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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:40:15 -0700 |
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RABBE + +AVEC UN PORTRAIT PAR TH. BÉRENGIER + + + + +1887 + + + + + + +INTRODUCTION + + +La vie d'Edgar Allan Poe n'est plus à raconter: ses derniers traducteurs +français, s'inspirant des travaux définitifs de son nouvel éditeur J.H. +Ingram, l'ont éloquemment vengé des calomnies trop facilement acceptées +sur la foi de son ami et _exécuteur_ testamentaire, Rufus Griswold. En +dépit de ses mensonges, Edgar Poe reste pour nous et restera pour la +postérité, de plus en plus admiratrice de son génie, ce que l'a si bien +défini notre Baudelaire: + +«Ce n'est pas par ses miracles matériels, qui pourtant ont fait sa +renommée, qu'il lui sera donné de conquérir l'admiration des gens qui +pensent, c'est par son amour du Beau, par sa connaissance des conditions +harmoniques de la beauté, par sa poésie profonde et plaintive, ouvragée +néanmoins, transparente et correcte comme un bijou de cristal,--par +son admirable style, pur et bizarre,--serré comme les mailles d'une +armure,--complaisant et minutieux,--et dont la plus légère intention +sert à pousser doucement le lecteur vers un but voulu,--et enfin surtout +par ce génie tout spécial, par ce tempérament unique, qui lui a permis +de peindre et d'expliquer d'une manière impeccable, saisissante, +terrible, _l'exception dans l'ordre moral_.--Diderot, pour prendre un +exemple entre cent, est un auteur sanguin; Poe est l'écrivain des nerfs, +et même de quelque chose de plus--et le meilleur que je connaisse.» + +Ajoutons que ce fut une bonne fortune exceptionnelle pour Edgar Poe +de rencontrer un traducteur tel que Baudelaire, si bien fait par les +tendances de son propre esprit pour comprendre son génie, et le rendre +dans un style qui a toutes les qualités de son modèle. Pour notre part, +nous ne parcourons jamais son admirable traduction sans regretter +vivement qu'il n'ait pas assez vécu pour achever toute sa tâche. + +La voie ouverte avec tant d'éclat par l'auteur des _Fleurs du Mal_ +ne pouvait manquer de tenter après lui bien des amateurs du génie +si original et si singulier que la France avait adopté avec tant de +curiosité et d'enthousiasme. A mesure que de nouveaux Contes de Poe +paraissaient, ils étaient avidement lus et traduits. Quelques-uns même +osaient, sous prétexte d'une littéralité trop scrupuleuse, refaire +certaines parties de l'oeuvre de Baudelaire. C'est ainsi que parurent +tour à tour les _Contes inédits_, traduits par William Hughes (1862), +les _Contes grotesques_, traduits par Emile Hennequin (1882), et les +_Oeuvres choisies_, retraduites après Baudelaire par Ernest Guillemot +(1884). + +Les _Contes et Essais_ de Poe, dont nous publions aujourd'hui la +traduction, sont à peu près inédits pour le lecteur français. Si nous +nous sommes permis d'en reproduire deux: _L'inhumation prématurée_ et +_Bon-Bon_, déjà excellemment traduits par M. Hennequin, c'est que, de +son propre aveu du reste, il y a dans sa traduction des lacunes qui nous +ont paru assez importantes pour qu'on pût regretter cette mutilation, et +la réparer au profit du lecteur. + +Les morceaux critiques, tels que _La Cryptographie, le Principe +poétique_, que nous traduisons pour la première fois, complèteront la +série des _Essais_, si heureusement commencée par Baudelaire. + +Cet Essai de Poétique, sous forme de Lecture, en nous révélant le Poe +improvisateur et conférencier, nous initie à l'originale et contestable +théorie qui lui tenait tant au coeur, et qu'il a essayé de mettre en +pratique dans un grand nombre de petites pièces dont quelques-unes, sans +compter _Le Corbeau_ si connu, peuvent rivaliser avec ce qu'il y a de +plus parfait en ce genre. L'exposition de cette théorie nous a valu +l'Anthologie la plus exquise, la plus rare, qu'un dilettante aussi +délicat que Poe pouvait recueillir parmi les petits chefs-d'oeuvre de la +poésie Anglaise ou Américaine. + +Pour que l'Oeuvre de Poe fût parfaitement connue, il resterait à +traduire ses _Essais et Critiques littéraires_ proprement dits, qui +renferment, avec des vues originales et profondes, tant de pages +étincelantes de bon sens, de verve malicieuse, de sagacité critique--et +forment à coup sûr la meilleure histoire qui ait été écrite de la +Littérature Américaine. Puis il faudrait y ajouter en entier les +_Marginalia_, ou pensées détachées de Poe, dont l'excellente traduction +partielle qu'en a tentée M. Hennequin nous a donné un précieux +avant-goût.--Nous espérons, avec le temps, remplir cette tâche +intéressante. + +Il serait superflu de faire ici l'éloge des Contes et Essais qui +composent ce volume. S'ils n'ont pas au même degré les caractères +d'intérêt et de pathétique poignant, les hautes qualités pittoresques +ou dramatiques de certains récits plus connus que l'on est convenu +d'appeler les chefs-d'oeuvre de Poe, ils se recommandent singulièrement +pour la plupart, à notre avis, par une veine d'humour et de malice +incomparable, et par une originalité de composition et de forme d'autant +plus frappante que les sujets semblaient moins prêter à l'inattendu et +à la fantaisie. Le fantastique et le grotesque y revêtent un air de +gravité et de sang-froid qui est du plus haut comique, et donne à la +satire ou à la leçon morale un relief des plus saisissants. + +A côté de ces qualités vraiment caractéristiques du procédé littéraire +de Poe, on retrouvera dans quelques-uns de ces morceaux--le _Mellonta +tauta, le Mille et deuxième Conte de Schéhérazade_, par exemple,--les +profondes vues philosophiques, l'érudition étendue et surtout +l'enthousiasme éclairé pour les merveilleuses découvertes de la science +moderne qui ont inspiré l'admirable _Eureka_. En allant d'un essai +à l'autre, le lecteur sera émerveillé de l'étonnante souplesse avec +laquelle l'auteur sait passer de l'examen des problèmes les plus ardus +des sciences physiques ou morales à la critique légère des filous et des +Reviewers, ou à la charge épique d'un dandy français ou d'un bas-bleu +américain. + +A y regarder de près, il y a plus de philosophie dans un conte de Poe +que dans les gros livres de nos métaphysiciens. + +F. RABBE. + + + + +LE DUC DE L'OMELETTE + + + «_Il arriva enfin dans un climat plus frais._» + + COWPER. + + +Keats est mort d'une critique. Qui donc mourut de l'_Andromaque_[1]? +Ames pusillanimes! De l'Omelette mourut d'un ortolan. _L'histoire en est +brève_[2]. Assiste-moi, Esprit d'Apicius! + +Une cage d'or apporta le petit vagabond ailé, indolent, languissant, +énamouré, du lointain Pérou, sa demeure, à la Chaussée d'Antin. De +la part de sa royale maîtresse la Bellissima, six Pairs de l'Empire +apportèrent au duc de l'Omelette l'heureux oiseau. + +Ce soir-là, le duc va souper seul. Dans le secret de son cabinet, il +repose languissamment sur cette ottomane pour laquelle il a sacrifié sa +loyauté en enchérissant sur son roi,--la fameuse ottomane de Cadet. + +Il ensevelit sa tête dans le coussin. L'horloge sonne! Incapable de +réprimer ses sentiments, Sa Grâce avale une olive. Au même moment, la +porte s'ouvre doucement au son d'une suave musique, et!... le plus +délicat des oiseaux se trouve en face du plus énamouré des hommes! Mais +quel malaise inexprimable jette soudain son ombre sur le visage du +Duc?--«_Horreur!--Chien! Baptiste!--l'oiseau! ah, bon Dieu! cet oiseau +modeste que tu as déshabillé de ses plumes, et que tu as servi sans +papier!» + +Inutile d'en dire davantage--Le Duc expire dans le paroxisme du +dégoût.... + + * * * * * + +«Ha! ha! ha!» dit sa Grâce le troisième jour après son décès. + +«Hé! hé! hé!» répliqua tout doucement le Diable en se renversant avec un +air de hauteur. + +«Non, vraiment, vous n'êtes pas sérieux!» riposta De l'Omelette. «J'ai +péché--_c'est vrai_--mais, mon bon monsieur, considérez la chose!--Vous +n'avez pas sans doute l'intention de mettre actuellement à exécution de +si.... de si barbares menaces.» + +«Pourquoi pas?» dit sa Majesté--«Allons, monsieur, déshabillez-vous.» + +«Me déshabiller?--Ce serait vraiment du joli, ma foi!--Non, monsieur, je +ne me déshabillerai pas. Qui êtes-vous, je vous prie, pour que moi, Duc +de l'Omelette, Prince de Foie-gras, qui viens d'atteindre ma majorité, +moi, l'auteur de la Mazurkiade, et Membre de l'Académie, je doive +me dévêtir à votre ordre des plus suaves pantalons qu'ait jamais +confectionnés Bourdon, de la plus délicieuse robe de chambre qu'ait +jamais composée Rombert--pour ne rien dire de ma chevelure qu'il +faudrait dépouiller de ses papillottes, ni de la peine que j'aurais à +ôter mes gants?» + +«Qui je suis?» dit sa Majesté.--«Ah! vraiment! Je suis Baal-Zebub, +prince de la Mouche. Je viens à l'instant de te tirer d'un cercueil en +bois de rose incrusté d'ivoire. Tu étais bien curieusement embaumé, +et étiqueté comme un effet de commerce. C'est Bélial qui t'a +envoyé--Bélial, mon Inspecteur des Cimetières. Les pantalons, que +tu prétends confectionnés par Bourdon, sont une excellente paire de +caleçons de toile, et ta robe de chambre est un linceul d'assez belle +dimension.» + +«Monsieur!» répliqua le Duc, «je ne me laisserai pas insulter +impunément!--Monsieur! à la première occasion je me vengerai de cet +outrage!--Monsieur! vous entendrez parler de moi! En attendant _au +revoir!_»--et le Duc en s'inclinant allait prendre congé de sa Satanique +Majesté, quand il fut arrêté au passage par un valet de chambre qui le +fit rétrograder. Là-dessus, sa Grâce se frotta les yeux, bâilla, haussa +les épaules, et réfléchit. Après avoir constaté avec satisfaction son +identité, elle jeta un coup d'oeil sur son entourage. + +L'appartement était superbe. De l'Omelette ne put s'empêcher de déclarer +qu'il était _bien comme il faut_. Ce n'était ni sa longueur, ni sa +largeur--mais sa hauteur!--ah! c'était quelque chose d'effrayant!--Il +n'y avait pas de plafond--pas l'ombre d'un plafond--mais une masse +épaisse de nuages couleur de feu qui tournoyaient. Pendant que sa Grâce +regardait en l'air, la tête lui tourna. D'en haut pendait une chaîne +d'un métal inconnu, rouge-sang, dont l'extrémité supérieure se perdait, +comme la ville de Boston, _parmi les nues_. A son extrémité inférieure, +se balançait un large fanal. Le Duc le prit pour un rubis; mais ce rubis +versait une lumière si intense, si immobile, si terrible! une lumière +telle que la Perse n'en avait jamais adoré--que le Guèbre n'en avait +jamais imaginé--que le Musulman n'en avait jamais rêvé--quand, saturé +d'opium, il se dirigeait en chancelant vers son lit de pavots, +s'étendait le dos sur les fleurs, et la face tournée vers le Dieu +Apollon. Le Duc murmura un léger juron, décidément approbateur. + +Les coins de la chambre s'arrondissaient en niches. Trois de ces niches +étaient remplies par des statues de proportions gigantesques. Grecques +par leur beauté, Egyptiennes par leur difformité, elles formaient un +_ensemble_ bien français. Dans la quatrième niche, la statue était +voilée; elle n'était pas colossale. Elle avait une cheville effilée, des +sandales aux pieds. De l'Omelette mit sa main sur son coeur, ferma les +yeux, les leva, et poussa du coude sa Majesté Satanique--en rougissant. + +Mais les peintures!--Cypris! Astarté! Astoreth! elles étaient mille et +toujours la même! Et Raphaël les avait vues! Oui, Raphaël avait passé +par là; car n'avait-il pas peint la---? et par conséquent n'était-il +pas damné?--Les peintures! Les peintures! O luxure! O amour!--Qui donc, +à la vue de ces beautés défendues, pourrait avoir des yeux pour les +délicates devises des cadres d'or qui étoilaient les murs d'hyacinthe et +de porphyre? + +Mais le Duc sent défaillir son coeur. Ce n'est pas, comme on pourrait le +supposer, la magnificence qui lui donne le vertige; il n'est point ivre +des exhalaisons extatiques de ces innombrables encensoirs. _Il est vrai +que tout cela lui a donné à penser--mais!_ Le Duc de l'Omelette est +frappé de terreur; car, à travers la lugubre perspective que lui ouvre +une seule fenêtre sans rideaux, là! flamboie la lueur du plus spectral +de tous les feux! + +_Le pauvre Duc!_ Il ne put s'empêcher de reconnaître que les glorieuses, +voluptueuses et éternelles mélodies qui envahissaient la salle, +transformées en passant à travers l'alchimie de la fenêtre enchantée, +n'étaient que les plaintes et les hurlements des désespérés et des +damnés! Et là! oui, là! sur cette ottomane!--qui donc pouvait-ce +être?--lui, le _petit-maître_--non, la Divinité!--assise et comme +sculptée dans le marbre, et _qui sourit_ avec sa figure pâle si +_amèrement_! + +_Mais il faut agir_--c'est-à-dire, un Français ne perd jamais +complètement la tête. Et puis, sa Grâce avait horreur des scènes. De +l'Omelette redevient lui-même. Il y avait sur une table plusieurs +fleurets et quelques épées. Le Duc a étudié l'escrime sous B.....--_Il +avait tué ses six hommes._ Le voilà sauvé. Il mesure deux épées, et +avec une grâce inimitable, il offre le choix à sa Majesté.--Horreur! sa +Majesté ne fait pas d'armes! + +_Mais elle joue?_ Quelle heureuse idée! Sa Grâce a toujours une +excellente mémoire. Il a étudié à fond le «Diable» de l'abbé Gaultier. +Or il y est dit «_que le Diable n'ose pas refuser une partie d'écarté._» + +Oui, mais les chances! les chances!--Désespérées, sans doute; mais à +peine plus désespérées que le Duc. Et puis, n'était-il pas dans le +secret? N'avait-il pas écrémé le père Le Brun? N'était-il pas membre du +Club Vingt-un? «_Si je perds_, se dit-il, _je serai deux fois perdu_--je +serai deux fois damné--_voilà tout!_ (Ici sa Grâce haussa les épaules). +_Si je gagne, je retournerai à mes ortolans--que les cartes soient +préparées!_» + +Sa Grâce était tout soin, tout attention--sa Majesté tout abandon. A les +voir, on les eût pris pour François et Charles. Sa Grâce ne pensait qu'à +son jeu; sa Majesté ne pensait pas du tout. Elle battit; le Duc coupa. + +Les cartes sont données. L'atout est tourné;--c'est--c'est--le Roi! +Non--c'était la Reine. Sa Majesté maudit son costume masculin. De +l'Omelette mit sa main sur son coeur. + +Ils jouent. Le Duc compte. Il n'est pas à son aise. Sa Majesté compte +lourdement, sourit et prend un coup de vin. Le Duc escamote une carte. + +«_C'est à vous à faire_», dit sa Majesté, coupant. Sa Grâce s'incline, +donne les cartes et se lève de table _en présentant le Roi_. + +Sa Majesté parut chagrinée. + +Si Alexandre n'avait pas été Alexandre, il eût voulu être Diogène. Le +Duc, en prenant congé de son adversaire, lui assura «_que s'il n'avait +pas été De l'Omelette, il eût volontiers consenti à être le Diable._» + + + + +LE MILLE ET DEUXIÈME CONTE DE SCHÉHÉRAZADE + + + «_La vérité est plus étrange que la fiction._» (Vieux dicton.) + + +J'eus dernièrement l'occasion dans le cours de mes recherches +Orientales, de consulter le _Tellmenow Isitsoornot_, ouvrage à peu près +aussi inconnu, même en Europe, que le _Zohar_ de Siméon Jochaïdes, et +qui, à ma connaissance, n'a jamais été cité par aucun auteur américain, +excepté peut-être par l'auteur des _Curiosités de la Littérature +américaine_. En parcourant quelques pages de ce très remarquable +ouvrage, je ne fus pas peu étonné d'y découvrir que jusqu'ici le monde +littéraire avait été dans la plus étrange erreur touchant la destinée +de la fille du vizir, Schéhérazade, telle qu'elle est exposée dans les +_Nuits Arabes_, et que le _dénoûment_, s'il ne manque pas totalement +d'exactitude dans ce qu'il raconte, a au moins le grand tort de ne pas +aller beaucoup plus loin. + +Le lecteur, curieux d'être pleinement informé sur cet intéressant sujet, +devra recourir à l'_Isitsoornot_ lui-même; mais on me pardonnera de +donner un sommaire de ce que j'y ai découvert. + +On se rappellera que, d'après la version ordinaire des _Nuits Arabes_, +un certain monarque, ayant d'excellentes raisons d'être jaloux de la +reine son épouse, non seulement la met à mort, mais jure par sa barbe +et par le prophète d'épouser chaque nuit la plus belle vierge de son +royaume, et de la livrer le lendemain matin à l'exécuteur. + +Après avoir pendant plusieurs années accompli ce voeu à la lettre, +avec une religieuse ponctualité et une régularité méthodique, qui lui +valurent une grande réputation d'homme pieux et d'excellent sens, une +après-midi il fut interrompu (sans doute dans ses prières) par la visite +de son grand vizir, dont la fille, paraît-il, avait eu une idée. + +Elle s'appelait Schéhérazade, et il lui était venu en idée de délivrer +le pays de cette taxe sur la beauté qui le dépeuplait, ou, à l'instar de +toutes les héroïnes, de périr elle-même à la tâche. + +En conséquence, et quoique ce ne fût pas une année bissextile (ce qui +rend le sacrifice plus méritoire), elle députa son père, grand vizir, +au roi, pour lui faire l'offre de sa main. Le roi l'accepta avec +empressement: (il se proposait bien d'y venir tôt ou tard, et il ne +remettait de jour en jour que par crainte du vizir) mais tout en +l'acceptant, il eut soin de faire bien comprendre aux intéressés, que, +pour grand vizir ou non, il n'avait pas la moindre intention de renoncer +à un iota de son voeu ou de ses privilèges. Lors donc que la belle +Schéhérazade insista pour épouser le roi, et l'épousa réellement en +dépit des excellents avis de son père, quand, dis-je, elle l'épousa +bon gré mal gré, ce fut avec ses beaux yeux noirs aussi ouverts que le +permettait la nature des circonstances. + +Mais, paraît-il, cette astucieuse demoiselle (sans aucun doute elle +avait lu Machiavel) avait conçu un petit plan fort ingénieux. + +La nuit du mariage, je ne sais plus sous quel spécieux prétexte, elle +obtint que sa soeur occuperait une couche assez rapprochée de celle du +couple royal pour permettre de converser facilement de lit à lit; et +quelque temps avant le chant du coq elle eut soin de réveiller le bon +monarque, son mari (qui du reste n'était pas mal disposé à son endroit, +quoiqu'il songeât à lui tordre le cou au matin)--elle parvint, dis-je, +à le réveiller (bien que, grâce à une parfaite conscience et à une +digestion facile, il fût profondément endormi) par le vif intérêt d'une +histoire (sur un rat et un chat noir, je crois), qu'elle racontait à +voix basse, bien entendu à sa soeur. Quand le jour parut, il arriva que +cette histoire n'était pas tout à fait terminée, et que Schéhérazade +naturellement ne pouvait pas l'achever, puisque, le moment était venu +de se lever pour être étranglée--ce qui n'est guère plus plaisant que +d'être pendu, quoique un tantinet plus galant. + +Cependant la curiosité du roi, plus forte (je regrette de le dire) +que ses excellents principes religieux mêmes, lui fit pour cette fois +remettre l'exécution de son serment jusqu'au lendemain matin, dans +l'espérance d'entendre la nuit suivante comment finirait l'histoire du +chat noir (oui, je crois que c'était un chat noir) et du rat. + +La nuit venue, madame Schéhérazade non seulement termina l'histoire du +chat noir et du rat (le rat était bleu), mais sans savoir au juste +où elle en était, se trouva profondément engagée dans un récit fort +compliqué où il était question (si je ne me trompe) d'un cheval rose +(avec des ailes vertes), qui donnant tête baissée dans un mouvement +d'horlogerie, fut blessé par une clef indigo. Cette histoire intéressa +le roi plus vivement encore que la précédente; et le jour ayant paru +avant qu'elle fût terminée (malgré tous les efforts de la reine pour la +finir à temps) il fallut encore remettre la cérémonie à vingt-quatre +heures. La nuit suivante, même accident et même résultat, puis l'autre +nuit, et l'autre encore;--si bien que le bon monarque, se voyant dans +l'impossibilité de remplir son serment pendant une période d'au moins +mille et une nuits, ou bien finit par l'oublier tout à fait, ou se +fit relever régulièrement de son voeu, ou (ce qui est plus probable) +l'enfreignit brusquement, en cassant la tête à son confesseur. Quoi +qu'il en soit, Schéhérazade, qui, descendant d'Eve en droite ligne, +avait hérité peut-être des sept paniers de bavardage que cette dernière, +comme personne ne l'ignore, ramassa sous les arbres du jardin d'Eden, +Schéhérazade, dis-je, finit par triompher, et l'impôt sur la beauté fut +aboli. + +Or cette conclusion (celle de l'histoire traditionnelle) est, sans +doute, fort convenable et fort plaisante: mais, hélas! comme la +plupart des choses plaisantes, plus plaisante que vraie; et c'est à +l'Isitsoornot que je dois de pouvoir corriger cette erreur. «Le mieux», +dit un Proverbe français, «est l'ennemi du bien»; et en rappelant que +Schéhérazade avait hérité des sept paniers de bavardage, j'aurais dû +ajouter qu'elle sut si bien les faire valoir, qu'ils montèrent bientôt à +soixante-dix-sept. + +«Ma chère soeur,» dit-elle à la mille et deuxième nuit, (je cite ici +littéralement le texte de l'Isitsoornot) «ma chère soeur, maintenant +qu'il n'est plus question de ce petit inconvénient de la strangulation, +et que cet odieux impôt est si heureusement aboli, j'ai à me reprocher +d'avoir commis une grave indiscrétion, en vous frustrant vous et le roi +(je suis fâchée de le dire, mais le voilà qui ronfle--ce que ne devrait +pas se permettre un gentilhomme) de la fin de l'histoire de Sinbad +le marin. Ce personnage eut encore beaucoup d'autres aventures +intéressantes; mais la vérité est que je tombais de sommeil la nuit où +je vous les racontais, et qu'ainsi je dus interrompre brusquement ma +narration--grave faute qu'Allah, j'espère, voudra bien me pardonner. +Cependant il est encore temps de réparer ma coupable négligence, et +aussitôt que j'aurai pincé une ou deux fois le roi de manière à le +réveiller assez pour l'empêcher de faire cet horrible bruit, je vous +régalerai vous et lui (s'il le veut bien) de la suite de cette très +remarquable histoire.» + +Ici la soeur de Schéhérazade, ainsi que le remarque l'Isitsoornot, ne +témoigna pas une bien vive satisfaction; mais quand le roi, suffisamment +pincé, eut fini de ronfler, et eut poussé un «Hum!» puis un «Hoo!»--mots +arabes sans doute, qui donnèrent à entendre à la reine qu'il était tout +oreilles, et allait faire de son mieux pour ne plus ronfler,--la reine, +dis-je, voyant les choses s'arranger à sa grande satisfaction, reprit la +suite de l'histoire de Sinbad le marin: + +«Sur mes vieux ans,» (ce sont les paroles de Sinbad lui-même, telles +qu'elles sont rapportées par Schéhérazade) «après plusieurs années de +repos dans mon pays, je me sentis de nouveau possédé du désir de visiter +des contrées étrangères; et un jour, sans m'ouvrir de mon dessein à +personne de ma famille, je fis quelques ballots des marchandises les +plus précieuses et les moins embarrassantes, je louai un crocheteur pour +les porter, et j'allai avec lui sur le bord de la mer attendre l'arrivée +d'un vaisseau de hasard qui pût me transporter dans quelque région que +je n'aurais pas encore explorée. + +»Après avoir déposé les ballots sur le sable, nous nous assîmes sous un +bouquet d'arbres et regardâmes au loin sur l'océan, dans l'espoir de +découvrir un vaisseau; mais nous passâmes plusieurs heures sans rien +apercevoir. A la fin, il me sembla entendre comme un bourdonnement ou +un grondement lointain, et le crocheteur, après avoir longtemps prêté +l'oreille, déclara qu'il l'entendait aussi. Peu à peu le bruit devint de +plus en plus fort, et ne nous permit plus de douter que l'objet qui le +causait s'approchât de nous. Nous finîmes par apercevoir sur le bord +de l'horizon un point noir, qui grandit rapidement; nous découvrîmes +bientôt que c'était un monstre gigantesque, nageant, la plus grande +partie de son corps flottant au-dessus de la surface de la mer. Il +venait de notre côté avec une inconcevable rapidité, soulevant autour de +sa poitrine d'énormes vagues d'écume et illuminant toute la partie de la +mer qu'il traversait d'une longue traînée de feu. + +»Quand il fut près de nous, nous pûmes le voir fort distinctement. Sa +longueur égalait celle des plus hauts arbres, et il était aussi large +que la grande salle d'audience de votre palais, ô le plus sublime et le +plus magnifique des califes! Son corps, tout à fait différent de celui +des poissons ordinaires, était aussi dur qu'un roc, et toute la partie +qui flottait au-dessus de l'eau était d'un noir de jais, à l'exception +d'une étroite bande de couleur rouge-sang qui lui formait une ceinture. +Le ventre qui flottait sous l'eau, et que nous ne pouvions qu'entrevoir +de temps en temps, quand le monstre s'élevait ou descendait avec les +vagues, était entièrement couvert d'écailles métalliques, d'une couleur +semblable à celle de la lune par un ciel brumeux. Le dos était plat et +presque blanc, et donnait naissance à plus de six vertèbres formant à +peu près la moitié de la longueur totale du corps. + +»Cette horrible créature n'avait pas de bouche visible; mais, comme +pour compenser cette défectuosité, elle était pourvue d'au moins +quatre-vingts yeux, sortant de leurs orbites comme ceux de la demoiselle +verte, alignés tout autour de la bête en deux rangées l'une au-dessus de +l'autre, et parallèles à la bande rouge-sang, qui semblait jouer le rôle +d'un sourcil. Deux ou trois de ces terribles yeux étaient plus larges +que les autres, et avaient l'aspect de l'or massif. + +»Le mouvement extrêmement rapide avec lequel cette bête s'approchait de +nous devait être entièrement l'effet de la sorcellerie--car elle n'avait +ni nageoires comme les poissons, ni palmures comme les canards, ni ailes +comme la coquille de mer, qui flotte à la manière d'un vaisseau: elle ne +se tordait pas non plus comme font les anguilles. Sa tête et sa queue +étaient de forme parfaitement semblable, sinon que près de la dernière +se trouvaient deux petits trous qui servaient de narines, et par +lesquels le monstre soufflait son épaisse haleine avec une force +prodigieuse et un vacarme fort désagréable. + +»La vue de cette hideuse bête nous causa une grande terreur; mais notre +étonnement fut encore plus grand que notre peur, quand, la considérant +de plus près, nous aperçûmes sur son dos une multitude d'animaux à peu +près de la taille et de la forme humaines, et ressemblant parfaitement +à des hommes, sinon qu'ils ne portaient pas (comme les hommes) des +vêtements, la nature, sans doute, les ayant pourvus d'une espèce +d'accoutrement laid et incommode, qui s'ajustait si étroitement à la +peau qu'il rendait ces pauvres malheureux ridiculement gauches, et +semblait les mettre à la torture. Le sommet de leurs têtes était +surmonté d'une espèce de boîtes carrées; à première vue je les pris pour +des turbans, mais je découvris bientôt qu'elles étaient extrêmement +lourdes et massives, d'où je conclus qu'elles étaient destinées, par +leur grand poids, à maintenir les têtes de ces animaux fermes et solides +sur leurs épaules. Autour de leurs cous étaient attachés des colliers +noirs (signes de servitude sans doute) semblables à ceux de nos chiens, +seulement beaucoup plus larges et infiniment plus raides--de telle sorte +qu'il était tout à fait impossible à ces pauvres victimes de mouvoir +leurs têtes dans une direction quelconque sans mouvoir le corps en même +temps; ils étaient ainsi condamnés à la contemplation perpétuelle de +leurs nez,--contemplation prodigieusement, sinon désespérément bornée et +abrutissante. + +»Quand le monstre eut presque atteint le rivage où nous étions, il +projeta tout à coup un de ses yeux à une grande distance, et en fit +sortir un terrible jet de feu, accompagné d'un épais nuage de fumée, et +d'un fracas que je ne puis comparer qu'au tonnerre. Lorsque la fumée se +fut dissipée, nous vîmes un de ces singuliers animaux-hommes debout près +de la tête de l'énorme bête, une trompette à la main; il la porta à sa +bouche et en émit à notre adresse des accents retentissants, durs et +désagréables que nous aurions pu prendre pour un langage articulé, s'ils +n'étaient pas entièrement sortis du nez. + +»Comme c'était évidemment à moi qu'il s'adressait, je fus fort +embarrassé pour répondre, n'ayant pu comprendre un traître mot de ce qui +avait été dit. Dans cet embarras, je me tournai du côté du crocheteur, +qui s'évanouissait de peur près de moi, et je lui demandai son opinion +sur l'espèce de monstre à qui nous avions affaire, sur ce qu'il voulait, +et sur ces créatures qui fourmillaient sur son dos. A quoi le crocheteur +répondit, aussi bien que le lui permettait sa frayeur, qu'il avait en +effet entendu parler de ce monstre marin; que c'était un cruel démon, +aux entrailles de soufre, et au sang de feu, créé par de mauvais génies +pour faire du mal à l'humanité; que ces créatures qui fourmillaient sur +son dos étaient une vermine, semblable à celle qui quelquefois tourmente +les chats et les chiens, mais un peu plus grosse et plus sauvage; que +cette vermine avait son utilité, toute pernicieuse, il est vrai: la +torture que causaient à la bête ses piqûres et ses morsures l'excitait à +ce degré de fureur qui lui était nécessaire pour rugir et commettre le +mal, et accomplir ainsi les desseins vindicatifs et cruels des mauvais +génies. + +»Ces explications me déterminèrent à prendre mes jambes à mon cou, et +sans même regarder une fois derrière moi, je me mis à courir de toutes +mes forces à travers les collines, tandis que le crocheteur se sauvait +aussi vite dans une direction opposée, emportant avec lui mes ballots, +dont il eut, sans doute, le plus grand soin: cependant je ne saurais +rien assurer à ce sujet, car je ne me souviens pas de l'avoir jamais +revu depuis. + +»Quant à moi, je fus si chaudement poursuivi par un essaim des +hommes-vermine (ils avaient gagné le rivage sur des barques) que je fus +bientôt pris, et conduit pieds et poings liés, sur la bête, qui se remit +immédiatement à nager au large. + +»Je me repentis alors amèrement d'avoir fait la folie de quitter mon +confortable logis pour exposer ma vie dans de pareilles aventures; mais +le regret étant inutile, je m'arrangeai de mon mieux de la situation, et +travaillai à m'assurer les bonnes grâces de l'animal à la trompette, qui +semblait exercer une certaine autorité sur ses compagnons. J'y réussis +si bien, qu'au bout de quelques jours il me donna plusieurs témoignages +de sa faveur, et en vint à prendre la peine de m'enseigner les éléments +de ce qu'il y avait une certaine outrecuidance à appeler son langage. Je +finis par pouvoir converser facilement avec lui et lui faire comprendre +l'ardent désir que j'avais de voir le monde. + +»_Washish squashish squeak, Sinbad, hey-diddle diddle, grunt unt +grumble, hiss, fiss, whiss_, me dit-il un jour après dîner--mais je +vous demande mille pardons, j'oubliais que Votre Majesté n'est pas +familiarisée avec le dialecte des _Coqs-hennissants_ (ainsi s'appelaient +les animaux-hommes; leur langage, comme je le présume, formant le lien +entre la langue des chevaux et celle des coqs.) Avec votre permission, +je traduirai: _Washish squashish_ et le reste. Cela veut dire: «Je suis +heureux, mon cher Sinbad, de voir que vous êtes un excellent garçon; +nous sommes en ce moment en train de faire ce qu'on appelle le tour du +globe; et puisque vous êtes si désireux de voir le monde, je veux faire +un effort, et vous transporter gratis sur le dos de la bête.» + +Quand Lady Schéhérazade en fut à ce point de son récit, dit +l'Isitsoôrnot, le roi se retourna de son côté gauche sur son côté droit, +et dit: + +«Il est en effet fort étonnant, ma chère reine, que vous ayez omis +jusqu'ici ces dernières aventures de Sinbad. Savez-vous que je les +trouve excessivement curieuses et intéressantes?» + +Sur quoi, la belle Schéhérazade continua son histoire en ces termes: + +«Sinbad poursuit ainsi son récit:--Je remerciai l'homme-animal de sa +bonté, et bientôt je me trouvai tout à fait chez moi sur la bête. Elle +nageait avec une prodigieuse rapidité à travers l'Océan, dont la surface +cependant, dans cette partie du monde, n'est pas du tout plate, mais +ronde comme une grenade, de sorte que nous ne cessions, pour ainsi dire, +de monter et de descendre.» + +«Cela devait être fort singulier,» interrompit le roi. + +«Et cependant rien n'est plus vrai,» répondit Schéhérazade. + +«Il me reste quelques doutes,» répliqua le roi, «mais, je vous en prie, +veuillez continuer votre histoire.» + +«Volontiers» dit la reine. «La bête, poursuivit Sinbad, nageait donc, +comme je l'ai dit, toujours montant et toujours descendant; nous +arrivâmes enfin à une île de plusieurs centaines de milles de +circonférence, qui cependant avait été bâtie au milieu de la mer par une +colonie de petits animaux semblables à des chenilles[3].» + +«Hum!» fit le roi. + +«En quittant cette île,» continua Schéhérazade (sans faire attention +bien entendu à cette éjaculation inconvenante de son mari) nous +arrivâmes bientôt à une autre où les forêts étaient de pierre massive, +et si dure qu'elles mirent en pièces les haches les mieux trempées avec +lesquelles nous essayâmes de les abattre[4]. + +«Hum!» fit de nouveau le roi; mais Schéhérazade passa outre, et continua +à faire parler Sinbad. + +«Au delà de cette île, nous atteignîmes une contrée où il y avait une +caverne qui s'étendait à la distance de trente ou quarante milles dans +les entrailles de la terre, et qui contenait des palais plus nombreux, +plus spacieux et plus magnifiques que tous ceux de Damas ou de Bagdad. +A la voûte de ces palais étaient suspendues des myriades de gemmes, +semblables à des diamants, mais plus grosses que des hommes, et au +milieu des rues formées de tours, de pyramides et de temples, coulaient +d'immenses rivières aussi noires que l'ébène, et où pullulaient des +poissons sans yeux.[5]» + +«Hum!» fit le roi. + +«Nous parvînmes ensuite à une région où nous trouvâmes une autre +montagne; au bas de ses flancs coulaient des torrents de métal fondu, +dont quelques-uns avaient douze milles de large et soixante milles de +long[6]; d'un abîme creusé au sommet sortait une si énorme quantité de +cendres que le soleil en était entièrement éclipsé et qu'il régnait une +obscurité plus profonde que la nuit la plus épaisse, si bien que même +à une distance de cent cinquante milles de la montagne, il nous était +impossible de distinguer l'objet le plus blanc, quelque rapproché qu'il +fût de nos yeux[7]. + +«Hum!» fit le roi. + +«Après avoir quitté cette côte, nous rencontrâmes un pays où la nature +des choses semblait renversée--nous y vîmes un grand lac, au fond +duquel, à plus de cent pieds au-dessous de la surface de l'eau, poussait +en plein feuillage une forêt de grands arbres florissants[8].» + +«Hoo!» dit le roi. + +«A quelque cent milles plus loin, nous entrâmes dans un climat où +l'atmosphère était si dense que le fer ou l'acier pouvaient s'y soutenir +absolument comme des plumes dans la nôtre[9].» + +«Balivernes!» dit le roi. + +«Suivant toujours la même direction, nous arrivâmes à la plus magnifique +région du monde. Elle était arrosée des méandres d'une glorieuse rivière +sur une étendue de plusieurs milliers de milles. Cette rivière était +d'une profondeur indescriptible, et d'une transparence plus merveilleuse +que celle de l'ambre. Elle avait de trois à six milles de large, et ses +berges qui s'élevaient de chaque côté à une hauteur perpendiculaire de +douze cents pieds étaient couronnées d'arbres toujours verdoyants et +de fleurs perpétuelles au suave parfum qui faisaient de ces lieux un +somptueux jardin; mais cette terre plantureuse s'appelait le royaume de +l'Horreur, et on ne pouvait y entrer sans y trouver la mort[10].» + +«Ouf!» dit le roi. + +«Nous quittâmes ce royaume en toute hâte, et quelques jours après, nous +arrivâmes à d'autres bords, où nous fûmes fort étonnés de voir des +myriades d'animaux monstrueux portant sur leurs têtes des cornes qui +ressemblaient à des faux. Ces hideuses bêtes se creusent de vastes +cavernes dans le sol en forme d'entonnoir, et en entourent l'entrée +d'une ligne de rocs entassés l'un sur l'autre de telle sorte qu'ils ne +peuvent manquer de tomber instantanément, quand d'autres animaux s'y +aventurent; ceux-ci se trouvent ainsi précipités dans le repaire du +monstre, où leur sang est immédiatement sucé, après quoi leur carcasse +est dédaigneusement lancée à une immense distance de la «caverne de la +mort[11].» + +«Peuh!» dit le roi. + +«Continuant notre chemin, nous vîmes un district abondant en végétaux, +qui ne poussaient pas sur le sol, mais dans l'air[12]. Il y en avait +qui naissaient de la substance d'autres végétaux[13]; et d'autres qui +empruntaient leur propre substance aux corps d'animaux vivants[14]. +Puis d'autres encore tout luisants d'un feu intense[15]; d'autres qui +changeaient de place à leur gré[16]; mais, chose bien plus merveilleuse +encore, nous découvrîmes des fleurs qui vivaient, respiraient et +agitaient leurs membres à volonté, et qui, bien plus, avaient la +détestable passion de l'humanité pour asservir d'autres créatures, et +les confiner dans d'horribles et solitaires prisons jusqu'à ce qu'elles +eussent rempli une tâche fixée[17].» + +«Bah!» dit le roi. + +«Après avoir quitté ce pays, nous arrivâmes bientôt à un autre, où les +oiseaux ont une telle science et un tel génie en mathématiques, qu'ils +donnent tous les jours des leçons de géométrie aux hommes les plus sages +de l'empire. Le roi ayant offert une récompense pour la solution de deux +problèmes très difficiles, ils furent immédiatement résolus--l'un, par +les abeilles, et l'autre par les oiseaux; mais comme le roi garda ces +solutions secrètes, ce ne fut qu'après les plus profondes et les plus +laborieuses recherches, et une infinité de gros livres écrits pendant +une longue série d'années, que les Mathématiciens arrivèrent enfin aux +mêmes solutions qui avaient été improvisées par les abeilles et par les +oiseaux[18].» + +«Oh! oh!» dit le roi. + +«A peine avions nous perdu de vue cette contrée, qu'une autre s'offrit +à nos yeux. De ses bords s'étendit sur nos têtes un vol d'oiseaux d'un +mille de large, et de deux cent quarante milles de long; si bien que +tout en faisant un mille à chaque minute, il ne fallut pas à cette bande +d'oiseaux moins de quatre heures pour passer au dessus de nous; il y +avait bien plusieurs millions de millions d'oiseaux[19]. + +«Oh!» dit le roi. + +«Nous n'étions pas plus tôt délivrés du grand ennui que nous causèrent +ces oiseaux que nous fûmes terrifiés par l'apparition d'un oiseau +d'une autre espèce, infiniment plus grand que les corbeaux que j'avais +rencontrés dans mes premiers voyages; il était plus gros que le plus +vaste des dômes de votre sérail, ô le plus magnifique des califes! +Ce terrible oiseau n'avait pas de tête visible, il était entièrement +composé de ventre, un ventre prodigieusement gras et rond, d'une +substance molle, poli, brillant, et rayé de diverses couleurs. Dans ses +serres le monstre portait à son aire dans les cieux une maison dont +il avait fait sauter le toit, et dans l'intérieur de laquelle nous +aperçûmes distinctement des êtres humains, en proie sans doute au plus +affreux désespoir en face de l'horrible destin qui les attendait. Nous +fimes tout le bruit possible dans l'espérance d'effrayer l'oiseau et de +lui faire lâcher sa proie; mais il se contenta de pousser une espèce de +ronflement de rage, et laissa tomber sur nos têtes un sac pesant que +nous trouvâmes rempli de sable.» + +«Sornettes!» dit le roi. + +«Aussitôt après cette aventure, nous remontâmes un continent d'une +immense étendue et d'une solidité prodigieuse, et qui cependant était +entièrement porté sur le dos d'une vache bleu de ciel qui n'avait pas +moins de quatre cents cornes[20].» + +«Cela, je le crois,» dit le roi, «parce que j'ai lu quelque chose de +semblable dans un livre.» + +«Nous passâmes immédiatement sous ce continent (en nageant entre les +jambes de la vache) et quelques heures après nous nous trouvâmes dans +une merveilleuse contrée, et l'homme-animal m'informa que c'était son +pays natal, habité par des êtres de son espèce. Cette révélation fit +grandement monter l'homme-animal dans mon estime, et je commençai à +éprouver quelque honte de la dédaigneuse familiarité avec laquelle je +l'avais traité; car je découvris que les animaux-hommes étaient en +général une nation de très puissants magiciens qui vivaient avec des +vers dans leurs cervelles[21]; ces vers, sans doute, servaient à +stimuler par leurs tortillements et leurs frétillements les plus +miraculeux efforts de l'imagination. + +«Balivernes!» dit le roi. + +«Ces magiciens avaient apprivoisé plusieurs animaux de la plus +singulière espèce; par exemple, il y avait un énorme cheval dont les os +étaient de fer, et le sang de l'eau bouillante. En guise d'avoine, il +se nourrissait habituellement de pierres noires; et cependant, en dépit +d'un si dur régime, il était si fort et si rapide qu'il pouvait traîner +un poids plus lourd que le plus grand temple de cette ville, et avec une +vitesese surpassant celle du vol de la plupart des oiseaux[22].» + +«Sornettes!» dit le roi. + +«Je vis aussi chez ce peuple une poule sans plumes, mais plus grosse +qu'un chameau; au lieu de chair et d'os elle était faite de fer et de +brique: son sang, comme celui du cheval, (avec qui du reste elle avait +beaucoup de rapport) était de l'eau bouillante, et comme lui elle ne +mangeait que du bois ou des pierres noires. Cette poule produisait +souvent une centaine de petits poulets dans un jour, et ceux-ci après +leur naissance restaient plusieurs semaines dans l'estomac de leur +mère[23].» + +«Inepte!» dit le roi. + +«Un des plus grands magiciens de cette nation inventa un homme composé +de cuivre, de bois et de cuir, et le doua d'un génie tel qu'il aurait +battu aux échecs toute la race humaine à l'exception du grand calife +Haroun Al-Raschid[24]. Un autre construisit (avec les mêmes matériaux) +une créature capable de faire rougir de honte le génie même de celui +qui l'avait inventée; elle était douée d'une telle puissance de +raisonnement, qu'en une seconde elle exécutait des calculs, qui auraient +demandé les efforts combinés de cinquante mille hommes de chair et d'os +pendant une année[25]. Un autre plus prodigieux encore s'était fabriqué +une créature qui n'était ni homme ni bête, mais qui avait une cervelle +de plomb mêlée d'une matière noire comme de la poix, et des doigts +dont elle se servait avec une si grande rapidité et une si incroyable +dextérité qu'elle aurait pu sans peine écrire douze cents copies du +Coran en une heure; et cela avec une si exacte précision, qu'on n'aurait +pu trouver entre toutes ces copies une différence de l'épaisseur du plus +fin cheveu. Cette créature jouissait d'une force prodigieuse, au point +d'élever ou de renverser de son souffle les plus puissants empires; mais +ses forces s'exerçaient également pour le mal comme pour le bien.» + +«Ridicule!» dit le roi. + +«Parmi ces nécromanciens, il y en avait un qui avait dans ses veines le +sang des salamandres; il ne se faisait aucun scrupule de s'asseoir et de +fumer son chibouc dans un four tout rouge en attendant que son dîner +y fût parfaitement cuit[26]. Un autre avait la faculté de changer +les métaux vulgaires en or, sans même les surveiller pendant +l'opération[27]. Un autre était doué d'une telle délicatesse du toucher, +qu'il avait fait un fil de métal si fin qu'il était invisible[28]. Un +autre avait une telle rapidité de perception qu'il pouvait compter les +mouvements distincts d'un corps élastique vibrant avec la vitesse de +neuf cents millions de vibrations en une seconde[29].» + +«Absurde!» dit le roi. + +«Un autre de ces magiciens, au moyen d'un fluide que personne n'a jamais +vu, pouvait faire brandir les bras à ses amis, leur faire donner des +coups de pied, les faire lutter, ou danser à sa volonté[30]. Un autre +avait donné à sa voix une telle étendue qu'il pouvait se faire entendre +d'un bout de la terre à l'autre[31]. Un autre avait un bras si long +qu'il pouvait, assis à Damas, rédiger une lettre à Bagdad, ou à quelque +distance que ce fût[32]. Un autre ordonnait à l'éclair de descendre du +ciel, et l'éclair descendait à son ordre, et une fois descendu, lui +servait de jouet. Un autre de deux sons retentissants réunis faisait +un silence. Un autre avec deux lumières étincelantes produisait une +profonde obscurité[33]. Un autre faisait de la glace dans une fournaise +chauffée au rouge[34]. Un autre invitait le soleil à faire son portrait, +et le soleil le faisait[35]. Un autre prenait cet astre avec la lune et +les planètes, et après les avoir pesés avec un soin scrupuleux, +sondait leurs profondeurs, et se rendait compte de la solidité de leur +substance. Mais la nation tout entière est douée d'une si surprenante +habileté en sorcellerie, que les enfants, les chats et les chiens +eux-mêmes les plus ordinaires n'éprouvent aucune difficulté à percevoir +des objets qui n'existent pas du tout, ou qui depuis vingt millions +d'années avant la naissance de ce peuple ont disparu de la surface du +monde[36].» + +«Déraisonnable!» dit le roi. + +«Les femmes et les filles de ces incomparables sages et sorciers», +continua Schéhérazade, sans se laisser aucunement troubler par les +fréquentes et inciviles interruptions de son mari, «les filles et les +femmes de ces éminents magiciens sont tout ce qu'il y a d'accompli et de +raffiné, et seraient ce qu'il y a de plus intéressant et de plus beau, +sans une malheureuse fatalité qui pèse sur elles, et dont les pouvoirs +miraculeux de leurs maris et de leurs pères n'ont pas été capables +jusqu'ici de les préserver. Les fatalités prennent toutes sortes de +formes différentes; celle dont je parle prit la forme d'un caprice.» + +«Un quoi?» dit le roi. + +«Un caprice,» dit Schéhérazade. «Un des mauvais génies, qui ne cherchent +que l'occasion de faire du mal, leur mit dans la tête, à ces dames +accomplies, que ce qui constitue la beauté personnelle consiste +entièrement dans la protubérance de là région qui ne s'étend pas très +loin au-dessous du dos. La perfection de la beauté, d'après elles, est +en raison directe de l'étendue de cette protubérance. Cette idée leur +trotta longtemps par la tête, et comme les coussins sont à bon marché +dans ce pays, il ne fut bientôt plus possible de distinguer une femme +d'un dromadaire.» + +«Assez», dit le roi--«je n'en saurais entendre davantage. Vous m'ayez +déjà donné un terrible mal de tête avec vos mensonges. Il me semble +aussi que le jour commence à poindre. Depuis combien de temps +sommes-nous mariés?