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+The Project Gutenberg EBook of Derniers Contes, by Edgar Allan Poe
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Derniers Contes
+
+Author: Edgar Allan Poe
+
+Release Date: June 8, 2004 [EBook #12562]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DERNIERS CONTES ***
+
+
+
+
+Produced by Tonya Allen and PG Distributed Proofreaders. This file
+was produced from images generously made available by the Bibliothèque
+nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
+
+
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+
+ROMANS ÉTRANGERS MODERNES
+
+
+EDGAR ALLAN POE
+
+
+DERNIERS CONTES
+
+TRADUITS PAR F. RABBE
+
+AVEC UN PORTRAIT PAR TH. BÉRENGIER
+
+
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+
+1887
+
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+
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+INTRODUCTION
+
+
+La vie d'Edgar Allan Poe n'est plus à raconter: ses derniers traducteurs
+français, s'inspirant des travaux définitifs de son nouvel éditeur J.H.
+Ingram, l'ont éloquemment vengé des calomnies trop facilement acceptées
+sur la foi de son ami et _exécuteur_ testamentaire, Rufus Griswold. En
+dépit de ses mensonges, Edgar Poe reste pour nous et restera pour la
+postérité, de plus en plus admiratrice de son génie, ce que l'a si bien
+défini notre Baudelaire:
+
+«Ce n'est pas par ses miracles matériels, qui pourtant ont fait sa
+renommée, qu'il lui sera donné de conquérir l'admiration des gens qui
+pensent, c'est par son amour du Beau, par sa connaissance des conditions
+harmoniques de la beauté, par sa poésie profonde et plaintive, ouvragée
+néanmoins, transparente et correcte comme un bijou de cristal,--par
+son admirable style, pur et bizarre,--serré comme les mailles d'une
+armure,--complaisant et minutieux,--et dont la plus légère intention
+sert à pousser doucement le lecteur vers un but voulu,--et enfin surtout
+par ce génie tout spécial, par ce tempérament unique, qui lui a permis
+de peindre et d'expliquer d'une manière impeccable, saisissante,
+terrible, _l'exception dans l'ordre moral_.--Diderot, pour prendre un
+exemple entre cent, est un auteur sanguin; Poe est l'écrivain des nerfs,
+et même de quelque chose de plus--et le meilleur que je connaisse.»
+
+Ajoutons que ce fut une bonne fortune exceptionnelle pour Edgar Poe
+de rencontrer un traducteur tel que Baudelaire, si bien fait par les
+tendances de son propre esprit pour comprendre son génie, et le rendre
+dans un style qui a toutes les qualités de son modèle. Pour notre part,
+nous ne parcourons jamais son admirable traduction sans regretter
+vivement qu'il n'ait pas assez vécu pour achever toute sa tâche.
+
+La voie ouverte avec tant d'éclat par l'auteur des _Fleurs du Mal_
+ne pouvait manquer de tenter après lui bien des amateurs du génie
+si original et si singulier que la France avait adopté avec tant de
+curiosité et d'enthousiasme. A mesure que de nouveaux Contes de Poe
+paraissaient, ils étaient avidement lus et traduits. Quelques-uns même
+osaient, sous prétexte d'une littéralité trop scrupuleuse, refaire
+certaines parties de l'oeuvre de Baudelaire. C'est ainsi que parurent
+tour à tour les _Contes inédits_, traduits par William Hughes (1862),
+les _Contes grotesques_, traduits par Emile Hennequin (1882), et les
+_Oeuvres choisies_, retraduites après Baudelaire par Ernest Guillemot
+(1884).
+
+Les _Contes et Essais_ de Poe, dont nous publions aujourd'hui la
+traduction, sont à peu près inédits pour le lecteur français. Si nous
+nous sommes permis d'en reproduire deux: _L'inhumation prématurée_ et
+_Bon-Bon_, déjà excellemment traduits par M. Hennequin, c'est que, de
+son propre aveu du reste, il y a dans sa traduction des lacunes qui nous
+ont paru assez importantes pour qu'on pût regretter cette mutilation, et
+la réparer au profit du lecteur.
+
+Les morceaux critiques, tels que _La Cryptographie, le Principe
+poétique_, que nous traduisons pour la première fois, complèteront la
+série des _Essais_, si heureusement commencée par Baudelaire.
+
+Cet Essai de Poétique, sous forme de Lecture, en nous révélant le Poe
+improvisateur et conférencier, nous initie à l'originale et contestable
+théorie qui lui tenait tant au coeur, et qu'il a essayé de mettre en
+pratique dans un grand nombre de petites pièces dont quelques-unes, sans
+compter _Le Corbeau_ si connu, peuvent rivaliser avec ce qu'il y a de
+plus parfait en ce genre. L'exposition de cette théorie nous a valu
+l'Anthologie la plus exquise, la plus rare, qu'un dilettante aussi
+délicat que Poe pouvait recueillir parmi les petits chefs-d'oeuvre de la
+poésie Anglaise ou Américaine.
+
+Pour que l'Oeuvre de Poe fût parfaitement connue, il resterait à
+traduire ses _Essais et Critiques littéraires_ proprement dits, qui
+renferment, avec des vues originales et profondes, tant de pages
+étincelantes de bon sens, de verve malicieuse, de sagacité critique--et
+forment à coup sûr la meilleure histoire qui ait été écrite de la
+Littérature Américaine. Puis il faudrait y ajouter en entier les
+_Marginalia_, ou pensées détachées de Poe, dont l'excellente traduction
+partielle qu'en a tentée M. Hennequin nous a donné un précieux
+avant-goût.--Nous espérons, avec le temps, remplir cette tâche
+intéressante.
+
+Il serait superflu de faire ici l'éloge des Contes et Essais qui
+composent ce volume. S'ils n'ont pas au même degré les caractères
+d'intérêt et de pathétique poignant, les hautes qualités pittoresques
+ou dramatiques de certains récits plus connus que l'on est convenu
+d'appeler les chefs-d'oeuvre de Poe, ils se recommandent singulièrement
+pour la plupart, à notre avis, par une veine d'humour et de malice
+incomparable, et par une originalité de composition et de forme d'autant
+plus frappante que les sujets semblaient moins prêter à l'inattendu et
+à la fantaisie. Le fantastique et le grotesque y revêtent un air de
+gravité et de sang-froid qui est du plus haut comique, et donne à la
+satire ou à la leçon morale un relief des plus saisissants.
+
+A côté de ces qualités vraiment caractéristiques du procédé littéraire
+de Poe, on retrouvera dans quelques-uns de ces morceaux--le _Mellonta
+tauta, le Mille et deuxième Conte de Schéhérazade_, par exemple,--les
+profondes vues philosophiques, l'érudition étendue et surtout
+l'enthousiasme éclairé pour les merveilleuses découvertes de la science
+moderne qui ont inspiré l'admirable _Eureka_. En allant d'un essai
+à l'autre, le lecteur sera émerveillé de l'étonnante souplesse avec
+laquelle l'auteur sait passer de l'examen des problèmes les plus ardus
+des sciences physiques ou morales à la critique légère des filous et des
+Reviewers, ou à la charge épique d'un dandy français ou d'un bas-bleu
+américain.
+
+A y regarder de près, il y a plus de philosophie dans un conte de Poe
+que dans les gros livres de nos métaphysiciens.
+
+F. RABBE.
+
+
+
+
+LE DUC DE L'OMELETTE
+
+
+ «_Il arriva enfin dans un climat plus frais._»
+
+ COWPER.
+
+
+Keats est mort d'une critique. Qui donc mourut de l'_Andromaque_[1]?
+Ames pusillanimes! De l'Omelette mourut d'un ortolan. _L'histoire en est
+brève_[2]. Assiste-moi, Esprit d'Apicius!
+
+Une cage d'or apporta le petit vagabond ailé, indolent, languissant,
+énamouré, du lointain Pérou, sa demeure, à la Chaussée d'Antin. De
+la part de sa royale maîtresse la Bellissima, six Pairs de l'Empire
+apportèrent au duc de l'Omelette l'heureux oiseau.
+
+Ce soir-là, le duc va souper seul. Dans le secret de son cabinet, il
+repose languissamment sur cette ottomane pour laquelle il a sacrifié sa
+loyauté en enchérissant sur son roi,--la fameuse ottomane de Cadet.
+
+Il ensevelit sa tête dans le coussin. L'horloge sonne! Incapable de
+réprimer ses sentiments, Sa Grâce avale une olive. Au même moment, la
+porte s'ouvre doucement au son d'une suave musique, et!... le plus
+délicat des oiseaux se trouve en face du plus énamouré des hommes! Mais
+quel malaise inexprimable jette soudain son ombre sur le visage du
+Duc?--«_Horreur!--Chien! Baptiste!--l'oiseau! ah, bon Dieu! cet oiseau
+modeste que tu as déshabillé de ses plumes, et que tu as servi sans
+papier!»
+
+Inutile d'en dire davantage--Le Duc expire dans le paroxisme du
+dégoût....
+
+ * * * * *
+
+«Ha! ha! ha!» dit sa Grâce le troisième jour après son décès.
+
+«Hé! hé! hé!» répliqua tout doucement le Diable en se renversant avec un
+air de hauteur.
+
+«Non, vraiment, vous n'êtes pas sérieux!» riposta De l'Omelette. «J'ai
+péché--_c'est vrai_--mais, mon bon monsieur, considérez la chose!--Vous
+n'avez pas sans doute l'intention de mettre actuellement à exécution de
+si.... de si barbares menaces.»
+
+«Pourquoi pas?» dit sa Majesté--«Allons, monsieur, déshabillez-vous.»
+
+«Me déshabiller?--Ce serait vraiment du joli, ma foi!--Non, monsieur, je
+ne me déshabillerai pas. Qui êtes-vous, je vous prie, pour que moi, Duc
+de l'Omelette, Prince de Foie-gras, qui viens d'atteindre ma majorité,
+moi, l'auteur de la Mazurkiade, et Membre de l'Académie, je doive
+me dévêtir à votre ordre des plus suaves pantalons qu'ait jamais
+confectionnés Bourdon, de la plus délicieuse robe de chambre qu'ait
+jamais composée Rombert--pour ne rien dire de ma chevelure qu'il
+faudrait dépouiller de ses papillottes, ni de la peine que j'aurais à
+ôter mes gants?»
+
+«Qui je suis?» dit sa Majesté.--«Ah! vraiment! Je suis Baal-Zebub,
+prince de la Mouche. Je viens à l'instant de te tirer d'un cercueil en
+bois de rose incrusté d'ivoire. Tu étais bien curieusement embaumé,
+et étiqueté comme un effet de commerce. C'est Bélial qui t'a
+envoyé--Bélial, mon Inspecteur des Cimetières. Les pantalons, que
+tu prétends confectionnés par Bourdon, sont une excellente paire de
+caleçons de toile, et ta robe de chambre est un linceul d'assez belle
+dimension.»
+
+«Monsieur!» répliqua le Duc, «je ne me laisserai pas insulter
+impunément!--Monsieur! à la première occasion je me vengerai de cet
+outrage!--Monsieur! vous entendrez parler de moi! En attendant _au
+revoir!_»--et le Duc en s'inclinant allait prendre congé de sa Satanique
+Majesté, quand il fut arrêté au passage par un valet de chambre qui le
+fit rétrograder. Là-dessus, sa Grâce se frotta les yeux, bâilla, haussa
+les épaules, et réfléchit. Après avoir constaté avec satisfaction son
+identité, elle jeta un coup d'oeil sur son entourage.
+
+L'appartement était superbe. De l'Omelette ne put s'empêcher de déclarer
+qu'il était _bien comme il faut_. Ce n'était ni sa longueur, ni sa
+largeur--mais sa hauteur!--ah! c'était quelque chose d'effrayant!--Il
+n'y avait pas de plafond--pas l'ombre d'un plafond--mais une masse
+épaisse de nuages couleur de feu qui tournoyaient. Pendant que sa Grâce
+regardait en l'air, la tête lui tourna. D'en haut pendait une chaîne
+d'un métal inconnu, rouge-sang, dont l'extrémité supérieure se perdait,
+comme la ville de Boston, _parmi les nues_. A son extrémité inférieure,
+se balançait un large fanal. Le Duc le prit pour un rubis; mais ce rubis
+versait une lumière si intense, si immobile, si terrible! une lumière
+telle que la Perse n'en avait jamais adoré--que le Guèbre n'en avait
+jamais imaginé--que le Musulman n'en avait jamais rêvé--quand, saturé
+d'opium, il se dirigeait en chancelant vers son lit de pavots,
+s'étendait le dos sur les fleurs, et la face tournée vers le Dieu
+Apollon. Le Duc murmura un léger juron, décidément approbateur.
+
+Les coins de la chambre s'arrondissaient en niches. Trois de ces niches
+étaient remplies par des statues de proportions gigantesques. Grecques
+par leur beauté, Egyptiennes par leur difformité, elles formaient un
+_ensemble_ bien français. Dans la quatrième niche, la statue était
+voilée; elle n'était pas colossale. Elle avait une cheville effilée, des
+sandales aux pieds. De l'Omelette mit sa main sur son coeur, ferma les
+yeux, les leva, et poussa du coude sa Majesté Satanique--en rougissant.
+
+Mais les peintures!--Cypris! Astarté! Astoreth! elles étaient mille et
+toujours la même! Et Raphaël les avait vues! Oui, Raphaël avait passé
+par là; car n'avait-il pas peint la---? et par conséquent n'était-il
+pas damné?--Les peintures! Les peintures! O luxure! O amour!--Qui donc,
+à la vue de ces beautés défendues, pourrait avoir des yeux pour les
+délicates devises des cadres d'or qui étoilaient les murs d'hyacinthe et
+de porphyre?
+
+Mais le Duc sent défaillir son coeur. Ce n'est pas, comme on pourrait le
+supposer, la magnificence qui lui donne le vertige; il n'est point ivre
+des exhalaisons extatiques de ces innombrables encensoirs. _Il est vrai
+que tout cela lui a donné à penser--mais!_ Le Duc de l'Omelette est
+frappé de terreur; car, à travers la lugubre perspective que lui ouvre
+une seule fenêtre sans rideaux, là! flamboie la lueur du plus spectral
+de tous les feux!
+
+_Le pauvre Duc!_ Il ne put s'empêcher de reconnaître que les glorieuses,
+voluptueuses et éternelles mélodies qui envahissaient la salle,
+transformées en passant à travers l'alchimie de la fenêtre enchantée,
+n'étaient que les plaintes et les hurlements des désespérés et des
+damnés! Et là! oui, là! sur cette ottomane!--qui donc pouvait-ce
+être?--lui, le _petit-maître_--non, la Divinité!--assise et comme
+sculptée dans le marbre, et _qui sourit_ avec sa figure pâle si
+_amèrement_!
+
+_Mais il faut agir_--c'est-à-dire, un Français ne perd jamais
+complètement la tête. Et puis, sa Grâce avait horreur des scènes. De
+l'Omelette redevient lui-même. Il y avait sur une table plusieurs
+fleurets et quelques épées. Le Duc a étudié l'escrime sous B.....--_Il
+avait tué ses six hommes._ Le voilà sauvé. Il mesure deux épées, et
+avec une grâce inimitable, il offre le choix à sa Majesté.--Horreur! sa
+Majesté ne fait pas d'armes!
+
+_Mais elle joue?_ Quelle heureuse idée! Sa Grâce a toujours une
+excellente mémoire. Il a étudié à fond le «Diable» de l'abbé Gaultier.
+Or il y est dit «_que le Diable n'ose pas refuser une partie d'écarté._»
+
+Oui, mais les chances! les chances!--Désespérées, sans doute; mais à
+peine plus désespérées que le Duc. Et puis, n'était-il pas dans le
+secret? N'avait-il pas écrémé le père Le Brun? N'était-il pas membre du
+Club Vingt-un? «_Si je perds_, se dit-il, _je serai deux fois perdu_--je
+serai deux fois damné--_voilà tout!_ (Ici sa Grâce haussa les épaules).
+_Si je gagne, je retournerai à mes ortolans--que les cartes soient
+préparées!_»
+
+Sa Grâce était tout soin, tout attention--sa Majesté tout abandon. A les
+voir, on les eût pris pour François et Charles. Sa Grâce ne pensait qu'à
+son jeu; sa Majesté ne pensait pas du tout. Elle battit; le Duc coupa.
+
+Les cartes sont données. L'atout est tourné;--c'est--c'est--le Roi!
+Non--c'était la Reine. Sa Majesté maudit son costume masculin. De
+l'Omelette mit sa main sur son coeur.
+
+Ils jouent. Le Duc compte. Il n'est pas à son aise. Sa Majesté compte
+lourdement, sourit et prend un coup de vin. Le Duc escamote une carte.
+
+«_C'est à vous à faire_», dit sa Majesté, coupant. Sa Grâce s'incline,
+donne les cartes et se lève de table _en présentant le Roi_.
+
+Sa Majesté parut chagrinée.
+
+Si Alexandre n'avait pas été Alexandre, il eût voulu être Diogène. Le
+Duc, en prenant congé de son adversaire, lui assura «_que s'il n'avait
+pas été De l'Omelette, il eût volontiers consenti à être le Diable._»
+
+
+
+
+LE MILLE ET DEUXIÈME CONTE DE SCHÉHÉRAZADE
+
+
+ «_La vérité est plus étrange que la fiction._» (Vieux dicton.)
+
+
+J'eus dernièrement l'occasion dans le cours de mes recherches
+Orientales, de consulter le _Tellmenow Isitsoornot_, ouvrage à peu près
+aussi inconnu, même en Europe, que le _Zohar_ de Siméon Jochaïdes, et
+qui, à ma connaissance, n'a jamais été cité par aucun auteur américain,
+excepté peut-être par l'auteur des _Curiosités de la Littérature
+américaine_. En parcourant quelques pages de ce très remarquable
+ouvrage, je ne fus pas peu étonné d'y découvrir que jusqu'ici le monde
+littéraire avait été dans la plus étrange erreur touchant la destinée
+de la fille du vizir, Schéhérazade, telle qu'elle est exposée dans les
+_Nuits Arabes_, et que le _dénoûment_, s'il ne manque pas totalement
+d'exactitude dans ce qu'il raconte, a au moins le grand tort de ne pas
+aller beaucoup plus loin.
+
+Le lecteur, curieux d'être pleinement informé sur cet intéressant sujet,
+devra recourir à l'_Isitsoornot_ lui-même; mais on me pardonnera de
+donner un sommaire de ce que j'y ai découvert.
+
+On se rappellera que, d'après la version ordinaire des _Nuits Arabes_,
+un certain monarque, ayant d'excellentes raisons d'être jaloux de la
+reine son épouse, non seulement la met à mort, mais jure par sa barbe
+et par le prophète d'épouser chaque nuit la plus belle vierge de son
+royaume, et de la livrer le lendemain matin à l'exécuteur.
+
+Après avoir pendant plusieurs années accompli ce voeu à la lettre,
+avec une religieuse ponctualité et une régularité méthodique, qui lui
+valurent une grande réputation d'homme pieux et d'excellent sens, une
+après-midi il fut interrompu (sans doute dans ses prières) par la visite
+de son grand vizir, dont la fille, paraît-il, avait eu une idée.
+
+Elle s'appelait Schéhérazade, et il lui était venu en idée de délivrer
+le pays de cette taxe sur la beauté qui le dépeuplait, ou, à l'instar de
+toutes les héroïnes, de périr elle-même à la tâche.
+
+En conséquence, et quoique ce ne fût pas une année bissextile (ce qui
+rend le sacrifice plus méritoire), elle députa son père, grand vizir,
+au roi, pour lui faire l'offre de sa main. Le roi l'accepta avec
+empressement: (il se proposait bien d'y venir tôt ou tard, et il ne
+remettait de jour en jour que par crainte du vizir) mais tout en
+l'acceptant, il eut soin de faire bien comprendre aux intéressés, que,
+pour grand vizir ou non, il n'avait pas la moindre intention de renoncer
+à un iota de son voeu ou de ses privilèges. Lors donc que la belle
+Schéhérazade insista pour épouser le roi, et l'épousa réellement en
+dépit des excellents avis de son père, quand, dis-je, elle l'épousa
+bon gré mal gré, ce fut avec ses beaux yeux noirs aussi ouverts que le
+permettait la nature des circonstances.
+
+Mais, paraît-il, cette astucieuse demoiselle (sans aucun doute elle
+avait lu Machiavel) avait conçu un petit plan fort ingénieux.
+
+La nuit du mariage, je ne sais plus sous quel spécieux prétexte, elle
+obtint que sa soeur occuperait une couche assez rapprochée de celle du
+couple royal pour permettre de converser facilement de lit à lit; et
+quelque temps avant le chant du coq elle eut soin de réveiller le bon
+monarque, son mari (qui du reste n'était pas mal disposé à son endroit,
+quoiqu'il songeât à lui tordre le cou au matin)--elle parvint, dis-je,
+à le réveiller (bien que, grâce à une parfaite conscience et à une
+digestion facile, il fût profondément endormi) par le vif intérêt d'une
+histoire (sur un rat et un chat noir, je crois), qu'elle racontait à
+voix basse, bien entendu à sa soeur. Quand le jour parut, il arriva que
+cette histoire n'était pas tout à fait terminée, et que Schéhérazade
+naturellement ne pouvait pas l'achever, puisque, le moment était venu
+de se lever pour être étranglée--ce qui n'est guère plus plaisant que
+d'être pendu, quoique un tantinet plus galant.
+
+Cependant la curiosité du roi, plus forte (je regrette de le dire)
+que ses excellents principes religieux mêmes, lui fit pour cette fois
+remettre l'exécution de son serment jusqu'au lendemain matin, dans
+l'espérance d'entendre la nuit suivante comment finirait l'histoire du
+chat noir (oui, je crois que c'était un chat noir) et du rat.
+
+La nuit venue, madame Schéhérazade non seulement termina l'histoire du
+chat noir et du rat (le rat était bleu), mais sans savoir au juste
+où elle en était, se trouva profondément engagée dans un récit fort
+compliqué où il était question (si je ne me trompe) d'un cheval rose
+(avec des ailes vertes), qui donnant tête baissée dans un mouvement
+d'horlogerie, fut blessé par une clef indigo. Cette histoire intéressa
+le roi plus vivement encore que la précédente; et le jour ayant paru
+avant qu'elle fût terminée (malgré tous les efforts de la reine pour la
+finir à temps) il fallut encore remettre la cérémonie à vingt-quatre
+heures. La nuit suivante, même accident et même résultat, puis l'autre
+nuit, et l'autre encore;--si bien que le bon monarque, se voyant dans
+l'impossibilité de remplir son serment pendant une période d'au moins
+mille et une nuits, ou bien finit par l'oublier tout à fait, ou se
+fit relever régulièrement de son voeu, ou (ce qui est plus probable)
+l'enfreignit brusquement, en cassant la tête à son confesseur. Quoi
+qu'il en soit, Schéhérazade, qui, descendant d'Eve en droite ligne,
+avait hérité peut-être des sept paniers de bavardage que cette dernière,
+comme personne ne l'ignore, ramassa sous les arbres du jardin d'Eden,
+Schéhérazade, dis-je, finit par triompher, et l'impôt sur la beauté fut
+aboli.
+
+Or cette conclusion (celle de l'histoire traditionnelle) est, sans
+doute, fort convenable et fort plaisante: mais, hélas! comme la
+plupart des choses plaisantes, plus plaisante que vraie; et c'est à
+l'Isitsoornot que je dois de pouvoir corriger cette erreur. «Le mieux»,
+dit un Proverbe français, «est l'ennemi du bien»; et en rappelant que
+Schéhérazade avait hérité des sept paniers de bavardage, j'aurais dû
+ajouter qu'elle sut si bien les faire valoir, qu'ils montèrent bientôt à
+soixante-dix-sept.
+
+«Ma chère soeur,» dit-elle à la mille et deuxième nuit, (je cite ici
+littéralement le texte de l'Isitsoornot) «ma chère soeur, maintenant
+qu'il n'est plus question de ce petit inconvénient de la strangulation,
+et que cet odieux impôt est si heureusement aboli, j'ai à me reprocher
+d'avoir commis une grave indiscrétion, en vous frustrant vous et le roi
+(je suis fâchée de le dire, mais le voilà qui ronfle--ce que ne devrait
+pas se permettre un gentilhomme) de la fin de l'histoire de Sinbad
+le marin. Ce personnage eut encore beaucoup d'autres aventures
+intéressantes; mais la vérité est que je tombais de sommeil la nuit où
+je vous les racontais, et qu'ainsi je dus interrompre brusquement ma
+narration--grave faute qu'Allah, j'espère, voudra bien me pardonner.
+Cependant il est encore temps de réparer ma coupable négligence, et
+aussitôt que j'aurai pincé une ou deux fois le roi de manière à le
+réveiller assez pour l'empêcher de faire cet horrible bruit, je vous
+régalerai vous et lui (s'il le veut bien) de la suite de cette très
+remarquable histoire.»
+
+Ici la soeur de Schéhérazade, ainsi que le remarque l'Isitsoornot, ne
+témoigna pas une bien vive satisfaction; mais quand le roi, suffisamment
+pincé, eut fini de ronfler, et eut poussé un «Hum!» puis un «Hoo!»--mots
+arabes sans doute, qui donnèrent à entendre à la reine qu'il était tout
+oreilles, et allait faire de son mieux pour ne plus ronfler,--la reine,
+dis-je, voyant les choses s'arranger à sa grande satisfaction, reprit la
+suite de l'histoire de Sinbad le marin:
+
+«Sur mes vieux ans,» (ce sont les paroles de Sinbad lui-même, telles
+qu'elles sont rapportées par Schéhérazade) «après plusieurs années de
+repos dans mon pays, je me sentis de nouveau possédé du désir de visiter
+des contrées étrangères; et un jour, sans m'ouvrir de mon dessein à
+personne de ma famille, je fis quelques ballots des marchandises les
+plus précieuses et les moins embarrassantes, je louai un crocheteur pour
+les porter, et j'allai avec lui sur le bord de la mer attendre l'arrivée
+d'un vaisseau de hasard qui pût me transporter dans quelque région que
+je n'aurais pas encore explorée.
+
+»Après avoir déposé les ballots sur le sable, nous nous assîmes sous un
+bouquet d'arbres et regardâmes au loin sur l'océan, dans l'espoir de
+découvrir un vaisseau; mais nous passâmes plusieurs heures sans rien
+apercevoir. A la fin, il me sembla entendre comme un bourdonnement ou
+un grondement lointain, et le crocheteur, après avoir longtemps prêté
+l'oreille, déclara qu'il l'entendait aussi. Peu à peu le bruit devint de
+plus en plus fort, et ne nous permit plus de douter que l'objet qui le
+causait s'approchât de nous. Nous finîmes par apercevoir sur le bord
+de l'horizon un point noir, qui grandit rapidement; nous découvrîmes
+bientôt que c'était un monstre gigantesque, nageant, la plus grande
+partie de son corps flottant au-dessus de la surface de la mer. Il
+venait de notre côté avec une inconcevable rapidité, soulevant autour de
+sa poitrine d'énormes vagues d'écume et illuminant toute la partie de la
+mer qu'il traversait d'une longue traînée de feu.
+
+»Quand il fut près de nous, nous pûmes le voir fort distinctement. Sa
+longueur égalait celle des plus hauts arbres, et il était aussi large
+que la grande salle d'audience de votre palais, ô le plus sublime et le
+plus magnifique des califes! Son corps, tout à fait différent de celui
+des poissons ordinaires, était aussi dur qu'un roc, et toute la partie
+qui flottait au-dessus de l'eau était d'un noir de jais, à l'exception
+d'une étroite bande de couleur rouge-sang qui lui formait une ceinture.
+Le ventre qui flottait sous l'eau, et que nous ne pouvions qu'entrevoir
+de temps en temps, quand le monstre s'élevait ou descendait avec les
+vagues, était entièrement couvert d'écailles métalliques, d'une couleur
+semblable à celle de la lune par un ciel brumeux. Le dos était plat et
+presque blanc, et donnait naissance à plus de six vertèbres formant à
+peu près la moitié de la longueur totale du corps.
+
+»Cette horrible créature n'avait pas de bouche visible; mais, comme
+pour compenser cette défectuosité, elle était pourvue d'au moins
+quatre-vingts yeux, sortant de leurs orbites comme ceux de la demoiselle
+verte, alignés tout autour de la bête en deux rangées l'une au-dessus de
+l'autre, et parallèles à la bande rouge-sang, qui semblait jouer le rôle
+d'un sourcil. Deux ou trois de ces terribles yeux étaient plus larges
+que les autres, et avaient l'aspect de l'or massif.
+
+»Le mouvement extrêmement rapide avec lequel cette bête s'approchait de
+nous devait être entièrement l'effet de la sorcellerie--car elle n'avait
+ni nageoires comme les poissons, ni palmures comme les canards, ni ailes
+comme la coquille de mer, qui flotte à la manière d'un vaisseau: elle ne
+se tordait pas non plus comme font les anguilles. Sa tête et sa queue
+étaient de forme parfaitement semblable, sinon que près de la dernière
+se trouvaient deux petits trous qui servaient de narines, et par
+lesquels le monstre soufflait son épaisse haleine avec une force
+prodigieuse et un vacarme fort désagréable.
+
+»La vue de cette hideuse bête nous causa une grande terreur; mais notre
+étonnement fut encore plus grand que notre peur, quand, la considérant
+de plus près, nous aperçûmes sur son dos une multitude d'animaux à peu
+près de la taille et de la forme humaines, et ressemblant parfaitement
+à des hommes, sinon qu'ils ne portaient pas (comme les hommes) des
+vêtements, la nature, sans doute, les ayant pourvus d'une espèce
+d'accoutrement laid et incommode, qui s'ajustait si étroitement à la
+peau qu'il rendait ces pauvres malheureux ridiculement gauches, et
+semblait les mettre à la torture. Le sommet de leurs têtes était
+surmonté d'une espèce de boîtes carrées; à première vue je les pris pour
+des turbans, mais je découvris bientôt qu'elles étaient extrêmement
+lourdes et massives, d'où je conclus qu'elles étaient destinées, par
+leur grand poids, à maintenir les têtes de ces animaux fermes et solides
+sur leurs épaules. Autour de leurs cous étaient attachés des colliers
+noirs (signes de servitude sans doute) semblables à ceux de nos chiens,
+seulement beaucoup plus larges et infiniment plus raides--de telle sorte
+qu'il était tout à fait impossible à ces pauvres victimes de mouvoir
+leurs têtes dans une direction quelconque sans mouvoir le corps en même
+temps; ils étaient ainsi condamnés à la contemplation perpétuelle de
+leurs nez,--contemplation prodigieusement, sinon désespérément bornée et
+abrutissante.
+
+»Quand le monstre eut presque atteint le rivage où nous étions, il
+projeta tout à coup un de ses yeux à une grande distance, et en fit
+sortir un terrible jet de feu, accompagné d'un épais nuage de fumée, et
+d'un fracas que je ne puis comparer qu'au tonnerre. Lorsque la fumée se
+fut dissipée, nous vîmes un de ces singuliers animaux-hommes debout près
+de la tête de l'énorme bête, une trompette à la main; il la porta à sa
+bouche et en émit à notre adresse des accents retentissants, durs et
+désagréables que nous aurions pu prendre pour un langage articulé, s'ils
+n'étaient pas entièrement sortis du nez.
+
+»Comme c'était évidemment à moi qu'il s'adressait, je fus fort
+embarrassé pour répondre, n'ayant pu comprendre un traître mot de ce qui
+avait été dit. Dans cet embarras, je me tournai du côté du crocheteur,
+qui s'évanouissait de peur près de moi, et je lui demandai son opinion
+sur l'espèce de monstre à qui nous avions affaire, sur ce qu'il voulait,
+et sur ces créatures qui fourmillaient sur son dos. A quoi le crocheteur
+répondit, aussi bien que le lui permettait sa frayeur, qu'il avait en
+effet entendu parler de ce monstre marin; que c'était un cruel démon,
+aux entrailles de soufre, et au sang de feu, créé par de mauvais génies
+pour faire du mal à l'humanité; que ces créatures qui fourmillaient sur
+son dos étaient une vermine, semblable à celle qui quelquefois tourmente
+les chats et les chiens, mais un peu plus grosse et plus sauvage; que
+cette vermine avait son utilité, toute pernicieuse, il est vrai: la
+torture que causaient à la bête ses piqûres et ses morsures l'excitait à
+ce degré de fureur qui lui était nécessaire pour rugir et commettre le
+mal, et accomplir ainsi les desseins vindicatifs et cruels des mauvais
+génies.
+
+»Ces explications me déterminèrent à prendre mes jambes à mon cou, et
+sans même regarder une fois derrière moi, je me mis à courir de toutes
+mes forces à travers les collines, tandis que le crocheteur se sauvait
+aussi vite dans une direction opposée, emportant avec lui mes ballots,
+dont il eut, sans doute, le plus grand soin: cependant je ne saurais
+rien assurer à ce sujet, car je ne me souviens pas de l'avoir jamais
+revu depuis.
+
+»Quant à moi, je fus si chaudement poursuivi par un essaim des
+hommes-vermine (ils avaient gagné le rivage sur des barques) que je fus
+bientôt pris, et conduit pieds et poings liés, sur la bête, qui se remit
+immédiatement à nager au large.
+
+»Je me repentis alors amèrement d'avoir fait la folie de quitter mon
+confortable logis pour exposer ma vie dans de pareilles aventures; mais
+le regret étant inutile, je m'arrangeai de mon mieux de la situation, et
+travaillai à m'assurer les bonnes grâces de l'animal à la trompette, qui
+semblait exercer une certaine autorité sur ses compagnons. J'y réussis
+si bien, qu'au bout de quelques jours il me donna plusieurs témoignages
+de sa faveur, et en vint à prendre la peine de m'enseigner les éléments
+de ce qu'il y avait une certaine outrecuidance à appeler son langage. Je
+finis par pouvoir converser facilement avec lui et lui faire comprendre
+l'ardent désir que j'avais de voir le monde.
+
+»_Washish squashish squeak, Sinbad, hey-diddle diddle, grunt unt
+grumble, hiss, fiss, whiss_, me dit-il un jour après dîner--mais je
+vous demande mille pardons, j'oubliais que Votre Majesté n'est pas
+familiarisée avec le dialecte des _Coqs-hennissants_ (ainsi s'appelaient
+les animaux-hommes; leur langage, comme je le présume, formant le lien
+entre la langue des chevaux et celle des coqs.) Avec votre permission,
+je traduirai: _Washish squashish_ et le reste. Cela veut dire: «Je suis
+heureux, mon cher Sinbad, de voir que vous êtes un excellent garçon;
+nous sommes en ce moment en train de faire ce qu'on appelle le tour du
+globe; et puisque vous êtes si désireux de voir le monde, je veux faire
+un effort, et vous transporter gratis sur le dos de la bête.»
+
+Quand Lady Schéhérazade en fut à ce point de son récit, dit
+l'Isitsoôrnot, le roi se retourna de son côté gauche sur son côté droit,
+et dit:
+
+«Il est en effet fort étonnant, ma chère reine, que vous ayez omis
+jusqu'ici ces dernières aventures de Sinbad. Savez-vous que je les
+trouve excessivement curieuses et intéressantes?»
+
+Sur quoi, la belle Schéhérazade continua son histoire en ces termes:
+
+«Sinbad poursuit ainsi son récit:--Je remerciai l'homme-animal de sa
+bonté, et bientôt je me trouvai tout à fait chez moi sur la bête. Elle
+nageait avec une prodigieuse rapidité à travers l'Océan, dont la surface
+cependant, dans cette partie du monde, n'est pas du tout plate, mais
+ronde comme une grenade, de sorte que nous ne cessions, pour ainsi dire,
+de monter et de descendre.»
+
+«Cela devait être fort singulier,» interrompit le roi.
+
+«Et cependant rien n'est plus vrai,» répondit Schéhérazade.
+
+«Il me reste quelques doutes,» répliqua le roi, «mais, je vous en prie,
+veuillez continuer votre histoire.»
+
+«Volontiers» dit la reine. «La bête, poursuivit Sinbad, nageait donc,
+comme je l'ai dit, toujours montant et toujours descendant; nous
+arrivâmes enfin à une île de plusieurs centaines de milles de
+circonférence, qui cependant avait été bâtie au milieu de la mer par une
+colonie de petits animaux semblables à des chenilles[3].»
+
+«Hum!» fit le roi.
+
+«En quittant cette île,» continua Schéhérazade (sans faire attention
+bien entendu à cette éjaculation inconvenante de son mari) nous
+arrivâmes bientôt à une autre où les forêts étaient de pierre massive,
+et si dure qu'elles mirent en pièces les haches les mieux trempées avec
+lesquelles nous essayâmes de les abattre[4].
+
+«Hum!» fit de nouveau le roi; mais Schéhérazade passa outre, et continua
+à faire parler Sinbad.
+
+«Au delà de cette île, nous atteignîmes une contrée où il y avait une
+caverne qui s'étendait à la distance de trente ou quarante milles dans
+les entrailles de la terre, et qui contenait des palais plus nombreux,
+plus spacieux et plus magnifiques que tous ceux de Damas ou de Bagdad.
+A la voûte de ces palais étaient suspendues des myriades de gemmes,
+semblables à des diamants, mais plus grosses que des hommes, et au
+milieu des rues formées de tours, de pyramides et de temples, coulaient
+d'immenses rivières aussi noires que l'ébène, et où pullulaient des
+poissons sans yeux.[5]»
+
+«Hum!» fit le roi.
+
+«Nous parvînmes ensuite à une région où nous trouvâmes une autre
+montagne; au bas de ses flancs coulaient des torrents de métal fondu,
+dont quelques-uns avaient douze milles de large et soixante milles de
+long[6]; d'un abîme creusé au sommet sortait une si énorme quantité de
+cendres que le soleil en était entièrement éclipsé et qu'il régnait une
+obscurité plus profonde que la nuit la plus épaisse, si bien que même
+à une distance de cent cinquante milles de la montagne, il nous était
+impossible de distinguer l'objet le plus blanc, quelque rapproché qu'il
+fût de nos yeux[7].
+
+«Hum!» fit le roi.
+
+«Après avoir quitté cette côte, nous rencontrâmes un pays où la nature
+des choses semblait renversée--nous y vîmes un grand lac, au fond
+duquel, à plus de cent pieds au-dessous de la surface de l'eau, poussait
+en plein feuillage une forêt de grands arbres florissants[8].»
+
+«Hoo!» dit le roi.
+
+«A quelque cent milles plus loin, nous entrâmes dans un climat où
+l'atmosphère était si dense que le fer ou l'acier pouvaient s'y soutenir
+absolument comme des plumes dans la nôtre[9].»
+
+«Balivernes!» dit le roi.
+
+«Suivant toujours la même direction, nous arrivâmes à la plus magnifique
+région du monde. Elle était arrosée des méandres d'une glorieuse rivière
+sur une étendue de plusieurs milliers de milles. Cette rivière était
+d'une profondeur indescriptible, et d'une transparence plus merveilleuse
+que celle de l'ambre. Elle avait de trois à six milles de large, et ses
+berges qui s'élevaient de chaque côté à une hauteur perpendiculaire de
+douze cents pieds étaient couronnées d'arbres toujours verdoyants et
+de fleurs perpétuelles au suave parfum qui faisaient de ces lieux un
+somptueux jardin; mais cette terre plantureuse s'appelait le royaume de
+l'Horreur, et on ne pouvait y entrer sans y trouver la mort[10].»
+
+«Ouf!» dit le roi.
+
+«Nous quittâmes ce royaume en toute hâte, et quelques jours après, nous
+arrivâmes à d'autres bords, où nous fûmes fort étonnés de voir des
+myriades d'animaux monstrueux portant sur leurs têtes des cornes qui
+ressemblaient à des faux. Ces hideuses bêtes se creusent de vastes
+cavernes dans le sol en forme d'entonnoir, et en entourent l'entrée
+d'une ligne de rocs entassés l'un sur l'autre de telle sorte qu'ils ne
+peuvent manquer de tomber instantanément, quand d'autres animaux s'y
+aventurent; ceux-ci se trouvent ainsi précipités dans le repaire du
+monstre, où leur sang est immédiatement sucé, après quoi leur carcasse
+est dédaigneusement lancée à une immense distance de la «caverne de la
+mort[11].»
+
+«Peuh!» dit le roi.
+
+«Continuant notre chemin, nous vîmes un district abondant en végétaux,
+qui ne poussaient pas sur le sol, mais dans l'air[12]. Il y en avait
+qui naissaient de la substance d'autres végétaux[13]; et d'autres qui
+empruntaient leur propre substance aux corps d'animaux vivants[14].
+Puis d'autres encore tout luisants d'un feu intense[15]; d'autres qui
+changeaient de place à leur gré[16]; mais, chose bien plus merveilleuse
+encore, nous découvrîmes des fleurs qui vivaient, respiraient et
+agitaient leurs membres à volonté, et qui, bien plus, avaient la
+détestable passion de l'humanité pour asservir d'autres créatures, et
+les confiner dans d'horribles et solitaires prisons jusqu'à ce qu'elles
+eussent rempli une tâche fixée[17].»
+
+«Bah!» dit le roi.
+
+«Après avoir quitté ce pays, nous arrivâmes bientôt à un autre, où les
+oiseaux ont une telle science et un tel génie en mathématiques, qu'ils
+donnent tous les jours des leçons de géométrie aux hommes les plus sages
+de l'empire. Le roi ayant offert une récompense pour la solution de deux
+problèmes très difficiles, ils furent immédiatement résolus--l'un, par
+les abeilles, et l'autre par les oiseaux; mais comme le roi garda ces
+solutions secrètes, ce ne fut qu'après les plus profondes et les plus
+laborieuses recherches, et une infinité de gros livres écrits pendant
+une longue série d'années, que les Mathématiciens arrivèrent enfin aux
+mêmes solutions qui avaient été improvisées par les abeilles et par les
+oiseaux[18].»
+
+«Oh! oh!» dit le roi.
+
+«A peine avions nous perdu de vue cette contrée, qu'une autre s'offrit
+à nos yeux. De ses bords s'étendit sur nos têtes un vol d'oiseaux d'un
+mille de large, et de deux cent quarante milles de long; si bien que
+tout en faisant un mille à chaque minute, il ne fallut pas à cette bande
+d'oiseaux moins de quatre heures pour passer au dessus de nous; il y
+avait bien plusieurs millions de millions d'oiseaux[19].
+
+«Oh!» dit le roi.
+
+«Nous n'étions pas plus tôt délivrés du grand ennui que nous causèrent
+ces oiseaux que nous fûmes terrifiés par l'apparition d'un oiseau
+d'une autre espèce, infiniment plus grand que les corbeaux que j'avais
+rencontrés dans mes premiers voyages; il était plus gros que le plus
+vaste des dômes de votre sérail, ô le plus magnifique des califes!
+Ce terrible oiseau n'avait pas de tête visible, il était entièrement
+composé de ventre, un ventre prodigieusement gras et rond, d'une
+substance molle, poli, brillant, et rayé de diverses couleurs. Dans ses
+serres le monstre portait à son aire dans les cieux une maison dont
+il avait fait sauter le toit, et dans l'intérieur de laquelle nous
+aperçûmes distinctement des êtres humains, en proie sans doute au plus
+affreux désespoir en face de l'horrible destin qui les attendait. Nous
+fimes tout le bruit possible dans l'espérance d'effrayer l'oiseau et de
+lui faire lâcher sa proie; mais il se contenta de pousser une espèce de
+ronflement de rage, et laissa tomber sur nos têtes un sac pesant que
+nous trouvâmes rempli de sable.»
+
+«Sornettes!» dit le roi.
+
+«Aussitôt après cette aventure, nous remontâmes un continent d'une
+immense étendue et d'une solidité prodigieuse, et qui cependant était
+entièrement porté sur le dos d'une vache bleu de ciel qui n'avait pas
+moins de quatre cents cornes[20].»
+
+«Cela, je le crois,» dit le roi, «parce que j'ai lu quelque chose de
+semblable dans un livre.»
+
+«Nous passâmes immédiatement sous ce continent (en nageant entre les
+jambes de la vache) et quelques heures après nous nous trouvâmes dans
+une merveilleuse contrée, et l'homme-animal m'informa que c'était son
+pays natal, habité par des êtres de son espèce. Cette révélation fit
+grandement monter l'homme-animal dans mon estime, et je commençai à
+éprouver quelque honte de la dédaigneuse familiarité avec laquelle je
+l'avais traité; car je découvris que les animaux-hommes étaient en
+général une nation de très puissants magiciens qui vivaient avec des
+vers dans leurs cervelles[21]; ces vers, sans doute, servaient à
+stimuler par leurs tortillements et leurs frétillements les plus
+miraculeux efforts de l'imagination.
+
+«Balivernes!» dit le roi.
+
+«Ces magiciens avaient apprivoisé plusieurs animaux de la plus
+singulière espèce; par exemple, il y avait un énorme cheval dont les os
+étaient de fer, et le sang de l'eau bouillante. En guise d'avoine, il
+se nourrissait habituellement de pierres noires; et cependant, en dépit
+d'un si dur régime, il était si fort et si rapide qu'il pouvait traîner
+un poids plus lourd que le plus grand temple de cette ville, et avec une
+vitesese surpassant celle du vol de la plupart des oiseaux[22].»
+
+«Sornettes!» dit le roi.
+
+«Je vis aussi chez ce peuple une poule sans plumes, mais plus grosse
+qu'un chameau; au lieu de chair et d'os elle était faite de fer et de
+brique: son sang, comme celui du cheval, (avec qui du reste elle avait
+beaucoup de rapport) était de l'eau bouillante, et comme lui elle ne
+mangeait que du bois ou des pierres noires. Cette poule produisait
+souvent une centaine de petits poulets dans un jour, et ceux-ci après
+leur naissance restaient plusieurs semaines dans l'estomac de leur
+mère[23].»
+
+«Inepte!» dit le roi.
+
+«Un des plus grands magiciens de cette nation inventa un homme composé
+de cuivre, de bois et de cuir, et le doua d'un génie tel qu'il aurait
+battu aux échecs toute la race humaine à l'exception du grand calife
+Haroun Al-Raschid[24]. Un autre construisit (avec les mêmes matériaux)
+une créature capable de faire rougir de honte le génie même de celui
+qui l'avait inventée; elle était douée d'une telle puissance de
+raisonnement, qu'en une seconde elle exécutait des calculs, qui auraient
+demandé les efforts combinés de cinquante mille hommes de chair et d'os
+pendant une année[25]. Un autre plus prodigieux encore s'était fabriqué
+une créature qui n'était ni homme ni bête, mais qui avait une cervelle
+de plomb mêlée d'une matière noire comme de la poix, et des doigts
+dont elle se servait avec une si grande rapidité et une si incroyable
+dextérité qu'elle aurait pu sans peine écrire douze cents copies du
+Coran en une heure; et cela avec une si exacte précision, qu'on n'aurait
+pu trouver entre toutes ces copies une différence de l'épaisseur du plus
+fin cheveu. Cette créature jouissait d'une force prodigieuse, au point
+d'élever ou de renverser de son souffle les plus puissants empires; mais
+ses forces s'exerçaient également pour le mal comme pour le bien.»
+
+«Ridicule!» dit le roi.
+
+«Parmi ces nécromanciens, il y en avait un qui avait dans ses veines le
+sang des salamandres; il ne se faisait aucun scrupule de s'asseoir et de
+fumer son chibouc dans un four tout rouge en attendant que son dîner
+y fût parfaitement cuit[26]. Un autre avait la faculté de changer
+les métaux vulgaires en or, sans même les surveiller pendant
+l'opération[27]. Un autre était doué d'une telle délicatesse du toucher,
+qu'il avait fait un fil de métal si fin qu'il était invisible[28]. Un
+autre avait une telle rapidité de perception qu'il pouvait compter les
+mouvements distincts d'un corps élastique vibrant avec la vitesse de
+neuf cents millions de vibrations en une seconde[29].»
+
+«Absurde!» dit le roi.
+
+«Un autre de ces magiciens, au moyen d'un fluide que personne n'a jamais
+vu, pouvait faire brandir les bras à ses amis, leur faire donner des
+coups de pied, les faire lutter, ou danser à sa volonté[30]. Un autre
+avait donné à sa voix une telle étendue qu'il pouvait se faire entendre
+d'un bout de la terre à l'autre[31]. Un autre avait un bras si long
+qu'il pouvait, assis à Damas, rédiger une lettre à Bagdad, ou à quelque
+distance que ce fût[32]. Un autre ordonnait à l'éclair de descendre du
+ciel, et l'éclair descendait à son ordre, et une fois descendu, lui
+servait de jouet. Un autre de deux sons retentissants réunis faisait
+un silence. Un autre avec deux lumières étincelantes produisait une
+profonde obscurité[33]. Un autre faisait de la glace dans une fournaise
+chauffée au rouge[34]. Un autre invitait le soleil à faire son portrait,
+et le soleil le faisait[35]. Un autre prenait cet astre avec la lune et
+les planètes, et après les avoir pesés avec un soin scrupuleux,
+sondait leurs profondeurs, et se rendait compte de la solidité de leur
+substance. Mais la nation tout entière est douée d'une si surprenante
+habileté en sorcellerie, que les enfants, les chats et les chiens
+eux-mêmes les plus ordinaires n'éprouvent aucune difficulté à percevoir
+des objets qui n'existent pas du tout, ou qui depuis vingt millions
+d'années avant la naissance de ce peuple ont disparu de la surface du
+monde[36].»
