ont été,
+en ce moment, les paroles de l'illustre orateur? quelles ont été
+ses prières sur cet autel improvisé où il déposa le coeur de Mme
+la Dauphine? Ici, la plus simple expression est la meilleure, et
+l'étiquette même a son éloquence:
+
+«Les princesses étaient dans les bancs hauts, les dames d'honneur et
+d'atour étaient dans les bancs bas, le chevalier d'honneur à la droite,
+et le premier écuyer à la gauche, auprès de la représentation. Après les
+prières et les encensements, M. de Meaux reprit le coeur et on marcha
+processionnellement jusqu'à la chapelle Sainte-Anne, dans le même ordre
+où l'on étoit venu. On y trouva une autre représentation, sous laquelle
+sont des tiroirs dans lesquels on a mis les coeurs des reines et des
+enfants de France, chacun avec des couronnes en haut, selon son rang,
+et non selon le temps de sa mort. Là, on recommença les prières, les
+encensements, et à donner de l'eau bénite, et puis on ressortit en
+passant par les mêmes lieux.»
+
+Voilà pour les deuils de la cour. Tous ceux qui viendront plus tard
+subiront les mêmes règlements. On n'y peut rien changer. La grande et
+l'éternelle différence est celle-ci: l'oraison funèbre prononcée par
+Bossuet! C'est celui-là qui donne l'immortalité. Toutes les grandeurs
+qu'il n'aura pas signalées ne seront que des grandeurs passagères.
+Versailles peut tomber et tombera, la parole de Bossuet, éternellement
+vivante, ira d'âge en âge et grandissant toujours.
+
+Mais quoi! nous ne faisons pas ici l'histoire du roi Louis XIV; c'est
+l'histoire même du palais de Versailles. Nous n'en voulons pas sortir;
+nous y resterons jusqu'à la fin, avec la chronique et les chroniqueurs.
+Nous ramassons çà et là les causeries de Marly et de Trianon, du grand
+lever et du petit lever.
+
+Si le roi se porte bien, tout la palais est en fête; grande chasse au
+matin, grand jeu le soir, des masques, des loteries, des musiques tant
+qu'on en veut. Le roi distribue au hasard des lots d'or et d'argent; les
+joueurs, vêtus en comédiens italiens, tiennent le jeu du roi et de Mme
+de Montespan, qui perd souvent mille louis sur une carte.
+
+Marly est tout semblable à un bal masqué; les princesses, mêlées aux
+comédiens, dansent les intermèdes du _Bourgeois gentilhomme_. Dans
+les boutiques, tenues par les duchesses, sont exposés les plus belles
+étoffes, le plus beau linge et les plus agréables pierreries qui se
+puissent voir. On joue à tout gagner, à ne rien perdre.
+
+Après le jeu, la comédie; après la comédie, la souper. A la fête des
+rois, l'empressement redouble avec la dépense:
+
+«Le soir, à huit heures, le roi entra dans son grand appartement avec
+beaucoup de dames. Monseigneur et Mme la Dauphine étoient à la comédie,
+qu'ils avoient fait commencer de bonne heure, et vinrent ensuite trouver
+le roi. Avant souper, on joua à toutes sortes de jeux; puis on
+servit cinq tables pour les dames, qui furent tenues par le roi, par
+Monseigneur et par Mme la Dauphine, par Monsieur et par Madame;
+et, outre cela, il y eut dans le billard une grande table pour les
+seigneurs. Le repas se passa fort gaiement; on fit des rois à toutes les
+tables; il y avoit musique dans les deux tribunes de la salle où l'on
+mangea; il y avoit soixante-dix dames, outre les cinq personnes qui
+tiennent les tables; et cependant il y en eut encore à Versailles qui ne
+furent point priées. Un peu après que Mme la Dauphine fut arrivée, le
+roi lui dit, en lui montrant un grand coffre de la Chine qui étoit
+demeuré là avec plusieurs habillements de la dernière loterie qu'il
+avoit faite, qu'il la prioit de se donner la peine de l'ouvrir. Elle
+y trouva d'abord des étoffes magnifiques, puis un coffre nouveau dans
+lequel il y avoit force rubans, et puis un autre où il y avoit de fort
+belles cornettes; et enfin, après avoir trouvé sept ou huit coffres ou
+paniers différents, tous plus jolis les uns que les autres, elle ouvrit
+la dernier, qui étoit un coffre de pierreries fort jolies, et dedans il
+y avoit un bracelet de perles, et dans un secret au milieu du coffre un
+coulant de diamants et une croix de diamants-brillants magnifiques.
+Mme la Dauphine distribua les rubans, les manchons et les tabliers aux
+demoiselles qui l'avoient suivie.»
+
+Une autre fois, à peine arrivé à Marly, le roi, qui était de très bonne
+humeur, mena les dames dans son appartement, où il avait «un cabinet
+magnifique, avec trente tiroirs pleins chacun d'un bijou d'or et de
+diamant. Il fit jouer toutes les dames à la rafle, et chacune eut son
+lot. Le cabinet vide fut pour la trente et unième dame. Dans chaque
+lot il y avoit un secret, et dans chaque secret des pierreries qui
+augmentaient fort la valeur du lot. Il n'y a pas eu une dame qui n'ait
+été très contente de ces chiffonneries. Il y en avait pour quatre mille
+pistoles.»
+
+Au mois de juin 1688, le soleil étant très chaud et les bains très
+courus, Mme de Maintenon donnait à Mme de Chevreuse un équipage de bain,
+tout entier de point d'Alencon et des plus magnifiques. Le même soir,
+on entendit un petit concert de très jolis airs, composés par Mme la
+Dauphine sur des paroles de Fontenelle. Il se glisse habilement dans
+tous ces lieux de plaisirs, M. de Fontenelle. Il se fait humble et caché
+avec autant de soin que les autres poètes en prennent pour se faire
+voir. On louerait vraiment sa modestie, si l'on y pouvait croire. Il
+mènera pendant cent ans cette heureuse vie, et M. le régent d'Orléans
+lui commandera, plus tard, une déclaration de guerre contre les Anglais.
+
+Notez bien que la musique était partout, dans Versailles, à Marly. Les
+_petits violons du roi_, comme on disait alors, représentaient tout
+un orchestre. Il y avait parmi ces petits violons des trompettes, des
+clairons et des tambours; ils faisaient danser les danseuses du grand
+appartement; ils accompagnaient les princesses dans les caveaux de
+Saint-Denis. Quand on buvait à la santé du roi, les petits violons
+chantaient en musique: _Vive le roi!_ au bruit des orgues, des
+trompettes et des timbales. Que de _Te Deum_ ils ont célébrés, et
+combien de _De profundis!_
+
+Manger avec le roi était le plus grand honneur que Sa Majesté pût faire
+à l'un de ses sujets. Quand M. de Vauban eut élevé cette formidable
+ligne de défenses sur nos frontières du Nord, quand il eut renversé tant
+de villes ennemies, le roi lui donna cent mille francs, et le pria à
+dîner. Jamais M. de Vauban n'avait eu l'honneur de manger avec le roi;
+c'est pourquoi vous ne croirez pas un mot de cette étrange histoire de
+Louis XIV invitant Molière à déjeuner.
+
+Quant aux sujets des causeries de Versailles, ils sont innombrables.
+Tous les bruits de la ville arrivent aux oreilles de la cour. Chacun de
+ces salons habités par les dames, jusque sous les combles du palais,
+répète en véritable écho les actions les plus fabuleuses, les anecdotes
+les moins croyables. Surtout les morts de chaque jour tiennent une
+grande place en ces menus propos:
+
+Le comte de Bussy-Rabutin est mort dans ses terres, en Bourgogne.
+Il était en pleine disgrâce, et pas un des courtisans ne songe à
+reconnaître en cet homme, insolent avec les petits, prosterné devant les
+grands, un véritable écrivain.
+
+Mme de Brégi, femme de chambre de la reine mère, a fait une restitution
+de deux cent cinquante mille livres à Monsieur, qui n'a pas été fâché de
+cette heureuse aubaine.
+
+Mme de la Sablière, à qui nous devons de charmantes poésies, est morte
+aux Incurables, en vrai poète.
+
+Écoutez cependant la fameuse dispute entre le grand maître de la
+garde-robe et le maître de la garde-robe qui va entrer en année: M. de
+La Rochefoucault prétend que M. de Souvray lui doit porter chez lui les
+robes de chambre qu'on a faites pour le roi, et M. de Souvray prétend
+que le maître de la garde-robe n'est point obligé de rendre ce devoir-là
+au grand maître de la garde-robe.
+
+Le chevalier de Forbin est arrivé ce matin au lever du roi, avec le
+fameux Jean-Bart. Prisonniers de guerre en Angleterre, ils se sont
+échappés de leur prison. Le roi les a faits capitaines et leur a donné
+de l'argent. L'argent du roi, on ce temps-là, était un grand honneur, et
+les plus grands seigneurs tendaient la main volontiers et publiquement.
+
+M. le Dauphin ayant commandé vingt-cinq justaucorps magnifiques pour la
+chasse du loup, les courtisans qu'il oublia dans sa distribution furent
+au désespoir. Qu'on ne s'étonne plus, après cela, de Mme Geoffrin
+donnant des culottes de velours aux beaux esprits de son salon.
+
+Pendant que l'on causait à perte de vue pour savoir si le capitaine des
+gardes avait, oui ou non, le droit de prêter serment l'épée au côté, à
+peine si l'on accordait une ou deux minutes d'attention à la mort de
+la reine de Suède, la fameuse Christine, morte à Rome, à l'âge de
+soixante-cinq ans, dans la plus grande solitude, et dans un silence
+voisin du mépris.
+
+Ce grand musicien, le bouffon de Versailles, qui faisait rire aux éclats
+le grand roi dans ses plus mauvais jours, Baptiste Lully, est mort; on
+a trouvé chez lui trente-sept mille louis d'or, vingt mille écus en
+espèces, et beaucoup d'autres biens. Le privilège de l'Opéra a été
+laissé à sa femme et à ses enfants.
+
+M. Dacier, que sa savante femme a rendu célèbre, obtient à peine une
+mention honorable dans les discours de Versailles.
+
+Quinault lui-même, un des grands amuseurs de ces beaux lieux, celui qui
+présidait, avec Corneille et Molière, aux _fêtes de l'Ile enchantée_,
+à l'inauguration de Versailles, il est mort, repentant de toutes ses
+belles comédies.
+
+A son tour, Lebrun, le peintre fameux à qui la grande galerie de
+Versailles devait son plus riche ornement, il disparaît de la scène du
+monde, et le roi n'a pas un mot pour son peintre ordinaire.
+
+Mais l'étonnement redouble à la mort de Mme la duchesse de Schomberg.
+Peu de gens se souviennent, dans ces domaines de l'oubli, que cette
+aimable duchesse de Schomberg avait été le chaste amour de Louis XIII;
+qu'elle pouvait jouer un grand rôle à la cour d'un roi si timide, et
+qu'elle s'en était effacée, heureuse de sauver sa bonne renommée, et de
+ne pas laisser un remords à ce jeune roi qui l'aimait. Pourtant, la cour
+entière était partagée, au moment de la mort de Mme de Schomberg, entre
+Mme de Montespan déclinante et Mme de Maintenon qui grandit chaque jour.
+
+Au dernier Marly, Mme de Montespan, se voyant seule, avec un triste
+sourire, disait au roi: Me voilà pourtant réduite à divertir
+l'antichambre!» et des larmes soudaines envahirent ses grands yeux
+pleins d'éclairs.
+
+Chaque jour, comme on voit, amenait sa curiosité, grande ou frivole.
+
+Aujourd'hui, Despréaux prononce un discours à l'Académie, et le roi lui
+sait bon gré de ses belles paroles.
+
+Huit jours après, le roi est à Chambord avec Molière, chargé du
+_divertissement_. On vient dire au roi que le _bonhomme_ Corneille est
+mort la veille, et le roi qui le laissait mourir de faim, ne s'inquiète
+guère du poète, impérissable honneur du grand siècle.
+
+Le même jour, disparaît le _bonhomme_ Mignard, presque centenaire. Il
+était premier peintre du roi. Toutes les gloires et toutes les
+beautés du siècle de Louis le Grand avaient posé devant l'infatigable
+artiste.--On perdit, le même soir, M. Nicole, un des grands écrivains de
+Port-Royal, le digne ami de M. Arnauld. Vous trouverez dans toutes les
+lettres de Mme de Sévigné le nom austère et charmant de M. Nicole. A
+toutes les grâces d'un écrivain très élevé, il unissait l'accent même et
+la foi d'un chrétien. Très bonhomme, il disait un jour à M. Arnauld, qui
+lui proposait un grand travail:
+
+--Mais enfin, Monsieur, je voudrais bien me reposer avant de mourir!...
+
+--Y pensez-vous, Monsieur, s'écriait M. Arnauld, vous avez toute
+l'éternité pour vous reposer!
+
+Courageuse et fière parole! Ces noms-là ne plaisaient guère aux oreilles
+du roi; les meilleurs esprits de sa cour s'entretenaient tout bas des
+vertus de Port-Royal.
+
+Mais voici bien une autre mort, et celle-là irréparable. On apprenait,
+le jeudi 26 avril 1696, que Mme la marquise de Sévigné venait de mourir
+dans le château de Grignan, sans que pas un, autour d'elle, et sa fille
+elle-même, eût prévu cette fin subite d'une si belle vie. On peut dire
+avec assurance que Mme la marquise de Sévigné, non moins que Mme de
+Montespan et Mme de Maintenon, tient sa place au premier rang des
+intelligences à qui la langue française est redevable de la plus grande
+part de son charme et de sa clarté. Pas un écrivain plus que Mme de
+Sévigné n'a parlé dignement du château de Versailles. Elle en savait
+toutes les grandeurs, elle en disait toutes les gloires, et le roi, qui
+la connaissait bien, ne manquait pas d'aller au-devant d'elle et de
+lui offrir son bras pour la conduire au milieu de ces enchantements.
+Élégante et charmante en sa vie, elle fut résignée et simple dans sa
+mort: «Ma fille, écrivait-elle peu de temps avant l'heure fatale, j'ai
+bien vécu; Dieu me prendra dans sa grâce, je l'espère, et, quant à ma
+fortune, je mourrai sans dettes et sans argent comptant: c'est toute
+l'ambition d'une chrétienne.»
+
+En ce moment apparaît à cette cour, dont elle fut la joie et le deuil,
+la princesse de Bourgogne, le dernier printemps de la cour de France.
+
+Un grand esprit en latin (le latin tenait encore à la langue
+universelle), appelé Santeuil, remplissait la ville et la cour de ses
+vives saillies. Il n'était pas fou, il était bizarre. Un brin de génie
+et l'amitié de Despréaux, sans oublier la protection de Bossuet, voilà
+Santeuil. Ses belles hymnes, toutes remplies de l'inspiration de l'ode
+antique, adoptées par toute l'Église de France, étaient chantées dans
+les grands jours, et lui-même il s'enivrait de sa propre inspiration.
+Mais ce bonhomme (et voilà cette fois le mot juste) se plaisait un peu
+trop à la suite des grands seigneurs. Comme il dînait à la table de M.
+le prince de Condé et que chacun se plaisait à l'entendre, le prince
+eut l'idée abominable de jeter dans le verre de Santeuil une poignée de
+tabac d'Espagne, et le malheureux expira dans les convulsions les plus
+atroces. C'est au souvenir de cette catastrophe impunie que le grand
+justicier de ce siècle, La Bruyère, écrivit plus tard: _Ce que j'envie
+aux plus grands seigneurs, c'est qu'ils sont servis par des hommes qui
+valent mieux qu'eux_. C'est bien le même homme qui s'indignait en voyant
+_les comédiens en carrosse éclabousser Corneille à pied_.
+
+Cependant nos armes sont malheureuses. Nos meilleurs généraux se
+laissent battre. En vain nous nous prosternons devant la reine et le roi
+d'Angleterre, hôtes passagers du château de Saint-Germain, la nécessité
+nous force enfin de saluer la majesté du roi Guillaume et d'implorer la
+paix du même prince que le roi ne voulait pas reconnaître. Il est vrai
+que, la paix conclue, ordre fut donné aux musiciens de la chapelle de ne
+rien chanter qui pût chagriner les hôtes de Saint-Germain. M. Dangeau,
+l'historien des jours heureux et des jours sombres, quand à peine il
+inscrit dans ses pages le nom de Guillaume d'Orange et de la reine
+Marie, aussitôt qu'un rayon se lève et resplendit du côté de l'Espagne,
+a grand soin de raconter par quel miracle et soudain _il n'y a plus de
+Pyrénées_. L'historien entre alors dans les moindres détails du duc
+d'Anjou devenu roi d'Espagne; les fêtes, les plaisirs, les comédies,
+le grand appartement, la duchesse et le duc de Bourgogne représentant
+devant les deux rois (les trois rois, en comptant celui d'Angleterre)
+_les Plaideurs_ de Racine. Un instant maltraités au Théâtre-Français,
+_les Plaideurs_ s'étaient relevés à Versailles, la cour ayant cassé
+l'arrêt de la ville, et maintenant les acteurs de cette heureuse pièce,
+outre le duc et la duchesse de Bourgogne, n'étaient rien moins que la
+duchesse de Guiche, Mme d'Heudicourt, la comtesse d'Ayen, Mme d'O et de
+Mongon, et Mme de Normanville.
+
+Racine, hélas! n'eut pas l'honneur de cette représentation royale. Il se
+mourait, à l'heure même où _les Plaideurs_ remplissaient l'appartement
+de leurs gaietés. Racine était pis que malade, il était en disgrâce pour
+avoir écrit en faveur des pauvres gens un mémoire que Mme de Maintenon
+lui avait commandé. Quand il fut mort, le premier voeu de son testament
+fut d'être enterré à Port-Royal, _ce qu'il n'eût pas osé faire de son
+vivant_, disaient MM. les courtisans, qui riaient de tout. Le roi,
+cependant, le regretta, et donna une pension de deux mille livres pour
+sa veuve et ses enfants. Il avait pleuré Molière un peu moins que
+Racine, et s'était à peine inquiété de ses funérailles.
+
+Sur la même page on lit (car tous les mortels sont égaux à Versailles):
+M. Soupir, capitaine aux gardes, est mort pour s'être fait couper un cor
+au pied.--La reine de Portugal est morte pour s'être fait percer les
+oreilles.--Le général des carmes a salué le roi, conduit par M. de
+Saintet, introducteur des ambassadeurs.--Le roi de Maroc a demandé en
+mariage Mme la princesse de Conti. Notons ici une fête, un _masque_ à
+Marly, dans les jours gras de 1700:
+
+«Mme la duchesse de Bourgogne soupa chez Mme de Maintenon avec les dames
+qui devoient se masquer avec elles; ces dames étoient les duchesses
+de Sully et de Villeroy, la comtesse d'Ayen, Mlles de Melun et de
+Bournonville; elles étoient habillées en Flore, et la mascarade étoit
+fort magnifique. Mlle de Saint-Génie, qui entend fort bien cela, avoit
+eu soin de toute la parure de Mme la duchesse de Bourgogne, et la coiffa
+elle-même. Dès que le roi fut hors de son souper, il entra dans le
+salon; Mme la duchesse de Bourgogne y entra avec toute sa troupe; Mme la
+duchesse de Chartres et Mme la Duchesse s'etoient masquées de leur côté
+avec plusieurs dames, et Mme la princesse de Conti s'étoit masquée avec
+Mmes de Villequier et de Châtillon; les dames masquées avec Mme la
+duchesse de Chartres et Mme la Duchesse étoient les duchesses de
+Saint-Simon et de Lauzun, Mlle d'Armagnac, Mme de Souvray et Mlle de
+Tourbes. Quand toutes les troupes de masques furent placées, le roi dit
+au petit Bontems de faire entrer une mascarade qu'il avoit préparée:
+c'étoit la reine des Amazones, avec des instruments de guerre; cela fut
+mêlé d'entrées de voltigeurs, de faiseurs d'armes, d'entrées de ballet
+que dansoient Balan et Dumoulin, et tout cela entremêlé de chansons
+par les filles de la musique et les meilleurs musiciens du roi. On fit
+ensuite sortir cette dernière mascarade, et l'on commença le bal, qui
+dura jusqu'à deux heures, et où le roi fut toujours.»
+
+Nous avons vu comment on s'amusait à la cour. A Paris. les jeunes gens,
+impatients d'un nouveau règne, couraient la rue avec des brandons de
+paille, et mettaient le feu aux enseignes. Chez Mme de Maintenon, le
+roi chantait avec les dames; il enseignait au jeune duc d'Anjou tout le
+détail d'une couronne à porter. L'éducation du roi d'Espagne a duré plus
+d'une année, et quand il fallut que le nouveau roi s'en fût prendre
+enfin possession de son royaume, il y eut bien des larmes versées
+de part et d'autre. Huit jours après, reparaissaient les danses aux
+chansons, mais c'est en vain que les fêtes anciennes remplissaient de
+leurs mille bruits ces échos attristés par tant de funérailles. La mort
+est proche; elle abat sans pitié les têtes les plus hautes. Elle menace,
+elle frappe, elle est sans respect. Elle s'attaque au Dauphin, au duc
+d'Orléans, le vieux frère de ce roi qui vieillit. Elle trouve, oublié
+dans son coin, le roi Jacques, et va l'enfouir chez les Bénédictins
+anglais, réfugiés dans un faubourg de Paris. Qui l'eût jamais cru? M.
+Fagon, premier médecin du roi, est considérablement malade; il meurt...
+le roi va courre le cerf à Marly, Ce docteur Fagon est toute une figure;
+il a joué dans la santé du roi le plus grand rôle. Il tenait un registre
+exact du moindre incident de la chambre et de la garde-robe du roi. Ne
+riez pas! tout ce qui touche à Sa Majesté Louis XIV est très sérieux.
+
+Pour peu que l'on ait assisté aux comédies écrites par les contemporains
+de Molière et par Molière en personne, on comprendra que ces détails
+d'alcôve ne déplaisaient pas à Louis XIV bien portant. Au contraire, il
+riait volontiers de son médecin inutile, et prenait sa part des rires de
+don Juan, quand le damné disait: «Un médecin est un homme que l'on paye
+pour conter des fariboles dans la chambre d'un malade, jusqu'à l'heure
+où le malade est emporté par le remède, s'il n'est pas tué par le
+médecin.» Ce siècle, heureux entre tous, n'a pas manqué de médecins
+célèbres: Valot, Brayer, Desfougerais, Guénaut, le médecin du cardinal
+Mazarin, dont il est parlé dans la _Satire_ de Despréaux:
+
+ Guénaut, sur son cheval, en passant m'éclabousse...
+
+Un jour qu'il traversait les halles, une dame de l'endroit s'écriait:
+_Faisons place, mes commères, à celui qui nous a délivrés du Mazarin._
+En dépit de ces moqueries populaires, la charge de médecin du roi était
+une charge importante. Il marchait au premier rang des grands officiers
+de la maison royale; il prêtait serment entre les mains du roi; il
+n'obéissait qu'au roi; il avait droit à tous les privilèges et honneurs
+du grand chambellan. On l'appelait: _Monsieur le comte_; il portait une
+couronne de comte dans ses armes, et la transmettait à ses enfants.
+Conseiller d'État, il en avait le costume; il intervenait dans toutes
+les causes de la profession. Le médecin du roi eut l'honneur de défendre
+au Parlement l'émétique et la circulation du sang.
+
+Et de même que le jeune roi fut un des premiers à se purger avec
+l'émétique, un des premiers il essaya le quinquina, et, s'en étant bien
+trouvé, il en acheta la secret d'un empirique anglais, nommé Talbot,
+moyennant quarante-huit mille livres, deux mille francs de pension
+viagère et le titre de chevalier. C'était payer royalement, et, le
+remède acheté, le prince en fit présent à son peuple, avec l'approbation
+de la Faculté de Paris et de la Faculté de Montpellier.
+
+_Rabelais, docteur de la Faculté de Montpellier!_
+
+Donc, il y avait à Versailles, dans la chambre du roi, un grand-livre
+aux armes royales, écrit en partie double et jour par jour, et de la
+main du premier médecin, lequel livre était intitulé: _Journal de la
+santé du roi_ De tous les livres qui s'écrivaient au dix-septième siècle
+(et Dieu sait que les chefs-d'oeuvre ne manquaient pas!), ce _Journal
+de la santé du roi_ est, sans contredit, le plus considérable et d'un
+intérêt tout-puissant. C'est surtout dans ces pages inattendues en
+pareille histoire que vous trouverez, en dépit de Molière, un témoignage
+authentique en l'honneur de ces médecins, tant moqués quand le roi était
+jeune. A chaque instant, à chaque ligne de ce grand-livre, on frémit
+en songeant à l'état où serait le roi de France s'il était exposé
+aux malédictions de M. Purgon: «Je vous abandonne à votre mauvaise
+constitution, à l'intempérie de vos entrailles, à la corruption de votre
+sang, à l'âcreté de votre bile, à la féculence de vos humeurs!»
+
+Ah! que ce roi Louis XIV, illustre entre tous les rois de France, une si
+grande image, un si beau type, un prince avec toutes les apparences des
+héros, le regard de l'aigle et la démarche auguste de Jupiter tonnant,
+si vous quittez la grande histoire et la représentation quotidienne de
+cette illustre majesté, pour pénétrer dans les secrets de sa garde-robe,
+était bien le digne fils de ce roi Louis XIII, à qui son médecin, le
+docteur Houvard, infligea en une seule année deux cent quinze médecines,
+deux cent douze lavements et quarante-sept saignées. Il est rempli,
+ce grand-livre pharmaceutique, de toutes sortes de fameux chapitres:
+_Potions pour le roi; emplâtres pour le roi; lavements pour le roi_.
+A ce mot: _lavement_, on s'étonne; il nous semblait que l'Académie,
+interrogée à ce sujet par le docteur Fagon, avait répondu qu'il fallait
+dire: _un remède!_ «Sire, le remède de Votre Majesté!» Or, c'était
+l'usage de la cour: la chaise du roi, les jours ordinaires, était portée
+par les pages de sa chambre; aux jours de médecine, elle était portée
+par MM. les gentilshommes. Il n'y avait donc pas à s'en dédire et rien à
+cacher, et la cour entière savait, le même soir, le résultat de toutes
+ces formules:
+
+ _Recipe: Olei amygdalium dulcium [symbole].
+ Mellis violacei [symbole].
+ Electuarii lenitivi [symbole].
+
+ Dissolve in decocto hordei.--Fac clister. injiciend. hodie mane._
+
+Singulière façon de vivre, et bien triste! A chaque instant, ce roi
+gourmand, glouton, morose, et sujet, de bonne heure, à de légères
+congestions cérébrales, est purgé ou saigné de main de maître. A vingt
+ans déjà commençait cette inquisition de tous les jours: «Le roi a trop
+dansé! le roi a trop mangé! le roi a bu trop d'eau glacée!» Et le sirop
+de chicorée, et le séné, et la rhubarbe, et le tamarin, et les juleps
+d'entrer en danse. Longtemps sa bonne constitution résiste et se défend
+contre la pharmacie et la médecine. «Mais enfin, vous dira le docteur
+Fagon, après avoir bien attendu, je fus obligé d'en venir aux remèdes,
+commençant par la saignée et la purgation, et, en suite de ces deux
+remèdes, j'ai ordonné les spécifiques, comme les opiats de conserve
+de fleurs de pivoine, roses rouges, magister de perles, corail et
+le diaphonique; ensuite, je me suis servi des préparations les plus
+exquises de mars, tantôt en opiats, d'autres fois en conserves,
+tablettes, liqueurs et autres préparations, entre autres mon esprit
+spécifique de vitriol, de cyprès et celui qui se prépare avec la pivoine
+et la mélisse après sa purification, qui ont toujours bien réussi à
+apaiser les accès de ces mouvements turbulents.» O Molière! auriez-vous
+ri, lisant ces ordonnances... si le nom du roi ne s'y fût pas
+rencontré! Il faut dire aussi qu'il y avait tant de fêtes, de baptêmes,
+de collations, de soupers, de grandes chasses, de petits déjeuners à
+Versailles, à Saint-Germain, à Marly, à Chambord, et que le roi se
+faisait tant de bile avec _les gloutons_ de la cour, et puis _un ventre
+si mal réglé, une tête si remplie de vapeurs_, et tant de _mélancolies_!
+La victoire et la défaite avaient leur action inévitable sur les
+entrailles du roi; les jours du carnaval et l'abstinence du carême lui
+étaient également funestes. Ajoutez la goutte à tous ces malaises. Il
+eut son premier accès de goutte, et, Dieu soit loué, c'était bien fait,
+le jour funeste où il signa la révocation de l'édit de Nantes! On
+l'opéra de la fistule un mois plus tard; il eut la fièvre à la mort de
+M. de Louvois, une fièvre suivie d'un grand mal de tête. En revanche, il
+fut très bien portant dans sa campagne de Flandre. En ces mêmes instants
+où tant de médecins contemplaient le bassin du roi pour en tirer tant de
+pronostics, il y avait dans le Nord un prince, appelé Charles XII, qui
+s'endormait, tout botté, sur la glace, et qui faisait dix lieues à
+cheval, après être resté cinq jours sans boire ni manger!
+
+Cet homme était de for; Louis XIV, en un seul jour, absorbait plus de
+médecines que Charles XII n'en prit en toute sa vie, et comme il eût
+souri de pitié, le Suédois, si on lui eût raconta que le roi, son frère,
+avait été purgé onze fois en un seul jour!
+
+Et comme on s'étonne aussi de cotte chambre à coucher du palais de
+Versailles où le _froid_ pénètre, et de ce lit royal dont les _punaises_
+empêchent le roi de dormir un soir que Sa Majesté avait mangé beaucoup
+d'esturgeon et de sardines salées avec du ragoût de boeuf aux
+concombres, quantité de gibier et beaucoup de fromage et raisin muscat.
+
+Les courtisans d'autrefois auraient écouté tout ce récit avec l'intérêt
+qu'ils portaient aux contes de Perrault. Les lecteurs d'aujourd'hui (il
+n'y a plus de courtisans, Dieu merci!) trouveront peut-être que nous
+pouvions ne pas aller si loin; mais le moyen d'effacer tout un gros
+tome, écrit par des mains si savantes? Permettez-nous cependant un
+dernier détail dans lequel la lâcheté des hommes apparaît dans tout son
+jour. Tant que le roi est resté le tout-puissant, le journal de sa santé
+est écrit d'une main pieuse; aussitôt que disparaît sa fortune, on voit
+disparaître en même temps le souci de sa garde-robe. Enfin, quatre ans
+avant sa mort, dans ces derniers jours où la santé des vieillards est
+soumise à tant de variations, le premier médecin a cessé de rien écrire.
+Il ne s'inquiète plus de la santé du roi!...
+
+C'est même une chose incroyable de voir que soudain tout diminue et
+s'assombrit dans le palais de Versailles. La vieillesse habitait avec la
+majesté ce logis des fêtes et des splendeurs. Il y avait déjà quatre ou
+cinq ans que le marquis de Dangeau écrivait sur son registre:
+
+«Le roi est entré aujourd'hui dans la soixante-cinquième année de son
+règne, chose dont il n'y a aucun exemple en Europe depuis la naissance
+de Notre-Seigneur.»
+
+La mort accomplissait autour du roi ses oeuvres les plus cruelles,
+frappant sans pitié les premiers compagnons de son règne, et ses
+héritiers encore au berceau. Tel un vieux chêne de la forêt de
+Fontainebleau: tout périt à son ombre, et lui seul il résiste à l'assaut
+des orages et des années. Les poètes meurent en même temps que les
+capitaines: Vauban et Despréaux disparaissent le même jour, lassés
+de vivre, et plus inquiets de leur salut que de la faveur du roi. Le
+peuple, appauvri par le faste de son maître et par la famine, a déjà
+fait entendre au loin les premiers murmures:
+
+«Mme de Maintenon alla à Meudon, et vit Monseigneur dans sa petite
+galerie du château neuf; messeigneurs les ducs de Bourgogne et de
+Berri y étaient. Monseigneur lui fit beaucoup d'honnêtetés, malgré
+l'incognito. Elle était partie de Vincennes à midi; et le peuple, dans
+le faubourg Saint-Antoine, voyant passer deux carrosses à six chevaux,
+commençait à dire des insolences, et elle fut fort aise de trouver les
+mousquetaires qui la firent passer.»
+
+Ces plaintes des faubourgs iront grandissant toujours. Mais aussi, que
+d'aventures étranges dans cette noblesse impatiente de l'autorité du
+maître! Un duc de Mortemart perd aux dés son régiment, contre le prince
+d'Isenghein. On introduit à Versailles même un charlatan qui fait de
+l'or. La guerre est partout avec sa défaite, et Dangeau lui-même écrit
+ceci, parlant de son dieu sur la terre: «Le roi est accablé de lassitude
+et de chagrins.» Déjà se manifeste, au milieu des vices inconnus à cette
+cour, le jeune duc de Fronsac, qui sera plus tard le maréchal duc de
+Richelieu. Ainsi, le passé s'efface; ainsi, chaque instant emporte un
+débris du règne. En moins d'un an, trois dauphins, le grand-père,
+le père et le fils avec la dauphine. Il y avait encore, oubliées et
+vivantes, reines des belles années et des beaux jours, Mlle de La
+Vallière et Mme de Montespan... les voilà mortes. Mais il est réservé à
+ce grand écrivain nommé Saint-Simon de nous montrer ces deux images:
+
+«Mme de La Vallière mourut en ce temps-ci (1710) aux carmélites de la
+rue Saint-Jacques, où elle avait fait profession, le 3 juin 1675, sous
+le nom de soeur Marie de la Miséricorde, à trente et un ans. La fortune
+et la honte, la modestie, la bonté dont elle usa, la bonne foi de son
+coeur sans aucun autre mélange, tout ce qu'elle employa pour empêcher le
+roi d'éterniser la mémoire de sa faiblesse et de son péché, ce qu'elle
+souffrit du roi et de Mme de Montespan, ses deux fuites de la cour, la
+première aux bénédictines de Saint-Cloud, où le roi alla en personne
+se la faire rendre, prêt à commander de brûler le couvent; l'autre aux
+filles de Sainte-Marie de Chaillot, où le roi envoya M. de Lauzun, son
+capitaine des gardes, avec main-forte pour enfoncer le couvent, qui la
+ramena; cet adieu public si touchant à la reine qu'elle avait toujours
+respectée et ménagée, et ce pardon si humble qu'elle lui demanda,
+prosternée à ses pieds devant toute la cour, en partant pour les
+carmélites; la pénitence si soutenue tous les jours de sa vie, fort
+au-dessus des austérités de sa règle; cette suite exacte des emplois
+de la maison; ce souvenir si continuel de son péché; cet éloignement
+constant de tout commerce et de se mêler de quoi que ce fût, ce sont des
+choses qui, pour la plupart, ne sont pas de mon temps ou qui sont peu
+de mon sujet, non plus que la foi, la force et l'humilité qu'elle fit
+paraître à la mort du comte de Vermandois, son fils. Mme la princesse
+de Conti (sa fille) lui rendit toujours de grands devoirs et de grands
+soins, qu'elle éloignait et qu'elle abrégeait autant que possible. Sa
+délicatesse naturelle avait infiniment souffert de la sincère âpreté de
+sa pénitence de corps et d'esprit, et d'un coeur fort sensible dont elle
+cachait ce qu'elle éprouvait. Mais on découvrit qu'elle l'avait portée
+jusqu'à s'être entièrement abstenue de boire pendant toute une année,
+dont elle tomba malade à la dernière extrémité. Ses infirmités
+s'augmentèrent; elle mourut enfin dans des douleurs affreuses, avec
+toutes les marques d'une grande sainteté, au milieu des religieuses dont
+sa douceur et ses vertus l'avaient rendue les délices, et dont elle se
+croyait et se disait sans cesse être la dernière, indigne de vivre parmi
+des vierges.»
+
+L'héritière de cette innocente beauté, celle à qui Mme de Maintenon
+devait succéder dans les déférences et dans les respects du roi son
+époux, appartient encore à M. le duc de Saint-Simon, et ce n'est pas
+nous qui voudrions la lui disputer:
+
+«Mme de Montespan mourut brusquement, aux eaux de Bourbon, à
+soixante-six ans, le vendredi 27 mai (1707), à trois heures du matin...
+A la fin, Dieu la toucha. Son péché n'avait jamais été accompagné de
+l'oubli; rien ne lui aurait fait rompre aucun jeûne ni un jour maigre.
+
+Des aumônes, estime des gens de bien, jamais rien qui approchât du doute
+ni de l'impiété; mais impérieuse, altière, dominante, moqueuse, et tout
+ce que la beauté et la toute-puissance qu'elle en tirait entraînent
+après soi. Résolue enfin de mettre à profit un temps qui ne lui avait
+été donné que malgré elle, elle chercha quoiqu'un de sage et d'éclairé,
+et se mit entre les mains du P. de la Tour, ce général de l'Oratoire
+si connu par ses sermons, par ses directions, par ses amis, et par la
+prudence et les talents de gouvernement. Depuis ce moment jusqu'à sa
+mort, sa conversion ne se démentit point, et sa pénitence augmenta
+toujours.
+
+«Peu à peu, elle en vint à donner presque tout ce qu'elle avait aux
+pauvres. Elle travaillait pour eux plusieurs heures par jour à des
+ouvrages bas et grossiers. Sa table, qu'elle avait aimée avec excès,
+devint la plus frugale; ses jeûnes fort multipliés, et à toutes les
+heures elle quittait tout pour aller prier dans son cabinet. Ses
+macérations étaient continuelles; ses chemises et ses draps étaient de
+toile jaune la plus dure et la plus grossière. Elle portait sans cesse
+des bracelets, des jarretières et une ceinture à pointes de fer, et sa
+langue, autrefois si à craindre, avait aussi sa pénitence. Elle était,
+de plus, tellement tourmentée des affres de la mort, qu'elle payait
+plusieurs femmes dont l'emploi unique était de la veiller. Elle couchait
+tous ses rideaux ouverts, avec beaucoup de bougies dans sa chambre; ses
+veilleuses autour d'elle, qu'à toutes les fois qu'elle se réveillait,
+elle voulait trouver causant, jouant ou mangeant, pour se rassurer
+contre leur assoupissement.
+
+«Parmi tout cela, elle ne put jamais se défaire de l'extérieur de reine
+qu'elle avait usurpé dans sa faveur et qui la suivit dans sa retraite.
+Il n'y avait personne qui n'y fût si accoutumé de ce temps-là, qu'on
+n'en conservât l'habitude sans murmure. Son fauteuil avait le dos
+joignant le pied de son lit; il n'en fallait point chercher d'autre dans
+la chambre... Belle comme le jour jusqu'au dernier moment de sa vie;
+sans être malade, elle croyait toujours l'être et aller mourir. Cette
+inquiétude l'entretenait dans le goût de voyager, et dans ses voyages
+elle menait toujours sept ou huit personnes de compagnie. Elle en fut
+toujours de la meilleure, avec des grâces qui faisaient passer ses
+hauteurs et qui leur étaient adaptées. Il n'était pas possible
+d'avoir plus d'esprit, de fière politesse, d'expressions singulières,
+d'éloquence, de justesse naturelle qui lui formaient comme un langage
+particulier, mais qui était délicieux et qu'elle communiquait si bien
+par l'habitude, que ses nièces et les personnes assidues auprès d'elle,
+ses femmes et celles qui, sans l'avoir été, avaient été élevées chez
+elle, les prenaient toutes, et qu'on le sent et qu'on le reconnaît
+encore aujourd'hui dans le peu de personnes qui en restent. C'était le
+langage naturel de la famille, de son père et de ses soeurs.»
+
+Nous ne porterons pas ces doubles funérailles au compte de Louis
+le Grand, mais au compte du dix-septième siècle agonisant dans
+l'indifférence publique.
+
+Dans les revers de ces dernières années, et quand ce roi superbe eut
+supporté l'extrême humiliation d'implorer, disons le mot, le pardon
+de ces Hollandais qu'il regardait comme des marchands, il sut trouver
+encore de grandes et nobles paroles dignes de son ancienne majesté. Ces
+Hollandais victorieux eurent le grand tort de manquer de déférence et
+de respect pour ce digne porteur d'une si belle couronne. A peine s'ils
+daignèrent écouter les ambassadeurs du roi, M. l'abbé de Polignac et M.
+le maréchal d'Uxelles, l'héroïque défenseur de Mayence. Pas un peuple
+ayant conservé la sagesse, qui n'eût accepté avec reconnaissance les
+propositions de ces deux négociateurs. Ils proposaient l'abandon de
+l'Alsace, une de nos meilleures provinces, dont la conquête nous avait
+donné tant de gloire, et, bien plus, ils s'engageaient, au nom de la
+France, à donner aux États de Hollande un million par mois, qui devait
+servir aux alliés pour précipiter Philippe V, un prince Bourbon, du
+trône d'Espagne. Ah! quelle misère et quelle honte! et combien les
+Hollandais furent mal inspirés quand ils rejetèrent cette paix si
+chèrement payée de notre argent et de notre honneur!
+
+«Messieurs, leur disait l'abbé de Polignac, nous rendons grâces au ciel
+de votre aveuglement. Mais prenez garde aux décrets de la Providence;
+elle se lassera de votre orgueil, et s'il plaît à Dieu, puisque, en
+effet, vous abusez de la victoire, avant qu'il soit peu de temps, nous
+traiterons de vous, chez vous et sans vous.»
+
+C'était noblement parler, c'était dignement servir la France. Elle était
+indispensable, en effet, à l'équilibre européen, et maintenant que les
+deux couronnes de France et d'Espagne étaient heureusement séparées,
+il importait à la sécurité de l'Europe de ne pas écraser cette antique
+monarchie et cette France, honneur des nations. Définitivement, par un
+de ces retours de fortune qui n'appartiennent qu'aux grands peuples, le
+maréchal de Villars sauva la France à Denain, et le grand roi, résolu
+à s'ensevelir sous les ruines de sa propre monarchie, eut du moins le
+suprême honneur de laisser une France agrandie et prépondérante dans les
+destinées de ce bas monde.
+
+Donc, à soixante et quatorze ans, le vieux roi se retrouva jeune et
+victorieux. La paix qu'il avait mais en vain implorée, il eut l'honneur
+de la dicter à ses ennemis implacables, et lui-même, il entonna ce
+dernier _Te Deum_ dans la chapelle de Versailles, où s'étaient rendus,
+par députations, le Parlement, la Chambre des comptes, la Cour des
+monnaies, la Cour des aides, l'Hôtel de ville, le grand Conseil,
+l'Université, l'Académie française. Le roi eut un dernier sourire
+pour les lettres et donna huit cents livres de pension au traducteur
+d'Homère. On n'est pas fâché de rencontrer enfin ce grand nom d'Homère
+sous la plume de Louis XIV; on n'est pas fâché que, le lendemain de
+ce dernier _Te Deum_, les comédiens ordinaires aient joué _le Mariage
+forcé_.
+
+Tels étaient la règle et l'ordre en toute cette existence royale, où
+chaque heure avait son emploi, qu'à lire en ces pages écrites par un
+courtisan de Versailles, on finit par trouver que toutes ces journées
+se ressemblent. A huit heures du matin, le premier valet de chambre en
+quartier (il avait couché dans la chambre du roi) éveillait Sa Majesté.
+La premier médecin et le premier chirurgien entraient dans la chambre;
+le roi changeait de chemise.
+
+Au même instant, arrivaient le grand chambellan et le premier
+gentilhomme, avec les grandes entrées. La capitaine des gardes ouvrait
+les rideaux du lit et présentait l'eau bénite, et, si quelqu'un de ces
+seigneurs avait quelque chose à dire au roi, c'était le moment, chacun
+s'éloignant et le laissant libre. On présentait ensuite à Sa Majesté le
+livre qui contenait l'office du Saint-Esprit (tous les chevaliers de
+l'ordre y étaient obligés), et l'office étant dit, l'un des seigneurs
+donnait au roi sa robe de chambre, pendant que les secondes entrées
+assistaient à sa toilette. En ce moment, le roi se livrait à son
+barbier, et prenait, sur un plat d'or, une serviette, mouillée d'un
+côté, sèche de l'autre, avec quoi il se lavait. Puis, il s'agenouillait
+à son prie-Dieu, ses aumôniers agenouillés avec lui, tous les autres
+restant debout.
+
+Le roi passait de là dans son cabinet. Sa journée étant arrangée, il
+restait seul avec ses architectes, ses jardiniers et ses principaux
+domestiques. Toute la cour, moins le capitaine des gardes qui ne
+perdait jamais le roi de vue, attendait dans la galerie, et si quelques
+audiences étaient accordées, il recevait les ministres étrangers ou
+les ambassadeurs. Ceci fait, le roi allait à la messe, où la musique
+chantait chaque jour un motet. Après la messe, le roi allait au conseil.
+Tel était l'emploi de sa matinée.
+
+Au conseil, assistaient tous les ministres. Le vendredi, après la messe,
+appartenait au confesseur. Le roi dînait à midi, seul, dans sa chambre,
+sur une table carrée, à la fenêtre du milieu. Il mangeait de beaucoup
+de plats et de trois services, sans compter le dessert. Aussitôt que la
+table était apportée entraient les principaux courtisans; le premier
+gentilhomme avertissait le roi et le servait, se tenant derrière le
+fauteuil. Si M. le Dauphin était présent, il donnait la serviette au
+roi et restait debout. Bientôt le roi lui donnait le permission de
+s'asseoir; le prince faisait la révérence et s'asseyait jusqu'à la fin
+du dîner.
+
+Le roi parlait peu à son dîner. Au sortir de table, il rentrait dans son
+cabinet, mais il s'arrêtait un instant sur le seuil, et c'était encore
+un moment favorable pour lui parler. L'instant d'après, il s'amusait à
+donner à manger à ses chiens couchants, puis on l'habillait, en présence
+de peu de gens, les plus considérés, que laissait entrer le premier
+gentilhomme de la chambre.
+
+A peine habillé, il sortait par un escalier dérobé dans la cour de
+marbre pour monter en carrosse, et, dans le trajet, aller et retour, lui
+parlait qui voulait. Il aimait le grand air; il ne redoutait ni le froid
+ni la chaleur. Il sortait même par la pluie, et sa grande joie était de
+chasser dans les forêts de Versailles, de Marly ou de Fontainebleau. Il
+était très adroit et de bonne grâce, et pas un chasseur qui tirât mieux
+que lui. C'était encore un de ses plaisirs de voir travailler ses
+ouvriers, de se promener dans ses jardins, de donner la collation
+aux dames, et de faire avec elles le tour du canal, les dames et les
+courtisans dans leurs plus riches habits. _Le chapeau, Messieurs_,
+disait le roi, quand il permettait aux courtisans de se couvrir.
+
+La chasse au cerf était de plus grande cérémonie, et ceux qui la
+suivaient étaient vêtus d'un justaucorps orné de galons d'or et
+d'argent. Cela s'appelait un _justaucorps à brevet_. Qu'on le suivit à
+la chasse, à la promenade, le roi était content. Que l'on jouât gros jeu
+dans le salon de Marly, le roi applaudissait. Lui-même, il était bon
+spectateur des joueurs de paume. A quatre heures, il y avait un conseil
+de ministres, et, le reste du temps, le roi le passait avec les dames,
+à la promenade en été, et, le soir venu, quelque loterie où les dames
+gagnaient, à coup sûr, de riches étoffes, de l'argenterie, des bijoux.
+A dix heures, le roi ayant changé d'habit, le souper était servi dans
+l'antichambre de Mme de Maintenon, toujours au grand couvert, avec la
+maison royale, c'est-à-dire uniquement avec les fils et filles de France
+et grand nombre de dames, tant assises que debout. C'était le moment où
+les courtisans disaient au roi: _Sire, Marly_? Il ne déplaisait pas au
+roi d'être importuné.
+
+Après souper, le roi se tenait quelques moments debout au balustre du
+pied de son lit, environné de toute la cour. Puis, avec des révérences
+aux dames, il passait dans son cabinet, où se trouvaient les princes
+et les princesses de sa famille. A onze heures, Sa Majesté donnait le
+bonsoir à tout le monde d'une inclination de tête.
+
+Chacun sortait; seules, les grandes entrées attendaient, pour sortir,
+que le roi se mit au lit. Le colonel des gardes prenait l'ordre, et,
+la prière étant faite, les aumôniers se retiraient. «Le roi, disait
+Saint-Simon, n'a manqué la messe qu'une fois dans sa vie, à l'armée, un
+jour de grande marche. Il a toujours fait maigre, à moins qu'il ne fût
+très malade. Il exigeait l'abstinence du carême; il se tenait très
+respectueusement à l'église, et trouvait fort mauvais s'il entendait
+parler à l'office divin.»
+
+Il communiait en grand habit, en rabat, en manteau, et la collier de
+l'ordre à son cou. Il disait son chapelet à la messe, et toujours à
+genoux. Les jours ordinaires, il portait un habit de couleur brune, orné
+d'une légère broderie, et des pierreries à ses souliers seulement. Rien
+n'était pareil au soin, aux égards, à la politesse du roi pour ses hôtes
+de Marly ou de Fontainebleau.
+
+Mais, dans les dernières années, chacun portait impatiemment la fin
+d'un si long règne. Le palais de Versailles était las de ces longues
+cérémonies, toujours les mêmes. Paris finissait par ne plus supporter ce
+joug, que chaque jour rendait plus lourd. Les provinces étaient à
+bout de leurs sacrifices. L'oubli était général des merveilles dont
+s'honoraient les quarante premières années de ce grand règne. Il était
+temps enfin que le roi disparût et fit place au nouveau règne. Ainsi,
+dans les ardeurs de l'été brûlant, le laboureur invoque les rayons du
+soleil couchant. Juste à l'heure qu'elle avait désignée aux horloges de
+Versailles, la mort frappait à la porte même de la chambre royale,
+après avoir visité toutes les autres. A son tour, le roi est touché.
+Il comprend que son heure est venue. Il souffre; il est en proie à la
+fièvre ardente, et pourtant il travaille encore. Rien n'est changé: les
+tambours et les hautbois donnent sous les fenêtres l'aubade accoutumée;
+il dîne à son grand couvert, pendant que les vingt-quatre violons jouent
+leurs sarabandes dans l'antichambre.
+
+En ce moment, le roi revoit d'un coup d'oeil toute sa vie; il serait
+volontiers son propre juge. A deux serviteurs qui pleurent au pied de
+son lit: «Pourquoi pleurez-vous? dit-il. Est-ce que vous pensiez que
+j'étais immortel?» C'est qu'en effet, dans ce palais de Versailles,
+chacun pensait que le grand roi ne pouvait pas mourir.
+
+«Le samedi 31 août 1715 (c'est encore Saint-Simon qui parle, et
+nos lecteurs ne s'en plaindront pas), la nuit et la journée furent
+détestables. Il n'y eut que de courts et rares instants de connaissance.
+La gangrène avait gagné le genou et toute la cuisse. On lui donna
+du remède de feu abbé Aignau, que la duchesse du Maine avait envoyé
+proposer. Les médecins consentaient à tout, parce qu'il n'y avait plus
+d'espérance. A onze heures du soir, on le trouva si mal qu'on lui dit
+les prières des agonisants. L'appareil le rappela à lui. Il récita les
+prières d'une voix si forte, qu'elle se faisait entendre à travers celle
+du grand nombre d'ecclésiastiques et de tout ce qui était entré. A la
+fin des prières, il reconnut le cardinal de Rohan, et lui dit: «Ce sont
+là les dernières grâces de l'Église.» Ce fut le dernier homme à qui il
+parla. Il répéta plusieurs fois: «_Nunc et in hora mortis_;» puis dit:
+«O mon Dieu, venez à mon aide, hâtez-vous de me secourir!» Ce furent ses
+dernières paroles. Toute la nuit fut sans connaissance, et une longue
+agonie, qui finit le dimanche 1er septembre 1715, à huit heures un quart
+du matin, trois jours avant qu'il eût soixante-dix-sept ans accomplis,
+dans la soixante-douzième année de son règne.
+
+«Il s'était marié à vingt-deux ans, en signant la fameuse paix des
+Pyrénées, en 1660. Il en avait vingt-trois quand la mort délivra la
+France du cardinal de Mazarin, et vingt-sept ans lorsqu'il perdit sa
+mère, on 1666. Il devint veuf à quarante-quatre ans en 1683, perdit
+Monsieur à soixante-trois ans, en 1701, et survécut à tous ses fils et
+petits-fils, excepté à son successeur, au roi d'Espagne et aux enfants
+de ce prince. L'Europe ne vit jamais un si long règne et un roi si âgé.
+
+«Pour l'ouverture de son corps, qui fut faite par Maréchal, son premier
+chirurgien, avec l'assistance et les cérémonies accoutumées, on trouva
+toutes les parties de son corps si entières, si saines, et tout si
+parfaitement conformé, qu'on jugea qu'il aurait vécu plus d'un siècle
+sans les fautes des médecins, qui lui mirent la gangrène dans le sang.
+On lui trouva aussi la capacité de l'estomac et des intestins double au
+moins des hommes de sa taille, ce qui est fort extraordinaire, et ce qui
+était cause qu'il était si grand mangeur et si égal.
+
+«Ce fut un prince à qui on ne peut refuser beaucoup de bon, même de
+grand, en qui on ne peut méconnaître plus de petit et de mauvais, duquel
+il n'est pas possible de discerner ce qui est de lui ou emprunté; et,
+dans l'un et dans l'autre, rien de plus rare que des écrivains qui en
+aient été bien informés, rien de plus difficile à rencontrer que des
+gens qui l'aient connu par eux-mêmes et par expérience, et qui soient
+capables d'en écrire, en même temps assez maîtres d'eux-mêmes pour en
+parler sans haine ou sans flatterie, et de n'en rien dire que par la
+vérité nue en bien et en mal.»
+
+M. le duc de Saint-Simon, parlant de Louis XIV, après s'être si
+longtemps incliné sous sa loi souveraine, a manqué, sinon de respect,
+tout au moins d'indulgence. Il commence par refuser ce qu'il appelle un
+grand esprit à ce jeune roi de vingt-trois ans, qui grandit si vite et
+si bien, au milieu de tant de beaux génies, espoir de la guerre, honneur
+de la paix. Tant de grands poètes, de ministres habiles, de généraux
+aimés de la victoire. En même temps, les femmes les plus considérables
+par leurs grâces et par leur beauté, qui enseignèrent au jeune prince
+l'élégance et la politesse. Il était né avec la majesté, et pas un de
+ses sujets n'a jamais pensé qu'il pût être autre chose qu'un grand roi.
+Il le sentait lui-même; il comprenait les devoirs du règne. Il avait
+près de lui, pour lui enseigner le gouvernement, le grand ministre
+Colbert. A peine roi, il fut appelé hors de ses frontières par des
+guerres nationales; il agrandit la France; il fit sentir l'autorité
+française en Italie, en Allemagne, en Espagne, et de très bonne heure il
+habitua l'Europe à dire tout simplement: _le roi!_ sans ajouter: le roi
+de France. _Le roi est mort!_ retentit dans le monde entier.
+
+En même temps, que de chefs-d'oeuvre éclos à l'ombre éclatante de ce
+grand trône! Il avait Molière à ses ordres; Racine, initié dans les
+passions de sa jeunesse, les transportait sur le théâtre. Il y eut dans
+le jardin de Versailles de telles fêtes, que la poésie en devait garder
+le souvenir. Des paroles furent prononcées, dans cette chapelle de
+Versailles, d'une solennité si grande, que l'écho doit s'en prolonger
+jusqu'à la fin des siècles: le sermon sur _le petit nombre des élus_,
+par exemple. Adoré des uns, redouté de tous, admiré du grand nombre,
+il était le maître, il était l'arbitre, et pas un sujet qui refusât de
+donner pour le roi sa vie et sa fortune. Il ne voyait qu'obéissance
+autour de son trône: obéissance de son frère, obéissance de son fils
+unique, obéissance des princes de la maison de Condé, obéissance de la
+ville et de la cour, des Parlements, des provinces, avec tant de dignité
+qui ne l'a pas quitté un seul jour, non pas même à son agonie. Et quand
+il fut au cercueil, ses serviteurs les plus proches s'étonnèrent qu'il
+n'eût que la taille ordinaire des hommes, pas un n'ayant osé le regarder
+face à face.
+
+Il faisait toute chose; il était le commencement et la fin de toutes
+les fortunes de son siècle. Il tenait les maréchaux de France sous sa
+dépendance immédiate, et de son cabinet il leur envoyait le plan de
+leurs campagnes tracé de sa main. En même temps, plus de seigneurie et
+plus de seigneurs; Richelieu avait abattu les têtes les plus hautes, et,
+désormais, qui voulait vivre accourait à Versailles, trop heureux quand
+le roi lui accordait un coup d'oeil, et lui faisait donner le bougeoir,
+lorsqu'au sortir de sa prière il désignait le courtisan favorisé qui le
+devait accompagner jusqu'au seuil de sa chambre.
+
+Il voulait être accompagné et suivi partout: à Meudon, à Versailles,
+à Marly, à Fontainebleau, demandant pour quel motif celui-ci s'était
+absenté la veille, et bien persuadé qu'un homme était mort, qui ne
+l'avait pas salué depuis huit jours. Pas de secrets pour le roi; il
+voulait tout savoir, il savait tout. Des gens à lui violaient le secret
+des lettres, et lui rapportaient les mystères les plus cachés de chaque
+famille. Il savait la valeur de son sourire, et le prix de son moindre
+regard. Telle était sa politesse, qu'il levait son chapeau pour toutes
+les femmes, les connues, les inconnues. Chacun s'extasiait devant ses
+révérences. Il avait inventé cette définition: que _l'exactitude était
+la politesse des rois_. Exact jusqu'à la minutie, il disait une fois:
+_J'ai pensé attendre!_
+
+Enfin, si profonds étaient les respects dont on l'entourait, qu'ayant
+envoyé une lettre au duc de Montbazon, gouverneur de Paris, par l'un
+de ses valets de pied, M. le duc de Montbazon fit dîner ce valet à sa
+table, et le reconduisit jusqu'au milieu de sa cour. Quoi de plus juste?
+Il était venu de la part du roi! En revanche, il était toujours à sa
+tâche, et sans un instant de répit, dans la décence et dans la grandeur.
+Superbe à pied, à cheval, en carrosse, à la promenade, au repos. Très
+habile à conduire, en ses jardins, quatre petits chevaux vifs comme
+la poudre. Ami du luxe, amoureux de magnificence, il ne savait pas le
+nombre de ses maisons, de ses pavillons, de ses forêts bien percées pour
+la chasse à courre. Il ne connaissait pas d'obstacles, et s'il fallait
+tyranniser la nature, il y mettait une constance impitoyable, abaissant
+la montagne, aplanissant le vallon, cherchant les eaux absentes à main
+armée, et ce fut ainsi qu'il éleva Versailles, _ce favori sans mérite_,
+dont il fit le rendez-vous universel de toutes les grandeurs du
+grand siècle. Versailles finit par l'emporter sur toutes les maisons
+d'alentour.
+
+Avec Mme de Maintenon reparut l'ordre, oublié si longtemps dans les
+transports de la jeunesse. Il redevint tout à fait le roi. Accablé au
+dehors par des ennemis irrités qui le croyaient perdu sans ressources,
+le roi résista par sa propre force. Accablé chez lui par des malheurs
+incomparables, avec tant de soupçons de crime et de poison, il se montra
+si fièrement au-dessus de son malheur, qu'il finit par arracher la pitié
+de l'Europe, épouvantée à l'aspect de tant d'humiliations, et de cette
+fin misérable d'un règne éclatant entre tous les règnes. Il disait
+en ses derniers moments: _Quand j'étais roi!_ Mais à son accent on
+comprenait qu'il était resté le roi!
+
+Ce grand courage, on l'a vu, l'a soutenu jusqu'à la fin; ajoutez la
+confiance en Dieu. Plus il s'humiliait sous la main puissante, et plus
+il se relevait plein de confiance dans le Dieu qui pardonne. Il se
+confessa publiquement d'avoir trop aimé la guerre. Il parla comme un
+père et comme un roi au pauvre enfant qui devait porter sa lourde
+couronne, et voilà par quelles vertus ce grand roi, le plus grand du
+monde, après tant de justes et violentes attaques, et tant d'accusations
+sans rémission, a fini par sauver sa gloire.
+
+La Révolution même, qui le devait arracher de ces caveaux du monastère
+de Saint-Denis, où reposaient tant de monarques ses aïeux, ne devait
+pas enlever à Louis XIV la place à part qu'il tient justement dans
+l'histoire des grands rois.
+
+
+
+
+LE POÈTE EN VOYAGE
+
+
+I
+
+C'est un rare et charmant instant, dans la vie et le travail d'un
+écrivain sérieux qui comprend toute sa destinée, l'instant où, content
+de lui-même et des autres, il entre enfin en pleine possession du
+succès, de la popularité, de la fortune. Il doutait jusqu'à cette heure,
+et même aux jours du succès, il se demandait s'il n'était pas le jouet
+d'un songe, et si le lendemain serait aussi doux que la veille. Il faut
+tant de soin, de zèle et de bonheur, disons tout, tant de mérite et
+de talent, pour percer le nuage, et le bruit vient si lentement à
+l'écrivain! Quoi de plus triste et rempli des plus terribles angoisses
+que les premiers commencements du travail littéraire? On hésite, on se
+trouble, on étudie, épouvanté de tant d'obstacles, toutes les petites
+passions de son lecteur. Le style, en même temps, qui se révèle à si peu
+de beaux esprits singuliers et primesautiers, représente à lui seul une
+peine infinie. Ah! que de fois voilà le commençant qui maudit la tâche
+acceptée! Il y renonce, il n'en veut plus; il sera volontiers le soldat,
+le marin, l'avocat, le marchand; mais écrire incessamment, écrire
+aujourd'hui, demain, toujours: «Non, non, se dit-il, c'est impossible!»
+aussi découragé qu'un enfant qui prend le plus proche horizon pour la
+fin du monde. On composerait une liste originale de très bons écrivains
+qui se sont arrêtés net au bout du premier sentier.
+
+Mais c'est surtout dans l'art dramatique et parmi les jeunes adeptes de
+la comédie, ignorants du danger, que se fait sentir un découragement
+mortel. L'accès est si difficile en ces théâtres, obérés pour la
+plupart, et qui n'ont pas le temps d'attendre. Il leur faut tant
+d'argent et tout du suite! Ils sont si parfaitement incapables de
+se dire, à l'aspect d'un talent qui vient de naître: «Attendons,
+faisons-lui place, il aura bientôt son tour.» Non, non; en vingt-quatre
+heures, il faut réussir. Tout de suite il faut dominer le caprice et la
+volonté d'un parterre habitué aux plus vieux effets du mélodrame, et si
+le jeune homme est vraiment nouveau, si son oeuvre a l'accent vrai de la
+jeunesse, et s'il découvre un petit recoin où pas un, sinon les maîtres,
+n'a passé avant lui, que d'obstacles encore, et comme il doit se
+féliciter lorsque enfin, par une suite incroyable de petits bonheurs,
+il arrive à se dire: «On m'écoute, on me suit, le publie sourit à mon
+oeuvre; à la fin donc je suis le maître absolu des passions et des
+volontés d'alentour!»
+
+Tel était, aux environs de la révolution de 1830, l'aimable et charmant
+écrivain que nous allons mettre en scène à son tour, et dont le souvenir
+est resté cher à tous les honnêtes gens qui ont eu l'honneur et le
+bonheur d'être au rang de ses amis. En venant au monde, il avait apporté
+les merveilleux instincts du poète comique, à savoir: le dialogue et
+le trait, le sourire et l'invention. Dédaigneux des chemins frayés,
+il avait commencé par découvrir les mondes nouveaux dans lesquels sa
+comédie était appelés, et dans ce monde à part de son invention il avait
+convoqué des personnages, non pas nouveaux (l'espèce humaine est si
+vieille, obéissante à de si antiques passions), mais des personnages
+d'un aspect tout nouveau. Il se servait à plaisir des modes, des
+travers, des accidents, des opinions de chaque matinée, et, les
+retraçant d'un crayon léger, il en faisait une image heureuse et
+ressemblante. Il ne visait pas au chef-d'oeuvre, à l'image impérissable,
+aux grands caractères agissant dans une longue action dramatique, et
+cependant il finit sans le vouloir, et presque sans le savoir, par
+atteindre aux honneurs de la grande comédie. A l'heure où cette histoire
+va commencer, ce modeste ambitieux se contentait volontiers d'une scène
+agréable et d'un tableau de genre, où des amoureux du vingt ans, le
+jeune homme en habit du matin et la fillette en négligé, se chantaient
+d'innocentes chansons.
+
+Mais quoi! tout le beau monde parisien qui échappait aux violentes
+émotions de l'Empire, lassé _de gloire et de victoire, de lauriers et
+de guerriers_, acceptait franchement cette heureuse comédie en tablier
+vert, la tête à demi couverte d'un simple chapeau de paille d'Italie. On
+y respirait une si douce odeur de roses naissantes, de lait chaud et de
+foin nouveau! Dans ces bosquets enchantés, les oiseaux de nos jardins
+chantaient leurs plus douces chansons, et si par hasard on y rencontrait
+un des vieux soldats de l'Empereur tombé, c'était, le plus souvent, un
+vieux capitaine, ami de la jeunesse heureuse, paisible confident de
+petits malheurs qu'il finissait par consoler. Tout chantait, tout
+souriait dans ces premières comédies que le jeune homme avait
+rencontrées si plaisantes dans les premiers battements de son coeur.
+Donc, il effaça sans peine et sans effort tous les faiseurs de comédies;
+il n'eut qu'à se montrer pour qu'ils rentrassent dans l'ombre. Ils
+étaient les représentants d'une époque oubliée; il était, lui,
+l'historien des passions présentes. Si bien que tout de suite il fut,
+parmi nous, riche et populaire, et l'Europe entière ne jura plus que par
+son génie.
+
+Un seul amuseur peut se comparer à celui-là; ils étaient du même âge,
+ils écrivaient à la même époque, mais ils appartenaient à des nations
+différentes; cet autre amuseur des jeunes esprits et des honnêtes gens,
+il s'appelait sir Walter Scott. En moins de cinq ou six années d'études
+et de succès de tout genre, il advint que notre poète comique était
+incontestablement le plus rare et le plus charmant esprit de son époque.
+Il avait accompli à lui seul toute une révolution dans le grand art de
+corriger doucement les moeurs d'un grand peuple, et de châtier en
+riant ses passions et ses vices. A lui seul il avait tout deviné, tout
+découvert et tout mis en ordre en ce monde si nouveau qui avait été
+l'Empire et n'était déjà plus la Restauration. Le faubourg Saint-Honoré,
+la Chaussée d'Antin, les maisons modernes, les soldats licenciés à
+Waterloo, l'active et galante jeunesse, à demi révoltée et fidèle à
+demi, qui devait remplir de son talent, de son éloquence et de ses
+vertus viriles tout un règne où la parole était souveraine, où le talent
+était roi, voilà bien ce que notre auteur avait pressenti dans sa
+comédie. Il avait accepté glorieusement toutes nos gloires. Il s'était
+fait l'interprète éloquent de nos justes rancunes; plus d'une fois il
+nous avait consolés de nos défaites si récentes et si cruelles, que le
+nom seul de ces batailles perdues est encore une douleur nationale.
+
+Son intelligence active et dévouée aux plus légère chagrins de cette
+nation si troublée allait sans cesse et sans fin de l'élégie à la
+chanson, de la cabane à la maison bourgeoise, du fabricant au soldat
+laboureur, du vieux marquis ramené par l'exil à l'homme enrichi par la
+prospérité publique. Il tenait à toutes les conditions; il mettait en
+scène les hommes les plus divers; en un mot, déjà rien ne manquait à
+sa gloire, à sa fortune au moment où va commencer cette histoire, dans
+laquelle cet aimable homme, ingénu à ses heures, et cependant d'un
+esprit si fin, a joué un si beau rôle, et qui convenait si bien à sa
+bonne grâce, à sa justice, à son bel esprit. A l'exemple de Molière, son
+maître, il avait deux noms; le public le connaissait sous son nom de
+guerre, et l'appelait M. Fauvel.
+
+Dans cette foule d'honnêtes gens qui l'entouraient naturellement
+d'une admiration dévouée (et voilà la première récompense, et la plus
+désirable de l'écrivain), il y avait sur les bords de la Saône, dans un
+petit village abrité de deux collines célèbres dans les vendanges du
+Maconnais, une dame de Saint-Géran, fille d'un M. Fauvel, gentilhomme
+breton, et l'on peut bien penser qu'à la faveur de cette communauté de
+nom propre, elle n'avait pas été la dernière à solliciter l'amitié du
+jeune homme. A chaque pièce nouvelle il était sûr de recevoir une lettre
+affable de son amie inconnue, et tantôt elle lui envoyait les meilleurs
+poulets de sa basse-cour, tantôt le bon vin de ses celliers; en automne,
+elle ne lui ménageait ni les raisins ni les pêches. Bref, en toute
+occasion, elle le traitait en ami, et plus tard, en enfant gâté.
+
+Lui, cependant, s'abandonnait volontiers à ces tendresses innocentes.
+Il y répondait de son mieux, et le premier exemplaire de chacune de ses
+comédies, orné d'une petite historiette de la première représentation,
+devenait la joie et l'orgueil du château de Saint-Géran-sur-Saône. Plus
+d'une fois ses propres voisins, quand ils se rendaient à Paris, avaient
+prié Mme Fauvel de Saint-Géran de leur donner une lettre à porter à son
+cousin, l'illustre M. Fauvel; elle avait longtemps hésité; longtemps
+elle s'était défendue, elle n'avait pu si bien faire qu'elle n'ont
+donné, en effet, deux ou trois lettres de recommandation pour son
+_cousin_, non pas, certes, sans un certain trouble. Heureusement qu'il
+est écrit: _A bon entendeur, salut!_ et que le cousin avait fait bonne
+grâce aux requêtes de sa cousine, si bien que chez messieurs les
+vignerons, et chez plus d'un gentilhomme des environs de Mâcon, il
+était incontestable qu'il y avait parenté formelle entre la dame et le
+monsieur. M. Fauvel en riait lui-même. «Acceptez, disait-il à ses amis,
+une aile de ce chapon que ma cousine Fauvel de Saint-Géran engraisse
+depuis tantôt six mois pour mon dîner du mardi gras.»
+
+Cependant, il n'avait jamais vu la dame, et malgré ses sollicitations
+pressantes, elle n'était point venue à Paris, si bien que la première
+ardeur étant passée et les premières amitiés étant faites, on avait
+commencé par s'écrire un peu moins, puis rarement. Dans l'intervalle
+était mort M. de Saint-Géran, et maintenant que la dame était une veuve,
+jeune encore et bonne à marier, elle avait jugé qu'il était sage et
+prudent d'insister un peu moins sur son cousinage avec le jeune et
+célèbre poète. Ainsi, peu à peu, la langueur s'était mise entre ces deux
+amitiés, trop éloignées l'une de l'autre pour qu'elles fussent bien
+tendres et bien vives. La dame était de bon sens, le jeune homme aussi;
+la dame, à raison même de son veuvage, avait sur les bras de grandes
+affaires dans un pays où le moindre cep de vigne est entouré d'envie et
+vous fait des jaloux sans nombre. De son côté, le jeune homme, au plus
+beau moment de son grand succès, ne manquait pas d'amitiés pour l'en
+distraire. Il était le bienvenu dans les meilleures et les plus
+considérables maisons de Paris, et c'était à qui le posséderait quatre
+ou cinq jours dans les plus beaux domaines de Versailles, de Sceaux et
+de Saint-Germain.
+
+Ainsi, des deux côtés, c'étaient autant de motifs pour que la cousine et
+le cousin s'oubliassent réciproquement. Les amitiés du monde sont ainsi
+faites, elles se nouent et se dénouent si volontiers, que ce n'est guère
+la peine d'en avoir.
+
+Cependant, comme il y avait tantôt dix années que le poète était à
+l'oeuvre et qu'il se sentait las d'écrire, il résolut, un beau jour,
+pour se donner un vrai congé, de quitter sa bonne ville de Paris, sa
+mère nourrice qui suffisait à son oeuvre entière, et de chercher au loin
+quelques heures de liberté et de repos. Vous savez déjà qu'il était
+modeste en toute chose et que, s'il avait un peu d'orgueil, il n'avait
+point de vanité. Il prit donc, comme un simple voyageur, la diligence
+du Midi qui passait par le Mâconnais, et quand il vit que la diligence
+était pleine, il s'en réjouit comme d'un accident favorable à sa
+profession. Il allait donc voir enfin des gens de la province, et
+regarder de très près dans ces cavernes. Il allait prêter une oreille
+attentive à ce babil intarissable, à ces petites ambitions si furieuses
+pour un rien, à ces avarices gigantesques et sans honte. «Oh là! se
+disait-il, ne dormons pas; écoutons bien, regardons tout.» Mais à peine
+il eut regardé le paysage pendant deux ou trois heures, il s'endormit
+d'un sommeil si profond, qu'il fallut le réveiller pour lui dire que
+l'on était arrivé au _Soleil d'or_, où le dîner était servi.
+
+Ce _Soleil d'or_ représentait une assez grande auberge, honneur de la
+contrée, et la table d'hôte, à trois francs par tête, était célèbre à
+dix lieues à la ronde. On s'assied, on mange, on boit, peu de causerie,
+et tout au plus quelques gaillardises de commis voyageur. Nulle homme en
+était consterné.
+
+--Je n'irai pas longtemps ainsi, se disait-il, je prendrai la post à
+Mâcon, et j'aurai peut-être l'honneur de voyager tout seul.