--Ma conscience commence aussi à se sentir de nouveau +troublée. Et puis cette allusion au dromadaire ... me prenez-vous pour +un imbécile? En résumé, il faut vous lever et vous laisser étrangler.» + +Ces paroles, m'apprend l'Isitsoörnot, affligèrent et étonnèrent à la +fois Schéhérazade. Mais comme elle savait que le roi était un homme +d'une intégrité scrupuleuse et incapable de forfaire à sa parole, elle +se soumit de bonne grâce à sa destinée. Elle trouva cependant (durant +l'opération) une grande consolation dans la pensée que son histoire +restait en grande partie inachevée, et que, par sa pétulance, sa brute +de mari s'était justement puni lui-même en se privant du récit d'un +grand nombre d'autres merveilleuses aventures. + + + + +MELLONTA TAUTA + +(ce qui doit arriver) + + +_A bord du Ballon l'Alouette_, + +1 avril, 2848. + +Il faut aujourd'hui, mon cher ami, que vous subissiez, pour vos péchés, +le supplice d'un long bavardage. Je vous déclare nettement que je vais +vous punir de toutes vos impertinences, en me faisant aussi ennuyeux, +aussi décousu, aussi incohérent, aussi insupportable que possible. + +Me voilà donc encaqué dans un sale ballon, avec une centaine ou deux de +passagers appartenant à la _canaille_, tous engagés dans une partie de +plaisir (quelle bouffonne idée certaines gens se font du plaisir!) et +ayant devant moi la perspective de ne pas toucher la _terre ferme_ avant +un mois au moins. Personne à qui parler. Rien à faire. Or quand on n'a +rien à faire, c'est le cas de correspondre avec ses amis. Vous comprenez +donc le double motif pour lequel je vous écris cette lettre:--mon ennui +et vos péchés. + +Ajustez vos lunettes et préparez-vous à vous ennuyer. J'ai l'intention +de vous écrire ainsi chaque jour pendant cet odieux voyage. + +Mon Dieu! quand donc quelque nouvelle _Invention_ germera-t-elle dans +le péricrâne humain? Serons-nous donc éternellement condamnés aux mille +inconvénients du ballon? + +_Personne_ ne trouvera donc un système de locomotion plus expéditif? +Ce train de petit trot est, à mon avis, une véritable torture. Sur ma +parole, depuis que nous sommes partis, nous n'avons pas fait plus de +cent milles à l'heure. Les oiseaux mêmes nous battent, quelques-uns +au moins. Je vous assure qu'il n'y a là aucune exagération. Notre +mouvement, sans doute, semble plus lent qu'il n'est réellement--et cela, +parce que nous n'avons autour de nous aucun point de comparaison qui +puisse nous faire juger de notre rapidité, et que nous marchons avec le +vent. Assurément, toutes les fois que nous rencontrons un autre ballon, +nous avons alors quelque chance de nous rendre compte de notre vitesse, +et je dois reconnaître qu'en somme cela ne va pas trop mal. Tout +accoutumé que je suis à ce mode de voyage, je ne puis m'empêcher de +ressentir une espèce de vertige, toutes les fois qu'un ballon nous +devance en passant dans un courant directement au-dessus de notre tête. +Il me semble toujours voir un immense oiseau de proie prêt à fondre sur +nous et à nous emporter dans ses serres. Il en est venu un sur nous ce +matin même au lever du soleil, et il rasa de si près le nôtre que sa +corde-guide frôla le réseau auquel est suspendu notre char, et nous +causa une sérieuse panique. Notre capitaine remarqua que si ce réseau +avait été composé de cette vieille soie d'il y a cinq cents ou mille +ans, nous aurions inévitablement souffert une avarie. Cette soie, comme +il me l'a expliqué, était une étoffe fabriquée avec les entrailles d'une +espèce de ver de terre. Ce ver était soigneusement nourri de mûres--une +espèce de fruit ressemblant à un melon d'eau--et, quand il était +suffisamment gras, on l'écrasait dans un moulin. La pâte qu'il formait +alors était appelée dans son état primitif _papyrus_, et elle devait +passer par une foule de préparations diverses pour devenir finalement +de la _soie_. Chose singulière! cette soie était autrefois fort prisée +comme article de _toilette de femmes_! Généralement elle servait aussi +à construire les ballons. Il paraît qu'on trouva dans la suite une +meilleure espèce de matière dans l'enveloppe inférieure du péricarpe +d'une plante vulgairement appelée _euphorbium_, et connue aujourd'hui en +botanique sous le nom d'herbe de lait. On appela cette dernière espèce +de soie _soie-buckingham_, à cause de sa durée exceptionnelle, et on +la rendait prête à l'usage en la vernissant d'une solution de gomme de +caoutchouc--substance qui devait ressembler sous beaucoup de rapports +à la _gutta percha_, ordinairement employée aujourd'hui. Ce caoutchouc +était quelquefois appelé gomme arabique indienne ou gomme de whist, et +appartenait sans doute à la nombreuse famille des _fungi_. Vous ne me +direz plus maintenant que je ne suis pas un zélé et profond antiquaire. + +A propos de cordes-guides, la nôtre, paraît-il, vient de renverser +par dessus bord un homme d'un de ces petits bateaux électriques qui +pullulent au dessous de nous dans l'océan--un bateau d'environ 600 +tonnes, et, d'après ce qu'on dit, scandaleusement chargé. Il devrait +être interdit à ces diminutifs de barques de transporter plus d'un +nombre déterminé de passagers. On ne laissa pas l'homme remonter à bord, +et il fut bientôt perdu de vue avec son sauveur. Je me félicite, mon +cher ami, de vivre dans un temps assez éclairé pour qu'un simple +individu ne compte pas comme existence. Il n'y a que la masse dont la +véritable Humanité doive se soucier. En parlant d'Humanité, savez-vous +que notre immortel Wiggins n'est pas aussi original dans ses vues sur la +condition sociale et le reste, que ses contemporains sont disposés à le +croire? Pundit m'assure que les mêmes idées ont été émises presque +dans les mêmes termes il y a à peu près mille ans, par un philosophe +irlandais nommé Fourrier, dans l'intérêt d'une boutique de détail pour +peaux de chat et autres fourrures. Pundit est _savant_, vous le savez; +il ne peut y avoir d'erreur à ce sujet. Qu'il est merveilleux de voir se +réaliser tous les jours la profonde observation de l'Indou Aries Tottle +(citée par Pundit):--«Il faut reconnaître que ce n'est pas une ou deux +fois, mais à l'infini que les mêmes opinions reviennent en tournant +toujours dans le même cercle parmi les hommes.» + +_2 avril._--Parlé aujourd'hui du cutter électrique chargé de la section +moyenne des fils télégraphiques flottants. J'apprends que lorsque cette +espèce de télégraphe fut essayée pour la première fois par Horse, on +regardait comme tout à fait impossible de conduire les fils sous la +mer; aujourd'hui nous avons peine à comprendre où l'on pouvait voir une +difficulté! Ainsi marche le monde. _Tempora mutantur_--vous m'excuserez +de vous citer de l'Étrusque. Que _ferions-nous_ sans le télégraphe +Atlantique? (Pundit prétend qu'Atlantique est l'ancien adjectif). +Nous nous arrêtâmes quelques minutes pour adresser au cutter quelques +questions, et nous apprîmes, entre autres glorieuses nouvelles, que +la guerre civile sévit en Afrique, tandis que la peste travaille +admirablement tant en Europe qu'en Ayesher. N'est-il pas vraiment +remarquable qu'avant les merveilleuses lumières versées par l'Humanité +sur la philosophie, le monde ait été habitué à considérer la guerre et +la peste comme des calamités? Savez-vous qu'on adressait des prières +dans les anciens temples dans le but d'écarter ces _maux_ (!) de +l'humanité? N'est-il pas vraiment difficile de s'imaginer quel principe +d'intérêt dirigeait nos ancêtres dans leur conduite? Etaient-ils donc +assez aveugles pour ne pas comprendre que la destruction d'une myriade +d'individus n'est qu'un avantage positif proportionnel pour la masse? + +_3 avril._--Rien de plus amusant que de monter l'échelle de corde +qui conduit au sommet du ballon, et de contempler de là le monde +environnant. Du char au-dessous vous savez que la vue n'est pas si +étendue--on ne peut guère regarder verticalement. Mais de cette place +(où je vous écris) assis sur les somptueux coussins de la salle ouverte +au sommet, on peut tout voir dans toutes les directions. En ce moment +il y a en vue une multitude de ballons, qui présentent un tableau très +animé, pendant que l'air retentit du bruit de plusieurs millions de voix +humaines. J'ai entendu affirmer que lorsque Jaune ou (comme le veut +Pundit) Violet, le premier aéronaute, dit-on, soutint qu'il était +pratiquement possible de traverser l'atmosphère dans toutes les +directions, et qu'il suffisait pour cela de monter et de descendre +jusqu'à ce qu'on eût atteint un courant favorable, c'est à peine si +ses contemporains voulurent l'entendre, et qu'ils le regardèrent tout +simplement comme une sorte de fou ingénieux, les philosophes (!) du jour +déclarant que la chose était impossible. Il me semble aujourd'hui _tout +à fait_ inexplicable qu'une chose aussi simple et aussi pratique ait pu +échapper à la sagacité des anciens _savants_. Mais dans tous les temps, +les plus grands obstacles au progrès de l'art sont venus des prétendus +hommes de science. Assurément, _nos_ hommes de science ne sont pas tout +à fait aussi bigots que ceux d'autrefois;--et à ce sujet j'ai à vous +raconter quelque chose de bien drôle. Savez-vous qu'il n'y a pas plus de +mille ans que les métaphysiciens consentirent à faire revenir les gens +de cette singulière idée, qu'il n'existait que _deux routes possibles +pour atteindre à la vérité_? Croyez-le si vous pouvez! Il paraît qu'il y +a longtemps, bien longtemps, dans la nuit des âges, vivait un philosophe +turc (ou peut-être Indou) appelé Aries Tottle[37]. Ce philosophe +introduisit, ou tout au moins propagea ce qu'on appelait la méthode +d'investigation déductive ou _à priori_. Il partait de principes qu'il +regardait comme des axiomes ou _vérités évidentes_ par elles-mêmes, et +descendait _logiquement_ aux conséquences. Ses plus grands disciples +furent un nommé Neuclid[38] et un nommé Cant[39]. Cet Aries Tottle +fleurit sans rival jusqu'à l'apparition d'un certain Hogg[40], surnommé +le _Berger d'Ettrick_, qui prêcha un système complètement différent, que +l'on appela la méthode _à posteriori_ ou méthode inductive. Tout son +système se réduisait à la sensation. Il procédait par l'observation, +l'analyse et la classification des faits--_instantiae naturae_ +(phénomènes naturels), comme on affectait de les nommer, ramenés ensuite +à des lois générales. La méthode d'Aries Tottle, en un mot, était basée +sur les _noumènes_; celle de Hogg sur les _phénomènes_. L'admiration +excitée par ce dernier système fut si grande, qu'à sa première +apparition, Aries Tottle tomba en discrédit; mais il finit par recouvrer +du terrain, et on lui permit de partager le royaume de la vérité avec +son rival plus moderne. Dès lors les _savants_ soutinrent que les +méthodes Aristotélicienne et _Baconienne_ étaient les seules voies qui +conduisaient à la science. Le mot _Baconienne_, vous devez le savoir, +fut un adjectif inventé comme équivalent à _Hoggienne_, comme plus +euphonique et plus noble. + +Ce que je vous dis là, mon cher ami, est la fidèle expression du fait et +s'appuie sur les plus solides autorités; vous pouvez donc vous imaginer +combien une opinion aussi absurde au fond a dû contribuer à retarder +le progrès de toute vraie science qui ne marche guère que par bonds +intuitifs. L'idée ancienne condamnait l'investigation à _ramper_, et +pendant des siècles les esprits furent si infatués de Hogg surtout, que +ce fut un temps d'arrêt pour la pensée proprement dite. Personne n'osa +émettre une vérité dont il ne se sentît redevable qu'à son _âme_. Peu +importait que cette vérité fût _démontrable_; les _savants_ entêtés +du temps ne regardaient que la route au moyen de laquelle on l'avait +atteinte. Ils ne voulaient pas même considérer la fin. «Les moyens, +criaient-ils, les moyens, montrez-nous les moyens!» Si, après examen des +moyens, on trouvait qu'ils ne rentraient ni dans la catégorie d'Aries +(c'est-à-dire de Bélier) ni dans celle de Hogg, les _savants_ n'allaient +pas plus loin, ils prononçaient que le théoriste était un fou, et ne +voulaient rien avoir à faire avec sa vérité. + +Or, on ne peut pas même soutenir que par le système _rampant_ il eût été +possible d'atteindre en une longue série de siècles la plus grande somme +de vérité; la suppression de l'_Imagination_ était un mal qui ne pouvait +être compensé par aucune certitude supérieure des anciennes méthodes +d'investigation. L'erreur de ces Jurmains, de ces Vrinch, de ces +Inglitch, et de ces Amriccans (nos ancêtres immédiats, pour le dire en +passant) était une erreur analogue à celle du prétendu connaisseur qui +s'imagine qu'il doit voir d'autant mieux un objet qu'il l'approche plus +près de ses yeux. Ces gens étaient aveuglés par les détails. Quand ils +procédaient d'après Hogg, leurs _faits_ n'étaient jamais en résumé que +des faits, matière de peu de conséquence, à moins qu'on ne se crût très +avancé en concluant que _c'étaient_ des faits, et qu'ils devaient être +des faits, parce qu'ils apparaissaient tels. S'ils suivaient la méthode +de Bélier, c'est à peine si leur procédé était aussi droit qu'une corne +de cet animal, car ils n'ont jamais émis un axiome qui fût un véritable +axiome dans toute la force du terme. Il fallait qu'ils fussent +véritablement aveugles pour ne pas s'en apercevoir, même de leur temps; +car à leur époque même, beaucoup d'axiomes longtemps _reçus comme tels_ +avaient été abandonnés. Par exemple: «_Ex nihilo nihil fit_»; «un +corps ne peut agir où il n'est pas»; «il ne peut exister d'antipodes»; +«l'obscurité ne peut pas sortir de la lumière»--toutes ces propositions, +et une douzaine d'autres semblables, primitivement admises sans +hésitation comme des axiômes, furent regardées, à l'époque même dont je +parle, comme insoutenables. Quelle absurdité donc, de persister à croire +aux _axiômes_, comme à des bases infaillibles de vérité! Mais d'après +le témoignage même de leurs meilleurs raisonneurs, il est facile de +démontrer la futilité, la vanité des axiômes en général. Quel fut le +plus solide de leurs logiciens? Voyons! Je vais le demander à Pundit, et +je reviens à la minute.... Ah! nous y voici! Voilà un livre écrit il y a +à peu près mille ans et dernièrement traduit de l'Inglitch--langue qui, +soit dit en passant, semble avoir été le germe de l'amriccan. D'après +Pundit, c'est sans contredit le plus habile ouvrage ancien sur la +logique. L'auteur, (qui avait une grande réputation de son temps) est un +certain Miller, ou Mill[41]; et on raconte de lui, comme un détail de +quelque importance, qu'il avait un cheval de moulin qui s'appelait +Bentham. Mais jetons un coup d'oeil sur le Traité! + +Ah!--«Le plus ou moins de conceptibilité», dit très bien M. Mill, +«ne doit être admis dans aucun cas comme critérium d'une vérité +axiomatique.» Quel moderne jouissant de sa raison songerait à contester +ce truisme? La seule chose qui nous étonne, c'est que M. Mill ait pu +s'imaginer qu'il était nécessaire d'appeler l'attention sur une vérité +aussi simple. Mais tournons la page. Que lisons-nous ici?--«Deux +contradictoires ne peuvent être vraies en même temps--c'est-à-dire, ne +peuvent coexister dans la réalité.» Ici M. Mill veut dire par exemple, +qu'un arbre doit être ou bien un arbre, ou pas un arbre--c'est-à-dire, +qu'il ne peut être en même temps un arbre et pas un arbre. Très bien, +mais je lui demanderai _pourquoi_. Voici sa réponse, et il n'en veut pas +donner d'autre:--«parce que, dit-il, il est impossible de concevoir que +les contradictoires soient vraies toutes deux à la fois.» Mais ce n'est +pas du tout répondre, d'après son propre aveu; car ne vient-il pas +précisément de reconnaître que «dans aucun cas le plus ou moins +de conceptibilité ne doit être admis comme critérium d'une vérité +axiomatique?» + +Ce que je blâme chez ces anciens, c'est moins que leur logique soit, de +leur propre aveu, sans aucun fondement, sans valeur, quelque chose de +tout à fait fantastique, c'est surtout la sotte fatuité avec laquelle +ils proscrivent toutes les autres voies qui mènent à la vérité, tous +les _autres_ moyens de l'atteindre, excepté ces deux méthodes +absurdes--l'une qui consiste à se traîner, l'autre à ramper--où ils ont +osé emprisonner l'âme qui aime avant tout à _planer_. + +En tout cas, mon cher ami, ne pensez-vous pas que ces anciens +dogmatistes n'auraient pas été fort embarrassée de décider à laquelle de +leurs deux méthodes était due la plus importante et la plus sublime de +_toutes_ leurs vérités, je veux dire, celle de la gravitation? Newton +la devait à Kepler. Kepler reconnaissait qu'il avait _deviné_ ses +trois lois--ces trois lois capitales qui amenèrent le plus grand des +mathématiciens Inglish à son principe, la base de tous les principes +de la physique--et qui seules nous introduisent dans le royaume de la +métaphysique. + +Kepler les _devina_--c'est-à-dire, les _imagina_. Il était avant tout +un _théoriste_--mot si sacré aujourd'hui et qui ne fut d'abord qu'une +épithète de mépris. N'auraient-ils pas été aussi fort en peine, ces +vieilles taupes, d'expliquer par laquelle de leurs deux méthodes un +cryptographe vient à bout de résoudre une écriture chiffrée d'une +difficulté plus qu'ordinaire, ou par laquelle de leurs deux méthodes +Champollion mit l'esprit humain sur la voie de ces immortelles et +presque innombrables découvertes, en déchiffrant les hiéroglyphes? + +Encore un mot sur ce sujet, et j'aurai fini de vous assommer. N'est-il +pas plus qu'étrange, qu'avec leurs éternelles rodomontades sur les +méthodes pour arriver à la vérité, ces bigots aient laissé de côté celle +qu'aujourd'hui nous considérons comme la grande route du vrai--celle +de la concordance? Ne semble-t-il pas singulier qu'ils ne soient pas +arrivés à déduire de l'observation des oeuvres de Dieu ce fait vital, +qu'une concordance parfaite doit être le signe d'une vérité absolue? +Depuis qu'on a reconnu cette proposition, avec quelle facilité +avons-nous marché dans la voie du progrès! L'investigation scientifique +a passé des mains de ces taupes dans celle des vrais, des seules vrais +penseurs, des hommes d'ardente imagination. Ceux-ci _théorisent_. +Vous imaginez-vous les huées de mépris avec lesquelles nos pères +accueilleraient mes paroles, s'il leur était permis de regarder +aujourd'hui par dessus mon épaule? Oui, dis-je, ces hommes +_théorisent_; et leurs théories ne font que se corriger, se réduire, se +systématiser--s'éclaircir, peu à peu, en se dépouillant de leurs +scories d'incompatibilité, jusqu'à ce qu'enfin apparaisse une parfaite +concordance que l'esprit le plus stupide est forcé d'admettre, par +cela même qu'il y a concordance, comme l'expression d'une absolue et +incontestable _vérité_[42]. + +_4 avril._--Le nouveau gaz fait merveille avec les derniers +perfectionnements apportés à la gutta-percha. Quelle sûreté, quelle +commodité, quel facile maniement, quels avantages de toutes sortes +offrent nos ballons modernes! En voilà un immense qui s'approche de nous +avec une vitesse d'au moins 150 milles à l'heure. Il semble bondé +de monde--il y a peut-être bien trois ou quatre cents passagers--et +cependant il plane à une hauteur de près d'un mille, nous regardant; +nous pauvres diables, au dessous de lui, avec un souverain mépris. Mais +cent ou même deux cents milles à l'heure, c'est là, après tout, une +médiocre vitesse. Vous rappelez-vous comme nous volions sur le chemin de +fer qui traverse le continent du Canada?--Trois cents milles pleins à +l'heure. Voilà qui s'appelait voyager. Il est vrai qu'on ne pouvait +rien voir--il ne restait qu'à folâtrer, à festoyer et à danser dans les +magnifiques salons. Vous souvenez-vous de la singulière sensation que +l'on éprouvait, quand, par hasard, on saisissait une lueur des objets +extérieurs, pendant que les voitures poursuivaient leur vol effréné? +Tous les objets semblaient n'en faire qu'un--une seule masse. Pour moi, +j'avouerai que je préférais voyager dans un de ces trains lents qui ne +faisaient que cent milles à l'heure! Là on pouvait avoir des portières +vitrées,--même les tenir ouvertes--et arriver à quelque chose qui +ressemblait à une vue distincte du pays.... Pundit assure que _la route_ +du grand chemin de fer du Canada doit avoir été en partie tracée il y +a neuf cents ans! Il va jusqu'à dire qu'on distingue encore les traces +d'une route--traces qui remontent certainement à une époque aussi +reculée. Il paraît qu'il n'y avait que deux voies; la nôtre, vous le +savez, en a douze, et trois ou quatre autres sont en préparation. Les +anciens rails étaient très minces; et si rapprochés les uns des autres +qu'à en juger d'après nos idées modernes, il ne se pouvait rien de plus +frivole, pour ne pas dire de plus dangereux. La largeur actuelle de la +voie--cinquante pieds--est même considérée comme offrant à peine une +sécurité suffisante. Quant à moi, je ne fais aucun doute qu'il a dû +exister quelque espèce de voie à une époque fort ancienne, comme +l'affirme Pundit; car rien n'est plus clair pour moi que ce fait: +qu'à une certaine période--pas moins de sept siècles avant nous, +certainement,--les continents du Canada nord et sud n'en faisaient +qu'un, et que dès lors les Canadiens durent nécessairement construire un +grand chemin de fer qui traversât le continent. + +_5 avril._--Je suis presque dévoré d'_ennui_. Pundit est la seule +personne avec qui l'on puisse causer à bord, et lui, la pauvre âme! il +ne saurait parler d'autre chose que d'antiquités. Il a passé toute +la journée à essayer de me convaincre que les anciens Amriccans +_se gouvernaient eux-mêmes_!--A-t-on jamais entendu une pareille +absurdité?--qu'ils vivaient dans une espèce de confédération chacun pour +soi, à la façon des «chiens de prairie» dont il est parlé dans la fable. +Il dit qu'ils partaient de cette idée, la plus drôle qu'on puisse +imaginer--que tous les hommes naissent libres et égaux, et cela au nez +même des lois de _gradation_ si visiblement imprimées sur tous les êtres +de l'univers physique et moral. + +Chaque individu votait--ainsi disait-on--c'est-à-dire participait aux +affaires publiques--et cela dura jusqu'au jour où enfin on s'aperçut que +ce qui était l'affaire de chacun n'était l'affaire de personne, et +que la _République_ (ainsi s'appelait cette chose absurde) manquait +totalement de gouvernement. On raconte, cependant, que la première +circonstance qui vint troubler, d'une façon toute spéciale, la +satisfaction des philosophes qui avaient construit cette république, +ce fut la foudroyante découverte que le suffrage universel n'était que +l'occasion de pratiques frauduleuses, au moyen desquelles un nombre +désiré de votes pouvait à un moment donné être introduit dans l'urne, +sans qu'il y eût moyen de le prévenir ou de le découvrir, par un parti +assez déhonté pour ne pas rougir de la fraude. Une légère réflexion sur +cette découverte suffit pour en tirer cette conséquence évidente--que +la coquinerie doit régner en république--en un mot, qu'un gouvernement +républicain ne saurait être qu'un gouvernement de coquins. Pendant que +les philosophes étaient occupés à rougir de leur stupidité de n'avoir +pas prévu ces inconvénients inévitables, et à inventer de nouvelles +théories, le dénouement fut brusqué par l'intervention d'un gaillard du +nom de _Mob_[43], qui prit tout en mains, et établit un despotisme, en +comparaison duquel ceux des Zéros[44] fabuleux et des Hellofagabales[45] +étaient dignes de respect, un véritable paradis. Ce Mob (un étranger, +soit dit en passant) était, dit-on, le plus odieux de tous les hommes +qui aient jamais encombré la terre. Il avait la stature d'un géant; il +était insolent, rapace, corrompu; il avait le fiel d'un taureau avec le +coeur d'une hyène, et la cervelle d'un paon. Il finit par mourir d'un +accès de sa propre fureur, qui l'épuisa. Toutefois, il eut son utilité, +comme toutes choses, même les plus viles; il donna à l'humanité une +leçon que jusqu'ici elle n'a pas oubliée--qu'il ne faut jamais aller en +sens inverse des analogies naturelles. Quant au républicanisme, on ne +pouvait trouver sur la surface de la terre aucune analogie pour le +justifier--excepté le cas des «chiens de prairie»,--exception qui, +si elle prouve quelque chose, ne semble démontrer que ceci, que la +démocratie est la plus admirable forme de gouvernement--pour les chiens. + +_6 avril._--La nuit dernière nous avons eu une vue admirable d'Alpha +Lyre, dont le disque, dans la lunette de notre capitaine, sous-tend un +angle d'un demi-degré, offrant tout à fait l'apparence de notre soleil à +l'oeil nu par un jour brumeux. Alpha Lyra, quoique beaucoup plus grand +que notre soleil, lui ressemble tout à fait quant à ses taches, son +atmosphère, et beaucoup d'autres particularités. Ce n'est que dans +le siècle dernier, me dit Pundit, que l'on commença à soupçonner la +relation binaire qui existe entre ces deux globes. Chose étrange, on +rapportait le mouvement apparent de notre système céleste à un orbite +autour d'une prodigieuse étoile située au centre de la voie lactée. +Autour de cette étoile, affirmait-on, ou tout au moins, autour d'un +centre de gravité commun à tous les globes de la voie lactée, que l'on +supposait près des Alcyons dans les Pléïades, chacun de ces globes +faisait sa révolution, le nôtre achevant son circuit dans une période +de 117,000,000 d'années! Aujourd'hui, avec nos lumières actuelles, les +grands perfectionnements de nos télescopes, et le reste, nous éprouvons +naturellement quelque difficulté à saisir sur quel fondement repose une +pareille idée. Le premier qui la propagea fut un certain Mudler[46]. +Il fut amené, sans doute, à cette singulière hypothèse par une pure +analogie qui se présenta à lui dans le premier cas observé; mais au +moins aurait-il dû poursuivre cette analogie dans ses développements. +Elle lui suggérait, de fait, un grand orbe central; jusque-là Mudler +était logique. Cet orbe central, toutefois, devait être dynamiquement +plus grand que tous les orbes qui l'environnaient pris ensemble. Mudler +pouvait alors se poser cette question:--«Pourquoi ne le voyons-nous +pas?» nous, en particulier, qui occupons la région moyenne du groupe, +l'endroit même le plus rapproché de cet inconcevable soleil central. +Peut-être, à ce point de son argumentation, l'astronome s'est-il réfugié +dans la supposition que cet orbe pourrait bien n'être pas lumineux; et +ici l'analogie lui faisait soudainement défaut. Mais même en admettant +un orbe central non lumineux, comment s'y serait-il pris pour expliquer +cette invisibilité rendue visible par une incalculable multitude de +glorieux soleils rayonnant dans toutes les directions autour de lui? +Sans doute il s'en tenait finalement à admettre un centre de gravité +commun à tous les globes évolutionnants.--Mais ici encore l'analogie +devait lui faire défaut. + +Notre système, il est vrai, opère sa révolution autour d'un centre +commun de gravité, mais cette révolution n'est que la conséquence de sa +relation avec un soleil matériel dont la masse contrebalance et au delà +le reste du système. Le cercle mathématique est une courbe composée +d'une infinité de lignes droites; mais cette idée du cercle--idée que, +par rapport à la géométrie terrestre, nous ne considérons que comme une +pure idée mathématique en contradiction avec l'idée pratique--est en +réalité la seule conception _pratique_ que nous soyons en droit de +nous faire par rapport à ces cercles gigantesques auxquels nous avons +affaire, au moins en imagination, quand nous supposons notre système +avec ses annexes évoluant autour d'un point situé au centre de la voie +lactée. Que les plus vigoureuses des imaginations humaines essaient +seulement de se faire la moindre idée d'un circuit ainsi inexprimable! +Ce serait à peine un paradoxe de dire qu'une lueur d'éclair elle-même, +parcourant éternellement la circonférence de cet inconcevable cercle, la +parcourrait éternellement en ligne droite. Que le trajet de notre soleil +le long de cette circonférence--que la direction de notre système dans +un tel orbite puisse, pour une perception humaine, dévier dans la +moindre mesure de la ligne droite, même dans l'espace d'un million +d'années, c'est là une proposition insoutenable: et cependant ces +anciens astronomes semblent avoir été absolument induits à croire qu'une +courbe visible s'était manifestée durant la courte période de leur +histoire astronomique--dans la durée de ce point imperceptible, dans un +pur néant de deux ou trois mille ans! Il est vraiment incompréhensible +que des considérations telles que celles-ci ne les aient jamais éclairés +sur le véritable état des choses--celui d'une révolution binaire de +notre soleil et d'Alpha Lyra autour d'un centre commun de gravité! + +_7 avril._--Nous avons continué la nuit dernière nos amusements +astronomiques. Nous avons eu une vue magnifique des 5 astéroïdes +Nepturiens, et nous avons assisté avec le plus grand intérêt à la pose +d'une énorme imposte sur deux linteaux dans le nouveau temple situé à +Daphnis dans la lune. Rien de plus amusant que de voir des créatures +aussi minuscules que celles de la lune, et ressemblant si peu à la race +humaine, déployer une habileté mécanique si supérieure à la nôtre. Il +nous est difficile aussi de concevoir que les énormes masses qu'elles +manient si aisément soient en réalité aussi légères que notre raison +nous dit qu'elles sont. + +_8 avril._--Eureka! Pundit triomphe! Un ballon venant du Canada nous +a parlé aujourd'hui, et nous a jeté quelques anciens papiers; ils +contiennent des informations excessivement curieuses touchant les +antiquités Canadiennes ou plutôt Amriccanes. Vous savez, je présume, que +des terrassiers ont passé plusieurs mois à préparer l'emplacement pour +l'érection d'une nouvelle fontaine à Paradis, le principal jardin +de plaisance de l'empereur. Paradis, paraît-il, était à une époque +immémoriale, une île--c'est-à-dire, qu'il était borné au nord par un +petit ruisseau, ou plutôt par un bras de mer fort étroit. Ce bras +s'élargit graduellement jusqu'à ce qu'il eût atteint sa largeur +actuelle--un mille. La longueur totale de l'île est de neuf milles; sa +largeur varie d'une façon sensible. L'étendue entière de l'île (selon +Pundit,) était, il y a quelque huit cents ans, encombrée de maisons, +dont quelques-unes avaient vingt étages de haut: la terre (pour quelque +raison fort inexplicable) étant considérée comme très précieuse dans ces +parages. Le désastreux tremblement de terre de l'an 2050 engloutit si +totalement la ville (elle était trop étendue pour l'appeler un village) +que jusqu'ici les plus infatigables de nos antiquaires n'avaient pu +recueillir sur les lieux des données suffisantes (en fait de monnaies, +de médailles ou d'inscriptions) pour construire l'ombre même d'une +théorie touchant les moeurs, les coutumes, etc. etc. etc. des premiers +habitants. Tout ce que nous savions d'eux à peu près, c'est qu'ils +faisaient partie des Knickerbockers, tribu de sauvages qui infestaient +le continent lors de sa première découverte par Recorder Riker, +chevalier de la Toison d'or. Cependant ils ne manquaient pas d'une +certaine civilisation; ils cultivaient différents arts et même +différentes sciences à leur manière. On raconte qu'ils étaient sous +beaucoup de rapports fort ingénieux, mais affligés de la singulière +monomanie de bâtir ce que, dans l'ancien amriccan, on appelait des +_églises_--des espèces de pagodes instituées pour le culte de deux +idoles connues sous le nom de Richesse et de Mode. Si bien qu'à la fin, +dit-on, les quatre-vingt dixièmes de l'île n'étaient plus qu'églises. +Les femmes aussi, paraît-il, étaient singulièrement déformées par une +protubérance naturelle de la région située juste au dessous du dos--et, +chose inexplicable, cette difformité passait pour une merveilleuse +beauté. Une ou deux peintures de ces singulières femmes ont été +miraculeusement conservées. C'est quelque chose de vraiment +drôle--quelque chose entre le dindon et le dromadaire. + +Voilà donc presque tout ce qui nous était parvenu touchant les anciens +Knickerbockers. Or, il paraît qu'en creusant au centre du jardin de +l'empereur (qui, comme vous le savez, couvre toute l'étendue de l'île) +quelques-uns des ouvriers déterrèrent un bloc de granit cubique et +visiblement sculpté, pesant plusieurs centaines de livres. Il était +parfaitement conservé, et semblait avoir peu souffert de la convulsion +qui l'avait enseveli. Sur une de ses surfaces était une plaque de +marbre, revêtue (et c'est ici la merveille des merveilles) _d'une +inscription--d'une inscription lisible_. Pundit est dans l'extase. Quand +on eut détaché la plaque, on découvrit une cavité, renfermant une boîte +de plomb remplie de différentes monnaies, une longue liste de noms, +quelques documents qui ressemblent à des journaux, et d'autres objets du +plus haut intérêt pour les antiquaires! Il ne peut y avoir aucun +doute sur leur origine; ce sont des reliques amriccanes authentiques +appartenant à la tribu des Knickerbockers. Les papiers jetés à bord de +notre ballon sont couverts des fac-simile des monnaies, manuscrits, +topographie, etc., etc. Je vous envoie pour votre amusement une copie de +l'inscription en knickerbocker qui se trouve sur la plaque de marbre: + + _Cette pierre angulaire d'un monument à la + Mémoire de + GEORGES WASHINGTON + a été posée avec les cérémonies appropriées + le 19e jour d'octobre 1847, + l'anniversaire de la reddition de + Lord Cornwallis + au Général Washington à Yorktown, + A.D. 1781, + sous les auspices de l' + Association pour le monument de Washington + de la cité de New-York._ + +C'est une traduction littérale de l'inscription, faite par Pundit +lui-même, de telle sorte que vous pouvez être sûr de sa fidélité. Du +petit nombre de mots qui nous sont ainsi conservés, nous pouvons tirer +plus d'un renseignement important; et l'un des plus intéressants est +assurément ce fait, qu'il y a mille ans, les monuments _réels_ étaient +déjà tombés en désuétude: on se contentait, comme nous aujourd'hui, +d'indiquer simplement l'intention d'élever un monument--quelque jour +à venir; une pierre angulaire était posée «solitaire et seule» (vous +m'excuserez de vous citer le grand poète amriccan Benton!) comme +garantie de cette magnanime intention. Cette admirable inscription nous +apprend en outre d'une façon très précise le comment, le lieu et le +sujet de la grande reddition en question. Pour le _lieu_, ce fut +Yorktown (qui se trouvait quelque part;) quant au sujet, ce fut le +Général Cornwallis (sans doute quelque riche négociant en blé[47]). +C'est lui qui se rendit. L'inscription mentionne celui à qui se +rendit--qui? Lord Cornwallis. Resterait à savoir pourquoi les sauvages +pouvaient désirer qu'il se rendît. Mais quand nous nous souvenons que +ces sauvages étaient sans aucun doute des cannibales, nous arrivons +naturellement à cette conclusion: qu'ils voulaient en faire un +saucisson. Quant au _comment_, rien ne saurait être plus explicite que +cette inscription. Lord Cornwallis se rendit (pour devenir un saucisson) +«sous les auspices de l'association du monument de Washington»,--sans +doute une institution de charité pour le dépôt des pierres angulaires. + +Mais grands Dieux! qu'arrive-t-il? Ah! je vois ce que c'est: le ballon +vient d'en rencontrer un autre; il y a eu collision, et nous allons +piquer une tête dans la mer. + +Je n'ai donc plus que le temps d'ajouter ceci: que d'après une hâtive +inspection des fac-simile des journaux, etc., etc. je découvre que les +grands hommes de cette époque parmi les Amriccans furent un certain +John, forgeron, et un certain Zacharie, tailleur. + +Adieu, jusqu'au revoir. Recevrez-vous oui ou non cette lettre? c'est là +un point de peu d'importance, puisque je l'écris uniquement pour mon +propre amusement. Je vais mettre le manuscrit dans une bouteille bien +bouchée et la jeter à la mer. + +Eternellement vôtre, + +PUNDITA. + + + + +COMMENT S'ÉCRIT UN ARTICLE A LA BLACKWOOD + + + _«Au nom du prophète--des figues!»_ + + CRI DU MARCHAND DE FIGUES TURC + + +Je présume que tout le monde a entendu parler de moi. Je m'appelle la +Signora Psyché Zénobia. Voilà un fait dont je suis sûre. Il n'y a que +mes ennemis qui m'appellent Suky Snobbs.[48] Je sais de source certaine +que Suky n'est que la corruption vulgaire du mot _Psyché_, qui est de +l'excellent grec, et signifie _l'âme_, (c'est-à-dire Moi, car je suis +_tout_ âme) et quelquefois aussi _une abeille_, sens qui fait évidemment +allusion à mon aspect extérieur, dans ma nouvelle toilette de satin +cramoisi, avec le mantelet arabe bleu de ciel, la parure d'_agrafes_ +vertes, et les sept volants en _oreillettes_ couleur orange. Quant à +_Snobbs_, on n'a qu'à me regarder pour reconnaître tout de suite que je +ne m'appelle pas Snobbs. C'est miss Tabitha Turnip[49] qui a répandu ce +bruit par pure envie. Oui, Tabitha Turnip! O la petite misérable! Mais +que peut-on attendre d'un navet? Ne se souvient-elle pas de l'adage sur +«le sang d'un navet, etc...?» (Mémorandum: le lui rappeler à la première +occasion. Autre Mémorandum: lui tirer le nez.) Mais où en étais-je? Ah! +je sais aussi que _Snobbs_ est une pure corruption de Zénobia, et que +Zénobia était une reine, (Moi aussi: le Dr Moneypenny m'appelle toujours +la Reine des Coeurs) et que Zénobia, comme Psyché, est de l'excellent +grec, et que mon père était Grec, et que par conséquent j'ai droit à +cette appellation patronymique qui est Zénobia, et pas du tout Snobbs. +Il n'y a que Tabitha Turnip qui m'appelle Suky Snobbs. Je suis la +Signora Psyché Zénobia. + +Comme je l'ai déjà dit, tout le monde a entendu parler de moi. Je suis +cette Signora Psyché Zénobia, si justement célèbre comme secrétaire +correspondant du «_Philadelphia, Regular, Exchange, Tea, Total, Young, +Belles, Lettres, Universal, Experimental, Bibliographical, Association, +To, Civilise, Humanity._» C'est le docteur Moneypenny qui nous a composé +ce titre, et il l'a choisi, dit-il, parce qu'il est aussi sonore qu'un +baril de rhum vide. (Le Dr est quelquefois un homme vulgaire--mais il +est profond.) Nous accompagnons notre signature des initiales de la +société, à la mode de la R.S.A. (Royale Société des Arts), de la +S.D.U.K, (société pour la diffusion des connaissances utiles, etc., +etc.) Le Dr Moneypenny dit que dans ce dernier titre S est là pour +_Stale_, que D.U.K. signifie _Duck_, et que S.D.U.K. représente _Stale +Duck_[50], et non la société de Lord Brougham.--Mais le Dr Moneypenny +est un si drôle d'homme que je ne suis jamais sûre s'il me dit la +vérité. Quoi qu'il en soit, nous ne manquons pas d'ajouter à nos noms +les initiales P.R.E.T.T.Y.B.L.U.E.B.A.T.C.H.--ce qui veut dire: +Philadelphia, Regular, Exchange, Tea, Total, Young, Belles, Lettres, +Universal, Experimental, Bibliographical, Association, To, Civilise, +Humanity, une lettre pour chaque mot; ce qui est décidément un progrès +sur lord Brougham. Le Dr Moneypenny prétend que nos initiales indiquent +notre vrai caractère--mais, sur ma vie, je ne vois pas ce qu'il veut +dire. + +Malgré les bons offices du docteur, et le zèle ardent déployé par la +Société pour se faire connaître, elle n'eut pas grand succès jusqu'à ce +que j'en fisse partie. La vérité est que ses membres se laissaient aller +dans la discussion à un ton trop léger. Les feuilles qui paraissaient +chaque samedi soir se recommandaient moins par la profondeur que par la +bouffonnerie. Ce n'était que de la crême fouettée. Aucune recherche des +premières causes, des premiers principes. Aucune recherche de rien du +tout. Pas la moindre attention donnée à ce point capital: «la convenance +des choses.» En un mot, il n'y avait pas d'écrit aussi tranchant. Tout y +était bas--absolument bas! + +Aucune profondeur, aucune lecture, aucune métaphysique--rien de ce que +les savants appellent _idéalisme_, et que les ignorants aiment mieux +stigmatiser du nom de _cant_. (Le Dr Moneypenny dit que je devrais +écrire _cant_ avec un K capital--mais je m'entends.) Aussitôt entrée +dans la société, j'essayai d'y introduire une meilleure méthode de +pensée et de style, et tout le monde sait si j'y ai réussi. Nous donnons +maintenant dans la P.R.E.T.T.Y.B.L.U.E.B.A.T.C.H. d'aussi bons articles +qu'on peut en rencontrer dans le _Blackwood_. Je dis le Blackwood, parce +que je suis convaincue que les meilleurs écrits, sur toute sorte de +sujets, peuvent se trouver dans les pages de ce Magazine si justement +célèbre. Nous le prenons maintenant pour modèle en tout, ce qui nous met +en passe d'acquérir une rapide notoriété. Après tout, il n'est pas si +difficile de composer un article dans le goût du vrai Blackwood, pourvu +qu'on sache bien s'y prendre. Bien entendu, je ne parle pas des articles +politiques. Tout le monde sait comment ils se fabriquent, depuis que +le Dr Moneypenny l'a expliqué. M. Blackwood a une paire de ciseaux de +tailleur, et trois apprentis qui se tiennent près de lui pour exécuter +ses ordres. Un lui tend le _Times_, un autre l'_Examiner_, un troisième +le _Gulley's New Compendium of Slang-Whang_,[51] M. Blackwood ne fait +que couper et distribuer. C'est bientôt fait--rien que Examiner, +Slang-Whang, et Times--puis Times, Slang-Whang et Examiner--puis Times, +Examiner, et Slang-Whang. + +Mais le principal mérite du Magazine est dans ses articles de Mélanges; +et les meilleurs de ces articles rentrent dans la catégorie de ce que +le Dr Moneypenny appelle les _excentricités_ (qu'elles aient du sens ou +non) et ce que tous les autres appellent des _articles à sensation_. +C'est une espèce d'écrit que depuis longtemps j'avais appris à +apprécier; mais ce n'est que depuis ma dernière visite à M. Blackwood +(chez qui j'avais été députée par la société) que j'ai pu me rendre +parfaitement compte de l'exacte méthode de sa composition. Cette méthode +est fort simple, mais cependant moins que celle de la politique. + +Introduite auprès de M. Blackwood, je lui fis connaître les désirs de la +société; il me reçut avec une grande civilité, me fit entrer dans son +cabinet, et m'exposa clairement tout le procédé. + +«Ma chère dame,» dit-il, évidemment frappé par mon extérieur majestueux, +car j'avais ma toilette de satin cramoisi, avec les agrafes vertes, et +les oreillettes couleur orange. «Ma chère dame, asseyez-vous. Voici +comment il faut s'y prendre. En premier lieu, votre écrivain d'articles +à sensation doit avoir de l'encre très noire, et une plume très grosse +avec un bec bien émoussé. Et, remarquez bien, miss Psyché Zénobia!» +continua-t-il, après une pause, avec une énergie et une solennité de ton +fort impressives, «remarquez bien!--_cette plume--ne doit--jamais +être taillée_! Là, madame, est tout le secret, l'âme de l'article à +sensation. J'oserai vous affirmer que jamais un individu, de quelque +génie qu'il fût doué, n'a écrit avec une bonne plume--comprenez-moi +bien--un bon article. Vous pouvez être sûre, qu'un manuscrit lisible +n'est jamais digne d'être lu. C'est là un des principaux articles de +notre foi, et si vous éprouvez quelque difficulté à l'accepter, nous +pouvons lever la séance.» + +Il s'arrêta. Mais comme naturellement je tenais à ne pas suspendre la +conférence, je donnai mon assentiment à une proposition si naturelle, et +dont j'avais depuis longtemps reconnu la vérité. Il parut satisfait, et +continua ses instructions. + +«Peut-être paraîtra-t-il prétentieux de ma part, miss Psyché Zénobia, de +vous renvoyer à un article ou à une collection d'articles, comme modèles +d'étude; cependant il me semble bon d'appeler votre attention sur +quelques cas. Voyons. Il y a eu _le Mort vivant_, article capital!