+
+«Déraisonnable!» dit le roi.
+
+«Les femmes et les filles de ces incomparables sages et sorciers»,
+continua Schéhérazade, sans se laisser aucunement troubler par les
+fréquentes et inciviles interruptions de son mari, «les filles et les
+femmes de ces éminents magiciens sont tout ce qu'il y a d'accompli et de
+raffiné, et seraient ce qu'il y a de plus intéressant et de plus beau,
+sans une malheureuse fatalité qui pèse sur elles, et dont les pouvoirs
+miraculeux de leurs maris et de leurs pères n'ont pas été capables
+jusqu'ici de les préserver. Les fatalités prennent toutes sortes de
+formes différentes; celle dont je parle prit la forme d'un caprice.»
+
+«Un quoi?» dit le roi.
+
+«Un caprice,» dit Schéhérazade. «Un des mauvais génies, qui ne cherchent
+que l'occasion de faire du mal, leur mit dans la tête, à ces dames
+accomplies, que ce qui constitue la beauté personnelle consiste
+entièrement dans la protubérance de là région qui ne s'étend pas très
+loin au-dessous du dos. La perfection de la beauté, d'après elles, est
+en raison directe de l'étendue de cette protubérance. Cette idée leur
+trotta longtemps par la tête, et comme les coussins sont à bon marché
+dans ce pays, il ne fut bientôt plus possible de distinguer une femme
+d'un dromadaire.»
+
+«Assez», dit le roi--«je n'en saurais entendre davantage. Vous m'ayez
+déjà donné un terrible mal de tête avec vos mensonges. Il me semble
+aussi que le jour commence à poindre. Depuis combien de temps
+sommes-nous mariés?--Ma conscience commence aussi à se sentir de nouveau
+troublée. Et puis cette allusion au dromadaire ... me prenez-vous pour
+un imbécile? En résumé, il faut vous lever et vous laisser étrangler.»
+
+Ces paroles, m'apprend l'Isitsoörnot, affligèrent et étonnèrent à la
+fois Schéhérazade. Mais comme elle savait que le roi était un homme
+d'une intégrité scrupuleuse et incapable de forfaire à sa parole, elle
+se soumit de bonne grâce à sa destinée. Elle trouva cependant (durant
+l'opération) une grande consolation dans la pensée que son histoire
+restait en grande partie inachevée, et que, par sa pétulance, sa brute
+de mari s'était justement puni lui-même en se privant du récit d'un
+grand nombre d'autres merveilleuses aventures.
+
+
+
+
+MELLONTA TAUTA
+
+(ce qui doit arriver)
+
+
+_A bord du Ballon l'Alouette_,
+
+1 avril, 2848.
+
+Il faut aujourd'hui, mon cher ami, que vous subissiez, pour vos péchés,
+le supplice d'un long bavardage. Je vous déclare nettement que je vais
+vous punir de toutes vos impertinences, en me faisant aussi ennuyeux,
+aussi décousu, aussi incohérent, aussi insupportable que possible.
+
+Me voilà donc encaqué dans un sale ballon, avec une centaine ou deux de
+passagers appartenant à la _canaille_, tous engagés dans une partie de
+plaisir (quelle bouffonne idée certaines gens se font du plaisir!) et
+ayant devant moi la perspective de ne pas toucher la _terre ferme_ avant
+un mois au moins. Personne à qui parler. Rien à faire. Or quand on n'a
+rien à faire, c'est le cas de correspondre avec ses amis. Vous comprenez
+donc le double motif pour lequel je vous écris cette lettre:--mon ennui
+et vos péchés.
+
+Ajustez vos lunettes et préparez-vous à vous ennuyer. J'ai l'intention
+de vous écrire ainsi chaque jour pendant cet odieux voyage.
+
+Mon Dieu! quand donc quelque nouvelle _Invention_ germera-t-elle dans
+le péricrâne humain? Serons-nous donc éternellement condamnés aux mille
+inconvénients du ballon?
+
+_Personne_ ne trouvera donc un système de locomotion plus expéditif?
+Ce train de petit trot est, à mon avis, une véritable torture. Sur ma
+parole, depuis que nous sommes partis, nous n'avons pas fait plus de
+cent milles à l'heure. Les oiseaux mêmes nous battent, quelques-uns
+au moins. Je vous assure qu'il n'y a là aucune exagération. Notre
+mouvement, sans doute, semble plus lent qu'il n'est réellement--et cela,
+parce que nous n'avons autour de nous aucun point de comparaison qui
+puisse nous faire juger de notre rapidité, et que nous marchons avec le
+vent. Assurément, toutes les fois que nous rencontrons un autre ballon,
+nous avons alors quelque chance de nous rendre compte de notre vitesse,
+et je dois reconnaître qu'en somme cela ne va pas trop mal. Tout
+accoutumé que je suis à ce mode de voyage, je ne puis m'empêcher de
+ressentir une espèce de vertige, toutes les fois qu'un ballon nous
+devance en passant dans un courant directement au-dessus de notre tête.
+Il me semble toujours voir un immense oiseau de proie prêt à fondre sur
+nous et à nous emporter dans ses serres. Il en est venu un sur nous ce
+matin même au lever du soleil, et il rasa de si près le nôtre que sa
+corde-guide frôla le réseau auquel est suspendu notre char, et nous
+causa une sérieuse panique. Notre capitaine remarqua que si ce réseau
+avait été composé de cette vieille soie d'il y a cinq cents ou mille
+ans, nous aurions inévitablement souffert une avarie. Cette soie, comme
+il me l'a expliqué, était une étoffe fabriquée avec les entrailles d'une
+espèce de ver de terre. Ce ver était soigneusement nourri de mûres--une
+espèce de fruit ressemblant à un melon d'eau--et, quand il était
+suffisamment gras, on l'écrasait dans un moulin. La pâte qu'il formait
+alors était appelée dans son état primitif _papyrus_, et elle devait
+passer par une foule de préparations diverses pour devenir finalement
+de la _soie_. Chose singulière! cette soie était autrefois fort prisée
+comme article de _toilette de femmes_! Généralement elle servait aussi
+à construire les ballons. Il paraît qu'on trouva dans la suite une
+meilleure espèce de matière dans l'enveloppe inférieure du péricarpe
+d'une plante vulgairement appelée _euphorbium_, et connue aujourd'hui en
+botanique sous le nom d'herbe de lait. On appela cette dernière espèce
+de soie _soie-buckingham_, à cause de sa durée exceptionnelle, et on
+la rendait prête à l'usage en la vernissant d'une solution de gomme de
+caoutchouc--substance qui devait ressembler sous beaucoup de rapports
+à la _gutta percha_, ordinairement employée aujourd'hui. Ce caoutchouc
+était quelquefois appelé gomme arabique indienne ou gomme de whist, et
+appartenait sans doute à la nombreuse famille des _fungi_. Vous ne me
+direz plus maintenant que je ne suis pas un zélé et profond antiquaire.
+
+A propos de cordes-guides, la nôtre, paraît-il, vient de renverser
+par dessus bord un homme d'un de ces petits bateaux électriques qui
+pullulent au dessous de nous dans l'océan--un bateau d'environ 600
+tonnes, et, d'après ce qu'on dit, scandaleusement chargé. Il devrait
+être interdit à ces diminutifs de barques de transporter plus d'un
+nombre déterminé de passagers. On ne laissa pas l'homme remonter à bord,
+et il fut bientôt perdu de vue avec son sauveur. Je me félicite, mon
+cher ami, de vivre dans un temps assez éclairé pour qu'un simple
+individu ne compte pas comme existence. Il n'y a que la masse dont la
+véritable Humanité doive se soucier. En parlant d'Humanité, savez-vous
+que notre immortel Wiggins n'est pas aussi original dans ses vues sur la
+condition sociale et le reste, que ses contemporains sont disposés à le
+croire? Pundit m'assure que les mêmes idées ont été émises presque
+dans les mêmes termes il y a à peu près mille ans, par un philosophe
+irlandais nommé Fourrier, dans l'intérêt d'une boutique de détail pour
+peaux de chat et autres fourrures. Pundit est _savant_, vous le savez;
+il ne peut y avoir d'erreur à ce sujet. Qu'il est merveilleux de voir se
+réaliser tous les jours la profonde observation de l'Indou Aries Tottle
+(citée par Pundit):--«Il faut reconnaître que ce n'est pas une ou deux
+fois, mais à l'infini que les mêmes opinions reviennent en tournant
+toujours dans le même cercle parmi les hommes.»
+
+_2 avril._--Parlé aujourd'hui du cutter électrique chargé de la section
+moyenne des fils télégraphiques flottants. J'apprends que lorsque cette
+espèce de télégraphe fut essayée pour la première fois par Horse, on
+regardait comme tout à fait impossible de conduire les fils sous la
+mer; aujourd'hui nous avons peine à comprendre où l'on pouvait voir une
+difficulté! Ainsi marche le monde. _Tempora mutantur_--vous m'excuserez
+de vous citer de l'Étrusque. Que _ferions-nous_ sans le télégraphe
+Atlantique? (Pundit prétend qu'Atlantique est l'ancien adjectif).
+Nous nous arrêtâmes quelques minutes pour adresser au cutter quelques
+questions, et nous apprîmes, entre autres glorieuses nouvelles, que
+la guerre civile sévit en Afrique, tandis que la peste travaille
+admirablement tant en Europe qu'en Ayesher. N'est-il pas vraiment
+remarquable qu'avant les merveilleuses lumières versées par l'Humanité
+sur la philosophie, le monde ait été habitué à considérer la guerre et
+la peste comme des calamités? Savez-vous qu'on adressait des prières
+dans les anciens temples dans le but d'écarter ces _maux_ (!) de
+l'humanité? N'est-il pas vraiment difficile de s'imaginer quel principe
+d'intérêt dirigeait nos ancêtres dans leur conduite? Etaient-ils donc
+assez aveugles pour ne pas comprendre que la destruction d'une myriade
+d'individus n'est qu'un avantage positif proportionnel pour la masse?
+
+_3 avril._--Rien de plus amusant que de monter l'échelle de corde
+qui conduit au sommet du ballon, et de contempler de là le monde
+environnant. Du char au-dessous vous savez que la vue n'est pas si
+étendue--on ne peut guère regarder verticalement. Mais de cette place
+(où je vous écris) assis sur les somptueux coussins de la salle ouverte
+au sommet, on peut tout voir dans toutes les directions. En ce moment
+il y a en vue une multitude de ballons, qui présentent un tableau très
+animé, pendant que l'air retentit du bruit de plusieurs millions de voix
+humaines. J'ai entendu affirmer que lorsque Jaune ou (comme le veut
+Pundit) Violet, le premier aéronaute, dit-on, soutint qu'il était
+pratiquement possible de traverser l'atmosphère dans toutes les
+directions, et qu'il suffisait pour cela de monter et de descendre
+jusqu'à ce qu'on eût atteint un courant favorable, c'est à peine si
+ses contemporains voulurent l'entendre, et qu'ils le regardèrent tout
+simplement comme une sorte de fou ingénieux, les philosophes (!) du jour
+déclarant que la chose était impossible. Il me semble aujourd'hui _tout
+à fait_ inexplicable qu'une chose aussi simple et aussi pratique ait pu
+échapper à la sagacité des anciens _savants_. Mais dans tous les temps,
+les plus grands obstacles au progrès de l'art sont venus des prétendus
+hommes de science. Assurément, _nos_ hommes de science ne sont pas tout
+à fait aussi bigots que ceux d'autrefois;--et à ce sujet j'ai à vous
+raconter quelque chose de bien drôle. Savez-vous qu'il n'y a pas plus de
+mille ans que les métaphysiciens consentirent à faire revenir les gens
+de cette singulière idée, qu'il n'existait que _deux routes possibles
+pour atteindre à la vérité_? Croyez-le si vous pouvez! Il paraît qu'il y
+a longtemps, bien longtemps, dans la nuit des âges, vivait un philosophe
+turc (ou peut-être Indou) appelé Aries Tottle[37]. Ce philosophe
+introduisit, ou tout au moins propagea ce qu'on appelait la méthode
+d'investigation déductive ou _à priori_. Il partait de principes qu'il
+regardait comme des axiomes ou _vérités évidentes_ par elles-mêmes, et
+descendait _logiquement_ aux conséquences. Ses plus grands disciples
+furent un nommé Neuclid[38] et un nommé Cant[39]. Cet Aries Tottle
+fleurit sans rival jusqu'à l'apparition d'un certain Hogg[40], surnommé
+le _Berger d'Ettrick_, qui prêcha un système complètement différent, que
+l'on appela la méthode _à posteriori_ ou méthode inductive. Tout son
+système se réduisait à la sensation. Il procédait par l'observation,
+l'analyse et la classification des faits--_instantiae naturae_
+(phénomènes naturels), comme on affectait de les nommer, ramenés ensuite
+à des lois générales. La méthode d'Aries Tottle, en un mot, était basée
+sur les _noumènes_; celle de Hogg sur les _phénomènes_. L'admiration
+excitée par ce dernier système fut si grande, qu'à sa première
+apparition, Aries Tottle tomba en discrédit; mais il finit par recouvrer
+du terrain, et on lui permit de partager le royaume de la vérité avec
+son rival plus moderne. Dès lors les _savants_ soutinrent que les
+méthodes Aristotélicienne et _Baconienne_ étaient les seules voies qui
+conduisaient à la science. Le mot _Baconienne_, vous devez le savoir,
+fut un adjectif inventé comme équivalent à _Hoggienne_, comme plus
+euphonique et plus noble.
+
+Ce que je vous dis là, mon cher ami, est la fidèle expression du fait et
+s'appuie sur les plus solides autorités; vous pouvez donc vous imaginer
+combien une opinion aussi absurde au fond a dû contribuer à retarder
+le progrès de toute vraie science qui ne marche guère que par bonds
+intuitifs. L'idée ancienne condamnait l'investigation à _ramper_, et
+pendant des siècles les esprits furent si infatués de Hogg surtout, que
+ce fut un temps d'arrêt pour la pensée proprement dite. Personne n'osa
+émettre une vérité dont il ne se sentît redevable qu'à son _âme_. Peu
+importait que cette vérité fût _démontrable_; les _savants_ entêtés
+du temps ne regardaient que la route au moyen de laquelle on l'avait
+atteinte. Ils ne voulaient pas même considérer la fin. «Les moyens,
+criaient-ils, les moyens, montrez-nous les moyens!» Si, après examen des
+moyens, on trouvait qu'ils ne rentraient ni dans la catégorie d'Aries
+(c'est-à-dire de Bélier) ni dans celle de Hogg, les _savants_ n'allaient
+pas plus loin, ils prononçaient que le théoriste était un fou, et ne
+voulaient rien avoir à faire avec sa vérité.
+
+Or, on ne peut pas même soutenir que par le système _rampant_ il eût été
+possible d'atteindre en une longue série de siècles la plus grande somme
+de vérité; la suppression de l'_Imagination_ était un mal qui ne pouvait
+être compensé par aucune certitude supérieure des anciennes méthodes
+d'investigation. L'erreur de ces Jurmains, de ces Vrinch, de ces
+Inglitch, et de ces Amriccans (nos ancêtres immédiats, pour le dire en
+passant) était une erreur analogue à celle du prétendu connaisseur qui
+s'imagine qu'il doit voir d'autant mieux un objet qu'il l'approche plus
+près de ses yeux. Ces gens étaient aveuglés par les détails. Quand ils
+procédaient d'après Hogg, leurs _faits_ n'étaient jamais en résumé que
+des faits, matière de peu de conséquence, à moins qu'on ne se crût très
+avancé en concluant que _c'étaient_ des faits, et qu'ils devaient être
+des faits, parce qu'ils apparaissaient tels. S'ils suivaient la méthode
+de Bélier, c'est à peine si leur procédé était aussi droit qu'une corne
+de cet animal, car ils n'ont jamais émis un axiome qui fût un véritable
+axiome dans toute la force du terme. Il fallait qu'ils fussent
+véritablement aveugles pour ne pas s'en apercevoir, même de leur temps;
+car à leur époque même, beaucoup d'axiomes longtemps _reçus comme tels_
+avaient été abandonnés. Par exemple: «_Ex nihilo nihil fit_»; «un
+corps ne peut agir où il n'est pas»; «il ne peut exister d'antipodes»;
+«l'obscurité ne peut pas sortir de la lumière»--toutes ces propositions,
+et une douzaine d'autres semblables, primitivement admises sans
+hésitation comme des axiômes, furent regardées, à l'époque même dont je
+parle, comme insoutenables. Quelle absurdité donc, de persister à croire
+aux _axiômes_, comme à des bases infaillibles de vérité! Mais d'après
+le témoignage même de leurs meilleurs raisonneurs, il est facile de
+démontrer la futilité, la vanité des axiômes en général. Quel fut le
+plus solide de leurs logiciens? Voyons! Je vais le demander à Pundit, et
+je reviens à la minute.... Ah! nous y voici! Voilà un livre écrit il y a
+à peu près mille ans et dernièrement traduit de l'Inglitch--langue qui,
+soit dit en passant, semble avoir été le germe de l'amriccan. D'après
+Pundit, c'est sans contredit le plus habile ouvrage ancien sur la
+logique. L'auteur, (qui avait une grande réputation de son temps) est un
+certain Miller, ou Mill[41]; et on raconte de lui, comme un détail de
+quelque importance, qu'il avait un cheval de moulin qui s'appelait
+Bentham. Mais jetons un coup d'oeil sur le Traité!
+
+Ah!--«Le plus ou moins de conceptibilité», dit très bien M. Mill,
+«ne doit être admis dans aucun cas comme critérium d'une vérité
+axiomatique.» Quel moderne jouissant de sa raison songerait à contester
+ce truisme? La seule chose qui nous étonne, c'est que M. Mill ait pu
+s'imaginer qu'il était nécessaire d'appeler l'attention sur une vérité
+aussi simple. Mais tournons la page. Que lisons-nous ici?--«Deux
+contradictoires ne peuvent être vraies en même temps--c'est-à-dire, ne
+peuvent coexister dans la réalité.» Ici M. Mill veut dire par exemple,
+qu'un arbre doit être ou bien un arbre, ou pas un arbre--c'est-à-dire,
+qu'il ne peut être en même temps un arbre et pas un arbre. Très bien,
+mais je lui demanderai _pourquoi_. Voici sa réponse, et il n'en veut pas
+donner d'autre:--«parce que, dit-il, il est impossible de concevoir que
+les contradictoires soient vraies toutes deux à la fois.» Mais ce n'est
+pas du tout répondre, d'après son propre aveu; car ne vient-il pas
+précisément de reconnaître que «dans aucun cas le plus ou moins
+de conceptibilité ne doit être admis comme critérium d'une vérité
+axiomatique?»
+
+Ce que je blâme chez ces anciens, c'est moins que leur logique soit, de
+leur propre aveu, sans aucun fondement, sans valeur, quelque chose de
+tout à fait fantastique, c'est surtout la sotte fatuité avec laquelle
+ils proscrivent toutes les autres voies qui mènent à la vérité, tous
+les _autres_ moyens de l'atteindre, excepté ces deux méthodes
+absurdes--l'une qui consiste à se traîner, l'autre à ramper--où ils ont
+osé emprisonner l'âme qui aime avant tout à _planer_.
+
+En tout cas, mon cher ami, ne pensez-vous pas que ces anciens
+dogmatistes n'auraient pas été fort embarrassée de décider à laquelle de
+leurs deux méthodes était due la plus importante et la plus sublime de
+_toutes_ leurs vérités, je veux dire, celle de la gravitation? Newton
+la devait à Kepler. Kepler reconnaissait qu'il avait _deviné_ ses
+trois lois--ces trois lois capitales qui amenèrent le plus grand des
+mathématiciens Inglish à son principe, la base de tous les principes
+de la physique--et qui seules nous introduisent dans le royaume de la
+métaphysique.
+
+Kepler les _devina_--c'est-à-dire, les _imagina_. Il était avant tout
+un _théoriste_--mot si sacré aujourd'hui et qui ne fut d'abord qu'une
+épithète de mépris. N'auraient-ils pas été aussi fort en peine, ces
+vieilles taupes, d'expliquer par laquelle de leurs deux méthodes un
+cryptographe vient à bout de résoudre une écriture chiffrée d'une
+difficulté plus qu'ordinaire, ou par laquelle de leurs deux méthodes
+Champollion mit l'esprit humain sur la voie de ces immortelles et
+presque innombrables découvertes, en déchiffrant les hiéroglyphes?
+
+Encore un mot sur ce sujet, et j'aurai fini de vous assommer. N'est-il
+pas plus qu'étrange, qu'avec leurs éternelles rodomontades sur les
+méthodes pour arriver à la vérité, ces bigots aient laissé de côté celle
+qu'aujourd'hui nous considérons comme la grande route du vrai--celle
+de la concordance? Ne semble-t-il pas singulier qu'ils ne soient pas
+arrivés à déduire de l'observation des oeuvres de Dieu ce fait vital,
+qu'une concordance parfaite doit être le signe d'une vérité absolue?
+Depuis qu'on a reconnu cette proposition, avec quelle facilité
+avons-nous marché dans la voie du progrès! L'investigation scientifique
+a passé des mains de ces taupes dans celle des vrais, des seules vrais
+penseurs, des hommes d'ardente imagination. Ceux-ci _théorisent_.
+Vous imaginez-vous les huées de mépris avec lesquelles nos pères
+accueilleraient mes paroles, s'il leur était permis de regarder
+aujourd'hui par dessus mon épaule? Oui, dis-je, ces hommes
+_théorisent_; et leurs théories ne font que se corriger, se réduire, se
+systématiser--s'éclaircir, peu à peu, en se dépouillant de leurs
+scories d'incompatibilité, jusqu'à ce qu'enfin apparaisse une parfaite
+concordance que l'esprit le plus stupide est forcé d'admettre, par
+cela même qu'il y a concordance, comme l'expression d'une absolue et
+incontestable _vérité_[42].
+
+_4 avril._--Le nouveau gaz fait merveille avec les derniers
+perfectionnements apportés à la gutta-percha. Quelle sûreté, quelle
+commodité, quel facile maniement, quels avantages de toutes sortes
+offrent nos ballons modernes! En voilà un immense qui s'approche de nous
+avec une vitesse d'au moins 150 milles à l'heure. Il semble bondé
+de monde--il y a peut-être bien trois ou quatre cents passagers--et
+cependant il plane à une hauteur de près d'un mille, nous regardant;
+nous pauvres diables, au dessous de lui, avec un souverain mépris. Mais
+cent ou même deux cents milles à l'heure, c'est là, après tout, une
+médiocre vitesse. Vous rappelez-vous comme nous volions sur le chemin de
+fer qui traverse le continent du Canada?--Trois cents milles pleins à
+l'heure. Voilà qui s'appelait voyager. Il est vrai qu'on ne pouvait
+rien voir--il ne restait qu'à folâtrer, à festoyer et à danser dans les
+magnifiques salons. Vous souvenez-vous de la singulière sensation que
+l'on éprouvait, quand, par hasard, on saisissait une lueur des objets
+extérieurs, pendant que les voitures poursuivaient leur vol effréné?
+Tous les objets semblaient n'en faire qu'un--une seule masse. Pour moi,
+j'avouerai que je préférais voyager dans un de ces trains lents qui ne
+faisaient que cent milles à l'heure! Là on pouvait avoir des portières
+vitrées,--même les tenir ouvertes--et arriver à quelque chose qui
+ressemblait à une vue distincte du pays.... Pundit assure que _la route_
+du grand chemin de fer du Canada doit avoir été en partie tracée il y
+a neuf cents ans! Il va jusqu'à dire qu'on distingue encore les traces
+d'une route--traces qui remontent certainement à une époque aussi
+reculée. Il paraît qu'il n'y avait que deux voies; la nôtre, vous le
+savez, en a douze, et trois ou quatre autres sont en préparation. Les
+anciens rails étaient très minces; et si rapprochés les uns des autres
+qu'à en juger d'après nos idées modernes, il ne se pouvait rien de plus
+frivole, pour ne pas dire de plus dangereux. La largeur actuelle de la
+voie--cinquante pieds--est même considérée comme offrant à peine une
+sécurité suffisante. Quant à moi, je ne fais aucun doute qu'il a dû
+exister quelque espèce de voie à une époque fort ancienne, comme
+l'affirme Pundit; car rien n'est plus clair pour moi que ce fait:
+qu'à une certaine période--pas moins de sept siècles avant nous,
+certainement,--les continents du Canada nord et sud n'en faisaient
+qu'un, et que dès lors les Canadiens durent nécessairement construire un
+grand chemin de fer qui traversât le continent.
+
+_5 avril._--Je suis presque dévoré d'_ennui_. Pundit est la seule
+personne avec qui l'on puisse causer à bord, et lui, la pauvre âme! il
+ne saurait parler d'autre chose que d'antiquités. Il a passé toute
+la journée à essayer de me convaincre que les anciens Amriccans
+_se gouvernaient eux-mêmes_!--A-t-on jamais entendu une pareille
+absurdité?--qu'ils vivaient dans une espèce de confédération chacun pour
+soi, à la façon des «chiens de prairie» dont il est parlé dans la fable.
+Il dit qu'ils partaient de cette idée, la plus drôle qu'on puisse
+imaginer--que tous les hommes naissent libres et égaux, et cela au nez
+même des lois de _gradation_ si visiblement imprimées sur tous les êtres
+de l'univers physique et moral.
+
+Chaque individu votait--ainsi disait-on--c'est-à-dire participait aux
+affaires publiques--et cela dura jusqu'au jour où enfin on s'aperçut que
+ce qui était l'affaire de chacun n'était l'affaire de personne, et
+que la _République_ (ainsi s'appelait cette chose absurde) manquait
+totalement de gouvernement. On raconte, cependant, que la première
+circonstance qui vint troubler, d'une façon toute spéciale, la
+satisfaction des philosophes qui avaient construit cette république,
+ce fut la foudroyante découverte que le suffrage universel n'était que
+l'occasion de pratiques frauduleuses, au moyen desquelles un nombre
+désiré de votes pouvait à un moment donné être introduit dans l'urne,
+sans qu'il y eût moyen de le prévenir ou de le découvrir, par un parti
+assez déhonté pour ne pas rougir de la fraude. Une légère réflexion sur
+cette découverte suffit pour en tirer cette conséquence évidente--que
+la coquinerie doit régner en république--en un mot, qu'un gouvernement
+républicain ne saurait être qu'un gouvernement de coquins. Pendant que
+les philosophes étaient occupés à rougir de leur stupidité de n'avoir
+pas prévu ces inconvénients inévitables, et à inventer de nouvelles
+théories, le dénouement fut brusqué par l'intervention d'un gaillard du
+nom de _Mob_[43], qui prit tout en mains, et établit un despotisme, en
+comparaison duquel ceux des Zéros[44] fabuleux et des Hellofagabales[45]
+étaient dignes de respect, un véritable paradis. Ce Mob (un étranger,
+soit dit en passant) était, dit-on, le plus odieux de tous les hommes
+qui aient jamais encombré la terre. Il avait la stature d'un géant; il
+était insolent, rapace, corrompu; il avait le fiel d'un taureau avec le
+coeur d'une hyène, et la cervelle d'un paon. Il finit par mourir d'un
+accès de sa propre fureur, qui l'épuisa. Toutefois, il eut son utilité,
+comme toutes choses, même les plus viles; il donna à l'humanité une
+leçon que jusqu'ici elle n'a pas oubliée--qu'il ne faut jamais aller en
+sens inverse des analogies naturelles. Quant au républicanisme, on ne
+pouvait trouver sur la surface de la terre aucune analogie pour le
+justifier--excepté le cas des «chiens de prairie»,--exception qui,
+si elle prouve quelque chose, ne semble démontrer que ceci, que la
+démocratie est la plus admirable forme de gouvernement--pour les chiens.
+
+_6 avril._--La nuit dernière nous avons eu une vue admirable d'Alpha
+Lyre, dont le disque, dans la lunette de notre capitaine, sous-tend un
+angle d'un demi-degré, offrant tout à fait l'apparence de notre soleil à
+l'oeil nu par un jour brumeux. Alpha Lyra, quoique beaucoup plus grand
+que notre soleil, lui ressemble tout à fait quant à ses taches, son
+atmosphère, et beaucoup d'autres particularités. Ce n'est que dans
+le siècle dernier, me dit Pundit, que l'on commença à soupçonner la
+relation binaire qui existe entre ces deux globes. Chose étrange, on
+rapportait le mouvement apparent de notre système céleste à un orbite
+autour d'une prodigieuse étoile située au centre de la voie lactée.
+Autour de cette étoile, affirmait-on, ou tout au moins, autour d'un
+centre de gravité commun à tous les globes de la voie lactée, que l'on
+supposait près des Alcyons dans les Pléïades, chacun de ces globes
+faisait sa révolution, le nôtre achevant son circuit dans une période
+de 117,000,000 d'années! Aujourd'hui, avec nos lumières actuelles, les
+grands perfectionnements de nos télescopes, et le reste, nous éprouvons
+naturellement quelque difficulté à saisir sur quel fondement repose une
+pareille idée. Le premier qui la propagea fut un certain Mudler[46].
+Il fut amené, sans doute, à cette singulière hypothèse par une pure
+analogie qui se présenta à lui dans le premier cas observé; mais au
+moins aurait-il dû poursuivre cette analogie dans ses développements.
+Elle lui suggérait, de fait, un grand orbe central; jusque-là Mudler
+était logique. Cet orbe central, toutefois, devait être dynamiquement
+plus grand que tous les orbes qui l'environnaient pris ensemble. Mudler
+pouvait alors se poser cette question:--«Pourquoi ne le voyons-nous
+pas?» nous, en particulier, qui occupons la région moyenne du groupe,
+l'endroit même le plus rapproché de cet inconcevable soleil central.
+Peut-être, à ce point de son argumentation, l'astronome s'est-il réfugié
+dans la supposition que cet orbe pourrait bien n'être pas lumineux; et
+ici l'analogie lui faisait soudainement défaut. Mais même en admettant
+un orbe central non lumineux, comment s'y serait-il pris pour expliquer
+cette invisibilité rendue visible par une incalculable multitude de
+glorieux soleils rayonnant dans toutes les directions autour de lui?
+Sans doute il s'en tenait finalement à admettre un centre de gravité
+commun à tous les globes évolutionnants.--Mais ici encore l'analogie
+devait lui faire défaut.
+
+Notre système, il est vrai, opère sa révolution autour d'un centre
+commun de gravité, mais cette révolution n'est que la conséquence de sa
+relation avec un soleil matériel dont la masse contrebalance et au delà
+le reste du système. Le cercle mathématique est une courbe composée
+d'une infinité de lignes droites; mais cette idée du cercle--idée que,
+par rapport à la géométrie terrestre, nous ne considérons que comme une
+pure idée mathématique en contradiction avec l'idée pratique--est en
+réalité la seule conception _pratique_ que nous soyons en droit de
+nous faire par rapport à ces cercles gigantesques auxquels nous avons
+affaire, au moins en imagination, quand nous supposons notre système
+avec ses annexes évoluant autour d'un point situé au centre de la voie
+lactée. Que les plus vigoureuses des imaginations humaines essaient
+seulement de se faire la moindre idée d'un circuit ainsi inexprimable!
+Ce serait à peine un paradoxe de dire qu'une lueur d'éclair elle-même,
+parcourant éternellement la circonférence de cet inconcevable cercle, la
+parcourrait éternellement en ligne droite. Que le trajet de notre soleil
+le long de cette circonférence--que la direction de notre système dans
+un tel orbite puisse, pour une perception humaine, dévier dans la
+moindre mesure de la ligne droite, même dans l'espace d'un million
+d'années, c'est là une proposition insoutenable: et cependant ces
+anciens astronomes semblent avoir été absolument induits à croire qu'une
+courbe visible s'était manifestée durant la courte période de leur
+histoire astronomique--dans la durée de ce point imperceptible, dans un
+pur néant de deux ou trois mille ans! Il est vraiment incompréhensible
+que des considérations telles que celles-ci ne les aient jamais éclairés
+sur le véritable état des choses--celui d'une révolution binaire de
+notre soleil et d'Alpha Lyra autour d'un centre commun de gravité!
+
+_7 avril._--Nous avons continué la nuit dernière nos amusements
+astronomiques. Nous avons eu une vue magnifique des 5 astéroïdes
+Nepturiens, et nous avons assisté avec le plus grand intérêt à la pose
+d'une énorme imposte sur deux linteaux dans le nouveau temple situé à
+Daphnis dans la lune. Rien de plus amusant que de voir des créatures
+aussi minuscules que celles de la lune, et ressemblant si peu à la race
+humaine, déployer une habileté mécanique si supérieure à la nôtre. Il
+nous est difficile aussi de concevoir que les énormes masses qu'elles
+manient si aisément soient en réalité aussi légères que notre raison
+nous dit qu'elles sont.
+
+_8 avril._--Eureka! Pundit triomphe! Un ballon venant du Canada nous
+a parlé aujourd'hui, et nous a jeté quelques anciens papiers; ils
+contiennent des informations excessivement curieuses touchant les
+antiquités Canadiennes ou plutôt Amriccanes. Vous savez, je présume, que
+des terrassiers ont passé plusieurs mois à préparer l'emplacement pour
+l'érection d'une nouvelle fontaine à Paradis, le principal jardin
+de plaisance de l'empereur. Paradis, paraît-il, était à une époque
+immémoriale, une île--c'est-à-dire, qu'il était borné au nord par un
+petit ruisseau, ou plutôt par un bras de mer fort étroit. Ce bras
+s'élargit graduellement jusqu'à ce qu'il eût atteint sa largeur
+actuelle--un mille. La longueur totale de l'île est de neuf milles; sa
+largeur varie d'une façon sensible. L'étendue entière de l'île (selon
+Pundit,) était, il y a quelque huit cents ans, encombrée de maisons,
+dont quelques-unes avaient vingt étages de haut: la terre (pour quelque
+raison fort inexplicable) étant considérée comme très précieuse dans ces
+parages. Le désastreux tremblement de terre de l'an 2050 engloutit si
+totalement la ville (elle était trop étendue pour l'appeler un village)
+que jusqu'ici les plus infatigables de nos antiquaires n'avaient pu
+recueillir sur les lieux des données suffisantes (en fait de monnaies,
+de médailles ou d'inscriptions) pour construire l'ombre même d'une
+théorie touchant les moeurs, les coutumes, etc. etc. etc. des premiers
+habitants. Tout ce que nous savions d'eux à peu près, c'est qu'ils
+faisaient partie des Knickerbockers, tribu de sauvages qui infestaient
+le continent lors de sa première découverte par Recorder Riker,
+chevalier de la Toison d'or. Cependant ils ne manquaient pas d'une
+certaine civilisation; ils cultivaient différents arts et même
+différentes sciences à leur manière. On raconte qu'ils étaient sous
+beaucoup de rapports fort ingénieux, mais affligés de la singulière
+monomanie de bâtir ce que, dans l'ancien amriccan, on appelait des
+_églises_--des espèces de pagodes instituées pour le culte de deux
+idoles connues sous le nom de Richesse et de Mode. Si bien qu'à la fin,
+dit-on, les quatre-vingt dixièmes de l'île n'étaient plus qu'églises.
+Les femmes aussi, paraît-il, étaient singulièrement déformées par une
+protubérance naturelle de la région située juste au dessous du dos--et,
+chose inexplicable, cette difformité passait pour une merveilleuse
+beauté. Une ou deux peintures de ces singulières femmes ont été
+miraculeusement conservées. C'est quelque chose de vraiment
+drôle--quelque chose entre le dindon et le dromadaire.
+
+Voilà donc presque tout ce qui nous était parvenu touchant les anciens
+Knickerbockers. Or, il paraît qu'en creusant au centre du jardin de
+l'empereur (qui, comme vous le savez, couvre toute l'étendue de l'île)
+quelques-uns des ouvriers déterrèrent un bloc de granit cubique et
+visiblement sculpté, pesant plusieurs centaines de livres. Il était
+parfaitement conservé, et semblait avoir peu souffert de la convulsion
+qui l'avait enseveli. Sur une de ses surfaces était une plaque de
+marbre, revêtue (et c'est ici la merveille des merveilles) _d'une
+inscription--d'une inscription lisible_. Pundit est dans l'extase. Quand
+on eut détaché la plaque, on découvrit une cavité, renfermant une boîte
+de plomb remplie de différentes monnaies, une longue liste de noms,
+quelques documents qui ressemblent à des journaux, et d'autres objets du
+plus haut intérêt pour les antiquaires! Il ne peut y avoir aucun
+doute sur leur origine; ce sont des reliques amriccanes authentiques
+appartenant à la tribu des Knickerbockers. Les papiers jetés à bord de
+notre ballon sont couverts des fac-simile des monnaies, manuscrits,
+topographie, etc., etc. Je vous envoie pour votre amusement une copie de
+l'inscription en knickerbocker qui se trouve sur la plaque de marbre:
+
+ _Cette pierre angulaire d'un monument à la
+ Mémoire de
+ GEORGES WASHINGTON
+ a été posée avec les cérémonies appropriées
+ le 19e jour d'octobre 1847,
+ l'anniversaire de la reddition de
+ Lord Cornwallis
+ au Général Washington à Yorktown,
+ A.D. 1781,
+ sous les auspices de l'
+ Association pour le monument de Washington
+ de la cité de New-York._
+
+C'est une traduction littérale de l'inscription, faite par Pundit
+lui-même, de telle sorte que vous pouvez être sûr de sa fidélité. Du
+petit nombre de mots qui nous sont ainsi conservés, nous pouvons tirer
+plus d'un renseignement important; et l'un des plus intéressants est
+assurément ce fait, qu'il y a mille ans, les monuments _réels_ étaient
+déjà tombés en désuétude: on se contentait, comme nous aujourd'hui,
+d'indiquer simplement l'intention d'élever un monument--quelque jour
+à venir; une pierre angulaire était posée «solitaire et seule» (vous
+m'excuserez de vous citer le grand poète amriccan Benton!) comme
+garantie de cette magnanime intention. Cette admirable inscription nous
+apprend en outre d'une façon très précise le comment, le lieu et le
+sujet de la grande reddition en question. Pour le _lieu_, ce fut
+Yorktown (qui se trouvait quelque part;) quant au sujet, ce fut le
+Général Cornwallis (sans doute quelque riche négociant en blé[47]).
+C'est lui qui se rendit. L'inscription mentionne celui à qui se
+rendit--qui? Lord Cornwallis. Resterait à savoir pourquoi les sauvages
+pouvaient désirer qu'il se rendît. Mais quand nous nous souvenons que
+ces sauvages étaient sans aucun doute des cannibales, nous arrivons
+naturellement à cette conclusion: qu'ils voulaient en faire un
+saucisson. Quant au _comment_, rien ne saurait être plus explicite que
+cette inscription. Lord Cornwallis se rendit (pour devenir un saucisson)
+«sous les auspices de l'association du monument de Washington»,--sans
+doute une institution de charité pour le dépôt des pierres angulaires.
+
+Mais grands Dieux! qu'arrive-t-il? Ah! je vois ce que c'est: le ballon
+vient d'en rencontrer un autre; il y a eu collision, et nous allons
+piquer une tête dans la mer.
+
+Je n'ai donc plus que le temps d'ajouter ceci: que d'après une hâtive
+inspection des fac-simile des journaux, etc., etc. je découvre que les
+grands hommes de cette époque parmi les Amriccans furent un certain
+John, forgeron, et un certain Zacharie, tailleur.
+
+Adieu, jusqu'au revoir. Recevrez-vous oui ou non cette lettre? c'est là
+un point de peu d'importance, puisque je l'écris uniquement pour mon
+propre amusement. Je vais mettre le manuscrit dans une bouteille bien
+bouchée et la jeter à la mer.
+
+Eternellement vôtre,
+
+PUNDITA.
+
+
+
+
+COMMENT S'ÉCRIT UN ARTICLE A LA BLACKWOOD
+
+
+ _«Au nom du prophète--des figues!»_
+
+ CRI DU MARCHAND DE FIGUES TURC
+
+
+Je présume que tout le monde a entendu parler de moi. Je m'appelle la
+Signora Psyché Zénobia. Voilà un fait dont je suis sûre. Il n'y a que
+mes ennemis qui m'appellent Suky Snobbs.[48] Je sais de source certaine
+que Suky n'est que la corruption vulgaire du mot _Psyché_, qui est de
+l'excellent grec, et signifie _l'âme_, (c'est-à-dire Moi, car je suis
+_tout_ âme) et quelquefois aussi _une abeille_, sens qui fait évidemment
+allusion à mon aspect extérieur, dans ma nouvelle toilette de satin
+cramoisi, avec le mantelet arabe bleu de ciel, la parure d'_agrafes_
+vertes, et les sept volants en _oreillettes_ couleur orange. Quant à
+_Snobbs_, on n'a qu'à me regarder pour reconnaître tout de suite que je
+ne m'appelle pas Snobbs. C'est miss Tabitha Turnip[49] qui a répandu ce
+bruit par pure envie. Oui, Tabitha Turnip! O la petite misérable! Mais
+que peut-on attendre d'un navet? Ne se souvient-elle pas de l'adage sur
+«le sang d'un navet, etc...?» (Mémorandum: le lui rappeler à la première
+occasion. Autre Mémorandum: lui tirer le nez.) Mais où en étais-je? Ah!
+je sais aussi que _Snobbs_ est une pure corruption de Zénobia, et que
+Zénobia était une reine, (Moi aussi: le Dr Moneypenny m'appelle toujours
+la Reine des Coeurs) et que Zénobia, comme Psyché, est de l'excellent
+grec, et que mon père était Grec, et que par conséquent j'ai droit à
+cette appellation patronymique qui est Zénobia, et pas du tout Snobbs.
+Il n'y a que Tabitha Turnip qui m'appelle Suky Snobbs. Je suis la
+Signora Psyché Zénobia.
+
+Comme je l'ai déjà dit, tout le monde a entendu parler de moi. Je suis
+cette Signora Psyché Zénobia, si justement célèbre comme secrétaire
+correspondant du «_Philadelphia, Regular, Exchange, Tea, Total, Young,
+Belles, Lettres, Universal, Experimental, Bibliographical, Association,
+To, Civilise, Humanity._» C'est le docteur Moneypenny qui nous a composé
+ce titre, et il l'a choisi, dit-il, parce qu'il est aussi sonore qu'un
+baril de rhum vide. (Le Dr est quelquefois un homme vulgaire--mais il
+est profond.) Nous accompagnons notre signature des initiales de la
+société, à la mode de la R.S.A. (Royale Société des Arts), de la
+S.D.U.K, (société pour la diffusion des connaissances utiles, etc.,
+etc.) Le Dr Moneypenny dit que dans ce dernier titre S est là pour
+_Stale_, que D.U.K. signifie _Duck_, et que S.D.U.K. représente _Stale
+Duck_[50], et non la société de Lord Brougham.--Mais le Dr Moneypenny
+est un si drôle d'homme que je ne suis jamais sûre s'il me dit la
+vérité. Quoi qu'il en soit, nous ne manquons pas d'ajouter à nos noms
+les initiales P.R.E.T.T.Y.B.L.U.E.B.A.T.C.H.--ce qui veut dire:
+Philadelphia, Regular, Exchange, Tea, Total, Young, Belles, Lettres,
+Universal, Experimental, Bibliographical, Association, To, Civilise,
+Humanity, une lettre pour chaque mot; ce qui est décidément un progrès
+sur lord Brougham. Le Dr Moneypenny prétend que nos initiales indiquent
+notre vrai caractère--mais, sur ma vie, je ne vois pas ce qu'il veut
+dire.
+
+Malgré les bons offices du docteur, et le zèle ardent déployé par la
+Société pour se faire connaître, elle n'eut pas grand succès jusqu'à ce
+que j'en fisse partie. La vérité est que ses membres se laissaient aller
+dans la discussion à un ton trop léger. Les feuilles qui paraissaient
+chaque samedi soir se recommandaient moins par la profondeur que par la
+bouffonnerie. Ce n'était que de la crême fouettée. Aucune recherche des
+premières causes, des premiers principes. Aucune recherche de rien du
+tout. Pas la moindre attention donnée à ce point capital: «la convenance
+des choses.» En un mot, il n'y avait pas d'écrit aussi tranchant. Tout y
+était bas--absolument bas!
+
+Aucune profondeur, aucune lecture, aucune métaphysique--rien de ce que
+les savants appellent _idéalisme_, et que les ignorants aiment mieux
+stigmatiser du nom de _cant_. (Le Dr Moneypenny dit que je devrais
+écrire _cant_ avec un K capital--mais je m'entends.) Aussitôt entrée
+dans la société, j'essayai d'y introduire une meilleure méthode de
+pensée et de style, et tout le monde sait si j'y ai réussi. Nous donnons
+maintenant dans la P.R.E.T.T.Y.B.L.U.E.B.A.T.C.H. d'aussi bons articles
+qu'on peut en rencontrer dans le _Blackwood_. Je dis le Blackwood, parce
+que je suis convaincue que les meilleurs écrits, sur toute sorte de
+sujets, peuvent se trouver dans les pages de ce Magazine si justement
+célèbre. Nous le prenons maintenant pour modèle en tout, ce qui nous met
+en passe d'acquérir une rapide notoriété. Après tout, il n'est pas si
+difficile de composer un article dans le goût du vrai Blackwood, pourvu
+qu'on sache bien s'y prendre. Bien entendu, je ne parle pas des articles
+politiques. Tout le monde sait comment ils se fabriquent, depuis que
+le Dr Moneypenny l'a expliqué. M. Blackwood a une paire de ciseaux de
+tailleur, et trois apprentis qui se tiennent près de lui pour exécuter
+ses ordres. Un lui tend le _Times_, un autre l'_Examiner_, un troisième
+le _Gulley's New Compendium of Slang-Whang_,[51] M. Blackwood ne fait
+que couper et distribuer. C'est bientôt fait--rien que Examiner,
+Slang-Whang, et Times--puis Times, Slang-Whang et Examiner--puis Times,
+Examiner, et Slang-Whang.
+
+Mais le principal mérite du Magazine est dans ses articles de Mélanges;
+et les meilleurs de ces articles rentrent dans la catégorie de ce que
+le Dr Moneypenny appelle les _excentricités_ (qu'elles aient du sens ou
+non) et ce que tous les autres appellent des _articles à sensation_.
+C'est une espèce d'écrit que depuis longtemps j'avais appris à
+apprécier; mais ce n'est que depuis ma dernière visite à M. Blackwood
+(chez qui j'avais été députée par la société) que j'ai pu me rendre
+parfaitement compte de l'exacte méthode de sa composition. Cette méthode
+est fort simple, mais cependant moins que celle de la politique.
+
+Introduite auprès de M. Blackwood, je lui fis connaître les désirs de la
+société; il me reçut avec une grande civilité, me fit entrer dans son
+cabinet, et m'exposa clairement tout le procédé.
+
+«Ma chère dame,» dit-il, évidemment frappé par mon extérieur majestueux,
+car j'avais ma toilette de satin cramoisi, avec les agrafes vertes, et
+les oreillettes couleur orange. «Ma chère dame, asseyez-vous. Voici
+comment il faut s'y prendre. En premier lieu, votre écrivain d'articles
+à sensation doit avoir de l'encre très noire, et une plume très grosse
+avec un bec bien émoussé. Et, remarquez bien, miss Psyché Zénobia!»
+continua-t-il, après une pause, avec une énergie et une solennité de ton
+fort impressives, «remarquez bien!--_cette plume--ne doit--jamais
+être taillée_! Là, madame, est tout le secret, l'âme de l'article à
+sensation. J'oserai vous affirmer que jamais un individu, de quelque
+génie qu'il fût doué, n'a écrit avec une bonne plume--comprenez-moi
+bien--un bon article. Vous pouvez être sûre, qu'un manuscrit lisible
+n'est jamais digne d'être lu. C'est là un des principaux articles de
+notre foi, et si vous éprouvez quelque difficulté à l'accepter, nous
+pouvons lever la séance.»
+
+Il s'arrêta. Mais comme naturellement je tenais à ne pas suspendre la
+conférence, je donnai mon assentiment à une proposition si naturelle, et
+dont j'avais depuis longtemps reconnu la vérité. Il parut satisfait, et
+continua ses instructions.