+
+Ce bon dîner semblait avoir ragaillardi tout le monde. Un petit vin
+blanc, sentant la pierre à fusil, réjouissait toutes ces têtes. Le
+conducteur lui-même était sous l'influence de cette innocente orgie, et
+ne pressait pas trop les voyageurs de remonter à leur place. Il faut
+vous dire que deux voyageurs s'étaient arrêtés au _Soleil d'or_, et
+avaient été remplacés dans la diligence par deux nouveaux venus qui
+méritaient une certaine attention.
+
+Le premier était un jeune homme, aux cheveux bouclés, porteur d'une
+veste à boutons d'argent et coiffé d'une casquette prétentieuse où
+quelque Arachné villageoise avait brodé un sabbat de papillons. Il y en
+avait de toutes formes et de toutes couleurs: gris, bruns, jaunâtres, il
+y en avait même un rose au bord de cette aimable coiffure, et tous ces
+papillons voltigeaient autour de ce rustre endimanché. Dans une poche de
+côté, il portait un foulard de couleur sang du boeuf, qui lui donnait
+de loin l'apparence d'un chevalier de la Légion d'honneur. Des guêtres
+serrées à fond dessinaient une jambe un peu grasse, une rotule épaisse,
+et laissaient voir un pied plat. Ce jeune homme, évidemment, se croyait
+le plus beau du monde. Il n'était fille d'auberge qui ne le saluât d'un
+sourire, et quand il parut à la portière, il y eut dans tout le carrosse
+une explosion de joie et d'orgueil. «Voilà Romain, disait-on. Ah! te
+voilà, Romain! Bonjour, Romain.» Il saluait à droite, à gauche, et des
+sourires, et des poignées de main. Un capitaine qui rentrerait dans
+ses foyer après dix batailles gagnées ne rencontrerait pas plus
+d'empressement dans son pays natal que ce monsieur Romain, qui était
+vraiment la coqueluche de la contrée.
+
+[Illustration: L'intérieur de la diligence.]
+
+L'homme qui le suivait, beaucoup plus modeste en sa tenue, obtint à
+peine quelques regards. A la fin, cependant, tout le monde étant placé,
+et l'intérieur de la diligence étant encore une fois au grand complet,
+la voiture se remit en route. Assis dans son coin, le voyageur que nous
+n'avons pas quitté un seul instant se demandait, déjà très inquiet, quel
+était ce monsieur Romain, d'où il venait, où il allait, et par quel
+tour de force il était parvenu, de si bonne heure, à cette étrange
+popularité.
+
+Tous ces hommes semblaient se connaître. A les voir, à les entendre,
+on eût dit une compagnie qui se serait donné rendez-vous sur ces
+banquettes. Ils parlaient tous ensemble, à haute voix, la demande
+n'attendant pas la réponse, et Dieu sait avec quel accent, dans quel
+patois, et certains agréments de langage qui n'appartiennent à aucune
+langue. «Ah! se disait notre auteur dramatique, me voilà bien dépaysé.
+Une comédie est là, sous mes yeux, on la joue, et je n'y comprends rien;
+on la parle, et pour moi c'est lettre close.» Et véritablement, il
+assistait à un pandémonium rustique, où toutes les passions déchaînées
+hurlaient, glapissaient, riaient, badinaient. Je ne sais quoi de
+sinistre et de malsain était au fond de ces gaietés. Ces messieurs
+s'amusaient trop pour s'amuser innocemment.
+
+Heureusement que ces grandes joies sont comme la fièvre, intermittentes;
+elles s'apaisent assez vite. Après ces grands bruits, le calme et le
+silence ont leur tour. Peu à peu, maître Romain descendit de son char de
+triomphe, et, dans un langage assez clair, il expliqua comment il avait
+été choisi pour venir à bout de certain mariage où il devait trouver, en
+s'y prenant bien, une grande fortune. Il ne nommait personne, tant il se
+savait compris de tout le monde, et notre voyageur eut grand'-peine à
+deviner enfin qu'il s'agissait de la fortune et de la main d'une dame
+étrangère au pays, veuve depuis un an, restée seule et sans défense au
+milieu de toutes les difficultés d'un veuvage.
+
+--Par ma foi, disait Romain, en tirant de sa vieille pipe une épaisse
+fumée, elle m'est bien due; elle m'a donné, sans reproche, assez de mal.
+Voilà tantôt six mois que je la dispute au jeune Hippolyte Cassegrain,
+au petit Martin, au grand Bernard. Je l'ai jouée au billard, et je l'ai
+gagnée en cinquante points contre le lieutenant Mitouflet; je l'ai jouée
+au piquet en cent points contre le percepteur Morizot. Bref, les voilà
+tous éconduits; chacun d'eux m'a fait place, et la ville entière est ma
+complice. En vain la dame hésite et me fait grise mine, il faudra bien
+qu'elle cède: il y va de notre gloire à tous. Jusqu'à l'heure où elle
+dira oui, elle n'aura pas de cesse et de repos, elle n'entendra parler
+que de Romain: le beau Romain par-ci, le grand Romain par-là. Chacun,
+s'attelant à mon char, va me prêter toutes les vertus, et de l'argent
+comme s'il en pleuvait; à mon nom seul, la fille à marier, et même les
+gros partis qui ne voudront ni de vous ni de moi feront entendre aux
+oreilles de la veuve des soupirs à mettre en branle un moulin à vent.
+Les coquettes diront en minaudant: La femme qui le fixera pourra se
+vanter d'avoir accompli une oeuvre difficile. «Hélas! diront les
+prudes, quel dommage! avec un esprit moins léger, M. Romain eût fait un
+excellent mari!» Puis toutes sortes de menus propos: «Avez-vous vu le
+nouveau cheval de Romain? l'habit bleu de Romain? Savez-vous que Romain
+revient de la capitale, dont il a rapporté certaine cravate bleue à
+filets roses? Ah! gredin de Romain!»
+
+Ainsi parlait ce rustre au milieu de l'admiration universelle; en même
+temps, il faisait craquer l'un après l'autre ses longs doigts garnis de
+bagues douteuses. Il passait la main dans ses longs cheveux pommadés
+de vanille et de jasmin; il étalait sa large poitrine et consultait de
+temps à autre une montre en or guillochée à Genève. A sa chemise, on
+voyait briller trois diamants; on entendait dans sa poche le bruit des
+écus: il était toute prospérité, toute santé, tout contentement; chacun
+le contemplait dans une admiration profonde. Il serait mort sur la
+place, on eût pris de ses reliques, et l'on se fût divisé sa chaîne
+d'or, comme on eût fait pour la corde d'un pendu. Tel était fait,
+construit, soufflé et boursouflé cet homme heureux.
+
+Sitôt qu'il eut compris qu'il allait comprendre enfin quelque chose à ce
+mystère de jovialité et d'iniquité, M. Fauvel, replié dans son coin et
+les yeux enfoncés sous la visière de sa casquette de voyage: «Allons,
+se disait-il, voilà déjà un premier acte assez satisfaisant. Une pauvre
+femme abandonnée au milieu de ces rustres, aussi pitoyables que des
+sangsues; un mari qui vient de mourir, laissant sa veuve et son héritage
+en proie à toutes les ambitions de la province; une ville entière qui
+décide en son âme et conscience que cette infortunée épousera ce triste
+hère, et qui se fait un point d'honneur de lui donner ce mari ridicule,
+chacun prenant l'engagement tacite, inavoué, mais certain, d'imposer à
+cette innocente ce don Juan du fumier. Voilà un beau premier acte.» Et
+déjà notre homme, esprit inventeur, arrangeait, nommait, disposait ses
+héros, les faisant aussi pleutres, aussi petits, mesquins, avares,
+envieux et jaloux qu'il les avait sous les yeux.
+
+La route était montante; on allait au pas. Le soleil était vif. Les
+voyageurs, qui avaient bien déjeuné, s'endormaient l'un après l'autre;
+on ronflait déjà dans l'intérieur de la diligence, et seuls M. Romain,
+son homme d'affaires et certain voyageur en vins qui semblait très
+éveillé, poursuivaient, à voix beaucoup plus basse, la conversation
+commencée.
+
+--Il était temps, monsieur Romain, disait le commis voyageur, de mettre
+en avant notre petite conjuration.
+
+La dame était serrée de près par Maître Urbain le notaire, un vrai
+représentant de l'ancien notariat. Qu'elle eût choisi M. Urbain pour
+son notaire, et nos projets auraient été bientôt déjoués par cet homme
+adroit et droit.
+
+--Aussi, reprit M. Romain, j'emmène avec moi un homme d'affaires qui en
+sait long, et qui en remontrerait à tous les notaires du département. On
+dit que la dame aurait besoin, pour tout liquider, d'un emprunt de vingt
+mille francs; maître Uberti, que voilà, les trouvera facilement sur
+hypothèque, avec deux pour cent de commission; donc rien à faire pour
+maître Urbain: tout au plus le priera-t-on de signer au contrat, s'il ne
+s'oppose pas trop au régime de la communauté.
+
+--Je me suis laissé dire aussi, reprenait le commis voyageur, qu'il y
+avait une nièce assez jolie à marier, et que, naturellement, le bien de
+la dame en serait écorné.
+
+--Ceci est très vrai, reprit M. Romain; mais il est convenu entre moi et
+mon ami le baron de Guillegarde, un gaillard qui sait son métier et qui
+n'a pas froid aux yeux, qu'il épousera la demoiselle, moyennant une très
+légère indemnité, que je doublerai s'il le faut, en cas de survie.
+
+--Vous avez des intelligences dans la place? ajoutait le marchand de
+vins.
+
+--Nous avons contre nous, répondit Romain, une méchante petite servante
+bretonne que la dame a ramenée il y a quatre ou cinq ans de Rennes,
+et qui lui est rudement attachée ainsi qu'à Mlle Laure. Oui, mais le
+factotum de la maison, le fameux Jolibois, m'appartient, et j'ai payé
+d'un assez bon prix sa vilaine âme. Mais qu'y faire? Il faut bien que
+tout le monde vive, et mon lot sera encore assez beau.
+
+--Vous avez raison, monsieur Romain, reprit le voyageur d'une voix plus
+basse encore, il faut que chacun vive; et, pour les épingles de mes deux
+cousines, les demoiselles Levallois, qui tiennent en leurs mains
+l'âme et l'esprit de votre future épouse, autant que pour ma propre
+allégeance, il serait bon de convenir entre nous que vous me cédez
+pendant cinq ans, pour le prix des récoltes ordinaires de chaque année,
+toute la récolte du clos de Saint-Géran.
+
+--Y pensez-vous? reprit Romain, Saint-Géran se classe et sera classé
+avant peu parmi nos meilleurs crus. J'ai déjà obtenu que l'an prochain
+Saint-Géran serait inscrit en toutes lettres sur la carte des vins de
+la Maison d'Or, du Café anglais et des Frères Provençaux. Je tiens le
+traité de ces grandes maisons dans mon portefeuille; elles payeront l'an
+prochain quatre cents francs la feuillette que vous voulez avoir pour
+cent cinquante. Ah! quelle idée avez-vous là? Qui, moi, j'irais grever
+la plus belle part de la fortune de Mme de Saint-Géran, ma future
+épouse? Allons, soyez bon homme, un peu moins d'épingles à
+mesdemoiselles vos cousines, et cherchons, s'il vous plaît, une plus
+amiable compensation.
+
+Le commis voyageur répondit par une imprécation, mais à voix si basse
+que M. Fauvel ne put l'entendre. Il était d'ailleurs tout préoccupé
+de ce nom qu'il attendait si peu et qui le frappait d'une nouvelle
+épouvante. Était-ce vrai? S'agissait-il, dans cette affaire ténébreuse,
+de la fortune et de la main de cette aimable femme qui l'appelait
+si gentiment _mon cousin_, et qui lui donnait de si loin, sans le
+connaître, tant de bons et fidèles témoignages d'une amitié dévouée? Une
+grande confusion se faisait en ce moment dans cet esprit si rapide et si
+vif.
+
+--Non, certes, se disait-il, je ne serai point entré vainement dans
+cette caverne, et Gil Blas ne va pas céder cette fois encore au
+capitaine Rolando. Les Crispins, les Frontins, les Mascarilles et les
+Scapins que j'ai sous les yeux, ne sont pas, certes, plus habiles, plus
+retors et plus dangereux que nos coquins de comédie, et je ne veux pas
+que, faute de l'intervention d'un galant homme habile en ces petits
+mystères, une honnête femme et sa nièce, et sa loyale servante, et
+ce brave notaire amoureux, mais discret, tombent pêle-mêle dans les
+embûches de ces Frontins de petite ville. Allons, courage! et si la dame
+ici menacée est ma cousine, et si voilà bien le clos de Saint-Géran
+dont je possède encore une douzaine de vieux échantillons, si la
+reconnaissance est unie au devoir, et s'il m'est donné de mettre en
+oeuvre à mon tour, pour mon propre compte, la suite ingénieuse des
+ressources que possède en son esprit un véritable enfant de Molière et
+de Regnard, certes, je n'aurai point perdu ma journée.
+
+Il se disait cela toujours sous la visière de sa casquette. Les
+voyageurs avaient commencé par dédaigner cet inconnu; ils avaient
+fini par ne plus le voir. Quand le soleil eut disparu, les endormis
+secouèrent leur torpeur. La conversation interrompue reprit de plus
+belle; et maintenant que notre homme était au courant de tous ces
+discours, il savait à fond la conjuration de tous ces cuistres.
+
+--Mes petits messieurs, se disait-il, garde à vous; vous étiez tout à
+l'heure des monstres en morale, et maintenant vous n'êtes plus que des
+pantins dont je tiens tous les fils.
+
+
+II
+
+Il était onze heures du soir comme on entrait dans la principale rue de
+Saint-Géran et dans la cour des _Armes de France_. Là, chacun sa sépara,
+cherchant en toute hâte à gagner son logis et son souper. Le beau Romain
+lui-même eut une descente des moins superbes et, sans cérémonie, il se
+dirigea vers sa maison, son sac de nuit à la main, ce qui faisait
+un piètre équipage pour notre Adonis. M. Fauvel, fatigué du chemin,
+rassasié de la mauvaise compagnie et déjà très préoccupé de la comédie
+et du drame qui s'agitaient dans sa tête, après un très léger repas, fit
+sa toilette et se coucha, non sans avoir donné ses instructions à son
+domestique pour le lendemain. La chambre était vaste, le lit bon,
+l'auberge peu bruyante, et cependant il eut grand'peine à s'endormir,
+poursuivi qu'il était par tant de visions qui tantôt l'irritaient de la
+façon la plus vive, et tantôt le faisaient rire aux éclats. Parfois même
+il se demandait, tout éveillé, s'il n'était point le jouet d'un songe,
+et si vraiment il avait vécu de compagnie avec de si tristes créatures.
+
+--Nous autres, poètes comiques, se disait-il, nous nous croyons de
+grands inventeurs quand nous avons refait pour la vingtième fois les
+personnages, vieux ou ridicules, inventés par nos devanciers. Mais que
+nous voilà loin de compte avec la vérité toute pure? En moins de douze
+heures, j'ai vu plus de grimaces, plus de vices et plus de ridicules
+originaux qu'on n'en saurait rencontrer dans toutes les comédies de
+l'éloquent Aristophane, du divin Térence et du Romain par excellence
+appelé Plaute, un si merveilleux écrivain que si les Muses voulaient
+parler la langue latine, elles parleraient la langue de Plaute. Ainsi,
+par notre habitude inintelligente de suivre à tout jamais les sentiers
+connus de la comédie, il advient que nous faisons toujours la même
+oeuvre. Au contraire, échappons pour un instant aux sentiers battus,
+voilà soudain toutes sortes de comédies nouvelles qui sortent de ces
+sillons lumineux, comme autant d'alouettes dans les blés. Que j'ai donc
+bien fait de me mettre en route et de rencontrer ces coquins grotesques,
+si gais dans la forme, et qui feront rire aux éclats aussitôt que, d'une
+main diligente et sous les traits des comédiens aimés du public, je les
+flagellerai de mon fouet fraîchement taillé!
+
+Telle était son intime joie, et dans ce bonheur d'écrire une aimable
+comédie il oubliait l'honneur et le devoir de délivrer une dame assiégée
+par toutes les rancunes, par toutes les passions, par toutes les
+misérables jalousies qu'une petite ville peut contenir. On dirait que La
+Bruyère avait sous les yeux notre ville de Saint-Géran lorsqu'il disait,
+dans son ironie excellente:
+
+«J'approche d'une petite ville, et je suis déjà sur une hauteur d'où je
+la découvre; elle est située à mi-côte; une rivière baigne ses murs et
+coule ensuite dans une belle prairie; elle a une forêt épaisse qui la
+couvre des vents froids, et de l'aquilon; je la vois dans un jour si
+favorable, que je compte ses tours et ses clochers; elle me paraît
+peinte sur le penchant de la colline. Je me récrie, et je dis: Quel
+plaisir de vivre sous un si beau ciel et dans ce séjour si délicieux!
+Je descends dans la ville, où je n'ai pas couché deux nuits, que je
+ressemble à ceux qui l'habitent: j'en veux sortir.»
+
+Sur quoi noire héros, s'étant surpris en état de comédie, se prit à rire
+de lui-même et s'endormit profondément.
+
+Il était dix heures du matin quand maître Jean, le valet de chambre (un
+peu moins que Frontin, un peu mieux que Lafleur) entra d'un pas léger
+dans la chambre du poète, attendant un réveil dont l'heure était déjà
+passée. Il eut le temps d'affiler les rasoirs, de verser l'eau tiède et
+de préparer l'habit du matin; à la fin, son maître étant éveillé, M.
+Jean lui raconta, selon ses instructions de la veille, ce qu'il avait
+appris de Mme de Saint-Géran et de son entourage. Elle possédait, à
+l'autre extrémité de la place, et tout en face des _Armes de France_,
+une belle et grande maison, que monsieur pouvait voir de sa fenêtre, et,
+depuis une année qu'elle était veuve, elle était devenue un objet de
+curiosité pour tous, d'intérêt pour quelques-uns. Son mari était né dans
+cette ville même, où elle n'était qu'une étrangère, et l'on n'attendait
+plus que son mariage avec quelqu'un du pays pour la couvrir d'une
+entière adoption.
+
+Sa conduite était celle d'une honnête femme qui tient à l'estime
+publique; mais les voltairiens disaient qu'elle était trop dévote. Elle
+était bonne aux pauvres, attentive à payer ses moindres dettes. Les
+dames de la ville d'en haut l'accusaient de pousser trop loin l'art de
+la toilette et ne lui pardonnaient pas les robes et le chapeaux qu'elle
+faisait venir de Paris. Ce jour même, à quatre heures, l'heure du beau
+monde, il y avait chez la dame un dîner de douze couverts, et M. Romain
+Rocaillon (c'était le vrai nom du don Juan) devait faire en ces salons
+sa première entrée. On parlait tout haut de son mariage avec la belle
+veuve, et pas un ne prévoyait le plus léger obstacle à ce mariage, que
+la ville entière appelait de tous ses voeux.
+
+Ces rumeurs, que M. Jean rapportait à son maître, étaient trop d'accord
+avec les découvertes que celui-ci avait déjà faites, pour qu'il leur
+accordât une attention bien sérieuse. En ce moment il prenait terre,
+et son siège était fait. Il avait l'ensemble et le fond de sa comédie;
+quant aux détails, il comptait fort sur les hasards de la répétition
+générale ou, disons mieux, de la première représentation de son drame.
+
+A demi caché, il voyait passer sous sa fenêtre les différents groupes
+qui s'en vont, le dimanche, aux offices de la principale église, et tout
+de suite il reconnut ses personnages: les deux demoiselles Levallois,
+l'une grande et sèche, l'autre assez semblable à une oie endimanchée.
+Il reconnut le percepteur des contributions directes à la façon dont il
+comptait, sans le vouloir, les portes et les fenêtres de chaque maison.
+Il fut tenté de saluer maître Urbain, le notaire. Il avait passé la
+quarantaine, et ses cheveux noirs étaient mêlés de cheveux blancs. Mais
+la beauté de son visage et le sérieux de son regard attiraient tous les
+suffrages. Le petit sacripant, son voisin quasi-muet de la diligence,
+enharnaché d'un habit vert pomme, allait et trottait menu dans la rue,
+interrogeant tous les visages et très inquiet d'être reconnu.
+
+Tout à coup, au milieu de la place, simplement vêtues et cependant très
+élégantes, deux dames passèrent d'un pied léger. Elles semblaient se
+sourire l'une à l'autre. La première approchait de la quarantaine;
+elle était de belle taille, de bel embonpoint. Ses cheveux blonds
+encadraient, d'une façon charmante, un calme et doux visage. Elle
+occupait encore le beau milieu de la jeunesse; elle avait la démarche et
+le maintien d'une femme honorée, à qui jamais personne, homme ou femme,
+n'a manqué de respect. De sa main bien gantée elle tenait la main d'une
+jeune personne qui n'avait guère plus de seize ans, très mignonne et
+cependant très formée, avec de beaux yeux noirs. Ah! que celle-ci était
+jolie et que celle-là était charmante!
+
+--Je suis bien sûr, se disait notre héros, que voici _ma cousine_ et sa
+nièce. Hélas! quel dommage! et quel crime de donner toutes ces beautés à
+ce faquin de Romain Rocaillou! Passez, passez, Mesdames, un homme est là
+qui veille sur vous.
+
+Tout à côté de la demoiselle, une petite servante au pied leste, à l'air
+éveillé, portait leur livre de messe et leur servait de garde du corps.
+
+--Voilà ma Bretonne. Elle a l'air d'une vaillante et honnête fille, et
+je ne serais pas étonné que ce malbâti aux cheveux jaunes, qui s'en
+va la main dans sa poche et les yeux baissés, ne fût M. Jolibois en
+personne.
+
+Plus la sonnerie de la messe arrivait aux trois derniers coups, plus ce
+petit monde allait rapide et serré dans la rue.
+
+--Holà! hop! gare à vous! criait à l'autre extrémité, d'une voix de
+stentor, un grand dadais huché sur un tilbury à soufflet que traînait un
+vieux cheval. Le cheval piaffait, le fouet claquait, l'homme au tilbury
+hurlait; tout s'effaçait et pâlissait devant cette tempête à deux roues.
+
+--Je reconnais bien là _mon animal Gloria_, se disait M. Fauvel. Le
+voilà bien: vantard, bavard, impertinent, faquin. Je ne donnerais pas
+dix écus de son tilbury, de son cheval et de lui-même par-dessus le
+marché.
+
+Peu s'en était fallu cependant que ce maladroit n'écrasât la petite
+Basse-Brette, à force de torturer un pauvre animal qui ne demandait qu'à
+marcher doucement.
+
+M. Romain descendit de son tilbury à la porte des _Armes de France_, et
+quand il eut bien recommandé à haute vois qu'on essuyât l'écume de
+son cheval, il entra pour jouer une poule avec son ex-ami le commis
+voyageur. Ils se parlaient d'une façon malséante, à en croire certains
+accès de voix qui leur échappaient entre deux effets de bille, dont eux
+seuls étaient les juges et les témoins.
+
+M. Fauvel, quand il eut bien étudié le théâtre où tout à l'heure il
+allait jouer un si grand rôle:
+
+--Au fait, se dit-il, il me manque au moins un confident. C'est une loi
+très sensée et très juste de notre art poétique de ne point être
+seul. En vain auriez-vous le génie et la volonté suffisants pour
+l'accomplissement du drame, encore faut-il avoir quelqu'un qui vous
+réponde si vous l'interrogez, qui vous admire aux belles scènes et qui
+vous conseille aux passages difficiles. Deux hommes qui s'entendent bien
+et qui vont du même pas, font tout de suite un grand chemin, celui-ci
+s'appuyant sur celui-là. Mais un confident désintéressé ou, mieux
+encore, un confident qui aurait un intérêt tout-puissant à voir châtier
+ces perfides, où donc le trouver en ce jour, et juste à l'heure où la
+toile va se lever, après une ou deux ritournelles de l'orchestre?
+
+Ainsi songeant, notre malheureux poète restait plongé dans ses profondes
+réflexions. M. Jean, entr'ouvrant la porte, hésita quelque peu, tant il
+avait peur de déranger les combinaisons de son jeune maître. A la fin,
+cependant:
+
+--Monsieur, dit-il, veut-il recevoir le lieutenant en premier, M. Gaston
+Moreau, des chasseurs d'Afrique? Il attend la réponse de Monsieur.
+
+--Gaston Moreau, un Africain... Mais êtes-vous bien sûr de ce que vous
+dites là?
+
+--D'autant plus sûr, Monsieur, que le jeune homme m'a demandé si j'étais
+bien le valet de chambre de Monsieur; puis, à voix basse et de la façon
+la plus discrète, il m'a dit le nom de Monsieur, et, comme je semblais
+ne pas savoir ce nom-là: «Je suis sûr, m'a-t-il dit, de ce que
+j'affirme. Il n'y a pas deux hommes en toute la France qui aient
+l'esprit et le regard de cet homme-là.»
+
+Jean parlait encore, que l'on vit entrer le jeune officier dans son bel
+habit tout neuf, orné d'une épaulette brillante, avec une riche épée au
+côté, et des gants jaunes, un vrai colonel d'opéra-comique.
+
+--Ah! Monsieur, s'écria-t-il en prenant les mains de M. Fauvel,
+pardonnez-moi si je suis indiscret; mais je connais votre esprit, et je
+suis si malheureux!
+
+Sur quoi, Jean étant sorti et la porte étant refermée, il fut facile au
+poète de deviner qu'il venait de rencontrer mieux que son confident...
+son complice... un bel amoureux de Mlle Laure, un vrai jeune homme,
+intelligent comme on ne l'est guère que lorsqu'on est possédé du
+véritable amour. Il regardait M. Fauvel de ses grands yeux doucement
+éblouis.
+
+--Je vous aime depuis longtemps, lui dit-il; je sais par coeur toutes
+vos chansons; j'ai joué toutes vos comédies; je suis tour à tour M. Paul
+ou M. Gonthier, et, la première fois que j'ai vu Mlle Laure, elle m'a
+frappé par sa ressemblance avec Mlle Léontine Fay, votre amoureuse.
+Ainsi je ne suis point un étranger pour vous; vous me devez votre
+amitié; je la réclame et je la veux. Hier soir, je vous vis entrer dans
+ce logis, et je vous reconnus du premier coup d'oeil; mais ce matin,
+voyant que personne en cette ville ne savait votre arrivée, et que vous
+aviez passé la nuit dans _nos murs_, j'ai gardé le silence.
+
+--Et vous avez bien fait, reprit M. Fauvel; mon incognito était une
+garantie. Ils sont là dedans une douzaine de coquins des deux sexes qui
+croient tenir Mme de Saint-Géran et sa nièce dans leurs filets. Dieu
+merci, je sais leurs projets, et j'espère avant peu les déjouer.
+Voulez-vous être avec moi de moitié dans cette bonne action?
+
+Alors ces deux jeunes gens (il n'y avait entre eux qu'une légère
+différence d'âge) s'entendirent à merveille, et le poète remarqua tout
+de suite à quel point s'était éveillé l'esprit du jeune officier à jouer
+ses petites comédies. Ils s'occupèrent tout d'abord du don Juan, dont
+on entendait confusément les paroles. M. Romain était la bête noire de
+Gustave, qui l'avait traité comme un pleutre en toute occasion, dans le
+collège, hors du collège.
+
+--Il n'y a pas de clerc d'huissier qui ne soit plus intelligent que
+ce Romain, disait-il. Il est insolent et lâche, et si, par hasard, il
+rencontre un homme intimidé de son bruit, vous mourriez de rire à voir
+ses airs de matamore. Or, que la ville entière ait choisi justement ce
+triste sire pour en faire le mari de la plus belle et de la plus honnête
+personne de tout le département, voilà ce qui s'appelle une méchanceté
+sans exemple. Et cependant il crie à haute voix sa victoire; il
+l'escompte à tous les estaminets du grand chemin; il la raconte à tous
+les commis voyageurs. Son audace égale au moins sa sottise; et songer
+qu'il y a, non loin d'ici, un très galant homme, appelé Me Urbain, coeur
+dévoué, qui ose à peine lever les yeux sur cette beauté, livrée à un
+pareil butor!
+
+Me Urbain était justement l'oncle de Gaston, Gaston avait deviné tout
+son secret. Quant à lui, qui n'avait que la cape et l'épée, il était un
+amoureux sans espérance. Il s'était bien juré de n'en jamais rien dire à
+Mlle Laure, et peu s'en faut qu'il n'eût chanté:
+
+ Un vrai soldat sait souffrir et _se taire
+ Sans murmurer_.
+
+A chaque instant grandissait l'amitié des deux compagnons. Une heure
+allait sonner; ils n'avaient pas de temps à perdre avant de prendre une
+décision.
+
+--Voilà, dit M. Fauvel, ce qu'il faut faire. Êtes-vous hardi?
+
+--Ma foi, je n'en sais rien; disons mieux, je ne le crois pas. Cependant
+je ferai volontiers ce que vous ferez.
+
+--C'est bien dit; mais moi, je vais commencer par faire ce que vous avez
+déjà fait: je vais me faire beau; puis, quand je serai, comme vous, tiré
+à quatre épingles, savez-vous où nous irons? Nous irons bras dessus bras
+dessous, à quatre heures sonnantes, dîner chez Mme de Saint-Géran.
+
+--Dîner chez Mme de Saint-Géran, maître! Y pensez-vous? Elle a justement
+douze personnes à dîner aujourd'hui, tout ce que la salle à manger peut
+contenir. Aujourd'hui même on lui présente M. Romain, roi de la fête, et
+vous vous présenteriez vous-même en disant qui vous êtes; Jolibois,
+le factotum, vous jetterait la porte au nez. Vous connaissez Mme de
+Saint-Géran?
+
+--Je ne lui ai jamais parlé; encore ce matin, avant dix heures, je ne
+l'avais jamais vue. Il faut cependant que vous y veniez dîner avec moi;
+et, comme une difficulté de plus ajoute aux ardeurs d'une grande âme,
+nous aurons soin d'entrer les derniers, quand les convives seront au
+grand complot. Mais, s'il vous plaît, passez dans mon salon, mettez-vous
+à la fenêtre, et voyez ce qui se passe autour de nous.
+
+Et, pendant que son jeune complice se tenait à la fenêtre, M. Fauvel
+faisait une grande toilette, à la façon des petits-maîtres du Gymnase.
+En ces beaux jours d'un automne resplendissant, il se permit le pantalon
+de nankin, le gilet de piqué blanc à la Robespierre et l'habit bleu à
+boutons d'or, rehaussé d'une fraîche rosette d'officier de la Légion
+d'honneur; des bas de soie et des escarpins en cuir verni, des gants
+d'un gris clair, et tout ce que le beau linge a de plus parfait, sans
+oublier une cravate noire à petits pois et deux manchettes en linon
+plissé; pas un bijou; un mouchoir de batiste à rendre jalouses toutes
+les demoiselles de la maison Levallois; des cheveux bouclés par la
+nature un peu, et beaucoup par la main de M. Jean, tel était ce jeune
+homme en ses belles années. S'il n'était point tout à fait beau, il
+avait la grâce et l'attrait; l'intelligence était dans son sourire, et
+la volonté dans son regard.
+
+Né timide, il avait conquis peu à peu l'assurance heureuse d'un homme
+honoré de tous les honnêtes gens, qui marche à grands pas dans le grand
+chemin de la fortune, et qui se dit à lui-même:
+
+--Nul n'aura de reproches à me faire, et pas un seul petit écu que je
+n'aie gagné en donnant à la foule attentive de sages leçons, de bons
+conseils, une innocente et saine gaieté. Au milieu de tant de fortunes
+qui ont coûté tant de larmes, qui représentent tant de douleurs, le
+déshonneur de celui-ci, la mort et la ruine de celui-là, je compose une
+fortune innocente à force de bons mots, de douces gaietés, d'aimables
+chansons. Pas un homme, ami des faciles loisirs, qui ne me donne en
+passant son obole, et qui plus tard songe à me la reprocher. Il est mon
+bienfaiteur, mais sans nulle contrainte; il m'a fait une petite part
+de son bien, en échange de mon zèle à lui plaire, à l'instruire, à lui
+faire oublier les heures, à corriger gaiement ses petits vices, à lui
+montrer, sans fiel, ses petits ridicules.
+
+Telle est, en effet, la justice suprême que peut se rendre un honnête
+écrivain, ami de l'ordre et de ses plaisirs, et voilà le fond d'où
+venait à M. Fauvel son légitime orgueil. A peine il venait de jeter son
+dernier coup d'oeil à la glace de la cheminée:
+
+--Arrivez vite, disait Gaston à voix basse, ou vous allez manquer M.
+Romain. Le voyez-vous là-bas, à pied, se dirigeant vers la boutique de
+ce grand coiffeur de Paris? Voilà sa Jouvence; il en sortira frisé,
+busqué, musqué. On ajuste en même temps monsieur son cheval, dans la
+cour de l'hôtel, à un harnais qui porte une couronne de comte et des
+pompons nacarat.
+
+Gaston riait, le poète riait aussi. En effet, ils virent passer le
+tilbury conduit par le groom de M. Romain. Dix minutes plus tard, M.
+Romain en personne, les cheveux en coup de vent, une rose au côté, les
+breloques au grand complet, le chapeau sur l'oreille, entrait droit
+comme un cierge et saluant du fouet les assistants émerveillés dans
+l'avenue qui conduisait au perron de la maison de Mme de Saint-Géran. Il
+descendit de sa voiture avec une imposante majesté. A la façon dont la
+porte à double battant fut ouverte, on pouvait deviner que ce grand
+homme était impatiemment attendu.
+
+Ici le poète et l'officier se regardèrent: le moment d'agir était venu.
+Nos deux jeunes gens, la canne à la main, traversèrent l'avenue, et,
+la porte étant ouverte, ils se trouvèrent dans l'antichambre, au grand
+étonnement de M. Jolibois, qui se demandait pourquoi les chiens, qui
+avaient tant hurlé, ne hurlaient plus. M. Fauvel entra le premier, suivi
+de son jeune compagnon, qui déjà commençait à pâlir. Il demanda d'une
+voix nette et brève à saluer Mme de Saint-Géran; et Jolibois, très
+interdit, balbutiait quelques excuses, disant qu'il était bien fâché,
+mais que madame allait se mettre à table avec ses amis; que l'heure
+d'une visite était mal choisie, et qu'il priait ces messieurs de revenir
+le lendemain sur le midi.
+
+Le Jolibois n'était pas ce qui s'appelle un orateur; mais autour de lui
+s'agitait, leste et preste, en cette antichambre, une fillette en
+bonnet rose, en blanc tablier, très accorte et très curieuse, la petite
+Basse-Brette que nous avons entrevue un instant lorsqu'elle accompagnait
+sa maîtresse à l'église. A peine elle eut jeté sur le poète le regard
+vif et perçant d'une fille intelligente, elle reconnut l'original du
+beau portrait gravé que sa maîtresse avait accroché dans son cadre d'or,
+à la plus belle place de sa bibliothèque.
+
+--Ah! mon Dieu! s'écria-t-elle, que madame sera contente! Entrez,
+Monsieur, vous êtes chez vous.
+
+Puis, sans crier gare, et le Jolibois se demandant si elle n'était pas
+folle, elle ouvrit à deux battants la porte du salon.
+
+En ce moment, la dame de céans, assise dans une bergère, semblait
+accablée à la fois de la tristesse de sa situation présente et des
+discours vraiment étranges que lui tenait M. Romain, son vainqueur. Il
+était entré à la façon de l'ouragan, en débitant, avec de grands gestes,
+un compliment copié dans le _Secrétaire des amants_.
+
+--Ah! belle dame, avait-il dit, et tant et tant il avait remercié la
+belle dame d'encourager ses espérances, il sentait au fond de son âme
+une telle joie, et, sans attendre une réponse, il faisait de si beaux
+serments, pendant que chacun l'écoutait, et que tout bas on murmurait:
+«Il est charmant!»
+
+Dieu sait cependant que la veuve n'écoutait guère les déclarations de
+ce pleutre. Elle l'avait jugé d'un coup d'oeil; rien qu'à le voir, elle
+avait compris qu'elle n'appartiendrait jamais à ce bellâtre. Et pourtant
+comment faire, et comment se dépêtrer de ces mille étreintes qui, depuis
+tantôt trois mois, la serraient et la pressaient de toutes parts! Le
+voilà donc ce grand Romain, cet esprit tant vanté! Certes, elle ne
+l'avait point appelé, mais elle l'avait laissé venir; elle avait
+souffert qu'on l'invitât en son nom. Même ce dîner d'aujourd'hui, il
+était donné tout exprès en l'honneur de M. Romain. Jamais elle n'avait
+mieux compris qu'en ce moment la solitude et l'abandon de son veuvage,
+et comment chacun de ses prétendus amis semblait conspirer contre son
+repos. Elle était seule au monde. Un parent de son mari, qui l'aurait pu
+défendre, était tombé dans les abîmes du vice et de la misère; elle le
+tenait éloigné d'elle à la faveur d'une pension payable à Paris. Aussi
+bien, quand Javotte entra, disant:
+
+--Madame, voici votre cousin de Paris!
+
+La pauvre femme imagina que c'était son pensionnaire, et, fermant les
+yeux pour ne point le voir: «C'est à ce coup, se disait-elle, que
+j'arrive au comble de l'humiliation.»
+
+Bref, l'infortunée en avait tout ce qu'elle pouvait porter, et quand
+le bon Fauvel, s'approchant d'elle, et prenant dans ses mains ses deux
+belles mains qu'elle semblait retirer, lui dit de sa voix d'un si beau
+timbre:
+
+--Allons, ma cousine, accordez un regard de bonté à votre ingrat cousin
+qui vous aime toujours!
+
+Elle ouvrit lentement, comme on les ouvre en songe, ses grands yeux
+pleins d'étonnement, de surprise et de joie enfin. Elle aussi elle
+reconnut ce doux visage où l'esprit et la bonté se mêlaient dans un si
+calme et si parfait accord. Elle ne l'eût pas rêvé plus habile et
+plus charmant. A l'instant même, elle se sentit sauvée. Elle se leva,
+triomphante, de son siège, en arrangeant les longs plis de sa robe, et
+d'une voix légère:
+
+--Ah! mon beau cousin, lui dit-elle, vous vous êtes fait bien attendre,
+et cependant soyez le bienvenu.
+
+Son sourire était gai, ses yeux riaient. Elle était une de ces créatures
+douces et faibles qui ne sont heureuses que dans le calme et le repos.
+Puis enfin elle accorda un regard au jeune compagnon de ce cousin qui
+venait avec tant d'à-propos, et lui fit un beau salut.
+
+--Permettez-moi, ma chère cousine, de vous présenter un jeune Africain
+de mes amis, très brave homme, et sachant par coeur tout mon répertoire.
+Or, voici le raisonnement que j'ai fait: Je me suis dit ce matin même:
+il y aura tantôt douze personnes à la table de Mme de Saint-Géran; si je
+viens seul, je ferai le treizième et je ne serai pas bon à jeter à ses
+chiens. Grâce à mon ami le lieutenant, nous serons quatorze; au besoin,
+on dressera la petite table, et tout ira pour le mieux.
+
+Chacun prêtait l'oreille aux paroles du nouveau venu. Seul, dans son
+coin, le grand Romain se dépitait que l'attention fût passée à ce
+cousin de malheur. En vain il s'efforçait de reprendre le fil de la
+conversation qui s'était brisé entre ses mains, il avait perdu tout
+crédit; il sentait le sol se dérober sous ses pas; ses meilleures
+plaisanteries étaient à peine écoutées; ses bons mots, que chacun, il
+n'y a qu'un instant, admirait en toute confiance, étaient semblables
+à des flèches émoussées, et quand le Jolibois, très interdit, très
+mécontent, annonça que madame était servie, en vain M. Romain offrit son
+bras à la dame.
+
+--Apprenez, Monsieur, lui dit le poète, que c'est un des privilèges
+de ma cousine de choisir le convive à sa droite, et je lui conseille
+d'offrir son bras et la place d'honneur à son notaire, M. Urbain. Quant
+à vous, mon officier, vous ne demanderez pas mieux que de conduire à la
+petite table Mlle Laure. En même temps, il offrait son bras à une bonne
+femme, au visage aimable et gai, et qui semblait toute contente.
+
+--Ah! disait-elle, Dieu soit loué, voici M. Romain remis à sa place, et
+je savais bien que vous n'abandonneriez pas votre aimable cousine à tant
+de perfides conseils.
+
+Et, cette fois, Mme de Saint-Géran, entourée à souhait par ce bel esprit
+qui semblait l'avoir adoptée, et par ce brave homme de notaire qui
+l'aimait de toute son âme; heureuse aussi du gazouillement de la petite
+table et parfaitement oublieuse du beau Romain, qui ne songeait plus
+qu'à manger, le dîner fut parfaitement agréable. Elle avait déjà
+pardonné cette conjuration presque innocente, qui s'explique facilement
+par l'ennui d'une petite ville. Plusieurs incidents égayèrent encore ce
+repas commencé sous de tristes auspices.
+
+Au dessert, comme on offrait à ces messieurs du vin de Champagne et du
+vin de Bordeaux:
+
+--Non, non, disait M. Fauvel, ne soyons pas infidèles au grand cru de
+Saint-Géran. Javotte aura l'honneur de nous le verser de sa main brune,
+et nous viderons nos verres à la santé de ma chère cousine. Au reste, à
+tout seigneur tout honneur. Ce clos de Saint-Géran, qui a soulevé dans
+ces contrées de si grosses tempêtes, proclamé par les uns, insulté par
+les autres, grâce à M. Romain que voilà, il sera désormais imprimé dans
+les meilleurs catalogues des meilleures maisons de Paris. Désormais,
+ma cousine est riche, et si elle prend un nouveau mari, elle pourra
+choisir.
+
+La belle humeur du dessert se prolongea dans le salon. Au moment du
+cigare, et pendant que ces messieurs apportaient au beau Romain des
+consolations dont il avait si grand besoin, les vrais amis de Mme de
+Saint-Géran se regardaient, tout charmés de cette aventure, et voilà,
+tout d'un coup, que la dame et sa nièce, le poète et l'officier, le
+notaire et la baronne sont pris d'un fou rire. Ils riaient d'aise et de
+contentement; ils riaient d'un rire abondant en joie, en bel esprit, en
+vengeance aussi, tant ils s'en voulaient d'avoir redouté un seul instant
+M. Romain et ses atteintes. Sur l'entrefaite, il rentra dans le salon,
+et voyant tout ce monde en joie, il demandait ce qu'on avait à rire; et
+le rire alors de recommencer de plus belle. Il n'y eut pas ce soir-là
+d'autre explication entre les divers acteurs de ce petit drame, et bien
+des fois, depuis ce jour dont il se souvenait avec un certain orgueil,
+M. Fauvel répétait qu'il n'avait jamais rencontré dans toute sa vie, à
+pas une de ses comédies, un plus agréable et plus naturel dénouement.
+
+Il passa tout un mois dans un pavillon du jardin de la maison de Mme de
+Saint-Géran. Il s'éveillait de très bonne heure, et se promenait tout
+au loin dans la campagne, en rêvant. Les hôtes du logis ne le voyaient
+guère qu'à l'heure du dîner, mais il leur appartenait toute la soirée.
+Il était simple et de bonne humeur, ajoutons qu'il était de bon conseil.
+Le jour même de son départ, il conseillait à Mme de Saint-Géran
+d'épouser M° Urbain, le notaire; il conseillait au jeune officier de
+retourner en Afrique et de gagner les épaulettes de capitaine. A Mlle
+Laure, il conseillait d'attendre encore deux ou trois ans que son heure
+eut sonné de donner sa main à Gaston. A Javotte, il conseilla de porter
+des jupons moins courts, et de moins rire au premier venu, attendu
+que cela déplaisait au fils unique du vigneron Thomas. Il avait déjà
+conseillé à Jolibois de déguerpir et de chercher fortune ailleurs. Il
+n'y eut pas jusqu'à don Juan Romain qui ne vint chercher conseil et
+consolation auprès du faiseur de comédies, et celui-ci lui conseilla de
+vendre au rabais son tilbury et son cheval, de renoncer au pantalon à
+la cosaque, aux bottes à la hussarde, au chapeau en coup de vent, au
+foulard rouge, au tapage, et aux veuves à marier. S'il ne fit pas de ce
+fameux Romain un homme sage, il en fit un homme assez modeste pour
+ne pas rêver la gloire, la majesté et l'indépendance. Il eut donc le
+bonheur de comprendre, avant son départ, que tous ses conseils seraient
+suivis, et quand il revint à Paris, trois mois après son retour, il fit
+représenter un proverbe intitulé: _Un peu d'aide fait grand bien_, et le
+public, fidèle à son poète, applaudit de grand coeur Romain, Javotte et
+Jolibois.
+
+
+
+
+LA REINE MARGUERITE
+
+
+I
+
+Quiconque voudra savoir les premiers commencements du roi Henri IV, le
+roi Bourbon remplaçant les Valois sur le trône des rois de France, aura
+grand soin de s'enquérir des destinées de sa soeur Catherine, et de sa
+première épouse, Marguerite. Elles ont chèrement payé l'une et l'autre
+l'honneur d'appartenir de si près _au conquérant du sien_. Heureusement
+l'histoire de Catherine, une héroïne, un grand courage, une vertu, n'est
+plus à faire; il n'y a pas longtemps que Mme la comtesse d'Armaillé
+racontait cette vie austère et charmante à la façon d'un grand écrivain
+tout rempli de son sujet. Catherine de Navarre, obéissant au roi son
+frère, a poussé le dévouement fraternel jusqu'à sa limite extrême;
+oublieuse d'elle-même et de sa fortune, elle eût tout sacrifié au roi
+Henri, sa conscience et sa croyance exceptées. Et lorsque, enfin, par
+tant de victoires, de conquêtes et d'accidents imprévus, le roi de
+Navarre est devenu le roi de France, quand il est le maître absolu dans
+Paris, sa grand'ville, au moment où la princesse Catherine, mariée au
+duc de Bar, s'est consolée enfin de n'avoir pas disposé de sa main selon
+son coeur, elle meurt, obscure et cachée, et son frère ingrat s'occupe à
+peine d'élever un tombeau à cette admirable servante de ses ineffables
+grandeurs.
+
+La princesse Marguerite, la première femme du roi de Navarre, offre un
+contraste complet avec la princesse Catherine. Elle a tout l'orgueil de
+la maison de Valois; elle est superbe, intelligente, et pour peu que son
+époux le Béarnais eût voulu tirer un bon parti de cette associée à sa
+fortune, il eût rencontré près d'elle une consolation, un bon conseil,
+une illustre et digne assistance. Mais quoi! le roi protestant se
+méfiait de la catholique maison de Valois! Jeune homme, il en avait subi
+trop de violences et trop d'injures pour n'en point faire porter le
+ressentiment à sa jeune et charmante épouse. Il ne pouvait guère oublier
+que son nom était inscrit sur la liste rouge de la Saint-Barthélémy; ce
+papier rouge disait qu'il fallait tout d'abord arracher les racines
+du protestantisme, à savoir: le roi de Navarre, le prince de Condé,
+l'amiral de Coligny. Si donc Charles IX et Catherine de Médicis
+effacèrent de leur liste fatale le nom de leur gendre et beau-frère, ce
+fut par une espèce de miracle. Ainsi l'on trouverait difficilement dans
+toute l'histoire un mariage conclu sous de plus tristes auspices. Mal
+commencé, il a fini par un divorce.
+
+Mais, ceci dit, on ne peut s'empêcher d'arrêter un regard clément et
+charmé sur les grâces infinies de cette aimable et parfaite beauté,
+la reine de Navarre, et, chaque fois que nous la rencontrons dans les
+sentiers de l'histoire, volontiers nous contemplons cette éloquente et
+belle princesse, ornement de la brillante cour où fut élevée la reine
+d'Écosse, Marie Stuart, et qui se ressentait encore des beaux-arts, de
+la poésie et des splendeurs du règne de François 1er.
+
+En traversant Paris, le vainqueur de Lépante, don Juan d'Autriche,
+s'étant introduit au Louvre, en plein bal, et voyant passer la reine de
+Navarre au bras de son frère le roi de France:
+
+--On a tort, disait don Juan, de l'appeler une reine, elle est déesse,
+et trop heureux serait le soldat qui mourrait sous sa bannière, pour la
+servir!
+
+--Qui n'a pas vu la reine de Navarre, celui-là n'a pas vu le Louvre!
+s'écriait le prince de Salerne.
+
+Et les ambassadeurs polonais, quand la jeune reine les eut harangués,
+dans ce beau latin qu'elle parlait si bien, à la grande honte de tous
+ces gentilshommes français qui ne savaient pas un seul mot de latin, en
+leur qualité de nobles:
+
+--Nous nous sommes trompés, disaient-ils, c'est bien cette belle tête-là
+qui était faite pour porter notre couronne!
+
+Elle était l'enchantement du Louvre et l'honneur de ses fêtes; quand
+elle s'en fut en Navarre, au royaume de son mari, elle éclipsa soudain
+la princesse Catherine, et ce peuple, assez pauvre et vivant de peu, ne
+pouvait se lasser de contempler les magnificences de sa reine, en robe
+de toile d'argent, aux manches pendantes, et si richement coiffée avec
+des diamants et des perles, qu'on l'eût prise pour la reine du ciel.
+Elle inventait les modes que portaient toutes les reines de l'Europe;
+elle portait des robes en velours incarnat d'Espagne et des bonnets tout
+fins ornés de pierreries, et c'était une fête de la voir, «ornée de ses
+cheveux naturels, avec ses belles épaules, son beau visage blanc, d'une
+blanche sérénité, la taille haute et superbe, et portant sans fatigue et
+sans peine le plus beau drap d'or frisé et brodé, d'une grâce altière et
+douce à la fois.»
+
+Quand elle passait dans les villes, les plus grands de la cité se
+pressaient autour d'elle pour entendre parler sa bouche d'or; à chaque
+harangue, elle répondait par une parole improvisée, et chacun restait
+charmé de sa courtoisie. Mais le Louvre était sa vraie patrie, et,
+dans les premiers jours de son mariage, il n'y avait pas de plus beau
+spectacle que de voir le jeune roi de Navarre donnant le signal de la
+fête et dansant la _Pavanne d'Espagne_, «danse où la belle grâce et
+majesté sont une belle représentation; mais les yeux de toute la salle
+ne se pouvoient saouler, ny assez se ravir par une si agréable veue; car
+les passages y estoient si bien dansez, les pas si sagement conduits, et
+les arrests faits de si belle sorte, qu'on ne sçauroit que plus admirer,
+ou la belle façon de danser, ou la majesté de s'arrester, représenter
+maintenant une gayeté, et maintenant un beau et grave desdain: car il
+n'y a nul qui ne les ait veus en cette danse, que ne die ne l'avoir
+veue danser jamais si bien, et de si belle grace et majesté qu'à ce
+roy frère, et qu'à cette reyne soeur; et quant à moy, je suis de telle
+opinion, et si l'ay veue danser aux reynes d'Espagne et d'Ecosse.»
+
+Qui parle ainsi? Brantôme, un homme d'armes ami des grands capitaines.
+On peut l'en croire, quand il parle des dames de la cour de France! Il
+les connaît bien, il les montre à merveille; il applaudit à leur faveur;
+il ne se gêne point pour pleurer sur leurs disgrâces. A côté de Brantôme
+il y avait, pour célébrer la reine de Navarre, un poète, un grand poète
+appelé Ronsard, l'ami de Joachim Dubellay. _Le grand Ronsard_, comme on
+disait sous le règne de Henri IV! Et quand Ronsard et Brantôme, éclairés
+des mêmes beautés, se rencontraient, ils célébraient à l'envi Madame
+Marguerite:
+
+ Il fault aller contenter
+ L'oreille de Marguerite,
+ Et dans son palais chanter
+ Quel honneur elle mérite.
+
+Et c'était, du poète au capitaine, à qui mieux mieux chanterait la dame
+souveraine. Aux vers de Ronsard applaudissaient tous les beaux esprits
+et tous les grands seigneurs de son temps: le cardinal de Lorraine, le
+duc d'Enghien, le seigneur de Carnavalet, Guy de Chabot, seigneur de
+Jarnac. Pendant vingt ans, sur la guitare et sur le luth, les jeunes
+gens, les pages, les demoiselles, le marchand dans sa boutique et le
+magistrat dans sa maison ont chanté la chanson de Marguerite:
+
+ En mon coeur n'est point écrite
+ La rose, ny autre fleur,
+ C'est toi, belle Margarite,
+ Par qui j'ai cette couleur.
+ N'es-tu pas celle dont les yeus
+ Ont surpris
+ Par un regard gracieus
+ Mes esprits?
+
+
+II
+
+Cette aimable reine, habile autant que femme du monde, et bien digne
+d'avoir partagé la nourriture et l'éducation de la reine d'Écosse et de
+la reine d'Espagne, Elisabeth de Valois, la seconde femme de Philippe
+II, avait écrit, dans les heures sombres de sa vie, au moment où la plus
+belle enfin se rend justice, un cahier contenant les souvenirs de
+sa jeunesse. Il n'y a rien de plus rare et de plus charmant que ces
+mémoires parmi les livres sincères sortis de la main d'une femme. Le
+style en est très vif, l'accent en est très vrai. Le premier souvenir de
+la jeune princesse est d'avoir accompagné à Bayonne sa soeur, la reine
+d'Espagne, que la reine mère et le roi Charles IX conduisaient par la
+main au terrible Philippe II. La princesse Marguerite était encore une
+enfant, mais elle se rappelle en ses moindres détails le festin des
+fiançailles. Dans un grand pré entouré d'une haute futaie, une douzaine
+de tables étaient servies par des bergères habillées de toile d'or et de
+satin, selon les habits divers de toutes les provinces de France. Elles
+arrivaient de Bayonne sur de grands bateaux, accompagnées de la musique
+des dieux marins, et, chaque troupe étant à sa place, les Poitevines
+dansèrent avec la cornemuse, les Provençales avec les cymbales, les
+Bourguignonnes et les Champenoises dansèrent avec accompagnement de
+hautbois, de violes et de tambourins; les Bretonnes dansaient les
+passe-pied et les branles de leur province. D'abord tout alla le mieux
+du monde; une grande pluie arrêta soudain toute la fête.
+
+Au retour de ce beau voyage, la jeune princesse Marguerite s'en fut
+rejoindre au Plessis-les-Tours (la ville favorite du roi Louis XI) son
+frère le duc d'Anjou, qui déjà, à seize ans, avait gagné deux batailles.
+Il était, évidemment, le favori de la reine mère et déjà très ambitieux.
+Il choisit pour confidente sa soeur Marguerite: «Oui-da, lui dit-elle,
+et comptez, Monsieur mon frère, que moy estant auprès de la royne ma
+mère, vous y serez vous-mesme et que je n'y serai que pour vous!»
+
+Ainsi, déjà si jeune, elle entrait, par la faveur de la reine mère et
+par la confiance de son frère, dans les secrets de l'État. Bientôt
+les ambassadeurs se présentèrent pour solliciter la main de la jeune
+princesse. Il en vint de la part de M. de Guise, il en vint au nom du
+roi de Portugal, enfin le nom du prince de Navarre fut prononcé. Ce
+dernier mariage était dans les volontés de Catherine de Médicis. La
+veille de ce grand jour, le roi de Navarre avait perdu la reine sa mère,
+il en portait le deuil, et il vint au Louvre, accompagné de huit cents
+gentilshommes, vêtus de noir, demander au roi de France la main de sa
+soeur Marguerite. Ils furent fiancés ce même soir, et, huit jours après,
+ces Béarnais, vêtus de leurs plus riches habits, menèrent à l'autel
+de Notre-Dame de Paris la jeune reine, habillée à la royale, toute
+brillante des pierreries de la couronne, et le grand manteau bleu, à
+quatre aunes de queue, porté par trois princesses. Toute la ville était
+en fête et se tenait sur des échafauds dressés de l'évêché à Notre-Dame,
+et parés de drap d'or. A la porte de l'église, le cardinal de Bourbon
+(c'est ce même cardinal de Bourbon que la Ligue a fait roi un instant
+sous le nom de Charles X) attendait les deux époux.
+
+Qui l'eût dit cependant que tant de joie et de magnificences allaient
+aboutir, en si peu d'heures, au crime abominable de la Saint-Barthélémy?
+Les protestants étaient devenus le grand souci de la reine Catherine
+de Médicis et du roi Charles IX; ils étaient nombreux, hardis, bien
+commandés, hostiles aux catholiques, et leur perte, en un clin d'oeil,
+fut décidée. Honte à jamais sur cette nuit fatale, où le bruit du tocsin
+de Saint-Germain-l'Auxerrois, les plaintes des mourants, le sang des
+morts, les cris des égorgeurs remplirent la ville et le Louvre des
+rois de désordre et de confusion! Tout fut cruauté, perfidie, embûches
+impitoyables! La jeune reine, ignorante de ces trames dans lesquelles
+devaient tomber les amis, les partisans, les compagnons du roi de
+Navarre son mari, apprit seulement par le bruit du tocsin ces meurtres
+et ces vengeances qui la touchaient de si près. Elle avait passé sa
+soirée à causer de choses indifférentes avec la reine mère et le
+roi, bourreau de son peuple, sans rencontrer dans leur regard un
+avertissement, une pitié. Or, quand la reine mère, au moment où l'heure
+fatale allait sonner, commandait à sa fille qu'elle eût à rejoindre son
+mari dans sa chambre... évidemment elle l'envoyait à la mort.
+
+--N'y allez pas, ma soeur, lui disait sa plus jeune soeur, ou vous êtes
+perdue!
+
+--Il le faut, répondit la reine mère; allez, ma fille.
+
+«Et moi, je m'en allay, toute transie et esperdue, sans me pouvoir
+imaginer ce que j'avois à craindre.»
+
+Ah! quel drame, et comment était faite l'âme de Catherine de Médicis!
+
+A peine endormis, dans une sécurité profonde, les jeunes époux entendent
+frapper à leur porte avec ces cris: «Navarre! Navarre!» Un malheureux
+gentilhomme du Béarn qui avait suivi le roi à Paris, M. de Tégean, percé
+d'un coup de hallebarde (le massacre était commencé), et poursuivi
+par les assassins qui le voulaient achever, enfonçait la porte de la
+chambre; et comme le roi de Navarre s'était levé au premier bruit du
+tocsin, pour s'informer des périls qu'il pressentait, le malheureux
+gentilhomme, entourant la jeune reine de ses bras suppliants: «Grâce et
+miséricorde! ô Madame, protégez-moi!» disait-il. Les meurtriers, sans
+respect pour la soeur du roi catholique, achevèrent leur horrible tâche
+sous les yeux de Marguerite éperdue, et le sang de M. de Tégean souilla
+le lit royal. Croirait-on, cependant, que cette horrible nuit de la
+Saint-Barthélemy, la reine Marguerite la raconte, en ses mémoires, avec
+aussi peu de souci que le dernier bal donné par le roi son frère!
+
+Ces grands crimes ont cela de particulièrement abominable: il faut être
+à certaine distance pour en percevoir toute l'étendue, et pourtant,
+quelle que soit la concision de l'écrivain de ses propres Mémoires,
+la suite des événements arrive, inévitable, et parfois d'autant plus
+pressante que l'historien aura mis moins de temps à la préparer. Dans
+les premiers jours qui suivirent le terrible massacre, Henri de
+Navarre eut grand'peine à sauvegarder sa propre vie. Il était pour son
+beau-frère un sujet d'inquiétude, un objet de haine pour sa belle-mère.
+Ils se demandaient l'un l'autre, en toutes ces confusions, pourquoi ils
+avaient épargné le véritable chef des protestants? de quel droit ils le
+laissaient vivre? Ils comprenaient qu'avant peu l'intrépide et
+vaillant capitaine Henri de Navarre deviendrait le vengeur de ses
+coreligionnaires, et leur pressentiment ne les trompait pas.
+
+Sur l'entrefaite, le roi Charles IX, tout couvert du sang de ses sujets,
+fut saisi, soudain, d'une maladie, incomparable et sans remède. Il se
+mourait lentement, sous l'épouvante et le remords. Pas un moment de
+trêve à sa peine et pas un instant de sommeil, son âme, à la torture,
+étant aussi malade que son corps. En toute hâte, la reine Catherine de
+Médicis rappela son troisième fils, le duc d'Anjou, qui était allé
+en Pologne chercher une couronne éphémère. Et cependant, chaque jour
+ajoutait aux tortures du roi Charles IX. Il était seul, en proie aux
+plus sombres pressentiments, cherchant à comprendre, et ne comprenant
+pas que c'était le remords qui le tuait. Il meurt enfin, chargé de
+l'exécration de tout un peuple, et le roi de Pologne accourt en toute
+hâte, à la façon d'un criminel qui se sauve de sa geôle. Il fut reçu à
+bras ouverts par la reine mère et par la jeune reine de Navarre, qui
+vint au-devant de lui, dans son carrosse doré, garni de velours jaune et
+d'un galon d'argent. Alors, les fêtes recommencèrent; on n'eût pas dit
+que la guerre civile était au beau milieu de ce triste royaume. Le
+roi et les dames acceptaient toutes les invitations des châteaux, des
+monastères et même des banquiers d'Italie. On allait, en grand appareil,
+par la Bourgogne et la Champagne, jusqu'à Reims, et, durant ces longs
+voyages, les plus beaux gentilshommes s'empressaient autour de la jeune
+reine, le roi de Navarre étant surveillé de très près, sans crédit, sans
+autorité, et portant péniblement le joug de la reine mère et les mépris
+du nouveau roi.
+
+
+III
+
+La reine Marguerite a très bien raconté comment le roi de Navarre a fini
+par échapper à ses persécuteurs. Nous l'avons dit: _Il n'était pas sans
+crainte pour sa vie_. Un soir, peu avant le souper du roi, le roi de
+Navarre, changeant de manteau, s'enveloppa dans une espèce de capuchon,
+et franchit les guichets du Louvre sans être reconnu. Il s'en fut à
+pied jusqu'à la porte Saint-Honoré, où l'attendait un carrosse qui
+le conduisit jusqu'aux remparts. Là, il monta à cheval, et, suivi de
+plusieurs des siens, le voilà parti. Ce ne fut que sur les neuf heures,
+après leur souper, que le roi et la reine s'avisèrent de son absence et
+le firent chercher _par toutes les chambres_. Évidemment, il n'était pas
+au Louvre; on le cherche dans la ville, il n'était plus dans la ville. A
+la fin, le roi s'inquiète et se fâche, et commande à tous les princes
+et seigneurs de sa maison de monter à cheval, et de ramener Henri de
+Navarre mort ou vif. Sur quoi, plusieurs de ces princes et seigneurs
+répondent au roi que la commission était dure, et quelques-uns, ayant
+fait mine de le chercher, s'en revinrent au point du jour.
+
+Voilà la reine Marguerite en grand'peine de cet époux qui ne l'avait
+point avertie; elle pleure et se lamente, et le roi son frère menace de
+lui donner des gardes. Par vengeance, il résolut d'envoyer des hommes
+d'armes dans le château de Torigny, avec l'ordre de s'emparer de la dame
+de Torigny, l'amie et la cousine de la reine Marguerite, et de la jeter
+dans la rivière. Ces mécréants, sans autre forme de procès, s'emparent
+du château à minuit. Ils mettent le manoir au pillage, et quand ils se
+sont bien gorgés de viande et de vins, ils lient cette misérable dame
+sur un cheval pour la jeter à la rivière... Deux cavaliers, amis de
+la reine Marguerite, passaient par là à la même heure, et voyant le
+traitement que subissait la dame de Torigny, ils la délivrent et la
+mènent au roi de Navarre. A cette nouvelle, la colère de la reine mère
+et de son digne fils ne connaît plus de bornes; ils veulent que la reine
+Marguerite leur serve au moins d'otage, et la voilà prisonnière et
+seule, et pas un ami qui la console. Il y en eut un, cependant, ami
+dévoué de la mauvaise fortune, un vrai chevalier, M. de Crillon, qui
+s'en vint, chaque jour, visiter la captive, et pas un des gardiens n'osa
+refuser le passage à ce brave homme.
+
+Cependant le roi de Navarre avait regagné son royaume; il attirait à
+sa bonne mine, à sa juste cause, un grand nombre de gentilshommes.
+Il retrouvait son petit trésor très grossi par l'épargne de sa soeur
+Catherine; et, comme chacun lui représentait qu'il eût bien fait
+d'amener avec lui la reine Marguerite, il lui écrivit une belle lettre,
+dans laquelle il la rappelait de toutes ses forces, remettant sa cause
+entre ses mains, et déplorant sa captivité.
+
+Henri III s'obstinait; mais la reine mère eut compris bien vite que
+l'injustice dont elle accablait sa propre fille était une grande faute.
+
+«Elle m'envoya quérir, voua dira Marguerite en ses _Mémoires_, qu'elle
+avoit disposé les choses d'une façon pacifique, et que si je faisais un
+bon accord entre le roi et le roi de Navarre, je la délivrerais d'un
+mortel ennui qui la possédait. A ces causes, elle me priait que l'injure
+que j'avois reçue ne me fit désirer plutôt la vengeance que la paix; que
+le roi en étoit marry, qu'elle l'en avait vu pleurer, et qu'il me feroit
+telle satisfaction que j'en resterois contente.»
+
+Au même instant, Henri III frappait à la porte de la jeune reine, et lui
+demandait pardon, avec une infinité de belles paroles. Elle répondit à
+son frère qu'elle avait déjà oublié toutes ses peines, et qu'elle le
+remerciait de l'avoir plongée en cette solitude, où elle avait compris
+les vanités de la fortune. Cependant, quand elle demanda la permission
+d'aller rejoindre, en Navarre, le mari qui la rappelait, elle n'obtint
+que des refus, la reine et le roi lui remontrant que le roi de Navarre
+avait abjuré la religion catholique, qu'il était redevenu huguenot, et
+qu'il était plus menaçant que jamais.
+
+
+IV
+
+C'était l'heure où s'ouvraient les états de Blois, où les catholiques
+organisaient la suinte Ligue, où le royaume était en feu, où plus que
+jamais les huguenots étaient suspects. La guerre civile approchait;
+on l'entendait venir de toutes parts, et plus les huguenots étaient
+menacés, plus la reine de Navarre sollicitait la permission de rejoindre
+son mari. Ce fut le plus beau moment de sa vie, à vrai dire; elle était
+éloquente en raison de tant de menaces et de périls:
+
+«Non, non, disait le roi de France, vous n'irez pas rejoindre un
+huguenot. J'ai résolu d'exterminer cette misérable religion qui nous
+fait tant de mal, et vous, qui êtes catholique et fille de France, je
+n'irai pas vous exposer aux vengeances de ces traîtres.»
+
+Plus il parlait, plus il menaçait, plus le danger était grand d'une
+fuite à travers la France, et plus la jeune reine était résolue à ne pas
+demeurer dans une cour où le nom de son mari était chargé de tant de
+malédictions.
+
+Mais que faire et que devenir? Comment échapper à cette surveillance de
+tous les jours? La jeune reine imagina de se faire commander, par les
+médecins, une saison aux eaux de Spa, et le roi, cette fois, consentit
+au départ de sa soeur, par une arrière-pensée qu'il avait d'être
+agréable aux Flamands et de reprendre en temps opportun les Flandres au
+roi d'Espagne. A cette ouverture, Henri de France fut ébloui, et s'écria
+soudain:
+
+«O reine, ne cherchez plus; il faut que vous alliez aux eaux de Spa.
+Vous direz que les médecins vous les ont ordonnées, qu'à cette heure la
+saison est propice, et que je vous ai commandé d'y aller. Bien plus, la
+princesse de la Roche-sur-Yon m'a promis de vous accompagner.»
+
+Voilà comment ce bon sire fut dupe de son ambition d'avoir les Flandres.
+La reine mère, de son côté, ne vit, tout d'abord, que l'avantage de
+cette grande conquête et, sans soupçonner à sa fille une arrière-pensée,
+elle consentit à son départ. Comme elle avait toujours en sa réserve
+politique un projet caché, elle fit prévenir, par un courrier, le
+gouverneur des Flandres pour le roi d'Espagne, en demandant les
+passeports nécessaires pour ce long voyage. Or, le gouverneur des
+Flandres n'était rien moins que ce célèbre, ce fameux don Juan
+d'Autriche, vainqueur à Lépante, et qui comptait parmi ses soldats ce
+vaillant et divin génie appelé Michel Cervantes.
+
+La reine mère, en ce moment, se rappelait l'éblouissement de don Juan
+d'Autriche à l'aspect de sa fille Marguerite, et comme, en plein Louvre,
+il l'avait comparée aux étoiles, avec une ardeur toute castillane:
+«Allez, ma fille, et songez aux intérêts de la France!» disait la reine
+mère, et déjà, dans sa pensée, elle voyait don Juan d'Autriche offrir
+à la belle voyageuse au moins les domaines de l'évêque de Liège, dans
+lesquels murmuraient doucement ces belles eaux de Spa, salutaires
+fontaines encore inconnues, réservées à une si grande célébrité.
+
+Ainsi, pendant que la reine mère et le roi s'en allaient à Poitiers
+chercher l'armée de M. de Mayenne, afin de la conduire en Gascogne
+contre le roi de Navarre et les huguenots, la reine Marguerite allait,
+à petites journées, dans ces Flandres qu'elle ne songeait guère à
+conquérir. Elle était accompagnée en ce beau voyage de Mme princesse de
+la Roche-sur-Yon, de Mme de Tournon, sa dame d'honneur, de Mme de Mouy
+de Picardie, de Mme de Castelaine de Millon, de Mlle d'Atrie, de Mlle de
+Tournon, et de sept ou huit autres demoiselles des meilleures maisons.
+A cette suite royale s'étaient réunis M. le cardinal de Senoncourt, M.
+l'évêque de Langres, M. de Mouy, enfin toute la maison de la reine,
+à savoir: le majordome et le premier maître d'hôtel, les pages, les
+écuyers et les gentilshommes. La compagnie était jeune, élégante; elle
+faisait peu de chemin en un jour; elle fut la bienvenue, et trouva
+toutes sortes de louanges sur son passage:
+
+«J'allois en une littière faite à piliers doublez velours incarnadin
+d'Espagne en broderie d'or et de soye nuée à devise. Cette littière
+étoit toute titrée et les vitres toutes faites à devise; y ayant, ou à
+la doublure ou aux vitres, quarante devises toutes différentes, avec
+les mots en espagnol, en italien, sur le soleil et ses effets; laquelle
+étoit suivie de la littière de Mme de la Roche-sur-Yon et de celle de
+Mme de Tournon, ma dame d'honneur, et de dix filles à cheval avec leur
+gouvernante, et de six carrioles ou chariots, où alloit le reste des
+dames et femmes d'elle et de moy.»
+
+Écoutez la belle voyageuse; elle vous dira que tout cet appareil était
+fait uniquement pour augmenter le respect des peuples et l'admiration
+de l'étranger. Cependant, les villes sur la chemin du cortège avaient
+grand'peine à donner une hospitalité convenable à tant de princes, de
+princesses ou de seigneurs. Les campagnes étaient ruinées de fond en
+comble, et le paysan, dans ses champs dévastés, voyant passer tant de
+splendeurs inutiles, se demandait s'il n'était pas le jouet d'un rêve.
+
+Arrivée à la frontière du Cambrésis, la princesse errante trouva un
+gentilhomme que lui envoyait l'évêque de Cambrai. Ce gentilhomme annonça
+que son maître allait venir, et l'évêque, en effet, se montra, lui et
+sa suite, vêtus comme des Flamands, et beaucoup plus Espagnols que
+Français. Que dis-je? Ils se vantaient d'être les amis et les envoyés de
+ce même don Juan d'Autriche, un des grands admirateurs de la princesse,
+avant qu'elle ne fût reine de Navarre. Du milieu des fêtes du Louvre, et
+de tant d'intrigues de la cour des Valois, don Juan n'avait rapporté
+que l'image et le souvenir de la reine Marguerite. A la nouvelle de
+son voyage, il était accouru au-devant de la princesse, et il vint
+l'attendre aux portes de Cambrai, une grande cité fortifiée, et des plus
+belles de la chrétienté par sa citadelle et par ses églises. Il y eut,
+le même soir de cette entrée, une grande fête au palais épiscopal,
+un festin suivi d'un grand bal, le bal suivi d'une _collation de
+confitures_. La jeune reine eut, ce même soir, pour la conduire, le
+gouverneur du château fort.
+
+En ce temps-là, Cambrai appartenait encore à l'Espagne, et s'il n'eût
+fallu qu'un sourire, une bonne parole, pour s'emparer de ce dernier
+rempart de l'Espagne et donner à la France une si belle cité, Marguerite
+eût fait volontiers ce grand sacrifice. Au moins, si elle ne prit pas la
+ville, elle eut le grand talent de savoir comment on la pouvait prendre.
+Elle s'inquiéta de ses défenses; elle voulut connaître le nombre et la
+profondeur des fossés; comment la citadelle était gardée, et quels en
+étaient les côtés vulnérables. A toutes ces questions, faites avec un
+art digne de la meilleure élève de Catherine de Médicis, le gouverneur
+de Cambrai, qui voulait être agréable à tout prix, eut la condescendance
+de répondre. Il fit plus, il accepta la proposition que lui fit la jeune
+reine de l'accompagner jusqu'à Namur, et dans ce voyage, qui ne dura pas
+moins de douze jours, elle abattit le peu de résistance et d'orgueil
+qui restaient dans l'esprit du gouverneur. Malheureusement, don Juan
+veillait sur toute chose. Il n'eut rien refusé à la belle voyageuse,
+mais il n'était pas homme à lui donner un pouce de terrain dans les
+terres qui appartenaient à l'Espagne.
+
+Et cependant, toutes ces villes flamandes luttaient de courtoisie.
