diff options
Diffstat (limited to 'old')
| -rw-r--r-- | old/1256-0.txt | 10003 | ||||
| -rw-r--r-- | old/1256-0.zip | bin | 0 -> 92175 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/1256-8.txt | 10003 | ||||
| -rw-r--r-- | old/1256-8.zip | bin | 0 -> 91161 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/1256-h.zip | bin | 0 -> 106359 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/1256-h/1256-h.htm | 9904 | ||||
| -rw-r--r-- | old/old/cdbfr10.txt | 10066 | ||||
| -rw-r--r-- | old/old/cdbfr10.zip | bin | 0 -> 90454 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/old/cdbfr10h.htm | 17404 | ||||
| -rw-r--r-- | old/old/cdbfr10h.zip | bin | 0 -> 97130 bytes |
10 files changed, 57380 insertions, 0 deletions
diff --git a/old/1256-0.txt b/old/1256-0.txt new file mode 100644 index 0000000..1d37d61 --- /dev/null +++ b/old/1256-0.txt @@ -0,0 +1,10003 @@ +The Project Gutenberg EBook of Cyrano de Bergerac, by Edmond Rostand + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Cyrano de Bergerac + +Author: Edmond Rostand + +Release Date: May 4, 2005 [EBook #1256] + +Language: French + +Character set encoding: Unicode UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CYRANO DE BERGERAC *** + + + + +This etext was prepared by Sue Asscher + + + + + +CYRANO DE BERGERAC + +Edmond Rostand + +Comédie Héroïque en Cinq Actes +en vers + +Représentée à Paris, sur le Théâtre de la Porte-Saint-Martin +le 28 décembre 1897 + + C'est à l'âme de CYRANO que je voulais dédier ce poème. + + Mais puisqu'elle a passé en vous, COQUELIN, c'est à vous +que je le dédie. + +E. R. + + + +Personnages: + + CYRANO DE BERGERAC + CHRISTIAN DE NEUVILLETTE + COMTE DE GUICHE + RAGUENEAU + LE BRET + CARBON DE CASTEL-JALOUX + LES CADETS + LIGNIÈRE + DE VALVERT + UN MARQUIS + DEUXIÈME MARQUIS + TROISIÈME MARQUIS + MONTFLEURY + BELLEROSE + JODELET + CUIGY + BRISSAILLE + UN FÂCHEUX + UN MOUSQUETAIRE + UN AUTRE + UN OFFICIER ESPAGNOL + UN CHEVAU-LÉGER + LE PORTIER + UN BOURGEOIS + SON FILS + UN TIRE-LAINE + UN SPECTATEUR + UN GARDE + BERTRANDOU LE FIFRE + LE CAPUCIN + DEUX MUSICIENS + LES POÈTES + LES PATISSIERS + ROXANE + SÅ’UR MARTHE + LISE + LA DISTRIBUTRICE + MÈRE MARGUERITE DE JÉSUS + LA DUÈGNE + SÅ’UR CLAIRE + UNE COMÉDIENNE + LA SOUBRETTE + LES PAGES + LA BOUQUETIÈRE + +La foule, bourgeois, marquis, mousquetaires, tire-laine, pâtissiers, +poètes, cadets gascons, comédiens, violons, pages, enfants, soldats, +espagnols, spectateurs, spectatrices, précieuses, comédiennes, +bourgeoises, religieuses, etc. + +(Les quatre premiers actes en 1640, le cinquième en 1655.) + + + + + + +Acte I. + +Une Représentation à l'Hôtel de Bourgogne. + +La salle de l'Hôtel de Bourgogne, en 1640. Sorte de hangar de jeu de +paume aménagé et embelli pour des représentations. + +La salle est un carré long; on la voit en biais, de sorte qu'un de ses +côtés forme le fond qui part du premier plan, à droite, et va au dernier +plan, à gauche, faire angle avec la scène, qu'on aperçoit en pan coupé. + +Cette scène est encombrée, des deux côtés, le long des coulisses, par +des banquettes. Le rideau est formé par deux tapisseries qui peuvent +s'écarter. Au-dessus du manteau d'Arlequin, les armes royales. On +descend de l'estrade dans la salle par de larges marches. De chaque côté +de ces marches, la place des violons. Rampe de chandelles. + +Deux rangs superposés de galeries latérales: le rang supérieur est +divisé en loges. Pas de sièges au parterre, qui est la scène même du +théâtre; au fond de ce parterre, c'est-à -dire à droite, premier plan, +quelques bancs formant gradins et, sous un escalier qui monte vers des +places supérieures, et dont on ne voit que le départ, une sorte de +buffet orné de petits lustres, de vases fleuris, de verres de cristal, +d'assiettes de gâteaux, de flacons, etc. + +Au fond, au milieu, sous la galerie de loges, l'entrée du théâtre. +Grande porte qui s'entre-bâille pour laisser passer les spectateurs. Sur +les battants de cette porte, ainsi que dans plusieurs coins et au-dessus +du buffet, des affiches rouges sur lesquelles on lit: La Clorise. + +Au lever du rideau, la salle est dans une demi-obscurité, vide encore. +Les lustres sont baissés au milieu du parterre, attendant d'être +allumés. + + + +Scène 1.I. + +Le public, qui arrive peu à peu. Cavaliers, bourgeois, laquais, pages, +tire-laine, le portier, etc., puis les marquis, Cuigy, Brissaille, la +distributrice, les violons, etc. + +(On entend derrière la porte un tumulte de voix, puis un cavalier +entre brusquement.) + + +LE PORTIER (le poursuivant): + Holà  ! vos quinze sols ! + +LE CAVALIER: + J'entre gratis ! + +LE PORTIER: + Pourquoi ? + +LE CAVALIER: + Je suis chevau-léger de la maison du Roi ! + +LE PORTIER (à un autre cavalier qui vient d'entrer): + Vous ? + +DEUXIÈME CAVALIER: + Je ne paye pas ! + +LE PORTIER: + Mais. . . + +DEUXIÈME CAVALIER: + Je suis mousquetaire. + +PREMIER CAVALIER (au deuxième): + On ne commence qu'à deux heures. Le parterre + Est vide. Exerçons-nous au fleuret. + (Ils font des armes avec des fleurets qu'ils ont apportés.) + +UN LAQUAIS (entrant): + Pst. . .Flanquin. . . ! + +UN AUTRE (déjà arrivé): + Champagne ?. . . + +LE PREMIER (lui montrant des jeux qu'il sort de son pourpoint): + Cartes. Dés. + (Il s'assied par terre): + Jouons. + +LE DEUXIÈME (même jeu): + Oui, mon coquin. + +PREMIER LAQUAIS (tirant de sa poche un bout de chandelle qu'il allume + et colle par terre): + J'ai soustrait à mon maître un peu de luminaire. + +UN GARDE (à une bouquetière qui s'avance): + C'est gentil de venir avant que l'on n'éclaire !. . . + (Il lui prend la taille.) + +UN DES BRETTEURS (recevant un coup de fleuret): + Touche ! + +UN DES JOUEURS: + Trèfle ! + +LE GARDE (poursuivant la fille): + Un baiser ! + +LA BOUQUETIÈRE (se dégageant): + On voit !. . . + +LE GARDE (l'entraînant dans les coins sombres): + Pas de danger ! + +UN HOMME (s'asseyant par terre avec d'autres porteurs de provisions + de bouche): + Lorsqu'on vient en avance, on est bien pour manger. + +UN BOURGEOIS (conduisant son fils): + Plaçons-nous là , mon fils. + +UN JOUEUR: + Brelan d'as ! + +UN HOMME (tirant une bouteille de sous son manteau et s'asseyant aussi): + Un ivrogne + Doit boire son bourgogne. . . + (il boit): + À l'hôtel de Bourgogne ! + +LE BOURGEOIS (à son fils): + Ne se croirait-on pas en quelque mauvais lieu ? + (Il montre l'ivrogne du bout de sa canne): + Buveurs. . . + (En rompant, un des cavaliers le bouscule): + Bretteurs ! + (Il tombe au milieu des joueurs): + Joueurs ! + +LE GARDE (derrière lui, lutinant toujours la femme): + Un baiser ! + +LE BOURGEOIS (éloignant vivement son fils): + Jour de Dieu ! + --Et penser que c'est dans une salle pareille + Qu'on joua du Rotrou, mon fils. + +LE JEUNE HOMME: + Et du Corneille ! + +UNE BANDE DE PAGES (se tenant par la main, entre en farandole et chante): + Tra la la la la la la la la la la lère. . . + +LE PORTIER (sévèrement aux pages): + Les pages, pas de farce !. . . + +PREMIER PAGE (avec une dignité blessée): + Oh ! Monsieur ! ce soupçon !. . . + (Vivement au deuxième, dès que le portier a tourné le dos): + As-tu de la ficelle ? + +LE DEUXIÈME: + Avec un hameçon. + +PREMIER PAGE: + On pourra de là -haut pêcher quelque perruque. + +UN TIRE-LAINE (groupant autour de lui plusieurs hommes de mauvaise mine): + Or çà , jeunes escrocs, venez qu'on vous éduque: + Puis donc que vous volez pour la première fois. . . + +DEUXIÈME PAGE (criant à d'autres pages déjà placés aux galeries supérieures): + Hep ! Avez-vous des sarbacanes ? + +TROISIÈME PAGE (d'en haut): + Et des pois ! + (Il souffle et les crible de pois.) + +LE JEUNE HOMME (à son père): + Que va-t-on nous jouer ? + +LE BOURGEOIS: + Clorise. + +LE JEUNE HOMME: + De qui est-ce ? + +LE BOURGEOIS: + De monsieur Balthazar Baro. C'est une pièce !. . . + (Il remonte au bras de son fils.) + +LE TIRE-LAINE (à ses acolytes): + . . .La dentelle surtout des canons, coupez-la ! + +UN SPECTATEUR (à un autre, lui montrant une encoignure élevée): + Tenez, à la première du Cid, j'étais là  ! + +LE TIRE-LAINE (faisant avec ses doigts le geste de subtiliser): + Les montres. . . + +LE BOURGEOIS (redescendant, à son fils): + Vous verrez des acteurs très illustres. . . + +LE TIRE-LAINE (faisant le geste de tirer par petites secousses furtives): + Les mouchoirs. . . + +LE BOURGEOIS: + Montfleury. . . + +QUELQU'UN (criant de la galerie supérieure): + Allumez donc les lustres ! + +LE BOURGEOIS: + . . .Bellerose, L'Epy, la Beaupré, Jodelet ! + +UN PAGE (au parterre): + Ah ! voici la distributrice ! + +LA DISTRIBUTRICE (paraissant derrière le buffet): + Oranges, lait, + Eau de frambroise, aigre de cèdre ! + (Brouhaha à la porte.) + +UNE VOIX DE FAUSSET: + Place, brutes ! + +UN LAQUAIS (s'étonnant): + Les marquis !. . .au parterre ?. . . + +UN AUTRE LAQUAIS: + Oh ! pour quelques minutes. + (Entre une bande de petits marquis.) + +UN MARQUIS (voyant la salle à moitié vide): + Hé quoi ! Nous arrivons ainsi que les drapiers, + Sans déranger les gens ? sans marcher sur les pieds ? + Ah, fi ! fi ! fi ! + (Is se trouve devant d'autres gentilshommes entrés peu avant): + Cuigy ! Brissaille ! + (Grandes embrassades.) + +CUIGY: + Des fidèles !. . . + Mais oui, nous arrivons devant que les chandelles. . . + +LE MARQUIS: + Ah, ne m'en parlez pas ! Je suis dans une humeur. . . + +UN AUTRE: + Console-toi, marquis, car voici l'allumeur ! + +LA SALLE (saluant l'entrée de l'allumeur): + Ah !. . . + (On se groupe autour des lustres qu'il allume. Quelques personnes ont + pris place aux galeries. Lignière entre au parterre, donnant le bras à + Christian de Neuvillette. Lignière, un peu débraillé, figure d'ivrogne + distingué. Christian, vêtu élégamment, mais d'une façon un peu + démodée, paraît préoccupé et regarde les loges.) + + + +Scène 1.II. + +Les mêmes, Christian, Lignière, puis Ragueneau et Le Bret. + +CUIGY: + Lignière ! + +BRISSAILLE (riant): + Pas encor gris !. . . + +LIGNIÈRE (bas à Christian): + Je vous présente ? + (Signe d'assentiment de Christian): + Baron de Neuvillette. + (Saluts.) + +LA SALLE (acclamant l'ascension du premier lustre allumé): + Ah ! + +CUIGY (à Brissaille, en regardant Christian): + La tête est charmante. + +PREMIER MARQUIS (qui a entendu): + Peuh !. . . + +LIGNIÈRE (présentant à Christian): + Messieurs de Cuigy, de Brissaille. . . + +CHRISTIAN (s'inclinant): + Enchanté !. . . + +PREMIER MARQUIS (au deuxième): + Il est assez joli, mais n'est pas ajusté + Au dernier goût. + +LIGNIÈRE (à Cuigy): + Monsieur débarque de Touraine. + +CHRISTIAN: + Oui, je suis à Paris depuis vingt jours à peine. + J'entre aux gardes demain, dans les Cadets. + +PREMIER MARQUIS (regardant les personnes qui entrent dans les loges): + Voilà + La présidente Aubry ! + +LA DISTRIBUTRICE: + Oranges, lait. . . + +LES VIOLONS (s'accordant): + La. . .la. . . + +CUIGY (à Christian, lui désignant la salle qui se garnit): + Du monde ! + +CHRISTIAN: + Eh, oui, beaucoup, + +PREMIER MARQUIS: + Tout le bel air ! + (Ils nomment les femmes à mesure qu'elles entrent, très parées, dans + les loges. Envois de saluts, réponses de sourires.) + +DEUXIÈME MARQUIS: + Mesdames + De Guéméné. . . + +CUIGY: + De Bois-Dauphin. . . + +PREMIER MARQUIS: + Que nous aimâmes. . . + +BRISSAILLE: + De Chavigny. . . + +DEUXIÈME MARQUIS: + Qui de nos cÅ“urs va se jouant ! + +LIGNIÈRE: + Tiens, monsieur de Corneille est arrivé de Rouen. + +LE JEUNE HOMME (à son père): + L'Académie est là  ? + +LE BOURGEOIS: + Mais. . .j'en vois plus d'un membre; + Voici Boudu, Boissat, et Cureau de la Chambre; + Porchères, Colomby, Bourzeys, Bourdon, Arbaud. . . + Tous ces noms dont pas un ne mourra, que c'est beau ! + +PREMIER MARQUIS: + Attention ! nos précieuses prennent place: + Barthénoïde, Urimédonte, Cassandace, + Félixérie. . . + +DEUXIÈME MARQUIS (se pâmant): + Ah ! Dieu ! leurs surnoms sont exquis ! + Marquis, tu les sais tous ? + +PREMIER MARQUIS: + Je les sais tous, marquis ! + +LIGNIÈRE (prenant Christian à part): + Mon cher, je suis entré pour vous rendre service: + La dame ne vient pas. Je retourne à mon vice ! + +CHRISTIAN (suppliant): + Non !. . .Vous, qui chansonnez et la ville et la cour, + Restez: vous me direz pour qui je meurs d'amour. + +LE CHEF DES VIOLONS (frappant sur son pupitre, avec son archet): + Messieurs les violons !. . . + (Il lève son archet.) + +LA DISTRIBUTRICE: + Macarons, citronnée. . . + (Les violons commencent à jouer.) + +CHRISTIAN: + J'ai peur qu'elle ne soit coquette et raffinée, + Je n'ose lui parler car je n'ai pas d'esprit. + Le langage aujourd'hui qu'on parle et qu'on écrit, + Me trouble. Je ne suis qu'un bon soldat timide. + --Elle est toujours à droite, au fond: la loge vide. + +LIGNIÈRE (faisant mine de sortir): + Je pars. + +CHRISTIAN (le retenant encore): + Oh ! non, restez ! + +LIGNIÈRE: + Je ne peux. D'Assoucy + M'attend au cabaret. On meurt de soif, ici. + +LA DISTRIBUTRICE (passant devant lui avec un plateau): + Orangeade ? + +LIGNIÈRE: + Fi ! + +LA DISTRIBUTRICE: + Lait ? + +LIGNIÈRE: + Pouah ! + +LA DISTRIBUTRICE: + Rivesalte ? + +LIGNIÈRE: + Halte ! + (A Christian): + Je reste encore un peu.--Voyons ce rivesalte ? + (Il s'assied près du buffet. La distributrice lui verse du rivesalte.) + +CRIS (dans le public à l'entrée d'un petit homme grassouillet et réjoui): + Ah ! Ragueneau !. . . + +LIGNIÈRE (à Christian): + Le grand rôtisseur Ragueneau. + +RAGUENEAU (costume de pâtissier endimanché, s'avançant vivement vers + Lignière): + Monsieur, avez-vous vu monsieur de Cyrano ? + +LIGNIÈRE (présentant Ragueneau à Christian): + Le pâtissier des comédiens et des poètes ! + +RAGUENEAU (se confondant): + Trop d'honneur. . . + +LIGNIÈRE: + Taisez-vous, Mécène que vous êtes ! + +RAGUENEAU: + Oui, ces messieurs chez moi se servent. . . + +LIGNIÈRE: + A crédit. + Poète de talent lui-même. . . + +RAGUENEAU: + Ils me l'ont dit. + +LIGNIÈRE: + Fou de vers ! + +RAGUENEAU: + Il est vrai que pour une odelette. . . + +LIGNIÈRE: + Vous donnez une tarte. . . + +RAGUENEAU: + Oh ! une tartelette ! + +LIGNIÈRE: + Brave homme, il s'en excuse ! Et pour un triolet + Ne donnâtes-vous pas ?. . . + +RAGUENEAU: + Des petits pains ! + +LIGNIÈRE (sévèrement): + Au lait. + --Et le théâtre, vous l'aimez ? + +RAGUENEAU: + Je l'idolâtre. + +LIGNIÈRE: + Vous payez en gâteaux vos billets de théâtre ! + Votre place, aujourd'hui, là , voyons, entre nous, + Vous a coûté combien ? + +RAGUENEAU: + Quatre flans. Quinze choux. + (Il regarde de tous côtés): + Monsieur de Cyrano n'est pas là  ? Je m'étonne. + +LIGNIÈRE: + Pourquoi ? + +RAGUENEAU: + Montfleury joue ! + +LIGNIÈRE: + En effet, cette tonne + Va nous jouer ce soir le rôle de Phédon. + Qu'importe à Cyrano ? + +RAGUENEAU: + Mais vous ignorez donc ? + Il fit à Montfleury, messieurs, qu'il prit en haine, + Défense, pour un mois, de reparaître en scène. + +LIGNIÈRE (qui en est à son quatrième petit verre): + Eh bien ? + +RAGUENEAU: + Montfleury joue ! + +CUIGY (qui s'est rapproché de son groupe): + Il n'y peut rien. + +RAGUENEAU: + Oh ! oh ! + Moi, je suis venu voir ! + +PREMIER MARQUIS: + Quel est ce Cyrano ? + +CUIGY: + C'est un garcon versé dan les colichemardes. + +DEUXIÈME MARQUIS: + Noble ? + +CUIGY: + Suffisamment. Il est cadet aux gardes. + (Montrant un gentilhomme qui va et vient dans la salle comme s'il + cherchait quelqu'un): + Mais son ami Le Bret peut vous dire. . . + (Il appelle): + Le Bret ! + (Le Bret descend vers eux): + Vous cherchez Bergerac ? + +LE BRET: + Oui, je suis inquiet !. . . + +CUIGY: + N'est-ce pas que cet homme est des moins ordinaires ? + +LE BRET (avec tendresse): + Ah, c'est le plus exquis des êtres sublunaires ! + +RAGUENEAU: + Rimeur ! + +CUIGY: + Bretteur ! + +BRISSAILLE: + Physicien ! + +LE BRET: + Musicien ! + +LIGNIÈRE: + Et quel aspect hétéroclite que le sien ! + +RAGENEAU: + Certes, je ne crois pas que jamais nous le peigne + Le solennel monsieur Philippe de Champaigne; + Mais bizarre, excessif, extravagant, falot, + Il eût fourni, je pense, à feu Jacques Callot + Le plus fol spadassin à mettre entre ses masques: + Feutre à panache triple et pourpoint à six basques, + Cape que par derrière, avec pompe, l'estoc + Lève, comme une queue insolente de coq, + Plus fier que tous les Artabans dont la Gascogne + Fut et sera toujours l'alme Mère Gigogne, + Il promène, en sa fraise à la Pulcinella, + Un nez !. . .Ah ! messeigneurs, quel nez que ce nez-là  !. . . + On ne peut voir passer un pareil nasigère + Sans s'écrier: "Oh ! non, vraiment, il exagère !" + Puis on sourit, on dit: "Il va l'enlever. . ." Mais + Monsieur de Bergerac ne l'enlève jamais. + +LE BRET (hochant la tête): + Il le porte,--et pourfend quiconque le remarque ! + +RAGUENEAU (fièrement): + Son glaive est la moitié des ciseaux de la Parque ! + +PREMIER MARQUIS (haussant les épaules): + Il ne viendra pas ! + +RAGUENEAU: + Si !. . .Je parie un poulet + A la Ragueneau ! + +LE MARQUIS (riant): + Soit ! + (Rumeurs d'admiration dan la salle. Roxane vient de paraître dans sa + loge. Elle s'assied sur le devant, sa duègne prend place au fond. + Christian, occupé à payer la distributrice, ne regarde pas.) + +DEUXIÈME MARQUIS (avec des petit cris): + Ah, messieurs ! mais elle est + Épouvantablement ravissante ! + +PREMIER MARQUIS: + Une pêche + Qui sourirait avec une fraise ! + +DEUXIÈME MARQUIS: + Et si fraîche + Qu'on pourrait, l'approchant, prendre un rhume de cÅ“ur ! + +CHRISTIAN (lève la tête, aperçoit Roxane, et saisit vivement Lignière + par le bras): + C'est elle ! + +LIGNIÈRE (regardant): + Ah ! c'est elle ?. . . + +CHRISTIAN: + Oui. Dites vite. J'ai peur. + +LIGNIÈRE (dégustant son rivesalte à petits coups): + Magdaleine Robin, dite Roxane.--Fine. + Précieuse. + +CHRISTIAN: + Hélas ! + +LIGNIÈRE: + Libre. Orpheline. Cousine + De Cyrano,--dont on parlait. . . + (A ce moment, un seigneur très élégant, le cordon bleu en sautoir, + entre dans la loge et, debout, cause un instant avec Roxane.) + +CHRISTIAN (tressaillant): + Cet homme ?. . . + +LIGNIÈRE (qui commence à être gris, clignant de l'Å“il): + Hé ! hé !. . . + --Comte de Guiche. Épris d'elle. Mais marié + A la nièce d'Armand de Richelieu. Désire + Faire épouser Roxane à certain triste sire, + Un monsieur de Valvert, vicomte. . .et complaisant. + Elle n'y souscrit pas, mais de Guiche est puissant: + Il peut persécuter une simple bourgeoise. + D'ailleurs j'ai dévoilé sa manÅ“uvre sournoise + Dans une chanson qui. . .Ho ! il doit m'en vouloir ! + --La fin était méchante. . .Écoutez. . . + (Il se lève en titubant, le verre haut, prêt a chanter.) + +CHRISTIAN: + Non. Bonsoir. + +LIGNIÈRE: + Vous allez ? + +CHRISTIAN: + Chez monsieur de Valvert ! + +LIGNIÈRE: + Prenez garde: + C'est lui qui vous tuera ! + (Lui désignant du coin de l'Å“il Roxane): + Restez. On vous regarde. + +CHRISTIAN: + C'est vrai ! + (Il reste en contemplation. Le groupe de tire-laine, à partir de ce + moment, le voyant la tête en l'air et bouche bée, se rapproche de + lui.) + +LIGNIÈRE: + C'est moi qui pars. J'ai soif ! Et l'on m'attend + --Dans les tavernes ! + (Il sort, zigzaguant.) + +LE BRET (qui a fait le tour de la salle, revenant vers Ragueneau, d'une + voix rassurée): + Pas de Cyrano. + +RAGUENEAU (incrédule): + Pourtant. . . + +LE BRET: + Ah ! je veux espérer qu'il n'a pas vu l'affiche ! + +LA SALLE: + Commencez ! Commencez ! + + + +Scène 1.III. + +Les mêmes, moins Lignière; De Guiche, Valvert, puis Montfleury. + + +UN MARQUIS (voyant de Guiche, qui descend de la loge de Roxane, traverse + le parterre, entouré de seigneurs obséquieux, parmi lesquels le vicomte + de Valvert): + Quelle cour, ce de Guiche ! + +UN AUTRE: + Fi !. . .Encore un Gascon ! + +LE PREMIER: + Le Gascon souple et froid, + Celui qui réussit !. . .Saluons-le, crois-moi. + (Ils vont vers de Guiche.) + +DEUXIÈME MARQUIS: + Les beaux rubans ! Quelle couleur, comte de Guiche ? + Baise-moi-ma-mignonne ou bien Ventre-de-biche ? + +DE GUICHE: + C'est couleur Espagnol malade. + +PREMIER MARQUIS: + La couleur + Ne ment pas, car bientôt, grâce à votre valeur, + L'Espagnol ira mal, dans les Flandres ! + +DE GUICHE: + Je monte + Sur scène. Venez-vous ? + (Il se dirige, suivi de tous les marquis et gentilshommes, vers le + théâtre. Il se retourne et appelle): + Viens, Valvert ! + +CHRISTIAN (qui les écoute et les observe, tressaille en entendant ce nom): + Le vicomte ! + Ah ! je vais lui jeter à la face mon. . . + (Il met la main dans sa poche, et y rencontre celle d'un tire-laine en + train de le dévaliser. Il se retourne): + Hein ? + +LE TIRE-LAINE: + Ay !. . . + +CHRISTIAN (sans le lâcher): + Je cherchais un gant ! + +LE TIRE-LAINE (avec un sourire piteux): + Vous trouvez une main. + (Changeant de ton, bas et vite): + Lâchez-moi. Je vous livre un secret. + +CHRISTIAN (le tenant toujours): + Quel ? + +LE TIRE-LAINE: + Lignière. . . + Qui vous quitte. . . + +CHRISTIAN (de même): + Eh ! bien ? + +LE TIRE-LAINE: + . . .touche à son heure dernière. + Une chanson qu'il fit blessa quelqu'un de grand, + Et cent hommes--j'en suis--ce soir sont postés !. . . + +CHRISTIAN: + Cent ! + Par qui ? + +LE TIRE-LAINE: + Discrétion. . . + +CHRISTIAN (haussant les épaules): + Oh ! + +LE TIRE-LAINE (avec beaucoup de dignité): + Professionnelle ! + +CHRISTIAN: + Où seront-ils postés ? + +LE TIRE-LAINE: + À la porte de Nesle. + Sur son chemin. Prévenez-le ! + +CHRISTIAN (qui lui lâche enfin le poignet): + Mais où le voir ! + +LE TIRE-LAINE: + Allez courir tous les cabarets: le Pressoir + D'Or, la Pomme de Pin, la Ceinture qui craque, + Les Deux Torches, les Trois Entonnoirs,--et dans chaque, + Laissez un petit mot d'écrit l'avertissant. + +CHRISTIAN: + Oui, je cours ! Ah ! les gueux ! Contre un seul homme, cent ! + (Regardant Roxane avec amour): + La quitter. . .elle ! + (Avec fureur, Valvert): + Et lui !. . .--Mais il faut que je sauve + Lignière !. . . + (Il sort en courant.--De Guiche, le vicomte, les marquis, tous les + gentilshommes ont disparu derrière le rideau pour prendre place sur + les banquettes de la scène. Le parterre est complètement rempli. Plus + une place vide aux galeries et aux loges.) + +LA SALLE: + Commencez. + +UN BOURGEOIS (dont la perruque s'envole au bout d'une ficelle, pêchée + par un page de la galerie supérieure): + Ma perruque ! + +CRIS DE JOIE: + Il est chauve !. . . + Bravo, les pages !. . .Ha ! ha ! ha !. . . + +LE BOURGEOIS (furieux, montrant le poing): + Petit gredin ! + +RIRES ET CRIS (qui commencent très fort et vont décroissant): + Ha ! ha ! ha ! ha ! ha ! ha ! + (Silence complet.) + +LE BRET (étonné): + Ce silence soudain ?. . . + (Un spectateur lui parle bas): + Ah ? + +LE SPECTATEUR: + La chose me vient d'être certifiée. + +MURMURES (qui courent): + Chut !--Il paraît ?. . .--Non !. . .--Si !--Dans la loge grillée.-- + Le Cardinal !--Le Cardinal ?--Le Cardinal ! + +UN PAGE: + Ah ! diable, on ne va pas pouvoir se tenir mal !. . . + (On frappe sur la scène. Tout le monde s'immobilise. Attente.) + +LA VOIX D'UN MARQUIS (dans le silence, derrière le rideau): + Mouchez cette chandelle ! + +UN AUTRE MARQUIS (passant la tête par la fente du rideau): + Une chaise ! + (Une chaise est passée, de main en main, au-dessus des têtes. Le + marquis la prend et disparaît, non sans avoir envoyé quelques baisers + aux loges.) + +UN SPECTATEUR: + Silence ! + (On refrappe les trois coups. Le rideau s'ouvre. Tableau. Les marquis + assis sur les côtés, dans des poses insolentes. Toile de fond + représentant un décor bleuâtre de pastorale. Quatre petits lustres de + cristal éclairent la scène. Les violons jouent doucement.) + +LE BRET (à Ragueneau, bas): + Montfleury entre en scène ? + +RAGUENEAU (bas aussi): + Oui, c'est lui qui commence. + +LE BRET: + Cyrano n'est pas là . + +RAGUENEAU: + J'ai perdu mon pari. + +LE BRET: + Tant mieux ! tant mieux ! + (On entend un air de musette, et Montfleury paraît en scène, énorme, + dans un costume de berger de pastorale, un chapeau garni de roses + penché sur l'oreille, et soufflant dans une cornemuse enrubannée.) + +LE PARTERRE (applaudissant): + Bravo, Montfleury ! Montfleury ! + +MONTFLEURY (après avoir salué, jouant le rôle de Phédon): + Heureux qui loin des cours, dans un lieu solitaire, + Se prescrit à soi-même un exil volontaire, + Et qui, lorsque Zéphire a soufflé sur les bois. . . + +UNE VOIX (au milieu du parterre): + Coquin, ne t'ai-je pas interdit pour un mois ? + (Stupeur. Tout le monde se retourne. Murmures.) + +VOIX DIVERSES: + Hein ?--Quoi ?--Qu'est-ce ?. . . + (On se lève dans les loges, pour voir.) + +CUIGY: + C'est lui ! + +LE BRET (terrifié): + Cyrano ! + +LA VOIX: + Roi des pitres ! + Hors de scène a l'instant ! + +TOUTE LA SALLE (indignée): + Oh ! + +MONTFLEURY: + Mais. . . + +LA VOIX: + Tu récalcitres ? + +VOIX DIVERSES (du parterre, des loges): + Chut !--Assez !--Montfleury, jouez !--Ne craignez rien !. . . + +MONTFLEURY (d'une voix mal assurée): + Heureux qui loin des cours dans un lieu sol. . . + +LA VOIX (plus menaçante): + Eh bien ! + Faudra-t-il que je fasse, ô Monarque des drôles, + Une plantation de bois sur vos épaules ? + (Une canne au bout d'un bras jaillit au-dessus des têtes.) + +MONTFLEURY (d'une voix de plus en plus faible): + Heureux qui. . . + (La canne s'agite.) + +LA VOIX: + Sortez ! + +LE PARTERRE: + Oh ! + +MONTFLEURY (s'étranglant): + Heureux qui loin des cours. . . + +CYRANO (surgissant du parterre, debout sur une chaise, les bras croisés, + son feutre en bataille, la moustache hérissée, le nez terrible): + Ah ! je vais me fâcher !. . . + (Sensation à sa vue.) + + + +Scène 1.IV. + +Les mêmes, Cyrano, puis Bellerose, Jodelet. + + +MONTFLEURY (aux marquis): + Venez à mon secours, + Messieurs ! + +UN MARQUIS (nonchalamment): + Mais jouez donc ! + +CYRANO: + Gros homme, si tu joues + Je vais être obligé de te fesser les joues ! + +LE MARQUIS: + Assez ! + +CYRANO: + Que les marquis se taisent sur leurs bancs, + Ou bien je fais tâter ma canne à leurs rubans ! + +TOUS LES MARQUIS (debout): + C'en est trop !. . .Montfleury. . . + +CYRANO: + Que Montfleury s'en aille, + Ou bien je l'essorille et le désentripaille ! + +UNE VOIX: + Mais. . . + +CYRANO: + Qu'il sorte ! + +UNE AUTRE VOIX: + Pourtant. . . + +CYRANO: + Ce n'est pas encor fait ? + (Avec le geste de retrousser ses manches): + Bon ! je vais sur la scène en guise de buffet, + Découper cette mortadelle d'Italie ! + +MONTFLEURY (rassemblant toute sa dignité): + En m'insultant, Monsieur, vous insultez Thalie ! + +CYRANO (très poli): + Si cette Muse, à qui, Monsieur, vous n'êtes rien, + Avait l'honneur de vous connaître, croyez bien + Qu'en vous voyant si gros et bête comme une urne, + Elle vous flanquerait quelque part son cothurne. + +LE PARTERRE: + Montfleury ! Montfleury !--La pièce de Baro !-- + +CYRANO (à ceux qui crient autour de lui): + Je vous en prie, ayez pitié de mon fourreau: + Si vous continuez, il va rendre sa lame ! + (Le cercle s'élargit.) + +LA FOULE (reculant): + Hé ! là  !. . . + +CYRANO (à Montfleury): + Sortez de scène ! + +LA FOULE (se rapprochant et grondant): + Oh ! oh ! + +CYRANO (se retournant vivement): + Quelqu'un réclame ? + (Nouveau recul.) + +UNE VOIX (chantant au fond): + Monsieur de Cyrano + Vraiment nous tyrannise, + Malgré ce tyranneau + On jouera la Clorise. + +TOUTE LA SALLE (chantant): + La Clorise, la Clorise !. . . + +CYRANO: + Si j'entends une fois encor cette chanson, + Je vous assomme tous. + +UN BOURGEOIS: + Vous n'êtes pas Samson ! + +CYRANO: + Voulez-vous me prêter, Monsieur, votre mâchoire ? + +UNE DAME (dans les loges): + C'est inouï ! + +UN SEIGNEUR: + C'est scandaleux ! + +UN BOURGEOIS: + C'est vexatoire ! + +UN PAGE: + Ce qu'on s'amuse ! + +LE PARTERRE: + Kss !--Montfleury !--Cyrano ! + +CYRANO: + Silence ! + +LE PARTERRE (en délire): + Hi han ! Bêê ! Ouah, ouah ! Cocorico ! + +CYRANO: + Je vous. . . + +UN PAGE: + Miâou ! + +CYRANO: + Je vous ordonne de vous taire ! + Et j'adresse un défi collectif au parterre ! + --J'inscris les noms !--Approchez-vous, jeunes héros ! + Chacun son tour ! Je vais donner des numéros !-- + Allons, quel est celui qui veut ouvrir la liste ? + Vous, Monsieur ? Non ! Vous ? Non ! Le premier duelliste, + Je l'expédie avec les honneurs qu'on lui doit ! + --Que tous ceux qui veulent mourir lèvent le doigt. + (Silence): + La pudeur vous défend de voir ma lame nue ? + Pas un nom ?--Pas un doigt ?--C'est bien. Je continue. + (Se retournant vers la scène où Montfleury attend avec angoisse): + Donc, je désire voir le théâtre guéri + De cette fluxion. Sinon. . . + (La main à son épée): + le bistouri ! + +MONTFLEURY: + Je. . . + +CYRANO (descend de sa chaise, s'assied au milieu du rond qui s'est + formé, s'installe comme chez lui): + Mes mains vont frapper trois claques, pleine lune ! + Vous vous éclipserez à la troisième. + +LE PARTERRE (amusé): + Ah ?. . . + +CYRANO (frappant dans ses mains): + Une ! + +MONTFLEURY: + Je. . . + +UNE VOIX (des loges): + Restez ! + +LE PARTERRE: + Restera. . .restera pas. . . + +MONTFLEURY: + Je crois, + Messieurs. . . + +CYRANO: + Deux ! + +MONTFLEURY: + Je suis sûr qu'il vaudrait mieux que. . . + +CYRANO: + Trois ! + (Montfleury disparaît comme dans une trappe. Tempête de rires, de + sifflets et de huées.) + +LA SALLE: + Hu !. . .hu !. . .Lâche !. . .Reviens !. . . + +CYRANO (épanoui, se renverse sur sa chaise, et croise ses jambes): + Qu'il revienne, s'il l'ose ! + +UN BOURGEOIS: + L'orateur de la troupe ! + (Bellerose s'avance et salue.) + +LES LOGES: + Ah !. . .Voilà Bellerose ! + +BELLEROSE (avec élégance): + Nobles seigneurs. . . + +LE PARTERRE: + Non ! Non ! Jodelet ! + +JODELET (s'avance, et, nasillard): + Tas de veaux ! + +LE PARTERRE: + Ah ! Ah ! Bravo ! très bien ! bravo ! + +JODELET: + Pas de bravos ! + Le gros tragédien dont vous aimez le ventre + S'est senti. . . + +LE PARTERRE: + C'est un lâche ! + +JODELET: + Il dut sortir ! + +LE PARTERRE: + Qu'il rentre ! + +LES UNS: + Non ! + +LES AUTRES: + Si ! + +UN JEUNE HOMME (à Cyrano): + Mais à la fin, monsieur, quelle raison + Avez-vous de haïr Montfleury ? + +CYRANO (gracieux, toujours assis): + Jeune oison, + J'ai deux raisons, dont chaque est suffisante seule. + Primo: c'est un acteur déplorable, qui gueule, + Et qui soulève avec des han ! de porteur d'eau, + Le vers qu'il faut laisser s'envoler !--Secundo: + Est mon secret. . . + +LE VIEUX BOURGEOIS (derrière lui): + Mais vous nous privez sans scrupule + De la Clorise ! Je m'entête. . . + +CYRANO (tournant sa chaise vers le bourgeois, respecteusement): + Vieille mule ! + Les vers du vieux Baro valant moins que zéro, + J'interromps sans remords ! + +LES PRÉCIEUSES (dans les loges): + Ha !--Ho !--Notre Baro ! + Ma chère !--Peut-on dire ?. . .Ah ! Dieu !. . . + +CYRANO (tournant sa chaise vers les loges, galant): + Belles personnes, + Rayonnez, fleurissez, soyez des échansonnes + De rêve, d'un sourire enchantez un trépas, + Inspirez-nous des vers. . .mais ne les jugez pas ! + +BELLEROSE: + Et l'argent qu'il va falloir rendre ! + +CYRANO (tournant sa chaise vers la scène): + Bellerose, + Vous avez dit la seule intelligente chose ! + Au manteau de Thespis je ne fais pas de trous: + (Il se lève, et lançant un sac sur la scène): + Attrapez cette bourse au vol, et taisez-vous ! + +LA SALLE (éblouie): + Ah !. . .Oh !. . . + +JODELET (ramassant prestement la bourse et la soupesant): + A ce prix-là , monsieur, je t'autorise + A venir chaque jour empêcher la Clorise !. . . + +LA SALLE + Hu !. . .Hu !. . . + +JODELET: + Dussions-nous même ensemble être hués !. . . + +BELLEROSE: + Il faut évacuer la salle !. . . + +JODELET: + Évacuez !. . . + (On commence à sortir, pendant que Cyrano regarde d'un air satisfait. + Mais la foule s'arrête bientôt en entendant la scène suivante, et la + sortie cesse. Les femmes qui, dans les loges, étaient déjà debout, + leur manteau remis, s'arrêtent pour écouter, et finissent par se + rasseoir.) + +LE BRET (à Cyrano): + C'est fou !. . . + +UN FÂCHEUX (qui s'est approché de Cyrano): + Le comédien Montfleury ! quel scandale ! + Mais il est protégé par le duc de Candale ! + Avez-vous un patron ? + +CYRANO: + Non ! + +LE FÂCHEUX: + Vous n'avez pas ?. . . + +CYRANO: + Non ! + +LE FÂCHEUX: + Quoi, pas un grand seigneur pour couvrir de son nom ?. . . + +CYRANO (agacé): + Non, ai-je dit deux fois. Faut-il donc que je trisse ? + Non, pas de protecteur. . . + (La main à son épée): + mais une protectrice ! + +LE FÂCHEUX: + Mais vous allez quitter la ville ? + +CYRANO: + C'est selon. + +LE FÂCHEUX: + Mais le duc de Candale a le bras long ! + +CYRANO: + Moins long + Que n'est le mien. . . + (Montrant son épée): + quand je lui mets cette rallonge ! + +LE FÂCHEUX: + Mais vous ne songez pas à prétendre. . . + +CYRANO: + J'y songe. + +LE FÂCHEUX: + Mais. . . + +CYRANO: + Tournez les talons, maintenant. + +LE FÂCHEUX: + Mais. . . + +CYRANO: + Tournez ! + --Ou dites-moi pourquoi vous regardez mon nez. + +LE FÂCHEUX (ahuri): + Je. . . + +CYRANO (marchant sur lui): + Qu'a-t-il d'étonnant ? + +LE FÂCHEUX (reculant): + Votre Grâce se trompe. . . + +CYRANO: + Est-il mol et ballant, monsieur, comme une trompe ?. . . + +LE FÂCHEUX (même jeu): + Je n'ai pas. . . + +CYRANO: + Ou crochu comme un bec de hibou ? + +LE FÂCHEUX: + Je. . . + +CYRANO: + Y distingue-t-on une verrue au bout ? + +LE FÂCHEUX: + Mais. . . + +CYRANO: + Ou si quelque mouche, à pas lents, s'y promène ? + Qu'a-t-il d'hétéroclite ? + +LE FÂCHEUX: + Oh !. . . + +CYRANO: + Est-ce un phénomène ? + +LE FÂCHEUX: + Mais d'y porter les yeux j'avais su me garder ! + +CYRANO: + Et pourquoi, s'il vous plaît, ne pas le regarder ? + +LE FÂCHEUX: + J'avais. . . + +CYRANO: + Il vous dégoûte alors ? + +LE FÂCHEUX: + Monsieur. . . + +CYRANO: + Malsaine + Vous semble sa couleur ? + +LE FÂCHEUX: + Monsieur ! + +CYRANO: + Sa forme, obscène ? + +LE FÂCHEUX: + Mais du tout !. . . + +CYRANO: + Pourquoi donc prendre un air dénigrant ? + --Peut-être que monsieur le trouve un peu trop grand ? + +LE FÂCHEUX (balbutiant): + Je le trouve petit, tout petit, minuscule ! + +CYRANO: + Hein ? comment ? m'accuser d'un pareil ridicule ? + Petit, mon nez ? Holà  ! + +LE FÂCHEUX: + Ciel ! + +CYRANO: + Énorme, mon nez ! + --Vil camus, sot camard, tête plate, apprenez + Que je m'enorgueillis d'un pareil appendice, + Attendu qu'un grand nez est proprement l'indice + D'un homme affable, bon, courtois, spirituel, + Libéral, courageux, tel que je suis, et tel + Qu'il vous est interdit à jamais de vous croire, + Déplorable maraud ! car la face sans gloire + Que va chercher ma main en haut de votre col, + Est aussi dénuée. . . + (Il le soufflette.) + +LE FÂCHEUX: + Aï ! + +CYRANO: + De fierté, d'envol, + De lyrisme, de pittoresque, d'étincelle, + De somptuosité, de Nez enfin, que celle. . . + (Il se retourne par les épaules, joignant le geste à la parole): + Que va chercher ma botte au bas de votre dos ! + +LE FÂCHEUX (se sauvant): + Au secours ! A la garde ! + +CYRANO: + Avis donc aux badauds + Qui trouveraient plaisant mon milieu de visage, + Et si le plaisantin est noble, mon usage + Est de lui mettre, avant de le laisser s'enfuir, + Pas devant, et plus haut, du fer, et non du cuir ! + +DE GUICHE (qui est descendu de la scène, avec les marquis): + Mais à la fin il nous ennuie ! + +LE VICOMTE DE VALVERT (haussant les épaules): + Il fanfaronne ! + +DE GUICHE: + Personne ne va donc lui répondre ?. . . + +LE VICOMTE: + Personne ? + Attendez ! Je vais lui lancer un de ces traits !. . . + (Il s'avance vers Cyrano qui l'observe, et se campant devant lui d'un + air fat): + Vous. . .vous avez un nez. . .heu. . .un nez. . .très grand. + +CYRANO (gravement): + Très ! + +LE VICOMTE (riant): + Ha ! + +CYRANO (imperturbable): + C'est tout ?. . . + +LE VICOMTE: + Mais. . . + +CYRANO: + Ah ! non ! c'est un peu court, jeune homme ! + On pouvait dire. . .Oh ! Dieu !. . .bien des choses en somme. . . + En variant le ton,--par exemple, tenez: + Agressif: "Moi, monsieur, si j'avais un tel nez + Il faudrait sur-le-champ que je me l'amputasse !" + Amical: "Mais il doit tremper dans votre tasse ! + Pour boire, faites-vous fabriquer un hanap !" + Descriptif: "C'est un roc !. . .c'est un pic !. . .c'est un cap ! + Que dis-je, c'est un cap ?. . .C'est une péninsule !" + Curieux: "De quoi sert cette oblongue capsule ? + D'écritoire, monsieur, ou de boîte à ciseaux ?" + Gracieux: "Aimez-vous à ce point les oiseaux + Que paternellement vous vous préoccupâtes + De tendre ce perchoir à leur petites pattes ?" + Truculent: "Ça, monsieur, lorsque vous pétunez, + La vapeur du tabac vous sort-elle du nez + Sans qu'un voisin ne crie au feu de cheminée ?" + Prévenant: "Gardez-vous, votre tête entraînée + Par ce poids, de tomber en avant sur le sol !" + Tendre: "Faites-lui faire un petit parasol + De peur que sa couleur au soleil ne se fane !" + Pédant: "L'animal seul, monsieur, qu'Aristophane + Appelle Hippocampelephantocamélos + Dut avoir sous le front tant de chair sur tant d'os !" + Cavalier: 'Quoi, l'ami, ce croc est à la mode ? + Pour pendre son chapeau, c'est vraiment très commode !' + Emphatique: "Aucun vent ne peut, nez magistral, + T'enrhumer tout entier, excepté le mistral !" + Dramatique: "C'est la Mer Rouge quand il saigne !" + Admiratif: "Pour un parfumeur, quelle enseigne !" + Lyrique: "Est-ce une conque, êtes-vous un triton ?" + Naïf: "Ce monument, quand le visite-t-on ?" + Respectueux: "Souffrez, monsieur, qu'on vous salue, + C'est là ce qui s'appelle avoir pignon sur rue !" + Campagnard: "Hé, ardé ! C'est-y un nez ? Nanain ! + C'est queuqu'navet géant ou ben queuqu'melon nain !" + Militaire: "Pointez contre cavalerie !" + Pratique: "Voulez-vous le mettre en loterie ? + Assurément, monsieur, ce sera le gros lot !" + Enfin, parodiant Pyrame en un sanglot: + "Le voilà donc ce nez qui des traits de son maître + A détruit l'harmonie ! Il en rougit, le traître !" + --Voilà ce qu'à peu près, mon cher, vous m'auriez dit + Si vous aviez un peu de lettres et d'esprit: + Mais d'esprit, ô le plus lamentable des êtres, + Vous n'en eûtes jamais un atome, et de lettres + Vous n'avez que les trois qui forment le mot: sot ! + Eussiez-vous eu, d'ailleurs, l'invention qu'il faut + Pour pouvoir là , devant ces nobles galeries, + Me servir toutes ces folles plaisanteries, + Que vous n'en eussiez pas articulé le quart + De la moitié du commencement d'une, car + Je me les sers moi-même, avec assez de verve, + Mais je ne permets pas qu'un autre me les serve. + +DE GUICHE (voulant emmener le vicomte pétrifié): + Vicomte, laissez donc ! + +LE VICOMTE (suffoqué): + Ces grands airs arrogants ! + Un hobereau qui. . .qui. . .n'a même pas de gants ! + Et qui sort sans rubans, sans bouffettes, sans ganses ! + +CYRANO: + Moi, c'est moralement que j'ai mes élégances. + Je ne m'attife pas ainsi qu'un freluquet, + Mais je suis plus soigné si je suis moins coquet; + Je ne sortirais pas avec, par négligence, + Un affront pas très bien lavé, la conscience + Jaune encor de sommeil dans le coin de son Å“il, + Un honneur chiffonné, des scrupules en deuil. + Mais je marche sans rien sur moi qui ne reluise, + Empanaché d'indépendance et de franchise; + Ce n'est pas une taille avantageuse, c'est + Mon âme que je cambre ainsi qu'en un corset, + Et tout couvert d'exploits qu'en rubans je m'attache, + Retroussant mon esprit ainsi qu'une moustache, + Je fais, en traversant les groupes et les ronds, + Sonner les vérités comme des éperons. + +LE VICOMTE: + Mais, monsieur. . . + +CYRANO: + Je n'ai pas de gants ?. . .la belle affaire ! + Il m'en restait un seul. . .d'une très vieille paire ! + --Lequel m'était d'ailleurs encor fort importun: + Je l'ai laissé dans la figure de quelqu'un. + +LE VICOMTE: + Maraud, faquin, butor de pied plat ridicule ! + +CYRANO (ôtant son chapeau et saluant comme si le vicomte venait de se + présenter): + Ah ?. . .Et moi, Cyrano-Savinien-Hercule + De Bergerac. + (Rires.) + +LE VICOMTE (exaspéré): + Bouffon ! + +CYRANO (poussant un cri comme lorsqu'on est saisi d'une crampe): + Ay !. . . + +LE VICOMTE (qui remontait, se retournant): + Qu'est-ce encor qu'il dit ? + +CYRANO (avec des grimaces de douleur): + Il faut la remuer car elle s'engourdit. . . + --Ce que c'est que de la laisser inoccupée !-- + Ay !. . . + +LE VICOMTE: + Qu'avez-vous ? + +CYRANO: + J'ai des fourmis dans mon épée ! + +LE VICOMTE (tirant la sienne): + Soit ! + +CYRANO: + Je vais vous donner un petit coup charmant. + +LE VICOMTE (méprisant): + Poète !. . . + +CYRANO: + Oui, monsieur, poète ! et tellement, + Qu'en ferraillant je vais--hop !--à l'improvisade, + Vous composer une ballade. + +LE VICOMTE: + Une ballade ? + +CYRANO: + Vous ne vous doutez pas de ce que c'est, je crois ? + +LE VICOMTE: + Mais. . . + +CYRANO (récitant comme une leçon): + La ballade, donc, se compose de trois + Couplets de huit vers. . . + +LE VICOMTE (piétinant): + Oh ! + +CYRANO (continuant): + Et d'un envoi de quatre. . . + +LE VICOMTE: + Vous. . . + +CYRANO: + Je vais tout ensemble en faire une et me battre, + Et vous toucher, monsieur, au dernier vers. + +LE VICOMTE: + Non ! + +CYRANO: + Non ? + (Déclamant): + Ballade du duel qu'en l'hôtel bourguignon + Monsieur de Bergerac eut avec un bélître ! + +LE VICOMTE: + Qu'est-ce que c'est que ça, s'il vous plaît ? + +CYRANO: + C'est le titre. + +LA SALLE (surexcitée au plus haut point): + Place !--Très amusant !--Rangez-vous !--Pas de bruits ! + (Tableau. Cercle de curieux au parterre, les marquis et les officiers + mêlés aux bourgeois et aux gens du peuple; les pages grimpés sur des + épaules pour mieux voir. Toutes les femmes debout dans les loges. A + droite, De Guiche et ses gentilshommes. A gauche, Le Bret, Ragueneau, + Cuigy, etc.) + +CYRANO (fermant une seconde les yeux): + Attendez !. . .je choisis mes rimes. . .Là , j'y suis. + (Il fait ce qu'il dit, à mesure): + Je jette avec grâce mon feutre, + Je fais lentement l'abandon + Du grand manteau qui me calfeutre, + Et je tire mon espadon; + Élégant comme Céladon, + Agile comme Scaramouche, + Je vous préviens, cher Mirmydon, + Qu'à la fin de l'envoi je touche ! + (Premiers engagements de fer): + Vous auriez bien dû rester neutre; + Où vais-je vous larder, dindon ?. . . + Dans le flanc, sous votre maheutre ?. . . + Au cÅ“ur, sous votre bleu cordon ?. . . + --Les coquilles tintent, ding-don ! + Ma pointe voltige: une mouche ! + Décidément. . .c'est au bedon, + Qu'à la fin de l'envoi, je touche. + Il me manque une rime en eutre. . . + Vous rompez, plus blanc qu'amidon ? + C'est pour me fournir le mot pleutre ! + --Tac ! je pare la pointe dont + Vous espériez me faire don;-- + J'ouvre la ligne,--je la bouche. . . + Tiens bien ta broche, Laridon ! + A la fin de l'envoi, je touche. + (Il annonce solennellement): + Envoi. + Prince, demande à Dieu pardon ! + Je quarte du pied, j'escarmouche, + Je coupe, je feinte. . . + (Se fendant): + Hé ! là , donc ! + (Le vicomte chancelle; Cyrano salue): + A la fin de l'envoi, je touche ! + (Acclamations. Applaudissements dans les loges. Des fleurs et des + mouchoirs tombent. Les officiers entourent et félicitent Cyrano. + Ragueneau danse d'enthousiasme. Le Bret est heureux et navré. Les amis + du vicomte le soutiennent et l'emmènent.) + +LA FOULE (en un long cri): + Ah !. . . + +UN CHEVAU-LÉGER: + Superbe ! + +UNE FEMME: + Joli ! + +RAGUENEAU: + Pharamineux ! + +UN MARQUIS: + Nouveau !. . . + +LE BRET: + Insensé ! + +BOUSCULADE (autour de Cyrano. On entend): + . . .Compliments !. . .félicite. . .bravo. . . + +VOIX DE FEMME: + C'est un héros !. . . + +UN MOUSQUETAIRE (s'avançant vivement vers Cyrano, la main tendue): + Monsieur, voulez-vous me permettre ?. . . + C'est tout à fait très bien, et je crois m'y connaître; + J'ai du reste exprimé ma joie en trépignant !. . . + (Il s'éloigne.) + +CYRANO (à Cuigy): + Comment s'appelle donc ce monsieur ? + +CUIGY: + D'Artagnan. + +LE BRET (à Cyrano, lui prenant le bras): + Çà , causons !. . . + +CYRANO: + Laisse un peu sortir cette cohue. . . + (A Bellerose): + Je peux rester ? + +BELLEROSE (respecteusement): + Mais oui !. . . + (On entend des cris au dehors.) + +JODELET (qui a regardé): + C'est Montfleury qu'on hue ! + +BELLEROSE (solennellement): + Sic transit !. . . + (Changeant de ton, au portier et au moucheur de chandelles): + Balayez. Fermez. N'éteignez pas. + Nous allons revenir après notre repas, + Répéter pour demain une nouvelle farce. + (Jodelet et Bellerose sortent, après de grands saluts à Cyrano.) + +LE PORTIER (à Cyrano): + Vous ne dînez donc pas ? + +CYRANO: + Moi ?. . .Non. + (Le portier se retire.) + +LE BRET (à Cyrano): + Parce que ? + +CYRANO (fièrement): + Parce. . . + (Changeant de ton, en voyant que le portier est loin): + Que je n'ai pas d'argent !. . . + +LE BRET (faisant le geste de lancer un sac): + Comment ! le sac d'écus ?. . . + +CYRANO: + Pension paternelle, en un jour, tu vécus ! + +LE BRET: + Pour vivre tout un mois, alors ?. . . + +CYRANO: + Rien ne me reste. + +LE BRET: + Jeter ce sac, quelle sottise ! + +CYRANO: + Mais quel geste !. . . + +LA DISTRIBUTRICE (toussant derrière son petit comptoir): + Hum !. . . + (Cyrano et Le Bret se retournent. Elle s'avance intimidée): + Monsieur. . .Vous savoir jeûner. . .le cÅ“ur me fend. . . + (Montrant le buffet): + J'ai là tout ce qu'il faut. . . + (Avec élan): + Prenez ! + +CYRANO (se découvrant): + Ma chère enfant, + Encor que mon orgeuil de Gascon m'interdise + D'accepter de vos doigts la moindre friandise, + J'ai trop peur qu'un refus ne vous soit un chagrin, + Et j'accepterai donc. . . + (Il va au buffet et choisit): + Oh ! peu de chose !--un grain + De ce raisin. . . + (Elle veut lui donner la grappe, il cueille un grain): + Un seul !. . .ce verre d'eau. . . + (Elle veut y verser du vin, il l'arrête): + limpide ! + --Et la moitié d'un macaron ! + (Il rend l'autre moitié.) + +LE BRET: + Mais c'est stupide ! + +LA DISTRIBUTRICE: + Oh ! quelque chose encor ! + +CYRANO: + Oui. La main à baiser. + (Il baise, comme la main d'une princesse, la main qu'elle lui tend.) + +LA DISTRIBUTRICE: + Merci, monsieur. + (Révérence): + Bonsoir. + (Elle sort.) + + + +Scène 1.V. + +Cyrano, Le Bret, puis le portier. + + +CYRANO (à Le Bret): + Je t'écoute causer. + (Il s'installe devant le buffet et rangeant devant lui le macaron): + Dîner !. . . + (. . .le verre d'eau): + Boisson !. . . + (. . .le grain de raisin): + Dessert !. . . + (Il s'assied): + Là , je me mets à table ! + --Ah !. . .j'avais une faim, mon cher, épouvantable ! + (Mangeant): + --Tu disais ? + +LE BRET: + Que ces fats aux grands airs belliqueux + Te fausseront l'esprit si tu n'écoutes qu'eux !. . . + Va consulter des gens de bon sens, et t'informe + De l'effet qu'a produit ton algarade. + +CYRANO (achevant son macaron): + Énorme. + +LE BRET: + Le Cardinal. . . + +CYRANO (s'épanouissant): + Il était là , le Cardinal ? + +LE BRET: + A dû trouver cela. . . + +CYRANO: + Mais très original. + +LE BRET: + Pourtant. . . + +CYRANO: + C'est un auteur. Il ne peut lui déplaire + Que l'on vienne troubler la pièce d'un confrère. + +LE BRET: + Tu te mets sur les bras, vraiment, trop d'ennemis ! + +CYRANO (attaquant son grain de raisin): + Combien puis-je, à peu près, ce soir, m'en être mis ? + +LE BRET: + Quarante-huit. Sans compter les femmes. + +CYRANO: + Voyons, compte ! + +LE BRET: + Montfleury, le bourgeois, de Guiche, le vicomte, + Baro, l'Académie. . . + +CYRANO: + Assez ! tu me ravis ! + +LE BRET: + Mais où te mènera la façon dont tu vis ? + Quel système est le tien ? + +CYRANO: + J'errais dans un méandre; + J'avais trop de partis, trop compliqués, à prendre; + J'ai pris. . . + +LE BRET: + Lequel ? + +CYRANO: + Mais le plus simple, de beaucoup. + J'ai décidé d'être admirable, en tout, pour tout ! + +LE BRET (haussant les épaules): + Soit !--Mais enfin, à moi, le motif de ta haine + Pour Montfleury, le vrai, dis-le-moi ! + +CYRANO (se levant): + Ce Silène, + Si ventru que son doigt n'atteint pas son nombril, + Pour les femmes encor se croit un doux péril, + Et leur fait, cependant qu'en jouant il bredouille, + Des yeux de carpe avec ses gros yeux de grenouille !. . . + Et je le hais depuis qu'il se permit, un soir, + De poser son regard, sur celle. . .Oh ! j'ai cru voir + Glisser sur une fleur une longue limace ! + +LE BRET (stupéfait): + Hein ? Comment ? Serait-il possible ?. . . + +CYRANO (avec un rire amer): + Que j'aimasse ?. . . + (Changeant de ton et gravement): + J'aime. + +LE BRET: + Et peut-on savoir ? tu ne m'as jamais dit ?. . . + +CYRANO: + Qui j'aime ?. . .Réfléchis, voyons. Il m'interdit + Le rêve d'être aimé même par une laide, + Ce nez qui d'un quart d'heure en tous lieux me précède; + Alors, moi, j'aime qui ?. . .Mais cela va de soi ! + J'aime--mais c'est forcé !--la plus belle qui soit ! + +LE BRET: + La plus belle ?. . . + +CYRANO: + Tout simplement, qui soit au monde ! + La plus brillante, la plus fine, + (Avec accablement): + la plus blonde ! + +LE BRET: + Eh ! mon Dieu, quelle est donc cette femme ?. . . + +CYRANO: + Un danger + Mortel sans le vouloir, exquis sans y songer, + Un piège de nature, une rose muscade + Dans laquelle l'amour se tient en embuscade ! + Qui connaît son sourire a connu le parfait. + Elle fait de la grâce avec rien, elle fait + Tenir tout le divin dans un geste quelconque, + Et tu ne saurais pas, Vénus, monter en conque, + Ni toi, Diane, marcher dans les grands bois fleuris, + Comme elle monte en chaise et marche dans Paris !. . . + +LE BRET: + Sapristi ! je comprends. C'est clair ! + +CYRANO: + C'est diaphane. + +LE BRET: + Magdeleine Robin, ta cousine ? + +CYRANO: + Oui,--Roxane. + +LE BRET: + Eh bien, mais c'est au mieux ! Tu l'aimes ? Dis-le-lui ! + Tu t'es couvert de gloire à ses yeux aujourd'hui ! + +CYRANO: + Regarde-moi, mon cher, et dis quelle espérance + Pourrait bien me laisser cette protubérance ! + Oh ! je ne me fais pas d'illusion !--Parbleu, + Oui, quelquefois, je m'attendris, dans le soir bleu; + J'entre en quelque jardin où l'heure se parfume; + Avec mon pauvre grand diable de nez je hume + L'avril,--je suis des yeux, sous un rayon d'argent, + Au bras d'un cavalier, quelque femme, en songeant + Que pour marcher, à petits pas, dans de la lune, + Aussi moi j'aimerais au bras en avoir une, + Je m'exalte, j'oublie. . .et j'aperçois soudain + L'ombre de mon profil sur le mur du jardin ! + +LE BRET (ému): + Mon ami !. . . + +CYRANO: + Mon ami, j'ai de mauvaises heures ! + De me sentir si laid, parfois, tout seul. . . + +LE BRET (vivement, lui prenant la main): + Tu pleures ? + +CYRANO: + Ah ! non, cela, jamais ! Non, ce serait trop laid, + Si le long de ce nez une larme coulait ! + Je ne laisserai pas, tant que j'en serai maître, + La divine beauté des larmes se commettre + Avec tant de laideur grossière !. . .Vois-tu bien, + Les larmes, il n'est rien de plus sublime, rien, + Et je ne voudrais pas qu'excitant la risée, + Une seule, par moi, fût ridiculisée !. . . + +LE BRET: + Va, ne t'attriste pas ! L'amour n'est que hasard ! + +CYRANO (secouant la tête): + Non ! J'aime Cléopâtre: ai-je l'air d'un César ? + J'adore Bérénice: ai-je l'aspect d'un Tite ? + +LE BRET: + Mais ton courage ! ton esprit !--Cette petite + Qui t'offrait là , tantôt, ce modeste repas, + Ses yeux, tu l'as bien vu, ne te détestaient pas ! + +CYRANO (saisi): + C'est vrai ! + +LE BRET: + Hé ! bien ! alors ?. . .Mais, Roxane, elle-même, + Toute blême a suivi ton duel ! + +CYRANO: + Toute blême ? + +LE BRET: + Son cÅ“ur et son esprit déjà sont étonnés ! + Ose, et lui parle, afin. . . + +CYRANO: + Qu'elle me rie au nez ? + Non !--C'est la seule chose au monde que je craigne ! + +LE PORTIER (introduisant quelqu'un à Cyrano): + Monsieur, on vous demande. . . + +CYRANO (voyant la duègne): + Ah ! mon Dieu ! Sa duègne ! + + + +Scène 1.VI. + +Cyrano, Le Bret, la duègne. + + +LA DUÈGNE (avec un grand salut): + De son vaillant cousin on désire savoir + Où l'on peut, en secret, le voir. + +CYRANO (bouleversé): + Me voir ? + +LA DUÈGNE (avec une révérence): + Vous voir. + --On a des choses à vous dire. + +CYRANO: + Des ?. . . + +LA DUÈGNE (nouvelle révérence): + Des choses ! + +CYRANO (chancelant): + Ah, mon Dieu ! + +LA DUÈGNE: + L'on ira, demain, aux primes roses + D'aurore,--ouïr la messe à Saint-Roch. + +CYRANO (se soutenant sur Le Bret): + Ah ! mon Dieu ! + +LA DUÈGNE: + En sortant,--où peut-on entrer, causer un peu ? + +CYRANO (affolé): + Où ?. . .Je. . .mais. . .Ah ! mon Dieu !. . . + +LA DUÈGNE: + Dites vite. + +CYRANO: + Je cherche !. . . + +LA DUÈGNE: + Où ? + +CYRANO: + Chez. . .chez. . .Ragueneau. . .le pâtissier. . . + +LA DUÈGNE: + Il perche ? + +CYRANO: + Dans la rue--Ah ! mon Dieu, mon Dieu !--Saint-Honoré ! + +LA DUÈGNE (remontant): + On ira. Soyez-y. Sept heures. + +CYRANO: + J'y serai. + (La duègne sort.) + + + +Scène 1.VII. + +Cyrano, Le Bret, puis les comédiens, les comédiennes, Cuigy, Brissaille, +Lignière, le portier, les violons.) + + +CYRANO (tombant dans les bras de Le Bret): + Moi !. . .D'elle !. . .Un rendez-vous !. . . + +LE BRET: + Eh bien ! tu n'es plus triste ? + +CYRANO: + Ah ! pour quoi que ce soit, elle sait que j'existe ! + +LE BRET: + Maintenant, tu vas être calme ? + +CYRANO (hors de lui): + Maintenant. . . + Mais je vais être frénétique et fulminant ! + Il me faut une armée entière a déconfire ! + J'ai dix cÅ“urs; j'ai vingt bras; il ne peut me suffire + De pourfendre des nains. . . + (Il crie à tue-tête): + Il me faut des géants ! + (Depuis un moment, sur la scène, au fond, des ombres de comédiens et + de comédiennes s'agitent, chuchotent: on commence à répéter. Les + violons ont repris leur place.) + +UNE VOIX (de la scène): + Hé ! pst ! là -bas ! Silence ! on répète céans ! + +CYRANO (riant): + Nous partons ! + (Il remonte; par la grande porte du fond; entrent Cuigy, Brissaille, + plusieurs officiers, qui soutiennent Lignière complètement ivre.) + +CUIGY: + Cyrano ! + +CYRANO: + Qu'est-ce ? + +CUIGY: + Une énorme grive + Qu'on t'apporte ! + +CYRANO (le reconnaissant): + Lignière !. . .Hé, qu'est-ce qui t'arrive ? + +CUIGY: + Il te cherche ! + +BRISSAILLE: + Il ne peut rentrer chez lui ! + +CYRANO: + Pourquoi ? + +LIGNIÈRE (d'une voix pâteuse, lui montrant un billet tout chiffonné): + Ce billet m'avertit. . .cent hommes contre moi. . . + A cause de. . .chanson. . .grand danger me menace. . . + Porte de Nesle. . .Il faut, pour rentrer, que j'y passe. . . + Permets-moi donc d'aller coucher sous. . .sous ton toit ! + +CYRANO: + Cent hommes, m'as-tu dit ? Tu coucheras chez toi ! + +LIGNIÈRE (épouvanté): + Mais. . . + +CYRANO (d'une voix terrible, lui montrant la lanterne allumée que le + portier balance en écoutant curieusement cette scène): + Prends cette lanterne !. . . + (Lignière saisit précipitamment la lanterne): + Et marche !--Je te jure + Que c'est moi qui ferai ce soir ta couverture !. . . + (Aux officiers): + Vous, suivez à distance, et vous serez témoins ! + +CUIGY: + Mais cent hommes !. . . + +CYRANO: + Ce soir, il ne m'en faut pas moins ! + (Les comédiens et les comédiennes, descendus de scène, se sont + rapprochés dans leurs divers costumes.) + +LE BRET: + Mais pourquoi protéger. . . + +CYRANO: + Voilà Le Bret qui grogne ! + +LE BRET: + Cet ivrogne banal ?. . . + +CYRANO (frappant sur l'épaule de Lignière): + Parce que cet ivrogne, + Ce tonneau de muscat, ce fût de rossoli, + Fit quelque chose un jour de tout à fait joli: + Au sortir d'une messe ayant, selon le rite, + Vu celle qu'il aimait prendre de l'eau bénite, + Lui que l'eau fait sauver, courut au bénitier, + Se pencha sur sa conque et le but tout entier !. . . + +UNE COMÉDIENNE (en costume de soubrette): + Tiens, c'est gentil, cela ! + +CYRANO: + N'est-ce pas, la soubrette ? + +LA COMÉDIENNE (aux autres): + Mais pourquoi sont-ils cent contre un pauvre poète ? + +CYRANO: + Marchons ! + (Aux officiers): + Et vous, messieurs, en me voyant charger, + Ne me secondez pas, quel que soit le danger ! + +UNE AUTRE COMÉDIENNE (sautant de la scène): + Oh ! mais, moi, je vais voir ! + +CYRANO: + Venez !. . . + +UNE AUTRE (sautant aussi, à un vieux comédien): + Viens-tu, Cassandre ?. . . + +CYRANO: + Venez tous, le Docteur, Isabelle, Léandre, + Tous ! Car vous allez joindre, essaim charmant et fol, + La farce italienne à ce drame espagnol, + Et, sur son ronflement tintant un bruit fantasque, + L'entourer de grelots comme un tambour de basque !. . . + +TOUTES LES FEMMES (sautant de joie): + Bravo !--Vite, une mante !--Un capuchon ! + +JODELET: + Allons ! + +CYRANO (aux violons): + Vous nous jouerez un air, messieurs les violons ! + (Les violons se joignent au cortège qui se forme. On s'empare des + chandelles allumées de la rampe et on se les distribue. Cela devient + une retraite aux flambeaux): + Bravo ! des officiers, des femmes en costume, + Et, vingt pas en avant. . . + (Il se place comme il dit): + Moi, tout seul, sous la plume + Que la gloire elle-même à ce feutre piqua, + Fier comme un Scipion triplement Nasica !. . . + --C'est compris ? Défendu de me prêter main-forte !-- + On y est ?. . .Un, deux, trois ! Portier, ouvre la porte ! + (Le portier ouvre à deux battants. Un coin du vieux Paris pittoresque + et lunaire paraît): + Ah !. . .Paris fuit, nocturne et quasi nébuleux; + Le clair de lune coule aux pentes des toits bleus; + Un cadre se prépare, exquis, pour cette scène; + Là -bas, sous des vapeurs en écharpe, la Seine, + Comme un mystérieux et magique miroir, + Tremble. . .Et vous allez voir ce que vous allez voir ! + +TOUS: + A la porte de Nesle ! + +CYRANO (debout sur le seuil): + A la porte de Nesle ! + (Se retournant avant de sortir, à la soubrette): + Ne demandiez-vous pas pourquoi, mademoiselle, + Contre ce seul rimeur cent hommes furent mis ? + (Il tire l'épée et, tranquillement): + C'est parce qu'on savait qu'il est de mes amis ! + (Il sort. Le cortège,--Lignière zigzaguant en tête,--puis les + comédiennes aux bras des officiers,--puis les comédiens gambadant,--se + met en marche dans la nuit au son des violons, et à la lueur falote + des chandelles.) + + +Rideau. + + + +Acte II. + +La Rôtisserie Des Poètes. + +La boutique de Ragueneau, rôtisseur-pâtissier, vaste ouvroir au coin +de la rue Saint-Honoré et de la rue de l'Arbre-Sec qu'on aperçoit +largement au fond, par le vitrage de la porte, grises dans les +premières lueurs de l'aube. + +À gauche, premier plan, comptoir surmonté d'un dais en fer forgé, +auquel sont accrochés des oies, des canards, des paons blancs. Dans de +grands vases de faïence de hauts bouquets de fleurs naïves, +principalement des tournesols jaunes. Du même côté, second plan, +immense cheminée devant laquelle, entre de monstrueux chenets, dont +chacun supporte une petite marmite, les rôtis pleurent dans les +lèchefrites. + +À droite, premier plan avec porte. Deuxième plan, un escalier montant +à une petite salle en soupente, dont on aperçoit l'intérieur par des +volets ouverts; une table y est dressée, un menu lustre flamand y +luit: c'est un réduit où l'on va manger et boire. Une galerie de bois, +faisant suite à l'escalier, semble mener à d'autres petites salles +analogues. + +Au milieu de la rôtisserie, un cercle en fer que l'on peut faire +descendre avec une corde, et auquel de grosses pièces sont accrochées, +fait un lustre de gibier. + +Les fours, dans l'ombre, sous l'escalier, rougeoient. Des cuivres +étincellent. Des broches tournent. Des pièces montées pyramident, des +jambons pendent. C'est le coup de feu matinal. Bousculade de marmitons +effarés, d'énormes cuisiniers et de minuscules gâte-sauces. +Foisonnement de bonnets à plume de poulet ou à aile de pintade. On +apporte, sur des plaques de tôle et des clayons d'osier, des +quinconces de brioches, des villages de petits-fours. + +Des tables sont couvertes de gâteaux et de plats. D'autres, entourées +de chaises, attendent les mangeurs et les buveurs. Une plus petite, +dans un coin, disparaît sous les papiers. Ragueneau y est assis au +lever du rideau; il écrit. + + + +Scène 2.I. + +Ragueneau, pâtissiers, puis Lise; Ragueneau, à la petite table, +écrivant d'un air inspiré, et comptant sur ses doigts. + + +PREMIER PATISSIER (apportant une pièce montée): + Fruits en nougat ! + +DEUXIÈME PATISSIER (apportant un plat): + Flan ! + +TROISIÈME PATISSIER (apportant un rôti paré de plumes): + Paon ! + +QUATRIÈME PATISSIER (apportant une plaque de gâteaux): + Roinsoles ! + +CINQUIÈME PATISSIER (apportant une sorte de terrine): + BÅ“uf en daube ! + +RAGUENEAU (cessant d'écrire et levant la tête): + Sur les cuivres, déjà , glisse l'argent de l'aube ! + Étouffe en toi le dieu qui chante, Ragueneau ! + L'heure du luth viendra,--c'est l'heure du fourneau ! + (Il se lève. A un cuisinier): + Vous, veuillez m'allonger cette sauce, elle est courte ! + +LE CUISINIER: + De combien ? + +RAGUENEAU: + De trois pieds. + (Il passe.) + +LE CUISINIER: + Hein ? + +PREMIER PATISSIER: + La tarte ! + +DEUXIÈME PATISSIER: + La tourte ! + +RAGUENEAU (devant la cheminée): + Ma Muse, éloigne-toi, pour que tes yeux charmants + N'aillent pas se rougir au feu de ces sarments ! + (A un pâtissier, lui montrant des pains): + Vous avez mal placé la fente de ces miches: + Au milieu la césure,--entre les hémistiches ! + (A un autre, lui montrant un pâté inachevé): + A ce palais de croûte, il faut, vous, mettre un toit. . . + (A un jeune apprenti, qui, assis par terre, embroche des volailles): + Et toi, sur cette broche interminable, toi, + Le modeste poulet et la dinde superbe, + Alterne-les, mon fils, comme le vieux Malherbe + Alternait les grands vers avec les plus petits, + Et fais tourner au feu des strophes de rôtis ! + +UN AUTRE APPRENTI (s'avançant avec un plateau recouvert d'une assiette): + Maître, en pensant à vous, dans le four, j'ai fait cuire + Ceci, qui vous plaira, je l'espère. + (Il découvre le plateau, on voit une grande lyre de pâtisserie.) + +RAGUENEAU (ébloui): + Une lyre ! + +L'APPRENTI: + En pâte de brioche. + +RAGUENEAU (ému): + Avec des fruits confits ! + L'APPRENTI: + Et les cordes, voyez, en sucre je les fis. + +RAGUENEAU (lui donnant de l'argent): + Va boire à ma santé ! + (Apercevant Lise qui entre): + Chut ! ma femme ! Circule, + Et cache cet argent ! + (A Lise, lui montrant la lyre d'un air gêné): + C'est beau ? + +LISE: + C'est ridicule ! + (Elle pose sur le comptoir une pile de sacs en papier.) + +RAGUENEAU: + Des sacs ?. . .Bon. Merci. + (Il les regarde): + Ciel ! Mes livres vénérés ! + Les vers de mes amis ! déchirés ! démembrés ! + Pour en faire des sacs à mettre des croquantes. . . + Ah ! vous renouvelez Orphée et les bacchantes ! + +LISE (sèchement): + Et n'ai-je pas le droit d'utiliser vraiment + Ce que laissent ici, pour unique paiement, + Vos méchants écriveurs de lignes inégales ! + +RAGUENEAU: + Fourmi !. . .n'insulte pas ces divines cigales ! + +LISE: + Avant de fréquenter ces gens-là , mon ami, + Vous ne m'appeliez pas bacchante,--ni fourmi ! + +RAGUENEAU: + Avec des vers, faire cela ! + +LISE: + Pas autre chose. + +RAGUENEAU: + Que faites-vous, alors, madame, avec la prose ? + + + +Scène 2.II. + +Les mêmes, deux enfants, qui viennent d'entrer dans la pâtisserie. + + +RAGUENEAU: + Vous désirez, petits ? + +PREMIER ENFANT: + Trois pâtés. + +RAGUENEAU (les servant): + Là , bien roux. . . + Et bien chauds. + +DEUXIÈME ENFANT: + S'il vous plaît, enveloppez-les-nous ? + +RAGUENEAU (saisi, à part): + Hélas ! un de mes sacs ! + (Aux enfants): + Que je les enveloppe ?. . . + (Il prend un sac et au moment d'y mettre les pâtés, il lit): + Tel Ulysse, le jour qu'il quitta Pénélope. . . + Pas celui-ci !. . . + (Il le met de côté et en prend un autre. Au moment d'y mettre les + pâtés, il lit): + Le blond PhÅ“bus. . . Pas celui-là  ! + (Même jeu.) + +LISE (impatientée): + Eh bien ! qu'attendez-vous ? + +RAGUENEAU: + Voilà , voilà , voilà  ! + (Il en prend un troisième et se résigne): + Le sonnet à Philis !. . .mais c'est dur tout de même ! + +LISE: + C'est heureux qu'il se soit décidé ! + (Haussant les épaules): + Nicodème ! + (Elle monte sur une chaise et se met à ranger des plats sur une crédence.) + +RAGUENEAU (profitant de ce qu'elle tourne le dos, rappelle les enfants + déjà à la porte): + Pst !. . .Petits !. . .Rendez-moi le sonnet à Philis, + Au lieu de trois pâtés je vous en donne six. + (Les enfants lui rendent le sac, prennent vivement les gâteaux et + sortent. Ragueneau, défripant le papier, se met à lire en déclamant): + Philis !. . . Sur ce doux nom, une tache de beurre !. . . + Philis !. . . + (CYRANO entre brusquement.) + + + +Scène 2.III. + +Ragueneau, Lise, Cyrano, puis le mousquetaire. + + +CYRANO: + Quelle heure est-il ? + +RAGUENEAU (le saluant avec empressement): + Six heures. + +CYRANO (avec émotion): + Dans une heure ! + (Il va et vient dans la boutique.) + +RAGUENEAU (le suivant): + Bravo ! J'ai vu. . . + +CYRANO: + Quoi donc ! + +RAGUENEAU: + Votre combat !. . . + +CYRANO: + Lequel ? + +RAGUENEAU: + Celui de l'hôtel de Bourgogne ! + +CYRANO (avec dédain): + Ah !. . .Le duel ! + +RAGUENEAU (admiratif): + Oui, le duel en vers !. . . + +LISE: + Il en a plein la bouche ! + +CYRANO: + Allons ! tant mieux ! + +RAGUENEAU (se fendant avec une broche qu'il a saisi): + A la fin de l'envoi, je touche !. . . + A la fin de l'envoi, je touche !. . .Que c'est beau ! + (Avec un enthousiasme croissant): + A la fin de l'envoi. . . + +CYRANO: + Quelle heure, Ragueneau ? + +RAGUENEAU (restant fendu pour regarder l'horloge): + Six heures cinq !. . .. . .je touche ! + (Il se relève): + . . .Oh ! faire une ballade ! + +LISE (à Cyrano, qui en passant devant son comptoir lui a serré + distraitement la main): + Qu'avez-vous à la main ? + +CYRANO: + Rien. Une estafilade. + +RAGUENEAU: + Courûtes-vous quelque péril ? + +CYRANO: + Aucun péril. + +LISE (le menaçant du doigt): + Je crois que vous mentez ! + +CYRANO: + Mon nez remuerait-il ? + Il faudrait que ce fût pour un mensonge énorme ! + (Changeant de ton): + J'attends ici quelqu'un. Si ce n'est pas sous l'orme, + Vous nous laisserez seuls. + +RAGUENEAU: + C'est que je ne peux pas; + Mes rimeurs vont venir. . . + +LISE (ironique): + Pour leur premier repas. + +CYRANO: + Tu les éloigneras quand je te ferai signe. . . + L'heure ? + +RAGUENEAU: + Six heures dix. + +CYRANO (s'asseyant nerveusement à la table de Ragueneau et prenant du + papier): + Une plume ?. . . + +RAGUENEAU (lui offrant celle qu'il a à son oreille): + De cygne. + +UN MOUSQUETAIRE (superbement moustachu, entre et d'une voix de stentor): + Salut ! + (Lise remonte vivement vers lui.) + +CYRANO (se retournant): + Qu'est-ce ? + +RAGUENEAU: + Un ami de ma femme. Un guerrier + Terrible,--à ce qu'il dit !. . . + +CYRANO (reprenant la plume et éloignant du geste Ragueneau): + Chut !. . . + Écrire,--plier,-- + (A lui-même): + Lui donner,--me sauver. . . + (Jetant la plume): + Lâche !. . .Mais que je meure, + Si j'ose lui parler, lui dire un seul mot. . . + (A Ragueneau): + L'heure ? + +RAGUENEAU: + Six et quart !. . . + +CYRANO (frappant sa poitrine): + --un seul mot de tous ceux que j'ai là  ! + Tandis qu'en écrivant. . . + (Il reprend la plume): + Eh bien ! écrivons-la, + Cette lettre d'amour qu'en moi-même j'ai faite + Et refaite cent fois, de sorte qu'elle est prête, + Et que mettant mon âme à côté du papier, + Je n'ai tout simplement qu'à la recopier. + (Il écrit.--Derrière le vitrage de la porte on voit s'agiter des + silhouettes maigres et hésitantes.) + + + +Scène 2.IV. + +Ragueneau, Lise, le mousquetaire, Cyrano, à la petite table, écrivant, +les poètes, vêtus de noir, les bas tombants, couverts de boue. + + +LISE (entrant, à Ragueneau): + Les voici vos crottés ! + +PREMIER POÈTE (entrant, à Ragueneau): + Confrère !. . . + +DEUXIÈME POÈTE (de même, lui secouant les mains): + Cher confrère ! + +TROISIÈME POÈTE: + Aigle des pâtissiers ! + (Il renifle): + Ça sent bon dans votre aire, + +QUATRIÈME POÈTE: + O PhÅ“bus-Rôtisseur ! + +CINQUIÈME POÈTE: + Apollon maître-queux !. . . + +RAGUENEAU (entouré, embrassé, secoué): + Comme on est tout de suite à son aise avec eux !. . . + +PREMIER POÈTE: + Nous fûmes retardés par la foule attroupée + A la porte de Nesle !. . . + +DEUXIÈME POÈTE: + Ouverts à coups d'épée, + Huit malandrins sanglants illustraient les pavés ! + +CYRANO (levant une seconde la tête): + Huit ?. . .Tiens, je croyais sept. + (Il reprend sa lettre.) + +RAGUENEAU (à Cyrano): + Est-ce que vous savez + Le héros du combat ? + +CYRANO (négligemment): + Moi ?. . .Non ! + +LISE (au mousquetaire): + Et vous ? + +LE MOUSQUETAIRE (se frisant la moustache): + Peut-être ! + +CYRANO (écrivant, à part,--on l'entend murmurer de temps en temps): + Je vous aime. . . + +PREMIER POÈTE: + Un seul homme, assurait-on, sut mettre + Toute une bande en fuite !. . . + +DEUXIÈME POÈTE: + Oh ! c'etait curieux ! + Des piques, des bâtons jonchaient le sol !. . . + +CYRANO (écrivant): + . . .vos yeux. . . + +TROISIÈME POÈTE: + On trouvait des chapeaux jusqu'au quai des Orfèvres ! + +PREMIER POÈTE: + Sapristi ! ce dut être un féroce. . . + +CYRANO (même jeu): + . . .vos lèvres. . . + +PREMIER POÈTE: + Un terrible géant, l'auteur de ces exploits ! + +CYRANO (même jeu): + . . .Et je m'évanouis de peur quand je vous vois. + +DEUXIÈME POÈTE (happant un gâteau): + Qu'as-tu rimé de neuf, Ragueneau ? + +CYRANO (même jeu): + . . .qui vous aime. . . + (Il s'arrête au moment de signer, et se lève, mettant sa lettre dans + son pourpoint): + Pas besoin de signer. Je la donne moi-même. + +RAGUENEAU (au deuxième poète): + J'ai mis une recette en vers. + +TROISIÈME POÈTE (s'installant près d'un plateau de choux à la crème): + Oyons ces vers ! + +QUATRIÈME POÈTE (regardant une brioche qu'il a prise): + Cette brioche a mis son bonnet de travers. + (Il la décoiffe d'un coup de dent.) + +PREMIER POÈTE: + Ce pain d'épice suit le rimeur famélique, + De ses yeux en amande aux sourcils d'angélique ! + (Il happe le morceau de pain d'épice.) + +DEUXIÈME POÈTE: + Nous écoutons. + +TROISIÈME POÈTE (serrant légèrement un chou entre ses doigts): + Ce chou bave sa crème. Il rit. + +DEUXIÈME POÈTE (mordant à même la grande lyre de pâtisserie): + Pour la première fois la Lyre me nourrit ! + +RAGUENEAU (qui s'est préparé à réciter, qui a toussé, assuré son bonnet, + pris une pose): + Une recette en vers. . . + +DEUXIÈME POÈTE (au premier, lui donnant un coup de coude): + Tu déjeunes ? + +PREMIER POÈTE (au deuxième): + Tu dînes ! + +RAGUENEAU: + Comment on fait les tartelettes amandines. + Battez, pour qu'ils soient mousseux, + Quelques Å“ufs; + Incorporez à leur mousse + Un jus de cédrat choisi; + Versez-y + Un bon lait d'amande douce; + Mettez de la pâte à flan + Dans le flanc + De moules à tartelette; + D'un doigt preste, abricotez + Les côtés; + Versez goutte à gouttelette + Votre mousse en ces puits, puis + Que ces puits + Passent au four, et, blondines, + Sortant en gais troupelets, + Ce sont les + Tartelettes amandines ! + +LES POÈTES (la bouche pleine): + Exquis ! Délicieux ! + +UN POÈTE (s'étouffant): + Homph ! + (Ils remontent vers le fond, en mangeant.) + +CYRANO (qui a observé s'avance vers Ragueneau): + Bercés par ta voix, + Ne vois-tu pas comme ils s'empiffrent ? + +RAGUENEAU (plus bas, avec un sourire): + Je le vois. . . + Sans regarder, de peur que cela ne les trouble; + Et dire ainsi mes vers me donne un plaisir double, + Puisque je satisfais un doux faible que j'ai + Tout en laissant manger ceux qui n'ont pas mangé ! + +CYRANO (lui frappant sur l'épaule): + Toi, tu me plais !. . . + (Ragueneau va rejoindre ses amis. Cyrano le suit des yeux, puis, un + peu brusquement): + Hé là , Lise ? + (Lise, en conversation tendre avec le mousquetaire, tressaille et + descend vers Cyrano): + Ce capitaine. . . + Vous assiège ? + +LISE (offensée): + Oh ! mes yeux, d'une Å“illade hautaine, + Savent vaincre quiconque attaque mes vertus. + +CYRANO: + Euh ! pour des yeux vainqueurs, je les trouve battus. + +LISE (suffoquée): + Mais. . . + +CYRANO (nettement): + Ragueneau me plaît. C'est pourquoi, dame Lise, + Je défends que quelqu'un le ridicoculise. + +LISE: + Mais. . . + +CYRANO (qui a élevé la voix assez pour être entendu du galant): + A bon entendeur. . . + (Il salue le mousquetaire, et va se mettre en observation, à la porte + du fond, après avoir regardé l'horloge.) + +LISE (au mousquetaire qui a simplement rendu son salut à Cyrano): + Vraiment, vous m'étonnez !. . . + Répondez. . .sur son nez. . . + +LE MOUSQUETAIRE: + Sur son nez. . .sur son nez. . . + (Il s'éloigne vivement, Lise le suit.) + +CYRANO (de la porte du fond, faisant signe à Ragueneau d'emmener les + poètes): + Pst !. . . + +RAGUENEAU (montrant aux poètes la porte de droite): + Nous serons bien mieux par là . . . + +CYRANO (s'impatientant): + Pst ! pst !. . . + +RAGUENEAU (les entraînant): + Pour lire + Des vers. . . + +PREMIER POÈTE (désespéré, la bouche pleine): + Mais les gâteaux !. . . + +DEUXIÈME POÈTE: + Emportons-les ! + (Ils sortent tous derrière Ragueneau, processionellement, et après + avoir fait une râfle de plateaux.) + + + +Scène 2.V. + +Cyrano, Roxane, la duègne. + + +CYRANO: + Je tire + Ma lettre si je sens seulement qu'il y a + Le moindre espoir !. . . + (Roxane, masquée, suivie de la duègne, paraît derrière le vitrage. Il + ouvre vivement la porte): + Entrez !. . . + (Marchant sur la duègne): + Vous, deux mots, duègna ! + +LA DUÈGNE: + Quatre. + +CYRANO: + Êtes-vous gourmande ? + +LA DUÈGNE: + A m'en rendre malade. + +CYRANO (prenant vivement des sacs de papier sur le comptoir): + Bon. Voici deux sonnets de monsieur Benserade. . . + +LA DUÈGNE (piteuse): + Heu !. . . + +CYRANO: + . . .que je vous remplis de darioles. + +LA DUÈGNE (changeant de figure): + Hou ! + +CYRANO: + Aimez-vous le gâteau qu'on nomme petit chou ? + +LA DUÈGNE (avec dignité): + Monsieur, j'en fais état, lorsqu'il est à la crème. + +CYRANO: + J'en plonge six pour vous dans le sein d'un poème + De Saint-Amant ! Et dans ces vers de Chapelain + Je dépose un fragment, moins lourd, de poupelin. + --Ah ! Vous aimez les gâteaux frais ? + +LA DUÈGNE: + J'en suis férue ! + +CYRANO (lui chargeant les bras de sacs remplis): + Veuillez aller manger tous ceux-ci dans la rue. + +LA DUÈGNE: + Mais. . . + +CYRANO (la poussant dehors): + Et ne revenez qu'après avoir fini ! + (Il referme la porte, redescend vers Roxane, et s'arrête, découvert, + à une distance respectueuse.) + + +Scène 2.VI. + +Cyrano, Roxane, la duègne, un instant. + + +CYRANO: + Que l'instant entre tous les instants soit béni, + Où, cessant d'oublier qu'humblement je respire + Vous venez jusqu'ici pour me dire. . .me dire ?. . . + +ROXANE (qui s'est démasquée): + Mais tout d'abord merci, car ce drôle, ce fat + Qu'au brave jeu d'épée, hier, vous avez fait mat, + C'est lui qu'un grand seigneur. . .épris de moi. . . + +CYRANO: + De Guiche ? + +ROXANE (baissant les yeux): + Cherchait à m'imposer . . .comme mari. . . + +CYRANO: + Postiche ? + (Saluant): + Je me suis donc battu, madame, et c'est tant mieux, + Non pour mon vilain nez, mais bien pour vos beaux yeux. + +ROXANE: + Puis. . .je voulais. . .Mais pour l'aveu que je viens faire, + Il faut que je revoie en vous le. . .presque frère, + Avec qui je jouais, dans le parc--près du lac !. . . + +CYRANO: + Oui. . .vous veniez tous les étés à Bergerac ! + +ROXANE: + Les roseaux fournissaient le bois pour vos épées ?. . . + +CYRANO: + Et les maïs, les cheveux blonds pour vos poupées ! + +ROXANE: + C'était le temps des jeux. . . + +CYRANO: + Des mûrons aigrelets. . . + +ROXANE: + Le temps où vous faisiez tout ce que je voulais !. . . + +CYRANO: + Roxane, en jupons courts, s'appelait Madeleine. . . + +ROXANE: + J'étais jolie, alors ? + +CYRANO: + Vous n'étiez pas vilaine. + +ROXANE: + Parfois, la main en sang de quelque grimpement, + Vous accouriez !--Alors, jouant à la maman, + Je disais d'une voix qui tâchait d'être dure: + (Elle lui prend la main): + 'Qu'est-ce que c'est encor que cette égratignure ?' + (Elle s'arrête stupéfaite): + Oh ! C'est trop fort ! Et celle-ci ! + (Cyrano veut retirer sa main): + Non ! Montrez-la ! + Hein ? à votre âge, encor !--Où t'es-tu fait cela ? + +CYRANO: + En jouant, du côté de la porte de Nesle. + +ROXANE (s'asseyant à une table, et trempant son mouchoir dans un verre + d'eau): + Donnez ! + +CYRANO (s'asseyant aussi): + Si gentiment ! Si gaiement maternelle ! + +ROXANE: + Et, dites-moi,--pendant que j'ôte un peu le sang,-- + Ils étaient contre vous ? + +CYRANO: + Oh ! pas tout à fait cent. + +ROXANE: + Racontez ! + +CYRANO: + Non. Laissez. Mais vous, dites la chose + Que vous n'osiez tantôt me dire. . . + +ROXANE (sans quitter sa main): + A présent, j'ose, + Car le passé m'encouragea de son parfum ! + Oui, j'ose maintenant. Voilà . J'aime quelqu'un. + +CYRANO: + Ah !. . . + +ROXANE: + Qui ne le sait pas d'ailleurs. + +CYRANO: + Ah !. . . + +ROXANE: + Pas encore. + +CYRANO: + Ah !. . . + +ROXANE: + Mais qui va bientôt le savoir, s'il l'ignore. + +CYRANO: + Ah !. . . + +ROXANE: + Un pauvre garçon qui jusqu'ici m'aima + Timidement, de loin, sans oser le dire. . . + +CYRANO: + Ah !. . . + +ROXANE: + Laissez-moi votre main, voyons, elle a la fièvre.-- + Mais moi, j'ai vu trembler les aveux sur sa lèvre. + +CYRANO: + Ah !. . . + +ROXANE (achevant de lui faire un petit bandage avec son mouchoir): + Et figurez-vous, tenez, que, justement + Oui, mon cousin, il sert dans votre régiment ! + +CYRANO: + Ah !. . . + +ROXANE (riant): + Puisqu'il est cadet dans votre compagnie ! + +CYRANO: + Ah !. . . + +ROXANE: + Il a sur son front de l'esprit, du génie, + Il est fier, noble, jeune, intrépide, beau. . . + +CYRANO (se levant tout pâle): + Beau ! + +ROXANE: + Quoi ? Qu'avez-vous ? + +CYRANO: + Moi, rien. . .C'est. . .c'est. . . + (Il montre sa main, avec un sourire): + C'est ce bobo. + +ROXANE: + Enfin, je l'aime. Il faut d'ailleurs que je vous die + Que je ne l'ai jamais vu qu'à la Comédie. . . + +CYRANO: + Vous ne vous êtes donc pas parlé ? + +ROXANE: + Nos yeux seuls. + +CYRANO: + Mais comment savez-vous, alors ? + +ROXANE: + Sous les tilleuls + De la place Royale, on cause. . .Des bavardes + M'ont renseignée. . . + +CYRANO: + Il est cadet ? + +ROXANE: + Cadet aux gardes. + +CYRANO: + Son nom ? + +ROXANE: + Baron Christian de Neuvillette. + +CYRANO: + Hein ?. . . + Il n'est pas aux cadets. + +ROXANE: + Si, depuis ce matin: + Capitaine Carbon de Castel-Jaloux. + +CYRANO: + Vite, + Vite, on lance son cÅ“ur !. . .Mais, ma pauvre petite. . . + +LA DUÈGNE (ouvrant la porte du fond): + J'ai fini les gâteaux, monsieur de Bergerac ! + +CYRANO: + Eh bien ! lisez les vers imprimés sur le sac ! + (La duègne disparaît): + . . .Ma pauvre enfant, vous qui n'aimez que beau langage, + Bel esprit,--si c'était un profane, un sauvage. + +ROXANE: + Non, il a les cheveux d'un héros de d'Urfe ! + +CYRANO: + S'il était aussi maldisant que bien coiffé ! + +ROXANE: + Non, tous les mots qu'il dit sont fins, je le devine ! + +CYRANO: + Oui, tous les mots sont fins quand la moustache est fine. + --Mais si c'était un sot !. . . + +ROXANE (frappant du pied): + Eh bien ! j'en mourrais, là  ! + +CYRANO (après un temps): + Vous m'avez fait venir pour me dire cela ? + Je n'en sens pas très bien l'utilité, madame. + +ROXANE: + Ah, c'est que quelqu'un hier m'a mis la mort dans l'âme, + Et me disant que tous, vous êtes tous Gascons + Dans votre compagnie. . . + +CYRANO: + Et que nous provoquons + Tous les blancs-becs qui, par faveur, se font admettre + Parmis les purs Gascons que nous sommes, sans l'être ? + C'est ce qu'on vous a dit ? + +ROXANE: + Et vous pensez si j'ai + Tremblé pour lui ! + +CYRANO (entre ses dents): + Non sans raison ! + +ROXANE: + Mais j'ai songé + Lorsque invincible et grand, hier, vous nous apparûtes, + Châtiant ce coquin, tenant tête à ces brutes,-- + J'ai songé: s'il voulait, lui que tous ils craindront. . . + +CYRANO: + C'est bien, je défendrai votre petit baron. + +ROXANE: + Oh ! n'est-ce pas que vous allez me le défendre ? + J'ai toujours eu pour vous une amitié si tendre. + +CYRANO: + Oui, oui. + +ROXANE: + Vous serez son ami ? + +CYRANO: + Je le serai. + +ROXANE: + Et jamais il n'aura de duel ? + +CYRANO: + C'est juré. + +ROXANE: + Oh ! je vous aime bien. Il faut que je m'en aille. + (Elle remet vivement son masque, une dentelle sur son front, et, + distraitement): + Mais vous ne m'avez pas raconté la bataille + De cette nuit. Vraiment ce dut être inouï !. . . + --Dites-lui qu'il m'écrive. + (Elle lui envoie un petit baiser de la main): + Oh ! je vous aime ! + +CYRANO: + Oui, oui. + +ROXANE: + Cent hommes contre vous ? Allons, adieu.--Nous sommes + De grands amis ! + +CYRANO: + Oui, oui. + +ROXANE: + Qu'il m'écrive !--Cent hommes !-- + Vous me direz plus tard. Maintenant, je ne puis. + Cent hommes ! Quel courage ! + +CYRANO (la saluant): + Oh ! j'ai fait mieux depuis. + (Elle sort. Cyrano reste immobile, les yeux à terre. Un silence. La + porte de droite s'ouvre. Ragueneau passe sa tête.) + + + +Scène 2.VII. + +Cyrano, Ragueneau, les poètes, Carbon de Castel-Jaloux, les cadets, la +foule, etc., puis De Guiche. + + +RAGUENEAU: + Peut-on rentrer ? + +CYRANO (sans bouger): + Oui. . . + (Ragueneau fait signe et ses amis rentrent. En même temps, à la porte + du fond paraît Carbon de Castel-Jaloux, costume de capitaine aux + gardes, qui fait de grands gestes en apercevant Cyrano.) + +CARBON DE CASTEL-JALOUX: + Le voilà  ! + +CYRANO (levant la tête): + Mon capitaine !. . . + +CARBON (exultant): + Notre héros ! Nous savons tout ! Une trentaine + De mes cadets sont là  !. . . + +CYRANO (reculant): + Mais. . . + +CARBON (voulant l'entraîner): + Viens ! on veut te voir ! + +CYRANO: + Non ! + +CARBON: + Il boivent en face, à la Croix du Trahoir. + +CYRANO: + Je. . . + +CARBON (remontant à la porte, et criant à la cantonade, d'une voix de + tonnerre): + Le héros refuse. Il est d'humeur bourrue ! + +UNE VOIX (au dehors): + Ah ! Sandious ! + (Tumulte au dehors, bruit d'épées et de bottes qui se rapprochent.) + +CARBON (se frottant les mains): + Les voici qui traversent la rue ! + +LES CADETS (entrant dans la rôtisserie): + Mille dious !--Capdedious !--Mordious !--Pocapdedious ! + +RAGUENEAU (reculant épouvanté): + Messieurs, vous êtes donc tous de Gascogne ! + +LES CADETS: + Tous ! + +UN CADET (à Cyrano): + Bravo ! + +CYRANO: + Baron ! + +UN AUTRE (lui secouant les mains): + Vivat ! + +CYRANO: + Baron ! + +TROISIÈME CADET: + Que je t'embrasse ! + +CYRANO: + Baron !. . . + +PLUSIEURS GASCONS: + Embrassons-le ! + +CYRANO (ne sachant auquel répondre): + Baron !. . .baron !. . .de grâce. . . + +RAGUENEAU: + Vous êtes tous barons, messieurs ? + +LES CADETS: + Tous ? + +RAGUENEAU: + Le sont-ils ?. . . + +PREMIER CADET: + On ferait une tour rien qu'avec nos tortils ! + +LE BRET (entrant, et courant à Cyrano): + On te cherche ! Une foule en délire conduite + Par ceux qui cette nuit marchèrent à ta suite. . . + +CYRANO (épouvanté): + Tu ne leur as pas dit où je me trouve ?. . . + +LE BRET (se frottant les mains): + Si ! + +UN BOURGEOIS (entrant suivi d'un groupe): + Monsieur, tout le Marais se fait porter ici ! + (Au dehors la rue s'est remplie de monde. Des chaises à porteurs, des + carrosses s'arrêtent.) + +LE BRET (bas, souriant, à Cyrano): + Et Roxane ? + +CYRANO (vivement): + Tais-toi ! + +LA FOULE (criant dehors): + Cyrano !. . . + (Une cohue se précipite dans la pâtisserie. Bousculade. Acclamations.) + +RAGUENEAU (debout sur une table): + Ma boutique + Est envahie ! On casse tout ! C'est magnifique ! + +DES GENS (autour de Cyrano): + Mon ami. . .mon ami. . . + +CYRANO: + Je n'avais pas hier + Tant d'amis ! + +LE BRET (ravi): + Le succès ! + +UN PETIT MARQUIS (accourant, les mains tendues): + Si tu savais, mon cher. . . + +CYRANO: + Si tu ?. . .Tu ?. . .Qu'est-ce donc qu'ensemble nous gardâmes ? + +UN AUTRE: + Je veux vous présenter, Monsieur, à quelques dames + Qui là , dans mon carrosse. . . + +CYRANO (froidement): + Et vous d'abord, à moi, + Qui vous présentera ? + +LE BRET (stupéfait): + Mais qu'as-tu donc ? + +CYRANO: + Tais-toi ! + +UN HOMME DE LETTRES (avec une écritoire): + Puis-je avoir des détails sur ?. . . + +CYRANO: + Non. + +LE BRET (lui poussant le coude): + C'est Théophraste, + Renaudot ! l'inventeur de la gazette. + +CYRANO: + Baste ! + +LE BRET: + Cette feuille où l'on fait tant de choses tenir ! + On dit que cette idée a beaucoup d'avenir ! + +LE POÈTE (s'avançant): + Monsieur. . . + +CYRANO: + Encor ! + +LE POÈTE: + Je veux faire un pentacrostiche + Sur votre nom. . . + +QUELQU'UN (s'avançant encore): + Monsieur. . . + +CYRANO: + Assez ! + (Mouvement. On se range. De Guiche paraît, escorté d'officiers. Cuigy, + Brissaille, les officiers qui sont partis avec Cyrano à la fin du + premier acte. Cuigy vient vivement à Cyrano.) + +CUIGY (à Cyrano): + Monsieur de Guiche ! + (Murmure. Tout le monde se range): + Vient de la part du maréchal de Gassion ! + +DE GUICHE (saluant Cyrano): + . . .Qui tient à vous mander son admiration + Pour le nouvel exploit dont le bruit vient de courre. + +LA FOULE: + Bravo !. . . + +CYRANO (s'inclinant): + Le maréchal s'y connaît en bravoure. + +DE GUICHE: + Il n'aurait jamais cru le fait si ces messieurs + N'avaient pu lui jurer l'avoir vu. + +CUIGY: + De nos yeux ! + +LE BRET (bas à Cyrano, qui a l'air absent): + Mais. . . + +CYRANO: + Tais-toi ! + +LE BRET: + Tu parais souffrir ! + +CYRANO (tressaillant et se redressant vivement): + Devant ce monde ?. . . + (Sa moustache se hérisse; il poitrine): + Moi souffrir ?. . .Tu vas voir ! + +DE GUICHE (auquel Cuigy a parlé à l'oreille): + Votre carière abonde + De beaux exploits, déjà .--Vous servez chez ces fous + De Gascons, n'est-ce pas ? + +CYRANO: + Aux cadets, oui. + +UN CADET (d'une voix terrible): + Chez nous ! + +DE GUICHE (regardant les Gascons, rangés derrière Cyrano): + Ah ! ah !. . .Tous ces messieurs à la mine hautaine, + Ce sont donc les fameux ?. . . + +CARBON DE CASTEL-JALOUX: + Cyrano ! + +CYRANO: + Capitaine ? + +CARBON: + Puisque ma compagnie est, je crois, au complet, + Veuillez la présenter au comte, s'il vous plaît. + +CYRANO (faisant deux pas vers De Guiche et montrant les cadets): + Ce sont les cadets de Gascogne + De Carbon de Castel-Jaloux ! + Bretteurs et menteurs sans vergogne, + Ce sont les cadets de Gascogne ! + Parlant blason, lambel, bastogne, + Tous plus nobles que des filous, + Ce sont les cadets de Gascogne + De Carbon de Castel-Jaloux: + Å’il d'aigle, jambe de cigogne, + Moustache de chat, dents de loups, + Fendant la canaille qui grogne, + Å’il d'aigle, jambe de cigogne, + Ils vont,--coiffés d'un vieux vigogne + Dont la plume cache les trous !-- + Å’il d'aigle, jambe de cigogne, + Moustache de chat, dents de loups ! + Perce-Bedaine et Casse-Trogne + Sont leurs sobriquets les plus doux; + De gloire, leur âme est ivrogne ! + Perce-Bedaine et Casse-Trogne, + Dans tous les endroits où l'on cogne + Ils se donnent des rendez-vous. . . + Perce-Bedaine et Casse-Trogne + Sont leurs sobriquets les plus doux ! + Voici les cadets de Gascogne + Qui font cocus tous les jaloux ! + O femme, adorable carogne, + Voici les cadets de Gascogne ! + Que le vieil époux se renfrogne: + Sonnez, clairons ! chantez, coucous ! + Voici les cadets de Gascogne + Qui font cocus tous les jaloux ! + +DE GUICHE (nonchalamment assis dans un fauteuil que Ragueneau a vite + apporté): + Un poète est un luxe, aujourd'hui, qu'on se donne. + --Voulez-vous être à moi ? + +CYRANO: + Non, Monsieur, à personne. + +DE GUICHE: + Votre verve amusa mon oncle Richelieu, + Hier. Je veux vous servir auprès de lui. + +LE BRET (ébloui): + Grand Dieu ! + +DE GUICHE: + Vous avez bien rimé cinq actes, j'imagine ? + +LE BRET (à l'oreille de Cyrano): + Tu vas faire jouer, mon cher, ton Agrippine ! + +DE GUICHE: + Portez-les-lui. + +CYRANO (tenté et un peu charmé): + Vraiment. . . + +DE GUICHE: + Il est des plus experts. + Il vous corrigera seulement quelques vers. . . + +CYRANO (dont le visage s'est immédiatement rembruni): + Impossible, Monsieur; mon sang se coagule + En pensant qu'on y peut changer une virgule. + +DE GUICHE: + Mais quand un vers lui plaît, en revanche, mon cher, + Il le paye très cher. + +CYRANO: + Il le paye moins cher + Que moi, lorsque j'ai fait un vers, et que je l'aime, + Je me le paye, en me le chantant à moi-même ! + +DE GUICHE: + Vous êtes fier. + +CYRANO: + Vraiment, vous l'avez remarqué ? + +UN CADET (entrant avec, enfilés à son épée, des chapeaux aux plumets + miteux, aux coiffes trouées, défoncées): + Regarde, Cyrano ! ce matin, sur le quai + Le bizarre gibier à plumes que nous prîmes ! + Les feutres des fuyards !. . . + +CARBON: + Des dépouilles opimes ! + +TOUT LE MONDE (riant): + Ah ! Ah ! Ah ! + +CUIGY: + Celui qui posta ces gueux, ma foi, + Doit rager aujourd'hui. + +BRISSAILLE: + Sait-on qui c'est ? + +DE GUICHE: + C'est moi. + (Les rires s'arrêtent): + Je les avais chargés de châtier,--besogne + Qu'on ne fait pas soi-même,--un rimailleur ivrogne. + (Silence gêné.) + +LE CADET (à mi-voix, à Cyrano, lui montrant les feutres): + Que faut-il qu'on en fasse ? Ils sont gras. . .Un salmis ? + +CYRANO (prenant l'épée où ils sont enfilés, et les faisant, dans un + salut, tous glisser aux pieds de De Guiche): + Monsieur, si vous voulez les rendre à vos amis ? + +DE GUICHE (se levant et d'une voix brève): + Ma chaise et mes porteurs, tout de suite: je monte. + (A Cyrano, violemment): + Vous, Monsieur !. . . + +UNE VOIX (dans la rue, criant): + Les porteurs de monseigneur le comte + De Guiche ! + +DE GUICHE (qui s'est dominé, avec un sourire): + . . .Avez-vous lu Don Quichot ? + +CYRANO: + Je l'ai lu. + Et me découvre au nom de cet hurluberlu. + +DE GUICHE: + Veuillez donc méditer alors. . . + +UN PORTEUR (paraissant au fond): + Voici la chaise. + +DE GUICHE: + Sur le chapitre des moulins ! + +CYRANO (saluant): + Chapitre treize. + +DE GUICHE: + Car, lorsqu'on les attaque, il arrive souvent. . . + +CYRANO: + J'attaque donc des gens qui tournent à tout vent ? + +DE GUICHE: + Qu'un moulinet de leurs grands bras chargés de toiles + Vous lance dans la boue !. . . + +CYRANO: + Ou bien dans les étoiles ! + (De Guiche sort. On le voit remonter en chaise. Les seigneurs + s'éloignent en chuchotant. Le Bret les réaccompagne. La foule sort.) + + + +Scène 2.VIII. + +Cyrano, Le Bret, les cadets, qui se sont attablés à droite et à gauche +et auxquels on sert à boire et à manger. + + +CYRANO (saluant d'un air goguenard ceux qui sortent sans oser le saluer): + Messieurs. . .Messieurs. . .Messieurs. . . + +LE BRET (désolé, redescendant, les bras au ciel): + Ah ! dans quels jolis draps. + +CYRANO: + Oh ! toi ! tu vas grogner ! + +LE BRET: + Enfin, tu conviendras + Qu'assassiner toujours la chance passagère, + Devient exagéré. + +CYRANO: + Hé bien oui, j'exagère ! + +LE BRET (triomphant): + Ah ! + +CYRANO: + Mais pour le principe, et pour l'exemple aussi, + Je trouve qu'il est bon d'exagérer ainsi. + +LE BRET: + Si tu laissais un peu ton âme mousquetaire, + La fortune et la gloire. . . + +CYRANO: + Et que faudrait-il faire ? + Chercher un protecteur puissant, prendre un patron, + Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc + Et s'en fait un tuteur en lui léchant l'écorce, + Grimper par ruse au lieu de s'élever par force ? + Non, merci. Dédier, comme tous il le font, + Des vers aux financiers ? se changer en bouffon + Dans l'espoir vil de voir, aux lèvres d'un ministre, + Naître un sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre ? + Non, merci. Déjeuner, chaque jour, d'un crapaud ? + Avoir un ventre usé par la marche ? une peau + Qui plus vite, à l'endroit des genoux, devient sale ? + Exécuter des tours de souplesse dorsale ?. . . + Non, merci. D'une main flatter la chèvre au cou + Cependant que, de l'autre, on arrose le chou, + Et, donneur de séné par désir de rhubarbe, + Avoir son encensoir, toujours, dans quelque barbe ? + Non, merci ! Se pousser de giron en giron, + Devenir un petit grand homme dans un rond, + Et naviguer, avec des madrigaux pour rames, + Et dans ses voiles des soupirs de vieilles dames ? + Non, merci ! Chez le bon éditeur de Sercy + Faire éditer ses vers en payant ? Non, merci ! + S'aller faire nommer pape par les conciles + Que dans des cabarets tiennent des imbéciles ? + Non, merci ! Travailler à se construire un nom + Sur un sonnet, au lieu d'en faire d'autres ? Non, + Merci ! Ne découvrir du talent qu'aux mazettes ? + Être terrorisé par de vagues gazettes, + Et se dire sans cesse: "Oh, pourvu que je sois + Dans les petits papiers du Mercure François ?". . . + Non, merci ! Calculer, avoir peur, être blême, + Aimer mieux faire une visite qu'un poème, + Rédiger des placets, se faire présenter ? + Non, merci ! non, merci ! non, merci ! Mais. . .chanter, + Rêver, rire, passer, être seul, être libre, + Avoir l'Å“il qui regarde bien, la voix qui vibre, + Mettre, quand il vous plaît, son feutre de travers, + Pour un oui, pour un non, se battre,--ou faire un vers ! + Travailler sans souci de gloire ou de fortune, + A tel voyage, auquel on pense, dans la lune ! + N'écrire jamais rien qui de soi ne sortît, + Et modeste d'ailleurs, se dire: mon petit, + Soit satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles, + Si c'est dans ton jardin à toi que tu les cueilles ! + Puis, s'il advient d'un peu triompher, par hasard, + Ne pas être obligé d'en rien rendre à César, + Vis-à -vis de soi-même en garder le mérite, + Bref, dédaignant d'être le lierre parasite, + Lors même qu'on n'est pas le chêne ou le tilleul, + Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul ! + +LE BRET: + Tout seul, soit ! Mais non pas contre tous ! Comment diable + As-tu donc contracté la manie effroyable + De te faire toujours, partout, des ennemis ? + +CYRANO: + A force de vous voir vous faire des amis, + Et rire à ces amis dont vous avez des foules, + D'une bouche empruntée au derrière des poules ! + J'aime raréfier sur mes pas les saluts, + Et m'écrie avec joie: un ennemi de plus ! + +LE BRET: + Quelle aberration ! + +CYRANO: + Eh bien, oui, c'est mon vice. + Déplaire est mon plaisir. J'aime qu'on me haïsse. + Mon cher, si tu savais comme l'on marche mieux + Sous la pistolétade excitante des yeux ! + Comme, sur les pourpoints, font d'amusantes taches + Le fiel des envieux et la bave des lâches ! + --Vous, la molle amitié dont vous vous entourez, + Ressemble à ces grands cols d'Italie, ajourés + Et flottants, dans lesquels votre cou s'effémine: + On y est plus à l'aise. . .et de moins haute mine, + Car le front n'ayant pas de maintien ni de loi, + S'abandonne à pencher dans tous les sens. Mais moi, + La Haine, chaque jour, me tuyaute et m'apprête + La fraise dont l'empois force à lever la tête; + Chaque ennemi de plus est un nouveau godron + Qui m'ajoute une gêne, et m'ajoute un rayon: + Car, pareille en tous points à la fraise espagnole, + La Haine est un carcan, mais c'est une auréole ! + +LE BRET (après un silence, passant son bras sous le sien): + Fais tout haut l'orgueilleux et l'amer, mais, tout bas + Dis-moi tout simplement qu'elle ne t'aime pas ! + +CYRANO (vivement): + Tais-toi ! + (Depuis un moment, Christian est entré, s'est mêlé aux cadets; ceux-ci + ne lui adressent pas la parole; il a fini par s'asseoir seul à une + petite table, où Lise le sert.) + + + +Scène 2.IX. + +Cyrano, Le Bret, les cadets, Christian de Neuvillette. + + +UN CADET (assis à une table du fond, le verre en main): + Hé ! Cyrano ! + (Cyrano se retourne): + Le récit ? + +CYRANO: + Tout à l'heure ! + (Il remonte au bras de Le Bret. Ils causent bas.) + +LE CADET (se levant, et descendant): + Le récit du combat ! Ce sera la meilleure + Leçon + (Il s'arrête devant la table où est Christian): + pour ce timide apprentif ! + +CHRISTIAN (levant la tête): + Apprentif ? + +UN AUTRE CADET: + Oui, septentrional maladif ! + +CHRISTIAN: + Maladif ? + +PREMIER CADET (goguenard): + Monsieur de Neuvillette, apprenez quelque chose: + C'est qu'il est un objet, chez nous, dont on ne cause + Pas plus que de cordon dans l'hôtel d'un pendu ! + +CHRISTIAN: + Qu'est-ce ? + +UN AUTRE CADET (d'une voix terrible): + Regardez-moi ! + (Il pose trois fois, mystérieusement, son doigt sur son nez): + M'avez-vous entendu ? + +CHRISTIAN: + Ah ! c'est le. . . + +UN AUTRE: + Chut !. . .jamais ce mot ne se profère ! + (Il montre Cyrano qui cause au fond avec Le Bret.) + Ou c'est à lui, là -bas, que l'on aurait affaire ! + +UN AUTRE (qui, pendant qu'il était tourné vers les premiers, est venu + sans bruit s'asseoir sur la table, dans son dos): + Deux nasillards par lui furent exterminés + Parce qu'il lui déplut qu'ils parlassent du nez ! + +UN AUTRE (d'une voix caverneuse,--surgissant de sous la table où il + s'est glissé à quatre pattes): + On ne peut faire, sans défuncter avant l'âge, + La moindre allusion au fatal cartilage ! + +UN AUTRE (lui posant la main sur l'épaule): + Un mot suffit ! Que dis-je, un mot ? Un geste, un seul ! + Et tirer son mouchoir, c'est tirer son linceul ! + (Silence. Tous autour de lui, les bras croisés, le regardent. Il se + lève et va à Carbon de Castel-Jaloux qui, causant avec un officier, a + l'air de ne rien voir.) + +CHRISTIAN: + Capitaine ! + +CARBON (se retournant et le toisant): + Monsieur ? + +CHRISTIAN: + Que fait-on quand on trouve + Des Méridionaux trop vantards ?. . . + +CARBON: + On leur prouve + Qu'on peut être du Nord, et courageux. + (Il lui tourne le dos.) + +CHRISTIAN: + Merci. + +PREMIER CADET (à Cyrano): + Maintenant, ton récit ! + +TOUS: + Son récit ! + +CYRANO (redescendant vers eux): + Mon récit ?. . . + (Tous rapprochent leurs escabeaux, se groupent autour de lui, tendent + le col. Christian s'est mis à cheval sur une chaise): + Eh bien ! donc je marchais tout seul, à leur rencontre. + La lune, dans le ciel, luisait comme une montre, + Quand soudain, je ne sais quel soigneux horloger + S'étant mis à passer un coton nuager + Sur le boîtier d'argent de cette montre ronde, + Il se fit une nuit la plus noire du monde, + Et les quais n'étant pas du tout illuminés, + Mordious ! on n'y voyait pas plus loin. . . + +CHRISTIAN: + Que son nez. + (Silence. Tous le monde se lève lentement. On regarde Cyrano avec + terreur. Celui-ci s'est interrompu, stupéfait. Attente.) + +CYRANO: + Qu'est-ce que c'est que cet homme-là  ? + +UN CADET (à mi-voix): + C'est un homme + Arrivé ce matin. + +CYRANO (faisant un pas vers Christian): + Ce matin ? + +CARBON (à mi-voix): + Il se nomme + Le baron de Neuvil. . . + +CYRANO (vivement, s'arrêtant): + Ah ! C'est bien. . . + (Il pâlit, rougit, a encore un mouvement pour se jeter sur Christian): + Je. . . + (Puis, il se domine, et dit d'une voix sourde): + Très bien. . . + (Il reprend): + Je disais donc. . . + (Avec un éclat de rage dans la voix): + Mordious !. . . + (Il continue d'un ton naturel): + que l'on n'y voyait rien. + (Stupeur. On se rassied en se regardant): + Et je marchais, songeant que pour un gueux fort mince + J'allais mécontenter quelque grand, quelque prince, + Qui m'aurait sûrement. . . + +CHRISTIAN: + Dans le nez !. . . + (Tout le monde se lève. Christian se balance sur sa chaise.) + +CYRANO (d'une voix étranglée): + Une dent,-- + Qui m'aurait une dent. . .et qu'en somme, imprudent, + J'allais fourrer. . . + +CHRISTIAN: + Le nez. . . + +CYRANO: + Le doigt. . .entre l'écorce + Et l'arbre, car ce grand pouvait être de force + À me faire donner. . .' + +CHRISTIAN: + Sur le nez. . . + +CYRANO (essuyant la sueur à son front): + Sur les doigts. + --Mais j'ajoutai: Marche, Gascon, fais ce que dois ! + Va, Cyrano ! Et ce disant, je me hasarde, + Quand, dans l'ombre, quelqu'un me porte. . . + +CHRISTIAN: + Une nasarde. + +CYRANO: + Je la pare, et soudain me trouve. . . + +CHRISTIAN: + Nez à nez. . . + +CYRANO (bondissant vers lui): + Ventre-Saint-Gris ! + (Tous les Gascons se précipitent pour voir, arrivé sur Christian, + il se maîtrise et continue): + avec cent braillards avinés + Qui puaient. . . + +CHRISTIAN: + À plein nez. . . + +CYRANO (blême et souriant): + L'oignon et la litharge ! + Je bondis, front baissé. . . + +CHRISTIAN: + Nez au vent ! + +CYRANO: + et je charge ! + J'en estomaque deux ! J'en empale un tout vif ! + Quelqu'un m'ajuste: Paf ! et je riposte. . . + +CHRISTIAN: + Pif ! + +CYRANO (éclatant): + Tonnerre ! Sortez tous ! + (Tous les cadets se précipitent vers les portes.) + +PREMIER CADET: + C'est le réveil du tigre ! + +CYRANO: + Tous ! Et laissez-moi seul avec cet homme ! + +DEUXIÈME CADET: + Bigre ! + On va le retrouver en hachis ! + +RAGUENEAU: + En hachis ? + +UN AUTRE CADET: + Dans un de vos pâtés ! + +RAGUENEAU: + Je sens que je blanchis, + Et que je m'amollis comme une serviette ! + +CARBON: + Sortons ! + +UN AUTRE: + Il n'en va pas laisser une miette ! + +UN AUTRE: + Ce qui va se passer ici, j'en meurs d'effroi ! + +UN AUTRE (refermant la porte de droite): + Quelque chose d'épouvantable ! + (Ils sont tous sortis,--soit par le fond, soit par les + côtés,--quelques-uns ont disparu par l'escalier. Cyrano et Christian + restent face à face, et se regardent un moment.) + + + +Scène 2.X. + +Cyrano, Christian. + + +CYRANO: + Embrasse-moi ! + +CHRISTIAN: + Monsieur. . . + +CYRANO: + Brave. + +CHRISTIAN: + Ah ça ! mais !. . . + +CYRANO: + Très brave. Je préfère. + +CHRISTIAN: + Me direz-vous ?. . . + +CYRANO: + Embrasse-moi. Je suis son frère. + +CHRISTIAN: + De qui ? + +CYRANO: + Mais d'elle ! + +CHRISTIAN: + Hein ?. . . + +CYRANO: + Mais de Roxane ! + +CHRISTIAN (courant à lui): + Ciel ! + Vous, son frère ? + +CYRANO: + Ou tout comme: un cousin fraternel. + +CHRISTIAN: + Elle vous a ?. . . + +CYRANO: + Tout dit ! + +CHRISTIAN: + M'aime-t-elle ? + +CYRANO: + Peut-être ! + +CHRISTIAN (lui prenant les mains): + Comme je suis heureux, Monsieur, de vous connaître ! + +CYRANO: + Voilà ce qui s'appelle un sentiment soudain. + +CHRISTIAN: + Pardonnez-moi. . . + +CYRANO (le regardant, et lui mettant la main sur l'épaule): + C'est vrai qu'il est beau, le gredin ! + +CHRISTIAN: + Si vous saviez, Monsieur, comme je vous admire ! + +CYRANO: + Mais tous ces nez que vous m'avez. . . + +CHRISTIAN: + Je les retire ! + +CYRANO: + Roxane attend ce soir une lettre. . . + +CHRISTIAN: + Hélas ! + +CYRANO: + Quoi ? + +CHRISTIAN: + C'est me perdre que de cesser de rester coi ! + +CYRANO: + Comment ? + +CHRISTIAN: + Las ! je suis sot à m'en tuer de honte ! + +CYRANO: + Mais non, tu ne l'es pas, puisque tu t'en rends compte. + D'ailleurs, tu ne m'as pas attaqué comme un sot. + +CHRISTIAN: + Bah ! on trouve des mots quand on monte à l'assaut ! + Oui, j'ai certain esprit facile et militaire, + Mais je ne sais, devant les femmes, que me taire. + Oh ! leurs yeux, quand je passe, ont pour moi des bontés. . . + +CYRANO: + Leurs cÅ“urs n'en ont-ils plus quand vous vous arrêtez ? + +CHRISTIAN: + Non ! car je suis de ceux,--je le sais. . .et je tremble !-- + Qui ne savent parler d'amour. + +CYRANO: + Tiens !. . .Il me semble + Que si l'on eût pris soin de me mieux modeler, + J'aurais été de ceux qui savent en parler. + +CHRISTIAN: + Oh ! pouvoir exprimer les choses avec grâce ! + +CYRANO: + Être un joli petit mousquetaire qui passe ! + +CHRISTIAN: + Roxane est précieuse et sûrement je vais + Désillusionner Roxane ! + +CYRANO (regardant Christian): + Si j'avais + Pour exprime mon âme un pareil interprète ! + +CHRISTIAN (avec désespoir): + Il me faudrait de l'éloquence ! + +CYRANO (brusquement): + Je t'en prête ! + Toi, du charme physique et vainqueur, prête-m'en: + Et faisons à nous deux un héros de roman ! + +CHRISTIAN: + Quoi ? + +CYRANO: + Te sens-tu de force à répéter les choses + Que chaque jour je t'apprendrai ?. . . + +CHRISTIAN: + Tu me proposes ?. . . + +CYRANO: + Roxane n'aura pas de désillusions ! + Dis, veux-tu qu'à nous deux nous la séduisions ? + Veux-tu sentir passer, de mon pourpoint de buffle + Dans ton pourpoint brodé, l'âme que je t'insuffle !. . . + +CHRISTIAN: + Mais, Cyrano !. . . + +CYRANO: + Christian, veux-tu ? + +CHRISTIAN: + Tu me fais peur ! + +CYRANO: + Puisque tu crains, tout seul, de refroidir son cÅ“ur, + Veux-tu que nous fassions--et bientôt tu l'embrases !-- + Collaborer un peu tes lèvres et mes phrases ?. . . + +CHRISTIAN: + Tes yeux brillent !. . . + +CYRANO: + Veux-tu ? + +CHRISTIAN: + Quoi ! cela te ferait + Tant de plaisir ?. . . + +CYRANO (avec enivrement): + Cela. . . + (Se reprenant, et en artiste): + Cela m'amuserait ! + C'est une expérience à tenter un poète. + Veux-tu me compléter et que je te complète ? + Tu marcheras, j'irai dans l'ombre à ton côté: + Je serai ton esprit, tu seras ma beauté. + +CHRISTIAN: + Mais la lettre qu'il faut, au plus tôt, lui remettre ! + Je ne pourrai jamais. . . + +CYRANO (sortant de son pourpoint la lettre qu'il a écrite): + Tiens, la voilà , ta lettre ! + +CHRISTIAN: + Comment ? + +CYRANO: + Hormis l'adresse, il n'y manque plus rien. + +CHRISTIAN: + Je. . . + +CYRANO: + Tu peux l'envoyer. Sois tranquille. Elle est bien. + +CHRISTIAN: + Vous aviez ?. . . + +CYRANO: + Nous avons toujours, nous, dans nos poches, + Des épîtres à des Chloris. . .de nos caboches, + Car nous sommes ceux-là qui pour amante n'ont + Que du rêve soufflé dans la bulle d'un nom !. . . + Prends, et tu changeras en vérités ces feintes; + Je lançais au hasard ces aveux et ces plaintes: + Tu verras se poser tous ces oiseaux errants. + Tu verras que je fus dans cette lettre--prends !-- + D'autant plus éloquent que j'étais moins sincère ! + --Prends donc, et finissons ! + +CHRISTIAN: + N'est-il pas nécessaire + De changer quelques mots ? Écrite en divaguant, + Ira-t-elle à Roxane ? + +CYRANO: + Elle ira comme un gant ! + +CHRISTIAN: + Mais. . . + +CYRANO: + La crédulité de l'amour-propre est telle, + Que Roxane croira que c'est écrit pour elle ! + +CHRISTIAN: + Ah ! mon ami ! + (Il se jette dans les bras de Cyrano. Ils restent embrassés.) + + + +Scène 2.XI. + +Cyrano, Christian, les Gascons, le mousquetaire, Lise. + + +UN CADET (entr'ouvrant la porte): + Plus rien. . .Un silence de mort. . . + Je n'ose regarder. . . + (Il passe la tête): + Hein ? + +TOUS LES CADETS (entrant et voyant Cyrano et Christian qui s'embrassent): + Ah !. . .Oh !. . . + +UN CADET: + C'est trop fort ! + (Consternation.) + +LE MOUSQUETAIRE (goguenard): + Ouais ?. . . + +CARBON: + Notre démon est doux comme un apôtre ! + Quand sur une narine on le frappe,--il tend l'autre ! + +LE MOUSQUETAIRE: + On peut donc lui parler de son nez, maintenant ?. . . + (Appelant Lise, d'un air triomphant): + --Eh ! Lise ! Tu vas voir ! + (Humant l'air avec affectation): + Oh !. . .oh !. . .c'est surprenant ! + Quelle odeur !. . . + (Allant à Cyrano, dont il regarde le nez avec impertinence): + Mais monsieur doit l'avoir reniflée ? + Qu'est-ce que cela sent ici ?. . . + +CYRANO (le souffletant): + La giroflée ! + (Joie. Les cadets ont retrouvé Cyrano: ils font des culbutes.) + + +Rideau. + + + + +Acte III. + +Le Baiser de Roxane. + +Une petite place dans l'ancien Marais. Vieille maisons. Perspectives +de ruelles. À droite, la maison de Roxane et le mur de son jardin que +débordent de larges feuillages. Au-dessus de la porte, fenêtre et +balcon. Un banc devant le seuil. + +Du lierre grimpe au mur, du jasmin enguirlande le balcon, frissonne et +retombe. + +Par le banc et les pierres en saillie du mur, on peut facilement grimper +au balcon. + +En face, une ancienne maison de même style, brique et pierre, avec une +porte d'entrée. Le heurtoir de cette porte est emmailloté de linge comme +un pouce malade. + +Au lever du rideau, la duègne est assise sur le banc. La fenêtre est +grande ouverte sur le balcon de Roxane. + +Près de la duègne se tient debout Ragueneau, vêtu d'une sorte de livrée: +il termine un récit, en s'essuyant les yeux. + + + +Scène 3.I. + +Ragueneau, la duègne, puis Roxane, Cyrano, et deux pages. + + +RAGUENEAU: + . . .Et puis, elle est partie avec un mousquetaire ! + Seul, ruiné, je me pends. J'avais quitté la terre. + Monsieur de Bergerac entre, et, me dépendant, + Me vient à sa cousine offrir comme intendant. + +LA DUÈGNE: + Mais comment expliquer cette ruine où vous êtes ? + +RAGUENEAU: + Lise aimait les guerriers, et j'aimais les poètes ! + Mars mangeait les gâteaux qui laissait Apollon: + --Alors, vous comprenez, cela ne fut pas long ! + +LA DUÈGNE (se levant et appelant vers la fenêtre ouverte): + Roxane, êtes-vous prête ?. . .On nous attend ! + +LA VOIX DE ROXANE (par la fenêtre): + Je passe + Une mante ! + +LA DUÈGNE (à Ragueneau, lui montrant la porte d'en face): + C'est là qu'on nous attend, en face. + Chez Clomire. Elle tient bureau, dans son réduit. + On y lit un discours sur le Tendre, aujourd'hui. + +RAGUENEAU: + Sur le Tendre ? + +LA DUÈGNE (minaudant): + Mais oui !. . . + (Criant vers la fenêtre): + Roxane, il faut descendre, + Ou nous allons manquer le discours sur le Tendre ! + +LA VOIX DE ROXANE: + Je viens ! + (On entend un bruit d'instruments à cordes qui se rapproche.) + +LA VOIX DE CYRANO (chantant dans la coulisse): + La ! la ! la ! la ! + +LA DUÈGNE (surprise): + On nous joue un morceau ? + +CYRANO (suivi de deux pages porteurs de théorbes): + Je vous dis que la croche est triple, triple sot ! + +PREMIER PAGE (ironique): + Vous savez donc, Monsieur, si les croches sont triples ? + +CYRANO: + Je suis musicien, comme tous les disciples + De Gassendi ! + +LE PAGE (jouant et chantant): + La ! la ! + +CYRANO (lui arrachant le théorbe et continuant la phrase musicale): + Je peux continuer !. . . + La ! la ! la ! la ! + +ROXANE (paraissant sur le balcon): + C'est vous ? + +CYRANO (chantant sur l'air qu'il continue): + Moi qui viens saluer + Vos lys, et présenter mes respects à vos ro. . .ses ! + +ROXANE: + Je descends ! + (Elle quitte le balcon.) + +LA DUÈGNE (montrant les pages): + Qu'est-ce donc que ces deux virtuoses ? + +CYRANO: + C'est un pari que j'ai gagné sur d'Assoucy. + Nous discutions un point de grammaire.--Non !--Si !-- + Quand soudain me montrant ces deux grands escogriffes + Habiles à gratter les cordes de leurs griffes, + Et dont il fait toujours son escorte, il me dit: + "Je te parie un jour de musique !" Il perdit. + Jusqu'à ce que PhÅ“bus recommence son orbe, + J'ai donc sur mes talons ces joueurs de théorbe, + De tout ce que je fais harmonieux témoins !. . . + Ce fut d'abord charmant, et ce l'est déjà moins. + (Aux musiciens): + Hep !. . .Allez de ma part jouer une pavane + A Montfleury !. . . + (Les pages remontent pour sortir.--A la duègne): + Je viens demander à Roxane + Ainsi que chaque soir. . . + (Aux pages qui sortent): + Jouez longtemps,--et faux ! + (A la duègne): + . . .Si l'ami de son âme est toujours sans défauts ? + +ROXANE (sortant de la maison): + Ah ! qu'il est beau, qu'il a d'esprit, et que je l'aime ! + +CYRANO (souriant): + Christian a tant d'esprit ?. . . + +ROXANE: + Mon cher, plus que vous-même ! + +CYRANO: + J'y consens. + +ROXANE: + Il ne peut exister à mon goût + Plus fin diseur de ces jolis riens qui sont tout. + Parfois il est distrait, ses Muses sont absentes; + Puis, tout à coup, il dit des choses ravissantes ! + +CYRANO (incrédule): + Non ? + +ROXANE: + C'est trop fort ! Voilà comme les hommes sont: + Il n'aura pas d'esprit puisqu'il est beau garçon ! + +CYRANO: + Il sait parler du cÅ“ur d'une façon experte ? + +ROXANE: + Mais il n'en parle pas, Monsieur, il en disserte ! + +CYRANO: + Il écrit ? + +ROXANE: + Mieux encor ! Écoutez donc un peu: + (Déclamant): + Plus tu me prends de cÅ“ur, plus j'en ai !. . . + (Triomphante, à Cyrano): + Hé ! bien ? + +CYRANO: + Peuh !. . . + +ROXANE: + Et ceci: Pour souffrir, puisqu'il m'en faut un autre, + Si vous gardez mon cÅ“ur, envoyez-moi le vôtre ! + +CYRANO: + Tantôt il en a trop et tantôt pas assez. + Qu'est-ce au juste qu'il veut, de cÅ“ur ?. . . + +ROXANE (frappant du pied): + Vous m'agacez ! + C'est la jalousie. . . + +CYRANO (tressaillant): + Hein !. . . + +ROXANE: + . . .d'auteur qui vous dévore ! + --Et ceci, n'est-il pas du dernier tendre encore ? + Croyez que devers vous mon cÅ“ur ne fait qu'un cri, + Et que si les baisers s'envoyaient par écrit, + Madame, vous liriez ma lettre avec les lèvres !. . . + +CYRANO (souriant malgré lui de satisfaction): + Ha ! ha ! ces lignes-là sont. . .hé ! hé ! + (Se reprenant et avec dédain): + mais bien mièvres ! + +ROXANE: + Et ceci. . . + +CYRANO (ravi): + Vous savez donc ses lettres par cÅ“ur ? + +ROXANE: + Toutes ! + +CYRANO (frisant sa moustache): + Il n'y a pas à dire: c'est flatteur ! + +ROXANE: + C'est un maître ! + +CYRANO (modeste): + Oh !. . .un maître !. . . + +ROXANE (péremptoire): + Un maître !. . . + +CYRANO (saluant): + Soit !. . .un maître ! + +LA DUÈGNE (qui était remontée, redescendant vivement): + Monsieur de Guiche ! + (A Cyrano, le poussant vers la maison): + Entrez !. . .car il vaut mieux, peut-être, + Qu'il ne vous trouve pas ici; cela pourrait + Le mettre sur la piste. . . + +ROXANE (à Cyrano): + Oui, de mon cher secret ! + Il m'aime, il est puissant, il ne faut pas qu'il sache ! + Il peut dans mes amours donner un coup de hache ! + +CYRANO (entrant dans la maison): + Bien ! bien ! bien ! + (De Guiche paraît.) + + + +Scène 3.II. + +Roxane, De Guiche, la duègne, à l'écart. + + +ROXANE (à De Guiche, lui faisant une révérence): + Je sortais. + +DE GUICHE: + Je viens prendre congé. + +ROXANE: + Vous partez ? + +DE GUICHE: + Pour la guerre. + +ROXANE: + Ah ! + +DE GUICHE: + Ce soir même. + +ROXANE: + Ah ! + +DE GUICHE: + J'ai + Des ordres. On assiège Arras. + +ROXANE: + Ah. . .on assiège ?. . . + +DE GUICHE: + Oui. . .Mon départ a l'air de vous laisser de neige. + +ROXANE (poliment): + Oh !. . . + +DE GUICHE: + Moi, je suis navré. Vous reverrai-je ?. . .Quand ? + --Vous savez que je suis nommé mestre de camp ? + +ROXANE (indifférente): + Bravo. + +DE GUICHE: + Du régiment des gardes. + +ROXANE (saisie): + Ah ? des gardes ? + +DE GUICHE: + Où sert votre cousin, l'homme aux phrases vantardes. + Je saurai me venger de lui, là -bas. + +ROXANE (suffoquée): + Comment ! + Les gardes vont là -bas ? + +DE GUICHE (riant): + Tiens ! c'est mon régiment ! + +ROXANE (tombant assise sur le banc,--à part): + Christian ! + +DE GUICHE: + Qu'avez-vous ? + +ROXANE (toute émue): + Ce. . .départ. . .me désespère ! + Quand on tient à quelqu'un, le savoir à la guerre ! + +DE GUICHE (surpris et charmé): + Pour la première fois me dire un mot si doux, + Le jour de mon départ ! + +ROXANE (changeant de ton et s'éventant): + Alors,--vous allez vous + Venger de mon cousin ?. . . + +DE GUICHE (souriant): + On est pour lui ? + +ROXANE: + Non,--contre ! + +DE GUICHE: + Vous le voyez ? + +ROXANE: + Très peu. + +DE GUICHE: + Partout on le rencontre + Avec un des cadets. . . + (Il cherche le nom): + ce Neu. . .villen. . .viller. . . + +ROXANE: + Un grand ? + +DE GUICHE: + Blond. + +ROXANE: + Roux. + +DE GUICHE: + Beau !. . . + +ROXANE: + Peuh ! + +DE GUICHE: + Mais bête. + +ROXANE: + Il en a l'air ! + (Changeant de tone): + . . .Votre vengeance envers Cyrano ?--c'est peut-être + De l'exposer au feu, qu'il adore ?. . .Elle est piètre ! + Je sais bien, moi, ce qui lui serait sanglant ! + +DE GUICHE: + C'est ?. . . + +ROXANE: + Mais, si le régiment, en partant, le laissait + Avec ses chers cadets, pendant toute la guerre, + A Paris, bras croisés !. . .C'est la seule manière, + Un homme comme lui, de le faire enrager: + Vous voulez le punir ? privez-le de danger. + +DE GUICHE: + Une femme ! une femme ! il n'y a qu'une femme + Pour inventer ce tour ! + +ROXANE: + Il se rongera l'âme, + Et ses amis les poings, de n'être pas au feu: + Et vous serez vengé ! + +DE GUICHE (se rapprochant): + Vous m'aimez donc un peu ? + (Elle sourit): + Je veux voir dans ce fait d'épouser ma rancune + Une preuve d'amour, Roxane !. . . + +ROXANE: + C'en est une. + +DE GUICHE (montrant plusieurs plis cachetés): + J'ai les ordres sur moi qui vont être transmis + A chaque compagnie, a l'instant même, hormis. . . + (Il en détache un): + Celui-ci ! C'est celui des cadets. + (Il le met dans sa poche): + Je le garde. + (Riant): + Ah ! ah ! ah ! Cyrano !. . .Son humeur bataillarde !. . . + --Vous jouez donc des tours aux gens, vous ?. . . + +ROXANE (le regardant): + Quelquefois. + +DE GUICHE (tout près d'elle): + Vous m'affolez ! Ce soir--écoutez--oui, je dois + Être parti. Mais fuir quand je vous sens émue !. . . + Écoutez. Il y a, près d'ici, dans la rue + D'Orléans, un couvent fondé par le syndic + Des capucins, le Père Athanase. Un laïc + N'y peut entrer. Mais les bons Pères, je m'en charge !. . . + Il peuvent me cacher dans leur manche: elle est large. + --Ce sont les capucins qui servent Richelieu + Chez lui; redoutant l'oncle, ils craignent le neveu. + --On me croira parti. Je viendrai sous le masque. + Laissez-moi retarder d'un jour, chère fantasque !. . . + +ROXANE (vivement): + Mais si cela s'apprend, votre gloire. . . + +DE GUICHE: + Bah ! + +ROXANE: + Mais + Le siège, Arras. . . + +DE GUICHE: + Tant pis ! Permettez ! + +ROXANE: + Non ! + +DE GUICHE: + Permets ! + +ROXANE (tendrement): + Je dois vous le défendre ! + +DE GUICHE: + Ah ! + +ROXANE: + Partez ! + (A part): + Christian reste. + (Haut): + Je vous veux héroïque,--Antoine ! + +DE GUICHE: + Mot céleste ! + Vous aimez donc celui ?. . . + +ROXANE: + Pour lequel j'ai frémi. + +DE GUICHE (transporté de joie): + Ah ! je pars ! + (Il lui baise la main): + Êtes-vous contente ? + +ROXANE: + Oui, mon ami ! + (Il sort.) + +LA DUÈGNE (lui faisant dans le dos une révérence comique): + Oui, mon ami ! + +ROXANE (à la duègne): + Taisons ce que je viens de faire: + Cyrano m'en voudrait de lui voler sa guerre ! + (Elle appelle vers la maison): + Cousin ! + + + +Scène 3.III. + +Roxane, la duègne, Cyrano. + + +ROXANE: + Nous allons chez Clomire. + (Elle désigne la porte d'en face): + Alcandre y doit + Parler, et Lysimon ! + +LA DUÈGNE (mettant son petit doigt dans son oreille): + Oui ! mais mon petit doigt + Dit qu'on va les manquer ! + +CYRANO (à Roxane): + Ne manquez pas ces singes. + (Ils sont arrivés devant la porte de Clomire.) + +LA DUÈGNE (avec ravissement): + Oh, voyez ! le heurtoir est entouré de linges !. . . + (Au heurtoir): + On vous a baillonné pour que votre métal + Ne troublât pas les beaux discours,--petit brutal ! + (Elle le soulève avec des soins infinis et frappe doucement.) + +ROXANE (voyant qu'on ouvre): + Entrons !. . . + (Du seuil, à Cyrano): + Si Christian vient, comme je le présume, + Qu'il m'attende ! + +CYRANO (vivement, comme elle va disparaître): + Ah !. . . + (Elle se retourne): + Sur quoi, selon votre coutume, + Comptez-vous aujourd'hui l'interroger ! + +ROXANE: + Sur. . . + +CYRANO (vivement): + Sur ? + +ROXANE: + Mais vous serez muet, là -dessus ! + +CYRANO: + Comme un mur. + +ROXANE: + Sur rien !. . .Je vais lui dire: Allez ! Partez sans bride ! + Improvisez. Parlez d'amour. Soyez splendide ! + +CYRANO (souriant): + Bon. + +ROXANE: + Chut !. . . + +CYRANO: + Chut !. . . + +ROXANE: + Pas un mot !. . . + (Elle rentre et referme la porte.) + +CYRANO (la saluant, la porte une fois fermée): + En vous remerciant. + (La porte se rouvre et Roxane passe la tête.) + +ROXANE: + Il se préparerait !. . . + +CYRANO: + Diable, non !. . . + +TOUS LES DEUX (ensemble): + Chut !. . . + (La porte se ferme.) + +CYRANO (appelant): + Christian ! + + + +Scène 3.IV. + +Cyrano, Christian. + + +CYRANO: + Je sais tout ce qu'il faut. Prépare ta mémoire. + Voici l'occasion de se couvrir de gloire. + Ne perdons pas de temps. Ne prends pas l'air grognon. + Vite, rentrons chez toi, je vais t'apprendre. . . + +CHRISTIAN: + Non ! + +CYRANO: + Hein ? + +CHRISTIAN: + Non ! J'attends Roxane ici. + +CYRANO: + De quel vertige + Es-tu frappé ? Viens vite apprendre. . . + +CHRISTIAN: + Non, te dis-je ! + Je suis las d'emprunter mes lettres, mes discours, + Et de jouer ce rôle, et de trembler toujours !. . . + C'était bon au début ! Mais je sens qu'elle m'aime ! + Merci. Je n'ai plus peur. Je vais parler moi-même. + +CYRANO: + Ouais ! + +CHRISTIAN: + Et qui te dit que je ne saurais pas ?. . . + Je ne suis pas si bête à la fin ! Tu verras ! + Mais, mon cher, tes leçons m'ont été profitables. + Je saurai parler seul ! Et, de par tous les diables, + Je saurai bien toujours la prendre dans mes bras !. . . + (Apercevant Roxane, qui ressort de chez Clomire): + --C'est elle ! Cyrano, non, ne me quitte pas ! + +CYRANO (le saluant): + Parlez tout seul, Monsieur. + (Il disparaît derrière le mur du jardin.) + + + +Scène 3.V. + +Christian, Roxane, quelques précieux et précieuses, et la duègne, +un instant. + + +ROXANE (sortant de la maison de Clomire avec une compagnie qu'elle + quitte: révérences et saluts): + Barthénoïde !--Alcandre !--Grémione !. . . + +LA DUÈGNE (désespérée): + On a manqué le discours sur le Tendre ! + (Elle rentre chez Roxane.) + +ROXANE (saluant encore): + Urimédonte !. . .Adieu !. . . + (Tous saluent Roxane, se resaluent entre eux, se séparent et + s'éloignent par différentes rues. Roxane voit Christian): + C'est vous !. . . + (Elle va à lui): + Le soir descend. + Attendez. Ils sont loin. L'air est doux. Nul passant. + Asseyons-nous. Parlez. J'écoute. + +CHRISTIAN (s'assied près d'elle, sur le banc. Un silence): + Je vous aime. + +ROXANE (fermant les yeux): + Oui, parlez-moi d'amour. + +CHRISTIAN: + Je t'aime. + +ROXANE: + C'est le thème. + Brodez, brodez. + +CHRISTIAN: + Je vous. . . + +ROXANE: + Brodez ! + +CHRISTIAN: + Je t'aime tant. + +ROXANE: + Sans doute ! Et puis ? + +CHRISTIAN: + Et puis. . .je serais si content + Si vous m'aimiez !--Dis-moi, Roxane, que tu m'aimes ! + +ROXANE (avec une moue): + Vous m'offrez du brouet quand j'espérais des crèmes ! + Dites un peu comment vous m'aimez ?. . . + +CHRISTIAN: + Mais. . .beaucoup. + +ROXANE: + Oh !. . .Délabyrinthez vos sentiments ! + +CHRISTIAN (qui s'est rapproché et dévore des yeux la nuque blonde): + Ton cou ! + Je voudrais l'embrasser !. . . + +ROXANE: + Christian ! + +CHRISTIAN: + Je t'aime ! + +ROXANE (voulant se lever): + Encore ! + +CHRISTIAN (vivement, la retenant): + Non ! je ne t'aime pas ! + +ROXANE (se rasseyant): + C'est heureux ! + +CHRISTIAN: + Je t'adore ! + +ROXANE (se levant et s'éloignant): + Oh ! + +CHRISTIAN: + Oui. . .je deviens sot ! + +ROXANE (sèchement): + Et cela me déplaît ! + Comme il me déplairait que vous devinssiez laid. + +CHRISTIAN: + Mais. . . + +ROXANE: + Allez rassembler votre éloquence en fuite ! + +CHRISTIAN: + Je. . . + +ROXANE: + Vous m'aimez, je sais. Adieu. + (Elle va vers la maison.) + +CHRISTIAN: + Pas tout de suite ! + Je vous dirai. . . + +ROXANE (poussant la porte pour rentrer): + Que vous m'adorez. . .oui, je sais. + Non ! Non ! Allez-vous-en ! + +CHRISTIAN: + Mais je. . . + (Elle lui ferme la porte au nez.) + +CYRANO (qui depuis un moment est rentré sans être vu): + C'est un succès. + + + +Scène 3.VI. + +Christian, Cyrano, les pages, un instant. + + +CHRISTIAN: + Au secours ! + +CYRANO: + Non monsieur. + +CHRISTIAN: + Je meurs si je ne rentre + En grâce, à l'instant même. . . + +CYRANO: + Et comment puis-je, diantre ! + Vous faire à l'instant même, apprendre ?. . . + +CHRISTIAN (lui saisissant le bras): + Oh ! là , tiens, vois ! + (La fenêtre du balcon s'est éclairée): + +CYRANO (ému): + Sa fenêtre ! + +CHRISTIAN (criant): + Je vais mourir ! + +CYRANO: + Baissez la voix ! + +CHRISTIAN (tout bas): + Mourir !. . . + +CYRANO: + La nuit est noire. . . + +CHRISTIAN: + Eh ! bien ? + +CYRANO: + C'est réparable. + Vous ne méritez pas. . .Mets-toi là , misérable ! + Là , devant le balcon ! Je me mettrai dessous. . . + Et je te soufflerai tes mots. + +CHRISTIAN: + Mais. . . + +CYRANO: + Taisez-vous ! + +LES PAGES (reparaissant au fond, à Cyrano): + Hep ! + +CYRANO: + Chut !. . . + (Il leur fait signe de parler bas.) + +PREMIER PAGE (à mi-voix): + Nous venons de donner la sérénade + A Montfleury !. . . + +CYRANO (bas, vite): + Allez-vous mettre en embuscade + L'un à ce coin de rue, et l'autre à celui-ci; + Et si quelque passant gênant vient par ici, + Jouez un air ! + +DEUXIÈME PAGE: + Quel air, monsieur le gassendiste ? + +CYRANO: + Joyeux pour une femme, et pour un homme, triste ! + (Les pages disparaissent, un à chaque coin de rue.--A Christian): + Appelle-la ! + +CHRISTIAN: + Roxane ! + +CYRANO (ramassant des cailloux qu'il jette dans les vitres): + Attends ! Quelques cailloux. + + + +Scène VII. + +Roxane, Christian, Cyrano, d'abord caché sous le balcon. + + +ROXANE (entr'ouvrant sa fenêtre): + Qui donc m'appelle ? + +CHRISTIAN: + Moi. + +ROXANE: + Qui, moi ? + +CHRISTIAN: + Christian. + +ROXANE (avec dédain): + C'est vous ? + +CHRISTIAN: + Je voudrais vous parler. + +CYRANO (sous le balcon, à Christian): + Bien. Bien. Presque à voix basse. + +ROXANE: + Non ! Vous parlez trop mal. Allez-vous-en ! + +CHRISTIAN: + De grâce !. . . + +ROXANE: + Non ! Vous ne m'aimez plus ! + +CHRISTIAN (à qui Cyrano souffle ses mots): + M'accuser,--justes dieux !-- + De n'aimer plus. . .quand. . .j'aime plus ! + +ROXANE (qui allait refermer sa fenêtre, s'arrêtant): + Tiens ! mais c'est mieux ! + +CHRISTIAN (même jeu): + L'amour grandit bercé dans mon âme inquiète. . . + Que ce. . .cruel marmot prit pour. . .barcelonnette ! + +ROXANE (s'avançant sur le balcon): + C'est mieux !--Mais, puisqu'il est cruel, vous fûtes sot + De ne pas, cet amour, l'étouffer au berceau ! + +CHRISTIAN (même jeu): + Aussi l'ai-je tenté, mais. . .tentative nulle: + Ce. . .nouveau-né, Madame, est un petit. . .Hercule. + +ROXANE: + C'est mieux ! + +CHRISTIAN (même jeu): + De sorte qu'il. . .strangula comme rien. . . + Les deux serpents. . .Orgueil et. . .Doute. + +ROXANE (s'accoudant au balcon): + Ah ! c'est très bien. + --Mais pourquoi parlez-vous de façon peu hâtive ? + Auriez-vous donc la goutte à l'imaginative ? + +CYRANO (tirant Christian sous le balcon, et se glissant à sa place): + Chut ! Cela devient trop difficile !. . . + +ROXANE: + Aujourd'hui. . . + Vos mots sont hésitants. Pourquoi ? + +CYRANO (parlant à mi-voix, comme Christian): + C'est qu'il fait nuit, + Dans cette ombre, à tâtons, ils cherchent votre oreille. + +ROXANE: + Les miens n'éprouvent pas difficulté pareille. + +CYRANO: + Ils trouvent tout de suite ? Oh ! cela va de soi, + Puisque c'est dans mon cÅ“ur, eux, que je les reçois; + Or, moi, j'ai le cÅ“ur grand, vous, l'oreille petite. + D'ailleurs vos mots à vous, descendent: ils vont vite. + Les miens montent, Madame: il leur faut plus de temps ! + +ROXANE: + Mais ils montent bien mieux depuis quelques instants. + +CYRANO: + De cette gymnastique, ils ont pris l'habitude ! + +ROXANE: + Je vous parle, en effet, d'une vraie altitude ! + +CYRANO: + Certe, et vous me tueriez si de cette hauteur + Vous me laissiez tomber un mot dur sur le cÅ“ur ! + +ROXANE (avec un mouvement): + Je descends. + +CYRANO (vivement) + Non ! + +ROXANE (lui montrant le banc qui est sous le balcon): + Grimpez sur le banc, alors, vite ! + +CYRANO (reculant avec effroi dans la nuit): + Non ! + +ROXANE: + Comment. . .non ? + +CYRANO (que l'émotion gagne de plus en plus): + Laissez un peu que l'on profite. . . + De cette occasion qui s'offre. . .de pouvoir + Se parler doucement, sans se voir. + +ROXANE: + Sans se voir ? + +CYRANO: + Mais oui, c'est adorable. On se devine à peine. + Vous voyez la noirceur d'un long manteau qui traîne, + J'aperçois la blancheur d'une robe d'été: + Moi je ne suis qu'une ombre, et vous qu'une clarté ! + Vous ignorez pour moi ce que sont ces minutes ! + Si quelquefois je fus éloquent. . . + +ROXANE: + Vous le fûtes ! + +CYRANO: + Mon langage jamais jusqu'ici n'est sorti + De mon vrai cÅ“ur. . . + +ROXANE: + Pourquoi ? + +CYRANO: + Parce que. . .jusqu'ici + Je parlais à travers. . . + +ROXANE: + Quoi ? + +CYRANO: + . . .le vertige où tremble + Quiconque est sous vos yeux !. . .Mais, ce soir, il me semble. . . + Que je vais vous parler pour la première fois ! + +ROXANE: + C'est vrai que vous avez une tout autre voix. + +CYRANO (se rapprochant avec fièvre): + Oui, tout autre, car dans la nuit qui me protège + J'ose être enfin moi-même, et j'ose. . . + (Il s'arrête et avec égarement): + Où en étais-je ? + Je ne sais. . .tout ceci,--pardonnez mon émoi,-- + C'est si délicieux,. . .c'est si nouveau pour moi ! + +ROXANE: + Si nouveau ? + +CYRANO (bouleversé, et essayant toujours de rattraper ses mots): + Si nouveau. . .mais oui. . .d'être sincère: + La peur d'être raillé, toujours au cÅ“ur me serre. . . + +ROXANE: + Raillé de quoi ? + +CYRANO: + Mais de. . .d'un élan !. . .Oui, mon cÅ“ur + Toujours, de mon esprit s'habille, par pudeur: + Je pars pour décrocher l'étoile, et je m'arrête + Par peur du ridicule, à cueillir la fleurette ! + +ROXANE: + La fleurette a du bon. + +CYRANO: + Ce soir, dédaignons-la ! + +ROXANE: + Vous ne m'aviez jamais parlé comme cela ! + +CYRANO: + Ah ! si loin des carquois, des torches et des flèches, + On se sauvait un peu vers des choses. . .plus fraîches ! + Au lieu de boire goutte à goutte, en un mignon + Dé à coudre d'or fin, l'eau fade du Lignon, + Si l'on tentait de voir comment l'âme s'abreuve + En buvant largement à même le grand fleuve ! + +ROXANE: + Mais l'esprit ?. . . + +CYRANO: + J'en ai fait pour vous faire rester + D'abord, mais maintenant ce serait insulter + Cette nuit, ces parfums, cette heure, la Nature, + Que de parler comme un billet doux de Voiture ! + --Laissons, d'un seul regard de ses astres, le ciel + Nous désarmer de tout notre artificiel: + Je crains tant que parmi notre alchimie exquise + Le vrai du sentiment ne se volatilise, + Que l'âme ne se vide à ces passe-temps vains, + Et que le fin du fin ne soit la fin des fins ! + +ROXANE: + Mais l'esprit ?. . . + +CYRANO: + Je le hais dans l'amour ! C'est un crime + Lorsqu'on aime de trop prolonger cette escrime ! + Le moment vient d'ailleurs inévitablement, + --Et je plains ceux pour qui ne vient pas ce moment !-- + Où nous sentons qu'en nous une amour noble existe + Que chaque joli mot que nous disons rend triste ! + +ROXANE: + Eh bien ! si ce moment est venu pour nous deux, + Quels mots me direz-vous ? + +CYRANO: + Tous ceux, tous ceux, tous ceux + Qui me viendront, je vais vous les jeter, en touffe, + Sans les mettre en bouquet: je vous aime, j'étouffe, + Je t'aime, je suis fou, je n'en peux plus, c'est trop; + Ton nom est dans mon cÅ“ur comme dans un grelot, + Et comme tout le temps, Roxane, je frissonne, + Tout le temps, le grelot s'agite, et le nom sonne ! + De toi, je me souviens de tout, j'ai tout aimé: + Je sais que l'an dernier, un jour, le douze mai, + Pour sortir le matin tu changeas de coiffure ! + J'ai tellement pris pour clarté ta chevelure + Que, comme lorsqu'on a trop fixé le soleil, + On voit sur toute chose ensuite un rond vermeil, + Sur tout, quand j'ai quitté les feux dont tu m'inondes, + Mon regard ébloui pose des taches blondes ! + +ROXANE (d'une voix troublée): + Oui, c'est bien de l'amour. . . + +CYRANO: + Certes, ce sentiment + Qui m'envahit, terrible et jaloux, c'est vraiment + De l'amour, il en a toute la fureur triste ! + De l'amour,--et pourtant il n'est pas égoïste ! + Ah ! que pour ton bonheur je donnerais le mien, + Quand même tu devrais n'en savoir jamais rien, + S'il se pouvait, parfois, que de loin, j'entendisse + Rire un peu le bonheur né de mon sacrifice ! + --Chaque regard de toi suscite une vertu + Nouvelle, une vaillance en moi ! Commences-tu + À comprendre, à présent ? voyons, te rends-tu compte ? + Sens-tu mon âme, un peu, dans cette ombre, qui monte ?. . . + Oh ! mais vraiment, ce soir, c'est trop beau, c'est trop doux ! + Je vous dis tout cela, vous m'écoutez, moi, vous ! + C'est trop ! Dans mon espoir même le moins modeste, + Je n'ai jamais espéré tant ! Il ne me reste + Qu'à mourir maintenant ! C'est à cause des mots + Que je dis qu'elle tremble entre les bleus rameaux ! + Car vous tremblez, comme une feuille entre les feuilles ! + Car tu trembles ! car j'ai senti, que tu le veuilles + Ou non, le tremblement adoré de ta main + Descendre tout le long des branches du jasmin ! + (Il baise éperdument l'extrémité d'une branche pendante.) + +ROXANE: + Oui, je tremble, et je pleure, et je t'aime, et suis tienne ! + Et tu m'as enivrée ! + +CYRANO: + Alors, que la mort vienne ! + Cette ivresse, c'est moi, moi, qui l'ai su causer ! + Je ne demande plus qu'une chose. . . + +CHRISTIAN (sous le balcon): + Un baiser ! + +ROXANE (se rejetant en arrière): + Hein ? + +CYRANO: + Oh ! + +ROXANE: + Vous demandez ? + +CYRANO: + Oui. . .je. . . + (A Christian bas): + Tu vas trop vite. + +CHRISTIAN: + Puisqu'elle est si troublée, il faut que j'en profite ! + +CYRANO (à Roxane): + Oui, je. . .j'ai demandé, c'est vrai. . .mais justes cieux ! + Je comprends que je fus bien trop audacieux. + +ROXANE (un peu déçue): + Vous n'insistez pas plus que cela ? + +CYRANO: + Si ! j'insiste. . . + Sans insister !. . .Oui, oui ! votre pudeur s'attriste ! + Eh bien ! mais, ce baiser. . .ne me l'accordez pas ! + +CHRISTIAN (à Cyrano, le tirant par son manteau): + Pourquoi ? + +CYRANO: + Tais-toi, Christian ! + +ROXANE (se penchant): + Que dites-vous tout bas ? + +CYRANO: + Mais d'être allé trop loin, moi-même je me gronde; + Je me disais: tais toi, Christian !. . . + (Les théorbes se mettent à jouer): + Une seconde !. . . + On vient ! + (Roxane referme la fenêtre. Cyrano écoute les théorbes, dont l'un joue + un air folâtre et l'autre un air lugubre): + Air triste ? Air gai ?. . .Quel est donc leur dessein ? + Est-ce un homme ? Une femme ?--Ah ! c'est un capucin ! + (Entre un capucin qui va de maison en maison, une lanterne à la main, + regardant les portes.) + + + +Scène 3.VIII. + +Cyrano, Christian, un capucin. + + +CYRANO (au capucin): + Quel est ce jeu renouvelé de Diogène ? + +LE CAPUCIN: + Je cherche la maison de madame. . . + +CHRISTIAN: + Il nous gêne ! + +LE CAPUCIN: + Magdeleine Robin. . . + +CHRISTIAN: + Que veut-il ?. . . + +CYRANO (lui montrant une rue montante): + Par ici ! + Tout droit,--toujours tout droit. . . + +LE CAPUCIN + Je vais pour vous !--Merci + Dire mon chapelet jusqu'au grain majuscule. + (Il sort.) + +CYRANO: + Bonne chance ! Mes vÅ“ux suivent votre cuculle ! + (Il redescend vers Christian.) + + + +Scène 3.IX. + +Cyrano, Christian. + + +CHRISTIAN: + Obtiens-moi ce baiser !. . . + +CYRANO: + Non ! + +CHRISTIAN: + Tôt ou tard !. . . + +CYRANO: + C'est vrai ! + Il viendra, ce moment de vertige enivré + Où vos bouches iront l'une vers l'autre, à cause + De ta moustache blonde et de sa lèvre rose ! + (A lui-même): + J'aime mieux que ce soit à cause de. . . + (Bruit des volets qui se rouvrent, Christian se cache sous le balcon.) + + + +Scène 3.X. + +Cyrano, Christian, Roxane. + + +ROXANE (s'avançant sur le balcon): + C'est vous ? + Nous parlions de. . .de. . .d'un. . . + +CYRANO: + Baiser ! Le mot est doux. + Je ne vois pas pourquoi votre lèvre ne l'ose; + S'il la brûle déjà , que sera-ce la chose ? + Ne vous en faites pas un épouvantement: + N'avez-vous pas tantôt, presque insensiblement, + Quitté le badinage et glissé sans alarmes + Du sourire au soupir, et du soupir aux larmes ! + Glissez encore un peu d'insensible façon: + Des larmes au baiser il n'y a qu'un frisson ! + +ROXANE: + Taisez-vous ! + +CYRANO: + Un baiser, mais à tout prendre, qu'est-ce ? + Un serment fait d'un peu plus près, une promesse + Plus précise, un aveu qui veut se confirmer, + Un point rose qu'on met sur l'i du verbe aimer; + C'est un secret qui prend la bouche pour oreille, + Un instant d'infini qui fait un bruit d'abeille, + Une communion ayant un goût de fleur, + Une façon d'un peu se respirer le cÅ“ur, + Et d'un peu se goûter, au bord des lèvres, l'âme ! + +ROXANE: + Taisez-vous ! + +CYRANO: + Un baiser, c'est si noble, Madame, + Que la reine de France, au plus heureux des lords, + En a laissé prendre un, la reine même ! + +ROXANE: + Alors ! + +CYRANO (s'exaltant): + J'eus comme Buckingham des souffrances muettes, + J'adore comme lui la reine que vous êtes, + Comme lui je suis triste et fidèle. . . + +ROXANE: + Et tu es + Beau comme lui ! + +CYRANO (à part, dégrisé): + C'est vrai, je suis beau, j'oubliais ! + +ROXANE: + Eh bien ! montez cueillir cette fleur sans pareille. . . + +CYRANO (poussant Christian vers le balcon): + Monte ! + +ROXANE: + Ce goût de cÅ“ur. . . + +CYRANO: + Monte ! + +ROXANE: + Ce bruit d'abeille. . . + +CYRANO: + Monte ! + +CHRISTIAN (hésitant): + Mais il me semble, à présent, que c'est mal ! + +ROXANE: + Cet instant d'infini !. . . + +CYRANO (le poussant): + Monte donc, animal ! + (Christian s'élance, et par le banc, le feuillage, les piliers, + atteint les balustres qu'il enjambe.) + +CHRISTIAN: + Ah, Roxane ! + (Il l'enlace et se penche sur ses lèvres.) + +CYRANO: + Aïe ! au cÅ“ur, quel pincement bizarre ! + --Baiser, festin d'amour dont je suis le Lazare ! + Il me vient dans cette ombre une miette de toi,-- + Mais oui, je sens un peu mon cÅ“ur qui te reçoit, + Puisque sur cette lèvre où Roxane se leurre + Elle baise les mots que j'ai dits tout à l'heure ! + (On entend les théorbes): + Un air triste, un air gai: le capucin ! + (Il feint de courir comme s'il arrivait de loin, et d'une voix claire): + Holà  ! + +ROXANE: + Qu'est ce ? + +CYRANO: + Moi. Je passais. . .Christian est encor là  ? + +CHRISTIAN (très étonné): + Tiens Cyrano ! + +ROXANE: + Bonjour, cousin ! + +CYRANO: + Bonjour, cousine ! + +ROXANE: + Je descends ! + (Elle disparaît dans la maison. Au fond rentre le capucin.) + +CHRISTIAN (l'apercevant): + Oh ! encor ! + (Il suit Roxane.) + + + +Scène 3.XI. + +Cyrano, Christian, Roxane, le capucin, Ragueneau. + + +LE CAPUCIN: + C'est ici,--je m'obstine-- + Magdeleine Robin ! + +CYRANO: + Vous aviez dit: Ro-lin. + +LE CAPUCIN: + Non: Bin. B, i, n, bin ! + +ROXANE (paraissant sur le seuil de la maison, suivie de Ragueneau qui + porte une lanterne, et de Christian): + Qu'est-ce ? + +LE CAPUCIN: + Une lettre. + +CHRISTIAN: + Hein ? + +LE CAPUCIN (à Roxane): + Oh ! il ne peut s'agir que d'une sainte chose ! + C'est un digne seigneur qui. . . + +ROXANE (à Christian): + C'est De Guiche ! + +CHRISTIAN: + Il ose ?. . . + +ROXANE: + Oh ! mais il ne va pas m'importuner toujours ! + (Décachetant la lettre): + Je t'aime, et si. . . + (A la lueur de la lanterne de Ragueneau, elle lit, à l'écart, à voix basse): + Mademoiselle, + Les tambours + Battent; mon régiment boucle sa soubreveste; + Il part; moi, l'on me croit déjà parti: je reste. + Je vous désobéis. Je suis dans ce couvent. + Je vais venir, et vous le mande auparavant + Par un religieux simple comme une chèvre + Qui ne peut rien comprendre à ceci. Votre lèvre + M'a trop souri tantôt: j'ai voulu la revoir. + Éloignez un chacun, et daignez recevoir + L'audacieux déjà pardonné, je l'espère, + Qui signe votre très. . .et caetera. . . + (Au capucin): + Mon Père, + Voici ce que me dit cette lettre. Écoutez: + (Tous se rapprochent, elle lit à haute voix): + Mademoiselle, + Il faut souscrire aux volontés + Du cardinal, si dur que cela vous puisse être. + C'est la raison pourquoi j'ai fait choix, pour remettre + Ces lignes en vos mains charmantes, d'un très saint, + D'un très intelligent et discret capucin; + Nous voulons qu'il vous donne, et dans votre demeure, + La bénédiction + (Elle tourne la page): + nuptiale sur l'heure. + Christian doit en secret devenir votre époux; + Je vous l'envoie. Il vous déplaît. Résignez-vous. + Songez bien que le ciel bénira votre zèle, + Et tenez pour tout assuré, Mademoiselle, + Le respect de celui qui fut et qui sera + Toujours votre très humble et très. . .et cætera. + +LE CAPUCIN (rayonnant): + Digne seigneur !. . .Je l'avais dit. J'étais sans crainte ! + Il ne pouvait s'agir que d'une chose sainte ! + +ROXANE (bas à Christian): + N'est-ce pas que je lis très bien les lettres ? + +CHRISTIAN: + Hum ! + +ROXANE (haut, avec désespoir): + Ah !. . .c'est affreux ! + +LE CAPUCIN (qui a dirigé sur Cyrano la clarté de sa lanterne): + C'est vous ? + +CHRISTIAN: + C'est moi ! + +LE CAPUCIN (tournant la lumière vers lui, et, comme si un doute lui + venait, en voyant sa beauté): + Mais. . . + +ROXANE (vivement): + Post-scriptum: + Donnez pour le couvent cent vingt pistoles. + +LE CAPUCIN: + Digne, + Digne seigneur ! + (A Roxane): + Résignez-vous ? + +ROXANE (en martyre): + Je me résigne ! + (Pendant que Ragueneau ouvre la porte au capucin que Christian invite + à entrer, elle dit bas à Cyrano): + Vous, retenez ici De Guiche ! Il va venir ! + Qu'il n'entre pas tant que. . . + +CYRANO: + Compris ! + (Au capucin): + Pour les bénir + Il vous faut ?. . . + +LE CAPUCIN: + Un quart d'heure. + +CYRANO (les poussant tous vers la maison): + Allez ! moi, je demeure ! + +ROXANE (à Christian): + Viens !. . . + (Ils entrent.) + + + +Scène XII. + +Cyrano, seul. + + +CYRANO: + Comment faire perdre à De Guiche un quart d'heure. + (Il se précipite sur le banc, grimpe au mur, vers le balcon): + Là  !. . .Grimpons !. . .J'ai mon plan !. . . + (Les théorbes se mettent à jouer une phrase lugubre): + Ho ! c'est un homme ! + (Le trémolo devient sinistre): + Ho ! ho ! + Cette fois, c'en est un !. . . + (Il est sur le balcon, il rabaisse son feutre sur ses yeux, ôte son + épée, se drape dans sa cape, puis se penche et regarde au dehors): + Non, ce n'est pas trop haut !. . . + (Il enjambe les balustres et attirant à lui la longue branche d'un des + arbres qui débordent le mur du jardin, il s'y accroche des deux mains, + prêt a se laisser tomber): + Je vais légèrement troubler cette atmosphère !. . . + + + +Scène 3.XIII. + +Cyrano, De Guiche. + + +DE GUICHE (qui entre, masqué, tâtonnant dans la nuit): + Qu'est-ce que ce maudit capucin peut bien faire ? + +CYRANO: + Diable ! Et ma voix ?. . .S'il la reconnaissait ? + (Lâchant d'une main, il a l'air de tourner une invisible clef): + Cric ! Crac ! + (Solennellement): + Cyrano, reprenez l'accent de Bergerac !. . . + +DE GUICHE (regardant la maison): + Oui, c'est là . J'y vois mal. Ce masque m'importune ! + (Il va pour entrer, Cyrano saute du balcon en se tenant à la branche, + qui plie, et le dépose entre la porte et De Guiche; il feint de tomber + lourdement, comme si c'était de très haut, et s'aplatit par terre, où + il reste immobile, comme étourdi. De Guiche fait un bond en arrière): + Hein ? quoi ? + (Quand il lève les yeux, la branche s'est redressée; il ne voit que le + ciel; il ne comprend pas): + D'où tombe donc cet homme ? + +CYRANO (se mettant sur son séant, et avec l'accent de Gascogne): + De la lune ! + +DE GUICHE: + De la ?. . . + +CYRANO (d'une voix de rêve): + Quelle heure est-il ? + +DE GUICHE: + N'a-t-il plus sa raison ? + +CYRANO: + Quelle heure ? Quel pays ? Quel jour ? Quelle saison ? + +DE GUICHE: + Mais. . . + +CYRANO: + Je suis étourdi ! + +DE GUICHE: + Monsieur. . . + +CYRANO: + Comme une bombe + Je tombe de la lune ! + +DE GUICHE (impatienté): + Ah ça ! Monsieur ! + +CYRANO (se relevant, d'une voix terrible): + J'en tombe ! + +DE GUICHE (reculant): + Soit ! soit ! vous en tombez !. . .c'est peut-être un dément ! + +CYRANO (marchant sur lui): + Et je n'en tombe pas métaphoriquement !. . . + +DE GUICHE: + Mais. . . + +CYRANO: + Il y a cent ans, ou bien une minute, + --J'ignore tout à fait ce que dura ma chute !-- + J'étais dans cette boule à couleur de safran ! + +DE GUICHE (haussant les épaules): + Oui. Laissez-moi passer ! + +CYRANO (s'interposant): + Où suis-je ? soyez franc ! + Ne me déguisez rien ! En quel lieu, dans quel site, + Viens-je de choir, Monsieur, comme un aérolithe ? + +DE GUICHE: + Morbleu !. . . + +CYRANO: + Tout en cheyant je n'ai pu faire choix + De mon point d'arrivée,--et j'ignore où je chois ! + Est-ce dans une lune ou bien dans une terre, + Que vient de m'entraîner le poids de mon postère ? + +DE GUICHE: + Mais je vous dis, Monsieur. . . + +CYRANO (avec un cri de terreur qui fait reculer de Guiche): + Ha ! grand Dieu !. . .je crois voir + Qu'on a dans ce pays le visage tout noir ! + +DE GUICHE (portant la main à son visage): + Comment ? + +CYRANO (avec une peur emphatique): + Suis-je en Alger ? Êtes-vous indigène ?. . . + +DE GUICHE (qui a senti son masque): + Ce masque !. . . + +CYRANO (feignant de se rassurer un peu): + Je suis donc dans Venise, ou dans Gêne ? + +DE GUICHE (voulant passer): + Une dame m'attend !. . . + +CYRANO (complètement rassuré): + Je suis donc à Paris. + +DE GUICHE (souriant malgré lui): + Le drôle est assez drôle ! + +CYRANO: + Ah ! vous riez ? + +DE GUICHE: + Je ris, + Mais veux passer ! + +CYRANO (rayonnant): + C'est à Paris que je retombe ! + (Tout à fait à son aise, riant, s'époussetant, saluant): + J'arrive--excusez-moi !--par la dernière trombe. + Je suis un peu couvert d'éther. J'ai voyagé ! + J'ai les yeux tout remplis de poudre d'astres. J'ai + Aux éperons, encor, quelques poils de planète ! + (Cueillant quelque chose sur sa manche): + Tenez, sur mon pourpoint, un cheveu de comète !. . . + (Il souffle comme pour le faire envoler.) + +DE GUICHE (hors de lui): + Monsieur !. . . + +CYRANO (au moment où il va passer, tend sa jambe comme pour y montrer + quelque chose et l'arrête): + Dans mon mollet je rapporte une dent + De la Grande Ourse,--et comme, en frôlant le Trident, + Je voulais éviter une de ses trois lances, + Je suis allé tomber assis dans les Balances,-- + Dont l'aiguille, à présent, là -haut, marque mon poids ! + (Empêchant vivement de Guiche de passer et le prenant à un bouton du + pourpoint): + Si vous serriez mon nez, Monsieur, entre vos doigts, + Il jaillirait du lait ! + +DE GUICHE: + Hein ? du lait ?. . . + +CYRANO: + De la Voie + Lactée !. . . + +DE GUICHE: + Oh ! Par l'enfer ! + +CYRANO: + C'est le ciel qui m'envoie ! + (Se croisant les bras): + Non ! croiriez-vous, je viens de le voir en tombant, + Que Sirius, la nuit, s'affuble d'un turban ? + (Confidentiel): + L'autre Ourse est trop petite encor pour qu'elle morde ! + (Riant): + J'ai traversé la Lyre en cassant une corde ! + (Superbe): + Mais je compte en un livre écrire tout ceci, + Et les étoiles d'or qu'en mon manteau roussi + Je viens de rapporter à mes périls et risques, + Quand on l'imprimera, serviront d'astérisques ! + +DE GUICHE: + A la parfin, je veux. . . + +CYRANO: + Vous, je vous vois venir ! + +DE GUICHE: + Monsieur ! + +CYRANO: + Vous voudriez de ma bouche tenir + Comment la lune est faite, et si quelqu'un habite + Dans la rotondité de cette cucurbite ? + +DE GUICHE (criant): + Mais non ! Je veux. . . + +CYRANO: + Savoir comment j'y suis monté. + Ce fut par un moyen que j'avais inventé. + +DE GUICHE (découragé): + C'est un fou ! + +CYRANO (dédaigneux): + Je n'ai pas refait l'aigle stupide + De Regiomontanus, ni le pigeon timide + D'Archytas !. . . + +DE GUICHE: + C'est un fou,--mais c'est un fou savant. + +CYRANO: + Non, je n'imitai rien de ce qu'on fit avant ! + (De Guiche a réussi à passer et il marche vers la porte de Roxane. + Cyrano le suit, prêt a l'empoigner): + J'inventai six moyens de violer l'azur vierge ! + +DE GUICHE (se retournant): + Six ? + +CYRANO (avec volubilité): + Je pouvais, mettant mon corps nu comme un cierge, + La caparaçonner de fioles de cristal + Toutes pleines des pleurs d'un ciel matutinal, + Et ma personne, alors, au soleil exposée, + L'astre l'aurait humée en humant la rosée ! + +DE GUICHE (surpris et faisant un pas vers Cyrano): + Tiens ! Oui, cela fait un ! + +CYRANO (reculant pour l'entraîner de l'autre côté): + Et je pouvais encor + Faire engouffrer du vent, pour prendre mon essor, + En raréfiant l'air dans un coffre de cèdre + Par des miroirs ardents, mis en icosaèdre ! + +DE GUICHE (fait encore un pas): + Deux ! + +CYRANO (reculant toujours): + Ou bien, machiniste autant qu'artificier, + Sur une sauterelle aux détentes d'acier, + Me faire, par des feux successifs de salpêtre, + Lancer dans les prés bleus où les astres vont paître ! + +DE GUICHE (le suivant, sans s'en douter, et comptant sur ses doigts): + Trois ! + +CYRANO: + Puisque la fumée a tendance à monter, + En souffler dans un globe assez pour m'emporter ! + +DE GUICHE (même jeu, de plus en plus étonné): + Quatre ! + +CYRANO: + Puisque PhÅ“bé, quand son arc est le moindre, + Aime sucer, ô bÅ“ufs, votre moëlle. . .m'en oindre ! + +DE GUICHE (stupéfait): + Cinq ! + +CYRANO (qui en parlant l'a amené jusqu'à l'autre côté de la place, près + d'un banc): + Enfin, me plaçant sur un plateau de fer, + Prendre un morceau d'aimant et le lancer en l'air ! + Ça, c'est un bon moyen: le fer se précipite, + Aussitôt que l'aimant s'envole, à sa poursuite; + On relance l'aimant bien vite, et cadédis ! + On peut monter ainsi indéfiniment. + +DE GUICHE: + Six ! + --Mais voilà six moyens excellents !. . .Quel système + Choisîtes-vous des six, Monsieur ? + +CYRANO: + Un septième ! + +DE GUICHE: + Par exemple ! Et lequel ? + +CYRANO: + Je vous le donne en cent !. . . + +DE GUICHE: + C'est que ce mâtin-là devient intéressant ! + +CYRANO (faisant le bruit des vagues avec de grands gestes mystérieux): + Houüh ! houüh ! + +DE GUICHE: + Eh bien ! + +CYRANO: + Vous devinez ? + +DE GUICHE: + Non ! + +CYRANO: + La marée !. . . + A l'heure où l'onde par la lune est attirée, + Je me mis sur la sable--après un bain de mer-- + Et la tête partant la première, mon cher, + --Car les cheveux, surtout, gardent l'eau dans leur frange !-- + Je m'enlevai dans l'air, droit, tout droit, comme un ange. + Je montais, je montais doucement, sans efforts, + Quand je sentis un choc !. . .Alors. . . + +DE GUICHE (entraîné par la curiosité, et s'asseyant sur le banc): + Alors ? + +CYRANO: + Alors. . . + (Reprenant sa voix naturelle): + Le quart d'heure est passé, Monsieur, je vous délivre: + Le mariage est fait. + +DE GUICHE (se relevant d'un bond): + Çà , voyons, je suis ivre !. . . + Cette voix ? + (La porte de la maison s'ouvre, des laquais paraissent portant des + candélabres allumés. Lumière. Cyrano ôte son chapeau au bord abaissé): + Et ce nez--Cyrano ? + +CYRANO (saluant): + Cyrano. + --Ils viennent à l'instant d'échanger leur anneau. + +DE GUICHE: + Qui cela ? + (Il se retourne.--Tableau. Derrière les laquais, Roxane et Christian + se tiennent par la main. Le capucin les suit en souriant. Ragueneau + élève aussi un flambeau. La duègne ferme la marche, ahurie, en petit + saut de lit): + Ciel ! + + + +Scène 3.XIV. + +Les mêmes, Roxane, Christian, le capucin, Ragueneau, laquais, la duègne. + + +DE GUICHE (à Roxane): + Vous ? + (Reconnaissant Christian avec stupeur): + Lui ? + (Saluant Roxane avec admiration): + Vous êtes des plus fines ! + (A Cyrano): + Mes compliments, Monsieur l'inventeur des machines: + Votre récit eût fait s'arrêter au portail + Du paradis, un saint ! Notez-en le détail, + Car vraiment cela peut resservir dans un livre ! + +CYRANO (s'inclinant): + Monsieur, c'est un conseil que je m'engage à suivre. + +LE CAPUCIN (montrant les amants à De Guiche et hochant avec satisfaction + sa grande barbe blanche): + Un beau couple, mon fils, réuni là par vous ! + +DE GUICHE (le regardant d'un Å“il glacé): + Oui. + (A Roxane): + Veuillez dire adieu, Madame, à votre époux. + +ROXANE: + Comment ? + +DE GUICHE (à Christian): + Le régiment déjà se met en route. + Joignez-le ! + +ROXANE: + Pour aller à la guerre ? + +DE GUICHE: + Sans doute ! + +ROXANE: + Mais, Monsieur, les cadets n'y vont pas ! + +DE GUICHE: + Ils iront. + (Tirant le papier qu'il avait mis dans sa poche): + Voici l'ordre. + (A Christian): + Courez le porter, vous, baron. + +ROXANE (se jetant dans les bras de Christian): + Christian ! + +DE GUICHE (ricanant, à Cyrano): + La nuit de noce est encore lointaine ! + +CYRANO (à part): + Dire qu'il croit me faire énormément de peine ! + +CHRISTIAN (à Roxane): + Oh ! tes lèvres encor ! + +CYRANO: + Allons, voyons, assez ! + +CHRISTIAN (continuant à embrasser Roxane): + C'est dur de la quitter. . .Tu ne sais pas. . . + +CYRANO (cherchant à l'entraîner): + Je sais. + (On entend au loin des tambours qui battent une marche.) + +DE GUICHE (qui est remonté au fond): + Le régiment qui part ! + +ROXANE (à Cyrano, en retenant Christian qu'il essaye toujours d'entraîner): + Oh !. . .je vous le confie ! + Promettez-moi que rien ne va mettre sa vie + En danger ! + +CYRANO: + J'essaierai. . .mais ne peux cependant + Promettre. . . + +ROXANE (même jeu): + Promettez qu'il sera très prudent ! + +CYRANO: + Oui, je tâcherai, mais. . . + +ROXANE (même jeu): + Qu'à ce siège terrible + Il n'aura jamais froid ! + +CYRANO: + Je ferai mon possible. + Mais. . . + +ROXANE (même jeu): + Qu'il sera fidèle ! + +CYRANO: + Eh oui ! sans doute, mais. . . + +ROXANE (même jeu): + Qu'il m'écrira souvent ! + +CYRANO (s'arrêtant): + Ça,--je vous le promets ! + + +Rideau. + + + + +Acte IV. + +Les Cadets de Gascogne. + +Le poste qu'occupe la compagnie de Carbon de Castel-Jaloux au siège +d'Arras. + +Au fond, talus traversant toute la scène. Au delà s'aperçoit un horizon +de plaine: le pays couvert de travaux de siège. Les murs d'Arras et la +silhouette de ses toits sur le ciel, très loin. + +Tentes; armes éparses; tambours, etc.--Le jour va se lever. Jaune +Orient.--Sentinelles espacées. Feux. + +Roulés dans leurs manteaux, les Cadets de Gascogne dorment. Carbon de +Castel-Jaloux et Le Bret veillent. Ils sont très pâles et très maigris. +Christian dort, parmi les autres, dans sa cape, au premier plan, le +visage éclairé par un feu. Silence. + + + +Scène 4.I. + +Christian, Carbon de Castel-Jaloux, Le Bret, les cadets, puis Cyrano. + + +LE BRET: + C'est affreux ! + +CARBON: + Oui. Plus rien. + +LE BRET: + Mordious ! + +CARBON (lui faisant signe de parler plus bas): + Jure en sourdine ! + Tu vas les réveiller. + (Aux cadets): + Chut ! Dormez ! + (A Le Bret): + Qui dort dîne ! + +LE BRET: + Quand on a l'insomnie on trouve que c'est peu ! + Quelle famine ! + (On entend au loin quelques coups de feu.) + +CARBON: + Ah ! maugrébis des coups de feu !. . . + Ils vont me réveiller mes enfants ! + (Aux cadets qui lèvent la tête): + Dormez ! + (On se recouche. Nouveaux coups de feu plus rapprochés.) + +UN CADET (s'agitant): + Diantre ! + Encore ? + +CARBON: + Ce n'est rien ! C'est Cyrano qui rentre ! + (Les têtes qui s'étaient relevées se recouchent.) + +UNE SENTINELLE (au dehors): + Ventrebieu ! qui va là  ? + +LA VOIX DE CYRANO: + Bergerac ! + +LA SENTINELLE (qui est sur le talus): + Ventrebieu ! + Qui va là  ? + +CYRANO (paraissant sur la crête): + Bergerac, imbécile ! + (Il descend. Le Bret va au-devant de lui, inquiet): + +LE BRET: + Ah ! grand Dieu ! + +CYRANO (lui faisant signe de ne réveiller personne): + Chut ! + +LE BRET: + Blessé ? + +CYRANO: + Tu sais bien qu'ils ont pris l'habitude + De me manquer tous les matins ! + +LE BRET: + C'est un peu rude, + Pour porter une lettre, à chaque jour levant, + De risquer ! + +CYRANO (s'arrêtant devant Christian): + J'ai promis qu'il écrirait souvent ! + (Il le regarde): + Il dort. Il est pâli. Si la pauvre petite + Savait qu'il meurt de faim. . .Mais toujours beau ! + +LE BRET: + Va vite + Dormir ! + +CYRANO: + Ne grogne pas, Le Bret !. . .Sache ceci: + Pour traverser les rangs espagnols, j'ai choisi + Un endroit où je sais, chaque nuit, qu'ils sont ivres. + +LE BRET: + Tu devrais bien un jour nous rapporter des vivres. + +CYRANO: + Il faut être léger pour passer !--Mais je sais + Qu'il y aura ce soir du nouveau. Les Français + Mangeront ou mourront,--si j'ai bien vu. . . + +LE BRET: + Raconte ! + +CYRANO: + Non. Je ne suis pas sûr. . .vous verrez ! + +CARBON: + Quelle honte, + Lorsqu'on est assiégeant, d'être affamé ! + +LE BRET: + Hélas ! + Rien de plus compliqué que ce siège d'Arras: + Nous assiégeons Arras,--nous-mêmes, pris au piège, + Le cardinal infant d'Espagne nous assiège. . . + +CYRANO: + Quelqu'un devrait venir l'assiéger à son tour. + +LE BRET: + Je ne ris pas. + +CYRANO: + Oh ! oh ! + +LE BRET: + Penser que chaque jour + Vous risquez une vie, ingrat, comme la vôtre, + Pour porter. . . + (Le voyant qui se dirige vers une tente): + Où vas-tu ? + +CYRANO: + J'en vais écrire une autre. + (Il soulève la toile et disparaît.) + + + +Scène 4.II. + +Les mêmes, moins Cyrano. + +(Le jour s'est un peu levé. Lueurs roses. La ville d' Arras se dore à +l'horizon. On entend un coup de canon immédiatement suivi d'une +batterie de tambours, très au loin, vers la gauche. D'autres tambours +battent plus près. Les batteries vont se répondant, et se rapprochant, +éclatent presque en scène et s'éloignent vers la droite, parcourant le +camp. Rumeurs de réveil. Voix lointaines d'officiers.) + + +CARBON (avec un soupir): + La diane !. . .Hélas ! + (Les cadets s'agitent dans leurs manteaux, s'étirent): + Sommeil succulent, tu prends fin !. . . + Je sais trop quel sera leur premier cri ! + +UN CADET (se mettant sur son séant): + J'ai faim ! + +UN AUTRE: + Je meurs ! + +TOUS: + Oh ! + +CARBON: + Levez-vous ! + +TROISIÈME CADET: + Plus un pas ! + +QUATRIÈME CADET: + Plus un geste ! + +LE PREMIER (se regardant dans un morceau de cuirasse): + Ma langue est jaune: l'air du temps est indigeste ! + +UN AUTRE: + Mon tortil de baron pour un peu de Chester ! + +UN AUTRE: + Moi, si l'on ne veut pas fournir à mon gaster + De quoi m'élaborer une pinte de chyle, + Je me retire sous ma tente--comme Achille ! + +UN AUTRE: + Oui, du pain ! + +CARBON (allant à la tente où est entré Cyrano, à mi-voix): + Cyrano ! + +D'AUTRES: + Nous mourons ! + +CARBON (toujours à mi-voix, à la porte de la tente): + Au secours ! + Toi qui sais si gaiement leur répliquer toujours, + Viens les ragaillardir ! + +DEUXIÈME CADET (se précipitant vers le premier qui mâchonne quelque chose): + Qu'est-ce que tu grignotes ! + +LE PREMIER: + De l'étoupe à canon que dans les bourguignotes + On fait frire en la graisse à graisser les moyeux, + Les environs d'Arras sont très peu giboyeux ! + +UN AUTRE (entrant): + Moi, je viens de chasser ! + +UN AUTRE (même jeu): + J'ai pêché, dans la Scarpe ! + +TOUS (debout, se ruant sur les deux nouveaux venus): + Quoi !--Que rapportez-vous ?--Un faisan ?--Une carpe ?-- + Vite, vite, montrez ! + +LE PÊCHEUR: + Un goujon ! + +LE CHASSEUR: + Un moineau ! + +TOUS (exaspérés): + Assez !--Révoltons-nous ! + +CARBON: + Au secours, Cyrano ! + (Il fait maintenant tout à fait jour.) + + + +Scène 4.III. + +Les mêmes, Cyrano. + + +CYRANO (sortant de sa tente, tranquille, une plume à l'oreille, un livre + à la main): + Hein ? + (Silence. Au premier cadet): + Pourquoi t'en vas-tu, toi, de ce pas qui traîne ? + +LE CADET: + J'ai quelque chose, dans les talons, qui me gêne !. . . + +CYRANO: + Et quoi donc ? + +LE CADET: + L'estomac ! + +CYRANO: + Moi de même, pardi ! + +LE CADET: + Cela doit te gêner ? + +CYRANO: + Non, cela me grandit. + +DEUXIÈME CADET: + J'ai les dents longues ! + +CYRANO: + Tu n'en mordras que plus large. + +UN TROISIÈME: + Mon ventre sonne creux ! + +CYRANO: + Nous y battrons la charge. + +UN AUTRE: + Dans les oreilles, moi, j'ai des bourdonnements. + +CYRANO: + Non, non; ventre affamé, pas d'oreilles: tu mens ! + +UN AUTRE: + Oh ! manger quelque chose,--à l'huile ! + +CYRANO (le décoiffant et lui mettant son casque dans la main): + Ta salade. + +UN AUTRE: + Qu'est-ce qu'on pourrait bien dévorer ? + +CYRANO (lui jetant le livre qu'il tient à la main): + L'Iliade. + +UN AUTRE: + Le ministre, à Paris, fait ses quatre repas ! + +CYRANO: + Il devrait t'envoyer du perdreau ? + +LE MÊME: + Pourquoi pas ? + Et du vin ! + +CYRANO: + Richelieu, du Bourgogne, if you please ? + +LE MÊME: + Par quelque capucin ! + +CYRANO: + L'éminence qui grise ? + +UN AUTRE: + J'ai des faims d'ogre ! + +CYRANO: + Eh ! bien !. . .tu croques le marmot ! + +LE PREMIER CADET (haussant les épaules): + Toujours le mot, la pointe ! + +CYRANO: + Oui, la pointe, le mot ! + Et je voudrais mourir, un soir, sous un ciel rose, + En faisant un bon mot, pour une belle cause ! + --Oh ! frappé par la seule arme noble qui soit, + Et par un ennemi qu'on sait digne de soi, + Sur un gazon de gloire et loin d'un lit de fièvres, + Tomber la pointe au cÅ“ur en même temps qu'aux lèvres ! + +CRIS DE TOUS: + J'ai faim ! + +CYRANO (se croisant les bras): + Ah çà  ! mais vous ne pensez qu'à manger ?. . . + --Approche, Bertrandou le fifre, ancien berger; + Du double étui de cuir tire l'un de tes fifres, + Souffle, et joue à ce tas de goinfres et de piffres + Ces vieux airs du pays, au doux rythme obsesseur, + Dont chaque note est comme une petite sÅ“ur, + Dans lesquels restent pris des sons de voix aimées, + Ces airs dont la lenteur est celle des fumées + Que le hameau natal exhale de ses toits, + Ces airs dont la musique a l'air d'être en patois !. . . + (Le vieux s'assied et prépare son fifre): + Que la flûte, aujourd'hui, guerrière qui s'afflige, + Se souvienne un moment, pendant que sur sa tige + Tes doigts semblent danser un menuet d'oiseau, + Qu'avant d'être d'ébène, elle fut de roseau; + Que sa chanson l'étonne, et qu'elle y reconnaisse + L'âme de sa rustique et paisible jeunesse !. . . + (Le vieux commence à jouer des airs languedociens): + Écoutez, les Gascons. . .Ce n'est plus, sous ses doigts, + Le fifre aigu des camps, c'est la flûte des bois ! + Ce n'est plus le sifflet du combat, sous ses lèvres, + C'est le lent galoubet de nos meneurs de chèvres !. . . + Écoutez. . .C'est le val, la lande, la forêt, + Le petit pâtre brun sous son rouge béret, + C'est la verte douceur des soirs sur la Dordogne, + Écoutez, les Gascons: c'est toute la Gascogne ! + (Toutes les têtes se sont inclinées;--tous les yeux rêvent;--et des + larmes sont furtivement essuyées, avec un revers de manche, un coin de + manteau.) + +CARBON (à Cyrano, bas): + Mais tu les fais pleurer ! + +CYRANO: + De nostalgie !. . .Un mal + Plus noble que la faim !. . . pas physique: moral ! + J'aime que leur souffrance ait changé de viscère, + Et que ce soit leur cÅ“ur, maintenant, qui se serre ! + +CARBON: + Tu vas les affaiblir en les attendrissant ! + +CYRANO (qui a fait signe au tambour d'approcher): + Laisse donc ! Les héros qu'ils portent dans leur sang + Sont vite réveillés ! Il suffit. . . + (Il fait un geste. Le tambour roule.) + +TOUS (se levant et se précipitant sur leurs armes): + Hein ?. . .Quoi ?. . .Qu'est-ce ? + +CYRANO (souriant): + Tu vois, il a suffi d'un roulement de caisse ! + Adieu, rêves, regrets, vieille province, amour. . . + Ce qui du fifre vient s'en va par le tambour ! + +UN CADET (qui regarde au fond): + Ah ! Ah ! Voici monsieur de Guiche. + +TOUS LES CADETS (murmurant): + Hou. . . + +CYRANO (souriant): + Murmure + Flatteur ! + +UN CADET: + Il nous ennuie ! + +UN AUTRE: + Avec, sur son armure, + Son grand col de dentelle, il vient faire le fier ! + +UN AUTRE: + Comme si l'on portait du linge sur du fer ! + +LE PREMIER: + C'est bon lorsque à son cou l'on a quelque furoncle ! + +LE DEUXIÈME: + Encore un courtisan ! + +UN AUTRE: + Le neveu de son oncle ! + +CARBON: + C'est un Gascon pourtant ! + +LE PREMIER: + Un faux !. . .Méfiez-vous ! + Parce que, les Gascons. . .ils doivent être fous: + Rien de plus dangereux qu'un Gascon raisonnable. + +LE BRET: + Il est pâle ! + +UN AUTRE: + Il a faim. . .autant qu'un pauvre diable ! + Mais comme sa cuirasse a des clous de vermeil, + Sa crampe d'estomac étincelle au soleil ! + +CYRANO (vivement): + N'ayons pas l'air non plus de souffrir ! Vous, vos cartes, + Vos pipes et vos dés. . . + (Tous rapidement se mettent à jouer sur des tambours, sur des + escabeaux et par terre, sur leurs manteaux, et ils allument de longues + pipes de pétun): + Et moi, je lis Descartes. + (Il se promène de long en large et lit dans un petit livre qu'il a + tiré de sa poche.--Tableau.--De Guiche entre. Tout le monde a l'air + absorbé et content. Il est très pâle. Il va vers Carbon.) + + + +Scène 4.IV. + +Les mêmes, de Guiche. + + +DE GUICHE (à Carbon): + Ah !--Bonjour ! + (Ils s'observent tous les deux. A part, avec satisfaction): + Il est vert. + +CARBON (de même): + Il n'a plus que les yeux. + +DE GUICHE (regardant les cadets): + Voici donc les mauvaises têtes ?. . .Oui, messieurs, + Il me revient de tous côtés qu'on me brocarde + Chez vous, que les cadets, noblesse montagnarde, + Hobereaux béarnais, barons périgourdins, + N'ont pour leur colonel pas assez de dédains, + M'appellent intrigant, courtisan,--qu'il les gêne + De voir sur ma cuirasse un col en point de Gêne,-- + Et qu'ils ne cessent pas de s'indigner entre eux + Qu'on puisse être Gascon et ne pas être gueux ! + (Silence. On joue. On fume): + Vous ferai-je punir par votre capitaine ? + Non. + +CARBON: + D'ailleurs, je suis libre et n'inflige de peine. . . + +DE GUICHE: + Ah ? + +CARBON: + J'ai payé ma compagnie, elle est à moi. + Je n'obéis qu'aux ordres de guerre. + +DE GUICHE: + Ah ?. . .Ma foi ! + Cela suffit. + (S'adressant aux cadets): + Je peux mépriser vos bravades. + On connaît ma façon d'aller aux mousquetades; + Hier, à Bapaume, on vit la furie avec quoi + J'ai fait lâcher le pied au comte de Bucquoi; + Ramenant sur ses gens les miens en avalanche, + J'ai chargé par trois fois ! + +CYRANO (sans lever le nez de son livre): + Et votre écharpe blanche ? + +DE GUICHE (surpris et satisfait): + Vous savez ce détail ?. . .En effet, il advint, + Durant que je faisais ma caracole afin + De rassembler mes gens la troisième charge, + Qu'un remous de fuyards m'entraîna sur la marge + Des ennemis; j'étais en danger qu'on me prît + Et qu'on m'arquebusât, quand j'eus le bon esprit + De dénouer et de laisser couler à terre + L'écharpe qui disait mon grade militaire; + En sorte que je pus, sans attirer les yeux, + Quitter les Espagnols, et revenant sur eux, + Suivi de tous les miens réconfortés, les battre ! + --Eh bien ! que dites-vous de ce trait ? + (Les cadets n'ont pas l'air d'écouter; mais ici les cartes et les + cornets à dés restent en l'air, la fumée des pipes demeure dans les + joues: attente.) + +CYRANO: + Qu'Henri quatre + N'eût jamais consenti, le nombre l'accablant, + A se diminuer de son panache blanc. + (Joie silencieuse. Les cartes s'abattent. Les dés tombe. La fumée + s'échappe.) + +DE GUICHE: + L'adresse a réussi, cependant ! + (Même attente suspendant les jeux et les pipes.) + +CYRANO: + C'est possible. + Mais on n'abdique pas l'honneur d'être une cible. + (Cartes, dés, fumées, s'abattent, tombent, s'envolent avec une + satisfaction croissante): + Si j'eusse été présent quand l'écharpe coula + --Nos courages, monsieur, diffèrent en cela-- + Je l'aurais ramassée et me la serais mise. + +DE GUICHE: + Oui, vantardise, encor, de gascon ! + +CYRANO: + Vantardise ?. . . + Prêtez-la-moi. Je m'offre à monter, dès ce soir, + A l'assaut, le premier, avec elle en sautoir. + +DE GUICHE: + Offre encor de gascon ! Vous savez que l'écharpe + Resta chez l'ennemi, sur les bords de la Scarpe, + En un lieu que depuis la mitraille cribla,-- + Où nul ne peut aller la chercher ! + +CYRANO (tirant de sa poche l'écharpe blanche et la lui tendant): + La voilà . + (Silence. Les cadets étouffent leurs rires dans les cartes et dans les + cornets à dés. De Guiche se retourne, les regarde: immédiatement ils + reprennent leur gravité, leurs jeux; l'un d'eux sifflote avec + indifférence l'air montagnard joué par le fifre.) + +DE GUICHE (prenant l'écharpe): + Merci. Je vais, avec ce bout d'étoffe claire, + Pouvoir faire un signal,--que j'hésitais à faire. + (Il va au talus, y grimpe, et agite plusieurs fois l'écharpe en l'air.) + +TOUS: + Hein ! + +LA SENTINELLE (en haut du talus): + Cet homme, là -bas qui se sauve en courant !. . . + +DE GUICHE (redescendant): + C'est un faux espion espagnol. Il nous rend + De grands services. Les renseignements qu'il porte + Aux ennemis sont ceux que je lui donne, en sorte + Que l'on peut influer sur leurs décisions. + +CYRANO: + C'est un gredin ! + +DE GUICHE (se nouant nonchalamment son écharpe): + C'est très commode. Nous disions ?. . . + --Ah ! J'allais vous apprendre un fait. Cette nuit même, + Pour nous ravitailler tentant un coup suprême, + Le maréchal s'en fut vers Dourlens, sans tambours; + Les vivandiers du Roi sont là ; par les labours + Il les joindra; mais pour revenir sans encombre, + Il a pris avec lui des troupes en tel nombre + Que l'on aurait beau jeu, certe, en nous attaquant: + La moitié de l'armée est absente du camp ! + +CARBON: + Oui, si les Espagnols savaient, ce serait grave. + Mais ils ne savent pas ce départ ? + +DE GUICHE: + Ils le savent. + Ils vont nous attaquer. + +CARBON: + Ah ! + +DE GUICHE: + Mon faux espion + M'est venu prévenir de leur agression. + Il ajouta: "J'en peux déterminer la place; + Sur quel point voulez-vous que l'attaque se fasse ? + Je dirai que de tous c'est le moins défendu, + Et l'effort portera sur lui."--J'ai répondu: + "C'est bon. Sortez du camp. Suivez des yeux la ligne: + Ce sera sur le point d'où je vous ferai signe." + +CARBON (aux cadets): + Messieurs, préparez-vous ! + (Tous se lèvent. Bruit d'épées et de ceinturons qu'on boucle.) + +DE GUICHE: + C'est dans une heure. + +PREMIER CADET: + Ah !. . .bien !. . . + (Ils se rasseyent tous. On reprend la partie interrompue.) + +DE GUICHE (à Carbon): + Il faut gagner du temps. Le maréchal revient. + +CARBON: + Et pour gagner du temps ? + +DE GUICHE: + Vous aurez l'obligeance + De vous faire tuer. + +CYRANO: + Ah ! voilà la vengeance ? + +DE GUICHE: + Je ne prétendrai pas que si je vous aimais + Je vous eusse choisis vous et les vôtres, mais, + Comme à votre bravoure on n'en compare aucune, + C'est mon Roi que je sers en servant ma rancune. + +CYRANO (saluant): + Souffrez que je vous sois, monsieur, reconnaissant. + +DE GUICHE (saluant): + Je sais que vous aimez vous battre un contre cent. + Vous ne vous plaindrez pas de manquer de besogne. + (Il remonte, avec Carbon.) + +CYRANO (aux cadets): + Eh bien donc ! nous allons au blason de Gascogne, + Qui porte six chevrons, messieurs, d'azur et d'or, + Joindre un chevron de sang qui lui manquait encor ! + (De Guiche cause bas avec Carbon de Castel-Jaloux, au fond. On donne + des ordres. La résistance se prépare. Cyrano va vers Christian qui est + resté immobile, les bras croisés.) + +CYRANO (lui mettant la main sur l'épaule): + Christian ? + +CHRISTIAN (secouant la tête): + Roxane ! + +CYRANO: + Hélas ! + +CHRISTIAN: + Au moins, je voudrais mettre + Tout l'adieu de mon cÅ“ur dans une belle lettre !. . . + +CYRANO: + Je me doutais que ce serait pour aujourd'hui. + (Il tire un billet de son pourpoint): + Et j'ai fait tes adieux. + +CHRISTIAN: + Montre !. . . + +CYRANO: + Tu veux ?. . . + +CHRISTIAN (lui prenant la lettre): + Mais oui ! + (Il l'ouvre, lit et s'arrête): + Tiens ! + +CYRANO: + Quoi ? + +CHRISTIAN: + Ce petit rond ?. . . + +CYRANO (reprenant la lettre vivement, et regardant d'un air naïf): + Un rond ?. . . + +CHRISTIAN: + C'est une larme ! + +CYRANO: + Oui. . .Poète, on se prend à son jeu, c'est le charme !. . . + Tu comprends. . .ce billet,--c'était très émouvant: + Je me suis fait pleurer moi-même en l'écrivant. + +CHRISTIAN: + Pleurer ?. . . + +CYRANO: + Oui. . .parce que. . .mourir n'est pas terrible. + Mais. . .ne plus la revoir jamais. . .voilà l'horrible ! + Car enfin je ne la. . . + (Christian le regarde): + nous ne la. . . + (Vivement): + tu ne la. . . + +CHRISTIAN (lui arrachant la lettre): + Donne-moi ce billet ! + (On entend une rumeur, au loin, dans le camp.) + +LA VOIX D'UNE SENTINELLE: + Ventrebieu, qui va là  ? + (Coups de feu. Bruits de voix. Grelots.) + +CARBON: + Qu'est-ce ?. . . + +LA SENTINELLE (qui est sur le talus): + Un carrosse ! + (On se précipite pour voir.) + +CRIS: + Quoi ! Dans le camp ?--Il y entre ! + --Il a l'air de venir de chez l'ennemi !--Diantre ! + Tirez !--Non ! Le cocher a crié !--Crié quoi ?-- + Il a crié: Service du Roi ! + (Tout le monde est sur le talus et regarde au dehors. Les grelots se + rapprochent.) + +DE GUICHE: + Hein ? Du Roi !. . . + (On redescend, on s'aligne.) + +CARBON: + Chapeau bas, tous ! + +DE GUICHE (à la cantonade): + Du Roi !--Rangez-vous, vile tourbe, + Pour qu'il puisse décrire avec pompe sa courbe ! + (Le carrosse entre au grand trot. Il est couvert de boue et de + poussière. Les rideaux sont tirés. Deux laquais derrière. Il s'arrête + net.) + +CARBON (criant): + Battez aux champs ! + (Roulement de tambours. Tous les cadets se découvrent.) + +DE GUICHE: + Baissez le marchepied ! + (Deux hommes se précipitent. La portière s'ouvre.) + +ROXANE (sautant du carrosse): + Bonjour ! + (Le son d'une voix de femme relève d'un seul coup tout ce monde + profondément incliné.--Stupeur.) + + + +Scène 4.V. + +Les mêmes, Roxane. + + +DE GUICHE: + Service du Roi ! Vous ? + +ROXANE: + Mais du seul roi, l'Amour ! + +CYRANO: + Ah ! grand Dieu ! + +CHRISTIAN (s'élancant): + Vous ! Pourquoi ? + +ROXANE: + C'était trop long, ce siège ! + +CHRISTIAN: + Pourquoi ?. . . + +ROXANE: + Je te dirai ! + +CYRANO (qui, au son de sa voix, est resté cloué immobile, sans oser + tourner les yeux vers elle): + Dieu ! La regarderai-je ? + +DE GUICHE: + Vous ne pouvez rester ici ! + +ROXANE (gaiement): + Mais si ! mais si ! + Voulez-vous m'avancer un tambour ?. . . + (Elle s'assied sur un tambour qu'on avance): + Là , merci ! + (Elle rit): + On a tiré sur mon carrosse ! + (Fièrement): + Une patrouille ! + --Il a l'air d'être fait avec une citrouille, + N'est-ce pas ? comme dans le conte, et les laquais + Avec des rats. + (Envoyant des lèvres un baiser à Christian): + Bonjour ! + (Les regardant tous): + Vous n'avez pas l'air gais ! + --Savez-vous que c'est loin, Arras ? + (Apercevant Cyrano): + Cousin, charmée ! + +CYRANO (a'avançant): + Ah çà  ! comment ?. . . + +ROXANE: + Comment j'ai retrouvé l'armée ? + Oh ! mon Dieu, mon ami, mais c'est tout simple: j'ai + Marché tant que j'ai vu le pays ravagé. + Ah ! ces horreurs, il a fallu que je les visse + Pour y croire ! Messieurs, si c'est là le service + De votre Roi, le mien vaut mieux ! + +CYRANO: + Voyons, c'est fou ! + Par où diable avez-vous bien pu passer ? + +ROXANE: + Par où ? + Par chez les Espagnols. + +PREMIER CADET: + Ah ! qu'elles sont malignes ! + +DE GUICHE: + Comment avez-vous fait pour traverser leurs lignes ? + +LE BRET: + Cela dut être très difficile !. . . + +ROXANE: + Pas trop. + J'ai simplement passé dans mon carrosse, au trot. + Si quelque hidalgo montrait sa mine altière, + Je mettais mon plus beau sourire à la portière, + Et ces messieurs étant, n'en déplaise aux Français, + Les plus galantes gens du monde,--je passais ! + +CARBON: + Oui, c'est un passe-port, certes, que ce sourire ! + Mais on a fréquemment dû vous sommer de dire + Où vous alliez ainsi, madame ? + +ROXANE: + Fréquemment. + Alors je répondais: "Je vais voir mon amant." + --Aussitôt l'Espagnol à l'air le plus féroce + Refermait gravement la porte du carrosse, + D'un geste de la main à faire envie au Roi + Relevait les mousquets déjà braqués sur moi, + Et superbe de grâce, à la fois, et de morgue, + L'ergot tendu sous la dentelle en tuyau d'orgue, + Le feutre au vent pour que la plume palpitât, + S'inclinait en disant: "Passez, señorita !" + +CHRISTIAN: + Mais, Roxane. . . + +ROXANE: + J'ai dit: mon amant, oui. . .pardonne ! + Tu comprends, si j'avais dit: mon mari, personne + Ne m'eût laissé passer ! + +CHRISTIAN: + Mais. . . + +ROXANE: + Qu'avez-vous ? + +DE GUICHE: + Il faut + Vous en aller d'ici ! + +ROXANE: + Moi ? + +CYRANO: + Bien vite ! + +LE BRET: + Au plus tôt ! + +CHRISTIAN: + Oui ! + +ROXANE: + Mais comment ? + +CHRISTIAN (embarrassé): + C'est que. . . + +CYRANO (de même): + Dans trois quarts d'heure. . . + +DE GUICHE (de même): + . . .ou quatre. . . + +CARBON (de même): + Il vaut mieux. . . + +LE BRET (de même): + Vous pourriez. . . + +ROXANE: + Je reste. On va se battre. + +TOUS: + Oh ! non ! + +ROXANE: + C'est mon mari ! + (Elle se jette dans les bras de Christian): + Qu'on me tue avec toi ! + +CHRISTIAN: + Mais quels yeux vous avez ! + +ROXANE: + Je te dirai pourquoi ! + +DE GUICHE (désespéré): + C'est un poste terrible ! + +ROXANE (se retournant): + Hein ! terrible ? + +CYRANO: + Et la preuve + C'est qu'il nous l'a donné ! + +ROXANE (à De Guiche): + Ah ! vous me vouliez veuve ? + +DE GUICHE: + Oh ! je vous jure !. . . + +ROXANE: + Non ! Je suis folle à présent ! + Et je ne m'en vais plus !--D'ailleurs, c'est amusant. + +CYRANO: + Eh quoi ! la précieuse était une héroïne ? + +ROXANE: + Monsieur de Bergerac, je suis votre cousine. + +UN CADET: + Nous vous défendrons bien ! + +ROXANE (enfiévrée de plus en plus): + Je le crois, mes amis ! + +UN AUTRE (avec enivrement): + Tout le camp sent l'iris ! + +ROXANE: + Et j'ai justement mis + Un chapeau qui fera très bien dans la bataille !. . . + (Regardant de Guiche): + Mais peut-être est-il temps que le comte s'en aille: + On pourrait commencer. + +DE GUICHE: + Ah ! c'en est trop ! Je vais + Inspecter mes canons, et reviens. . .Vous avez + Le temps encor: changez d'avis ! + +ROXANE: + Jamais ! + (De Guiche sort.) + + + +Scène 4.VI. + +Les mêmes, moins De Guiche. + + +CHRISTIAN (suppliant): + Roxane !. . . + +ROXANE: + Non ! + +PREMIER CADET (aux autres): + Elle reste ! + +TOUS (se précipitant, se bousculant, s'astiquant): + Un peigne !--Un savon !--Ma basane + Est trouée: une aiguille !--Un ruban !--Ton miroir !-- + Mes manchettes !--Ton fer à moustache !--Un rasoir !. . . + +ROXANE (à Cyrano qui la supplie encore): + Non ! rien ne me fera bouger de cette place ! + +CARBON (après s'être, comme les autres, sanglé, épousseté, avoir brossé + son chapeau, redressé sa plume et tiré ses manchettes, s'avance vers + Roxane, et cérémonieusement): + Peut-être siérait-il que je vous présentasse, + Puisqu'il en est ainsi, quelques de ces messieurs + Qui vont avoir l'honneur de mourir sous vos yeux. + (Roxane s'incline et elle attend, debout au bras de Christian. Carbon + présente): + Baron de Peyrescous de Colignac ! + +LE CADET (saluant): + Madame. . . + +CARBON (continuant): + Baron de Casterac de Cahuzac.--Vidame + De Malgouyre Estressac Lésbas d'Escarabiot.-- + Chevalier d'Antignac-Juzet.--Baron Hillot + De Blagnac-Saléchan de Castel Crabioules. . . + +ROXANE: + Mais combien avez-vous de noms, chacun ? + +LE BARON HILLOT: + Des foules ! + +CARBON (à Roxane): + Ouvrez la main qui tient votre mouchoir. + +ROXANE (ouvre la main et le mouchoir tombe): + Pourquoi ? + (Toute la compagnie fait le mouvement de s'élancer pour le ramasser.) + +CARBON (le ramassant vivement): + Ma compagnie était sans drapeau ! Mais ma foi, + C'est le plus beau du camp qui flottera sur elle ! + +ROXANE (souriant): + Il est un peu petit. + +CARBON (attachant le mouchoir à la hampe de sa lance de capitaine): + Mais il est en dentelle ! + +UN CADET (aux autres): + Je mourrais sans regret ayant vu ce minois, + Si j'avais seulement dans le ventre une noix !. . . + +CARBON (qui l'a entendu, indigné): + Fi ! parler de manger lorsqu'une exquise femme !. . . + +ROXANE: + Mais l'air du camp est vif et, moi-même, m'affame: + Pâtés, chaud-froids, vins fins:--mon menu, le voilà  ! + --Voulez-vous m'apporter tout cela ! + (Consternation.) + +UN CADET: + Tout cela ! + +UN AUTRE: + Où le prendrions-nous, grand Dieu ? + +ROXANE (tranquillement): + Dans mon carrosse. + +TOUS: + Hein ? + +ROXANE: + Mais il faut qu'on serve et découpe, et désosse ! + Regardez mon cocher d'un peu plus près, messieurs, + Et vous reconnaîtrez un homme précieux: + Chaque sauce sera, si l'on veut, réchauffée ! + +LES CADETS (se ruant vers le carrosse): + C'est Ragueneau ! + (Acclamations): + Oh ! Oh ! + +ROXANE (les suivant des yeux): + Pauvre gens ! + +CYRANO (lui baisant la main): + Bonne fée ! + +RAGUENEAU (debout sur le siège comme un charlatan en place publique): + Messieurs !. . . + (Enthousiasme.) + +LES CADETS: + Bravo ! Bravo ! + +RAGUENEAU: + Les Espagnols n'ont pas, + Quand passaient tant d'appas, vu passer le repas ! + (Applaudissements.) + +CYRANO (bas à Christian): + Hum ! hum ! Christian ! + +RAGUENEAU: + Distraits par la galanterie + Ils n'ont pas vu. . . + (Il tire de son siège un plat qu'il élève): + la galantine !. . . + (Applaudissements. La galantine passe de mains en mains.) + +CYRANO (bas à Christian): + Je t'en prie, + Un seul mot !. . . + +RAGUENEAU: + Et Vénus sut occuper leur Å“il + Pour que Diane en secret, pût passer. . . + (Il brandit un gigot): + son chevreuil ! + (Enthousiasme. Le gigot est saisi par vingt mains tendues.) + +CYRANO (bas à Christian): + Je voudrais te parler ! + +ROXANE (aux cadets qui redescendent, les bras chargés de victuailles): + Posez cela par terre ! + (Elle met le couvert sur l'herbe, aidée des deux laquais + imperturbables qui étaient derrière le carrosse): + +ROXANE (à Christian, au moment où Cyrano allait l'entraîner à part): + Vous, rendez-vous utile ? + (Christian vient l'aider. Mouvement d'inquiétude de Cyrano.) + +RAGUENEAU: + Un paon truffé ! + +PREMIER CADET (épanoui, qui descend en coupant une large tranche de + jambon): + Tonnerre ! + Nous n'aurons pas couru notre dernier hasard + Sans faire un gueuleton. . . + (Se reprenant vivement en voyant Roxane): + pardon ! un balthazar ! + +RAGUENEAU (lançant les coussins du carrosse): + Les coussins sont remplis d'ortolans ! + (Tumulte. On éventre les coussins. Rires. Joie.) + +TROISIÈME CADET: + Ah ! Viédaze ! + +RAGUENEAU (lançant des flacons de vin rouge): + Des flacons de rubis !-- + (De vin blanc): + Des flacons de topaze ! + +ROXANE (jetant une nappe pliée à la figure de Cyrano): + Défaites cette nappe !. . .Eh ! hop ! Soyez léger ! + +RAGUENEAU (brandissant une lanterne arrachée): + Chaque lanterne est un petit garde-manger ! + +CYRANO (bas à Christian, pendant qu'ils arrangent la nappe ensemble): + Il faut que je te parle avant que tu lui parles ! + +RAGUENEAU (de plus en plus lyrique): + Le manche de mon fouet est un saucisson d'Arles ! + +ROXANE (versant du vin, servant): + Puisqu'on nous fait tuer, morbleu ! nous nous moquons + Du reste de l'armée !--Oui ! tout pour les Gascons ! + Et si De Guiche vient, personne ne l'invite ! + (Allant de l'un à l'autre): + Là , vous avez le temps.--Ne manger pas si vite !-- + Buvez un peu.--Pourquoi pleurez-vous ? + +PREMIER CADET: + C'est trop bon !. . . + +ROXANE: + Chut !--Rouge ou blanc ?--Du pain pour monsieur de Carbon ! + --Un couteau !--Votre assiette !--Un peu de croûte ?--Encore ? + Je vous sers !--Du bourgogne ?--Une aile ? + +CYRANO (qui la suit, les bras chargés de plats, l'aidant à servir): + Je l'adore ! + +ROXANE (allant vers Christian): + Vous ? + +CHRISTIAN: + Rien. + +ROXANE: + Si ! ce biscuit, dans du muscat. . .deux doigts ! + +CHRISTIAN (essayant de la retenir): + Oh ! dites-moi pourquoi vous vîntes ? + +ROXANE: + Je me dois + A ces malheureux. . .Chut ! Tout à l'heure !. . . + +LE BRET (qui était remonté au fond, pour passer, au bout d'une lance, un + pain à la sentinelle du talus): + De Guiche ! + +CYRANO: + Vite, cachez flacon, plat, terrine, bourriche ! + Hop !--N'ayons l'air de rien !. . . + (A Ragueneau): + Toi, remonte d'un bond + Sur ton siège !--Tout est caché ?. . . + (En un clin d'Å“il tout a été repoussé dans les tentes, ou caché sous + les vêtements, sous les manteaux, dans les feutres.--De Guiche entre + vivement--et s'arrête, tout d'un coup, reniflant.--Silence.) + + + +Scène 4.VII. + +Les mêmes, De Guiche. + + +DE GUICHE: + Cela sent bon. + +UN CADET (chantonnant d'un air détaché): + To lo lo !. . . + +DE GUICHE (s'arrêtant et le regardant): + Qu'avez-vous, vous ?. . .Vous êtes tout rouge ! + +LE CADET: + Moi ?. . .Mais rien. C'est le sang. On va se battre: il bouge ! + +UN AUTRE: + Poum. . .poum. . .poum. . . + +DE GUICHE (se retournant): + Qu'est cela ? + +LE CADET (légèrement gris): + Rien ! C'est une chanson ! + Une petite. . . + +DE GUICHE: + Vous êtes gai, mon garçon ! + +LE CADET: + L'approche du danger ! + +DE GUICHE (appelant Carbon de Castel-Jaloux, pour donner un ordre): + Capitaine ! je. . . + (Il s'arrête en le voyant): + Peste ! + Vous avez bonne mine aussi ! + +CARBON (cramoisi, et cachant une bouteille derrière son dos, avec an + geste évasif): + Oh !. . . + +DE GUICHE: + Il me reste + Un canon que j'ai fait porter. . . + (Il montre un endroit dans la coulisse): + là , dans ce coin, + Et vos hommes pourront s'en servir au besoin. + +UN CADET (se dandinant): + Charmante attention ! + +UN AUTRE (lui souriant gracieusement): + Douce sollicitude ! + +DE GUICHE: + Ah ça ! mais ils sont fous !-- + (Sèchement): + N'ayant pas l'habitude + Du canon, prenez garde au recul. + +LE PREMIER CADET: + Ah ! pfftt ! + +DE GUICHE (allant à lui, furieux): + Mais !. . . + +LE CADET: + Le canon des Gascons ne recule jamais ! + +DE GUICHE (le prenant par le bras et le secouant): + Vous êtes gris !. . .De quoi ? + +LE CADET (superbe): + De l'odeur de la poudre ! + +DE GUICHE (haussant les épaules, le repousse et va vivement à Roxane): + Vite, à quoi daignez-vous, madame, vous résoudre ? + +ROXANE: + Je reste ! + +DE GUICHE: + Fuyez ! + +ROXANE: + Non ! + +DE GUICHE: + Puisqu'il en est ainsi, + Qu'on me donne un mousquet ! + +CARBON: + Comment ? + +DE GUICHE: + Je reste aussi. + +CYRANO: + Enfin, Monsieur ! voilà de la bravoure pure ! + +PREMIER CADET: + Seriez-vous un Gascon malgré votre guipure ? + +ROXANE: + Quoi !. . . + +DE GUICHE: + Je ne quitte pas une femme en danger. + +DEUXIÈME CADET (au premier): + Dis donc ! Je crois qu'on peut lui donner à manger ! + (Toutes les victuailles reparaissent comme par enchantement.) + +DE GUICHE (dont les yeux s'allument): + Des vivres ! + +UN TROISIÈME CADET: + Il en sort de sous toutes les vestes ! + +DE GUICHE (se maîtrisant, avec hauteur): + Est-ce que vous croyez que je mange vos restes ? + +CYRANO (saluant): + Vous faites des progrès ! + +DE GUICHE (fièrement, et à qui échappe sur le dernier mot une légère + pointe d'accent): + Je vais me battre à jeun ! + +PREMIER CADET (exultant de joie): + A jeung ! Il vient d'avoir l'accent ! + +DE GUICHE (riant): + Moi ? + +LE CADET: + C'en est un ! + (Ils se mettent tous à danser.) + +CARBON DE CASTEL-JALOUX (qui a disparu depuis un moment derrière le + talus, reparaissant sur la crête): + J'ai rangé mes piquiers, leur troupe est résolue ! + (Il montre une ligne de piques qui dépasse la crête.) + +DE GUICHE (à Roxane, en s'inclinant): + Acceptez-vous ma main pour passer leur revue ?. . . + (Elle la prend, ils remontent vers le talus. Tous le monde se découvre + et les suit.) + +CHRISTIAN (allant à Cyrano, vivement): + Parle vite ! + (Au moment où Roxane paraît sur la crête, les lances disparaissent, + abaissées pour le salut, un cri s'élève: elle s'incline.) + +LES PIQUIERS (au dehors): + Vivat ! + +CHRISTIAN: + Quel était ce secret ?. . . + +CYRANO: + Dans le cas où Roxane. . . + +CHRISTIAN: + Eh bien ?. . . + +CYRANO: + Te parlerait + Des lettres ?. . . + +CHRISTIAN: + Oui, je sais !. . . + +CYRANO: + Ne fais pas la sottise + De t'étonner. . . + +CHRISTIAN: + De quoi ? + +CYRANO: + Il faut que je te dise !. . . + Oh ! mon Dieu, c'est tout simple, et j'y pense aujourd'hui + En la voyant. Tu lui. . . + +CHRISTIAN: + Parle vite ! + +CYRANO: + Tu lui. . . + As écrit plus souvent que tu ne crois. + +CHRISTIAN: + Hein ? + +CYRANO: + Dame ! + Je m'en étais chargé: j'interprétais ta flamme ! + J'écrivais quelquefois sans te dire: j'écris ! + +CHRISTIAN: + Ah ? + +CYRANO: + C'est tout simple ! + +CHRISTIAN: + Mais comment t'y es-tu pris, + Depuis qu'on est bloqué pour ?. . . + +CYRANO: + Oh !. . .avant l'aurore + Je pouvais traverser. . . + +CHRISTIAN (se croisant les bras): + Ah ! c'est tout simple encore ? + Et qu'ai-je écrit de fois par semaine ?. . .Deux ?--Trois ?-- + Quatre ?-- + +CYRANO: + Plus. + +CHRISTIAN: + Tous les jours ? + +CYRANO: + Oui, tous les jours.--Deux fois. + +CHRISTIAN (violemment): + Et cela t'enivrait, et l'ivresse était telle + Que tu bravais la mort. . . + +CYRANO (voyant Roxane qui revient): + Tais-toi ! Pas devant elle ! + (Il rentre vivement dans sa tente.) + + + +Scène 4.VIII. + +Roxane, Christian; au fond, allées et venues de cadets. Carbon et De +Guiche donnent des ordres. + + +ROXANE (courant à Christian): + Et maintenant, Christian !. . . + +CHRISTIAN (lui prenant les mains): + Et maintenant, dis-moi + Pourquoi, par ces chemins effroyables, pourquoi + A travers tous ces rangs de soudards et de reîtres, + Tu m'a rejoint ici ? + +ROXANE: + C'est à cause des lettres ! + +CHRISTIAN: + Tu dis ? + +ROXANE: + Tant pis pour vous si je cours ces dangers ! + Ce sont vos lettres qui m'ont grisée ! Ah ! songez + Combien depuis un mois vous m'en avez écrites, + Et plus belles toujours ! + +CHRISTIAN: + Quoi ! pour quelques petites + Lettres d'amour. . . + +ROXANE: + Tais-toi ! Tu ne peux pas savoir ! + Mon Dieu, je t'adorais, c'est vrai, depuis qu'un soir, + D'une voix que je t'ignorais, sous ma fenêtre, + Ton âme commença de se faire connaître. . . + Eh bien ! tes lettres, c'est, vois-tu, depuis un mois, + Comme si tout le temps je l'entendais, ta voix + De ce soir-là , si tendre, et qui vous enveloppe ! + Tant pis pour toi, j'accours. La sage Pénélope + Ne fût pas demeurée à broder sous son toit, + Si le seigneur Ulysse eût écrit comme toi, + Mais pour le joindre, elle eût, aussi folle qu'Hélène, + Envoyé promener ses pelotons de laine !. . . + +CHRISTIAN: + Mais. . . + +ROXANE: + Je lisais, je relisais, je défaillais, + J'étais à toi. Chacun de ces petits feuillets + Était comme un pétale envolé de ton âme. + On sent à chaque mot de ces lettres de flamme + L'amour puissant, sincère. . . + +CHRISTIAN: + Ah ! sincère et puissant ? + Cela se sent, Roxane ?. . . + +ROXANE: + Oh ! si cela se sent ! + +CHRISTIAN: + Et vous venez ?. . . + +ROXANE: + Je viens (ô mon Christian, mon maître ! + Vous me relèveriez si je voulais me mettre + A vos genoux, c'est donc mon âme que j'y mets, + Et vous ne pourrez plus la relever jamais !) + Je viens te demander pardon (et c'est bien l'heure + De demander pardon, puisqu'il se peut qu'on meure !) + De t'avoir fait d'abord, dans ma frivolité, + L'insulte de t'aimer pour ta seule beauté ! + +CHRISTIAN (avec épouvante): + Ah ! Roxane ! + +ROXANE: + Et plus tard, mon ami, moins frivole, + --Oiseau qui saute avant tout à fait qu'il s'envole,-- + Ta beauté m'arrêtant, ton âme m'entraînant, + Je t'aimais pour les deux ensemble !. . . + +CHRISTIAN: + Et maintenant ? + +ROXANE: + Eh bien ! toi-même enfin l'emporte sur toi-même, + Et ce n'est plus que pour ton âme que je t'aime ! + +CHRISTIAN (reculant): + Ah ! Roxane ! + +ROXANE: + Sois donc heureux. Car n'être aimé + Que pour ce dont on est un instant costumé, + Doit mettre un cÅ“ur avide et noble à la torture; + Mais ta chère pensée efface ta figure, + Et la beauté par quoi tout d'abord tu me plus, + Maintenant j'y vois mieux. . .et je ne la vois plus ! + +CHRISTIAN: + Oh !. . . + +ROXANE: + Tu doutes encor d'une telle victoire ?. . . + +CHRISTIAN (douloureusement): + Roxane ! + +ROXANE: + Je comprends, tu ne peux pas y croire, + A cet amour ?. . . + +CHRISTIAN: + Je ne veux pas de cet amour ! + Moi, je veux être aimé plus simplement pour. . . + +ROXANE: + Pour + Ce qu'en vous elles ont aimé jusqu'à cette heure ? + Laissez-vous donc aimer d'une façon meilleure ! + +CHRISTIAN: + Non ! c'était mieux avant ! + +ROXANE: + Ah ! tu n'y entends rien ! + C'est maintenant que j'aime mieux, que j'aime bien ! + C'est ce qui te fait toi, tu m'entends, que j'adore ! + Et moins brillant. . . + +CHRISTIAN: + Tais-toi ! + +ROXANE: + Je t'aimerais encore ! + Si toute ta beauté tout d'un coup s'envolait. . . + +CHRISTIAN: + Oh ! ne dis pas cela ! + +ROXANE: + Si, je le dis ! + +CHRISTIAN: + Quoi ? laid ? + +ROXANE: + Laid ! je le jure ! + +CHRISTIAN: + Dieu ! + +ROXANE: + Et ta joie est profonde ? + +CHRISTIAN (d'une voix étouffée): + Oui. . . + +ROXANE: + Qu'as-tu ? + +CHRISTIAN (la repoussant doucement): + Rien. Deux mots à dire: une seconde. . . + +ROXANE: + Mais ?. . . + +CHRISTIAN (lui montrant un groupe de cadets, au fond): + A ces pauvres gens mon amour t'enleva: + Va leur sourire un peu puisqu'ils vont mourir. . .va ! + +ROXANE (attendrie): + Cher Christian !. . . + (Elle remonte vers les Gascons qui s'empressent repectueusement autour + d'elle.) + + + +Scène 4.IX. + +Christian, Cyrano; au fond Roxane causant avec Carbon et quelques cadets. + + +CHRISTIAN (appelant vers la tente de Cyrano): + Cyrano ? + +CYRANO (reparaissant, armé pour la bataille): + Qu'est-ce ? Te voilà blême ! + +CHRISTIAN: + Elle ne m'aime plus ! + +CYRANO: + Comment ? + +CHRISTIAN: + C'est toi qu'elle aime ! + +CYRANO: + Non ! + +CHRISTIAN: + Elle n'aime plus que mon âme ! + +CYRANO: + Non ! + +CHRISTIAN: + Si ! + C'est donc bien toi qu'elle aime,--et tu l'aimes aussi ! + +CYRANO: + Moi ? + +CHRISTIAN: + Je le sais. + +CYRANO: + C'est vrai. + +CHRISTIAN: + Comme un fou. + +CYRANO: + Davantage. + +CHRISTIAN: + Dis-le-lui ! + +CYRANO: + Non ! + +CHRISTIAN: + Pourquoi ? + +CYRANO: + Regarde mon visage ! + +CHRISTIAN: + Elle m'aimerait laid ! + +CYRANO: + Elle te l'a dit ! + +CHRISTIAN: + Là  ! + +CYRANO: + Ah ! je suis bien content qu'elle t'ait dit cela ! + Mais va, va, ne crois pas cette chose insensée ! + --Mon Dieu, je suis content qu'elle ait eu la pensée + De la dire,--mais va, ne la prend pas au mot, + Va, ne deviens pas laid: elle m'en voudrait trop ! + +CHRISTIAN: + C'est ce que je veux voir ! + +CYRANO: + Non, non ! + +CHRISTIAN: + Qu'elle choisisse ! + Tu vas lui dire tout ! + +CYRANO: + Non, non ! Pas ce supplice. + +CHRISTIAN: + Je tuerais ton bonheur parce que je suis beau ? + C'est trop injuste ! + +CYRANO: + Et moi, je mettrais au tombeau + Le tien parce que, grâce au hasard qui fait naître, + J'ai le don d'exprimer. . .ce que tu sens peut-être ? + +CHRISTIAN: + Dis-lui tout ! + +CYRANO: + Il s'obstine à me tenter, c'est mal ! + +CHRISTIAN: + Je suis las de porter en moi-même un rival ! + +CYRANO: + Christian ! + +CHRISTIAN: + Notre union--sans témoins--clandestine, + --Peut se rompre,--si nous survivons ! + +CYRANO: + Il s'obstine !. . . + +CHRISTIAN: + Oui, je veux être aimé moi-même, ou pas du tout ! + --Je vais voir ce qu'on fait, tiens ! Je vais jusqu'au bout + Du poste; je reviens: parle, et qu'elle préfère + L'un de nous deux ! + +CYRANO: + Ce sera toi ! + +CHRISTIAN: + Mais. . .je l'espère ! + (Il appelle): + Roxane ! + +CYRANO: + Non ! Non ! + +ROXANE (accourant): + Quoi ? + +CHRISTIAN: + Cyrano vous dira + Une chose importante. . . + (Elle va vivement à Cyrano. Christian sort.) + + + +Scène 4.X. + +Roxane, Cyrano, puis Le Bret, Carbon de Castel-Jaloux, les cadets, +Ragueneau, de Guiche, etc. + + +ROXANE: + Importante ? + +CYRANO (éperdu): + Il s'en va !. . . + (A Roxane): + Rien !. . .Il attache,--oh ! Dieu ! vous devez le connaître !-- + De l'importance à rien ! + +ROXANE (vivement): + Il a douté peut-être + De ce que j'ai dit là  ?. . .J'ai vu qu'il a douté !. . . + +CYRANO (lui prenant la main): + Mais avez-vous bien dit, d'ailleurs, la vérité ? + +ROXANE: + Oui, oui, je l'aimerais même. . . + (Elle hésite une seconde.) + +CYRANO (souriant tristement): + Le mot vous gêne + Devant moi ? + +ROXANE: + Mais. . . + +CYRANO: + Il ne me fera pas de peine ! + --Même laid ? + +ROXANE: + Même laid ! + (Mousqueterie au dehors): + Ah ! tiens, on a tiré ! + +CYRANO (ardemment): + Affreux ? + +ROXANE: + Affreux ! + +CYRANO: + Défiguré ! + +ROXANE: + Défiguré ! + +CYRANO: + Grotesque ? + +ROXANE: + Rien ne peut me le rendre grotesque ! + +CYRANO: + Vous l'aimeriez encore ? + +ROXANE: + Et davantage presque ! + +CYRANO (perdant la tête, à part): + Mon Dieu, c'est vrai, peut-être, et le bonheur est là  ! + (A Roxane): + Je. . .Roxane. . .