--la +relation des sensations éprouvées par un gentilhomme dans sa tombe avant +qu'il ait rendu l'âme--article plein de goût, de terreur, de sentiment, +de métaphysique et d'érudition. Vous jureriez que l'écrivain est né et +a été élevé dans un cercueil. Puis nous avons eu les _Confessions +d'un mangeur d'opium_--remarquable, bien remarquable! splendide +imagination--philosophie profonde--spéculation subtile--beaucoup de +feu et de verve--avec un assaisonnement suffisant de choses carrément +inintelligibles--une exquise bouillie qui coula délicieusement dans +le gosier du lecteur. On voulait que Coleridge fut l'auteur de cet +article,--mais non. Il a été composé par mon petit babouin favori, +Juniper, après une rasade de gin hollandais et d'eau chaude sans sucre.» +(J'aurais eu de la peine à le croire, si tout autre que M. Blackwood +m'eût assuré le fait). «Puis il y a eu l'_Expérimentaliste +involontaire_, qui roule en entier sur un gentilhomme cuit dans un four, +et qui en sortit sain et sauf, non sans avoir eu une terrible peur. +Puis le _Journal d'un médecin défunt_, dont le mérite est de mêler à un +langage d'énergumène un Grec indifférent,--deux choses qui attachent +le public. Il y eut ensuite l'_Homme dans la Cloche_, un article, miss +Zénobia, que je ne saurais trop recommander à votre attention. C'est +l'histoire d'un jeune homme qui s'endort sous la cloche d'une église, +et est réveillé par ses tintements funèbres. Il en devient fou, et en +conséquence, tirant ses tablettes, il y consigne ses sensations. Les +sensations, voilà le grand point. Si jamais vous étiez noyée ou pendue, +prenez note de vos sensations--elles vous rapporteront dix guinées la +feuille. Si vous voulez faire de l'effet en écrivant, miss Zénobia, +soignez, soignez les sensations.» + +«Je n'y manquerai pas, M. Blackwood», dis-je. + +«Très bien,» répliqua-t-il. Mais je dois vous mettre au fait des détails +de la composition de ce qu'on peut appeler un véritable _Blackwood_ +à sensations--et vous comprendrez comment je considère ce genre de +composition comme le meilleur sous tous rapports. + +«La première chose à faire, c'est de vous mettre vous-même dans une +situation anormale où personne ne s'est encore trouvé avant vous. Le +four, par exemple, c'était un excellent truc. Mais si vous n'avez pas +de four ou de grosse cloche sous la main, si vous ne pouvez pas à votre +convenance culbuter d'un ballon, ou être engloutie dans un tremblement +de terre, ou dégringoler dans une cheminée, il faudra vous contenter +d'imaginer simplement quelque mésaventure analogue. J'aimerais mieux +cependant que vous ayez un fait réel à faire valoir. Rien n'aide aussi +bien l'imagination que d'avoir fait soi-même l'expérience de son +sujet.--La vérité, vous le savez, est plus étrange que la fiction,--tout +en allant plus sûrement au but.» + +Je lui assurai alors que j'avais une excellente paire de jarretières, et +que je m'en servirais pour me pendre. + +«Bon!» répondit-il «oui, faites-le;--quoique la pendaison soit quelque +chose de bien usé. Peut-être pourrez-vous trouver mieux. Prenez une dose +de pilules de Brandreth, et donnez-vous vos sensations. Toutefois mes +instructions s'appliqueront également bien à toutes les variétés de +mésaventure; ainsi en retournant chez vous, vous pouvez avoir la tête +cassée, ou être renversée d'un omnibus, ou mordue par un chien enragé, +ou noyée dans une gouttière. Mais venons au procédé. + +»Une fois, votre sujet déterminé, vous avez à considérer le ton ou le +genre de la narration. Il y a le ton didactique, le ton enthousiaste, +le ton naturel, tous assez vulgaires. Mais il y ai le ton laconique, ou +bref, qui est devenu depuis peu à la mode. Il consiste à procéder par +courtes sentences. Par exemple celles-ci:--On ne peut être trop bref. +On ne saurait être trop hargneux. Rien que des points. Jamais de +paragraphe. + +»Puis il y a le ton élevé, diffus, et procédant par interjections. +Ce ton est patronné par nos meilleurs romanciers. Les mots doivent +tourbillonner tous ensemble et bourdonner comme une toupie; ce +bourdonnement tient lieu de sens. C'est le meilleur de tous les styles +possibles, quand l'écrivain n'a pas le temps de penser. + +»Le ton métaphysique est aussi un excellent ton. Si vous connaissez +quelques grands mots, c'est le cas de les employer. Parlez des écoles +Ionique et Eléatique--d'Archytas, de Gorgias, et d'Alcméon. Dites +quelque chose de l'objectivité et de la subjectivité. N'ayez pas peur +de dire beaucoup de mal d'un nommé Locke. Faites allusion aux choses en +général, et si vous avez laissé glisser une trop grosse absurdité, vous +n'avez pas besoin de vous mettre en peine de l'effacer; vous n'avez +qu'à ajouter une note au bas de la page, où vous direz que vous êtes +redevable de la susdite profonde observation à la _Kritik der +reinen Vernunft_ ou à la _Metaphysische Anfangsgrunde der +Naturwissenschaft_[52]. Cela paraîtra de l'érudition et ... et ... +et--de la franchise. + +»Il y a plusieurs autres tons également célèbres, mais je ne vous en +mentionnerai plus que deux:--le ton transcendantal et le ton hétérogène. +Dans le premier, le mérite consiste à voir dans la nature des choses +beaucoup plus loin que les autres. Cette seconde vue fait beaucoup +d'effet, quand elle est bien mise en oeuvre. Quelques lectures du _Dial_ +vous ouvriront la voie. + +»Evitez, dans ce cas, les grands mots; employez les plus courts +possible, et écrivez-les à l'envers. Consultez les poèmes de Channing, +et citez ce qu'il dit «d'un petit homme gras avec la séduisante +apparence d'un pot.» Touchez quelque chose de la Divine Unité. Ne dites +pas un mot de l'Infernale Dualité. Avant tout, étudiez-vous à insinuer. +Donnez toujours à entendre--n'affirmez rien. Si vous avez à parler d'une +tartine de _pain et de beurre_, ne le dites pas en propres termes, mais +dites quelque chose d'approchant. Vous pouvez faire allusion à un gâteau +de blé noir; vous pouvez aller jusqu'à insinuer une pâte de gruau +d'avoine; mais si vous avez réellement en vue une tartine de pain et de +beurre, gardez-vous bien, ma chère miss Psyché, de dire: tartine de pain +et de beurre.» + +Je lui assurai que je ne le dirais plus jamais de ma vie. Il m'embrassa +et continua: + +«Quant au ton hétérogène, c'est tout simplement un mélange judicieux, en +égales proportions, de tous les autres tons, et par conséquent tout ce +qu'il y a de profond, de grand, de bizarre, de piquant, d'à propos, de +joli, entre dans sa composition. + +»Supposons maintenant que vous êtes fixée sur les incidents et le ton. +La partie la plus importante, l'âme de tout le procédé, demande encore +votre attention--je veux dire: le _remplissage_. On ne saurait supposer +qu'une lady ou un gentilhomme a passé sa vie à dévorer les livres. Et +cependant il est nécessaire avant tout que votre article ait un air +d'érudition, ou qu'il offre au moins des signes évidents d'une +lecture étendue. Or je vais vous mettre à même de vous tirer de +cette difficulté. Regardez ici!» (Il prit trois ou quatre livres qui +paraissaient fort ordinaires et les ouvrit au hasard.) + +«Vous n'avez qu'à jeter les yeux sur la première page venue du premier +livre venu, pour y découvrir mille bribes d'érudition ou de bel esprit, +et c'est là le véritable assaisonnement d'un article à la _Blackwood_. +Vous pouvez en noter quelques-unes, pendant que je vous les lis. +Je ferai deux divisions: 1° _Faits piquants pour la confection des +comparaisons_; et 2° _Expressions piquantes à introduire selon +l'occasion_. Ecrivez.» Et j'écrivis sous sa dictée. + +1° FAITS PIQUANTS POUR COMPARAISONS: + +«_Il n'y eut originellement que trois Muses--Melete, Mneme, Aoede--la +méditation, la mémoire et le chant._» Vous pouvez tirer un grand parti +de ce petit fait, si vous savez vous en servir. Vous voyez qu'il n'est +pas généralement connu, et qu'il semble _recherché_. Mais il faut avoir +soin de donner à la chose un air parfaitement improvisé. + +»Autre exemple. _Le fleuve Alphée passa sous la mer, et en sortit sans +que la pureté de ses eaux en reçut aucune atteinte._ Il est bien un peu +vieilli; mais bien habillé et bien présenté, il paraîtra aussi frais que +jamais. + +»Voici quelque chose de mieux:--_L'Iris de Perse semble posséder pour +quelques personnes un doux et puissant parfum, tandis que pour d'autres +il est tout à fait sans odeur._ + +Voilà qui est fin, et vraiment délicat! En le tournant un peu, vous en +tirerez des merveilles. Nous trouverons encore quelque chose dans la +botanique. Il n'y a rien qui fasse si bien, surtout avec l'addition +d'une ligne de latin. Ecrivez! + +»_L'Epidendrum Flos Aeris de Java porte une très belle fleur, et vit +encore même quand il est déraciné. Les indigènes le suspendent par +une corde au plafond et jouissent pendant des années de son +parfum_.--Morceau capital! Voilà pour les comparaisons. Passons aux +expressions piquantes. + +2° EXPRESSIONS PIQUANTES. + +»_Le vénérable roman chinois Ju-Kiao-Li._ Excellent. En introduisant +adroitement ces quelques mots, vous faites preuve d'une connaissance +approfondie de la langue et de la littérature chinoise. Avec cela vous +pouvez vous passer d'arabe, de sanscrit, ou de chickasaw. Mais aucun +sujet ne saurait se passer d'espagnol, d'italien, d'allemand, de latin +et de grec. Je dois vous donner un petit spécimen de chacune de ces +langues. Toutes ces citations seront bonnes et atteindront le but; ce +sera à votre ingéniosité de les approprier à votre sujet. Ecrivez! + +»_Aussi tendre que Zaïre._ Français. Allusion à la fréquente répétition +de la phrase _la tendre Zaïre_, dans la tragédie française de ce nom. +Bien employée, cette citation prouvera non seulement votre connaissance +de la langue, mais encore votre lecture étendue et votre esprit. Vous +pouvez dire, par exemple, que le poulet que vous mangiez (dans un +article où vous raconteriez que vous êtes morte étranglée par un os de +poulet) n'était pas aussi tendre que Zaïre. Ecrivez! + + »Van muerte tan escondida, + Que non te sienta venir, + Porque el plazer del morir + No me torne a dar la vida. + +»C'est de l'espagnol--de Miguel de Cervantes.--Viens vite, ô mort! +mais ne me laisse pas voir que tu viens, de peur que le plaisir que +je ressentirai en te voyant paraître ne me rende malheureusement à la +vie.--Vous pouvez glisser cette citation fort à propos, quand vous vous +débattez avec votre os de poulet dans la dernière agonie. Ecrivez! + + »Il pover'uomo che non s'en era accorto, + Andava combattendo, ed era morto. + +»C'est de l'italien, vous le devinez--de l'Arioste. Cela veut dire que +dans la chaleur du combat un héros ne s'apercevant pas qu'il est bel +et bien tué, continua de combattre vaillamment, tout mort qu'il était. +L'application de ce passage à votre cas va de soi--car, j'espère bien, +miss Psyché, que vous ne négligerez pas de gigotter des jambes au moins +une heure et demie après que vous serez morte de votre os de poulet. +Veuillez écrire! + + »Und sterb' ich doch, si sterb'ich denn + Durch sie--durch sie! + +»C'est de l'allemand, de Schiller.--Et si je meurs, au moins je mourrai +pour toi... pour toi!--Il est clair ici que vous apostrophez la cause +de votre malheur, le poulet. Et quel gentilhomme en vérité, (ou quelle +dame) de sens, ne consentirait pas, je voudrais bien le savoir, à mourir +pour un chapon bien engraissé d'après le vrai système Molucca, farci +de câpres et de champignons, et servi dans un saladier avec une gelée +d'orange en _mosaïque_? (vous trouverez ce plat chez Tortoni)--Ecrivez, +je vous prie! + +»Voici une charmante petite phrase latine, et peu commune (on ne peut +être trop _recherché_ ni trop bref dans une citation latine; c'est +chose si vulgaire)--_Ignoratio elenchi._ Il a commis une _ignoratio +elenchi_--c'est-à-dire: il a compris les mots de votre proposition, mais +non l'idée. Vous voyez qu'il s'agit d'un imbécile, d'un pauvre diable à +qui vous vous adressez tout en vous débattant avec votre os de poulet +et qui n'a pas bien compris ce que vous lui disiez. Jetez-lui votre +_ignoratio elenchi_ à travers la figure, et d'un seul coup vous l'avez +anéanti. S'il ose répliquer, vous pouvez lui citer du Lucain, l'endroit +(le voici) où il parle de pures _anemonae verborum_, de mots anémones. +L'anémone, qui à un grand éclat, n'a pas d'odeur. Ou, s'il veut faire +le rodomont, vous pouvez le pourfendre avec les _Insomnia Jovis_, +les rêveries de Jupiter--mots que Silius Italicus (voici le passage) +applique aux pensées pompeuses et enflées. Cette citation est +infaillible et lui percera le coeur. Après cela il ne peut plus que +tourner sur lui-même et mourir. Voulez-vous avoir la bonté d'écrire? + +»En grec, nous avons quelque chose d'assez joli--du Démosthène, par +exemple--Anaer o pheugon chai palin machesetai. Il y a une assez bonne +traduction de cette phrase dans Hudibras: + + For he that flies may flight again, + Which he can never do that's slain.[53] + +»Dans un article à la _Blackwood_, rien ne produit meilleur effet que +votre grec. Les lettres mêmes vous ont un certain air de profondeur. +Regardez seulement, Madame, l'air fûté de cet _Epsilon_! Et ce _Phi_, +certainement ce doit être un évêque! Quelle mine plus spirituelle que +celle de cet _Omicron_! Et ce _Tau_ avec quelle grâce il se bifurque! +Bref, il n'y a rien de pareil au grec pour un véritable article à +sensation. Dans le cas présent, l'application de cette citation est la +plus naturelle du monde. Relevez la sentence par un énorme juron, en +guise d'_ultimatum_ à l'adresse du mal appris, de la tête dure incapable +de comprendre votre bon anglais au sujet de cet os de poulet. Il saisira +l'allusion et il ne sera plus question de lui, vous pouvez y compter.» + +Ce furent là toutes les instructions que je pus tirer de M. Blackwood +sur le sujet en question; mais je compris qu'elles étaient bien +suffisantes. J'étais donc enfin capable d'écrire un véritable article à +la Blackwood, et je résolus de m'y mettre sur-le-champ. En prenant congé +de moi, M. Blackwood me fit la proposition de m'acheter l'article quand +il serait écrit; mais comme il ne pouvait m'offrir que cinquante guinées +la feuille, je crus qu'il valait mieux en faire profiter notre société, +que de le sacrifier pour une somme aussi chétive. Malgré sa lésinerie, +M. Blackwood me témoigna d'ailleurs toute sa considération, et me traita +véritablement avec la plus grande civilité. Les paroles qu'il m'adressa +à mon départ firent sur mon coeur une profonde impression, et je m'en +souviendrai toujours, je l'espère, avec reconnaissance. + +«Ma chère miss Zénobia,» me dit-il, des larmes dans les yeux, «y a-t-il +encore quelque chose que je puisse faire pour aider au succès de votre +louable entreprise? Laissez-moi réfléchir! Il est bien possible que vous +ne puissiez à votre convenance vous ... vous noyer, ou étouffer d'un os +de poulet, ou être pendue ou mordue par un ... Mais attendez! J'y pense: +il y a dans ma cour deux excellents boule-dogues--des drôles distingués, +je vous assure--sauvages, et qui vous en donneront pour votre +argent--ils vous auront dévorée, vous, vos oreillettes, et tout, en +moins de cinq minutes (voici ma montre!)--ne songez qu'aux sensations! +Ici! Allons!--Tom! Péter!--Dick, oh! le drôle! lâchez-les.» Mais comme +j'étais réellement très pressée, et que je n'avais pas une minute à +perdre, je me vis forcée malgré moi de m'en aller, et de prendre congé +un peu plus brusquement, je l'avoue, que ne l'aurait demandé la stricte +politesse. + +Mon premier soin, en quittant M. Blackwood, fut de m'engager +immédiatement dans quelque mauvais pas, conformément à ses avis, et +dans cette vue, je passai la plus grande partie de la journée à errer +à travers Edinburgh, en quête d'aventures désespérées--capables de +répondre à l'intensité de mes sentiments, et de s'adapter au grand effet +de l'article que je voulais écrire. J'étais accompagnée dans cette +excursion de mon domestique nègre Pompey, et de ma petite chienne Diane, +que j'avais amenée avec moi de Philadelphie. Ce ne fut que tard dans +l'après-midi que je réussis dans ma difficile entreprise. Il m'arriva +alors un grand événement, dont l'article à la Blackwood qui suit,--dans +le ton hétérogène, est la substance et le résultat. + +ARTICLE A LA BLACKWOOD DE MISS ZENOBIA + + «Quel malheur, bonne dame, vous + a ainsi privée de la vie?» + Comus. + +Par une après-midi tranquille et silencieuse, je m'acheminai dans +l'agréable cité d'Edina. Il régnait dans les rues une confusion et un +tumulte effroyables. Les hommes causaient. Les femmes criaient. Les +enfants s'égosillaient. Les cochons sifflaient. Les chariots grondaient. +Les boeufs soufflaient. Les vaches beuglaient. Les chevaux hennissaient. +Les chats faisaient le sabbat. Les chiens dansaient.--_Dansaient_! +Etait-ce donc possible? Oui, _dansaient_! Hélas! pensai-je, le temps +de danser est passé pour moi! Il n'est plus. Quelle cohue de souvenirs +obscurs se réveilleront de temps en temps dans un esprit doué de génie +et de contemplation imaginative,--d'un génie surtout condamné à la +durable, éternelle, continuelle, et pourrait-on dire--continue--oui, +_continue et continuelle_, à l'amère, harassante, troublante, et, si je +puis me permettre cette expression, à la très troublante influence du +serein, divin, céleste, exaltant, élevé et purifiant effet de ce +qu'on peut justement appeler la plus enviable, la plus _vraiment_ +enviable--oui! la plus suavement belle, la plus délicieusement éthérée, +et, pour ainsi dire, la plus _jolie_ (si je puis me servir d'une +expression aussi hardie) des _choses_ (pardonne-moi, gentil lecteur) du +monde;--mais je me laisse toujours entraîner par mes sentiments. Dans un +tel esprit, je le répète, quelle cohue de souvenirs sont remués par une +bagatelle! Les chiens dansaient! Et _moi_--moi, je ne le _pouvais_ +pas! Ils sautaient--et moi je pleurais. Ils cabriolaient--et moi je +sanglotais bien fort. Circonstances touchantes! qui ne peuvent manquer +de rappeler au souvenir du lecteur lettré le passage exquis sur la +convenance des choses, qui se trouve au commencement du troisième volume +de cet admirable et vénérable roman chinois, le _Jo-go-Slow_. + +Dans ma promenade solitaire à travers la cité, j'avais deux humbles, +mais fidèles compagnons, Diane, ma petite chienne! la plus douce des +créatures! Elle avait une touffe de poils qui lui descendait sur un de +ses yeux, et un ruban bleu était élégamment attaché autour de son cou. +Diane n'avait pas plus de cinq pouces de haut, mais sa tête était +presque à elle seule plus grosse que le reste de son corps, et sa +queue coupée tout à fait court donnait à l'intéressant animal un air +d'innocence outragée qui la faisait bien venir de tous. + +Et Pompey, mon nègre!--doux Pompey! Pourrai-je t'oublier jamais? J'avais +pris le bras de Pompey. Il avait trois pieds de haut (j'aime mettre +les points sur les _i_) et était âgé de soixante-dix ou peut-être +quatre-vingts ans. Il avait les jambes cagneuses, et était obèse. Sa +bouche n'était pas précisément petite, ni ses oreilles courtes. Ses +dents toutefois ressemblaient à des perles, et ses grands yeux largement +ouverts étaient délicieusement blancs. La Nature ne lui avait point +donné de cou et avait posté ses chevilles (selon l'usage chez cette +race) au milieu de la partie supérieure du pied. Il était habillé avec +une remarquable simplicité. Il avait pour tout vêtement un col de neuf +pouces de haut et un pardessus de drap brun presque neuf, qui avait +autrefois servi au grand, robuste et illustre docteur Moneypenny. +C'était un excellent pardessus. Il était bien taillé. Il était bien +fait. Il était presque neuf. Pompey le relevait de ses deux mains pour +ne pas le laisser traîner dans la boue. + +Notre société se composait donc de trois personnes, dont deux sont déjà +connues. Il y en avait une troisième--cette troisième personne, c'était +moi. Je suis la signora Psyché Zénobi_. Je _ne_ suis _pas_ Suky Snobbs. +Mon extérieur est imposant. Dans la mémorable occasion dont je parle, +j'étais vêtue d'une robe de satin cramoisi et d'un mantelet arabe bleu +de ciel. La robe était agrémentée d'agrafes vertes, et de sept gracieux +volants de couleur orange. Je formais donc là troisième personne de la +société. Il y avait le caniche. Il y avait Pompey. Il y avait moi. Nous +étions trois. Ainsi, dit-on, il n'y avait originellement que trois +Furies--Melty, Nimmy, et Hetty--la Méditation, la Mémoire, et le Violon. + +Appuyée sur le bras du galant Pompey, et suivie de Diane à distance +respectueuse, je descendis l'une des plus populeuses et des plus +plaisantes rues d'Edina, alors déserte. Tout à coup se présenta à ma +vue une église--une cathédrale gothique--vaste, vénérable, avec un haut +clocher qui se perdait dans le ciel. Quelle folie s'empara alors de +moi? Pourquoi courus-je au devant de mon destin? Je fus saisie du désir +irrésistible de monter à cette tour vertigineuse et de contempler de +là l'immense panorama de la cité. La porte de la cathédrale ouverte +semblait m'inviter. Ma destinée l'emportai. J'entrai sous la fatale +voûte. Où donc était mon ange gardien?--si toutefois il y a de tels +anges. _Si!_ Monosyllabe troublant! Quel monde de mystère, de science, +de doute, d'incertitude est contenu dans tes deux lettres! J'entrai +sous la fatale voûte! J'entrai, et sans endommager mes volants, couleur +orange, je passai sous le portail, et pénétrai dans le vestibule. Ainsi, +dit-on, l'immense rivière Alfred passa intacte, à sec, sous la mer. + +Je crus que les escaliers ne finiraient jamais. _Ils tournaient!_ Oui, +ils tournaient et montaient toujours, si bien que je ne pus m'empêcher +d'appeler à mon aide l'ingénieux Pompey, et je m'appuyai sur son +bras avec toute la confiance d'une ancienne affection.--Je ne _pus_ +m'empêcher de m'imaginer que le dernier échelon de cette éternelle +échelle en spirale avait été accidentellement ou peut-être à dessein +enlevé. Je m'arrêtai pour respirer, et au même moment il se présenta un +incident trop important au point de vue moral ainsi qu'au point de +vue métaphysique pour être passé sous silence. Il me sembla--j'avais +entièrement conscience du fait--non, je ne pouvais m'être trompée! +J'avais pendant quelques instants soigneusement et anxieusement +observé les mouvements de ma Diane--non, dis-je, je ne pouvais m'être +trompée!--Diane _sentait un rat_! Aussitôt j'appelai l'attention de +Pompey sur ce point, et Pompey--oui, Pompey fut de mon avis. Il n'y +avait plus aucun motif raisonnable de douter. Le rat avait été senti--et +senti par Diane. Ciel! pourrai-je jamais oublier l'intense émotion de ce +moment? Hélas! Qu'est-ce que l'intelligence tant vantée de l'homme? Le +rat--il était là--c'est-à-dire quelque part. Diane avait senti le rat. +Et moi--_moi_ je ne _pouvais_ pas le sentir. Ainsi, dit-on, l'Isis +Prussienne a pour quelques personnes un doux et suave parfum, tandis que +pour d'autres elle est complètement sans odeur. + +Nous étions venus à bout de l'escalier, et il n'y avait plus que trois +ou quatre marches qui nous séparaient du sommet. Nous montâmes encore, +et il ne resta plus qu'une marche! Une marche! Une petite, petite +marche! Combien de fois d'une semblable petite marche dans le grand +escalier de la vie humaine dépend une destinée entière de bonheur ou de +misère humaine! Je songeai à moi-même, puis à Pompey, puis au mystérieux +et inexplicable destin qui nous entourait. Je songeai à Pompey!--Hélas! +Je songeai à l'amour! Je songeai à tous les faux pas qui ont été faits +et qui peuvent être faits encore. Je résolus d'être plus prudente, plus +réservée. + +J'abandonnai le bras de Pompey, et sans son assistance, je franchis la +dernière marche qui restait et gagnai la chambre du beffroi. Mon caniche +me suivit immédiatement. Pompey restait seul en arrière. Je m'arrêtai au +dessus de l'escalier, et l'encourageai à monter. Il me tendit la main, +et malheureusement en faisant ce geste, il fut forcé de lâcher sa +redingote. Les Dieux ne cesseront-ils de nous persécuter? La redingote +tomba, et un des pieds de Pompey marcha sur le long et traînant pan de +l'habit. Il trébucha et tomba.--Cette conséquence était inévitable. +Il tomba en avant, et sa tête maudite, venant me frapper en pleine +poitrine, me précipita tout de mon long avec lui sur le dur, sale et +détestable plancher du beffroi. Mais ma vengeance fut assurée, soudaine +et complète. Le saisissant furieusement des deux mains par sa laine, +je lui arrachai une énorme quantité de cette matière noire, crépue et +bouclée, et la jetai loin de moi avec tous les signes du dédain. Elle +tomba au milieu des cordes du beffroi et y resta. Pompey se leva sans +dire un mot. Mais il me regarda piteusement avec ses grands yeux et +soupira. Grands Dieux!--quel soupir! Il pénétra jusqu'au fond de mon +coeur. Et la chevelure--la laine! Si j'avais pu rattraper cette laine, +je l'aurais baignée de mes larmes en témoignage de regret. Mais hélas! +elle était maintenant bien loin. Comme elle pendillait au cordage de +la cloche, je m'imaginai qu'elle était encore vivante. Je m'imaginai +qu'elle allait mourir d'indignation. Ainsi l'_happidandy Flos Aeris_ +de Java porte, dit-on, une belle fleur, qui vit encore quand elle est +déracinée. Les indigènes la suspendent avec une corde au plafond, et +jouissent de son parfum des années entières. + +Notre différend terminé, nous cherchâmes dans la chambre une ouverture +qui nous permît de contempler la cité d'Edina. Il n'y avait pas de +fenêtre. La seule lumière qui pénétrât dans ce réduit obscur venait +d'une ouverture carrée ayant à peu près un pied de diamètre, et à une +hauteur d'environ sept pieds au-dessus du plancher. Mais que ne peut +réaliser l'énergie du véritable génie? Je résolus d'atteindre à ce trou. +Un énorme attirail de roues, de pignons, et autres machines à l'air +cabalistique se trouvaient en face du trou, tout près de lui, et à +travers le trou passait une baguette de fer venant du mécanisme. Entre +les roues et le mur il y avait juste de la place pour mon corps; mais +j'étais exaspérée, et déterminée à aller jusqu'au bout. J'appelai Pompey +près de moi. + +«Vous voyez cette ouverture, Pompey. Je voudrais y passer la tête pour +regarder. Vous allez vous tenir tout droit juste sous le trou,--comme +cela. Maintenant, Pompey, tendez une de vos mains, que je puisse y +monter--très bien. Maintenant l'autre main, Pompey, et avec son aide, +j'arriverai sur vos épaules.» + +Il fit tout ce que je désirais, et quand je fus hissée sur ses épaules, +je m'aperçus que je pouvais facilement passer ma tête et mon cou à +travers l'ouverture. Le panorama était sublime. Il ne se pouvait rien de +plus magnifique. Je ne m'arrêtai un instant que pour appeler Diane et +assurer Pompey que je serais discrète, et pèserais le moins possible sur +ses épaules. Je lui dis que je serais à l'égard de ses sentiments d'une +délicatesse tendre--_ossi tender qu'un beefsteak_. Après avoir rendu +cette justice à mon fidèle ami, je m'abandonnai sans réserve à l'ardeur +et à l'enthousiasme de la jouissance du panorama qui s'étendait sous mes +yeux. + +Cependant je me dispenserai de m'appesantir sur ce sujet. Je ne décrirai +pas la cité d'Edinburgh. Tout le monde est allé à Edinburgh--la +classique Edina. Je m'en tiendrai aux principaux détails de ma +lamentable aventure. Après avoir jusqu'à un certain point satisfait ma +curiosité touchant l'étendue, la situation, et la physionomie générale +de la cité, j'eus le loisir d'examiner l'église où j'étais, et la +délicate architecture de son clocher. Je remarquai que l'ouverture à +travers laquelle j'avais passé la tête s'ouvrait dans le cadran d'une +horloge gigantesque, et devait de la rue faire l'effet d'un large trou +de clef, tel qu'on en voit sur le cadran des montres françaises. Sans +doute le véritable but de cette ouverture était de laisser passer le +bras d'un employé pour lui permettre d'ajuster quand il était nécessaire +les aiguilles de l'horloge. J'observai avec surprise l'immense dimension +de ces aiguilles, dont la plus longue ne pouvait avoir moins de dix +pieds de long, et dans sa plus grande largeur moins de huit à neuf +pouces. Elles étaient d'acier massif, et les bords paraissaient +tranchants. Après avoir noté ces particularités et quelques autres, je +tournai de nouveau mes yeux sur la glorieuse perspective qui s'étendait +devant moi, et bientôt je m'absorbai dans ma contemplation. + +Quelques minutes après, je fus éveillée par la voix de Pompey, qui me +déclarait qu'il ne pouvait plus y tenir, et me priait de vouloir bien +être assez bonne pour descendre. C'était absurde, et je le lui dis assez +longuement. Il répliqua, mais évidemment en comprenant mal mes idées +à ce sujet. J'en conçus quelque colère, et je lui dis en termes +péremptoires, qu'il était un imbécile, qu'il avait commis un _ignoramus +eclench-eye_, que ses idées n'étaient que de pures _insommary Bovis_, et +que ses mots ne valaient guère mieux qu'une _ennemye-werry bor'em_. Il +parut satisfait, et je repris mes contemplations. + +Il y avait à peu près une demi-heure, après cette altercation, que +j'étais profondément absorbée par la vue céleste que j'avais sous les +yeux, lorsque je fus réveillée en sursaut par quelque chose de tout à +fait froid qui me pressait doucement la partie supérieure du cou. Il est +inutile de dire que j'en ressentis une alarme inexprimable. Je savais +que Pompey était sous mes pieds et que Diane, selon mes instructions +expresses, était assise sur ses pattes de derrière dans le coin le plus +reculé de la chambre. Qu'est-ce que cela pouvait bien être? Hélas! je +ne le découvris que trop tôt. En tournant doucement ma tête de côté, je +m'aperçus, à ma plus grande horreur, que l'énorme, brillante, petite +aiguille de l'horloge, semblable à un cimeterre, dans le cours de sa +révolution horaire, était _descendue sur mon cou_. Je compris qu'il +n'y avait pas une seconde à perdre. Je cherchai à retirer ma tête en +arrière, mais il était trop tard. Il n'y avait plus d'espoir d'arracher +ma tête de la bouche de cette horrible trappe où elle était si bien +prise, et qui devenait de plus en plus étroite avec une rapidité qui +échappait à l'analyse. On ne peut se faire une idée de l'agonie d'un +pareil moment. J'élevai les mains et essayai de toutes mes forces de +soulever la lourde barre de fer. C'est comme si j'avais essayé de +soulever la cathédrale elle-même. Elle descendait, descendait, +descendait toujours, de plus en plus serrant. Je criai à Pompey de +venir à mon aide; mais il me répondit que je l'avais blessé dans ses +sentiments en l'appelant un _ignorant et un vieux louche_. Je poussai +un hurlement à l'adresse de Diane; elle ne me répondit que par un bow +wow-wow, ce qui voulait dire que je lui avais recommandé de ne pas +bouger de son coin. Je n'avais donc point de secours à attendre de mes +associés. + +En attendant, la lourde et terrible _faux du Temps_ (je comprenais +maintenant la force littérale de cette locution classique) ne s'était +point arrêtée, et ne paraissait point disposée à s'arrêter dans sa +carrière. Elle descendait et descendait toujours. Déjà elle avait +enfoncé sa tige tranchante d'un pouce entier dans ma chair, et mes +sensations devenaient indistinctes et confuses. Tantôt je m'imaginais +être à Philadelphie avec le puissant Dr Moneypenny, tantôt dans le +cabinet de Mr Blackwood, recevant ses inestimables instructions. Puis le +doux souvenir d'anciens jours meilleurs se présenta à mon esprit, et je +songeai à cet heureux temps ou le monde n'était qu'un désert, et Pompey +pas encore entièrement cruel. Le tic-tac de la machine m'amusait. +_M'amusait_, dis-je, car maintenant mes sensations confinaient au +bonheur parfait, et les plus insignifiantes circonstances me causaient +du plaisir. L'éternel _clic-clac clic-clac, clic-clac_ de l'horloge +était pour mes oreilles la plus mélodieuse musique, à certains instants +même me rappelait les délicieux sermons du Dr Ollapod. Puis les grands +signes du cadran--qu'ils semblaient intelligents! comme ils faisaient +penser! Les voilà qui dansent la mazurka, et c'est le signe V qui la +danse à ma plus grande satisfaction. C'est évidemment une dame de grande +distinction. Elle n'a rien de nos éhontées, rien d'indélicat dans ses +mouvements. Elle faisait la pirouette à merveille,--tournant en rond sur +sa tête. J'essayai de lui tendre un siège, voyant quelle était fatiguée +de ses exercices--et ce ne fut qu'en ce moment que je sentis pleinement +ma lamentable situation. Lamentable en vérité! la barre était entrée +de deux pouces dans mon cou. J'étais arrivée à un sentiment de douleur +exquise. J'appelai la mort, et dans ce moment d'agonie, je ne pus +m'empêcher de répéter les vers exquis du poète Miguel de Cervantes: + + «Vanny Buren, tan escondida + Query no te senty venny + Pork and pleasure, delly morry + Nommy, torny, darry, widdy!» + +Un nouveau sujet d'horreur se présenta alors à moi,--une horreur, +suffisante pour faire frissonner les nerfs les plus solides. Mes yeux, +sous la cruelle pression de la machine, sortaient littéralement de leurs +orbites. Comme je songeais au moyen de m'en tirer sans eux, l'un se mit +à tomber hors de ma tête, et roulant sur la pente escarpée du clocher, +alla se loger dans la gouttière qui courait le long des bords de +l'édifice. Mais la perte de cet oeil ne me fit pas autant d'effet que +l'air insolent d'indépendance et de mépris avec lequel il me regarda une +fois parti. Il était là gisant dans la gouttière précisément sous mon +nez, et les airs qu'il se donnait auraient été risibles, s'ils n'avaient +pas été révoltants. + +On n'avait jamais rien vu d'aussi miroitant ni d'aussi clignotant. Cette +attitude de la part de mon oeil dans la gouttière n'était pas seulement +irritante par son insolence manifeste et sa honteuse ingratitude, mais +elle était encore excessivement inconvenante au point de vue de la +sympathie qui doit toujours exister entre les deux yeux de la même tête, +quelque séparés qu'ils soient. Je me vis forcée bon gré, mal gré, de +froncer les sourcils et de clignoter en parfait concert avec cet oeil +scélérat qui gisait juste sous mon nez. Je fus bientôt soulagée par la +fuite de mon autre oeil. Il prit en tombant la même direction (c'était +peut-être un plan concerté) que son camarade. Tous deux roulèrent +ensemble de la gouttière, et, en vérité je fus enchantée d'être +débarrassée d'eux. + +La barre était entrée maintenant de quatre pouces et demi dans mon +cou, et il n'y avait plus qu'un petit lambeau de peau à couper. Mes +sensations furent alors celles d'un bonheur complet, car je sentis +que dans cinq minutes au plus je serais délivrée de ma désagréable +situation. Je ne fus pas tout à fait déçue dans cette attente. Juste à +cinq heures, vingt-cinq minutes de l'après-midi, l'énorme aiguille avait +accompli la partie de sa terrible révolution suffisante pour couper le +peu qui restait de mon cou. Je ne fus pas fâchée de voir la tête qui +m'avait occasionné un si grand embarras se séparer enfin de mon corps. +Elle roula d'abord le long de la paroi du clocher, puis alla se loger +pendant quelques secondes dans la gouttière, et enfin fit un plongeon +dans le milieu de la rue. + +J'avouerai candidement que les sensations que j'éprouvai alors +revêtirent le caractère le plus singulier--ou plutôt le plus mystérieux, +le plus inquiétant, le plus incompréhensible. Mes sens changeaient de +place à chaque instant. Quand j'avais ma tête, tantôt je m'imaginais que +cette tête était moi, la vraie signora Psyché Zénobia--tantôt j'étais +convaincue que c'était le corps qui formait ma propre identité. Pour +éclaircir mes idées sur ce point, je cherchai ma tabatière dans ma +poche; mais en la prenant, et en essayant d'appliquer selon la +méthode ordinaire une pincée de son délicieux contenu, je m'aperçus +immédiatement qu'il me manquait un objet essentiel, et je jetai aussitôt +la boîte à ma tête. Elle huma une prise avec une grande satisfaction, +et m'envoya en retour un sourire de reconnaissance. Peu après elle +m'adressa une allocution, que je ne pus entendre que vaguement, faute +d'oreilles. J'en saisis assez, cependant, pour savoir qu'elle était +étonnée de me voir encore vivante dans de pareilles conditions. Elle +cita en finissant les nobles paroles de l'Arioste: + + «Il pover hommy che non sera corty + And have a combat tenty erry morty;» + +me comparant ainsi à ce héros, qui dans la chaleur du combat, ne +s'apercevant pas qu'il était mort, continuait de se battre avec une +inépuisable valeur. Il n'y avait plus rien maintenant qui pût m'empêcher +de tomber du haut de mon observatoire, et c'est ce que je fis. Je +n'ai jamais pu découvrir ce que Pompey aperçut de si particulièrement +singulier dans mon extérieur. Mais il ouvrit sa bouche d'une oreille à +l'autre, et ferma ses deux yeux, comme s'il avait voulu briser des noix +avec ses paupières. Finalement, retroussant son pardessus, il ne fit +qu'un saut dans l'escalier et disparut. J'envoyai aux trousses du +misérable ces véhémentes paroles de Démosthène: + + «_Andrew O'Phlegeton, you really wake haste to fly._» + +Puis je me tournai du côté de la chérie de mon coeur, la mignonne à un +seul oeil, Diane au poil touffu. Hélas! quelle horrible vision frappa +mes yeux! _Etait-ce_ un rat que je vis rentrant dans son trou? _Sont-ce_ +là les os rongés de ce cher petit ange cruellement dévoré par le +monstre? Grands Dieu! Ce que je _vois_--_est-ce_ l'âme partie, l'ombre, +le spectre de ma petite chienne bien-aimée, que j'aperçois assise avec +grâce et mélancolie là, dans ce coin? Ecoutons! car elle parle, et, +Dieux du ciel! c'est dans l'allemand de Schiller.-- + + «Unt stobby duk, so stubby dun + Duk she! Duk she!» + +Hélas! Ses paroles ne sont que trop vraies! + + «Et si je meurs, je meurs + Pour toi!--pour toi!» + +Douce créature! Elle aussi s'est sacrifiée pour moi. Sans chien, sans +nègre, sans tête, que reste-t-il _maintenant_ à l'infortunée signora +Psyché Zénobia? Hélas--_rien_! J'ai dit. + + + + +LA FILOUTERIE CONSIDÉRÉE COMME SCIENCE EXACTE + + + _Hé! filoutons, filoutons, + Le chat et le violon._ + + +Depuis que le monde a commencé, il y a eu deux Jérémie. L'un a écrit une +Jérémiade sur l'usure, et s'appela Jérémie Bentham. Il a été fort admiré +de M. John Neal[54], et fut un grand homme dans un petit genre. L'autre +a donné son nom à la plus importante des sciences exactes et fut un +grand homme dans un grand genre--je puis dire: dans le plus grand des +genres. + +La filouterie--ou l'idée abstraite exprimée par le verbe _filouter_ est +assez claire. Cependant le fait, l'action, la chose est quelque peu +difficile à définir. Nous pouvons toutefois arriver à une conception +passable du sujet, en définissant, non la chose elle-même, mais l'homme, +comme un animal qui filoute. Si Platon avait songé à cela, il se fut +épargné l'affront du poulet déplumé. + +On demandait fort pertinemment à Platon pourquoi un poulet déplumé, +ou ce qui revient très clairement au même, «un bipède sans plumes» ne +serait pas, selon sa propre définition, un homme? Mais je n'ai pas à +craindre de m'entendre poser une semblable question. L'homme est un +animal qui filoute, et il n'y a pas d'autre animal qui filoute que +l'homme. Une cage entière de poulets déplumés n'entamerait pas ma +définition. + +Ce qui constitue l'essence, la nature, le principe de la filouterie +est, de fait, un caractère tout particulier à l'espèce de créatures +qui portent jaquettes et pantalons. Une corneille dérobe, un renard +escroque, une belette friponne; un homme filoute. Filouter est sa +destinée. «L'homme a été fait pour pleurer», dit le poète. Mais non; il +a été fait pour filouter. C'est là son but, son objet, sa _fin_. C'est +pour cela, que lorsqu'un homme a été filouté, on dit qu'il est _refait_. + +La filouterie, bien analysée, est un composé, dont les ingrédients sont: +la minutie, l'intérêt, la persévérance, l'ingéniosité, l'audace, la +nonchalance, l'originalité, l'impertinence et la grimace. + +_Minutie_.--Notre filou est méticuleux. Il opère sur une petite échelle. +Son affaire, c'est le détail; il lui faut de l'argent comptant ou un +papier bien en règle. Si par hasard il est tenté de se lancer dans +quelque grande spéculation, alors il perd aussitôt ses traits +distinctifs, et devient ce que l'on appelle «un financier.» Ce dernier +mot implique tout ce qui constitue la filouterie, excepté que le +financier travaille en grand. Un filou peut donc être regardé comme un +banquier _in petto_--et une opération financière, comme une filouterie +à Brobdignag. L'un est à l'autre ce qu'Homère est à Flaccus,--un +mastodonte à une souris, la queue d'une comète à celle d'un cochon. + +_Intérêt_.--Notre filou est uniquement guidé par l'intérêt. Il dédaigne +la filouterie pour le pur _amour_ de la filouterie. Il a toujours un +objet en vue;--sa poche--et la vôtre. Il est toujours à l'affût d'une +chance décisive. Il ne voit que le nombre un. Vous êtes le nombre deux, +vous devez prendre garde à vous. + +_Persévérance_.--Notre filou est persévérant. Il ne se laisse pas +facilement décourager. La terre lui manquât-elle sous les pieds, il ne +s'en inquiète pas, il poursuit imperturbablement son but, et + + «Ut canis a corio nunquam absterrebitur uncto[55]», + +ainsi ne laissera-t-il jamais aller sa partie. + +_Ingéniosité_.--Notre filou est ingénieux. Il a la bosse de la +constructivité. Il saisit bien un plan. Il sait inventer et circonvenir. +Si Alexandre n'avait pas été Alexandre, il eût voulu être Diogène. S'il +n'était pas un filou, il serait fabricant de souricières brevetées, ou +pêcheur de truites à la ligne. + +_Audace_.--Notre filou est audacieux. C'est un homme hardi. Il porte la +guerre en pleine Afrique. Il emporte tout d'assaut. Il ne craindrait pas +les poignards de Frei-Herren. Avec, un peu plus de prudence, Dick Turpin +aurait fait un excellent filou; Daniel O'Connel, avec un peu moins de +blague; et Charles XII, avec une livre ou deux de cervelle de plus dans +la tête. + +_Nonchalance_.--Notre filou est nonchalant. Il n'est pas du tout +nerveux. Il n'a jamais _eu_ de nerfs. Il ne sait pas ce que c'est que +l'émoi. On peut le mettre hors de la maison par la porte, mais non +hors de lui-même. Il est froid--froid comme un concombre. Il est +calme--«calme comme un sourire de Lady Bury». Il est souple--souple +comme un vieux gant, ou les demoiselles de l'ancienne Baïes. + +_Originalité_.--Notre filou est original--consciencieusement original. +Ses pensées sont bien à lui. Il dédaignerait d'employer celles d'un +autre. Il a en aversion les trucs éventés. Il rendrait plutôt une +bourse, j'en suis sûr, s'il découvrait qu'il la doit à une filouterie +qui ne soit pas originale. + +_Impertinence_.--Notre filou est impertinent. Il fait le crâne. Il met +les poings sur les rognons. Il fourre ses mains dans les poches de son +pantalon. Il ricane à votre barbe. Il marche sur vos cors. Il mange +votre dîner, il boit votre vin, il vous emprunte votre argent, il vous +tire le nez, il donne des coups de pied à votre chienne, et il embrasse +vôtre femme. + +_Grimace_.