+Elles étaient beaucoup plus riches que les villes françaises, et d'une
+hospitalité vraiment royale. A Valenciennes, Marguerite admira les
+belles places, les belles églises, les fontaines d'eau jaillissante;
+elle et sa suite furent frappées d'étonnement au carillon harmonieux de
+toutes ces belles horloges, dont chacune exhalait son cantique dans les
+airs doucement réjouis. Ces Flandres ont de tout temps excellé dans ces
+récréations à l'usage d'une ville entière. Elles aimaient la parade
+publique, les jardins, les musées, la fête à laquelle chacun prend sa
+part. Elles aimaient la justice et la gaieté; elles exécraient l'Espagne
+et les Espagnols. Le nom de Philippe II et celui du digne exécuteur de
+ses terribles volontés, le duc d'Albe, retentissaient dans les coeurs
+flamands comme un remords. Ils pleuraient le comte d'Egmont, décapité
+avec le comte de Horn, comme s'ils eussent été participants à son
+meurtre.
+
+De ces cruels souvenirs leurs fêtes étaient troublées; mais sitôt qu'ils
+possédèrent la reine Marguerite, ces pays maltraités oublièrent, pour
+un instant, leur cruel ressentiment. Ce fut à qui serait le plus
+hospitalier pour la princesse, et les plus belles Flamandes, familières
+et joyeuses (c'est leur naturel), accoururent au-devant de l'étrangère
+avec tant de grâce et d'honnêteté, qu'elles la retinrent pendant huit
+jours. L'une d'elles, la principale de la ville, nourrissait son enfant
+de son lait, et comme elle était assise à table à côté de Marguerite, la
+princesse admira tout à son aise la belle Flamande et le costume qu'elle
+portait:
+
+«Elle étoit parée à ravir et couverte de pierreries et de broderies,
+avec une rabille à l'espagnole de toile d'or noire, avec des bandes
+de broderie de canetille d'or et d'argent, et un pourpoint de toile
+d'argent blanche en broderie d'or, avec de gros boutons de diamants
+(habit approprié à l'office de nourrice).»
+
+Ainsi faite, elle était éblouissante; mais écoutez la suite et le
+couronnement du festin. Quand on fut au dessert, la jeune mère eut souci
+de son nourrisson et fit signe qu'on le lui apportât. «On lui apporta
+l'enfant, emmailloté aussi richement qu'estoit vestuë la nourrice. Elle
+le mit entre nous deux sur la table, et librement donna à teter à son
+petit. Ce qui eust été tenu à incivilité à quelqu'autre; mais elle le
+faisoit avec tant de grâce et de naïveté, comme toutes ses actions
+en étoient accompagnées, qu'elle en reçut autant de louanges que la
+compagnie de plaisir.» Si vous aimez les tableaux flamands, en voilà
+un tracé de main de maître, avec une extrême élégance, et c'est grand
+dommage que dans ces Flandres, fécondes en grands artistes, pas un n'ait
+songé à reproduire sur une toile intelligente un si charmant spectacle.
+
+Or, la reine Marguerite, ayant dompté le gouverneur de Cambrai, vint
+facilement à bout des dames de Mans:
+
+--Comment donc, leur dit-elle, ne pas vous aimer, vous trouvant toutes
+françaises?
+
+--Hélas! répondaient ces dames, nous étions Françaises autrefois! Nous
+savons la France aussi bien que les Français; nous la regrettons, nous
+la pleurons, mais les Espagnols sont les plus forts. Dites cela, Madame,
+à votre frère le roi de France, afin qu'il nous vienne en aide, et
+dites-lui que s'il fait un pas, nous en ferons deux, tant nous sommes
+disposés à reconnaître, à saluer sa couronne.
+
+Ainsi ces dames parlaient sans crainte, et conspiraient franchement,
+sans perdre une sarabande, une chanson. Le lendemain, Marguerite,
+avant son départ, s'en fut visiter un béguinage, qui est une espèce de
+couvent, composé de quantité de petites maisons dans lesquelles sont
+élevées de jeunes demoiselles par des religieuses savantes. Elles
+portent le voile jusqu'à vêpres, et, sitôt les vêpres dites, elles se
+parent de leurs plus beaux atours, et s'en vont dans le plus grand
+monde, où elles trouvent très bien leur place.
+
+A la fin il fallut se quitter, et Marguerite, pour reconnaître une
+hospitalité si libérale, distribua toutes sortes de présents à ces dames
+qui l'avaient si bien reçue: tant de chaînes, de colliers, de bracelets,
+de pierreries, si bien qu'elle fut reconduite jusqu'à mi-chemin de
+Namur, où commandait un des plus vieux courtisans de la cour de Philippe
+II. Sur les confins de Namur, reparut don Juan d'Autriche, accompagné
+des seigneurs les plus qualifiés de la cour d'Espagne et d'une grande
+suite d'officiers et gentilshommes de sa maison, parmi lesquels était un
+Ludovic de Gonzague, parent du duc de Mantoue.
+
+Il mit pied à terre pour saluer l'illustre voyageuse, et quand la
+cortège reprit sa marche, il accompagna la litière royale à cheval.
+Toute la ville de Namur était illuminée; il n'était pas une fenêtre où
+les belles Françaises ne pussent lire une devise à la louange de leur
+reine.
+
+Un palais véritable était préparé pour la recevoir, et le moindre
+appartement était tendu des plus riches tapisseries de velours, de
+satin, ou de toile d'argent couverte de broderies, sur lesquelles
+étaient représentés des personnages vêtus à l'antique. Si bien que l'on
+eût dit que ces merveilles appartenaient à quelque grand roi, et non pas
+à quelque jeune prince à marier, tel que don Juan d'Autriche. Et notez
+bien que la plus riche magnificence avait été réservée pour la
+tenture de la chambre à coucher de la reine. On y voyait représentée
+admirablement la _Victoire de Lépante_, honneur de don Juan.
+
+Après une bonne nuit, où les enchantements de ce voyage apparaissaient
+en rêve, la reine se leva et, sa toilette étant faite, elle s'en fut
+ouïr une messe en musique à l'espagnole, avec violons, violes de basse
+et trompettes.
+
+Après la messe, il y eut un grand festin; Marguerite et don Juan étaient
+assis à une table à part. Toute l'assemblée en habits magnifiques; dames
+et seigneurs dînaient à des tables séparées de la table royale, et l'on
+vit ce même Ludovic de Gonzague à genoux aux pieds de don Juan et lui
+servant à boire. Ah! tels étaient l'orgueil et le faste de ces princes
+espagnols, que même les princes illégitimes étaient traités comme des
+rois.
+
+Ainsi, deux journées se passèrent dans les fêtes de la nuit et du jour,
+pendant que l'on préparait les bateaux qui, par la douce rivière de
+Meuse, une suite de frais paysages, devaient conduire jusqu'à Liège la
+reine de Navarre. Elle marcha, jusqu'au rivage, sur un tapis aux armes
+de don Juan. Le bateau qui la reçut était semblable à la galère de
+Cléopâtre, au temps fabuleux de la reine d'Égypte. Autour de ce riche
+bateau, que la rivière emportait comme à regret, se pressaient des
+barques légères, toutes remplies de musiciens et de chanteurs, qui
+chantaient leurs plus belles chansons, avec accompagnement de guitares
+et de hautbois. Dans ces flots hospitaliers, clairs et limpides, où le
+soleil brillait de son plus vif éclat, une île, en façon de temple, mais
+d'un temple soutenu par mille colonnes, arrêta soudain cette brillante
+féerie. Alors recommencèrent les danses et les festins de plus belle,
+et voilà comment ils arrivèrent à Liège, où monseigneur l'évêque avait
+donné des ordres pour recevoir dignement les hôtes du seigneur don Juan
+d'Autriche.
+
+Mais, à peine arrivée dans cette ville hospitalière, Marguerite essuya
+comme une tempête. On eût dit que le déluge était déchaîné sur le rivage
+et dans les rues, et la peur fut si grande, que Mlle de Tournon, l'une
+des demoiselles d'honneur, non pas la moins belle et la moins charmante,
+expira de fatigue et de terreur. C'est très vrai: nulle joie, ici-bas,
+sans mélange. Il faut que chacun paye à son tour les prospérités de son
+voyage, et ce fut un grand deuil pour Marguerite. Elle resta trois
+jours enfermée en son logis; mais quand elle eut bien pleuré sa chère
+compagne, elle consentit que l'évêque de Liège la vînt saluer dans la
+maison qu'il avait fait préparer pour la recevoir.
+
+Cet évêque était un prince souverain, de bonne mine et bien fait de sa
+personne. Il portait de la plus agréable façon la couronne et la mitre,
+le sceptre et l'épée ou le bâton pastoral. Il était magnifique en toute
+chose, et marchait entouré d'un chapitre à ce point distingué que
+les moindres chanoines étaient fils de ducs, de comtes et de grands
+seigneurs, comme on n'en voyait que dans les grandes églises des
+chanoines-comtes de Lyon. Chacun des chanoines de Liège habitait un
+palais dans quelqu'une de ces rues grandes et larges, ou sur ces belles
+places ornées de fontaines. Le palais épiscopal était un Louvre, où le
+prince-évêque avait réuni les chefs-d'oeuvre de l'école flamande et
+les plus belles toiles de l'école italienne. Il était grand amateur de
+jardins; ses jardins étaient peuplés de statues.
+
+Après trois jours de fêtes vraiment royales, la jeune reine songea enfin
+à prendre le chemin de Spa. Spa, qui est aujourd'hui une ville arrangée
+et bâtie à plaisir, lieu célèbre et charmant, le rendez-vous des fêtes
+de l'été, une source où tout jase, un bois où tout chante, n'était
+guère, en ce temps-là, qu'un lieu sauvage et sans nom, composé de deux
+ou trois cabanes où les buveurs d'eau s'abritaient à grand'peine. Un
+forgeron du pays avait découvert le premier, par sa propre expérience,
+la vertu de ces eaux salutaires. Il les avait célébrées de toutes ses
+forces; mais le moyen de coucher à la belle étoile?
+
+Et voilà pourquoi cette heureuse ville de Spa, la cité favorite de la
+Belgique, a gardé précieusement dans ses annales le souvenir de la reine
+Marguerite, non moins qu'une reconnaissance extrême pour ce terrible et
+singulier génie appelé Pierre le Grand, qui s'en vint, deux siècles plus
+tard, demander à la fontaine du Pouhon quelques heures de sommeil et de
+rafraîchissement.
+
+Mais dans l'état misérable de ce pays et de cette forêt des Ardennes, où
+les loups avaient choisi leur domicile, un évêque aussi galant homme,
+aussi bien élevé que l'évêque de Liège, ne pouvait pas consentir qu'une
+reine de Navarre, en si belle compagnie, acceptât les obstacles, les
+périls, l'isolement, les ennuis de ces tristes contrées. En vain la
+magnificence de ces bois séculaires, le murmure enchanteur de ces frais
+ruisseaux, le flot mystérieux de ces ondes charmantes, pleines de
+fécondité, de santé, d'espérance, attiraient à leur charme infini ces
+belles voyageuses, la grâce et l'ornement de la maison de Valois... La
+reine Marguerite et la princesse de la Roche-sur-Yon, qui n'étaient
+pas très éprises de l'élégie et de l'idylle champêtre, eurent bientôt
+consenti à la proposition que leur faisait Sa Grâce Mgr l'évêque de
+Liège. Il proposait que ces dames, une ou deux fois par semaine, iraient
+à cheval s'abreuver aux claires fontaines, et que, le reste du temps, la
+fontaine irait elle-même au-devant des buveuses d'eau.
+
+Aussitôt que le bruit se répandit du séjour de ces dames françaises, on
+vit accourir à Liège, de la frontière des Flandres et même du fond de
+l'Allemagne, les dames les plus qualifiées, et ces réunions, toutes
+_pleines d'honneur et de joie_, ont laissé dans la province un tel
+souvenir, qu'elle s'en souvient encore.
+
+Ainsi, la reine Marguerite oublia la mort subite de cette aimable Mlle
+de Tournon, sa douce compagne! «et ce jeune corps, aussi malheureux
+qu'innocent et glorieux, fut rapporté dans sa patrie en un drap blanc
+couvert de fleurs.»
+
+Chaque matin, qu'elle se rendit à Spa, ou qu'elle bût les eaux dans
+les jardins de l'évêché (_lesquelles eaux veulent être tracassées et
+promenées en disant des choses réjouissantes_), la reine allait en bonne
+compagnie. Elle était chaque jour invitée à quelque festin; après le
+dîner, elle allait entendre les vêpres en quelque maison religieuse;
+puis la musique et le bal: pendant six semaines. C'est le temps d'une
+cure; au bout de six semaines, la santé est revenue.
+
+Il fallut donc repartir, mais en six semaines, déjà, que de changements
+dans la province! Elle était à feu et à sang; le galant don Juan
+d'Autriche s'était emparé de Namur et des meilleurs seigneurs de la
+province. Alors, un grand conflit entre les catholiques de Flandre
+et les huguenots du prince d'Orange. Or, nécessairement, il fallait
+traverser toute cette bagarre, en danger d'être prise par l'un ou
+l'autre parti. Cette fois encore apparut l'évêque de Liège; il protégea
+jusqu'à la fin les dames dont il avait été l'hôte assidu. Il leur donna,
+pour les accompagner, son grand maître et ses chevaux; mais ces damnés
+parpaillots manquaient tout à fait de courtoisie. Ils prétendirent que
+la reine ne pouvait pas rentrer en France avant d'avoir payé toutes
+ses dettes. Ils nièrent à l'évêque de Liège le droit de signer des
+passeports. On crie: _Aux armes!_ sur le passage de la reine, aux mêmes
+lieux où naguère on criait: _Vive la reine!_ Ces mêmes portes des villes
+qui s'ouvraient devant elle à son arrivée se fermaient brutalement à son
+retour.
+
+Cependant rien n'arrêtait la jeune reine; elle se savait éloquente,
+et parlait à la multitude, apaisant celui-ci, souriant à celui-là,
+également inquiète des Allemands, des Espagnols, des huguenots, de ce
+même don Juan, naguère empressé comme un amoureux autour de sa fiancée.
+O peines du voyage! et cependant la dame avait résolu de rejoindre en
+toute hâte la cour de Navarre, mais non pas sans avoir salué son frère,
+le roi de France. Or, laissant là sa litière, elle monte à cheval et
+s'en va, par des chemins détournés, frapper aux portes de Cambrai. La
+ville hospitalière accueillit la fugitive, et bientôt à Saint-Denis
+même, et sur le seuil de la grande basilique où l'abbé Suger a laissé
+tant de souvenirs, le roi, la reine et toute la cour de France
+accoururent au-devant de Madame Marguerite.
+
+On lui fit raconter, Dieu le sait, toutes les merveilles de son voyage,
+et quand elle vit le roi son frère en si belle humeur, elle lui demanda
+la permission de rejoindre enfin le roi son mari, en le priant de lui
+constituer une dot, et promptement, tant elle avait hâte de se rendre
+à son poste naturel. Pendant six grands mois elle renouvela sa prière:
+«Attendons!» disait la reine mère; et «Patientons!» disait la roi. Il
+se méfiait de tout le monde, et quand sa soeur lui demandait d'où lui
+venaient ces craintes et ces doutes, il répondait gravement que les
+simples mortels n'avaient pas le droit de demander aux rois, non plus
+qu'aux dieux, les motifs de leurs décisions. Or, toutes ces brouilleries
+finissaient toujours par cet ordre absolu: «Ma fille, allez vous parer
+pour le souper et pour le bal.»
+
+Depuis que le roi de Navarre s'était échappé du Louvre, les portes du
+Louvre étaient _gardées si curieusement_ que pas un n'en passait le
+seuil qu'on ne le regardât au visage. Aussi bien, lorsque, après six
+mois de patience et de promesses non tenues, la jeune reine eut résolu
+de s'échapper du Louvre, elle se fit apporter en secret un câble qui
+plongeait de sa fenêtre dans le fossé du château, et, par une nuit
+sombre, un soir que le roi ne soupait point et que la reine mère soupait
+seule en sa petite salle, la reine Marguerite se mit au lit, entourée
+de ses dames d'honneur, et tout de suite, après qu'elles se furent
+retirées, elle allait descendre, à tout hasard. Heureusement, un
+surveillant du château arrêta cette belle fuite, et la reine mère,
+touchée enfin par tant d'obstination, consentit à doter sa fille et à la
+rendre à son mari, à condition qu'elle maintiendrait la paix entre les
+deux royaumes.
+
+Ah! comme elle respira librement lorsqu'elle vit accourir le roi de
+Navarre au-devant d'elle, accompagné des seigneurs et gentilshommes de
+la religion de Gascogne! Ainsi, l'un et l'autre, ils se rendirent à
+petites journées dans le château de Pau, en Béarn, en pleine religion
+réformée, et ce fut à peine si la reine Marguerite obtint la permission
+d'entendre la messe avec quatre ou cinq catholiques. Il fallait, dans
+ces grands jours, fermer les portes du château, tant les catholiques
+de la contrée étaient désireux d'assister au saint sacrifice, dont ils
+étaient privés depuis si longtemps.
+
+Ainsi, fanatisme et cruauté des deux parts; même on ne saurait croire à
+quel point le Béarnais poussait la rigueur: jusqu'à chasser à coups de
+hallebarde ses malheureux sujets catholiques pour avoir assisté à la
+messe de leur reine. Il y avait cependant un parlement à Pau; mais
+c'était un parlement huguenot, qui donna tort à la reine quand elle se
+plaignit des procédés du roi son mari. C'était bien la peine, en effet,
+de l'être venue chercher de si loin! Il supportait péniblement la
+présence de sa jeune épouse, et finit par la reléguer à Nérac, où elle
+rencontra, belle, intelligente et bienveillante aussi, sa belle-soeur,
+la princesse Catherine, amie et confidente du roi son frère. Or
+Catherine était une grande âme, affable et juste, aimant la liberté de
+conscience autant qu'elle aimait la belle compagnie.
+
+On ferait un charmant récit de ces deux cours de Nérac, de ces deux
+religions vivant l'une à côté de l'autre, en toute courtoisie.
+
+Et chaque dimanche, après le prêche, après la messe, huguenots et
+catholiques se promenaient ensemble, et se donnaient la main, dans un
+très beau jardin, par _de longues allées de lauriers et de cyprès, le
+long d'une belle rivière_, et le soir, ces dames et ces messieurs,
+réunis par la religion du plaisir, dansaient ensemble. On dirait d'un
+conte de fées.
+
+
+V
+
+Mais quoi! ces haines n'étaient qu'endormies. La guerre civile et
+religieuse était recouverte à peine sous des cendres brûlantes. Le
+maréchal de Biron, à la tête des soldats du roi catholique, enlevait au
+roi huguenot les meilleures places de son royaume de Navarre.
+
+«Ah! Sire, écrivait la reine Marguerite au roi de France, retenez le
+maréchal de Biron, épargnez notre petite cour de Nérac, commandez à vos
+capitaines de respecter ma belle-soeur, Madame Catherine...»
+
+Elle prêchait dans le désert. Henri de Navarre et le maréchal de Biron
+se battaient tout le jour et tous les jours. Le canon avait peine à
+respecter le château dans lequel s'étaient réfugiées toutes ces belles
+jeunesses; enfin ce n'était pas le compte du roi de France d'accorder
+la pais au roi de Navarre, qui, du reste, ne la demandait guère. Ainsi,
+chaque jour diminuait pour Madame Marguerite l'amitié et les bons
+souvenirs du roi son frère, pendant que le roi son mari oubliait sa
+jeune épouse. Hélas! le roi Charles IX l'avait bien dit: «En donnant ma
+soeur Margot au prince de Béarn, je la donne au plus infidèle de tous
+les hommes.»
+
+Quelle différence entre ces deux femmes: Catherine de Bourbon et
+Marguerite de Valois! Catherine avait foi dans les destinées de son
+frère; elle ne voyait rien de plus rare et de plus grand que son
+courage; elle a consacré sa vie entière à la grandeur naissante de
+cette maison de Bourbon, que la trahison du connétable de Bourbon avait
+réduite à des proportions si misérables. Ainsi, Catherine de Navarre
+est morte à la peine, en se glorifiant d'avoir tant contribué à
+l'établissement de la royauté française. Au contraire, Marguerite est
+un obstacle aux vastes projets de son maître et seigneur, marchant à la
+conquête du royaume de France. Au moment où le Béarnais avait besoin de
+toutes ses forces, elle cherche à se composer un petit royaume à
+son usage personnel, et lorsque enfin Paris ouvre ses portes au roi
+victorieux, lorsqu'il est rentré dans le sein de l'Église catholique,
+le roi cherche en vain la reine sa compagne. La France l'avait déjà
+oubliée. Elle était Valois, la France entière était Bourbon.
+
+Cependant le nouveau roi de France aspirait au bonheur d'un mariage
+régulier. Il avait décidé qu'il laisserait son sceptre à des héritiers
+légitimes, et il commandait, plus qu'il ne sollicitait, un divorce
+devenu nécessaire. Hélas! en ce moment, la reine Marguerite comprit
+enfin dans quel abîme elle était tombée. Elle vit toute l'étendue de
+sa peine, et l'incomparable majesté de cette couronne, qui allait être
+encore une fois la première entre toutes les couronnes de l'Europe. Et
+si profonde, en effet, cette chute apparaissait aux regards du monde
+entier, que lorsque la reine infortunée eut consenti au divorce, Henri
+IV fut le premier à la prendre en pitié. Son coeur était bon, autant
+que son âme était grande. Au moment de se séparer de cette épouse qu'il
+avait prise, éclatante et superbe, en sa dix-huitième année, au
+milieu des fêtes et des périls de tout genre, à la veille de la
+Saint-Barthélemy, d'abominable mémoire, il revit d'un coup d'oeil toute
+sa jeunesse écoulée; tant de grâce, de dévouement, de charme enfin,
+lui revinrent en mémoire, et il se prit à pleurer sur les ruines de ce
+mariage accepté sous de si tristes auspices.
+
+«O malheureuse Marguerite! s'écriait le bon sire, il fallait donc que
+nous en vinssions à cette séparation, après avoir partagé tant de
+périls, tant d'illustres aventures, et de si beaux jours! Et j'en
+atteste ici Dieu lui-même, il n'a pas tenu que de moi qu'elle ne fût
+reine de France à mon côté, mais elle n'a pas voulu m'obéir et me
+servir.» Ainsi fut prononcé le divorce.
+
+Voyez cependant l'inconstance et le changement d'un esprit futile et
+primesautier! Sitôt qu'elle eut renoncé aux espérances d'un si beau
+trône, la reine Marguerite ressentit un désir invincible de revoir la
+France et Paris, et ce grand roi dont elle n'était plus l'épouse. En
+vain, ses conseillers lui disaient: «Prenez garde, il ne faut pas
+déplaire au roi, votre maître; attendez son ordre et tenez vous
+à distance...» Elle n'obéit qu'à sa passion du moment, et, sans
+permission du roi son maître, elle fit dans Paris une entrée royale.
+Elle était belle encore, et la ville entière, à la revoir, reconnut
+cette beauté qu'elle avait adorée. Elle eût frappé aux portes du
+Louvre des rois ses aïeux, les portes du Louvre se seraient ouvertes
+d'elles-mêmes... Elle n'alla pas si loin. Elle s'était bâti, avec une
+prévoyance assez rare, une belle maison sur les bords de la Seine, au
+milieu de jardins magnifiques, et dans cette maison faite à son usage
+elle avait entassé, curieuse et connaisseuse en toutes choses, les plus
+rares et les plus exquises merveilles de ces arts singuliers dont le
+goût du roi Henri III fut la dernière expression.
+
+A peine installée en ce lieu charmant, la reine Marguerite eut une
+cour brillante, non pas tant de soldats et de capitaines (ceux-là se
+pressaient autour du Béarnais), mais de beaux esprits, de poètes,
+d'historiens, de causeurs, attirés par la grâce et l'enchantement de
+cette aimable découronnée.
+
+Il y vint un des premiers, le roi Henri IV; il s'amusait à ces fêtes
+brillantes; il se plaisait à ces surprises si bien ménagées. Il disait
+que toute la peine était au Louvre et tout le plaisir chez la reine
+Marguerite. Elle avait le grand art de plaire; elle plaisait, même sans
+le vouloir. Henri IV la trouvait charmante, à présent qu'il n'était plus
+son mari.
+
+M. de Sully, plus prévoyant, résistait à ces belles grâces, et quand la
+reine se plaignait des froideurs du premier ministre: «Il vous trouve un
+peu dépensière, disait le roi, et nous avons tant besoin d'argent!--
+Nous autres Valois, disait la reine en relevant sa tête fière, nous
+aimons la dépense et nous sommes prodigues.--Nous autres Bourbons,
+répondait le roi, nous aimons l'économie et nous sommes avares.» Il
+croyait rire, il disait juste. Ces princes de la maison de Valois
+étaient splendides en toutes choses, hormis ce qui les concernait
+personnellement; les princes de la maison de Bourbon sentaient
+l'épargne. Mais la reine Marguerite laissait gronder M. de Sully et
+redoublait de magnificence. Henri, pour elle, était prodigue. On voyait
+qu'il ne pouvait guère se passer de cet aimable rendez-vous des belles
+causeries, des fêtes intimes, de la musique et de tous les arts.
+
+
+VI
+
+Ainsi, par un bonheur bien rare, les fautes mêmes de la reine Marguerite
+de Navarre ont fini par contribuer à sa gloire. Elle eut ce grand
+mérite, étant la fille d'une reine sanguinaire et tenant de si près au
+roi Charles IX, d'être bonne et clémente. Elle haïssait d'instinct tous
+ces crimes d'État qu'elle avait entrevus dans ces ombres et dans ces
+fêtes sanglantes. Plus d'une fois, ce grand roi Henri, comme il était au
+comble des prospérités et de la gloire, heureux partout, moins heureux
+dans son ménage, alla frapper à la porte de sa première épouse, en
+la priant de le ramener aux premières journées pleines d'aurore et
+d'espérance. Ah! c'était là le bon temps [1]; ils étaient pauvres, ils
+étaient en butte aux soupçons d'un roi jaloux, d'une reine impérieuse et
+d'une mère implacable. Ils avaient assisté, dans une nuit d'épouvante,
+au massacre de tous leurs amis, A grand'peine ils s'étaient enfuis de ce
+Louvre dont on leur faisait une prison, ils avaient mené la vie errante,
+à travers mille dangers... Tels étaient leurs discours à chaque
+rencontre, et toujours ils finissaient par se dire: «Ah! c'était le bon
+temps.»
+
+[Note 1: Le lecteur ne pourra guère s'empêcher de trouver singulière
+cette qualification appliquée à une telle époque. Si Henri pouvait
+avec quelque raison regretter sa première épouse, il était difficile
+néanmoins de trouver bon le temps que les horreurs de la guerre civile,
+sous les derniers Valois, ont si terriblement «gâté».]
+
+
+VII
+
+Lorsqu'en 1610 la reine Marie de Médicis sollicita les honneurs du
+sacre, le roi Henri IV s'en vint chez Marguerite, et par tant de prières
+et de bonnes paroles il obtint de la femme divorcée qu'elle assisterait
+au sacre de la reine. Elle fit d'abord une certaine résistance, et
+bientôt, si vive était sa croyance en sa propre beauté, elle accueillit
+l'invitation du roi son maître par un sourire, et l'on vit (des
+vieillards de cent ans l'ont raconté plus tard au cardinal de Richelieu)
+la foule, attentive à ces grandes cérémonies d'un couronnement et d'un
+sacre, oublier la reine régnante pour la reine disgraciée. Ce fut dans
+l'antique métropole de Saint-Denis que s'accomplit l'auguste cérémonie.
+On y vit toute la cour dans son plus magnifique appareil. Le cardinal
+de Joyeuse eut l'honneur de poser la couronne de France sur la tête de
+cette future grand'mère de Louis XIV. La reine avait Monseigneur le
+Dauphin à sa droite, et Madame, fille du roi, à sa gauche. La traîne
+de la robe royale était portée par la princesse de Montpensier, la
+princesse de Condé, la princesse de Conti, le duc de Vendôme tenant le
+sceptre, et le chevalier de Vendôme la main de justice. Le roi, dans une
+tribune, assistait à cette fête... Tous les regards se portèrent,
+au même instant, sur la reine divorcée. On eût dit qu'elle était la
+couronnée. Elle portait l'éventail comme un sceptre, et quand elle
+traversa cette illustre basilique de Saint-Denis, le peuple entier
+s'inclina devant cette ombre éclatante et sereine de la maison de
+Valois.
+
+Le lendemain, le 14 mai 1610, Henri le Grand, le seul roi dont le peuple
+ait gardé la mémoire, tombait sous le couteau de Ravaillac! Le monde
+entier pleura ce grand homme. Au milieu de l'universelle désolation se
+distingua la reine Marguerite par sa profonde et sincère douleur. La
+reine sacrée et légitime, Marie de Médicis elle-même, a versé des larmes
+moins sincères sur le trépas de ce héros, dont elle n'était pas digne.
+Elle se consola beaucoup plus vite que la _petite reine_. Enfin, cinq
+ans après la mort du roi, la désolée et repentante Marguerite de Navarre
+(elles finissent toutes par une mort chrétienne) rendait son âme à Dieu,
+le 27 mars 1615. A l'âge de soixante-trois ans qu'elle pouvait avoir,
+elle avait gardé ce beau visage, où toutes les majestés de la vie
+humaine et tous les bonheurs de la jeunesse, unis au bel esprit,
+avaient laissé leur douce et sérieuse empreinte. Elle fut enterrée à
+Saint-Denis, dans le tombeau des rois.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+Tout de bon coeur
+
+L'épagneul maître d'école
+
+Mademoiselle de Malboissière
+
+Mademoiselle de Launay
+
+Zémire
+
+Versailles
+
+Le Poète en voyage
+
+La Reine Marguerite
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Contes, Nouvelles et Récits, by Jules Janin
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES, NOUVELLES ET RÉCITS ***
+
+***** This file should be named 12566-8.txt or 12566-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/2/5/6/12566/
+
+Produced by Tonya Allen and PG Distributed Proofreaders. This file
+was produced from images generously made available by the Bibliothèque
+nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
+download any of these eBooks directly, rather than using the regular
+search system you may utilize the following addresses and just
+download by the etext year.
+
+ https://www.gutenberg.org/etext06
+
+ (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
+
+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
+
+
diff --git a/old/12566-8.zip b/old/12566-8.zip
new file mode 100644
index 0000000..82af843
--- /dev/null
+++ b/old/12566-8.zip
Binary files differ
diff --git a/old/12566.txt b/old/12566.txt
new file mode 100644
index 0000000..0384df1
--- /dev/null
+++ b/old/12566.txt
@@ -0,0 +1,6975 @@
+The Project Gutenberg EBook of Contes, Nouvelles et Recits, by Jules Janin
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Contes, Nouvelles et Recits
+
+Author: Jules Janin
+
+Release Date: June 9, 2004 [EBook #12566]
+[Date last updated: September 27, 2004]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES, NOUVELLES ET RECITS ***
+
+
+
+
+Produced by Tonya Allen and PG Distributed Proofreaders. This file
+was produced from images generously made available by the Bibliotheque
+nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+CONTES
+
+NOUVELLES
+
+ET RECITS
+
+
+PAR JULES JANIN
+
+
+DEUXIEME EDITION
+
+
+
+
+TOUT DE BON COEUR
+L'EPAGNEUL MAITRE D'ECOLE
+MLLE DE MALBOISSIERE
+MLLE DE LAUNAY
+ZEMIRE
+VERSAILLES
+LE POETE EN VOYAGE
+LA REINE MARGUERITE
+
+
+
+
+1885
+
+
+
+
+
+TOUT DE BON COEUR
+
+
+Il ne faut rien negliger, sitot que l'on exerce avec un certain zele la
+profession des belles-lettres. Tout sert, ou du moins tout peut servir.
+Qui dirait que, dans un vieux recueil de sermons en latin, sans date,
+mais qui sent son seizieme siecle d'une lieue, un dominicain sans nom a
+recueilli (_Sermones disciputi de tempore_) deux cent douze histoires
+dramatiques pour tous les dimanches et les principales fetes de l'annee?
+"J'ai appele ces sermons les _sermons du neophyte_, parce qu'il n'y
+a rien de magistral dans ces histoires innocentes, et que le premier
+ecolier venu les pourrait ecrire, et mieux inventer." Si bien que les
+jeunes predicateurs, quand ils voudront tenir leur auditoire attentif,
+n'auront qu'a puiser a pleines mains parmi ces contes dont la naivete
+fait tout le merite. Ceci dit, le dominicain entre en matiere, et, parmi
+ces historiettes, nous choisissons la presente histoire du diable et du
+bailli.
+
+Ce bailli etait le fleau d'une douzaine de malheureux villages du
+Jura, groupes autour d'un miserable chateau fort, ou la devastation,
+l'incendie et la guerre avaient laisse leur formidable empreinte. On
+respirait la tristesse en ces lieux desoles de longue date; si l'on eut
+cherche un domicile a l'aneantissement... le plus habile homme n'eut
+rien trouve de plus propice que cet amas de souffrances et d'ennuis. La
+nature meme, en ses beautes les plus charmantes, avait ete vaincue a
+force de tyrannie. En ce lieu desole, l'echo avait oublie le refrain des
+chansons; le bois sombre etait hante par des hotes silencieux; l'orfraie
+et le vautour etaient les seuls habitants de ces sapins du Nord dont on
+entendit les cris sauvages. Sur le bord des lacs depeuples, ce n'etaient
+que coassements. Le betail avait faim; l'abeille errante avait ete
+chassee, o misere! de sa ruche enfumee. Il n'y avait plus de sentiers
+dans les champs, plus de ponts sur les ruisseaux, plus un bac sur la
+riviere. Il y avait encore un moulin banal, mais pas un pain pour la
+fournee. On racontait cependant qu'autrefois les villageois cuisaient
+dans ce four leurs galettes de sarrasin, et, la veille des bonnes fetes,
+un peu de viande au fond d'un plat couvert; mais le plat s'etait brise.
+L'incendie et la peste avaient ete les seules distractions de ces
+maisons douloureuses. La milice avait emporte les forts, la fievre avait
+emporte les petits. Quelques vieux restaient pour maudire encore.
+A travers le cimetiere avaient passe l'hyene et le loup devorants.
+L'eglise etait vide, et la geole etait pleine. Autel brise, granges
+devastees; le cure etait mort de faim; la cloche, au loin, ne battait
+plus, faute d'une corde, avec laquelle le prevot, par economie, avait
+pendu les plus malheureux. C'etait la seule charite que ces pauvres gens
+pussent attendre. Ainsi, du Seigneur d'en haut et du seigneur d'en bas,
+pas une trace. En vain il est ecrit: "Pas de terre sans seigneur, et pas
+de ciel sans un Dieu!" C'etait vrai pourtant, Dieu n'etait plus la!
+Le marquis de Mondragon, le maitre absolu de cette seigneurie, etait
+absent; sa femme n'y venait plus, ses enfants n'y venaient pas. La honte
+et le deshonneur avaient precede cette ruine. Ah! rien que des lambeaux
+pour couvrir les vassaux de cet homme, et rien que des herbes pour les
+nourrir! Les sangsues avaient a peine laisse sur ces pauvres un peu de
+chair collee sur leurs os! Malheureux! ils avaient supporte si longtemps
+les gens de guerre, les gens d'affaires, les gens du roi, des princes du
+sang, des officiers de la couronne et des gentilshommes au service de Sa
+Majeste! autant d'oiseaux de proie et de rapine. A la fin, quand on les
+vit tout a fait reduits au neant, rois, princes et seigneurs, capitaines
+et marquis semblerent avoir oublie que ce petit coin de terre existat.
+C'etait une relache, et cette race, taillable et corveable a merci, eut
+peut-etre fini par retrouver l'esperance et quelques epis, si M. le
+marquis n'eut pas laisse M. son bailli dans son marquisat devaste.
+
+Ce bailli, avec un peu plus de courage, eut ete homme d'armes au compte
+de quelque ravageur de province. Il s'etait fait homme de loi, parce
+qu'il n'eut pas ose porter une torche ou toucher une epee. Il s'etait
+donne la tache unique, ayant droit de basse et haute justice a dix
+lieues a la ronde, et jugeant souverainement, de ne rien laisser dans
+les masures: pas un oeuf, pas un flocon de laine, un morceau de pain,
+une botte de paille. Il revenait de chaque expedition rapportant quelque
+chose et soupconnant ses paysans de cacher leur argent et leur betail.
+Quatre fois par an, ce bourreau entrait en campagne, et, sauve qui peut!
+
+Or, par un jour sombre et pluvieux de l'automne, au moment ou deja la
+bise et l'hiver s'avancent, M. le bailli des sires de Mondragon sortit
+du chateau, chaudement enveloppe sous le manteau d'un malheureux fermier
+qu'il avait envoye aux galeres. Deux serfs le suivaient, portant deux
+sacs vides. Il etait monte sur un cheval bien nourri d'avoine et de
+foin, de si belle avoine, que les chretiens de ceans en auraient fait
+leur pain de fiancailles. L'aspect de cet homme etait terrible. Il
+s'avancait cependant d'un pas reserve dans la solitude et le silence. Il
+comprenait que la haine etait a ses trousses et que la vengeance allait
+devant lui. Mais rien ne l'arretait dans ces expeditions supremes.
+
+Quand il eut depasse le cimetiere et l'eglise, au detour du chemin, il
+entra dans une lande aussi sterile que tout le reste, et dans un espace
+de vieux arbres qu'il fallait absolument franchir avant d'arriver dans
+les villages de la seigneurie. Peu a peu, ne rencontrant personne, il se
+sentait rassure, lorsque, d'un vieux chene dont la tete se perdait dans
+les cieux, il vit sortir un homme... ou tout au moins un fantome, qui
+posa sa main puissante sur la croupe du cheval. Le cheval en eprouva un
+soubresaut par tout son corps. Alors le cavalier, tournant la tete, osa
+contempler ce compagnon silencieux. C'etait moins un corps qu'une image,
+une ombre. On voyait briller dans sa face implacable deux yeux noirs,
+dont le blanc meme etait noir. Ca brillait, ca menacait, ca brulait. M.
+le bailli n'eut pas grand'peine a reconnaitre qu'il venait de rencontrer
+son grand'pere, le diable en personne, et celui-ci, d'une voix de
+l'autre monde:
+
+--Je sais ou tu vas, dit-il, et je vais de ce cote. Voyageons
+ensemble...
+
+Ils allerent donc, lorsqu'ils rencontrerent au carrefour de la foret
+(c'est incroyable et c'est vrai pourtant) un paysan trainant apres lui
+un porc qui revenait de la glandee. Il avait sauve ce porc par grand
+miracle et l'emmenait dans son logis, tremblant d'etre apercu par
+quelque assesseur du bailli. Certes, celui-ci n'eut pas mieux demande
+que d'enfouir la bete au fond d'un sac et de rentrer dans le chateau,
+pour se remettre en campagne le lendemain; mais le cheval obeissait a la
+main tenebreuse. En meme temps, le pourceau refusait d'aller plus loin
+et se debattait de toutes ses forces.
+
+--Que le diable t'emporte! s'ecria le paysan.
+
+A ces mots, le bailli, qui commencait a trembler fort, se sentit tout
+rassure. Car c'est l'usage entre les demons de l'autre monde et les
+demons de celui-ci, sitot que le diable a trouve sa proie, il faut
+necessairement qu'il l'accepte et s'en aille au loin chercher une autre
+aventure. Ainsi, vous rencontreriez Satan lui-meme et vous lui donneriez
+a emporter la premiere creature qui s'offrirait a ses yeux:
+
+--Tope la! dirait Satan.
+
+Alors il faudrait bien qu'il se contentat d'une poule noire, ou d'un
+mouton, moins encore, d'une grenouille au milieu du chemin. Ces sortes
+de pactes, cependant, ne lui deplaisent pas, parce que le hasard
+et Satan sont deux bons amis. Plus d'une fois il lui est arrive de
+rencontrer le vieux pere, ou la femme, ou le fils de ce meme compagnon,
+qui deja s'en croyait quitte a si bon compte.
+
+Helas! c'est l'histoire d'Iphigenie ou de la fille de Jephte!
+
+Donc, le bailli, de son petit oeil narquois, disait a cet oeil noir:
+
+--Puisqu'on te le donne, ami fantome, prends ta proie, et va-t'en loin
+d'ici. Eh bien, que tardes-tu? c'est le pacte, me voila delivre de tes
+griffes.
+
+A quoi l'homme noir repondit par un rire silencieux et de petites
+flammes bleues qui sortaient de sa bouche:
+
+--Oui, dit-il, je tiens ma proie, on me la donne, et je te quitte, a
+moins pourtant que ce bonhomme ne m'ait pas donne son porc de bon coeur.
+C'est le bon coeur qui fait le present, tu le sais bien. Il ne s'agit
+pas de donner de bouche, il faut que la volonte y soit tout entiere.
+Attendons!
+
+Comme il disait ces mots, le diable et le bailli virent accourir du
+milieu des feuillees une douzaine de charbonniers, qui, voyant le porc
+allant de leur cote, pousserent des cris de joie:
+
+--Ah! mon Dieu! disaient-ils, ami Jean, ou donc as-tu trouve tant de
+provende?
+
+Et les voila entourant la bete et son guide. Ils ne contenaient pas leur
+joie; ils dansaient en rond et chantaient: Ami pourceau! quelle fete et
+quel bonheur! Nous mangerons ton sang, nous mangerons ta chair! Nous
+ferons des saucisses, des boudins, des grillades; ta tete et tes pieds
+nous reposeront d'un long jeune!
+
+Et tous ils etaient si contents, si joyeux, qu'ils ne virent pas meme le
+bailli. Celui-ci poursuivit son chemin.
+
+--Tu le vois bien, lui disait son camarade, avec son mechant rire, ces
+paysans affames ne m'ont pas donne le pourceau de bon coeur.
+
+Le bailli baissa la tete en se demandant ou en voulait venir le
+prince des tenebres? Il savait que, de tous les logiciens de l'ecole
+d'Aristote, le diable etait le plus grand de tous. Pas un argument qu'il
+ne retorque, et pas un syllogisme dont il ne trouve a l'instant meme le
+defaut.
+
+Cependant ils arriverent a la porte d'une cabane, et sur le seuil ils
+trouverent une humble vieille qui filait sa quenouille en agitant de son
+pied lasse un petit berceau. L'enfant criait et gemissait; il appelait
+sa mere; il avait faim. La mere etait au loin qui ramassait des branches
+mortes, et l'enfant criait toujours:
+
+--Ah! maudit enfant, disait la vieille, que le diable t'emporte!
+
+Ici, le mechant bailli eut encore un certain espoir. La vieille etait si
+pauvre! un enfant de plus dans cette cabane etait une bouche de plus. Ce
+triste bailli s'imaginait que la corvee avait reduit ces hommes et ces
+femmes a n'etre plus que des betes sauvages dans les bois. On eut dit
+que son compere aux pieds fourchus partageait ses idees. Deja meme il
+tendait la main pour s'emparer de la frele epave, et c'en etait fait, le
+diable etait vaincu... Mais sitot que l'ombre eut touche le berceau, la
+vieille, aux bras vigoureux encore, emporta le petit enfant du cote de
+sa mere. Elle arrivait, celle-ci, chargee de ramee:
+
+ Messire loup, n'ecoutez mie
+ Mere tenchant, son fieu qui crie.
+
+--Arrive donc! ma fille, s'ecria la mere-grand. L'enfant t'appelle, il a
+soif, il a faim, et je ne puis que le bercer.
+
+La jeune mere, a l'instant meme, jetant son fardeau, decouvrit sa
+mamelle et le montra a l'enfant, qui se prit a sourire.
+
+--Ah! je te plains, dit le demon a son compagnon; tu vois que j'y
+mettais de la bonne volonte, mais tu ne saurais soutenir que la vieille
+m'ait donne son petit enfant de bonne grace. Allons, courage! et
+cherchons autre chose. Nous avons encore du chemin a faire avant
+d'arriver a tes besognes. Mais aussi je suis bien bon d'ecouter ces
+paroles en l'air; un vieux conte l'a dit avant moi.
+
+Et ils poursuivirent leur chemin.
+
+Plus ils marchaient, plus le ciel devenait sombre, et pourtant midi
+n'avait pas encore sonne. Ils allaient entre deux haies, le bailli
+songeant a sa destinee et cherchant quelque ruse en son arsenal, le
+demon marmottant une antienne, en derision; les deux porteurs de sacs,
+parfaitement indifferents a ce qui se passait autour d'eux, car leur
+infime condition les mettait a l'abri de la colere du prince des
+tenebres. On eut dit que la solitude etait agrandie et que le chemin
+s'allongeait de lui-meme. Il n'y avait rien de plus triste a voir que
+ces quatre monotones voyageurs.
+
+Il y eut cependant une eclaircie inattendue: une maison neuve et de gaie
+apparence. Elle etait batie en belles pierres et recouverte en
+tuiles avec des carreaux de vitre, tres rares en ce temps-la, qui
+resplendissaient au soleil. On eut dit que ce chef-d'oeuvre avait ete
+apporte, tout fait, dans la nuit, a l'exposition du soleil levant,
+sur le penchant de la colline. Une grande aisance, un ordre excellent
+presidaient a cette habitation. On entendait chanter le coq vigilant;
+les chiens jappaient; une belle vache a la mamelle remplie errait
+librement dans l'herbe epaisse; on entendait sur le toit roucouler les
+pigeons au col changeant; des canards barbotaient dans la mare, et le
+long du potager s'elevait la vigne en berceau.
+
+Le demon contempla sans envie une si grande abondance, et, se tournant
+vers le bailli stupefait:
+
+--M'est avis, maitre egorgeur, que voila un logis oublie dans tes
+procedures. Prends garde a toi, j'irai le dire a ton maitre, et sans nul
+doute il mettra a la porte un comptable si negligent que toi.
+
+Le bailli, cependant, ne savait que repondre. Il etait tout ensemble
+heureux d'avoir rencontre cette nouvelle mainmortable et honteux
+de n'avoir pas encore exploite cette fortune. Il en avait tant de
+convoitise, qu'un instant il oublia son compagnon. A la fin, et s'etant
+bien assure qu'il avait son cornet a ses cotes et du parchemin a la
+marque de monseigneur (c'etait un pot qui se brise, image parlante de la
+feodalite), il chercha quelque porte entr'ouverte, afin d'instrumenter
+contre un vassal assez hardi pour etre un peu mieux loge que son
+seigneur. Les portes etaient fermees, mais la fenetre etait ouverte,
+et du haut de son cheval M. le bailli put contempler tout a l'aise les
+crimes contenus dans cette honnete maison.
+
+Le premier crime etait une belle table en noyer, couverte d'une nappe
+blanche, et sur la nappe, o forfait! un pain blanc, et du sel blanc dans
+une saliere; un morceau de venaison sur un grand plat de riche etain,
+plus brillant que l'argent, annoncait un repas tel qu'on en faisait
+avant la croisade sous le roi saint Louis. Deux gobelets d'argent
+etaient remplis jusqu'au bord d'une liqueur vermeille. Un hanap cisele
+par un maitre, et de belles assiettes representant la reine et le roi
+de France ajoutaient leur splendeur a toutes ces richesses bourgeoises.
+L'ameublement n'etait pas indigne de tout le reste. Enfin, deux jeunes
+gens, la femme et le mari, dans tout l'eclat de la force et de la
+jeunesse, etaient assis, entoures de trois beaux enfants vetus comme
+des princes, et peu affames, sans nul doute, a les voir riant et jasant
+entre eux.
+
+Pendant que M. le bailli devorait des yeux ce repas qu'un ancien
+chevalier de la chevalerie errante eut trouve cuit a point, et comme il
+faisait deja l'inventaire de ces richesses suspectes, une grande et
+vive dispute s'eleva soudain entre la femme et le mari. Il semblait que
+celle-ci avait achete, sans le dire a celui-la, un collier d'or a la
+ville voisine, et le mari lui reprochait sa depense. Apres la premiere
+escarmouche, ils en vinrent bien vite aux gros mots, pour finir toujours
+par celui-la, si rempli de dangers pourtant: _Ma femme au diable!--Au
+diable mon mari!_
+
+En ce moment, nous convenons que meme pour le diable la tentation etait
+grande, et que la proie etait belle. Une femme de vingt ans, un mari
+a peu pres du meme age. Emporter cela tout de suite representait une
+heureuse et diabolique journee.
+
+--Ami! qui t'arrete? disait le bailli a son camarade. Ou trouveras-tu
+deux plus belles ames et plus de larmes que dans les yeux de ces trois
+enfants? Prends ta part, j'ai la mienne, et quittons-nous bons amis.
+
+Donc, tout semblait perdu. Le bailli triomphait, la belle maison
+tremblait jusqu'en ses fondements. Les enfants pleuraient. Le pere et
+la mere etaient damnes... Mais au fond de leur ame ils s'aimaient trop
+pour etre ainsi brouilles si longtemps.
+
+--As-tu bien fait, ma mignonne! as-tu bien fait, s'ecriait le jeune
+homme au cou de sa femme, et suis-je un mecreant de t'avoir, pour si
+peu, grondee! Un brin d'or! te reprocher un brin d'or, quand je devrais
+te couvrir de diamants et de perles!
+
+--Non, non, s'ecriait la jeune epouse, avec de grosses larmes dans les
+yeux, c'est ma faute et non pas la tienne. Ou donc avais-je, en effet,
+si peu de coeur, que de depenser en vanites la dot de nos enfants?
+
+Alors, quittant le cou de son mari, elle baisait avec ardeur les deux
+petits garcons et la belle petite fille aux yeux bleus, les enfants ne
+sachant plus s'ils devaient rire ou pleurer. Et lorsque enfin ils eurent
+tous les cinq essuye ces douces larmes et retrouve leur sourire, ils
+poserent le petit collier sur la tete de la madone, en guise d'ex-voto,
+et tous les cinq agenouilles sous les yeux de la divine mere, ils
+reciterent, les mains jointes: _Nous vous saluons, Marie, pleine de
+graces!_
+
+Ici le diable se sentit si touche, qu'une larme s'echappa de ses yeux et
+tomba sur sa joue. On entendit: _Pst!_ le bruit d'une goutte d'eau sur
+le fer brulant. Le bailli, lui, ne fut pas touche le moins du monde. Il
+sentit grandir sa furie, et pour toute chose il eut voulu revenir sur
+ses pas. Mais avec le diable il faut marcher toujours en avant. Il est
+la voix qui dit: _Marche! et marche!_
+
+En vain voulez-vous faire halte en ce bel endroit du paysage enchante;
+_Marche! et marche!_ En vain la ville offre a vos yeux des beautes
+singulieres: _Marche! et marche!_ En vain le libertin demande un moment
+de repit pour quitter les mauvaises moeurs, et se marier a quelque
+innocente: _Allons! marche! et marche!_ Il y a meme des instants ou le
+traitre et le tyran feraient treve assez volontiers a leurs manoeuvres
+criminelles: _Marthe en avant! Tu as laisse passer le repentir; arrive,
+en boitant, le chatiment qui va te prendre!_ Ainsi l'ambitieux, quand il
+renonce a l'ambition, l'avare a l'argent, le soldat aux meurtres et le
+debauche a ses plaisirs d'un jour: _Marche! et marche!_ il faut obeir
+jusqu'a l'abime entr'ouvert. C'est la necessite.
+
+M. le bailli marchait donc. Toutefois, comme il etait ruse et passe
+maitre en diableries, lui aussi:
+
+--C'est mon droit, dit-il a son compagnon, d'aller en avant par le
+chemin que je choisirai.
+
+--C'est ton droit, reprit l'autre, incontestablement. Sur quoi le
+bailli, rassure, prit un petit sentier par la montagne. Or ce sentier
+allongeait le voyage d'une grande lieue, et le diable (on l'attrape
+assez facilement) eut quelque soupcon qu'il etait joue par le bailli.
+
+--Tu me tends un piege? dit-il. Jouons, comme on dit, _cartes sur
+table_, et que chacun de nous soit content.
+
+--Monseigneur, reprit le bailli, chacun son tour. Vous me teniez tout a
+l'heure, et maintenant c'est moi qui vous tiens. Maladroit! c'etait
+bien la peine de courir toute la contree et de me tendre ainsi tous ces
+pieges, pour tomber dans mon embuscade! Ou sommes-nous, en ce moment,
+mon camarade? Ne vois-tu pas que nous entrons dans le sentier qui mene
+au couvent de Sainte-Croix? Le couvent a disparu, c'est moi qui l'ai
+rase, et je me suis empare de tous ses domaines. Mais j'ai respecte le
+calvaire, eleve sur ces hauteurs le jour meme de la Passion, et dans ce
+calvaire sont contenues les reliques de saint Pierre martyr, de saint
+Eutrope, de saint Barthelemy, de sainte Catherine, vierge et martyre, et
+des dix mille crucifies. C'est la que je vous attends, messire demon, et
+nous verrons si vous osez me poursuivre a l'ombre de la croix.
+
+Qui fut contrarie de cette declaration? Ce fut Satan. Il s'en voulait
+d'avoir neglige ce formidable rempart que les saints avaient dresse de
+leurs mains pieuses sur la montagne. Il savait d'ailleurs la force et
+l'autorite de certaines reliques enfouies dans ce calvaire. Il s'en
+voulait enfin d'etre une dupe de ce bailli de la pire espece, et d'avoir
+rencontre plus fin que lui. C'etait sa bataille de Pavie:
+
+--Je prendrai ma revanche une autre fois, se dit-il en maugreant.
+
+Cependant, comme il ne voulait pas s'en aller les mains vides:
+
+--Je m'en vais chercher fortune ailleurs, dit-il au bailli, si du moins
+tu veux me donner ces deux vilains hommes qui marchent a ta suite...
+Est-ce dit? Est-ce fait?
+
+--Vous n'aurez pas ca de moi, reprit le bailli, en faisant craquer
+contre sa dent jaune un ongle aigu. Ces deux hommes sont necessaires a
+ma haute et basse justice. Celui-ci est le bourreau de nos domaines. Pas
+un mieux que lui ne s'entend a fustiger de verges sanglantes un rebelle,
+a fletrir d'un fer chaud marque de deux fleurs de lis un braconnier, a
+river la chaine au cou d'un forcat destine a ramer a perpetuite dans les
+galeres de Sa Majeste. Cet autre est le concierge de nos prisons et le
+parleur de nos sentences; il excelle a pendre un debiteur insolvable, et
+plus d'une fois il a fait rentrer de belles sommes dans nos coffres. De
+l'un et de l'autre il m'est impossible de me passer. Partez donc comme
+vous etes venu, les mains vides, et bonsoir, maitre demon.
+
+Ainsi parlant, la montagne etait deja gravie a moitie. Le diable allait
+partir, lorsqu'il s'avisa de se hausser sur ses ergots.
+
+--La, voyons, dit-il, avec un rire de mauvais presage, au moins
+promets-nous d'epargner quelqu'un de ces malheureux?
+
+--Pas un seul, reprit la bailli, ils m'ont cause trop d'ennui ce matin.
+
+--Epargne du moins, bailli de malheur, les habitants de la maison neuve!
+
+--Oh! pour ceux-la, leur compte est fait. J'aurai ce soir dans ma poche
+le collier d'or, et si tu repasses dans un mois d'ici, la ronce et le
+chaume rempliront tout cet espace.
+
+--Mais le petit enfant a la mamelle!...
+
+--Il payera le lait de sa mere!
+
+--Et le pourceau?
+
+--Mes acolytes et moi, nous le mangerons ce soir!
+
+--Enfin, ni pardon ni pitie?
+
+--Ni pitie ni par...
+
+Ici, l'epouvante arrete la voix du bailli dans sa gorge... Il regarde,
+il ne voit plus le calvaire! En vain son regard interroge et fouille en
+tous sens... la croix sainte qui devait le proteger est abattue.
+
+--Oui-da, reprit Satan, tu cherches en vain ta force et ton appui. Les
+malheureux que tu as faits ont abattu le calvaire. A force de misere,
+ils ont cesse d'esperer et de croire. Insense! voila les ruines que la
+malice et ta lachete devaient prevoir. Ces desesperes se sont venges sur
+les reliques des martyrs, et maintenant c'est toi qui seras chatie des
+profanations de tous ces malheureux.
+
+A cette revelation dont il comprenait toute la justice, le bailli tomba
+de son cheval, et le cheval, soulage de son double fardeau, l'homme et
+la main du diable, repartit au galop en faisant une telle petarade, avec
+tant de soleils, de bombes, de fusees et d'artifices, qu'elle eut suffi
+a solenniser la fete du plus grand roi de l'univers. Voyant l'homme
+ecrase sous la honte et la peur, Satan le releva doucement, comme
+eut fait un tendre pere pour son fils unique, et tous les quatre ils
+descendirent la pente assez douce qui conduisait aux divers villages de
+cette abominable seigneurie. Ils frolerent les premieres maisons, sans
+entendre autre chose que des gemissements et des larmes, mais pas encore
+une malediction. Ces gens avaient peur et tremblaient de tous leurs
+membres. Le malade arretait son souffle et l'enfant brisait son jouet;
+la femme, epouvantee, allait se cacher dans quelque fente, et les chiens
+oubliaient d'aboyer. Mais enfin, quand ils eurent ainsi parcouru toute
+une rue, on entendit sortir de ces chaumieres en debris des murmures,
+des cris, des plaintes, des maledictions, la malediction unanime allant
+sans cesse et grandissant toujours. Au second village, voisin du
+premier, la colere avait remplace la plainte, et ces malheureux
+criaient:
+
+--Arriere le brigand qui m'a vole mon fils! mort au scelerat qui fit
+perir mon pere sous le baton! Voila le monstre impitoyable! Et les
+enfants de jeter des cailloux et des pierres a ce fauteur d'incendie.
+
+--Rends-nous le pain, disaient les femmes! Rends-nous l'honneur,
+disaient les hommes! rends-nous les lits et les berceaux! Regarde, la
+faim nous mine, et nos mains defaillantes ne pourraient plus tenir les
+outils que tu nous as voles.
+
+A ce bruit immense, ou les dents grincaient, ou les yeux flamboyaient,
+ou de ces poitrines haves et dessechees sortaient des sons rauques
+et des sifflements pleins de fievre, accouraient villageois et
+villageoises, et de leur doigt vengeur, designant cet homme impie, ils
+criaient tous:
+
+--Au diable! au diable! au diable!
+
+Et l'echo repetait:
+
+--Au diable! au diable!
+
+Alors Satan, d'une voix qui remplit la plaine et le mont:
+
+--Camarade! il etait convenu que je n'accepterais qu'un present fait de
+bonne grace et tout d'une voix, sans que pas un des donataires y trouvat
+a redire. Eh bien, que t'en semble? et que dis-tu de cette unanime
+malediction? Pour le coup, tu es a moi, bien a moi. Pas un qui te
+reclame ou te pardonne.
+
+Et, prenant le bailli par les deux epaules, il le suspendit a un chene
+qui n'avait pas moins de soixante pieds de hauteur. Toute la contree
+applaudit a cet acte de vengeance! Helas! a defaut de justice, on se
+venge, et voila pourquoi il faut etre juste avant tout.
+
+Cet homme etant disparu de ce domaine, on vit peu a peu reparaitre en
+ces lieux devastes l'ordre et la paix. L'eglise fut rebatie, et, de
+nouveau, la cloche appela les fideles a la priere; ils obeirent a
+l'appel sacre, justement parce qu'ils avaient cesse d'etre miserables.
+Les femmes furent les premieres a quitter leurs haillons pour des habits
+simples et de bon gout. Les hommes revinrent a la charrue, a la herse,
+a tous les instruments qui font vivre et rejouissent l'humanite. Le
+pourceau, sauve par miracle, eut une progeniture abondante. Le petit
+enfant grandit et devint un grand justicier, chef d'un parlement dont la
+voix etait souveraine. On ne s'etonna guere, lorsque, un matin, le vieux
+chateau fut eventre, dont les materiaux servirent a faire un aqueduc, un
+pont, une chaussee. Enfin vous avez devine que le nouveau seigneur etait
+justement le jeune homme de la maison neuve. Ils avaient commence par
+renoncer a leur droit de potence, a leur droit de galeres et de gibet.
+Ils avaient fait de la potence une indication pour guider les voyageurs
+dans la foret.
+
+Nous avons encore a raconter une aventure, et tout sera dit: le jour
+ou disparut le bailli, les anciens du village qui avaient garde leur
+sang-froid avaient tres bien vu que Satan, de sa main pleine d'eclairs,
+avait grave on ne sait quoi sur la branche la plus haute du vieux chene.
+Le vieux chene mourut de vieillesse, et les bucherons, en le depouillant
+de sa couronne, y trouverent ce mot memorable, ecrit en traits de feu:
+JUSTICE!
+
+
+
+
+L'EPAGNEUL MAITRE D'ECOLE
+
+
+I
+
+Dans un canton de l'Arabie heureuse appele le Ludistan regnaient et
+gouvernaient, au temps des feeries, le bon roi Lysis et la reine
+Lysida. C'etaient deux bonnes gens, sans reproches et sans peur, qui se
+laissaient conduire assez volontiers, le roi par son ministre Atrobolin,
+la reine par sa dame d'honneur Moustelle; Moustelle, il est vrai,
+appartenait aux premieres maisons de Ludistan.
+
+C'etait un jour d'ete; la reine et le roi, qui ne s'amusaient pas tous
+les matins dans le parc de leur chateau, se plaisaient souvent apres
+leur dejeuner, compose d'une simple tasse de cafe au lait, a echapper,
+comme on disait alors, aux ennuis de la grandeur. Donc, sitot que leurs
+salons furent deserts, et voyant que les ambitieux les laissaient en
+repos jusqu'au lendemain, le roi Lysis et la reine Lysida, longeant la
+grande allee de maronniers qui traversait le parc et ne s'arretait qu'a
+la petite grille, ouvrirent en toute hate la poterne et la refermerent,
+tant ils avaient peur d'etre arretes par quelque urgente affaire de
+la dame d'honneur ou du premier ministre. _A demain les affaires
+serieuses!_ telle etait la devise de ce bon prince. Apres lui, elle a
+servi a beaucoup d'autres qui ne s'en sont pas trop mal trouves.
+
+Donc les voila, le roi et la reine tres joyeux, qui foulent d'un pied
+leger la vaste prairie; au bout de la prairie il y avait un beau rivage
+eclaire d'un soleil radieux, puis enfin la Mediterranee eclatante, ou,
+tout au moins, de quelque nom qu'on l'appelle, un immense Ocean dont pas
+un mortel n'avait franchi les dernieres limites.
+
+Les plus hardis navigateurs envoyes par l'Academie des sciences de ce
+beau royaume etaient revenus de leur aventure epouvantes des abimes, des
+precipices, des rochers funestes qui les avaient arretes apres cinq
+ou six mois d'une heureuse navigation. "Messieurs les academiciens,
+s'ecriaient ces hardis voyageurs, nous n'avons rencontre la-bas que
+l'abime et le chaos, la foudre et le neant, des montagnes a perte de vue
+et le cri des animaux feroces; l'ours blanc et l'ours noir son camarade
+ne sont que jeux d'enfants compares a ces geants d'un monde inconnu."
+Ceci dit, nos voyageurs etaient decores par le roi Lysis, et l'Academie
+ouvrait son sein a ces nouveaux Christophe Colomb.
+
+La reine et le roi avaient donc cesse depuis longtemps d'envoyer la-bas
+des flottes inutiles, et, prenant leur parti en gens sages, ils se
+contentaient de contempler le vaste espace, du sommet de la roche Noire,
+ainsi nommee parce que ce rocher terrible etait couvert incessamment
+d'une blanche ecume. En etudiant la geographie, il vous sera facile de
+vous convaincre des gentillesses, des gaietes et des non-sens de MM. les
+geographes. Ils s'amusent volontiers de ces chiquenaudes donnees au sens
+commun.
+
+La reine et le roi s'etaient a peine assis a leur place accoutumee, a
+peine le roi avait dit a la reine: "Il fait beau temps, Madame!" a peine
+la reine avait dit au roi: "Oui, Sire!" un nuage epais s'etendit soudain
+sur le ciel radieux; le flot grondant vint se briser contre la roche
+Noire; on n'entendit au loin que la bataille des elements furieux;
+"Si j'avais su, dit la reine, j'aurais pris mon tartan du mois de
+decembre.--Si j'avais pu me douter de telle averse, dit le roi, a coup
+sur j'aurais apporte mon parapluie!" Heureusement la roche, en ce
+lieu, formait une cavite, la plus charmante du monde pour des tetes
+couronnees. Les patres eux-memes, par ces mauvais temps subits, ne sont
+pas faches de rencontrer ces remparts naturels contre la pluie et le
+vent de bise. "Attendons une eclaircie et nous regagnerons le chateau,
+disait la reine en grelottant."
+
+[Illustration: Barque ou berceau?]
+
+Cependant tout au loin il leur sembla qu'une barque legere, abaissant
+au vent, allait d'une vague a l'autre et s'approchait du rivage en
+louvoyant.
+
+"Sire, disait la reine au roi, voyez-vous ce berceau qui
+flotte?--Oui-da, reprit le roi, ce n'est pas un berceau, c'est une
+barque, et pour peu que Votre Majeste daigne y preter sa royale
+attention, elle aura bientot reconnu le pilote au gouvernail et cette
+voile empourpree ou le vent souffle a perdre haleine!"
+
+A ce bon mot qu'il avait trouve sans le chercher, le roi Lysis daigna
+sourire. Ils ressemblent en ceci au reste des humains, les rois
+d'esprit, rien ne les amuse autant que leurs propres bons mots.
+
+Apres une pose: "Sire, dit la reine, avec votre permission, j'insiste et
+je dis que cette barque est un berceau; je vois des couvertures brodees,
+un petit oreiller garni de dentelle, une menotte d'enfant qui tient un
+hochet de cristal.--Et moi, ma reine, avec votre permission, je vois le
+bateau, la voile et le pilote au gouvernail."
+
+Comme elles allaient se disputer, Leurs Majestes virent aborder au pied
+de la roche, et cette fois ils furent d'accord, un bateau qui etait en
+meme temps un berceau, un berceau qui etait tout ensemble un bateau. Au
+meme instant, le soleil sortit du nuage, et tout se calma dans cette
+immensite; ce fut un veritable enchantement.
+
+Il faut pourtant que vous sachiez que le roi Lysis et la reine Lysida
+comptaient plusieurs points noirs dans leur tres heureuse vie, et leur
+premier chagrin etait de n'avoir pas d'enfants. Pas d'enfants, rien
+n'est plus triste! Il est vrai que bien des peres de famille, sitot
+que leur fillette est maussade ou que leur garcon est entete, pour peu
+qu'ils aient mis au monde un gourmand, un paresseux, un menteur, un
+porteur d'oreilles d'ane: "Mon Dieu! mon Dieu! disent-ils, que les
+_peres_ qui n'ont pas d'enfants sont heureux!" Et voila comme, ici-bas,
+les hommes et les femmes ne sont jamais contents.
+
+La reine et le roi eurent bientot quitte leur roche et gagne le rivage;
+et pensez s'ils furent heureux, quand ils decouvrirent dans ce berceau
+un beau petit garcon de trois ou quatre ans qui leur tendit les bras.
+Tout d'abord, la reine s'empara du petit naufrage pendant que le roi,
+qui tenait a ses idees, s'ecriait: "Je savais bien que c'etait un
+bateau, car voici le pilote!" Or, le pilote etait un epagneul rare et
+charmant; sa queue etait orange, et de ce beau panache il se servait
+comme un nautonnier de voile et de gouvernail. Sa robe etait blanche et
+noire, il portait a son front une etoile. Enfin, que vous dirai-je? il
+n'y avait rien de plus joli que cet epagneul venu de si loin, dans
+un attirail si nouveau. "A moi l'enfant! disait la reine.--A moi le
+bateau!" disait le roi. Et voila comme ils rentrerent, tout joyeux et
+les mains pleines, en ce chateau dont ils etaient sortis les mains
+vides. Il faut vous dire aussi que l'epagneul, tres fatigue, s'etait
+endormi sur l'oreiller du jeune enfant. "C'est un peu lourd, disait le
+roi, mais je suis trop content de ma trouvaille pour deranger ce bel
+epagneul."
+
+
+II
+
+Quand le ministre et la dame d'honneur apprirent les evenements de la
+matinee, et qu'ils se virent exposes a cette formidable concurrence d'un
+joli chien et d'un bel enfant, ils pousserent de grands cris; mais
+le roi les fit taire en les menacant des _Petites Affiches_, ou se
+rencontraient, en ce temps-la, tant de grands ministres et d'excellentes
+dames d'honneur.
+
+L'enfant fut appele d'un nom arabe qui signifie "arrache des flots".
+Quant au chien, on l'appela d'un nom francais qui veut dire "le bon
+pilote".
+
+Enfin la reine et le roi s'occupaient nuit et jour de l'un et de
+l'autre, a tel point, qu'on disait qu'ils perdaient le boire et le
+manger. Cette incessante preoccupation aurait tres bien pu nuire a
+la gloire, a l'honneur du roi Lysis. Comme il laissait a ses ennemis
+beaucoup trop du loisir, il advint qu'une nuit du mois de decembre on
+entendit un grand bruit dans le chateau; c'etaient les ennemis du roi
+Lysis qui s'introduisaient dans la citadelle. Mais (rendons-lui son vrai
+nom) le sage Azor, reveillant doucement son jeune maitre, lui mit entre
+les mains une trompette achetee a la foire du Ludistan, et l'enfant, sur
+cette trompette, essaya, d'un souffle ingenu, l'air nouveau de _Malbroug
+s'en va-t-en guerre_. Bien qu'il fut assis en ce moment sur les marches
+du trone, nous ne voulons pas flatter le petit Noemi (rendons-lui aussi
+son nom): il etait un tres chetif musicien; il ecorchait de la belle
+sorte le fameux air _Malbroug s'en va-t-en guerre_, et les courtisans
+les plus subtils se bouchaient les oreilles aux premiers cris de la
+rauque trompette. Eh bien, voila justement ce qui sauva le trone de
+Lysis et de Lysida; les ennemis qui s'etaient empares du chateau, voyant
+que pas un n'accourait a leur rencontre, s'etonnerent et s'inquieterent.
+"Il faut vraiment, disait le general ennemi, que l'on me tende un piege;
+halte-la!" Mais quand il entendit la trompette invisible et la chanson
+_Malbroug s'en va-t-en guerre_, il cria: "Sauve qui peut!" Voila
+comment, par la presence d'esprit d'un si bon chien et par une trompette
+en fer-blanc dont on ne voudrait pas a la foire de Saint-Cloud, fut
+delivre le chateau de Lysis-Lysida.
+
+Le lendemain de cette nuit terrible, accourut le peuple enthousiaste en
+criant: Vive la reine et vive le roi! "En ai-je assez battus!" disait
+Lysis. "En avons-nous assez malmenes?" disait Lysida. Le ministre et la
+dame d'honneur avaient leur part dans cette gloire improvisee, et pas un
+mot de l'epagneul Azor, pas un mot du petit Noemi et de sa trompette. En
+ce temps-la, les peuples etaient bien ingrats!
+
+Quand ils se virent si peu recompenses, Azor et Noemi, s'ils avaient eu
+des ames moins vaillantes, auraient desespere de l'avenir; mais le bel
+Azor: "J'avais tort, se dit-il, de negliger l'education de mon eleve, il
+sera peut-etre un jour quelque grand prince, et je veux lui enseigner
+l'art de la guerre." Au meme instant, l'epagneul ceignit son grand
+sabre, et, mettant un fusil chassepot entre les mains du petit joueur
+de trompette: "Une, deux, trois! portez armes! presentez armes!" Azor
+accomplissait et surtout il enseignait tous ces beaux mouvements
+beaucoup mieux qu'un sergent de la garde nationale. Il savait jusqu'aux
+mots: _En joue_, et _Feu!_ toute la gamme militaire. Enfin rien ne
+l'etonnait: une mine, une contre-mine, une barricade. Il excellait
+a planter un drapeau gris de lin (c'etait la couleur du drapeau du
+Ludistan) sur les tourelles les plus elevees; il entrait par la breche
+et defiait les canons les mieux rayes. Avec cela, modeste un peu plus
+qu'il ne convient a des victorieux. Quoi d'etonnant? il avait appris la
+modestie a l'ecole d'un jeune lievre qui tirait un coup de pistolet, et
+qui respirait l'odeur de la poudre avec autant de bonheur que la suave
+odeur du thym ou du serpolet.
+
+[Illustration: Malbroug s'en va-t-en guerre.]
+
+Ce brave Azor menait de front l'utile et l'agreable; en meme temps qu'il
+enseignait l'exercice a son eleve, il lui montrait comment on plait aux
+dames; il relevait le mouchoir de celle-ci, il presentait ses gants a
+celle-la. Il sautait pour le roi, pour la reine, et parfois pour le
+ministre. Il flattait le riche, et voila le miracle: il epargnait le
+pauvre! Enfin, docile a ces exemples, Noemi plaisait a tout le monde.
+
+Aussi bien la reine et le roi ne tarissaient pas sur les louanges de
+leur fils adoptif: "Il a tout devine, disaient-ils; sans maitre, il
+apprend toutes choses; a la chasse on ne sait pas comment il s'y prend,
+mais jamais il ne revient bredouille." Ils ne se doutaient pas, ces bons
+princes, que l'epagneul faisait lever tout ce gibier sur les pas de son
+cher Noemi.