+
+«Peut-être paraîtra-t-il prétentieux de ma part, miss Psyché Zénobia, de
+vous renvoyer à un article ou à une collection d'articles, comme modèles
+d'étude; cependant il me semble bon d'appeler votre attention sur
+quelques cas. Voyons. Il y a eu _le Mort vivant_, article capital!--la
+relation des sensations éprouvées par un gentilhomme dans sa tombe avant
+qu'il ait rendu l'âme--article plein de goût, de terreur, de sentiment,
+de métaphysique et d'érudition. Vous jureriez que l'écrivain est né et
+a été élevé dans un cercueil. Puis nous avons eu les _Confessions
+d'un mangeur d'opium_--remarquable, bien remarquable! splendide
+imagination--philosophie profonde--spéculation subtile--beaucoup de
+feu et de verve--avec un assaisonnement suffisant de choses carrément
+inintelligibles--une exquise bouillie qui coula délicieusement dans
+le gosier du lecteur. On voulait que Coleridge fut l'auteur de cet
+article,--mais non. Il a été composé par mon petit babouin favori,
+Juniper, après une rasade de gin hollandais et d'eau chaude sans sucre.»
+(J'aurais eu de la peine à le croire, si tout autre que M. Blackwood
+m'eût assuré le fait). «Puis il y a eu l'_Expérimentaliste
+involontaire_, qui roule en entier sur un gentilhomme cuit dans un four,
+et qui en sortit sain et sauf, non sans avoir eu une terrible peur.
+Puis le _Journal d'un médecin défunt_, dont le mérite est de mêler à un
+langage d'énergumène un Grec indifférent,--deux choses qui attachent
+le public. Il y eut ensuite l'_Homme dans la Cloche_, un article, miss
+Zénobia, que je ne saurais trop recommander à votre attention. C'est
+l'histoire d'un jeune homme qui s'endort sous la cloche d'une église,
+et est réveillé par ses tintements funèbres. Il en devient fou, et en
+conséquence, tirant ses tablettes, il y consigne ses sensations. Les
+sensations, voilà le grand point. Si jamais vous étiez noyée ou pendue,
+prenez note de vos sensations--elles vous rapporteront dix guinées la
+feuille. Si vous voulez faire de l'effet en écrivant, miss Zénobia,
+soignez, soignez les sensations.»
+
+«Je n'y manquerai pas, M. Blackwood», dis-je.
+
+«Très bien,» répliqua-t-il. Mais je dois vous mettre au fait des détails
+de la composition de ce qu'on peut appeler un véritable _Blackwood_
+à sensations--et vous comprendrez comment je considère ce genre de
+composition comme le meilleur sous tous rapports.
+
+«La première chose à faire, c'est de vous mettre vous-même dans une
+situation anormale où personne ne s'est encore trouvé avant vous. Le
+four, par exemple, c'était un excellent truc. Mais si vous n'avez pas
+de four ou de grosse cloche sous la main, si vous ne pouvez pas à votre
+convenance culbuter d'un ballon, ou être engloutie dans un tremblement
+de terre, ou dégringoler dans une cheminée, il faudra vous contenter
+d'imaginer simplement quelque mésaventure analogue. J'aimerais mieux
+cependant que vous ayez un fait réel à faire valoir. Rien n'aide aussi
+bien l'imagination que d'avoir fait soi-même l'expérience de son
+sujet.--La vérité, vous le savez, est plus étrange que la fiction,--tout
+en allant plus sûrement au but.»
+
+Je lui assurai alors que j'avais une excellente paire de jarretières, et
+que je m'en servirais pour me pendre.
+
+«Bon!» répondit-il «oui, faites-le;--quoique la pendaison soit quelque
+chose de bien usé. Peut-être pourrez-vous trouver mieux. Prenez une dose
+de pilules de Brandreth, et donnez-vous vos sensations. Toutefois mes
+instructions s'appliqueront également bien à toutes les variétés de
+mésaventure; ainsi en retournant chez vous, vous pouvez avoir la tête
+cassée, ou être renversée d'un omnibus, ou mordue par un chien enragé,
+ou noyée dans une gouttière. Mais venons au procédé.
+
+»Une fois, votre sujet déterminé, vous avez à considérer le ton ou le
+genre de la narration. Il y a le ton didactique, le ton enthousiaste,
+le ton naturel, tous assez vulgaires. Mais il y ai le ton laconique, ou
+bref, qui est devenu depuis peu à la mode. Il consiste à procéder par
+courtes sentences. Par exemple celles-ci:--On ne peut être trop bref.
+On ne saurait être trop hargneux. Rien que des points. Jamais de
+paragraphe.
+
+»Puis il y a le ton élevé, diffus, et procédant par interjections.
+Ce ton est patronné par nos meilleurs romanciers. Les mots doivent
+tourbillonner tous ensemble et bourdonner comme une toupie; ce
+bourdonnement tient lieu de sens. C'est le meilleur de tous les styles
+possibles, quand l'écrivain n'a pas le temps de penser.
+
+»Le ton métaphysique est aussi un excellent ton. Si vous connaissez
+quelques grands mots, c'est le cas de les employer. Parlez des écoles
+Ionique et Eléatique--d'Archytas, de Gorgias, et d'Alcméon. Dites
+quelque chose de l'objectivité et de la subjectivité. N'ayez pas peur
+de dire beaucoup de mal d'un nommé Locke. Faites allusion aux choses en
+général, et si vous avez laissé glisser une trop grosse absurdité, vous
+n'avez pas besoin de vous mettre en peine de l'effacer; vous n'avez
+qu'à ajouter une note au bas de la page, où vous direz que vous êtes
+redevable de la susdite profonde observation à la _Kritik der
+reinen Vernunft_ ou à la _Metaphysische Anfangsgrunde der
+Naturwissenschaft_[52]. Cela paraîtra de l'érudition et ... et ...
+et--de la franchise.
+
+»Il y a plusieurs autres tons également célèbres, mais je ne vous en
+mentionnerai plus que deux:--le ton transcendantal et le ton hétérogène.
+Dans le premier, le mérite consiste à voir dans la nature des choses
+beaucoup plus loin que les autres. Cette seconde vue fait beaucoup
+d'effet, quand elle est bien mise en oeuvre. Quelques lectures du _Dial_
+vous ouvriront la voie.
+
+»Evitez, dans ce cas, les grands mots; employez les plus courts
+possible, et écrivez-les à l'envers. Consultez les poèmes de Channing,
+et citez ce qu'il dit «d'un petit homme gras avec la séduisante
+apparence d'un pot.» Touchez quelque chose de la Divine Unité. Ne dites
+pas un mot de l'Infernale Dualité. Avant tout, étudiez-vous à insinuer.
+Donnez toujours à entendre--n'affirmez rien. Si vous avez à parler d'une
+tartine de _pain et de beurre_, ne le dites pas en propres termes, mais
+dites quelque chose d'approchant. Vous pouvez faire allusion à un gâteau
+de blé noir; vous pouvez aller jusqu'à insinuer une pâte de gruau
+d'avoine; mais si vous avez réellement en vue une tartine de pain et de
+beurre, gardez-vous bien, ma chère miss Psyché, de dire: tartine de pain
+et de beurre.»
+
+Je lui assurai que je ne le dirais plus jamais de ma vie. Il m'embrassa
+et continua:
+
+«Quant au ton hétérogène, c'est tout simplement un mélange judicieux, en
+égales proportions, de tous les autres tons, et par conséquent tout ce
+qu'il y a de profond, de grand, de bizarre, de piquant, d'à propos, de
+joli, entre dans sa composition.
+
+»Supposons maintenant que vous êtes fixée sur les incidents et le ton.
+La partie la plus importante, l'âme de tout le procédé, demande encore
+votre attention--je veux dire: le _remplissage_. On ne saurait supposer
+qu'une lady ou un gentilhomme a passé sa vie à dévorer les livres. Et
+cependant il est nécessaire avant tout que votre article ait un air
+d'érudition, ou qu'il offre au moins des signes évidents d'une
+lecture étendue. Or je vais vous mettre à même de vous tirer de
+cette difficulté. Regardez ici!» (Il prit trois ou quatre livres qui
+paraissaient fort ordinaires et les ouvrit au hasard.)
+
+«Vous n'avez qu'à jeter les yeux sur la première page venue du premier
+livre venu, pour y découvrir mille bribes d'érudition ou de bel esprit,
+et c'est là le véritable assaisonnement d'un article à la _Blackwood_.
+Vous pouvez en noter quelques-unes, pendant que je vous les lis.
+Je ferai deux divisions: 1° _Faits piquants pour la confection des
+comparaisons_; et 2° _Expressions piquantes à introduire selon
+l'occasion_. Ecrivez.» Et j'écrivis sous sa dictée.
+
+1° FAITS PIQUANTS POUR COMPARAISONS:
+
+«_Il n'y eut originellement que trois Muses--Melete, Mneme, Aoede--la
+méditation, la mémoire et le chant._» Vous pouvez tirer un grand parti
+de ce petit fait, si vous savez vous en servir. Vous voyez qu'il n'est
+pas généralement connu, et qu'il semble _recherché_. Mais il faut avoir
+soin de donner à la chose un air parfaitement improvisé.
+
+»Autre exemple. _Le fleuve Alphée passa sous la mer, et en sortit sans
+que la pureté de ses eaux en reçut aucune atteinte._ Il est bien un peu
+vieilli; mais bien habillé et bien présenté, il paraîtra aussi frais que
+jamais.
+
+»Voici quelque chose de mieux:--_L'Iris de Perse semble posséder pour
+quelques personnes un doux et puissant parfum, tandis que pour d'autres
+il est tout à fait sans odeur._
+
+Voilà qui est fin, et vraiment délicat! En le tournant un peu, vous en
+tirerez des merveilles. Nous trouverons encore quelque chose dans la
+botanique. Il n'y a rien qui fasse si bien, surtout avec l'addition
+d'une ligne de latin. Ecrivez!
+
+»_L'Epidendrum Flos Aeris de Java porte une très belle fleur, et vit
+encore même quand il est déraciné. Les indigènes le suspendent par
+une corde au plafond et jouissent pendant des années de son
+parfum_.--Morceau capital! Voilà pour les comparaisons. Passons aux
+expressions piquantes.
+
+2° EXPRESSIONS PIQUANTES.
+
+»_Le vénérable roman chinois Ju-Kiao-Li._ Excellent. En introduisant
+adroitement ces quelques mots, vous faites preuve d'une connaissance
+approfondie de la langue et de la littérature chinoise. Avec cela vous
+pouvez vous passer d'arabe, de sanscrit, ou de chickasaw. Mais aucun
+sujet ne saurait se passer d'espagnol, d'italien, d'allemand, de latin
+et de grec. Je dois vous donner un petit spécimen de chacune de ces
+langues. Toutes ces citations seront bonnes et atteindront le but; ce
+sera à votre ingéniosité de les approprier à votre sujet. Ecrivez!
+
+»_Aussi tendre que Zaïre._ Français. Allusion à la fréquente répétition
+de la phrase _la tendre Zaïre_, dans la tragédie française de ce nom.
+Bien employée, cette citation prouvera non seulement votre connaissance
+de la langue, mais encore votre lecture étendue et votre esprit. Vous
+pouvez dire, par exemple, que le poulet que vous mangiez (dans un
+article où vous raconteriez que vous êtes morte étranglée par un os de
+poulet) n'était pas aussi tendre que Zaïre. Ecrivez!
+
+ »Van muerte tan escondida,
+ Que non te sienta venir,
+ Porque el plazer del morir
+ No me torne a dar la vida.
+
+»C'est de l'espagnol--de Miguel de Cervantes.--Viens vite, ô mort!
+mais ne me laisse pas voir que tu viens, de peur que le plaisir que
+je ressentirai en te voyant paraître ne me rende malheureusement à la
+vie.--Vous pouvez glisser cette citation fort à propos, quand vous vous
+débattez avec votre os de poulet dans la dernière agonie. Ecrivez!
+
+ »Il pover'uomo che non s'en era accorto,
+ Andava combattendo, ed era morto.
+
+»C'est de l'italien, vous le devinez--de l'Arioste. Cela veut dire que
+dans la chaleur du combat un héros ne s'apercevant pas qu'il est bel
+et bien tué, continua de combattre vaillamment, tout mort qu'il était.
+L'application de ce passage à votre cas va de soi--car, j'espère bien,
+miss Psyché, que vous ne négligerez pas de gigotter des jambes au moins
+une heure et demie après que vous serez morte de votre os de poulet.
+Veuillez écrire!
+
+ »Und sterb' ich doch, si sterb'ich denn
+ Durch sie--durch sie!
+
+»C'est de l'allemand, de Schiller.--Et si je meurs, au moins je mourrai
+pour toi... pour toi!--Il est clair ici que vous apostrophez la cause
+de votre malheur, le poulet. Et quel gentilhomme en vérité, (ou quelle
+dame) de sens, ne consentirait pas, je voudrais bien le savoir, à mourir
+pour un chapon bien engraissé d'après le vrai système Molucca, farci
+de câpres et de champignons, et servi dans un saladier avec une gelée
+d'orange en _mosaïque_? (vous trouverez ce plat chez Tortoni)--Ecrivez,
+je vous prie!
+
+»Voici une charmante petite phrase latine, et peu commune (on ne peut
+être trop _recherché_ ni trop bref dans une citation latine; c'est
+chose si vulgaire)--_Ignoratio elenchi._ Il a commis une _ignoratio
+elenchi_--c'est-à-dire: il a compris les mots de votre proposition, mais
+non l'idée. Vous voyez qu'il s'agit d'un imbécile, d'un pauvre diable à
+qui vous vous adressez tout en vous débattant avec votre os de poulet
+et qui n'a pas bien compris ce que vous lui disiez. Jetez-lui votre
+_ignoratio elenchi_ à travers la figure, et d'un seul coup vous l'avez
+anéanti. S'il ose répliquer, vous pouvez lui citer du Lucain, l'endroit
+(le voici) où il parle de pures _anemonae verborum_, de mots anémones.
+L'anémone, qui à un grand éclat, n'a pas d'odeur. Ou, s'il veut faire
+le rodomont, vous pouvez le pourfendre avec les _Insomnia Jovis_,
+les rêveries de Jupiter--mots que Silius Italicus (voici le passage)
+applique aux pensées pompeuses et enflées. Cette citation est
+infaillible et lui percera le coeur. Après cela il ne peut plus que
+tourner sur lui-même et mourir. Voulez-vous avoir la bonté d'écrire?
+
+»En grec, nous avons quelque chose d'assez joli--du Démosthène, par
+exemple--Anaer o pheugon chai palin machesetai. Il y a une assez bonne
+traduction de cette phrase dans Hudibras:
+
+ For he that flies may flight again,
+ Which he can never do that's slain.[53]
+
+»Dans un article à la _Blackwood_, rien ne produit meilleur effet que
+votre grec. Les lettres mêmes vous ont un certain air de profondeur.
+Regardez seulement, Madame, l'air fûté de cet _Epsilon_! Et ce _Phi_,
+certainement ce doit être un évêque! Quelle mine plus spirituelle que
+celle de cet _Omicron_! Et ce _Tau_ avec quelle grâce il se bifurque!
+Bref, il n'y a rien de pareil au grec pour un véritable article à
+sensation. Dans le cas présent, l'application de cette citation est la
+plus naturelle du monde. Relevez la sentence par un énorme juron, en
+guise d'_ultimatum_ à l'adresse du mal appris, de la tête dure incapable
+de comprendre votre bon anglais au sujet de cet os de poulet. Il saisira
+l'allusion et il ne sera plus question de lui, vous pouvez y compter.»
+
+Ce furent là toutes les instructions que je pus tirer de M. Blackwood
+sur le sujet en question; mais je compris qu'elles étaient bien
+suffisantes. J'étais donc enfin capable d'écrire un véritable article à
+la Blackwood, et je résolus de m'y mettre sur-le-champ. En prenant congé
+de moi, M. Blackwood me fit la proposition de m'acheter l'article quand
+il serait écrit; mais comme il ne pouvait m'offrir que cinquante guinées
+la feuille, je crus qu'il valait mieux en faire profiter notre société,
+que de le sacrifier pour une somme aussi chétive. Malgré sa lésinerie,
+M. Blackwood me témoigna d'ailleurs toute sa considération, et me traita
+véritablement avec la plus grande civilité. Les paroles qu'il m'adressa
+à mon départ firent sur mon coeur une profonde impression, et je m'en
+souviendrai toujours, je l'espère, avec reconnaissance.
+
+«Ma chère miss Zénobia,» me dit-il, des larmes dans les yeux, «y a-t-il
+encore quelque chose que je puisse faire pour aider au succès de votre
+louable entreprise? Laissez-moi réfléchir! Il est bien possible que vous
+ne puissiez à votre convenance vous ... vous noyer, ou étouffer d'un os
+de poulet, ou être pendue ou mordue par un ... Mais attendez! J'y pense:
+il y a dans ma cour deux excellents boule-dogues--des drôles distingués,
+je vous assure--sauvages, et qui vous en donneront pour votre
+argent--ils vous auront dévorée, vous, vos oreillettes, et tout, en
+moins de cinq minutes (voici ma montre!)--ne songez qu'aux sensations!
+Ici! Allons!--Tom! Péter!--Dick, oh! le drôle! lâchez-les.» Mais comme
+j'étais réellement très pressée, et que je n'avais pas une minute à
+perdre, je me vis forcée malgré moi de m'en aller, et de prendre congé
+un peu plus brusquement, je l'avoue, que ne l'aurait demandé la stricte
+politesse.
+
+Mon premier soin, en quittant M. Blackwood, fut de m'engager
+immédiatement dans quelque mauvais pas, conformément à ses avis, et
+dans cette vue, je passai la plus grande partie de la journée à errer
+à travers Edinburgh, en quête d'aventures désespérées--capables de
+répondre à l'intensité de mes sentiments, et de s'adapter au grand effet
+de l'article que je voulais écrire. J'étais accompagnée dans cette
+excursion de mon domestique nègre Pompey, et de ma petite chienne Diane,
+que j'avais amenée avec moi de Philadelphie. Ce ne fut que tard dans
+l'après-midi que je réussis dans ma difficile entreprise. Il m'arriva
+alors un grand événement, dont l'article à la Blackwood qui suit,--dans
+le ton hétérogène, est la substance et le résultat.
+
+ARTICLE A LA BLACKWOOD DE MISS ZENOBIA
+
+ «Quel malheur, bonne dame, vous
+ a ainsi privée de la vie?»
+ Comus.
+
+Par une après-midi tranquille et silencieuse, je m'acheminai dans
+l'agréable cité d'Edina. Il régnait dans les rues une confusion et un
+tumulte effroyables. Les hommes causaient. Les femmes criaient. Les
+enfants s'égosillaient. Les cochons sifflaient. Les chariots grondaient.
+Les boeufs soufflaient. Les vaches beuglaient. Les chevaux hennissaient.
+Les chats faisaient le sabbat. Les chiens dansaient.--_Dansaient_!
+Etait-ce donc possible? Oui, _dansaient_! Hélas! pensai-je, le temps
+de danser est passé pour moi! Il n'est plus. Quelle cohue de souvenirs
+obscurs se réveilleront de temps en temps dans un esprit doué de génie
+et de contemplation imaginative,--d'un génie surtout condamné à la
+durable, éternelle, continuelle, et pourrait-on dire--continue--oui,
+_continue et continuelle_, à l'amère, harassante, troublante, et, si je
+puis me permettre cette expression, à la très troublante influence du
+serein, divin, céleste, exaltant, élevé et purifiant effet de ce
+qu'on peut justement appeler la plus enviable, la plus _vraiment_
+enviable--oui! la plus suavement belle, la plus délicieusement éthérée,
+et, pour ainsi dire, la plus _jolie_ (si je puis me servir d'une
+expression aussi hardie) des _choses_ (pardonne-moi, gentil lecteur) du
+monde;--mais je me laisse toujours entraîner par mes sentiments. Dans un
+tel esprit, je le répète, quelle cohue de souvenirs sont remués par une
+bagatelle! Les chiens dansaient! Et _moi_--moi, je ne le _pouvais_
+pas! Ils sautaient--et moi je pleurais. Ils cabriolaient--et moi je
+sanglotais bien fort. Circonstances touchantes! qui ne peuvent manquer
+de rappeler au souvenir du lecteur lettré le passage exquis sur la
+convenance des choses, qui se trouve au commencement du troisième volume
+de cet admirable et vénérable roman chinois, le _Jo-go-Slow_.
+
+Dans ma promenade solitaire à travers la cité, j'avais deux humbles,
+mais fidèles compagnons, Diane, ma petite chienne! la plus douce des
+créatures! Elle avait une touffe de poils qui lui descendait sur un de
+ses yeux, et un ruban bleu était élégamment attaché autour de son cou.
+Diane n'avait pas plus de cinq pouces de haut, mais sa tête était
+presque à elle seule plus grosse que le reste de son corps, et sa
+queue coupée tout à fait court donnait à l'intéressant animal un air
+d'innocence outragée qui la faisait bien venir de tous.
+
+Et Pompey, mon nègre!--doux Pompey! Pourrai-je t'oublier jamais? J'avais
+pris le bras de Pompey. Il avait trois pieds de haut (j'aime mettre
+les points sur les _i_) et était âgé de soixante-dix ou peut-être
+quatre-vingts ans. Il avait les jambes cagneuses, et était obèse. Sa
+bouche n'était pas précisément petite, ni ses oreilles courtes. Ses
+dents toutefois ressemblaient à des perles, et ses grands yeux largement
+ouverts étaient délicieusement blancs. La Nature ne lui avait point
+donné de cou et avait posté ses chevilles (selon l'usage chez cette
+race) au milieu de la partie supérieure du pied. Il était habillé avec
+une remarquable simplicité. Il avait pour tout vêtement un col de neuf
+pouces de haut et un pardessus de drap brun presque neuf, qui avait
+autrefois servi au grand, robuste et illustre docteur Moneypenny.
+C'était un excellent pardessus. Il était bien taillé. Il était bien
+fait. Il était presque neuf. Pompey le relevait de ses deux mains pour
+ne pas le laisser traîner dans la boue.
+
+Notre société se composait donc de trois personnes, dont deux sont déjà
+connues. Il y en avait une troisième--cette troisième personne, c'était
+moi. Je suis la signora Psyché Zénobi_. Je _ne_ suis _pas_ Suky Snobbs.
+Mon extérieur est imposant. Dans la mémorable occasion dont je parle,
+j'étais vêtue d'une robe de satin cramoisi et d'un mantelet arabe bleu
+de ciel. La robe était agrémentée d'agrafes vertes, et de sept gracieux
+volants de couleur orange. Je formais donc là troisième personne de la
+société. Il y avait le caniche. Il y avait Pompey. Il y avait moi. Nous
+étions trois. Ainsi, dit-on, il n'y avait originellement que trois
+Furies--Melty, Nimmy, et Hetty--la Méditation, la Mémoire, et le Violon.
+
+Appuyée sur le bras du galant Pompey, et suivie de Diane à distance
+respectueuse, je descendis l'une des plus populeuses et des plus
+plaisantes rues d'Edina, alors déserte. Tout à coup se présenta à ma
+vue une église--une cathédrale gothique--vaste, vénérable, avec un haut
+clocher qui se perdait dans le ciel. Quelle folie s'empara alors de
+moi? Pourquoi courus-je au devant de mon destin? Je fus saisie du désir
+irrésistible de monter à cette tour vertigineuse et de contempler de
+là l'immense panorama de la cité. La porte de la cathédrale ouverte
+semblait m'inviter. Ma destinée l'emportai. J'entrai sous la fatale
+voûte. Où donc était mon ange gardien?--si toutefois il y a de tels
+anges. _Si!_ Monosyllabe troublant! Quel monde de mystère, de science,
+de doute, d'incertitude est contenu dans tes deux lettres! J'entrai
+sous la fatale voûte! J'entrai, et sans endommager mes volants, couleur
+orange, je passai sous le portail, et pénétrai dans le vestibule. Ainsi,
+dit-on, l'immense rivière Alfred passa intacte, à sec, sous la mer.
+
+Je crus que les escaliers ne finiraient jamais. _Ils tournaient!_ Oui,
+ils tournaient et montaient toujours, si bien que je ne pus m'empêcher
+d'appeler à mon aide l'ingénieux Pompey, et je m'appuyai sur son
+bras avec toute la confiance d'une ancienne affection.--Je ne _pus_
+m'empêcher de m'imaginer que le dernier échelon de cette éternelle
+échelle en spirale avait été accidentellement ou peut-être à dessein
+enlevé. Je m'arrêtai pour respirer, et au même moment il se présenta un
+incident trop important au point de vue moral ainsi qu'au point de
+vue métaphysique pour être passé sous silence. Il me sembla--j'avais
+entièrement conscience du fait--non, je ne pouvais m'être trompée!
+J'avais pendant quelques instants soigneusement et anxieusement
+observé les mouvements de ma Diane--non, dis-je, je ne pouvais m'être
+trompée!--Diane _sentait un rat_! Aussitôt j'appelai l'attention de
+Pompey sur ce point, et Pompey--oui, Pompey fut de mon avis. Il n'y
+avait plus aucun motif raisonnable de douter. Le rat avait été senti--et
+senti par Diane. Ciel! pourrai-je jamais oublier l'intense émotion de ce
+moment? Hélas! Qu'est-ce que l'intelligence tant vantée de l'homme? Le
+rat--il était là--c'est-à-dire quelque part. Diane avait senti le rat.
+Et moi--_moi_ je ne _pouvais_ pas le sentir. Ainsi, dit-on, l'Isis
+Prussienne a pour quelques personnes un doux et suave parfum, tandis que
+pour d'autres elle est complètement sans odeur.
+
+Nous étions venus à bout de l'escalier, et il n'y avait plus que trois
+ou quatre marches qui nous séparaient du sommet. Nous montâmes encore,
+et il ne resta plus qu'une marche! Une marche! Une petite, petite
+marche! Combien de fois d'une semblable petite marche dans le grand
+escalier de la vie humaine dépend une destinée entière de bonheur ou de
+misère humaine! Je songeai à moi-même, puis à Pompey, puis au mystérieux
+et inexplicable destin qui nous entourait. Je songeai à Pompey!--Hélas!
+Je songeai à l'amour! Je songeai à tous les faux pas qui ont été faits
+et qui peuvent être faits encore. Je résolus d'être plus prudente, plus
+réservée.
+
+J'abandonnai le bras de Pompey, et sans son assistance, je franchis la
+dernière marche qui restait et gagnai la chambre du beffroi. Mon caniche
+me suivit immédiatement. Pompey restait seul en arrière. Je m'arrêtai au
+dessus de l'escalier, et l'encourageai à monter. Il me tendit la main,
+et malheureusement en faisant ce geste, il fut forcé de lâcher sa
+redingote. Les Dieux ne cesseront-ils de nous persécuter? La redingote
+tomba, et un des pieds de Pompey marcha sur le long et traînant pan de
+l'habit. Il trébucha et tomba.--Cette conséquence était inévitable.
+Il tomba en avant, et sa tête maudite, venant me frapper en pleine
+poitrine, me précipita tout de mon long avec lui sur le dur, sale et
+détestable plancher du beffroi. Mais ma vengeance fut assurée, soudaine
+et complète. Le saisissant furieusement des deux mains par sa laine,
+je lui arrachai une énorme quantité de cette matière noire, crépue et
+bouclée, et la jetai loin de moi avec tous les signes du dédain. Elle
+tomba au milieu des cordes du beffroi et y resta. Pompey se leva sans
+dire un mot. Mais il me regarda piteusement avec ses grands yeux et
+soupira. Grands Dieux!--quel soupir! Il pénétra jusqu'au fond de mon
+coeur. Et la chevelure--la laine! Si j'avais pu rattraper cette laine,
+je l'aurais baignée de mes larmes en témoignage de regret. Mais hélas!
+elle était maintenant bien loin. Comme elle pendillait au cordage de
+la cloche, je m'imaginai qu'elle était encore vivante. Je m'imaginai
+qu'elle allait mourir d'indignation. Ainsi l'_happidandy Flos Aeris_
+de Java porte, dit-on, une belle fleur, qui vit encore quand elle est
+déracinée. Les indigènes la suspendent avec une corde au plafond, et
+jouissent de son parfum des années entières.
+
+Notre différend terminé, nous cherchâmes dans la chambre une ouverture
+qui nous permît de contempler la cité d'Edina. Il n'y avait pas de
+fenêtre. La seule lumière qui pénétrât dans ce réduit obscur venait
+d'une ouverture carrée ayant à peu près un pied de diamètre, et à une
+hauteur d'environ sept pieds au-dessus du plancher. Mais que ne peut
+réaliser l'énergie du véritable génie? Je résolus d'atteindre à ce trou.
+Un énorme attirail de roues, de pignons, et autres machines à l'air
+cabalistique se trouvaient en face du trou, tout près de lui, et à
+travers le trou passait une baguette de fer venant du mécanisme. Entre
+les roues et le mur il y avait juste de la place pour mon corps; mais
+j'étais exaspérée, et déterminée à aller jusqu'au bout. J'appelai Pompey
+près de moi.
+
+«Vous voyez cette ouverture, Pompey. Je voudrais y passer la tête pour
+regarder. Vous allez vous tenir tout droit juste sous le trou,--comme
+cela. Maintenant, Pompey, tendez une de vos mains, que je puisse y
+monter--très bien. Maintenant l'autre main, Pompey, et avec son aide,
+j'arriverai sur vos épaules.»
+
+Il fit tout ce que je désirais, et quand je fus hissée sur ses épaules,
+je m'aperçus que je pouvais facilement passer ma tête et mon cou à
+travers l'ouverture. Le panorama était sublime. Il ne se pouvait rien de
+plus magnifique. Je ne m'arrêtai un instant que pour appeler Diane et
+assurer Pompey que je serais discrète, et pèserais le moins possible sur
+ses épaules. Je lui dis que je serais à l'égard de ses sentiments d'une
+délicatesse tendre--_ossi tender qu'un beefsteak_. Après avoir rendu
+cette justice à mon fidèle ami, je m'abandonnai sans réserve à l'ardeur
+et à l'enthousiasme de la jouissance du panorama qui s'étendait sous mes
+yeux.
+
+Cependant je me dispenserai de m'appesantir sur ce sujet. Je ne décrirai
+pas la cité d'Edinburgh. Tout le monde est allé à Edinburgh--la
+classique Edina. Je m'en tiendrai aux principaux détails de ma
+lamentable aventure. Après avoir jusqu'à un certain point satisfait ma
+curiosité touchant l'étendue, la situation, et la physionomie générale
+de la cité, j'eus le loisir d'examiner l'église où j'étais, et la
+délicate architecture de son clocher. Je remarquai que l'ouverture à
+travers laquelle j'avais passé la tête s'ouvrait dans le cadran d'une
+horloge gigantesque, et devait de la rue faire l'effet d'un large trou
+de clef, tel qu'on en voit sur le cadran des montres françaises. Sans
+doute le véritable but de cette ouverture était de laisser passer le
+bras d'un employé pour lui permettre d'ajuster quand il était nécessaire
+les aiguilles de l'horloge. J'observai avec surprise l'immense dimension
+de ces aiguilles, dont la plus longue ne pouvait avoir moins de dix
+pieds de long, et dans sa plus grande largeur moins de huit à neuf
+pouces. Elles étaient d'acier massif, et les bords paraissaient
+tranchants. Après avoir noté ces particularités et quelques autres, je
+tournai de nouveau mes yeux sur la glorieuse perspective qui s'étendait
+devant moi, et bientôt je m'absorbai dans ma contemplation.
+
+Quelques minutes après, je fus éveillée par la voix de Pompey, qui me
+déclarait qu'il ne pouvait plus y tenir, et me priait de vouloir bien
+être assez bonne pour descendre. C'était absurde, et je le lui dis assez
+longuement. Il répliqua, mais évidemment en comprenant mal mes idées
+à ce sujet. J'en conçus quelque colère, et je lui dis en termes
+péremptoires, qu'il était un imbécile, qu'il avait commis un _ignoramus
+eclench-eye_, que ses idées n'étaient que de pures _insommary Bovis_, et
+que ses mots ne valaient guère mieux qu'une _ennemye-werry bor'em_. Il
+parut satisfait, et je repris mes contemplations.
+
+Il y avait à peu près une demi-heure, après cette altercation, que
+j'étais profondément absorbée par la vue céleste que j'avais sous les
+yeux, lorsque je fus réveillée en sursaut par quelque chose de tout à
+fait froid qui me pressait doucement la partie supérieure du cou. Il est
+inutile de dire que j'en ressentis une alarme inexprimable. Je savais
+que Pompey était sous mes pieds et que Diane, selon mes instructions
+expresses, était assise sur ses pattes de derrière dans le coin le plus
+reculé de la chambre. Qu'est-ce que cela pouvait bien être? Hélas! je
+ne le découvris que trop tôt. En tournant doucement ma tête de côté, je
+m'aperçus, à ma plus grande horreur, que l'énorme, brillante, petite
+aiguille de l'horloge, semblable à un cimeterre, dans le cours de sa
+révolution horaire, était _descendue sur mon cou_. Je compris qu'il
+n'y avait pas une seconde à perdre. Je cherchai à retirer ma tête en
+arrière, mais il était trop tard. Il n'y avait plus d'espoir d'arracher
+ma tête de la bouche de cette horrible trappe où elle était si bien
+prise, et qui devenait de plus en plus étroite avec une rapidité qui
+échappait à l'analyse. On ne peut se faire une idée de l'agonie d'un
+pareil moment. J'élevai les mains et essayai de toutes mes forces de
+soulever la lourde barre de fer. C'est comme si j'avais essayé de
+soulever la cathédrale elle-même. Elle descendait, descendait,
+descendait toujours, de plus en plus serrant. Je criai à Pompey de
+venir à mon aide; mais il me répondit que je l'avais blessé dans ses
+sentiments en l'appelant un _ignorant et un vieux louche_. Je poussai
+un hurlement à l'adresse de Diane; elle ne me répondit que par un bow
+wow-wow, ce qui voulait dire que je lui avais recommandé de ne pas
+bouger de son coin. Je n'avais donc point de secours à attendre de mes
+associés.
+
+En attendant, la lourde et terrible _faux du Temps_ (je comprenais
+maintenant la force littérale de cette locution classique) ne s'était
+point arrêtée, et ne paraissait point disposée à s'arrêter dans sa
+carrière. Elle descendait et descendait toujours. Déjà elle avait
+enfoncé sa tige tranchante d'un pouce entier dans ma chair, et mes
+sensations devenaient indistinctes et confuses. Tantôt je m'imaginais
+être à Philadelphie avec le puissant Dr Moneypenny, tantôt dans le
+cabinet de Mr Blackwood, recevant ses inestimables instructions. Puis le
+doux souvenir d'anciens jours meilleurs se présenta à mon esprit, et je
+songeai à cet heureux temps ou le monde n'était qu'un désert, et Pompey
+pas encore entièrement cruel. Le tic-tac de la machine m'amusait.
+_M'amusait_, dis-je, car maintenant mes sensations confinaient au
+bonheur parfait, et les plus insignifiantes circonstances me causaient
+du plaisir. L'éternel _clic-clac clic-clac, clic-clac_ de l'horloge
+était pour mes oreilles la plus mélodieuse musique, à certains instants
+même me rappelait les délicieux sermons du Dr Ollapod. Puis les grands
+signes du cadran--qu'ils semblaient intelligents! comme ils faisaient
+penser! Les voilà qui dansent la mazurka, et c'est le signe V qui la
+danse à ma plus grande satisfaction. C'est évidemment une dame de grande
+distinction. Elle n'a rien de nos éhontées, rien d'indélicat dans ses
+mouvements. Elle faisait la pirouette à merveille,--tournant en rond sur
+sa tête. J'essayai de lui tendre un siège, voyant quelle était fatiguée
+de ses exercices--et ce ne fut qu'en ce moment que je sentis pleinement
+ma lamentable situation. Lamentable en vérité! la barre était entrée
+de deux pouces dans mon cou. J'étais arrivée à un sentiment de douleur
+exquise. J'appelai la mort, et dans ce moment d'agonie, je ne pus
+m'empêcher de répéter les vers exquis du poète Miguel de Cervantes:
+
+ «Vanny Buren, tan escondida
+ Query no te senty venny
+ Pork and pleasure, delly morry
+ Nommy, torny, darry, widdy!»
+
+Un nouveau sujet d'horreur se présenta alors à moi,--une horreur,
+suffisante pour faire frissonner les nerfs les plus solides. Mes yeux,
+sous la cruelle pression de la machine, sortaient littéralement de leurs
+orbites. Comme je songeais au moyen de m'en tirer sans eux, l'un se mit
+à tomber hors de ma tête, et roulant sur la pente escarpée du clocher,
+alla se loger dans la gouttière qui courait le long des bords de
+l'édifice. Mais la perte de cet oeil ne me fit pas autant d'effet que
+l'air insolent d'indépendance et de mépris avec lequel il me regarda une
+fois parti. Il était là gisant dans la gouttière précisément sous mon
+nez, et les airs qu'il se donnait auraient été risibles, s'ils n'avaient
+pas été révoltants.
+
+On n'avait jamais rien vu d'aussi miroitant ni d'aussi clignotant. Cette
+attitude de la part de mon oeil dans la gouttière n'était pas seulement
+irritante par son insolence manifeste et sa honteuse ingratitude, mais
+elle était encore excessivement inconvenante au point de vue de la
+sympathie qui doit toujours exister entre les deux yeux de la même tête,
+quelque séparés qu'ils soient. Je me vis forcée bon gré, mal gré, de
+froncer les sourcils et de clignoter en parfait concert avec cet oeil
+scélérat qui gisait juste sous mon nez. Je fus bientôt soulagée par la
+fuite de mon autre oeil. Il prit en tombant la même direction (c'était
+peut-être un plan concerté) que son camarade. Tous deux roulèrent
+ensemble de la gouttière, et, en vérité je fus enchantée d'être
+débarrassée d'eux.
+
+La barre était entrée maintenant de quatre pouces et demi dans mon
+cou, et il n'y avait plus qu'un petit lambeau de peau à couper. Mes
+sensations furent alors celles d'un bonheur complet, car je sentis
+que dans cinq minutes au plus je serais délivrée de ma désagréable
+situation. Je ne fus pas tout à fait déçue dans cette attente. Juste à
+cinq heures, vingt-cinq minutes de l'après-midi, l'énorme aiguille avait
+accompli la partie de sa terrible révolution suffisante pour couper le
+peu qui restait de mon cou. Je ne fus pas fâchée de voir la tête qui
+m'avait occasionné un si grand embarras se séparer enfin de mon corps.
+Elle roula d'abord le long de la paroi du clocher, puis alla se loger
+pendant quelques secondes dans la gouttière, et enfin fit un plongeon
+dans le milieu de la rue.
+
+J'avouerai candidement que les sensations que j'éprouvai alors
+revêtirent le caractère le plus singulier--ou plutôt le plus mystérieux,
+le plus inquiétant, le plus incompréhensible. Mes sens changeaient de
+place à chaque instant. Quand j'avais ma tête, tantôt je m'imaginais que
+cette tête était moi, la vraie signora Psyché Zénobia--tantôt j'étais
+convaincue que c'était le corps qui formait ma propre identité. Pour
+éclaircir mes idées sur ce point, je cherchai ma tabatière dans ma
+poche; mais en la prenant, et en essayant d'appliquer selon la
+méthode ordinaire une pincée de son délicieux contenu, je m'aperçus
+immédiatement qu'il me manquait un objet essentiel, et je jetai aussitôt
+la boîte à ma tête. Elle huma une prise avec une grande satisfaction,
+et m'envoya en retour un sourire de reconnaissance. Peu après elle
+m'adressa une allocution, que je ne pus entendre que vaguement, faute
+d'oreilles. J'en saisis assez, cependant, pour savoir qu'elle était
+étonnée de me voir encore vivante dans de pareilles conditions. Elle
+cita en finissant les nobles paroles de l'Arioste:
+
+ «Il pover hommy che non sera corty
+ And have a combat tenty erry morty;»
+
+me comparant ainsi à ce héros, qui dans la chaleur du combat, ne
+s'apercevant pas qu'il était mort, continuait de se battre avec une
+inépuisable valeur. Il n'y avait plus rien maintenant qui pût m'empêcher
+de tomber du haut de mon observatoire, et c'est ce que je fis. Je
+n'ai jamais pu découvrir ce que Pompey aperçut de si particulièrement
+singulier dans mon extérieur. Mais il ouvrit sa bouche d'une oreille à
+l'autre, et ferma ses deux yeux, comme s'il avait voulu briser des noix
+avec ses paupières. Finalement, retroussant son pardessus, il ne fit
+qu'un saut dans l'escalier et disparut. J'envoyai aux trousses du
+misérable ces véhémentes paroles de Démosthène:
+
+ «_Andrew O'Phlegeton, you really wake haste to fly._»
+
+Puis je me tournai du côté de la chérie de mon coeur, la mignonne à un
+seul oeil, Diane au poil touffu. Hélas! quelle horrible vision frappa
+mes yeux! _Etait-ce_ un rat que je vis rentrant dans son trou? _Sont-ce_
+là les os rongés de ce cher petit ange cruellement dévoré par le
+monstre? Grands Dieu! Ce que je _vois_--_est-ce_ l'âme partie, l'ombre,
+le spectre de ma petite chienne bien-aimée, que j'aperçois assise avec
+grâce et mélancolie là, dans ce coin? Ecoutons! car elle parle, et,
+Dieux du ciel! c'est dans l'allemand de Schiller.--
+
+ «Unt stobby duk, so stubby dun
+ Duk she! Duk she!»
+
+Hélas! Ses paroles ne sont que trop vraies!
+
+ «Et si je meurs, je meurs
+ Pour toi!--pour toi!»
+
+Douce créature! Elle aussi s'est sacrifiée pour moi. Sans chien, sans
+nègre, sans tête, que reste-t-il _maintenant_ à l'infortunée signora
+Psyché Zénobia? Hélas--_rien_! J'ai dit.
+
+
+
+
+LA FILOUTERIE CONSIDÉRÉE COMME SCIENCE EXACTE
+
+
+ _Hé! filoutons, filoutons,
+ Le chat et le violon._
+
+
+Depuis que le monde a commencé, il y a eu deux Jérémie. L'un a écrit une
+Jérémiade sur l'usure, et s'appela Jérémie Bentham. Il a été fort admiré
+de M. John Neal[54], et fut un grand homme dans un petit genre. L'autre
+a donné son nom à la plus importante des sciences exactes et fut un
+grand homme dans un grand genre--je puis dire: dans le plus grand des
+genres.
+
+La filouterie--ou l'idée abstraite exprimée par le verbe _filouter_ est
+assez claire. Cependant le fait, l'action, la chose est quelque peu
+difficile à définir. Nous pouvons toutefois arriver à une conception
+passable du sujet, en définissant, non la chose elle-même, mais l'homme,
+comme un animal qui filoute. Si Platon avait songé à cela, il se fut
+épargné l'affront du poulet déplumé.
+
+On demandait fort pertinemment à Platon pourquoi un poulet déplumé,
+ou ce qui revient très clairement au même, «un bipède sans plumes» ne
+serait pas, selon sa propre définition, un homme? Mais je n'ai pas à
+craindre de m'entendre poser une semblable question. L'homme est un
+animal qui filoute, et il n'y a pas d'autre animal qui filoute que
+l'homme. Une cage entière de poulets déplumés n'entamerait pas ma
+définition.
+
+Ce qui constitue l'essence, la nature, le principe de la filouterie
+est, de fait, un caractère tout particulier à l'espèce de créatures
+qui portent jaquettes et pantalons. Une corneille dérobe, un renard
+escroque, une belette friponne; un homme filoute. Filouter est sa
+destinée. «L'homme a été fait pour pleurer», dit le poète. Mais non; il
+a été fait pour filouter. C'est là son but, son objet, sa _fin_. C'est
+pour cela, que lorsqu'un homme a été filouté, on dit qu'il est _refait_.
+
+La filouterie, bien analysée, est un composé, dont les ingrédients sont:
+la minutie, l'intérêt, la persévérance, l'ingéniosité, l'audace, la
+nonchalance, l'originalité, l'impertinence et la grimace.
+
+_Minutie_.--Notre filou est méticuleux. Il opère sur une petite échelle.
+Son affaire, c'est le détail; il lui faut de l'argent comptant ou un
+papier bien en règle. Si par hasard il est tenté de se lancer dans
+quelque grande spéculation, alors il perd aussitôt ses traits
+distinctifs, et devient ce que l'on appelle «un financier.» Ce dernier
+mot implique tout ce qui constitue la filouterie, excepté que le
+financier travaille en grand. Un filou peut donc être regardé comme un
+banquier _in petto_--et une opération financière, comme une filouterie
+à Brobdignag. L'un est à l'autre ce qu'Homère est à Flaccus,--un
+mastodonte à une souris, la queue d'une comète à celle d'un cochon.
+
+_Intérêt_.--Notre filou est uniquement guidé par l'intérêt. Il dédaigne
+la filouterie pour le pur _amour_ de la filouterie. Il a toujours un
+objet en vue;--sa poche--et la vôtre. Il est toujours à l'affût d'une
+chance décisive. Il ne voit que le nombre un. Vous êtes le nombre deux,
+vous devez prendre garde à vous.
+
+_Persévérance_.--Notre filou est persévérant. Il ne se laisse pas
+facilement décourager. La terre lui manquât-elle sous les pieds, il ne
+s'en inquiète pas, il poursuit imperturbablement son but, et
+
+ «Ut canis a corio nunquam absterrebitur uncto[55]»,
+
+ainsi ne laissera-t-il jamais aller sa partie.
+
+_Ingéniosité_.--Notre filou est ingénieux. Il a la bosse de la
+constructivité. Il saisit bien un plan. Il sait inventer et circonvenir.
+Si Alexandre n'avait pas été Alexandre, il eût voulu être Diogène. S'il
+n'était pas un filou, il serait fabricant de souricières brevetées, ou
+pêcheur de truites à la ligne.
+
+_Audace_.--Notre filou est audacieux. C'est un homme hardi. Il porte la
+guerre en pleine Afrique. Il emporte tout d'assaut. Il ne craindrait pas
+les poignards de Frei-Herren. Avec, un peu plus de prudence, Dick Turpin
+aurait fait un excellent filou; Daniel O'Connel, avec un peu moins de
+blague; et Charles XII, avec une livre ou deux de cervelle de plus dans
+la tête.
+
+_Nonchalance_.--Notre filou est nonchalant. Il n'est pas du tout
+nerveux. Il n'a jamais _eu_ de nerfs. Il ne sait pas ce que c'est que
+l'émoi. On peut le mettre hors de la maison par la porte, mais non
+hors de lui-même. Il est froid--froid comme un concombre. Il est
+calme--«calme comme un sourire de Lady Bury». Il est souple--souple
+comme un vieux gant, ou les demoiselles de l'ancienne Baïes.
+
+_Originalité_.--Notre filou est original--consciencieusement original.
+Ses pensées sont bien à lui. Il dédaignerait d'employer celles d'un
+autre. Il a en aversion les trucs éventés. Il rendrait plutôt une
+bourse, j'en suis sûr, s'il découvrait qu'il la doit à une filouterie
+qui ne soit pas originale.
+
+_Impertinence_.--Notre filou est impertinent. Il fait le crâne. Il met
+les poings sur les rognons. Il fourre ses mains dans les poches de son
+pantalon. Il ricane à votre barbe. Il marche sur vos cors. Il mange
+votre dîner, il boit votre vin, il vous emprunte votre argent, il vous
+tire le nez, il donne des coups de pied à votre chienne, et il embrasse
+vôtre femme.
+
+_Grimace_.--Le vrai filou termine toutes ses opérations par une
+grimace. Mais personne ne la voit que lui. Il grimace, lorsque sa tâche
+du jour est remplie--quand ses divers travaux sont accomplis--le soir
+dans sa chambre, et uniquement pour son amusement particulier. Il arrive
+chez lui. Il ferme sa porte. Il se déshabille. Il éteint sa chandelle.
+Il se met au lit. Il étend sa tête sur l'oreiller. Après quoi, notre
+filou _fait sa grimace_. Ce n'est pas une hypothèse. Rien de plus
+naturel. Je raisonne _à priori_, et dis qu'un filou ne serait pas un
+filou sans sa grimace.
+
+On peut faire remonter l'origine de la filouterie à l'enfance de la race
+humaine. Adam fut peut-être le premier filou. En tout cas, nous pouvons
+suivre les traces de cette science jusqu'à une très haute antiquité.