écoutez !. . . + +LE BRET (entrant rapidement, appelle à mi-voix): + Cyrano ! + +CYRANO (se retournant): + Hein ? + +LE BRET: + Chut ! + (Il lui dit un mot tout bas.) + +CYRANO (laissant échapper la main de Roxane, avec un cri): + Ah !. . . + +ROXANE: + Qu'avez vous ? + +CYRANO (à lui-même, avec stupeur): + C'est fini. + (Détonations nouvelles.) + +ROXANE: + Quoi ? Qu'est-ce encore ? On tire ? + (Elle remonte pour regarder au dehors.) + +CYRANO: + C'est fini, jamais plus je ne pourrai le dire ! + +ROXANE (voulant s'élancer): + Que se passe-t-il ? + +CYRANO (vivement, l'arrêtant): + Rien ! + (Des cadets sont entrés, cachant quelque chose qu'ils portent, et ils + forment un groupe empêchant Roxane d'approcher.) + +ROXANE: + Ces hommes ? + +CYRANO (l'éloignant): + Laissez-les !. . . + +ROXANE: + Mais qu'alliez-vous me dire avant ?. . . + +CYRANO: + Ce que j'allais + Vous dire ?. . .rien, oh ! rien, je le jure, madame ! + (Solennellement): + Je jure que l'esprit de Christian, que son âme + Étaient. . . + (Se reprenant avec terreur): + sont les plus grands. . . + +ROXANE: + Étaient ? + (Avec un grand cri): + Ah !. . . + (Elle se précipite et écarte tout le monde.) + +CYRANO: + C'est fini ! + +ROXANE (voyant Christian couché dans son manteau): + Christian ! + +LE BRET (à Cyrano): + Le premier coup de feu le l'ennemi ! + (Roxane se jette sur le corps de Christian. Nouveaux coups de feu. + Cliquetis. Rumeurs. Tambours.) + +CARBON DE CASTEL-JALOUX (l'épée au poing): + C'est l'attaque ! Aux mousquets ! + (Suivi des cadets, il passe de l'autre côté du talus.) + +ROXANE: + Christian ! + +LA VOIX DE CARBON (derrière le talus): + Qu'on se dépêche ! + +ROXANE: + Christian ! + +CARBON: + Alignez-vous ! + +ROXANE: + Christian ! + +CARBON: + Mesurez. . .mèche ! + (Ragueneau est accouru, apportant de l'eau dans un casque.) + +CHRISTIAN (d'une voix mourante): + Roxane !. . . + +CYRANO (vite et bas à l'oreille de Christian, pendant que Roxane affolée + trempe dans l'eau, pour le panser, un morceau de linge arraché à sa + poitrine): + J'ai tout dit. Ce toi qu'elle aime encor ! + (Christian ferme les yeux.) + +ROXANE: + Quoi, mon amour ? + +CARBON: + Baguette haute ! + +ROXANE (à Cyrano): + Il n'est pas mort ?. . . + +CARBON: + Ouvrez la charge avec les dents ! + +ROXANE: + Je sens sa joue + Devenir froide, là , contre la mienne ! + +CARBON: + En joue ! + +ROXANE: + Une lettre sur lui ! + (Elle l'ouvre): + Pour moi ! + +CYRANO (à part): + Ma lettre ! + +CARBON: + Feu ! + (Mousqueterie. Cris. Bruit de bataille.) + +CYRANO (voulant dégager sa main que tient Roxane agenouillée): + Mais, Roxane, on se bat ! + +ROXANE (le retenant): + Restez encore un peu. + Il est mort. Vous étiez le seul à le connaître. + (Elle pleure doucement): + --N'est-ce pas que c'était un être exquis, un être + Merveilleux ? + +CYRANO (debout, tête nue): + Oui, Roxane. + +ROXANE: + Un poète inouï. + Adorable ? + +CYRANO: + Oui, Roxane. + +ROXANE: + Un esprit sublime ? + +CYRANO: + Oui, + Roxane ! + +ROXANE: + Un cÅ“ur profond, inconnu du profane, + Une âme magnifique et charmante ? + +CYRANO (fermement): + Oui, Roxane ! + +ROXANE (se jetant sur le corps de Christian): + Il est mort ! + +CYRANO (à part, tirant l'épée): + Et je n'ai qu'à mourir aujourd'hui, + Puisque, sans le savoir, elle me pleure en lui ! + (Trompettes au loin.) + +DE GUICHE (qui reparaît sur le talus, décoiffé, blessé au front, d'une + voix tonnante): + C'est le signal promis ! Des fanfares de cuivres ! + Les Français vont rentrer au camp avec des vivres ! + Tenez encore un peu ! + +ROXANE: + Sur sa lettre, du sang, + Des pleurs ! + +UNE VOIX (au dehors, criant): + Rendez-vous ! + +VOIX DES CADETS: + Non ! + +RAGUENEAU (qui, grimpé sur son carrosse, regarde la bataille par-dessus + le talus): + Le péril va croissant ! + +CYRANO (à de Guiche, lui montrant Roxane): + Emportez-la ! Je vais charger ! + +ROXANE (baisant la lettre, d'une voix mourante): + Son sang ! ses larmes !. . . + +RAGUENEAU (sautant à bas du carrosse pour courir vers elle): + Elle s'évanouit ! + +DE GUICHE (sur le talus, aux cadets, avec rage): + Tenez bon ! + +UNE VOIX (au dehors): + Bas les armes ! + +VOIX DES CADETS: + Non ! + +CYRANO (à de Guiche): + Vous avez prouvé, Monsieur, votre valeur: + (Lui montrant Roxane): + Fuyez en la sauvant ! + +DE GUICHE (qui court à Roxane et l'enlève dans ses bras): + Soit ! Mais on est vainqueur + Si vous gagnez du temps ! + +CYRANO: + C'est bon ! + (Criant vers Roxane que de Guiche, aidé de Ragueneau, emporte évanouie): + Adieu, Roxane ! + (Tumulte. Cris. Des cadets reparaissent blessés et viennent tomber en + scène. Cyrano se précipitant au combat est arrêté sur la crête par + Carbon de Castel-Jaloux, couvert de sang.) + +CARBON: + Nous plions ! J'ai reçu deux coups de pertuisane ! + +CYRANO (criant aux Gascons): + Hardi ! Reculès pas, drollos ! + (A Carbon, qu'il soutient): + N'ayez pas peur ! + J'ai deux morts à venger: Christian et mon bonheur ! + (Ils redescendent. Cyrano brandit la lance où est attaché le mouchoir + de Roxane): + Flotte, petit drapeau de dentelle à son chiffre ! + (Il la plante en terre; il crie aux cadets): + Toumbé dèssus ! Escrasas lous ! + (Au fifre): + Un air de fifre ! + (Le fifre joue. Des blessés se relèvent. Des cadets dégringolant le + talus, viennent se grouper autour de Cyrano et du petit drapeau. Le + carrosse se couvre et se remplit d'hommes, se hérisse d'arquebuses, se + transforme en redoute.) + +UN CADET (paraissant, à reculons, sur la crête, se battant toujours, crie): + Ils montent le talus ! + (et tombe mort.) + +CYRANO: + On va les saluer ! + (Le talus se couronne en un instant d'une rangée terrible d'ennemis. + Les grands étendards des Impériaux se lèvent): + Feu ! + (Décharge générale.) + +CRI (dans les rangs ennemis): + Feu ! + (Riposte meurtrière. Les cadets tombent de tous côtés.) + +UN OFFICIER ESPAGNOL (se découvrant): + Quels sont ces gens qui se font tous tuer ? + +CYRANO (récitant debout au milieu des balles): + Ce sont les cadets de Gascogne, + De Carbon de Castel-Jaloux; + Bretteurs et menteurs sans vergogne. . . + (Il s'élance, suivi des quelques survivants): + Ce sont les cadets. . . + (Le reste se perd dans la bataille.) + + +Rideau. + + + + +Acte V. + +La Gazette de Cyrano. + +Quinze ans après, en 1655. Le parc du couvent que les Dames de la Croix +occupaient à Paris. + +Superbes ombrages. A gauche, la maison; vaste perron sur lequel ouvrent +plusieurs portes. Un arbre énorme au milieu de la scène, isolé au milieu +d'une petite place ovale. A droite, premier plan, parmi de grands buis, +un banc de pierre demi-circulaire. + +Tout le fond du théâtre est traversé par une allée de marroniers qui +aboutit à droite, quatrième plan, à la porte d'une chapelle entre-vue +parmi les branches. A travers le double rideau d'arbres de cette allée, +on aperçoit des fuites de pelouses, d'autres allées, des bosquets, les +profondeurs du parc, le ciel. + +La chapelle ouvre une porte latérale sur une colonnade enguirlandée de +vigne rougie, qui vient se perdre à droite, au premier plan, derrière +les buis. + +C'est l'automne. Toute la frondaison est rousse au-dessus des pelouses +fraîches. Taches sombres des buis et des ifs restés verts. Une plaque de +feuilles jaunes sous chaque arbre. Les feuilles jonchent toute la scène, +craquent sous les pas dans les allées, couvrent à demi le perron et les +bancs. + +Entre le banc de droite et l'arbre, un grand métier à broder devant +lequel une petite chaise a été apportée. Paniers pleins d'écheveaux et +de pelotons. Tapisserie commencée. + +Au lever du rideau, des sÅ“urs vont et viennent dans le parc; +quelques-unes sont assises sur le banc autour d'une religieuse plus +âgée. Des feuilles tombent. + + + +Scène 5.I. + +Mère Marguerite, SÅ“ur Marthe, SÅ“ur Claire, les sÅ“urs. + + +SÅ’UR MARTHE (à Mère Marguerite): + SÅ“ur Claire a regardé deux fois comment allait + Sa cornette, devant la glace. + MÈRE MARGUERITE (à sÅ“ur Claire): + C'est très laid. + +SÅ’UR CLAIRE: + Mais sÅ“ur Marthe a repris un pruneau de la tarte, + Ce matin: je l'ai vu. + MÈRE MARGUERITE (à sÅ“ur Marthe): + C'est très vilain, sÅ“ur Marthe. + +SÅ’UR CLAIRE: + Un tout petit regard ! + +SÅ’UR MARTHE: + Un tout petit pruneau ! + MÈRE MARGUERITE (sévèrement): + Je le dirai, ce soir, à monsieur Cyrano. + +SÅ’UR CLAIRE (épouvantée): + Non, il va se moquer ! + +SÅ’UR MARTHE: + Il dira que les nonnes + Sont très coquettes ! + +SÅ’UR CLAIRE: + Très gourmandes ! + +MÈRE MARGUERITE (souriant): + Et très bonnes. + +SÅ’UR CLAIRE: + N'est-ce pas, Mère Marguerite de Jésus, + Qu'il vient, le samedi, depuis dix ans ! + +MÈRE MARGUERITE: + Et plus ! + Depuis que sa cousine à nos béguins de toile + Mêla le deuil mondain de sa coiffe de voile, + Qui chez nous vint s'abattre, il y a quatorze ans, + Comme un grand oiseau noir parmi les oiseaux blancs ! + +SÅ’UR MARTHE: + Lui seul, depuis qu'elle a pris chambre dans ce cloître, + Sait distraire un chagrin qui ne veut pas décroître. + +TOUTES LES SÅ’URS: + Il est si drôle !--C'est amusant quand il vient ! + --Il nous taquine !--Il est gentil !--Nous l'aimons bien ! + --Nous fabriquons pour lui des pâtes d'angélique ! + +SÅ’UR MARTHE: + Mais enfin, ce n'est pas un très bon catholique ! + +SÅ’UR CLAIRE: + Nous le convertirons. + +LES SÅ’URS: + Oui ! oui ! + +MÈRE MARGUERITE: + Je vous défends + De l'entreprendre encor sur ce point, mes enfants. + Ne le tourmentez pas: il viendrait moins peut-être ! + +SÅ’UR MARTHE: + Mais. . .Dieu !. . . + +MÈRE MARGUERITE: + Rassurez-vous: Dieu doit bien le connaître. + +SÅ’UR MARTHE: + Mais chaque samedi, quand il vient d'un air fier, + Il me dit en entrant: 'Ma sÅ“ur, j'ai fait gras, hier !' + +MÈRE MARGUERITE: + Ah ! il vous dit cela ?. . .Eh bien ! la fois dernière + Il n'avait pas mangé depuis deux jours ! + +SÅ’UR MARTHE: + Ma Mère ! + +MÈRE MARGUERITE: + Il est pauvre. + +SÅ’UR MARTHE: + Qui vous l'a dit ? + +MÈRE MARGUERITE: + Monsieur Le Bret. + +SÅ’UR MARTHE: + On ne le secourt pas ? + +MÈRE MARGUERITE: + Non, il se fâcherait. + (Dans une allée du fond, on voit apparaître Roxane, vêtue de noir, + avec la coiffe des veuves et de long voiles; de Guiche, magnifique et + vieillissant, marche auprès d'elle. Ils vont à pas lents. Mère + Marguerite se lève): + --Allons, il faut rentrer. . .Madame Madeleine, + Avec un visiteur, dans le parc se promène. + +SÅ’UR MARTHE (bas à sÅ“ur Claire): + C'est le duc-maréchal de Grammont ? + +SÅ’UR CLAIRE (regardant): + Oui, je crois. + +SÅ’UR MARTHE: + Il n'était plus venu la voir depuis des mois ! + +LES SÅ’URS: + Il est très pris !--La cour !--Les camps ! + +SÅ’UR CLAIRE: + Les soins du monde ! + (Elles sortent. De Guiche et Roxane descendent en silence et + s'arrêtent près du métier. Un temps.) + + + +Scène 5.II. + +Roxane; le duc de Grammont, ancien comte de Guiche, puis Le Bret et +Ragueneau. + + +LE DUC: + Et vous demeurerez ici, vainement blonde, + Toujours en deuil ? + +ROXANE: + Toujours. + +LE DUC: + Aussi fidèle ? + +ROXANE: + Aussi. + +LE DUC (après un temps): + Vous m'avez pardonné ? + +ROXANE (simplement, regardant la croix du couvent): + Puisque je suis ici. + (Nouveau silence.) + +LE DUC: + Vraiment c'était un être ?. . . + +ROXANE: + Il fallait le connaître ! + +LE DUC: + Ah ! Il fallait ?. . .Je l'ai trop peu connu, peut-être ! + . . .Et son dernier billet, sur votre cÅ“ur, toujours ? + +ROXANE: + Comme un doux scapulaire, il pend à ce velours. + +LE DUC: + Même mort, vous l'aimez ? + +ROXANE: + Quelquefois il me semble + Qu'il n'est mort qu'à demi, que nos cÅ“urs sont ensemble, + Et que son amour flotte, autour de moi, vivant ! + +LE DUC (après un silence encore): + Est-ce que Cyrano vient vous voir ? + +ROXANE: + Oui, souvent. + --Ce vieil ami, pour moi, remplace les gazettes. + Il vient; c'est régulier; sous cet arbre où vous êtes + On place son fauteuil, s'il fait beau; je l'attends + En brodant; l'heure sonne; au dernier coup, j'entends + --Car je ne tourne plus même le front !--sa canne + Descendre le perron; il s'assied; il ricane + De ma tapisserie éternelle; il me fait + La chronique de la semaine, et. . . + (Le Bret paraît sur le perron): + Tiens, Le Bret ! + (Le Bret descend): + Comment va notre ami ? + +LE BRET: + Mal. + +LE DUC: + Oh ! + +ROXANE (au duc): + Il exagère ! + +LE BRET: + Tout ce que j'ai prédit: l'abandon, la misère !. . . + Ses épîtres lui font des ennemis nouveaux ! + Il attaque les faux nobles, les faux dévots, + Les faux braves, les plagiaires,--tout le monde. + +ROXANE: + Mais son épée inspire une terreur profonde. + On ne viendra jamais à bout de lui. + +LE DUC (hochant la tête): + Qui sait ? + +LE BRET: + Ce que je crains, ce n'est pas les attaques, c'est + La solitude, la famine, c'est Décembre + Entrant à pas de loup dans son obscure chambre: + Voilà les spadassins qui plutôt le tueront ! + --Il serre chaque jour, d'un cran, son ceinturon. + Son pauvre nez a pris des tons de vieil ivoire. + Il n'a plus qu'un petit habit de serge noire. + +LE DUC: + Ah ! celui-là n'est pas parvenu !--C'est égal, + Ne le plaignez pas trop. + +LE BRET (avec un sourire amer): + Monsieur le maréchal !. . . + +LE DUC: + Ne le plaignez pas trop: il a vécu sans pactes, + Libre dans sa pensée autant que dans ses actes. + +LE BRET (de même): + Monsieur le duc !. . . + +LE DUC (hautainement): + Je sais, oui: j'ai tout; il n'a rien. . . + Mais je lui serrerais bien volontiers la main. + (Saluant Roxane): + Adieu. + +ROXANE: + Je vous conduis. + (Le duc salue Le Bret et se dirige avec Roxane vers le perron.) + +LE DUC (s'arrêtant, tandis qu'elle monte): + Oui, parfois, je l'envie. + --Voyez-vous, lorsqu'on a trop réussi sa vie, + On sent,--n'ayant rien fait, mon Dieu, de vraiment mal !-- + Mille petits dégoûts de soi, dont le total + Ne fait pas un remords, mais une gêne obscure; + Et les manteaux de duc traînent dans leur fourrure, + Pendant que des grandeurs on monte les degrés, + Un bruit d'illusions sèches et de regrets, + Comme, quand vous montez lentement vers ces portes, + Votre robe de deuil traîne des feuilles mortes. + +ROXANE (ironique): + Vous voilà bien rêveur ?. . . + +LE DUC: + Eh ! oui ! + (Au moment de sortir, brusquement): + Monsieur Le Bret ! + (A Roxane): + Vous permettez ? Un mot. + (Il va à Le Bret, et à mi-voix): + C'est vrai: nul n'oserait + Attaquer votre ami; mais beaucoup l'ont en haine; + Et quelqu'un me disait, hier, au jeu, chez la Reine: + "Ce Cyrano pourrait mourir d'un accident." + +LE BRET: + Ah ? + +LE DUC: + Oui. Qu'il sorte peu. Qu'il soit prudent. + +LE BRET (levant les bras au ciel): + Prudent ! + Il va venir. Je vais l'avertir. Oui, mais !. . . + +ROXANE (qui est restée sur le perron, à une sÅ“ur qui s'avance vers elle): + Qu'est-ce ? + +LA SÅ’UR: + Ragueneau vent vous voir, Madame. + +ROXANE: + Qu'on le laisse + Entrer. + (Au duc et à Le Bret): + Il vient crier misère. Étant un jour + Parti pour être auteur, il devint tour à tour + Chantre. . . + +LE BRET: + Étuviste. . . + +ROXANE: + Acteur. . . + +LE BRET: + Bedeau. . . + +ROXANE: + Perruquier. . . + +LE BRET: + Maître + De théorbe. . . + +ROXANE: + Aujourd'hui que pourrait-il bien être ? + +RAGUENEAU (entrant précipitamment): + Ah ! Madame ! + (Il aperçoit Le Bret): + Monsieur ! + +ROXANE (souriant): + Racontez vos malheurs + A Le Bret. Je reviens. + +RAGUENEAU: + Mais, Madame. . . + (Roxane sort sans l'écouter, avec le duc. Il redescend vers le Bret.) + + + +Scène 5.III. + +Le Bret, Ragueneau. + + +RAGUENEAU: + D'ailleurs, + Puisque vous êtes là , j'aime mieux qu'elle ignore ! + --J'allais voir votre ami tantôt. J'étais encore + A vingt pas de chez lui. . .quand je le vois de loin, + Qui sort. Je veux le joindre. Il va tourner le coin + De la rue. . .et je cours. . .lorsque d'une fenêtre + Sous laquelle il passait--est-ce un hasard ?. . .peut-être !-- + Un laquais laisse choir une pièce de bois. + +LE BRET: + Les lâches !. . .Cyrano ! + +RAGUENEAU: + J'arrive et je le vois. . . + +LE BRET: + C'est affreux ! + +RAGUENEAU: + Notre ami, Monsieur, notre poète, + Je le vois, là , par terre, un grand trou dans la tête ! + +LE BRET: + Il est mort ? + +RAGUENEAU: + Non ! mais. . .Dieu ! je l'ai porté chez lui. + Dans sa chambre. . .Ah ! sa chambre ! il faut voir ce réduit ! + +LE BRET: + Il souffre ? + +RAGUENEAU: + Non, Monsieur, il est sans connaissance, + +LE BRET: + Un médecin ? + +RAGUENEAU: + Il en vint un par complaisance, + +LE BRET: + Mon pauvre Cyrano !--Ne disons pas cela + Tout d'un coup à Roxane !--Et ce docteur ? + +RAGUENEAU: + Il a + Parlé,--je ne sais plus,--de fièvre, de méninges !. . . + Ah ! si vous le voyiez--la tête dans des linges !. . . + Courons vite !--Il n'y a personne à son chevet !-- + C'est qu'il pourrait mourir, Monsieur, s'il se levait ! + +LE BRET (l'entraînant vers la droite): + Passons par là  ! Viens, c'est plus court ! Par la chapelle ! + +ROXANE (paraissant sur le perron et voyant Le Bret s'éloigner par la + colonnade qui mène a la petite porte de la chapelle): + Monsieur Le Bret ! + (Le Bret et Ragueneau se sauvent sans répondre): + Le Bret s'en va quand on l'appelle ? + C'est quelque histoire encor de ce bon Ragueneau ! + (Elle descend le perron.) + + + +Scène 5.IV. + +Roxane seule, puis deux sÅ“urs, un instant. + + +ROXANE: + Ah ! que ce dernier jour de septembre est donc beau ! + Ma tristesse sourit. Elle qu'Avril offusque, + Se laisse décider par l'automne, moins brusque. + (Elle s'assied à son métier. Deux sÅ“urs sortent de la maison et + apportent un grand fauteuil sous l'arbre): + Ah ! voici le fauteuil classique où vient s'asseoir + Mon vieil ami ! + +SÅ’UR MARTHE: + Mais c'est le meilleur du parloir ! + +ROXANE: + Merci, ma sÅ“ur. + (Les sÅ“urs s'éloignent): + Il va venir. + (Elle s'installe. On entend sonner l'heure): + Là . . .l'heure sonne. + --Mes écheveaux !--L'heure a sonné ? Ceci m'étonne ! + Serait-il en retard pour la première fois ? + La sÅ“ur tourière doit--mon dé ?. . .là , je le vois !-- + L'exhorter à la pénitence. + (Un temps): + Elle l'exhorte ! + --Il ne peut plus tarder.--Tiens ! une feuille morte !-- + (Elle repousse du doigt la feuille tombée sur son métier): + D'ailleurs, rien ne pourrait.--Mes ciseaux ?. . .dans mon sac !-- + L'empêcher de venir ! + +UNE SÅ’UR (paraissant sur le perron): + Monsieur de Bergerac. + + + +Scène 5.V. + +Roxane, Cyrano et, un moment, sÅ“ur Marthe. + + +ROXANE (sans se retourner): + Qu'est-ce que je disais ?. . . + (Et elle brode. Cyrano, très pâle, le feutre enfoncé sur les yeux, + paraît. La sÅ“ur qui l'a introduit rentre. Il se met à descendre le + perron lentement, avec un effort visible pour se tenir debout, et en + s'appuyant sur sa canne. Roxane travaille à sa tapisserie): + Ah ! ces teintes fanées. . . + Comment les rassortir ? + (A Cyrano, sur un ton d'amicale gronderie): + Depuis quatorze années, + Pour la première fois, en retard ! + +CYRANO (qui est parvenu au fauteuil et s'est assis, d'une voix gaie, + contrastant avec son visage): + Oui, c'est fou ! + J'enrage. Je fus mis en retard, vertuchou !. . . + +ROXANE: + Par ?. . . + +CYRANO: + Par une visite assez inopportune. + +ROXANE (distraite, travaillant): + Ah ! oui ! quelque fâcheux ? + +CYRANO: + Cousine, c'était une + Fâcheuse. + +ROXANE: + Vous l'avez renvoyée ? + +CYRANO: + Oui, j'ai dit: + Excusez-moi, mais c'est aujourd'hui samedi, + Jour où je dois me rendre en certaine demeure; + Rien ne m'y fait manquer: repassez dans une heure ! + +ROXANE (légèrement): + Eh bien ! cette personne attendra pour vous voir: + Je ne vous laisse pas partir avant ce soir. + +CYRANO (avec douceur): + Peut-être un peu plus tôt faudra-t-il que je parte. + (Il ferme les yeux et se tait un instant. SÅ“ur Marthe traverse le + parc de la chapelle au perron. Roxane l'aperçoit, lui fait un petit + signe de tête.) + +ROXANE (à Cyrano): + Vous ne taquinez pas sÅ“ur Marthe ? + +CYRANO (vivement, ouvrant les yeux): + Si ! + (Avec une grosse voix comique): + SÅ“ur Marthe ! + Approchez ! + (La sÅ“ur glisse vers lui): + Ha ! ha ! ha ! Beaux yeux toujours baissés ! + +SÅ’UR MARTHE (levant les yeux en souriant): + Mais. . . + (Elle voit sa figure et fait un geste d'étonnement): + Oh ! + +CYRANO (bas, lui montrant Roxane): + Chut ! Ce n'est rien !-- + (D'une voix fanfaronne. Haut): + Hier, j'ai fait gras. + +SÅ’UR MARTHE: + Je sais. + (A part): + C'est pour cela qu'il est si pâle ! + (Vite et bas): + Au réfectoire + Vous viendrez tout à l'heure, et je vous ferai boire + Un grand bol de bouillon. . .Vous viendrez ? + +CYRANO: + Oui, oui, oui. + +SÅ’UR MARTHE: + Ah ! vous êtes un peu raisonnable, aujourd'hui ! + +ROXANE (qui les entend chuchoter): + Elle essaye de vous convertir ? + +SÅ’UR MARTHE: + Je m'en garde ! + +CYRANO: + Tiens, c'est vrai ! Vous toujours si saintement bavarde, + Vous ne me prêchez pas ? c'est étonnant, ceci !. . . + (Avec une fureur bouffonne): + Sabre de bois ! Je veux vous étonner aussi ! + Tenez, je vous permets. . . + (Il a l'air de chercher une bonne taquinerie, et de la trouver): + Ah ! la chose est nouvelle ?. . . + De. . .de prier pour moi, ce soir, à la chapelle. + +ROXANE: + Oh ! oh ! + +CYRANO (riant): + SÅ“ur Marthe est dans la stupéfaction ! + +SÅ’UR MARTHE (doucement): + Je n'ai pas attendu votre permission. + (Elle rentre.) + +CYRANO (revenant à Roxane, penchée sur son métier): + Du diable si je peux jamais, tapisserie, + Voir ta fin ! + +ROXANE: + J'attendais cette plaisanterie. + (A ce moment un peu de brise fait tomber les feuilles.) + +CYRANO: + Les feuilles ! + +ROXANE (levant la tête, et regardant au loin, dans les allées): + Elles sont d'un blond vénitien. + Regardez-les tomber. + +CYRANO: + Comme elles tombent bien ! + Dans ce trajet si court de la branche à la terre, + Comme elles savent mettre une beauté dernière, + Et malgré leur terreur de pourrir sur le sol, + Veulent que cette chute ait la grâce d'un vol ! + +ROXANE: + Mélancolique, vous ? + +CYRANO (se reprenant): + Mais pas du tout, Roxane ! + +ROXANE: + Allons, laissez tomber les feuilles de platane. . . + Et racontez un peu ce qu'il y a de neuf. + Ma gazette ? + +CYRANO: + Voici ! + +ROXANE: + Ah ! + +CYRANO (de plus en plus pâle, et luttant contre la douleur): + Samedi, dix-neuf: + Ayant mangé huit fois du raisiné de Cette, + Le Roi fut pris de fièvre; à deux coups de lancette + Son mal fut condamné pour lèse-majesté, + Et cet auguste pouls n'a plus fébricité ! + Au grand bal, chez la reine, on a brûlé, dimanche, + Sept cent soixante-trois flambeaux de cire blanche; + Nos troupes ont battu, dit-on, Jean l'Autrichien; + On a pendu quatre sorciers; le petit chien + De madame d'Athis a dû prendre un clystère. . . + +ROXANE: + Monsieur de Bergerac, voulez-vous bien vous taire ! + +CYRANO: + Lundi. . .rien. Lygdamire a changé d'amant. + +ROXANE: + Oh ! + +CYRANO (dont le visage s'altère de plus en plus): + Mardi, toute la cour est à Fontainebleau. + Mercredi, la Montglat dit au comte de Fiesque: + Non ! Jeudi: Mancini, Reine de France,--ou presque ! + Le vingt-cinq, la Monglat à de Fiesque dit: Oui; + Et samedi, vingt-six. . . + (Il ferme les yeux. Sa tête tombe. Silence.) + +ROXANE (surprise de ne plus rien entendre, se retourne, le regarde, et + se levant effrayée): + Il est évanoui ? + (Elle court vers lui en criant): + Cyrano ! + +CYRANO (rouvrant les yeux, d'une voix vague): + Qu'est-ce ?. . .Quoi ?. . . + (Il voit Roxane penchée sur lui et, vivement, assurant son chapeau sur + sa tête et reculant avec effroi dans son fauteuil): + Non ! non ! je vous assure, + Ce n'est rien ! Laissez-moi ! + +ROXANE: + Pourtant. . . + +CYRANO: + C'est ma blessure + D'Arras. . .qui. . .quelquefois. . .vous savez. . . + +ROXANE: + Pauvre ami ! + +CYRANO: + Mais ce n'est rien. Cela va finir. + (Il sourit avec effort): + C'est fini. + +ROXANE (debout près de lui): + Chacun de nous a sa blessure: j'ai la mienne. + Toujours vive, elle est là , cette blessure ancienne, + (Elle met la main sur sa poitrine): + Elle est là , sous la lettre au papier jaunissant + Où l'on peut voir encor des larmes et du sang ! + (Le crépuscule commence à venir.) + +CYRANO: + Sa lettre !. . .N'aviez-vous pas dit qu'un jour, peut-être, + Vous me la feriez lire ? + +ROXANE: + Ah ! vous voulez ?. . .Sa lettre ? + +CYRANO: + Oui. . .Je veux. . .Aujourd'hui. . . + +ROXANE (lui donnant le sachet pendu à son cou): + Tenez ! + +CYRANO (le prenant): + Je peux ouvrir ? + +ROXANE: + Ouvrez. . .lisez !. . . + (Elle revient à son métier, le replie, range ses laines.) + +CYRANO (lisant): + Roxane, adieu, je vais mourir !. . . + +ROXANE (s'arrêtant, étonnée): + Tout haut ? + +CYRANO (lisant): + C'est pour ce soir, je crois, ma bien-aimée ! + J'ai l'âme lourde encor d'amour inexprimée, + Et je meurs ! jamais plus, jamais mes yeux grisés, + Mes regards dont c'était. . . + +ROXANE: + Comment vous la lisez, + Sa lettre ! + +CYRANO (continuant): + . . .dont c'était les frémissantes fêtes, + Ne baiseront au vol les gestes que vous faites; + J'en revois un petit qui vous est familier + Pour toucher votre front, et je voudrais crier. . . + +ROXANE (troublée): + Comme vous la lisez,--cette lettre ! + (La nuit vient insensiblement.) + +CYRANO: + Et je crie: + Adieu !. . . + +ROXANE: + Vous la lisez. . . + +CYRANO: + Ma chère, ma chérie, + Mon trésor. . . + +ROXANE (rêveuse): + D'une voix. . . + +CYRANO: + Mon amour !. . . + +ROXANE: + D'une voix. . . + (Elle tressaille): + Mais. . .que je n'entends pas pour la première fois ! + (Elle s'approche tout doucement, sans qu'il s'en aperçoive, passe + derrière le fauteuil, se penche sans bruit, regarde la + lettre.--L'ombre augmente.) + +CYRANO: + Mon cÅ“ur ne vous quitta jamais une seconde, + Et je suis et serai jusque dans l'autre monde + Celui qui vous aima sans mesure, celui. . . + +ROXANE (lui posant la main sur l'épaule): + Comment pouvez-vous lire à présent ? Il fait nuit. + (Il tressaille, se retourne, la voit là tout près, fait un geste + d'effroi, baisse la tête. Un long silence. Puis, dans l'ombre + complètement venue, elle dit avec lenteur, joignant les mains): + Et pendant quatorze ans, il a joué ce rôle + D'être le vieil ami qui vient pour être drôle ! + +CYRANO: + Roxane ! + +ROXANE: + C'était vous ! + +CYRANO: + Non, non, Roxane, non ! + +ROXANE: + J'aurais dû deviner quand il disait mon nom ! + +CYRANO: + Non, ce n'était pas moi ! + +ROXANE: + C'était vous ! + +CYRANO: + Je vous jure. . . + +ROXANE: + J'aperçois toute la généreuse imposture: + Les lettres, c'était vous. . . + +CYRANO: + Non ! + +ROXANE: + Les mots chers et fous, + C'était vous. . . + +CYRANO: + Non ! + +ROXANE: + La voix dans la nuit, c'était vous ! + +CYRANO: + Je vous jure que non ! + +ROXANE: + L'âme, c'était la vôtre ! + +CYRANO: + Je ne vous aimais pas. + +ROXANE: + Vous m'aimiez ! + +CYRANO (se débattant): + C'était l'autre ! + +ROXANE: + Vous m'aimiez ! + +CYRANO (d'une voix qui faiblit): + Non ! + +ROXANE: + Déjà vous le dites plus bas ! + +CYRANO: + Non, non, mon cher amour, je ne vous aimais pas ! + +ROXANE: + Ah ! que de choses qui sont mortes. . .qui sont nées ! + --Pourquoi vous être tu pendant quatorze années, + Puisque sur cette lettre où, lui, n'était pour rien, + Ces pleurs étaient de vous ? + +CYRANO (lui tendant la lettre): + Ce sang était le sien. + +ROXANE: + Alors pourquoi laisser ce sublime silence + Se briser aujourd'hui ? + +CYRANO: + Pourquoi ?. . . + (Le Bret et Ragueneau entrent en courant.) + + + +Scène 5.VI. + +Les mêmes, Le Bret et Ragueneau. + + +LE BRET: + Quelle imprudence ! + Ah ! j'en étais bien sûr ! il est là  ! + +CYRANO (souriant et se redressant): + Tiens, parbleu ! + +LE BRET: + Il s'est tué, Madame, en se levant ! + +ROXANE: + Grand Dieu ! + Mais tout à l'heure alors. . .cette faiblesse ?. . .cette ?. . . + +CYRANO: + C'est vrai ! je n'avais pas terminé ma gazette: + . . .Et samedi, vingt-six, une heure avant dîné, + Monsieur de Bergerac est mort assassiné. + (Il se découvre; on voit sa tête entourée de linges.) + +ROXANE: + Que dit-il ?--Cyrano !--Sa tête enveloppée !. . . + Ah, que vous a-t-on fait ? Pourquoi ? + +CYRANO: + "D'un coup d'épée, + Frappé par un héros, tomber la pointe au cÅ“ur !". . . + --Oui, je disais cela !. . .Le destin est railleur !. . . + Et voilà que je suis tué dans une embûche, + Par derrière, par un laquais, d'un coup de bûche ! + C'est très bien. J'aurai tout manqué, même ma mort. + +RAGUENEAU: + Ah, Monsieur !. . . + +CYRANO: + Ragueneau ne pleure pas si fort !. . . + (Il lui tend la main): + Qu'est-ce que tu deviens, maintenant, mon confrère ? + +RAGUENEAU (à travers ses larmes): + Je suis moucheur de. . .de. . .chandelles, chez Molière. + +CYRANO: + Molière ! + +RAGUENEAU: + Mais je veux le quitter, dès demain: + Oui, je suis indigné !. . .Hier, on jouer Scapin, + Et j'ai vu qu'il vous a pris une scène ! + +LE BRET: + Entière ! + +RAGUENEAU: + Oui, Monsieur, le fameux: "Que Diable allait-il faire ?. . ." + +LE BRET (furieux): + Molière te l'a pris ! + +CYRANO: + Chut ! chut ! Il a bien fait !. . . + (A Ragueneau): + La scène, n'est-ce pas, produit beaucoup d'effet ? + +RAGUENEAU (sanglotant): + Ah ! Monsieur, on riait ! on riait ! + +CYRANO: + Oui, ma vie + Ce fut d'être celui qui souffle--et qu'on oublie ! + (A Roxane): + Vous souvient-il du soir où Christian vous parla + Sous le balcon ? Eh bien ! toute ma vie est là : + Pendant que je restais en bas, dans l'ombre noire, + D'autres montaient cueillir le baiser de la gloire ! + C'est justice, et j'approuve au seuil de mon tombeau: + Molière a du génie et Christian était beau ! + (A ce moment, la cloche de la chapelle ayant tinté, on voit passer au + fond, dans l'allée, les religieuses se rendant à l'office): + Qu'elles aillent prier puisque leur cloche sonne ! + +ROXANE (se relevant pour appeler): + Ma sÅ“ur ! ma sÅ“ur ! + +CYRANO (la retenant): + Non ! non ! n'allez chercher personne: + Quand vous reviendriez, je ne serais plus là . + (Les religieuses sont entrées dans la chapelle, on entend l'orgue): + Il me manquait un peu d'harmonie. . .en voilà . + +ROXANE: + Je vous aime, vivez ! + +CYRANO: + Non ! car c'est dans le conte + Que lorsqu'on dit: Je t'aime ! au prince plein de honte, + Il sent sa laideur fondre à ces mots de soleil. . . + Mais tu t'apercevrais que je reste pareil. + +ROXANE: + J'ai fait votre malheur ! moi ! moi ! + +CYRANO: + Vous ?. . .au contraire ! + J'ignorais la douceur féminine. Ma mère + Ne m'a pas trouvé beau. Je n'ai pas eu de sÅ“ur. + Plus tard, j'ai redouté l'amante à l'Å“il moqueur. + Je vous dois d'avoir eu, tout au moins, une amie. + Grâce à vous une robe a passé dans ma vie. + +LE BRET (lui montrant le clair de lune qui descend à travers les branches): + Ton autre amie est là , qui vient te voir ! + +CYRANO (souriant à la lune): + Je vois. + +ROXANE: + Je n'aimais qu'un seul être et je le perds deux fois ! + +CYRANO: + Le Bret, je vais monter dans la lune opaline, + Sans qu'il faille inventer, aujourd'hui, de machine. . . + +LE BRET: + Que dites-vous ? + +CYRANO: + Mais oui, c'est là , je vous le dis, + Que l'on va m'envoyer faire mon paradis + Plus d'une âme que j'aime y doit être exilée, + Et je retrouverai Socrate et Galilée ! + +LE BRET (se révoltant): + Non, non ! C'est trop stupide à la fin, et c'est trop + Injuste ! Un tel poète ! Un cÅ“ur si grand, si haut ! + Mourir ainsi !. . .Mourir !. . . + +CYRANO: + Voilà Le Bret qui grogne ! + +LE BRET (fondant en larmes): + Mon cher ami. . . + +CYRANO (se soulevant, l'Å“il égaré): + Ce sont les cadets de Gascogne. . . + --La masse élémentaire. . .Eh oui !. . .voilà le hic. . . + +LE BRET: + Sa science. . .dans son délire ! + +CYRANO: + Copernic + A dit. . . + +ROXANE: + Oh ! + +CYRANO: + Mais aussi que diable allait-il faire, + Mais que diable allait-il faire en cette galère ?. . . + Philosophe, physicien, + Rimeur, bretteur, musicien, + Et voyageur aérien, + Grand riposteur du tac au tac, + Amant aussi--pas pour son bien !-- + Ci-gît Hercule-Savinien + De Cyrano de Bergerac, + Qui fut tout, et qui ne fut rien, + . . .Mais je m'en vais, pardon, je ne peux faire attendre: + Vous voyez, le rayon de lune vient me prendre ! + (Il se retombé assis, les pleurs de Roxane le rappellent à la réalité, + il la regarde, et caressant ses voiles): + Je ne veux pas que vous pleuriez moins ce charmant, + Ce bon, ce beau Christian; mais je veux seulement + Que lorsque le grand froid aura pris mes vertèbres, + Vous donniez un sens double à ces voiles funèbres, + Et que son deuil sur vous devienne un peu mon deuil. + +ROXANE: + Je vous jure !. . . + +CYRANO (est secoué d'un grand frisson et se lève brusquement): + Pas là  ! non ! pas dans ce fauteuil ! + (On veut s'élancer vers lui): + --Ne me soutenez pas !--Personne ! + (Il va s'adosser à l'arbre): + Rien que l'arbre ! + (Silence): + Elle vient. Je me sens déjà botté de marbre, + --Ganté de plomb ! + (Il se raidit): + Oh ! mais !. . .puisqu'elle est en chemin, + Je l'attendrai debout, + (Il tire l'épée): + et l'épée à la main ! + +LE BRET: + Cyrano ! + +ROXANE (défaillante): + Cyrano ! + (Tous reculent épouvantés.) + +CYRANO: + Je crois qu'elle regarde. . . + Qu'elle ose regarder mon nez, cette Camarde + (Il lève son épée): + Que dites-vous ?. . .C'est inutile ?. . .Je le sais ! + Mais on ne se bat pas dans l'espoir du succès ! + Non ! non ! c'est bien plus beau lorsque c'est inutile ! + --Qu'est-ce que c'est tous ceux-là  ?--Vous êtes mille ? + Ah ! je vous reconnais, tous mes vieux ennemis ! + Le Mensonge ? + (Il frappe de son épée le vide): + Tiens, tiens !--Ha ! ha ! les Compromis ! + Les Préjugés, les Lâchetés !. . . + (Il frappe): + Que je pactise ? + Jamais, jamais !--Ah ! te voilà , toi, la Sottise ! + --Je sais bien qu'à la fin vous me mettrez à bas; + N'importe: je me bats ! je me bats ! je me bats ! + (Il fait des moulinets immenses et s'arrête haletant): + Oui, vous m'arrachez tout, le laurier et la rose ! + Arrachez ! Il y a malgré vous quelque chose + Que j'emporte, et ce soir, quand j'entrerai chez Dieu, + Mon salut balaiera largement le seuil bleu, + Quelque chose que sans un pli, sans une tache, + J'emporte malgré vous, + (Il s'élance l'épée haute): + et c'est. . . + (L'épée s'échappe de ses mains, il chancelle, tombe dans les bras de + Le Bret et de Ragueneau.) + +ROXANE (se penchant sur lui et lui baisant le front): + C'est ?. . . + +CYRANO (rouvre les yeux, la reconnaît et dit en souriant): + Mon panache. + +Rideau. + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Cyrano de Bergerac, by Edmond Rostand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CYRANO DE BERGERAC *** + +***** This file should be named 1256-8.txt or 1256-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/2/5/1256/ + +This etext was prepared by Sue Asscher + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + diff --git a/old/1256-0.zip b/old/1256-0.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..93cf8ab --- /dev/null +++ b/old/1256-0.zip diff --git a/old/1256-8.txt b/old/1256-8.txt new file mode 100644 index 0000000..c228b8f --- /dev/null +++ b/old/1256-8.txt @@ -0,0 +1,10003 @@ +The Project Gutenberg EBook of Cyrano de Bergerac, by Edmond Rostand + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Cyrano de Bergerac + +Author: Edmond Rostand + +Release Date: May 4, 2005 [EBook #1256] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CYRANO DE BERGERAC *** + + + + +This etext was prepared by Sue Asscher + + + + + +CYRANO DE BERGERAC + +Edmond Rostand + +Comédie Héroïque en Cinq Actes +en vers + +Représentée à Paris, sur le Théâtre de la Porte-Saint-Martin +le 28 décembre 1897 + + C'est à l'âme de CYRANO que je voulais dédier ce poème. + + Mais puisqu'elle a passé en vous, COQUELIN, c'est à vous +que je le dédie. + +E. R. + + + +Personnages: + + CYRANO DE BERGERAC + CHRISTIAN DE NEUVILLETTE + COMTE DE GUICHE + RAGUENEAU + LE BRET + CARBON DE CASTEL-JALOUX + LES CADETS + LIGNIÈRE + DE VALVERT + UN MARQUIS + DEUXIÈME MARQUIS + TROISIÈME MARQUIS + MONTFLEURY + BELLEROSE + JODELET + CUIGY + BRISSAILLE + UN FÂCHEUX + UN MOUSQUETAIRE + UN AUTRE + UN OFFICIER ESPAGNOL + UN CHEVAU-LÉGER + LE PORTIER + UN BOURGEOIS + SON FILS + UN TIRE-LAINE + UN SPECTATEUR + UN GARDE + BERTRANDOU LE FIFRE + LE CAPUCIN + DEUX MUSICIENS + LES POÈTES + LES PATISSIERS + ROXANE + SOEUR MARTHE + LISE + LA DISTRIBUTRICE + MÈRE MARGUERITE DE JÉSUS + LA DUÈGNE + SOEUR CLAIRE + UNE COMÉDIENNE + LA SOUBRETTE + LES PAGES + LA BOUQUETIÈRE + +La foule, bourgeois, marquis, mousquetaires, tire-laine, pâtissiers, +poètes, cadets gascons, comédiens, violons, pages, enfants, soldats, +espagnols, spectateurs, spectatrices, précieuses, comédiennes, +bourgeoises, religieuses, etc. + +(Les quatre premiers actes en 1640, le cinquième en 1655.) + + + + + + +Acte I. + +Une Représentation à l'Hôtel de Bourgogne. + +La salle de l'Hôtel de Bourgogne, en 1640. Sorte de hangar de jeu de +paume aménagé et embelli pour des représentations. + +La salle est un carré long; on la voit en biais, de sorte qu'un de ses +côtés forme le fond qui part du premier plan, à droite, et va au dernier +plan, à gauche, faire angle avec la scène, qu'on aperçoit en pan coupé. + +Cette scène est encombrée, des deux côtés, le long des coulisses, par +des banquettes. Le rideau est formé par deux tapisseries qui peuvent +s'écarter. Au-dessus du manteau d'Arlequin, les armes royales. On +descend de l'estrade dans la salle par de larges marches. De chaque côté +de ces marches, la place des violons. Rampe de chandelles. + +Deux rangs superposés de galeries latérales: le rang supérieur est +divisé en loges. Pas de sièges au parterre, qui est la scène même du +théâtre; au fond de ce parterre, c'est-à-dire à droite, premier plan, +quelques bancs formant gradins et, sous un escalier qui monte vers des +places supérieures, et dont on ne voit que le départ, une sorte de +buffet orné de petits lustres, de vases fleuris, de verres de cristal, +d'assiettes de gâteaux, de flacons, etc. + +Au fond, au milieu, sous la galerie de loges, l'entrée du théâtre. +Grande porte qui s'entre-bâille pour laisser passer les spectateurs. Sur +les battants de cette porte, ainsi que dans plusieurs coins et au-dessus +du buffet, des affiches rouges sur lesquelles on lit: La Clorise. + +Au lever du rideau, la salle est dans une demi-obscurité, vide encore. +Les lustres sont baissés au milieu du parterre, attendant d'être +allumés. + + + +Scène 1.I. + +Le public, qui arrive peu à peu. Cavaliers, bourgeois, laquais, pages, +tire-laine, le portier, etc., puis les marquis, Cuigy, Brissaille, la +distributrice, les violons, etc. + +(On entend derrière la porte un tumulte de voix, puis un cavalier +entre brusquement.) + + +LE PORTIER (le poursuivant): + Holà ! vos quinze sols ! + +LE CAVALIER: + J'entre gratis ! + +LE PORTIER: + Pourquoi ? + +LE CAVALIER: + Je suis chevau-léger de la maison du Roi ! + +LE PORTIER (à un autre cavalier qui vient d'entrer): + Vous ? + +DEUXIÈME CAVALIER: + Je ne paye pas ! + +LE PORTIER: + Mais. . . + +DEUXIÈME CAVALIER: + Je suis mousquetaire. + +PREMIER CAVALIER (au deuxième): + On ne commence qu'à deux heures. Le parterre + Est vide. Exerçons-nous au fleuret. + (Ils font des armes avec des fleurets qu'ils ont apportés.) + +UN LAQUAIS (entrant): + Pst. . .Flanquin. . . ! + +UN AUTRE (déjà arrivé): + Champagne ?. . . + +LE PREMIER (lui montrant des jeux qu'il sort de son pourpoint): + Cartes. Dés. + (Il s'assied par terre): + Jouons. + +LE DEUXIÈME (même jeu): + Oui, mon coquin. + +PREMIER LAQUAIS (tirant de sa poche un bout de chandelle qu'il allume + et colle par terre): + J'ai soustrait à mon maître un peu de luminaire. + +UN GARDE (à une bouquetière qui s'avance): + C'est gentil de venir avant que l'on n'éclaire !. . . + (Il lui prend la taille.) + +UN DES BRETTEURS (recevant un coup de fleuret): + Touche ! + +UN DES JOUEURS: + Trèfle ! + +LE GARDE (poursuivant la fille): + Un baiser ! + +LA BOUQUETIÈRE (se dégageant): + On voit !. . . + +LE GARDE (l'entraînant dans les coins sombres): + Pas de danger ! + +UN HOMME (s'asseyant par terre avec d'autres porteurs de provisions + de bouche): + Lorsqu'on vient en avance, on est bien pour manger. + +UN BOURGEOIS (conduisant son fils): + Plaçons-nous là, mon fils. + +UN JOUEUR: + Brelan d'as ! + +UN HOMME (tirant une bouteille de sous son manteau et s'asseyant aussi): + Un ivrogne + Doit boire son bourgogne. . . + (il boit): + À l'hôtel de Bourgogne ! + +LE BOURGEOIS (à son fils): + Ne se croirait-on pas en quelque mauvais lieu ? + (Il montre l'ivrogne du bout de sa canne): + Buveurs. . . + (En rompant, un des cavaliers le bouscule): + Bretteurs ! + (Il tombe au milieu des joueurs): + Joueurs ! + +LE GARDE (derrière lui, lutinant toujours la femme): + Un baiser ! + +LE BOURGEOIS (éloignant vivement son fils): + Jour de Dieu ! + --Et penser que c'est dans une salle pareille + Qu'on joua du Rotrou, mon fils. + +LE JEUNE HOMME: + Et du Corneille ! + +UNE BANDE DE PAGES (se tenant par la main, entre en farandole et chante): + Tra la la la la la la la la la la lère. . . + +LE PORTIER (sévèrement aux pages): + Les pages, pas de farce !. . . + +PREMIER PAGE (avec une dignité blessée): + Oh ! Monsieur ! ce soupçon !. . . + (Vivement au deuxième, dès que le portier a tourné le dos): + As-tu de la ficelle ? + +LE DEUXIÈME: + Avec un hameçon. + +PREMIER PAGE: + On pourra de là-haut pêcher quelque perruque. + +UN TIRE-LAINE (groupant autour de lui plusieurs hommes de mauvaise mine): + Or çà, jeunes escrocs, venez qu'on vous éduque: + Puis donc que vous volez pour la première fois. . . + +DEUXIÈME PAGE (criant à d'autres pages déjà placés aux galeries supérieures): + Hep ! Avez-vous des sarbacanes ? + +TROISIÈME PAGE (d'en haut): + Et des pois ! + (Il souffle et les crible de pois.) + +LE JEUNE HOMME (à son père): + Que va-t-on nous jouer ? + +LE BOURGEOIS: + Clorise. + +LE JEUNE HOMME: + De qui est-ce ? + +LE BOURGEOIS: + De monsieur Balthazar Baro. C'est une pièce !. . . + (Il remonte au bras de son fils.) + +LE TIRE-LAINE (à ses acolytes): + . . .La dentelle surtout des canons, coupez-la ! + +UN SPECTATEUR (à un autre, lui montrant une encoignure élevée): + Tenez, à la première du Cid, j'étais là ! + +LE TIRE-LAINE (faisant avec ses doigts le geste de subtiliser): + Les montres. . . + +LE BOURGEOIS (redescendant, à son fils): + Vous verrez des acteurs très illustres. . . + +LE TIRE-LAINE (faisant le geste de tirer par petites secousses furtives): + Les mouchoirs. . . + +LE BOURGEOIS: + Montfleury. . . + +QUELQU'UN (criant de la galerie supérieure): + Allumez donc les lustres ! + +LE BOURGEOIS: + . . .Bellerose, L'Epy, la Beaupré, Jodelet ! + +UN PAGE (au parterre): + Ah ! voici la distributrice ! + +LA DISTRIBUTRICE (paraissant derrière le buffet): + Oranges, lait, + Eau de frambroise, aigre de cèdre ! + (Brouhaha à la porte.) + +UNE VOIX DE FAUSSET: + Place, brutes ! + +UN LAQUAIS (s'étonnant): + Les marquis !. . .au parterre ?. . . + +UN AUTRE LAQUAIS: + Oh ! pour quelques minutes. + (Entre une bande de petits marquis.) + +UN MARQUIS (voyant la salle à moitié vide): + Hé quoi ! Nous arrivons ainsi que les drapiers, + Sans déranger les gens ? sans marcher sur les pieds ? + Ah, fi ! fi ! fi ! + (Is se trouve devant d'autres gentilshommes entrés peu avant): + Cuigy ! Brissaille ! + (Grandes embrassades.) + +CUIGY: + Des fidèles !. . . + Mais oui, nous arrivons devant que les chandelles. . . + +LE MARQUIS: + Ah, ne m'en parlez pas ! Je suis dans une humeur. . . + +UN AUTRE: + Console-toi, marquis, car voici l'allumeur ! + +LA SALLE (saluant l'entrée de l'allumeur): + Ah !. . . + (On se groupe autour des lustres qu'il allume. Quelques personnes ont + pris place aux galeries. Lignière entre au parterre, donnant le bras à + Christian de Neuvillette. Lignière, un peu débraillé, figure d'ivrogne + distingué. Christian, vêtu élégamment, mais d'une façon un peu + démodée, paraît préoccupé et regarde les loges.) + + + +Scène 1.II. + +Les mêmes, Christian, Lignière, puis Ragueneau et Le Bret. + +CUIGY: + Lignière ! + +BRISSAILLE (riant): + Pas encor gris !. . . + +LIGNIÈRE (bas à Christian): + Je vous présente ? + (Signe d'assentiment de Christian): + Baron de Neuvillette. + (Saluts.) + +LA SALLE (acclamant l'ascension du premier lustre allumé): + Ah ! + +CUIGY (à Brissaille, en regardant Christian): + La tête est charmante. + +PREMIER MARQUIS (qui a entendu): + Peuh !. . . + +LIGNIÈRE (présentant à Christian): + Messieurs de Cuigy, de Brissaille. . . + +CHRISTIAN (s'inclinant): + Enchanté !. . . + +PREMIER MARQUIS (au deuxième): + Il est assez joli, mais n'est pas ajusté + Au dernier goût. + +LIGNIÈRE (à Cuigy): + Monsieur débarque de Touraine. + +CHRISTIAN: + Oui, je suis à Paris depuis vingt jours à peine. + J'entre aux gardes demain, dans les Cadets. + +PREMIER MARQUIS (regardant les personnes qui entrent dans les loges): + Voilà + La présidente Aubry ! + +LA DISTRIBUTRICE: + Oranges, lait. . . + +LES VIOLONS (s'accordant): + La. . .la. . . + +CUIGY (à Christian, lui désignant la salle qui se garnit): + Du monde ! + +CHRISTIAN: + Eh, oui, beaucoup, + +PREMIER MARQUIS: + Tout le bel air ! + (Ils nomment les femmes à mesure qu'elles entrent, très parées, dans + les loges. Envois de saluts, réponses de sourires.) + +DEUXIÈME MARQUIS: + Mesdames + De Guéméné. . . + +CUIGY: + De Bois-Dauphin. . . + +PREMIER MARQUIS: + Que nous aimâmes. . . + +BRISSAILLE: + De Chavigny. . . + +DEUXIÈME MARQUIS: + Qui de nos coeurs va se jouant ! + +LIGNIÈRE: + Tiens, monsieur de Corneille est arrivé de Rouen. + +LE JEUNE HOMME (à son père): + L'Académie est là ? + +LE BOURGEOIS: + Mais. . .j'en vois plus d'un membre; + Voici Boudu, Boissat, et Cureau de la Chambre; + Porchères, Colomby, Bourzeys, Bourdon, Arbaud. . . + Tous ces noms dont pas un ne mourra, que c'est beau ! + +PREMIER MARQUIS: + Attention ! nos précieuses prennent place: + Barthénoïde, Urimédonte, Cassandace, + Félixérie. . . + +DEUXIÈME MARQUIS (se pâmant): + Ah ! Dieu ! leurs surnoms sont exquis ! + Marquis, tu les sais tous ? + +PREMIER MARQUIS: + Je les sais tous, marquis ! + +LIGNIÈRE (prenant Christian à part): + Mon cher, je suis entré pour vous rendre service: + La dame ne vient pas. Je retourne à mon vice ! + +CHRISTIAN (suppliant): + Non !. . .Vous, qui chansonnez et la ville et la cour, + Restez: vous me direz pour qui je meurs d'amour. + +LE CHEF DES VIOLONS (frappant sur son pupitre, avec son archet): + Messieurs les violons !. . . + (Il lève son archet.) + +LA DISTRIBUTRICE: + Macarons, citronnée. . . + (Les violons commencent à jouer.) + +CHRISTIAN: + J'ai peur qu'elle ne soit coquette et raffinée, + Je n'ose lui parler car je n'ai pas d'esprit. + Le langage aujourd'hui qu'on parle et qu'on écrit, + Me trouble. Je ne suis qu'un bon soldat timide. + --Elle est toujours à droite, au fond: la loge vide. + +LIGNIÈRE (faisant mine de sortir): + Je pars. + +CHRISTIAN (le retenant encore): + Oh ! non, restez ! + +LIGNIÈRE: + Je ne peux. D'Assoucy + M'attend au cabaret. On meurt de soif, ici. + +LA DISTRIBUTRICE (passant devant lui avec un plateau): + Orangeade ? + +LIGNIÈRE: + Fi ! + +LA DISTRIBUTRICE: + Lait ? + +LIGNIÈRE: + Pouah ! + +LA DISTRIBUTRICE: + Rivesalte ? + +LIGNIÈRE: + Halte ! + (A Christian): + Je reste encore un peu.--Voyons ce rivesalte ? + (Il s'assied près du buffet. La distributrice lui verse du rivesalte.) + +CRIS (dans le public à l'entrée d'un petit homme grassouillet et réjoui): + Ah ! Ragueneau !. . . + +LIGNIÈRE (à Christian): + Le grand rôtisseur Ragueneau. + +RAGUENEAU (costume de pâtissier endimanché, s'avançant vivement vers + Lignière): + Monsieur, avez-vous vu monsieur de Cyrano ? + +LIGNIÈRE (présentant Ragueneau à Christian): + Le pâtissier des comédiens et des poètes ! + +RAGUENEAU (se confondant): + Trop d'honneur. . . + +LIGNIÈRE: + Taisez-vous, Mécène que vous êtes ! + +RAGUENEAU: + Oui, ces messieurs chez moi se servent. . . + +LIGNIÈRE: + A crédit. + Poète de talent lui-même. . . + +RAGUENEAU: + Ils me l'ont dit. + +LIGNIÈRE: + Fou de vers ! + +RAGUENEAU: + Il est vrai que pour une odelette. . . + +LIGNIÈRE: + Vous donnez une tarte. . . + +RAGUENEAU: + Oh ! une tartelette ! + +LIGNIÈRE: + Brave homme, il s'en excuse ! Et pour un triolet + Ne donnâtes-vous pas ?. . . + +RAGUENEAU: + Des petits pains ! + +LIGNIÈRE (sévèrement): + Au lait. + --Et le théâtre, vous l'aimez ? + +RAGUENEAU: + Je l'idolâtre. + +LIGNIÈRE: + Vous payez en gâteaux vos billets de théâtre ! + Votre place, aujourd'hui, là, voyons, entre nous, + Vous a coûté combien ? + +RAGUENEAU: + Quatre flans. Quinze choux. + (Il regarde de tous côtés): + Monsieur de Cyrano n'est pas là ? Je m'étonne. + +LIGNIÈRE: + Pourquoi ? + +RAGUENEAU: + Montfleury joue ! + +LIGNIÈRE: + En effet, cette tonne + Va nous jouer ce soir le rôle de Phédon. + Qu'importe à Cyrano ? + +RAGUENEAU: + Mais vous ignorez donc ? + Il fit à Montfleury, messieurs, qu'il prit en haine, + Défense, pour un mois, de reparaître en scène. + +LIGNIÈRE (qui en est à son quatrième petit verre): + Eh bien ? + +RAGUENEAU: + Montfleury joue ! + +CUIGY (qui s'est rapproché de son groupe): + Il n'y peut rien. + +RAGUENEAU: + Oh ! oh ! + Moi, je suis venu voir ! + +PREMIER MARQUIS: + Quel est ce Cyrano ? + +CUIGY: + C'est un garcon versé dan les colichemardes. + +DEUXIÈME MARQUIS: + Noble ? + +CUIGY: + Suffisamment. Il est cadet aux gardes. + (Montrant un gentilhomme qui va et vient dans la salle comme s'il + cherchait quelqu'un): + Mais son ami Le Bret peut vous dire. . . + (Il appelle): + Le Bret ! + (Le Bret descend vers eux): + Vous cherchez Bergerac ? + +LE BRET: + Oui, je suis inquiet !. . . + +CUIGY: + N'est-ce pas que cet homme est des moins ordinaires ? + +LE BRET (avec tendresse): + Ah, c'est le plus exquis des êtres sublunaires ! + +RAGUENEAU: + Rimeur ! + +CUIGY: + Bretteur ! + +BRISSAILLE: + Physicien ! + +LE BRET: + Musicien ! + +LIGNIÈRE: + Et quel aspect hétéroclite que le sien ! + +RAGENEAU: + Certes, je ne crois pas que jamais nous le peigne + Le solennel monsieur Philippe de Champaigne; + Mais bizarre, excessif, extravagant, falot, + Il eût fourni, je pense, à feu Jacques Callot + Le plus fol spadassin à mettre entre ses masques: + Feutre à panache triple et pourpoint à six basques, + Cape que par derrière, avec pompe, l'estoc + Lève, comme une queue insolente de coq, + Plus fier que tous les Artabans dont la Gascogne + Fut et sera toujours l'alme Mère Gigogne, + Il promène, en sa fraise à la Pulcinella, + Un nez !. . .Ah ! messeigneurs, quel nez que ce nez-là !. . . + On ne peut voir passer un pareil nasigère + Sans s'écrier: "Oh ! non, vraiment, il exagère !" + Puis on sourit, on dit: "Il va l'enlever. . ." Mais + Monsieur de Bergerac ne l'enlève jamais. + +LE BRET (hochant la tête): + Il le porte,--et pourfend quiconque le remarque ! + +RAGUENEAU (fièrement): + Son glaive est la moitié des ciseaux de la Parque ! + +PREMIER MARQUIS (haussant les épaules): + Il ne viendra pas ! + +RAGUENEAU: + Si !. . .Je parie un poulet + A la Ragueneau ! + +LE MARQUIS (riant): + Soit ! + (Rumeurs d'admiration dan la salle. Roxane vient de paraître dans sa + loge. Elle s'assied sur le devant, sa duègne prend place au fond. + Christian, occupé à payer la distributrice, ne regarde pas.) + +DEUXIÈME MARQUIS (avec des petit cris): + Ah, messieurs ! mais elle est + Épouvantablement ravissante ! + +PREMIER MARQUIS: + Une pêche + Qui sourirait avec une fraise ! + +DEUXIÈME MARQUIS: + Et si fraîche + Qu'on pourrait, l'approchant, prendre un rhume de coeur ! + +CHRISTIAN (lève la tête, aperçoit Roxane, et saisit vivement Lignière + par le bras): + C'est elle ! + +LIGNIÈRE (regardant): + Ah ! c'est elle ?. . . + +CHRISTIAN: + Oui. Dites vite. J'ai peur. + +LIGNIÈRE (dégustant son rivesalte à petits coups): + Magdaleine Robin, dite Roxane.--Fine. + Précieuse. + +CHRISTIAN: + Hélas ! + +LIGNIÈRE: + Libre. Orpheline. Cousine + De Cyrano,--dont on parlait. . . + (A ce moment, un seigneur très élégant, le cordon bleu en sautoir, + entre dans la loge et, debout, cause un instant avec Roxane.) + +CHRISTIAN (tressaillant): + Cet homme ?. . . + +LIGNIÈRE (qui commence à être gris, clignant de l'oeil): + Hé ! hé !. . . + --Comte de Guiche. Épris d'elle. Mais marié + A la nièce d'Armand de Richelieu. Désire + Faire épouser Roxane à certain triste sire, + Un monsieur de Valvert, vicomte. . .et complaisant. + Elle n'y souscrit pas, mais de Guiche est puissant: + Il peut persécuter une simple bourgeoise. + D'ailleurs j'ai dévoilé sa manoeuvre sournoise + Dans une chanson qui. . .Ho ! il doit m'en vouloir ! + --La fin était méchante. . .Écoutez. . . + (Il se lève en titubant, le verre haut, prêt a chanter.) + +CHRISTIAN: + Non. Bonsoir. + +LIGNIÈRE: + Vous allez ? + +CHRISTIAN: + Chez monsieur de Valvert ! + +LIGNIÈRE: + Prenez garde: + C'est lui qui vous tuera ! + (Lui désignant du coin de l'oeil Roxane): + Restez. On vous regarde. + +CHRISTIAN: + C'est vrai ! + (Il reste en contemplation. Le groupe de tire-laine, à partir de ce + moment, le voyant la tête en l'air et bouche bée, se rapproche de + lui.) + +LIGNIÈRE: + C'est moi qui pars. J'ai soif ! Et l'on m'attend + --Dans les tavernes ! + (Il sort, zigzaguant.) + +LE BRET (qui a fait le tour de la salle, revenant vers Ragueneau, d'une + voix rassurée): + Pas de Cyrano. + +RAGUENEAU (incrédule): + Pourtant. . . + +LE BRET: + Ah ! je veux espérer qu'il n'a pas vu l'affiche ! + +LA SALLE: + Commencez ! Commencez ! + + + +Scène 1.III. + +Les mêmes, moins Lignière; De Guiche, Valvert, puis Montfleury. + + +UN MARQUIS (voyant de Guiche, qui descend de la loge de Roxane, traverse + le parterre, entouré de seigneurs obséquieux, parmi lesquels le vicomte + de Valvert): + Quelle cour, ce de Guiche ! + +UN AUTRE: + Fi !. . .Encore un Gascon ! + +LE PREMIER: + Le Gascon souple et froid, + Celui qui réussit !. . .Saluons-le, crois-moi. + (Ils vont vers de Guiche.) + +DEUXIÈME MARQUIS: + Les beaux rubans ! Quelle couleur, comte de Guiche ? + Baise-moi-ma-mignonne ou bien Ventre-de-biche ? + +DE GUICHE: + C'est couleur Espagnol malade. + +PREMIER MARQUIS: + La couleur + Ne ment pas, car bientôt, grâce à votre valeur, + L'Espagnol ira mal, dans les Flandres ! + +DE GUICHE: + Je monte + Sur scène. Venez-vous ? + (Il se dirige, suivi de tous les marquis et gentilshommes, vers le + théâtre. Il se retourne et appelle): + Viens, Valvert ! + +CHRISTIAN (qui les écoute et les observe, tressaille en entendant ce nom): + Le vicomte ! + Ah ! je vais lui jeter à la face mon. . . + (Il met la main dans sa poche, et y rencontre celle d'un tire-laine en + train de le dévaliser. Il se retourne): + Hein ? + +LE TIRE-LAINE: + Ay !. . . + +CHRISTIAN (sans le lâcher): + Je cherchais un gant ! + +LE TIRE-LAINE (avec un sourire piteux): + Vous trouvez une main. + (Changeant de ton, bas et vite): + Lâchez-moi. Je vous livre un secret. + +CHRISTIAN (le tenant toujours): + Quel ? + +LE TIRE-LAINE: + Lignière. . . + Qui vous quitte. . . + +CHRISTIAN (de même): + Eh ! bien ? + +LE TIRE-LAINE: + . . .touche à son heure dernière. + Une chanson qu'il fit blessa quelqu'un de grand, + Et cent hommes--j'en suis--ce soir sont postés !. . . + +CHRISTIAN: + Cent ! + Par qui ? + +LE TIRE-LAINE: + Discrétion. . . + +CHRISTIAN (haussant les épaules): + Oh ! + +LE TIRE-LAINE (avec beaucoup de dignité): + Professionnelle ! + +CHRISTIAN: + Où seront-ils postés ? + +LE TIRE-LAINE: + À la porte de Nesle. + Sur son chemin. Prévenez-le ! + +CHRISTIAN (qui lui lâche enfin le poignet): + Mais où le voir ! + +LE TIRE-LAINE: + Allez courir tous les cabarets: le Pressoir + D'Or, la Pomme de Pin, la Ceinture qui craque, + Les Deux Torches, les Trois Entonnoirs,--et dans chaque, + Laissez un petit mot d'écrit l'avertissant. + +CHRISTIAN: + Oui, je cours ! Ah ! les gueux ! Contre un seul homme, cent ! + (Regardant Roxane avec amour): + La quitter. . .elle ! + (Avec fureur, Valvert): + Et lui !. . .--Mais il faut que je sauve + Lignière !. . . + (Il sort en courant.--De Guiche, le vicomte, les marquis, tous les + gentilshommes ont disparu derrière le rideau pour prendre place sur + les banquettes de la scène. Le parterre est complètement rempli. Plus + une place vide aux galeries et aux loges.) + +LA SALLE: + Commencez. + +UN BOURGEOIS (dont la perruque s'envole au bout d'une ficelle, pêchée + par un page de la galerie supérieure): + Ma perruque ! + +CRIS DE JOIE: + Il est chauve !. . . + Bravo, les pages !. . .Ha ! ha ! ha !. . . + +LE BOURGEOIS (furieux, montrant le poing): + Petit gredin ! + +RIRES ET CRIS (qui commencent très fort et vont décroissant): + Ha ! ha ! ha ! ha ! ha ! ha ! + (Silence complet.) + +LE BRET (étonné): + Ce silence soudain ?. . . + (Un spectateur lui parle bas): + Ah ? + +LE SPECTATEUR: + La chose me vient d'être certifiée. + +MURMURES (qui courent): + Chut !--Il paraît ?. . .--Non !. . .--Si !--Dans la loge grillée.-- + Le Cardinal !--Le Cardinal ?--Le Cardinal ! + +UN PAGE: + Ah ! diable, on ne va pas pouvoir se tenir mal !. . . + (On frappe sur la scène. Tout le monde s'immobilise. Attente.) + +LA VOIX D'UN MARQUIS (dans le silence, derrière le rideau): + Mouchez cette chandelle ! + +UN AUTRE MARQUIS (passant la tête par la fente du rideau): + Une chaise ! + (Une chaise est passée, de main en main, au-dessus des têtes. Le + marquis la prend et disparaît, non sans avoir envoyé quelques baisers + aux loges.) + +UN SPECTATEUR: + Silence ! + (On refrappe les trois coups. Le rideau s'ouvre. Tableau. Les marquis + assis sur les côtés, dans des poses insolentes. Toile de fond + représentant un décor bleuâtre de pastorale. Quatre petits lustres de + cristal éclairent la scène. Les violons jouent doucement.) + +LE BRET (à Ragueneau, bas): + Montfleury entre en scène ? + +RAGUENEAU (bas aussi): + Oui, c'est lui qui commence. + +LE BRET: + Cyrano n'est pas là. + +RAGUENEAU: + J'ai perdu mon pari. + +LE BRET: + Tant mieux ! tant mieux ! + (On entend un air de musette, et Montfleury paraît en scène, énorme, + dans un costume de berger de pastorale, un chapeau garni de roses + penché sur l'oreille, et soufflant dans une cornemuse enrubannée.) + +LE PARTERRE (applaudissant): + Bravo, Montfleury ! Montfleury ! + +MONTFLEURY (après avoir salué, jouant le rôle de Phédon): + Heureux qui loin des cours, dans un lieu solitaire, + Se prescrit à soi-même un exil volontaire, + Et qui, lorsque Zéphire a soufflé sur les bois. . . + +UNE VOIX (au milieu du parterre): + Coquin, ne t'ai-je pas interdit pour un mois ? + (Stupeur. Tout le monde se retourne. Murmures.) + +VOIX DIVERSES: + Hein ?--Quoi ?--Qu'est-ce ?. . . + (On se lève dans les loges, pour voir.) + +CUIGY: + C'est lui ! + +LE BRET (terrifié): + Cyrano ! + +LA VOIX: + Roi des pitres ! + Hors de scène a l'instant ! + +TOUTE LA SALLE (indignée): + Oh ! + +MONTFLEURY: + Mais. . . + +LA VOIX: + Tu récalcitres ? + +VOIX DIVERSES (du parterre, des loges): + Chut !--Assez !--Montfleury, jouez !--Ne craignez rien !. . . + +MONTFLEURY (d'une voix mal assurée): + Heureux qui loin des cours dans un lieu sol. . . + +LA VOIX (plus menaçante): + Eh bien ! + Faudra-t-il que je fasse, ô Monarque des drôles, + Une plantation de bois sur vos épaules ? + (Une canne au bout d'un bras jaillit au-dessus des têtes.) + +MONTFLEURY (d'une voix de plus en plus faible): + Heureux qui. . . + (La canne s'agite.) + +LA VOIX: + Sortez ! + +LE PARTERRE: + Oh ! + +MONTFLEURY (s'étranglant): + Heureux qui loin des cours. . . + +CYRANO (surgissant du parterre, debout sur une chaise, les bras croisés, + son feutre en bataille, la moustache hérissée, le nez terrible): + Ah ! je vais me fâcher !. . . + (Sensation à sa vue.) + + + +Scène 1.IV. + +Les mêmes, Cyrano, puis Bellerose, Jodelet. + + +MONTFLEURY (aux marquis): + Venez à mon secours, + Messieurs ! + +UN MARQUIS (nonchalamment): + Mais jouez donc ! + +CYRANO: + Gros homme, si tu joues + Je vais être obligé de te fesser les joues ! + +LE MARQUIS: + Assez ! + +CYRANO: + Que les marquis se taisent sur leurs bancs, + Ou bien je fais tâter ma canne à leurs rubans ! + +TOUS LES MARQUIS (debout): + C'en est trop !. . .Montfleury. . . + +CYRANO: + Que Montfleury s'en aille, + Ou bien je l'essorille et le désentripaille ! + +UNE VOIX: + Mais. . . + +CYRANO: + Qu'il sorte ! + +UNE AUTRE VOIX: + Pourtant. . . + +CYRANO: + Ce n'est pas encor fait ? + (Avec le geste de retrousser ses manches): + Bon ! je vais sur la scène en guise de buffet, + Découper cette mortadelle d'Italie ! + +MONTFLEURY (rassemblant toute sa dignité): + En m'insultant, Monsieur, vous insultez Thalie ! + +CYRANO (très poli): + Si cette Muse, à qui, Monsieur, vous n'êtes rien, + Avait l'honneur de vous connaître, croyez bien + Qu'en vous voyant si gros et bête comme une urne, + Elle vous flanquerait quelque part son cothurne. + +LE PARTERRE: + Montfleury ! Montfleury !--La pièce de Baro !-- + +CYRANO (à ceux qui crient autour de lui): + Je vous en prie, ayez pitié de mon fourreau: + Si vous continuez, il va rendre sa lame ! + (Le cercle s'élargit.) + +LA FOULE (reculant): + Hé ! là !. . . + +CYRANO (à Montfleury): + Sortez de scène ! + +LA FOULE (se rapprochant et grondant): + Oh ! oh ! + +CYRANO (se retournant vivement): + Quelqu'un réclame ? + (Nouveau recul.) + +UNE VOIX (chantant au fond): + Monsieur de Cyrano + Vraiment nous tyrannise, + Malgré ce tyranneau + On jouera la Clorise. + +TOUTE LA SALLE (chantant): + La Clorise, la Clorise !. . . + +CYRANO: + Si j'entends une fois encor cette chanson, + Je vous assomme tous. + +UN BOURGEOIS: + Vous n'êtes pas Samson ! + +CYRANO: + Voulez-vous me prêter, Monsieur, votre mâchoire ? + +UNE DAME (dans les loges): + C'est inouï ! + +UN SEIGNEUR: + C'est scandaleux ! + +UN BOURGEOIS: + C'est vexatoire ! + +UN PAGE: + Ce qu'on s'amuse ! + +LE PARTERRE: + Kss !--Montfleury !--Cyrano ! + +CYRANO: + Silence ! + +LE PARTERRE (en délire): + Hi han ! Bêê ! Ouah, ouah ! Cocorico ! + +CYRANO: + Je vous. . . + +UN PAGE: + Miâou ! + +CYRANO: + Je vous ordonne de vous taire ! + Et j'adresse un défi collectif au parterre ! + --J'inscris les noms !--Approchez-vous, jeunes héros ! + Chacun son tour ! Je vais donner des numéros !-- + Allons, quel est celui qui veut ouvrir la liste ? + Vous, Monsieur ? Non ! Vous ? Non ! Le premier duelliste, + Je l'expédie avec les honneurs qu'on lui doit ! + --Que tous ceux qui veulent mourir lèvent le doigt. + (Silence): + La pudeur vous défend de voir ma lame nue ? + Pas un nom ?--Pas un doigt ?--C'est bien. Je continue. + (Se retournant vers la scène où Montfleury attend avec angoisse): + Donc, je désire voir le théâtre guéri + De cette fluxion. Sinon. . . + (La main à son épée): + le bistouri ! + +MONTFLEURY: + Je. . . + +CYRANO (descend de sa chaise, s'assied au milieu du rond qui s'est + formé, s'installe comme chez lui): + Mes mains vont frapper trois claques, pleine lune ! + Vous vous éclipserez à la troisième. + +LE PARTERRE (amusé): + Ah ?. . . + +CYRANO (frappant dans ses mains): + Une ! + +MONTFLEURY: + Je. . . + +UNE VOIX (des loges): + Restez ! + +LE PARTERRE: + Restera. . .restera pas. . . + +MONTFLEURY: + Je crois, + Messieurs. . . + +CYRANO: + Deux ! + +MONTFLEURY: + Je suis sûr qu'il vaudrait mieux que. . . + +CYRANO: + Trois ! + (Montfleury disparaît comme dans une trappe. Tempête de rires, de + sifflets et de huées.) + +LA SALLE: + Hu !. . .hu !. . .Lâche !. . .Reviens !. . . + +CYRANO (épanoui, se renverse sur sa chaise, et croise ses jambes): + Qu'il revienne, s'il l'ose ! + +UN BOURGEOIS: + L'orateur de la troupe ! + (Bellerose s'avance et salue.) + +LES LOGES: + Ah !. . .Voilà Bellerose ! + +BELLEROSE (avec élégance): + Nobles seigneurs. . . + +LE PARTERRE: + Non ! Non ! Jodelet ! + +JODELET (s'avance, et, nasillard): + Tas de veaux ! + +LE PARTERRE: + Ah ! Ah ! Bravo ! très bien ! bravo ! + +JODELET: + Pas de bravos ! + Le gros tragédien dont vous aimez le ventre + S'est senti. . . + +LE PARTERRE: + C'est un lâche ! + +JODELET: + Il dut sortir ! + +LE PARTERRE: + Qu'il rentre ! + +LES UNS: + Non ! + +LES AUTRES: + Si ! + +UN JEUNE HOMME (à Cyrano): + Mais à la fin, monsieur, quelle raison + Avez-vous de haïr Montfleury ? + +CYRANO (gracieux, toujours assis): + Jeune oison, + J'ai deux raisons, dont chaque est suffisante seule. + Primo: c'est un acteur déplorable, qui gueule, + Et qui soulève avec des han ! de porteur d'eau, + Le vers qu'il faut laisser s'envoler !--Secundo: + Est mon secret. . . + +LE VIEUX BOURGEOIS (derrière lui): + Mais vous nous privez sans scrupule + De la Clorise ! Je m'entête. . . + +CYRANO (tournant sa chaise vers le bourgeois, respecteusement): + Vieille mule ! + Les vers du vieux Baro valant moins que zéro, + J'interromps sans remords ! + +LES PRÉCIEUSES (dans les loges): + Ha !--Ho !--Notre Baro ! + Ma chère !--Peut-on dire ?. . .Ah ! Dieu !. . . + +CYRANO (tournant sa chaise vers les loges, galant): + Belles personnes, + Rayonnez, fleurissez, soyez des échansonnes + De rêve, d'un sourire enchantez un trépas, + Inspirez-nous des vers. . .mais ne les jugez pas ! + +BELLEROSE: + Et l'argent qu'il va falloir rendre ! + +CYRANO (tournant sa chaise vers la scène): + Bellerose, + Vous avez dit la seule intelligente chose ! + Au manteau de Thespis je ne fais pas de trous: + (Il se lève, et lançant un sac sur la scène): + Attrapez cette bourse au vol, et taisez-vous ! + +LA SALLE (éblouie): + Ah !. . .Oh !. . . + +JODELET (ramassant prestement la bourse et la soupesant): + A ce prix-là, monsieur, je t'autorise + A venir chaque jour empêcher la Clorise !. . . + +LA SALLE + Hu !. . .Hu !. . . + +JODELET: + Dussions-nous même ensemble être hués !. . . + +BELLEROSE: + Il faut évacuer la salle !. . . + +JODELET: + Évacuez !. . . + (On commence à sortir, pendant que Cyrano regarde d'un air satisfait. + Mais la foule s'arrête bientôt en entendant la scène suivante, et la + sortie cesse. Les femmes qui, dans les loges, étaient déjà debout, + leur manteau remis, s'arrêtent pour écouter, et finissent par se + rasseoir.) + +LE BRET (à Cyrano): + C'est fou !. . . + +UN FÂCHEUX (qui s'est approché de Cyrano): + Le comédien Montfleury ! quel scandale ! + Mais il est protégé par le duc de Candale ! + Avez-vous un patron ? + +CYRANO: + Non ! + +LE FÂCHEUX: + Vous n'avez pas ?. . . + +CYRANO: + Non ! + +LE FÂCHEUX: + Quoi, pas un grand seigneur pour couvrir de son nom ?. . . + +CYRANO (agacé): + Non, ai-je dit deux fois. Faut-il donc que je trisse ? + Non, pas de protecteur. . . + (La main à son épée): + mais une protectrice ! + +LE FÂCHEUX: + Mais vous allez quitter la ville ? + +CYRANO: + C'est selon. + +LE FÂCHEUX: + Mais le duc de Candale a le bras long ! + +CYRANO: + Moins long + Que n'est le mien. . . + (Montrant son épée): + quand je lui mets cette rallonge ! + +LE FÂCHEUX: + Mais vous ne songez pas à prétendre. . . + +CYRANO: + J'y songe. + +LE FÂCHEUX: + Mais. . . + +CYRANO: + Tournez les talons, maintenant. + +LE FÂCHEUX: + Mais. . . + +CYRANO: + Tournez ! + --Ou dites-moi pourquoi vous regardez mon nez. + +LE FÂCHEUX (ahuri): + Je. . . + +CYRANO (marchant sur lui): + Qu'a-t-il d'étonnant ? + +LE FÂCHEUX (reculant): + Votre Grâce se trompe. . . + +CYRANO: + Est-il mol et ballant, monsieur, comme une trompe ?. . . + +LE FÂCHEUX (même jeu): + Je n'ai pas. . . + +CYRANO: + Ou crochu comme un bec de hibou ? + +LE FÂCHEUX: + Je. . . + +CYRANO: + Y distingue-t-on une verrue au bout ? + +LE FÂCHEUX: + Mais. . . + +CYRANO: + Ou si quelque mouche, à pas lents, s'y promène ? + Qu'a-t-il d'hétéroclite ? + +LE FÂCHEUX: + Oh !. . . + +CYRANO: + Est-ce un phénomène ? + +LE FÂCHEUX: + Mais d'y porter les yeux j'avais su me garder ! + +CYRANO: + Et pourquoi, s'il vous plaît, ne pas le regarder ? + +LE FÂCHEUX: + J'avais. . . + +CYRANO: + Il vous dégoûte alors ? + +LE FÂCHEUX: + Monsieur. . . + +CYRANO: + Malsaine + Vous semble sa couleur ? + +LE FÂCHEUX: + Monsieur ! + +CYRANO: + Sa forme, obscène ? + +LE FÂCHEUX: + Mais du tout !. . . + +CYRANO: + Pourquoi donc prendre un air dénigrant ? + --Peut-être que monsieur le trouve un peu trop grand ? + +LE FÂCHEUX (balbutiant): + Je le trouve petit, tout petit, minuscule ! + +CYRANO: + Hein ? comment ? m'accuser d'un pareil ridicule ? + Petit, mon nez ? Holà ! + +LE FÂCHEUX: + Ciel ! + +CYRANO: + Énorme, mon nez ! + --Vil camus, sot camard, tête plate, apprenez + Que je m'enorgueillis d'un pareil appendice, + Attendu qu'un grand nez est proprement l'indice + D'un homme affable, bon, courtois, spirituel, + Libéral, courageux, tel que je suis, et tel + Qu'il vous est interdit à jamais de vous croire, + Déplorable maraud ! car la face sans gloire + Que va chercher ma main en haut de votre col, + Est aussi dénuée. . . + (Il le soufflette.) + +LE FÂCHEUX: + Aï ! + +CYRANO: + De fierté, d'envol, + De lyrisme, de pittoresque, d'étincelle, + De somptuosité, de Nez enfin, que celle. . . + (Il se retourne par les épaules, joignant le geste à la parole): + Que va chercher ma botte au bas de votre dos ! + +LE FÂCHEUX (se sauvant): + Au secours ! A la garde ! + +CYRANO: + Avis donc aux badauds + Qui trouveraient plaisant mon milieu de visage, + Et si le plaisantin est noble, mon usage + Est de lui mettre, avant de le laisser s'enfuir, + Pas devant, et plus haut, du fer, et non du cuir ! + +DE GUICHE (qui est descendu de la scène, avec les marquis): + Mais à la fin il nous ennuie ! + +LE VICOMTE DE VALVERT (haussant les épaules): + Il fanfaronne ! + +DE GUICHE: + Personne ne va donc lui répondre ?. . . + +LE VICOMTE: + Personne ? + Attendez ! Je vais lui lancer un de ces traits !. . . + (Il s'avance vers Cyrano qui l'observe, et se campant devant lui d'un + air fat): + Vous. . .vous avez un nez. . .heu. . .un nez. . .très grand. + +CYRANO (gravement): + Très ! + +LE VICOMTE (riant): + Ha ! + +CYRANO (imperturbable): + C'est tout ?. . . + +LE VICOMTE: + Mais. . . + +CYRANO: + Ah ! non ! c'est un peu court, jeune homme ! + On pouvait dire. . .Oh ! Dieu !. . .bien des choses en somme. . . + En variant le ton,--par exemple, tenez: + Agressif: "Moi, monsieur, si j'avais un tel nez + Il faudrait sur-le-champ que je me l'amputasse !" + Amical: "Mais il doit tremper dans votre tasse ! + Pour boire, faites-vous fabriquer un hanap !" + Descriptif: "C'est un roc !. . .c'est un pic !. . .c'est un cap ! + Que dis-je, c'est un cap ?. . .C'est une péninsule !" + Curieux: "De quoi sert cette oblongue capsule ? + D'écritoire, monsieur, ou de boîte à ciseaux ?" + Gracieux: "Aimez-vous à ce point les oiseaux + Que paternellement vous vous préoccupâtes + De tendre ce perchoir à leur petites pattes ?" + Truculent: "Ça, monsieur, lorsque vous pétunez, + La vapeur du tabac vous sort-elle du nez + Sans qu'un voisin ne crie au feu de cheminée ?" + Prévenant: "Gardez-vous, votre tête entraînée + Par ce poids, de tomber en avant sur le sol !" + Tendre: "Faites-lui faire un petit parasol + De peur que sa couleur au soleil ne se fane !" + Pédant: "L'animal seul, monsieur, qu'Aristophane + Appelle Hippocampelephantocamélos + Dut avoir sous le front tant de chair sur tant d'os !" + Cavalier: 'Quoi, l'ami, ce croc est à la mode ? + Pour pendre son chapeau, c'est vraiment très commode !' + Emphatique: "Aucun vent ne peut, nez magistral, + T'enrhumer tout entier, excepté le mistral !" + Dramatique: "C'est la Mer Rouge quand il saigne !" + Admiratif: "Pour un parfumeur, quelle enseigne !" + Lyrique: "Est-ce une conque, êtes-vous un triton ?" + Naïf: "Ce monument, quand le visite-t-on ?" + Respectueux: "Souffrez, monsieur, qu'on vous salue, + C'est là ce qui s'appelle avoir pignon sur rue !" + Campagnard: "Hé, ardé ! C'est-y un nez ? Nanain ! + C'est queuqu'navet géant ou ben queuqu'melon nain !" + Militaire: "Pointez contre cavalerie !" + Pratique: "Voulez-vous le mettre en loterie ? + Assurément, monsieur, ce sera le gros lot !" + Enfin, parodiant Pyrame en un sanglot: + "Le voilà donc ce nez qui des traits de son maître + A détruit l'harmonie ! Il en rougit, le traître !" + --Voilà ce qu'à peu près, mon cher, vous m'auriez dit + Si vous aviez un peu de lettres et d'esprit: + Mais d'esprit, ô le plus lamentable des êtres, + Vous n'en eûtes jamais un atome, et de lettres + Vous n'avez que les trois qui forment le mot: sot ! + Eussiez-vous eu, d'ailleurs, l'invention qu'il faut + Pour pouvoir là, devant ces nobles galeries, + Me servir toutes ces folles plaisanteries, + Que vous n'en eussiez pas articulé le quart + De la moitié du commencement d'une, car + Je me les sers moi-même, avec assez de verve, + Mais je ne permets pas qu'un autre me les serve. + +DE GUICHE (voulant emmener le vicomte pétrifié): + Vicomte, laissez donc ! + +LE VICOMTE (suffoqué): + Ces grands airs arrogants ! + Un hobereau qui. . .qui. . .n'a même pas de gants ! + Et qui sort sans rubans, sans bouffettes, sans ganses ! + +CYRANO: + Moi, c'est moralement que j'ai mes élégances. + Je ne m'attife pas ainsi qu'un freluquet, + Mais je suis plus soigné si je suis moins coquet; + Je ne sortirais pas avec, par négligence, + Un affront pas très bien lavé, la conscience + Jaune encor de sommeil dans le coin de son oeil, + Un honneur chiffonné, des scrupules en deuil. + Mais je marche sans rien sur moi qui ne reluise, + Empanaché d'indépendance et de franchise; + Ce n'est pas une taille avantageuse, c'est + Mon âme que je cambre ainsi qu'en un corset, + Et tout couvert d'exploits qu'en rubans je m'attache, + Retroussant mon esprit ainsi qu'une moustache, + Je fais, en traversant les groupes et les ronds, + Sonner les vérités comme des éperons. + +LE VICOMTE: + Mais, monsieur. . . + +CYRANO: + Je n'ai pas de gants ?. . .la belle affaire ! + Il m'en restait un seul. . .d'une très vieille paire ! + --Lequel m'était d'ailleurs encor fort importun: + Je l'ai laissé dans la figure de quelqu'un. + +LE VICOMTE: + Maraud, faquin, butor de pied plat ridicule ! + +CYRANO (ôtant son chapeau et saluant comme si le vicomte venait de se + présenter): + Ah ?. . .Et moi, Cyrano-Savinien-Hercule + De Bergerac. + (Rires.) + +LE VICOMTE (exaspéré): + Bouffon ! + +CYRANO (poussant un cri comme lorsqu'on est saisi d'une crampe): + Ay !. . . + +LE VICOMTE (qui remontait, se retournant): + Qu'est-ce encor qu'il dit ? + +CYRANO (avec des grimaces de douleur): + Il faut la remuer car elle s'engourdit. . . + --Ce que c'est que de la laisser inoccupée !-- + Ay !. . . + +LE VICOMTE: + Qu'avez-vous ? + +CYRANO: + J'ai des fourmis dans mon épée ! + +LE VICOMTE (tirant la sienne): + Soit ! + +CYRANO: + Je vais vous donner un petit coup charmant. + +LE VICOMTE (méprisant): + Poète !. . . + +CYRANO: + Oui, monsieur, poète ! et tellement, + Qu'en ferraillant je vais--hop !--à l'improvisade, + Vous composer une ballade. + +LE VICOMTE: + Une ballade ? + +CYRANO: + Vous ne vous doutez pas de ce que c'est, je crois ? + +LE VICOMTE: + Mais. . . + +CYRANO (récitant comme une leçon): + La ballade, donc, se compose de trois + Couplets de huit vers. . . + +LE VICOMTE (piétinant): + Oh ! + +CYRANO (continuant): + Et d'un envoi de quatre. . . + +LE VICOMTE: + Vous. . . + +CYRANO: + Je vais tout ensemble en faire une et me battre, + Et vous toucher, monsieur, au dernier vers. + +LE VICOMTE: + Non ! + +CYRANO: + Non ? + (Déclamant): + Ballade du duel qu'en l'hôtel bourguignon + Monsieur de Bergerac eut avec un bélître ! + +LE VICOMTE: + Qu'est-ce que c'est que ça, s'il vous plaît ? + +CYRANO: + C'est le titre. + +LA SALLE (surexcitée au plus haut point): + Place !--Très amusant !--Rangez-vous !--Pas de bruits ! + (Tableau. Cercle de curieux au parterre, les marquis et les officiers + mêlés aux bourgeois et aux gens du peuple; les pages grimpés sur des + épaules pour mieux voir. Toutes les femmes debout dans les loges. A + droite, De Guiche et ses gentilshommes. A gauche, Le Bret, Ragueneau, + Cuigy, etc.) + +CYRANO (fermant une seconde les yeux): + Attendez !. . .je choisis mes rimes. . .Là, j'y suis. + (Il fait ce qu'il dit, à mesure): + Je jette avec grâce mon feutre, + Je fais lentement l'abandon + Du grand manteau qui me calfeutre, + Et je tire mon espadon; + Élégant comme Céladon, + Agile comme Scaramouche, + Je vous préviens, cher Mirmydon, + Qu'à la fin de l'envoi je touche ! + (Premiers engagements de fer): + Vous auriez bien dû rester neutre; + Où vais-je vous larder, dindon ?. . . + Dans le flanc, sous votre maheutre ?. . . + Au coeur, sous votre bleu cordon ?. . . + --Les coquilles tintent, ding-don ! + Ma pointe voltige: une mouche ! + Décidément. . .c'est au bedon, + Qu'à la fin de l'envoi, je touche. + Il me manque une rime en eutre. . . + Vous rompez, plus blanc qu'amidon ? + C'est pour me fournir le mot pleutre ! + --Tac ! je pare la pointe dont + Vous espériez me faire don;-- + J'ouvre la ligne,--je la bouche. . . + Tiens bien ta broche, Laridon ! + A la fin de l'envoi, je touche. + (Il annonce solennellement): + Envoi. + Prince, demande à Dieu pardon ! + Je quarte du pied, j'escarmouche, + Je coupe, je feinte. . . + (Se fendant): + Hé ! là, donc ! + (Le vicomte chancelle; Cyrano salue): + A la fin de l'envoi, je touche ! + (Acclamations. Applaudissements dans les loges. Des fleurs et des + mouchoirs tombent. Les officiers entourent et félicitent Cyrano. + Ragueneau danse d'enthousiasme. Le Bret est heureux et navré. Les amis + du vicomte le soutiennent et l'emmènent.) + +LA FOULE (en un long cri): + Ah !. . . + +UN CHEVAU-LÉGER: + Superbe ! + +UNE FEMME: + Joli ! + +RAGUENEAU: + Pharamineux ! + +UN MARQUIS: + Nouveau !. . . + +LE BRET: + Insensé ! + +BOUSCULADE (autour de Cyrano. On entend): + . . .Compliments !. . .félicite. . .bravo. . . + +VOIX DE FEMME: + C'est un héros !. . . + +UN MOUSQUETAIRE (s'avançant vivement vers Cyrano, la main tendue): + Monsieur, voulez-vous me permettre ?. . . + C'est tout à fait très bien, et je crois m'y connaître; + J'ai du reste exprimé ma joie en trépignant !. . . + (Il s'éloigne.) + +CYRANO (à Cuigy): + Comment s'appelle donc ce monsieur ? + +CUIGY: + D'Artagnan. + +LE BRET (à Cyrano, lui prenant le bras): + Çà, causons !. . . + +CYRANO: + Laisse un peu sortir cette cohue. . . + (A Bellerose): + Je peux rester ? + +BELLEROSE (respecteusement): + Mais oui !. . . + (On entend des cris au dehors.) + +JODELET (qui a regardé): + C'est Montfleury qu'on hue ! + +BELLEROSE (solennellement): + Sic transit !. . . + (Changeant de ton, au portier et au moucheur de chandelles): + Balayez. Fermez. N'éteignez pas. + Nous allons revenir après notre repas, + Répéter pour demain une nouvelle farce. + (Jodelet et Bellerose sortent, après de grands saluts à Cyrano.) + +LE PORTIER (à Cyrano): + Vous ne dînez donc pas ? + +CYRANO: + Moi ?. . .Non. + (Le portier se retire.) + +LE BRET (à Cyrano): + Parce que ? + +CYRANO (fièrement): + Parce. . . + (Changeant de ton, en voyant que le portier est loin): + Que je n'ai pas d'argent !. . . + +LE BRET (faisant le geste de lancer un sac): + Comment ! le sac d'écus ?. . . + +CYRANO: + Pension paternelle, en un jour, tu vécus ! + +LE BRET: + Pour vivre tout un mois, alors ?. . . + +CYRANO: + Rien ne me reste. + +LE BRET: + Jeter ce sac, quelle sottise ! + +CYRANO: + Mais quel geste !. . . + +LA DISTRIBUTRICE (toussant derrière son petit comptoir): + Hum !. . . + (Cyrano et Le Bret se retournent. Elle s'avance intimidée): + Monsieur. . .Vous savoir jeûner. . .le coeur me fend. . . + (Montrant le buffet): + J'ai là tout ce qu'il faut. . . + (Avec élan): + Prenez ! + +CYRANO (se découvrant): + Ma chère enfant, + Encor que mon orgeuil de Gascon m'interdise + D'accepter de vos doigts la moindre friandise, + J'ai trop peur qu'un refus ne vous soit un chagrin, + Et j'accepterai donc. . . + (Il va au buffet et choisit): + Oh ! peu de chose !--un grain + De ce raisin. . . + (Elle veut lui donner la grappe, il cueille un grain): + Un seul !. . .ce verre d'eau. . . + (Elle veut y verser du vin, il l'arrête): + limpide ! + --Et la moitié d'un macaron ! + (Il rend l'autre moitié.) + +LE BRET: + Mais c'est stupide ! + +LA DISTRIBUTRICE: + Oh ! quelque chose encor ! + +CYRANO: + Oui. La main à baiser. + (Il baise, comme la main d'une princesse, la main qu'elle lui tend.) + +LA DISTRIBUTRICE: + Merci, monsieur. + (Révérence): + Bonsoir. + (Elle sort.) + + + +Scène 1.V. + +Cyrano, Le Bret, puis le portier. + + +CYRANO (à Le Bret): + Je t'écoute causer. + (Il s'installe devant le buffet et rangeant devant lui le macaron): + Dîner !. . . + (. . .le verre d'eau): + Boisson !. . . + (. . .le grain de raisin): + Dessert !. . . + (Il s'assied): + Là, je me mets à table ! + --Ah !. . .j'avais une faim, mon cher, épouvantable ! + (Mangeant): + --Tu disais ? + +LE BRET: + Que ces fats aux grands airs belliqueux + Te fausseront l'esprit si tu n'écoutes qu'eux !. . . + Va consulter des gens de bon sens, et t'informe + De l'effet qu'a produit ton algarade. + +CYRANO (achevant son macaron): + Énorme. + +LE BRET: + Le Cardinal. . . + +CYRANO (s'épanouissant): + Il était là, le Cardinal ? + +LE BRET: + A dû trouver cela. . . + +CYRANO: + Mais très original. + +LE BRET: + Pourtant. . . + +CYRANO: + C'est un auteur. Il ne peut lui déplaire + Que l'on vienne troubler la pièce d'un confrère. + +LE BRET: + Tu te mets sur les bras, vraiment, trop d'ennemis ! + +CYRANO (attaquant son grain de raisin): + Combien puis-je, à peu près, ce soir, m'en être mis ? + +LE BRET: + Quarante-huit. Sans compter les femmes. + +CYRANO: + Voyons, compte ! + +LE BRET: + Montfleury, le bourgeois, de Guiche, le vicomte, + Baro, l'Académie. . . + +CYRANO: + Assez ! tu me ravis ! + +LE BRET: + Mais où te mènera la façon dont tu vis ? + Quel système est le tien ? + +CYRANO: + J'errais dans un méandre; + J'avais trop de partis, trop compliqués, à prendre; + J'ai pris. . . + +LE BRET: + Lequel ? + +CYRANO: + Mais le plus simple, de beaucoup. + J'ai décidé d'être admirable, en tout, pour tout ! + +LE BRET (haussant les épaules): + Soit !--Mais enfin, à moi, le motif de ta haine + Pour Montfleury, le vrai, dis-le-moi ! + +CYRANO (se levant): + Ce Silène, + Si ventru que son doigt n'atteint pas son nombril, + Pour les femmes encor se croit un doux péril, + Et leur fait, cependant qu'en jouant il bredouille, + Des yeux de carpe avec ses gros yeux de grenouille !. . . + Et je le hais depuis qu'il se permit, un soir, + De poser son regard, sur celle. . .Oh ! j'ai cru voir + Glisser sur une fleur une longue limace ! + +LE BRET (stupéfait): + Hein ? Comment ? Serait-il possible ?. . . + +CYRANO (avec un rire amer): + Que j'aimasse ?. . . + (Changeant de ton et gravement): + J'aime. + +LE BRET: + Et peut-on savoir ? tu ne m'as jamais dit ?. . . + +CYRANO: + Qui j'aime ?. . .Réfléchis, voyons. Il m'interdit + Le rêve d'être aimé même par une laide, + Ce nez qui d'un quart d'heure en tous lieux me précède; + Alors, moi, j'aime qui ?. . .Mais cela va de soi ! + J'aime--mais c'est forcé !--la plus belle qui soit ! + +LE BRET: + La plus belle ?. . . + +CYRANO: + Tout simplement, qui soit au monde ! + La plus brillante, la plus fine, + (Avec accablement): + la plus blonde ! + +LE BRET: + Eh ! mon Dieu, quelle est donc cette femme ?. . . + +CYRANO: + Un danger + Mortel sans le vouloir, exquis sans y songer, + Un piège de nature, une rose muscade + Dans laquelle l'amour se tient en embuscade ! + Qui connaît son sourire a connu le parfait. + Elle fait de la grâce avec rien, elle fait + Tenir tout le divin dans un geste quelconque, + Et tu ne saurais pas, Vénus, monter en conque, + Ni toi, Diane, marcher dans les grands bois fleuris, + Comme elle monte en chaise et marche dans Paris !. . . + +LE BRET: + Sapristi ! je comprends. C'est clair ! + +CYRANO: + C'est diaphane. + +LE BRET: + Magdeleine Robin, ta cousine ? + +CYRANO: + Oui,--Roxane. + +LE BRET: + Eh bien, mais c'est au mieux ! Tu l'aimes ? Dis-le-lui ! + Tu t'es couvert de gloire à ses yeux aujourd'hui ! + +CYRANO: + Regarde-moi, mon cher, et dis quelle espérance + Pourrait bien me laisser cette protubérance ! + Oh ! je ne me fais pas d'illusion !--Parbleu, + Oui, quelquefois, je m'attendris, dans le soir bleu; + J'entre en quelque jardin où l'heure se parfume; + Avec mon pauvre grand diable de nez je hume + L'avril,--je suis des yeux, sous un rayon d'argent, + Au bras d'un cavalier, quelque femme, en songeant + Que pour marcher, à petits pas, dans de la lune, + Aussi moi j'aimerais au bras en avoir une, + Je m'exalte, j'oublie. . .et j'aperçois soudain + L'ombre de mon profil sur le mur du jardin ! + +LE BRET (ému): + Mon ami !. . . + +CYRANO: + Mon ami, j'ai de mauvaises heures ! + De me sentir si laid, parfois, tout seul. . . + +LE BRET (vivement, lui prenant la main): + Tu pleures ? + +CYRANO: + Ah ! non, cela, jamais ! Non, ce serait trop laid, + Si le long de ce nez une larme coulait ! + Je ne laisserai pas, tant que j'en serai maître, + La divine beauté des larmes se commettre + Avec tant de laideur grossière !. . .Vois-tu bien, + Les larmes, il n'est rien de plus sublime, rien, + Et je ne voudrais pas qu'excitant la risée, + Une seule, par moi, fût ridiculisée !. . . + +LE BRET: + Va, ne t'attriste pas ! L'amour n'est que hasard ! + +CYRANO (secouant la tête): + Non ! J'aime Cléopâtre: ai-je l'air d'un César ? + J'adore Bérénice: ai-je l'aspect d'un Tite ? + +LE BRET: + Mais ton courage ! ton esprit !--Cette petite + Qui t'offrait là, tantôt, ce modeste repas, + Ses yeux, tu l'as bien vu, ne te détestaient pas ! + +CYRANO (saisi): + C'est vrai ! + +LE BRET: + Hé ! bien ! alors ?. . .Mais, Roxane, elle-même, + Toute blême a suivi ton duel ! + +CYRANO: + Toute blême ? + +LE BRET: + Son coeur et son esprit déjà sont étonnés ! + Ose, et lui parle, afin. . . + +CYRANO: + Qu'elle me rie au nez ? + Non !--C'est la seule chose au monde que je craigne ! + +LE PORTIER (introduisant quelqu'un à Cyrano): + Monsieur, on vous demande. . . + +CYRANO (voyant la duègne): + Ah ! mon Dieu ! Sa duègne ! + + + +Scène 1.VI. + +Cyrano, Le Bret, la duègne. + + +LA DUÈGNE (avec un grand salut): + De son vaillant cousin on désire savoir + Où l'on peut, en secret, le voir. + +CYRANO (bouleversé): + Me voir ? + +LA DUÈGNE (avec une révérence): + Vous voir. + --On a des choses à vous dire. + +CYRANO: + Des ?. . . + +LA DUÈGNE (nouvelle révérence): + Des choses ! + +CYRANO (chancelant): + Ah, mon Dieu ! + +LA DUÈGNE: + L'on ira, demain, aux primes roses + D'aurore,--ouïr la messe à Saint-Roch. + +CYRANO (se soutenant sur Le Bret): + Ah ! mon Dieu ! + +LA DUÈGNE: + En sortant,--où peut-on entrer, causer un peu ? + +CYRANO (affolé): + Où ?. . .Je. . .mais. . .Ah ! mon Dieu !. . . + +LA DUÈGNE: + Dites vite. + +CYRANO: + Je cherche !. . . + +LA DUÈGNE: + Où ? + +CYRANO: + Chez. . .chez. . .Ragueneau. . .le pâtissier. . . + +LA DUÈGNE: + Il perche ? + +CYRANO: + Dans la rue--Ah ! mon Dieu, mon Dieu !--Saint-Honoré ! + +LA DUÈGNE (remontant): + On ira. Soyez-y. Sept heures. + +CYRANO: + J'y serai. + (La duègne sort.) + + + +Scène 1.VII. + +Cyrano, Le Bret, puis les comédiens, les comédiennes, Cuigy, Brissaille, +Lignière, le portier, les violons.) + + +CYRANO (tombant dans les bras de Le Bret): + Moi !. . .D'elle !. . .Un rendez-vous !. . . + +LE BRET: + Eh bien ! tu n'es plus triste ? + +CYRANO: + Ah ! pour quoi que ce soit, elle sait que j'existe ! + +LE BRET: + Maintenant, tu vas être calme ? + +CYRANO (hors de lui): + Maintenant. . . + Mais je vais être frénétique et fulminant ! + Il me faut une armée entière a déconfire ! + J'ai dix coeurs; j'ai vingt bras; il ne peut me suffire + De pourfendre des nains. . . + (Il crie à tue-tête): + Il me faut des géants ! + (Depuis un moment, sur la scène, au fond, des ombres de comédiens et + de comédiennes s'agitent, chuchotent: on commence à répéter. Les + violons ont repris leur place.) + +UNE VOIX (de la scène): + Hé ! pst ! là-bas ! Silence ! on répète céans ! + +CYRANO (riant): + Nous partons ! + (Il remonte; par la grande porte du fond; entrent Cuigy, Brissaille, + plusieurs officiers, qui soutiennent Lignière complètement ivre.) + +CUIGY: + Cyrano ! + +CYRANO: + Qu'est-ce ? + +CUIGY: + Une énorme grive + Qu'on t'apporte ! + +CYRANO (le reconnaissant): + Lignière !. . .Hé, qu'est-ce qui t'arrive ? + +CUIGY: + Il te cherche ! + +BRISSAILLE: + Il ne peut rentrer chez lui ! + +CYRANO: + Pourquoi ? + +LIGNIÈRE (d'une voix pâteuse, lui montrant un billet tout chiffonné): + Ce billet m'avertit. . .cent hommes contre moi. . . + A cause de. . .chanson. . .grand danger me menace. . . + Porte de Nesle. . .Il faut, pour rentrer, que j'y passe. . . + Permets-moi donc d'aller coucher sous. . .sous ton toit ! + +CYRANO: + Cent hommes, m'as-tu dit ? Tu coucheras chez toi ! + +LIGNIÈRE (épouvanté): + Mais. . . + +CYRANO (d'une voix terrible, lui montrant la lanterne allumée que le + portier balance en écoutant curieusement cette scène): + Prends cette lanterne !. . . + (Lignière saisit précipitamment la lanterne): + Et marche !--Je te jure + Que c'est moi qui ferai ce soir ta couverture !. . . + (Aux officiers): + Vous, suivez à distance, et vous serez témoins ! + +CUIGY: + Mais cent hommes !. . . + +CYRANO: + Ce soir, il ne m'en faut pas moins ! + (Les comédiens et les comédiennes, descendus de scène, se sont + rapprochés dans leurs divers costumes.) + +LE BRET: + Mais pourquoi protéger. . . + +CYRANO: + Voilà Le Bret qui grogne ! + +LE BRET: + Cet ivrogne banal ?. . . + +CYRANO (frappant sur l'épaule de Lignière): + Parce que cet ivrogne, + Ce tonneau de muscat, ce fût de rossoli, + Fit quelque chose un jour de tout à fait joli: + Au sortir d'une messe ayant, selon le rite, + Vu celle qu'il aimait prendre de l'eau bénite, + Lui que l'eau fait sauver, courut au bénitier, + Se pencha sur sa conque et le but tout entier !. . . + +UNE COMÉDIENNE (en costume de soubrette): + Tiens, c'est gentil, cela ! + +CYRANO: + N'est-ce pas, la soubrette ? + +LA COMÉDIENNE (aux autres): + Mais pourquoi sont-ils cent contre un pauvre poète ? + +CYRANO: + Marchons ! + (Aux officiers): + Et vous, messieurs, en me voyant charger, + Ne me secondez pas, quel que soit le danger ! + +UNE AUTRE COMÉDIENNE (sautant de la scène): + Oh ! mais, moi, je vais voir ! + +CYRANO: + Venez !. . . + +UNE AUTRE (sautant aussi, à un vieux comédien): + Viens-tu, Cassandre ?. . . + +CYRANO: + Venez tous, le Docteur, Isabelle, Léandre, + Tous ! Car vous allez joindre, essaim charmant et fol, + La farce italienne à ce drame espagnol, + Et, sur son ronflement tintant un bruit fantasque, + L'entourer de grelots comme un tambour de basque !. . . + +TOUTES LES FEMMES (sautant de joie): + Bravo !--Vite, une mante !--Un capuchon ! + +JODELET: + Allons ! + +CYRANO (aux violons): + Vous nous jouerez un air, messieurs les violons ! + (Les violons se joignent au cortège qui se forme. On s'empare des + chandelles allumées de la rampe et on se les distribue. Cela devient + une retraite aux flambeaux): + Bravo ! des officiers, des femmes en costume, + Et, vingt pas en avant. . . + (Il se place comme il dit): + Moi, tout seul, sous la plume + Que la gloire elle-même à ce feutre piqua, + Fier comme un Scipion triplement Nasica !. . . + --C'est compris ? Défendu de me prêter main-forte !-- + On y est ?. . .Un, deux, trois ! Portier, ouvre la porte ! + (Le portier ouvre à deux battants. Un coin du vieux Paris pittoresque + et lunaire paraît): + Ah !. . .Paris fuit, nocturne et quasi nébuleux; + Le clair de lune coule aux pentes des toits bleus; + Un cadre se prépare, exquis, pour cette scène; + Là-bas, sous des vapeurs en écharpe, la Seine, + Comme un mystérieux et magique miroir, + Tremble. . .Et vous allez voir ce que vous allez voir ! + +TOUS: + A la porte de Nesle ! + +CYRANO (debout sur le seuil): + A la porte de Nesle ! + (Se retournant avant de sortir, à la soubrette): + Ne demandiez-vous pas pourquoi, mademoiselle, + Contre ce seul rimeur cent hommes furent mis ? + (Il tire l'épée et, tranquillement): + C'est parce qu'on savait qu'il est de mes amis ! + (Il sort. Le cortège,--Lignière zigzaguant en tête,--puis les + comédiennes aux bras des officiers,--puis les comédiens gambadant,--se + met en marche dans la nuit au son des violons, et à la lueur falote + des chandelles.) + + +Rideau. + + + +Acte II. + +La Rôtisserie Des Poètes. + +La boutique de Ragueneau, rôtisseur-pâtissier, vaste ouvroir au coin +de la rue Saint-Honoré et de la rue de l'Arbre-Sec qu'on aperçoit +largement au fond, par le vitrage de la porte, grises dans les +premières lueurs de l'aube. + +À gauche, premier plan, comptoir surmonté d'un dais en fer forgé, +auquel sont accrochés des oies, des canards, des paons blancs. Dans de +grands vases de faïence de hauts bouquets de fleurs naïves, +principalement des tournesols jaunes. Du même côté, second plan, +immense cheminée devant laquelle, entre de monstrueux chenets, dont +chacun supporte une petite marmite, les rôtis pleurent dans les +lèchefrites. + +À droite, premier plan avec porte. Deuxième plan, un escalier montant +à une petite salle en soupente, dont on aperçoit l'intérieur par des +volets ouverts; une table y est dressée, un menu lustre flamand y +luit: c'est un réduit où l'on va manger et boire. Une galerie de bois, +faisant suite à l'escalier, semble mener à d'autres petites salles +analogues. + +Au milieu de la rôtisserie, un cercle en fer que l'on peut faire +descendre avec une corde, et auquel de grosses pièces sont accrochées, +fait un lustre de gibier. + +Les fours, dans l'ombre, sous l'escalier, rougeoient. Des cuivres +étincellent. Des broches tournent. Des pièces montées pyramident, des +jambons pendent. C'est le coup de feu matinal. Bousculade de marmitons +effarés, d'énormes cuisiniers et de minuscules gâte-sauces. +Foisonnement de bonnets à plume de poulet ou à aile de pintade. On +apporte, sur des plaques de tôle et des clayons d'osier, des +quinconces de brioches, des villages de petits-fours. + +Des tables sont couvertes de gâteaux et de plats. D'autres, entourées +de chaises, attendent les mangeurs et les buveurs. Une plus petite, +dans un coin, disparaît sous les papiers. Ragueneau y est assis au +lever du rideau; il écrit. + + + +Scène 2.I. + +Ragueneau, pâtissiers, puis Lise; Ragueneau, à la petite table, +écrivant d'un air inspiré, et comptant sur ses doigts. + + +PREMIER PATISSIER (apportant une pièce montée): + Fruits en nougat ! + +DEUXIÈME PATISSIER (apportant un plat): + Flan ! + +TROISIÈME PATISSIER (apportant un rôti paré de plumes): + Paon ! + +QUATRIÈME PATISSIER (apportant une plaque de gâteaux): + Roinsoles ! + +CINQUIÈME PATISSIER (apportant une sorte de terrine): + Boeuf en daube ! + +RAGUENEAU (cessant d'écrire et levant la tête): + Sur les cuivres, déjà, glisse l'argent de l'aube ! + Étouffe en toi le dieu qui chante, Ragueneau ! + L'heure du luth viendra,--c'est l'heure du fourneau ! + (Il se lève. A un cuisinier): + Vous, veuillez m'allonger cette sauce, elle est courte ! + +LE CUISINIER: + De combien ? + +RAGUENEAU: + De trois pieds. + (Il passe.) + +LE CUISINIER: + Hein ? + +PREMIER PATISSIER: + La tarte ! + +DEUXIÈME PATISSIER: + La tourte ! + +RAGUENEAU (devant la cheminée): + Ma Muse, éloigne-toi, pour que tes yeux charmants + N'aillent pas se rougir au feu de ces sarments ! + (A un pâtissier, lui montrant des pains): + Vous avez mal placé la fente de ces miches: + Au milieu la césure,--entre les hémistiches ! + (A un autre, lui montrant un pâté inachevé): + A ce palais de croûte, il faut, vous, mettre un toit. . . + (A un jeune apprenti, qui, assis par terre, embroche des volailles): + Et toi, sur cette broche interminable, toi, + Le modeste poulet et la dinde superbe, + Alterne-les, mon fils, comme le vieux Malherbe + Alternait les grands vers avec les plus petits, + Et fais tourner au feu des strophes de rôtis ! + +UN AUTRE APPRENTI (s'avançant avec un plateau recouvert d'une assiette): + Maître, en pensant à vous, dans le four, j'ai fait cuire + Ceci, qui vous plaira, je l'espère. + (Il découvre le plateau, on voit une grande lyre de pâtisserie.) + +RAGUENEAU (ébloui): + Une lyre ! + +L'APPRENTI: + En pâte de brioche. + +RAGUENEAU (ému): + Avec des fruits confits ! + L'APPRENTI: + Et les cordes, voyez, en sucre je les fis. + +RAGUENEAU (lui donnant de l'argent): + Va boire à ma santé ! + (Apercevant Lise qui entre): + Chut ! ma femme ! Circule, + Et cache cet argent ! + (A Lise, lui montrant la lyre d'un air gêné): + C'est beau ? + +LISE: + C'est ridicule ! + (Elle pose sur le comptoir une pile de sacs en papier.) + +RAGUENEAU: + Des sacs ?. . .Bon. Merci. + (Il les regarde): + Ciel ! Mes livres vénérés ! + Les vers de mes amis ! déchirés ! démembrés ! + Pour en faire des sacs à mettre des croquantes. . . + Ah ! vous renouvelez Orphée et les bacchantes ! + +LISE (sèchement): + Et n'ai-je pas le droit d'utiliser vraiment + Ce que laissent ici, pour unique paiement, + Vos méchants écriveurs de lignes inégales ! + +RAGUENEAU: + Fourmi !. . .n'insulte pas ces divines cigales ! + +LISE: + Avant de fréquenter ces gens-là, mon ami, + Vous ne m'appeliez pas bacchante,--ni fourmi ! + +RAGUENEAU: + Avec des vers, faire cela ! + +LISE: + Pas autre chose. + +RAGUENEAU: + Que faites-vous, alors, madame, avec la prose ? + + + +Scène 2.II. + +Les mêmes, deux enfants, qui viennent d'entrer dans la pâtisserie. + + +RAGUENEAU: + Vous désirez, petits ? + +PREMIER ENFANT: + Trois pâtés. + +RAGUENEAU (les servant): + Là, bien roux. . . + Et bien chauds. + +DEUXIÈME ENFANT: + S'il vous plaît, enveloppez-les-nous ? + +RAGUENEAU (saisi, à part): + Hélas ! un de mes sacs ! + (Aux enfants): + Que je les enveloppe ?. . . + (Il prend un sac et au moment d'y mettre les pâtés, il lit): + Tel Ulysse, le jour qu'il quitta Pénélope. . . + Pas celui-ci !. . . + (Il le met de côté et en prend un autre. Au moment d'y mettre les + pâtés, il lit): + Le blond Phoebus. . . Pas celui-là ! + (Même jeu.) + +LISE (impatientée): + Eh bien ! qu'attendez-vous ? + +RAGUENEAU: + Voilà, voilà, voilà ! + (Il en prend un troisième et se résigne): + Le sonnet à Philis !. . .mais c'est dur tout de même ! + +LISE: + C'est heureux qu'il se soit décidé ! + (Haussant les épaules): + Nicodème ! + (Elle monte sur une chaise et se met à ranger des plats sur une crédence.) + +RAGUENEAU (profitant de ce qu'elle tourne le dos, rappelle les enfants + déjà à la porte): + Pst !. . .Petits !. . .Rendez-moi le sonnet à Philis, + Au lieu de trois pâtés je vous en donne six. + (Les enfants lui rendent le sac, prennent vivement les gâteaux et + sortent. Ragueneau, défripant le papier, se met à lire en déclamant): + Philis !. . . Sur ce doux nom, une tache de beurre !. . . + Philis !. . . + (CYRANO entre brusquement.) + + + +Scène 2.III. + +Ragueneau, Lise, Cyrano, puis le mousquetaire. + + +CYRANO: + Quelle heure est-il ? + +RAGUENEAU (le saluant avec empressement): + Six heures. + +CYRANO (avec émotion): + Dans une heure ! + (Il va et vient dans la boutique.) + +RAGUENEAU (le suivant): + Bravo ! J'ai vu. . . + +CYRANO: + Quoi donc ! + +RAGUENEAU: + Votre combat !. . . + +CYRANO: + Lequel ? + +RAGUENEAU: + Celui de l'hôtel de Bourgogne ! + +CYRANO (avec dédain): + Ah !. . .Le duel ! + +RAGUENEAU (admiratif): + Oui, le duel en vers !. . . + +LISE: + Il en a plein la bouche ! + +CYRANO: + Allons ! tant mieux ! + +RAGUENEAU (se fendant avec une broche qu'il a saisi): + A la fin de l'envoi, je touche !. . . + A la fin de l'envoi, je touche !. . .Que c'est beau ! + (Avec un enthousiasme croissant): + A la fin de l'envoi. . . + +CYRANO: + Quelle heure, Ragueneau ? + +RAGUENEAU (restant fendu pour regarder l'horloge): + Six heures cinq !. . .. . .je touche ! + (Il se relève): + . . .Oh ! faire une ballade ! + +LISE (à Cyrano, qui en passant devant son comptoir lui a serré + distraitement la main): + Qu'avez-vous à la main ? + +CYRANO: + Rien. Une estafilade. + +RAGUENEAU: + Courûtes-vous quelque péril ? + +CYRANO: + Aucun péril. + +LISE (le menaçant du doigt): + Je crois que vous mentez ! + +CYRANO: + Mon nez remuerait-il ? + Il faudrait que ce fût pour un mensonge énorme ! + (Changeant de ton): + J'attends ici quelqu'un. Si ce n'est pas sous l'orme, + Vous nous laisserez seuls. + +RAGUENEAU: + C'est que je ne peux pas; + Mes rimeurs vont venir. . . + +LISE (ironique): + Pour leur premier repas. + +CYRANO: + Tu les éloigneras quand je te ferai signe. . . + L'heure ? + +RAGUENEAU: + Six heures dix. + +CYRANO (s'asseyant nerveusement à la table de Ragueneau et prenant du + papier): + Une plume ?. . . + +RAGUENEAU (lui offrant celle qu'il a à son oreille): + De cygne. + +UN MOUSQUETAIRE (superbement moustachu, entre et d'une voix de stentor): + Salut ! + (Lise remonte vivement vers lui.) + +CYRANO (se retournant): + Qu'est-ce ? + +RAGUENEAU: + Un ami de ma femme. Un guerrier + Terrible,--à ce qu'il dit !. . . + +CYRANO (reprenant la plume et éloignant du geste Ragueneau): + Chut !. . . + Écrire,--plier,-- + (A lui-même): + Lui donner,--me sauver. . . + (Jetant la plume): + Lâche !. . .Mais que je meure, + Si j'ose lui parler, lui dire un seul mot. . . + (A Ragueneau): + L'heure ? + +RAGUENEAU: + Six et quart !. . . + +CYRANO (frappant sa poitrine): + --un seul mot de tous ceux que j'ai là ! + Tandis qu'en écrivant. . . + (Il reprend la plume): + Eh bien ! écrivons-la, + Cette lettre d'amour qu'en moi-même j'ai faite + Et refaite cent fois, de sorte qu'elle est prête, + Et que mettant mon âme à côté du papier, + Je n'ai tout simplement qu'à la recopier. + (Il écrit.--Derrière le vitrage de la porte on voit s'agiter des + silhouettes maigres et hésitantes.) + + + +Scène 2.IV. + +Ragueneau, Lise, le mousquetaire, Cyrano, à la petite table, écrivant, +les poètes, vêtus de noir, les bas tombants, couverts de boue. + + +LISE (entrant, à Ragueneau): + Les voici vos crottés ! + +PREMIER POÈTE (entrant, à Ragueneau): + Confrère !. . . + +DEUXIÈME POÈTE (de même, lui secouant les mains): + Cher confrère ! + +TROISIÈME POÈTE: + Aigle des pâtissiers ! + (Il renifle): + Ça sent bon dans votre aire, + +QUATRIÈME POÈTE: + O Phoebus-Rôtisseur ! + +CINQUIÈME POÈTE: + Apollon maître-queux !. . . + +RAGUENEAU (entouré, embrassé, secoué): + Comme on est tout de suite à son aise avec eux !. . . + +PREMIER POÈTE: + Nous fûmes retardés par la foule attroupée + A la porte de Nesle !. . . + +DEUXIÈME POÈTE: + Ouverts à coups d'épée, + Huit malandrins sanglants illustraient les pavés ! + +CYRANO (levant une seconde la tête): + Huit ?. . .Tiens, je croyais sept. + (Il reprend sa lettre.) + +RAGUENEAU (à Cyrano): + Est-ce que vous savez + Le héros du combat ? + +CYRANO (négligemment): + Moi ?. . .Non ! + +LISE (au mousquetaire): + Et vous ? + +LE MOUSQUETAIRE (se frisant la moustache): + Peut-être ! + +CYRANO (écrivant, à part,--on l'entend murmurer de temps en temps): + Je vous aime. . . + +PREMIER POÈTE: + Un seul homme, assurait-on, sut mettre + Toute une bande en fuite !. . . + +DEUXIÈME POÈTE: + Oh ! c'etait curieux ! + Des piques, des bâtons jonchaient le sol !. . . + +CYRANO (écrivant): + . . .vos yeux. . . + +TROISIÈME POÈTE: + On trouvait des chapeaux jusqu'au quai des Orfèvres ! + +PREMIER POÈTE: + Sapristi ! ce dut être un féroce. . . + +CYRANO (même jeu): + . . .vos lèvres. . . + +PREMIER POÈTE: + Un terrible géant, l'auteur de ces exploits ! + +CYRANO (même jeu): + . . .Et je m'évanouis de peur quand je vous vois. + +DEUXIÈME POÈTE (happant un gâteau): + Qu'as-tu rimé de neuf, Ragueneau ? + +CYRANO (même jeu): + . . .qui vous aime. . . + (Il s'arrête au moment de signer, et se lève, mettant sa lettre dans + son pourpoint): + Pas besoin de signer. Je la donne moi-même. + +RAGUENEAU (au deuxième poète): + J'ai mis une recette en vers. + +TROISIÈME POÈTE (s'installant près d'un plateau de choux à la crème): + Oyons ces vers ! + +QUATRIÈME POÈTE (regardant une brioche qu'il a prise): + Cette brioche a mis son bonnet de travers. + (Il la décoiffe d'un coup de dent.) + +PREMIER POÈTE: + Ce pain d'épice suit le rimeur famélique, + De ses yeux en amande aux sourcils d'angélique ! + (Il happe le morceau de pain d'épice.) + +DEUXIÈME POÈTE: + Nous écoutons. + +TROISIÈME POÈTE (serrant légèrement un chou entre ses doigts): + Ce chou bave sa crème. Il rit. + +DEUXIÈME POÈTE (mordant à même la grande lyre de pâtisserie): + Pour la première fois la Lyre me nourrit ! + +RAGUENEAU (qui s'est préparé à réciter, qui a toussé, assuré son bonnet, + pris une pose): + Une recette en vers. . . + +DEUXIÈME POÈTE (au premier, lui donnant un coup de coude): + Tu déjeunes ? + +PREMIER POÈTE (au deuxième): + Tu dînes ! + +RAGUENEAU: + Comment on fait les tartelettes amandines. + Battez, pour qu'ils soient mousseux, + Quelques oeufs; + Incorporez à leur mousse + Un jus de cédrat choisi; + Versez-y + Un bon lait d'amande douce; + Mettez de la pâte à flan + Dans le flanc + De moules à tartelette; + D'un doigt preste, abricotez + Les côtés; + Versez goutte à gouttelette + Votre mousse en ces puits, puis + Que ces puits + Passent au four, et, blondines, + Sortant en gais troupelets, + Ce sont les + Tartelettes amandines ! + +LES POÈTES (la bouche pleine): + Exquis ! Délicieux ! + +UN POÈTE (s'étouffant): + Homph ! + (Ils remontent vers le fond, en mangeant.) + +CYRANO (qui a observé s'avance vers Ragueneau): + Bercés par ta voix, + Ne vois-tu pas comme ils s'empiffrent ? + +RAGUENEAU (plus bas, avec un sourire): + Je le vois. . . + Sans regarder, de peur que cela ne les trouble; + Et dire ainsi mes vers me donne un plaisir double, + Puisque je satisfais un doux faible que j'ai + Tout en laissant manger ceux qui n'ont pas mangé ! + +CYRANO (lui frappant sur l'épaule): + Toi, tu me plais !. . . + (Ragueneau va rejoindre ses amis. Cyrano le suit des yeux, puis, un + peu brusquement): + Hé là, Lise ? + (Lise, en conversation tendre avec le mousquetaire, tressaille et + descend vers Cyrano): + Ce capitaine. . . + Vous assiège ? + +LISE (offensée): + Oh ! mes yeux, d'une oeillade hautaine, + Savent vaincre quiconque attaque mes vertus. + +CYRANO: + Euh ! pour des yeux vainqueurs, je les trouve battus. + +LISE (suffoquée): + Mais. . . + +CYRANO (nettement): + Ragueneau me plaît. C'est pourquoi, dame Lise, + Je défends que quelqu'un le ridicoculise. + +LISE: + Mais. . . + +CYRANO (qui a élevé la voix assez pour être entendu du galant): + A bon entendeur. . . + (Il salue le mousquetaire, et va se mettre en observation, à la porte + du fond, après avoir regardé l'horloge.) + +LISE (au mousquetaire qui a simplement rendu son salut à Cyrano): + Vraiment, vous m'étonnez !. . . + Répondez. . .sur son nez. . . + +LE MOUSQUETAIRE: + Sur son nez. . .sur son nez. . . + (Il s'éloigne vivement, Lise le suit.) + +CYRANO (de la porte du fond, faisant signe à Ragueneau d'emmener les + poètes): + Pst !. . . + +RAGUENEAU (montrant aux poètes la porte de droite): + Nous serons bien mieux par là. . . + +CYRANO (s'impatientant): + Pst ! pst !. . . + +RAGUENEAU (les entraînant): + Pour lire + Des vers. . . + +PREMIER POÈTE (désespéré, la bouche pleine): + Mais les gâteaux !. . . + +DEUXIÈME POÈTE: + Emportons-les ! + (Ils sortent tous derrière Ragueneau, processionellement, et après + avoir fait une râfle de plateaux.) + + + +Scène 2.V. + +Cyrano, Roxane, la duègne. + + +CYRANO: + Je tire + Ma lettre si je sens seulement qu'il y a + Le moindre espoir !. . . + (Roxane, masquée, suivie de la duègne, paraît derrière le vitrage. Il + ouvre vivement la porte): + Entrez !. . . + (Marchant sur la duègne): + Vous, deux mots, duègna ! + +LA DUÈGNE: + Quatre. + +CYRANO: + Êtes-vous gourmande ? + +LA DUÈGNE: + A m'en rendre malade. + +CYRANO (prenant vivement des sacs de papier sur le comptoir): + Bon. Voici deux sonnets de monsieur Benserade. . . + +LA DUÈGNE (piteuse): + Heu !. . . + +CYRANO: + . . .que je vous remplis de darioles. + +LA DUÈGNE (changeant de figure): + Hou ! + +CYRANO: + Aimez-vous le gâteau qu'on nomme petit chou ? + +LA DUÈGNE (avec dignité): + Monsieur, j'en fais état, lorsqu'il est à la crème. + +CYRANO: + J'en plonge six pour vous dans le sein d'un poème + De Saint-Amant ! Et dans ces vers de Chapelain + Je dépose un fragment, moins lourd, de poupelin. + --Ah ! Vous aimez les gâteaux frais ? + +LA DUÈGNE: + J'en suis férue ! + +CYRANO (lui chargeant les bras de sacs remplis): + Veuillez aller manger tous ceux-ci dans la rue. + +LA DUÈGNE: + Mais. . . + +CYRANO (la poussant dehors): + Et ne revenez qu'après avoir fini ! + (Il referme la porte, redescend vers Roxane, et s'arrête, découvert, + à une distance respectueuse.) + + +Scène 2.VI. + +Cyrano, Roxane, la duègne, un instant. + + +CYRANO: + Que l'instant entre tous les instants soit béni, + Où, cessant d'oublier qu'humblement je respire + Vous venez jusqu'ici pour me dire. . .me dire ?. . . + +ROXANE (qui s'est démasquée): + Mais tout d'abord merci, car ce drôle, ce fat + Qu'au brave jeu d'épée, hier, vous avez fait mat, + C'est lui qu'un grand seigneur. . .épris de moi. . . + +CYRANO: + De Guiche ? + +ROXANE (baissant les yeux): + Cherchait à m'imposer . . .comme mari. . . + +CYRANO: + Postiche ? + (Saluant): + Je me suis donc battu, madame, et c'est tant mieux, + Non pour mon vilain nez, mais bien pour vos beaux yeux. + +ROXANE: + Puis. . .je voulais. . .Mais pour l'aveu que je viens faire, + Il faut que je revoie en vous le. . .presque frère, + Avec qui je jouais, dans le parc--près du lac !. . . + +CYRANO: + Oui. . .vous veniez tous les étés à Bergerac ! + +ROXANE: + Les roseaux fournissaient le bois pour vos épées ?. . . + +CYRANO: + Et les maïs, les cheveux blonds pour vos poupées ! + +ROXANE: + C'était le temps des jeux. . . + +CYRANO: + Des mûrons aigrelets. . . + +ROXANE: + Le temps où vous faisiez tout ce que je voulais !. . . + +CYRANO: + Roxane, en jupons courts, s'appelait Madeleine. . . + +ROXANE: + J'étais jolie, alors ? + +CYRANO: + Vous n'étiez pas vilaine. + +ROXANE: + Parfois, la main en sang de quelque grimpement, + Vous accouriez !--Alors, jouant à la maman, + Je disais d'une voix qui tâchait d'être dure: + (Elle lui prend la main): + 'Qu'est-ce que c'est encor que cette égratignure ?' + (Elle s'arrête stupéfaite): + Oh ! C'est trop fort ! Et celle-ci ! + (Cyrano veut retirer sa main): + Non ! Montrez-la ! + Hein ? à votre âge, encor !--Où t'es-tu fait cela ? + +CYRANO: + En jouant, du côté de la porte de Nesle. + +ROXANE (s'asseyant à une table, et trempant son mouchoir dans un verre + d'eau): + Donnez ! + +CYRANO (s'asseyant aussi): + Si gentiment ! Si gaiement maternelle ! + +ROXANE: + Et, dites-moi,--pendant que j'ôte un peu le sang,-- + Ils étaient contre vous ? + +CYRANO: + Oh ! pas tout à fait cent. + +ROXANE: + Racontez ! + +CYRANO: + Non. Laissez. Mais vous, dites la chose + Que vous n'osiez tantôt me dire. . . + +ROXANE (sans quitter sa main): + A présent, j'ose, + Car le passé m'encouragea de son parfum ! + Oui, j'ose maintenant. Voilà. J'aime quelqu'un. + +CYRANO: + Ah !. . . + +ROXANE: + Qui ne le sait pas d'ailleurs. + +CYRANO: + Ah !. . . + +ROXANE: + Pas encore. + +CYRANO: + Ah !. . . + +ROXANE: + Mais qui va bientôt le savoir, s'il l'ignore. + +CYRANO: + Ah !. . . + +ROXANE: + Un pauvre garçon qui jusqu'ici m'aima + Timidement, de loin, sans oser le dire. . . + +CYRANO: + Ah !. . . + +ROXANE: + Laissez-moi votre main, voyons, elle a la fièvre.-- + Mais moi, j'ai vu trembler les aveux sur sa lèvre. + +CYRANO: + Ah !. . . + +ROXANE (achevant de lui faire un petit bandage avec son mouchoir): + Et figurez-vous, tenez, que, justement + Oui, mon cousin, il sert dans votre régiment ! + +CYRANO: + Ah !. . . + +ROXANE (riant): + Puisqu'il est cadet dans votre compagnie ! + +CYRANO: + Ah !. . . + +ROXANE: + Il a sur son front de l'esprit, du génie, + Il est fier, noble, jeune, intrépide, beau. . . + +CYRANO (se levant tout pâle): + Beau ! + +ROXANE: + Quoi ? Qu'avez-vous ? + +CYRANO: + Moi, rien. . .C'est. . .c'est. . . + (Il montre sa main, avec un sourire): + C'est ce bobo. + +ROXANE: + Enfin, je l'aime. Il faut d'ailleurs que je vous die + Que je ne l'ai jamais vu qu'à la Comédie. . . + +CYRANO: + Vous ne vous êtes donc pas parlé ? + +ROXANE: + Nos yeux seuls. + +CYRANO: + Mais comment savez-vous, alors ? + +ROXANE: + Sous les tilleuls + De la place Royale, on cause. . .Des bavardes + M'ont renseignée. . . + +CYRANO: + Il est cadet ? + +ROXANE: + Cadet aux gardes. + +CYRANO: + Son nom ? + +ROXANE: + Baron Christian de Neuvillette. + +CYRANO: + Hein ?. . . + Il n'est pas aux cadets. + +ROXANE: + Si, depuis ce matin: + Capitaine Carbon de Castel-Jaloux. + +CYRANO: + Vite, + Vite, on lance son coeur !. . .Mais, ma pauvre petite. . . + +LA DUÈGNE (ouvrant la porte du fond): + J'ai fini les gâteaux, monsieur de Bergerac ! + +CYRANO: + Eh bien ! lisez les vers imprimés sur le sac ! + (La duègne disparaît): + . . .Ma pauvre enfant, vous qui n'aimez que beau langage, + Bel esprit,--si c'était un profane, un sauvage. + +ROXANE: + Non, il a les cheveux d'un héros de d'Urfe ! + +CYRANO: + S'il était aussi maldisant que bien coiffé ! + +ROXANE: + Non, tous les mots qu'il dit sont fins, je le devine ! + +CYRANO: + Oui, tous les mots sont fins quand la moustache est fine. + --Mais si c'était un sot !. . . + +ROXANE (frappant du pied): + Eh bien ! j'en mourrais, là ! + +CYRANO (après un temps): + Vous m'avez fait venir pour me dire cela ? + Je n'en sens pas très bien l'utilité, madame. + +ROXANE: + Ah, c'est que quelqu'un hier m'a mis la mort dans l'âme, + Et me disant que tous, vous êtes tous Gascons + Dans votre compagnie. . . + +CYRANO: + Et que nous provoquons + Tous les blancs-becs qui, par faveur, se font admettre + Parmis les purs Gascons que nous sommes, sans l'être ? + C'est ce qu'on vous a dit ? + +ROXANE: + Et vous pensez si j'ai + Tremblé pour lui ! + +CYRANO (entre ses dents): + Non sans raison ! + +ROXANE: + Mais j'ai songé + Lorsque invincible et grand, hier, vous nous apparûtes, + Châtiant ce coquin, tenant tête à ces brutes,-- + J'ai songé: s'il voulait, lui que tous ils craindront. . . + +CYRANO: + C'est bien, je défendrai votre petit baron. + +ROXANE: + Oh ! n'est-ce pas que vous allez me le défendre ? + J'ai toujours eu pour vous une amitié si tendre. + +CYRANO: + Oui, oui. + +ROXANE: + Vous serez son ami ? + +CYRANO: + Je le serai. + +ROXANE: + Et jamais il n'aura de duel ? + +CYRANO: + C'est juré. + +ROXANE: + Oh ! je vous aime bien. Il faut que je m'en aille. + (Elle remet vivement son masque, une dentelle sur son front, et, + distraitement): + Mais vous ne m'avez pas raconté la bataille + De cette nuit. Vraiment ce dut être inouï !. . . + --Dites-lui qu'il m'écrive. + (Elle lui envoie un petit baiser de la main): + Oh ! je vous aime ! + +CYRANO: + Oui, oui. + +ROXANE: + Cent hommes contre vous ? Allons, adieu.--Nous sommes + De grands amis ! + +CYRANO: + Oui, oui. + +ROXANE: + Qu'il m'écrive !--Cent hommes !-- + Vous me direz plus tard. Maintenant, je ne puis. + Cent hommes ! Quel courage ! + +CYRANO (la saluant): + Oh ! j'ai fait mieux depuis. + (Elle sort. Cyrano reste immobile, les yeux à terre. Un silence. La + porte de droite s'ouvre. Ragueneau passe sa tête.) + + + +Scène 2.VII. + +Cyrano, Ragueneau, les poètes, Carbon de Castel-Jaloux, les cadets, la +foule, etc., puis De Guiche. + + +RAGUENEAU: + Peut-on rentrer ? + +CYRANO (sans bouger): + Oui. . . + (Ragueneau fait signe et ses amis rentrent. En même temps, à la porte + du fond paraît Carbon de Castel-Jaloux, costume de capitaine aux + gardes, qui fait de grands gestes en apercevant Cyrano.) + +CARBON DE CASTEL-JALOUX: + Le voilà ! + +CYRANO (levant la tête): + Mon capitaine !. . . + +CARBON (exultant): + Notre héros ! Nous savons tout ! Une trentaine + De mes cadets sont là !. . . + +CYRANO (reculant): + Mais. . . + +CARBON (voulant l'entraîner): + Viens ! on veut te voir ! + +CYRANO: + Non ! + +CARBON: + Il boivent en face, à la Croix du Trahoir. + +CYRANO: + Je. . . + +CARBON (remontant à la porte, et criant à la cantonade, d'une voix de + tonnerre): + Le héros refuse. Il est d'humeur bourrue ! + +UNE VOIX (au dehors): + Ah ! Sandious ! + (Tumulte au dehors, bruit d'épées et de bottes qui se rapprochent.) + +CARBON (se frottant les mains): + Les voici qui traversent la rue ! + +LES CADETS (entrant dans la rôtisserie): + Mille dious !--Capdedious !--Mordious !--Pocapdedious ! + +RAGUENEAU (reculant épouvanté): + Messieurs, vous êtes donc tous de Gascogne ! + +LES CADETS: + Tous ! + +UN CADET (à Cyrano): + Bravo ! + +CYRANO: + Baron ! + +UN AUTRE (lui secouant les mains): + Vivat ! + +CYRANO: + Baron ! + +TROISIÈME CADET: + Que je t'embrasse ! + +CYRANO: + Baron !. . . + +PLUSIEURS GASCONS: + Embrassons-le ! + +CYRANO (ne sachant auquel répondre): + Baron !. . .baron !. . .de grâce. . . + +RAGUENEAU: + Vous êtes tous barons, messieurs ? + +LES CADETS: + Tous ? + +RAGUENEAU: + Le sont-ils ?. . . + +PREMIER CADET: + On ferait une tour rien qu'avec nos tortils ! + +LE BRET (entrant, et courant à Cyrano): + On te cherche ! Une foule en délire conduite + Par ceux qui cette nuit marchèrent à ta suite. . . + +CYRANO (épouvanté): + Tu ne leur as pas dit où je me trouve ?. . . + +LE BRET (se frottant les mains): + Si ! + +UN BOURGEOIS (entrant suivi d'un groupe): + Monsieur, tout le Marais se fait porter ici ! + (Au dehors la rue s'est remplie de monde. Des chaises à porteurs, des + carrosses s'arrêtent.) + +LE BRET (bas, souriant, à Cyrano): + Et Roxane ? + +CYRANO (vivement): + Tais-toi ! + +LA FOULE (criant dehors): + Cyrano !. . . + (Une cohue se précipite dans la pâtisserie. Bousculade. Acclamations.) + +RAGUENEAU (debout sur une table): + Ma boutique + Est envahie ! On casse tout ! C'est magnifique ! + +DES GENS (autour de Cyrano): + Mon ami. . .mon ami. . . + +CYRANO: + Je n'avais pas hier + Tant d'amis ! + +LE BRET (ravi): + Le succès ! + +UN PETIT MARQUIS (accourant, les mains tendues): + Si tu savais, mon cher. . . + +CYRANO: + Si tu ?. . .Tu ?. . .Qu'est-ce donc qu'ensemble nous gardâmes ? + +UN AUTRE: + Je veux vous présenter, Monsieur, à quelques dames + Qui là, dans mon carrosse. . . + +CYRANO (froidement): + Et vous d'abord, à moi, + Qui vous présentera ? + +LE BRET (stupéfait): + Mais qu'as-tu donc ? + +CYRANO: + Tais-toi ! + +UN HOMME DE LETTRES (avec une écritoire): + Puis-je avoir des détails sur ?. . . + +CYRANO: + Non. + +LE BRET (lui poussant le coude): + C'est Théophraste, + Renaudot ! l'inventeur de la gazette. + +CYRANO: + Baste ! + +LE BRET: + Cette feuille où l'on fait tant de choses tenir ! + On dit que cette idée a beaucoup d'avenir ! + +LE POÈTE (s'avançant): + Monsieur. . . + +CYRANO: + Encor ! + +LE POÈTE: + Je veux faire un pentacrostiche + Sur votre nom. . . + +QUELQU'UN (s'avançant encore): + Monsieur. . . + +CYRANO: + Assez ! + (Mouvement. On se range. De Guiche paraît, escorté d'officiers. Cuigy, + Brissaille, les officiers qui sont partis avec Cyrano à la fin du + premier acte. Cuigy vient vivement à Cyrano.) + +CUIGY (à Cyrano): + Monsieur de Guiche ! + (Murmure. Tout le monde se range): + Vient de la part du maréchal de Gassion ! + +DE GUICHE (saluant Cyrano): + . . .Qui tient à vous mander son admiration + Pour le nouvel exploit dont le bruit vient de courre. + +LA FOULE: + Bravo !. . . + +CYRANO (s'inclinant): + Le maréchal s'y connaît en bravoure. + +DE GUICHE: + Il n'aurait jamais cru le fait si ces messieurs + N'avaient pu lui jurer l'avoir vu. + +CUIGY: + De nos yeux ! + +LE BRET (bas à Cyrano, qui a l'air absent): + Mais. . . + +CYRANO: + Tais-toi ! + +LE BRET: + Tu parais souffrir ! + +CYRANO (tressaillant et se redressant vivement): + Devant ce monde ?. . . + (Sa moustache se hérisse; il poitrine): + Moi souffrir ?. . .Tu vas voir ! + +DE GUICHE (auquel Cuigy a parlé à l'oreille): + Votre carière abonde + De beaux exploits, déjà.--Vous servez chez ces fous + De Gascons, n'est-ce pas ? + +CYRANO: + Aux cadets, oui. + +UN CADET (d'une voix terrible): + Chez nous ! + +DE GUICHE (regardant les Gascons, rangés derrière Cyrano): + Ah ! ah !. . .Tous ces messieurs à la mine hautaine, + Ce sont donc les fameux ?. . . + +CARBON DE CASTEL-JALOUX: + Cyrano ! + +CYRANO: + Capitaine ? + +CARBON: + Puisque ma compagnie est, je crois, au complet, + Veuillez la présenter au comte, s'il vous plaît. + +CYRANO (faisant deux pas vers De Guiche et montrant les cadets): + Ce sont les cadets de Gascogne + De Carbon de Castel-Jaloux ! + Bretteurs et menteurs sans vergogne, + Ce sont les cadets de Gascogne ! + Parlant blason, lambel, bastogne, + Tous plus nobles que des filous, + Ce sont les cadets de Gascogne + De Carbon de Castel-Jaloux: + OEil d'aigle, jambe de cigogne, + Moustache de chat, dents de loups, + Fendant la canaille qui grogne, + OEil d'aigle, jambe de cigogne, + Ils vont,--coiffés d'un vieux vigogne + Dont la plume cache les trous !-- + OEil d'aigle, jambe de cigogne, + Moustache de chat, dents de loups ! + Perce-Bedaine et Casse-Trogne + Sont leurs sobriquets les plus doux; + De gloire, leur âme est ivrogne ! + Perce-Bedaine et Casse-Trogne, + Dans tous les endroits où l'on cogne + Ils se donnent des rendez-vous. . . + Perce-Bedaine et Casse-Trogne + Sont leurs sobriquets les plus doux ! + Voici les cadets de Gascogne + Qui font cocus tous les jaloux ! + O femme, adorable carogne, + Voici les cadets de Gascogne ! + Que le vieil époux se renfrogne: + Sonnez, clairons ! chantez, coucous ! + Voici les cadets de Gascogne + Qui font cocus tous les jaloux ! + +DE GUICHE (nonchalamment assis dans un fauteuil que Ragueneau a vite + apporté): + Un poète est un luxe, aujourd'hui, qu'on se donne. + --Voulez-vous être à moi ? + +CYRANO: + Non, Monsieur, à personne. + +DE GUICHE: + Votre verve amusa mon oncle Richelieu, + Hier. Je veux vous servir auprès de lui. + +LE BRET (ébloui): + Grand Dieu ! + +DE GUICHE: + Vous avez bien rimé cinq actes, j'imagine ? + +LE BRET (à l'oreille de Cyrano): + Tu vas faire jouer, mon cher, ton Agrippine ! + +DE GUICHE: + Portez-les-lui. + +CYRANO (tenté et un peu charmé): + Vraiment. . . + +DE GUICHE: + Il est des plus experts. + Il vous corrigera seulement quelques vers. . . + +CYRANO (dont le visage s'est immédiatement rembruni): + Impossible, Monsieur; mon sang se coagule + En pensant qu'on y peut changer une virgule. + +DE GUICHE: + Mais quand un vers lui plaît, en revanche, mon cher, + Il le paye très cher. + +CYRANO: + Il le paye moins cher + Que moi, lorsque j'ai fait un vers, et que je l'aime, + Je me le paye, en me le chantant à moi-même ! + +DE GUICHE: + Vous êtes fier. + +CYRANO: + Vraiment, vous l'avez remarqué ? + +UN CADET (entrant avec, enfilés à son épée, des chapeaux aux plumets + miteux, aux coiffes trouées, défoncées): + Regarde, Cyrano ! ce matin, sur le quai + Le bizarre gibier à plumes que nous prîmes ! + Les feutres des fuyards !. . . + +CARBON: + Des dépouilles opimes ! + +TOUT LE MONDE (riant): + Ah ! Ah ! Ah ! + +CUIGY: + Celui qui posta ces gueux, ma foi, + Doit rager aujourd'hui. + +BRISSAILLE: + Sait-on qui c'est ? + +DE GUICHE: + C'est moi. + (Les rires s'arrêtent): + Je les avais chargés de châtier,--besogne + Qu'on ne fait pas soi-même,--un rimailleur ivrogne. + (Silence gêné.) + +LE CADET (à mi-voix, à Cyrano, lui montrant les feutres): + Que faut-il qu'on en fasse ? Ils sont gras. . .Un salmis ? + +CYRANO (prenant l'épée où ils sont enfilés, et les faisant, dans un + salut, tous glisser aux pieds de De Guiche): + Monsieur, si vous voulez les rendre à vos amis ? + +DE GUICHE (se levant et d'une voix brève): + Ma chaise et mes porteurs, tout de suite: je monte. + (A Cyrano, violemment): + Vous, Monsieur !. . . + +UNE VOIX (dans la rue, criant): + Les porteurs de monseigneur le comte + De Guiche ! + +DE GUICHE (qui s'est dominé, avec un sourire): + . . .Avez-vous lu Don Quichot ? + +CYRANO: + Je l'ai lu. + Et me découvre au nom de cet hurluberlu. + +DE GUICHE: + Veuillez donc méditer alors. . . + +UN PORTEUR (paraissant au fond): + Voici la chaise. + +DE GUICHE: + Sur le chapitre des moulins ! + +CYRANO (saluant): + Chapitre treize. + +DE GUICHE: + Car, lorsqu'on les attaque, il arrive souvent. . . + +CYRANO: + J'attaque donc des gens qui tournent à tout vent ? + +DE GUICHE: + Qu'un moulinet de leurs grands bras chargés de toiles + Vous lance dans la boue !. . . + +CYRANO: + Ou bien dans les étoiles ! + (De Guiche sort. On le voit remonter en chaise. Les seigneurs + s'éloignent en chuchotant. Le Bret les réaccompagne. La foule sort.) + + + +Scène 2.VIII. + +Cyrano, Le Bret, les cadets, qui se sont attablés à droite et à gauche +et auxquels on sert à boire et à manger. + + +CYRANO (saluant d'un air goguenard ceux qui sortent sans oser le saluer): + Messieurs. . .Messieurs. . .Messieurs. . . + +LE BRET (désolé, redescendant, les bras au ciel): + Ah ! dans quels jolis draps. + +CYRANO: + Oh ! toi ! tu vas grogner ! + +LE BRET: + Enfin, tu conviendras + Qu'assassiner toujours la chance passagère, + Devient exagéré. + +CYRANO: + Hé bien oui, j'exagère ! + +LE BRET (triomphant): + Ah ! + +CYRANO: + Mais pour le principe, et pour l'exemple aussi, + Je trouve qu'il est bon d'exagérer ainsi. + +LE BRET: + Si tu laissais un peu ton âme mousquetaire, + La fortune et la gloire. . . + +CYRANO: + Et que faudrait-il faire ? + Chercher un protecteur puissant, prendre un patron, + Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc + Et s'en fait un tuteur en lui léchant l'écorce, + Grimper par ruse au lieu de s'élever par force ? + Non, merci. Dédier, comme tous il le font, + Des vers aux financiers ? se changer en bouffon + Dans l'espoir vil de voir, aux lèvres d'un ministre, + Naître un sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre ? + Non, merci. Déjeuner, chaque jour, d'un crapaud ? + Avoir un ventre usé par la marche ? une peau + Qui plus vite, à l'endroit des genoux, devient sale ? + Exécuter des tours de souplesse dorsale ?. . . + Non, merci. D'une main flatter la chèvre au cou + Cependant que, de l'autre, on arrose le chou, + Et, donneur de séné par désir de rhubarbe, + Avoir son encensoir, toujours, dans quelque barbe ? + Non, merci ! Se pousser de giron en giron, + Devenir un petit grand homme dans un rond, + Et naviguer, avec des madrigaux pour rames, + Et dans ses voiles des soupirs de vieilles dames ? + Non, merci ! Chez le bon éditeur de Sercy + Faire éditer ses vers en payant ? Non, merci ! + S'aller faire nommer pape par les conciles + Que dans des cabarets tiennent des imbéciles ? + Non, merci ! Travailler à se construire un nom + Sur un sonnet, au lieu d'en faire d'autres ? Non, + Merci ! Ne découvrir du talent qu'aux mazettes ? + Être terrorisé par de vagues gazettes, + Et se dire sans cesse: "Oh, pourvu que je sois + Dans les petits papiers du Mercure François ?". . . + Non, merci ! Calculer, avoir peur, être blême, + Aimer mieux faire une visite qu'un poème, + Rédiger des placets, se faire présenter ? + Non, merci ! non, merci ! non, merci ! Mais. . .chanter, + Rêver, rire, passer, être seul, être libre, + Avoir l'oeil qui regarde bien, la voix qui vibre, + Mettre, quand il vous plaît, son feutre de travers, + Pour un oui, pour un non, se battre,--ou faire un vers ! + Travailler sans souci de gloire ou de fortune, + A tel voyage, auquel on pense, dans la lune ! + N'écrire jamais rien qui de soi ne sortît, + Et modeste d'ailleurs, se dire: mon petit, + Soit satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles, + Si c'est dans ton jardin à toi que tu les cueilles ! + Puis, s'il advient d'un peu triompher, par hasard, + Ne pas être obligé d'en rien rendre à César, + Vis-à-vis de soi-même en garder le mérite, + Bref, dédaignant d'être le lierre parasite, + Lors même qu'on n'est pas le chêne ou le tilleul, + Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul ! + +LE BRET: + Tout seul, soit ! Mais non pas contre tous ! Comment diable + As-tu donc contracté la manie effroyable + De te faire toujours, partout, des ennemis ? + +CYRANO: + A force de vous voir vous faire des amis, + Et rire à ces amis dont vous avez des foules, + D'une bouche empruntée au derrière des poules ! + J'aime raréfier sur mes pas les saluts, + Et m'écrie avec joie: un ennemi de plus ! + +LE BRET: + Quelle aberration ! + +CYRANO: + Eh bien, oui, c'est mon vice. + Déplaire est mon plaisir. J'aime qu'on me haïsse. + Mon cher, si tu savais comme l'on marche mieux + Sous la pistolétade excitante des yeux ! + Comme, sur les pourpoints, font d'amusantes taches + Le fiel des envieux et la bave des lâches ! + --Vous, la molle amitié dont vous vous entourez, + Ressemble à ces grands cols d'Italie, ajourés + Et flottants, dans lesquels votre cou s'effémine: + On y est plus à l'aise. . .et de moins haute mine, + Car le front n'ayant pas de maintien ni de loi, + S'abandonne à pencher dans tous les sens. Mais moi, + La Haine, chaque jour, me tuyaute et m'apprête + La fraise dont l'empois force à lever la tête; + Chaque ennemi de plus est un nouveau godron + Qui m'ajoute une gêne, et m'ajoute un rayon: + Car, pareille en tous points à la fraise espagnole, + La Haine est un carcan, mais c'est une auréole ! + +LE BRET (après un silence, passant son bras sous le sien): + Fais tout haut l'orgueilleux et l'amer, mais, tout bas + Dis-moi tout simplement qu'elle ne t'aime pas ! + +CYRANO (vivement): + Tais-toi ! + (Depuis un moment, Christian est entré, s'est mêlé aux cadets; ceux-ci + ne lui adressent pas la parole; il a fini par s'asseoir seul à une + petite table, où Lise le sert.) + + + +Scène 2.IX. + +Cyrano, Le Bret, les cadets, Christian de Neuvillette. + + +UN CADET (assis à une table du fond, le verre en main): + Hé ! Cyrano ! + (Cyrano se retourne): + Le récit ? + +CYRANO: + Tout à l'heure ! + (Il remonte au bras de Le Bret. Ils causent bas.) + +LE CADET (se levant, et descendant): + Le récit du combat ! Ce sera la meilleure + Leçon + (Il s'arrête devant la table où est Christian): + pour ce timide apprentif ! + +CHRISTIAN (levant la tête): + Apprentif ? + +UN AUTRE CADET: + Oui, septentrional maladif ! + +CHRISTIAN: + Maladif ? + +PREMIER CADET (goguenard): + Monsieur de Neuvillette, apprenez quelque chose: + C'est qu'il est un objet, chez nous, dont on ne cause + Pas plus que de cordon dans l'hôtel d'un pendu ! + +CHRISTIAN: + Qu'est-ce ? + +UN AUTRE CADET (d'une voix terrible): + Regardez-moi ! + (Il pose trois fois, mystérieusement, son doigt sur son nez): + M'avez-vous entendu ? + +CHRISTIAN: + Ah ! c'est le. . . + +UN AUTRE: + Chut !. . .jamais ce mot ne se profère ! + (Il montre Cyrano qui cause au fond avec Le Bret.) + Ou c'est à lui, là-bas, que l'on aurait affaire ! + +UN AUTRE (qui, pendant qu'il était tourné vers les premiers, est venu + sans bruit s'asseoir sur la table, dans son dos): + Deux nasillards par lui furent exterminés + Parce qu'il lui déplut qu'ils parlassent du nez ! + +UN AUTRE (d'une voix caverneuse,--surgissant de sous la table où il + s'est glissé à quatre pattes): + On ne peut faire, sans défuncter avant l'âge, + La moindre allusion au fatal cartilage ! + +UN AUTRE (lui posant la main sur l'épaule): + Un mot suffit ! Que dis-je, un mot ? Un geste, un seul ! + Et tirer son mouchoir, c'est tirer son linceul ! + (Silence. Tous autour de lui, les bras croisés, le regardent. Il se + lève et va à Carbon de Castel-Jaloux qui, causant avec un officier, a + l'air de ne rien voir.) + +CHRISTIAN: + Capitaine ! + +CARBON (se retournant et le toisant): + Monsieur ? + +CHRISTIAN: + Que fait-on quand on trouve + Des Méridionaux trop vantards ?. . . + +CARBON: + On leur prouve + Qu'on peut être du Nord, et courageux. + (Il lui tourne le dos.) + +CHRISTIAN: + Merci. + +PREMIER CADET (à Cyrano): + Maintenant, ton récit ! + +TOUS: + Son récit ! + +CYRANO (redescendant vers eux): + Mon récit ?. . . + (Tous rapprochent leurs escabeaux, se groupent autour de lui, tendent + le col. Christian s'est mis à cheval sur une chaise): + Eh bien ! donc je marchais tout seul, à leur rencontre. + La lune, dans le ciel, luisait comme une montre, + Quand soudain, je ne sais quel soigneux horloger + S'étant mis à passer un coton nuager + Sur le boîtier d'argent de cette montre ronde, + Il se fit une nuit la plus noire du monde, + Et les quais n'étant pas du tout illuminés, + Mordious ! on n'y voyait pas plus loin. . . + +CHRISTIAN: + Que son nez. + (Silence. Tous le monde se lève lentement. On regarde Cyrano avec + terreur. Celui-ci s'est interrompu, stupéfait. Attente.) + +CYRANO: + Qu'est-ce que c'est que cet homme-là ? + +UN CADET (à mi-voix): + C'est un homme + Arrivé ce matin. + +CYRANO (faisant un pas vers Christian): + Ce matin ? + +CARBON (à mi-voix): + Il se nomme + Le baron de Neuvil. . . + +CYRANO (vivement, s'arrêtant): + Ah ! C'est bien. . . + (Il pâlit, rougit, a encore un mouvement pour se jeter sur Christian): + Je. . . + (Puis, il se domine, et dit d'une voix sourde): + Très bien. . . + (Il reprend): + Je disais donc. . . + (Avec un éclat de rage dans la voix): + Mordious !. . . + (Il continue d'un ton naturel): + que l'on n'y voyait rien. + (Stupeur. On se rassied en se regardant): + Et je marchais, songeant que pour un gueux fort mince + J'allais mécontenter quelque grand, quelque prince, + Qui m'aurait sûrement. . . + +CHRISTIAN: + Dans le nez !. . . + (Tout le monde se lève. Christian se balance sur sa chaise.) + +CYRANO (d'une voix étranglée): + Une dent,-- + Qui m'aurait une dent. . .et qu'en somme, imprudent, + J'allais fourrer. . . + +CHRISTIAN: + Le nez. . . + +CYRANO: + Le doigt. . .entre l'écorce + Et l'arbre, car ce grand pouvait être de force + À me faire donner. . .' + +CHRISTIAN: + Sur le nez. . . + +CYRANO (essuyant la sueur à son front): + Sur les doigts. + --Mais j'ajoutai: Marche, Gascon, fais ce que dois ! + Va, Cyrano ! Et ce disant, je me hasarde, + Quand, dans l'ombre, quelqu'un me porte. . . + +CHRISTIAN: + Une nasarde. + +CYRANO: + Je la pare, et soudain me trouve. . . + +CHRISTIAN: + Nez à nez. . . + +CYRANO (bondissant vers lui): + Ventre-Saint-Gris ! + (Tous les Gascons se précipitent pour voir, arrivé sur Christian, + il se maîtrise et continue): + avec cent braillards avinés + Qui puaient. . . + +CHRISTIAN: + À plein nez. . . + +CYRANO (blême et souriant): + L'oignon et la litharge ! + Je bondis, front baissé. . . + +CHRISTIAN: + Nez au vent ! + +CYRANO: + et je charge ! + J'en estomaque deux ! J'en empale un tout vif ! + Quelqu'un m'ajuste: Paf ! et je riposte. . . + +CHRISTIAN: + Pif ! + +CYRANO (éclatant): + Tonnerre ! Sortez tous ! + (Tous les cadets se précipitent vers les portes.) + +PREMIER CADET: + C'est le réveil du tigre ! + +CYRANO: + Tous ! Et laissez-moi seul avec cet homme ! + +DEUXIÈME CADET: + Bigre ! + On va le retrouver en hachis ! + +RAGUENEAU: + En hachis ? + +UN AUTRE CADET: + Dans un de vos pâtés ! + +RAGUENEAU: + Je sens que je blanchis, + Et que je m'amollis comme une serviette ! + +CARBON: + Sortons ! + +UN AUTRE: + Il n'en va pas laisser une miette ! + +UN AUTRE: + Ce qui va se passer ici, j'en meurs d'effroi ! + +UN AUTRE (refermant la porte de droite): + Quelque chose d'épouvantable ! + (Ils sont tous sortis,--soit par le fond, soit par les + côtés,--quelques-uns ont disparu par l'escalier. Cyrano et Christian + restent face à face, et se regardent un moment.) + + + +Scène 2.X. + +Cyrano, Christian. + + +CYRANO: + Embrasse-moi ! + +CHRISTIAN: + Monsieur. . . + +CYRANO: + Brave. + +CHRISTIAN: + Ah ça ! mais !. . . + +CYRANO: + Très brave. Je préfère. + +CHRISTIAN: + Me direz-vous ?. . . + +CYRANO: + Embrasse-moi. Je suis son frère. + +CHRISTIAN: + De qui ? + +CYRANO: + Mais d'elle ! + +CHRISTIAN: + Hein ?. . . + +CYRANO: + Mais de Roxane ! + +CHRISTIAN (courant à lui): + Ciel ! + Vous, son frère ? + +CYRANO: + Ou tout comme: un cousin fraternel. + +CHRISTIAN: + Elle vous a ?. . . + +CYRANO: + Tout dit ! + +CHRISTIAN: + M'aime-t-elle ? + +CYRANO: + Peut-être ! + +CHRISTIAN (lui prenant les mains): + Comme je suis heureux, Monsieur, de vous connaître ! + +CYRANO: + Voilà ce qui s'appelle un sentiment soudain. + +CHRISTIAN: + Pardonnez-moi. . . + +CYRANO (le regardant, et lui mettant la main sur l'épaule): + C'est vrai qu'il est beau, le gredin ! + +CHRISTIAN: + Si vous saviez, Monsieur, comme je vous admire ! + +CYRANO: + Mais tous ces nez que vous m'avez. . . + +CHRISTIAN: + Je les retire ! + +CYRANO: + Roxane attend ce soir une lettre. . . + +CHRISTIAN: + Hélas ! + +CYRANO: + Quoi ? + +CHRISTIAN: + C'est me perdre que de cesser de rester coi ! + +CYRANO: + Comment ? + +CHRISTIAN: + Las ! je suis sot à m'en tuer de honte ! + +CYRANO: + Mais non, tu ne l'es pas, puisque tu t'en rends compte. + D'ailleurs, tu ne m'as pas attaqué comme un sot. + +CHRISTIAN: + Bah ! on trouve des mots quand on monte à l'assaut ! + Oui, j'ai certain esprit facile et militaire, + Mais je ne sais, devant les femmes, que me taire. + Oh ! leurs yeux, quand je passe, ont pour moi des bontés. . . + +CYRANO: + Leurs coeurs n'en ont-ils plus quand vous vous arrêtez ? + +CHRISTIAN: + Non ! car je suis de ceux,--je le sais. . .et je tremble !-- + Qui ne savent parler d'amour. + +CYRANO: + Tiens !. . .Il me semble + Que si l'on eût pris soin de me mieux modeler, + J'aurais été de ceux qui savent en parler. + +CHRISTIAN: + Oh ! pouvoir exprimer les choses avec grâce ! + +CYRANO: + Être un joli petit mousquetaire qui passe ! + +CHRISTIAN: + Roxane est précieuse et sûrement je vais + Désillusionner Roxane ! + +CYRANO (regardant Christian): + Si j'avais + Pour exprime mon âme un pareil interprète ! + +CHRISTIAN (avec désespoir): + Il me faudrait de l'éloquence ! + +CYRANO (brusquement): + Je t'en prête ! + Toi, du charme physique et vainqueur, prête-m'en: + Et faisons à nous deux un héros de roman ! + +CHRISTIAN: + Quoi ? + +CYRANO: + Te sens-tu de force à répéter les choses + Que chaque jour je t'apprendrai ?. . . + +CHRISTIAN: + Tu me proposes ?. . . + +CYRANO: + Roxane n'aura pas de désillusions ! + Dis, veux-tu qu'à nous deux nous la séduisions ? + Veux-tu sentir passer, de mon pourpoint de buffle + Dans ton pourpoint brodé, l'âme que je t'insuffle !. . . + +CHRISTIAN: + Mais, Cyrano !. . . + +CYRANO: + Christian, veux-tu ? + +CHRISTIAN: + Tu me fais peur ! + +CYRANO: + Puisque tu crains, tout seul, de refroidir son coeur, + Veux-tu que nous fassions--et bientôt tu l'embrases !-- + Collaborer un peu tes lèvres et mes phrases ?. . . + +CHRISTIAN: + Tes yeux brillent !. . . + +CYRANO: + Veux-tu ? + +CHRISTIAN: + Quoi ! cela te ferait + Tant de plaisir ?. . . + +CYRANO (avec enivrement): + Cela. . . + (Se reprenant, et en artiste): + Cela m'amuserait ! + C'est une expérience à tenter un poète. + Veux-tu me compléter et que je te complète ? + Tu marcheras, j'irai dans l'ombre à ton côté: + Je serai ton esprit, tu seras ma beauté. + +CHRISTIAN: + Mais la lettre qu'il faut, au plus tôt, lui remettre ! + Je ne pourrai jamais. . . + +CYRANO (sortant de son pourpoint la lettre qu'il a écrite): + Tiens, la voilà, ta lettre ! + +CHRISTIAN: + Comment ? + +CYRANO: + Hormis l'adresse, il n'y manque plus rien. + +CHRISTIAN: + Je. . . + +CYRANO: + Tu peux l'envoyer. Sois tranquille. Elle est bien. + +CHRISTIAN: + Vous aviez ?. . . + +CYRANO: + Nous avons toujours, nous, dans nos poches, + Des épîtres à des Chloris. . .de nos caboches, + Car nous sommes ceux-là qui pour amante n'ont + Que du rêve soufflé dans la bulle d'un nom !. . . + Prends, et tu changeras en vérités ces feintes; + Je lançais au hasard ces aveux et ces plaintes: + Tu verras se poser tous ces oiseaux errants. + Tu verras que je fus dans cette lettre--prends !-- + D'autant plus éloquent que j'étais moins sincère ! + --Prends donc, et finissons ! + +CHRISTIAN: + N'est-il pas nécessaire + De changer quelques mots ? Écrite en divaguant, + Ira-t-elle à Roxane ? + +CYRANO: + Elle ira comme un gant ! + +CHRISTIAN: + Mais. . . + +CYRANO: + La crédulité de l'amour-propre est telle, + Que Roxane croira que c'est écrit pour elle ! + +CHRISTIAN: + Ah ! mon ami ! + (Il se jette dans les bras de Cyrano. Ils restent embrassés.) + + + +Scène 2.XI. + +Cyrano, Christian, les Gascons, le mousquetaire, Lise. + + +UN CADET (entr'ouvrant la porte): + Plus rien. . .Un silence de mort. . . + Je n'ose regarder. . . + (Il passe la tête): + Hein ? + +TOUS LES CADETS (entrant et voyant Cyrano et Christian qui s'embrassent): + Ah !. . .Oh !. . . + +UN CADET: + C'est trop fort ! + (Consternation.) + +LE MOUSQUETAIRE (goguenard): + Ouais ?. . . + +CARBON: + Notre démon est doux comme un apôtre ! + Quand sur une narine on le frappe,--il tend l'autre ! + +LE MOUSQUETAIRE: + On peut donc lui parler de son nez, maintenant ?. . . + (Appelant Lise, d'un air triomphant): + --Eh ! Lise ! Tu vas voir ! + (Humant l'air avec affectation): + Oh !. . .oh !. . .c'est surprenant ! + Quelle odeur !. . . + (Allant à Cyrano, dont il regarde le nez avec impertinence): + Mais monsieur doit l'avoir reniflée ? + Qu'est-ce que cela sent ici ?. . . + +CYRANO (le souffletant): + La giroflée ! + (Joie. Les cadets ont retrouvé Cyrano: ils font des culbutes.) + + +Rideau. + + + + +Acte III. + +Le Baiser de Roxane. + +Une petite place dans l'ancien Marais. Vieille maisons. Perspectives +de ruelles. À droite, la maison de Roxane et le mur de son jardin que +débordent de larges feuillages. Au-dessus de la porte, fenêtre et +balcon. Un banc devant le seuil. + +Du lierre grimpe au mur, du jasmin enguirlande le balcon, frissonne et +retombe. + +Par le banc et les pierres en saillie du mur, on peut facilement grimper +au balcon. + +En face, une ancienne maison de même style, brique et pierre, avec une +porte d'entrée. Le heurtoir de cette porte est emmailloté de linge comme +un pouce malade. + +Au lever du rideau, la duègne est assise sur le banc. La fenêtre est +grande ouverte sur le balcon de Roxane. + +Près de la duègne se tient debout Ragueneau, vêtu d'une sorte de livrée: +il termine un récit, en s'essuyant les yeux. + + + +Scène 3.I. + +Ragueneau, la duègne, puis Roxane, Cyrano, et deux pages. + + +RAGUENEAU: + . . .Et puis, elle est partie avec un mousquetaire ! + Seul, ruiné, je me pends. J'avais quitté la terre. + Monsieur de Bergerac entre, et, me dépendant, + Me vient à sa cousine offrir comme intendant. + +LA DUÈGNE: + Mais comment expliquer cette ruine où vous êtes ? + +RAGUENEAU: + Lise aimait les guerriers, et j'aimais les poètes ! + Mars mangeait les gâteaux qui laissait Apollon: + --Alors, vous comprenez, cela ne fut pas long ! + +LA DUÈGNE (se levant et appelant vers la fenêtre ouverte): + Roxane, êtes-vous prête ?. . .On nous attend ! + +LA VOIX DE ROXANE (par la fenêtre): + Je passe + Une mante ! + +LA DUÈGNE (à Ragueneau, lui montrant la porte d'en face): + C'est là qu'on nous attend, en face. + Chez Clomire. Elle tient bureau, dans son réduit. + On y lit un discours sur le Tendre, aujourd'hui. + +RAGUENEAU: + Sur le Tendre ? + +LA DUÈGNE (minaudant): + Mais oui !. . . + (Criant vers la fenêtre): + Roxane, il faut descendre, + Ou nous allons manquer le discours sur le Tendre ! + +LA VOIX DE ROXANE: + Je viens ! + (On entend un bruit d'instruments à cordes qui se rapproche.) + +LA VOIX DE CYRANO (chantant dans la coulisse): + La ! la ! la ! la ! + +LA DUÈGNE (surprise): + On nous joue un morceau ? + +CYRANO (suivi de deux pages porteurs de théorbes): + Je vous dis que la croche est triple, triple sot ! + +PREMIER PAGE (ironique): + Vous savez donc, Monsieur, si les croches sont triples ? + +CYRANO: + Je suis musicien, comme tous les disciples + De Gassendi ! + +LE PAGE (jouant et chantant): + La ! la ! + +CYRANO (lui arrachant le théorbe et continuant la phrase musicale): + Je peux continuer !. . . + La ! la ! la ! la ! + +ROXANE (paraissant sur le balcon): + C'est vous ? + +CYRANO (chantant sur l'air qu'il continue): + Moi qui viens saluer + Vos lys, et présenter mes respects à vos ro. . .ses ! + +ROXANE: + Je descends ! + (Elle quitte le balcon.) + +LA DUÈGNE (montrant les pages): + Qu'est-ce donc que ces deux virtuoses ? + +CYRANO: + C'est un pari que j'ai gagné sur d'Assoucy. + Nous discutions un point de grammaire.--Non !--Si !-- + Quand soudain me montrant ces deux grands escogriffes + Habiles à gratter les cordes de leurs griffes, + Et dont il fait toujours son escorte, il me dit: + "Je te parie un jour de musique !" Il perdit. + Jusqu'à ce que Phoebus recommence son orbe, + J'ai donc sur mes talons ces joueurs de théorbe, + De tout ce que je fais harmonieux témoins !. . . + Ce fut d'abord charmant, et ce l'est déjà moins. + (Aux musiciens): + Hep !. . .Allez de ma part jouer une pavane + A Montfleury !. . . + (Les pages remontent pour sortir.--A la duègne): + Je viens demander à Roxane + Ainsi que chaque soir. . . + (Aux pages qui sortent): + Jouez longtemps,--et faux ! + (A la duègne): + . . .Si l'ami de son âme est toujours sans défauts ? + +ROXANE (sortant de la maison): + Ah ! qu'il est beau, qu'il a d'esprit, et que je l'aime ! + +CYRANO (souriant): + Christian a tant d'esprit ?. . . + +ROXANE: + Mon cher, plus que vous-même ! + +CYRANO: + J'y consens. + +ROXANE: + Il ne peut exister à mon goût + Plus fin diseur de ces jolis riens qui sont tout. + Parfois il est distrait, ses Muses sont absentes; + Puis, tout à coup, il dit des choses ravissantes ! + +CYRANO (incrédule): + Non ? + +ROXANE: + C'est trop fort ! Voilà comme les hommes sont: + Il n'aura pas d'esprit puisqu'il est beau garçon ! + +CYRANO: + Il sait parler du coeur d'une façon experte ? + +ROXANE: + Mais il n'en parle pas, Monsieur, il en disserte ! + +CYRANO: + Il écrit ? + +ROXANE: + Mieux encor ! Écoutez donc un peu: + (Déclamant): + Plus tu me prends de coeur, plus j'en ai !. . . + (Triomphante, à Cyrano): + Hé ! bien ? + +CYRANO: + Peuh !. . . + +ROXANE: + Et ceci: Pour souffrir, puisqu'il m'en faut un autre, + Si vous gardez mon coeur, envoyez-moi le vôtre ! + +CYRANO: + Tantôt il en a trop et tantôt pas assez. + Qu'est-ce au juste qu'il veut, de coeur ?. . . + +ROXANE (frappant du pied): + Vous m'agacez ! + C'est la jalousie. . . + +CYRANO (tressaillant): + Hein !. . . + +ROXANE: + . . .d'auteur qui vous dévore ! + --Et ceci, n'est-il pas du dernier tendre encore ? + Croyez que devers vous mon coeur ne fait qu'un cri, + Et que si les baisers s'envoyaient par écrit, + Madame, vous liriez ma lettre avec les lèvres !. . . + +CYRANO (souriant malgré lui de satisfaction): + Ha ! ha ! ces lignes-là sont. . .hé ! hé ! + (Se reprenant et avec dédain): + mais bien mièvres ! + +ROXANE: + Et ceci. . . + +CYRANO (ravi): + Vous savez donc ses lettres par coeur ? + +ROXANE: + Toutes ! + +CYRANO (frisant sa moustache): + Il n'y a pas à dire: c'est flatteur ! + +ROXANE: + C'est un maître ! + +CYRANO (modeste): + Oh !. . .un maître !. . . + +ROXANE (péremptoire): + Un maître !. . . + +CYRANO (saluant): + Soit !. . .un maître ! + +LA DUÈGNE (qui était remontée, redescendant vivement): + Monsieur de Guiche ! + (A Cyrano, le poussant vers la maison): + Entrez !. . .car il vaut mieux, peut-être, + Qu'il ne vous trouve pas ici; cela pourrait + Le mettre sur la piste. . . + +ROXANE (à Cyrano): + Oui, de mon cher secret ! + Il m'aime, il est puissant, il ne faut pas qu'il sache ! + Il peut dans mes amours donner un coup de hache ! + +CYRANO (entrant dans la maison): + Bien ! bien ! bien ! + (De Guiche paraît.) + + + +Scène 3.II. + +Roxane, De Guiche, la duègne, à l'écart. + + +ROXANE (à De Guiche, lui faisant une révérence): + Je sortais. + +DE GUICHE: + Je viens prendre congé. + +ROXANE: + Vous partez ? + +DE GUICHE: + Pour la guerre. + +ROXANE: + Ah ! + +DE GUICHE: + Ce soir même. + +ROXANE: + Ah ! + +DE GUICHE: + J'ai + Des ordres. On assiège Arras. + +ROXANE: + Ah. . .on assiège ?. . . + +DE GUICHE: + Oui. . .Mon départ a l'air de vous laisser de neige. + +ROXANE (poliment): + Oh !. . . + +DE GUICHE: + Moi, je suis navré. Vous reverrai-je ?. . .Quand ? + --Vous savez que je suis nommé mestre de camp ? + +ROXANE (indifférente): + Bravo. + +DE GUICHE: + Du régiment des gardes. + +ROXANE (saisie): + Ah ? des gardes ? + +DE GUICHE: + Où sert votre cousin, l'homme aux phrases vantardes. + Je saurai me venger de lui, là-bas. + +ROXANE (suffoquée): + Comment ! + Les gardes vont là-bas ? + +DE GUICHE (riant): + Tiens ! c'est mon régiment ! + +ROXANE (tombant assise sur le banc,--à part): + Christian ! + +DE GUICHE: + Qu'avez-vous ? + +ROXANE (toute émue): + Ce. . .départ. . .me désespère ! + Quand on tient à quelqu'un, le savoir à la guerre ! + +DE GUICHE (surpris et charmé): + Pour la première fois me dire un mot si doux, + Le jour de mon départ ! + +ROXANE (changeant de ton et s'éventant): + Alors,--vous allez vous + Venger de mon cousin ?. . . + +DE GUICHE (souriant): + On est pour lui ? + +ROXANE: + Non,--contre ! + +DE GUICHE: + Vous le voyez ? + +ROXANE: + Très peu. + +DE GUICHE: + Partout on le rencontre + Avec un des cadets. . . + (Il cherche le nom): + ce Neu. . .villen. . .viller. . . + +ROXANE: + Un grand ? + +DE GUICHE: + Blond. + +ROXANE: + Roux. + +DE GUICHE: + Beau !. . . + +ROXANE: + Peuh ! + +DE GUICHE: + Mais bête. + +ROXANE: + Il en a l'air ! + (Changeant de tone): + . . .Votre vengeance envers Cyrano ?--c'est peut-être + De l'exposer au feu, qu'il adore ?. . .Elle est piètre ! + Je sais bien, moi, ce qui lui serait sanglant ! + +DE GUICHE: + C'est ?. . . + +ROXANE: + Mais, si le régiment, en partant, le laissait + Avec ses chers cadets, pendant toute la guerre, + A Paris, bras croisés !. . .C'est la seule manière, + Un homme comme lui, de le faire enrager: + Vous voulez le punir ? privez-le de danger. + +DE GUICHE: + Une femme ! une femme ! il n'y a qu'une femme + Pour inventer ce tour ! + +ROXANE: + Il se rongera l'âme, + Et ses amis les poings, de n'être pas au feu: + Et vous serez vengé ! + +DE GUICHE (se rapprochant): + Vous m'aimez donc un peu ? + (Elle sourit): + Je veux voir dans ce fait d'épouser ma rancune + Une preuve d'amour, Roxane !. . . + +ROXANE: + C'en est une. + +DE GUICHE (montrant plusieurs plis cachetés): + J'ai les ordres sur moi qui vont être transmis + A chaque compagnie, a l'instant même, hormis. . . + (Il en détache un): + Celui-ci ! C'est celui des cadets. + (Il le met dans sa poche): + Je le garde. + (Riant): + Ah ! ah ! ah ! Cyrano !. . .Son humeur bataillarde !. . . + --Vous jouez donc des tours aux gens, vous ?. . . + +ROXANE (le regardant): + Quelquefois. + +DE GUICHE (tout près d'elle): + Vous m'affolez ! Ce soir--écoutez--oui, je dois + Être parti. Mais fuir quand je vous sens émue !. . . + Écoutez. Il y a, près d'ici, dans la rue + D'Orléans, un couvent fondé par le syndic + Des capucins, le Père Athanase. Un laïc + N'y peut entrer. Mais les bons Pères, je m'en charge !. . . + Il peuvent me cacher dans leur manche: elle est large. + --Ce sont les capucins qui servent Richelieu + Chez lui; redoutant l'oncle, ils craignent le neveu. + --On me croira parti. Je viendrai sous le masque. + Laissez-moi retarder d'un jour, chère fantasque !. . . + +ROXANE (vivement): + Mais si cela s'apprend, votre gloire. . . + +DE GUICHE: + Bah ! + +ROXANE: + Mais + Le siège, Arras. . . + +DE GUICHE: + Tant pis ! Permettez ! + +ROXANE: + Non ! + +DE GUICHE: + Permets ! + +ROXANE (tendrement): + Je dois vous le défendre ! + +DE GUICHE: + Ah ! + +ROXANE: + Partez ! + (A part): + Christian reste. + (Haut): + Je vous veux héroïque,--Antoine ! + +DE GUICHE: + Mot céleste ! + Vous aimez donc celui ?. . . + +ROXANE: + Pour lequel j'ai frémi. + +DE GUICHE (transporté de joie): + Ah ! je pars ! + (Il lui baise la main): + Êtes-vous contente ? + +ROXANE: + Oui, mon ami ! + (Il sort.) + +LA DUÈGNE (lui faisant dans le dos une révérence comique): + Oui, mon ami ! + +ROXANE (à la duègne): + Taisons ce que je viens de faire: + Cyrano m'en voudrait de lui voler sa guerre ! + (Elle appelle vers la maison): + Cousin ! + + + +Scène 3.III. + +Roxane, la duègne, Cyrano. + + +ROXANE: + Nous allons chez Clomire. + (Elle désigne la porte d'en face): + Alcandre y doit + Parler, et Lysimon ! + +LA DUÈGNE (mettant son petit doigt dans son oreille): + Oui ! mais mon petit doigt + Dit qu'on va les manquer ! + +CYRANO (à Roxane): + Ne manquez pas ces singes. + (Ils sont arrivés devant la porte de Clomire.) + +LA DUÈGNE (avec ravissement): + Oh, voyez ! le heurtoir est entouré de linges !. . . + (Au heurtoir): + On vous a baillonné pour que votre métal + Ne troublât pas les beaux discours,--petit brutal ! + (Elle le soulève avec des soins infinis et frappe doucement.) + +ROXANE (voyant qu'on ouvre): + Entrons !. . . + (Du seuil, à Cyrano): + Si Christian vient, comme je le présume, + Qu'il m'attende ! + +CYRANO (vivement, comme elle va disparaître): + Ah !. . . + (Elle se retourne): + Sur quoi, selon votre coutume, + Comptez-vous aujourd'hui l'interroger ! + +ROXANE: + Sur. . . + +CYRANO (vivement): + Sur ? + +ROXANE: + Mais vous serez muet, là-dessus ! + +CYRANO: + Comme un mur. + +ROXANE: + Sur rien !. . .Je vais lui dire: Allez ! Partez sans bride ! + Improvisez. Parlez d'amour. Soyez splendide ! + +CYRANO (souriant): + Bon. + +ROXANE: + Chut !. . . + +CYRANO: + Chut !. . . + +ROXANE: + Pas un mot !. . . + (Elle rentre et referme la porte.) + +CYRANO (la saluant, la porte une fois fermée): + En vous remerciant. + (La porte se rouvre et Roxane passe la tête.) + +ROXANE: + Il se préparerait !. . . + +CYRANO: + Diable, non !. . . + +TOUS LES DEUX (ensemble): + Chut !. . . + (La porte se ferme.) + +CYRANO (appelant): + Christian ! + + + +Scène 3.IV. + +Cyrano, Christian. + + +CYRANO: + Je sais tout ce qu'il faut. Prépare ta mémoire. + Voici l'occasion de se couvrir de gloire. + Ne perdons pas de temps. Ne prends pas l'air grognon. + Vite, rentrons chez toi, je vais t'apprendre. . . + +CHRISTIAN: + Non ! + +CYRANO: + Hein ? + +CHRISTIAN: + Non ! J'attends Roxane ici. + +CYRANO: + De quel vertige + Es-tu frappé ? Viens vite apprendre. . . + +CHRISTIAN: + Non, te dis-je ! + Je suis las d'emprunter mes lettres, mes discours, + Et de jouer ce rôle, et de trembler toujours !. . . + C'était bon au début ! Mais je sens qu'elle m'aime ! + Merci. Je n'ai plus peur. Je vais parler moi-même. + +CYRANO: + Ouais ! + +CHRISTIAN: + Et qui te dit que je ne saurais pas ?. . . + Je ne suis pas si bête à la fin ! Tu verras ! + Mais, mon cher, tes leçons m'ont été profitables. + Je saurai parler seul ! Et, de par tous les diables, + Je saurai bien toujours la prendre dans mes bras !. . . + (Apercevant Roxane, qui ressort de chez Clomire): + --C'est elle ! Cyrano, non, ne me quitte pas ! + +CYRANO (le saluant): + Parlez tout seul, Monsieur. + (Il disparaît derrière le mur du jardin.) + + + +Scène 3.V. + +Christian, Roxane, quelques précieux et précieuses, et la duègne, +un instant. + + +ROXANE (sortant de la maison de Clomire avec une compagnie qu'elle + quitte: révérences et saluts): + Barthénoïde !--Alcandre !--Grémione !. . . + +LA DUÈGNE (désespérée): + On a manqué le discours sur le Tendre ! + (Elle rentre chez Roxane.) + +ROXANE (saluant encore): + Urimédonte !. . .Adieu !. . . + (Tous saluent Roxane, se resaluent entre eux, se séparent et + s'éloignent par différentes rues. Roxane voit Christian): + C'est vous !. . . + (Elle va à lui): + Le soir descend. + Attendez. Ils sont loin. L'air est doux. Nul passant. + Asseyons-nous. Parlez. J'écoute. + +CHRISTIAN (s'assied près d'elle, sur le banc. Un silence): + Je vous aime. + +ROXANE (fermant les yeux): + Oui, parlez-moi d'amour. + +CHRISTIAN: + Je t'aime. + +ROXANE: + C'est le thème. + Brodez, brodez. + +CHRISTIAN: + Je vous. . . + +ROXANE: + Brodez ! + +CHRISTIAN: + Je t'aime tant. + +ROXANE: + Sans doute ! Et puis ? + +CHRISTIAN: + Et puis. . .je serais si content + Si vous m'aimiez !--Dis-moi, Roxane, que tu m'aimes ! + +ROXANE (avec une moue): + Vous m'offrez du brouet quand j'espérais des crèmes ! + Dites un peu comment vous m'aimez ?. . . + +CHRISTIAN: + Mais. . .beaucoup. + +ROXANE: + Oh !. . .Délabyrinthez vos sentiments ! + +CHRISTIAN (qui s'est rapproché et dévore des yeux la nuque blonde): + Ton cou ! + Je voudrais l'embrasser !. . . + +ROXANE: + Christian ! + +CHRISTIAN: + Je t'aime ! + +ROXANE (voulant se lever): + Encore ! + +CHRISTIAN (vivement, la retenant): + Non ! je ne t'aime pas ! + +ROXANE (se rasseyant): + C'est heureux ! + +CHRISTIAN: + Je t'adore ! + +ROXANE (se levant et s'éloignant): + Oh ! + +CHRISTIAN: + Oui. . .je deviens sot ! + +ROXANE (sèchement): + Et cela me déplaît ! + Comme il me déplairait que vous devinssiez laid. + +CHRISTIAN: + Mais. . . + +ROXANE: + Allez rassembler votre éloquence en fuite ! + +CHRISTIAN: + Je. . . + +ROXANE: + Vous m'aimez, je sais. Adieu. + (Elle va vers la maison.) + +CHRISTIAN: + Pas tout de suite ! + Je vous dirai. . . + +ROXANE (poussant la porte pour rentrer): + Que vous m'adorez. . .oui, je sais. + Non ! Non ! Allez-vous-en ! + +CHRISTIAN: + Mais je. . . + (Elle lui ferme la porte au nez.) + +CYRANO (qui depuis un moment est rentré sans être vu): + C'est un succès. + + + +Scène 3.VI. + +Christian, Cyrano, les pages, un instant. + + +CHRISTIAN: + Au secours ! + +CYRANO: + Non monsieur. + +CHRISTIAN: + Je meurs si je ne rentre + En grâce, à l'instant même. . . + +CYRANO: + Et comment puis-je, diantre ! + Vous faire à l'instant même, apprendre ?. . . + +CHRISTIAN (lui saisissant le bras): + Oh ! là, tiens, vois ! + (La fenêtre du balcon s'est éclairée): + +CYRANO (ému): + Sa fenêtre ! + +CHRISTIAN (criant): + Je vais mourir ! + +CYRANO: + Baissez la voix ! + +CHRISTIAN (tout bas): + Mourir !. . . + +CYRANO: + La nuit est noire. . . + +CHRISTIAN: + Eh ! bien ? + +CYRANO: + C'est réparable. + Vous ne méritez pas. . .Mets-toi là, misérable ! + Là, devant le balcon ! Je me mettrai dessous. . . + Et je te soufflerai tes mots. + +CHRISTIAN: + Mais. . . + +CYRANO: + Taisez-vous ! + +LES PAGES (reparaissant au fond, à Cyrano): + Hep ! + +CYRANO: + Chut !. . . + (Il leur fait signe de parler bas.) + +PREMIER PAGE (à mi-voix): + Nous venons de donner la sérénade + A Montfleury !. . . + +CYRANO (bas, vite): + Allez-vous mettre en embuscade + L'un à ce coin de rue, et l'autre à celui-ci; + Et si quelque passant gênant vient par ici, + Jouez un air ! + +DEUXIÈME PAGE: + Quel air, monsieur le gassendiste ? + +CYRANO: + Joyeux pour une femme, et pour un homme, triste ! + (Les pages disparaissent, un à chaque coin de rue.--A Christian): + Appelle-la ! + +CHRISTIAN: + Roxane ! + +CYRANO (ramassant des cailloux qu'il jette dans les vitres): + Attends ! Quelques cailloux. + + + +Scène VII. + +Roxane, Christian, Cyrano, d'abord caché sous le balcon. + + +ROXANE (entr'ouvrant sa fenêtre): + Qui donc m'appelle ? + +CHRISTIAN: + Moi. + +ROXANE: + Qui, moi ? + +CHRISTIAN: + Christian. + +ROXANE (avec dédain): + C'est vous ? + +CHRISTIAN: + Je voudrais vous parler. + +CYRANO (sous le balcon, à Christian): + Bien. Bien. Presque à voix basse. + +ROXANE: + Non ! Vous parlez trop mal. Allez-vous-en ! + +CHRISTIAN: + De grâce !. . . + +ROXANE: + Non ! Vous ne m'aimez plus ! + +CHRISTIAN (à qui Cyrano souffle ses mots): + M'accuser,--justes dieux !-- + De n'aimer plus. . .quand. . .j'aime plus ! + +ROXANE (qui allait refermer sa fenêtre, s'arrêtant): + Tiens ! mais c'est mieux ! + +CHRISTIAN (même jeu): + L'amour grandit bercé dans mon âme inquiète. . . + Que ce. . .cruel marmot prit pour. . .barcelonnette ! + +ROXANE (s'avançant sur le balcon): + C'est mieux !--Mais, puisqu'il est cruel, vous fûtes sot + De ne pas, cet amour, l'étouffer au berceau ! + +CHRISTIAN (même jeu): + Aussi l'ai-je tenté, mais. . .tentative nulle: + Ce. . .nouveau-né, Madame, est un petit. . .Hercule. + +ROXANE: + C'est mieux ! + +CHRISTIAN (même jeu): + De sorte qu'il. . .strangula comme rien. . . + Les deux serpents. . .Orgueil et. . .Doute. + +ROXANE (s'accoudant au balcon): + Ah ! c'est très bien. + --Mais pourquoi parlez-vous de façon peu hâtive ? + Auriez-vous donc la goutte à l'imaginative ? + +CYRANO (tirant Christian sous le balcon, et se glissant à sa place): + Chut ! Cela devient trop difficile !. . . + +ROXANE: + Aujourd'hui. . . + Vos mots sont hésitants. Pourquoi ? + +CYRANO (parlant à mi-voix, comme Christian): + C'est qu'il fait nuit, + Dans cette ombre, à tâtons, ils cherchent votre oreille. + +ROXANE: + Les miens n'éprouvent pas difficulté pareille. + +CYRANO: + Ils trouvent tout de suite ? Oh ! cela va de soi, + Puisque c'est dans mon coeur, eux, que je les reçois; + Or, moi, j'ai le coeur grand, vous, l'oreille petite. + D'ailleurs vos mots à vous, descendent: ils vont vite. + Les miens montent, Madame: il leur faut plus de temps ! + +ROXANE: + Mais ils montent bien mieux depuis quelques instants. + +CYRANO: + De cette gymnastique, ils ont pris l'habitude ! + +ROXANE: + Je vous parle, en effet, d'une vraie altitude ! + +CYRANO: + Certe, et vous me tueriez si de cette hauteur + Vous me laissiez tomber un mot dur sur le coeur ! + +ROXANE (avec un mouvement): + Je descends. + +CYRANO (vivement) + Non ! + +ROXANE (lui montrant le banc qui est sous le balcon): + Grimpez sur le banc, alors, vite ! + +CYRANO (reculant avec effroi dans la nuit): + Non ! + +ROXANE: + Comment. . .non ? + +CYRANO (que l'émotion gagne de plus en plus): + Laissez un peu que l'on profite. . . + De cette occasion qui s'offre. . .de pouvoir + Se parler doucement, sans se voir. + +ROXANE: + Sans se voir ? + +CYRANO: + Mais oui, c'est adorable. On se devine à peine. + Vous voyez la noirceur d'un long manteau qui traîne, + J'aperçois la blancheur d'une robe d'été: + Moi je ne suis qu'une ombre, et vous qu'une clarté ! + Vous ignorez pour moi ce que sont ces minutes ! + Si quelquefois je fus éloquent. . . + +ROXANE: + Vous le fûtes ! + +CYRANO: + Mon langage jamais jusqu'ici n'est sorti + De mon vrai coeur. . . + +ROXANE: + Pourquoi ? + +CYRANO: + Parce que. . .jusqu'ici + Je parlais à travers. . . + +ROXANE: + Quoi ? + +CYRANO: + . . .le vertige où tremble + Quiconque est sous vos yeux !. . .Mais, ce soir, il me semble. . . + Que je vais vous parler pour la première fois ! + +ROXANE: + C'est vrai que vous avez une tout autre voix. + +CYRANO (se rapprochant avec fièvre): + Oui, tout autre, car dans la nuit qui me protège + J'ose être enfin moi-même, et j'ose. . . + (Il s'arrête et avec égarement): + Où en étais-je ? + Je ne sais. . .tout ceci,--pardonnez mon émoi,-- + C'est si délicieux,. . .c'est si nouveau pour moi ! + +ROXANE: + Si nouveau ? + +CYRANO (bouleversé, et essayant toujours de rattraper ses mots): + Si nouveau. . .mais oui. . .d'être sincère: + La peur d'être raillé, toujours au coeur me serre. . . + +ROXANE: + Raillé de quoi ? + +CYRANO: + Mais de. . .d'un élan !. . .Oui, mon coeur + Toujours, de mon esprit s'habille, par pudeur: + Je pars pour décrocher l'étoile, et je m'arrête + Par peur du ridicule, à cueillir la fleurette ! + +ROXANE: + La fleurette a du bon. + +CYRANO: + Ce soir, dédaignons-la ! + +ROXANE: + Vous ne m'aviez jamais parlé comme cela ! + +CYRANO: + Ah ! si loin des carquois, des torches et des flèches, + On se sauvait un peu vers des choses. . .plus fraîches ! + Au lieu de boire goutte à goutte, en un mignon + Dé à coudre d'or fin, l'eau fade du Lignon, + Si l'on tentait de voir comment l'âme s'abreuve + En buvant largement à même le grand fleuve ! + +ROXANE: + Mais l'esprit ?. . . + +CYRANO: + J'en ai fait pour vous faire rester + D'abord, mais maintenant ce serait insulter + Cette nuit, ces parfums, cette heure, la Nature, + Que de parler comme un billet doux de Voiture ! + --Laissons, d'un seul regard de ses astres, le ciel + Nous désarmer de tout notre artificiel: + Je crains tant que parmi notre alchimie exquise + Le vrai du sentiment ne se volatilise, + Que l'âme ne se vide à ces passe-temps vains, + Et que le fin du fin ne soit la fin des fins ! + +ROXANE: + Mais l'esprit ?. . . + +CYRANO: + Je le hais dans l'amour ! C'est un crime + Lorsqu'on aime de trop prolonger cette escrime ! + Le moment vient d'ailleurs inévitablement, + --Et je plains ceux pour qui ne vient pas ce moment !-- + Où nous sentons qu'en nous une amour noble existe + Que chaque joli mot que nous disons rend triste ! + +ROXANE: + Eh bien ! si ce moment est venu pour nous deux, + Quels mots me direz-vous ? + +CYRANO: + Tous ceux, tous ceux, tous ceux + Qui me viendront, je vais vous les jeter, en touffe, + Sans les mettre en bouquet: je vous aime, j'étouffe, + Je t'aime, je suis fou, je n'en peux plus, c'est trop; + Ton nom est dans mon coeur comme dans un grelot, + Et comme tout le temps, Roxane, je frissonne, + Tout le temps, le grelot s'agite, et le nom sonne ! + De toi, je me souviens de tout, j'ai tout aimé: + Je sais que l'an dernier, un jour, le douze mai, + Pour sortir le matin tu changeas de coiffure ! + J'ai tellement pris pour clarté ta chevelure + Que, comme lorsqu'on a trop fixé le soleil, + On voit sur toute chose ensuite un rond vermeil, + Sur tout, quand j'ai quitté les feux dont tu m'inondes, + Mon regard ébloui pose des taches blondes ! + +ROXANE (d'une voix troublée): + Oui, c'est bien de l'amour. . . + +CYRANO: + Certes, ce sentiment + Qui m'envahit, terrible et jaloux, c'est vraiment + De l'amour, il en a toute la fureur triste ! + De l'amour,--et pourtant il n'est pas égoïste ! + Ah ! que pour ton bonheur je donnerais le mien, + Quand même tu devrais n'en savoir jamais rien, + S'il se pouvait, parfois, que de loin, j'entendisse + Rire un peu le bonheur né de mon sacrifice ! + --Chaque regard de toi suscite une vertu + Nouvelle, une vaillance en moi ! Commences-tu + À comprendre, à présent ? voyons, te rends-tu compte ? + Sens-tu mon âme, un peu, dans cette ombre, qui monte ?. . . + Oh ! mais vraiment, ce soir, c'est trop beau, c'est trop doux ! + Je vous dis tout cela, vous m'écoutez, moi, vous ! + C'est trop ! Dans mon espoir même le moins modeste, + Je n'ai jamais espéré tant ! Il ne me reste + Qu'à mourir maintenant ! C'est à cause des mots + Que je dis qu'elle tremble entre les bleus rameaux ! + Car vous tremblez, comme une feuille entre les feuilles ! + Car tu trembles ! car j'ai senti, que tu le veuilles + Ou non, le tremblement adoré de ta main + Descendre tout le long des branches du jasmin ! + (Il baise éperdument l'extrémité d'une branche pendante.) + +ROXANE: + Oui, je tremble, et je pleure, et je t'aime, et suis tienne ! + Et tu m'as enivrée ! + +CYRANO: + Alors, que la mort vienne ! + Cette ivresse, c'est moi, moi, qui l'ai su causer ! + Je ne demande plus qu'une chose. . . + +CHRISTIAN (sous le balcon): + Un baiser ! + +ROXANE (se rejetant en arrière): + Hein ? + +CYRANO: + Oh ! + +ROXANE: + Vous demandez ? + +CYRANO: + Oui. . .je. . . + (A Christian bas): + Tu vas trop vite. + +CHRISTIAN: + Puisqu'elle est si troublée, il faut que j'en profite ! + +CYRANO (à Roxane): + Oui, je. . .j'ai demandé, c'est vrai. . .mais justes cieux ! + Je comprends que je fus bien trop audacieux. + +ROXANE (un peu déçue): + Vous n'insistez pas plus que cela ? + +CYRANO: + Si ! j'insiste. . . + Sans insister !. . .Oui, oui ! votre pudeur s'attriste ! + Eh bien ! mais, ce baiser. . .ne me l'accordez pas ! + +CHRISTIAN (à Cyrano, le tirant par son manteau): + Pourquoi ? + +CYRANO: + Tais-toi, Christian ! + +ROXANE (se penchant): + Que dites-vous tout bas ? + +CYRANO: + Mais d'être allé trop loin, moi-même je me gronde; + Je me disais: tais toi, Christian !. . . + (Les théorbes se mettent à jouer): + Une seconde !. . . + On vient ! + (Roxane referme la fenêtre. Cyrano écoute les théorbes, dont l'un joue + un air folâtre et l'autre un air lugubre): + Air triste ? Air gai ?. . .Quel est donc leur dessein ? + Est-ce un homme ? Une femme ?--Ah ! c'est un capucin ! + (Entre un capucin qui va de maison en maison, une lanterne à la main, + regardant les portes.) + + + +Scène 3.VIII. + +Cyrano, Christian, un capucin. + + +CYRANO (au capucin): + Quel est ce jeu renouvelé de Diogène ? + +LE CAPUCIN: + Je cherche la maison de madame. . . + +CHRISTIAN: + Il nous gêne ! + +LE CAPUCIN: + Magdeleine Robin. . . + +CHRISTIAN: + Que veut-il ?. . . + +CYRANO (lui montrant une rue montante): + Par ici ! + Tout droit,--toujours tout droit. . . + +LE CAPUCIN + Je vais pour vous !--Merci + Dire mon chapelet jusqu'au grain majuscule. + (Il sort.) + +CYRANO: + Bonne chance ! Mes voeux suivent votre cuculle ! + (Il redescend vers Christian.) + + + +Scène 3.IX. + +Cyrano, Christian. + + +CHRISTIAN: + Obtiens-moi ce baiser !. . . + +CYRANO: + Non ! + +CHRISTIAN: + Tôt ou tard !. . . + +CYRANO: + C'est vrai ! + Il viendra, ce moment de vertige enivré + Où vos bouches iront l'une vers l'autre, à cause + De ta moustache blonde et de sa lèvre rose ! + (A lui-même): + J'aime mieux que ce soit à cause de. . . + (Bruit des volets qui se rouvrent, Christian se cache sous le balcon.) + + + +Scène 3.X. + +Cyrano, Christian, Roxane. + + +ROXANE (s'avançant sur le balcon): + C'est vous ? + Nous parlions de. . .de. . .d'un. . . + +CYRANO: + Baiser ! Le mot est doux. + Je ne vois pas pourquoi votre lèvre ne l'ose; + S'il la brûle déjà, que sera-ce la chose ? + Ne vous en faites pas un épouvantement: + N'avez-vous pas tantôt, presque insensiblement, + Quitté le badinage et glissé sans alarmes + Du sourire au soupir, et du soupir aux larmes ! + Glissez encore un peu d'insensible façon: + Des larmes au baiser il n'y a qu'un frisson ! + +ROXANE: + Taisez-vous ! + +CYRANO: + Un baiser, mais à tout prendre, qu'est-ce ? + Un serment fait d'un peu plus près, une promesse + Plus précise, un aveu qui veut se confirmer, + Un point rose qu'on met sur l'i du verbe aimer; + C'est un secret qui prend la bouche pour oreille, + Un instant d'infini qui fait un bruit d'abeille, + Une communion ayant un goût de fleur, + Une façon d'un peu se respirer le coeur, + Et d'un peu se goûter, au bord des lèvres, l'âme ! + +ROXANE: + Taisez-vous ! + +CYRANO: + Un baiser, c'est si noble, Madame, + Que la reine de France, au plus heureux des lords, + En a laissé prendre un, la reine même ! + +ROXANE: + Alors ! + +CYRANO (s'exaltant): + J'eus comme Buckingham des souffrances muettes, + J'adore comme lui la reine que vous êtes, + Comme lui je suis triste et fidèle. . . + +ROXANE: + Et tu es + Beau comme lui ! + +CYRANO (à part, dégrisé): + C'est vrai, je suis beau, j'oubliais ! + +ROXANE: + Eh bien ! montez cueillir cette fleur sans pareille. . . + +CYRANO (poussant Christian vers le balcon): + Monte ! + +ROXANE: + Ce goût de coeur. . . + +CYRANO: + Monte ! + +ROXANE: + Ce bruit d'abeille. . . + +CYRANO: + Monte ! + +CHRISTIAN (hésitant): + Mais il me semble, à présent, que c'est mal ! + +ROXANE: + Cet instant d'infini !. . . + +CYRANO (le poussant): + Monte donc, animal ! + (Christian s'élance, et par le banc, le feuillage, les piliers, + atteint les balustres qu'il enjambe.) + +CHRISTIAN: + Ah, Roxane ! + (Il l'enlace et se penche sur ses lèvres.) + +CYRANO: + Aïe ! au coeur, quel pincement bizarre ! + --Baiser, festin d'amour dont je suis le Lazare ! + Il me vient dans cette ombre une miette de toi,-- + Mais oui, je sens un peu mon coeur qui te reçoit, + Puisque sur cette lèvre où Roxane se leurre + Elle baise les mots que j'ai dits tout à l'heure ! + (On entend les théorbes): + Un air triste, un air gai: le capucin ! + (Il feint de courir comme s'il arrivait de loin, et d'une voix claire): + Holà ! + +ROXANE: + Qu'est ce ? + +CYRANO: + Moi. Je passais. . .Christian est encor là ? + +CHRISTIAN (très étonné): + Tiens Cyrano ! + +ROXANE: + Bonjour, cousin ! + +CYRANO: + Bonjour, cousine ! + +ROXANE: + Je descends ! + (Elle disparaît dans la maison. Au fond rentre le capucin.) + +CHRISTIAN (l'apercevant): + Oh ! encor ! + (Il suit Roxane.) + + + +Scène 3.XI. + +Cyrano, Christian, Roxane, le capucin, Ragueneau. + + +LE CAPUCIN: + C'est ici,--je m'obstine-- + Magdeleine Robin ! + +CYRANO: + Vous aviez dit: Ro-lin. + +LE CAPUCIN: + Non: Bin. B, i, n, bin ! + +ROXANE (paraissant sur le seuil de la maison, suivie de Ragueneau qui + porte une lanterne, et de Christian): + Qu'est-ce ? + +LE CAPUCIN: + Une lettre. + +CHRISTIAN: + Hein ? + +LE CAPUCIN (à Roxane): + Oh ! il ne peut s'agir que d'une sainte chose ! + C'est un digne seigneur qui. . . + +ROXANE (à Christian): + C'est De Guiche ! + +CHRISTIAN: + Il ose ?. . . + +ROXANE: + Oh ! mais il ne va pas m'importuner toujours ! + (Décachetant la lettre): + Je t'aime, et si. . . + (A la lueur de la lanterne de Ragueneau, elle lit, à l'écart, à voix basse): + Mademoiselle, + Les tambours + Battent; mon régiment boucle sa soubreveste; + Il part; moi, l'on me croit déjà parti: je reste. + Je vous désobéis. Je suis dans ce couvent. + Je vais venir, et vous le mande auparavant + Par un religieux simple comme une chèvre + Qui ne peut rien comprendre à ceci. Votre lèvre + M'a trop souri tantôt: j'ai voulu la revoir. + Éloignez un chacun, et daignez recevoir + L'audacieux déjà pardonné, je l'espère, + Qui signe votre très. . .et caetera. . . + (Au capucin): + Mon Père, + Voici ce que me dit cette lettre. Écoutez: + (Tous se rapprochent, elle lit à haute voix): + Mademoiselle, + Il faut souscrire aux volontés + Du cardinal, si dur que cela vous puisse être. + C'est la raison pourquoi j'ai fait choix, pour remettre + Ces lignes en vos mains charmantes, d'un très saint, + D'un très intelligent et discret capucin; + Nous voulons qu'il vous donne, et dans votre demeure, + La bénédiction + (Elle tourne la page): + nuptiale sur l'heure. + Christian doit en secret devenir votre époux; + Je vous l'envoie. Il vous déplaît. Résignez-vous. + Songez bien que le ciel bénira votre zèle, + Et tenez pour tout assuré, Mademoiselle, + Le respect de celui qui fut et qui sera + Toujours votre très humble et très. . .et cætera. + +LE CAPUCIN (rayonnant): + Digne seigneur !. . .Je l'avais dit. J'étais sans crainte ! + Il ne pouvait s'agir que d'une chose sainte ! + +ROXANE (bas à Christian): + N'est-ce pas que je lis très bien les lettres ? + +CHRISTIAN: + Hum ! + +ROXANE (haut, avec désespoir): + Ah !. . .c'est affreux ! + +LE CAPUCIN (qui a dirigé sur Cyrano la clarté de sa lanterne): + C'est vous ? + +CHRISTIAN: + C'est moi ! + +LE CAPUCIN (tournant la lumière vers lui, et, comme si un doute lui + venait, en voyant sa beauté): + Mais. . . + +ROXANE (vivement): + Post-scriptum: + Donnez pour le couvent cent vingt pistoles. + +LE CAPUCIN: + Digne, + Digne seigneur ! + (A Roxane): + Résignez-vous ? + +ROXANE (en martyre): + Je me résigne ! + (Pendant que Ragueneau ouvre la porte au capucin que Christian invite + à entrer, elle dit bas à Cyrano): + Vous, retenez ici De Guiche ! Il va venir ! + Qu'il n'entre pas tant que. . . + +CYRANO: + Compris ! + (Au capucin): + Pour les bénir + Il vous faut ?. . . + +LE CAPUCIN: + Un quart d'heure. + +CYRANO (les poussant tous vers la maison): + Allez ! moi, je demeure ! + +ROXANE (à Christian): + Viens !. . . + (Ils entrent.) + + + +Scène XII. + +Cyrano, seul. + + +CYRANO: + Comment faire perdre à De Guiche un quart d'heure. + (Il se précipite sur le banc, grimpe au mur, vers le balcon): + Là !. . .Grimpons !. . .J'ai mon plan !. . . + (Les théorbes se mettent à jouer une phrase lugubre): + Ho ! c'est un homme ! + (Le trémolo devient sinistre): + Ho ! ho ! + Cette fois, c'en est un !. . . + (Il est sur le balcon, il rabaisse son feutre sur ses yeux, ôte son + épée, se drape dans sa cape, puis se penche et regarde au dehors): + Non, ce n'est pas trop haut !. . . + (Il enjambe les balustres et attirant à lui la longue branche d'un des + arbres qui débordent le mur du jardin, il s'y accroche des deux mains, + prêt a se laisser tomber): + Je vais légèrement troubler cette atmosphère !. . . + + + +Scène 3.XIII. + +Cyrano, De Guiche. + + +DE GUICHE (qui entre, masqué, tâtonnant dans la nuit): + Qu'est-ce que ce maudit capucin peut bien faire ? + +CYRANO: + Diable ! Et ma voix ?. . .S'il la reconnaissait ? + (Lâchant d'une main, il a l'air de tourner une invisible clef): + Cric ! Crac ! + (Solennellement): + Cyrano, reprenez l'accent de Bergerac !. . . + +DE GUICHE (regardant la maison): + Oui, c'est là. J'y vois mal. Ce masque m'importune ! + (Il va pour entrer, Cyrano saute du balcon en se tenant à la branche, + qui plie, et le dépose entre la porte et De Guiche; il feint de tomber + lourdement, comme si c'était de très haut, et s'aplatit par terre, où + il reste immobile, comme étourdi. De Guiche fait un bond en arrière): + Hein ? quoi ? + (Quand il lève les yeux, la branche s'est redressée; il ne voit que le + ciel; il ne comprend pas): + D'où tombe donc cet homme ? + +CYRANO (se mettant sur son séant, et avec l'accent de Gascogne): + De la lune ! + +DE GUICHE: + De la ?. . . + +CYRANO (d'une voix de rêve): + Quelle heure est-il ? + +DE GUICHE: + N'a-t-il plus sa raison ? + +CYRANO: + Quelle heure ? Quel pays ? Quel jour ? Quelle saison ? + +DE GUICHE: + Mais. . . + +CYRANO: + Je suis étourdi ! + +DE GUICHE: + Monsieur. . . + +CYRANO: + Comme une bombe + Je tombe de la lune ! + +DE GUICHE (impatienté): + Ah ça ! Monsieur ! + +CYRANO (se relevant, d'une voix terrible): + J'en tombe ! + +DE GUICHE (reculant): + Soit ! soit ! vous en tombez !. . .c'est peut-être un dément ! + +CYRANO (marchant sur lui): + Et je n'en tombe pas métaphoriquement !. . . + +DE GUICHE: + Mais. . . + +CYRANO: + Il y a cent ans, ou bien une minute, + --J'ignore tout à fait ce que dura ma chute !-- + J'étais dans cette boule à couleur de safran ! + +DE GUICHE (haussant les épaules): + Oui. Laissez-moi passer ! + +CYRANO (s'interposant): + Où suis-je ? soyez franc ! + Ne me déguisez rien ! En quel lieu, dans quel site, + Viens-je de choir, Monsieur, comme un aérolithe ? + +DE GUICHE: + Morbleu !. . . + +CYRANO: + Tout en cheyant je n'ai pu faire choix + De mon point d'arrivée,--et j'ignore où je chois ! + Est-ce dans une lune ou bien dans une terre, + Que vient de m'entraîner le poids de mon postère ? + +DE GUICHE: + Mais je vous dis, Monsieur. . . + +CYRANO (avec un cri de terreur qui fait reculer de Guiche): + Ha ! grand Dieu !. . .je crois voir + Qu'on a dans ce pays le visage tout noir ! + +DE GUICHE (portant la main à son visage): + Comment ? + +CYRANO (avec une peur emphatique): + Suis-je en Alger ? Êtes-vous indigène ?. . . + +DE GUICHE (qui a senti son masque): + Ce masque !. . . + +CYRANO (feignant de se rassurer un peu): + Je suis donc dans Venise, ou dans Gêne ? + +DE GUICHE (voulant passer): + Une dame m'attend !. . . + +CYRANO (complètement rassuré): + Je suis donc à Paris. + +DE GUICHE (souriant malgré lui): + Le drôle est assez drôle ! + +CYRANO: + Ah ! vous riez ? + +DE GUICHE: + Je ris, + Mais veux passer ! + +CYRANO (rayonnant): + C'est à Paris que je retombe ! + (Tout à fait à son aise, riant, s'époussetant, saluant): + J'arrive--excusez-moi !--par la dernière trombe. + Je suis un peu couvert d'éther. J'ai voyagé ! + J'ai les yeux tout remplis de poudre d'astres. J'ai + Aux éperons, encor, quelques poils de planète ! + (Cueillant quelque chose sur sa manche): + Tenez, sur mon pourpoint, un cheveu de comète !. . . + (Il souffle comme pour le faire envoler.) + +DE GUICHE (hors de lui): + Monsieur !. . . + +CYRANO (au moment où il va passer, tend sa jambe comme pour y montrer + quelque chose et l'arrête): + Dans mon mollet je rapporte une dent + De la Grande Ourse,--et comme, en frôlant le Trident, + Je voulais éviter une de ses trois lances, + Je suis allé tomber assis dans les Balances,-- + Dont l'aiguille, à présent, là-haut, marque mon poids ! + (Empêchant vivement de Guiche de passer et le prenant à un bouton du + pourpoint): + Si vous serriez mon nez, Monsieur, entre vos doigts, + Il jaillirait du lait ! + +DE GUICHE: + Hein ? du lait ?. . . + +CYRANO: + De la Voie + Lactée !. . . + +DE GUICHE: + Oh ! Par l'enfer ! + +CYRANO: + C'est le ciel qui m'envoie ! + (Se croisant les bras): + Non ! croiriez-vous, je viens de le voir en tombant, + Que Sirius, la nuit, s'affuble d'un turban ? + (Confidentiel): + L'autre Ourse est trop petite encor pour qu'elle morde ! + (Riant): + J'ai traversé la Lyre en cassant une corde ! + (Superbe): + Mais je compte en un livre écrire tout ceci, + Et les étoiles d'or qu'en mon manteau roussi + Je viens de rapporter à mes périls et risques, + Quand on l'imprimera, serviront d'astérisques ! + +DE GUICHE: + A la parfin, je veux. . . + +CYRANO: + Vous, je vous vois venir ! + +DE GUICHE: + Monsieur ! + +CYRANO: + Vous voudriez de ma bouche tenir + Comment la lune est faite, et si quelqu'un habite + Dans la rotondité de cette cucurbite ? + +DE GUICHE (criant): + Mais non ! Je veux. . . + +CYRANO: + Savoir comment j'y suis monté. + Ce fut par un moyen que j'avais inventé. + +DE GUICHE (découragé): + C'est un fou ! + +CYRANO (dédaigneux): + Je n'ai pas refait l'aigle stupide + De Regiomontanus, ni le pigeon timide + D'Archytas !. . . + +DE GUICHE: + C'est un fou,--mais c'est un fou savant. + +CYRANO: + Non, je n'imitai rien de ce qu'on fit avant ! + (De Guiche a réussi à passer et il marche vers la porte de Roxane. + Cyrano le suit, prêt a l'empoigner): + J'inventai six moyens de violer l'azur vierge ! + +DE GUICHE (se retournant): + Six ? + +CYRANO (avec volubilité): + Je pouvais, mettant mon corps nu comme un cierge, + La caparaçonner de fioles de cristal + Toutes pleines des pleurs d'un ciel matutinal, + Et ma personne, alors, au soleil exposée, + L'astre l'aurait humée en humant la rosée ! + +DE GUICHE (surpris et faisant un pas vers Cyrano): + Tiens ! Oui, cela fait un ! + +CYRANO (reculant pour l'entraîner de l'autre côté): + Et je pouvais encor + Faire engouffrer du vent, pour prendre mon essor, + En raréfiant l'air dans un coffre de cèdre + Par des miroirs ardents, mis en icosaèdre ! + +DE GUICHE (fait encore un pas): + Deux ! + +CYRANO (reculant toujours): + Ou bien, machiniste autant qu'artificier, + Sur une sauterelle aux détentes d'acier, + Me faire, par des feux successifs de salpêtre, + Lancer dans les prés bleus où les astres vont paître ! + +DE GUICHE (le suivant, sans s'en douter, et comptant sur ses doigts): + Trois ! + +CYRANO: + Puisque la fumée a tendance à monter, + En souffler dans un globe assez pour m'emporter ! + +DE GUICHE (même jeu, de plus en plus étonné): + Quatre ! + +CYRANO: + Puisque Phoebé, quand son arc est le moindre, + Aime sucer, ô boeufs, votre moëlle. . .m'en oindre ! + +DE GUICHE (stupéfait): + Cinq ! + +CYRANO (qui en parlant l'a amené jusqu'à l'autre côté de la place, près + d'un banc): + Enfin, me plaçant sur un plateau de fer, + Prendre un morceau d'aimant et le lancer en l'air ! + Ça, c'est un bon moyen: le fer se précipite, + Aussitôt que l'aimant s'envole, à sa poursuite; + On relance l'aimant bien vite, et cadédis ! + On peut monter ainsi indéfiniment. + +DE GUICHE: + Six ! + --Mais voilà six moyens excellents !. . .Quel système + Choisîtes-vous des six, Monsieur ? + +CYRANO: + Un septième ! + +DE GUICHE: + Par exemple ! Et lequel ? + +CYRANO: + Je vous le donne en cent !. . . + +DE GUICHE: + C'est que ce mâtin-là devient intéressant ! + +CYRANO (faisant le bruit des vagues avec de grands gestes mystérieux): + Houüh ! houüh ! + +DE GUICHE: + Eh bien ! + +CYRANO: + Vous devinez ? + +DE GUICHE: + Non ! + +CYRANO: + La marée !. . . + A l'heure où l'onde par la lune est attirée, + Je me mis sur la sable--après un bain de mer-- + Et la tête partant la première, mon cher, + --Car les cheveux, surtout, gardent l'eau dans leur frange !-- + Je m'enlevai dans l'air, droit, tout droit, comme un ange. + Je montais, je montais doucement, sans efforts, + Quand je sentis un choc !. . .Alors. . . + +DE GUICHE (entraîné par la curiosité, et s'asseyant sur le banc): + Alors ? + +CYRANO: + Alors. . . + (Reprenant sa voix naturelle): + Le quart d'heure est passé, Monsieur, je vous délivre: + Le mariage est fait. + +DE GUICHE (se relevant d'un bond): + Çà, voyons, je suis ivre !. . . + Cette voix ? + (La porte de la maison s'ouvre, des laquais paraissent portant des + candélabres allumés. Lumière. Cyrano ôte son chapeau au bord abaissé): + Et ce nez--Cyrano ? + +CYRANO (saluant): + Cyrano. + --Ils viennent à l'instant d'échanger leur anneau. + +DE GUICHE: + Qui cela ? + (Il se retourne.--Tableau. Derrière les laquais, Roxane et Christian + se tiennent par la main. Le capucin les suit en souriant. Ragueneau + élève aussi un flambeau. La duègne ferme la marche, ahurie, en petit + saut de lit): + Ciel ! + + + +Scène 3.XIV. + +Les mêmes, Roxane, Christian, le capucin, Ragueneau, laquais, la duègne. + + +DE GUICHE (à Roxane): + Vous ? + (Reconnaissant Christian avec stupeur): + Lui ? + (Saluant Roxane avec admiration): + Vous êtes des plus fines ! + (A Cyrano): + Mes compliments, Monsieur l'inventeur des machines: + Votre récit eût fait s'arrêter au portail + Du paradis, un saint ! Notez-en le détail, + Car vraiment cela peut resservir dans un livre ! + +CYRANO (s'inclinant): + Monsieur, c'est un conseil que je m'engage à suivre. + +LE CAPUCIN (montrant les amants à De Guiche et hochant avec satisfaction + sa grande barbe blanche): + Un beau couple, mon fils, réuni là par vous ! + +DE GUICHE (le regardant d'un oeil glacé): + Oui. + (A Roxane): + Veuillez dire adieu, Madame, à votre époux. + +ROXANE: + Comment ? + +DE GUICHE (à Christian): + Le régiment déjà se met en route. + Joignez-le ! + +ROXANE: + Pour aller à la guerre ? + +DE GUICHE: + Sans doute ! + +ROXANE: + Mais, Monsieur, les cadets n'y vont pas ! + +DE GUICHE: + Ils iront. + (Tirant le papier qu'il avait mis dans sa poche): + Voici l'ordre. + (A Christian): + Courez le porter, vous, baron. + +ROXANE (se jetant dans les bras de Christian): + Christian ! + +DE GUICHE (ricanant, à Cyrano): + La nuit de noce est encore lointaine ! + +CYRANO (à part): + Dire qu'il croit me faire énormément de peine ! + +CHRISTIAN (à Roxane): + Oh ! tes lèvres encor ! + +CYRANO: + Allons, voyons, assez ! + +CHRISTIAN (continuant à embrasser Roxane): + C'est dur de la quitter. . .Tu ne sais pas. . . + +CYRANO (cherchant à l'entraîner): + Je sais. + (On entend au loin des tambours qui battent une marche.) + +DE GUICHE (qui est remonté au fond): + Le régiment qui part ! + +ROXANE (à Cyrano, en retenant Christian qu'il essaye toujours d'entraîner): + Oh !. . .je vous le confie ! + Promettez-moi que rien ne va mettre sa vie + En danger ! + +CYRANO: + J'essaierai. . .mais ne peux cependant + Promettre. . . + +ROXANE (même jeu): + Promettez qu'il sera très prudent ! + +CYRANO: + Oui, je tâcherai, mais. . . + +ROXANE (même jeu): + Qu'à ce siège terrible + Il n'aura jamais froid ! + +CYRANO: + Je ferai mon possible. + Mais. . . + +ROXANE (même jeu): + Qu'il sera fidèle ! + +CYRANO: + Eh oui ! sans doute, mais. . . + +ROXANE (même jeu): + Qu'il m'écrira souvent ! + +CYRANO (s'arrêtant): + Ça,--je vous le promets ! + + +Rideau. + + + + +Acte IV. + +Les Cadets de Gascogne. + +Le poste qu'occupe la compagnie de Carbon de Castel-Jaloux au siège +d'Arras. + +Au fond, talus traversant toute la scène. Au delà s'aperçoit un horizon +de plaine: le pays couvert de travaux de siège. Les murs d'Arras et la +silhouette de ses toits sur le ciel, très loin. + +Tentes; armes éparses; tambours, etc.--Le jour va se lever. Jaune +Orient.--Sentinelles espacées. Feux. + +Roulés dans leurs manteaux, les Cadets de Gascogne dorment. Carbon de +Castel-Jaloux et Le Bret veillent. Ils sont très pâles et très maigris. +Christian dort, parmi les autres, dans sa cape, au premier plan, le +visage éclairé par un feu. Silence. + + + +Scène 4.I. + +Christian, Carbon de Castel-Jaloux, Le Bret, les cadets, puis Cyrano. + + +LE BRET: + C'est affreux ! + +CARBON: + Oui. Plus rien. + +LE BRET: + Mordious ! + +CARBON (lui faisant signe de parler plus bas): + Jure en sourdine ! + Tu vas les réveiller. + (Aux cadets): + Chut ! Dormez ! + (A Le Bret): + Qui dort dîne ! + +LE BRET: + Quand on a l'insomnie on trouve que c'est peu ! + Quelle famine ! + (On entend au loin quelques coups de feu.) + +CARBON: + Ah ! maugrébis des coups de feu !. . . + Ils vont me réveiller mes enfants ! + (Aux cadets qui lèvent la tête): + Dormez ! + (On se recouche. Nouveaux coups de feu plus rapprochés.) + +UN CADET (s'agitant): + Diantre ! + Encore ? + +CARBON: + Ce n'est rien ! C'est Cyrano qui rentre ! + (Les têtes qui s'étaient relevées se recouchent.) + +UNE SENTINELLE (au dehors): + Ventrebieu ! qui va là ? + +LA VOIX DE CYRANO: + Bergerac ! + +LA SENTINELLE (qui est sur le talus): + Ventrebieu ! + Qui va là ? + +CYRANO (paraissant sur la crête): + Bergerac, imbécile ! + (Il descend. Le Bret va au-devant de lui, inquiet): + +LE BRET: + Ah ! grand Dieu ! + +CYRANO (lui faisant signe de ne réveiller personne): + Chut ! + +LE BRET: + Blessé ? + +CYRANO: + Tu sais bien qu'ils ont pris l'habitude + De me manquer tous les matins ! + +LE BRET: + C'est un peu rude, + Pour porter une lettre, à chaque jour levant, + De risquer ! + +CYRANO (s'arrêtant devant Christian): + J'ai promis qu'il écrirait souvent ! + (Il le regarde): + Il dort. Il est pâli. Si la pauvre petite + Savait qu'il meurt de faim. . .Mais toujours beau ! + +LE BRET: + Va vite + Dormir ! + +CYRANO: + Ne grogne pas, Le Bret !. . .Sache ceci: + Pour traverser les rangs espagnols, j'ai choisi + Un endroit où je sais, chaque nuit, qu'ils sont ivres. + +LE BRET: + Tu devrais bien un jour nous rapporter des vivres. + +CYRANO: + Il faut être léger pour passer !--Mais je sais + Qu'il y aura ce soir du nouveau. Les Français + Mangeront ou mourront,--si j'ai bien vu. . . + +LE BRET: + Raconte ! + +CYRANO: + Non. Je ne suis pas sûr. . .vous verrez ! + +CARBON: + Quelle honte, + Lorsqu'on est assiégeant, d'être affamé ! + +LE BRET: + Hélas ! + Rien de plus compliqué que ce siège d'Arras: + Nous assiégeons Arras,--nous-mêmes, pris au piège, + Le cardinal infant d'Espagne nous assiège. . . + +CYRANO: + Quelqu'un devrait venir l'assiéger à son tour. + +LE BRET: + Je ne ris pas. + +CYRANO: + Oh ! oh ! + +LE BRET: + Penser que chaque jour + Vous risquez une vie, ingrat, comme la vôtre, + Pour porter. . . + (Le voyant qui se dirige vers une tente): + Où vas-tu ? + +CYRANO: + J'en vais écrire une autre. + (Il soulève la toile et disparaît.) + + + +Scène 4.II. + +Les mêmes, moins Cyrano. + +(Le jour s'est un peu levé. Lueurs roses. La ville d' Arras se dore à +l'horizon. On entend un coup de canon immédiatement suivi d'une +batterie de tambours, très au loin, vers la gauche. D'autres tambours +battent plus près. Les batteries vont se répondant, et se rapprochant, +éclatent presque en scène et s'éloignent vers la droite, parcourant le +camp. Rumeurs de réveil. Voix lointaines d'officiers.) + + +CARBON (avec un soupir): + La diane !. . .Hélas ! + (Les cadets s'agitent dans leurs manteaux, s'étirent): + Sommeil succulent, tu prends fin !. . . + Je sais trop quel sera leur premier cri ! + +UN CADET (se mettant sur son séant): + J'ai faim ! + +UN AUTRE: + Je meurs ! + +TOUS: + Oh ! + +CARBON: + Levez-vous ! + +TROISIÈME CADET: + Plus un pas ! + +QUATRIÈME CADET: + Plus un geste ! + +LE PREMIER (se regardant dans un morceau de cuirasse): + Ma langue est jaune: l'air du temps est indigeste ! + +UN AUTRE: + Mon tortil de baron pour un peu de Chester ! + +UN AUTRE: + Moi, si l'on ne veut pas fournir à mon gaster + De quoi m'élaborer une pinte de chyle, + Je me retire sous ma tente--comme Achille ! + +UN AUTRE: + Oui, du pain ! + +CARBON (allant à la tente où est entré Cyrano, à mi-voix): + Cyrano ! + +D'AUTRES: + Nous mourons ! + +CARBON (toujours à mi-voix, à la porte de la tente): + Au secours ! + Toi qui sais si gaiement leur répliquer toujours, + Viens les ragaillardir ! + +DEUXIÈME CADET (se précipitant vers le premier qui mâchonne quelque chose): + Qu'est-ce que tu grignotes ! + +LE PREMIER: + De l'étoupe à canon que dans les bourguignotes + On fait frire en la graisse à graisser les moyeux, + Les environs d'Arras sont très peu giboyeux ! + +UN AUTRE (entrant): + Moi, je viens de chasser ! + +UN AUTRE (même jeu): + J'ai pêché, dans la Scarpe ! + +TOUS (debout, se ruant sur les deux nouveaux venus): + Quoi !--Que rapportez-vous ?--Un faisan ?--Une carpe ?-- + Vite, vite, montrez ! + +LE PÊCHEUR: + Un goujon ! + +LE CHASSEUR: + Un moineau ! + +TOUS (exaspérés): + Assez !--Révoltons-nous ! + +CARBON: + Au secours, Cyrano ! + (Il fait maintenant tout à fait jour.) + + + +Scène 4.III. + +Les mêmes, Cyrano. + + +CYRANO (sortant de sa tente, tranquille, une plume à l'oreille, un livre + à la main): + Hein ? + (Silence. Au premier cadet): + Pourquoi t'en vas-tu, toi, de ce pas qui traîne ? + +LE CADET: + J'ai quelque chose, dans les talons, qui me gêne !. . . + +CYRANO: + Et quoi donc ? + +LE CADET: + L'estomac ! + +CYRANO: + Moi de même, pardi ! + +LE CADET: + Cela doit te gêner ? + +CYRANO: + Non, cela me grandit. + +DEUXIÈME CADET: + J'ai les dents longues ! + +CYRANO: + Tu n'en mordras que plus large. + +UN TROISIÈME: + Mon ventre sonne creux ! + +CYRANO: + Nous y battrons la charge. + +UN AUTRE: + Dans les oreilles, moi, j'ai des bourdonnements. + +CYRANO: + Non, non; ventre affamé, pas d'oreilles: tu mens ! + +UN AUTRE: + Oh ! manger quelque chose,--à l'huile ! + +CYRANO (le décoiffant et lui mettant son casque dans la main): + Ta salade. + +UN AUTRE: + Qu'est-ce qu'on pourrait bien dévorer ? + +CYRANO (lui jetant le livre qu'il tient à la main): + L'Iliade. + +UN AUTRE: + Le ministre, à Paris, fait ses quatre repas ! + +CYRANO: + Il devrait t'envoyer du perdreau ? + +LE MÊME: + Pourquoi pas ? + Et du vin ! + +CYRANO: + Richelieu, du Bourgogne, if you please ? + +LE MÊME: + Par quelque capucin ! + +CYRANO: + L'éminence qui grise ? + +UN AUTRE: + J'ai des faims d'ogre ! + +CYRANO: + Eh ! bien !. . .tu croques le marmot ! + +LE PREMIER CADET (haussant les épaules): + Toujours le mot, la pointe ! + +CYRANO: + Oui, la pointe, le mot ! + Et je voudrais mourir, un soir, sous un ciel rose, + En faisant un bon mot, pour une belle cause ! + --Oh ! frappé par la seule arme noble qui soit, + Et par un ennemi qu'on sait digne de soi, + Sur un gazon de gloire et loin d'un lit de fièvres, + Tomber la pointe au coeur en même temps qu'aux lèvres ! + +CRIS DE TOUS: + J'ai faim ! + +CYRANO (se croisant les bras): + Ah çà ! mais vous ne pensez qu'à manger ?. . . + --Approche, Bertrandou le fifre, ancien berger; + Du double étui de cuir tire l'un de tes fifres, + Souffle, et joue à ce tas de goinfres et de piffres + Ces vieux airs du pays, au doux rythme obsesseur, + Dont chaque note est comme une petite soeur, + Dans lesquels restent pris des sons de voix aimées, + Ces airs dont la lenteur est celle des fumées + Que le hameau natal exhale de ses toits, + Ces airs dont la musique a l'air d'être en patois !. . . + (Le vieux s'assied et prépare son fifre): + Que la flûte, aujourd'hui, guerrière qui s'afflige, + Se souvienne un moment, pendant que sur sa tige + Tes doigts semblent danser un menuet d'oiseau, + Qu'avant d'être d'ébène, elle fut de roseau; + Que sa chanson l'étonne, et qu'elle y reconnaisse + L'âme de sa rustique et paisible jeunesse !. . . + (Le vieux commence à jouer des airs languedociens): + Écoutez, les Gascons. . .Ce n'est plus, sous ses doigts, + Le fifre aigu des camps, c'est la flûte des bois ! + Ce n'est plus le sifflet du combat, sous ses lèvres, + C'est le lent galoubet de nos meneurs de chèvres !. . . + Écoutez. . .C'est le val, la lande, la forêt, + Le petit pâtre brun sous son rouge béret, + C'est la verte douceur des soirs sur la Dordogne, + Écoutez, les Gascons: c'est toute la Gascogne ! + (Toutes les têtes se sont inclinées;--tous les yeux rêvent;--et des + larmes sont furtivement essuyées, avec un revers de manche, un coin de + manteau.) + +CARBON (à Cyrano, bas): + Mais tu les fais pleurer ! + +CYRANO: + De nostalgie !. . .Un mal + Plus noble que la faim !. . . pas physique: moral ! + J'aime que leur souffrance ait changé de viscère, + Et que ce soit leur coeur, maintenant, qui se serre ! + +CARBON: + Tu vas les affaiblir en les attendrissant ! + +CYRANO (qui a fait signe au tambour d'approcher): + Laisse donc ! Les héros qu'ils portent dans leur sang + Sont vite réveillés ! Il suffit. . . + (Il fait un geste. Le tambour roule.) + +TOUS (se levant et se précipitant sur leurs armes): + Hein ?. . .Quoi ?. . .Qu'est-ce ? + +CYRANO (souriant): + Tu vois, il a suffi d'un roulement de caisse ! + Adieu, rêves, regrets, vieille province, amour. . . + Ce qui du fifre vient s'en va par le tambour ! + +UN CADET (qui regarde au fond): + Ah ! Ah ! Voici monsieur de Guiche. + +TOUS LES CADETS (murmurant): + Hou. . . + +CYRANO (souriant): + Murmure + Flatteur ! + +UN CADET: + Il nous ennuie ! + +UN AUTRE: + Avec, sur son armure, + Son grand col de dentelle, il vient faire le fier ! + +UN AUTRE: + Comme si l'on portait du linge sur du fer ! + +LE PREMIER: + C'est bon lorsque à son cou l'on a quelque furoncle ! + +LE DEUXIÈME: + Encore un courtisan ! + +UN AUTRE: + Le neveu de son oncle ! + +CARBON: + C'est un Gascon pourtant ! + +LE PREMIER: + Un faux !. . .Méfiez-vous ! + Parce que, les Gascons. . .ils doivent être fous: + Rien de plus dangereux qu'un Gascon raisonnable. + +LE BRET: + Il est pâle ! + +UN AUTRE: + Il a faim. . .autant qu'un pauvre diable ! + Mais comme sa cuirasse a des clous de vermeil, + Sa crampe d'estomac étincelle au soleil ! + +CYRANO (vivement): + N'ayons pas l'air non plus de souffrir ! Vous, vos cartes, + Vos pipes et vos dés. . . + (Tous rapidement se mettent à jouer sur des tambours, sur des + escabeaux et par terre, sur leurs manteaux, et ils allument de longues + pipes de pétun): + Et moi, je lis Descartes. + (Il se promène de long en large et lit dans un petit livre qu'il a + tiré de sa poche.--Tableau.--De Guiche entre. Tout le monde a l'air + absorbé et content. Il est très pâle. Il va vers Carbon.) + + + +Scène 4.IV. + +Les mêmes, de Guiche. + + +DE GUICHE (à Carbon): + Ah !--Bonjour ! + (Ils s'observent tous les deux. A part, avec satisfaction): + Il est vert. + +CARBON (de même): + Il n'a plus que les yeux. + +DE GUICHE (regardant les cadets): + Voici donc les mauvaises têtes ?. . .Oui, messieurs, + Il me revient de tous côtés qu'on me brocarde + Chez vous, que les cadets, noblesse montagnarde, + Hobereaux béarnais, barons périgourdins, + N'ont pour leur colonel pas assez de dédains, + M'appellent intrigant, courtisan,--qu'il les gêne + De voir sur ma cuirasse un col en point de Gêne,-- + Et qu'ils ne cessent pas de s'indigner entre eux + Qu'on puisse être Gascon et ne pas être gueux ! + (Silence. On joue. On fume): + Vous ferai-je punir par votre capitaine ? + Non. + +CARBON: + D'ailleurs, je suis libre et n'inflige de peine. . . + +DE GUICHE: + Ah ? + +CARBON: + J'ai payé ma compagnie, elle est à moi. + Je n'obéis qu'aux ordres de guerre. + +DE GUICHE: + Ah ?. . .Ma foi ! + Cela suffit. + (S'adressant aux cadets): + Je peux mépriser vos bravades. + On connaît ma façon d'aller aux mousquetades; + Hier, à Bapaume, on vit la furie avec quoi + J'ai fait lâcher le pied au comte de Bucquoi; + Ramenant sur ses gens les miens en avalanche, + J'ai chargé par trois fois ! + +CYRANO (sans lever le nez de son livre): + Et votre écharpe blanche ? + +DE GUICHE (surpris et satisfait): + Vous savez ce détail ?. . .En effet, il advint, + Durant que je faisais ma caracole afin + De rassembler mes gens la troisième charge, + Qu'un remous de fuyards m'entraîna sur la marge + Des ennemis; j'étais en danger qu'on me prît + Et qu'on m'arquebusât, quand j'eus le bon esprit + De dénouer et de laisser couler à terre + L'écharpe qui disait mon grade militaire; + En sorte que je pus, sans attirer les yeux, + Quitter les Espagnols, et revenant sur eux, + Suivi de tous les miens réconfortés, les battre ! + --Eh bien ! que dites-vous de ce trait ? + (Les cadets n'ont pas l'air d'écouter; mais ici les cartes et les + cornets à dés restent en l'air, la fumée des pipes demeure dans les + joues: attente.) + +CYRANO: + Qu'Henri quatre + N'eût jamais consenti, le nombre l'accablant, + A se diminuer de son panache blanc. + (Joie silencieuse. Les cartes s'abattent. Les dés tombe. La fumée + s'échappe.) + +DE GUICHE: + L'adresse a réussi, cependant ! + (Même attente suspendant les jeux et les pipes.) + +CYRANO: + C'est possible. + Mais on n'abdique pas l'honneur d'être une cible. + (Cartes, dés, fumées, s'abattent, tombent, s'envolent avec une + satisfaction croissante): + Si j'eusse été présent quand l'écharpe coula + --Nos courages, monsieur, diffèrent en cela-- + Je l'aurais ramassée et me la serais mise. + +DE GUICHE: + Oui, vantardise, encor, de gascon ! + +CYRANO: + Vantardise ?. . . + Prêtez-la-moi. Je m'offre à monter, dès ce soir, + A l'assaut, le premier, avec elle en sautoir. + +DE GUICHE: + Offre encor de gascon ! Vous savez que l'écharpe + Resta chez l'ennemi, sur les bords de la Scarpe, + En un lieu que depuis la mitraille cribla,-- + Où nul ne peut aller la chercher ! + +CYRANO (tirant de sa poche l'écharpe blanche et la lui tendant): + La voilà. + (Silence. Les cadets étouffent leurs rires dans les cartes et dans les + cornets à dés. De Guiche se retourne, les regarde: immédiatement ils + reprennent leur gravité, leurs jeux; l'un d'eux sifflote avec + indifférence l'air montagnard joué par le fifre.) + +DE GUICHE (prenant l'écharpe): + Merci. Je vais, avec ce bout d'étoffe claire, + Pouvoir faire un signal,--que j'hésitais à faire. + (Il va au talus, y grimpe, et agite plusieurs fois l'écharpe en l'air.) + +TOUS: + Hein ! + +LA SENTINELLE (en haut du talus): + Cet homme, là-bas qui se sauve en courant !. . . + +DE GUICHE (redescendant): + C'est un faux espion espagnol. Il nous rend + De grands services. Les renseignements qu'il porte + Aux ennemis sont ceux que je lui donne, en sorte + Que l'on peut influer sur leurs décisions. + +CYRANO: + C'est un gredin ! + +DE GUICHE (se nouant nonchalamment son écharpe): + C'est très commode. Nous disions ?. . . + --Ah ! J'allais vous apprendre un fait. Cette nuit même, + Pour nous ravitailler tentant un coup suprême, + Le maréchal s'en fut vers Dourlens, sans tambours; + Les vivandiers du Roi sont là; par les labours + Il les joindra; mais pour revenir sans encombre, + Il a pris avec lui des troupes en tel nombre + Que l'on aurait beau jeu, certe, en nous attaquant: + La moitié de l'armée est absente du camp ! + +CARBON: + Oui, si les Espagnols savaient, ce serait grave. + Mais ils ne savent pas ce départ ? + +DE GUICHE: + Ils le savent. + Ils vont nous attaquer. + +CARBON: + Ah ! + +DE GUICHE: + Mon faux espion + M'est venu prévenir de leur agression. + Il ajouta: "J'en peux déterminer la place; + Sur quel point voulez-vous que l'attaque se fasse ? + Je dirai que de tous c'est le moins défendu, + Et l'effort portera sur lui."