+
+"Et maintenant, se disait maitre Azor, il ne manque a mon disciple que
+d'etre un menager de son propre bien, et il le menait dans le domaine
+des fourmis.--Je veux aussi qu'il soit un habile artiste," et de bonne
+heure il l'eveillait pour qu'il entendit le tireli joyeux de l'alouette
+matinale. Il faisait de toutes les creatures de ce bas monde autant de
+maitres excellents pour l'enfant de son adoption: le cygne enseignait
+a nager au petit Lysis, le corbeau a prevoir la pluie et le beau
+temps.--"Je veux aussi qu'il apprenne a respecter les vieilles gens,
+disait le bon epagneul; il sera complet si jamais il se montre aussi bon
+qu'il est habile et courageux."
+
+Justement, passait dans le sentier qui revient de la foret, une humble
+vieille aux cheveux tout blancs, aux mains tremblantes. Elle portait,
+sur son epaule voutee, un lourd fardeau d'epines qu'elle avait ramassa,
+brin a brin, dans la foret, et d'un pas chancelant elle regagnait sa
+cabane. Helas! il y avait encore bien loin de ce lieu au desert habite
+par la vieille; elle etait harassee, elle s'avouait vaincue.
+
+"Ah! malheureuse, je n'irai pas plus loin, disait-elle, et comment se
+chauffera ma petite Rachel!"
+
+En ce moment passa le jeune homme suivi de son fidele Azor. Noemi etait
+mecontent, il avait fait mauvaise chasse et s'en revenait les mains
+vides. Ce fut pourquoi sans doute il continua son chemin sans regarder
+la vieille et son fardeau. Mais celle-ci: "Mon enfant, dit-elle (elle
+disait cela d'un ton severe), il est mal a vous de ne pas faire au
+moins quelque attention a une malheureuse femme qui pourrait etre votre
+aieule; avez-vous donc le coeur assez dur pour m'abandonner au milieu du
+chemin, en proie a tant de misere, et ne m'aiderez-vous point a porter
+mon fardeau?..." Il faisait la sourde oreille, il avait froid, il avait
+faim et n'etait pas touche du froid et de la faim de cette infortunee.
+Azor, disons mieux, Mentor, voulant donner cette lecon de bonte a son
+eleve, poussait de son mieux le fagot d'epines et deja son museau etait
+tout en sang... "Mauvais coeur, disait la vieille, il n'a pas honte
+de recevoir de son chien cette lecon d'humanite!" La lecon ne fut
+pas perdue, et Noemi, revenant sur ses pas, chargea le fagot sur ses
+epaules:
+
+"Allons, vous le voulez!" dit-il a la vieille; elle marcha la premiere,
+il la suivit sans remarquer les epines et les ronces qui tantot rayaient
+son front et tantot menacaient ses yeux. Oh! miracle excellent de la
+charite! plus il marchait, plus le fardeau semblait leger a ses jeunes
+epaules; de cet amas de chardons et d'epines sortait une suave odeur de
+menthe et de violette des champs; il s'enivrait de sa bonne action. Une
+bonne action est une feerie, elle embellit toute chose. "C'est la, dit
+la vieille, en s'arretant sur un seuil silencieux.--Quoi, deja!"
+reprit le jeune homme. Au meme instant la porte s'ouvrit, et l'on vit
+apparaitre une charmante enfant vetue a la facon des princesses d'Asie.
+"Avouez, disait la vieille en rangeant son fagot pres de la cheminee,
+que vous n'etes pas fache d'etre venu en aide a cette enfant de la fille
+que j'ai perdue? Elle est toute ma joie, et pour que rien ne lui manque,
+volontiers je demanderais l'aumone." En meme temps, d'un souffle encore
+vigoureux, elle soufflait sur la flamme eteinte, et le bois petillait
+en mille etincelles: "Mon jeune maitre, attendez, disait la vieille, et
+vous aurez des chataignes dans un verre de lait chaud." Ils firent a eux
+quatre, en comptant ce digne Azor, le meilleur repas qu'ils eussent fait
+de leur vie. Et quand ils se separerent, ils se promirent de se revoir
+sous le chaume en hiver, sur le bord des epis dores, au mois de juin.
+
+Le lendemain de cette heureuse journee, le roi Lysis, la reine Lysida,
+le jeune homme et le caniche se promenaient sur le rivage ou murmuraient
+doucement ces flots d'azur. La vieille en ce moment vint a passer tenant
+par la main sa petite fille a demi rougissante; elles firent de leur
+mieux, l'une et l'autre, un salut a Leurs Majestes; puis, la vieille
+ayant complimente la reine et le roi de leur enfant: "Ce n'est pas tout
+a fait notre enfant, dit la reine.--Et c'est bien dommage, reprit la
+vieille.--Il sera roi quelque jour par notre adoption, repliqua Lysis,
+mais que de choses il faut qu'il sache avant ce temps-la!--Majeste,
+reprit la vieille, il sait les arts de la guerre et de la paix; il sait
+mieux encore, il sait respecter la vieillesse et secourir le malheur; il
+est sage avec les vieillards, il est gai avec les enfants, n'est-ce pas,
+mignonne?" Et la fillette, interdite, repondit en flattant le superbe
+Azor de sa belle main de princesse et d'enfant.
+
+[Illustration: Le fagot d'epines.]
+
+Quelques annees plus tard Noemi, devenu un grand et beau jeune homme,
+epousa la belle jeune fille. Et apres d'autres annees, le roi Lysis, la
+reine Lysida s'etant endormis dans la paix derniere, Noemi devint roi de
+leur royaume. Et les jours de son long regne furent pour tous des jours
+de bonheur...
+
+
+
+
+MADEMOISELLE LAURETTE DE MALBOISSIERE
+
+
+Il y avait, au siecle passe, en l'an de grace 1762, une jeune fille de
+bonne mine, de belle et bonne maison, Mlle Laurette de Malboissiere.
+Encore enfant, son esprit brillait d'une grace ingenue et deja savante.
+Elle apprit de bonne heure le grec et le latin; a quinze ans, l'espagnol
+et l'italien n'avaient plus de secrets pour elle; elle lisait Shakspeare
+en anglais et Klopstock en allemand. Trois fois par semaine arrivait
+le maitre de mathematiques et le maitre a danser, le menuet et les
+equations allant de compagnie. Elle ecrivait en vers, elle ecrivait en
+prose. Au Tasse elle empruntait son Armide; a l'Arioste son Angelique
+et son Roland. L'une des premieres, elle eut l'honneur d'etudier les
+premiers tomes de l'_Histoire naturelle_ de M. de Buffon, _genie egal
+a la nature_, disait la statue elevee au jardin du Roi, par l'ordre
+de Louis XVI. Ainsi se passait la journee, et, le soir venu, la
+jeune demoiselle allait tour a tour, a la Comedie italienne, au
+Theatre-Francais; et le lendemain des grandes soirees, c'etait merveille
+d'entendre ce jeune esprit raconter a sa jeune cousine la comedie ou la
+tragedie nouvelle: "J'etais hier, dit Laurette, a la Comedie italienne,
+ou j'ai vu la petite Camille jouer le role de mere dans _Arlequin perdu
+et retrouve_."
+
+Encore aujourd'hui, dans le vieux chateau, non loin de Mantes la Jolie,
+vous retrouveriez la trace et le souvenir de Laurette: "Il pleut, tout
+notre monde est a la maison; les hommes jouent au billard, les dames
+lisent dans le premier salon, et moi, je suis restee dans le second,
+a lire et a vous ecrire. Ce chateau est beau; le jardin, surtout, est
+delicieux. Il y a des eaux magnifiques et de tres belles promenades. Les
+appartements, quoique simples, sont fort nobles. J'ai une petite chambre
+dont les fenetres donnent sur le parc. Elle est separee de celle de ma
+mere par une antichambre et un cabinet. Je m'amuse assez ici; nous nous
+promenons beaucoup. Je me leve quelquefois a six heures, et je vais
+reveiller mon pere, qui loge dans le jardin, dans le corps de logis des
+bains, pour me promener avec lui. Cela dure jusqu'a huit heures; ou
+bien, quand je me suis fatiguee la veille, je me coiffe, je m'habille,
+je travaille jusqu'a une heure et demie. Nous dinons a deux heures; je
+reste quelque temps au salon, puis je me retire dans ma chambre jusqu'a
+l'heure de la promenade, qui a lieu ordinairement a six heures jusqu'a
+neuf. Nous soupons a dix heures. Telle est ma vie."
+
+Ainsi disaient nos grands-peres, sur le bord de l'abime. On ne parle, en
+ces lieux paisibles, que de ballets, de comedies et d'operas nouveaux.
+Mme de la Popeliniere a chante, sur le theatre de Passy, le role
+d'Orphee (il ne s'agit pas encore du chevalier Gluck), en presence de la
+duchesse de Choiseul, de la duchesse de Grammont, du comte de la Marche
+et de l'ambassadeur d'Espagne. On a siffle une comedie de Palissot,
+l'auteur des _Philosophes_, et la chute honteuse de Palissot a fait
+plaisir a tout le monde. Voici, cependant, un grand evenement entre
+deux representations des comediens d'Italie, _enfants du fard et de
+l'oisivete_: "Les Anglais bombardent Calais (17 juin 1762)." Certes,
+c'est la ce qui s'appelle une grosse aventure... Eh bien, en ce
+temps-la, Calais bombarde par les Anglais arrachait tout au plus cette
+humble reflexion a la jeune Laurette: "On ne croit pas que cela
+leur serve a grand'chose." Et la voila, sur la meme page, racontant
+l'heureuse aventure arrivee a Mme de Beauffremont, lorsqu'elle eut la
+fantaisie de visiter le chateau de Bellevue:
+
+"Elle y fut promener, jeudi, avec Mme de Montalembert. Le roi y arriva
+quelque temps apres elles et reconnut la livree de Mme de Beauffremont.
+"Est-ce que la princesse est ici?--Oui, Sire.--Et avec qui
+est-elle?--Avec Mme de Montalembert.--Leur a-t-on fait voir tous
+les appartements?--Oui, Sire.--Sont-elles entrees dans les jardins?
+ont-elles mange de mes cerises?--Pas encore, Sire; on attendait Votre
+Majeste.--Je vais donc me depecher bien vite, pour qu'elles puissent en
+manger a leur tour." Quand il eut mange, il dit a M. de Champcenetz, qui
+est gouverneur de Bellevue: "Allez bien vite chercher ces dames." Et,
+pour les laisser libres, il alla a Babioles, une petite maison aupres de
+la, appartenant a M. de Champcenetz. N'est-ce pas la une action de
+bon prince? Que j'eusse ete contente, si j'avais ete la lorsqu'il est
+arrive; je l'aurais vu, ainsi que ces dames, de bien pres, et sans qu'il
+m'apercut."
+
+Tout cela est tres joli, sans doute; mais ce qui gate un peu ce gouter
+royal, ce sont les Anglais qui bombardent Calais.
+
+Huit jours plus tard, un autre evenement tres considerable signale la
+Russie a l'attention publique... En quatre en cinq lignes, la jeune
+Laurette a raconte cette immense catastrophe: "Eh bien, ma belle petite,
+l'imperatrice de Russie me semble prendre son parti sans balancer
+longtemps. Son mari, dit-on, voulait la repudier, on pretend meme lui
+faire trancher la tete, de plus etablir le lutheranisme dans ses Etats;
+mais elle l'a prevenu, l'a fait enfermer lui-meme, et s'est fait
+declarer czarine."
+
+En revanche, on vous dira tout au long comment un bal public vient de
+s'etablir sur la pelouse de la Muette, en concurrence avec le fameux
+bal de Vincennes. Ce bal de la Muette est charmant; on y danse, on s'y
+promene, on y va le dimanche. Un peu plus tard, ce lieu de fetes aura
+nom le _Ranelagh_; aujourd'hui, le Ranelagh est une suite de petits
+palais entre deux jardins:
+
+ Nous n'irons plus au bois, les lauriers sont coupes...
+
+C'est la chanson de Mme de Pompadour.
+
+Encore une nouvelle importante: "On jouait hier _Tancrede_ et _le Legs_
+a la Comedie francaise, et le duc de Bedford etait dans une loge. Or, le
+duc de Bedford venait justement traiter pour la paix." A peine si les
+plus graves evenements tiennent autant de place, en cette histoire
+ecrite sous l'emotion du moment, qu'un serin qui s'envole, un chien
+perdu, ou la mort d'un singe favori. Evidemment, toutes les choses
+serieuses etaient au second plan. Tout le monde ignore ou semble ignorer
+la menace et le danger de l'heure presente. Ces vastes famines, ces
+miseres sans nom, ces faillites d'argent et d'honneur, Laurette n'en
+sait rien. Elle vous dira plus volontiers les sept eglogues de Virgile
+qu'un seul des episodes sanglants de la guerre de Sept ans. Innocence
+est le mot tres inattendu de cette idylle en plein dix-huitieme siecle.
+
+On s'apercoit a chaque instant que Laurette habite assez loin de la
+cour. Elle n'en sait que les histoires les plus decentes; pas un des
+hommes sages et pas une des honnetes femmes qui l'entourent n'oseraient
+lui parler des scandales de Versailles. Ses livres favoris se composent
+des histoires d'Angleterre, de l'_Histoire des abeilles_, et des
+_Idylles_ de Gossner, traduites par Diderot qui ne s'en vante guere. Un
+beau jour, quoiqu'un lui prete _Gil Blas_, et cette enfant, qui lisait
+Tacite a livre ouvert, ne comprit pas grand'chose au roman de Le Sage.
+Elle ne vit pas que, dans son _Gil Blas_, Le Sage avait represente le
+caprice et le courant de la vie humaine, et que le lecteur, a chaque
+page, pouvait s'ecrier: Je reconnais mes propres aventure!
+
+On etait alors aux dernieres heures de Mme de Pompadour. A la meme heure
+(et c'est tant mieux pour elle), notre innocente etait occupee egalement
+de son serin, de son singe et de Mme de Pompadour: "Mon serin est mort
+tout couvert d'abces. Brunet, mon singe, allait beaucoup mieux. Il me
+faisait toutes sortes de caresses. Le voila mort, en meme temps que Mme
+de Pompadour." Elle aimait les livres. C'est le plus beau gout du monde.
+Il n'est pas de passion plus charmante. Elle en parlait a merveille:
+
+"J'ai achete ce matin trente volumes latins et grecs de la bibliotheque
+des jesuites." Nouveau motif d'etonnement de rencontrer cette jeune
+fille attentive a tant de choses: "Aujourd'hui, dit-elle, apres avoir
+lu Locke et Spinosa, fait mon theme espagnol et ma version latine, j'ai
+pris ma lecon de mathematiques et ma lecon de danse. A cinq heures, est
+arrive mon petit maitre de dessin, qui est reste avec moi une heure un
+quart. Apres son depart, j'ai lu douze chapitres d'Epictete en grec, et
+la derniere partie du _Timon d'Athenes_, de Shakspeare..."
+
+Le reste de la soiree appartenait au theatre. On donnait _Heraclide_ et
+_le Cocher suppose_, et, fouette, cocher! on rentre au logis, on soupe;
+et voici le menu de ce repas simple et frugal: "Une bonne et franche
+soupe a la paysanne, sans jus, sans coulis, avec de la laitue, des
+poireaux et de l'oseille; un petit bouilli de bonne mine, du beurre
+frais, des raves, des cotelettes bien cuites, sans sauce, une poularde
+rotie excellente, une salade delicieuse, une tourte de pigeons, une de
+frangipane, et des petits pois accommodes a la bourgeoise: voila tous
+les plats qui parurent sur la table. Au dessert, nous eumes du fromage
+a la creme, des echaudes, des confitures, des bonbons et des abricots
+seches, et, pour que la fin couronnat l'oeuvre, on nous servit du cafe
+que j'avais fait moi-meme."
+
+Le lendemain, elle achete encore un beau Dante en maroquin a la vente
+des Jesuites. Le meme jour, elle va visiter, au Louvre, l'atelier de
+Drouais le fils: "Nous y avons vu le portrait de Mme de Pompadour, qui
+est reellement une tres belle chose. Elle travaille sur un petit metier;
+son attitude est tres noble; sa robe est de perse garnie en dentelles de
+la plus grande beaute. Son petit chien cherche a monter sur son metier."
+
+A la campagne, Laurette habite une belle chambre, et la description de
+son appartement, entre deux tourelles, sera la bienvenue,--apres le
+recit de son diner:
+
+"Je suis dans une grande et assez belle chambre; mon lit est cramoisi
+brode en noeuds blancs; sur ma tapisserie sont des chars, des gens
+montes dessus, des chevaux pomponnes, des curieux aux fenetres. J'ai,
+pour meubles, une commode, une cheminee, une chaise longue, autrefois
+de damas bleu et blanc, six chaises en tapisserie, deux fauteuils, un
+crucifix, le portrait du pere et de la mere de notre chatelain. J'ai vue
+sur l'eau et sur le parc; mais mon cabinet de toilette est delicieux. Il
+a deux fenetres etroites, dont l'une est au nord, et donne sur la partie
+la plus large du fosse et sur un paysage charmant. Il est meuble en
+indienne, bleu et blanc, a une cheminee et une petite glace. C'est la
+que couche ma gouvernante, Mlle Jaillie."
+
+Lorsqu'il fallait se mettre au niveau des bonnes gens de la campagne et
+partager leurs amusements, la belle Laurette etait la premiere a les
+encourager: "Il y avait eu, le matin, dans notre village, un mariage
+auquel nous avions assiste; et, le soir, toute la noce etait venue
+danser au chateau. La mariee n'est point jolie; elle n'a que de belles
+dents et vingt-deux ans. Le marie est fort laid aussi, trente-cinq ans,
+et n'est point de ce village-ci. J'ai presque toujours danse avec lui,
+et mon cousin avec son epouse. Ils viennent encore ici aujourd'hui pour
+faire le lendemain."
+
+Et, pendant que cette aimable enfant s'amuse avec tant de belle grace
+innocente, deja la mort s'avance. Elle souffre, elle est malade; elle
+eprouve un je ne sais quoi qui est semblable a l'ennui. Sa jeune amie
+et confidente, helas! la voila qui se marie. Un jeune homme, un certain
+Lucenax, son cousin, au coeur tendre, a l'esprit frivole, a delaisse la
+charmante Laurette. Il aime ailleurs. Il va, il vient; on lui pardonne:
+"Zest! le voila qui s'echappe encore!" Elle pleure, elle rit, elle
+oublie.
+
+Peu a peu, cela devait etre, au fond de ces rires on entend le sanglot.
+
+L'enfant deja n'est plus qu'une fille serieuse, obeissant aux tristesses
+d'alentour. A peine elle a dix-neuf ans, qu'elle dirait volontiers,
+comme autrefois Valentine de Milan: "Rien ne m'est plus, plus ne m'est
+rien!" C'est qu'en effet la voila tout simplement qui se meurt. Il n'y a
+rien de plus triste et de plus doux que les derniers jours de l'aimable
+Laurette. Elle met en ordre toutes choses, et puis elle dit: "Je
+voudrais voir M. Tronchin." C'etait le medecin a la mode. Il se rendit
+chez Laurette, et cet homme lasse de tout, le temoin de tous les
+desespoirs silencieux, de toutes les douleurs muettes, et des plus
+terribles agonies que contenaient ces temps de desordre et de doute,
+comme il dut etre etonne et charme de cette enfant resignee et calme et
+regardant la mort sans palir!
+
+Toutefois, malgre notre juste et sincere admiration pour cette aimable
+demoiselle, il nous semble, en fin de compte, qu'elle eut laisse pour
+les jeunes filles d'aujourd'hui un plus heureux et plus utile exemple,
+avec moins de zele a des etudes trop nombreuses pour etre toutes
+salutaires, avec plus de modestie et de reserve au milieu des vains
+bruits de ce monde, emporte par les grands orages. Peut-etre on
+admirerait un peu moins Mlle de Malboissiere; on l'aimerait davantage.
+Son portrait serait d'un moins vif eclat sans doute, et y gagnerait en
+grace, en charme, en candeur.
+
+
+
+
+MADEMOISELLE DE LAUNAY OU LA FILLE PAUVRE
+
+
+I
+
+La ville d'Evreux, en Normandie, est une des grandes et antiques cites
+de la province. Elle compte, au nombre de ses eveques, des hommes
+illustres a tous les titres du talent, de la naissance et de la vertu.
+Grace a leur exemple, a leurs enseignements, la foi de l'Evangile est
+restee en toute sa purete a l'ombre austere de ses cloitres, de ses
+chapelles, de cette eglise cathedrale qui soutiendrait fierement la
+comparaison avec la cathedrale meme de la ville de Rouen, la capitale.
+Au temps ou va se passer notre histoire, une des abbayes de la ville
+d'Evreux, l'abbaye de Saint-Sauveur, avait pour abbesse une dame
+illustre, Mme de La Rochefoucauld, la propre niece de ce rare et grand
+esprit, M. le duc de La Rochefoucauld, l'auteur des _Maximes_, et de cet
+autre duc de La Rochefoucauld, l'ami du roi, qui, pendant quarante ans
+de sa vie, avait assiste au botte et au debotte de Sa Majeste, qu'elle
+allat a la chasse, ou qu'elle en revint, et toujours Sa Majeste avait
+rencontre ses regards attristes si le roi etait triste, et joyeux s'il
+daignait sourire. En ce moment, le grand siecle est acheve; le roi et
+son digne ami, accables de la meme vieillesse et sous le poids du meme
+ennui, assistent silencieux aux derniers jours du grand regne; ils en
+ont contemple toutes les merveilles, ils en subissent maintenant toutes
+les douleurs: une ruine immense, une gloire evanouie, un deuil sans
+cesse et sans fin de ces jeunes princes et de ces belles princesses,
+doux enfants dont les voix fraiches avaient peine a reveiller ces echos
+endormis. Et maintenant tout se tait dans ce Versailles des repentirs,
+des remords et des tombeaux.
+
+Un soir d'hiver, quand le jour tout a coup tombe, au seuil de la sainte
+abbaye ou Mme de La Rochefoucauld etait un exemple austere des plus
+grandes vertus, une pauvre femme, a pied et venant de loin, s'etait
+assise sur un banc de pierre et se reposait d'une grande course. Elle
+etait jeune encore, et l'on voyait qu'elle avait ete fort belle; mais la
+peine et l'abandon, la pauvrete, dont le joug est si dur, avaient laisse
+sur ce beau visage une empreinte ineffacable. Evidemment cette humble
+femme etait au bout de ses forces et ne pouvait aller plus loin. Elle
+tenait de ses mains nues et pressait sur son coeur resigne une enfant
+pale et frele, une petite fille affamee et dont les grands yeux,
+brillant du triste eclat de la fievre, imploraient a travers la porte
+fermee une protection invisible. Apres un instant d'attente, et sans que
+la mere, ici presente, eut ose faire un appel a cette charitable maison,
+la porte s'ouvrit comme par miracle, et deux soeurs du Saint-Sauveur
+vinrent a la femme abandonnee, et, l'encourageant de la voix et du
+geste, celle-ci prit l'enfant dans ses bras, celle-la conduisit la mere
+au refectoire, ou se reunissaient toutes les soeurs pour le repas du
+soir. La salle etait tiede et bien close; au coin du feu petillant dans
+l'atre etait le fauteuil de Mme l'abbesse. On y fit asseoir la pauvre
+voyageuse; empressees autour de cette misere touchante, les bonnes
+soeurs lui prodiguerent tous les services; elles laverent ses pieds
+ensanglantes sur les paves du chemin; elles presenterent a cette
+abandonnee la coupe ou buvait Mme de La Rochefoucauld elle-meme, et
+pendant que la douce couleur revenait a cette joue ou tant de larmes
+avaient coule, la petite fille, debarrassee enfin de ses haillons, se
+rejouissait dans des linges blancs et chauds. Prenez et mangez! Puis
+la mere et l'enfant furent conduites a l'infirmerie, et s'endormirent
+paisibles dans un lit, dont elles etaient privees depuis huit jours.
+
+Le lendemain, a leur reveil, leur premier regard rencontra les
+yeux tendres et serieux tout ensemble de cette illustre dame de La
+Rochefoucauld. De sa voix, faite aussi bien pour la priere que pour le
+commandement, elle encouragea la mere a lui raconter par quelle suite de
+miseres elle etait arrivee a ce denuement si triste et si complet. La
+mere alors repondit qu'elle avait epouse naguere un gentilhomme, un
+pauvre Irlandais de la catholique Irlande, qui l'avait emmenee avec lui
+dans une cabane ou, pendant quatre annees, ils avaient eu grand'peine a
+vivre. Il y avait deux ans deja que la petite fille etait au monde, et
+Dieu sait qu'ils avaient grand espoir de l'elever; mais la famine avait
+envahi toute la contree, et la peste avait emporte le mari; les hommes
+du fisc etaient venus qui avaient vendu la cabane et le champ de ble;
+puis la charite publique, disons mieux, la prudence irlandaise, habile a
+se defaire des pauvres gens sans soutien, les avait embarquees sur une
+barque de pecheur qui les avait jetees a la cote, et voila comment elle
+etait venue en tendant la main jusqu'a ce lieu d'asile, ou elle esperait
+trouver quelque emploi dans la domesticite de l'abbaye, et chaque jour
+un verre de lait chaud pour son enfant.
+
+A ce recit, tout rempli de courage et de resignation, les dames de
+Saint-Sauveur repondirent qu'elles emploieraient la mere a la lingerie
+et qu'elles adopteraient la jeune enfant. Mais la mere etait morte apres
+une lutte desesperee de quinze mois contre le mal qui l'envahissait,
+elle mourut en benissant ses bienfaitrices et leur recommandant son
+enfant. La jeune fille avait grandi dans l'intervalle, et le bien-etre
+et l'amitie de tant de bonnes meres adoptives avaient affermi sa sante
+chancelante. Elle etait devenue assez jolie et toute mignonne; elle
+etait un veritable jouet pour les jeunes novices, dont elle remplacait
+la poupee. Elle etait tout le long du jour admiree et choyee; on
+obeissait a ses moindres fantaisies, et sa plus legere parole etait
+comptee. "Ah! disaient les bonnes dames, qu'elle a de grace et qu'elle a
+d'esprit! Elle est charmante;" et c'est a qui redoublerait de tendresse.
+
+Seule, Mme l'abbesse etait reservee avec cette enfant. Elle disait que
+toutes ces louanges auraient bientot gate le meilleur naturel; que mieux
+eut valu munir cette orpheline contre les embuches et les pieges du
+dehors; qu'elle aurait bientot sa vie a conduire et son pain de chaque
+jour a gagner... Mais c'etaient la de vaines paroles; le couvent n'avait
+pas d'autre enjouement et s'en donnait a coeur joie. Et plus l'enfant
+grandissait, plus grandes etaient les tendresses; ces dames se
+disputaient le bonheur de lui apprendre a lire, a ecrire, et les belles
+histoires qu'elle lisait dans Royaumont, tout rempli des plus belles
+images. Quelques-unes de ces dames, plus savantes, enseignaient a ce
+jeune esprit, celle-ci la geographie, et celle-la les premieres notions
+des mathematiques. Des veuves retirees du monde, et qui n'acceptaient du
+cloitre que le silence et la solitude, attendant l'heure ou leur deuil
+se changerait en grande parure, avaient soin de chanter a ta jeune
+recluse une suite d'elegies et de chansonnettes galantes, avec
+accompagnement de theorbe ou de clavecin. Pensez donc si elle en etait
+toute joyeuse, et si ces belles chansons se gravaient facilement dans ce
+jeune cerveau.
+
+Les deux vraies meres de la jeune Elisa (c'etait son nom) s'appelaient
+Mmes de Gien. Elles s'etaient chargees tout particulierement de cette
+enfant devenue une grande fille, et comme elles seraient mortes de
+chagrin a la seule idee de s'en separer, elles se firent nommer au
+prieure de Saint-Louis, situe dans un faubourg de la ville de Rouen,
+sur les hauteurs. Mme de Gien l'ainee, etant abbesse, eut sa soeur
+pour coadjutrice, et l'une et l'autre, ayant pris conge de Mme de La
+Rochefoucauld, elles emmenerent avec elles la jeune Elisa, qui devint
+une espece de souveraine en ce prieure, qui etait pauvre et menacait
+ruine de toute part. Mais ces dames avaient obtenu de leur famille une
+pension qui leur permettait de garder avec elles leur fille adoptive.
+Elles l'aimaient, en effet, comme une mere aime son enfant; elle, de son
+cote, les entourait de mille tendresses. Elle etait leur lectrice et
+leur secretaire; elle devint leur conseil.
+
+Les livres etant chers et rares, ces dames ouvrirent une ecole, et la
+jeune Elisa tint leur ecole, ou venaient plusieurs fillettes assez
+grandes, qui se lierent d'amitie avec leur institutrice. Une entre
+autres, Mlle de Silly, agreable et bien faite, un bon esprit, un bon
+coeur, une vraie et sincere Normande, eblouie et charmee a son tour par
+la jeune Elisa, en fit comme sa soeur ainee. Elles s'eprirent l'une pour
+l'autre d'une amitie tres grande, et se firent le serment de ne plus se
+quitter: "Non, jamais de separation. Nous vivrons ensemble."
+
+Et justement Mlle de Silly fut prise d'un mal affreux en ce temps-la.
+Une jeune fille y laissait tres souvent la vie et presque toujours sa
+beaute. Ce mal, qui repandait la terreur, etait presque sans remede, et
+Mlle de Silly, lorsqu'au bout de quarante jours elle sentit disparaitre
+enfin cette contagion qui avait eloigne de sa jeunesse toutes ses
+compagnes, trouvant la petite Elisa qui se tenait a son chevet comme
+un ange gardien: "Tu vois bien, lui dit-elle, que j'avais raison de
+t'aimer: tu m'as sauve la vie! Et comme Elisa lui voulait apporter un
+miroir:--Non, non, pas encore, attendons; je dois etre affreuse!" et
+quelques larmes vinrent mouiller ses beaux yeux couverts encore du
+nuage... Elle ne fut pas defiguree; elle revint a la beaute comme elle
+etait revenue a la vie, et sa reconnaissance en redoubla pour cette amie
+qui l'avait sauvee.
+
+Mme de Silly la mere accourut aussitot que sa fille fut hors de danger,
+et ne put guere se refuser a inviter la jeune Elisa d'accompagner sa
+fille au chateau de Silly. C'etait une vieille maison batie en S,
+l'usage etant alors de donner aux chateaux normands la forme de la
+premiere lettre du nom de la terre: ainsi la Meilleraie representait une
+M dans la disposition de ses batiments; mais la veritable distinction du
+chateau de Silly, c'est qu'il etait place au beau milieu de la vallee
+d'Auge, ou tout fleurit, jusqu'aux epines. Au printemps, en ete, aux
+derniers jours de l'automne, on n'entend que ruisseaux murmurant,
+oiseaux chantant, legers bruissements sous le souffle invisible.
+
+Une fillette hors de son couvent, toute rayonnante de jeunesse et
+d'esperance, est naturellement heureuse en ce vaste jardin, et
+volontiers elle oublie, o l'ingrate! le couvent et ses meres adoptives.
+Tel etait l'enivrement de la jeune Elisa, lorsqu'au bras de son amie
+elle entrait dans cette maison, triste au dedans, c'est vrai, mais au
+dehors toute charmante. M. de Silly le pere etait un vieillard morose;
+on ne l'entendait guere, on le voyait fort peu, il comprenait que sa
+mort etait proche, et, resigne comme un vieux soldat, il se preparait a
+mourir en chretien.
+
+Beaucoup plus jeune, et tres agissante encore, Mme de Silly s'inquietait
+avec moderation des tristesses de son mari, non plus que des dangers
+recents de sa fille, en proie a la petite verole. Elle etait, comme
+toutes les meres de ces temps antiques, passionnee pour la gloire et
+pour le nom de leur maison; toute leur tendresse et toute leur ambition
+se reportaient sans cesse et sans fin sur leur fils, heritier et
+continuateur du nom, de la fortune et de l'autorite des aieux. C'etait
+l'habitude et la loi du monde feodal: tout revenait au fils aine; il
+etait tout, le cadet n'etait rien, il s'appelait M. le chevalier, et
+passait une vie obscure en un coin du chateau de son pere, heureux de
+promener dans les jardins paternels le neveu qui devait le desheriter
+tout a fait. Quant aux filles, elles etaient encore moins comptees que
+les cadets; on les mettait au couvent, moyennant une petite dot, et les
+voila disparues a jamais.
+
+Ainsi Mlle de Silly, dans la maison de ses peres, etait une etrangere
+autant que la jeune Elisa; mais l'habitude et la resignation, ajoutez
+la jeunesse, ont de grands privileges! Elles se contentent a si peu
+de frais! l'horizon le plus prochain, elles ne vont pas au dela. Le
+lendemain, voila le reve des jeunes filles; aujourd'hui, demain, rien de
+plus, pourvu qu'aujourd'hui et demain le jardin soit en fleur.
+
+Donc ces deux jeunesses, livrees a elles-memes, lisaient les chers
+poetes de la jeunesse, a commencer par La Fontaine; elles s'enivraient
+des tragedies de Racine; elles savaient par coeur l'_Athalie_ et
+l'_Esther_. Parfois le vieux Corneille et parfois Moliere etaient
+invoques de ces deux ingenues; le plus souvent elles se racontaient de
+belles histoires qu'elles avaient inventees. Mais leur curiosite la plus
+vive et la causerie intarissable, c'etait le retour du comte de Silly,
+le fils unique et l'unique heritier, dans le chateau de ses peres,
+disons mieux, dans son chateau.
+
+Le comte de Silly remplissait de son souvenir jusqu'au dernier recoin
+de ces demeures; ses chiens hurlaient dans le chenil; ses bois etaient
+remplis de gibier; ses paysans regardaient chaque matin de quel cote le
+maitre et seigneur allait venir; son banc restait vide a l'eglise. Il
+etait partout; le plus petit enfant du village eut raconte au passant
+la gloire et le nom du jeune seigneur. Il etait capitaine a seize
+ans, colonel quatre ans plus tard. Il avait fait toutes les guerres
+malheureuses des dernieres annees de Louis XIV, toujours vaincu et se
+relevant toujours. A la bataille d'Hochstedt, ou il s'etait battu comme
+un heros, le comte de Silly avait ete fait prisonnier par les Anglais,
+qui l'avaient emmene dans leur ile, ou ses blessures et surtout le
+regret de la patrie absente eurent bientot reduit le jeune homme a
+desesperer de la vie. Une dame, une amie qu'il avait a la cour, s'etait
+inquietee enfin de ses destinees, et, grace a son intervention, le jeune
+homme allait revenir, prisonnier sur sa parole. On l'attendait de jour
+en jour, les deux jeunes filles non moins impatientes que la marquise de
+Silly, sa mere.
+
+Il revint enfin au milieu de la joie universelle, et la jeune Elisa,
+avertie a l'avance, reconnut du premier coup d'oeil le parfait cavalier
+dont elle avait entendu parler si souvent. C'etait un jeune homme aux
+yeux noirs et pleins de feu, de bonne mine et de taille haute, a la
+tournure militaire, a la demarche un peu grave et le front pensif. Il
+avait beaucoup vieilli en peu de temps; rien ne vieillit un militaire
+comme une guerre malheureuse. Celui-la, nous l'avons dit, etait venu a
+la mauvaise heure, apres M. de Turenne, apres les grandes victoires, les
+villes conquises, les batailles gagnees, les _Te Deum_ et les drapeaux
+que le victorieux va suspendre aux voutes sacrees de l'hotel royal des
+Invalides. "Monsieur le marechal, on n'est plus heureux a notre age,"
+disait Louis XIV a l'un de ses generaux vaincus... Louis XIV et le
+marechal de Villeroi en parlaient bien a leur aise; ils avaient la
+gloire ancienne en consolation de la defaite presente; mais les jeunes
+gens, les nouveaux-nes, appeles les derniers a la gloire, ou donc etait
+leur consolation de n'arriver qu'a la defaite?
+
+En ces tristes pensees vivait depuis longtemps le comte de Silly. Il
+avait beau payer de sa personne, etre au premier rang des combattants,
+pousser le soldat aux ennemis, appeler de toute sa voix la victoire a
+son aide... il y avait toujours un moment ou il fallait ceder, reculer,
+repasser le fosse, incendier la ville assiegee et sortir la nuit aux
+petillements de ces clartes funebres. Que disons-nous? et ce moment
+funeste ou le plus vaillant rend son epee, et ces longs sentiers par
+lesquels il faut passer, conduit par la cohorte ennemie; et ces femmes,
+ces enfants, ces vieillards, parmi les victorieux, qui disent, vous
+designant d'un doigt meprisant: Voila des vaincus, des prisonniers!
+C'etaient la des angoisses insupportables, et M. de Silly, porteur d'une
+epee qui ne lui appartenait plus, rentra chez lui triste, abattu, la
+tete courbee, imposant silence aux cris de joie. Il baisa la main de
+sa mere sans mot dire, et dans les bras de son pere il pleura. Le pere
+aussi pleurait la gloire passee; il avait, par pitie pour son fils,
+detacha de sa poitrine sa croix de Saint-Louis.
+
+Ce retour, qu'elles s'etaient figure superbe et triomphant, avait frappe
+de stupeur les deux jeunes filles, et, chose encore plus etrange (elles
+etaient a peu pres du meme age, de la meme taille, et les traits de Mlle
+de Silly avaient un peu grossi), le jeune colonel prit Elisa pour sa
+soeur, et sa soeur pour l'etrangere. Il embrassa tendrement la premiere,
+il salua poliment la seconde, et ne voyant pas que celle-ci rougissait,
+que celle-la restait interdite, il s'enferma dans un cabinet plein de
+livres, ou il se tenait chaque jour, triste et silencieux, lisant les
+guerres de Thucydide, les _Commentaires_ de Cesar ou les livres de
+Polybe. Il etudiait aussi les grands capitaines; a chaque bataille
+gagnee il poussait un profond soupir.
+
+C'est ainsi qu'il menait une vie austere et serieuse au milieu de ses
+livres, cherchant la solitude, le visage couvert d'une sombre tristesse.
+Etonnees et bientot fachees de son indifference, les deux jeunes filles
+en murmurerent chacune de son cote; bientot celle-ci fit a celle-la la
+confidence que si son frere ne l'avait pas reconnue, elle, de son cote,
+avait grand'peine a reconnaitre son frere dans ce beau tenebreux. "Quand
+il a quitte, disait-elle avec un gros soupir, la maison paternelle, il
+etait tout ce qu'il y a de plus alerte et de plus joyeux; il ne parlait
+que de batailles et de victoires; il ecrivait des sonnets et des
+chansons; il aimait la chasse, et, le dimanche, il dansait sous l'orme
+avec les villageoises. Si parfois le violoneux du pays manquait a la
+fete, eh bien, M. mon frere envoyait chercher son violon et nous faisait
+danser. En ce temps-la, il portait de beaux habits brodes, les cheveux
+boucles; il n'avait pas de moustache; en revanche, une plume a son
+chapeau rappelait le blanc panache de la bataille d'Ivry. On n'entendait
+que sa voix dans la maison, que ses appels dans les bois... On m'a
+change mon frere! Il ressemble a quelque Anglais puritain du temps de
+Cromwell. On viendrait me dire qu'il s'est fait huguenot, je ne m'en
+etonnerais point."
+
+Tels etaient les discours de Mlle de Silly a sa jeune camarade, et
+celle-ci, opinant du bonnet, ne songeait guere a prendre en main la
+defense de ce beau cavalier, dont la conduite lui semblait veritablement
+plutot d'un rustre et d'un mal eleve que d'un porteur d'epee et d'un
+gentilhomme. Or ces deux jeunes personnes, qui se croyaient bien seules,
+se faisaient leurs confidences, assises sur les marches d'un pont
+rustique a l'extremite du parc, au murmure de l'eau transparente, et
+celle-ci, non plus que celle-la, etait loin de se douter que le jeune
+homme ecoutait malgre lui leur conversation sous l'arche du pont ou il
+s'etait arrete pour voir l'eau couler, ce qui est le signe d'un vrai
+penchant a la reverie. A la fin, quand elles eurent bien debite toutes
+leurs censures, elles s'en revinrent au logis en se tenant par la
+taille, et l'on voyait a leur attitude que la conversation interrompue
+avait repris de plus belle.
+
+--Ah! se disait M. de Silly, quand on est battu quelque part, on l'est
+partout, et le jour que voici m'apporte une defaite de plus.
+
+Cependant, a l'heure du souper, il entra d'un visage plus riant que
+d'habitude, et quand il eut salue son pere et sa mere, il fit une belle
+reverence aux jeunes dames. Le repas fut gai; le vieux seigneur etait
+dans ses bons moments, et comme il etait grand amateur de proverbes, il
+en lacha deux ou trois coup sur coup au grand contentement des convives.
+
+--Vous riez, disait-il, vous feriez mieux d'etre un peu serieux. Le
+proverbe est l'echo de la sagesse des nations.
+
+--Monseigneur, repartit le comte de Silly, cette sagesse des nations se
+trompe assez souvent, j'en suis fache pour elle. Encore aujourd'hui,
+elle en fait de belles avec moi, la sagesse des nations! Il est ecrit:
+_A bon entendeur salut..._ J'ai entendu d'etranges choses sur mon
+compte, et qui sortaient cependant de charmantes bouches. Oui-da, je
+suis un rustre, un manant, un aveugle, un mal eleve, que dis-je? un
+huguenot! Et puis si mal vetu, si mal poli et triste a l'avenant.
+
+A chaque mot qu'il disait, pensez donc si la confusion des jeunes filles
+etait grande, et la vive rougeur qui leur montait a la joue! Elles
+eussent encore ete sur le pont, qu'elles se seraient jetees a l'eau la
+tete la premiere.
+
+--Eh bien, la, reprenait le marquis, vous n'avez pas la chance heureuse,
+mon cher fils; a votre age, et tourne comme vous l'etes, le moindre echo
+vous devrait etre indulgent et facile. Il disait de si belles choses a
+l'heure ou le roi mon maitre et moi nous n'avions que vingt ans. Telles
+furent les confidences de Mlle de La Valliere au moment ou passait Sa
+Majeste non loin du bosquet des demoiselles d'honneur. Qu'il entendit de
+belles choses!
+
+--Soyez sur, Monsieur, reprit le colonel de Silly, qu'elles avaient vu
+tout au moins la silhouette du roi, ou qu'une branche indiscrete avait
+craque sous ses pas. Si Sa Majeste eut ete bien cachee dans le bosquet
+de Latone, elle eut peut-etre entendu des verites aussi cruelles...
+Mais quoi! la verite est si belle, elle a tant de charmes, s'il en faut
+croire la sagesse des nations.
+
+Naturellement, Mlle de Silly fut la premiere a revenir de son trouble,
+et reprenant bientot l'offensive:
+
+--_Il n'y a que la verite qui offense_, reprit-elle avec un beau rire,
+et _qui se sent morveux se mouche_, a dit la sagesse des nations.
+
+Elle etait fine et piquante, Mlle de Silly, et quoiqu'il en soit, a
+dater de ce moment, la glace fut rompue entre le jeune homme et les deux
+jeunes filles, et la bonne harmonie une fois etablie, ils se promenerent
+et causerent comme de vieux amis, la jeune Elisa prenant sa part de ces
+douces et honnetes gaietes.
+
+[Illustration: Sur les marches du pont.]
+
+Ainsi se fut passee en ces innocents loisirs toute la belle saison;
+mais un jour, comme on venait de seller les chevaux pour une longue
+promenade, une chaise de poste, couverte de poussiere, entrait dans
+la cour du chateau. Les gens de la maison, deja reunis sur le perron,
+virent descendre un homme entre deux ages et tout semblable a quelque
+abbe de cour qui eut ete capitaine d'infanterie avant d'entrer dans les
+ordres. Il avait la taille haute et la tete belle; il portait le rabat,
+et ses bottes etaient eperonnees.
+
+Sa demarche aisee annoncait un homme de cabinet. C'etait l'abbe de
+Vertot lui-meme, un historien plein d'esprit, d'eloquence, intelligent,
+avec toutes les qualites de l'historien, moins cette qualite supreme
+dont nous parlions tout a l'heure, la verite. Il s'inquietait beaucoup
+moins d'etre vrai que d'etre interessant, rare et curieux; pour peu que
+les materiaux de son histoire fussent a sa portee, il s'en servait tres
+volontiers; mais s'il fallait consulter les chartes anciennes, chercher
+dans la poussiere des bibliotheques un document precieux, notre
+historien s'en passait plus volontiers encore. Un jour qu'on lui avait
+promis un recit authentique du siege de Malte:
+
+--Ah! dit-il, vous venez trop tard, _mon siege est fait_.
+
+La sagesse des nations a pieusement recueilli cette belle parole de
+l'abbe de Vertot, et elle en a fait un proverbe.
+
+Le jour dont nous parlons, il arrivait tout courant de Paris, porteur
+d'une grande nouvelle:
+
+--Ami, dit-il au jeune homme, on chante aujourd'hui le _Te Deum_ de la
+paix. Cette fois vous etes libre, et je vous apporte, avec la croix de
+Saint-Louis, l'ordre de regagner votre regiment, et, s'il vous plait,
+nous partirons ce soir.
+
+A cette nouvelle inattendue on eut vu briller un eclair dans les yeux
+du jeune homme; il avait en ce moment six coudees, la taille des heros
+d'Homere, et remettant a son pere cette croix militaire qu'il avait si
+bien gagnee:--Accordez-moi, lui dit-il, l'honneur de la recevoir de vos
+mains.
+
+Le vieux seigneur, d'une main tremblante d'emotion, posa la croix de
+Saint-Louis sur la poitrine de son fils, et lui-meme il reprit ce cordon
+rouge dont il s'etait depouille pour ne pas ajouter a l'humiliation de
+son enfant. Mais ce fut en vain que le pere et la mere priaient le jeune
+homme de rester encore au chateau rien que le temps de feter sa gloire;
+en vain que les jeunes filles le supplierent, de leurs regards muets, de
+ne point partir si vite: il petillait d'impatience; il ne savait comment
+contenir sa joie; il baisait les mains de son pere et de sa mere en
+leur disant: "Laissez-moi partir." Il se voyait deja a la tete de son
+regiment; ou bien il allait saluer le roi a Versailles au sortir de la
+messe, et le roi l'invitait a Marly; si c'etait le soir a son grand
+coucher, le roi lui faisait donner le bougeoir, et il eclairait Sa
+Majeste jusqu'au seuil de sa chambre; enfin, tous les reves que peut
+faire un jeune homme un instant vaincu, prisonnier, desarme, qui tout
+d'un coup se voit rappele sous les drapeaux par la grande voix de la
+guerre. Il partit donc, accordant a peine un dernier regard a ses deux
+jeunes camarades, qui le regardaient comme on regarde en songe.
+
+--Il s'en va comme il est venu, disait Elisa a Mlle de Silly.
+
+--Bonsoir a sa compagnie, ajoutait Mlle de Silly. Je ne serai pas longue
+a me consoler.
+
+Elle songeait qu'en effet son mariage etait arrete avec un jeune
+seigneur du voisinage, et que son mari l'accompagnerait dans les grands
+pres, sous les vieux arbres, le long des charmilles auxquelles Elisa
+disait adieu tout bas pour ne plus les revoir.
+
+Et comme il est ecrit _qu'un malheur ne vient jamais seul_, quelques
+jours apres le depart du jeune colonel, Mlle Elisa de Launay recut une
+lettre du couvent dans lequel elle etait reine, et qu'elle comptait
+rejoindre avant peu. Elle ouvrit en tremblant cette lettre dont
+l'ecriture lui etait inconnue, et, la malheureuse! les maternelles
+paroles auxquelles elle etait habituee, l'affectueux appel qui lui
+venait de sa chere abbesse et de sa digne soeur, etaient remplaces par
+des paroles severes et par un commandement formel de ne pas rentrer dans
+l'abbaye.
+
+Helas! la chere abbesse etait morte; elle laissait la maison endettee
+a tel point, que sa propre soeur etait forcee d'en sortir. Les autres
+religieuses, dont la dot etait perdue en grande partie, avaient ete
+recueillies dans les abbayes voisines par les soins de l'archeveque de
+Rouen, le propre frere de M. de Colbert.
+
+Ainsi desormais, pour la triste Elisa plus d'asile. Hier encore elle
+allait de pair avec les plus nobles filles du royaume, aujourd'hui la
+voila seule, abandonnee et sans autre espoir que la servitude. Hier
+encore elle avait tant d'amis et comptait tant de protections!
+aujourd'hui, voici tout ce qui lui reste: un peu d'argent pour se rendre
+a Paris et une lettre de Mme de Gien, la survivante des deux soeurs,
+pour Mme l'abbesse des Miramiones, la digne fille de cette aimable et
+charmante Mme de Miramion, que feu M. le comte de Bussy-Rabutin avait
+enlevee en plein bois de Boulogne, avec l'aide et l'appui de Mgr le
+prince de Conti. Mais la vaillante femme, au fond de ce carrosse plein
+de tenebres et de menaces, s'etait resignee en chretienne, et quand elle
+entra dans le chateau de son ravisseur, comme elle vit sur la muraille
+un crucifix, elle attesta la sainte image, et prit a temoin Bussy
+lui-meme qu'elle n'aurait plus d'autre epoux que Notre-Seigneur
+Jesus-Christ. Bussy courba la tete et reconduisit Mme de Miramion chez
+elle, implorant son pardon, qu'elle lui accorda par charite; et ce fut
+heureux pour le comte de Bussy, le roi l'eut fait jeter a la Bastille
+pour le reste de ses jours.
+
+[Illustration: Mlle de Launay.]
+
+Mme de Miramion etait morte dans l'exercice austere des plus fortes et
+des plus genereuses vertus, apres avoir fonde un admirable asile ou les
+jeune filles sans fortune et les pauvres veuves desheritees trouveraient
+aide et protection. Ce lieu d'asile prit le nom de sa fondatrice, et les
+dames s'appelaient les _Miramiones_. C'est en ce lieu que l'orpheline
+etait appelee par le voeu de sa mere adoptive autant que par sa
+pauvrete.
+
+
+II
+
+Le coup fut rude, et la pauvre abandonnee eut un eblouissement a la
+lecture de cette lettre funebre; heureusement que son ame etait forte et
+que toutes ces gateries maternelles n'avaient pu en affaiblir la trempe.
+Aussi, bientot calmee, elle considera de sang-froid sa situation et
+la contempla, sinon avec courage, au moins sans desespoir. Ce qu'elle
+comprit tout de suite, meme dans les regards de Mlle de Silly, c'est
+qu'en ce grand naufrage elle ne pouvait compter que sur sa prudence et
+sa resignation. La route etait longue et difficile, en ce temps-la, de
+la province de Normandie a la grande ville, et le premier soin de la
+jeune fille, apres avoir cherche mais en vain une compagne, fut de
+prendre un habit qui lui permit d'etre inconnue. Elle partit vetue
+en paysanne, et Mlle de Silly lui dit adieu sans trop d'emotion. Le
+carrosse de voiture (on parlait ainsi en ce temps-la) etait un vieux
+coche attele de vieux chevaux qui marchaient une demi-journee, et chaque
+soir les voyageurs couchaient a l'auberge. Ils ne firent pas grande
+attention a la jeune Normande, et meme, au second jour de ce long
+voyage, elle fut pour ainsi dire adoptee par une vieille dame qui lui
+servit de chaperon.
+
+En ce moment la France entiere etait occupee de la maladie a laquelle
+le vieux roi Louis XIV devait succomber. Les voyageurs demandaient, a
+chaque relais, quelles etaient les nouvelles de Sa Majeste, non pas que
+le roi fut encore populaire, il y avait deja longtemps que l'amour du
+peuple s'etait retire de sa personne; mais si grande etait la majeste
+royale, elle tenait tant de place en ce bas monde, qu'un si grand prince
+ne pouvait pas disparaitre apres un si long regne, sans que le royaume
+entier s'inquietat d'un pareil changement dans ses destinees.
+
+Dans les auberges les plus infimes, les charretiers eux-memes
+s'informaient de la sante du monarque. Un soir, a la couchee, il y avait
+dans un cabaret des hommes d'assez pietre mine, et plus semblables a des
+brigands qu'a des philosophes, qui, apres avoir parle du roi, se mirent
+a disputer sur la pluralite des mondes, aux grands etonnement et
+contentement des voyageurs. Au bout de huit jours de cette course a
+travers monts et vallees, le carrosse arriva au _Plat d'Etain_, qui
+etait, comme on sait, le but supreme et le rendez-vous de tous les
+nouveaux venus dans Paris. Aussitot arrivee, la vieille dame qui
+semblait avoir adopte la jeune orpheline, lui fit a peine un signe de
+tete et disparut dans le detour de ces carrefours pleins de tumulte.
+Elle avait si grand'peur, cette dame prevoyante, de se charger d'une
+infortunee qui lui avait raconte naivement qu'elle ignorait ce qu'elle
+allait devenir! Deja la nuit tombait, le temps etait a la pluie, et
+la maison des Miramiones se trouvait a l'autre bout de Paris. Mlle de
+Launay, portant sous son bras le peu de hardes qu'elle avait sauvees, se
+mit a marcher d'un bon pas vers les hauteurs du quartier Saint-Jacques;
+arrivee a la porte hospitaliere de cette maison ou se cachait sa
+derniere esperance:
+
+--Ah! ma pauvre soeur, s'ecria la soeur touriere, n'allez pas plus loin;
+vous venez dans un lieu habite par la famine et par la peste.
+
+En effet, le pain manquait dans cette enceinte autrefois opulente, et la
+petite verole y causait les plus grands ravages. Toute autre eut recule
+devant ce double danger du pain qui manque et de la contagion.
+
+--A la grace de Dieu, ma bonne soeur, repondit la jeune voyageuse;
+j'arrive ici pour trouver et pour donner de bons exemples. Je suis
+chretienne et j'ai du courage; ouvrez-moi, je suis des votres.
+
+La bonne soeur, deja frappee, ouvrit la porte a cette aventuriere de
+la charite, et mourut dans ses bras trois jours apres. Voila ce qui
+s'appelle entrer dans le monde sous de bons auspices. "Ou dessus ou
+avec," disait une mere spartiate a son fils en lui remettant son
+bouclier. On eut dit que Mlle de Launay obeissait a cette voix severe;
+morte ou vivante, elle devait sortir de cette abbaye entouree d'honneurs
+et de respects.
+
+Cependant, sous les voutes de ce palais de Versailles bati de ses mains
+pour l'eternite, le roi se mourait, fierement et royalement, comme il
+avait fait toutes choses. Il savait que son mal etait incurable, et
+pourtant, dans son attitude et dans son regard, le plus habile homme
+n'aurait pu voir que le calme et la majeste. Dans son antichambre
+attendait, mele a la foule des courtisans de l'Oeil-de-Boeuf,
+l'ambassadeur de Perse, et le roi, monte sur son trone, le recut comme
+autrefois dans les meilleurs jours de sa vigoureuse sante. Il y eut
+grand appartement le soir et grand couvert, et la presentation de deux
+nouvelles duchesses; les vingt-quatre violons jouerent des sarabandes,
+au grand etonnement du premier medecin Fagon et du premier chirurgien
+Marechal. Le coucher du roi ne fut pas avance d'une heure. Le lendemain
+de cette reception d'ambassadeur, le roi tint conseil d'Etat et soupa
+dans sa chambre, apres avoir joue avec les dames.
+
+Ainsi, chacun de ses derniers jours, Sa Majeste fut a l'oeuvre,
+presidant tantot le conseil d'Etat, tantot le conseil des finances,
+recevant l'un apres l'autre chacun de ses ministres, et tenant de
+grandes conferences avec Mme de Maintenon, le duc de Noailles, M. le
+chancelier, avec le duc du Maine et parfois M. le duc d'Orleans. Tel
+etait _ce Jupiter mourant_, calme et resigne, et, comme il vit pleurer
+un de ses valets de chambre: "Avez-vous pense, lui disait-il, que
+j'etais immortel?" Il mourut. Peu de gens le pleurerent parmi tous
+ces hommes qui toute leur vie etaient restes agenouilles devant sa
+toute-puissance. Alors une voix se fit entendre en toute l'Europe: Le
+roi est mort! Le monde entier l'appelait le _roi_, sans jamais dire: le
+roi de France. A sa mort cependant, il y eut dans tout son royaume un
+grand soupir d'allegeance; on etait las de cette grandeur; la France
+soupirait apres la chose inconnue, et ne regretta point cette vieillesse
+austere et silencieuse, abimee en toutes sortes de contemplations,
+d'inquietudes et de repentirs.
+
+Pendant que l'on portait en grande pompe aux caveaux de Saint-Denis
+ce vieux roi chretien; pendant que Massillon, le pretre eloquent de
+l'Oratoire, ecrivait cette oraison funebre du roi Louis le Grand, dont
+la premiere ligne est sublime et digne de Bossuet: _Dieu seul est grand,
+mes freres!_ le couvent des Miramiones revenait peu a peu a la douce
+lumiere du jour. Un peu d'esperance et d'abondance etait rentre dans ces
+pieuses demeures, et sitot qu'il fut permis a ces infortunees de rendre
+graces au ciel de leur delivrance, prosternees aux pieds des autels, le
+nom de Mlle de Launay se trouva sur leurs levres reconnaissantes. Tant
+que la fievre avait sevi, la nouvelle recluse n'avait pas quitte le lit
+des malades; elle etait l'esperance et la consolation; elle fermait les
+yeux eteints; elle relevait par ses douces paroles les ames abattues;
+les jeunes filles disaient: Ma soeur! les reverendes meres lui disaient:
+Ma fille! et lorsqu'enfin elle parla de quitter cet asile dont elle
+avait ete la providence, helas! que de gemissements et de larmes: "Vous
+partez! vous nous quittez! nous ne vous verrons plus!" On eut dit que la
+ruine et la misere allaient revenir dans ces murailles desolees.
+
+Mais quand elle eut declare sa volonte formelle, alors toutes ces dames
+tinrent conseil pour savoir a qui donc elles adresseraient cette
+fille adoptive. A la fin, il y en eut une, entre autres, qui proposa
+d'adresser l'orpheline a une dame qui avait appartenu jadis a la belle
+duchesse de Longueville, une des reines de Paris. Elle s'appelait Mme
+de La Croisette; elle etait bien vieille, et vivait bien loin du monde,
+apres avoir ete la grace et l'ornement des meilleures compagnies. Que
+de belles histoires cette vieille dame avait entrevues! que de mysteres
+elle avait gardes dans sa memoire! Avec quel zele et quelle ardeur elle
+parlait de son ancienne maitresse, une digne fille des Conde, l'amie
+et la complice du cardinal de Retz, heroine de la Fronde, avec tant
+d'esprit que son pere, le grand Conde, n'en avait pas davantage, et que
+M. le duc de La Rochefoucauld s'inclinait quand il fallait repondre a
+Mme la duchesse de Longueville. De ces bonnes gens, pleins de souvenirs,
+on tire assez volontiers tous les services qu'ils peuvent rendre; il
+ne s'agit que d'etre attentif a leurs discours et d'ecouter patiemment
+leurs plus belles histoires. Ainsi l'on fit pour Mme de La Croisette,
+et quand la dame eut parle tout a l'aise du temps passe; quand elle eut
+celebre les victorieuses et les conquerants d'autrefois: M. de Turenne
+et Mme de La Fayette, elle finit par comprendre enfin qu'on la priait
+de venir en aide a une honnete et vaillante personne, courageuse et
+bienseante, qui cherchait quelque bonne maison ou elle voulait entrer
+comme demoiselle de compagnie ou gouvernante de quelque jeune enfant.
+
+La bonne Mme de La Croisette, qui naturellement etait tournee du cote de
+l'esprit (une habitude qu'elle avait prise dans les salons de l'hotel de
+Soissons), apres avoir bien cherche a qui donc elle pouvait adresser
+sa protegee inconnue, imagina de la recommander au plus rare et plus
+charmant esprit parmi les survivants du dix-septieme siecle, a M. de
+Fontenelle.
+
+Il etait, certes, de bonne race, et bien fait pour accorder une
+protection honorable, etant le propre neveu du grand Corneille, et, par
+la moderation de sa vie et la grace de son discours, l'ecrivain le plus
+accompli de cet age intermediaire entre les chefs-d'oeuvre anciens et
+les efforts tout nouveaux de l'esprit. Il etait la prudence en personne
+et la sagesse meme; un peu trop sage, il disait que si sa main droite
+etait remplie de verites, il n'ouvrirait pas sa main droite. Ajoutez
+qu'il etait affable et bienveillant, estimant les hommes, et cependant
+les connaissant et les voyant tels qu'ils sont. Il n'aimait que la bonne
+compagnie; il lui appartenait tout entier: il en savait la langue, il
+en connaissait les usages. De toutes les grandes maisons, il savait les
+alliances, les parentes, les amities meme les plus lointaines; ainsi,
+quand il parlait dans un salon, au milieu de l'attention universelle, il
+etait sur de ne blesser personne.
+
+Il marchait, a pas lents et prudents, sur le chemin de la vieillesse et
+ne semblait pas la redouter. Cet homme est un des grands exemples de
+la force et de l'autorite du bel esprit. Il ne heurtait personne; au
+contraire, il se derangeait volontiers pour faire place aux plus presses
+d'arriver, et l'on ne comprenait guere comment il faisait pour arriver
+toujours le premier. Il avait un doux rire, une voix claire ou vibrait
+une douce ironie. Il etait tres savant, tres intelligent, tres cache. Ne
+l'abordait pas qui voulait. Les ambitieux lui faisaient peine, et les
+avares lui faisaient peur; les malhonnetes gens lui faisaient pitie.
+Avec cela, un grand soin de sa personne, un grand respect de soi-meme,
+et le plus profond mepris pour l'injure et le mensonge. Il mourut
+presque centenaire.
+
+Apres sa mort, on trouva dans les greniers du Palais-Royal, qu'il
+habitait, quatre ou cinq caisses enormes toutes remplies de brochures,
+pamphlets, journaux, _nouvelles a la main_, et des milliers de feuilles
+que l'on avait ecrites pour le chagriner et dont il n'avait pas ouvert
+une seule. Il regnait sur deux academies; il avait ecrit des idylles
+charmantes, ou l'on ne voyait que bergeres enrubannees et bergers en bas
+de soie, en talons rouges.
+
+Dans les bergeries de M. de Fontenelle rien ne manque... "Il y manque
+un loup," repondait Mme Deshoulieres. Tel etait l'homme ingenieux et le
+protecteur charmant qui devenait l'arbitre de Mme Elisa de Launay.
+
+M. de Fontenelle avait obtenu de Mgr le duc d'Orleans, qui l'honorait
+d'une amitie sincere, un appartement dans le Palais-Royal, que le prince
+habitait de preference a toutes ses maisons. C'etait au Palais-Royal,
+dans cette vaste et splendide habitation, tout empreinte encore de la
+grandeur de M. le cardinal de Richelieu, que le prince aimait a trouver
+un asile, a chercher un refuge loin des regards jaloux du vieux roi et
+de Mme de Maintenon; et maintenant que le duc d'Orleans etait regent de
+France, l'unique arbitre de la fortune et des honneurs, c'etait encore
+le Palais-Royal qu'il preferait meme au chateau de Versailles.
+
+A Versailles, il etait un etranger; chaque appartement lui rappelait une
+disgrace, une humiliation, un eloignement des courtisans, race abjecte,
+habituee a composer son visage sur le visage du maitre. Au contraire,
+ici, chez lui, dans ce Paris qui l'aimait pour sa bonne grace et pour
+son bel esprit, M. le regent se trouvait a l'aise. Il s'etait entoure
+des artistes, des ecrivains, des philosophes, car deja la philosophie
+etait a la mode, et si trop souvent ses petits soupers eussent deplu aux
+hommes graves, rien n'egalait sa bonhomie et son charme aussitot qu'il
+se sentait en belle et bonne compagnie. Il avait veritablement plusieurs
+des grandes vertus et plus d'un vice du roi Henri IV, son aieul;
+seulement sa main etait plus ouverte; il donnait volontiers; il
+secourait les vieillards, il encourageait les jeunes gens; il faisait
+peu de cas de l'etiquette. En meme temps que Fontenelle, il logeait dans
+sa maison Coypel, un grand artiste; Audran le graveur; le poete La Fare,
+le musicien Campra, et le joueur de flute Decoteaux. Il aimait a
+les entendre, a les voir; poete avec le poete et musicien avec les
+musiciens, il faisait les dessins pour le graveur, et de la chimie
+avec Homberg le chimiste. C'etait un esprit inventif, curieux, habile,
+ingenieux, osant tout et ne doutant de rien.
+
+Tel il etait; son charme etait partout, dans ces murs ou il entassait
+les merveilles sur les merveilles: marbre, airain, tableaux, medailles,
+et les plus beaux livres qu'il pouvait trouver a son usage. En meme
+temps il lui semblait qu'en se rapprochant du peuple de Paris, il en
+comprenait plus vite et beaucoup mieux les passions, les besoins, les
+esperances. Il aimait le peuple, il tenait a sa faveur; il disait que
+Versailles etait deja bien loin des grands faubourgs. Pas un politique
+en ce moment, dans l'Europe entiere, n'etait plus actif et plus occupe
+que M. le regent. De cette grandeur inattendue et pour lui si nouvelle,
+qui lui etait echue en partage aussitot que le Parlement de Paris eut
+casse le testament de Louis XIV, M. le regent avait profite pour vivre,
+un peu plus qu'il n'avait fait jusqu'alors, en vrai bourgeois de
+Paris. Toutefois, ses favoris, ses amis et surtout son commensal M.
+de Fontenelle, avaient gagne a ces changements une certaine apparence
+d'autorite qui ne lui deplaisait pas.
+
+M. de Fontenelle recut poliment d'abord, et bientot avec bienveillance
+la jeune personne que lui adressait Mme de La Croisette. Il fut
+touche de sa modestie et charme de ce beau regard sincere et vrai qui
+promettait tant de reconnaissance et de respect. Et quand la jeune
+fille, enfin un peu remise de son emotion, se fut assise a cote du
+celebre ecrivain:
+
+--Vous voila, lui dit-il, bien abandonnee et malheureuse de bonne heure,
+et je ne saurais vous dissimuler que mon amie Mme de La Croisette est
+une tete volage. Ainsi prenez garde; ecoutez-moi; n'acceptez pas toutes
+les recommandations et toutes les protections. Si j'obeissais, moi qui
+vous parle, aux recommandations qui me sont faites, je vous presenterais
+a Mme la duchesse d'Orleans, qui est une mechante, a Mme la duchesse
+de Berry, qui est une folle, et vous chercheriez votre voie a travers
+toutes ces vanites, tous ces orgueils, toutes ces ambitions miserables,
+tous ces enfantillages qui pourraient vous perdre. Allons, ne tremblez
+pas; nous saurons bien trouver quelque part un abri digne de votre
+jeunesse et de votre innocence, ajoutons: de votre courage et de votre
+resignation. Je serai, s'il vous plait, votre ami, et je vous chercherai
+une condition dans laquelle vous serez a l'abri des bruits et des vices
+de notre cour.
+
+Et, comme a ces sages paroles la pauvre enfant restait interdite, M. de
+Fontenelle ecrivait de sa main nette et prompte un billet a l'adresse de
+Mme la duchesse de La Ferte.
+
+--Mme la duchesse de la Ferte, disait Fontenelle a Mme de Launay, habite
+encore a Versailles. Portez-lui le billet que voici et tachez de lui
+plaire. Elle est toute-puissante, elle est sage, elle aime avant tout la
+simplicite et le bon sens. Permettez donc ici que je vous donne un bon
+conseil: c'est de ne pas ressembler au portrait que fait de vous Mme de
+La Croisette; elle vous donne a moi comme une savante, et moi je vous
+presente a Mme de La Ferte comme une ingenue. Ainsi, redoutez de
+paraitre une savante, ayez recours aux expressions les plus simples,
+et rappelez-vous que les dames les plus suivies sont contentes de
+rencontrer qui les ecoute. Un peu plus tard, quand vous aurez montre que
+vous etes habile et prudente, il vous sera permis de laisser entrevoir
+que vous etes une personne intelligente et d'un rare esprit.
+
+Voila comme il parlait, d'une voix douce et d'un accent penetre. Mlle
+de Launay, en toute hate, se rendit a Versailles. Tout chemin y menait
+alors; on eut dit que Versailles, meme apres la mort du roi, etait reste
+l'unique but des passions, des curiosites et des ambitions humaines.
+Deja cependant de grands changements s'etaient operes dans ces demeures
+royales; celui qui les remplissait de sa toute-puissance et de sa
+majeste n'etait plus la pour imposer ses respects voisins du culte, et
+les anciens courtisans des jours de gloire et de prosperite souveraine
+auraient eu peine a reconnaitre ce rendez-vous de toutes les obeissances
+et de toutes les soumissions. C'etait bien toujours le meme autel, ce
+n'etait plus le meme dieu.
+
+Le dieu de ceans etait un enfant timide, etonne, charmant, qui
+s'essayait a vivre et non pas a commander. Les habitants de ces hauts
+lieux, si soumis naguere et vivant dans une incessante adoration,
+parlaient d'une voix plus haute et se trouvaient chez eux... Tant que
+le vieux roi avait vecu, ils etaient chez le roi. Deja, en si peu
+de temps, les actions etaient moins controlees; les discours moins
+contenus; les courtisans relevaient la tete et pas un ne les
+reconnaissait. Mme la duchesse de La Ferte, dont le mari etait au
+service du jeune roi, s'ennuyait fort a cette cour enfantine, et son
+accueil se ressentit de ses ennuis. Quand elle eut bien lu et relu la
+lettre de M. de Fontenelle, et qu'elle eut interroge Mlle de Launay
+comme une reine ferait d'une sujette:
+
+--Il faut, dit-elle enfin, que M. de Fontenelle ait une grande opinion
+de nos merites pour nous demander une protection qu'il pouvait si bien
+vous accorder lui-meme. Il est tout-puissant a cette heure; il est le
+voisin du soleil; il voit le vrai maitre. A peine s'il nous reste assez
+de credit pour vous faire visiter le bosquet de Latone, ou vous faire
+entrer au diner du roi.
+
+Pendant ce discours, Mlle de Launay, attentive et les yeux baisses,
+etait plus semblable a une accusee qui attend son arret qu'a la jeune
+fille heureuse et libre, il n'y a pas si longtemps, dont le moindre
+caprice etait un ordre. Helas! qu'elle etait a plaindre, et que de peine
+a contenir les larmes qui roulaient dans ses beaux yeux! Mme de La Ferte
+eut enfin quelque pitie de cette gene; elle appela Mlle Henriette, sa
+suivante, et lui recommanda de promener Mlle de Launay dans les jardins,
+de la faire souper et de lui donner un lit pour cette nuit:
+
+--Peut-etre aurons-nous demain quelque idee et trouverons-nous une
+occasion de venir en aide a Mademoiselle.
+
+A ces mots, Mme de La Ferte congedia d'un signe de tete la pauvre
+abandonnee. Heureusement que Mlle Henriette etait bonne et qu'elle eut
+bientot ranime l'esperance dans le coeur de cette infortunee:
+
+--Ah! dit-elle, vous venez de la part de M. de Fontenelle, et vous etes
+si mal recue! Il est cependant un bon ami de Mme la duchesse; elle en
+parle a toute heure, elle dit: "C'est mon oracle! et quel grand esprit,
+comme il est bien eleve! Jamais il n'arrive ici sans me demander comment
+je me porte. Sans ajouter qu'il est tout a mes ordres." Eh bien, moi
+aussi je suis a ses ordres, et je vous adopte, et je vous dis que vous
+etes belle et faite pour aller a tout, parce que vous etes sage et
+jeune, et douce, avec beaucoup de talent. Venez avec moi, nous irons
+saluer Mme la duchesse de Noailles; elle est charitable, et vous
+consolera beaucoup mieux que ne ferait sa soeur Mme de La Ferte, qui est
+fiere et ne s'abaissera jamais jusqu'a proteger une fille sans nom. M.
+de Fontenelle a bien de l'esprit, mais moi j'ai du bon sens et j'y vois
+clair; je connais les bons sentiers; vous verrez Mme de Noailles, elle
+vous fera conter toute votre histoire, et vous en reviendrez tout
+encouragee. Enfin, ca vaudra beaucoup mieux que de voir jouer les eaux
+de nos jardins qui ne jouent plus guere, et d'assister au souper du
+petit roi, qui soupe d'une pomme cuite.
+
+En meme temps la bonne Henriette arrangeait les cheveux de sa jeune
+protegee; elle lui passait un linge mouille sur le visage, elle secouait
+sa robe un peu fripee:
+
+--Et maintenant vous voila tres bien, disait-elle, oui, tout a fait
+bien.
+
+Du meme pas elles entrerent chez Mme la duchesse de Noailles comme elle
+achevait d'ecrire une lettre a sa tante, Mme de Maintenon, retiree en ce
+moment chez ses filles de la maison de Saint-Cyr. Mme de Noailles etait
+aussi paisible et penitente que Mme de La Ferte etait vive et superbe.
+Elle sourit a l'empressement d'Henriette et tendit sa belle main a la
+jeune inconnue. Et quand Mlle de Launay eut rapporte a la dame les
+paroles de M. de Fontenelle:
+
+--Il a raison, repondit Mme la duchesse de Noailles; le Palais-Royal ne
+convient guere a une fille de votre condition. Je represente ici Mme de
+Maintenon, ma tante, et je veux faire en son nom une bonne oeuvre que je
+lui raconterai tout de suite, et dont elle me remerciera demain... Mon
+enfant, reprit-elle apres un moment de silence, maintenant que Mme de
+Maintenon est partie et nous a pour toujours quittes, il n'y a plus de
+refuge a notre cour pour une jeune fille telle que vous. Cependant j'en
+sais une encore, ou se sont refugies les anciens respects; je veux
+parler de la maison de S.A.R. Mgr le duc du Maine. Eprouve par la
+mauvaise fortune et cruellement depouille des honneurs que le vieux roi
+lui avait legues, il s'est retire dans cette maison, dans ces jardins
+de Sceaux, ou il aurait deja oublie toutes les injustices dont il est
+frappe, si Mme la duchesse du Maine en eut perdu le souvenir. Mais dans
+cette solitude elle est reine encore, et c'est la que je veux vous
+introduire. En ces lieux, tout remplis des regrets d'un temps qui n'est
+plus, vous vivrez modeste et cachee au milieu des bons exemples, et vous
+serez tout a l'aise une humble chretienne, une fidele servante, car
+voila votre emploi desormais. Il est humble autant que votre condition;
+il vous suffira, si vous etes sage.