--Le vrai filou termine toutes ses opérations par une +grimace. Mais personne ne la voit que lui. Il grimace, lorsque sa tâche +du jour est remplie--quand ses divers travaux sont accomplis--le soir +dans sa chambre, et uniquement pour son amusement particulier. Il arrive +chez lui. Il ferme sa porte. Il se déshabille. Il éteint sa chandelle. +Il se met au lit. Il étend sa tête sur l'oreiller. Après quoi, notre +filou _fait sa grimace_. Ce n'est pas une hypothèse. Rien de plus +naturel. Je raisonne _à priori_, et dis qu'un filou ne serait pas un +filou sans sa grimace. + +On peut faire remonter l'origine de la filouterie à l'enfance de la race +humaine. Adam fut peut-être le premier filou. En tout cas, nous pouvons +suivre les traces de cette science jusqu'à une très haute antiquité. +Il est vrai que les modernes l'ont amenée à un degré de perfection que +n'auraient jamais rêvée les têtes dures de nos ancêtres. Sans m'arrêter +à parler des «vieilles scies», je me contenterai de présenter un résumé +de quelques-uns «des cas les plus modernes.» + +Voici une excellente filouterie. Une maîtresse de maison a besoin d'un +sofa. Elle va visiter plusieurs magasins de meubles. Elle arrive enfin +dans un magasin bien assorti. A la porte, un individu poli et ayant la +langue bien pendue l'accoste et l'invite à entrer. Elle trouve un sofa +qui fait parfaitement son affaire; elle en demande le prix, et se trouve +surprise et enchantée à la fois d'entendre articuler une somme de vingt +pour cent au moins au dessous de son attente. Elle se hâte de conclure +le marché, prend une facture et un reçu, laisse son adresse, en priant +d'envoyer l'article à la maison le plus tôt possible, et se retire +pendant que le marchand se confond en révérences et en salutations. La +nuit vient, et point de sofa. Le jour suivant se passe, et toujours +rien. Un domestique va s'enquérir des causes de ce retard. On n'a +connaissance d'aucun marché. Il n'y a point eu de sofa de vendu, point +d'argent de reçu--excepté par le filou, qui a fort bien joué le rôle du +marchand. + +Nos magasins de meubles sont abandonnés sans surveillance à la merci +du premier venu; ce qui donne toute facilité pour des tours de cette +espèce. Les passants entrent, regardent les marchandises, et partent +sans qu'on les ait remarqués ni vus. Si quelqu'un désire faire une +acquisition, ou s'enquérir du prix d'un article, une cloche est là sous +la main, et cette précaution paraît amplement suffisante. + +Autre filouterie fort respectable. Un individu bien mis entre dans une +boutique; il y fait une emplette de la valeur d'un dollar. Mais à son +grand regret, il s'aperçoit qu'il a laissé son portefeuille dans la +poche d'un autre habit. Il dit donc au boutiquier: «Cela ne fait rien, +mon cher monsieur; vous m'obligerez en envoyant le paquet à la maison. +Mais attendez. Je crois bien qu'il n'y a pas à la maison de monnaie +inférieure à une pièce de cinq dollars. Vous pouvez donc envoyer avec le +paquet quatre dollars pour le change.»--«Très bien, monsieur,» +répond le boutiquier, concevant aussitôt une grande idée de la haute +délicatesse de sa pratique. «J'en connais,» se dit-il à lui-même, «qui +auraient mis la marchandise sous leur bras, et seraient partis en +promettant de revenir payer le dollar en passant dans l'après-midi.» + +Il envoie un garçon avec le paquet et la monnaie. En chemin, tout à fait +accidentellement, celui-ci est rencontré par l'acheteur, qui s'écrie: + +«Ah! c'est mon paquet, n'est-ce pas?--Je croyais qu'il était depuis +longtemps à la maison. Allez, allez! Ma femme, mistress Trotter, vous +donnera les cinq dollars--je lui ai laissé des instructions à cet effet. +Mais vous pourriez aussi bien me donner la monnaie--j'aurai besoin +de quelque argent pour la poste. Très bien! Un, deux... cette pièce +est-elle bonne?--trois, quatre--Parfaitement bien! Dites à Mme Trotter +que vous m'avez rencontré et maintenant allez et ne vous amusez pas en +chemin.» + +Le garçon ne s'amuse pas du tout--mais il perd beaucoup de temps avant +de revenir de sa commission. Pas plus de Mme Trotter que sur la main. Il +se console toutefois en se disant qu'après tout il n'a pas été assez sot +pour laisser les marchandises sans l'argent; il rentre à la boutique +l'air fort satisfait de lui-même, et ne peut s'empêcher de se sentir +blessé et indigné quand son maître lui demande ce qu'il a fait de la +monnaie. + +Voici une filouterie tout à fait simple. Un vaisseau est sur le point de +mettre à la voile. Un individu à l'air officiel se présente au capitaine +avec une facture des frais de ville extraordinairement modérée. Enchanté +de s'en tirer à si bon compte, et ne sachant auquel entendre, le +capitaine s'acquitte en toute hâte. Au bout d'un quart d'heure, une +seconde facture, et celle-ci moins raisonnable, lui est présentée par un +autre individu qui lui a bientôt fait comprendre que le premier receveur +était un filou, et la première recette une filouterie. + +En voici une autre à peu près semblable. + +Un bateau à vapeur est sur le point de larguer. Un voyageur, son +porte-manteau à la main, accourt de toutes ses forces du côté de +l'embarcadère. Tout à coup, il s'arrête tout court, et ramasse avec une +grande agitation quelque chose sur le sol. C'est un portefeuille. «Qui +a perdu un portefeuille?» se met-il à crier. Personne ne peut assurer +avoir perdu son portefeuille; mais l'émotion est vive, quand on apprend +que la trouvaille est de valeur. Le bateau, cependant, ne peut attendre. + +«Le temps et la marée n'attendent personne,» crie le capitaine. + +«Pour l'amour de Dieu, encore quelques minutes!» dit l'auteur de la +trouvaille; «le vrai propriétaire va se présenter.» + +«On ne peut attendre!» réplique le capitaine; «larguez, entendez vous!» + +«Que vais-je donc faire?» demande l'homme, en grande peine. «Je vais +quitter le pays pour quelques années, et je ne puis en conscience garder +cette somme énorme en ma possession.--Pardon, monsieur, (s'adressant à +un gentilhomme sur la rive) mais vous m'avez l'air d'un honnête homme. +Voulez-vous me rendre le service de vous charger de ce portefeuille--je +vois que je puis me fier à vous--et de le faire publier? Les billets, +vous le voyez, montent à une somme fort considérable. Le propriétaire, +sans aucun doute, tiendra à vous récompenser de votre peine.» + +«Moi?--non, vous! C'est vous qui l'avez trouvé.» + +«Oui, si vous y tenez.--Je veux bien accepter un léger +retour--uniquement pour faire taire vos scrupules. Voyons--ces billets +sont tous des billets de mille--Dieu me bénisse! un millier de dollars +serait trop--cinquante seulement, c'est bien assez!» + +«Larguez!» dit le capitaine. + +«Mais je n'ai pas la monnaie de cent, et en somme, vous feriez +mieux....» + +«Larguez!» dit le capitaine. + +«Attendez donc!» crie le gentilhomme qui vient d'examiner pendant la +dernière minute son propre portefeuille. «Attendez donc! J'ai +votre affaire. Voici un billet de cinquante sur la banque du North +America.--donnez-moi le portefeuille.» + +Le toujours très consciencieux auteur de la trouvaille prend le billet +de cinquante avec une répugnance marquée, et jette au gentilhomme le +portefeuille, pendant que le steamboat fume et siffle en s'ébranlant. +Une demi-heure après son départ, le gentilhomme s'aperçoit que «les +valeurs considérables» ne sont que des billets faux, et toute l'histoire +une pure filouterie. + +Voici une filouterie hardie. Un champ de foire, ou quelque chose +d'analogue doit se tenir dans un endroit où l'on n'a accès que par un +pont libre. Un filou s'installe sur ce pont, et informe respectueusement +tous les passants de la nouvelle loi qui vient d'établir un droit de +péage d'un centime par tête d'homme, de deux centimes par tête de cheval +ou d'âne, et ainsi de suite... Quelques-uns grondent, mais tous se +soumettent, et le filou rentre chez lui plus riche de quelque cinquante +ou soixante dollars bien gagnés. Il n'y a rien de plus fatigant que de +percevoir un droit de péage sur une grande foule. + +Une habile filouterie est celle-ci. L'ami d'un filou garde une promesse +de paiement, remplie et signée en due forme sur billet ordinaire imprimé +à l'encre rouge. Le filou se procure une ou deux douzaines de ces +billets en blanc, et chaque jour en trempe un dans sa soupe, le présente +à son chien qui saute après, et finit par le lui donner _en bonne +bouche_. Le temps de l'échéance arrivant, le filou et son chien vont +trouver l'ami, et l'engagement devient le sujet de la discussion. L'ami +tire le billet de son secrétaire, et fait le geste de le présenter au +filou, quand le chien saute sur le billet et le dévore. Le filou est non +seulement surpris, mais vexé et furieux de la conduite absurde de +son chien, et proteste qu'il est prêt à faire honneur à son +obligation--aussitôt qu'on pourra en fournir une preuve évidente. + +Voici une filouterie assez mesquine. Une dame est insultée dans la rue +par le compère d'un filou. Le filou lui-même vole au secours de la dame, +et, après avoir rossé son ami d'importance, insiste pour accompagner la +dame jusqu'à sa porte. Il s'incline, la main sur son coeur, et lui dit +très respectueusement adieu. La dame invite son sauveur à la suivre, +disant qu'elle va le présenter à son grand frère et à son papa. Le +sauveur soupire et décline l'invitation. «N'y a-t-il donc aucun moyen, +murmure-t-elle, de vous prouver ma reconnaissance?» + +«Si, madame, il y en a un. Veuillez être assez bonne pour me prêter une +couple de shillings.» + +Dans la première émotion du moment, la dame songe à disparaître +sur-le-champ. Après y avoir pensé deux fois, cependant, elle ouvre sa +bourse et s'exécute. C'est là, dis-je, une filouterie mesquine--car il +faut que la moitié de la somme empruntée soit payée au monsieur qui a eu +la peine d'insulter la dame, et d'être rossé par dessus le marché pour +l'avoir insultée. + +Autre filouterie mesquine, mais toujours scientifique. Le filou +s'approche du comptoir d'une taverne et demande deux cordes de tabac. On +les lui donne, quand tout à coup après les avoir rapidement examinées, +il se met à dire: + +«Ce tabac n'est pas de mon goût. Reprenez-le et donnez-moi à la place un +verre de grog.» + +Le grog servi et avalé, le filou gagne la porte pour s'en aller. Mais la +voix du tavernier l'arrête: + +«Je crois, monsieur, que vous avez oublié de payer votre grog.» + +«Payer mon grog!--Ne vous ai-je pas donné le tabac en retour? Que vous +faut-il de plus?» + +«Mais, s'il vous plaît, monsieur je ne me souviens pas que vous ayez +payé le tabac.» + +«Que voulez-vous dire par là, coquin?--Ne vous ai-je pas rendu votre +tabac? Attendez-vous que je vous paie ce que je n'ai pas pris? + +«Mais, monsieur,» dit le marchand, ne sachant plus que dire, «mais, +monsieur...» + +«Il n'y a pas de mais qui tienne, monsieur,» interrompt le filou, +faisant semblant d'entrer dans une grande colère, et fermant la porte +avec violence derrière lui, «il n'y a pas de mais qui tienne, nous +connaissons vos tours d'escamotage.» + +Voici encore une très habile filouterie, qui se recommande surtout par +sa simplicité. Une bourse a été perdue; et celui qui l'a perdue fait +insérer dans les journaux du jour un avertissement accompagné d'une +description très détaillée. + +Aussitôt notre filou de copier les détails de l'avertissement, en +changeant l'en-tête, la phraséologie générale, et l'adresse. Par +exemple, l'original, long et verbeux, porte cet en-tête: «Un +portefeuille perdu!» et invite à déposer l'argent, quand on l'aura +trouvé, au n° 1 de Tom Street. + +La copie est brève; elle porte en tête ce seul mot «perdu» et indique le +n° 2 ou le n° 3 de Harry ou Dick Street, comme l'endroit où l'on peut +voir le propriétaire. Cette copie est insérée au moins dans cinq ou six +journaux du jour, de telle sorte qu'elle ne paraisse que peu d'heures +après l'original. Dût-elle tomber sous les yeux de celui qui a perdu la +bourse, c'est à peine s'il pourrait se douter qu'elle a quelque rapport +avec son infortune. Mais naturellement, il y a cinq ou six chances +contre une que celui qui l'aura trouvée se présente à l'adresse donnée +par le filou plutôt qu'à celle du légitime propriétaire. Le filou paie +la récompense, met l'argent dans sa poche et file. + +Voici une filouterie qui a beaucoup d'analogie avec la précédente. Une +dame du grand _ton_ a laissé glisser dans la rue une bague de diamant +d'un prix exceptionnel. Elle offre à celui qui la retrouvera quarante +ou cinquante dollars de récompense--elle fait dans son annonce une +description détaillée de la pierre et de sa monture, et déclare qu'elle +paiera _instantanément_ la récompense promise à celui qui la rapportera +au n° tant, dans telle avenue, sans lui poser la moindre question. Un +jour ou deux après, la dame étant absente de son logis, on sonne au n° +tant dans l'avenue indiquée. Une servante paraît; l'inconnu demande la +dame de la maison; en apprenant qu'elle est absente, il s'étonne et +manifeste le plus poignant regret. C'est une affaire d'importance qui +concerne personnellement la maîtresse du logis. En effet il a eu la +bonne fortune de trouver sa bague de diamant. Mais peut-être fera-t-il +bien de revenir une autrefois. «Pas du tout!» dit la servante: «pas du +tout!» disent en choeur la soeur et la belle-soeur de la dame qu'on a +appelées sur les entrefaites. L'identité de la bague est bruyamment +constatée, la récompense payée, et l'homme de détaler au plus vite. +La dame rentre, et manifeste à sa soeur et à sa belle-soeur quelque +mécontentement de ce qu'elles aient payé quarante ou cinquante dollars +un fac-simile de sa bague--un fac-simile fait de vrai similor et d'un +infâme strass. + +Mais comme les filouteries n'ont pas de fin, cet essai ne finirait +jamais, si je voulais seulement indiquer les variétés et les formes +infinies dont cette science est susceptible. Il faut cependant conclure, +et je ne saurais mieux le faire, qu'en racontant sommairement une +filouterie fort décente et assez bien étudiée dont notre ville a été +dernièrement le théâtre, et qui s'est reproduite depuis avec succès dans +d'autres localités de plus en plus florissantes de l'Union. + +Un homme entre deux âges arrive dans une ville, venant on ne sait d'où. +Il paraît remarquablement précis, cauteleux, posé, réfléchi dans ses +démarches. Sa tenue est scrupuleusement irréprochable, mais simple et +sans ostentation. Il porte une cravate blanche, une ample redingote, qui +ne vise qu'au confort, de sérieuses chaussures à épaisses semelles, et +des pantalons sans sous-pied. Il a tout l'air, en réalité, d'un aisé, +économe, exact et respectable _homme d'affaires_--l'homme d'affaires +_par excellence_, un de ces hommes durs et âpres à l'extérieur, mais +doux à l'intérieur, tels que nous en voyons dans la haute comédie +--personnages dont les paroles sont autant d'engagements, et qui sont +connus pour répandre d'une main les guinées en charités, tandis que +de l'autre, quand il s'agit de transaction commerciale, ils se font +escompter jusqu'à la dernière fraction d'un farthing. + +Il fait beaucoup de bruit pour découvrir une pension à son gré. Il +déteste les enfants. Il est accoutumé à la tranquillité. Ses habitudes +sont méthodiques--il s'établirait de préférence dans une petite famille +respectable, et ayant de pieuses inclinations. Les conditions ne sont +pas une question--il n'insiste que sur un point: c'est qu'on lui +présentera sa quittance le premier de chaque mois (on est alors au deux +du mois), et lorsqu'enfin il a trouvé ce qu'il lui faut, il prie sa +propriétaire de ne pas oublier ses instructions sur ce point, de lui +envoyer sa facture et son reçu à dix heures précises le _premier_ jour +de chaque mois, et jamais le second sous aucun prétexte. + +Ces arrangements pris, notre homme d'affaires loue un bureau dans un +quartier plutôt respectable que fashionable de la ville. Il ne méprise +rien tant que les prétentions. «Quand il y a tant de montre,» dit-il, +«il est rare qu'il y ait quelque chose de solide dessous,»--observation +qui fait une si profonde impression sur l'esprit de sa propriétaire, +qu'elle l'écrit au crayon en guise de memorandum dans sa grande Bible de +famille, sur la large marge des Proverbes de Salomon. + +Puis il fait faire des annonces dans le genre de celle qui suit, dans +les principales maisons de publicité à six pennies--celles à un sou, +il les dédaigne comme peu respectables, et comme se faisant payer leurs +annonces à l'avance. Un des points de la profession de foi de notre +homme d'affaires, c'est que rien ne doit se payer avant d'être fait. + +DEMANDE.--Les soussignés, sur le point de commencer des opérations +d'affaires très étendues dans cette ville, réclament les services de +trois ou quatre secrétaires intelligents et compétents, à qui il sera +fait de larges appointements. On exige les meilleures recommandations, +plus encore pour l'honnêteté que pour la capacité. Comme les affaires +en question impliquent de hautes responsabilités, et que des sommes +considérables doivent nécessairement passer par les mains de ces +employés, il a semblé opportun de demander à chacun des secrétaires +engagés un dépôt de cinquante dollars. Inutile donc de se présenter, +si l'on ne peut verser cette somme entre les mains des soussignés, +ni fournir les témoignages de moralité les plus satisfaisants. On +préférerait des jeunes gens ayant de pieuses inclinations. On pourra se +présenter entre dix et onze heures du matin, et entre quatre et cinq de +l'après-midi, chez Messieurs + + Bogs, Hogs, Logs, Frogs et Co. + n° 110, Dog Street. + +Au 31 du mois, cette annonce avait amené à l'office de MM. Bogs, Hogs, +Logs, Frogs et Compagnie, quinze ou vingt jeunes gens ayant de pieuses +inclinations. Mais notre homme d'affaires n'est pas pressé de conclure +avec l'un ou avec l'autre--un homme d'affaires ne se presse jamais--et +ce n'est qu'après le plus sévère examen des pieuses inclinations de +chacun des postulants que ses services sont agréés, et les cinquante +dollars reçus, uniquement à titre de sage précaution, sous la +respectable signature de MM. Bogs, Logs, Frogs et Compagnie. Le matin +du premier jour du mois suivant, la propriétaire ne présente pas +sa quittance selon sa promesse--grave négligence pour laquelle le +respectable chef de la maison qui finit en _Ogs_ l'aurait sans doute +sévèrement réprimandée, s'il avait pu se laisser entraîner à rester dans +la ville un ou deux jours de plus dans ce dessein. + +Quoi qu'il en soit, les constables ont un mauvais quart d'heure à +passer, bien des pas à faire en tout sens, et tout ce qu'ils peuvent +faire, c'est de déclarer que l'homme d'affaires, était dans toute la +force du terme, un «hen knee high,» locution que quelques personnes +traduisent par N.E.I. initiales sous lesquelles il faudrait lire la +phrase classique _Non Est Inventus_[56]. + +En attendant, les jeunes secrétaires se sentent un peu peu moins +inclinés à la piété qu'auparavant, pendant que la propriétaire achète +un morceau de la meilleure gomme élastique Indienne de la valeur d'un +shilling, et met tous ses soins à effacer le mémorandum au crayon écrit +par quelque folle dans sa grande Bible de famille, sur la large marge +des Proverbes de Salomon. + + + + +L'HOMME D'AFFAIRES + + + «_La Méthode est l'âme des Affaires._» + + Vieux Dicton. + + +Je suis un homme d'affaires. Je suis un homme méthodique. Il n'y a +rien au dessus de la méthode. Il n'y a pas de gens que je méprise plus +cordialement que ces fous excentriques qui jasent de méthode sans savoir +ce que c'est; qui ne s'attachent qu'à la lettre, et ne cessent d'en +violer l'esprit. Ces gens-là ne manquent pas de commettre les plus +énormes sottises en suivant ce qu'ils appellent une méthode régulière. +C'est là, à mon avis, un véritable paradoxe. La vraie méthode ne +s'applique qu'aux choses ordinaires et naturelles, et nullement à +l'extraordinaire ou à l'_outré_. Quelle idée nette, je le demande, +peut-on attacher à des expressions telles que celles-ci; «un dandy +méthodique», ou «un feu-follet systématique?» + +Mes idées sur ce sujet n'auraient sans doute pas été aussi claires +qu'elles le sont, sans un bienheureux accident qui m'arriva quand +j'étais encore un simple marmot. Une vieille nourrice irlandaise de +bon sens, (que je n'oublierai jamais s'il plaît à Dieu) un jour que je +faisais plus de bruit qu'il ne fallait, me prit par les talons, me fit +tourner deux ou trois fois en rond, pour m'apprendre à crier, puis me +cogna la tête à m'en faire venir des cornes, contre la colonne du lit. +Cet événement, dis-je, décida de ma destinée et fit ma fortune. Une +bosse se déclara sur mon sinciput, et se transforma en un charmant +organe d'_ordre_, comme on peut le voir un jour d'été. + +De là cette passion absolue pour le système et la régularité, qui m'a +fait l'homme d'affaires distingué que je suis. + +S'il y a quelque chose que je hais sur terre, c'est le génie. Vos hommes +de génie sont tous des ânes bâtés--le plus grand génie n'est que le plus +grand âne--et à cette règle il n'y a aucune exception. Ce qu'il y a de +certain, c'est que vous ne pouvez pas plus faire d'un génie un homme +d'affaires, que tirer de l'argent d'un Juif, ou des muscades d'une pomme +de pin. On ne voit que des gens qui s'échappent toujours par la tangente +dans quelque entreprise fantastique ou quelque spéculation ridicule, en +contradiction absolue avec la convenance naturelle des choses, et ne +font que des affaires qui n'en sont pas. Vous pouvez immédiatement +deviner ces sortes de caractères à la nature de leurs occupations. +Si, par exemple, vous voyez un homme s'établir comme marchand ou +manufacturier, ou se lancer dans le commerce du coton ou du tabac, ou +dans quelque autre de ces carrières excentriques, ou s'engager dans +la fabrique des tissus, des savons, etc., ou vouloir être légiste, +forgeron, ou médecin--ou toute autre chose en dehors des voies +ordinaires--vous pouvez du premier coup le taxer de génie, et dès lors, +selon la règle de trois, c'est un âne. + +Or, je ne suis pas du tout un génie, mais un homme d'affaires régulier. +Mon journal et mon grand livre en feront foi en un instant. Ils sont +bien tenus, quoique ce ne soit pas à moi à le dire; et dans mes +habitudes générales d'exactitude et de ponctualité, je ne crains pas +d'être battu par une horloge. En outre, j'ai toujours su faire cadrer +mes occupations avec les habitudes ordinaires de mes semblables. Non +pas que sous ce rapport je me sente le moins du monde redevable à mes +parents; avec leur esprit excessivement borné, ils auraient sans aucun +doute fini par faire de moi un génie fieffé, si mon ange gardien n'était +pas venu y mettre bon ordre. En fait de biographie la vérité est quelque +chose, mais surtout en fait d'autobiographie--et cependant on aura +peut-être de la peine à me croire, quand je déclarerai, avec toute la +solennité possible, que mon pauvre père me plaça, vers l'âge de quinze +ans, dans la maison de ce qu'il appelait «un respectable marchand au +détail et à la commission faisant un gros chiffre d'affaires!»--Un gros +chiffre de rien du tout! La conséquence de cette folie fut qu'au bout +de deux ou trois jours j'étais renvoyé à mon obtuse famille, avec une +fièvre de cheval, et une douleur très violente et très dangereuse au +sinciput, qui se faisait sentir tout autour de mon organe d'ordre. +Peu s'en fallut que je n'y restasse--j'en eus pour six semaines--les +médecins prétendant que j'étais perdu et le reste. Mais, quoique je +souffrisse beaucoup, je n'en étais pas moins un enfant plein de coeur. +Je me voyais sauvé de la perspective de devenir «un respectable marchand +au détail et à la commission, faisant un gros chiffre d'affaires», et je +me sentais rempli de reconnaissance pour la protubérance qui avait +été l'instrument de mon salut, ainsi que pour la généreuse femme, qui +m'avait originairement gratifié de cet instrument. + +La plupart des enfants quittent la maison paternelle à dix ou douze ans; +j'attendis jusqu'à seize. Et je ne crois pas que je l'aurais encore +quittée, si je n'avais un jour entendu parler à ma vieille mère de +m'établir à mon propre compte dans l'épicerie. L'épicerie!--Rien que d'y +penser! Je résolus de me tirer de là, et d'essayer de m'établir moi-même +dans quelque occupation _décente_, pour ne pas dépendre plus longtemps +des caprices de ces vieux fous, et ne pas courir le risque de finir par +devenir un génie. J'y réussis parfaitement du premier coup, et le temps +aidant, je me trouvai à dix-huit ans faisant de grandes et profitables +affaires dans la carrière d'_annonce ambulante_ pour tailleur. + +Je n'étais arrivé à remplir les onéreux devoirs de cette profession qu'à +force de fidélité rigide à l'instinct systématique qui formait le trait +principal de mon esprit. Une _méthode_ scrupuleuse caractérisait mes +actions aussi bien que mes comptes. Pour moi, c'était la méthode--et +non l'argent--qui faisait l'homme, au moins tout ce qui dans l'homme ne +dépendait pas du tailleur que je servais. Chaque matin à neuf heures, je +me présentais chez lui pour prendre le costume du jour. A dix heures, +je me trouvais dans quelque promenade à la mode ou dans un autre lieu +d'amusement public. La régularité et la précision avec lesquelles je +tournais ma charmante personne de manière à mettre successivement en vue +chaque partie de l'habit que j'avais sur le dos, faisaient l'admiration +de tous les connaisseurs en ce genre. Midi ne passait jamais sans que +j'eusse envoyé une pratique à la maison de mes patrons, MM. Coupe +et Revenez-Demain. Je le dis avec des larmes dans les yeux--car ces +messieurs se montrèrent à mon égard les derniers des ingrats. Le petit +compte au sujet duquel nous nous querellâmes, et finîmes par nous +séparer, ne peut, en aucun de ses articles, paraître surchargé à qui +que ce soit tant soit peu versé dans les affaires. Cependant je veux me +donner l'orgueilleuse satisfaction de mettre le lecteur en état de juger +par lui-même. Voici le libellé de ma facture: + + _MM. Coupe et Revenez-Demain, Marchands + Tailleurs. + + A Pierre Profit, annonce ambulante._ + + Doivent: + + 10 Juillet.--Pour promenade habituelle, et pratique + envoyée à la maison L. 00, 25 + + 11 Juillet.--Pour it. it. it. 25 + + 12 Juillet.--Pour un mensonge, seconde classe; + habit noir passé vendu pour vert invisible. 25 + + 13 Juillet.--Pour un mensonge, première classe, + qualité et dimension extra; recommandé une + satinette de laine pour du drap fin. 75 + + 20 Juillet.--Acheté un col de papier neuf, ou + dicky, pour faire valoir un Pétersham gris. 2 + + 15 Août.--Pour avoir porté un habit à queue doublement + ouaté (76 degrés thermométriques à l'ombre) 25 + + 16 Août.--Pour m'être tenu sur une jambe pendant + trois heures, pour montrer une bande de pantalons + nouveau modèle, à 12-1/2 centimes par jambe + et par heure 37-1/2 + + 17 Août.--Pour promenade ordinaire, et grosse + pratique envoyée à la maison (un homme fort gras) 50 + + 18 Août.--Pour it. it. (taille moyenne) 25 + + 19 Août.--Pour it. it. (petit homme et mauvaise paye.) 6 + + L. 2, 96-1/2 + +L'article le plus contesté dans cette facture fut l'article bien modéré +des deux pennies pour le col en papier. Ma parole d'honneur, ce n'était +pas un prix déraisonnable. C'était un des plus propres, des plus jolis +petits cols que j'aie jamais vus; et j'avais d'excellentes raisons de +croire qu'il allait faire vendre trois Petershams. L'aîné des associés, +cependant, ne voulut m'accorder qu'un penny, et alla jusqu'à démontrer +de quelle manière on pouvait tailler quatre cols de la même dimension +dans une feuille de papier ministre. Inutile de dire que je maintins la +chose en principe. Les affaires sont les affaires, et doivent se faire à +la façon des affaires. Il n'y avait aucune espèce de _système_, aucune +_méthode_ à m'escroquer un penny--un pur vol de cinquante pour cent. Je +quittai sur-le-champ le service de MM. Coupe et Revenez-Demain, et je +me lançai pour mon propre compte dans l'_Offusque l'oeil_--une des +plus lucratives, des plus respectables, et des plus indépendantes des +occupations ordinaires. + +Ici ma stricte intégrité, mon économie, mes rigoureuses habitudes +sytématiques en affaires furent de nouveau en jeu. Je me trouvai bientôt +faisant un commerce florissant, et devins un homme qui comptait sur la +_Place_. La vérité est que je ne barbotais jamais dans des affaires +d'éclat, mais j'allais tout doucement mon petit train dans la bonne +vieille routine sage de la profession--profession, dans laquelle, sans +doute, je serais encore à l'heure qu'il est sans un petit accident qui +me survint dans une des opérations d'affaires ordinaires au métier. + +Un riche et vieux harpagon, un héritier prodigue, une corporation en +faillite se mettent-ils dans la tête d'élever un palais, il n'y a pas +de meilleure affaire que d'arrêter l'entreprise; c'est ce que sait tout +homme intelligent. Le procédé en question est la base fondamentale du +commerce de l'_Offusque-l'oeil_. Aussitôt donc que le projet de bâtisse +est en pleine voie d'exécution, nous autres hommes d'affaires, nous nous +assurons un joli petit coin du terrain réservé, ou un excellent petit +emplacement attenant à ce terrain, ou directement en face. Cela fait, +nous attendons que le palais soit à moitié bâti, et nous payons un +architecte de bon goût, pour nous bâtir à la vapeur, juste contre ce +palais, une baraque ornementée,--une pagode orientale ou hollandaise, ou +une étable à cochons, ou quelque ingénieux petit morceau d'architecture +fantastique dans le goût Esquimaux, Rickapoo, ou Hottentot. +Naturellement, nous ne pouvons consentir à faire disparaître ces +constructions à moins d'un boni de cinq cents pour cent sur le prix +d'achat et de plâtre. Le pouvons-nous? Je pose la question. Je la +pose aux hommes d'affaires. Il serait absurde de supposer que nous le +pouvons. Et cependant il se trouva une corporation assez scélérate pour +me demander de le faire--de commettre une pareille énormité. Je ne +répondis pas à son absurde proposition, naturellement; mais je crus +qu'il était de mon devoir d'aller la nuit suivante couvrir le susdit +palais de noir de fumée. Pour cela, ces stupides coquins me firent +fourrer en prison; et ces Messieurs de l'_Offusque-l'oeil_ ne purent +s'empêcher de rompre avec moi, quand je fus rendu à la liberté. + +Les affaires d'_Assauts et Coups_, dans lesquelles je fus alors forcé de +m'aventurer pour vivre, étaient assez mal adaptées à la nature délicate +de ma constitution; mais je m'y employai de grand coeur, et y trouvai +mon compte, comme ailleurs, grâce aux rigides habitudes d'exactitude +méthodique qui m'avaient été si rudement inculquées par cette délicieuse +vieille nourrice--que je ne pourrais oublier sans être le dernier des +hommes. En observant, dis-je, la plus stricte méthode dans toutes mes +opérations, et en tenant bien régulièrement mes livres, je pus venir à +bout des plus sérieuses difficultés, et finis par m'établir tout à fait +convenablement dans la profession. Il est de fait que peu d'individus +ont su, dans quelque profession que ce soit, faire de petites affaires +plus serrées que moi. Je vais précisément copier une page de mon +Livre-Journal; ce qui m'épargnera la peine de trompeter mon propre +éloge--pratique méprisable, dont un esprit élevé ne saurait se rendre +coupable. Et puis, le Livre-Journal est une chose qui ne sait pas +mentir. + +--_1 janvier._ Jour du nouvel an. Rencontré Brusque dans la rue--gris. +Mémorandum:--il fera l'affaire. Rencontré Bourru peu de temps après, +soûl comme un âne. Mem: Excellente affaire. Couché mes deux hommes sur +mon grand livre, et ouvert un compte avec chacun d'eux. + +_2 janvier._--Vu Brusque à la Bourse, l'ai rejoint et lui ai marché sur +l'orteil. Il est tombé sur moi à coups de poing et m'a terrassé. Merci, +mon Dieu!--Je me suis relevé. Quelque petite difficulté pour m'entendre +avec Sac, mon attorney. Je faisais monter les dommages et intérêts à +mille; mais il dit que pour une simple bousculade, nous ne pouvons pas +exiger plus de cinq cents. Mem: Il faudra se débarrasser de Sac:--pas le +moindre _système_. + +_3 janvier._--Allé au théâtre, pour m'occuper de Bourru. Je l'ai vu +assis dans une loge de côté au second rang, entre une grosse dame et une +maigre. Lorgné toute la société jusqu'à ce que j'aie vu la grosse dame +rougir et murmurer quelque chose à l'oreille de B. Je tournai alors +autour de la loge, et y entrai, le nez à la portée de sa main. Allait-il +me le tirer?--Non: me souffleter? J'essayai encore--pas davantage. +Alors je m'assis, et fis de l'oeil à la dame maigre, et à ma grande +satisfaction, le voilà qui m'empoigne par la nuque et me lance au beau +milieu du parterre. Cou disloqué, et jambe droite gravement endommagée. +Rentré triomphant à la maison, bu une bouteille de champagne, et inscrit +mon jeune homme pour cinq mille.--Sac dit que cela peut aller. + +_15 février._--Fait un compromis avec M. Brusque. Somme entrée dans le +journal: cinquante centimes--voir. + +_16 février._--Chassé par ce vilain drôle de Bourru, qui m'a fait +présent de cinq dollars. Coût du procès: quatre dollars, 25 centimes. +Profit net--voir Journal--soixante-cinq centimes. + +Voilà donc, en fort peu de temps, un gain net d'au moins un dollar et 25 +centimes--et rien que pour le cas de Brusque et de Bourru; et je puis +solennellement assurer le lecteur que ce ne sont là que des extraits +pris au hasard dans mon Journal. + +Il y a un vieux dicton, qui n'en est pas moins vrai pour cela, c'est +que l'argent n'est rien en comparaison de la santé. Je trouvais que les +exigences de la profession étaient trop grandes pour mon état de santé +délicate; et finissant par m'apercevoir que les coups reçus m'avaient +défiguré au point que mes amis, quand ils me rencontraient dans la rue, +ne reconnaissaient plus du tout Peter Profit, je conclus que je n'avais +rien de mieux à faire que de m'occuper dans un autre genre. Je songeai +donc à travailler dans _la Boue_, et j'y travaillai pendant plusieurs +années. + +Le plus grand inconvénient de cette occupation, c'est que trop de gens +se prennent d'amour pour elle, et que par conséquent la concurrence est +excessive. Le premier ignorant venu qui s'aperçoit qu'il n'a pas assez +d'étoffe pour faire son chemin comme Annonce-ambulante, ou comme compère +de l'Offusque-l'oeil, ou comme chair à pâté, s'imagine qu'il réussira +parfaitement comme travailleur dans la _Boue_. + +Mais il n'y a jamais eu d'idée plus erronée que de croire qu'on n'a pas +besoin de cervelle pour ce métier. Surtout, on ne peut rien faire en ce +genre sans méthode. Je n'ai opéré, il est vrai qu'en détail; mais grâce +à mes vieilles habitudes de _système_, tout marcha sur des roulettes. Je +choisis tout d'abord mon carrefour, avec le plus grand soin, et je n'ai +jamais donné dans la ville un coup de balai ailleurs que _là_. J'eus +soin, aussi, d'avoir sous la main une jolie petite flaque de boue, que +je pusse employer à la minute. A l'aide de ces moyens, j'arrivai à être +connu comme un homme de confiance; et, laissez-moi vous le dire, c'est +la moitié du succès, dans le commerce. Personne n'a jamais manqué de me +jeter un sou, et personne n'a traversé mon carrefour avec des pantalons +propres. Et, comme on connaissait parfaitement mes habitudes en +affaires, personne n'a jamais essayé de me tromper. Du reste, je ne +l'aurais pas souffert. Comme je n'ai jamais trompé personne, je n'aurais +pas toléré qu'on se jouât de moi. Naturellement je ne pouvais empêcher +les fraudes des chaussées. Leur érection m'a causé un préjudice ruineux. +Toutefois ce ne sont pas là des individus, mais des corporations--et des +corporations--cela est bien connu--n'ont ni coups de pied à craindre +quelque part, ni âme à damner. + +Je faisais de l'argent dans cette affaire, lorsque, un jour de malheur, +je me laissai aller à me perdre dans l'_Eclaboussure-du-chien_--quelque +chose d'analogue, mais bien moins respectable comme profession. Je +m'étais posté dans un endroit excellent, un endroit central, et j'avais +un cirage et des brosses première qualité. Mon petit chien était tout +engraisse, et parfaitement dégourdi. Il avait été longtemps dans le +commerce, et, je puis le dire, il le connaissait à fond. Voici quel +était notre procédé ordinaire: Pompey, après s'être bien roulé dans +la boue, s'asseyait sur son derrière à la porte d'une boutique, et +attendait qu'il vînt un dandy en bottes éblouissantes. Alors il allait +à sa rencontre, et se frottait une ou deux fois à ses Wellingtons. Sur +quoi le dandy jurait par tous les diables, et cherchait des yeux un +cire-bottes. J'étais là, bien en vue, avec mon cirage et mes brosses. +C'était l'affaire d'une minute, et j'empochais un sixpence. Cela alla +assez bien pendant quelque temps--de fait, je n'étais pas cupide, mais +mon chien l'était. Je lui cédais le tiers de mes profits, mais il voulut +avoir la moitié. Je ne pus m'y résoudre--nous nous querellâmes et nous +séparâmes. + +Je m'essayai ensuite pendant quelque temps à _moudre de l'orgue_, et je +puis dire que j'y réussis assez bien. C'est un genre d'affaires fort +simple, qui va de soi, et ne demande pas des aptitudes spéciales. Vous +prenez un moulin à musique à un seul air, et vous l'arrangez de manière +à ouvrir le mouvement d'horlogerie, et vous lui donnez trois ou quatre +bons coups de marteau. Vous ne pouvez vous imaginer combien cette +opération améliore l'harmonie et l'effet de l'instrument. Cela fait, +vous n'avez qu'à marcher devant vous avec le moulin sur votre dos, +jusqu'à ce que vous aperceviez une enseigne de tanneur dans la rue, et +quelqu'un qui frappe habillé de peau de daim. Alors vous vous arrêtez, +avec la mine d'un homme décidé à rester là et à moudre jusqu'au jour du +jugement dernier. Bientôt une fenêtre s'ouvre, et quelqu'un vous jette +un sixpence en vous priant de vous taire et de vous en aller, etc ... +Je sais que quelques mouleurs[57] d'orgue ont réellement consenti à +déguerpir pour cette somme, mais pour moi, je trouvais que la mise de +fonds était trop importante pour me permettre de m'en aller à moins d'un +shilling. + +Je m'adonnai assez longtemps à cette occupation; mais elle ne me +satisfit pas complètement, et finalement je l'abandonnai. La vérité est +que je travaillais avec un grand désavantage: je n'avais pas d'âne--et +les rues en Amérique sont si boueuses, et la cohue démocratique si +encombrante, et ces scélérats d'enfants si terribles! + +Je fus pendant quelques mois sans emploi; mais je réussis enfin, sous le +coup de la nécessité, à me procurer une situation dans la _Poste-Farce_. +Rien de plus simple que les devoirs de cette profession, et ils ne sont +pas sans profit. Par exemple:--De très bon matin j'avais à faire mon +paquet de fausses lettres. Je griffonnais ensuite à l'intérieur +quelques lignes--sur le premier sujet venu qui me semblait suffisamment +mystérieux--signant toutes les lettres Tom Dobson, ou Bobby Tompkins, ou +autre nom de ce genre. Après les avoir pliées, cachetées et revêtues de +faux timbres--Nouvelle-Orléans, Bengale, Botany Bay, ou autre lieu fort +éloigné,--je me mettais en train de faire ma tournée quotidienne, comme +si j'étais le plus pressé du monde. Je m'adressais toujours aux grosses +maisons pour délivrer les lettres et recevoir le port. Personne n'hésite +à payer le port d'une lettre--surtout un double port--les gens sont si +bêtes!--et j'avais tourné le coin de la rue avant qu'on ait eu le temps +d'ouvrir les lettres. Le grand inconvénient de cette profession c'est +qu'il me fallait marcher beaucoup et fort vite, et varier souvent mon +itinéraire. Et puis, j'avais de sérieux scrupules de conscience. Je ne +puis entendre dire qu'on a abusé de l'innocence des gens--et c'était +pour moi un supplice d'entendre de quelle façon toute la ville chargeait +de ses malédictions Tom Dobson et Bobby Tompkins. Je me lavai les mains +de l'affaire et lâchai tout de dégoût. + +Ma huitième et dernière spéculation fut l'_Elevage des Chats_. J'ai +trouvé là un genre d'affaires très agréable et très lucratif, et pas la +moindre peine. Le pays, comme on le sait, était infesté de chats,--si +bien que pour s'en débarrasser on avait fait une pétition signée d'une +foule de noms respectables, présentée à la Chambre dans sa dernière et +mémorable session. L'assemblée, à cette époque, était extraordinairement +bien informée, et après avoir promulgué beaucoup d'autres sages et +salutaires institutions, couronna le tout par la loi sur les chats. Dans +sa forme primitive, cette loi offrait une prime pour tant de _têtes_ +de chats (quatre sous par tête); mais le Sénat parvint à amender cette +clause importante, et à substituer le mot _queues_ au mot _têtes_. Cet +amendement était si naturel et si convenable que la Chambre l'accepta à +l'unanimité. + +Aussitôt que le gouverneur eut signé le bill, je mis tout ce que j'avais +dans l'achat de Toms et de Tabbies[58]. D'abord, je ne pus les nourrir +que de souris (les souris sont à bon marché); mais ils remplirent le +commandement de l'Ecriture d'une façon si merveilleuse, que je finis par +comprendre que ce que j'avais de mieux à faire, c'était d'être libéral, +et ainsi je leur accordai huîtres et tortues. Leurs queues, au taux +législatif, me procurent aujourd'hui un honnête revenu; car j'ai +découvert une méthode avec laquelle, sans avoir recours à l'huile de +Macassar, je puis arriver à quatre coupes par an. Je fus enchanté de +découvrir aussi, que ces animaux s'habituaient bien vite à la chose, et +préféraient avoir la queue coupée qu'autrement. Je me considère donc +comme un homme arrivé, et je suis en train de marchander un séjour de +plaisance sur l'Hudson. + + + + +L'ENSEVELISSEMENT PRÉMATURÉ + + +Il y a certains thèmes d'un intérêt tout à fait empoignant, mais qui +sont trop complètement horribles pour devenir le sujet d'une fiction +régulière. Ces sujets-là, les purs romanciers doivent les éviter, s'ils +ne veulent pas offenser ou dégouter. Ils ne peuvent convenablement +être mis en oeuvre, que s'ils sont soutenus et comme sanctifiés par la +sévérité et la majesté de la vérité. Nous frémissons, par exemple, de +la plus poignante des «voluptés douloureuses» au récit du passage de +la Bérésina, du tremblement de terre de Lisbonne, du massacre de la +Saint-Barthélemy, ou de l'étouffement des cent vingt-trois prisonniers +dans le trou noir de Calcutta. Mais dans ces récits, c'est le +fait--c'est-à-dire la réalité--la vérité historique qui nous émeut. En +tant que pures inventions, nous ne les regarderions qu'avec horreur. + +Je viens de citer quelques-unes des plus frappantes et des plus fameuses +catastrophes dont l'histoire fasse mention; mais c'est autant leur +étendue que leur caractère, qui impressionne si vivement notre +imagination. Je n'ai pas besoin de rappeler au lecteur, que j'aurais pu, +dans le long et magique catalogue des misères humaines, choisir beaucoup +d'exemples individuels plus remplis d'une véritable souffrance qu'aucune +de ces vastes catastrophes collectives. La vraie misère--le comble de la +douleur--est quelque chose de particulier, non de général. Si l'extrême +de l'horreur dans l'agonie est le fait de l'homme unité, et non de +l'homme en masse--remercions-en la miséricorde de Dieu! + +Etre enseveli vivant, c'est à coup sûr la plus terrible des extrémités +qu'ait jamais pu encourir une créature mortelle. + +Que cette extrémité soit arrivée souvent, très souvent, c'est ce que ne +saurait guère nier tout homme qui réfléchit. Les limites qui séparent la +vie de la mort sont tout au moins indécises et vagues. Qui pourra dire +où l'une commence et où l'autre finit? Nous savons qu'il y a des cas +d'évanouissement, où toute fonction apparente de vitalité semble cesser +entièrement, et où cependant cette cessation n'est, à proprement parler, +qu'une pure suspension--une pause momentanée dans l'incompréhensible +mécanisme de notre vie. Au bout d'un certain temps, quelque mystérieux +principe invisible remet en mouvement les ressorts enchantés et les +roues magiciennes. La corde d'argent n'est pas détachée pour toujours, +ni la coupe d'or irréparablement brisée. Mais en attendant, où était +l'âme? + +Mais en dehors de l'inévitable conclusion _a priori_, que telles causes +doivent produire tels effets--et que par conséquent ces cas bien connus +de suspension de la la vie doivent naturellement donner lieu de temps +en temps à des inhumations prématurées--en dehors, dis-je, de cette +considération, nous avons le témoignage direct de l'expérience médicale +et ordinaire, qui démontre qu'un grand nombre d'inhumations de ce +genre ont réellement eu lieu. Je pourrais en rapporter, si cela était +nécessaire, une centaine d'exemples bien authentiques. + +Un de ces exemples, d'un caractère fort remarquable, et dont les +circonstances peuvent être encore fraîches dans le souvenir de +quelques-uns de mes lecteurs, s'est présenté il n'y a pas longtemps dans +la ville voisine de Baltimore, et y a produit une douloureuse, intense +et générale émotion. La femme d'un de ses plus respectables citoyens--un +légiste éminent, membre du Congrès,--fut atteinte subitement d'une +inexplicable maladie, qui défia complètement l'habileté des médecins. +Après avoir beaucoup souffert, elle mourut, ou fut supposée morte. +Il n'y avait aucune raison de supposer qu'elle ne le fût pas. Elle +présentait tous les symptômes ordinaires de la mort. La face avait +les traits pincés et tirés. Les lèvres avaient la pâleur ordinaire du +marbre. Les yeux étaient ternes. Plus aucune chaleur. Le pouls avait +cessé de battre. On garda pendant trois jours le corps sans l'ensevelir, +et dans cet espace de temps il acquit une rigidité de pierre. On se +hâta alors de l'enterrer, vu l'état de rapide décomposition où on le +supposait. + +La dame fut déposée dans le caveau de famille, et rien n'y fut dérangé +pendant les trois années suivantes. Au bout de ces trois ans, on ouvrit +le caveau pour y déposer un sarcophage.