--J'ai répondu: + "C'est bon. Sortez du camp. Suivez des yeux la ligne: + Ce sera sur le point d'où je vous ferai signe." + +CARBON (aux cadets): + Messieurs, préparez-vous ! + (Tous se lèvent. Bruit d'épées et de ceinturons qu'on boucle.) + +DE GUICHE: + C'est dans une heure. + +PREMIER CADET: + Ah !. . .bien !. . . + (Ils se rasseyent tous. On reprend la partie interrompue.) + +DE GUICHE (à Carbon): + Il faut gagner du temps. Le maréchal revient. + +CARBON: + Et pour gagner du temps ? + +DE GUICHE: + Vous aurez l'obligeance + De vous faire tuer. + +CYRANO: + Ah ! voilà la vengeance ? + +DE GUICHE: + Je ne prétendrai pas que si je vous aimais + Je vous eusse choisis vous et les vôtres, mais, + Comme à votre bravoure on n'en compare aucune, + C'est mon Roi que je sers en servant ma rancune. + +CYRANO (saluant): + Souffrez que je vous sois, monsieur, reconnaissant. + +DE GUICHE (saluant): + Je sais que vous aimez vous battre un contre cent. + Vous ne vous plaindrez pas de manquer de besogne. + (Il remonte, avec Carbon.) + +CYRANO (aux cadets): + Eh bien donc ! nous allons au blason de Gascogne, + Qui porte six chevrons, messieurs, d'azur et d'or, + Joindre un chevron de sang qui lui manquait encor ! + (De Guiche cause bas avec Carbon de Castel-Jaloux, au fond. On donne + des ordres. La résistance se prépare. Cyrano va vers Christian qui est + resté immobile, les bras croisés.) + +CYRANO (lui mettant la main sur l'épaule): + Christian ? + +CHRISTIAN (secouant la tête): + Roxane ! + +CYRANO: + Hélas ! + +CHRISTIAN: + Au moins, je voudrais mettre + Tout l'adieu de mon coeur dans une belle lettre !. . . + +CYRANO: + Je me doutais que ce serait pour aujourd'hui. + (Il tire un billet de son pourpoint): + Et j'ai fait tes adieux. + +CHRISTIAN: + Montre !. . . + +CYRANO: + Tu veux ?. . . + +CHRISTIAN (lui prenant la lettre): + Mais oui ! + (Il l'ouvre, lit et s'arrête): + Tiens ! + +CYRANO: + Quoi ? + +CHRISTIAN: + Ce petit rond ?. . . + +CYRANO (reprenant la lettre vivement, et regardant d'un air naïf): + Un rond ?. . . + +CHRISTIAN: + C'est une larme ! + +CYRANO: + Oui. . .Poète, on se prend à son jeu, c'est le charme !. . . + Tu comprends. . .ce billet,--c'était très émouvant: + Je me suis fait pleurer moi-même en l'écrivant. + +CHRISTIAN: + Pleurer ?. . . + +CYRANO: + Oui. . .parce que. . .mourir n'est pas terrible. + Mais. . .ne plus la revoir jamais. . .voilà l'horrible ! + Car enfin je ne la. . . + (Christian le regarde): + nous ne la. . . + (Vivement): + tu ne la. . . + +CHRISTIAN (lui arrachant la lettre): + Donne-moi ce billet ! + (On entend une rumeur, au loin, dans le camp.) + +LA VOIX D'UNE SENTINELLE: + Ventrebieu, qui va là ? + (Coups de feu. Bruits de voix. Grelots.) + +CARBON: + Qu'est-ce ?. . . + +LA SENTINELLE (qui est sur le talus): + Un carrosse ! + (On se précipite pour voir.) + +CRIS: + Quoi ! Dans le camp ?--Il y entre ! + --Il a l'air de venir de chez l'ennemi !--Diantre ! + Tirez !--Non ! Le cocher a crié !--Crié quoi ?-- + Il a crié: Service du Roi ! + (Tout le monde est sur le talus et regarde au dehors. Les grelots se + rapprochent.) + +DE GUICHE: + Hein ? Du Roi !. . . + (On redescend, on s'aligne.) + +CARBON: + Chapeau bas, tous ! + +DE GUICHE (à la cantonade): + Du Roi !--Rangez-vous, vile tourbe, + Pour qu'il puisse décrire avec pompe sa courbe ! + (Le carrosse entre au grand trot. Il est couvert de boue et de + poussière. Les rideaux sont tirés. Deux laquais derrière. Il s'arrête + net.) + +CARBON (criant): + Battez aux champs ! + (Roulement de tambours. Tous les cadets se découvrent.) + +DE GUICHE: + Baissez le marchepied ! + (Deux hommes se précipitent. La portière s'ouvre.) + +ROXANE (sautant du carrosse): + Bonjour ! + (Le son d'une voix de femme relève d'un seul coup tout ce monde + profondément incliné.--Stupeur.) + + + +Scène 4.V. + +Les mêmes, Roxane. + + +DE GUICHE: + Service du Roi ! Vous ? + +ROXANE: + Mais du seul roi, l'Amour ! + +CYRANO: + Ah ! grand Dieu ! + +CHRISTIAN (s'élancant): + Vous ! Pourquoi ? + +ROXANE: + C'était trop long, ce siège ! + +CHRISTIAN: + Pourquoi ?. . . + +ROXANE: + Je te dirai ! + +CYRANO (qui, au son de sa voix, est resté cloué immobile, sans oser + tourner les yeux vers elle): + Dieu ! La regarderai-je ? + +DE GUICHE: + Vous ne pouvez rester ici ! + +ROXANE (gaiement): + Mais si ! mais si ! + Voulez-vous m'avancer un tambour ?. . . + (Elle s'assied sur un tambour qu'on avance): + Là, merci ! + (Elle rit): + On a tiré sur mon carrosse ! + (Fièrement): + Une patrouille ! + --Il a l'air d'être fait avec une citrouille, + N'est-ce pas ? comme dans le conte, et les laquais + Avec des rats. + (Envoyant des lèvres un baiser à Christian): + Bonjour ! + (Les regardant tous): + Vous n'avez pas l'air gais ! + --Savez-vous que c'est loin, Arras ? + (Apercevant Cyrano): + Cousin, charmée ! + +CYRANO (a'avançant): + Ah çà ! comment ?. . . + +ROXANE: + Comment j'ai retrouvé l'armée ? + Oh ! mon Dieu, mon ami, mais c'est tout simple: j'ai + Marché tant que j'ai vu le pays ravagé. + Ah ! ces horreurs, il a fallu que je les visse + Pour y croire ! Messieurs, si c'est là le service + De votre Roi, le mien vaut mieux ! + +CYRANO: + Voyons, c'est fou ! + Par où diable avez-vous bien pu passer ? + +ROXANE: + Par où ? + Par chez les Espagnols. + +PREMIER CADET: + Ah ! qu'elles sont malignes ! + +DE GUICHE: + Comment avez-vous fait pour traverser leurs lignes ? + +LE BRET: + Cela dut être très difficile !. . . + +ROXANE: + Pas trop. + J'ai simplement passé dans mon carrosse, au trot. + Si quelque hidalgo montrait sa mine altière, + Je mettais mon plus beau sourire à la portière, + Et ces messieurs étant, n'en déplaise aux Français, + Les plus galantes gens du monde,--je passais ! + +CARBON: + Oui, c'est un passe-port, certes, que ce sourire ! + Mais on a fréquemment dû vous sommer de dire + Où vous alliez ainsi, madame ? + +ROXANE: + Fréquemment. + Alors je répondais: "Je vais voir mon amant." + --Aussitôt l'Espagnol à l'air le plus féroce + Refermait gravement la porte du carrosse, + D'un geste de la main à faire envie au Roi + Relevait les mousquets déjà braqués sur moi, + Et superbe de grâce, à la fois, et de morgue, + L'ergot tendu sous la dentelle en tuyau d'orgue, + Le feutre au vent pour que la plume palpitât, + S'inclinait en disant: "Passez, señorita !" + +CHRISTIAN: + Mais, Roxane. . . + +ROXANE: + J'ai dit: mon amant, oui. . .pardonne ! + Tu comprends, si j'avais dit: mon mari, personne + Ne m'eût laissé passer ! + +CHRISTIAN: + Mais. . . + +ROXANE: + Qu'avez-vous ? + +DE GUICHE: + Il faut + Vous en aller d'ici ! + +ROXANE: + Moi ? + +CYRANO: + Bien vite ! + +LE BRET: + Au plus tôt ! + +CHRISTIAN: + Oui ! + +ROXANE: + Mais comment ? + +CHRISTIAN (embarrassé): + C'est que. . . + +CYRANO (de même): + Dans trois quarts d'heure. . . + +DE GUICHE (de même): + . . .ou quatre. . . + +CARBON (de même): + Il vaut mieux. . . + +LE BRET (de même): + Vous pourriez. . . + +ROXANE: + Je reste. On va se battre. + +TOUS: + Oh ! non ! + +ROXANE: + C'est mon mari ! + (Elle se jette dans les bras de Christian): + Qu'on me tue avec toi ! + +CHRISTIAN: + Mais quels yeux vous avez ! + +ROXANE: + Je te dirai pourquoi ! + +DE GUICHE (désespéré): + C'est un poste terrible ! + +ROXANE (se retournant): + Hein ! terrible ? + +CYRANO: + Et la preuve + C'est qu'il nous l'a donné ! + +ROXANE (à De Guiche): + Ah ! vous me vouliez veuve ? + +DE GUICHE: + Oh ! je vous jure !. . . + +ROXANE: + Non ! Je suis folle à présent ! + Et je ne m'en vais plus !--D'ailleurs, c'est amusant. + +CYRANO: + Eh quoi ! la précieuse était une héroïne ? + +ROXANE: + Monsieur de Bergerac, je suis votre cousine. + +UN CADET: + Nous vous défendrons bien ! + +ROXANE (enfiévrée de plus en plus): + Je le crois, mes amis ! + +UN AUTRE (avec enivrement): + Tout le camp sent l'iris ! + +ROXANE: + Et j'ai justement mis + Un chapeau qui fera très bien dans la bataille !. . . + (Regardant de Guiche): + Mais peut-être est-il temps que le comte s'en aille: + On pourrait commencer. + +DE GUICHE: + Ah ! c'en est trop ! Je vais + Inspecter mes canons, et reviens. . .Vous avez + Le temps encor: changez d'avis ! + +ROXANE: + Jamais ! + (De Guiche sort.) + + + +Scène 4.VI. + +Les mêmes, moins De Guiche. + + +CHRISTIAN (suppliant): + Roxane !. . . + +ROXANE: + Non ! + +PREMIER CADET (aux autres): + Elle reste ! + +TOUS (se précipitant, se bousculant, s'astiquant): + Un peigne !--Un savon !--Ma basane + Est trouée: une aiguille !--Un ruban !--Ton miroir !-- + Mes manchettes !--Ton fer à moustache !--Un rasoir !. . . + +ROXANE (à Cyrano qui la supplie encore): + Non ! rien ne me fera bouger de cette place ! + +CARBON (après s'être, comme les autres, sanglé, épousseté, avoir brossé + son chapeau, redressé sa plume et tiré ses manchettes, s'avance vers + Roxane, et cérémonieusement): + Peut-être siérait-il que je vous présentasse, + Puisqu'il en est ainsi, quelques de ces messieurs + Qui vont avoir l'honneur de mourir sous vos yeux. + (Roxane s'incline et elle attend, debout au bras de Christian. Carbon + présente): + Baron de Peyrescous de Colignac ! + +LE CADET (saluant): + Madame. . . + +CARBON (continuant): + Baron de Casterac de Cahuzac.--Vidame + De Malgouyre Estressac Lésbas d'Escarabiot.-- + Chevalier d'Antignac-Juzet.--Baron Hillot + De Blagnac-Saléchan de Castel Crabioules. . . + +ROXANE: + Mais combien avez-vous de noms, chacun ? + +LE BARON HILLOT: + Des foules ! + +CARBON (à Roxane): + Ouvrez la main qui tient votre mouchoir. + +ROXANE (ouvre la main et le mouchoir tombe): + Pourquoi ? + (Toute la compagnie fait le mouvement de s'élancer pour le ramasser.) + +CARBON (le ramassant vivement): + Ma compagnie était sans drapeau ! Mais ma foi, + C'est le plus beau du camp qui flottera sur elle ! + +ROXANE (souriant): + Il est un peu petit. + +CARBON (attachant le mouchoir à la hampe de sa lance de capitaine): + Mais il est en dentelle ! + +UN CADET (aux autres): + Je mourrais sans regret ayant vu ce minois, + Si j'avais seulement dans le ventre une noix !. . . + +CARBON (qui l'a entendu, indigné): + Fi ! parler de manger lorsqu'une exquise femme !. . . + +ROXANE: + Mais l'air du camp est vif et, moi-même, m'affame: + Pâtés, chaud-froids, vins fins:--mon menu, le voilà ! + --Voulez-vous m'apporter tout cela ! + (Consternation.) + +UN CADET: + Tout cela ! + +UN AUTRE: + Où le prendrions-nous, grand Dieu ? + +ROXANE (tranquillement): + Dans mon carrosse. + +TOUS: + Hein ? + +ROXANE: + Mais il faut qu'on serve et découpe, et désosse ! + Regardez mon cocher d'un peu plus près, messieurs, + Et vous reconnaîtrez un homme précieux: + Chaque sauce sera, si l'on veut, réchauffée ! + +LES CADETS (se ruant vers le carrosse): + C'est Ragueneau ! + (Acclamations): + Oh ! Oh ! + +ROXANE (les suivant des yeux): + Pauvre gens ! + +CYRANO (lui baisant la main): + Bonne fée ! + +RAGUENEAU (debout sur le siège comme un charlatan en place publique): + Messieurs !. . . + (Enthousiasme.) + +LES CADETS: + Bravo ! Bravo ! + +RAGUENEAU: + Les Espagnols n'ont pas, + Quand passaient tant d'appas, vu passer le repas ! + (Applaudissements.) + +CYRANO (bas à Christian): + Hum ! hum ! Christian ! + +RAGUENEAU: + Distraits par la galanterie + Ils n'ont pas vu. . . + (Il tire de son siège un plat qu'il élève): + la galantine !. . . + (Applaudissements. La galantine passe de mains en mains.) + +CYRANO (bas à Christian): + Je t'en prie, + Un seul mot !. . . + +RAGUENEAU: + Et Vénus sut occuper leur oeil + Pour que Diane en secret, pût passer. . . + (Il brandit un gigot): + son chevreuil ! + (Enthousiasme. Le gigot est saisi par vingt mains tendues.) + +CYRANO (bas à Christian): + Je voudrais te parler ! + +ROXANE (aux cadets qui redescendent, les bras chargés de victuailles): + Posez cela par terre ! + (Elle met le couvert sur l'herbe, aidée des deux laquais + imperturbables qui étaient derrière le carrosse): + +ROXANE (à Christian, au moment où Cyrano allait l'entraîner à part): + Vous, rendez-vous utile ? + (Christian vient l'aider. Mouvement d'inquiétude de Cyrano.) + +RAGUENEAU: + Un paon truffé ! + +PREMIER CADET (épanoui, qui descend en coupant une large tranche de + jambon): + Tonnerre ! + Nous n'aurons pas couru notre dernier hasard + Sans faire un gueuleton. . . + (Se reprenant vivement en voyant Roxane): + pardon ! un balthazar ! + +RAGUENEAU (lançant les coussins du carrosse): + Les coussins sont remplis d'ortolans ! + (Tumulte. On éventre les coussins. Rires. Joie.) + +TROISIÈME CADET: + Ah ! Viédaze ! + +RAGUENEAU (lançant des flacons de vin rouge): + Des flacons de rubis !-- + (De vin blanc): + Des flacons de topaze ! + +ROXANE (jetant une nappe pliée à la figure de Cyrano): + Défaites cette nappe !. . .Eh ! hop ! Soyez léger ! + +RAGUENEAU (brandissant une lanterne arrachée): + Chaque lanterne est un petit garde-manger ! + +CYRANO (bas à Christian, pendant qu'ils arrangent la nappe ensemble): + Il faut que je te parle avant que tu lui parles ! + +RAGUENEAU (de plus en plus lyrique): + Le manche de mon fouet est un saucisson d'Arles ! + +ROXANE (versant du vin, servant): + Puisqu'on nous fait tuer, morbleu ! nous nous moquons + Du reste de l'armée !--Oui ! tout pour les Gascons ! + Et si De Guiche vient, personne ne l'invite ! + (Allant de l'un à l'autre): + Là, vous avez le temps.--Ne manger pas si vite !-- + Buvez un peu.--Pourquoi pleurez-vous ? + +PREMIER CADET: + C'est trop bon !. . . + +ROXANE: + Chut !--Rouge ou blanc ?--Du pain pour monsieur de Carbon ! + --Un couteau !--Votre assiette !--Un peu de croûte ?--Encore ? + Je vous sers !--Du bourgogne ?--Une aile ? + +CYRANO (qui la suit, les bras chargés de plats, l'aidant à servir): + Je l'adore ! + +ROXANE (allant vers Christian): + Vous ? + +CHRISTIAN: + Rien. + +ROXANE: + Si ! ce biscuit, dans du muscat. . .deux doigts ! + +CHRISTIAN (essayant de la retenir): + Oh ! dites-moi pourquoi vous vîntes ? + +ROXANE: + Je me dois + A ces malheureux. . .Chut ! Tout à l'heure !. . . + +LE BRET (qui était remonté au fond, pour passer, au bout d'une lance, un + pain à la sentinelle du talus): + De Guiche ! + +CYRANO: + Vite, cachez flacon, plat, terrine, bourriche ! + Hop !--N'ayons l'air de rien !. . . + (A Ragueneau): + Toi, remonte d'un bond + Sur ton siège !--Tout est caché ?. . . + (En un clin d'oeil tout a été repoussé dans les tentes, ou caché sous + les vêtements, sous les manteaux, dans les feutres.--De Guiche entre + vivement--et s'arrête, tout d'un coup, reniflant.--Silence.) + + + +Scène 4.VII. + +Les mêmes, De Guiche. + + +DE GUICHE: + Cela sent bon. + +UN CADET (chantonnant d'un air détaché): + To lo lo !. . . + +DE GUICHE (s'arrêtant et le regardant): + Qu'avez-vous, vous ?. . .Vous êtes tout rouge ! + +LE CADET: + Moi ?. . .Mais rien. C'est le sang. On va se battre: il bouge ! + +UN AUTRE: + Poum. . .poum. . .poum. . . + +DE GUICHE (se retournant): + Qu'est cela ? + +LE CADET (légèrement gris): + Rien ! C'est une chanson ! + Une petite. . . + +DE GUICHE: + Vous êtes gai, mon garçon ! + +LE CADET: + L'approche du danger ! + +DE GUICHE (appelant Carbon de Castel-Jaloux, pour donner un ordre): + Capitaine ! je. . . + (Il s'arrête en le voyant): + Peste ! + Vous avez bonne mine aussi ! + +CARBON (cramoisi, et cachant une bouteille derrière son dos, avec an + geste évasif): + Oh !. . . + +DE GUICHE: + Il me reste + Un canon que j'ai fait porter. . . + (Il montre un endroit dans la coulisse): + là, dans ce coin, + Et vos hommes pourront s'en servir au besoin. + +UN CADET (se dandinant): + Charmante attention ! + +UN AUTRE (lui souriant gracieusement): + Douce sollicitude ! + +DE GUICHE: + Ah ça ! mais ils sont fous !-- + (Sèchement): + N'ayant pas l'habitude + Du canon, prenez garde au recul. + +LE PREMIER CADET: + Ah ! pfftt ! + +DE GUICHE (allant à lui, furieux): + Mais !. . . + +LE CADET: + Le canon des Gascons ne recule jamais ! + +DE GUICHE (le prenant par le bras et le secouant): + Vous êtes gris !. . .De quoi ? + +LE CADET (superbe): + De l'odeur de la poudre ! + +DE GUICHE (haussant les épaules, le repousse et va vivement à Roxane): + Vite, à quoi daignez-vous, madame, vous résoudre ? + +ROXANE: + Je reste ! + +DE GUICHE: + Fuyez ! + +ROXANE: + Non ! + +DE GUICHE: + Puisqu'il en est ainsi, + Qu'on me donne un mousquet ! + +CARBON: + Comment ? + +DE GUICHE: + Je reste aussi. + +CYRANO: + Enfin, Monsieur ! voilà de la bravoure pure ! + +PREMIER CADET: + Seriez-vous un Gascon malgré votre guipure ? + +ROXANE: + Quoi !. . . + +DE GUICHE: + Je ne quitte pas une femme en danger. + +DEUXIÈME CADET (au premier): + Dis donc ! Je crois qu'on peut lui donner à manger ! + (Toutes les victuailles reparaissent comme par enchantement.) + +DE GUICHE (dont les yeux s'allument): + Des vivres ! + +UN TROISIÈME CADET: + Il en sort de sous toutes les vestes ! + +DE GUICHE (se maîtrisant, avec hauteur): + Est-ce que vous croyez que je mange vos restes ? + +CYRANO (saluant): + Vous faites des progrès ! + +DE GUICHE (fièrement, et à qui échappe sur le dernier mot une légère + pointe d'accent): + Je vais me battre à jeun ! + +PREMIER CADET (exultant de joie): + A jeung ! Il vient d'avoir l'accent ! + +DE GUICHE (riant): + Moi ? + +LE CADET: + C'en est un ! + (Ils se mettent tous à danser.) + +CARBON DE CASTEL-JALOUX (qui a disparu depuis un moment derrière le + talus, reparaissant sur la crête): + J'ai rangé mes piquiers, leur troupe est résolue ! + (Il montre une ligne de piques qui dépasse la crête.) + +DE GUICHE (à Roxane, en s'inclinant): + Acceptez-vous ma main pour passer leur revue ?. . . + (Elle la prend, ils remontent vers le talus. Tous le monde se découvre + et les suit.) + +CHRISTIAN (allant à Cyrano, vivement): + Parle vite ! + (Au moment où Roxane paraît sur la crête, les lances disparaissent, + abaissées pour le salut, un cri s'élève: elle s'incline.) + +LES PIQUIERS (au dehors): + Vivat ! + +CHRISTIAN: + Quel était ce secret ?. . . + +CYRANO: + Dans le cas où Roxane. . . + +CHRISTIAN: + Eh bien ?. . . + +CYRANO: + Te parlerait + Des lettres ?. . . + +CHRISTIAN: + Oui, je sais !. . . + +CYRANO: + Ne fais pas la sottise + De t'étonner. . . + +CHRISTIAN: + De quoi ? + +CYRANO: + Il faut que je te dise !. . . + Oh ! mon Dieu, c'est tout simple, et j'y pense aujourd'hui + En la voyant. Tu lui. . . + +CHRISTIAN: + Parle vite ! + +CYRANO: + Tu lui. . . + As écrit plus souvent que tu ne crois. + +CHRISTIAN: + Hein ? + +CYRANO: + Dame ! + Je m'en étais chargé: j'interprétais ta flamme ! + J'écrivais quelquefois sans te dire: j'écris ! + +CHRISTIAN: + Ah ? + +CYRANO: + C'est tout simple ! + +CHRISTIAN: + Mais comment t'y es-tu pris, + Depuis qu'on est bloqué pour ?. . . + +CYRANO: + Oh !. . .avant l'aurore + Je pouvais traverser. . . + +CHRISTIAN (se croisant les bras): + Ah ! c'est tout simple encore ? + Et qu'ai-je écrit de fois par semaine ?. . .Deux ?--Trois ?-- + Quatre ?-- + +CYRANO: + Plus. + +CHRISTIAN: + Tous les jours ? + +CYRANO: + Oui, tous les jours.--Deux fois. + +CHRISTIAN (violemment): + Et cela t'enivrait, et l'ivresse était telle + Que tu bravais la mort. . . + +CYRANO (voyant Roxane qui revient): + Tais-toi ! Pas devant elle ! + (Il rentre vivement dans sa tente.) + + + +Scène 4.VIII. + +Roxane, Christian; au fond, allées et venues de cadets. Carbon et De +Guiche donnent des ordres. + + +ROXANE (courant à Christian): + Et maintenant, Christian !. . . + +CHRISTIAN (lui prenant les mains): + Et maintenant, dis-moi + Pourquoi, par ces chemins effroyables, pourquoi + A travers tous ces rangs de soudards et de reîtres, + Tu m'a rejoint ici ? + +ROXANE: + C'est à cause des lettres ! + +CHRISTIAN: + Tu dis ? + +ROXANE: + Tant pis pour vous si je cours ces dangers ! + Ce sont vos lettres qui m'ont grisée ! Ah ! songez + Combien depuis un mois vous m'en avez écrites, + Et plus belles toujours ! + +CHRISTIAN: + Quoi ! pour quelques petites + Lettres d'amour. . . + +ROXANE: + Tais-toi ! Tu ne peux pas savoir ! + Mon Dieu, je t'adorais, c'est vrai, depuis qu'un soir, + D'une voix que je t'ignorais, sous ma fenêtre, + Ton âme commença de se faire connaître. . . + Eh bien ! tes lettres, c'est, vois-tu, depuis un mois, + Comme si tout le temps je l'entendais, ta voix + De ce soir-là, si tendre, et qui vous enveloppe ! + Tant pis pour toi, j'accours. La sage Pénélope + Ne fût pas demeurée à broder sous son toit, + Si le seigneur Ulysse eût écrit comme toi, + Mais pour le joindre, elle eût, aussi folle qu'Hélène, + Envoyé promener ses pelotons de laine !. . . + +CHRISTIAN: + Mais. . . + +ROXANE: + Je lisais, je relisais, je défaillais, + J'étais à toi. Chacun de ces petits feuillets + Était comme un pétale envolé de ton âme. + On sent à chaque mot de ces lettres de flamme + L'amour puissant, sincère. . . + +CHRISTIAN: + Ah ! sincère et puissant ? + Cela se sent, Roxane ?. . . + +ROXANE: + Oh ! si cela se sent ! + +CHRISTIAN: + Et vous venez ?. . . + +ROXANE: + Je viens (ô mon Christian, mon maître ! + Vous me relèveriez si je voulais me mettre + A vos genoux, c'est donc mon âme que j'y mets, + Et vous ne pourrez plus la relever jamais !) + Je viens te demander pardon (et c'est bien l'heure + De demander pardon, puisqu'il se peut qu'on meure !) + De t'avoir fait d'abord, dans ma frivolité, + L'insulte de t'aimer pour ta seule beauté ! + +CHRISTIAN (avec épouvante): + Ah ! Roxane ! + +ROXANE: + Et plus tard, mon ami, moins frivole, + --Oiseau qui saute avant tout à fait qu'il s'envole,-- + Ta beauté m'arrêtant, ton âme m'entraînant, + Je t'aimais pour les deux ensemble !. . . + +CHRISTIAN: + Et maintenant ? + +ROXANE: + Eh bien ! toi-même enfin l'emporte sur toi-même, + Et ce n'est plus que pour ton âme que je t'aime ! + +CHRISTIAN (reculant): + Ah ! Roxane ! + +ROXANE: + Sois donc heureux. Car n'être aimé + Que pour ce dont on est un instant costumé, + Doit mettre un coeur avide et noble à la torture; + Mais ta chère pensée efface ta figure, + Et la beauté par quoi tout d'abord tu me plus, + Maintenant j'y vois mieux. . .et je ne la vois plus ! + +CHRISTIAN: + Oh !. . . + +ROXANE: + Tu doutes encor d'une telle victoire ?. . . + +CHRISTIAN (douloureusement): + Roxane ! + +ROXANE: + Je comprends, tu ne peux pas y croire, + A cet amour ?. . . + +CHRISTIAN: + Je ne veux pas de cet amour ! + Moi, je veux être aimé plus simplement pour. . . + +ROXANE: + Pour + Ce qu'en vous elles ont aimé jusqu'à cette heure ? + Laissez-vous donc aimer d'une façon meilleure ! + +CHRISTIAN: + Non ! c'était mieux avant ! + +ROXANE: + Ah ! tu n'y entends rien ! + C'est maintenant que j'aime mieux, que j'aime bien ! + C'est ce qui te fait toi, tu m'entends, que j'adore ! + Et moins brillant. . . + +CHRISTIAN: + Tais-toi ! + +ROXANE: + Je t'aimerais encore ! + Si toute ta beauté tout d'un coup s'envolait. . . + +CHRISTIAN: + Oh ! ne dis pas cela ! + +ROXANE: + Si, je le dis ! + +CHRISTIAN: + Quoi ? laid ? + +ROXANE: + Laid ! je le jure ! + +CHRISTIAN: + Dieu ! + +ROXANE: + Et ta joie est profonde ? + +CHRISTIAN (d'une voix étouffée): + Oui. . . + +ROXANE: + Qu'as-tu ? + +CHRISTIAN (la repoussant doucement): + Rien. Deux mots à dire: une seconde. . . + +ROXANE: + Mais ?. . . + +CHRISTIAN (lui montrant un groupe de cadets, au fond): + A ces pauvres gens mon amour t'enleva: + Va leur sourire un peu puisqu'ils vont mourir. . .va ! + +ROXANE (attendrie): + Cher Christian !. . . + (Elle remonte vers les Gascons qui s'empressent repectueusement autour + d'elle.) + + + +Scène 4.IX. + +Christian, Cyrano; au fond Roxane causant avec Carbon et quelques cadets. + + +CHRISTIAN (appelant vers la tente de Cyrano): + Cyrano ? + +CYRANO (reparaissant, armé pour la bataille): + Qu'est-ce ? Te voilà blême ! + +CHRISTIAN: + Elle ne m'aime plus ! + +CYRANO: + Comment ? + +CHRISTIAN: + C'est toi qu'elle aime ! + +CYRANO: + Non ! + +CHRISTIAN: + Elle n'aime plus que mon âme ! + +CYRANO: + Non ! + +CHRISTIAN: + Si ! + C'est donc bien toi qu'elle aime,--et tu l'aimes aussi ! + +CYRANO: + Moi ? + +CHRISTIAN: + Je le sais. + +CYRANO: + C'est vrai. + +CHRISTIAN: + Comme un fou. + +CYRANO: + Davantage. + +CHRISTIAN: + Dis-le-lui ! + +CYRANO: + Non ! + +CHRISTIAN: + Pourquoi ? + +CYRANO: + Regarde mon visage ! + +CHRISTIAN: + Elle m'aimerait laid ! + +CYRANO: + Elle te l'a dit ! + +CHRISTIAN: + Là ! + +CYRANO: + Ah ! je suis bien content qu'elle t'ait dit cela ! + Mais va, va, ne crois pas cette chose insensée ! + --Mon Dieu, je suis content qu'elle ait eu la pensée + De la dire,--mais va, ne la prend pas au mot, + Va, ne deviens pas laid: elle m'en voudrait trop ! + +CHRISTIAN: + C'est ce que je veux voir ! + +CYRANO: + Non, non ! + +CHRISTIAN: + Qu'elle choisisse ! + Tu vas lui dire tout ! + +CYRANO: + Non, non ! Pas ce supplice. + +CHRISTIAN: + Je tuerais ton bonheur parce que je suis beau ? + C'est trop injuste ! + +CYRANO: + Et moi, je mettrais au tombeau + Le tien parce que, grâce au hasard qui fait naître, + J'ai le don d'exprimer. . .ce que tu sens peut-être ? + +CHRISTIAN: + Dis-lui tout ! + +CYRANO: + Il s'obstine à me tenter, c'est mal ! + +CHRISTIAN: + Je suis las de porter en moi-même un rival ! + +CYRANO: + Christian ! + +CHRISTIAN: + Notre union--sans témoins--clandestine, + --Peut se rompre,--si nous survivons ! + +CYRANO: + Il s'obstine !. . . + +CHRISTIAN: + Oui, je veux être aimé moi-même, ou pas du tout ! + --Je vais voir ce qu'on fait, tiens ! Je vais jusqu'au bout + Du poste; je reviens: parle, et qu'elle préfère + L'un de nous deux ! + +CYRANO: + Ce sera toi ! + +CHRISTIAN: + Mais. . .je l'espère ! + (Il appelle): + Roxane ! + +CYRANO: + Non ! Non ! + +ROXANE (accourant): + Quoi ? + +CHRISTIAN: + Cyrano vous dira + Une chose importante. . . + (Elle va vivement à Cyrano. Christian sort.) + + + +Scène 4.X. + +Roxane, Cyrano, puis Le Bret, Carbon de Castel-Jaloux, les cadets, +Ragueneau, de Guiche, etc. + + +ROXANE: + Importante ? + +CYRANO (éperdu): + Il s'en va !. . . + (A Roxane): + Rien !. . .Il attache,--oh ! Dieu ! vous devez le connaître !-- + De l'importance à rien ! + +ROXANE (vivement): + Il a douté peut-être + De ce que j'ai dit là ?. . .J'ai vu qu'il a douté !. . . + +CYRANO (lui prenant la main): + Mais avez-vous bien dit, d'ailleurs, la vérité ? + +ROXANE: + Oui, oui, je l'aimerais même. . . + (Elle hésite une seconde.) + +CYRANO (souriant tristement): + Le mot vous gêne + Devant moi ? + +ROXANE: + Mais. . . + +CYRANO: + Il ne me fera pas de peine ! + --Même laid ? + +ROXANE: + Même laid ! + (Mousqueterie au dehors): + Ah ! tiens, on a tiré ! + +CYRANO (ardemment): + Affreux ? + +ROXANE: + Affreux ! + +CYRANO: + Défiguré ! + +ROXANE: + Défiguré ! + +CYRANO: + Grotesque ? + +ROXANE: + Rien ne peut me le rendre grotesque ! + +CYRANO: + Vous l'aimeriez encore ? + +ROXANE: + Et davantage presque ! + +CYRANO (perdant la tête, à part): + Mon Dieu, c'est vrai, peut-être, et le bonheur est là ! + (A Roxane): + Je. . .Roxane. . .écoutez !. . . + +LE BRET (entrant rapidement, appelle à mi-voix): + Cyrano ! + +CYRANO (se retournant): + Hein ? + +LE BRET: + Chut ! + (Il lui dit un mot tout bas.) + +CYRANO (laissant échapper la main de Roxane, avec un cri): + Ah !. . . + +ROXANE: + Qu'avez vous ? + +CYRANO (à lui-même, avec stupeur): + C'est fini. + (Détonations nouvelles.) + +ROXANE: + Quoi ? Qu'est-ce encore ? On tire ? + (Elle remonte pour regarder au dehors.) + +CYRANO: + C'est fini, jamais plus je ne pourrai le dire ! + +ROXANE (voulant s'élancer): + Que se passe-t-il ? + +CYRANO (vivement, l'arrêtant): + Rien ! + (Des cadets sont entrés, cachant quelque chose qu'ils portent, et ils + forment un groupe empêchant Roxane d'approcher.) + +ROXANE: + Ces hommes ? + +CYRANO (l'éloignant): + Laissez-les !. . . + +ROXANE: + Mais qu'alliez-vous me dire avant ?. . . + +CYRANO: + Ce que j'allais + Vous dire ?. . .rien, oh ! rien, je le jure, madame ! + (Solennellement): + Je jure que l'esprit de Christian, que son âme + Étaient. . . + (Se reprenant avec terreur): + sont les plus grands. . . + +ROXANE: + Étaient ? + (Avec un grand cri): + Ah !. . . + (Elle se précipite et écarte tout le monde.) + +CYRANO: + C'est fini ! + +ROXANE (voyant Christian couché dans son manteau): + Christian ! + +LE BRET (à Cyrano): + Le premier coup de feu le l'ennemi ! + (Roxane se jette sur le corps de Christian. Nouveaux coups de feu. + Cliquetis. Rumeurs. Tambours.) + +CARBON DE CASTEL-JALOUX (l'épée au poing): + C'est l'attaque ! Aux mousquets ! + (Suivi des cadets, il passe de l'autre côté du talus.) + +ROXANE: + Christian ! + +LA VOIX DE CARBON (derrière le talus): + Qu'on se dépêche ! + +ROXANE: + Christian ! + +CARBON: + Alignez-vous ! + +ROXANE: + Christian ! + +CARBON: + Mesurez. . .mèche ! + (Ragueneau est accouru, apportant de l'eau dans un casque.) + +CHRISTIAN (d'une voix mourante): + Roxane !. . . + +CYRANO (vite et bas à l'oreille de Christian, pendant que Roxane affolée + trempe dans l'eau, pour le panser, un morceau de linge arraché à sa + poitrine): + J'ai tout dit. Ce toi qu'elle aime encor ! + (Christian ferme les yeux.) + +ROXANE: + Quoi, mon amour ? + +CARBON: + Baguette haute ! + +ROXANE (à Cyrano): + Il n'est pas mort ?. . . + +CARBON: + Ouvrez la charge avec les dents ! + +ROXANE: + Je sens sa joue + Devenir froide, là, contre la mienne ! + +CARBON: + En joue ! + +ROXANE: + Une lettre sur lui ! + (Elle l'ouvre): + Pour moi ! + +CYRANO (à part): + Ma lettre ! + +CARBON: + Feu ! + (Mousqueterie. Cris. Bruit de bataille.) + +CYRANO (voulant dégager sa main que tient Roxane agenouillée): + Mais, Roxane, on se bat ! + +ROXANE (le retenant): + Restez encore un peu. + Il est mort. Vous étiez le seul à le connaître. + (Elle pleure doucement): + --N'est-ce pas que c'était un être exquis, un être + Merveilleux ? + +CYRANO (debout, tête nue): + Oui, Roxane. + +ROXANE: + Un poète inouï. + Adorable ? + +CYRANO: + Oui, Roxane. + +ROXANE: + Un esprit sublime ? + +CYRANO: + Oui, + Roxane ! + +ROXANE: + Un coeur profond, inconnu du profane, + Une âme magnifique et charmante ? + +CYRANO (fermement): + Oui, Roxane ! + +ROXANE (se jetant sur le corps de Christian): + Il est mort ! + +CYRANO (à part, tirant l'épée): + Et je n'ai qu'à mourir aujourd'hui, + Puisque, sans le savoir, elle me pleure en lui ! + (Trompettes au loin.) + +DE GUICHE (qui reparaît sur le talus, décoiffé, blessé au front, d'une + voix tonnante): + C'est le signal promis ! Des fanfares de cuivres ! + Les Français vont rentrer au camp avec des vivres ! + Tenez encore un peu ! + +ROXANE: + Sur sa lettre, du sang, + Des pleurs ! + +UNE VOIX (au dehors, criant): + Rendez-vous ! + +VOIX DES CADETS: + Non ! + +RAGUENEAU (qui, grimpé sur son carrosse, regarde la bataille par-dessus + le talus): + Le péril va croissant ! + +CYRANO (à de Guiche, lui montrant Roxane): + Emportez-la ! Je vais charger ! + +ROXANE (baisant la lettre, d'une voix mourante): + Son sang ! ses larmes !. . . + +RAGUENEAU (sautant à bas du carrosse pour courir vers elle): + Elle s'évanouit ! + +DE GUICHE (sur le talus, aux cadets, avec rage): + Tenez bon ! + +UNE VOIX (au dehors): + Bas les armes ! + +VOIX DES CADETS: + Non ! + +CYRANO (à de Guiche): + Vous avez prouvé, Monsieur, votre valeur: + (Lui montrant Roxane): + Fuyez en la sauvant ! + +DE GUICHE (qui court à Roxane et l'enlève dans ses bras): + Soit ! Mais on est vainqueur + Si vous gagnez du temps ! + +CYRANO: + C'est bon ! + (Criant vers Roxane que de Guiche, aidé de Ragueneau, emporte évanouie): + Adieu, Roxane ! + (Tumulte. Cris. Des cadets reparaissent blessés et viennent tomber en + scène. Cyrano se précipitant au combat est arrêté sur la crête par + Carbon de Castel-Jaloux, couvert de sang.) + +CARBON: + Nous plions ! J'ai reçu deux coups de pertuisane ! + +CYRANO (criant aux Gascons): + Hardi ! Reculès pas, drollos ! + (A Carbon, qu'il soutient): + N'ayez pas peur ! + J'ai deux morts à venger: Christian et mon bonheur ! + (Ils redescendent. Cyrano brandit la lance où est attaché le mouchoir + de Roxane): + Flotte, petit drapeau de dentelle à son chiffre ! + (Il la plante en terre; il crie aux cadets): + Toumbé dèssus ! Escrasas lous ! + (Au fifre): + Un air de fifre ! + (Le fifre joue. Des blessés se relèvent. Des cadets dégringolant le + talus, viennent se grouper autour de Cyrano et du petit drapeau. Le + carrosse se couvre et se remplit d'hommes, se hérisse d'arquebuses, se + transforme en redoute.) + +UN CADET (paraissant, à reculons, sur la crête, se battant toujours, crie): + Ils montent le talus ! + (et tombe mort.) + +CYRANO: + On va les saluer ! + (Le talus se couronne en un instant d'une rangée terrible d'ennemis. + Les grands étendards des Impériaux se lèvent): + Feu ! + (Décharge générale.) + +CRI (dans les rangs ennemis): + Feu ! + (Riposte meurtrière. Les cadets tombent de tous côtés.) + +UN OFFICIER ESPAGNOL (se découvrant): + Quels sont ces gens qui se font tous tuer ? + +CYRANO (récitant debout au milieu des balles): + Ce sont les cadets de Gascogne, + De Carbon de Castel-Jaloux; + Bretteurs et menteurs sans vergogne. . . + (Il s'élance, suivi des quelques survivants): + Ce sont les cadets. . . + (Le reste se perd dans la bataille.) + + +Rideau. + + + + +Acte V. + +La Gazette de Cyrano. + +Quinze ans après, en 1655. Le parc du couvent que les Dames de la Croix +occupaient à Paris. + +Superbes ombrages. A gauche, la maison; vaste perron sur lequel ouvrent +plusieurs portes. Un arbre énorme au milieu de la scène, isolé au milieu +d'une petite place ovale. A droite, premier plan, parmi de grands buis, +un banc de pierre demi-circulaire. + +Tout le fond du théâtre est traversé par une allée de marroniers qui +aboutit à droite, quatrième plan, à la porte d'une chapelle entre-vue +parmi les branches. A travers le double rideau d'arbres de cette allée, +on aperçoit des fuites de pelouses, d'autres allées, des bosquets, les +profondeurs du parc, le ciel. + +La chapelle ouvre une porte latérale sur une colonnade enguirlandée de +vigne rougie, qui vient se perdre à droite, au premier plan, derrière +les buis. + +C'est l'automne. Toute la frondaison est rousse au-dessus des pelouses +fraîches. Taches sombres des buis et des ifs restés verts. Une plaque de +feuilles jaunes sous chaque arbre. Les feuilles jonchent toute la scène, +craquent sous les pas dans les allées, couvrent à demi le perron et les +bancs. + +Entre le banc de droite et l'arbre, un grand métier à broder devant +lequel une petite chaise a été apportée. Paniers pleins d'écheveaux et +de pelotons. Tapisserie commencée. + +Au lever du rideau, des soeurs vont et viennent dans le parc; +quelques-unes sont assises sur le banc autour d'une religieuse plus +âgée. Des feuilles tombent. + + + +Scène 5.I. + +Mère Marguerite, Soeur Marthe, Soeur Claire, les soeurs. + + +SOEUR MARTHE (à Mère Marguerite): + Soeur Claire a regardé deux fois comment allait + Sa cornette, devant la glace. + MÈRE MARGUERITE (à soeur Claire): + C'est très laid. + +SOEUR CLAIRE: + Mais soeur Marthe a repris un pruneau de la tarte, + Ce matin: je l'ai vu. + MÈRE MARGUERITE (à soeur Marthe): + C'est très vilain, soeur Marthe. + +SOEUR CLAIRE: + Un tout petit regard ! + +SOEUR MARTHE: + Un tout petit pruneau ! + MÈRE MARGUERITE (sévèrement): + Je le dirai, ce soir, à monsieur Cyrano. + +SOEUR CLAIRE (épouvantée): + Non, il va se moquer ! + +SOEUR MARTHE: + Il dira que les nonnes + Sont très coquettes ! + +SOEUR CLAIRE: + Très gourmandes ! + +MÈRE MARGUERITE (souriant): + Et très bonnes. + +SOEUR CLAIRE: + N'est-ce pas, Mère Marguerite de Jésus, + Qu'il vient, le samedi, depuis dix ans ! + +MÈRE MARGUERITE: + Et plus ! + Depuis que sa cousine à nos béguins de toile + Mêla le deuil mondain de sa coiffe de voile, + Qui chez nous vint s'abattre, il y a quatorze ans, + Comme un grand oiseau noir parmi les oiseaux blancs ! + +SOEUR MARTHE: + Lui seul, depuis qu'elle a pris chambre dans ce cloître, + Sait distraire un chagrin qui ne veut pas décroître. + +TOUTES LES SOEURS: + Il est si drôle !--C'est amusant quand il vient ! + --Il nous taquine !--Il est gentil !--Nous l'aimons bien ! + --Nous fabriquons pour lui des pâtes d'angélique ! + +SOEUR MARTHE: + Mais enfin, ce n'est pas un très bon catholique ! + +SOEUR CLAIRE: + Nous le convertirons. + +LES SOEURS: + Oui ! oui ! + +MÈRE MARGUERITE: + Je vous défends + De l'entreprendre encor sur ce point, mes enfants. + Ne le tourmentez pas: il viendrait moins peut-être ! + +SOEUR MARTHE: + Mais. . .Dieu !. . . + +MÈRE MARGUERITE: + Rassurez-vous: Dieu doit bien le connaître. + +SOEUR MARTHE: + Mais chaque samedi, quand il vient d'un air fier, + Il me dit en entrant: 'Ma soeur, j'ai fait gras, hier !' + +MÈRE MARGUERITE: + Ah ! il vous dit cela ?. . .Eh bien ! la fois dernière + Il n'avait pas mangé depuis deux jours ! + +SOEUR MARTHE: + Ma Mère ! + +MÈRE MARGUERITE: + Il est pauvre. + +SOEUR MARTHE: + Qui vous l'a dit ? + +MÈRE MARGUERITE: + Monsieur Le Bret. + +SOEUR MARTHE: + On ne le secourt pas ? + +MÈRE MARGUERITE: + Non, il se fâcherait. + (Dans une allée du fond, on voit apparaître Roxane, vêtue de noir, + avec la coiffe des veuves et de long voiles; de Guiche, magnifique et + vieillissant, marche auprès d'elle. Ils vont à pas lents. Mère + Marguerite se lève): + --Allons, il faut rentrer. . .Madame Madeleine, + Avec un visiteur, dans le parc se promène. + +SOEUR MARTHE (bas à soeur Claire): + C'est le duc-maréchal de Grammont ? + +SOEUR CLAIRE (regardant): + Oui, je crois. + +SOEUR MARTHE: + Il n'était plus venu la voir depuis des mois ! + +LES SOEURS: + Il est très pris !--La cour !--Les camps ! + +SOEUR CLAIRE: + Les soins du monde ! + (Elles sortent. De Guiche et Roxane descendent en silence et + s'arrêtent près du métier. Un temps.) + + + +Scène 5.II. + +Roxane; le duc de Grammont, ancien comte de Guiche, puis Le Bret et +Ragueneau. + + +LE DUC: + Et vous demeurerez ici, vainement blonde, + Toujours en deuil ? + +ROXANE: + Toujours. + +LE DUC: + Aussi fidèle ? + +ROXANE: + Aussi. + +LE DUC (après un temps): + Vous m'avez pardonné ? + +ROXANE (simplement, regardant la croix du couvent): + Puisque je suis ici. + (Nouveau silence.) + +LE DUC: + Vraiment c'était un être ?. . . + +ROXANE: + Il fallait le connaître ! + +LE DUC: + Ah ! Il fallait ?. . .Je l'ai trop peu connu, peut-être ! + . . .Et son dernier billet, sur votre coeur, toujours ? + +ROXANE: + Comme un doux scapulaire, il pend à ce velours. + +LE DUC: + Même mort, vous l'aimez ? + +ROXANE: + Quelquefois il me semble + Qu'il n'est mort qu'à demi, que nos coeurs sont ensemble, + Et que son amour flotte, autour de moi, vivant ! + +LE DUC (après un silence encore): + Est-ce que Cyrano vient vous voir ? + +ROXANE: + Oui, souvent. + --Ce vieil ami, pour moi, remplace les gazettes. + Il vient; c'est régulier; sous cet arbre où vous êtes + On place son fauteuil, s'il fait beau; je l'attends + En brodant; l'heure sonne; au dernier coup, j'entends + --Car je ne tourne plus même le front !--sa canne + Descendre le perron; il s'assied; il ricane + De ma tapisserie éternelle; il me fait + La chronique de la semaine, et. . . + (Le Bret paraît sur le perron): + Tiens, Le Bret ! + (Le Bret descend): + Comment va notre ami ? + +LE BRET: + Mal. + +LE DUC: + Oh ! + +ROXANE (au duc): + Il exagère ! + +LE BRET: + Tout ce que j'ai prédit: l'abandon, la misère !. . . + Ses épîtres lui font des ennemis nouveaux ! + Il attaque les faux nobles, les faux dévots, + Les faux braves, les plagiaires,--tout le monde. + +ROXANE: + Mais son épée inspire une terreur profonde. + On ne viendra jamais à bout de lui. + +LE DUC (hochant la tête): + Qui sait ? + +LE BRET: + Ce que je crains, ce n'est pas les attaques, c'est + La solitude, la famine, c'est Décembre + Entrant à pas de loup dans son obscure chambre: + Voilà les spadassins qui plutôt le tueront ! + --Il serre chaque jour, d'un cran, son ceinturon. + Son pauvre nez a pris des tons de vieil ivoire. + Il n'a plus qu'un petit habit de serge noire. + +LE DUC: + Ah ! celui-là n'est pas parvenu !--C'est égal, + Ne le plaignez pas trop. + +LE BRET (avec un sourire amer): + Monsieur le maréchal !. . . + +LE DUC: + Ne le plaignez pas trop: il a vécu sans pactes, + Libre dans sa pensée autant que dans ses actes. + +LE BRET (de même): + Monsieur le duc !. . . + +LE DUC (hautainement): + Je sais, oui: j'ai tout; il n'a rien. . . + Mais je lui serrerais bien volontiers la main. + (Saluant Roxane): + Adieu. + +ROXANE: + Je vous conduis. + (Le duc salue Le Bret et se dirige avec Roxane vers le perron.) + +LE DUC (s'arrêtant, tandis qu'elle monte): + Oui, parfois, je l'envie. + --Voyez-vous, lorsqu'on a trop réussi sa vie, + On sent,--n'ayant rien fait, mon Dieu, de vraiment mal !-- + Mille petits dégoûts de soi, dont le total + Ne fait pas un remords, mais une gêne obscure; + Et les manteaux de duc traînent dans leur fourrure, + Pendant que des grandeurs on monte les degrés, + Un bruit d'illusions sèches et de regrets, + Comme, quand vous montez lentement vers ces portes, + Votre robe de deuil traîne des feuilles mortes. + +ROXANE (ironique): + Vous voilà bien rêveur ?. . . + +LE DUC: + Eh ! oui ! + (Au moment de sortir, brusquement): + Monsieur Le Bret ! + (A Roxane): + Vous permettez ? Un mot. + (Il va à Le Bret, et à mi-voix): + C'est vrai: nul n'oserait + Attaquer votre ami; mais beaucoup l'ont en haine; + Et quelqu'un me disait, hier, au jeu, chez la Reine: + "Ce Cyrano pourrait mourir d'un accident." + +LE BRET: + Ah ? + +LE DUC: + Oui. Qu'il sorte peu. Qu'il soit prudent. + +LE BRET (levant les bras au ciel): + Prudent ! + Il va venir. Je vais l'avertir. Oui, mais !. . . + +ROXANE (qui est restée sur le perron, à une soeur qui s'avance vers elle): + Qu'est-ce ? + +LA SOEUR: + Ragueneau vent vous voir, Madame. + +ROXANE: + Qu'on le laisse + Entrer. + (Au duc et à Le Bret): + Il vient crier misère. Étant un jour + Parti pour être auteur, il devint tour à tour + Chantre. . . + +LE BRET: + Étuviste. . . + +ROXANE: + Acteur. . . + +LE BRET: + Bedeau. . . + +ROXANE: + Perruquier. . . + +LE BRET: + Maître + De théorbe. . . + +ROXANE: + Aujourd'hui que pourrait-il bien être ? + +RAGUENEAU (entrant précipitamment): + Ah ! Madame ! + (Il aperçoit Le Bret): + Monsieur ! + +ROXANE (souriant): + Racontez vos malheurs + A Le Bret. Je reviens. + +RAGUENEAU: + Mais, Madame. . . + (Roxane sort sans l'écouter, avec le duc. Il redescend vers le Bret.) + + + +Scène 5.III. + +Le Bret, Ragueneau. + + +RAGUENEAU: + D'ailleurs, + Puisque vous êtes là, j'aime mieux qu'elle ignore ! + --J'allais voir votre ami tantôt. J'étais encore + A vingt pas de chez lui. . .quand je le vois de loin, + Qui sort. Je veux le joindre. Il va tourner le coin + De la rue. . .et je cours. . .lorsque d'une fenêtre + Sous laquelle il passait--est-ce un hasard ?. . .peut-être !-- + Un laquais laisse choir une pièce de bois. + +LE BRET: + Les lâches !. . .Cyrano ! + +RAGUENEAU: + J'arrive et je le vois. . . + +LE BRET: + C'est affreux ! + +RAGUENEAU: + Notre ami, Monsieur, notre poète, + Je le vois, là, par terre, un grand trou dans la tête ! + +LE BRET: + Il est mort ? + +RAGUENEAU: + Non ! mais. . .Dieu ! je l'ai porté chez lui. + Dans sa chambre. . .Ah ! sa chambre ! il faut voir ce réduit ! + +LE BRET: + Il souffre ? + +RAGUENEAU: + Non, Monsieur, il est sans connaissance, + +LE BRET: + Un médecin ? + +RAGUENEAU: + Il en vint un par complaisance, + +LE BRET: + Mon pauvre Cyrano !--Ne disons pas cela + Tout d'un coup à Roxane !--Et ce docteur ? + +RAGUENEAU: + Il a + Parlé,--je ne sais plus,--de fièvre, de méninges !. . . + Ah ! si vous le voyiez--la tête dans des linges !. . . + Courons vite !--Il n'y a personne à son chevet !-- + C'est qu'il pourrait mourir, Monsieur, s'il se levait ! + +LE BRET (l'entraînant vers la droite): + Passons par là ! Viens, c'est plus court ! Par la chapelle ! + +ROXANE (paraissant sur le perron et voyant Le Bret s'éloigner par la + colonnade qui mène a la petite porte de la chapelle): + Monsieur Le Bret ! + (Le Bret et Ragueneau se sauvent sans répondre): + Le Bret s'en va quand on l'appelle ? + C'est quelque histoire encor de ce bon Ragueneau ! + (Elle descend le perron.) + + + +Scène 5.IV. + +Roxane seule, puis deux soeurs, un instant. + + +ROXANE: + Ah ! que ce dernier jour de septembre est donc beau ! + Ma tristesse sourit. Elle qu'Avril offusque, + Se laisse décider par l'automne, moins brusque. + (Elle s'assied à son métier. Deux soeurs sortent de la maison et + apportent un grand fauteuil sous l'arbre): + Ah ! voici le fauteuil classique où vient s'asseoir + Mon vieil ami ! + +SOEUR MARTHE: + Mais c'est le meilleur du parloir ! + +ROXANE: + Merci, ma soeur. + (Les soeurs s'éloignent): + Il va venir. + (Elle s'installe. On entend sonner l'heure): + Là. . .l'heure sonne. + --Mes écheveaux !--L'heure a sonné ? Ceci m'étonne ! + Serait-il en retard pour la première fois ? + La soeur tourière doit--mon dé ?. . .là, je le vois !-- + L'exhorter à la pénitence. + (Un temps): + Elle l'exhorte ! + --Il ne peut plus tarder.--Tiens ! une feuille morte !-- + (Elle repousse du doigt la feuille tombée sur son métier): + D'ailleurs, rien ne pourrait.--Mes ciseaux ?. . .dans mon sac !-- + L'empêcher de venir ! + +UNE SOEUR (paraissant sur le perron): + Monsieur de Bergerac. + + + +Scène 5.V. + +Roxane, Cyrano et, un moment, soeur Marthe. + + +ROXANE (sans se retourner): + Qu'est-ce que je disais ?. . . + (Et elle brode. Cyrano, très pâle, le feutre enfoncé sur les yeux, + paraît. La soeur qui l'a introduit rentre. Il se met à descendre le + perron lentement, avec un effort visible pour se tenir debout, et en + s'appuyant sur sa canne. Roxane travaille à sa tapisserie): + Ah ! ces teintes fanées. . . + Comment les rassortir ? + (A Cyrano, sur un ton d'amicale gronderie): + Depuis quatorze années, + Pour la première fois, en retard ! + +CYRANO (qui est parvenu au fauteuil et s'est assis, d'une voix gaie, + contrastant avec son visage): + Oui, c'est fou ! + J'enrage. Je fus mis en retard, vertuchou !. . . + +ROXANE: + Par ?. . . + +CYRANO: + Par une visite assez inopportune. + +ROXANE (distraite, travaillant): + Ah ! oui ! quelque fâcheux ? + +CYRANO: + Cousine, c'était une + Fâcheuse. + +ROXANE: + Vous l'avez renvoyée ? + +CYRANO: + Oui, j'ai dit: + Excusez-moi, mais c'est aujourd'hui samedi, + Jour où je dois me rendre en certaine demeure; + Rien ne m'y fait manquer: repassez dans une heure ! + +ROXANE (légèrement): + Eh bien ! cette personne attendra pour vous voir: + Je ne vous laisse pas partir avant ce soir. + +CYRANO (avec douceur): + Peut-être un peu plus tôt faudra-t-il que je parte. + (Il ferme les yeux et se tait un instant. Soeur Marthe traverse le + parc de la chapelle au perron. Roxane l'aperçoit, lui fait un petit + signe de tête.) + +ROXANE (à Cyrano): + Vous ne taquinez pas soeur Marthe ? + +CYRANO (vivement, ouvrant les yeux): + Si ! + (Avec une grosse voix comique): + Soeur Marthe ! + Approchez ! + (La soeur glisse vers lui): + Ha ! ha ! ha ! Beaux yeux toujours baissés ! + +SOEUR MARTHE (levant les yeux en souriant): + Mais. . . + (Elle voit sa figure et fait un geste d'étonnement): + Oh ! + +CYRANO (bas, lui montrant Roxane): + Chut ! Ce n'est rien !-- + (D'une voix fanfaronne. Haut): + Hier, j'ai fait gras. + +SOEUR MARTHE: + Je sais. + (A part): + C'est pour cela qu'il est si pâle ! + (Vite et bas): + Au réfectoire + Vous viendrez tout à l'heure, et je vous ferai boire + Un grand bol de bouillon. . .Vous viendrez ? + +CYRANO: + Oui, oui, oui. + +SOEUR MARTHE: + Ah ! vous êtes un peu raisonnable, aujourd'hui ! + +ROXANE (qui les entend chuchoter): + Elle essaye de vous convertir ? + +SOEUR MARTHE: + Je m'en garde ! + +CYRANO: + Tiens, c'est vrai ! Vous toujours si saintement bavarde, + Vous ne me prêchez pas ? c'est étonnant, ceci !. . . + (Avec une fureur bouffonne): + Sabre de bois ! Je veux vous étonner aussi ! + Tenez, je vous permets. . . + (Il a l'air de chercher une bonne taquinerie, et de la trouver): + Ah ! la chose est nouvelle ?. . . + De. . .de prier pour moi, ce soir, à la chapelle. + +ROXANE: + Oh ! oh ! + +CYRANO (riant): + Soeur Marthe est dans la stupéfaction ! + +SOEUR MARTHE (doucement): + Je n'ai pas attendu votre permission. + (Elle rentre.) + +CYRANO (revenant à Roxane, penchée sur son métier): + Du diable si je peux jamais, tapisserie, + Voir ta fin ! + +ROXANE: + J'attendais cette plaisanterie. + (A ce moment un peu de brise fait tomber les feuilles.) + +CYRANO: + Les feuilles ! + +ROXANE (levant la tête, et regardant au loin, dans les allées): + Elles sont d'un blond vénitien. + Regardez-les tomber. + +CYRANO: + Comme elles tombent bien ! + Dans ce trajet si court de la branche à la terre, + Comme elles savent mettre une beauté dernière, + Et malgré leur terreur de pourrir sur le sol, + Veulent que cette chute ait la grâce d'un vol ! + +ROXANE: + Mélancolique, vous ? + +CYRANO (se reprenant): + Mais pas du tout, Roxane ! + +ROXANE: + Allons, laissez tomber les feuilles de platane. . . + Et racontez un peu ce qu'il y a de neuf. + Ma gazette ? + +CYRANO: + Voici ! + +ROXANE: + Ah ! + +CYRANO (de plus en plus pâle, et luttant contre la douleur): + Samedi, dix-neuf: + Ayant mangé huit fois du raisiné de Cette, + Le Roi fut pris de fièvre; à deux coups de lancette + Son mal fut condamné pour lèse-majesté, + Et cet auguste pouls n'a plus fébricité ! + Au grand bal, chez la reine, on a brûlé, dimanche, + Sept cent soixante-trois flambeaux de cire blanche; + Nos troupes ont battu, dit-on, Jean l'Autrichien; + On a pendu quatre sorciers; le petit chien + De madame d'Athis a dû prendre un clystère. . . + +ROXANE: + Monsieur de Bergerac, voulez-vous bien vous taire ! + +CYRANO: + Lundi. . .rien. Lygdamire a changé d'amant. + +ROXANE: + Oh ! + +CYRANO (dont le visage s'altère de plus en plus): + Mardi, toute la cour est à Fontainebleau. + Mercredi, la Montglat dit au comte de Fiesque: + Non ! Jeudi: Mancini, Reine de France,--ou presque ! + Le vingt-cinq, la Monglat à de Fiesque dit: Oui; + Et samedi, vingt-six. . . + (Il ferme les yeux. Sa tête tombe. Silence.) + +ROXANE (surprise de ne plus rien entendre, se retourne, le regarde, et + se levant effrayée): + Il est évanoui ? + (Elle court vers lui en criant): + Cyrano ! + +CYRANO (rouvrant les yeux, d'une voix vague): + Qu'est-ce ?. . .Quoi ?. . . + (Il voit Roxane penchée sur lui et, vivement, assurant son chapeau sur + sa tête et reculant avec effroi dans son fauteuil): + Non ! non ! je vous assure, + Ce n'est rien ! Laissez-moi ! + +ROXANE: + Pourtant. . . + +CYRANO: + C'est ma blessure + D'Arras. . .qui. . .quelquefois. . .vous savez. . . + +ROXANE: + Pauvre ami ! + +CYRANO: + Mais ce n'est rien. Cela va finir. + (Il sourit avec effort): + C'est fini. + +ROXANE (debout près de lui): + Chacun de nous a sa blessure: j'ai la mienne. + Toujours vive, elle est là, cette blessure ancienne, + (Elle met la main sur sa poitrine): + Elle est là, sous la lettre au papier jaunissant + Où l'on peut voir encor des larmes et du sang ! + (Le crépuscule commence à venir.) + +CYRANO: + Sa lettre !. . .N'aviez-vous pas dit qu'un jour, peut-être, + Vous me la feriez lire ? + +ROXANE: + Ah ! vous voulez ?. . .Sa lettre ? + +CYRANO: + Oui. . .Je veux. . .Aujourd'hui. . . + +ROXANE (lui donnant le sachet pendu à son cou): + Tenez ! + +CYRANO (le prenant): + Je peux ouvrir ? + +ROXANE: + Ouvrez. . .lisez !. . . + (Elle revient à son métier, le replie, range ses laines.) + +CYRANO (lisant): + Roxane, adieu, je vais mourir !. . . + +ROXANE (s'arrêtant, étonnée): + Tout haut ? + +CYRANO (lisant): + C'est pour ce soir, je crois, ma bien-aimée ! + J'ai l'âme lourde encor d'amour inexprimée, + Et je meurs ! jamais plus, jamais mes yeux grisés, + Mes regards dont c'était. . . + +ROXANE: + Comment vous la lisez, + Sa lettre ! + +CYRANO (continuant): + . . .dont c'était les frémissantes fêtes, + Ne baiseront au vol les gestes que vous faites; + J'en revois un petit qui vous est familier + Pour toucher votre front, et je voudrais crier. . . + +ROXANE (troublée): + Comme vous la lisez,--cette lettre ! + (La nuit vient insensiblement.) + +CYRANO: + Et je crie: + Adieu !. . . + +ROXANE: + Vous la lisez. . . + +CYRANO: + Ma chère, ma chérie, + Mon trésor. . . + +ROXANE (rêveuse): + D'une voix. . . + +CYRANO: + Mon amour !. . . + +ROXANE: + D'une voix. . . + (Elle tressaille): + Mais. . .que je n'entends pas pour la première fois ! + (Elle s'approche tout doucement, sans qu'il s'en aperçoive, passe + derrière le fauteuil, se penche sans bruit, regarde la + lettre.--L'ombre augmente.) + +CYRANO: + Mon coeur ne vous quitta jamais une seconde, + Et je suis et serai jusque dans l'autre monde + Celui qui vous aima sans mesure, celui. . . + +ROXANE (lui posant la main sur l'épaule): + Comment pouvez-vous lire à présent ? Il fait nuit. + (Il tressaille, se retourne, la voit là tout près, fait un geste + d'effroi, baisse la tête. Un long silence. Puis, dans l'ombre + complètement venue, elle dit avec lenteur, joignant les mains): + Et pendant quatorze ans, il a joué ce rôle + D'être le vieil ami qui vient pour être drôle ! + +CYRANO: + Roxane ! + +ROXANE: + C'était vous ! + +CYRANO: + Non, non, Roxane, non ! + +ROXANE: + J'aurais dû deviner quand il disait mon nom ! + +CYRANO: + Non, ce n'était pas moi ! + +ROXANE: + C'était vous ! + +CYRANO: + Je vous jure. . . + +ROXANE: + J'aperçois toute la généreuse imposture: + Les lettres, c'était vous. . . + +CYRANO: + Non ! + +ROXANE: + Les mots chers et fous, + C'était vous. . . + +CYRANO: + Non ! + +ROXANE: + La voix dans la nuit, c'était vous ! + +CYRANO: + Je vous jure que non ! + +ROXANE: + L'âme, c'était la vôtre ! + +CYRANO: + Je ne vous aimais pas. + +ROXANE: + Vous m'aimiez ! + +CYRANO (se débattant): + C'était l'autre ! + +ROXANE: + Vous m'aimiez ! + +CYRANO (d'une voix qui faiblit): + Non ! + +ROXANE: + Déjà vous le dites plus bas ! + +CYRANO: + Non, non, mon cher amour, je ne vous aimais pas ! + +ROXANE: + Ah ! que de choses qui sont mortes. . .qui sont nées ! + --Pourquoi vous être tu pendant quatorze années, + Puisque sur cette lettre où, lui, n'était pour rien, + Ces pleurs étaient de vous ? + +CYRANO (lui tendant la lettre): + Ce sang était le sien. + +ROXANE: + Alors pourquoi laisser ce sublime silence + Se briser aujourd'hui ? + +CYRANO: + Pourquoi ?. . . + (Le Bret et Ragueneau entrent en courant.) + + + +Scène 5.VI. + +Les mêmes, Le Bret et Ragueneau. + + +LE BRET: + Quelle imprudence ! + Ah ! j'en étais bien sûr ! il est là ! + +CYRANO (souriant et se redressant): + Tiens, parbleu ! + +LE BRET: + Il s'est tué, Madame, en se levant ! + +ROXANE: + Grand Dieu ! + Mais tout à l'heure alors. . .cette faiblesse ?. . .cette ?. . . + +CYRANO: + C'est vrai ! je n'avais pas terminé ma gazette: + . . .Et samedi, vingt-six, une heure avant dîné, + Monsieur de Bergerac est mort assassiné. + (Il se découvre; on voit sa tête entourée de linges.) + +ROXANE: + Que dit-il ?--Cyrano !--Sa tête enveloppée !. . . + Ah, que vous a-t-on fait ? Pourquoi ? + +CYRANO: + "D'un coup d'épée, + Frappé par un héros, tomber la pointe au coeur !". . . + --Oui, je disais cela !. . .Le destin est railleur !. . . + Et voilà que je suis tué dans une embûche, + Par derrière, par un laquais, d'un coup de bûche ! + C'est très bien. J'aurai tout manqué, même ma mort. + +RAGUENEAU: + Ah, Monsieur !. . . + +CYRANO: + Ragueneau ne pleure pas si fort !. . . + (Il lui tend la main): + Qu'est-ce que tu deviens, maintenant, mon confrère ? + +RAGUENEAU (à travers ses larmes): + Je suis moucheur de. . .de. . .chandelles, chez Molière. + +CYRANO: + Molière ! + +RAGUENEAU: + Mais je veux le quitter, dès demain: + Oui, je suis indigné !. . .Hier, on jouer Scapin, + Et j'ai vu qu'il vous a pris une scène ! + +LE BRET: + Entière ! + +RAGUENEAU: + Oui, Monsieur, le fameux: "Que Diable allait-il faire ?. . ." + +LE BRET (furieux): + Molière te l'a pris ! + +CYRANO: + Chut ! chut ! Il a bien fait !. . . + (A Ragueneau): + La scène, n'est-ce pas, produit beaucoup d'effet ? + +RAGUENEAU (sanglotant): + Ah ! Monsieur, on riait ! on riait ! + +CYRANO: + Oui, ma vie + Ce fut d'être celui qui souffle--et qu'on oublie ! + (A Roxane): + Vous souvient-il du soir où Christian vous parla + Sous le balcon ? Eh bien ! toute ma vie est là: + Pendant que je restais en bas, dans l'ombre noire, + D'autres montaient cueillir le baiser de la gloire ! + C'est justice, et j'approuve au seuil de mon tombeau: + Molière a du génie et Christian était beau ! + (A ce moment, la cloche de la chapelle ayant tinté, on voit passer au + fond, dans l'allée, les religieuses se rendant à l'office): + Qu'elles aillent prier puisque leur cloche sonne ! + +ROXANE (se relevant pour appeler): + Ma soeur ! ma soeur ! + +CYRANO (la retenant): + Non ! non ! n'allez chercher personne: + Quand vous reviendriez, je ne serais plus là. + (Les religieuses sont entrées dans la chapelle, on entend l'orgue): + Il me manquait un peu d'harmonie. . .en voilà. + +ROXANE: + Je vous aime, vivez ! + +CYRANO: + Non ! car c'est dans le conte + Que lorsqu'on dit: Je t'aime ! au prince plein de honte, + Il sent sa laideur fondre à ces mots de soleil. . . + Mais tu t'apercevrais que je reste pareil. + +ROXANE: + J'ai fait votre malheur ! moi ! moi ! + +CYRANO: + Vous ?. . .au contraire ! + J'ignorais la douceur féminine. Ma mère + Ne m'a pas trouvé beau. Je n'ai pas eu de soeur. + Plus tard, j'ai redouté l'amante à l'oeil moqueur. + Je vous dois d'avoir eu, tout au moins, une amie. + Grâce à vous une robe a passé dans ma vie. + +LE BRET (lui montrant le clair de lune qui descend à travers les branches): + Ton autre amie est là, qui vient te voir ! + +CYRANO (souriant à la lune): + Je vois. + +ROXANE: + Je n'aimais qu'un seul être et je le perds deux fois ! + +CYRANO: + Le Bret, je vais monter dans la lune opaline, + Sans qu'il faille inventer, aujourd'hui, de machine. . . + +LE BRET: + Que dites-vous ? + +CYRANO: + Mais oui, c'est là, je vous le dis, + Que l'on va m'envoyer faire mon paradis + Plus d'une âme que j'aime y doit être exilée, + Et je retrouverai Socrate et Galilée ! + +LE BRET (se révoltant): + Non, non ! C'est trop stupide à la fin, et c'est trop + Injuste ! Un tel poète ! Un coeur si grand, si haut ! + Mourir ainsi !. . .Mourir !. . . + +CYRANO: + Voilà Le Bret qui grogne ! + +LE BRET (fondant en larmes): + Mon cher ami. . . + +CYRANO (se soulevant, l'oeil égaré): + Ce sont les cadets de Gascogne. . . + --La masse élémentaire. . .Eh oui !. . .voilà le hic. . . + +LE BRET: + Sa science. . .dans son délire ! + +CYRANO: + Copernic + A dit. . . + +ROXANE: + Oh ! + +CYRANO: + Mais aussi que diable allait-il faire, + Mais que diable allait-il faire en cette galère ?. . . + Philosophe, physicien, + Rimeur, bretteur, musicien, + Et voyageur aérien, + Grand riposteur du tac au tac, + Amant aussi--pas pour son bien !-- + Ci-gît Hercule-Savinien + De Cyrano de Bergerac, + Qui fut tout, et qui ne fut rien, + . . .Mais je m'en vais, pardon, je ne peux faire attendre: + Vous voyez, le rayon de lune vient me prendre ! + (Il se retombé assis, les pleurs de Roxane le rappellent à la réalité, + il la regarde, et caressant ses voiles): + Je ne veux pas que vous pleuriez moins ce charmant, + Ce bon, ce beau Christian; mais je veux seulement + Que lorsque le grand froid aura pris mes vertèbres, + Vous donniez un sens double à ces voiles funèbres, + Et que son deuil sur vous devienne un peu mon deuil. + +ROXANE: + Je vous jure !. . . + +CYRANO (est secoué d'un grand frisson et se lève brusquement): + Pas là ! non ! pas dans ce fauteuil ! + (On veut s'élancer vers lui): + --Ne me soutenez pas !--Personne ! + (Il va s'adosser à l'arbre): + Rien que l'arbre ! + (Silence): + Elle vient. Je me sens déjà botté de marbre, + --Ganté de plomb ! + (Il se raidit): + Oh ! mais !. . .puisqu'elle est en chemin, + Je l'attendrai debout, + (Il tire l'épée): + et l'épée à la main ! + +LE BRET: + Cyrano ! + +ROXANE (défaillante): + Cyrano ! + (Tous reculent épouvantés.) + +CYRANO: + Je crois qu'elle regarde. . . + Qu'elle ose regarder mon nez, cette Camarde + (Il lève son épée): + Que dites-vous ?. . .C'est inutile ?. . .Je le sais ! + Mais on ne se bat pas dans l'espoir du succès ! + Non ! non ! c'est bien plus beau lorsque c'est inutile ! + --Qu'est-ce que c'est tous ceux-là ?--Vous êtes mille ? + Ah ! je vous reconnais, tous mes vieux ennemis ! + Le Mensonge ? + (Il frappe de son épée le vide): + Tiens, tiens !--Ha ! ha ! les Compromis ! + Les Préjugés, les Lâchetés !. . . + (Il frappe): + Que je pactise ? + Jamais, jamais !--Ah ! te voilà, toi, la Sottise ! + --Je sais bien qu'à la fin vous me mettrez à bas; + N'importe: je me bats ! je me bats ! je me bats ! + (Il fait des moulinets immenses et s'arrête haletant): + Oui, vous m'arrachez tout, le laurier et la rose ! + Arrachez ! Il y a malgré vous quelque chose + Que j'emporte, et ce soir, quand j'entrerai chez Dieu, + Mon salut balaiera largement le seuil bleu, + Quelque chose que sans un pli, sans une tache, + J'emporte malgré vous, + (Il s'élance l'épée haute): + et c'est. . . + (L'épée s'échappe de ses mains, il chancelle, tombe dans les bras de + Le Bret et de Ragueneau.) + +ROXANE (se penchant sur lui et lui baisant le front): + C'est ?. . . + +CYRANO (rouvre les yeux, la reconnaît et dit en souriant): + Mon panache. + +Rideau. + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Cyrano de Bergerac, by Edmond Rostand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CYRANO DE BERGERAC *** + +***** This file should be named 1256-8.txt or 1256-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/2/5/1256/ + +This etext was prepared by Sue Asscher + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + diff --git a/old/1256-8.zip b/old/1256-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..3f247ca --- /dev/null +++ b/old/1256-8.zip diff --git a/old/1256-h.zip b/old/1256-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e48142a --- /dev/null +++ b/old/1256-h.zip diff --git a/old/1256-h/1256-h.htm b/old/1256-h/1256-h.htm new file mode 100644 index 0000000..f6c0fd9 --- /dev/null +++ b/old/1256-h/1256-h.htm @@ -0,0 +1,9904 @@ +<!DOCTYPE HTML PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" content= + "text/html; charset=iso-8859-1"> + <title> + The Project Gutenberg eBook of Cyrano de Bergerac, by Edmond Rostand + </title> + <style type="text/css"> +/*<![CDATA[ XML blockout */ +<!-- + P { margin-top: .75em; + margin-bottom: .75em; + } + H1,H2,H3,H4,H5,H6 { + margin-top: 2.0ex; + margin-bottom: 2.0ex; + } + HR { width: 33%; + margin-top: 1em; + margin-bottom: 1em; + } + BODY{margin-left: 10%; + margin-right: 10%; + } + .linenum {position: absolute; top: auto; left: 4%;} /* poetry number */ + .note {margin-left: 2em; margin-right: 2em; margin-bottom: 1em;} /* footnote */ + .blkquot {margin-left: 4em; margin-right: 4em;} /* block indent */ + + // --> + /* XML end ]]>*/ + </style> + </head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Cyrano de Bergerac, by Edmond Rostand + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Cyrano de Bergerac + +Author: Edmond Rostand + +Release Date: May 4, 2005 [EBook #1256] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CYRANO DE BERGERAC *** + + + + +This etext was prepared by Sue Asscher + + + + + +</pre> + + + +<h1>CYRANO DE BERGERAC</h1> + +<h1>Edmond Rostand</h1> + +<p>Comédie Héroïque en Cinq Actes +en vers</p> + +<p>Représentée à Paris, sur le Théâtre de la Porte-Saint-Martin +le 28 décembre 1897</p> + + +<span style='margin-left: 4em;'>C'est à l'âme de CYRANO que je voulais dédier ce poème.</span><br /> + +<span style='margin-left: 4em;'>Mais puisqu'elle a passé en vous, COQUELIN, c'est à vous</span><br /> +que je le dédie.</span><br /> + +<p>E. R.</p> + +<br /> + +<p>Personnages:</p> + +<span style='margin-left: 4em;'>CYRANO DE BERGERAC</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>CHRISTIAN DE NEUVILLETTE</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>COMTE DE GUICHE</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>RAGUENEAU</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>LE BRET</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>CARBON DE CASTEL-JALOUX</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>LES CADETS</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>LIGNIÈRE</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>DE VALVERT</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>UN MARQUIS</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>DEUXIÈME MARQUIS</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>TROISIÈME MARQUIS</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>MONTFLEURY</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>BELLEROSE</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>JODELET</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>CUIGY</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>BRISSAILLE</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>UN FÂCHEUX</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>UN MOUSQUETAIRE</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>UN AUTRE</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>UN OFFICIER ESPAGNOL</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>UN CHEVAU-LÉGER</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>LE PORTIER</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>UN BOURGEOIS</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>SON FILS</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>UN TIRE-LAINE</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>UN SPECTATEUR</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>UN GARDE</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>BERTRANDOU LE FIFRE</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>LE CAPUCIN</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>DEUX MUSICIENS</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>LES POÈTES</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>LES PATISSIERS</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>ROXANE</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>SŒUR MARTHE</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>LISE</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>LA DISTRIBUTRICE</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>MÈRE MARGUERITE DE JÉSUS</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>LA DUÈGNE</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>SŒUR CLAIRE</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>UNE COMÉDIENNE</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>LA SOUBRETTE</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>LES PAGES</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>LA BOUQUETIÈRE</span><br /> + +<p>La foule, bourgeois, marquis, mousquetaires, tire-laine, pâtissiers, +poètes, cadets gascons, comédiens, violons, pages, enfants, soldats, +espagnols, spectateurs, spectatrices, précieuses, comédiennes, +bourgeoises, religieuses, etc.</p> + +<p>(Les quatre premiers actes en 1640, le cinquième en 1655.)</p> + + +<a href='#Acte_I'><b>Acte I.</b></a><br /> +<a href='#Acte_II'><b>Acte II.</b></a><br /> +<a href='#Acte_III'><b>Acte III.</b></a><br /> +<a href='#Acte_IV'><b>Acte IV.</b></a><br /> +<a href='#Acte_V'><b>Acte V.</b></a><br /> + + + + +<hr style='width: 65%;' /> +<a name='Acte_I'></a><h2>Acte I.</h2> + +<p>Une Représentation à l'Hôtel de Bourgogne.</p> + +<p>La salle de l'Hôtel de Bourgogne, en 1640. Sorte de hangar de jeu de +paume aménagé et embelli pour des représentations.</p> + +<p>La salle est un carré long; on la voit en biais, de sorte qu'un de ses +côtés forme le fond qui part du premier plan, à droite, et va au dernier +plan, à gauche, faire angle avec la scène, qu'on aperçoit en pan coupé.</p> + +<p>Cette scène est encombrée, des deux côtés, le long des coulisses, par +des banquettes. Le rideau est formé par deux tapisseries qui peuvent +s'écarter. Au-dessus du manteau d'Arlequin, les armes royales. On +descend de l'estrade dans la salle par de larges marches. De chaque côté +de ces marches, la place des violons. Rampe de chandelles.</p> + +<p>Deux rangs superposés de galeries latérales: le rang supérieur est +divisé en loges. Pas de sièges au parterre, qui est la scène même du +théâtre; au fond de ce parterre, c'est-à-dire à droite, premier plan, +quelques bancs formant gradins et, sous un escalier qui monte vers des +places supérieures, et dont on ne voit que le départ, une sorte de +buffet orné de petits lustres, de vases fleuris, de verres de cristal, +d'assiettes de gâteaux, de flacons, etc.</p> + +<p>Au fond, au milieu, sous la galerie de loges, l'entrée du théâtre. +Grande porte qui s'entre-bâille pour laisser passer les spectateurs. Sur +les battants de cette porte, ainsi que dans plusieurs coins et au-dessus +du buffet, des affiches rouges sur lesquelles on lit: La Clorise.</p> + +<p>Au lever du rideau, la salle est dans une demi-obscurité, vide encore. +Les lustres sont baissés au milieu du parterre, attendant d'être +allumés.</p> + +<br /> + +<h3>Scène 1.I.</h3> + +<p>Le public, qui arrive peu à peu. Cavaliers, bourgeois, laquais, pages, +tire-laine, le portier, etc., puis les marquis, Cuigy, Brissaille, la +distributrice, les violons, etc.</p> + +<p>(<i>On entend derrière la porte un tumulte de voix, puis un cavalier +entre brusquement.</i>)</p> +<br /> + +<p>LE PORTIER (<i>le poursuivant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Holà ! vos quinze sols !</span><br /></p> + +<p>LE CAVALIER:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'entre gratis !</span><br /></p> + +<p>LE PORTIER:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pourquoi ?</span><br /></p> + +<p>LE CAVALIER:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je suis chevau-léger de la maison du Roi !</span><br /></p> + +<p>LE PORTIER (<i>à un autre cavalier qui vient d'entrer</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous ?</span><br /></p> + +<p>DEUXIÈME CAVALIER:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je ne paye pas !</span><br /></p> + +<p>LE PORTIER:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais. . .</span><br /></p> + +<p>DEUXIÈME CAVALIER:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je suis mousquetaire.</span><br /></p> + +<p>PREMIER CAVALIER (<i>au deuxième</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>On ne commence qu'à deux heures. Le parterre</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Est vide. Exerçons-nous au fleuret.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Ils font des armes avec des fleurets qu'ils ont apportés.</i>)</span><br /></p> + +<p>UN LAQUAIS (<i>entrant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pst. . .Flanquin. . . !</span><br /></p> + +<p>UN AUTRE (<i>déjà arrivé</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Champagne ?. . .</span><br /></p> + +<p>LE PREMIER (<i>lui montrant des jeux qu'il sort de son pourpoint</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Cartes. Dés.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il s'assied par terre</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Jouons.</span><br /></p> + +<p>LE DEUXIÈME (<i>même jeu</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oui, mon coquin.</span><br /></p> + +<p>PREMIER LAQUAIS (<i>tirant de sa poche un bout de chandelle qu'il allume et colle par terre</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'ai soustrait à mon maître un peu de luminaire.</span><br /></p> + +<p>UN GARDE (<i>à une bouquetière qui s'avance</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est gentil de venir avant que l'on n'éclaire !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il lui prend la taille.</i>)</span><br /></p> + +<p>UN DES BRETTEURS (<i>recevant un coup de fleuret</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Touche !</span><br /></p> + +<p>UN DES JOUEURS:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Trèfle !</span><br /></p> + +<p>LE GARDE (<i>poursuivant la fille</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Un baiser !</span><br /></p> + +<p>LA BOUQUETIÈRE (<i>se dégageant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>On voit !. . .</span><br /></p> + +<p>LE GARDE (<i>l'entraînant dans les coins sombres</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pas de danger !</span><br /></p> + +<p>UN HOMME (<i>s'asseyant par terre avec d'autres porteurs de provisions de bouche</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Lorsqu'on vient en avance, on est bien pour manger.</span><br /></p> + +<p>UN BOURGEOIS (<i>conduisant son fils</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Plaçons-nous là, mon fils.</span><br /></p> + +<p>UN JOUEUR:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Brelan d'as !</span><br /></p> + +<p>UN HOMME (<i>tirant une bouteille de sous son manteau et s'asseyant aussi</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Un ivrogne</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Doit boire son bourgogne. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>il boit</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>À l'hôtel de Bourgogne !</span><br /></p> + +<p>LE BOURGEOIS (<i>à son fils</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ne se croirait-on pas en quelque mauvais lieu ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il montre l'ivrogne du bout de sa canne</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Buveurs. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>En rompant, un des cavaliers le bouscule</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Bretteurs !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il tombe au milieu des joueurs</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Joueurs !</span><br /></p> + +<p>LE GARDE (<i>derrière lui, lutinant toujours la femme</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Un baiser !</span><br /></p> + +<p>LE BOURGEOIS (<i>éloignant vivement son fils</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Jour de Dieu !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>—Et penser que c'est dans une salle pareille</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qu'on joua du Rotrou, mon fils.</span><br /></p> + +<p>LE JEUNE HOMME:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et du Corneille !</span><br /></p> + +<p>UNE BANDE DE PAGES (<i>se tenant par la main, entre en farandole et chante</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tra la la la la la la la la la la lère. . .</span><br /></p> + +<p>LE PORTIER (<i>sévèrement aux pages</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Les pages, pas de farce !. . .</span><br /></p> + +<p>PREMIER PAGE (<i>avec une dignité blessée</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oh ! Monsieur ! ce soupçon !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Vivement au deuxième, dès que le portier a tourné le dos</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>As-tu de la ficelle ?</span><br /></p> + +<p>LE DEUXIÈME:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Avec un hameçon.</span><br /></p> + +<p>PREMIER PAGE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>On pourra de là-haut pêcher quelque perruque.</span><br /></p> + +<p>UN TIRE-LAINE (<i>groupant autour de lui plusieurs hommes de mauvaise mine</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Or çà, jeunes escrocs, venez qu'on vous éduque:</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Puis donc que vous volez pour la première fois. . .</span><br /></p> + +<p>DEUXIÈME PAGE (<i>criant à d'autres pages déjà placés aux galeries supérieures</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Hep ! Avez-vous des sarbacanes ?</span><br /></p> + +<p>TROISIÈME PAGE (<i>d'en haut</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et des pois !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il souffle et les crible de pois.</i>)</span><br /></p> + +<p>LE JEUNE HOMME (<i>à son père</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Que va-t-on nous jouer ?</span><br /></p> + +<p>LE BOURGEOIS:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Clorise.</span><br /></p> + +<p>LE JEUNE HOMME:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De qui est-ce ?</span><br /></p> + +<p>LE BOURGEOIS:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De monsieur Balthazar Baro. C'est une pièce !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il remonte au bras de son fils.</i>)</span><br /></p> + +<p>LE TIRE-LAINE (<i>à ses acolytes</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>. . .La dentelle surtout des canons, coupez-la !</span><br /></p> + +<p>UN SPECTATEUR (<i>à un autre, lui montrant une encoignure élevée</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tenez, à la première du Cid, j'étais là !</span><br /></p> + +<p>LE TIRE-LAINE (<i>faisant avec ses doigts le geste de subtiliser</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Les montres. . .</span><br /></p> + +<p>LE BOURGEOIS (<i>redescendant, à son fils</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous verrez des acteurs très illustres. . .</span><br /></p> + +<p>LE TIRE-LAINE (<i>faisant le geste de tirer par petites secousses furtives</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Les mouchoirs. . .</span><br /></p> + +<p>LE BOURGEOIS:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Montfleury. . .</span><br /></p> + +<p>QUELQU'UN (<i>criant de la galerie supérieure</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Allumez donc les lustres !</span><br /></p> + +<p>LE BOURGEOIS:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>. . .Bellerose, L'Epy, la Beaupré, Jodelet !</span><br /></p> + +<p>UN PAGE (<i>au parterre</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah ! voici la distributrice !</span><br /></p> + +<p>LA DISTRIBUTRICE (<i>paraissant derrière le buffet</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oranges, lait,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Eau de frambroise, aigre de cèdre !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Brouhaha à la porte.</i>)</span><br /></p> + +<p>UNE VOIX DE FAUSSET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Place, brutes !</span><br /></p> + +<p>UN LAQUAIS (<i>s'étonnant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Les marquis !. . .au parterre ?. . .</span><br /></p> + +<p>UN AUTRE LAQUAIS:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oh ! pour quelques minutes.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Entre une bande de petits marquis.</i>)</span><br /></p> + +<p>UN MARQUIS (<i>voyant la salle à moitié vide</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Hé quoi ! Nous arrivons ainsi que les drapiers,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Sans déranger les gens ? sans marcher sur les pieds ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah, fi ! fi ! fi !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Is se trouve devant d'autres gentilshommes entrés peu avant</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Cuigy ! Brissaille !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Grandes embrassades.</i>)</span><br /></p> + +<p>CUIGY:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Des fidèles !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais oui, nous arrivons devant que les chandelles. . .</span><br /></p> + +<p>LE MARQUIS:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah, ne m'en parlez pas ! Je suis dans une humeur. . .</span><br /></p> + +<p>UN AUTRE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Console-toi, marquis, car voici l'allumeur !</span><br /></p> + +<p>LA SALLE (<i>saluant l'entrée de l'allumeur</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>On se groupe autour des lustres qu'il allume. Quelques personnes ont pris place aux galeries. Lignière entre au parterre, donnant le bras à Christian de Neuvillette. Lignière, un peu débraillé, figure d'ivrogne distingué. Christian, vêtu élégamment, mais d'une façon un peu démodée, paraît préoccupé et regarde les loges.</i>)</span><br /></p> + +<br /> + +<h3>Scène 1.II.</h3> + +<p>Les mêmes, Christian, Lignière, puis Ragueneau et Le Bret.</p> + +<p>CUIGY:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Lignière !</span><br /></p> + +<p>BRISSAILLE (<i>riant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pas encor gris !. . .</span><br /></p> + +<p>LIGNIÈRE (<i>bas à Christian</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je vous présente ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Signe d'assentiment de Christian</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Baron de Neuvillette.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Saluts.</i>)</span><br /></p> + +<p>LA SALLE (<i>acclamant l'ascension du premier lustre allumé</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah !</span><br /></p> + +<p>CUIGY (<i>à Brissaille, en regardant Christian</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>La tête est charmante.</span><br /></p> + +<p>PREMIER MARQUIS (<i>qui a entendu</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Peuh !. . .</span><br /></p> + +<p>LIGNIÈRE (<i>présentant à Christian</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Messieurs de Cuigy, de Brissaille. . .</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN (<i>s'inclinant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Enchanté !. . .</span><br /></p> + +<p>PREMIER MARQUIS (<i>au deuxième</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il est assez joli, mais n'est pas ajusté</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Au dernier goût.</span><br /></p> + +<p>LIGNIÈRE (<i>à Cuigy</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Monsieur débarque de Touraine.</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oui, je suis à Paris depuis vingt jours à peine.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'entre aux gardes demain, dans les Cadets.</span><br /></p> + +<p>PREMIER MARQUIS (<i>regardant les personnes qui entrent dans les loges</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Voilà</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>La présidente Aubry !</span><br /></p> + +<p>LA DISTRIBUTRICE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oranges, lait. . .</span><br /></p> + +<p>LES VIOLONS (<i>s'accordant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>La. . .la. . .</span><br /></p> + +<p>CUIGY (<i>à Christian, lui désignant la salle qui se garnit</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Du monde !</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Eh, oui, beaucoup,</span><br /></p> + +<p>PREMIER MARQUIS:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tout le bel air !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Ils nomment les femmes à mesure qu'elles entrent, très parées, dans les loges. Envois de saluts, réponses de sourires.</i>)</span><br /></p> + +<p>DEUXIÈME MARQUIS:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mesdames</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De Guéméné. . .</span><br /></p> + +<p>CUIGY:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De Bois-Dauphin. . .</span><br /></p> + +<p>PREMIER MARQUIS:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Que nous aimâmes. . .</span><br /></p> + +<p>BRISSAILLE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De Chavigny. . .</span><br /></p> + +<p>DEUXIÈME MARQUIS:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qui de nos cœurs va se jouant !</span><br /></p> + +<p>LIGNIÈRE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tiens, monsieur de Corneille est arrivé de Rouen.</span><br /></p> + +<p>LE JEUNE HOMME (<i>à son père</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>L'Académie est là ?</span><br /></p> + +<p>LE BOURGEOIS:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais. . .j'en vois plus d'un membre;</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Voici Boudu, Boissat, et Cureau de la Chambre;</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Porchères, Colomby, Bourzeys, Bourdon, Arbaud. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tous ces noms dont pas un ne mourra, que c'est beau !</span><br /></p> + +<p>PREMIER MARQUIS:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Attention ! nos précieuses prennent place:</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Barthénoïde, Urimédonte, Cassandace,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Félixérie. . .</span><br /></p> + +<p>DEUXIÈME MARQUIS (<i>se pâmant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah ! Dieu ! leurs surnoms sont exquis !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Marquis, tu les sais tous ?</span><br /></p> + +<p>PREMIER MARQUIS:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je les sais tous, marquis !</span><br /></p> + +<p>LIGNIÈRE (<i>prenant Christian à part</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mon cher, je suis entré pour vous rendre service:</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>La dame ne vient pas. Je retourne à mon vice !</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN (<i>suppliant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non !. . .Vous, qui chansonnez et la ville et la cour,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Restez: vous me direz pour qui je meurs d'amour.</span><br /></p> + +<p>LE CHEF DES VIOLONS (<i>frappant sur son pupitre, avec son archet</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Messieurs les violons !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il lève son archet.</i>)</span><br /></p> + +<p>LA DISTRIBUTRICE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Macarons, citronnée. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Les violons commencent à jouer.</i>)</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'ai peur qu'elle ne soit coquette et raffinée,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je n'ose lui parler car je n'ai pas d'esprit.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Le langage aujourd'hui qu'on parle et qu'on écrit,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Me trouble. Je ne suis qu'un bon soldat timide.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>—Elle est toujours à droite, au fond: la loge vide.</span><br /></p> + +<p>LIGNIÈRE (<i>faisant mine de sortir</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je pars.</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN (<i>le retenant encore</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oh ! non, restez !</span><br /></p> + +<p>LIGNIÈRE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je ne peux. D'Assoucy</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>M'attend au cabaret. On meurt de soif, ici.</span><br /></p> + +<p>LA DISTRIBUTRICE (<i>passant devant lui avec un plateau</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Orangeade ?</span><br /></p> + +<p>LIGNIÈRE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Fi !</span><br /></p> + +<p>LA DISTRIBUTRICE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Lait ?</span><br /></p> + +<p>LIGNIÈRE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pouah !</span><br /></p> + +<p>LA DISTRIBUTRICE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Rivesalte ?</span><br /></p> + +<p>LIGNIÈRE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Halte !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>A Christian</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je reste encore un peu.—Voyons ce rivesalte ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il s'assied près du buffet. La distributrice lui verse du rivesalte.</i>)</span><br /></p> + +<p>CRIS (<i>dans le public à l'entrée d'un petit homme grassouillet et réjoui</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah ! Ragueneau !. . .</span><br /></p> + +<p>LIGNIÈRE (<i>à Christian</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Le grand rôtisseur Ragueneau.</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU (<i>costume de pâtissier endimanché, s'avançant vivement vers Lignière</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Monsieur, avez-vous vu monsieur de Cyrano ?</span><br /></p> + +<p>LIGNIÈRE (<i>présentant Ragueneau à Christian</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Le pâtissier des comédiens et des poètes !</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU (<i>se confondant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Trop d'honneur. . .</span><br /></p> + +<p>LIGNIÈRE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Taisez-vous, Mécène que vous êtes !</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oui, ces messieurs chez moi se servent. . .</span><br /></p> + +<p>LIGNIÈRE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>A crédit.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Poète de talent lui-même. . .</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ils me l'ont dit.</span><br /></p> + +<p>LIGNIÈRE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Fou de vers !</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il est vrai que pour une odelette. . .</span><br /></p> + +<p>LIGNIÈRE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous donnez une tarte. . .</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oh ! une tartelette !</span><br /></p> + +<p>LIGNIÈRE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Brave homme, il s'en excuse ! Et pour un triolet</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ne donnâtes-vous pas ?. . .</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Des petits pains !</span><br /></p> + +<p>LIGNIÈRE (<i>sévèrement</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Au lait.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>—Et le théâtre, vous l'aimez ?</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je l'idolâtre.</span><br /></p> + +<p>LIGNIÈRE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous payez en gâteaux vos billets de théâtre !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Votre place, aujourd'hui, là, voyons, entre nous,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous a coûté combien ?</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Quatre flans. Quinze choux.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il regarde de tous côtés</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Monsieur de Cyrano n'est pas là ? Je m'étonne.</span><br /></p> + +<p>LIGNIÈRE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pourquoi ?</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Montfleury joue !</span><br /></p> + +<p>LIGNIÈRE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>En effet, cette tonne</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Va nous jouer ce soir le rôle de Phédon.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qu'importe à Cyrano ?</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais vous ignorez donc ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il fit à Montfleury, messieurs, qu'il prit en haine,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Défense, pour un mois, de reparaître en scène.</span><br /></p> + +<p>LIGNIÈRE (<i>qui en est à son quatrième petit verre</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Eh bien ?</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Montfleury joue !</span><br /></p> + +<p>CUIGY (<i>qui s'est rapproché de son groupe</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il n'y peut rien.</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oh ! oh !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Moi, je suis venu voir !</span><br /></p> + +<p>PREMIER MARQUIS:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Quel est ce Cyrano ?</span><br /></p> + +<p>CUIGY:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est un garcon versé dan les colichemardes.</span><br /></p> + +<p>DEUXIÈME MARQUIS:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Noble ?</span><br /></p> + +<p>CUIGY:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Suffisamment. Il est cadet aux gardes.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Montrant un gentilhomme qui va et vient dans la salle comme s'il cherchait quelqu'un</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais son ami Le Bret peut vous dire. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il appelle</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Le Bret !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Le Bret descend vers eux</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous cherchez Bergerac ?</span><br /></p> + +<p>LE BRET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oui, je suis inquiet !. . .</span><br /></p> + +<p>CUIGY:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>N'est-ce pas que cet homme est des moins ordinaires ?</span><br /></p> + +<p>LE BRET (<i>avec tendresse</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah, c'est le plus exquis des êtres sublunaires !</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Rimeur !</span><br /></p> + +<p>CUIGY:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Bretteur !</span><br /></p> + +<p>BRISSAILLE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Physicien !</span><br /></p> + +<p>LE BRET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Musicien !</span><br /></p> + +<p>LIGNIÈRE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et quel aspect hétéroclite que le sien !</span><br /></p> + +<p>RAGENEAU:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Certes, je ne crois pas que jamais nous le peigne</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Le solennel monsieur Philippe de Champaigne;</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais bizarre, excessif, extravagant, falot,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il eût fourni, je pense, à feu Jacques Callot</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Le plus fol spadassin à mettre entre ses masques:</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Feutre à panache triple et pourpoint à six basques,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Cape que par derrière, avec pompe, l'estoc</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Lève, comme une queue insolente de coq,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Plus fier que tous les Artabans dont la Gascogne</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Fut et sera toujours l'alme Mère Gigogne,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il promène, en sa fraise à la Pulcinella,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Un nez !. . .Ah ! messeigneurs, quel nez que ce nez-là !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>On ne peut voir passer un pareil nasigère</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Sans s'écrier: "Oh ! non, vraiment, il exagère !"</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Puis on sourit, on dit: "Il va l'enlever. . ." Mais</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Monsieur de Bergerac ne l'enlève jamais.</span><br /></p> + +<p>LE BRET (<i>hochant la tête</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il le porte,—et pourfend quiconque le remarque !</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU (<i>fièrement</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Son glaive est la moitié des ciseaux de la Parque !</span><br /></p> + +<p>PREMIER MARQUIS (<i>haussant les épaules</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il ne viendra pas !</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Si !. . .Je parie un poulet</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>A la Ragueneau !</span><br /></p> + +<p>LE MARQUIS (<i>riant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Soit !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Rumeurs d'admiration dan la salle. Roxane vient de paraître dans sa loge. Elle s'assied sur le devant, sa duègne prend place au fond. Christian, occupé à payer la distributrice, ne regarde pas.</i>)</span><br /></p> + +<p>DEUXIÈME MARQUIS (<i>avec des petit cris</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah, messieurs ! mais elle est</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Épouvantablement ravissante !</span><br /></p> + +<p>PREMIER MARQUIS:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Une pêche</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qui sourirait avec une fraise !</span><br /></p> + +<p>DEUXIÈME MARQUIS:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et si fraîche</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qu'on pourrait, l'approchant, prendre un rhume de cœur !</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN (<i>lève la tête, aperçoit Roxane, et saisit vivement Lignière par le bras</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est elle !</span><br /></p> + +<p>LIGNIÈRE (<i>regardant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah ! c'est elle ?. . .</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oui. Dites vite. J'ai peur.</span><br /></p> + +<p>LIGNIÈRE (<i>dégustant son rivesalte à petits coups</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Magdaleine Robin, dite Roxane.—Fine.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Précieuse.</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Hélas !</span><br /></p> + +<p>LIGNIÈRE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Libre. Orpheline. Cousine</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De Cyrano,—dont on parlait. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>A ce moment, un seigneur très élégant, le cordon bleu en sautoir, entre dans la loge et, debout, cause un instant avec Roxane.</i>)</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN (<i>tressaillant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Cet homme ?. . .</span><br /></p> + +<p>LIGNIÈRE (<i>qui commence à être gris, clignant de l'œil</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Hé ! hé !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>—Comte de Guiche. Épris d'elle. Mais marié</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>A la nièce d'Armand de Richelieu. Désire</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Faire épouser Roxane à certain triste sire,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Un monsieur de Valvert, vicomte. . .et complaisant.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Elle n'y souscrit pas, mais de Guiche est puissant:</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il peut persécuter une simple bourgeoise.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>D'ailleurs j'ai dévoilé sa manœuvre sournoise</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Dans une chanson qui. . .Ho ! il doit m'en vouloir !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>—La fin était méchante. . .Écoutez. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il se lève en titubant, le verre haut, prêt a chanter.</i>)</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non. Bonsoir.</span><br /></p> + +<p>LIGNIÈRE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous allez ?</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Chez monsieur de Valvert !</span><br /></p> + +<p>LIGNIÈRE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Prenez garde:</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est lui qui vous tuera !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Lui désignant du coin de l'œil Roxane</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Restez. On vous regarde.</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est vrai !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il reste en contemplation. Le groupe de tire-laine, à partir de ce moment, le voyant la tête en l'air et bouche bée, se rapproche de lui.</i>)</span><br /></p> + +<p>LIGNIÈRE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est moi qui pars. J'ai soif ! Et l'on m'attend</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>—Dans les tavernes !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il sort, zigzaguant.</i>)</span><br /></p> + +<p>LE BRET (<i>qui a fait le tour de la salle, revenant vers Ragueneau, d'une voix rassurée</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pas de Cyrano.</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU (<i>incrédule</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pourtant. . .</span><br /></p> + +<p>LE BRET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah ! je veux espérer qu'il n'a pas vu l'affiche !</span><br /></p> + +<p>LA SALLE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Commencez ! Commencez !</span><br /></p> + +<br /> + +<h3>Scène 1.III.</h3> + +<p>Les mêmes, moins Lignière; De Guiche, Valvert, puis Montfleury.</p> +<br /> + +<p>UN MARQUIS (<i>voyant de Guiche, qui descend de la loge de Roxane, traverse le parterre, entouré de seigneurs obséquieux, parmi lesquels le vicomte de Valvert</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Quelle cour, ce de Guiche !</span><br /></p> + +<p>UN AUTRE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Fi !. . .Encore un Gascon !</span><br /></p> + +<p>LE PREMIER:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Le Gascon souple et froid,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Celui qui réussit !. . .Saluons-le, crois-moi.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Ils vont vers de Guiche.</i>)</span><br /></p> + +<p>DEUXIÈME MARQUIS:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Les beaux rubans ! Quelle couleur, comte de Guiche ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Baise-moi-ma-mignonne ou bien Ventre-de-biche ?</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est couleur Espagnol malade.</span><br /></p> + +<p>PREMIER MARQUIS:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>La couleur</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ne ment pas, car bientôt, grâce à votre valeur,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>L'Espagnol ira mal, dans les Flandres !</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je monte</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Sur scène. Venez-vous ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il se dirige, suivi de tous les marquis et gentilshommes, vers le théâtre. Il se retourne et appelle</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Viens, Valvert !</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN (<i>qui les écoute et les observe, tressaille en entendant ce nom</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Le vicomte !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah ! je vais lui jeter à la face mon. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il met la main dans sa poche, et y rencontre celle d'un tire-laine en train de le dévaliser. Il se retourne</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Hein ?</span><br /></p> + +<p>LE TIRE-LAINE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ay !. . .</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN (<i>sans le lâcher</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je cherchais un gant !</span><br /></p> + +<p>LE TIRE-LAINE (<i>avec un sourire piteux</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous trouvez une main.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Changeant de ton, bas et vite</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Lâchez-moi. Je vous livre un secret.</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN (<i>le tenant toujours</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Quel ?</span><br /></p> + +<p>LE TIRE-LAINE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Lignière. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qui vous quitte. . .</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN (<i>de même</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Eh ! bien ?</span><br /></p> + +<p>LE TIRE-LAINE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>. . .touche à son heure dernière.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Une chanson qu'il fit blessa quelqu'un de grand,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et cent hommes—j'en suis—ce soir sont postés !. . .</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Cent !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Par qui ?</span><br /></p> + +<p>LE TIRE-LAINE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Discrétion. . .</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN (<i>haussant les épaules</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oh !</span><br /></p> + +<p>LE TIRE-LAINE (<i>avec beaucoup de dignité</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Professionnelle !</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Où seront-ils postés ?</span><br /></p> + +<p>LE TIRE-LAINE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>À la porte de Nesle.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Sur son chemin. Prévenez-le !</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN (<i>qui lui lâche enfin le poignet</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais où le voir !</span><br /></p> + +<p>LE TIRE-LAINE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Allez courir tous les cabarets: le Pressoir</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>D'Or, la Pomme de Pin, la Ceinture qui craque,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Les Deux Torches, les Trois Entonnoirs,—et dans chaque,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Laissez un petit mot d'écrit l'avertissant.</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oui, je cours ! Ah ! les gueux ! Contre un seul homme, cent !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Regardant Roxane avec amour</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>La quitter. . .elle !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Avec fureur, Valvert</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et lui !. . .—Mais il faut que je sauve</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Lignière !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il sort en courant.—De Guiche, le vicomte, les marquis, tous les gentilshommes ont disparu derrière le rideau pour prendre place sur les banquettes de la scène. Le parterre est complètement rempli. Plus une place vide aux galeries et aux loges.</i>)</span><br /></p> + +<p>LA SALLE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Commencez.</span><br /></p> + +<p>UN BOURGEOIS (<i>dont la perruque s'envole au bout d'une ficelle, pêchée par un page de la galerie supérieure</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ma perruque !</span><br /></p> + +<p>CRIS DE JOIE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il est chauve !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Bravo, les pages !. . .Ha ! ha ! ha !. . .</span><br /></p> + +<p>LE BOURGEOIS (<i>furieux, montrant le poing</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Petit gredin !</span><br /></p> + +<p>RIRES ET CRIS (<i>qui commencent très fort et vont décroissant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ha ! ha ! ha ! ha ! ha ! ha !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Silence complet.</i>)</span><br /></p> + +<p>LE BRET (<i>étonné</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ce silence soudain ?. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Un spectateur lui parle bas</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah ?</span><br /></p> + +<p>LE SPECTATEUR:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>La chose me vient d'être certifiée.</span><br /></p> + +<p>MURMURES (<i>qui courent</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Chut !—Il paraît ?. . .—Non !. . .—Si !—Dans la loge grillée.—</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Le Cardinal !—Le Cardinal ?—Le Cardinal !</span><br /></p> + +<p>UN PAGE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah ! diable, on ne va pas pouvoir se tenir mal !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>On frappe sur la scène. Tout le monde s'immobilise. Attente.</i>)</span><br /></p> + +<p>LA VOIX D'UN MARQUIS (<i>dans le silence, derrière le rideau</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mouchez cette chandelle !</span><br /></p> + +<p>UN AUTRE MARQUIS (<i>passant la tête par la fente du rideau</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Une chaise !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Une chaise est passée, de main en main, au-dessus des têtes. Le marquis la prend et disparaît, non sans avoir envoyé quelques baisers aux loges.</i>)</span><br /></p> + +<p>UN SPECTATEUR:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Silence !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>On refrappe les trois coups. Le rideau s'ouvre. Tableau. Les marquis assis sur les côtés, dans des poses insolentes. Toile de fond représentant un décor bleuâtre de pastorale. Quatre petits lustres de cristal éclairent la scène. Les violons jouent doucement.</i>)</span><br /></p> + +<p>LE BRET (<i>à Ragueneau, bas</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Montfleury entre en scène ?</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU (<i>bas aussi</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oui, c'est lui qui commence.</span><br /></p> + +<p>LE BRET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Cyrano n'est pas là.</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'ai perdu mon pari.</span><br /></p> + +<p>LE BRET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tant mieux ! tant mieux !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>On entend un air de musette, et Montfleury paraît en scène, énorme, dans un costume de berger de pastorale, un chapeau garni de roses penché sur l'oreille, et soufflant dans une cornemuse enrubannée.</i>)</span><br /></p> + +<p>LE PARTERRE (<i>applaudissant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Bravo, Montfleury ! Montfleury !</span><br /></p> + +<p>MONTFLEURY (<i>après avoir salué, jouant le rôle de Phédon</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Heureux qui loin des cours, dans un lieu solitaire,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Se prescrit à soi-même un exil volontaire,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et qui, lorsque Zéphire a soufflé sur les bois. . .</span><br /></p> + +<p>UNE VOIX (<i>au milieu du parterre</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Coquin, ne t'ai-je pas interdit pour un mois ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Stupeur. Tout le monde se retourne. Murmures.</i>)</span><br /></p> + +<p>VOIX DIVERSES:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Hein ?—Quoi ?—Qu'est-ce ?. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>On se lève dans les loges, pour voir.</i>)</span><br /></p> + +<p>CUIGY:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est lui !</span><br /></p> + +<p>LE BRET (<i>terrifié</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Cyrano !</span><br /></p> + +<p>LA VOIX:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Roi des pitres !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Hors de scène a l'instant !</span><br /></p> + +<p>TOUTE LA SALLE (<i>indignée</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oh !</span><br /></p> + +<p>MONTFLEURY:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais. . .</span><br /></p> + +<p>LA VOIX:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tu récalcitres ?</span><br /></p> + +<p>VOIX DIVERSES (<i>du parterre, des loges</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Chut !—Assez !—Montfleury, jouez !—Ne craignez rien !. . .</span><br /></p> + +<p>MONTFLEURY (<i>d'une voix mal assurée</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Heureux qui loin des cours dans un lieu sol. . .</span><br /></p> + +<p>LA VOIX (<i>plus menaçante</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Eh bien !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Faudra-t-il que je fasse, ô Monarque des drôles,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Une plantation de bois sur vos épaules ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Une canne au bout d'un bras jaillit au-dessus des têtes.</i>)</span><br /></p> + +<p>MONTFLEURY (<i>d'une voix de plus en plus faible</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Heureux qui. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>La canne s'agite.</i>)</span><br /></p> + +<p>LA VOIX:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Sortez !</span><br /></p> + +<p>LE PARTERRE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oh !</span><br /></p> + +<p>MONTFLEURY (<i>s'étranglant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Heureux qui loin des cours. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>surgissant du parterre, debout sur une chaise, les bras croisés, son feutre en bataille, la moustache hérissée, le nez terrible</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah ! je vais me fâcher !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Sensation à sa vue.</i>)</span><br /></p> + +<br /> + +<h3>Scène 1.IV.</h3> + +<p>Les mêmes, Cyrano, puis Bellerose, Jodelet.</p> +<br /> + +<p>MONTFLEURY (<i>aux marquis</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Venez à mon secours,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Messieurs !</span><br /></p> + +<p>UN MARQUIS (<i>nonchalamment</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais jouez donc !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Gros homme, si tu joues</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je vais être obligé de te fesser les joues !</span><br /></p> + +<p>LE MARQUIS:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Assez !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Que les marquis se taisent sur leurs bancs,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ou bien je fais tâter ma canne à leurs rubans !</span><br /></p> + +<p>TOUS LES MARQUIS (<i>debout</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'en est trop !. . .Montfleury. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Que Montfleury s'en aille,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ou bien je l'essorille et le désentripaille !</span><br /></p> + +<p>UNE VOIX:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qu'il sorte !</span><br /></p> + +<p>UNE AUTRE VOIX:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pourtant. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ce n'est pas encor fait ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Avec le geste de retrousser ses manches</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Bon ! je vais sur la scène en guise de buffet,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Découper cette mortadelle d'Italie !</span><br /></p> + +<p>MONTFLEURY (<i>rassemblant toute sa dignité</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>En m'insultant, Monsieur, vous insultez Thalie !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>très poli</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Si cette Muse, à qui, Monsieur, vous n'êtes rien,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Avait l'honneur de vous connaître, croyez bien</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qu'en vous voyant si gros et bête comme une urne,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Elle vous flanquerait quelque part son cothurne.</span><br /></p> + +<p>LE PARTERRE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Montfleury ! Montfleury !—La pièce de Baro !—</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>à ceux qui crient autour de lui</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je vous en prie, ayez pitié de mon fourreau:</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Si vous continuez, il va rendre sa lame !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Le cercle s'élargit.</i>)</span><br /></p> + +<p>LA FOULE (<i>reculant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Hé ! là !. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>à Montfleury</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Sortez de scène !</span><br /></p> + +<p>LA FOULE (<i>se rapprochant et grondant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oh ! oh !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>se retournant vivement</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Quelqu'un réclame ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Nouveau recul.</i>)</span><br /></p> + +<p>UNE VOIX (<i>chantant au fond</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Monsieur de Cyrano</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vraiment nous tyrannise,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Malgré ce tyranneau</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>On jouera la Clorise.</span><br /></p> + +<p>TOUTE LA SALLE (<i>chantant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>La Clorise, la Clorise !. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Si j'entends une fois encor cette chanson,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je vous assomme tous.</span><br /></p> + +<p>UN BOURGEOIS:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous n'êtes pas Samson !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Voulez-vous me prêter, Monsieur, votre mâchoire ?</span><br /></p> + +<p>UNE DAME (<i>dans les loges</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est inouï !</span><br /></p> + +<p>UN SEIGNEUR:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est scandaleux !</span><br /></p> + +<p>UN BOURGEOIS:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est vexatoire !</span><br /></p> + +<p>UN PAGE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ce qu'on s'amuse !</span><br /></p> + +<p>LE PARTERRE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Kss !—Montfleury !—Cyrano !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Silence !</span><br /></p> + +<p>LE PARTERRE (<i>en délire</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Hi han ! Bêê ! Ouah, ouah ! Cocorico !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je vous. . .</span><br /></p> + +<p>UN PAGE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Miâou !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je vous ordonne de vous taire !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et j'adresse un défi collectif au parterre !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>—J'inscris les noms !—Approchez-vous, jeunes héros !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Chacun son tour ! Je vais donner des numéros !—</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Allons, quel est celui qui veut ouvrir la liste ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous, Monsieur ? Non ! Vous ? Non ! Le premier duelliste,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je l'expédie avec les honneurs qu'on lui doit !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>—Que tous ceux qui veulent mourir lèvent le doigt.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Silence</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>La pudeur vous défend de voir ma lame nue ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pas un nom ?—Pas un doigt ?—C'est bien. Je continue.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Se retournant vers la scène où Montfleury attend avec angoisse</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Donc, je désire voir le théâtre guéri</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De cette fluxion. Sinon. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>La main à son épée</i>): </span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>le bistouri !</span><br /></p> + +<p>MONTFLEURY:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>descend de sa chaise, s'assied au milieu du rond qui s'est formé, s'installe comme chez lui</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mes mains vont frapper trois claques, pleine lune !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous vous éclipserez à la troisième.</span><br /></p> + +<p>LE PARTERRE (<i>amusé</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah ?. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>frappant dans ses mains</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Une !</span><br /></p> + +<p>MONTFLEURY:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je. . .</span><br /></p> + +<p>UNE VOIX (<i>des loges</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Restez !</span><br /></p> + +<p>LE PARTERRE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Restera. . .restera pas. . .</span><br /></p> + +<p>MONTFLEURY:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je crois,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Messieurs. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Deux !</span><br /></p> + +<p>MONTFLEURY:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je suis sûr qu'il vaudrait mieux que. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Trois !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Montfleury disparaît comme dans une trappe. Tempête de rires, de sifflets et de huées.</i>)</span><br /></p> + +<p>LA SALLE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Hu !. . .hu !. . .Lâche !. . .Reviens !. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>épanoui, se renverse sur sa chaise, et croise ses jambes</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qu'il revienne, s'il l'ose !</span><br /></p> + +<p>UN BOURGEOIS:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>L'orateur de la troupe !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Bellerose s'avance et salue.</i>)</span><br /></p> + +<p>LES LOGES:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah !. . .Voilà Bellerose !</span><br /></p> + +<p>BELLEROSE (<i>avec élégance</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Nobles seigneurs. . .</span><br /></p> + +<p>LE PARTERRE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non ! Non ! Jodelet !</span><br /></p> + +<p>JODELET (<i>s'avance, et, nasillard</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tas de veaux !</span><br /></p> + +<p>LE PARTERRE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah ! Ah ! Bravo ! très bien ! bravo !</span><br /></p> + +<p>JODELET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pas de bravos !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Le gros tragédien dont vous aimez le ventre</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>S'est senti. . .</span><br /></p> + +<p>LE PARTERRE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est un lâche !</span><br /></p> + +<p>JODELET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il dut sortir !</span><br /></p> + +<p>LE PARTERRE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qu'il rentre !</span><br /></p> + +<p>LES UNS:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non !</span><br /></p> + +<p>LES AUTRES:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Si !</span><br /></p> + +<p>UN JEUNE HOMME (<i>à Cyrano</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais à la fin, monsieur, quelle raison</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Avez-vous de haïr Montfleury ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>gracieux, toujours assis</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Jeune oison,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'ai deux raisons, dont chaque est suffisante seule.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Primo: c'est un acteur déplorable, qui gueule,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et qui soulève avec des han ! de porteur d'eau,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Le vers qu'il faut laisser s'envoler !—Secundo:</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Est mon secret. . .</span><br /></p> + +<p>LE VIEUX BOURGEOIS (<i>derrière lui</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais vous nous privez sans scrupule</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De la Clorise ! Je m'entête. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>tournant sa chaise vers le bourgeois, respecteusement</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vieille mule !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Les vers du vieux Baro valant moins que zéro,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'interromps sans remords !</span><br /></p> + +<p>LES PRÉCIEUSES (<i>dans les loges</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ha !—Ho !—Notre Baro !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ma chère !—Peut-on dire ?. . .Ah ! Dieu !. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>tournant sa chaise vers les loges, galant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Belles personnes,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Rayonnez, fleurissez, soyez des échansonnes</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De rêve, d'un sourire enchantez un trépas,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Inspirez-nous des vers. . .mais ne les jugez pas !</span><br /></p> + +<p>BELLEROSE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et l'argent qu'il va falloir rendre !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>tournant sa chaise vers la scène</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Bellerose,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous avez dit la seule intelligente chose !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Au manteau de Thespis je ne fais pas de trous:</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il se lève, et lançant un sac sur la scène</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Attrapez cette bourse au vol, et taisez-vous !</span><br /></p> + +<p>LA SALLE (<i>éblouie</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah !. . .Oh !. . .</span><br /></p> + +<p>JODELET (<i>ramassant prestement la bourse et la soupesant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>A ce prix-là, monsieur, je t'autorise</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>A venir chaque jour empêcher la Clorise !. . .</span><br /></p> + +<p>LA SALLE<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Hu !. . .Hu !. . .</span><br /></p> + +<p>JODELET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Dussions-nous même ensemble être hués !. . .</span><br /></p> + +<p>BELLEROSE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il faut évacuer la salle !. . .</span><br /></p> + +<p>JODELET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Évacuez !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>On commence à sortir, pendant que Cyrano regarde d'un air satisfait. +Mais la foule s'arrête bientôt en entendant la scène suivante, et la sortie cesse. Les femmes qui, dans les loges, étaient déjà debout, leur manteau remis, s'arrêtent pour écouter, et finissent par se rasseoir.</i>)</span><br /></p> + +<p>LE BRET (<i>à Cyrano</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est fou !. . .</span><br /></p> + +<p>UN FÂCHEUX (<i>qui s'est approché de Cyrano</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Le comédien Montfleury ! quel scandale !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais il est protégé par le duc de Candale !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Avez-vous un patron ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non !</span><br /></p> + +<p>LE FÂCHEUX:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous n'avez pas ?. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non !</span><br /></p> + +<p>LE FÂCHEUX:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Quoi, pas un grand seigneur pour couvrir de son nom ?. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>agacé</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non, ai-je dit deux fois. Faut-il donc que je trisse ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non, pas de protecteur. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>La main à son épée</i>): </span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>mais une protectrice !</span><br /></p> + +<p>LE FÂCHEUX:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais vous allez quitter la ville ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est selon.</span><br /></p> + +<p>LE FÂCHEUX:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais le duc de Candale a le bras long !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Moins long</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Que n'est le mien. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Montrant son épée</i>): </span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>quand je lui mets cette rallonge !</span><br /></p> + +<p>LE FÂCHEUX:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais vous ne songez pas à prétendre. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'y songe.</span><br /></p> + +<p>LE FÂCHEUX:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tournez les talons, maintenant.</span><br /></p> + +<p>LE FÂCHEUX:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tournez !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>—Ou dites-moi pourquoi vous regardez mon nez.</span><br /></p> + +<p>LE FÂCHEUX (<i>ahuri</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>marchant sur lui</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qu'a-t-il d'étonnant ?</span><br /></p> + +<p>LE FÂCHEUX (<i>reculant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Votre Grâce se trompe. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Est-il mol et ballant, monsieur, comme une trompe ?. . .</span><br /></p> + +<p>LE FÂCHEUX (<i>même jeu</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je n'ai pas. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ou crochu comme un bec de hibou ?</span><br /></p> + +<p>LE FÂCHEUX:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Y distingue-t-on une verrue au bout ?</span><br /></p> + +<p>LE FÂCHEUX:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ou si quelque mouche, à pas lents, s'y promène ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qu'a-t-il d'hétéroclite ?</span><br /></p> + +<p>LE FÂCHEUX:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oh !. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Est-ce un phénomène ?</span><br /></p> + +<p>LE FÂCHEUX:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais d'y porter les yeux j'avais su me garder !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et pourquoi, s'il vous plaît, ne pas le regarder ?</span><br /></p> + +<p>LE FÂCHEUX:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'avais. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il vous dégoûte alors ?</span><br /></p> + +<p>LE FÂCHEUX:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Monsieur. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Malsaine</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous semble sa couleur ?</span><br /></p> + +<p>LE FÂCHEUX:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Monsieur !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Sa forme, obscène ?</span><br /></p> + +<p>LE FÂCHEUX:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais du tout !. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pourquoi donc prendre un air dénigrant ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>—Peut-être que monsieur le trouve un peu trop grand ?</span><br /></p> + +<p>LE FÂCHEUX (<i>balbutiant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je le trouve petit, tout petit, minuscule !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Hein ? comment ? m'accuser d'un pareil ridicule ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Petit, mon nez ? Holà !</span><br /></p> + +<p>LE FÂCHEUX:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ciel !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Énorme, mon nez !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>—Vil camus, sot camard, tête plate, apprenez</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Que je m'enorgueillis d'un pareil appendice,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Attendu qu'un grand nez est proprement l'indice</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>D'un homme affable, bon, courtois, spirituel,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Libéral, courageux, tel que je suis, et tel</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qu'il vous est interdit à jamais de vous croire,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Déplorable maraud ! car la face sans gloire</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Que va chercher ma main en haut de votre col,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Est aussi dénuée. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il le soufflette.</i>)</span><br /></p> + +<p>LE FÂCHEUX:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Aï !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De fierté, d'envol,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De lyrisme, de pittoresque, d'étincelle,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De somptuosité, de Nez enfin, que celle. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il se retourne par les épaules, joignant le geste à la parole</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Que va chercher ma botte au bas de votre dos !</span><br /></p> + +<p>LE FÂCHEUX (<i>se sauvant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Au secours ! A la garde !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Avis donc aux badauds</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qui trouveraient plaisant mon milieu de visage,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et si le plaisantin est noble, mon usage</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Est de lui mettre, avant de le laisser s'enfuir,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pas devant, et plus haut, du fer, et non du cuir !</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE (<i>qui est descendu de la scène, avec les marquis</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais à la fin il nous ennuie !</span><br /></p> + +<p>LE VICOMTE DE VALVERT (<i>haussant les épaules</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il fanfaronne !</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Personne ne va donc lui répondre ?. . .</span><br /></p> + +<p>LE VICOMTE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Personne ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Attendez ! Je vais lui lancer un de ces traits !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il s'avance vers Cyrano qui l'observe, et se campant devant lui d'un air fat</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous. . .vous avez un nez. . .heu. . .un nez. . .très grand.</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>gravement</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Très !</span><br /></p> + +<p>LE VICOMTE (<i>riant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ha !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>imperturbable</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est tout ?. . .</span><br /></p> + +<p>LE VICOMTE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah ! non ! c'est un peu court, jeune homme !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>On pouvait dire. . .Oh ! Dieu !. . .bien des choses en somme. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>En variant le ton,—par exemple, tenez:</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Agressif: "Moi, monsieur, si j'avais un tel nez</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il faudrait sur-le-champ que je me l'amputasse !"</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Amical: "Mais il doit tremper dans votre tasse !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pour boire, faites-vous fabriquer un hanap !"</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Descriptif: "C'est un roc !. . .c'est un pic !. . .c'est un cap !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Que dis-je, c'est un cap ?. . .C'est une péninsule !"</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Curieux: "De quoi sert cette oblongue capsule ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>D'écritoire, monsieur, ou de boîte à ciseaux ?"</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Gracieux: "Aimez-vous à ce point les oiseaux</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Que paternellement vous vous préoccupâtes</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De tendre ce perchoir à leur petites pattes ?"</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Truculent: "Ça, monsieur, lorsque vous pétunez,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>La vapeur du tabac vous sort-elle du nez</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Sans qu'un voisin ne crie au feu de cheminée ?"</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Prévenant: "Gardez-vous, votre tête entraînée</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Par ce poids, de tomber en avant sur le sol !"</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tendre: "Faites-lui faire un petit parasol</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De peur que sa couleur au soleil ne se fane !"</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pédant: "L'animal seul, monsieur, qu'Aristophane</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Appelle Hippocampelephantocamélos</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Dut avoir sous le front tant de chair sur tant d'os !"</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Cavalier: 'Quoi, l'ami, ce croc est à la mode ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pour pendre son chapeau, c'est vraiment très commode !'</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Emphatique: "Aucun vent ne peut, nez magistral,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>T'enrhumer tout entier, excepté le mistral !"</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Dramatique: "C'est la Mer Rouge quand il saigne !"</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Admiratif: "Pour un parfumeur, quelle enseigne !"</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Lyrique: "Est-ce une conque, êtes-vous un triton ?"</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Naïf: "Ce monument, quand le visite-t-on ?"</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Respectueux: "Souffrez, monsieur, qu'on vous salue,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est là ce qui s'appelle avoir pignon sur rue !"</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Campagnard: "Hé, ardé ! C'est-y un nez ? Nanain !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est queuqu'navet géant ou ben queuqu'melon nain !"</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Militaire: "Pointez contre cavalerie !"</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pratique: "Voulez-vous le mettre en loterie ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Assurément, monsieur, ce sera le gros lot !"</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Enfin, parodiant Pyrame en un sanglot:</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>"Le voilà donc ce nez qui des traits de son maître</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>A détruit l'harmonie ! Il en rougit, le traître !"</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>—Voilà ce qu'à peu près, mon cher, vous m'auriez dit</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Si vous aviez un peu de lettres et d'esprit:</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais d'esprit, ô le plus lamentable des êtres,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous n'en eûtes jamais un atome, et de lettres</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous n'avez que les trois qui forment le mot: sot !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Eussiez-vous eu, d'ailleurs, l'invention qu'il faut</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pour pouvoir là, devant ces nobles galeries,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Me servir toutes ces folles plaisanteries,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Que vous n'en eussiez pas articulé le quart</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De la moitié du commencement d'une, car</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je me les sers moi-même, avec assez de verve,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais je ne permets pas qu'un autre me les serve.</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE (<i>voulant emmener le vicomte pétrifié</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vicomte, laissez donc !</span><br /></p> + +<p>LE VICOMTE (<i>suffoqué</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ces grands airs arrogants !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Un hobereau qui. . .qui. . .n'a même pas de gants !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et qui sort sans rubans, sans bouffettes, sans ganses !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Moi, c'est moralement que j'ai mes élégances.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je ne m'attife pas ainsi qu'un freluquet,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais je suis plus soigné si je suis moins coquet;</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je ne sortirais pas avec, par négligence,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Un affront pas très bien lavé, la conscience</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Jaune encor de sommeil dans le coin de son œil,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Un honneur chiffonné, des scrupules en deuil.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais je marche sans rien sur moi qui ne reluise,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Empanaché d'indépendance et de franchise;</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ce n'est pas une taille avantageuse, c'est</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mon âme que je cambre ainsi qu'en un corset,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et tout couvert d'exploits qu'en rubans je m'attache,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Retroussant mon esprit ainsi qu'une moustache,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je fais, en traversant les groupes et les ronds,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Sonner les vérités comme des éperons.</span><br /></p> + +<p>LE VICOMTE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais, monsieur. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je n'ai pas de gants ?. . .la belle affaire !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il m'en restait un seul. . .d'une très vieille paire !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>—Lequel m'était d'ailleurs encor fort importun:</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je l'ai laissé dans la figure de quelqu'un.</span><br /></p> + +<p>LE VICOMTE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Maraud, faquin, butor de pied plat ridicule !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>ôtant son chapeau et saluant comme si le vicomte venait de se présenter</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah ?. . .Et moi, Cyrano-Savinien-Hercule</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De Bergerac.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Rires.</i>)</span><br /></p> + +<p>LE VICOMTE (<i>exaspéré</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Bouffon !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>poussant un cri comme lorsqu'on est saisi d'une crampe</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ay !. . .</span><br /></p> + +<p>LE VICOMTE (<i>qui remontait, se retournant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qu'est-ce encor qu'il dit ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>avec des grimaces de douleur</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il faut la remuer car elle s'engourdit. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>—Ce que c'est que de la laisser inoccupée !—</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ay !. . .</span><br /></p> + +<p>LE VICOMTE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qu'avez-vous ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'ai des fourmis dans mon épée !</span><br /></p> + +<p>LE VICOMTE (<i>tirant la sienne</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Soit !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je vais vous donner un petit coup charmant.</span><br /></p> + +<p>LE VICOMTE (<i>méprisant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Poète !. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oui, monsieur, poète ! et tellement,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qu'en ferraillant je vais—hop !—à l'improvisade,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous composer une ballade.</span><br /></p> + +<p>LE VICOMTE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Une ballade ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous ne vous doutez pas de ce que c'est, je crois ?</span><br /> + +<p>LE VICOMTE<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>récitant comme une leçon</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>La ballade, donc, se compose de trois</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Couplets de huit vers. . .</span><br /></p> + +<p>LE VICOMTE (<i>piétinant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oh !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>continuant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et d'un envoi de quatre. . .</span><br /></p> + +<p>LE VICOMTE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je vais tout ensemble en faire une et me battre,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et vous toucher, monsieur, au dernier vers.</span><br /></p> + +<p>LE VICOMTE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Déclamant</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ballade du duel qu'en l'hôtel bourguignon</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Monsieur de Bergerac eut avec un bélître !</span><br /></p> + +<p>LE VICOMTE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qu'est-ce que c'est que ça, s'il vous plaît ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est le titre.</span><br /></p> + +<p>LA SALLE (<i>surexcitée au plus haut point</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Place !—Très amusant !—Rangez-vous !—Pas de bruits !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Tableau. Cercle de curieux au parterre, les marquis et les officiers mêlés aux bourgeois et aux gens du peuple; les pages grimpés sur des +épaules pour mieux voir. Toutes les femmes debout dans les loges. A droite, De Guiche et ses gentilshommes. A gauche, Le Bret, Ragueneau, +Cuigy, etc.</i>)</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>fermant une seconde les yeux</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Attendez !. . .je choisis mes rimes. . .Là, j'y suis.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il fait ce qu'il dit, à mesure</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je jette avec grâce mon feutre,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je fais lentement l'abandon</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Du grand manteau qui me calfeutre,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et je tire mon espadon;</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Élégant comme Céladon,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Agile comme Scaramouche,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je vous préviens, cher Mirmydon,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qu'à la fin de l'envoi je touche !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Premiers engagements de fer</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous auriez bien dû rester neutre;</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Où vais-je vous larder, dindon ?. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Dans le flanc, sous votre maheutre ?. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Au cœur, sous votre bleu cordon ?. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>—Les coquilles tintent, ding-don !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ma pointe voltige: une mouche !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Décidément. . .c'est au bedon,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qu'à la fin de l'envoi, je touche.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il me manque une rime en eutre. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous rompez, plus blanc qu'amidon ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est pour me fournir le mot pleutre !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>—Tac ! je pare la pointe dont</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous espériez me faire don;—</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'ouvre la ligne,—je la bouche. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tiens bien ta broche, Laridon !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>A la fin de l'envoi, je touche.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il annonce solennellement</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Envoi.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Prince, demande à Dieu pardon !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je quarte du pied, j'escarmouche,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je coupe, je feinte. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Se fendant</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Hé ! là, donc !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Le vicomte chancelle; Cyrano salue</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>A la fin de l'envoi, je touche !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Acclamations. Applaudissements dans les loges. Des fleurs et des mouchoirs tombent. Les officiers entourent et félicitent Cyrano. +Ragueneau danse d'enthousiasme. Le Bret est heureux et navré. Les amis du vicomte le soutiennent et l'emmènent.</i>)</span><br /></p> + +<p>LA FOULE (<i>en un long cri</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah !. . .</span><br /></p> + +<p>UN CHEVAU-LÉGER:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Superbe !</span><br /></p> + +<p>UNE FEMME:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Joli !</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pharamineux !</span><br /></p> + +<p>UN MARQUIS:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Nouveau !. . .</span><br /></p> + +<p>LE BRET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Insensé !</span><br /></p> + +<p>BOUSCULADE (<i>autour de Cyrano. On entend</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>. . .Compliments !. . .félicite. . .bravo. . .</span><br /></p> + +<p>VOIX DE FEMME:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est un héros !. . .</span><br /></p> + +<p>UN MOUSQUETAIRE (<i>s'avançant vivement vers Cyrano, la main tendue</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Monsieur, voulez-vous me permettre ?. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est tout à fait très bien, et je crois m'y connaître;</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'ai du reste exprimé ma joie en trépignant !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il s'éloigne.</i>)</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>à Cuigy</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Comment s'appelle donc ce monsieur ?</span><br /></p> + +<p>CUIGY:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>D'Artagnan.</span><br /></p> + +<p>LE BRET (<i>à Cyrano, lui prenant le bras</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Çà, causons !. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Laisse un peu sortir cette cohue. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>A Bellerose</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je peux rester ?</span><br /></p> + +<p>BELLEROSE (<i>respecteusement</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais oui !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>On entend des cris au dehors.</i>)</span><br /></p> + +<p>JODELET (<i>qui a regardé</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est Montfleury qu'on hue !</span><br /></p> + +<p>BELLEROSE (<i>solennellement</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Sic transit !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Changeant de ton, au portier et au moucheur de chandelles</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Balayez. Fermez. N'éteignez pas.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Nous allons revenir après notre repas,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Répéter pour demain une nouvelle farce.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Jodelet et Bellerose sortent, après de grands saluts à Cyrano.</i>)</span><br /></p> + +<p>LE PORTIER (<i>à Cyrano</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous ne dînez donc pas ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Moi ?. . .Non.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Le portier se retire.</i>)</span><br /></p> + +<p>LE BRET (<i>à Cyrano</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Parce que ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>fièrement</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Parce. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Changeant de ton, en voyant que le portier est loin</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Que je n'ai pas d'argent !. . .</span><br /></p> + +<p>LE BRET (<i>faisant le geste de lancer un sac</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Comment ! le sac d'écus ?. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pension paternelle, en un jour, tu vécus !</span><br /></p> + +<p>LE BRET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pour vivre tout un mois, alors ?. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Rien ne me reste.</span><br /></p> + +<p>LE BRET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Jeter ce sac, quelle sottise !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais quel geste !. . .</span><br /></p> + +<p>LA DISTRIBUTRICE (<i>toussant derrière son petit comptoir</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Hum !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Cyrano et Le Bret se retournent. Elle s'avance intimidée</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Monsieur. . .Vous savoir jeûner. . .le cœur me fend. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Montrant le buffet</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'ai là tout ce qu'il faut. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Avec élan</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Prenez !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>se découvrant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ma chère enfant,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Encor que mon orgeuil de Gascon m'interdise</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>D'accepter de vos doigts la moindre friandise,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'ai trop peur qu'un refus ne vous soit un chagrin,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et j'accepterai donc. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il va au buffet et choisit</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oh ! peu de chose !—un grain</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De ce raisin. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle veut lui donner la grappe, il cueille un grain</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Un seul !. . .ce verre d'eau. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle veut y verser du vin, il l'arrête</i>): </span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>limpide !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>—Et la moitié d'un macaron !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il rend l'autre moitié.</i>)</span><br /></p> + +<p>LE BRET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais c'est stupide !</span><br /></p> + +<p>LA DISTRIBUTRICE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oh ! quelque chose encor !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oui. La main à baiser.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il baise, comme la main d'une princesse, la main qu'elle lui tend.</i>)</span><br /></p> + +<p>LA DISTRIBUTRICE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Merci, monsieur.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Révérence</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Bonsoir.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle sort.</i>)</span><br /></p> + +<br /> +<br /> +<h3>Scène 1.V.</h3> + +<p>Cyrano, Le Bret, puis le portier.</p> +<br /> + +<p>CYRANO (<i>à Le Bret</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je t'écoute causer.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il s'installe devant le buffet et rangeant devant lui le macaron</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Dîner !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>. . .le verre d'eau</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Boisson !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>. . .le grain de raisin</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Dessert !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il s'assied</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Là, je me mets à table !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>—Ah !. . .j'avais une faim, mon cher, épouvantable !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Mangeant</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>—Tu disais ?</span><br /></p> + +<p>LE BRET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Que ces fats aux grands airs belliqueux</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Te fausseront l'esprit si tu n'écoutes qu'eux !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Va consulter des gens de bon sens, et t'informe</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De l'effet qu'a produit ton algarade.</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>achevant son macaron</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Énorme.</span><br /></p> + +<p>LE BRET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Le Cardinal. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>s'épanouissant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il était là, le Cardinal ?</span><br /></p> + +<p>LE BRET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>A dû trouver cela. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais très original.</span><br /></p> + +<p>LE BRET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pourtant. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est un auteur. Il ne peut lui déplaire</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Que l'on vienne troubler la pièce d'un confrère.</span><br /></p> + +<p>LE BRET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tu te mets sur les bras, vraiment, trop d'ennemis !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>attaquant son grain de raisin</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Combien puis-je, à peu près, ce soir, m'en être mis ?</span><br /></p> + +<p>LE BRET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Quarante-huit. Sans compter les femmes.</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Voyons, compte !</span><br /></p> + +<p>LE BRET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Montfleury, le bourgeois, de Guiche, le vicomte,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Baro, l'Académie. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Assez ! tu me ravis !</span><br /></p> + +<p>LE BRET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais où te mènera la façon dont tu vis ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Quel système est le tien ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'errais dans un méandre;</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'avais trop de partis, trop compliqués, à prendre;</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'ai pris. . .</span><br /></p> + +<p>LE BRET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Lequel ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais le plus simple, de beaucoup.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'ai décidé d'être admirable, en tout, pour tout !</span><br /></p> + +<p>LE BRET (<i>haussant les épaules</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Soit !—Mais enfin, à moi, le motif de ta haine</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pour Montfleury, le vrai, dis-le-moi !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>se levant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ce Silène,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Si ventru que son doigt n'atteint pas son nombril,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pour les femmes encor se croit un doux péril,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et leur fait, cependant qu'en jouant il bredouille,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Des yeux de carpe avec ses gros yeux de grenouille !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et je le hais depuis qu'il se permit, un soir,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De poser son regard, sur celle. . .Oh ! j'ai cru voir</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Glisser sur une fleur une longue limace !</span><br /></p> + +<p>LE BRET (<i>stupéfait</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Hein ? Comment ? Serait-il possible ?. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>avec un rire amer</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Que j'aimasse ?. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Changeant de ton et gravement</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'aime.</span><br /></p> + +<p>LE BRET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et peut-on savoir ? tu ne m'as jamais dit ?. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qui j'aime ?. . .Réfléchis, voyons. Il m'interdit</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Le rêve d'être aimé même par une laide,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ce nez qui d'un quart d'heure en tous lieux me précède;</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Alors, moi, j'aime qui ?. . .Mais cela va de soi !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'aime—mais c'est forcé !—la plus belle qui soit !</span><br /></p> + +<p>LE BRET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>La plus belle ?. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tout simplement, qui soit au monde !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>La plus brillante, la plus fine,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Avec accablement</i>): </span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>la plus blonde !</span><br /></p> + +<p>LE BRET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Eh ! mon Dieu, quelle est donc cette femme ?. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Un danger</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mortel sans le vouloir, exquis sans y songer,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Un piège de nature, une rose muscade</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Dans laquelle l'amour se tient en embuscade !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qui connaît son sourire a connu le parfait.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Elle fait de la grâce avec rien, elle fait</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tenir tout le divin dans un geste quelconque,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et tu ne saurais pas, Vénus, monter en conque,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ni toi, Diane, marcher dans les grands bois fleuris,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Comme elle monte en chaise et marche dans Paris !. . .</span><br /></p> + +<p>LE BRET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Sapristi ! je comprends. C'est clair !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est diaphane.</span><br /></p> + +<p>LE BRET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Magdeleine Robin, ta cousine ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oui,—Roxane.</span><br /></p> + +<p>LE BRET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Eh bien, mais c'est au mieux ! Tu l'aimes ? Dis-le-lui !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tu t'es couvert de gloire à ses yeux aujourd'hui !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Regarde-moi, mon cher, et dis quelle espérance</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pourrait bien me laisser cette protubérance !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oh ! je ne me fais pas d'illusion !—Parbleu,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oui, quelquefois, je m'attendris, dans le soir bleu;</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'entre en quelque jardin où l'heure se parfume;</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Avec mon pauvre grand diable de nez je hume</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>L'avril,—je suis des yeux, sous un rayon d'argent,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Au bras d'un cavalier, quelque femme, en songeant</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Que pour marcher, à petits pas, dans de la lune,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Aussi moi j'aimerais au bras en avoir une,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je m'exalte, j'oublie. . .et j'aperçois soudain</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>L'ombre de mon profil sur le mur du jardin !</span><br /></p> + +<p>LE BRET (<i>ému</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mon ami !. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mon ami, j'ai de mauvaises heures !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De me sentir si laid, parfois, tout seul. . .</span><br /></p> + +<p>LE BRET (<i>vivement, lui prenant la main</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tu pleures ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah ! non, cela, jamais ! Non, ce serait trop laid,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Si le long de ce nez une larme coulait !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je ne laisserai pas, tant que j'en serai maître,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>La divine beauté des larmes se commettre</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Avec tant de laideur grossière !. . .Vois-tu bien,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Les larmes, il n'est rien de plus sublime, rien,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et je ne voudrais pas qu'excitant la risée,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Une seule, par moi, fût ridiculisée !. . .</span><br /></p> + +<p>LE BRET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Va, ne t'attriste pas ! L'amour n'est que hasard !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>secouant la tête</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non ! J'aime Cléopâtre: ai-je l'air d'un César ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'adore Bérénice: ai-je l'aspect d'un Tite ?</span><br /></p> + +<p>LE BRET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais ton courage ! ton esprit !—Cette petite</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qui t'offrait là, tantôt, ce modeste repas,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ses yeux, tu l'as bien vu, ne te détestaient pas !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>saisi</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est vrai !</span><br /></p> + +<p>LE BRET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Hé ! bien ! alors ?. . .Mais, Roxane, elle-même,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Toute blême a suivi ton duel !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Toute blême ?</span><br /></p> + +<p>LE BRET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Son cœur et son esprit déjà sont étonnés !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ose, et lui parle, afin. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qu'elle me rie au nez ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non !—C'est la seule chose au monde que je craigne !</span><br /></p> + +<p>LE PORTIER (<i>introduisant quelqu'un à Cyrano</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Monsieur, on vous demande. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>voyant la duègne</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah ! mon Dieu ! Sa duègne !</span><br /></p> + +<br /> + +<h3>Scène 1.VI.</h3> + +<p>Cyrano, Le Bret, la duègne.</p> +<br /> + +<p>LA DUÈGNE (<i>avec un grand salut</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De son vaillant cousin on désire savoir</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Où l'on peut, en secret, le voir.</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>bouleversé</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Me voir ?</span><br /></p> + +<p>LA DUÈGNE (<i>avec une révérence</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous voir.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>—On a des choses à vous dire.</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Des ?. . .</span><br /></p> + +<p>LA DUÈGNE (<i>nouvelle révérence</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Des choses !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>chancelant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah, mon Dieu !</span><br /></p> + +<p>LA DUÈGNE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>L'on ira, demain, aux primes roses</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>D'aurore,—ouïr la messe à Saint-Roch.</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>se soutenant sur Le Bret</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah ! mon Dieu !</span><br /></p> + +<p>LA DUÈGNE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>En sortant,—où peut-on entrer, causer un peu ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>affolé</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Où ?. . .Je. . .mais. . .Ah ! mon Dieu !. . .</span><br /></p> + +<p>LA DUÈGNE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Dites vite.</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je cherche !. . .</span><br /></p> + +<p>LA DUÈGNE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Où ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Chez. . .chez. . .Ragueneau. . .le pâtissier. . .</span><br /></p> + +<p>LA DUÈGNE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il perche ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Dans la rue—Ah ! mon Dieu, mon Dieu !—Saint-Honoré !</span><br /></p> + +<p>LA DUÈGNE (<i>remontant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>On ira. Soyez-y. Sept heures.</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'y serai.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>La duègne sort.</i>)</span><br /></p> + +<br /> + +<h3>Scène 1.VII.</h3> + +<p>Cyrano, Le Bret, puis les comédiens, les comédiennes, Cuigy, Brissaille, +<p>Lignière, le portier, les violons.</p> +<br /> + +<p>CYRANO (<i>tombant dans les bras de Le Bret</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Moi !. . .D'elle !. . .Un rendez-vous !. . .</span><br /></p> + +<p>LE BRET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Eh bien ! tu n'es plus triste ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah ! pour quoi que ce soit, elle sait que j'existe !</span><br /></p> + +<p>LE BRET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Maintenant, tu vas être calme ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>hors de lui</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Maintenant. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais je vais être frénétique et fulminant !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il me faut une armée entière a déconfire !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'ai dix cœurs; j'ai vingt bras; il ne peut me suffire</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De pourfendre des nains. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il crie à tue-tête</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il me faut des géants !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Depuis un moment, sur la scène, au fond, des ombres de comédiens et de comédiennes s'agitent, chuchotent: on commence à répéter. Les violons ont repris leur place.</i>)</span><br /></p> + +<p>UNE VOIX (<i>de la scène</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Hé ! pst ! là-bas ! Silence ! on répète céans !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>riant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Nous partons !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il remonte; par la grande porte du fond; entrent Cuigy, Brissaille, plusieurs officiers, qui soutiennent Lignière complètement ivre.</i>)</span><br /></p> + +<p>CUIGY:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Cyrano !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qu'est-ce ?</span><br /></p> + +<p>CUIGY:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Une énorme grive</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qu'on t'apporte !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>le reconnaissant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Lignière !. . .Hé, qu'est-ce qui t'arrive ?</span><br /></p> + +<p>CUIGY:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il te cherche !</span><br /></p> + +<p>BRISSAILLE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il ne peut rentrer chez lui !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pourquoi ?</span><br /></p> + +<p>LIGNIÈRE (<i>d'une voix pâteuse, lui montrant un billet tout chiffonné</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ce billet m'avertit. . .cent hommes contre moi. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>A cause de. . .chanson. . .grand danger me menace. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Porte de Nesle. . .Il faut, pour rentrer, que j'y passe. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Permets-moi donc d'aller coucher sous. . .sous ton toit !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Cent hommes, m'as-tu dit ? Tu coucheras chez toi !</span><br /></p> + +<p>LIGNIÈRE (<i>épouvanté</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>d'une voix terrible, lui montrant la lanterne allumée que le portier balance en écoutant curieusement cette scène</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Prends cette lanterne !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Lignière saisit précipitamment la lanterne</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et marche !—Je te jure</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Que c'est moi qui ferai ce soir ta couverture !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Aux officiers</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous, suivez à distance, et vous serez témoins !</span><br /></p> + +<p>CUIGY:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais cent hommes !. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ce soir, il ne m'en faut pas moins !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Les comédiens et les comédiennes, descendus de scène, se sont rapprochés dans leurs divers costumes.</i>)</span><br /></p> + +<p>LE BRET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais pourquoi protéger. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Voilà Le Bret qui grogne !</span><br /></p> + +<p>LE BRET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Cet ivrogne banal ?. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>frappant sur l'épaule de Lignière</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Parce que cet ivrogne,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ce tonneau de muscat, ce fût de rossoli,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Fit quelque chose un jour de tout à fait joli:</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Au sortir d'une messe ayant, selon le rite,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vu celle qu'il aimait prendre de l'eau bénite,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Lui que l'eau fait sauver, courut au bénitier,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Se pencha sur sa conque et le but tout entier !. . .</span><br /></p> + +<p>UNE COMÉDIENNE (<i>en costume de soubrette</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tiens, c'est gentil, cela !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>N'est-ce pas, la soubrette ?</span><br /></p> + +<p>LA COMÉDIENNE (<i>aux autres</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais pourquoi sont-ils cent contre un pauvre poète ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Marchons !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Aux officiers</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et vous, messieurs, en me voyant charger,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ne me secondez pas, quel que soit le danger !</span><br /></p> + +<p>UNE AUTRE COMÉDIENNE (<i>sautant de la scène</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oh ! mais, moi, je vais voir !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Venez !. . .</span><br /></p> + +<p>UNE AUTRE (<i>sautant aussi, à un vieux comédien</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Viens-tu, Cassandre ?. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Venez tous, le Docteur, Isabelle, Léandre,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tous ! Car vous allez joindre, essaim charmant et fol,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>La farce italienne à ce drame espagnol,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et, sur son ronflement tintant un bruit fantasque,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>L'entourer de grelots comme un tambour de basque !. . .</span><br /></p> + +<p>TOUTES LES FEMMES (<i>sautant de joie</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Bravo !—Vite, une mante !—Un capuchon !</span><br /></p> + +<p>JODELET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Allons !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>aux violons</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous nous jouerez un air, messieurs les violons !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Les violons se joignent au cortège qui se forme. On s'empare des chandelles allumées de la rampe et on se les distribue. Cela devient une retraite aux flambeaux</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Bravo ! des officiers, des femmes en costume,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et, vingt pas en avant. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il se place comme il dit</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Moi, tout seul, sous la plume</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Que la gloire elle-même à ce feutre piqua,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Fier comme un Scipion triplement Nasica !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>—C'est compris ? Défendu de me prêter main-forte !—</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>On y est ?. . .Un, deux, trois ! Portier, ouvre la porte !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Le portier ouvre à deux battants. Un coin du vieux Paris pittoresque et lunaire paraît</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah !. . .Paris fuit, nocturne et quasi nébuleux;</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Le clair de lune coule aux pentes des toits bleus;</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Un cadre se prépare, exquis, pour cette scène;</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Là-bas, sous des vapeurs en écharpe, la Seine,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Comme un mystérieux et magique miroir,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tremble. . .Et vous allez voir ce que vous allez voir !</span><br /></p> + +<p>TOUS:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>A la porte de Nesle !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>debout sur le seuil</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>A la porte de Nesle !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Se retournant avant de sortir, à la soubrette</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ne demandiez-vous pas pourquoi, mademoiselle,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Contre ce seul rimeur cent hommes furent mis ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il tire l'épée et, tranquillement</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est parce qu'on savait qu'il est de mes amis !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il sort. Le cortège,—Lignière zigzaguant en tête,—puis les comédiennes aux bras des officiers,—puis les comédiens gambadant,—se met en marche dans la nuit au son des violons, et à la lueur falote des chandelles.</i>)</span><br /> +<br /></p> + +<h3>Rideau.</h3> + +<br /> + +<hr style='width: 65%;' /> +<a name='Acte_II'></a><h2>Acte II.</h2> + +<p>La Rôtisserie Des Poètes.</p> + +<p>La boutique de Ragueneau, rôtisseur-pâtissier, vaste ouvroir au coin +de la rue Saint-Honoré et de la rue de l'Arbre-Sec qu'on aperçoit +largement au fond, par le vitrage de la porte, grises dans les +premières lueurs de l'aube.</p> + +<p>À gauche, premier plan, comptoir surmonté d'un dais en fer forgé, +auquel sont accrochés des oies, des canards, des paons blancs. Dans de +grands vases de faïence de hauts bouquets de fleurs naïves, +principalement des tournesols jaunes. Du même côté, second plan, +immense cheminée devant laquelle, entre de monstrueux chenets, dont +chacun supporte une petite marmite, les rôtis pleurent dans les +lèchefrites.</p> + +<p>À droite, premier plan avec porte. Deuxième plan, un escalier montant +à une petite salle en soupente, dont on aperçoit l'intérieur par des +volets ouverts; une table y est dressée, un menu lustre flamand y +luit: c'est un réduit où l'on va manger et boire. Une galerie de bois, +faisant suite à l'escalier, semble mener à d'autres petites salles +analogues.</p> + +<p>Au milieu de la rôtisserie, un cercle en fer que l'on peut faire +descendre avec une corde, et auquel de grosses pièces sont accrochées, +fait un lustre de gibier.</p> + +<p>Les fours, dans l'ombre, sous l'escalier, rougeoient. Des cuivres +étincellent. Des broches tournent. Des pièces montées pyramident, des +jambons pendent. C'est le coup de feu matinal. Bousculade de marmitons +effarés, d'énormes cuisiniers et de minuscules gâte-sauces. +Foisonnement de bonnets à plume de poulet ou à aile de pintade. On +apporte, sur des plaques de tôle et des clayons d'osier, des +quinconces de brioches, des villages de petits-fours.</p> + +<p>Des tables sont couvertes de gâteaux et de plats. D'autres, entourées +de chaises, attendent les mangeurs et les buveurs. Une plus petite, +dans un coin, disparaît sous les papiers. Ragueneau y est assis au +lever du rideau; il écrit.</p> + +<br /> + +<h3>Scène 2.I.</h3> + +<p>Ragueneau, pâtissiers, puis Lise; Ragueneau, à la petite table, +écrivant d'un air inspiré, et comptant sur ses doigts.</p> +<br /> + +<p>PREMIER PATISSIER (<i>apportant une pièce montée</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Fruits en nougat !</span><br /></p> + +<p>DEUXIÈME PATISSIER (<i>apportant un plat</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Flan !</span><br /></p> + +<p>TROISIÈME PATISSIER (<i>apportant un rôti paré de plumes</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Paon !</span><br /></p> + +<p>QUATRIÈME PATISSIER (<i>apportant une plaque de gâteaux</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Roinsoles !</span><br /></p> + +<p>CINQUIÈME PATISSIER (<i>apportant une sorte de terrine</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Bœuf en daube !</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU (<i>cessant d'écrire et levant la tête</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Sur les cuivres, déjà, glisse l'argent de l'aube !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Étouffe en toi le dieu qui chante, Ragueneau !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>L'heure du luth viendra,—c'est l'heure du fourneau !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il se lève. A un cuisinier</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous, veuillez m'allonger cette sauce, elle est courte !</span><br /></p> + +<p>LE CUISINIER:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De combien ?</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De trois pieds.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il passe.</i>)</span><br /></p> + +<p>LE CUISINIER:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Hein ?</span><br /></p> + +<p>PREMIER PATISSIER:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>La tarte !</span><br /></p> + +<p>DEUXIÈME PATISSIER:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>La tourte !</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU (<i>devant la cheminée</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ma Muse, éloigne-toi, pour que tes yeux charmants</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>N'aillent pas se rougir au feu de ces sarments !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>A un pâtissier, lui montrant des pains</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous avez mal placé la fente de ces miches:</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Au milieu la césure,—entre les hémistiches !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>A un autre, lui montrant un pâté inachevé</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>A ce palais de croûte, il faut, vous, mettre un toit. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>A un jeune apprenti, qui, assis par terre, embroche des volailles</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et toi, sur cette broche interminable, toi,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Le modeste poulet et la dinde superbe,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Alterne-les, mon fils, comme le vieux Malherbe</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Alternait les grands vers avec les plus petits,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et fais tourner au feu des strophes de rôtis !</span><br /></p> + +<p>UN AUTRE APPRENTI (<i>s'avançant avec un plateau recouvert d'une assiette</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Maître, en pensant à vous, dans le four, j'ai fait cuire</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ceci, qui vous plaira, je l'espère.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il découvre le plateau, on voit une grande lyre de pâtisserie.</i>)</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU (<i>ébloui</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Une lyre !</span><br /></p> + +<p>L'APPRENTI:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>En pâte de brioche.</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU (<i>ému</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Avec des fruits confits !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>L'APPRENTI:</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et les cordes, voyez, en sucre je les fis.</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU (<i>lui donnant de l'argent</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Va boire à ma santé !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Apercevant Lise qui entre</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Chut ! ma femme ! Circule,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et cache cet argent !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>A Lise, lui montrant la lyre d'un air gêné</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est beau ?</span><br /></p> + +<p>LISE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est ridicule !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle pose sur le comptoir une pile de sacs en papier.</i>)</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Des sacs ?. . .Bon. Merci.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il les regarde</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ciel ! Mes livres vénérés !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Les vers de mes amis ! déchirés ! démembrés !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pour en faire des sacs à mettre des croquantes. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah ! vous renouvelez Orphée et les bacchantes !</span><br /></p> + +<p>LISE (<i>sèchement</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et n'ai-je pas le droit d'utiliser vraiment</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ce que laissent ici, pour unique paiement,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vos méchants écriveurs de lignes inégales !</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Fourmi !. . .n'insulte pas ces divines cigales !</span><br /></p> + +<p>LISE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Avant de fréquenter ces gens-là, mon ami,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous ne m'appeliez pas bacchante,—ni fourmi !</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Avec des vers, faire cela !</span><br /></p> + +<p>LISE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pas autre chose.</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Que faites-vous, alors, madame, avec la prose ?</span><br /></p> + +<br /> +<br /> +<h3>Scène 2.II.</h3> + +<p>Les mêmes, deux enfants, qui viennent d'entrer dans la pâtisserie.</p> +<br /> + +<p>RAGUENEAU:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous désirez, petits ?</span><br /></p> + +<p>PREMIER ENFANT:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Trois pâtés.</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU (<i>les servant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Là, bien roux. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et bien chauds.</span><br /></p> + +<p>DEUXIÈME ENFANT:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>S'il vous plaît, enveloppez-les-nous ?</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU (<i>saisi, à part</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Hélas ! un de mes sacs !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Aux enfants</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Que je les enveloppe ?. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il prend un sac et au moment d'y mettre les pâtés, il lit</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tel Ulysse, le jour qu'il quitta Pénélope. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pas celui-ci !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il le met de côté et en prend un autre. Au moment d'y mettre les pâtés, il lit</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Le blond Phœbus. . . Pas celui-là !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Même jeu.</i>)</span><br /></p> + +<p>LISE (<i>impatientée</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Eh bien ! qu'attendez-vous ?</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Voilà, voilà, voilà !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il en prend un troisième et se résigne</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Le sonnet à Philis !. . .mais c'est dur tout de même !</span><br /></p> + +<p>LISE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est heureux qu'il se soit décidé !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Haussant les épaules</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Nicodème !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle monte sur une chaise et se met à ranger des plats sur une crédence.</i>)</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU (<i>profitant de ce qu'elle tourne le dos, rappelle les enfants déjà à la porte</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pst !. . .Petits !. . .Rendez-moi le sonnet à Philis,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Au lieu de trois pâtés je vous en donne six.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Les enfants lui rendent le sac, prennent vivement les gâteaux et sortent. Ragueneau, défripant le papier, se met à lire en déclamant</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Philis !. . . Sur ce doux nom, une tache de beurre !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Philis !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>CYRANO entre brusquement.</i>)</span><br /></p> + +<br /> + +<h3>Scène 2.III.</h3> + +<p>Ragueneau, Lise, Cyrano, puis le mousquetaire.</p> +<br /> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Quelle heure est-il ?</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU (<i>le saluant avec empressement</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Six heures.</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>avec émotion</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Dans une heure !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il va et vient dans la boutique.</i>)</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU (<i>le suivant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Bravo ! J'ai vu. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Quoi donc !</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Votre combat !. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Lequel ?</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Celui de l'hôtel de Bourgogne !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>avec dédain</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah !. . .Le duel !</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU (<i>admiratif</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oui, le duel en vers !. . .</span><br /></p> + +<p>LISE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il en a plein la bouche !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Allons ! tant mieux !</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU (<i>se fendant avec une broche qu'il a saisi</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>A la fin de l'envoi, je touche !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>A la fin de l'envoi, je touche !. . .Que c'est beau !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Avec un enthousiasme croissant</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>A la fin de l'envoi. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Quelle heure, Ragueneau ?</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU (<i>restant fendu pour regarder l'horloge</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Six heures cinq !. . .. . .je touche !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il se relève</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>. . .Oh ! faire une ballade !</span><br /></p> + +<p>LISE (<i>à Cyrano, qui en passant devant son comptoir lui a serré distraitement la main</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qu'avez-vous à la main ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Rien. Une estafilade.</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Courûtes-vous quelque péril ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Aucun péril.</span><br /></p> + +<p>LISE (<i>le menaçant du doigt</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je crois que vous mentez !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mon nez remuerait-il ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il faudrait que ce fût pour un mensonge énorme !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Changeant de ton</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'attends ici quelqu'un. Si ce n'est pas sous l'orme,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous nous laisserez seuls.