+Il est vrai que les modernes l'ont amenée à un degré de perfection que
+n'auraient jamais rêvée les têtes dures de nos ancêtres. Sans m'arrêter
+à parler des «vieilles scies», je me contenterai de présenter un résumé
+de quelques-uns «des cas les plus modernes.»
+
+Voici une excellente filouterie. Une maîtresse de maison a besoin d'un
+sofa. Elle va visiter plusieurs magasins de meubles. Elle arrive enfin
+dans un magasin bien assorti. A la porte, un individu poli et ayant la
+langue bien pendue l'accoste et l'invite à entrer. Elle trouve un sofa
+qui fait parfaitement son affaire; elle en demande le prix, et se trouve
+surprise et enchantée à la fois d'entendre articuler une somme de vingt
+pour cent au moins au dessous de son attente. Elle se hâte de conclure
+le marché, prend une facture et un reçu, laisse son adresse, en priant
+d'envoyer l'article à la maison le plus tôt possible, et se retire
+pendant que le marchand se confond en révérences et en salutations. La
+nuit vient, et point de sofa. Le jour suivant se passe, et toujours
+rien. Un domestique va s'enquérir des causes de ce retard. On n'a
+connaissance d'aucun marché. Il n'y a point eu de sofa de vendu, point
+d'argent de reçu--excepté par le filou, qui a fort bien joué le rôle du
+marchand.
+
+Nos magasins de meubles sont abandonnés sans surveillance à la merci
+du premier venu; ce qui donne toute facilité pour des tours de cette
+espèce. Les passants entrent, regardent les marchandises, et partent
+sans qu'on les ait remarqués ni vus. Si quelqu'un désire faire une
+acquisition, ou s'enquérir du prix d'un article, une cloche est là sous
+la main, et cette précaution paraît amplement suffisante.
+
+Autre filouterie fort respectable. Un individu bien mis entre dans une
+boutique; il y fait une emplette de la valeur d'un dollar. Mais à son
+grand regret, il s'aperçoit qu'il a laissé son portefeuille dans la
+poche d'un autre habit. Il dit donc au boutiquier: «Cela ne fait rien,
+mon cher monsieur; vous m'obligerez en envoyant le paquet à la maison.
+Mais attendez. Je crois bien qu'il n'y a pas à la maison de monnaie
+inférieure à une pièce de cinq dollars. Vous pouvez donc envoyer avec le
+paquet quatre dollars pour le change.»--«Très bien, monsieur,»
+répond le boutiquier, concevant aussitôt une grande idée de la haute
+délicatesse de sa pratique. «J'en connais,» se dit-il à lui-même, «qui
+auraient mis la marchandise sous leur bras, et seraient partis en
+promettant de revenir payer le dollar en passant dans l'après-midi.»
+
+Il envoie un garçon avec le paquet et la monnaie. En chemin, tout à fait
+accidentellement, celui-ci est rencontré par l'acheteur, qui s'écrie:
+
+«Ah! c'est mon paquet, n'est-ce pas?--Je croyais qu'il était depuis
+longtemps à la maison. Allez, allez! Ma femme, mistress Trotter, vous
+donnera les cinq dollars--je lui ai laissé des instructions à cet effet.
+Mais vous pourriez aussi bien me donner la monnaie--j'aurai besoin
+de quelque argent pour la poste. Très bien! Un, deux... cette pièce
+est-elle bonne?--trois, quatre--Parfaitement bien! Dites à Mme Trotter
+que vous m'avez rencontré et maintenant allez et ne vous amusez pas en
+chemin.»
+
+Le garçon ne s'amuse pas du tout--mais il perd beaucoup de temps avant
+de revenir de sa commission. Pas plus de Mme Trotter que sur la main. Il
+se console toutefois en se disant qu'après tout il n'a pas été assez sot
+pour laisser les marchandises sans l'argent; il rentre à la boutique
+l'air fort satisfait de lui-même, et ne peut s'empêcher de se sentir
+blessé et indigné quand son maître lui demande ce qu'il a fait de la
+monnaie.
+
+Voici une filouterie tout à fait simple. Un vaisseau est sur le point de
+mettre à la voile. Un individu à l'air officiel se présente au capitaine
+avec une facture des frais de ville extraordinairement modérée. Enchanté
+de s'en tirer à si bon compte, et ne sachant auquel entendre, le
+capitaine s'acquitte en toute hâte. Au bout d'un quart d'heure, une
+seconde facture, et celle-ci moins raisonnable, lui est présentée par un
+autre individu qui lui a bientôt fait comprendre que le premier receveur
+était un filou, et la première recette une filouterie.
+
+En voici une autre à peu près semblable.
+
+Un bateau à vapeur est sur le point de larguer. Un voyageur, son
+porte-manteau à la main, accourt de toutes ses forces du côté de
+l'embarcadère. Tout à coup, il s'arrête tout court, et ramasse avec une
+grande agitation quelque chose sur le sol. C'est un portefeuille. «Qui
+a perdu un portefeuille?» se met-il à crier. Personne ne peut assurer
+avoir perdu son portefeuille; mais l'émotion est vive, quand on apprend
+que la trouvaille est de valeur. Le bateau, cependant, ne peut attendre.
+
+«Le temps et la marée n'attendent personne,» crie le capitaine.
+
+«Pour l'amour de Dieu, encore quelques minutes!» dit l'auteur de la
+trouvaille; «le vrai propriétaire va se présenter.»
+
+«On ne peut attendre!» réplique le capitaine; «larguez, entendez vous!»
+
+«Que vais-je donc faire?» demande l'homme, en grande peine. «Je vais
+quitter le pays pour quelques années, et je ne puis en conscience garder
+cette somme énorme en ma possession.--Pardon, monsieur, (s'adressant à
+un gentilhomme sur la rive) mais vous m'avez l'air d'un honnête homme.
+Voulez-vous me rendre le service de vous charger de ce portefeuille--je
+vois que je puis me fier à vous--et de le faire publier? Les billets,
+vous le voyez, montent à une somme fort considérable. Le propriétaire,
+sans aucun doute, tiendra à vous récompenser de votre peine.»
+
+«Moi?--non, vous! C'est vous qui l'avez trouvé.»
+
+«Oui, si vous y tenez.--Je veux bien accepter un léger
+retour--uniquement pour faire taire vos scrupules. Voyons--ces billets
+sont tous des billets de mille--Dieu me bénisse! un millier de dollars
+serait trop--cinquante seulement, c'est bien assez!»
+
+«Larguez!» dit le capitaine.
+
+«Mais je n'ai pas la monnaie de cent, et en somme, vous feriez
+mieux....»
+
+«Larguez!» dit le capitaine.
+
+«Attendez donc!» crie le gentilhomme qui vient d'examiner pendant la
+dernière minute son propre portefeuille. «Attendez donc! J'ai
+votre affaire. Voici un billet de cinquante sur la banque du North
+America.--donnez-moi le portefeuille.»
+
+Le toujours très consciencieux auteur de la trouvaille prend le billet
+de cinquante avec une répugnance marquée, et jette au gentilhomme le
+portefeuille, pendant que le steamboat fume et siffle en s'ébranlant.
+Une demi-heure après son départ, le gentilhomme s'aperçoit que «les
+valeurs considérables» ne sont que des billets faux, et toute l'histoire
+une pure filouterie.
+
+Voici une filouterie hardie. Un champ de foire, ou quelque chose
+d'analogue doit se tenir dans un endroit où l'on n'a accès que par un
+pont libre. Un filou s'installe sur ce pont, et informe respectueusement
+tous les passants de la nouvelle loi qui vient d'établir un droit de
+péage d'un centime par tête d'homme, de deux centimes par tête de cheval
+ou d'âne, et ainsi de suite... Quelques-uns grondent, mais tous se
+soumettent, et le filou rentre chez lui plus riche de quelque cinquante
+ou soixante dollars bien gagnés. Il n'y a rien de plus fatigant que de
+percevoir un droit de péage sur une grande foule.
+
+Une habile filouterie est celle-ci. L'ami d'un filou garde une promesse
+de paiement, remplie et signée en due forme sur billet ordinaire imprimé
+à l'encre rouge. Le filou se procure une ou deux douzaines de ces
+billets en blanc, et chaque jour en trempe un dans sa soupe, le présente
+à son chien qui saute après, et finit par le lui donner _en bonne
+bouche_. Le temps de l'échéance arrivant, le filou et son chien vont
+trouver l'ami, et l'engagement devient le sujet de la discussion. L'ami
+tire le billet de son secrétaire, et fait le geste de le présenter au
+filou, quand le chien saute sur le billet et le dévore. Le filou est non
+seulement surpris, mais vexé et furieux de la conduite absurde de
+son chien, et proteste qu'il est prêt à faire honneur à son
+obligation--aussitôt qu'on pourra en fournir une preuve évidente.
+
+Voici une filouterie assez mesquine. Une dame est insultée dans la rue
+par le compère d'un filou. Le filou lui-même vole au secours de la dame,
+et, après avoir rossé son ami d'importance, insiste pour accompagner la
+dame jusqu'à sa porte. Il s'incline, la main sur son coeur, et lui dit
+très respectueusement adieu. La dame invite son sauveur à la suivre,
+disant qu'elle va le présenter à son grand frère et à son papa. Le
+sauveur soupire et décline l'invitation. «N'y a-t-il donc aucun moyen,
+murmure-t-elle, de vous prouver ma reconnaissance?»
+
+«Si, madame, il y en a un. Veuillez être assez bonne pour me prêter une
+couple de shillings.»
+
+Dans la première émotion du moment, la dame songe à disparaître
+sur-le-champ. Après y avoir pensé deux fois, cependant, elle ouvre sa
+bourse et s'exécute. C'est là, dis-je, une filouterie mesquine--car il
+faut que la moitié de la somme empruntée soit payée au monsieur qui a eu
+la peine d'insulter la dame, et d'être rossé par dessus le marché pour
+l'avoir insultée.
+
+Autre filouterie mesquine, mais toujours scientifique. Le filou
+s'approche du comptoir d'une taverne et demande deux cordes de tabac. On
+les lui donne, quand tout à coup après les avoir rapidement examinées,
+il se met à dire:
+
+«Ce tabac n'est pas de mon goût. Reprenez-le et donnez-moi à la place un
+verre de grog.»
+
+Le grog servi et avalé, le filou gagne la porte pour s'en aller. Mais la
+voix du tavernier l'arrête:
+
+«Je crois, monsieur, que vous avez oublié de payer votre grog.»
+
+«Payer mon grog!--Ne vous ai-je pas donné le tabac en retour? Que vous
+faut-il de plus?»
+
+«Mais, s'il vous plaît, monsieur je ne me souviens pas que vous ayez
+payé le tabac.»
+
+«Que voulez-vous dire par là, coquin?--Ne vous ai-je pas rendu votre
+tabac? Attendez-vous que je vous paie ce que je n'ai pas pris?
+
+«Mais, monsieur,» dit le marchand, ne sachant plus que dire, «mais,
+monsieur...»
+
+«Il n'y a pas de mais qui tienne, monsieur,» interrompt le filou,
+faisant semblant d'entrer dans une grande colère, et fermant la porte
+avec violence derrière lui, «il n'y a pas de mais qui tienne, nous
+connaissons vos tours d'escamotage.»
+
+Voici encore une très habile filouterie, qui se recommande surtout par
+sa simplicité. Une bourse a été perdue; et celui qui l'a perdue fait
+insérer dans les journaux du jour un avertissement accompagné d'une
+description très détaillée.
+
+Aussitôt notre filou de copier les détails de l'avertissement, en
+changeant l'en-tête, la phraséologie générale, et l'adresse. Par
+exemple, l'original, long et verbeux, porte cet en-tête: «Un
+portefeuille perdu!» et invite à déposer l'argent, quand on l'aura
+trouvé, au n° 1 de Tom Street.
+
+La copie est brève; elle porte en tête ce seul mot «perdu» et indique le
+n° 2 ou le n° 3 de Harry ou Dick Street, comme l'endroit où l'on peut
+voir le propriétaire. Cette copie est insérée au moins dans cinq ou six
+journaux du jour, de telle sorte qu'elle ne paraisse que peu d'heures
+après l'original. Dût-elle tomber sous les yeux de celui qui a perdu la
+bourse, c'est à peine s'il pourrait se douter qu'elle a quelque rapport
+avec son infortune. Mais naturellement, il y a cinq ou six chances
+contre une que celui qui l'aura trouvée se présente à l'adresse donnée
+par le filou plutôt qu'à celle du légitime propriétaire. Le filou paie
+la récompense, met l'argent dans sa poche et file.
+
+Voici une filouterie qui a beaucoup d'analogie avec la précédente. Une
+dame du grand _ton_ a laissé glisser dans la rue une bague de diamant
+d'un prix exceptionnel. Elle offre à celui qui la retrouvera quarante
+ou cinquante dollars de récompense--elle fait dans son annonce une
+description détaillée de la pierre et de sa monture, et déclare qu'elle
+paiera _instantanément_ la récompense promise à celui qui la rapportera
+au n° tant, dans telle avenue, sans lui poser la moindre question. Un
+jour ou deux après, la dame étant absente de son logis, on sonne au n°
+tant dans l'avenue indiquée. Une servante paraît; l'inconnu demande la
+dame de la maison; en apprenant qu'elle est absente, il s'étonne et
+manifeste le plus poignant regret. C'est une affaire d'importance qui
+concerne personnellement la maîtresse du logis. En effet il a eu la
+bonne fortune de trouver sa bague de diamant. Mais peut-être fera-t-il
+bien de revenir une autrefois. «Pas du tout!» dit la servante: «pas du
+tout!» disent en choeur la soeur et la belle-soeur de la dame qu'on a
+appelées sur les entrefaites. L'identité de la bague est bruyamment
+constatée, la récompense payée, et l'homme de détaler au plus vite.
+La dame rentre, et manifeste à sa soeur et à sa belle-soeur quelque
+mécontentement de ce qu'elles aient payé quarante ou cinquante dollars
+un fac-simile de sa bague--un fac-simile fait de vrai similor et d'un
+infâme strass.
+
+Mais comme les filouteries n'ont pas de fin, cet essai ne finirait
+jamais, si je voulais seulement indiquer les variétés et les formes
+infinies dont cette science est susceptible. Il faut cependant conclure,
+et je ne saurais mieux le faire, qu'en racontant sommairement une
+filouterie fort décente et assez bien étudiée dont notre ville a été
+dernièrement le théâtre, et qui s'est reproduite depuis avec succès dans
+d'autres localités de plus en plus florissantes de l'Union.
+
+Un homme entre deux âges arrive dans une ville, venant on ne sait d'où.
+Il paraît remarquablement précis, cauteleux, posé, réfléchi dans ses
+démarches. Sa tenue est scrupuleusement irréprochable, mais simple et
+sans ostentation. Il porte une cravate blanche, une ample redingote, qui
+ne vise qu'au confort, de sérieuses chaussures à épaisses semelles, et
+des pantalons sans sous-pied. Il a tout l'air, en réalité, d'un aisé,
+économe, exact et respectable _homme d'affaires_--l'homme d'affaires
+_par excellence_, un de ces hommes durs et âpres à l'extérieur, mais
+doux à l'intérieur, tels que nous en voyons dans la haute comédie
+--personnages dont les paroles sont autant d'engagements, et qui sont
+connus pour répandre d'une main les guinées en charités, tandis que
+de l'autre, quand il s'agit de transaction commerciale, ils se font
+escompter jusqu'à la dernière fraction d'un farthing.
+
+Il fait beaucoup de bruit pour découvrir une pension à son gré. Il
+déteste les enfants. Il est accoutumé à la tranquillité. Ses habitudes
+sont méthodiques--il s'établirait de préférence dans une petite famille
+respectable, et ayant de pieuses inclinations. Les conditions ne sont
+pas une question--il n'insiste que sur un point: c'est qu'on lui
+présentera sa quittance le premier de chaque mois (on est alors au deux
+du mois), et lorsqu'enfin il a trouvé ce qu'il lui faut, il prie sa
+propriétaire de ne pas oublier ses instructions sur ce point, de lui
+envoyer sa facture et son reçu à dix heures précises le _premier_ jour
+de chaque mois, et jamais le second sous aucun prétexte.
+
+Ces arrangements pris, notre homme d'affaires loue un bureau dans un
+quartier plutôt respectable que fashionable de la ville. Il ne méprise
+rien tant que les prétentions. «Quand il y a tant de montre,» dit-il,
+«il est rare qu'il y ait quelque chose de solide dessous,»--observation
+qui fait une si profonde impression sur l'esprit de sa propriétaire,
+qu'elle l'écrit au crayon en guise de memorandum dans sa grande Bible de
+famille, sur la large marge des Proverbes de Salomon.
+
+Puis il fait faire des annonces dans le genre de celle qui suit, dans
+les principales maisons de publicité à six pennies--celles à un sou,
+il les dédaigne comme peu respectables, et comme se faisant payer leurs
+annonces à l'avance. Un des points de la profession de foi de notre
+homme d'affaires, c'est que rien ne doit se payer avant d'être fait.
+
+DEMANDE.--Les soussignés, sur le point de commencer des opérations
+d'affaires très étendues dans cette ville, réclament les services de
+trois ou quatre secrétaires intelligents et compétents, à qui il sera
+fait de larges appointements. On exige les meilleures recommandations,
+plus encore pour l'honnêteté que pour la capacité. Comme les affaires
+en question impliquent de hautes responsabilités, et que des sommes
+considérables doivent nécessairement passer par les mains de ces
+employés, il a semblé opportun de demander à chacun des secrétaires
+engagés un dépôt de cinquante dollars. Inutile donc de se présenter,
+si l'on ne peut verser cette somme entre les mains des soussignés,
+ni fournir les témoignages de moralité les plus satisfaisants. On
+préférerait des jeunes gens ayant de pieuses inclinations. On pourra se
+présenter entre dix et onze heures du matin, et entre quatre et cinq de
+l'après-midi, chez Messieurs
+
+ Bogs, Hogs, Logs, Frogs et Co.
+ n° 110, Dog Street.
+
+Au 31 du mois, cette annonce avait amené à l'office de MM. Bogs, Hogs,
+Logs, Frogs et Compagnie, quinze ou vingt jeunes gens ayant de pieuses
+inclinations. Mais notre homme d'affaires n'est pas pressé de conclure
+avec l'un ou avec l'autre--un homme d'affaires ne se presse jamais--et
+ce n'est qu'après le plus sévère examen des pieuses inclinations de
+chacun des postulants que ses services sont agréés, et les cinquante
+dollars reçus, uniquement à titre de sage précaution, sous la
+respectable signature de MM. Bogs, Logs, Frogs et Compagnie. Le matin
+du premier jour du mois suivant, la propriétaire ne présente pas
+sa quittance selon sa promesse--grave négligence pour laquelle le
+respectable chef de la maison qui finit en _Ogs_ l'aurait sans doute
+sévèrement réprimandée, s'il avait pu se laisser entraîner à rester dans
+la ville un ou deux jours de plus dans ce dessein.
+
+Quoi qu'il en soit, les constables ont un mauvais quart d'heure à
+passer, bien des pas à faire en tout sens, et tout ce qu'ils peuvent
+faire, c'est de déclarer que l'homme d'affaires, était dans toute la
+force du terme, un «hen knee high,» locution que quelques personnes
+traduisent par N.E.I. initiales sous lesquelles il faudrait lire la
+phrase classique _Non Est Inventus_[56].
+
+En attendant, les jeunes secrétaires se sentent un peu peu moins
+inclinés à la piété qu'auparavant, pendant que la propriétaire achète
+un morceau de la meilleure gomme élastique Indienne de la valeur d'un
+shilling, et met tous ses soins à effacer le mémorandum au crayon écrit
+par quelque folle dans sa grande Bible de famille, sur la large marge
+des Proverbes de Salomon.
+
+
+
+
+L'HOMME D'AFFAIRES
+
+
+ «_La Méthode est l'âme des Affaires._»
+
+ Vieux Dicton.
+
+
+Je suis un homme d'affaires. Je suis un homme méthodique. Il n'y a
+rien au dessus de la méthode. Il n'y a pas de gens que je méprise plus
+cordialement que ces fous excentriques qui jasent de méthode sans savoir
+ce que c'est; qui ne s'attachent qu'à la lettre, et ne cessent d'en
+violer l'esprit. Ces gens-là ne manquent pas de commettre les plus
+énormes sottises en suivant ce qu'ils appellent une méthode régulière.
+C'est là, à mon avis, un véritable paradoxe. La vraie méthode ne
+s'applique qu'aux choses ordinaires et naturelles, et nullement à
+l'extraordinaire ou à l'_outré_. Quelle idée nette, je le demande,
+peut-on attacher à des expressions telles que celles-ci; «un dandy
+méthodique», ou «un feu-follet systématique?»
+
+Mes idées sur ce sujet n'auraient sans doute pas été aussi claires
+qu'elles le sont, sans un bienheureux accident qui m'arriva quand
+j'étais encore un simple marmot. Une vieille nourrice irlandaise de
+bon sens, (que je n'oublierai jamais s'il plaît à Dieu) un jour que je
+faisais plus de bruit qu'il ne fallait, me prit par les talons, me fit
+tourner deux ou trois fois en rond, pour m'apprendre à crier, puis me
+cogna la tête à m'en faire venir des cornes, contre la colonne du lit.
+Cet événement, dis-je, décida de ma destinée et fit ma fortune. Une
+bosse se déclara sur mon sinciput, et se transforma en un charmant
+organe d'_ordre_, comme on peut le voir un jour d'été.
+
+De là cette passion absolue pour le système et la régularité, qui m'a
+fait l'homme d'affaires distingué que je suis.
+
+S'il y a quelque chose que je hais sur terre, c'est le génie. Vos hommes
+de génie sont tous des ânes bâtés--le plus grand génie n'est que le plus
+grand âne--et à cette règle il n'y a aucune exception. Ce qu'il y a de
+certain, c'est que vous ne pouvez pas plus faire d'un génie un homme
+d'affaires, que tirer de l'argent d'un Juif, ou des muscades d'une pomme
+de pin. On ne voit que des gens qui s'échappent toujours par la tangente
+dans quelque entreprise fantastique ou quelque spéculation ridicule, en
+contradiction absolue avec la convenance naturelle des choses, et ne
+font que des affaires qui n'en sont pas. Vous pouvez immédiatement
+deviner ces sortes de caractères à la nature de leurs occupations.
+Si, par exemple, vous voyez un homme s'établir comme marchand ou
+manufacturier, ou se lancer dans le commerce du coton ou du tabac, ou
+dans quelque autre de ces carrières excentriques, ou s'engager dans
+la fabrique des tissus, des savons, etc., ou vouloir être légiste,
+forgeron, ou médecin--ou toute autre chose en dehors des voies
+ordinaires--vous pouvez du premier coup le taxer de génie, et dès lors,
+selon la règle de trois, c'est un âne.
+
+Or, je ne suis pas du tout un génie, mais un homme d'affaires régulier.
+Mon journal et mon grand livre en feront foi en un instant. Ils sont
+bien tenus, quoique ce ne soit pas à moi à le dire; et dans mes
+habitudes générales d'exactitude et de ponctualité, je ne crains pas
+d'être battu par une horloge. En outre, j'ai toujours su faire cadrer
+mes occupations avec les habitudes ordinaires de mes semblables. Non
+pas que sous ce rapport je me sente le moins du monde redevable à mes
+parents; avec leur esprit excessivement borné, ils auraient sans aucun
+doute fini par faire de moi un génie fieffé, si mon ange gardien n'était
+pas venu y mettre bon ordre. En fait de biographie la vérité est quelque
+chose, mais surtout en fait d'autobiographie--et cependant on aura
+peut-être de la peine à me croire, quand je déclarerai, avec toute la
+solennité possible, que mon pauvre père me plaça, vers l'âge de quinze
+ans, dans la maison de ce qu'il appelait «un respectable marchand au
+détail et à la commission faisant un gros chiffre d'affaires!»--Un gros
+chiffre de rien du tout! La conséquence de cette folie fut qu'au bout
+de deux ou trois jours j'étais renvoyé à mon obtuse famille, avec une
+fièvre de cheval, et une douleur très violente et très dangereuse au
+sinciput, qui se faisait sentir tout autour de mon organe d'ordre.
+Peu s'en fallut que je n'y restasse--j'en eus pour six semaines--les
+médecins prétendant que j'étais perdu et le reste. Mais, quoique je
+souffrisse beaucoup, je n'en étais pas moins un enfant plein de coeur.
+Je me voyais sauvé de la perspective de devenir «un respectable marchand
+au détail et à la commission, faisant un gros chiffre d'affaires», et je
+me sentais rempli de reconnaissance pour la protubérance qui avait
+été l'instrument de mon salut, ainsi que pour la généreuse femme, qui
+m'avait originairement gratifié de cet instrument.
+
+La plupart des enfants quittent la maison paternelle à dix ou douze ans;
+j'attendis jusqu'à seize. Et je ne crois pas que je l'aurais encore
+quittée, si je n'avais un jour entendu parler à ma vieille mère de
+m'établir à mon propre compte dans l'épicerie. L'épicerie!--Rien que d'y
+penser! Je résolus de me tirer de là, et d'essayer de m'établir moi-même
+dans quelque occupation _décente_, pour ne pas dépendre plus longtemps
+des caprices de ces vieux fous, et ne pas courir le risque de finir par
+devenir un génie. J'y réussis parfaitement du premier coup, et le temps
+aidant, je me trouvai à dix-huit ans faisant de grandes et profitables
+affaires dans la carrière d'_annonce ambulante_ pour tailleur.
+
+Je n'étais arrivé à remplir les onéreux devoirs de cette profession qu'à
+force de fidélité rigide à l'instinct systématique qui formait le trait
+principal de mon esprit. Une _méthode_ scrupuleuse caractérisait mes
+actions aussi bien que mes comptes. Pour moi, c'était la méthode--et
+non l'argent--qui faisait l'homme, au moins tout ce qui dans l'homme ne
+dépendait pas du tailleur que je servais. Chaque matin à neuf heures, je
+me présentais chez lui pour prendre le costume du jour. A dix heures,
+je me trouvais dans quelque promenade à la mode ou dans un autre lieu
+d'amusement public. La régularité et la précision avec lesquelles je
+tournais ma charmante personne de manière à mettre successivement en vue
+chaque partie de l'habit que j'avais sur le dos, faisaient l'admiration
+de tous les connaisseurs en ce genre. Midi ne passait jamais sans que
+j'eusse envoyé une pratique à la maison de mes patrons, MM. Coupe
+et Revenez-Demain. Je le dis avec des larmes dans les yeux--car ces
+messieurs se montrèrent à mon égard les derniers des ingrats. Le petit
+compte au sujet duquel nous nous querellâmes, et finîmes par nous
+séparer, ne peut, en aucun de ses articles, paraître surchargé à qui
+que ce soit tant soit peu versé dans les affaires. Cependant je veux me
+donner l'orgueilleuse satisfaction de mettre le lecteur en état de juger
+par lui-même. Voici le libellé de ma facture:
+
+ _MM. Coupe et Revenez-Demain, Marchands
+ Tailleurs.
+
+ A Pierre Profit, annonce ambulante._
+
+ Doivent:
+
+ 10 Juillet.--Pour promenade habituelle, et pratique
+ envoyée à la maison L. 00, 25
+
+ 11 Juillet.--Pour it. it. it. 25
+
+ 12 Juillet.--Pour un mensonge, seconde classe;
+ habit noir passé vendu pour vert invisible. 25
+
+ 13 Juillet.--Pour un mensonge, première classe,
+ qualité et dimension extra; recommandé une
+ satinette de laine pour du drap fin. 75
+
+ 20 Juillet.--Acheté un col de papier neuf, ou
+ dicky, pour faire valoir un Pétersham gris. 2
+
+ 15 Août.--Pour avoir porté un habit à queue doublement
+ ouaté (76 degrés thermométriques à l'ombre) 25
+
+ 16 Août.--Pour m'être tenu sur une jambe pendant
+ trois heures, pour montrer une bande de pantalons
+ nouveau modèle, à 12-1/2 centimes par jambe
+ et par heure 37-1/2
+
+ 17 Août.--Pour promenade ordinaire, et grosse
+ pratique envoyée à la maison (un homme fort gras) 50
+
+ 18 Août.--Pour it. it. (taille moyenne) 25
+
+ 19 Août.--Pour it. it. (petit homme et mauvaise paye.) 6
+
+ L. 2, 96-1/2
+
+L'article le plus contesté dans cette facture fut l'article bien modéré
+des deux pennies pour le col en papier. Ma parole d'honneur, ce n'était
+pas un prix déraisonnable. C'était un des plus propres, des plus jolis
+petits cols que j'aie jamais vus; et j'avais d'excellentes raisons de
+croire qu'il allait faire vendre trois Petershams. L'aîné des associés,
+cependant, ne voulut m'accorder qu'un penny, et alla jusqu'à démontrer
+de quelle manière on pouvait tailler quatre cols de la même dimension
+dans une feuille de papier ministre. Inutile de dire que je maintins la
+chose en principe. Les affaires sont les affaires, et doivent se faire à
+la façon des affaires. Il n'y avait aucune espèce de _système_, aucune
+_méthode_ à m'escroquer un penny--un pur vol de cinquante pour cent. Je
+quittai sur-le-champ le service de MM. Coupe et Revenez-Demain, et je
+me lançai pour mon propre compte dans l'_Offusque l'oeil_--une des
+plus lucratives, des plus respectables, et des plus indépendantes des
+occupations ordinaires.
+
+Ici ma stricte intégrité, mon économie, mes rigoureuses habitudes
+sytématiques en affaires furent de nouveau en jeu. Je me trouvai bientôt
+faisant un commerce florissant, et devins un homme qui comptait sur la
+_Place_. La vérité est que je ne barbotais jamais dans des affaires
+d'éclat, mais j'allais tout doucement mon petit train dans la bonne
+vieille routine sage de la profession--profession, dans laquelle, sans
+doute, je serais encore à l'heure qu'il est sans un petit accident qui
+me survint dans une des opérations d'affaires ordinaires au métier.
+
+Un riche et vieux harpagon, un héritier prodigue, une corporation en
+faillite se mettent-ils dans la tête d'élever un palais, il n'y a pas
+de meilleure affaire que d'arrêter l'entreprise; c'est ce que sait tout
+homme intelligent. Le procédé en question est la base fondamentale du
+commerce de l'_Offusque-l'oeil_. Aussitôt donc que le projet de bâtisse
+est en pleine voie d'exécution, nous autres hommes d'affaires, nous nous
+assurons un joli petit coin du terrain réservé, ou un excellent petit
+emplacement attenant à ce terrain, ou directement en face. Cela fait,
+nous attendons que le palais soit à moitié bâti, et nous payons un
+architecte de bon goût, pour nous bâtir à la vapeur, juste contre ce
+palais, une baraque ornementée,--une pagode orientale ou hollandaise, ou
+une étable à cochons, ou quelque ingénieux petit morceau d'architecture
+fantastique dans le goût Esquimaux, Rickapoo, ou Hottentot.
+Naturellement, nous ne pouvons consentir à faire disparaître ces
+constructions à moins d'un boni de cinq cents pour cent sur le prix
+d'achat et de plâtre. Le pouvons-nous? Je pose la question. Je la
+pose aux hommes d'affaires. Il serait absurde de supposer que nous le
+pouvons. Et cependant il se trouva une corporation assez scélérate pour
+me demander de le faire--de commettre une pareille énormité. Je ne
+répondis pas à son absurde proposition, naturellement; mais je crus
+qu'il était de mon devoir d'aller la nuit suivante couvrir le susdit
+palais de noir de fumée. Pour cela, ces stupides coquins me firent
+fourrer en prison; et ces Messieurs de l'_Offusque-l'oeil_ ne purent
+s'empêcher de rompre avec moi, quand je fus rendu à la liberté.
+
+Les affaires d'_Assauts et Coups_, dans lesquelles je fus alors forcé de
+m'aventurer pour vivre, étaient assez mal adaptées à la nature délicate
+de ma constitution; mais je m'y employai de grand coeur, et y trouvai
+mon compte, comme ailleurs, grâce aux rigides habitudes d'exactitude
+méthodique qui m'avaient été si rudement inculquées par cette délicieuse
+vieille nourrice--que je ne pourrais oublier sans être le dernier des
+hommes. En observant, dis-je, la plus stricte méthode dans toutes mes
+opérations, et en tenant bien régulièrement mes livres, je pus venir à
+bout des plus sérieuses difficultés, et finis par m'établir tout à fait
+convenablement dans la profession. Il est de fait que peu d'individus
+ont su, dans quelque profession que ce soit, faire de petites affaires
+plus serrées que moi. Je vais précisément copier une page de mon
+Livre-Journal; ce qui m'épargnera la peine de trompeter mon propre
+éloge--pratique méprisable, dont un esprit élevé ne saurait se rendre
+coupable. Et puis, le Livre-Journal est une chose qui ne sait pas
+mentir.
+
+--_1 janvier._ Jour du nouvel an. Rencontré Brusque dans la rue--gris.
+Mémorandum:--il fera l'affaire. Rencontré Bourru peu de temps après,
+soûl comme un âne. Mem: Excellente affaire. Couché mes deux hommes sur
+mon grand livre, et ouvert un compte avec chacun d'eux.
+
+_2 janvier._--Vu Brusque à la Bourse, l'ai rejoint et lui ai marché sur
+l'orteil. Il est tombé sur moi à coups de poing et m'a terrassé. Merci,
+mon Dieu!--Je me suis relevé. Quelque petite difficulté pour m'entendre
+avec Sac, mon attorney. Je faisais monter les dommages et intérêts à
+mille; mais il dit que pour une simple bousculade, nous ne pouvons pas
+exiger plus de cinq cents. Mem: Il faudra se débarrasser de Sac:--pas le
+moindre _système_.
+
+_3 janvier._--Allé au théâtre, pour m'occuper de Bourru. Je l'ai vu
+assis dans une loge de côté au second rang, entre une grosse dame et une
+maigre. Lorgné toute la société jusqu'à ce que j'aie vu la grosse dame
+rougir et murmurer quelque chose à l'oreille de B. Je tournai alors
+autour de la loge, et y entrai, le nez à la portée de sa main. Allait-il
+me le tirer?--Non: me souffleter? J'essayai encore--pas davantage.
+Alors je m'assis, et fis de l'oeil à la dame maigre, et à ma grande
+satisfaction, le voilà qui m'empoigne par la nuque et me lance au beau
+milieu du parterre. Cou disloqué, et jambe droite gravement endommagée.
+Rentré triomphant à la maison, bu une bouteille de champagne, et inscrit
+mon jeune homme pour cinq mille.--Sac dit que cela peut aller.
+
+_15 février._--Fait un compromis avec M. Brusque. Somme entrée dans le
+journal: cinquante centimes--voir.
+
+_16 février._--Chassé par ce vilain drôle de Bourru, qui m'a fait
+présent de cinq dollars. Coût du procès: quatre dollars, 25 centimes.
+Profit net--voir Journal--soixante-cinq centimes.
+
+Voilà donc, en fort peu de temps, un gain net d'au moins un dollar et 25
+centimes--et rien que pour le cas de Brusque et de Bourru; et je puis
+solennellement assurer le lecteur que ce ne sont là que des extraits
+pris au hasard dans mon Journal.
+
+Il y a un vieux dicton, qui n'en est pas moins vrai pour cela, c'est
+que l'argent n'est rien en comparaison de la santé. Je trouvais que les
+exigences de la profession étaient trop grandes pour mon état de santé
+délicate; et finissant par m'apercevoir que les coups reçus m'avaient
+défiguré au point que mes amis, quand ils me rencontraient dans la rue,
+ne reconnaissaient plus du tout Peter Profit, je conclus que je n'avais
+rien de mieux à faire que de m'occuper dans un autre genre. Je songeai
+donc à travailler dans _la Boue_, et j'y travaillai pendant plusieurs
+années.
+
+Le plus grand inconvénient de cette occupation, c'est que trop de gens
+se prennent d'amour pour elle, et que par conséquent la concurrence est
+excessive. Le premier ignorant venu qui s'aperçoit qu'il n'a pas assez
+d'étoffe pour faire son chemin comme Annonce-ambulante, ou comme compère
+de l'Offusque-l'oeil, ou comme chair à pâté, s'imagine qu'il réussira
+parfaitement comme travailleur dans la _Boue_.
+
+Mais il n'y a jamais eu d'idée plus erronée que de croire qu'on n'a pas
+besoin de cervelle pour ce métier. Surtout, on ne peut rien faire en ce
+genre sans méthode. Je n'ai opéré, il est vrai qu'en détail; mais grâce
+à mes vieilles habitudes de _système_, tout marcha sur des roulettes. Je
+choisis tout d'abord mon carrefour, avec le plus grand soin, et je n'ai
+jamais donné dans la ville un coup de balai ailleurs que _là_. J'eus
+soin, aussi, d'avoir sous la main une jolie petite flaque de boue, que
+je pusse employer à la minute. A l'aide de ces moyens, j'arrivai à être
+connu comme un homme de confiance; et, laissez-moi vous le dire, c'est
+la moitié du succès, dans le commerce. Personne n'a jamais manqué de me
+jeter un sou, et personne n'a traversé mon carrefour avec des pantalons
+propres. Et, comme on connaissait parfaitement mes habitudes en
+affaires, personne n'a jamais essayé de me tromper. Du reste, je ne
+l'aurais pas souffert. Comme je n'ai jamais trompé personne, je n'aurais
+pas toléré qu'on se jouât de moi. Naturellement je ne pouvais empêcher
+les fraudes des chaussées. Leur érection m'a causé un préjudice ruineux.
+Toutefois ce ne sont pas là des individus, mais des corporations--et des
+corporations--cela est bien connu--n'ont ni coups de pied à craindre
+quelque part, ni âme à damner.
+
+Je faisais de l'argent dans cette affaire, lorsque, un jour de malheur,
+je me laissai aller à me perdre dans l'_Eclaboussure-du-chien_--quelque
+chose d'analogue, mais bien moins respectable comme profession. Je
+m'étais posté dans un endroit excellent, un endroit central, et j'avais
+un cirage et des brosses première qualité. Mon petit chien était tout
+engraisse, et parfaitement dégourdi. Il avait été longtemps dans le
+commerce, et, je puis le dire, il le connaissait à fond. Voici quel
+était notre procédé ordinaire: Pompey, après s'être bien roulé dans
+la boue, s'asseyait sur son derrière à la porte d'une boutique, et
+attendait qu'il vînt un dandy en bottes éblouissantes. Alors il allait
+à sa rencontre, et se frottait une ou deux fois à ses Wellingtons. Sur
+quoi le dandy jurait par tous les diables, et cherchait des yeux un
+cire-bottes. J'étais là, bien en vue, avec mon cirage et mes brosses.
+C'était l'affaire d'une minute, et j'empochais un sixpence. Cela alla
+assez bien pendant quelque temps--de fait, je n'étais pas cupide, mais
+mon chien l'était. Je lui cédais le tiers de mes profits, mais il voulut
+avoir la moitié. Je ne pus m'y résoudre--nous nous querellâmes et nous
+séparâmes.
+
+Je m'essayai ensuite pendant quelque temps à _moudre de l'orgue_, et je
+puis dire que j'y réussis assez bien. C'est un genre d'affaires fort
+simple, qui va de soi, et ne demande pas des aptitudes spéciales. Vous
+prenez un moulin à musique à un seul air, et vous l'arrangez de manière
+à ouvrir le mouvement d'horlogerie, et vous lui donnez trois ou quatre
+bons coups de marteau. Vous ne pouvez vous imaginer combien cette
+opération améliore l'harmonie et l'effet de l'instrument. Cela fait,
+vous n'avez qu'à marcher devant vous avec le moulin sur votre dos,
+jusqu'à ce que vous aperceviez une enseigne de tanneur dans la rue, et
+quelqu'un qui frappe habillé de peau de daim. Alors vous vous arrêtez,
+avec la mine d'un homme décidé à rester là et à moudre jusqu'au jour du
+jugement dernier. Bientôt une fenêtre s'ouvre, et quelqu'un vous jette
+un sixpence en vous priant de vous taire et de vous en aller, etc ...
+Je sais que quelques mouleurs[57] d'orgue ont réellement consenti à
+déguerpir pour cette somme, mais pour moi, je trouvais que la mise de
+fonds était trop importante pour me permettre de m'en aller à moins d'un
+shilling.
+
+Je m'adonnai assez longtemps à cette occupation; mais elle ne me
+satisfit pas complètement, et finalement je l'abandonnai. La vérité est
+que je travaillais avec un grand désavantage: je n'avais pas d'âne--et
+les rues en Amérique sont si boueuses, et la cohue démocratique si
+encombrante, et ces scélérats d'enfants si terribles!
+
+Je fus pendant quelques mois sans emploi; mais je réussis enfin, sous le
+coup de la nécessité, à me procurer une situation dans la _Poste-Farce_.
+Rien de plus simple que les devoirs de cette profession, et ils ne sont
+pas sans profit. Par exemple:--De très bon matin j'avais à faire mon
+paquet de fausses lettres. Je griffonnais ensuite à l'intérieur
+quelques lignes--sur le premier sujet venu qui me semblait suffisamment
+mystérieux--signant toutes les lettres Tom Dobson, ou Bobby Tompkins, ou
+autre nom de ce genre. Après les avoir pliées, cachetées et revêtues de
+faux timbres--Nouvelle-Orléans, Bengale, Botany Bay, ou autre lieu fort
+éloigné,--je me mettais en train de faire ma tournée quotidienne, comme
+si j'étais le plus pressé du monde. Je m'adressais toujours aux grosses
+maisons pour délivrer les lettres et recevoir le port. Personne n'hésite
+à payer le port d'une lettre--surtout un double port--les gens sont si
+bêtes!--et j'avais tourné le coin de la rue avant qu'on ait eu le temps
+d'ouvrir les lettres. Le grand inconvénient de cette profession c'est
+qu'il me fallait marcher beaucoup et fort vite, et varier souvent mon
+itinéraire. Et puis, j'avais de sérieux scrupules de conscience. Je ne
+puis entendre dire qu'on a abusé de l'innocence des gens--et c'était
+pour moi un supplice d'entendre de quelle façon toute la ville chargeait
+de ses malédictions Tom Dobson et Bobby Tompkins. Je me lavai les mains
+de l'affaire et lâchai tout de dégoût.
+
+Ma huitième et dernière spéculation fut l'_Elevage des Chats_. J'ai
+trouvé là un genre d'affaires très agréable et très lucratif, et pas la
+moindre peine. Le pays, comme on le sait, était infesté de chats,--si
+bien que pour s'en débarrasser on avait fait une pétition signée d'une
+foule de noms respectables, présentée à la Chambre dans sa dernière et
+mémorable session. L'assemblée, à cette époque, était extraordinairement
+bien informée, et après avoir promulgué beaucoup d'autres sages et
+salutaires institutions, couronna le tout par la loi sur les chats. Dans
+sa forme primitive, cette loi offrait une prime pour tant de _têtes_
+de chats (quatre sous par tête); mais le Sénat parvint à amender cette
+clause importante, et à substituer le mot _queues_ au mot _têtes_. Cet
+amendement était si naturel et si convenable que la Chambre l'accepta à
+l'unanimité.
+
+Aussitôt que le gouverneur eut signé le bill, je mis tout ce que j'avais
+dans l'achat de Toms et de Tabbies[58]. D'abord, je ne pus les nourrir
+que de souris (les souris sont à bon marché); mais ils remplirent le
+commandement de l'Ecriture d'une façon si merveilleuse, que je finis par
+comprendre que ce que j'avais de mieux à faire, c'était d'être libéral,
+et ainsi je leur accordai huîtres et tortues. Leurs queues, au taux
+législatif, me procurent aujourd'hui un honnête revenu; car j'ai
+découvert une méthode avec laquelle, sans avoir recours à l'huile de
+Macassar, je puis arriver à quatre coupes par an. Je fus enchanté de
+découvrir aussi, que ces animaux s'habituaient bien vite à la chose, et
+préféraient avoir la queue coupée qu'autrement. Je me considère donc
+comme un homme arrivé, et je suis en train de marchander un séjour de
+plaisance sur l'Hudson.
+
+
+
+
+L'ENSEVELISSEMENT PRÉMATURÉ
+
+
+Il y a certains thèmes d'un intérêt tout à fait empoignant, mais qui
+sont trop complètement horribles pour devenir le sujet d'une fiction
+régulière. Ces sujets-là, les purs romanciers doivent les éviter, s'ils
+ne veulent pas offenser ou dégouter. Ils ne peuvent convenablement
+être mis en oeuvre, que s'ils sont soutenus et comme sanctifiés par la
+sévérité et la majesté de la vérité. Nous frémissons, par exemple, de
+la plus poignante des «voluptés douloureuses» au récit du passage de
+la Bérésina, du tremblement de terre de Lisbonne, du massacre de la
+Saint-Barthélemy, ou de l'étouffement des cent vingt-trois prisonniers
+dans le trou noir de Calcutta. Mais dans ces récits, c'est le
+fait--c'est-à-dire la réalité--la vérité historique qui nous émeut. En
+tant que pures inventions, nous ne les regarderions qu'avec horreur.
+
+Je viens de citer quelques-unes des plus frappantes et des plus fameuses
+catastrophes dont l'histoire fasse mention; mais c'est autant leur
+étendue que leur caractère, qui impressionne si vivement notre
+imagination. Je n'ai pas besoin de rappeler au lecteur, que j'aurais pu,
+dans le long et magique catalogue des misères humaines, choisir beaucoup
+d'exemples individuels plus remplis d'une véritable souffrance qu'aucune
+de ces vastes catastrophes collectives. La vraie misère--le comble de la
+douleur--est quelque chose de particulier, non de général. Si l'extrême
+de l'horreur dans l'agonie est le fait de l'homme unité, et non de
+l'homme en masse--remercions-en la miséricorde de Dieu!
+
+Etre enseveli vivant, c'est à coup sûr la plus terrible des extrémités
+qu'ait jamais pu encourir une créature mortelle.
+
+Que cette extrémité soit arrivée souvent, très souvent, c'est ce que ne
+saurait guère nier tout homme qui réfléchit. Les limites qui séparent la
+vie de la mort sont tout au moins indécises et vagues. Qui pourra dire
+où l'une commence et où l'autre finit? Nous savons qu'il y a des cas
+d'évanouissement, où toute fonction apparente de vitalité semble cesser
+entièrement, et où cependant cette cessation n'est, à proprement parler,
+qu'une pure suspension--une pause momentanée dans l'incompréhensible
+mécanisme de notre vie. Au bout d'un certain temps, quelque mystérieux
+principe invisible remet en mouvement les ressorts enchantés et les
+roues magiciennes. La corde d'argent n'est pas détachée pour toujours,
+ni la coupe d'or irréparablement brisée. Mais en attendant, où était
+l'âme?
+
+Mais en dehors de l'inévitable conclusion _a priori_, que telles causes
+doivent produire tels effets--et que par conséquent ces cas bien connus
+de suspension de la la vie doivent naturellement donner lieu de temps
+en temps à des inhumations prématurées--en dehors, dis-je, de cette
+considération, nous avons le témoignage direct de l'expérience médicale
+et ordinaire, qui démontre qu'un grand nombre d'inhumations de ce
+genre ont réellement eu lieu. Je pourrais en rapporter, si cela était
+nécessaire, une centaine d'exemples bien authentiques.
+
+Un de ces exemples, d'un caractère fort remarquable, et dont les
+circonstances peuvent être encore fraîches dans le souvenir de
+quelques-uns de mes lecteurs, s'est présenté il n'y a pas longtemps dans
+la ville voisine de Baltimore, et y a produit une douloureuse, intense
+et générale émotion. La femme d'un de ses plus respectables citoyens--un
+légiste éminent, membre du Congrès,--fut atteinte subitement d'une
+inexplicable maladie, qui défia complètement l'habileté des médecins.
+Après avoir beaucoup souffert, elle mourut, ou fut supposée morte.
+Il n'y avait aucune raison de supposer qu'elle ne le fût pas. Elle
+présentait tous les symptômes ordinaires de la mort. La face avait
+les traits pincés et tirés. Les lèvres avaient la pâleur ordinaire du
+marbre. Les yeux étaient ternes. Plus aucune chaleur. Le pouls avait
+cessé de battre. On garda pendant trois jours le corps sans l'ensevelir,
+et dans cet espace de temps il acquit une rigidité de pierre. On se
+hâta alors de l'enterrer, vu l'état de rapide décomposition où on le
+supposait.
+
+La dame fut déposée dans le caveau de famille, et rien n'y fut dérangé
+pendant les trois années suivantes. Au bout de ces trois ans, on ouvrit
+le caveau pour y déposer un sarcophage.--Quelle terrible secousse
+attendait le mari qui lui-même ouvrit la porte! Au moment où elle se
+fermait derrière lui, un objet vêtu de blanc tomba avec fracas dans ses
+bras. C'était le squelette de sa femme dans son linceul encore intact.