+
+Ayant ainsi parle, Mme de Noailles remit a Mlle de Launay quelques louis
+d'or dont elle avait grand besoin, et son nom, rien que son nom sur une
+carte, a l'adresse de M. de Malezieu. Mlle de Launay baisa la main qui
+lui etait tendue, et se retira le coeur plein de reconnaissance, mais
+bien triste et bien malheureuse. "Ou donc s'arreteront, pensait-elle,
+toutes ces epreuves!" et, confuse, elle lisait et relisait le nom de M.
+de Malezieu.
+
+Le lendemain, de tres bonne heure, elle prit conge de Mlle Henriette,
+et lui voulut faire accepter un de ses louis d'or; mais celle-ci,
+l'embrassant tendrement:
+
+--Gardez votre or, disait-elle; il est vrai que voila bien longtemps
+que je n'ai eu de l'argent de ma maitresse, mais du moins j'ai une
+condition, et vous cherchez encore la votre. Encore une fois, adieu;
+n'ayez pas d'orgueil, soyez soumise et priez Dieu.
+
+Mlle de Launay partit de Versailles sans avoir eu l'honneur de revoir
+Mme la duchesse de La Ferte. Tout dormait dans ce vaste chateau; le
+temps n'etait plus ou les courtisans, arrives avant le jour pour saluer
+le maitre a son reveil, attendaient le bon plaisir du concierge, et
+grattaient a sa porte avec autant de respect que s'il eut tenu les clefs
+des grands appartements.
+
+
+III
+
+M. Nicolas de Malezieu etait une facon de grand seigneur. Il etait un
+des membres ecoutes de l'Academie francaise; il etait a la cour de
+Sceaux, chez M. le duc et chez Mme la duchesse du Maine, un peu
+moins qu'un ami, beaucoup plus qu'un serviteur: il etait l'homme
+indispensable. Il donnait l'exemple et le mouvement a cette cour
+brillante, ou tous les mecontents trouvaient un facile accueil, pourvu
+qu'ils fussent gens de merite et d'esprit. Les hommes prenaient l'avis
+de M. de Malezieu s'il s'agissait de quelque bel ouvrage de l'esprit; il
+etait consulte pour les batiments, pour les jardins, pour le theatre et
+pour le salon. Son bon gout faisait autorite meme pour les parures et
+les ajustements de Mme la duchesse du Maine. On disait generalement: _Le
+maitre l'a dit!_ aussitot que M. de Malezieu avait prononce son arret
+dans une discussion. Il etait le canal de toutes les graces, le
+conseiller intime et la voix sans appel. Et comme, heureusement,
+cet homme etait juste et bienveillant, affable a beaucoup de gens,
+accessible a tous, chacun trouvait que son joug etait leger, et
+l'acceptait parce qu'il etait juste. Ajoutez que par lui-meme il etait
+riche, et qu'il se passait volontiers des graces et des bienfaits de M.
+le duc et de Mme la duchesse du Maine, et Dieu sait s'ils acceptaient
+sans conteste cette independance qui ne leur coutait rien. Ils avaient
+depense dans l'entretien de leur orgueil beaucoup plus d'argent qu'il
+n'appartenait meme a des princes du sang royal, surtout depuis que le
+roi etait mort, et ils furent longtemps a comprendre comment il se
+faisait que le tresor de la France, epuise par les prodigalites du
+dernier regne, se trouvat desormais ferme a ceux que La Bruyere appelait
+_les fils des dieux_.
+
+M. de Malezieu habitait, au milieu du parc de Sceaux, une maison tres
+jolie qu'il avait arrangee a sa convenance, et ce fut la qu'il recut
+Mlle de Launay, au milieu d'une assez grande foule qui remplissait ses
+antichambres. Il fit d'abord une assez mediocre attention a l'inconnue,
+et le nom de Mme la duchesse de Noailles ne fut pas tout d'abord une
+recommandation toute-puissante. Helas! ces Noailles, les rois de la cour
+de Louis XIV, avaient etrangement perdu de leur credit depuis que Mme de
+Maintenon s'etait retiree a Saint-Cyr; mais quoi! ce mauvais mouvement
+aussitot passe, M. de Malezieu en rougit au fond de l'ame, et sa bonne
+volonte se trouvant appuyee des merites et des grands yeux de Mlle de
+Launay:
+
+--Soyez la bienvenue, lui dit-il, je vous presenterai tantot a Mme la
+duchesse du Maine, et j'espere un peu qu'a ma consideration elle vous
+sera propice. Elle aime a s'entourer d'intelligence et de jeunesse, et
+votre air lui plaira tout d'abord. Cependant soyez forte et courageuse;
+il ne s'agit pour vous, Mademoiselle, que d'une humble fortune, et,
+malgre tous vos merites, j'ai bien peur que vous ne depassiez jamais
+l'antichambre de notre princesse. Au fait, reprit-il, avec ces princes
+on ne sait jamais si l'on ne fera pas une grande fortune en vingt-quatre
+heures. Essayez donc, et comptez sur moi.
+
+Le soir meme, en effet, M. de Malezieu, autorise par Mme la duchesse du
+Maine, eut l'honneur de lui presenter la timide et tremblante Mme de
+Launay. Certes, elle avait grand besoin de courage; mais sa timidite
+redoubla lorsqu'elle vit que son protecteur se courbait jusqu'a terre
+en presence de cette quasi-reine. A peine la princesse honora d'un coup
+d'oeil cette humble servante, et elle passa dans ses appartements sans
+lui expliquer l'office qu'elle en attendait. M. de Malezieu, de son
+cote, avait tres bien compris qu'il presentait a Mme la duchesse une
+servante. Ainsi la voila perdue en cette grande maison, sans un ami qui
+la rassure ou qui lui donne un bon conseil. Il y avait a Sceaux trois
+tables; la table des maitres, celle des officiers, la table des valets:
+a cette derniere table elle prit place, elle se contint pour ne pas
+laisser voir sa tristesse. Une femme de la garde-robe en eut pitie et
+l'encouragea; puis, s'etant informee, elle revint en grand triomphe
+annoncer a sa nouvelle camarade qu'elle etait attachee a la personne de
+Mme la duchesse du Maine en qualite de troisieme femme de chambre, et
+qu'elle coucherait avec les femmes de la princesse, a l'entre-sol. Au
+compte de la vieille dame, c'etait la, pour la nouvelle venue, une
+fortune inesperee, et deja, pour commencer, Mme la duchesse du Maine
+avait commande que Mlle de Launay lui presentat son eventail.
+
+C'etait un soir de grand appartement; cent visiteurs, les plus huppes
+de l'ancienne cour: ducs et pairs et cordons bleus, parmi lesquels
+s'etaient faufiles plus d'un cordon rouge, entouraient les tables de
+jeu, M. du Maine etant beau joueur et perdant l'or a pleines mains. Le
+jeu, en ce temps-la, faisait de grands ravages parmi les fortunes les
+mieux etablies; les plus grands seigneurs jouaient sur une carte leur
+revenu d'une annee, et les dames les plus qualifiees, quand leur bourse
+etait vide, n'avaient pas bonte de jouer sur leur parole. Il a cela
+d'horrible encore, le jeu, qu'il egalise toutes les conditions.
+
+A la table ou ces grands seigneurs s'abandonnaient a leur frenesie, il y
+avait un vieillard, en habit bleu de ciel brode d'or, dont les boutons
+brillaient comme des diamants; ses dentelles, son justaucorps en satin,
+ses bas de soie et ses talons rouges indiquaient un vieux marquis de
+l'Oeil-de-Boeuf; son attitude hardie et ses grands gestes, sa voix
+imperieuse et plus haute que d'habitude, indiquaient un comedien.
+C'etait Baron, le disciple ingrat, le fils adoptif de Moliere. Il etait,
+ce Baron, un comedien de genie; il ecrivait des comedies a ses heures
+perdues; il s'escrimait volontiers de l'epee et du bel esprit. Au
+demeurant, vantard, joueur, familier, prenant au serieux son sceptre et
+son trone. Un soir qu'il jouait avec S.A.R. le prince de Conti: "Cent
+louis, dit-il, pour le prince de Conti.--Va pour Germanicus, repondit
+Son Altesse Royale;" et Baron fut le seul qui ne comprit pas la grace et
+l'exquis de cette inutile lecon. Il s'etait faufile dans les fetes de
+Sceaux par la comedie, et plus d'une fois il eut l'honneur de donner
+la replique a Mme la duchesse du Maine. Il y avait dans un coin de
+ce salon, assises sur des bergeres dignes du salon de la reine a
+Versailles, une vingtaine de dames tres parees, et, sur des tabourets,
+a leurs pieds, des poetes et de jeunes seigneurs qui causaient avec les
+dames. Au milieu du cercle, et sur un fauteuil, etait assise Mme la
+duchesse du Maine, et, debout, pres d'elle, un jeune officier, qui lui
+racontait des choses plaisantes, s'il en fallait juger par le rire
+eclatant de la princesse.
+
+Or ce fut en ce moment que Mlle de Launay, toute confuse et troublee au
+murmure etincelant de cet esprit qui petillait sous ces lambris dores et
+charges de peintures, entra d'un pas tremblant, et tenant a la main un
+plateau en laque, sur lequel etait pose l'eventail de Son Altesse. Et
+comme en ce moment la princesse etait attentive au discours du jeune
+officier, Mlle de Launay attendit le bon plaisir de sa maitresse. O
+surprise, et quelle humiliation! Justement le jeune homme ici present,
+ce prince _Bel a voir_, le familier de cette maison princiere, etait M.
+de Silly. Il avait rencontre de tout temps dans M. le duc du Maine un
+protecteur; il etait un officier de ses gardes, et la princesse aimait
+a l'entendre causer. A l'aspect de cette jeune fille un instant l'amie
+intime de sa soeur, de cette demoiselle qui avait vecu sous son toit
+comme une egale avec son egale, et reduite aujourd'hui a cette honteuse
+servitude, il palit, pendant que la rougeur de la honte montait au front
+de cette elegante personne. Eh bien, la princesse ne vit rien de ce
+petit drame, et, d'un beau geste, elle dit au jeune homme:
+
+"Ayez la bonte, Monsieur, de me donner mon eventail."
+
+M. de Silly prit le plateau des mains de sa jeune amie, qu'il semblait
+ne pas reconnaitre, et il presenta le plateau a la duchesse:
+
+"Non, dit-elle, pas ainsi; c'est votre privilege et votre droit,
+Monsieur, de prendre l'eventail sur le plateau et de me l'offrir de la
+main a la main."
+
+Sur quoi Mlle de Launay se retira a pas lents; son sacrifice etait
+consomme.
+
+Cette belle et delicieuse maison de Sceaux, vous ne sauriez la
+reconnaitre a ses ruines. Une revolution, qui a fait tomber les tetes
+les plus hautes et renversa les plus somptueux edifices, a traverse,
+sans pitie et sans respect, ce monceau fastueux de toutes les
+splendeurs. Palais renverse, marbres brises, arbres deracines, bosquets,
+charmilles, prairies, fontaines, kiosques, vastes etangs, eaux plates
+et jaillissantes, tous ces miracles de la fortune et de la faveur ont
+disparu comme une vaine poussiere. La _bande noire_ a vendu jusqu'aux
+plombs enfouis dans la terre; elle a vendu la longue avenue; elle a
+change en fagots les vieux hetres, sous lesquels tant de graces et
+de beautes se tenaient assises, devisant entre elles des poetes, des
+romanciers, des nouvelles comedies et des ballets de Versailles.
+
+Qui se promene aujourd'hui dans ce vaste emplacement, si bien dispose
+pour tous les plaisirs de la vie heureuse, aurait peine a reconnaitre en
+ces broussailles la creation de M. de Colbert, maitre absolu, non moins
+que le roi, des finances de la France. Il avait epuise dans sa maison de
+Sceaux tout ce que pouvait inventer le genie italien et francais de la
+grande architecture, et quand il fut mort, _raisonnablement charge de
+la haine publique_ (pour employer un mot du cardinal de Retz parlant du
+cardinal de Mazarin), le propre fils de M. de Colbert, M. le marquis de
+Seignelay, se trouva mal a l'aise au milieu de ce faste insense. Le roi,
+de son cote, toujours incline a l'amitie pour le nom de M. de Colbert,
+acheta le palais et les jardins de Sceaux, dont il fit present a son
+fils, M. le duc du Maine. Il en couta plus d'un million, rien que pour
+l'acquisition de ce palais, sans compter les meubles des appartements,
+sans compter les statues des jardins. Tout un monde entourait de leurs
+flatteries et de leurs empressements les proprietaires de ces beaux
+lieux, comparables a Trianon. La duchesse du Maine c'etait, non pas
+la reine, c'etait trop peu dire, elle etait le tyran de cette maison
+presque royale, ou le roi Louis XIV etait venu plus d'une fois a la
+priere de son ministre favori.
+
+[Illustration: Le duc et la duchesse du Maine.]
+
+Mme Anne-Louise-Benedicte de Bourbon, duchesse du Maine, etait la
+petite-fille du grand Conde, et lorsqu'elle epousa le fils legitime de
+Louis XIV et de Mme de Montespan, elle avait pense qu'elle etait assise
+au moins sur un degre du trone de France. Son mari etait le prefere de
+tous les enfants du roi, qui l'avait accable de toutes les principautes,
+de tous les gouvernements, de toutes les charges de la couronne; meme il
+avait complete toutes ces graces en accordant a ses enfants legitimes
+les rangs et les honneurs du sang royal, a tel point que les enfants
+legitimes venant a manquer, les fils legitimes devaient etre appeles a
+porter la couronne. Nous avons deja dit que le testament du roi avait
+ete casse, a la grande douleur de M. le duc du Maine et surtout de la
+princesse; ardente et violente, a aucun prix elle n'acceptait cette
+decheance, et par toutes les facons, meme criminelles, elle tenta de
+regagner le terrain qu'elle avait perdu. Plus sa fureur etait cachee, et
+plus l'eclat en devait etre redoutable.
+
+Il y avait a la meme heure, a Paris, un ambassadeur du roi d'Espagne
+appele le prince de Cellamare, homme habile et cache, qui n'avait rien
+moins que l'ambition de placer sur la meme tete la couronne d'Espagne et
+la couronne de France. Attentif a toutes choses, il savait le nombre
+et le nom des mecontents de Paris, des mecontents de la Bretagne; il
+enrolait sous main des officiers, ennemis de M. le regent, et quand il
+se fut bien assure que Mme la duchesse du Maine irait bien vite au
+dela de toutes les bornes, il lui fit proposer d'entrer dans une vaste
+conspiration qui mettrait le roi d'Espagne a la tete du gouvernement de
+la France, et M. le duc du Maine pour representer Sa Majeste Catholique.
+Tel fut le commencement de cette conspiration, qui n'interrompit aucune
+des fetes qui s'agitaient autour de la princesse. On ne parlait que des
+plaisirs de Sceaux: concerts, proverbes, comedies, bals et toilettes.
+
+Dans ce tumulte, on aurait eu grand'peine a reconnaitre Mlle de Launay;
+elle etait enfouie en cet entre-sol sans lumiere, et si bas, qu'elle
+touchait le plafond de sa tete. On l'employait a la lingerie, et chacun
+l'appelait _la maladroite_. Elle etait si troublee, et plus elle
+s'efforcait de bien faire, et moins elle etait au niveau de sa tache.
+Une fois qu'elle versait a boire a la princesse, elle jeta l'eau sur sa
+robe; une autre fois, comme elle lui presentait sa boite a poudre, elle
+laissa tomber la boite; ou bien elle oubliait un manche a la chemise,
+et, s'il fallait oter de son ecrin le collier de la princesse, elle
+renversait perles et pierreries. Tout allait mal. Puis elle avait froid,
+elle etait triste, elle repondait mal a ses camarades; elle aimait a
+lire, les femmes de chambre la troublaient dans ses lectures. Il fallait
+plaire a celle-ci, ne pas deplaire a celle-la, visiter les desoeuvrees,
+leur faire une espece de cour et jouer a des jeux qui leur plaisaient.
+Que vous dirai-je? elle etait si malheureuse en ce chateau des
+splendeurs, qu'elle en fut sortie, et pour n'y plus rentrer, si elle
+n'ont pas trouve sur sa table un petit billet anonyme et d'une ecriture
+contrefaite, dont elle eut bientot devine l'auteur:
+
+"Prenez patience; ayez bon courage; on veille sur vous. On se rappelle
+les temps heureux ou vous n'etiez aux ordres de personne, ou vous
+donniez des ordres et n'en receviez pas..."
+
+Pendant deux ou trois jours, la jeune abandonnee eut une certaine
+esperance; elle se disait que sa servitude, avec le temps, deviendrait
+moins pesante; elle esperait toujours que la princesse comprendrait
+qu'elle avait a ses ordres une fille au-dessus de sa condition. Sur
+l'entrefaite, il y eut un petit evenement qui la mit quelque peu en
+lumiere. A la facon du roi Louis XIV, qui avait tire un si grand
+parti, pour ses dernieres guerres, de la creation des chevaliers de
+Saint-Louis, Mme la duchesse du Maine avait institue l'ordre de la
+_Mouche a miel_. Cet ordre, aussi bien que l'ordre du Saint-Esprit,
+avait ses lois, ses statuts, ses chevaliers; mais comme la galanterie
+etait le fond de l'ordre, il avait aussi ses _chevalieres_; et sitot
+qu'une place etait vacante, accouraient les aspirants des deux sexes,
+tant la flatterie est ingenieuse. Enfin, tres serieusement, les droits
+de chacun etaient disputes dans un chapitre dont Mme la duchesse du
+Maine etait la presidente, et M. de Malezieu le secretaire perpetuel.
+
+Donc il advint qu'une place, etant vacante, fut briguee a la fois par
+Mme la duchesse d'Uzes, Mme la comtesse de Brissac et M. le president de
+Romane. Celui-ci ayant ete prefere a ses belles concurrentes, chacun,
+dans le palais, criait a l'injustice, ajoutant que l'election du
+president etait contre toutes les lois de la chevalerie. Au plus fort de
+la dispute, apparut une protestation ecrite en termes de palais et dans
+l'accent de la chicane, et telle, qu'elle n'eut point depare la plus
+jolie scene des _Plaideurs_, de M. Racine. Aussitot l'on cherche, on
+s'inquiete: a qui donc attribuer ce charmant factum? Les uns disaient:
+C'est M. de Malezieu; les autres: C'est l'abbe Genest. Pas un ne se fut
+doute que tant de bel esprit fut cache dans l'antichambre, et comme on
+cherchait toujours, la main qui avait lance le factum afficha ces jolis
+vers a la porte du salon d'Hebe:
+
+ N'accusez ni Genest, ni le grand Malezieux,
+ D'avoir part a l'ecrit qui vous met en cervelle;
+ L'auteur que vous cherchez n'habite point les cieux.
+ Quittez le telescope, allumez la chandelle,
+ Et fixez a vos pieds vos regards curieux:
+ Alors, a la clarte d'une faible lumiere,
+ Vous le decouvrirez gisant dans la poussiere.
+
+Bientot, comme il fut impossible de decouvrir l'auteur de la prose et
+des vers, on cessa d'en parler, et Mlle de Launay, plus triste que
+jamais, apres ce moment d'une esperance fugitive, resolut d'en finir
+avec la vie. En ce temps-la la suicide etait chose grave. Il etait
+voisin du deshonneur. Le monde en parlait comme on parlerait d'un crime,
+et l'Eglise, impitoyable en ceci seulement, refusait au suicide les
+prieres qu'elle ne refuse a personne. Ah! que cette malheureuse etait
+a plaindre en prenant cette resolution funeste! Avant de mourir, elle
+voulut tout au moins apprendre a M. de Silly un secret qu'elle se
+cachait a elle-meme, et, d'une main deliberee, elle ecrivit.
+
+La lettre, a peine ecrite, apaisa soudain ce coeur malade, et la pauvre
+abandonnee, revenue a des sentiments meilleurs, enfouit ces tristes
+confidences. Cependant la petite cour de Mme la duchesse du Maine etait
+exposee a d'aussi grands orages que l'ancien Versailles. La vanite,
+l'orgueil, l'ambition, les brigues, les partis, les intrigues de toute
+sorte avaient envahi ces beaux lieux, que de loin on se figurait si
+paisibles. Le moindre accident, la plus legere aventure, suffisait a
+eveiller toutes ces imaginations, qui ne demandaient qu'un pretexte, et,
+comme un jour il fut question des miracles operes par une jeune fille du
+menu peuple ayant nom Mlle Tetard, voila soudain la duchesse du Maine
+qui s'agite et s'inquiete. Elle s'adressa naturellement a l'oracle
+ecoute de ce temps-la, a M. de Fontenelle, esprit sagace et tout dispose
+au sourire. Or, cette fois, M. de Fontenelle avait pris au serieux les
+miracles de Mlle Tetard, et il en fit a Mme la duchesse du Maine un
+rapport tout rempli d'une admiration inattendue. Alors on s'etonne, on
+s'interroge, et chacun se demande ou M. de Fontenelle a puise une foi si
+robuste.
+
+Au bout de huit jours on parlait encore de son rapport, lorsque, un
+matin, Mme la duchesse du Maine trouva sur sa table une lettre anonyme
+adressee a M. de Fontenelle. Il y avait dans cette lettre ingenieuse un
+veritable atticisme, et, tout d'une vois, M. de Malezieu fut designe
+comme etant l'auteur de ce petit discours plein de grace et de bel
+esprit:
+
+"L'aventure de Mlle Tetard fait moins de bruit, Monsieur, que le
+temoignage que vous en avez rendu. La diversite des jugements qu'on en
+porte m'oblige a vous en parler... Quoi! disent les critiques, cet
+homme qui a mis dans un si beau jour des supercheries faites a mille
+lieues loin, et plus de deux mille ans avant lui, n'a pu decouvrir une
+ruse tramee sous ses yeux? Les partisans de l'antiquite, animes d'un
+vieux ressentiment, viennent a la rescousse. Vous verrez, disent-ils,
+que le _maitre_ placera les prodiges nouveaux au-dessus des anciens.
+En bon pyrrhoniens, ils doutent, et cependant le voila qui croit tout
+possible. Ah! Monsieur, quel bonheur pour les devots de vous voir adorer
+le diable! Encore un pas dans la devotion, ils vous reconnaitront
+comme un des leurs. Les femmes, de leur cote, sont toutes fieres de la
+confiance que vous accordez a leur sexe, et pas une qui ne se glorifie
+en son par-dedans d'etre une faiseuse de miracles, pour peu que cela lui
+convint. Tels sont les bruits qui se font autour de votre sagesse, et
+vous pouvez en etre glorieux, puisqu'ils sont un temoignage de l'interet
+qui se rattache aux opinions non moins qu'aux ecrits de l'aimable M.
+de Fontenelle. Agreez cependant, Monsieur le secretaire perpetuel, mon
+sincere hommage et ma vive admiration. Permettez en meme temps que je
+cache un nom que Mlle Tetard vous dira bien volontiers, pour peu qu'elle
+soit en train de deviner."
+
+--Ah! que c'est joli, que c'est charmant... c'est divin, s'ecria Son
+Altesse, et pour le coup notre homme est blesse dans ses oeuvres vives;
+nous le mettons au defi de repondre. Et cependant qui nous dira le nom
+du bel esprit a qui nous devons ce factum? Ce n'est pas M. de Malezieu,
+ce n'est pas M. de Valincourt, ce n'est pas M. le cardinal de Polignac,
+ce n'est pas meme M. de Saint-Aulaire, l'homme aux quatrains. Je
+donnerais beaucoup pour le savoir.
+
+Quand elle eut bien cherche, M. de Silly parla tout bas a l'oreille de
+la princesse.
+
+--Ah! dit-elle, est-ce possible! A-t-elle donc tant d'esprit?
+
+--Oui, Madame, elle a tout cet esprit-la. C'est une precieuse, dans la
+bonne acception du terme; elle ecrit en prose, elle ecrit en vers. Elle
+est assez maladroite a faire des noeuds, j'en conviens, mais elle tourne
+agreablement une comedie.
+
+Alors la princesse, un doigt sur sa levre, imposa silence a M. de Silly;
+mais le soir meme elle dispensait Mlle de Launay de son service a la
+toilette, et le lendemain elle lui donnait une belle chambre au premier
+etage, avec le titre de sa lectrice. On en murmura beaucoup dans tous
+les recoins de la petite cour, mais enfin chacun en prit son parti, et
+la nouvelle lectrice accepta sa nouvelle fortune avec tant de modestie
+et de bonne grace qu'elle se la fit pardonner.
+
+
+IV
+
+Les choses allaient ainsi chez M. le duc du Maine, ou chaque jour
+amenait un nouveau courtisan: aujourd'hui M. le duc de Brancas, le
+lendemain le poete Chaulieu, tres a la mode en ce temps-la, ou bien le
+chevalier de Vauvray; un peu plus tard M. Davisart, avocat general du
+parlement de Toulouse, et l'apparition de M. Davisart dans le chateau de
+Sceaux fut un veritable evenement. Pas un jour ne se passait sans que
+Son Altesse Royale ne s'enfermat trois ou quatre heures avec ce nouveau
+conseiller, tres dangereux, et, comme ils redigeaient ensemble une
+protestation mysterieuse dont rien ne transpirait dans le chateau, il
+vint un instant ou la princesse et son conseiller voulurent avoir un
+secretaire intime. Apres une longue hesitation, Mlle de Launay fut
+choisie; elle tenait la plume, elle ecrivait les discours d'une et
+d'autre part, tantot les preuves, tantot les objections; parfois meme
+elle allait aux bibliotheques ou chez les historiens de profession, chez
+M. Boivin l'aine, chez l'abbe Le Camus, interrogeant discretement ces
+hommes qui savaient tant de choses. Ainsi chaque jour ajoutait une page
+a ces factums dont se rejouissaient fort le prince de Cellamare et le
+cardinal Alberoni.
+
+Un peu plus tard, quand elle se fut persuade enfin qu'elle avait fait
+tout ce travail en pure perte et qu'il fallait renoncer au benefice du
+testament de Louis XIV, la duchesse du Maine preta l'oreille aux bruits
+qui lui venaient de l'Espagne. Elle n'eut plus si grand'peur de prendre
+le mot d'ordre du cardinal Alberoni chez le prince de Cellamare. Elle
+commenca d'ecrire des lettres dangereuses avec de l'encre sympathique,
+et Mlle de Launay l'y servit de son mieux. On ecrivait d'abord une
+lettre a l'encre ordinaire, ou l'on donnait toutes sortes de nouvelles
+courantes; puis, dans l'intervalle des lignes se placaient des choses
+compromettantes.
+
+Tout ceci etait l'A b c de la plus vulgaire diplomatie, et, tant que ces
+petits secrets n'allerent pas plus loin, M. le regent ne s'en inquieta
+guere. Il savait a peu pres tout ce qui se passait a la petite cour et
+quelles etaient ses mechantes dispositions pour la regence; mais,
+comme il avait pour lui la force et le bon droit, il abandonnait la
+conspiration a elle-meme. Or ce fut un grand malheur pour Mme la
+duchesse du Maine. Elle s'endormit dans une securite qui devait la
+perdre, et, si par hasard Mlle de Launay la suppliait de redoubler de
+prudence, elle ne faisait qu'en rire, et volontiers elle eut dit, comme
+tous ces conspirateurs que l'on avertit de prendre garde: _A demain les
+affaires serieuses_, ou bien encore: _Ils n'oseront._ Notez bien que le
+premier ministre, qui sera bientot le cardinal Dubois, etait deja dans
+le vent de cette conspiration. C'etait l'habilete meme et la prudence en
+personne. Il etait deja sur qu'un jour ou l'autre il tiendrait dans ses
+mains cette princesse dedaigneuse qui l'accablait de ses mepris. Tout ce
+monde imprudent marchait en souriant sur des cendres qui recelaient
+un veritable incendie; ils s'amusaient les uns et les autres de ces
+aventures dont a peine ils devinaient la portee, et la foudre qui les
+devait abattre les trouva profondement endormis.
+
+Un des secretaires de l'ambassadeur d'Espagne etait un jeune homme
+etourdi, sans portee, et tout entier aux plaisirs de son age. Un soir
+qu'il etait attendu a souper dans une de ces maisons ouvertes aux oisifs
+de Paris, il raconta qu'il avait ete occupe tout le jour a copier des
+depeches qui devaient partir dans la nuit meme, et, comme il etait las
+de sa besogne, il ne songea plus qu'a boire, a jouer, a plaisanter. Mais
+quelqu'un du logis, une femme, avait ramasse cette parole imprudente et
+la fit passer a M. le regent. Celui-ci fit courir apres le courrier de
+l'ambassade, avec ordre de s'emparer de ses depeches, et ce courrier,
+qui ne se hatait guere, fut arrete a Poitiers. On lui prit son manteau
+et son portefeuille, en lui commandant de suivre son chemin; mais cet
+homme, aussi zele que le secretaire avait ete imprudent, revint a Paris
+par la traverse et marcha si vite, qu'il arriva chez le prince de
+Cellamare bien avant que les hommes de M. le regent eussent regagne le
+Palais-Royal. Bien qu'il fut quatre heures du matin, M. le regent etait
+encore a souper, et quand il soupait il n'y avait pas d'affaire d'Etat
+assez importante pour qu'on vint le deranger. Il aimait le bel esprit,
+la grace et la gaiete du discours; il travaillait volontiers toute la
+journee, a condition que la nuit appartiendrait a ses plaisirs.
+
+Grace a cette nonchalance coupable, le prince de Cellamare eut le temps
+d'avertir les principaux complices de sa conspiration. Toutefois, le
+matin venu, l'ambassadeur d'Espagne est arrete dans son hotel par
+MM. les gardes du corps du roi; ses papiers sont saisis par ordre du
+ministre, et, la nouvelle ayant couru de Paris a Sceaux, la duchesse du
+Maine apprit enfin les dangers qui l'entouraient. Elle jouait au biribi,
+son jeu favori, quand elle entendit raconter, par un temoin venu de la
+ville, ces histoires d'hommes enfermes a la Bastille, de papiers saisis
+et de gens compromis dont la tete etait en jeu; l'infortunee eut encore
+la force de sourire. Elle apprit, l'instant d'apres, que MM. d'Argenson
+et Leblanc, deux hommes rigides, etaient charges d'interroger les
+accuses. A minuit, la duchesse fut avertie, a n'en pas douter, qu'elle
+serait arretee avec M. le duc du Maine, et que sa demoiselle de
+compagnie etait compromise. Elle riait encore; elle ne pouvait croire a
+rien de serieux; elle s'imaginait que cette conspiration etait un jeu
+d'enfant.
+
+Cependant Mlle de Launay restait pres d'elle, et, comme elle s'etait
+endormie, elle fut reveillee par un coup frappe a sa porte: _Ouvrez,
+de par le roi_, s'ecriait une voix inconnue. Elle se leve, elle ouvre,
+apres avoir averti la duchesse. En ce moment, la maison etait remplie
+de mousquetaires et de gardes sous les ordres de M. le duc de Bethune,
+capitaine des gardes, accompagne de M. de La Billiarderie, son
+lieutenant. Sans trop de ceremonie, ils annoncerent a Mme la duchesse
+du Maine qu'ils avaient ordre de la mettre en lieu de surete, et ils
+la firent monter dans une voiture de place. Elle fut conduite a Dijon,
+pendant que M. le duc du Maine, innocent de toutes ces intrigues, etait
+enferme dans la citadelle de Doullens, en Picardie. Ah! quelle chute,
+et dans quels abimes ils etaient precipites ces favoris de la fortune!
+Helas! qui l'eut predit a Louis XIV, que ses enfants bien-aimes, la joie
+et l'orgueil de sa vieillesse, on les traiterait, sitot apres sa mort,
+comme de veritables criminels!
+
+En meme temps tous les amis de la princesse et tous ses confidents
+furent arretes. M. de Malezieu et son fils, M. Davisart, l'abbe Le
+Camus, deux valets de chambre et quatre valets de pied furent jetes dans
+les prisons d'Etat; la cardinal de Polignac fut exile en Flandre; la
+jeune princesse, la propre fille du duc et de la duchesse du Maine, fut
+enfermee au couvent de la Visitation, a Chaillot. Voila donc toute
+la maison dispersee et toute sa grandeur aneantie. On avait detenu
+provisoirement et garde a vue dans sa chambre Mlle de Launay, et son
+gardien, par compassion:
+
+--Mademoiselle, lui dit-il, ce sequestre est etrange et ne presage rien
+de bon. Il parait que vous etes une des personnes les plus compromises.
+Croyez-moi, mangez un peu et prenez des forces, vous en aurez grand
+besoin, j'en ai peur.
+
+Ce terrible homme avait une grande figure et des yeux sinistres, et
+ressemblait fort a quoique executeur des hautes oeuvres les plus
+secretes.
+
+Cependant Mlle de Launay ne perdit pas tout courage, et, trois ou quatre
+heures apres que tout le monde fut parti, un exempt la vint prendre
+et la conduisit dans un carrosse a la Bastille. Cette fameuse prison
+d'Etat, qui devait tomber en moins de soixante et dix ans entre les
+mains du peuple de Paris et disparaitre en un clin d'oeil comme un
+chateau de nuages, etait alors une puissance formidable. A ce nom seul,
+la Bastille, les tetes les plus hautes s'inclinaient, les coeurs les
+plus hardis etaient saisis d'un indicible effroi. Ces vieilles tours,
+baties par les anciens tyrans, s'elevaient menacantes entre ses fosses
+remplis d'une eau fangeuse, et l'on se racontait tout bas mille
+histoires sanglantes de ses cachots sans lumiere et sans fond. Il etait
+dix heures du soir, le temps etait sombre, et le faubourg Saint-Antoine,
+dont le reveil devait etre si terrible en 1701, venait de s'endormir
+sans les fatigues de la journee. A l'extremite du pont-levis, la
+prisonniere attendait qu'on la vint prendre, et lorsque enfin son tour
+fut venu d'entrer dans la geole, on lui fit traverser des passages
+gardes par des portes de fer. On entendait dans ces longs corridors
+les plaintes des nouveaux prisonniers, qui n'avaient pas encore
+l'accoutumance de la prison.
+
+Enfin, etant arrivee aux etages d'en haut, elle fut introduite dans une
+chambre horrible ou tout manquait, le feu, les meubles, la lumiere, la
+proprete; pour tout meuble, une chaise du paille, un bout de chandelle
+attache au mur, et tous les gens qui l'avaient amenee, disparus au
+bruit des portes qui se refermaient. Trois heures apres, ces portes
+s'ouvrirent de nouveau; le gouverneur reparut, amenant avec lui la
+servante de Mlle d Launay, et cette fois la chambre fut meublee d'un
+petit lit, d'un fauteuil, deux chaises, une table, une jatte, un pot a
+l'eau, un grabat pour la jeune servante. "Ah! dit-elle, on sera bien
+mal couchee!" On lui repondit: "Ce sont les lits du roi." Puis les
+prisonnieres se coucherent sans souper. En vain elles voulaient dormir:
+tous les quarts d'heure elles etaient reveillees au son d'une cloche, et
+cette habitude est une des plus cruelles de la Bastille.
+
+Et, le jour etant venu, la dame et la servante eurent grand soin de
+balayer leur chambre et de bruler un des deux fagots que le roi leur
+accordait chaque jour. Une boite d'allumettes au beau milieu du Champ de
+Mars produirait presque autant d'effet que ces _fagots du roi_ en cette
+immense cheminee, grillee et barree autant que les fenetres. A la
+premiere flambee de son feu, Mlle de Launay, triomphante, brula un
+papier qu'elle avait soustrait aux yeux de MM. les commissaires: c'etait
+une lettre ecrite en entier de la main du chevalier de Silly au cardinal
+Alberoni. Ce papier, s'il fut tombe entre les mains de M. d'Argenson,
+eut ete l'arret de mort de M. de Silly. Restait maintenant a lui faire
+savoir que ce papier etait aneanti. "Dieu y pourvoira," se disait Mlle
+de Launay.
+
+Elle resta _au secret_ sept a huit jours, au bout desquels le gouverneur
+lui fit une visite, et l'ayant trouvee assez gaie, il lui raconta
+plusieurs anecdotes de son royaume et finit par lui preter quelques
+romans depareilles de Mlle de Scudery. C'etaient des romans sans fin,
+que l'on eut dit composes tout expres pour les habitants de la Bastille.
+Elles sont tres longues ces premieres heures de la prison, mais l'on s'y
+fait peu a peu; bientot le prisonnier s'habitue a ces bruits si divers;
+il reconnait la garde montante et la garde descendante; il sait quand
+arrive un nouveau prisonnier; il sait quand il s'en va. La nuit, si
+quelqu'un meurt, les gardiens ont beau faire, on entend le bruit de son
+cercueil. C'est aussi une grande occupation de lire sur la muraille,
+ecrits au charbon, les noms de tant de malheureux qui ont vecu sous
+ces voutes funebres. Sur une de ces murailles avaient ete charbonnes,
+naguere, par une main habile et fluette, et cependant energique autant
+qu'une main guerriere, les premiers chants de la _Henriade_, et le jeune
+Arouet, lorsque, au sortir de la Bastille, il fut presente a M. le
+regent qui lui promettait sa protection:
+
+--J'accepterai, lui dit-il, tous les bienfaits de Votre Altesse Royale,
+seulement je la dispense de mon logement.
+
+Quand tous les conspirateurs furent arretes, alors leur proces
+commenca. Tous les huit jours, M. d'Argenson et M. Leblanc, charges des
+interrogatoires, arrivaient accompagnes de l'abbe Dubois. On eut cru
+voir Minos, Eaque et Rhadamante, les trois juges des sombres bords. Ce
+qu'ils faisaient, ce qu'ils disaient, les prisonniers n'en savaient
+rien, et cependant il en transpirait toujours quelque chose. Une grande
+inquietude pour la prisonniere, c'etait de paraitre aux yeux de ces
+messieurs, quand son heure serait venue, en cornette blanche, en linge
+blanc, et ce fut sa grande occupation de blanchir ce peu de linge. Aussi
+bien, grande fut sa joie en recevant toutes ses nippes que lui envoyait
+un ami du dehors, l'abbe de Chaulieu, le poete. On l'avait epargne, on
+l'avait oublie; mais lui, il s'etait souvenu, et il avait envoye a la
+Bastille meme un pot de rouge. Ah! que ce brin de rouge fut le bienvenu!
+tant la dame avait peur de palir sous les regards de M. d'Argenson.
+
+Il la fit donc comparaitre au bout de trois mois:
+
+--Otez votre gant, dit-il, et levez la main.
+
+Elle avait la main belle et la leva volontiers, jurant de dire toute
+la verite, et se promettant bien de n'en pas trop dire. Alors commenca
+l'interrogatoire. On voulait savoir pourquoi elle veillait si tard au
+chevet de Mme la duchesse du Maine. Elle repondit que c'etait pour
+l'endormir.
+
+--Pourquoi avait-on trouve tant de livres dans sa chambre?
+
+Elle repondit que c'etait parce qu'elle aimait la lecture.
+
+--Et pourquoi tant de papier dechire?
+
+C'etaient des bagatelles qu'elle avait composees et dont elle ne se
+souciait plus.
+
+Puis elle fut reconduite a son sequestre, et, quelque peu rassuree,
+elle trouva que son etat etait assez doux, a tout prendre. Elle etait
+prisonniere, il est vrai, mais elle etait loin des caprices, des
+violences et des volontes de sa douce maitresse; elle avait brise le
+joug des petites voix qui faisaient le tourment de sa vie; elle avait
+fait de sa servante une amie, et pour compagne elle avait une jolie
+chatte que le gouverneur lui avait donnee etant petite, et qui avait
+fait bien des petits. Puis, le soir venu, elle n'etait pas forcee a
+jouer la comedie, a manier des cartes, et elle se couchait quand elle
+voulait dormir.
+
+ * * * * *
+
+Cette conspiration de Cellamare, qui eut fait tomber plus d'une tete
+sous la hache inexorable du cardinal de Richelieu, devint bientot, entre
+les mains bienveillantes de M. le regent, une entreprise assez ridicule,
+et plutot faite pour amuser les oisifs que pour occuper les hommes
+d'Etat. M. le regent se contenta du nouvel abaissement impose aux
+princes legitimes, et quand on lui rapportait les vociferations de Mme
+la duchesse du Maine, il en riait volontiers, acceptant les douleurs de
+la princesse en dedommagement des humiliations qu'elle lui avait fait
+subir dans le salon de Mme de Maintenon.
+
+Puis, dans ce plaisant pays de France, on n'est pas fache de changer
+chaque matin de heros et d'aventure; au bout de trois mois, quiconque
+eut parle des conspirateurs dans un salon de Paris, eut ete regarde
+comme un sot; si bien que, meme a la Bastille, le juge instructeur avait
+fini par ne plus interroger les prisonniers que pour la forme. On leur
+laissait deja toutes sortes de libertes inaccoutumees en ce lieu de
+plaisance: ils se promenaient chaque jour au-dessus des tours, et leurs
+amis qui passaient dans le faubourg leur disaient bonjour du geste et du
+regard. Un peu plus tard, ces prisonniers, si nombreux d'abord, furent
+relaches l'un apres l'autre: aujourd'hui M. de Malezieu le fils, M.
+Bargeton le lendemain; plus tard encore, elle se rappelait qu'il y avait
+deja six mois on etait venu chercher M. de Silly, et que l'ingrat etait
+parti oubliant de prendre conge de cette humble amie, et ne se doutant
+pas que peut-etre elle avait sauve sa tete en brulant la piece la plus
+compromettante du proces.
+
+Que vous dirais-je? Apres tant d'angoisses et d'inquietudes, la
+prisonniere resta seule a la Bastille, et ne comprenant guere comment
+la moins coupable etait detenue, a l'heure ou l'indulgence et le pardon
+s'etaient etendus sur tous ses complices. C'est une chose etrange et
+pourtant vraie: aussitot que le danger a disparu dans une affaire
+d'Etat, la captivite devient insupportable. Autant le prisonnier mettait
+de zele et d'ardeur a sauver sa vie, autant il reste inerte a present
+qu'il se demande quand finira sa captivite. Il en est a regretter meme
+les heures penibles de l'interrogatoire, et l'aspect du juge, et les
+bruits du dehors, toujours pleins de menaces sanglantes. Un prisonnier
+qui n'est que cela, n'est plus rien, meme a la Bastille. On l'oublie, on
+le neglige, et si Mlle de Launay n'eut pas rencontre parmi ses gardiens
+le chevalier de Maison-Rouge pour la plaindre et pour le lui dire, elle
+eut ete bien malheureuse.
+
+Mais le chevalier de Maison-Rouge etait si tendre et si bon, avec tant
+de probite, tant d'honneur, tant de petites recherches pour distraire un
+peu sa captive; il oubliait si souvent de fermer la porte a double tour;
+il avait chaque matin un nouveau livre a lui preter, non pas les vieux
+romans poudreux de la Bastille, mais le livre a la mode ou la comedie a
+peine eclose. Dans ses jours de sortie, il s'en allait par la ville, en
+quete des moindres anecdotes et de tous les bruits qui se debitent dans
+les ruelles galantes de la place Royale au faubourg Saint-Germain. Puis,
+tout ce qu'il avait appris, il le racontait avec mille graces, ajoutant
+ce qui pouvait plaire, et retranchant tout le reste. Ainsi chaque jour
+ajoutait aux petits bonheurs que le bon lieutenant apportait dans cette
+prison, tres etonnee et scandalisee, on pourrait le dire, de toutes ces
+joies.
+
+Il y eut un jour ou le lieutenant de Maison-Rouge, oublieux de toute
+espece de discipline, s'en vint presenter a Mlle de Launay les hommages
+d'un prisonnier loge dans la _tour de la Liberte_, ainsi nommee par une
+aimable ironie a laquelle tous les porte-clefs ajoutaient les bons mots
+de leur facon. Ce prisonnier etait un beau jeune homme, a la fleur de
+l'age, un coq-plumet de la jeune cour, M. le duc de Richelieu lui-meme.
+Il s'etait plonge, comme un etourdi et pour le vain plaisir d'une
+nouveaute qui lui semblait piquante, dans la conspiration de Cellamare,
+et peu s'en fallut qu'il ne payat son etourderie un peu cher. Mais
+le moyen de livrer au bourreau le dernier heritier du cardinal de
+Richelieu? Il etait deja le bienvenu du jeune roi; il etait l'ornement
+de la cour; ses bons mots, ses exploits, sa jeunesse enfin, tout parlait
+en sa faveur.
+
+Mais la Bastille lui etait insupportable, et quand il apprit par le
+chevalier de Maison-Rouge que la confidente de Mme la duchesse du
+Maine etait logee a _la Bertandiere_, une tour qui faisait face a _la
+Liberte_, M. de Richelieu n'eut pas de cesse et de fin qu'on n'eut
+enleve les clotures de l'une et de l'autre fenetre, et le voila qui se
+met a chanter a haute voix, mieux que n'eut fait le fameux Lambert ou le
+celebre Cocherot de l'Opera, l'opera d'_Iphigenie_. Il chantait le role
+d'Oreste, et Mlle de Launay fut bientot Iphigenie. On n'avait rien
+entendu de pareil depuis le roi Louis XI. Les plus anciens detenus, ceux
+qui etaient au secret depuis vingt ans, se demandaient s'ils n'etaient
+pas le jouet d'un songe. Ah! les malheureux! c'etait la premiere et la
+derniere chanson qu'ils devaient entendre avant de mourir.
+
+On touchait a l'automne, et les brouillards plus epais tombaient du haut
+des tours, lorsque M. de Richelieu quitta la Bastille en grand triomphe.
+Une des filles de M. le regent s'etait jetee aux pieds de son pere en
+demandant la grace du jeune homme, et le regent s'etait laisse flechir.
+Le depart de ce joyeux voisin fut encore un ennui pour Mlle de Launay,
+et plus attristee a mesure que l'hiver etait plus proche et la solitude
+plus profonde, elle ecrivit a M. Leblanc le billet suivant:
+
+"MONSEIGNEUR,
+
+"Ce n'est ni l'impatience ni l'ennui qui me forcent a vous importuner.
+Ce qui m'y determine est la juste apprehension qu'une personne aussi
+obscure que moi ne soit totalement oubliee. Cette crainte est d'autant
+mieux fondee, qu'il est peu vraisemblable que les motifs de ma
+detention en rappellent le souvenir; je me flatte qu'ils sont aussi
+peu remarquables que ma personne. Et, dans cette opinion, j'ai trouve
+quelque espece de necessite de vous remettre en memoire que j'ai ete
+amenee a la Bastille a la fin de l'annee 1718, et que j'y suis encore.
+Quand je saurai, Monseigneur, que vous vous en souvenez, je me reposerai
+du reste sur votre equite et sur votre humeur bienfaisante, contente, en
+quelque etat que je sois, d'obeir aux lois qu'on m'impose et de reverer
+le pouvoir souverain par une soumission volontaire a ses ordres."
+
+Sa lettre ecrite, elle attendit sa delivrance, ou tout au moins
+l'esperance d'etre delivree. Helas! rien ne vint, que l'hiver sombre et
+menacant. La prisonniere etait a bout de courage. Un temps vient ou les
+heures comptent pour des annees; la reverie est impossible; on ne peut
+plus lire, on ne dort plus; chaque journee est un long supplice, et
+pourtant la captivite de la jeune lectrice etait un plaisir, comparee au
+sejour de la duchesse du Maine dans la citadelle ou elle etait enfermee.
+Elle etait seule, et completement ignorante du sort de tous les siens;
+pas une distraction, pas une lettre, et cette aimable princesse,
+heureuse de toutes les choses de l'esprit, en etait reduite a supplier
+M. Leblanc a peu pres dans les termes que Mlle de Launay employait pour
+elle-meme. Si bien que lorsque la duchesse du Maine fut rendue a la
+liberte, et qu'il lui fut permis de revenir dans sa maison de Sceaux, sa
+captivite ne pouvait pas se prolonger davantage. D'abord elle se trouva
+bien isolee en ces lieux prives de leur ancienne splendeur. La disgrace
+est contagieuse, et de tous ces courtisans empresses a leur plaire il
+vint un bien petit nombre. Ah! desormais, plus de fetes, de comedies, de
+belles nuits enjouees, aux sons des musiques.
+
+Ils avaient paye leur liberte assez cher; M. le regent, qui n'etait
+pas sans pitie, mais qui ne voulait pas etre expose aux recriminations
+violentes de ses ennemis, comme il n'avait pu rien tirer des principaux
+complices de la conspiration et que Mlle de Launay, qui la savait d'un
+bout a l'autre en sa qualite de secretaire intime de la princesse,
+absolument se refusait a parler, M. le regent avait exige de la
+principale accusee un aveu complet de son crime, et, de guerre lasse,
+elle avait signe tout ce qu'on voulait. Ainsi la princesse y laissa
+beaucoup de sa consideration, et le prince, un peu de son propre
+honneur. Il en avait conserve un si grand ressentiment, qu'il refusa
+longtemps de rentrer dans sa maison de Sceaux. Tous ces aveux
+retombaient sur Mlle de Launay, que M. Leblanc resserrait toujours
+davantage. Il voulait obtenir de la confidente un aveu auquel s'etait
+soumise la maitresse, et il s'indignait qu'une servante eut plus de
+courage et d'honneur que toutes ces dames et tous ces gentilshommes,
+trop presses de racheter leur liberte par des lachetes miserables.
+
+Mais pendant que le public, bon juge en toutes les choses honnetes,
+condamnait hautement la conduite de ces conspirateurs si peu constants
+avec eux-memes, tous les regards et, disons-le, tous les respects se
+tournaient du cote de la captive. "Ah! disait-on, en voila une au moins
+qui ne cede pas aux menaces, et qui maintient ce qu'elle a dit tout
+d'abord." Telle est la toute-puissance des louanges populaires, elles
+franchissent les fosses les plus profonds, elles penetrent dans les plus
+hautes citadelles. Mlle de Launay, dans sa solitude, avait comme un
+pressentiment de l'admiration dont elle etait l'objet legitime; elle en
+etait tout encouragee a resister a la violence. Aussi, ni les menaces
+d'une captivite sans fin, ni l'esperance d'une delivrance prochaine, ni
+les peines et les infirmites de la prison, qui finit presque toujours
+par dompter les volontes les plus fermes, ne vinrent a bout de ce grand
+courage, et la prisonniere fut plus forte que ses geoliers.
+
+Au bout de six mois encore de cette courageuse resistance, elle vit
+s'ouvrir les portes de la Bastille, et toute contente, et toute joyeuse,
+elle prit le chemin de Sceaux dans la voiture publique. Autant elle
+etait entree en grande ceremonie a la Bastille, accusee et complice d'un
+crime d'Etat, autant, a cette heure, elle etait une simple bourgeoise,
+et l'on n'eut jamais dit, a la voir, quel grand role elle avait joue
+dans cette illustre tragedie, ou les tetes les plus hautes avaient
+couru un vrai peril. Comme elle respirait en ce moment l'air pur de la
+liberte! Quel bonheur de retrouver la causerie et les visages de tous
+les jours dans le vehicule de tout le monde! A chaque tour de la roue
+indolente, elle se demandait: "Que dira ma princesse, et comment donc en
+serai-je recue?" Elle arrive enfin; la porte est ouverte; elle entre. On
+lui dit que Mme la princesse du Maine se promene dans ses jardins. Elle
+y court. La dame etait en caleche, a demi couchee, et voyant venir cette
+confidente si fidele, la seule qui n'eut pas trahi son secret:
+
+--Ah! dit-elle, vous voila, j'en suis bien aise!
+
+Et voila tout ce qu'elle en eut. Pas d'autre explication, pas de
+recompense, a peine un sourire. Elle reprit le lendemain son humble
+service, a lire, a veiller, a jouer avec Son Altesse, et peu s'en fallut
+qu'elle ne regrettat le calme et la paix de sa prison. Ces grands
+seigneurs d'autrefois, _ces fils des dieux_, s'imaginaient que les
+petites gens etaient trop heureux de les servir et trouvaient leur
+recompense dans leur devouement meme. Elle avait rapporte de la Bastille
+du linge et des robes en mechant etat, sa princesse ne songea point a
+remplacer ces nippes usees dans la prison. Desormais Mlle de Launay
+comprit qu'elle ne devait rien attendre que d'elle-meme, et, bien
+decidee a sortir de cette captivite deguisee, elle s'en fut visiter ses
+amis de Paris, et entre autres M. de Chaulieu, qui logeait au Temple, et
+M. Dacier, qui habitait dans un des galetas du Louvre. Helas! l'aimable
+poete, ami des doctes soeurs, M. de Chaulieu, dont les douces chansons
+avaient ete le charme et la gaiete de tout un monde evanoui, Mlle de
+Launay rencontra son cercueil, comme on le portait dans les caveaux des
+anciens chevaliers du Temple.
+
+Quand elle eut prie pour M. de Chaulieu, ce fidele ami de sa jeunesse,
+qui lui etait reste fidele meme aux heures sombres de la Bastille, elle
+s'en fut chez M. Dacier... Il avait perdu dans l'intervalle l'illustre
+et vaillante epouse dont le nom est reste parmi les gloires supremes du
+siecle agonisant de Louis XIV, Mme Dacier! un eloquent et rare esprit,
+ami des chefs-d'oeuvre, interprete fidele de l'antiquite. Fille
+d'Homere, elle avait traduit de la plus digne facon l'_Iliade_ et
+l'_Odyssee_, et sa traduction sans rivale n'a pas ete depassee. Elle a
+traduit des Latins, Plaute et Terence, et si M. Dacier a mis son nom
+a la traduction d'Horace, il y fut grandement aide par cette compagne
+active de ses travaux.
+
+Malgre sa douleur profonde, et tout penetre de la perte irreparable
+qu'il avait faite, il advint que M. Dacier trouva dans Mlle de Launay
+tant de grace et de bel esprit, et je ne sais quoi de si voisin de
+la femme qu'il avait perdue, qu'il envoya M. de Valincourt, leur ami
+commun, demander a _cette fille parfaite_, c'est ainsi qu'il l'appelait,
+l'honneur de son alliance. Il appartenait aux deux Academies; il etait
+celebre et fort riche et jeune encore; et Mlle de Launay, que la prison
+avait faite serieuse, a qui le malheur avait enseigne la prudence et la
+resignation, accepta la main qui lui etait offerte. Elle mit cependant
+une condition a ce mariage, a savoir le consentement de Mme la duchesse
+du Maine, esperant que la princesse n'y trouverait aucun obstacle. Elle
+comptait qu'elle ne serait pas refusee, elle comptait mal.
+
+A la premiere ouverture qu'on lui fit de ce mariage, la princesse, hors
+d'elle-meme, se recrie; elle ne saurait se passer, disait-elle, des
+soins et des services de sa lectrice et de sa confidente; elle ne veut
+pas que son secret transpira au dehors; elle promet, du reste, de
+s'occuper de sa fortune. En vain M. de Valincourt et les amis de Mlle de
+Launay representerent a cette fille des rois le nom de M. Dacier, son
+illustration, sa fortune et le bien qu'il pouvait faire a sa nouvelle
+epouse, ajoutant que pareille occasion ne serait pas facile a retrouver,
+elle n'en fut que plus decidee a ne rien entendre, et le mariage fut
+rompu.
+
+Cependant M. le duc du Maine, apres avoir resiste de toutes ses forces
+au tyran de sa vie, avait fini par rentrer dans sa maison de Sceaux. La,
+il menait une vie austere et retiree, appelant la priere a son aide, et
+trouvant une grande force a se souvenir des lecons de Mme de Maintenon
+et des pieux exemples de Louis XIV. Ce prince infortune, dont l'enfance
+et la jeunesse s'etaient passees dans une abondance infinie et une
+prosperite de toute chose voisine des fables, quand il eut passe par
+toutes ces epreuves d'une humiliation sans cesse et sans fin, se vit
+frapper d'un mal sans remede et grandissant chaque jour. Une lepre,
+horrible a voir, s'etendit peu a peu sur son visage, et bientot il fut
+impossible de le contempler sans degout. Plus il se sentait frappe, plus
+il s'enfoncait dans l'ombre et dans la solitude, et, cette fois encore,
+Mlle de Launay, courageuse entre toutes, se fit la gardienne et la
+consolatrice de ce malheureux prince. Elle pleurait avec lui, elle
+priait avec lui; elle ecoutait sa plainte, et parfois elle le ramenait
+au souvenir de ses beaux jours, quand le palais de Versailles
+resplendissait de toutes ses grandeurs.
+
+Que vous dirai-je? Il avait, tout malheureux qu'il etait, conserve un
+coeur tendre et reconnaissant, et quand il se vit voisin de sa derniere
+heure, il declara qu'il voulait etablir Mlle de Launay avant de mourir.
+Mais M. Dacier etait mort sur l'entrefaite, et M. de Silly, qui parfois
+semblait regretter sa conduite passee, avait laisse dans le coeur de la
+delaissee un si cruel souvenir, que son nom seul etait pour elle
+une epouvante. Enfin, quand M. le duc du Maine eut bien cherche une
+recompense a sa garde-malade, il jeta les yeux sur un officier de sa
+maison, un honnete homme, d'un esprit mediocre et d'une humble fortune;
+il avait passe cinquante ans, et toujours vecu de son epee; une petite
+ferme a Gonesse, la patrie du bon pain, une maison assez jolie, un
+troupeau de moutons, un grand amour pour la vie des champs, un esprit
+paisible, il avait tout ce qui fait le bonhomme, et pas d'autre ambition
+que d'etre enfin le capitaine et marechal de camp aux gardes suisses
+d'une compagnie dont il etait depuis longtemps le lieutenant.
+
+Et si lasse etait Mlle de Launay de tant d'emotions et de revolutions
+dans cette petite cour, qu'elle accepta volontiers la main de ce brave
+homme, en se chargeant de demander, pour sa dot, ce brevet de capitaine
+dont il faisait les fonctions depuis tantot deux annees. Cette fois
+encore, il fallut s'attaquer a la duchesse du Maine, implorer sa bonne
+grace, et lui faire accepter les propositions de ce vieil officier, tres
+sage et tres prudent, qui voulait bien se marier, mais a condition qu'au
+prealable on le bombarderait au grade objet de son envie. A la fin,
+et comme aussi le duc du Maine l'exigeait, la princesse accepta cette
+alliance; elle consentit, et le duc du Maine, ayant obtenu le brevet du
+baron de Staal, donna a la mariee une belle tabatiere, une belle robe et
+sa main a baiser. M. de Staal, en revanche, offrit au maitre de Sceaux
+un agneau de sa bergerie.
+
+A la fin les voila maries et retires bientot dans leur maison des
+environs de Paris. Sous ces modestes ombrages, dans ces prairies dont la
+limite etait bien etroite, a cote de ce mari qui ne savait que raconter
+les petites guerres qu'il avait faites et les petits evenements dont
+il avait ete le temoin, Mme de Launay, calme et resignee, ecrivit
+les Memoires de sa vie. Elle eut grand soin, dans cette tache assez
+dangereuse, de n'en montrer que les beaux cotes; elle voulait paraitre
+aimable, afin de laisser d'elle-meme et de son passage ici-bas un bon
+souvenir. Cependant nous avons retrouve un portrait qu'elle avait ecrit
+de sa main, et qui la montre a peu pres telle qu'elle etait, l'heure
+n'etant pas venue encore ou l'on arriverait a ecrire en toutes lettres
+et sans y rien omettre, non pas meme la honte et le mepris, ses propres
+confessions. On ne lira pas sans interet les deux pages que voici:
+
+"Mlle de Launay est de moyenne taille, assez maigre, et desagreable au
+premier abord. Son caractere et son esprit sont comme sa figure; il n'y
+a rien de travers, mais aucun agrement. Sa mauvaise fortune a beaucoup
+contribue a la faire valoir. La prevention ou l'on est que les gens
+depourvus de naissance et de bien ont manque d'education fait qu'on leur
+sait gre du peu qu'ils valent; elle en a pourtant eu une excellente, et
+justement elle en a tire ce qu'elle a de bon, les principes de vertu,
+les sentiments eleves, et les droits sentiers d'une conduite exacte que
+l'habitude a les suivre lui a rendus faciles et naturels.
+
+"Sa folie a toujours ete de vouloir dominer par la logique et la raison;
+et, comme les femmes qui se sentent serrees dans leur corps s'imaginent
+etre de belle taille, sa raison l'ayant incommodee, elle a cru en avoir
+beaucoup. Toutefois elle n'a jamais pu surmonter la vivacite de son
+humeur, ni l'assujettir du moins a quelque apparence d'egalite, ce qui
+souvent l'a rendue desagreable a ses maitres, a charge dans la societe,
+et tout a fait insupportable aux gens de sa dependance. Heureusement la
+fortune ne l'a pas mise en etat d'en envelopper plusieurs dans cette
+disgrace. Avec tous ces defauts, elle n'a pas laisse que d'acquerir
+une veritable reputation, qu'elle doit uniquement a deux occasions
+fortuites: l'une a mis au jour ce qu'elle pouvait avoir d'esprit, et
+l'autre a fait remarquer en elle de la discretion et quelque fermete.
+Ces evenements, ayant ete fort connus, l'ont fait connaitre elle-meme,
+malgre l'obscurite ou sa condition l'avait placee, et lui ont attire une
+consideration au-dessus de son etat. Elle a tache de n'en etre pas plus
+vaine; mais deja la satisfaction qu'elle a de se croire exempte de
+vanite en est une.
+
+"Elle a rempli sa vie d'occupations serieuses, plutot pour fortifier
+sa raison que pour orner son esprit, dont elle fait bon marche. Aucune
+opinion ne se presente a son esprit avec assez de clarte pour qu'elle
+s'y affectionne, et ne soit aussi prete a la rejeter qu'a la recevoir;
+ce qui fait qu'elle ne disputa guere, si ce n'est par humeur. Elle a
+beaucoup lu, et ne sait pourtant que ce qu'il faut pour entendre ce
+qu'on dit sur quelque matiere que ce soit, et ne rien dire de mal a
+propos. Elle a recherche avec soin la connaissance de ses devoirs et
+les a respectes aux depens de ses gouts. Elle s'est autorisee du peu de
+conplaisance qu'elle a pour elle-meme a n'en avoir pour personne; en
+quoi elle suit son naturel inflexible, que sa situation a plie sans lui
+faire perdre son ressort.
+
+"L'amour de la liberte est sa passion dominante, passion tres
+malheureuse en elle, qui a passe la plus grande partie de sa vie dans la
+servitude; aussi son etat lui a-t-il toujours ete insupportable, malgre
+les agrements inesperes qu'elle a pu trouver.
+
+"Elle a toujours ete fort sensible a l'amitie, cependant plus touchee
+du merite et de la vertu de ses amis que de leurs sentiments pour elle;
+indulgente quand ils ne font que lui manquer, pourvu qu'ils ne se
+manquent pas a eux-memes."
+
+Certes, le portrait n'est pas flatte, mais il est simple et vrai; il
+nous montre en tout son jour cette personne adroite et droite qui s'est
+trouvee melee a de grands evenements qu'elle a domines de la hauteur de
+son courage et de la sagacite de son esprit. Par un bonheur inespere,
+le succes de la vie et des Memoires de Mme de Staal et le renom de
+bel esprit qu'elle a laisse l'ont fait confondre, a cinquante ans de
+distance, avec un des plus grands genies du commencement de l'empire,
+Mme la baronne de Stael, l'illustre auteur de _Corinne_ et des
+_Considerations sur la Revolution francaise_. Heureuse confusion; elle
+ne saurait attenter a la gloire de Mme de Stael; elle jette une clarte
+tres grande et tres heureuse sur le souvenir de Mme de Staal, qui s'en
+va s'amoindrissant et s'effacant toujours.
+
+
+
+
+ZEMIRE
+
+
+Au bout du pont Royal, sur le quai d'Orsay, non loin de l'ancien hotel
+de MM. les gardes du corps du roi, un cafe de serieuse apparence est
+rempli tout le jour d'une foule d'honnetes gens qui viennent prendre en
+ce lieu leur repas du matin et leur repas du soir. On y parle a voix
+basse, et, si parfois quelque etranger s'egare en ces salons bien
+hantes, il prend soudain le diapason des habitues du cafe de la rue du
+Bac; si bien que les femmes les plus distinguees ne redoutent pas d'y
+venir, en compagnie de leur frere ou de leur mari.
+
+Un beau jour du mois de juin (il avait plu dans la matinee et le pave
+etait encore humide), un carrosse a l'ancienne marque, sorti des
+ateliers d'Erlher, et conduit par un cocher aux cheveux blancs, deposa
+sur le seuil du cafe une venerable dame du faubourg Saint-Germain,
+accompagnee de sa niece, une personne serieuse, qui avait deja depasse
+la vingtieme annee. Elle-meme, la niece, avait pour chaperon, mieux
+qu'une servante, une amie, uns soeur de lait. Celle-ci s'appelait
+Mariette; elle avait dix ans de plus que sa compagne; elles se
+tutoyaient l'une et l'autre, avec une certaine deference du cote de
+Mariette. Elle etait vetue en paysanne cossue; a sa tete le vaste bonnet
+normand ourle de dentelles, a son cou la croix martelee a Fecamp par les
+anciens orfevres de l'antique province. Autant la demoiselle etait frele
+et d'une apparence chetive, autant la Mariette etait d'une opulente
+et vivace sante. Rien ne genait son beau rire et son grand art de ne
+s'etonner de rien. Il y avait deja trois ou quatre jours que ces dames
+avaient fait le projet de venir dejeuner _en garcons_ dans cette maison,
+voisine de leur hotel; elles s'en faisaient une grande fete. A leur
+entree, il y eut parmi les habitues un mouvement de curiosite discrete
+et bientot reprimee, chacun ayant compris que les nouvelles venues
+appartenaient evidemment au meilleur monde.
+
+A peine elles furent assises:
+
+--Ah! mon Dieu, s'ecria Mariette, Zemire est perdue! Ou donc est-elle?
+Elle m'est echappee, et Dieu sait si la pauvrette est en peine!
+
+En meme temps, elle se levait en criant:
+
+--Zemire! Zemire!
+
+Or Zemire avait retrouve la piste, et si contente et si gaie elle allait
+a travers les deux salons, disant a chaque gambade, en petits cris
+joyeux:
+
+--Rassurez-vous, cheres amies, me voila!
+
+Zemire etait une bete charmante de la plus belle race ecossaise et
+grosse a peine comme le poing. Elle avait les graces et les gaietes de
+la premiere jeunesse; ignorante de toute malice, il n'y avait rien de
+plus leste et de plus enjoue. La nuit venue, elle couchait sur les pieds
+de Mariette; toute la famille en raffolait; tout le quartier savait son
+nom. Sa jeune maitresse l'appelait _l'oiseau_. Que de morceaux de
+sucre a son intention dans toutes les poches d'alentour! et tendre a
+l'avenant, un doigt leve lui faisait peur, la grosse voix remplissait
+son coeur de remords. Mais le moyen de se facher contre un si frele
+animal qui vous regardait, sous sa chevelure soyeuse, avec ses deux yeux
+d'escarboucles?
+
+Cependant elle fut grondee:
+
+--O la laide! disait Mariette.
+
+Et la pauvrette, humiliee, se trainait aux pieds de ses trois
+maitresses. La plus jeune, enfin, lui pardonna, et soudain ces trois
+mains bienveillantes la couvrirent de caresses. Alors la voila
+ressuscitee, et plus que jamais bondissante a travers ces hommes
+d'habitudes et d'humeur si differentes. Mais, quoi! dans le premier
+salon son succes fut complet. Elle, alors, se voyant encouragee, eut la
+curiosite, disons mieux, l'imprudence de traverser la grande salle par
+ou elle etait entree. Elle arracha le journal de celui-ci, juste au
+moment ou son ministre etait traite de Turc a More; elle enleva la
+serviette de celui-la, comme il allait s'essuyer les mains. Elle eut
+meme l'audace d'effleurer de sa patte, ou restait un brin de poussiere,
+le pantalon blanc du sous-lieutenant Joli-Coeur, et le sous-lieutenant
+se contenta de grogner: "La vilaine bete!"
+
+Oui-da, mais il y avait dans le fond de la salle, au coin de la porte
+d'entree, un peu dans l'ombre et prenant une glace panachee autant
+qu'elle-meme, une dame attifee et trop paree. Elle portait une robe a
+longue traine, et la malheureuse Zemire, qui ne connaissait pas chez
+sa maitresse ces sortes d'embarras, laissa sur l'etoffe trainante
+l'empreinte legere de ses trois pattes, la quatrieme etant essuyee sur
+le pantalon blanc de Joli-Coeur. Mais, juste ciel! les grands cris que
+poussa la dame! Elle jurait que sa robe etait perdue. Eh! comment finir
+cette journee? il fallait rentrer au logis. Plus la dame aux riches
+atours semblait irritee, plus la bestiole implorait son pardon, sans sa
+douter que cette robe etait un phenomene. Enfin un jeune homme qui etait
+avec cette femme irritable assena sur la tete et sur les deux pattes
+de la triste Zemire un violent coup de ses deux gants. Tout le cafe
+retentit du cri de Zemire.
+
+Helas! c'etait la premiere fois qu'elle etait battue! Elle revint en
+toute hate au groupe ou sa plainte avait souleve tant d'angoisses... Un
+doute arreta la triste Zemire: elle se demanda si ses trois gardiennes,
+epouvantees de l'accident, auraient assez de force pour la defendre et
+de volonte pour la proteger contre un nouvel attentat. Alors, s'etant
+decidee et, d'un bond plein de grace, elle se mit a l'abri du commandant
+Martin, qui dejeunait paisiblement en face de Mariette, Mariette ayant
+deja remarque que son voisin respirait a la fois le calme austere et la
+bonte d'un homme habitue au commandement.
+
+Martin commandait a tout un escadron de cavalerie legere et pas un de
+ses officiers qui passat devant lui sans lui presenter ses respects.
+
+Il ne comprit pas, tout d'abord, les malheurs de Zemire, et pourtant,
+flatte de sa preference, il l'adopta d'un geste paternel:
+
+--On nous a donc fait un gros chagrin! dit-il, quelque brutal aura
+marche sur la patte a Zemire! Allons, consolons-nous!
+
+Il disait ces tendres paroles d'une vois si douce, que Zemire en fut
+toute rassuree, et que les trois dames en furent touchees jusqu'aux
+larmes. Quand il vit que le mal etait dissipe et qu'il pouvait toucher a
+la tete endolorie:
+
+--Eh bien, ca ne sera rien, reprit-il, et maintenant, qu'en dis-tu, si
+nous dejeunions?
+
+Ce brave homme avait devant lui une tasse de cafe au lait, ou il
+mouillait un petit pain qu'il presenta a Zemire. Elle etait plus
+delicate que lui, et refusa le pain, non pas sans tremper sa langue dans
+la tasse. Il l'encourageait de son mieux. Quand il eut acheve son pain,
+il offrit dans sa cuiller un peu de brioche a Zemire. Elle avait faim,
+elle ne fit pas la rechignee et mangea la moitie de la brioche. Alors ce
+brave homme acheva sa tasse de cafe au lait sans honte et sans perdre
+une miette. Il etait sobre et vivait de peu. Les trois femmes, qui le
+regardaient a la derobee et le devoraient du regard, se disaient d'un
+signe imperceptible:
+
+--Il n'y a rien de plus simple et de meilleur que cet homme-la.
+
+Quand tout fut bu et mange, Zemire s'endormit paisiblement sur le bras
+de son hote, et le commandant, retenant son souffle, se mit a lire une
+revue. Nos trois femmes, qui n'etaient pas non plus que Zemire habituees
+a tant d'emotions, attendirent assez longtemps leur modeste dejeuner;
+mais elles se consolerent de leur attente, quand le commandant fut
+arrete dans sa lecture par un de ses freres d'armes. Ils ne s'etaient
+pas rencontres depuis longtemps, et celui-ci disait a celui-la:
+
+--Qu'etes-vous devenu, mon commandant? Nous vous avons laisse mort sur
+le champ de Solferino, et nous vous avons bien pleure.
+
+--Mon cher lieutenant, reprenait le commandant Martin, la guerre et la
+gloire ont leur mauvaise chance, et tout autre mort que le commandant
+Martin se fut releve colonel, avec la croix d'officier de la Legion
+d'honneur. Mais les uns et les autres, vous m'avez trop pleure, et mes
+lanciers, petits et grands, ont ete quittes avec moi en disant: "C'est
+dommage!" Revenu de si loin, j'ai retrouve mon grade et mon escadron, et
+ma louange etant epuisee, on n'a plus parle de moi. Cependant je suis
+fatigue; j'en ai assez de la guerre. Ah! si j'avais seulement quelque
+bout de ferme ou je pourrais, en travaillant, gagner douze cents francs
+de rentes... Mais je suis pauvre et fils d'une humble famille. Il me
+faut attendre absolument la croix d'or et le titre de colonel. Toutes
+ces fortunes reunies, j'irai retrouver mon pere, un capitaine marchand
+du port de Honfleur. Voila toute mon esperance. Acceptez cependant que
+je vous offre une modeste absinthe, comme autrefois, quand nous etions a
+l'Ecole militaire et que la cantiniere nous refusait le credit.
+
+La jeune fille ne perdait pas un mot de cette conversation, ou se
+montraient, dans un jour si modeste, le courage et la bonte du soldat.