</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est que je ne peux pas;</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mes rimeurs vont venir. . .</span><br /></p> + +<p>LISE (<i>ironique</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pour leur premier repas.</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tu les éloigneras quand je te ferai signe. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>L'heure ?</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Six heures dix.</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>s'asseyant nerveusement à la table de Ragueneau et prenant du papier</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Une plume ?. . .</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU (<i>lui offrant celle qu'il a à son oreille</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De cygne.</span><br /></p> + +<p>UN MOUSQUETAIRE (<i>superbement moustachu, entre et d'une voix de stentor</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Salut !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Lise remonte vivement vers lui.</i>)</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>se retournant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qu'est-ce ?</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Un ami de ma femme. Un guerrier</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Terrible,—à ce qu'il dit !. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>reprenant la plume et éloignant du geste Ragueneau</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Chut !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Écrire,—plier,—</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>A lui-même</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Lui donner,—me sauver. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Jetant la plume</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Lâche !. . .Mais que je meure,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Si j'ose lui parler, lui dire un seul mot. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>A Ragueneau</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>L'heure ?</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Six et quart !. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>frappant sa poitrine</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>—un seul mot de tous ceux que j'ai là !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tandis qu'en écrivant. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il reprend la plume</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Eh bien ! écrivons-la,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Cette lettre d'amour qu'en moi-même j'ai faite</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et refaite cent fois, de sorte qu'elle est prête,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et que mettant mon âme à côté du papier,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je n'ai tout simplement qu'à la recopier.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il écrit.—Derrière le vitrage de la porte on voit s'agiter des silhouettes maigres et hésitantes.</i>)</span><br /></p> + +<br /> + +<h3>Scène 2.IV.</h3> + +<p>Ragueneau, Lise, le mousquetaire, Cyrano, à la petite table, écrivant, +les poètes, vêtus de noir, les bas tombants, couverts de boue.</p> +<br /> + +<p>LISE (<i>entrant, à Ragueneau</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Les voici vos crottés !</span><br /></p> + +<p>PREMIER POÈTE (<i>entrant, à Ragueneau</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Confrère !. . .</span><br /></p> + +<p>DEUXIÈME POÈTE (<i>de même, lui secouant les mains</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Cher confrère !</span><br /></p> + +<p>TROISIÈME POÈTE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Aigle des pâtissiers !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il renifle</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ça sent bon dans votre aire,</span><br /></p> + +<p>QUATRIÈME POÈTE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>O Phœbus-Rôtisseur !</span><br /></p> + +<p>CINQUIÈME POÈTE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Apollon maître-queux !. . .</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU (<i>entouré, embrassé, secoué</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Comme on est tout de suite à son aise avec eux !. . .</span><br /></p> + +<p>PREMIER POÈTE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Nous fûmes retardés par la foule attroupée</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>A la porte de Nesle !. . .</span><br /></p> + +<p>DEUXIÈME POÈTE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ouverts à coups d'épée,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Huit malandrins sanglants illustraient les pavés !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>levant une seconde la tête</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Huit ?. . .Tiens, je croyais sept.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il reprend sa lettre.</i>)</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU (<i>à Cyrano</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Est-ce que vous savez</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Le héros du combat ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>négligemment</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Moi ?. . .Non !</span><br /></p> + +<p>LISE (<i>au mousquetaire</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et vous ?</span><br /></p> + +<p>LE MOUSQUETAIRE (<i>se frisant la moustache</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Peut-être !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>écrivant, à part,—on l'entend murmurer de temps en temps</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je vous aime. . .</span><br /></p> + +<p>PREMIER POÈTE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Un seul homme, assurait-on, sut mettre</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Toute une bande en fuite !. . .</span><br /></p> + +<p>DEUXIÈME POÈTE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oh ! c'etait curieux !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Des piques, des bâtons jonchaient le sol !. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>écrivant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>. . .vos yeux. . .</span><br /></p> + +<p>TROISIÈME POÈTE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>On trouvait des chapeaux jusqu'au quai des Orfèvres !</span><br /></p> + +<p>PREMIER POÈTE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Sapristi ! ce dut être un féroce. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>même jeu</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>. . .vos lèvres. . .</span><br /></p> + +<p>PREMIER POÈTE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Un terrible géant, l'auteur de ces exploits !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>même jeu</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>. . .Et je m'évanouis de peur quand je vous vois.</span><br /></p> + +<p>DEUXIÈME POÈTE (<i>happant un gâteau</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qu'as-tu rimé de neuf, Ragueneau ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>même jeu</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>. . .qui vous aime. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il s'arrête au moment de signer, et se lève, mettant sa lettre dans son pourpoint</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pas besoin de signer. Je la donne moi-même.</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU (<i>au deuxième poète</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'ai mis une recette en vers.</span><br /></p> + +<p>TROISIÈME POÈTE (<i>s'installant près d'un plateau de choux à la crème</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oyons ces vers !</span><br /></p> + +<p>QUATRIÈME POÈTE (<i>regardant une brioche qu'il a prise</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Cette brioche a mis son bonnet de travers.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il la décoiffe d'un coup de dent.</i>)</span><br /></p> + +<p>PREMIER POÈTE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ce pain d'épice suit le rimeur famélique,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De ses yeux en amande aux sourcils d'angélique !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il happe le morceau de pain d'épice.</i>)</span><br /></p> + +<p>DEUXIÈME POÈTE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Nous écoutons.</span><br /></p> + +<p>TROISIÈME POÈTE (<i>serrant légèrement un chou entre ses doigts</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ce chou bave sa crème. Il rit.</span><br /></p> + +<p>DEUXIÈME POÈTE (<i>mordant à même la grande lyre de pâtisserie</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pour la première fois la Lyre me nourrit !</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU (<i>qui s'est préparé à réciter, qui a toussé, assuré son bonnet, pris une pose</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Une recette en vers. . .</span><br /></p> + +<p>DEUXIÈME POÈTE (<i>au premier, lui donnant un coup de coude</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tu déjeunes ?</span><br /></p> + +<p>PREMIER POÈTE (<i>au deuxième</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tu dînes !</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Comment on fait les tartelettes amandines.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Battez, pour qu'ils soient mousseux,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Quelques œufs;</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Incorporez à leur mousse</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Un jus de cédrat choisi;</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Versez-y</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Un bon lait d'amande douce;</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mettez de la pâte à flan</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Dans le flanc</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De moules à tartelette;</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>D'un doigt preste, abricotez</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Les côtés;</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Versez goutte à gouttelette</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Votre mousse en ces puits, puis</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Que ces puits</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Passent au four, et, blondines,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Sortant en gais troupelets,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ce sont les</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tartelettes amandines !</span><br /></p> + +<p>LES POÈTES (<i>la bouche pleine</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Exquis ! Délicieux !</span><br /></p> + +<p>UN POÈTE (<i>s'étouffant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Homph !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Ils remontent vers le fond, en mangeant.</i>)</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>qui a observé s'avance vers Ragueneau</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Bercés par ta voix,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ne vois-tu pas comme ils s'empiffrent ?</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU (<i>plus bas, avec un sourire</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je le vois. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Sans regarder, de peur que cela ne les trouble;</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et dire ainsi mes vers me donne un plaisir double,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Puisque je satisfais un doux faible que j'ai</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tout en laissant manger ceux qui n'ont pas mangé !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>lui frappant sur l'épaule</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Toi, tu me plais !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Ragueneau va rejoindre ses amis. Cyrano le suit des yeux, puis, un peu brusquement</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Hé là, Lise ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Lise, en conversation tendre avec le mousquetaire, tressaille et descend vers Cyrano</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ce capitaine. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous assiège ?</span><br /></p> + +<p>LISE (<i>offensée</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oh ! mes yeux, d'une œillade hautaine,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Savent vaincre quiconque attaque mes vertus.</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Euh ! pour des yeux vainqueurs, je les trouve battus.</span><br /></p> + +<p>LISE (<i>suffoquée</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>nettement</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ragueneau me plaît. C'est pourquoi, dame Lise,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je défends que quelqu'un le ridicoculise.</span><br /></p> + +<p>LISE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>qui a élevé la voix assez pour être entendu du galant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>A bon entendeur. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il salue le mousquetaire, et va se mettre en observation, à la porte du fond, après avoir regardé l'horloge.</i>)</span><br /></p> + +<p>LISE (<i>au mousquetaire qui a simplement rendu son salut à Cyrano</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vraiment, vous m'étonnez !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Répondez. . .sur son nez. . .</span><br /></p> + +<p>LE MOUSQUETAIRE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Sur son nez. . .sur son nez. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il s'éloigne vivement, Lise le suit.</i>)</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>de la porte du fond, faisant signe à Ragueneau d'emmener les poètes</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pst !. . .</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU (<i>montrant aux poètes la porte de droite</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Nous serons bien mieux par là. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>s'impatientant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pst ! pst !. . .</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU (<i>les entraînant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pour lire</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Des vers. . .</span><br /></p> + +<p>PREMIER POÈTE (<i>désespéré, la bouche pleine</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais les gâteaux !. . .</span><br /></p> + +<p>DEUXIÈME POÈTE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Emportons-les !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Ils sortent tous derrière Ragueneau, processionellement, et après avoir fait une râfle de plateaux.</i>)</span><br /></p> + +<br /> + +<h3>Scène 2.V.</h3> + +<p>Cyrano, Roxane, la duègne.</p> +<br /> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je tire</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ma lettre si je sens seulement qu'il y a</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Le moindre espoir !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Roxane, masquée, suivie de la duègne, paraît derrière le vitrage. Il ouvre vivement la porte</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Entrez !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Marchant sur la duègne</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous, deux mots, duègna !</span><br /></p> + +<p>LA DUÈGNE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Quatre.</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Êtes-vous gourmande ?</span><br /></p> + +<p>LA DUÈGNE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>A m'en rendre malade.</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>prenant vivement des sacs de papier sur le comptoir</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Bon. Voici deux sonnets de monsieur Benserade. . .</span><br /></p> + +<p>LA DUÈGNE (<i>piteuse</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Heu !. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>. . .que je vous remplis de darioles.</span><br /></p> + +<p>LA DUÈGNE (<i>changeant de figure</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Hou !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Aimez-vous le gâteau qu'on nomme petit chou ?</span><br /></p> + +<p>LA DUÈGNE (<i>avec dignité</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Monsieur, j'en fais état, lorsqu'il est à la crème.</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'en plonge six pour vous dans le sein d'un poème</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De Saint-Amant ! Et dans ces vers de Chapelain</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je dépose un fragment, moins lourd, de poupelin.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>—Ah ! Vous aimez les gâteaux frais ?</span><br /></p> + +<p>LA DUÈGNE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'en suis férue !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>lui chargeant les bras de sacs remplis</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Veuillez aller manger tous ceux-ci dans la rue.</span><br /></p> + +<p>LA DUÈGNE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>la poussant dehors</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et ne revenez qu'après avoir fini !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il referme la porte, redescend vers Roxane, et s'arrête, découvert, +à une distance respectueuse.</i>)</span><br /> +<br /></p> + +<h3>Scène 2.VI.</h3> + +<p>Cyrano, Roxane, la duègne, un instant.</p> +<br /> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Que l'instant entre tous les instants soit béni,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Où, cessant d'oublier qu'humblement je respire</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous venez jusqu'ici pour me dire. . .me dire ?. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>qui s'est démasquée</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais tout d'abord merci, car ce drôle, ce fat</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qu'au brave jeu d'épée, hier, vous avez fait mat,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est lui qu'un grand seigneur. . .épris de moi. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De Guiche ?</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>baissant les yeux</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Cherchait à m'imposer . . .comme mari. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Postiche ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Saluant</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je me suis donc battu, madame, et c'est tant mieux,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non pour mon vilain nez, mais bien pour vos beaux yeux.</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Puis. . .je voulais. . .Mais pour l'aveu que je viens faire,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il faut que je revoie en vous le. . .presque frère,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Avec qui je jouais, dans le parc—près du lac !. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oui. . .vous veniez tous les étés à Bergerac !</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Les roseaux fournissaient le bois pour vos épées ?. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et les maïs, les cheveux blonds pour vos poupées !</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'était le temps des jeux. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Des mûrons aigrelets. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Le temps où vous faisiez tout ce que je voulais !. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Roxane, en jupons courts, s'appelait Madeleine. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'étais jolie, alors ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous n'étiez pas vilaine.</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Parfois, la main en sang de quelque grimpement,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous accouriez !—Alors, jouant à la maman,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je disais d'une voix qui tâchait d'être dure:</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle lui prend la main</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>'Qu'est-ce que c'est encor que cette égratignure ?'</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle s'arrête stupéfaite</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oh ! C'est trop fort ! Et celle-ci !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Cyrano veut retirer sa main</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non ! Montrez-la !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Hein ? à votre âge, encor !—Où t'es-tu fait cela ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>En jouant, du côté de la porte de Nesle.</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>s'asseyant à une table, et trempant son mouchoir dans un verre d'eau</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Donnez !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>s'asseyant aussi</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Si gentiment ! Si gaiement maternelle !</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et, dites-moi,—pendant que j'ôte un peu le sang,—</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ils étaient contre vous ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oh ! pas tout à fait cent.</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Racontez !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non. Laissez. Mais vous, dites la chose</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Que vous n'osiez tantôt me dire. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>sans quitter sa main</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>A présent, j'ose,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Car le passé m'encouragea de son parfum !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oui, j'ose maintenant. Voilà. J'aime quelqu'un.</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah !. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qui ne le sait pas d'ailleurs.</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah !. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pas encore.</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah !. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais qui va bientôt le savoir, s'il l'ignore.</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah !. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Un pauvre garçon qui jusqu'ici m'aima</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Timidement, de loin, sans oser le dire. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah !. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Laissez-moi votre main, voyons, elle a la fièvre.—</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais moi, j'ai vu trembler les aveux sur sa lèvre.</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah !. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>achevant de lui faire un petit bandage avec son mouchoir</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et figurez-vous, tenez, que, justement</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oui, mon cousin, il sert dans votre régiment !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah !. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>riant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Puisqu'il est cadet dans votre compagnie !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah !. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il a sur son front de l'esprit, du génie,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il est fier, noble, jeune, intrépide, beau. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>se levant tout pâle</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Beau !</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Quoi ? Qu'avez-vous ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Moi, rien. . .C'est. . .c'est. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il montre sa main, avec un sourire</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est ce bobo.</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Enfin, je l'aime. Il faut d'ailleurs que je vous die</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Que je ne l'ai jamais vu qu'à la Comédie. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous ne vous êtes donc pas parlé ?</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Nos yeux seuls.</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais comment savez-vous, alors ?</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Sous les tilleuls</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De la place Royale, on cause. . .Des bavardes</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>M'ont renseignée. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il est cadet ?</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Cadet aux gardes.</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Son nom ?</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Baron Christian de Neuvillette.</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Hein ?. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il n'est pas aux cadets.</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Si, depuis ce matin:</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Capitaine Carbon de Castel-Jaloux.</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vite,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vite, on lance son cœur !. . .Mais, ma pauvre petite. . .</span><br /></p> + +<p>LA DUÈGNE (<i>ouvrant la porte du fond</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'ai fini les gâteaux, monsieur de Bergerac !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Eh bien ! lisez les vers imprimés sur le sac !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>La duègne disparaît</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>. . .Ma pauvre enfant, vous qui n'aimez que beau langage,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Bel esprit,—si c'était un profane, un sauvage.</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non, il a les cheveux d'un héros de d'Urfe !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>S'il était aussi maldisant que bien coiffé !</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non, tous les mots qu'il dit sont fins, je le devine !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oui, tous les mots sont fins quand la moustache est fine.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>—Mais si c'était un sot !. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>frappant du pied</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Eh bien ! j'en mourrais, là !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>après un temps</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous m'avez fait venir pour me dire cela ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je n'en sens pas très bien l'utilité, madame.</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah, c'est que quelqu'un hier m'a mis la mort dans l'âme,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et me disant que tous, vous êtes tous Gascons</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Dans votre compagnie. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et que nous provoquons</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tous les blancs-becs qui, par faveur, se font admettre</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Parmis les purs Gascons que nous sommes, sans l'être ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est ce qu'on vous a dit ?</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et vous pensez si j'ai</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tremblé pour lui !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>entre ses dents</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non sans raison !</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais j'ai songé</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Lorsque invincible et grand, hier, vous nous apparûtes,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Châtiant ce coquin, tenant tête à ces brutes,—</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'ai songé: s'il voulait, lui que tous ils craindront. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est bien, je défendrai votre petit baron.</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oh ! n'est-ce pas que vous allez me le défendre ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'ai toujours eu pour vous une amitié si tendre.</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oui, oui.</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous serez son ami ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je le serai.</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et jamais il n'aura de duel ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est juré.</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oh ! je vous aime bien. Il faut que je m'en aille.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle remet vivement son masque, une dentelle sur son front, et, distraitement</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais vous ne m'avez pas raconté la bataille</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De cette nuit. Vraiment ce dut être inouï !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>—Dites-lui qu'il m'écrive.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle lui envoie un petit baiser de la main</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oh ! je vous aime !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oui, oui.</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Cent hommes contre vous ? Allons, adieu.—Nous sommes</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De grands amis !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oui, oui.</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qu'il m'écrive !—Cent hommes !—</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous me direz plus tard. Maintenant, je ne puis.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Cent hommes ! Quel courage !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>la saluant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oh ! j'ai fait mieux depuis.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle sort. Cyrano reste immobile, les yeux à terre. Un silence. La porte de droite s'ouvre. Ragueneau passe sa tête.</i>)</span><br /></p> + +<br /> + +<h3>Scène 2.VII.</h3> + +<p>Cyrano, Ragueneau, les poètes, Carbon de Castel-Jaloux, les cadets, la +foule, etc., puis De Guiche.</p> +<br /> + +<p>RAGUENEAU:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Peut-on rentrer ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>sans bouger</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oui. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Ragueneau fait signe et ses amis rentrent. En même temps, à la porte du fond paraît Carbon de Castel-Jaloux, costume de capitaine aux gardes, qui fait de grands gestes en apercevant Cyrano.</i>)</span><br /></p> + +<p>CARBON DE CASTEL-JALOUX:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Le voilà !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>levant la tête</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mon capitaine !. . .</span><br /></p> + +<p>CARBON (<i>exultant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Notre héros ! Nous savons tout ! Une trentaine</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De mes cadets sont là !. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>reculant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais. . .</span><br /></p> + +<p>CARBON (<i>voulant l'entraîner</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Viens ! on veut te voir !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non !</span><br /></p> + +<p>CARBON:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il boivent en face, à la Croix du Trahoir.</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je. . .</span><br /></p> + +<p>CARBON (<i>remontant à la porte, et criant à la cantonade, d'une voix de tonnerre</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Le héros refuse. Il est d'humeur bourrue !</span><br /></p> + +<p>UNE VOIX (<i>au dehors</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah ! Sandious !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Tumulte au dehors, bruit d'épées et de bottes qui se rapprochent.</i>)</span><br /></p> + +<p>CARBON (<i>se frottant les mains</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Les voici qui traversent la rue !</span><br /></p> + +<p>LES CADETS (<i>entrant dans la rôtisserie</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mille dious !—Capdedious !—Mordious !—Pocapdedious !</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU (<i>reculant épouvanté</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Messieurs, vous êtes donc tous de Gascogne !</span><br /></p> + +<p>LES CADETS:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tous !</span><br /></p> + +<p>UN CADET (<i>à Cyrano</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Bravo !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Baron !</span><br /></p> + +<p>UN AUTRE (<i>lui secouant les mains</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vivat !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Baron !</span><br /></p> + +<p>TROISIÈME CADET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Que je t'embrasse !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Baron !. . .</span><br /></p> + +<p>PLUSIEURS GASCONS:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Embrassons-le !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>ne sachant auquel répondre</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Baron !. . .baron !. . .de grâce. . .</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous êtes tous barons, messieurs ?</span><br /></p> + +<p>LES CADETS:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tous ?</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Le sont-ils ?. . .</span><br /></p> + +<p>PREMIER CADET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>On ferait une tour rien qu'avec nos tortils !</span><br /></p> + +<p>LE BRET (<i>entrant, et courant à Cyrano</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>On te cherche ! Une foule en délire conduite</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Par ceux qui cette nuit marchèrent à ta suite. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>épouvanté</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tu ne leur as pas dit où je me trouve ?. . .</span><br /></p> + +<p>LE BRET (<i>se frottant les mains</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Si !</span><br /></p> + +<p>UN BOURGEOIS (<i>entrant suivi d'un groupe</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Monsieur, tout le Marais se fait porter ici !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Au dehors la rue s'est remplie de monde. Des chaises à porteurs, des carrosses s'arrêtent.</i>)</span><br /></p> + +<p>LE BRET (<i>bas, souriant, à Cyrano</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et Roxane ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>vivement</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tais-toi !</span><br /></p> + +<p>LA FOULE (<i>criant dehors</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Cyrano !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Une cohue se précipite dans la pâtisserie. Bousculade. Acclamations.</i>)</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU (<i>debout sur une table</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ma boutique</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Est envahie ! On casse tout ! C'est magnifique !</span><br /></p> + +<p>DES GENS (<i>autour de Cyrano</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mon ami. . .mon ami. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je n'avais pas hier</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tant d'amis !</span><br /></p> + +<p>LE BRET (<i>ravi</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Le succès !</span><br /></p> + +<p>UN PETIT MARQUIS (<i>accourant, les mains tendues</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Si tu savais, mon cher. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Si tu ?. . .Tu ?. . .Qu'est-ce donc qu'ensemble nous gardâmes ?</span><br /></p> + +<p>UN AUTRE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je veux vous présenter, Monsieur, à quelques dames</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qui là, dans mon carrosse. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>froidement</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et vous d'abord, à moi,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qui vous présentera ?</span><br /></p> + +<p>LE BRET (<i>stupéfait</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais qu'as-tu donc ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tais-toi !</span><br /></p> + +<p>UN HOMME DE LETTRES (<i>avec une écritoire</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Puis-je avoir des détails sur ?. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non.</span><br /></p> + +<p>LE BRET (<i>lui poussant le coude</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est Théophraste,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Renaudot ! l'inventeur de la gazette.</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Baste !</span><br /></p> + +<p>LE BRET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Cette feuille où l'on fait tant de choses tenir !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>On dit que cette idée a beaucoup d'avenir !</span><br /></p> + +<p>LE POÈTE (<i>s'avançant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Monsieur. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Encor !</span><br /></p> + +<p>LE POÈTE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je veux faire un pentacrostiche</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Sur votre nom. . .</span><br /></p> + +<p>QUELQU'UN (<i>s'avançant encore</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Monsieur. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Assez !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Mouvement. On se range. De Guiche paraît, escorté d'officiers. Cuigy, +Brissaille, les officiers qui sont partis avec Cyrano à la fin du premier acte. Cuigy vient vivement à Cyrano.</i>)</span><br /></p> + +<p>CUIGY (<i>à Cyrano</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Monsieur de Guiche !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Murmure. Tout le monde se range</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vient de la part du maréchal de Gassion !</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE (<i>saluant Cyrano</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>. . .Qui tient à vous mander son admiration</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pour le nouvel exploit dont le bruit vient de courre.</span><br /></p> + +<p>LA FOULE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Bravo !. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>s'inclinant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Le maréchal s'y connaît en bravoure.</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il n'aurait jamais cru le fait si ces messieurs</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>N'avaient pu lui jurer l'avoir vu.</span><br /></p> + +<p>CUIGY:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De nos yeux !</span><br /></p> + +<p>LE BRET (<i>bas à Cyrano, qui a l'air absent</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tais-toi !</span><br /></p> + +<p>LE BRET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tu parais souffrir !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>tressaillant et se redressant vivement</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Devant ce monde ?. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Sa moustache se hérisse; il poitrine</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Moi souffrir ?. . .Tu vas voir !</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE (<i>auquel Cuigy a parlé à l'oreille</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Votre carière abonde</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De beaux exploits, déjà.—Vous servez chez ces fous</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De Gascons, n'est-ce pas ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Aux cadets, oui.</span><br /></p> + +<p>UN CADET (<i>d'une voix terrible</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Chez nous !</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE (<i>regardant les Gascons, rangés derrière Cyrano</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah ! ah !. . .Tous ces messieurs à la mine hautaine,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ce sont donc les fameux ?. . .</span><br /></p> + +<p>CARBON DE CASTEL-JALOUX:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Cyrano !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Capitaine ?</span><br /></p> + +<p>CARBON:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Puisque ma compagnie est, je crois, au complet,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Veuillez la présenter au comte, s'il vous plaît.</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>faisant deux pas vers De Guiche et montrant les cadets</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ce sont les cadets de Gascogne</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De Carbon de Castel-Jaloux !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Bretteurs et menteurs sans vergogne,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ce sont les cadets de Gascogne !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Parlant blason, lambel, bastogne,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tous plus nobles que des filous,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ce sont les cadets de Gascogne</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De Carbon de Castel-Jaloux:</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Œil d'aigle, jambe de cigogne,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Moustache de chat, dents de loups,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Fendant la canaille qui grogne,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Œil d'aigle, jambe de cigogne,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ils vont,—coiffés d'un vieux vigogne</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Dont la plume cache les trous !—</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Œil d'aigle, jambe de cigogne,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Moustache de chat, dents de loups !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Perce-Bedaine et Casse-Trogne</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Sont leurs sobriquets les plus doux;</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De gloire, leur âme est ivrogne !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Perce-Bedaine et Casse-Trogne,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Dans tous les endroits où l'on cogne</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ils se donnent des rendez-vous. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Perce-Bedaine et Casse-Trogne</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Sont leurs sobriquets les plus doux !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Voici les cadets de Gascogne</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qui font cocus tous les jaloux !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>O femme, adorable carogne,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Voici les cadets de Gascogne !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Que le vieil époux se renfrogne:</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Sonnez, clairons ! chantez, coucous !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Voici les cadets de Gascogne</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qui font cocus tous les jaloux !</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE (<i>nonchalamment assis dans un fauteuil que Ragueneau a vite apporté</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Un poète est un luxe, aujourd'hui, qu'on se donne.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>—Voulez-vous être à moi ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non, Monsieur, à personne.</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Votre verve amusa mon oncle Richelieu,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Hier. Je veux vous servir auprès de lui.</span><br /></p> + +<p>LE BRET (<i>ébloui</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Grand Dieu !</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous avez bien rimé cinq actes, j'imagine ?</span><br /></p> + +<p>LE BRET (<i>à l'oreille de Cyrano</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tu vas faire jouer, mon cher, ton Agrippine !</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Portez-les-lui.</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>tenté et un peu charmé</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vraiment. . .</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il est des plus experts.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il vous corrigera seulement quelques vers. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>dont le visage s'est immédiatement rembruni</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Impossible, Monsieur; mon sang se coagule</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>En pensant qu'on y peut changer une virgule.</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais quand un vers lui plaît, en revanche, mon cher,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il le paye très cher.</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il le paye moins cher</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Que moi, lorsque j'ai fait un vers, et que je l'aime,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je me le paye, en me le chantant à moi-même !</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous êtes fier.</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vraiment, vous l'avez remarqué ?</span><br /></p> + +<p>UN CADET (<i>entrant avec, enfilés à son épée, des chapeaux aux plumets miteux, aux coiffes trouées, défoncées</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Regarde, Cyrano ! ce matin, sur le quai</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Le bizarre gibier à plumes que nous prîmes !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Les feutres des fuyards !. . .</span><br /></p> + +<p>CARBON:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Des dépouilles opimes !</span><br /></p> + +<p>TOUT LE MONDE (<i>riant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah ! Ah ! Ah !</span><br /></p> + +<p>CUIGY:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Celui qui posta ces gueux, ma foi,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Doit rager aujourd'hui.</span><br /></p> + +<p>BRISSAILLE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Sait-on qui c'est ?</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est moi.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Les rires s'arrêtent</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je les avais chargés de châtier,—besogne</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qu'on ne fait pas soi-même,—un rimailleur ivrogne.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Silence gêné.</i>)</span><br /></p> + +<p>LE CADET (<i>à mi-voix, à Cyrano, lui montrant les feutres</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Que faut-il qu'on en fasse ? Ils sont gras. . .Un salmis ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>prenant l'épée où ils sont enfilés, et les faisant, dans un salut, tous glisser aux pieds de De Guiche</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Monsieur, si vous voulez les rendre à vos amis ?</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE (<i>se levant et d'une voix brève</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ma chaise et mes porteurs, tout de suite: je monte.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>A Cyrano, violemment</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous, Monsieur !. . .</span><br /></p> + +<p>UNE VOIX (<i>dans la rue, criant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Les porteurs de monseigneur le comte</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De Guiche !</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE (<i>qui s'est dominé, avec un sourire</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>. . .Avez-vous lu Don Quichot ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je l'ai lu.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et me découvre au nom de cet hurluberlu.</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Veuillez donc méditer alors. . .</span><br /></p> + +<p>UN PORTEUR (<i>paraissant au fond</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Voici la chaise.</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Sur le chapitre des moulins !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>saluant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Chapitre treize.</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Car, lorsqu'on les attaque, il arrive souvent. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'attaque donc des gens qui tournent à tout vent ?</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qu'un moulinet de leurs grands bras chargés de toiles</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous lance dans la boue !. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ou bien dans les étoiles !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>De Guiche sort. On le voit remonter en chaise. Les seigneurs s'éloignent en chuchotant. Le Bret les réaccompagne. La foule sort.</i>)</span><br /></p> + +<br /> + +<h3>Scène 2.VIII.</h3> + +<p>Cyrano, Le Bret, les cadets, qui se sont attablés à droite et à gauche +et auxquels on sert à boire et à manger.</p> +<br /> + +<p>CYRANO (<i>saluant d'un air goguenard ceux qui sortent sans oser le saluer</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Messieurs. . .Messieurs. . .Messieurs. . .</span><br /></p> + +<p>LE BRET (<i>désolé, redescendant, les bras au ciel</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah ! dans quels jolis draps.</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oh ! toi ! tu vas grogner !</span><br /></p> + +<p>LE BRET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Enfin, tu conviendras</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qu'assassiner toujours la chance passagère,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Devient exagéré.</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Hé bien oui, j'exagère !</span><br /></p> + +<p>LE BRET (<i>triomphant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais pour le principe, et pour l'exemple aussi,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je trouve qu'il est bon d'exagérer ainsi.</span><br /></p> + +<p>LE BRET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Si tu laissais un peu ton âme mousquetaire,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>La fortune et la gloire. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et que faudrait-il faire ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Chercher un protecteur puissant, prendre un patron,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et s'en fait un tuteur en lui léchant l'écorce,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Grimper par ruse au lieu de s'élever par force ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non, merci. Dédier, comme tous il le font,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Des vers aux financiers ? se changer en bouffon</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Dans l'espoir vil de voir, aux lèvres d'un ministre,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Naître un sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non, merci. Déjeuner, chaque jour, d'un crapaud ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Avoir un ventre usé par la marche ? une peau</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qui plus vite, à l'endroit des genoux, devient sale ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Exécuter des tours de souplesse dorsale ?. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non, merci. D'une main flatter la chèvre au cou</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Cependant que, de l'autre, on arrose le chou,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et, donneur de séné par désir de rhubarbe,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Avoir son encensoir, toujours, dans quelque barbe ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non, merci ! Se pousser de giron en giron,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Devenir un petit grand homme dans un rond,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et naviguer, avec des madrigaux pour rames,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et dans ses voiles des soupirs de vieilles dames ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non, merci ! Chez le bon éditeur de Sercy</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Faire éditer ses vers en payant ? Non, merci !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>S'aller faire nommer pape par les conciles</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Que dans des cabarets tiennent des imbéciles ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non, merci ! Travailler à se construire un nom</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Sur un sonnet, au lieu d'en faire d'autres ? Non,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Merci ! Ne découvrir du talent qu'aux mazettes ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Être terrorisé par de vagues gazettes,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et se dire sans cesse: "Oh, pourvu que je sois</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Dans les petits papiers du Mercure François ?". . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non, merci ! Calculer, avoir peur, être blême,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Aimer mieux faire une visite qu'un poème,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Rédiger des placets, se faire présenter ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non, merci ! non, merci ! non, merci ! Mais. . .chanter,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Rêver, rire, passer, être seul, être libre,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Avoir l'œil qui regarde bien, la voix qui vibre,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mettre, quand il vous plaît, son feutre de travers,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pour un oui, pour un non, se battre,—ou faire un vers !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Travailler sans souci de gloire ou de fortune,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>A tel voyage, auquel on pense, dans la lune !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>N'écrire jamais rien qui de soi ne sortît,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et modeste d'ailleurs, se dire: mon petit,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Soit satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Si c'est dans ton jardin à toi que tu les cueilles !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Puis, s'il advient d'un peu triompher, par hasard,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ne pas être obligé d'en rien rendre à César,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vis-à-vis de soi-même en garder le mérite,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Bref, dédaignant d'être le lierre parasite,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Lors même qu'on n'est pas le chêne ou le tilleul,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul !</span><br /></p> + +<p>LE BRET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tout seul, soit ! Mais non pas contre tous ! Comment diable</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>As-tu donc contracté la manie effroyable</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De te faire toujours, partout, des ennemis ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>A force de vous voir vous faire des amis,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et rire à ces amis dont vous avez des foules,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>D'une bouche empruntée au derrière des poules !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'aime raréfier sur mes pas les saluts,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et m'écrie avec joie: un ennemi de plus !</span><br /></p> + +<p>LE BRET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Quelle aberration !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Eh bien, oui, c'est mon vice.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Déplaire est mon plaisir. J'aime qu'on me haïsse.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mon cher, si tu savais comme l'on marche mieux</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Sous la pistolétade excitante des yeux !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Comme, sur les pourpoints, font d'amusantes taches</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Le fiel des envieux et la bave des lâches !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>—Vous, la molle amitié dont vous vous entourez,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ressemble à ces grands cols d'Italie, ajourés</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et flottants, dans lesquels votre cou s'effémine:</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>On y est plus à l'aise. . .et de moins haute mine,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Car le front n'ayant pas de maintien ni de loi,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>S'abandonne à pencher dans tous les sens. Mais moi,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>La Haine, chaque jour, me tuyaute et m'apprête</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>La fraise dont l'empois force à lever la tête;</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Chaque ennemi de plus est un nouveau godron</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qui m'ajoute une gêne, et m'ajoute un rayon:</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Car, pareille en tous points à la fraise espagnole,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>La Haine est un carcan, mais c'est une auréole !</span><br /></p> + +<p>LE BRET (<i>après un silence, passant son bras sous le sien</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Fais tout haut l'orgueilleux et l'amer, mais, tout bas</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Dis-moi tout simplement qu'elle ne t'aime pas !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>vivement</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tais-toi !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Depuis un moment, Christian est entré, s'est mêlé aux cadets; ceux-ci ne lui adressent pas la parole; il a fini par s'asseoir seul à une petite table, où Lise le sert.</i>)</span><br /></p> + +<br /> +<br /> +<h3>Scène 2.IX.</h3> + +<p>Cyrano, Le Bret, les cadets, Christian de Neuvillette.</p> +<br /> + +<p>UN CADET (<i>assis à une table du fond, le verre en main</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Hé ! Cyrano !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Cyrano se retourne</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Le récit ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tout à l'heure !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il remonte au bras de Le Bret. Ils causent bas.</i>)</span><br /></p> + +<p>LE CADET (<i>se levant, et descendant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Le récit du combat ! Ce sera la meilleure</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Leçon</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il s'arrête devant la table où est Christian</i>): </span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>pour ce timide apprentif !</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN (<i>levant la tête</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Apprentif ?</span><br /></p> + +<p>UN AUTRE CADET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oui, septentrional maladif !</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Maladif ?</span><br /></p> + +<p>PREMIER CADET (<i>goguenard</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Monsieur de Neuvillette, apprenez quelque chose:</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est qu'il est un objet, chez nous, dont on ne cause</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pas plus que de cordon dans l'hôtel d'un pendu !</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qu'est-ce ?</span><br /></p> + +<p>UN AUTRE CADET (<i>d'une voix terrible</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Regardez-moi !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il pose trois fois, mystérieusement, son doigt sur son nez</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>M'avez-vous entendu ?</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah ! c'est le. . .</span><br /></p> + +<p>UN AUTRE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Chut !. . .jamais ce mot ne se profère !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il montre Cyrano qui cause au fond avec Le Bret.</i>)</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ou c'est à lui, là-bas, que l'on aurait affaire !</span><br /></p> + +<p>UN AUTRE (<i>qui, pendant qu'il était tourné vers les premiers, est venu sans bruit s'asseoir sur la table, dans son dos</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Deux nasillards par lui furent exterminés</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Parce qu'il lui déplut qu'ils parlassent du nez !</span><br /></p> + +<p>UN AUTRE (<i>d'une voix caverneuse,—surgissant de sous la table où il s'est glissé à quatre pattes</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>On ne peut faire, sans défuncter avant l'âge,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>La moindre allusion au fatal cartilage !</span><br /></p> + +<p>UN AUTRE (<i>lui posant la main sur l'épaule</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Un mot suffit ! Que dis-je, un mot ? Un geste, un seul !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et tirer son mouchoir, c'est tirer son linceul !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Silence. Tous autour de lui, les bras croisés, le regardent. Il se lève et va à Carbon de Castel-Jaloux qui, causant avec un officier, a l'air de ne rien voir.</i>)</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Capitaine !</span><br /></p> + +<p>CARBON (<i>se retournant et le toisant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Monsieur ?</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Que fait-on quand on trouve</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Des Méridionaux trop vantards ?. . .</span><br /></p> + +<p>CARBON:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>On leur prouve</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qu'on peut être du Nord, et courageux.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il lui tourne le dos.</i>)</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Merci.</span><br /></p> + +<p>PREMIER CADET (<i>à Cyrano</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Maintenant, ton récit !</span><br /></p> + +<p>TOUS:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Son récit !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>redescendant vers eux</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mon récit ?. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Tous rapprochent leurs escabeaux, se groupent autour de lui, tendent le col. Christian s'est mis à cheval sur une chaise</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Eh bien ! donc je marchais tout seul, à leur rencontre.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>La lune, dans le ciel, luisait comme une montre,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Quand soudain, je ne sais quel soigneux horloger</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>S'étant mis à passer un coton nuager</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Sur le boîtier d'argent de cette montre ronde,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il se fit une nuit la plus noire du monde,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et les quais n'étant pas du tout illuminés,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mordious ! on n'y voyait pas plus loin. . .</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Que son nez.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Silence. Tous le monde se lève lentement. On regarde Cyrano avec terreur. Celui-ci s'est interrompu, stupéfait. Attente.</i>)</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qu'est-ce que c'est que cet homme-là ?</span><br /></p> + +<p>UN CADET (<i>à mi-voix</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est un homme</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Arrivé ce matin.</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>faisant un pas vers Christian</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ce matin ?</span><br /></p> + +<p>CARBON (<i>à mi-voix</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il se nomme</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Le baron de Neuvil. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>vivement, s'arrêtant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah ! C'est bien. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il pâlit, rougit, a encore un mouvement pour se jeter sur Christian</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Puis, il se domine, et dit d'une voix sourde</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Très bien. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il reprend</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je disais donc. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Avec un éclat de rage dans la voix</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mordious !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il continue d'un ton naturel</i>): </span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>que l'on n'y voyait rien.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Stupeur. On se rassied en se regardant</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et je marchais, songeant que pour un gueux fort mince</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'allais mécontenter quelque grand, quelque prince,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qui m'aurait sûrement. . .</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Dans le nez !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Tout le monde se lève. Christian se balance sur sa chaise.</i>)</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>d'une voix étranglée</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Une dent,—</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qui m'aurait une dent. . .et qu'en somme, imprudent,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'allais fourrer. . .</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Le nez. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Le doigt. . .entre l'écorce</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et l'arbre, car ce grand pouvait être de force</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>À me faire donner. . .'</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Sur le nez. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>essuyant la sueur à son front</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Sur les doigts.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>—Mais j'ajoutai: Marche, Gascon, fais ce que dois !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Va, Cyrano ! Et ce disant, je me hasarde,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Quand, dans l'ombre, quelqu'un me porte. . .</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Une nasarde.</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je la pare, et soudain me trouve. . .</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Nez à nez. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>bondissant vers lui</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ventre-Saint-Gris !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Tous les Gascons se précipitent pour voir, arrivé sur Christian, il se maîtrise et continue</i>): </span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>avec cent braillards avinés</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qui puaient. . .</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>À plein nez. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>blême et souriant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>L'oignon et la litharge !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je bondis, front baissé. . .</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Nez au vent !</span><br /></p> + +<p>CYRANO: et je charge !<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'en estomaque deux ! J'en empale un tout vif !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Quelqu'un m'ajuste: Paf ! et je riposte. . .</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pif !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>éclatant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tonnerre ! Sortez tous !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Tous les cadets se précipitent vers les portes.</i>)</span><br /></p> + +<p>PREMIER CADET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est le réveil du tigre !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tous ! Et laissez-moi seul avec cet homme !</span><br /></p> + +<p>DEUXIÈME CADET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Bigre !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>On va le retrouver en hachis !</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>En hachis ?</span><br /></p> + +<p>UN AUTRE CADET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Dans un de vos pâtés !</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je sens que je blanchis,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et que je m'amollis comme une serviette !</span><br /></p> + +<p>CARBON:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Sortons !</span><br /></p> + +<p>UN AUTRE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il n'en va pas laisser une miette !</span><br /></p> + +<p>UN AUTRE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ce qui va se passer ici, j'en meurs d'effroi !</span><br /></p> + +<p>UN AUTRE (<i>refermant la porte de droite</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Quelque chose d'épouvantable !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Ils sont tous sortis,—soit par le fond, soit par les côtés,—quelques-uns ont disparu par l'escalier. Cyrano et Christian restent face à face, et se regardent un moment.</i>)</span><br /></p> + +<br /> + +<h3>Scène 2.X.</h3> + +<p>Cyrano, Christian.</p> +<br /> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Embrasse-moi !</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Monsieur. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Brave.</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah ça ! mais !. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Très brave. Je préfère.</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Me direz-vous ?. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Embrasse-moi. Je suis son frère.</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De qui ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais d'elle !</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Hein ?. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais de Roxane !</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN (<i>courant à lui</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ciel !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous, son frère ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ou tout comme: un cousin fraternel.</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Elle vous a ?. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tout dit !</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>M'aime-t-elle ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Peut-être !</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN (<i>lui prenant les mains</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Comme je suis heureux, Monsieur, de vous connaître !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Voilà ce qui s'appelle un sentiment soudain.</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pardonnez-moi. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>le regardant, et lui mettant la main sur l'épaule</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est vrai qu'il est beau, le gredin !</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Si vous saviez, Monsieur, comme je vous admire !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais tous ces nez que vous m'avez. . .</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je les retire !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Roxane attend ce soir une lettre. . .</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Hélas !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Quoi ?</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est me perdre que de cesser de rester coi !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Comment ?</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Las ! je suis sot à m'en tuer de honte !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais non, tu ne l'es pas, puisque tu t'en rends compte.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>D'ailleurs, tu ne m'as pas attaqué comme un sot.</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Bah ! on trouve des mots quand on monte à l'assaut !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oui, j'ai certain esprit facile et militaire,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais je ne sais, devant les femmes, que me taire.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oh ! leurs yeux, quand je passe, ont pour moi des bontés. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Leurs cœurs n'en ont-ils plus quand vous vous arrêtez ?</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non ! car je suis de ceux,—je le sais. . .et je tremble !—</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qui ne savent parler d'amour.</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tiens !. . .Il me semble</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Que si l'on eût pris soin de me mieux modeler,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'aurais été de ceux qui savent en parler.</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oh ! pouvoir exprimer les choses avec grâce !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Être un joli petit mousquetaire qui passe !</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Roxane est précieuse et sûrement je vais</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Désillusionner Roxane !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>regardant Christian</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Si j'avais</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pour exprime mon âme un pareil interprète !</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN (<i>avec désespoir</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il me faudrait de l'éloquence !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>brusquement</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je t'en prête !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Toi, du charme physique et vainqueur, prête-m'en:</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et faisons à nous deux un héros de roman !</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Quoi ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Te sens-tu de force à répéter les choses</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Que chaque jour je t'apprendrai ?. . .</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tu me proposes ?. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Roxane n'aura pas de désillusions !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Dis, veux-tu qu'à nous deux nous la séduisions ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Veux-tu sentir passer, de mon pourpoint de buffle</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Dans ton pourpoint brodé, l'âme que je t'insuffle !. . .</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais, Cyrano !. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Christian, veux-tu ?</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tu me fais peur !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Puisque tu crains, tout seul, de refroidir son cœur,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Veux-tu que nous fassions—et bientôt tu l'embrases !—</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Collaborer un peu tes lèvres et mes phrases ?. . .</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tes yeux brillent !. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Veux-tu ?</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Quoi ! cela te ferait</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tant de plaisir ?. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>avec enivrement</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Cela. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Se reprenant, et en artiste</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Cela m'amuserait !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est une expérience à tenter un poète.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Veux-tu me compléter et que je te complète ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tu marcheras, j'irai dans l'ombre à ton côté:</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je serai ton esprit, tu seras ma beauté.</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais la lettre qu'il faut, au plus tôt, lui remettre !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je ne pourrai jamais. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>sortant de son pourpoint la lettre qu'il a écrite</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tiens, la voilà, ta lettre !</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Comment ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Hormis l'adresse, il n'y manque plus rien.</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tu peux l'envoyer. Sois tranquille. Elle est bien.</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous aviez ?. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Nous avons toujours, nous, dans nos poches,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Des épîtres à des Chloris. . .de nos caboches,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Car nous sommes ceux-là qui pour amante n'ont</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Que du rêve soufflé dans la bulle d'un nom !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Prends, et tu changeras en vérités ces feintes;</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je lançais au hasard ces aveux et ces plaintes:</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tu verras se poser tous ces oiseaux errants.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tu verras que je fus dans cette lettre—prends !—</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>D'autant plus éloquent que j'étais moins sincère !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>—Prends donc, et finissons !</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>N'est-il pas nécessaire</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De changer quelques mots ? Écrite en divaguant,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ira-t-elle à Roxane ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Elle ira comme un gant !</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>La crédulité de l'amour-propre est telle,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Que Roxane croira que c'est écrit pour elle !</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah ! mon ami !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il se jette dans les bras de Cyrano. Ils restent embrassés.</i>)</span><br /></p> + +<br /> +<br /> +<h3>Scène 2.XI.</h3> + +<p>Cyrano, Christian, les Gascons, le mousquetaire, Lise.</p> +<br /> + +<p>UN CADET (<i>entr'ouvrant la porte</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Plus rien. . .Un silence de mort. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je n'ose regarder. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il passe la tête</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Hein ?</span><br /></p> + +<p>TOUS LES CADETS (<i>entrant et voyant Cyrano et Christian qui s'embrassent</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah !. . .Oh !. . .</span><br /></p> + +<p>UN CADET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est trop fort !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Consternation.</i>)</span><br /></p> + +<p>LE MOUSQUETAIRE (<i>goguenard</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ouais ?. . .</span><br /></p> + +<p>CARBON:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Notre démon est doux comme un apôtre !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Quand sur une narine on le frappe,—il tend l'autre !</span><br /></p> + +<p>LE MOUSQUETAIRE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>On peut donc lui parler de son nez, maintenant ?. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Appelant Lise, d'un air triomphant</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>—Eh ! Lise ! Tu vas voir !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Humant l'air avec affectation</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oh !. . .oh !. . .c'est surprenant !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Quelle odeur !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Allant à Cyrano, dont il regarde le nez avec impertinence</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais monsieur doit l'avoir reniflée ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qu'est-ce que cela sent ici ?. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>le souffletant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>La giroflée !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Joie. Les cadets ont retrouvé Cyrano: ils font des culbutes.</i>)</span><br /> +<br /></p> + +<h3>Rideau.</h3> + + + +<hr style='width: 65%;' /> +<a name='Acte_III'></a><h2>Acte III.</h2> + +<p>Le Baiser de Roxane.</p> + +<p>Une petite place dans l'ancien Marais. Vieille maisons. Perspectives +de ruelles. À droite, la maison de Roxane et le mur de son jardin que +débordent de larges feuillages. Au-dessus de la porte, fenêtre et +balcon. Un banc devant le seuil.</p> + +<p>Du lierre grimpe au mur, du jasmin enguirlande le balcon, frissonne et +retombe.</p> + +<p>Par le banc et les pierres en saillie du mur, on peut facilement grimper +au balcon.</p> + +<p>En face, une ancienne maison de même style, brique et pierre, avec une +porte d'entrée. Le heurtoir de cette porte est emmailloté de linge comme +un pouce malade.</p> + +<p>Au lever du rideau, la duègne est assise sur le banc. La fenêtre est +grande ouverte sur le balcon de Roxane.</p> + +<p>Près de la duègne se tient debout Ragueneau, vêtu d'une sorte de livrée: +il termine un récit, en s'essuyant les yeux.</p> + +<br /> + +<h3>Scène 3.I.</h3> + +<p>Ragueneau, la duègne, puis Roxane, Cyrano, et deux pages.</p> +<br /> + +<p>RAGUENEAU:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>. . .Et puis, elle est partie avec un mousquetaire !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Seul, ruiné, je me pends. J'avais quitté la terre.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Monsieur de Bergerac entre, et, me dépendant,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Me vient à sa cousine offrir comme intendant.</span><br /></p> + +<p>LA DUÈGNE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais comment expliquer cette ruine où vous êtes ?</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Lise aimait les guerriers, et j'aimais les poètes !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mars mangeait les gâteaux qui laissait Apollon:</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>—Alors, vous comprenez, cela ne fut pas long !</span><br /></p> + +<p>LA DUÈGNE (<i>se levant et appelant vers la fenêtre ouverte</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Roxane, êtes-vous prête ?. . .On nous attend !</span><br /></p> + +<p>LA VOIX DE ROXANE (<i>par la fenêtre</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je passe</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Une mante !</span><br /></p> + +<p>LA DUÈGNE (<i>à Ragueneau, lui montrant la porte d'en face</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est là qu'on nous attend, en face.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Chez Clomire. Elle tient bureau, dans son réduit.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>On y lit un discours sur le Tendre, aujourd'hui.</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Sur le Tendre ?</span><br /></p> + +<p>LA DUÈGNE (<i>minaudant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais oui !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Criant vers la fenêtre</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Roxane, il faut descendre,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ou nous allons manquer le discours sur le Tendre !</span><br /></p> + +<p>LA VOIX DE ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je viens !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>On entend un bruit d'instruments à cordes qui se rapproche.</i>)</span><br /></p> + +<p>LA VOIX DE CYRANO (<i>chantant dans la coulisse</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>La ! la ! la ! la !</span><br /></p> + +<p>LA DUÈGNE (<i>surprise</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>On nous joue un morceau ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>suivi de deux pages porteurs de théorbes</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je vous dis que la croche est triple, triple sot !</span><br /></p> + +<p>PREMIER PAGE (<i>ironique</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous savez donc, Monsieur, si les croches sont triples ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je suis musicien, comme tous les disciples</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De Gassendi !</span><br /></p> + +<p>LE PAGE (<i>jouant et chantant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>La ! la !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>lui arrachant le théorbe et continuant la phrase musicale</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je peux continuer !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>La ! la ! la ! la !</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>paraissant sur le balcon</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est vous ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>chantant sur l'air qu'il continue</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Moi qui viens saluer</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vos lys, et présenter mes respects à vos ro. . .ses !</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je descends !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle quitte le balcon.</i>)</span><br /></p> + +<p>LA DUÈGNE (<i>montrant les pages</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qu'est-ce donc que ces deux virtuoses ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est un pari que j'ai gagné sur d'Assoucy.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Nous discutions un point de grammaire.—Non !—Si !—</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Quand soudain me montrant ces deux grands escogriffes</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Habiles à gratter les cordes de leurs griffes,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et dont il fait toujours son escorte, il me dit:</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>"Je te parie un jour de musique !" Il perdit.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Jusqu'à ce que Phœbus recommence son orbe,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'ai donc sur mes talons ces joueurs de théorbe,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De tout ce que je fais harmonieux témoins !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ce fut d'abord charmant, et ce l'est déjà moins.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Aux musiciens</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Hep !. . .Allez de ma part jouer une pavane</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>A Montfleury !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Les pages remontent pour sortir.—A la duègne</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je viens demander à Roxane</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ainsi que chaque soir. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Aux pages qui sortent</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Jouez longtemps,—et faux !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>A la duègne</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>. . .Si l'ami de son âme est toujours sans défauts ?</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>sortant de la maison</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah ! qu'il est beau, qu'il a d'esprit, et que je l'aime !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>souriant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Christian a tant d'esprit ?. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mon cher, plus que vous-même !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'y consens.</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il ne peut exister à mon goût</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Plus fin diseur de ces jolis riens qui sont tout.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Parfois il est distrait, ses Muses sont absentes;</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Puis, tout à coup, il dit des choses ravissantes !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>incrédule</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non ?</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est trop fort ! Voilà comme les hommes sont:</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il n'aura pas d'esprit puisqu'il est beau garçon !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il sait parler du cœur d'une façon experte ?</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais il n'en parle pas, Monsieur, il en disserte !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il écrit ?</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mieux encor ! Écoutez donc un peu:</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Déclamant</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Plus tu me prends de cœur, plus j'en ai !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Triomphante, à Cyrano</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Hé ! bien ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Peuh !. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et ceci: Pour souffrir, puisqu'il m'en faut un autre,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Si vous gardez mon cœur, envoyez-moi le vôtre !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tantôt il en a trop et tantôt pas assez.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qu'est-ce au juste qu'il veut, de cœur ?. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>frappant du pied</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous m'agacez !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est la jalousie. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>tressaillant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Hein !. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>. . .d'auteur qui vous dévore !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>—Et ceci, n'est-il pas du dernier tendre encore ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Croyez que devers vous mon cœur ne fait qu'un cri,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et que si les baisers s'envoyaient par écrit,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Madame, vous liriez ma lettre avec les lèvres !. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>souriant malgré lui de satisfaction</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ha ! ha ! ces lignes-là sont. . .hé ! hé !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Se reprenant et avec dédain</i>): </span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>mais bien mièvres !</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et ceci. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>ravi</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous savez donc ses lettres par cœur ?</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Toutes !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>frisant sa moustache</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il n'y a pas à dire: c'est flatteur !</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est un maître !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>modeste</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oh !. . .un maître !. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>péremptoire</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Un maître !. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>saluant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Soit !. . .un maître !</span><br /></p> + +<p>LA DUÈGNE (<i>qui était remontée, redescendant vivement</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Monsieur de Guiche !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>A Cyrano, le poussant vers la maison</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Entrez !. . .car il vaut mieux, peut-être,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qu'il ne vous trouve pas ici; cela pourrait</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Le mettre sur la piste. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>à Cyrano</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oui, de mon cher secret !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il m'aime, il est puissant, il ne faut pas qu'il sache !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il peut dans mes amours donner un coup de hache !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>entrant dans la maison</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Bien ! bien ! bien !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>De Guiche paraît.</i>)</span><br /></p> + +<br /> + +<h3>Scène 3.II.</h3> + +<p>Roxane, De Guiche, la duègne, à l'écart.</p> +<br /> + +<p>ROXANE (<i>à De Guiche, lui faisant une révérence</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je sortais.</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je viens prendre congé.</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous partez ?</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pour la guerre.</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah !</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ce soir même.</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah !</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'ai</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Des ordres. On assiège Arras.</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah. . .on assiège ?. . .</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oui. . .Mon départ a l'air de vous laisser de neige.</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>poliment</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oh !. . .</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Moi, je suis navré. Vous reverrai-je ?. . .Quand ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>—Vous savez que je suis nommé mestre de camp ?</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>indifférente</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Bravo.</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Du régiment des gardes.</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>saisie</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah ? des gardes ?</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Où sert votre cousin, l'homme aux phrases vantardes.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je saurai me venger de lui, là-bas.</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>suffoquée</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Comment !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Les gardes vont là-bas ?</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE (<i>riant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tiens ! c'est mon régiment !</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>tombant assise sur le banc,—à part</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Christian !</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qu'avez-vous ?</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>toute émue</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ce. . .départ. . .me désespère !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Quand on tient à quelqu'un, le savoir à la guerre !</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE (<i>surpris et charmé</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pour la première fois me dire un mot si doux,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Le jour de mon départ !</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>changeant de ton et s'éventant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Alors,—vous allez vous</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Venger de mon cousin ?. . .</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE (<i>souriant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>On est pour lui ?</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non,—contre !</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous le voyez ?</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Très peu.</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Partout on le rencontre</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Avec un des cadets. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il cherche le nom</i>): </span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>ce Neu. . .villen. . .viller. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Un grand ?</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Blond.</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Roux.</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Beau !. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Peuh !</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais bête.</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il en a l'air !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Changeant de tone</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>. . .Votre vengeance envers Cyrano ?—c'est peut-être</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De l'exposer au feu, qu'il adore ?. . .Elle est piètre !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je sais bien, moi, ce qui lui serait sanglant !</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est ?. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais, si le régiment, en partant, le laissait</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Avec ses chers cadets, pendant toute la guerre,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>A Paris, bras croisés !. . .C'est la seule manière,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Un homme comme lui, de le faire enrager:</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous voulez le punir ? privez-le de danger.</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Une femme ! une femme ! il n'y a qu'une femme</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pour inventer ce tour !</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il se rongera l'âme,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et ses amis les poings, de n'être pas au feu:</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et vous serez vengé !</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE (<i>se rapprochant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous m'aimez donc un peu ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle sourit</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je veux voir dans ce fait d'épouser ma rancune</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Une preuve d'amour, Roxane !. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'en est une.</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE (<i>montrant plusieurs plis cachetés</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'ai les ordres sur moi qui vont être transmis</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>A chaque compagnie, a l'instant même, hormis. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il en détache un</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Celui-ci ! C'est celui des cadets.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il le met dans sa poche</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je le garde.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Riant</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah ! ah ! ah ! Cyrano !. . .Son humeur bataillarde !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>—Vous jouez donc des tours aux gens, vous ?. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>le regardant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Quelquefois.</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE (<i>tout près d'elle</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous m'affolez ! Ce soir—écoutez—oui, je dois</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Être parti. Mais fuir quand je vous sens émue !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Écoutez. Il y a, près d'ici, dans la rue</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>D'Orléans, un couvent fondé par le syndic</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Des capucins, le Père Athanase. Un laïc</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>N'y peut entrer. Mais les bons Pères, je m'en charge !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il peuvent me cacher dans leur manche: elle est large.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>—Ce sont les capucins qui servent Richelieu</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Chez lui; redoutant l'oncle, ils craignent le neveu.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>—On me croira parti. Je viendrai sous le masque.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Laissez-moi retarder d'un jour, chère fantasque !. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>vivement</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais si cela s'apprend, votre gloire. . .</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Bah !</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Le siège, Arras. . .</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tant pis ! Permettez !</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non !</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Permets !</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>tendrement</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je dois vous le défendre !</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah !</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Partez !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>A part</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Christian reste.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Haut</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je vous veux héroïque,—Antoine !</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mot céleste !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous aimez donc celui ?. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pour lequel j'ai frémi.</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE (<i>transporté de joie</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah ! je pars !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il lui baise la main</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Êtes-vous contente ?</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oui, mon ami !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il sort.</i>)</span><br /></p> + +<p>LA DUÈGNE (<i>lui faisant dans le dos une révérence comique</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oui, mon ami !</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>à la duègne</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Taisons ce que je viens de faire:</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Cyrano m'en voudrait de lui voler sa guerre !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle appelle vers la maison</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Cousin !</span><br /></p> + +<br /> +<br /> +<h3>Scène 3.III.</h3> + +<p>Roxane, la duègne, Cyrano.</p> +<br /> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Nous allons chez Clomire.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle désigne la porte d'en face</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Alcandre y doit</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Parler, et Lysimon !</span><br /></p> + +<p>LA DUÈGNE (<i>mettant son petit doigt dans son oreille</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oui ! mais mon petit doigt</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Dit qu'on va les manquer !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>à Roxane</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ne manquez pas ces singes.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Ils sont arrivés devant la porte de Clomire.</i>)</span><br /></p> + +<p>LA DUÈGNE (<i>avec ravissement</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oh, voyez ! le heurtoir est entouré de linges !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Au heurtoir</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>On vous a baillonné pour que votre métal</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ne troublât pas les beaux discours,—petit brutal !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle le soulève avec des soins infinis et frappe doucement.</i>)</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>voyant qu'on ouvre</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Entrons !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Du seuil, à Cyrano</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Si Christian vient, comme je le présume,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qu'il m'attende !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>vivement, comme elle va disparaître</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle se retourne</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Sur quoi, selon votre coutume,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Comptez-vous aujourd'hui l'interroger !</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Sur. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>vivement</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Sur ?</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais vous serez muet, là-dessus !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Comme un mur.</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Sur rien !. . .Je vais lui dire: Allez ! Partez sans bride !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Improvisez. Parlez d'amour. Soyez splendide !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>souriant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Bon.</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Chut !. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Chut !. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pas un mot !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle rentre et referme la porte.</i>)</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>la saluant, la porte une fois fermée</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>En vous remerciant.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>La porte se rouvre et Roxane passe la tête.</i>)</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il se préparerait !. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Diable, non !. . .</span><br /></p> + +<p>TOUS LES DEUX (<i>ensemble</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Chut !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>La porte se ferme.</i>)</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>appelant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Christian !</span><br /></p> + +<br /> +<br /> +<h3>Scène 3.IV.</h3> + +<p>Cyrano, Christian.</p> +<br /> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je sais tout ce qu'il faut. Prépare ta mémoire.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Voici l'occasion de se couvrir de gloire.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ne perdons pas de temps. Ne prends pas l'air grognon.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vite, rentrons chez toi, je vais t'apprendre. . .</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Hein ?</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non ! J'attends Roxane ici.</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De quel vertige</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Es-tu frappé ? Viens vite apprendre. . .</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non, te dis-je !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je suis las d'emprunter mes lettres, mes discours,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et de jouer ce rôle, et de trembler toujours !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'était bon au début ! Mais je sens qu'elle m'aime !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Merci. Je n'ai plus peur. Je vais parler moi-même.</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ouais !</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et qui te dit que je ne saurais pas ?. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je ne suis pas si bête à la fin ! Tu verras !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais, mon cher, tes leçons m'ont été profitables.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je saurai parler seul ! Et, de par tous les diables,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je saurai bien toujours la prendre dans mes bras !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Apercevant Roxane, qui ressort de chez Clomire</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>—C'est elle ! Cyrano, non, ne me quitte pas !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>le saluant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Parlez tout seul, Monsieur.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il disparaît derrière le mur du jardin.</i>)</span><br /></p> + +<br /> + +<h3>Scène 3.V.</h3> + +<p>Christian, Roxane, quelques précieux et précieuses, et la duègne, +un instant.</p> +<br /> + +<p>ROXANE (<i>sortant de la maison de Clomire avec une compagnie qu'elle quitte: révérences et saluts</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Barthénoïde !—Alcandre !—Grémione !. . .</span><br /></p> + +<p>LA DUÈGNE (<i>désespérée</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>On a manqué le discours sur le Tendre !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle rentre chez Roxane.</i>)</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>saluant encore</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Urimédonte !. . .Adieu !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Tous saluent Roxane, se resaluent entre eux, se séparent et s'éloignent par différentes rues. Roxane voit Christian</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est vous !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle va à lui</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Le soir descend.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Attendez. Ils sont loin. L'air est doux. Nul passant.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Asseyons-nous. Parlez. J'écoute.</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN (<i>s'assied près d'elle, sur le banc. Un silence</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je vous aime.</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>fermant les yeux</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oui, parlez-moi d'amour.</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je t'aime.</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est le thème.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Brodez, brodez.</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je vous. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Brodez !</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je t'aime tant.</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Sans doute ! Et puis ?</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et puis. . .je serais si content</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Si vous m'aimiez !—Dis-moi, Roxane, que tu m'aimes !</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>avec une moue</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous m'offrez du brouet quand j'espérais des crèmes !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Dites un peu comment vous m'aimez ?. . .</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais. . .beaucoup.</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oh !. . .Délabyrinthez vos sentiments !</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN (<i>qui s'est rapproché et dévore des yeux la nuque blonde</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ton cou !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je voudrais l'embrasser !. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Christian !</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je t'aime !</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>voulant se lever</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Encore !</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN (<i>vivement, la retenant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non ! je ne t'aime pas !</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>se rasseyant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est heureux !</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je t'adore !</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>se levant et s'éloignant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oh !</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oui. . .je deviens sot !</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>sèchement</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et cela me déplaît !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Comme il me déplairait que vous devinssiez laid.</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Allez rassembler votre éloquence en fuite !</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous m'aimez, je sais. Adieu.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle va vers la maison.</i>)</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pas tout de suite !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je vous dirai. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>poussant la porte pour rentrer</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Que vous m'adorez. . .oui, je sais.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non ! Non ! Allez-vous-en !</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais je. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle lui ferme la porte au nez.</i>)</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>qui depuis un moment est rentré sans être vu</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est un succès.</span><br /></p> + +<br /> +<br /> +<h3>Scène 3.VI.</h3> + +<p>Christian, Cyrano, les pages, un instant.</p> +<br /> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Au secours !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non monsieur.</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je meurs si je ne rentre</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>En grâce, à l'instant même. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et comment puis-je, diantre !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous faire à l'instant même, apprendre ?. . .</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN (<i>lui saisissant le bras</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oh ! là, tiens, vois !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>La fenêtre du balcon s'est éclairée</i>):</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>ému</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Sa fenêtre !</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN (<i>criant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je vais mourir !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Baissez la voix !</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN (<i>tout bas</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mourir !. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>La nuit est noire. . .</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Eh ! bien ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est réparable.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous ne méritez pas. . .Mets-toi là, misérable !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Là, devant le balcon ! Je me mettrai dessous. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et je te soufflerai tes mots.</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Taisez-vous !</span><br /></p> + +<p>LES PAGES (<i>reparaissant au fond, à Cyrano</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Hep !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Chut !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il leur fait signe de parler bas.</i>)</span><br /></p> + +<p>PREMIER PAGE (<i>à mi-voix</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Nous venons de donner la sérénade</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>A Montfleury !. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>bas, vite</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Allez-vous mettre en embuscade</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>L'un à ce coin de rue, et l'autre à celui-ci;</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et si quelque passant gênant vient par ici,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Jouez un air !</span><br /></p> + +<p>DEUXIÈME PAGE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Quel air, monsieur le gassendiste ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Joyeux pour une femme, et pour un homme, triste !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Les pages disparaissent, un à chaque coin de rue.—A Christian</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Appelle-la !</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Roxane !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>ramassant des cailloux qu'il jette dans les vitres</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Attends ! Quelques cailloux.</span><br /></p> + +<br /> +<br /> +<h3>Scène VII.</h3> + +<p>Roxane, Christian, Cyrano, d'abord caché sous le balcon.</p> +<br /> + +<p>ROXANE (<i>entr'ouvrant sa fenêtre</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qui donc m'appelle ?</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Moi.</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qui, moi ?</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Christian.</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>avec dédain</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est vous ?</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je voudrais vous parler.</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>sous le balcon, à Christian</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Bien. Bien. Presque à voix basse.</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non ! Vous parlez trop mal. Allez-vous-en !</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De grâce !. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non ! Vous ne m'aimez plus !</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN (<i>à qui Cyrano souffle ses mots</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>M'accuser,—justes dieux !—</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De n'aimer plus. . .quand. . .j'aime plus !</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>qui allait refermer sa fenêtre, s'arrêtant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tiens ! mais c'est mieux !</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN (<i>même jeu</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>L'amour grandit bercé dans mon âme inquiète. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Que ce. . .cruel marmot prit pour. . .barcelonnette !</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>s'avançant sur le balcon</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est mieux !—Mais, puisqu'il est cruel, vous fûtes sot</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De ne pas, cet amour, l'étouffer au berceau !</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN (<i>même jeu</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Aussi l'ai-je tenté, mais. . .tentative nulle:</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ce. . .nouveau-né, Madame, est un petit. . .Hercule.</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est mieux !</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN (<i>même jeu</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De sorte qu'il. . .strangula comme rien. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Les deux serpents. . .Orgueil et. . .Doute.</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>s'accoudant au balcon</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah ! c'est très bien.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>—Mais pourquoi parlez-vous de façon peu hâtive ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Auriez-vous donc la goutte à l'imaginative ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>tirant Christian sous le balcon, et se glissant à sa place</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Chut ! Cela devient trop difficile !. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Aujourd'hui. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vos mots sont hésitants. Pourquoi ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>parlant à mi-voix, comme Christian</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est qu'il fait nuit,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Dans cette ombre, à tâtons, ils cherchent votre oreille.</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Les miens n'éprouvent pas difficulté pareille.</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ils trouvent tout de suite ? Oh ! cela va de soi,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Puisque c'est dans mon cœur, eux, que je les reçois;</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Or, moi, j'ai le cœur grand, vous, l'oreille petite.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>D'ailleurs vos mots à vous, descendent: ils vont vite.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Les miens montent, Madame: il leur faut plus de temps !</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais ils montent bien mieux depuis quelques instants.</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De cette gymnastique, ils ont pris l'habitude !</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je vous parle, en effet, d'une vraie altitude !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Certe, et vous me tueriez si de cette hauteur</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous me laissiez tomber un mot dur sur le cœur !</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>avec un mouvement</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je descends.</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>vivement</i>)<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non !</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>lui montrant le banc qui est sous le balcon</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Grimpez sur le banc, alors, vite !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>reculant avec effroi dans la nuit</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non !</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Comment. . .non ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>que l'émotion gagne de plus en plus</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Laissez un peu que l'on profite. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De cette occasion qui s'offre. . .de pouvoir</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Se parler doucement, sans se voir.</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Sans se voir ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais oui, c'est adorable. On se devine à peine.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous voyez la noirceur d'un long manteau qui traîne,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'aperçois la blancheur d'une robe d'été:</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Moi je ne suis qu'une ombre, et vous qu'une clarté !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous ignorez pour moi ce que sont ces minutes !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Si quelquefois je fus éloquent. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous le fûtes !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mon langage jamais jusqu'ici n'est sorti</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De mon vrai cœur. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pourquoi ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Parce que. . .jusqu'ici</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je parlais à travers. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Quoi ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>. . .le vertige où tremble</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Quiconque est sous vos yeux !. . .Mais, ce soir, il me semble. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Que je vais vous parler pour la première fois !</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est vrai que vous avez une tout autre voix.</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>se rapprochant avec fièvre</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oui, tout autre, car dans la nuit qui me protège</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'ose être enfin moi-même, et j'ose. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il s'arrête et avec égarement</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Où en étais-je ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je ne sais. . .tout ceci,—pardonnez mon émoi,—</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est si délicieux,. . .c'est si nouveau pour moi !</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Si nouveau ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>bouleversé, et essayant toujours de rattraper ses mots</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Si nouveau. . .mais oui. . .d'être sincère:</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>La peur d'être raillé, toujours au cœur me serre. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Raillé de quoi ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais de. . .d'un élan !. . .Oui, mon cœur</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Toujours, de mon esprit s'habille, par pudeur:</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je pars pour décrocher l'étoile, et je m'arrête</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Par peur du ridicule, à cueillir la fleurette !</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>La fleurette a du bon.</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ce soir, dédaignons-la !</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous ne m'aviez jamais parlé comme cela !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah ! si loin des carquois, des torches et des flèches,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>On se sauvait un peu vers des choses. . .plus fraîches !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Au lieu de boire goutte à goutte, en un mignon</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Dé à coudre d'or fin, l'eau fade du Lignon,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Si l'on tentait de voir comment l'âme s'abreuve</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>En buvant largement à même le grand fleuve !</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais l'esprit ?. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'en ai fait pour vous faire rester</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>D'abord, mais maintenant ce serait insulter</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Cette nuit, ces parfums, cette heure, la Nature,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Que de parler comme un billet doux de Voiture !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>—Laissons, d'un seul regard de ses astres, le ciel</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Nous désarmer de tout notre artificiel:</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je crains tant que parmi notre alchimie exquise</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Le vrai du sentiment ne se volatilise,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Que l'âme ne se vide à ces passe-temps vains,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et que le fin du fin ne soit la fin des fins !</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais l'esprit ?. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je le hais dans l'amour ! C'est un crime</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Lorsqu'on aime de trop prolonger cette escrime !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Le moment vient d'ailleurs inévitablement,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>—Et je plains ceux pour qui ne vient pas ce moment !—</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Où nous sentons qu'en nous une amour noble existe</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Que chaque joli mot que nous disons rend triste !</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Eh bien ! si ce moment est venu pour nous deux,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Quels mots me direz-vous ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tous ceux, tous ceux, tous ceux</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qui me viendront, je vais vous les jeter, en touffe,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Sans les mettre en bouquet: je vous aime, j'étouffe,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je t'aime, je suis fou, je n'en peux plus, c'est trop;</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ton nom est dans mon cœur comme dans un grelot,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et comme tout le temps, Roxane, je frissonne,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tout le temps, le grelot s'agite, et le nom sonne !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De toi, je me souviens de tout, j'ai tout aimé:</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je sais que l'an dernier, un jour, le douze mai,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pour sortir le matin tu changeas de coiffure !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'ai tellement pris pour clarté ta chevelure</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Que, comme lorsqu'on a trop fixé le soleil,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>On voit sur toute chose ensuite un rond vermeil,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Sur tout, quand j'ai quitté les feux dont tu m'inondes,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mon regard ébloui pose des taches blondes !</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>d'une voix troublée</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oui, c'est bien de l'amour. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Certes, ce sentiment</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qui m'envahit, terrible et jaloux, c'est vraiment</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De l'amour, il en a toute la fureur triste !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De l'amour,—et pourtant il n'est pas égoïste !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah ! que pour ton bonheur je donnerais le mien,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Quand même tu devrais n'en savoir jamais rien,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>S'il se pouvait, parfois, que de loin, j'entendisse</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Rire un peu le bonheur né de mon sacrifice !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>—Chaque regard de toi suscite une vertu</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Nouvelle, une vaillance en moi ! Commences-tu</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>À comprendre, à présent ? voyons, te rends-tu compte ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Sens-tu mon âme, un peu, dans cette ombre, qui monte ?. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oh ! mais vraiment, ce soir, c'est trop beau, c'est trop doux !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je vous dis tout cela, vous m'écoutez, moi, vous !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est trop ! Dans mon espoir même le moins modeste,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je n'ai jamais espéré tant ! Il ne me reste</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qu'à mourir maintenant ! C'est à cause des mots</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Que je dis qu'elle tremble entre les bleus rameaux !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Car vous tremblez, comme une feuille entre les feuilles !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Car tu trembles ! car j'ai senti, que tu le veuilles</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ou non, le tremblement adoré de ta main</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Descendre tout le long des branches du jasmin !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il baise éperdument l'extrémité d'une branche pendante.</i>)</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oui, je tremble, et je pleure, et je t'aime, et suis tienne !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et tu m'as enivrée !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Alors, que la mort vienne !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Cette ivresse, c'est moi, moi, qui l'ai su causer !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je ne demande plus qu'une chose. . .</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN (<i>sous le balcon</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Un baiser !</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>se rejetant en arrière</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Hein ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oh !</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous demandez ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oui. . .je. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>A Christian bas</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tu vas trop vite.</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Puisqu'elle est si troublée, il faut que j'en profite !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>à Roxane</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oui, je. . .j'ai demandé, c'est vrai. . .mais justes cieux !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je comprends que je fus bien trop audacieux.</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>un peu déçue</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous n'insistez pas plus que cela ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Si ! j'insiste. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Sans insister !. . .Oui, oui ! votre pudeur s'attriste !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Eh bien ! mais, ce baiser. . .ne me l'accordez pas !</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN (<i>à Cyrano, le tirant par son manteau</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pourquoi ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tais-toi, Christian !</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>se penchant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Que dites-vous tout bas ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais d'être allé trop loin, moi-même je me gronde;</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je me disais: tais toi, Christian !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Les théorbes se mettent à jouer</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Une seconde !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>On vient !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Roxane referme la fenêtre. Cyrano écoute les théorbes, dont l'un joue un air folâtre et l'autre un air lugubre</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Air triste ? Air gai ?. . .Quel est donc leur dessein ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Est-ce un homme ? Une femme ?—Ah ! c'est un capucin !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Entre un capucin qui va de maison en maison, une lanterne à la main, regardant les portes.</i>)</span><br /></p> + +<br /> +<br /> +<h3>Scène 3.VIII.</h3> + +<p>Cyrano, Christian, un capucin.</p> +<br /> + +<p>CYRANO (<i>au capucin</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Quel est ce jeu renouvelé de Diogène ?</span><br /></p> + +<p>LE CAPUCIN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je cherche la maison de madame. . .</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il nous gêne !</span><br /></p> + +<p>LE CAPUCIN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Magdeleine Robin. . .</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Que veut-il ?. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>lui montrant une rue montante</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Par ici !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tout droit,—toujours tout droit. . .</span><br /></p> + +<p>LE CAPUCIN<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je vais pour vous !—Merci</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Dire mon chapelet jusqu'au grain majuscule.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il sort.</i>)</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Bonne chance ! Mes vœux suivent votre cuculle !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il redescend vers Christian.</i>)</span><br /></p> + +<br /> +<br /> +<h3>Scène 3.IX.</h3> + +<p>Cyrano, Christian.</p> +<br /> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Obtiens-moi ce baiser !. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non !</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tôt ou tard !. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est vrai !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il viendra, ce moment de vertige enivré</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Où vos bouches iront l'une vers l'autre, à cause</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De ta moustache blonde et de sa lèvre rose !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>A lui-même</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'aime mieux que ce soit à cause de. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Bruit des volets qui se rouvrent, Christian se cache sous le balcon.</i>)</span><br /></p> + +<br /> +<br /> +<h3>Scène 3.X.</h3> + +<p>Cyrano, Christian, Roxane.</p> +<br /> + +<p>ROXANE (<i>s'avançant sur le balcon</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est vous ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Nous parlions de. . .de. . .d'un. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Baiser ! Le mot est doux.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je ne vois pas pourquoi votre lèvre ne l'ose;</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>S'il la brûle déjà, que sera-ce la chose ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ne vous en faites pas un épouvantement:</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>N'avez-vous pas tantôt, presque insensiblement,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Quitté le badinage et glissé sans alarmes</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Du sourire au soupir, et du soupir aux larmes !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Glissez encore un peu d'insensible façon:</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Des larmes au baiser il n'y a qu'un frisson !</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Taisez-vous !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Un baiser, mais à tout prendre, qu'est-ce ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Un serment fait d'un peu plus près, une promesse</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Plus précise, un aveu qui veut se confirmer,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Un point rose qu'on met sur l'i du verbe aimer;</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est un secret qui prend la bouche pour oreille,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Un instant d'infini qui fait un bruit d'abeille,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Une communion ayant un goût de fleur,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Une façon d'un peu se respirer le cœur,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et d'un peu se goûter, au bord des lèvres, l'âme !</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Taisez-vous !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Un baiser, c'est si noble, Madame,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Que la reine de France, au plus heureux des lords,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>En a laissé prendre un, la reine même !</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Alors !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>s'exaltant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'eus comme Buckingham des souffrances muettes,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'adore comme lui la reine que vous êtes,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Comme lui je suis triste et fidèle. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et tu es</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Beau comme lui !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>à part, dégrisé</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est vrai, je suis beau, j'oubliais !</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Eh bien ! montez cueillir cette fleur sans pareille. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>poussant Christian vers le balcon</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Monte !</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ce goût de cœur. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Monte !</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ce bruit d'abeille. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Monte !</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN (<i>hésitant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais il me semble, à présent, que c'est mal !</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Cet instant d'infini !. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>le poussant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Monte donc, animal !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Christian s'élance, et par le banc, le feuillage, les piliers, atteint les balustres qu'il enjambe.</i>)</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah, Roxane !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il l'enlace et se penche sur ses lèvres.</i>)</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Aïe ! au cœur, quel pincement bizarre !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>—Baiser, festin d'amour dont je suis le Lazare !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il me vient dans cette ombre une miette de toi,—</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais oui, je sens un peu mon cœur qui te reçoit,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Puisque sur cette lèvre où Roxane se leurre</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Elle baise les mots que j'ai dits tout à l'heure !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>On entend les théorbes</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Un air triste, un air gai: le capucin !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il feint de courir comme s'il arrivait de loin, et d'une voix claire</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Holà !</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qu'est ce ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Moi. Je passais. . .Christian est encor là ?</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN (<i>très étonné</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tiens Cyrano !</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Bonjour, cousin !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Bonjour, cousine !</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je descends !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle disparaît dans la maison. Au fond rentre le capucin.</i>)</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN (<i>l'apercevant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oh ! encor !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il suit Roxane.</i>)</span><br /></p> + +<br /> +<br /> +<h3>Scène 3.XI.</h3> + +<p>Cyrano, Christian, Roxane, le capucin, Ragueneau.</p> +<br /> + +<p>LE CAPUCIN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est ici,—je m'obstine—</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Magdeleine Robin !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous aviez dit: Ro-lin.</span><br /></p> + +<p>LE CAPUCIN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non: Bin. B, i, n, bin !</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>paraissant sur le seuil de la maison, suivie de Ragueneau qui porte une lanterne, et de Christian</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qu'est-ce ?</span><br /></p> + +<p>LE CAPUCIN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Une lettre.</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Hein ?</span><br /></p> + +<p>LE CAPUCIN (<i>à Roxane</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oh ! il ne peut s'agir que d'une sainte chose !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est un digne seigneur qui. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>à Christian</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est De Guiche !</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il ose ?. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oh ! mais il ne va pas m'importuner toujours !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Décachetant la lettre</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je t'aime, et si. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>A la lueur de la lanterne de Ragueneau, elle lit, à l'écart, à voix basse</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mademoiselle,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Les tambours</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Battent; mon régiment boucle sa soubreveste;</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il part; moi, l'on me croit déjà parti: je reste.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je vous désobéis. Je suis dans ce couvent.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je vais venir, et vous le mande auparavant</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Par un religieux simple comme une chèvre</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qui ne peut rien comprendre à ceci. Votre lèvre</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>M'a trop souri tantôt: j'ai voulu la revoir.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Éloignez un chacun, et daignez recevoir</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>L'audacieux déjà pardonné, je l'espère,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qui signe votre très. . .et caetera. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Au capucin</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mon Père,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Voici ce que me dit cette lettre. Écoutez:</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Tous se rapprochent, elle lit à haute voix</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mademoiselle,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il faut souscrire aux volontés</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Du cardinal, si dur que cela vous puisse être.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est la raison pourquoi j'ai fait choix, pour remettre</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ces lignes en vos mains charmantes, d'un très saint,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>D'un très intelligent et discret capucin;</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Nous voulons qu'il vous donne, et dans votre demeure,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>La bénédiction</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle tourne la page</i>): </span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>nuptiale sur l'heure.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Christian doit en secret devenir votre époux;</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je vous l'envoie. Il vous déplaît. Résignez-vous.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Songez bien que le ciel bénira votre zèle,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et tenez pour tout assuré, Mademoiselle,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Le respect de celui qui fut et qui sera</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Toujours votre très humble et très. . .et cætera.</span><br /></p> + +<p>LE CAPUCIN (<i>rayonnant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Digne seigneur !. . .Je l'avais dit. J'étais sans crainte !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il ne pouvait s'agir que d'une chose sainte !</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>bas à Christian</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>N'est-ce pas que je lis très bien les lettres ?</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Hum !</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>haut, avec désespoir</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah !. . .c'est affreux !</span><br /></p> + +<p>LE CAPUCIN (<i>qui a dirigé sur Cyrano la clarté de sa lanterne</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est vous ?</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est moi !</span><br /></p> + +<p>LE CAPUCIN (<i>tournant la lumière vers lui, et, comme si un doute lui venait, en voyant sa beauté</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>vivement</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Post-scriptum:</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Donnez pour le couvent cent vingt pistoles.</span><br /></p> + +<p>LE CAPUCIN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Digne,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Digne seigneur !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>A Roxane</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Résignez-vous ?</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>en martyre</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je me résigne !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Pendant que Ragueneau ouvre la porte au capucin que Christian invite +à entrer, elle dit bas à Cyrano</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous, retenez ici De Guiche ! Il va venir !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qu'il n'entre pas tant que. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Compris !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Au capucin</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pour les bénir</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il vous faut ?. . .</span><br /></p> + +<p>LE CAPUCIN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Un quart d'heure.</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>les poussant tous vers la maison</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Allez ! moi, je demeure !</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>à Christian</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Viens !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Ils entrent.</i>)</span><br /></p> + +<br /> + +<h3>Scène XII.</h3> + +<p>Cyrano, seul.</p> +<br /> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Comment faire perdre à De Guiche un quart d'heure.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il se précipite sur le banc, grimpe au mur, vers le balcon</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Là !. . .Grimpons !. . .J'ai mon plan !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Les théorbes se mettent à jouer une phrase lugubre</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ho ! c'est un homme !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Le trémolo devient sinistre</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ho ! ho !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Cette fois, c'en est un !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il est sur le balcon, il rabaisse son feutre sur ses yeux, ôte son +épée, se drape dans sa cape, puis se penche et regarde au dehors</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non, ce n'est pas trop haut !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il enjambe les balustres et attirant à lui la longue branche d'un des arbres qui débordent le mur du jardin, il s'y accroche des deux mains, prêt a se laisser tomber</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je vais légèrement troubler cette atmosphère !. . .</span><br /></p> + +<br /> + +<h3>Scène 3.XIII.</h3> + +<p>Cyrano, De Guiche.</p> +<br /> + +<p>DE GUICHE (<i>qui entre, masqué, tâtonnant dans la nuit</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qu'est-ce que ce maudit capucin peut bien faire ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Diable ! Et ma voix ?. . .S'il la reconnaissait ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Lâchant d'une main, il a l'air de tourner une invisible clef</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Cric ! Crac !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Solennellement</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Cyrano, reprenez l'accent de Bergerac !. . .</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE (<i>regardant la maison</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oui, c'est là. J'y vois mal. Ce masque m'importune !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il va pour entrer, Cyrano saute du balcon en se tenant à la branche, qui plie, et le dépose entre la porte et De Guiche; il feint de tomber lourdement, comme si c'était de très haut, et s'aplatit par terre, où il reste immobile, comme étourdi. De Guiche fait un bond en arrière</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Hein ? quoi ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Quand il lève les yeux, la branche s'est redressée; il ne voit que le ciel; il ne comprend pas</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>D'où tombe donc cet homme ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>se mettant sur son séant, et avec l'accent de Gascogne</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De la lune !</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De la ?. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>d'une voix de rêve</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Quelle heure est-il ?</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>N'a-t-il plus sa raison ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Quelle heure ? Quel pays ? Quel jour ? Quelle saison ?</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je suis étourdi !</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Monsieur. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Comme une bombe</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je tombe de la lune !</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE (<i>impatienté</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah ça ! Monsieur !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>se relevant, d'une voix terrible</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'en tombe !</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE (<i>reculant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Soit ! soit ! vous en tombez !. . .c'est peut-être un dément !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>marchant sur lui</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et je n'en tombe pas métaphoriquement !. . .</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il y a cent ans, ou bien une minute,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>—J'ignore tout à fait ce que dura ma chute !—</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'étais dans cette boule à couleur de safran !</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE (<i>haussant les épaules</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oui. Laissez-moi passer !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>s'interposant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Où suis-je ? soyez franc !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ne me déguisez rien ! En quel lieu, dans quel site,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Viens-je de choir, Monsieur, comme un aérolithe ?</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Morbleu !. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tout en cheyant je n'ai pu faire choix</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De mon point d'arrivée,—et j'ignore où je chois !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Est-ce dans une lune ou bien dans une terre,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Que vient de m'entraîner le poids de mon postère ?</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais je vous dis, Monsieur. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>avec un cri de terreur qui fait reculer de Guiche</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ha ! grand Dieu !. . .je crois voir</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qu'on a dans ce pays le visage tout noir !</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE (<i>portant la main à son visage</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Comment ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>avec une peur emphatique</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Suis-je en Alger ? Êtes-vous indigène ?. . .</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE (<i>qui a senti son masque</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ce masque !. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>feignant de se rassurer un peu</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je suis donc dans Venise, ou dans Gêne ?</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE (<i>voulant passer</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Une dame m'attend !. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>complètement rassuré</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je suis donc à Paris.</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE (<i>souriant malgré lui</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Le drôle est assez drôle !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah ! vous riez ?</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je ris,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais veux passer !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>rayonnant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est à Paris que je retombe !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Tout à fait à son aise, riant, s'époussetant, saluant</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'arrive—excusez-moi !—par la dernière trombe.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je suis un peu couvert d'éther. J'ai voyagé !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'ai les yeux tout remplis de poudre d'astres. J'ai</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Aux éperons, encor, quelques poils de planète !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Cueillant quelque chose sur sa manche</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tenez, sur mon pourpoint, un cheveu de comète !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il souffle comme pour le faire envoler.</i>)</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE (<i>hors de lui</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Monsieur !. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>au moment où il va passer, tend sa jambe comme pour y montrer quelque chose et l'arrête</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Dans mon mollet je rapporte une dent</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De la Grande Ourse,—et comme, en frôlant le Trident,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je voulais éviter une de ses trois lances,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je suis allé tomber assis dans les Balances,—</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Dont l'aiguille, à présent, là-haut, marque mon poids !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Empêchant vivement de Guiche de passer et le prenant à un bouton du pourpoint</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Si vous serriez mon nez, Monsieur, entre vos doigts,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il jaillirait du lait !</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Hein ? du lait ?. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De la Voie</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Lactée !. . .</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oh ! Par l'enfer !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est le ciel qui m'envoie !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Se croisant les bras</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non ! croiriez-vous, je viens de le voir en tombant,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Que Sirius, la nuit, s'affuble d'un turban ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Confidentiel</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>L'autre Ourse est trop petite encor pour qu'elle morde !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Riant</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'ai traversé la Lyre en cassant une corde !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Superbe</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais je compte en un livre écrire tout ceci,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et les étoiles d'or qu'en mon manteau roussi</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je viens de rapporter à mes périls et risques,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Quand on l'imprimera, serviront d'astérisques !</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>A la parfin, je veux. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous, je vous vois venir !</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Monsieur !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous voudriez de ma bouche tenir</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Comment la lune est faite, et si quelqu'un habite</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Dans la rotondité de cette cucurbite ?</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE (<i>criant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais non ! Je veux. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Savoir comment j'y suis monté.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ce fut par un moyen que j'avais inventé.</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE (<i>découragé</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est un fou !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>dédaigneux</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je n'ai pas refait l'aigle stupide</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De Regiomontanus, ni le pigeon timide</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>D'Archytas !. . .</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est un fou,—mais c'est un fou savant.</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non, je n'imitai rien de ce qu'on fit avant !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>De Guiche a réussi à passer et il marche vers la porte de Roxane. +Cyrano le suit, prêt a l'empoigner</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'inventai six moyens de violer l'azur vierge !</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE (<i>se retournant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Six ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>avec volubilité</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je pouvais, mettant mon corps nu comme un cierge,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>La caparaçonner de fioles de cristal</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Toutes pleines des pleurs d'un ciel matutinal,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et ma personne, alors, au soleil exposée,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>L'astre l'aurait humée en humant la rosée !</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE (<i>surpris et faisant un pas vers Cyrano</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tiens ! Oui, cela fait un !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>reculant pour l'entraîner de l'autre côté</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et je pouvais encor</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Faire engouffrer du vent, pour prendre mon essor,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>En raréfiant l'air dans un coffre de cèdre</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Par des miroirs ardents, mis en icosaèdre !</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE (<i>fait encore un pas</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Deux !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>reculant toujours</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ou bien, machiniste autant qu'artificier,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Sur une sauterelle aux détentes d'acier,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Me faire, par des feux successifs de salpêtre,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Lancer dans les prés bleus où les astres vont paître !</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE (<i>le suivant, sans s'en douter, et comptant sur ses doigts</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Trois !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Puisque la fumée a tendance à monter,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>En souffler dans un globe assez pour m'emporter !</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE (<i>même jeu, de plus en plus étonné</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Quatre !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Puisque Phœbé, quand son arc est le moindre,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Aime sucer, ô bœufs, votre moëlle. . .m'en oindre !</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE (<i>stupéfait</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Cinq !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>qui en parlant l'a amené jusqu'à l'autre côté de la place, près d'un banc</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Enfin, me plaçant sur un plateau de fer,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Prendre un morceau d'aimant et le lancer en l'air !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ça, c'est un bon moyen: le fer se précipite,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Aussitôt que l'aimant s'envole, à sa poursuite;</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>On relance l'aimant bien vite, et cadédis !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>On peut monter ainsi indéfiniment.</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Six !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>—Mais voilà six moyens excellents !. . .Quel système</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Choisîtes-vous des six, Monsieur ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Un septième !</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Par exemple ! Et lequel ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je vous le donne en cent !. . .</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est que ce mâtin-là devient intéressant !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>faisant le bruit des vagues avec de grands gestes mystérieux</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Houüh ! houüh !</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Eh bien !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous devinez ?</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>La marée !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>A l'heure où l'onde par la lune est attirée,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je me mis sur la sable—après un bain de mer—</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et la tête partant la première, mon cher,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>—Car les cheveux, surtout, gardent l'eau dans leur frange !—</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je m'enlevai dans l'air, droit, tout droit, comme un ange.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je montais, je montais doucement, sans efforts,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Quand je sentis un choc !. . .Alors. . .</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE (<i>entraîné par la curiosité, et s'asseyant sur le banc</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Alors ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Alors. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Reprenant sa voix naturelle</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Le quart d'heure est passé, Monsieur, je vous délivre:</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Le mariage est fait.</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE (<i>se relevant d'un bond</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Çà, voyons, je suis ivre !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Cette voix ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>La porte de la maison s'ouvre, des laquais paraissent portant des candélabres allumés. Lumière. Cyrano ôte son chapeau au bord abaissé</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et ce nez—Cyrano ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>saluant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Cyrano.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>—Ils viennent à l'instant d'échanger leur anneau.</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qui cela ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il se retourne.—Tableau. Derrière les laquais, Roxane et Christian se tiennent par la main. Le capucin les suit en souriant. Ragueneau +élève aussi un flambeau. La duègne ferme la marche, ahurie, en petit saut de lit</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ciel !</span><br /></p> + +<br /> +<br /> +<h3>Scène 3.XIV.</h3> + +<p>Les mêmes, Roxane, Christian, le capucin, Ragueneau, laquais, la duègne.</p> +<br /> + +<p>DE GUICHE (<i>à Roxane</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Reconnaissant Christian avec stupeur</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Lui ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Saluant Roxane avec admiration</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous êtes des plus fines !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>A Cyrano</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mes compliments, Monsieur l'inventeur des machines:</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Votre récit eût fait s'arrêter au portail</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Du paradis, un saint ! Notez-en le détail,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Car vraiment cela peut resservir dans un livre !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>s'inclinant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Monsieur, c'est un conseil que je m'engage à suivre.</span><br /></p> + +<p>LE CAPUCIN (<i>montrant les amants à De Guiche et hochant avec satisfaction sa grande barbe blanche</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Un beau couple, mon fils, réuni là par vous !</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE (<i>le regardant d'un œil glacé</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oui.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>A Roxane</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Veuillez dire adieu, Madame, à votre époux.</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Comment ?</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE (<i>à Christian</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Le régiment déjà se met en route.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Joignez-le !</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pour aller à la guerre ?</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Sans doute !</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais, Monsieur, les cadets n'y vont pas !</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ils iront.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Tirant le papier qu'il avait mis dans sa poche</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Voici l'ordre.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>A Christian</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Courez le porter, vous, baron.</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>se jetant dans les bras de Christian</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Christian !</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE (<i>ricanant, à Cyrano</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>La nuit de noce est encore lointaine !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>à part</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Dire qu'il croit me faire énormément de peine !</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN (<i>à Roxane</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oh ! tes lèvres encor !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Allons, voyons, assez !</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN (<i>continuant à embrasser Roxane</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est dur de la quitter. . .Tu ne sais pas. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>cherchant à l'entraîner</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je sais.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>On entend au loin des tambours qui battent une marche.</i>)</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE (<i>qui est remonté au fond</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Le régiment qui part !</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>à Cyrano, en retenant Christian qu'il essaye toujours d'entraîner</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oh !. . .je vous le confie !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Promettez-moi que rien ne va mettre sa vie</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>En danger !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'essaierai. . .mais ne peux cependant</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Promettre. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>même jeu</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Promettez qu'il sera très prudent !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oui, je tâcherai, mais. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>même jeu</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qu'à ce siège terrible</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il n'aura jamais froid !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je ferai mon possible.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>même jeu</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qu'il sera fidèle !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Eh oui ! sans doute, mais. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>même jeu</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qu'il m'écrira souvent !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>s'arrêtant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ça,—je vous le promets !</span><br /> +<br /> +<br /> +<h3>Rideau.</h3> + + + +<hr style='width: 65%;' /> +<a name='Acte_IV'></a><h2>Acte IV.</h2> + +<p>Les Cadets de Gascogne.</p> + +<p>Le poste qu'occupe la compagnie de Carbon de Castel-Jaloux au siège +d'Arras.</p> + +<p>Au fond, talus traversant toute la scène. Au delà s'aperçoit un horizon +de plaine: le pays couvert de travaux de siège. Les murs d'Arras et la +silhouette de ses toits sur le ciel, très loin.</p> + +<p>Tentes; armes éparses; tambours, etc.—Le jour va se lever. Jaune +Orient.—Sentinelles espacées. Feux.</p> + +<p>Roulés dans leurs manteaux, les Cadets de Gascogne dorment. Carbon de +Castel-Jaloux et Le Bret veillent. Ils sont très pâles et très maigris. +Christian dort, parmi les autres, dans sa cape, au premier plan, le +visage éclairé par un feu. Silence.</p> + +<br /> + +<h3>Scène 4.I.</h3> + +<p>Christian, Carbon de Castel-Jaloux, Le Bret, les cadets, puis Cyrano.</p> +<br /> + +<p>LE BRET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est affreux !</span><br /></p> + +<p>CARBON:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oui. Plus rien.</span><br /></p> + +<p>LE BRET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mordious !</span><br /></p> + +<p>CARBON (<i>lui faisant signe de parler plus bas</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Jure en sourdine !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tu vas les réveiller.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Aux cadets</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Chut ! Dormez !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>A Le Bret</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qui dort dîne !</span><br /></p> + +<p>LE BRET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Quand on a l'insomnie on trouve que c'est peu !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Quelle famine !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>On entend au loin quelques coups de feu.</i>)</span><br /></p> + +<p>CARBON:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah ! maugrébis des coups de feu !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ils vont me réveiller mes enfants !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Aux cadets qui lèvent la tête</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Dormez !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>On se recouche. Nouveaux coups de feu plus rapprochés.</i>)</span><br /></p> + +<p>UN CADET (<i>s'agitant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Diantre !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Encore ?</span><br /></p> + +<p>CARBON:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ce n'est rien ! C'est Cyrano qui rentre !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Les têtes qui s'étaient relevées se recouchent.</i>)</span><br /></p> + +<p>UNE SENTINELLE (<i>au dehors</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ventrebieu ! qui va là ?</span><br /></p> + +<p>LA VOIX DE CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Bergerac !</span><br /></p> + +<p>LA SENTINELLE (<i>qui est sur le talus</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ventrebieu !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qui va là ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>paraissant sur la crête</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Bergerac, imbécile !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il descend. Le Bret va au-devant de lui, inquiet</i>):</span><br /></p> + +<p>LE BRET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah ! grand Dieu !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>lui faisant signe de ne réveiller personne</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Chut !</span><br /></p> + +<p>LE BRET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Blessé ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tu sais bien qu'ils ont pris l'habitude</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De me manquer tous les matins !</span><br /></p> + +<p>LE BRET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est un peu rude,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pour porter une lettre, à chaque jour levant,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De risquer !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>s'arrêtant devant Christian</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'ai promis qu'il écrirait souvent !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il le regarde</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il dort. Il est pâli. Si la pauvre petite</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Savait qu'il meurt de faim. . .Mais toujours beau !</span><br /></p> + +<p>LE BRET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Va vite</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Dormir !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ne grogne pas, Le Bret !. . .Sache ceci:</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pour traverser les rangs espagnols, j'ai choisi</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Un endroit où je sais, chaque nuit, qu'ils sont ivres.</span><br /></p> + +<p>LE BRET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tu devrais bien un jour nous rapporter des vivres.</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il faut être léger pour passer !—Mais je sais</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qu'il y aura ce soir du nouveau. Les Français</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mangeront ou mourront,—si j'ai bien vu. . .</span><br /></p> + +<p>LE BRET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Raconte !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non. Je ne suis pas sûr. . .vous verrez !</span><br /></p> + +<p>CARBON:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Quelle honte,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Lorsqu'on est assiégeant, d'être affamé !</span><br /></p> + +<p>LE BRET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Hélas !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Rien de plus compliqué que ce siège d'Arras:</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Nous assiégeons Arras,—nous-mêmes, pris au piège,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Le cardinal infant d'Espagne nous assiège. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Quelqu'un devrait venir l'assiéger à son tour.</span><br /></p> + +<p>LE BRET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je ne ris pas.</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oh ! oh !</span><br /></p> + +<p>LE BRET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Penser que chaque jour</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous risquez une vie, ingrat, comme la vôtre,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pour porter. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Le voyant qui se dirige vers une tente</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Où vas-tu ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'en vais écrire une autre.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il soulève la toile et disparaît.</i>)</span><br /></p> + +<br /> +<br /> +<h3>Scène 4.II.</h3> + +<p>Les mêmes, moins Cyrano.</p> + +<p>(<i>Le jour s'est un peu levé. Lueurs roses. La ville d' Arras se dore à +l'horizon. On entend un coup de canon immédiatement suivi d'une +batterie de tambours, très au loin, vers la gauche. D'autres tambours +battent plus près. Les batteries vont se répondant, et se rapprochant, +éclatent presque en scène et s'éloignent vers la droite, parcourant le +camp. Rumeurs de réveil. Voix lointaines d'officiers.</i>)</p> +<br /> + +<p>CARBON (<i>avec un soupir</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>La diane !. . .Hélas !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Les cadets s'agitent dans leurs manteaux, s'étirent</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Sommeil succulent, tu prends fin !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je sais trop quel sera leur premier cri !</span><br /></p> + +<p>UN CADET (<i>se mettant sur son séant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'ai faim !</span><br /></p> + +<p>UN AUTRE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je meurs !</span><br /></p> + +<p>TOUS:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oh !</span><br /></p> + +<p>CARBON:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Levez-vous !</span><br /></p> + +<p>TROISIÈME CADET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Plus un pas !</span><br /></p> + +<p>QUATRIÈME CADET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Plus un geste !</span><br /></p> + +<p>LE PREMIER (<i>se regardant dans un morceau de cuirasse</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ma langue est jaune: l'air du temps est indigeste !</span><br /></p> + +<p>UN AUTRE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mon tortil de baron pour un peu de Chester !</span><br /></p> + +<p>UN AUTRE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Moi, si l'on ne veut pas fournir à mon gaster</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De quoi m'élaborer une pinte de chyle,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je me retire sous ma tente—comme Achille !</span><br /></p> + +<p>UN AUTRE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oui, du pain !</span><br /></p> + +<p>CARBON (<i>allant à la tente où est entré Cyrano, à mi-voix</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Cyrano !</span><br /></p> + +<p>D'AUTRES:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Nous mourons !</span><br /></p> + +<p>CARBON (<i>toujours à mi-voix, à la porte de la tente</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Au secours !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Toi qui sais si gaiement leur répliquer toujours,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Viens les ragaillardir !</span><br /></p> + +<p>DEUXIÈME CADET (<i>se précipitant vers le premier qui mâchonne quelque chose</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qu'est-ce que tu grignotes !</span><br /></p> + +<p>LE PREMIER:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De l'étoupe à canon que dans les bourguignotes</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>On fait frire en la graisse à graisser les moyeux,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Les environs d'Arras sont très peu giboyeux !</span><br /></p> + +<p>UN AUTRE (<i>entrant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Moi, je viens de chasser !</span><br /></p> + +<p>UN AUTRE (<i>même jeu</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'ai pêché, dans la Scarpe !</span><br /></p> + +<p>TOUS (<i>debout, se ruant sur les deux nouveaux venus</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Quoi !—Que rapportez-vous ?—Un faisan ?—Une carpe ?—</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vite, vite, montrez !</span><br /></p> + +<p>LE PÊCHEUR:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Un goujon !</span><br /></p> + +<p>LE CHASSEUR:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Un moineau !</span><br /></p> + +<p>TOUS (<i>exaspérés</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Assez !—Révoltons-nous !</span><br /></p> + +<p>CARBON:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Au secours, Cyrano !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il fait maintenant tout à fait jour.</i>)</span><br /></p> + +<br /> +<br /> +<h3>Scène 4.III.</h3> + +<p>Les mêmes, Cyrano.</p> +<br /> + +<p>CYRANO (<i>sortant de sa tente, tranquille, une plume à l'oreille, un livre à la main</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Hein ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Silence. Au premier cadet</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pourquoi t'en vas-tu, toi, de ce pas qui traîne ?</span><br /></p> + +<p>LE CADET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'ai quelque chose, dans les talons, qui me gêne !. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et quoi donc ?</span><br /></p> + +<p>LE CADET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>L'estomac !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Moi de même, pardi !</span><br /></p> + +<p>LE CADET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Cela doit te gêner ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non, cela me grandit.</span><br /></p> + +<p>DEUXIÈME CADET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'ai les dents longues !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tu n'en mordras que plus large.</span><br /></p> + +<p>UN TROISIÈME:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mon ventre sonne creux !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Nous y battrons la charge.</span><br /></p> + +<p>UN AUTRE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Dans les oreilles, moi, j'ai des bourdonnements.</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non, non; ventre affamé, pas d'oreilles: tu mens !</span><br /></p> + +<p>UN AUTRE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oh ! manger quelque chose,—à l'huile !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>le décoiffant et lui mettant son casque dans la main</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ta salade.</span><br /></p> + +<p>UN AUTRE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qu'est-ce qu'on pourrait bien dévorer ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>lui jetant le livre qu'il tient à la main</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>L'Iliade.</span><br /></p> + +<p>UN AUTRE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Le ministre, à Paris, fait ses quatre repas !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il devrait t'envoyer du perdreau ?</span><br /></p> + +<p>LE MÊME:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pourquoi pas ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et du vin !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Richelieu, du Bourgogne, if you please ?</span><br /></p> + +<p>LE MÊME:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Par quelque capucin !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>L'éminence qui grise ?</span><br /></p> + +<p>UN AUTRE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'ai des faims d'ogre !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Eh ! bien !. . .tu croques le marmot !</span><br /></p> + +<p>LE PREMIER CADET (<i>haussant les épaules</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Toujours le mot, la pointe !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oui, la pointe, le mot !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et je voudrais mourir, un soir, sous un ciel rose,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>En faisant un bon mot, pour une belle cause !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>—Oh ! frappé par la seule arme noble qui soit,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et par un ennemi qu'on sait digne de soi,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Sur un gazon de gloire et loin d'un lit de fièvres,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tomber la pointe au cœur en même temps qu'aux lèvres !</span><br /></p> + +<p>CRIS DE TOUS:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'ai faim !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>se croisant les bras</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah çà ! mais vous ne pensez qu'à manger ?. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>—Approche, Bertrandou le fifre, ancien berger;</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Du double étui de cuir tire l'un de tes fifres,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Souffle, et joue à ce tas de goinfres et de piffres</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ces vieux airs du pays, au doux rythme obsesseur,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Dont chaque note est comme une petite sœur,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Dans lesquels restent pris des sons de voix aimées,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ces airs dont la lenteur est celle des fumées</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Que le hameau natal exhale de ses toits,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ces airs dont la musique a l'air d'être en patois !