+
+Des recherches minutieuses prouvèrent évidemment qu'elle était
+ressuscitée dans les deux jours qui suivirent son inhumation,--que les
+efforts qu'elle avait faits dans le cercueil avaient déterminé sa
+chute de la saillie sur le sol, où en se brisant il lui avait permis
+d'échapper à la mort. Une lampe laissée par hasard pleine d'huile dans
+le caveau fut trouvée vide; elle pouvait bien, cependant avoir
+été épuisée par l'évaporation. Sur la plus élevée des marches qui
+descendaient dans cet horrible séjour, se trouvait un large fragment du
+cercueil, dont elle semblait s'être servi pour attirer l'attention en
+en frappant la porte de fer. C'est probablement au milieu de cette
+occupation qu'elle s'évanouit, ou mourut de pure terreur; et dans sa
+chute, son linceul s'embarrassa à quelque ouvrage en fer de l'intérieur.
+Elle resta dans cette position et se putréfia ainsi, toute droite.
+
+L'an 1810, un cas d'inhumation d'une personne vivante arriva en France,
+accompagné de circonstances qui prouvent bien que la vérité est
+souvent plus étrange que la fiction. L'héroïne de l'histoire était une
+demoiselle Victorine Lafourcade, jeune fille d'illustre naissance,
+riche, et d'une grande beauté. Parmi ses nombreux prétendants se
+trouvait Julien Bossuet, un pauvre littérateur ou journaliste de Paris.
+Ses talents et son amabilité l'avaient recommandé à l'attention de la
+riche héritière, qui semble avoir eu pour lui un véritable amour. Mais
+son orgueil de race la décida finalement à l'évincer, pour épouser un
+monsieur Renelle, banquier, et diplomate de quelque mérite. Une
+fois marié, ce monsieur la négligea, ou peut-être même la maltraita
+brutalement. Après avoir passé avec lui quelques années misérables, elle
+mourut--ou au moins son état ressemblait tellement à la mort, qu'on
+pouvait s'y méprendre. Elle fut ensevelie--non dans un caveau,--mais
+dans une fosse ordinaire dans son village natal. Désespéré, et toujours
+brûlant du souvenir de sa profonde passion, l'amoureux quitte la
+capitale et arrive dans cette province éloignée où repose sa belle,
+avec le romantique dessein de déterrer son corps et de s'emparer de
+sa luxuriante chevelure. Il arrive à la tombe. A minuit il déterre le
+cercueil, l'ouvre, et se met à détacher la chevelure, quand il est
+arrêté, en voyant s'entr'ouvrir les yeux de sa bien-aimée.
+
+La dame avait été enterrée vivante. La vitalité n'était pas encore
+complètement partie, et les caresses de son amant achevèrent de la
+réveiller de la léthargie qu'on avait prise pour la mort. Celui-ci la
+porta avec des transports frénétiques à son logis dans le village.
+Il employa les plus puissants révulsifs que lui suggéra sa science
+médicale. Enfin, elle revint à la vie. Elle reconnut son sauveur, et
+resta avec lui jusqu'à ce que peu à peu elle eût recouvré ses premières
+forces. Son coeur de femme n'était pas de diamant; et cette dernière
+leçon d'amour suffit pour l'attendrir. Elle en disposa en faveur
+de Bossuet. Elle ne retourna plus vers son mari, mais lui cacha sa
+résurrection, et s'enfuit avec son amant en Amérique. Vingt ans après,
+ils rentrèrent tous deux en France, dans la persuasion que le temps
+avait suffisamment altéré les traits de la dame, pour qu'elle ne fût
+plus reconnaissable à ses amis. Ils se trompaient; car à la première
+rencontre monsieur Renelle reconnut sa femme et la réclama. Elle
+résista; un tribunal la soutint dans sa résistance, et décida que les
+circonstances particulières jointes au long espace de temps écoulé,
+avaient annulé, non seulement au point de vue de l'équité, mais à celui
+de la légalité, les droits de son époux.
+
+Le «Journal Chirurgical» de Leipsic--périodique de grande autorité et
+de grand mérite, que quelque éditeur américain devrait bien traduire
+et republier--rapporte dans un de ses derniers numéros un cas analogue
+vraiment terrible.
+
+Un officier d'artillerie, d'une stature gigantesque et de la plus
+robuste santé, ayant été jeté à bas d'un cheval intraitable, en reçut
+une grave contusion à la tête, qui le rendit immédiatement insensible.
+Le crâne était légèrement fracturé, mais on ne craignait aucun danger
+immédiat. On lui fit avec succès l'opération du trépan. On le saigna, on
+employa tous les autres moyens ordinaires en pareil cas. Cependant, peu
+à peu, il tomba dans un état d'insensibilité de plus en plus désespéré,
+si bien qu'on le crut mort.
+
+Comme il faisait très chaud, on l'ensevelit avec une précipitation
+indécente dans un des cimetières publics. Les funérailles eurent lieu un
+jeudi. Le dimanche suivant, comme d'habitude, grande foule de visiteurs
+au cimetière; et vers midi, l'émotion est vivement excitée, quand on
+entend un paysan déclarer qu'étant assis sur la tombe de l'officier, il
+avait distinctement senti une commotion du sol, comme si quelqu'un se
+débattait sous terre. D'abord on n'attacha que peu d'attention au dire
+de cet homme; mais sa terreur évidente, et son entêtement à soutenir son
+histoire produisirent bientôt sur la foule leur effet naturel. On se
+procura des bêches à la hâte, et le cercueil qui était indécemment à
+fleur de terre, fut si bien ouvert en quelques minutes que la tête du
+défunt apparut. Il avait toutes les apparences d'un mort, mais il était
+presque dressé dans son cercueil, dont il avait, à force de furieux
+efforts, en partie soulevé le couvercle.
+
+On le transporta aussitôt à l'hospice voisin, où l'on déclara qu'il
+était encore vivant, quoique en état d'asphyxié. Quelques heures après
+il revenait à la vie, reconnaissait ses amis, et parlait dans un langage
+sans suite des agonies qu'il avait endurées dans le tombeau.
+
+De son récit il résulta clairement qu'il avait dû avoir la conscience de
+son état pendant plus d'une heure après son inhumation, avant de tomber
+dans l'insensibilité. Son cercueil était négligemment rempli d'une terre
+excessivement poreuse, ce qui permettait à l'air d'y pénétrer. Il avait
+entendu les pas de la foule sur sa tête, et avait essayé de se faire
+entendre à son tour. C'était ce bruit de la foule sur le sol du
+cimetière, disait-il, qui semblait l'avoir réveillé d'un profond
+sommeil, et il n'avait pas plus tôt été réveillé, qu'il avait eu la
+conscience entière de l'horreur sans pareille de sa position.
+
+Ce malheureux, raconte-t-on, se rétablissait, et était en bonne voie de
+guérison définitive, quand il mourut victime de la charlatanerie des
+expériences médicales. On lui appliqua une batterie galvanique, et il
+expira tout à coup dans une de ces crises extatiques que l'électricité
+provoque quelquefois.
+
+A propos de batterie galvanique, il me souvient d'un cas bien connu et
+bien extraordinaire, dans lequel on en fit l'expérience pour ramener à
+la vie un jeune attorney de Londres, enterré depuis deux jours. Ce
+fait eut lieu en 1831, et souleva alors dans le public une profonde
+sensation.
+
+Le patient, M. Edward Stapleton, était mort en apparence d'une fièvre
+typhoïde, accompagnée de quelques symptômes extraordinaires, qui avaient
+excité la curiosité des médecins qui le soignaient. Après son décès
+apparent, on requit ses amis d'autoriser un examen du corps _post
+mortem_; mais ils s'y refusèrent. Comme il arrive souvent en présence
+de pareils refus, les praticiens résolurent d'exhumer le corps et de le
+disséquer à loisir en leur particulier. Ils s'arrangèrent sans peine
+avec une des nombreuses sociétés de déterreurs de corps qui abondent à
+Londres; et la troisième nuit après les funérailles le prétendu cadavre
+fut déterré de sa bière enfouie à huit pieds de profondeur, et déposé
+dans le cabinet d'opérations d'un hôpital privé.
+
+Une incision d'une certaine étendue venait d'être pratiquée dans
+l'abdomen quand, à la vue de la fraîcheur et de l'état intact des
+organes, on s'avisa d'appliquer au corps une batterie électrique.
+Plusieurs expériences se succédèrent, et les effets habituels se
+produisirent, sans autres caractères exceptionnels que la manifestation,
+à une ou deux reprises, dans les convulsions, de mouvements plus
+semblables que d'ordinaire à ceux de la vie.
+
+La nuit s'avançait. Le jour allait poindre, on jugea expédient de
+procéder enfin à la dissection. Un étudiant, particulièrement désireux
+d'expérimenter une théorie de son cru, insista pour qu'on appliquât la
+batterie à l'un des muscles pectoraux. On fit au corps une violente
+échancrure, que l'on mit précipitamment en contact avec un fil, quand le
+patient, d'un mouvement brusque, mais sans aucune convulsion, se leva de
+la table, marcha au milieu de la chambre, regarda péniblement autour de
+lui pendant quelques secondes, et se mit à parler. Ce qu'il disait
+était inintelligible; mais les mots étaient articulés, et les syllabes
+distinctes. Après quoi, il tomba lourdement sur le plancher.
+
+Pendant quelques moments la terreur paralysa l'assistance; mais
+l'urgence de la circonstance lui rendit bientôt sa présence d'esprit.
+Il était évident que M. Stapleton était vivant, quoique évanoui. Les
+vapeurs de l'éther le ramenèrent à la vie; il fut rapidement rendu à la
+santé et à la société de ses amis--à qui cependant on eut grand soin
+de cacher sa résurrection, jusqu'à ce qu'il n'y eût plus de rechute à
+craindre. Qu'on juge de leur étonnement--de leur transport!
+
+Mais ce qu'il y a de plus saisissant dans cette aventure, ce sont les
+assertions de M. Stapleton lui-même. Il déclare qu'il n'y a pas eu un
+moment où il ait été complètement insensible--qu'il avait une conscience
+obtuse et vague de tout ce qui lui arriva, à partir du moment où ses
+médecins le déclarèrent _mort_, jusqu'à celui où il tomba évanoui sur le
+plancher de l'hospice. «Je suis vivant», telles avaient été les paroles
+incomprises, qu'il avait essayé de prononcer, en reconnaissant que la
+chambre où il se trouvait était un cabinet de dissection.
+
+Il serait aisé de multiplier ces histoires; mais je m'en abstiendrai;
+elles ne sont nullement nécessaires pour établir ce fait, qu'il y a des
+cas d'inhumations prématurées. Et quand nous venons à songer combien
+rarement, vu la nature du cas, il est en notre pouvoir de les découvrir,
+il nous faut bien admettre, qu'elles peuvent arriver souvent sans que
+nous en ayons connaissance. En vérité, il arrive rarement qu'on remue un
+cimetière, pour quelque dessein que ce soit, dans une certaine étendue,
+sans qu'on n'y trouve des squelettes dans des postures faites pour
+suggérer les plus terribles soupçons.
+
+Soupçons terribles en effet; mais destinée plus terrible encore! On peut
+affirmer sans hésitation, qu'il n'y a pas d'événement plus terriblement
+propre à inspirer le comble de la détresse physique et morale que d'être
+enterré vivant. L'oppression intolérable des poumons--les exhalaisons
+suffocantes de la terre humide--le contact des vêtements de mort collés
+à votre corps--le rigide embrassement de l'étroite prison--la noirceur
+de la nuit absolue--le silence ressemblant à une mer qui
+vous engloutit--la présence invisible, mais palpable du ver
+vainqueur--joignez à tout cela la pensée qui se reporte à l'air et
+au gazon qui verdit sur votre tête, le souvenir des chers amis qui
+voleraient à votre secours s'ils connaissaient votre destin, l'assurance
+qu'ils n'en seront _jamais_ informés--que votre lot sans espérance est
+celui des vrais morts--toutes ces considérations, dis-je, portent avec
+elles dans le coeur qui palpite encore une horreur intolérable qui fait
+pâlir et reculer l'imagination la plus hardie. Nous ne connaissons pas
+sur terre de pareille agonie--nous ne pouvons rêver rien d'aussi hideux
+dans les royaumes du dernier des enfers. C'est pourquoi tout ce qu'on
+raconte à ce sujet offre un intérêt si profond--intérêt, toutefois, qui,
+en dehors de la terreur mystérieuse du sujet, repose essentiellement et
+spécialement sur la conviction où nous sommes de la _vérité_ des
+choses racontées. Ce que je vais dire maintenant relève de ma propre
+connaissance, de mon expérience positive et personnelle.
+
+Pendant plusieurs années j'ai été sujet à des attaques de ce mal
+singulier que les médecins se sont accordés à appeler la catalepsie, à
+défaut d'un terme plus exact. Quoique les causes tant immédiates que
+prédisposantes de ce mal, quoique ses diagnostics mêmes soient encore à
+l'état de mystère, ses caractères apparents sont assez bien connus. Ses
+variétés ne semblent guère que des variétés de degré. Quelquefois le
+patient ne reste qu'un jour, ou même moins longtemps encore, dans
+une espèce de léthargie excessive. Il a perdu la sensibilité, et est
+extérieurement sans mouvement, mais les pulsations du coeur sont encore
+faiblement perceptibles; il reste quelques traces de chaleur; une légère
+teinte colore encore le centre des joues; et si nous lui appliquons
+un miroir aux lèvres, nous pouvons découvrir une certaine action des
+poumons, action lourde, inégale et vacillante. D'autres fois, la crise
+dure des semaines entières,--même des mois; et dans ce cas, l'examen
+le plus scrupuleux, les épreuves les plus rigoureuses des médecins ne
+peuvent arriver à établir quelque distinction sensible entre l'état du
+patient, et celui que nous considérons comme l'état de mort absolue.
+Ordinairement il n'échappe à l'ensevelissement prématuré, que grâce à
+ses amis qui savent qu'il est sujet à la catalepsie, grâce aux soupçons
+qui sont la suite de cette connaissance, et, par dessus tout, à
+l'absence sur sa personne de tout symptôme de décomposition. Les
+progrès de la maladie sont, heureusement, graduels. Les premières
+manifestations, quoique bien marquées, sont équivoques. Les accès
+deviennent successivement de plus en plus distincts et prolongés. C'est
+dans cette gradation qu'est la plus grande sécurité contre l'inhumation.
+L'infortuné, dont la _première_ attaque revêtirait les caractères
+extrêmes, ce qui se voit quelquefois, serait presque inévitablement
+condamné à être enterré vivant.
+
+Mon propre cas ne différait en aucune particularité importante des
+cas mentionnés dans les livres de médecine. Quelquefois, sans cause
+apparente, je tombais peu à peu dans un état de demi-syncope ou de
+demi-évanouissement; et je demeurais dans cet état sans douleur, sans
+pouvoir remuer, ni même penser, mais conservant une conscience obtuse et
+léthargique de ma vie et de la présence des personnes qui entouraient
+mon lit, jusqu'à ce que la crise de la maladie me rendît tout à coup
+à un état de sensation parfaite. D'autres fois j'étais subitement et
+impétueusement atteint. Je devenais languissant, engourdi, j'avais des
+frissons, des étourdissements, et me sentais tout d'un coup abattu.
+Alors, des semaines entières, tout était vide pour moi, noir et
+silencieux; un néant remplaçait l'univers. C'était dans toute la force
+du terme un total anéantissement. Je me réveillais, toutefois, de ces
+dernières attaques peu à peu et avec une lenteur proportionnée à la
+soudaineté de l'accès. Aussi lentement que point l'aurore pour le
+mendiant sans ami et sans asile, errant dans la rue pendant une longue
+nuit désolée d'hiver, aussi tardive pour moi, aussi désirée, aussi
+bienfaisante la lumière revenait à mon âme.
+
+A part cette disposition aux attaques, ma santé générale paraissait
+bonne; et je ne pouvais m'apercevoir qu'elle était affectée par ce
+seul mal prédominant, à moins de considérer comme son effect une
+idiosyncrasie qui se manifestait ordinairement pendant mon sommeil. En
+me réveillant, je ne parvenais jamais à reprendre tout de suite pleine
+et entière possession de mes sens, et je restais toujours un certain
+nombre de minutes dans un grand égarement et une profonde perplexité;
+mes facultés mentales en général, mais surtout ma mémoire, étant
+absolument en suspens.
+
+Dans tout ce que j'endurais ainsi il n'y avait pas de souffrance
+physique, mais une infinie détresse morale. Mon imagination devenait
+un véritable charnier. Je ne parlais que «de vers, de tombes et
+d'épitaphes.» Je me perdais dans des songeries de mort, et l'idée d'être
+enterré vivant ne cessait d'occuper mon cerveau. Le spectre du danger
+auquel j'étais exposé me hantait jour et nuit. Le jour, cette pensée
+était pour moi une torture, et la nuit, une agonie. Quand l'affreuse
+obscurité se répandait sur la terre, l'horreur de cette pensée me
+secouait--me secouait comme le vent secoue les plumes d'un corbillard.
+Quand la nature ne pouvait plus résister au sommeil, ce n'était qu'avec
+une violente répulsion que je consentais à dormir--car je frissonnais en
+songeant qu'à mon réveil, je pouvais me trouver l'habitant d'une tombe.
+Et lorsqu'enfin je succombais au sommeil, ce n'était que pour être
+emporté dans un monde de fantômes, au dessus duquel, avec ses ailes
+vastes et sombres, couvrant tout de leur ombre, planait seule mon idée
+sépulcrale.
+
+Parmi les innombrables et sombres cauchemars qui m'oppressèrent ainsi en
+rêves, je ne rappellerai qu'une seule vision. Il me sembla que j'étais
+plongé dans une crise cataleptique plus longue et plus profonde que
+d'ordinaire. Tout à coup je sentis tomber sur mon front une main glacée,
+et une voix impatiente et mal articulée murmura à mon oreille ce mot:
+«Lève-toi!»
+
+Je me dressai sur mon séant. L'obscurité était complète. Je ne pouvais
+voir la figure de celui qui m'avait réveillé; je ne pouvais me rappeler
+ni l'époque à laquelle j'étais tombé dans cette crise, ni l'endroit où
+je me trouvais alors couché. Pendant que, toujours sans mouvement, je
+m'efforçais péniblement de rassembler mes idées, la main froide me
+saisit violemment le poignet, et le secoua rudement, pendant que la voix
+mal articulée me disait de nouveau:
+
+«Lève-toi! Ne t'ai-je pas ordonné de te lever?»
+
+«Et qui es-tu?» demandai-je.
+
+«Je n'ai pas de nom dans les régions que j'habite», reprit la voix,
+lugubrement. «J'étais mortel, mais je suis un démon. J'étais sans pitié,
+mais je suis plein de compassion. Tu sens que je tremble. Mes dents
+claquent, pendant que je parle, et cependant ce n'est pas du froid de la
+nuit--de la nuit sans fin. Mais cette horreur est intolérable. Comment
+peux-tu dormir en paix? Je ne puis reposer en entendant le cri de
+ces grandes agonies. Les voir, c'est plus que je ne puis supporter.
+Lève-toi! Viens avec moi dans la nuit extérieure, et laisse-moi te
+dévoiler les tombes. N'est-ce pas un spectacle lamentable?--Regarde.»
+
+Je regardai; et la figure invisible, tout en me tenant toujours par le
+poignet, avait fait ouvrir au grand large les tombes de l'humanité, et
+de chacune d'elles sortit une faible phosphorescence de décomposition,
+qui me permit de pénétrer du regard les retraites les plus secrètes, et
+de contempler les corps enveloppés de leur linceul, dans leur triste et
+solennel sommeil en compagnie des vers! Mais hélas! ceux qui dormaient
+d'un vrai sommeil étaient des millions de fois moins nombreux que ceux
+qui ne dormaient pas du tout. Il se produisit un léger remuement, puis
+une douloureuse et générale agitation; et des profondeurs des fosses
+sans nombre il venait un mélancolique froissement de suaires; et parmi
+ceux qui semblaient reposer tranquillement, je vis qu'un grand nombre
+avaient plus ou moins modifié la rigide et incommode position dans
+laquelle ils avaient été cloués dans leur tombe. Et pendant que je
+regardais, la voix me dit encore: «N'est-ce pas, oh! n'est-ce pas une
+vue pitoyable?» Mais avant que j'aie pu trouver un mot de réponse, le
+fantôme avait cessé de me serrer le poignet; les lueurs phosphorescentes
+expirèrent, et les tombes se refermèrent tout à coup avec violence,
+pendant que de leurs profondeurs sortait un tumulte de cris désespérés,
+répétant: «N'est-ce pas--ô Dieu! n'est-ce pas une vue bien pitoyable?»
+
+Ces apparitions fantastiques qui venaient m'assaillir la nuit étendirent
+bientôt jusque sur mes heures de veille leur terrifiante influence. Mes
+nerfs se détendirent complètement, et je fus en proie à une horreur
+perpétuelle. J'hésitai à aller à cheval, à marcher, à me livrer à un
+exercice qui m'eût fait sortir de chez moi. De fait, je n'osais plus
+me hasarder hors de la présence immédiate de ceux qui connaissaient ma
+disposition à la catalepsie, de peur que, tombant dans un de mes
+accès habituels, je ne fusse enterré avant qu'on ait pu constater mon
+véritable état. Je doutai de la sollicitude, de la fidélité de mes plus
+chers amis.
+
+Je craignais que, dans un accès plus prolongé que de coutume, ils ne se
+laissassent aller à me regarder comme perdu sans ressources. J'en vins
+au point de m'imaginer que, vu la peine que je leur occasionnais, ils
+seraient enchantés de profiter d'une attaque très prolongée pour se
+débarrasser complètement de moi. En vain essayèrent-ils de me rassurer
+par les promesses les plus solennelles. Je leur fis jurer par le plus
+sacré des serments que, quoi qu'il pût arriver, ils ne consentiraient à
+mon inhumation, que lorsque la décomposition de mon corps serait assez
+avancée pour rendre impossible tout retour à la vie; et malgré tout, mes
+terreurs mortelles ne voulaient entendre aucune raison, accepter aucune
+consolation.
+
+Je me mis alors à imaginer toute une série de précautions soigneusement
+élaborées. Entre autres choses, je fis retoucher le caveau de famille,
+de manière à ce qu'il pût facilement être ouvert de l'intérieur. La plus
+légère pression sur un long levier prolongé bien avant dans le caveau
+faisait jouer le ressort des portes de fer. Il y avait aussi des
+arrangements pris pour laisser libre entrée à l'air et à la lumière,
+des réceptacles appropriés pour la nourriture et l'eau, à la portée
+immédiate du cercueil destiné à me recevoir. Ce cercueil était
+chaudement et moëlleusement matelassé, et pourvu d'un couvercle arrangé
+sur le modèle de la porte, c'est-à-dire muni de ressorts qui permissent
+au plus faible mouvement du corps de le mettre en liberté. De plus
+j'avais fait suspendre à la voûte du caveau une grosse cloche, dont la
+corde devait passer par un trou dans le cercueil, et être attachée à
+l'une de mes mains. Mais, hélas! que peut la vigilance contre notre
+destinée! Toutes ces sécurités si bien combinées devaient être
+impuissantes à sauver des dernières agonies un malheureux condamné à
+être enterré vivant!
+
+Il arriva un moment--comme cela était déjà arrivé--où, sortant d'une
+inconscience totale, je ne recouvrai qu'un faible et vague sentiment de
+mon existence. Lentement--à pas de tortue--revenait la faible et grise
+lueur du jour de l'intelligence. Un malaise engourdissant. La sensation
+apathique d'une douleur sourde. L'absence d'inquiétude, d'espérance et
+d'effort.
+
+Puis, après un long intervalle, un tintement dans les oreilles; puis,
+après un intervalle encore plus long, une sensation de picotement ou de
+fourmillement aux extrémités; puis une période de quiétude voluptueuse
+qui semble éternelle, et pendant laquelle mes sentiments en se
+réveillant essaient de se transformer en pensée; puis une courte rechute
+dans le néant, suivie d'un retour soudain. Enfin un léger tremblotement
+de paupières, et immédiatement après, la secousse électrique d'une
+terreur mortelle, indéfinie, qui précipite le sang en torrents des
+tempes au coeur.
+
+Puis le premier effort positif pour penser, la première tentative de
+souvenir. Succès partiel et fugitif. Mais bientôt la mémoire recouvre
+son domaine, au point que, dans une certaine mesure, j'ai conscience de
+mon état. Je sens que je ne me réveille pas d'un sommeil ordinaire. Je
+me souviens que je suis sujet à la catalepsie. Et bientôt enfin, comme
+par un débordement d'océan, mon esprit frémissant est submergé par
+la pensée de l'unique et effroyable danger--l'unique idée spectrale,
+envahissante.
+
+Pendant les quelques minutes qui suivirent ce cauchemar, je restai sans
+mouvement. Je ne me sentais pas le courage de me mouvoir. Je n'osais
+pas faire l'effort nécessaire pour me rendre compte de ma destinée; et
+cependant il y avait quelque chose dans mon coeur qui me murmurait que
+_c'était vrai_. Le désespoir--un désespoir tel qu'aucune autre espèce de
+misère n'en peut inspirer à un être humain--le désespoir seul me poussa
+après une longue irrésolution à soulever les lourdes paupières de mes
+yeux. Je les soulevai. Il faisait noir--tout noir. Je reconnus que
+l'accès était passé. Je reconnus que ma crise était depuis longtemps
+terminée. Je reconnus que j'avais maintenant recouvré l'usage de mes
+facultés visuelles.--Et cependant il faisait noir--tout noir--l'intense
+et complète obscurité de la nuit qui ne finit jamais.
+
+J'essayai de crier, mes lèvres et ma langue desséchées se murent
+convulsivement à la fois dans cet effort;--mais aucune voix ne sortit
+des cavernes de mes poumons, qui, oppressées comme sous le poids d'une
+montagne, s'ouvraient et palpitaient avec le coeur, à chacune de mes
+pénibles et haletantes aspirations.
+
+Le mouvement de mes mâchoires dans l'effort que je fis pour crier me
+montra qu'elles étaient liées, comme on le fait d'ordinaire pour les
+morts. Je sentis aussi que j'étais couché sur quelque chose de dur,
+et qu'une substance analogue comprimait rigoureusement mes flancs.
+Jusque-là je n'avais pas osé remuer aucun de mes membres;--mais alors
+je levai violemment mes bras, qui étaient restés étendus les poignets
+croisés. Ils heurtèrent une substance solide, une paroi de bois, qui
+s'étendait au dessus de ma personne, et n'était pas séparée de ma face
+de plus de six pouces. Je ne pouvais plus en douter, je reposais bel et
+bien dans un cercueil.
+
+Cependant au milieu de ma misère infinie l'ange de l'espérance vint me
+visiter;--je songeai à mes précautions si bien prises. Je me tordis, fis
+mainte évolution spasmodique pour ouvrir le couvercle; il ne bougea
+pas. Je tâtai mes poignets pour y chercher la corde de la cloche; je
+ne trouvai rien. L'espérance s'enfuit alors pour toujours, et le
+désespoir--un désespoir encore plus terrible--régna triomphant; car je
+ne pouvais m'empêcher de constater l'absence du capitonnage que j'avais
+si soigneusement préparé; et soudain mes narines sentirent arriver à
+elles l'odeur forte et spéciale de la terre humide. La conclusion était
+irrésistible. Je n'étais pas dans le caveau. J'avais sans doute eu une
+attaque hors de chez moi--au milieu d'étrangers;--quand et comment, je
+ne pus m'en souvenir; et c'étaient eux qui m'avaient enterré comme un
+chien--cloué dans un cercueil vulgaire--et jeté profondément, bien
+profondément, et pour toujours, dans une fosse ordinaire et sans nom.
+
+Comme cette affreuse conviction pénétrait jusqu'aux plus secrètes
+profondeurs de mon âme, une fois encore j'essayai de crier de toutes mes
+forces; et dans cette seconde tentative je réussis. Un cri prolongé,
+sauvage et continu, un hurlement d'agonie retentit à travers les
+royaumes de la nuit souterraine.
+
+«Holà! Holà! vous, là-bas!» dit une voix rechignée.
+
+«Que diable a-t-il donc?» dit un second.
+
+«Voulez-vous bien finir?» dit un troisième.
+
+«Qu'avez-vous donc à hurler de la sorte comme une chatte amoureuse?» dit
+un quatrième. Et là-dessus je fus saisi et secoué sans cérémonie pendant
+quelques minutes par une escouade d'individus à mauvaise mine. Ils ne me
+réveillèrent pas--car j'étais parfaitement éveillé quand j'avais poussé
+ce cri--mais ils me rendirent la pleine possession de ma mémoire.
+
+Cette aventure se passa près de Richmond, en Virginie. Accompagné d'un
+ami, j'étais allé à une partie de chasse et nous avions suivi pendant
+quelques milles les rives de James River. A l'approche de la nuit, nous
+fûmes surpris par un orage. La cabine d'un petit sloop à l'ancre dans
+le courant, et chargé de terreau, était le seul abri acceptable qui
+s'offrît à nous. Nous nous en accommodâmes, et passâmes la nuit abord.
+Je dormis dans un des deux seuls hamacs de l'embarcation--et les hamacs
+d'un sloop de soixante-dix tonnes n'ont pas besoin d'être décrits. Celui
+que j'occupai ne contenait aucune espèce de literie. La largeur extrême
+était de dix-huit pouces; et la distance du fond au pont qui le couvrait
+exactement de la même dimension. J'éprouvai une extrême difficulté à
+m'y faufiler. Cependant, je dormis profondément; et l'ensemble de
+ma vision--car ce n'était ni un songe, ni un cauchemar--provint
+naturellement des circonstances de ma position--du train ordinaire de
+ma pensée, et de la difficulté, à laquelle j'ai fait allusion, de
+recueillir mes sens, et surtout de recouvrer ma mémoire longtemps
+après mon réveil. Les hommes qui m'avaient secoué étaient les gens de
+l'équipage du sloop, et quelques paysans engagés pour le décharger.
+L'odeur de terre m'était venue de la cargaison elle-même. Quant au
+bandage de mes mâchoires, c'était un foulard que je m'étais attaché
+autour de la tête à défaut de mon bonnet de nuit accoutumé.
+
+Toutefois, il est indubitable que les tortures que j'avais endurées
+égalèrent tout à fait, sauf pour la durée, celles d'un homme réellement
+enterré vif. Elles avaient été épouvantables--hideuses au delà de toute
+conception. Mais le bien sortit du mal; leur excès même produisit en
+moi une révulsion inévitable. Mon âme reprit du ton, de l'équilibre.
+Je voyageai à l'étranger. Je me livrai à de vigoureux exercices. Je
+respirai l'air libre du ciel. Je songeai à autre chose qu'à la mort. Je
+laissai de côté mes livres de médecine. Je brûlai _Buchan_. Je ne lus
+plus les _Pensées Nocturnes_--plus de galimatias sur les cimetières,
+plus de contes terribles _comme celui-ci_. En résumé je devins un homme
+nouveau, et vécus en homme. A partir de cette nuit mémorable, je
+dis adieu pour toujours à mes appréhensions funèbres, et avec elles
+s'évanouit la catalepsie, dont peut-être elles étaient moins la
+conséquence que la cause.
+
+Il y a certains moments où, même aux yeux réfléchis de la raison,
+le monde de notre triste humanité peut ressembler à un enfer; mais
+l'imagination de l'homme n'est pas une Carathis pour explorer impunément
+tous ses abîmes. Hélas! Il est impossible de regarder cette légion de
+terreurs sépulcrales comme quelque chose de purement fantastique; mais,
+semblable aux démons qui accompagnèrent Afrasiab dans son voyage sur
+l'Oxus, il faut qu'elle dorme ou bien qu'elle nous dévore--il faut la
+laisser reposer ou nous résigner à mourir.
+
+
+
+
+BON-BON
+
+
+ Quand un bon vin meuble mon estomac,
+ Je suis plus savant que Balzac,
+ Plus sage que Pibrac;
+ Mon bras seul, faisant l'attaque
+ De la nation cosaque,
+ La mettrait au sac;
+ De Charon je passerais le lac
+ En dormant dans son bac;
+ J'irais au fier Esque,
+ Sans que mon coeur fit tic ni tac,
+ Présenter du tabac.
+
+ _Vaudeville français._
+
+
+Que Pierre Bon-Bon ait été un _restaurateur_ de capacités peu communes,
+personne de ceux qui, pendant le règne de .... fréquentaient le petit
+café dans le cul-de-sac Le Fèbvre à Rouen, ne voudrait, j'imagine, le
+contester. Que Pierre Bon-Bon ait été, à un égal degré, versé dans la
+philosophie de cette époque, c'est, je le présume, quelque chose encore
+de plus difficile à nier. Ses _pâtés de foie_ étaient sans aucun doute
+immaculés; mais quelle plume pourrait rendre justice à ses _Essais
+sur la nature_--à ses _Pensées sur l'âme_--à ses _Observations sur
+l'esprit_? Si ses _fricandeaux_ étaient inestimables, quel littérateur
+du jour n'aurait pas payé une _Idée de Bon-Bon_ le double de ce qu'il
+aurait donné de tout l'étalage de toutes les _Idées_ de tout le reste
+des savants? Bon-Bon avait fouillé des bibliothèques que nul autre
+n'avait fouillées,--il avait lu plus de livres qu'on ne pourrait s'en
+faire une idée,--il avait compris plus de choses qu'aucun autre n'eût
+jamais conçu la possibilité d'en comprendre: et quoique au temps où il
+florissait, il ne manquât pas d'auteurs à Rouen pour affirmer «que ses
+écrits ne l'emportaient ni en pureté sur l'Académie, ni en profondeur
+sur le Lycée»--quoique, (remarquez bien ceci) ses doctrines ne fussent
+généralement pas comprises du tout, il ne s'ensuivait nullement qu'elles
+fussent difficiles à comprendre. Ce n'est que leur évidence absolue,
+je crois, qui détermina plusieurs personnes à les considérer comme
+abstruses. C'est à Bon-Bon--n'allons pas plus loin--c'est à Bon-Bon que
+Kant lui-même doit la plus grande partie de sa métaphysique. Bon-Bon
+il est vrai, n'était ni un Platonicien, ni, à strictement parler, un
+Aristotélicien--et il n'était pas homme, comme le moderne Leibnitz, à
+perdre les heures précieuses qui pouvaient être employées à l'invention
+d'une fricassée, et par une facile transition, à l'analyse d'une
+sensation, en tentatives frivoles pour réconcilier l'éternelle
+dissension de l'eau et de l'huile dans les discussions morales. Pas
+du tout. Bon-Bon était ionique--Bon-Bon était également italique. Il
+raisonnait _à priori_, il raisonnait aussi _à posteriori_. Ses idées
+étaient innées--ou autre chose. Il avait foi en George de Trébizonde--il
+avait foi aussi en Bessarion. Bon-Bon était avant tout un Bon-Boniste.
+
+J'ai parlé des capacités de notre philosophe, en tant que
+_restaurateur_. Je ne voudrais cependant pas qu'un de mes amis allât
+s'imaginer, qu'en remplissant de ce côté ses devoirs héréditaires, notre
+héros n'estimait pas à leur valeur leur dignité et leur importance.
+Bien loin de là. Il serait impossible de dire de laquelle de ces deux
+professions il était le plus fier. Dans son opinion, les facultés de
+l'intellect avaient une liaison très étroite avec les capacités de
+l'estomac. Je ne suis pas éloigné de croire qu'il était assez à ce
+sujet de l'avis des Chinois, qui soutiennent que l'âme a son siège dans
+l'abdomen. En tout cas, pensait-il, les Grecs avaient raison d'employer
+le même mot pour l'esprit et le diaphragme[59]. En lui attribuant
+cette opinion, je ne veux pas insinuer qu'il avait un penchant à la
+gloutonnerie, ni autre charge sérieuse au préjudice du métaphysicien. Si
+Pierre Bon-Bon avait ses faibles--et quel est le grand homme qui n'en
+ait pas mille?--si Pierre Bon-Bon, dis-je, avait ses faibles, c'étaient
+des faibles de fort peu d'importance--des défauts, qui, dans d'autres
+tempéraments, auraient plutôt pu passer pour des vertus. Parmi ces
+faibles, il en est un tout particulier, que je n'aurais même pas
+mentionné dans son histoire, s'il n'y avait pas joué un rôle
+prédominant, et ne faisait pour ainsi dire une saillie du plus _haut
+relief_ sur le fond uni de son caractère général:--Bon-Bon ne pouvait
+laisser échapper une occasion de faire un marché.
+
+Non pas qu'il fût avaricieux, non! Pour sa satisfaction de philosophe
+il n'était nullement nécessaire que le marché tournât à son propre
+avantage. Pourvu qu'il pût réaliser un marché,--un marché de quelque
+espèce que ce fut, en n'importe quels termes, ou dans n'importe quelles
+circonstances--un triomphant sourire s'étalait plusieurs jours de suite
+sur sa face qu'il illuminait, et un clin d'oeil significatif annonçait
+clairement qu'il avait conscience de sa sagacité.
+
+En toute époque il n'eût pas été très étonnant qu'un trait d'humeur
+aussi particulier que celui dont je viens de parler eût provoqué
+l'attention et la remarque. A l'époque de notre récit, il aurait été
+on ne peut plus étonnant qu'il n'eût pas donné lieu à de nombreuses
+observations. On raconta bientôt que, dans toutes les occasions de ce
+genre, le sourire de Bon-Bon était habituellement fort différent du
+franc rire avec lequel il accueillait ses propres facéties ou saluait
+un ami. On sema des insinuations propres à intriguer la curiosité, on
+colporta des histoires de marchés scabreux conclus à la hâte, et dont il
+s'était repenti à loisir; on parla, avec faits à l'appui, de facultés
+inexplicables, de vagues aspirations, d'inclinations surnaturelles
+inspirées par l'auteur de tout mal dans l'intérêt de ses propres
+desseins.
+
+Notre philosophe avait encore d'autres faibles, mais qui ne valent guère
+la peine d'être sérieusement examinés. Par exemple il y a peu d'hommes
+doués d'une profondeur extraordinaire à qui ait manqué une certaine
+inclination pour la bouteille. Cette inclination est-elle une cause
+excitante, ou plutôt une preuve irréfragable de la profondeur en
+question? c'est chose délicate à décider. Bon-Bon, autant que je puis le
+savoir, ne pensait pas que ce sujet fût suceptible d'une investigation
+minutieuse--ni moi non plus. Cependant, dans son indulgence pour un
+penchant aussi essentiellement classique, il ne faut pas supposer que le
+_restaurateur_ perdît de vue les distractions intuitives qui devaient
+caractériser, à la fois et dans le même temps, ses _essais_ et ses
+_omelettes_. Grâce à ces distinctions, le vin de Bourgogne avait son
+heure attitrée, et les Côtes du Rhône leur moment propice. Pour lui le
+Sauterne était au Médoc ce que Catulle était à Homère. Il jouait avec un
+syllogisme en sablant du Saint-Peray, mais il démêlait un dilemme sur du
+Clos Vougeot et renversait une théorie dans un torrent de Chambertin.
+Tout eût été bien si ce même sentiment de convenance l'eût suivi dans le
+frivole penchant dont j'ai parlé; mais ce n'était pas du tout le cas.
+A dire vrai, ce trait d'humeur chez le philosophique Bon-Bon finit par
+revêtir un caractère d'étrange intensité et de mysticisme, et prit une
+teinte prononcée de la _Diablerie_ de ses chères études germaniques.
+
+Entrer dans le petit café du cul-de-sac Le Fèbvre, c'était, à l'époque
+de notre conte, entrer dans le _Sanctuaire_ d'un homme de génie. Bon-Bon
+était un homme de génie. Il n'y avait pas à Rouen un _sous-cuisinier_
+qui n'ait pu vous dire que Bon-Bon était un homme de génie. Son énorme
+terre-neuve était au courant du fait, et à l'approche de son maître
+il trahissait le sentiment de son infériorité par une componction de
+maintien, un abaissement des oreilles, une dépression de la mâchoire
+inférieure, qui n'étaient pas tout à fait indignes d'un chien. Il est
+vrai, toutefois, qu'on pouvait attribuer en grande partie ce respect
+habituel à l'extérieur personnel du métaphysicien. Un extérieur
+distingué, je dois l'avouer, fera toujours impression, même sur une
+bête; et je reconnaîtrai volontiers que l'homme extérieur dans le
+_restaurateur_ était bien fait pour impressionner l'imagination du
+quadrupède. Il y a autour du petit grand homme--si je puis me permettre
+une expression aussi équivoque--comme une atmosphère de majesté
+singulière, que le pur volume physique seul sera toujours insuffisant à
+produire. Toutefois, si Bon-Bon n'avait que trois pieds de haut, et
+si sa tête était démesurément petite, il était impossible de voir la
+rotondité de son ventre sans éprouver un sentiment de grandeur qui
+touchait presque au sublime. Dans sa dimension chiens et hommes voyaient
+le type de sa science--et dans son immensité une habitation faite pour
+son âme immortelle.
+
+Je pourrais, si je voulais, m'étendre ici sur l'habillement et les
+autres détails extérieurs de notre métaphysicien. Je pourrais insinuer
+que la chevelure de notre héros était coupée court, soigneusement lissée
+sur le front, et surmontée d'un bonnet conique de flanelle blanche ornée
+de glands,--que son juste au corps à petits pois n'était pas à la mode
+de ceux que portaient alors les _restaurateurs_ du commun,--que les
+manches étaient un peu plus pleines que ne le permettait le costume
+régnant,--que les parements retroussés n'étaient pas, selon l'usage en
+vigueur à cette époque barbare, d'une étoffe de la même qualité et de la
+même couleur que l'habit, mais revêtus d'une façon plus fantastique d'un
+velours de Gênes bigarré--que ses pantoufles de pourpre étincelante
+étaient curieusement ouvragées, et auraient pu sortir des manufactures
+du Japon, n'eussent été l'exquise pointe des bouts, et les teintes
+brillantes des bordures et des broderies,--que son haut de chausses
+était fait de cette étoffe de satin jaune que l'on appelle
+_aimable_,--que son manteau bleu de ciel, en forme de peignoir, et
+tout garni de riches dessins cramoisis, flottait cavalièrement sur
+ses épaules comme une brume du matin--et que _l'ensemble_ de son
+accoutrement avait inspiré à Benevenuta, l'Improvisatrice de Florence,
+ces remarquables paroles: «Il est difficile de dire si Pierre Bon-Bon
+n'est pas un oiseau du Paradis, ou s'il n'est pas plutôt un vrai Paradis
+de perfection.» Je pourrais, dis-je, si je voulais, m'étendre sur tous
+ces points; mais je m'en abstiens; il faut laisser les détails purement
+personnels aux faiseurs de romans historiques; ils sont au dessous de la
+dignité morale de l'historien sérieux.
+
+J'ai dit qu' «entrer dans le Café du cul-de-sac Le Fèbvre c'était entrer
+dans le _sanctuaire_ d'un homme de génie;»--mais il n'y avait qu'un
+homme de génie qui pût justement apprécier les mérites du _sanctuaire_.
+Une enseigne, formée d'un vaste in-folio, se balançait au dessus de
+l'entrée. D'un côté du volume était peinte une bouteille et sur l'autre
+un _pâté_. Sur le dos on lisait en gros caractères: _Oeuvres de
+Bon-Bon._ Ainsi était délicatement symbolisée la double occupation du
+propriétaire.
+
+Une fois le pied sur le seuil, tout l'intérieur de la maison s'offrait
+à la vue. Une chambre longue, basse de plafond, et de construction
+antique, composait à elle seule tout le café. Dans un coin de
+l'appartement était le lit du métaphysicien. Un déploiement de rideaux,
+et un baldaquin à la Grecque lui donnaient un air à la fois classique et
+confortable. Dans le coin diagonalement opposé, apparaissaient, faisant
+très bon ménage, la batterie de cuisine et la _bibliothèque_. Un plat
+de polémiques s'étalait pacifiquement sur le dressoir. Ici gisait une
+cuisinière pleine des derniers traités d'Ethique, là une chaudière de
+_Mélanges_ in-12. Des volumes de morale germanique fraternisaient avec
+le gril--on apercevait une fourchette à rôtie à côté d'un Eusèbe--Platon
+s'étendait à son aise dans la poêle à frire--et des manuscrits
+contemporains s'alignaient sur la broche.
+
+Sous les autres rapports, le _Café Bon-Bon_ différait peu des
+_restaurants_ ordinaires de cette époque. Une grande cheminée s'ouvrait
+en face de la porte. A droite de la cheminée, un buffet ouvert déployait
+un formidable bataillon de bouteilles étiquetées.
+
+C'est là qu'un soir vers minuit, durant l'hiver rigoureux de ... Pierre
+Bon-Bon, après avoir écouté quelque temps les commentaires de ses
+voisins sur sa singulière manie, et les avoir mis tous à la porte,
+poussa le verrou en jurant, et s'enfonça d'assez belliqueuse humeur dans
+les douceurs d'un confortable fauteuil de cuir, et d'un feu de fagots
+flambants.
+
+C'était une de ces terribles nuits, comme on n'en voit guère qu'une ou
+deux dans un siècle. Il neigeait furieusement, et la maison branlait
+jusque dans ses fondements sous les coups redoublés de la tempête; le
+vent s'engouffrant à travers les lézardes du mur, et se précipitant avec
+violence dans la cheminée, secouait d'une façon terrible les rideaux du
+lit du philosophe, et dérangeait l'économie de ses terrines de _pâté_ et
+de ses papiers. L'énorme in-folio qui se balançait au dehors, exposé à
+la furie de l'ouragan, craquait lugubrement, et une plainte déchirante
+sortait de sa solide armature de chêne.
+
+Le métaphysicien, ai-je dit, n'était pas d'humeur bien placide, quand
+il poussa son fauteuil à sa place ordinaire près du foyer. Bien des
+circonstances irritantes étaient venues dans la journée troubler la
+sérénité de ses méditations. En essayant des _Oeufs à la Princesse_, il
+avait malencontreusement obtenu une _Omelette à la Reine_; il s'était
+vu frustré de la découverte d'un principe d'Ethique en renversant
+un ragoût; enfin, le pire de tout, il avait été contrecarré dans la
+transaction d'un de ces admirables marchés qu'il avait toujours éprouvé
+tant de plaisir à mener à bonne fin. Mais à l'irritation d'esprit causée
+par ces inexplicables accidents, se mêlait à un certain degré cette
+anxiété nerveuse que produit si facilement la furie d'une nuit de
+tempête. Il siffla tout près de lui l'énorme chien noir dont j'ai parlé
+plus haut, et s'asseyant avec impatience dans son fauteuil, il ne put
+s'empêcher de jeter un coup d'oeil circonspect et inquiet dans les
+profondeurs de l'appartement où la lueur rougeâtre de la flamme ne
+pouvait parvenir que fort incomplètement à dissiper l'inexorable nuit.
+Après avoir achevé cet examen, dont le but exact lui échappait peut-être
+à lui-même, il attira près de son siège une petite table, couverte
+de livres et de papiers, et s'absorba bientôt dans la retouche d'un
+volumineux manuscrit qu'il devait faire imprimer le lendemain.
+
+Il travaillait ainsi depuis quelques minutes, quand il entendit tout à
+coup une voix pleurnichante murmurer dans l'appartement: «Je ne suis pas
+pressé, monsieur Bon-Bon.»
+
+«Diable!» éjacula notre héros, sursautant et se levant sur ses pieds,
+en renversant la table, regardant, les yeux écarquillés d'étonnement,
+autour de lui.
+
+«Très vrai!» répliqua la voix avec calme.
+
+«Très vrai! Qu'est-ce qui est très vrai?--Comment êtes-vous arrivé ici?»
+vociféra le métaphysicien, pendant que son regard tombait sur quelque
+chose, étendu tout de son long sur le lit.
+
+«Je disais,» continua l'intrus, sans faire attention aux questions, «je
+disais que je ne suis pas du tout pressé--que l'affaire pour laquelle
+j'ai pris la liberté de venir vous trouver n'est pas d'une importance
+urgente,--bref, que je puis fort bien attendre que vous ayez fini votre
+Exposition.»
+
+«Mon Exposition!--Allons, bon! Comment savez-vous?... Comment êtes-vous
+parvenu à savoir que j'écrivais une Exposition? Bon Dieu!» «Chut!»
+répondit le mystérieux personnage, d'une voix basse et aiguë. Et se
+levant brusquement du lit, il ne fit qu'un pas vers notre héros, pendant
+que la lampe de fer qui pendait du plafond se balançait convulsivement
+comme pour reculer à son approche.