+Mariette aussi enfouissait dans son coeur tous les reves de _son_
+commandant. A la fin, le lieutenant prit conge de Martin, et voyant
+Zemire endormie:
+
+--Au moins, dit-il, vous avez la un joli camarade, et vous etes sur
+d'etre aime.
+
+--Ce n'est pas a moi, repondit Martin, ca dort comme un enfant sur le
+premier venu. C'est vraiment une bete charmante.
+
+Ce fut en ce moment que Mariette ayant solde la carte a payer, les trois
+dames se leverent pour sortir, non pas sans faire un beau salut au
+commandant Martin. La jeune fille, en rougissant, balbutia quelques
+excuses; la vieille dame entreprit d'expliquer comment elle s'appelait
+la marquise d'Escars, et qu'elle serait heureuse d'ouvrir au commandant
+les portes de son hotel de la rue de l'Universite. Mariette eut voulu
+pour beaucoup embrasser le blesse de Solferino et lui donner sa croix
+d'or, qui brillait comme un rendez-vous de soleils; mais, avec des
+allures decidees, Mariette etait timide et n'osa pas; elle finit par
+appeler:
+
+--Zemire!
+
+Alors Zemire, ouvrant un oeil languissant, et comprenant qu'il fallait
+traverser de nouveau la grande salle ou elle avait ete si malheureuse,
+se rejeta d'instinct dans les bras du capitaine. Elle ne reconnaissait
+plus Mariette elle-meme; elle se serait fait tuer plutot que d'aller
+rejoindre la porte ou se tenait la dame au jupon trainant. Ses trois
+maitresses s'etonnaient de cette resistance:
+
+--Allons, je vois ce que c'est, reprit le bon commandant en frottant la
+tete de Zemire; il faut a mademoiselle un garde du corps.
+
+Puis, sans dire mot et tete nue, il suivit ces dames, qui traverserent
+tout le cafe, et quand elles furent rentrees dans le carrosse, il deposa
+Zemire sur le giron de la jeune demoiselle.
+
+--Adieu, ma chere petite bete, disait-il, je le laisse entre de belles
+et bonnes mains.
+
+Puis il rougit d'avoir fait un si long compliment.
+
+Ne vous etonnez pas qu'une humble bestiole ait souleve tant de
+sympathies en de si nobles coeurs, et s'il vous fallait un exemple, un
+temoignage en l'honneur de l'un de ces animaux, qui sont en train de
+prendre "leurs degres de naturalisation dans l'espece humaine", c'est
+un mot de M. Buffon lui-meme, il vous suffirait de lire un admirable
+passage a la date du 13 novembre 1675:
+
+"Vous etes etonnee que j'aie un petit chien; voici l'aventure:
+J'appelais, par contenance, une chienne courante d'une madame qui
+demeure au bout du parc; Mme de Tarente me dit: "Quoi! vous savez
+appeler un chien? Je veux vous envoyer le plus joli chien du monde." Je
+la remerciai et lui dis la resolution que j'avais prise de ne me plus
+engager dans cette sottise; cela se passe, on n'y pense plus. Deux jours
+apres, je vois entrer un valet de chambre avec une petite maison de
+Chine toute pleine de rubans, et sortir de cette jolie maison un petit
+chien tout parfume, d'une beaute extraordinaire; des oreilles, des
+soies, une haleine douce, petit comme une sylphide, blondin comme un
+blondin. Jamais je ne fus plus etonnee; je voulus le renvoyer, on ne
+voulut jamais le reporter. C'est ma petite servante Marie qui s'est mise
+au service du petit chien; il couche dans sa maison et dans la chambre
+de Beaulieu; il ne mange que du pain; je ne m'y attache point encore,
+mais il commence a m'aimer et je crains de succomber. Voila l'histoire,
+que je vous prie de ne point demander a Marphise, car je crains les
+bouderies. Au reste, une proprete extraordinaire; il s'appelle _Fidele_;
+c'est un nom que les amants des plus belles princesses ont bien rarement
+merite..."
+
+Depuis toute une semaine, le commandant Martin et ses bontes pour
+Zemire furent le sujet des conversations les plus suivies dans l'hotel
+d'Escars. On en parlait tout le jour et tous les jours; il n'etait pas
+un habitue de la maison, entre deux parties de whist, qui ne fut force
+d'entendre une oraison presque funebre du chevalier sans peur et sans
+reproche. La tante et la niece, et surtout Mariette, se disputaient pour
+savoir si le commandant etait le bien invite a venir chez la marquise.
+Elle soutenait que oui; elles disaient que non, et qu'il fallait plus
+de ceremonie. Il fut enfin decide qu'une belle lettre serait ecrite au
+commandant Martin par la dame de ceans, et que Mariette, qui ne doutait
+de rien, la porterait a la caserne.
+
+--On te conduira jusque-la, disaient la tante et la niece.
+
+Au fait, a quatre heures sonnantes, on pouvait les voir qui longeaient,
+en leur carrosse, le quai d'Orsay, plonge dans la consternation. Il y
+avait, autour de la caserne, des femmes et des enfants qui pleuraient,
+des creanciers desoles, des amis au desespoir. On se disait adieu, on se
+serrait les mains. Les lanciers saluaient de la lance et les dames de
+leurs mouchoirs. La musique sonnait de toutes ses sonneries: trompettes,
+clairons et bassons. Le drapeau deployait sa flamme a tous les vents;
+les chevaux hennissaient, les sous-officiers juraient, les lanciers
+riaient, les chiens hurlaient. Sur un cheval blanc se tenait un grand
+corbeau les ailes etendues; il appelait la tempete, et la tempete ne
+venait pas.
+
+Tout disparut dans les lointains poudreux du Champ de Mars. Les
+officiers venaient a la suite, et, le dernier de tous, le commandant
+Martin, simple et calme a son habitude. Il reconnut ces dames, et la
+petite bete a la portiere, qui regardait, curieuse, tout ce depart. Le
+capitaine alors les saluant de l'epee:
+
+--Adieu, Zemire!
+
+Et Zemire aboya douloureusement.
+
+Sur l'entrefaite revint Mariette. Un marechal des logis chef, interroge
+par l'intelligente servante, repondit que c'etait tout au plus si le
+commandant savait a l'avance la destination du regiment, et Mariette,
+attristee, avait pense qu'il etait inutile de remettre la lettre
+d'invitation.
+
+Tout fit silence.
+
+--Ah! ma tante, s'ecria la niece, je suis bien malheureuse, et que nous
+avons de reproches a nous faire! Au moins devais-je lui dire le nom de
+notre famille et que mon pere etait un des chefs de l'armee. Helas! le
+voila parti sans se soucier de ces ingrates... Adieu, Zemire!
+
+Et Zemire, voyant pleurer sa jeune maitresse, essuya ces beaux yeux qui
+n'avaient pas souvent pleure.
+
+C'est une tache ingrate, une entreprise difficile, de conduire a cent
+lieues de distance une troupe de cavaliers. La route est longue, les
+etapes sont designees a l'avance, les rafraichissements sont rares.
+Chemin faisant, plus d'un cheval se deferre, et plus d'un homme en proie
+au soleil tombe et se blesse dans la poussiere du grand chemin.
+Toutes ces responsabilites, petites et grandes, pesent sur la tete du
+commandant. Il repond de la sante de ses betes et de ses hommes. Il faut
+qu'il improvise a chaque instant une ambulance, un hopital; c'est pis
+que la guerre une pareille marche, et sitot que nos soldats n'ont plus
+qui les regarde, a peine ils ont traverse les cites curieuses et les
+hameaux etonnes, soudain s'en va toute gaiete; plus de rire et plus de
+chanson. Rien de triste et de serieux comme un grand chemin qui n'en
+finit pas; surtout l'heure etait mauvaise et mal choisie au mois de
+juin. Pas un brin d'herbe a la prairie et pas une ombre aux arbres
+languissants. Les anciens se montraient la-bas une longue vallee ou
+murmuraient l'an passe tant de ruisseaux sur des rives hospitalieres. O
+misere! les eaux limpides avaient disparu; le ruisseau etait plein
+de cailloux; le cheval, harasse, cherche en vain sur les pommiers du
+sentier quelques fruits verts pour apaiser la soif qui le devore. Le
+pommier n'a plus de fruits, le soleil plus de nuages. Elle-meme, la
+nuit, favorable au repos, la nuit etait brulante. Il fallut huit jours
+pour trouver a Vernon un repit dont ces malheureux avaient si grand
+besoin.
+
+Hommes et cavaliers, Vernon leur fut un veritable Paris. Bientot
+rafraichis par deux jours de repos, ils gagnerent Rouen, la capitale de
+la Normandie, et Rouen les garda trois mois pour remplacer un regiment
+de cuirassiers qui tenait garnison dans l'antique Evreux, sous les murs
+hospitaliers de Saint-Taurin. Enfin toutes ces forces etant reparees,
+hommes et betes en bon etat, le jour vint ou le commandant Martin,
+faisant l'inspection de ses lanciers, les trouva si beaux et dans un
+etat si prospere:
+
+--Enfants, dit-il, nous entrerons demain dans la capitale du Calvados.
+La ville appartient a des magistrats qui nous feront bonne mine d'hotes,
+et j'espere que nous nous conduirons tous en honnetes gens.
+
+Le commandant ne haissait pas les bonheurs d'une courte harangue. Il
+etait content d'avoir accompli toute sa tache; il se disait que l'heure
+du repos etait venue et que maintenant sa destinee etait accomplie,
+ayant renonce a toute esperance d'avancement; puis il se sentait chez
+lui. Il chantonnait entre ses dents la chanson nationale:
+
+ J'irai revoir ma Normandie,
+ C'est le pays qui m'a donne le jour.
+
+Ainsi songeant, ils entrerent, en bon ordre et rendus a la discipline
+austere, dans l'antique cite de Guillaume le Conquerant. La ville de
+Caen est l'une des plus vieilles de la grande province. A chaque pas
+vous rencontrez une maison curieuse et vous foulez une longue histoire.
+La ville est severe, et les habitants, silencieux, respectent le passage
+des gens de guerre. Toutefois chaque habitant s'en vint sur le seuil de
+son logis saluer ces nouveaux arrives. Il y eut meme (et c'etaient
+des joies a n'en pas finir) plus d'un pere et plus d'une mere qui
+reconnurent leur fils le brigadier, leur fils le trompette ou le
+sous-lieutenant. La troupe alors s'arretait un instant pour les
+premieres effusions; puis les passants continuaient leur chemin aux
+hennissements des chevaux, qui comprenaient enfin qu'ils etaient
+arrives. Le commandant allait cette fois le premier, cherchant, mais en
+vain, quelque visage connu. Il entendit cependant a la fenetre d'une
+grande maison, gardee par une sentinelle, un cri de surprise et de joie,
+et meme il lui sembla qu'une main bienveillante envoyait a son adresse
+un baiser qui se sentait dans les airs:
+
+--Si c'etait pour moi! se disait le commandant.
+
+Il se sentait deja moins seul et moins perdu dans cette illustre cite,
+ou l'eglise et la magistrature, la science et le droit avaient pose
+leurs tabernacles.
+
+Ils arriverent ainsi a la porte de la caserne ou les attendait
+l'etat-major du regiment.
+
+--Soyez le bienvenu, commandant, disait le colonel, mais vous avez
+diablement tarde! nous sommes ici depuis quinze jours.
+
+Ce colonel n'etait pas un mechant homme; il etait un officier de
+fortune. Il n'avait pas trouve d'obstacle en son chemin: tout lui avait
+reussi, et surtout la faveur des inspecteurs generaux, pas un de ces
+messieurs ne voulant deranger un contentement si parfait. Il faut dire
+aussi que ce colonel trop heureux etait plus jeune de dix annees que
+le commandant Martin. Il n'avait pas dans tout son corps une seule
+blessure; il se portait a merveille, et M. son pere lui faisait une
+haute paye de deux cents louis, ce qui represente une grosse somme au
+regiment le mieux tenu. Quand toutes les formalites furent accomplies,
+chaque homme a sa place et le cheval a la provende, les officiers de
+tout le regiment dinerent ensemble, et les premiers arrives porterent la
+sante des nouveaux venus.
+
+--Nous voila bien loin de Paris, disait le lieutenant Charlier, et Dieu
+sait quand nous dejeunerons au cafe de la rue du Bac.
+
+Alors chacun raconta son histoire, et, chose etrange, le commandant
+Martin, le seul homme qui eut une histoire a raconter, ne la raconta
+pas.
+
+La fin de la soiree fut consacree aux principaux fonctionnaires, non
+moins qu'aux plus belles personnes de la ville de Caen. M. le premier
+president d'Orival et Mme Morton, la jeune femme de l'avocat general,
+furent cites pour leur hospitalite genereuse. Plusieurs jeunes gens,
+d'une seule epaulette, plus redoutable que les epaulettes etoilees,
+proclamerent le nom des belles danseuses: Mlle Sophie et Mlle Marie,
+enfants de l'Hotel de ville, et la belle entre les belles, Mlle Amelie
+avec sa soeur Aurore.
+
+--Quant a moi, disait un sous-officier de la veille, je ne trouve rien
+de plus charmant que Mlle Mariette, l'honneur et la grace de la maison
+du general de Beaulieu.
+
+Et la conversation s'empara du general; les uns disaient que c'etait
+l'un de nos meilleurs officiers generaux, les autres affirmaient qu'il
+etait dur et sans pitie.
+
+--Il n'est pas juste.
+
+--Il n'a fait de bien a personne.
+
+--Il a brise les plus belles carrieres, disaient ceux-ci.
+
+--Au contraire, affirmaient ceux-la, le general de Beaulieu est la bonte
+meme...
+
+Au demeurant, les uns et les autres se rappelerent qu'ils devaient le
+lendemain leur premiere visite au general commandant la ville de Caen.
+
+Le lendemain, sur le midi, a l'heure militaire, le colonel, suivi des
+officiers en grande tenue, frappait a la porte de M. le lieutenant
+general comte de Beaulieu. Ces messieurs furent recus dans le grand
+salon, orne d'une vieille tapisserie ou l'on voyait l'histoire de
+Macette. L'appartement etait vaste et sombre. Le colonel presentait ses
+officiers; ceux-ci saluaient, et le general disait un mot agreable a
+chacun. Quand vint le tour du commandant Martin, le colonel le presenta
+au general en le nommant d'une voix breve:
+
+--Et si vous n'avez pas recu plus tot la visite du regiment, mon
+general, la faute en est au commandant, qui s'est fait attendre.
+
+Ce manque inusite de courtoisie, a propos d'un tel homme en un pareil
+moment, fut assez mal recu dans toute la compagnie. Heureusement le
+general, tres brave homme et tres juste en depit de tous les discours,
+s'approchant du commandant:
+
+--A coup sur, lui dit-il, vous etes l'officier Martin, le ressuscite
+de Solferino. Faites-moi l'honneur de me donner la main. Si vous etes
+arrive trop tard dans notre garnison, au moins vous avez ramene tout
+votre monde, betes et gens, sans oublier le corbeau du regiment.
+Vos devanciers ont laisse vingt hommes dans les hopitaux civils et
+militaires. Soyez donc le bienvenu, mon cher commandant. Mais comment
+se fait-il qu'apres vos belles actions d'Italie vous ayez ete si mal
+recompense? Je suis-la, Dieu merci, pour rappeler vos droits et vos
+services. Comptez donc sur mon zele et mon amitie.
+
+Ces nobles paroles furent accueillies par un murmure approbateur.
+
+--Mon general, repondit le commandant Martin, me voila paye de toutes
+mes peines. A quoi bon la recompense? elle ne peut rien ajouter a
+l'honneur que vous me faites. Tant pis pour moi, qui n'ai pas trouve
+pour me defendre et me proteger quelque protectrice a la mode. Elles
+font les colonels, elles defont les capitaines.
+
+Comme il achevait de parler, la gardienne du logis, se precipitant dans
+le salon avec des cris joyeux, monta sur la table et couvrit le bon
+Martin de ses plus vives tendresses. Sa joie allait jusqu'au spasme,
+et, pour peu qu'on ne l'eut pas menagee, elle touchait a la folie. Un
+instant le general parut tres etonne, mais il se remit bien vite.
+
+--Pardieu, commandant, que disiez-vous de la cruaute des dames? En voici
+une qui vous compromet devant tout le monde, et vous pouvez en etre
+fier; vous etes le premier pour qui Mlle Zemire ait jamais montre une si
+grande passion.
+
+--Elle et moi, reprit Martin, nous avons dejeune un jour au quai
+d'Orsay, a la meme table, et je suis bien content qu'elle ait daigne
+s'en souvenir.
+
+--Apres la recommandation de ma fille, reprit le general, je n'en sais
+pas de plus puissante que l'amitie de ma petite Zemire. Elle est la joie
+de la maison.
+
+Le colonel fut reconduit chez lui par tous les officiers, mais les vrais
+saluts et les felicitations de ces braves gens s'adresserent surtout a
+leur exemple, a leur ami le commandant Martin. Cette fois donc justice
+etait rendue, et pas un ne s'etonna lorsqu'aux premiers jours de juillet
+un officier d'ordonnance apporta sous un pli cachete aux armes du
+general l'invitation que voici:
+
+"Mlle Louise et Zemire de Beaulieu et M. le general de Beaulieu prient
+M. le _colonel_ Martin de leur faire l'honneur de diner, demain mardi, a
+l'hotel du general."
+
+Le lecteur a devine que dans l'intervalle une grande amitie s'etait
+etablie entre le colonel Martin et le general de Beaulieu. Le colonel
+etait recu comme un ami de tous les jours, et c'etait dans ce logis bien
+tenu a qui s'empresserait de lui faire oublier son isolement. Quant
+a s'inquieter des sentiments qu'il pouvait inspirer a Mlle Louise de
+Beaulieu, il ne s'en inquietait pas le moins du monde. Il entourait la
+jeune fille de ses meilleures deferences et de tous ses respects. Pensez
+donc s'il fut etonne lorsque Mlle Mariette, l'interrogeant a la facon du
+juge d'instruction:
+
+--Nous voudrions savoir, Monsieur le colonel, dans quelles intentions
+vous venez si souvent dans notre maison. Il serait temps de le dire,
+surtout si c'est notre jeune demoiselle qui vous attire. A vous parler
+franchement, il ne depend que de vous d'obtenir la main de Mlle de
+Beaulieu. Il nous a semble que vous n'etiez pas mal vu de Mlle Louise,
+et que votre mariage serait facile avec elle, n'etait le chagrin que son
+pere en ressentirait.
+
+A cette declaration inattendue, qui fut bien etonne? Le bon Martin. Il
+resta quelque temps confondu et penetre du bonheur qui l'epouvantait.
+Mais enfin, d'une voix tres emue il repondit:
+
+--Pensez-vous donc, Mademoiselle Mariette, que je pourrais oublier
+la dette que j'ai contractee envers le general de Beaulieu, mon
+bienfaiteur, en lui derobant le coeur de sa fille? Je serais son pere,
+avec plusieurs annees par-dessus le marche. Non, non, a Dieu ne plaise
+que j'oublie ainsi tous mes devoirs! Moindre est mon ambition, et
+cependant j'ai bien peur qu'elle ne soit encore au-dessus de mes
+esperances. Maintenant que j'ai de quoi vivre, avec un beau grade, il me
+semble que je pourrais obtenir la main d'une belle fille de Normandie,
+avenante et bonne, qui me permettrait de l'aimer et peut-etre aussi de
+fonder une famille avec son aide et sa protection. Vous m'avez raconte
+plusieurs fois, Mariette, que du chef de votre pere et de votre mere
+vous etiez proprietaire d'une ferme a dix lieues d'ici. Ajoutee a mes
+pensions, qui seront reglees avant peu, cette ferme est une fortune.
+Enfin, si vous etes plus jeune que moi, je puis du moins, sans trahir
+les lois naturelles, solliciter une si belle union.
+
+Il parlait encore; en ce moment parut Louise au bras de son pere et, les
+voyant qui se tenaient par la main, Mlle de Beaulieu comprit toutes les
+choses qu'ils venaient de se dire. Elle passa tour a tour d'une grande
+paleur a l'incarnat de la pivoine, et pour cacher sa rougeur elle se
+jeta dans les bras de son pere. Alors, prenant son courage a deux mains,
+le colonel Martin, tete nue et debout:
+
+--Mon general, dit-il, avec la permission de sa jeune maitresse,
+accordez-moi la main de Mlle Mariette. Elle ne m'a rien dit encore;
+c'est la premiere fois que je lui parle mariage, et cependant je sais
+qu'elle ne me refusera pas d'unir sa destinee a celle d'un officier de
+fortune.
+
+On eut pu voir en ce moment, sur le visage du general, un contentement
+qu'il ne cherchait pas a cacher.
+
+--Qu'il soit fait ainsi que vous le desirez, mon cher camarade. Apprenez
+que je marie en meme temps Mlle de Beaulieu avec son cousin le comte
+d'Escars, un des plus beaux noms de France, et j'en suis bien heureux.
+
+Le mariage de Mariette et du colonel Martin fut un mariage a la
+hussarde. On y mit de part et d'autre un grand empressement. L'eglise et
+le regiment firent de leur mieux pour cette heureuse ceremonie. On eut
+dit que le ciel meme avait voulu sa part dans ces justes noces.
+Depuis tantot trois mois le soleil brulait la plaine, et la terre, au
+desespoir, subissait nuit et jour des astres implacables. Les premieres
+gouttes de la pluie, appelee a grand renfort de prieres, tomberent
+juste au moment ou Mariette, au bras du general, touchait le seuil de
+Saint-Etienne. Alors la fiancee, avec un geste pieux, offrit son voile a
+la pluie et le consacra, tout mouille, a la Vierge de la chapelle ou
+fut beni son mariage. Oh! la charmante offrande! Il y avait encore a
+sa couronne de la salutaire rosee, et plus d'un parmi le peuple,
+aujourd'hui, vous racontera que cette couronne d'oranger offerte a
+la sainte Vierge a decide du grand orage. Il grondait terrible et
+fulgurant, lorsque Mariette et son mari monterent dans le chariot
+de leur fermier, pour se rendre a leur maison des champs. Comme ils
+longeaient la rue ou le general les avait precedes, Louise apparut,
+tenant dans ses bras la petite Zemire et disant:
+
+--Je ne veux pas separer ces trois etres, desormais inseparables. Adieu,
+ma bonne Mariette, embrassez-moi; et vous, Monsieur le colonel, ayez
+grand soin de Zemire et de ma soeur de lait.
+
+La pluie, en cet adieu, tombait a verse, et Louise en toute hate rentra
+dans la maison paternelle. Mariette et son mari firent un beau voyage
+a travers ces plaines, par ces collines vivifiees et ranimees. L'echo
+redisait, joyeux, le bruit de ce tonnerre heurtant le nuage et le
+precipitant sur la maison a demi brulee. A chaque pas se relevait la
+plante; on entendait dans le sillon le boeuf aspirer de ses naseaux la
+fraicheur de ces belles ondees. L'oiseau chantait son cantique a la
+Providence; au-devant de l'orage accouraient tete nue le laboureur, le
+vigneron, le jardinier, rendant grace a la saison clemente, et la joie
+universelle et l'orage allaient grandissant toujours. Le sol feconde
+s'enivrait de la divine rosee; on entendait deja bruire entre ses rives
+rajeunies le ruisseau tari si longtemps. La benediction de la-haut
+s'unissait aux benedictions d'ici-bas.
+
+Mariette et son mari, silencieux et charmes, s'enivraient de ce grand
+miracle. Ils ne disaient rien, se disant tant de choses; ils avaient
+oublie meme Zemire. Elle perdit toute patience, et fit un appel a ses
+deux compagnons. Ils s'apercurent alors qu'elle portait, en guise de
+collier, le bracelet favori de Mlle de Beaulieu.
+
+Comme ils gravissaient la derniere montagne et qu'ils approchaient de
+l'humble maison ou leur destinee allait s'accomplir, soudain un grand
+corbeau, les ailes etendues, et partageant la joie universelle, entoura
+de trois grands cercles le char rustique.
+
+--Il m'a semble, disait Martin, reconnaitre un ancien ami, don Corbeau?
+Le voila bien content d'echapper a l'amitie de MM. du 3e lanciers...
+
+En effet, c'etait don Corbeau. Il chantait d'une voix rauque, a la
+nature entiere, un cantique d'actions de graces.
+
+--Il est parti a notre droite, et c'est d'un bon presage, disait le
+colonel a sa jeune femme.
+
+Ils arriverent enfin dans cet enclos voisin de la ferme.
+
+--On y peut nourrir deux vaches et un petit cheval, disait Mariette.
+
+A peine entres chez eux, l'orage, qui s'etait un peu calme, recommenca
+de plus belle, et les torrents desseches se montrerent plus limpides
+que jamais. Debout a sa fenetre, et tout penetre de bonheur, Martin
+contemplait ces glorieuses tempetes, et s'abandonnait doublement au
+bonheur de la securite presente, a tous les bonheurs de l'avenir.
+
+
+
+
+VERSAILLES
+
+
+O miracle de l'histoire! grandeur des souvenirs! on aurait grand'peine
+a vous retrouver, aujourd'hui qu'il est consacre a toutes les gloires
+nationales, ce palais qui avait peine a contenir la gloire d'un seul
+homme. Eh bien, quels que soient l'interet et la majeste du palais
+change en musee, il y a des esprits rebelles, et nous sommes du nombre,
+qui regrettent les tristesses, les douleurs, la pitie, le charme enfin
+de l'ancien chateau de Versailles dans ses beaux jours. Un abime et,
+que dis-je? une suite imposante de revolutions separent le Versailles
+d'aujourd'hui du Versailles de 1681. Que ces vastes demeures seraient
+etonnees si elles pouvaient se reporter par la pensee et par le souvenir
+a leurs premiers jours de grandeur, quand il n'y avait a cette place
+chargee de pierres et de marbres que des chenes seculaires! Henri IV
+venait relancer le cerf, Louis XIII quittait les chenes de Saint-Germain
+pour les bois de Versailles, et quand la nuit le surprenait, le roi
+couchait dans un cabaret, sur la route.
+
+Enfin, en 1660, le veritable enchanteur du palais de Versailles, celui
+qui devait elever ces murailles et les peupler d'hotes de genie,
+Louis XIV parait. A sa voix cet immense chaos est remplace par une
+magnificence pleine d'art et de gout. En vain la nature, et la
+disposition des lieux, et l'aridite du terrain semblent mettre autant
+d'obstacles invincibles aux volontes du jeune monarque; preside par
+Louis XIV, un conseil d'hommes de genie se reunit pour edifier ces
+superbes demeures. Mansart eleve les plafonds que Lebrun charge de
+chefs-d'oeuvre; Le Notre dispose les jardins et repand dans ces terrains
+steriles des fleuves entiers, detournes de leur cours naturel par une
+armee de travailleurs; Girardon et le Puget peuplent ces rivages, ces
+bosquets, ces grottes humides, d'une armee de nymphes, de tritons, de
+satyres, de tous les dieux de la gracieuse mythologie; et quand enfin le
+palais fut bati et digne du roi Louis XIV, Colbert, le grand Conde, tous
+les maitres du dix-septieme siecle en prirent possession comme de leur
+demeure naturelle, et avec eux tous les esprits de cette belle epoque,
+les rois de la pensee et de la poesie. Et n'oublions pas d'autres
+puissances qui voyaient a leurs pieds les rois ainsi que les poetes:
+Henriette d'Angleterre et Mlle de La Valliere, Mme de Montespan et Mme
+de Maintenon.
+
+Louis XIV, le roi de toutes les graces et de toutes les elegances,
+le tout-puissant qui avait en lui-meme le sentiment de toutes les
+grandeurs, avait fait de ce palais le seul asile qui fut digne de sa
+gloire, le seul abri de ses travaux et des severes preoccupations de sa
+vieillesse empreinte de majeste, de tristesse et de resignation. Sa vie
+entiere, sa florissante jeunesse, son age mur respecte, son declin,
+derniers rayons du soleil, elle s'est ecoulee dans ces murs. Eaux
+jaillissantes, marbres, bronzes, vieux orangers charges de fleurs, vaste
+pelouse foulee par tant de rois, de reines, tant d'ambassadeurs, tant
+de saints eveques, tant de beantes profanes, royaute d'autrefois qui se
+peut suivre a la trace dans ces magnifiques jardins, il est impossible
+de tous saluer de sang-froid. Chaque pas que l'on fait dans ces sombres
+allees est un souvenir, chaque pas que l'on fait dans ce chateau funebre
+est une elegie. En vain ces murs sont recouverts de toiles nouvelles;
+en vain sont-ils charges de bas-reliefs et d'emblemes; en vain toutes
+sortes de statues se tiennent debout dans ces galeries splendides...; on
+respire en ces lieux magnifiques je ne sais quelle senteur de mort qui
+epouvante.
+
+Voici la chambre auguste ou devait mourir le grand roi; le lit est orne
+de la draperie brodee a Saint-Cyr par Mme de Maintenon; le portrait
+de _Madame_, "une des tetes de morts les plus touchantes de Bossuet,"
+sourit, comme autrefois, de ce sourire attriste par tant de malheurs.
+La balustrade ou si peu de gens avaient le droit de penetrer, la voila
+fermee a jamais; sur le prie-Dieu, une main pieuse a pose le livre de
+prieres; le precieux couvre-pieds, en deux morceaux, a ete retrouve, une
+moitie en Allemagne, et l'autre part en Italie. Les deux tableaux, de
+chaque cote du lit, representent une _Sainte Famille_ de Raphael,
+une _Sainte Cecile_ du Dominiquin; le plafond peut compter parmi les
+miracles du grand Venitien, Paul Veronese; l'empereur Napoleon lui-meme,
+au plus beau moment de ses conquetes, a rapporte cette toile superbe de
+la galerie du conseil des Dix. Les portraits, inestimable ornement de
+ces portes du palais du Soleil, sont dignes de Van Dyck, qui les a
+signes.
+
+Si plus loin, encore ebloui de ces splendeurs, vous entr'ouvrez d'une
+main pieuse cette porte a demi cachee, aussitot quelle retraite austere!
+La s'agenouillait Louis XIV aux pieds de son confesseur! Quelle vie bien
+remplie! quelle vieillesse abreuvee de chagrins! quelle mort ferme et
+chretienne!
+
+Dans cet autre appartement, qui a conserve je ne sais quel aspect
+funebre malgre les peintures riantes, expira, non pas sans peines et
+surtout sans remords, le roi Louis XV.
+
+C'est ainsi que, dans ce long voyage a travers les magnificences du
+vieux palais de Versailles, vous passez du triomphe a la defaite, de la
+royaute au neant. Ce roi si jeune et si brillant, adore plus qu'un dieu,
+le meme tout-puissant qui se promenait dans ces jardins magnifiques, au
+bruit de tant de jets d'eau qui se taisaient toutes les nuits, vous le
+verrez tout a l'heure etendu sur son lit de mort.
+
+Vanite des vanites! vanite de la ruine et de la resurrection! Regardez!
+on dit que cette devastation est l'_Oeil-de-Boeuf_, l'Oeil-de-Boeuf,
+cette antichambre a l'usage des plus humbles courtisans... Quelle
+solitude apres tant de foule, et quel silence apres tant de bruits!
+Ou donc etes-vous, rois du genie et de l'esprit francais, Bossuet,
+Corneille, La Fontaine, Moliere, Fenelon, Despreaux, Racine? Autant de
+reves!
+
+Nous voila maintenant dans la chapelle, a l'heure ou Bourdaloue et
+Massillon remplissaient ces voutes dorees de leur voix eloquente. En
+vain vous chercheriez les orateurs et leur auditoire... Autant de
+fantomes. Le P. Bourdaloue ne viendra pas; Massillon ne viendra pas;
+le roi n'est plus meme dans son cercueil de plomb des caveaux de
+Saint-Denis; Mme de Maintenon dort depuis plus d'un siecle du sommeil
+eternel. Chapelle inutile! et pourtant la revoila tout entiere. En
+ces murs silencieux brillent encore vingt-huit statues de pierre; le
+maitre-autel est de marbre et de bronze, les murs sont charges de
+bas-reliefs. La tribune a conserve ses vitraux; la voute, a son sommet
+lumineux, porte encore la composition de Coypel. Ah! comme un seul homme
+du grand siecle remplirait ce silence, animerait ces solitudes! comme on
+croirait alors a cette resurrection!
+
+Qui voyait Versailles, autrefois, assistait a la vie entiere de Louis
+XIV. De meme qu'il disait: _L'Etat, c'est moi_, le maitre souverain de
+tant de millions d'hommes aurait pu dire: Versailles, _c'est tout mon
+regne_. Or, c'est justement ce grand regne et ce grand roi que nous
+allons rechercher avec le zele et le respect de sujet fidele et
+d'honnete historien.
+
+Le palais de Versailles, dans son ensemble et dans ses moindres details,
+obeissait a des regles tracees a l'avance, qu'il etait impossible de
+franchir. Chaque homme ici present,--et chaque dame,--avait son droit et
+son devoir.
+
+Tous les pas etaient comptes; chaque place etait indiquee; il y avait
+les grandes et les petites entrees, les privances, les capitaineries, la
+domesticite, les _services_ et les _honneurs_.
+
+Il ne fallait pas confondre le domestique et l'officier, les grandes
+charges de la couronne avec les emplois militaires, la chambre avec le
+cabinet, les grands appartements et les petits appartements, la grande
+ecurie et la petite ecurie, les chiens du grand veneur avec les chiens
+du cabinet. L'aumonerie avait ses lois et la chapelle avait les siennes.
+Il y avait le conseil royal des finances et le conseil des depeches.
+
+Le _tabouret_, le _carreau_, le _tapis_, le _fauteuil_, le _pliant_, la
+_chaise longue_, representaient un chapitre a part. C'etait une grande
+question de savoir si _Monsieur_, en reconduisant _Mademoiselle_ sa
+fille, apres le mariage, irait a droite ou prendrait a gauche. Les
+dames d'honneur et les demoiselles d'honneur n'avaient pas les memes
+privileges. La question du carrosse! il fallait avoir fait certaines
+preuves de noblesse pour monter dans les carrosses du roi. Il y avait
+le _grand coucher_, le _petit coucher_, ou le roi faisait donner le
+bougeoir a qui lui plaisait; le grand lever et le petit lever, et si le
+roi se levait de mauvaise humeur, tant pis pour le capitaine des gardes
+qui avait l'honneur d'ouvrir les rideaux.
+
+La maison militaire du roi etait une grosse affaire. Brevet pour toute
+chose: il y avait meme des _justaucorps a brevet_.
+
+Mme la Dauphine, au commencement de chaque bal, nommait les cavaliers
+qui devaient conduire les princesses. Le carrousel meme avait ses juges
+du camp, ses chefs de quadrille et ses livrees designees: or et vert,
+noir et or, orange et ponceau, tant de trompettes et de timbaliers, et
+tant d'aubades.
+
+Quand le doge arriva a Versailles, ou _ce qui l'etonna le plus, c'etait
+de s'y voir_, le ceremonial etait regle a l'avance: il devait entrer par
+telle porte; il devait avoir un marechal de France a sa gauche, et tant
+de senateurs genois a sa suite. Il devait etre aussi reconduit par les
+princes et les princesses, mais les princesses du sang resterent sur
+leur lit, pour ne pas avoir a le reconduire. Partout des ceremonies:
+ceremonie a Versailles, a Trianon, a la Menagerie, au diner du roi, a
+la collation; ceremonie pour les fontaines du jardin. Un grand honneur,
+c'etait de donner au roi sa chemise, et le roi lui-meme donnait la
+chemise aux princes du sang, le soir de leur mariage.
+
+Chaque cour avait son nom: la cour de la chapelle, la cour du balcon.
+Ceremonies a Marly. Le roi voulait qu'on lui demandat une invitation
+pour Marly; on saluait jusqu'a terre en disant: "Marly, Sire." Heureux
+les invites! mais le refus meme etait accompagne d'un sourire.
+
+Celui-la eut ete perdu de reputation qui, parmi les divers officiers du
+roi, n'eut pas distingue le premier gentilhomme de la chambre du grand
+chambellan, le premier ecuyer du chevalier d'honneur, les menins des
+gardes de la manche. Meme aux sceaux, il y avait la cire verte pour les
+arrets, la jaune pour les expeditions courantes, et la rouge pour la
+Provence et le Dauphine. La cire blanche etait reservee a l'ordre du
+Saint-Esprit, qui avait son chancelier a part. Le grand deuil etait en
+noir. Une princesse, en dinant avec Mme la Dauphine, temoigna un jour
+quelque chagrin de ce que Mme de Biron n'eut pas baise le bas de sa
+robe...; il fut decide que la princesse avait tort. Premier carrosse et
+second carrosse, ou chaque dame avait sa place designee.
+
+Il y avait un ceremonial pour les premieres audiences des nonces du pape
+et des ambassadeurs des tetes couronnees. Quand le roi admettait un
+cardinal a sa table, il le faisait asseoir sur un pliant et servir par
+le controleur general de sa maison. Ce n'etait pas le meme honneur
+d'etre introduit par le grand maitre des ceremonies et par
+l'introducteur des ambassadeurs. Le roi, buvant a la sante du pape,
+otait son chapeau et se levait de son siege. Le pape n'ecrit jamais
+le premier a personne, et les princes qui n'ont pas encore ecrit a Sa
+Saintete, le nonce ne leur doit pas de visite.
+
+On ferait un gros tome avec la seule charge de capitaine des gardes du
+corps du roi. C'etait une question considerable, en ce temps-la, de
+savoir si le roi allant diner a la maison de ville, la femme du prevot
+des marchands aurait l'honneur de diner avec Sa Majeste. Le roi decida
+qu'elle dinerait a sa table, et la pauvre femme en mourut de joie. Il
+y avait un capitaine des becs-de-corbin, qui tenait a son emploi
+tout autant que le premier gentilhomme de la chambre. Il y avait le
+confesseur du roi, qui tenait une place immense en ce chateau de
+Versailles. La preseance et l'anciennete, pour etre reconnues,
+exigeaient des lettres patentes. Quand la question etait en doute et
+qu'il fallait la decider tout de suite, on ecrivait dans les registres:
+_A la priere du roi._ Si nous voulions reunir dans un seul exemple les
+difficultes de cette preseance qui tenaient la cour attentive, il nous
+suffirait de relater la reception de M. le duc du Maine au Parlement de
+Paris. Quand il fut en age d'etre etabli, et meme un peu plus tot, les
+ducs et les pairs s'inquieterent fort du rang qu'il allait prendre, et
+voici ce qui fut decide apres maintes deliberations:
+
+"M. le duc du Maine, au Parlement, _aura beaucoup des traitements qu'on
+fait aux princes du sang_; mais, en beaucoup de choses aussi, il ne sera
+traite _que comme pair_, car il pretera le serment ordinaire; _il
+ne passera point dans le parquet_, et le premier president, en lui
+demandant son avis, le traitera de comte d'Eu; on ne nomme les princes
+du sang par aucune qualite; les traitements de prince du sang qu'on lui
+fera seront que le premier president le haranguera au nom du Parlement,
+_qu'il lui otera son chapeau_ en lui demandant son avis. M. du Maine,
+avant d'etre recu, ira voir le premier president, tous les presidents
+a mortier, les avocats generaux, le procureur general, le doyen du
+Parlement et le rapporteur; _mais il les fera avertir_ avant que d'y
+aller; il n'ira voir aucun des ducs."
+
+La mort de Mme la Dauphine, au milieu de cette grande et sincere
+douleur, est entouree a tel point de ceremonies funebres, qu'on la
+peut citer comme un exemple de l'etiquette consacree a la cour. Mme la
+Dauphine, apres avoir essaye des remedes de tous les charlatans, expire
+apres une agonie de sept heures et demie, et le roi lui ferme les yeux.
+Puis on la transporte de son petit lit dans le grand lit d'honneur,
+et, la dame d'atour ayant reclame le droit de donner la chemise a la
+defunte, le roi decide qu'il en doit etre ainsi:
+
+"Le roi a regle qu'on rende les memes honneurs a Mme la Dauphine qu'a
+la feue reine; il n'en prendra point le deuil, parce que c'etoit sa
+belle-fille, _et qu'un pere ne porte point le deuil de ses enfants_;
+elle etoit sa parente par beaucoup d'endroits; mais la qualite de fille
+efface toutes les autres parentes. Comme le roi ne prend pas le deuil,
+_les princes etrangers et les officiers de la couronne ne feront point
+draper_, il n'y aura que les princes du sang _et les domestiques_. Les
+dames ont commence a garder le corps de Mme la Dauphine aujourd'hui a
+neuf heures du matin, et elles se relevent d'heure en heure; il y en a
+quatre aupres d'elle; il y a toujours aupres du corps les aumoniers, les
+peres de la Mission, les recollets de Versailles et les feuillants de
+Paris, qui ont le droit d'assister; le clerge est a la droite du lit; on
+a mis deux autels dans sa chambre, ou on a commence a dire la messe des
+le point du jour. Sur les sept heures du soir, vingt-quatre heures apres
+la mort, on fit l'ouverture du corps, la dame d'honneur et la dame
+d'atour etant presentes. Quand le chevalier d'honneur, la dame
+d'honneur, la dame d'atour, les duchesses, les marechales de France
+viennent pour donner de l'eau benite, _les herauts d'armes leur donnent
+des carreaux_, la femme du chevalier d'honneur en a aussi. Mme la
+Dauphine _a eu le visage decouvert_ jusqu'a ce qu'on l'ait ouverte, _et
+on a fait une faute_; c'est que pendant ce temps-la les dames qui n'ont
+pas droit d'etre assises devant elle pendant sa vie, ont ete devant son
+corps a visage decouvert, _ce qui ne devoit pas etre_.
+
+"Jusqu'ici les dames ont ete garder le corps de Mme la Dauphine sans
+etre nommees par le grand maitre des ceremonies, _ce qui est contre
+l'etiquette_."
+
+Tout est regle, tout est compte. On ne tendra pas la porte de
+l'avant-cour, parce que l'on ne tend que pour le maitre ou la maitresse
+de la maison. Tant de chandeliers, tant de fauteuils, tant d'eveques;
+tant d'intervalle entre le duc d'Anjou et le duc de Berri, entre la
+grande-duchesse et Mme de Guise. A M. de Meaux, a Bossuet, appartient
+l'honneur de donner le goupillon a toute la famille royale; mais c'est
+l'aumonier de quartier qui le donne aux princes et princesses. Ceci
+fait, l'aumonier de quartier remet la goupillon au heraut d'armes, et le
+heraut d'armes le donne a son tour aux ducs et pairs.
+
+Tout ceci est de la pure etiquette; mais faites eloigner un instant le
+maitre des ceremonies, le second maitre, les dames d'atour, les dames
+d'honneur, faites entrer Bossuet, le maitre de l'eloquence et l'un des
+Peres du l'Eglise francaise, et contiez a ses mains tremblantes d'une
+indicible emotion le coeur de l'illustre princesse: aussitot nous ne
+voyons plus que le grand spectacle d'une immense douleur. Peu nous
+importe en ce moment que l'eveque de Meaux soit accompagne de la vieille
+princesse et de la jeune princesse de Conti, que la dame d'honneur et la
+dame d'atour occupent les deux portieres, et que ce carrosse plein
+de deuil ait un cortege de trente-six gardes a cheval portant des
+flambeaux, sans compter les pages, les valets de pied et les laquais de
+la princesse expiree: il nous semble, a cette heure de minuit, que nous
+voyons entrer sous les voutes du Val-de-Grace, ou l'attendent l'abbesse
+et les religieuses, ce noble coeur qui ne bat plus. Quelles ont ete,
+en ce moment, les paroles de l'illustre orateur? quelles ont ete
+ses prieres sur cet autel improvise ou il deposa le coeur de Mme
+la Dauphine? Ici, la plus simple expression est la meilleure, et
+l'etiquette meme a son eloquence:
+
+"Les princesses etaient dans les bancs hauts, les dames d'honneur et
+d'atour etaient dans les bancs bas, le chevalier d'honneur a la droite,
+et le premier ecuyer a la gauche, aupres de la representation. Apres les
+prieres et les encensements, M. de Meaux reprit le coeur et on marcha
+processionnellement jusqu'a la chapelle Sainte-Anne, dans le meme ordre
+ou l'on etoit venu. On y trouva une autre representation, sous laquelle
+sont des tiroirs dans lesquels on a mis les coeurs des reines et des
+enfants de France, chacun avec des couronnes en haut, selon son rang,
+et non selon le temps de sa mort. La, on recommenca les prieres, les
+encensements, et a donner de l'eau benite, et puis on ressortit en
+passant par les memes lieux."
+
+Voila pour les deuils de la cour. Tous ceux qui viendront plus tard
+subiront les memes reglements. On n'y peut rien changer. La grande et
+l'eternelle difference est celle-ci: l'oraison funebre prononcee par
+Bossuet! C'est celui-la qui donne l'immortalite. Toutes les grandeurs
+qu'il n'aura pas signalees ne seront que des grandeurs passageres.
+Versailles peut tomber et tombera, la parole de Bossuet, eternellement
+vivante, ira d'age en age et grandissant toujours.
+
+Mais quoi! nous ne faisons pas ici l'histoire du roi Louis XIV; c'est
+l'histoire meme du palais de Versailles. Nous n'en voulons pas sortir;
+nous y resterons jusqu'a la fin, avec la chronique et les chroniqueurs.
+Nous ramassons ca et la les causeries de Marly et de Trianon, du grand
+lever et du petit lever.
+
+Si le roi se porte bien, tout la palais est en fete; grande chasse au
+matin, grand jeu le soir, des masques, des loteries, des musiques tant
+qu'on en veut. Le roi distribue au hasard des lots d'or et d'argent; les
+joueurs, vetus en comediens italiens, tiennent le jeu du roi et de Mme
+de Montespan, qui perd souvent mille louis sur une carte.
+
+Marly est tout semblable a un bal masque; les princesses, melees aux
+comediens, dansent les intermedes du _Bourgeois gentilhomme_. Dans
+les boutiques, tenues par les duchesses, sont exposes les plus belles
+etoffes, le plus beau linge et les plus agreables pierreries qui se
+puissent voir. On joue a tout gagner, a ne rien perdre.
+
+Apres le jeu, la comedie; apres la comedie, la souper. A la fete des
+rois, l'empressement redouble avec la depense:
+
+"Le soir, a huit heures, le roi entra dans son grand appartement avec
+beaucoup de dames. Monseigneur et Mme la Dauphine etoient a la comedie,
+qu'ils avoient fait commencer de bonne heure, et vinrent ensuite trouver
+le roi. Avant souper, on joua a toutes sortes de jeux; puis on
+servit cinq tables pour les dames, qui furent tenues par le roi, par
+Monseigneur et par Mme la Dauphine, par Monsieur et par Madame;
+et, outre cela, il y eut dans le billard une grande table pour les
+seigneurs. Le repas se passa fort gaiement; on fit des rois a toutes les
+tables; il y avoit musique dans les deux tribunes de la salle ou l'on
+mangea; il y avoit soixante-dix dames, outre les cinq personnes qui
+tiennent les tables; et cependant il y en eut encore a Versailles qui ne
+furent point priees. Un peu apres que Mme la Dauphine fut arrivee, le
+roi lui dit, en lui montrant un grand coffre de la Chine qui etoit
+demeure la avec plusieurs habillements de la derniere loterie qu'il
+avoit faite, qu'il la prioit de se donner la peine de l'ouvrir. Elle
+y trouva d'abord des etoffes magnifiques, puis un coffre nouveau dans
+lequel il y avoit force rubans, et puis un autre ou il y avoit de fort
+belles cornettes; et enfin, apres avoir trouve sept ou huit coffres ou
+paniers differents, tous plus jolis les uns que les autres, elle ouvrit
+la dernier, qui etoit un coffre de pierreries fort jolies, et dedans il
+y avoit un bracelet de perles, et dans un secret au milieu du coffre un
+coulant de diamants et une croix de diamants-brillants magnifiques.
+Mme la Dauphine distribua les rubans, les manchons et les tabliers aux
+demoiselles qui l'avoient suivie."
+
+Une autre fois, a peine arrive a Marly, le roi, qui etait de tres bonne
+humeur, mena les dames dans son appartement, ou il avait "un cabinet
+magnifique, avec trente tiroirs pleins chacun d'un bijou d'or et de
+diamant. Il fit jouer toutes les dames a la rafle, et chacune eut son
+lot. Le cabinet vide fut pour la trente et unieme dame. Dans chaque
+lot il y avoit un secret, et dans chaque secret des pierreries qui
+augmentaient fort la valeur du lot. Il n'y a pas eu une dame qui n'ait
+ete tres contente de ces chiffonneries. Il y en avait pour quatre mille
+pistoles."
+
+Au mois de juin 1688, le soleil etant tres chaud et les bains tres
+courus, Mme de Maintenon donnait a Mme de Chevreuse un equipage de bain,
+tout entier de point d'Alencon et des plus magnifiques. Le meme soir,
+on entendit un petit concert de tres jolis airs, composes par Mme la
+Dauphine sur des paroles de Fontenelle. Il se glisse habilement dans
+tous ces lieux de plaisirs, M. de Fontenelle. Il se fait humble et cache
+avec autant de soin que les autres poetes en prennent pour se faire
+voir. On louerait vraiment sa modestie, si l'on y pouvait croire. Il
+menera pendant cent ans cette heureuse vie, et M. le regent d'Orleans
+lui commandera, plus tard, une declaration de guerre contre les Anglais.
+
+Notez bien que la musique etait partout, dans Versailles, a Marly. Les
+_petits violons du roi_, comme on disait alors, representaient tout
+un orchestre. Il y avait parmi ces petits violons des trompettes, des
+clairons et des tambours; ils faisaient danser les danseuses du grand
+appartement; ils accompagnaient les princesses dans les caveaux de
+Saint-Denis. Quand on buvait a la sante du roi, les petits violons
+chantaient en musique: _Vive le roi!_ au bruit des orgues, des
+trompettes et des timbales. Que de _Te Deum_ ils ont celebres, et
+combien de _De profundis!_
+
+Manger avec le roi etait le plus grand honneur que Sa Majeste put faire
+a l'un de ses sujets. Quand M. de Vauban eut eleve cette formidable
+ligne de defenses sur nos frontieres du Nord, quand il eut renverse tant
+de villes ennemies, le roi lui donna cent mille francs, et le pria a
+diner. Jamais M. de Vauban n'avait eu l'honneur de manger avec le roi;
+c'est pourquoi vous ne croirez pas un mot de cette etrange histoire de
+Louis XIV invitant Moliere a dejeuner.
+
+Quant aux sujets des causeries de Versailles, ils sont innombrables.
+Tous les bruits de la ville arrivent aux oreilles de la cour. Chacun de
+ces salons habites par les dames, jusque sous les combles du palais,
+repete en veritable echo les actions les plus fabuleuses, les anecdotes
+les moins croyables. Surtout les morts de chaque jour tiennent une
+grande place en ces menus propos:
+
+Le comte de Bussy-Rabutin est mort dans ses terres, en Bourgogne.
+Il etait en pleine disgrace, et pas un des courtisans ne songe a
+reconnaitre en cet homme, insolent avec les petits, prosterne devant les
+grands, un veritable ecrivain.
+
+Mme de Bregi, femme de chambre de la reine mere, a fait une restitution
+de deux cent cinquante mille livres a Monsieur, qui n'a pas ete fache de
+cette heureuse aubaine.
+
+Mme de la Sabliere, a qui nous devons de charmantes poesies, est morte
+aux Incurables, en vrai poete.
+
+Ecoutez cependant la fameuse dispute entre le grand maitre de la
+garde-robe et le maitre de la garde-robe qui va entrer en annee: M. de
+La Rochefoucault pretend que M. de Souvray lui doit porter chez lui les
+robes de chambre qu'on a faites pour le roi, et M. de Souvray pretend
+que le maitre de la garde-robe n'est point oblige de rendre ce devoir-la
+au grand maitre de la garde-robe.
+
+Le chevalier de Forbin est arrive ce matin au lever du roi, avec le
+fameux Jean-Bart. Prisonniers de guerre en Angleterre, ils se sont
+echappes de leur prison. Le roi les a faits capitaines et leur a donne
+de l'argent. L'argent du roi, on ce temps-la, etait un grand honneur, et
+les plus grands seigneurs tendaient la main volontiers et publiquement.
+
+M. le Dauphin ayant commande vingt-cinq justaucorps magnifiques pour la
+chasse du loup, les courtisans qu'il oublia dans sa distribution furent
+au desespoir. Qu'on ne s'etonne plus, apres cela, de Mme Geoffrin
+donnant des culottes de velours aux beaux esprits de son salon.
+
+Pendant que l'on causait a perte de vue pour savoir si le capitaine des
+gardes avait, oui ou non, le droit de preter serment l'epee au cote, a
+peine si l'on accordait une ou deux minutes d'attention a la mort de
+la reine de Suede, la fameuse Christine, morte a Rome, a l'age de
+soixante-cinq ans, dans la plus grande solitude, et dans un silence
+voisin du mepris.
+
+Ce grand musicien, le bouffon de Versailles, qui faisait rire aux eclats
+le grand roi dans ses plus mauvais jours, Baptiste Lully, est mort; on
+a trouve chez lui trente-sept mille louis d'or, vingt mille ecus en
+especes, et beaucoup d'autres biens. Le privilege de l'Opera a ete
+laisse a sa femme et a ses enfants.
+
+M. Dacier, que sa savante femme a rendu celebre, obtient a peine une
+mention honorable dans les discours de Versailles.
+
+Quinault lui-meme, un des grands amuseurs de ces beaux lieux, celui qui
+presidait, avec Corneille et Moliere, aux _fetes de l'Ile enchantee_,
+a l'inauguration de Versailles, il est mort, repentant de toutes ses
+belles comedies.
+
+A son tour, Lebrun, le peintre fameux a qui la grande galerie de
+Versailles devait son plus riche ornement, il disparait de la scene du
+monde, et le roi n'a pas un mot pour son peintre ordinaire.
+
+Mais l'etonnement redouble a la mort de Mme la duchesse de Schomberg.
+Peu de gens se souviennent, dans ces domaines de l'oubli, que cette
+aimable duchesse de Schomberg avait ete le chaste amour de Louis XIII;
+qu'elle pouvait jouer un grand role a la cour d'un roi si timide, et
+qu'elle s'en etait effacee, heureuse de sauver sa bonne renommee, et de
+ne pas laisser un remords a ce jeune roi qui l'aimait. Pourtant, la cour
+entiere etait partagee, au moment de la mort de Mme de Schomberg, entre
+Mme de Montespan declinante et Mme de Maintenon qui grandit chaque jour.
+
+Au dernier Marly, Mme de Montespan, se voyant seule, avec un triste
+sourire, disait au roi: Me voila pourtant reduite a divertir
+l'antichambre!" et des larmes soudaines envahirent ses grands yeux
+pleins d'eclairs.
+
+Chaque jour, comme on voit, amenait sa curiosite, grande ou frivole.
+
+Aujourd'hui, Despreaux prononce un discours a l'Academie, et le roi lui
+sait bon gre de ses belles paroles.
+
+Huit jours apres, le roi est a Chambord avec Moliere, charge du
+_divertissement_. On vient dire au roi que le _bonhomme_ Corneille est
+mort la veille, et le roi qui le laissait mourir de faim, ne s'inquiete
+guere du poete, imperissable honneur du grand siecle.
+
+Le meme jour, disparait le _bonhomme_ Mignard, presque centenaire. Il
+etait premier peintre du roi. Toutes les gloires et toutes les
+beautes du siecle de Louis le Grand avaient pose devant l'infatigable
+artiste.--On perdit, le meme soir, M. Nicole, un des grands ecrivains de
+Port-Royal, le digne ami de M. Arnauld. Vous trouverez dans toutes les
+lettres de Mme de Sevigne le nom austere et charmant de M. Nicole. A
+toutes les graces d'un ecrivain tres eleve, il unissait l'accent meme et
+la foi d'un chretien. Tres bonhomme, il disait un jour a M. Arnauld, qui
+lui proposait un grand travail:
+
+--Mais enfin, Monsieur, je voudrais bien me reposer avant de mourir!...
+
+--Y pensez-vous, Monsieur, s'ecriait M. Arnauld, vous avez toute
+l'eternite pour vous reposer!
+
+Courageuse et fiere parole! Ces noms-la ne plaisaient guere aux oreilles
+du roi; les meilleurs esprits de sa cour s'entretenaient tout bas des
+vertus de Port-Royal.
+
+Mais voici bien une autre mort, et celle-la irreparable. On apprenait,
+le jeudi 26 avril 1696, que Mme la marquise de Sevigne venait de mourir
+dans le chateau de Grignan, sans que pas un, autour d'elle, et sa fille
+elle-meme, eut prevu cette fin subite d'une si belle vie. On peut dire
+avec assurance que Mme la marquise de Sevigne, non moins que Mme de
+Montespan et Mme de Maintenon, tient sa place au premier rang des
+intelligences a qui la langue francaise est redevable de la plus grande
+part de son charme et de sa clarte. Pas un ecrivain plus que Mme de
+Sevigne n'a parle dignement du chateau de Versailles. Elle en savait
+toutes les grandeurs, elle en disait toutes les gloires, et le roi, qui
+la connaissait bien, ne manquait pas d'aller au-devant d'elle et de
+lui offrir son bras pour la conduire au milieu de ces enchantements.
+Elegante et charmante en sa vie, elle fut resignee et simple dans sa
+mort: "Ma fille, ecrivait-elle peu de temps avant l'heure fatale, j'ai
+bien vecu; Dieu me prendra dans sa grace, je l'espere, et, quant a ma
+fortune, je mourrai sans dettes et sans argent comptant: c'est toute
+l'ambition d'une chretienne."
+
+En ce moment apparait a cette cour, dont elle fut la joie et le deuil,
+la princesse de Bourgogne, le dernier printemps de la cour de France.
+
+Un grand esprit en latin (le latin tenait encore a la langue
+universelle), appele Santeuil, remplissait la ville et la cour de ses
+vives saillies. Il n'etait pas fou, il etait bizarre. Un brin de genie
+et l'amitie de Despreaux, sans oublier la protection de Bossuet, voila
+Santeuil. Ses belles hymnes, toutes remplies de l'inspiration de l'ode
+antique, adoptees par toute l'Eglise de France, etaient chantees dans
+les grands jours, et lui-meme il s'enivrait de sa propre inspiration.
+Mais ce bonhomme (et voila cette fois le mot juste) se plaisait un peu
+trop a la suite des grands seigneurs. Comme il dinait a la table de M.
+le prince de Conde et que chacun se plaisait a l'entendre, le prince
+eut l'idee abominable de jeter dans le verre de Santeuil une poignee de
+tabac d'Espagne, et le malheureux expira dans les convulsions les plus
+atroces. C'est au souvenir de cette catastrophe impunie que le grand
+justicier de ce siecle, La Bruyere, ecrivit plus tard: _Ce que j'envie
+aux plus grands seigneurs, c'est qu'ils sont servis par des hommes qui
+valent mieux qu'eux_. C'est bien le meme homme qui s'indignait en voyant
+_les comediens en carrosse eclabousser Corneille a pied_.
+
+Cependant nos armes sont malheureuses. Nos meilleurs generaux se
+laissent battre. En vain nous nous prosternons devant la reine et le roi
+d'Angleterre, hotes passagers du chateau de Saint-Germain, la necessite
+nous force enfin de saluer la majeste du roi Guillaume et d'implorer la
+paix du meme prince que le roi ne voulait pas reconnaitre. Il est vrai
+que, la paix conclue, ordre fut donne aux musiciens de la chapelle de ne
+rien chanter qui put chagriner les hotes de Saint-Germain. M. Dangeau,
+l'historien des jours heureux et des jours sombres, quand a peine il
+inscrit dans ses pages le nom de Guillaume d'Orange et de la reine
+Marie, aussitot qu'un rayon se leve et resplendit du cote de l'Espagne,
+a grand soin de raconter par quel miracle et soudain _il n'y a plus de
+Pyrenees_. L'historien entre alors dans les moindres details du duc
+d'Anjou devenu roi d'Espagne; les fetes, les plaisirs, les comedies,
+le grand appartement, la duchesse et le duc de Bourgogne representant
+devant les deux rois (les trois rois, en comptant celui d'Angleterre)
+_les Plaideurs_ de Racine. Un instant maltraites au Theatre-Francais,
+_les Plaideurs_ s'etaient releves a Versailles, la cour ayant casse
+l'arret de la ville, et maintenant les acteurs de cette heureuse piece,
+outre le duc et la duchesse de Bourgogne, n'etaient rien moins que la
+duchesse de Guiche, Mme d'Heudicourt, la comtesse d'Ayen, Mme d'O et de
+Mongon, et Mme de Normanville.
+
+Racine, helas! n'eut pas l'honneur de cette representation royale. Il se
+mourait, a l'heure meme ou _les Plaideurs_ remplissaient l'appartement
+de leurs gaietes. Racine etait pis que malade, il etait en disgrace pour
+avoir ecrit en faveur des pauvres gens un memoire que Mme de Maintenon
+lui avait commande. Quand il fut mort, le premier voeu de son testament
+fut d'etre enterre a Port-Royal, _ce qu'il n'eut pas ose faire de son
+vivant_, disaient MM. les courtisans, qui riaient de tout. Le roi,
+cependant, le regretta, et donna une pension de deux mille livres pour
+sa veuve et ses enfants. Il avait pleure Moliere un peu moins que
+Racine, et s'etait a peine inquiete de ses funerailles.
+
+Sur la meme page on lit (car tous les mortels sont egaux a Versailles):
+M. Soupir, capitaine aux gardes, est mort pour s'etre fait couper un cor
+au pied.--La reine de Portugal est morte pour s'etre fait percer les
+oreilles.--Le general des carmes a salue le roi, conduit par M. de
+Saintet, introducteur des ambassadeurs.--Le roi de Maroc a demande en
+mariage Mme la princesse de Conti. Notons ici une fete, un _masque_ a
+Marly, dans les jours gras de 1700:
+
+"Mme la duchesse de Bourgogne soupa chez Mme de Maintenon avec les dames
+qui devoient se masquer avec elles; ces dames etoient les duchesses
+de Sully et de Villeroy, la comtesse d'Ayen, Mlles de Melun et de
+Bournonville; elles etoient habillees en Flore, et la mascarade etoit
+fort magnifique. Mlle de Saint-Genie, qui entend fort bien cela, avoit
+eu soin de toute la parure de Mme la duchesse de Bourgogne, et la coiffa
+elle-meme. Des que le roi fut hors de son souper, il entra dans le
+salon; Mme la duchesse de Bourgogne y entra avec toute sa troupe; Mme la
+duchesse de Chartres et Mme la Duchesse s'etoient masquees de leur cote
+avec plusieurs dames, et Mme la princesse de Conti s'etoit masquee avec
+Mmes de Villequier et de Chatillon; les dames masquees avec Mme la
+duchesse de Chartres et Mme la Duchesse etoient les duchesses de
+Saint-Simon et de Lauzun, Mlle d'Armagnac, Mme de Souvray et Mlle de
+Tourbes. Quand toutes les troupes de masques furent placees, le roi dit
+au petit Bontems de faire entrer une mascarade qu'il avoit preparee:
+c'etoit la reine des Amazones, avec des instruments de guerre; cela fut
+mele d'entrees de voltigeurs, de faiseurs d'armes, d'entrees de ballet
+que dansoient Balan et Dumoulin, et tout cela entremele de chansons
+par les filles de la musique et les meilleurs musiciens du roi. On fit
+ensuite sortir cette derniere mascarade, et l'on commenca le bal, qui
+dura jusqu'a deux heures, et ou le roi fut toujours."
+
+Nous avons vu comment on s'amusait a la cour. A Paris. les jeunes gens,
+impatients d'un nouveau regne, couraient la rue avec des brandons de
+paille, et mettaient le feu aux enseignes. Chez Mme de Maintenon, le
+roi chantait avec les dames; il enseignait au jeune duc d'Anjou tout le
+detail d'une couronne a porter. L'education du roi d'Espagne a dure plus
+d'une annee, et quand il fallut que le nouveau roi s'en fut prendre
+enfin possession de son royaume, il y eut bien des larmes versees
+de part et d'autre. Huit jours apres, reparaissaient les danses aux
+chansons, mais c'est en vain que les fetes anciennes remplissaient de
+leurs mille bruits ces echos attristes par tant de funerailles. La mort
+est proche; elle abat sans pitie les tetes les plus hautes. Elle menace,
+elle frappe, elle est sans respect. Elle s'attaque au Dauphin, au duc
+d'Orleans, le vieux frere de ce roi qui vieillit. Elle trouve, oublie
+dans son coin, le roi Jacques, et va l'enfouir chez les Benedictins
+anglais, refugies dans un faubourg de Paris. Qui l'eut jamais cru? M.
+Fagon, premier medecin du roi, est considerablement malade; il meurt...
+le roi va courre le cerf a Marly, Ce docteur Fagon est toute une figure;
+il a joue dans la sante du roi le plus grand role. Il tenait un registre
+exact du moindre incident de la chambre et de la garde-robe du roi. Ne
+riez pas! tout ce qui touche a Sa Majeste Louis XIV est tres serieux.
+
+Pour peu que l'on ait assiste aux comedies ecrites par les contemporains
+de Moliere et par Moliere en personne, on comprendra que ces details
+d'alcove ne deplaisaient pas a Louis XIV bien portant. Au contraire, il
+riait volontiers de son medecin inutile, et prenait sa part des rires de
+don Juan, quand le damne disait: "Un medecin est un homme que l'on paye
+pour conter des fariboles dans la chambre d'un malade, jusqu'a l'heure
+ou le malade est emporte par le remede, s'il n'est pas tue par le
+medecin." Ce siecle, heureux entre tous, n'a pas manque de medecins
+celebres: Valot, Brayer, Desfougerais, Guenaut, le medecin du cardinal
+Mazarin, dont il est parle dans la _Satire_ de Despreaux:
+
+ Guenaut, sur son cheval, en passant m'eclabousse...
+
+Un jour qu'il traversait les halles, une dame de l'endroit s'ecriait:
+_Faisons place, mes commeres, a celui qui nous a delivres du Mazarin._
+En depit de ces moqueries populaires, la charge de medecin du roi etait
+une charge importante. Il marchait au premier rang des grands officiers
+de la maison royale; il pretait serment entre les mains du roi; il
+n'obeissait qu'au roi; il avait droit a tous les privileges et honneurs
+du grand chambellan. On l'appelait: _Monsieur le comte_; il portait une
+couronne de comte dans ses armes, et la transmettait a ses enfants.
+Conseiller d'Etat, il en avait le costume; il intervenait dans toutes
+les causes de la profession. Le medecin du roi eut l'honneur de defendre
+au Parlement l'emetique et la circulation du sang.
+
+Et de meme que le jeune roi fut un des premiers a se purger avec
+l'emetique, un des premiers il essaya le quinquina, et, s'en etant bien
+trouve, il en acheta la secret d'un empirique anglais, nomme Talbot,
+moyennant quarante-huit mille livres, deux mille francs de pension
+viagere et le titre de chevalier. C'etait payer royalement, et, le
+remede achete, le prince en fit present a son peuple, avec l'approbation
+de la Faculte de Paris et de la Faculte de Montpellier.
+
+_Rabelais, docteur de la Faculte de Montpellier!_
+
+Donc, il y avait a Versailles, dans la chambre du roi, un grand-livre
+aux armes royales, ecrit en partie double et jour par jour, et de la
+main du premier medecin, lequel livre etait intitule: _Journal de la
+sante du roi_ De tous les livres qui s'ecrivaient au dix-septieme siecle
+(et Dieu sait que les chefs-d'oeuvre ne manquaient pas!), ce _Journal
+de la sante du roi_ est, sans contredit, le plus considerable et d'un
+interet tout-puissant. C'est surtout dans ces pages inattendues en
+pareille histoire que vous trouverez, en depit de Moliere, un temoignage
+authentique en l'honneur de ces medecins, tant moques quand le roi etait
+jeune. A chaque instant, a chaque ligne de ce grand-livre, on fremit
+en songeant a l'etat ou serait le roi de France s'il etait expose
+aux maledictions de M. Purgon: "Je vous abandonne a votre mauvaise
+constitution, a l'intemperie de vos entrailles, a la corruption de votre
+sang, a l'acrete de votre bile, a la feculence de vos humeurs!"
+
+Ah! que ce roi Louis XIV, illustre entre tous les rois de France, une si
+grande image, un si beau type, un prince avec toutes les apparences des
+heros, le regard de l'aigle et la demarche auguste de Jupiter tonnant,
+si vous quittez la grande histoire et la representation quotidienne de
+cette illustre majeste, pour penetrer dans les secrets de sa garde-robe,
+etait bien le digne fils de ce roi Louis XIII, a qui son medecin, le
+docteur Houvard, infligea en une seule annee deux cent quinze medecines,
+deux cent douze lavements et quarante-sept saignees. Il est rempli,
+ce grand-livre pharmaceutique, de toutes sortes de fameux chapitres:
+_Potions pour le roi; emplatres pour le roi; lavements pour le roi_.
+A ce mot: _lavement_, on s'etonne; il nous semblait que l'Academie,
+interrogee a ce sujet par le docteur Fagon, avait repondu qu'il fallait
+dire: _un remede!_ "Sire, le remede de Votre Majeste!" Or, c'etait
+l'usage de la cour: la chaise du roi, les jours ordinaires, etait portee
+par les pages de sa chambre; aux jours de medecine, elle etait portee
+par MM. les gentilshommes. Il n'y avait donc pas a s'en dedire et rien a
+cacher, et la cour entiere savait, le meme soir, le resultat de toutes
+ces formules:
+
+ _Recipe: Olei amygdalium dulcium [symbole].
+ Mellis violacei [symbole].
+ Electuarii lenitivi [symbole].
+
+ Dissolve in decocto hordei.--Fac clister. injiciend. hodie mane._
+
+Singuliere facon de vivre, et bien triste! A chaque instant, ce roi
+gourmand, glouton, morose, et sujet, de bonne heure, a de legeres
+congestions cerebrales, est purge ou saigne de main de maitre. A vingt
+ans deja commencait cette inquisition de tous les jours: "Le roi a trop
+danse! le roi a trop mange! le roi a bu trop d'eau glacee!" Et le sirop
+de chicoree, et le sene, et la rhubarbe, et le tamarin, et les juleps
+d'entrer en danse. Longtemps sa bonne constitution resiste et se defend
+contre la pharmacie et la medecine. "Mais enfin, vous dira le docteur
+Fagon, apres avoir bien attendu, je fus oblige d'en venir aux remedes,
+commencant par la saignee et la purgation, et, en suite de ces deux
+remedes, j'ai ordonne les specifiques, comme les opiats de conserve
+de fleurs de pivoine, roses rouges, magister de perles, corail et
+le diaphonique; ensuite, je me suis servi des preparations les plus
+exquises de mars, tantot en opiats, d'autres fois en conserves,
+tablettes, liqueurs et autres preparations, entre autres mon esprit
+specifique de vitriol, de cypres et celui qui se prepare avec la pivoine
+et la melisse apres sa purification, qui ont toujours bien reussi a
+apaiser les acces de ces mouvements turbulents." O Moliere! auriez-vous
+ri, lisant ces ordonnances... si le nom du roi ne s'y fut pas
+rencontre! Il faut dire aussi qu'il y avait tant de fetes, de baptemes,
+de collations, de soupers, de grandes chasses, de petits dejeuners a
+Versailles, a Saint-Germain, a Marly, a Chambord, et que le roi se
+faisait tant de bile avec _les gloutons_ de la cour, et puis _un ventre
+si mal regle, une tete si remplie de vapeurs_, et tant de _melancolies_!
+La victoire et la defaite avaient leur action inevitable sur les
+entrailles du roi; les jours du carnaval et l'abstinence du careme lui
+etaient egalement funestes. Ajoutez la goutte a tous ces malaises. Il
+eut son premier acces de goutte, et, Dieu soit loue, c'etait bien fait,
+le jour funeste ou il signa la revocation de l'edit de Nantes! On
+l'opera de la fistule un mois plus tard; il eut la fievre a la mort de
+M. de Louvois, une fievre suivie d'un grand mal de tete. En revanche, il
+fut tres bien portant dans sa campagne de Flandre. En ces memes instants
+ou tant de medecins contemplaient le bassin du roi pour en tirer tant de
+pronostics, il y avait dans le Nord un prince, appele Charles XII, qui
+s'endormait, tout botte, sur la glace, et qui faisait dix lieues a
+cheval, apres etre reste cinq jours sans boire ni manger!
+
+Cet homme etait de for; Louis XIV, en un seul jour, absorbait plus de
+medecines que Charles XII n'en prit en toute sa vie, et comme il eut
+souri de pitie, le Suedois, si on lui eut raconta que le roi, son frere,
+avait ete purge onze fois en un seul jour!
+
+Et comme on s'etonne aussi de cotte chambre a coucher du palais de
+Versailles ou le _froid_ penetre, et de ce lit royal dont les _punaises_
+empechent le roi de dormir un soir que Sa Majeste avait mange beaucoup
+d'esturgeon et de sardines salees avec du ragout de boeuf aux
+concombres, quantite de gibier et beaucoup de fromage et raisin muscat.
+
+Les courtisans d'autrefois auraient ecoute tout ce recit avec l'interet
+qu'ils portaient aux contes de Perrault. Les lecteurs d'aujourd'hui (il
+n'y a plus de courtisans, Dieu merci!) trouveront peut-etre que nous
+pouvions ne pas aller si loin; mais le moyen d'effacer tout un gros
+tome, ecrit par des mains si savantes? Permettez-nous cependant un
+dernier detail dans lequel la lachete des hommes apparait dans tout son
+jour. Tant que le roi est reste le tout-puissant, le journal de sa sante
+est ecrit d'une main pieuse; aussitot que disparait sa fortune, on voit
+disparaitre en meme temps le souci de sa garde-robe. Enfin, quatre ans
+avant sa mort, dans ces derniers jours ou la sante des vieillards est
+soumise a tant de variations, le premier medecin a cesse de rien ecrire.