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Le vieux s'assied et prépare son fifre</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Que la flûte, aujourd'hui, guerrière qui s'afflige,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Se souvienne un moment, pendant que sur sa tige</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tes doigts semblent danser un menuet d'oiseau,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qu'avant d'être d'ébène, elle fut de roseau;</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Que sa chanson l'étonne, et qu'elle y reconnaisse</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>L'âme de sa rustique et paisible jeunesse !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Le vieux commence à jouer des airs languedociens</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Écoutez, les Gascons. . .Ce n'est plus, sous ses doigts,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Le fifre aigu des camps, c'est la flûte des bois !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ce n'est plus le sifflet du combat, sous ses lèvres,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est le lent galoubet de nos meneurs de chèvres !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Écoutez. . .C'est le val, la lande, la forêt,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Le petit pâtre brun sous son rouge béret,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est la verte douceur des soirs sur la Dordogne,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Écoutez, les Gascons: c'est toute la Gascogne !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Toutes les têtes se sont inclinées;—tous les yeux rêvent;—et des larmes sont furtivement essuyées, avec un revers de manche, un coin de manteau.</i>)</span><br /></p> + +<p>CARBON (<i>à Cyrano, bas</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais tu les fais pleurer !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De nostalgie !. . .Un mal</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Plus noble que la faim !. . . pas physique: moral !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'aime que leur souffrance ait changé de viscère,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et que ce soit leur cœur, maintenant, qui se serre !</span><br /></p> + +<p>CARBON:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tu vas les affaiblir en les attendrissant !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>qui a fait signe au tambour d'approcher</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Laisse donc ! Les héros qu'ils portent dans leur sang</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Sont vite réveillés ! Il suffit. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il fait un geste. Le tambour roule.</i>)</span><br /></p> + +<p>TOUS (<i>se levant et se précipitant sur leurs armes</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Hein ?. . .Quoi ?. . .Qu'est-ce ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>souriant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tu vois, il a suffi d'un roulement de caisse !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Adieu, rêves, regrets, vieille province, amour. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ce qui du fifre vient s'en va par le tambour !</span><br /></p> + +<p>UN CADET (<i>qui regarde au fond</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah ! Ah ! Voici monsieur de Guiche.</span><br /></p> + +<p>TOUS LES CADETS (<i>murmurant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Hou. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>souriant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Murmure</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Flatteur !</span><br /></p> + +<p>UN CADET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il nous ennuie !</span><br /></p> + +<p>UN AUTRE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Avec, sur son armure,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Son grand col de dentelle, il vient faire le fier !</span><br /></p> + +<p>UN AUTRE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Comme si l'on portait du linge sur du fer !</span><br /></p> + +<p>LE PREMIER:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est bon lorsque à son cou l'on a quelque furoncle !</span><br /></p> + +<p>LE DEUXIÈME:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Encore un courtisan !</span><br /></p> + +<p>UN AUTRE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Le neveu de son oncle !</span><br /></p> + +<p>CARBON:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est un Gascon pourtant !</span><br /></p> + +<p>LE PREMIER:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Un faux !. . .Méfiez-vous !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Parce que, les Gascons. . .ils doivent être fous:</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Rien de plus dangereux qu'un Gascon raisonnable.</span><br /></p> + +<p>LE BRET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il est pâle !</span><br /></p> + +<p>UN AUTRE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il a faim. . .autant qu'un pauvre diable !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais comme sa cuirasse a des clous de vermeil,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Sa crampe d'estomac étincelle au soleil !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>vivement</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>N'ayons pas l'air non plus de souffrir ! Vous, vos cartes,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vos pipes et vos dés. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Tous rapidement se mettent à jouer sur des tambours, sur des escabeaux et par terre, sur leurs manteaux, et ils allument de longues pipes de pétun</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et moi, je lis Descartes.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il se promène de long en large et lit dans un petit livre qu'il a tiré de sa poche.—Tableau.—De Guiche entre. Tout le monde a l'air absorbé et content. Il est très pâle. Il va vers Carbon.</i>)</span><br /></p> + +<br /> +<br /> +<h3>Scène 4.IV.</h3> + +<p>Les mêmes, de Guiche.</p> +<br /> + +<p>DE GUICHE (<i>à Carbon</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah !—Bonjour !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Ils s'observent tous les deux. A part, avec satisfaction</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il est vert.</span><br /></p> + +<p>CARBON (<i>de même</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il n'a plus que les yeux.</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE (<i>regardant les cadets</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Voici donc les mauvaises têtes ?. . .Oui, messieurs,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il me revient de tous côtés qu'on me brocarde</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Chez vous, que les cadets, noblesse montagnarde,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Hobereaux béarnais, barons périgourdins,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>N'ont pour leur colonel pas assez de dédains,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>M'appellent intrigant, courtisan,—qu'il les gêne</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De voir sur ma cuirasse un col en point de Gêne,—</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et qu'ils ne cessent pas de s'indigner entre eux</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qu'on puisse être Gascon et ne pas être gueux !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Silence. On joue. On fume</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous ferai-je punir par votre capitaine ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non.</span><br /></p> + +<p>CARBON:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>D'ailleurs, je suis libre et n'inflige de peine. . .</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah ?</span><br /></p> + +<p>CARBON:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'ai payé ma compagnie, elle est à moi.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je n'obéis qu'aux ordres de guerre.</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah ?. . .Ma foi !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Cela suffit.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>S'adressant aux cadets</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je peux mépriser vos bravades.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>On connaît ma façon d'aller aux mousquetades;</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Hier, à Bapaume, on vit la furie avec quoi</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'ai fait lâcher le pied au comte de Bucquoi;</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ramenant sur ses gens les miens en avalanche,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'ai chargé par trois fois !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>sans lever le nez de son livre</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et votre écharpe blanche ?</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE (<i>surpris et satisfait</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous savez ce détail ?. . .En effet, il advint,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Durant que je faisais ma caracole afin</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De rassembler mes gens la troisième charge,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qu'un remous de fuyards m'entraîna sur la marge</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Des ennemis; j'étais en danger qu'on me prît</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et qu'on m'arquebusât, quand j'eus le bon esprit</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De dénouer et de laisser couler à terre</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>L'écharpe qui disait mon grade militaire;</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>En sorte que je pus, sans attirer les yeux,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Quitter les Espagnols, et revenant sur eux,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Suivi de tous les miens réconfortés, les battre !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>—Eh bien ! que dites-vous de ce trait ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Les cadets n'ont pas l'air d'écouter; mais ici les cartes et les cornets à dés restent en l'air, la fumée des pipes demeure dans les joues: attente.</i>)</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qu'Henri quatre</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>N'eût jamais consenti, le nombre l'accablant,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>A se diminuer de son panache blanc.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Joie silencieuse. Les cartes s'abattent. Les dés tombe. La fumée s'échappe.</i>)</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>L'adresse a réussi, cependant !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Même attente suspendant les jeux et les pipes.</i>)</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est possible.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais on n'abdique pas l'honneur d'être une cible.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Cartes, dés, fumées, s'abattent, tombent, s'envolent avec une satisfaction croissante</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Si j'eusse été présent quand l'écharpe coula</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>—Nos courages, monsieur, diffèrent en cela—</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je l'aurais ramassée et me la serais mise.</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oui, vantardise, encor, de gascon !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vantardise ?. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Prêtez-la-moi. Je m'offre à monter, dès ce soir,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>A l'assaut, le premier, avec elle en sautoir.</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Offre encor de gascon ! Vous savez que l'écharpe</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Resta chez l'ennemi, sur les bords de la Scarpe,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>En un lieu que depuis la mitraille cribla,—</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Où nul ne peut aller la chercher !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>tirant de sa poche l'écharpe blanche et la lui tendant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>La voilà.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Silence. Les cadets étouffent leurs rires dans les cartes et dans les cornets à dés. De Guiche se retourne, les regarde: immédiatement ils reprennent leur gravité, leurs jeux; l'un d'eux sifflote avec indifférence l'air montagnard joué par le fifre.</i>)</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE (<i>prenant l'écharpe</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Merci. Je vais, avec ce bout d'étoffe claire,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pouvoir faire un signal,—que j'hésitais à faire.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il va au talus, y grimpe, et agite plusieurs fois l'écharpe en l'air.</i>)</span><br /></p> + +<p>TOUS:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Hein !</span><br /></p> + +<p>LA SENTINELLE (<i>en haut du talus</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Cet homme, là-bas qui se sauve en courant !. . .</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE (<i>redescendant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est un faux espion espagnol. Il nous rend</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De grands services. Les renseignements qu'il porte</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Aux ennemis sont ceux que je lui donne, en sorte</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Que l'on peut influer sur leurs décisions.</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est un gredin !</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE (<i>se nouant nonchalamment son écharpe</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est très commode. Nous disions ?. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>—Ah ! J'allais vous apprendre un fait. Cette nuit même,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pour nous ravitailler tentant un coup suprême,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Le maréchal s'en fut vers Dourlens, sans tambours;</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Les vivandiers du Roi sont là; par les labours</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il les joindra; mais pour revenir sans encombre,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il a pris avec lui des troupes en tel nombre</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Que l'on aurait beau jeu, certe, en nous attaquant:</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>La moitié de l'armée est absente du camp !</span><br /></p> + +<p>CARBON:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oui, si les Espagnols savaient, ce serait grave.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais ils ne savent pas ce départ ?</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ils le savent.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ils vont nous attaquer.</span><br /></p> + +<p>CARBON:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah !</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mon faux espion</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>M'est venu prévenir de leur agression.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il ajouta: "J'en peux déterminer la place;</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Sur quel point voulez-vous que l'attaque se fasse ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je dirai que de tous c'est le moins défendu,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et l'effort portera sur lui."—J'ai répondu:</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>"C'est bon. Sortez du camp. Suivez des yeux la ligne:</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ce sera sur le point d'où je vous ferai signe."</span><br /></p> + +<p>CARBON (<i>aux cadets</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Messieurs, préparez-vous !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Tous se lèvent. Bruit d'épées et de ceinturons qu'on boucle.</i>)</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est dans une heure.</span><br /></p> + +<p>PREMIER CADET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah !. . .bien !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Ils se rasseyent tous. On reprend la partie interrompue.</i>)</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE (<i>à Carbon</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il faut gagner du temps. Le maréchal revient.</span><br /></p> + +<p>CARBON:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et pour gagner du temps ?</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous aurez l'obligeance</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De vous faire tuer.</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah ! voilà la vengeance ?</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je ne prétendrai pas que si je vous aimais</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je vous eusse choisis vous et les vôtres, mais,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Comme à votre bravoure on n'en compare aucune,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est mon Roi que je sers en servant ma rancune.</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>saluant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Souffrez que je vous sois, monsieur, reconnaissant.</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE (<i>saluant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je sais que vous aimez vous battre un contre cent.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous ne vous plaindrez pas de manquer de besogne.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il remonte, avec Carbon.</i>)</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>aux cadets</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Eh bien donc ! nous allons au blason de Gascogne,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qui porte six chevrons, messieurs, d'azur et d'or,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Joindre un chevron de sang qui lui manquait encor !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>De Guiche cause bas avec Carbon de Castel-Jaloux, au fond. On donne des ordres. La résistance se prépare. Cyrano va vers Christian qui est resté immobile, les bras croisés.</i>)</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>lui mettant la main sur l'épaule</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Christian ?</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN (<i>secouant la tête</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Roxane !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Hélas !</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Au moins, je voudrais mettre</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tout l'adieu de mon cœur dans une belle lettre !. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je me doutais que ce serait pour aujourd'hui.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il tire un billet de son pourpoint</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et j'ai fait tes adieux.</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Montre !. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tu veux ?. . .</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN (<i>lui prenant la lettre</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais oui !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il l'ouvre, lit et s'arrête</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tiens !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Quoi ?</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ce petit rond ?. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>reprenant la lettre vivement, et regardant d'un air naïf</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Un rond ?. . .</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est une larme !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oui. . .Poète, on se prend à son jeu, c'est le charme !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tu comprends. . .ce billet,—c'était très émouvant:</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je me suis fait pleurer moi-même en l'écrivant.</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pleurer ?. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oui. . .parce que. . .mourir n'est pas terrible.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais. . .ne plus la revoir jamais. . .voilà l'horrible !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Car enfin je ne la. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Christian le regarde</i>): </span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>nous ne la. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Vivement</i>): </span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>tu ne la. . .</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN (<i>lui arrachant la lettre</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Donne-moi ce billet !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>On entend une rumeur, au loin, dans le camp.</i>)</span><br /></p> + +<p>LA VOIX D'UNE SENTINELLE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ventrebieu, qui va là ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Coups de feu. Bruits de voix. Grelots.</i>)</span><br /></p> + +<p>CARBON:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qu'est-ce ?. . .</span><br /></p> + +<p>LA SENTINELLE (<i>qui est sur le talus</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Un carrosse !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>On se précipite pour voir.</i>)</span><br /></p> + +<p>CRIS:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Quoi ! Dans le camp ?—Il y entre !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>—Il a l'air de venir de chez l'ennemi !—Diantre !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tirez !—Non ! Le cocher a crié !—Crié quoi ?—</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il a crié: Service du Roi !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Tout le monde est sur le talus et regarde au dehors. Les grelots se rapprochent.</i>)</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Hein ? Du Roi !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>On redescend, on s'aligne.</i>)</span><br /></p> + +<p>CARBON:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Chapeau bas, tous !</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE (<i>à la cantonade</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Du Roi !—Rangez-vous, vile tourbe,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pour qu'il puisse décrire avec pompe sa courbe !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Le carrosse entre au grand trot. Il est couvert de boue et de poussière. Les rideaux sont tirés. Deux laquais derrière. Il s'arrête net.</i>)</span><br /></p> + +<p>CARBON (<i>criant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Battez aux champs !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Roulement de tambours. Tous les cadets se découvrent.</i>)</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Baissez le marchepied !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Deux hommes se précipitent. La portière s'ouvre.</i>)</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>sautant du carrosse</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Bonjour !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Le son d'une voix de femme relève d'un seul coup tout ce monde profondément incliné.—Stupeur.</i>)</span><br /></p> + +<br /> + +<h3>Scène 4.V.</h3> + +<p>Les mêmes, Roxane.</p> +<br /> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Service du Roi ! Vous ?</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais du seul roi, l'Amour !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah ! grand Dieu !</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN (<i>s'élancant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous ! Pourquoi ?</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'était trop long, ce siège !</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pourquoi ?. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je te dirai !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>qui, au son de sa voix, est resté cloué immobile, sans oser tourner les yeux vers elle</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Dieu ! La regarderai-je ?</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous ne pouvez rester ici !</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>gaiement</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais si ! mais si !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Voulez-vous m'avancer un tambour ?. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle s'assied sur un tambour qu'on avance</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Là, merci !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle rit</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>On a tiré sur mon carrosse !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Fièrement</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Une patrouille !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>—Il a l'air d'être fait avec une citrouille,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>N'est-ce pas ? comme dans le conte, et les laquais</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Avec des rats.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Envoyant des lèvres un baiser à Christian</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Bonjour !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Les regardant tous</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous n'avez pas l'air gais !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>—Savez-vous que c'est loin, Arras ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Apercevant Cyrano</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Cousin, charmée !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>a'avançant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah çà ! comment ?. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Comment j'ai retrouvé l'armée ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oh ! mon Dieu, mon ami, mais c'est tout simple: j'ai</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Marché tant que j'ai vu le pays ravagé.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah ! ces horreurs, il a fallu que je les visse</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pour y croire ! Messieurs, si c'est là le service</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De votre Roi, le mien vaut mieux !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Voyons, c'est fou !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Par où diable avez-vous bien pu passer ?</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Par où ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Par chez les Espagnols.</span><br /></p> + +<p>PREMIER CADET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah ! qu'elles sont malignes !</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Comment avez-vous fait pour traverser leurs lignes ?</span><br /></p> + +<p>LE BRET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Cela dut être très difficile !. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pas trop.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'ai simplement passé dans mon carrosse, au trot.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Si quelque hidalgo montrait sa mine altière,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je mettais mon plus beau sourire à la portière,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et ces messieurs étant, n'en déplaise aux Français,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Les plus galantes gens du monde,—je passais !</span><br /></p> + +<p>CARBON:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oui, c'est un passe-port, certes, que ce sourire !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais on a fréquemment dû vous sommer de dire</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Où vous alliez ainsi, madame ?</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Fréquemment.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Alors je répondais: "Je vais voir mon amant."</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>—Aussitôt l'Espagnol à l'air le plus féroce</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Refermait gravement la porte du carrosse,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>D'un geste de la main à faire envie au Roi</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Relevait les mousquets déjà braqués sur moi,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et superbe de grâce, à la fois, et de morgue,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>L'ergot tendu sous la dentelle en tuyau d'orgue,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Le feutre au vent pour que la plume palpitât,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>S'inclinait en disant: "Passez, señorita !"</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais, Roxane. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'ai dit: mon amant, oui. . .pardonne !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tu comprends, si j'avais dit: mon mari, personne</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ne m'eût laissé passer !</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qu'avez-vous ?</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il faut</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous en aller d'ici !</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Moi ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Bien vite !</span><br /></p> + +<p>LE BRET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Au plus tôt !</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oui !</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais comment ?</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN (<i>embarrassé</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est que. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>de même</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Dans trois quarts d'heure. . .</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE (<i>de même</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>. . .ou quatre. . .</span><br /></p> + +<p>CARBON (<i>de même</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il vaut mieux. . .</span><br /></p> + +<p>LE BRET (<i>de même</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous pourriez. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je reste. On va se battre.</span><br /></p> + +<p>TOUS:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oh ! non !</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est mon mari !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle se jette dans les bras de Christian</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qu'on me tue avec toi !</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais quels yeux vous avez !</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je te dirai pourquoi !</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE (<i>désespéré</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est un poste terrible !</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>se retournant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Hein ! terrible ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et la preuve</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est qu'il nous l'a donné !</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>à De Guiche</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah ! vous me vouliez veuve ?</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oh ! je vous jure !. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non ! Je suis folle à présent !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et je ne m'en vais plus !—D'ailleurs, c'est amusant.</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Eh quoi ! la précieuse était une héroïne ?</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Monsieur de Bergerac, je suis votre cousine.</span><br /></p> + +<p>UN CADET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Nous vous défendrons bien !</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>enfiévrée de plus en plus</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je le crois, mes amis !</span><br /></p> + +<p>UN AUTRE (<i>avec enivrement</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tout le camp sent l'iris !</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et j'ai justement mis</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Un chapeau qui fera très bien dans la bataille !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Regardant de Guiche</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais peut-être est-il temps que le comte s'en aille:</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>On pourrait commencer.</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah ! c'en est trop ! Je vais</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Inspecter mes canons, et reviens. . .Vous avez</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Le temps encor: changez d'avis !</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Jamais !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>De Guiche sort.</i>)</span><br /></p> + +<br /> +<br /> +<h3>Scène 4.VI.</h3> + +<p>Les mêmes, moins De Guiche.</p> +<br /> + +<p>CHRISTIAN (<i>suppliant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Roxane !. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non !</span><br /></p> + +<p>PREMIER CADET (<i>aux autres</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Elle reste !</span><br /></p> + +<p>TOUS (<i>se précipitant, se bousculant, s'astiquant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Un peigne !—Un savon !—Ma basane</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Est trouée: une aiguille !—Un ruban !—Ton miroir !—</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mes manchettes !—Ton fer à moustache !—Un rasoir !. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>à Cyrano qui la supplie encore</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non ! rien ne me fera bouger de cette place !</span><br /></p> + +<p>CARBON (<i>après s'être, comme les autres, sanglé, épousseté, avoir brossé son chapeau, redressé sa plume et tiré ses manchettes, s'avance vers +Roxane, et cérémonieusement</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Peut-être siérait-il que je vous présentasse,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Puisqu'il en est ainsi, quelques de ces messieurs</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qui vont avoir l'honneur de mourir sous vos yeux.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Roxane s'incline et elle attend, debout au bras de Christian. Carbon présente</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Baron de Peyrescous de Colignac !</span><br /></p> + +<p>LE CADET (<i>saluant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Madame. . .</span><br /></p> + +<p>CARBON (<i>continuant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Baron de Casterac de Cahuzac.—Vidame</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De Malgouyre Estressac Lésbas d'Escarabiot.—</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Chevalier d'Antignac-Juzet.—Baron Hillot</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De Blagnac-Saléchan de Castel Crabioules. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais combien avez-vous de noms, chacun ?</span><br /></p> + +<p>LE BARON HILLOT:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Des foules !</span><br /></p> + +<p>CARBON (<i>à Roxane</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ouvrez la main qui tient votre mouchoir.</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>ouvre la main et le mouchoir tombe</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pourquoi ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Toute la compagnie fait le mouvement de s'élancer pour le ramasser.</i>)</span><br /></p> + +<p>CARBON (<i>le ramassant vivement</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ma compagnie était sans drapeau ! Mais ma foi,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est le plus beau du camp qui flottera sur elle !</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>souriant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il est un peu petit.</span><br /></p> + +<p>CARBON (<i>attachant le mouchoir à la hampe de sa lance de capitaine</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais il est en dentelle !</span><br /></p> + +<p>UN CADET (<i>aux autres</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je mourrais sans regret ayant vu ce minois,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Si j'avais seulement dans le ventre une noix !. . .</span><br /></p> + +<p>CARBON (<i>qui l'a entendu, indigné</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Fi ! parler de manger lorsqu'une exquise femme !. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais l'air du camp est vif et, moi-même, m'affame:</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pâtés, chaud-froids, vins fins:—mon menu, le voilà !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>—Voulez-vous m'apporter tout cela !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Consternation.</i>)</span><br /></p> + +<p>UN CADET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tout cela !</span><br /></p> + +<p>UN AUTRE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Où le prendrions-nous, grand Dieu ?</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>tranquillement</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Dans mon carrosse.</span><br /></p> + +<p>TOUS:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Hein ?</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais il faut qu'on serve et découpe, et désosse !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Regardez mon cocher d'un peu plus près, messieurs,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et vous reconnaîtrez un homme précieux:</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Chaque sauce sera, si l'on veut, réchauffée !</span><br /></p> + +<p>LES CADETS (<i>se ruant vers le carrosse</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est Ragueneau !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Acclamations</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oh ! Oh !</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>les suivant des yeux</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pauvre gens !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>lui baisant la main</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Bonne fée !</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU (<i>debout sur le siège comme un charlatan en place publique</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Messieurs !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Enthousiasme.</i>)</span><br /></p> + +<p>LES CADETS:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Bravo ! Bravo !</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Les Espagnols n'ont pas,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Quand passaient tant d'appas, vu passer le repas !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Applaudissements.</i>)</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>bas à Christian</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Hum ! hum ! Christian !</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Distraits par la galanterie</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ils n'ont pas vu. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il tire de son siège un plat qu'il élève</i>): </span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>la galantine !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Applaudissements. La galantine passe de mains en mains.</i>)</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>bas à Christian</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je t'en prie,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Un seul mot !. . .</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et Vénus sut occuper leur œil</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pour que Diane en secret, pût passer. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il brandit un gigot</i>): </span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>son chevreuil !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Enthousiasme. Le gigot est saisi par vingt mains tendues.</i>)</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>bas à Christian</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je voudrais te parler !</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>aux cadets qui redescendent, les bras chargés de victuailles</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Posez cela par terre !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle met le couvert sur l'herbe, aidée des deux laquais imperturbables qui étaient derrière le carrosse</i>):</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>à Christian, au moment où Cyrano allait l'entraîner à part</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous, rendez-vous utile ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Christian vient l'aider. Mouvement d'inquiétude de Cyrano.</i>)</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Un paon truffé !</span><br /></p> + +<p>PREMIER CADET (<i>épanoui, qui descend en coupant une large tranche de jambon</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tonnerre !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Nous n'aurons pas couru notre dernier hasard</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Sans faire un gueuleton. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Se reprenant vivement en voyant Roxane</i>): </span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>pardon ! un balthazar !</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU (<i>lançant les coussins du carrosse</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Les coussins sont remplis d'ortolans !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Tumulte. On éventre les coussins. Rires. Joie.</i>)</span><br /></p> + +<p>TROISIÈME CADET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah ! Viédaze !</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU (<i>lançant des flacons de vin rouge</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Des flacons de rubis !—</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>De vin blanc</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Des flacons de topaze !</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>jetant une nappe pliée à la figure de Cyrano</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Défaites cette nappe !. . .Eh ! hop ! Soyez léger !</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU (<i>brandissant une lanterne arrachée</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Chaque lanterne est un petit garde-manger !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>bas à Christian, pendant qu'ils arrangent la nappe ensemble</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il faut que je te parle avant que tu lui parles !</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU (<i>de plus en plus lyrique</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Le manche de mon fouet est un saucisson d'Arles !</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>versant du vin, servant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Puisqu'on nous fait tuer, morbleu ! nous nous moquons</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Du reste de l'armée !—Oui ! tout pour les Gascons !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et si De Guiche vient, personne ne l'invite !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Allant de l'un à l'autre</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Là, vous avez le temps.—Ne manger pas si vite !—</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Buvez un peu.—Pourquoi pleurez-vous ?</span><br /></p> + +<p>PREMIER CADET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est trop bon !. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Chut !—Rouge ou blanc ?—Du pain pour monsieur de Carbon !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>—Un couteau !—Votre assiette !—Un peu de croûte ?—Encore ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je vous sers !—Du bourgogne ?—Une aile ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>qui la suit, les bras chargés de plats, l'aidant à servir</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je l'adore !</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>allant vers Christian</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous ?</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Rien.</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Si ! ce biscuit, dans du muscat. . .deux doigts !</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN (<i>essayant de la retenir</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oh ! dites-moi pourquoi vous vîntes ?</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je me dois</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>A ces malheureux. . .Chut ! Tout à l'heure !. . .</span><br /></p> + +<p>LE BRET (<i>qui était remonté au fond, pour passer, au bout d'une lance, un pain à la sentinelle du talus</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De Guiche !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vite, cachez flacon, plat, terrine, bourriche !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Hop !—N'ayons l'air de rien !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>A Ragueneau</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Toi, remonte d'un bond</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Sur ton siège !—Tout est caché ?. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>En un clin d'œil tout a été repoussé dans les tentes, ou caché sous les vêtements, sous les manteaux, dans les feutres.—De Guiche entre vivement—et s'arrête, tout d'un coup, reniflant.—Silence.</i>)</span><br /></p> + +<br /> + +<h3>Scène 4.VII.</h3> + +<p>Les mêmes, De Guiche.</p> +<br /> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Cela sent bon.</span><br /></p> + +<p>UN CADET (<i>chantonnant d'un air détaché</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>To lo lo !. . .</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE (<i>s'arrêtant et le regardant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qu'avez-vous, vous ?. . .Vous êtes tout rouge !</span><br /></p> + +<p>LE CADET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Moi ?. . .Mais rien. C'est le sang. On va se battre: il bouge !</span><br /></p> + +<p>UN AUTRE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Poum. . .poum. . .poum. . .</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE (<i>se retournant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qu'est cela ?</span><br /></p> + +<p>LE CADET (<i>légèrement gris</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Rien ! C'est une chanson !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Une petite. . .</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous êtes gai, mon garçon !</span><br /></p> + +<p>LE CADET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>L'approche du danger !</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE (<i>appelant Carbon de Castel-Jaloux, pour donner un ordre</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Capitaine ! je. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il s'arrête en le voyant</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Peste !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous avez bonne mine aussi !</span><br /></p> + +<p>CARBON (<i>cramoisi, et cachant une bouteille derrière son dos, avec an geste évasif</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oh !. . .</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il me reste</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Un canon que j'ai fait porter. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il montre un endroit dans la coulisse</i>): </span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>là, dans ce coin,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et vos hommes pourront s'en servir au besoin.</span><br /></p> + +<p>UN CADET (<i>se dandinant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Charmante attention !</span><br /></p> + +<p>UN AUTRE (<i>lui souriant gracieusement</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Douce sollicitude !</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah ça ! mais ils sont fous !—</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Sèchement</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>N'ayant pas l'habitude</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Du canon, prenez garde au recul.</span><br /></p> + +<p>LE PREMIER CADET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah ! pfftt !</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE (<i>allant à lui, furieux</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais !. . .</span><br /></p> + +<p>LE CADET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Le canon des Gascons ne recule jamais !</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE (<i>le prenant par le bras et le secouant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous êtes gris !. . .De quoi ?</span><br /></p> + +<p>LE CADET (<i>superbe</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De l'odeur de la poudre !</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE (<i>haussant les épaules, le repousse et va vivement à Roxane</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vite, à quoi daignez-vous, madame, vous résoudre ?</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je reste !</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Fuyez !</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non !</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Puisqu'il en est ainsi,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qu'on me donne un mousquet !</span><br /></p> + +<p>CARBON:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Comment ?</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je reste aussi.</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Enfin, Monsieur ! voilà de la bravoure pure !</span><br /></p> + +<p>PREMIER CADET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Seriez-vous un Gascon malgré votre guipure ?</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Quoi !. . .</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je ne quitte pas une femme en danger.</span><br /></p> + +<p>DEUXIÈME CADET (<i>au premier</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Dis donc ! Je crois qu'on peut lui donner à manger !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Toutes les victuailles reparaissent comme par enchantement.</i>)</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE (<i>dont les yeux s'allument</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Des vivres !</span><br /></p> + +<p>UN TROISIÈME CADET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il en sort de sous toutes les vestes !</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE (<i>se maîtrisant, avec hauteur</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Est-ce que vous croyez que je mange vos restes ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>saluant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous faites des progrès !</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE (<i>fièrement, et à qui échappe sur le dernier mot une légère pointe d'accent</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je vais me battre à jeun !</span><br /></p> + +<p>PREMIER CADET (<i>exultant de joie</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>A jeung ! Il vient d'avoir l'accent !</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE (<i>riant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Moi ?</span><br /></p> + +<p>LE CADET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'en est un !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Ils se mettent tous à danser.</i>)</span><br /></p> + +<p>CARBON DE CASTEL-JALOUX (<i>qui a disparu depuis un moment derrière le talus, reparaissant sur la crête</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'ai rangé mes piquiers, leur troupe est résolue !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il montre une ligne de piques qui dépasse la crête.</i>)</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE (<i>à Roxane, en s'inclinant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Acceptez-vous ma main pour passer leur revue ?. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle la prend, ils remontent vers le talus. Tous le monde se découvre et les suit.</i>)</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN (<i>allant à Cyrano, vivement</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Parle vite !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Au moment où Roxane paraît sur la crête, les lances disparaissent, abaissées pour le salut, un cri s'élève: elle s'incline.</i>)</span><br /></p> + +<p>LES PIQUIERS (<i>au dehors</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vivat !</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Quel était ce secret ?. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Dans le cas où Roxane. . .</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Eh bien ?. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Te parlerait</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Des lettres ?. . .</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oui, je sais !. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ne fais pas la sottise</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De t'étonner. . .</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De quoi ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il faut que je te dise !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oh ! mon Dieu, c'est tout simple, et j'y pense aujourd'hui</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>En la voyant. Tu lui. . .</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Parle vite !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tu lui. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>As écrit plus souvent que tu ne crois.</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Hein ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Dame !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je m'en étais chargé: j'interprétais ta flamme !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'écrivais quelquefois sans te dire: j'écris !</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est tout simple !</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais comment t'y es-tu pris,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Depuis qu'on est bloqué pour ?. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oh !. . .avant l'aurore</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je pouvais traverser. . .</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN (<i>se croisant les bras</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah ! c'est tout simple encore ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et qu'ai-je écrit de fois par semaine ?. . .Deux ?—Trois ?—</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Quatre ?—</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Plus.</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tous les jours ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oui, tous les jours.—Deux fois.</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN (<i>violemment</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et cela t'enivrait, et l'ivresse était telle</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Que tu bravais la mort. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>voyant Roxane qui revient</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tais-toi ! Pas devant elle !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il rentre vivement dans sa tente.</i>)</span><br /></p> + +<br /> + +<h3>Scène 4.VIII.</h3> + +<p>Roxane, Christian; au fond, allées et venues de cadets. Carbon et De +<p>Guiche donnent des ordres.</p> +<br /> + +<p>ROXANE (<i>courant à Christian</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et maintenant, Christian !. . .</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN (<i>lui prenant les mains</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et maintenant, dis-moi</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pourquoi, par ces chemins effroyables, pourquoi</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>A travers tous ces rangs de soudards et de reîtres,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tu m'a rejoint ici ?</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est à cause des lettres !</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tu dis ?</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tant pis pour vous si je cours ces dangers !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ce sont vos lettres qui m'ont grisée ! Ah ! songez</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Combien depuis un mois vous m'en avez écrites,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et plus belles toujours !</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Quoi ! pour quelques petites</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Lettres d'amour. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tais-toi ! Tu ne peux pas savoir !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mon Dieu, je t'adorais, c'est vrai, depuis qu'un soir,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>D'une voix que je t'ignorais, sous ma fenêtre,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ton âme commença de se faire connaître. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Eh bien ! tes lettres, c'est, vois-tu, depuis un mois,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Comme si tout le temps je l'entendais, ta voix</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De ce soir-là, si tendre, et qui vous enveloppe !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tant pis pour toi, j'accours. La sage Pénélope</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ne fût pas demeurée à broder sous son toit,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Si le seigneur Ulysse eût écrit comme toi,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais pour le joindre, elle eût, aussi folle qu'Hélène,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Envoyé promener ses pelotons de laine !. . .</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je lisais, je relisais, je défaillais,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'étais à toi. Chacun de ces petits feuillets</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Était comme un pétale envolé de ton âme.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>On sent à chaque mot de ces lettres de flamme</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>L'amour puissant, sincère. . .</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah ! sincère et puissant ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Cela se sent, Roxane ?. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oh ! si cela se sent !</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et vous venez ?. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je viens (ô mon Christian, mon maître !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous me relèveriez si je voulais me mettre</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>A vos genoux, c'est donc mon âme que j'y mets,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et vous ne pourrez plus la relever jamais !)</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je viens te demander pardon (et c'est bien l'heure</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De demander pardon, puisqu'il se peut qu'on meure !)</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De t'avoir fait d'abord, dans ma frivolité,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>L'insulte de t'aimer pour ta seule beauté !</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN (<i>avec épouvante</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah ! Roxane !</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et plus tard, mon ami, moins frivole,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>—Oiseau qui saute avant tout à fait qu'il s'envole,—</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ta beauté m'arrêtant, ton âme m'entraînant,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je t'aimais pour les deux ensemble !. . .</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et maintenant ?</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Eh bien ! toi-même enfin l'emporte sur toi-même,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et ce n'est plus que pour ton âme que je t'aime !</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN (<i>reculant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah ! Roxane !</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Sois donc heureux. Car n'être aimé</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Que pour ce dont on est un instant costumé,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Doit mettre un cœur avide et noble à la torture;</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais ta chère pensée efface ta figure,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et la beauté par quoi tout d'abord tu me plus,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Maintenant j'y vois mieux. . .et je ne la vois plus !</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oh !. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tu doutes encor d'une telle victoire ?. . .</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN (<i>douloureusement</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Roxane !</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je comprends, tu ne peux pas y croire,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>A cet amour ?. . .</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je ne veux pas de cet amour !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Moi, je veux être aimé plus simplement pour. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pour</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ce qu'en vous elles ont aimé jusqu'à cette heure ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Laissez-vous donc aimer d'une façon meilleure !</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non ! c'était mieux avant !</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah ! tu n'y entends rien !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est maintenant que j'aime mieux, que j'aime bien !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est ce qui te fait toi, tu m'entends, que j'adore !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et moins brillant. . .</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tais-toi !</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je t'aimerais encore !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Si toute ta beauté tout d'un coup s'envolait. . .</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oh ! ne dis pas cela !</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Si, je le dis !</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Quoi ? laid ?</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Laid ! je le jure !</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Dieu !</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et ta joie est profonde ?</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN (<i>d'une voix étouffée</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oui. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qu'as-tu ?</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN (<i>la repoussant doucement</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Rien. Deux mots à dire: une seconde. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais ?. . .</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN (<i>lui montrant un groupe de cadets, au fond</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>A ces pauvres gens mon amour t'enleva:</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Va leur sourire un peu puisqu'ils vont mourir. . .va !</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>attendrie</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Cher Christian !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle remonte vers les Gascons qui s'empressent repectueusement autour d'elle.</i>)</span><br /></p> + +<br /> + +<h3>Scène 4.IX.</h3> + +<p>Christian, Cyrano; au fond Roxane causant avec Carbon et quelques cadets.</p> +<br /> + +<p>CHRISTIAN (<i>appelant vers la tente de Cyrano</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Cyrano ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>reparaissant, armé pour la bataille</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qu'est-ce ? Te voilà blême !</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Elle ne m'aime plus !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Comment ?</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est toi qu'elle aime !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non !</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Elle n'aime plus que mon âme !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non !</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Si !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est donc bien toi qu'elle aime,—et tu l'aimes aussi !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Moi ?</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je le sais.</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est vrai.</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Comme un fou.</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Davantage.</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Dis-le-lui !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non !</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pourquoi ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Regarde mon visage !</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Elle m'aimerait laid !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Elle te l'a dit !</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Là !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah ! je suis bien content qu'elle t'ait dit cela !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais va, va, ne crois pas cette chose insensée !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>—Mon Dieu, je suis content qu'elle ait eu la pensée</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De la dire,—mais va, ne la prend pas au mot,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Va, ne deviens pas laid: elle m'en voudrait trop !</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est ce que je veux voir !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non, non !</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qu'elle choisisse !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tu vas lui dire tout !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non, non ! Pas ce supplice.</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je tuerais ton bonheur parce que je suis beau ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est trop injuste !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et moi, je mettrais au tombeau</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Le tien parce que, grâce au hasard qui fait naître,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'ai le don d'exprimer. . .ce que tu sens peut-être ?</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Dis-lui tout !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il s'obstine à me tenter, c'est mal !</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je suis las de porter en moi-même un rival !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Christian !</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Notre union—sans témoins—clandestine,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>—Peut se rompre,—si nous survivons !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il s'obstine !. . .</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oui, je veux être aimé moi-même, ou pas du tout !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>—Je vais voir ce qu'on fait, tiens ! Je vais jusqu'au bout</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Du poste; je reviens: parle, et qu'elle préfère</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>L'un de nous deux !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ce sera toi !</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais. . .je l'espère !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il appelle</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Roxane !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non ! Non !</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>accourant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Quoi ?</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Cyrano vous dira</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Une chose importante. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle va vivement à Cyrano. Christian sort.</i>)</span><br /></p> + +<br /> +<br /> +<h3>Scène 4.X.</h3> + +<p>Roxane, Cyrano, puis Le Bret, Carbon de Castel-Jaloux, les cadets, +<p>Ragueneau, de Guiche, etc.</p> +<br /> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Importante ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>éperdu</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il s'en va !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>A Roxane</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Rien !. . .Il attache,—oh ! Dieu ! vous devez le connaître !—</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De l'importance à rien !</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>vivement</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il a douté peut-être</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De ce que j'ai dit là ?. . .J'ai vu qu'il a douté !. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>lui prenant la main</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais avez-vous bien dit, d'ailleurs, la vérité ?</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oui, oui, je l'aimerais même. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle hésite une seconde.</i>)</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>souriant tristement</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Le mot vous gêne</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Devant moi ?</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il ne me fera pas de peine !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>—Même laid ?</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Même laid !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Mousqueterie au dehors</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah ! tiens, on a tiré !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>ardemment</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Affreux ?</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Affreux !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Défiguré !</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Défiguré !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Grotesque ?</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Rien ne peut me le rendre grotesque !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous l'aimeriez encore ?</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et davantage presque !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>perdant la tête, à part</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mon Dieu, c'est vrai, peut-être, et le bonheur est là !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>A Roxane</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je. . .Roxane. . .écoutez !. . .</span><br /></p> + +<p>LE BRET (<i>entrant rapidement, appelle à mi-voix</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Cyrano !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>se retournant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Hein ?</span><br /></p> + +<p>LE BRET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Chut !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il lui dit un mot tout bas.</i>)</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>laissant échapper la main de Roxane, avec un cri</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah !. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qu'avez vous ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>à lui-même, avec stupeur</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est fini.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Détonations nouvelles.</i>)</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Quoi ? Qu'est-ce encore ? On tire ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle remonte pour regarder au dehors.</i>)</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est fini, jamais plus je ne pourrai le dire !</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>voulant s'élancer</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Que se passe-t-il ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>vivement, l'arrêtant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Rien !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Des cadets sont entrés, cachant quelque chose qu'ils portent, et ils forment un groupe empêchant Roxane d'approcher.</i>)</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ces hommes ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>l'éloignant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Laissez-les !. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais qu'alliez-vous me dire avant ?. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ce que j'allais</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous dire ?. . .rien, oh ! rien, je le jure, madame !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Solennellement</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je jure que l'esprit de Christian, que son âme</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Étaient. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Se reprenant avec terreur</i>): </span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>sont les plus grands. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Étaient ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Avec un grand cri</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle se précipite et écarte tout le monde.</i>)</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est fini !</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>voyant Christian couché dans son manteau</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Christian !</span><br /></p> + +<p>LE BRET (<i>à Cyrano</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Le premier coup de feu le l'ennemi !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Roxane se jette sur le corps de Christian. Nouveaux coups de feu.</i></span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'><i>Cliquetis. Rumeurs. Tambours.</i>)</span><br /></p> + +<p>CARBON DE CASTEL-JALOUX (<i>l'épée au poing</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est l'attaque ! Aux mousquets !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Suivi des cadets, il passe de l'autre côté du talus.</i>)</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Christian !</span><br /></p> + +<p>LA VOIX DE CARBON (<i>derrière le talus</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qu'on se dépêche !</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Christian !</span><br /></p> + +<p>CARBON:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Alignez-vous !</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Christian !</span><br /></p> + +<p>CARBON:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mesurez. . .mèche !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Ragueneau est accouru, apportant de l'eau dans un casque.</i>)</span><br /></p> + +<p>CHRISTIAN (<i>d'une voix mourante</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Roxane !. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>vite et bas à l'oreille de Christian, pendant que Roxane affolée trempe dans l'eau, pour le panser, un morceau de linge arraché à sa poitrine</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'ai tout dit. Ce toi qu'elle aime encor !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Christian ferme les yeux.</i>)</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Quoi, mon amour ?</span><br /></p> + +<p>CARBON:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Baguette haute !</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>à Cyrano</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il n'est pas mort ?. . .</span><br /></p> + +<p>CARBON:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ouvrez la charge avec les dents !</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je sens sa joue</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Devenir froide, là, contre la mienne !</span><br /></p> + +<p>CARBON:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>En joue !</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Une lettre sur lui !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle l'ouvre</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pour moi !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>à part</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ma lettre !</span><br /></p> + +<p>CARBON:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Feu !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Mousqueterie. Cris. Bruit de bataille.</i>)</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>voulant dégager sa main que tient Roxane agenouillée</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais, Roxane, on se bat !</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>le retenant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Restez encore un peu.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il est mort. Vous étiez le seul à le connaître.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle pleure doucement</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>—N'est-ce pas que c'était un être exquis, un être</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Merveilleux ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>debout, tête nue</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oui, Roxane.</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Un poète inouï.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Adorable ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oui, Roxane.</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Un esprit sublime ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oui,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Roxane !</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Un cœur profond, inconnu du profane,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Une âme magnifique et charmante ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>fermement</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oui, Roxane !</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>se jetant sur le corps de Christian</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il est mort !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>à part, tirant l'épée</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et je n'ai qu'à mourir aujourd'hui,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Puisque, sans le savoir, elle me pleure en lui !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Trompettes au loin.</i>)</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE (<i>qui reparaît sur le talus, décoiffé, blessé au front, d'une voix tonnante</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est le signal promis ! Des fanfares de cuivres !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Les Français vont rentrer au camp avec des vivres !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tenez encore un peu !</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Sur sa lettre, du sang,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Des pleurs !</span><br /></p> + +<p>UNE VOIX (<i>au dehors, criant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Rendez-vous !</span><br /></p> + +<p>VOIX DES CADETS:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non !</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU (<i>qui, grimpé sur son carrosse, regarde la bataille par-dessus le talus</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Le péril va croissant !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>à de Guiche, lui montrant Roxane</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Emportez-la ! Je vais charger !</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>baisant la lettre, d'une voix mourante</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Son sang ! ses larmes !. . .</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU (<i>sautant à bas du carrosse pour courir vers elle</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Elle s'évanouit !</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE (<i>sur le talus, aux cadets, avec rage</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tenez bon !</span><br /></p> + +<p>UNE VOIX (<i>au dehors</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Bas les armes !</span><br /></p> + +<p>VOIX DES CADETS:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>à de Guiche</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous avez prouvé, Monsieur, votre valeur:</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Lui montrant Roxane</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Fuyez en la sauvant !</span><br /></p> + +<p>DE GUICHE (<i>qui court à Roxane et l'enlève dans ses bras</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Soit ! Mais on est vainqueur</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Si vous gagnez du temps !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est bon !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Criant vers Roxane que de Guiche, aidé de Ragueneau, emporte évanouie</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Adieu, Roxane !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Tumulte. Cris. Des cadets reparaissent blessés et viennent tomber en scène. Cyrano se précipitant au combat est arrêté sur la crête par +Carbon de Castel-Jaloux, couvert de sang.</i>)</span><br /></p> + +<p>CARBON:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Nous plions ! J'ai reçu deux coups de pertuisane !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>criant aux Gascons</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Hardi ! Reculès pas, drollos !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>A Carbon, qu'il soutient</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>N'ayez pas peur !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'ai deux morts à venger: Christian et mon bonheur !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Ils redescendent. Cyrano brandit la lance où est attaché le mouchoir de Roxane</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Flotte, petit drapeau de dentelle à son chiffre !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il la plante en terre; il crie aux cadets</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Toumbé dèssus ! Escrasas lous !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Au fifre</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Un air de fifre !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Le fifre joue. Des blessés se relèvent. Des cadets dégringolant le talus, viennent se grouper autour de Cyrano et du petit drapeau. Le carrosse se couvre et se remplit d'hommes, se hérisse d'arquebuses, se transforme en redoute.</i>)</span><br /></p> + +<p>UN CADET (<i>paraissant, à reculons, sur la crête, se battant toujours, crie</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ils montent le talus !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>et tombe mort.</i>)</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>On va les saluer !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Le talus se couronne en un instant d'une rangée terrible d'ennemis. +Les grands étendards des Impériaux se lèvent</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Feu !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Décharge générale.</i>)</span><br /></p> + +<p>CRI (<i>dans les rangs ennemis</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Feu !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Riposte meurtrière. Les cadets tombent de tous côtés.</i>)</span><br /></p> + +<p>UN OFFICIER ESPAGNOL (<i>se découvrant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Quels sont ces gens qui se font tous tuer ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>récitant debout au milieu des balles</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ce sont les cadets de Gascogne,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De Carbon de Castel-Jaloux;</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Bretteurs et menteurs sans vergogne. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il s'élance, suivi des quelques survivants</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ce sont les cadets. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Le reste se perd dans la bataille.</i>)</span><br /> +<br /></p> + +<h3>Rideau.</h3> + + + +<hr style='width: 65%;' /> +<a name='Acte_V'></a><h2>Acte V.</h2> + +<p>La Gazette de Cyrano.</p> + +<p>Quinze ans après, en 1655. Le parc du couvent que les Dames de la Croix +occupaient à Paris.</p> + +<p>Superbes ombrages. A gauche, la maison; vaste perron sur lequel ouvrent +plusieurs portes. Un arbre énorme au milieu de la scène, isolé au milieu +d'une petite place ovale. A droite, premier plan, parmi de grands buis, +un banc de pierre demi-circulaire.</p> + +<p>Tout le fond du théâtre est traversé par une allée de marroniers qui +aboutit à droite, quatrième plan, à la porte d'une chapelle entre-vue +parmi les branches. A travers le double rideau d'arbres de cette allée, +on aperçoit des fuites de pelouses, d'autres allées, des bosquets, les +profondeurs du parc, le ciel.</p> + +<p>La chapelle ouvre une porte latérale sur une colonnade enguirlandée de +vigne rougie, qui vient se perdre à droite, au premier plan, derrière +les buis.</p> + +<p>C'est l'automne. Toute la frondaison est rousse au-dessus des pelouses +fraîches. Taches sombres des buis et des ifs restés verts. Une plaque de +feuilles jaunes sous chaque arbre. Les feuilles jonchent toute la scène, +craquent sous les pas dans les allées, couvrent à demi le perron et les +bancs.</p> + +<p>Entre le banc de droite et l'arbre, un grand métier à broder devant +lequel une petite chaise a été apportée. Paniers pleins d'écheveaux et +de pelotons. Tapisserie commencée.</p> + +<p>Au lever du rideau, des sœurs vont et viennent dans le parc; +quelques-unes sont assises sur le banc autour d'une religieuse plus +âgée. Des feuilles tombent.</p> + +<br /> + +<h3>Scène 5.I.</h3> + +<p>Mère Marguerite, Sœur Marthe, Sœur Claire, les sœurs.</p> +<br /> + +<p>SŒUR MARTHE (<i>à Mère Marguerite</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Sœur Claire a regardé deux fois comment allait</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Sa cornette, devant la glace.</span><br /></p> + +<p>MÈRE MARGUERITE (<i>à sœur Claire</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est très laid.</span><br /></p> + +<p>SŒUR CLAIRE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais sœur Marthe a repris un pruneau de la tarte,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ce matin: je l'ai vu.</span><br /> + +<p>MÈRE MARGUERITE (<i>à sœur Marthe</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est très vilain, sœur Marthe.</span><br /></p> + +<p>SŒUR CLAIRE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Un tout petit regard !</span><br /></p> + +<p>SŒUR MARTHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Un tout petit pruneau !</span><br /> + +<p>MÈRE MARGUERITE (<i>sévèrement</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je le dirai, ce soir, à monsieur Cyrano.</span><br /></p> + +<p>SŒUR CLAIRE (<i>épouvantée</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non, il va se moquer !</span><br /></p> + +<p>SŒUR MARTHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il dira que les nonnes</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Sont très coquettes !</span><br /></p> + +<p>SŒUR CLAIRE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Très gourmandes !</span><br /> +<br /></p> + +<p>MÈRE MARGUERITE (<i>souriant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et très bonnes.</span><br /></p> + +<p>SŒUR CLAIRE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>N'est-ce pas, Mère Marguerite de Jésus,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qu'il vient, le samedi, depuis dix ans !</span><br /> +<br /> + +<p>MÈRE MARGUERITE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et plus !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Depuis que sa cousine à nos béguins de toile</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mêla le deuil mondain de sa coiffe de voile,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qui chez nous vint s'abattre, il y a quatorze ans,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Comme un grand oiseau noir parmi les oiseaux blancs !</span><br /></p> + +<p>SŒUR MARTHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Lui seul, depuis qu'elle a pris chambre dans ce cloître,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Sait distraire un chagrin qui ne veut pas décroître.</span><br /></p> + +<p>TOUTES LES SŒURS:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il est si drôle !—C'est amusant quand il vient !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>—Il nous taquine !—Il est gentil !—Nous l'aimons bien !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>—Nous fabriquons pour lui des pâtes d'angélique !</span><br /></p> + +<p>SŒUR MARTHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais enfin, ce n'est pas un très bon catholique !</span><br /></p> + +<p>SŒUR CLAIRE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Nous le convertirons.</span><br /></p> + +<p>LES SŒURS:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oui ! oui !</span><br /> +<br /></p> + +<p>MÈRE MARGUERITE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je vous défends</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De l'entreprendre encor sur ce point, mes enfants.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ne le tourmentez pas: il viendrait moins peut-être !</span><br /></p> + +<p>SŒUR MARTHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais. . .Dieu !. . .</span><br /> +<br /></p> + +<p>MÈRE MARGUERITE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Rassurez-vous: Dieu doit bien le connaître.</span><br /></p> + +<p>SŒUR MARTHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais chaque samedi, quand il vient d'un air fier,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il me dit en entrant: 'Ma sœur, j'ai fait gras, hier !'</span><br /> +<br /></p> + +<p>MÈRE MARGUERITE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah ! il vous dit cela ?. . .Eh bien ! la fois dernière</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il n'avait pas mangé depuis deux jours !</span><br /></p> + +<p>SŒUR MARTHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ma Mère !</span><br /> +<br /></p> + +<p>MÈRE MARGUERITE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il est pauvre.</span><br /></p> + +<p>SŒUR MARTHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qui vous l'a dit ?</span><br /> +<br /></p> + +<p>MÈRE MARGUERITE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Monsieur Le Bret.</span><br /></p> + +<p>SŒUR MARTHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>On ne le secourt pas ?</span><br /> +<br /></p> + +<p>MÈRE MARGUERITE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non, il se fâcherait.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Dans une allée du fond, on voit apparaître Roxane, vêtue de noir, avec la coiffe des veuves et de long voiles; de Guiche, magnifique et vieillissant, marche auprès d'elle. Ils vont à pas lents. Mère +Marguerite se lève</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>—Allons, il faut rentrer. . .Madame Madeleine,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Avec un visiteur, dans le parc se promène.</span><br /></p> + +<p>SŒUR MARTHE (<i>bas à sœur Claire</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est le duc-maréchal de Grammont ?</span><br /></p> + +<p>SŒUR CLAIRE (<i>regardant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oui, je crois.</span><br /></p> + +<p>SŒUR MARTHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il n'était plus venu la voir depuis des mois !</span><br /></p> + +<p>LES SŒURS:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il est très pris !—La cour !—Les camps !</span><br /></p> + +<p>SŒUR CLAIRE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Les soins du monde !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elles sortent. De Guiche et Roxane descendent en silence et s'arrêtent près du métier. Un temps.</i>)</span><br /></p> + +<br /> + +<h3>Scène 5.II.</h3> + +<p>Roxane; le duc de Grammont, ancien comte de Guiche, puis Le Bret et +<p>Ragueneau.</p> +<br /> + +<p>LE DUC:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et vous demeurerez ici, vainement blonde,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Toujours en deuil ?</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Toujours.</span><br /></p> + +<p>LE DUC:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Aussi fidèle ?</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Aussi.</span><br /></p> + +<p>LE DUC (<i>après un temps</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous m'avez pardonné ?</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>simplement, regardant la croix du couvent</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Puisque je suis ici.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Nouveau silence.</i>)</span><br /></p> + +<p>LE DUC:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vraiment c'était un être ?. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il fallait le connaître !</span><br /></p> + +<p>LE DUC:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah ! Il fallait ?. . .Je l'ai trop peu connu, peut-être !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>. . .Et son dernier billet, sur votre cœur, toujours ?</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Comme un doux scapulaire, il pend à ce velours.</span><br /></p> + +<p>LE DUC:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Même mort, vous l'aimez ?</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Quelquefois il me semble</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qu'il n'est mort qu'à demi, que nos cœurs sont ensemble,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et que son amour flotte, autour de moi, vivant !</span><br /></p> + +<p>LE DUC (<i>après un silence encore</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Est-ce que Cyrano vient vous voir ?</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oui, souvent.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>—Ce vieil ami, pour moi, remplace les gazettes.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il vient; c'est régulier; sous cet arbre où vous êtes</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>On place son fauteuil, s'il fait beau; je l'attends</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>En brodant; l'heure sonne; au dernier coup, j'entends</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>—Car je ne tourne plus même le front !—sa canne</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Descendre le perron; il s'assied; il ricane</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De ma tapisserie éternelle; il me fait</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>La chronique de la semaine, et. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Le Bret paraît sur le perron</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tiens, Le Bret !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Le Bret descend</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Comment va notre ami ?</span><br /></p> + +<p>LE BRET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mal.</span><br /></p> + +<p>LE DUC:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oh !</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>au duc</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il exagère !</span><br /></p> + +<p>LE BRET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tout ce que j'ai prédit: l'abandon, la misère !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ses épîtres lui font des ennemis nouveaux !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il attaque les faux nobles, les faux dévots,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Les faux braves, les plagiaires,—tout le monde.</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais son épée inspire une terreur profonde.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>On ne viendra jamais à bout de lui.</span><br /></p> + +<p>LE DUC (<i>hochant la tête</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qui sait ?</span><br /></p> + +<p>LE BRET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ce que je crains, ce n'est pas les attaques, c'est</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>La solitude, la famine, c'est Décembre</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Entrant à pas de loup dans son obscure chambre:</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Voilà les spadassins qui plutôt le tueront !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>—Il serre chaque jour, d'un cran, son ceinturon.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Son pauvre nez a pris des tons de vieil ivoire.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il n'a plus qu'un petit habit de serge noire.</span><br /></p> + +<p>LE DUC:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah ! celui-là n'est pas parvenu !—C'est égal,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ne le plaignez pas trop.</span><br /></p> + +<p>LE BRET (<i>avec un sourire amer</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Monsieur le maréchal !. . .</span><br /></p> + +<p>LE DUC:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ne le plaignez pas trop: il a vécu sans pactes,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Libre dans sa pensée autant que dans ses actes.</span><br /></p> + +<p>LE BRET (<i>de même</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Monsieur le duc !. . .</span><br /></p> + +<p>LE DUC (<i>hautainement</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je sais, oui: j'ai tout; il n'a rien. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais je lui serrerais bien volontiers la main.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Saluant Roxane</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Adieu.</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je vous conduis.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Le duc salue Le Bret et se dirige avec Roxane vers le perron.</i>)</span><br /></p> + +<p>LE DUC (<i>s'arrêtant, tandis qu'elle monte</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oui, parfois, je l'envie.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>—Voyez-vous, lorsqu'on a trop réussi sa vie,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>On sent,—n'ayant rien fait, mon Dieu, de vraiment mal !—</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mille petits dégoûts de soi, dont le total</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ne fait pas un remords, mais une gêne obscure;</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et les manteaux de duc traînent dans leur fourrure,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pendant que des grandeurs on monte les degrés,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Un bruit d'illusions sèches et de regrets,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Comme, quand vous montez lentement vers ces portes,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Votre robe de deuil traîne des feuilles mortes.</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>ironique</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous voilà bien rêveur ?. . .</span><br /></p> + +<p>LE DUC:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Eh ! oui !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Au moment de sortir, brusquement</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Monsieur Le Bret !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>A Roxane</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous permettez ? Un mot.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il va à Le Bret, et à mi-voix</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est vrai: nul n'oserait</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Attaquer votre ami; mais beaucoup l'ont en haine;</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et quelqu'un me disait, hier, au jeu, chez la Reine:</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>"Ce Cyrano pourrait mourir d'un accident."</span><br /></p> + +<p>LE BRET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah ?</span><br /></p> + +<p>LE DUC:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oui. Qu'il sorte peu. Qu'il soit prudent.</span><br /></p> + +<p>LE BRET (<i>levant les bras au ciel</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Prudent !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il va venir. Je vais l'avertir. Oui, mais !. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>qui est restée sur le perron, à une sœur qui s'avance vers elle</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qu'est-ce ?</span><br /></p> + +<p>LA SŒUR:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ragueneau vent vous voir, Madame.</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qu'on le laisse</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Entrer.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Au duc et à Le Bret</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il vient crier misère. Étant un jour</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Parti pour être auteur, il devint tour à tour</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Chantre. . .</span><br /></p> + +<p>LE BRET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Étuviste. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Acteur. . .</span><br /></p> + +<p>LE BRET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Bedeau. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Perruquier. . .</span><br /></p> + +<p>LE BRET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Maître</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De théorbe. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Aujourd'hui que pourrait-il bien être ?</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU (<i>entrant précipitamment</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah ! Madame !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il aperçoit Le Bret</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Monsieur !</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>souriant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Racontez vos malheurs</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>A Le Bret. Je reviens.</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais, Madame. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Roxane sort sans l'écouter, avec le duc. Il redescend vers le Bret.</i>)</span><br /></p> + +<br /> +<br /> +<h3>Scène 5.III.</h3> + +<p>Le Bret, Ragueneau.</p> +<br /> + +<p>RAGUENEAU:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>D'ailleurs,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Puisque vous êtes là, j'aime mieux qu'elle ignore !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>—J'allais voir votre ami tantôt. J'étais encore</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>A vingt pas de chez lui. . .quand je le vois de loin,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qui sort. Je veux le joindre. Il va tourner le coin</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De la rue. . .et je cours. . .lorsque d'une fenêtre</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Sous laquelle il passait—est-ce un hasard ?. . .peut-être !—</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Un laquais laisse choir une pièce de bois.</span><br /></p> + +<p>LE BRET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Les lâches !. . .Cyrano !</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'arrive et je le vois. . .</span><br /></p> + +<p>LE BRET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est affreux !</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Notre ami, Monsieur, notre poète,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je le vois, là, par terre, un grand trou dans la tête !</span><br /></p> + +<p>LE BRET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il est mort ?</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non ! mais. . .Dieu ! je l'ai porté chez lui.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Dans sa chambre. . .Ah ! sa chambre ! il faut voir ce réduit !</span><br /></p> + +<p>LE BRET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il souffre ?</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non, Monsieur, il est sans connaissance,</span><br /></p> + +<p>LE BRET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Un médecin ?</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il en vint un par complaisance,</span><br /></p> + +<p>LE BRET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mon pauvre Cyrano !—Ne disons pas cela</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tout d'un coup à Roxane !—Et ce docteur ?</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il a</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Parlé,—je ne sais plus,—de fièvre, de méninges !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah ! si vous le voyiez—la tête dans des linges !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Courons vite !—Il n'y a personne à son chevet !—</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est qu'il pourrait mourir, Monsieur, s'il se levait !</span><br /></p> + +<p>LE BRET (<i>l'entraînant vers la droite</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Passons par là ! Viens, c'est plus court ! Par la chapelle !</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>paraissant sur le perron et voyant Le Bret s'éloigner par la colonnade qui mène a la petite porte de la chapelle</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Monsieur Le Bret !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Le Bret et Ragueneau se sauvent sans répondre</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Le Bret s'en va quand on l'appelle ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est quelque histoire encor de ce bon Ragueneau !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle descend le perron.</i>)</span><br /></p> + +<br /> +<br /> +<h3>Scène 5.IV.</h3> + +<p>Roxane seule, puis deux sœurs, un instant.</p> +<br /> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah ! que ce dernier jour de septembre est donc beau !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ma tristesse sourit. Elle qu'Avril offusque,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Se laisse décider par l'automne, moins brusque.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle s'assied à son métier. Deux sœurs sortent de la maison et apportent un grand fauteuil sous l'arbre</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah ! voici le fauteuil classique où vient s'asseoir</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mon vieil ami !</span><br /></p> + +<p>SŒUR MARTHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais c'est le meilleur du parloir !</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Merci, ma sœur.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Les sœurs s'éloignent</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il va venir.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle s'installe. On entend sonner l'heure</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Là. . .l'heure sonne.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>—Mes écheveaux !—L'heure a sonné ? Ceci m'étonne !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Serait-il en retard pour la première fois ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>La sœur tourière doit—mon dé ?. . .là, je le vois !—</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>L'exhorter à la pénitence.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Un temps</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Elle l'exhorte !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>—Il ne peut plus tarder.—Tiens ! une feuille morte !—</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle repousse du doigt la feuille tombée sur son métier</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>D'ailleurs, rien ne pourrait.—Mes ciseaux ?. . .dans mon sac !—</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>L'empêcher de venir !</span><br /></p> + +<p>UNE SŒUR (<i>paraissant sur le perron</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Monsieur de Bergerac.</span><br /></p> + +<br /> +<br /> +<h3>Scène 5.V.</h3> + +<p>Roxane, Cyrano et, un moment, sœur Marthe.</p> +<br /> + +<p>ROXANE (<i>sans se retourner</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qu'est-ce que je disais ?. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Et elle brode. Cyrano, très pâle, le feutre enfoncé sur les yeux, paraît. La sœur qui l'a introduit rentre. Il se met à descendre le perron lentement, avec un effort visible pour se tenir debout, et en s'appuyant sur sa canne. Roxane travaille à sa tapisserie</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah ! ces teintes fanées. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Comment les rassortir ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>A Cyrano, sur un ton d'amicale gronderie</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Depuis quatorze années,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pour la première fois, en retard !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>qui est parvenu au fauteuil et s'est assis, d'une voix gaie, contrastant avec son visage</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oui, c'est fou !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'enrage. Je fus mis en retard, vertuchou !. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Par ?. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Par une visite assez inopportune.</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>distraite, travaillant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah ! oui ! quelque fâcheux ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Cousine, c'était une</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Fâcheuse.</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous l'avez renvoyée ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oui, j'ai dit:</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Excusez-moi, mais c'est aujourd'hui samedi,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Jour où je dois me rendre en certaine demeure;</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Rien ne m'y fait manquer: repassez dans une heure !</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>légèrement</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Eh bien ! cette personne attendra pour vous voir:</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je ne vous laisse pas partir avant ce soir.</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>avec douceur</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Peut-être un peu plus tôt faudra-t-il que je parte.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il ferme les yeux et se tait un instant. Sœur Marthe traverse le parc de la chapelle au perron. Roxane l'aperçoit, lui fait un petit signe de tête.</i>)</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>à Cyrano</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous ne taquinez pas sœur Marthe ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>vivement, ouvrant les yeux</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Si !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Avec une grosse voix comique</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Sœur Marthe !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Approchez !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>La sœur glisse vers lui</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ha ! ha ! ha ! Beaux yeux toujours baissés !</span><br /></p> + +<p>SŒUR MARTHE (<i>levant les yeux en souriant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle voit sa figure et fait un geste d'étonnement</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oh !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>bas, lui montrant Roxane</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Chut ! Ce n'est rien !—</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>D'une voix fanfaronne. Haut</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Hier, j'ai fait gras.</span><br /></p> + +<p>SŒUR MARTHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je sais.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>A part</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est pour cela qu'il est si pâle !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Vite et bas</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Au réfectoire</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous viendrez tout à l'heure, et je vous ferai boire</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Un grand bol de bouillon. . .Vous viendrez ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oui, oui, oui.</span><br /></p> + +<p>SŒUR MARTHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah ! vous êtes un peu raisonnable, aujourd'hui !</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>qui les entend chuchoter</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Elle essaye de vous convertir ?</span><br /></p> + +<p>SŒUR MARTHE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je m'en garde !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tiens, c'est vrai ! Vous toujours si saintement bavarde,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous ne me prêchez pas ? c'est étonnant, ceci !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Avec une fureur bouffonne</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Sabre de bois ! Je veux vous étonner aussi !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tenez, je vous permets. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il a l'air de chercher une bonne taquinerie, et de la trouver</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah ! la chose est nouvelle ?. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De. . .de prier pour moi, ce soir, à la chapelle.</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oh ! oh !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>riant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Sœur Marthe est dans la stupéfaction !</span><br /></p> + +<p>SŒUR MARTHE (<i>doucement</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je n'ai pas attendu votre permission.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle rentre.</i>)</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>revenant à Roxane, penchée sur son métier</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Du diable si je peux jamais, tapisserie,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Voir ta fin !</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'attendais cette plaisanterie.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>A ce moment un peu de brise fait tomber les feuilles.</i>)</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Les feuilles !</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>levant la tête, et regardant au loin, dans les allées</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Elles sont d'un blond vénitien.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Regardez-les tomber.</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Comme elles tombent bien !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Dans ce trajet si court de la branche à la terre,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Comme elles savent mettre une beauté dernière,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et malgré leur terreur de pourrir sur le sol,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Veulent que cette chute ait la grâce d'un vol !</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mélancolique, vous ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>se reprenant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais pas du tout, Roxane !</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Allons, laissez tomber les feuilles de platane. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et racontez un peu ce qu'il y a de neuf.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ma gazette ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Voici !</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>de plus en plus pâle, et luttant contre la douleur</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Samedi, dix-neuf:</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ayant mangé huit fois du raisiné de Cette,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Le Roi fut pris de fièvre; à deux coups de lancette</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Son mal fut condamné pour lèse-majesté,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et cet auguste pouls n'a plus fébricité !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Au grand bal, chez la reine, on a brûlé, dimanche,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Sept cent soixante-trois flambeaux de cire blanche;</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Nos troupes ont battu, dit-on, Jean l'Autrichien;</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>On a pendu quatre sorciers; le petit chien</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De madame d'Athis a dû prendre un clystère. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Monsieur de Bergerac, voulez-vous bien vous taire !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Lundi. . .rien. Lygdamire a changé d'amant.</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oh !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>dont le visage s'altère de plus en plus</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mardi, toute la cour est à Fontainebleau.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mercredi, la Montglat dit au comte de Fiesque:</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non ! Jeudi: Mancini, Reine de France,—ou presque !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Le vingt-cinq, la Monglat à de Fiesque dit: Oui;</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et samedi, vingt-six. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il ferme les yeux. Sa tête tombe. Silence.</i>)</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>surprise de ne plus rien entendre, se retourne, le regarde, et se levant effrayée</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il est évanoui ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle court vers lui en criant</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Cyrano !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>rouvrant les yeux, d'une voix vague</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qu'est-ce ?. . .Quoi ?. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il voit Roxane penchée sur lui et, vivement, assurant son chapeau sur sa tête et reculant avec effroi dans son fauteuil</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non ! non ! je vous assure,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ce n'est rien ! Laissez-moi !</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pourtant. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est ma blessure</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>D'Arras. . .qui. . .quelquefois. . .vous savez. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pauvre ami !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais ce n'est rien. Cela va finir.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il sourit avec effort</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est fini.</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>debout près de lui</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Chacun de nous a sa blessure: j'ai la mienne.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Toujours vive, elle est là, cette blessure ancienne,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle met la main sur sa poitrine</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Elle est là, sous la lettre au papier jaunissant</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Où l'on peut voir encor des larmes et du sang !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Le crépuscule commence à venir.</i>)</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Sa lettre !. . .N'aviez-vous pas dit qu'un jour, peut-être,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous me la feriez lire ?</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah ! vous voulez ?. . .Sa lettre ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oui. . .Je veux. . .Aujourd'hui. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>lui donnant le sachet pendu à son cou</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tenez !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>le prenant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je peux ouvrir ?</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ouvrez. . .lisez !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle revient à son métier, le replie, range ses laines.</i>)</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>lisant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Roxane, adieu, je vais mourir !. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>s'arrêtant, étonnée</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tout haut ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>lisant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est pour ce soir, je crois, ma bien-aimée !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'ai l'âme lourde encor d'amour inexprimée,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et je meurs ! jamais plus, jamais mes yeux grisés,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mes regards dont c'était. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Comment vous la lisez,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Sa lettre !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>continuant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>. . .dont c'était les frémissantes fêtes,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ne baiseront au vol les gestes que vous faites;</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'en revois un petit qui vous est familier</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pour toucher votre front, et je voudrais crier. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>troublée</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Comme vous la lisez,—cette lettre !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>La nuit vient insensiblement.</i>)</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et je crie:</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Adieu !. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous la lisez. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ma chère, ma chérie,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mon trésor. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>rêveuse</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>D'une voix. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mon amour !. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>D'une voix. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle tressaille</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais. . .que je n'entends pas pour la première fois !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle s'approche tout doucement, sans qu'il s'en aperçoive, passe derrière le fauteuil, se penche sans bruit, regarde la lettre.—L'ombre augmente.</i>)</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mon cœur ne vous quitta jamais une seconde,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et je suis et serai jusque dans l'autre monde</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Celui qui vous aima sans mesure, celui. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>lui posant la main sur l'épaule</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Comment pouvez-vous lire à présent ? Il fait nuit.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il tressaille, se retourne, la voit là tout près, fait un geste d'effroi, baisse la tête. Un long silence. Puis, dans l'ombre complètement venue, elle dit avec lenteur, joignant les mains</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et pendant quatorze ans, il a joué ce rôle</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>D'être le vieil ami qui vient pour être drôle !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Roxane !</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'était vous !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non, non, Roxane, non !</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'aurais dû deviner quand il disait mon nom !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non, ce n'était pas moi !</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'était vous !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je vous jure. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'aperçois toute la généreuse imposture:</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Les lettres, c'était vous. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non !</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Les mots chers et fous,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'était vous. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non !</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>La voix dans la nuit, c'était vous !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je vous jure que non !</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>L'âme, c'était la vôtre !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je ne vous aimais pas.</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous m'aimiez !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>se débattant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'était l'autre !</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous m'aimiez !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>d'une voix qui faiblit</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non !</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Déjà vous le dites plus bas !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non, non, mon cher amour, je ne vous aimais pas !</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah ! que de choses qui sont mortes. . .qui sont nées !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>—Pourquoi vous être tu pendant quatorze années,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Puisque sur cette lettre où, lui, n'était pour rien,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ces pleurs étaient de vous ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>lui tendant la lettre</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ce sang était le sien.</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Alors pourquoi laisser ce sublime silence</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Se briser aujourd'hui ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pourquoi ?. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Le Bret et Ragueneau entrent en courant.</i>)</span><br /></p> + +<br /> +<br /> +<h3>Scène 5.VI.</h3> + +<p>Les mêmes, Le Bret et Ragueneau.</p> +<br /> + +<p>LE BRET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Quelle imprudence !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah ! j'en étais bien sûr ! il est là !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>souriant et se redressant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tiens, parbleu !</span><br /></p> + +<p>LE BRET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il s'est tué, Madame, en se levant !</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Grand Dieu !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais tout à l'heure alors. . .cette faiblesse ?. . .cette ?. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est vrai ! je n'avais pas terminé ma gazette:</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>. . .Et samedi, vingt-six, une heure avant dîné,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Monsieur de Bergerac est mort assassiné.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il se découvre; on voit sa tête entourée de linges.</i>)</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Que dit-il ?—Cyrano !—Sa tête enveloppée !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah, que vous a-t-on fait ? Pourquoi ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>"D'un coup d'épée,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Frappé par un héros, tomber la pointe au cœur !". . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>—Oui, je disais cela !. . .Le destin est railleur !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et voilà que je suis tué dans une embûche,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Par derrière, par un laquais, d'un coup de bûche !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est très bien. J'aurai tout manqué, même ma mort.</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah, Monsieur !. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ragueneau ne pleure pas si fort !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il lui tend la main</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qu'est-ce que tu deviens, maintenant, mon confrère ?</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU (<i>à travers ses larmes</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je suis moucheur de. . .de. . .chandelles, chez Molière.</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Molière !</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais je veux le quitter, dès demain:</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oui, je suis indigné !. . .Hier, on jouer Scapin,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et j'ai vu qu'il vous a pris une scène !</span><br /></p> + +<p>LE BRET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Entière !</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oui, Monsieur, le fameux: "Que Diable allait-il faire ?. . ."</span><br /></p> + +<p>LE BRET (<i>furieux</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Molière te l'a pris !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Chut ! chut ! Il a bien fait !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>A Ragueneau</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>La scène, n'est-ce pas, produit beaucoup d'effet ?</span><br /></p> + +<p>RAGUENEAU (<i>sanglotant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah ! Monsieur, on riait ! on riait !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oui, ma vie</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ce fut d'être celui qui souffle—et qu'on oublie !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>A Roxane</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous souvient-il du soir où Christian vous parla</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Sous le balcon ? Eh bien ! toute ma vie est là:</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pendant que je restais en bas, dans l'ombre noire,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>D'autres montaient cueillir le baiser de la gloire !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est justice, et j'approuve au seuil de mon tombeau:</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Molière a du génie et Christian était beau !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>A ce moment, la cloche de la chapelle ayant tinté, on voit passer au fond, dans l'allée, les religieuses se rendant à l'office</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qu'elles aillent prier puisque leur cloche sonne !</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>se relevant pour appeler</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ma sœur ! ma sœur !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>la retenant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non ! non ! n'allez chercher personne:</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Quand vous reviendriez, je ne serais plus là.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Les religieuses sont entrées dans la chapelle, on entend l'orgue</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il me manquait un peu d'harmonie. . .en voilà.</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je vous aime, vivez !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non ! car c'est dans le conte</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Que lorsqu'on dit: Je t'aime ! au prince plein de honte,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Il sent sa laideur fondre à ces mots de soleil. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais tu t'apercevrais que je reste pareil.</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'ai fait votre malheur ! moi ! moi !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous ?. . .au contraire !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'ignorais la douceur féminine. Ma mère</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ne m'a pas trouvé beau. Je n'ai pas eu de sœur.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Plus tard, j'ai redouté l'amante à l'œil moqueur.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je vous dois d'avoir eu, tout au moins, une amie.</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Grâce à vous une robe a passé dans ma vie.</span><br /></p> + +<p>LE BRET (<i>lui montrant le clair de lune qui descend à travers les branches</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ton autre amie est là, qui vient te voir !</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>souriant à la lune</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je vois.</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je n'aimais qu'un seul être et je le perds deux fois !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Le Bret, je vais monter dans la lune opaline,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Sans qu'il faille inventer, aujourd'hui, de machine. . .</span><br /></p> + +<p>LE BRET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Que dites-vous ?</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais oui, c'est là, je vous le dis,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Que l'on va m'envoyer faire mon paradis</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Plus d'une âme que j'aime y doit être exilée,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et je retrouverai Socrate et Galilée !</span><br /></p> + +<p>LE BRET (<i>se révoltant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non, non ! C'est trop stupide à la fin, et c'est trop</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Injuste ! Un tel poète ! Un cœur si grand, si haut !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mourir ainsi !. . .Mourir !. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Voilà Le Bret qui grogne !</span><br /></p> + +<p>LE BRET (<i>fondant en larmes</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mon cher ami. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>se soulevant, l'œil égaré</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ce sont les cadets de Gascogne. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>—La masse élémentaire. . .Eh oui !. . .voilà le hic. . .</span><br /></p> + +<p>LE BRET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Sa science. . .dans son délire !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Copernic</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>A dit. . .</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oh !</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais aussi que diable allait-il faire,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais que diable allait-il faire en cette galère ?. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Philosophe, physicien,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Rimeur, bretteur, musicien,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et voyageur aérien,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Grand riposteur du tac au tac,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Amant aussi—pas pour son bien !—</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ci-gît Hercule-Savinien</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>De Cyrano de Bergerac,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qui fut tout, et qui ne fut rien,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>. . .Mais je m'en vais, pardon, je ne peux faire attendre:</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous voyez, le rayon de lune vient me prendre !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il se retombé assis, les pleurs de Roxane le rappellent à la réalité, il la regarde, et caressant ses voiles</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je ne veux pas que vous pleuriez moins ce charmant,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ce bon, ce beau Christian; mais je veux seulement</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Que lorsque le grand froid aura pris mes vertèbres,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Vous donniez un sens double à ces voiles funèbres,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Et que son deuil sur vous devienne un peu mon deuil.</span><br /></p> + +<p>ROXANE:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je vous jure !. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>est secoué d'un grand frisson et se lève brusquement</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Pas là ! non ! pas dans ce fauteuil !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>On veut s'élancer vers lui</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>—Ne me soutenez pas !—Personne !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il va s'adosser à l'arbre</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Rien que l'arbre !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Silence</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Elle vient. Je me sens déjà botté de marbre,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>—Ganté de plomb !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il se raidit</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oh ! mais !. . .puisqu'elle est en chemin,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je l'attendrai debout,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il tire l'épée</i>): </span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>et l'épée à la main !</span><br /></p> + +<p>LE BRET:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Cyrano !</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>défaillante</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Cyrano !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Tous reculent épouvantés.</i>)</span><br /></p> + +<p>CYRANO:<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Je crois qu'elle regarde. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Qu'elle ose regarder mon nez, cette Camarde</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il lève son épée</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Que dites-vous ?. . .C'est inutile ?. . .Je le sais !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mais on ne se bat pas dans l'espoir du succès !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Non ! non ! c'est bien plus beau lorsque c'est inutile !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>—Qu'est-ce que c'est tous ceux-là ?—Vous êtes mille ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Ah ! je vous reconnais, tous mes vieux ennemis !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Le Mensonge ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il frappe de son épée le vide</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Tiens, tiens !—Ha ! ha ! les Compromis !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Les Préjugés, les Lâchetés !. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il frappe</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Que je pactise ?</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Jamais, jamais !—Ah ! te voilà, toi, la Sottise !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>—Je sais bien qu'à la fin vous me mettrez à bas;</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>N'importe: je me bats ! je me bats ! je me bats !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il fait des moulinets immenses et s'arrête haletant</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Oui, vous m'arrachez tout, le laurier et la rose !</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Arrachez ! Il y a malgré vous quelque chose</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Que j'emporte, et ce soir, quand j'entrerai chez Dieu,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Mon salut balaiera largement le seuil bleu,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>Quelque chose que sans un pli, sans une tache,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>J'emporte malgré vous,</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il s'élance l'épée haute</i>):</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>et c'est. . .</span><br /> +<span style='margin-left: 4em;'>(<i>L'épée s'échappe de ses mains, il chancelle, tombe dans les bras de +Le Bret et de Ragueneau.</i>)</span><br /></p> + +<p>ROXANE (<i>se penchant sur lui et lui baisant le front</i>):<br /> +<span style='margin-left: 4em;'>C'est ?. . .</span><br /></p> + +<p>CYRANO (<i>rouvre les yeux, la reconnaît et dit en souriant</i>):<br /> +<span style='margin-left: 0.5em;'>Mon panache.</span><br /></p> + +<h3>Rideau.</h3> + + + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Cyrano de Bergerac, by Edmond Rostand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CYRANO DE BERGERAC *** + +***** This file should be named 1256-h.htm or 1256-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/2/5/1256/ + +This etext was prepared by Sue Asscher + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/old/old/cdbfr10.txt b/old/old/cdbfr10.txt new file mode 100644 index 0000000..a618374 --- /dev/null +++ b/old/old/cdbfr10.txt @@ -0,0 +1,10066 @@ +Project Gutenberg's Etext of Cyrano de Bergerac by Edmond Rostand
+French without accents. Also will be available with accents in a
+variety of formats, just look in the index files; and in English.
+
+We will be producing Etexts of this book in the original language
+both with and without accents. We would love your assistance for
+this project, both in the creation of the files and in conversion
+to the various popular formats such as Word, WordPerfect or HTML.
+
+
+Copyright laws are changing all over the world, be sure to check
+the copyright laws for your country before posting these files!!
+
+Please take a look at the important information in this header.
+We encourage you to keep this file on your own disk, keeping an
+electronic path open for the next readers. Do not remove this.
+
+
+**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts**
+
+**Etexts Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971**
+
+*These Etexts Prepared By Hundreds of Volunteers and Donations*
+
+Information on contacting Project Gutenberg to get Etexts, and
+further information is included below. We need your donations.
+
+
+Cyrano de Bergerac
+
+by Edmond Rostand
+
+March, 1998 [Etext #1256]
+
+
+Project Gutenberg's Etext of Cyrano de Bergerac by Edmond Rostand
+******This file should be named cdbfr10.txt or cdbfr10.zip*******
+
+Corrected EDITIONS of our etexts get a new NUMBER, cdbfr11.txt
+VERSIONS based on separate sources get new LETTER, cdbfr10a.txt
+
+
+This etext was prepared by Sue Asscher <asschers@cyberalink.com.au>
+
+
+Project Gutenberg Etexts are usually created from multiple editions,
+all of which are in the Public Domain in the United States, unless a
+copyright notice is included. Therefore, we do NOT keep these books
+in compliance with any particular paper edition, usually otherwise.
+
+
+We are now trying to release all our books one month in advance
+of the official release dates, for time for better editing.
+
+Please note: neither this list nor its contents are final till
+midnight of the last day of the month of any such announcement.
+The official release date of all Project Gutenberg Etexts is at
+Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A
+preliminary version may often be posted for suggestion, comment
+and editing by those who wish to do so. To be sure you have an
+up to date first edition [xxxxx10x.xxx] please check file sizes
+in the first week of the next month. Since our ftp program has
+a bug in it that scrambles the date [tried to fix and failed] a
+look at the file size will have to do, but we will try to see a
+new copy has at least one byte more or less.
+
+
+Information about Project Gutenberg (one page)
+
+We produce about two million dollars for each hour we work. The
+fifty hours is one conservative estimate for how long it we take
+to get any etext selected, entered, proofread, edited, copyright
+searched and analyzed, the copyright letters written, etc. This
+projected audience is one hundred million readers. If our value
+per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
+million dollars per hour this year as we release thirty-two text
+files per month, or 384 more Etexts in 1998 for a total of 1500+
+If these reach just 10% of the computerized population, then the
+total should reach over 150 billion Etexts given away.
+
+The Goal of Project Gutenberg is to Give Away One Trillion Etext
+Files by the December 31, 2001. [10,000 x 100,000,000=Trillion]
+This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
+which is only 10% of the present number of computer users. 2001
+should have at least twice as many computer users as that, so it
+will require us reaching less than 5% of the users in 2001.
+
+
+We need your donations more than ever!
+
+
+All donations should be made to "Project Gutenberg/CMU": and are
+tax deductible to the extent allowable by law. (CMU = Carnegie-
+Mellon University).
+
+For these and other matters, please mail to:
+
+Project Gutenberg
+P. O. Box 2782
+Champaign, IL 61825
+
+When all other email fails try our Executive Director:
+Michael S. Hart <hart@pobox.com>
+
+We would prefer to send you this information by email
+(Internet, Bitnet, Compuserve, ATTMAIL or MCImail).
+
+******
+If you have an FTP program (or emulator), please
+FTP directly to the Project Gutenberg archives:
+[Mac users, do NOT point and click. . .type]
+
+ftp uiarchive.cso.uiuc.edu
+login: anonymous
+password: your@login
+cd etext/etext90 through /etext96
+or cd etext/articles [get suggest gut for more information]
+dir [to see files]
+get or mget [to get files. . .set bin for zip files]
+GET INDEX?00.GUT
+for a list of books
+and
+GET NEW GUT for general information
+and
+MGET GUT* for newsletters.
+
+**Information prepared by the Project Gutenberg legal advisor**
+(Three Pages)
+
+
+***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN ETEXTS**START***
+Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers.
+They tell us you might sue us if there is something wrong with
+your copy of this etext, even if you got it for free from
+someone other than us, and even if what's wrong is not our
+fault. So, among other things, this "Small Print!" statement
+disclaims most of our liability to you. It also tells you how
+you can distribute copies of this etext if you want to.
+
+*BEFORE!* YOU USE OR READ THIS ETEXT
+By using or reading any part of this PROJECT GUTENBERG-tm
+etext, you indicate that you understand, agree to and accept
+this "Small Print!" statement. If you do not, you can receive
+a refund of the money (if any) you paid for this etext by
+sending a request within 30 days of receiving it to the person
+you got it from. If you received this etext on a physical
+medium (such as a disk), you must return it with your request.
+
+ABOUT PROJECT GUTENBERG-TM ETEXTS
+This PROJECT GUTENBERG-tm etext, like most PROJECT GUTENBERG-
+tm etexts, is a "public domain" work distributed by Professor
+Michael S. Hart through the Project Gutenberg Association at
+Carnegie-Mellon University (the "Project"). Among other
+things, this means that no one owns a United States copyright
+on or for this work, so the Project (and you!) can copy and
+distribute it in the United States without permission and
+without paying copyright royalties. Special rules, set forth
+below, apply if you wish to copy and distribute this etext
+under the Project's "PROJECT GUTENBERG" trademark.
+
+To create these etexts, the Project expends considerable
+efforts to identify, transcribe and proofread public domain
+works. Despite these efforts, the Project's etexts and any
+medium they may be on may contain "Defects". Among other
+things, Defects may take the form of incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other
+intellectual property infringement, a defective or damaged
+disk or other etext medium, a computer virus, or computer
+codes that damage or cannot be read by your equipment.
+
+LIMITED WARRANTY; DISCLAIMER OF DAMAGES
+But for the "Right of Replacement or Refund" described below,
+[1] the Project (and any other party you may receive this
+etext from as a PROJECT GUTENBERG-tm etext) disclaims all
+liability to you for damages, costs and expenses, including
+legal fees, and [2] YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE OR
+UNDER STRICT LIABILITY, OR FOR BREACH OF WARRANTY OR CONTRACT,
+INCLUDING BUT NOT LIMITED TO INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE
+OR INCIDENTAL DAMAGES, EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE
+POSSIBILITY OF SUCH DAMAGES.
+
+If you discover a Defect in this etext within 90 days of
+receiving it, you can receive a refund of the money (if any)
+you paid for it by sending an explanatory note within that
+time to the person you received it from. If you received it
+on a physical medium, you must return it with your note, and
+such person may choose to alternatively give you a replacement
+copy. If you received it electronically, such person may
+choose to alternatively give you a second opportunity to
+receive it electronically.
+
+THIS ETEXT IS OTHERWISE PROVIDED TO YOU "AS-IS". NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, ARE MADE TO YOU AS
+TO THE ETEXT OR ANY MEDIUM IT MAY BE ON, INCLUDING BUT NOT
+LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR A
+PARTICULAR PURPOSE.
+
+Some states do not allow disclaimers of implied warranties or
+the exclusion or limitation of consequential damages, so the
+above disclaimers and exclusions may not apply to you, and you
+may have other legal rights.
+
+INDEMNITY
+You will indemnify and hold the Project, its directors,
+officers, members and agents harmless from all liability, cost
+and expense, including legal fees, that arise directly or
+indirectly from any of the following that you do or cause:
+[1] distribution of this etext, [2] alteration, modification,
+or addition to the etext, or [3] any Defect.
+
+DISTRIBUTION UNDER "PROJECT GUTENBERG-tm"
+You may distribute copies of this etext electronically, or by
+disk, book or any other medium if you either delete this
+"Small Print!" and all other references to Project Gutenberg,
+or:
+
+[1] Only give exact copies of it. Among other things, this
+ requires that you do not remove, alter or modify the
+ etext or this "small print!" statement. You may however,
+ if you wish, distribute this etext in machine readable
+ binary, compressed, mark-up, or proprietary form,
+ including any form resulting from conversion by word pro-
+ cessing or hypertext software, but only so long as
+ *EITHER*:
+
+ [*] The etext, when displayed, is clearly readable, and
+ does *not* contain characters other than those
+ intended by the author of the work, although tilde
+ (~), asterisk (*) and underline (_) characters may
+ be used to convey punctuation intended by the
+ author, and additional characters may be used to
+ indicate hypertext links; OR
+
+ [*] The etext may be readily converted by the reader at
+ no expense into plain ASCII, EBCDIC or equivalent
+ form by the program that displays the etext (as is
+ the case, for instance, with most word processors);
+ OR
+
+ [*] You provide, or agree to also provide on request at
+ no additional cost, fee or expense, a copy of the
+ etext in its original plain ASCII form (or in EBCDIC
+ or other equivalent proprietary form).
+
+[2] Honor the etext refund and replacement provisions of this
+ "Small Print!" statement.
+
+[3] Pay a trademark license fee to the Project of 20% of the
+ net profits you derive calculated using the method you
+ already use to calculate your applicable taxes. If you
+ don't derive profits, no royalty is due. Royalties are
+ payable to "Project Gutenberg Association/Carnegie-Mellon
+ University" within the 60 days following each
+ date you prepare (or were legally required to prepare)
+ your annual (or equivalent periodic) tax return.
+
+WHAT IF YOU *WANT* TO SEND MONEY EVEN IF YOU DON'T HAVE TO?
+The Project gratefully accepts contributions in money, time,
+scanning machines, OCR software, public domain etexts, royalty
+free copyright licenses, and every other sort of contribution
+you can think of. Money should be paid to "Project Gutenberg
+Association / Carnegie-Mellon University".
+
+*END*THE SMALL PRINT! FOR PUBLIC DOMAIN ETEXTS*Ver.04.29.93*END*
+
+
+
+
+
+This etext was prepared by Sue Asscher <asschers@cyberalink.com.au>
+
+
+
+
+
+Edmond Rostand
+
+CYRANO DE BERGERAC
+
+
+
+
+Comedie Heroique en Cinq Actes
+
+en vers
+
+
+
+Representee a Paris, sur le Theatre de la Porte-Saint-Martin
+
+le 28 decembre 1897
+
+
+
+ C'est a l'ame de CYRANO que je voulais dedier ce poeme.
+
+ Mais puisqu'elle a passe en vous, COQUELIN, c'est a vous
+que je le dedie.
+
+E. R.
+
+
+
+Personnages:
+
+CYRANO DE BERGERAC
+
+CHRISTIAN DE NEUVILLETTE
+
+COMTE DE GUICHE
+
+RAGUENEAU
+
+LE BRET
+
+CARBON DE CASTEL-JALOUX
+
+LES CADETS
+
+LIGNIERE
+
+DE VALVERT
+
+UN MARQUIS
+
+DEUXIEME MARQUIS
+
+TROISIEME MARQUIS
+
+MONTFLEURY
+
+BELLEROSE
+
+JODELET
+
+CUIGY
+
+BRISSAILLE
+
+UN FACHEUX
+
+UN MOUSQUETAIRE
+
+UN AUTRE
+
+UN OFFICIER ESPAGNOL
+
+UN CHEVAU-LEGER
+
+LE PORTIER
+
+UN BOURGEOIS
+
+SON FILS
+
+UN TIRE-LAINE
+
+UN SPECTATEUR
+
+UN GARDE
+
+BERTRANDOU LE FIFRE
+
+LE CAPUCIN
+
+DEUX MUSICIENS
+
+LES POETES
+
+LES PATISSIERS
+
+ROXANE
+
+SOEUR MARTHE
+
+LISE
+
+LA DISTRIBUTRICE
+
+MERE MARGUERITE DE JESUS
+
+LA DUEGNE
+
+SOEUR CLAIRE
+
+UNE COMEDIENNE
+
+LA SOUBRETTE
+
+LES PAGES
+
+LA BOUQUETIERE
+
+La foule, bourgeois, marquis, mousquetaires, tire-laine, patissiers, poetes,
+cadets gascons, comediens, violons, pages, enfants, soldats, espagnols,
+spectateurs, spectatrices, precieuses, comediennes, bourgeoises, religieuses,
+etc.
+
+(Les quatre premiers actes en 1640, le cinquieme en 1655.)
+
+
+
+Acte I.
+
+Une Representation a l'Hotel de Bourgogne.
+
+La salle de l'Hotel de Bourgogne, en 1640. Sorte de hangar de jeu de paume
+amenage et embelli pour des representations.
+
+La salle est un carre long; on la voit en biais, de sorte qu'un de ses cotes
+forme le fond qui part du premier plan, a droite, et va au dernier plan, a
+gauche, faire angle avec la scene, qu'on apercoit en pan coupe.
+
+Cette scene est encombree, des deux cotes, le long des coulisses, par des
+banquettes. Le rideau est forme par deux tapisseries qui peuvent s'ecarter.
+Au-dessus du manteau d'Arlequin, les armes royales. On descend de l'estrade
+dans la salle par de larges marches. De chaque cote de ces marches, la place
+des violons. Rampe de chandelles.
+
+Deux rangs superposes de galeries laterales: le rang superieur est divise en
+loges. Pas de sieges au parterre, qui est la scene meme du theatre; au fond
+de ce parterre, c'est-a-dire a droite, premier plan, quelques bancs formant
+gradins et, sous un escalier qui monte vers des places superieures, et dont on
+ne voit que le depart, une sorte de buffet orne de petits lustres, de vases
+fleuris, de verres de cristal, d'assiettes de gateaux, de flacons, etc.
+
+Au fond, au milieu, sous la galerie de loges, l'entree du theatre. Grande
+porte qui s'entre-baille pour laisser passer les spectateurs. Sur les
+battants de cette porte, ainsi que dans plusieurs coins et au-dessus du
+buffet, des affiches rouges sur lesquelles on lit: La Clorise.
+
+Au lever du rideau, la salle est dans une demi-obscurite, vide encore. Les
+lustres sont baisses au milieu du parterre, attendant d'etre allumes.
+
+
+
+Scene 1.I.
+
+Le public, qui arrive peu a peu. Cavaliers, bourgeois, laquais, pages, tire-
+laine, le portier, etc., puis les marquis, Cuigy, Brissaille, la
+distributrice, les violons, etc.
+
+(On entend derriere la porte un tumulte de voix, puis un cavalier entre
+brusquement.)
+
+LE PORTIER (le poursuivant):
+ Hola! vos quinze sols!
+
+LE CAVALIER:
+ J'entre gratis!
+
+LE PORTIER:
+ Pourquoi?
+
+LE CAVALIER:
+ Je suis chevau-leger de la maison du Roi!
+
+LE PORTIER (a un autre cavalier qui vient d'entrer):
+ Vous?
+
+DEUXIEME CAVALIER:
+ Je ne paye pas!
+
+LE PORTIER:
+ Mais. . .
+
+DEUXIEME CAVALIER:
+ Je suis mousquetaire.
+
+PREMIER CAVALIER (au deuxieme):
+ On ne commence qu'a deux heures. Le parterre
+ Est vide. Exercons-nous au fleuret.
+
+(Ils font des armes avec des fleurets qu'ils ont apportes.)
+
+UN LAQUAIS (entrant):
+ Pst. . .Flanquin. . .!
+
+UN AUTRE (deja arrive):
+ Champagne?. . .
+
+LE PREMIER (lui montrant des jeux qu'il sort de son pourpoint):
+ Cartes. Des.
+(Il s'assied par terre):
+ Jouons.
+
+LE DEUXIEME (meme jeu):
+ Oui, mon coquin.
+
+PREMIER LAQUAIS (tirant de sa poche un bout de chandelle qui'il allume et
+colle pare terre):
+ J'ai soustrait a mon maitre un peu de luminaire.
+
+UN GARDE (a une bouquetiere qui s'avance):
+ C'est gentil de venir avant que l'on n'eclaire!. . .
+
+(Il lui prend la taille.)
+
+UN DES BRETTEURS (recevant un coup de fleuret):
+ Touche!
+
+UN DES JOUEURS:
+ Trefle!
+
+LE GARDE (poursuivant la fille):
+ Un baiser!
+
+LA BOUQUETIERE (se degageant):
+ On voit!. . .
+
+LE GARDE (l'entrainant dans les coins sombres):
+ Pas de danger!
+
+UN HOMME (s'asseyant par terre avec d'autres porteurs de provisions de
+bouche):
+ Lorsqu'on vient en avance, on est bien pour manger.
+
+UN BOURGEOIS (conduisant son fils):
+ Placons-nous la, mon fils.
+
+UN JOUER:
+ Brelan d'as!
+
+UN HOMME (tirant une bouteille de sous son manteau et s'asseyant aussi):
+ Un ivrogne
+ Doit boire son bourgogne
+(il boit):
+ a l'hotel de Bourgogne!
+
+LE BOURGEOIS (a son fils):
+
+ Ne se croirait-on pas en quelque mauvais lieu?
+(Il montre l'ivrogne du bout de sa canne):
+ Buveurs. . .
+(En rompant, un des cavaliers le bouscule):
+ Bretteurs!
+(Il tombe au milieu des joueurs):
+ Joueurs!
+
+LE GARDE (derriere lui, lutinant toujours la femme):
+ Un baiser!
+
+LE BOURGEOIS (eloignant vivement son fils):
+ Jour de Dieu!
+ --Et penser que c'est dans une salle pareille
+ Qu'on joua du Rotrou, mon fils.
+
+LE JEUNE HOMME:
+ Et du Corneille!
+
+UNE BANDE DE PAGES (se tenant par la main, entre en farandole et chante):
+ Tra la la la la la la la la la la lere. . .
+
+LE PORTIER (severement aux pages):
+ Les pages, pas de farce!. . .
+
+PREMIER PAGE (avec une dignite blessee):
+ Oh! Monsieur! ce soupcon!. . .
+(Vivement au deuxieme, des que le portier a tourne le dos):
+ As-tu de la ficelle?
+
+LE DEUXIEME:
+ Avec un hamecon.
+
+PREMIER PAGE:
+ On pourra de la-haut pecher quelque perruque.
+
+UN TIRE-LAINE (groupant autour de lui plusieurs hommes de mauvaise mine):
+ Or ca, jeunes escrocs, venez qu'on vous eduque:
+ Puis donc que vous volez pour la premiere fois. . .
+
+DEUXIEME PAGE (criant a d'autres pages deja places aux galeries superieures):
+ Hep! Avez-vous des sarbacanes?
+
+TROISIEME PAGE (d'en haut):
+ Et des pois!
+
+(Il souffle et les crible de pois.)
+
+LE JEUNE HOMME (a son pere):
+ Que va-t-on nous jouer?
+
+LE BOURGEOIS:
+ 'Clorise.'
+
+LE JEUNE HOMME:
+ De qui est-ce?
+
+LE BOURGEOIS:
+ De monsieur Balthazar Baro. C'est une piece!. . .
+
+(Il remonte au bras de son fils.)
+
+LE TIRE-LAINE (a ses acolytes):
+ . . .La dentelle surtout des canons, coupez-la!
+
+UN SPECTATEUR (a un autre, lui montrant une encoignure elevee):
+ Tenez, a la premiere du 'Cid', j'etais la!
+
+LE TIRE-LAINE (faisant avec ses doigts le geste de subtiliser):
+ Les montres. . .
+
+LE BOURGEOIS (redescendant, a son fils):
+ Vous verrez des acteurs tres illustres. . .
+
+LE TIRE-LAINE (faisant le geste de tirer par petites secousses furtives):
+ Les mouchoirs. . .
+
+LE BOURGEOIS:
+ Montfleury. . .
+
+QUELQU'UN (criant de la galerie superieure):
+ Allumez donc les lustres!
+
+LE BOURGEOIS:
+ . . .Bellerose, L'Epy, la Beaupre, Jodelet!
+
+UN PAGE (au parterre):
+ Ah! voici la distributrice!
+
+LA DISTRIBUTRICE (paraissant derriere le buffet):
+ Oranges, lait,
+ Eau de frambroise, aigre de cedre!
+
+(Brouhaha a la porte.)
+
+UNE VOIX DE FAUSSET:
+ Place, brutes!
+
+UN LAQUAIS (s'etonnant):
+ Les marquis!. . .au parterre?. . .
+
+UN AUTRE LAQUAIS:
+ Oh! pour quelques minutes.
+
+(Entre une bande de petits marquis.)
+
+UN MARQUIS (voyant la salle a moitie vide):
+ He quoi! Nous arrivons ainsi que les drapiers,
+ Sans deranger les gens? sans marcher sur les pieds?
+ Ah, fi! fi! fi!
+(Is se trouve devant d'autres gentilshommes entres peu avant):
+ Cuigy! Brissaille!
+
+(Grandes embrassades.)
+
+CUIGY:
+ Des fideles!. . .
+ Mais oui, nous arrivons devant que les chandelles. . .
+
+LE MARQUIS:
+ Ah, ne m'en parlez pas! Je suis dans une humeur. . .
+
+UN AUTRE:
+ Console-toi, marquis, car voici l'allumeur!
+
+LA SALLE (saluant l'entree de l'allumeur):
+ Ah!. . .
+
+(On se groupe autour des lustres qu'il allume. Quelques personnes ont pris
+place aux galeries. Ligniere entre au parterre, donnant le bras a Christian
+de Neuvillette. Ligniere, un peu debraille, figure d'ivrogne distingue.
+Christian, vetu elegamment, mais d'une facon un peu demodee, parait preoccupe
+et regarde les loges.)
+
+
+
+Scene 1.II.
+
+Les memes, Christian, Ligniere, puis Ragueneau et Le Bret.
+
+CUIGY:
+ Ligniere!
+
+BRISSAILLE (riant):
+ Pas encor gris!. . .
+
+LIGNIERE (bas a Christian):
+ Je vous presente?
+(Signe d'assentiment de Christian):
+ Baron de Neuvillette.
+
+(Saluts.)
+
+LA SALLE (acclamant l'ascension du premier lustre allume):
+ Ah!
+
+CUIGY (a Brissaille, en regardant Christian):
+ La tete est charmante.
+
+PREMIER MARQUIS (qui a entendu):
+ Peuh!. . .
+
+LIGNIERE (presentant a Christian):
+ Messieurs de Cuigy, de Brissaille. . .
+
+CHRISTIAN (s'inclinant):
+ Enchante!. . .
+
+
+PREMIER MARQUIS (au deuxieme):
+ Il est assez joli, mais n'est pas ajuste
+ Au dernier gout.
+
+LIGNIERE (a Cuigy):
+ Monsieur debarque de Touraine.
+
+CHRISTIAN:
+ Oui, je suis a Paris depuis vingt jours a peine.
+ J'entre aux gardes demain, dans les Cadets.
+
+PREMIER MARQUIS (regardant les personnes qui entrent dans les loges):
+ Voila
+ La presidente Aubry!
+
+LA DISTRIBUTRICE:
+ Oranges, lait. . .
+
+LES VIOLONS (s'accordant):
+ La. . .la. . .
+
+CUIGY (a Christian, lui designant la salle qui se garnit):
+ Du monde!
+
+CHRISTIAN:
+ Eh, oui, beaucoup,
+
+PREMIER MARQUIS:
+ Tout le bel air!
+
+(Ils nomment les femmes a mesure qu'elles entrent, tres parees, dans les
+loges. Envois de saluts, reponses de sourires.)
+
+DEUXIEME MARQUIS:
+ Madames
+ De Guemene. . .
+
+CUIGY:
+ De Bois-Dauphin. . .
+
+PREMIER MARQUIS:
+ Que nous aimames. . .
+
+BRISSAILLE:
+ De Chavigny. . .
+
+DEUXIEME MARQUIS:
+ Qui de nos coeurs va se jouant!
+
+LIGNIERE:
+ Tiens, monsieur de Corneille est arrive de Rouen.
+
+LE JEUNE HOMME (a son pere):
+ L'Academie est la?
+
+LE BOURGEOIS:
+ Mais. . .j'en vois plus d'un membre;
+ Voici Boudu, Boissat, et Cureau de la Chambre;
+ Porcheres, Colomby, Bourzeys, Bourdon, Arbaud. . .
+ Tous ces noms dont pas un ne mourra, que c'est beau!
+
+PREMIER MARQUIS:
+ Attention! nos precieuses prennent place:
+ Barthenoide, Urimedonte, Cassandace,
+ Felixerie. . .
+
+DEUXIEME MARQUIS (se pamant):
+ Ah! Dieu! leurs surnoms sont exquis!
+ Marquis, tu les sais tous?
+
+PREMIER MARQUIS:
+ Je les sais tous, marquis!
+
+LIGNIERE (prenant Christian a part):
+ Mon cher, je suis entre pour vous rendre service:
+ La dame ne vient pas. Je retourne a mon vice.
+
+CHRISTIAN (suppliant):
+ Non!. . .Vous, qui chansonnez et la ville et la cour,
+ Restez: vous me direz pour qui je meurs d'amour.
+
+LE CHEF DES VIOLONS (frappant sur son pupitre, avec son archet):
+ Messieurs les violons!. . .
+
+(Il leve son archet.)
+
+LA DISTRIBUTRICE:
+ Macarons, citronnee. . .
+
+(Les violons commencent a jouer.)
+
+CHRISTIAN:
+ J'ai peur qu'elle ne soit coquette et raffinee,
+ Je n'ose lui parler car je n'ai pas d'esprit.
+ Le langage aujourd'hui qu'on parle et qu'on ecrit,
+ Me trouble. Je ne suis qu'un bon soldat timide.
+ --Elle est toujours a droite, au fond: la loge vide.
+
+LIGNIERE (faisant mine de sortir):
+ Je pars.
+
+CHRISTIAN (le retenant encore):
+ Oh! non, restez!
+
+LIGNIERE:
+ Je ne peux. D'Assoucy
+ M'attend au cabaret. On meurt de soif, ici.
+
+LA DISTRIBUTRICE (passant devant lui avec un plateau):
+ Orangeade?
+
+LIGNIERE:
+ Fi!
+
+LA DISTRIBUTRICE:
+ Lait?
+
+LIGNIERE:
+ Pouah!
+
+LA DISTRIBUTRICE:
+ Rivesalte?
+
+LIGNIERE:
+ Halte!
+(A Christian):
+ Je reste encore un peu.--Voyons ce rivesalte?
+
+(Il s'assied pres du buffet. La distributrice lui verse du rivesalte.)
+
+CRIS (dans le public a l'entree d'un petit homme grassouillet et rejoui):
+ Ah! Ragueneau!. . .
+
+LIGNIERE (a Christian):
+ Le grand rotisseur Ragueneau.
+
+RAGUENEAU (costume de patissier endimanche, s'avancant vivement vers
+Ligniere):
+ Monsieur, avez-vous vu monsieur de Cyrano?
+
+LIGNIERE (presentant Ragueneau a Christian):
+ Le patissier des comediens et des poetes!
+
+RAGUENEAU (se confondant):
+ Trop d'honneur. . .
+
+LIGNIERE:
+ Taisez-vous, Mecene que vous etes!
+
+RAGUENEAU:
+ Oui, ces messieurs chez moi se servent. . .
+
+LIGNIERE:
+ A credit.
+ Poete de talent lui-meme. . .
+
+RAGUENEAU:
+ Ils me l'ont dit.
+
+LIGNIERE:
+ Fou de vers!
+
+RAGUENEAU:
+ Il est vrai que pour une odelette. . .
+
+LIGNIERE:
+ Vous donnez une tarte. . .
+
+RAGUENEAU:
+ Oh! une tartelette!
+
+LIGNIERE:
+ Brave homme, il s'en excuse! Et pour un triolet
+ Ne donnates-vous pas?. . .
+
+RAGUENEAU:
+ Des petits pains!
+
+LIGNIERE (severement):
+ Au lait.
+ --Et le theatre, vous l'aimez?
+
+RAGUENEAU:
+ Je l'idolatre.
+
+LIGNIERE:
+ Vous payez en gateaux vos billets de theatre!
+ Votre place, aujourd'hui, la, voyons, entre nous,
+ Vous a coute combien?
+
+RAGUENEAU:
+ Quatre flans. Quinze choux.
+(Il regarde de tous cotes):
+ Monsieur de Cyrano n'est pas la? Je m'etonne.
+
+LIGNIERE:
+ Pourquoi?
+
+RAGUENEAU:
+ Montfleury joue!
+
+LIGNIERE:
+ En effet, cette tonne
+ Va nous jouer ce soir le role de Phedon.
+ Qu'importe a Cyrano?
+
+RAGUENEAU:
+ Mais vous ignorez donc?
+ Il fit a Montfleury, messieurs, qu'il prit en haine,
+ Defense, pour un mois, de reparaitre en scene.
+
+LIGNIERE (qui en est a son quatrieme petit verre):
+ Eh bien?
+
+RAGUENEAU:
+ Montfleury joue!
+
+CUIGY (qui s'est rapproche de son groupe):
+ Il n'y peut rien.
+
+RAGUENEAU:
+ Oh! oh!
+ Moi, je suis venu voir!
+
+PREMIER MARQUIS:
+ Quel est ce Cyrano?
+
+CUIGY:
+ C'est un garcon verse dan les colichemardes.
+
+DEUXIEME MARQUIS:
+ Noble?
+
+CUIGY:
+ Suffisamment. Il est cadet aux gardes.
+(Montrant un gentilhomme qui va et vient dans la salle comme s'il cherchait
+quelqu'un):
+ Mais son ami Le Bret peut vous dire. . .
+(Il appelle):
+ Le Bret!
+(Le Bret descend vers eux):
+ Vous cherchez Bergerac?
+
+LE BRET:
+ Oui, je suis inquiet!. . .
+
+CUIGY:
+ N'est-ce pas que cet homme est des moins ordinaires?
+
+LE BRET (avec tendresse):
+ Ah, c'est le plus exquis des etres sublunaires!
+
+RAGUENEAU:
+ Rimeur!
+
+CUIGY:
+ Bretteur!
+
+BRISSAILLE:
+ Physicien!
+
+LE BRET:
+ Musicien!
+
+LIGNIERE:
+ Et quel aspect heteroclite que le sien!
+
+RAGENEAU:
+ Certes, je ne crois pas que jamais nous le peigne
+ Le solennel monsieur Philippe de Champaigne;
+ Mais bizarre, excessif, extravagant, falot,
+ Il eut fourni, je pense, a feu Jacques Callot
+ Le plus fol spadassin a mettre entre ses masques:
+ Feutre a panache triple et pourpoint a six basques,
+ Cape que par derriere, avec pompe, l'estoc
+ Leve, comme une queue insolente de coq,
+ Plus fier que tous les Artabans dont la Gascogne
+ Fut et sera toujours l'alme Mere Gigogne,
+ Il promene, en sa fraise a la Pulcinella,
+ Un nez!. . .Ah! messeigneurs, quel nez que ce nez-la!. . .
+ On ne peut voir passer un pareil nasigere
+ Sans s'ecrier: 'Oh! non, vraiment, il exagere!'
+ Puis on sourit, on dit: 'Il va l'enlever. . .' Mais
+ Monsieur de Bergerac ne l'enleve jamais.
+
+LE BRET (hochant la tete):
+ Il le porte,--et pourfend quiconque le remarque!
+
+RAGUENEAU (fierement):
+ Son glaive est la moitie des ciseaux de la Parque!
+
+PREMIER MARQUIS (haussant les epaules):
+ Il ne viendra pas!
+
+RAGUENEAU:
+ Si!. . .Je parie un poulet
+ A la Ragueneau!
+
+LE MARQUIS (riant):
+ Soit!
+
+(Rumeurs d'admiration dan la salle. Roxane vient de paraitre dans sa loge.
+Elle s'assied sur le devant, sa duegne prend place au fond. Christian, occupe
+a payer la distributrice, ne regarde pas.)
+
+DEUXIEME MARQUIS (avec des petit cris):
+ Ah, messieurs! mais elle est
+ Epouvantablement ravissante!
+
+PREMIER MARQUIS:
+ Une peche
+ Qui sourirait avec une fraise!
+
+DEUXIEME MARQUIS:
+ Et si fraiche
+ Qu'on pourrait, l'approchant, prendre un rhume de coeur!
+
+CHRISTIAN (leve la tete, apercoit Roxane, et saisit vivement Ligniere par le
+bras):
+ C'est elle!
+
+LIGNIERE (regardant):
+ Ah! c'est elle?. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Oui. Dites vite. J'ai peur.
+
+LIGNIERE (degustant son rivesalte a petits coups):
+ Magdaleine Robin, dite Roxane.--Fine.
+ Precieuse.
+
+CHRISTIAN:
+ Helas!
+
+LIGNIERE:
+ Libre. Orpheline. Cousine
+ De Cyrano,--dont on parlait. . .
+
+(A ce moment, un seigneur tres elegant, le cordon blue en sautoir, entre dans
+la loge et, debout, cause un instant avec Roxane.)
+
+CHRISTIAN (tressaillant):
+ Cet homme?. . .
+
+LIGNIERE (qui commence a etre gris, clignant de l'oeil):
+ He! he!. . .
+ --Comte de Guiche. Epris d'elle. Mais marie
+ A la niece d'Armand de Richelieu. Desire
+ Faire epouser Roxane a certain triste sire,
+ Un monsieur de Valvert, vicomte. . .et complaisant.
+ Elle n'y souscrit pas, mais de Guiche est puissant:
+ Il peut persecuter une simple bourgeoise.
+ D'ailleurs j'ai devoile sa manoeuvre sournoise
+ Dans une chanson qui. . .Ho! il doit m'en vouloir!
+ --La fin etait mechante. . .Ecoutez. . .
+
+(Il se leve en titubant, le verre haut, pret a chanter.)
+
+CHRISTIAN:
+ Non. Bonsoir.
+
+LIGNIERE:
+ Vous allez?
+
+CHRISTIAN:
+ Chez monsieur de Valvert!
+
+LIGNIERE:
+ Prenez garde:
+ C'est lui qui vous tuera!
+(Lui designant du coin de l'oeil Roxane):
+ Restez. On vous regarde.
+
+CHRISTIAN:
+ C'est vrai!
+
+(Il reste en contemplation. Le groupe de tire-laine, a partir de ce moment,
+le voyant la tete en l'air et bouche bee, se rapproche de lui.)
+
+LIGNIERE:
+ C'est moi qui pars. J'ai soif! Et l'on m'attend
+ --Dans les tavernes!
+
+(Il sort, zigzaguant.)
+
+LE BRET (qui a fait le tour de la salle, revenant vers Ragueneau, d'une voix
+rassuree):
+ Pas de Cyrano.
+
+RAGUENEAU (incredule):
+ Pourtant. . .
+
+LE BRET:
+ Ah! je veux esperer qu'il n'a pas vu l'affiche!
+
+LA SALLE:
+ Commencez! Commencez!
+
+
+
+Scene 1.III.
+
+Les memes, moins Ligniere; De Guiche, Valvert, puis Montfleury.
+
+UN MARQUIS (voyant de Guiche, qui descend de la loge de Roxane, traverse le
+parterre, entoure de seigneurs obsequieux, parmi lesquels le vicomte de
+Valvert):
+ Quelle cour, ce de Guiche!
+
+UN AUTRE:
+ Fi!. . .Encore un Gascon!
+
+LE PREMIER:
+ Le Gascon souple et froid,
+ Celui qui reussit!. . .Saluons-le, crois-moi.
+
+(Ils vont vers de Guiche.)
+
+DEUXIEME MARQUIS:
+ Les beaux rubans! Quelle couleur, comte de Guiche?
+ 'Baise-moi-ma-mignonne' ou bien 'Ventre-de-biche'?
+
+DE GUICHE:
+ C'est couleur 'Espagnol malade'.
+
+PREMIER MARQUIS:
+ La couleur
+ Ne ment pas, car bientot, grace a votre valeur,
+ L'Espagnol ira mal, dans les Flandres!
+
+DE GUICHE:
+ Je monte
+ Sur scene. Venez-vous?
+(Il se dirige, suivi de tous les marquis et gentilshommes, vers le theatre.
+Il se retourne et appelle):
+ Viens, Valvert!
+
+CHRISTIAN (qui les ecoute et les observe, tressaille en entendant ce nom):
+ Le vicomte!
+ Ah! je vais lui jeter a la face mon. . .
+(Il met la main dans sa poche, et y rencontre celle d'un tire-laine en train
+de le devaliser. Il se retourne):
+ Hein?
+
+LE TIRE-LAINE:
+ Ay!. . .
+
+CHRISTIAN (sans le lacher):
+ Je cherchais un gant!
+
+LE TIRE-LAINE (avec un sourire piteux):
+ Vous trouvez une main.
+(Changeant de ton, bas et vite):
+ Lachez-moi. Je vous livre un secret.
+
+CHRISTIAN (le tenant toujours):
+ Quel?
+
+LE TIRE-LAINE:
+ Ligniere. . .
+ Qui vous quitte. . .
+
+CHRISTIAN (de meme):
+ Eh! bien?
+
+LE TIRE-LAINE:
+ . . .touche a son heure derniere.
+ Une chanson qu'il fit blessa quelqu'un de grand,
+ Et cent hommes--j'en suis--ce soir sont postes!. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Cent!
+ Par qui?
+
+LE TIRE-LAINE:
+ Discretion. . .
+
+CHRISTIAN (haussant les epaules):
+ Oh!
+
+LE TIRE-LAINE (avec beaucoup de dignite):
+ Professionnelle!
+
+CHRISTIAN:
+ Ou seront-ils postes?
+
+LE TIRE-LAINE:
+ A la porte de Nesle.
+ Sur son chemin. Prevenez-le!
+
+CHRISTIAN (qui lui lache enfin le poignet):
+ Mais ou le voir!
+
+LE TIRE-LAINE:
+ Allez courir tous les cabarets: Le Pressoir
+ D'Or, la Pomme de Pin, la Ceinture qui craque,
+ Les Deux Torches, les Trois Entonnoirs,--et dans chaque,
+ Laissez un petit mot d'ecrit l'avertissant.
+
+CHRISTIAN:
+ Oui, je cours! Ah! les gueux! Contre un seul homme, cent!
+(Regardant Roxane avec amour):
+ La quitter. . .elle!
+(Avec fureur, Valvert):
+ Et lui!. . .--Mais il faut que je sauve
+ Ligniere!. . .
+
+(Il sort en courant.--De Guiche, le vicomte, les marquis, tous les
+gentilshommes ont disparu derriere le rideau pour prendre place sur les
+banquettes de la scene. Le parterre est completement rempli. Plus une place
+vide aux galeries et aux loges.)
+
+LA SALLE:
+ Commencez.
+
+UN BOURGEOIS (dont la perruque s'envole au bout d'une ficelle, pechee par un
+page de la galerie superieure):
+ Ma perruque!
+
+CRIS DE JOIE:
+ Il est chauve!. . .
+ Bravo, les pages!. . .Ha! ha! ha!. . .
+
+LE BOURGEOIS (furieux, montrant le poing):
+ Petit gredin!
+
+RIRES ET CRIS (qui commencent tres fort et vont decroissant):
+ Ha! ha! ha! ha! ha! ha!
+
+(Silence complet.)
+
+LE BRET (etonne):
+ Ce silence soudain?. . .
+(Un spectateur lui parle bas):
+ Ah?
+
+LE SPECTATEUR:
+ La chose me vient d'etre certifiee.
+
+MURMURES (qui courent):
+ Chut!--Il parait?. . .--Non!. . .--Si1--Dans la loge grillee.--
+ Le Cardinal!--Le Cardinal?--Le Cardinal!
+
+UN PAGE:
+ Ah! diable, on ne va pas pouvoir se tenir mal!. . .
+
+(On frappe sur la scene. Tout le monde s'immobilise. Attente.)
+
+LA VOIX D'UN MARQUIS (dans le silence, derriere le rideau):
+ Mouchez cette chandelle!
+
+UN AUTRE MARQUIS (passant la tete par la fente du rideau):
+ Une chaise!
+
+(Une chaise est passee, de main en main, au-dessus des tetes. Le marquis la
+prend et disparait, non sans avoir envoye quelques baisers aux loges.)
+
+UN SPECTATEUR:
+ Silence!
+
+(On refrappe les trois coups. Le rideau s'ouvre. Les marquis assis sur les
+cotes, dans des poses insolentes. Toile de fond representant un decor
+bleuatre de pastorale. Quatre petits lustres de cristal eclairent la scene.
+Les violons jouent doucement.)
+
+LE BRET (a Ragueneau, bas):
+ Montfleury entre en scene?
+
+RAGUENEAU (bas aussi):
+ Oui, c'est lui qui commence.
+
+LE BRET:
+ Cyrano n'est pas la.
+
+RAGUENEAU:
+ J'ai perdu mon pari.
+
+LE BRET:
+ Tant mieux! tant mieux!
+
+(On entend un air de musette, et Montfleury parait en scene, enorme, dans un
+costume de berger de pastorale, un chapeau garni de roses penche sur
+l'oreille, et soufflant dans une cornemuse enrubannee.)
+
+LE PARTERRE (applaudissant):
+ Bravo, Montfleury! Montfleury!
+
+MONTFLEURY (apres avoir salue, jouant le role de Phedon):
+ 'Heureux qui loin des cours, dans un lieu solitaire,
+ Se prescrit a soi-meme un exil volontaire,
+ Et qui, lorsque Zephire a souffle sur les bois. . .'
+
+UNE VOIX (au milieu du parterre):
+ Coquin, ne t'ai-je pas interdit pour un mois?
+
+(Stupeur. Tout le monde se retourne. Murmures.)
+
+VOIX DIVERSES:
+ Hein?--Quoi?--Qu'est-ce?. . .
+
+(On se leve dans les loges, pour voir.)
+
+CUIGY:
+ C'est lui!
+
+LE BRET (terrifie):
+ Cyrano!
+
+LA VOIX:
+ Roi des pitres!
+ Hors de scene a l'instant!
+
+TOUTE LA SALLE (indignee):
+ Oh!
+
+MONTFLEURY:
+ Mais. . .
+
+LA VOIX:
+ Tu recalcitres?
+
+VOIX DIVERSES (du parterre, des loges):
+ Chut!--Assez!--Montfleury, jouez!--ne craignez rien!. . .
+
+MONTFLEURY (d'une voix mal assuree):
+ 'Heureux qui loin des cours dans un lieu sol. . .'
+
+LA VOIX (plus menacante):
+ Eh bien!
+ Faudra-t-il que je fasse, o Monarque des droles,
+ Une plantation de bois sur vos epaules?
+
+(Une canne au bout d'un bras jaillet au-dessus des tetes.)
+
+MONTFLEURY (d'une voix de plus en plus faible):
+ 'Heureux qui. . .'
+
+(La canne s'agite.)
+
+LA VOIX:
+ Sortez!
+
+LE PARTERRE:
+ Oh!
+
+MONTFLEURY (s'etranglant):
+ 'Heureux qui loin des cours. . .'
+
+CYRANO (surgissant du parterre, debout sur une chaise, les bras croises, son
+feutre en bataille, la moustache herissee, le nez terrible):
+ Ah! je vais me facher!. . .
+
+(Sensation a sa vue.)
+
+
+
+Scene 1.IV.
+
+Les memes, Cyrano, puis Bellerose, Jodelet.
+
+MONTFLEURY (aux marquis):
+ Venez a mon secours,
+ Messieurs!
+
+UN MARQUIS (nonchalamment):
+ Mais jouez donc!
+
+CYRANO:
+ Gros homme, si tu joues
+ Je vais etre oblige de te fesser les joues!
+
+LE MARQUIS:
+ Assez!
+
+CYRANO:
+ Que les marquis se taisent sur leurs bancs,
+ Ou bien je fais tater ma canne a leurs rubans!
+
+TOUS LES MARQUIS (debout):
+ C'en est trop!. . .Montfleury. . .
+
+CYRANO:
+ Que Montfleury s'en aille,
+ Ou bien je l'essorille et le desentripaille!
+
+UNE VOIX:
+ Mais. . .
+
+CYRANO:
+ Qu'il sorte!
+
+UNE AUTRE VOIX:
+ Pourtant. . .
+
+CYRANO:
+ Ce n'est pas encor fait?
+(Avec le geste de retrousser ses manches):
+ Bon! je vais sur la scene en guise de buffet,
+ Decouper cette mortadelle d'Italie!
+
+MONTFLEURY (rassemblant toute sa dignite):
+ En m'insultant, Monsieur, vous insultez Thalie!
+
+CYRANO (tres poli):
+ Si cette Muse, a qui, Monsieur, vous n'etes rien,
+ Avait l'honneur de vous connaitre, croyez bien
+ Qu'en vous voyant si gros et bete comme une urne,
+ Elle vous flanquerait quelque part son cothurne.
+
+LE PARTERRE:
+ Montfleury! Montfleury!--La piece de Baro!--
+
+CYRANO (a ceux qui crient autour de lui):
+ Je vous en prie, ayez pitie de mon fourreau:
+ Si vous continuez, il va rendre sa lame!
+
+(Le cercle s'elargit.)
+
+LA FOULE (reculant):
+ He! la!. . .
+
+CYRANO (a Montfleury):
+ Sortez de scene!
+
+LA FOULE (se rapprochant et grondant):
+ Oh! oh!
+
+CYRANO (se retournant vivement):
+ Quelqu'un reclame?
+
+(Nouveau recul.)
+
+UNE VOIX (chantant au fond):
+ Monsieur de Cyrano
+ Vraiment nous tyrannise,
+ Malgre ce tyranneau
+ On jouera 'la Clorise!'
+
+TOUTE LA SALLE (chantant):
+ 'La Clorise!' 'la Clorise!'. . .
+
+CYRANO:
+ Si j'entends une fois encor cette chanson,
+ Je vous assomme tous.
+
+UN BOURGEOIS:
+ Vous n'etes pas Samson!
+
+CYRANO:
+ Voulez-vous me preter, Monsieur, votre machoire?
+
+UNE DAME (dans les loges):
+ C'est inoui!
+
+UN SEIGNEUR:
+ C'est scandaleux!
+
+UN BOURGEOIS:
+ C'est vexatoire!
+
+UN PAGE:
+ Ce qu'on s'amuse!
+
+LE PARTERRE:
+ Kss!--Montfleury!--Cyrano!
+
+CYRANO:
+ Silence!
+
+LE PARTERRE (en delire):
+ Hi han! Bee! Ouah, ouah! Cocorico!
+
+CYRANO:
+ Je vous. . .
+
+UN PAGE:
+ Miaou!
+
+CYRANO:
+ Je vous ordonne de vous taire!
+ Et j'adresse un defi collectif au parterre!
+ --J'inscris les noms!--Approchez-vous, jeunes heros!
+ Chacun son tour! Je vais donner des numeros!--
+ Allons, quel est celui qui veut ouvrir la liste?
+ Vous, Monsieur? Non! Vous? Non! Le premier duelliste,
+ Je l'expedie avec les honneurs qu'on lui doit!
+ --Que tous ceux qui veulent mourir levent le doigt.
+(Silence):
+ La pudeur vous defend de voir ma lame nue?
+ Pas un nom?--Pas un doigt?--C'est bien. Je continue.
+(Se retournant vers la scene ou Montfleury attend avec angoisse):
+ Donc, je desire voir le theatre gueri
+ De cette fluxion. Sinon. . .
+(La main a son epee):
+ le bistouri!
+
+MONTFLEURY:
+ Je. . .
+
+CYRANO (descend de sa chaise, s'assied au milieu du rond qui s'est forme,
+s'installe comme chez lui):
+ Mes mains vont frapper trois claques, pleine lune!
+ Vous vous eclipserez a la troisieme.
+
+LE PARTERRE (amuse):
+ Ah?. . .
+
+CYRANO (frappant dans ses mains):
+ Une!
+
+MONTFLEURY:
+ Je. . .
+
+UNE VOIX (des loges):
+ Restez!
+
+LE PARTERRE:
+ Restera. . .restera pas. . .
+
+MONTFLEURY:
+ Je crois,
+ Messieurs. . .
+
+CYRANO:
+ Deux!
+
+MONTFLEURY:
+ Je suis sur qu'il vaudrait mieux que. . .
+
+CYRANO:
+ Trois!
+
+(Montfleury disparait comme dans une trappe. Tempete de rires, de sifflets et
+de huees.)
+
+LA SALLE:
+ Hu!. . .hu!. . .Lache!. . .Reviens!. . .
+
+CYRANO (epanoui, se renverse sur sa chaise, et croise ses jambes):
+ Qu'il revienne, s'il l'ose!
+
+UN BOURGEOIS:
+ L'orateur de la troupe!
+
+(Bellerose s'avance et salue.)
+
+LES LOGES:
+ Ah!. . .Voila Bellerose!
+
+BELLEROSE (avec elegance):
+ Nobles seigneurs. . .
+
+LE PARTERRE:
+ Non! Non! Jodelet!
+
+JODELET (s'avance, et, nasillard):
+ Tas de veaux!
+
+LE PARTERRE:
+ Ah! Ah! Bravo! tres bien! bravo!
+
+JODELET:
+ Pas de bravos!
+ Le gros tragedien dont vous aimez le ventre
+ S'est senti. . .
+
+LE PARTERRE:
+ C'est un lache!
+
+JODELET:
+ Il dut sortir!
+
+LE PARTERRE:
+ Qu'il rentre!
+
+LES UNS:
+ Non!
+
+LES AUTRES:
+ Si!
+
+UN JEUNE HOMME (a Cyrano):
+ Mais a la fin, monsieur, quelle raison
+ Avez-vous de hair Montfleury?
+
+CYRANO (gracieux, toujours assis):
+ Jeune oison,
+ J'ai deux raisons, dont chaque est suffisante seule.
+ Primo: c'est un acteur deplorable, qui gueule,
+ Et qui souleve avec des han! de porteur d'eau,
+ Le vers qu'il faut laisser s'envoler!--Secundo:
+ Est mon secret. . .
+
+LE VIEUX BOURGEOIS (derriere lui):
+ Mais vous nous privez sans scrupule
+ De la 'Clorise!' Je m'entete. . .
+
+CYRANO (tournant sa chaise vers le bourgeois, respecteusement):
+ Vieille mule!
+ Les vers du vieux Baro valant moins que zero,
+ J'interromps sans remords!
+
+LES PRECIEUSES (dans les loges):
+ Ha!--Ho!--Notre Baro!
+ Ma chere!--Peut-on dire?. . .Ah! Dieu!. . .
+
+CYRANO (tournant sa chaise vers les loges, galant):
+ Belles personnes,
+ Rayonnez, fleurissez, soyez des echansonnes
+ De reve, d'un sourire enchantez un trepas,
+ Inspirez-nous des vers. . .mais ne les jugez pas!
+
+BELLEROSE:
+ Et l'argent qu'il va falloir rendre!
+
+CYRANO (tournant sa chaise vers la scene):
+ Bellerose,
+ Vous avez dit la seule intelligente chose!
+ Au manteau de Thespis je ne fais pas de trous:
+(Il se leve, et lancant un sac sur la scene):
+ Attrapez cette bourse au vol, et taisez-vous!
+
+LA SALLE (eblouie):
+ Ah!. . .Oh!. . .
+
+JODELET (ramassant prestement la bourse et la soupesant):
+ A ce prix-la, monsieur, je t'autorise
+ A venir chaque jour empecher la 'Clorise'!. . .
+
+LA SALLE
+ Hu!. . .Hu!. . .
+
+JODELET:
+ Dussions-nous meme ensemble etre hues!. . .
+
+BELLEROSE:
+ Il faut evacuer la salle!. . .
+
+JODELET:
+ Evacuez!. . .
+
+(On commence a sortir, pendant que Cyrano regarde d'un air satisfait. Mais la
+foule s'arrete bientot en entendant la scene suivante, et la sortie cesse.
+Les femmes qui, dans les loges, etaient deja debout, leur manteau remis,
+s'arretent pour ecouter, et finissent par se rasseoir.)
+
+LE BRET (a Cyrano):
+ C'est fou!. . .
+
+UN FACHEUX (qui s'est approche de Cyrano):
+ Le comedien Montfleury! quel scandale!
+ Mais il est protege par le duc de Candale!
+ Avez-vous un patron?
+
+CYRANO:
+ Non!
+
+LE FACHEUX:
+ Vous n'avez pas?. . .
+
+CYRANO:
+ Non!
+
+LE FACHEUX:
+ Quoi, pas un grand seigneur pour couvrir de son nom?. . .
+
+CYRANO (agace):
+ Non, ai-je dit deux fois. Faut-il donc que je trisse?
+ Non, pas de protecteur. . .
+(La main a son epee):
+ mais une protectrice!
+
+LE FACHEUX:
+ Mais vous allez quitter la ville?
+
+CYRANO:
+ C'est selon.
+
+LE FACHEUX:
+ Mais le duc de Candale a le bras long!
+
+CYRANO:
+ Moins long
+ Que n'est le mien. . .
+(Montrant son epee):
+ quand je lui mets cette rallonge!
+
+LE FACHEUX:
+ Mais vous ne songez pas a pretendre. . .
+
+CYRANO:
+ J'y songe.
+
+LE FACHEUX:
+ Mais. . .
+
+CYRANO:
+ Tournez les talons, maintenant.
+
+LE FACHEUX:
+ Mais. . .
+
+CYRANO:
+ Tournez!
+ --Ou dites-moi pourquoi vous regardez mon nez.
+
+LE FACHEUX (ahuri):
+ Je. . .
+
+CYRANO (marchant sur lui):
+ Qu'a-t-il d'etonnant?
+
+LE FACHEUX (reculant):
+ Votre Grace se trompe. . .
+
+CYRANO:
+ Est-il mol et ballant, monsieur, comme une trompe?. . .
+
+LE FACHEUX (meme jeu):
+ Je n'ai pas. . .
+
+CYRANO:
+ Ou crochu comme un bec de hibou?
+
+LE FACHEUX:
+ Je. . .
+
+CYRANO:
+ Y distingue-t-on une verrue au bout?
+
+LE FACHEUX:
+ Mais. . .
+
+CYRANO:
+ Ou si quelque mouche, a pas lents, s'y promene?
+ Qu'a-t-il d'heteroclite?
+
+LE FACHEUX:
+ Oh!. . .
+
+CYRANO:
+ Est-ce un phenomene?
+
+LE FACHEUX:
+ Mais d'y porter les yeux j'avais su me garder!
+
+CYRANO:
+ Et pourquoi, s'il vous plait, ne pas le regarder?
+
+LE FACHEUX:
+ J'avais. . .
+
+CYRANO:
+ Il vous degoute alors?
+
+LE FACHEUX:
+ Monsieur. . .
+
+CYRANO:
+ Malsaine
+ Vous semble sa couleur?
+
+LE FACHEUX:
+ Monsieur!
+
+CYRANO:
+ Sa forme, obscene?
+
+LE FACHEUX:
+ Mais du tout!. . .
+
+CYRANO:
+ Pourquoi donc prendre un air denigrant?
+ --Peut-etre que monsieur le trouve un peu trop grand?
+
+LE FACHEUX (balbutiant):
+ Je le trouve petit, tout petit, minuscule!
+
+CYRANO:
+ Hein? comment? m'accuser d'un pareil ridicule?
+ Petit, mon nez? Hola!
+
+LE FACHEUX:
+ Ciel!
+
+CYRANO:
+ Enorme, mon nez!
+ --Vil camus, sot camard, tete plate, apprenez
+ Que je m'enorgueillis d'un pareil appendice,
+ Attendu qu'un grand nez est proprement l'indice
+ D'un homme affable, bon, courtois, spirituel,
+ Liberal, courageux, tel que je suis, et tel
+ Qu'il vous est interdit a jamais de vous croire,
+ Deplorable maraud! car la face sans gloire
+ Que va chercher ma main en haut de votre col,
+ Est aussi denuee. . .
+(Il le soufflette.)
+
+LE FACHEUX:
+ Ai!
+
+CYRANO:
+ De fierte, d'envol,
+ De lyrisme, de pittoresque, d'etincelle,
+ De somptuosite, de Nez enfin, que celle. . .
+(Il se retourne par les epaules, joignant le geste a la parole):
+ Que va chercher ma botte au bas de votre dos!
+
+LE FACHEUX (se sauvant):
+ Au secours! A la garde!
+
+CYRANO:
+ Avis donc aux badauds
+ Qui trouveraient plaisant mon milieu de visage,
+ Et si le plaisantin est noble, mon usage
+ Est de lui mettre, avant de le laisser s'enfuir,
+ Pas devant, et plus haut, du fer, et non du cuir!
+
+DE GUICHE (qui est descendu de la scene, avec les marquis):
+ Mais a la fin il nous ennui!
+
+LE VICOMTE DE VALVERT (haussant les epaules):
+ Il fanfaronne!
+
+DE GUICHE:
+ Personne ne va donc lui repondre?. . .
+
+LE VICOMTE:
+ Personne?
+ Attendez! Je vais lui lancer un de ces traits!. . .
+(Il s'avance vers Cyrano qui l'observe, et se campant devant lui d'un air
+fat):
+ Vous. . .vous avez un nez. . .heu. . .un nez. . .tres grand.
+
+CYRANO (gravement):
+ Tres!
+
+LE VICOMTE (riant):
+ Ha!
+
+CYRANO (imperturbable):
+ C'est tout?. . .
+
+LE VICOMTE:
+ Mais. . .
+
+CYRANO:
+ Ah! non! c'est un peu court, jeune homme!
+ On pouvait dire. . .Oh! Dieu!. . .bien des choses en somme. . .
+ En variant le ton,--par exemple, tenez:
+ Agressif: 'Moi, monsieur, si j'avais un tel nez
+ Il faudrait sur-le-champ que je me l'amputasse!'
+ Amical: 'Mais il doit tremper dans votre tasse!
+ Pour boire, faites-vous fabriquer un hanap!'
+ Descriptif: 'C'est un roc!. . .c'est un pic!. . .c'est un cap!
+ Que dis-je, c'est un cap?. . .C'est une peninsule!'
+ Curieux: 'De quoi sert cette oblongue capsule?
+ D'ecritoire, monsieur, ou de boite a ciseaux?'
+ Gracieux: 'Aimez-vous a ce point les oiseaux
+ Que paternellement vous vous preoccupates
+ De tendre ce perchoir a leur petites pattes?'
+ Truculent: 'Ca, monsieur, lorsque vous petunez,
+ La vapeur du tabac vous sort-elle du nez
+ Sans qu'un voisin ne crie au feu de cheminee?'
+ Prevenant: 'Gardez-vous, votre tete entrainee
+ Par ce poids, de tomber en avant sur le sol!'
+ Tendre: 'Faites-lui faire un petit parasol
+ De peur que sa couleur au soleil ne se fane!'
+ Pedant: 'L'animal seul, monsieur, qu'Aristophane
+ Appelle Hippocampelephantocamelos
+ Dut avoir sous le front tant de chair sur tant d'os!'
+ Cavalier: 'Quoi, l'ami, ce croc est a la mode?
+ Pour pendre son chapeau, c'est vraiment tres commode!'
+ Emphatique: 'Aucun vent ne peut, nez magistral,
+ T'enrhumer tout entier, excepte le mistral!'
+ Dramatique: 'C'est la Mer Rouge quand il saigne!'
+ Admiratif: 'Pour un parfumeur, quelle enseigne!'
+ Lyrique: 'Est-ce une conque, etes-vous un triton?'
+ Naif: 'Ce monument, quand le visite-t-on?'
+ Respectueux: 'Souffrez, monsieur, qu'on vous salue,
+ C'est la ce qui s'appelle avoir pignon sur rue!'
+ Campagnard: 'He, arde! C'est-y un nez? Nanain!
+ C'est queuqu'navet geant ou ben queuqu'melon nain!'
+ Militaire: 'Pointez contre cavalerie!'
+ Pratique: 'Voulez-vous le mettre en loterie?
+ Assurement, monsieur, ce sera le gros lot!'
+ Enfin, parodiant Pyrame en un sanglot:
+ 'Le voila donc ce nez qui des traits de son maitre
+ A detruit l'harmonie! Il en rougit, le traitre!'
+ --Voila ce qu'a peu pres, mon cher, vous m'auriez dit
+ Si vous aviez un peu de lettres et d'esprit:
+ Mais d'esprit, o le plus lamentable des etres,
+ Vous n'en eutes jamais un atome, et de lettres
+ Vous n'avez que les trois qui forment le mot: sot!
+ Eussiez-vous eu, d'ailleurs, l'invention qu'il faut
+ Pour pouvoir la, devant ces nobles galeries,
+ Me servir toutes ces folles plaisanteries,
+ Que vous n'en eussiez pas articule le quart
+ De la moitie du commencement d'une, car
+ Je me les sers moi-meme, avec assez de verve,
+ Mais je ne permets pas qu'un autre me les serve.
+
+DE GUICHE (voulant emmener le vicomte petrifie):
+ Vicomte, laissez donc!
+
+LE VICOMTE (suffoque):
+ Ces grands airs arrogants!
+ Un hobereau qui. . .qui. . .n'a meme pas de gants!
+ Et qui sort sans rubans, sans bouffettes, sans ganses!
+
+CYRANO:
+ Moi, c'est moralement que j'ai mes elegances.
+ Je ne m'attife pas ainsi qu'un freluquet,
+ Mais je suis plus soigne si je suis moins coquet;
+ Je ne sortirais pas avec, par negligence,
+ Un affront pas tres bien lave, la conscience
+ Jaune encor de sommeil dans le coin de son oeil,
+ Un honneur chiffonne, des scrupules en deuil.
+ Mais je marche sans rien sur moi qui ne reluise,
+ Empanache d'independance et de franchise;
+ Ce n'est pas une taille avantageuse, c'est
+ Mon ame que je cambre ainsi qu'en un corset,
+ Et tout couvert d'exploits qu'en rubans je m'attache,
+ Retroussant mon esprit ainsi qu'une moustache,
+ Je fais, en traversant les groupes et les ronds,
+ Sonner les verites comme des eperons.
+
+LE VICOMTE:
+ Mais, monsieur. . .
+
+CYRANO:
+ Je n'ai pas de gants?. . .la belle affaire!
+ Il m'en restait un seul. . .d'une tres vieille paire!
+ --Lequel m'etait d'ailleurs encor fort importun:
+ Je l'ai laisse dans la figure de quelqu'un.
+
+LE VICOMTE:
+ Maraud, faquin, butor de pied plat ridicule!
+
+CYRANO (otant son chapeau et saluant comme si le vicomte venait de se
+presenter):
+ Ah?. . .Et moi, Cyrano-Savinien-Hercule
+ De Bergerac.
+
+(Rires.)
+
+LE VICOMTE (exaspere):
+ Bouffon!
+
+CYRANO (poussant un cri comme lorsqu'on est saisi d'une crampe):
+ Ay!. . .
+
+LE VICOMTE (qui remontait, se retournant):
+ Qu'est-ce encor qu'il dit?
+
+CYRANO (avec des grimaces de douleur):
+ Il faut la remuer car elle s'engourdit. . .
+ --Ce que c'est que de la laisser inoccupee!--
+ Ay!. . .
+
+LE VICOMTE:
+ Qu'avez-vous?
+
+CYRANO:
+ J'ai des fourmis dans mon epee!
+
+LE VICOMTE (tirant la sienne):
+ Soit!
+
+CYRANO:
+ Je vais vous donner un petit coup charmant.
+
+LE VICOMTE (meprisant):
+ Poete!. . .
+
+CYRANO:
+ Oui, monsieur, poete! et tellement,
+ Qu'en ferraillant je vais--hop!--a l'improvisade,
+ Vous composer une ballade.
+
+LE VICOMTE:
+ Une ballade?
+
+CYRANO:
+ Vous ne vous doutez pas de ce que c'est, je crois?
+
+Le vicomte:
+ Mais. . .
+
+CYRANO (recitant comme une lecon):
+ La ballade, donc, se compose de trois
+ Couplets de huit vers. . .
+
+LE VICOMTE (pietinant):
+ Oh!
+
+CYRANO (continuant):
+ Et d'un envoi de quatre. . .
+
+LE VICOMTE:
+ Vous. . .
+
+CYRANO:
+ Je vais tout ensemble en faire une et me battre,
+ Et vous toucher, monsieur, au dernier vers.
+
+LE VICOMTE:
+ Non!
+
+CYRANO:
+ Non?
+(Declamant):
+ 'Ballade du duel qu'en l'hotel bourguignon
+ Monsieur de Bergerac eut avec un belitre!'
+
+LE VICOMTE:
+ Qu'est-ce que c'est que ca, s'il vous plait?
+
+CYRANO:
+ C'est le titre.
+
+LA SALLE (surexcitee au plus haut point):
+ Place!--Tres amusant!--Rangez-vous!--Pas de bruits!
+
+(Tableau. Cercle de curieux au parterre, les marquis et les officiers meles
+aux bourgeois et aux gens du peuple; les pages grimpes sur des epaules pour
+mieux voir. Toutes les femmes debout dans les loges. A droite, De Guiche et
+ses gentilshommes. A gauche, Le Bret, Ragueneau, Cuigy, etc.)
+
+CYRANO (fermant une second les yeux):
+ Attendez!. . .je choisis mes rimes. . .La, j'y suis.
+(Il fait ce qu'il dit, a mesure):
+ Je jette avec grace mon feutre,
+ Je fais lentement l'abandon
+ Du grand manteau qui me calfeutre,
+ Et je tire mon espadon;
+ Elegant comme Celadon,
+ Agile comme Scaramouche,
+ Je vous previens, cher Mirmydon,
+ Qu'a la fin de l'envoi je touche!