+
+La stupéfaction du philosophe ne l'empêcha pas d'examiner attentivement
+le costume et l'extérieur de l'étranger. Les lignes de sa personne,
+excessivement mince, mais bien au dessus de la taille ordinaire, se
+dessinaient dans le plus grand détail, grâce à un costume noir usé qui
+collait à la peau, mais qui, d'ailleurs, pour la coupe, rappelait assez
+bien la mode d'il y avait cent ans. Evidemment ces habits avaient été
+faits pour une personne beaucoup plus petite que celle qui les portait
+alors. Les chevilles et les poignets passaient de plusieurs pouces. A
+ses souliers était attachée une paire de boucles très brillantes qui
+démentaient l'extrême pauvreté que semblait indiquer le reste de
+l'accoutrement. Il avait la tête pelée, entièrement chauve, excepté à la
+partie postérieure d'où pendait une queue d'une longueur considérable.
+Une paire de lunettes vertes à verres de côté protégeait ses yeux de
+l'influence de la lumière, et empêchait en même temps notre héros de
+se rendre compte de leur couleur où de leur conformation. Sur toute sa
+personne, il n'y avait pas apparence de chemise; une cravate blanche,
+de nuance sale, était attachée avec une extrême précision autour de
+son cou, et les bouts, qui pendaient avec une régularité formaliste
+de chaque côté, suggéraient (je le dis sans intention) l'idée d'un
+ecclésiastique. Il est vrai que beaucoup d'autres points, tant dans son
+extérieur que dans ses manières, pouvaient assez bien justifier une
+telle hypothèse. Il portait sur son oreille gauche, à la mode d'un clerc
+moderne, un instrument qui ressemblait au _stylus_ des anciens. D'une
+poche du corsage de son habit sortait bien en vue un petit volume noir,
+garni de fermoirs en acier. Ce livre, accidentellement ou non,
+était tourné à l'extérieur de manière à laisser voir les mots
+«Rituel-Catholique» écrits en lettres blanches sur le dos. L'ensemble de
+sa physionomie était singulièrement sombre, et d'une pâleur cadavérique.
+Le front était élevé, et profondément sillonné des rides de la
+contemplation. Les coins de la bouche tirés et tombants exprimaient
+l'humilité la plus résignée. Il avait aussi, en s'avançant vers héros,
+une manière de joindre les mains,--un soupir d'une telle profondeur et
+un regard d'une sainteté si absolue, qu'on ne pouvait se défendre d'être
+prévenu en sa faveur. Aussi toute trace de colère se dissipa sur le
+visage du métaphysicien qui, après avoir achevé à sa satisfaction
+l'examen de la personne de son visiteur, lui serra cordialement la main,
+et lui présenta un siège.
+
+Cependant on se tromperait radicalement, en attribuant ce changement
+instantané dans les sentiments du philosophe à quelqu'une des causes qui
+sembleraient le plus naturellement l'avoir influencé. Sans doute, Pierre
+Bon-Bon, d'après ce que j'ai pu comprendre de ses dispositions d'esprit,
+était de tous les hommes le moins enclin à se laisser imposer par les
+apparences, quelque spécieuses qu'elles fussent. Il était impossible
+qu'un observateur aussi attentif des hommes et des choses ne découvrît
+pas, sur le moment, le caractère réel du personnage, qui venait de
+surprendre ainsi son hospitalité.... Pour ne rien dire de plus, il y
+avait dans la conformation des pieds de son hôte quelque chose d'assez
+remarquable--il portait légèrement sur sa tête un chapeau démesurément
+haut,--à la partie postérieure de ses culottes semblait trembloter
+quelque appendice,--et les vibrations de la queue de son habit étaient
+un fait palpable. Qu'on juge quels sentiments de satisfaction dut
+éprouver notre héros, en se trouvant ainsi, tout d'un coup, en relation
+avec un personnage, pour lequel il avait de tout temps observé le
+plus inqualifiable respect. Mais il y avait chez lui trop d'esprit
+diplomatique, pour qu'il lui échappât de trahir le moindre soupçon sur
+la situation réelle. Il n'entrait pas dans son rôle de paraître avoir
+la moindre conscience du haut honneur dont il jouissait d'une façon si
+inattendue; il s'agissait, en engageant son hôte dans une conversation,
+d'en tirer sur l'Ethique quelques idées importantes, qui pourraient
+entrer dans sa publication projetée, et éclairer l'humanité, en
+l'immortalisant lui-même--idées, devrais-je ajouter, que le grand âge de
+son visiteur, et sa profonde science bien connue en morale le rendaient
+mieux que personne capable de lui donner.
+
+Entraîné par ces vues profondes, notre héros fit asseoir son hôte, et
+profita de l'occasion pour jeter quelques fagots sur le feu; puis
+il plaça sur la table remise sur ses pieds quelques bouteilles de
+_Mousseux_. Après s'être acquitté vivement de ces opérations, il poussa
+son fauteuil vis-à-vis de son compagnon, et attendit qu'il voulut bien
+entamer la conversation. Mais les plans les plus habilement mûris sont
+souvent entravés au début même de leur exécution--et le _restaurateur_
+se trouva _à quia_ dès les premiers mots que prononça son visiteur.
+
+«Je vois que vous me connaissez, Bon-Bon» dit-il; «ha! ha! ha!--hé! hé!
+hé!--hi! hi! hi!--ho! ho! ho!--hu! hu! hu!»--et le diable, dépouillant
+tout à coup la sainteté de sa tenue, ouvrit dans toute son étendue un
+rictus allant d'une oreille à l'autre, de manière à déployer une rangée
+de dents ébréchées, semblables à des crocs; et renversant sa tête en
+arrière, il s'abandonna à un long, bruyant, sardonique et infernal
+ricanement, pendant que le chien noir, se tapissant sur ses hanches,
+faisait vigoureusement chorus et que la chatte mouchetée, filant par la
+tangente, faisait le gros dos, et miaulait désespérément dans le coin le
+plus éloigné de l'appartement.
+
+Notre philosophe se conduisit plus décemment: il était trop homme du
+monde pour rire, comme le chien, ou pour trahir, comme la chatte, sa
+terreur par des cris. Il faut avouer qu'il éprouva un léger étonnement,
+en voyant les lettres blanches qui formaient les mots _Rituel
+Catholique_ sur le livre de la poche de son hôte changer instantanément
+de couleur et de sens, et en quelques secondes, à la place du premier
+titre, les mots _Registre des condamnés_ flamboyer en caractères rouges.
+Cette circonstance renversante, lorsque Bon-Bon voulut répondre à la
+remarque de son visiteur, lui donna un air embarrassé, qui autrement
+sans doute aurait passé inaperçu.
+
+«Oui, monsieur,» dit le philosophe, «oui, monsieur, pour parler
+franchement ... je crois, sur ma parole, que vous êtes ... le di ...
+di....--C'est-à-dire, je crois ... il me semble ... j'ai quelque idée
+... quelque très faible idée ... de l'honneur remarquable....»
+
+«Oh!--Ah!--Oui!--Très bien!» interrompit Sa Majesté; «n'en dites pas
+davantage.--Je comprends.» Et là-dessus, ôtant ses lunettes vertes, il
+en essuya soigneusement les verres avec la manche de son habit, et les
+mit dans sa poche.
+
+Si l'incident du livre avait intrigué Bon-Bon, son étonnement s'accrut
+singulièrement au spectacle qui se présenta alors à sa vue. En levant
+les yeux avec un vif sentiment de curiosité, pour se rendre compte de
+la couleur de ceux de son hôte, il s'aperçut qu'ils n'étaient ni noirs,
+comme il avait cru--ni gris, comme on aurait pu l'imaginer--ni couleur
+noisette, ni bleus--ni même jaunes ou rouges--ni pourpres ni bleus--ni
+verts,--ni d'aucune autre couleur des cieux, de la terre, ou de la mer.
+Bref, Pierre Bon-Bon s'aperçut clairement, non seulement que Sa Majesté
+n'avait pas d'yeux du tout, mais il ne put découvrir aucun indice qu'il
+en ait jamais eu auparavant,--car à la place où naturellement il aurait
+dû y avoir des yeux, il y avait, je suis forcé de le dire, un simple
+morceau uni de chair morte.
+
+Notre métaphysicien n'était pas homme à négliger de s'enquérir des
+sources d'un si étrange phénomène; la réplique de Sa Majesté fut à la
+fois prompte, digne et fort satisfaisante.
+
+«Des yeux! mon cher monsieur Bon-Bon--des yeux! avez-vous dit.--Oh!--Ah!
+Je conçois! Eh, les ridicules imprimés qui circulent sur mon compte,
+vous ont sans doute donné une fausse idée de ma figure. Des yeux!
+vrai!--Des yeux, Pierre Bon-Bon, font très bien dans leur véritable
+place--la tête, direz-vous? Oui, la tête d'un ver. Pour _vous_ ces
+instruments d'optique sont quelque chose d'indispensable--cependant je
+veux vous convaincre que ma vue est plus pénétrante que la vôtre.
+Voilà une chatte que j'aperçois dans le coin--une jolie
+chatte--regardez-la,--observez-la bien. Eh bien, Bon-Bon, voyez-vous
+les pensées--oui, dis-je, les pensées--les idées--les réflexions, qui
+s'engendrent dans son péricrâne? Y êtes-vous? Non, vous ne les voyez
+pas! Eh bien, elle pense que nous admirons la longueur de sa queue, et
+la profondeur de son esprit. Elle en est à cette conclusion que je
+suis le plus distingué des ecclésiastiques, et que vous êtes le plus
+superficiel des métaphysiciens. Vous voyez donc que je ne suis pas tout
+à fait aveugle; mais pour une personne de ma profession les yeux dont
+vous parlez ne seraient qu'un appendice embarrassant exposé à chaque
+instant à être crevé par une broche ou une fourche. Pour vous, je
+l'accordé, ces brimborions optiques sont indispensables. Tâchez,
+Bon-Bon, d'en bien user--_moi_, ma vue, c'est l'âme.»
+
+Là dessus, l'étranger se servit du vin, et versant une pleine rasade à
+Bon-Bon, l'engagea à boire sans scrupule, comme s'il était chez lui.
+
+«Un excellent livre que le vôtre, Pierre,» reprit Sa Majesté, en tapant
+familièrement sur l'épaule de notre ami, quand celui-ci eut déposé son
+verre après avoir exécuté à la lettre l'injonction de son hôte, «un
+excellent livre que le vôtre, sur mon honneur! C'est un ouvrage selon
+mon coeur. Cependant, je crois qu'on pourrait trouver à redire à
+l'arrangement des matières, et beaucoup de vos opinions me rappellent
+Aristote. Ce philosophe était une de mes plus intimes connaissances. Je
+l'aimais autant pour sa terrible mauvaise humeur que pour l'heureux tic
+qu'il avait de commettre des bévues. Il n'y a dans tout ce qu'il a écrit
+qu'une seule vérité solide, et encore la lui ai-je soufflée par pure
+compassion pour son absurdité. Je suppose, Pierre Bon-Bon, que vous
+savez parfaitement à quelle divine vérité morale je fais allusion?»
+
+«Je ne saurais dire....»
+
+«Bah!--Eh bien, c'est moi qui ai dit à Aristote, qu'en éternuant, les
+hommes éliminaient le superflu de leurs idées par la proboscide.»
+
+«Ce qui est....--(_Un hoquet_) indubitablement le cas!» dit le
+métaphysicien, en se versant une autre rasade de Mousseux, et en offrant
+sa tabatière aux doigts de son visiteur.
+
+«Il y a eu Platon aussi,» continua Sa Majesté, en déclinant modestement
+la tabatière et le compliment qu'elle impliquait--«il y a eu Platon
+aussi, pour qui un certain temps j'ai ressenti toute l'affection d'un
+ami. Vous avez connu Platon, Bon-Bon?--Ah! non, je vous demande mille
+pardons.--Un jour il me rencontra à Athènes dans le Parthénon, et me dit
+qu'il était fort en peine de trouver une idée. Je l'engageai à émettre
+celle-ci: «o nous estin aulos.» Il me dit qu'il le ferait, et rentra
+chez lui, pendant que je me dirigeais du côté des pyramides. Mais ma
+conscience me gourmanda d'avoir articulé une vérité, même pour venir
+en aide à un ami, et retournant en toute hâte à Athènes, je me trouvai
+derrière la chaire du philosophe au moment même où il écrivait le mot
+«aulos.» Donnant au [lambda] une chiquenaude du bout du doigt, je le
+retournai sens dessus dessous. C'est ainsi qu'on lit aujourd'hui ce
+passage: «o nous estin augos, et c'est là, vous le savez, la doctrine
+fondamentale de sa métaphysique[60].»
+
+«Avez-vous été à Rome? demanda le _restaurateur_, en achevant sa seconde
+bouteille de Mousseux, et tirant du buffet une plus ample provision de
+Chambertin.»
+
+«Une fois seulement, monsieur Bon-Bon, rien qu'une fois. C'était
+l'époque», dit le diable,--comme s'il récitait quelque passage d'un
+livre,--«c'était l'époque où régna une anarchie de cinq ans, pendant
+laquelle la république, privée de tous ses mandataires, n'eut d'autre
+magistrature que celle des tribuns du peuple, qui n'étaient légalement
+revêtus d'aucune prérogative du pouvoir exécutif--c'est uniquement à
+cette époque, monsieur Bon-Bon, que j'ai été à Rome, et, comme je n'ai
+aucune accointance mondaine, je ne connais rien de sa philosophie.[61]»
+
+«Que pensez-vous de... (_Un hoquet_) que pensez-vous d'Epicure?»
+
+«Ce que je pense de celui-là!» dit le diable, étonné, vous n'allez pas,
+je pense, trouver quelque chose à redire dans Epicure! Ce que je pense
+d'Epicure! Est-ce de moi que vous voulez parler, monsieur?--C'est _moi_
+qui suis Epicure! Je suis le philosophe qui a écrit, du premier au
+dernier, les trois cents traités dont parle Diogène Laërce.
+
+«C'est un mensonge!» s'écria le métaphysicien; car le vin lui était un
+peu monté à la tête.
+
+«Très bien!--Très bien, monsieur!
+
+--Fort bien, en vérité, monsieur!» dit Sa Majesté, évidemment peu
+flattée.
+
+«C'est un mensonge!» répéta le _restaurateur_, d'un ton dogmatique;
+«c'est un .... (_Un hoquet_) mensonge!» ¦
+
+«Bien, bien, vous avez votre idée!» dit le diable pacifiquement; et
+Bon-Bon, après avoir ainsi battu le diable sur ce sujet, crut qu'il
+était de son devoir d'achever une seconde bouteille de Chambertin.
+
+«Comme je vous le disais,» reprit le visiteur, «comme je vous
+l'observais tout à l'heure, il y a quelques opinions outrées dans votre
+livre, monsieur Bon-Bon. Par exemple, qu'entendez-vous avec tout ce
+radotage sur l'âme? Dites-moi, je vous prie, monsieur, qu'est-ce que
+l'âme?»
+
+«L'....(_Un hoquet_)--l'âme,» répondit le métaphysicien, en se
+reportant à son manuscrit, «c'est indubitablement...»
+
+«Non, monsieur!»
+
+«Sans aucun doute...»
+
+«Non, monsieur!»
+
+«Incontestablement....»
+
+«Non, monsieur!»
+
+«Evidemment....»
+
+«Non, monsieur!»
+
+«Sans contredit....»
+
+«Non, monsieur!»
+
+«(_Un hoquet_)»
+
+«Non, monsieur!»
+
+«Il est hors de doute que c'est un.....»
+
+«Non, monsieur, l'âme n'est pas cela du tout.» (Ici, le philosophe,
+lançant des regards foudroyants, se hâta d'en finir avec sa troisième
+bouteille de Chambertin.)
+
+«Alors, (_Un hoquet_) dites-moi, monsieur, ce que c'est.»
+
+«Ce n'est ni ceci ni cela, monsieur Bon-Bon,» répondit Sa Majesté,
+rêveuse. «J'ai goûté.... je veux dire, j'ai connu de fort mauvaises
+âmes, et quelques-unes aussi--assez bonnes.» Ici, il fit claquer ses
+lèvres, et ayant inconsciemment laissé tomber sa main sur le volume de
+sa poche, il fut saisi d'un violent accès d'éternuement.
+
+Il continua:
+
+«Il y a eu l'âme de Cratinus--passable; celle d'Aristophane,--un fumet
+tout à fait particulier; celle de Platon--exquise--non pas _votre_
+Platon, mais Platon, le poète comique; votre Platon aurait retourné
+l'estomac de Cerbère. Pouah!--Voyons, encore! Il y a eu Noevius
+Andronicus, Plaute et Térence. Puis il y a eu Lucilius, Nason, et
+Quintus Flaccus,--ce cher Quintus! comme je l'appelais, quand il me
+chantait un _seculare_ pour m'amuser pendant que je le faisais rôtir,
+uniquement pour farcer, au bout d'une fourchette. Mais ces Romains
+manquent de _saveur_. Un Grec bien gras en vaut une douzaine, et puis
+cela _se conserve_, ce qu'on ne peut pas dire d'un Quirite.--Si nous
+tâtions de votre Sauterne.»
+
+Bon-Bon s'était résigné à mettre en pratique le _nil admirari_; il se
+mit en devoir d'apporter les bouteilles en question. Toutefois il lui
+semblait entendre dans la chambre un bruit étrange, comme celui d'une
+queue qui remue. Quelque indécent que ce fût de la part de Sa Majesté,
+notre philosophe cependant ne fit semblant de rien;--il se contenta de
+donner un coup de pied à son chien, en le priant de rester tranquille.
+Le visiteur continua:
+
+«J'ai trouvé à Horace beaucoup du goût d'Aristote;--vous savez que je
+suis amoureux fou de variété. Je n'aurais pas distingué Térence de
+Ménandre. Nason, à mon grand étonnement, n'était qu'un Nicandre
+déguisé. Virgile avait un fort accent de Théocrite. Martial me rappela
+Archiloque--et Tite-Live était un Polybe tout craché.»
+
+Bon-Bon répliqua par un hoquet et Sa Majesté poursuivit:
+
+«Mais, si j'ai un _penchant_, monsieur Bon-Bon,--si j'ai un penchant,
+c'est pour un philosophe. Cependant, laissez-moi vous le dire, monsieur,
+le premier dia....--pardon, je veux dire le premier monsieur venu,
+n'est pas apte à bien _choisir_ son philosophe. Les longs ne sont pas
+bons; et les meilleurs, s'ils ne sont pas soigneusement écalés, risquent
+bien de sentir un peu le rance, à cause de la bile.
+
+«Ecalés?»
+
+«Je veux dire: tirés de leur carcasse.
+
+«Que pensez-vous d'un--(_Un hoquet_)--médecin?»
+
+«Ne m'en parlez pas!--Horreur! Horreur!» (Ici Sa Majesté eut un
+violent haut-le-coeur.) Je n'en ai jamais tâté que d'un--ce
+scélérat d'Hippocrate! Il sentait l'_assa foetida_.--Pouah! Pouah!
+Pouah!--J'attrapai un abominable rhume en lui faisant prendre un bain
+dans le Styx--et malgré tout il me donna le choléra morbus.»
+
+«Oh! le... (_Hoquet_) le misérable!» éjacula Bon-Bon, «l'a... (_Hoquet_)
+l'avorton de boîte à pilules!» et le philosophe versa une larme.
+
+«Après tout,» continua le visiteur, «après tout, si un dia... si un
+homme comme il faut veut vivre, il doit avoir plus d'une corde à son
+arc. Chez nous une face grasse est un signe évident de diplomatie.»
+
+«Comment cela?»
+
+«. Vous savez, nous sommes quelquefois extrêmement à court de
+provisions. Vous ne devez pas ignorer que, dans un climat aussi chaud
+que le nôtre, il est souvent impossible de conserver une âme vivante
+plus de deux ou trois heures; et quand on est mort, à moins d'être
+immédiatement mariné, (et une âme marinée n'est plus bonne) on
+sent--vous, comprenez, hein! Il y a toujours à craindre la putréfaction,
+quand les âmes nous viennent par la voie ordinaire.»
+
+«Bon... (_Deux hoquets_)--bon Dieu! comment vous en tirez-vous?»
+
+Ici la lampe de fer commença à s'agiter avec un redoublement de
+violence, et le diable sursauta sur son siège. Cependant, après un léger
+soupir, il reprit contenance et se contenta de dire à notre héros à voix
+basse: «Je voulais vous dire, Pierre Bon-Bon, qu'il ne faut plus jurer.»
+
+Le philosophe avala une autre rasade, pour montrer qu'il comprenait
+parfaitement et qu'il acquiesçait. Le visiteur continua:
+
+«Hé bien, nous avons plusieurs manières de nous en tirer. La plupart
+d'entre nous crèvent de faim; quelques-uns s'accommodent de la marinade;
+pour ma part, j'achète mes âmes _vivente corpore_; je trouve que, dans
+cette condition, elles se conservent assez bien.»
+
+«Mais le corps!... (_Un hoquet_) le corps!»
+
+«Le corps, le corps! qu'advient-il du corps?... Ah! je conçois. Mais,
+monsieur, le corps n'a rien à voir dans la transaction. J'ai fait dans
+le temps d'innombrables acquisitions de cette espèce, et le corps n'en a
+jamais éprouvé le moindre inconvénient. Ainsi il y a eu Caïn et Nemrod,
+Néron et Caligula, Denys et Pisistrate, puis... un millier d'autres;
+tous ces gens-là, dans la dernière partie de leur vie, n'ont jamais su
+ce que c'est que d'avoir une âme; et cependant, monsieur, ils ont fait
+l'ornement de la société. N'y a-t-il pas à l'heure qu'il est un A...[62]
+que vous connaissez aussi bien que moi? N'est-il pas en possession de
+toutes ses facultés, intellectuelles et corporelles? Qui donc écrit une
+meilleure épigramme? Qui raisonne avec plus d'esprit? Qui donc....? Mais
+attendez. J'ai son contrat dans ma poche.»
+
+Et ce disant, il produisit un portefeuille de cuir rouge, et en tira
+un certain nombre de papiers. Sur quelques-uns de ces papiers Bon-Bon
+saisit au passage les syllabes _Machi... Maça....Robesp_....[63] et les
+mots _Caligula, George, Elizabeth_. Sa Majesté prit dans le nombre une
+bande étroite de parchemin, où elle lut à haute voix les mots suivants:
+
+«En considération de certains dons intellectuels qu'il est inutile de
+spécifier, et en outre du versement d'un millier de louis d'or, moi
+soussigné, âgé d'un an et d'un mois, abandonne au porteur du présent
+engagement tous mes droits, titres et propriété sur l'ombre que l'on
+appelle mon âme.»
+
+_Signé_: A.....
+
+(Ici Sa Majesté prononça un nom que je ne me crois pas autorisé à
+indiquer d'une manière moins équivoque.)
+
+«Un habile homme, celui-là» reprit l'hôte; «mais comme vous, monsieur
+Bon-Bon, il s'est mépris au sujet de l'âme. L'âme une ombre, vraiment!
+L'âme une ombre! Ha! Ha! Ha!--Hé! Hé! Hé!--Hu! Hu! Hu! Vous
+imaginez-vous une ombre fricassée?»
+
+«M'imaginer... (_Un hoquet_) une ombre fricassée!» s'écria notre héros,
+dont les facultés commençaient à s'illuminer de toute la profondeur du
+discours de Sa Majesté.
+
+«M'imaginer une (_Hoquet_) ombre fricassée! Je veux être damné (_Un
+hoquet_) Humph! si j'étais un pareil--humph--nigaud! Mon âme _à moi_,
+Monsieur....--humph!
+
+«Votre âme _à vous_, Monsieur Bon-Bon.»
+
+«Oui, monsieur.....humph! mon âme est...»
+
+«Quoi, monsieur?
+
+«N'est pas une ombre, certes!»
+
+«Voulez-vous dire par là....?»
+
+«Oui, monsieur, mon âme est... humph! oui, monsieur.»
+
+«Auriez-vous l'intention d'affirmer...?»
+
+«Mon âme est.... humph!... particulièrement propre à.... humph!.... à
+être....»
+
+«Quoi, monsieur?»
+
+«Cuite à l'étuvée.»
+
+«Ha!»
+
+«Soufflée.»
+
+«Eh!»
+
+«Fricassée.»
+
+«Ah, bah!»
+
+«En ragoût ou en fricandeau--et tenez, mon excellent compère, je veux
+bien vous la céder.... Humph!... un marché!» Ici le philosophe tapa sur
+le dos de sa Majesté.
+
+«Pouvais-je m'attendre à cela?» dit celui-ci tranquillement, en se
+levant de son siège. Le métaphysicien écarquilla les yeux.
+
+«Je suis fourni pour le moment,» dit Sa Majesté.
+
+«Humph!--Hein?» dit le philosophe.
+
+«Je n'ai pas de fonds disponibles.»
+
+«Quoi?»
+
+«D'ailleurs, il serait malséant de ma part....»
+
+«Monsieur! «
+
+«De profiter de....»
+
+«Humph!»
+
+«De la dégoûtante et indécente situation où vous vous trouvez.»
+
+Ici le visiteur s'inclina et disparut--il serait difficile de dire
+précisément de quelle façon. Mais dans l'effort habilement concerté que
+fit Bon-Bon pour lancer une bouteille à la tête du vilain, la mince
+chaîne qui pendait au plafond fut brisée, et le métaphysicien renversé
+tout de son long par la chute de la lampe.
+
+
+
+
+LA CRYPTOGRAPHIE
+
+
+Il nous est difficile d'imaginer un temps où n'ait pas existé, sinon la
+nécessité, au moins un désir de transmettre des informations d'individu
+à individu, de manière à déjouer l'intelligence du public; aussi
+pouvons-nous hardiment supposer que l'écriture chiffrée remonte à une
+très haute antiquité. C'est pourquoi, De la Guilletière nous semble dans
+l'erreur, quand il soutient, dans son livre: «_Lacédémone ancienne et
+moderne_», que les Spartiates furent les inventeurs de la Cryptographie.
+Il parle des _scytales_, comme si elles étaient l'origine de cet art;
+il n'aurait dû les citer que comme un des plus anciens exemples dont
+l'histoire fasse mention.
+
+Les _scytales_ étaient deux cylindres en bois, exactement semblables
+sous tous rapports. Le général d'une armée partant, pour une expédition,
+recevait des Ephores un de ces cylindres, et l'autre restait entre leurs
+mains. S'ils avaient quelque communication à se faire, une lanière
+étroite de parchemin était enroulée autour de la scytale, de manière
+à ce que les bords de cette lanière fussent exactement accolés l'un à
+l'autre. Alors on écrivait sur le parchemin dans le sens de la longueur
+du cylindre, après quoi on déroulait la bande, et on l'expédiait. Si par
+hasard, le message était intercepté, la lettre restait inintelligible
+pour ceux qui l'avaient saisie. Si elle arrivait intacte à sa
+destination, le destinataire n'avait qu'à en envelopper le second
+cylindre pour déchiffrer l'écriture. Si ce mode si simple de
+cryptographie est parvenu jusqu'à nous, nous le devons probablement
+plutôt aux usages historiques qu'on en faisait qu'à toute autre cause.
+De semblables moyens de communication secrète ont dû être contemporains
+de l'invention des caractères d'écriture.
+
+Il faut remarquer, en passant, que dans aucun des traités de
+Cryptographie venus à notre connaissance, nous n'avons rencontré, au
+sujet du chiffre de la scytale, aucune autre méthode de solution que
+celles qui peuvent également s'appliquer à tous les chiffres en général.
+On nous parle, il est vrai, de cas où les parchemins interceptés ont été
+réellement déchiffrés; mais on a soin de nous dire que ce fut toujours
+accidentellement. Voici cependant une solution d'une certitude absolue.
+Une fois en possession de la bande de parchemin, on n'a qu'à faire
+faire un cône relativement d'une grande longueur--soit de six pieds
+de long--et dont la circonférence à la base soit au moins égale à la
+longueur de la bande. On enroulera ensuite cette bande sur le cône près
+de la base, bord contre bord, comme nous l'avons décrit plus haut; puis,
+en ayant soin de maintenir toujours les bords contre les bords, et le
+parchemin bien serré sur le cône, on le laissera glisser vers le sommet.
+Il est impossible, qu'en suivant ce procédé, quelques-uns des mots, ou
+quelques-unes des syllabes et des lettres, qui doivent se rejoindre, ne
+se rencontrent pas au point du cône où son diamètre égale celui de
+la scytale sur laquelle le chiffre a été écrit. Et comme, en faisant
+parcourir à la bande toute la longueur du cône, on traverse tous les
+diamètres possibles, on ne peut manquer de réussir. Une fois que par ce
+moyen on a établi d'une façon certaine la circonférence de la scytale,
+on en fait faire une sur cette mesure, et l'on y applique le parchemin.
+
+Il y a peu de personnes disposées à croire que ce n'est pas chose si
+facile que d'inventer une méthode d'écriture secrète qui puisse défier
+l'examen. On peut cependant affirmer carrément que l'ingéniosité
+humaine est incapable d'inventer un chiffre qu'elle ne puisse résoudre.
+Toutefois ces chiffres sont plus ou moins facilement résolus, et sur
+ce point il existe entre diverses intelligences des différences
+remarquables. Souvent, dans le cas de deux individus reconnus comme
+égaux pour tout ce qui touche aux efforts ordinaires de l'intelligence,
+il se rencontrera que l'un ne pourra démêler le chiffre le plus simple,
+tandis que l'autre ne trouvera presque aucune difficulté à venir à bout
+du plus compliqué. On peut observer que des recherches de ce genre
+exigent généralement une intense application des facultés analytiques;
+c'est pour cela qu'il serait très utile d'introduire les exercices de
+solutions cryptographiques dans les Académies, comme moyens de former et
+de développer les plus importantes facultés de l'esprit.
+
+Supposons deux individus, entièrement novices en cryptographie, désireux
+d'entretenir par lettres une correspondance inintelligible à tout autre
+qu'à eux-mêmes, il est très probable qu'ils songeront du premier coup
+à un alphabet particulier, dont ils auront chacun la clef. La première
+combinaison qui se présentera à eux sera celle-ci, par exemple: prendre
+_a_ pour _z_, _b_ pour _y_, _c_ pour _x_, _d_ pour _n_, etc. etc.;
+c'est-à-dire, renverser l'ordre des lettres de l'alphabet. A une seconde
+réflexion, cet arrangement paraissant trop naturel, ils en adopteront
+un plus compliqué. Ils pourront, par exemple, écrire les 13 premières
+lettres de l'alphabet sous les 13 dernières, de cette façon:
+
+nopqrstuvwxyz
+abcdefghijklm;
+
+et, ainsi placés, _a_ serait pris pour _n_ et _n_ pour _a_, _o_ pour
+_b_ et _b_ pour _o_, etc., etc. Mais cette combinaison ayant un air de
+régularité trop facile à pénétrer, ils pourraient se construire une clef
+tout à fait au hasard, par exemple:
+
+ prendre a pour p
+ b x
+ c u
+ d o, etc.
+
+Tant qu'une solution de leur chiffre ne viendra pas les convaincre de
+leur erreur, nos correspondants supposés s'en tiendront à ce dernier
+arrangement, comme offrant toute sécurité. Sinon, ils imagineront
+peut-être un système de signes arbitraires remplaçant les caractères
+usuels. Par exemple:
+
+ ( pourrait signifier a
+ . b
+ , c
+ ; d
+ ) e, etc.
+
+Une lettre composée de pareils signes aurait incontestablement une
+apparence fort rébarbative. Si toutefois ce système ne leur donnait
+pas pleine satisfaction, ils pourraient imaginer un alphabet toujours
+changeant, et le réaliser de cette manière:
+
+Prenons deux morceaux de carton circulaires, différant de diamètre entre
+eux d'un demi-pouce environ. Plaçons le centre du plus petit carton sur
+le centre du plus grand, en les empêchant pour un instant de glisser; le
+temps de tirer des rayons du centre commun à la circonférence du petit
+cercle, et de les étendre à celle du plus grand. Tirons vingt-six
+rayons, formant sur chaque carton vingt-six compartiments. Dans chacun
+de ces compartiments sur le cercle inférieur écrivons une des lettres de
+l'alphabet, qui se trouvera ainsi employé tout entier; écrivons-les
+au hasard, cela vaudra mieux. Faisons la même chose sur le cercle
+supérieur. Maintenant faisons tourner une épingle à travers le centre
+commun, et laissons le cercle supérieur tourner avec l'épingle, pendant
+que le cercle inférieur est tenu immobile. Arrêtons la révolution du
+cercle supérieur, et écrivons notre lettre en prenant pour _a_ la lettre
+du plus petit cercle qui correspond à l'_a_ du plus grand, pour _b_,
+la lettre du plus petit cercle qui correspond au _b_ du plus grand, et
+ainsi de suite. Pour qu'une lettre ainsi écrite puisse être lue par la
+personne à qui elle est destinée, une seule chose est nécessaire, c'est
+qu'elle ait en sa possession des cercles identiques à ceux que nous
+venons de décrire, et qu'elle connaisse deux des lettres (une du cercle
+inférieur et une du cercle supérieur) qui se trouvaient juxtaposées, au
+moment où son correspondant a écrit son chiffre. Pour cela, elle n'a
+qu'à regarder les deux lettres initiales du document qui lui serviront
+de clef. Ainsi, en voyant les deux lettres _a m_ au commencement,
+elle en conclura qu'en faisant tourner ses cercles de manière à faire
+coïncider ces deux lettres, elle obtiendra l'alphabet employé.
+
+A première vue, ces différents modes de cryptographie ont une apparence
+de mystère indéchiffable. Il paraît presque impossible de démêler le
+résultat de combinaisons si compliquées. Pour certaines personnes en
+effet ce serait une extrême difficulté, tandis que pour d'autres qui
+sont habiles à déchiffrer, de pareilles énigmes sont ce qu'il y a de
+plus simple. Le lecteur devra se mettre dans la tête que tout l'art
+de ces solutions repose sur les principes généraux qui président à la
+fonction du langage lui-même, et que par conséquent il est entièrement
+indépendant des lois particulières qui régissent un chiffre quelconque,
+ou la construction de sa clef. La difficulté de déchiffrer une énigme
+cryptographique n'est pas toujours en rapport avec la peine qu'elle
+a coûtée, ou l'ingéniosité qu'a exigée sa construction. La clef, en
+définitive, ne sert qu'à ceux qui sont au fait du chiffre; la tierce
+personne qui déchiffre n'en a aucune idée. Elle force la serrure.
+Dans les différentes méthodes de cryptographie que j'ai exposées, on
+observera qu'il y a une complication graduellement croissante. Mais
+cette complication n'est qu'une ombre: elle n'existe pas en réalité.
+Elle n'appartient qu'à la composition du chiffre, et ne porte en aucune
+façon sur sa solution. Le dernier système n'est pas du tout plus
+difficile à déchiffrer que le premier, quelle que puisse être la
+difficulté de l'un ou de l'autre.
+
+En discutant un sujet analogue dans un des journaux hebdomadaires de
+cette ville, il y a dix-huit mois environ, l'auteur de cet article a eu
+l'occasion de parler de l'application d'une _méthode_ rigoureuse dans
+toutes les formes de la pensée,--des avantages de cette méthode--de
+la possibilité d'en étendre l'usage à ce que l'on considère comme les
+opérations de la pure imagination--et par suite de la solution de
+l'écriture chiffrée. Il s'est aventuré jusqu'à déclarer qu'il se faisait
+fort de résoudre tout chiffre, analogue à ceux dont je viens de parler,
+qui serait envoyé à l'adresse du journal. Ce défi excita, de la façon
+la plus inattendue, le plus vif intérêt parmi les nombreux lecteurs de
+cette feuille. Des lettres arrivèrent de toutes parts à l'éditeur;
+et beaucoup de ceux qui les avaient écrites étaient si convaincus
+de l'impénétrabilité de leurs énigmes qu'ils ne craignirent pas de
+l'engager dans des paris à ce sujet. Mais en même temps, ils ne furent
+pas toujours scrupuleux sur l'article des conditions. Dans beaucoup de
+cas les cryptographies sortaient complètement des limites fixées.
+Elles employaient des langues étrangères. Les mots et les phrases se
+confondaient sans intervalles. On employait plusieurs alphabets dans un
+même chiffre. Un de ces messieurs, d'une conscience assez peu timorée,
+dans un chiffre composé de barres et de crochets, étrangers à la plus
+fantastique typographie, alla jusqu'à mêler ensemble au moins _sept
+alphabets différents_, sans intervalles entre les lettres, ou même
+entre les lignes. Beaucoup de ces cryptographies étaient datées de
+Philadelphie, et plusieurs lettres qui insistaient sur le pari furent
+écrites par des citoyens de cette ville. Sur une centaine de chiffres,
+peut-être reçus en tout, il n'y en eut qu'un que nous ne parvînmes pas
+immédiatement à résoudre. Nous avons démontré que ce chiffre était une
+imposture--c'est-à-dire un jargon composé au hasard et n'ayant aucun
+sens. Quant à l'épître des sept alphabets, nous eûmes le plaisir
+d'ahurir son auteur par une prompte et satisfaisante traduction.
+
+Le journal en question fut, pendant plusieurs mois, grandement occupé
+par ces solutions hiéroglyphiques et cabalistisques de chiffres qui nous
+venaient des quatre coins de l'horizon. Cependant à l'exception de ceux
+qui écrivaient ces chiffres, nous ne croyons pas qu'on eût pu, parmi
+les lecteurs du journal, en trouver beaucoup qui y vissent autre chose
+qu'une hâblerie fieffée. Nous voulons dire que personne ne croyait
+réellement à l'authenticité des réponses. Les uns prétendaient que ces
+mystérieux logogriphes n'étaient là que pour donner au journal un air
+_drôle_, en vue d'attirer l'attention. Selon d'autres, il était plus
+probable que non seulement nous résolvions les chiffres, mais encore
+que nous composions nous-même les énigmes pour les résoudre. Comme les
+choses en étaient là, quand on jugea à propos d'en finir avec cette
+diablerie, l'auteur de cet article profita de l'occasion pour affirmer
+la sincérité du journal en question,--pour repousser les accusations de
+mystification dont il fut assailli,--et pour déclarer en son propre nom
+que les chiffres avaient tous été écrits de bonne foi, et résolus de
+même.
+
+Voici un mode de correspondance secrète très ordinaire et assez simple.
+Une carte est percée à des intervalles irréguliers de trous oblongs, de
+la longueur des mots ordinaires de trois syllabes du type vulgaire. Une
+seconde carte est préparée identiquement semblable. Chaque correspondant
+a sa carte. Pour écrire une lettre, on place la carte percée qui sert
+de clef sur le papier, et les mots qui doivent former le vrai sens
+s'écrivent dans les espaces libres laissés par la carte.
+
+Puis on enlève la carte, et l'on remplit les blancs de manière à obtenir
+un sens tout à fait différent du véritable. Le destinataire, une fois le
+chiffre reçu, n'a qu'à y appliquer sa propre carte, qui cache les mots
+superflus, et ne laisse paraître que ceux qui ont du sens. La principale
+objection à ce genre de cryptographie, c'est la difficulté de remplir
+les blancs de manière à ne pas donner à la pensée un tour peu naturel.
+De plus, les différences d'écriture qui existent entre les mots écrits
+dans les espaces laissés par la carte, et ceux que l'on écrit une
+fois la carte enlevée, ne peuvent manquer d'être découvertes par un
+observateur attentif.
+
+On se sert quelquefois d'un paquet de cartes de cette façon: Les
+correspondants s'entendent, tout d'abord, sur un certain arrangement du
+paquet. Par exemple: on convient de faire suivre les couleurs dans
+un ordre naturel, les piques au dessus, les coeurs ensuite, puis les
+carreaux et les trèfles. Cet arrangement fait, on écrit sur la première
+carte la première lettre de son épître, sur la suivante, la seconde, et
+ainsi de suite, jusqu'à ce qu'on ait épuisé les cinquante-deux cartes.
+On mêle ensuite le paquet d'après un plan concerté à l'avance. Par
+exemple: on prend les cartes du talon et on les place dessus, puis une
+du dessus que l'on met au talon, et ainsi de suite, un nombre de fois
+déterminé. Cela fait, on écrit de nouveau cinquante-deux lettres, et
+l'on suit la même marche jusqu'à ce que la lettre soit écrite. Le
+correspondant, ce paquet reçu, n'a qu'à placer les cartes dans l'ordre
+convenu, et lire lettre par lettre les cinquante-deux premiers
+caractères. Puis il mêle les cartes de la manière susdite, pour
+déchiffrer la seconde série et ainsi de suite jusqu'à la fin. Ce que
+l'on peut objecter contre ce genre de cryptographie, c'est le caractère
+même de la missive. Un _paquet de cartes_ ne peut manquer d'éveiller
+le soupçon, et c'est une question de savoir s'il ne vaudrait pas mieux
+empêcher les chiffres d'être considérés comme tels que de perdre son
+temps à essayer de les rendre indéchiffrables, une fois interceptés.
+
+L'expérience démontre que les cryptographies les plus habilement
+construites, une fois suspectées, finissent toujours par être
+déchiffrées.
+
+On pourrait imaginer un mode de communication secrète d'une sûreté peu
+commune; le voici: les correspondants se munissent chacun de la même
+édition d'un livre--l'édition la plus rare est la meilleure--comme
+aussi le livre le plus rare. Dans la cryptographie, on emploie les
+nombres, et ces nombres renvoient à l'endroit qu'occupent les lettres
+dans le volume. Par exemple--on reçoit un chiffre qui commence ainsi:
+121-6-8. On n'a alors qu'à se reporter à la page 121, sixième lettre à
+gauche de la page à la huitième ligne à partir du haut de la page. Cette
+lettre est la lettre initiale de l'épître--et ainsi de suite. Cette
+méthode est très sûre; cependant il est encore _possible_ de déchiffrer
+une cryptographie écrite d'après ce plan--et d'autre part une grande
+objection qu'elle encourt, c'est le temps considérable qu'exige sa
+solution, même avec le volume-clef.
+
+Il ne faudrait pas supposer que la cryptographie sérieuse, comme moyen
+de faire parvenir d'importantes informations, a cessé d'être en usage
+de nos jours. Elle est communément pratiquée en diplomatie; et il y a
+encore aujourd'hui des individus, dont le métier est celui de déchiffrer
+les cryptographies sous l'oeil des divers gouvernements. Nous avons dit
+plus haut que la solution du problème cryptographique met singulièrement
+en jeu l'activité mentale, au moins dans les cas de chiffres d'un ordre
+plus élevé. Les bons cryptographes sont rares, sans doute; aussi leurs
+services, quoique rarement réclamés, sont nécessairement bien payés.
+
+Nous trouvons un exemple de l'emploi moderne de l'écriture chiffrée
+dans un ouvrage publié dernièrement par MM. Lea et Blanchard de
+Philadelphie:--«Esquisses des hommes remarquables de France actuellement
+vivants.» Dans une notice sur Berryer, il est dit qu'une lettre adressée
+par la Duchesse de Berri aux Légitimistes de Paris pour les informer de
+son arrivée, était accompagnée d'une longue note chiffrée, dont on
+avait oublié d'envoyer là clef. «L'esprit pénétrant de Berryer,» dit le
+biographe, «l'eut bientôt découverte. C'était cette phrase substituée
+aux 24 lettres de l'alphabet:--«_Le gouvernement provisoire._»
+
+Cette assertion que «Berryer eut bientôt découvert la phrase-clef,»
+prouve tout simplement que l'auteur de ces notices est de la dernière
+innocence en fait de science cryptographique. M. Berryer sans aucun
+doute arriva à découvrir la clef; mais ce ne fut que pour satisfaire sa
+curiosité, _une fois l'énigme résolue_. Il ne se servit en aucune façon
+de la clef pour la déchiffrer. Il força la serrure.
+
+Dans le compte-rendu du livre en question (publié dans le numéro d'avril
+de ce Magazine [64]) nous faisions ainsi allusion à ce sujet.
+
+«Les mots «_Le gouvernement provisoire_» sont des mots français, et
+la note chiffrée s'adressait à des Français. On pourrait supposer
+la difficulté beaucoup plus grande, si la clef avait été en langue
+étrangère; cependant le premier venu qui voudra s'en donner la peine n'a
+qu'à nous adresser une note, construite dans le même système, et prendre
+une clef française, italienne, espagnole, allemande, latine ou grecque
+(ou en quelque dialecte que ce soit de ces langues) et nous nous
+engageons à résoudre l'énigme.»
+
+Ce défi ne provoqua qu'une seule réponse, incluse dans la lettre
+suivante. Tout ce que nous reprochons à cette lettre, c'est que celui
+qui l'a écrite ait négligé de nous donner son nom en entier. Nous le
+prions de vouloir bien le faire au plus tôt, afin de nous laver auprès
+du public du soupçon qui s'attacha à la cryptographie du journal dont
+j'ai parlé plus haut--que nous nous donnions à nous-même des énigmes à
+déchiffrer. Le timbre de la lettre porte _Stonington, Conn._
+
+S...., Ct, 21 Juin, 1841.
+
+_A l'éditeur du Graham's Magazine._
+
+Monsieur,--Dans votre numéro d'avril, où vous rendez compte de la
+traduction par M. Walsh des «Esquisses des hommes remarquables de France
+actuellement vivants», vous invitez vos lecteurs à vous adresser une
+note chiffrée, «dont la phrase-clef serait empruntée aux langues
+française, italienne, espagnole, allemande, latine ou grecque», et vous
+vous engagez à la résoudre. Vos remarques ayant appelé mon attention sur
+ce genre de cryptographie, j'ai composé pour mon propre amusement les
+exercices suivants. Dans le premier la phrase-clef est en anglais--dans
+le second, en latin. Comme je n'ai pas vu (par le numéro de Mai) que
+quelqu'un de vos correspondants ait répondu à votre offre, je prends la
+liberté de vous envoyer ces chiffres, sur lesquels, si vous jugez qu'ils
+en vaillent la peine, vous pourrez exercer votre sagacité.
+
+Respectueusement à vous,
+
+S.D.L.
+
+Nº 1.
+
+Cauhiif aud ftd sdftirf ithot tacd wdde rdchtdr tiu fuaefshffheo
+fdoudf hetiusafhie tuis ied herh-chriai fi aeiftdu wn sdaef it iuhfheo
+hiidohwid fi aen deodsf ths tiu itis hf iaf iuhoheaiin rdff hedr; aer
+ftd auf it ftif fdoudfin oissiehoafheo hefdiihodeod taf wdd eodeduaiin
+fdusdr ouasfiouastn. Saen fsdohdf it fdoudf iuhfheo idud weiie fi ftd
+aeohdeff; fisdfhsdf a fiacdf tdar iaf fiacdr aer ftd ouiie iubffde
+isie ihft fisd herdihwid oiiiiuheo tiihr, atfdu ithot ftd tahu wdheo
+sdushffdr fi ouii aoahe, hetiu-safhie oiiir wd fuaefshffdr ihft ihffid
+raeodu ftaf rhfoicdun iiir defid iefhi ftd aswiiafiun dshffid fatdin
+udaotdrhff rdffheafhie. Ounsfiouastn tiidcou siud suisduin dswuaodf
+ftifd sirdf it iuhfheo ithot aud uderdudr idohwid iein wn sdaef it
+fisd desia-cafium wdn ithot sawdf weiie ftd udai fhoehthoa-fhie it ftd
+ohstduf dssiindr fi hff siffdffiu.
+
+N° 2.
+
+Ofoiioiiaso ortsii sov eodisdioe afduiostifoi ft iftvi sitrioistoiv
+oiniafetsorit ifeov rsri afotiiiiv ri-diiot irio rivvio eovit
+atrotfetsoria aioriti iitri tf oitovin tri aerifei ioreitit sov usttoi
+oioittstifo dfti afdooitior trso ifeov tri dfit otftfeov softriedi ft
+oistoiv oriofiforiti suiteii viireiiitifoi it tri iarfoi-siti iiti trir
+uet otiiiotiv uitfti rid io tri eoviieeiiiv rfasiieostr ft rii dftrit
+tfoeei.
+
+La solution du premier de ces chiffres nous a donné assez de peine. Le
+second nous a causé une difficulté extrême, et ce n'est qu'en mettant en
+jeu toutes nos facultés que nous avons pu en venir à bout. Le premier se
+lit ainsi[65]:
+
+«Various are the methods which have been devised for transmitting
+secret information from one individual to another by means of writing,
+illegible to any except him for whom it was originally destined; and
+the art of thus secretly communicating intelligence has been generally
+termed _cryptography_. Many species of secret writing were known to the
+ancients. Sometimes a slave's head was shaved and the crown written
+upon with some indelible colouring fluid; after which the hair being
+permitted to grow again, information could be transmitted with little
+danger that discovery would ensue until the ambulatory epistle safely
+reached its destination. Cryptography, however pure, properly embraces
+those modes of writing which are rendered legible only by means of some
+explanatory key which makes known the real signification of the ciphers
+employed to its possessor.»