+Il ne s'inquiete plus de la sante du roi!...
+
+C'est meme une chose incroyable de voir que soudain tout diminue et
+s'assombrit dans le palais de Versailles. La vieillesse habitait avec la
+majeste ce logis des fetes et des splendeurs. Il y avait deja quatre ou
+cinq ans que le marquis de Dangeau ecrivait sur son registre:
+
+"Le roi est entre aujourd'hui dans la soixante-cinquieme annee de son
+regne, chose dont il n'y a aucun exemple en Europe depuis la naissance
+de Notre-Seigneur."
+
+La mort accomplissait autour du roi ses oeuvres les plus cruelles,
+frappant sans pitie les premiers compagnons de son regne, et ses
+heritiers encore au berceau. Tel un vieux chene de la foret de
+Fontainebleau: tout perit a son ombre, et lui seul il resiste a l'assaut
+des orages et des annees. Les poetes meurent en meme temps que les
+capitaines: Vauban et Despreaux disparaissent le meme jour, lasses
+de vivre, et plus inquiets de leur salut que de la faveur du roi. Le
+peuple, appauvri par le faste de son maitre et par la famine, a deja
+fait entendre au loin les premiers murmures:
+
+"Mme de Maintenon alla a Meudon, et vit Monseigneur dans sa petite
+galerie du chateau neuf; messeigneurs les ducs de Bourgogne et de
+Berri y etaient. Monseigneur lui fit beaucoup d'honnetetes, malgre
+l'incognito. Elle etait partie de Vincennes a midi; et le peuple, dans
+le faubourg Saint-Antoine, voyant passer deux carrosses a six chevaux,
+commencait a dire des insolences, et elle fut fort aise de trouver les
+mousquetaires qui la firent passer."
+
+Ces plaintes des faubourgs iront grandissant toujours. Mais aussi, que
+d'aventures etranges dans cette noblesse impatiente de l'autorite du
+maitre! Un duc de Mortemart perd aux des son regiment, contre le prince
+d'Isenghein. On introduit a Versailles meme un charlatan qui fait de
+l'or. La guerre est partout avec sa defaite, et Dangeau lui-meme ecrit
+ceci, parlant de son dieu sur la terre: "Le roi est accable de lassitude
+et de chagrins." Deja se manifeste, au milieu des vices inconnus a cette
+cour, le jeune duc de Fronsac, qui sera plus tard le marechal duc de
+Richelieu. Ainsi, le passe s'efface; ainsi, chaque instant emporte un
+debris du regne. En moins d'un an, trois dauphins, le grand-pere,
+le pere et le fils avec la dauphine. Il y avait encore, oubliees et
+vivantes, reines des belles annees et des beaux jours, Mlle de La
+Valliere et Mme de Montespan... les voila mortes. Mais il est reserve a
+ce grand ecrivain nomme Saint-Simon de nous montrer ces deux images:
+
+"Mme de La Valliere mourut en ce temps-ci (1710) aux carmelites de la
+rue Saint-Jacques, ou elle avait fait profession, le 3 juin 1675, sous
+le nom de soeur Marie de la Misericorde, a trente et un ans. La fortune
+et la honte, la modestie, la bonte dont elle usa, la bonne foi de son
+coeur sans aucun autre melange, tout ce qu'elle employa pour empecher le
+roi d'eterniser la memoire de sa faiblesse et de son peche, ce qu'elle
+souffrit du roi et de Mme de Montespan, ses deux fuites de la cour, la
+premiere aux benedictines de Saint-Cloud, ou le roi alla en personne
+se la faire rendre, pret a commander de bruler le couvent; l'autre aux
+filles de Sainte-Marie de Chaillot, ou le roi envoya M. de Lauzun, son
+capitaine des gardes, avec main-forte pour enfoncer le couvent, qui la
+ramena; cet adieu public si touchant a la reine qu'elle avait toujours
+respectee et menagee, et ce pardon si humble qu'elle lui demanda,
+prosternee a ses pieds devant toute la cour, en partant pour les
+carmelites; la penitence si soutenue tous les jours de sa vie, fort
+au-dessus des austerites de sa regle; cette suite exacte des emplois
+de la maison; ce souvenir si continuel de son peche; cet eloignement
+constant de tout commerce et de se meler de quoi que ce fut, ce sont des
+choses qui, pour la plupart, ne sont pas de mon temps ou qui sont peu
+de mon sujet, non plus que la foi, la force et l'humilite qu'elle fit
+paraitre a la mort du comte de Vermandois, son fils. Mme la princesse
+de Conti (sa fille) lui rendit toujours de grands devoirs et de grands
+soins, qu'elle eloignait et qu'elle abregeait autant que possible. Sa
+delicatesse naturelle avait infiniment souffert de la sincere aprete de
+sa penitence de corps et d'esprit, et d'un coeur fort sensible dont elle
+cachait ce qu'elle eprouvait. Mais on decouvrit qu'elle l'avait portee
+jusqu'a s'etre entierement abstenue de boire pendant toute une annee,
+dont elle tomba malade a la derniere extremite. Ses infirmites
+s'augmenterent; elle mourut enfin dans des douleurs affreuses, avec
+toutes les marques d'une grande saintete, au milieu des religieuses dont
+sa douceur et ses vertus l'avaient rendue les delices, et dont elle se
+croyait et se disait sans cesse etre la derniere, indigne de vivre parmi
+des vierges."
+
+L'heritiere de cette innocente beaute, celle a qui Mme de Maintenon
+devait succeder dans les deferences et dans les respects du roi son
+epoux, appartient encore a M. le duc de Saint-Simon, et ce n'est pas
+nous qui voudrions la lui disputer:
+
+"Mme de Montespan mourut brusquement, aux eaux de Bourbon, a
+soixante-six ans, le vendredi 27 mai (1707), a trois heures du matin...
+A la fin, Dieu la toucha. Son peche n'avait jamais ete accompagne de
+l'oubli; rien ne lui aurait fait rompre aucun jeune ni un jour maigre.
+
+Des aumones, estime des gens de bien, jamais rien qui approchat du doute
+ni de l'impiete; mais imperieuse, altiere, dominante, moqueuse, et tout
+ce que la beaute et la toute-puissance qu'elle en tirait entrainent
+apres soi. Resolue enfin de mettre a profit un temps qui ne lui avait
+ete donne que malgre elle, elle chercha quoiqu'un de sage et d'eclaire,
+et se mit entre les mains du P. de la Tour, ce general de l'Oratoire
+si connu par ses sermons, par ses directions, par ses amis, et par la
+prudence et les talents de gouvernement. Depuis ce moment jusqu'a sa
+mort, sa conversion ne se dementit point, et sa penitence augmenta
+toujours.
+
+"Peu a peu, elle en vint a donner presque tout ce qu'elle avait aux
+pauvres. Elle travaillait pour eux plusieurs heures par jour a des
+ouvrages bas et grossiers. Sa table, qu'elle avait aimee avec exces,
+devint la plus frugale; ses jeunes fort multiplies, et a toutes les
+heures elle quittait tout pour aller prier dans son cabinet. Ses
+macerations etaient continuelles; ses chemises et ses draps etaient de
+toile jaune la plus dure et la plus grossiere. Elle portait sans cesse
+des bracelets, des jarretieres et une ceinture a pointes de fer, et sa
+langue, autrefois si a craindre, avait aussi sa penitence. Elle etait,
+de plus, tellement tourmentee des affres de la mort, qu'elle payait
+plusieurs femmes dont l'emploi unique etait de la veiller. Elle couchait
+tous ses rideaux ouverts, avec beaucoup de bougies dans sa chambre; ses
+veilleuses autour d'elle, qu'a toutes les fois qu'elle se reveillait,
+elle voulait trouver causant, jouant ou mangeant, pour se rassurer
+contre leur assoupissement.
+
+"Parmi tout cela, elle ne put jamais se defaire de l'exterieur de reine
+qu'elle avait usurpe dans sa faveur et qui la suivit dans sa retraite.
+Il n'y avait personne qui n'y fut si accoutume de ce temps-la, qu'on
+n'en conservat l'habitude sans murmure. Son fauteuil avait le dos
+joignant le pied de son lit; il n'en fallait point chercher d'autre dans
+la chambre... Belle comme le jour jusqu'au dernier moment de sa vie;
+sans etre malade, elle croyait toujours l'etre et aller mourir. Cette
+inquietude l'entretenait dans le gout de voyager, et dans ses voyages
+elle menait toujours sept ou huit personnes de compagnie. Elle en fut
+toujours de la meilleure, avec des graces qui faisaient passer ses
+hauteurs et qui leur etaient adaptees. Il n'etait pas possible
+d'avoir plus d'esprit, de fiere politesse, d'expressions singulieres,
+d'eloquence, de justesse naturelle qui lui formaient comme un langage
+particulier, mais qui etait delicieux et qu'elle communiquait si bien
+par l'habitude, que ses nieces et les personnes assidues aupres d'elle,
+ses femmes et celles qui, sans l'avoir ete, avaient ete elevees chez
+elle, les prenaient toutes, et qu'on le sent et qu'on le reconnait
+encore aujourd'hui dans le peu de personnes qui en restent. C'etait le
+langage naturel de la famille, de son pere et de ses soeurs."
+
+Nous ne porterons pas ces doubles funerailles au compte de Louis
+le Grand, mais au compte du dix-septieme siecle agonisant dans
+l'indifference publique.
+
+Dans les revers de ces dernieres annees, et quand ce roi superbe eut
+supporte l'extreme humiliation d'implorer, disons le mot, le pardon
+de ces Hollandais qu'il regardait comme des marchands, il sut trouver
+encore de grandes et nobles paroles dignes de son ancienne majeste. Ces
+Hollandais victorieux eurent le grand tort de manquer de deference et
+de respect pour ce digne porteur d'une si belle couronne. A peine s'ils
+daignerent ecouter les ambassadeurs du roi, M. l'abbe de Polignac et M.
+le marechal d'Uxelles, l'heroique defenseur de Mayence. Pas un peuple
+ayant conserve la sagesse, qui n'eut accepte avec reconnaissance les
+propositions de ces deux negociateurs. Ils proposaient l'abandon de
+l'Alsace, une de nos meilleures provinces, dont la conquete nous avait
+donne tant de gloire, et, bien plus, ils s'engageaient, au nom de la
+France, a donner aux Etats de Hollande un million par mois, qui devait
+servir aux allies pour precipiter Philippe V, un prince Bourbon, du
+trone d'Espagne. Ah! quelle misere et quelle honte! et combien les
+Hollandais furent mal inspires quand ils rejeterent cette paix si
+cherement payee de notre argent et de notre honneur!
+
+"Messieurs, leur disait l'abbe de Polignac, nous rendons graces au ciel
+de votre aveuglement. Mais prenez garde aux decrets de la Providence;
+elle se lassera de votre orgueil, et s'il plait a Dieu, puisque, en
+effet, vous abusez de la victoire, avant qu'il soit peu de temps, nous
+traiterons de vous, chez vous et sans vous."
+
+C'etait noblement parler, c'etait dignement servir la France. Elle etait
+indispensable, en effet, a l'equilibre europeen, et maintenant que les
+deux couronnes de France et d'Espagne etaient heureusement separees,
+il importait a la securite de l'Europe de ne pas ecraser cette antique
+monarchie et cette France, honneur des nations. Definitivement, par un
+de ces retours de fortune qui n'appartiennent qu'aux grands peuples, le
+marechal de Villars sauva la France a Denain, et le grand roi, resolu
+a s'ensevelir sous les ruines de sa propre monarchie, eut du moins le
+supreme honneur de laisser une France agrandie et preponderante dans les
+destinees de ce bas monde.
+
+Donc, a soixante et quatorze ans, le vieux roi se retrouva jeune et
+victorieux. La paix qu'il avait mais en vain imploree, il eut l'honneur
+de la dicter a ses ennemis implacables, et lui-meme, il entonna ce
+dernier _Te Deum_ dans la chapelle de Versailles, ou s'etaient rendus,
+par deputations, le Parlement, la Chambre des comptes, la Cour des
+monnaies, la Cour des aides, l'Hotel de ville, le grand Conseil,
+l'Universite, l'Academie francaise. Le roi eut un dernier sourire
+pour les lettres et donna huit cents livres de pension au traducteur
+d'Homere. On n'est pas fache de rencontrer enfin ce grand nom d'Homere
+sous la plume de Louis XIV; on n'est pas fache que, le lendemain de
+ce dernier _Te Deum_, les comediens ordinaires aient joue _le Mariage
+force_.
+
+Tels etaient la regle et l'ordre en toute cette existence royale, ou
+chaque heure avait son emploi, qu'a lire en ces pages ecrites par un
+courtisan de Versailles, on finit par trouver que toutes ces journees
+se ressemblent. A huit heures du matin, le premier valet de chambre en
+quartier (il avait couche dans la chambre du roi) eveillait Sa Majeste.
+La premier medecin et le premier chirurgien entraient dans la chambre;
+le roi changeait de chemise.
+
+Au meme instant, arrivaient le grand chambellan et le premier
+gentilhomme, avec les grandes entrees. La capitaine des gardes ouvrait
+les rideaux du lit et presentait l'eau benite, et, si quelqu'un de ces
+seigneurs avait quelque chose a dire au roi, c'etait le moment, chacun
+s'eloignant et le laissant libre. On presentait ensuite a Sa Majeste le
+livre qui contenait l'office du Saint-Esprit (tous les chevaliers de
+l'ordre y etaient obliges), et l'office etant dit, l'un des seigneurs
+donnait au roi sa robe de chambre, pendant que les secondes entrees
+assistaient a sa toilette. En ce moment, le roi se livrait a son
+barbier, et prenait, sur un plat d'or, une serviette, mouillee d'un
+cote, seche de l'autre, avec quoi il se lavait. Puis, il s'agenouillait
+a son prie-Dieu, ses aumoniers agenouilles avec lui, tous les autres
+restant debout.
+
+Le roi passait de la dans son cabinet. Sa journee etant arrangee, il
+restait seul avec ses architectes, ses jardiniers et ses principaux
+domestiques. Toute la cour, moins le capitaine des gardes qui ne
+perdait jamais le roi de vue, attendait dans la galerie, et si quelques
+audiences etaient accordees, il recevait les ministres etrangers ou
+les ambassadeurs. Ceci fait, le roi allait a la messe, ou la musique
+chantait chaque jour un motet. Apres la messe, le roi allait au conseil.
+Tel etait l'emploi de sa matinee.
+
+Au conseil, assistaient tous les ministres. Le vendredi, apres la messe,
+appartenait au confesseur. Le roi dinait a midi, seul, dans sa chambre,
+sur une table carree, a la fenetre du milieu. Il mangeait de beaucoup
+de plats et de trois services, sans compter le dessert. Aussitot que la
+table etait apportee entraient les principaux courtisans; le premier
+gentilhomme avertissait le roi et le servait, se tenant derriere le
+fauteuil. Si M. le Dauphin etait present, il donnait la serviette au
+roi et restait debout. Bientot le roi lui donnait le permission de
+s'asseoir; le prince faisait la reverence et s'asseyait jusqu'a la fin
+du diner.
+
+Le roi parlait peu a son diner. Au sortir de table, il rentrait dans son
+cabinet, mais il s'arretait un instant sur le seuil, et c'etait encore
+un moment favorable pour lui parler. L'instant d'apres, il s'amusait a
+donner a manger a ses chiens couchants, puis on l'habillait, en presence
+de peu de gens, les plus consideres, que laissait entrer le premier
+gentilhomme de la chambre.
+
+A peine habille, il sortait par un escalier derobe dans la cour de
+marbre pour monter en carrosse, et, dans le trajet, aller et retour, lui
+parlait qui voulait. Il aimait le grand air; il ne redoutait ni le froid
+ni la chaleur. Il sortait meme par la pluie, et sa grande joie etait de
+chasser dans les forets de Versailles, de Marly ou de Fontainebleau. Il
+etait tres adroit et de bonne grace, et pas un chasseur qui tirat mieux
+que lui. C'etait encore un de ses plaisirs de voir travailler ses
+ouvriers, de se promener dans ses jardins, de donner la collation
+aux dames, et de faire avec elles le tour du canal, les dames et les
+courtisans dans leurs plus riches habits. _Le chapeau, Messieurs_,
+disait le roi, quand il permettait aux courtisans de se couvrir.
+
+La chasse au cerf etait de plus grande ceremonie, et ceux qui la
+suivaient etaient vetus d'un justaucorps orne de galons d'or et
+d'argent. Cela s'appelait un _justaucorps a brevet_. Qu'on le suivit a
+la chasse, a la promenade, le roi etait content. Que l'on jouat gros jeu
+dans le salon de Marly, le roi applaudissait. Lui-meme, il etait bon
+spectateur des joueurs de paume. A quatre heures, il y avait un conseil
+de ministres, et, le reste du temps, le roi le passait avec les dames,
+a la promenade en ete, et, le soir venu, quelque loterie ou les dames
+gagnaient, a coup sur, de riches etoffes, de l'argenterie, des bijoux.
+A dix heures, le roi ayant change d'habit, le souper etait servi dans
+l'antichambre de Mme de Maintenon, toujours au grand couvert, avec la
+maison royale, c'est-a-dire uniquement avec les fils et filles de France
+et grand nombre de dames, tant assises que debout. C'etait le moment ou
+les courtisans disaient au roi: _Sire, Marly_? Il ne deplaisait pas au
+roi d'etre importune.
+
+Apres souper, le roi se tenait quelques moments debout au balustre du
+pied de son lit, environne de toute la cour. Puis, avec des reverences
+aux dames, il passait dans son cabinet, ou se trouvaient les princes
+et les princesses de sa famille. A onze heures, Sa Majeste donnait le
+bonsoir a tout le monde d'une inclination de tete.
+
+Chacun sortait; seules, les grandes entrees attendaient, pour sortir,
+que le roi se mit au lit. Le colonel des gardes prenait l'ordre, et,
+la priere etant faite, les aumoniers se retiraient. "Le roi, disait
+Saint-Simon, n'a manque la messe qu'une fois dans sa vie, a l'armee, un
+jour de grande marche. Il a toujours fait maigre, a moins qu'il ne fut
+tres malade. Il exigeait l'abstinence du careme; il se tenait tres
+respectueusement a l'eglise, et trouvait fort mauvais s'il entendait
+parler a l'office divin."
+
+Il communiait en grand habit, en rabat, en manteau, et la collier de
+l'ordre a son cou. Il disait son chapelet a la messe, et toujours a
+genoux. Les jours ordinaires, il portait un habit de couleur brune, orne
+d'une legere broderie, et des pierreries a ses souliers seulement. Rien
+n'etait pareil au soin, aux egards, a la politesse du roi pour ses hotes
+de Marly ou de Fontainebleau.
+
+Mais, dans les dernieres annees, chacun portait impatiemment la fin
+d'un si long regne. Le palais de Versailles etait las de ces longues
+ceremonies, toujours les memes. Paris finissait par ne plus supporter ce
+joug, que chaque jour rendait plus lourd. Les provinces etaient a
+bout de leurs sacrifices. L'oubli etait general des merveilles dont
+s'honoraient les quarante premieres annees de ce grand regne. Il etait
+temps enfin que le roi disparut et fit place au nouveau regne. Ainsi,
+dans les ardeurs de l'ete brulant, le laboureur invoque les rayons du
+soleil couchant. Juste a l'heure qu'elle avait designee aux horloges de
+Versailles, la mort frappait a la porte meme de la chambre royale,
+apres avoir visite toutes les autres. A son tour, le roi est touche.
+Il comprend que son heure est venue. Il souffre; il est en proie a la
+fievre ardente, et pourtant il travaille encore. Rien n'est change: les
+tambours et les hautbois donnent sous les fenetres l'aubade accoutumee;
+il dine a son grand couvert, pendant que les vingt-quatre violons jouent
+leurs sarabandes dans l'antichambre.
+
+En ce moment, le roi revoit d'un coup d'oeil toute sa vie; il serait
+volontiers son propre juge. A deux serviteurs qui pleurent au pied de
+son lit: "Pourquoi pleurez-vous? dit-il. Est-ce que vous pensiez que
+j'etais immortel?" C'est qu'en effet, dans ce palais de Versailles,
+chacun pensait que le grand roi ne pouvait pas mourir.
+
+"Le samedi 31 aout 1715 (c'est encore Saint-Simon qui parle, et
+nos lecteurs ne s'en plaindront pas), la nuit et la journee furent
+detestables. Il n'y eut que de courts et rares instants de connaissance.
+La gangrene avait gagne le genou et toute la cuisse. On lui donna
+du remede de feu abbe Aignau, que la duchesse du Maine avait envoye
+proposer. Les medecins consentaient a tout, parce qu'il n'y avait plus
+d'esperance. A onze heures du soir, on le trouva si mal qu'on lui dit
+les prieres des agonisants. L'appareil le rappela a lui. Il recita les
+prieres d'une voix si forte, qu'elle se faisait entendre a travers celle
+du grand nombre d'ecclesiastiques et de tout ce qui etait entre. A la
+fin des prieres, il reconnut le cardinal de Rohan, et lui dit: "Ce sont
+la les dernieres graces de l'Eglise." Ce fut le dernier homme a qui il
+parla. Il repeta plusieurs fois: "_Nunc et in hora mortis_;" puis dit:
+"O mon Dieu, venez a mon aide, hatez-vous de me secourir!" Ce furent ses
+dernieres paroles. Toute la nuit fut sans connaissance, et une longue
+agonie, qui finit le dimanche 1er septembre 1715, a huit heures un quart
+du matin, trois jours avant qu'il eut soixante-dix-sept ans accomplis,
+dans la soixante-douzieme annee de son regne.
+
+"Il s'etait marie a vingt-deux ans, en signant la fameuse paix des
+Pyrenees, en 1660. Il en avait vingt-trois quand la mort delivra la
+France du cardinal de Mazarin, et vingt-sept ans lorsqu'il perdit sa
+mere, on 1666. Il devint veuf a quarante-quatre ans en 1683, perdit
+Monsieur a soixante-trois ans, en 1701, et survecut a tous ses fils et
+petits-fils, excepte a son successeur, au roi d'Espagne et aux enfants
+de ce prince. L'Europe ne vit jamais un si long regne et un roi si age.
+
+"Pour l'ouverture de son corps, qui fut faite par Marechal, son premier
+chirurgien, avec l'assistance et les ceremonies accoutumees, on trouva
+toutes les parties de son corps si entieres, si saines, et tout si
+parfaitement conforme, qu'on jugea qu'il aurait vecu plus d'un siecle
+sans les fautes des medecins, qui lui mirent la gangrene dans le sang.
+On lui trouva aussi la capacite de l'estomac et des intestins double au
+moins des hommes de sa taille, ce qui est fort extraordinaire, et ce qui
+etait cause qu'il etait si grand mangeur et si egal.
+
+"Ce fut un prince a qui on ne peut refuser beaucoup de bon, meme de
+grand, en qui on ne peut meconnaitre plus de petit et de mauvais, duquel
+il n'est pas possible de discerner ce qui est de lui ou emprunte; et,
+dans l'un et dans l'autre, rien de plus rare que des ecrivains qui en
+aient ete bien informes, rien de plus difficile a rencontrer que des
+gens qui l'aient connu par eux-memes et par experience, et qui soient
+capables d'en ecrire, en meme temps assez maitres d'eux-memes pour en
+parler sans haine ou sans flatterie, et de n'en rien dire que par la
+verite nue en bien et en mal."
+
+M. le duc de Saint-Simon, parlant de Louis XIV, apres s'etre si
+longtemps incline sous sa loi souveraine, a manque, sinon de respect,
+tout au moins d'indulgence. Il commence par refuser ce qu'il appelle un
+grand esprit a ce jeune roi de vingt-trois ans, qui grandit si vite et
+si bien, au milieu de tant de beaux genies, espoir de la guerre, honneur
+de la paix. Tant de grands poetes, de ministres habiles, de generaux
+aimes de la victoire. En meme temps, les femmes les plus considerables
+par leurs graces et par leur beaute, qui enseignerent au jeune prince
+l'elegance et la politesse. Il etait ne avec la majeste, et pas un de
+ses sujets n'a jamais pense qu'il put etre autre chose qu'un grand roi.
+Il le sentait lui-meme; il comprenait les devoirs du regne. Il avait
+pres de lui, pour lui enseigner le gouvernement, le grand ministre
+Colbert. A peine roi, il fut appele hors de ses frontieres par des
+guerres nationales; il agrandit la France; il fit sentir l'autorite
+francaise en Italie, en Allemagne, en Espagne, et de tres bonne heure il
+habitua l'Europe a dire tout simplement: _le roi!_ sans ajouter: le roi
+de France. _Le roi est mort!_ retentit dans le monde entier.
+
+En meme temps, que de chefs-d'oeuvre eclos a l'ombre eclatante de ce
+grand trone! Il avait Moliere a ses ordres; Racine, initie dans les
+passions de sa jeunesse, les transportait sur le theatre. Il y eut dans
+le jardin de Versailles de telles fetes, que la poesie en devait garder
+le souvenir. Des paroles furent prononcees, dans cette chapelle de
+Versailles, d'une solennite si grande, que l'echo doit s'en prolonger
+jusqu'a la fin des siecles: le sermon sur _le petit nombre des elus_,
+par exemple. Adore des uns, redoute de tous, admire du grand nombre,
+il etait le maitre, il etait l'arbitre, et pas un sujet qui refusat de
+donner pour le roi sa vie et sa fortune. Il ne voyait qu'obeissance
+autour de son trone: obeissance de son frere, obeissance de son fils
+unique, obeissance des princes de la maison de Conde, obeissance de la
+ville et de la cour, des Parlements, des provinces, avec tant de dignite
+qui ne l'a pas quitte un seul jour, non pas meme a son agonie. Et quand
+il fut au cercueil, ses serviteurs les plus proches s'etonnerent qu'il
+n'eut que la taille ordinaire des hommes, pas un n'ayant ose le regarder
+face a face.
+
+Il faisait toute chose; il etait le commencement et la fin de toutes
+les fortunes de son siecle. Il tenait les marechaux de France sous sa
+dependance immediate, et de son cabinet il leur envoyait le plan de
+leurs campagnes trace de sa main. En meme temps, plus de seigneurie et
+plus de seigneurs; Richelieu avait abattu les tetes les plus hautes, et,
+desormais, qui voulait vivre accourait a Versailles, trop heureux quand
+le roi lui accordait un coup d'oeil, et lui faisait donner le bougeoir,
+lorsqu'au sortir de sa priere il designait le courtisan favorise qui le
+devait accompagner jusqu'au seuil de sa chambre.
+
+Il voulait etre accompagne et suivi partout: a Meudon, a Versailles,
+a Marly, a Fontainebleau, demandant pour quel motif celui-ci s'etait
+absente la veille, et bien persuade qu'un homme etait mort, qui ne
+l'avait pas salue depuis huit jours. Pas de secrets pour le roi; il
+voulait tout savoir, il savait tout. Des gens a lui violaient le secret
+des lettres, et lui rapportaient les mysteres les plus caches de chaque
+famille. Il savait la valeur de son sourire, et le prix de son moindre
+regard. Telle etait sa politesse, qu'il levait son chapeau pour toutes
+les femmes, les connues, les inconnues. Chacun s'extasiait devant ses
+reverences. Il avait invente cette definition: que _l'exactitude etait
+la politesse des rois_. Exact jusqu'a la minutie, il disait une fois:
+_J'ai pense attendre!_
+
+Enfin, si profonds etaient les respects dont on l'entourait, qu'ayant
+envoye une lettre au duc de Montbazon, gouverneur de Paris, par l'un
+de ses valets de pied, M. le duc de Montbazon fit diner ce valet a sa
+table, et le reconduisit jusqu'au milieu de sa cour. Quoi de plus juste?
+Il etait venu de la part du roi! En revanche, il etait toujours a sa
+tache, et sans un instant de repit, dans la decence et dans la grandeur.
+Superbe a pied, a cheval, en carrosse, a la promenade, au repos. Tres
+habile a conduire, en ses jardins, quatre petits chevaux vifs comme
+la poudre. Ami du luxe, amoureux de magnificence, il ne savait pas le
+nombre de ses maisons, de ses pavillons, de ses forets bien percees pour
+la chasse a courre. Il ne connaissait pas d'obstacles, et s'il fallait
+tyranniser la nature, il y mettait une constance impitoyable, abaissant
+la montagne, aplanissant le vallon, cherchant les eaux absentes a main
+armee, et ce fut ainsi qu'il eleva Versailles, _ce favori sans merite_,
+dont il fit le rendez-vous universel de toutes les grandeurs du
+grand siecle. Versailles finit par l'emporter sur toutes les maisons
+d'alentour.
+
+Avec Mme de Maintenon reparut l'ordre, oublie si longtemps dans les
+transports de la jeunesse. Il redevint tout a fait le roi. Accable au
+dehors par des ennemis irrites qui le croyaient perdu sans ressources,
+le roi resista par sa propre force. Accable chez lui par des malheurs
+incomparables, avec tant de soupcons de crime et de poison, il se montra
+si fierement au-dessus de son malheur, qu'il finit par arracher la pitie
+de l'Europe, epouvantee a l'aspect de tant d'humiliations, et de cette
+fin miserable d'un regne eclatant entre tous les regnes. Il disait
+en ses derniers moments: _Quand j'etais roi!_ Mais a son accent on
+comprenait qu'il etait reste le roi!
+
+Ce grand courage, on l'a vu, l'a soutenu jusqu'a la fin; ajoutez la
+confiance en Dieu. Plus il s'humiliait sous la main puissante, et plus
+il se relevait plein de confiance dans le Dieu qui pardonne. Il se
+confessa publiquement d'avoir trop aime la guerre. Il parla comme un
+pere et comme un roi au pauvre enfant qui devait porter sa lourde
+couronne, et voila par quelles vertus ce grand roi, le plus grand du
+monde, apres tant de justes et violentes attaques, et tant d'accusations
+sans remission, a fini par sauver sa gloire.
+
+La Revolution meme, qui le devait arracher de ces caveaux du monastere
+de Saint-Denis, ou reposaient tant de monarques ses aieux, ne devait
+pas enlever a Louis XIV la place a part qu'il tient justement dans
+l'histoire des grands rois.
+
+
+
+
+LE POETE EN VOYAGE
+
+
+I
+
+C'est un rare et charmant instant, dans la vie et le travail d'un
+ecrivain serieux qui comprend toute sa destinee, l'instant ou, content
+de lui-meme et des autres, il entre enfin en pleine possession du
+succes, de la popularite, de la fortune. Il doutait jusqu'a cette heure,
+et meme aux jours du succes, il se demandait s'il n'etait pas le jouet
+d'un songe, et si le lendemain serait aussi doux que la veille. Il faut
+tant de soin, de zele et de bonheur, disons tout, tant de merite et
+de talent, pour percer le nuage, et le bruit vient si lentement a
+l'ecrivain! Quoi de plus triste et rempli des plus terribles angoisses
+que les premiers commencements du travail litteraire? On hesite, on se
+trouble, on etudie, epouvante de tant d'obstacles, toutes les petites
+passions de son lecteur. Le style, en meme temps, qui se revele a si peu
+de beaux esprits singuliers et primesautiers, represente a lui seul une
+peine infinie. Ah! que de fois voila le commencant qui maudit la tache
+acceptee! Il y renonce, il n'en veut plus; il sera volontiers le soldat,
+le marin, l'avocat, le marchand; mais ecrire incessamment, ecrire
+aujourd'hui, demain, toujours: "Non, non, se dit-il, c'est impossible!"
+aussi decourage qu'un enfant qui prend le plus proche horizon pour la
+fin du monde. On composerait une liste originale de tres bons ecrivains
+qui se sont arretes net au bout du premier sentier.
+
+Mais c'est surtout dans l'art dramatique et parmi les jeunes adeptes de
+la comedie, ignorants du danger, que se fait sentir un decouragement
+mortel. L'acces est si difficile en ces theatres, oberes pour la
+plupart, et qui n'ont pas le temps d'attendre. Il leur faut tant
+d'argent et tout du suite! Ils sont si parfaitement incapables de
+se dire, a l'aspect d'un talent qui vient de naitre: "Attendons,
+faisons-lui place, il aura bientot son tour." Non, non; en vingt-quatre
+heures, il faut reussir. Tout de suite il faut dominer le caprice et la
+volonte d'un parterre habitue aux plus vieux effets du melodrame, et si
+le jeune homme est vraiment nouveau, si son oeuvre a l'accent vrai de la
+jeunesse, et s'il decouvre un petit recoin ou pas un, sinon les maitres,
+n'a passe avant lui, que d'obstacles encore, et comme il doit se
+feliciter lorsque enfin, par une suite incroyable de petits bonheurs,
+il arrive a se dire: "On m'ecoute, on me suit, le publie sourit a mon
+oeuvre; a la fin donc je suis le maitre absolu des passions et des
+volontes d'alentour!"
+
+Tel etait, aux environs de la revolution de 1830, l'aimable et charmant
+ecrivain que nous allons mettre en scene a son tour, et dont le souvenir
+est reste cher a tous les honnetes gens qui ont eu l'honneur et le
+bonheur d'etre au rang de ses amis. En venant au monde, il avait apporte
+les merveilleux instincts du poete comique, a savoir: le dialogue et
+le trait, le sourire et l'invention. Dedaigneux des chemins frayes,
+il avait commence par decouvrir les mondes nouveaux dans lesquels sa
+comedie etait appeles, et dans ce monde a part de son invention il avait
+convoque des personnages, non pas nouveaux (l'espece humaine est si
+vieille, obeissante a de si antiques passions), mais des personnages
+d'un aspect tout nouveau. Il se servait a plaisir des modes, des
+travers, des accidents, des opinions de chaque matinee, et, les
+retracant d'un crayon leger, il en faisait une image heureuse et
+ressemblante. Il ne visait pas au chef-d'oeuvre, a l'image imperissable,
+aux grands caracteres agissant dans une longue action dramatique, et
+cependant il finit sans le vouloir, et presque sans le savoir, par
+atteindre aux honneurs de la grande comedie. A l'heure ou cette histoire
+va commencer, ce modeste ambitieux se contentait volontiers d'une scene
+agreable et d'un tableau de genre, ou des amoureux du vingt ans, le
+jeune homme en habit du matin et la fillette en neglige, se chantaient
+d'innocentes chansons.
+
+Mais quoi! tout le beau monde parisien qui echappait aux violentes
+emotions de l'Empire, lasse _de gloire et de victoire, de lauriers et
+de guerriers_, acceptait franchement cette heureuse comedie en tablier
+vert, la tete a demi couverte d'un simple chapeau de paille d'Italie. On
+y respirait une si douce odeur de roses naissantes, de lait chaud et de
+foin nouveau! Dans ces bosquets enchantes, les oiseaux de nos jardins
+chantaient leurs plus douces chansons, et si par hasard on y rencontrait
+un des vieux soldats de l'Empereur tombe, c'etait, le plus souvent, un
+vieux capitaine, ami de la jeunesse heureuse, paisible confident de
+petits malheurs qu'il finissait par consoler. Tout chantait, tout
+souriait dans ces premieres comedies que le jeune homme avait
+rencontrees si plaisantes dans les premiers battements de son coeur.
+Donc, il effaca sans peine et sans effort tous les faiseurs de comedies;
+il n'eut qu'a se montrer pour qu'ils rentrassent dans l'ombre. Ils
+etaient les representants d'une epoque oubliee; il etait, lui,
+l'historien des passions presentes. Si bien que tout de suite il fut,
+parmi nous, riche et populaire, et l'Europe entiere ne jura plus que par
+son genie.
+
+Un seul amuseur peut se comparer a celui-la; ils etaient du meme age,
+ils ecrivaient a la meme epoque, mais ils appartenaient a des nations
+differentes; cet autre amuseur des jeunes esprits et des honnetes gens,
+il s'appelait sir Walter Scott. En moins de cinq ou six annees d'etudes
+et de succes de tout genre, il advint que notre poete comique etait
+incontestablement le plus rare et le plus charmant esprit de son epoque.
+Il avait accompli a lui seul toute une revolution dans le grand art de
+corriger doucement les moeurs d'un grand peuple, et de chatier en
+riant ses passions et ses vices. A lui seul il avait tout devine, tout
+decouvert et tout mis en ordre en ce monde si nouveau qui avait ete
+l'Empire et n'etait deja plus la Restauration. Le faubourg Saint-Honore,
+la Chaussee d'Antin, les maisons modernes, les soldats licencies a
+Waterloo, l'active et galante jeunesse, a demi revoltee et fidele a
+demi, qui devait remplir de son talent, de son eloquence et de ses
+vertus viriles tout un regne ou la parole etait souveraine, ou le talent
+etait roi, voila bien ce que notre auteur avait pressenti dans sa
+comedie. Il avait accepte glorieusement toutes nos gloires. Il s'etait
+fait l'interprete eloquent de nos justes rancunes; plus d'une fois il
+nous avait consoles de nos defaites si recentes et si cruelles, que le
+nom seul de ces batailles perdues est encore une douleur nationale.
+
+Son intelligence active et devouee aux plus legere chagrins de cette
+nation si troublee allait sans cesse et sans fin de l'elegie a la
+chanson, de la cabane a la maison bourgeoise, du fabricant au soldat
+laboureur, du vieux marquis ramene par l'exil a l'homme enrichi par la
+prosperite publique. Il tenait a toutes les conditions; il mettait en
+scene les hommes les plus divers; en un mot, deja rien ne manquait a
+sa gloire, a sa fortune au moment ou va commencer cette histoire, dans
+laquelle cet aimable homme, ingenu a ses heures, et cependant d'un
+esprit si fin, a joue un si beau role, et qui convenait si bien a sa
+bonne grace, a sa justice, a son bel esprit. A l'exemple de Moliere, son
+maitre, il avait deux noms; le public le connaissait sous son nom de
+guerre, et l'appelait M. Fauvel.
+
+Dans cette foule d'honnetes gens qui l'entouraient naturellement
+d'une admiration devouee (et voila la premiere recompense, et la plus
+desirable de l'ecrivain), il y avait sur les bords de la Saone, dans un
+petit village abrite de deux collines celebres dans les vendanges du
+Maconnais, une dame de Saint-Geran, fille d'un M. Fauvel, gentilhomme
+breton, et l'on peut bien penser qu'a la faveur de cette communaute de
+nom propre, elle n'avait pas ete la derniere a solliciter l'amitie du
+jeune homme. A chaque piece nouvelle il etait sur de recevoir une lettre
+affable de son amie inconnue, et tantot elle lui envoyait les meilleurs
+poulets de sa basse-cour, tantot le bon vin de ses celliers; en automne,
+elle ne lui menageait ni les raisins ni les peches. Bref, en toute
+occasion, elle le traitait en ami, et plus tard, en enfant gate.
+
+Lui, cependant, s'abandonnait volontiers a ces tendresses innocentes.
+Il y repondait de son mieux, et le premier exemplaire de chacune de ses
+comedies, orne d'une petite historiette de la premiere representation,
+devenait la joie et l'orgueil du chateau de Saint-Geran-sur-Saone. Plus
+d'une fois ses propres voisins, quand ils se rendaient a Paris, avaient
+prie Mme Fauvel de Saint-Geran de leur donner une lettre a porter a son
+cousin, l'illustre M. Fauvel; elle avait longtemps hesite; longtemps
+elle s'etait defendue, elle n'avait pu si bien faire qu'elle n'ont
+donne, en effet, deux ou trois lettres de recommandation pour son
+_cousin_, non pas, certes, sans un certain trouble. Heureusement qu'il
+est ecrit: _A bon entendeur, salut!_ et que le cousin avait fait bonne
+grace aux requetes de sa cousine, si bien que chez messieurs les
+vignerons, et chez plus d'un gentilhomme des environs de Macon, il
+etait incontestable qu'il y avait parente formelle entre la dame et le
+monsieur. M. Fauvel en riait lui-meme. "Acceptez, disait-il a ses amis,
+une aile de ce chapon que ma cousine Fauvel de Saint-Geran engraisse
+depuis tantot six mois pour mon diner du mardi gras."
+
+Cependant, il n'avait jamais vu la dame, et malgre ses sollicitations
+pressantes, elle n'etait point venue a Paris, si bien que la premiere
+ardeur etant passee et les premieres amities etant faites, on avait
+commence par s'ecrire un peu moins, puis rarement. Dans l'intervalle
+etait mort M. de Saint-Geran, et maintenant que la dame etait une veuve,
+jeune encore et bonne a marier, elle avait juge qu'il etait sage et
+prudent d'insister un peu moins sur son cousinage avec le jeune et
+celebre poete. Ainsi, peu a peu, la langueur s'etait mise entre ces deux
+amities, trop eloignees l'une de l'autre pour qu'elles fussent bien
+tendres et bien vives. La dame etait de bon sens, le jeune homme aussi;
+la dame, a raison meme de son veuvage, avait sur les bras de grandes
+affaires dans un pays ou le moindre cep de vigne est entoure d'envie et
+vous fait des jaloux sans nombre. De son cote, le jeune homme, au plus
+beau moment de son grand succes, ne manquait pas d'amities pour l'en
+distraire. Il etait le bienvenu dans les meilleures et les plus
+considerables maisons de Paris, et c'etait a qui le possederait quatre
+ou cinq jours dans les plus beaux domaines de Versailles, de Sceaux et
+de Saint-Germain.
+
+Ainsi, des deux cotes, c'etaient autant de motifs pour que la cousine et
+le cousin s'oubliassent reciproquement. Les amities du monde sont ainsi
+faites, elles se nouent et se denouent si volontiers, que ce n'est guere
+la peine d'en avoir.
+
+Cependant, comme il y avait tantot dix annees que le poete etait a
+l'oeuvre et qu'il se sentait las d'ecrire, il resolut, un beau jour,
+pour se donner un vrai conge, de quitter sa bonne ville de Paris, sa
+mere nourrice qui suffisait a son oeuvre entiere, et de chercher au loin
+quelques heures de liberte et de repos. Vous savez deja qu'il etait
+modeste en toute chose et que, s'il avait un peu d'orgueil, il n'avait
+point de vanite. Il prit donc, comme un simple voyageur, la diligence
+du Midi qui passait par le Maconnais, et quand il vit que la diligence
+etait pleine, il s'en rejouit comme d'un accident favorable a sa
+profession. Il allait donc voir enfin des gens de la province, et
+regarder de tres pres dans ces cavernes. Il allait preter une oreille
+attentive a ce babil intarissable, a ces petites ambitions si furieuses
+pour un rien, a ces avarices gigantesques et sans honte. "Oh la! se
+disait-il, ne dormons pas; ecoutons bien, regardons tout." Mais a peine
+il eut regarde le paysage pendant deux ou trois heures, il s'endormit
+d'un sommeil si profond, qu'il fallut le reveiller pour lui dire que
+l'on etait arrive au _Soleil d'or_, ou le diner etait servi.
+
+Ce _Soleil d'or_ representait une assez grande auberge, honneur de la
+contree, et la table d'hote, a trois francs par tete, etait celebre a
+dix lieues a la ronde. On s'assied, on mange, on boit, peu de causerie,
+et tout au plus quelques gaillardises de commis voyageur. Nulle homme en
+etait consterne.
+
+--Je n'irai pas longtemps ainsi, se disait-il, je prendrai la post a
+Macon, et j'aurai peut-etre l'honneur de voyager tout seul.
+
+Ce bon diner semblait avoir ragaillardi tout le monde. Un petit vin
+blanc, sentant la pierre a fusil, rejouissait toutes ces tetes. Le
+conducteur lui-meme etait sous l'influence de cette innocente orgie, et
+ne pressait pas trop les voyageurs de remonter a leur place. Il faut
+vous dire que deux voyageurs s'etaient arretes au _Soleil d'or_, et
+avaient ete remplaces dans la diligence par deux nouveaux venus qui
+meritaient une certaine attention.
+
+Le premier etait un jeune homme, aux cheveux boucles, porteur d'une
+veste a boutons d'argent et coiffe d'une casquette pretentieuse ou
+quelque Arachne villageoise avait brode un sabbat de papillons. Il y en
+avait de toutes formes et de toutes couleurs: gris, bruns, jaunatres, il
+y en avait meme un rose au bord de cette aimable coiffure, et tous ces
+papillons voltigeaient autour de ce rustre endimanche. Dans une poche de
+cote, il portait un foulard de couleur sang du boeuf, qui lui donnait
+de loin l'apparence d'un chevalier de la Legion d'honneur. Des guetres
+serrees a fond dessinaient une jambe un peu grasse, une rotule epaisse,
+et laissaient voir un pied plat. Ce jeune homme, evidemment, se croyait
+le plus beau du monde. Il n'etait fille d'auberge qui ne le saluat d'un
+sourire, et quand il parut a la portiere, il y eut dans tout le carrosse
+une explosion de joie et d'orgueil. "Voila Romain, disait-on. Ah! te
+voila, Romain! Bonjour, Romain." Il saluait a droite, a gauche, et des
+sourires, et des poignees de main. Un capitaine qui rentrerait dans
+ses foyer apres dix batailles gagnees ne rencontrerait pas plus
+d'empressement dans son pays natal que ce monsieur Romain, qui etait
+vraiment la coqueluche de la contree.
+
+[Illustration: L'interieur de la diligence.]
+
+L'homme qui le suivait, beaucoup plus modeste en sa tenue, obtint a
+peine quelques regards. A la fin, cependant, tout le monde etant place,
+et l'interieur de la diligence etant encore une fois au grand complet,
+la voiture se remit en route. Assis dans son coin, le voyageur que nous
+n'avons pas quitte un seul instant se demandait, deja tres inquiet, quel
+etait ce monsieur Romain, d'ou il venait, ou il allait, et par quel
+tour de force il etait parvenu, de si bonne heure, a cette etrange
+popularite.
+
+Tous ces hommes semblaient se connaitre. A les voir, a les entendre,
+on eut dit une compagnie qui se serait donne rendez-vous sur ces
+banquettes. Ils parlaient tous ensemble, a haute voix, la demande
+n'attendant pas la reponse, et Dieu sait avec quel accent, dans quel
+patois, et certains agrements de langage qui n'appartiennent a aucune
+langue. "Ah! se disait notre auteur dramatique, me voila bien depayse.
+Une comedie est la, sous mes yeux, on la joue, et je n'y comprends rien;
+on la parle, et pour moi c'est lettre close." Et veritablement, il
+assistait a un pandemonium rustique, ou toutes les passions dechainees
+hurlaient, glapissaient, riaient, badinaient. Je ne sais quoi de
+sinistre et de malsain etait au fond de ces gaietes. Ces messieurs
+s'amusaient trop pour s'amuser innocemment.
+
+Heureusement que ces grandes joies sont comme la fievre, intermittentes;
+elles s'apaisent assez vite. Apres ces grands bruits, le calme et le
+silence ont leur tour. Peu a peu, maitre Romain descendit de son char de
+triomphe, et, dans un langage assez clair, il expliqua comment il avait
+ete choisi pour venir a bout de certain mariage ou il devait trouver, en
+s'y prenant bien, une grande fortune. Il ne nommait personne, tant il se
+savait compris de tout le monde, et notre voyageur eut grand'-peine a
+deviner enfin qu'il s'agissait de la fortune et de la main d'une dame
+etrangere au pays, veuve depuis un an, restee seule et sans defense au
+milieu de toutes les difficultes d'un veuvage.
+
+--Par ma foi, disait Romain, en tirant de sa vieille pipe une epaisse
+fumee, elle m'est bien due; elle m'a donne, sans reproche, assez de mal.
+Voila tantot six mois que je la dispute au jeune Hippolyte Cassegrain,
+au petit Martin, au grand Bernard. Je l'ai jouee au billard, et je l'ai
+gagnee en cinquante points contre le lieutenant Mitouflet; je l'ai jouee
+au piquet en cent points contre le percepteur Morizot. Bref, les voila
+tous econduits; chacun d'eux m'a fait place, et la ville entiere est ma
+complice. En vain la dame hesite et me fait grise mine, il faudra bien
+qu'elle cede: il y va de notre gloire a tous. Jusqu'a l'heure ou elle
+dira oui, elle n'aura pas de cesse et de repos, elle n'entendra parler
+que de Romain: le beau Romain par-ci, le grand Romain par-la. Chacun,
+s'attelant a mon char, va me preter toutes les vertus, et de l'argent
+comme s'il en pleuvait; a mon nom seul, la fille a marier, et meme les
+gros partis qui ne voudront ni de vous ni de moi feront entendre aux
+oreilles de la veuve des soupirs a mettre en branle un moulin a vent.
+Les coquettes diront en minaudant: La femme qui le fixera pourra se
+vanter d'avoir accompli une oeuvre difficile. "Helas! diront les
+prudes, quel dommage! avec un esprit moins leger, M. Romain eut fait un
+excellent mari!" Puis toutes sortes de menus propos: "Avez-vous vu le
+nouveau cheval de Romain? l'habit bleu de Romain? Savez-vous que Romain
+revient de la capitale, dont il a rapporte certaine cravate bleue a
+filets roses? Ah! gredin de Romain!"
+
+Ainsi parlait ce rustre au milieu de l'admiration universelle; en meme
+temps, il faisait craquer l'un apres l'autre ses longs doigts garnis de
+bagues douteuses. Il passait la main dans ses longs cheveux pommades
+de vanille et de jasmin; il etalait sa large poitrine et consultait de
+temps a autre une montre en or guillochee a Geneve. A sa chemise, on
+voyait briller trois diamants; on entendait dans sa poche le bruit des
+ecus: il etait toute prosperite, toute sante, tout contentement; chacun
+le contemplait dans une admiration profonde. Il serait mort sur la
+place, on eut pris de ses reliques, et l'on se fut divise sa chaine
+d'or, comme on eut fait pour la corde d'un pendu. Tel etait fait,
+construit, souffle et boursoufle cet homme heureux.
+
+Sitot qu'il eut compris qu'il allait comprendre enfin quelque chose a ce
+mystere de jovialite et d'iniquite, M. Fauvel, replie dans son coin et
+les yeux enfonces sous la visiere de sa casquette de voyage: "Allons,
+se disait-il, voila deja un premier acte assez satisfaisant. Une pauvre
+femme abandonnee au milieu de ces rustres, aussi pitoyables que des
+sangsues; un mari qui vient de mourir, laissant sa veuve et son heritage
+en proie a toutes les ambitions de la province; une ville entiere qui
+decide en son ame et conscience que cette infortunee epousera ce triste
+here, et qui se fait un point d'honneur de lui donner ce mari ridicule,
+chacun prenant l'engagement tacite, inavoue, mais certain, d'imposer a
+cette innocente ce don Juan du fumier. Voila un beau premier acte." Et
+deja notre homme, esprit inventeur, arrangeait, nommait, disposait ses
+heros, les faisant aussi pleutres, aussi petits, mesquins, avares,
+envieux et jaloux qu'il les avait sous les yeux.
+
+La route etait montante; on allait au pas. Le soleil etait vif. Les
+voyageurs, qui avaient bien dejeune, s'endormaient l'un apres l'autre;
+on ronflait deja dans l'interieur de la diligence, et seuls M. Romain,
+son homme d'affaires et certain voyageur en vins qui semblait tres
+eveille, poursuivaient, a voix beaucoup plus basse, la conversation
+commencee.
+
+--Il etait temps, monsieur Romain, disait le commis voyageur, de mettre
+en avant notre petite conjuration.
+
+La dame etait serree de pres par Maitre Urbain le notaire, un vrai
+representant de l'ancien notariat. Qu'elle eut choisi M. Urbain pour
+son notaire, et nos projets auraient ete bientot dejoues par cet homme
+adroit et droit.
+
+--Aussi, reprit M. Romain, j'emmene avec moi un homme d'affaires qui en
+sait long, et qui en remontrerait a tous les notaires du departement. On
+dit que la dame aurait besoin, pour tout liquider, d'un emprunt de vingt
+mille francs; maitre Uberti, que voila, les trouvera facilement sur
+hypotheque, avec deux pour cent de commission; donc rien a faire pour
+maitre Urbain: tout au plus le priera-t-on de signer au contrat, s'il ne
+s'oppose pas trop au regime de la communaute.
+
+--Je me suis laisse dire aussi, reprenait le commis voyageur, qu'il y
+avait une niece assez jolie a marier, et que, naturellement, le bien de
+la dame en serait ecorne.
+
+--Ceci est tres vrai, reprit M. Romain; mais il est convenu entre moi et
+mon ami le baron de Guillegarde, un gaillard qui sait son metier et qui
+n'a pas froid aux yeux, qu'il epousera la demoiselle, moyennant une tres
+legere indemnite, que je doublerai s'il le faut, en cas de survie.
+
+--Vous avez des intelligences dans la place? ajoutait le marchand de
+vins.
+
+--Nous avons contre nous, repondit Romain, une mechante petite servante
+bretonne que la dame a ramenee il y a quatre ou cinq ans de Rennes,
+et qui lui est rudement attachee ainsi qu'a Mlle Laure. Oui, mais le
+factotum de la maison, le fameux Jolibois, m'appartient, et j'ai paye
+d'un assez bon prix sa vilaine ame. Mais qu'y faire? Il faut bien que
+tout le monde vive, et mon lot sera encore assez beau.
+
+--Vous avez raison, monsieur Romain, reprit le voyageur d'une voix plus
+basse encore, il faut que chacun vive; et, pour les epingles de mes deux
+cousines, les demoiselles Levallois, qui tiennent en leurs mains
+l'ame et l'esprit de votre future epouse, autant que pour ma propre
+allegeance, il serait bon de convenir entre nous que vous me cedez
+pendant cinq ans, pour le prix des recoltes ordinaires de chaque annee,
+toute la recolte du clos de Saint-Geran.
+
+--Y pensez-vous? reprit Romain, Saint-Geran se classe et sera classe
+avant peu parmi nos meilleurs crus. J'ai deja obtenu que l'an prochain
+Saint-Geran serait inscrit en toutes lettres sur la carte des vins de
+la Maison d'Or, du Cafe anglais et des Freres Provencaux. Je tiens le
+traite de ces grandes maisons dans mon portefeuille; elles payeront l'an
+prochain quatre cents francs la feuillette que vous voulez avoir pour
+cent cinquante. Ah! quelle idee avez-vous la? Qui, moi, j'irais grever
+la plus belle part de la fortune de Mme de Saint-Geran, ma future
+epouse? Allons, soyez bon homme, un peu moins d'epingles a
+mesdemoiselles vos cousines, et cherchons, s'il vous plait, une plus
+amiable compensation.
+
+Le commis voyageur repondit par une imprecation, mais a voix si basse
+que M. Fauvel ne put l'entendre. Il etait d'ailleurs tout preoccupe
+de ce nom qu'il attendait si peu et qui le frappait d'une nouvelle
+epouvante. Etait-ce vrai? S'agissait-il, dans cette affaire tenebreuse,
+de la fortune et de la main de cette aimable femme qui l'appelait
+si gentiment _mon cousin_, et qui lui donnait de si loin, sans le
+connaitre, tant de bons et fideles temoignages d'une amitie devouee? Une
+grande confusion se faisait en ce moment dans cet esprit si rapide et si
+vif.
+
+--Non, certes, se disait-il, je ne serai point entre vainement dans
+cette caverne, et Gil Blas ne va pas ceder cette fois encore au
+capitaine Rolando. Les Crispins, les Frontins, les Mascarilles et les
+Scapins que j'ai sous les yeux, ne sont pas, certes, plus habiles, plus
+retors et plus dangereux que nos coquins de comedie, et je ne veux pas
+que, faute de l'intervention d'un galant homme habile en ces petits
+mysteres, une honnete femme et sa niece, et sa loyale servante, et
+ce brave notaire amoureux, mais discret, tombent pele-mele dans les
+embuches de ces Frontins de petite ville. Allons, courage! et si la dame
+ici menacee est ma cousine, et si voila bien le clos de Saint-Geran
+dont je possede encore une douzaine de vieux echantillons, si la
+reconnaissance est unie au devoir, et s'il m'est donne de mettre en
+oeuvre a mon tour, pour mon propre compte, la suite ingenieuse des
+ressources que possede en son esprit un veritable enfant de Moliere et
+de Regnard, certes, je n'aurai point perdu ma journee.
+
+Il se disait cela toujours sous la visiere de sa casquette. Les
+voyageurs avaient commence par dedaigner cet inconnu; ils avaient
+fini par ne plus le voir. Quand le soleil eut disparu, les endormis
+secouerent leur torpeur. La conversation interrompue reprit de plus
+belle; et maintenant que notre homme etait au courant de tous ces
+discours, il savait a fond la conjuration de tous ces cuistres.
+
+--Mes petits messieurs, se disait-il, garde a vous; vous etiez tout a
+l'heure des monstres en morale, et maintenant vous n'etes plus que des
+pantins dont je tiens tous les fils.
+
+
+II
+
+Il etait onze heures du soir comme on entrait dans la principale rue de
+Saint-Geran et dans la cour des _Armes de France_. La, chacun sa separa,
+cherchant en toute hate a gagner son logis et son souper. Le beau Romain
+lui-meme eut une descente des moins superbes et, sans ceremonie, il se
+dirigea vers sa maison, son sac de nuit a la main, ce qui faisait
+un pietre equipage pour notre Adonis. M. Fauvel, fatigue du chemin,
+rassasie de la mauvaise compagnie et deja tres preoccupe de la comedie
+et du drame qui s'agitaient dans sa tete, apres un tres leger repas, fit
+sa toilette et se coucha, non sans avoir donne ses instructions a son
+domestique pour le lendemain. La chambre etait vaste, le lit bon,
+l'auberge peu bruyante, et cependant il eut grand'peine a s'endormir,
+poursuivi qu'il etait par tant de visions qui tantot l'irritaient de la
+facon la plus vive, et tantot le faisaient rire aux eclats. Parfois meme
+il se demandait, tout eveille, s'il n'etait point le jouet d'un songe,
+et si vraiment il avait vecu de compagnie avec de si tristes creatures.
+
+--Nous autres, poetes comiques, se disait-il, nous nous croyons de
+grands inventeurs quand nous avons refait pour la vingtieme fois les
+personnages, vieux ou ridicules, inventes par nos devanciers. Mais que
+nous voila loin de compte avec la verite toute pure? En moins de douze
+heures, j'ai vu plus de grimaces, plus de vices et plus de ridicules
+originaux qu'on n'en saurait rencontrer dans toutes les comedies de
+l'eloquent Aristophane, du divin Terence et du Romain par excellence
+appele Plaute, un si merveilleux ecrivain que si les Muses voulaient
+parler la langue latine, elles parleraient la langue de Plaute. Ainsi,
+par notre habitude inintelligente de suivre a tout jamais les sentiers
+connus de la comedie, il advient que nous faisons toujours la meme
+oeuvre. Au contraire, echappons pour un instant aux sentiers battus,
+voila soudain toutes sortes de comedies nouvelles qui sortent de ces
+sillons lumineux, comme autant d'alouettes dans les bles. Que j'ai donc
+bien fait de me mettre en route et de rencontrer ces coquins grotesques,
+si gais dans la forme, et qui feront rire aux eclats aussitot que, d'une
+main diligente et sous les traits des comediens aimes du public, je les
+flagellerai de mon fouet fraichement taille!
+
+Telle etait son intime joie, et dans ce bonheur d'ecrire une aimable
+comedie il oubliait l'honneur et le devoir de delivrer une dame assiegee
+par toutes les rancunes, par toutes les passions, par toutes les
+miserables jalousies qu'une petite ville peut contenir. On dirait que La
+Bruyere avait sous les yeux notre ville de Saint-Geran lorsqu'il disait,
+dans son ironie excellente:
+
+"J'approche d'une petite ville, et je suis deja sur une hauteur d'ou je
+la decouvre; elle est situee a mi-cote; une riviere baigne ses murs et
+coule ensuite dans une belle prairie; elle a une foret epaisse qui la
+couvre des vents froids, et de l'aquilon; je la vois dans un jour si
+favorable, que je compte ses tours et ses clochers; elle me parait
+peinte sur le penchant de la colline. Je me recrie, et je dis: Quel
+plaisir de vivre sous un si beau ciel et dans ce sejour si delicieux!
+Je descends dans la ville, ou je n'ai pas couche deux nuits, que je
+ressemble a ceux qui l'habitent: j'en veux sortir."
+
+Sur quoi noire heros, s'etant surpris en etat de comedie, se prit a rire
+de lui-meme et s'endormit profondement.
+
+Il etait dix heures du matin quand maitre Jean, le valet de chambre (un
+peu moins que Frontin, un peu mieux que Lafleur) entra d'un pas leger
+dans la chambre du poete, attendant un reveil dont l'heure etait deja
+passee. Il eut le temps d'affiler les rasoirs, de verser l'eau tiede et
+de preparer l'habit du matin; a la fin, son maitre etant eveille, M.
+Jean lui raconta, selon ses instructions de la veille, ce qu'il avait
+appris de Mme de Saint-Geran et de son entourage. Elle possedait, a
+l'autre extremite de la place, et tout en face des _Armes de France_,
+une belle et grande maison, que monsieur pouvait voir de sa fenetre, et,
+depuis une annee qu'elle etait veuve, elle etait devenue un objet de
+curiosite pour tous, d'interet pour quelques-uns. Son mari etait ne dans
+cette ville meme, ou elle n'etait qu'une etrangere, et l'on n'attendait
+plus que son mariage avec quelqu'un du pays pour la couvrir d'une
+entiere adoption.
+
+Sa conduite etait celle d'une honnete femme qui tient a l'estime
+publique; mais les voltairiens disaient qu'elle etait trop devote. Elle
+etait bonne aux pauvres, attentive a payer ses moindres dettes. Les
+dames de la ville d'en haut l'accusaient de pousser trop loin l'art de
+la toilette et ne lui pardonnaient pas les robes et le chapeaux qu'elle
+faisait venir de Paris. Ce jour meme, a quatre heures, l'heure du beau
+monde, il y avait chez la dame un diner de douze couverts, et M. Romain
+Rocaillon (c'etait le vrai nom du don Juan) devait faire en ces salons
+sa premiere entree. On parlait tout haut de son mariage avec la belle
+veuve, et pas un ne prevoyait le plus leger obstacle a ce mariage, que
+la ville entiere appelait de tous ses voeux.
+
+Ces rumeurs, que M. Jean rapportait a son maitre, etaient trop d'accord
+avec les decouvertes que celui-ci avait deja faites, pour qu'il leur
+accordat une attention bien serieuse. En ce moment il prenait terre,
+et son siege etait fait. Il avait l'ensemble et le fond de sa comedie;
+quant aux details, il comptait fort sur les hasards de la repetition
+generale ou, disons mieux, de la premiere representation de son drame.
+
+A demi cache, il voyait passer sous sa fenetre les differents groupes
+qui s'en vont, le dimanche, aux offices de la principale eglise, et tout
+de suite il reconnut ses personnages: les deux demoiselles Levallois,
+l'une grande et seche, l'autre assez semblable a une oie endimanchee.
+Il reconnut le percepteur des contributions directes a la facon dont il
+comptait, sans le vouloir, les portes et les fenetres de chaque maison.
+Il fut tente de saluer maitre Urbain, le notaire. Il avait passe la
+quarantaine, et ses cheveux noirs etaient meles de cheveux blancs. Mais
+la beaute de son visage et le serieux de son regard attiraient tous les
+suffrages. Le petit sacripant, son voisin quasi-muet de la diligence,
+enharnache d'un habit vert pomme, allait et trottait menu dans la rue,
+interrogeant tous les visages et tres inquiet d'etre reconnu.
+
+Tout a coup, au milieu de la place, simplement vetues et cependant tres
+elegantes, deux dames passerent d'un pied leger. Elles semblaient se
+sourire l'une a l'autre. La premiere approchait de la quarantaine;
+elle etait de belle taille, de bel embonpoint. Ses cheveux blonds
+encadraient, d'une facon charmante, un calme et doux visage. Elle
+occupait encore le beau milieu de la jeunesse; elle avait la demarche et
+le maintien d'une femme honoree, a qui jamais personne, homme ou femme,
+n'a manque de respect. De sa main bien gantee elle tenait la main d'une
+jeune personne qui n'avait guere plus de seize ans, tres mignonne et
+cependant tres formee, avec de beaux yeux noirs. Ah! que celle-ci etait
+jolie et que celle-la etait charmante!
+
+--Je suis bien sur, se disait notre heros, que voici _ma cousine_ et sa
+niece. Helas! quel dommage! et quel crime de donner toutes ces beautes a
+ce faquin de Romain Rocaillou! Passez, passez, Mesdames, un homme est la
+qui veille sur vous.
+
+Tout a cote de la demoiselle, une petite servante au pied leste, a l'air
+eveille, portait leur livre de messe et leur servait de garde du corps.
+
+--Voila ma Bretonne. Elle a l'air d'une vaillante et honnete fille, et
+je ne serais pas etonne que ce malbati aux cheveux jaunes, qui s'en
+va la main dans sa poche et les yeux baisses, ne fut M. Jolibois en
+personne.
+
+Plus la sonnerie de la messe arrivait aux trois derniers coups, plus ce
+petit monde allait rapide et serre dans la rue.
+
+--Hola! hop! gare a vous! criait a l'autre extremite, d'une voix de
+stentor, un grand dadais huche sur un tilbury a soufflet que trainait un
+vieux cheval. Le cheval piaffait, le fouet claquait, l'homme au tilbury
+hurlait; tout s'effacait et palissait devant cette tempete a deux roues.
+
+--Je reconnais bien la _mon animal Gloria_, se disait M. Fauvel. Le
+voila bien: vantard, bavard, impertinent, faquin. Je ne donnerais pas
+dix ecus de son tilbury, de son cheval et de lui-meme par-dessus le
+marche.
+
+Peu s'en etait fallu cependant que ce maladroit n'ecrasat la petite
+Basse-Brette, a force de torturer un pauvre animal qui ne demandait qu'a
+marcher doucement.
+
+M. Romain descendit de son tilbury a la porte des _Armes de France_, et
+quand il eut bien recommande a haute vois qu'on essuyat l'ecume de
+son cheval, il entra pour jouer une poule avec son ex-ami le commis
+voyageur. Ils se parlaient d'une facon malseante, a en croire certains
+acces de voix qui leur echappaient entre deux effets de bille, dont eux
+seuls etaient les juges et les temoins.
+
+M. Fauvel, quand il eut bien etudie le theatre ou tout a l'heure il
+allait jouer un si grand role:
+
+--Au fait, se dit-il, il me manque au moins un confident. C'est une loi
+tres sensee et tres juste de notre art poetique de ne point etre
+seul. En vain auriez-vous le genie et la volonte suffisants pour
+l'accomplissement du drame, encore faut-il avoir quelqu'un qui vous
+reponde si vous l'interrogez, qui vous admire aux belles scenes et qui
+vous conseille aux passages difficiles. Deux hommes qui s'entendent bien
+et qui vont du meme pas, font tout de suite un grand chemin, celui-ci
+s'appuyant sur celui-la. Mais un confident desinteresse ou, mieux
+encore, un confident qui aurait un interet tout-puissant a voir chatier
+ces perfides, ou donc le trouver en ce jour, et juste a l'heure ou la
+toile va se lever, apres une ou deux ritournelles de l'orchestre?
+
+Ainsi songeant, notre malheureux poete restait plonge dans ses profondes
+reflexions. M. Jean, entr'ouvrant la porte, hesita quelque peu, tant il
+avait peur de deranger les combinaisons de son jeune maitre. A la fin,
+cependant:
+
+--Monsieur, dit-il, veut-il recevoir le lieutenant en premier, M. Gaston
+Moreau, des chasseurs d'Afrique? Il attend la reponse de Monsieur.
+
+--Gaston Moreau, un Africain... Mais etes-vous bien sur de ce que vous
+dites la?
+
+--D'autant plus sur, Monsieur, que le jeune homme m'a demande si j'etais
+bien le valet de chambre de Monsieur; puis, a voix basse et de la facon
+la plus discrete, il m'a dit le nom de Monsieur, et, comme je semblais
+ne pas savoir ce nom-la: "Je suis sur, m'a-t-il dit, de ce que
+j'affirme. Il n'y a pas deux hommes en toute la France qui aient
+l'esprit et le regard de cet homme-la."
+
+Jean parlait encore, que l'on vit entrer le jeune officier dans son bel
+habit tout neuf, orne d'une epaulette brillante, avec une riche epee au
+cote, et des gants jaunes, un vrai colonel d'opera-comique.
+
+--Ah! Monsieur, s'ecria-t-il en prenant les mains de M. Fauvel,
+pardonnez-moi si je suis indiscret; mais je connais votre esprit, et je
+suis si malheureux!
+
+Sur quoi, Jean etant sorti et la porte etant refermee, il fut facile au
+poete de deviner qu'il venait de rencontrer mieux que son confident...
+son complice... un bel amoureux de Mlle Laure, un vrai jeune homme,
+intelligent comme on ne l'est guere que lorsqu'on est possede du
+veritable amour. Il regardait M. Fauvel de ses grands yeux doucement
+eblouis.
+
+--Je vous aime depuis longtemps, lui dit-il; je sais par coeur toutes
+vos chansons; j'ai joue toutes vos comedies; je suis tour a tour M. Paul
+ou M. Gonthier, et, la premiere fois que j'ai vu Mlle Laure, elle m'a
+frappe par sa ressemblance avec Mlle Leontine Fay, votre amoureuse.
+Ainsi je ne suis point un etranger pour vous; vous me devez votre
+amitie; je la reclame et je la veux. Hier soir, je vous vis entrer dans
+ce logis, et je vous reconnus du premier coup d'oeil; mais ce matin,
+voyant que personne en cette ville ne savait votre arrivee, et que vous
+aviez passe la nuit dans _nos murs_, j'ai garde le silence.
+
+--Et vous avez bien fait, reprit M. Fauvel; mon incognito etait une
+garantie. Ils sont la dedans une douzaine de coquins des deux sexes qui
+croient tenir Mme de Saint-Geran et sa niece dans leurs filets. Dieu
+merci, je sais leurs projets, et j'espere avant peu les dejouer.
+Voulez-vous etre avec moi de moitie dans cette bonne action?
+
+Alors ces deux jeunes gens (il n'y avait entre eux qu'une legere
+difference d'age) s'entendirent a merveille, et le poete remarqua tout
+de suite a quel point s'etait eveille l'esprit du jeune officier a jouer
+ses petites comedies. Ils s'occuperent tout d'abord du don Juan, dont
+on entendait confusement les paroles. M. Romain etait la bete noire de
+Gustave, qui l'avait traite comme un pleutre en toute occasion, dans le
+college, hors du college.
+
+--Il n'y a pas de clerc d'huissier qui ne soit plus intelligent que
+ce Romain, disait-il. Il est insolent et lache, et si, par hasard, il
+rencontre un homme intimide de son bruit, vous mourriez de rire a voir
+ses airs de matamore. Or, que la ville entiere ait choisi justement ce
+triste sire pour en faire le mari de la plus belle et de la plus honnete
+personne de tout le departement, voila ce qui s'appelle une mechancete
+sans exemple. Et cependant il crie a haute voix sa victoire; il
+l'escompte a tous les estaminets du grand chemin; il la raconte a tous
+les commis voyageurs. Son audace egale au moins sa sottise; et songer
+qu'il y a, non loin d'ici, un tres galant homme, appele Me Urbain, coeur
+devoue, qui ose a peine lever les yeux sur cette beaute, livree a un
+pareil butor!
+
+Me Urbain etait justement l'oncle de Gaston, Gaston avait devine tout
+son secret. Quant a lui, qui n'avait que la cape et l'epee, il etait un
+amoureux sans esperance. Il s'etait bien jure de n'en jamais rien dire a
+Mlle Laure, et peu s'en faut qu'il n'eut chante:
+
+ Un vrai soldat sait souffrir et _se taire
+ Sans murmurer_.
+
+A chaque instant grandissait l'amitie des deux compagnons. Une heure
+allait sonner; ils n'avaient pas de temps a perdre avant de prendre une
+decision.
+
+--Voila, dit M. Fauvel, ce qu'il faut faire. Etes-vous hardi?
+
+--Ma foi, je n'en sais rien; disons mieux, je ne le crois pas. Cependant
+je ferai volontiers ce que vous ferez.
+
+--C'est bien dit; mais moi, je vais commencer par faire ce que vous avez
+deja fait: je vais me faire beau; puis, quand je serai, comme vous, tire
+a quatre epingles, savez-vous ou nous irons? Nous irons bras dessus bras
+dessous, a quatre heures sonnantes, diner chez Mme de Saint-Geran.
+
+--Diner chez Mme de Saint-Geran, maitre! Y pensez-vous? Elle a justement
+douze personnes a diner aujourd'hui, tout ce que la salle a manger peut
+contenir. Aujourd'hui meme on lui presente M. Romain, roi de la fete, et
+vous vous presenteriez vous-meme en disant qui vous etes; Jolibois,
+le factotum, vous jetterait la porte au nez. Vous connaissez Mme de
+Saint-Geran?
+
+--Je ne lui ai jamais parle; encore ce matin, avant dix heures, je ne
+l'avais jamais vue. Il faut cependant que vous y veniez diner avec moi;
+et, comme une difficulte de plus ajoute aux ardeurs d'une grande ame,
+nous aurons soin d'entrer les derniers, quand les convives seront au
+grand complot. Mais, s'il vous plait, passez dans mon salon, mettez-vous
+a la fenetre, et voyez ce qui se passe autour de nous.
+
+Et, pendant que son jeune complice se tenait a la fenetre, M. Fauvel
+faisait une grande toilette, a la facon des petits-maitres du Gymnase.