--Quelle terrible secousse +attendait le mari qui lui-même ouvrit la porte! Au moment où elle se +fermait derrière lui, un objet vêtu de blanc tomba avec fracas dans ses +bras. C'était le squelette de sa femme dans son linceul encore intact. + +Des recherches minutieuses prouvèrent évidemment qu'elle était +ressuscitée dans les deux jours qui suivirent son inhumation,--que les +efforts qu'elle avait faits dans le cercueil avaient déterminé sa +chute de la saillie sur le sol, où en se brisant il lui avait permis +d'échapper à la mort. Une lampe laissée par hasard pleine d'huile dans +le caveau fut trouvée vide; elle pouvait bien, cependant avoir +été épuisée par l'évaporation. Sur la plus élevée des marches qui +descendaient dans cet horrible séjour, se trouvait un large fragment du +cercueil, dont elle semblait s'être servi pour attirer l'attention en +en frappant la porte de fer. C'est probablement au milieu de cette +occupation qu'elle s'évanouit, ou mourut de pure terreur; et dans sa +chute, son linceul s'embarrassa à quelque ouvrage en fer de l'intérieur. +Elle resta dans cette position et se putréfia ainsi, toute droite. + +L'an 1810, un cas d'inhumation d'une personne vivante arriva en France, +accompagné de circonstances qui prouvent bien que la vérité est +souvent plus étrange que la fiction. L'héroïne de l'histoire était une +demoiselle Victorine Lafourcade, jeune fille d'illustre naissance, +riche, et d'une grande beauté. Parmi ses nombreux prétendants se +trouvait Julien Bossuet, un pauvre littérateur ou journaliste de Paris. +Ses talents et son amabilité l'avaient recommandé à l'attention de la +riche héritière, qui semble avoir eu pour lui un véritable amour. Mais +son orgueil de race la décida finalement à l'évincer, pour épouser un +monsieur Renelle, banquier, et diplomate de quelque mérite. Une +fois marié, ce monsieur la négligea, ou peut-être même la maltraita +brutalement. Après avoir passé avec lui quelques années misérables, elle +mourut--ou au moins son état ressemblait tellement à la mort, qu'on +pouvait s'y méprendre. Elle fut ensevelie--non dans un caveau,--mais +dans une fosse ordinaire dans son village natal. Désespéré, et toujours +brûlant du souvenir de sa profonde passion, l'amoureux quitte la +capitale et arrive dans cette province éloignée où repose sa belle, +avec le romantique dessein de déterrer son corps et de s'emparer de +sa luxuriante chevelure. Il arrive à la tombe. A minuit il déterre le +cercueil, l'ouvre, et se met à détacher la chevelure, quand il est +arrêté, en voyant s'entr'ouvrir les yeux de sa bien-aimée. + +La dame avait été enterrée vivante. La vitalité n'était pas encore +complètement partie, et les caresses de son amant achevèrent de la +réveiller de la léthargie qu'on avait prise pour la mort. Celui-ci la +porta avec des transports frénétiques à son logis dans le village. +Il employa les plus puissants révulsifs que lui suggéra sa science +médicale. Enfin, elle revint à la vie. Elle reconnut son sauveur, et +resta avec lui jusqu'à ce que peu à peu elle eût recouvré ses premières +forces. Son coeur de femme n'était pas de diamant; et cette dernière +leçon d'amour suffit pour l'attendrir. Elle en disposa en faveur +de Bossuet. Elle ne retourna plus vers son mari, mais lui cacha sa +résurrection, et s'enfuit avec son amant en Amérique. Vingt ans après, +ils rentrèrent tous deux en France, dans la persuasion que le temps +avait suffisamment altéré les traits de la dame, pour qu'elle ne fût +plus reconnaissable à ses amis. Ils se trompaient; car à la première +rencontre monsieur Renelle reconnut sa femme et la réclama. Elle +résista; un tribunal la soutint dans sa résistance, et décida que les +circonstances particulières jointes au long espace de temps écoulé, +avaient annulé, non seulement au point de vue de l'équité, mais à celui +de la légalité, les droits de son époux. + +Le «Journal Chirurgical» de Leipsic--périodique de grande autorité et +de grand mérite, que quelque éditeur américain devrait bien traduire +et republier--rapporte dans un de ses derniers numéros un cas analogue +vraiment terrible. + +Un officier d'artillerie, d'une stature gigantesque et de la plus +robuste santé, ayant été jeté à bas d'un cheval intraitable, en reçut +une grave contusion à la tête, qui le rendit immédiatement insensible. +Le crâne était légèrement fracturé, mais on ne craignait aucun danger +immédiat. On lui fit avec succès l'opération du trépan. On le saigna, on +employa tous les autres moyens ordinaires en pareil cas. Cependant, peu +à peu, il tomba dans un état d'insensibilité de plus en plus désespéré, +si bien qu'on le crut mort. + +Comme il faisait très chaud, on l'ensevelit avec une précipitation +indécente dans un des cimetières publics. Les funérailles eurent lieu un +jeudi. Le dimanche suivant, comme d'habitude, grande foule de visiteurs +au cimetière; et vers midi, l'émotion est vivement excitée, quand on +entend un paysan déclarer qu'étant assis sur la tombe de l'officier, il +avait distinctement senti une commotion du sol, comme si quelqu'un se +débattait sous terre. D'abord on n'attacha que peu d'attention au dire +de cet homme; mais sa terreur évidente, et son entêtement à soutenir son +histoire produisirent bientôt sur la foule leur effet naturel. On se +procura des bêches à la hâte, et le cercueil qui était indécemment à +fleur de terre, fut si bien ouvert en quelques minutes que la tête du +défunt apparut. Il avait toutes les apparences d'un mort, mais il était +presque dressé dans son cercueil, dont il avait, à force de furieux +efforts, en partie soulevé le couvercle. + +On le transporta aussitôt à l'hospice voisin, où l'on déclara qu'il +était encore vivant, quoique en état d'asphyxié. Quelques heures après +il revenait à la vie, reconnaissait ses amis, et parlait dans un langage +sans suite des agonies qu'il avait endurées dans le tombeau. + +De son récit il résulta clairement qu'il avait dû avoir la conscience de +son état pendant plus d'une heure après son inhumation, avant de tomber +dans l'insensibilité. Son cercueil était négligemment rempli d'une terre +excessivement poreuse, ce qui permettait à l'air d'y pénétrer. Il avait +entendu les pas de la foule sur sa tête, et avait essayé de se faire +entendre à son tour. C'était ce bruit de la foule sur le sol du +cimetière, disait-il, qui semblait l'avoir réveillé d'un profond +sommeil, et il n'avait pas plus tôt été réveillé, qu'il avait eu la +conscience entière de l'horreur sans pareille de sa position. + +Ce malheureux, raconte-t-on, se rétablissait, et était en bonne voie de +guérison définitive, quand il mourut victime de la charlatanerie des +expériences médicales. On lui appliqua une batterie galvanique, et il +expira tout à coup dans une de ces crises extatiques que l'électricité +provoque quelquefois. + +A propos de batterie galvanique, il me souvient d'un cas bien connu et +bien extraordinaire, dans lequel on en fit l'expérience pour ramener à +la vie un jeune attorney de Londres, enterré depuis deux jours. Ce +fait eut lieu en 1831, et souleva alors dans le public une profonde +sensation. + +Le patient, M. Edward Stapleton, était mort en apparence d'une fièvre +typhoïde, accompagnée de quelques symptômes extraordinaires, qui avaient +excité la curiosité des médecins qui le soignaient. Après son décès +apparent, on requit ses amis d'autoriser un examen du corps _post +mortem_; mais ils s'y refusèrent. Comme il arrive souvent en présence +de pareils refus, les praticiens résolurent d'exhumer le corps et de le +disséquer à loisir en leur particulier. Ils s'arrangèrent sans peine +avec une des nombreuses sociétés de déterreurs de corps qui abondent à +Londres; et la troisième nuit après les funérailles le prétendu cadavre +fut déterré de sa bière enfouie à huit pieds de profondeur, et déposé +dans le cabinet d'opérations d'un hôpital privé. + +Une incision d'une certaine étendue venait d'être pratiquée dans +l'abdomen quand, à la vue de la fraîcheur et de l'état intact des +organes, on s'avisa d'appliquer au corps une batterie électrique. +Plusieurs expériences se succédèrent, et les effets habituels se +produisirent, sans autres caractères exceptionnels que la manifestation, +à une ou deux reprises, dans les convulsions, de mouvements plus +semblables que d'ordinaire à ceux de la vie. + +La nuit s'avançait. Le jour allait poindre, on jugea expédient de +procéder enfin à la dissection. Un étudiant, particulièrement désireux +d'expérimenter une théorie de son cru, insista pour qu'on appliquât la +batterie à l'un des muscles pectoraux. On fit au corps une violente +échancrure, que l'on mit précipitamment en contact avec un fil, quand le +patient, d'un mouvement brusque, mais sans aucune convulsion, se leva de +la table, marcha au milieu de la chambre, regarda péniblement autour de +lui pendant quelques secondes, et se mit à parler. Ce qu'il disait +était inintelligible; mais les mots étaient articulés, et les syllabes +distinctes. Après quoi, il tomba lourdement sur le plancher. + +Pendant quelques moments la terreur paralysa l'assistance; mais +l'urgence de la circonstance lui rendit bientôt sa présence d'esprit. +Il était évident que M. Stapleton était vivant, quoique évanoui. Les +vapeurs de l'éther le ramenèrent à la vie; il fut rapidement rendu à la +santé et à la société de ses amis--à qui cependant on eut grand soin +de cacher sa résurrection, jusqu'à ce qu'il n'y eût plus de rechute à +craindre. Qu'on juge de leur étonnement--de leur transport! + +Mais ce qu'il y a de plus saisissant dans cette aventure, ce sont les +assertions de M. Stapleton lui-même. Il déclare qu'il n'y a pas eu un +moment où il ait été complètement insensible--qu'il avait une conscience +obtuse et vague de tout ce qui lui arriva, à partir du moment où ses +médecins le déclarèrent _mort_, jusqu'à celui où il tomba évanoui sur le +plancher de l'hospice. «Je suis vivant», telles avaient été les paroles +incomprises, qu'il avait essayé de prononcer, en reconnaissant que la +chambre où il se trouvait était un cabinet de dissection. + +Il serait aisé de multiplier ces histoires; mais je m'en abstiendrai; +elles ne sont nullement nécessaires pour établir ce fait, qu'il y a des +cas d'inhumations prématurées. Et quand nous venons à songer combien +rarement, vu la nature du cas, il est en notre pouvoir de les découvrir, +il nous faut bien admettre, qu'elles peuvent arriver souvent sans que +nous en ayons connaissance. En vérité, il arrive rarement qu'on remue un +cimetière, pour quelque dessein que ce soit, dans une certaine étendue, +sans qu'on n'y trouve des squelettes dans des postures faites pour +suggérer les plus terribles soupçons. + +Soupçons terribles en effet; mais destinée plus terrible encore! On peut +affirmer sans hésitation, qu'il n'y a pas d'événement plus terriblement +propre à inspirer le comble de la détresse physique et morale que d'être +enterré vivant. L'oppression intolérable des poumons--les exhalaisons +suffocantes de la terre humide--le contact des vêtements de mort collés +à votre corps--le rigide embrassement de l'étroite prison--la noirceur +de la nuit absolue--le silence ressemblant à une mer qui +vous engloutit--la présence invisible, mais palpable du ver +vainqueur--joignez à tout cela la pensée qui se reporte à l'air et +au gazon qui verdit sur votre tête, le souvenir des chers amis qui +voleraient à votre secours s'ils connaissaient votre destin, l'assurance +qu'ils n'en seront _jamais_ informés--que votre lot sans espérance est +celui des vrais morts--toutes ces considérations, dis-je, portent avec +elles dans le coeur qui palpite encore une horreur intolérable qui fait +pâlir et reculer l'imagination la plus hardie. Nous ne connaissons pas +sur terre de pareille agonie--nous ne pouvons rêver rien d'aussi hideux +dans les royaumes du dernier des enfers. C'est pourquoi tout ce qu'on +raconte à ce sujet offre un intérêt si profond--intérêt, toutefois, qui, +en dehors de la terreur mystérieuse du sujet, repose essentiellement et +spécialement sur la conviction où nous sommes de la _vérité_ des +choses racontées. Ce que je vais dire maintenant relève de ma propre +connaissance, de mon expérience positive et personnelle. + +Pendant plusieurs années j'ai été sujet à des attaques de ce mal +singulier que les médecins se sont accordés à appeler la catalepsie, à +défaut d'un terme plus exact. Quoique les causes tant immédiates que +prédisposantes de ce mal, quoique ses diagnostics mêmes soient encore à +l'état de mystère, ses caractères apparents sont assez bien connus. Ses +variétés ne semblent guère que des variétés de degré. Quelquefois le +patient ne reste qu'un jour, ou même moins longtemps encore, dans +une espèce de léthargie excessive. Il a perdu la sensibilité, et est +extérieurement sans mouvement, mais les pulsations du coeur sont encore +faiblement perceptibles; il reste quelques traces de chaleur; une légère +teinte colore encore le centre des joues; et si nous lui appliquons +un miroir aux lèvres, nous pouvons découvrir une certaine action des +poumons, action lourde, inégale et vacillante. D'autres fois, la crise +dure des semaines entières,--même des mois; et dans ce cas, l'examen +le plus scrupuleux, les épreuves les plus rigoureuses des médecins ne +peuvent arriver à établir quelque distinction sensible entre l'état du +patient, et celui que nous considérons comme l'état de mort absolue. +Ordinairement il n'échappe à l'ensevelissement prématuré, que grâce à +ses amis qui savent qu'il est sujet à la catalepsie, grâce aux soupçons +qui sont la suite de cette connaissance, et, par dessus tout, à +l'absence sur sa personne de tout symptôme de décomposition. Les +progrès de la maladie sont, heureusement, graduels. Les premières +manifestations, quoique bien marquées, sont équivoques. Les accès +deviennent successivement de plus en plus distincts et prolongés. C'est +dans cette gradation qu'est la plus grande sécurité contre l'inhumation. +L'infortuné, dont la _première_ attaque revêtirait les caractères +extrêmes, ce qui se voit quelquefois, serait presque inévitablement +condamné à être enterré vivant. + +Mon propre cas ne différait en aucune particularité importante des +cas mentionnés dans les livres de médecine. Quelquefois, sans cause +apparente, je tombais peu à peu dans un état de demi-syncope ou de +demi-évanouissement; et je demeurais dans cet état sans douleur, sans +pouvoir remuer, ni même penser, mais conservant une conscience obtuse et +léthargique de ma vie et de la présence des personnes qui entouraient +mon lit, jusqu'à ce que la crise de la maladie me rendît tout à coup +à un état de sensation parfaite. D'autres fois j'étais subitement et +impétueusement atteint. Je devenais languissant, engourdi, j'avais des +frissons, des étourdissements, et me sentais tout d'un coup abattu. +Alors, des semaines entières, tout était vide pour moi, noir et +silencieux; un néant remplaçait l'univers. C'était dans toute la force +du terme un total anéantissement. Je me réveillais, toutefois, de ces +dernières attaques peu à peu et avec une lenteur proportionnée à la +soudaineté de l'accès. Aussi lentement que point l'aurore pour le +mendiant sans ami et sans asile, errant dans la rue pendant une longue +nuit désolée d'hiver, aussi tardive pour moi, aussi désirée, aussi +bienfaisante la lumière revenait à mon âme. + +A part cette disposition aux attaques, ma santé générale paraissait +bonne; et je ne pouvais m'apercevoir qu'elle était affectée par ce +seul mal prédominant, à moins de considérer comme son effect une +idiosyncrasie qui se manifestait ordinairement pendant mon sommeil. En +me réveillant, je ne parvenais jamais à reprendre tout de suite pleine +et entière possession de mes sens, et je restais toujours un certain +nombre de minutes dans un grand égarement et une profonde perplexité; +mes facultés mentales en général, mais surtout ma mémoire, étant +absolument en suspens. + +Dans tout ce que j'endurais ainsi il n'y avait pas de souffrance +physique, mais une infinie détresse morale. Mon imagination devenait +un véritable charnier. Je ne parlais que «de vers, de tombes et +d'épitaphes.» Je me perdais dans des songeries de mort, et l'idée d'être +enterré vivant ne cessait d'occuper mon cerveau. Le spectre du danger +auquel j'étais exposé me hantait jour et nuit. Le jour, cette pensée +était pour moi une torture, et la nuit, une agonie. Quand l'affreuse +obscurité se répandait sur la terre, l'horreur de cette pensée me +secouait--me secouait comme le vent secoue les plumes d'un corbillard. +Quand la nature ne pouvait plus résister au sommeil, ce n'était qu'avec +une violente répulsion que je consentais à dormir--car je frissonnais en +songeant qu'à mon réveil, je pouvais me trouver l'habitant d'une tombe. +Et lorsqu'enfin je succombais au sommeil, ce n'était que pour être +emporté dans un monde de fantômes, au dessus duquel, avec ses ailes +vastes et sombres, couvrant tout de leur ombre, planait seule mon idée +sépulcrale. + +Parmi les innombrables et sombres cauchemars qui m'oppressèrent ainsi en +rêves, je ne rappellerai qu'une seule vision. Il me sembla que j'étais +plongé dans une crise cataleptique plus longue et plus profonde que +d'ordinaire. Tout à coup je sentis tomber sur mon front une main glacée, +et une voix impatiente et mal articulée murmura à mon oreille ce mot: +«Lève-toi!» + +Je me dressai sur mon séant. L'obscurité était complète. Je ne pouvais +voir la figure de celui qui m'avait réveillé; je ne pouvais me rappeler +ni l'époque à laquelle j'étais tombé dans cette crise, ni l'endroit où +je me trouvais alors couché. Pendant que, toujours sans mouvement, je +m'efforçais péniblement de rassembler mes idées, la main froide me +saisit violemment le poignet, et le secoua rudement, pendant que la voix +mal articulée me disait de nouveau: + +«Lève-toi! Ne t'ai-je pas ordonné de te lever?» + +«Et qui es-tu?» demandai-je. + +«Je n'ai pas de nom dans les régions que j'habite», reprit la voix, +lugubrement. «J'étais mortel, mais je suis un démon. J'étais sans pitié, +mais je suis plein de compassion. Tu sens que je tremble. Mes dents +claquent, pendant que je parle, et cependant ce n'est pas du froid de la +nuit--de la nuit sans fin. Mais cette horreur est intolérable. Comment +peux-tu dormir en paix? Je ne puis reposer en entendant le cri de +ces grandes agonies. Les voir, c'est plus que je ne puis supporter. +Lève-toi! Viens avec moi dans la nuit extérieure, et laisse-moi te +dévoiler les tombes. N'est-ce pas un spectacle lamentable?--Regarde.» + +Je regardai; et la figure invisible, tout en me tenant toujours par le +poignet, avait fait ouvrir au grand large les tombes de l'humanité, et +de chacune d'elles sortit une faible phosphorescence de décomposition, +qui me permit de pénétrer du regard les retraites les plus secrètes, et +de contempler les corps enveloppés de leur linceul, dans leur triste et +solennel sommeil en compagnie des vers! Mais hélas! ceux qui dormaient +d'un vrai sommeil étaient des millions de fois moins nombreux que ceux +qui ne dormaient pas du tout. Il se produisit un léger remuement, puis +une douloureuse et générale agitation; et des profondeurs des fosses +sans nombre il venait un mélancolique froissement de suaires; et parmi +ceux qui semblaient reposer tranquillement, je vis qu'un grand nombre +avaient plus ou moins modifié la rigide et incommode position dans +laquelle ils avaient été cloués dans leur tombe. Et pendant que je +regardais, la voix me dit encore: «N'est-ce pas, oh! n'est-ce pas une +vue pitoyable?» Mais avant que j'aie pu trouver un mot de réponse, le +fantôme avait cessé de me serrer le poignet; les lueurs phosphorescentes +expirèrent, et les tombes se refermèrent tout à coup avec violence, +pendant que de leurs profondeurs sortait un tumulte de cris désespérés, +répétant: «N'est-ce pas--ô Dieu! n'est-ce pas une vue bien pitoyable?» + +Ces apparitions fantastiques qui venaient m'assaillir la nuit étendirent +bientôt jusque sur mes heures de veille leur terrifiante influence. Mes +nerfs se détendirent complètement, et je fus en proie à une horreur +perpétuelle. J'hésitai à aller à cheval, à marcher, à me livrer à un +exercice qui m'eût fait sortir de chez moi. De fait, je n'osais plus +me hasarder hors de la présence immédiate de ceux qui connaissaient ma +disposition à la catalepsie, de peur que, tombant dans un de mes +accès habituels, je ne fusse enterré avant qu'on ait pu constater mon +véritable état. Je doutai de la sollicitude, de la fidélité de mes plus +chers amis. + +Je craignais que, dans un accès plus prolongé que de coutume, ils ne se +laissassent aller à me regarder comme perdu sans ressources. J'en vins +au point de m'imaginer que, vu la peine que je leur occasionnais, ils +seraient enchantés de profiter d'une attaque très prolongée pour se +débarrasser complètement de moi. En vain essayèrent-ils de me rassurer +par les promesses les plus solennelles. Je leur fis jurer par le plus +sacré des serments que, quoi qu'il pût arriver, ils ne consentiraient à +mon inhumation, que lorsque la décomposition de mon corps serait assez +avancée pour rendre impossible tout retour à la vie; et malgré tout, mes +terreurs mortelles ne voulaient entendre aucune raison, accepter aucune +consolation. + +Je me mis alors à imaginer toute une série de précautions soigneusement +élaborées. Entre autres choses, je fis retoucher le caveau de famille, +de manière à ce qu'il pût facilement être ouvert de l'intérieur. La plus +légère pression sur un long levier prolongé bien avant dans le caveau +faisait jouer le ressort des portes de fer. Il y avait aussi des +arrangements pris pour laisser libre entrée à l'air et à la lumière, +des réceptacles appropriés pour la nourriture et l'eau, à la portée +immédiate du cercueil destiné à me recevoir. Ce cercueil était +chaudement et moëlleusement matelassé, et pourvu d'un couvercle arrangé +sur le modèle de la porte, c'est-à-dire muni de ressorts qui permissent +au plus faible mouvement du corps de le mettre en liberté. De plus +j'avais fait suspendre à la voûte du caveau une grosse cloche, dont la +corde devait passer par un trou dans le cercueil, et être attachée à +l'une de mes mains. Mais, hélas! que peut la vigilance contre notre +destinée! Toutes ces sécurités si bien combinées devaient être +impuissantes à sauver des dernières agonies un malheureux condamné à +être enterré vivant! + +Il arriva un moment--comme cela était déjà arrivé--où, sortant d'une +inconscience totale, je ne recouvrai qu'un faible et vague sentiment de +mon existence. Lentement--à pas de tortue--revenait la faible et grise +lueur du jour de l'intelligence. Un malaise engourdissant. La sensation +apathique d'une douleur sourde. L'absence d'inquiétude, d'espérance et +d'effort. + +Puis, après un long intervalle, un tintement dans les oreilles; puis, +après un intervalle encore plus long, une sensation de picotement ou de +fourmillement aux extrémités; puis une période de quiétude voluptueuse +qui semble éternelle, et pendant laquelle mes sentiments en se +réveillant essaient de se transformer en pensée; puis une courte rechute +dans le néant, suivie d'un retour soudain. Enfin un léger tremblotement +de paupières, et immédiatement après, la secousse électrique d'une +terreur mortelle, indéfinie, qui précipite le sang en torrents des +tempes au coeur. + +Puis le premier effort positif pour penser, la première tentative de +souvenir. Succès partiel et fugitif. Mais bientôt la mémoire recouvre +son domaine, au point que, dans une certaine mesure, j'ai conscience de +mon état. Je sens que je ne me réveille pas d'un sommeil ordinaire. Je +me souviens que je suis sujet à la catalepsie. Et bientôt enfin, comme +par un débordement d'océan, mon esprit frémissant est submergé par +la pensée de l'unique et effroyable danger--l'unique idée spectrale, +envahissante. + +Pendant les quelques minutes qui suivirent ce cauchemar, je restai sans +mouvement. Je ne me sentais pas le courage de me mouvoir. Je n'osais +pas faire l'effort nécessaire pour me rendre compte de ma destinée; et +cependant il y avait quelque chose dans mon coeur qui me murmurait que +_c'était vrai_. Le désespoir--un désespoir tel qu'aucune autre espèce de +misère n'en peut inspirer à un être humain--le désespoir seul me poussa +après une longue irrésolution à soulever les lourdes paupières de mes +yeux. Je les soulevai. Il faisait noir--tout noir. Je reconnus que +l'accès était passé. Je reconnus que ma crise était depuis longtemps +terminée. Je reconnus que j'avais maintenant recouvré l'usage de mes +facultés visuelles.--Et cependant il faisait noir--tout noir--l'intense +et complète obscurité de la nuit qui ne finit jamais. + +J'essayai de crier, mes lèvres et ma langue desséchées se murent +convulsivement à la fois dans cet effort;--mais aucune voix ne sortit +des cavernes de mes poumons, qui, oppressées comme sous le poids d'une +montagne, s'ouvraient et palpitaient avec le coeur, à chacune de mes +pénibles et haletantes aspirations. + +Le mouvement de mes mâchoires dans l'effort que je fis pour crier me +montra qu'elles étaient liées, comme on le fait d'ordinaire pour les +morts. Je sentis aussi que j'étais couché sur quelque chose de dur, +et qu'une substance analogue comprimait rigoureusement mes flancs. +Jusque-là je n'avais pas osé remuer aucun de mes membres;--mais alors +je levai violemment mes bras, qui étaient restés étendus les poignets +croisés. Ils heurtèrent une substance solide, une paroi de bois, qui +s'étendait au dessus de ma personne, et n'était pas séparée de ma face +de plus de six pouces. Je ne pouvais plus en douter, je reposais bel et +bien dans un cercueil. + +Cependant au milieu de ma misère infinie l'ange de l'espérance vint me +visiter;--je songeai à mes précautions si bien prises. Je me tordis, fis +mainte évolution spasmodique pour ouvrir le couvercle; il ne bougea +pas. Je tâtai mes poignets pour y chercher la corde de la cloche; je +ne trouvai rien. L'espérance s'enfuit alors pour toujours, et le +désespoir--un désespoir encore plus terrible--régna triomphant; car je +ne pouvais m'empêcher de constater l'absence du capitonnage que j'avais +si soigneusement préparé; et soudain mes narines sentirent arriver à +elles l'odeur forte et spéciale de la terre humide. La conclusion était +irrésistible. Je n'étais pas dans le caveau. J'avais sans doute eu une +attaque hors de chez moi--au milieu d'étrangers;--quand et comment, je +ne pus m'en souvenir; et c'étaient eux qui m'avaient enterré comme un +chien--cloué dans un cercueil vulgaire--et jeté profondément, bien +profondément, et pour toujours, dans une fosse ordinaire et sans nom. + +Comme cette affreuse conviction pénétrait jusqu'aux plus secrètes +profondeurs de mon âme, une fois encore j'essayai de crier de toutes mes +forces; et dans cette seconde tentative je réussis. Un cri prolongé, +sauvage et continu, un hurlement d'agonie retentit à travers les +royaumes de la nuit souterraine. + +«Holà! Holà! vous, là-bas!» dit une voix rechignée. + +«Que diable a-t-il donc?» dit un second. + +«Voulez-vous bien finir?» dit un troisième. + +«Qu'avez-vous donc à hurler de la sorte comme une chatte amoureuse?» dit +un quatrième. Et là-dessus je fus saisi et secoué sans cérémonie pendant +quelques minutes par une escouade d'individus à mauvaise mine. Ils ne me +réveillèrent pas--car j'étais parfaitement éveillé quand j'avais poussé +ce cri--mais ils me rendirent la pleine possession de ma mémoire. + +Cette aventure se passa près de Richmond, en Virginie. Accompagné d'un +ami, j'étais allé à une partie de chasse et nous avions suivi pendant +quelques milles les rives de James River. A l'approche de la nuit, nous +fûmes surpris par un orage. La cabine d'un petit sloop à l'ancre dans +le courant, et chargé de terreau, était le seul abri acceptable qui +s'offrît à nous. Nous nous en accommodâmes, et passâmes la nuit abord. +Je dormis dans un des deux seuls hamacs de l'embarcation--et les hamacs +d'un sloop de soixante-dix tonnes n'ont pas besoin d'être décrits. Celui +que j'occupai ne contenait aucune espèce de literie. La largeur extrême +était de dix-huit pouces; et la distance du fond au pont qui le couvrait +exactement de la même dimension. J'éprouvai une extrême difficulté à +m'y faufiler. Cependant, je dormis profondément; et l'ensemble de +ma vision--car ce n'était ni un songe, ni un cauchemar--provint +naturellement des circonstances de ma position--du train ordinaire de +ma pensée, et de la difficulté, à laquelle j'ai fait allusion, de +recueillir mes sens, et surtout de recouvrer ma mémoire longtemps +après mon réveil. Les hommes qui m'avaient secoué étaient les gens de +l'équipage du sloop, et quelques paysans engagés pour le décharger. +L'odeur de terre m'était venue de la cargaison elle-même. Quant au +bandage de mes mâchoires, c'était un foulard que je m'étais attaché +autour de la tête à défaut de mon bonnet de nuit accoutumé. + +Toutefois, il est indubitable que les tortures que j'avais endurées +égalèrent tout à fait, sauf pour la durée, celles d'un homme réellement +enterré vif. Elles avaient été épouvantables--hideuses au delà de toute +conception. Mais le bien sortit du mal; leur excès même produisit en +moi une révulsion inévitable. Mon âme reprit du ton, de l'équilibre. +Je voyageai à l'étranger. Je me livrai à de vigoureux exercices. Je +respirai l'air libre du ciel. Je songeai à autre chose qu'à la mort. Je +laissai de côté mes livres de médecine. Je brûlai _Buchan_. Je ne lus +plus les _Pensées Nocturnes_--plus de galimatias sur les cimetières, +plus de contes terribles _comme celui-ci_. En résumé je devins un homme +nouveau, et vécus en homme. A partir de cette nuit mémorable, je +dis adieu pour toujours à mes appréhensions funèbres, et avec elles +s'évanouit la catalepsie, dont peut-être elles étaient moins la +conséquence que la cause. + +Il y a certains moments où, même aux yeux réfléchis de la raison, +le monde de notre triste humanité peut ressembler à un enfer; mais +l'imagination de l'homme n'est pas une Carathis pour explorer impunément +tous ses abîmes. Hélas! Il est impossible de regarder cette légion de +terreurs sépulcrales comme quelque chose de purement fantastique; mais, +semblable aux démons qui accompagnèrent Afrasiab dans son voyage sur +l'Oxus, il faut qu'elle dorme ou bien qu'elle nous dévore--il faut la +laisser reposer ou nous résigner à mourir. + + + + +BON-BON + + + Quand un bon vin meuble mon estomac, + Je suis plus savant que Balzac, + Plus sage que Pibrac; + Mon bras seul, faisant l'attaque + De la nation cosaque, + La mettrait au sac; + De Charon je passerais le lac + En dormant dans son bac; + J'irais au fier Esque, + Sans que mon coeur fit tic ni tac, + Présenter du tabac. + + _Vaudeville français._ + + +Que Pierre Bon-Bon ait été un _restaurateur_ de capacités peu communes, +personne de ceux qui, pendant le règne de .... fréquentaient le petit +café dans le cul-de-sac Le Fèbvre à Rouen, ne voudrait, j'imagine, le +contester. Que Pierre Bon-Bon ait été, à un égal degré, versé dans la +philosophie de cette époque, c'est, je le présume, quelque chose encore +de plus difficile à nier. Ses _pâtés de foie_ étaient sans aucun doute +immaculés; mais quelle plume pourrait rendre justice à ses _Essais +sur la nature_--à ses _Pensées sur l'âme_--à ses _Observations sur +l'esprit_? Si ses _fricandeaux_ étaient inestimables, quel littérateur +du jour n'aurait pas payé une _Idée de Bon-Bon_ le double de ce qu'il +aurait donné de tout l'étalage de toutes les _Idées_ de tout le reste +des savants? Bon-Bon avait fouillé des bibliothèques que nul autre +n'avait fouillées,--il avait lu plus de livres qu'on ne pourrait s'en +faire une idée,--il avait compris plus de choses qu'aucun autre n'eût +jamais conçu la possibilité d'en comprendre: et quoique au temps où il +florissait, il ne manquât pas d'auteurs à Rouen pour affirmer «que ses +écrits ne l'emportaient ni en pureté sur l'Académie, ni en profondeur +sur le Lycée»--quoique, (remarquez bien ceci) ses doctrines ne fussent +généralement pas comprises du tout, il ne s'ensuivait nullement qu'elles +fussent difficiles à comprendre. Ce n'est que leur évidence absolue, +je crois, qui détermina plusieurs personnes à les considérer comme +abstruses. C'est à Bon-Bon--n'allons pas plus loin--c'est à Bon-Bon que +Kant lui-même doit la plus grande partie de sa métaphysique. Bon-Bon +il est vrai, n'était ni un Platonicien, ni, à strictement parler, un +Aristotélicien--et il n'était pas homme, comme le moderne Leibnitz, à +perdre les heures précieuses qui pouvaient être employées à l'invention +d'une fricassée, et par une facile transition, à l'analyse d'une +sensation, en tentatives frivoles pour réconcilier l'éternelle +dissension de l'eau et de l'huile dans les discussions morales. Pas +du tout. Bon-Bon était ionique--Bon-Bon était également italique. Il +raisonnait _à priori_, il raisonnait aussi _à posteriori_. Ses idées +étaient innées--ou autre chose. Il avait foi en George de Trébizonde--il +avait foi aussi en Bessarion. Bon-Bon était avant tout un Bon-Boniste. + +J'ai parlé des capacités de notre philosophe, en tant que +_restaurateur_. Je ne voudrais cependant pas qu'un de mes amis allât +s'imaginer, qu'en remplissant de ce côté ses devoirs héréditaires, notre +héros n'estimait pas à leur valeur leur dignité et leur importance. +Bien loin de là. Il serait impossible de dire de laquelle de ces deux +professions il était le plus fier. Dans son opinion, les facultés de +l'intellect avaient une liaison très étroite avec les capacités de +l'estomac. Je ne suis pas éloigné de croire qu'il était assez à ce +sujet de l'avis des Chinois, qui soutiennent que l'âme a son siège dans +l'abdomen. En tout cas, pensait-il, les Grecs avaient raison d'employer +le même mot pour l'esprit et le diaphragme[59]. En lui attribuant +cette opinion, je ne veux pas insinuer qu'il avait un penchant à la +gloutonnerie, ni autre charge sérieuse au préjudice du métaphysicien. Si +Pierre Bon-Bon avait ses faibles--et quel est le grand homme qui n'en +ait pas mille?--si Pierre Bon-Bon, dis-je, avait ses faibles, c'étaient +des faibles de fort peu d'importance--des défauts, qui, dans d'autres +tempéraments, auraient plutôt pu passer pour des vertus. Parmi ces +faibles, il en est un tout particulier, que je n'aurais même pas +mentionné dans son histoire, s'il n'y avait pas joué un rôle +prédominant, et ne faisait pour ainsi dire une saillie du plus _haut +relief_ sur le fond uni de son caractère général:--Bon-Bon ne pouvait +laisser échapper une occasion de faire un marché. + +Non pas qu'il fût avaricieux, non! Pour sa satisfaction de philosophe +il n'était nullement nécessaire que le marché tournât à son propre +avantage. Pourvu qu'il pût réaliser un marché,--un marché de quelque +espèce que ce fut, en n'importe quels termes, ou dans n'importe quelles +circonstances--un triomphant sourire s'étalait plusieurs jours de suite +sur sa face qu'il illuminait, et un clin d'oeil significatif annonçait +clairement qu'il avait conscience de sa sagacité. + +En toute époque il n'eût pas été très étonnant qu'un trait d'humeur +aussi particulier que celui dont je viens de parler eût provoqué +l'attention et la remarque. A l'époque de notre récit, il aurait été +on ne peut plus étonnant qu'il n'eût pas donné lieu à de nombreuses +observations. On raconta bientôt que, dans toutes les occasions de ce +genre, le sourire de Bon-Bon était habituellement fort différent du +franc rire avec lequel il accueillait ses propres facéties ou saluait +un ami. On sema des insinuations propres à intriguer la curiosité, on +colporta des histoires de marchés scabreux conclus à la hâte, et dont il +s'était repenti à loisir; on parla, avec faits à l'appui, de facultés +inexplicables, de vagues aspirations, d'inclinations surnaturelles +inspirées par l'auteur de tout mal dans l'intérêt de ses propres +desseins. + +Notre philosophe avait encore d'autres faibles, mais qui ne valent guère +la peine d'être sérieusement examinés. Par exemple il y a peu d'hommes +doués d'une profondeur extraordinaire à qui ait manqué une certaine +inclination pour la bouteille. Cette inclination est-elle une cause +excitante, ou plutôt une preuve irréfragable de la profondeur en +question? c'est chose délicate à décider. Bon-Bon, autant que je puis le +savoir, ne pensait pas que ce sujet fût suceptible d'une investigation +minutieuse--ni moi non plus. Cependant, dans son indulgence pour un +penchant aussi essentiellement classique, il ne faut pas supposer que le +_restaurateur_ perdît de vue les distractions intuitives qui devaient +caractériser, à la fois et dans le même temps, ses _essais_ et ses +_omelettes_. Grâce à ces distinctions, le vin de Bourgogne avait son +heure attitrée, et les Côtes du Rhône leur moment propice. Pour lui le +Sauterne était au Médoc ce que Catulle était à Homère. Il jouait avec un +syllogisme en sablant du Saint-Peray, mais il démêlait un dilemme sur du +Clos Vougeot et renversait une théorie dans un torrent de Chambertin. +Tout eût été bien si ce même sentiment de convenance l'eût suivi dans le +frivole penchant dont j'ai parlé; mais ce n'était pas du tout le cas. +A dire vrai, ce trait d'humeur chez le philosophique Bon-Bon finit par +revêtir un caractère d'étrange intensité et de mysticisme, et prit une +teinte prononcée de la _Diablerie_ de ses chères études germaniques. + +Entrer dans le petit café du cul-de-sac Le Fèbvre, c'était, à l'époque +de notre conte, entrer dans le _Sanctuaire_ d'un homme de génie. Bon-Bon +était un homme de génie. Il n'y avait pas à Rouen un _sous-cuisinier_ +qui n'ait pu vous dire que Bon-Bon était un homme de génie. Son énorme +terre-neuve était au courant du fait, et à l'approche de son maître +il trahissait le sentiment de son infériorité par une componction de +maintien, un abaissement des oreilles, une dépression de la mâchoire +inférieure, qui n'étaient pas tout à fait indignes d'un chien. Il est +vrai, toutefois, qu'on pouvait attribuer en grande partie ce respect +habituel à l'extérieur personnel du métaphysicien. Un extérieur +distingué, je dois l'avouer, fera toujours impression, même sur une +bête; et je reconnaîtrai volontiers que l'homme extérieur dans le +_restaurateur_ était bien fait pour impressionner l'imagination du +quadrupède. Il y a autour du petit grand homme--si je puis me permettre +une expression aussi équivoque--comme une atmosphère de majesté +singulière, que le pur volume physique seul sera toujours insuffisant à +produire. Toutefois, si Bon-Bon n'avait que trois pieds de haut, et +si sa tête était démesurément petite, il était impossible de voir la +rotondité de son ventre sans éprouver un sentiment de grandeur qui +touchait presque au sublime. Dans sa dimension chiens et hommes voyaient +le type de sa science--et dans son immensité une habitation faite pour +son âme immortelle. + +Je pourrais, si je voulais, m'étendre ici sur l'habillement et les +autres détails extérieurs de notre métaphysicien. Je pourrais insinuer +que la chevelure de notre héros était coupée court, soigneusement lissée +sur le front, et surmontée d'un bonnet conique de flanelle blanche ornée +de glands,--que son juste au corps à petits pois n'était pas à la mode +de ceux que portaient alors les _restaurateurs_ du commun,--que les +manches étaient un peu plus pleines que ne le permettait le costume +régnant,--que les parements retroussés n'étaient pas, selon l'usage en +vigueur à cette époque barbare, d'une étoffe de la même qualité et de la +même couleur que l'habit, mais revêtus d'une façon plus fantastique d'un +velours de Gênes bigarré--que ses pantoufles de pourpre étincelante +étaient curieusement ouvragées, et auraient pu sortir des manufactures +du Japon, n'eussent été l'exquise pointe des bouts, et les teintes +brillantes des bordures et des broderies,--que son haut de chausses +était fait de cette étoffe de satin jaune que l'on appelle +_aimable_,--que son manteau bleu de ciel, en forme de peignoir, et +tout garni de riches dessins cramoisis, flottait cavalièrement sur +ses épaules comme une brume du matin--et que _l'ensemble_ de son +accoutrement avait inspiré à Benevenuta, l'Improvisatrice de Florence, +ces remarquables paroles: «Il est difficile de dire si Pierre Bon-Bon +n'est pas un oiseau du Paradis, ou s'il n'est pas plutôt un vrai Paradis +de perfection.» Je pourrais, dis-je, si je voulais, m'étendre sur tous +ces points; mais je m'en abstiens; il faut laisser les détails purement +personnels aux faiseurs de romans historiques; ils sont au dessous de la +dignité morale de l'historien sérieux. + +J'ai dit qu' «entrer dans le Café du cul-de-sac Le Fèbvre c'était entrer +dans le _sanctuaire_ d'un homme de génie;»--mais il n'y avait qu'un +homme de génie qui pût justement apprécier les mérites du _sanctuaire_. +Une enseigne, formée d'un vaste in-folio, se balançait au dessus de +l'entrée. D'un côté du volume était peinte une bouteille et sur l'autre +un _pâté_. Sur le dos on lisait en gros caractères: _Oeuvres de +Bon-Bon._ Ainsi était délicatement symbolisée la double occupation du +propriétaire. + +Une fois le pied sur le seuil, tout l'intérieur de la maison s'offrait +à la vue. Une chambre longue, basse de plafond, et de construction +antique, composait à elle seule tout le café. Dans un coin de +l'appartement était le lit du métaphysicien. Un déploiement de rideaux, +et un baldaquin à la Grecque lui donnaient un air à la fois classique et +confortable. Dans le coin diagonalement opposé, apparaissaient, faisant +très bon ménage, la batterie de cuisine et la _bibliothèque_. Un plat +de polémiques s'étalait pacifiquement sur le dressoir. Ici gisait une +cuisinière pleine des derniers traités d'Ethique, là une chaudière de +_Mélanges_ in-12. Des volumes de morale germanique fraternisaient avec +le gril--on apercevait une fourchette à rôtie à côté d'un Eusèbe--Platon +s'étendait à son aise dans la poêle à frire--et des manuscrits +contemporains s'alignaient sur la broche. + +Sous les autres rapports, le _Café Bon-Bon_ différait peu des +_restaurants_ ordinaires de cette époque. Une grande cheminée s'ouvrait +en face de la porte. A droite de la cheminée, un buffet ouvert déployait +un formidable bataillon de bouteilles étiquetées. + +C'est là qu'un soir vers minuit, durant l'hiver rigoureux de ... Pierre +Bon-Bon, après avoir écouté quelque temps les commentaires de ses +voisins sur sa singulière manie, et les avoir mis tous à la porte, +poussa le verrou en jurant, et s'enfonça d'assez belliqueuse humeur dans +les douceurs d'un confortable fauteuil de cuir, et d'un feu de fagots +flambants. + +C'était une de ces terribles nuits, comme on n'en voit guère qu'une ou +deux dans un siècle. Il neigeait furieusement, et la maison branlait +jusque dans ses fondements sous les coups redoublés de la tempête; le +vent s'engouffrant à travers les lézardes du mur, et se précipitant avec +violence dans la cheminée, secouait d'une façon terrible les rideaux du +lit du philosophe, et dérangeait l'économie de ses terrines de _pâté_ et +de ses papiers. L'énorme in-folio qui se balançait au dehors, exposé à +la furie de l'ouragan, craquait lugubrement, et une plainte déchirante +sortait de sa solide armature de chêne. + +Le métaphysicien, ai-je dit, n'était pas d'humeur bien placide, quand +il poussa son fauteuil à sa place ordinaire près du foyer. Bien des +circonstances irritantes étaient venues dans la journée troubler la +sérénité de ses méditations. En essayant des _Oeufs à la Princesse_, il +avait malencontreusement obtenu une _Omelette à la Reine_; il s'était +vu frustré de la découverte d'un principe d'Ethique en renversant +un ragoût; enfin, le pire de tout, il avait été contrecarré dans la +transaction d'un de ces admirables marchés qu'il avait toujours éprouvé +tant de plaisir à mener à bonne fin. Mais à l'irritation d'esprit causée +par ces inexplicables accidents, se mêlait à un certain degré cette +anxiété nerveuse que produit si facilement la furie d'une nuit de +tempête. Il siffla tout près de lui l'énorme chien noir dont j'ai parlé +plus haut, et s'asseyant avec impatience dans son fauteuil, il ne put +s'empêcher de jeter un coup d'oeil circonspect et inquiet dans les +profondeurs de l'appartement où la lueur rougeâtre de la flamme ne +pouvait parvenir que fort incomplètement à dissiper l'inexorable nuit. +Après avoir achevé cet examen, dont le but exact lui échappait peut-être +à lui-même, il attira près de son siège une petite table, couverte +de livres et de papiers, et s'absorba bientôt dans la retouche d'un +volumineux manuscrit qu'il devait faire imprimer le lendemain. + +Il travaillait ainsi depuis quelques minutes, quand il entendit tout à +coup une voix pleurnichante murmurer dans l'appartement: «Je ne suis pas +pressé, monsieur Bon-Bon.» + +«Diable!» éjacula notre héros, sursautant et se levant sur ses pieds, +en renversant la table, regardant, les yeux écarquillés d'étonnement, +autour de lui. + +«Très vrai!» répliqua la voix avec calme. + +«Très vrai! Qu'est-ce qui est très vrai?