+(Premiers engagements de fer):
+
+ Vous auriez bien du rester neutre;
+ Ou vais-je vous larder, dindon?. . .
+ Dans le flanc, sous votre maheutre?. . .
+ Au coeur, sous votre bleu cordon?. . .
+ --Les coquilles tintent, ding-don!
+ Ma pointe voltige: une mouche!
+ Decidement. . .c'est au bedon,
+ Qu'a la fin de l'envoi, je touche.
+
+ Il me manque une rime en eutre. . .
+ Vous rompez, plus blanc qu'amidon?
+ C'est pour me fournir le mot pleutre!
+ --Tac! je pare la pointe dont
+ Vous esperiez me faire don;--
+ J'ouvre la ligne,--je la bouche. . .
+ Tiens bien ta broche, Laridon!
+ A la fin de l'envoi, je touche.
+(Il annonce solennellement):
+ Envoi.
+ Prince, demande a Dieu pardon!
+ Je quarte du pied, j'escarmouche,
+ Je coupe, je feinte. . .
+(Se fendant):
+ He! la, donc!
+(Le vicomte chancelle; Cyrano salue):
+ A la fin de l'envoi, je touche!
+
+(Acclamations. Applaudissements dans les loges. Des fleurs et des mouchoirs
+tombent. Les officiers entourent et felicitent Cyrano. Ragueneau danse
+d'enthousiasme. Le Bret est heureux et navre. Les amis du vicomte le
+soutiennent et l'emmenent.)
+
+LA FOULE (en un long cri):
+ Ah!. . .
+
+UN CHEVAU-LEGER:
+ Superbe!
+
+UNE FEMME:
+ Joli!
+
+RAGUENEAU:
+ Pharamineux!
+
+UN MARQUIS:
+ Nouveau!. . .
+
+LE BRET:
+ Insense!
+
+BOUSCULADE (autour de Cyrano. On entend):
+ . . .Compliments!. . .felicite. . .bravo. . .
+
+VOIX DE FEMME:
+ C'est un heros!. . .
+
+UN MOUSQUETAIRE (s'avancant vivement vers Cyrano, la main tendue):
+ Monsieur, voulez-vous me permettre?. . .
+ C'est tout a fait tres bien, et je crois m'y connaitre;
+ J'ai du reste exprime ma joie en trepignant!. . .
+
+(Il s'eloigne.)
+
+CYRANO (a Cuigy):
+ Comment s'appelle donc ce monsieur?
+
+CUIGY:
+ D'Artagnan.
+
+LE BRET (a Cyrano, lui prenant le bras):
+ Ca, causons!. . .
+
+CYRANO:
+ Laisse un peu sortir cette cohue. . .
+(A Bellerose):
+ Je peux rester?
+
+BELLEROSE (respecteusement):
+ Mais oui!. . .
+
+(On entend des cris au dehors.)
+
+JODELET (qui a regarde):
+ C'est Montfleury qu'on hue!
+
+BELLEROSE (solennellement):
+ Sic transit!. . .
+(Changeant de ton, au portier et au moucheur de chandelles):
+ Balayez. Fermez. N'eteignez pas.
+ Nous allons revenir apres notre repas,
+ Repeter pour demain une nouvelle farce.
+
+(Jodelet et Bellerose sortent, apres de grands saluts a Cyrano.)
+
+LE PORTIER (a Cyrano):
+ Vous ne dinez donc pas?
+
+CYRANO:
+ Moi?. . .Non.
+
+(Le portier se retire.)
+
+LE BRET (a Cyrano):
+ Parce que?
+
+CYRANO (fierement):
+ Parce. . .
+(Changeant de ton, en voyant que le portier est loin):
+ Que je n'ai pas d'argent!. . .
+
+LE BRET (faisant le geste de lancer un sac):
+ Comment! le sac d'ecus?. . .
+
+CYRANO:
+ Pension paternelle, en un jour, tu vecus!
+
+LE BRET:
+ Pour vivre tout un mois, alors?. . .
+
+CYRANO:
+ Rien ne me reste.
+
+LE BRET:
+ Jeter ce sac, quelle sottise!
+
+CYRANO:
+ Mais quel geste!. . .
+
+LA DISTRIBUTRICE (toussant derriere son petit comptoir):
+ Hum!. . .
+(Cyrano et Le Bret se retournent. Elle s'avance intimidee):
+ Monsieur. . .Vous savoir jeuner. . .le coeur me fend. . .
+(Montrant le buffet):
+ J'ai la tout ce qu'il faut. . .
+(Avec elan):
+ Prenez!
+
+CYRANO (se decouvrant):
+ Ma chere enfant,
+ Encor que mon orgeuil de Gascon m'interdise
+ D'accepter de vos doigts la moindre friandise,
+ J'ai trop peur qu'un refus ne vous soit un chagrin,
+ Et j'accepterai donc. . .
+(Il va au buffet et choisit):
+ Oh! peu de chose!--un grain
+ De ce raisin. . .
+(Elle veut lui donner la grappe, il cueille un grain):
+ Un seul!. . .ce verre d'eau. . .
+(Elle veut y verser du vin, il l'arrete):
+ limpide!
+ --Et la moitie d'un macaron!
+
+(Il rend l'autre moitie.)
+
+LE BRET:
+ Mais c'est stupide!
+
+LA DISTRIBUTRICE:
+ Oh! quelque chose encor!
+
+CYRANO:
+ Oui. La main a baiser.
+
+(Il baise, comme la main d'une princesse, la main qu'elle lui tend.)
+
+LA DISTRIBUTRICE:
+ Merci, monsieur.
+(Reverence):
+ Bonsoir.
+
+(Elle sort.)
+
+
+
+Scene 1.V.
+
+Cyrano, Le Bret, puis le portier.
+
+CYRANO (a Le Bret):
+ Je t'ecoute causer.
+(Il s'installe devant le buffet et rangeant devant lui le macaron):
+ Diner!. . .
+(. . .le verre d'eau):
+ Boisson!. . .
+(. . .le grain de raisin):
+ Dessert!. . .
+(Il s'assied):
+ La, je me mets a table!
+ --Ah!. . .j'avais une faim, mon cher, epouvantable!
+(Mangeant):
+ --Tu disais?
+
+LE BRET:
+ Que ces fats aux grands airs belliqueux
+ Te fausseront l'esprit si tu n'ecoutes qu'eux!. . .
+ Va consulter des gens de bon sens, et t'informe
+ De l'effet qu'a produit ton algarade.
+
+CYRANO (achevant son macaron):
+ Enorme.
+
+LE BRET:
+ Le Cardinal. . .
+
+CYRANO (s'epanouissant):
+ Il etait la, le Cardinal?
+
+LE BRET:
+ A du trouver cela. . .
+
+CYRANO:
+ Mais tres original.
+
+LE BRET:
+ Pourtant. . .
+
+CYRANO:
+ C'est un auteur. Il ne peut lui deplaire
+ Que l'on vienne troubler la piece d'un confrere.
+
+LE BRET:
+ Tu te mets sur les bras, vraiment, trop d'ennemis!
+
+CYRANO (attaquant son grain de raisin):
+ Combien puis-je, a peu pres, ce soir, m'en etre mis?
+
+LE BRET:
+ Quarante-huit. Sans compter les femmes.
+
+CYRANO:
+ Voyons, compte!
+
+LE BRET:
+ Montfleury, le bourgeois, de Guiche, le vicomte,
+ Baro, l'Academie. . .
+
+CYRANO:
+ Assez! tu me ravis!
+
+LE BRET:
+ Mais ou te menera la facon dont tu vis?
+ Quel systeme est le tien?
+
+CYRANO:
+ J'errais dans un meandre;
+ J'avais trop de partis, trop compliques, a prendre;
+ J'ai pris. . .
+
+LE BRET:
+ Lequel?
+
+CYRANO:
+ Mais le plus simple, de beaucoup.
+ J'ai decide d'etre admirable, en tout, pour tout!
+
+LE BRET (haussant les epaules):
+ Soit!--Mais enfin, a moi, le motif de ta haine
+ Pour Montfleury, le vrai, dis-le-moi!
+
+CYRANO (se levant):
+ Ce Silene,
+ Si ventru que son doigt n'atteint pas son nombril,
+ Pour les femmes encor se croit un doux peril,
+ Et leur fait, cependant qu'en jouant il bredouille,
+ Des yeux de carpe avec ses gros yeux de grenouille!. . .
+ Et je le hais depuis qu'il se permit, un soir,
+ De poser son regard, sur celle. . .Oh! j'ai cru voir
+ Glisser sur une fleur une longue limace!
+
+LE BRET (stupefait):
+ Hein? Comment? Serait-il possible?. . .
+
+CYRANO (avec un rire amer):
+ Que j'aimasse?. . .
+(Changeant de ton et gravement):
+ J'aime.
+
+LE BRET:
+ Et peut-on savoir? tu ne m'as jamais dit?. . .
+
+CYRANO:
+ Qui j'aime?. . .Reflechis, voyons. Il m'interdit
+ Le reve d'etre aime meme par une laide,
+ Ce nez qui d'un quart d'heure en tous lieux me precede;
+ Alors, moi, j'aime qui?. . .Mais cela va de soi!
+ J'aime--mais c'est force!--la plus belle qui soit!
+
+LE BRET:
+ La plus belle?. . .
+
+CYRANO:
+ Tout simplement, qui soit au monde!
+ La plus brillante, la plus fine,
+(Avec accablement):
+ la plus blonde!
+
+LE BRET:
+ Eh! mon Dieu, quelle est donc cette femme?. . .
+
+CYRANO:
+ Un danger
+ Mortel sans le vouloir, exquis sans y songer,
+ Un piege de nature, une rose muscade
+ Dans laquelle l'amour se tient en embuscade!
+ Qui connait son sourire a connu le parfait.
+ Elle fait de la grace avec rien, elle fait
+ Tenir tout le divin dans un geste quelconque,
+ Et tu ne saurais pas, Venus, monter en conque,
+ Ni toi, Diane, marcher dans les grands bois fleuris,
+ Comme elle monte en chaise et marche dans Paris!. . .
+
+LE BRET:
+ Sapristi! je comprends. C'est clair!
+
+CYRANO:
+ C'est diaphane.
+
+LE BRET:
+ Magdeleine Robin, ta cousine?
+
+CYRANO:
+ Oui,--Roxane.
+
+LE BRET:
+ Eh bien, mais c'est au mieux! Tu l'aimes? Dis-le-lui!
+ Tu t'es couvert de gloire a ses yeux aujourd'hui!
+
+CYRANO:
+ Regarde-moi, mon cher, et dis quelle esperance
+ Pourrait bien me laisser cette protuberance!
+ Oh! je ne me fais pas d'illusion!--Parbleu,
+ Oui, quelquefois, je m'attendris, dans le soir bleu;
+ J'entre en quelque jardin ou l'heure se parfume;
+ Avec mon pauvre grand diable de nez je hume
+ L'avril,--je suis des yeux, sous un rayon d'argent,
+ Au bras d'un cavalier, quelque femme, en songeant
+ Que pour marcher, a petits pas, dans de la lune,
+ Aussi moi j'aimerais au bras en avoir une,
+ Je m'exalte, j'oublie. . .et j'apercois soudain
+ L'ombre de mon profil sur le mur du jardin!
+
+LE BRET (emu):
+ Mon ami!. . .
+
+CYRANO:
+ Mon ami, j'ai de mauvaises heures!
+ De me sentir si laid, parfois, tout seul. . .
+
+LE BRET (vivement, lui prenant la main):
+ Tu pleures?
+
+CYRANO:
+ Ah! non, cela, jamais! Non, ce serait trop laid,
+ Si le long de ce nez une larme coulait!
+ Je ne laisserai pas, tant que j'en serai maitre,
+ La divine beaute des larmes se commettre
+ Avec tant de laideur grossiere!. . .Vois-tu bien,
+ Les larmes, il n'est rien de plus sublime, rien,
+ Et je ne voudrais pas qu'excitant la risee,
+ Une seule, par moi, fut ridiculisee!. . .
+
+LE BRET:
+ Va, ne t'attriste pas! L'amour n'est que hasard!
+
+CYRANO (secouant la tete):
+ Non! J'aime Cleopatre: ai-je l'air d'un Cesar?
+ J'adore Berenice: ai-je l'aspect d'un Tite?
+
+LE BRET:
+ Mais ton courage! ton esprit!--Cette petite
+ Qui t'offrait la, tantot, ce modeste repas,
+ Ses yeux, tu l'as bien vu, ne te detestaient pas!
+
+CYRANO (saisi):
+ C'est vrai!
+
+LE BRET:
+ He! bien! alors?. . .Mais, Roxane, elle-meme,
+ Toute bleme a suivi ton duel!
+
+CYRANO:
+ Toute bleme?
+
+LE BRET:
+ Son coeur et son esprit deja sont etonnes!
+ Ose, et lui parle, afin. . .
+
+CYRANO:
+ Qu'elle me rie au nez?
+ Non!--C'est la seule chose au monde que je craigne!
+
+LE PORTIER (introduisant quelqu'un a Cyrano):
+ Monsieur, on vous demande. . .
+
+CYRANO (voyant la duegne):
+ Ah! mon Dieu! Sa duegne!
+
+
+
+Scene 1.VI.
+
+Cyrano, Le Bret, la duegne.
+
+LA DUEGNE (avec un grand salut):
+ De son vaillant cousin on desire savoir
+ Ou l'on peut, en secret, le voir.
+
+CYRANO (bouleverse):
+ Me voir?
+
+LA DUEGNE (avec une reverence):
+ Vous voir.
+ --On a des choses a vous dire.
+
+CYRANO:
+ Des?. . .
+
+LA DUEGNE (nouvelle reverence):
+ Des choses!
+
+CYRANO (chancelant):
+ Ah, mon Dieu!
+
+LA DUEGNE:
+ L'on ira, demain, aux primes roses
+ D'aurore,--ouir la messe a Saint-Roch.
+
+CYRANO (se soutenant sur Le Bret):
+ Ah! mon Dieu!
+
+LA DUEGNE:
+ En sortant,--ou peut-on entrer, causer un peu?
+
+CYRANO (affole):
+ Ou?. . .Je. . .mais. . .Ah! mon Dieu!. . .
+
+LA DUEGNE:
+ Dites vite.
+
+CYRANO:
+ Je cherche!. . .
+
+LA DUEGNE:
+ Ou?
+
+CYRANO:
+ Chez. . .chez. . .Ragueneau. . .le patissier. . .
+
+LA DUEGNE:
+ Il perche?
+
+CYRANO:
+ Dans la rue--Ah! mon Dieu, mon Dieu!--Saint-Honore!
+
+LA DUEGNE (remontant):
+ On ira. Soyez-y. Sept heures.
+
+CYRANO:
+ J'y serai.
+
+(La duegne sort.)
+
+
+
+Scene 1.VII.
+
+Cyrano, Le Bret, puis les comediens, les comediennes, Cuigy, Brissaille,
+Ligniere, le portier, les violons.)
+
+CYRANO (tombant dans les bras de Le Bret):
+ Moi!. . .D'elle!. . .Un rendez-vous!. . .
+
+LE BRET:
+ Eh bien! tu n'es plus triste?
+
+CYRANO:
+ Ah! pour quoi que ce soit, elle sait que j'existe!
+
+LE BRET:
+ Maintenant, tu vas etre calme?
+
+CYRANO (hors de lui):
+ Maintenant. . .
+ Mais je vais etre frenetique et fulminant!
+ Il me faut une armee entiere a deconfire!
+ J'ai dix coeurs; j'ai vingt bras; il ne peut me suffire
+ De pourfendre des nains. . .
+(Il crie a tue-tete):
+ Il me faut des geants!
+
+(Depuis un moment, sur la scene, au fond, des ombres de comediens et de
+comediennes s'agitent, chuchotent: on commence a repeter. Les violons ont
+repris leur place.)
+
+UNE VOIX (de la scene):
+ He! pst! la-bas! Silence! on repete ceans!
+
+CYRANO (riant):
+ Nous partons!
+
+(Il remonte; par la grande porte du fond; entrent Cuigy, Brissaille, plusieurs
+officiers, qui soutiennent Ligniere completement ivre.)
+
+CUIGY:
+ Cyrano!
+
+CYRANO:
+ Qu'est-ce?
+
+CUIGY:
+ Une enorme grive
+ Qu'on t'apporte!
+
+CYRANO (le reconnaissant):
+ Ligniere!. . .He, qu'est-ce qui t'arrive?
+
+CUIGY:
+ Il te cherche!
+
+BRISSAILLE:
+ Il ne peut rentrer chez lui!
+
+CYRANO:
+ Pourquoi?
+
+LIGNIERE (d'une voix pateuse, lui montrant un billet tout chiffonne):
+ Ce billet m'avertit. . .cent hommes contre moi. . .
+ A cause de. . .chanson. . .grand danger me menace. . .
+ Porte de Nesle. . .Il faut, pour rentrer, que j'y passe. . .
+ Permets-moi donc d'aller coucher sous. . .sous ton toit!
+
+CYRANO:
+ Cent hommes, m'as-tu dit? Tu coucheras chez toi!
+
+LIGNIERE (epouvante):
+ Mais. . .
+
+CYRANO (d'une voix terrible, lui montrant la lanterne allumee que le portier
+balance en ecoutant curieusement cette scene):
+ Prends cette lanterne!. . .
+(Ligniere saisit precipitamment la lanterne):
+ Et marche!--Je te jure
+ Que c'est moi qui ferai ce soir ta couverture!. . .
+(Aux officiers):
+ Vous, suivez a distance, et vous serez temoins!
+
+CUIGY:
+ Mais cent hommes!. . .
+
+CYRANO:
+ Ce soir, il ne m'en faut pas moins!
+
+(Les comediens et les comediennes, descendus de scene, se sont rapproches dans
+leurs divers costumes.)
+
+LE BRET:
+ Mais pourquoi proteger. . .
+
+CYRANO:
+ Voila Le Bret qui grogne!
+
+LE BRET:
+ Cet ivrogne banal?. . .
+
+CYRANO (frappant sur l'epaule de Ligniere):
+ Parce que cet ivrogne,
+ Ce tonneau de muscat, ce fut de rossoli,
+ Fit quelque chose un jour de tout a fait joli:
+ Au sortir d'une messe ayant, selon le rite,
+ Vu celle qu'il aimait prendre de l'eau benite,
+ Lui que l'eau fait sauver, courut au benitier,
+ Se pencha sur sa conque et le but tout entier!. . .
+
+UNE COMEDIENNE (en costume de soubrette):
+ Tiens, c'est gentil, cela!
+
+CYRANO:
+ N'est-ce pas, la soubrette?
+
+LA COMEDIENNE (aux autres):
+ Mais pourquoi sont-ils cent contre un pauvre poete?
+
+CYRANO:
+ Marchons!
+(Aux officiers):
+ Et vous, messieurs, en me voyant charger,
+ Ne me secondez pas, quel que soit le danger!
+
+UNE AUTRE COMEDIENNE (sautant de la scene):
+ Oh! mais, moi, je vais voir!
+
+CYRANO:
+ Venez!. . .
+
+UNE AUTRE (sautant aussi, a un vieux comedien):
+ Viens-tu, Cassandre?. . .
+
+CYRANO:
+ Venez tous, le Docteur, Isabelle, Leandre,
+ Tous! Car vous allez joindre, essaim charmant et fol,
+ La farce italienne a ce drame espagnol,
+ Et, sur son ronflement tintant un bruit fantasque,
+ L'entourer de grelots comme un tambour de basque!. . .
+
+TOUTES LES FEMMES (sautant de joie):
+ Bravo!--Vite, une mante!--Un capuchon!
+
+JODELET:
+ Allons!
+
+CYRANO (aux violons):
+ Vous nous jouerez un air, messieurs les violons!
+(Les violons se joignent au cortege qui se forme. On s'empare des chandelles
+allumees de la rampe et on se les distribue. Cela devient une retraite aux
+flambeaux):
+ Bravo! des officiers, des femmes en costume,
+ Et, vingt pas en avant. . .
+(Il se place comme il dit):
+ Moi, tout seul, sous la plume
+ Que la gloire elle-meme a ce feutre piqua,
+ Fier comme un Scipion triplement Nasica!. . .
+ --C'est compris? Defendu de me preter main-forte!--
+ On y est?. . .Un, deux, trois! Portier, ouvre la porte!
+(Le portier ouvre a deux battants. Un coin du vieux Paris pittoresque et
+lunaire parait):
+ Ah!. . .Paris fuit, nocturne et quasi nebuleux;
+ Le clair de lune coule aux pentes des toits bleus;
+ Un cadre se prepare, exquis, pour cette scene;
+ La-bas, sous des vapeurs en echarpe, la Seine,
+ Comme un mysterieux et magique miroir,
+ Tremble. . .Et vous allez voir ce que vous allez voir!
+
+TOUS:
+ A la porte de Nesle!
+
+CYRANO (debout sur le seuil):
+ A la porte de Nesle!
+(Se retournant avant de sortir, a la soubrette):
+ Ne demandiez-vous pas pourquoi, mademoiselle,
+ Contre ce seul rimeur cent hommes furent mis?
+(Il tire l'epee et, tranquillement):
+ C'est parce qu'on savait qu'il est de mes amis!
+
+(Il sort. Le cortege,--Ligniere zigzaguant en tete,--puis les comediennes aux
+bras des officiers,--puis les comediens gambadant,--se met en marche dans la
+nuit au son des violons, et a la lueur falote des chandelles.)
+
+Rideau.
+
+
+
+Acte II.
+
+La Rotisserie Des Poetes.
+
+La boutique de Ragueneau, rotisseur-patissier, vaste ouvroir au coin de la rue
+Saint-Honore et de la rue de l'Arbre-Sec qu'on apercoit largement au fond, par
+le vitrage de la porte, grises dans les premieres lueurs de l'aube.
+
+A gauche, premier plan, comptoir surmonte d'un dais en fer forge, auquel sont
+accroches des oies, des canards, des paons blancs. Dans de grands vases de
+faience de hauts bouquets de fleurs naives, principalement des tournesols
+jaunes. Du meme cote, second plan, immense cheminee devant laquelle, entre de
+monstrueux chenets, dont chacun supporte une petite marmite, les rotis
+pleurent dans les lechefrites.
+
+A droite, premier plan avec porte. Deuxieme plan, un escalier montant a une
+petite salle en soupente, dont on apercoit l'interieur par des volets ouverts;
+une table y est dressee, un menu lustre flamand y luit: c'est un reduit ou
+l'on va manger et boire. Une galerie de bois, faisant suite a l'escalier,
+semble mener a d'autres petites salles analogues.
+
+Au milieu de la rotisserie, un cercle en fer que l'on peut faire descendre
+avec une corde, et auquel de grosses pieces sont accrochees, fait un lustre de
+gibier.
+
+Les fours, dans l'ombre, sous l'escalier, rougeoient. Des cuivres
+etincellent. Des broches tournent. Des pieces montees pyramident, des
+jambons pendent. C'est le coup de feu matinal. Bousculade de marmitons
+effares, d'enormes cuisiniers et de minuscules gate-sauces. Foisonnement de
+bonnets a plume de poulet ou a aile de pintade. On apporte, sur des plaques
+de tole et des clayons d'osier, des quinconces de brioches, des villages de
+petits-fours.
+
+Des tables sont couvertes de gateaux et de plats. D'autres, entourees de
+chaises, attendent les mangeurs et les buveurs. Une plus petite, dans un
+coin, disparait sous les papiers. Ragueneau y est assis au lever du rideau;
+il ecrit.
+
+
+
+Scene 2.I.
+
+Ragueneau, patissiers, puis Lise; Ragueneau, a la petite table, ecrivant d'un
+air inspire, et comptant sur ses doigts.
+
+PREMIER PATISSIER (apportant une piece montee):
+ Fruits en nougat!
+
+DEUXIEME PATISSIER (apportant un plat):
+ Flan!
+
+TROISIEME PATISSIER (apportant un roti pare de plumes):
+ Paon!
+
+QUATRIEME PATISSIER (apportant une plaque de gateaux):
+ Roinsoles!
+
+CINQUIEME PATISSIER (apportant une sorte de terrine):
+ Boeuf en daube!
+
+RAGUENEAU (cessant d'ecrire et levant la tete):
+ Sur les cuivres, deja, glisse l'argent de l'aube!
+ Etouffe en toi le dieu qui chante, Ragueneau!
+ L'heure du luth viendra,--c'est l'heure du fourneau!
+(Il se leve. A un cuisinier):
+ Vous, veuillez m'allonger cette sauce, elle est courte!
+
+LE CUISINIER:
+ De combien?
+
+RAGUENEAU:
+ De trois pieds.
+
+(Il passe.)
+
+LE CUISINIER:
+ Hein?
+
+PREMIER PATISSIER:
+ La tarte!
+
+DEUXIEME PATISSIER:
+ La tourte!
+
+RAGUENEAU (devant la cheminee):
+ Ma Muse, eloigne-toi, pour que tes yeux charmants
+ N'aillent pas se rougir au feu de ces sarments!
+(A un patissier, lui montrant des pains):
+ Vous avez mal place la fente de ces miches:
+ Au milieu la cesure,--entre les hemistiches!
+(A un autre, lui montrant un pate inacheve):
+ A ce palais de croute, il faut, vous, mettre un toit. . .
+(A un jeune apprenti, qui, assis par terre, embroche des volailles):
+ Et toi, sur cette broche interminable, toi,
+ Le modeste poulet et la dinde superbe,
+ Alterne-les, mon fils, comme le vieux Malherbe
+ Alternait les grands vers avec les plus petits,
+ Et fais tourner au feu des strophes de rotis!
+
+UN AUTRE APPRENTI (s'avancant avec un plateau recouvert d'une assiette):
+ Maitre, en pensant a vous, dans le four, j'ai fait cuire
+ Ceci, qui vous plaira, je l'espere.
+
+(Il decouvre le plateau, on voit une grande lyre de patisserie.)
+
+RAGUENEAU (ebloui):
+ Une lyre!
+
+L'APPRENTI:
+ En pate de brioche.
+
+RAGUENEAU (emu):
+ Avec des fruits confits!
+
+L'APPRENTI:
+ Et les cordes, voyez, en sucre je les fis.
+
+RAGUENEAU (lui donnant de l'argent):
+ Va boire a ma sante!
+(Apercevant Lise qui entre):
+ Chut! ma femme! Circule,
+ Et cache cet argent!
+(A Lise, lui montrant la lyre d'un air gene):
+ C'est beau?
+
+LISE:
+ C'est ridicule!
+
+(Elle pose sur le comptoir une pile de sacs en papier.)
+
+RAGUENEAU:
+ Des sacs?. . .Bon. Merci.
+(Il les regarde):
+ Ciel! Mes livres veneres!
+ Les vers de mes amis! dechires! demembres!
+ Pour en faire des sacs a mettre des croquantes. . .
+ Ah! vous renouvelez Orphee et les bacchantes!
+
+LISE (sechement):
+ Et n'ai-je pas le droit d'utiliser vraiment
+ Ce que laissent ici, pour unique paiement,
+ Vos mechants ecriveurs de lignes inegales!
+
+RAGUENEAU:
+ Fourmi!. . .n'insulte pas ces divines cigales!
+
+LISE:
+ Avant de frequenter ces gens-la, mon ami,
+ Vous ne m'appeliez pas bacchante,--ni fourmi!
+
+RAGUENEAU:
+ Avec des vers, faire cela!
+
+LISE:
+ Pas autre chose.
+
+RAGUENEAU:
+ Que faites-vous, alors, madame, avec la prose?
+
+
+
+Scene 2.II.
+
+Les memes, deux enfants, qui viennent d'entrer dans la patisserie.
+
+RAGUENEAU:
+ Vous desirez, petits?
+
+PREMIER ENFANT:
+ Trois pates.
+
+RAGUENEAU (les servant):
+ La, bien roux. . .
+ Et bien chauds.
+
+DEUXIEME ENFANT:
+ S'il vous plait, enveloppez-les-nous?
+
+RAGUENEAU (saisi, a part):
+ Helas! un de mes sacs!
+(Aux enfants):
+ Que je les enveloppe?. . .
+(Il prend un sac et au moment d'y mettre les pates, il lit):
+ 'Tel Ulysses, le jour qu'il quitta Penelope. . .'
+ Pas celui-ci!. . .
+(Il le met de cote et en prend un autre. Au moment d'y mettre les pates, il
+lit):
+ 'Le blond Phoebus. . .' Pas celui-la!
+
+(Meme jeu.)
+
+LISE (impatientee):
+ Eh bien! qu'attendez-vous?
+
+RAGUENEAU:
+ Voila, voila, voila!
+(Il en prend un troisieme et se resigne):
+ Le sonnet a Philis!. . .mais c'est dur tout de meme!
+
+LISE:
+ C'est heureux qu'il se soit decide!
+(Haussant les epaules):
+ Nicodeme!
+
+(Elle monte sur une chaise et se met a ranger des plats sur une credence.)
+
+RAGUENEAU (profitant de ce qu'elle tourne le dos, rappelle les enfants deja a
+la porte):
+ Pst!. . .Petits!. . .Rendez-moi le sonnet a Philis,
+ Au lieu de trois pates je vous en donne six.
+(Les enfants lui rendent le sac, prennent vivement les gateaux et sortent.
+Ragueneau, defripant le papier, se met a lire en declamant):
+ 'Philis!. . .' Sur ce doux nom, une tache de beurre!. . .
+ 'Philis!. . .'
+
+(CYRANO entre brusquement.)
+
+
+
+Scene 2.III.
+
+Ragueneau, Lise, Cyrano, puis le mousquetaire.
+
+CYRANO:
+ Quelle heure est-il?
+
+RAGUENEAU (le saluant avec empressement):
+ Six heures.
+
+CYRANO (avec emotion):
+ Dans une heure!
+
+(Il va et vient dans la boutique.)
+
+RAGUENEAU (le suivant):
+ Bravo! J'ai vu. . .
+
+CYRANO:
+ Quoi donc!
+
+RAGUENEAU:
+ Votre combat!. . .
+
+CYRANO:
+ Lequel?
+
+RAGUENEAU:
+ Celui de l'hotel de Bourgogne!
+
+CYRANO (avec dedain):
+ Ah!. . .Le duel!
+
+RAGUENEAU (admiratif):
+ Oui, le duel en vers!. . .
+
+LISE:
+ Il en a plein la bouche!
+
+CYRANO:
+ Allons! tant mieux!
+
+RAGUENEAU (se fendant avec une broche qu'il a saisi):
+ 'A la fin de l'envoi, je touche!. . .
+ A la fin de l'envoi, je touche!'. . .Que c'est beau!
+(Avec un enthousiasme croissant):
+ 'A la fin de l'envoi. . .'
+
+CYRANO:
+ Quelle heure, Ragueneau?
+
+RAGUENEAU (restant fendu pour regarder l'horloge):
+ Six heures cinq!. . .'. . .je touche!'
+(Il se releve):
+ . . .Oh! faire une ballade!
+
+LISE (a Cyrano, qui en passant devant son comptoir lui a serre distraitement
+la main):
+ Qu'avez-vous a la main?
+
+CYRANO:
+ Rien. Une estafilade.
+
+RAGUENEAU:
+ Courutes-vous quelque peril?
+
+CYRANO:
+ Aucun peril.
+
+LISE (le menacant du doigt):
+ Je crois que vous mentez!
+
+CYRANO:
+ Mon nez remuerait-il?
+ Il faudrait que ce fut pour un mensonge enorme!
+(Changeant de ton):
+ J'attends ici quelqu'un. Si ce n'est pas sous l'orme,
+ Vous nous laisserez seuls.
+
+RAGUENEAU:
+ C'est que je ne peux pas;
+ Mes rimeurs vont venir. . .
+
+LISE (ironique):
+ Pour leur premier repas.
+
+CYRANO:
+ Tu les eloigneras quand je te ferai signe. . .
+ L'heure?
+
+RAGUENEAU:
+ Six heures dix.
+
+CYRANO (s'asseyant nerveusement a la table de Ragueneau et prenant du papier):
+ Une plume?. . .
+
+RAGUENEAU (lui offrant celle qu'il a a son oreille):
+ De cygne.
+
+UN MOUSQUETAIRE (superbement moustachu, entre et d'une voix de stentor):
+ Salut!
+
+(Lise remonte vivement vers lui.)
+
+CYRANO (se retournant):
+ Qu'est-ce?
+
+RAGUENEAU:
+ Un ami de ma femme. Un guerrier
+ Terrible,--a ce qu'il dit!. . .
+
+CYRANO (reprenant la plume et eloignant du geste Ragueneau):
+ Chut!. . .
+ Ecrire,--plier,--
+(A lui-meme):
+ Lui donner,--me sauver. . .
+(Jetant la plume):
+ Lache!. . .Mais que je meure,
+ Si j'ose lui parler, lui dire un seul mot. . .
+(A Ragueneau):
+ L'heure?
+
+RAGUENEAU:
+ Six et quart!. . .
+
+CYRANO (frappant sa poitrine):
+ --un seul mot de tous ceux que j'ai la!
+ Tandis qu'en ecrivant. . .
+(Il reprend la plume):
+ Eh bien! ecrivons-la,
+ Cette lettre d'amour qu'en moi-meme j'ai faite
+ Et refaite cent fois, de sorte qu'elle est prete,
+ Et que mettant mon ame a cote du papier,
+ Je n'ai tout simplement qu'a la recopier.
+
+(Il ecrit.--Derriere le vitrage de la porte on voit s'agiter des silhouettes
+maigres et hesitantes.)
+
+
+
+Scene 2.IV.
+
+Ragueneau, Lise, le mousquetaire, Cyrano, a la petite table, ecrivant, les
+poetes, vetus de noir, les bas tombants, couverts de boue.
+
+LISE (entrant, a Ragueneau):
+ Les voici vos crottes!
+
+PREMIER POETE (entrant, a Ragueneau):
+ Confrere!. . .
+
+DEUXIEME POETE (de meme, lui secouant les mains):
+ Cher confrere!
+
+TROISIEME POETE:
+ Aigle des patissiers!
+(Il renifle):
+ Ca sent bon dans votre aire,
+
+QUATRIEME POETE:
+ O Phoebus-Rotisseur!
+
+CINQUIEME POETE:
+ Apollon maitre-queux!. . .
+
+RAGUENEAU (entoure, embrasse, secoue):
+ Comme on est tout de suite a son aise avec eux!. . .
+
+PREMIER POETE:
+ Nous fumes retardes par la foule attroupee
+ A la porte de Nesle!. . .
+
+DEUXIEME POETE:
+ Ouverts a coups d'epee,
+ Huit malandrins sanglants illustraient les paves!
+
+CYRANO (levant une seconde la tete):
+ Huit?. . .Tiens, je croyais sept.
+
+(Il reprend sa lettre.)
+
+RAGUENEAU (a Cyrano):
+ Est-ce que vous savez
+ Le heros du combat?
+
+CYRANO (negligemment):
+ Moi?. . .Non!
+
+LISE (au mousquetaire):
+ Et vous?
+
+LE MOUSQUETAIRE (se frisant la moustache):
+ Peut-etre!
+
+CYRANO (ecrivant, a part,--on l'entend murmurer de temps en temps):
+ 'Je vous aime. . .'
+
+PREMIER POETE:
+ Un seul homme, assurait-on, sut mettre
+ Toute une bande en fuite!. . .
+
+DEUXIEME POETE:
+ Oh! c'etait curieux!
+ Des piques, des batons jonchaient le sol!. . .
+
+CYRANO (ecrivant):
+ . . .'vos yeux'. . .
+
+TROISIEME POETE:
+ On trouvait des chapeaux jusqu'au quai des Orfevres!
+
+PREMIER POETE:
+ Sapristi! ce dut etre un feroce. . .
+
+CYRANO (meme jeu):
+ . . .'vos levres'. . .
+
+PREMIER POETE:
+ Un terrible geant, l'auteur de ces exploits!
+
+CYRANO (meme jeu):
+ . . .'Et je m'evanouis de peur quand je vous vois.'
+
+DEUXIEME POETE (happant un gateau):
+ Qu'as-tu rime de neuf, Ragueneau?
+
+CYRANO (meme jeu):
+ . . .'qui vous aime'. . .
+(Il s'arrete au moment de signer, et se leve, mettant sa lettre dans son
+pourpoint):
+ Pas besoin de signer. Je la donne moi-meme.
+
+RAGUENEAU (au deuxieme poete):
+ J'ai mis une recette en vers.
+
+TROISIEME POETE (s'installant pres d'un plateau de choux a la creme):
+ Oyons ces vers!
+
+QUATRIEME POETE (regardant une brioche qu'il a prise):
+ Cette brioche a mis son bonnet de travers.
+
+(Il la decoiffe d'un coup de dent.)
+
+PREMIER POETE:
+ Ce pain d'epice suit le rimeur famelique,
+ De ses yeux en amande aux sourcils d'angelique!
+
+(Il happe le morceau de pain d'epice.)
+
+DEUXIEME POETE:
+ Nous ecoutons.
+
+TROISIEME POETE (serrant legerement un chou entre ses doigts):
+ Ce chou bave sa creme. Il rit.
+
+DEUXIEME POETE (mordant a meme la grande lyre de patisserie):
+ Pour la premiere fois la Lyre me nourrit!
+
+RAGUENEAU (qui s'est prepare a reciter, qui a tousse, assure son bonnet, pris
+une pose):
+ Une recette en vers. . .
+
+DEUXIEME POETE (au premier, lui donnant un coup de coude):
+ Tu dejeunes?
+
+PREMIER POETE (au deuxieme):
+ Tu dines!
+
+RAGUENEAU:
+ Comment on fait les tartelettes amandines.
+
+ Battez, pour qu'ils soient mousseux,
+ Quelques oeufs;
+ Incorporez a leur mousse
+ Un jus de cedrat choisi;
+ Versez-y
+ Un bon lait d'amande douce;
+
+ Mettez de la pate a flan
+ Dans le flanc
+ De moules a tartelette;
+ D'un doigt preste, abricotez
+ Les cotes;
+ Versez goutte a gouttelette
+
+ Votre mousse en ces puits, puis
+ Que ces puits
+ Passent au four, et, blondines,
+ Sortant en gais troupelets,
+ Ce sont les
+ Tartelettes amandines!
+
+LES POETES (la bouche pleine):
+ Exquis! Delicieux!
+
+UN POETE (s'etouffant):
+ Homph!
+
+(Ils remontent vers le fond, en mangeant.)
+
+CYRANO (qui a observe s'avance vers Ragueneau):
+ Berces par ta voix,
+ Ne vois-tu pas comme ils s'empiffrent?
+
+RAGUENEAU (plus bas, avec un sourire):
+ Je le vois. . .
+ Sans regarder, de peur que cela ne les trouble;
+ Et dire ainsi mes vers me donne un plaisir double,
+ Puisque je satisfais un doux faible que j'ai
+ Tout en laissant manger ceux qui n'ont pas mange!
+
+CYRANO (lui frappant sur l'epaule):
+ Toi, tu me plais!. . .
+(Ragueneau va rejoindre ses amis. Cyrano le suit des yeux, puis, un peu
+brusquement):
+ He la, Lise?
+(Lise, en conversation tendre avec le mousquetaire, tressaille et descend vers
+Cyrano):
+ Ce capitaine. . .
+ Vous assiege?
+
+LISE (offensee):
+ Oh! mes yeux, d'une oeillade hautaine,
+ Savent vaincre quiconque attaque mes vertus.
+
+CYRANO:
+ Euh! pour des yeux vainqueurs, je les trouve battus.
+
+LISE (suffoquee):
+ Mais. . .
+
+CYRANO (nettement):
+ Ragueneau me plait. C'est pourquoi, dame Lise,
+ Je defends que quelqu'un le ridicoculise.
+
+LISE:
+ Mais. . .
+
+CYRANO (qui a eleve la voix assez pour etre entendu du galant):
+ A bon entendeur. . .
+
+(Il salue le mousquetaire, et va se mettre en observation, a la porte du fond,
+apres avoir regarde l'horloge.)
+
+LISE (au mousquetaire qui a simplement rendu son salut a Cyrano):
+ Vraiment, vous m'etonnez!. . .
+ Repondez. . .sur son nez. . .
+
+LE MOUSQUETAIRE:
+ Sur son nez. . .sur son nez. . .
+
+(Il s'eloigne vivement, Lise le suit.)
+
+CYRANO (de la porte du fond, faisant signe a Ragueneau d'emmener les poetes):
+ Pst!. . .
+
+RAGUENEAU (montrant aux poetes la porte de droite):
+ Nous serons bien mieux par la. . .
+
+CYRANO (s'impatientant):
+ Pst! pst!. . .
+
+RAGUENEAU (les entrainant):
+ Pour lire
+ Des vers. . .
+
+PREMIER POETE (desespere, la bouche pleine):
+ Mais les gateaux!. . .
+
+DEUXIEME POETE:
+ Emportons-les!
+
+(Ils sortent tous derriere Ragueneau, processionellement, et apres avoir fait
+une rafle de plateaux.)
+
+
+
+Scene 2.V.
+
+Cyrano, Roxane, la duegne.
+
+CYRANO:
+ Je tire
+ Ma lettre si je sens seulement qu'il y a
+ Le moindre espoir!. . .
+(Roxane, masquee, suivie de la duegne, parait derriere le vitrage. Il ouvre
+vivement la porte):
+ Entrez!. . .
+(Marchant sur la duegne):
+ Vous, deux mots, duegna!
+
+LA DUEGNE:
+ Quatre.
+
+CYRANO:
+ Etes-vous gourmande?
+
+LA DUEGNE:
+ A m'en rendre malade.
+
+CYRANO (prenant vivement des sacs de papier sur le comptoir):
+ Bon. Voici deux sonnets de monsieur Benserade. . .
+
+LA DUEGNE (piteuse):
+ Heu!. . .
+
+CYRANO:
+ . . .que je vous remplis de darioles.
+
+LA DUEGNE (changeant de figure):
+ Hou!
+
+CYRANO:
+ Aimez-vous le gateau qu'on nomme petit chou?
+
+LA DUEGNE (avec dignite):
+ Monsieur, j'en fais etat, lorsqu'il est a la creme.
+
+CYRANO:
+ J'en plonge six pour vous dans le sein d'un poeme
+ De Saint-Amant! Et dans ces vers de Chapelain
+ Je depose un fragment, moins lourd, de poupelin.
+ --Ah! Vous aimez les gateaux frais?
+
+LA DUEGNE:
+ J'en suis ferue!
+
+CYRANO (lui chargeant les bras de sacs remplis):
+ Veuillez aller manger tous ceux-ci dans la rue.
+
+LA DUEGNE:
+ Mais. . .
+
+CYRANO (la poussant dehors):
+ Et ne revenez qu'apres avoir fini!
+
+(Il referme la porte, redescend vers Roxane, et s'arrete, decouvert, a une
+distance respectueuse.)
+
+
+
+Scene 2.VI.
+
+Cyrano, Roxane, la duegne, un instant.
+
+CYRANO:
+ Que l'instant entre tous les instants soit beni,
+ Ou, cessant d'oublier qu'humblement je respire
+ Vous venez jusqu'ici pour me dire. . .me dire?. . .
+
+ROXANE (qui s'est demasquee):
+ Mais tout d'abord merci, car ce drole, ce fat
+ Qu'au brave jeu d'epee, hier, vous avez fait mat,
+ C'est lui qu'un grand seigneur. . .epris de moi. . .
+
+CYRANO:
+ De Guiche?
+
+ROXANE (baissant les yeux):
+ Cherchait a m'imposer . . .comme mari. . .
+
+CYRANO:
+ Postiche?
+(Saluant):
+ Je me suis donc battu, madame, et c'est tant mieux,
+ Non pour mon vilain nez, mais bien pour vos beaux yeux.
+
+ROXANE:
+ Puis. . .je voulais. . .Mais pour l'aveu que je viens faire,
+ Il faut que je revoie en vous le. . .presque frere,
+ Avec qui je jouais, dans le parc--pres du lac!. . .
+
+CYRANO:
+ Oui. . .vous veniez tous les etes a Bergerac!
+
+ROXANE:
+ Les roseaux fournissaient le bois pour vos epees?. . .
+
+CYRANO:
+ Et les mais, les cheveux blonds pour vos poupees!
+
+ROXANE:
+ C'etait le temps des jeux. . .
+
+CYRANO:
+ Des murons aigrelets. . .
+
+ROXANE:
+ Le temps ou vous faisiez tout ce que je voulais!. . .
+
+CYRANO:
+ Roxane, en jupons courts, s'appelait Madeleine. . .
+
+ROXANE:
+ J'etais jolie, alors?
+
+CYRANO:
+ Vous n'etiez pas vilaine.
+
+ROXANE:
+ Parfois, la main en sang de quelque grimpement,
+ Vous accouriez!--Alors, jouant a la maman,
+ Je disais d'une voix qui tachait d'etre dure:
+(Elle lui prend la main):
+ 'Qu'est-ce que c'est encor que cette egratignure?'
+(Elle s'arrete stupefaite):
+ Oh! C'est trop fort! Et celle-ci!
+(Cyrano veut retirer sa main):
+ Non! Montrez-la!
+ Hein? a votre age, encor!--Ou t'es-tu fait cela?
+
+CYRANO:
+ En jouant, du cote de la porte de Nesle.
+
+ROXANE (s'asseyant a une table, et trempant son mouchoir dans un verre d'eau):
+ Donnez!
+
+CYRANO (s'asseyant aussi):
+ Si gentiment! Si gaiement maternelle!
+
+ROXANE:
+ Et, dites-moi,--pendant que j'ote un peu le sang,--
+ Ils etaient contre vous?
+
+CYRANO:
+ Oh! pas tout a fait cent.
+
+ROXANE:
+ Racontez!
+
+CYRANO:
+ Non. Laissez. Mais vous, dites la chose
+ Que vous n'osiez tantot me dire. . .
+
+ROXANE (sans quitter sa main):
+ A present, j'ose,
+ Car le passe m'encouragea de son parfum!
+ Oui, j'ose maintenant. Voila. J'aime quelqu'un.
+
+CYRANO:
+ Ah!. . .
+
+ROXANE:
+ Qui ne le sait pas d'ailleurs.
+
+CYRANO:
+ Ah!. . .
+
+ROXANE:
+ Pas encore.
+
+CYRANO:
+ Ah!. . .
+
+ROXANE:
+ Mais qui va bientot le savoir, s'il l'ignore.
+
+CYRANO:
+ Ah!. . .
+
+ROXANE:
+ Un pauvre garcon qui jusqu'ici m'aima
+ Timidement, de loin, sans oser le dire. . .
+
+CYRANO:
+ Ah!. . .
+
+ROXANE:
+ Laissez-moi votre main, voyons, elle a la fievre.--
+ Mais moi, j'ai vu trembler les aveux sur sa levre.
+
+CYRANO:
+ Ah!. . .
+
+ROXANE (achevant de lui faire un petit bandage avec son mouchoir):
+ Et figurez-vous, tenez, que, justement
+ Oui, mon cousin, il sert dans votre regiment!
+
+CYRANO:
+ Ah!. . .
+
+ROXANE (riant):
+ Puisqu'il est cadet dans votre compagnie!
+
+CYRANO:
+ Ah!. . .
+
+ROXANE:
+ Il a sur son front de l'esprit, du genie,
+ Il est fier, noble, jeune, intrepide, beau. . .
+
+CYRANO (se levant tout pale):
+ Beau!
+
+ROXANE:
+ Quoi? Qu'avez-vous?
+
+CYRANO:
+ Moi, rien. . .C'est. . .c'est. . .
+(Il montre sa main, avec un sourire):
+ C'est ce bobo.
+
+ROXANE:
+ Enfin, je l'aime. Il faut d'ailleurs que je vous die
+ Que je ne l'ai jamais vu qu'a la Comedie. . .
+
+CYRANO:
+ Vous ne vous etes donc pas parle?
+
+ROXANE:
+ Nos yeux seuls.
+
+CYRANO:
+ Mais comment savez-vous, alors?
+
+ROXANE:
+ Sous les tilleuls
+ De la place Royale, on cause. . .Des bavardes
+ M'ont renseignee. . .
+
+CYRANO:
+ Il est cadet?
+
+ROXANE:
+ Cadet aux gardes.
+
+CYRANO:
+ Son nom?
+
+ROXANE:
+ Baron Christian de Neuvillette.
+
+CYRANO:
+ Hein?. . .
+ Il n'est pas aux cadets.
+
+ROXANE:
+ Si, depuis ce matin:
+ Capitaine Carbon de Castel-Jaloux.
+
+CYRANO:
+ Vite,
+ Vite, on lance son coeur!. . .Mais, ma pauvre petite. . .
+
+LA DUEGNE (ouvrant la porte du fond):
+ J'ai fini les gateaux, monsieur de Bergerac!
+
+CYRANO:
+ Eh bien! lisez les vers imprimes sur le sac!
+(La duegne disparait):
+ . . .Ma pauvre enfant, vous qui n'aimez que beau langage,
+ Bel esprit,--si c'etait un profane, un sauvage.
+
+ROXANE:
+ Non, il a les cheveux d'un heros de d'Urfe!
+
+CYRANO:
+ S'il etait aussi maldisant que bien coiffe!
+
+ROXANE:
+ Non, tous les mots qu'il dit sont fins, je le devine!
+
+CYRANO:
+ Oui, tous les mots sont fins quand la moustache est fine.
+ --Mais si c'etait un sot!. . .
+
+ROXANE (frappant du pied):
+ Eh bien! j'en mourrais, la!
+
+CYRANO (apres un temps):
+ Vous m'avez fait venir pour me dire cela?
+ Je n'en sens pas tres bien l'utilite, madame.
+
+ROXANE:
+ Ah, c'est que quelqu'un hier m'a mis la mort dans l'ame,
+ Et me disant que tous, vous etes tous Gascons
+ Dans votre compagnie. . .
+
+CYRANO:
+ Et que nous provoquons
+ Tous les blancs-becs qui, par faveur, se font admettre
+ Parmis les purs Gascons que nous sommes, sans l'etre?
+ C'est ce qu'on vous a dit?
+
+ROXANE:
+ Et vous pensez si j'ai
+ Tremble pour lui!
+
+CYRANO (entre ses dents):
+ Non sans raison!
+
+ROXANE:
+ Mais j'ai songe
+ Lorsque invincible et grand, hier, vous nous apparutes,
+ Chatiant ce coquin, tenant tete a ces brutes,--
+J'ai songe: s'il voulait, lui que tous ils craindront. . .
+
+CYRANO:
+ C'est bien, je defendrai votre petit baron.
+
+ROXANE:
+ Oh! n'est-ce pas que vous allez me le defendre?
+ J'ai toujours eu pour vous une amitie si tendre.
+
+CYRANO:
+ Oui, oui.
+
+ROXANE:
+ Vous serez son ami?
+
+CYRANO:
+ Je le serai.
+
+ROXANE:
+ Et jamais il n'aura de duel?
+
+CYRANO:
+ C'est jure.
+
+ROXANE:
+ Oh! je vous aime bien. Il faut que je m'en aille.
+(Elle remet vivement son masque, une dentelle sur son front, et,
+distraitement):
+ Mais vous ne m'avez pas raconte la bataille
+ De cette nuit. Vraiment ce dut etre inoui!. . .
+ --Dites-lui qu'il m'ecrive.
+(Elle lui envoie un petit baiser de la main):
+ Oh! je vous aime!
+
+CYRANO:
+ Oui, oui.
+
+ROXANE:
+ Cent hommes contre vous? Allons, adieu.--Nous sommes
+ De grands amis!
+
+CYRANO:
+ Oui, oui.
+
+ROXANE:
+ Qu'il m'ecrive!--Cent hommes!--
+ Vous me direz plus tard. Maintenant, je ne puis.
+ Cent hommes! Quel courage!
+
+CYRANO (la saluant):
+ Oh! j'ai fait mieux depuis.
+
+(Elle sort. Cyrano reste immobile, les yeux a terre. Un silence. La porte
+de droite s'ouvre. Ragueneau passe sa tete.)
+
+
+
+Scene 2.VII.
+
+Cyrano, Ragueneau, les poetes, Carbon de Castel-Jaloux, les cadets, la foule,
+etc., puis De Guiche.
+
+RAGUENEAU:
+ Peut-on rentrer?
+
+CYRANO (sans bouger):
+ Oui. . .
+
+(Ragueneau fait signe et ses amis rentrent. En meme temps, a la porte du fond
+parait Carbon de Castel-Jaloux, costume de capitaine aux gardes, qui fait de
+grands gestes en apercevant Cyrano.)
+
+CARBON DE CASTEL-JALOUX:
+ Le voila!
+
+CYRANO (levant la tete):
+ Mon capitaine!. . .
+
+CARBON (exultant):
+ Notre heros! Nous savons tout! Une trentaine
+ De mes cadets sont la!. . .
+
+CYRANO (reculant):
+ Mais. . .
+
+CARBON (voulant l'entrainer):
+ Viens! on veut te voir!
+
+CYRANO:
+ Non!
+
+CARBON:
+ Il boivent en face, a 'la Croix du Trahoir'.
+
+CYRANO:
+ Je. . .
+
+CARBON (remontant a la porte, et criant a la cantonade, d'une voix de
+tonnerre):
+ Le heros refuse. Il est d'humeur bourrue!
+
+UNE VOIX (au dehors):
+ Ah! Sandious!
+
+(Tumulte au dehors, bruit d'epees et de bottes qui se rapprochent.)
+
+CARBON (se frottant les mains):
+ Les voici qui traversent la rue!
+
+LES CADETS (entrant dans la rotisserie):
+ Mille dious!--Capdedious!--Mordious!--Pocapdedious!
+
+RAGUENEAU (reculant epouvante):
+ Messieurs, vous etes donc tous de Gascogne!
+
+LES CADETS:
+ Tous!
+
+UN CADET (a Cyrano):
+ Bravo!
+
+CYRANO:
+ Baron!
+
+UN AUTRE (lui secouant les mains):
+ Vivat!
+
+CYRANO:
+ Baron!
+
+TROISIEME CADET:
+ Que je t'embrasse!
+
+CYRANO:
+ Baron!
+
+PLUSIEURS GASCONS:
+ Embrassons-le!
+
+CYRANO (ne sachant auquel repondre):
+ Baron!. . .baron!. . .de grace. . .
+
+RAGUENEAU:
+ Vous etes tous barons, messieurs?
+
+LES CADETS:
+ Tous?
+
+RAGUENEAU:
+ Le sont-ils?. . .
+
+PREMIER CADET:
+ On ferait une tour rien qu'avec nos tortils!
+
+LE BRET (entrant, et courant a Cyrano):
+ On te cherche! Une foule en delire conduite
+ Par ceux qui cette nuit marcherent a ta suite. . .
+
+CYRANO (epouvante):
+ Tu ne leur as pas dit ou je me trouve?. . .
+
+LE BRET (se frottant les mains):
+ Si!
+
+UN BOURGEOIS (entrant suivi d'un groupe):
+ Monsieur, tout le Marais se fait porter ici!
+
+(Au dehors la rue s'est remplie de monde. Des chaises a porteurs, des
+carrosses s'arretent.)
+
+LE BRET (bas, souriant, a Cyrano):
+ Et Roxane?
+
+CYRANO (vivement):
+ Tais-toi!
+
+LA FOULE (criant dehors):
+ Cyrano!. . .
+
+(Une cohue se precipite dans la patisserie. Bousculade. Acclamations.)
+
+RAGUENEAU (debout sur une table):
+ Ma boutique
+ Est envahie! On casse tout! C'est magnifique!
+
+DES GENS (autour de Cyrano):
+ Mon ami. . .mon ami. . .
+
+CYRANO:
+ Je n'avais pas hier
+ Tant d'amis!
+
+LE BRET (ravi):
+ Le succes!
+
+UN PETIT MARQUIS (accourant, les mains tendues):
+ Si tu savais, mon cher. . .
+
+CYRANO:
+ Si tu?. . .Tu?. . .Qu'est-ce donc qu'ensemble nous gardames?
+
+UN AUTRE:
+ Je veux vous presenter, Monsieur, a quelques dames
+ Qui la, dans mon carrosse. . .
+
+CYRANO (froidement):
+ Et vous d'abord, a moi,
+ Qui vous presentera?
+
+LE BRET (stupefait):
+ Mais qu'as-tu donc?
+
+CYRANO:
+ Tais-toi!
+
+UN HOMME DE LETTRES (avec une ecritoire):
+ Puis-je avoir des details sur?. . .
+
+CYRANO:
+ Non.
+
+LE BRET (lui poussant le coude):
+ C'est Theophraste,
+ Renaudot! l'inventeur de la gazette.
+
+CYRANO:
+ Baste!
+
+LE BRET:
+ Cette feuille ou l'on fait tant de choses tenir!
+ On dit que cette idee a beaucoup d'avenir!
+
+LE POETE (s'avancant):
+ Monsieur. . .
+
+CYRANO:
+ Encor!
+
+LE POETE:
+ Je veux faire un pentacrostiche
+ Sur votre nom. . .
+
+QUELQU'UN (s'avancant encore):
+ Monsieur. . .
+
+CYRANO:
+ Assez!
+
+(Mouvement. On se range. De Guiche parait, escorte d'officiers. Cuigy,
+Brissaille, les officiers qui sont partis avec Cyrano a la fin du premier
+acte. Cuigy vient vivement a Cyrano.)
+
+CUIGY (a Cyrano):
+ Monsieur de Guiche!
+(Murmure. Tout le monde se range):
+ Vient de la part du marechal de Gassion!
+
+DE GUICHE (saluant Cyrano):
+ . . .Qui tient a vous mander son admiration
+ Pour le nouvel exploit dont le bruit vient de courre.
+
+LA FOULE:
+ Bravo!. . .
+
+CYRANO (s'inclinant):
+ Le marechal s'y connait en bravoure.
+
+DE GUICHE:
+ Il n'aurait jamais cru le fait si ces messieurs
+ N'avaient pu lui jurer l'avoir vu.
+
+CUIGY:
+ De nos yeux!
+
+LE BRET (bas a Cyrano, qui a l'air absent):
+ Mais. . .
+
+CYRANO:
+ Tais-toi!
+
+LE BRET:
+ Tu parais souffrir!
+
+CYRANO (tressaillant et se redressant vivement):
+ Devant ce monde?. . .
+(Sa moustache se herisse; il poitrine):
+ Moi souffrir?. . .Tu vas voir!
+
+DE GUICHE (auquel Cuigy a parle a l'oreille):
+ Votre cariere abonde
+ De beaux exploits, deja.--Vous servez chez ces fous
+ De Gascons, n'est-ce pas?
+
+CYRANO:
+ Aux cadets, oui.
+
+UN CADET (d'une voix terrible):
+ Chez nous!
+
+DE GUICHE (regardant les Gascons, ranges derriere Cyrano):
+ Ah! ah!. . .Tous ces messieurs a la mine hautaine,
+ Ce sont donc les fameux?. . .
+
+CARBON DE CASTEL-JALOUX:
+ Cyrano!
+
+CYRANO:
+ Capitaine?
+
+CARBON:
+ Puisque ma compagnie est, je crois, au complet,
+ Veuillez la presenter au comte, s'il vous plait.
+
+CYRANO (faisant deux pas vers De Guiche et montrant les cadets):
+ Ce sont les cadets de Gascogne
+ De Carbon de Castel-Jaloux!
+ Bretteurs et menteurs sans vergogne,
+ Ce sont les cadets de Gascogne!
+ Parlant blason, lambel, bastogne,
+ Tous plus nobles que des filous,
+ Ce sont les cadets de Gascogne
+ De Carbon de Castel-Jaloux:
+
+ Oeil d'aigle, jambe de cigogne,
+ Moustache de chat, dents de loups,
+ Fendant la canaille qui grogne,
+ Oeil d'aigle, jambe de cigogne,
+ Ils vont,--coiffes d'un vieux vigogne
+ Dont la plume cache les trous!--
+ Oeil d'aigle, jambe de cigogne,
+ Moustache de chat, dents de loups!
+
+ Perce-Bedaine et Casse-Trogne
+ Sont leurs sobriquets les plus doux;
+ De gloire, leur ame est ivrogne!
+ Perce-Bedaine et Casse-Trogne,
+ Dans tous les endroits ou l'on cogne
+ Ils se donnent des rendez-vous. . .
+ Perce-Bedaine et Casse-Trogne
+ Sont leurs sobriquets les plus doux!
+
+ Voici les cadets de Gascogne
+ Qui font cocus tous les jaloux!
+ O femme, adorable carogne,
+ Voici les cadets de Gascogne!
+ Que le vieil epoux se renfrogne:
+ Sonnez, clairons! chantez, coucous!
+ Voici les cadets de Gascogne
+ Qui font cocus tous les jaloux!
+
+DE GUICHE (nonchalamment assis dans un fauteuil que Ragueneau a vite apporte):
+ Un poete est un luxe, aujourd'hui, qu'on se donne.
+ --Voulez-vous etre a moi?
+
+CYRANO:
+ Non, Monsieur, a personne.
+
+DE GUICHE:
+ Votre verve amusa mon oncle Richelieu,
+ Hier. Je veux vous servir aupres de lui.
+
+LE BRET (ebloui):
+ Grand Dieu!
+
+DE GUICHE:
+ Vous avez bien rime cinq actes, j'imagine?
+
+LE BRET (a l'oreille de Cyrano):
+ Tu vas faire jouer, mon cher, ton 'Agrippine!'
+
+DE GUICHE:
+ Portez-les-lui.
+
+CYRANO (tente et un peu charme):
+ Vraiment. . .
+
+DE GUICHE:
+ Il est des plus experts.
+ Il vous corrigera seulement quelques vers. . .
+
+CYRANO (dont le visage s'est immediatement rembruni):
+ Impossible, Monsieur; mon sang se coagule
+ En pensant qu'on y peut changer une virgule.
+
+DE GUICHE:
+ Mais quand un vers lui plait, en revanche, mon cher,
+ Il le paye tres cher.
+
+CYRANO:
+ Il le paye moins cher
+ Que moi, lorsque j'ai fait un vers, et que je l'aime,
+ Je me le paye, en me le chantant a moi-meme!
+
+DE GUICHE:
+ Vous etes fier.
+
+CYRANO:
+ Vraiment, vous l'avez remarque?
+
+UN CADET (entrant avec, enfiles a son epee, des chapeaux aux plumets miteux,
+aux coiffes trouees, defoncees):
+ Regarde, Cyrano! ce matin, sur le quai
+ Le bizarre gibier a plumes que nous primes!
+ Les feutres des fuyards!. . .
+
+CARBON:
+ Des depouilles opimes!
+
+TOUT LE MONDE (riant):
+ Ah! Ah! Ah!
+
+CUIGY:
+ Celui qui posta ces gueux, ma foi,
+ Doit rager aujourd'hui.
+
+BRISSAILLE:
+ Sait-on qui c'est?
+
+DE GUICHE:
+ C'est moi.
+(Les rires s'arretent):
+ Je les avais charges de chatier,--besogne
+ Qu'on ne fait pas soi-meme,--un rimailleur ivrogne.
+
+(Silence gene.)
+
+LE CADET (a mi-voix, a Cyrano, lui montrant les feutres):
+ Que faut-il qu'on en fasse? Ils sont gras. . .Un salmis?
+
+CYRANO (prenant l'epee ou ils sont enfiles, et les faisant, dans un salut,
+tous glisser aux pieds de De Guiche):
+ Monsieur, si vous voulez les rendre a vos amis?
+
+DE GUICHE (se levant et d'une voix breve):
+ Ma chaise et mes porteurs, tout de suite: je monte.
+(A Cyrano, violemment):
+ Vous, Monsieur!. . .
+
+UNE VOIX (dans la rue, criant):
+ Les porteurs de monseigneur le comte De Guiche!
+
+DE GUICHE (qui s'est domine, avec un sourire):
+ Avez-vous lu 'Don Quichot'?
+
+CYRANO:
+ Je l'ai lu.
+ Et me decouvre au nom de cet hurluberlu.
+
+DE GUICHE:
+ Veuillez donc mediter alors. . .
+
+UN PORTEUR (paraissant au fond):
+ Voici la chaise.
+
+DE GUICHE:
+ Sur le chapitre des moulins!
+
+CYRANO (saluant):
+ Chapitre treize.
+
+DE GUICHE:
+ Car, lorsqu'on les attaque, il arrive souvent. . .
+
+CYRANO:
+ J'attaque donc des gens qui tournent a tout vent?
+
+DE GUICHE:
+ Qu'un moulinet de leurs grands bras charges de toiles
+ Vous lance dans la boue!. . .
+
+CYRANO:
+ Ou bien dans les etoiles!
+
+(De Guiche sort. On le voit remonter en chaise. Les seigneurs s'eloignent en
+chuchotant. Le Bret les reaccompagne. La foule sort.)
+
+
+
+Scene 2.VIII.
+
+Cyrano, Le Bret, les cadets, qui se sont attables a droite et a gauche et
+auxquels on sert a boire et a manger.
+
+CYRANO (saluant d'un air goguenard ceux qui sortent sans oser le saluer):
+ Messieurs. . .Messieurs. . .Messieurs. . .
+
+LE BRET (desole, redescendant, les bras au ciel):
+ Ah! dans quels jolis draps.
+
+CYRANO:
+ Oh! toi! tu vas grogner!
+
+LE BRET:
+ Enfin, tu conviendras
+ Qu'assassiner toujours la chance passagere,
+ Devient exagere.
+
+CYRANO:
+ He bien oui, j'exagere!
+
+LE BRET (triomphant):
+ Ah!
+
+CYRANO:
+ Mais pour le principe, et pour l'exemple aussi,
+ Je trouve qu'il est bon d'exagerer ainsi.
+
+LE BRET:
+ Si tu laissais un peu ton ame mousquetaire,
+ La fortune et la gloire. . .
+
+CYRANO:
+ Et que faudrait-il faire?
+ Chercher un protecteur puissant, prendre un patron,
+ Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc
+ Et s'en fait un tuteur en lui lechant l'ecorce,
+ Grimper par ruse au lieu de s'elever par force?
+ Non, merci. Dedier, comme tous il le font,
+ Des vers aux financiers? se changer en bouffon
+ Dans l'espoir vil de voir, aux levres d'un ministre,
+ Naitre un sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre?
+ Non, merci. Dejeuner, chaque jour, d'un crapaud?
+ Avoir un ventre use par la marche? une peau
+ Qui plus vite, a l'endroit des genoux, devient sale?
+ Executer des tours de souplesse dorsale?. . .
+ Non, merci. D'une main flatter la chevre au cou
+ Cependant que, de l'autre, on arrose le chou,
+ Et, donneur de sene par desir de rhubarbe,
+ Avoir son encensoir, toujours, dans quelque barbe?
+ Non, merci! Se pousser de giron en giron,
+ Devenir un petit grand homme dans un rond,
+ Et naviguer, avec des madrigaux pour rames,
+ Et dans ses voiles des soupirs de vieilles dames?
+ Non, merci! Chez le bon editeur de Sercy
+ Faire editer ses vers en payant? Non, merci!
+ S'aller faire nommer pape par les conciles
+ Que dans des cabarets tiennent des imbeciles?
+ Non, merci! Travailler a se construire un nom
+ Sur un sonnet, au lieu d'en faire d'autres? Non,
+ Merci! Ne decouvrir du talent qu'aux mazettes?
+ Etre terrorise par de vagues gazettes,
+ Et se dire sans cesse: 'Oh, pourvu que je sois
+ Dans les petits papiers du "Mercure Francois"?'
+ Non, merci! Calculer, avoir peur, etre bleme,
+ Aimer mieux faire une visite qu'un poeme,
+ Rediger des placets, se faire presenter?
+ Non, merci! non, merci! non, merci! Mais. . .chanter,
+ Rever, rire, passer, etre seul, etre libre,
+ Avoir l'oeil qui regarde bien, la voix qui vibre,
+ Mettre, quand il vous plait, son feutre de travers,
+ Pour un oui, pour un non, se battre,--ou faire un vers!
+ Travailler sans souci de gloire ou de fortune,
+ A tel voyage, auquel on pense, dans la lune!
+ N'ecrire jamais rien qui de soi ne sortit,
+ Et modeste d'ailleurs, se dire: mon petit,
+ Soit satisfait des fleurs, des fruits, meme des feuilles,
+ Si c'est dans ton jardin a toi que tu les cueilles!
+ Puis, s'il advient d'un peu triompher, par hasard,
+ Ne pas etre oblige d'en rien rendre a Cesar,
+ Vis-a-vis de soi-meme en garder le merite,
+ Bref, dedaignant d'etre le lierre parasite,
+ Lors meme qu'on n'est pas le chene ou le tilleul,
+ Ne pas monter bien haut, peut-etre, mais tout seul!
+
+LE BRET:
+ Tout seul, soit! mais non pas contre tous! Comment diable
+ As-tu donc contracte la manie effroyable
+ De te faire toujours, partout, des ennemis?
+
+CYRANO:
+ A force de vous voir vous faire des amis,
+ Et rire a ces amis dont vous avez des foules,
+ D'une bouche empruntee au derriere des poules!
+ J'aime rarefier sur mes pas les saluts,
+ Et m'ecrie avec joie: un ennemi de plus!
+
+LE BRET:
+ Quelle aberration!
+
+CYRANO:
+ Eh bien, oui, c'est mon vice.
+ Deplaire est mon plaisir. J'aime qu'on me haisse.
+ Mon cher, si tu savais comme l'on marche mieux
+ Sous la pistoletade excitante des yeux!
+ Comme, sur les pourpoints, font d'amusantes taches
+ Le fiel des envieux et la bave des laches!
+ --Vous, la molle amitie dont vous vous entourez,
+ Ressemble a ces grands cols d'Italie, ajoures
+ Et flottants, dans lesquels votre cou s'effemine:
+ On y est plus a l'aise. . .et de moins haute mine,
+ Car le front n'ayant pas de maintien ni de loi,
+ S'abandonne a pencher dans tous les sens. Mais moi,
+ La Haine, chaque jour, me tuyaute et m'apprete
+ La fraise dont l'empois force a lever la tete;
+ Chaque ennemi de plus est un nouveau godron
+ Qui m'ajoute une gene, et m'ajoute un rayon:
+ Car, pareille en tous points a la fraise espagnole,
+ La Haine est un carcan, mais c'est une aureole!
+
+LE BRET (apres un silence, passant son bras sous le sien):
+ Fais tout haut l'orgueilleux et l'amer, mais, tout bas
+ Dis-moi tout simplement qu'elle ne t'aime pas!
+
+CYRANO (vivement):
+ Tais-toi!
+
+(Depuis un moment, Christian est entre, s'est mele aux cadets; ceux-ci ne lui
+adressent pas la parole; il a fini par s'asseoir seul a une petite table, ou
+Lise le sert.)
+
+
+
+Scene 2.IX.
+
+Cyrano, Le Bret, les cadets, Christian de Neuvillette.
+
+UN CADET (assis a une table, le verre en main):
+ He! Cyrano!
+(Cyrano se retourne):
+ Le recit?
+
+CYRANO:
+ Tout a l'heure!
+(Il remonte au bras de Le Bret. Ils causent bas.)
+
+LE CADET (se levant, et descendant):
+ Le recit du combat! Ce sera la meilleure
+ Lecon
+(Il s'arrete devant la table ou est Christian):
+ pour ce timide apprentif!
+
+CHRISTIAN (levant la tete):
+ Apprentif?
+
+UN AUTRE CADET:
+ Oui, septentrional maladif!
+
+CHRISTIAN:
+ Maladif?
+
+PREMIER CADET (goguenard):
+ Monsieur de Neuvillette, apprenez quelque chose:
+ C'est qu'il est un objet, chez nous, dont on ne cause
+ Pas plus que de cordon dans l'hotel d'un pendu!
+
+CHRISTIAN:
+ Qu'est-ce?
+
+UN AUTRE CADET (d'une voix terrible):
+ Regardez-moi!
+(Il pose trois fois, mysterieusement, son doigt sur son nez):
+ M'avez-vous entendu?
+
+CHRISTIAN:
+ Ah! c'est le. . .
+
+UN AUTRE:
+ Chut!. . .jamais ce mot ne se profere!
+(Il montre Cyrano qui cause au fond avec Le Bret.)
+ Ou c'est a lui, la-bas, que l'on aurait affaire!
+
+UN AUTRE (qui, pendant qu'il etait tourne vers les premiers, est venu sans
+bruit s'asseoir sur la table, dans son dos):
+ Deux nasillards par lui furent extermines
+ Parce qu'il lui deplut qu'ils parlassent du nez!
+
+UN AUTRE (d'une voix caverneuse,--surgissant de sous la table ou il s'est
+glisse a quatre pattes):
+ On ne peut faire, sans defuncter avant l'age,
+ La moindre allusion au fatal cartilage!
+
+UN AUTRE (lui posant la main sur l'epaule):
+ Un mot suffit! Que dis-je, un mot? Un geste, un seul!
+ Et tirer son mouchoir, c'est tirer son linceul!
+
+(Silence. Tous autour de lui, les bras croises, le regardent. Il se leve et
+va a Carbon de Castel-Jaloux qui, causant avec un officier, a l'air de ne rien
+voir.)
+
+CHRISTIAN:
+ Capitaine!
+
+CARBON (se retournant et le toisant):
+ Monsieur?
+
+CHRISTIAN:
+ Que fait-on quand on trouve
+ Des Meridionaux trop vantards?. . .
+
+CARBON:
+ On leur prouve
+ Qu'on peut etre du Nord, et courageux.
+
+(Il lui tourne le dos.)
+
+CHRISTIAN:
+ Merci.
+
+PREMIER CADET (a Cyrano):
+ Maintenant, ton recit!
+
+TOUS:
+ Son recit!
+
+CYRANO (redescendant vers eux):
+ Mon recit?. . .
+(Tous rapprochent leurs escabeaux, se groupent autour de lui, tendent le col.
+Christian s'est mis a cheval sur une chaise):
+ Eh bien! donc je marchais tout seul, a leur rencontre.
+ La lune, dans le ciel, luisait comme une montre,
+ Quand soudain, je ne sais quel soigneux horloger
+ S'etant mis a passer un coton nuager
+ Sur le boitier d'argent de cette montre ronde,
+ Il se fit une nuit la plus noire du monde,
+ Et les quais n'etant pas du tout illumines,
+ Mordious! on n'y voyait pas plus loin. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Que son nez!
+
+(Silence. Tous le monde se leve lentement. On regarde Cyrano avec terreur.
+Celui-ci s'est interrompu, stupefait. Attente.)
+
+CYRANO:
+ Qu'est-ce que c'est que cet homme-la?
+
+UN CADET (a mi-voix):
+ C'est un homme
+ Arrive ce matin.
+
+CYRANO (faisant un pas vers Christian):
+ Ce matin?
+
+CARBON (a mi-voix):
+ Il se nomme
+ Le baron de Neuvil. . .
+
+CYRANO (vivement, s'arretant):
+ Ah! C'est bien. . .
+(Il palit, rougit, a encore un mouvement pour se jeter sur Christian):
+ Je. . .
+(Puis, il se domine, et dit d'une voix sourde):
+ Tres bien. . .
+(Il reprend):
+ Je disais donc. . .
+(Avec un eclat de rage dans la voix):
+ Mordious!. . .
+(Il continue d'un ton naturel):
+ que l'on n'y voyait rien.
+(Stupeur. On se rassied en se regardant):
+ Et je marchais, songeant que pour un gueux fort mince
+ J'allais mecontenter quelque grand, quelque prince,
+ Qui m'aurait surement. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Dans le nez!. . .
+
+(Tout le monde se leve. Christian se balance sur sa chaise.)
+
+CYRANO (d'une voix etranglee):
+ Une dent,--
+ Qui m'aurait une dent. . .et qu'en somme, imprudent,
+ J'allais fourrer. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Le nez!. . .
+
+CYRANO:
+ Le doigt. . .entre l'ecorce
+ Et l'arbre, car ce grand pouvait etre de force
+ A me faire donner. . .'
+
+CHRISTIAN:
+ Sur le nez. . .
+
+CYRANO (essuyant la sueur a son front):
+ Sur les doigts.
+ --Mais j'ajoutai: Marche, Gascon, fais ce que dois!
+ Va, Cyrano! Et ce disant, je me hasarde,
+ Quand, dans l'ombre, quelqu'un me porte. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Une nasarde.
+
+CYRANO:
+ Je la pare, et soudain me trouve. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Nez a nez. . .
+
+CYRANO (bondissant vers lui):
+ Ventre-Saint-Gris!
+(Tous les Gascons se precipitent pour voir, arrive sur Christian, il se
+maitrise et continue):
+ avec cent braillards avines
+ Qui puaient. . .
+
+CHRISTIAN:
+ A plein nez. . .
+
+CYRANO (bleme et souriant):
+ L'oignon et la litharge!
+ Je bondis, front baisse. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Nez au vent!
+
+CYRANO:
+ et je charge!
+ J'en estomaque deux! J'en empale un tout vif!
+ Quelqu'un m'ajuste: Paf! et je riposte. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Pif!
+
+CYRANO (eclatant):
+ Tonnerre! Sortez tous!
+
+(Tous les cadets se precipitent vers les portes.)
+
+PREMIER CADET:
+ C'est le reveil du tigre!
+
+CYRANO:
+ Tous! Et laissez-moi seul avec cet homme!
+
+DEUXIEME CADET:
+ Bigre!
+ On va le retrouver en hachis!
+
+RAGUENEAU:
+ En hachis?
+
+UN AUTRE CADET:
+ Dans un de vos pates!
+
+RAGUENEAU:
+ Je sens que je blanchis,
+ Et que je m'amollis comme une serviette!
+
+CARBON:
+ Sortons!
+
+UN AUTRE:
+ Il n'en va pas laisser une miette!
+
+UN AUTRE:
+ Ce qui va se passer ici, j'en meurs d'effroi!
+
+UN AUTRE (refermant la porte de droite):
+ Quelque chose d'epouvantable!
+
+(Ils sont tous sortis,--soit par le fond, soit par les cotes,--quelques-uns
+ont disparu par l'escalier. Cyrano et Christian restent face a face, et se
+regardent un moment.)
+
+
+
+Scene 2.X.
+
+Cyrano, Christian.
+
+CYRANO:
+ Embrasse-moi!
+
+CHRISTIAN:
+ Monsieur. . .
+
+CYRANO:
+ Brave.
+
+CHRISTIAN:
+ Ah ca! mais!. . .
+
+CYRANO:
+ Tres brave. Je prefere.
+
+CHRISTIAN:
+ Me direz-vous?. . .
+
+CYRANO:
+ Embrasse-moi. Je suis son frere.
+
+CHRISTIAN:
+ De qui?
+
+CYRANO:
+ Mais d'elle!
+
+CHRISTIAN:
+ Hein?. . .
+
+CYRANO:
+ Mais de Roxane!
+
+CHRISTIAN (courant a lui):
+ Ciel!
+ Vous, son frere. . .?
+
+CYRANO:
+ Ou tout comme: un cousin fraternel.
+
+CHRISTIAN:
+ Elle vous a?. . .
+
+CYRANO:
+ Tout dit!
+
+CHRISTIAN:
+ M'aime-t-elle?
+
+CYRANO:
+ Peut-etre!
+
+CHRISTIAN (lui prenant les mains):
+ Comme je suis heureux, Monsieur, de vous connaitre!
+
+CYRANO:
+ Voila ce qui s'appelle un sentiment soudain.
+
+CHRISTIAN:
+ Pardonnez-moi. . .
+
+CYRANO (le regardant, et lui mettant la main sur l'epaule):
+ C'est vrai qu'il est beau, le gredin!
+
+CHRISTIAN:
+ Si vous saviez, Monsieur, comme je vous admire!
+
+CYRANO:
+ Mais tous ces nez que vous m'avez. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Je les retire!
+
+CYRANO:
+ Roxane attend ce soir une lettre. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Helas!
+
+CYRANO:
+ Quoi?
+
+CHRISTIAN:
+ C'est me perdre que de cesser de rester coi!
+
+CYRANO:
+ Comment?
+
+CHRISTIAN:
+ Las! je suis sot a m'en tuer de honte!
+
+CYRANO:
+ Mais non, tu ne l'es pas, puisque tu t'en rends compte.
+ D'ailleurs, tu ne m'as pas attaque comme un sot.
+
+CHRISTIAN:
+ Bah! on trouve des mots quand on monte a l'assaut!
+ Oui, j'ai certain esprit facile et militaire,
+ Mais je ne sais, devant les femmes, que me taire.
+ Oh! leurs yeux, quand je passe, ont pour moi des bontes. . .
+
+CYRANO:
+ Leurs coeurs n'en ont-ils plus quand vous vous arretez?
+
+CHRISTIAN:
+ Non! car je suis de ceux,--je le sais. . .et je tremble!--
+ Qui ne savent parler d'amour.
+
+CYRANO:
+ Tiens!. . .Il me semble
+ Que si l'on eut pris soin de me mieux modeler,
+ J'aurais ete de ceux qui savent en parler.
+
+CHRISTIAN:
+ Oh! pouvoir exprimer les choses avec grace!
+
+CYRANO:
+ Etre un joli petit mousquetaire qui passe!
+
+CHRISTIAN:
+ Roxane est precieuse et surement je vais
+ Desillusionner Roxane!
+
+CYRANO (regardant Christian):
+ Si j'avais
+ Pour exprime mon ame un pareil interprete!
+
+CHRISTIAN (avec desespoir):
+ Il me faudrait de l'eloquence!
+
+CYRANO (brusquement):
+ Je t'en prete!
+ Toi, du charme physique et vainqueur, prete-m'en:
+ Et faisons a nous deux un heros de roman!
+
+CHRISTIAN:
+ Quoi?
+
+CYRANO:
+ Te sens-tu de force a repeter les choses
+ Que chaque jour je t'apprendrai?. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Tu me proposes?. . .
+
+CYRANO:
+ Roxane n'aura pas de desillusions!
+ Dis, veux-tu qu'a nous deux nous la seduisions?
+ Veux-tu sentir passer, de mon pourpoint de buffle
+ Dans ton pourpoint brode, l'ame que je t'insuffle!. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Mais, Cyrano!. . .
+
+CYRANO:
+ Christian, veux-tu?
+
+CHRISTIAN:
+ Tu me fais peur!
+
+CYRANO:
+ Puisque tu crains, tout seul, de refroidir son coeur,
+ Veux-tu que nous fassions--et bientot tu l'embrases!--
+ Collaborer un peu tes levres et mes phrases?. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Tes yeux brillent!. . .
+
+CYRANO:
+ Veux-tu?
+
+CHRISTIAN:
+ Quoi! cela te ferait
+ Tant de plaisir?. . .
+
+CYRANO (avec enivrement):
+ Cela. . .
+(Se reprenant, et en artiste):
+ Cela m'amuserait!
+ C'est une experience a tenter un poete.
+ Veux-tu me completer et que je te complete?
+ Tu marcheras, j'irai dans l'ombre a ton cote:
+ Je serai ton esprit, tu seras ma beaute.
+
+CHRISTIAN:
+ Mais la lettre qu'il faut, au plus tot, lui remettre!
+ Je ne pourrai jamais. . .
+
+CYRANO (sortant de son pourpoint la lettre qu'il a ecrite):
+ Tiens, la voila, ta lettre!
+
+CHRISTIAN:
+ Comment?
+
+CYRANO:
+ Hormis l'adresse, il n'y manque plus rien.
+
+CHRISTIAN:
+ Je. . .
+
+CYRANO:
+ Tu peux l'envoyer. Sois tranquille. Elle est bien.
+
+CHRISTIAN:
+ Vous aviez?. . .
+
+CYRANO:
+ Nous avons toujours, nous, dans nos poches,
+ Des epitres a des Chloris. . .de nos caboches,
+ Car nous sommes ceux-la qui pour amante n'ont
+ Que du reve souffle dans la bulle d'un nom!. . .
+ Prends, et tu changeras en verites ces feintes;
+ Je lancais au hasard ces aveux et ces plaintes:
+ Tu verras se poser tous ces oiseaux errants.
+ Tu verras que je fus dans cette lettre--prends!--
+ D'autant plus eloquent que j'etais moins sincere!
+ --Prends donc, et finissons!
+
+CHRISTIAN:
+ N'est-il pas necessaire
+ De changer quelques mots? Ecrite en divaguant,
+ Ira-t-elle a Roxane?
+
+CYRANO:
+ Elle ira comme un gant!
+
+CHRISTIAN:
+ Mais. . .
+
+CYRANO:
+ La credulite de l'amour-propre est telle,
+ Que Roxane croira que c'est ecrit pour elle!
+
+CHRISTIAN:
+ Ah! mon ami!
+
+(Il se jette dans les bras de Cyrano. Ils restent embrasses.)
+
+
+
+Scene 2.XI.
+
+Cyrano, Christian, les Gascons, le mousquetaire, Lise.
+
+UN CADET (entr'ouvrant la porte):
+ Plus rien. . .Un silence de mort. . .
+ Je n'ose regarder. . .
+(Il passe la tete):
+ Hein?
+
+TOUS LES CADETS (entrant et voyant Cyrano et Christian qui s'embrassent):
+ Ah!. . .Oh!. . .
+
+UN CADET:
+ C'est trop fort!
+
+(Consternation.)
+
+LE MOUSQUETAIRE (goguenard):
+ Ouais?. . .
+
+CARBON:
+ Notre demon est doux comme un apotre!
+ Quand sur une narine on le frappe,--il tend l'autre!
+
+LE MOUSQUETAIRE:
+ On peut donc lui parler de son nez, maintenant?. . .
+(Appelant Lise, d'un air triomphant):
+ --Eh! Lise! Tu vas voir!
+(Humant l'air avec affectation):
+ Oh!. . .oh!. . .c'est surprenant!
+ Quelle odeur!. . .
+(Allant a Cyrano, dont il regarde le nez avec impertinence):
+ Mais monsieur doit l'avoir reniflee?
+ Qu'est-ce que cela sent ici?. . .
+
+CYRANO (le souffletant):
+ La giroflee!
+
+(Joie. Les cadets ont retrouve Cyrano: ils font des culbutes.)
+
+Rideau.
+
+
+
+Acte III.
+
+Le Baiser de Roxane.
+
+Une petite place dans l'ancien Marais. Vieille maisons. Perspectives de
+ruelles. A droite, la maison de Roxane et le mur de son jardin que debordent
+de larges feuillages. Au-dessus de la porte, fenetre et balcon. Un banc
+devant le seuil.
+
+Du lierre grimpe au mur, du jasmin enguirlande le balcon, frissonne et
+retombe.
+
+Par le banc et les pierres en saillie du mur, on peut facilement grimper au
+balcon.
+
+En face, une ancienne maison de meme style, brique et pierre, avec une porte
+d'entree. Le heurtoir de cette porte est emmaillote de linge comme un pouce
+malade.
+
+Au lever du rideau, la duegne est assise sur le banc. La fenetre est grande
+ouverte sur le balcon de Roxane.
+
+Pres de la duegne se tient debout Ragueneau, vetu d'une sorte de livree: il
+termine un recit, en s'essuyant les yeux.
+
+
+
+Scene 3.I.
+
+Ragueneau, la duegne, puis Roxane, Cyrano, et deux pages.
+
+RAGUENEAU:
+ . . .Et puis, elle est partie avec un mousquetaire!
+ Seule, ruine, je me pends. J'avais quitte la terre.
+ Monsieur de Bergerac entre, et, me dependant,
+ Me vient a sa cousine offrir comme intendant.
+
+LA DUEGNE:
+ Mais comment expliquer cette ruine ou vous etes?
+
+RAGUENEAU:
+ Lise aimait les guerriers, et j'aimais les poetes!
+ Mars mangeait les gateaux qui laissait Apollon:
+
+ --Alors, vous comprenez, cela ne fut pas long!
+
+LA DUEGNE (se levant et appelant vers la fenetre ouverte):
+ Roxane, etes-vous prete?. . .On nous attend!
+
+LA VOIX DE ROXANE (par la fenetre):
+ Je passe
+ Une mante!
+
+LA DUEGNE (a Ragueneau, lui montrant la porte d'en face):
+ C'est la qu'on nous attend, en face.
+ Chez Clomire. Elle tient bureau, dans son reduit.
+ On y lit un discours sur le Tendre, aujourd'hui.
+
+RAGUENEAU:
+ Sur le Tendre?
+
+LA DUEGNE (minaudant):
+ Mais oui!. . .
+(Criant vers la fenetre):
+ Roxane, il faut descendre,
+ Ou nous allons manquer le discours sur le Tendre!
+
+LA VOIX DE ROXANE:
+ Je viens!
+
+(On entend un bruit d'instruments a cordes qui se rapproche.)
+
+LA VOIX DE CYRANO (chantant dans la coulisse):
+ La! la! la! la!
+
+LA DUEGNE (surprise):
+ On nous joue un morceau?
+
+CYRANO (suivi de deux pages porteurs de theorbes):
+ Je vous dis que la croche est triple, triple sot!
+
+PREMIER PAGE (ironique):
+ Vous savez donc, Monsieur, si les croches sont triples?
+
+CYRANO:
+ Je suis musicien, comme tous les disciples
+ De Gassendi!
+
+LE PAGE (jouant et chantant):
+ La! la!
+
+CYRANO (lui arrachant le theorbe et continuant la phrase musicale):
+ Je peux continuer!. . .
+ La! la! la! la!
+
+ROXANE (paraissant sur le balcon):
+ C'est vous?
+
+CYRANO (chantant sur l'air qu'il continue):
+ Moi qui viens saluer
+ Vos lys, et presenter mes respects a vos ro. . .ses!
+
+ROXANE:
+ Je descends!
+
+(Elle quitte le balcon.)
+
+LA DUEGNE (montrant les pages):
+ Qu'est-ce donc que ces deux virtuoses?
+
+CYRANO:
+ C'est un pari que j'ai gagne sur d'Assoucy.
+ Nous discutions un point de grammaire.--Non!--Si!--
+ Quand soudain me montrant ces deux grands escogriffes
+ Habiles a gratter les cordes de leurs griffes,
+ Et dont il fait toujours son escorte, il me dit:
+ 'Je te parie un jour de musique!' Il perdit.
+ Jusqu'a ce que Phoebus recommence son orbe,
+ J'ai donc sur mes talons ces joueurs de theorbe,
+ De tout ce que je fais harmonieux temoins!. . .
+ Ce fut d'abord charmant, et ce l'est deja moins.
+(Aux musiciens):
+ Hep!. . .Allez de ma part jouer une pavane
+ A Montfleury!. . .
+(Les pages remontent pour sortir.--A la duegne):
+ Je viens demander a Roxane
+ Ainsi que chaque soir. . .
+(Aux pages qui sortent):
+ Jouez longtemps,--et faux!
+(A la duegne):
+ . . .Si l'ami de son ame est toujours sans defauts?
+
+ROXANE (sortant de la maison):
+ Ah! qu'il est beau, qu'il a d'esprit, et que je l'aime!
+
+CYRANO (souriant):
+ Christian a tant d'esprit?. . .
+
+ROXANE:
+ Mon cher, plus que vous-meme!
+
+CYRANO:
+ J'y consens.
+
+ROXANE:
+ Il ne peut exister a mon gout
+ Plus fin diseur de ces jolis riens qui sont tout.
+ Parfois il est distrait, ses Muses sont absentes;
+ Puis, tout a coup, il dit des choses ravissantes!
+
+CYRANO (incredule):
+ Non?
+
+ROXANE:
+ C'est trop fort! Voila comme les hommes sont:
+ Il n'aura pas d'esprit puisqu'il est beau garcon!
+
+CYRANO:
+ Il sait parler du coeur d'une facon experte?
+
+ROXANE:
+ Mais il n'en parle pas, Monsieur, il en disserte!
+
+CYRANO:
+ Il ecrit?
+
+ROXANE:
+ Mieux encor! Ecoutez donc un peu:
+(Declamant):
+ 'Plus tu me prends de coeur, plus j'en ai!. . .'
+(Triomphante, a Cyrano):
+ He! bien?
+
+CYRANO:
+ Peuh!. . .
+
+ROXANE:
+ Et ceci: 'Pour souffrir, puisqu'il m'en faut un autre,
+ Si vous gardez mon coeur, envoyez-moi le votre!'
+
+CYRANO:
+ Tantot il en a trop et tantot pas assez.
+ Qu'est-ce au juste qu'il veut, de coeur?. . .
+
+ROXANE (frappant du pied):
+ Vous m'agacez!
+ . . .C'est la jalousie. . .
+
+CYRANO (tressaillant):
+ Hein!. . .
+
+ROXANE:
+ . . .d'auteur qui vous devore!
+ --Et ceci, n'est-il pas du dernier tendre encore?
+ 'Croyez que devers vous mon coeur ne fait qu'un cri,
+ Et que si les baisers s'envoyaient par ecrit,
+ Madame, vous liriez ma lettre avec les levres!. . .'
+
+CYRANO (souriant malgre lui de satisfaction):
+ Ha! ha! ces lignes-la sont. . .he! he!
+(Se reprenant et avec dedain):
+ mais bien mievres!
+
+ROXANE:
+ Et ceci. . .
+
+CYRANO (ravi):
+ Vous savez donc ses lettres par coeur?
+
+ROXANE:
+ Toutes!
+
+CYRANO (frisant sa moustache):
+ Il n'y a pas a dire: c'est flatteur!
+
+ROXANE:
+ C'est un maitre!
+
+CYRANO (modeste):
+ Oh!. . .un maitre!. . .
+
+ROXANE (peremptoire):
+ Un maitre!. . .
+
+CYRANO (saluant):
+ Soit!. . .un maitre!
+
+LA DUEGNE (qui etait remontee, redescendant vivement):
+ Monsieur de Guiche!
+(A Cyrano, le poussant vers la maison):
+ Entrez!. . .car il vaut mieux, peut-etre,
+ Qu'il ne vous trouve pas ici; cela pourrait
+ Le mettre sur la piste. . .
+
+ROXANE (a Cyrano):
+ Oui, de mon cher secret!
+ Il m'aime, il est puissant, il ne faut pas qu'il sache!
+ Il peut dans mes amours donner un coup de hache!
+
+CYRANO (entrant dans la maison):
+ Bien! bien! bien!
+
+(De Guiche parait.)
+
+
+
+Scene 3.II.
+
+Roxane, De Guiche, la duegne, a l'ecart.
+
+ROXANE (a De Guiche, lui faisant une reverence):
+ Je sortais.
+
+DE GUICHE:
+ Je viens prendre conge.
+
+ROXANE:
+ Vous partez?
+
+DE GUICHE:
+ Pour la guerre.
+
+ROXANE:
+ Ah!
+
+DE GUICHE:
+ Ce soir meme.
+
+ROXANE:
+ Ah!
+
+DE GUICHE:
+ J'ai
+ Des ordres. On assiege Arras.
+
+ROXANE:
+ Ah. . .on assiege?. . .
+
+DE GUICHE:
+ Oui. . .Mon depart a l'air de vous laisser de neige.
+
+ROXANE (poliment):
+ Oh!. . .
+
+DE GUICHE:
+ Moi, je suis navre. Vous reverrai-je?. . .Quand?
+ --Vous savez que je suis nomme mestre de camp?
+
+ROXANE (indifferente):
+ Bravo.
+
+DE GUICHE:
+ Du regiment des gardes.
+
+ROXANE (saisie):
+ Ah? des gardes?
+
+DE GUICHE:
+ Ou sert votre cousin, l'homme aux phrases vantardes.
+ Je saurai me venger de lui, la-bas.
+
+ROXANE (suffoquee):
+ Comment!
+ Les gardes vont la-bas?
+
+DE GUICHE (riant):
+ Tiens! c'est mon regiment!
+
+ROXANE (tombant assise sur le banc,--a part):
+ Christian!
+
+DE GUICHE:
+ Qu'avez-vous?
+
+ROXANE (toute emue):
+ Ce. . .depart. . .me desespere!
+ Quand on tient a quelqu'un, le savoir a la guerre!
+
+DE GUICHE (surpris et charme):
+ Pour la premiere fois me dire un mot si doux,
+ Le jour de mon depart!
+
+ROXANE (changeant de ton et s'eventant):
+ Alors,--vous allez vous
+ Venger de mon cousin?
+
+DE GUICHE (souriant):
+ On est pour lui?
+
+ROXANE:
+ Non,--contre!
+
+DE GUICHE:
+ Vous le voyez?
+
+ROXANE:
+ Tres peu.
+
+DE GUICHE:
+ Partout on le rencontre
+ Avec un des cadets. . .
+(Il cherche le nom):
+ ce Neu. . .villen. . .viller. . .
+
+ROXANE:
+ Un grand?
+
+DE GUICHE:
+ Blond.
+
+ROXANE:
+ Roux.
+
+DE GUICHE:
+ Beau!. . .
+
+ROXANE:
+ Peuh!
+
+DE GUICHE:
+ Mais bete.
+
+ROXANE:
+ Il en a l'air!
+(Changeant de tone):
+ . . .Votre vengeance envers Cyrano?--c'est peut-etre
+ De l'exposer au feu, qu'il adore?. . .Elle est pietre!
+ Je sais bien, moi, ce qui lui serait sanglant!
+
+DE GUICHE:
+ C'est?. . .
+
+ROXANE:
+ Mais, si le regiment, en partant, le laissait
+ Avec ses chers cadets, pendant toute la guerre,
+ A Paris, bras croises!. . .C'est la seule maniere,
+ Un homme comme lui, de le faire enrager:
+ Vous voulez le punir? privez-le de danger.
+
+DE GUICHE:
+ Une femme! une femme! il n'y a qu'une femme
+ Pour inventer ce tour!
+
+ROXANE:
+ Il se rongera l'ame,
+ Et ses amis les poings, de n'etre pas au feu:
+ Et vous serez venge!
+
+DE GUICHE (se rapprochant):
+ Vous m'aimez donc un peu?
+(Elle sourit):
+ Je veux voir dans ce fait d'epouser ma rancune
+ Une preuve d'amour, Roxane!. . .
+
+ROXANE:
+ C'en est une.
+
+DE GUICHE (montrant plusieurs plis cachetes):
+ J'ai les ordres sur moi qui vont etre transmis
+ A chaque compagnie, a l'instant meme, hormis. . .
+(Il en detache un):
+ Celui-ci! C'est celui des cadets.
+(Il le met dans sa poche):
+ Je le garde.
+(Riant):
+ Ah! ah! ah! Cyrano!. . .Son humeur bataillarde!. . .
+ --Vous jouez donc des tours aux gens, vous?. . .
+
+ROXANE (le regardant):
+ Quelquefois.
+
+DE GUICHE (tout pres d'elle):
+ Vous m'affolez! Ce soir--ecoutez--oui, je dois
+ Etre parti. Mais fuir quand je vous sens emue!. . .
+ Ecoutez. Il y a, pres d'ici, dans la rue
+ D'Orleans, un couvent fonde par le syndic
+ Des capucins, le Pere Athanase. Un laic
+ N'y peut entrer. Mais les bons Peres, je m'en charge!. . .
+ Il peuvent me cacher dans leur manche: elle est large.
+ --Ce sont les capucins qui servent Richelieu
+ Chez lui; redoutant l'oncle, ils craignent le neveu.--
+ On me croira parti. Je viendrai sous le masque.
+ Laissez-moi retarder d'un jour, chere fantasque!. . .
+
+ROXANE (vivement):
+ Mais si cela s'apprend, votre gloire. . .
+
+DE GUICHE:
+ Bah!
+
+ROXANE:
+ Mais
+ Le siege, Arras. . .
+
+DE GUICHE:
+ Tant pis! Permettez!
+
+ROXANE:
+ Non!
+
+DE GUICHE:
+ Permets!
+
+ROXANE (tendrement):
+ Je dois vous le defendre!
+
+DE GUICHE:
+ Ah!
+
+ROXANE:
+ Partez!
+(A part):
+ Christian reste.
+(Haut):
+ Je vous veux heroique,--Antoine!
+
+DE GUICHE:
+ Mot celeste!
+ Vous aimez donc celui?. . .
+
+ROXANE:
+ Pour lequel j'ai fremi.
+
+DE GUICHE (transporte de joie):
+ Ah! je pars!
+(Il lui baise la main):
+ Etes-vous contente?
+
+ROXANE:
+ Oui, mon ami!
+
+(Il sort.)
+
+LA DUEGNE (lui faisant dans le dos une reverence comique):
+ Oui, mon ami!
+
+ROXANE (a la duegne):
+ Taisons ce que je viens de faire:
+ Cyrano m'en voudrait de lui voler sa guerre!
+(Elle appelle vers la maison):
+ Cousin!
+
+
+
+Scene 3.III.
+
+Roxane, la duegne, Cyrano.
+
+ROXANE:
+ Nous allons chez Clomire.
+(Elle designe la porte d'en face):
+ Alcandre y doit
+ Parler, et Lysimon!
+
+LA DUEGNE (mettant son petit doigt dans son oreille):
+ Oui! mais mon petit doigt
+ Dit qu'on va les manquer!
+
+CYRANO (a Roxane):
+ Ne manquez pas ces singes.
+
+(Ils sont arrives devant la porte de Clomire.)
+
+LA DUEGNE (avec ravissement):
+ Oh, voyez! le heurtoir est entoure de linges!. . .
+(Au heurtoir):
+ On vous a baillonne pour que votre metal
+ Ne troublat pas les beaux discours,--petit brutal!
+
+(Elle le souleve avec des soins infinis et frappe doucement.)
+
+ROXANE (voyant qu'on ouvre):
+ Entrons!. . .
+(Du seuil, a Cyrano):
+ Si Christian vient, comme je le presume,
+ Qu'il m'attende!
+
+CYRANO (vivement, comme elle va disparaitre):
+ Ah!. . .
+(Elle se retourne):
+ Sur quoi, selon votre coutume,
+ Comptez-vous aujourd'hui l'interroger!
+
+ROXANE:
+ Sur. . .
+
+CYRANO (vivement):
+ Sur?
+
+ROXANE:
+ Mais vous serez muet, la-dessus!
+
+CYRANO:
+ Comme un mur.
+
+ROXANE:
+ Sur rien!. . .Je vais lui dire: Allez! Partez sans bride!
+ Improvisez. Parlez d'amour. Soyez splendide!
+
+CYRANO (souriant):
+ Bon.
+
+ROXANE:
+ Chut!. . .
+
+CYRANO:
+ Chut!. . .
+
+ROXANE:
+ Pas un mot!. . .
+
+(Elle rentre et referme la porte.)
+
+CYRANO (la saluant, la porte une fois fermee):
+ En vous remerciant.
+
+(La porte se rouvre et Roxane passe la tete.)
+
+ROXANE:
+ Il se preparerait!. . .
+
+CYRANO:
+ Diable, non!. . .
+
+TOUS LES DEUX (ensemble):
+ Chut!. . .
+
+(La porte se ferme.)
+
+CYRANO (appelant):
+ Christian!
+
+
+
+Scene 3.IV.
+
+Cyrano, Christian.
+
+CYRANO:
+ Je sais tout ce qu'il faut. Prepare ta memoire.
+ Voici l'occasion de se couvrir de gloire.
+ Ne perdons pas de temps. Ne prends pas l'air grognon.
+ Vite, rentrons chez toi, je vais t'apprendre. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Non!
+
+CYRANO:
+ Hein?
+
+CHRISTIAN:
+ Non! J'attends Roxane ici.
+
+CYRANO:
+ De quel vertige
+ Es-tu frappe? Viens vite apprendre. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Non, te dis-je!
+ Je suis las d'emprunter mes lettres, mes discours,
+ Et de jouer ce role, et de trembler toujours!. . .
+ C'etait bon au debut! Mais je sens qu'elle m'aime!
+ Merci. Je n'ai plus peur. Je vais parler moi-meme.
+
+CYRANO:
+ Ouais!
+
+CHRISTIAN:
+ Et qui te dit que je ne saurai pas?. . .
+ Je ne suis pas si bete a la fin! Tu verras!
+ Mais, mon cher, tes lecons m'ont ete profitables.
+ Je saurais parler seul! Et, de par tous les diables,
+ Je saurai bien toujours la prendre dans mes bras!. . .
+(Apercevant Roxane, qui ressort de chez Clomire):
+ --C'est elle! Cyrano, non, ne me quitte pas!
+
+CYRANO (le saluant):
+ Parlez tout seul, Monsieur.
+
+(Il disparait derriere le mur du jardin.)
+
+
+
+Scene 3.V.
+
+Christian, Roxane, quelques precieux et precieuses, et la duegne, un instant.
+
+ROXANE (sortant de la maison de Clomire avec une compagnie qu'elle quitte:
+reverences et saluts):
+ Barthenoide!--Alcandre!--Gremione!. . .
+
+LA DUEGNE (desesperee):
+ On a manque le discours sur le Tendre!
+
+(Elle rentre chez Roxane.)
+
+ROXANE (saluant encore):
+ Urimedonte!. . .Adieu!. . .
+(Tous saluent Roxane, se resaluent entre eux, se separent et s'eloignent par
+differentes rues. Roxane voit Christian):
+ C'est vous!. . .
+(Elle va a lui):
+ Le soir descend.
+ Attendez. Ils sont loin. L'air est doux. Nul passant.
+ Asseyons-nous. Parlez. J'ecoute.
+
+CHRISTIAN (s'assied pres d'elle, sur le banc. Un silence):
+ Je vous aime.
+
+ROXANE (fermant les yeux):
+ Oui, parlez-moi d'amour.
+
+CHRISTIAN:
+ Je t'aime.
+
+ROXANE:
+ C'est le theme.
+ Brodez, brodez.
+
+CHRISTIAN:
+ Je vous. . .
+
+ROXANE:
+ Brodez!
+
+CHRISTIAN:
+ Je t'aime tant.
+
+ROXANE:
+ Sans doute! Et puis?
+
+CHRISTIAN:
+ Et puis. . .je serais si content
+ Si vous m'aimiez!--Dis-moi, Roxane, que tu m'aimes!
+
+ROXANE (avec une moue):
+ Vous m'offrez du brouet quand j'esperais des cremes!
+ Dites un peu comment vous m'aimez?. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Mais. . .beaucoup.
+
+ROXANE:
+ Oh!. . .Delabyrinthez vos sentiments!
+
+CHRISTIAN (qui s'est rapproche et devore des yeux la nuque blonde):
+ Ton cou!
+ Je voudrais l'embrasser!. . .
+
+ROXANE:
+ Christian!
+
+CHRISTIAN:
+ Je t'aime!
+
+ROXANE (voulant se lever):
+ Encore!
+
+CHRISTIAN (vivement, la retenant):
+ Non! je ne t'aime pas!
+
+ROXANE (se rasseyant):
+ C'est heureux!
+
+CHRISTIAN:
+ Je t'adore!
+
+ROXANE (se levant et s'eloignant):
+ Oh!
+
+CHRISTIAN:
+ Oui. . .je deviens sot!
+
+ROXANE (sechement):
+ Et cela me deplait!
+ Comme il me deplairait que vous devinssiez laid.
+
+CHRISTIAN:
+ Mais. . .
+
+ROXANE:
+ Allez rassembler votre eloquence en fuite!
+
+CHRISTIAN:
+ Je. . .
+
+ROXANE:
+ Vous m'aimez, je sais. Adieu.
+
+(Elle va vers la maison.)
+
+CHRISTIAN:
+ Pas tout de suite!
+ Je vous dirai. . .
+
+ROXANE (poussant la porte pour rentrer):
+ Que vous m'adorez. . .oui je sais.
+ Non! Non! Allez-vous-en!
+
+CHRISTIAN:
+ Mais je. . .
+
+(Elle lui ferme la porte au nez.)
+
+CYRANO (qui depuis un moment est rentre sans etre vu):
+ C'est un succes!
+
+
+
+Scene 3.VI.
+
+Christian, Cyrano, les pages, un instant.
+
+CHRISTIAN:
+ Au secours!
+
+CYRANO:
+ Non monsieur.
+
+CHRISTIAN:
+ Je meurs si je ne rentre
+ En grace, a l'instant meme. . .
+
+CYRANO:
+ Et comment puis-je, diantre!
+ Vous faire a l'instant meme, apprendre?. . .
+
+CHRISTIAN (lui saisissant le bras):
+ Oh! la, tiens, vois!
+(La fenetre du balcon s'est eclairee):
+
+CYRANO (emu):
+ Sa fenetre!
+
+CHRISTIAN (criant):
+ Je vais mourir!
+
+CYRANO:
+ Baissez la voix!
+
+CHRISTIAN (tout bas):
+ Mourir!. . .
+
+CYRANO:
+ La nuit est noire. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Eh! bien?
+
+CYRANO:
+ C'est reparable.
+ Vous ne meritez pas. . .Mets-toi la, miserable!
+ La, devant le balcon! Je me mettrai dessous. . .
+ Et je te soufflerai tes mots.
+
+CHRISTIAN:
+ Mais. . .
+
+CYRANO:
+ Taisez-vous!
+
+LES PAGES (reparaissant au fond, a Cyrano):
+ Hep!
+
+CYRANO:
+ Chut!. . .
+
+(Il leur fait signe de parler bas.)
+
+PREMIER PAGE (a mi-voix):
+ Nous venons de donner la serenade
+ A Montfleury!. . .
+
+CYRANO (bas, vite):
+ Allez-vous mettre en embuscade
+ L'un a ce coin de rue, et l'autre a celui-ci;
+ Et si quelque passant genant vient par ici,
+ Jouez un air!
+
+DEUXIEME PAGE:
+ Quel air, monsieur le gassendiste?
+
+CYRANO:
+ Joyeux pour une femme, et pour un homme, triste!
+(Les pages disparaissent, un a chaque coin de rue.--A Christian):
+ Appelle-la!
+
+CHRISTIAN:
+ Roxane!
+
+CYRANO (ramassant des cailloux qu'il jette dans les vitres):
+ Attends! Quelques cailloux.
+
+
+
+Scene VII.
+
+Roxane, Christian, Cyrano, d'abord cache sous le balcon.
+
+ROXANE (entr'ouvrant sa fenetre):
+ Qui donc m'appelle?
+
+CHRISTIAN:
+ Moi.
+
+ROXANE:
+ Qui, moi?
+
+CHRISTIAN:
+ Christian.
+
+ROXANE (avec dedain):
+ C'est vous?
+
+CHRISTIAN:
+ Je voudrais vous parler.
+
+CYRANO (sous le balcon, a Christian):
+ Bien. Bien. Presque a voix basse.
+
+ROXANE:
+ Non! Vous parlez trop mal. Allez-vous-en!
+
+CHRISTIAN:
+ De grace!. . .
+
+ROXANE:
+ Non! Vous ne m'aimez plus!
+
+CHRISTIAN (a qui Cyrano souffle ses mots):
+ M'accuser,--justes dieux!--
+ De n'aimer plus. . .quand. . .j'aime plus!
+
+ROXANE (qui allait refermer sa fenetre, s'arretant):
+ Tiens! mais c'est mieux!
+
+CHRISTIAN (meme jeu):
+ L'amour grandit berce dans mon ame inquiete. . .
+ Que ce. . .cruel marmot prit pour. . .barcelonnette!
+
+ROXANE (s'avancant sur le balcon):
+ C'est mieux!--Mais, puisqu'il est cruel, vous futes sot
+ De ne pas, cet amour, l'etouffer au berceau!
+
+CHRISTIAN (meme jeu):
+ Aussi l'ai-je tente, mais. . .tentative nulle:
+ Ce. . .nouveau-ne, Madame, est un petit. . .Hercule.
+
+ROXANE:
+ C'est mieux!
+
+CHRISTIAN (meme jeu):
+ De sorte qu'il. . .strangula comme rien. . .
+ Les deux serpents. . .Orgueil et. . .Doute.
+
+ROXANE (s'accoudant au balcon):
+ Ah! c'est tres bien.
+ --Mais pourquoi parlez-vous de facon peu hative?
+ Auriez-vous donc la goutte a l'imaginative?
+
+CYRANO (tirant Christian sous le balcon, et se glissant a sa place):
+ Chut! Cela devient trop difficile!. . .
+
+ROXANE:
+ Aujourd'hui. . .
+ Vos mots sont hesitants. Pourquoi?
+
+CYRANO (parlant a mi-voix, comme Christian):
+ C'est qu'il fait nuit,
+ Dans cette ombre, a tatons, ils cherchent votre oreille.
+
+ROXANE:
+ Les miens n'eprouvent pas difficulte pareille.
+
+CYRANO:
+ Ils trouvent tout de suite? oh! cela va de soi,
+ Puisque c'est dans mon coeur, eux, que je les recoi;
+ Or, moi, j'ai le coeur grand, vous, l'oreille petite.
+ D'ailleurs vos mots a vous, descendent: ils vont vite.
+ Les miens montent, Madame: il leur faut plus de temps!
+
+ROXANE:
+ Mais ils montent bien mieux depuis quelques instants.
+
+CYRANO:
+ De cette gymnastique, ils ont pris l'habitude!
+
+ROXANE:
+ Je vous parle, en effet, d'une vraie altitude!
+
+CYRANO:
+ Certe, et vous me tueriez si de cette hauteur
+ Vous me laissiez tomber un mot dur sur le coeur!
+
+ROXANE (avec un mouvement):
+ Je descends.
+
+CYRANO (vivement)
+ Non!
+
+ROXANE (lui montrant le banc qui est sous le balcon):
+ Grimpez sur le banc, alors, vite!
+
+CYRANO (reculant avec effroi dans la nuit):
+ Non!
+
+ROXANE:
+ Comment. . .non?
+
+CYRANO (que l'emotion gagne de plus en plus):
+ Laissez un peu que l'on profite. . .
+ De cette occasion qui s'offre. . .de pouvoir
+ Se parler doucement, sans se voir.
+
+ROXANE:
+ Sans se voir?
+
+CYRANO:
+ Mais oui, c'est adorable. On se devine a peine.
+ Vous voyez la noirceur d'un long manteau qui traine,
+ J'apercois la blancheur d'une robe d'ete:
+ Moi je ne suis qu'une ombre, et vous qu'une clarte!
+ Vous ignorez pour moi ce que sont ces minutes!
+ Si quelque fois je fus eloquent. . .
+
+ROXANE:
+ Vous le futes!
+
+CYRANO:
+ Mon langage jamais jusqu'ici n'est sorti
+ De mon vrai coeur. . .
+
+ROXANE:
+ Pourquoi?
+
+CYRANO:
+ Parce que. . .jusqu'ici
+ Je parlais a travers. . .
+
+ROXANE:
+ Quoi?
+
+CYRANO:
+ . . .le vertige ou tremble
+ Quiconque est sous vos yeux!. . .Mais, ce soir, il me semble. . .
+ Que je vais vous parler pour la premiere fois!
+
+ROXANE:
+ C'est vrai que vous avez une tout autre voix.
+
+CYRANO (se rapprochant avec fievre):
+ Oui, tout autre, car dans la nuit qui me protege
+ J'ose etre enfin moi-meme, et j'ose. . .
+(Il s'arrete et avec egarement):
+ Ou en etais-je?
+ Je ne sais. . .tout ceci,--pardonnez mon emoi,--
+ C'est si delicieux,. . .c'est si nouveau pour moi!
+
+ROXANE:
+ Si nouveau?
+
+CYRANO (bouleverse, et essayant toujours de rattraper ses mots):
+ Si nouveau. . .mais oui. . .d'etre sincere:
+ La peur d'etre raille, toujours au coeur me serre. . .
+
+ROXANE:
+ Raille de quoi?
+
+CYRANO:
+ Mais de. . .d'un elan!. . .Oui, mon coeur
+ Toujours, de mon esprit s'habille, par pudeur:
+ Je pars pour decrocher l'etoile, et je m'arrete
+ Par peur du ridicule, a cueillir la fleurette!
+
+ROXANE:
+ La fleurette a du bon.
+
+CYRANO:
+ Ce soir, dedaignons-la!
+
+ROXANE:
+ Vous ne m'aviez jamais parle comme cela!
+
+CYRANO:
+ Ah! si loin des carquois, des torches et des fleches,
+ On se sauvait un peu vers des choses. . .plus fraiches!
+ Au lieu de boire goutte a goutte, en un mignon
+ De a coudre d'or fin, l'eau fade du Lignon,
+ Si l'on tentait de voir comment l'ame s'abreuve
+ En buvant largement a meme le grand fleuve!
+
+ROXANE:
+ Mais l'esprit?. . .
+
+CYRANO:
+ J'en ai fait pour vous faire rester
+ D'abord, mais maintenant ce serait insulter
+ Cette nuit, ces parfums, cette heure, la Nature,
+ Que de parler comme un billet doux de Voiture!
+ --Laissons, d'un seul regard de ses astres, le ciel
+ Nous desarmer de tout notre artificiel:
+ Je crains tant que parmi notre alchimie exquise
+ Le vrai du sentiment ne se volatilise,
+ Que l'ame ne se vide a ces passe-temps vains,
+ Et que le fin du fin ne soit la fin des fins!
+
+ROXANE:
+ Mais l'esprit?. . .
+
+CYRANO:
+ Je le hais dans l'amour! C'est un crime
+ Lorsqu'on aime de trop prolonger cette escrime!
+ Le moment vient d'ailleurs inevitablement,
+ --Et je plains ceux pour qui ne vient pas ce moment!--
+ Ou nous sentons qu'en nous une amour noble existe
+ Que chaque joli mot que nous disons rend triste!
+
+ROXANE:
+ Eh bien, si ce moment est venu pour nous deux,
+ Quels mots me direz-vous?
+
+CYRANO:
+ Tous ceux, tous ceux, tous ceux
+ Qui me viendront, je vais vous les jeter, en touffe,
+ Sans les mettre en bouquet: je vous aime, j'etouffe,
+ Je t'aime, je suis fou, je n'en peux plus, c'est trop;
+ Ton nom est dans mon coeur comme dans un grelot,
+ Et comme tout le temps, Roxane, je frissonne,
+ Tout le temps, le grelot s'agite, et le nom sonne!
+ De toi, je me souviens de tout, j'ai tout aime:
+ Je sais que l'an dernier, un jour, le douze mai,
+ Pour sortir le matin tu changeas de coiffure!
+ J'ai tellement pris pour clarte ta chevelure
+ Que, comme lorsqu'on a trop fixe le soleil,
+ On voit sur toute chose ensuite un rond vermeil,
+ Sur tout, quand j'ai quitte les feux dont tu m'inondes,
+ Mon regard ebloui pose des taches blondes!
+
+ROXANE (d'une voix troublee):
+ Oui, c'est bien de l'amour. . .
+
+CYRANO:
+ Certes, ce sentiment
+ Qui m'envahit, terrible et jaloux, c'est vraiment
+ De l'amour, il en a toute la fureur triste!
+ De l'amour,--et pourtant il n'est pas egoiste!
+ Ah! que pour ton bonheur je donnerais le mien,
+ Quand meme tu devrais n'en savoir jamais rien,
+ S'il se pouvait, parfois, que de loin, j'entendisse
+ Rire un peu le bonheur ne de mon sacrifice!
+ --Chaque regard de toi suscite une vertu
+ Nouvelle, une vaillance en moi! Commences-tu
+ A comprendre, a present? voyons, te rends-tu compte?
+ Sens-tu mon ame, un peu, dans cette ombre, qui monte?. . .
+ Oh! mais vraiment, ce soir, c'est trop beau, c'est trop doux!
+ Je vous dis tout cela, vous m'ecoutez, moi, vous!
+ C'est trop! Dans mon espoir meme le moins modeste,
+ Je n'ai jamais espere tant! Il ne me reste
+ Qu'a mourir maintenant! C'est a cause des mots
+ Que je dis qu'elle tremble entre les bleus rameaux!
+ Car vous tremblez, comme une feuille entre les feuilles!
+ Car tu trembles! car j'ai senti, que tu le veuilles
+ Ou non, le tremblement adore de ta main
+ Descendre tout le long des branches du jasmin!
+
+(Il baise eperdument l'extremite d'une branche pendante.)
+
+ROXANE:
+ Oui, je tremble, et je pleure, et je t'aime, et suis tienne!
+ Et tu m'as enivree!
+
+CYRANO:
+ Alors, que la mort vienne!
+ Cette ivresse, c'est moi, moi, qui l'ai su causer!
+ Je ne demande plus qu'une chose. . .
+
+CHRISTIAN (sous le balcon):
+ Un baiser!
+
+ROXANE (se rejetant en arriere):
+ Hein?
+
+CYRANO:
+ Oh!
+
+ROXANE:
+ Vous demandez?
+
+CYRANO:
+ Oui. . .je. . .
+(A Christian bas):
+ Tu vas trop vite.
+
+CHRISTIAN:
+ Puisqu'elle est si troublee, il faut que j'en profite!
+
+CYRANO (a Roxane):
+ Oui, je. . .j'ai demande, c'est vrai. . .mais justes cieux!
+ Je comprends que je fus bien trop audacieux.
+
+ROXANE (un peu decue):
+ Vous n'insistez pas plus que cela?
+
+CYRANO:
+ Si! j'insiste. . .
+ Sans insister!. . .Oui, oui! votre pudeur s'attriste!
+ Eh bien! mais, ce baiser. . .ne me l'accordez pas!
+
+CHRISTIAN (a Cyrano, le tirant par son manteau):
+ Pourquoi?
+
+CYRANO:
+ Tais-toi, Christian!
+
+ROXANE (se penchant):
+ Que dites-vous tout bas?
+
+CYRANO:
+ Mais d'etre alle trop loin, moi-meme je me gronde;
+ Je me disais: tais toi, Christian!. . .
+(Les theorbes se mettent a jouer):
+ Une seconde!. . .
+ On vient!
+(Roxane referme la fenetre. Cyrano ecoute les theorbes, dont l'un joue un air
+folatre et l'autre un air lugubre):
+ Air triste? Air gai?. . .Quel est donc leur dessein?
+ Est-ce un homme? Une femme?--Ah! c'est un capucin!
+
+(Entre un capucin qui va de maison en maison, une lanterne a la main,
+regardant les portes.)
+
+
+
+Scene 3.VIII.
+
+Cyrano, Christian, un capucin.
+
+CYRANO (au capucin):
+ Quel est ce jeu renouvele de Diogene?
+
+LE CAPUCIN:
+ Je cherche la maison de madame. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Il nous gene!
+
+LE CAPUCIN:
+ Magdeleine Robin. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Que veut-il?. . .
+
+CYRANO (lui montrant une rue montante):
+ Par ici!
+ Tout droit,--toujours tout droit. . .
+
+LE CAPUCIN
+ Je vais pour vous!--Merci
+ Dire mon chapelet jusqu'au grain majuscule.
+
+(Il sort.)
+
+CYRANO:
+ Bonne chance! Mes voeux suivent votre cuculle!
+
+(Il redescend vers Christian.)
+
+
+
+Scene 3.IX.
+
+Cyrano, Christian.
+
+CHRISTIAN:
+ Obtiens-moi ce baiser!. . .
+
+CYRANO:
+ Non!
+
+CHRISTIAN:
+ Tot ou tard!. . .
+
+CYRANO:
+ C'est vrai!
+ Il viendra, ce moment de vertige enivre
+ Ou vos bouches iront l'une vers l'autre, a cause
+ De ta moustache blonde et de sa levre rose!
+(A lui-meme):
+ J'aime mieux que ce soit a cause de. . .
+
+(Bruit des volets qui se rouvrent, Christian se cache sous le balcon.)
+
+
+
+Scene 3.X.
+
+Cyrano, Christian, Roxane.
+
+ROXANE (s'avancant sur le balcon):
+ C'est vous?
+ Nous parlions de. . .de. . .d'un. . .
+
+CYRANO:
+ Baiser! Le mot est doux.
+ Je ne vois pas pourquoi votre levre ne l'ose;
+ S'il la brule deja, que sera-ce la chose?
+ Ne vous en faites pas un epouvantement:
+ N'avez-vous pas tantot, presque insensiblement,
+ Quitte le badinage et glisse sans alarmes
+ Du sourire au soupir, et du soupir aux larmes!
+ Glissez encore un peu d'insensible facon:
+ Des larmes au baiser il n'y a qu'un frisson!
+
+ROXANE:
+ Taisez-vous!
+
+CYRANO:
+ Un baiser, mais a tout prendre, qu'est-ce?
+ Un serment fait d'un peu plus pres, une promesse
+ Plus precise, un aveu qui veut se confirmer,
+ Un point rose qu'on met sur l'i du verbe aimer;
+ C'est un secret qui prend la bouche pour oreille,
+ Un instant d'infini qui fait un bruit d'abeille,
+ Une communion ayant un gout de fleur,
+ Une facon d'un peu se respirer le coeur,
+ Et d'un peu se gouter, au bord des levres, l'ame!
+
+ROXANE:
+ Taisez-vous!
+
+CYRANO:
+ Un baiser, c'est si noble, Madame,
+ Que la reine de France, au plus heureux des lords,
+ En a laisse prendre un, la reine meme!
+
+ROXANE:
+ Alors!
+
+CYRANO (s'exaltant):
+ J'eus comme Buckingham des souffrances muettes,
+ J'adore comme lui la reine que vous etes,
+ Comme lui je suis triste et fidele. . .
+
+ROXANE:
+ Et tu es
+ Beau comme lui!
+
+CYRANO (a part, degrise):
+ C'est vrai, je suis beau, j'oubliais!
+
+ROXANE:
+ Eh bien! montez cueillir cette fleur sans pareille. . .
+
+CYRANO (poussant Christian vers le balcon):
+ Monte!
+
+ROXANE:
+ Ce gout de coeur. . .
+
+CYRANO:
+ Monte!
+
+ROXANE:
+ Ce bruit d'abeille. . .
+
+CYRANO:
+ Monte!
+
+CHRISTIAN (hesitant):
+ Mais il me semble, a present, que c'est mal!
+
+ROXANE:
+ Cet instant d'infini!. . .
+
+CYRANO (le poussant):
+ Monte donc, animal!
+
+(Christian s'elance, et par le banc, le feuillage, les piliers, atteint les
+balustres qu'il enjambe.)
+
+CHRISTIAN:
+ Ah, Roxane!
+
+(Il l'enlace et se penche sur ses levres.)
+
+CYRANO:
+ Aie! au coeur, quel pincement bizarre!
+ --Baiser, festin d'amour dont je suis le Lazare!
+ Il me vient dans cette ombre une miette de toi,--
+ Mais oui, je sens un peu mon coeur qui te recoit,
+ Puisque sur cette levre ou Roxane se leurre
+ Elle baise les mots que j'ai dits tout a l'heure!
+(On entend les theorbes):
+ Un air triste, un air gai: le capucin!
+(Il feint de courir comme s'il arrivait de loin, et d'une voix claire):
+ Hola!
+
+ROXANE:
+ Qu'est ce?
+
+CYRANO:
+ Moi. Je passais. . .Christian est encor la?
+
+CHRISTIAN (tres etonne):
+ Tiens Cyrano!
+
+ROXANE:
+ Bonjour, cousin!
+
+CYRANO:
+ Bonjour, cousine!
+
+ROXANE:
+ Je descends!
+
+(Elle disparait dans la maison. Au fond rentre le capucin.)
+
+CHRISTIAN (l'apercevant):
+ Oh! encor!
+
+(Il suit Roxane.)
+
+
+
+Scene 3.XI.
+
+Cyrano, Christian, Roxane, le capucin, Ragueneau.
+
+LE CAPUCIN:
+ C'est ici,--je m'obstine--
+ Magdeleine Robin!
+
+CYRANO:
+ Vous aviez dit: Ro-LIN.
+
+LE CAPUCIN:
+ Non: BIN. B, I, N, BIN!
+
+ROXANE (paraissant sur le seuil de la maison, suivie de Ragueneau qui porte
+une lanterne, et de Christian):
+ Qu'est-ce?
+
+LE CAPUCIN:
+ Une lettre.
+
+CHRISTIAN:
+ Hein?
+
+LE CAPUCIN (a Roxane):
+ Oh! il ne peut s'agir que d'une sainte chose!
+ C'est un digne seigneur qui. . .
+
+ROXANE (a Christian):
+ C'est De Guiche!
+
+CHRISTIAN:
+ Il ose?. . .
+
+ROXANE:
+ Oh! mais il ne va pas m'importuner toujours!
+(Decachetant la lettre):
+ Je t'aime, et si. . .
+(A la lueur de la lanterne de Ragueneau, elle lit, a l'ecart, a voix basse):
+ 'Mademoiselle,
+ Les tambours
+ Battent; mon regiment boucle sa soubreveste;
+ Il part; moi, l'on me croit deja parti: je reste
+ Je vous desobeis. Je suis dans ce couvent.
+ Je vais venir, et vous le mande auparavant
+ Par un religieux simple comme une chevre
+ Qui ne peut rien comprendre a ceci. Votre levre
+ M'a trop souri tantot: j'ai voulu la revoir.
+ Eloignez un chacun, et daignez recevoir
+ L'audacieux deja pardonne, je l'espere,
+ Qui signe votre tres. . .et caetera. . .'
+(Au capucin):
+ Mon Pere,
+ Voici ce que me dit cette lettre. Ecoutez:
+(Tous se rapprochent, elle lit a haute voix):
+ 'Mademoiselle,
+ Il faut souscrire aux volontes
+ Du cardinal, si dur que cela vous puisse etre.
+ C'est la raison pourquoi j'ai fait choix, pour remettre
+ Ces lignes en vos mains charmantes, d'un tres saint,
+ D'un tres intelligent et discret capucin;
+ Nous voulons qu'il vous donne, et dans votre demeure,
+ La benediction
+(Elle tourne la page):
+ nuptiale sur l'heure.
+ Christian doit en secret devenir votre epoux;
+ Je vous l'envoie. Il vous deplait. Resignez-vous.
+ Songez bien que le ciel benira votre zele,
+ Et tenez pour tout assure, Mademoiselle,
+ Le respect de celui qui fut et qui sera
+ Toujours votre tres humble et tres. . .et caetera.'
+
+LE CAPUCIN (rayonnant):
+ Digne seigneur!. . .Je l'avais dit. J'etais sans crainte!
+ Il ne pouvait s'agir que d'une chose sainte!
+
+ROXANE (bas a Christian):
+ N'est-ce pas que je lis tres bien les lettres?
+
+CHRISTIAN:
+ Hum!
+
+ROXANE (haut, avec desespoir):
+ Ah!. . .c'est affreux!
+
+LE CAPUCIN (qui a dirige sur Cyrano la clarte de sa lanterne):
+ C'est vous?
+
+CHRISTIAN:
+ C'est moi!
+
+LE CAPUCIN (tournant la lumiere vers lui, et, comme si un doute lui venait, en
+voyant sa beaute):
+ Mais. . .
+
+ROXANE (vivement):
+ 'Post-scriptum:
+ Donnez pour le couvent cent vingt pistoles.'
+
+LE CAPUCIN:
+ Digne,
+ Digne seigneur!
+(A Roxane):
+ Resignez-vous?
+
+ROXANE (en martyre):
+ Je me resigne!
+(Pendant que Ragueneau ouvre la porte au capucin que Christian invite a
+entrer, elle dit bas a Cyrano):
+ Vous, retenez ici De Guiche! Il va venir!
+ Qu'il n'entre pas tant que. . .
+
+CYRANO:
+ Compris!
+(Au capucin):
+ Pour les benir
+ Il vous faut?. . .
+
+LE CAPUCIN:
+ Un quart d'heure.
+
+CYRANO (les poussant tous vers la maison):
+ Allez! moi, je demeure!
+
+ROXANE (a Christian):
+ Viens!. . .
+
+(Ils entrent.)
+
+
+
+Scene XII.
+
+Cyrano, seul.
+
+CYRANO:
+ Comment faire perdre a De Guiche un quart d'heure.
+(Il se precipite sur le banc, grimpe au mur, vers le balcon):
+ La!. . .Grimpons!. . .J'ai mon plan!. . .
+(Les theorbes se mettent a jouer une phrase lugubre):
+ Ho! c'est un homme!
+(Le tremolo devient sinistre):
+ Ho! ho!
+ Cette fois, c'en est un!. . .
+(Il est sur le balcon, il rabaisse son feutre sur ses yeux, ote son epee, se
+drape dans sa cape, puis se penche et regarde au dehors):
+ Non, ce n'est pas trop haut!
+(Il enjambe les balustres et attirant a lui la longue branche d'un des arbres
+qui debordent le mur du jardin, il s'y accroche des deux mains, pret a se
+laisser tomber):
+ Je vais legerement troubler cette atmosphere!. . .
+
+
+
+Scene 3.XIII.
+
+Cyrano, De Guiche.
+
+DE GUICHE (qui entre, masque, tatonnant dans la nuit):
+ Qu'est-ce que ce maudit capucin peut bien faire?
+
+CYRANO:
+ Diable! et ma voix?. . .S'il la reconnaissait?
+(Lachant d'une main, il a l'air de tourner une invisible clef):
+ Cric! crac!
+(Solennellement):
+ Cyrano, reprenez l'accent de Bergerac!. . .
+
+DE GUICHE (regardant la maison):
+ Oui, c'est la. J'y vois mal. Ce masque m'importune!
+(Il va pour entrer, Cyrano saute du balcon en se tenant a la branche, qui
+plie, et le depose entre la porte et De Guiche; il feint de tomber lourdement,
+comme si c'etait de tres haut, et s'aplatit par terre, ou il reste immobile,
+comme etourdi. De Guiche fait un bond en arriere):
+ Hein? quoi?
+(Quand il leve les yeux, la branche s'est redressee; il ne voit que le ciel;
+il ne comprend pas):
+ D'ou tombe donc cet homme?
+
+CYRANO (se mettant sur son seant, et avec l'accent de Gascogne):
+ De la lune!
+
+DE GUICHE:
+ De la?. . .
+
+CYRANO (d'une voix de reve):
+ Quelle heure est-il?
+
+DE GUICHE:
+ N'a-t-il plus sa raison?
+
+CYRANO:
+ Quelle heure? Quel pays? Quel jour? Quelle saison?
+
+DE GUICHE:
+ Mais. . .
+
+CYRANO:
+ Je suis etourdi!
+
+DE GUICHE:
+ Monsieur. . .
+
+CYRANO:
+ Comme une bombe
+ Je tombe de la lune!
+
+DE GUICHE (impatiente):
+ Ah ca! Monsieur!
+
+CYRANO (se relevant, d'une voix terrible):
+ J'en tombe!
+
+DE GUICHE (reculant):
+ Soit! soit! vous en tombez!. . .c'est peut-etre un dement!
+
+CYRANO (marchant sur lui):
+ Et je n'en tombe pas metaphoriquement!. . .
+
+DE GUICHE:
+ Mais. . .
+
+CYRANO:
+ Il y a cent ans, ou bien une minute,
+ --J'ignore tout a fait ce que dura ma chute!--
+ J'etais dans cette boule a couleur de safran!
+
+DE GUICHE (haussant les epaules):
+ Oui. Laissez-moi passer!
+
+CYRANO (s'interposant):
+ Ou suis-je? soyez franc!
+ Ne me deguisez rien! En quel lieu, dans quel site,
+ Viens-je de choir, Monsieur, comme un aerolithe?
+
+DE GUICHE:
+ Morbleu!. . .
+
+CYRANO:
+ Tout en cheyant je n'ai pu faire choix
+ De mon point d'arrivee,--et j'ignore ou je chois!
+ Est-ce dans une lune ou bien dans une terre,
+ Que vient de m'entrainer le poids de mon postere?
+
+DE GUICHE:
+ Mais je vous dis, Monsieur. . .
+
+CYRANO (avec un cri de terreur qui fait reculer de Guiche):
+ Ha! grand Dieu!. . .je crois voir
+ Qu'on a dans ce pays le visage tout noir!
+
+DE GUICHE (portant la main a son visage):
+ Comment?
+
+CYRANO (avec une peur emphatique):
+ Suis-je en Alger? Etes-vous indigene?. . .
+
+DE GUICHE (qui a senti son masque):
+ Ce masque!. . .
+
+CYRANO (feignant de se rassurer un peu):
+ Je suis donc dans Venise, ou dans Gene?
+
+DE GUICHE (voulant passer):
+ Une dame m'attend!. . .
+
+CYRANO (completement rassure):
+ Je suis donc a Paris.
+
+DE GUICHE (souriant malgre lui):
+ Le drole est assez drole!
+
+CYRANO:
+ Ah! vous riez?
+
+DE GUICHE:
+ Je ris,
+ Mais veux passer!
+
+CYRANO (rayonnant):
+ C'est a Paris que je retombe!
+(Tout a fait a son aise, riant, s'epoussetant, saluant):
+ J'arrive--excusez-moi!--par la derniere trombe.
+ Je suis un peu couvert d'ether. J'ai voyage!
+ J'ai les yeux tout remplis de poudre d'astres. J'ai
+ Aux eperons, encor, quelques poils de planete!
+(Cueillant quelque chose sur sa manche):
+ Tenez, sur mon pourpoint, un cheveu de comete!. . .
+
+(Il souffle comme pour le faire envoler.)
+
+DE GUICHE (hors de lui):
+ Monsieur!. . .
+
+CYRANO (au moment ou il va passer, tend sa jambe comme pour y montrer quelque
+chose et l'arrete):
+ Dans mon mollet je rapporte une dent
+ De la Grande Ourse,--et comme, en frolant le Trident,
+ Je voulais eviter une de ses trois lances,
+ Je suis alle tomber assis dans les Balances,--
+ Dont l'aiguille, a present, la-haut, marque mon poids!
+(Empechant vivement de Guiche de passer et le prenant a un bouton du
+pourpoint):
+ Si vous serriez mon nez, Monsieur, entre vos doigts,
+ Il jaillirait du lait!
+
+DE GUICHE:
+ Hein? du lait?. . .
+
+CYRANO:
+ De la Voie
+ Lactee!. . .
+
+DE GUICHE:
+ Oh! par l'enfer!
+
+CYRANO:
+ C'est le ciel qui m'envoie!
+(Se croisant les bras):
+ Non! croiriez-vous, je viens de le voir en tombant,
+ Que Sirius, la nuit, s'affuble d'un turban?
+(Confidentiel):
+ L'autre Ourse est trop petite encor pour qu'elle morde!
+(Riant):
+ J'ai traverse la Lyre en cassant une corde!
+(Superbe):
+ Mais je compte en un livre ecrire tout ceci,
+ Et les etoiles d'or qu'en mon manteau roussi
+ Je viens de rapporter a mes perils et risques,
+ Quand on l'imprimera, serviront d'asterisques!
+
+DE GUICHE:
+ A la parfin, je veux. . .
+
+CYRANO:
+ Vous, je vous vois venir!
+
+DE GUICHE:
+ Monsieur!
+
+CYRANO:
+ Vous voudriez de ma bouche tenir
+ Comment la lune est faite, et si quelqu'un habite
+ Dans la rotondite de cette cucurbite?
+
+DE GUICHE (criant):
+ Mais non! Je veux. . .
+
+CYRANO:
+ Savoir comment j'y suis monte.
+ Ce fut par un moyen que j'avais invente.
+
+DE GUICHE (decourage):
+ C'est un fou!
+
+CYRANO (dedaigneux):
+ Je n'ai pas refait l'aigle stupide
+ De Regiomontanus, ni le pigeon timide
+ D'Archytas!. . .
+
+DE GUICHE:
+ C'est un fou,--mais c'est un fou savant.
+
+CYRANO:
+ Non, je n'imitai rien de ce qu'on fit avant!
+(De Guiche a reussi a passer et il marche vers la porte de Roxane. Cyrano le
+suit, pret a l'empoigner):
+ J'inventai six moyens de violer l'azur vierge!
+
+DE GUICHE (se retournant):
+ Six?
+
+CYRANO (avec volubilite):
+ Je pouvais, mettant mon corps nu comme un cierge,
+ La caparaconner de fioles de cristal
+ Toutes pleines des pleurs d'un ciel matutinal,
+ Et ma personne, alors, au soleil exposee,
+ L'astre l'aurait humee en humant la rosee!
+
+DE GUICHE (surpris, et faisant un pas vers Cyrano):
+ Tiens! Oui, cela fait un!
+
+CYRANO (reculant pour l'entrainer de l'autre cote):
+ Et je pouvais encor
+ Faire engouffrer du vent, pour prendre mon essor,
+ En rarefiant l'air dans un coffre de cedre
+ Par des miroirs ardents, mis en icosaedre!
+
+DE GUICHE (fait encore un pas):
+ Deux!
+
+CYRANO (reculant toujours):
+ Ou bien, machiniste autant qu'artificier,
+ Sur une sauterelle aux detentes d'acier,
+ Me faire, par des feux successifs de salpetre,
+ Lancer dans les pres bleus ou les astres vont paitre!
+
+DE GUICHE (le suivant, sans s'en douter, et comptant sur ses doigts):
+ Trois!
+
+CYRANO:
+ Puisque la fumee a tendance a monter,
+ En souffler dans un globe assez pour m'emporter!
+
+DE GUICHE (meme jeu, de plus en plus etonne):
+ Quatre!
+
+CYRANO:
+ Puisque Phoebe, quand son arc est le moindre,
+ Aime sucer, o boeufs, votre moelle. . .m'en oindre!
+
+DE GUICHE (stupefait):
+ Cinq!
+
+CYRANO (qui en parlant l'a amene jusqu'a l'autre cote de la place, pres d'un
+banc):
+ Enfin, me placant sur un plateau de fer,
+ Prendre un morceau d'aimant et le lancer en l'air!
+ Ca, c'est un bon moyen: le fer se precipite,
+ Aussitot que l'aimant s'envole, a sa poursuite;
+ On relance l'aimant bien vite, et cadedis!
+ On peut monter ainsi indefiniment.
+
+DE GUICHE:
+ Six!
+ --Mais voila six moyens excellents!. . .Quel systeme
+ Choisites-vous des six, Monsieur?
+
+CYRANO:
+ Un septieme!
+
+DE GUICHE:
+ Par exemple! Et lequel?
+
+CYRANO:
+ Je vous le donne en cent!. . .
+
+DE GUICHE:
+ C'est que ce matin-la devient interessant!
+
+CYRANO (faisant le bruit des vagues avec de grands gestes mysterieux):
+ Houuh! houuh!
+
+DE GUICHE:
+ Eh bien!
+
+CYRANO:
+ Vous devinez?
+
+DE GUICHE:
+ Non!
+
+CYRANO:
+ La maree!. . .
+ A l'heure ou l'onde par la lune est attiree,
+ Je me mis sur la sable--apres un bain de mer--
+ Et la tete partant la premiere, mon cher,
+ --Car les cheveux, surtout, gardent l'eau dans leur frange!--
+ Je m'enlevai dans l'air, droit, tout droit, comme un ange.
+ Je montais, je montais doucement, sans efforts,
+ Quand je sentis un choc!. . .Alors. . .
+
+DE GUICHE (entraine par la curiosite, et s'asseyant sur le banc):
+ Alors?
+
+CYRANO:
+ Alors. . .
+(Reprenant sa voix naturelle):
+ Le quart d'heure est passe, Monsieur, je vous delivre:
+ Le mariage est fait.
+
+DE GUICHE (se relevant d'un bond):
+ Ca, voyons, je suis ivre!. . .
+ Cette voix?
+(La porte de la maison s'ouvre, des laquais paraissent portant des candelabres
+allumes. Lumiere. Cyrano ote son chapeau au bord abaisse):
+ Et ce nez--Cyrano?
+
+CYRANO (saluant):
+ Cyrano.
+ --Ils viennent a l'instant d'echanger leur anneau.
+
+DE GUICHE:
+ Qui cela?
+(Il se retourne.--Tableau. Derriere les laquais Roxane et Christian se
+tiennent par la main. Le capucin les suit en souriant. Ragueneau eleve aussi
+un flambeau. La duegne ferme la marche, ahurie, en petit saut de lit):
+ Ciel!
+
+
+
+Scene 3.XIV.
+
+Les memes, Roxane, Christian, le capucin, Ragueneau, laquais, la duegne.
+
+DE GUICHE (a Roxane):
+ Vous?
+(Reconnaissant Christian avec stupeur):
+ Lui?
+(Saluant Roxane avec admiration):
+ Vous etes des plus fines!
+(A Cyrano):
+ Mes compliments, Monsieur l'inventeur des machines:
+ Votre recit eut fait s'arreter au portail
+ Du paradis, un saint! Notez-en le detail,
+ Car vraiment cela peut resservir dans un livre!
+
+CYRANO (s'inclinant):
+ Monsieur, c'est un conseil que je m'engage a suivre.
+
+LE CAPUCIN (montrant les amants a De Guiche et hochant avec satisfaction sa
+grande barbe blanche):
+ Un beau couple, mon fils, reuni la par vous!
+
+DE GUICHE (le regardant d'un oeil glace):
+ Oui.
+(A Roxane):
+ Veuillez dire adieu, Madame, a votre epoux.
+
+ROXANE:
+ Comment?
+
+DE GUICHE (a Christian):
+ Le regiment deja se met en route.
+ Joignez-le!
+
+ROXANE:
+ Pour aller a la guerre?
+
+DE GUICHE:
+ Sans doute!
+
+ROXANE:
+ Mais, Monsieur, les cadets n'y vont pas!
+
+DE GUICHE:
+ Ils iront.
+(Tirant le papier qu'il avait mis dans sa poche):
+ Voici l'ordre.
+(A Christian):
+ Courez le porter, vous, baron.
+
+ROXANE (se jetant dans les bras de Christian):
+ Christian!
+
+DE GUICHE (ricanant, a Cyrano):
+ La nuit de noce est encore lointaine!
+
+CYRANO (a part):
+ Dire qu'il croit me faire enormement de peine!
+
+CHRISTIAN (a Roxane):
+ Oh! tes levres encor!
+
+CYRANO:
+ Allons, voyons, assez!
+
+CHRISTIAN (continuant a embrasser Roxane):
+ C'est dur de la quitter. . .Tu ne sais pas. . .
+
+CYRANO (cherchant a l'entrainer):
+ Je sais.
+
+(On entend au loin des tambours qui battent une marche.)
+
+DE GUICHE (qui est remonte au fond):
+ Le regiment qui part!
+
+ROXANE (A Cyrano, en retenant Christian qu'il essaye toujours d'entrainer):
+ Oh!. . .je vous le confie!
+ Promettez-moi que rien ne va mettre sa vie
+ En danger!
+
+CYRANO:
+ J'essaierai. . .mais ne peux cependant
+ Promettre. . .
+
+ROXANE (meme jeu):
+ Promettez qu'il sera tres prudent!
+
+CYRANO:
+ Oui, je tacherai, mais. . .
+
+ROXANE (meme jeu):
+ Qu'a ce siege terrible
+ Il n'aura jamais froid!
+
+CYRANO:
+ Je ferai mon possible.
+ Mais. . .
+
+ROXANE (meme jeu):
+ Qu'il sera fidele!
+
+CYRANO:
+ Eh oui! sans doute, mais. . .
+
+ROXANE (meme jeu):
+ Qu'il m'ecrira souvent!
+
+CYRANO (s'arretant):
+ Ca,--je vous le promets!
+
+
+Rideau.
+
+
+
+Acte IV.
+
+Les Cadets de Gascogne.
+
+Le poste qu'occupe la compagnie de Carbon de Castel-Jaloux au siege d'Arras.
+
+Au fond, talus traversant toute la scene. Au dela s'apercoit un horizon de
+plaine: le pays couvert de travaux de siege. Les murs d'Arras et la
+silhouette de ses toits sur le ciel, tres loin.
+
+Tentes; armes eparses; tambours, etc.--Le jour va se lever. Jaune Orient.--
+Sentinelles espacees. Feux.
+
+Roules dans leurs manteaux, les Cadets de Gascogne dorment. Carbon de Castel-
+Jaloux et Le Bret veillent. Ils sont tres pales et tres maigris. Christian
+dort, parmi les autres, dans sa cape, au premier plan, le visage eclaire par
+un feu. Silence.
+
+
+
+Scene 4.I.
+
+Christian, Carbon de Castel-Jaloux, Le Bret, les cadets, puis Cyrano.
+
+LE BRET:
+ C'est affreux!
+
+CARBON:
+ Oui. Plus rien.
+
+LE BRET:
+ Mordious!
+
+CARBON (lui faisant signe de parler plus bas):
+ Jure en sourdine!
+ Tu vas les reveiller.
+(Aux cadets):
+ Chut! Dormez!
+(A Le Bret):
+ Qui dort dine!
+
+LE BRET:
+ Quand on a l'insomnie on trouve que c'est peu!
+ Quelle famine!
+
+(On entend au loin quelques coups de feu.)
+
+CARBON:
+ Ah! maugrebis des coups de feu!. . .
+ Ils vont me reveiller mes enfants!
+(Aux cadets qui levent la tete):
+ Dormez!
+
+(On se recouche. Nouveaux coups de feu plus rapproches.)
+
+UN CADET (s'agitant):
+ Diantre!
+ Encore?
+
+CARBON:
+ Ce n'est rien! C'est Cyrano qui rentre!
+
+(Les tetes qui s'etaient relevees se recouchent.)
+
+UNE SENTINELLE (au dehors):
+ Ventrebieu! qui va la?
+
+LA VOIX DE CYRANO:
+ Bergerac!
+
+LA SENTINELLE (qui est sur le talus):
+ Ventrebieu!
+ Qui va la?
+
+CYRANO (paraissant sur la crete):
+ Bergerac, imbecile!
+
+(Il descend. Le Bret va au-devant de lui, inquiet):
+
+LE BRET:
+ Ah! grand Dieu!
+
+CYRANO (lui faisant signe de ne reveiller personne):
+ Chut!
+
+LE BRET:
+ Blesse?
+
+CYRANO:
+ Tu sais bien qu'ils ont pris l'habitude
+ De me manquer tous les matins!
+
+LE BRET:
+ C'est un peu rude,
+ Pour porter une lettre, a chaque jour levant,
+ De risquer!
+
+CYRANO (s'arretant devant Christian):
+ J'ai promis qu'il ecrirait souvent!
+(Il le regarde):
+ Il dort. Il est pali. Si la pauvre petite
+ Savait qu'il meurt de faim. . .Mais toujours beau!
+
+LE BRET:
+ Va vite
+ Dormir!
+
+CYRANO:
+ Ne grogne pas, Le Bret!. . .Sache ceci:
+ Pour traverser les rangs espagnols, j'ai choisi
+ Un endroit ou je sais, chaque nuit, qu'ils sont ivres.
+
+LE BRET:
+ Tu devrais bien un jour nous rapporter des vivres.
+
+CYRANO:
+ Il faut etre leger pour passer!--Mais je sais
+ Qu'il y aura ce soir du nouveau. Les Francais
+ Mangeront ou mourront. . .si j'ai bien vu. . .
+
+LE BRET:
+ Raconte!
+
+CYRANO:
+ Non. Je ne suis pas sur. . .vous verrez!
+
+CARBON:
+ Quelle honte,
+ Lorsqu'on est assiegeant, d'etre affame!
+
+LE BRET:
+ Helas!
+ Rien de plus complique que ce siege d'Arras:
+ Nous assiegeons Arras,--nous-memes, pris au piege,
+ Le cardinal infant d'Espagne nous assiege. . .
+
+CYRANO:
+ Quelqu'un devrait venir l'assieger a son tour.
+
+LE BRET:
+ Je ne ris pas.
+
+CYRANO:
+ Oh! oh!
+
+LE BRET:
+ Penser que chaque jour
+ Vous risquez une vie, ingrat, comme la votre,
+ Pour porter. . .
+(Le voyant qui se dirige vers une tente):
+ Ou vas-tu?
+
+CYRANO:
+ J'en vais ecrire une autre.
+
+(Il souleve la toile et disparait.)
+
+
+
+Scene 4.II.
+
+Les memes, moins Cyrano.
+
+(Le jour s'est un peu leve. Lueurs roses. La ville d' Arras se dore a
+l'horizon. On entend un coup de canon immediatement suivi d'une batterie de
+tambours, tres au loin, vers la gauche. D'autres tambours battent plus pres.
+Les batteries vont se repondant, et se rapprochant, eclatent presque en scene
+et s'eloignent vers la droite, parcourant le camp. Rumeurs de reveil. Voix
+lointaines d'officiers.)
+
+CARBON (avec un soupir):
+ La diane!. . .Helas!
+(Les cadets s'agitent dans leurs manteaux, s'etirent):
+ Sommeil succulent, tu prends fin!. . .
+ Je sais trop quel sera leur premier cri!
+
+UN CADET (se mettant sur son seant):
+ J'ai faim!
+
+UN AUTRE:
+ Je meurs!
+
+TOUS:
+ Oh!
+
+CARBON:
+ Levez-vous!
+
+TROISIEME CADET:
+ Plus un pas!
+
+QUATRIEME CADET:
+ Plus un geste!
+
+LE PREMIER (se regardant dans un morceau de cuirasse):
+ Ma langue est jaune: l'air du temps est indigeste!
+
+UN AUTRE:
+ Mon tortil de baron pour un peu de Chester!
+
+UN AUTRE:
+ Moi, si l'on ne veut pas fournir a mon gaster
+ De quoi m'elaborer une pinte de chyle,
+ Je me retire sous ma tente--comme Achille!
+
+UN AUTRE:
+ Oui, du pain!
+
+CARBON (allant a la tente ou est entre Cyrano, a mi-voix):
+ Cyrano!
+
+D'AUTRES:
+ Nous mourons!
+
+CARBON (toujours a mi-voix, a la porte de la tente):
+ Au secours!
+ Toi qui sais si gaiement leur repliquer toujours,
+ Viens les ragaillardir!
+
+DEUXIEME CADET (se precipitant vers le premier qui machonne quelque chose):
+ Qu'est-ce que tu grignotes!
+
+LE PREMIER:
+ De l'etoupe a canon que dans les bourguignotes
+ On fait frire en la graisse a graisser les moyeux,
+ Les environs d'Arras sont tres peu giboyeux!
+
+UN AUTRE (entrant):
+ Moi, je viens de chasser!
+
+UN AUTRE (meme jeu):
+ J'ai peche, dans la Scarpe!
+
+TOUS (debout, se ruant sur les deux nouveaux venus):
+ Quoi!--Que rapportez-vous?--Un faisan?--Une carpe?--
+ Vite, vite, montrez!
+
+LE PECHEUR:
+ Un goujon!
+
+LE CHASSEUR:
+ Un moineau!
+
+TOUS (exasperes):
+ Assez!--Revoltons-nous!
+
+CARBON:
+ Au secours, Cyrano!
+
+(Il fait maintenant tout a fait jour.)
+
+
+
+Scene 4.III.
+
+Les memes, Cyrano.
+
+CYRANO (sortant de sa tente, tranquille, une plume a l'oreille, un livre a la
+main):
+ Hein?
+(Silence. Au premier cadet):
+ Pourquoi t'en vas-tu, toi, de ce pas qui traine?
+
+LE CADET:
+ J'ai quelque chose, dans les talons, qui me gene!. . .
+
+CYRANO:
+ Et quoi donc?
+
+LE CADET:
+ L'estomac!
+
+CYRANO:
+ Moi de meme, pardi!
+
+LE CADET:
+ Cela doit te gener?
+
+CYRANO:
+ Non, cela me grandit.
+
+DEUXIEME CADET:
+ J'ai les dents longues!
+
+CYRANO:
+ Tu n'en mordras que plus large.
+
+UN TROISIEME:
+ Mon ventre sonne creux!
+
+CYRANO:
+ Nous y battrons la charge.
+
+UN AUTRE:
+ Dans les oreilles, moi, j'ai des bourdonnements.
+
+CYRANO:
+ Non, non; ventre affame, pas d'oreilles: tu mens!
+
+UN AUTRE:
+Oh! manger quelque chose,--a l'huile!
+
+CYRANO (le decoiffant et lui mettant son casque dans la main):
+ Ta salade.
+
+UN AUTRE:
+ Qu'est-ce qu'on pourrait bien devorer?
+
+CYRANO (lui jetant le livre qu'il tient a la main):
+ L''Iliade'.
+
+UN AUTRE:
+ Le ministre, a Paris, fait ses quatre repas!
+
+CYRANO:
+ Il devrait t'envoyer du perdreau?
+
+LE MEME:
+ Pourquoi pas?
+ Et du vin!
+
+CYRANO:
+ Richelieu, du Bourgogne, if you please?
+
+LE MEME:
+ Par quelque capucin!
+
+CYRANO:
+ L'eminence qui grise?
+
+UN AUTRE:
+ J'ai des faims d'ogre!
+
+CYRANO:
+ Eh! bien!. . .tu croques le marmot!
+
+LE PREMIER CADET (haussant les epaules):
+ Toujours le mot, la pointe!
+
+CYRANO:
+ Oui, la pointe, le mot!
+ Et je voudrais mourir, un soir, sous un ciel rose,
+ En faisant un bon mot, pour une belle cause!
+ --Oh! frappe par la seule arme noble qui soit,
+ Et par un ennemi qu'on sait digne de soi,
+ Sur un gazon de gloire et loin d'un lit de fievres,
+ Tomber la pointe au coeur en meme temps qu'aux levres!
+
+CRIS DE TOUS:
+ J'ai faim!
+
+CYRANO (se croisant les bras):
+ Ah ca! mais vous ne pensez qu'a manger?. . .
+ --Approche, Bertrandou le fifre, ancien berger;
+ Du double etui de cuir tire l'un de tes fifres,
+ Souffle, et joue a ce tas de goinfres et de piffres
+ Ces vieux airs du pays, au doux rhythme obsesseur,
+ Dont chaque note est comme une petite soeur,
+ Dans lesquels restent pris des sons de voix aimees,
+ Ces airs dont la lenteur est celle des fumees
+ Que le hameau natal exhale de ses toits,
+ Ces airs dont la musique a l'air d'etre en patois!. . .
+(Le vieux s'assied et prepare son fifre):
+ Que la flute, aujourd'hui, guerriere qui s'afflige,
+ Se souvienne un moment, pendant que sur sa tige
+ Tes doigts semblent danser un menuet d'oiseau,
+ Qu'avant d'etre d'ebene, elle fut de roseau;
+ Que sa chanson l'etonne, et qu'elle y reconnaisse
+ L'ame de sa rustique et paisible jeunesse!. . .
+(Le vieux commence a jouer des airs languedociens):
+ Ecoutez, les Gascons. . .Ce n'est plus, sous ses doigts,
+ Le fifre aigu des camps, c'est la flute des bois!
+ Ce n'est plus le sifflet du combat, sous ses levres,
+ C'est le lent galoubet de nos meneurs de chevres!. . .
+ Ecoutez. . .C'est le val, la lande, la foret,
+ Le petit patre brun sous son rouge beret,
+ C'est la verte douceur des soirs sur la Dordogne,
+ Ecoutez, les Gascons: c'est toute la Gascogne!
+
+(Toutes les tetes se sont inclinees;--tous les yeux revent;--et des larmes
+sont furtivement essuyees, avec un revers de manche, un coin de manteau.)
+
+CARBON (a Cyrano, bas):
+ Mais tu les fais pleurer!
+
+CYRANO:
+ De nostalgie!. . .Un mal
+ Plus noble que la faim!. . .pas physique: moral!
+ J'aime que leur souffrance ait change de viscere,
+ Et que ce soit leur coeur, maintenant, qui se serre!
+
+CARBON:
+ Tu vas les affaiblir en les attendrissant!
+
+CYRANO (qui a fait signe au tambour d'approcher):
+ Laisse donc! Les heros qu'ils portent dans leur sang
+ Sont vite reveilles! Il suffit. . .
+
+(Il fait un geste. Le tambour roule.)
+
+TOUS (se levant et se precipitant sur leurs armes):
+ Hein?. . .Quoi?. . .Qu'est-ce?
+
+CYRANO (souriant):
+ Tu vois, il a suffi d'un roulement de caisse!
+ Adieu, reves, regrets, vieille province, amour. . .
+ Ce qui du fifre vient s'en va par le tambour!
+
+UN CADET (qui regarde au fond):
+ Ah! Ah! Voici monsieur de Guiche.
+
+TOUS LES CADETS (murmurant):
+ Hou. . .
+
+CYRANO (souriant):
+ Murmure
+ Flatteur!
+
+UN CADET:
+ Il nous ennuie!
+
+UN AUTRE:
+ Avec, sur son armure,
+ Son grand col de dentelle, il vient faire le fier!
+
+UN AUTRE:
+ Comme si l'on portait du linge sur du fer!
+
+LE PREMIER:
+ C'est bon lorsque a son cou l'on a quelque furoncle!
+
+LE DEUXIEME:
+ Encore un courtisan!
+
+UN AUTRE:
+ Le neveu de son oncle!
+
+CARBON:
+ C'est un Gascon pourtant!
+
+LE PREMIER:
+ Un faux!. . .Mefiez-vous!
+ Parce que, les Gascons. . .ils doivent etre fous:
+ Rien de plus dangereux qu'un Gascon raisonnable.
+
+LE BRET:
+ Il est pale!
+
+UN AUTRE:
+ Il a faim. . .autant qu'un pauvre diable!
+ Mais comme sa cuirasse a des clous de vermeil,
+ Sa crampe d'estomac etincelle au soleil!
+
+CYRANO (vivement):
+ N'ayons pas l'air non plus de souffrir! Vous, vos cartes,
+ Vos pipes et vos des. . .
+(Tous rapidement se mettent a jouer sur des tambours, sur des escabeaux et par
+terre, sur leurs manteaux, et ils allument de longues pipes de petun):
+ Et moi, je lis Descartes.
+
+(Il se promene de long en large et lit dans un petit livre qu'il a tire de sa
+poche.--Tableau.--De Guiche entre. Tout le monde a l'air absorbe et content.
+Il est tres pale. Il va vers Carbon.)
+
+
+
+Scene 4.IV.
+
+Les memes, de Guiche.
+
+DE GUICHE (a Carbon):
+ Ah!--Bonjour!
+(Ils s'observent tous les deux. A part, avec satisfaction):
+ Il est vert.
+
+CARBON (de meme):
+ Il n'a plus que les yeux.
+
+DE GUICHE (regardant les cadets):
+ Voici donc les mauvaises tetes?. . .Oui, messieurs,
+ Il me revient de tous cotes qu'on me brocarde
+ Chez vous, que les cadets, noblesse montagnarde,
+ Hobereaux bearnais, barons perigourdins,
+ N'ont pour leur colonel pas assez de dedains,
+ M'appellent intrigant, courtisan,--qu'il les gene
+ De voir sur ma cuirasse un col en point de Gene,--
+ Et qu'ils ne cessent pas de s'indigner entre eux
+ Qu'on puisse etre Gascon et ne pas etre gueux!
+(Silence. On joue. On fume):
+ Vous ferai-je punir par votre capitaine?
+ Non.
+
+CARBON:
+ D'ailleeurs, je suis libre et n'inflige de peine. . .
+
+DE GUICHE:
+ Ah?
+
+CARBON:
+ J'ai paye ma compagnie, elle est a moi.
+ Je n'obeis qu'aux ordres de guerre.
+
+DE GUICHE:
+ Ah?. . .Ma foi!
+ Cela suffit.
+(S'adressant aux cadets):
+ Je peux mepriser vos bravades.
+ On connait ma facon d'aller aux mousquetades;
+ Hier, a Bapaume, on vit la furie avec quoi
+ J'ai fait lacher le pied au comte de Bucquoi;
+ Ramenant sur ses gens les miens en avalanche,
+ J'ai charge par trois fois!
+
+CYRANO (sans lever le nez de son livre):
+ Et votre echarpe blanche?
+
+DE GUICHE (surpris et satisfait):
+ Vous savez ce detail?. . .En effet, il advint,
+ Durant que je faisais ma caracole afin
+ De rassembler mes gens la troisieme charge,
+ Qu'un remous de fuyards m'entraina sur la marge
+ Des ennemis; j'etais en danger qu'on me prit
+ Et qu'on m'arquebusat, quand j'eus le bon esprit
+ De denouer et de laisser couler a terre
+ L'echarpe qui disait mon grade militaire;
+ En sorte que je pus, sans attirer les yeux,
+ Quitter les Espagnols, et revenant sur eux,
+ Suivi de tous les miens reconfortes, les battre!
+ --Eh bien! que dites-vous de ce trait?
+
+(Les cadets n'ont pas l'air d'ecouter; mais ici les cartes et les cornets a
+des restent en l'air, la fumee des pipes demeure dans les joues: attente.)
+
+CYRANO:
+ Qu'Henri quatre
+ N'eut jamais consenti, le nombre l'accablant,
+ A se diminuer de son panache blanc.
+
+(Joie silencieuse. Les cartes s'abattent. Les des tombe. La fumee
+s'echappe.)
+
+DE GUICHE:
+ L'adresse a reussi, cependant!
+
+(Meme attente suspendant les jeux et les pipes.)
+
+CYRANO:
+ C'est possible.
+ Mais on n'abdique pas l'honneur d'etre une cible.
+(Cartes, des, fumees, s'abattent, tombent, s'envolent avec une satisfaction
+croissante):
+ Si j'eusse ete present quand l'echarpe coula
+ --Nos courages, monsieur, different en cela--
+ Je l'aurais ramassee et me la serais mise.
+
+DE GUICHE:
+ Oui, vantardise, encor, de gascon!
+
+CYRANO:
+ Vantardise?. . .
+ Pretez-la-moi. Je m'offre a monter, des ce soir,
+ A l'assaut, le premier, avec elle en sautoir.
+
+DE GUICHE:
+ Offre encor de gascon! Vous savez que l'echarpe
+ Resta chez l'ennemi, sur les bords de la Scarpe,
+ En un lieu que depuis la mitraille cribla,--
+ Ou nul ne peut aller la chercher!
+
+CYRANO (tirant de sa poche l'echarpe blanche et la lui tendant):
+ La voila.
+
+(Silence. Les cadets etouffent leurs rires dans les cartes et dans les
+cornets a des. De Guiche se retourne, les regarde: immediatement ils
+reprennent leur gravite, leurs jeux; l'un d'eux sifflote avec indifference
+l'air montagnard joue par le fifre.)
+
+DE GUICHE (prenant l'echarpe):
+ Merci. Je vais, avec ce bout d'etoffe claire,
+ Pouvoir faire un signal,--que j'hesitais a faire.
+
+(Il va au talus, y grimpe, et agite plusieurs fois l'echarpe en l'air.)
+
+TOUS:
+ Hein!
+
+LA SENTINELLE (en haut du talus):
+ Cet homme, la-bas qui se sauve en courant!. . .
+
+DE GUICHE (redescendant):
+ C'est un faux espion espagnol. Il nous rend
+ De grands services. Les renseignements qu'il porte
+ Aux ennemis sont ceux que je lui donne, en sorte
+ Que l'on peut influer sur leurs decisions.
+
+CYRANO:
+ C'est un gredin!
+
+DE GUICHE (se nouant nonchalamment son echarpe):
+ C'est tres commode. Nous disions?. . .
+ --Ah! J'allais vous apprendre un fait. Cette nuit meme,
+ Pour nous ravitailler tentant un coup supreme,
+ Le marechal s'en fut vers Dourlens, sans tambours;
+ Les vivandiers du Roi sont la; par les labours
+ Il les joindra; mais pour revenir sans encombre,
+ Il a pris avec lui des troupes en tel nombre
+ Que l'on aurait beau jeu, certe, en nous attaquant:
+ La moitie de l'armee est absente du camp!
+
+CARBON:
+ Oui, si les Espagnols savaient, ce serait grave.
+ Mais ils ne savent pas ce depart?
+
+DE GUICHE:
+ Ils le savent.
+ Ils vont nous attaquer.
+
+CARBON:
+ Ah!
+
+DE GUICHE:
+ Mon faux espion
+ M'est venu prevenir de leur agression.
+ Il ajouta: 'J'en peux determiner la place;
+ Sur quel point voulez-vous que l'attaque se fasse?
+ Je dirai que de tous c'est le moins defendu,
+ Et l'effort portera sur lui.'--J'ai repondu:
+ 'C'est bon. Sortez du camp. Suivez des yeux la ligne:
+ Ce sera sur le point d'ou je vous ferai signe.'
+
+CARBON (aux cadets):
+ Messieurs, preparez-vous!
+
+(Tous se levent. Bruit d'epees et de ceinturons qu'on boucle.)
+
+DE GUICHE:
+ C'est dans une heure.
+
+PREMIER CADET:
+ Ah!. . .bien!. . .
+
+(Ils se rasseyent tous. On reprend la partie interrompue.)
+
+DE GUICHE (a Carbon):
+ Il faut gagner du temps. Le marechal revient.
+
+CARBON:
+ Et pour gagner du temps?
+
+DE GUICHE:
+ Vous aurez l'obligeance
+ De vous faire tuer.
+
+CYRANO:
+ Ah! voila la vengeance?
+
+DE GUICHE:
+ Je ne pretendrai pas que si je vous aimais
+ Je vous eusse choisis vous et les votres, mais,
+ Comme a votre bravoure on n'en compare aucune,
+ C'est mon Roi que je sers en servant ma rancune.
+
+CYRANO (saluant):
+ Souffrez que je vous sois, monsieur, reconnaissant.
+
+DE GUICHE (saluant):
+ Je sais que vous aimez vous battre un contre cent.
+ Vous ne vous plaindrez pas de manquer de besogne.
+
+(Il remonte, avec Carbon.)
+
+CYRANO (aux cadets):
+ Eh bien donc! nous allons au blason de Gascogne,
+ Qui porte six chevrons, messieurs, d'azur et d'or,
+ Joindre un chevron de sang qui lui manquait encor!
+
+(De Guiche cause bas avec Carbon de Castel-Jaloux, au fond. On donne des
+ordres. La resistance se prepare. Cyrano va vers Christian qui est reste
+immobile, les bras croises.)
+
+CYRANO (lui mettant la main sur l'epaule):
+ Christian?
+
+CHRISTIAN (secouant la tete):
+ Roxane!
+
+CYRANO:
+ Helas!
+
+CHRISTIAN:
+ Au moins, je voudrais mettre
+ Tout l'adieu de mon coeur dans une belle lettre!. . .
+
+CYRANO:
+ Je me doutais que ce serait pour aujourd'hui.
+(Il tire un billet de son pourpoint):
+ Et j'ai fait tes adieux.
+
+CHRISTIAN:
+ Montre!. . .
+
+CYRANO:
+ Tu veux?. . .
+
+CHRISTIAN (lui prenant la lettre):
+ Mais oui!
+(Il l'ouvre, lit et s'arrete):
+ Tiens!
+
+CYRANO:
+ Quoi?
+
+CHRISTIAN:
+ Ce petit rond?. . .
+
+CYRANO (reprenant la lettre vivement, et regardant d'un air naif):
+ Un rond?. . .
+
+CHRISTIAN:
+ C'est une larme!
+
+CYRANO:
+ Oui. . .Poete, on se prend a son jeu, c'est le charme!. . .
+ Tu comprends. . .ce billet,--c'etait tres emouvant:
+ Je me suis fait pleurer moi-meme en l'ecrivant.
+
+CHRISTIAN:
+ Pleurer?. . .
+
+CYRANO:
+ Oui. . .parce que. . .mourir n'est pas terrible.
+ Mais. . .ne plus la revoir jamais. . .voila l'horrible!
+ Car enfin je ne la. . .
+(Christian le regarde):
+ nous ne la. . .
+(Vivement):
+ tu ne la. . .
+
+CHRISTIAN (lui arrachant la lettre):
+ Donne-moi ce billet!
+
+(On entend une rumeur, au loin, dans le camp.)
+
+LA VOIX D'UNE SENTINELLE:
+ Ventrebieu, qui va la?
+
+(Coups de feu. Bruits de voix. Grelots.)
+
+CARBON:
+ Qu'est-ce?. . .
+
+LA SENTINELLE (qui est sur le talus):
+ Un carrosse!
+
+(On se precipite pour voir.)
+
+CRIS:
+ Quoi! Dans le camp?--Il y entre!
+ --Il a l'air de venir de chez l'ennemi!--Diantre!
+ Tirez!--Non! Le cocher a crie!--Crie quoi?--
+ Il a crie: Service du Roi!
+
+(Tout le monde est sur le talus et regarde au dehors. Les grelots se
+rapprochent.)
+
+DE GUICHE:
+ Hein? Du Roi!. . .
+
+(On redescend, on s'aligne.)
+
+CARBON:
+ Chapeau bas, tous!
+
+DE GUICHE (a la cantonade):
+ Du Roi!--Rangez-vous, vile tourbe,
+ Pour qu'il puisse decrire avec pompe sa courbe!
+
+(Le carrosse entre au grand trot. Il est couvert de boue et de poussiere. Les
+rideaux sont tires. Deux laquais derriere. Il s'arrete net.)
+
+CARBON:
+ Battez aux champs!
+
+(Roulement de tambours. Tous les cadets se decouvrent.)
+
+DE GUICHE:
+ Baissez le marchepied!
+
+(Deux hommes se precipitent. La portiere s'ouvre.)
+
+ROXANE (sautant du carrosse):
+ Bonjour!
+
+(Le son d'une voix de femme releve d'un seul coup tout ce monde profondement
+incline.--Stupeur.)
+
+
+
+Scene 4.V.
+
+Les memes, Roxane.
+
+DE GUICHE:
+ Service du Roi! Vous?
+
+ROXANE:
+ Mais du seul roi, l'Amour!
+
+CYRANO:
+ Ah! grand Dieu!
+
+CHRISTIAN (s'elancant):
+ Vous! Pourquoi?
+
+ROXANE:
+ C'etait trop long, ce siege!
+
+CHRISTIAN:
+ Pourquoi?. . .
+
+ROXANE:
+ Je te dirai!
+
+CYRANO (qui, au son de sa voix, est reste cloue immobile, sans oser tourner
+les yeux vers elle):
+ Dieu! La regarderai-je?
+
+DE GUICHE:
+ Vous ne pouvez rester ici!
+
+ROXANE (gaiement):
+ Mais si! mais si!
+ Voulez-vous m'avancer un tambour?. . .
+(Elle s'assied sur un tambour qu'on avance):
+ La, merci!
+(Elle rit):
+ On a tire sur mon carrosse!
+(Fierement):
+ Une patrouille!
+ --Il a l'air d'etre fait avec une citrouille,
+ N'est-ce pas? comme dans le conte, et les laquais
+ Avec des rats.
+(Envoyant des levres un baiser a Christian):
+ Bonjour!
+(Les regardant tous):
+ Vous n'avez pas l'air gais!
+ --Savez-vous que c'est loin, Arras?
+(Apercevant Cyrano):
+ Cousin, charmee!
+
+CYRANO (a'avancant):
+ Ah ca! comment?. . .
+
+ROXANE:
+ Comment j'ai retrouve l'armee?
+ Oh! mon Dieu, mon ami, mais c'est tout simple: j'ai
+ Marche tant que j'ai vu le pays ravage.
+ Ah, ces horreurs, il a fallu que je les visse
+ Pour y croire! Messieurs, si c'est la le service
+ De votre Roi, le mien vaut mieux!
+
+CYRANO:
+ Voyons, c'est fou!
+ Par ou diable avez-vous bien pu passer?
+
+ROXANE:
+ Par ou?
+ Par chez les Espagnols.
+
+PREMIER CADET:
+ Ah! qu'Elles sont malignes!
+
+DE GUICHE:
+ Comment avez-vous fait pour traverser leurs lignes?
+
+LE BRET:
+ Cela dut etre tres difficile!. . .
+
+ROXANE:
+ Pas trop.
+ J'ai simplement passe dans mon carrosse, au trot.
+ Si quelque hidalgo montrait sa mine altiere,
+ Je mettais mon plus beau sourire a la portiere,
+ Et ces messieurs etant, n'en deplaise aux Francais,
+ Les plus galantes gens du monde,--je passais!
+
+CARBON:
+ Oui, c'est un passe port, certes, que ce sourire!
+ Mais on a frequemment du vous sommer de dire
+ Ou vous alliez ainsi, madame?
+
+ROXANE:
+ Frequemment.
+ Alors je repondais: 'Je vais voir mon amant.'
+ --Aussitot l'Espagnol a l'air le plus feroce
+ Refermait gravement la porte du carrosse,
+ D'un geste de la main a faire envie au Roi
+ Relevait les mousquets deja braques sur moi,
+ Et superbe de grace, a la fois, et de morgue,
+ L'ergot tendu sous la dentelle en tuyau d'orgue,
+ Le feutre au vent pour que la plume palpitat,
+ S'inclinait en disant: 'Passez, senorita!'
+
+CHRISTIAN:
+ Mais, Roxane. . .
+
+ROXANE:
+ J'ai dit: mon amant, oui. . .pardonne!
+ Tu comprends, si j'avais dit: mon mari, personne
+ Ne m'eut laisse passer!
+
+CHRISTIAN:
+ Mais. . .
+
+ROXANE:
+ Qu'avez-vous?
+
+DE GUICHE:
+ Il faut
+ Vous en aller d'ici!
+
+ROXANE:
+ Moi?
+
+CYRANO:
+ Bien vite!
+
+LE BRET:
+ Au plus tot!
+
+CHRISTIAN:
+ Oui!
+
+ROXANE:
+ Mais comment?
+
+CHRISTIAN (embarrasse):
+ C'est que. . .
+
+CYRANO (de meme):
+ Dans trois quarts d'heure. . .
+
+DE GUICHE (de meme):
+ . . .ou quatre. . .
+
+CARBON (de meme):
+ Il vaut mieux. . .
+
+LE BRET (de meme):
+ Vous pourriez. . .
+
+ROXANE:
+ Je reste. On va se battre.
+
+TOUS:
+ Oh! non!
+
+ROXANE:
+ C'est mon mari!
+(Elle se jette dans les bras de Christian):
+ Qu'on me tue avec toi!
+
+CHRISTIAN:
+ Mais quels yeux vous avez!
+
+ROXANE:
+ Je te dirai pourquoi!
+
+DE GUICHE (desespere):
+ C'est un poste terrible!
+
+ROXANE (se retournant):
+ Hein! terrible?
+
+CYRANO:
+ Et la preuve
+ C'est qu'il nous l'a donne!
+
+ROXANE (a De Guiche):
+ Ah! vous me vouliez veuve?
+
+DE GUICHE:
+ Oh! je vous jure!. . .
+
+ROXANE:
+ Non! Je suis folle a present
+ Et je ne m'en vais plus!--D'ailleurs, c'est amusant.
+
+CYRANO:
+ Eh quoi! la precieuse etait une heroine?
+
+ROXANE:
+ Monsieur de Bergerac, je suis votre cousine.
+
+UN CADET:
+ Nous vous defendrons bien!
+
+ROXANE (enfievree de plus en plus):
+ Je le crois, mes amis!
+
+UN AUTRE (avec enivrement):
+ Tout le camp sent l'iris!
+
+ROXANE:
+ Et j'ai justement mis
+ Un chapeau qui fera tres bien dans la bataille!. . .
+(Regardant de Guiche):
+ Mais peut-etre est-il temps que le comte s'en aille:
+ On pourrait commencer.
+
+DE GUICHE:
+ Ah! c'en est trop! Je vais
+ Inspecter mes canons, et reviens. . .Vous avez
+ Le temps encor: changez d'avis!
+
+ROXANE:
+ Jamais!
+
+(De Guiche sort.)
+
+
+
+Scene 4.VI.
+
+Les memes, moins De Guiche.
+
+CHRISTIAN (suppliant):
+ Roxane!. . .
+
+ROXANE:
+ Non!
+
+PREMIER CADET (aux autres):
+ Elle reste!
+
+TOUS (se precipitant, se bousculant, s'astiquant):
+ Un peigne!--Un savon!--Ma basane
+ Est trouee: une aiguille!--Un ruban!--Ton miroir!--
+ Mes manchettes!--Ton fer a moustache!--Un rasoir!. . .
+
+ROXANE (a Cyrano qui la supplie encore):
+ Non! rien ne me fera bouger de cette place!
+
+CARBON (apres s'etre, comme les autres, sangle, epoussete, avoir brosse son
+chapeau, redresse sa plume et tire ses manchettes, s'avance vers Roxane, et
+ceremonieusement):
+ Peut-etre sierait-il que je vous presentasse,
+ Puisqu'il en est ainsi, quelques de ces messieurs
+ Qui vont avoir l'honneur de mourir sous vos yeux.
+(Roxane s'incline et elle attend, debout au bras de Christian. Carbon
+presente):
+ Baron de Peyrescous de Colignac!
+
+LE CADET (saluant):
+ Madame. . .
+
+CARBON (continuant):
+ Baron de Casterac de Cahuzac.--Vidame
+ De Malgouyre Estressac Lesbas d'Escarabiot.--
+ Chevalier d'Antignac-Juzet.--Baron Hillot
+ De Blagnac-Salechan de Castel Crabioules. . .
+
+ROXANE:
+ Mais combien avez-vous de noms, chacun?
+
+LE BARON HILLOT:
+ Des foules!
+
+CARBON (a Roxane):
+ Ouvrez la main qui tient votre mouchoir.
+
+ROXANE (ouvre la main et le mouchoir tombe):
+ Pourquoi?
+
+(Toute la compagnie fait le mouvement de s'elancer pour le ramasser.)
+
+CARBON (le ramassant vivement):
+ Ma compagnie etait sans drapeau! Mais ma foi,
+ C'est le plus beau du camp qui flottera sur elle!
+
+ROXANE (souriant):
+ Il est un peu petit.
+
+CARBON (attachant le mouchoir a la hampe de sa lance de capitaine):
+ Mais il est en dentelle!
+
+UN CADET (aux autres):
+ Je mourrais sans regret ayant vu ce minois,
+ Si j'avais seulement dans le ventre une noix!. . .