+
+La phrase-clef de cette cryptographie est:
+
+--«A word to the wise is sufficient[66].»
+
+La seconde se traduit ainsi[67]:
+
+«Nonsensical phrases and unmeaning combinations of words, as the
+learned lexicographer would have confessed himself, when hidden under
+cryptographic ciphers, serve to _perplex_ the curious enquirer, and
+baffle penetration more completely than would the most profound
+_apophtegms_ of learned philosophers. Abstruse disquisitions of the
+scoliasts were they but presented before him in the undisguised
+vocabulary of his mother tongue....»
+
+Le sens de la dernière phrase, on le voit, est suspendu. Nous nous
+sommes attaché à une stricte épellation. Par mégarde, la lettre _d_ a
+été mise à la place de _l_ dans le mot _perplex_.
+
+La phrase-clef est celle-ci: «_Suaviter in modo, fortiter in re._»
+
+Dans la cryptographie ordinaire, comme on le verra par la plupart
+de celles dont j'ai donné des exemples, l'alphabet artificiel dont
+conviennent les correspondants s'emploie lettre pour lettre, à la place
+de l'alphabet usuel. Par exemple--deux personnes veulent entretenir une
+correspondance secrète. Elles conviennent avant de se séparer que le
+signe
+
+ ) signifiera a
+ ( » b
+ -- » c
+ * » d
+ . » e
+ , » f
+ ; » g
+ : » h
+ ? » i ou j
+ ! » k
+ & » l
+ o » m
+ ' » n
+ + » o
+ [I] » p
+ [P] » q
+ -> » r
+ ] » s
+ [ » t
+ £ » u ou v
+ [S] » w
+ ¿ » x
+ ¡ » y
+ <- » z
+
+Il s'agit de communiquer cette note:
+
+«We must see you immediately upon a matter of great importance.
+Plots have been discovered, and the conspirators are in our hands.
+Hasten[68]!»
+
+On écrirait ces mots:
+
+[chiffre]
+
+Voilà qui a certainement une apparence fort compliquée, et paraîtrait
+un chiffre fort difficile à quiconque ne serait pas versé, en
+cryptographie. Mais on remarquera que _a_, par exemple, n'est jamais
+représenté par un autre signe que ), _b_ par un autre signe que ( et
+ainsi de suite. Ainsi, par la découverte, accidentelle ou non, d'une
+seule des lettres, la personne interceptant la missive aurait déjà un
+grand avantage, et pourrait appliquer cette connaissance à tous les cas
+où le signe en question est employé dans le chiffre.
+
+D'autre part, les cryptographies, qui nous ont été envoyées par notre
+correspondant de Stonington, identiques en construction avec le chiffre
+résolu par Berryer, n'offrent pas ce même avantage.
+
+Examinons par exemple la seconde de ces énigmes. Sa phrase-clef est:
+«_Suaviter in modo, fortiter in re._»
+
+Plaçons maintenant l'alphabet sous cette phrase, lettre sous lettre;
+nous aurons:
+
+suaviterinmodofortiterinre
+
+abcdefghijklmnopqrstuvwxyz
+
+ où l'on voit que: a est pris pour c
+ d » » » m
+ e » » » g, u et z
+ f » » » o
+ i » » » e, i, s et w
+ m » » » k
+ n » » » j et x
+ o » » » l, n et p
+ r » » » h, q, v et y
+ s » » » a
+ t » » » f, r et t
+ u » » » b
+ v » » » d
+
+De cette façon _n_ représente deux lettres et _e_, _o_ et _t_ en
+représentent chacune trois, tandis que _i_ et _r_ n'en représentent pas
+moins de quatre. Treize caractères seulement jouent le rôle de tout
+l'alphabet. Il en résulte que le chiffre a l'air d'être un pur mélange
+des lettres _e_, _o_, _t_, _r_ et _i_, cette dernière lettre prédominant
+surtout, grâce à l'accident qui lui fait représenter les lettres qui par
+elles-mêmes prédominent extraordinairement dans la plupart des langues--
+à savoir _e_ et _i_.
+
+Supposons une lettre de ce genre interceptée et la phrase-clef inconnue,
+on peut imaginer que l'individu qui essaiera de la déchiffrer arrivera,
+en le devinant, ou par tout autre moyen, à se convaincre qu'un certain
+caractère (_i_ par exemple) représente la lettre _e_. En parcourant la
+cryptographie pour se confirmer dans cette idée, il n'y rencontrera rien
+qui n'en soit au contraire la négation. Il verra ce caractère placé de
+telle sorte qu'il ne peut représenter un _e_. Par exemple, il sera fort
+embarrassé par les quatre _i_ formant un mot entier, sans l'intervention
+d'aucune autre lettre, cas auquel, naturellement, ils ne peuvent tous
+être des _e_. On remarquera que le mot _wise_ peut ainsi être formé.
+Nous le remarquons, nous, qui sommes en possession de la clef; mais à
+coup sûr on peut se demander comment, sans la clef, sans connaître une
+seule lettre du chiffre, il serait possible à celui qui a intercepté la
+lettre de tirer quelque chose d'un mot tel que _iiii_.
+
+Mais voici qui est plus fort. On pourrait facilement construire une
+phrase-clef, où un seul caractère représenterait six, huit ou dix
+lettres. Imaginons-nous le mot _iiiiiiiiii_ se présentant dans une
+cryptographie à quelqu'un qui n'a pas la clef, ou si cette supposition
+est par trop scabreuse, supposons en présence de ce mot la personne
+même à qui le chiffre est adressé, et en possession de la clef. Que
+fera-t-elle d'un pareil mot? Dans tous les manuels d'Algèbre on trouve
+la _formule_ précise pour déterminer le nombre d'arrangements selon
+lesquels un certain nombre de lettres _m_ et _n_ peuvent être placées.
+Mais assurément aucun de mes lecteurs ne peut ignorer quelles
+innombrables combinaisons on peut faire avec ces dix _i_. Et cependant,
+à moins d'un heureux accident, le correspondant qui recevra ce chiffre
+devra parcourir toutes les combinaisons avant d'arriver au vrai mot,
+et encore quand il les aura toutes écrites, sera-t-il singulièrement
+embarrassé pour choisir le vrai mot dans le grand nombre de ceux qui se
+présenteront dans le cours de son opération.
+
+Pour obvier à cette extrême difficulté en faveur de ceux qui sont en
+possession de la clef, tout en la laissant entière pour ceux à qui le
+chiffre n'est pas destiné, il est nécessaire que les correspondants
+conviennent d'un certain _ordre_, selon lequel on devra lire les
+caractères qui représentent plus d'une lettre; et celui qui écrit la
+cryptographie devra avoir cet _ordre_ présent à l'esprit. On peut
+convenir, par exemple, que la première fois que l'_i_ se présentera dans
+le chiffre, il représentera le caractère qui se trouve sous le premier
+_i_ dans la phrase-clef, et la seconde fois, le second caractère
+correspondant au second _i_ de la clef, etc., etc. Ainsi il faudra
+considérer quelle place chaque caractère du chiffre occupe par rapport
+au caractère lui-même pour déterminer sa signification exacte.
+
+Nous disons qu'un tel _ordre_ convenu à l'avance est nécessaire pour que
+le chiffre n'offre pas de trop grandes difficultés même à ceux qui en
+possèdent la clef. Mais on n'a qu'à regarder la cryptographie de notre
+correspondant de Stonington pour s'apercevoir qu'il n'y a observé aucun
+ordre, et que plusieurs caractères y représentent, dans la plus absolue
+confusion, plusieurs autres. Si donc, au sujet du gant que nous avons
+jeté au publié en avril, il se sentait quelque velléité de nous accuser
+de fanfaronnade, il faudra cependant bien qu'il admette que nous avons
+fait honneur et au delà à notre prétention. Si ce que nous avons
+dit alors n'était pas dit _suaviter in modo_, ce que nous faisons
+aujourd'hui est au moins fait _fortiter in re_.
+
+Dans ces rapides observations nous n'avons nullement essayé d'épuiser le
+sujet de la cryptographie; un pareil sujet demanderait un in-folio. Nous
+n'avons voulu que mentionner quelques-uns des systèmes de chiffres les
+plus ordinaires. Il y a deux mille ans, Aeneas Tacticus énumérait vingt
+méthodes distinctes, et l'ingéniosité moderne a fait faire à cette
+science beaucoup de progrès. Ce que nous nous sommes proposé surtout,
+c'est de suggérer des idées, et peut-être n'avons-nous réussi qu'à
+fatiguer le lecteur. Pour ceux qui désireraient de plus amples
+informations à ce sujet, nous leur dirons qu'il existe des traités sur
+la matière par Trithemius, Cap. Porta, Vignère, et le P. Nicéron.
+Les ouvrages des deux derniers peuvent se trouver, je crois, dans la
+bibliothèque de Harvard University. Si toutefois on s'attendait à
+rencontrer dans ces Essais des _règles pour la solution du chiffre_,
+on pourrait se trouver fort désappointé. En dehors de quelques aperçus
+touchant la structure générale du langage, et de quelques essais
+minutieux d'application pratique de ces aperçus, le lecteur n'y trouvera
+rien à retenir qu'il ne puisse trouver dans son propre entendement.
+
+
+
+
+
+DU PRINCIPE POÉTIQUE[69]
+
+
+En parlant du Principe poétique, je n'ai pas la prétention d'être ou
+complet ou profond. En discutant à l'aventure de ce qui constitue
+l'essence de ce qu'on appelle Poésie, le principal but que je me propose
+est d'appeler l'attention sur quelques-uns des petits poèmes anglais
+ou américains qui sont le plus de mon goût, ou qui ont laissé sur mon
+imagination l'empreinte la plus marquée. Par _petits poèmes_ j'entends,
+naturellement, des poèmes de peu d'étendue. Et ici qu'on me permette, en
+commençant, de dire quelques mots d'un principe assez particulier, qui,
+à tort ou à raison, a toujours exercé une certaine influence sur les
+jugements critiques que j'ai portés sur la poésie. Je soutiens qu'il
+n'existe pas de long poème; que cette phrase «un long poème» est tout
+simplement une contradiction dans les termes.
+
+Il est à peine besoin d'observer qu'un poème ne mérite ce nom qu'autant
+qu'il émeut l'âme en l'élevant. La valeur d'un poème est en raison
+directe de sa puissance d'émouvoir et d'élever. Mais toutes les
+émotions, en vertu d'une nécessité psychique, sont transitoires. La dose
+d'émotion nécessaire à un poème pour justifier ce titre ne saurait
+se soutenir dans une composition d'une longue étendue. Au bout d'une
+demi-heure au plus, elle baisse, tombe;--une révulsion s'opère--et dès
+lors le poème, de fait, cesse d'être un poème.
+
+Ils ne sont pas rares, sans doute, ceux qui ont trouvé quelque
+difficulté à concilier cet axiome critique, «que le Paradis Perdu est à
+admirer religieusement d'un bout à l'autre» avec l'impossibilité absolue
+où nous sommes de conserver, durant la lecture entière, le degré
+d'enthousiasme que cet axiome suppose. En réalité, ce grand ouvrage ne
+peut être réputé poétique, que si, perdant de vue cette condition vitale
+exigée de toute oeuvre d'art, l'Unité, nous le considérons simplement
+comme une série de petits poèmes détachés. Si, pour sauver cette
+Unité,--la totalité d'effet ou d'impression qu'il produit--nous le
+lisons (comme il le faudrait alors) tout d'un trait, le seul résultat
+de cette lecture, c'est de nous faire passer alternativement de
+l'enthousiasme à l'abattement. A certain passage, où nous sentons une
+véritable poésie, succèdent, inévitablement, des platitudes qu'aucun
+préjugé critique ne saurait nous forcer d'admirer; mais si, après avoir
+parcouru l'ouvrage en son entier, nous le relisons, laissant de côté le
+premier livre pour commencer par le second, nous serons tout surpris
+de trouver maintenant admirable ce qu'auparavant nous condamnions--et
+condamnable ce qu'auparavant nous ne pouvions trop admirer. D'où il
+suit, que l'effet final, total et absolu du poème épique, le meilleur
+même qui soit sous le soleil, est nul--c'est là un fait incontestable.
+
+Si nous passons à l'Iliade, à défaut de preuves positives, nous avons
+au moins d'excellentes raisons de croire que, dans l'intention de son
+auteur, elle ne fut qu'une série de pièces lyriques; si l'on veut y voir
+une intention épique, tout ce que je puis dire alors, c'est que l'oeuvre
+repose sur un sentiment imparfait de l'art. L'épopée moderne est une
+imitation de ce prétendu modèle épique ancien, mais une imitation
+maladroite et aveugle. Mais le temps de ces méprises artistiques est
+passé. Si, à certaine époque, un long poème a pu être réellement
+populaire--ce dont je doute--il est certain du moins qu'il ne peut plus
+l'être désormais.
+
+Que l'étendue d'une oeuvre poétique soit, toutes choses égales
+d'ailleurs, la mesure de son mérite, c'est là sans doute une proposition
+assez absurde--quoique nous en soyons redevables à nos Revues
+trimestrielles. Assurément, il ne peut y avoir dans la pure étendue,
+abstractivement considérée dans le pur volume d'un livre, rien qui ait
+pu exciter une admiration si prolongée de la part de ces taciturnes
+pamphlets! Une montagne, sans doute, par le seul sentiment de grandeur
+physique qu'elle éveille, peut nous inspirer l'émotion du sublime; mais
+quel est l'homme qui soit impressionné de cette façon par la grandeur
+matérielle de _la Colombiade_ même? Les Revues du moins ne nous ont pas
+encore appris le moyen de l'être. Il est vrai qu'elles ne nous disent
+pas crûment que nous devons estimer Lamartine au pied carré, ou Pollock
+à la livre;--et cependant quelle autre conclusion tirer de leurs
+continuelles rodomontades sur «l'effort soutenu du génie»? Si par «un
+effort soutenu» un petit monsieur a accouché d'un épique, nous sommes
+tout disposés à lui tenir franchement compte de l'effort--si toutefois
+cela en vaut la peine; mais qu'il nous soit permis de ne pas juger de
+l'oeuvre sur l'effort. Il faut espérer que le sens commun, à l'avenir,
+aimera mieux juger une oeuvre d'art par l'impression et l'effet
+produits, que par le temps qu'elle met à produire cet effet ou la somme
+d'«effort soutenu» qu'il a fallu pour réaliser cette impression. La
+vérité est que la persévérance est une chose, et le génie une autre,
+et toutes les _Quarterlies_ de la Chrétienté ne parviendront pas à les
+confondre. En attendant, on ne peut se refuser à reconnaître l'évidence
+de ma proposition et celle des considérations qui l'appuient. En tous
+cas, si elles passent généralement pour des erreurs condamnables, il n'y
+a pas là de quoi compromettre gravement leur vérité.
+
+D'autre part, il est clair qu'un poème peut pécher par excès de
+brièveté. Une brièveté excessive dégénère en épigramme. Un poème trop
+court peut produire çà et là un vif et brillant effet; mais non un effet
+profond et durable. Il faut à un sceau un temps de pression suffisant
+pour s'imprimer sur la cire. Béranger a écrit quantité de choses
+piquantes et émouvantes, mais en général ce sont choses trop légères
+pour s'imprimer profondément dans l'attention publique, et ainsi, les
+créations de son imagination, comme autant de plumes aériennes, n'ont
+apparu que pour être emportées par le vent.
+
+Un remarquable exemple de ce que peut produire une brièveté exagérée
+pour compromettre un poème et l'empêcher de devenir populaire, c'est
+l'exquise petite _Sérénade_ que voici:
+
+ Je m'éveille de rêver de toi
+ Dans le premier doux sommeil de la nuit,
+ Lorsque les vents respirent tout bas,
+ Et que rayonnent les brillantes étoiles.
+ Je m'éveille de rêver de toi,
+ Et un esprit dans mes pieds
+ M'a conduit--qui sait comment?
+ Vers la fenêtre de ta chambre, douce amie!
+
+ Les brises vagabondes se pâment
+ Sur ce sombre, ce silencieux courant;
+ Les odeurs du champac s'évanouissent
+ Comme de douces pensées dans un rêve;
+ La complainte du rossignol
+ Meurt sur son coeur,
+ Comme je dois mourir sur le tien,
+ O bien-aimée que tu es!
+
+ Oh! soulève-moi du gazon!
+ Je meurs, je m'évanouis, je succombe!
+ Laisse ton amour en baisers pleuvoir
+ Sur mes lèvres et mes paupières pâles!
+ Ma joue est froide et blanche, hélas!
+ Mon coeur bat fort et vite;
+ Oh! presse-le encore une fois tout contre le tien,
+ Où il doit se briser enfin.
+
+Ces vers ne sont peut-être familiers qu'à peu de lecteurs; et cependant
+ce n'est pas moins qu'un poète comme Shelley qui les a écrits[70]. Tout
+le monde appréciera cette chaleur d'une imagination en même temps si
+délicate et si éthérée; mais personne ne la sentira aussi pleinement
+que celui qui vient de sortir des doux rêves de la bien-aimée pour se
+baigner dans l'air parfumé d'une nuit d'été australe.
+
+Un des poèmes les plus achevés de Willis[71], le meilleur assurément
+à mon avis qu'il ait jamais écrit, a dû sans doute à ce même excès de
+brièveté de ne pas occuper la place qui lui est due tant aux yeux des
+critiques que devant l'opinion populaire.
+
+ Les ombres s'étendaient le long de Broadway,
+ Proche était l'heure du crépuscule,
+ Et lentement une belle dame
+ S'y promenait dans son orgueil.
+ Elle se promenait seule; mais invisibles,
+ Des esprits marchaient à son côté.
+
+ Sous ses pieds la Paix charmait la terre,
+ Et l'Honneur enchantait l'air;
+ Tous ceux qui passaient la regardaient avec complaisance,
+ Et l'appelaient bonne autant que belle,
+ Car tout ce que Dieu lui avait donné
+ Elle le conservait avec un soin jaloux.
+
+ Elle gardait avec soin ses rares beautés
+ Des amoureux chauds et sincères--
+ Son coeur pour tout était froid, excepté pour l'or,
+ Et les riches ne venaient pas lui faire la cour;--
+ Mais quel honneur pour des charmes à vendre,
+ Si les prêtres se chargent du marché!
+
+ Maintenant elle marchait, vierge encore plus belle.
+ Vierge éthérée, pâle comme un lis:
+ Et elle avait maintenant une compagnie invisible
+ Capable de désespérer l'âme--
+ Entre le besoin et le mépris elle marchait délaissée,
+ Et rien ne pouvait la sauver.
+
+ Aucun pardon maintenant ne peut rasséréner son front
+ De la paix de ce monde, pour prier;
+ Car pendant que la prière égarée de l'amour s'est dissipée dans l'air,
+ Son coeur de femme s'est donné libre carrière!
+ Mais le péché pardonné par Christ dans le ciel
+ Sera toujours maudit par l'homme!
+
+Nous avons quelque peine à reconnaître dans cette composition le Willis
+qui a écrit tant de «vers de société.» Non seulement elle est richement
+idéale; mais les vers en sont pleins d'énergie, et respirent une
+chaleur, une sincérité de sentiment évidente, que nous chercherions en
+vain dans tous les autres ouvrages de l'auteur.
+
+Pendant que la manie épique--l'idée que pour avoir du mérite en poésie,
+la prolixité est indispensable--disparaissait peu à peu depuis quelques
+années de l'esprit du public, en vertu même de son absurdité, nous
+voyions lui succéder une autre hérésie d'une fausseté trop palpable pour
+être longtemps tolérée; mais qui, pendant la courte période qu'elle
+a déjà duré, a plus fait à elle seule pour la corruption de notre
+littérature poétique que tous ses autres ennemis à la fois. Je veux dire
+l'hérésie du _Didactique_. Il est reçu, implicitement et explicitement,
+directement et indirectement, que la dernière fin de toute Poésie est
+la Vérité. Tout poème, dit-on, doit inculquer une morale, et c'est par
+cette morale qu'il faut apprécier le mérite poétique d'un ouvrage. Nous
+autres Américains surtout, nous avons patronné cette heureuse idée,
+et c'est particulièrement à nous, Bostoniens, qu'elle doit son entier
+développement. Nous nous sommes mis dans la tête, qu'écrire un poème
+uniquement pour l'amour de la poésie, et reconnaître que tel a été notre
+dessein en l'écrivant, c'est avouer que le vrai sentiment de la dignité
+et de la force de la poésie nous fait radicalement défaut--tandis qu'en
+réalité, nous n'aurions qu'à rentrer un instant en nous-mêmes, pour
+découvrir immédiatement qu'il n'existe et ne peut exister sous le soleil
+d'oeuvre plus absolument estimable, plus suprêmement noble, qu'un vrai
+poème, un poème _per se_, un poème, qui n'est que poème et rien de plus,
+un poème écrit pour le pur amour de la poésie.
+
+Avec tout le respect que j'ai pour la Vérité, respect aussi grand que
+celui qui ait jamais pu faire battre une poitrine humaine, je voudrais
+cependant limiter, en une certaine mesure, ses moyens d'inculcation. Je
+voudrais les limiter pour les renforcer, au lieu de les affaiblir en les
+multipliant. Les exigences de la Vérité sont sévères. Elle n'a aucune
+sympathie pour les fleurs de l'imagination. Tout ce qu'il y a de plus
+indispensable dans le Chant est précisément ce dont elle a le moins
+affaire. C'est la réduire à l'état de pompeux paradoxe que de
+l'enguirlander de perles et de fleurs. Une vérité, pour acquérir toute
+sa force, a plutôt besoin de la sévérité que des efflorescences du
+langage. Ce qu'elle veut, c'est que nous soyons simples, précis,
+élégants; elle demande de la froideur, du calme, de l'impassibilité. En
+un mot, nous devons être à son égard, autant qu'il est possible, dans
+l'état d'esprit le plus directement opposé à l'état poétique. Bien
+aveugle serait celui qui ne saisirait pas les différences radicales qui
+creusent un abîme entre les moyens d'action de la vérité et ceux de la
+poésie.
+
+Il faudrait être irrémédiablement enragé de théorie, pour persister, en
+dépit de ces différences, à essayer de réconcilier l'irréconciliable
+antipathie de la Poésie et de la Vérité.
+
+Si nous divisons le monde de l'esprit en ses trois parties les plus
+visiblement distinctes, nous avons l'Intellect pur, le Goût et le Sens
+moral. Je mets le Goût au milieu, parce que c'est précisément la place
+qu'il occupe dans l'esprit. Il se relie intimement aux deux extrêmes, et
+n'est séparé du Sens moral que par une si faible différence qu'Aristote
+n'a pas hésité à mettre quelques-unes de ses opérations au nombre des
+vertus mêmes. Cependant, l'_office_ de chacune de ces facultés se
+distingue par des caractères suffisamment tranchés. De même que
+l'Intellect recherche le Vrai, le Goût nous révèle le Beau, et le Sens
+moral ne s'occupe que du Devoir. Pendant que la Conscience nous enseigne
+l'obligation du Devoir, et que la Raison nous en montre l'utilité, le
+Goût se contente d'en déployer les charmes, déclarant la guerre au Vice
+uniquement sur le terrain de sa difformité, de ses disproportions, de sa
+haine pour la convenance, la proportion, l'harmonie, en un mot pour la
+Beauté.
+
+Un immortel instinct, ayant des racines profondes dans l'esprit de
+l'homme, c'est donc le sentiment du Beau. C'est ce sentiment qui est la
+source du plaisir qu'il trouve dans les formes infinies, les sons, les
+odeurs, les sensations.
+
+Et de même que le lis se reproduit dans l'eau du lac, ou les yeux
+d'Amaryllis dans son miroir, ainsi nous trouvons dans la simple
+reproduction orale ou écrite de ces formes, de ces sons, de ces
+couleurs, de ces odeurs une double source de plaisir. Mais cette simple
+reproduction n'est pas la poésie. Celui qui se contente de chanter, même
+avec le plus chaud enthousiasme, ou de reproduire avec la plus vivante
+fidélité de description les formes, les sons, les odeurs, les couleurs
+et les sentiments qui lui sont communs avec le reste de l'humanité,
+celui-là, dis-je, n'aura encore aucun droit à ce divin nom de poète. Il
+lui reste encore quelque chose à atteindre. Nous sommes dévorés d'une
+soif inextinguible, et il ne nous a pas montré les sources cristallines
+seules capables de la calmer. Cette soif fait partie de l'Immortalité de
+l'homme. Elle est à la fois une conséquence et un signe de son existence
+sans terme. Elle est le désir de la phalène pour l'étoile. Elle n'est
+pas seulement l'appréciation des Beautés qui sont sous nos yeux, mais un
+effort passionné pour atteindre la Beauté d'en haut. Inspirés par
+une prescience extatique des gloires d'au delà du tombeau, nous nous
+travaillons, en essayant au moyen de mille combinaisons, au milieu des
+choses et des pensées du Temps, d'atteindre une portion de cette Beauté
+dont les vrais éléments n'appartiennent peut-être qu'à l'éternité.
+Alors, quand la Poésie, ou la Musique, la plus enivrante des formes
+poétiques, nous a fait fondre en larmes, nous pleurons, non, comme
+le suppose l'Abbé Gravina, par excès de plaisir, mais par suite d'un
+chagrin positif, impétueux, impatient, que nous ressentons de notre
+impuissance à saisir actuellement, pleinement sur cette terre, une
+fois et pour toujours, ces joies divines et enchanteresses, dont nous
+n'atteignons, _à travers_ le poème, ou _à travers_ la musique, que de
+courtes et vagues lueurs.
+
+C'est cet effort suprême pour saisir la Beauté surnaturelle--effort
+venant d'âmes normalement constituées--qui a donné au monde tout ce
+qu'il a jamais été capable à la fois de comprendre et de sentir en fait
+de poésie.
+
+Naturellement, le Sentiment poétique peut revêtir différents modes de
+développement--la Peinture, la Sculpture, l'Architecture, la Danse--la
+Musique surtout--et dans un sens tout spécial, et fort large, l'art des
+Jardins. Notre sujet doit se borner à envisager la manifestation du
+sentiment poétique par le langage. Et ici qu'on me permette de dire
+quelques mots du rythme. Je me contenterai d'affirmer que la Musique,
+dans ses différents modes de mesure, de rythme et de rime, a en poésie
+une telle importance que ce serait folie de vouloir se passer de son
+secours,--sans m'arrêter à rechercher ce qui en fait l'essence absolue.
+C'est peut-être en Musique que l'âme atteint de plus près la grande fin
+à laquelle elle aspire si violemment, quand elle est inspirée par le
+Sentiment poétique--la création de la Beauté surnaturelle. Il se peut
+que cette fin sublime soit en réalité de temps en temps atteinte
+ici-bas. Il nous est arrivé souvent de sentir, tout frémissant de
+volupté, qu'une harpe terrestre venait de faire vibrer des notes non
+inconnues des anges. Aussi est-il indubitable que c'est dans l'union de
+la Poésie et de la Musique, dans son sens populaire, que nous trouverons
+le plus large champ pour le développement des facultés poétiques. Les
+anciens Bardes et Minnesingers avaient des avantages dont nous ne
+jouissons plus--et Thomas Moore, chantant ses propres poésies, achevait
+ainsi fort légitimement de leur donner leur véritable caractère de
+poèmes.
+
+Pour récapituler, je définirais donc en peu de mots la poésie du
+langage: _une Création rythmique de la Beauté_. Son seul arbitre est le
+Goût. Le Goût n'a avec l'Intellect ou la Conscience que des relations
+collatérales. Il ne peut qu'accidentellement avoir quelque chose de
+commun soit avec le Devoir soit avec la Vérité.
+
+Quelques mots d'explication, cependant. Ce plaisir, qui est à la fois le
+plus pur, le plus élevé et le plus intense des plaisirs, vient, je
+le soutiens, de la contemplation du Beau. Ce n'est que dans la
+comtemplation de la Beauté qu'il nous est possible d'atteindre cette
+élévation enivrante, cette émotion de l'âme, que nous reconnaissons
+comme le sentiment poétique, et qui se distingue si facilement de la
+Vérité, qui est la satisfaction de la Raison, et de la Passion, qui est
+l'émotion du coeur. C'est donc la Beauté--en comprenant dans ce mot le
+sublime--qui est l'objet du poème, en vertu de cette simple règle de
+l'Art, que les effets doivent jaillir aussi directement que possible
+de leurs causes:--personne du moins n'a osé nier que l'élévation
+particulière dont nous parlons soit un but plus facilement atteint dans
+un poème. Il ne s'ensuit nullement, toutefois, que les excitations de la
+Passion, ou les préceptes du Devoir ou même les leçons de la Vérité ne
+puissent trouver place dans un poème et avec avantage; tout cela peut,
+accidentellement, servir de différentes façons le dessein général de
+l'ouvrage;--mais le véritable artiste trouvera toujours le moyen de les
+subordonner à cette Beauté qui est l'atmosphère et l'essence réelle du
+Poème.
+
+Je ne saurais mieux commencer la série des quelques poèmes sur lesquels
+je veux appeler l'attention, qu'en citant le Poème de _l'Epave_ de M.
+Longfellow[72].
+
+ Le jour est parti, et les ténèbres
+ Tombent des ailes de la Nuit,
+ Comme une plume tombe emportée
+ De l'aile d'un Aigle dans son vol[73].
+
+ J'aperçois tes lumières du village
+ Luire à travers la pluie et la brume,
+ Et un sentiment de tristesse m'envahit,
+ Auquel mon âme ne peut résister;
+
+ Un sentiment de tristesse et d'angoisse
+ Qui n'a rien de la douleur,
+ Et qui ne ressemble au chagrin
+ Que comme le brouillard ressemble à la pluie.
+
+ Viens, lis-moi quelque poème,
+ Quelque simple lai, dicté par le coeur.
+ Qui calmera cette émotion sans repos,
+ Et bannira les pensées du jour.
+
+ Non pas des grands maîtres anciens,
+ Ni des bardes-sublimes
+ Dont l'écho des pas lointains retentit
+ A travers les corridors du temps.
+
+ Car, de même que les accords d'une musique martiale,
+ Leurs puissantes pensées suggèrent
+ Les labeurs et les fatigues sans fin de la vie;
+ Et ce soir j'aspire au repos.
+
+ Lis-moi dans quelque humble poète,
+ Dont les chants ont jailli de son coeur,
+ Comme les averses jaillissent des nuages de l'été,
+ Ou les larmes des paupières;
+
+ Qui à travers de longs jours de labeur
+ Et des nuits sans repos,
+ N'a cessé d'entendre en son âme la musique
+ De merveilleuses mélodies.
+
+ De tels chants ont le pouvoir d'apaiser
+ La pulsation sans repos du souci,
+ Et descendent comme la bénédiction
+ Qui suit la prière.
+
+ Puis lis, dans le volume favori,
+ Le poème de ton choix,
+ Et prête à la rime du poète
+ La beauté de ta voix.
+
+ Et la nuit se remplira de musique,
+ Et les soucis qui infestent le jour
+ Replieront leurs tentes comme les Arabes,
+ Et s'enfuiront aussi silencieux.
+
+Sans beaucoup de frais d'imagination, ces vers ont été admirés à bon
+droit pour leur délicatesse d'expression. Quelques-unes des images ont
+beaucoup d'effet. Il ne se peut rien de meilleur que:
+
+ .... ces bardes sublimes,
+ Dont l'écho des pas lointains retentit
+ A travers les corridors du Temps.
+
+L'idée du dernier quatrain est aussi très saisissante. Toutefois,
+le poème dans son ensemble, est surtout admirable par la gracieuse
+_insouciance_ de son mètre, si bien en rapport avec le caractère des
+sentiments, et surtout avec le laisser-aller du ton général. Il a été
+longtemps de mode de regarder ce laisser-aller, ce naturel dans le style
+littéraire, comme un naturel purement apparent--et en réalité comme
+un point difficile à atteindre. Mais il n'en est point ainsi:--un
+ton naturel n'est difficile qu'à celui qui s'appliquerait à l'éviter
+toujours, à être toujours en dehors de la nature.
+
+Un auteur n'a qu'à écrire avec l'entendement ou avec l'instinct, pour
+que _le ton_ dans la composition soit toujours celui qui plaira à la
+masse des lecteurs--et naturellement, il doit continuellement varier
+avec le sujet. L'écrivain qui, d'après la mode de la _North American
+Review_, serait toujours, en toute occasion, uniquement _serein_, sera
+nécessairement, en beaucoup de cas, simplement niais, ou stupide; et
+il n'a pas plus de droit à être considéré comme un auteur _facile_
+ou _naturel_ qu'un exquis Cockney, ou la Beauté qui dort dans des
+chefs-d'oeuvre de cire.
+
+Parmi les petits poèmes de Bryant[74], aucun ne m'a plus fortement
+impressionné que celui qui est intitulé _Juin_. Je n'en cite qu'une
+partie:
+
+ Là, à travers les longues, longues heures d'été,
+ La lumière d'or s'épandrait,
+ Et des jeunes herbes drues et des groupes de fleurs
+ Se dresseraient dans leur beauté;
+ Le loriot construirait son nid et dirait
+ Sa chanson d'amour, tout près de mon tombeau;
+ Le nonchalant papillon
+ S'arrêterait là, et là on entendrait
+ La bonne ménagère abeille, et l'oiseau-mouche,
+
+ Et les cris joyeux à midi,
+ Qui viennent du village,
+ Ou les chansons des jeunes filles, sous la lune,
+ Mêlées d'un éclat de rire de fée!
+ Et dans la lumière du soir,
+ Les amoureux fiancés se promenant en vue
+ De mon humble monument!
+ Si mes voeux étaient comblés, la scène gracieuse qui m'entoure
+ Ne connaîtrait pas de plus triste vue ni de plus triste bruit.
+
+ Je sais, je sais que je ne verrais pas
+ Les glorieuses merveilles de la saison;
+ Son éclat ne rayonnerait pas pour moi,
+ Ni sa fantastique musique ne s'épandrait;
+ Mais si autour du lieu de mon sommeil
+ Les amis que j'aime venaient pleurer,
+ Ils n'auraient point hâte de s'en aller:
+ De douces brises, et la chanson, et la lumière, et la fleur
+ Les retiendraient près de ma tombe.
+
+ Tout cela à leurs coeurs attendris porterait
+ La pensée de ce qui a été,
+ Et leur parlerait de celui qui ne peut partager
+ La joie de la scène qui l'entoure;
+ De celui pour qui toute la part de la pompe qui remplit
+ Le circuit des collines embellies par l'été,
+ Est:--que son tombeau est vert;
+ Et ils désireraient profondément, pour la joie de leurs coeurs,
+ Entendre encore une fois sa voix vivante.
+
+Le courant rythmique ici est, pour ainsi dire, voluptueux; on ne saurait
+lire rien de plus mélodieux. Ce poème m'a toujours causé une remarquable
+impression. L'intense mélancolie qui perce, malgré tout, à la surface
+des gracieuses pensées du poète sur son tombeau, nous fait tressaillir
+jusqu'au fond de l'âme--et dans ce tressaillement se retrouve la plus
+véritable élévation poétique. L'impression qu'il nous laisse est celle
+d'une voluptueuse tristesse. Si, dans les autres compositions qui vont
+suivre, on rencontre plus ou moins apparent un ton analogue à celui-là,
+il est bon de se rappeler que cette teinte accusée de tristesse
+est inséparable (comment ou pourquoi? je ne le sais) de toutes les
+manifestations de la vraie Beauté. Mais c'est comme dit le poète:
+
+ Un sentiment de tristesse et d'angoisse
+ Qui n'a rien de la douleur,
+ Et qui ne ressemble au chagrin,
+ Que comme le brouillard ressemble à la pluie.
+
+Cette teinte apparaît clairement même dans un poème cependant si plein
+de fantaisie et de brio, le _Toast_ d'Edward Coote Pinkney[75].
+
+ Je remplis cette coupe à celle qui est faite
+ De beauté seule--
+ Une femme, de son gracieux sexe
+ L'évident parangon;
+ A qui les plus purs éléments
+ Et les douces étoiles ont donné
+ Une forme si belle que, semblable à l'air,
+ Elle est moins de la terre que du ciel.
+
+ Chacun de ses accents est une musique qui lui est propre,
+ Semblables à ceux des oiseaux du matin,
+ Et quelque chose de plus que la mélodie
+ Habite toujours en ses paroles;
+ Elles sont la marque de son coeur,
+ Et de ses lèvres elles coulent
+ Comme on peut voir les abeilles chargées
+ Sortir de la rose.
+
+ Les affections sont comme des pensées pour elle,
+ La mesure de ses heures;
+ Ses sentiments ont la fragrance,
+ La fraîcheur des jeunes fleurs;
+ Et d'aimables passions, souvent changeantes,
+ La remplissent si bien, qu'elle semble
+ Tour à tour leur propre image--
+ L'idole des années écoulées!
+
+ De sa brillante face un seul regard tracera
+ Un portrait sur la cervelle,
+ Et de sa voix dans les coeurs qui font écho
+ Un long retentissement doit demeurer;
+ Mais le souvenir, tel que celui qui me reste d'elle,
+ Me la rend si chère,
+ Qu'à l'approche de la mort mon dernier soupir
+ Ne sera pas pour la vie, mais pour elle.
+
+ J'ai rempli cette coupe à celle qui est faite
+ De beauté seule,
+ Une femme de son gracieux sexe
+ L'évident parangon--
+ A elle! Et s'il y avait sur terre
+ Un peu plus de pareils êtres,
+ Cette vie ne serait plus que poésie,
+ Et la lassitude un mot!
+
+Ce fut le malheur de Mr Pinkney d'être né trop loin dans le sud. S'il
+avait été un Nouvel Englander, il est probable qu'il eût été mis au
+premier rang des lyriques américains par cette magnanime cabale qui a
+si longtemps tenu dans ses mains les destinées de la littérature
+américaine, en dirigeant ce qu'on appelle la _North American Review_. Le
+poème que nous venons de citer est d'une beauté toute spéciale; quant à
+l'élévation poétique qui s'y trouve, elle se rattache surtout à notre
+sympathie pour l'enthousiasme du poète. Nous lui pardonnons ses
+hyperboles en considération de la chaleur évidente avec laquelle elles
+sont exprimées.
+
+Je n'avais nullement le dessein de m'étendre sur les mérites des
+morceaux que je devais vous lire. Ils parlent assez éloquemment pour
+eux-mêmes. Dans ses _Avertissements du Parnasse_, Boccalini nous raconte
+que Zoïle faisant un jour devant Apollon une critique amère d'un
+admirable livre, le Dieu l'interrogea sur les beautés de l'ouvrage.
+Zoïle répondit qu'il ne s'occupait que des défauts. Sur quoi, Apollon,
+lui mettant en main un sac de blé non vanné, le condamna pour sa
+punition à en enlever toute la paille.
+
+Cette fable s'adresse admirablement aux critiques--mais je ne suis pas
+bien sûr que le Dieu fût dans son droit. Il me semble qu'il se méprenait
+grossièrement sur les vraies limites des devoirs de la critique.
+L'excellence, dans un poème surtout, participe du caractère de l'axiome,
+et n'a besoin que d'être présentée pour être évidente par elle-même. Ce
+n'est plus de l'excellence, si elle a besoin d'être démontrée telle;--et
+par conséquent faire trop particulièrement ressortir les mérites d'une
+oeuvre d'Art, c'est admettre que ce ne sont pas des mérites.
+
+Parmi les _Mélodies_ de Thomas Moore, il y en a une dont le remarquable
+caractère poétique semble avoir fort singulièrement échappé à
+l'attention. Je fais allusion aux vers qui commencent ainsi: «Viens,
+repose sur cette poitrine», et dont l'intense énergie d'expression n'est
+surpassée par aucun endroit de Byron. Il y a deux de ces vers, où le
+sentiment semble condenser dans toute sa puissance la divine passion de
+l'Amour--sentiment qui peut-être a trouvé son écho dans plus de coeurs
+et des coeurs plus passionnés qu'aucun autre de ceux qu'ait jamais
+exprimés la parole humaine.
+
+ Viens, repose sur cette poitrine, ma pauvre biche blessée,
+ Quoique le troupeau t'ait délaissée, tu as encore, ici ta demeure;
+ Ici encore tu trouveras le sourire, qu'aucun nuage ne peut obscurcir
+ Un coeur et une main à toi jusqu'à la fin.
+ Oh! pourquoi l'amour a-t-il été fait, s'il ne reste pas le même
+ Dans la joie et le tourment, dans la gloire et la honte?
+ Je ne sais pas, je ne demande pas, si ton coeur est coupable;
+ Je ne sais qu'une chose, c'est que je t'aime, quelle que tu sois.
+ Tu m'as appelé ton Ange dans les moments de bonheur,
+ Je veux rester ton Ange, au milieu des horreurs de cette heure,
+ A travers la fournaise, inébranlable, suivre tes pas,
+ Te servir de bouclier, te sauver--ou mourir avec toi!
+
+Depuis quelque temps c'est la mode de refuser à Moore l'Imagination
+en lui laissant la Fantaisie--distinction qui a sa source dans
+Coleridge--qui mieux que personne cependant a compris le génie de Moore.
+Le fait est que chez Moore la Fantaisie prédomine tellement sur toutes
+ses autres facultés, et surpasse à un si haut degré celle des autres
+poètes, qu'on a pu être naturellement amené à ne voir en lui que de la
+Fantaisie. Mais c'est une grave erreur, et c'est faire le plus grand
+tort au mérite d'un vrai poète. Je ne connais pas dans toute la
+littérature anglaise un poème plus profondément,--plus magiquement
+_imaginatif_, dans le meilleur sens du mot, que les vers qui commencent
+ainsi: «Je voudrais être près de ce lac sombre»--qui sont de la main de
+Thomas Moore.
+
+Je regrette de ne pouvoir me les rappeler.
+
+L'un des plus nobles--et puisqu'il s'agit de Fantaisie, l'un des plus
+singulièrement fantaisistes de nos poètes modernes, c'est Thomas
+Hood[76]. La _Belle Inès_ à toujours eu pour moi un charme inexprimable:
+
+ Oh! n'avez-vous pas vu la belle Inès?
+ Elle est partie dans l'Ouest,
+ Pour éblouir quand le soleil est couché,
+ Et voler au monde son repos.
+ Elle a emporté avec elle la lumière de nos jours,
+ Les sourires qui nous étaient si chers,
+ Avec les rougeurs du matin sur sa joue
+ Et les perles sur son sein.
+
+ Oh, reviens, belle Inès,
+ Avant la tombée de la nuit,
+ De peur que la lune ne rayonne seule,
+ Et que les étoiles ne brillent sans rivale;
+ Heureux sera l'amoureux
+ Qui se promènera sous leur rayon,
+ Et exhalera l'amour sur ta joue,
+ Je n'ose pas même l'écrire!
+
+ Que n'étais-je, belle Inès,
+ Ce galant cavalier,
+ Qui chevauchait si gaîment à ton côté,
+ Et te murmurait à l'oreille de si près!
+ N'y avait-il donc point là-bas de gentilles dames
+ Ou de vrais amoureux ici,
+ Qu'il dût traverser les mers pour obtenir
+ La plus aimée des bien-aimées!
+
+ Je t'ai vue, charmante Inès,
+ Descendre le long du rivage
+ Avec un cortège de nobles gentilshommes.
+ Et des bannières ondoyant en tête
+ D'aimables jeunes hommes et de joyeuses vierges;
+ Ils portaient des plumes de neige;
+ C'eût été un beau rêve--
+ Si ce n'avait été qu'un rêve!
+
+ Hélas! hélas! la belle Inès,
+ Elle est partie avec le chant,
+ Avec la musique suivant ses pas,
+ Et les clameurs de la foule;
+ Mais quelques-uns étaient tristes, et ne sentaient pas de joie,
+ Mais seulement la torture d'une musique.
+ Qui chantait: Adieu, Adieu
+ A celle que vous avez aimée si longtemps.
+
+ Adieu, adieu, belle Inès,
+ Ce vaisseau jamais ne porta
+ Si belle dame sur son pont,
+ Ni ne dansa jamais si léger--
+ Hélas! pour le plaisir de la mer
+ Et le chagrin du rivage!
+ Le sourire qui a ravi le coeur d'un amoureux
+ En a brisé bien d'autres!
+
+_La Maison hantée_, du même auteur, est un des poèmes les plus
+véritablement poèmes, les plus exceptionnels, les plus profondément
+artistiques, tant pour le sujet que pour l'exécution. Il est puissamment
+idéal--imaginatif. Je regrette que sa longueur m'empêche de le citer
+ici. Qu'on me permette de donner à sa place le poème si universellement
+goûté: le _Pont des Soupirs_.
+
+ Une plus infortunée,
+ Fatiguée de respirer,
+ Follement desespérée,
+ Est allée au devant de la mort!
+
+ Prenez-la tendrement,
+ Soulevez-la avec soin:--
+ Son enveloppe est si frêle,
+ Elle est jeune, et si belle!
+
+ Voyez ses vêtements
+ Qui collent à son corps comme des bandelettes;
+ Pendant que l'eau continuellement
+ Dégoutte de sa robe;
+ Prenez-la bien vite
+ Amoureusement, et sans dégoût.
+
+ Ne la touchez pas avec mépris;
+ Pensez à elle tristement,
+ Doucement, humainement;
+ Ne songez pas à ses taches.
+ Tout ce qui reste d'elle
+ Est maintenant fémininement pur.
+
+ Ne scrutez pas profondément
+ Sa révolte
+ Téméraire et coupable;
+ Tout déshonneur est passé,
+ La mort ne lui a laissé
+ Que la beauté.
+
+ Silence pour ses chutes,
+ Elle est de la famille d'Eve--
+ Essuyez ses pauvres lèvres
+ Qui suintent si visqueuses.
+ Relevez ses tresses
+ Echappées au peigne,
+ Ses belles tresses châtaines,
+ Pendant qu'on se demande, dans l'étonnement:
+ Où était sa demeure?
+
+ Qui était son père?
+ Qui était sa mère?
+ Avait-elle une soeur?
+ Avait-elle un frère?
+ Ou avait-elle quelqu'un de plus cher
+ Encore, et qui lui tenait de plus près
+ Encore que tous les autres?
+
+ Hélas! O rareté
+ De la chrétienne charité.
+ Sous le soleil!
+ Oh! Quelle pitié!
+ Dans toute une cité populeuse
+ Elle n'avait point de foyer!
+
+ Sentiments de soeur, de frère,
+ De père, de mère
+ Avaient changé pour elle;
+ L'amour, par une cruelle clarté,
+ Etait tombé de son faîte;
+ La providence de Dieu même
+ Semblait se détourner.
+
+ En face des lampes qui tremblotent
+ Si loin sur la rivière,
+ Avec ces mille lumières,
+ Qui luisent aux fenêtres des maisons
+ De la mansarde au sous-sol,
+ Elle se tenait debout, dans l'effarement,
+ Sans abri pour la nuit.
+
+ Le vent glacial de mars
+ La faisait trembler et frissonner,
+ Mais non l'arche sombre,
+ Ou la rivière qui coule noire.
+ Affolée de l'histoire de la vie,
+ Heureuse d'affronter le mystère de la mort,
+ Impatiente d'être emportée,--
+ N'importe où, n'importe où,
+ Loin du monde!
+
+ Elle se plongea hardiment,--
+ Sans s'inquiéter si, froidement,
+ L'âpre rivière coule--
+ De sa berge.
+ Représente-toi cette rivière--penses-y,
+ Homme dissolu!
+ Baigne-t-y, bois de ses eaux,
+ Si tu l'oses!
+
+ Prenez-la tendrement;
+ Soulevez-la avec soin;
+ Son enveloppe est si frêle,
+ Elle est jeune et si belle!
+ Avant que ses membres glacés,
+ Ne soient trop rigidement raidis,
+ Décemment--tendrement
+ Aplanissez-les et arrangez-les;
+ Et ses yeux, fermez-les;
+ Ces yeux tout grands ouverts sans voir!
+
+ Epouvantablement ouverts et regardant
+ A travers l'impureté fangeuse,
+ Comme avec le dernier regard
+ Audacieux du désespoir
+ Fixé sur l'avenir.
+
+ Elle est morte sombrement,
+ Poussée par l'outrage,
+ La froide inhumanité,
+ La brûlante folie,
+ Dans son repos.
+ Croisez ses mains humblement,
+ Comme si elle priait en silence,
+ Sur sa poitrine!
+ Avouant sa faiblesse,
+ Sa coupable conduite,
+ Et abandonnant, avec douceur,
+ Ses péchés à son Sauveur!
+
+Ce poème n'est pas moins remarquable par sa vigueur que par son
+pathétique. La versification, tout en poussant la fantaisie jusqu'au
+fantastique, n'en est pas moins admirablement adaptée à la furieuse
+démence qui est la thèse du poème.