+En ces beaux jours d'un automne resplendissant, il se permit le pantalon
+de nankin, le gilet de pique blanc a la Robespierre et l'habit bleu a
+boutons d'or, rehausse d'une fraiche rosette d'officier de la Legion
+d'honneur; des bas de soie et des escarpins en cuir verni, des gants
+d'un gris clair, et tout ce que le beau linge a de plus parfait, sans
+oublier une cravate noire a petits pois et deux manchettes en linon
+plisse; pas un bijou; un mouchoir de batiste a rendre jalouses toutes
+les demoiselles de la maison Levallois; des cheveux boucles par la
+nature un peu, et beaucoup par la main de M. Jean, tel etait ce jeune
+homme en ses belles annees. S'il n'etait point tout a fait beau, il
+avait la grace et l'attrait; l'intelligence etait dans son sourire, et
+la volonte dans son regard.
+
+Ne timide, il avait conquis peu a peu l'assurance heureuse d'un homme
+honore de tous les honnetes gens, qui marche a grands pas dans le grand
+chemin de la fortune, et qui se dit a lui-meme:
+
+--Nul n'aura de reproches a me faire, et pas un seul petit ecu que je
+n'aie gagne en donnant a la foule attentive de sages lecons, de bons
+conseils, une innocente et saine gaiete. Au milieu de tant de fortunes
+qui ont coute tant de larmes, qui representent tant de douleurs, le
+deshonneur de celui-ci, la mort et la ruine de celui-la, je compose une
+fortune innocente a force de bons mots, de douces gaietes, d'aimables
+chansons. Pas un homme, ami des faciles loisirs, qui ne me donne en
+passant son obole, et qui plus tard songe a me la reprocher. Il est mon
+bienfaiteur, mais sans nulle contrainte; il m'a fait une petite part
+de son bien, en echange de mon zele a lui plaire, a l'instruire, a lui
+faire oublier les heures, a corriger gaiement ses petits vices, a lui
+montrer, sans fiel, ses petits ridicules.
+
+Telle est, en effet, la justice supreme que peut se rendre un honnete
+ecrivain, ami de l'ordre et de ses plaisirs, et voila le fond d'ou
+venait a M. Fauvel son legitime orgueil. A peine il venait de jeter son
+dernier coup d'oeil a la glace de la cheminee:
+
+--Arrivez vite, disait Gaston a voix basse, ou vous allez manquer M.
+Romain. Le voyez-vous la-bas, a pied, se dirigeant vers la boutique de
+ce grand coiffeur de Paris? Voila sa Jouvence; il en sortira frise,
+busque, musque. On ajuste en meme temps monsieur son cheval, dans la
+cour de l'hotel, a un harnais qui porte une couronne de comte et des
+pompons nacarat.
+
+Gaston riait, le poete riait aussi. En effet, ils virent passer le
+tilbury conduit par le groom de M. Romain. Dix minutes plus tard, M.
+Romain en personne, les cheveux en coup de vent, une rose au cote, les
+breloques au grand complet, le chapeau sur l'oreille, entrait droit
+comme un cierge et saluant du fouet les assistants emerveilles dans
+l'avenue qui conduisait au perron de la maison de Mme de Saint-Geran. Il
+descendit de sa voiture avec une imposante majeste. A la facon dont la
+porte a double battant fut ouverte, on pouvait deviner que ce grand
+homme etait impatiemment attendu.
+
+Ici le poete et l'officier se regarderent: le moment d'agir etait venu.
+Nos deux jeunes gens, la canne a la main, traverserent l'avenue, et,
+la porte etant ouverte, ils se trouverent dans l'antichambre, au grand
+etonnement de M. Jolibois, qui se demandait pourquoi les chiens, qui
+avaient tant hurle, ne hurlaient plus. M. Fauvel entra le premier, suivi
+de son jeune compagnon, qui deja commencait a palir. Il demanda d'une
+voix nette et breve a saluer Mme de Saint-Geran; et Jolibois, tres
+interdit, balbutiait quelques excuses, disant qu'il etait bien fache,
+mais que madame allait se mettre a table avec ses amis; que l'heure
+d'une visite etait mal choisie, et qu'il priait ces messieurs de revenir
+le lendemain sur le midi.
+
+Le Jolibois n'etait pas ce qui s'appelle un orateur; mais autour de lui
+s'agitait, leste et preste, en cette antichambre, une fillette en
+bonnet rose, en blanc tablier, tres accorte et tres curieuse, la petite
+Basse-Brette que nous avons entrevue un instant lorsqu'elle accompagnait
+sa maitresse a l'eglise. A peine elle eut jete sur le poete le regard
+vif et percant d'une fille intelligente, elle reconnut l'original du
+beau portrait grave que sa maitresse avait accroche dans son cadre d'or,
+a la plus belle place de sa bibliotheque.
+
+--Ah! mon Dieu! s'ecria-t-elle, que madame sera contente! Entrez,
+Monsieur, vous etes chez vous.
+
+Puis, sans crier gare, et le Jolibois se demandant si elle n'etait pas
+folle, elle ouvrit a deux battants la porte du salon.
+
+En ce moment, la dame de ceans, assise dans une bergere, semblait
+accablee a la fois de la tristesse de sa situation presente et des
+discours vraiment etranges que lui tenait M. Romain, son vainqueur. Il
+etait entre a la facon de l'ouragan, en debitant, avec de grands gestes,
+un compliment copie dans le _Secretaire des amants_.
+
+--Ah! belle dame, avait-il dit, et tant et tant il avait remercie la
+belle dame d'encourager ses esperances, il sentait au fond de son ame
+une telle joie, et, sans attendre une reponse, il faisait de si beaux
+serments, pendant que chacun l'ecoutait, et que tout bas on murmurait:
+"Il est charmant!"
+
+Dieu sait cependant que la veuve n'ecoutait guere les declarations de
+ce pleutre. Elle l'avait juge d'un coup d'oeil; rien qu'a le voir, elle
+avait compris qu'elle n'appartiendrait jamais a ce bellatre. Et pourtant
+comment faire, et comment se depetrer de ces mille etreintes qui, depuis
+tantot trois mois, la serraient et la pressaient de toutes parts! Le
+voila donc ce grand Romain, cet esprit tant vante! Certes, elle ne
+l'avait point appele, mais elle l'avait laisse venir; elle avait
+souffert qu'on l'invitat en son nom. Meme ce diner d'aujourd'hui, il
+etait donne tout expres en l'honneur de M. Romain. Jamais elle n'avait
+mieux compris qu'en ce moment la solitude et l'abandon de son veuvage,
+et comment chacun de ses pretendus amis semblait conspirer contre son
+repos. Elle etait seule au monde. Un parent de son mari, qui l'aurait pu
+defendre, etait tombe dans les abimes du vice et de la misere; elle le
+tenait eloigne d'elle a la faveur d'une pension payable a Paris. Aussi
+bien, quand Javotte entra, disant:
+
+--Madame, voici votre cousin de Paris!
+
+La pauvre femme imagina que c'etait son pensionnaire, et, fermant les
+yeux pour ne point le voir: "C'est a ce coup, se disait-elle, que
+j'arrive au comble de l'humiliation."
+
+Bref, l'infortunee en avait tout ce qu'elle pouvait porter, et quand
+le bon Fauvel, s'approchant d'elle, et prenant dans ses mains ses deux
+belles mains qu'elle semblait retirer, lui dit de sa voix d'un si beau
+timbre:
+
+--Allons, ma cousine, accordez un regard de bonte a votre ingrat cousin
+qui vous aime toujours!
+
+Elle ouvrit lentement, comme on les ouvre en songe, ses grands yeux
+pleins d'etonnement, de surprise et de joie enfin. Elle aussi elle
+reconnut ce doux visage ou l'esprit et la bonte se melaient dans un si
+calme et si parfait accord. Elle ne l'eut pas reve plus habile et
+plus charmant. A l'instant meme, elle se sentit sauvee. Elle se leva,
+triomphante, de son siege, en arrangeant les longs plis de sa robe, et
+d'une voix legere:
+
+--Ah! mon beau cousin, lui dit-elle, vous vous etes fait bien attendre,
+et cependant soyez le bienvenu.
+
+Son sourire etait gai, ses yeux riaient. Elle etait une de ces creatures
+douces et faibles qui ne sont heureuses que dans le calme et le repos.
+Puis enfin elle accorda un regard au jeune compagnon de ce cousin qui
+venait avec tant d'a-propos, et lui fit un beau salut.
+
+--Permettez-moi, ma chere cousine, de vous presenter un jeune Africain
+de mes amis, tres brave homme, et sachant par coeur tout mon repertoire.
+Or, voici le raisonnement que j'ai fait: Je me suis dit ce matin meme:
+il y aura tantot douze personnes a la table de Mme de Saint-Geran; si je
+viens seul, je ferai le treizieme et je ne serai pas bon a jeter a ses
+chiens. Grace a mon ami le lieutenant, nous serons quatorze; au besoin,
+on dressera la petite table, et tout ira pour le mieux.
+
+Chacun pretait l'oreille aux paroles du nouveau venu. Seul, dans son
+coin, le grand Romain se depitait que l'attention fut passee a ce
+cousin de malheur. En vain il s'efforcait de reprendre le fil de la
+conversation qui s'etait brise entre ses mains, il avait perdu tout
+credit; il sentait le sol se derober sous ses pas; ses meilleures
+plaisanteries etaient a peine ecoutees; ses bons mots, que chacun, il
+n'y a qu'un instant, admirait en toute confiance, etaient semblables
+a des fleches emoussees, et quand le Jolibois, tres interdit, tres
+mecontent, annonca que madame etait servie, en vain M. Romain offrit son
+bras a la dame.
+
+--Apprenez, Monsieur, lui dit le poete, que c'est un des privileges
+de ma cousine de choisir le convive a sa droite, et je lui conseille
+d'offrir son bras et la place d'honneur a son notaire, M. Urbain. Quant
+a vous, mon officier, vous ne demanderez pas mieux que de conduire a la
+petite table Mlle Laure. En meme temps, il offrait son bras a une bonne
+femme, au visage aimable et gai, et qui semblait toute contente.
+
+--Ah! disait-elle, Dieu soit loue, voici M. Romain remis a sa place, et
+je savais bien que vous n'abandonneriez pas votre aimable cousine a tant
+de perfides conseils.
+
+Et, cette fois, Mme de Saint-Geran, entouree a souhait par ce bel esprit
+qui semblait l'avoir adoptee, et par ce brave homme de notaire qui
+l'aimait de toute son ame; heureuse aussi du gazouillement de la petite
+table et parfaitement oublieuse du beau Romain, qui ne songeait plus
+qu'a manger, le diner fut parfaitement agreable. Elle avait deja
+pardonne cette conjuration presque innocente, qui s'explique facilement
+par l'ennui d'une petite ville. Plusieurs incidents egayerent encore ce
+repas commence sous de tristes auspices.
+
+Au dessert, comme on offrait a ces messieurs du vin de Champagne et du
+vin de Bordeaux:
+
+--Non, non, disait M. Fauvel, ne soyons pas infideles au grand cru de
+Saint-Geran. Javotte aura l'honneur de nous le verser de sa main brune,
+et nous viderons nos verres a la sante de ma chere cousine. Au reste, a
+tout seigneur tout honneur. Ce clos de Saint-Geran, qui a souleve dans
+ces contrees de si grosses tempetes, proclame par les uns, insulte par
+les autres, grace a M. Romain que voila, il sera desormais imprime dans
+les meilleurs catalogues des meilleures maisons de Paris. Desormais,
+ma cousine est riche, et si elle prend un nouveau mari, elle pourra
+choisir.
+
+La belle humeur du dessert se prolongea dans le salon. Au moment du
+cigare, et pendant que ces messieurs apportaient au beau Romain des
+consolations dont il avait si grand besoin, les vrais amis de Mme de
+Saint-Geran se regardaient, tout charmes de cette aventure, et voila,
+tout d'un coup, que la dame et sa niece, le poete et l'officier, le
+notaire et la baronne sont pris d'un fou rire. Ils riaient d'aise et de
+contentement; ils riaient d'un rire abondant en joie, en bel esprit, en
+vengeance aussi, tant ils s'en voulaient d'avoir redoute un seul instant
+M. Romain et ses atteintes. Sur l'entrefaite, il rentra dans le salon,
+et voyant tout ce monde en joie, il demandait ce qu'on avait a rire; et
+le rire alors de recommencer de plus belle. Il n'y eut pas ce soir-la
+d'autre explication entre les divers acteurs de ce petit drame, et bien
+des fois, depuis ce jour dont il se souvenait avec un certain orgueil,
+M. Fauvel repetait qu'il n'avait jamais rencontre dans toute sa vie, a
+pas une de ses comedies, un plus agreable et plus naturel denouement.
+
+Il passa tout un mois dans un pavillon du jardin de la maison de Mme de
+Saint-Geran. Il s'eveillait de tres bonne heure, et se promenait tout
+au loin dans la campagne, en revant. Les hotes du logis ne le voyaient
+guere qu'a l'heure du diner, mais il leur appartenait toute la soiree.
+Il etait simple et de bonne humeur, ajoutons qu'il etait de bon conseil.
+Le jour meme de son depart, il conseillait a Mme de Saint-Geran
+d'epouser M deg. Urbain, le notaire; il conseillait au jeune officier de
+retourner en Afrique et de gagner les epaulettes de capitaine. A Mlle
+Laure, il conseillait d'attendre encore deux ou trois ans que son heure
+eut sonne de donner sa main a Gaston. A Javotte, il conseilla de porter
+des jupons moins courts, et de moins rire au premier venu, attendu
+que cela deplaisait au fils unique du vigneron Thomas. Il avait deja
+conseille a Jolibois de deguerpir et de chercher fortune ailleurs. Il
+n'y eut pas jusqu'a don Juan Romain qui ne vint chercher conseil et
+consolation aupres du faiseur de comedies, et celui-ci lui conseilla de
+vendre au rabais son tilbury et son cheval, de renoncer au pantalon a
+la cosaque, aux bottes a la hussarde, au chapeau en coup de vent, au
+foulard rouge, au tapage, et aux veuves a marier. S'il ne fit pas de ce
+fameux Romain un homme sage, il en fit un homme assez modeste pour
+ne pas rever la gloire, la majeste et l'independance. Il eut donc le
+bonheur de comprendre, avant son depart, que tous ses conseils seraient
+suivis, et quand il revint a Paris, trois mois apres son retour, il fit
+representer un proverbe intitule: _Un peu d'aide fait grand bien_, et le
+public, fidele a son poete, applaudit de grand coeur Romain, Javotte et
+Jolibois.
+
+
+
+
+LA REINE MARGUERITE
+
+
+I
+
+Quiconque voudra savoir les premiers commencements du roi Henri IV, le
+roi Bourbon remplacant les Valois sur le trone des rois de France, aura
+grand soin de s'enquerir des destinees de sa soeur Catherine, et de sa
+premiere epouse, Marguerite. Elles ont cherement paye l'une et l'autre
+l'honneur d'appartenir de si pres _au conquerant du sien_. Heureusement
+l'histoire de Catherine, une heroine, un grand courage, une vertu, n'est
+plus a faire; il n'y a pas longtemps que Mme la comtesse d'Armaille
+racontait cette vie austere et charmante a la facon d'un grand ecrivain
+tout rempli de son sujet. Catherine de Navarre, obeissant au roi son
+frere, a pousse le devouement fraternel jusqu'a sa limite extreme;
+oublieuse d'elle-meme et de sa fortune, elle eut tout sacrifie au roi
+Henri, sa conscience et sa croyance exceptees. Et lorsque, enfin, par
+tant de victoires, de conquetes et d'accidents imprevus, le roi de
+Navarre est devenu le roi de France, quand il est le maitre absolu dans
+Paris, sa grand'ville, au moment ou la princesse Catherine, mariee au
+duc de Bar, s'est consolee enfin de n'avoir pas dispose de sa main selon
+son coeur, elle meurt, obscure et cachee, et son frere ingrat s'occupe a
+peine d'elever un tombeau a cette admirable servante de ses ineffables
+grandeurs.
+
+La princesse Marguerite, la premiere femme du roi de Navarre, offre un
+contraste complet avec la princesse Catherine. Elle a tout l'orgueil de
+la maison de Valois; elle est superbe, intelligente, et pour peu que son
+epoux le Bearnais eut voulu tirer un bon parti de cette associee a sa
+fortune, il eut rencontre pres d'elle une consolation, un bon conseil,
+une illustre et digne assistance. Mais quoi! le roi protestant se
+mefiait de la catholique maison de Valois! Jeune homme, il en avait subi
+trop de violences et trop d'injures pour n'en point faire porter le
+ressentiment a sa jeune et charmante epouse. Il ne pouvait guere oublier
+que son nom etait inscrit sur la liste rouge de la Saint-Barthelemy; ce
+papier rouge disait qu'il fallait tout d'abord arracher les racines
+du protestantisme, a savoir: le roi de Navarre, le prince de Conde,
+l'amiral de Coligny. Si donc Charles IX et Catherine de Medicis
+effacerent de leur liste fatale le nom de leur gendre et beau-frere, ce
+fut par une espece de miracle. Ainsi l'on trouverait difficilement dans
+toute l'histoire un mariage conclu sous de plus tristes auspices. Mal
+commence, il a fini par un divorce.
+
+Mais, ceci dit, on ne peut s'empecher d'arreter un regard clement et
+charme sur les graces infinies de cette aimable et parfaite beaute,
+la reine de Navarre, et, chaque fois que nous la rencontrons dans les
+sentiers de l'histoire, volontiers nous contemplons cette eloquente et
+belle princesse, ornement de la brillante cour ou fut elevee la reine
+d'Ecosse, Marie Stuart, et qui se ressentait encore des beaux-arts, de
+la poesie et des splendeurs du regne de Francois 1er.
+
+En traversant Paris, le vainqueur de Lepante, don Juan d'Autriche,
+s'etant introduit au Louvre, en plein bal, et voyant passer la reine de
+Navarre au bras de son frere le roi de France:
+
+--On a tort, disait don Juan, de l'appeler une reine, elle est deesse,
+et trop heureux serait le soldat qui mourrait sous sa banniere, pour la
+servir!
+
+--Qui n'a pas vu la reine de Navarre, celui-la n'a pas vu le Louvre!
+s'ecriait le prince de Salerne.
+
+Et les ambassadeurs polonais, quand la jeune reine les eut harangues,
+dans ce beau latin qu'elle parlait si bien, a la grande honte de tous
+ces gentilshommes francais qui ne savaient pas un seul mot de latin, en
+leur qualite de nobles:
+
+--Nous nous sommes trompes, disaient-ils, c'est bien cette belle tete-la
+qui etait faite pour porter notre couronne!
+
+Elle etait l'enchantement du Louvre et l'honneur de ses fetes; quand
+elle s'en fut en Navarre, au royaume de son mari, elle eclipsa soudain
+la princesse Catherine, et ce peuple, assez pauvre et vivant de peu, ne
+pouvait se lasser de contempler les magnificences de sa reine, en robe
+de toile d'argent, aux manches pendantes, et si richement coiffee avec
+des diamants et des perles, qu'on l'eut prise pour la reine du ciel.
+Elle inventait les modes que portaient toutes les reines de l'Europe;
+elle portait des robes en velours incarnat d'Espagne et des bonnets tout
+fins ornes de pierreries, et c'etait une fete de la voir, "ornee de ses
+cheveux naturels, avec ses belles epaules, son beau visage blanc, d'une
+blanche serenite, la taille haute et superbe, et portant sans fatigue et
+sans peine le plus beau drap d'or frise et brode, d'une grace altiere et
+douce a la fois."
+
+Quand elle passait dans les villes, les plus grands de la cite se
+pressaient autour d'elle pour entendre parler sa bouche d'or; a chaque
+harangue, elle repondait par une parole improvisee, et chacun restait
+charme de sa courtoisie. Mais le Louvre etait sa vraie patrie, et,
+dans les premiers jours de son mariage, il n'y avait pas de plus beau
+spectacle que de voir le jeune roi de Navarre donnant le signal de la
+fete et dansant la _Pavanne d'Espagne_, "danse ou la belle grace et
+majeste sont une belle representation; mais les yeux de toute la salle
+ne se pouvoient saouler, ny assez se ravir par une si agreable veue; car
+les passages y estoient si bien dansez, les pas si sagement conduits, et
+les arrests faits de si belle sorte, qu'on ne scauroit que plus admirer,
+ou la belle facon de danser, ou la majeste de s'arrester, representer
+maintenant une gayete, et maintenant un beau et grave desdain: car il
+n'y a nul qui ne les ait veus en cette danse, que ne die ne l'avoir
+veue danser jamais si bien, et de si belle grace et majeste qu'a ce
+roy frere, et qu'a cette reyne soeur; et quant a moy, je suis de telle
+opinion, et si l'ay veue danser aux reynes d'Espagne et d'Ecosse."
+
+Qui parle ainsi? Brantome, un homme d'armes ami des grands capitaines.
+On peut l'en croire, quand il parle des dames de la cour de France! Il
+les connait bien, il les montre a merveille; il applaudit a leur faveur;
+il ne se gene point pour pleurer sur leurs disgraces. A cote de Brantome
+il y avait, pour celebrer la reine de Navarre, un poete, un grand poete
+appele Ronsard, l'ami de Joachim Dubellay. _Le grand Ronsard_, comme on
+disait sous le regne de Henri IV! Et quand Ronsard et Brantome, eclaires
+des memes beautes, se rencontraient, ils celebraient a l'envi Madame
+Marguerite:
+
+ Il fault aller contenter
+ L'oreille de Marguerite,
+ Et dans son palais chanter
+ Quel honneur elle merite.
+
+Et c'etait, du poete au capitaine, a qui mieux mieux chanterait la dame
+souveraine. Aux vers de Ronsard applaudissaient tous les beaux esprits
+et tous les grands seigneurs de son temps: le cardinal de Lorraine, le
+duc d'Enghien, le seigneur de Carnavalet, Guy de Chabot, seigneur de
+Jarnac. Pendant vingt ans, sur la guitare et sur le luth, les jeunes
+gens, les pages, les demoiselles, le marchand dans sa boutique et le
+magistrat dans sa maison ont chante la chanson de Marguerite:
+
+ En mon coeur n'est point ecrite
+ La rose, ny autre fleur,
+ C'est toi, belle Margarite,
+ Par qui j'ai cette couleur.
+ N'es-tu pas celle dont les yeus
+ Ont surpris
+ Par un regard gracieus
+ Mes esprits?
+
+
+II
+
+Cette aimable reine, habile autant que femme du monde, et bien digne
+d'avoir partage la nourriture et l'education de la reine d'Ecosse et de
+la reine d'Espagne, Elisabeth de Valois, la seconde femme de Philippe
+II, avait ecrit, dans les heures sombres de sa vie, au moment ou la plus
+belle enfin se rend justice, un cahier contenant les souvenirs de
+sa jeunesse. Il n'y a rien de plus rare et de plus charmant que ces
+memoires parmi les livres sinceres sortis de la main d'une femme. Le
+style en est tres vif, l'accent en est tres vrai. Le premier souvenir de
+la jeune princesse est d'avoir accompagne a Bayonne sa soeur, la reine
+d'Espagne, que la reine mere et le roi Charles IX conduisaient par la
+main au terrible Philippe II. La princesse Marguerite etait encore une
+enfant, mais elle se rappelle en ses moindres details le festin des
+fiancailles. Dans un grand pre entoure d'une haute futaie, une douzaine
+de tables etaient servies par des bergeres habillees de toile d'or et de
+satin, selon les habits divers de toutes les provinces de France. Elles
+arrivaient de Bayonne sur de grands bateaux, accompagnees de la musique
+des dieux marins, et, chaque troupe etant a sa place, les Poitevines
+danserent avec la cornemuse, les Provencales avec les cymbales, les
+Bourguignonnes et les Champenoises danserent avec accompagnement de
+hautbois, de violes et de tambourins; les Bretonnes dansaient les
+passe-pied et les branles de leur province. D'abord tout alla le mieux
+du monde; une grande pluie arreta soudain toute la fete.
+
+Au retour de ce beau voyage, la jeune princesse Marguerite s'en fut
+rejoindre au Plessis-les-Tours (la ville favorite du roi Louis XI) son
+frere le duc d'Anjou, qui deja, a seize ans, avait gagne deux batailles.
+Il etait, evidemment, le favori de la reine mere et deja tres ambitieux.
+Il choisit pour confidente sa soeur Marguerite: "Oui-da, lui dit-elle,
+et comptez, Monsieur mon frere, que moy estant aupres de la royne ma
+mere, vous y serez vous-mesme et que je n'y serai que pour vous!"
+
+Ainsi, deja si jeune, elle entrait, par la faveur de la reine mere et
+par la confiance de son frere, dans les secrets de l'Etat. Bientot
+les ambassadeurs se presenterent pour solliciter la main de la jeune
+princesse. Il en vint de la part de M. de Guise, il en vint au nom du
+roi de Portugal, enfin le nom du prince de Navarre fut prononce. Ce
+dernier mariage etait dans les volontes de Catherine de Medicis. La
+veille de ce grand jour, le roi de Navarre avait perdu la reine sa mere,
+il en portait le deuil, et il vint au Louvre, accompagne de huit cents
+gentilshommes, vetus de noir, demander au roi de France la main de sa
+soeur Marguerite. Ils furent fiances ce meme soir, et, huit jours apres,
+ces Bearnais, vetus de leurs plus riches habits, menerent a l'autel
+de Notre-Dame de Paris la jeune reine, habillee a la royale, toute
+brillante des pierreries de la couronne, et le grand manteau bleu, a
+quatre aunes de queue, porte par trois princesses. Toute la ville etait
+en fete et se tenait sur des echafauds dresses de l'eveche a Notre-Dame,
+et pares de drap d'or. A la porte de l'eglise, le cardinal de Bourbon
+(c'est ce meme cardinal de Bourbon que la Ligue a fait roi un instant
+sous le nom de Charles X) attendait les deux epoux.
+
+Qui l'eut dit cependant que tant de joie et de magnificences allaient
+aboutir, en si peu d'heures, au crime abominable de la Saint-Barthelemy?
+Les protestants etaient devenus le grand souci de la reine Catherine
+de Medicis et du roi Charles IX; ils etaient nombreux, hardis, bien
+commandes, hostiles aux catholiques, et leur perte, en un clin d'oeil,
+fut decidee. Honte a jamais sur cette nuit fatale, ou le bruit du tocsin
+de Saint-Germain-l'Auxerrois, les plaintes des mourants, le sang des
+morts, les cris des egorgeurs remplirent la ville et le Louvre des
+rois de desordre et de confusion! Tout fut cruaute, perfidie, embuches
+impitoyables! La jeune reine, ignorante de ces trames dans lesquelles
+devaient tomber les amis, les partisans, les compagnons du roi de
+Navarre son mari, apprit seulement par le bruit du tocsin ces meurtres
+et ces vengeances qui la touchaient de si pres. Elle avait passe sa
+soiree a causer de choses indifferentes avec la reine mere et le
+roi, bourreau de son peuple, sans rencontrer dans leur regard un
+avertissement, une pitie. Or, quand la reine mere, au moment ou l'heure
+fatale allait sonner, commandait a sa fille qu'elle eut a rejoindre son
+mari dans sa chambre... evidemment elle l'envoyait a la mort.
+
+--N'y allez pas, ma soeur, lui disait sa plus jeune soeur, ou vous etes
+perdue!
+
+--Il le faut, repondit la reine mere; allez, ma fille.
+
+"Et moi, je m'en allay, toute transie et esperdue, sans me pouvoir
+imaginer ce que j'avois a craindre."
+
+Ah! quel drame, et comment etait faite l'ame de Catherine de Medicis!
+
+A peine endormis, dans une securite profonde, les jeunes epoux entendent
+frapper a leur porte avec ces cris: "Navarre! Navarre!" Un malheureux
+gentilhomme du Bearn qui avait suivi le roi a Paris, M. de Tegean, perce
+d'un coup de hallebarde (le massacre etait commence), et poursuivi
+par les assassins qui le voulaient achever, enfoncait la porte de la
+chambre; et comme le roi de Navarre s'etait leve au premier bruit du
+tocsin, pour s'informer des perils qu'il pressentait, le malheureux
+gentilhomme, entourant la jeune reine de ses bras suppliants: "Grace et
+misericorde! o Madame, protegez-moi!" disait-il. Les meurtriers, sans
+respect pour la soeur du roi catholique, acheverent leur horrible tache
+sous les yeux de Marguerite eperdue, et le sang de M. de Tegean souilla
+le lit royal. Croirait-on, cependant, que cette horrible nuit de la
+Saint-Barthelemy, la reine Marguerite la raconte, en ses memoires, avec
+aussi peu de souci que le dernier bal donne par le roi son frere!
+
+Ces grands crimes ont cela de particulierement abominable: il faut etre
+a certaine distance pour en percevoir toute l'etendue, et pourtant,
+quelle que soit la concision de l'ecrivain de ses propres Memoires,
+la suite des evenements arrive, inevitable, et parfois d'autant plus
+pressante que l'historien aura mis moins de temps a la preparer. Dans
+les premiers jours qui suivirent le terrible massacre, Henri de
+Navarre eut grand'peine a sauvegarder sa propre vie. Il etait pour son
+beau-frere un sujet d'inquietude, un objet de haine pour sa belle-mere.
+Ils se demandaient l'un l'autre, en toutes ces confusions, pourquoi ils
+avaient epargne le veritable chef des protestants? de quel droit ils le
+laissaient vivre? Ils comprenaient qu'avant peu l'intrepide et
+vaillant capitaine Henri de Navarre deviendrait le vengeur de ses
+coreligionnaires, et leur pressentiment ne les trompait pas.
+
+Sur l'entrefaite, le roi Charles IX, tout couvert du sang de ses sujets,
+fut saisi, soudain, d'une maladie, incomparable et sans remede. Il se
+mourait lentement, sous l'epouvante et le remords. Pas un moment de
+treve a sa peine et pas un instant de sommeil, son ame, a la torture,
+etant aussi malade que son corps. En toute hate, la reine Catherine de
+Medicis rappela son troisieme fils, le duc d'Anjou, qui etait alle
+en Pologne chercher une couronne ephemere. Et cependant, chaque jour
+ajoutait aux tortures du roi Charles IX. Il etait seul, en proie aux
+plus sombres pressentiments, cherchant a comprendre, et ne comprenant
+pas que c'etait le remords qui le tuait. Il meurt enfin, charge de
+l'execration de tout un peuple, et le roi de Pologne accourt en toute
+hate, a la facon d'un criminel qui se sauve de sa geole. Il fut recu a
+bras ouverts par la reine mere et par la jeune reine de Navarre, qui
+vint au-devant de lui, dans son carrosse dore, garni de velours jaune et
+d'un galon d'argent. Alors, les fetes recommencerent; on n'eut pas dit
+que la guerre civile etait au beau milieu de ce triste royaume. Le
+roi et les dames acceptaient toutes les invitations des chateaux, des
+monasteres et meme des banquiers d'Italie. On allait, en grand appareil,
+par la Bourgogne et la Champagne, jusqu'a Reims, et, durant ces longs
+voyages, les plus beaux gentilshommes s'empressaient autour de la jeune
+reine, le roi de Navarre etant surveille de tres pres, sans credit, sans
+autorite, et portant peniblement le joug de la reine mere et les mepris
+du nouveau roi.
+
+
+III
+
+La reine Marguerite a tres bien raconte comment le roi de Navarre a fini
+par echapper a ses persecuteurs. Nous l'avons dit: _Il n'etait pas sans
+crainte pour sa vie_. Un soir, peu avant le souper du roi, le roi de
+Navarre, changeant de manteau, s'enveloppa dans une espece de capuchon,
+et franchit les guichets du Louvre sans etre reconnu. Il s'en fut a
+pied jusqu'a la porte Saint-Honore, ou l'attendait un carrosse qui
+le conduisit jusqu'aux remparts. La, il monta a cheval, et, suivi de
+plusieurs des siens, le voila parti. Ce ne fut que sur les neuf heures,
+apres leur souper, que le roi et la reine s'aviserent de son absence et
+le firent chercher _par toutes les chambres_. Evidemment, il n'etait pas
+au Louvre; on le cherche dans la ville, il n'etait plus dans la ville. A
+la fin, le roi s'inquiete et se fache, et commande a tous les princes
+et seigneurs de sa maison de monter a cheval, et de ramener Henri de
+Navarre mort ou vif. Sur quoi, plusieurs de ces princes et seigneurs
+repondent au roi que la commission etait dure, et quelques-uns, ayant
+fait mine de le chercher, s'en revinrent au point du jour.
+
+Voila la reine Marguerite en grand'peine de cet epoux qui ne l'avait
+point avertie; elle pleure et se lamente, et le roi son frere menace de
+lui donner des gardes. Par vengeance, il resolut d'envoyer des hommes
+d'armes dans le chateau de Torigny, avec l'ordre de s'emparer de la dame
+de Torigny, l'amie et la cousine de la reine Marguerite, et de la jeter
+dans la riviere. Ces mecreants, sans autre forme de proces, s'emparent
+du chateau a minuit. Ils mettent le manoir au pillage, et quand ils se
+sont bien gorges de viande et de vins, ils lient cette miserable dame
+sur un cheval pour la jeter a la riviere... Deux cavaliers, amis de
+la reine Marguerite, passaient par la a la meme heure, et voyant le
+traitement que subissait la dame de Torigny, ils la delivrent et la
+menent au roi de Navarre. A cette nouvelle, la colere de la reine mere
+et de son digne fils ne connait plus de bornes; ils veulent que la reine
+Marguerite leur serve au moins d'otage, et la voila prisonniere et
+seule, et pas un ami qui la console. Il y en eut un, cependant, ami
+devoue de la mauvaise fortune, un vrai chevalier, M. de Crillon, qui
+s'en vint, chaque jour, visiter la captive, et pas un des gardiens n'osa
+refuser le passage a ce brave homme.
+
+Cependant le roi de Navarre avait regagne son royaume; il attirait a
+sa bonne mine, a sa juste cause, un grand nombre de gentilshommes.
+Il retrouvait son petit tresor tres grossi par l'epargne de sa soeur
+Catherine; et, comme chacun lui representait qu'il eut bien fait
+d'amener avec lui la reine Marguerite, il lui ecrivit une belle lettre,
+dans laquelle il la rappelait de toutes ses forces, remettant sa cause
+entre ses mains, et deplorant sa captivite.
+
+Henri III s'obstinait; mais la reine mere eut compris bien vite que
+l'injustice dont elle accablait sa propre fille etait une grande faute.
+
+"Elle m'envoya querir, voua dira Marguerite en ses _Memoires_, qu'elle
+avoit dispose les choses d'une facon pacifique, et que si je faisais un
+bon accord entre le roi et le roi de Navarre, je la delivrerais d'un
+mortel ennui qui la possedait. A ces causes, elle me priait que l'injure
+que j'avois recue ne me fit desirer plutot la vengeance que la paix; que
+le roi en etoit marry, qu'elle l'en avait vu pleurer, et qu'il me feroit
+telle satisfaction que j'en resterois contente."
+
+Au meme instant, Henri III frappait a la porte de la jeune reine, et lui
+demandait pardon, avec une infinite de belles paroles. Elle repondit a
+son frere qu'elle avait deja oublie toutes ses peines, et qu'elle le
+remerciait de l'avoir plongee en cette solitude, ou elle avait compris
+les vanites de la fortune. Cependant, quand elle demanda la permission
+d'aller rejoindre, en Navarre, le mari qui la rappelait, elle n'obtint
+que des refus, la reine et le roi lui remontrant que le roi de Navarre
+avait abjure la religion catholique, qu'il etait redevenu huguenot, et
+qu'il etait plus menacant que jamais.
+
+
+IV
+
+C'etait l'heure ou s'ouvraient les etats de Blois, ou les catholiques
+organisaient la suinte Ligue, ou le royaume etait en feu, ou plus que
+jamais les huguenots etaient suspects. La guerre civile approchait;
+on l'entendait venir de toutes parts, et plus les huguenots etaient
+menaces, plus la reine de Navarre sollicitait la permission de rejoindre
+son mari. Ce fut le plus beau moment de sa vie, a vrai dire; elle etait
+eloquente en raison de tant de menaces et de perils:
+
+"Non, non, disait le roi de France, vous n'irez pas rejoindre un
+huguenot. J'ai resolu d'exterminer cette miserable religion qui nous
+fait tant de mal, et vous, qui etes catholique et fille de France, je
+n'irai pas vous exposer aux vengeances de ces traitres."
+
+Plus il parlait, plus il menacait, plus le danger etait grand d'une
+fuite a travers la France, et plus la jeune reine etait resolue a ne pas
+demeurer dans une cour ou le nom de son mari etait charge de tant de
+maledictions.
+
+Mais que faire et que devenir? Comment echapper a cette surveillance de
+tous les jours? La jeune reine imagina de se faire commander, par les
+medecins, une saison aux eaux de Spa, et le roi, cette fois, consentit
+au depart de sa soeur, par une arriere-pensee qu'il avait d'etre
+agreable aux Flamands et de reprendre en temps opportun les Flandres au
+roi d'Espagne. A cette ouverture, Henri de France fut ebloui, et s'ecria
+soudain:
+
+"O reine, ne cherchez plus; il faut que vous alliez aux eaux de Spa.
+Vous direz que les medecins vous les ont ordonnees, qu'a cette heure la
+saison est propice, et que je vous ai commande d'y aller. Bien plus, la
+princesse de la Roche-sur-Yon m'a promis de vous accompagner."
+
+Voila comment ce bon sire fut dupe de son ambition d'avoir les Flandres.
+La reine mere, de son cote, ne vit, tout d'abord, que l'avantage de
+cette grande conquete et, sans soupconner a sa fille une arriere-pensee,
+elle consentit a son depart. Comme elle avait toujours en sa reserve
+politique un projet cache, elle fit prevenir, par un courrier, le
+gouverneur des Flandres pour le roi d'Espagne, en demandant les
+passeports necessaires pour ce long voyage. Or, le gouverneur des
+Flandres n'etait rien moins que ce celebre, ce fameux don Juan
+d'Autriche, vainqueur a Lepante, et qui comptait parmi ses soldats ce
+vaillant et divin genie appele Michel Cervantes.
+
+La reine mere, en ce moment, se rappelait l'eblouissement de don Juan
+d'Autriche a l'aspect de sa fille Marguerite, et comme, en plein Louvre,
+il l'avait comparee aux etoiles, avec une ardeur toute castillane:
+"Allez, ma fille, et songez aux interets de la France!" disait la reine
+mere, et deja, dans sa pensee, elle voyait don Juan d'Autriche offrir
+a la belle voyageuse au moins les domaines de l'eveque de Liege, dans
+lesquels murmuraient doucement ces belles eaux de Spa, salutaires
+fontaines encore inconnues, reservees a une si grande celebrite.
+
+Ainsi, pendant que la reine mere et le roi s'en allaient a Poitiers
+chercher l'armee de M. de Mayenne, afin de la conduire en Gascogne
+contre le roi de Navarre et les huguenots, la reine Marguerite allait,
+a petites journees, dans ces Flandres qu'elle ne songeait guere a
+conquerir. Elle etait accompagnee en ce beau voyage de Mme princesse de
+la Roche-sur-Yon, de Mme de Tournon, sa dame d'honneur, de Mme de Mouy
+de Picardie, de Mme de Castelaine de Millon, de Mlle d'Atrie, de Mlle de
+Tournon, et de sept ou huit autres demoiselles des meilleures maisons.
+A cette suite royale s'etaient reunis M. le cardinal de Senoncourt, M.
+l'eveque de Langres, M. de Mouy, enfin toute la maison de la reine,
+a savoir: le majordome et le premier maitre d'hotel, les pages, les
+ecuyers et les gentilshommes. La compagnie etait jeune, elegante; elle
+faisait peu de chemin en un jour; elle fut la bienvenue, et trouva
+toutes sortes de louanges sur son passage:
+
+"J'allois en une littiere faite a piliers doublez velours incarnadin
+d'Espagne en broderie d'or et de soye nuee a devise. Cette littiere
+etoit toute titree et les vitres toutes faites a devise; y ayant, ou a
+la doublure ou aux vitres, quarante devises toutes differentes, avec
+les mots en espagnol, en italien, sur le soleil et ses effets; laquelle
+etoit suivie de la littiere de Mme de la Roche-sur-Yon et de celle de
+Mme de Tournon, ma dame d'honneur, et de dix filles a cheval avec leur
+gouvernante, et de six carrioles ou chariots, ou alloit le reste des
+dames et femmes d'elle et de moy."
+
+Ecoutez la belle voyageuse; elle vous dira que tout cet appareil etait
+fait uniquement pour augmenter le respect des peuples et l'admiration
+de l'etranger. Cependant, les villes sur la chemin du cortege avaient
+grand'peine a donner une hospitalite convenable a tant de princes, de
+princesses ou de seigneurs. Les campagnes etaient ruinees de fond en
+comble, et le paysan, dans ses champs devastes, voyant passer tant de
+splendeurs inutiles, se demandait s'il n'etait pas le jouet d'un reve.
+
+Arrivee a la frontiere du Cambresis, la princesse errante trouva un
+gentilhomme que lui envoyait l'eveque de Cambrai. Ce gentilhomme annonca
+que son maitre allait venir, et l'eveque, en effet, se montra, lui et
+sa suite, vetus comme des Flamands, et beaucoup plus Espagnols que
+Francais. Que dis-je? Ils se vantaient d'etre les amis et les envoyes de
+ce meme don Juan d'Autriche, un des grands admirateurs de la princesse,
+avant qu'elle ne fut reine de Navarre. Du milieu des fetes du Louvre, et
+de tant d'intrigues de la cour des Valois, don Juan n'avait rapporte
+que l'image et le souvenir de la reine Marguerite. A la nouvelle de
+son voyage, il etait accouru au-devant de la princesse, et il vint
+l'attendre aux portes de Cambrai, une grande cite fortifiee, et des plus
+belles de la chretiente par sa citadelle et par ses eglises. Il y eut,
+le meme soir de cette entree, une grande fete au palais episcopal,
+un festin suivi d'un grand bal, le bal suivi d'une _collation de
+confitures_. La jeune reine eut, ce meme soir, pour la conduire, le
+gouverneur du chateau fort.
+
+En ce temps-la, Cambrai appartenait encore a l'Espagne, et s'il n'eut
+fallu qu'un sourire, une bonne parole, pour s'emparer de ce dernier
+rempart de l'Espagne et donner a la France une si belle cite, Marguerite
+eut fait volontiers ce grand sacrifice. Au moins, si elle ne prit pas la
+ville, elle eut le grand talent de savoir comment on la pouvait prendre.
+Elle s'inquieta de ses defenses; elle voulut connaitre le nombre et la
+profondeur des fosses; comment la citadelle etait gardee, et quels en
+etaient les cotes vulnerables. A toutes ces questions, faites avec un
+art digne de la meilleure eleve de Catherine de Medicis, le gouverneur
+de Cambrai, qui voulait etre agreable a tout prix, eut la condescendance
+de repondre. Il fit plus, il accepta la proposition que lui fit la jeune
+reine de l'accompagner jusqu'a Namur, et dans ce voyage, qui ne dura pas
+moins de douze jours, elle abattit le peu de resistance et d'orgueil
+qui restaient dans l'esprit du gouverneur. Malheureusement, don Juan
+veillait sur toute chose. Il n'eut rien refuse a la belle voyageuse,
+mais il n'etait pas homme a lui donner un pouce de terrain dans les
+terres qui appartenaient a l'Espagne.
+
+Et cependant, toutes ces villes flamandes luttaient de courtoisie.
+Elles etaient beaucoup plus riches que les villes francaises, et d'une
+hospitalite vraiment royale. A Valenciennes, Marguerite admira les
+belles places, les belles eglises, les fontaines d'eau jaillissante;
+elle et sa suite furent frappees d'etonnement au carillon harmonieux de
+toutes ces belles horloges, dont chacune exhalait son cantique dans les
+airs doucement rejouis. Ces Flandres ont de tout temps excelle dans ces
+recreations a l'usage d'une ville entiere. Elles aimaient la parade
+publique, les jardins, les musees, la fete a laquelle chacun prend sa
+part. Elles aimaient la justice et la gaiete; elles execraient l'Espagne
+et les Espagnols. Le nom de Philippe II et celui du digne executeur de
+ses terribles volontes, le duc d'Albe, retentissaient dans les coeurs
+flamands comme un remords. Ils pleuraient le comte d'Egmont, decapite
+avec le comte de Horn, comme s'ils eussent ete participants a son
+meurtre.
+
+De ces cruels souvenirs leurs fetes etaient troublees; mais sitot qu'ils
+possederent la reine Marguerite, ces pays maltraites oublierent, pour
+un instant, leur cruel ressentiment. Ce fut a qui serait le plus
+hospitalier pour la princesse, et les plus belles Flamandes, familieres
+et joyeuses (c'est leur naturel), accoururent au-devant de l'etrangere
+avec tant de grace et d'honnetete, qu'elles la retinrent pendant huit
+jours. L'une d'elles, la principale de la ville, nourrissait son enfant
+de son lait, et comme elle etait assise a table a cote de Marguerite, la
+princesse admira tout a son aise la belle Flamande et le costume qu'elle
+portait:
+
+"Elle etoit paree a ravir et couverte de pierreries et de broderies,
+avec une rabille a l'espagnole de toile d'or noire, avec des bandes
+de broderie de canetille d'or et d'argent, et un pourpoint de toile
+d'argent blanche en broderie d'or, avec de gros boutons de diamants
+(habit approprie a l'office de nourrice)."
+
+Ainsi faite, elle etait eblouissante; mais ecoutez la suite et le
+couronnement du festin. Quand on fut au dessert, la jeune mere eut souci
+de son nourrisson et fit signe qu'on le lui apportat. "On lui apporta
+l'enfant, emmaillote aussi richement qu'estoit vestue la nourrice. Elle
+le mit entre nous deux sur la table, et librement donna a teter a son
+petit. Ce qui eust ete tenu a incivilite a quelqu'autre; mais elle le
+faisoit avec tant de grace et de naivete, comme toutes ses actions
+en etoient accompagnees, qu'elle en recut autant de louanges que la
+compagnie de plaisir." Si vous aimez les tableaux flamands, en voila
+un trace de main de maitre, avec une extreme elegance, et c'est grand
+dommage que dans ces Flandres, fecondes en grands artistes, pas un n'ait
+songe a reproduire sur une toile intelligente un si charmant spectacle.
+
+Or, la reine Marguerite, ayant dompte le gouverneur de Cambrai, vint
+facilement a bout des dames de Mans:
+
+--Comment donc, leur dit-elle, ne pas vous aimer, vous trouvant toutes
+francaises?
+
+--Helas! repondaient ces dames, nous etions Francaises autrefois! Nous
+savons la France aussi bien que les Francais; nous la regrettons, nous
+la pleurons, mais les Espagnols sont les plus forts. Dites cela, Madame,
+a votre frere le roi de France, afin qu'il nous vienne en aide, et
+dites-lui que s'il fait un pas, nous en ferons deux, tant nous sommes
+disposes a reconnaitre, a saluer sa couronne.
+
+Ainsi ces dames parlaient sans crainte, et conspiraient franchement,
+sans perdre une sarabande, une chanson. Le lendemain, Marguerite,
+avant son depart, s'en fut visiter un beguinage, qui est une espece de
+couvent, compose de quantite de petites maisons dans lesquelles sont
+elevees de jeunes demoiselles par des religieuses savantes. Elles
+portent le voile jusqu'a vepres, et, sitot les vepres dites, elles se
+parent de leurs plus beaux atours, et s'en vont dans le plus grand
+monde, ou elles trouvent tres bien leur place.
+
+A la fin il fallut se quitter, et Marguerite, pour reconnaitre une
+hospitalite si liberale, distribua toutes sortes de presents a ces dames
+qui l'avaient si bien recue: tant de chaines, de colliers, de bracelets,
+de pierreries, si bien qu'elle fut reconduite jusqu'a mi-chemin de
+Namur, ou commandait un des plus vieux courtisans de la cour de Philippe
+II. Sur les confins de Namur, reparut don Juan d'Autriche, accompagne
+des seigneurs les plus qualifies de la cour d'Espagne et d'une grande
+suite d'officiers et gentilshommes de sa maison, parmi lesquels etait un
+Ludovic de Gonzague, parent du duc de Mantoue.
+
+Il mit pied a terre pour saluer l'illustre voyageuse, et quand la
+cortege reprit sa marche, il accompagna la litiere royale a cheval.
+Toute la ville de Namur etait illuminee; il n'etait pas une fenetre ou
+les belles Francaises ne pussent lire une devise a la louange de leur
+reine.
+
+Un palais veritable etait prepare pour la recevoir, et le moindre
+appartement etait tendu des plus riches tapisseries de velours, de
+satin, ou de toile d'argent couverte de broderies, sur lesquelles
+etaient representes des personnages vetus a l'antique. Si bien que l'on
+eut dit que ces merveilles appartenaient a quelque grand roi, et non pas
+a quelque jeune prince a marier, tel que don Juan d'Autriche. Et notez
+bien que la plus riche magnificence avait ete reservee pour la
+tenture de la chambre a coucher de la reine. On y voyait representee
+admirablement la _Victoire de Lepante_, honneur de don Juan.
+
+Apres une bonne nuit, ou les enchantements de ce voyage apparaissaient
+en reve, la reine se leva et, sa toilette etant faite, elle s'en fut
+ouir une messe en musique a l'espagnole, avec violons, violes de basse
+et trompettes.
+
+Apres la messe, il y eut un grand festin; Marguerite et don Juan etaient
+assis a une table a part. Toute l'assemblee en habits magnifiques; dames
+et seigneurs dinaient a des tables separees de la table royale, et l'on
+vit ce meme Ludovic de Gonzague a genoux aux pieds de don Juan et lui
+servant a boire. Ah! tels etaient l'orgueil et le faste de ces princes
+espagnols, que meme les princes illegitimes etaient traites comme des
+rois.
+
+Ainsi, deux journees se passerent dans les fetes de la nuit et du jour,
+pendant que l'on preparait les bateaux qui, par la douce riviere de
+Meuse, une suite de frais paysages, devaient conduire jusqu'a Liege la
+reine de Navarre. Elle marcha, jusqu'au rivage, sur un tapis aux armes
+de don Juan. Le bateau qui la recut etait semblable a la galere de
+Cleopatre, au temps fabuleux de la reine d'Egypte. Autour de ce riche
+bateau, que la riviere emportait comme a regret, se pressaient des
+barques legeres, toutes remplies de musiciens et de chanteurs, qui
+chantaient leurs plus belles chansons, avec accompagnement de guitares
+et de hautbois. Dans ces flots hospitaliers, clairs et limpides, ou le
+soleil brillait de son plus vif eclat, une ile, en facon de temple, mais
+d'un temple soutenu par mille colonnes, arreta soudain cette brillante
+feerie. Alors recommencerent les danses et les festins de plus belle,
+et voila comment ils arriverent a Liege, ou monseigneur l'eveque avait
+donne des ordres pour recevoir dignement les hotes du seigneur don Juan
+d'Autriche.
+
+Mais, a peine arrivee dans cette ville hospitaliere, Marguerite essuya
+comme une tempete. On eut dit que le deluge etait dechaine sur le rivage
+et dans les rues, et la peur fut si grande, que Mlle de Tournon, l'une
+des demoiselles d'honneur, non pas la moins belle et la moins charmante,
+expira de fatigue et de terreur. C'est tres vrai: nulle joie, ici-bas,
+sans melange. Il faut que chacun paye a son tour les prosperites de son
+voyage, et ce fut un grand deuil pour Marguerite. Elle resta trois
+jours enfermee en son logis; mais quand elle eut bien pleure sa chere
+compagne, elle consentit que l'eveque de Liege la vint saluer dans la
+maison qu'il avait fait preparer pour la recevoir.
+
+Cet eveque etait un prince souverain, de bonne mine et bien fait de sa
+personne. Il portait de la plus agreable facon la couronne et la mitre,
+le sceptre et l'epee ou le baton pastoral. Il etait magnifique en toute
+chose, et marchait entoure d'un chapitre a ce point distingue que
+les moindres chanoines etaient fils de ducs, de comtes et de grands
+seigneurs, comme on n'en voyait que dans les grandes eglises des
+chanoines-comtes de Lyon. Chacun des chanoines de Liege habitait un
+palais dans quelqu'une de ces rues grandes et larges, ou sur ces belles
+places ornees de fontaines. Le palais episcopal etait un Louvre, ou le
+prince-eveque avait reuni les chefs-d'oeuvre de l'ecole flamande et
+les plus belles toiles de l'ecole italienne. Il etait grand amateur de
+jardins; ses jardins etaient peuples de statues.
+
+Apres trois jours de fetes vraiment royales, la jeune reine songea enfin
+a prendre le chemin de Spa. Spa, qui est aujourd'hui une ville arrangee
+et batie a plaisir, lieu celebre et charmant, le rendez-vous des fetes
+de l'ete, une source ou tout jase, un bois ou tout chante, n'etait
+guere, en ce temps-la, qu'un lieu sauvage et sans nom, compose de deux
+ou trois cabanes ou les buveurs d'eau s'abritaient a grand'peine. Un
+forgeron du pays avait decouvert le premier, par sa propre experience,
+la vertu de ces eaux salutaires. Il les avait celebrees de toutes ses
+forces; mais le moyen de coucher a la belle etoile?
+
+Et voila pourquoi cette heureuse ville de Spa, la cite favorite de la
+Belgique, a garde precieusement dans ses annales le souvenir de la reine
+Marguerite, non moins qu'une reconnaissance extreme pour ce terrible et
+singulier genie appele Pierre le Grand, qui s'en vint, deux siecles plus
+tard, demander a la fontaine du Pouhon quelques heures de sommeil et de
+rafraichissement.
+
+Mais dans l'etat miserable de ce pays et de cette foret des Ardennes, ou
+les loups avaient choisi leur domicile, un eveque aussi galant homme,
+aussi bien eleve que l'eveque de Liege, ne pouvait pas consentir qu'une
+reine de Navarre, en si belle compagnie, acceptat les obstacles, les
+perils, l'isolement, les ennuis de ces tristes contrees. En vain la
+magnificence de ces bois seculaires, le murmure enchanteur de ces frais
+ruisseaux, le flot mysterieux de ces ondes charmantes, pleines de
+fecondite, de sante, d'esperance, attiraient a leur charme infini ces
+belles voyageuses, la grace et l'ornement de la maison de Valois... La
+reine Marguerite et la princesse de la Roche-sur-Yon, qui n'etaient
+pas tres eprises de l'elegie et de l'idylle champetre, eurent bientot
+consenti a la proposition que leur faisait Sa Grace Mgr l'eveque de
+Liege. Il proposait que ces dames, une ou deux fois par semaine, iraient
+a cheval s'abreuver aux claires fontaines, et que, le reste du temps, la
+fontaine irait elle-meme au-devant des buveuses d'eau.
+
+Aussitot que le bruit se repandit du sejour de ces dames francaises, on
+vit accourir a Liege, de la frontiere des Flandres et meme du fond de
+l'Allemagne, les dames les plus qualifiees, et ces reunions, toutes
+_pleines d'honneur et de joie_, ont laisse dans la province un tel
+souvenir, qu'elle s'en souvient encore.
+
+Ainsi, la reine Marguerite oublia la mort subite de cette aimable Mlle
+de Tournon, sa douce compagne! "et ce jeune corps, aussi malheureux
+qu'innocent et glorieux, fut rapporte dans sa patrie en un drap blanc
+couvert de fleurs."
+
+Chaque matin, qu'elle se rendit a Spa, ou qu'elle but les eaux dans
+les jardins de l'eveche (_lesquelles eaux veulent etre tracassees et
+promenees en disant des choses rejouissantes_), la reine allait en bonne
+compagnie. Elle etait chaque jour invitee a quelque festin; apres le
+diner, elle allait entendre les vepres en quelque maison religieuse;
+puis la musique et le bal: pendant six semaines. C'est le temps d'une
+cure; au bout de six semaines, la sante est revenue.
+
+Il fallut donc repartir, mais en six semaines, deja, que de changements
+dans la province! Elle etait a feu et a sang; le galant don Juan
+d'Autriche s'etait empare de Namur et des meilleurs seigneurs de la
+province. Alors, un grand conflit entre les catholiques de Flandre
+et les huguenots du prince d'Orange. Or, necessairement, il fallait
+traverser toute cette bagarre, en danger d'etre prise par l'un ou
+l'autre parti. Cette fois encore apparut l'eveque de Liege; il protegea
+jusqu'a la fin les dames dont il avait ete l'hote assidu. Il leur donna,
+pour les accompagner, son grand maitre et ses chevaux; mais ces damnes
+parpaillots manquaient tout a fait de courtoisie. Ils pretendirent que
+la reine ne pouvait pas rentrer en France avant d'avoir paye toutes
+ses dettes. Ils nierent a l'eveque de Liege le droit de signer des
+passeports. On crie: _Aux armes!_ sur le passage de la reine, aux memes
+lieux ou naguere on criait: _Vive la reine!_ Ces memes portes des villes
+qui s'ouvraient devant elle a son arrivee se fermaient brutalement a son
+retour.
+
+Cependant rien n'arretait la jeune reine; elle se savait eloquente,
+et parlait a la multitude, apaisant celui-ci, souriant a celui-la,
+egalement inquiete des Allemands, des Espagnols, des huguenots, de ce
+meme don Juan, naguere empresse comme un amoureux autour de sa fiancee.
+O peines du voyage! et cependant la dame avait resolu de rejoindre en
+toute hate la cour de Navarre, mais non pas sans avoir salue son frere,
+le roi de France. Or, laissant la sa litiere, elle monte a cheval et
+s'en va, par des chemins detournes, frapper aux portes de Cambrai. La
+ville hospitaliere accueillit la fugitive, et bientot a Saint-Denis
+meme, et sur le seuil de la grande basilique ou l'abbe Suger a laisse
+tant de souvenirs, le roi, la reine et toute la cour de France
+accoururent au-devant de Madame Marguerite.
+
+On lui fit raconter, Dieu le sait, toutes les merveilles de son voyage,
+et quand elle vit le roi son frere en si belle humeur, elle lui demanda
+la permission de rejoindre enfin le roi son mari, en le priant de lui
+constituer une dot, et promptement, tant elle avait hate de se rendre
+a son poste naturel. Pendant six grands mois elle renouvela sa priere:
+"Attendons!" disait la reine mere; et "Patientons!" disait la roi. Il
+se mefiait de tout le monde, et quand sa soeur lui demandait d'ou lui
+venaient ces craintes et ces doutes, il repondait gravement que les
+simples mortels n'avaient pas le droit de demander aux rois, non plus
+qu'aux dieux, les motifs de leurs decisions. Or, toutes ces brouilleries
+finissaient toujours par cet ordre absolu: "Ma fille, allez vous parer
+pour le souper et pour le bal."
+
+Depuis que le roi de Navarre s'etait echappe du Louvre, les portes du
+Louvre etaient _gardees si curieusement_ que pas un n'en passait le
+seuil qu'on ne le regardat au visage. Aussi bien, lorsque, apres six
+mois de patience et de promesses non tenues, la jeune reine eut resolu
+de s'echapper du Louvre, elle se fit apporter en secret un cable qui
+plongeait de sa fenetre dans le fosse du chateau, et, par une nuit
+sombre, un soir que le roi ne soupait point et que la reine mere soupait
+seule en sa petite salle, la reine Marguerite se mit au lit, entouree
+de ses dames d'honneur, et tout de suite, apres qu'elles se furent
+retirees, elle allait descendre, a tout hasard. Heureusement, un
+surveillant du chateau arreta cette belle fuite, et la reine mere,
+touchee enfin par tant d'obstination, consentit a doter sa fille et a la
+rendre a son mari, a condition qu'elle maintiendrait la paix entre les
+deux royaumes.
+
+Ah! comme elle respira librement lorsqu'elle vit accourir le roi de
+Navarre au-devant d'elle, accompagne des seigneurs et gentilshommes de
+la religion de Gascogne! Ainsi, l'un et l'autre, ils se rendirent a
+petites journees dans le chateau de Pau, en Bearn, en pleine religion
+reformee, et ce fut a peine si la reine Marguerite obtint la permission
+d'entendre la messe avec quatre ou cinq catholiques. Il fallait, dans
+ces grands jours, fermer les portes du chateau, tant les catholiques
+de la contree etaient desireux d'assister au saint sacrifice, dont ils
+etaient prives depuis si longtemps.
+
+Ainsi, fanatisme et cruaute des deux parts; meme on ne saurait croire a
+quel point le Bearnais poussait la rigueur: jusqu'a chasser a coups de
+hallebarde ses malheureux sujets catholiques pour avoir assiste a la
+messe de leur reine. Il y avait cependant un parlement a Pau; mais
+c'etait un parlement huguenot, qui donna tort a la reine quand elle se
+plaignit des procedes du roi son mari. C'etait bien la peine, en effet,
+de l'etre venue chercher de si loin! Il supportait peniblement la
+presence de sa jeune epouse, et finit par la releguer a Nerac, ou elle
+rencontra, belle, intelligente et bienveillante aussi, sa belle-soeur,
+la princesse Catherine, amie et confidente du roi son frere. Or
+Catherine etait une grande ame, affable et juste, aimant la liberte de
+conscience autant qu'elle aimait la belle compagnie.
+
+On ferait un charmant recit de ces deux cours de Nerac, de ces deux
+religions vivant l'une a cote de l'autre, en toute courtoisie.
+
+Et chaque dimanche, apres le preche, apres la messe, huguenots et
+catholiques se promenaient ensemble, et se donnaient la main, dans un
+tres beau jardin, par _de longues allees de lauriers et de cypres, le
+long d'une belle riviere_, et le soir, ces dames et ces messieurs,
+reunis par la religion du plaisir, dansaient ensemble. On dirait d'un
+conte de fees.
+
+
+V
+
+Mais quoi! ces haines n'etaient qu'endormies. La guerre civile et
+religieuse etait recouverte a peine sous des cendres brulantes. Le
+marechal de Biron, a la tete des soldats du roi catholique, enlevait au
+roi huguenot les meilleures places de son royaume de Navarre.
+
+"Ah! Sire, ecrivait la reine Marguerite au roi de France, retenez le
+marechal de Biron, epargnez notre petite cour de Nerac, commandez a vos
+capitaines de respecter ma belle-soeur, Madame Catherine..."
+
+Elle prechait dans le desert. Henri de Navarre et le marechal de Biron
+se battaient tout le jour et tous les jours. Le canon avait peine a
+respecter le chateau dans lequel s'etaient refugiees toutes ces belles
+jeunesses; enfin ce n'etait pas le compte du roi de France d'accorder
+la pais au roi de Navarre, qui, du reste, ne la demandait guere. Ainsi,
+chaque jour diminuait pour Madame Marguerite l'amitie et les bons
+souvenirs du roi son frere, pendant que le roi son mari oubliait sa
+jeune epouse. Helas! le roi Charles IX l'avait bien dit: "En donnant ma
+soeur Margot au prince de Bearn, je la donne au plus infidele de tous
+les hommes."
+
+Quelle difference entre ces deux femmes: Catherine de Bourbon et
+Marguerite de Valois! Catherine avait foi dans les destinees de son
+frere; elle ne voyait rien de plus rare et de plus grand que son
+courage; elle a consacre sa vie entiere a la grandeur naissante de
+cette maison de Bourbon, que la trahison du connetable de Bourbon avait
+reduite a des proportions si miserables. Ainsi, Catherine de Navarre
+est morte a la peine, en se glorifiant d'avoir tant contribue a
+l'etablissement de la royaute francaise. Au contraire, Marguerite est
+un obstacle aux vastes projets de son maitre et seigneur, marchant a la
+conquete du royaume de France. Au moment ou le Bearnais avait besoin de
+toutes ses forces, elle cherche a se composer un petit royaume a
+son usage personnel, et lorsque enfin Paris ouvre ses portes au roi
+victorieux, lorsqu'il est rentre dans le sein de l'Eglise catholique,
+le roi cherche en vain la reine sa compagne. La France l'avait deja
+oubliee. Elle etait Valois, la France entiere etait Bourbon.
+
+Cependant le nouveau roi de France aspirait au bonheur d'un mariage
+regulier. Il avait decide qu'il laisserait son sceptre a des heritiers
+legitimes, et il commandait, plus qu'il ne sollicitait, un divorce
+devenu necessaire. Helas! en ce moment, la reine Marguerite comprit
+enfin dans quel abime elle etait tombee. Elle vit toute l'etendue de
+sa peine, et l'incomparable majeste de cette couronne, qui allait etre
+encore une fois la premiere entre toutes les couronnes de l'Europe. Et
+si profonde, en effet, cette chute apparaissait aux regards du monde
+entier, que lorsque la reine infortunee eut consenti au divorce, Henri
+IV fut le premier a la prendre en pitie. Son coeur etait bon, autant
+que son ame etait grande. Au moment de se separer de cette epouse qu'il
+avait prise, eclatante et superbe, en sa dix-huitieme annee, au
+milieu des fetes et des perils de tout genre, a la veille de la
+Saint-Barthelemy, d'abominable memoire, il revit d'un coup d'oeil toute
+sa jeunesse ecoulee; tant de grace, de devouement, de charme enfin,
+lui revinrent en memoire, et il se prit a pleurer sur les ruines de ce
+mariage accepte sous de si tristes auspices.
+
+"O malheureuse Marguerite! s'ecriait le bon sire, il fallait donc que
+nous en vinssions a cette separation, apres avoir partage tant de
+perils, tant d'illustres aventures, et de si beaux jours! Et j'en
+atteste ici Dieu lui-meme, il n'a pas tenu que de moi qu'elle ne fut
+reine de France a mon cote, mais elle n'a pas voulu m'obeir et me
+servir." Ainsi fut prononce le divorce.
+
+Voyez cependant l'inconstance et le changement d'un esprit futile et
+primesautier! Sitot qu'elle eut renonce aux esperances d'un si beau
+trone, la reine Marguerite ressentit un desir invincible de revoir la
+France et Paris, et ce grand roi dont elle n'etait plus l'epouse. En
+vain, ses conseillers lui disaient: "Prenez garde, il ne faut pas
+deplaire au roi, votre maitre; attendez son ordre et tenez vous
+a distance..." Elle n'obeit qu'a sa passion du moment, et, sans
+permission du roi son maitre, elle fit dans Paris une entree royale.
+Elle etait belle encore, et la ville entiere, a la revoir, reconnut
+cette beaute qu'elle avait adoree. Elle eut frappe aux portes du
+Louvre des rois ses aieux, les portes du Louvre se seraient ouvertes
+d'elles-memes... Elle n'alla pas si loin. Elle s'etait bati, avec une
+prevoyance assez rare, une belle maison sur les bords de la Seine, au
+milieu de jardins magnifiques, et dans cette maison faite a son usage
+elle avait entasse, curieuse et connaisseuse en toutes choses, les plus
+rares et les plus exquises merveilles de ces arts singuliers dont le
+gout du roi Henri III fut la derniere expression.
+
+A peine installee en ce lieu charmant, la reine Marguerite eut une
+cour brillante, non pas tant de soldats et de capitaines (ceux-la se
+pressaient autour du Bearnais), mais de beaux esprits, de poetes,
+d'historiens, de causeurs, attires par la grace et l'enchantement de
+cette aimable decouronnee.
+
+Il y vint un des premiers, le roi Henri IV; il s'amusait a ces fetes
+brillantes; il se plaisait a ces surprises si bien menagees. Il disait
+que toute la peine etait au Louvre et tout le plaisir chez la reine
+Marguerite. Elle avait le grand art de plaire; elle plaisait, meme sans
+le vouloir. Henri IV la trouvait charmante, a present qu'il n'etait plus
+son mari.
+
+M. de Sully, plus prevoyant, resistait a ces belles graces, et quand la
+reine se plaignait des froideurs du premier ministre: "Il vous trouve un
+peu depensiere, disait le roi, et nous avons tant besoin d'argent!--
+Nous autres Valois, disait la reine en relevant sa tete fiere, nous
+aimons la depense et nous sommes prodigues.--Nous autres Bourbons,
+repondait le roi, nous aimons l'economie et nous sommes avares." Il
+croyait rire, il disait juste. Ces princes de la maison de Valois
+etaient splendides en toutes choses, hormis ce qui les concernait
+personnellement; les princes de la maison de Bourbon sentaient
+l'epargne. Mais la reine Marguerite laissait gronder M. de Sully et
+redoublait de magnificence. Henri, pour elle, etait prodigue. On voyait
+qu'il ne pouvait guere se passer de cet aimable rendez-vous des belles
+causeries, des fetes intimes, de la musique et de tous les arts.
+
+
+VI
+
+Ainsi, par un bonheur bien rare, les fautes memes de la reine Marguerite
+de Navarre ont fini par contribuer a sa gloire. Elle eut ce grand
+merite, etant la fille d'une reine sanguinaire et tenant de si pres au
+roi Charles IX, d'etre bonne et clemente. Elle haissait d'instinct tous
+ces crimes d'Etat qu'elle avait entrevus dans ces ombres et dans ces
+fetes sanglantes. Plus d'une fois, ce grand roi Henri, comme il etait au
+comble des prosperites et de la gloire, heureux partout, moins heureux
+dans son menage, alla frapper a la porte de sa premiere epouse, en
+la priant de le ramener aux premieres journees pleines d'aurore et
+d'esperance. Ah! c'etait la le bon temps [1]; ils etaient pauvres, ils
+etaient en butte aux soupcons d'un roi jaloux, d'une reine imperieuse et
+d'une mere implacable. Ils avaient assiste, dans une nuit d'epouvante,
+au massacre de tous leurs amis, A grand'peine ils s'etaient enfuis de ce
+Louvre dont on leur faisait une prison, ils avaient mene la vie errante,
+a travers mille dangers... Tels etaient leurs discours a chaque
+rencontre, et toujours ils finissaient par se dire: "Ah! c'etait le bon
+temps."
+
+[Note 1: Le lecteur ne pourra guere s'empecher de trouver singuliere
+cette qualification appliquee a une telle epoque. Si Henri pouvait
+avec quelque raison regretter sa premiere epouse, il etait difficile
+neanmoins de trouver bon le temps que les horreurs de la guerre civile,
+sous les derniers Valois, ont si terriblement "gate".]
+
+
+VII
+
+Lorsqu'en 1610 la reine Marie de Medicis sollicita les honneurs du
+sacre, le roi Henri IV s'en vint chez Marguerite, et par tant de prieres
+et de bonnes paroles il obtint de la femme divorcee qu'elle assisterait
+au sacre de la reine. Elle fit d'abord une certaine resistance, et
+bientot, si vive etait sa croyance en sa propre beaute, elle accueillit
+l'invitation du roi son maitre par un sourire, et l'on vit (des
+vieillards de cent ans l'ont raconte plus tard au cardinal de Richelieu)
+la foule, attentive a ces grandes ceremonies d'un couronnement et d'un
+sacre, oublier la reine regnante pour la reine disgraciee. Ce fut dans
+l'antique metropole de Saint-Denis que s'accomplit l'auguste ceremonie.
+On y vit toute la cour dans son plus magnifique appareil. Le cardinal
+de Joyeuse eut l'honneur de poser la couronne de France sur la tete de
+cette future grand'mere de Louis XIV. La reine avait Monseigneur le
+Dauphin a sa droite, et Madame, fille du roi, a sa gauche. La traine
+de la robe royale etait portee par la princesse de Montpensier, la
+princesse de Conde, la princesse de Conti, le duc de Vendome tenant le
+sceptre, et le chevalier de Vendome la main de justice. Le roi, dans une
+tribune, assistait a cette fete... Tous les regards se porterent,
+au meme instant, sur la reine divorcee. On eut dit qu'elle etait la
+couronnee. Elle portait l'eventail comme un sceptre, et quand elle
+traversa cette illustre basilique de Saint-Denis, le peuple entier
+s'inclina devant cette ombre eclatante et sereine de la maison de
+Valois.
+
+Le lendemain, le 14 mai 1610, Henri le Grand, le seul roi dont le peuple
+ait garde la memoire, tombait sous le couteau de Ravaillac! Le monde
+entier pleura ce grand homme. Au milieu de l'universelle desolation se
+distingua la reine Marguerite par sa profonde et sincere douleur. La
+reine sacree et legitime, Marie de Medicis elle-meme, a verse des larmes
+moins sinceres sur le trepas de ce heros, dont elle n'etait pas digne.
+Elle se consola beaucoup plus vite que la _petite reine_. Enfin, cinq
+ans apres la mort du roi, la desolee et repentante Marguerite de Navarre
+(elles finissent toutes par une mort chretienne) rendait son ame a Dieu,
+le 27 mars 1615. A l'age de soixante-trois ans qu'elle pouvait avoir,
+elle avait garde ce beau visage, ou toutes les majestes de la vie
+humaine et tous les bonheurs de la jeunesse, unis au bel esprit,
+avaient laisse leur douce et serieuse empreinte. Elle fut enterree a
+Saint-Denis, dans le tombeau des rois.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIERES
+
+
+Tout de bon coeur
+
+L'epagneul maitre d'ecole
+
+Mademoiselle de Malboissiere
+
+Mademoiselle de Launay
+
+Zemire
+
+Versailles
+
+Le Poete en voyage
+
+La Reine Marguerite
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Contes, Nouvelles et Recits, by Jules Janin
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES, NOUVELLES ET RECITS ***
+
+***** This file should be named 12566.txt or 12566.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/2/5/6/12566/
+
+Produced by Tonya Allen and PG Distributed Proofreaders. This file
+was produced from images generously made available by the Bibliotheque
+nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
+download any of these eBooks directly, rather than using the regular
+search system you may utilize the following addresses and just
+download by the etext year.
+
+ https://www.gutenberg.org/etext06
+
+ (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
+
+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
+
+
diff --git a/old/12566.zip b/old/12566.zip
new file mode 100644
index 0000000..4e2f312
--- /dev/null
+++ b/old/12566.zip
Binary files differ