--Comment êtes-vous arrivé ici?» +vociféra le métaphysicien, pendant que son regard tombait sur quelque +chose, étendu tout de son long sur le lit. + +«Je disais,» continua l'intrus, sans faire attention aux questions, «je +disais que je ne suis pas du tout pressé--que l'affaire pour laquelle +j'ai pris la liberté de venir vous trouver n'est pas d'une importance +urgente,--bref, que je puis fort bien attendre que vous ayez fini votre +Exposition.» + +«Mon Exposition!--Allons, bon! Comment savez-vous?... Comment êtes-vous +parvenu à savoir que j'écrivais une Exposition? Bon Dieu!» «Chut!» +répondit le mystérieux personnage, d'une voix basse et aiguë. Et se +levant brusquement du lit, il ne fit qu'un pas vers notre héros, pendant +que la lampe de fer qui pendait du plafond se balançait convulsivement +comme pour reculer à son approche. + +La stupéfaction du philosophe ne l'empêcha pas d'examiner attentivement +le costume et l'extérieur de l'étranger. Les lignes de sa personne, +excessivement mince, mais bien au dessus de la taille ordinaire, se +dessinaient dans le plus grand détail, grâce à un costume noir usé qui +collait à la peau, mais qui, d'ailleurs, pour la coupe, rappelait assez +bien la mode d'il y avait cent ans. Evidemment ces habits avaient été +faits pour une personne beaucoup plus petite que celle qui les portait +alors. Les chevilles et les poignets passaient de plusieurs pouces. A +ses souliers était attachée une paire de boucles très brillantes qui +démentaient l'extrême pauvreté que semblait indiquer le reste de +l'accoutrement. Il avait la tête pelée, entièrement chauve, excepté à la +partie postérieure d'où pendait une queue d'une longueur considérable. +Une paire de lunettes vertes à verres de côté protégeait ses yeux de +l'influence de la lumière, et empêchait en même temps notre héros de +se rendre compte de leur couleur où de leur conformation. Sur toute sa +personne, il n'y avait pas apparence de chemise; une cravate blanche, +de nuance sale, était attachée avec une extrême précision autour de +son cou, et les bouts, qui pendaient avec une régularité formaliste +de chaque côté, suggéraient (je le dis sans intention) l'idée d'un +ecclésiastique. Il est vrai que beaucoup d'autres points, tant dans son +extérieur que dans ses manières, pouvaient assez bien justifier une +telle hypothèse. Il portait sur son oreille gauche, à la mode d'un clerc +moderne, un instrument qui ressemblait au _stylus_ des anciens. D'une +poche du corsage de son habit sortait bien en vue un petit volume noir, +garni de fermoirs en acier. Ce livre, accidentellement ou non, +était tourné à l'extérieur de manière à laisser voir les mots +«Rituel-Catholique» écrits en lettres blanches sur le dos. L'ensemble de +sa physionomie était singulièrement sombre, et d'une pâleur cadavérique. +Le front était élevé, et profondément sillonné des rides de la +contemplation. Les coins de la bouche tirés et tombants exprimaient +l'humilité la plus résignée. Il avait aussi, en s'avançant vers héros, +une manière de joindre les mains,--un soupir d'une telle profondeur et +un regard d'une sainteté si absolue, qu'on ne pouvait se défendre d'être +prévenu en sa faveur. Aussi toute trace de colère se dissipa sur le +visage du métaphysicien qui, après avoir achevé à sa satisfaction +l'examen de la personne de son visiteur, lui serra cordialement la main, +et lui présenta un siège. + +Cependant on se tromperait radicalement, en attribuant ce changement +instantané dans les sentiments du philosophe à quelqu'une des causes qui +sembleraient le plus naturellement l'avoir influencé. Sans doute, Pierre +Bon-Bon, d'après ce que j'ai pu comprendre de ses dispositions d'esprit, +était de tous les hommes le moins enclin à se laisser imposer par les +apparences, quelque spécieuses qu'elles fussent. Il était impossible +qu'un observateur aussi attentif des hommes et des choses ne découvrît +pas, sur le moment, le caractère réel du personnage, qui venait de +surprendre ainsi son hospitalité.... Pour ne rien dire de plus, il y +avait dans la conformation des pieds de son hôte quelque chose d'assez +remarquable--il portait légèrement sur sa tête un chapeau démesurément +haut,--à la partie postérieure de ses culottes semblait trembloter +quelque appendice,--et les vibrations de la queue de son habit étaient +un fait palpable. Qu'on juge quels sentiments de satisfaction dut +éprouver notre héros, en se trouvant ainsi, tout d'un coup, en relation +avec un personnage, pour lequel il avait de tout temps observé le +plus inqualifiable respect. Mais il y avait chez lui trop d'esprit +diplomatique, pour qu'il lui échappât de trahir le moindre soupçon sur +la situation réelle. Il n'entrait pas dans son rôle de paraître avoir +la moindre conscience du haut honneur dont il jouissait d'une façon si +inattendue; il s'agissait, en engageant son hôte dans une conversation, +d'en tirer sur l'Ethique quelques idées importantes, qui pourraient +entrer dans sa publication projetée, et éclairer l'humanité, en +l'immortalisant lui-même--idées, devrais-je ajouter, que le grand âge de +son visiteur, et sa profonde science bien connue en morale le rendaient +mieux que personne capable de lui donner. + +Entraîné par ces vues profondes, notre héros fit asseoir son hôte, et +profita de l'occasion pour jeter quelques fagots sur le feu; puis +il plaça sur la table remise sur ses pieds quelques bouteilles de +_Mousseux_. Après s'être acquitté vivement de ces opérations, il poussa +son fauteuil vis-à-vis de son compagnon, et attendit qu'il voulut bien +entamer la conversation. Mais les plans les plus habilement mûris sont +souvent entravés au début même de leur exécution--et le _restaurateur_ +se trouva _à quia_ dès les premiers mots que prononça son visiteur. + +«Je vois que vous me connaissez, Bon-Bon» dit-il; «ha! ha! ha!--hé! hé! +hé!--hi! hi! hi!--ho! ho! ho!--hu! hu! hu!»--et le diable, dépouillant +tout à coup la sainteté de sa tenue, ouvrit dans toute son étendue un +rictus allant d'une oreille à l'autre, de manière à déployer une rangée +de dents ébréchées, semblables à des crocs; et renversant sa tête en +arrière, il s'abandonna à un long, bruyant, sardonique et infernal +ricanement, pendant que le chien noir, se tapissant sur ses hanches, +faisait vigoureusement chorus et que la chatte mouchetée, filant par la +tangente, faisait le gros dos, et miaulait désespérément dans le coin le +plus éloigné de l'appartement. + +Notre philosophe se conduisit plus décemment: il était trop homme du +monde pour rire, comme le chien, ou pour trahir, comme la chatte, sa +terreur par des cris. Il faut avouer qu'il éprouva un léger étonnement, +en voyant les lettres blanches qui formaient les mots _Rituel +Catholique_ sur le livre de la poche de son hôte changer instantanément +de couleur et de sens, et en quelques secondes, à la place du premier +titre, les mots _Registre des condamnés_ flamboyer en caractères rouges. +Cette circonstance renversante, lorsque Bon-Bon voulut répondre à la +remarque de son visiteur, lui donna un air embarrassé, qui autrement +sans doute aurait passé inaperçu. + +«Oui, monsieur,» dit le philosophe, «oui, monsieur, pour parler +franchement ... je crois, sur ma parole, que vous êtes ... le di ... +di....--C'est-à-dire, je crois ... il me semble ... j'ai quelque idée +... quelque très faible idée ... de l'honneur remarquable....» + +«Oh!--Ah!--Oui!--Très bien!» interrompit Sa Majesté; «n'en dites pas +davantage.--Je comprends.» Et là-dessus, ôtant ses lunettes vertes, il +en essuya soigneusement les verres avec la manche de son habit, et les +mit dans sa poche. + +Si l'incident du livre avait intrigué Bon-Bon, son étonnement s'accrut +singulièrement au spectacle qui se présenta alors à sa vue. En levant +les yeux avec un vif sentiment de curiosité, pour se rendre compte de +la couleur de ceux de son hôte, il s'aperçut qu'ils n'étaient ni noirs, +comme il avait cru--ni gris, comme on aurait pu l'imaginer--ni couleur +noisette, ni bleus--ni même jaunes ou rouges--ni pourpres ni bleus--ni +verts,--ni d'aucune autre couleur des cieux, de la terre, ou de la mer. +Bref, Pierre Bon-Bon s'aperçut clairement, non seulement que Sa Majesté +n'avait pas d'yeux du tout, mais il ne put découvrir aucun indice qu'il +en ait jamais eu auparavant,--car à la place où naturellement il aurait +dû y avoir des yeux, il y avait, je suis forcé de le dire, un simple +morceau uni de chair morte. + +Notre métaphysicien n'était pas homme à négliger de s'enquérir des +sources d'un si étrange phénomène; la réplique de Sa Majesté fut à la +fois prompte, digne et fort satisfaisante. + +«Des yeux! mon cher monsieur Bon-Bon--des yeux! avez-vous dit.--Oh!--Ah! +Je conçois! Eh, les ridicules imprimés qui circulent sur mon compte, +vous ont sans doute donné une fausse idée de ma figure. Des yeux! +vrai!--Des yeux, Pierre Bon-Bon, font très bien dans leur véritable +place--la tête, direz-vous? Oui, la tête d'un ver. Pour _vous_ ces +instruments d'optique sont quelque chose d'indispensable--cependant je +veux vous convaincre que ma vue est plus pénétrante que la vôtre. +Voilà une chatte que j'aperçois dans le coin--une jolie +chatte--regardez-la,--observez-la bien. Eh bien, Bon-Bon, voyez-vous +les pensées--oui, dis-je, les pensées--les idées--les réflexions, qui +s'engendrent dans son péricrâne? Y êtes-vous? Non, vous ne les voyez +pas! Eh bien, elle pense que nous admirons la longueur de sa queue, et +la profondeur de son esprit. Elle en est à cette conclusion que je +suis le plus distingué des ecclésiastiques, et que vous êtes le plus +superficiel des métaphysiciens. Vous voyez donc que je ne suis pas tout +à fait aveugle; mais pour une personne de ma profession les yeux dont +vous parlez ne seraient qu'un appendice embarrassant exposé à chaque +instant à être crevé par une broche ou une fourche. Pour vous, je +l'accordé, ces brimborions optiques sont indispensables. Tâchez, +Bon-Bon, d'en bien user--_moi_, ma vue, c'est l'âme.» + +Là dessus, l'étranger se servit du vin, et versant une pleine rasade à +Bon-Bon, l'engagea à boire sans scrupule, comme s'il était chez lui. + +«Un excellent livre que le vôtre, Pierre,» reprit Sa Majesté, en tapant +familièrement sur l'épaule de notre ami, quand celui-ci eut déposé son +verre après avoir exécuté à la lettre l'injonction de son hôte, «un +excellent livre que le vôtre, sur mon honneur! C'est un ouvrage selon +mon coeur. Cependant, je crois qu'on pourrait trouver à redire à +l'arrangement des matières, et beaucoup de vos opinions me rappellent +Aristote. Ce philosophe était une de mes plus intimes connaissances. Je +l'aimais autant pour sa terrible mauvaise humeur que pour l'heureux tic +qu'il avait de commettre des bévues. Il n'y a dans tout ce qu'il a écrit +qu'une seule vérité solide, et encore la lui ai-je soufflée par pure +compassion pour son absurdité. Je suppose, Pierre Bon-Bon, que vous +savez parfaitement à quelle divine vérité morale je fais allusion?» + +«Je ne saurais dire....» + +«Bah!--Eh bien, c'est moi qui ai dit à Aristote, qu'en éternuant, les +hommes éliminaient le superflu de leurs idées par la proboscide.» + +«Ce qui est....--(_Un hoquet_) indubitablement le cas!» dit le +métaphysicien, en se versant une autre rasade de Mousseux, et en offrant +sa tabatière aux doigts de son visiteur. + +«Il y a eu Platon aussi,» continua Sa Majesté, en déclinant modestement +la tabatière et le compliment qu'elle impliquait--«il y a eu Platon +aussi, pour qui un certain temps j'ai ressenti toute l'affection d'un +ami. Vous avez connu Platon, Bon-Bon?--Ah! non, je vous demande mille +pardons.--Un jour il me rencontra à Athènes dans le Parthénon, et me dit +qu'il était fort en peine de trouver une idée. Je l'engageai à émettre +celle-ci: «o nous estin aulos.» Il me dit qu'il le ferait, et rentra +chez lui, pendant que je me dirigeais du côté des pyramides. Mais ma +conscience me gourmanda d'avoir articulé une vérité, même pour venir +en aide à un ami, et retournant en toute hâte à Athènes, je me trouvai +derrière la chaire du philosophe au moment même où il écrivait le mot +«aulos.» Donnant au [lambda] une chiquenaude du bout du doigt, je le +retournai sens dessus dessous. C'est ainsi qu'on lit aujourd'hui ce +passage: «o nous estin augos, et c'est là, vous le savez, la doctrine +fondamentale de sa métaphysique[60].» + +«Avez-vous été à Rome? demanda le _restaurateur_, en achevant sa seconde +bouteille de Mousseux, et tirant du buffet une plus ample provision de +Chambertin.» + +«Une fois seulement, monsieur Bon-Bon, rien qu'une fois. C'était +l'époque», dit le diable,--comme s'il récitait quelque passage d'un +livre,--«c'était l'époque où régna une anarchie de cinq ans, pendant +laquelle la république, privée de tous ses mandataires, n'eut d'autre +magistrature que celle des tribuns du peuple, qui n'étaient légalement +revêtus d'aucune prérogative du pouvoir exécutif--c'est uniquement à +cette époque, monsieur Bon-Bon, que j'ai été à Rome, et, comme je n'ai +aucune accointance mondaine, je ne connais rien de sa philosophie.[61]» + +«Que pensez-vous de... (_Un hoquet_) que pensez-vous d'Epicure?» + +«Ce que je pense de celui-là!» dit le diable, étonné, vous n'allez pas, +je pense, trouver quelque chose à redire dans Epicure! Ce que je pense +d'Epicure! Est-ce de moi que vous voulez parler, monsieur?--C'est _moi_ +qui suis Epicure! Je suis le philosophe qui a écrit, du premier au +dernier, les trois cents traités dont parle Diogène Laërce. + +«C'est un mensonge!» s'écria le métaphysicien; car le vin lui était un +peu monté à la tête. + +«Très bien!--Très bien, monsieur! + +--Fort bien, en vérité, monsieur!» dit Sa Majesté, évidemment peu +flattée. + +«C'est un mensonge!» répéta le _restaurateur_, d'un ton dogmatique; +«c'est un .... (_Un hoquet_) mensonge!» ¦ + +«Bien, bien, vous avez votre idée!» dit le diable pacifiquement; et +Bon-Bon, après avoir ainsi battu le diable sur ce sujet, crut qu'il +était de son devoir d'achever une seconde bouteille de Chambertin. + +«Comme je vous le disais,» reprit le visiteur, «comme je vous +l'observais tout à l'heure, il y a quelques opinions outrées dans votre +livre, monsieur Bon-Bon. Par exemple, qu'entendez-vous avec tout ce +radotage sur l'âme? Dites-moi, je vous prie, monsieur, qu'est-ce que +l'âme?» + +«L'....(_Un hoquet_)--l'âme,» répondit le métaphysicien, en se +reportant à son manuscrit, «c'est indubitablement...» + +«Non, monsieur!» + +«Sans aucun doute...» + +«Non, monsieur!» + +«Incontestablement....» + +«Non, monsieur!» + +«Evidemment....» + +«Non, monsieur!» + +«Sans contredit....» + +«Non, monsieur!» + +«(_Un hoquet_)» + +«Non, monsieur!» + +«Il est hors de doute que c'est un.....» + +«Non, monsieur, l'âme n'est pas cela du tout.» (Ici, le philosophe, +lançant des regards foudroyants, se hâta d'en finir avec sa troisième +bouteille de Chambertin.) + +«Alors, (_Un hoquet_) dites-moi, monsieur, ce que c'est.» + +«Ce n'est ni ceci ni cela, monsieur Bon-Bon,» répondit Sa Majesté, +rêveuse. «J'ai goûté.... je veux dire, j'ai connu de fort mauvaises +âmes, et quelques-unes aussi--assez bonnes.» Ici, il fit claquer ses +lèvres, et ayant inconsciemment laissé tomber sa main sur le volume de +sa poche, il fut saisi d'un violent accès d'éternuement. + +Il continua: + +«Il y a eu l'âme de Cratinus--passable; celle d'Aristophane,--un fumet +tout à fait particulier; celle de Platon--exquise--non pas _votre_ +Platon, mais Platon, le poète comique; votre Platon aurait retourné +l'estomac de Cerbère. Pouah!--Voyons, encore! Il y a eu Noevius +Andronicus, Plaute et Térence. Puis il y a eu Lucilius, Nason, et +Quintus Flaccus,--ce cher Quintus! comme je l'appelais, quand il me +chantait un _seculare_ pour m'amuser pendant que je le faisais rôtir, +uniquement pour farcer, au bout d'une fourchette. Mais ces Romains +manquent de _saveur_. Un Grec bien gras en vaut une douzaine, et puis +cela _se conserve_, ce qu'on ne peut pas dire d'un Quirite.--Si nous +tâtions de votre Sauterne.» + +Bon-Bon s'était résigné à mettre en pratique le _nil admirari_; il se +mit en devoir d'apporter les bouteilles en question. Toutefois il lui +semblait entendre dans la chambre un bruit étrange, comme celui d'une +queue qui remue. Quelque indécent que ce fût de la part de Sa Majesté, +notre philosophe cependant ne fit semblant de rien;--il se contenta de +donner un coup de pied à son chien, en le priant de rester tranquille. +Le visiteur continua: + +«J'ai trouvé à Horace beaucoup du goût d'Aristote;--vous savez que je +suis amoureux fou de variété. Je n'aurais pas distingué Térence de +Ménandre. Nason, à mon grand étonnement, n'était qu'un Nicandre +déguisé. Virgile avait un fort accent de Théocrite. Martial me rappela +Archiloque--et Tite-Live était un Polybe tout craché.» + +Bon-Bon répliqua par un hoquet et Sa Majesté poursuivit: + +«Mais, si j'ai un _penchant_, monsieur Bon-Bon,--si j'ai un penchant, +c'est pour un philosophe. Cependant, laissez-moi vous le dire, monsieur, +le premier dia....--pardon, je veux dire le premier monsieur venu, +n'est pas apte à bien _choisir_ son philosophe. Les longs ne sont pas +bons; et les meilleurs, s'ils ne sont pas soigneusement écalés, risquent +bien de sentir un peu le rance, à cause de la bile. + +«Ecalés?» + +«Je veux dire: tirés de leur carcasse. + +«Que pensez-vous d'un--(_Un hoquet_)--médecin?» + +«Ne m'en parlez pas!--Horreur! Horreur!» (Ici Sa Majesté eut un +violent haut-le-coeur.) Je n'en ai jamais tâté que d'un--ce +scélérat d'Hippocrate! Il sentait l'_assa foetida_.--Pouah! Pouah! +Pouah!--J'attrapai un abominable rhume en lui faisant prendre un bain +dans le Styx--et malgré tout il me donna le choléra morbus.» + +«Oh! le... (_Hoquet_) le misérable!» éjacula Bon-Bon, «l'a... (_Hoquet_) +l'avorton de boîte à pilules!» et le philosophe versa une larme. + +«Après tout,» continua le visiteur, «après tout, si un dia... si un +homme comme il faut veut vivre, il doit avoir plus d'une corde à son +arc. Chez nous une face grasse est un signe évident de diplomatie.» + +«Comment cela?» + +«. Vous savez, nous sommes quelquefois extrêmement à court de +provisions. Vous ne devez pas ignorer que, dans un climat aussi chaud +que le nôtre, il est souvent impossible de conserver une âme vivante +plus de deux ou trois heures; et quand on est mort, à moins d'être +immédiatement mariné, (et une âme marinée n'est plus bonne) on +sent--vous, comprenez, hein! Il y a toujours à craindre la putréfaction, +quand les âmes nous viennent par la voie ordinaire.» + +«Bon... (_Deux hoquets_)--bon Dieu! comment vous en tirez-vous?» + +Ici la lampe de fer commença à s'agiter avec un redoublement de +violence, et le diable sursauta sur son siège. Cependant, après un léger +soupir, il reprit contenance et se contenta de dire à notre héros à voix +basse: «Je voulais vous dire, Pierre Bon-Bon, qu'il ne faut plus jurer.» + +Le philosophe avala une autre rasade, pour montrer qu'il comprenait +parfaitement et qu'il acquiesçait. Le visiteur continua: + +«Hé bien, nous avons plusieurs manières de nous en tirer. La plupart +d'entre nous crèvent de faim; quelques-uns s'accommodent de la marinade; +pour ma part, j'achète mes âmes _vivente corpore_; je trouve que, dans +cette condition, elles se conservent assez bien.» + +«Mais le corps!... (_Un hoquet_) le corps!» + +«Le corps, le corps! qu'advient-il du corps?... Ah! je conçois. Mais, +monsieur, le corps n'a rien à voir dans la transaction. J'ai fait dans +le temps d'innombrables acquisitions de cette espèce, et le corps n'en a +jamais éprouvé le moindre inconvénient. Ainsi il y a eu Caïn et Nemrod, +Néron et Caligula, Denys et Pisistrate, puis... un millier d'autres; +tous ces gens-là, dans la dernière partie de leur vie, n'ont jamais su +ce que c'est que d'avoir une âme; et cependant, monsieur, ils ont fait +l'ornement de la société. N'y a-t-il pas à l'heure qu'il est un A...[62] +que vous connaissez aussi bien que moi? N'est-il pas en possession de +toutes ses facultés, intellectuelles et corporelles? Qui donc écrit une +meilleure épigramme? Qui raisonne avec plus d'esprit? Qui donc....? Mais +attendez. J'ai son contrat dans ma poche.» + +Et ce disant, il produisit un portefeuille de cuir rouge, et en tira +un certain nombre de papiers. Sur quelques-uns de ces papiers Bon-Bon +saisit au passage les syllabes _Machi... Maça....Robesp_....[63] et les +mots _Caligula, George, Elizabeth_. Sa Majesté prit dans le nombre une +bande étroite de parchemin, où elle lut à haute voix les mots suivants: + +«En considération de certains dons intellectuels qu'il est inutile de +spécifier, et en outre du versement d'un millier de louis d'or, moi +soussigné, âgé d'un an et d'un mois, abandonne au porteur du présent +engagement tous mes droits, titres et propriété sur l'ombre que l'on +appelle mon âme.» + +_Signé_: A..... + +(Ici Sa Majesté prononça un nom que je ne me crois pas autorisé à +indiquer d'une manière moins équivoque.) + +«Un habile homme, celui-là» reprit l'hôte; «mais comme vous, monsieur +Bon-Bon, il s'est mépris au sujet de l'âme. L'âme une ombre, vraiment! +L'âme une ombre! Ha! Ha! Ha!--Hé! Hé! Hé!--Hu! Hu! Hu! Vous +imaginez-vous une ombre fricassée?» + +«M'imaginer... (_Un hoquet_) une ombre fricassée!» s'écria notre héros, +dont les facultés commençaient à s'illuminer de toute la profondeur du +discours de Sa Majesté. + +«M'imaginer une (_Hoquet_) ombre fricassée! Je veux être damné (_Un +hoquet_) Humph! si j'étais un pareil--humph--nigaud! Mon âme _à moi_, +Monsieur....--humph! + +«Votre âme _à vous_, Monsieur Bon-Bon.» + +«Oui, monsieur.....humph! mon âme est...» + +«Quoi, monsieur? + +«N'est pas une ombre, certes!» + +«Voulez-vous dire par là....?» + +«Oui, monsieur, mon âme est... humph! oui, monsieur.» + +«Auriez-vous l'intention d'affirmer...?» + +«Mon âme est.... humph!... particulièrement propre à.... humph!.... à +être....» + +«Quoi, monsieur?» + +«Cuite à l'étuvée.» + +«Ha!» + +«Soufflée.» + +«Eh!» + +«Fricassée.» + +«Ah, bah!» + +«En ragoût ou en fricandeau--et tenez, mon excellent compère, je veux +bien vous la céder.... Humph!... un marché!» Ici le philosophe tapa sur +le dos de sa Majesté. + +«Pouvais-je m'attendre à cela?» dit celui-ci tranquillement, en se +levant de son siège. Le métaphysicien écarquilla les yeux. + +«Je suis fourni pour le moment,» dit Sa Majesté. + +«Humph!--Hein?» dit le philosophe. + +«Je n'ai pas de fonds disponibles.» + +«Quoi?» + +«D'ailleurs, il serait malséant de ma part....» + +«Monsieur! « + +«De profiter de....» + +«Humph!» + +«De la dégoûtante et indécente situation où vous vous trouvez.» + +Ici le visiteur s'inclina et disparut--il serait difficile de dire +précisément de quelle façon. Mais dans l'effort habilement concerté que +fit Bon-Bon pour lancer une bouteille à la tête du vilain, la mince +chaîne qui pendait au plafond fut brisée, et le métaphysicien renversé +tout de son long par la chute de la lampe. + + + + +LA CRYPTOGRAPHIE + + +Il nous est difficile d'imaginer un temps où n'ait pas existé, sinon la +nécessité, au moins un désir de transmettre des informations d'individu +à individu, de manière à déjouer l'intelligence du public; aussi +pouvons-nous hardiment supposer que l'écriture chiffrée remonte à une +très haute antiquité. C'est pourquoi, De la Guilletière nous semble dans +l'erreur, quand il soutient, dans son livre: «_Lacédémone ancienne et +moderne_», que les Spartiates furent les inventeurs de la Cryptographie. +Il parle des _scytales_, comme si elles étaient l'origine de cet art; +il n'aurait dû les citer que comme un des plus anciens exemples dont +l'histoire fasse mention. + +Les _scytales_ étaient deux cylindres en bois, exactement semblables +sous tous rapports. Le général d'une armée partant, pour une expédition, +recevait des Ephores un de ces cylindres, et l'autre restait entre leurs +mains. S'ils avaient quelque communication à se faire, une lanière +étroite de parchemin était enroulée autour de la scytale, de manière +à ce que les bords de cette lanière fussent exactement accolés l'un à +l'autre. Alors on écrivait sur le parchemin dans le sens de la longueur +du cylindre, après quoi on déroulait la bande, et on l'expédiait. Si par +hasard, le message était intercepté, la lettre restait inintelligible +pour ceux qui l'avaient saisie. Si elle arrivait intacte à sa +destination, le destinataire n'avait qu'à en envelopper le second +cylindre pour déchiffrer l'écriture. Si ce mode si simple de +cryptographie est parvenu jusqu'à nous, nous le devons probablement +plutôt aux usages historiques qu'on en faisait qu'à toute autre cause. +De semblables moyens de communication secrète ont dû être contemporains +de l'invention des caractères d'écriture. + +Il faut remarquer, en passant, que dans aucun des traités de +Cryptographie venus à notre connaissance, nous n'avons rencontré, au +sujet du chiffre de la scytale, aucune autre méthode de solution que +celles qui peuvent également s'appliquer à tous les chiffres en général. +On nous parle, il est vrai, de cas où les parchemins interceptés ont été +réellement déchiffrés; mais on a soin de nous dire que ce fut toujours +accidentellement. Voici cependant une solution d'une certitude absolue. +Une fois en possession de la bande de parchemin, on n'a qu'à faire +faire un cône relativement d'une grande longueur--soit de six pieds +de long--et dont la circonférence à la base soit au moins égale à la +longueur de la bande. On enroulera ensuite cette bande sur le cône près +de la base, bord contre bord, comme nous l'avons décrit plus haut; puis, +en ayant soin de maintenir toujours les bords contre les bords, et le +parchemin bien serré sur le cône, on le laissera glisser vers le sommet. +Il est impossible, qu'en suivant ce procédé, quelques-uns des mots, ou +quelques-unes des syllabes et des lettres, qui doivent se rejoindre, ne +se rencontrent pas au point du cône où son diamètre égale celui de +la scytale sur laquelle le chiffre a été écrit. Et comme, en faisant +parcourir à la bande toute la longueur du cône, on traverse tous les +diamètres possibles, on ne peut manquer de réussir. Une fois que par ce +moyen on a établi d'une façon certaine la circonférence de la scytale, +on en fait faire une sur cette mesure, et l'on y applique le parchemin. + +Il y a peu de personnes disposées à croire que ce n'est pas chose si +facile que d'inventer une méthode d'écriture secrète qui puisse défier +l'examen. On peut cependant affirmer carrément que l'ingéniosité +humaine est incapable d'inventer un chiffre qu'elle ne puisse résoudre. +Toutefois ces chiffres sont plus ou moins facilement résolus, et sur +ce point il existe entre diverses intelligences des différences +remarquables. Souvent, dans le cas de deux individus reconnus comme +égaux pour tout ce qui touche aux efforts ordinaires de l'intelligence, +il se rencontrera que l'un ne pourra démêler le chiffre le plus simple, +tandis que l'autre ne trouvera presque aucune difficulté à venir à bout +du plus compliqué. On peut observer que des recherches de ce genre +exigent généralement une intense application des facultés analytiques; +c'est pour cela qu'il serait très utile d'introduire les exercices de +solutions cryptographiques dans les Académies, comme moyens de former et +de développer les plus importantes facultés de l'esprit. + +Supposons deux individus, entièrement novices en cryptographie, désireux +d'entretenir par lettres une correspondance inintelligible à tout autre +qu'à eux-mêmes, il est très probable qu'ils songeront du premier coup +à un alphabet particulier, dont ils auront chacun la clef. La première +combinaison qui se présentera à eux sera celle-ci, par exemple: prendre +_a_ pour _z_, _b_ pour _y_, _c_ pour _x_, _d_ pour _n_, etc. etc.; +c'est-à-dire, renverser l'ordre des lettres de l'alphabet. A une seconde +réflexion, cet arrangement paraissant trop naturel, ils en adopteront +un plus compliqué. Ils pourront, par exemple, écrire les 13 premières +lettres de l'alphabet sous les 13 dernières, de cette façon: + +nopqrstuvwxyz +abcdefghijklm; + +et, ainsi placés, _a_ serait pris pour _n_ et _n_ pour _a_, _o_ pour +_b_ et _b_ pour _o_, etc., etc. Mais cette combinaison ayant un air de +régularité trop facile à pénétrer, ils pourraient se construire une clef +tout à fait au hasard, par exemple: + + prendre a pour p + b x + c u + d o, etc. + +Tant qu'une solution de leur chiffre ne viendra pas les convaincre de +leur erreur, nos correspondants supposés s'en tiendront à ce dernier +arrangement, comme offrant toute sécurité. Sinon, ils imagineront +peut-être un système de signes arbitraires remplaçant les caractères +usuels. Par exemple: + + ( pourrait signifier a + . b + , c + ; d + ) e, etc. + +Une lettre composée de pareils signes aurait incontestablement une +apparence fort rébarbative. Si toutefois ce système ne leur donnait +pas pleine satisfaction, ils pourraient imaginer un alphabet toujours +changeant, et le réaliser de cette manière: + +Prenons deux morceaux de carton circulaires, différant de diamètre entre +eux d'un demi-pouce environ. Plaçons le centre du plus petit carton sur +le centre du plus grand, en les empêchant pour un instant de glisser; le +temps de tirer des rayons du centre commun à la circonférence du petit +cercle, et de les étendre à celle du plus grand. Tirons vingt-six +rayons, formant sur chaque carton vingt-six compartiments. Dans chacun +de ces compartiments sur le cercle inférieur écrivons une des lettres de +l'alphabet, qui se trouvera ainsi employé tout entier; écrivons-les +au hasard, cela vaudra mieux. Faisons la même chose sur le cercle +supérieur. Maintenant faisons tourner une épingle à travers le centre +commun, et laissons le cercle supérieur tourner avec l'épingle, pendant +que le cercle inférieur est tenu immobile. Arrêtons la révolution du +cercle supérieur, et écrivons notre lettre en prenant pour _a_ la lettre +du plus petit cercle qui correspond à l'_a_ du plus grand, pour _b_, +la lettre du plus petit cercle qui correspond au _b_ du plus grand, et +ainsi de suite. Pour qu'une lettre ainsi écrite puisse être lue par la +personne à qui elle est destinée, une seule chose est nécessaire, c'est +qu'elle ait en sa possession des cercles identiques à ceux que nous +venons de décrire, et qu'elle connaisse deux des lettres (une du cercle +inférieur et une du cercle supérieur) qui se trouvaient juxtaposées, au +moment où son correspondant a écrit son chiffre. Pour cela, elle n'a +qu'à regarder les deux lettres initiales du document qui lui serviront +de clef. Ainsi, en voyant les deux lettres _a m_ au commencement, +elle en conclura qu'en faisant tourner ses cercles de manière à faire +coïncider ces deux lettres, elle obtiendra l'alphabet employé. + +A première vue, ces différents modes de cryptographie ont une apparence +de mystère indéchiffable. Il paraît presque impossible de démêler le +résultat de combinaisons si compliquées. Pour certaines personnes en +effet ce serait une extrême difficulté, tandis que pour d'autres qui +sont habiles à déchiffrer, de pareilles énigmes sont ce qu'il y a de +plus simple. Le lecteur devra se mettre dans la tête que tout l'art +de ces solutions repose sur les principes généraux qui président à la +fonction du langage lui-même, et que par conséquent il est entièrement +indépendant des lois particulières qui régissent un chiffre quelconque, +ou la construction de sa clef. La difficulté de déchiffrer une énigme +cryptographique n'est pas toujours en rapport avec la peine qu'elle +a coûtée, ou l'ingéniosité qu'a exigée sa construction. La clef, en +définitive, ne sert qu'à ceux qui sont au fait du chiffre; la tierce +personne qui déchiffre n'en a aucune idée. Elle force la serrure. +Dans les différentes méthodes de cryptographie que j'ai exposées, on +observera qu'il y a une complication graduellement croissante. Mais +cette complication n'est qu'une ombre: elle n'existe pas en réalité. +Elle n'appartient qu'à la composition du chiffre, et ne porte en aucune +façon sur sa solution. Le dernier système n'est pas du tout plus +difficile à déchiffrer que le premier, quelle que puisse être la +difficulté de l'un ou de l'autre. + +En discutant un sujet analogue dans un des journaux hebdomadaires de +cette ville, il y a dix-huit mois environ, l'auteur de cet article a eu +l'occasion de parler de l'application d'une _méthode_ rigoureuse dans +toutes les formes de la pensée,--des avantages de cette méthode--de +la possibilité d'en étendre l'usage à ce que l'on considère comme les +opérations de la pure imagination--et par suite de la solution de +l'écriture chiffrée. Il s'est aventuré jusqu'à déclarer qu'il se faisait +fort de résoudre tout chiffre, analogue à ceux dont je viens de parler, +qui serait envoyé à l'adresse du journal. Ce défi excita, de la façon +la plus inattendue, le plus vif intérêt parmi les nombreux lecteurs de +cette feuille. Des lettres arrivèrent de toutes parts à l'éditeur; +et beaucoup de ceux qui les avaient écrites étaient si convaincus +de l'impénétrabilité de leurs énigmes qu'ils ne craignirent pas de +l'engager dans des paris à ce sujet. Mais en même temps, ils ne furent +pas toujours scrupuleux sur l'article des conditions. Dans beaucoup de +cas les cryptographies sortaient complètement des limites fixées. +Elles employaient des langues étrangères. Les mots et les phrases se +confondaient sans intervalles. On employait plusieurs alphabets dans un +même chiffre. Un de ces messieurs, d'une conscience assez peu timorée, +dans un chiffre composé de barres et de crochets, étrangers à la plus +fantastique typographie, alla jusqu'à mêler ensemble au moins _sept +alphabets différents_, sans intervalles entre les lettres, ou même +entre les lignes. Beaucoup de ces cryptographies étaient datées de +Philadelphie, et plusieurs lettres qui insistaient sur le pari furent +écrites par des citoyens de cette ville. Sur une centaine de chiffres, +peut-être reçus en tout, il n'y en eut qu'un que nous ne parvînmes pas +immédiatement à résoudre. Nous avons démontré que ce chiffre était une +imposture--c'est-à-dire un jargon composé au hasard et n'ayant aucun +sens. Quant à l'épître des sept alphabets, nous eûmes le plaisir +d'ahurir son auteur par une prompte et satisfaisante traduction. + +Le journal en question fut, pendant plusieurs mois, grandement occupé +par ces solutions hiéroglyphiques et cabalistisques de chiffres qui nous +venaient des quatre coins de l'horizon. Cependant à l'exception de ceux +qui écrivaient ces chiffres, nous ne croyons pas qu'on eût pu, parmi +les lecteurs du journal, en trouver beaucoup qui y vissent autre chose +qu'une hâblerie fieffée. Nous voulons dire que personne ne croyait +réellement à l'authenticité des réponses. Les uns prétendaient que ces +mystérieux logogriphes n'étaient là que pour donner au journal un air +_drôle_, en vue d'attirer l'attention. Selon d'autres, il était plus +probable que non seulement nous résolvions les chiffres, mais encore +que nous composions nous-même les énigmes pour les résoudre. Comme les +choses en étaient là, quand on jugea à propos d'en finir avec cette +diablerie, l'auteur de cet article profita de l'occasion pour affirmer +la sincérité du journal en question,--pour repousser les accusations de +mystification dont il fut assailli,--et pour déclarer en son propre nom +que les chiffres avaient tous été écrits de bonne foi, et résolus de +même. + +Voici un mode de correspondance secrète très ordinaire et assez simple. +Une carte est percée à des intervalles irréguliers de trous oblongs, de +la longueur des mots ordinaires de trois syllabes du type vulgaire. Une +seconde carte est préparée identiquement semblable. Chaque correspondant +a sa carte. Pour écrire une lettre, on place la carte percée qui sert +de clef sur le papier, et les mots qui doivent former le vrai sens +s'écrivent dans les espaces libres laissés par la carte. + +Puis on enlève la carte, et l'on remplit les blancs de manière à obtenir +un sens tout à fait différent du véritable. Le destinataire, une fois le +chiffre reçu, n'a qu'à y appliquer sa propre carte, qui cache les mots +superflus, et ne laisse paraître que ceux qui ont du sens. La principale +objection à ce genre de cryptographie, c'est la difficulté de remplir +les blancs de manière à ne pas donner à la pensée un tour peu naturel. +De plus, les différences d'écriture qui existent entre les mots écrits +dans les espaces laissés par la carte, et ceux que l'on écrit une +fois la carte enlevée, ne peuvent manquer d'être découvertes par un +observateur attentif. + +On se sert quelquefois d'un paquet de cartes de cette façon: Les +correspondants s'entendent, tout d'abord, sur un certain arrangement du +paquet. Par exemple: on convient de faire suivre les couleurs dans +un ordre naturel, les piques au dessus, les coeurs ensuite, puis les +carreaux et les trèfles. Cet arrangement fait, on écrit sur la première +carte la première lettre de son épître, sur la suivante, la seconde, et +ainsi de suite, jusqu'à ce qu'on ait épuisé les cinquante-deux cartes. +On mêle ensuite le paquet d'après un plan concerté à l'avance. Par +exemple: on prend les cartes du talon et on les place dessus, puis une +du dessus que l'on met au talon, et ainsi de suite, un nombre de fois +déterminé. Cela fait, on écrit de nouveau cinquante-deux lettres, et +l'on suit la même marche jusqu'à ce que la lettre soit écrite. Le +correspondant, ce paquet reçu, n'a qu'à placer les cartes dans l'ordre +convenu, et lire lettre par lettre les cinquante-deux premiers +caractères. Puis il mêle les cartes de la manière susdite, pour +déchiffrer la seconde série et ainsi de suite jusqu'à la fin. Ce que +l'on peut objecter contre ce genre de cryptographie, c'est le caractère +même de la missive. Un _paquet de cartes_ ne peut manquer d'éveiller +le soupçon, et c'est une question de savoir s'il ne vaudrait pas mieux +empêcher les chiffres d'être considérés comme tels que de perdre son +temps à essayer de les rendre indéchiffrables, une fois interceptés. + +L'expérience démontre que les cryptographies les plus habilement +construites, une fois suspectées, finissent toujours par être +déchiffrées. + +On pourrait imaginer un mode de communication secrète d'une sûreté peu +commune; le voici: les correspondants se munissent chacun de la même +édition d'un livre--l'édition la plus rare est la meilleure--comme +aussi le livre le plus rare. Dans la cryptographie, on emploie les +nombres, et ces nombres renvoient à l'endroit qu'occupent les lettres +dans le volume. Par exemple--on reçoit un chiffre qui commence ainsi: +121-6-8. On n'a alors qu'à se reporter à la page 121, sixième lettre à +gauche de la page à la huitième ligne à partir du haut de la page. Cette +lettre est la lettre initiale de l'épître--et ainsi de suite. Cette +méthode est très sûre; cependant il est encore _possible_ de déchiffrer +une cryptographie écrite d'après ce plan--et d'autre part une grande +objection qu'elle encourt, c'est le temps considérable qu'exige sa +solution, même avec le volume-clef. + +Il ne faudrait pas supposer que la cryptographie sérieuse, comme moyen +de faire parvenir d'importantes informations, a cessé d'être en usage +de nos jours. Elle est communément pratiquée en diplomatie; et il y a +encore aujourd'hui des individus, dont le métier est celui de déchiffrer +les cryptographies sous l'oeil des divers gouvernements. Nous avons dit +plus haut que la solution du problème cryptographique met singulièrement +en jeu l'activité mentale, au moins dans les cas de chiffres d'un ordre +plus élevé. Les bons cryptographes sont rares, sans doute; aussi leurs +services, quoique rarement réclamés, sont nécessairement bien payés. + +Nous trouvons un exemple de l'emploi moderne de l'écriture chiffrée +dans un ouvrage publié dernièrement par MM. Lea et Blanchard de +Philadelphie:--«Esquisses des hommes remarquables de France actuellement +vivants.» Dans une notice sur Berryer, il est dit qu'une lettre adressée +par la Duchesse de Berri aux Légitimistes de Paris pour les informer de +son arrivée, était accompagnée d'une longue note chiffrée, dont on +avait oublié d'envoyer là clef. «L'esprit pénétrant de Berryer,» dit le +biographe, «l'eut bientôt découverte. C'était cette phrase substituée +aux 24 lettres de l'alphabet:--«_Le gouvernement provisoire._» + +Cette assertion que «Berryer eut bientôt découvert la phrase-clef,» +prouve tout simplement que l'auteur de ces notices est de la dernière +innocence en fait de science cryptographique. M. Berryer sans aucun +doute arriva à découvrir la clef; mais ce ne fut que pour satisfaire sa +curiosité, _une fois l'énigme résolue_. Il ne se servit en aucune façon +de la clef pour la déchiffrer. Il força la serrure. + +Dans le compte-rendu du livre en question (publié dans le numéro d'avril +de ce Magazine [64]) nous faisions ainsi allusion à ce sujet. + +«Les mots «_Le gouvernement provisoire_» sont des mots français, et +la note chiffrée s'adressait à des Français. On pourrait supposer +la difficulté beaucoup plus grande, si la clef avait été en langue +étrangère; cependant le premier venu qui voudra s'en donner la peine n'a +qu'à nous adresser une note, construite dans le même système, et prendre +une clef française, italienne, espagnole, allemande, latine ou grecque +(ou en quelque dialecte que ce soit de ces langues) et nous nous +engageons à résoudre l'énigme.» + +Ce défi ne provoqua qu'une seule réponse, incluse dans la lettre +suivante. Tout ce que nous reprochons à cette lettre, c'est que celui +qui l'a écrite ait négligé de nous donner son nom en entier. Nous le +prions de vouloir bien le faire au plus tôt, afin de nous laver auprès +du public du soupçon qui s'attacha à la cryptographie du journal dont +j'ai parlé plus haut--que nous nous donnions à nous-même des énigmes à +déchiffrer. Le timbre de la lettre porte _Stonington, Conn._ + +S...., Ct, 21 Juin, 1841. + +_A l'éditeur du Graham's Magazine._ + +Monsieur,--Dans votre numéro d'avril, où vous rendez compte de la +traduction par M. Walsh des «Esquisses des hommes remarquables de France +actuellement vivants», vous invitez vos lecteurs à vous adresser une +note chiffrée, «dont la phrase-clef serait empruntée aux langues +française, italienne, espagnole, allemande, latine ou grecque», et vous +vous engagez à la résoudre. Vos remarques ayant appelé mon attention sur +ce genre de cryptographie, j'ai composé pour mon propre amusement les +exercices suivants. Dans le premier la phrase-clef est en anglais--dans +le second, en latin. Comme je n'ai pas vu (par le numéro de Mai) que +quelqu'un de vos correspondants ait répondu à votre offre, je prends la +liberté de vous envoyer ces chiffres, sur lesquels, si vous jugez qu'ils +en vaillent la peine, vous pourrez exercer votre sagacité. + +Respectueusement à vous, + +S.D.L. + +Nº 1. + +Cauhiif aud ftd sdftirf ithot tacd wdde rdchtdr tiu fuaefshffheo +fdoudf hetiusafhie tuis ied herh-chriai fi aeiftdu wn sdaef it iuhfheo +hiidohwid fi aen deodsf ths tiu itis hf iaf iuhoheaiin rdff hedr; aer +ftd auf it ftif fdoudfin oissiehoafheo hefdiihodeod taf wdd eodeduaiin +fdusdr ouasfiouastn. Saen fsdohdf it fdoudf iuhfheo idud weiie fi ftd +aeohdeff; fisdfhsdf a fiacdf tdar iaf fiacdr aer ftd ouiie iubffde +isie ihft fisd herdihwid oiiiiuheo tiihr, atfdu ithot ftd tahu wdheo +sdushffdr fi ouii aoahe, hetiu-safhie oiiir wd fuaefshffdr ihft ihffid +raeodu ftaf rhfoicdun iiir defid iefhi ftd aswiiafiun dshffid fatdin +udaotdrhff rdffheafhie. Ounsfiouastn tiidcou siud suisduin dswuaodf +ftifd sirdf it iuhfheo ithot aud uderdudr idohwid iein wn sdaef it +fisd desia-cafium wdn ithot sawdf weiie ftd udai fhoehthoa-fhie it ftd +ohstduf dssiindr fi hff siffdffiu. + +N° 2. + +Ofoiioiiaso ortsii sov eodisdioe afduiostifoi ft iftvi sitrioistoiv +oiniafetsorit ifeov rsri afotiiiiv ri-diiot irio rivvio eovit +atrotfetsoria aioriti iitri tf oitovin tri aerifei ioreitit sov usttoi +oioittstifo dfti afdooitior trso ifeov tri dfit otftfeov softriedi ft +oistoiv oriofiforiti suiteii viireiiitifoi it tri iarfoi-siti iiti trir +uet otiiiotiv uitfti rid io tri eoviieeiiiv rfasiieostr ft rii dftrit +tfoeei. + +La solution du premier de ces chiffres nous a donné assez de peine. Le +second nous a causé une difficulté extrême, et ce n'est qu'en mettant en +jeu toutes nos facultés que nous avons pu en venir à bout. Le premier se +lit ainsi[65]: + +«Various are the methods which have been devised for transmitting +secret information from one individual to another by means of writing, +illegible to any except him for whom it was originally