+
+Parmi les petits poèmes de lord Byron il en est un qui n'a jamais reçu
+de la critique les hommages qu'il mérite incontestablement[77].
+
+ Quoique le jour de ma destinée fût arrivé,
+ Et que l'étoile de mon destin fût sur son déclin,
+ Ton tendre coeur a refusé de découvrir
+ Les fautes que tant d'autres ont su trouver;
+ Quoique ton âme fût familiarisée avec mon chagrin,
+ Elle n'a pas craint de le partager avec moi,
+ Et l'amour que mon esprit s'était fait en peinture,
+ Je ne l'ai jamais trouvé qu'en _toi_.
+
+ Quand la nature sourit autour de moi,
+ Le seul sourire qui réponde au mien,
+ Je ne crois pas qu'il soit trompeur,
+ Parce qu'il me rappelle le tien;
+ Et quand les vents sont en guerre avec l'océan,
+ Comme les coeurs auxquels je croyais le sont avec moi,
+ Si les vagues qu'ils soulèvent excitent une émotion,
+ C'est parce qu'elles me portent loin de _toi_.
+
+ Quoique le roc de mon espérance soit fracassé,
+ Et que ses débris soient engloutis dans la vague,
+ Quoique je sente que mon âme est livrée
+ A la douleur--elle ne sera pas son esclave.
+ Mille angoisses peuvent me poursuivre;
+ Elles peuvent m'écraser, mais non me mépriser--
+ Elles peuvent me torturer, mais non me soumettre--
+ C'est à _toi_ que je pense--non à elles.
+
+ Quoique humaine, tu ne m'as pas trompé;
+ Quoique femme, tu ne m'as point délaissé;
+ Quoique aimée, tu as craint de m'affliger;
+ Quoique calomniée, jamais tu ne t'es laissée ébranler;
+ Quoique ayant ma confiance, tu ne m'as jamais renié;
+ Si tu t'es séparée de moi, ce n'était pas pour fuir;
+ Si tu veillas sur moi, ce n'était pas pour me diffamer;
+ Si tu restas muette, ce n'était pas pour donner au monde
+ le droit de me condamner.
+
+ Cependant je ne blâme pas le monde, ni ne le méprise,
+ Pas plus que la guerre déclarée par tous à un seul.
+ Si mon âme n'était pas faite pour l'apprécier,
+ Ce fut une folie de ne pas le fuir plus tôt:
+ Et si cette erreur m'a coûté cher,
+ Et plus que je n'aurais jamais pu le prévoir,
+ J'ai trouvé que malgré tout ce qu'elle m'a fait perdre,
+ Elle n'a jamais pu me priver de _toi_.
+
+ Du naufrage du passé, disparu pour moi,
+ Je puis au moins retirer une grande leçon,
+ Il m'a appris que ce que je chérissais le plus
+ Méritait d'être chéri de moi par dessus tout;
+ Dans le désert jaillit une source,
+ Dans l'immense steppe il y a encore un arbre,
+ Et un oiseau qui chante dans la solitude
+ Et parle à mon âme de toi.
+
+Quoique le rythme de ces vers soit un des plus difficiles, on pourrait
+à peine trouver quelque chose à redire à la versification. Jamais plus
+noble _thème_ n'a tenté la plume d'un poète. C'est l'idée, éminemment
+propre à élever l'âme, qu'aucun homme ne peut s'attribuer le droit de
+se plaindre de la destinée dans le malheur, dès qu'il lui reste l'amour
+inébranlable d'une femme[78].
+
+Quoique je considère en toute sincérité Alfred Tennyson comme le plus
+noble poète qui ait jamais vécu, je me suis à peine laissé le temps de
+vous en citer un court spécimen. Je l'appelle, et le regarde comme le
+plus noble des poètes, non parce que les impressions qu'il produit sont
+toujours les plus profondes--non parce que l'émotion poétique qu'il
+excite est toujours la plus intense,--mais parce qu'il est toujours le
+plus éthéré--en d'autres termes, le plus élevé et le plus pur. Il n'y a
+pas de poète qui soit si peu de la terre, si peu terrestre. Ce que je
+vais vous lire est emprunté à son dernier long poème: _La princesse_.
+
+ Des larmes, d'indolentes larmes, (je ne sais ce qu'elles veulent dire,)
+ Des larmes du fond de quelque divin désespoir
+ Jaillissent dans le coeur, et montent aux yeux,
+ En regardant les heureux champs d'automne,
+ Et en pensant aux jours qui ne sont plus.
+
+ Frais comme le premier rayon éclairant la voile,
+ Qui ramène nos amis de l'autre hémisphère,
+ Tristes comme le dernier rayon rougissant celle
+ Qui sombre avec tout ce que nous aimons sous l'horizon;
+ Aussi tristes, aussi frais sont les jours qui ne sont plus.
+
+ Ah! tristes et étranges comme dans les sombres aurores d'été
+ Le premier cri des oiseaux éveillés à demi,
+ Pour des oreilles mourantes, quand sous des yeux mourants
+ La croisée lentement en s'illuminant se dessine;
+
+ Aussi tristes, aussi étranges, sont les jours qui ne sont plus,
+ Aussi chers que des baisers remémorés après la mort,
+ Aussi doux que ceux qu'imagine une pensée sans espoir
+ Sur des lèvres réservées à d'autres; profonds comme l'amour,
+ Profonds comme le premier amour, enténébrés de tous les regrets,
+ O mort dans la vie! tels sont les jours qui ne sont plus.
+
+En essayant ainsi de vous exposer, quoique d'une façon bien rapide et
+bien imparfaite, ma conception du principe poétique, je ne me suis
+proposé que de vous suggérer cette réflexion: c'est que, si ce principe
+est strictement et simplement l'aspiration de l'âme humaine vers la
+beauté surnaturelle, sa manifestation doit toujours se trouver dans une
+émotion qui élève l'âme, tout à fait indépendante de la passion qui
+enivre le coeur, et de la vérité qui satisfait la raison. Pour ce qui
+regarde la passion, hélas! elle tend plutôt à dégrader qu'à élever
+l'âme. L'Amour, au contraire,--l'Amour,--le vrai, le divin Éros--la
+Vénus Uranienne si différente de la Vénus Dionéenne--est sans contredit
+le plus pur et le plus vrai de tous les thèmes poétiques. Quant à la
+Vérité, si par l'acquisition d'une vérité particulière nous arrivons
+à percevoir de l'harmonie où nous n'en voyions pas auparavant, nous
+éprouvons alors en même temps le véritable effet poétique; mais cet
+effet ne doit s'attribuer qu'à l'harmonie seule, et nullement à la
+vérité qui n'a servi qu'à faire éclater cette harmonie.
+
+Nous pouvons cependant nous faire plus directement une idée distincte de
+ce qu'est la véritable poésie, en considérant quelques-uns des simples
+éléments qui produisent dans le poète lui-même le véritable effet
+poétique. Il reconnaît l'ambroisie qui nourrit son âme dans les orbes
+brillants qui étincellent dans le Ciel, dans les volutes de la fleur,
+dans les bouquets formés par d'humbles arbustes, dans l'ondoiement des
+champs de blé, dans l'obliquement des grands arbres vers le levant, dans
+les bleus lointains des montagnes, dans le groupement des nuages, dans
+le tintement des ruisseaux qui se dérobent à demi, le miroitement des
+rivières d'argent, dans le repos des lacs isolés, dans les profondeurs
+des sources solitaires où se mirent les étoiles. Il la reconnaît dans
+les chants des oiseaux, dans la harpe d'Eole, dans le soupir du vent
+nocturne, dans la voix lugubre de la forêt, dans la vague qui se plaint
+au rivage, dans la fraîche haleine des bois, dans le parfum de la
+violette, dans la voluptueuse senteur de l'hyacinthe, dans l'odeur
+suggestive qui lui vient le soir d'îles éloignées non découvertes, sur
+des océans sombres, illimités, inexplorés. Il la reconnaît dans toutes
+les nobles pensées, dans toutes les aspirations qui ne sont pas de la
+terre, dans toutes les saintes impulsions, dans toutes les actions
+chevaleresques, généreuses, et supposant le sacrifice de soi-même. Il
+la sent dans la beauté de la femme, dans la grâce de sa démarche, dans
+l'éclat de ses yeux, dans la mélodie de sa voix, dans son doux sourire,
+dans son soupir, dans l'harmonie du frémissement de sa robe. Il la
+sent profondément dans ses attraits enveloppants, dans ses brûlants
+enthousiasmes, dans ses gracieuses charités, dans ses douces et pieuses
+patiences; mais par dessus tout, oui, par dessus tout, il l'adore à
+genoux, dans la fidélité, dans la pureté, dans la force, dans la suprême
+et divine majesté de son _amour_.
+
+Permettez-moi d'achever, en vous lisant encore un petit poème, un poème
+d'un caractère bien différent de ceux que je vous ai cités. Il est de
+Motherwell[79], et est intitulé le _Chant du Cavalier_.
+
+Avec nos idées modernes et tout à fait rationnelles sur l'absurdité
+et l'impiété de la guerre, nous ne sommes pas précisément dans l'état
+d'esprit le mieux fait pour sympathiser avec les sentiments de ce
+poème et par conséquent pour en apprécier la réelle excellence. Pour y
+arriver, il faut nous identifier nous-mêmes en imagination avec l'âme du
+vieux cavalier.
+
+ Un coursier! Un coursier! d'une vitesse sans égale!
+ Une épée d'un métal acéré!
+ Pour de nobles coeurs tout le reste est peu de chose--
+ Sur terre tout le reste n'est rien.
+ Les hennissements du fier cheval de guerre,
+ Le roulement du tambour,
+ L'éclat perçant de la trompette,
+ Sont des bruits qui viennent du ciel;
+ Et puis! le tonnerre des chevaliers serrés qui se précipitent
+ En même temps que grandit leur cri de guerre,
+ Peut faire descendre du ciel un ange étincelant,
+ Et réveiller un démon de l'enfer.
+
+ Montez donc! montez donc, nobles braves, montez tous,
+ Hâtez-vous de revêtir vos cimiers;
+ Courriers de la mort, Gloire et Honneur, appelez-nous
+ Au champ de guerre une fois encore.
+ D'aigres larmes ne rempliront pas nos yeux,
+ Quand la poignée de notre épée sera dans notre main;
+ Nous partirons le coeur entier, sans un soupir
+ Pour la plus belle du pays.
+ Laissons l'amoureux jouer du chalumeau, et le poltron
+ Se lamenter et pleurnicher;
+ Notre affaire à nous, c'est de combattre en hommes,
+ Et de mourir en héros!
+
+
+
+
+QUELQUES SECRETS
+
+DE LA PRISON DU MAGAZINE
+
+
+L'absence d'une Loi internationale des droits d'auteur, en mettant
+presque les auteurs dans l'impossibilité d'obtenir de leurs éditeurs et
+libraires la rémunération de leurs labeurs littéraires, a eu pour effet
+de forcer un grand nombre de nos meilleurs écrivains de se mettre au
+service des Revues et des Magazines; ceux-ci, avec une persévérance qui
+leur donne quelque crédit, semblent faire un certain cas de l'excellent
+vieux dicton, que même dans l'ingrat champ des Lettres, tout travail
+mérite son salaire. En vertu de quel revêche instinct de l'honnête et du
+convenable, ces journaux ont-ils eu le courage de persister dans leurs
+habitudes payantes, au nez même de l'opposition des Foster et des
+Léonard Scott, qui pour huit dollars vous fournissent à l'année quatre
+périodiques anglais, c'est là un point qu'il nous est bien difficile de
+résoudre, et dont nous ne voyons pas de plus raisonnable explication que
+dans la persistance de l'_esprit de patrie_. Que des Magazines puissent
+vivre dans ces conditions, et non seulement vivre, mais prospérer, et
+non seulement prospérer, mais encore arriver à débourser de l'argent
+pour payer des articles originaux, ce sont là des faits qui ne peuvent
+s'expliquer que par la supposition fantastique, mais précieuse, qu'il
+reste encore quelque part dans les cendres une étincelle qui n'est pas
+tout à fait éteinte du feu de l'amour pour les lettres et les hommes de
+lettres qui animait autrefois l'esprit américain.
+
+Il serait indécent (c'est peut-être là leur idée) de laisser nos pauvres
+diables d'auteurs mourir de faim, pendant que nous nous engraissons,
+littérairement parlant, des excellentes choses que, sans rougir, nous
+prenons dans la poche de toute l'Europe; il ne serait pas tout à fait
+_comme il faut_ de laisser se commettre une pareille atrocité; voilà
+pourquoi nous avons des Magazines, et un certain public qui s'abonne à
+ces Magazines (par pure pitié); voilà pourquoi nous avons des éditeurs
+de Magazines cumulant quelquefois le double titre d'éditeurs et de
+propriétaires--des éditeurs, dis-je, qui, moyennant certaines conditions
+de bonne conduite, de poufs à l'occasion, et d'une décente servilité, se
+font un point de conscience d'encourager le pauvre diable d'auteur avec
+un dollar ou deux, plus ou moins, selon qu'il se comporte décemment, et
+s'abstient de la vilaine habitude de relever le nez.
+
+Nous espérons, cependant, n'être pas assez prévenu où assez vindicatif
+pour insinuer que ce qui, de leur part (des éditeurs de Magazines)
+semble si peu libéral, soit en réalité une illibéralité qui doive être
+mise à leur charge. De fait, il saute aux yeux que ce que nous avons dit
+est précisément l'inverse d'une pareille accusation. Ces éditeurs paient
+_quelque chose_--les autres ne paient rien du tout. Il y a là évidemment
+une certaine différence,--quoiqu'un mathématicien pût prétendre que la
+différence est infinitésimale. Mais enfin ces éditeurs et propriétaires
+de Magazines _paient_ (il n'y a pas à dire), et pour votre pauvre diable
+d'auteur les plus minimes faveurs méritent la reconnaissance. Non, le
+manque de libéralité est du côté du public infatué de ses démagogues, du
+côté du public qui souffre que ses délégués, les oints de son choix (ou
+peut-être les maudits[80]) insultent à son sens commun, (à lui public),
+en faisant dans nos Chambres nationales des discours où ils prouvent
+qu'il est beau et commode de voler l'Europe littéraire sur les grands
+chemins, et qu'il n'y a pas de plus grossière absurdité que de prétendre
+qu'un homme a quelque droit et quelque titre à sa propre cervelle ou à
+la matière sans consistance qu'il en file, comme une maudite chenille
+qu'il est. Si ces matières aussi fragiles que le fil de la vierge ont
+besoin de protection, c'est que nous avons les mains pleines et de vers
+à soie et de _morus multicaulis_[81].
+
+Mais si nous ne pouvons pas, dans ces circonstances, reprocher aux
+éditeurs de Magazines un manque absolu de libéralité (puisqu'ils
+paient), il y a un point particulier, au sujet duquel nous avons
+d'excellentes raisons de les accuser. Pourquoi (puisqu'ils doivent
+payer) ne paient-ils pas de bonne grâce et tout de suite? Si nous étions
+en ce moment de mauvaise humeur, nous pourrions raconter une histoire
+qui ferait dresser les cheveux sur la tête de Shylock.
+
+Un jeune auteur, aux prises avec le désespoir lui-même sous la forme
+du spectre de la pauvreté, n'ayant dans sa misère aucun
+soulagement--n'ayant à attendre aucune sympathie de la part du vulgaire,
+qui ne comprend pas ses besoins, et prétendrait ne pas les comprendre,
+quand même il les concevrait parfaitement--ce jeune auteur est poliment
+prié de composer un article, pour lequel il sera «gentiment payé.» Dans
+le ravissement, il néglige peut-être pendant tout un mois le seul emploi
+qui le fait vivre, et après avoir crevé de faim pendant ce mois, (lui
+et sa famille) il arrive enfin au bout du mois de supplice et de son
+article, et l'expédie (en ne laissant point ignorer son pressant besoin)
+à l'_éditeur_ bouffi, et au _propriétaire_ au nez puissant qui a
+condescendu à l'honorer (lui le pauvre diable) de son patronage. Un mois
+(de crevaison encore) et pas de réponse. Un second mois, rien encore.
+Deux autres mois--toujours rien. Une seconde lettre, insinuant
+modestement que peut-être l'article n'est pas arrivé à
+destination--toujours point de réponse. Six mois écoulés, l'auteur se
+présente en personne au bureau de l'éditeur et propriétaire. «Revenez
+une autre fois.» Le pauvre diable s'en va, et ne manque pas de revenir.
+«Revenez encore»--il s'entend dire ce: revenez encore, pendant trois ou
+quatre mois. La patience à bout, il redemande l'article.--Non, il ne
+peut pas l'avoir (il était vraiment trop bon, pour qu'on pût le faire
+passer si légèrement)--«il est sous presse,» et «des articles de ce
+caractère ne se paient (c'est notre règle) que six mois après la
+publication. Revenez six mois après l'affaire faite, et votre
+argent sera tout prêt--car nous avons des hommes d'affaire
+expéditifs--nous-mêmes.» Là dessus le pauvre diable s'en va satisfait,
+et se dit qu'en somme «l'éditeur et propriétaire est un galant homme,
+et qu'il n'a rien de mieux à faire, (lui, le pauvre diable), que
+d'attendre. L'on pourrait supposer qu'en effet il eût attendu ... si
+la mort l'avait voulu. Il meurt de faim, et par la bonne fortune de sa
+mort, le gras éditeur et propriétaire s'engraisse encore de la valeur
+de vingt-cinq dollars, si habilement sauvés, pour être généreusement
+dépensés en canards-cendrés et en champagne.
+
+Nous espérons que le lecteur, en parcourant cet article, se gardera
+de deux choses: la première, de croire que nous l'écrivons sous
+l'inspiration de notre propre expérience, car nous n'ajoutons foi
+qu'au récit des souffrances actuelles,--la seconde, de faire quelque
+application personnelle de nos remarques à quelque éditeur actuellement
+vivant, puisqu'il est parfaitement reconnu qu'ils sont tous aussi
+remarquables par leur générosité et leur urbanité, que par leur façon de
+comprendre et d'apprécier le génie.
+
+FIN
+
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+INTRODUCTION
+
+LE DUC DE L'OMELETTE
+
+LE MILLE ET DEUXIÈME CONTE DE SCHÉHERAZADE
+
+MELLONTA TAUTA
+
+COMMENT S'ÉCRIT UN ARTICLE A LA BLACKWOOD
+
+LA FILOUTERIE CONSIDÉRÉE COMME SCIENCE EXACTE
+
+L'HOMME D'AFFAIRES
+
+L'ENSEVELISSEMENT PRÉMATURÉ
+
+BON-BON
+
+LA CRYPTOGRAPHIE
+
+DU PRINCIPE POÉTIQUE
+
+QUELQUES SECRETS DE LA PRISON DU MAGAZINE
+
+
+
+
+
+NOTES
+
+
+[1] L'acteur Montfleury. L'auteur du _Parnasse réformé_ le fait ainsi
+parler dans l'Enfer: «L'homme donc qui voudrait savoir ce dont je suis
+mort, qu'il ne demande pas si ce fut de fièvre ou de podagre ou d'autre
+chose, mais qu'il entende que ce fut de l'_Andromaque_.» (J.
+Guéret, 1668.) Montfleury jouait le rôle d'Oreste dans la tragédie
+d'_Andromaque_ lorsqu'il tomba malade et mourut en quelques jours.
+
+[2] Les mots écrits en italiques se trouvent en français dans le texte
+de Poe.
+
+[3] Les coralites.
+
+[4] «Une des plus remarquables curiosités du Texas est en effet une
+forêt pétrifiée, près de la source de la rivière Pasigno. Elle se
+compose de quelques centaines d'arbres, parfaitement droits, tous
+changés en pierre. Quelques-uns, qui commencent à pousser, ne sont qu'en
+partie pétrifiés. C'est là un fait frappant pour les naturalistes,
+et qui doit les amener à modifier leur théorie de la pétrification.»
+_Kennedy_.
+
+L'existence de ce fait, d'abord contestée, a été depuis confirmée par la
+découverte d'une forêt complètement pétrifiée près de la source de la
+rivière Chayenne ou Chienne qui sort des Montagnes Noires de la chaîne
+des Rocs.
+
+Il y a peu de spectacles, sur la surface du globe, plus remarquables,
+soit au point de vue de la science géologique, soit au point de vue du
+pittoresque, que celui de la forêt pétrifiée près du Caire. Le voyageur,
+après avoir passé devant les tombes des califes et franchi les portes de
+la ville, se dirige vers le sud, presque en angle droit avec la route
+qui traverse le désert pour aller à Suez, et, après avoir fait quelque
+dix milles dans une vallée basse et stérile, couverte de sable, de
+gravier, et de coquilles marines, aussi fraîches que si la marée venait
+de se retirer la veille, traverse une longue ligne de collines de sable,
+qui courent pendant quelque temps dans une direction parallèle à son
+chemin. La scène qui se présente alors à ses yeux offre un caractère
+inconcevable d'étrangeté et de désolation. C'est une masse de tronçons
+d'arbres, tous pétrifiés, qui sonnent comme du fer fondu sous le talon
+de son cheval, et qui semblent s'étendre à des milles et des milles
+autour de lui sous la forme d'une forêt abattue et morte. Le bois a une
+teinte brun foncé, mais conserve parfaitement sa forme; ces tronçons
+ont de un à quinze pieds de long, et de un demi-pied à trois pieds
+d'épaisseur; ils paraissent si rapprochés les uns des autres, qu'un âne
+égyptien peut à peine passer à travers; et ils sont si naturels, qu'en
+Ecosse ou en Irlande, on pourrait prendre cet endroit pour quelque
+énorme fondrière desséchée, où les arbres exhumés et gisants pourrissent
+au soleil. Les racines et les branches de beaucoup de ces arbres sont
+intactes, et dans quelques-uns on peut facilement reconnaître les
+vermoulures sous l'écorce. Les plus délicates veines de l'aubier, les
+plus fins détails du coeur du bois y sont dans leur entière perfection,
+et défient les plus fortes lentilles. La masse est si complètement
+silicifiée, qu'elle peut rayer le verre et recevoir le poli le plus
+achevé.--_Asiatic Magazine_.
+
+[5] La caverne Mammoth du Kentucky.
+
+[6] En Islande, 1783.
+
+[7] «Pendant l'éruption de l'Hécla en 1766, des nuages de cendres
+produisirent une telle obscurité, qu'à Glaumba, à plus de cinquante
+lieues de la montagne, on ne pouvait trouver son chemin qu'à tâtons.
+Lors de l'éruption du Vésuve en 1794, à Caserta, à quatre lieues de
+distance, il fallut recourir à la lumière des torches. Le 1er mai 1812,
+un nuage de cendres et de sable, venant d'un volcan de l'île Saint-
+Vincent, couvrit toute l'étendue des Barbades, en répandant une telle
+obscurité qu'en plein midi et en plein air, on ne pouvait distinguer les
+arbres ou autres objets rapprochés, pas même un mouchoir blanc placé à
+la distance de six pouces de l'oeil.»--_Murray_, p. 215, _Phil. édit._
+
+[8] En 1790, dans le Caraccas, pendant un tremblement de terre, une
+certaine étendue de terrain granitique s'engouffra, et laissa à sa place
+un lac de 800 mètres de diamètre, et de 90 à 100 pieds de profondeur. Ce
+terrain était une partie de la forêt d'Aripao, et les arbres restèrent
+verts sous l'eau pendant plusieurs mois--_Murray_, p. 221.
+
+[9] Le plus dur acier manufacturé peut, sous l'action d'un chalumeau,
+se réduire à une poudre impalpable, capable de flotter dans l'air
+atmosphérique.
+
+[10] La région du Niger. Voir le _Colonial Magazine de Simmond_.
+
+[11] Le _Formicaleo_. On peut appliquer le terme de monstre aux petits
+êtres anormaux aussi bien qu'aux grands, les épithètes telles que celle
+de _vaste_ étant purement comparatives. La caverne du Formicaleo est
+_vaste_ en comparaison de celle de la fourmi rouge ordinaire. Un grain
+de sable est aussi un _roc_.
+
+[12] L'_Epidendron, flos aeris_, de la famille des Orchidées, n'a que
+l'extrémité de ses racines attachée à un arbre ou à un autre objet d'où
+il ne tire aucune nourriture; il ne vit que d'air.
+
+[13] Les _Parasites_, telles que la prodigieuse _Rafflesia Arnaldii_.
+
+[14] Schouw parle d'une espèce de plantes qui croissent sur les animaux
+vivants--les _Plantae Epizoae_. A cette classe appartiennent quelques
+_Fuci_ et quelques _Algues_.
+
+M. J.B. Williams de Salem, Mass. a présenté à l'Institut national un
+insecte de la Nouvelle Zélande, qu'il décrit ainsi: «Le _Hotte_, une
+chenille ou ver bien caractérisé, se trouve à la racine de l'arbre
+_Rata_, avec une plante qui lui pousse sur la tête. Ce très singulier et
+très extraordinaire insecte traverse les arbres _Rata_ et _Perriri_: il
+y entre par le sommet, s'y creuse un chemin en rongeant, et perce le
+tronc de l'arbre jusqu'à ce qu'il atteigne la racine; il sort alors de
+la racine et meurt, ou reste endormi, et la plante pousse sur sa tête;
+son corps reste intact et est d'une substance plus dure que pendant sa
+vie. Les indigènes tirent de cet insecte une couleur pour le tatouage.»
+
+[15] Dans les mines et les cavernes naturelles on trouve une espèce de
+_fungus_ cryptogame, qui projette une intense phosphorescence.
+
+[16] L'orchis, la scabieuse, et la valisnérie.
+
+[17] «La corolle de cette fleur (_l'aristolochia clematitis_), qui est
+tubulaire, mais qui se termine en haut en membre ligulé, se gonfle à sa
+base en forme globulaire. La partie tubulaire est revêtue intérieurement
+de poils raides, pointant en bas. La partie globulaire contient le
+pistil, uniquement composé d'un germen et d'un stigma, et les étamines
+qui l'entourent. Mais les étamines, étant plus courtes que le germen
+même, ne peuvent décharger le pollen de manière à le jeter sur le
+stigma, la fleur restant toujours droite jusqu'après l'imprégnation.
+Et ainsi, sans quelque secours spécial et étranger, le pollen doit
+nécessairement tomber dans le fond de la fleur. Or, le secours donné
+dans ce cas par la nature est celui du _Tiputa Pennicornis_, un petit
+insecte, qui, entrant dans le tube de la corolle en quête de miel,
+descend jusqu'au fond, et y farfouille jusqu'à ce qu'il soit tout
+couvert de pollen. Mais comme il n'a pas la force de remonter à cause de
+la position des poils qui convergent vers le fond comme les fils d'une
+souricière, dans l'impatience qu'il éprouve de se voir prisonnier, il
+va et vient en tous sens, essayant tous les coins, jusqu'à ce qu'enfin,
+traversant plusieurs fois le stigma, il le couvre d'une quantité de
+pollen suffisante pour l'en imprégner; après quoi la fleur commence
+bientôt à s'incliner, et les poils à se retirer contre les parois du
+tube, laissant ainsi un passage à la retraite de l'insecte.» _Rev. P.
+Keith: Système de botanique physiologique._
+
+[18] Les abeilles,--depuis qu'il y a des abeilles--ont construit leurs
+cellules dans les mêmes proportions, avec le même nombre de côtés et
+la même inclinaison de ces côtés. Or il a été démontré (et ce problème
+implique les plus profonds principes des mathématiques) que les
+proportions, le nombre de ces côtés, les angles qu'ils forment sont
+ceux-là mêmes qui sont précisément les plus propres à leur donner le
+plus de place compatible avec la plus grande solidité de construction.
+
+Pendant la dernière partie du dernier siècle, les mathématiciens
+soulevèrent la question «de déterminer la meilleure forme à donner aux
+ailes d'un moulin à vent en tenant compte de leur distance variable des
+points de l'axe tournant et aussi des centres de révolution.» C'est là
+un problème excessivement compliqué; en d'autres termes, il s'agissait
+de trouver la meilleure disposition possible par rapport à une infinité
+de distances différentes et à une infinité de points pris sur l'arbre
+de couche. Il y eut mille tentatives insignifiantes de la part des plus
+illustres mathématiciens pour répondre à la question; et lorsque enfin
+la vraie solution fut découverte, on s'avisa que les ailes de l'oiseau
+avaient résolu le problème avec une absolue précision du jour où le
+premier oiseau avait traversé les airs.
+
+[19] J'ai observé entre Frankfort et le territoire d'Indiana un vol de
+pigeons d'un mille au moins de largeur; il mit quatre heures à passer;
+ce qui, à raison d'un mille par minute, donne une longueur de 240
+milles; et, en supposant trois pigeons par mètre carré, donne
+2,230,272,000 pigeons.--_Voyage au Canada et aux Etats-Unis par le
+lieutenant F. Hall._
+
+[20] «La terre est portée par une vache bleue, ayant quatre cents
+cornes.» _Le Coran de Sale._
+
+[21] Les _Entozoa_ ou vers intestinaux ont été souvent observés dans les
+muscles et la substance cérébrale de l'homme.--Voir la _Physiologie de
+Wyatt_, p. 143.
+
+[22] Sur le grand railway de l'Ouest, entre Londres et Exeter, on
+atteint une vitesse de 71 milles à l'heure. Un train pesant 90 tonnes
+fit le trajet de Paddington à Didcot (53 milles) en 51 minutes.
+
+[23] L'_Eccolabéion_.
+
+[24] L'Automate joueur d'échecs de Maelzel.--Poë a décrit en détail cet
+automate dans un Essai traduit par Baudelaire.
+
+[25] La machine à calculer de Babbage.
+
+[26] Chabert, et depuis lui une centaine d'autres.
+
+[27] L'électrotype.
+
+[28] Wollaston fit avec du platine pour le champ d'un télescope un fil
+ayant un quatre-vingt-dix millième de pouce d'épaisseur. On ne pouvait
+le voir qu'à l'aide du microscope.
+
+[29] Newton a démontré que la rétine, sous l'influence du rayon violet
+du spectre solaire, vibrait 900,000,000 de fois en une seconde.
+
+[30] La pile voltaïque.
+
+[31] Le télégraphe électrique transmet instantanément la pensée au moins
+à quelque distance que ce soit sur la terre.
+
+[32] L'appareil du télégraphe électrique imprimeur.
+
+[33] Expérience vulgaire en physique. Si de deux points lumineux on fait
+entrer deux rayons rouges dans une chambre noire de manière à les faire
+tomber sur une surface blanche, dans le cas où ils diffèrent en longueur
+d'un cent millionième de pouce, leur intensité est doublée. Il en est de
+même, si cette différence en longueur est un nombre entier multiple
+de cette fraction. Un multiple de 2-1/4, de 3-2/3, etc ... donne une
+intensité égale à un seul rayon; mais un multiple de 2-1/2, 3-1/2, etc
+... donne une obscurité complète. Pour les rayons violets on observe
+les mêmes effets, quand la différence de leur longueur est d'un cent
+soixante-sept millionième de pouce; avec tous les autres rayons
+les résultats sont les mêmes--la différence s'accroissant dans une
+proportion uniforme du violet au rouge.
+
+Des expériences analogues par rapport au son produisent des résultats
+analogues.
+
+[34] Mettez un creuset de platine sur une lampe à esprit, et
+maintenez-le au rouge; versez-y un peu d'acide sulfurique; cet acide,
+bien qu'étant le plus volatile des corps à une température ordinaire,
+sera complètement fixé dans un creuset chauffé, et pas une goutte ne
+s'évaporera--étant environné de sa propre ionosphère, il ne touche pas,
+de fait, les parois du creuset. Introduisez alors quelques gouttes
+d'eau, et immédiatement l'acide venant en contact avec les parois
+brûlantes du creuset, s'échappe en vapeur acide sulfureuse, et avec une
+telle rapidité que le calorique de l'eau s'évapore avec lui, et laisse
+au fond du vase une couche de glace, que l'on peut retirer en saisissant
+le moment précis avant qu'elle ne se fonde.
+
+[35] Le Daguerréotype.
+
+[36] Quoique la lumière traverse 167,000 milles en une seconde, la
+distance des soixante et un Cygni (la seule étoile dont la distance soit
+certainement constatée) est si inconcevable que ses rayons mettraient
+plus de dix ans pour atteindre la terre. Quant aux étoiles plus
+éloignées, vingt ou même mille ans seraient une estimation modeste.
+Ainsi, à supposer qu'elles aient été anéanties depuis vingt ou mille
+ans, nous pourrions encore les apercevoir aujourd'hui, au moyen de la
+lumière émise de leur surface il y a vingt ou mille ans. Il n'est donc
+pas impossible, ni même improbable que beaucoup de celles que nous
+voyons aujourd'hui soient en réalité éteintes.
+
+Herschel l'ancien soutient que la lumière des plus faibles nébuleuses
+aperçues à l'aide de son grand télescope doit avoir mis trois millions
+d'années pour atteindre la terre. Quelques-unes, visibles dans
+l'instrument de Lord Rosse doivent avoir au moins demandé vingt millions
+d'années.
+
+[37] Aristote.
+
+[38] Euclide.
+
+[39] Kant.
+
+[40] Hogg, poète anglais, à la place de Bacon. Jeu de mots: _Bacon_ en
+anglais signifiant _lard_, et _hog_, _cochon_.
+
+[41] Le fameux John Stuart Mill, auteur d'un traité de Logique
+expérimentale. Le mot Mill en anglais veut dire Moulin, d'où le jeu de
+mot à l'adresse de Bentham, dont Mill était le disciple.
+
+[42] Poe a cité et développé ces considérations philosophiques dans son
+_Eureka_.
+
+[43] Populace.
+
+[44] Héros.
+
+[45] Héliogabale.
+
+[46] Madler. Poe a exposé et réfuté plus au long le système de cet
+astronome dans son _Eureka_.
+
+[47] Le texte anglais explique ce jeu de mots intraduisible en français:
+_Cornwallis_ y devient: _some wealthy dealer in corn_, un riche
+négociant en blé.
+
+[48] Cuistre prétentieux.
+
+[49] Tabitha Navet.
+
+[50] Vieux canard.
+
+[51] Tintamarre démagogique.
+
+[52] _Critique de la Raison pure.--Eléments métaphysiques des sciences
+naturelles._
+
+[53]
+
+ Le fuyard peut combattre encore,
+ Ce que ne peut celui qui est tué.
+
+[54] Romancier américain, que Poe juge ainsi dans ses _Marginalia_: «Son
+art est grand et d'un haut caractère, mais massif et sans détails. Il
+commence toujours bien, mais il ne sait pas du tout achever; il est
+excessivement volage et irrégulier, mais plein d'action et d'énergie.»
+
+[55] «Comme un chien ne se laissera pas détourner d'un lambeau de cuir
+graissé».
+
+[56] Nous ne l'avons pas trouvé.
+
+[57] Dans le sens de l'ancien mot _mouleer_, qui moud son blé au moulin
+banal. (La Curne de Sante-Palaye.)
+
+[58] Chats tigrés.
+
+[59] phrenes
+
+[60] Le mot attribué à Platon signifie «l'âme est immatérielle.»
+Le Diable, en changeant aulos en augos, prétend avoir enlevé à la
+définition de Platon tout sens intelligible.
+
+[61] «Cicéron, Lucrèce, Sénèque écrivaient sur la philosophie, mais
+c'était la philosophie grecque.»--Condorcet.
+
+[62] Arouet de Voltaire.
+
+[63] Machiavel, Mazarin, Robespierre.
+
+[64] Graham's Magazine, 1841.
+
+[65] «On a imaginé bien des méthodes différentes pour transmettre
+d'individu à individu des informations secrètes au moyen d'une écriture
+illisible pour tout autre que le destinataire; et on a généralement
+appelé cet art de correspondance secrète la _cryptographie_. Les anciens
+ont connu plusieurs genres d'écriture secrète. Quelquefois on rasait la
+tête d'un esclave, et l'on écrivait sur le crâne avec quelque fluide
+coloré indélébile; après quoi on laissait pousser la chevelure, et ainsi
+l'on pouvait transmettre une information sans aucun danger de la voir
+découverte avant que la dépêche ambulante arrivât à sa destination. La
+Cryptographie proprement dite embrasse tous les modes d'écriture rendus
+lisibles au moyen d'une clef explicative qui fait connaître le sens réel
+du chiffre employé.»
+
+[66] «Un mot suffit au sage.»
+
+[67] «Des phrases sans suite et des combinaisons de mots sans
+signification, comme le reconnaîtrait lui-même le savant lexicographe,
+cachées sous un chiffre cryptographique, sont plus propres à
+_embarrasser_ le chercheur curieux, et défient plus complètement la
+pénétration que ne le feraient les plus profonds _apophthegmes_ des plus
+savants philosophes. Si les recherches abstruses des scoliastes ne lui
+étaient présentées que dans le vocabulaire non déguisé de sa langue
+maternelle....»
+
+[68] «Nous avons besoin de nous voir immédiatement pour choses de grande
+importance. Les plans sont découverts, et les conspirateurs entre nos
+mains. Venez en toute hâte.»
+
+[69] Cet essai, comme l'indique sa forme, n'est autre chose qu'une des
+lectures ou conférences que Poe fit en 1844 et 1845 sur la poésie et sur
+les poètes en Amérique.
+
+[70] Cette version est empruntée à la traduction que nous avons publiée
+des _Poésies complètes de Shelley_,(3 v. in-18, Albert Savine,
+éditeur.) Nous saisissons avec empressement cette occasion d'ajouter le
+remarquable jugement de Poe sur Shelley aux nombreuses appréciations de
+la Critique Anglaise que nous avons citées dans notre livre: _Shelley:
+sa vie et ses oeuvres_ (1 v. in-18) qui commente et complète notre
+traduction.
+
+«Si jamais homme a noyé ses pensées dans l'expression, ce fut Shelley.
+Si jamais poète a chanté (comme les oiseaux chantent)--par une impulsion
+naturelle,--avec ardeur, avec un entier abandon--pour lui seul--et pour
+la pure joie de son propre chant--ce poète est l'auteur de la _Plante
+Sensitive_. D'art, en dehors de celui qui est l'instinct infaillible du
+Génie--il n'en a pas, ou il l'a complètement dédaigné. En réalité il
+dédaignait la Règle qui est l'émanation de la Loi, parce qu'il
+trouvait sa loi dans sa propre âme. Ses chants ne sont que des notes
+frustes--ébauches sténographiques de poèmes--ébauches qui suffisaient
+amplement à sa propre intelligence, et qu'il ne voulut pas se donner la
+peine de développer dans leur plénitude pour celle de ses semblables.
+Il est difficile de trouver dans ses ouvrages une conception vraiment
+achevée. C'est pour cette raison qu'il est le plus fatigant des poètes.
+Mais s'il fatigue, c'est plutôt pour avoir fait trop peu que trop; ce
+qui chez lui semble le développement diffus d'une idée n'est que la
+concentration concise d'un grand nombre; et c'est cette concision qui le
+rend obscur.
+
+»Pour un tel homme, imiter était hors de question, et ne répondait à
+aucun but--car il ne s'adressait qu'à son propre esprit, qui n'eût
+pas compris une langue étrangère--c'est pourquoi il est profondément
+original. Son étrangeté provient de la perception intuitive de cette
+vérité que Lord Bacon a seul exprimée en termes précis, quand il a dit
+«Il n'y a pas de beauté exquise qui n'offre quelque étrangeté dans ses
+proportions.» Mais que Shelley soit obscur, original, ou étrange, il est
+toujours sincère. Il ne connaît pas l'_affectation_.»
+
+[71] N.P. Willis, essayste, conteur et poète américain. Poe lui a
+consacré un long article dans ses Essais Critiques sur la littérature
+américaine. Il reproche surtout à ses compositions «une teinte marquée
+de mondanité et d'affectation.»
+
+[72] Poe est revenu à plusieurs reprises sur ce morceau dans ses _Notes
+marginales_. L'éloge qu'il fait ici du poète américain Longfellow ne
+l'empêche pas de le juger en maint endroit avec une singulière sévérité.
+«H.W. Longfellow,» dit-il dans un curieux essai intitulé _Autographie_
+où il rapproche le caractère et le génie des écrivains de leur écriture,
+«a droit à la première place parmi les poètes de l'Amérique--du moins à
+la première place parmi ceux qui se sont mis en évidence comme poètes.
+Ses qualités sont toutes de l'ordre le plus élevé, tandis que ses fautes
+sont surtout celles de l'affectation et de l'imitation--une imitation
+qui touche quelquefois au larcin.»
+
+[73] Poe critique ainsi cette strophe dans ses _Marginalia_:
+
+«Une _seule_ plume qui tombe ne peint que bien imparfaitement la
+toute-puissance envahissante des ténèbres; mais une objection plus
+spéciale se peut tirer de la comparaison d'une plume avec la chute d'une
+autre. La nuit est personnifiée par un oiseau, et les ténèbres, qui sont
+la plume de cet oiseau, tombent de ses ailes, comment? comme une autre
+plume tombe d'un autre oiseau. Oui, c'est bien cela. La comparaison se
+compose de deux termes identiques--c'est-à-dire, qu'elle est nulle.
+Elle n'a pas plus de force qu'une proposition identique en logique.»
+
+[74] William Cullen Bryant, l'un des poètes américains les plus admirés
+de Poe. «M. Bryant,» dit-il dans son essai critique sur ce poète,
+«excelle dans les petits poèmes moraux. En fait de versification, il
+n'est surpassé par personne en Amérique, sinon, peut-être, par M.
+Sprague.... M. Bryant a du génie et un génie d'un caractère bien
+tranché; s'il a été négligé par les écoles modernes, c'est qu'il a
+manqué des caractères uniquement extérieurs qui sont devenus le symbole
+de ces écoles.»
+
+[75] Poète américain, professeur à l'Université de Maryland, mort à
+l'âge de vingt-six ans, 1828. En 1825, il publia à Baltimore le volume
+de poésies d'où celle que cite Poe est tirée. Ce volume fut accueilli en
+Amérique par les éloges les plus enthousiastes.
+
+[76] Poe a consacré à l'auteur si populaire de la _Chanson de la
+chemise_ un assez long article critique où il développe ce qu'il en dit
+ici. A côté de la _Belle Inès_ et de la _Maison hantée_, il met a peu
+près au même niveau: L'Ode à la _Mélancolie_, le _Rêve d'Eugène Aram_,
+le _Pont des Soupirs_ et une pièce qui lui semble peut-être caractériser
+le plus profondément le génie de ce singulier poète fantaisiste: _Miss
+Kilmanseg et sa Précieuse jambe_. «C'est l'histoire, dit-il, d'une très
+riche héritière excessivement gâtée par ses parents; elle tombe un jour
+de cheval, et se blesse si gravement la jambe, que l'amputation devient
+inévitable. Pour remplacer sa vraie jambe, elle veut à toute force
+une jambe d'or massif, ayant exactement les proportions de la jambe
+originale. L'admiration que cette jambe excite lui en fait oublier les
+inconvénients.
+
+Cette jambe excite la cupidité d'un _chevalier d'industrie_ qui décide
+sa propriétaire à l'épouser, dissipe sa fortune, et finalement lui vole
+sa jambe d'or, lui casse la tête avec, et décampe. Cette histoire est
+merveilleusement bien racontée et abonde en morceaux brillants, et
+surtout riches en ce que nous avons appelé la _Fantaisie_.»
+
+[77] Ce poème est adressé à Augusta Leigh, la soeur de Byron.
+
+[78] Nous extrayons des _Marginalia_ de Poe un passage qui complètera
+l'idée qu'il ne fait qu'indiquer ici, et où la poétique amoureuse de
+Byron jeune est admirablement caractérisée:
+
+«Les anges,» dit madame Dudevant, une femme qui sème une foule
+d'admirables sentiments à travers un chaos des plus déhontées et des
+plus attaquables fictions, «les anges ne sont pas plus purs que le coeur
+d'un jeune homme qui aime en vérité.» Cette hyperbole n'est pas très
+loin de la vérité. Ce serait la vérité même, si elle s'appliquait à
+l'amour fervent d'un jeune homme qui serait en même temps un poète.
+L'amour juvénile d'un poète est sans contredit un des sentiments humains
+qui réalise de plus près nos rêves de chastes voluptés célestes.
+
+»Dans toutes les allusions de l'auteur de Childe-Harold à sa passion
+pour Mary Chaworth, circule un souffle de tendresse et de pureté presque
+spirituelle, qui contraste violemment avec la grossièreté terrestre qui
+pénètre et défigure ses poèmes d'amour ordinaires. Le _Rêve_, où se
+trouvent retracés ou au moins figurés les incidents de sa séparation
+d'avec elle au moment de son départ pour ses voyages, n'a jamais été
+surpassé (jamais du moins par lui-même) en ferveur, en délicatesse, en
+sincérité, mêlées à quelque chose d'éthéré qui l'élève et l'ennoblit.
+C'est ce qui permet de douter qu'il ait jamais rien écrit d'aussi moins
+universellement populaire. Nous avons quelque raison de croire que
+son attachement pour cette Mary (nom qui semble avoir eu pour lui un
+enchantement particulier) fut sérieux et durable. Il y a de ce fait cent
+preuves évidentes disséminées dans ses poèmes et ses lettres, ainsi que
+dans les mémoires de ses amis et de ses contemporains. Mais le sérieux
+et la durée de cet amour ne vont pas du tout à l'encontre de cette
+opinion que cette passion (si on peut lui donner proprement ce nom)
+offrit un caractère éminemment romantique, vague et imaginatif. Née
+du moment, de ce besoin d'aimer que ressent la jeunesse, elle fut
+entretenue et nourrie par les eaux, les collines, les fleurs et les
+étoiles. Elle n'a aucun rapport direct avec la personne, le caractère
+ou le retour d'affection de Mary Chaworth. Toute jeune fille, pour peu
+qu'elle ne fût pas dénuée d'attraction, eût été aimée de lui dans les
+mêmes circonstances de vie commune et de libres relations, que nous
+réprésentent les gravures. Ils se voyaient sans obstacle et sans
+réserve. Ils jouaient ensemble comme de vrais enfants qu'ils étaient.
+Ils lisaient ensemble les mêmes livres, chantaient les mêmes chansons,
+erraient ensemble la main dans la main à travers leurs propriétés
+contiguës. Il en résulta un amour non seulement naturel et probable,
+mais aussi inévitable que la destinée même.
+
+»Dans de telles circonstances, Mary Chaworth (qui nous est représentée
+comme douée d'une beauté peu commune et de quelques talents) ne pouvait
+manquer d'inspirer une passion de ce genre, et était tout ce qu'il
+fallait pour incarner l'idéal qui hantait l'imagination du poète. Il est
+peut-être préférable, au point de vue du pur roman de leur amour, que
+leurs relations aient été brisées de bonne heure, et ne se soient point
+renouées dans la suite. Toute la chaleur, toute la passion d'âme, la
+partie réelle et essentielle de roman qui marquèrent leur liaison
+enfantine, tout cela doit être mis entièrement sur le compte du poète.
+Si elle ressentit quelque chose d'analogue, ce ne fut sur elle que
+l'effet nécessaire et actuel du magnétisme exercé par la présence
+du poète. Si elle y correspondit en quelque chose, ce ne fut qu'une
+correspondance fatale que lui arracha le sortilège de ses paroles de
+feu. Loin d'elle, le barde emporta avec lui toutes les imaginations
+qui étaient le fondement de sa flamme--dont l'absence même ne fit
+qu'accroître la vigueur; tandis que son amour de la femme, moins idéal
+et en même temps moins réellement substantiel, ne tarda pas à s'évanouir
+entièrement, par la simple disparition de l'élément qui lui avait donné
+l'être. Il ne fut pour elle en somme, qu'un jeune homme qui, sans être
+laid ni méprisable, était sans fortune, légèrement excentrique et
+surtout boiteux. Elle fut pour lui l'Egérie de ses rêves--la Vénus
+Aphrodite sortant, dans sa pleine et surnaturelle beauté, de
+l'étincelante écume au-dessus de l'océan orageux de ses pensées.»
+
+[79] William Motherwell (1797-1835) critique et poète écossais; il
+publia en 1822 la collection de ses poésies sous ce titre: «Poems,
+narrative and Lyrical.» On a publié en 1851 des _Poèmes posthumes_. Il
+est aussi remarquable dans ses poèmes élégiaques et tendres que dans ses
+chants de guerre.
+
+[80] Jeu de mots intraduisible en français, entre _anointed_, oint,
+sacré, et _arointed_, mot fabriqué de _aroint_, exclamation de dégoût:
+_arrière!_ qui ne se trouve que dans Shakespeare.
+
+[81] Mûrier.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Derniers Contes, by Edgar Allan Poe
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DERNIERS CONTES ***
+
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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+are filed in directories based on their release date. If you want to
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+search system you may utilize the following addresses and just
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+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
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