destined; and +the art of thus secretly communicating intelligence has been generally +termed _cryptography_. Many species of secret writing were known to the +ancients. Sometimes a slave's head was shaved and the crown written +upon with some indelible colouring fluid; after which the hair being +permitted to grow again, information could be transmitted with little +danger that discovery would ensue until the ambulatory epistle safely +reached its destination. Cryptography, however pure, properly embraces +those modes of writing which are rendered legible only by means of some +explanatory key which makes known the real signification of the ciphers +employed to its possessor.» + +La phrase-clef de cette cryptographie est: + +--«A word to the wise is sufficient[66].» + +La seconde se traduit ainsi[67]: + +«Nonsensical phrases and unmeaning combinations of words, as the +learned lexicographer would have confessed himself, when hidden under +cryptographic ciphers, serve to _perplex_ the curious enquirer, and +baffle penetration more completely than would the most profound +_apophtegms_ of learned philosophers. Abstruse disquisitions of the +scoliasts were they but presented before him in the undisguised +vocabulary of his mother tongue....» + +Le sens de la dernière phrase, on le voit, est suspendu. Nous nous +sommes attaché à une stricte épellation. Par mégarde, la lettre _d_ a +été mise à la place de _l_ dans le mot _perplex_. + +La phrase-clef est celle-ci: «_Suaviter in modo, fortiter in re._» + +Dans la cryptographie ordinaire, comme on le verra par la plupart +de celles dont j'ai donné des exemples, l'alphabet artificiel dont +conviennent les correspondants s'emploie lettre pour lettre, à la place +de l'alphabet usuel. Par exemple--deux personnes veulent entretenir une +correspondance secrète. Elles conviennent avant de se séparer que le +signe + + ) signifiera a + ( » b + -- » c + * » d + . » e + , » f + ; » g + : » h + ? » i ou j + ! » k + & » l + o » m + ' » n + + » o + [I] » p + [P] » q + -> » r + ] » s + [ » t + £ » u ou v + [S] » w + ¿ » x + ¡ » y + <- » z + +Il s'agit de communiquer cette note: + +«We must see you immediately upon a matter of great importance. +Plots have been discovered, and the conspirators are in our hands. +Hasten[68]!» + +On écrirait ces mots: + +[chiffre] + +Voilà qui a certainement une apparence fort compliquée, et paraîtrait +un chiffre fort difficile à quiconque ne serait pas versé, en +cryptographie. Mais on remarquera que _a_, par exemple, n'est jamais +représenté par un autre signe que ), _b_ par un autre signe que ( et +ainsi de suite. Ainsi, par la découverte, accidentelle ou non, d'une +seule des lettres, la personne interceptant la missive aurait déjà un +grand avantage, et pourrait appliquer cette connaissance à tous les cas +où le signe en question est employé dans le chiffre. + +D'autre part, les cryptographies, qui nous ont été envoyées par notre +correspondant de Stonington, identiques en construction avec le chiffre +résolu par Berryer, n'offrent pas ce même avantage. + +Examinons par exemple la seconde de ces énigmes. Sa phrase-clef est: +«_Suaviter in modo, fortiter in re._» + +Plaçons maintenant l'alphabet sous cette phrase, lettre sous lettre; +nous aurons: + +suaviterinmodofortiterinre + +abcdefghijklmnopqrstuvwxyz + + où l'on voit que: a est pris pour c + d » » » m + e » » » g, u et z + f » » » o + i » » » e, i, s et w + m » » » k + n » » » j et x + o » » » l, n et p + r » » » h, q, v et y + s » » » a + t » » » f, r et t + u » » » b + v » » » d + +De cette façon _n_ représente deux lettres et _e_, _o_ et _t_ en +représentent chacune trois, tandis que _i_ et _r_ n'en représentent pas +moins de quatre. Treize caractères seulement jouent le rôle de tout +l'alphabet. Il en résulte que le chiffre a l'air d'être un pur mélange +des lettres _e_, _o_, _t_, _r_ et _i_, cette dernière lettre prédominant +surtout, grâce à l'accident qui lui fait représenter les lettres qui par +elles-mêmes prédominent extraordinairement dans la plupart des langues-- +à savoir _e_ et _i_. + +Supposons une lettre de ce genre interceptée et la phrase-clef inconnue, +on peut imaginer que l'individu qui essaiera de la déchiffrer arrivera, +en le devinant, ou par tout autre moyen, à se convaincre qu'un certain +caractère (_i_ par exemple) représente la lettre _e_. En parcourant la +cryptographie pour se confirmer dans cette idée, il n'y rencontrera rien +qui n'en soit au contraire la négation. Il verra ce caractère placé de +telle sorte qu'il ne peut représenter un _e_. Par exemple, il sera fort +embarrassé par les quatre _i_ formant un mot entier, sans l'intervention +d'aucune autre lettre, cas auquel, naturellement, ils ne peuvent tous +être des _e_. On remarquera que le mot _wise_ peut ainsi être formé. +Nous le remarquons, nous, qui sommes en possession de la clef; mais à +coup sûr on peut se demander comment, sans la clef, sans connaître une +seule lettre du chiffre, il serait possible à celui qui a intercepté la +lettre de tirer quelque chose d'un mot tel que _iiii_. + +Mais voici qui est plus fort. On pourrait facilement construire une +phrase-clef, où un seul caractère représenterait six, huit ou dix +lettres. Imaginons-nous le mot _iiiiiiiiii_ se présentant dans une +cryptographie à quelqu'un qui n'a pas la clef, ou si cette supposition +est par trop scabreuse, supposons en présence de ce mot la personne +même à qui le chiffre est adressé, et en possession de la clef. Que +fera-t-elle d'un pareil mot? Dans tous les manuels d'Algèbre on trouve +la _formule_ précise pour déterminer le nombre d'arrangements selon +lesquels un certain nombre de lettres _m_ et _n_ peuvent être placées. +Mais assurément aucun de mes lecteurs ne peut ignorer quelles +innombrables combinaisons on peut faire avec ces dix _i_. Et cependant, +à moins d'un heureux accident, le correspondant qui recevra ce chiffre +devra parcourir toutes les combinaisons avant d'arriver au vrai mot, +et encore quand il les aura toutes écrites, sera-t-il singulièrement +embarrassé pour choisir le vrai mot dans le grand nombre de ceux qui se +présenteront dans le cours de son opération. + +Pour obvier à cette extrême difficulté en faveur de ceux qui sont en +possession de la clef, tout en la laissant entière pour ceux à qui le +chiffre n'est pas destiné, il est nécessaire que les correspondants +conviennent d'un certain _ordre_, selon lequel on devra lire les +caractères qui représentent plus d'une lettre; et celui qui écrit la +cryptographie devra avoir cet _ordre_ présent à l'esprit. On peut +convenir, par exemple, que la première fois que l'_i_ se présentera dans +le chiffre, il représentera le caractère qui se trouve sous le premier +_i_ dans la phrase-clef, et la seconde fois, le second caractère +correspondant au second _i_ de la clef, etc., etc. Ainsi il faudra +considérer quelle place chaque caractère du chiffre occupe par rapport +au caractère lui-même pour déterminer sa signification exacte. + +Nous disons qu'un tel _ordre_ convenu à l'avance est nécessaire pour que +le chiffre n'offre pas de trop grandes difficultés même à ceux qui en +possèdent la clef. Mais on n'a qu'à regarder la cryptographie de notre +correspondant de Stonington pour s'apercevoir qu'il n'y a observé aucun +ordre, et que plusieurs caractères y représentent, dans la plus absolue +confusion, plusieurs autres. Si donc, au sujet du gant que nous avons +jeté au publié en avril, il se sentait quelque velléité de nous accuser +de fanfaronnade, il faudra cependant bien qu'il admette que nous avons +fait honneur et au delà à notre prétention. Si ce que nous avons +dit alors n'était pas dit _suaviter in modo_, ce que nous faisons +aujourd'hui est au moins fait _fortiter in re_. + +Dans ces rapides observations nous n'avons nullement essayé d'épuiser le +sujet de la cryptographie; un pareil sujet demanderait un in-folio. Nous +n'avons voulu que mentionner quelques-uns des systèmes de chiffres les +plus ordinaires. Il y a deux mille ans, Aeneas Tacticus énumérait vingt +méthodes distinctes, et l'ingéniosité moderne a fait faire à cette +science beaucoup de progrès. Ce que nous nous sommes proposé surtout, +c'est de suggérer des idées, et peut-être n'avons-nous réussi qu'à +fatiguer le lecteur. Pour ceux qui désireraient de plus amples +informations à ce sujet, nous leur dirons qu'il existe des traités sur +la matière par Trithemius, Cap. Porta, Vignère, et le P. Nicéron. +Les ouvrages des deux derniers peuvent se trouver, je crois, dans la +bibliothèque de Harvard University. Si toutefois on s'attendait à +rencontrer dans ces Essais des _règles pour la solution du chiffre_, +on pourrait se trouver fort désappointé. En dehors de quelques aperçus +touchant la structure générale du langage, et de quelques essais +minutieux d'application pratique de ces aperçus, le lecteur n'y trouvera +rien à retenir qu'il ne puisse trouver dans son propre entendement. + + + + + +DU PRINCIPE POÉTIQUE[69] + + +En parlant du Principe poétique, je n'ai pas la prétention d'être ou +complet ou profond. En discutant à l'aventure de ce qui constitue +l'essence de ce qu'on appelle Poésie, le principal but que je me propose +est d'appeler l'attention sur quelques-uns des petits poèmes anglais +ou américains qui sont le plus de mon goût, ou qui ont laissé sur mon +imagination l'empreinte la plus marquée. Par _petits poèmes_ j'entends, +naturellement, des poèmes de peu d'étendue. Et ici qu'on me permette, en +commençant, de dire quelques mots d'un principe assez particulier, qui, +à tort ou à raison, a toujours exercé une certaine influence sur les +jugements critiques que j'ai portés sur la poésie. Je soutiens qu'il +n'existe pas de long poème; que cette phrase «un long poème» est tout +simplement une contradiction dans les termes. + +Il est à peine besoin d'observer qu'un poème ne mérite ce nom qu'autant +qu'il émeut l'âme en l'élevant. La valeur d'un poème est en raison +directe de sa puissance d'émouvoir et d'élever. Mais toutes les +émotions, en vertu d'une nécessité psychique, sont transitoires. La dose +d'émotion nécessaire à un poème pour justifier ce titre ne saurait +se soutenir dans une composition d'une longue étendue. Au bout d'une +demi-heure au plus, elle baisse, tombe;--une révulsion s'opère--et dès +lors le poème, de fait, cesse d'être un poème. + +Ils ne sont pas rares, sans doute, ceux qui ont trouvé quelque +difficulté à concilier cet axiome critique, «que le Paradis Perdu est à +admirer religieusement d'un bout à l'autre» avec l'impossibilité absolue +où nous sommes de conserver, durant la lecture entière, le degré +d'enthousiasme que cet axiome suppose. En réalité, ce grand ouvrage ne +peut être réputé poétique, que si, perdant de vue cette condition vitale +exigée de toute oeuvre d'art, l'Unité, nous le considérons simplement +comme une série de petits poèmes détachés. Si, pour sauver cette +Unité,--la totalité d'effet ou d'impression qu'il produit--nous le +lisons (comme il le faudrait alors) tout d'un trait, le seul résultat +de cette lecture, c'est de nous faire passer alternativement de +l'enthousiasme à l'abattement. A certain passage, où nous sentons une +véritable poésie, succèdent, inévitablement, des platitudes qu'aucun +préjugé critique ne saurait nous forcer d'admirer; mais si, après avoir +parcouru l'ouvrage en son entier, nous le relisons, laissant de côté le +premier livre pour commencer par le second, nous serons tout surpris +de trouver maintenant admirable ce qu'auparavant nous condamnions--et +condamnable ce qu'auparavant nous ne pouvions trop admirer. D'où il +suit, que l'effet final, total et absolu du poème épique, le meilleur +même qui soit sous le soleil, est nul--c'est là un fait incontestable. + +Si nous passons à l'Iliade, à défaut de preuves positives, nous avons +au moins d'excellentes raisons de croire que, dans l'intention de son +auteur, elle ne fut qu'une série de pièces lyriques; si l'on veut y voir +une intention épique, tout ce que je puis dire alors, c'est que l'oeuvre +repose sur un sentiment imparfait de l'art. L'épopée moderne est une +imitation de ce prétendu modèle épique ancien, mais une imitation +maladroite et aveugle. Mais le temps de ces méprises artistiques est +passé. Si, à certaine époque, un long poème a pu être réellement +populaire--ce dont je doute--il est certain du moins qu'il ne peut plus +l'être désormais. + +Que l'étendue d'une oeuvre poétique soit, toutes choses égales +d'ailleurs, la mesure de son mérite, c'est là sans doute une proposition +assez absurde--quoique nous en soyons redevables à nos Revues +trimestrielles. Assurément, il ne peut y avoir dans la pure étendue, +abstractivement considérée dans le pur volume d'un livre, rien qui ait +pu exciter une admiration si prolongée de la part de ces taciturnes +pamphlets! Une montagne, sans doute, par le seul sentiment de grandeur +physique qu'elle éveille, peut nous inspirer l'émotion du sublime; mais +quel est l'homme qui soit impressionné de cette façon par la grandeur +matérielle de _la Colombiade_ même? Les Revues du moins ne nous ont pas +encore appris le moyen de l'être. Il est vrai qu'elles ne nous disent +pas crûment que nous devons estimer Lamartine au pied carré, ou Pollock +à la livre;--et cependant quelle autre conclusion tirer de leurs +continuelles rodomontades sur «l'effort soutenu du génie»? Si par «un +effort soutenu» un petit monsieur a accouché d'un épique, nous sommes +tout disposés à lui tenir franchement compte de l'effort--si toutefois +cela en vaut la peine; mais qu'il nous soit permis de ne pas juger de +l'oeuvre sur l'effort. Il faut espérer que le sens commun, à l'avenir, +aimera mieux juger une oeuvre d'art par l'impression et l'effet +produits, que par le temps qu'elle met à produire cet effet ou la somme +d'«effort soutenu» qu'il a fallu pour réaliser cette impression. La +vérité est que la persévérance est une chose, et le génie une autre, +et toutes les _Quarterlies_ de la Chrétienté ne parviendront pas à les +confondre. En attendant, on ne peut se refuser à reconnaître l'évidence +de ma proposition et celle des considérations qui l'appuient. En tous +cas, si elles passent généralement pour des erreurs condamnables, il n'y +a pas là de quoi compromettre gravement leur vérité. + +D'autre part, il est clair qu'un poème peut pécher par excès de +brièveté. Une brièveté excessive dégénère en épigramme. Un poème trop +court peut produire çà et là un vif et brillant effet; mais non un effet +profond et durable. Il faut à un sceau un temps de pression suffisant +pour s'imprimer sur la cire. Béranger a écrit quantité de choses +piquantes et émouvantes, mais en général ce sont choses trop légères +pour s'imprimer profondément dans l'attention publique, et ainsi, les +créations de son imagination, comme autant de plumes aériennes, n'ont +apparu que pour être emportées par le vent. + +Un remarquable exemple de ce que peut produire une brièveté exagérée +pour compromettre un poème et l'empêcher de devenir populaire, c'est +l'exquise petite _Sérénade_ que voici: + + Je m'éveille de rêver de toi + Dans le premier doux sommeil de la nuit, + Lorsque les vents respirent tout bas, + Et que rayonnent les brillantes étoiles. + Je m'éveille de rêver de toi, + Et un esprit dans mes pieds + M'a conduit--qui sait comment? + Vers la fenêtre de ta chambre, douce amie! + + Les brises vagabondes se pâment + Sur ce sombre, ce silencieux courant; + Les odeurs du champac s'évanouissent + Comme de douces pensées dans un rêve; + La complainte du rossignol + Meurt sur son coeur, + Comme je dois mourir sur le tien, + O bien-aimée que tu es! + + Oh! soulève-moi du gazon! + Je meurs, je m'évanouis, je succombe! + Laisse ton amour en baisers pleuvoir + Sur mes lèvres et mes paupières pâles! + Ma joue est froide et blanche, hélas! + Mon coeur bat fort et vite; + Oh! presse-le encore une fois tout contre le tien, + Où il doit se briser enfin. + +Ces vers ne sont peut-être familiers qu'à peu de lecteurs; et cependant +ce n'est pas moins qu'un poète comme Shelley qui les a écrits[70]. Tout +le monde appréciera cette chaleur d'une imagination en même temps si +délicate et si éthérée; mais personne ne la sentira aussi pleinement +que celui qui vient de sortir des doux rêves de la bien-aimée pour se +baigner dans l'air parfumé d'une nuit d'été australe. + +Un des poèmes les plus achevés de Willis[71], le meilleur assurément +à mon avis qu'il ait jamais écrit, a dû sans doute à ce même excès de +brièveté de ne pas occuper la place qui lui est due tant aux yeux des +critiques que devant l'opinion populaire. + + Les ombres s'étendaient le long de Broadway, + Proche était l'heure du crépuscule, + Et lentement une belle dame + S'y promenait dans son orgueil. + Elle se promenait seule; mais invisibles, + Des esprits marchaient à son côté. + + Sous ses pieds la Paix charmait la terre, + Et l'Honneur enchantait l'air; + Tous ceux qui passaient la regardaient avec complaisance, + Et l'appelaient bonne autant que belle, + Car tout ce que Dieu lui avait donné + Elle le conservait avec un soin jaloux. + + Elle gardait avec soin ses rares beautés + Des amoureux chauds et sincères-- + Son coeur pour tout était froid, excepté pour l'or, + Et les riches ne venaient pas lui faire la cour;-- + Mais quel honneur pour des charmes à vendre, + Si les prêtres se chargent du marché! + + Maintenant elle marchait, vierge encore plus belle. + Vierge éthérée, pâle comme un lis: + Et elle avait maintenant une compagnie invisible + Capable de désespérer l'âme-- + Entre le besoin et le mépris elle marchait délaissée, + Et rien ne pouvait la sauver. + + Aucun pardon maintenant ne peut rasséréner son front + De la paix de ce monde, pour prier; + Car pendant que la prière égarée de l'amour s'est dissipée dans l'air, + Son coeur de femme s'est donné libre carrière! + Mais le péché pardonné par Christ dans le ciel + Sera toujours maudit par l'homme! + +Nous avons quelque peine à reconnaître dans cette composition le Willis +qui a écrit tant de «vers de société.» Non seulement elle est richement +idéale; mais les vers en sont pleins d'énergie, et respirent une +chaleur, une sincérité de sentiment évidente, que nous chercherions en +vain dans tous les autres ouvrages de l'auteur. + +Pendant que la manie épique--l'idée que pour avoir du mérite en poésie, +la prolixité est indispensable--disparaissait peu à peu depuis quelques +années de l'esprit du public, en vertu même de son absurdité, nous +voyions lui succéder une autre hérésie d'une fausseté trop palpable pour +être longtemps tolérée; mais qui, pendant la courte période qu'elle +a déjà duré, a plus fait à elle seule pour la corruption de notre +littérature poétique que tous ses autres ennemis à la fois. Je veux dire +l'hérésie du _Didactique_. Il est reçu, implicitement et explicitement, +directement et indirectement, que la dernière fin de toute Poésie est +la Vérité. Tout poème, dit-on, doit inculquer une morale, et c'est par +cette morale qu'il faut apprécier le mérite poétique d'un ouvrage. Nous +autres Américains surtout, nous avons patronné cette heureuse idée, +et c'est particulièrement à nous, Bostoniens, qu'elle doit son entier +développement. Nous nous sommes mis dans la tête, qu'écrire un poème +uniquement pour l'amour de la poésie, et reconnaître que tel a été notre +dessein en l'écrivant, c'est avouer que le vrai sentiment de la dignité +et de la force de la poésie nous fait radicalement défaut--tandis qu'en +réalité, nous n'aurions qu'à rentrer un instant en nous-mêmes, pour +découvrir immédiatement qu'il n'existe et ne peut exister sous le soleil +d'oeuvre plus absolument estimable, plus suprêmement noble, qu'un vrai +poème, un poème _per se_, un poème, qui n'est que poème et rien de plus, +un poème écrit pour le pur amour de la poésie. + +Avec tout le respect que j'ai pour la Vérité, respect aussi grand que +celui qui ait jamais pu faire battre une poitrine humaine, je voudrais +cependant limiter, en une certaine mesure, ses moyens d'inculcation. Je +voudrais les limiter pour les renforcer, au lieu de les affaiblir en les +multipliant. Les exigences de la Vérité sont sévères. Elle n'a aucune +sympathie pour les fleurs de l'imagination. Tout ce qu'il y a de plus +indispensable dans le Chant est précisément ce dont elle a le moins +affaire. C'est la réduire à l'état de pompeux paradoxe que de +l'enguirlander de perles et de fleurs. Une vérité, pour acquérir toute +sa force, a plutôt besoin de la sévérité que des efflorescences du +langage. Ce qu'elle veut, c'est que nous soyons simples, précis, +élégants; elle demande de la froideur, du calme, de l'impassibilité. En +un mot, nous devons être à son égard, autant qu'il est possible, dans +l'état d'esprit le plus directement opposé à l'état poétique. Bien +aveugle serait celui qui ne saisirait pas les différences radicales qui +creusent un abîme entre les moyens d'action de la vérité et ceux de la +poésie. + +Il faudrait être irrémédiablement enragé de théorie, pour persister, en +dépit de ces différences, à essayer de réconcilier l'irréconciliable +antipathie de la Poésie et de la Vérité. + +Si nous divisons le monde de l'esprit en ses trois parties les plus +visiblement distinctes, nous avons l'Intellect pur, le Goût et le Sens +moral. Je mets le Goût au milieu, parce que c'est précisément la place +qu'il occupe dans l'esprit. Il se relie intimement aux deux extrêmes, et +n'est séparé du Sens moral que par une si faible différence qu'Aristote +n'a pas hésité à mettre quelques-unes de ses opérations au nombre des +vertus mêmes. Cependant, l'_office_ de chacune de ces facultés se +distingue par des caractères suffisamment tranchés. De même que +l'Intellect recherche le Vrai, le Goût nous révèle le Beau, et le Sens +moral ne s'occupe que du Devoir. Pendant que la Conscience nous enseigne +l'obligation du Devoir, et que la Raison nous en montre l'utilité, le +Goût se contente d'en déployer les charmes, déclarant la guerre au Vice +uniquement sur le terrain de sa difformité, de ses disproportions, de sa +haine pour la convenance, la proportion, l'harmonie, en un mot pour la +Beauté. + +Un immortel instinct, ayant des racines profondes dans l'esprit de +l'homme, c'est donc le sentiment du Beau. C'est ce sentiment qui est la +source du plaisir qu'il trouve dans les formes infinies, les sons, les +odeurs, les sensations. + +Et de même que le lis se reproduit dans l'eau du lac, ou les yeux +d'Amaryllis dans son miroir, ainsi nous trouvons dans la simple +reproduction orale ou écrite de ces formes, de ces sons, de ces +couleurs, de ces odeurs une double source de plaisir. Mais cette simple +reproduction n'est pas la poésie. Celui qui se contente de chanter, même +avec le plus chaud enthousiasme, ou de reproduire avec la plus vivante +fidélité de description les formes, les sons, les odeurs, les couleurs +et les sentiments qui lui sont communs avec le reste de l'humanité, +celui-là, dis-je, n'aura encore aucun droit à ce divin nom de poète. Il +lui reste encore quelque chose à atteindre. Nous sommes dévorés d'une +soif inextinguible, et il ne nous a pas montré les sources cristallines +seules capables de la calmer. Cette soif fait partie de l'Immortalité de +l'homme. Elle est à la fois une conséquence et un signe de son existence +sans terme. Elle est le désir de la phalène pour l'étoile. Elle n'est +pas seulement l'appréciation des Beautés qui sont sous nos yeux, mais un +effort passionné pour atteindre la Beauté d'en haut. Inspirés par +une prescience extatique des gloires d'au delà du tombeau, nous nous +travaillons, en essayant au moyen de mille combinaisons, au milieu des +choses et des pensées du Temps, d'atteindre une portion de cette Beauté +dont les vrais éléments n'appartiennent peut-être qu'à l'éternité. +Alors, quand la Poésie, ou la Musique, la plus enivrante des formes +poétiques, nous a fait fondre en larmes, nous pleurons, non, comme +le suppose l'Abbé Gravina, par excès de plaisir, mais par suite d'un +chagrin positif, impétueux, impatient, que nous ressentons de notre +impuissance à saisir actuellement, pleinement sur cette terre, une +fois et pour toujours, ces joies divines et enchanteresses, dont nous +n'atteignons, _à travers_ le poème, ou _à travers_ la musique, que de +courtes et vagues lueurs. + +C'est cet effort suprême pour saisir la Beauté surnaturelle--effort +venant d'âmes normalement constituées--qui a donné au monde tout ce +qu'il a jamais été capable à la fois de comprendre et de sentir en fait +de poésie. + +Naturellement, le Sentiment poétique peut revêtir différents modes de +développement--la Peinture, la Sculpture, l'Architecture, la Danse--la +Musique surtout--et dans un sens tout spécial, et fort large, l'art des +Jardins. Notre sujet doit se borner à envisager la manifestation du +sentiment poétique par le langage. Et ici qu'on me permette de dire +quelques mots du rythme. Je me contenterai d'affirmer que la Musique, +dans ses différents modes de mesure, de rythme et de rime, a en poésie +une telle importance que ce serait folie de vouloir se passer de son +secours,--sans m'arrêter à rechercher ce qui en fait l'essence absolue. +C'est peut-être en Musique que l'âme atteint de plus près la grande fin +à laquelle elle aspire si violemment, quand elle est inspirée par le +Sentiment poétique--la création de la Beauté surnaturelle. Il se peut +que cette fin sublime soit en réalité de temps en temps atteinte +ici-bas. Il nous est arrivé souvent de sentir, tout frémissant de +volupté, qu'une harpe terrestre venait de faire vibrer des notes non +inconnues des anges. Aussi est-il indubitable que c'est dans l'union de +la Poésie et de la Musique, dans son sens populaire, que nous trouverons +le plus large champ pour le développement des facultés poétiques. Les +anciens Bardes et Minnesingers avaient des avantages dont nous ne +jouissons plus--et Thomas Moore, chantant ses propres poésies, achevait +ainsi fort légitimement de leur donner leur véritable caractère de +poèmes. + +Pour récapituler, je définirais donc en peu de mots la poésie du +langage: _une Création rythmique de la Beauté_. Son seul arbitre est le +Goût. Le Goût n'a avec l'Intellect ou la Conscience que des relations +collatérales. Il ne peut qu'accidentellement avoir quelque chose de +commun soit avec le Devoir soit avec la Vérité. + +Quelques mots d'explication, cependant. Ce plaisir, qui est à la fois le +plus pur, le plus élevé et le plus intense des plaisirs, vient, je +le soutiens, de la contemplation du Beau. Ce n'est que dans la +comtemplation de la Beauté qu'il nous est possible d'atteindre cette +élévation enivrante, cette émotion de l'âme, que nous reconnaissons +comme le sentiment poétique, et qui se distingue si facilement de la +Vérité, qui est la satisfaction de la Raison, et de la Passion, qui est +l'émotion du coeur. C'est donc la Beauté--en comprenant dans ce mot le +sublime--qui est l'objet du poème, en vertu de cette simple règle de +l'Art, que les effets doivent jaillir aussi directement que possible +de leurs causes:--personne du moins n'a osé nier que l'élévation +particulière dont nous parlons soit un but plus facilement atteint dans +un poème. Il ne s'ensuit nullement, toutefois, que les excitations de la +Passion, ou les préceptes du Devoir ou même les leçons de la Vérité ne +puissent trouver place dans un poème et avec avantage; tout cela peut, +accidentellement, servir de différentes façons le dessein général de +l'ouvrage;--mais le véritable artiste trouvera toujours le moyen de les +subordonner à cette Beauté qui est l'atmosphère et l'essence réelle du +Poème. + +Je ne saurais mieux commencer la série des quelques poèmes sur lesquels +je veux appeler l'attention, qu'en citant le Poème de _l'Epave_ de M. +Longfellow[72]. + + Le jour est parti, et les ténèbres + Tombent des ailes de la Nuit, + Comme une plume tombe emportée + De l'aile d'un Aigle dans son vol[73]. + + J'aperçois tes lumières du village + Luire à travers la pluie et la brume, + Et un sentiment de tristesse m'envahit, + Auquel mon âme ne peut résister; + + Un sentiment de tristesse et d'angoisse + Qui n'a rien de la douleur, + Et qui ne ressemble au chagrin + Que comme le brouillard ressemble à la pluie. + + Viens, lis-moi quelque poème, + Quelque simple lai, dicté par le coeur. + Qui calmera cette émotion sans repos, + Et bannira les pensées du jour. + + Non pas des grands maîtres anciens, + Ni des bardes-sublimes + Dont l'écho des pas lointains retentit + A travers les corridors du temps. + + Car, de même que les accords d'une musique martiale, + Leurs puissantes pensées suggèrent + Les labeurs et les fatigues sans fin de la vie; + Et ce soir j'aspire au repos. + + Lis-moi dans quelque humble poète, + Dont les chants ont jailli de son coeur, + Comme les averses jaillissent des nuages de l'été, + Ou les larmes des paupières; + + Qui à travers de longs jours de labeur + Et des nuits sans repos, + N'a cessé d'entendre en son âme la musique + De merveilleuses mélodies. + + De tels chants ont le pouvoir d'apaiser + La pulsation sans repos du souci, + Et descendent comme la bénédiction + Qui suit la prière. + + Puis lis, dans le volume favori, + Le poème de ton choix, + Et prête à la rime du poète + La beauté de ta voix. + + Et la nuit se remplira de musique, + Et les soucis qui infestent le jour + Replieront leurs tentes comme les Arabes, + Et s'enfuiront aussi silencieux. + +Sans beaucoup de frais d'imagination, ces vers ont été admirés à bon +droit pour leur délicatesse d'expression. Quelques-unes des images ont +beaucoup d'effet. Il ne se peut rien de meilleur que: + + .... ces bardes sublimes, + Dont l'écho des pas lointains retentit + A travers les corridors du Temps. + +L'idée du dernier quatrain est aussi très saisissante. Toutefois, +le poème dans son ensemble, est surtout admirable par la gracieuse +_insouciance_ de son mètre, si bien en rapport avec le caractère des +sentiments, et surtout avec le laisser-aller du ton général. Il a été +longtemps de mode de regarder ce laisser-aller, ce naturel dans le style +littéraire, comme un naturel purement apparent--et en réalité comme +un point difficile à atteindre. Mais il n'en est point ainsi:--un +ton naturel n'est difficile qu'à celui qui s'appliquerait à l'éviter +toujours, à être toujours en dehors de la nature. + +Un auteur n'a qu'à écrire avec l'entendement ou avec l'instinct, pour +que _le ton_ dans la composition soit toujours celui qui plaira à la +masse des lecteurs--et naturellement, il doit continuellement varier +avec le sujet. L'écrivain qui, d'après la mode de la _North American +Review_, serait toujours, en toute occasion, uniquement _serein_, sera +nécessairement, en beaucoup de cas, simplement niais, ou stupide; et +il n'a pas plus de droit à être considéré comme un auteur _facile_ +ou _naturel_ qu'un exquis Cockney, ou la Beauté qui dort dans des +chefs-d'oeuvre de cire. + +Parmi les petits poèmes de Bryant[74], aucun ne m'a plus fortement +impressionné que celui qui est intitulé _Juin_. Je n'en cite qu'une +partie: + + Là, à travers les longues, longues heures d'été, + La lumière d'or s'épandrait, + Et des jeunes herbes drues et des groupes de fleurs + Se dresseraient dans leur beauté; + Le loriot construirait son nid et dirait + Sa chanson d'amour, tout près de mon tombeau; + Le nonchalant papillon + S'arrêterait là, et là on entendrait + La bonne ménagère abeille, et l'oiseau-mouche, + + Et les cris joyeux à midi, + Qui viennent du village, + Ou les chansons des jeunes filles, sous la lune, + Mêlées d'un éclat de rire de fée! + Et dans la lumière du soir, + Les amoureux fiancés se promenant en vue + De mon humble monument! + Si mes voeux étaient comblés, la scène gracieuse qui m'entoure + Ne connaîtrait pas de plus triste vue ni de plus triste bruit. + + Je sais, je sais que je ne verrais pas + Les glorieuses merveilles de la saison; + Son éclat ne rayonnerait pas pour moi, + Ni sa fantastique musique ne s'épandrait; + Mais si autour du lieu de mon sommeil + Les amis que j'aime venaient pleurer, + Ils n'auraient point hâte de s'en aller: + De douces brises, et la chanson, et la lumière, et la fleur + Les retiendraient près de ma tombe. + + Tout cela à leurs coeurs attendris porterait + La pensée de ce qui a été, + Et leur parlerait de celui qui ne peut partager + La joie de la scène qui l'entoure; + De celui pour qui toute la part de la pompe qui remplit + Le circuit des collines embellies par l'été, + Est:--que son tombeau est vert; + Et ils désireraient profondément, pour la joie de leurs coeurs, + Entendre encore une fois sa voix vivante. + +Le courant rythmique ici est, pour ainsi dire, voluptueux; on ne saurait +lire rien de plus mélodieux. Ce poème m'a toujours causé une remarquable +impression. L'intense mélancolie qui perce, malgré tout, à la surface +des gracieuses pensées du poète sur son tombeau, nous fait tressaillir +jusqu'au fond de l'âme--et dans ce tressaillement se retrouve la plus +véritable élévation poétique. L'impression qu'il nous laisse est celle +d'une voluptueuse tristesse. Si, dans les autres compositions qui vont +suivre, on rencontre plus ou moins apparent un ton analogue à celui-là, +il est bon de se rappeler que cette teinte accusée de tristesse +est inséparable (comment ou pourquoi? je ne le sais) de toutes les +manifestations de la vraie Beauté. Mais c'est comme dit le poète: + + Un sentiment de tristesse et d'angoisse + Qui n'a rien de la douleur, + Et qui ne ressemble au chagrin, + Que comme le brouillard ressemble à la pluie. + +Cette teinte apparaît clairement même dans un poème cependant si plein +de fantaisie et de brio, le _Toast_ d'Edward Coote Pinkney[75]. + + Je remplis cette coupe à celle qui est faite + De beauté seule-- + Une femme, de son gracieux sexe + L'évident parangon; + A qui les plus purs éléments + Et les douces étoiles ont donné + Une forme si belle que, semblable à l'air, + Elle est moins de la terre que du ciel. + + Chacun de ses accents est une musique qui lui est propre, + Semblables à ceux des oiseaux du matin, + Et quelque chose de plus que la mélodie + Habite toujours en ses paroles; + Elles sont la marque de son coeur, + Et de ses lèvres elles coulent + Comme on peut voir les abeilles chargées + Sortir de la rose. + + Les affections sont comme des pensées pour elle, + La mesure de ses heures; + Ses sentiments ont la fragrance, + La fraîcheur des jeunes fleurs; + Et d'aimables passions, souvent changeantes, + La remplissent si bien, qu'elle semble + Tour à tour leur propre image-- + L'idole des années écoulées! + + De sa brillante face un seul regard tracera + Un portrait sur la cervelle, + Et de sa voix dans les coeurs qui font écho + Un long retentissement doit demeurer; + Mais le souvenir, tel que celui qui me reste d'elle, + Me la rend si chère, + Qu'à l'approche de la mort mon dernier soupir + Ne sera pas pour la vie, mais pour elle. + + J'ai rempli cette coupe à celle qui est faite + De beauté seule, + Une femme de son gracieux sexe + L'évident parangon-- + A elle! Et s'il y avait sur terre + Un peu plus de pareils êtres, + Cette vie ne serait plus que poésie, + Et la lassitude un mot! + +Ce fut le malheur de Mr Pinkney d'être né trop loin dans le sud. S'il +avait été un Nouvel Englander, il est probable qu'il eût été mis au +premier rang des lyriques américains par cette magnanime cabale qui a +si longtemps tenu dans ses mains les destinées de la littérature +américaine, en dirigeant ce qu'on appelle la _North American Review_. Le +poème que nous venons de citer est d'une beauté toute spéciale; quant à +l'élévation poétique qui s'y trouve, elle se rattache surtout à notre +sympathie pour l'enthousiasme du poète. Nous lui pardonnons ses +hyperboles en considération de la chaleur évidente avec laquelle elles +sont exprimées. + +Je n'avais nullement le dessein de m'étendre sur les mérites des +morceaux que je devais vous lire. Ils parlent assez éloquemment pour +eux-mêmes. Dans ses _Avertissements du Parnasse_, Boccalini nous raconte +que Zoïle faisant un jour devant Apollon une critique amère d'un +admirable livre, le Dieu l'interrogea sur les beautés de l'ouvrage. +Zoïle répondit qu'il ne s'occupait que des défauts. Sur quoi, Apollon, +lui mettant en main un sac de blé non vanné, le condamna pour sa +punition à en enlever toute la paille. + +Cette fable s'adresse admirablement aux critiques--mais je ne suis pas +bien sûr que le Dieu fût dans son droit. Il me semble qu'il se méprenait +grossièrement sur les vraies limites des devoirs de la critique. +L'excellence, dans un poème surtout, participe du caractère de l'axiome, +et n'a besoin que d'être présentée pour être évidente par elle-même. Ce +n'est plus de l'excellence, si elle a besoin d'être démontrée telle;--et +par conséquent faire trop particulièrement ressortir les mérites d'une +oeuvre d'Art, c'est admettre que ce ne sont pas des mérites. + +Parmi les _Mélodies_ de Thomas Moore, il y en a une dont le remarquable +caractère poétique semble avoir fort singulièrement échappé à +l'attention. Je fais allusion aux vers qui commencent ainsi: «Viens, +repose sur cette poitrine», et dont l'intense énergie d'expression n'est +surpassée par aucun endroit de Byron. Il y a deux de ces vers, où le +sentiment semble condenser dans toute sa puissance la divine passion de +l'Amour--sentiment qui peut-être a trouvé son écho dans plus de coeurs +et des coeurs plus passionnés qu'aucun autre de ceux qu'ait jamais +exprimés la parole humaine. + + Viens, repose sur cette poitrine, ma pauvre biche blessée, + Quoique le troupeau t'ait délaissée, tu as encore, ici ta demeure; + Ici encore tu trouveras le sourire, qu'aucun nuage ne peut obscurcir + Un coeur et une main à toi jusqu'à la fin. + Oh! pourquoi l'amour a-t-il été fait, s'il ne reste pas le même + Dans la joie et le tourment, dans la gloire et la honte? + Je ne sais pas, je ne demande pas, si ton coeur est coupable; + Je ne sais qu'une chose, c'est que je t'aime, quelle que tu sois. + Tu m'as appelé ton Ange dans les moments de bonheur, + Je veux rester ton Ange, au milieu des horreurs de cette heure, + A travers la fournaise, inébranlable, suivre tes pas, + Te servir de bouclier, te sauver--ou mourir avec toi! + +Depuis quelque temps c'est la mode de refuser à Moore l'Imagination +en lui laissant la Fantaisie--distinction qui a sa source dans +Coleridge--qui mieux que personne cependant a compris le génie de Moore. +Le fait est que chez Moore la Fantaisie prédomine tellement sur toutes +ses autres facultés, et surpasse à un si haut degré celle des autres +poètes, qu'on a pu être naturellement amené à ne voir en lui que de la +Fantaisie. Mais c'est une grave erreur, et c'est faire le plus grand +tort au mérite d'un vrai poète. Je ne connais pas dans toute la +littérature anglaise un poème plus profondément,--plus magiquement +_imaginatif_, dans le meilleur sens du mot, que les vers qui commencent +ainsi: «Je voudrais être près de ce lac sombre»--qui sont de la main de +Thomas Moore. + +Je regrette de ne pouvoir me les rappeler. + +L'un des plus nobles--et puisqu'il s'agit de Fantaisie, l'un des plus +singulièrement fantaisistes de nos poètes modernes, c'est Thomas +Hood[76]. La _Belle Inès_ à toujours eu pour moi un charme inexprimable: + + Oh! n'avez-vous pas vu la belle Inès? + Elle est partie dans l'Ouest, + Pour éblouir quand le soleil est couché, + Et voler au monde son repos. + Elle a emporté avec elle la lumière de nos jours, + Les sourires qui nous étaient si chers, + Avec les rougeurs du matin sur sa joue + Et les perles sur son sein. + + Oh, reviens, belle Inès, + Avant la tombée de la nuit, + De peur que la lune ne rayonne seule, + Et que les étoiles ne brillent sans rivale; + Heureux sera l'amoureux + Qui se promènera sous leur rayon, + Et exhalera l'amour sur ta joue, + Je n'ose pas même l'écrire! + + Que n'étais-je, belle Inès, + Ce galant cavalier, + Qui chevauchait si gaîment à ton côté, + Et te murmurait à l'oreille de si près! + N'y avait-il donc point là-bas de gentilles dames + Ou de vrais amoureux ici, + Qu'il dût traverser les mers pour obtenir + La plus aimée des bien-aimées! + + Je t'ai vue, charmante Inès, + Descendre le long du rivage + Avec un cortège de nobles gentilshommes. + Et des bannières ondoyant en tête + D'aimables jeunes hommes et de joyeuses vierges; + Ils portaient des plumes de neige; + C'eût été un beau rêve-- + Si ce n'avait été qu'un rêve! + + Hélas! hélas! la belle Inès, + Elle est partie avec le chant, + Avec la musique suivant ses pas, + Et les clameurs de la foule; + Mais quelques-uns étaient tristes, et ne sentaient pas de joie, + Mais seulement la torture d'une musique. + Qui chantait: Adieu, Adieu + A celle que vous avez aimée si longtemps. + + Adieu, adieu, belle Inès, + Ce vaisseau jamais ne porta + Si belle dame sur son pont, + Ni ne dansa jamais si léger-- + Hélas! pour le plaisir de la mer + Et le chagrin du rivage! + Le sourire qui a ravi le coeur d'un amoureux + En a brisé bien d'autres! + +_La Maison hantée_, du même auteur, est un des poèmes les plus +véritablement poèmes, les plus exceptionnels, les plus profondément +artistiques, tant pour le sujet que pour l'exécution. Il est puissamment +idéal--imaginatif. Je regrette que sa longueur m'empêche de le citer +ici. Qu'on me permette de donner à sa place le poème si universellement +goûté: le _Pont des Soupirs_. + + Une plus infortunée, + Fatiguée de respirer, + Follement desespérée, + Est allée au devant de la mort! + + Prenez-la tendrement, + Soulevez-la avec soin:-- + Son enveloppe est si frêle, + Elle est jeune, et si belle! + + Voyez ses vêtements + Qui collent à son corps comme des bandelettes; + Pendant que l'eau continuellement + Dégoutte de sa robe; + Prenez-la bien vite + Amoureusement, et sans dégoût. + + Ne la touchez pas avec mépris; + Pensez à elle tristement, + Doucement, humainement; + Ne songez pas à ses taches. + Tout ce qui reste d'elle + Est maintenant fémininement pur. + + Ne scrutez pas profondément + Sa révolte + Téméraire et coupable; + Tout déshonneur est passé, + La mort ne lui a laissé + Que la beauté. + + Silence pour ses chutes, + Elle est de la famille d'Eve-- + Essuyez ses pauvres lèvres + Qui suintent si visqueuses. + Relevez ses tresses + Echappées au peigne, + Ses belles tresses châtaines, + Pendant qu'on se demande, dans l'étonnement: + Où était sa demeure? + + Qui était son père? + Qui était sa mère? + Avait-elle une soeur? + Avait-elle un frère? + Ou avait-elle quelqu'un de plus cher + Encore, et qui lui tenait de plus près + Encore que tous les autres? + + Hélas! O rareté + De la chrétienne charité. + Sous le soleil! + Oh! Quelle pitié! + Dans toute une cité populeuse + Elle n'avait point de foyer! + + Sentiments de soeur, de frère, + De père, de mère + Avaient changé pour elle; + L'amour, par une cruelle clarté, + Etait tombé de son faîte; + La providence de Dieu même + Semblait se détourner. + + En face des lampes qui tremblotent + Si loin sur la rivière, + Avec ces mille lumières, + Qui luisent aux fenêtres des maisons + De la mansarde au sous-sol, + Elle se tenait debout, dans l'effarement, + Sans abri pour la nuit. + + Le vent glacial de mars + La faisait trembler et frissonner, + Mais non l'arche sombre, + Ou la rivière qui coule noire. + Affolée de l'histoire de la vie, + Heureuse d'affronter le mystère de la mort, + Impatiente d'être emportée,-- + N'importe où, n'importe où, + Loin du monde! + + Elle se plongea hardiment,-- + Sans s'inquiéter si, froidement, + L'âpre rivière coule-- + De sa berge. + Représente-toi cette rivière--penses-y, + Homme dissolu! + Baigne-t-y, bois de ses eaux, + Si tu l'oses! + + Prenez-la tendrement; + Soulevez-la avec soin; + Son enveloppe est si frêle, + Elle est jeune et si belle! + Avant que ses membres glacés, + Ne soient trop rigidement raidis, + Décemment--tendrement + Aplanissez-les et arrangez-les; + Et ses yeux, fermez-les; + Ces yeux tout grands ouverts sans voir! + + Epouvantablement ouverts et regardant + A travers l'impureté fangeuse, + Comme avec le dernier regard + Audacieux du désespoir + Fixé sur l'avenir. + + Elle est morte sombrement, + Poussée par l'outrage, + La froide inhumanité, + La brûlante folie, + Dans son repos. + Croisez ses mains humblement, + Comme si elle priait en silence, + Sur sa poitrine! + Avouant sa faiblesse, + Sa coupable conduite, + Et abandonnant, avec douceur, + Ses péchés à son Sauveur! + +Ce poème n'est pas moins remarquable par sa vigueur que par son +pathétique. La versification, tout en poussant la fantaisie jusqu'au +fantastique, n'en est pas moins admirablement adaptée à la furieuse +démence qui est la thèse du poème. + +Parmi les petits poèmes de lord Byron il en est un qui n'a jamais reçu +de la critique les hommages qu'il mérite incontestablement[77]. + + Quoique le jour de ma destinée fût arrivé, + Et que l'étoile de mon destin fût sur son déclin, + Ton tendre coeur a refusé de découvrir + Les fautes que tant d'autres ont su trouver; + Quoique ton âme fût familiarisée avec mon chagrin, + Elle n'a pas craint de le partager avec moi, + Et l'amour que mon esprit s'était fait en peinture, + Je ne l'ai jamais trouvé qu'en _toi_. + + Quand la nature sourit autour de moi, + Le seul sourire qui réponde au mien, + Je ne crois pas qu'il soit trompeur, + Parce qu'il me rappelle le tien; + Et quand les vents sont en guerre avec l'océan, + Comme les coeurs auxquels je croyais le sont avec moi, + Si les vagues qu'ils soulèvent excitent une émotion, + C'est parce qu'elles me portent loin de _toi_. + + Quoique le roc de mon espérance soit fracassé, + Et que ses débris soient engloutis dans la vague, + Quoique je sente que mon âme est livrée + A la douleur--elle ne sera pas son esclave. + Mille angoisses peuvent me poursuivre; + Elles peuvent m'écraser, mais non me mépriser-- + Elles peuvent me torturer, mais non me soumettre-- + C'est à _toi_ que je pense--non à elles. + + Quoique humaine, tu ne m'as pas trompé; + Quoique femme, tu ne m'as point délaissé; + Quoique aimée, tu as craint de m'affliger; + Quoique calomniée, jamais tu ne t'es laissée ébranler; + Quoique ayant ma confiance, tu ne m'as jamais renié; + Si tu t'es séparée de moi, ce n'était pas pour fuir; + Si tu veillas sur moi, ce n'était pas pour me diffamer; + Si tu restas muette, ce n'était pas pour donner au monde + le droit de me condamner. + + Cependant je ne blâme pas le monde, ni ne le méprise, + Pas plus que la guerre déclarée par tous à un seul. + Si mon âme n'était pas faite pour l'apprécier, + Ce fut une folie de ne pas le fuir plus tôt: + Et si cette erreur m'a coûté cher, + Et plus que je n'aurais jamais pu le prévoir, + J'ai trouvé que malgré tout ce qu'elle m'a fait perdre, + Elle n'a jamais pu me priver de _toi_. + + Du naufrage du passé, disparu pour moi, + Je puis au moins retirer une grande leçon, + Il m'a appris que ce que je chérissais le plus + Méritait d'être chéri de moi par dessus tout; + Dans le désert jaillit une source, + Dans l'immense steppe il y a encore un arbre, + Et un oiseau qui chante dans la solitude + Et parle à mon âme de toi. + +Quoique le rythme de ces vers soit un des plus difficiles, on pourrait +à peine trouver quelque chose à redire à la versification. Jamais plus +noble _thème_ n'a tenté la plume d'un poète. C'est l'idée, éminemment +propre à élever l'âme, qu'aucun homme ne peut s'attribuer le droit de +se plaindre de la destinée dans le malheur, dès qu'il lui reste l'amour +inébranlable d'une femme[78]. + +Quoique je considère en toute sincérité Alfred Tennyson comme le plus +noble poète qui ait jamais vécu, je me suis à peine laissé le temps de +vous en citer un court spécimen. Je l'appelle, et le regarde comme le +plus noble des poètes, non parce que les impressions qu'il produit sont +toujours les plus profondes--non parce que l'émotion poétique qu'il +excite est toujours la plus intense,--mais parce qu'il est toujours le +plus éthéré--en d'autres termes, le plus élevé et le plus pur. Il n'y a +pas de poète qui soit si peu de la terre, si peu terrestre. Ce que je +vais vous lire est emprunté à son dernier long poème: _La princesse_. + + Des larmes, d'indolentes larmes, (je ne sais ce qu'elles veulent dire,) + Des larmes du fond de quelque divin désespoir + Jaillissent dans le coeur, et montent aux yeux, + En regardant les heureux champs d'automne, + Et en pensant aux jours qui ne sont plus. + + Frais comme le premier rayon éclairant la voile, + Qui ramène nos amis de l'autre hémisphère, + Tristes comme le dernier rayon rougissant celle + Qui sombre avec tout ce que nous aimons sous l'horizon; + Aussi tristes, aussi frais sont les jours qui ne sont plus. + + Ah! tristes et étranges comme dans les sombres aurores d'été + Le premier cri des oiseaux éveillés à demi, + Pour des oreilles mourantes, quand sous des yeux mourants + La croisée lentement en s'illuminant se dessine; + + Aussi tristes, aussi étranges, sont les jours qui ne sont plus, + Aussi chers que des baisers remémorés après la mort, + Aussi doux que ceux qu'imagine une pensée sans espoir + Sur des lèvres réservées à d'autres; profonds comme l'amour, + Profonds comme le premier amour, enténébrés de tous les regrets, + O mort dans la vie! tels sont les jours qui ne sont plus. + +En essayant ainsi de vous exposer, quoique d'une façon bien rapide et +bien imparfaite, ma conception du principe poétique, je ne me suis +proposé que de vous suggérer cette réflexion: c'est que, si ce principe +est strictement et simplement l'aspiration de l'âme humaine vers la +beauté surnaturelle, sa manifestation doit toujours se trouver dans une +émotion qui élève l'âme, tout à fait indépendante de la passion qui +enivre le coeur, et de la vérité qui satisfait la raison. Pour ce qui +regarde la passion, hélas! elle tend plutôt à dégrader qu'à élever +l'âme. L'Amour, au contraire,--l'Amour,--le vrai, le divin Éros--la +Vénus Uranienne si différente de la Vénus Dionéenne--est sans contredit +le plus pur et le plus vrai de tous les thèmes poétiques. Quant à la +Vérité, si par l'acquisition d'une vérité particulière nous arrivons +à percevoir de l'harmonie où nous n'en voyions pas auparavant, nous +éprouvons alors en même temps le véritable effet poétique; mais cet +effet ne doit s'attribuer qu'à l'harmonie seule, et nullement à la +vérité qui n'a servi qu'à faire éclater cette harmonie. + +Nous pouvons cependant nous faire plus directement une idée distincte de +ce qu'est la véritable poésie, en considérant quelques-uns des simples +éléments qui produisent dans le poète lui-même le véritable effet +poétique. Il reconnaît l'ambroisie qui nourrit son âme dans les orbes +brillants qui étincellent dans le Ciel, dans les volutes de la fleur, +dans les bouquets formés par d'humbles arbustes, dans l'ondoiement des +champs de blé, dans l'obliquement des grands arbres vers le levant, dans +les bleus lointains des montagnes, dans le groupement des nuages, dans +le tintement des ruisseaux qui se dérobent à demi, le miroitement des +rivières d'argent, dans le repos des lacs isolés, dans les profondeurs +des sources solitaires où se mirent les étoiles. Il la reconnaît dans +les chants des oiseaux, dans la harpe d'Eole, dans le soupir du vent +nocturne, dans la voix lugubre de la forêt, dans la vague qui se plaint +au rivage, dans la fraîche haleine des bois, dans le parfum de la +violette, dans la voluptueuse senteur de l'hyacinthe, dans l'odeur +suggestive qui lui vient le soir d'îles éloignées non découvertes, sur +des océans sombres, illimités, inexplorés. Il la reconnaît dans toutes +les nobles pensées, dans toutes les aspirations qui ne sont pas de la +terre, dans toutes les saintes impulsions, dans toutes les actions +chevaleresques, généreuses, et supposant le sacrifice de soi-même. Il +la sent dans la beauté de la femme, dans la grâce de sa démarche, dans +l'éclat de ses yeux, dans la mélodie de sa voix, dans son doux sourire, +dans son soupir, dans l'harmonie du frémissement de sa robe. Il la +sent profondément dans ses attraits enveloppants, dans ses brûlants +enthousiasmes, dans ses gracieuses charités, dans ses douces et pieuses +patiences; mais par dessus tout, oui, par dessus tout, il l'adore à +genoux, dans la fidélité, dans la pureté, dans la force, dans la suprême +et divine majesté de son _amour_. + +Permettez-moi d'achever, en vous lisant encore un petit poème, un poème +d'un caractère bien différent de ceux que je vous ai cités. Il est de +Motherwell[79], et est intitulé le _Chant du Cavalier_. + +Avec nos idées modernes et tout à fait rationnelles sur l'absurdité +et l'impiété de la guerre, nous ne sommes pas précisément dans l'état +d'esprit le mieux fait pour sympathiser avec les sentiments de ce +poème et par conséquent pour en apprécier la réelle excellence. Pour y +arriver, il faut nous identifier nous-mêmes en imagination avec l'âme du +vieux cavalier. + + Un coursier! Un coursier! d'une vitesse sans égale! + Une épée d'un métal acéré! + Pour de nobles coeurs tout le reste est peu de chose-- + Sur terre tout le reste n'est rien. + Les hennissements du fier cheval de guerre, + Le roulement du tambour, + L'éclat perçant de la trompette, + Sont des bruits qui viennent du ciel; + Et puis! le tonnerre des chevaliers serrés qui se précipitent + En même temps que grandit leur cri de guerre, + Peut faire descendre du ciel un ange étincelant, + Et réveiller un démon de l'enfer. + + Montez donc! montez donc, nobles braves, montez tous, + Hâtez-vous de revêtir vos cimiers; + Courriers de la mort, Gloire et Honneur, appelez-nous + Au champ de guerre une fois encore. + D'aigres larmes ne rempliront pas nos yeux, + Quand la poignée de notre épée sera dans notre main; + Nous partirons le coeur entier, sans un soupir + Pour la plus belle du pays. + Laissons l'amoureux jouer du chalumeau, et le poltron + Se lamenter et pleurnicher; + Notre affaire à nous, c'est de combattre en hommes, + Et de mourir en héros! + + + + +QUELQUES SECRETS + +DE LA PRISON DU MAGAZINE + + +L'absence d'une Loi internationale des droits d'auteur, en mettant +presque les auteurs dans l'impossibilité d'obtenir de leurs éditeurs et +libraires la rémunération de leurs labeurs littéraires, a eu pour effet +de forcer un grand nombre de nos meilleurs écrivains de se mettre au +service des Revues et des Magazines; ceux-ci, avec une persévérance qui +leur donne quelque crédit, semblent faire un certain cas de l'excellent +vieux dicton, que même dans l'ingrat champ des Lettres, tout travail +mérite son salaire. En vertu de quel revêche instinct de l'honnête et du +convenable, ces journaux ont-ils eu le courage de persister dans leurs +habitudes payantes, au nez même de l'opposition des Foster et des +Léonard Scott, qui pour huit dollars vous fournissent à l'année quatre +périodiques anglais, c'est là un point qu'il nous est bien difficile de +résoudre, et dont nous ne voyons pas de plus raisonnable explication que +dans la persistance de l'_esprit de patrie_. Que des Magazines puissent +vivre dans ces conditions, et non seulement vivre, mais prospérer, et +non seulement prospérer, mais encore arriver à débourser de l'argent +pour payer des articles originaux, ce sont là des faits qui ne peuvent +s'expliquer que par la supposition fantastique, mais précieuse, qu'il +reste encore quelque part dans les cendres une étincelle qui n'est pas +tout à fait éteinte du feu de l'amour pour les lettres et les hommes de +lettres qui animait autrefois l'esprit américain. + +Il serait indécent (c'est peut-être là leur idée) de laisser nos pauvres +diables d'auteurs mourir de faim, pendant que nous nous engraissons, +littérairement parlant, des excellentes choses que, sans rougir, nous +prenons dans la poche de toute l'Europe; il ne serait pas tout à fait +_comme il faut_ de laisser se commettre une pareille atrocité; voilà +pourquoi nous avons des Magazines, et un certain public qui s'abonne à +ces Magazines (par pure pitié); voilà pourquoi nous avons des éditeurs +de Magazines cumulant quelquefois le double titre d'éditeurs et de +propriétaires--des éditeurs, dis-je, qui, moyennant certaines conditions +de bonne conduite, de poufs à l'occasion, et d'une décente servilité, se +font un point de conscience d'encourager le pauvre diable d'auteur avec +un dollar ou deux, plus ou moins, selon qu'il se comporte décemment, et +s'abstient de la vilaine habitude de relever le nez. + +Nous espérons, cependant, n'être pas assez prévenu où assez vindicatif +pour insinuer que ce qui, de leur part (des éditeurs de Magazines) +semble si peu libéral, soit en réalité une illibéralité qui doive être +mise à leur charge. De fait, il saute aux yeux que ce que nous avons dit +est précisément l'inverse d'une pareille accusation. Ces éditeurs paient +_quelque chose_--les autres ne paient rien du tout. Il y a là évidemment +une certaine différence,--quoiqu'un mathématicien pût prétendre que la +différence est infinitésimale. Mais enfin ces éditeurs et propriétaires +de Magazines _paient_ (il n'y a pas à dire), et pour votre pauvre diable +d'auteur les plus minimes faveurs méritent la reconnaissance. Non, le +manque de libéralité est du côté du public infatué de ses démagogues, du +côté du public qui souffre que ses délégués, les oints de son choix (ou +peut-être les maudits[80]) insultent à son sens commun, (à lui public), +en faisant dans nos Chambres nationales des discours où ils prouvent +qu'il est beau et commode de voler l'Europe littéraire sur les grands +chemins, et qu'il n'y a pas de plus grossière absurdité que de prétendre +qu'un homme a quelque droit et quelque titre à sa propre cervelle ou à +la matière sans consistance qu'il en file, comme une maudite chenille +qu'il est. Si ces matières aussi fragiles que le fil de la vierge ont +besoin de protection, c'est que nous avons les mains pleines et de vers +à soie et de _morus multicaulis_[81]. + +Mais si nous ne pouvons pas, dans ces circonstances, reprocher aux +éditeurs de Magazines un manque absolu de libéralité (puisqu'ils +paient), il y a un point particulier, au sujet duquel nous avons +d'excellentes raisons de les accuser. Pourquoi (puisqu'ils doivent +payer) ne paient-ils pas de bonne grâce et tout de suite? Si nous étions +en ce moment de mauvaise humeur, nous pourrions raconter une histoire +qui ferait dresser les cheveux sur la tête de Shylock. + +Un jeune auteur, aux prises avec le désespoir lui-même sous la forme +du spectre de la pauvreté, n'ayant dans sa misère aucun +soulagement--n'ayant à attendre aucune sympathie de la part du vulgaire, +qui ne comprend pas ses besoins, et prétendrait ne pas les comprendre, +quand même il les concevrait parfaitement--ce jeune auteur est poliment +prié de composer un article, pour lequel il sera «gentiment payé.» Dans +le ravissement, il néglige peut-être pendant tout un mois le seul emploi +qui le fait vivre, et après avoir crevé de faim pendant ce mois, (lui +et sa famille) il arrive enfin au bout du mois de supplice et de son +article, et l'expédie (en ne laissant point ignorer son pressant besoin) +à l'_éditeur_ bouffi, et au _propriétaire_ au nez puissant qui a +condescendu à l'honorer (lui le pauvre diable) de son patronage. Un mois +(de crevaison encore) et pas de réponse. Un second mois, rien encore. +Deux autres mois--toujours rien. Une seconde lettre, insinuant +modestement que peut-être l'article n'est pas arrivé à +destination--toujours point de réponse. Six mois écoulés, l'auteur se +présente en personne au bureau de l'éditeur et propriétaire. «Revenez +une autre fois.» Le pauvre diable s'en va, et ne manque pas de revenir. +«Revenez encore»--il s'entend dire ce: revenez encore, pendant trois ou +quatre mois. La patience à bout, il redemande l'article.--Non, il ne +peut pas l'avoir (il était vraiment trop bon, pour qu'on pût le faire +passer si légèrement)--«il est sous presse,» et «des articles de ce +caractère ne se paient (c'est notre règle) que six mois après la +publication. Revenez six mois après l'affaire faite, et votre +argent sera tout prêt--car nous avons des hommes d'affaire +expéditifs--nous-mêmes.» Là dessus le pauvre diable s'en va satisfait, +et se dit qu'en somme «l'éditeur et propriétaire est un galant homme, +et qu'il n'a rien de mieux à faire, (lui, le pauvre diable), que +d'attendre. L'on pourrait supposer qu'en effet il eût attendu ... si +la mort l'avait voulu. Il meurt de faim, et par la bonne fortune de sa +mort, le gras éditeur et propriétaire s'engraisse encore de la valeur +de vingt-cinq dollars, si habilement sauvés, pour être généreusement +dépensés en canards-cendrés et en champagne. + +Nous espérons que le lecteur, en parcourant cet article, se gardera +de deux choses: la première, de croire que nous l'écrivons sous +l'inspiration de notre propre expérience, car nous n'ajoutons foi +qu'au récit des souffrances actuelles,--la seconde, de faire quelque +application personnelle de nos remarques à quelque éditeur actuellement +vivant, puisqu'il est parfaitement reconnu qu'ils sont tous aussi +remarquables par leur générosité et leur urbanité, que par leur façon de +comprendre et d'apprécier le génie. + +FIN + + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +INTRODUCTION + +LE DUC DE L'OMELETTE + +LE MILLE ET DEUXIÈME CONTE DE SCHÉHERAZADE + +MELLONTA TAUTA + +COMMENT S'ÉCRIT UN ARTICLE A LA BLACKWOOD + +LA FILOUTERIE CONSIDÉRÉE COMME SCIENCE EXACTE + +L'HOMME D'AFFAIRES + +L'ENSEVELISSEMENT PRÉMATURÉ + +BON-BON + +LA CRYPTOGRAPHIE + +DU PRINCIPE POÉTIQUE + +QUELQUES SECRETS DE LA PRISON DU MAGAZINE + + + + + +NOTES + + +[1] L'acteur Montfleury. L'auteur du _Parnasse réformé_ le fait ainsi +parler dans l'Enfer: «L'homme donc qui voudrait savoir ce dont je suis +mort, qu'il ne demande pas si ce fut de fièvre ou de podagre ou d'autre +chose, mais qu'il entende que ce fut de l'_Andromaque_.» (J. +Guéret, 1668.) Montfleury jouait le rôle d'Oreste dans la tragédie +d'_Andromaque_ lorsqu'il tomba malade et mourut en quelques jours. + +[2] Les mots écrits en italiques se trouvent en français dans le texte +de Poe. + +[3] Les coralites. + +[4] «Une des plus remarquables curiosités du Texas est en effet une +forêt pétrifiée, près de la source de la rivière Pasigno. Elle se +compose de quelques centaines d'arbres, parfaitement droits, tous +changés en pierre. Quelques-uns, qui commencent à pousser, ne sont qu'en +partie pétrifiés. C'est là un fait frappant pour les naturalistes, +et qui doit les amener à modifier leur théorie de la pétrification.» +_Kennedy_. + +L'existence de ce fait, d'abord contestée, a été depuis confirmée par la +découverte d'une forêt complètement pétrifiée près de la source de la +rivière Chayenne ou Chienne qui sort des Montagnes Noires de la chaîne +des Rocs. + +Il y a peu de spectacles, sur la surface du globe, plus remarquables, +soit au point de vue de la science géologique, soit au point de vue du +pittoresque, que celui de la forêt pétrifiée près du Caire. Le voyageur, +après avoir passé devant les tombes des califes et franchi les portes de +la ville, se dirige vers le sud, presque en angle droit avec la route +qui traverse le désert pour aller à Suez, et, après avoir fait quelque +dix milles dans une vallée basse et stérile, couverte de sable, de +gravier, et de coquilles marines, aussi fraîches que si la marée venait +de se retirer la veille, traverse une longue ligne de collines de sable, +qui courent pendant quelque temps dans une direction parallèle à son +chemin. La scène qui se présente alors à ses yeux offre un caractère +inconcevable d'étrangeté et de désolation. C'est une masse de tronçons +d'arbres, tous pétrifiés, qui sonnent comme du fer fondu sous le talon +de son cheval, et qui semblent s'étendre à des milles et des milles +autour de lui sous la forme d'une forêt abattue et morte. Le bois a une +teinte brun foncé, mais conserve parfaitement sa forme; ces tronçons +ont de un à quinze pieds de long, et de un demi-pied à trois pieds +d'épaisseur; ils paraissent si rapprochés les uns des autres, qu'un âne +égyptien peut à peine passer à travers; et ils sont si naturels, qu'en +Ecosse ou en Irlande, on pourrait prendre cet endroit pour quelque +énorme fondrière desséchée, où les arbres exhumés et gisants pourrissent +au soleil. Les racines et les branches de beaucoup de ces arbres sont +intactes, et dans quelques-uns on peut facilement reconnaître les +vermoulures sous l'écorce. Les plus délicates veines de l'aubier, les +plus fins détails du coeur du bois y sont dans leur entière perfection, +et défient les plus fortes lentilles. La masse est si complètement +silicifiée, qu'elle peut rayer le verre et recevoir le poli le plus +achevé.--_Asiatic Magazine_. + +[5] La caverne Mammoth du Kentucky. + +[6] En Islande, 1783. + +[7] «Pendant l'éruption de l'Hécla en 1766, des nuages de cendres +produisirent une telle obscurité, qu'à Glaumba, à plus de cinquante +lieues de la montagne, on ne pouvait trouver son chemin qu'à tâtons. +Lors de l'éruption du Vésuve en 1794, à Caserta, à quatre lieues de +distance, il fallut recourir à la lumière des torches. Le 1er mai 1812, +un nuage de cendres et de sable, venant d'un volcan de l'île Saint- +Vincent, couvrit toute l'étendue des Barbades, en répandant une telle +obscurité qu'en plein midi et en plein air, on ne pouvait distinguer les +arbres ou autres objets rapprochés, pas même un mouchoir blanc placé à +la distance de six pouces de l'oeil.»--_Murray_, p. 215, _Phil. édit._ + +[8] En 1790, dans le Caraccas, pendant un tremblement de terre, une +certaine étendue de terrain granitique s'engouffra, et laissa à sa place +un lac de 800 mètres de diamètre, et de 90 à 100 pieds de profondeur. Ce +terrain était une partie de la forêt d'Aripao, et les arbres restèrent +verts sous l'eau pendant plusieurs mois--_Murray_, p. 221. + +[9] Le plus dur acier manufacturé peut, sous l'action d'un chalumeau, +se réduire à une poudre impalpable, capable de flotter dans l'air +atmosphérique. + +[10] La région du Niger. Voir le _Colonial Magazine de Simmond_. + +[11] Le _Formicaleo_. On peut appliquer le terme de monstre aux petits +êtres anormaux aussi bien qu'aux grands, les épithètes telles que celle +de _vaste_ étant purement comparatives. La caverne du Formicaleo est +_vaste_ en comparaison de celle de la fourmi rouge ordinaire. Un grain +de sable est aussi un _roc_. + +[12] L'_Epidendron, flos aeris_, de la famille des Orchidées, n'a que +l'extrémité de ses racines attachée à un arbre ou à un autre objet d'où +il ne tire aucune nourriture; il ne vit que d'air. + +[13] Les _Parasites_, telles que la prodigieuse _Rafflesia Arnaldii_. + +[14] Schouw parle d'une espèce de plantes qui croissent sur les animaux +vivants--les _Plantae Epizoae_. A cette classe appartiennent quelques +_Fuci_ et quelques _Algues_. + +M. J.B. Williams de Salem, Mass. a présenté à l'Institut national un +insecte de la Nouvelle Zélande, qu'il décrit ainsi: «Le _Hotte_, une +chenille ou ver bien caractérisé, se trouve à la racine de l'arbre +_Rata_, avec une plante qui lui pousse sur la tête. Ce très singulier et +très extraordinaire insecte traverse les arbres _Rata_ et _Perriri_: il +y entre par le sommet, s'y creuse un chemin en rongeant, et perce le +tronc de l'arbre jusqu'à ce qu'il atteigne la racine; il sort alors de +la racine et meurt, ou reste endormi, et la plante pousse sur sa tête; +son corps reste intact et est d'une substance plus dure que pendant sa +vie. Les indigènes tirent de cet insecte une couleur pour le tatouage.» + +[15] Dans les mines et les cavernes naturelles on trouve une espèce de +_fungus_ cryptogame, qui projette une intense phosphorescence. + +[16] L'orchis, la scabieuse, et la valisnérie. + +[17] «La corolle de cette fleur (_l'aristolochia clematitis_), qui est +tubulaire, mais qui se termine en haut en membre ligulé, se gonfle à sa +base en forme globulaire. La partie tubulaire est revêtue intérieurement +de poils raides, pointant en bas. La partie globulaire contient le +pistil, uniquement composé d'un germen et d'un stigma, et les étamines +qui l'entourent. Mais les étamines, étant plus courtes que le germen +même, ne peuvent décharger le pollen de manière à le jeter sur le +stigma, la fleur restant toujours droite jusqu'après l'imprégnation. +Et ainsi, sans quelque secours spécial et étranger, le pollen doit +nécessairement tomber dans le fond de la fleur. Or, le secours donné +dans ce cas par la nature est celui du _Tiputa Pennicornis_, un petit +insecte, qui, entrant dans le tube de la corolle en quête de miel, +descend jusqu'au fond, et y farfouille jusqu'à ce qu'il soit tout +couvert de pollen. Mais comme il n'a pas la force de remonter à cause de +la position des poils qui convergent vers le fond comme les fils d'une +souricière, dans l'impatience qu'il éprouve de se voir prisonnier, il +va et vient en tous sens, essayant tous les coins, jusqu'à ce qu'enfin, +traversant plusieurs fois le stigma, il le couvre d'une quantité de +pollen suffisante pour l'en imprégner; après quoi la fleur commence +bientôt à s'incliner, et les poils à se retirer contre les parois du +tube, laissant ainsi un passage à la retraite de l'insecte.» _Rev. P. +Keith: Système de botanique physiologique._ + +[18] Les abeilles,--depuis qu'il y a des abeilles--ont construit leurs +cellules dans les mêmes proportions, avec le même nombre de côtés et +la même inclinaison de ces côtés. Or il a été démontré (et ce problème +implique les plus profonds principes des mathématiques) que les +proportions, le nombre de ces côtés, les angles qu'ils forment sont +ceux-là mêmes qui sont précisément les plus propres à leur donner le +plus de place compatible avec la plus grande solidité de construction. + +Pendant la dernière partie du dernier siècle, les mathématiciens +soulevèrent la question «de déterminer la meilleure forme à donner aux +ailes d'un moulin à vent en tenant compte de leur distance variable des +points de l'axe tournant et aussi des centres de révolution.» C'est là +un problème excessivement compliqué; en d'autres termes, il s'agissait +de trouver la meilleure disposition possible par rapport à une infinité +de distances différentes et à une infinité de points pris sur l'arbre +de couche. Il y eut mille tentatives insignifiantes de la part des plus +illustres mathématiciens pour répondre à la question; et lorsque enfin +la vraie solution fut découverte, on s'avisa que les ailes de l'oiseau +avaient résolu le problème avec une absolue précision du jour où le +premier oiseau avait traversé les airs. + +[19] J'ai observé entre Frankfort et le territoire d'Indiana un vol de +pigeons d'un mille au moins de largeur; il mit quatre heures à passer; +ce qui, à raison d'un mille par minute, donne une longueur de 240 +milles; et, en supposant trois pigeons par mètre carré, donne +2,230,272,000 pigeons.--_Voyage au Canada et aux Etats-Unis par le +lieutenant F. Hall._ + +[20] «La terre est portée par une vache bleue, ayant quatre cents +cornes.» _Le Coran de Sale._ + +[21] Les _Entozoa_ ou vers intestinaux ont été souvent observés dans les +muscles et la substance cérébrale de l'homme.--Voir la _Physiologie de +Wyatt_, p. 143. + +[22] Sur le grand railway de l'Ouest, entre Londres et Exeter, on +atteint une vitesse de 71 milles à l'heure. Un train pesant 90 tonnes +fit le trajet de Paddington à Didcot (53 milles) en 51 minutes. + +[23] L'_Eccolabéion_. + +[24] L'Automate joueur d'échecs de Maelzel.--Poë a décrit en détail cet +automate dans un Essai traduit par Baudelaire. + +[25] La machine à calculer de Babbage. + +[26] Chabert, et depuis lui une centaine d'autres. + +[27] L'électrotype. + +[28] Wollaston fit avec du platine pour le champ d'un télescope un fil +ayant un quatre-vingt-dix millième de pouce d'épaisseur. On ne pouvait +le voir qu'à l'aide du microscope. + +[29] Newton a démontré que la rétine, sous l'influence du rayon violet +du spectre solaire, vibrait 900,000,000 de fois en une seconde. + +[30] La pile voltaïque. + +[31] Le télégraphe électrique transmet instantanément la pensée au moins +à quelque distance que ce soit sur la terre. + +[32] L'appareil du télégraphe électrique imprimeur. + +[33] Expérience vulgaire en physique. Si de deux points lumineux on fait +entrer deux rayons rouges dans une chambre noire de manière à les faire +tomber sur une surface blanche, dans le cas où ils diffèrent en longueur +d'un cent millionième de pouce, leur intensité est doublée. Il en est de +même, si cette différence en longueur est un nombre entier multiple +de cette fraction. Un multiple de 2-1/4, de 3-2/3, etc ... donne une +intensité égale à un seul rayon; mais un multiple de 2-1/2, 3-1/2, etc +... donne une obscurité complète. Pour les rayons violets on observe +les mêmes effets, quand la différence de leur longueur est d'un cent +soixante-sept millionième de pouce; avec tous les autres rayons +les résultats sont les mêmes--la différence s'accroissant dans une +proportion uniforme du violet au rouge. + +Des expériences analogues par rapport au son produisent des résultats +analogues. + +[34] Mettez un creuset de platine sur une lampe à esprit, et +maintenez-le au rouge; versez-y un peu d'acide sulfurique; cet acide, +bien qu'étant le plus volatile des corps à une température ordinaire, +sera complètement fixé dans un creuset chauffé, et pas une goutte ne +s'évaporera--étant environné de sa propre ionosphère, il ne touche pas, +de fait, les parois du creuset. Introduisez alors quelques gouttes +d'eau, et immédiatement l'acide venant en contact avec les parois +brûlantes du creuset, s'échappe en vapeur acide sulfureuse, et avec une +telle rapidité que le calorique de l'eau s'évapore avec lui, et laisse +au fond du vase une couche de glace, que l'on peut retirer en saisissant +le moment précis avant qu'elle ne se fonde. + +[35] Le Daguerréotype. + +[36] Quoique la lumière traverse 167,000 milles en une seconde, la +distance des soixante et un Cygni (la seule étoile dont la distance soit +certainement constatée) est si inconcevable que ses rayons mettraient +plus de dix ans pour atteindre la terre. Quant aux étoiles plus +éloignées, vingt ou même mille ans seraient une estimation modeste. +Ainsi, à supposer qu'elles aient été anéanties depuis vingt ou mille +ans, nous pourrions encore les apercevoir aujourd'hui, au moyen de la +lumière émise de leur surface il y a vingt ou mille ans. Il n'est donc +pas impossible, ni même improbable que beaucoup de celles que nous +voyons aujourd'hui soient en réalité éteintes. + +Herschel l'ancien soutient que la lumière des plus faibles nébuleuses +aperçues à l'aide de son grand télescope doit avoir mis trois millions +d'années pour atteindre la terre. Quelques-unes, visibles dans +l'instrument de Lord Rosse doivent avoir au moins demandé vingt millions +d'années. + +[37] Aristote. + +[38] Euclide. + +[39] Kant. + +[40] Hogg, poète anglais, à la place de Bacon. Jeu de mots: _Bacon_ en +anglais signifiant _lard_, et _hog_, _cochon_. + +[41] Le fameux John Stuart Mill, auteur d'un traité de Logique +expérimentale. Le mot Mill en anglais veut dire Moulin, d'où le jeu de +mot à l'adresse de Bentham, dont Mill était le disciple. + +[42] Poe a cité et développé ces considérations philosophiques dans son +_Eureka_. + +[43] Populace. + +[44] Héros. + +[45] Héliogabale. + +[46] Madler. Poe a exposé et réfuté plus au long le système de cet +astronome dans son _Eureka_. + +[47] Le texte anglais explique ce jeu de mots intraduisible en français: +_Cornwallis_ y devient: _some wealthy dealer in corn_, un riche +négociant en blé. + +[48] Cuistre prétentieux. + +[49] Tabitha Navet. + +[50] Vieux canard. + +[51] Tintamarre démagogique. + +[52] _Critique de la Raison pure.--Eléments métaphysiques des sciences +naturelles._ + +[53] + + Le fuyard peut combattre encore, + Ce que ne peut celui qui est tué. + +[54] Romancier américain, que Poe juge ainsi dans ses _Marginalia_: «Son +art est grand et d'un haut caractère, mais massif et sans détails. Il +commence toujours bien, mais il ne sait pas du tout achever; il est +excessivement volage et irrégulier, mais plein d'action et d'énergie.» + +[55] «Comme un chien ne se laissera pas détourner d'un lambeau de cuir +graissé». + +[56] Nous ne l'avons pas trouvé. + +[57] Dans le sens de l'ancien mot _mouleer_, qui moud son blé au moulin +banal. (La Curne de Sante-Palaye.) + +[58] Chats tigrés. + +[59] phrenes + +[60] Le mot attribué à Platon signifie «l'âme est immatérielle.» +Le Diable, en changeant aulos en augos, prétend avoir enlevé à la +définition de Platon tout sens intelligible. + +[61] «Cicéron, Lucrèce, Sénèque écrivaient sur la philosophie, mais +c'était la philosophie grecque.»--Condorcet. + +[62] Arouet de Voltaire. + +[63] Machiavel, Mazarin, Robespierre. + +[64] Graham's Magazine, 1841. + +[65] «On a imaginé bien des méthodes différentes pour transmettre +d'individu à individu des informations secrètes au moyen d'une écriture +illisible pour tout autre que le destinataire; et on a généralement +appelé cet art de correspondance secrète la _cryptographie_. Les anciens +ont connu plusieurs genres d'écriture secrète. Quelquefois on rasait la +tête d'un esclave, et l'on écrivait sur le crâne avec quelque fluide +coloré indélébile; après quoi on laissait pousser la chevelure, et ainsi +l'on pouvait transmettre une information sans aucun danger de la voir +découverte avant que la dépêche ambulante arrivât à sa destination. La +Cryptographie proprement dite embrasse tous les modes d'écriture rendus +lisibles au moyen d'une clef explicative qui fait connaître le sens réel +du chiffre employé.» + +[66] «Un mot suffit au sage.» + +[67] «Des phrases sans suite et des combinaisons de mots sans +signification, comme le reconnaîtrait lui-même le savant lexicographe, +cachées sous un chiffre cryptographique, sont plus propres à +_embarrasser_ le chercheur curieux, et défient plus complètement la +pénétration que ne le feraient les plus profonds _apophthegmes_ des plus +savants philosophes. Si les recherches abstruses des scoliastes ne lui +étaient présentées que dans le vocabulaire non déguisé de sa langue +maternelle....» + +[68] «Nous avons besoin de nous voir immédiatement pour choses de grande +importance. Les plans sont découverts, et les conspirateurs entre nos +mains. Venez en toute hâte.» + +[69] Cet essai, comme l'indique sa forme, n'est autre chose qu'une des +lectures ou conférences que Poe fit en 1844 et 1845 sur la poésie et sur +les poètes en Amérique. + +[70] Cette version est empruntée à la traduction que nous avons publiée +des _Poésies complètes de Shelley_,(3 v. in-18, Albert Savine, +éditeur.) Nous saisissons avec empressement cette occasion d'ajouter le +remarquable jugement de Poe sur Shelley aux nombreuses appréciations de +la Critique Anglaise que nous avons citées dans notre livre: _Shelley: +sa vie et ses oeuvres_ (1 v. in-18) qui commente et complète notre +traduction. + +«Si jamais homme a noyé ses pensées dans l'expression, ce fut Shelley. +Si jamais poète a chanté (comme les oiseaux chantent)--par une impulsion +naturelle,--avec ardeur, avec un entier abandon--pour lui seul--et pour +la pure joie de son propre chant--ce poète est l'auteur de la _Plante +Sensitive_. D'art, en dehors de celui qui est l'instinct infaillible du +Génie--il n'en a pas, ou il l'a complètement dédaigné. En réalité il +dédaignait la Règle qui est l'émanation de la Loi, parce qu'il +trouvait sa loi dans sa propre âme. Ses chants ne sont que des notes +frustes--ébauches sténographiques de poèmes--ébauches qui suffisaient +amplement à sa propre intelligence, et qu'il ne voulut pas se donner la +peine de développer dans leur plénitude pour celle de ses semblables. +Il est difficile de trouver dans ses ouvrages une conception vraiment +achevée. C'est pour cette raison qu'il est le plus fatigant des poètes. +Mais s'il fatigue, c'est plutôt pour avoir fait trop peu que trop; ce +qui chez lui semble le développement diffus d'une idée n'est que la +concentration concise d'un grand nombre; et c'est cette concision qui le +rend obscur. + +»Pour un tel homme, imiter était hors de question, et ne répondait à +aucun but--car il ne s'adressait qu'à son propre esprit, qui n'eût +pas compris une langue étrangère--c'est pourquoi il est profondément +original. Son étrangeté provient de la perception intuitive de cette +vérité que Lord Bacon a seul exprimée en termes précis, quand il a dit +«Il n'y a pas de beauté exquise qui n'offre quelque étrangeté dans ses +proportions.» Mais que Shelley soit obscur, original, ou étrange, il est +toujours sincère. Il ne connaît pas l'_affectation_.» + +[71] N.P. Willis, essayste, conteur et poète américain. Poe lui a +consacré un long article dans ses Essais Critiques sur la littérature +américaine. Il reproche surtout à ses compositions «une teinte marquée +de mondanité et d'affectation.» + +[72] Poe est revenu à plusieurs reprises sur ce morceau dans ses _Notes +marginales_. L'éloge qu'il fait ici du poète américain Longfellow ne +l'empêche pas de le juger en maint endroit avec une singulière sévérité. +«H.W. Longfellow,» dit-il dans un curieux essai intitulé _Autographie_ +où il rapproche le caractère et le génie des écrivains de leur écriture, +«a droit à la première place parmi les poètes de l'Amérique--du moins à +la première place parmi ceux qui se sont mis en évidence comme poètes. +Ses qualités sont toutes de l'ordre le plus élevé, tandis que ses fautes +sont surtout celles de l'affectation et de l'imitation--une imitation +qui touche quelquefois au larcin.» + +[73] Poe critique ainsi cette strophe dans ses _Marginalia_: + +«Une _seule_ plume qui tombe ne peint que bien imparfaitement la +toute-puissance envahissante des ténèbres; mais une objection plus +spéciale se peut tirer de la comparaison d'une plume avec la chute d'une +autre. La nuit est personnifiée par un oiseau, et les ténèbres, qui sont +la plume de cet oiseau, tombent de ses ailes, comment? comme une autre +plume tombe d'un autre oiseau. Oui, c'est bien cela. La comparaison se +compose de deux termes identiques--c'est-à-dire, qu'elle est nulle. +Elle n'a pas plus de force qu'une proposition identique en logique.» + +[74] William Cullen Bryant, l'un des poètes américains les plus admirés +de Poe. «M. Bryant,» dit-il dans son essai critique sur ce poète, +«excelle dans les petits poèmes moraux. En fait de versification, il +n'est surpassé par personne en Amérique, sinon, peut-être, par M. +Sprague.... M. Bryant a du génie et un génie d'un caractère bien +tranché; s'il a été négligé par les écoles modernes, c'est qu'il a +manqué des caractères uniquement extérieurs qui sont devenus le symbole +de ces écoles.» + +[75] Poète américain, professeur à l'Université de Maryland, mort à +l'âge de vingt-six ans, 1828. En 1825, il publia à Baltimore le volume +de poésies d'où celle que cite Poe est tirée. Ce volume fut accueilli en +Amérique par les éloges les plus enthousiastes. + +[76] Poe a consacré à l'auteur si populaire de la _Chanson de la +chemise_ un assez long article critique où il développe ce qu'il en dit +ici. A côté de la _Belle Inès_ et de la _Maison hantée_, il met a peu +près au même niveau: L'Ode à la _Mélancolie_, le _Rêve d'Eugène Aram_, +le _Pont des Soupirs_ et une pièce qui lui semble peut-être caractériser +le plus profondément le génie de ce singulier poète fantaisiste: _Miss +Kilmanseg et sa Précieuse jambe_. «C'est l'histoire, dit-il, d'une très +riche héritière excessivement gâtée par ses parents; elle tombe un jour +de cheval, et se blesse si gravement la jambe, que l'amputation devient +inévitable. Pour remplacer sa vraie jambe, elle veut à toute force +une jambe d'or massif, ayant exactement les proportions de la jambe +originale. L'admiration que cette jambe excite lui en fait oublier les +inconvénients. + +Cette jambe excite la cupidité d'un _chevalier d'industrie_ qui décide +sa propriétaire à l'épouser, dissipe sa fortune, et finalement lui vole +sa jambe d'or, lui casse la tête avec, et décampe. Cette histoire est +merveilleusement bien racontée et abonde en morceaux brillants, et +surtout riches en ce que nous avons appelé la _Fantaisie_.» + +[77] Ce poème est adressé à Augusta Leigh, la soeur de Byron. + +[78] Nous extrayons des _Marginalia_ de Poe un passage qui complètera +l'idée qu'il ne fait qu'indiquer ici, et où la poétique amoureuse de +Byron jeune est admirablement caractérisée: + +«Les anges,» dit madame Dudevant, une femme qui sème une foule +d'admirables sentiments à travers un chaos des plus déhontées et des +plus attaquables fictions, «les anges ne sont pas plus purs que le coeur +d'un jeune homme qui aime en vérité.» Cette hyperbole n'est pas très +loin de la vérité. Ce serait la vérité même, si elle s'appliquait à +l'amour fervent d'un jeune homme qui serait en même temps un poète. +L'amour juvénile d'un poète est sans contredit un des sentiments humains +qui réalise de plus près nos rêves de chastes voluptés célestes. + +»Dans toutes les allusions de l'auteur de Childe-Harold à sa passion +pour Mary Chaworth, circule un souffle de tendresse et de pureté presque +spirituelle, qui contraste violemment avec la grossièreté terrestre qui +pénètre et défigure ses poèmes d'amour ordinaires. Le _Rêve_, où se +trouvent retracés ou au moins figurés les incidents de sa séparation +d'avec elle au moment de son départ pour ses voyages, n'a jamais été +surpassé (jamais du moins par lui-même) en ferveur, en délicatesse, en +sincérité, mêlées à quelque chose d'éthéré qui l'élève et l'ennoblit. +C'est ce qui permet de douter qu'il ait jamais rien écrit d'aussi moins +universellement populaire. Nous avons quelque raison de croire que +son attachement pour cette Mary (nom qui semble avoir eu pour lui un +enchantement particulier) fut sérieux et durable. Il y a de ce fait cent +preuves évidentes disséminées dans ses poèmes et ses lettres, ainsi que +dans les mémoires de ses amis et de ses contemporains. Mais le sérieux +et la durée de cet amour ne vont pas du tout à l'encontre de cette +opinion que cette passion (si on peut lui donner proprement ce nom) +offrit un caractère éminemment romantique, vague et imaginatif. Née +du moment, de ce besoin d'aimer que ressent la jeunesse, elle fut +entretenue et nourrie par les eaux, les collines, les fleurs et les +étoiles. Elle n'a aucun rapport direct avec la personne, le caractère +ou le retour d'affection de Mary Chaworth. Toute jeune fille, pour peu +qu'elle ne fût pas dénuée d'attraction, eût été aimée de lui dans les +mêmes circonstances de vie commune et de libres relations, que nous +réprésentent les gravures. Ils se voyaient sans obstacle et sans +réserve. Ils jouaient ensemble comme de vrais enfants qu'ils étaient. +Ils lisaient ensemble les mêmes livres, chantaient les mêmes chansons, +erraient ensemble la main dans la main à travers leurs propriétés +contiguës. Il en résulta un amour non seulement naturel et probable, +mais aussi inévitable que la destinée même. + +»Dans de telles circonstances, Mary Chaworth (qui nous est représentée +comme douée d'une beauté peu commune et de quelques talents) ne pouvait +manquer d'inspirer une passion de ce genre, et était tout ce qu'il +fallait pour incarner l'idéal qui hantait l'imagination du poète. Il est +peut-être préférable, au point de vue du pur roman de leur amour, que +leurs relations aient été brisées de bonne heure, et ne se soient point +renouées dans la suite. Toute la chaleur, toute la passion d'âme, la +partie réelle et essentielle de roman qui marquèrent leur liaison +enfantine, tout cela doit être mis entièrement sur le compte du poète. +Si elle ressentit quelque chose d'analogue, ce ne fut sur elle que +l'effet nécessaire et actuel du magnétisme exercé par la présence +du poète. Si elle y correspondit en quelque chose, ce ne fut qu'une +correspondance fatale que lui arracha le sortilège de ses paroles de +feu. Loin d'elle, le barde emporta avec lui toutes les imaginations +qui étaient le fondement de sa flamme--dont l'absence même ne fit +qu'accroître la vigueur; tandis que son amour de la femme, moins idéal +et en même temps moins réellement substantiel, ne tarda pas à s'évanouir +entièrement, par la simple disparition de l'élément qui lui avait donné +l'être. Il ne fut pour elle en somme, qu'un jeune homme qui, sans être +laid ni méprisable, était sans fortune, légèrement excentrique et +surtout boiteux. Elle fut pour lui l'Egérie de ses rêves--la Vénus +Aphrodite sortant, dans sa pleine et surnaturelle beauté, de +l'étincelante écume au-dessus de l'océan orageux de ses pensées.» + +[79] William Motherwell (1797-1835) critique et poète écossais; il +publia en 1822 la collection de ses poésies sous ce titre: «Poems, +narrative and Lyrical.» On a publié en 1851 des _Poèmes posthumes_. Il +est aussi remarquable dans ses poèmes élégiaques et tendres que dans ses +chants de guerre. + +[80] Jeu de mots intraduisible en français, entre _anointed_, oint, +sacré, et _arointed_, mot fabriqué de _aroint_, exclamation de dégoût: +_arrière!_ qui ne se trouve que dans Shakespeare. + +[81] Mûrier. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Derniers Contes, by Edgar Allan Poe + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DERNIERS CONTES *** + +***** This file should be named 12562-8.txt or 12562-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/2/5/6/12562/ + +Produced by Tonya Allen and PG Distributed Proofreaders. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's +eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII, +compressed (zipped), HTML and others. + +Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over +the old filename and etext number. 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