+
+CARBON (qui l'a entendu, indigne):
+ Fi! parler de manger lorsqu'une exquise femme!. . .
+
+ROXANE:
+ Mais l'air du camp est vif et, moi-meme, m'affame:
+ Pates, chaud-froids, vins fins:--mon menu, le voila!
+ --Voulez-vous m'apporter tout cela!
+
+(Consternation.)
+
+UN CADET:
+ Tout cela!
+
+UN AUTRE:
+ Ou le prendrion-nous, grand Dieu?
+
+ROXANE (tranquillement):
+ Dans mon carrosse.
+
+TOUS:
+ Hein?
+
+ROXANE:
+ Mais il faut qu'on serve et decoupe, et desosse!
+ Regarder mon cocher d'un peu plus pres, messieurs,
+ Et vous reconnaitrez un homme precieux:
+ Chaque sauce sera, si l'on veut, rechauffee!
+
+LES CADETS (se ruant vers le carrosse):
+ C'est Ragueneau!
+(Acclamations):
+ Oh! Oh!
+
+ROXANE (les suivant des yeux):
+ Pauvre gens!
+
+CYRANO (lui baisant la main):
+ Bonne fee!
+
+RAGUENEAU (debout sur le siege comme un charlatan en place publique):
+ Messieurs!. . .
+
+(Enthousiasme.)
+
+LES CADETS:
+ Bravo! Bravo!
+
+RAGUENEAU:
+ Les Espagnols n'ont pas,
+ Quand passaient tant d'appas, vu passer le repas!
+
+(Applaudissements.)
+
+CYRANO (bas a Christian):
+ Hum! hum! Christian!
+
+RAGUENEAU:
+ Distraits par la galanterie
+ Ils n'ont pas vu. . .
+(Il tire de son siege un plat qu'il eleve):
+ la galantine!. . .
+
+(Applaudissements. La galantine passe de mains en mains.)
+
+CYRANO (bas a Christian):
+ Je t'en prie,
+ Un seul mot!. . .
+
+RAGUENEAU:
+ Et Venus sut occuper leur oeil
+ Pour que Diane en secret, put passer. . .
+(Il brandit un gigot):
+ son chevreuil!
+
+(Enthousiasme. Le gigot est saisi par vingt mains tendues.)
+
+CYRANO (bas a Christian):
+ Je voudrais te parler!
+
+ROXANE (aux cadets qui redescendent, les bras charges de victuailles):
+ Posez cela par terre!
+
+(Elle met le couvert sur l'herbe, aidee des deux laquais imperturbables qui
+etaient derriere le carrosse):
+
+ROXANE (a Christian, au moment ou Cyrano allait l'entrainer a part):
+ Vous, rendez-vous utile?
+
+(Christian vient l'aider. Mouvement d'inquietude de Cyrano.)
+
+RAGUENEAU:
+ Un paon truffe!
+
+PREMIER CADET (epanoui, qui descend en coupant une large tranche de jambon):
+ Tonnerre!
+ Nous n'aurons pas couru notre dernier hasard
+ Sans faire un gueuleton. . .
+(Se reprenant vivement en voyant Roxane):
+ pardon! un balthazar!
+
+RAGUENEAU (lancant les coussins du carrosse):
+ Les coussins sont remplis d'ortolans!
+
+(Tumulte. On eventre les coussins. Rires. Joie.)
+
+TROISIEME CADET:
+ Ah! Viedaze!
+
+RAGUENEAU (lancant des flacons de vin rouge):
+ Des flacons de rubis!--
+(De vin blanc):
+ Des flacons de topaze!
+
+ROXANE (jetant une nappe pliee a la figure de Cyrano):
+ Defaites cette nappe!. . .Eh! hop! Soyez leger!
+
+RAGUENEAU (brandissant une lanterne arrachee):
+ Chaque lanterne est un petit garde-manger!
+
+CYRANO (bas a Christian, pendant qu'ils arrangent la nappe ensemble):
+ Il faut que je te parle avant que tu lui parles!
+
+RAGUENEAU (de plus en plus lyrique):
+ Le manche de mon fouet est un saucisson d'Arles!
+
+ROXANE (versant du vin, servant):
+ Puisqu'on nous fait tuer, morbleu! nous nous moquons
+ Du reste de l'armee!--Oui! tout pour les Gascons!
+ Et si De Guiche vient, personne ne l'invite!
+(Allant de l'un a l'autre):
+ La, vous avez le temps.--Ne manger pas si vite!--
+ Buvez un peu.--Pourquoi pleurez-vous?
+
+PREMIER CADET:
+ C'est trop bon!. . .
+
+ROXANE:
+ Chut!--Rouge ou blanc?--Du pain pour monsieur de Carbon!
+ --Un couteau!--Votre assiette!--Un peu de croute?--Encore?
+ Je vous sers!--Du bourgogne?--Une aile?
+
+CYRANO (qui la suit, les bras charges de plats, l'aidant a servir):
+ Je l'adore!
+
+ROXANE (allant vers Christian):
+ Vous?
+
+CHRISTIAN:
+ Rien.
+
+ROXANE:
+ Si! ce biscuit, dans du muscat. . .deux doigts!
+
+CHRISTIAN (essayant de la retenir):
+ Oh! dites-moi pourquoi vous vintes?
+
+ROXANE:
+ Je me dois
+ A ces malheureux. . .Chut! Tout a l'heure!. . .
+
+LE BRET (qui etait remonte au fond, pour passer, au bout d'une lance, un pain
+a la sentinelle du talus):
+ De Guiche!
+
+CYRANO:
+ Vite, cachez flacon, plat, terrine, bourriche!
+ Hop!--N'ayons l'air de rien!. . .
+(A Ragueneau):
+ Toi, remonte d'un bond
+ Sur ton siege!--Tout est cache?. . .
+
+(En un clin d'oeil tout a ete repousse dans les tentes, ou cache sous les
+vetements, sous les manteaux, dans les feutres.--De Guiche entre vivement--et
+s'arrete, tout d'un coup, reniflant.--Silence.)
+
+
+
+Scene 4.VII.
+
+Les memes, De Guiche.
+
+DE GUICHE:
+ Cela sent bon.
+
+UN CADET (chantonnant d'un air detache):
+ To lo lo!. . .
+
+DE GUICHE (s'arretant et le regardant):
+ Qu'avez-vous, vous?. . .Vous etes tout rouge!
+
+LE CADET:
+ Moi?. . .Mais rien. C'est le sang. On va se battre: il bouge!
+
+UN AUTRE:
+ Poum. . .poum. . .poum. . .
+
+DE GUICHE (se retournant):
+ Qu'est cela?
+
+LE CADET (legerement gris):
+ Rien! C'est une chanson!
+ Une petite. . .
+
+DE GUICHE:
+ Vous etes gai, mon garcon!
+
+LE CADET:
+ L'approche du danger!
+
+DE GUICHE (appelant Carbon de Castel-Jaloux, pour donner un ordre):
+ Capitaine! je. . .
+(Il s'arrete en le voyant):
+ Peste!
+ Vous avez bonne mine aussi!
+
+CARBON (cramoisi, et cachant une bouteille derriere son dos, avec an geste
+evasif):
+ Oh!. . .
+
+DE GUICHE:
+ Il me reste
+ Un canon que j'ai fait porter. . .
+(Il montre un endroit dans la coulisse):
+ la, dans ce coin
+ Et vos hommes pourront s'en servir au besoin.
+
+UN CADET (se dandinant):
+ Charmante attention!
+
+UN AUTRE (lui souriant gracieusement):
+ Douce sollicitude!
+
+DE GUICHE:
+ Ah ca! mais ils sont fous!--
+(Sechement):
+ N'ayant pas l'habitude
+ Du canon, prenez garde au recul.
+
+LE PREMIER CADET:
+ Ah! pfftt!
+
+DE GUICHE (allant a lui, furieux):
+ Mais!. . .
+
+LE CADET:
+ Le canon des Gascons ne recule jamais!
+
+DE GUICHE (le prenant par le bras et le secouant):
+ Vous etes gris!. . .De quoi?
+
+LE CADET (superbe):
+ De l'odeur de la poudre!
+
+DE GUICHE (haussant les epaules, le repousse et va vivement a Roxane):
+ Vite, a quoi daignez-vous, madame, vous resoudre?
+
+ROXANE:
+ Je reste!
+
+DE GUICHE:
+ Fuyez!
+
+ROXANE:
+ Non!
+
+DE GUICHE:
+ Puisqu'il en est ainsi,
+ Qu'on me donne un mousquet!
+
+CARBON:
+ Comment?
+
+DE GUICHE:
+ Je reste aussi.
+
+CYRANO:
+ Enfin, Monsieur! voila de la bravoure pure!
+
+PREMIER CADET:
+ Seriez-vous un Gascon malgre votre guipure?
+
+ROXANE:
+ Quoi!. . .
+
+DE GUICHE:
+ Je ne quitte pas une femme en danger.
+
+DEUXIEME CADET (au premier):
+ Dis donc! Je crois qu'on peut lui donner a manger!
+
+(Toutes les victuailles reparaissent comme par enchantement.)
+
+DE GUICHE (dont les yeux s'allument):
+ Des vivres!
+
+UN TROISIEME CADET:
+ Il en sort de sous toutes les vestes!
+
+DE GUICHE (se maitrisant, avec hauteur):
+ Est-ce que vous croyez que je mange vos restes?
+
+CYRANO (saluant):
+ Vous faites des progres!
+
+DE GUICHE (fierement, et a qui echappe sur le dernier mot une legere pointe
+d'accent):
+ Je vais me battre a jeun!
+
+PREMIER CADET (exultant de joie):
+ A JEUNG! Il vient d'avoir l'accent!
+
+DE GUICHE (riant):
+ Moi?
+
+LE CADET:
+ C'en est un!
+
+(Ils se mettent tous a danser.)
+
+CARBON DE CASTEL-JALOUX (qui a disparu depuis un moment derriere le talus,
+reparaissant sur la crete):
+ J'ai range mes piquiers, leur troupe est resolue!
+
+(Il montre une ligne de piques qui depasse la crete.)
+
+DE GUICHE (a Roxane, en s'inclinant):
+ Acceptez-vous ma main pour passer leur revue?. . .
+
+(Elle la prend, ils remontent vers le talus. Tous le monde se decouvre et les
+suit.)
+
+CHRISTIAN (allant a Cyrano, vivement):
+ Parle vite!
+
+(Au moment ou Roxane parait sur la crete, les lances disparaissent, abaissees
+pour le salut, un cri s'eleve: elle s'incline.)
+
+LES PIQUIERS (au dehors):
+ Vivat!
+
+CHRISTIAN:
+ Quel etait ce secret?. . .
+
+CYRANO:
+ Dans le cas ou Roxane. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Eh bien?. . .
+
+CYRANO:
+ Te parlerait
+ Des lettres?. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Oui, je sais!. . .
+
+CYRANO:
+ Ne fais pas la sottise
+ De t'etonner. . .
+
+CHRISTIAN:
+ De quoi?
+
+CYRANO:
+ Il faut que je te dise!. . .
+ Oh! mon Dieu, c'est tout simple, et j'y pense aujourd'hui
+ En la voyant. Tu lui. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Parle vite!
+
+CYRANO:
+ Tu lui. . .
+ As ecrit plus souvent que tu ne crois.
+
+CHRISTIAN:
+ Hein?
+
+CYRANO:
+ Dame!
+ Je m'en etais charge: j'interpretais ta flamme!
+ J'ecrivais quelquefois sans te dire: j'ecris!
+
+CHRISTIAN:
+ Ah?
+
+CYRANO:
+ C'est tout simple!
+
+CHRISTIAN:
+ Mais comment t'y es-tu pris,
+ Depuis qu'on est bloque pour?. . .
+
+CYRANO:
+ Oh!. . .avant l'aurore
+ Je pouvais traverser. . .
+
+CHRISTIAN (se croisant les bras):
+ Ah! c'est tout simple encore?
+ Et qu'ai-je ecrit de fois par semaine?. . .Deux?--Trois?--
+ Quatre?--
+
+CYRANO:
+ Plus.
+
+CHRISTIAN:
+ Tous les jours?
+
+CYRANO:
+ Oui, tous les jours.--Deux fois.
+
+CHRISTIAN (violemment):
+ Et cela t'enivrait, et l'ivresse etait telle
+ Que tu bravais la mort. . .
+
+CYRANO (voyant Roxane qui revient):
+ Tais-toi! Pas devant elle!
+
+(Il rentre vivement dans sa tente.)
+
+
+
+Scene 4.VIII.
+
+Roxane, Christian; au fond, allees et venues de cadets. Carbon et De Guiche
+donnent des ordres.
+
+ROXANE (courant a Christian):
+ Et maintenant, Christian!. . .
+
+CHRISTIAN (lui prenant les mains):
+ Et maintenant, dis-moi
+ Pourquoi, par ces chemins effroyables, pourquoi
+ A travers tous ces rangs de soudards et de reitres,
+ Tu m'a rejoint ici?
+
+ROXANE:
+ C'est a cause des lettres!
+
+CHRISTIAN:
+ Tu dis?
+
+ROXANE:
+ Tant pis pour vous si je cours ces dangers!
+ Ce sont vos lettres qui m'ont grisee! Ah! songez
+ Combien depuis un mois vous m'en avez ecrites,
+ Et plus belles toujours!
+
+CHRISTIAN:
+ Quoi! pour quelques petites
+ Lettres d'amour. . .
+
+ROXANE:
+ Tais-toi! Tu ne peux pas savoir!
+ Mon Dieu, je t'adorais, c'est vrai, depuis qu'un soir,
+ D'une voix que je t'ignorais, sous ma fenetre,
+ Ton ame commenca de se faire connaitre. . .
+ Eh bien! tes lettres, c'est, vois-tu, depuis un mois,
+ Comme si tout le temps je l'entendais, ta voix
+ De ce soir-la, si tendre, et qui vous enveloppe!
+ Tant pis pour toi, j'accours. La sage Penelope
+ Ne fut pas demeuree a broder sous son toit,
+ Si le seigneur Ulysse eut ecrit comme toi,
+ Mais pour le joindre, elle eut, aussi folle qu'Helene,
+ Envoye promener ses pelotons de laine!. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Mais. . .
+
+ROXANE:
+ Je lisais, je relisais, je defaillais,
+ J'etais a toi. Chacun de ces petits feuillets
+ Etait comme un petale envole de ton ame.
+ On sent a chaque mot de ces lettres de flamme
+ L'amour puissant, sincere. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Ah! sincere et puissant?
+ Cela se sent, Roxane?. . .
+
+ROXANE:
+ Oh! si cela se sent!
+
+CHRISTIAN:
+ Et vous venez?. . .
+
+ROXANE:
+ Je viens (o mon Christian, mon maitre!
+ Vous me releveriez si je voulais me mettre
+ A vos genoux, c'est donc mon ame que j'y mets,
+ Et vous ne pourrez plus la relever jamais!)
+ Je viens te demander pardon (et c'est bien l'heure
+ De demander pardon, puisqu'il se peut qu'on meure!)
+ De t'avoir fait d'abord, dans ma frivolite,
+ L'insulte de t'aimer pour ta seule beaute!
+
+CHRISTIAN (avec epouvante):
+ Ah! Roxane!
+
+ROXANE:
+ Et plus tard, mon ami, moins frivole,
+ --Oiseau qui saute avant tout a fait qu'il s'envole,--
+ Ta beaute m'arretant, ton ame m'entrainant,
+ Je t'aimais pour les deux ensemble!. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Et maintenant?
+
+ROXANE:
+ Eh bien! toi-meme enfin l'emporte sur toi-meme,
+ Et ce n'est plus que pour ton ame que je t'aime!
+
+CHRISTIAN (reculant):
+ Ah! Roxane!
+
+ROXANE:
+ Sois donc heureux. Car n'etre aime
+ Que pour ce dont on est un instant costume,
+ Doit mettre un coeur avide et noble a la torture;
+ Mais ta chere pensee efface ta figure,
+ Et la beaute par quoi tout d'abord tu me plus,
+ Maintenant j'y vois mieux. . .et je ne la vois plus!
+
+CHRISTIAN:
+ Oh!. . .
+
+ROXANE:
+ Tu doutes encor d'une telle victoire?. . .
+
+CHRISTIAN (douloureusement):
+ Roxane!
+
+ROXANE:
+ Je comprends, tu ne peux pas y croire,
+ A cet amour?. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Je ne veux pas de cet amour!
+ Moi, je veux etre aime plus simplement pour. . .
+
+ROXANE:
+ Pour
+ Ce qu'en vous elles ont aime jusqu'a cette heure?
+ Laissez-vous donc aimer d'une facon meilleure!
+
+CHRISTIAN:
+ Non! c'etait mieux avant!
+
+ROXANE:
+ Ah! tu n'y entends rien!
+ C'est maintenant que j'aime mieux, que j'aime bien!
+ C'est ce qui te fait toi, tu m'entends, que j'adore!
+ Et moins brillant. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Tais-toi!
+
+ROXANE:
+ Je t'aimerais encore!
+ Si toute ta beaute tout d'un coup s'envolait. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Oh! ne dis pas cela!
+
+ROXANE:
+ Si, je le dis!
+
+CHRISTIAN:
+ Quoi? laid?
+
+ROXANE:
+ Laid! je le jure!
+
+CHRISTIAN:
+ Dieu!
+
+ROXANE:
+ Et ta joie est profonde?
+
+CHRISTIAN (d'une voix etouffee):
+ Oui. . .
+
+ROXANE:
+ Qu'as-tu?
+
+CHRISTIAN (la repoussant doucement):
+ Rien. Deux mots a dire: une seconde. . .
+
+ROXANE:
+ Mais?. . .
+
+CHRISTIAN (lui montrant un groupe de cadets, au fond):
+ A ces pauvres gens mon amour t'enleva:
+ Va leur sourire un peu puisqu'ils vont mourir. . .va!
+
+ROXANE (attendrie):
+ Cher Christian!. . .
+
+(Elle remonte vers les Gascons qui s'empressent repectueusement autour
+d'elle.)
+
+
+
+Scene 4.IX.
+
+Christian, Cyrano; au fond Roxane causant avec Carbon et quelques cadets.
+
+CHRISTIAN (appelant vers la tente de Cyrano):
+ Cyrano?
+
+CYRANO (reparaissant, arme pour la bataille):
+ Qu'est-ce? Te voila bleme!
+
+CHRISTIAN:
+ Elle ne m'aime plus!
+
+CYRANO:
+ Comment?
+
+CHRISTIAN:
+ C'est toi qu'elle aime!
+
+CYRANO:
+ Non!
+
+CHRISTIAN:
+ Elle n'aime plus que mon ame!
+
+CYRANO:
+ Non!
+
+CHRISTIAN:
+ Si!
+ C'est donc bien toi qu'elle aime,--et tu l'aimes aussi!
+
+CYRANO:
+ Moi?
+
+CHRISTIAN:
+ Je le sais.
+
+CYRANO:
+ C'est vrai.
+
+CHRISTIAN:
+ Comme un fou.
+
+CYRANO:
+ Davantage.
+
+CHRISTIAN:
+ Dis-le-lui!
+
+CYRANO:
+ Non!
+
+CHRISTIAN:
+ Pourquoi?
+
+CYRANO:
+ Regarde mon visage!
+
+CHRISTIAN:
+ Elle m'aimerait laid!
+
+CYRANO:
+ Elle te l'a dit!
+
+CHRISTIAN:
+ La!
+
+CYRANO:
+ Ah! je suis bien content qu'elle t'ait dit cela!
+ Mais va, va, ne crois pas cette chose insensee!
+ --Mon Dieu, je suis content qu'elle ait eu la pensee
+ De la dire,--mais va, ne la prend pas au mot,
+ Va, ne deviens pas laid: elle m'en voudrait trop!
+
+CHRISTIAN:
+ C'est ce que je veux voir!
+
+CYRANO:
+ Non, non!
+
+CHRISTIAN:
+ Qu'elle choisisse!
+ Tu vas lui dire tout!
+
+CYRANO:
+ Non, non! Pas ce supplice.
+
+CHRISTIAN:
+ Je tuerais ton bonheur parce que je suis beau?
+ C'est trop injuste!
+
+CYRANO:
+ Et moi, je mettrais au tombeau
+ Le tien parce que, grace au hasard qui fait naitre,
+ J'ai le don d'exprimer. . .ce que tu sens peut-etre?
+
+CHRISTIAN:
+ Dis-lui tout!
+
+CYRANO:
+ Il s'obstine a me tenter, c'est mal!
+
+CHRISTIAN:
+ Je suis las de porter en moi-meme un rival!
+
+CYRANO:
+ Christian!
+
+CHRISTIAN:
+ Notre union--sans temoins--clandestine,
+ --Peut se rompre,--si nous survivons!
+
+CYRANO:
+ Il s'obstine!. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Oui, je veux etre aime moi-meme, ou pas du tout!
+ --Je vais voir ce qu'on fait, tiens! Je vais jusqu'au bout
+ Du poste; je reviens: parle, et qu'elle prefere
+ L'un de nous deux!
+
+CYRANO:
+ Ce sera toi!
+
+CHRISTIAN:
+ Mais. . .je l'espere!
+(Il appelle):
+ Roxane!
+
+CYRANO:
+ Non! Non!
+
+ROXANE (accourant):
+ Quoi?
+
+CHRISTIAN:
+ Cyrano vous dira
+ Une chose importante. . .
+
+(Elle va vivement a Cyrano. Christian sort.)
+
+
+
+Scene 4.X.
+
+Roxane, Cyrano, puis Le Bret, Carbon de Castel-Jaloux, les cadets, Ragueneau,
+de Guiche, etc.
+
+ROXANE:
+ Importante?
+
+CYRANO (eperdu):
+ Il s'en va!. . .
+(A Roxane):
+ Rien!. . .Il attache,--oh! Dieu! vous devez le connaitre!--
+ De l'importance a rien!
+
+ROXANE (vivement):
+ Il a doute peut-etre
+ De ce que j'ai dit la?. . .J'ai vu qu'il a doute!. . .
+
+CYRANO (lui prenant la main):
+ Mais avez-vous bien dit, d'ailleurs, la verite?
+
+ROXANE:
+ Oui, oui, je l'aimerais meme. . .
+
+(Elle hesite une seconde.)
+
+CYRANO (souriant tristement):
+ Le mot vous gene
+ Devant moi?
+
+ROXANE:
+ Mais. . .
+
+CYRANO:
+ Il ne me fera pas de peine!
+ --Meme laid?
+
+ROXANE:
+ Meme laid!
+(Mousqueterie au dehors):
+ Ah! tiens, on a tire!
+
+CYRANO (ardemment):
+ Affreux?
+
+ROXANE:
+ Affreux!
+
+CYRANO:
+ Defigure!
+
+ROXANE:
+ Defigure!
+
+CYRANO:
+ Grotesque?
+
+ROXANE:
+ Rien ne peut me le rendre grotesque!
+
+CYRANO:
+ Vous l'aimeriez encore?
+
+ROXANE:
+ Et davantage presque!
+
+CYRANO (perdant la tete, a part):
+ Mon Dieu, c'est vrai, peut-etre, et le bonheur est la!
+(A Roxane):
+ Je. . .Roxane. . .ecoutez!. . .
+
+LE BRET (entrant rapidement, appelle a mi-voix):
+ Cyrano!
+
+CYRANO (se retournant):
+ Hein?
+
+LE BRET:
+ Chut!
+
+(Il lui dit un mot tout bas.)
+
+CYRANO (laissant echapper la main de Roxane, avec un cri):
+ Ah!. . .
+
+ROXANE:
+ Qu'avez vous?
+
+CYRANO (a lui-meme, avec stupeur):
+ C'est fini.
+
+(Detonations nouvelles.)
+
+ROXANE:
+ Quoi? Qu'est-ce encore? On tire?
+
+(Elle remonte pour regarder au dehors.)
+
+CYRANO:
+ C'est fini, jamais plus je ne pourrai le dire!
+
+ROXANE (voulant s'elancer):
+ Que se passe-t-il?
+
+CYRANO (vivement, l'arretant):
+ Rien!
+
+(Des cadets sont entres, cachant quelque chose qu'ils portent, et ils forment
+un groupe empechant Roxane d'approcher.)
+
+ROXANE:
+ Ces hommes?
+
+CYRANO (l'eloignant):
+ Laissez-les!. . .
+
+ROXANE:
+ Mais qu'alliez-vous me dire avant?. . .
+
+CYRANO:
+ Ce que j'allais
+ Vous dire?. . .rien, oh! rien, je le jure, madame!
+(Solennellement):
+ Je jure que l'esprit de Christian, que son ame
+ Etaient. . .
+(Se reprenant avec terreur):
+ sont les plus grands. . .
+
+ROXANE:
+ Etaient?
+(Avec un grand cri):
+ Ah!. . .
+
+(Elle se precipite et ecarte tout le monde.)
+
+CYRANO:
+ C'est fini!
+
+ROXANE (voyant Christian couche dans son manteau):
+ Christian!
+
+LE BRET (a Cyrano):
+ Le premier coup de feu le l'ennemi!
+
+(Roxane se jette sur le corps de Christian. Nouveaux coups de feu.
+Cliquetis. Rumeurs. Tambours.)
+
+CARBON (l'epee au poing):
+ C'est l'attaque! Aux mousquets!
+
+(Suivi des cadets, il passe de l'autre cote du talus.)
+
+ROXANE:
+ Christian!
+
+LA VOIX DE CARBON (derriere le talus):
+ Qu'on se depeche!
+
+ROXANE:
+ Christian!
+
+CARBON:
+ ALIGNEZ-VOUS!
+
+ROXANE:
+ Christian!
+
+CARBON:
+ MESUREZ. . .MECHE!
+
+(Ragueneau est accouru, apportant de l'eau dans un casque.)
+
+CHRISTIAN (d'une voix mourante):
+ Roxane!. . .
+
+CYRANO (vite et bas a l'oreille de Christian, pendant que Roxane affolee
+trempe dans l'eau, pour le panser, un morceau de linge arrache a sa poitrine):
+ J'ai tout dit. Ce toi qu'elle aime encor!
+
+(Christian ferme les yeux.)
+
+ROXANE:
+ Quoi, mon amour?
+
+CARBON:
+ BAGUETTE HAUTE!
+
+ROXANE (a Cyrano):
+ Il n'est pas mort?. . .
+
+CARBON:
+ OUVREZ LA CHARGE AVEC LES DENTS!
+
+ROXANE:
+ Je sens sa joue
+ Devenir froide, la, contre la mienne!
+
+CARBON:
+ EN JOUE!
+
+ROXANE:
+ Une lettre sur lui!
+(Elle l'ouvre):
+ Pour moi!
+
+CYRANO (a part):
+ Ma lettre!
+
+CARBON:
+ FEU!
+
+(Mousqueterie. Cris. Bruit de bataille.)
+
+CYRANO (voulant degager sa main que tient Roxane agenouillee):
+ Mais, Roxane, on se bat!
+
+ROXANE (le retenant):
+ Restez encore un peu.
+ Il est mort. Vous etiez le seul a le connaitre.
+(Elle pleure doucement):
+ --N'est-ce pas que c'etait un etre exquis, un etre
+ Merveilleux?
+
+CYRANO (debout, tete nue):
+ Oui, Roxane.
+
+ROXANE:
+ Un poete inoui.
+ Adorable?
+
+CYRANO:
+ Oui, Roxane.
+
+ROXANE:
+ Un esprit sublime?
+
+CYRANO:
+ Oui,
+ Roxane!
+
+ROXANE:
+ Un coeur profond, inconnu du profane,
+ Une ame magnifique et charmante?
+
+CYRANO (fermement):
+ Oui, Roxane!
+
+ROXANE (se jetant sur le corps de Christian):
+ Il est mort!
+
+CYRANO (a part, tirant l'epee):
+ Et je n'ai qu'a mourir aujourd'hui,
+ Puisque, sans le savoir, elle me pleure en lui!
+
+(Trompettes au loin.)
+
+DE GUICHE (qui reparait sur le talus, decoiffe, blesse au front, d'une voix
+tonnante):
+ C'est le signal promis! Des fanfares de cuivres!
+ Les Francais vont rentrer au camp avec des vivres!
+ Tenez encore un peu!
+
+ROXANE:
+ Sur sa lettre, du sang,
+ Des pleurs!
+
+UNE VOIX (au dehors, criant):
+ Rendez-vous!
+
+VOIX DES CADETS:
+ Non!
+
+RAGUENEAU (qui, grimpe sur son carrosse, regarde la bataille par-dessus le
+talus):
+ Le peril va croissant!
+
+CYRANO (a de Guiche, lui montrant Roxane):
+ Emportez-la! Je vais charger!
+
+ROXANE (baisant la lettre, d'une voix mourante):
+ Son sang! ses larmes!. . .
+
+RAGUENEAU (sautant a bas du carrosse pour courir vers elle):
+ Elle s'evanouit!
+
+DE GUICHE (sur le talus, aux cadets, avec rage):
+ Tenez bon!
+
+UNE VOIX (au dehors):
+ Bas les armes!
+
+VOIX DES CADETS:
+ Non!
+
+CYRANO (a de Guiche):
+ Vous avez prouve, Monsieur, votre valeur:
+(Lui montrant Roxane):
+ Fuyez en la sauvant!
+
+DE GUICHE (qui court a Roxane et l'enleve dans ses bras):
+ Soit! Mais on est vainqueur
+ Si vous gagnez du temps!
+
+CYRANO:
+ C'est bon!
+(Criant vers Roxane que de Guiche, aide de Ragueneau, emporte evanouie):
+ Adieu, Roxane!
+
+(Tumulte. Cris. Des cadets reparaissent blesses et viennent tomber en scene.
+Cyrano se precipitant au combat est arrete sur la crete par Carbon de Castel-
+Jaloux, couvert de sang.)
+
+CARBON:
+ Nous plions! J'ai recu deux coups de pertuisane!
+
+CYRANO (criant aux Gascons):
+ HARDI! RECULES PAS, DROLLOS!
+(A Carbon, qu'il soutient):
+ N'ayez pas peur!
+ J'ai deux morts a venger: Christian et mon bonheur!
+(Ils redescendent. Cyrano brandit la lance ou est attache le mouchoir de
+Roxane):
+ Flotte, petit drapeau de dentelle a son chiffre!
+(Il la plante en terre; il crie aux cadets):
+ TOUMBE DESSUS! ESCRASAS LOUS!
+(Au fifre):
+ Un air de fifre!
+
+(Le fifre joue. Des blesses se relevent. Des cadets degringolant le talus,
+viennent se grouper autour de Cyrano et du petit drapeau. Le carrosse se
+couvre et se remplit d'hommes, se herisse d'arquebuses, se transforme en
+redoute.)
+
+UN CADET (paraissant, a reculons, sur la crete, se battant toujours, crie):
+ Ils montent le talus!
+(et tombe mort.)
+
+CYRANO:
+ On va les saluer!
+(Le talus se couronne en un instant d'une rangee terrible d'ennemis. Les
+grands etendards des Imperiaux se levent):
+ Feu!
+
+(Decharge generale.)
+
+CRI (dans les rangs ennemis):
+ Feu!
+
+(Riposte meurtriere. Les cadets tombent de tous cotes.)
+
+UN OFFICIER ESPAGNOL (se decouvrant):
+ Quels sont ces gens qui se font tous tuer?
+
+CYRANO (recitant debout au milieu des balles):
+ Ce sont les cadets de Gascogne,
+ De Carbon de Castel-Jaloux;
+ Bretteurs et menteurs sans vergogne. . .
+(Il s'elance, suivi des quelques survivants):
+ Ce sont les cadets. . .
+
+(Le reste se perd dans la bataille.)
+
+
+Rideau.
+
+
+
+Acte V.
+
+La Gazette de Cyrano.
+
+Quinze ans apres, en 1655. Le parc du couvent que les Dames de la Croix
+occupaient a Paris.
+
+Superbes ombrages. A gauche, la maison; vaste perron sur lequel ouvrent
+plusieurs portes. Un arbre enorme au milieu de la scene, isole au milieu
+d'une petite place ovale. A droite, premier plan, parmi de grands buis, un
+banc de pierre demi-circulaire.
+
+Tout le fond du theatre est traverse par une allee de marroniers qui aboutit a
+droite, quatrieme plan, a la porte d'une chapelle entre-vue parmi les
+branches. A travers le double rideau d'arbres de cette allee, on apercoit des
+fuites de pelouses, d'autres allees, des bosquets, les profondeurs du parc, le
+ciel.
+
+La chapelle ouvre une porte laterale sur une colonnade enguirlandee de vigne
+rougie, qui vient se perdre a droite, au premier plan, derriere les buis.
+
+C'est l'automne. Toute la frondaison est rousse au-dessus des pelouses
+fraiches. Taches sombres des buis et des ifs restes verts. Une plaque de
+feuilles jaunes sous chaque arbre. Les feuilles jonchent toute la scene,
+craquent sous les pas dans les allees, couvrent a demi le perron et les bancs.
+
+Entre le banc de droite et l'arbre, un grand metier a broder devant lequel une
+petite chaise a ete apportee. Paniers pleins d'echeveaux et de pelotons.
+Tapisserie commencee.
+
+Au lever du rideau, des soeurs vont et viennent dans le parc; quelques-unes
+sont assises sur le banc autour d'une religieuse plus agee. Des feuilles
+tombent.
+
+
+
+Scene 5.I.
+
+Mere Marguerite, Soeur Marthe, Soeur Claire, les soeurs.
+
+SOEUR MARTHE (a Mere Marguerite):
+ Soeur Claire a regarde deux fois comment allait
+ Sa cornette, devant la glace.
+
+MERE MARGUERITE (a soeur Claire):
+ C'est tres laid.
+
+SOEUR CLAIRE:
+ Mais soeur Marthe a repris un pruneau de la tarte,
+ Ce matin: je l'ai vu.
+
+MERE MARGUERITE (a soeur Marthe):
+ C'est tres vilain, soeur Marthe.
+
+SOEUR CLAIRE:
+ Un tout petit regard!
+
+SOEUR MARTHE:
+ Un tout petit pruneau!
+
+MERE MARGUERITE (severement):
+ Je le dirai, ce soir, a monsieur Cyrano.
+
+SOEUR CLAIRE (epouvantee):
+ Non, il va se moquer!
+
+SOEUR MARTHE:
+ Il dira que les nonnes
+ Sont tres coquettes!
+
+SOEUR CLAIRE:
+ Tres gourmandes!
+
+MERE MARGUERITE (souriant):
+ Et tres bonnes.
+
+SOEUR CLAIRE:
+ N'est-ce pas, Mere Marguerite de Jesus,
+ Qu'il vient, le samedi, depuis dix ans!
+
+MERE MARGUERITE:
+ Et plus!
+ Depuis que sa cousine a nos beguins de toile
+ Mela le deuil mondain de sa coiffe de voile,
+ Qui chez nous vint s'abattre, il y a quatorze ans,
+ Comme un grand oiseau noir parmi les oiseaux blancs!
+
+SOEUR MARTHE:
+ Lui seul, depuis qu'elle a pris chambre dans ce cloitre,
+ Sait distraire un chagrin qui ne veut pas decroitre.
+
+TOUTES LES SOEURS:
+ Il est si drole!--C'est amusant quand il vient!
+ --Il nous taquine!--Il est gentil!--Nous l'aimons bien!
+ --Nous fabriquons pour lui des pates d'angelique!
+
+SOEUR MARTHE:
+ Mais enfin, ce n'est pas un tres bon catholique!
+
+SOEUR CLAIRE:
+ Nous le convertirons.
+
+LES SOEURS:
+ Oui! oui!
+
+MERE MARGUERITE:
+ Je vous defends
+ De l'entreprendre encor sur ce point, mes enfants.
+ Ne le tourmentez pas: il viendrait moins peut-etre!
+
+SOEUR MARTHE:
+ Mais. . .Dieu!. . .
+
+MERE MARGUERITE:
+ Rassurez-vous: Dieu doit bien le connaitre.
+
+SOEUR MARTHE:
+ Mais chaque samedi, quand il vient d'un air fier,
+ Il me dit en entrant: 'Ma soeur, j'ai fait gras, hier!'
+
+MERE MARGUERITE:
+ Ah! il vous dit cela?. . .Eh bien! la fois derniere
+ Il n'avait pas mange depuis deux jours!
+
+SOEUR MARTHE:
+ Ma Mere!
+
+MERE MARGUERITE:
+ Il est pauvre.
+
+SOEUR MARTHE:
+ Qui vous l'a dit?
+
+MERE MARGUERITE:
+ Monsieur Le Bret.
+
+SOEUR MARTHE:
+ On ne le secourt pas?
+
+MERE MARGUERITE:
+ Non, il se facherait.
+(Dans une allee du fond, on voit apparaitre Roxane, vetue de noir, avec la
+coiffe des veuves et de long voiles; de Guiche, magnifique et vieillissant,
+marche aupres d'elle. Ils vont a pas lents. Mere Marguerite se leve):
+ --Allons, il faut rentrer. . .Madame Madeleine,
+ Avec un visiteur, dans le parc se promene.
+
+SOEUR MARTHE (bas a soeur Claire):
+ C'est le duc-marechal de Grammont?
+
+SOEUR CLAIRE (regardant):
+ Oui, je crois.
+
+SOEUR MARTHE:
+ Il n'etait plus venu la voir depuis des mois!
+
+LES SOEURS:
+ Il est tres pris!--La cour!--Les camps!
+
+SOEUR CLAIRE:
+ Les soins du monde!
+
+(Elles sortent. De Guiche et Roxane descendent en silence et s'arretent pres
+du metier. Un temps.)
+
+
+
+Scene 5.II.
+
+Roxane; le duc de Grammont, ancien comte de Guiche, puis Le Bret et Ragueneau.
+
+LE DUC:
+ Et vous demeurerez ici, vainement blonde,
+ Toujours en deuil?
+
+ROXANE:
+ Toujours.
+
+LE DUC:
+ Aussi fidele?
+
+ROXANE:
+ Aussi.
+
+LE DUC (apres un temps):
+ Vous m'avez pardonne?
+
+ROXANE (simplement, regardant la croix du couvent):
+ Puisque je suis ici.
+
+(Nouveau silence.)
+
+LE DUC:
+ Vraiment c'etait un etre?. . .
+
+ROXANE:
+ Il fallait le connaitre!
+
+LE DUC:
+ Ah! Il fallait?. . .Je l'ai trop peu connu, peut-etre!
+ . . .Et son dernier billet, sur votre coeur, toujours?
+
+ROXANE:
+ Comme un doux scapulaire, il pend a ce velours.
+
+LE DUC:
+ Meme mort, vous l'aimez?
+
+ROXANE:
+ Quelquefois il me semble
+ Qu'il n'est mort qu'a demi, que nos coeurs sont ensemble,
+ Et que son amour flotte, autour de moi, vivant!
+
+LE DUC (apres un silence encore):
+ Est-ce que Cyrano vient vous voir?
+
+ROXANE:
+ Oui, souvent.
+ --Ce vieil ami, pour moi, remplace les gazettes.
+ Il vient; c'est regulier; sous cet arbre ou vous etes
+ On place son fauteuil, s'il fait beau; je l'attends
+ En brodant; l'heure sonne; au dernier coup, j'entends
+ --Car je ne tourne plus meme le front!--sa canne
+ Descendre le perron; il s'assied; il ricane
+ De ma tapisserie eternelle; il me fait
+ La chronique de la semaine, et. . .
+(Le Bret parait sur le perron):
+ Tiens, Le Bret!
+(Le Bret descend):
+ Comment va notre ami?
+
+LE BRET:
+ Mal.
+
+LE DUC:
+ Oh!
+
+ROXANE (au duc):
+ Il exagere!
+
+LE BRET:
+ Tout ce que j'ai predit: l'abandon, la misere!. . .
+ Ses epitres lui font des ennemis nouveaux!
+ Il attaque les faux nobles, les faux devots,
+ Les faux braves, les plagiaires,--tout le monde.
+
+ROXANE:
+ Mais son epee inspire une terreur profonde.
+ On ne viendra jamais a bout de lui.
+
+LE DUC (hochant la tete):
+ Qui sait?
+
+LE BRET:
+ Ce que je crains, ce n'est pas les attaques, c'est
+ La solitude, la famine, c'est Decembre
+ Entrant a pas de loup dans son obscure chambre:
+ Voila les spadassins qui plutot le tueront!
+ --Il serre chaque jour, d'un cran, son ceinturon.
+ Son pauvre nez a pris des tons de vieil ivoire.
+ Il n'a plus qu'un petit habit de serge noire.
+
+LE DUC:
+ Ah! celui-la n'est pas parvenu!--C'est egal,
+ Ne le plaignez pas trop.
+
+LE BRET (avec un sourire amer):
+ Monsieur le marechal!. . .
+
+LE DUC:
+ Ne le plaignez pas trop: il a vecu sans pactes,
+ Libre dans sa pensee autant que dans ses actes.
+
+LE BRET (de meme):
+ Monsieur le duc!. . .
+
+LE DUC (hautainement):
+ Je sais, oui: j'ai tout; il n'a rien. . .
+ Mais je lui serrerais bien volontiers la main.
+(Saluant Roxane):
+ Adieu.
+
+ROXANE:
+ Je vous conduis.
+
+(Le duc salue Le Bret et se dirige avec Roxane vers le perron.)
+
+LE DUC (s'arretant, tandis qu'elle monte):
+ Oui, parfois, je l'envie.
+ --Voyez-vous, lorsqu'on a trop reussi sa vie,
+ On sent,--n'ayant rien fait, mon Dieu, de vraiment mal!--
+ Mille petits degouts de soi, dont le total
+ Ne fait pas un remords, mais une gene obscure;
+ Et les manteaux de duc trainent dans leur fourrure,
+ Pendant que des grandeurs on monte les degres,
+ Un bruit d'illusions seches et de regrets,
+ Comme, quand vous montez lentement vers ces portes,
+ Votre robe de deuil traine des feuilles mortes.
+
+ROXANE (ironique):
+ Vous voila bien reveur?. . .
+
+LE DUC:
+ Eh! oui!
+(Au moment de sortir, brusquement):
+ Monsieur Le Bret!
+(A Roxane):
+ Vous permettez? Un mot.
+(Il va a Le Bret, et a mi-voix):
+ C'est vrai: nul n'oserait
+ Attaquer votre ami; mais beaucoup l'ont en haine;
+ Et quelqu'un me disait, hier, au jeu, chez la Reine:
+ 'Ce Cyrano pourrait mourir d'un accident.'
+
+LE BRET:
+ Ah?
+
+LE DUC:
+ Oui. Qu'il sorte peu. Qu'il soit prudent.
+
+LE BRET (levant les bras au ciel):
+ Prudent!
+ Il va venir. Je vais l'avertir. Oui, mais!. . .
+
+ROXANE (qui est restee sur le perron, a une soeur qui s'avance vers elle):
+ Qu'est-ce?
+
+LA SOEUR:
+ Ragueneau vent vous voir, Madame.
+
+ROXANE:
+ Qu'on le laisse
+ Entrer.
+(Au duc et a Le Bret):
+ Il vient crier misere. Etant un jour
+ Parti pour etre auteur, il devint tour a tour
+ Chantre. . .
+
+LE BRET:
+ Etuviste. . .
+
+ROXANE:
+ Acteur. . .
+
+LE BRET:
+ Bedeau. . .
+
+ROXANE:
+ Perruquier. . .
+
+LE BRET:
+ Maitre
+ De theorbe. . .
+
+ROXANE:
+ Aujourd'hui que pourrait-il bien etre?
+
+RAGUENEAU (entrant precipitamment):
+ Ah! Madame!
+(Il apercoit Le Bret):
+ Monsieur!
+
+ROXANE (souriant):
+ Racontez vos malheurs
+ A Le Bret. Je reviens.
+
+RAGUENEAU:
+ Mais, Madame. . .
+
+(Roxane sort sans l'ecouter, avec le duc. Il redescend vers le Bret.)
+
+
+
+Scene 5.III.
+
+Le Bret, Ragueneau.
+
+RAGUENEAU:
+ D'ailleurs,
+ Puisque vous etes la, j'aime mieux qu'elle ignore!
+ --J'allais voir votre ami tantot. J'etais encore
+ A vingt pas de chez lui. . .quand je le vois de loin,
+ Qui sort. Je veux le joindre. Il va tourner le coin
+ De la rue. . .et je cours. . .lorsque d'une fenetre
+ Sous laquelle il passait--est-ce un hasard?. . .peut-etre!--
+ Un laquais laisse choir une piece de bois.
+
+LE BRET:
+ Les laches!. . .Cyrano!
+
+RAGUENEAU:
+ J'arrive et je le vois. . .
+
+LE BRET:
+ C'est affreux!
+
+RAGUENEAU:
+ Notre ami, Monsieur, notre poete,
+ Je le vois, la, par terre, un grand trou dans la tete!
+
+LE BRET:
+ Il est mort?
+
+RAGUENEAU:
+ Non! mais. . .Dieu! je l'ai porte chez lui.
+ Dans sa chambre. . .Ah! sa chambre! il faut voir ce reduit!
+
+LE BRET:
+ Il souffre?
+
+RAGUENEAU:
+ Non, Monsieur, il est sans connaissance,
+
+LE BRET:
+ Un medecin?
+
+RAGUENEAU:
+ Il en vint un par complaisance,
+
+LE BRET:
+ Mon pauvre Cyrano!--Ne disons pas cela
+ Tout d'un coup a Roxane!--Et ce docteur?
+
+RAGUENEAU:
+ Il a
+ Parle,--je ne sais plus,--de fievre, de meninges!. . .
+ Ah! si vous le voyiez--la tete dans des linges!. . .
+ Courons vite!--Il n'y a personne a son chevet!--
+ C'est qu'il pourrait mourir, Monsieur, s'il se levait!
+
+LE BRET (l'entrainant vers la droite):
+ Passons par la! Viens, c'est plus court! Par la chapelle!
+
+ROXANE (paraissant sur le perron et voyant Le Bret s'eloigner par la colonnade
+qui mene a la petite porte de la chapelle):
+ Monsieur Le Bret!
+(Le Bret et Ragueneau se sauvent sans repondre):
+ Le Bret s'en va quand on l'appelle?
+ C'est quelque histoire encor de ce bon Ragueneau!
+
+(Elle descend le perron.)
+
+
+
+Scene 5.IV.
+
+Roxane seule, puis deux soeurs, un instant.
+
+ROXANE:
+ Ah! que ce dernier jour de septembre est donc beau!
+ Ma tristesse sourit. Elle qu'Avril offusque,
+ Se laisse decider par l'automne, moins brusque.
+(Elle s'assied a son metier. Deux soeurs sortent de la maison et apportent un
+grand fauteuil sous l'arbre):
+ Ah! voici le fauteuil classique ou vient s'asseoir
+ Mon vieil ami!
+
+SOEUR MARTHE:
+ Mais c'est le meilleur du parloir!
+
+ROXANE:
+ Merci, ma soeur.
+(Les soeurs s'eloignent):
+ Il va venir.
+(Elle s'installe. On entend sonner l'heure):
+ La. . .l'heure sonne.
+ --Mes echeveaux!--L'heure a sonne? Ceci m'etonne!
+ Serait-il en retard pour la premiere fois?
+ La soeur touriere doit--mon de?. . .la, je le vois!--
+ L'exhorter a la penitence.
+(Un temps):
+ Elle l'exhorte!
+ --Il ne peut plus tarder.--Tiens! une feuille morte!--
+(Elle repousse du doigt la feuille tombee sur son metier):
+ D'ailleurs, rien ne pourrait.--Mes ciseaux?. . .dans mon sac!--
+ L'empecher de venir!
+
+UNE SOEUR (paraissant sur le perron):
+ Monsieur de Bergerac.
+
+
+
+Scene 5.V.
+
+Roxane, Cyrano et, un moment, soeur Marthe.
+
+ROXANE (sans se retourner):
+ Qu'est-ce que je disais?. . .
+(Et elle brode. Cyrano, tres pale, le feutre enfonce sur les yeux, parait.
+La soeur qui l'a introduit rentre. Il se met a descendre le perron lentement,
+avec un effort visible pour se tenir debout, et en s'appuyant sur sa canne.
+Roxane travaille a sa tapisserie):
+ Ah! ces teintes fanees. . .
+ Comment les rassortir?
+(A Cyrano, sur un ton d'amicale gronderie):
+ Depuis quatorze annees,
+ Pour la premiere fois, en retard!
+
+CYRANO (qui est parvenu au fauteuil et s'est assis, d'une voix gaie,
+contrastant avec son visage):
+ Oui, c'est fou!
+ J'enrage. Je fus mis en retard, vertuchou!. . .
+
+ROXANE:
+ Par?. . .
+
+CYRANO:
+ Par une visite assez inopportune.
+
+ROXANE (distraite, travaillant):
+ Ah! oui! quelque facheux?
+
+CYRANO:
+ Cousine, c'etait une
+ Facheuse.
+
+ROXANE:
+ Vous l'avez renvoyee?
+
+CYRANO:
+ Oui, j'ai dit:
+ Excusez-moi, mais c'est aujourd'hui samedi,
+ Jour ou je dois me rendre en certaine demeure;
+ Rien ne m'y fait manquer: repassez dans une heure!
+
+ROXANE (legerement):
+ Eh bien! cette personne attendra pour vous voir:
+ Je ne vous laisse pas partir avant ce soir.
+
+CYRANO (avec douceur):
+ Peut-etre un peu plus tot faudra-t-il que je parte.
+
+(Il ferme les yeux et se tait un instant. Soeur Marthe traverse le parc de la
+chapelle au perron. Roxane l'apercoit, lui fait un petit signe de tete.)
+
+ROXANE (a Cyrano):
+ Vous ne taquinez pas soeur Marthe?
+
+CYRANO (vivement, ouvrant les yeux):
+ Si!
+(Avec une grosse voix comique):
+ Soeur Marthe!
+ Approchez!
+(La soeur glisse vers lui):
+ Ha! ha! ha! Beaux yeux toujours baisses!
+
+SOEUR MARTHE (levant les yeux en souriant):
+ Mais. . .
+(Elle voit sa figure et fait un geste d'etonnement):
+ Oh!
+
+CYRANO (bas, lui montrant Roxane):
+ Chut! Ce n'est rien!--
+(D'une voix fanfaronne. Haut):
+ Hier, j'ai fait gras.
+
+SOEUR MARTHE:
+ Je sais.
+(A part):
+ C'est pour cela qu'il est si pale!
+(Vite et bas):
+ Au refectoire
+ Vous viendrez tout a l'heure, et je vous ferai boire
+ Un grand bol de bouillon. . .Vous viendrez?
+
+CYRANO:
+ Oui, oui, oui.
+
+SOEUR MARTHE:
+ Ah! vous etes un peu raisonnable aujourd'hui!
+
+ROXANE (qui les entend chuchoter):
+ Elle essaye de vous convertir?
+
+SOEUR MARTHE:
+ Je m'en garde!
+
+CYRANO:
+ Tiens, c'est vrai! Vous toujours si saintement bavarde,
+ Vous ne me prechez pas? c'est etonnant, ceci!. . .
+(Avec une fureur bouffonne):
+ Sabre de bois! Je veux vous etonner aussi!
+ Tenez, je vous permets. . .
+(Il a l'air de chercher une bonne taquinerie, et de la trouver):
+ Ah! la chose est nouvelle?. . .
+ De. . .de prier pour moi, ce soir, a la chapelle.
+
+ROXANE:
+ Oh! oh!
+
+CYRANO (riant):
+ Soeur Marthe est dans la stupefaction!
+
+SOEUR MARTHE (doucement):
+ Je n'ai pas attendu votre permission.
+
+(Elle rentre.)
+
+CYRANO (revenant a Roxane, penchee sur son metier):
+ Du diable si je peux jamais, tapisserie,
+ Voir ta fin!
+
+ROXANE:
+ J'attendais cette plaisanterie.
+
+(A ce moment un peu de brise fait tomber les feuilles.)
+
+CYRANO:
+ Les feuilles!
+
+ROXANE (levant la tete, et regardant au loin, dans les allees):
+ Elles sont d'un blond venitien.
+ Regardez-les tomber.
+
+CYRANO:
+ Comme elles tombent bien!
+ Dans ce trajet si court de la branche a la terre,
+ Comme elles savent mettre une beaute derniere,
+ Et malgre leur terreur de pourrir sur le sol,
+ Veulent que cette chute ait la grace d'un vol!
+
+ROXANE:
+ Melancolique, vous?
+
+CYRANO (se reprenant):
+ Mais pas du tout, Roxane!
+
+ROXANE:
+ Allons, laissez tomber les feuilles de platane. . .
+ Et racontez un peu ce qu'il y a de neuf.
+ Ma gazette?
+
+CYRANO:
+ Voici!
+
+ROXANE:
+ Ah!
+
+CYRANO (de plus en plus pale, et luttant contre la douleur):
+ Samedi, dix-neuf:
+ Ayant mange huit fois du raisine de Cette,
+ Le Roi fut pris de fievre; a deux coups de lancette
+ Son mal fut condamne pour lese-majeste,
+ Et cet auguste pouls n'a plus febricite!
+ Au grand bal, chez la reine, on a brule, dimanche,
+ Sept cent soixante-trois flambeaux de cire blanche;
+ Nos troupes ont battu, dit-on, Jean l'Autrichien;
+ On a pendu quatre sorciers; le petit chien
+ De madame d'Athis a du prendre un clystere. . .
+
+ROXANE:
+ Monsieur de Bergerac, voulez-vous bien vous taire!
+
+CYRANO:
+ Lundi. . .rien. Lygdamire a change d'amant.
+
+ROXANE:
+ Oh!
+
+CYRANO (dont le visage s'altere de plus en plus):
+ Mardi, toute la cour est a Fontainebleau.
+ Mercredi, la Montglat dit au comte de Fiesque:
+ Non! Jeudi: Mancini, Reine de France,--ou presque!
+ Le vingt-cinq, la Monglat a de Fiesque dit: Oui;
+ Et samedi, vingt-six. . .
+
+(Il ferme les yeux. Sa tete tombe. Silence.)
+
+ROXANE (surprise de ne plus rien entendre, se retourne, le regarde, et se
+levant effrayee):
+ Il est evanoui?
+(Elle court vers lui en criant):
+ Cyrano!
+
+CYRANO (rouvrant les yeux, d'une voix vague):
+ Qu'est-ce?. . .Quoi?. . .
+(Il voit Roxane penchee sur lui et, vivement, assurant son chapeau sur sa tete
+et reculant avec effroi dans son fauteuil):
+ Non! non! je vous assure,
+ Ce n'est rien! Laissez-moi!
+
+ROXANE:
+ Pourtant. . .
+
+CYRANO:
+ C'est ma blessure
+ D'Arras. . .qui. . .quelquefois. . .vous savez. . .
+
+ROXANE:
+ Pauvre ami!
+
+CYRANO:
+ Mais ce n'est rien. Cela va finir.
+(Il sourit avec effort):
+ C'est fini.
+
+ROXANE (debout pres de lui):
+ Chacun de nous a sa blessure: j'ai la mienne.
+ Toujours vive, elle est la, cette blessure ancienne,
+(Elle met la main sur sa poitrine):
+ Elle est la, sous la lettre au papier jaunissant
+ Ou l'on peut voir encor des larmes et du sang!
+
+(Le crepuscule commence a venir.)
+
+CYRANO:
+ Sa lettre!. . .N'aviez-vous pas dit qu'un jour, peut-etre,
+ Vous me la feriez lire?
+
+ROXANE:
+ Ah! vous voulez?. . .Sa lettre?
+
+CYRANO:
+ Oui. . .Je veux. . .Aujourd'hui. . .
+
+ROXANE (lui donnant le sachet pendu a son cou):
+ Tenez!
+
+CYRANO (le prenant):
+ Je peux ouvrir?
+
+ROXANE:
+ Ouvrez. . .lisez!. . .
+
+(Elle revient a son metier, le replie, range ses laines.)
+
+CYRANO (lisant):
+ 'Roxane, adieu, je vais mourir!. . .'
+
+ROXANE (s'arretant, etonnee):
+ Tout haut?
+
+CYRANO (lisant):
+ 'C'est pour ce soir, je crois, ma bien-aimee!
+ J'ai l'ame lourde encor d'amour inexprimee,
+ Et je meurs! jamais plus, jamais mes yeux grises,
+ Mes regards dont c'etait. . .'
+
+ROXANE:
+ Comment vous la lisez,
+ Sa lettre!
+
+CYRANO (continuant):
+ '. . .dont c'etait les fremissantes fetes,
+ Ne baiseront au vol les gestes que vous faites;
+ J'en revois un petit qui vous est familier
+ Pour toucher votre front, et je voudrais crier. . .'
+
+ROXANE (troublee):
+ Comme vous la lisez,--cette lettre!
+
+(La nuit vient insensiblement.)
+
+CYRANO:
+ 'Et je crie:
+ Adieu!. . .'
+
+ROXANE:
+ Vous la lisez. . .
+
+CYRANO:
+ 'Ma chere, ma cherie,
+ Mon tresor. . .'
+
+ROXANE (reveuse):
+ D'une voix. . .
+
+CYRANO:
+ 'Mon amour!. . .'
+
+ROXANE:
+ D'une voix. . .
+(Elle tressaille):
+ Mais. . .que je n'entends pas pour la premiere fois!
+
+(Elle s'approche tout doucement, sans qu'il s'en apercoive, passe derriere le
+fauteuil, se penche sans bruit, regarde la lettre.--L'ombre augmente.)
+
+CYRANO:
+ 'Mon coeur ne vous quitta jamais une seconde,
+ Et je suis et serai jusque dans l'autre monde
+ Celui qui vous aima sans mesure, celui. . .'
+
+ROXANE (lui posant la main sur l'epaule):
+ Comment pouvez-vous lire a present? Il fait nuit.
+(Il tressaille, se retourne, la voit la tout pres, fait un geste d'effroi,
+baisse la tete. Un long silence. Puis, dans l'ombre completement venue,
+elle dit avec lenteur, joignant les mains):
+ Et pendant quatorze ans, il a joue ce role
+ D'etre le vieil ami qui vient pour etre drole!
+
+CYRANO:
+ Roxane!
+
+ROXANE:
+ C'etait vous!
+
+CYRANO:
+ Non, non, Roxane, non!
+
+ROXANE:
+ J'aurais du deviner quand il disait mon nom!
+
+CYRANO:
+ Non, ce n'etait pas moi!
+
+ROXANE:
+ C'etait vous!
+
+CYRANO:
+ Je vous jure. . .
+
+ROXANE:
+ J'apercois toute la genereuse imposture:
+ Les lettres, c'etait vous. . .
+
+CYRANO:
+ Non!
+
+ROXANE:
+ Les mots chers et fous,
+ C'etait vous. . .
+
+CYRANO:
+ Non!
+
+ROXANE:
+ La voix dans la nuit, c'etait vous!
+
+CYRANO:
+ Je vous jure que non!
+
+ROXANE:
+ L'ame, c'etait la votre!
+
+CYRANO:
+ Je ne vous aimais pas.
+
+ROXANE:
+ Vous m'aimiez!
+
+CYRANO (se debattant):
+ C'etait l'autre!
+
+ROXANE:
+ Vous m'aimiez!
+
+CYRANO (d'une voix qui faiblit):
+ Non!
+
+ROXANE:
+ Deja vous le dites plus bas!
+
+CYRANO:
+ Non, non, mon cher amour, je ne vous aimais pas!
+
+ROXANE:
+ Ah! que de choses qui sont mortes. . .qui sont nees!
+ --Pourquoi vous etre tu pendant quatorze annees,
+ Puisque sur cette lettre ou, lui, n'etait pour rien,
+ Ces pleurs etaient de vous?
+
+CYRANO (lui tendant la lettre):
+ Ce sang etait le sien.
+
+ROXANE:
+ Alors pourquoi laisser ce sublime silence
+ Se briser aujourd'hui?
+
+CYRANO:
+ Pourquoi?. . .
+
+(Le Bret et Ragueneau entrent en courant.)
+
+
+
+Scene 5.VI.
+
+Les memes, Le Bret et Ragueneau.
+
+LE BRET:
+ Quelle imprudence!
+ Ah! j'en etais bien sur! il est la!
+
+CYRANO (souriant et se redressant):
+ Tiens, parbleu!
+
+LE BRET:
+ Il s'est tue, Madame, en se levant!
+
+ROXANE:
+ Grand Dieu!
+ Mais tout a l'heure alors. . .cette faiblesse?. . .cette?. . .
+
+CYRANO:
+ C'est vrai! je n'avais pas termine ma gazette:
+ . . .Et samedi, vingt-six, une heure avant dine,
+ Monsieur de Bergerac est mort assassine.
+
+(Il se decouvre; on voit sa tete entouree de linges.)
+
+ROXANE:
+ Que dit-il?--Cyrano!--Sa tete enveloppee!. . .
+ Ah, que vous a-t-on fait? Pourquoi?
+
+CYRANO:
+ 'D'un coup d'epee,
+ Frappe par un heros, tomber la pointe au coeur!'. . .
+ --Oui, je disais cela!. . .Le destin est railleur!. . .
+ Et voila que je suis tue dans une embuche,
+ Par derriere, par un laquais, d'un coup de buche!
+ C'est tres bien. J'aurai tout manque, meme ma mort.
+
+RAGUENEAU:
+ Ah, Monsieur!. . .
+
+CYRANO:
+ Ragueneau ne pleure pas si fort!. . .
+(Il lui tend la main):
+ Qu'est-ce que tu deviens, maintenant, mon confrere?
+
+RAGUENEAU (a travers ses larmes):
+ Je suis moucheur de. . .de. . .chandelles, chez Moliere.
+
+CYRANO:
+ Moliere!
+
+RAGUENEAU:
+ Mais je veux le quitter, des demain:
+ Oui, je suis indigne!. . .Hier, on jouer 'Scapin',
+ Et j'ai vu qu'il vous a pris une scene!
+
+LE BRET:
+ Entiere!
+
+RAGUENEAU:
+ Oui, Monsieur, le fameux: 'Que Diable allait-il faire?. . .'
+
+LE BRET (furieux):
+ Moliere te l'a pris!
+
+CYRANO:
+ Chut! chut! Il a bien fait!. . .
+(A Ragueneau):
+ La scene, n'est-ce pas, produit beaucoup d'effet?
+
+RAGUENEAU (sanglotant):
+ Ah! Monsieur, on riait! on riait!
+
+CYRANO:
+ Oui, ma vie
+ Ce fut d'etre celui qui souffle--et qu'on oublie!
+(A Roxane):
+ Vous souvient-il du soir ou Christian vous parla
+ Sous le balcon? Eh bien! toute ma vie est la:
+ Pendant que je restais en bas, dans l'ombre noire,
+ D'autres montaient cueillir le baiser de la gloire!
+ C'est justice, et j'approuve au seuil de mon tombeau:
+ Moliere a du genie et Christian etait beau!
+(A ce moment, la cloche de la chapelle ayant tinte, on voit passer au fond,
+dans l'allee, les religieuses se rendant a l'office):
+ Qu'elles aillent prier puisque leur cloche sonne!
+
+ROXANE (se relevant pour appeler):
+ Ma soeur! ma soeur!
+
+CYRANO (la retenant):
+ Non! non! n'allez chercher personne:
+ Quand vous reviendriez, je ne serais plus la.
+(Les religieuses sont entrees dans la chapelle, on entend l'orgue):
+ Il me manquait un peu d'harmonie. . .en voila.
+
+ROXANE:
+ Je vous aime, vivez!
+
+CYRANO:
+ Non, car c'est dans le conte
+ Que lorsqu'on dit: Je t'aime! au prince plein de honte,
+ Il sent sa laideur fondre a ces mots de soleil. . .
+ Mais tu t'apercevrais que je reste pareil.
+
+ROXANE:
+ J'ai fait votre malheur! moi! moi!
+
+CYRANO:
+ Vous?. . .au contraire!
+ J'ignorais la douceur feminine. Ma mere
+ Ne m'a pas trouve beau. Je n'ai pas eu de soeur.
+ Plus tard, j'ai redoute l'amante a l'oeil moqueur.
+ Je vous dois d'avoir eu, tout au moins, une amie.
+ Grace a vous une robe a passe dans ma vie.
+
+LE BRET (lui montrant le clair de lune qui descend a travers les branches):
+ Ton autre amie est la, qui vient te voir!
+
+CYRANO (souriant a la lune):
+ Je vois.
+
+ROXANE:
+ Je n'aimais qu'un seul etre et je le perds deux fois!
+
+CYRANO:
+ Le Bret, je vais monter dans la lune opaline,
+ Sans qu'il faille inventer, aujourd'hui, de machine. . .
+
+LE BRET:
+ Que dites-vous?
+
+CYRANO:
+ Mais oui, c'est la, je vous le dis,
+ Que l'on va m'envoyer faire mon paradis
+ Plus d'une ame que j'aime y doit etre exilee,
+ Et je retrouverai Socrate et Galilee!
+
+LE BRET (se revoltant):
+ Non, non! C'est trop stupide a la fin, et c'est trop
+ Injuste! Un tel poete! Un coeur si grand, si haut!
+ Mourir ainsi!. . .Mourir!. . .
+
+CYRANO:
+ Voila Le Bret qui grogne!
+
+LE BRET (fondant en larmes):
+ Mon cher ami. . .
+
+CYRANO (se soulevant, l'oeil egare):
+ Ce sont les cadets de Gascogne. . .
+ --La masse elementaire. . .Eh oui!. . .voila le hic. . .
+
+LE BRET:
+ Sa science. . .dans son delire!
+
+CYRANO:
+ Copernic
+ A dit. . .
+
+ROXANE:
+ Oh!
+
+CYRANO:
+ Mais aussi que diable allait-il faire,
+ Mais que diable allait-il faire en cette galere?. . .
+
+ Philosophe, physicien,
+ Rimeur, bretteur, musicien,
+ Et voyageur aerien,
+ Grand riposteur du tac au tac,
+ Amant aussi--pas pour son bien!--
+ Ci-git Hercule-Savinien
+ De Cyrano de Bergerac,
+ Qui fut tout, et qui ne fut rien,
+ . . .Mais je m'en vais, pardon, je ne peux faire attendre:
+ Vous voyez, le rayon de lune vient me prendre!
+(Il se retombe assis, les pleurs de Roxane le rappellent a la realite, il la
+regarde, et caressant ses voiles):
+ Je ne veux pas que vous pleuriez moins ce charmant,
+ Ce bon, ce beau Christian; mais je veux seulement
+ Que lorsque le grand froid aura pris mes vertebres,
+ Vous donniez un sens double a ces voiles funebres,
+ Et que son deuil sur vous devienne un peu mon deuil.
+
+ROXANE:
+ Je vous jure!. . .
+
+CYRANO (est secoue d'un grand frisson et se leve brusquement):
+ Pas la! non! pas dans ce fauteuil!
+(On veut s'elancer vers lui):
+ --Ne me soutenez pas!--Personne!
+(Il va s'adosser a l'arbre):
+ Rien que l'arbre!
+(Silence):
+ Elle vient. Je me sens deja botte de marbre,
+ --Gante de plomb!
+(Il se raidit):
+ Oh! mais!. . .puisqu'elle est en chemin,
+ Je l'attendrai debout,
+(Il tire l'epee):
+ et l'epee a la main!
+
+LE BRET:
+ Cyrano!
+
+ROXANE (defaillante):
+ Cyrano!
+
+(Tous reculent epouvantes.)
+
+CYRANO:
+ Je crois qu'elle regarde. . .
+ Qu'elle ose regarder mon nez, cette Camarde
+(Il leve son epee):
+ Que dites-vous?. . .C'est inutile?. . .Je le sais!
+ Mais on ne se bat pas dans l'espoir du succes!
+ Non! non! c'est bien plus beau lorsque c'est inutile!
+ --Qu'est-ce que c'est tous ceux-la?--Vous etes mille?
+ Ah! je vous reconnais, tous mes vieux ennemis!
+ Le Mensonge?
+(Il frappe de son epee le vide):
+ Tiens, tiens!--Ha! ha! les Compromis!
+ Les Prejuges, les Lachetes!. . .
+(Il frappe):
+ Que je pactise?
+ Jamais, jamais!--Ah! te voila, toi, la Sottise!
+ --Je sais bien qu'a la fin vous me mettrez a bas;
+ N'importe: je me bats! je me bats! je me bats!
+(Il fait des moulinets immenses et s'arrete haletant):
+ Oui, vous m'arrachez tout, le laurier et la rose!
+ Arrachez! Il y a malgre vous quelque chose
+ Que j'emporte, et ce soir, quand j'entrerai chez Dieu,
+ Mon salut balaiera largement le seuil bleu,
+ Quelque chose que sans un pli, sans une tache,
+ J'emporte malgre vous,
+(Il s'elance l'epee haute):
+ et c'est. . .
+
+(L'epee s'echappe de ses mains, il chancelle, tombe dans les bras de Le Bret
+et de Ragueneau.)
+
+ROXANE (se penchant sur lui et lui baisant le front):
+ C'est?. . .
+
+CYRANO (rouvre les yeux, la reconnait et dit en souriant):
+ Mon panache.
+
+
+Rideau.
+
+
+
+
+
+End of
+Project Gutenberg's Etext of Cyrano de Bergerac by Edmond Rostand
+French without accents. Also will be available with accents in a
+variety of formats, just look in the index files; and in English.
+
diff --git a/old/old/cdbfr10.zip b/old/old/cdbfr10.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..9c6cb30 --- /dev/null +++ b/old/old/cdbfr10.zip diff --git a/old/old/cdbfr10h.htm b/old/old/cdbfr10h.htm new file mode 100644 index 0000000..6e5a291 --- /dev/null +++ b/old/old/cdbfr10h.htm @@ -0,0 +1,17404 @@ +<!DOCTYPE HTML PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> +<title>New File</title> +<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html; charset=iso-8859-1"> +<style type="text/css"> +<!-- +body {margin:10%; text-align:justify} +blockquote {font-size:14pt} +P {font-size:14pt} +--> +</style> +</head> +<body> + + +<p>Project Gutenberg's Etext of Cyrano de Bergerac by Edmond Rostand + +<br> +<p>French with accents. Also will be available without accents in a + +<br> +<p>variety of formats, just look in the index files; and in English. + +<br> +<br> +<br> +<p>We will be producing Etexts of this book in the original language + +<br> +<p>both with and without accents. We would love your assistance for + +<br> +<p>this project, both in the creation of the files and in conversion + +<br> +<p>to the various popular formats such as Word, WordPerfect or HTML. + +<br> +<br> +<br> +<br> +<br> +<p>Copyright laws are changing all over the world, be sure to check + +<br> +<p>the copyright laws for your country before posting these files!! + +<br> +<br> +<br> +<p>Please take a look at the important information in this header. + +<br> +<p>We encourage you to keep this file on your own disk, keeping an + +<br> +<p>electronic path open for the next readers. Do not remove this. + +<br> +<br> +<br> +<br> +<br> +<p>**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts** + +<br> +<br> +<br> +<p>**Etexts Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971** + +<br> +<br> +<br> +<p>*These Etexts Prepared By Hundreds of Volunteers and Donations* + +<br> +<br> +<br> +<p>Information on contacting Project Gutenberg to get Etexts, and + +<br> +<p>further information is included below. We need your donations. + +<br> +<br> +<br> +<br> +<br> +<p>Cyrano de Bergerac + +<br> +<br> +<br> +<p>by Edmond Rostand + +<br> +<br> +<br> +<p>March, 1998 [Etext #1255] + +<br> +<br> +<br> +<br> +<br> +<p>Project Gutenberg's Etext of Cyrano de Bergerac by Edmond Rostand + +<br> +<p>******This file should be named cdbfr10h.txt or cdbfr10h.zip******* + +<br> +<br> +<br> +<p>Corrected EDITIONS of our etexts get a new NUMBER, cdbfr11h.txt + +<br> +<p>VERSIONS based on separate sources get new LETTER, cdbfr10i.txt + +<br> +<br> +<br> +<br> +<br> +<p>This etext was prepared by Sue Asscher <asschers@cyberalink.com.au> + +<br> +<br> +<br> +<br> +<br> +<p>Project Gutenberg Etexts are usually created from multiple editions, + +<br> +<p>all of which are in the Public Domain in the United States, unless a + +<br> +<p>copyright notice is included. Therefore, we do NOT keep these books + +<br> +<p>in compliance with any particular paper edition, usually otherwise. + +<br> +<br> +<br> +<br> +<br> +<p>We are now trying to release all our books one month in advance + +<br> +<p>of the official release dates, for time for better editing. + +<br> +<br> +<br> +<p>Please note: neither this list nor its contents are final till + +<br> +<p>midnight of the last day of the month of any such announcement. + +<br> +<p>The official release date of all Project Gutenberg Etexts is at + +<br> +<p>Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A + +<br> +<p>preliminary version may often be posted for suggestion, comment + +<br> +<p>and editing by those who wish to do so. To be sure you have an + +<br> +<p>up to date first edition [xxxxx10x.xxx] please check file sizes + +<br> +<p>in the first week of the next month. Since our ftp program has + +<br> +<p>a bug in it that scrambles the date [tried to fix and failed] a + +<br> +<p>look at the file size will have to do, but we will try to see a + +<br> +<p>new copy has at least one byte more or less. + +<br> +<br> +<br> +<br> +<br> +<p>Information about Project Gutenberg (one page) + +<br> +<br> +<br> +<p>We produce about two million dollars for each hour we work. The + +<br> +<p>fifty hours is one conservative estimate for how long it we take + +<br> +<p>to get any etext selected, entered, proofread, edited, copyright + +<br> +<p>searched and analyzed, the copyright letters written, etc. This + +<br> +<p>projected audience is one hundred million readers. If our value + +<br> +<p>per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2 + +<br> +<p>million dollars per hour this year as we release thirty-two text + +<br> +<p>files per month, or 384 more Etexts in 1998 for a total of 1500+ + +<br> +<p>If these reach just 10% of the computerized population, then the + +<br> +<p>total should reach over 150 billion Etexts given away. + +<br> +<br> +<br> +<p>The Goal of Project Gutenberg is to Give Away One Trillion Etext + +<br> +<p>Files by the December 31, 2001. [10,000 x 100,000,000=Trillion] + +<br> +<p>This is ten thousand titles each to one hundred million readers, + +<br> +<p>which is only 10% of the present number of computer users. 2001 + +<br> +<p>should have at least twice as many computer users as that, so it + +<br> +<p>will require us reaching less than 5% of the users in 2001. + +<br> +<br> +<br> +<br> +<br> +<p>We need your donations more than ever! + +<br> +<br> +<br> +<br> +<br> +<p>All donations should be made to "Project Gutenberg/CMU": and are + +<br> +<p>tax deductible to the extent allowable by law. (CMU = Carnegie- + +<br> +<p>Mellon University). + +<br> +<br> +<br> +<p>For these and other matters, please mail to: + +<br> +<br> +<br> +<p>Project Gutenberg + +<br> +<p>P. O. Box 2782 + +<br> +<p>Champaign, IL 61825 + +<br> +<br> +<br> +<p>When all other email fails try our Executive Director: + +<br> +<p>Michael S. Hart <hart@pobox.com> + +<br> +<br> +<br> +<p>We would prefer to send you this information by email + +<br> +<p>(Internet, Bitnet, Compuserve, ATTMAIL or MCImail). + +<br> +<br> +<br> +<p>****** + +<br> +<p>If you have an FTP program (or emulator), please + +<br> +<p>FTP directly to the Project Gutenberg archives: + +<br> +<p>[Mac users, do NOT point and click. . .type] + +<br> +<br> +<br> +<p>ftp uiarchive.cso.uiuc.edu + +<br> +<p>login: anonymous + +<br> +<p>password: your@login + +<br> +<p>cd etext/etext90 through /etext96 + +<br> +<p>or cd etext/articles [get suggest gut for more information] + +<br> +<p>dir [to see files] + +<br> +<p>get or mget [to get files. . .set bin for zip files] + +<br> +<p>GET INDEX?00.GUT + +<br> +<p>for a list of books + +<br> +<p>and + +<br> +<p>GET NEW GUT for general information + +<br> +<p>and + +<br> +<p>MGET GUT* for newsletters. + +<br> +<br> +<br> +<p>**Information prepared by the Project Gutenberg legal advisor** + +<br> +<p>(Three Pages) + +<br> +<br> +<br> +<br> +<br> +<p>***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN ETEXTS**START*** + +<br> +<p>Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers. + +<br> +<p>They tell us you might sue us if there is something wrong with + +<br> +<p>your copy of this etext, even if you got it for free from + +<br> +<p>someone other than us, and even if what's wrong is not our + +<br> +<p>fault. So, among other things, this "Small Print!" statement + +<br> +<p>disclaims most of our liability to you. It also tells you how + +<br> +<p>you can distribute copies of this etext if you want to. + +<br> +<br> +<br> +<p>*BEFORE!* YOU USE OR READ THIS ETEXT + +<br> +<p>By using or reading any part of this PROJECT GUTENBERG-tm + +<br> +<p>etext, you indicate that you understand, agree to and accept + +<br> +<p>this "Small Print!" statement. If you do not, you can receive + +<br> +<p>a refund of the money (if any) you paid for this etext by + +<br> +<p>sending a request within 30 days of receiving it to the person + +<br> +<p>you got it from. If you received this etext on a physical + +<br> +<p>medium (such as a disk), you must return it with your request. + +<br> +<br> +<br> +<p>ABOUT PROJECT GUTENBERG-TM ETEXTS + +<br> +<p>This PROJECT GUTENBERG-tm etext, like most PROJECT GUTENBERG- + +<br> +<p>tm etexts, is a "public domain" work distributed by Professor + +<br> +<p>Michael S. Hart through the Project Gutenberg Association at + +<br> +<p>Carnegie-Mellon University (the "Project"). Among other + +<br> +<p>things, this means that no one owns a United States copyright + +<br> +<p>on or for this work, so the Project (and you!) can copy and + +<br> +<p>distribute it in the United States without permission and + +<br> +<p>without paying copyright royalties. Special rules, set forth + +<br> +<p>below, apply if you wish to copy and distribute this etext + +<br> +<p>under the Project's "PROJECT GUTENBERG" trademark. + +<br> +<br> +<br> +<p>To create these etexts, the Project expends considerable + +<br> +<p>efforts to identify, transcribe and proofread public domain + +<br> +<p>works. Despite these efforts, the Project's etexts and any + +<br> +<p>medium they may be on may contain "Defects". Among other + +<br> +<p>things, Defects may take the form of incomplete, inaccurate or + +<br> +<p>corrupt data, transcription errors, a copyright or other + +<br> +<p>intellectual property infringement, a defective or damaged + +<br> +<p>disk or other etext medium, a computer virus, or computer + +<br> +<p>codes that damage or cannot be read by your equipment. + +<br> +<br> +<br> +<p>LIMITED WARRANTY; DISCLAIMER OF DAMAGES + +<br> +<p>But for the "Right of Replacement or Refund" described below, + +<br> +<p>[1] the Project (and any other party you may receive this + +<br> +<p>etext from as a PROJECT GUTENBERG-tm etext) disclaims all + +<br> +<p>liability to you for damages, costs and expenses, including + +<br> +<p>legal fees, and [2] YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE OR + +<br> +<p>UNDER STRICT LIABILITY, OR FOR BREACH OF WARRANTY OR CONTRACT, + +<br> +<p>INCLUDING BUT NOT LIMITED TO INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE + +<br> +<p>OR INCIDENTAL DAMAGES, EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE + +<br> +<p>POSSIBILITY OF SUCH DAMAGES. + +<br> +<br> +<br> +<p>If you discover a Defect in this etext within 90 days of + +<br> +<p>receiving it, you can receive a refund of the money (if any) + +<br> +<p>you paid for it by sending an explanatory note within that + +<br> +<p>time to the person you received it from. If you received it + +<br> +<p>on a physical medium, you must return it with your note, and + +<br> +<p>such person may choose to alternatively give you a replacement + +<br> +<p>copy. If you received it electronically, such person may + +<br> +<p>choose to alternatively give you a second opportunity to + +<br> +<p>receive it electronically. + +<br> +<br> +<br> +<p>THIS ETEXT IS OTHERWISE PROVIDED TO YOU "AS-IS". NO OTHER + +<br> +<p>WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, ARE MADE TO YOU AS + +<br> +<p>TO THE ETEXT OR ANY MEDIUM IT MAY BE ON, INCLUDING BUT NOT + +<br> +<p>LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR A + +<br> +<p>PARTICULAR PURPOSE. + +<br> +<br> +<br> +<p>Some states do not allow disclaimers of implied warranties or + +<br> +<p>the exclusion or limitation of consequential damages, so the + +<br> +<p>above disclaimers and exclusions may not apply to you, and you + +<br> +<p>may have other legal rights. + +<br> +<br> +<br> +<p>INDEMNITY + +<br> +<p>You will indemnify and hold the Project, its directors, + +<br> +<p>officers, members and agents harmless from all liability, cost + +<br> +<p>and expense, including legal fees, that arise directly or + +<br> +<p>indirectly from any of the following that you do or cause: + +<br> +<p>[1] distribution of this etext, [2] alteration, modification, + +<br> +<p>or addition to the etext, or [3] any Defect. + +<br> +<br> +<br> +<p>DISTRIBUTION UNDER "PROJECT GUTENBERG-tm" + +<br> +<p>You may distribute copies of this etext electronically, or by + +<br> +<p>disk, book or any other medium if you either delete this + +<br> +<p>"Small Print!" and all other references to Project Gutenberg, + +<br> +<p>or: + +<br> +<br> +<br> +<p>[1] Only give exact copies of it. Among other things, this + +<br> +<p> requires that you do not remove, alter or modify the + +<br> +<p> etext or this "small print!" statement. You may however, + +<br> +<p> if you wish, distribute this etext in machine readable + +<br> +<p> binary, compressed, mark-up, or proprietary form, + +<br> +<p> including any form resulting from conversion by word pro- + +<br> +<p> cessing or hypertext software, but only so long as + +<br> +<p> *EITHER*: + +<br> +<br> +<br> +<p> [*] The etext, when displayed, is clearly readable, and + +<br> +<p> does *not* contain characters other than those + +<br> +<p> intended by the author of the work, although tilde + +<br> +<p> (~), asterisk (*) and underline (_) characters may + +<br> +<p> be used to convey punctuation intended by the + +<br> +<p> author, and additional characters may be used to + +<br> +<p> indicate hypertext links; OR + +<br> +<br> +<br> +<p> [*] The etext may be readily converted by the reader at + +<br> +<p> no expense into plain ASCII, EBCDIC or equivalent + +<br> +<p> form by the program that displays the etext (as is + +<br> +<p> the case, for instance, with most word processors); + +<br> +<p> OR + +<br> +<br> +<br> +<p> [*] You provide, or agree to also provide on request at + +<br> +<p> no additional cost, fee or expense, a copy of the + +<br> +<p> etext in its original plain ASCII form (or in EBCDIC + +<br> +<p> or other equivalent proprietary form). + +<br> +<br> +<br> +<p>[2] Honor the etext refund and replacement provisions of this + +<br> +<p> "Small Print!" statement. + +<br> +<br> +<br> +<p>[3] Pay a trademark license fee to the Project of 20% of the + +<br> +<p> net profits you derive calculated using the method you + +<br> +<p> already use to calculate your applicable taxes. If you + +<br> +<p> don't derive profits, no royalty is due. Royalties are + +<br> +<p> payable to "Project Gutenberg Association/Carnegie-Mellon + +<br> +<p> University" within the 60 days following each + +<br> +<p> date you prepare (or were legally required to prepare) + +<br> +<p> your annual (or equivalent periodic) tax return. + +<br> +<br> +<br> +<p>WHAT IF YOU *WANT* TO SEND MONEY EVEN IF YOU DON'T HAVE TO? + +<br> +<p>The Project gratefully accepts contributions in money, time, + +<br> +<p>scanning machines, OCR software, public domain etexts, royalty + +<br> +<p>free copyright licenses, and every other sort of contribution + +<br> +<p>you can think of. Money should be paid to "Project Gutenberg + +<br> +<p>Association / Carnegie-Mellon University". + +<br> +<br> +<br> +<p>*END*THE SMALL PRINT! FOR PUBLIC DOMAIN ETEXTS*Ver.04.29.93*END* + +<br> +<br> +<br> +<br> +<br> +<br> +<br> +<br> +<br> +<br> +<br> +<p>This etext was prepared by Sue Asscher <asschers@cyberalink.com.au> + +<br> +<br> +<br> +<br> +<br> +<br> +<br> +<br> + +<h2>Edmond Rostand</h2> + +<br> +<br> +<br> +<h1>CYRANO DE BERGERAC</h1> + +<br> +<br> +<br> +<p>Comédie Héroïque en Cinq Actes + +<br> +<p>en vers + +<br> +<br> +<br> +<p>Représentée à Paris, sur le Théâtre de la Porte-Saint-Martin + +<br> +<p>le 28 décembre 1897 + +<br> +<br> +<br> +<p> C'est à l'âme de CYRANO que je voulais dédier ce poème. + +<br> +<p> Mais puisqu'elle a passé en vous, COQUELIN, c'est à vous + +<p>que je le dédie. + +<br> +<p> E. R. + +<br> +<p>Personnages: + +<br> +<p>CYRANO DE BERGERAC + +<br> +<p>CHRISTIAN DE NEUVILLETTE + +<br> +<p>COMTE DE GUICHE + +<br> +<p>RAGUENEAU + +<br> +<p>LE BRET + +<br> +<p>CARBON DE CASTEL-JALOUX + +<br> +<p>LES CADETS + +<br> +<p>LIGNIÈRE + +<br> +<p>DE VALVERT + +<br> +<p>UN MARQUIS + +<br> +<p>DEUXIÈME MARQUIS + +<br> +<p>TROISIÈME MARQUIS + +<br> +<p>MONTFLEURY + +<br> +<p>BELLEROSE + +<br> +<p>JODELET + +<br> +<p>CUIGY + +<br> +<p>BRISSAILLE + +<br> +<p>UN FACHEUX + +<br> +<p>UN MOUSQUETAIRE + +<br> +<p>UN AUTRE + +<br> +<p>UN OFFICIER ESPAGNOL + +<br> +<p>UN CHEVAU-LÉGER + +<br> +<p>LE PORTIER + +<br> +<p>UN BOURGEOIS + +<br> +<p>SON FILS + +<br> +<p>UN TIRE-LAINE + +<br> +<p>UN SPECTATEUR + +<br> +<p>UN GARDE + +<br> +<p>BERTRANDOU LE FIFRE + +<br> +<p>LE CAPUCIN + +<br> +<p>DEUX MUSICIENS + +<br> +<p>LES POÈTES + +<br> +<p>LES PATISSIERS + +<br> +<p>ROXANE + +<br> +<p>SOEUR MARTHE + +<br> +<p>LISE + +<br> +<p>LA DISTRIBUTRICE + +<br> +<p>MÈRE MARGUERITE DE JÉSUS + +<br> +<p>LA DUÈGNE + +<br> +<p>SOEUR CLAIRE + +<br> +<p>UNE COMÉDIENNE + +<br> +<p>LA SOUBRETTE + +<br> +<p>LES PAGES + +<br> +<p>LA BOUQUETIÈRE + +<br> +<p>La foule, bourgeois, marquis, mousquetaires, tire-laine, pâtissiers, poètes, +cadets gascons, comédiens, violons, pages, enfants, soldats, espagnols, +spectateurs, spectatrices, précieuses, comédiennes, bourgeoises, religieuses, +etc. + +<br> +<p>(Les quatre premiers actes en 1640, le cinquième en 1655.) + +<br> +<br> +<br> +<p>Acte I. + +<br> +<p>Une Représentation à l'Hôtel de Bourgogne. + +<br> +<p>La salle de l'Hôtel de Bourgogne, en 1640. Sorte de hangar de jeu de paume +aménagé et embelli pour des représentations. + +<br> +<p>La salle est un carré long; on la voit en biais, de sorte qu'un de ses côtés +forme le fond qui part du premier plan, à droite, et va au dernier plan, à +gauche, faire angle avec la scène, qu'on aperçoit en pan coupé. + +<br> +<p>Cette scène est encombrée, des deux côtés, le long des coulisses, par des +banquettes. Le rideau est formé par deux tapisseries qui peuvent s'écarter. +Au-dessus du manteau d'Arlequin, les armes royales. On descend de l'estrade +dans la salle par de larges marches. De chaque côté de ces marches, la place +des violons. Rampe de chandelles. + +<br> +<p>Deux rangs superposés de galeries latérales: le rang supérieur est divisé en +loges. Pas de sièges au parterre, qui est la scène même du théâtre; au fond +de ce parterre, c'est-à-dire à droite, premier plan, quelques bancs formant +gradins et, sous un escalier qui monte vers des places supérieures, et dont on +ne voit que le départ, une sorte de buffet orné de petits lustres, de vases +fleuris, de verres de cristal, d'assiettes de gâteaux, de flacons, etc. + +<br> +<p>Au fond, au milieu, sous la galerie de loges, l'entrée du théâtre. Grande +porte qui s'entre-bâille pour laisser passer les spectateurs. Sur les +battants de cette porte, ainsi que dans plusieurs coins et au-dessus du +buffet, des affiches rouges sur lesquelles on lit: <em>La Clorise</em>. + +<br> +<p>Au lever du rideau, la salle est dans une demi-obscurité, vide encore. Les +lustres sont baissés au milieu du parterre, attendant d'être allumés. + +<br> +<br> +<br> +<p>Scène 1.I. + +<br> +<p>Le public, qui arrive peu à peu. Cavaliers, bourgeois, laquais, pages, tire-laine, le portier, etc., puis les marquis, Cuigy, Brissaille, la +distributrice, les violons, etc. + +<br> +<p>(On entend derrière la porte un tumulte de voix, puis un cavalier entre +brusquement.) + +<br> +<p>LE PORTIER (le poursuivant): + +<p> Holà! vos quinze sols! + +<br> +<p>LE CAVALIER: + +<p> J'entre gratis! + +<br> +<p>LE PORTIER: + +<p> Pourquoi? + +<br> +<p>LE CAVALIER: + +<p> Je suis chevau-léger de la maison du Roi! + +<br> +<p>LE PORTIER (à un autre cavalier qui vient d'entrer): + +<p> Vous? + +<br> +<p>DEUXIÈME CAVALIER: + +<p> Je ne paye pas! + +<br> +<p>LE PORTIER: + +<p> Mais. . . + +<br> +<p>DEUXIÈME CAVALIER: + +<p> Je suis mousquetaire. + +<br> +<p>PREMIER CAVALIER (au deuxième): + +<p> On ne commence qu'à deux heures. Le parterre + +<p> Est vide. Exerçons-nous au fleuret. + +<br> +<p>(Ils font des armes avec des fleurets qu'ils ont apportés.) + +<br> +<p>UN LAQUAIS (entrant): + +<p> Pst. . .Flanquin. . .! + +<br> +<p>UN AUTRE (déjà arrivé): + +<p> Champagne?. . . + +<br> +<p>LE PREMIER (lui montrant des jeux qu'il sort de son pourpoint): + +<p> Cartes. Dés. + +<p>(Il s'assied par terre): + +<p> Jouons. + +<br> +<p>LE DEUXIÈME (même jeu): + +<p> Oui, mon coquin. + +<br> +<p>PREMIER LAQUAIS (tirant de sa poche un bout de chandelle qui'il allume et +colle par terre): + +<p> J'ai soustrait à mon maître un peu de luminaire. + +<br> +<p>UN GARDE (à une bouquetière qui s'avance): + +<p> C'est gentil de venir avant que l'on n'éclaire!. . . + +<br> +<p>(Il lui prend la taille.) + +<br> +<p>UN DES BRETTEURS (recevant un coup de fleuret): + +<p> Touche! + +<br> +<p>UN DES JOUEURS: + +<p> Trèfle! + +<br> +<p>LE GARDE (poursuivant la fille): + +<p> Un baiser! + +<br> +<p>LA BOUQUETIÈRE (se dégageant): + +<p> On voit!. . . + +<br> +<p>LE GARDE (l'entraînant dans les coins sombres): + +<p> Pas de danger! + +<br> +<p>UN HOMME (s'asseyant par terre avec d'autres porteurs de provisions de +bouche): + +<p> Lorsqu'on vient en avance, on est bien pour manger. + +<br> +<p>UN BOURGEOIS (conduisant son fils): + +<p> Plaçons-nous là, mon fils. + +<br> +<p>UN JOUEUR: + +<p> Brelan d'as! + +<br> +<p>UN HOMME (tirant une bouteille de sous son manteau et s'asseyant aussi): + +<p> Un ivrogne + +<p> Doit boire son bourgogne. . . + +<p>(il boit): + +<p> à l'hôtel de Bourgogne! + +<br> +<p>LE BOURGEOIS (à son fils): + +<p> Ne se croirait-on pas en quelque mauvais lieu? + +<p>(Il montre l'ivrogne du bout de sa canne): + +<p> Buveurs. . . + +<p>(En rompant, un des cavaliers le bouscule): + +<p> Bretteurs! + +<p>(Il tombe au milieu des joueurs): + +<p> Joueurs! + +<br> +<p>LE GARDE (derrière lui, lutinant toujours la femme): + +<p> Un baiser! + +<br> +<p>LE BOURGEOIS (éloignant vivement son fils): + +<p> Jour de Dieu! + +<p> --Et penser que c'est dans une salle pareille + +<p> Qu'on joua du Rotrou, mon fils. + +<br> +<p>LE JEUNE HOMME: + +<p> Et du Corneille! + +<br> +<p>UNE BANDE DE PAGES (se tenant par la main, entre en farandole et chante): + +<p> Tra la la la la la la la la la la lère. . . + +<br> +<p>LE PORTIER (sévèrement aux pages): + +<p> Les pages, pas de farce!. . . + +<br> +<p>PREMIER PAGE (avec une dignité blessée): + +<p> Oh! Monsieur! ce soupçon!. . . + +<p>(Vivement au deuxième, dès que le portier a tourné le dos): + +<p> As-tu de la ficelle? + +<br> +<p>LE DEUXIÈME: + +<p> Avec un hameçon. + +<br> +<p>PREMIER PAGE: + +<p> On pourra de là-haut pêcher quelque perruque. + +<br> +<p>UN TIRE-LAINE (groupant autour de lui plusieurs hommes de mauvaise mine): + +<p> Or çà, jeunes escrocs, venez qu'on vous éduque: + +<p> Puis donc que vous volez pour la première fois. . . + +<br> +<p>DEUXIÈME PAGE (criant à d'autres pages déjà placés aux galeries supérieures): + +<p> Hep! Avez-vous des sarbacanes? + +<br> +<p>TROISIÈME PAGE (d'en haut): + +<p> Et des pois! + +<br> +<p>(Il souffle et les crible de pois.) + +<br> +<p>LE JEUNE HOMME (à son père): + +<p> Que va-t-on nous jouer? + +<br> +<p>LE BOURGEOIS: + +<p> <em>Clorise</em>. + +<br> +<p>LE JEUNE HOMME: + +<p> De qui est-ce? + +<br> +<p>LE BOURGEOIS: + +<p> De monsieur Balthazar Baro. C'est une pièce!. . . + +<br> +<p>(Il remonte au bras de son fils.) + +<br> +<p>LE TIRE-LAINE (à ses acolytes): + +<p> . . .La dentelle surtout des canons, coupez-la! + +<br> +<p>UN SPECTATEUR (à un autre, lui montrant une encoignure élevée): + +<p> Tenez, à la première du <em>Cid</em>, j'étais là! + +<br> +<p>LE TIRE-LAINE (faisant avec ses doigts le geste de subtiliser): + +<p> Les montres. . . + +<br> +<p>LE BOURGEOIS (redescendant, à son fils): + +<p> Vous verrez des acteurs très illustres. . . + +<br> +<p>LE TIRE-LAINE (faisant le geste de tirer par petites secousses furtives): + +<p> Les mouchoirs. . . + +<br> +<p>LE BOURGEOIS: + +<p> Montfleury. . . + +<br> +<p>QUELQU'UN (criant de la galerie supérieure): + +<p> Allumez donc les lustres! + +<br> +<p>LE BOURGEOIS: + +<p> . . .Bellerose, L'Epy, la Beaupré, Jodelet! + +<br> +<p>UN PAGE (au parterre): + +<p> Ah! voici la distributrice! + +<br> +<p>LA DISTRIBUTRICE (paraissant derrière le buffet): + +<p> Oranges, lait, + +<p> Eau de frambroise, aigre de cèdre! + +<br> +<p>(Brouhaha à la porte.) + +<br> +<p>UNE VOIX DE FAUSSET: + +<p> Place, brutes! + +<br> +<p>UN LAQUAIS (s'étonnant): + +<p> Les marquis!. . .au parterre?. . . + +<br> +<p>UN AUTRE LAQUAIS: + +<p> Oh! pour quelques minutes. + +<br> +<p>(Entre une bande de petits marquis.) + +<br> +<p>UN MARQUIS (voyant la salle à moitié vide): + +<p> Hé quoi! Nous arrivons ainsi que les drapiers, + +<p> Sans déranger les gens? sans marcher sur les pieds? + +<p> Ah, fi! fi! fi! + +<p>(Is se trouve devant d'autres gentilshommes entrés peu avant): + +<p> Cuigy! Brissaille! + +<br> +<p>(Grandes embrassades.) + +<br> +<p>CUIGY: + +<p> Des fidèles!. . . + +<p> Mais oui, nous arrivons devant que les chandelles. . . + +<br> +<p>LE MARQUIS: + +<p> Ah, ne m'en parlez pas! Je suis dans une humeur. . . + +<br> +<p>UN AUTRE: + +<p> Console-toi, marquis, car voici l'allumeur! + +<br> +<p>LA SALLE (saluant l'entrée de l'allumeur): + +<p> Ah!. . . + +<br> +<p>(On se groupe autour des lustres qu'il allume. Quelques personnes ont pris +place aux galeries. Lignière entre au parterre, donnant le bras à Christian +de Neuvillette. Lignière, un peu débraillé, figure d'ivrogne distingué. +Christian, vêtu élégamment, mais d'une façon un peu démodée, paraît préoccupé +et regarde les loges.) + +<br> +<br> +<br> +<p>Scène 1.II. + +<br> +<p>Les mêmes, Christian, Lignière, puis Ragueneau et Le Bret. + +<br> +<p>CUIGY: + +<p> Lignière! + +<br> +<p>BRISSAILLE (riant): + +<p> Pas encor gris!. . . + +<br> +<p>LIGNIÈRE (bas à Christian): + +<p> Je vous présente? + +<p>(Signe d'assentiment de Christian): + +<p> Baron de Neuvillette. + +<br> +<p>(Saluts.) + +<br> +<p>LA SALLE (acclamant l'ascension du premier lustre allumé): + +<p> Ah! + +<br> +<p>CUIGY (à Brissaille, en regardant Christian): + +<p> La tête est charmante. + +<br> +<p>PREMIER MARQUIS (qui a entendu): + +<p> Peuh!. . . + +<br> +<p>LIGNIÈRE (présentant à Christian): + +<p> Messieurs de Cuigy, de Brissaille. . . + +<br> +<p>CHRISTIAN (s'inclinant): + +<p> Enchanté!. . . + +<br> +<p>PREMIER MARQUIS (au deuxième): + +<p> Il est assez joli, mais n'est pas ajusté + +<p> Au dernier goût. + +<br> +<p>LIGNIÈRE (à Cuigy): + +<p> Monsieur débarque de Touraine. + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Oui, je suis à Paris depuis vingt jours à peine. + +<p> J'entre aux gardes demain, dans les Cadets. + +<br> +<p>PREMIER MARQUIS (regardant les personnes qui entrent dans les loges): + +<p> Voilà + +<p> La présidente Aubry! + +<br> +<p>LA DISTRIBUTRICE: + +<p> Oranges, lait. . . + +<br> +<p>LES VIOLONS (s'accordant): + +<p> La. . .la. . . + +<br> +<p>CUIGY (à Christian, lui désignant la salle qui se garnit): + +<p> Du monde! + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Eh, oui, beaucoup, + +<br> +<p>PREMIER MARQUIS: + +<p> Tout le bel air! + +<br> +<p>(Ils nomment les femmes à mesure qu'elles entrent, très parées, dans les +loges. Envois de saluts, réponses de sourires.) + +<br> +<p>DEUXIÈME MARQUIS: + +<p> Mesdames + +<p> De Guéméné. . . + +<br> +<p>CUIGY: + +<p> De Bois-Dauphin. . . + +<br> +<p>PREMIER MARQUIS: + +<p> Que nous aimâmes. . . + +<br> +<p>BRISSAILLE: + +<p> De Chavigny. . . + +<br> +<p>DEUXIÈME MARQUIS: + +<p> Qui de nos coeurs va se jouant! + +<br> +<p>LIGNIÈRE: + +<p> Tiens, monsieur de Corneille est arrivé de Rouen. + +<br> +<p>LE JEUNE HOMME (à son père): + +<p> L'Académie est là? + +<br> +<p>LE BOURGEOIS: + +<p> Mais. . .j'en vois plus d'un membre; + +<p> Voici Boudu, Boissat, et Cureau de la Chambre; + +<p> Porchères, Colomby, Bourzeys, Bourdon, Arbaud. . . + +<p> Tous ces noms dont pas un ne mourra, que c'est beau! + +<br> +<p>PREMIER MARQUIS: + +<p> Attention! nos précieuses prennent place: + +<p> Barthénoïde, Urimédonte, Cassandace, + +<p> Félixérie. . . + +<br> +<p>DEUXIÈME MARQUIS (se pâmant): + +<p> Ah! Dieu! leurs surnoms sont exquis! + +<p> Marquis, tu les sais tous? + +<br> +<p>PREMIER MARQUIS: + +<p> Je les sais tous, marquis! + +<br> +<p>LIGNIÈRE (prenant Christian à part): + +<p> Mon cher, je suis entré pour vous rendre service: + +<p> La dame ne vient pas. Je retourne à mon vice! + +<br> +<p>CHRISTIAN (suppliant): + +<p> Non!. . .Vous, qui chansonnez et la ville et la cour, + +<p> Restez: vous me direz pour qui je meurs d'amour. + +<br> +<p>LE CHEF DES VIOLONS (frappant sur son pupitre, avec son archet): + +<p> Messieurs les violons!. . . + +<br> +<p>(Il lève son archet.) + +<br> +<p>LA DISTRIBUTRICE: + +<p> Macarons, citronnée. . . + +<br> +<p>(Les violons commencent à jouer.) + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> J'ai peur qu'elle ne soit coquette et raffinée, + +<p> Je n'ose lui parler car je n'ai pas d'esprit. + +<p> Le langage aujourd'hui qu'on parle et qu'on écrit, + +<p> Me trouble. Je ne suis qu'un bon soldat timide. + +<p> --Elle est toujours à droite, au fond: la loge vide. + +<br> +<p>LIGNIÈRE (faisant mine de sortir): + +<p> Je pars. + +<br> +<p>CHRISTIAN (le retenant encore): + +<p> Oh! non, restez! + +<br> +<p>LIGNIÈRE: + +<p> Je ne peux. D'Assoucy + +<p> M'attend au cabaret. On meurt de soif, ici. + +<br> +<p>LA DISTRIBUTRICE (passant devant lui avec un plateau): + +<p> Orangeade? + +<br> +<p>LIGNIÈRE: + +<p> Fi! + +<br> +<p>LA DISTRIBUTRICE: + +<p> Lait? + +<br> +<p>LIGNIÈRE: + +<p> Pouah! + +<br> +<p>LA DISTRIBUTRICE: + +<p> Rivesalte? + +<br> +<p>LIGNIÈRE: + +<p> Halte! + +<p>(A Christian): + +<p> Je reste encore un peu.--Voyons ce rivesalte? + +<br> +<p>(Il s'assied près du buffet. La distributrice lui verse du rivesalte.) + +<br> +<p>CRIS (dans le public à l'entrée d'un petit homme grassouillet et réjoui): + +<p> Ah! Ragueneau!. . . + +<br> +<p>LIGNIÈRE (à Christian): + +<p> Le grand rôtisseur Ragueneau. + +<br> +<p>RAGUENEAU (costume de pâtissier endimanché, s'avançant vivement vers +Lignière): + +<p> Monsieur, avez-vous vu monsieur de Cyrano? + +<br> +<p>LIGNIÈRE (présentant Ragueneau à Christian): + +<p> Le pâtissier des comédiens et des poètes! + +<br> +<p>RAGUENEAU (se confondant): + +<p> Trop d'honneur. . . + +<br> +<p>LIGNIÈRE: + +<p> Taisez-vous, Mécène que vous êtes! + +<br> +<p>RAGUENEAU: + +<p> Oui, ces messieurs chez moi se servent. . . + +<br> +<p>LIGNIÈRE: + +<p> A crédit. + +<p> Poète de talent lui-même. . . + +<br> +<p>RAGUENEAU: + +<p> Ils me l'ont dit. + +<br> +<p>LIGNIÈRE: + +<p> Fou de vers! + +<br> +<p>RAGUENEAU: + +<p> Il est vrai que pour une odelette. . . + +<br> +<p>LIGNIÈRE: + +<p> Vous donnez une tarte. . . + +<br> +<p>RAGUENEAU: + +<p> Oh! une tartelette! + +<br> +<p>LIGNIÈRE: + +<p> Brave homme, il s'en excuse! Et pour un triolet + +<p> Ne donnâtes-vous pas?. . . + +<br> +<p>RAGUENEAU: + +<p> Des petits pains! + +<br> +<p>LIGNIÈRE (sévèrement): + +<p> Au lait. + +<p> --Et le théâtre, vous l'aimez? + +<br> +<p>RAGUENEAU: + +<p> Je l'idolâtre. + +<br> +<p>LIGNIÈRE: + +<p> Vous payez en gâteaux vos billets de théâtre! + +<p> Votre place, aujourd'hui, là, voyons, entre nous, + +<p> Vous a coûté combien? + +<br> +<p>RAGUENEAU: + +<p> Quatre flans. Quinze choux. + +<p>(Il regarde de tous côtés): + +<p> Monsieur de Cyrano n'est pas là? Je m'étonne. + +<br> +<p>LIGNIÈRE: + +<p> Pourquoi? + +<br> +<p>RAGUENEAU: + +<p> Montfleury joue! + +<br> +<p>LIGNIÈRE: + +<p> En effet, cette tonne + +<p> Va nous jouer ce soir le rôle de Phédon. + +<p> Qu'importe à Cyrano? + +<br> +<p>RAGUENEAU: + +<p> Mais vous ignorez donc? + +<p> Il fit à Montfleury, messieurs, qu'il prit en haine, + +<p> Défense, pour un mois, de reparaître en scène. + +<br> +<p>LIGNIÈRE (qui en est à son quatrième petit verre): + +<p> Eh bien? + +<br> +<p>RAGUENEAU: + +<p> Montfleury joue! + +<br> +<p>CUIGY (qui s'est rapproché de son groupe): + +<p> Il n'y peut rien. + +<br> +<p>RAGUENEAU: + +<p> Oh! oh! + +<p> Moi, je suis venu voir! + +<br> +<p>PREMIER MARQUIS: + +<p> Quel est ce Cyrano? + +<br> +<p>CUIGY: + +<p> C'est un garcon versé dan les colichemardes. + +<br> +<p>DEUXIÈME MARQUIS: + +<p> Noble? + +<br> +<p>CUIGY: + +<p> Suffisamment. Il est cadet aux gardes. + +<p>(Montrant un gentilhomme qui va et vient dans la salle comme s'il cherchait +quelqu'un): + +<p> Mais son ami Le Bret peut vous dire. . . + +<p>(Il appelle): + +<p> Le Bret! + +<p>(Le Bret descend vers eux): + +<p> Vous cherchez Bergerac? + +<br> +<p>LE BRET: + +<p> Oui, je suis inquiet!. . . + +<br> +<p>CUIGY: + +<p> N'est-ce pas que cet homme est des moins ordinaires? + +<br> +<p>LE BRET (avec tendresse): + +<p> Ah, c'est le plus exquis des êtres sublunaires! + +<br> +<p>RAGUENEAU: + +<p> Rimeur! + +<br> +<p>CUIGY: + +<p> Bretteur! + +<br> +<p>BRISSAILLE: + +<p> Physicien! + +<br> +<p>LE BRET: + +<p> Musicien! + +<br> +<p>LIGNIÈRE: + +<p> Et quel aspect hétéroclite que le sien! + +<br> +<p>RAGENEAU: + +<p> Certes, je ne crois pas que jamais nous le peigne + +<p> Le solennel monsieur Philippe de Champaigne; + +<p> Mais bizarre, excessif, extravagant, falot, + +<p> Il eût fourni, je pense, à feu Jacques Callot + +<p> Le plus fol spadassin à mettre entre ses masques: + +<p> Feutre à panache triple et pourpoint à six basques, + +<p> Cape que par derrière, avec pompe, l'estoc + +<p> Lève, comme une queue insolente de coq, + +<p> Plus fier que tous les Artabans dont la Gascogne + +<p> Fut et sera toujours l'alme Mère Gigogne, + +<p> Il promène, en sa fraise à la Pulcinella, + +<p> Un nez!. . .Ah! messeigneurs, quel nez que ce nez-là!. . . + +<p> On ne peut voir passer un pareil nasigère + +<p> Sans s'écrier: 'Oh! non, vraiment, il exagère!' + +<p> Puis on sourit, on dit: 'Il va l'enlever. . .' Mais + +<p> Monsieur de Bergerac ne l'enlève jamais. + +<br> +<p>LE BRET (hochant la tête): + +<p> Il le porte,--et pourfend quiconque le remarque! + +<br> +<p>RAGUENEAU (fièrement): + +<p> Son glaive est la moitié des ciseaux de la Parque! + +<br> +<p>PREMIER MARQUIS (haussant les épaules): + +<p> Il ne viendra pas! + +<br> +<p>RAGUENEAU: + +<p> Si!. . .Je parie un poulet + +<p> A la Ragueneau! + +<br> +<p>LE MARQUIS (riant): + +<p> Soit! + +<br> +<p>(Rumeurs d'admiration dan la salle. Roxane vient de paraître dans sa loge. +Elle s'assied sur le devant, sa duègne prend place au fond. Christian, occupé +à payer la distributrice, ne regarde pas.) + +<br> +<p>DEUXIÈME MARQUIS (avec des petit cris): + +<p> Ah, messieurs! mais elle est + +<p> Épouvantablement ravissante! + +<br> +<p>PREMIER MARQUIS: + +<p> Une pêche + +<p> Qui sourirait avec une fraise! + +<br> +<p>DEUXIÈME MARQUIS: + +<p> Et si fraîche + +<p> Qu'on pourrait, l'approchant, prendre un rhume de coeur! + +<br> +<p>CHRISTIAN (lève la tête, aperçoit Roxane, et saisit vivement Lignière par le +bras): + +<p> C'est elle! + +<br> +<p>LIGNIÈRE (regardant): + +<p> Ah! c'est elle?. . . + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Oui. Dites vite. J'ai peur. + +<br> +<p>LIGNIÈRE (dégustant son rivesalte à petits coups): + +<p> Magdaleine Robin, dite Roxane.--Fine. + +<p> Précieuse. + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Hélas! + +<br> +<p>LIGNIÈRE: + +<p> Libre. Orpheline. Cousine + +<p> De Cyrano,--dont on parlait. . . + +<br> +<p>(A ce moment, un seigneur très élégant, le cordon blue en sautoir, entre dans +la loge et, debout, cause un instant avec Roxane.) + +<br> +<p>CHRISTIAN (tressaillant): + +<p> Cet homme?. . . + +<br> +<p>LIGNIÈRE (qui commence à être gris, clignant de l'oeil): + +<p> Hé! hé!. . . + +<p> --Comte de Guiche. Épris d'elle. Mais marié + +<p> A la nièce d'Armand de Richelieu. Désire + +<p> Faire épouser Roxane à certain triste sire, + +<p> Un monsieur de Valvert, vicomte. . .et complaisant. + +<p> Elle n'y souscrit pas, mais de Guiche est puissant: + +<p> Il peut persécuter une simple bourgeoise. + +<p> D'ailleurs j'ai dévoilé sa manoeuvre sournoise + +<p> Dans une chanson qui. . .Ho! il doit m'en vouloir! + +<p> --La fin était méchante. . .Écoutez. . . + +<br> +<p>(Il se lève en titubant, le verre haut, prêt a chanter.) + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Non. Bonsoir. + +<br> +<p>LIGNIÈRE: + +<p> Vous allez? + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Chez monsieur de Valvert! + +<br> +<p>LIGNIÈRE: + +<p> Prenez garde: + +<p> C'est lui qui vous tuera! + +<p>(Lui désignant du coin de l'oeil Roxane): + +<p> Restez. On vous regarde. + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> C'est vrai! + +<br> +<p>(Il reste en contemplation. Le groupe de tire-laine, à partir de ce moment, +le voyant la tête en l'air et bouche bée, se rapproche de lui.) + +<br> +<p>LIGNIÈRE: + +<p> C'est moi qui pars. J'ai soif! Et l'on m'attend + +<p> --Dans les tavernes! + +<br> +<p>(Il sort, zigzaguant.) + +<br> +<p>LE BRET (qui a fait le tour de la salle, revenant vers Ragueneau, d'une voix +rassurée): + +<p> Pas de Cyrano. + +<br> +<p>RAGUENEAU (incrédule): + +<p> Pourtant. . . + +<br> +<p>LE BRET: + +<p> Ah! je veux espérer qu'il n'a pas vu l'affiche! + +<br> +<p>LA SALLE: + +<p> Commencez! Commencez! + +<br> +<br> +<br> +<p>Scène 1.III. + +<br> +<p>Les mêmes, moins Lignière; De Guiche, Valvert, puis Montfleury. + +<br> +<p>UN MARQUIS (voyant de Guiche, qui descend de la loge de Roxane, traverse le +parterre, entouré de seigneurs obséquieux, parmi lesquels le vicomte de +Valvert): + +<p> Quelle cour, ce de Guiche! + +<br> +<p>UN AUTRE: + +<p> Fi!. . .Encore un Gascon! + +<br> +<p>LE PREMIER: + +<p> Le Gascon souple et froid, + +<p> Celui qui réussit!. . .Saluons-le, crois-moi. + +<br> +<p>(Ils vont vers de Guiche.) + +<br> +<p>DEUXIÈME MARQUIS: + +<p> Les beaux rubans! Quelle couleur, comte de Guiche? + +<p> <em>Baise-moi-ma-mignonne</em> ou bien <em>Ventre-de-biche</em>? + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> C'est couleur <em>Espagnol malade</em>. + +<br> +<p>PREMIER MARQUIS: + +<p> La couleur + +<p> Ne ment pas, car bientôt, grâce à votre valeur, + +<p> L'Espagnol ira mal, dans les Flandres! + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> Je monte + +<p> Sur scène. Venez-vous? + +<p>(Il se dirige, suivi de tous les marquis et gentilshommes, vers le théâtre. +Il se retourne et appelle): + +<p> Viens, Valvert! + +<br> +<p>CHRISTIAN (qui les écoute et les observe, tressaille en entendant ce nom): + +<p> Le vicomte! + +<p> Ah! je vais lui jeter à la face mon. . . + +<p>(Il met la main dans sa poche, et y rencontre celle d'un tire-laine en train +de le dévaliser. Il se retourne): + +<p> Hein? + +<br> +<p>LE TIRE-LAINE: + +<p> Ay!. . . + +<br> +<p>CHRISTIAN (sans le lâcher): + +<p> Je cherchais un gant! + +<br> +<p>LE TIRE-LAINE (avec un sourire piteux): + +<p> Vous trouvez une main. + +<p>(Changeant de ton, bas et vite): + +<p> Lâchez-moi. Je vous livre un secret. + +<br> +<p>CHRISTIAN (le tenant toujours): + +<p> Quel? + +<br> +<p>LE TIRE-LAINE: + +<p> Lignière. . . + +<p> Qui vous quitte. . . + +<br> +<p>CHRISTIAN (de même): + +<p> Eh! bien? + +<br> +<p>LE TIRE-LAINE: + +<p> . . .touche à son heure dernière. + +<p> Une chanson qu'il fit blessa quelqu'un de grand, + +<p> Et cent hommes--j'en suis--ce soir sont postés!. . . + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Cent! + +<p> Par qui? + +<br> +<p>LE TIRE-LAINE: + +<p> Discrétion. . . + +<br> +<p>CHRISTIAN (haussant les épaules): + +<p> Oh! + +<br> +<p>LE TIRE-LAINE (avec beaucoup de dignité): + +<p> Professionnelle! + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Où seront-ils postés? + +<br> +<p>LE TIRE-LAINE: + +<p> A la porte de Nesle. + +<p> Sur son chemin. Prévenez-le! + +<br> +<p>CHRISTIAN (qui lui lâche enfin le poignet): + +<p> Mais où le voir! + +<br> +<p>LE TIRE-LAINE: + +<p> Allez courir tous les cabarets: <em>le Pressoir</em> + +<p><em> D'Or, la Pomme de Pin, la Ceinture qui craque,</em> + +<p><em> Les Deux Torches, les Trois Entonnoirs</em>,--et dans chaque, + +<p> Laissez un petit mot d'écrit l'avertissant. + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Oui, je cours! Ah! les gueux! Contre un seul homme, cent! + +<p>(Regardant Roxane avec amour): + +<p> La quitter. . .elle! + +<p>(Avec fureur, Valvert): + +<p> Et lui!. . .--Mais il faut que je sauve + +<p> Lignière!. . . + +<br> +<p>(Il sort en courant.--De Guiche, le vicomte, les marquis, tous les +gentilshommes ont disparu derrière le rideau pour prendre place sur les +banquettes de la scène. Le parterre est complètement rempli. Plus une place +vide aux galeries et aux loges.) + +<br> +<p>LA SALLE: + +<p> Commencez. + +<br> +<p>UN BOURGEOIS (dont la perruque s'envole au bout d'une ficelle, pêchée par un +page de la galerie supérieure): + +<p> Ma perruque! + +<br> +<p>CRIS DE JOIE: + +<p> Il est chauve!. . . + +<p> Bravo, les pages!. . .Ha! ha! ha!. . . + +<br> +<p>LE BOURGEOIS (furieux, montrant le poing): + +<p> Petit gredin! + +<br> +<p>RIRES ET CRIS (qui commencent très fort et vont décroissant): + +<p> Ha! ha! ha! ha! ha! ha! + +<br> +<p>(Silence complet.) + +<br> +<p>LE BRET (étonné): + +<p> Ce silence soudain?. . . + +<p>(Un spectateur lui parle bas): + +<p> Ah? + +<br> +<p>LE SPECTATEUR: + +<p> La chose me vient d'être certifiée. + +<br> +<p>MURMURES (qui courent): + +<p> Chut!--Il paraît?. . .--Non!. . .--Si1--Dans la loge grillée.-- + +<p> Le Cardinal!--Le Cardinal?--Le Cardinal! + +<br> +<p>UN PAGE: + +<p> Ah! diable, on ne va pas pouvoir se tenir mal!. . . + +<br> +<p>(On frappe sur la scène. Tout le monde s'immobilise. Attente.) + +<br> +<p>LA VOIX D'UN MARQUIS (dans le silence, derrière le rideau): + +<p> Mouchez cette chandelle! + +<br> +<p>UN AUTRE MARQUIS (passant la tête par la fente du rideau): + +<p> Une chaise! + +<br> +<p>(Une chaise est passée, de main en main, au-dessus des têtes. Le marquis la +prend et disparaît, non sans avoir envoyé quelques baisers aux loges.) + +<br> +<p>UN SPECTATEUR: + +<p> Silence! + +<br> +<p>(On refrappe les trois coups. Le rideau s'ouvre. Tableau. Les marquis assis +sur les côtés, dans des poses insolentes. Toile de fond représentant un décor +bleuâtre de pastorale. Quatre petits lustres de cristal éclairent la scène. +Les violons jouent doucement.) + +<br> +<p>LE BRET (à Ragueneau, bas): + +<p> Montfleury entre en scène? + +<br> +<p>RAGUENEAU (bas aussi): + +<p> Oui, c'est lui qui commence. + +<br> +<p>LE BRET: + +<p> Cyrano n'est pas là. + +<br> +<p>RAGUENEAU: + +<p> J'ai perdu mon pari. + +<br> +<p>LE BRET: + +<p> Tant mieux! tant mieux! + +<br> +<p>(On entend un air de musette, et Montfleury paraît en scène, énorme, dans un +costume de berger de pastorale, un chapeau garni de roses penché sur +l'oreille, et soufflant dans une cornemuse enrubannée.) + +<br> +<p>LE PARTERRE (applaudissant): + +<p> Bravo, Montfleury! Montfleury! + +<br> +<p>MONTFLEURY (après avoir salué, jouant le rôle de Phédon): + +<p> <em>Heureux qui loin des cours, dans un lieu solitaire,</em> + +<p><em> Se prescrit à soi-même un exil volontaire,</em> + +<p><em> Et qui, lorsque Zéphire a soufflé sur les bois. . .</em> + +<br> +<p>UNE VOIX (au milieu du parterre): + +<p> Coquin, ne t'ai-je pas interdit pour un mois? + +<br> +<p>(Stupeur. Tout le monde se retourne. Murmures.) + +<br> +<p>VOIX DIVERSES: + +<p> Hein?--Quoi?--Qu'est-ce?. . . + +<br> +<p>(On se lève dans les loges, pour voir.) + +<br> +<p>CUIGY: + +<p> C'est lui! + +<br> +<p>LE BRET (terrifié): + +<p> Cyrano! + +<br> +<p>LA VOIX: + +<p> Roi des pitres! + +<p> Hors de scène a l'instant! + +<br> +<p>TOUTE LA SALLE (indignée): + +<p> Oh! + +<br> +<p>MONTFLEURY: + +<p> Mais. . . + +<br> +<p>LA VOIX: + +<p> Tu récalcitres? + +<br> +<p>VOIX DIVERSES (du parterre, des loges): + +<p> Chut!--Assez!--Montfleury, jouez!--Ne craignez rien!. . . + +<br> +<p>MONTFLEURY (d'une voix mal assurée): + +<p> <em>Heureux qui loin des cours dans un lieu sol. . .</em> + +<br> +<p>LA VOIX (plus menaçante): + +<p> Eh bien! + +<p> Faudra-t-il que je fasse, ô Monarque des drôles, + +<p> Une plantation de bois sur vos épaules? + +<br> +<p>(Une canne au bout d'un bras jaillet au-dessus des têtes.) + +<br> +<p>MONTFLEURY (d'une voix de plus en plus faible): + +<p> <em>Heureux qui. . .</em> + +<br> +<p>(La canne s'agite.) + +<br> +<p>LA VOIX: + +<p> Sortez! + +<br> +<p>LE PARTERRE: + +<p> Oh! + +<br> +<p>MONTFLEURY (s'étranglant): + +<p> <em>Heureux qui loin des cours. . .</em> + +<br> +<p>CYRANO (surgissant du parterre, debout sur une chaise, les bras croisés, son +feutre en bataille, la moustache hérissée, le nez terrible): + +<p> Ah! je vais me fâcher!. . . + +<br> +<p>(Sensation à sa vue.) + +<br> +<br> +<br> +<p>Scène 1.IV. + +<br> +<p>Les mêmes, Cyrano, puis Bellerose, Jodelet. + +<br> +<p>MONTFLEURY (aux marquis): + +<p> Venez à mon secours, + +<p> Messieurs! + +<br> +<p>UN MARQUIS (nonchalamment): + +<p> Mais jouez donc! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Gros homme, si tu joues + +<p> Je vais être obligé de te fesser les joues! + +<br> +<p>LE MARQUIS: + +<p> Assez! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Que les marquis se taisent sur leurs bancs, + +<p> Ou bien je fais tâter ma canne à leurs rubans! + +<br> +<p>TOUS LES MARQUIS (debout): + +<p> C'en est trop!. . .Montfleury. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Que Montfleury s'en aille, + +<p> Ou bien je l'essorille et le désentripaille! + +<br> +<p>UNE VOIX: + +<p> Mais. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Qu'il sorte! + +<br> +<p>UNE AUTRE VOIX: + +<p> Pourtant. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Ce n'est pas encor fait? + +<p>(Avec le geste de retrousser ses manches): + +<p> Bon! je vais sur la scène en guise de buffet, + +<p> Découper cette mortadelle d'Italie! + +<br> +<p>MONTFLEURY (rassemblant toute sa dignité): + +<p> En m'insultant, Monsieur, vous insultez Thalie! + +<br> +<p>CYRANO (très poli): + +<p> Si cette Muse, à qui, Monsieur, vous n'êtes rien, + +<p> Avait l'honneur de vous connaître, croyez bien + +<p> Qu'en vous voyant si gros et bête comme une urne, + +<p> Elle vous flanquerait quelque part son cothurne. + +<br> +<p>LE PARTERRE: + +<p> Montfleury! Montfleury!--La pièce de Baro!-- + +<br> +<p>CYRANO (à ceux qui crient autour de lui): + +<p> Je vous en prie, ayez pitié de mon fourreau: + +<p> Si vous continuez, il va rendre sa lame! + +<br> +<p>(Le cercle s'élargit.) + +<br> +<p>LA FOULE (reculant): + +<p> Hé! là!. . . + +<br> +<p>CYRANO (à Montfleury): + +<p> Sortez de scène! + +<br> +<p>LA FOULE (se rapprochant et grondant): + +<p> Oh! oh! + +<br> +<p>CYRANO (se retournant vivement): + +<p> Quelqu'un réclame? + +<br> +<p>(Nouveau recul.) + +<br> +<p>UNE VOIX (chantant au fond): + +<p> Monsieur de Cyrano + +<p> Vraiment nous tyrannise, + +<p> Malgré ce tyranneau + +<p> On jouera <em>la Clorise</em>. + +<br> +<p>TOUTE LA SALLE (chantant): + +<p> <em>La Clorise, la Clorise!</em>. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Si j'entends une fois encor cette chanson, + +<p> Je vous assomme tous. + +<br> +<p>UN BOURGEOIS: + +<p> Vous n'êtes pas Samson! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Voulez-vous me prêter, Monsieur, votre mâchoire? + +<br> +<p>UNE DAME (dans les loges): + +<p> C'est inouï! + +<br> +<p>UN SEIGNEUR: + +<p> C'est scandaleux! + +<br> +<p>UN BOURGEOIS: + +<p> C'est vexatoire! + +<br> +<p>UN PAGE: + +<p> Ce qu'on s'amuse! + +<br> +<p>LE PARTERRE: + +<p> Kss!--Montfleury!--Cyrano! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Silence! + +<br> +<p>LE PARTERRE (en délire): + +<p> Hi han! Bêê! Ouah, ouah! Cocorico! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Je vous. . . + +<br> +<p>UN PAGE: + +<p> Miâou! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Je vous ordonne de vous taire! + +<p> Et j'adresse un défi collectif au parterre! + +<p> --J'inscris les noms!--Approchez-vous, jeunes héros! + +<p> Chacun son tour! Je vais donner des numéros!-- + +<p> Allons, quel est celui qui veut ouvrir la liste? + +<p> Vous, Monsieur? Non! Vous? Non! Le premier duelliste, + +<p> Je l'expédie avec les honneurs qu'on lui doit! + +<p> --Que tous ceux qui veulent mourir lèvent le doigt. + +<p>(Silence): + +<p> La pudeur vous défend de voir ma lame nue? + +<p> Pas un nom?--Pas un doigt?--C'est bien. Je continue. + +<p>(Se retournant vers la scène où Montfleury attend avec angoisse): + +<p> Donc, je désire voir le théâtre guéri + +<p> De cette fluxion. Sinon. . . + +<p>(La main à son épée): + +<p> le bistouri! + +<br> +<p>MONTFLEURY: + +<p> Je. . . + +<br> +<p>CYRANO (descend de sa chaise, s'assied au milieu du rond qui s'est formé, +s'installe comme chez lui): + +<p> Mes mains vont frapper trois claques, pleine lune! + +<p> Vous vous éclipserez à la troisième. + +<br> +<p>LE PARTERRE (amusé): + +<p> Ah?. . . + +<br> +<p>CYRANO (frappant dans ses mains): + +<p> Une! + +<br> +<p>MONTFLEURY: + +<p> Je. . . + +<br> +<p>UNE VOIX (des loges): + +<p> Restez! + +<br> +<p>LE PARTERRE: + +<p> Restera. . .restera pas. . . + +<br> +<p>MONTFLEURY: + +<p> Je crois, + +<p> Messieurs. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Deux! + +<br> +<p>MONTFLEURY: + +<p> Je suis sûr qu'il vaudrait mieux que. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Trois! + +<br> +<p>(Montfleury disparaît comme dans une trappe. Tempête de rires, de sifflets et +de huées.) + +<br> +<p>LA SALLE: + +<p> Hu!. . .hu!. . .Lâche!. . .Reviens!. . . + +<br> +<p>CYRANO (épanoui, se renverse sur sa chaise, et croise ses jambes): + +<p> Qu'il revienne, s'il l'ose! + +<br> +<p>UN BOURGEOIS: + +<p> L'orateur de la troupe! + +<br> +<p>(Bellerose s'avance et salue.) + +<br> +<p>LES LOGES: + +<p> Ah!. . .Voilà Bellerose! + +<br> +<p>BELLEROSE (avec élégance): + +<p> Nobles seigneurs. . . + +<br> +<p>LE PARTERRE: + +<p> Non! Non! Jodelet! + +<br> +<p>JODELET (s'avance, et, nasillard): + +<p> Tas de veaux! + +<br> +<p>LE PARTERRE: + +<p> Ah! Ah! Bravo! très bien! bravo! + +<br> +<p>JODELET: + +<p> Pas de bravos! + +<p> Le gros tragédien dont vous aimez le ventre + +<p> S'est senti. . . + +<br> +<p>LE PARTERRE: + +<p> C'est un lâche! + +<br> +<p>JODELET: + +<p> Il dut sortir! + +<br> +<p>LE PARTERRE: + +<p> Qu'il rentre! + +<br> +<p>LES UNS: + +<p> Non! + +<br> +<p>LES AUTRES: + +<p> Si! + +<br> +<p>UN JEUNE HOMME (à Cyrano): + +<p> Mais à la fin, monsieur, quelle raison + +<p> Avez-vous de haïr Montfleury? + +<br> +<p>CYRANO (gracieux, toujours assis): + +<p> Jeune oison, + +<p> J'ai deux raisons, dont chaque est suffisante seule. + +<p> <em>Primo</em>: c'est un acteur déplorable, qui gueule, + +<p> Et qui soulève avec des han! de porteur d'eau, + +<p> Le vers qu'il faut laisser s'envoler!--<em>Secundo</em>: + +<p> Est mon secret. . . + +<br> +<p>LE VIEUX BOURGEOIS (derrière lui): + +<p> Mais vous nous privez sans scrupule + +<p> De la <em>Clorise</em>! Je m'entête. . . + +<br> +<p>CYRANO (tournant sa chaise vers le bourgeois, respecteusement): + +<p> Vieille mule! + +<p> Les vers du vieux Baro valant moins que zéro, + +<p> J'interromps sans remords! + +<br> +<p>LES PRÉCIEUSES (dans les loges): + +<p> Ha!--Ho!--Notre Baro! + +<p> Ma chère!--Peut-on dire?. . .Ah! Dieu!. . . + +<br> +<p>CYRANO (tournant sa chaise vers les loges, galant): + +<p> Belles personnes, + +<p> Rayonnez, fleurissez, soyez des échansonnes + +<p> De rêve, d'un sourire enchantez un trépas, + +<p> Inspirez-nous des vers. . .mais ne les jugez pas! + +<br> +<p>BELLEROSE: + +<p> Et l'argent qu'il va falloir rendre! + +<br> +<p>CYRANO (tournant sa chaise vers la scène): + +<p> Bellerose, + +<p> Vous avez dit la seule intelligente chose! + +<p> Au manteau de Thespis je ne fais pas de trous: + +<p>(Il se lève, et lançant un sac sur la scène): + +<p> Attrapez cette bourse au vol, et taisez-vous! + +<br> +<p>LA SALLE (éblouie): + +<p> Ah!. . .Oh!. . . + +<br> +<p>JODELET (ramassant prestement la bourse et la soupesant): + +<p> A ce prix-là, monsieur, je t'autorise + +<p> A venir chaque jour empêcher la <em>Clorise</em>!. . . + +<br> +<p>LA SALLE + +<p> Hu!. . .Hu!. . . + +<br> +<p>JODELET: + +<p> Dussions-nous même ensemble être hués!. . . + +<br> +<p>BELLEROSE: + +<p> Il faut évacuer la salle!. . . + +<br> +<p>JODELET: + +<p> Évacuez!. . . + +<br> +<p>(On commence à sortir, pendant que Cyrano regarde d'un air satisfait. Mais la +foule s'arrête bientôt en entendant la scène suivante, et la sortie cesse. +Les femmes qui, dans les loges, étaient déjà debout, leur manteau remis, +s'arrêtent pour écouter, et finissent par se rasseoir.) + +<br> +<p>LE BRET (à Cyrano): + +<p> C'est fou!. . . + +<br> +<p>UN FACHEUX (qui s'est approché de Cyrano): + +<p> Le comédien Montfleury! quel scandale! + +<p> Mais il est protégé par le duc de Candale! + +<p> Avez-vous un patron? + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Non! + +<br> +<p>LE FACHEUX: + +<p> Vous n'avez pas?. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Non! + +<br> +<p>LE FACHEUX: + +<p> Quoi, pas un grand seigneur pour couvrir de son nom?. . . + +<br> +<p>CYRANO (agacé): + +<p> Non, ai-je dit deux fois. Faut-il donc que je trisse? + +<p> Non, pas de protecteur. . . + +<p>(La main à son épée): + +<p> mais une protectrice! + +<br> +<p>LE FACHEUX: + +<p> Mais vous allez quitter la ville? + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> C'est selon. + +<br> +<p>LE FACHEUX: + +<p> Mais le duc de Candale a le bras long! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Moins long + +<p> Que n'est le mien. . . + +<p>(Montrant son épée): + +<p> quand je lui mets cette rallonge! + +<br> +<p>LE FACHEUX: + +<p> Mais vous ne songez pas à prétendre. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> J'y songe. + +<br> +<p>LE FACHEUX: + +<p> Mais. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Tournez les talons, maintenant. + +<br> +<p>LE FACHEUX: + +<p> Mais. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Tournez! + +<p> --Ou dites-moi pourquoi vous regardez mon nez. + +<br> +<p>LE FACHEUX (ahuri): + +<p> Je. . . + +<br> +<p>CYRANO (marchant sur lui): + +<p> Qu'a-t-il d'étonnant? + +<br> +<p>LE FACHEUX (reculant): + +<p> Votre Grâce se trompe. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Est-il mol et ballant, monsieur, comme une trompe?. . . + +<br> +<p>LE FACHEUX (même jeu): + +<p> Je n'ai pas. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Ou crochu comme un bec de hibou? + +<br> +<p>LE FACHEUX: + +<p> Je. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Y distingue-t-on une verrue au bout? + +<br> +<p>LE FACHEUX: + +<p> Mais. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Ou si quelque mouche, à pas lents, s'y promène? + +<p> Qu'a-t-il d'hétéroclite? + +<br> +<p>LE FACHEUX: + +<p> Oh!. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Est-ce un phénomène? + +<br> +<p>LE FACHEUX: + +<p> Mais d'y porter les yeux j'avais su me garder! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Et pourquoi, s'il vous plaît, ne pas le regarder? + +<br> +<p>LE FACHEUX: + +<p> J'avais. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Il vous dégoûte alors? + +<br> +<p>LE FACHEUX: + +<p> Monsieur. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Malsaine + +<p> Vous semble sa couleur? + +<br> +<p>LE FACHEUX: + +<p> Monsieur! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Sa forme, obscène? + +<br> +<p>LE FACHEUX: + +<p> Mais du tout!. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Pourquoi donc prendre un air dénigrant? + +<p> --Peut-être que monsieur le trouve un peu trop grand? + +<br> +<p>LE FACHEUX (balbutiant): + +<p> Je le trouve petit, tout petit, minuscule! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Hein? comment? m'accuser d'un pareil ridicule? + +<p> Petit, mon nez? Holà! + +<br> +<p>LE FACHEUX: + +<p> Ciel! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Énorme, mon nez! + +<p> --Vil camus, sot camard, tête plate, apprenez + +<p> Que je m'enorgueillis d'un pareil appendice, + +<p> Attendu qu'un grand nez est proprement l'indice + +<p> D'un homme affable, bon, courtois, spirituel, + +<p> Libéral, courageux, tel que je suis, et tel + +<p> Qu'il vous est interdit à jamais de vous croire, + +<p> Déplorable maraud! car la face sans gloire + +<p> Que va chercher ma main en haut de votre col, + +<p> Est aussi dénuée. . . + +<p>(Il le soufflette.) + +<br> +<p>LE FACHEUX: + +<p> Aï! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> De fierté, d'envol, + +<p> De lyrisme, de pittoresque, d'étincelle, + +<p> De somptuosité, de Nez enfin, que celle. . . + +<p>(Il se retourne par les épaules, joignant le geste à la parole): + +<p> Que va chercher ma botte au bas de votre dos! + +<br> +<p>LE FACHEUX (se sauvant): + +<p> Au secours! A la garde! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Avis donc aux badauds + +<p> Qui trouveraient plaisant mon milieu de visage, + +<p> Et si le plaisantin est noble, mon usage + +<p> Est de lui mettre, avant de le laisser s'enfuir, + +<p> Pas devant, et plus haut, du fer, et non du cuir! + +<br> +<p>DE GUICHE (qui est descendu de la scène, avec les marquis): + +<p> Mais à la fin il nous ennui! + +<br> +<p>LE VICOMTE DE VALVERT (haussant les épaules): + +<p> Il fanfaronne! + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> Personne ne va donc lui répondre?. . . + +<br> +<p>LE VICOMTE: + +<p> Personne? + +<p> Attendez! Je vais lui lancer un de ces traits!. . . + +<p>(Il s'avance vers Cyrano qui l'observe, et se campant devant lui d'un air +fat): + +<p> Vous. . .vous avez un nez. . .heu. . .un nez. . .très grand. + +<br> +<p>CYRANO (gravement): + +<p> Très! + +<br> +<p>LE VICOMTE (riant): + +<p> Ha! + +<br> +<p>CYRANO (imperturbable): + +<p> C'est tout?. . . + +<br> +<p>LE VICOMTE: + +<p> Mais. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Ah! non! c'est un peu court, jeune homme! + +<p> On pouvait dire. . .Oh! Dieu!. . .bien des choses en somme. . . + +<p> En variant le ton,--par exemple, tenez: + +<p> Agressif: 'Moi, monsieur, si j'avais un tel nez + +<p> Il faudrait sur-le-champ que je me l'amputasse!' + +<p> Amical: 'Mais il doit tremper dans votre tasse! + +<p> Pour boire, faites-vous fabriquer un hanap!' + +<p> Descriptif: 'C'est un roc!. . .c'est un pic!. . .c'est un cap! + +<p> Que dis-je, c'est un cap?. . .C'est une péninsule!' + +<p> Curieux: 'De quoi sert cette oblongue capsule? + +<p> D'écritoire, monsieur, ou de boîte à ciseaux?' + +<p> Gracieux: 'Aimez-vous à ce point les oiseaux + +<p> Que paternellement vous vous préoccupâtes + +<p> De tendre ce perchoir à leur petites pattes?' + +<p> Truculent: 'Ça, monsieur, lorsque vous pétunez, + +<p> La vapeur du tabac vous sort-elle du nez + +<p> Sans qu'un voisin ne crie au feu de cheminée?' + +<p> Prévenant: 'Gardez-vous, votre tête entraînée + +<p> Par ce poids, de tomber en avant sur le sol!' + +<p> Tendre: 'Faites-lui faire un petit parasol + +<p> De peur que sa couleur au soleil ne se fane!' + +<p> Pédant: 'L'animal seul, monsieur, qu'Aristophane + +<p> Appelle Hippocampelephantocamélos + +<p> Dut avoir sous le front tant de chair sur tant d'os!' + +<p> Cavalier: 'Quoi, l'ami, ce croc est à la mode? + +<p> Pour pendre son chapeau, c'est vraiment très commode!' + +<p> Emphatique: 'Aucun vent ne peut, nez magistral, + +<p> T'enrhumer tout entier, excepté le mistral!' + +<p> Dramatique: 'C'est la Mer Rouge quand il saigne!' + +<p> Admiratif: 'Pour un parfumeur, quelle enseigne!' + +<p> Lyrique: 'Est-ce une conque, êtes-vous un triton?' + +<p> Naïf: 'Ce monument, quand le visite-t-on?' + +<p> Respectueux: 'Souffrez, monsieur, qu'on vous salue, + +<p> C'est là ce qui s'appelle avoir pignon sur rue!' + +<p> Campagnard: 'Hé, ardé! C'est-y un nez? Nanain! + +<p> C'est queuqu'navet géant ou ben queuqu'melon nain!' + +<p> Militaire: 'Pointez contre cavalerie!' + +<p> Pratique: 'Voulez-vous le mettre en loterie? + +<p> Assurément, monsieur, ce sera le gros lot!' + +<p> Enfin, parodiant Pyrame en un sanglot: + +<p> 'Le voilà donc ce nez qui des traits de son maître + +<p> A détruit l'harmonie! Il en rougit, le traître!' + +<p> --Voilà ce qu'à peu près, mon cher, vous m'auriez dit + +<p> Si vous aviez un peu de lettres et d'esprit: + +<p> Mais d'esprit, ô le plus lamentable des êtres, + +<p> Vous n'en eûtes jamais un atome, et de lettres + +<p> Vous n'avez que les trois qui forment le mot: sot! + +<p> Eussiez-vous eu, d'ailleurs, l'invention qu'il faut + +<p> Pour pouvoir là, devant ces nobles galeries, + +<p> Me servir toutes ces folles plaisanteries, + +<p> Que vous n'en eussiez pas articulé le quart + +<p> De la moitié du commencement d'une, car + +<p> Je me les sers moi-même, avec assez de verve, + +<p> Mais je ne permets pas qu'un autre me les serve. + +<br> +<p>DE GUICHE (voulant emmener le vicomte pétrifié): + +<p> Vicomte, laissez donc! + +<br> +<p>LE VICOMTE (suffoqué): + +<p> Ces grands airs arrogants! + +<p> Un hobereau qui. . .qui. . .n'a même pas de gants! + +<p> Et qui sort sans rubans, sans bouffettes, sans ganses! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Moi, c'est moralement que j'ai mes élégances. + +<p> Je ne m'attife pas ainsi qu'un freluquet, + +<p> Mais je suis plus soigné si je suis moins coquet; + +<p> Je ne sortirais pas avec, par négligence, + +<p> Un affront pas très bien lavé, la conscience + +<p> Jaune encor de sommeil dans le coin de son oeil, + +<p> Un honneur chiffonné, des scrupules en deuil. + +<p> Mais je marche sans rien sur moi qui ne reluise, + +<p> Empanaché d'indépendance et de franchise; + +<p> Ce n'est pas une taille avantageuse, c'est + +<p> Mon âme que je cambre ainsi qu'en un corset, + +<p> Et tout couvert d'exploits qu'en rubans je m'attache, + +<p> Retroussant mon esprit ainsi qu'une moustache, + +<p> Je fais, en traversant les groupes et les ronds, + +<p> Sonner les vérités comme des éperons. + +<br> +<p>LE VICOMTE: + +<p> Mais, monsieur. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Je n'ai pas de gants?. . .la belle affaire! + +<p> Il m'en restait un seul. . .d'une très vieille paire! + +<p> --Lequel m'était d'ailleurs encor fort importun: + +<p> Je l'ai laissé dans la figure de quelqu'un. + +<br> +<p>LE VICOMTE: + +<p> Maraud, faquin, butor de pied plat ridicule! + +<br> +<p>CYRANO (ôtant son chapeau et saluant comme si le vicomte venait de se +présenter): + +<p> Ah?. . .Et moi, Cyrano-Savinien-Hercule + +<p> De Bergerac. + +<br> +<p>(Rires.) + +<br> +<p>LE VICOMTE (exaspéré): + +<p> Bouffon! + +<br> +<p>CYRANO (poussant un cri comme lorsqu'on est saisi d'une crampe): + +<p> Ay!. . . + +<br> +<p>LE VICOMTE (qui remontait, se retournant): + +<p> Qu'est-ce encor qu'il dit? + +<br> +<p>CYRANO (avec des grimaces de douleur): + +<p> Il faut la remuer car elle s'engourdit. . . + +<p> --Ce que c'est que de la laisser inoccupée!-- + +<p> Ay!. . . + +<br> +<p>LE VICOMTE: + +<p> Qu'avez-vous? + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> J'ai des fourmis dans mon épée! + +<br> +<p>LE VICOMTE (tirant la sienne): + +<p> Soit! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Je vais vous donner un petit coup charmant. + +<br> +<p>LE VICOMTE (méprisant): + +<p> Poète!. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Oui, monsieur, poète! et tellement, + +<p> Qu'en ferraillant je vais--hop!--à l'improvisade, + +<p> Vous composer une ballade. + +<br> +<p>LE VICOMTE: + +<p> Une ballade? + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Vous ne vous doutez pas de ce que c'est, je crois? + +<br> +<p>Le vicomte: + +<p> Mais. . . + +<br> +<p>CYRANO (récitant comme une leçon): + +<p> La ballade, donc, se compose de trois + +<p> Couplets de huit vers. . . + +<br> +<p>LE VICOMTE (piétinant): + +<p> Oh! + +<br> +<p>CYRANO (continuant): + +<p> Et d'un envoi de quatre. . . + +<br> +<p>LE VICOMTE: + +<p> Vous. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Je vais tout ensemble en faire une et me battre, + +<p> Et vous toucher, monsieur, au dernier vers. + +<br> +<p>LE VICOMTE: + +<p> Non! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Non? + +<p>(Déclamant): + +<p> <em>Ballade du duel qu'en l'hôtel bourguignon</em> + +<p><em> Monsieur de Bergerac eut avec un bélître!</em> + +<br> +<p>LE VICOMTE: + +<p> Qu'est-ce que c'est que ça, s'il vous plaît? + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> C'est le titre. + +<br> +<p>LA SALLE (surexcitée au plus haut point): + +<p> Place!--Très amusant!--Rangez-vous!--Pas de bruits! + +<br> +<p>(Tableau. Cercle de curieux au parterre, les marquis et les officiers mêlés +aux bourgeois et aux gens du peuple; les pages grimpés sur des épaules pour +mieux voir. Toutes les femmes debout dans les loges. A droite, De Guiche et +ses gentilshommes. A gauche, Le Bret, Ragueneau, Cuigy, etc.) + +<br> +<p>CYRANO (fermant une second les yeux): + +<p> Attendez!. . .je choisis mes rimes. . .Là, j'y suis. + +<p>(Il fait ce qu'il dit, à mesure): + +<p> Je jette avec grâce mon feutre, + +<p> Je fais lentement l'abandon + +<p> Du grand manteau qui me calfeutre, + +<p> Et je tire mon espadon; + +<p> Élégant comme Céladon, + +<p> Agile comme Scaramouche, + +<p> Je vous préviens, cher Mirmydon, + +<p> Qu'à la fin de l'envoi je touche! + +<p>(Premiers engagements de fer): + +<br> +<p> Vous auriez bien dû rester neutre; + +<p> Où vais-je vous larder, dindon?. . . + +<p> Dans le flanc, sous votre maheutre?. . . + +<p> Au coeur, sous votre bleu cordon?. . . + +<p> --Les coquilles tintent, ding-don! + +<p> Ma pointe voltige: une mouche! + +<p> Décidément. . .c'est au bedon, + +<p> Qu'à la fin de l'envoi, je touche. + +<br> +<p> Il me manque une rime en eutre. . . + +<p> Vous rompez, plus blanc qu'amidon? + +<p> C'est pour me fournir le mot pleutre! + +<p> --Tac! je pare la pointe dont + +<p> Vous espériez me faire don;-- + +<p> J'ouvre la ligne,--je la bouche. . . + +<p> Tiens bien ta broche, Laridon! + +<p> A la fin de l'envoi, je touche. + +<p>(Il annonce solennellement): + +<p> Envoi. + +<p> Prince, demande à Dieu pardon! + +<p> Je quarte du pied, j'escarmouche, + +<p> Je coupe, je feinte. . . + +<p>(Se fendant): + +<p> Hé! là, donc! + +<p>(Le vicomte chancelle; Cyrano salue): + +<p> A la fin de l'envoi, je touche! + +<br> +<p>(Acclamations. Applaudissements dans les loges. Des fleurs et des mouchoirs +tombent. Les officiers entourent et félicitent Cyrano. Ragueneau danse +d'enthousiasme. Le Bret est heureux et navré. Les amis du vicomte le +soutiennent et l'emmènent.) + +<br> +<p>LA FOULE (en un long cri): + +<p> Ah!. . . + +<br> +<p>UN CHEVAU-LÉGER: + +<p> Superbe! + +<br> +<p>UNE FEMME: + +<p> Joli! + +<br> +<p>RAGUENEAU: + +<p> Pharamineux! + +<br> +<p>UN MARQUIS: + +<p> Nouveau!. . . + +<br> +<p>LE BRET: + +<p> Insensé! + +<br> +<p>BOUSCULADE (autour de Cyrano. On entend): + +<p> . . .Compliments!. . .félicite. . .bravo. . . + +<br> +<p>VOIX DE FEMME: + +<p> C'est un héros!. . . + +<br> +<p>UN MOUSQUETAIRE (s'avançant vivement vers Cyrano, la main tendue): + +<p> Monsieur, voulez-vous me permettre?. . . + +<p> C'est tout à fait très bien, et je crois m'y connaître; + +<p> J'ai du reste exprimé ma joie en trépignant!. . . + +<br> +<p>(Il s'éloigne.) + +<br> +<p>CYRANO (à Cuigy): + +<p> Comment s'appelle donc ce monsieur? + +<br> +<p>CUIGY: + +<p> D'Artagnan. + +<br> +<p>LE BRET (à Cyrano, lui prenant le bras): + +<p> Çà, causons!. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Laisse un peu sortir cette cohue. . . + +<p>(A Bellerose): + +<p> Je peux rester? + +<br> +<p>BELLEROSE (respecteusement): + +<p> Mais oui!. . . + +<br> +<p>(On entend des cris au dehors.) + +<br> +<p>JODELET (qui a regardé): + +<p> C'est Montfleury qu'on hue! + +<br> +<p>BELLEROSE (solennellement): + +<p> <em>Sic transit!</em>. . . + +<p>(Changeant de ton, au portier et au moucheur de chandelles): + +<p> Balayez. Fermez. N'éteignez pas. + +<p> Nous allons revenir après notre repas, + +<p> Répéter pour demain une nouvelle farce. + +<br> +<p>(Jodelet et Bellerose sortent, après de grands saluts à Cyrano.) + +<br> +<p>LE PORTIER (à Cyrano): + +<p> Vous ne dînez donc pas? + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Moi?. . .Non. + +<br> +<p>(Le portier se retire.) + +<br> +<p>LE BRET (à Cyrano): + +<p> Parce que? + +<br> +<p>CYRANO (fièrement): + +<p> Parce. . . + +<p>(Changeant de ton, en voyant que le portier est loin): + +<p> Que je n'ai pas d'argent!. . . + +<br> +<p>LE BRET (faisant le geste de lancer un sac): + +<p> Comment! le sac d'écus?. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Pension paternelle, en un jour, tu vécus! + +<br> +<p>LE BRET: + +<p> Pour vivre tout un mois, alors?. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Rien ne me reste. + +<br> +<p>LE BRET: + +<p> Jeter ce sac, quelle sottise! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Mais quel geste!. . . + +<br> +<p>LA DISTRIBUTRICE (toussant derrière son petit comptoir): + +<p> Hum!. . . + +<p>(Cyrano et Le Bret se retournent. Elle s'avance intimidée): + +<p> Monsieur. . .Vous savoir jeûner. . .le coeur me fend. . . + +<p>(Montrant le buffet): + +<p> J'ai là tout ce qu'il faut. . . + +<p>(Avec élan): + +<p> Prenez! + +<br> +<p>CYRANO (se découvrant): + +<p> Ma chère enfant, + +<p> Encor que mon orgeuil de Gascon m'interdise + +<p> D'accepter de vos doigts la moindre friandise, + +<p> J'ai trop peur qu'un refus ne vous soit un chagrin, + +<p> Et j'accepterai donc. . . + +<p>(Il va au buffet et choisit): + +<p> Oh! peu de chose!--un grain + +<p> De ce raisin. . . + +<p>(Elle veut lui donner la grappe, il cueille un grain): + +<p> Un seul!. . .ce verre d'eau. . . + +<p>(Elle veut y verser du vin, il l'arrête): + +<p> limpide! + +<p> --Et la moitié d'un macaron! + +<br> +<p>(Il rend l'autre moitié.) + +<br> +<p>LE BRET: + +<p> Mais c'est stupide! + +<br> +<p>LA DISTRIBUTRICE: + +<p> Oh! quelque chose encor! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Oui. La main à baiser. + +<br> +<p>(Il baise, comme la main d'une princesse, la main qu'elle lui tend.) + +<br> +<p>LA DISTRIBUTRICE: + +<p> Merci, monsieur. + +<p>(Révérence): + +<p> Bonsoir. + +<br> +<p>(Elle sort.) + +<br> +<br> +<br> +<p>Scène 1.V. + +<br> +<p>Cyrano, Le Bret, puis le portier. + +<br> +<p>CYRANO (à Le Bret): + +<p> Je t'écoute causer. + +<p>(Il s'installe devant le buffet et rangeant devant lui le macaron): + +<p> Dîner!. . . + +<p>(. . .le verre d'eau): + +<p> Boisson!. . . + +<p>(. . .le grain de raisin): + +<p> Dessert!. . . + +<p>(Il s'assied): + +<p> Là, je me mets à table! + +<p> --Ah!. . .j'avais une faim, mon cher, épouvantable! + +<p>(Mangeant): + +<p> --Tu disais? + +<br> +<p>LE BRET: + +<p> Que ces fats aux grands airs belliqueux + +<p> Te fausseront l'esprit si tu n'écoutes qu'eux!. . . + +<p> Va consulter des gens de bon sens, et t'informe + +<p> De l'effet qu'a produit ton algarade. + +<br> +<p>CYRANO (achevant son macaron): + +<p> Énorme. + +<br> +<p>LE BRET: + +<p> Le Cardinal. . . + +<br> +<p>CYRANO (s'épanouissant): + +<p> Il était là, le Cardinal? + +<br> +<p>LE BRET: + +<p> A dû trouver cela. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Mais très original. + +<br> +<p>LE BRET: + +<p> Pourtant. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> C'est un auteur. Il ne peut lui déplaire + +<p> Que l'on vienne troubler la pièce d'un confrère. + +<br> +<p>LE BRET: + +<p> Tu te mets sur les bras, vraiment, trop d'ennemis! + +<br> +<p>CYRANO (attaquant son grain de raisin): + +<p> Combien puis-je, à peu près, ce soir, m'en être mis? + +<br> +<p>LE BRET: + +<p> Quarante-huit. Sans compter les femmes. + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Voyons, compte! + +<br> +<p>LE BRET: + +<p> Montfleury, le bourgeois, de Guiche, le vicomte, + +<p> Baro, l'Académie. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Assez! tu me ravis! + +<br> +<p>LE BRET: + +<p> Mais où te mènera la façon dont tu vis? + +<p> Quel système est le tien? + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> J'errais dans un méandre; + +<p> J'avais trop de partis, trop compliqués, à prendre; + +<p> J'ai pris. . . + +<br> +<p>LE BRET: + +<p> Lequel? + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Mais le plus simple, de beaucoup. + +<p> J'ai décidé d'être admirable, en tout, pour tout! + +<br> +<p>LE BRET (haussant les épaules): + +<p> Soit!--Mais enfin, à moi, le motif de ta haine + +<p> Pour Montfleury, le vrai, dis-le-moi! + +<br> +<p>CYRANO (se levant): + +<p> Ce Silène, + +<p> Si ventru que son doigt n'atteint pas son nombril, + +<p> Pour les femmes encor se croit un doux péril, + +<p> Et leur fait, cependant qu'en jouant il bredouille, + +<p> Des yeux de carpe avec ses gros yeux de grenouille!. . . + +<p> Et je le hais depuis qu'il se permit, un soir, + +<p> De poser son regard, sur celle. . .Oh! j'ai cru voir + +<p> Glisser sur une fleur une longue limace! + +<br> +<p>LE BRET (stupéfait): + +<p> Hein? Comment? Serait-il possible?. . . + +<br> +<p>CYRANO (avec un rire amer): + +<p> Que j'aimasse?. . . + +<p>(Changeant de ton et gravement): + +<p> J'aime. + +<br> +<p>LE BRET: + +<p> Et peut-on savoir? tu ne m'as jamais dit?. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Qui j'aime?. . .Réfléchis, voyons. Il m'interdit + +<p> Le rêve d'être aimé même par une laide, + +<p> Ce nez qui d'un quart d'heure en tous lieux me précède; + +<p> Alors, moi, j'aime qui?. . .Mais cela va de soi! + +<p> J'aime--mais c'est forcé!--la plus belle qui soit! + +<br> +<p>LE BRET: + +<p> La plus belle?. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Tout simplement, qui soit au monde! + +<p> La plus brillante, la plus fine, + +<p>(Avec accablement): + +<p> la plus blonde! + +<br> +<p>LE BRET: + +<p> Eh! mon Dieu, quelle est donc cette femme?. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Un danger + + +<p> Mortel sans le vouloir, exquis sans y songer, + +<p> Un piège de nature, une rose muscade + +<p> Dans laquelle l'amour se tient en embuscade! + +<p> Qui connaît son sourire a connu le parfait. + +<p> Elle fait de la grâce avec rien, elle fait + +<p> Tenir tout le divin dans un geste quelconque, + +<p> Et tu ne saurais pas, Vénus, monter en conque, + +<p> Ni toi, Diane, marcher dans les grands bois fleuris, + +<p> Comme elle monte en chaise et marche dans Paris!. . . + +<br> +<p>LE BRET: + +<p> Sapristi! je comprends. C'est clair! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> C'est diaphane. + +<br> +<p>LE BRET: + +<p> Magdeleine Robin, ta cousine? + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Oui,--Roxane. + +<br> +<p>LE BRET: + +<p> Eh bien, mais c'est au mieux! Tu l'aimes? Dis-le-lui! + +<p> Tu t'es couvert de gloire à ses yeux aujourd'hui! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Regarde-moi, mon cher, et dis quelle espérance + +<p> Pourrait bien me laisser cette protubérance! + +<p> Oh! je ne me fais pas d'illusion!--Parbleu, + +<p> Oui, quelquefois, je m'attendris, dans le soir bleu; + +<p> J'entre en quelque jardin où l'heure se parfume; + +<p> Avec mon pauvre grand diable de nez je hume + +<p> L'avril,--je suis des yeux, sous un rayon d'argent, + +<p> Au bras d'un cavalier, quelque femme, en songeant + +<p> Que pour marcher, à petits pas, dans de la lune, + +<p> Aussi moi j'aimerais au bras en avoir une, + +<p> Je m'exalte, j'oublie. . .et j'aperçois soudain + +<p> L'ombre de mon profil sur le mur du jardin! + +<br> +<p>LE BRET (ému): + +<p> Mon ami!. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Mon ami, j'ai de mauvaises heures! + +<p> De me sentir si laid, parfois, tout seul. . . + +<br> +<p>LE BRET (vivement, lui prenant la main): + +<p> Tu pleures? + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Ah! non, cela, jamais! Non, ce serait trop laid, + +<p> Si le long de ce nez une larme coulait! + +<p> Je ne laisserai pas, tant que j'en serai maître, + +<p> La divine beauté des larmes se commettre + +<p> Avec tant de laideur grossière!. . .Vois-tu bien, + +<p> Les larmes, il n'est rien de plus sublime, rien, + +<p> Et je ne voudrais pas qu'excitant la risée, + +<p> Une seule, par moi, fût ridiculisée!. . . + +<br> +<p>LE BRET: + +<p> Va, ne t'attriste pas! L'amour n'est que hasard! + +<br> +<p>CYRANO (secouant la tête): + +<p> Non! J'aime Cléopâtre: ai-je l'air d'un César? + +<p> J'adore Bérénice: ai-je l'aspect d'un Tite? + +<br> +<p>LE BRET: + +<p> Mais ton courage! ton esprit!--Cette petite + +<p> Qui t'offrait là, tantôt, ce modeste repas, + +<p> Ses yeux, tu l'as bien vu, ne te détestaient pas! + +<br> +<p>CYRANO (saisi): + +<p> C'est vrai! + +<br> +<p>LE BRET: + +<p> Hé! bien! alors?. . .Mais, Roxane, elle-même, + +<p> Toute blême a suivi ton duel! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Toute blême? + +<br> +<p>LE BRET: + +<p> Son coeur et son esprit déjà sont étonnés! + +<p> Ose, et lui parle, afin. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Qu'elle me rie au nez? + +<p> Non!--C'est la seule chose au monde que je craigne! + +<br> +<p>LE PORTIER (introduisant quelqu'un à Cyrano): + +<p> Monsieur, on vous demande. . . + +<br> +<p>CYRANO (voyant la duègne): + +<p> Ah! mon Dieu! Sa duègne! + +<br> +<br> +<br> +<p>Scène 1.VI. + +<br> +<p>Cyrano, Le Bret, la duègne. + +<br> +<p>LA DUÈGNE (avec un grand salut): + +<p> De son vaillant cousin on désire savoir + +<p> Où l'on peut, en secret, le voir. + +<br> +<p>CYRANO (bouleversé): + +<p> Me voir? + +<br> +<p>LA DUÈGNE (avec une révérence): + +<p> Vous voir. + +<p> --On a des choses à vous dire. + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Des?. . . + +<br> +<p>LA DUÈGNE (nouvelle révérence): + +<p> Des choses! + +<br> +<p>CYRANO (chancelant): + +<p> Ah, mon Dieu! + +<br> +<p>LA DUÈGNE: + +<p> L'on ira, demain, aux primes roses + +<p> D'aurore,--ouïr la messe à Saint-Roch. + +<br> +<p>CYRANO (se soutenant sur Le Bret): + +<p> Ah! mon Dieu! + +<br> +<p>LA DUÈGNE: + +<p> En sortant,--où peut-on entrer, causer un peu? + +<br> +<p>CYRANO (affolé): + +<p> Où?. . .Je. . .mais. . .Ah! mon Dieu!. . . + +<br> +<p>LA DUÈGNE: + +<p> Dites vite. + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Je cherche!. . . + +<br> +<p>LA DUÈGNE: + +<p> Où? + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Chez. . .chez. . .Ragueneau. . .le pâtissier. . . + +<br> +<p>LA DUÈGNE: + +<p> Il perche? + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Dans la rue--Ah! mon Dieu, mon Dieu!--Saint-Honoré! + +<br> +<p>LA DUÈGNE (remontant): + +<p> On ira. Soyez-y. Sept heures. + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> J'y serai. + +<br> +<p>(La duègne sort.) + +<br> +<br> +<br> +<p>Scène 1.VII. + +<br> +<p>Cyrano, Le Bret, puis les comédiens, les comédiennes, Cuigy, Brissaille, +Lignière, le portier, les violons.) + +<br> +<p>CYRANO (tombant dans les bras de Le Bret): + +<p> Moi!. . .D'elle!. . .Un rendez-vous!. . . + +<br> +<p>LE BRET: + +<p> Eh bien! tu n'es plus triste? + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Ah! pour quoi que ce soit, elle sait que j'existe! + +<br> +<p>LE BRET: + +<p> Maintenant, tu vas être calme? + +<br> +<p>CYRANO (hors de lui): + +<p> Maintenant. . . + +<p> Mais je vais être frénétique et fulminant! + +<p> Il me faut une armée entière a déconfire! + +<p> J'ai dix coeurs; j'ai vingt bras; il ne peut me suffire + +<p> De pourfendre des nains. . . + +<p>(Il crie à tue-tête): + +<p> Il me faut des géants! + +<br> +<p>(Depuis un moment, sur la scène, au fond, des ombres de comédiens et de +comédiennes s'agitent, chuchotent: on commence à répéter. Les violons ont +repris leur place.) + +<br> +<p>UNE VOIX (de la scène): + +<p> Hé! pst! là-bas! Silence! on répète céans! + +<br> +<p>CYRANO (riant): + +<p> Nous partons! + +<br> +<p>(Il remonte; par la grande porte du fond; entrent Cuigy, Brissaille, plusieurs +officiers, qui soutiennent Lignière complètement ivre.) + +<br> +<p>CUIGY: + +<p> Cyrano! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Qu'est-ce? + +<br> +<p>CUIGY: + +<p> Une énorme grive + +<p> Qu'on t'apporte! + +<br> +<p>CYRANO (le reconnaissant): + +<p> Lignière!. . .Hé, qu'est-ce qui t'arrive? + +<br> +<p>CUIGY: + +<p> Il te cherche! + +<br> +<p>BRISSAILLE: + +<p> Il ne peut rentrer chez lui! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Pourquoi? + +<br> +<p>LIGNIÈRE (d'une voix pâteuse, lui montrant un billet tout chiffonné): + +<p> Ce billet m'avertit. . .cent hommes contre moi. . . + +<p> A cause de. . .chanson. . .grand danger me menace. . . + +<p> Porte de Nesle. . .Il faut, pour rentrer, que j'y passe. . . + +<p> Permets-moi donc d'aller coucher sous. . .sous ton toit! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Cent hommes, m'as-tu dit? Tu coucheras chez toi! + +<br> +<p>LIGNIÈRE (épouvanté): + +<p> Mais. . . + +<br> +<p>CYRANO (d'une voix terrible, lui montrant la lanterne allumée que le portier +balance en écoutant curieusement cette scène): + +<p> Prends cette lanterne!. . . + +<p>(Lignière saisit précipitamment la lanterne): + +<p> Et marche!--Je te jure + +<p> Que c'est moi qui ferai ce soir ta couverture!. . . + +<p>(Aux officiers): + +<p> Vous, suivez à distance, et vous serez témoins! + +<br> +<p>CUIGY: + +<p> Mais cent hommes!. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Ce soir, il ne m'en faut pas moins! + +<br> +<p>(Les comédiens et les comédiennes, descendus de scène, se sont rapprochés dans +leurs divers costumes.) + +<br> +<p>LE BRET: + +<p> Mais pourquoi protéger. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Voilà Le Bret qui grogne! + +<br> +<p>LE BRET: + +<p> Cet ivrogne banal?. . . + +<br> +<p>CYRANO (frappant sur l'épaule de Lignière): + +<p> Parce que cet ivrogne, + +<p> Ce tonneau de muscat, ce fût de rossoli, + +<p> Fit quelque chose un jour de tout à fait joli: + +<p> Au sortir d'une messe ayant, selon le rite, + +<p> Vu celle qu'il aimait prendre de l'eau bénite, + +<p> Lui que l'eau fait sauver, courut au bénitier, + +<p> Se pencha sur sa conque et le but tout entier!. . . + +<br> +<p>UNE COMÉDIENNE (en costume de soubrette): + +<p> Tiens, c'est gentil, cela! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> N'est-ce pas, la soubrette? + +<br> +<p>LA COMÉDIENNE (aux autres): + +<p> Mais pourquoi sont-ils cent contre un pauvre poète? + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Marchons! + +<p>(Aux officiers): + +<p> Et vous, messieurs, en me voyant charger, + +<p> Ne me secondez pas, quel que soit le danger! + +<br> +<p>UNE AUTRE COMÉDIENNE (sautant de la scène): + +<p> Oh! mais, moi, je vais voir! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Venez!. . . + +<br> +<p>UNE AUTRE (sautant aussi, à un vieux comédien): + +<p> Viens-tu, Cassandre?. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Venez tous, le Docteur, Isabelle, Léandre, + +<p> Tous! Car vous allez joindre, essaim charmant et fol, + +<p> La farce italienne à ce drame espagnol, + +<p> Et, sur son ronflement tintant un bruit fantasque, + +<p> L'entourer de grelots comme un tambour de basque!. . . + +<br> +<p>TOUTES LES FEMMES (sautant de joie): + +<p> Bravo!--Vite, une mante!--Un capuchon! + +<br> +<p>JODELET: + +<p> Allons! + +<br> +<p>CYRANO (aux violons): + +<p> Vous nous jouerez un air, messieurs les violons! + +<p>(Les violons se joignent au cortège qui se forme. On s'empare des chandelles +allumées de la rampe et on se les distribue. Cela devient une retraite aux +flambeaux): + +<p> Bravo! des officiers, des femmes en costume, + +<p> Et, vingt pas en avant. . . + +<p>(Il se place comme il dit): + +<p> Moi, tout seul, sous la plume + +<p> Que la gloire elle-même à ce feutre piqua, + +<p> Fier comme un Scipion triplement Nasica!. . . + +<p> --C'est compris? Défendu de me prêter main-forte!-- + +<p> On y est?. . .Un, deux, trois! Portier, ouvre la porte! + +<p>(Le portier ouvre à deux battants. Un coin du vieux Paris pittoresque et +lunaire paraît): + +<p> Ah!. . .Paris fuit, nocturne et quasi nébuleux; + +<p> Le clair de lune coule aux pentes des toits bleus; + +<p> Un cadre se prépare, exquis, pour cette scène; + +<p> Là-bas, sous des vapeurs en écharpe, la Seine, + +<p> Comme un mystérieux et magique miroir, + +<p> Tremble. . .Et vous allez voir ce que vous allez voir! + +<br> +<p>TOUS: + +<p> A la porte de Nesle! + +<br> +<p>CYRANO (debout sur le seuil): + +<p> A la porte de Nesle! + +<p>(Se retournant avant de sortir, à la soubrette): + +<p> Ne demandiez-vous pas pourquoi, mademoiselle, + +<p> Contre ce seul rimeur cent hommes furent mis? + +<p>(Il tire l'épée et, tranquillement): + +<p> C'est parce qu'on savait qu'il est de mes amis! + +<br> +<p>(Il sort. Le cortège,--Lignière zigzaguant en tête,--puis les comédiennes aux +bras des officiers,--puis les comédiens gambadant,--se met en marche dans la +nuit au son des violons, et à la lueur falote des chandelles.) + +<br> +<p>Rideau. + +<br> +<br> +<br> +<p>Acte II. + +<br> +<p>La Rôtisserie Des Poètes. + +<br> +<p>La boutique de Ragueneau, rôtisseur-pâtissier, vaste ouvroir au coin de la rue +Saint-Honoré et de la rue de l'Arbre-Sec qu'on aperçoit largement au fond, par +le vitrage de la porte, grises dans les premières lueurs de l'aube. + +<br> +<p>A gauche, premier plan, comptoir surmonté d'un dais en fer forgé, auquel sont +accrochés des oies, des canards, des paons blancs. Dans de grands vases de +faïence de hauts bouquets de fleurs naïves, principalement des tournesols +jaunes. Du même côté, second plan, immense cheminée devant laquelle, entre de +monstrueux chenets, dont chacun supporte une petite marmite, les rôtis +pleurent dans les lèchefrites. + +<br> +<p>A droite, premier plan avec porte. Deuxième plan, un escalier montant à une +petite salle en soupente, dont on aperçoit l'intérieur par des volets ouverts; +une table y est dressée, un menu lustre flamand y luit: c'est un réduit où +l'on va manger et boire. Une galerie de bois, faisant suite à l'escalier, +semble mener à d'autres petites salles analogues. + +<br> +<p>Au milieu de la rôtisserie, un cercle en fer que l'on peut faire descendre +avec une corde, et auquel de grosses pièces sont accrochées, fait un lustre de +gibier. + +<br> +<p>Les fours, dans l'ombre, sous l'escalier, rougeoient. Des cuivres +étincellent. Des broches tournent. Des pièces montées pyramident, des +jambons pendent. C'est le coup de feu matinal. Bousculade de marmitons +effarés, d'énormes cuisiniers et de minuscules gâte-sauces. Foisonnement de +bonnets à plume de poulet ou à aile de pintade. On apporte, sur des plaques +de tôle et des clayons d'osier, des quinconces de brioches, des villages de +petits-fours. + +<br> +<p>Des tables sont couvertes de gâteaux et de plats. D'autres, entourées de +chaises, attendent les mangeurs et les buveurs. Une plus petite, dans un +coin, disparaît sous les papiers. Ragueneau y est assis au lever du rideau; +il écrit. + +<br> +<br> +<br> +<p>Scène 2.I. + +<br> +<p>Ragueneau, pâtissiers, puis Lise; Ragueneau, à la petite table, écrivant d'un +air inspiré, et comptant sur ses doigts. + +<br> +<p>PREMIER PATISSIER (apportant une pièce montée): + +<p> Fruits en nougat! + +<br> +<p>DEUXIÈME PATISSIER (apportant un plat): + +<p> Flan! + +<br> +<p>TROISIÈME PATISSIER (apportant un rôti paré de plumes): + +<p> Paon! + +<br> +<p>QUATRIÈME PATISSIER (apportant une plaque de gâteaux): + +<p> Roinsoles! + +<br> +<p>CINQUIÈME PATISSIER (apportant une sorte de terrine): + +<p> Boeuf en daube! + +<br> +<p>RAGUENEAU (cessant d'écrire et levant la tête): + +<p> Sur les cuivres, déjà, glisse l'argent de l'aube! + +<p> Étouffe en toi le dieu qui chante, Ragueneau! + +<p> L'heure du luth viendra,--c'est l'heure du fourneau! + +<p>(Il se lève. A un cuisinier): + +<p> Vous, veuillez m'allonger cette sauce, elle est courte! + +<br> +<p>LE CUISINIER: + +<p> De combien? + +<br> +<p>RAGUENEAU: + +<p> De trois pieds. + +<br> +<p>(Il passe.) + +<br> +<p>LE CUISINIER: + +<p> Hein? + +<br> +<p>PREMIER PATISSIER: + +<p> La tarte! + +<br> +<p>DEUXIÈME PATISSIER: + +<p> La tourte! + +<br> +<p>RAGUENEAU (devant la cheminée): + +<p> Ma Muse, éloigne-toi, pour que tes yeux charmants + +<p> N'aillent pas se rougir au feu de ces sarments! + +<p>(A un pâtissier, lui montrant des pains): + +<p> Vous avez mal placé la fente de ces miches: + +<p> Au milieu la césure,--entre les hémistiches! + +<p>(A un autre, lui montrant un pâté inachevé): + +<p> A ce palais de croûte, il faut, vous, mettre un toit. . . + +<p>(A un jeune apprenti, qui, assis par terre, embroche des volailles): + +<p> Et toi, sur cette broche interminable, toi, + +<p> Le modeste poulet et la dinde superbe, + +<p> Alterne-les, mon fils, comme le vieux Malherbe + +<p> Alternait les grands vers avec les plus petits, + +<p> Et fais tourner au feu des strophes de rôtis! + +<br> +<p>UN AUTRE APPRENTI (s'avançant avec un plateau recouvert d'une assiette): + +<p> Maître, en pensant à vous, dans le four, j'ai fait cuire + +<p> Ceci, qui vous plaira, je l'espère. + +<br> +<p>(Il découvre le plateau, on voit une grande lyre de pâtisserie.) + +<br> +<p>RAGUENEAU (ébloui): + +<p> Une lyre! + +<br> +<p>L'APPRENTI: + +<p> En pâte de brioche. + +<br> +<p>RAGUENEAU (ému): + +<p> Avec des fruits confits! + +<br> +<p>L'APPRENTI: + +<p> Et les cordes, voyez, en sucre je les fis. + +<br> +<p>RAGUENEAU (lui donnant de l'argent): + +<p> Va boire à ma santé! + +<p>(Apercevant Lise qui entre): + +<p> Chut! ma femme! Circule, + +<p> Et cache cet argent! + +<p>(A Lise, lui montrant la lyre d'un air gêné): + +<p> C'est beau? + +<br> +<p>LISE: + +<p> C'est ridicule! + +<br> +<p>(Elle pose sur le comptoir une pile de sacs en papier.) + +<br> +<p>RAGUENEAU: + +<p> Des sacs?. . .Bon. Merci. + +<p>(Il les regarde): + +<p> Ciel! Mes livres vénérés! + +<p> Les vers de mes amis! déchirés! démembrés! + +<p> Pour en faire des sacs à mettre des croquantes. . . + +<p> Ah! vous renouvelez Orphée et les bacchantes! + +<br> +<p>LISE (sèchement): + +<p> Et n'ai-je pas le droit d'utiliser vraiment + +<p> Ce que laissent ici, pour unique paiement, + +<p> Vos méchants écriveurs de lignes inégales! + +<br> +<p>RAGUENEAU: + + +<p> Fourmi!. . .n'insulte pas ces divines cigales! + +<br> +<p>LISE: + +<p> Avant de fréquenter ces gens-là, mon ami, + +<p> Vous ne m'appeliez pas bacchante,--ni fourmi! + +<br> +<p>RAGUENEAU: + +<p> Avec des vers, faire cela! + +<br> +<p>LISE: + +<p> Pas autre chose. + +<br> +<p>RAGUENEAU: + +<p> Que faites-vous, alors, madame, avec la prose? + +<br> +<br> +<br> +<p>Scène 2.II. + +<br> +<p>Les mêmes, deux enfants, qui viennent d'entrer dans la pâtisserie. + +<br> +<p>RAGUENEAU: + +<p> Vous désirez, petits? + +<br> +<p>PREMIER ENFANT: + +<p> Trois pâtés. + +<br> +<p>RAGUENEAU (les servant): + +<p> Là, bien roux. . . + +<p> Et bien chauds. + +<br> +<p>DEUXIÈME ENFANT: + +<p> S'il vous plaît, enveloppez-les-nous? + +<br> +<p>RAGUENEAU (saisi, à part): + +<p> Hélas! un de mes sacs! + +<p>(Aux enfants): + +<p> Que je les enveloppe?. . . + +<p>(Il prend un sac et au moment d'y mettre les pâtés, il lit): + +<p> <em>Tel Ulysses, le jour qu'il quitta Pénélope. . .</em> + +<p> Pas celui-ci!. . . + +<p>(Il le met de côté et en prend un autre. Au moment d'y mettre les pâtés, il +lit): + +<p> <em>Le blond Phoebus. . .</em> Pas celui-là! + +<br> +<p>(Même jeu.) + +<br> +<p>LISE (impatientée): + +<p> Eh bien! qu'attendez-vous? + +<br> +<p>RAGUENEAU: + +<p> Voilà, voilà, voilà! + +<p>(Il en prend un troisième et se résigne): + +<p> Le sonnet à Philis!. . .mais c'est dur tout de même! + +<br> +<p>LISE: + +<p> C'est heureux qu'il se soit décidé! + +<p>(Haussant les épaules): + +<p> Nicodème! + +<br> +<p>(Elle monte sur une chaise et se met à ranger des plats sur une crédence.) + +<br> +<p>RAGUENEAU (profitant de ce qu'elle tourne le dos, rappelle les enfants déjà à +la porte): + +<p> Pst!. . .Petits!. . .Rendez-moi le sonnet à Philis, + +<p> Au lieu de trois pâtés je vous en donne six. + +<p>(Les enfants lui rendent le sac, prennent vivement les gâteaux et sortent. +Ragueneau, défripant le papier, se met à lire en déclamant): + +<p> <em>Philis!. . .</em> Sur ce doux nom, une tache de beurre!. . . + +<p> <em>Philis!. . .</em> + +<br> +<p>(CYRANO entre brusquement.) + +<br> +<br> +<br> +<p>Scène 2.III. + +<br> +<p>Ragueneau, Lise, Cyrano, puis le mousquetaire. + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Quelle heure est-il? + +<br> +<p>RAGUENEAU (le saluant avec empressement): + +<p> Six heures. + +<br> +<p>CYRANO (avec émotion): + +<p> Dans une heure! + +<br> +<p>(Il va et vient dans la boutique.) + +<br> +<p>RAGUENEAU (le suivant): + +<p> Bravo! J'ai vu. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Quoi donc! + +<br> +<p>RAGUENEAU: + +<p> Votre combat!. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Lequel? + +<br> +<p>RAGUENEAU: + +<p> Celui de l'hôtel de Bourgogne! + +<br> +<p>CYRANO (avec dédain): + +<p> Ah!. . .Le duel! + +<br> +<p>RAGUENEAU (admiratif): + +<p> Oui, le duel en vers!. . . + +<br> +<p>LISE: + +<p> Il en a plein la bouche! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Allons! tant mieux! + +<br> +<p>RAGUENEAU (se fendant avec une broche qu'il a saisi): + +<p> <em>A la fin de l'envoi, je touche!. . .</em> + +<p><em> A la fin de l'envoi, je touche!</em>. . .Que c'est beau! + +<p>(Avec un enthousiasme croissant): + +<p> <em>A la fin de l'envoi. . .</em> + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Quelle heure, Ragueneau? + +<br> +<p>RAGUENEAU (restant fendu pour regarder l'horloge): + +<p> Six heures cinq!. . .<em>. . .je touche!</em> + +<p>(Il se relève): + +<p> . . .Oh! faire une ballade! + +<br> +<p>LISE (à Cyrano, qui en passant devant son comptoir lui a serré distraitement +la main): + +<p> Qu'avez-vous à la main? + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Rien. Une estafilade. + +<br> +<p>RAGUENEAU: + +<p> Courûtes-vous quelque péril? + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Aucun péril. + +<br> +<p>LISE (le menaçant du doigt): + +<p> Je crois que vous mentez! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Mon nez remuerait-il? + +<p> Il faudrait que ce fût pour un mensonge énorme! + +<p>(Changeant de ton): + +<p> J'attends ici quelqu'un. Si ce n'est pas sous l'orme, + +<p> Vous nous laisserez seuls. + +<br> +<p>RAGUENEAU: + +<p> C'est que je ne peux pas; + +<p> Mes rimeurs vont venir. . . + +<br> +<p>LISE (ironique): + +<p> Pour leur premier repas. + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Tu les éloigneras quand je te ferai signe. . . + +<p> L'heure? + +<br> +<p>RAGUENEAU: + +<p> Six heures dix. + +<br> +<p>CYRANO (s'asseyant nerveusement à la table de Ragueneau et prenant du papier): + +<p> Une plume?. . . + +<br> +<p>RAGUENEAU (lui offrant celle qu'il a à son oreille): + +<p> De cygne. + +<br> +<p>UN MOUSQUETAIRE (superbement moustachu, entre et d'une voix de stentor): + +<p> Salut! + +<br> +<p>(Lise remonte vivement vers lui.) + +<br> +<p>CYRANO (se retournant): + +<p> Qu'est-ce? + +<br> +<p>RAGUENEAU: + +<p> Un ami de ma femme. Un guerrier + +<p> Terrible,--à ce qu'il dit!. . . + +<br> +<p>CYRANO (reprenant la plume et éloignant du geste Ragueneau): + +<p> Chut!. . . + +<p> Écrire,--plier,-- + +<p>(A lui-même): + +<p> Lui donner,--me sauver. . . + +<p>(Jetant la plume): + +<p> Lâche!. . .Mais que je meure, + +<p> Si j'ose lui parler, lui dire un seul mot. . . + +<p>(A Ragueneau): + +<p> L'heure? + +<br> +<p>RAGUENEAU: + +<p> Six et quart!. . . + +<br> +<p>CYRANO (frappant sa poitrine): + +<p> --un seul mot de tous ceux que j'ai là! + +<p> Tandis qu'en écrivant. . . + +<p>(Il reprend la plume): + +<p> Eh bien! écrivons-la, + +<p> Cette lettre d'amour qu'en moi-même j'ai faite + +<p> Et refaite cent fois, de sorte qu'elle est prête, + +<p> Et que mettant mon âme à côté du papier, + +<p> Je n'ai tout simplement qu'à la recopier. + +<br> +<p>(Il écrit.--Derrière le vitrage de la porte on voit s'agiter des silhouettes +maigres et hésitantes.) + +<br> +<br> +<br> +<p>Scène 2.IV. + +<br> +<p>Ragueneau, Lise, le mousquetaire, Cyrano, à la petite table, écrivant, les +poètes, vêtus de noir, les bas tombants, couverts de boue. + +<br> +<p>LISE (entrant, à Ragueneau): + +<p> Les voici vos crottés! + +<br> +<p>PREMIER POÈTE (entrant, à Ragueneau): + +<p> Confrère!. . . + +<br> +<p>DEUXIÈME POÈTE (de même, lui secouant les mains): + +<p> Cher confrère! + +<br> +<p>TROISIÈME POÈTE: + +<p> Aigle des pâtissiers! + +<p>(Il renifle): + +<p> Ça sent bon dans votre aire, + +<br> +<p>QUATRIÈME POÈTE: + +<p> O Phoebus-Rôtisseur! + +<br> +<p>CINQUIÈME POÈTE: + +<p> Apollon maître-queux!. . . + +<br> +<p>RAGUENEAU (entouré, embrassé, secoué): + +<p> Comme on est tout de suite à son aise avec eux!. . . + +<br> +<p>PREMIER POÈTE: + +<p> Nous fûmes retardés par la foule attroupée + +<p> A la porte de Nesle!. . . + +<br> +<p>DEUXIÈME POÈTE: + +<p> Ouverts à coups d'épée, + +<p> Huit malandrins sanglants illustraient les pavés! + +<br> +<p>CYRANO (levant une seconde la tête): + +<p> Huit?. . .Tiens, je croyais sept. + +<br> +<p>(Il reprend sa lettre.) + +<br> +<p>RAGUENEAU (à Cyrano): + +<p> Est-ce que vous savez + +<p> Le héros du combat? + +<br> +<p>CYRANO (négligemment): + +<p> Moi?. . .Non! + +<br> +<p>LISE (au mousquetaire): + +<p> Et vous? + +<br> +<p>LE MOUSQUETAIRE (se frisant la moustache): + +<p> Peut-être! + +<br> +<p>CYRANO (écrivant, à part,--on l'entend murmurer de temps en temps): + +<p> <em>Je vous aime. . .</em> + +<br> +<p>PREMIER POÈTE: + +<p> Un seul homme, assurait-on, sut mettre + +<p> Toute une bande en fuite!. . . + +<br> +<p>DEUXIÈME POÈTE: + +<p> Oh! c'etait curieux! + +<p> Des piques, des bâtons jonchaient le sol!. . . + +<br> +<p>CYRANO (écrivant): + +<p> . . .<em>vos yeux</em>. . . + +<br> +<p>TROISIÈME POÈTE: + +<p> On trouvait des chapeaux jusqu'au quai des Orfèvres! + +<br> +<p>PREMIER POÈTE: + +<p> Sapristi! ce dut être un féroce. . . + +<br> +<p>CYRANO (même jeu): + +<p> . . .<em>vos lèvres</em>. . . + +<br> +<p>PREMIER POÈTE: + +<p> Un terrible géant, l'auteur de ces exploits! + +<br> +<p>CYRANO (même jeu): + +<p> . . .<em>Et je m'évanouis de peur quand je vous vois.</em> + +<br> +<p>DEUXIÈME POÈTE (happant un gâteau): + +<p> Qu'as-tu rimé de neuf, Ragueneau? + +<br> +<p>CYRANO (même jeu): + +<p> . . .<em>qui vous aime</em>. . . + +<p>(Il s'arrête au moment de signer, et se lève, mettant sa lettre dans son +pourpoint): + +<p> Pas besoin de signer. Je la donne moi-même. + +<br> +<p>RAGUENEAU (au deuxième poète): + +<p> J'ai mis une recette en vers. + +<br> +<p>TROISIÈME POÈTE (s'installant près d'un plateau de choux à la crème): + +<p> Oyons ces vers! + +<br> +<p>QUATRIÈME POÈTE (regardant une brioche qu'il a prisé): + +<p> Cette brioche a mis son bonnet de travers. + +<br> +<p>(Il la décoiffe d'un coup de dent.) + +<br> +<p>PREMIER POÈTE: + +<p> Ce pain d'épice suit le rimeur famélique, + +<p> De ses yeux en amande aux sourcils d'angélique! + +<br> +<p>(Il happe le morceau de pain d'épice.) + +<br> +<p>DEUXIÈME POÈTE: + +<p> Nous écoutons. + +<br> +<p>TROISIÈME POÈTE (serrant légèrement un chou entre ses doigts): + +<p> Ce chou bave sa crème. Il rit. + +<br> +<p>DEUXIÈME POÈTE (mordant à même la grande lyre de pâtisserie): + +<p> Pour la première fois la Lyre me nourrit! + +<br> +<p>RAGUENEAU (qui s'est préparé à réciter, qui a toussé, assuré son bonnet, pris +une pose): + +<p> Une recette en vers. . . + +<br> +<p>DEUXIÈME POÈTE (au premier, lui donnant un coup de coude): + +<p> Tu déjeunes? + +<br> +<p>PREMIER POÈTE (au deuxième): + +<p> Tu dînes! + +<br> +<p>RAGUENEAU: + +<p> Comment on fait les tartelettes amandines. + +<br> +<p> Battez, pour qu'ils soient mousseux, + +<p> Quelques oeufs; + +<p> Incorporez à leur mousse + +<p> Un jus de cédrat choisi; + +<p> Versez-y + +<p> Un bon lait d'amande douce; + +<br> +<p> Mettez de la pâte à flan + +<p> Dans le flanc + +<p> De moules à tartelette; + +<p> D'un doigt preste, abricotez + +<p> Les côtés; + +<p> Versez goutte à gouttelette + +<br> +<p> Votre mousse en ces puits, puis + +<p> Que ces puits + +<p> Passent au four, et, blondines, + +<p> Sortant en gais troupelets, + +<p> Ce sont les + +<p> Tartelettes amandines! + +<br> +<p>LES POÈTES (la bouche pleine): + +<p> Exquis! Délicieux! + +<br> +<p>UN POÈTE (s'étouffant): + +<p> Homph! + +<br> +<p>(Ils remontent vers le fond, en mangeant.) + +<br> +<p>CYRANO (qui a observé s'avance vers Ragueneau): + +<p> Bercés par ta voix, + +<p> Ne vois-tu pas comme ils s'empiffrent? + +<br> +<p>RAGUENEAU (plus bas, avec un sourire): + +<p> Je le vois. . . + +<p> Sans regarder, de peur que cela ne les trouble; + +<p> Et dire ainsi mes vers me donne un plaisir double, + +<p> Puisque je satisfais un doux faible que j'ai + +<p> Tout en laissant manger ceux qui n'ont pas mangé! + +<br> +<p>CYRANO (lui frappant sur l'épaule): + +<p> Toi, tu me plais!. . . + +<p>(Ragueneau va rejoindre ses amis. Cyrano le suit des yeux, puis, un peu +brusquement): + +<p> Hé là, Lise? + +<p>(Lise, en conversation tendre avec le mousquetaire, tressaille et descend vers +Cyrano): + +<p> Ce capitaine. . . + +<p> Vous assiège? + +<br> +<p>LISE (offensée): + +<p> Oh! mes yeux, d'une oeillade hautaine, + +<p> Savent vaincre quiconque attaque mes vertus. + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Euh! pour des yeux vainqueurs, je les trouve battus. + +<br> +<p>LISE (suffoquée): + +<p> Mais. . . + +<br> +<p>CYRANO (nettement): + +<p> Ragueneau me plaît. C'est pourquoi, dame Lise, + +<p> Je défends que quelqu'un le ridicoculise. + +<br> +<p>LISE: + +<p> Mais. . . + +<br> +<p>CYRANO (qui a élevé la voix assez pour être entendu du galant): + +<p> A bon entendeur. . . + +<br> +<p>(Il salue le mousquetaire, et va se mettre en observation, à la porte du fond, +après avoir regardé l'horloge.) + +<br> +<p>LISE (au mousquetaire qui a simplement rendu son salut à Cyrano): + +<p> Vraiment, vous m'étonnez!. . . + +<p> Répondez. . .sur son nez. . . + +<br> +<p>LE MOUSQUETAIRE: + +<p> Sur son nez. . .sur son nez. . . + +<br> +<p>(Il s'éloigne vivement, Lise le suit.) + +<br> +<p>CYRANO (de la porte du fond, faisant signe à Ragueneau d'emmener les poètes): + +<p> Pst!. . . + +<br> +<p>RAGUENEAU (montrant aux poètes la porte de droite): + +<p> Nous serons bien mieux par là. . . + +<br> +<p>CYRANO (s'impatientant): + +<p> Pst! pst!. . . + +<br> +<p>RAGUENEAU (les entraînant): + +<p> Pour lire + +<p> Des vers. . . + +<br> +<p>PREMIER POÈTE (désespéré, la bouche pleine): + +<p> Mais les gâteaux!. . . + +<br> +<p>DEUXIÈME POÈTE: + +<p> Emportons-les! + +<br> +<p>(Ils sortent tous derrière Ragueneau, processionellement, et après avoir fait +une râfle de plateaux.) + +<br> +<br> +<br> +<p>Scène 2.V. + +<br> +<p>Cyrano, Roxane, la duègne. + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Je tire + +<p> Ma lettre si je sens seulement qu'il y a + +<p> Le moindre espoir!. . . + +<p>(Roxane, masquée, suivie de la duègne, paraît derrière le vitrage. Il ouvre +vivement la porte): + +<p> Entrez!. . . + +<p>(Marchant sur la duègne): + +<p> Vous, deux mots, duègna! + +<br> +<p>LA DUÈGNE: + +<p> Quatre. + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Êtes-vous gourmande? + +<br> +<p>LA DUÈGNE: + +<p> A m'en rendre malade. + +<br> +<p>CYRANO (prenant vivement des sacs de papier sur le comptoir): + +<p> Bon. Voici deux sonnets de monsieur Benserade. . . + +<br> +<p>LA DUÈGNE (piteuse): + +<p> Heu!. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> . . .que je vous remplis de darioles. + +<br> +<p>LA DUÈGNE (changeant de figure): + +<p> Hou! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Aimez-vous le gâteau qu'on nomme petit chou? + +<br> +<p>LA DUÈGNE (avec dignité): + +<p> Monsieur, j'en fais état, lorsqu'il est à la crème. + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> J'en plonge six pour vous dans le sein d'un poème + +<p> De Saint-Amant! Et dans ces vers de Chapelain + +<p> Je dépose un fragment, moins lourd, de poupelin. + +<p> --Ah! Vous aimez les gâteaux frais? + +<br> +<p>LA DUÈGNE: + +<p> J'en suis férue! + +<br> +<p>CYRANO (lui chargeant les bras de sacs remplis): + +<p> Veuillez aller manger tous ceux-ci dans la rue. + +<br> +<p>LA DUÈGNE: + +<p> Mais. . . + +<br> +<p>CYRANO (la poussant dehors): + +<p> Et ne revenez qu'après avoir fini! + +<br> +<p>(Il referme la porte, redescend vers Roxane, et s'arrête, découvert, à une +distance respectueuse.) + +<br> +<br> +<br> +<p>Scène 2.VI. + +<br> +<p>Cyrano, Roxane, la duègne, un instant. + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Que l'instant entre tous les instants soit béni, + +<p> Où, cessant d'oublier qu'humblement je respire + +<p> Vous venez jusqu'ici pour me dire. . .me dire?. . . + +<br> +<p>ROXANE (qui s'est démasquée): + +<p> Mais tout d'abord merci, car ce drôle, ce fat + +<p> Qu'au brave jeu d'épée, hier, vous avez fait mat, + +<p> C'est lui qu'un grand seigneur. . .épris de moi. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> De Guiche? + +<br> +<p>ROXANE (baissant les yeux): + +<p> Cherchait à m'imposer . . .comme mari. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Postiche? + +<p>(Saluant): + +<p> Je me suis donc battu, madame, et c'est tant mieux, + +<p> Non pour mon vilain nez, mais bien pour vos beaux yeux. + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Puis. . .je voulais. . .Mais pour l'aveu que je viens faire, + +<p> Il faut que je revoie en vous le. . .presque frère, + +<p> Avec qui je jouais, dans le parc--près du lac!. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Oui. . .vous veniez tous les étés à Bergerac! + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Les roseaux fournissaient le bois pour vos épées?. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Et les maïs, les cheveux blonds pour vos poupées! + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> C'était le temps des jeux. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Des mûrons aigrelets. . . + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Le temps où vous faisiez tout ce que je voulais!. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Roxane, en jupons courts, s'appelait Madeleine. . . + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> J'étais jolie, alors? + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Vous n'étiez pas vilaine. + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Parfois, la main en sang de quelque grimpement, + +<p> Vous accouriez!--Alors, jouant à la maman, + +<p> Je disais d'une voix qui tâchait d'être dure: + +<p>(Elle lui prend la main): + +<p> 'Qu'est-ce que c'est encor que cette égratignure?' + +<p>(Elle s'arrête stupéfaite): + +<p> Oh! C'est trop fort! Et celle-ci! + +<p>(Cyrano veut retirer sa main): + +<p> Non! Montrez-la! + +<p> Hein? à votre âge, encor!--Où t'es-tu fait cela? + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> En jouant, du côté de la porte de Nesle. + +<br> +<p>ROXANE (s'asseyant à une table, et trempant son mouchoir dans un verre d'eau): + +<p> Donnez! + +<br> +<p>CYRANO (s'asseyant aussi): + +<p> Si gentiment! Si gaiement maternelle! + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Et, dites-moi,--pendant que j'ôte un peu le sang,-- + +<p> Ils étaient contre vous? + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Oh! pas tout à fait cent. + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Racontez! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Non. Laissez. Mais vous, dites la chose + +<p> Que vous n'osiez tantôt me dire. . . + +<br> +<p>ROXANE (sans quitter sa main): + +<p> A présent, j'ose, + +<p> Car le passé m'encouragea de son parfum! + +<p> Oui, j'ose maintenant. Voilà. J'aime quelqu'un. + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Ah!. . . + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Qui ne le sait pas d'ailleurs. + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Ah!. . . + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Pas encore. + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Ah!. . . + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Mais qui va bientôt le savoir, s'il l'ignore. + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Ah!. . . + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Un pauvre garçon qui jusqu'ici m'aima + +<p> Timidement, de loin, sans oser le dire. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Ah!. . . + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Laissez-moi votre main, voyons, elle a la fièvre.-- + +<p> Mais moi, j'ai vu trembler les aveux sur sa lèvre. + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Ah!. . . + +<br> +<p>ROXANE (achevant de lui faire un petit bandage avec son mouchoir): + +<p> Et figurez-vous, tenez, que, justement + +<p> Oui, mon cousin, il sert dans votre régiment! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Ah!. . . + +<br> +<p>ROXANE (riant): + +<p> Puisqu'il est cadet dans votre compagnie! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Ah!. . . + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Il a sur son front de l'esprit, du génie, + +<p> Il est fier, noble, jeune, intrépide, beau. . . + +<br> +<p>CYRANO (se levant tout pâle): + +<p> Beau! + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Quoi? Qu'avez-vous? + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Moi, rien. . .C'est. . .c'est. . . + +<p>(Il montre sa main, avec un sourire): + +<p> C'est ce bobo. + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Enfin, je l'aime. Il faut d'ailleurs que je vous die + +<p> Que je ne l'ai jamais vu qu'à la Comédie. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Vous ne vous êtes donc pas parlé? + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Nos yeux seuls. + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Mais comment savez-vous, alors? + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Sous les tilleuls + +<p> De la place Royale, on cause. . .Des bavardes + +<p> M'ont renseignée. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Il est cadet? + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Cadet aux gardes. + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Son nom? + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Baron Christian de Neuvillette. + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Hein?. . . + +<p> Il n'est pas aux cadets. + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Si, depuis ce matin: + +<p> Capitaine Carbon de Castel-Jaloux. + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Vite, + +<p> Vite, on lance son coeur!. . .Mais, ma pauvre petite. . . + +<br> +<p>LA DUÈGNE (ouvrant la porte du fond): + +<p> J'ai fini les gâteaux, monsieur de Bergerac! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Eh bien! lisez les vers imprimés sur le sac! + +<p>(La duègne disparaît): + +<p> . . .Ma pauvre enfant, vous qui n'aimez que beau langage, + +<p> Bel esprit,--si c'était un profane, un sauvage. + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Non, il a les cheveux d'un héros de d'Urfe! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> S'il était aussi maldisant que bien coiffé! + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Non, tous les mots qu'il dit sont fins, je le devine! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Oui, tous les mots sont fins quand la moustache est fine. + +<p> --Mais si c'était un sot!. . . + +<br> +<p>ROXANE (frappant du pied): + +<p> Eh bien! j'en mourrais, là! + +<br> +<p>CYRANO (après un temps): + +<p> Vous m'avez fait venir pour me dire cela? + +<p> Je n'en sens pas très bien l'utilité, madame. + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Ah, c'est que quelqu'un hier m'a mis la mort dans l'âme, + +<p> Et me disant que tous, vous êtes tous Gascons + +<p> Dans votre compagnie. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Et que nous provoquons + +<p> Tous les blancs-becs qui, par faveur, se font admettre + +<p> Parmis les purs Gascons que nous sommes, sans l'être? + +<p> C'est ce qu'on vous a dit? + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Et vous pensez si j'ai + +<p> Tremblé pour lui! + +<br> +<p>CYRANO (entre ses dents): + +<p> Non sans raison! + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Mais j'ai songé + +<p> Lorsque invincible et grand, hier, vous nous apparûtes, + +<p> Châtiant ce coquin, tenant tête à ces brutes,-- + +<p> J'ai songé: s'il voulait, lui que tous ils craindront. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> C'est bien, je défendrai votre petit baron. + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Oh! n'est-ce pas que vous allez me le défendre? + +<p> J'ai toujours eu pour vous une amitié si tendre. + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Oui, oui. + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Vous serez son ami? + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Je le serai. + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Et jamais il n'aura de duel? + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> C'est juré. + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Oh! je vous aime bien. Il faut que je m'en aille. + +<p>(Elle remet vivement son masque, une dentelle sur son front, et, +distraitement): + +<p> Mais vous ne m'avez pas raconté la bataille + +<p> De cette nuit. Vraiment ce dut être inouï!. . . + +<p> --Dites-lui qu'il m'écrive. + +<p>(Elle lui envoie un petit baiser de la main): + +<p> Oh! je vous aime! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Oui, oui. + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Cent hommes contre vous? Allons, adieu.--Nous sommes + +<p> De grands amis! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Oui, oui. + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Qu'il m'écrive!--Cent hommes!-- + +<p> Vous me direz plus tard. Maintenant, je ne puis. + +<p> Cent hommes! Quel courage! + +<br> +<p>CYRANO (la saluant): + +<p> Oh! j'ai fait mieux depuis. + +<br> +<p>(Elle sort. Cyrano reste immobile, les yeux à terre. Un silence. La porte +de droite s'ouvre. Ragueneau passe sa tête.) + +<br> +<br> +<br> +<p>Scène 2.VII. + +<br> +<p>Cyrano, Ragueneau, les poètes, Carbon de Castel-Jaloux, les cadets, la foule, +etc., puis De Guiche. + +<br> +<p>RAGUENEAU: + +<p> Peut-on rentrer? + +<br> +<p>CYRANO (sans bouger): + +<p> Oui. . . + +<br> +<p>(Ragueneau fait signe et ses amis rentrent. En même temps, à la porte du fond +paraît Carbon de Castel-Jaloux, costume de capitaine aux gardes, qui fait de +grands gestes en apercevant Cyrano.) + +<br> +<p>CARBON DE CASTEL-JALOUX: + +<p> Le voilà! + +<br> +<p>CYRANO (levant la tête): + +<p> Mon capitaine!. . . + +<br> +<p>CARBON (exultant): + +<p> Notre héros! Nous savons tout! Une trentaine + +<p> De mes cadets sont là!. . . + +<br> +<p>CYRANO (reculant): + +<p> Mais. . . + +<br> +<p>CARBON (voulant l'entraîner): + +<p> Viens! on veut te voir! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Non! + +<br> +<p>CARBON: + +<p> Il boivent en face, à <em>la Croix du Trahoir</em>. + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Je. . . + +<br> +<p>CARBON (remontant à la porte, et criant à la cantonade, d'une voix de +tonnerre): + +<p> Le héros refuse. Il est d'humeur bourrue! + +<br> +<p>UNE VOIX (au dehors): + +<p> Ah! Sandious! + +<br> +<p>(Tumulte au dehors, bruit d'épées et de bottes qui se rapprochent.) + +<br> +<p>CARBON (se frottant les mains): + +<p> Les voici qui traversent la rue! + +<br> +<p>LES CADETS (entrant dans la rôtisserie): + +<p> Mille dious!--Capdedious!--Mordious!--Pocapdedious! + +<br> +<p>RAGUENEAU (reculant épouvanté): + +<p> Messieurs, vous êtes donc tous de Gascogne! + +<br> +<p>LES CADETS: + +<p> Tous! + +<br> +<p>UN CADET (à Cyrano): + +<p> Bravo! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Baron! + +<br> +<p>UN AUTRE (lui secouant les mains): + +<p> Vivat! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Baron! + +<br> +<p>TROISIÈME CADET: + +<p> Que je t'embrasse! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Baron!. . . + +<br> +<p>PLUSIEURS GASCONS: + +<p> Embrassons-le! + +<br> +<p>CYRANO (ne sachant auquel répondre): + +<p> Baron!. . .baron!. . .de grâce. . . + +<br> +<p>RAGUENEAU: + +<p> Vous êtes tous barons, messieurs? + +<br> +<p>LES CADETS: + +<p> Tous? + +<br> +<p>RAGUENEAU: + +<p> Le sont-ils?. . . + +<br> +<p>PREMIER CADET: + +<p> On ferait une tour rien qu'avec nos tortils! + +<br> +<p>LE BRET (entrant, et courant à Cyrano): + +<p> On te cherche! Une foule en délire conduite + +<p> Par ceux qui cette nuit marchèrent à ta suite. . . + +<br> +<p>CYRANO (épouvanté): + +<p> Tu ne leur as pas dit où je me trouve?. . . + +<br> +<p>LE BRET (se frottant les mains): + +<p> Si! + +<br> +<p>UN BOURGEOIS (entrant suivi d'un groupe): + +<p> Monsieur, tout le Marais se fait porter ici! + +<br> +<p>(Au dehors la rue s'est remplie de monde. Des chaises à porteurs, des +carrosses s'arrêtent.) + +<br> +<p>LE BRET (bas, souriant, à Cyrano): + +<p> Et Roxane? + +<br> +<p>CYRANO (vivement): + +<p> Tais-toi! + +<br> +<p>LA FOULE (criant dehors): + +<p> Cyrano!. . . + +<br> +<p>(Une cohue se précipite dans la pâtisserie. Bousculade. Acclamations.) + +<br> +<p>RAGUENEAU (debout sur une table): + +<p> Ma boutique + +<p> Est envahie! On casse tout! C'est magnifique! + +<br> +<p>DES GENS (autour de Cyrano): + +<p> Mon ami. . .mon ami. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Je n'avais pas hier + +<p> Tant d'amis! + +<br> +<p>LE BRET (ravi): + +<p> Le succès! + +<br> +<p>UN PETIT MARQUIS (accourant, les mains tendues): + +<p> Si tu savais, mon cher. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Si tu?. . .Tu?. . .Qu'est-ce donc qu'ensemble nous gardâmes? + +<br> +<p>UN AUTRE: + +<p> Je veux vous présenter, Monsieur, à quelques dames + +<p> Qui là, dans mon carrosse. . . + +<br> +<p>CYRANO (froidement): + +<p> Et vous d'abord, à moi, + +<p> Qui vous présentera? + +<br> +<p>LE BRET (stupéfait): + +<p> Mais qu'as-tu donc? + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Tais-toi! + +<br> +<p>UN HOMME DE LETTRES (avec une écritoire): + +<p> Puis-je avoir des détails sur?. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Non. + +<br> +<p>LE BRET (lui poussant le coude): + +<p> C'est Théophraste, + +<p> Renaudot! l'inventeur de la gazette. + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Baste! + +<br> +<p>LE BRET: + +<p> Cette feuille où l'on fait tant de choses tenir! + +<p> On dit que cette idée a beaucoup d'avenir! + +<br> +<p>LE POÈTE (s'avançant): + +<p> Monsieur. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Encor! + +<br> +<p>LE POÈTE: + +<p> Je veux faire un pentacrostiche + +<p> Sur votre nom. . . + +<br> +<p>QUELQU'UN (s'avançant encore): + +<p> Monsieur. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Assez! + +<br> +<p>(Mouvement. On se range. De Guiche paraît, escorté d'officiers. Cuigy, +Brissaille, les officiers qui sont partis avec Cyrano à la fin du premier +acte. Cuigy vient vivement à Cyrano.) + +<br> +<p>CUIGY (à Cyrano): + +<p> Monsieur de Guiche! + +<p>(Murmure. Tout le monde se range): + +<p> Vient de la part du maréchal de Gassion! + +<br> +<p>DE GUICHE (saluant Cyrano): + +<p> . . .Qui tient à vous mander son admiration + +<p> Pour le nouvel exploit dont le bruit vient de courre. + +<br> +<p>LA FOULE: + +<p> Bravo!. . . + +<br> +<p>CYRANO (s'inclinant): + +<p> Le maréchal s'y connaît en bravoure. + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> Il n'aurait jamais cru le fait si ces messieurs + +<p> N'avaient pu lui jurer l'avoir vu. + +<br> +<p>CUIGY: + +<p> De nos yeux! + +<br> +<p>LE BRET (bas à Cyrano, qui a l'air absent): + +<p> Mais. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Tais-toi! + +<br> +<p>LE BRET: + +<p> Tu parais souffrir! + +<br> +<p>CYRANO (tressaillant et se redressant vivement): + +<p> Devant ce monde?. . . + +<p>(Sa moustache se hérisse; il poitrine): + +<p> Moi souffrir?. . .Tu vas voir! + +<br> +<p>DE GUICHE (auquel Cuigy a parlé à l'oreille): + +<p> Votre carière abonde + +<p> De beaux exploits, déjà.--Vous servez chez ces fous + +<p> De Gascons, n'est-ce pas? + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Aux cadets, oui. + +<br> +<p>UN CADET (d'une voix terrible): + +<p> Chez nous! + +<br> +<p>DE GUICHE (regardant les Gascons, rangés derrière Cyrano): + +<p> Ah! ah!. . .Tous ces messieurs à la mine hautaine, + +<p> Ce sont donc les fameux?. . . + +<br> +<p>CARBON DE CASTEL-JALOUX: + +<p> Cyrano! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Capitaine? + +<br> +<p>CARBON: + +<p> Puisque ma compagnie est, je crois, au complet, + +<p> Veuillez la présenter au comte, s'il vous plaît. + +<br> +<p>CYRANO (faisant deux pas vers De Guiche et montrant les cadets): + +<p> Ce sont les cadets de Gascogne + +<p> De Carbon de Castel-Jaloux! + +<p> Bretteurs et menteurs sans vergogne, + +<p> Ce sont les cadets de Gascogne! + +<p> Parlant blason, lambel, bastogne, + +<p> Tous plus nobles que des filous, + +<p> Ce sont les cadets de Gascogne + +<p> De Carbon de Castel-Jaloux: + +<br> +<p> Oeil d'aigle, jambe de cigogne, + +<p> Moustache de chat, dents de loups, + +<p> Fendant la canaille qui grogne, + +<p> Oeil d'aigle, jambe de cigogne, + +<p> Ils vont,--coiffés d'un vieux vigogne + +<p> Dont la plume cache les trous!-- + +<p> Oeil d'aigle, jambe de cigogne, + +<p> Moustache de chat, dents de loups! + +<br> +<p> Perce-Bedaine et Casse-Trogne + +<p> Sont leurs sobriquets les plus doux; + +<p> De gloire, leur âme est ivrogne! + +<p> Perce-Bedaine et Casse-Trogne, + +<p> Dans tous les endroits où l'on cogne + +<p> Ils se donnent des rendez-vous. . . + +<p> Perce-Bedaine et Casse-Trogne + +<p> Sont leurs sobriquets les plus doux! + +<br> +<p> Voici les cadets de Gascogne + +<p> Qui font cocus tous les jaloux! + +<p> O femme, adorable carogne, + +<p> Voici les cadets de Gascogne! + +<p> Que le vieil époux se renfrogne: + +<p> Sonnez, clairons! chantez, coucous! + +<p> Voici les cadets de Gascogne + +<p> Qui font cocus tous les jaloux! + +<br> +<p>DE GUICHE (nonchalamment assis dans un fauteuil que Ragueneau a vite apporté): + +<p> Un poète est un luxe, aujourd'hui, qu'on se donne. + +<p> --Voulez-vous être à moi? + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Non, Monsieur, à personne. + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> Votre verve amusa mon oncle Richelieu, + +<p> Hier. Je veux vous servir auprès de lui. + +<br> +<p>LE BRET (ébloui): + +<p> Grand Dieu! + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> Vous avez bien rimé cinq actes, j'imagine? + +<br> +<p>LE BRET (à l'oreille de Cyrano): + +<p> Tu vas faire jouer, mon cher, ton <em>Agrippine!</em> + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> Portez-les-lui. + +<br> +<p>CYRANO (tenté et un peu charmé): + +<p> Vraiment. . . + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> Il est des plus experts. + +<p> Il vous corrigera seulement quelques vers. . . + +<br> +<p>CYRANO (dont le visage s'est immédiatement rembruni): + +<p> Impossible, Monsieur; mon sang se coagule + +<p> En pensant qu'on y peut changer une virgule. + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> Mais quand un vers lui plaît, en revanche, mon cher, + +<p> Il le paye très cher. + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Il le paye moins cher + +<p> Que moi, lorsque j'ai fait un vers, et que je l'aime, + +<p> Je me le paye, en me le chantant à moi-même! + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> Vous êtes fier. + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Vraiment, vous l'avez remarqué? + +<br> +<p>UN CADET (entrant avec, enfilés à son épée, des chapeaux aux plumets miteux, +aux coiffes trouées, défoncées): + +<p> Regarde, Cyrano! ce matin, sur le quai + +<p> Le bizarre gibier à plumes que nous prîmes! + +<p> Les feutres des fuyards!. . . + +<br> +<p>CARBON: + +<p> Des dépouilles opimes! + +<br> +<p>TOUT LE MONDE (riant): + +<p> Ah! Ah! Ah! + +<br> +<p>CUIGY: + +<p> Celui qui posta ces gueux, ma foi, + +<p> Doit rager aujourd'hui. + +<br> +<p>BRISSAILLE: + +<p> Sait-on qui c'est? + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> C'est moi. + +<p>(Les rires s'arrêtent): + +<p> Je les avais chargés de châtier,--besogne + +<p> Qu'on ne fait pas soi-même,--un rimailleur ivrogne. + +<br> +<p>(Silence gêné.) + +<br> +<p>LE CADET (à mi-voix, à Cyrano, lui montrant les feutres): + +<p> Que faut-il qu'on en fasse? Ils sont gras. . .Un salmis? + +<br> +<p>CYRANO (prenant l'épée où ils sont enfilés, et les faisant, dans un salut, +tous glisser aux pieds de De Guiche): + +<p> Monsieur, si vous voulez les rendre à vos amis? + +<br> +<p>DE GUICHE (se levant et d'une voix brève): + +<p> Ma chaise et mes porteurs, tout de suite: je monte. + +<p>(A Cyrano, violemment): + +<p> Vous, Monsieur!. . . + +<br> +<p>UNE VOIX (dans la rue, criant): + +<p> Les porteurs de monseigneur le comte + +<p> De Guiche! + +<br> +<p>DE GUICHE (qui s'est dominé, avec un sourire): + +<p> . . .Avez-vous lu <em>Don Quichot?</em> + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Je l'ai lu. + +<p> Et me découvre au nom de cet hurluberlu. + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> Veuillez donc méditer alors. . . + +<br> +<p>UN PORTEUR (paraissant au fond): + +<p> Voici la chaise. + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> Sur le chapitre des moulins! + +<br> +<p>CYRANO (saluant): + +<p> Chapitre treize. + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> Car, lorsqu'on les attaque, il arrive souvent. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> J'attaque donc des gens qui tournent à tout vent? + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> Qu'un moulinet de leurs grands bras chargés de toiles + +<p> Vous lance dans la boue!. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Ou bien dans les étoiles! + +<br> +<p>(De Guiche sort. On le voit remonter en chaise. Les seigneurs s'éloignent en +chuchotant. Le Bret les réaccompagne. La foule sort.) + +<br> +<br> +<br> +<p>Scène 2.VIII. + +<br> +<p>Cyrano, Le Bret, les cadets, qui se sont attablés à droite et à gauche et +auxquels on sert à boire et à manger. + +<br> +<p>CYRANO (saluant d'un air goguenard ceux qui sortent sans oser le saluer): + +<p> Messieurs. . .Messieurs. . .Messieurs. . . + +<br> +<p>LE BRET (désolé, redescendant, les bras au ciel): + +<p> Ah! dans quels jolis draps. + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Oh! toi! tu vas grogner! + +<br> +<p>LE BRET: + +<p> Enfin, tu conviendras + +<p> Qu'assassiner toujours la chance passagère, + +<p> Devient exagéré. + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Hé bien oui, j'exagère! + +<br> +<p>LE BRET (triomphant): + +<p> Ah! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Mais pour le principe, et pour l'exemple aussi, + +<p> Je trouve qu'il est bon d'exagérer ainsi. + +<br> +<p>LE BRET: + +<p> Si tu laissais un peu ton âme mousquetaire, + +<p> La fortune et la gloire. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Et que faudrait-il faire? + +<p> Chercher un protecteur puissant, prendre un patron, + +<p> Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc + +<p> Et s'en fait un tuteur en lui léchant l'écorce, + +<p> Grimper par ruse au lieu de s'élever par force? + +<p> Non, merci. Dédier, comme tous il le font, + +<p> Des vers aux financiers? se changer en bouffon + +<p> Dans l'espoir vil de voir, aux lèvres d'un ministre, + +<p> Naître un sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre? + +<p> Non, merci. Déjeuner, chaque jour, d'un crapaud? + +<p> Avoir un ventre usé par la marche? une peau + +<p> Qui plus vite, à l'endroit des genoux, devient sale? + +<p> Exécuter des tours de souplesse dorsale?. . . + +<p> Non, merci. D'une main flatter la chèvre au cou + +<p> Cependant que, de l'autre, on arrose le chou, + +<p> Et, donneur de séné par désir de rhubarbe, + +<p> Avoir son encensoir, toujours, dans quelque barbe? + +<p> Non, merci! Se pousser de giron en giron, + +<p> Devenir un petit grand homme dans un rond, + +<p> Et naviguer, avec des madrigaux pour rames, + +<p> Et dans ses voiles des soupirs de vieilles dames? + +<p> Non, merci! Chez le bon éditeur de Sercy + +<p> Faire éditer ses vers en payant? Non, merci! + +<p> S'aller faire nommer pape par les conciles + +<p> Que dans des cabarets tiennent des imbéciles? + +<p> Non, merci! Travailler à se construire un nom + +<p> Sur un sonnet, au lieu d'en faire d'autres? Non, + +<p> Merci! Ne découvrir du talent qu'aux mazettes? + +<p> Être terrorisé par de vagues gazettes, + +<p> Et se dire sans cesse: 'Oh, pourvu que je sois + +<p> Dans les petits papiers du <em>Mercure François?</em>'. . . + +<p> Non, merci! Calculer, avoir peur, être blême, + +<p> Aimer mieux faire une visite qu'un poème, + +<p> Rédiger des placets, se faire présenter? + +<p> Non, merci! non, merci! non, merci! Mais. . .chanter, + +<p> Rêver, rire, passer, être seul, être libre, + +<p> Avoir l'oeil qui regarde bien, la voix qui vibre, + +<p> Mettre, quand il vous plaît, son feutre de travers, + +<p> Pour un oui, pour un non, se battre,--ou faire un vers! + +<p> Travailler sans souci de gloire ou de fortune, + +<p> A tel voyage, auquel on pense, dans la lune! + +<p> N'écrire jamais rien qui de soi ne sortît, + +<p> Et modeste d'ailleurs, se dire: mon petit, + +<p> Soit satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles, + +<p> Si c'est dans ton jardin à toi que tu les cueilles! + +<p> Puis, s'il advient d'un peu triompher, par hasard, + +<p> Ne pas être obligé d'en rien rendre à César, + +<p> Vis-à-vis de soi-même en garder le mérite, + +<p> Bref, dédaignant d'être le lierre parasite, + +<p> Lors même qu'on n'est pas le chêne ou le tilleul, + +<p> Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul! + +<br> +<p>LE BRET: + +<p> Tout seul, soit! mais non pas contre tous! Comment diable + +<p> As-tu donc contracté la manie effroyable + +<p> De te faire toujours, partout, des ennemis? + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> A force de vous voir vous faire des amis, + +<p> Et rire à ces amis dont vous avez des foules, + +<p> D'une bouche empruntée au derrière des poules! + +<p> J'aime raréfier sur mes pas les saluts, + +<p> Et m'écrie avec joie: un ennemi de plus! + +<br> +<p>LE BRET: + +<p> Quelle aberration! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Eh bien, oui, c'est mon vice. + +<p> Déplaire est mon plaisir. J'aime qu'on me haïsse. + +<p> Mon cher, si tu savais comme l'on marche mieux + +<p> Sous la pistolétade excitante des yeux! + +<p> Comme, sur les pourpoints, font d'amusantes taches + +<p> Le fiel des envieux et la bave des lâches! + +<p> --Vous, la molle amitié dont vous vous entourez, + +<p> Ressemble à ces grands cols d'Italie, ajourés + +<p> Et flottants, dans lesquels votre cou s'effémine: + +<p> On y est plus à l'aise. . .et de moins haute mine, + +<p> Car le front n'ayant pas de maintien ni de loi, + +<p> S'abandonne à pencher dans tous les sens. Mais moi, + +<p> La Haine, chaque jour, me tuyaute et m'apprête + +<p> La fraise dont l'empois force à lever la tête; + +<p> Chaque ennemi de plus est un nouveau godron + +<p> Qui m'ajoute une gêne, et m'ajoute un rayon: + +<p> Car, pareille en tous points à la fraise espagnole, + +<p> La Haine est un carcan, mais c'est une auréole! + +<br> +<p>LE BRET (après un silence, passant son bras sous le sien): + +<p> Fais tout haut l'orgueilleux et l'amer, mais, tout bas + +<p> Dis-moi tout simplement qu'elle ne t'aime pas! + +<br> +<p>CYRANO (vivement): + +<p> Tais-toi! + +<br> +<p>(Depuis un moment, Christian est entré, s'est mêlé aux cadets; ceux-ci ne lui +adressent pas la parole; il a fini par s'asseoir seul à une petite table, où +Lise le sert.) + +<br> +<br> +<br> +<p>Scène 2.IX. + +<br> +<p>Cyrano, Le Bret, les cadets, Christian de Neuvillette. + +<br> +<p>UN CADET (assis à une table du fond, le verre en main): + +<p> Hé! Cyrano! + +<p>(Cyrano se retourne): + +<p> Le récit? + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Tout à l'heure! + +<p>(Il remonte au bras de Le Bret. Ils causent bas.) + +<br> +<p>LE CADET (se levant, et descendant): + +<p> Le récit du combat! Ce sera la meilleure + +<p> Leçon + +<p>(Il s'arrête devant la table où est Christian): + +<p> pour ce timide apprentif! + +<br> +<p>CHRISTIAN (levant la tête): + +<p> Apprentif? + +<br> +<p>UN AUTRE CADET: + +<p> Oui, septentrional maladif! + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Maladif? + +<br> +<p>PREMIER CADET (goguenard): + +<p> Monsieur de Neuvillette, apprenez quelque chose: + +<p> C'est qu'il est un objet, chez nous, dont on ne cause + +<p> Pas plus que de cordon dans l'hôtel d'un pendu! + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Qu'est-ce? + +<br> +<p>UN AUTRE CADET (d'une voix terrible): + +<p> Regardez-moi! + +<p>(Il pose trois fois, mystérieusement, son doigt sur son nez): + +<p> M'avez-vous entendu? + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Ah! c'est le. . . + +<br> +<p>UN AUTRE: + +<p> Chut!. . .jamais ce mot ne se profère! + +<p>(Il montre Cyrano qui cause au fond avec Le Bret.) + +<p> Ou c'est à lui, là-bas, que l'on aurait affaire! + +<br> +<p>UN AUTRE (qui, pendant qu'il était tourné vers les premiers, est venu sans +bruit s'asseoir sur la table, dans son dos): + +<p> Deux nasillards par lui furent exterminés + +<p> Parce qu'il lui déplut qu'ils parlassent du nez! + +<br> +<p>UN AUTRE (d'une voix caverneuse,--surgissant de sous la table où il s'est +glissé à quatre pattes): + +<p> On ne peut faire, sans défuncter avant l'âge, + +<p> La moindre allusion au fatal cartilage! + +<br> +<p>UN AUTRE (lui posant la main sur l'épaule): + +<p> Un mot suffit! Que dis-je, un mot? Un geste, un seul! + +<p> Et tirer son mouchoir, c'est tirer son linceul! + +<br> +<p>(Silence. Tous autour de lui, les bras croisés, le regardent. Il se lève et +va à Carbon de Castel-Jaloux qui, causant avec un officier, a l'air de ne rien +voir.) + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Capitaine! + +<br> +<p>CARBON (se retournant et le toisant): + +<p> Monsieur? + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Que fait-on quand on trouve + +<p> Des Méridionaux trop vantards?. . . + +<br> +<p>CARBON: + +<p> On leur prouve + +<p> Qu'on peut être du Nord, et courageux. + +<br> +<p>(Il lui tourne le dos.) + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Merci. + +<br> +<p>PREMIER CADET (à Cyrano): + +<p> Maintenant, ton récit! + +<br> +<p>TOUS: + +<p> Son récit! + +<br> +<p>CYRANO (redescendant vers eux): + +<p> Mon récit?. . . + +<p>(Tous rapprochent leurs escabeaux, se groupent autour de lui, tendent le col. +Christian s'est mis à cheval sur une chaise): + +<p> Eh bien! donc je marchais tout seul, à leur rencontre. + +<p> La lune, dans le ciel, luisait comme une montre, + +<p> Quand soudain, je ne sais quel soigneux horloger + +<p> S'étant mis à passer un coton nuager + +<p> Sur le boîtier d'argent de cette montre ronde, + +<p> Il se fit une nuit la plus noire du monde, + +<p> Et les quais n'étant pas du tout illuminés, + +<p> Mordious! on n'y voyait pas plus loin. . . + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Que son nez. + +<br> +<p>(Silence. Tous le monde se lève lentement. On regarde Cyrano avec terreur. +Celui-ci s'est interrompu, stupéfait. Attente.) + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Qu'est-ce que c'est que cet homme-là? + +<br> +<p>UN CADET (à mi-voix): + +<p> C'est un homme + +<p> Arrivé ce matin. + +<br> +<p>CYRANO (faisant un pas vers Christian): + +<p> Ce matin? + +<br> +<p>CARBON (à mi-voix): + +<p> Il se nomme + +<p> Le baron de Neuvil. . . + +<br> +<p>CYRANO (vivement, s'arrêtant): + +<p> Ah! C'est bien. . . + +<p>(Il pâlit, rougit, a encore un mouvement pour se jeter sur Christian): + +<p> Je. . . + +<p>(Puis, il se domine, et dit d'une voix sourde): + +<p> Très bien. . . + +<p>(Il reprend): + +<p> Je disais donc. . . + +<p>(Avec un éclat de rage dans la voix): + +<p> Mordious!. . . + +<p>(Il continue d'un ton naturel): + +<p> que l'on n'y voyait rien. + +<p>(Stupeur. On se rassied en se regardant): + +<p> Et je marchais, songeant que pour un gueux fort mince + +<p> J'allais mécontenter quelque grand, quelque prince, + +<p> Qui m'aurait sûrement. . . + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Dans le nez!. . . + +<br> +<p>(Tout le monde se lève. Christian se balance sur sa chaise.) + +<br> +<p>CYRANO (d'une voix étranglée): + +<p> Une dent,-- + +<p> Qui m'aurait une dent. . .et qu'en somme, imprudent, + +<p> J'allais fourrer. . . + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Le nez. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Le doigt. . .entre l'écorce + +<p> Et l'arbre, car ce grand pouvait être de force + +<p> A me faire donner. . .' + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Sur le nez. . . + +<br> +<p>CYRANO (essuyant la sueur à son front): + +<p> Sur les doigts. + +<p> --Mais j'ajoutai: Marche, Gascon, fais ce que dois! + +<p> Va, Cyrano! Et ce disant, je me hasarde, + +<p> Quand, dans l'ombre, quelqu'un me porte. . . + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Une nasarde. + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Je la pare, et soudain me trouve. . . + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Nez à nez. . . + +<br> +<p>CYRANO (bondissant vers lui): + +<p> Ventre-Saint-Gris! + +<p>(Tous les Gascons se précipitent pour voir, arrivé sur Christian, il se +maîtrise et continue): + +<p> avec cent braillards avinés + +<p> Qui puaient. . . + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> A plein nez. . . + +<br> +<p>CYRANO (blême et souriant): + +<p> L'oignon et la litharge! + +<p> Je bondis, front baissé. . . + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Nez au vent! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> et je charge! + +<p> J'en estomaque deux! J'en empale un tout vif! + +<p> Quelqu'un m'ajuste: Paf! et je riposte. . . + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Pif! + +<br> +<p>CYRANO (éclatant): + +<p> Tonnerre! Sortez tous! + +<br> +<p>(Tous les cadets se précipitent vers les portes.) + +<br> +<p>PREMIER CADET: + +<p> C'est le réveil du tigre! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Tous! Et laissez-moi seul avec cet homme! + +<br> +<p>DEUXIÈME CADET: + +<p> Bigre! + +<p> On va le retrouver en hachis! + +<br> +<p>RAGUENEAU: + +<p> En hachis? + +<br> +<p>UN AUTRE CADET: + +<p> Dans un de vos pâtés! + +<br> +<p>RAGUENEAU: + +<p> Je sens que je blanchis, + +<p> Et que je m'amollis comme une serviette! + +<br> +<p>CARBON: + +<p> Sortons! + +<br> +<p>UN AUTRE: + +<p> Il n'en va pas laisser une miette! + +<br> +<p>UN AUTRE: + +<p> Ce qui va se passer ici, j'en meurs d'effroi! + +<br> +<p>UN AUTRE (refermant la porte de droite): + +<p> Quelque chose d'épouvantable! + +<br> +<p>(Ils sont tous sortis,--soit par le fond, soit par les côtés,--quelques-uns ont +disparu par l'escalier. Cyrano et Christian restent face à face, et se +regardent un moment.) + +<br> +<br> +<br> +<p>Scène 2.X. + +<br> +<p>Cyrano, Christian. + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Embrasse-moi! + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Monsieur. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Brave. + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Ah ça! mais!. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Très brave. Je préfère. + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Me direz-vous?. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Embrasse-moi. Je suis son frère. + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> De qui? + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Mais d'elle! + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Hein?. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Mais de Roxane! + +<br> +<p>CHRISTIAN (courant à lui): + +<p> Ciel! + +<p> Vous, son frère? + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Ou tout comme: un cousin fraternel. + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Elle vous a?. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Tout dit! + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> M'aime-t-elle? + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Peut-être! + +<br> +<p>CHRISTIAN (lui prenant les mains): + +<p> Comme je suis heureux, Monsieur, de vous connaître! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Voilà ce qui s'appelle un sentiment soudain. + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Pardonnez-moi. . . + +<br> +<p>CYRANO (le regardant, et lui mettant la main sur l'épaule): + +<p> C'est vrai qu'il est beau, le gredin! + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Si vous saviez, Monsieur, comme je vous admire! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Mais tous ces nez que vous m'avez. . . + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Je les retire! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Roxane attend ce soir une lettre. . . + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Hélas! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Quoi? + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> C'est me perdre que de cesser de rester coi! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Comment? + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Las! je suis sot à m'en tuer de honte! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Mais non, tu ne l'es pas, puisque tu t'en rends compte. + +<p> D'ailleurs, tu ne m'as pas attaqué comme un sot. + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Bah! on trouve des mots quand on monte à l'assaut! + +<p> Oui, j'ai certain esprit facile et militaire, + +<p> Mais je ne sais, devant les femmes, que me taire. + +<p> Oh! leurs yeux, quand je passe, ont pour moi des bontés. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Leurs coeurs n'en ont-ils plus quand vous vous arrêtez? + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Non! car je suis de ceux,--je le sais. . .et je tremble!-- + +<p> Qui ne savent parler d'amour. + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Tiens!. . .Il me semble + +<p> Que si l'on eût pris soin de me mieux modeler, + +<p> J'aurais été de ceux qui savent en parler. + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Oh! pouvoir exprimer les choses avec grâce! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Être un joli petit mousquetaire qui passe! + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Roxane est précieuse et sûrement je vais + +<p> Désillusionner Roxane! + +<br> +<p>CYRANO (regardant Christian): + +<p> Si j'avais + +<p> Pour exprime mon âme un pareil interprète! + +<br> +<p>CHRISTIAN (avec désespoir): + +<p> Il me faudrait de l'éloquence! + +<br> +<p>CYRANO (brusquement): + +<p> Je t'en prête! + +<p> Toi, du charme physique et vainqueur, prête-m'en: + +<p> Et faisons à nous deux un héros de roman! + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Quoi? + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Te sens-tu de force à répéter les choses + +<p> Que chaque jour je t'apprendrai?. . . + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Tu me proposes?. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Roxane n'aura pas de désillusions! + +<p> Dis, veux-tu qu'à nous deux nous la séduisions? + +<p> Veux-tu sentir passer, de mon pourpoint de buffle + +<p> Dans ton pourpoint brodé, l'âme que je t'insuffle!. . . + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Mais, Cyrano!. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Christian, veux-tu? + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Tu me fais peur! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Puisque tu crains, tout seul, de refroidir son coeur, + +<p> Veux-tu que nous fassions--et bientôt tu l'embrases!-- + +<p> Collaborer un peu tes lèvres et mes phrases?. . . + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Tes yeux brillent!. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Veux-tu? + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Quoi! cela te ferait + +<p> Tant de plaisir?. . . + +<br> +<p>CYRANO (avec enivrement): + +<p> Cela. . . + +<p>(Se reprenant, et en artiste): + +<p> Cela m'amuserait! + +<p> C'est une expérience à tenter un poète. + +<p> Veux-tu me compléter et que je te complète? + +<p> Tu marcheras, j'irai dans l'ombre à ton côté: + +<p> Je serai ton esprit, tu seras ma beauté. + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Mais la lettre qu'il faut, au plus tôt, lui remettre! + +<p> Je ne pourrai jamais. . . + +<br> +<p>CYRANO (sortant de son pourpoint la lettre qu'il a écrite): + +<p> Tiens, la voilà, ta lettre! + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Comment? + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Hormis l'adresse, il n'y manque plus rien. + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Je. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Tu peux l'envoyer. Sois tranquille. Elle est bien. + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Vous aviez?. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Nous avons toujours, nous, dans nos poches, + +<p> Des épîtres à des Chloris. . .de nos caboches, + +<p> Car nous sommes ceux-là qui pour amante n'ont + +<p> Que du rêve soufflé dans la bulle d'un nom!. . . + +<p> Prends, et tu changeras en vérités ces feintes; + +<p> Je lançais au hasard ces aveux et ces plaintes: + +<p> Tu verras se poser tous ces oiseaux errants. + +<p> Tu verras que je fus dans cette lettre--prends!-- + +<p> D'autant plus éloquent que j'étais moins sincère! + +<p> --Prends donc, et finissons! + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> N'est-il pas nécessaire + +<p> De changer quelques mots? Écrite en divaguant, + +<p> Ira-t-elle à Roxane? + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Elle ira comme un gant! + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Mais. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> La crédulité de l'amour-propre est telle, + +<p> Que Roxane croira que c'est écrit pour elle! + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Ah! mon ami! + +<br> +<p>(Il se jette dans les bras de Cyrano. Ils restent embrassés.) + +<br> +<br> +<br> +<p>Scène 2.XI. + +<br> +<p>Cyrano, Christian, les Gascons, le mousquetaire, Lise. + +<br> +<p>UN CADET (entr'ouvrant la porte): + +<p> Plus rien. . .Un silence de mort. . . + +<p> Je n'ose regarder. . . + +<p>(Il passe la tête): + +<p> Hein? + +<br> +<p>TOUS LES CADETS (entrant et voyant Cyrano et Christian qui s'embrassent): + +<p> Ah!. . .Oh!. . . + +<br> +<p>UN CADET: + +<p> C'est trop fort! + +<br> +<p>(Consternation.) + +<br> +<p>LE MOUSQUETAIRE (goguenard): + +<p> Ouais?. . . + +<br> +<p>CARBON: + +<p> Notre démon est doux comme un apôtre! + +<p> Quand sur une narine on le frappe,--il tend l'autre! + +<br> +<p>LE MOUSQUETAIRE: + +<p> On peut donc lui parler de son nez, maintenant?. . . + +<p>(Appelant Lise, d'un air triomphant): + +<p> --Eh! Lise! Tu vas voir! + +<p>(Humant l'air avec affectation): + +<p> Oh!. . .oh!. . .c'est surprenant! + +<p> Quelle odeur!. . . + +<p>(Allant à Cyrano, dont il regarde le nez avec impertinence): + +<p> Mais monsieur doit l'avoir reniflée? + +<p> Qu'est-ce que cela sent ici?. . . + +<br> +<p>CYRANO (le souffletant): + +<p> La giroflée! + +<br> +<p>(Joie. Les cadets ont retrouvé Cyrano: ils font des culbutes.) + +<br> +<p>Rideau. + +<br> +<br> +<br> +<p>Acte III. + +<br> +<p>Le Baiser de Roxane. + +<br> +<p>Une petite place dans l'ancien Marais. Vieille maisons. Perspectives de +ruelles. A droite, la maison de Roxane et le mur de son jardin que débordent +de larges feuillages. Au-dessus de la porte, fenêtre et balcon. Un banc +devant le seuil. + +<br> +<p>Du lierre grimpe au mur, du jasmin enguirlande le balcon, frissonne et +retombe. + +<br> +<p>Par le banc et les pierres en saillie du mur, on peut facilement grimper au +balcon. + +<br> +<p>En face, une ancienne maison de même style, brique et pierre, avec une porte +d'entrée. Le heurtoir de cette porte est emmailloté de linge comme un pouce +malade. + +<br> +<p>Au lever du rideau, la duègne est assise sur le banc. La fenêtre est grande +ouverte sur le balcon de Roxane. + +<br> +<p>Près de la duègne se tient debout Ragueneau, vêtu d'une sorte de livrée: il +termine un récit, en s'essuyant les yeux. + +<br> +<br> +<br> +<p>Scène 3.I. + +<br> +<p>Ragueneau, la duègne, puis Roxane, Cyrano, et deux pages. + +<br> +<p>RAGUENEAU: + +<p> . . .Et puis, elle est partie avec un mousquetaire! + +<p> Seule, ruiné, je me pends. J'avais quitté la terre. + +<p> Monsieur de Bergerac entre, et, me dépendant, + +<p> Me vient à sa cousine offrir comme intendant. + +<br> +<p>LA DUÈGNE: + +<p> Mais comment expliquer cette ruine où vous êtes? + +<br> +<p>RAGUENEAU: + +<p> Lise aimait les guerriers, et j'aimais les poètes! + +<p> Mars mangeait les gâteaux qui laissait Apollon: + +<p> --Alors, vous comprenez, cela ne fut pas long! + +<br> +<p>LA DUÈGNE (se levant et appelant vers la fenêtre ouverte): + +<p> Roxane, êtes-vous prête?. . .On nous attend! + +<br> +<p>LA VOIX DE ROXANE (par la fenêtre): + +<p> Je passe + +<p> Une mante! + +<br> +<p>LA DUÈGNE (à Ragueneau, lui montrant la porte d'en face): + +<p> C'est là qu'on nous attend, en face. + +<p> Chez Clomire. Elle tient bureau, dans son réduit. + +<p> On y lit un discours sur le Tendre, aujourd'hui. + +<br> +<p>RAGUENEAU: + +<p> Sur le Tendre? + +<br> +<p>LA DUÈGNE (minaudant): + +<p> Mais oui!. . . + +<p>(Criant vers la fenêtre): + +<p> Roxane, il faut descendre, + +<p> Ou nous allons manquer le discours sur le Tendre! + +<br> +<p>LA VOIX DE ROXANE: + +<p> Je viens! + +<br> +<p>(On entend un bruit d'instruments à cordes qui se rapproche.) + +<br> +<p>LA VOIX DE CYRANO (chantant dans la coulisse): + +<p> La! la! la! la! + +<br> +<p>LA DUÈGNE (surprise): + +<p> On nous joue un morceau? + +<br> +<p>CYRANO (suivi de deux pages porteurs de théorbes): + +<p> Je vous dis que la croche est triple, triple sot! + +<br> +<p>PREMIER PAGE (ironique): + +<p> Vous savez donc, Monsieur, si les croches sont triples? + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Je suis musicien, comme tous les disciples + +<p> De Gassendi! + +<br> +<p>LE PAGE (jouant et chantant): + +<p> La! la! + +<br> +<p>CYRANO (lui arrachant le théorbe et continuant la phrase musicale): + +<p> Je peux continuer!. . . + +<p> La! la! la! la! + +<br> +<p>ROXANE (paraissant sur le balcon): + +<p> C'est vous? + +<br> +<p>CYRANO (chantant sur l'air qu'il continue): + +<p> Moi qui viens saluer + +<p> Vos lys, et présenter mes respects à vos ro. . .ses! + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Je descends! + +<br> +<p>(Elle quitte le balcon.) + +<br> +<p>LA DUÈGNE (montrant les pages): + +<p> Qu'est-ce donc que ces deux virtuoses? + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> C'est un pari que j'ai gagné sur d'Assoucy. + +<p> Nous discutions un point de grammaire.--Non!--Si!-- + +<p> Quand soudain me montrant ces deux grands escogriffes + +<p> Habiles à gratter les cordes de leurs griffes, + +<p> Et dont il fait toujours son escorte, il me dit: + +<p> 'Je te parie un jour de musique!' Il perdit. + +<p> Jusqu'à ce que Phoebus recommence son orbe, + +<p> J'ai donc sur mes talons ces joueurs de théorbe, + +<p> De tout ce que je fais harmonieux témoins!. . . + +<p> Ce fut d'abord charmant, et ce l'est déjà moins. + +<p>(Aux musiciens): + +<p> Hep!. . .Allez de ma part jouer une pavane + +<p> A Montfleury!. . . + +<p>(Les pages remontent pour sortir.--A la duègne): + +<p> Je viens demander à Roxane + +<p> Ainsi que chaque soir. . . + +<p>(Aux pages qui sortent): + +<p> Jouez longtemps,--et faux! + +<p>(A la duègne): + +<p> . . .Si l'ami de son âme est toujours sans défauts? + +<br> +<p>ROXANE (sortant de la maison): + +<p> Ah! qu'il est beau, qu'il a d'esprit, et que je l'aime! + +<br> +<p>CYRANO (souriant): + +<p> Christian a tant d'esprit?. . . + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Mon cher, plus que vous-même! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> J'y consens. + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Il ne peut exister à mon goût + +<p> Plus fin diseur de ces jolis riens qui sont tout. + +<p> Parfois il est distrait, ses Muses sont absentes; + +<p> Puis, tout à coup, il dit des choses ravissantes! + +<br> +<p>CYRANO (incrédule): + +<p> Non? + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> C'est trop fort! Voilà comme les hommes sont: + +<p> Il n'aura pas d'esprit puisqu'il est beau garçon! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Il sait parler du coeur d'une façon experte? + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Mais il n'en parle pas, Monsieur, il en disserte! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Il écrit? + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Mieux encor! Écoutez donc un peu: + +<p>(Déclamant): + +<p> <em>Plus tu me prends de coeur, plus j'en ai!</em>. . . + +<p>(Triomphante, à Cyrano): + +<p> Hé! bien? + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Peuh!. . . + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Et ceci: <em>Pour souffrir, puisqu'il m'en faut un autre,</em> + +<p><em> Si vous gardez mon coeur, envoyez-moi le vôtre!</em> + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Tantôt il en a trop et tantôt pas assez. + +<p> Qu'est-ce au juste qu'il veut, de coeur?. . . + +<br> +<p>ROXANE (frappant du pied): + +<p> Vous m'agacez! + +<p> C'est la jalousie. . . + +<br> +<p>CYRANO (tressaillant): + +<p> Hein!. . . + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> . . .d'auteur qui vous dévore! + +<p> --Et ceci, n'est-il pas du dernier tendre encore? + +<p> <em>Croyez que devers vous mon coeur ne fait qu'un cri,</em> + +<p><em> Et que si les baisers s'envoyaient par écrit,</em> + +<p><em> Madame, vous liriez ma lettre avec les lèvres!. . .</em> + +<br> +<p>CYRANO (souriant malgré lui de satisfaction): + +<p> Ha! ha! ces lignes-là sont. . .hé! hé! + +<p>(Se reprenant et avec dédain): + +<p> mais bien mièvres! + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Et ceci. . . + +<br> +<p>CYRANO (ravi): + +<p> Vous savez donc ses lettres par coeur? + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Toutes! + +<br> +<p>CYRANO (frisant sa moustache): + +<p> Il n'y a pas à dire: c'est flatteur! + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> C'est un maître! + +<br> +<p>CYRANO (modeste): + +<p> Oh!. . .un maître!. . . + +<br> +<p>ROXANE (péremptoire): + +<p> Un maître!. . . + +<br> +<p>CYRANO (saluant): + +<p> Soit!. . .un maître! + +<br> +<p>LA DUÈGNE (qui était remontée, redescendant vivement): + +<p> Monsieur de Guiche! + +<p>(A Cyrano, le poussant vers la maison): + +<p> Entrez!. . .car il vaut mieux, peut-être, + +<p> Qu'il ne vous trouve pas ici; cela pourrait + +<p> Le mettre sur la piste. . . + +<br> +<p>ROXANE (à Cyrano): + +<p> Oui, de mon cher secret! + +<p> Il m'aime, il est puissant, il ne faut pas qu'il sache! + +<p> Il peut dans mes amours donner un coup de hache! + +<br> +<p>CYRANO (entrant dans la maison): + +<p> Bien! bien! bien! + +<br> +<p>(De Guiche paraît.) + +<br> +<br> +<br> +<p>Scène 3.II. + +<br> +<p>Roxane, De Guiche, la duègne, à l'écart. + +<br> +<p>ROXANE (à De Guiche, lui faisant une révérence): + +<p> Je sortais. + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> Je viens prendre congé. + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Vous partez? + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> Pour la guerre. + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Ah! + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> Ce soir même. + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Ah! + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> J'ai + +<p> Des ordres. On assiège Arras. + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Ah. . .on assiège?. . . + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> Oui. . .Mon départ a l'air de vous laisser de neige. + +<br> +<p>ROXANE (poliment): + +<p> Oh!. . . + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> Moi, je suis navré. Vous reverrai-je?. . .Quand? + +<p> --Vous savez que je suis nommé mestre de camp? + +<br> +<p>ROXANE (indifférente): + +<p> Bravo. + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> Du régiment des gardes. + +<br> +<p>ROXANE (saisie): + +<p> Ah? des gardes? + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> Où sert votre cousin, l'homme aux phrases vantardes. + +<p> Je saurai me venger de lui, là-bas. + +<br> +<p>ROXANE (suffoquée): + +<p> Comment! + +<p> Les gardes vont là-bas? + +<br> +<p>DE GUICHE (riant): + +<p> Tiens! c'est mon régiment! + +<br> +<p>ROXANE (tombant assise sur le banc,--à part): + +<p> Christian! + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> Qu'avez-vous? + +<br> +<p>ROXANE (toute émue): + +<p> Ce. . .départ. . .me désespère! + +<p> Quand on tient à quelqu'un, le savoir à la guerre! + +<br> +<p>DE GUICHE (surpris et charmé): + +<p> Pour la première fois me dire un mot si doux, + +<p> Le jour de mon départ! + +<br> +<p>ROXANE (changeant de ton et s'éventant): + +<p> Alors,--vous allez vous + +<p> Venger de mon cousin?. . . + +<br> +<p>DE GUICHE (souriant): + +<p> On est pour lui? + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Non,--contre! + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> Vous le voyez? + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Très peu. + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> Partout on le rencontre + +<p> Avec un des cadets. . . + +<p>(Il cherche le nom): + +<p> ce Neu. . .villen. . .viller. . . + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Un grand? + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> Blond. + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Roux. + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> Beau!. . . + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Peuh! + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> Mais bête. + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Il en a l'air! + +<p>(Changeant de tone): + +<p> . . .Votre vengeance envers Cyrano?--c'est peut-être + +<p> De l'exposer au feu, qu'il adore?. . .Elle est piètre! + +<p> Je sais bien, moi, ce qui lui serait sanglant! + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> C'est?. . . + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Mais, si le régiment, en partant, le laissait + +<p> Avec ses chers cadets, pendant toute la guerre, + +<p> A Paris, bras croisés!. . .C'est la seule manière, + +<p> Un homme comme lui, de le faire enrager: + +<p> Vous voulez le punir? privez-le de danger. + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> Une femme! une femme! il n'y a qu'une femme + +<p> Pour inventer ce tour! + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Il se rongera l'âme, + +<p> Et ses amis les poings, de n'être pas au feu: + +<p> Et vous serez vengé! + +<br> +<p>DE GUICHE (se rapprochant): + +<p> Vous m'aimez donc un peu? + +<p>(Elle sourit): + +<p> Je veux voir dans ce fait d'épouser ma rancune + +<p> Une preuve d'amour, Roxane!. . . + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> C'en est une. + +<br> +<p>DE GUICHE (montrant plusieurs plis cachetés): + +<p> J'ai les ordres sur moi qui vont être transmis + +<p> A chaque compagnie, a l'instant même, hormis. . . + +<p>(Il en détache un): + +<p> Celui-ci! C'est celui des cadets. + +<p>(Il le met dans sa poche): + +<p> Je le garde. + +<p>(Riant): + +<p> Ah! ah! ah! Cyrano!. . .Son humeur bataillarde!. . . + +<p> --Vous jouez donc des tours aux gens, vous?. . . + +<br> +<p>ROXANE (le regardant): + +<p> Quelquefois. + +<br> +<p>DE GUICHE (tout près d'elle): + +<p> Vous m'affolez! Ce soir--écoutez--oui, je dois + +<p> Être parti. Mais fuir quand je vous sens émue!. . . + +<p> Écoutez. Il y a, près d'ici, dans la rue + +<p> D'Orleans, un couvent fondé par le syndic + +<p> Des capucins, le Père Athanase. Un laïc + +<p> N'y peut entrer. Mais les bons Pères, je m'en charge!. . . + +<p> Il peuvent me cacher dans leur manche: elle est large. + +<p> --Ce sont les capucins qui servent Richelieu + +<p> Chez lui; redoutant l'oncle, ils craignent le neveu.-- + +<p> On me croira parti. Je viendrai sous le masque. + +<p> Laissez-moi retarder d'un jour, chère fantasque!. . . + +<br> +<p>ROXANE (vivement): + +<p> Mais si cela s'apprend, votre gloire. . . + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> Bah! + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Mais + +<p> Le siège, Arras. . . + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> Tant pis! Permettez! + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Non! + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> Permets! + +<br> +<p>ROXANE (tendrement): + +<p> Je dois vous le défendre! + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> Ah! + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Partez! + +<p>(A part): + +<p> Christian reste. + +<p>(Haut): + +<p> Je vous veux héroïque,--Antoine! + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> Mot céleste! + +<p> Vous aimez donc celui?. . . + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Pour lequel j'ai frémi. + +<br> +<p>DE GUICHE (transporté de joie): + +<p> Ah! je pars! + +<p>(Il lui baise la main): + +<p> Êtes-vous contente? + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Oui, mon ami! + +<br> +<p>(Il sort.) + +<br> +<p>LA DUÈGNE (lui faisant dans le dos une révérence comique): + +<p> Oui, mon ami! + +<br> +<p>ROXANE (à la duègne): + +<p> Taisons ce que je viens de faire: + +<p> Cyrano m'en voudrait de lui voler sa guerre! + +<p>(Elle appelle vers la maison): + +<p> Cousin! + +<br> +<br> +<br> +<p>Scène 3.III. + +<br> +<p>Roxane, la duègne, Cyrano. + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Nous allons chez Clomire. + +<p>(Elle désigne la porte d'en face): + +<p> Alcandre y doit + +<p> Parler, et Lysimon! + +<br> +<p>LA DUÈGNE (mettant son petit doigt dans son oreille): + +<p> Oui! mais mon petit doigt + +<p> Dit qu'on va les manquer! + +<br> +<p>CYRANO (à Roxane): + +<p> Ne manquez pas ces singes. + +<br> +<p>(Ils sont arrivés devant la porte de Clomire.) + +<br> +<p>LA DUÈGNE (avec ravissement): + +<p> Oh, voyez! le heurtoir est entouré de linges!. . . + +<p>(Au heurtoir): + +<p> On vous a baillonné pour que votre métal + +<p> Ne troublât pas les beaux discours,--petit brutal! + +<br> +<p>(Elle le soulève avec des soins infinis et frappe doucement.) + +<br> +<p>ROXANE (voyant qu'on ouvre): + +<p> Entrons!. . . + +<p>(Du seuil, à Cyrano): + +<p> Si Christian vient, comme je le présume, + +<p> Qu'il m'attende! + +<br> +<p>CYRANO (vivement, comme elle va disparaître): + +<p> Ah!. . . + +<p>(Elle se retourne): + +<p> Sur quoi, selon votre coutume, + +<p> Comptez-vous aujourd'hui l'interroger! + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Sur. . . + +<br> +<p>CYRANO (vivement): + +<p> Sur? + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Mais vous serez muet, là-dessus! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Comme un mur. + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Sur rien!. . .Je vais lui dire: Allez! Partez sans bride! + +<p> Improvisez. Parlez d'amour. Soyez splendide! + +<br> +<p>CYRANO (souriant): + +<p> Bon. + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Chut!. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Chut!. . . + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Pas un mot!. . . + +<br> +<p>(Elle rentre et referme la porte.) + +<br> +<p>CYRANO (la saluant, la porte une fois fermée): + +<p> En vous remerciant. + +<br> +<p>(La porte se rouvre et Roxane passe la tête.) + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Il se préparerait!. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Diable, non!. . . + +<br> +<p>TOUS LES DEUX (ensemble): + +<p> Chut!. . . + +<br> +<p>(La porte se ferme.) + +<br> +<p>CYRANO (appelant): + +<p> Christian! + +<br> +<br> +<br> +<p>Scène 3.IV. + +<br> +<p>Cyrano, Christian. + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Je sais tout ce qu'il faut. Prépare ta mémoire. + + +<p> Voici l'occasion de se couvrir de gloire. + +<p> Ne perdons pas de temps. Ne prends pas l'air grognon. + +<p> Vite, rentrons chez toi, je vais t'apprendre. . . + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Non! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Hein? + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Non! J'attends Roxane ici. + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> De quel vertige + +<p> Es-tu frappé? Viens vite apprendre. . . + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Non, te dis-je! + +<p> Je suis las d'emprunter mes lettres, mes discours, + +<p> Et de jouer ce rôle, et de trembler toujours!. . . + +<p> C'était bon au début! Mais je sens qu'elle m'aime! + +<p> Merci. Je n'ai plus peur. Je vais parler moi-même. + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Ouais! + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Et qui te dit que je ne saurais pas?. . . + +<p> Je ne suis pas si bête à la fin! Tu verras! + +<p> Mais, mon cher, tes leçons m'ont été profitables. + +<p> Je saurai parler seul! Et, de par tous les diables, + +<p> Je saurai bien toujours la prendre dans mes bras!. . . + +<p>(Apercevant Roxane, qui ressort de chez Clomire): + +<p> --C'est elle! Cyrano, non, ne me quitte pas! + +<br> +<p>CYRANO (le saluant): + +<p> Parlez tout seul, Monsieur. + +<br> +<p>(Il disparaît derrière le mur du jardin.) + +<br> +<br> +<br> +<p>Scène 3.V. + +<br> +<p>Christian, Roxane, quelques précieux et précieuses, et la duègne, un instant. + +<br> +<p>ROXANE (sortant de la maison de Clomire avec une compagnie qu'elle quitte: +révérences et saluts): + +<p> Barthénoïde!--Alcandre!--Grémione!. . . + +<br> +<p>LA DUÈGNE (désespérée): + +<p> On a manqué le discours sur le Tendre! + +<br> +<p>(Elle rentre chez Roxane.) + +<br> +<p>ROXANE (saluant encore): + +<p> Urimédonte!. . .Adieu!. . . + +<p>(Tous saluent Roxane, se resaluent entre eux, se séparent et s'éloignent par +différentes rues. Roxane voit Christian): + +<p> C'est vous!. . . + +<p>(Elle va à lui): + +<p> Le soir descend. + +<p> Attendez. Ils sont loin. L'air est doux. Nul passant. + +<p> Asseyons-nous. Parlez. J'écoute. + +<br> +<p>CHRISTIAN (s'assied près d'elle, sur le banc. Un silence): + +<p> Je vous aime. + +<br> +<p>ROXANE (fermant les yeux): + +<p> Oui, parlez-moi d'amour. + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Je t'aime. + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> C'est le thème. + +<p> Brodez, brodez. + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Je vous. . . + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Brodez! + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Je t'aime tant. + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Sans doute! Et puis? + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Et puis. . .je serais si content + +<p> Si vous m'aimiez!--Dis-moi, Roxane, que tu m'aimes! + +<br> +<p>ROXANE (avec une moue): + +<p> Vous m'offrez du brouet quand j'espérais des crèmes! + +<p> Dites un peu comment vous m'aimez?. . . + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Mais. . .beaucoup. + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Oh!. . .Délabyrinthez vos sentiments! + +<br> +<p>CHRISTIAN (qui s'est rapproché et dévore des yeux la nuque blonde): + +<p> Ton cou! + +<p> Je voudrais l'embrasser!. . . + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Christian! + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Je t'aime! + +<br> +<p>ROXANE (voulant se lever): + +<p> Encore! + +<br> +<p>CHRISTIAN (vivement, la retenant): + +<p> Non! je ne t'aime pas! + +<br> +<p>ROXANE (se rasseyant): + +<p> C'est heureux! + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Je t'adore! + +<br> +<p>ROXANE (se levant et s'éloignant): + +<p> Oh! + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Oui. . .je deviens sot! + +<br> +<p>ROXANE (sèchement): + +<p> Et cela me déplaît! + +<p> Comme il me déplairait que vous devinssiez laid. + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Mais. . . + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Allez rassembler votre éloquence en fuite! + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Je. . . + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Vous m'aimez, je sais. Adieu. + +<br> +<p>(Elle va vers la maison.) + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Pas tout de suite! + +<p> Je vous dirai. . . + +<br> +<p>ROXANE (poussant la porte pour rentrer): + +<p> Que vous m'adorez. . .oui, je sais. + +<p> Non! Non! Allez-vous-en! + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Mais je. . . + +<br> +<p>(Elle lui ferme la porte au nez.) + +<br> +<p>CYRANO (qui depuis un moment est rentré sans être vu): + +<p> C'est un succès. + +<br> +<br> +<br> +<p>Scène 3.VI. + +<br> +<p>Christian, Cyrano, les pages, un instant. + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Au secours! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Non monsieur. + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Je meurs si je ne rentre + +<p> En grâce, à l'instant même. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Et comment puis-je, diantre! + +<p> Vous faire à l'instant même, apprendre?. . . + +<br> +<p>CHRISTIAN (lui saisissant le bras): + +<p> Oh! là, tiens, vois! + +<p>(La fenêtre du balcon s'est éclairée): + +<br> +<p>CYRANO (ému): + +<p> Sa fenêtre! + +<br> +<p>CHRISTIAN (criant): + +<p> Je vais mourir! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Baissez la voix! + +<br> +<p>CHRISTIAN (tout bas): + +<p> Mourir!. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> La nuit est noire. . . + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Eh! bien? + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> C'est réparable. + +<p> Vous ne méritez pas. . .Mets-toi là, misérable! + +<p> Là, devant le balcon! Je me mettrai dessous. . . + +<p> Et je te soufflerai tes mots. + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Mais. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Taisez-vous! + +<br> +<p>LES PAGES (reparaissant au fond, à Cyrano): + +<p> Hep! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Chut!. . . + +<br> +<p>(Il leur fait signe de parler bas.) + +<br> +<p>PREMIER PAGE (à mi-voix): + +<p> Nous venons de donner la sérénade + +<p> A Montfleury!. . . + +<br> +<p>CYRANO (bas, vite): + +<p> Allez-vous mettre en embuscade + +<p> L'un à ce coin de rue, et l'autre à celui-ci; + +<p> Et si quelque passant gênant vient par ici, + +<p> Jouez un air! + +<br> +<p>DEUXIÈME PAGE: + +<p> Quel air, monsieur le gassendiste? + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Joyeux pour une femme, et pour un homme, triste! + +<p>(Les pages disparaissent, un à chaque coin de rue.--A Christian): + +<p> Appelle-la! + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Roxane! + +<br> +<p>CYRANO (ramassant des cailloux qu'il jette dans les vitres): + +<p> Attends! Quelques cailloux. + +<br> +<br> +<br> +<p>Scène VII. + +<br> +<p>Roxane, Christian, Cyrano, d'abord caché sous le balcon. + +<br> +<p>ROXANE (entr'ouvrant sa fenêtre): + +<p> Qui donc m'appelle? + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Moi. + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Qui, moi? + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Christian. + +<br> +<p>ROXANE (avec dédain): + +<p> C'est vous? + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Je voudrais vous parler. + +<br> +<p>CYRANO (sous le balcon, à Christian): + +<p> Bien. Bien. Presque à voix basse. + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Non! Vous parlez trop mal. Allez-vous-en! + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> De grâce!. . . + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Non! Vous ne m'aimez plus! + +<br> +<p>CHRISTIAN (à qui Cyrano souffle ses mots): + +<p> M'accuser,--justes dieux!-- + +<p> De n'aimer plus. . .quand. . .j'aime plus! + +<br> +<p>ROXANE (qui allait refermer sa fenêtre, s'arrêtant): + +<p> Tiens! mais c'est mieux! + +<br> +<p>CHRISTIAN (même jeu): + +<p> L'amour grandit bercé dans mon âme inquiète. . . + +<p> Que ce. . .cruel marmot prit pour. . .barcelonnette! + +<br> +<p>ROXANE (s'avançant sur le balcon): + +<p> C'est mieux!--Mais, puisqu'il est cruel, vous fûtes sot + +<p> De ne pas, cet amour, l'étouffer au berceau! + +<br> +<p>CHRISTIAN (même jeu): + +<p> Aussi l'ai-je tenté, mais. . .tentative nulle: + +<p> Ce. . .nouveau-né, Madame, est un petit. . .Hercule. + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> C'est mieux! + +<br> +<p>CHRISTIAN (même jeu): + +<p> De sorte qu'il. . .strangula comme rien. . . + +<p> Les deux serpents. . .Orgueil et. . .Doute. + +<br> +<p>ROXANE (s'accoudant au balcon): + +<p> Ah! c'est très bien. + +<p> --Mais pourquoi parlez-vous de façon peu hâtive? + +<p> Auriez-vous donc la goutte à l'imaginative? + +<br> +<p>CYRANO (tirant Christian sous le balcon, et se glissant à sa place): + +<p> Chut! Cela devient trop difficile!. . . + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Aujourd'hui. . . + +<p> Vos mots sont hésitants. Pourquoi? + +<br> +<p>CYRANO (parlant à mi-voix, comme Christian): + +<p> C'est qu'il fait nuit, + +<p> Dans cette ombre, à tâtons, ils cherchent votre oreille. + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Les miens n'éprouvent pas difficulté pareille. + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Ils trouvent tout de suite? oh! cela va de soi, + +<p> Puisque c'est dans mon coeur, eux, que je les reçoi; + +<p> Or, moi, j'ai le coeur grand, vous, l'oreille petite. + +<p> D'ailleurs vos mots à vous, descendent: ils vont vite. + +<p> Les miens montent, Madame: il leur faut plus de temps! + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Mais ils montent bien mieux depuis quelques instants. + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> De cette gymnastique, ils ont pris l'habitude! + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Je vous parle, en effet, d'une vraie altitude! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Certe, et vous me tueriez si de cette hauteur + +<p> Vous me laissiez tomber un mot dur sur le coeur! + +<br> +<p>ROXANE (avec un mouvement): + +<p> Je descends. + +<br> +<p>CYRANO (vivement) + +<p> Non! + +<br> +<p>ROXANE (lui montrant le banc qui est sous le balcon): + +<p> Grimpez sur le banc, alors, vite! + +<br> +<p>CYRANO (reculant avec effroi dans la nuit): + +<p> Non! + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Comment. . .non? + +<br> +<p>CYRANO (que l'émotion gagne de plus en plus): + +<p> Laissez un peu que l'on profite. . . + +<p> De cette occasion qui s'offre. . .de pouvoir + +<p> Se parler doucement, sans se voir. + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Sans se voir? + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Mais oui, c'est adorable. On se devine à peine. + +<p> Vous voyez la noirceur d'un long manteau qui traîne, + +<p> J'aperçois la blancheur d'une robe d'été: + +<p> Moi je ne suis qu'une ombre, et vous qu'une clarté! + +<p> Vous ignorez pour moi ce que sont ces minutes! + +<p> Si quelquefois je fus éloquent. . . + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Vous le fûtes! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Mon langage jamais jusqu'ici n'est sorti + +<p> De mon vrai coeur. . . + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Pourquoi? + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Parce que. . .jusqu'ici + +<p> Je parlais à travers. . . + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Quoi? + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> . . .le vertige où tremble + +<p> Quiconque est sous vos yeux!. . .Mais, ce soir, il me semble. . . + +<p> Que je vais vous parler pour la première fois! + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> C'est vrai que vous avez une tout autre voix. + +<br> +<p>CYRANO (se rapprochant avec fièvre): + +<p> Oui, tout autre, car dans la nuit qui me protège + +<p> J'ose être enfin moi-même, et j'ose. . . + +<p>(Il s'arrête et avec égarement): + +<p> Où en étais-je? + +<p> Je ne sais. . .tout ceci,--pardonnez mon émoi,-- + +<p> C'est si délicieux,. . .c'est si nouveau pour moi! + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Si nouveau? + +<br> +<p>CYRANO (bouleversé, et essayant toujours de rattraper ses mots): + +<p> Si nouveau. . .mais oui. . .d'être sincère: + +<p> La peur d'être raillé, toujours au coeur me serre. . . + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Raillé de quoi? + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Mais de. . .d'un élan!. . .Oui, mon coeur + +<p> Toujours, de mon esprit s'habille, par pudeur: + +<p> Je pars pour décrocher l'étoile, et je m'arrête + +<p> Par peur du ridicule, à cueillir la fleurette! + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> La fleurette a du bon. + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Ce soir, dédaignons-la! + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Vous ne m'aviez jamais parlé comme cela! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Ah! si loin des carquois, des torches et des flèches, + +<p> On se sauvait un peu vers des choses. . .plus fraîches! + +<p> Au lieu de boire goutte à goutte, en un mignon + +<p> Dé à coudre d'or fin, l'eau fade du Lignon, + +<p> Si l'on tentait de voir comment l'âme s'abreuve + +<p> En buvant largement à même le grand fleuve! + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Mais l'esprit?. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> J'en ai fait pour vous faire rester + +<p> D'abord, mais maintenant ce serait insulter + +<p> Cette nuit, ces parfums, cette heure, la Nature, + +<p> Que de parler comme un billet doux de Voiture! + +<p> --Laissons, d'un seul regard de ses astres, le ciel + +<p> Nous désarmer de tout notre artificiel: + +<p> Je crains tant que parmi notre alchimie exquise + +<p> Le vrai du sentiment ne se volatilise, + +<p> Que l'âme ne se vide à ces passe-temps vains, + +<p> Et que le fin du fin ne soit la fin des fins! + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Mais l'esprit?. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Je le hais dans l'amour! C'est un crime + +<p> Lorsqu'on aime de trop prolonger cette escrime! + +<p> Le moment vient d'ailleurs inévitablement, + +<p> --Et je plains ceux pour qui ne vient pas ce moment!-- + +<p> Où nous sentons qu'en nous une amour noble existe + +<p> Que chaque joli mot que nous disons rend triste! + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Eh bien! si ce moment est venu pour nous deux, + +<p> Quels mots me direz-vous? + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Tous ceux, tous ceux, tous ceux + +<p> Qui me viendront, je vais vous les jeter, en touffe, + +<p> Sans les mettre en bouquet: je vous aime, j'étouffe, + +<p> Je t'aime, je suis fou, je n'en peux plus, c'est trop; + +<p> Ton nom est dans mon coeur comme dans un grelot, + +<p> Et comme tout le temps, Roxane, je frissonne, + +<p> Tout le temps, le grelot s'agite, et le nom sonne! + +<p> De toi, je me souviens de tout, j'ai tout aimé: + +<p> Je sais que l'an dernier, un jour, le douze mai, + +<p> Pour sortir le matin tu changeas de coiffure! + +<p> J'ai tellement pris pour clarté ta chevelure + +<p> Que, comme lorsqu'on a trop fixé le soleil, + +<p> On voit sur toute chose ensuite un rond vermeil, + +<p> Sur tout, quand j'ai quitté les feux dont tu m'inondes, + +<p> Mon regard ébloui pose des taches blondes! + +<br> +<p>ROXANE (d'une voix troublée): + +<p> Oui, c'est bien de l'amour. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Certes, ce sentiment + +<p> Qui m'envahit, terrible et jaloux, c'est vraiment + +<p> De l'amour, il en a toute la fureur triste! + +<p> De l'amour,--et pourtant il n'est pas égoïste! + +<p> Ah! que pour ton bonheur je donnerais le mien, + +<p> Quand même tu devrais n'en savoir jamais rien, + +<p> S'il se pouvait, parfois, que de loin, j'entendisse + +<p> Rire un peu le bonheur né de mon sacrifice! + +<p> --Chaque regard de toi suscite une vertu + +<p> Nouvelle, une vaillance en moi! Commences-tu + +<p> A comprendre, à présent? voyons, te rends-tu compte? + +<p> Sens-tu mon âme, un peu, dans cette ombre, qui monte?. . . + +<p> Oh! mais vraiment, ce soir, c'est trop beau, c'est trop doux! + +<p> Je vous dis tout cela, vous m'écoutez, moi, vous! + +<p> C'est trop! Dans mon espoir même le moins modeste, + +<p> Je n'ai jamais espéré tant! Il ne me reste + +<p> Qu'à mourir maintenant! C'est à cause des mots + +<p> Que je dis qu'elle tremble entre les bleus rameaux! + +<p> Car vous tremblez, comme une feuille entre les feuilles! + +<p> Car tu trembles! car j'ai senti, que tu le veuilles + +<p> Ou non, le tremblement adoré de ta main + +<p> Descendre tout le long des branches du jasmin! + +<br> +<p>(Il baise éperdument l'extrémité d'une branche pendante.) + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Oui, je tremble, et je pleure, et je t'aime, et suis tienne! + +<p> Et tu m'as enivrée! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Alors, que la mort vienne! + +<p> Cette ivresse, c'est moi, moi, qui l'ai su causer! + +<p> Je ne demande plus qu'une chose. . . + +<br> +<p>CHRISTIAN (sous le balcon): + +<p> Un baiser! + +<br> +<p>ROXANE (se rejetant en arrière): + +<p> Hein? + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Oh! + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Vous demandez? + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Oui. . .je. . . + +<p>(A Christian bas): + +<p> Tu vas trop vite. + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Puisqu'elle est si troublée, il faut que j'en profite! + +<br> +<p>CYRANO (à Roxane): + +<p> Oui, je. . .j'ai demandé, c'est vrai. . .mais justes cieux! + +<p> Je comprends que je fus bien trop audacieux. + +<br> +<p>ROXANE (un peu déçue): + +<p> Vous n'insistez pas plus que cela? + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Si! j'insiste. . . + +<p> Sans insister!. . .Oui, oui! votre pudeur s'attriste! + +<p> Eh bien! mais, ce baiser. . .ne me l'accordez pas! + +<br> +<p>CHRISTIAN (à Cyrano, le tirant par son manteau): + +<p> Pourquoi? + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Tais-toi, Christian! + +<br> +<p>ROXANE (se penchant): + +<p> Que dites-vous tout bas? + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Mais d'être allé trop loin, moi-même je me gronde; + +<p> Je me disais: tais toi, Christian!. . . + +<p>(Les théorbes se mettent à jouer): + +<p> Une seconde!. . . + +<p> On vient! + +<p>(Roxane referme la fenêtre. Cyrano écoute les théorbes, dont l'un joue un air +folâtre et l'autre un air lugubre): + +<p> Air triste? Air gai?. . .Quel est donc leur dessein? + +<p> Est-ce un homme? Une femme?--Ah! c'est un capucin! + +<br> +<p>(Entre un capucin qui va de maison en maison, une lanterne à la main, +regardant les portes.) + +<br> +<br> +<br> +<p>Scène 3.VIII. + +<br> +<p>Cyrano, Christian, un capucin. + +<br> +<p>CYRANO (au capucin): + +<p> Quel est ce jeu renouvelé de Diogène? + +<br> +<p>LE CAPUCIN: + +<p> Je cherche la maison de madame. . . + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Il nous gêne! + +<br> +<p>LE CAPUCIN: + +<p> Magdeleine Robin. . . + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Que veut-il?. . . + +<br> +<p>CYRANO (lui montrant une rue montante): + +<p> Par ici! + +<p> Tout droit,--toujours tout droit. . . + +<br> +<p>LE CAPUCIN + +<p> Je vais pour vous!--Merci + +<p> Dire mon chapelet jusqu'au grain majuscule. + +<br> +<p>(Il sort.) + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Bonne chance! Mes voeux suivent votre cuculle! + +<br> +<p>(Il redescend vers Christian.) + +<br> +<br> +<br> +<p>Scène 3.IX. + +<br> +<p>Cyrano, Christian. + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Obtiens-moi ce baiser!. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Non! + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Tôt ou tard!. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> C'est vrai! + +<p> Il viendra, ce moment de vertige enivré + +<p> Où vos bouches iront l'une vers l'autre, à cause + +<p> De ta moustache blonde et de sa lèvre rose! + +<p>(A lui-même): + +<p> J'aime mieux que ce soit à cause de. . . + +<br> +<p>(Bruit des volets qui se rouvrent, Christian se cache sous le balcon.) + +<br> +<br> +<br> +<p>Scène 3.X. + +<br> +<p>Cyrano, Christian, Roxane. + +<br> +<p>ROXANE (s'avançant sur le balcon): + +<p> C'est vous? + +<p> Nous parlions de. . .de. . .d'un. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Baiser! Le mot est doux. + +<p> Je ne vois pas pourquoi votre lèvre ne l'ose; + +<p> S'il la brûle déjà, que sera-ce la chose? + +<p> Ne vous en faites pas un épouvantement: + +<p> N'avez-vous pas tantôt, presque insensiblement, + +<p> Quitté le badinage et glissé sans alarmes + +<p> Du sourire au soupir, et du soupir aux larmes! + +<p> Glissez encore un peu d'insensible façon: + +<p> Des larmes au baiser il n'y a qu'un frisson! + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Taisez-vous! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Un baiser, mais à tout prendre, qu'est-ce? + +<p> Un serment fait d'un peu plus près, une promesse + +<p> Plus précise, un aveu qui veut se confirmer, + +<p> Un point rose qu'on met sur l'i du verbe aimer; + +<p> C'est un secret qui prend la bouche pour oreille, + +<p> Un instant d'infini qui fait un bruit d'abeille, + +<p> Une communion ayant un goût de fleur, + +<p> Une façon d'un peu se respirer le coeur, + +<p> Et d'un peu se goûter, au bord des lèvres, l'âme! + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Taisez-vous! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Un baiser, c'est si noble, Madame, + +<p> Que la reine de France, au plus heureux des lords, + +<p> En a laissé prendre un, la reine même! + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Alors! + +<br> +<p>CYRANO (s'exaltant): + +<p> J'eus comme Buckingham des souffrances muettes, + +<p> J'adore comme lui la reine que vous êtes, + +<p> Comme lui je suis triste et fidèle. . . + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Et tu es + +<p> Beau comme lui! + +<br> +<p>CYRANO (à part, dégrisé): + +<p> C'est vrai, je suis beau, j'oubliais! + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Eh bien! montez cueillir cette fleur sans pareille. . . + +<br> +<p>CYRANO (poussant Christian vers le balcon): + +<p> Monte! + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Ce goût de coeur. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Monte! + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Ce bruit d'abeille. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Monte! + +<br> +<p>CHRISTIAN (hésitant): + +<p> Mais il me semble, à présent, que c'est mal! + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Cet instant d'infini!. . . + +<br> +<p>CYRANO (le poussant): + +<p> Monte donc, animal! + +<br> +<p>(Christian s'élance, et par le banc, le feuillage, les piliers, atteint les +balustres qu'il enjambe.) + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Ah, Roxane! + +<br> +<p>(Il l'enlace et se penche sur ses lèvres.) + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Aïe! au coeur, quel pincement bizarre! + +<p> --Baiser, festin d'amour dont je suis le Lazare! + +<p> Il me vient dans cette ombre une miette de toi,-- + +<p> Mais oui, je sens un peu mon coeur qui te reçoit, + +<p> Puisque sur cette lèvre où Roxane se leurre + +<p> Elle baise les mots que j'ai dits tout à l'heure! + +<p>(On entend les théorbes): + +<p> Un air triste, un air gai: le capucin! + +<p>(Il feint de courir comme s'il arrivait de loin, et d'une voix claire): + +<p> Holà! + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Qu'est ce? + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Moi. Je passais. . .Christian est encor là? + +<br> +<p>CHRISTIAN (très étonné): + +<p> Tiens Cyrano! + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Bonjour, cousin! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Bonjour, cousine! + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Je descends! + +<br> +<p>(Elle disparaît dans la maison. Au fond rentre le capucin.) + +<br> +<p>CHRISTIAN (l'apercevant): + +<p> Oh! encor! + +<br> +<p>(Il suit Roxane.) + +<br> +<br> +<br> +<p>Scène 3.XI. + +<br> +<p>Cyrano, Christian, Roxane, le capucin, Ragueneau. + +<br> +<p>LE CAPUCIN: + +<p> C'est ici,--je m'obstine-- + +<p> Magdeleine Robin! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Vous aviez dit: Ro-<em>lin</em>. + +<br> +<p>LE CAPUCIN: + +<p> Non: <em>Bin</em>. B, i, n, <em>bin</em>! + +<br> +<p>ROXANE (paraissant sur le seuil de la maison, suivie de Ragueneau qui porte +une lanterne, et de Christian): + +<p> Qu'est-ce? + +<br> +<p>LE CAPUCIN: + +<p> Une lettre. + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Hein? + +<br> +<p>LE CAPUCIN (à Roxane): + +<p> Oh! il ne peut s'agir que d'une sainte chose! + +<p> C'est un digne seigneur qui. . . + +<br> +<p>ROXANE (à Christian): + +<p> C'est De Guiche! + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Il ose?. . . + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Oh! mais il ne va pas m'importuner toujours! + +<p>(Décachetant la lettre): + +<p> Je t'aime, et si. . . + +<p>(A la lueur de la lanterne de Ragueneau, elle lit, à l'écart, à voix basse): + +<p> <em>Mademoiselle,</em> + +<p><em> Les tambours</em> + +<p><em> Battent; mon régiment boucle sa soubreveste;</em> + +<p><em> Il part; moi, l'on me croit déjà parti: je reste.</em> + +<p><em> Je vous désobéis. Je suis dans ce couvent.</em> + +<p><em> Je vais venir, et vous le mande auparavant</em> + +<p><em> Par un religieux simple comme une chèvre</em> + +<p><em> Qui ne peut rien comprendre à ceci. Votre lèvre</em> + +<p><em> M'a trop souri tantôt: j'ai voulu la revoir.</em> + +<p><em> Éloignez un chacun, et daignez recevoir</em> + +<p><em> L'audacieux déjà pardonné, je l'espère,</em> + +<p><em> Qui signe votre très. . .et caetera. . .</em> + +<p>(Au capucin): + +<p> Mon Père, + +<p> Voici ce que me dit cette lettre. Écoutez: + +<p>(Tous se rapprochent, elle lit à haute voix): + +<p> <em>Mademoiselle,</em> + +<p><em> Il faut souscrire aux volontés</em> + +<p><em> Du cardinal, si dur que cela vous puisse être.</em> + +<p><em> C'est la raison pourquoi j'ai fait choix, pour remettre</em> + +<p><em> Ces lignes en vos mains charmantes, d'un très saint,</em> + +<p><em> D'un très intelligent et discret capucin;</em> + +<p><em> Nous voulons qu'il vous donne, et dans votre demeure,</em> + +<p><em> La bénédiction</em> + +<p>(Elle tourne la page): + +<p> <em>nuptiale sur l'heure.</em> + +<p><em> Christian doit en secret devenir votre époux;</em> + +<p><em> Je vous l'envoie. Il vous déplaît. Résignez-vous.</em> + +<p><em> Songez bien que le ciel bénira votre zèle,</em> + +<p><em> Et tenez pour tout assuré, Mademoiselle,</em> + +<p><em> Le respect de celui qui fut et qui sera</em> + +<p><em> Toujours votre très humble et très. . .et caetera.</em> + +<br> +<p>LE CAPUCIN (rayonnant): + +<p> Digne seigneur!. . .Je l'avais dit. J'étais sans crainte! + +<p> Il ne pouvait s'agir que d'une chose sainte! + +<br> +<p>ROXANE (bas à Christian): + +<p> N'est-ce pas que je lis très bien les lettres? + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Hum! + +<br> +<p>ROXANE (haut, avec désespoir): + +<p> Ah!. . .c'est affreux! + +<br> +<p>LE CAPUCIN (qui a dirigé sur Cyrano la clarté de sa lanterne): + +<p> C'est vous? + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> C'est moi! + +<br> +<p>LE CAPUCIN (tournant la lumière vers lui, et, comme si un doute lui venait, en +voyant sa beauté): + +<p> Mais. . . + +<br> +<p>ROXANE (vivement): + +<p> <em>Post-scriptum:</em> + +<p><em> Donnez pour le couvent cent vingt pistoles.</em> + +<br> +<p>LE CAPUCIN: + +<p> Digne, + +<p> Digne seigneur! + +<p>(A Roxane): + +<p> Résignez-vous? + +<br> +<p>ROXANE (en martyre): + +<p> Je me résigne! + +<p>(Pendant que Ragueneau ouvre la porte au capucin que Christian invite à +entrer, elle dit bas à Cyrano): + +<p> Vous, retenez ici De Guiche! Il va venir! + +<p> Qu'il n'entre pas tant que. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Compris! + +<p>(Au capucin): + +<p> Pour les bénir + +<p> Il vous faut?. . . + +<br> +<p>LE CAPUCIN: + +<p> Un quart d'heure. + +<br> +<p>CYRANO (les poussant tous vers la maison): + +<p> Allez! moi, je demeure! + +<br> +<p>ROXANE (à Christian): + +<p> Viens!. . . + +<br> +<p>(Ils entrent.) + +<br> +<br> +<br> +<p>Scène XII. + +<br> +<p>Cyrano, seul. + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Comment faire perdre à De Guiche un quart d'heure. + +<p>(Il se précipite sur le banc, grimpe au mur, vers le balcon): + +<p> Là!. . .Grimpons!. . .J'ai mon plan!. . . + +<p>(Les théorbes se mettent à jouer une phrase lugubre): + +<p> Ho! c'est un homme! + +<p>(Le trémolo devient sinistre): + +<p> Ho! ho! + +<p> Cette fois, c'en est un!. . . + +<p>(Il est sur le balcon, il rabaisse son feutre sur ses yeux, ôte son épée, se +drape dans sa cape, puis se penche et regarde au dehors): + +<p> Non, ce n'est pas trop haut!. . . + +<p>(Il enjambe les balustres et attirant à lui la longue branche d'un des arbres +qui débordent le mur du jardin, il s'y accroche des deux mains, prêt a se +laisser tomber): + +<p> Je vais légèrement troubler cette atmosphère!. . . + +<br> +<br> +<br> +<p>Scène 3.XIII. + +<br> +<p>Cyrano, De Guiche. + +<br> +<p>DE GUICHE (qui entre, masqué, tâtonnant dans la nuit): + +<p> Qu'est-ce que ce maudit capucin peut bien faire? + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Diable! et ma voix?. . .S'il la reconnaissait? + +<p>(Lâchant d'une main, il a l'air de tourner une invisible clef): + +<p> Cric! crac! + +<p>(Solennellement): + +<p> Cyrano, reprenez l'accent de Bergerac!. . . + +<br> +<p>DE GUICHE (regardant la maison): + +<p> Oui, c'est là. J'y vois mal. Ce masque m'importune! + +<p>(Il va pour entrer, Cyrano saute du balcon en se tenant à la branche, qui +plie, et le dépose entre la porte et De Guiche; il feint de tomber lourdement, +comme si c'était de très haut, et s'aplatit par terre, où il reste immobile, +comme étourdi. De Guiche fait un bond en arrière): + +<p> Hein? quoi? + +<p>(Quand il lève les yeux, la branche s'est redressée; il ne voit que le ciel; +il ne comprend pas): + +<p> D'où tombe donc cet homme? + +<br> +<p>CYRANO (se mettant sur son séant, et avec l'accent de Gascogne): + +<p> De la lune! + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> De la?. . . + +<br> +<p>CYRANO (d'une voix de rêve): + +<p> Quelle heure est-il? + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> N'a-t-il plus sa raison? + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Quelle heure? Quel pays? Quel jour? Quelle saison? + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> Mais. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Je suis étourdi! + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> Monsieur. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Comme une bombe + +<p> Je tombe de la lune! + +<br> +<p>DE GUICHE (impatienté): + +<p> Ah ça! Monsieur! + +<br> +<p>CYRANO (se relevant, d'une voix terrible): + +<p> J'en tombe! + +<br> +<p>DE GUICHE (reculant): + +<p> Soit! soit! vous en tombez!. . .c'est peut-être un dément! + +<br> +<p>CYRANO (marchant sur lui): + +<p> Et je n'en tombe pas métaphoriquement!. . . + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> Mais. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Il y a cent ans, ou bien une minute, + +<p> --J'ignore tout à fait ce que dura ma chute!-- + +<p> J'étais dans cette boule à couleur de safran! + +<br> +<p>DE GUICHE (haussant les épaules): + +<p> Oui. Laissez-moi passer! + +<br> +<p>CYRANO (s'interposant): + +<p> Où suis-je? soyez franc! + +<p> Ne me déguisez rien! En quel lieu, dans quel site, + +<p> Viens-je de choir, Monsieur, comme un aérolithe? + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> Morbleu!. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Tout en cheyant je n'ai pu faire choix + +<p> De mon point d'arrivée,--et j'ignore où je chois! + +<p> Est-ce dans une lune ou bien dans une terre, + +<p> Que vient de m'entraîner le poids de mon postère? + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> Mais je vous dis, Monsieur. . . + +<br> +<p>CYRANO (avec un cri de terreur qui fait reculer de Guiche): + +<p> Ha! grand Dieu!. . .je crois voir + +<p> Qu'on a dans ce pays le visage tout noir! + +<br> +<p>DE GUICHE (portant la main à son visage): + +<p> Comment? + +<br> +<p>CYRANO (avec une peur emphatique): + +<p> Suis-je en Alger? Êtes-vous indigène?. . . + +<br> +<p>DE GUICHE (qui a senti son masque): + +<p> Ce masque!. . . + +<br> +<p>CYRANO (feignant de se rassurer un peu): + +<p> Je suis donc dans Venise, ou dans Gêne? + +<p> + +<p>DE GUICHE (voulant passer): + +<p> Une dame m'attend!. . . + +<br> +<p>CYRANO (complètement rassuré): + +<p> Je suis donc à Paris. + +<br> +<p>DE GUICHE (souriant malgré lui): + +<p> Le drôle est assez drôle! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Ah! vous riez? + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> Je ris, + +<p> Mais veux passer! + +<br> +<p>CYRANO (rayonnant): + +<p> C'est à Paris que je retombe! + +<p>(Tout à fait à son aise, riant, s'époussetant, saluant): + +<p> J'arrive--excusez-moi!--par la dernière trombe. + +<p> Je suis un peu couvert d'éther. J'ai voyagé! + +<p> J'ai les yeux tout remplis de poudre d'astres. J'ai + +<p> Aux éperons, encor, quelques poils de planète! + +<p>(Cueillant quelque chose sur sa manche): + +<p> Tenez, sur mon pourpoint, un cheveu de comète!. . . + +<br> +<p>(Il souffle comme pour le faire envoler.) + +<br> +<p>DE GUICHE (hors de lui): + +<p> Monsieur!. . . + +<br> +<p>CYRANO (au moment où il va passer, tend sa jambe comme pour y montrer quelque +chose et l'arrête): + +<p> Dans mon mollet je rapporte une dent + +<p> De la Grande Ourse,--et comme, en frôlant le Trident, + +<p> Je voulais éviter une de ses trois lances, + +<p> Je suis allé tomber assis dans les Balances,-- + +<p> Dont l'aiguille, à présent, là-haut, marque mon poids! + +<p>(Empêchant vivement de Guiche de passer et le prenant à un bouton du +pourpoint): + +<p> Si vous serriez mon nez, Monsieur, entre vos doigts, + +<p> Il jaillirait du lait! + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> Hein? du lait?. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> De la Voie + +<p> Lactée!. . . + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> Oh! par l'enfer! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> C'est le ciel qui m'envoie! + +<p>(Se croisant les bras): + +<p> Non! croiriez-vous, je viens de le voir en tombant, + +<p> Que Sirius, la nuit, s'affuble d'un turban? + +<p>(Confidentiel): + +<p> L'autre Ourse est trop petite encor pour qu'elle morde! + +<p>(Riant): + +<p> J'ai traversé la Lyre en cassant une corde! + +<p>(Superbe): + +<p> Mais je compte en un livre écrire tout ceci, + +<p> Et les étoiles d'or qu'en mon manteau roussi + +<p> Je viens de rapporter à mes périls et risques, + +<p> Quand on l'imprimera, serviront d'astérisques! + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> A la parfin, je veux. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Vous, je vous vois venir! + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> Monsieur! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Vous voudriez de ma bouche tenir + +<p> Comment la lune est faite, et si quelqu'un habite + +<p> Dans la rotondité de cette cucurbite? + +<br> +<p>DE GUICHE (criant): + +<p> Mais non! Je veux. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Savoir comment j'y suis monté. + +<p> Ce fut par un moyen que j'avais inventé. + +<br> +<p>DE GUICHE (découragé): + +<p> C'est un fou! + +<br> +<p>CYRANO (dédaigneux): + +<p> Je n'ai pas refait l'aigle stupide + +<p> De Regiomontanus, ni le pigeon timide + +<p> D'Archytas!. . . + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> C'est un fou,--mais c'est un fou savant. + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Non, je n'imitai rien de ce qu'on fit avant! + +<p>(De Guiche a réussi à passer et il marche vers la porte de Roxane. Cyrano le +suit, prêt a l'empoigner): + +<p> J'inventai six moyens de violer l'azur vierge! + +<br> +<p>DE GUICHE (se retournant): + +<p> Six? + +<br> +<p>CYRANO (avec volubilité): + +<p> Je pouvais, mettant mon corps nu comme un cierge, + +<p> La caparaçonner de fioles de cristal + +<p> Toutes pleines des pleurs d'un ciel matutinal, + +<p> Et ma personne, alors, au soleil exposée, + +<p> L'astre l'aurait humée en humant la rosée! + +<p> + +<p>DE GUICHE (surpris et faisant un pas vers Cyrano): + +<p> Tiens! Oui, cela fait un! + +<br> +<p>CYRANO (reculant pour l'entraîner de l'autre côté): + +<p> Et je pouvais encor + +<p> Faire engouffrer du vent, pour prendre mon essor, + +<p> En raréfiant l'air dans un coffre de cèdre + +<p> Par des miroirs ardents, mis en icosaèdre! + +<br> +<p>DE GUICHE (fait encore un pas): + +<p> Deux! + +<br> +<p>CYRANO (reculant toujours): + +<p> Ou bien, machiniste autant qu'artificier, + +<p> Sur une sauterelle aux détentes d'acier, + +<p> Me faire, par des feux successifs de salpêtre, + +<p> Lancer dans les prés bleus où les astres vont paître! + +<br> +<p>DE GUICHE (le suivant, sans s'en douter, et comptant sur ses doigts): + +<p> Trois! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Puisque la fumée a tendance à monter, + +<p> En souffler dans un globe assez pour m'emporter! + +<br> +<p>DE GUICHE (même jeu, de plus en plus étonné): + +<p> Quatre! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Puisque Phoebé, quand son arc est le moindre, + +<p> Aime sucer, ô boeufs, votre moelle. . .m'en oindre! + +<br> +<p>DE GUICHE (stupéfait): + +<p> Cinq! + +<br> +<p>CYRANO (qui en parlant l'a amené jusqu'à l'autre côté de la place, près d'un +banc): + +<p> Enfin, me plaçant sur un plateau de fer, + +<p> Prendre un morceau d'aimant et le lancer en l'air! + +<p> Ça, c'est un bon moyen: le fer se précipite, + +<p> Aussitôt que l'aimant s'envole, à sa poursuite; + +<p> On relance l'aimant bien vite, et cadédis! + +<p> On peut monter ainsi indéfiniment. + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> Six! + +<p> --Mais voilà six moyens excellents!. . .Quel système + +<p> Choisîtes-vous des six, Monsieur? + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Un septième! + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> Par exemple! Et lequel? + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Je vous le donne en cent!. . . + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> C'est que ce mâtin-là devient intéressant! + +<br> +<p>CYRANO (faisant le bruit des vagues avec de grands gestes mystérieux): + +<p> Houüh! houüh! + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> Eh bien! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Vous devinez? + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> Non! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> La marée!. . . + +<p> A l'heure où l'onde par la lune est attirée, + +<p> Je me mis sur la sable--après un bain de mer-- + +<p> Et la tête partant la première, mon cher, + +<p> --Car les cheveux, surtout, gardent l'eau dans leur frange!-- + +<p> Je m'enlevai dans l'air, droit, tout droit, comme un ange. + +<p> Je montais, je montais doucement, sans efforts, + +<p> Quand je sentis un choc!. . .Alors. . . + +<br> +<p>DE GUICHE (entraîné par la curiosité, et s'asseyant sur le banc): + +<p> Alors? + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Alors. . . + +<p>(Reprenant sa voix naturelle): + +<p> Le quart d'heure est passé, Monsieur, je vous délivre: + +<p> Le mariage est fait. + +<br> +<p>DE GUICHE (se relevant d'un bond): + +<p> Çà, voyons, je suis ivre!. . . + +<p> Cette voix? + +<p>(La porte de la maison s'ouvre, des laquais paraissent portant des candélabres +allumés. Lumière. Cyrano ôte son chapeau au bord abaissé): + +<p> Et ce nez--Cyrano? + +<br> +<p>CYRANO (saluant): + +<p> Cyrano. + +<p> --Ils viennent à l'instant d'échanger leur anneau. + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> Qui cela? + +<p>(Il se retourne.--Tableau. Derrière les laquais, Roxane et Christian se +tiennent par la main. Le capucin les suit en souriant. Ragueneau élève aussi +un flambeau. La duègne ferme la marche, ahurie, en petit saut de lit): + +<p> Ciel! + +<br> +<br> +<br> +<p>Scène 3.XIV. + +<br> +<p>Les mêmes, Roxane, Christian, le capucin, Ragueneau, laquais, la duègne. + +<br> +<p>DE GUICHE (à Roxane): + +<p> Vous? + +<p>(Reconnaissant Christian avec stupeur): + +<p> Lui? + +<p>(Saluant Roxane avec admiration): + +<p> Vous êtes des plus fines! + +<p>(A Cyrano): + +<p> Mes compliments, Monsieur l'inventeur des machines: + +<p> Votre récit eût fait s'arrêter au portail + +<p> Du paradis, un saint! Notez-en le détail, + +<p> Car vraiment cela peut resservir dans un livre! + +<br> +<p>CYRANO (s'inclinant): + +<p> Monsieur, c'est un conseil que je m'engage à suivre. + +<br> +<p>LE CAPUCIN (montrant les amants à De Guiche et hochant avec satisfaction sa +grande barbe blanche): + +<p> Un beau couple, mon fils, réuni là par vous! + +<br> +<p>DE GUICHE (le regardant d'un oeil glacé): + +<p> Oui. + +<p>(A Roxane): + +<p> Veuillez dire adieu, Madame, à votre époux. + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Comment? + +<br> +<p>DE GUICHE (à Christian): + +<p> Le régiment déjà se met en route. + +<p> Joignez-le! + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Pour aller à la guerre? + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> Sans doute! + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Mais, Monsieur, les cadets n'y vont pas! + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> Ils iront. + +<p>(Tirant le papier qu'il avait mis dans sa poche): + +<p> Voici l'ordre. + +<p>(A Christian): + +<p> Courez le porter, vous, baron. + +<p> + +<p>ROXANE (se jetant dans les bras de Christian): + +<p> Christian! + +<br> +<p>DE GUICHE (ricanant, à Cyrano): + +<p> La nuit de noce est encore lointaine! + +<br> +<p>CYRANO (à part): + +<p> Dire qu'il croit me faire énormément de peine! + +<br> +<p>CHRISTIAN (à Roxane): + +<p> Oh! tes lèvres encor! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Allons, voyons, assez! + +<br> +<p>CHRISTIAN (continuant à embrasser Roxane): + +<p> C'est dur de la quitter. . .Tu ne sais pas. . . + +<br> +<p>CYRANO (cherchant à l'entraîner): + +<p> Je sais. + +<br> +<p>(On entend au loin des tambours qui battent une marche.) + +<br> +<p>DE GUICHE (qui est remonté au fond): + +<p> Le régiment qui part! + +<br> +<p>ROXANE (à Cyrano, en retenant Christian qu'il essaye toujours d'entraîner): + +<p> Oh!. . .je vous le confie! + +<p> Promettez-moi que rien ne va mettre sa vie + +<p> En danger! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> J'essaierai. . .mais ne peux cependant + +<p> Promettre. . . + +<br> +<p>ROXANE (même jeu): + +<p> Promettez qu'il sera très prudent! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Oui, je tâcherai, mais. . . + +<br> +<p>ROXANE (même jeu): + +<p> Qu'à ce siège terrible + +<p> Il n'aura jamais froid! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Je ferai mon possible. + +<p> Mais. . . + +<br> +<p>ROXANE (même jeu): + +<p> Qu'il sera fidèle! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Eh oui! sans doute, mais. . . + +<br> +<p>ROXANE (même jeu): + +<p> Qu'il m'écrira souvent! + +<br> +<p>CYRANO (s'arrêtant): + +<p> Ça,--je vous le promets! + +<br> +<br> +<p>Rideau. + +<br> +<br> +<br> +<p>Acte IV. + +<br> +<p>Les Cadets de Gascogne. + +<br> +<p>Le poste qu'occupe la compagnie de Carbon de Castel-Jaloux au siège d'Arras. + +<br> +<p>Au fond, talus traversant toute la scène. Au delà s'aperçoit un horizon de +plaine: le pays couvert de travaux de siège. Les murs d'Arras et la +silhouette de ses toits sur le ciel, très loin. + +<br> +<p>Tentes; armes éparses; tambours, etc.--Le jour va se lever. Jaune +Orient.--Sentinelles espacées. Feux. + +<br> +<p>Roulés dans leurs manteaux, les Cadets de Gascogne dorment. Carbon de Castel-Jaloux et Le Bret veillent. Ils sont très pâles et très maigris. Christian +dort, parmi les autres, dans sa cape, au premier plan, le visage éclairé par +un feu. Silence. + +<br> +<br> +<br> +<p>Scène 4.I. + +<br> +<p>Christian, Carbon de Castel-Jaloux, Le Bret, les cadets, puis Cyrano. + +<br> +<p>LE BRET: + +<p> C'est affreux! + +<br> +<p>CARBON: + +<p> Oui. Plus rien. + +<br> +<p>LE BRET: + +<p> Mordious! + +<br> +<p>CARBON (lui faisant signe de parler plus bas): + +<p> Jure en sourdine! + +<p> Tu vas les réveiller. + +<p>(Aux cadets): + +<p> Chut! Dormez! + +<p>(A Le Bret): + +<p> Qui dort dîne! + +<br> +<p>LE BRET: + +<p> Quand on a l'insomnie on trouve que c'est peu! + +<p> Quelle famine! + +<br> +<p>(On entend au loin quelques coups de feu.) + +<br> +<p>CARBON: + +<p> Ah! maugrébis des coups de feu!. . . + +<p> Ils vont me réveiller mes enfants! + +<p>(Aux cadets qui lèvent la tête): + +<p> Dormez! + +<br> +<p>(On se recouche. Nouveaux coups de feu plus rapprochés.) + +<br> +<p>UN CADET (s'agitant): + +<p> Diantre! + +<p> Encore? + +<br> +<p>CARBON: + +<p> Ce n'est rien! C'est Cyrano qui rentre! + +<br> +<p>(Les têtes qui s'étaient relevées se recouchent.) + +<br> +<p>UNE SENTINELLE (au dehors): + +<p> Ventrebieu! qui va là? + +<br> +<p>LA VOIX DE CYRANO: + +<p> Bergerac! + +<br> +<p>LA SENTINELLE (qui est sur le talus): + +<p> Ventrebieu! + +<p> Qui va là? + +<br> +<p>CYRANO (paraissant sur la crête): + +<p> Bergerac, imbécile! + +<br> +<p>(Il descend. Le Bret va au-devant de lui, inquiet): + +<br> +<p>LE BRET: + +<p> Ah! grand Dieu! + +<br> +<p>CYRANO (lui faisant signe de ne réveiller personne): + +<p> Chut! + +<br> +<p>LE BRET: + +<p> Blessé? + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Tu sais bien qu'ils ont pris l'habitude + +<p> De me manquer tous les matins! + +<br> +<p>LE BRET: + +<p> C'est un peu rude, + +<p> Pour porter une lettre, à chaque jour levant, + +<p> De risquer! + +<br> +<p>CYRANO (s'arrêtant devant Christian): + +<p> J'ai promis qu'il écrirait souvent! + +<p>(Il le regarde): + +<p> Il dort. Il est pâli. Si la pauvre petite + +<p> Savait qu'il meurt de faim. . .Mais toujours beau! + +<br> +<p>LE BRET: + +<p> Va vite + +<p> Dormir! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Ne grogne pas, Le Bret!. . .Sache ceci: + +<p> Pour traverser les rangs espagnols, j'ai choisi + +<p> Un endroit où je sais, chaque nuit, qu'ils sont ivres. + +<br> +<p>LE BRET: + +<p> Tu devrais bien un jour nous rapporter des vivres. + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Il faut être léger pour passer!--Mais je sais + +<p> Qu'il y aura ce soir du nouveau. Les Français + +<p> Mangeront ou mourront,--si j'ai bien vu. . . + +<br> +<p>LE BRET: + +<p> Raconte! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Non. Je ne suis pas sûr. . .vous verrez! + +<br> +<p>CARBON: + +<p> Quelle honte, + +<p> Lorsqu'on est assiégeant, d'être affamé! + +<br> +<p>LE BRET: + +<p> Hélas! + +<p> Rien de plus compliqué que ce siège d'Arras: + +<p> Nous assiégeons Arras,--nous-mêmes, pris au piège, + +<p> Le cardinal infant d'Espagne nous assiège. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Quelqu'un devrait venir l'assiéger à son tour. + +<br> +<p>LE BRET: + +<p> Je ne ris pas. + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Oh! oh! + +<br> +<p>LE BRET: + +<p> Penser que chaque jour + +<p> Vous risquez une vie, ingrat, comme la vôtre, + +<p> Pour porter. . . + +<p>(Le voyant qui se dirige vers une tente): + +<p> Où vas-tu? + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> J'en vais écrire une autre. + +<br> +<p>(Il soulève la toile et disparaît.) + +<br> +<br> +<br> +<p>Scène 4.II. + +<br> +<p>Les mêmes, moins Cyrano. + +<br> +<p>(Le jour s'est un peu levé. Lueurs roses. La ville d' Arras se dore à +l'horizon. On entend un coup de canon immédiatement suivi d'une batterie de +tambours, très au loin, vers la gauche. D'autres tambours battent plus près. +Les batteries vont se répondant, et se rapprochant, éclatent presque en scène +et s'éloignent vers la droite, parcourant le camp. Rumeurs de réveil. Voix +lointaines d'officiers.) + +<br> +<p>CARBON (avec un soupir): + +<p> La diane!. . .Hélas! + +<p>(Les cadets s'agitent dans leurs manteaux, s'étirent): + +<p> Sommeil succulent, tu prends fin!. . . + +<p> Je sais trop quel sera leur premier cri! + +<br> +<p>UN CADET (se mettant sur son séant): + +<p> J'ai faim! + +<br> +<p>UN AUTRE: + +<p> Je meurs! + +<br> +<p>TOUS: + +<p> Oh! + +<br> +<p>CARBON: + +<p> Levez-vous! + +<br> +<p>TROISIÈME CADET: + +<p> Plus un pas! + +<br> +<p>QUATRIÈME CADET: + +<p> Plus un geste! + +<br> +<p>LE PREMIER (se regardant dans un morceau de cuirasse): + +<p> Ma langue est jaune: l'air du temps est indigeste! + +<br> +<p>UN AUTRE: + +<p> Mon tortil de baron pour un peu de Chester! + +<br> +<p>UN AUTRE: + +<p> Moi, si l'on ne veut pas fournir à mon gaster + +<p> De quoi m'élaborer une pinte de chyle, + +<p> Je me retire sous ma tente--comme Achille! + +<br> +<p>UN AUTRE: + +<p> Oui, du pain! + +<br> +<p>CARBON (allant à la tente où est entré Cyrano, à mi-voix): + +<p> Cyrano! + +<br> +<p>D'AUTRES: + +<p> Nous mourons! + +<br> +<p>CARBON (toujours à mi-voix, à la porte de la tente): + +<p> Au secours! + +<p> Toi qui sais si gaiement leur répliquer toujours, + +<p> Viens les ragaillardir! + +<br> +<p>DEUXIÈME CADET (se précipitant vers le premier qui mâchonne quelque chose): + +<p> Qu'est-ce que tu grignotes! + +<br> +<p>LE PREMIER: + +<p> De l'étoupe à canon que dans les bourguignotes + +<p> On fait frire en la graisse à graisser les moyeux, + +<p> Les environs d'Arras sont très peu giboyeux! + +<br> +<p>UN AUTRE (entrant): + +<p> Moi, je viens de chasser! + +<br> +<p>UN AUTRE (même jeu): + +<p> J'ai pêché, dans la Scarpe! + +<br> +<p>TOUS (debout, se ruant sur les deux nouveaux venus): + +<p> Quoi!--Que rapportez-vous?--Un faisan?--Une carpe?-- + +<p> Vite, vite, montrez! + +<br> +<p>LE PÊCHEUR: + +<p> Un goujon! + +<br> +<p>LE CHASSEUR: + +<p> Un moineau! + +<br> +<p>TOUS (exaspérés): + +<p> Assez!--Révoltons-nous! + +<br> +<p>CARBON: + +<p> Au secours, Cyrano! + +<br> +<p>(Il fait maintenant tout à fait jour.) + +<br> +<br> +<br> +<p>Scène 4.III. + +<br> +<p>Les mêmes, Cyrano. + +<br> +<p>CYRANO (sortant de sa tente, tranquille, une plume à l'oreille, un livre à la +main): + +<p> Hein? + +<p>(Silence. Au premier cadet): + +<p> Pourquoi t'en vas-tu, toi, de ce pas qui traîne? + +<br> +<p>LE CADET: + +<p> J'ai quelque chose, dans les talons, qui me gêne!. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Et quoi donc? + +<br> +<p>LE CADET: + +<p> L'estomac! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Moi de même, pardi! + +<br> +<p>LE CADET: + +<p> Cela doit te gêner? + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Non, cela me grandit. + +<br> +<p>DEUXIÈME CADET: + +<p> J'ai les dents longues! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Tu n'en mordras que plus large. + +<br> +<p>UN TROISIÈME: + +<p> Mon ventre sonne creux! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Nous y battrons la charge. + +<br> +<p>UN AUTRE: + +<p> Dans les oreilles, moi, j'ai des bourdonnements. + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Non, non; ventre affamé, pas d'oreilles: tu mens! + +<br> +<p>UN AUTRE: + +<p> Oh! manger quelque chose,--à l'huile! + +<br> +<p>CYRANO (le décoiffant et lui mettant son casque dans la main): + +<p> Ta salade. + +<br> +<p>UN AUTRE: + +<p> Qu'est-ce qu'on pourrait bien dévorer? + +<br> +<p>CYRANO (lui jetant le livre qu'il tient à la main): + +<p> L'<em>Iliade</em>. + +<br> +<p>UN AUTRE: + +<p> Le ministre, à Paris, fait ses quatre repas! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Il devrait t'envoyer du perdreau? + +<br> +<p>LE MÊME: + +<p> Pourquoi pas? + +<p> Et du vin! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Richelieu, du Bourgogne, <em>if you please</em>? + +<br> +<p>LE MÊME: + +<p> Par quelque capucin! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> L'éminence qui grise? + +<br> +<p>UN AUTRE: + +<p> J'ai des faims d'ogre! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Eh! bien!. . .tu croques le marmot! + +<br> +<p>LE PREMIER CADET (haussant les épaules): + +<p> Toujours le mot, la pointe! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Oui, la pointe, le mot! + +<p> Et je voudrais mourir, un soir, sous un ciel rose, + +<p> En faisant un bon mot, pour une belle cause! + +<p> --Oh! frappé par la seule arme noble qui soit, + +<p> Et par un ennemi qu'on sait digne de soi, + +<p> Sur un gazon de gloire et loin d'un lit de fièvres, + +<p> Tomber la pointe au coeur en même temps qu'aux lèvres! + +<br> +<p>CRIS DE TOUS: + +<p> J'ai faim! + +<br> +<p>CYRANO (se croisant les bras): + +<p> Ah çà! mais vous ne pensez qu'à manger?. . . + +<p> --Approche, Bertrandou le fifre, ancien berger; + +<p> Du double étui de cuir tire l'un de tes fifres, + +<p> Souffle, et joue à ce tas de goinfres et de piffres + +<p> Ces vieux airs du pays, au doux rhythme obsesseur, + +<p> Dont chaque note est comme une petite soeur, + +<p> Dans lesquels restent pris des sons de voix aimées, + +<p> Ces airs dont la lenteur est celle des fumées + +<p> Que le hameau natal exhale de ses toits, + +<p> Ces airs dont la musique a l'air d'être en patois!. . . + +<p>(Le vieux s'assied et prépare son fifre): + +<p> Que la flûte, aujourd'hui, guerrière qui s'afflige, + +<p> Se souvienne un moment, pendant que sur sa tige + +<p> Tes doigts semblent danser un menuet d'oiseau, + +<p> Qu'avant d'être d'ébène, elle fut de roseau; + +<p> Que sa chanson l'étonne, et qu'elle y reconnaisse + +<p> L'âme de sa rustique et paisible jeunesse!. . . + +<p>(Le vieux commence à jouer des airs languedociens): + +<p> Écoutez, les Gascons. . .Ce n'est plus, sous ses doigts, + +<p> Le fifre aigu des camps, c'est la flûte des bois! + +<p> Ce n'est plus le sifflet du combat, sous ses lèvres, + +<p> C'est le lent galoubet de nos meneurs de chèvres!. . . + +<p> Écoutez. . .C'est le val, la lande, la forêt, + +<p> Le petit pâtre brun sous son rouge béret, + +<p> C'est la verte douceur des soirs sur la Dordogne, + +<p> Écoutez, les Gascons: c'est toute la Gascogne! + +<br> +<p>(Toutes les têtes se sont inclinées;--tous les yeux rêvent;--et des larmes sont +furtivement essuyées, avec un revers de manche, un coin de manteau.) + +<br> +<p>CARBON (à Cyrano, bas): + +<p> Mais tu les fais pleurer! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> De nostalgie!. . .Un mal + +<p> Plus noble que la faim!. . .pas physique: moral! + +<p> J'aime que leur souffrance ait changé de viscère, + +<p> Et que ce soit leur coeur, maintenant, qui se serre! + +<br> +<p>CARBON: + +<p> Tu vas les affaiblir en les attendrissant! + +<br> +<p>CYRANO (qui a fait signe au tambour d'approcher): + +<p> Laisse donc! Les héros qu'ils portent dans leur sang + +<p> Sont vite réveillés! Il suffit. . . + +<br> +<p>(Il fait un geste. Le tambour roule.) + +<br> +<p>TOUS (se levant et se précipitant sur leurs armes): + +<p> Hein?. . .Quoi?. . .Qu'est-ce? + +<br> +<p>CYRANO (souriant): + +<p> Tu vois, il a suffi d'un roulement de caisse! + +<p> Adieu, rêves, regrets, vieille province, amour. . . + +<p> Ce qui du fifre vient s'en va par le tambour! + +<br> +<p>UN CADET (qui regarde au fond): + +<p> Ah! Ah! Voici monsieur de Guiche. + +<br> +<p>TOUS LES CADETS (murmurant): + +<p> Hou. . . + +<br> +<p>CYRANO (souriant): + +<p> Murmure + +<p> Flatteur! + +<br> +<p>UN CADET: + +<p> Il nous ennuie! + +<br> +<p>UN AUTRE: + +<p> Avec, sur son armure, + +<p> Son grand col de dentelle, il vient faire le fier! + +<br> +<p>UN AUTRE: + +<p> Comme si l'on portait du linge sur du fer! + +<br> +<p>LE PREMIER: + +<p> C'est bon lorsque à son cou l'on a quelque furoncle! + +<br> +<p>LE DEUXIÈME: + +<p> Encore un courtisan! + +<br> +<p>UN AUTRE: + +<p> Le neveu de son oncle! + +<br> +<p>CARBON: + +<p> C'est un Gascon pourtant! + +<br> +<p>LE PREMIER: + +<p> Un faux!. . .Méfiez-vous! + +<p> Parce que, les Gascons. . .ils doivent être fous: + +<p> Rien de plus dangereux qu'un Gascon raisonnable. + +<br> +<p>LE BRET: + +<p> Il est pâle! + +<br> +<p>UN AUTRE: + +<p> Il a faim. . .autant qu'un pauvre diable! + +<p> Mais comme sa cuirasse a des clous de vermeil, + +<p> Sa crampe d'estomac étincelle au soleil! + +<br> +<p>CYRANO (vivement): + +<p> N'ayons pas l'air non plus de souffrir! Vous, vos cartes, + +<p> Vos pipes et vos dés. . . + +<p>(Tous rapidement se mettent à jouer sur des tambours, sur des escabeaux et par +terre, sur leurs manteaux, et ils allument de longues pipes de pétun): + +<p> Et moi, je lis Descartes. + +<br> +<p>(Il se promène de long en large et lit dans un petit livre qu'il a tiré de sa +poche.--Tableau.--De Guiche entre. Tout le monde a l'air absorbé et content. +Il est très pâle. Il va vers Carbon.) + +<br> +<br> +<br> +<p>Scène 4.IV. + +<br> +<p>Les mêmes, de Guiche. + +<br> +<p>DE GUICHE (à Carbon): + +<p> Ah!--Bonjour! + +<p>(Ils s'observent tous les deux. A part, avec satisfaction): + +<p> Il est vert. + +<br> +<p>CARBON (de même): + +<p> Il n'a plus que les yeux. + +<br> +<p>DE GUICHE (regardant les cadets): + +<p> Voici donc les mauvaises têtes?. . .Oui, messieurs, + +<p> Il me revient de tous côtés qu'on me brocarde + +<p> Chez vous, que les cadets, noblesse montagnarde, + +<p> Hobereaux béarnais, barons périgourdins, + +<p> N'ont pour leur colonel pas assez de dédains, + +<p> M'appellent intrigant, courtisan,--qu'il les gêne + +<p> De voir sur ma cuirasse un col en point de Gêne,-- + +<p> Et qu'ils ne cessent pas de s'indigner entre eux + +<p> Qu'on puisse être Gascon et ne pas être gueux! + +<p>(Silence. On joue. On fume): + +<p> Vous ferai-je punir par votre capitaine? + +<p> Non. + +<br> +<p>CARBON: + +<p> D'ailleurs, je suis libre et n'inflige de peine. . . + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> Ah? + +<br> +<p>CARBON: + +<p> J'ai payé ma compagnie, elle est à moi. + +<p> Je n'obéis qu'aux ordres de guerre. + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> Ah?. . .Ma foi! + +<p> Cela suffit. + +<p>(S'adressant aux cadets): + +<p> Je peux mépriser vos bravades. + +<p> On connaît ma façon d'aller aux mousquetades; + +<p> Hier, à Bapaume, on vit la furie avec quoi + +<p> J'ai fait lâcher le pied au comte de Bucquoi; + +<p> Ramenant sur ses gens les miens en avalanche, + +<p> J'ai chargé par trois fois! + +<br> +<p>CYRANO (sans lever le nez de son livre): + +<p> Et votre écharpe blanche? + +<br> +<p>DE GUICHE (surpris et satisfait): + +<p> Vous savez ce détail?. . .En effet, il advint, + +<p> Durant que je faisais ma caracole afin + +<p> De rassembler mes gens la troisième charge, + +<p> Qu'un remous de fuyards m'entraîna sur la marge + +<p> Des ennemis; j'étais en danger qu'on me prît + +<p> Et qu'on m'arquebusât, quand j'eus le bon esprit + +<p> De dénouer et de laisser couler à terre + +<p> L'écharpe qui disait mon grade militaire; + +<p> En sorte que je pus, sans attirer les yeux, + +<p> Quitter les Espagnols, et revenant sur eux, + +<p> Suivi de tous les miens réconfortés, les battre! + +<p> --Eh bien! que dites-vous de ce trait? + +<br> +<p>(Les cadets n'ont pas l'air d'écouter; mais ici les cartes et les cornets à +dés restent en l'air, la fumée des pipes demeure dans les joues: attente.) + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Qu'Henri quatre + +<p> N'eût jamais consenti, le nombre l'accablant, + +<p> A se diminuer de son panache blanc. + +<br> +<p>(Joie silencieuse. Les cartes s'abattent. Les dés tombe. La fumée +s'échappe.) + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> L'adresse a réussi, cependant! + +<br> +<p>(Même attente suspendant les jeux et les pipes.) + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> C'est possible. + +<p> Mais on n'abdique pas l'honneur d'être une cible. + +<p>(Cartes, dés, fumées, s'abattent, tombent, s'envolent avec une satisfaction +croissante): + +<p> Si j'eusse été présent quand l'écharpe coula + +<p> --Nos courages, monsieur, diffèrent en cela-- + +<p> Je l'aurais ramassée et me la serais mise. + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> Oui, vantardise, encor, de gascon! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Vantardise?. . . + +<p> Prêtez-la-moi. Je m'offre à monter, dès ce soir, + +<p> A l'assaut, le premier, avec elle en sautoir. + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> Offre encor de gascon! Vous savez que l'écharpe + +<p> Resta chez l'ennemi, sur les bords de la Scarpe, + +<p> En un lieu que depuis la mitraille cribla,-- + +<p> Où nul ne peut aller la chercher! + +<br> +<p>CYRANO (tirant de sa poche l'écharpe blanche et la lui tendant): + +<p> La voilà. + +<br> +<p>(Silence. Les cadets étouffent leurs rires dans les cartes et dans les +cornets à dés. De Guiche se retourne, les regarde: immédiatement ils +reprennent leur gravité, leurs jeux; l'un d'eux sifflote avec indifférence +l'air montagnard joué par le fifre.) + +<br> +<p>DE GUICHE (prenant l'écharpe): + +<p> Merci. Je vais, avec ce bout d'étoffe claire, + +<p> Pouvoir faire un signal,--que j'hésitais à faire. + +<br> +<p>(Il va au talus, y grimpe, et agite plusieurs fois l'écharpe en l'air.) + +<br> +<p>TOUS: + +<p> Hein! + +<br> +<p>LA SENTINELLE (en haut du talus): + +<p> Cet homme, là-bas qui se sauve en courant!. . . + +<br> +<p>DE GUICHE (redescendant): + +<p> C'est un faux espion espagnol. Il nous rend + +<p> De grands services. Les renseignements qu'il porte + +<p> Aux ennemis sont ceux que je lui donne, en sorte + +<p> Que l'on peut influer sur leurs décisions. + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> C'est un gredin! + +<br> +<p>DE GUICHE (se nouant nonchalamment son écharpe): + +<p> C'est très commode. Nous disions?. . . + +<p> --Ah! J'allais vous apprendre un fait. Cette nuit même, + +<p> Pour nous ravitailler tentant un coup suprême, + +<p> Le maréchal s'en fut vers Dourlens, sans tambours; + +<p> Les vivandiers du Roi sont là; par les labours + +<p> Il les joindra; mais pour revenir sans encombre, + +<p> Il a pris avec lui des troupes en tel nombre + +<p> Que l'on aurait beau jeu, certe, en nous attaquant: + +<p> La moitié de l'armée est absente du camp! + +<br> +<p>CARBON: + +<p> Oui, si les Espagnols savaient, ce serait grave. + +<p> Mais ils ne savent pas ce départ? + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> Ils le savent. + +<p> Ils vont nous attaquer. + +<br> +<p>CARBON: + +<p> Ah! + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> Mon faux espion + +<p> M'est venu prévenir de leur agression. + +<p> Il ajouta: 'J'en peux déterminer la place; + +<p> Sur quel point voulez-vous que l'attaque se fasse? + +<p> Je dirai que de tous c'est le moins défendu, + +<p> Et l'effort portera sur lui.'--J'ai répondu: + +<p> 'C'est bon. Sortez du camp. Suivez des yeux la ligne: + +<p> Ce sera sur le point d'où je vous ferai signe.' + +<br> +<p>CARBON (aux cadets): + +<p> Messieurs, préparez-vous! + +<br> +<p>(Tous se lèvent. Bruit d'épées et de ceinturons qu'on boucle.) + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> C'est dans une heure. + +<br> +<p>PREMIER CADET: + +<p> Ah!. . .bien!. . . + +<br> +<p>(Ils se rasseyent tous. On reprend la partie interrompue.) + +<br> +<p>DE GUICHE (à Carbon): + +<p> Il faut gagner du temps. Le maréchal revient. + +<br> +<p>CARBON: + +<p> Et pour gagner du temps? + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> Vous aurez l'obligeance + +<p> De vous faire tuer. + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Ah! voilà la vengeance? + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> Je ne prétendrai pas que si je vous aimais + +<p> Je vous eusse choisis vous et les vôtres, mais, + +<p> Comme à votre bravoure on n'en compare aucune, + +<p> C'est mon Roi que je sers en servant ma rancune. + +<br> +<p>CYRANO (saluant): + +<p> Souffrez que je vous sois, monsieur, reconnaissant. + +<br> +<p>DE GUICHE (saluant): + +<p> Je sais que vous aimez vous battre un contre cent. + +<p> Vous ne vous plaindrez pas de manquer de besogne. + +<br> +<p>(Il remonte, avec Carbon.) + +<br> +<p>CYRANO (aux cadets): + +<p> Eh bien donc! nous allons au blason de Gascogne, + +<p> Qui porte six chevrons, messieurs, d'azur et d'or, + +<p> Joindre un chevron de sang qui lui manquait encor! + +<br> +<p>(De Guiche cause bas avec Carbon de Castel-Jaloux, au fond. On donne des +ordres. La résistance se prépare. Cyrano va vers Christian qui est resté +immobile, les bras croisés.) + +<br> +<p>CYRANO (lui mettant la main sur l'épaule): + +<p> Christian? + +<br> +<p>CHRISTIAN (secouant la tête): + +<p> Roxane! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Hélas! + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Au moins, je voudrais mettre + +<p> Tout l'adieu de mon coeur dans une belle lettre!. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Je me doutais que ce serait pour aujourd'hui. + +<p>(Il tire un billet de son pourpoint): + +<p> Et j'ai fait tes adieux. + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Montre!. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Tu veux?. . . + +<br> +<p>CHRISTIAN (lui prenant la lettre): + +<p> Mais oui! + +<p>(Il l'ouvre, lit et s'arrête): + +<p> Tiens! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Quoi? + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Ce petit rond?. . . + +<br> +<p>CYRANO (reprenant la lettre vivement, et regardant d'un air naïf): + +<p> Un rond?. . . + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> C'est une larme! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Oui. . .Poète, on se prend à son jeu, c'est le charme!. . . + +<p> Tu comprends. . .ce billet,--c'était très émouvant: + +<p> Je me suis fait pleurer moi-même en l'écrivant. + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Pleurer?. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Oui. . .parce que. . .mourir n'est pas terrible. + +<p> Mais. . .ne plus la revoir jamais. . .voilà l'horrible! + +<p> Car enfin je ne la. . . + +<p>(Christian le regarde): + +<p> nous ne la. . . + +<p>(Vivement): + +<p> tu ne la. . . + +<br> +<p>CHRISTIAN (lui arrachant la lettre): + +<p> Donne-moi ce billet! + +<br> +<p>(On entend une rumeur, au loin, dans le camp.) + +<br> +<p>LA VOIX D'UNE SENTINELLE: + +<p> Ventrebieu, qui va là? + +<br> +<p>(Coups de feu. Bruits de voix. Grelots.) + +<br> +<p>CARBON: + +<p> Qu'est-ce?. . . + +<br> +<p>LA SENTINELLE (qui est sur le talus): + +<p> Un carrosse! + +<br> +<p>(On se précipite pour voir.) + +<br> +<p>CRIS: + +<p> Quoi! Dans le camp?--Il y entre! + +<p> --Il a l'air de venir de chez l'ennemi!--Diantre! + +<p> Tirez!--Non! Le cocher a crié!--Crié quoi?-- + +<p> Il a crié: Service du Roi! + +<br> +<p>(Tout le monde est sur le talus et regarde au dehors. Les grelots se +rapprochent.) + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> Hein? Du Roi!. . . + +<br> +<p>(On redescend, on s'aligne.) + +<br> +<p>CARBON: + +<p> Chapeau bas, tous! + +<br> +<p>DE GUICHE (à la cantonade): + +<p> Du Roi!--Rangez-vous, vile tourbe, + +<p> Pour qu'il puisse décrire avec pompe sa courbe! + +<br> +<p>(Le carrosse entre au grand trot. Il est couvert de boue et de poussière. +Les rideaux sont tirés. Deux laquais derrière. Il s'arrête net.) + +<br> +<p>CARBON (criant): + +<p> Battez aux champs! + +<br> +<p>(Roulement de tambours. Tous les cadets se découvrent.) + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> Baissez le marchepied! + +<br> +<p>(Deux hommes se précipitent. La portière s'ouvre.) + +<br> +<p>ROXANE (sautant du carrosse): + +<p> Bonjour! + +<br> +<p>(Le son d'une voix de femme relève d'un seul coup tout ce monde profondément +incliné.--Stupeur.) + +<br> +<br> +<br> +<p>Scène 4.V. + +<br> +<p>Les mêmes, Roxane. + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> Service du Roi! Vous? + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Mais du seul roi, l'Amour! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Ah! grand Dieu! + +<br> +<p>CHRISTIAN (s'élancant): + +<p> Vous! Pourquoi? + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> C'était trop long, ce siège! + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Pourquoi?. . . + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Je te dirai! + +<br> +<p>CYRANO (qui, au son de sa voix, est resté cloué immobile, sans oser tourner +les yeux vers elle): + +<p> Dieu! La regarderai-je? + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> Vous ne pouvez rester ici! + +<br> +<p>ROXANE (gaiement): + +<p> Mais si! mais si! + +<p> Voulez-vous m'avancer un tambour?. . . + +<p>(Elle s'assied sur un tambour qu'on avance): + +<p> Là, merci! + +<p>(Elle rit): + +<p> On a tiré sur mon carrosse! + +<p>(Fièrement): + +<p> Une patrouille! + +<p> --Il a l'air d'être fait avec une citrouille, + +<p> N'est-ce pas? comme dans le conte, et les laquais + +<p> Avec des rats. + +<p>(Envoyant des lèvres un baiser à Christian): + +<p> Bonjour! + +<p>(Les regardant tous): + +<p> Vous n'avez pas l'air gais! + +<p> --Savez-vous que c'est loin, Arras? + +<p>(Apercevant Cyrano): + +<p> Cousin, charmée! + +<br> +<p>CYRANO (a'avançant): + +<p> Ah çà! comment?. . . + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Comment j'ai retrouvé l'armée? + +<p> Oh! mon Dieu, mon ami, mais c'est tout simple: j'ai + +<p> Marché tant que j'ai vu le pays ravagé. + +<p> Ah! ces horreurs, il a fallu que je les visse + +<p> Pour y croire! Messieurs, si c'est là le service + +<p> De votre Roi, le mien vaut mieux! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Voyons, c'est fou! + +<p> Par où diable avez-vous bien pu passer? + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Par où? + +<p> Par chez les Espagnols. + +<br> +<p>PREMIER CADET: + +<p> Ah! qu'Elles sont malignes! + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> Comment avez-vous fait pour traverser leurs lignes? + +<br> +<p>LE BRET: + +<p> Cela dut être très difficile!. . . + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Pas trop. + +<p> J'ai simplement passé dans mon carrosse, au trot. + +<p> Si quelque hidalgo montrait sa mine altière, + +<p> Je mettais mon plus beau sourire à la portière, + +<p> Et ces messieurs étant, n'en déplaise aux Français, + +<p> Les plus galantes gens du monde,--je passais! + +<br> +<p>CARBON: + +<p> Oui, c'est un passe port, certes, que ce sourire! + +<p> Mais on a fréquemment dû vous sommer de dire + +<p> Où vous alliez ainsi, madame? + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Fréquemment. + +<p> Alors je répondais: 'Je vais voir mon amant.' + +<p> --Aussitôt l'Espagnol à l'air le plus féroce + +<p> Refermait gravement la porte du carrosse, + +<p> D'un geste de la main à faire envie au Roi + +<p> Relevait les mousquets déjà braqués sur moi, + +<p> Et superbe de grâce, à la fois, et de morgue, + +<p> L'ergot tendu sous la dentelle en tuyau d'orgue, + +<p> Le feutre au vent pour que la plume palpitât, + +<p> S'inclinait en disant: 'Passez, señorita!' + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Mais, Roxane. . . + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> J'ai dit: mon amant, oui. . .pardonne! + +<p> Tu comprends, si j'avais dit: mon mari, personne + +<p> Ne m'eût laissé passer! + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Mais. . . + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Qu'avez-vous? + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> Il faut + +<p> Vous en aller d'ici! + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Moi? + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Bien vite! + +<br> +<p>LE BRET: + +<p> Au plus tôt! + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Oui! + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Mais comment? + +<br> +<p>CHRISTIAN (embarrassé): + +<p> C'est que. . . + +<br> +<p>CYRANO (de même): + +<p> Dans trois quarts d'heure. . . + +<br> +<p>DE GUICHE (de même): + +<p> . . .ou quatre. . . + +<br> +<p>CARBON (de même): + +<p> Il vaut mieux. . . + +<br> +<p>LE BRET (de même): + +<p> Vous pourriez. . . + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Je reste. On va se battre. + +<br> +<p>TOUS: + +<p> Oh! non! + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> C'est mon mari! + +<p>(Elle se jette dans les bras de Christian): + +<p> Qu'on me tue avec toi! + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Mais quels yeux vous avez! + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Je te dirai pourquoi! + +<br> +<p>DE GUICHE (désespéré): + +<p> C'est un poste terrible! + +<br> +<p>ROXANE (se retournant): + +<p> Hein! terrible? + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Et la preuve + +<p> C'est qu'il nous l'a donné! + +<br> +<p>ROXANE (à De Guiche): + +<p> Ah! vous me vouliez veuve? + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> Oh! je vous jure!. . . + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Non! Je suis folle à présent! + +<p> Et je ne m'en vais plus!--D'ailleurs, c'est amusant. + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Eh quoi! la précieuse était une héroïne? + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Monsieur de Bergerac, je suis votre cousine. + +<br> +<p>UN CADET: + +<p> Nous vous défendrons bien! + +<br> +<p>ROXANE (enfiévrée de plus en plus): + +<p> Je le crois, mes amis! + +<br> +<p>UN AUTRE (avec enivrement): + +<p> Tout le camp sent l'iris! + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Et j'ai justement mis + +<p> Un chapeau qui fera très bien dans la bataille!. . . + +<p>(Regardant de Guiche): + +<p> Mais peut-être est-il temps que le comte s'en aille: + +<p> On pourrait commencer. + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> Ah! c'en est trop! Je vais + +<p> Inspecter mes canons, et reviens. . .Vous avez + +<p> Le temps encor: changez d'avis! + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Jamais! + +<br> +<p>(De Guiche sort.) + +<br> +<br> +<br> +<p>Scène 4.VI. + +<br> +<p>Les mêmes, moins De Guiche. + +<br> +<p>CHRISTIAN (suppliant): + +<p> Roxane!. . . + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Non! + +<br> +<p>PREMIER CADET (aux autres): + +<p> Elle reste! + +<br> +<p>TOUS (se précipitant, se bousculant, s'astiquant): + +<p> Un peigne!--Un savon!--Ma basane + +<p> Est trouée: une aiguille!--Un ruban!--Ton miroir!-- + +<p> Mes manchettes!--Ton fer à moustache!--Un rasoir!. . . + +<br> +<p>ROXANE (à Cyrano qui la supplie encore): + +<p> Non! rien ne me fera bouger de cette place! + +<br> +<p>CARBON (après s'être, comme les autres, sanglé, épousseté, avoir brossé son +chapeau, redressé sa plume et tiré ses manchettes, s'avance vers Roxane, et +cérémonieusement): + +<p> Peut-être siérait-il que je vous présentasse, + +<p> Puisqu'il en est ainsi, quelques de ces messieurs + +<p> Qui vont avoir l'honneur de mourir sous vos yeux. + +<p>(Roxane s'incline et elle attend, debout au bras de Christian. Carbon +présente): + +<p> Baron de Peyrescous de Colignac! + +<br> +<p>LE CADET (saluant): + +<p> Madame. . . + +<br> +<p>CARBON (continuant): + +<p> Baron de Casterac de Cahuzac.--Vidame + +<p> De Malgouyre Estressac Lésbas d'Escarabiot.-- + +<p> Chevalier d'Antignac-Juzet.--Baron Hillot + +<p> De Blagnac-Saléchan de Castel Crabioules. . . + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Mais combien avez-vous de noms, chacun? + +<br> +<p>LE BARON HILLOT: + +<p> Des foules! + +<br> +<p>CARBON (à Roxane): + +<p> Ouvrez la main qui tient votre mouchoir. + +<br> +<p>ROXANE (ouvre la main et le mouchoir tombe): + +<p> Pourquoi? + +<br> +<p>(Toute la compagnie fait le mouvement de s'élancer pour le ramasser.) + +<br> +<p>CARBON (le ramassant vivement): + +<p> Ma compagnie était sans drapeau! Mais ma foi, + +<p> C'est le plus beau du camp qui flottera sur elle! + +<br> +<p>ROXANE (souriant): + +<p> Il est un peu petit. + +<br> +<p>CARBON (attachant le mouchoir à la hampe de sa lance de capitaine): + +<p> Mais il est en dentelle! + +<br> +<p>UN CADET (aux autres): + +<p> Je mourrais sans regret ayant vu ce minois, + +<p> Si j'avais seulement dans le ventre une noix!. . . + +<br> +<p>CARBON (qui l'a entendu, indigné): + +<p> Fi! parler de manger lorsqu'une exquise femme!. . . + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Mais l'air du camp est vif et, moi-même, m'affame: + +<p> Pâtés, chaud-froids, vins fins:--mon menu, le voilà! + +<p> --Voulez-vous m'apporter tout cela! + +<br> +<p>(Consternation.) + +<br> +<p>UN CADET: + +<p> Tout cela! + +<br> +<p>UN AUTRE: + +<p> Où le prendrion-nous, grand Dieu? + +<br> +<p>ROXANE (tranquillement): + +<p> Dans mon carrosse. + +<br> +<p>TOUS: + +<p> Hein? + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Mais il faut qu'on serve et découpe, et désosse! + +<p> Regarder mon cocher d'un peu plus près, messieurs, + +<p> Et vous reconnaîtrez un homme précieux: + +<p> Chaque sauce sera, si l'on veut, réchauffée! + +<br> +<p>LES CADETS (se ruant vers le carrosse): + +<p> C'est Ragueneau! + +<p>(Acclamations): + +<p> Oh! Oh! + +<br> +<p>ROXANE (les suivant des yeux): + +<p> Pauvre gens! + +<br> +<p>CYRANO (lui baisant la main): + +<p> Bonne fée! + +<br> +<p>RAGUENEAU (debout sur le siège comme un charlatan en place publique): + +<p> Messieurs!. . . + +<br> +<p>(Enthousiasme.) + +<br> +<p>LES CADETS: + +<p> Bravo! Bravo! + +<br> +<p>RAGUENEAU: + +<p> Les Espagnols n'ont pas, + +<p> Quand passaient tant d'appas, vu passer le repas! + +<br> +<p>(Applaudissements.) + +<br> +<p>CYRANO (bas à Christian): + +<p> Hum! hum! Christian! + +<br> +<p>RAGUENEAU: + +<p> Distraits par la galanterie + +<p> Ils n'ont pas vu. . . + +<p>(Il tire de son siège un plat qu'il élève): + +<p> la galantine!. . . + +<br> +<p>(Applaudissements. La galantine passe de mains en mains.) + +<br> +<p>CYRANO (bas à Christian): + +<p> Je t'en prie, + +<p> Un seul mot!. . . + +<br> +<p>RAGUENEAU: + +<p> Et Vénus sut occuper leur oeil + +<p> Pour que Diane en secret, pût passer. . . + +<p>(Il brandit un gigot): + +<p> son chevreuil! + +<br> +<p>(Enthousiasme. Le gigot est saisi par vingt mains tendues.) + +<br> +<p>CYRANO (bas à Christian): + +<p> Je voudrais te parler! + +<br> +<p>ROXANE (aux cadets qui redescendent, les bras chargés de victuailles): + +<p> Posez cela par terre! + +<br> +<p>(Elle met le couvert sur l'herbe, aidée des deux laquais imperturbables qui +étaient derrière le carrosse): + +<br> +<p>ROXANE (à Christian, au moment où Cyrano allait l'entraîner à part): + +<p> Vous, rendez-vous utile? + +<br> +<p>(Christian vient l'aider. Mouvement d'inquiétude de Cyrano.) + +<br> +<p>RAGUENEAU: + +<p> Un paon truffé! + +<br> +<p>PREMIER CADET (épanoui, qui descend en coupant une large tranche de jambon): + +<p> Tonnerre! + +<p> Nous n'aurons pas couru notre dernier hasard + +<p> Sans faire un gueuleton. . . + +<p>(Se reprenant vivement en voyant Roxane): + +<p> pardon! un balthazar! + +<br> +<p>RAGUENEAU (lançant les coussins du carrosse): + +<p> Les coussins sont remplis d'ortolans! + +<br> +<p>(Tumulte. On éventre les coussins. Rires. Joie.) + +<br> +<p>TROISIÈME CADET: + +<p> Ah! Viédaze! + +<br> +<p>RAGUENEAU (lançant des flacons de vin rouge): + +<p> Des flacons de rubis!-- + +<p>(De vin blanc): + +<p> Des flacons de topaze! + +<br> +<p>ROXANE (jetant une nappe pliée à la figure de Cyrano): + +<p> Défaites cette nappe!. . .Eh! hop! Soyez léger! + +<br> +<p>RAGUENEAU (brandissant une lanterne arrachée): + +<p> Chaque lanterne est un petit garde-manger! + +<br> +<p>CYRANO (bas à Christian, pendant qu'ils arrangent la nappe ensemble): + +<p> Il faut que je te parle avant que tu lui parles! + +<br> +<p>RAGUENEAU (de plus en plus lyrique): + +<p> Le manche de mon fouet est un saucisson d'Arles! + +<br> +<p>ROXANE (versant du vin, servant): + +<p> Puisqu'on nous fait tuer, morbleu! nous nous moquons + +<p> Du reste de l'armée!--Oui! tout pour les Gascons! + +<p> Et si De Guiche vient, personne ne l'invite! + +<p>(Allant de l'un à l'autre): + +<p> Là, vous avez le temps.--Ne manger pas si vite!-- + +<p> Buvez un peu.--Pourquoi pleurez-vous? + +<br> +<p>PREMIER CADET: + +<p> C'est trop bon!. . . + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Chut!--Rouge ou blanc?--Du pain pour monsieur de Carbon! + +<p> --Un couteau!--Votre assiette!--Un peu de croûte?--Encore? + +<p> Je vous sers!--Du bourgogne?--Une aile? + +<br> +<p>CYRANO (qui la suit, les bras chargés de plats, l'aidant à servir): + +<p> Je l'adore! + +<br> +<p>ROXANE (allant vers Christian): + +<p> Vous? + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Rien. + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Si! ce biscuit, dans du muscat. . .deux doigts! + +<br> +<p>CHRISTIAN (essayant de la retenir): + +<p> Oh! dites-moi pourquoi vous vîntes? + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Je me dois + +<p> A ces malheureux. . .Chut! Tout à l'heure!. . . + +<br> +<p>LE BRET (qui était remonté au fond, pour passer, au bout d'une lance, un pain +à la sentinelle du talus): + +<p> De Guiche! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Vite, cachez flacon, plat, terrine, bourriche! + +<p> Hop!--N'ayons l'air de rien!. . . + +<p>(A Ragueneau): + +<p> Toi, remonte d'un bond + +<p> Sur ton siège!--Tout est caché?. . . + +<br> +<p>(En un clin d'oeil tout a été repoussé dans les tentes, ou caché sous les +vêtements, sous les manteaux, dans les feutres.--De Guiche entre vivement--et +s'arrête, tout d'un coup, reniflant.--Silence.) + +<br> +<br> +<br> +<p>Scène 4.VII. + +<br> +<p>Les mêmes, De Guiche. + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> Cela sent bon. + +<br> +<p>UN CADET (chantonnant d'un air détaché): + +<p> To lo lo!. . . + +<br> +<p>DE GUICHE (s'arrêtant et le regardant): + +<p> Qu'avez-vous, vous?. . .Vous êtes tout rouge! + +<br> +<p>LE CADET: + +<p> Moi?. . .Mais rien. C'est le sang. On va se battre: il bouge! + +<br> +<p>UN AUTRE: + +<p> Poum. . .poum. . .poum. . . + +<br> +<p>DE GUICHE (se retournant): + +<p> Qu'est cela? + +<br> +<p>LE CADET (légèrement gris): + +<p> Rien! C'est une chanson! + +<p> Une petite. . . + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> Vous êtes gai, mon garçon! + +<br> +<p>LE CADET: + +<p> L'approche du danger! + +<br> +<p>DE GUICHE (appelant Carbon de Castel-Jaloux, pour donner un ordre): + +<p> Capitaine! je. . . + +<p>(Il s'arrête en le voyant): + +<p> Peste! + +<p> Vous avez bonne mine aussi! + +<br> +<p>CARBON (cramoisi, et cachant une bouteille derrière son dos, avec an geste +évasif): + +<p> Oh!. . . + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> Il me reste + +<p> Un canon que j'ai fait porter. . . + +<p>(Il montre un endroit dans la coulisse): + +<p> là, dans ce coin, + +<p> Et vos hommes pourront s'en servir au besoin. + +<br> +<p>UN CADET (se dandinant): + +<p> Charmante attention! + +<br> +<p>UN AUTRE (lui souriant gracieusement): + +<p> Douce sollicitude! + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> Ah ça! mais ils sont fous!-- + +<p>(Sèchement): + +<p> N'ayant pas l'habitude + +<p> Du canon, prenez garde au recul. + +<br> +<p>LE PREMIER CADET: + +<p> Ah! pfftt! + +<br> +<p>DE GUICHE (allant à lui, furieux): + +<p> Mais!. . . + +<br> +<p>LE CADET: + +<p> Le canon des Gascons ne recule jamais! + +<br> +<p>DE GUICHE (le prenant par le bras et le secouant): + +<p> Vous êtes gris!. . .De quoi? + +<br> +<p>LE CADET (superbe): + +<p> De l'odeur de la poudre! + +<br> +<p>DE GUICHE (haussant les épaules, le repousse et va vivement à Roxane): + +<p> Vite, à quoi daignez-vous, madame, vous résoudre? + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Je reste! + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> Fuyez! + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Non! + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> Puisqu'il en est ainsi, + +<p> Qu'on me donne un mousquet! + +<br> +<p>CARBON: + +<p> Comment? + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> Je reste aussi. + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Enfin, Monsieur! voilà de la bravoure pure! + +<br> +<p>PREMIER CADET: + +<p> Seriez-vous un Gascon malgré votre guipure? + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Quoi!. . . + +<br> +<p>DE GUICHE: + +<p> Je ne quitte pas une femme en danger. + +<br> + +<p>DEUXIÈME CADET (au premier): + +<p> Dis donc! Je crois qu'on peut lui donner à manger! + +<br> +<p>(Toutes les victuailles reparaissent comme par enchantement.) + +<br> +<p>DE GUICHE (dont les yeux s'allument): + +<p> Des vivres! + +<br> +<p>UN TROISIÈME CADET: + +<p> Il en sort de sous toutes les vestes! + +<br> +<p>DE GUICHE (se maîtrisant, avec hauteur): + +<p> Est-ce que vous croyez que je mange vos restes? + +<br> +<p>CYRANO (saluant): + +<p> Vous faites des progrès! + +<br> +<p>DE GUICHE (fièrement, et à qui échappe sur le dernier mot une légère pointe +d'accent): + +<p> Je vais me battre à jeun! + +<br> +<p>PREMIER CADET (exultant de joie): + +<p> A <em>jeung</em>! Il vient d'avoir l'accent! + +<br> +<p>DE GUICHE (riant): + +<p> Moi? + +<br> +<p>LE CADET: + +<p> C'en est un! + +<br> +<p>(Ils se mettent tous à danser.) + +<br> +<p>CARBON DE CASTEL-JALOUX (qui a disparu depuis un moment derrière le talus, +reparaissant sur la crête): + +<p> J'ai rangé mes piquiers, leur troupe est résolue! + +<br> +<p>(Il montre une ligne de piques qui dépasse la crête.) + +<br> +<p>DE GUICHE (à Roxane, en s'inclinant): + +<p> Acceptez-vous ma main pour passer leur revue?. . . + +<br> +<p>(Elle la prend, ils remontent vers le talus. Tous le monde se découvre et les +suit.) + +<br> +<p>CHRISTIAN (allant à Cyrano, vivement): + +<p> Parle vite! + +<br> +<p>(Au moment où Roxane paraît sur la crête, les lances disparaissent, abaissées +pour le salut, un cri s'élève: elle s'incline.) + +<br> +<p>LES PIQUIERS (au dehors): + +<p> Vivat! + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Quel était ce secret?. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Dans le cas où Roxane. . . + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Eh bien?. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Te parlerait + +<p> Des lettres?. . . + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Oui, je sais!. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Ne fais pas la sottise + +<p> De t'étonner. . . + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> De quoi? + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Il faut que je te dise!. . . + +<p> Oh! mon Dieu, c'est tout simple, et j'y pense aujourd'hui + +<p> En la voyant. Tu lui. . . + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Parle vite! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Tu lui. . . + +<p> As écrit plus souvent que tu ne crois. + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Hein? + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Dame! + +<p> Je m'en étais chargé: j'interprétais ta flamme! + +<p> J'écrivais quelquefois sans te dire: j'écris! + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Ah? + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> C'est tout simple! + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Mais comment t'y es-tu pris, + +<p> Depuis qu'on est bloqué pour?. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Oh!. . .avant l'aurore + +<p> Je pouvais traverser. . . + +<br> +<p>CHRISTIAN (se croisant les bras): + +<p> Ah! c'est tout simple encore? + +<p> Et qu'ai-je écrit de fois par semaine?. . .Deux?--Trois?-- + +<p> Quatre?-- + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Plus. + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Tous les jours? + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Oui, tous les jours.--Deux fois. + +<br> +<p>CHRISTIAN (violemment): + +<p> Et cela t'enivrait, et l'ivresse était telle + +<p> Que tu bravais la mort. . . + +<br> +<p>CYRANO (voyant Roxane qui revient): + +<p> Tais-toi! Pas devant elle! + +<br> +<p>(Il rentre vivement dans sa tente.) + +<br> +<br> +<br> +<p>Scène 4.VIII. + +<br> +<p>Roxane, Christian; au fond, allées et venues de cadets. Carbon et De Guiche +donnent des ordres. + +<br> +<p>ROXANE (courant à Christian): + +<p> Et maintenant, Christian!. . . + +<br> +<p>CHRISTIAN (lui prenant les mains): + +<p> Et maintenant, dis-moi + +<p> Pourquoi, par ces chemins effroyables, pourquoi + +<p> A travers tous ces rangs de soudards et de reîtres, + +<p> Tu m'a rejoint ici? + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> C'est à cause des lettres! + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Tu dis? + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Tant pis pour vous si je cours ces dangers! + +<p> Ce sont vos lettres qui m'ont grisée! Ah! songez + +<p> Combien depuis un mois vous m'en avez écrites, + +<p> Et plus belles toujours! + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Quoi! pour quelques petites + +<p> Lettres d'amour. . . + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Tais-toi! Tu ne peux pas savoir! + +<p> Mon Dieu, je t'adorais, c'est vrai, depuis qu'un soir, + +<p> D'une voix que je t'ignorais, sous ma fenêtre, + +<p> Ton âme commença de se faire connaître. . . + +<p> Eh bien! tes lettres, c'est, vois-tu, depuis un mois, + +<p> Comme si tout le temps je l'entendais, ta voix + +<p> De ce soir-là, si tendre, et qui vous enveloppe! + +<p> Tant pis pour toi, j'accours. La sage Pénélope + +<p> Ne fût pas demeurée à broder sous son toit, + +<p> Si le seigneur Ulysse eût écrit comme toi, + +<p> Mais pour le joindre, elle eût, aussi folle qu'Hélène, + +<p> Envoyé promener ses pelotons de laine!. . . + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Mais. . . + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Je lisais, je relisais, je défaillais, + +<p> J'étais à toi. Chacun de ces petits feuillets + +<p> Était comme un pétale envolé de ton âme. + +<p> On sent à chaque mot de ces lettres de flamme + +<p> L'amour puissant, sincère. . . + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Ah! sincère et puissant? + +<p> Cela se sent, Roxane?. . . + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Oh! si cela se sent! + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Et vous venez?. . . + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Je viens (ô mon Christian, mon maître! + +<p> Vous me relèveriez si je voulais me mettre + +<p> A vos genoux, c'est donc mon âme que j'y mets, + +<p> Et vous ne pourrez plus la relever jamais!) + +<p> Je viens te demander pardon (et c'est bien l'heure + +<p> De demander pardon, puisqu'il se peut qu'on meure!) + +<p> De t'avoir fait d'abord, dans ma frivolité, + +<p> L'insulte de t'aimer pour ta seule beauté! + +<br> +<p>CHRISTIAN (avec épouvante): + +<p> Ah! Roxane! + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Et plus tard, mon ami, moins frivole, + +<p> --Oiseau qui saute avant tout à fait qu'il s'envole,-- + +<p> Ta beauté m'arrêtant, ton âme m'entraînant, + +<p> Je t'aimais pour les deux ensemble!. . . + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Et maintenant? + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Eh bien! toi-même enfin l'emporte sur toi-même, + +<p> Et ce n'est plus que pour ton âme que je t'aime! + +<br> +<p>CHRISTIAN (reculant): + +<p> Ah! Roxane! + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Sois donc heureux. Car n'être aimé + +<p> Que pour ce dont on est un instant costumé, + +<p> Doit mettre un coeur avide et noble à la torture; + +<p> Mais ta chère pensée efface ta figure, + +<p> Et la beauté par quoi tout d'abord tu me plus, + +<p> Maintenant j'y vois mieux. . .et je ne la vois plus! + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Oh!. . . + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Tu doutes encor d'une telle victoire?. . . + +<br> +<p>CHRISTIAN (douloureusement): + +<p> Roxane! + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Je comprends, tu ne peux pas y croire, + +<p> A cet amour?. . . + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Je ne veux pas de cet amour! + +<p> Moi, je veux être aimé plus simplement pour. . . + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Pour + +<p> Ce qu'en vous elles ont aimé jusqu'à cette heure? + +<p> Laissez-vous donc aimer d'une façon meilleure! + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Non! c'était mieux avant! + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Ah! tu n'y entends rien! + +<p> C'est maintenant que j'aime mieux, que j'aime bien! + +<p> C'est ce qui te fait toi, tu m'entends, que j'adore! + +<p> Et moins brillant. . . + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Tais-toi! + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Je t'aimerais encore! + +<p> Si toute ta beauté tout d'un coup s'envolait. . . + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Oh! ne dis pas cela! + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Si, je le dis! + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Quoi? laid? + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Laid! je le jure! + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Dieu! + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Et ta joie est profonde? + +<br> +<p>CHRISTIAN (d'une voix étouffée): + +<p> Oui. . . + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Qu'as-tu? + +<br> +<p>CHRISTIAN (la repoussant doucement): + +<p> Rien. Deux mots à dire: une seconde. . . + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Mais?. . . + +<br> +<p>CHRISTIAN (lui montrant un groupe de cadets, au fond): + +<p> A ces pauvres gens mon amour t'enleva: + +<p> Va leur sourire un peu puisqu'ils vont mourir. . .va! + +<br> +<p>ROXANE (attendrie): + +<p> Cher Christian!. . . + +<br> +<p>(Elle remonte vers les Gascons qui s'empressent repectueusement autour +d'elle.) + +<br> +<br> +<br> +<p>Scène 4.IX. + +<br> +<p>Christian, Cyrano; au fond Roxane causant avec Carbon et quelques cadets. + +<br> +<p>CHRISTIAN (appelant vers la tente de Cyrano): + +<p> Cyrano? + +<br> +<p>CYRANO (reparaissant, armé pour la bataille): + +<p> Qu'est-ce? Te voilà blême! + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Elle ne m'aime plus! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Comment? + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> C'est toi qu'elle aime! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Non! + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Elle n'aime plus que mon âme! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Non! + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Si! + +<p> C'est donc bien toi qu'elle aime,--et tu l'aimes aussi! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Moi? + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Je le sais. + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> C'est vrai. + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Comme un fou. + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Davantage. + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Dis-le-lui! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Non! + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Pourquoi? + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Regarde mon visage! + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Elle m'aimerait laid! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Elle te l'a dit! + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Là! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Ah! je suis bien content qu'elle t'ait dit cela! + +<p> Mais va, va, ne crois pas cette chose insensée! + +<p> --Mon Dieu, je suis content qu'elle ait eu la pensée + +<p> De la dire,--mais va, ne la prend pas au mot, + +<p> Va, ne deviens pas laid: elle m'en voudrait trop! + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> C'est ce que je veux voir! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Non, non! + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Qu'elle choisisse! + +<p> Tu vas lui dire tout! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Non, non! Pas ce supplice. + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Je tuerais ton bonheur parce que je suis beau? + +<p> C'est trop injuste! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Et moi, je mettrais au tombeau + +<p> Le tien parce que, grâce au hasard qui fait naître, + +<p> J'ai le don d'exprimer. . .ce que tu sens peut-être? + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Dis-lui tout! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Il s'obstine à me tenter, c'est mal! + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Je suis las de porter en moi-même un rival! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Christian! + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Notre union--sans témoins--clandestine, + +<p> --Peut se rompre,--si nous survivons! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Il s'obstine!. . . + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Oui, je veux être aimé moi-même, ou pas du tout! + +<p> --Je vais voir ce qu'on fait, tiens! Je vais jusqu'au bout + +<p> Du poste; je reviens: parle, et qu'elle préfère + +<p> L'un de nous deux! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Ce sera toi! + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Mais. . .je l'espère! + +<p>(Il appelle): + +<p> Roxane! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Non! Non! + +<br> +<p>ROXANE (accourant): + +<p> Quoi? + +<br> +<p>CHRISTIAN: + +<p> Cyrano vous dira + +<p> Une chose importante. . . + +<br> +<p>(Elle va vivement à Cyrano. Christian sort.) + +<br> +<br> +<br> +<p>Scène 4.X. + +<br> +<p>Roxane, Cyrano, puis Le Bret, Carbon de Castel-Jaloux, les cadets, Ragueneau, +de Guiche, etc. + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Importante? + +<br> +<p>CYRANO (éperdu): + +<p> Il s'en va!. . . + +<p>(A Roxane): + +<p> Rien!. . .Il attache,--oh! Dieu! vous devez le connaître!-- + +<p> De l'importance à rien! + +<br> +<p>ROXANE (vivement): + +<p> Il a douté peut-être + +<p> De ce que j'ai dit là?. . .J'ai vu qu'il a douté!. . . + +<br> +<p>CYRANO (lui prenant la main): + +<p> Mais avez-vous bien dit, d'ailleurs, la vérité? + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Oui, oui, je l'aimerais même. . . + +<br> +<p>(Elle hésite une seconde.) + +<br> +<p>CYRANO (souriant tristement): + +<p> Le mot vous gêne + +<p> Devant moi? + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Mais. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Il ne me fera pas de peine! + +<p> --Même laid? + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Même laid! + +<p>(Mousqueterie au dehors): + +<p> Ah! tiens, on a tiré! + +<br> +<p>CYRANO (ardemment): + +<p> Affreux? + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Affreux! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Défiguré! + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Défiguré! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Grotesque? + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Rien ne peut me le rendre grotesque! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Vous l'aimeriez encore? + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Et davantage presque! + +<br> +<p>CYRANO (perdant la tête, à part): + +<p> Mon Dieu, c'est vrai, peut-être, et le bonheur est là! + +<p>(A Roxane): + +<p> Je. . .Roxane. . .écoutez!. . . + +<br> +<p>LE BRET (entrant rapidement, appelle à mi-voix): + +<p> Cyrano! + +<br> +<p>CYRANO (se retournant): + +<p> Hein? + +<br> +<p>LE BRET: + +<p> Chut! + +<br> +<p>(Il lui dit un mot tout bas.) + +<br> +<p>CYRANO (laissant échapper la main de Roxane, avec un cri): + +<p> Ah!. . . + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Qu'avez vous? + +<br> +<p>CYRANO (à lui-même, avec stupeur): + +<p> C'est fini. + +<br> +<p>(Détonations nouvelles.) + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Quoi? Qu'est-ce encore? On tire? + +<br> +<p>(Elle remonte pour regarder au dehors.) + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> C'est fini, jamais plus je ne pourrai le dire! + +<br> +<p>ROXANE (voulant s'élancer): + +<p> Que se passe-t-il? + +<br> +<p>CYRANO (vivement, l'arrêtant): + +<p> Rien! + +<br> +<p>(Des cadets sont entrés, cachant quelque chose qu'ils portent, et ils forment +un groupe empêchant Roxane d'approcher.) + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Ces hommes? + +<br> +<p>CYRANO (l'éloignant): + +<p> Laissez-les!. . . + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Mais qu'alliez-vous me dire avant?. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Ce que j'allais + +<p> Vous dire?. . .rien, oh! rien, je le jure, madame! + +<p>(Solennellement): + +<p> Je jure que l'esprit de Christian, que son âme + +<p> Étaient. . . + +<p>(Se reprenant avec terreur): + +<p> sont les plus grands. . . + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Étaient? + +<p>(Avec un grand cri): + +<p> Ah!. . . + +<br> +<p>(Elle se précipite et écarte tout le monde.) + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> C'est fini! + +<br> +<p>ROXANE (voyant Christian couché dans son manteau): + +<p> Christian! + +<br> +<p>LE BRET (à Cyrano): + +<p> Le premier coup de feu le l'ennemi! + +<br> +<p>(Roxane se jette sur le corps de Christian. Nouveaux coups de feu. +Cliquetis. Rumeurs. Tambours.) + +<br> +<p>CARBON DE CASTEL-JALOUX (l'épée au poing): + +<p> C'est l'attaque! Aux mousquets! + +<br> +<p>(Suivi des cadets, il passe de l'autre côté du talus.) + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Christian! + +<br> +<p>LA VOIX DE CARBON (derrière le talus): + +<p> Qu'on se dépêche! + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Christian! + +<br> +<p>CARBON: + +<p><em> Alignez-vous!</em> + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Christian! + +<br> +<p>CARBON: + +<p><em> Mesurez. . .mèche!</em> + +<br> +<p>(Ragueneau est accouru, apportant de l'eau dans un casque.) + +<br> +<p>CHRISTIAN (d'une voix mourante): + +<p> Roxane!. . . + +<br> +<p>CYRANO (vite et bas à l'oreille de Christian, pendant que Roxane affolée +trempe dans l'eau, pour le panser, un morceau de linge arraché à sa poitrine): + +<p> J'ai tout dit. Ce toi qu'elle aime encor! + +<br> +<p>(Christian ferme les yeux.) + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Quoi, mon amour? + +<br> +<p>CARBON: + +<p><em> Baguette haute!</em> + +<br> +<p>ROXANE (à Cyrano): + +<p> Il n'est pas mort?. . . + +<br> +<p>CARBON: + +<p> <em>Ouvrez la charge avec les dents!</em> + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Je sens sa joue + +<p> Devenir froide, là, contre la mienne! + +<br> +<p>CARBON: + +<p><em> En joue!</em> + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Une lettre sur lui! + +<p>(Elle l'ouvre): + +<p> Pour moi! + +<br> +<p>CYRANO (à part): + +<p> Ma lettre! + +<br> +<p>CARBON: + +<p><em> Feu!</em> + +<br> +<p>(Mousqueterie. Cris. Bruit de bataille.) + +<br> +<p>CYRANO (voulant dégager sa main que tient Roxane agenouillée): + +<p> Mais, Roxane, on se bat! + +<br> +<p>ROXANE (le retenant): + +<p> Restez encore un peu. + +<p> Il est mort. Vous étiez le seul à le connaître. + +<p>(Elle pleure doucement): + +<p> --N'est-ce pas que c'était un être exquis, un être + +<p> Merveilleux? + +<br> +<p>CYRANO (debout, tête nue): + +<p> Oui, Roxane. + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Un poète inouï. + +<p> Adorable? + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Oui, Roxane. + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Un esprit sublime? + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Oui, + +<p> Roxane! + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Un coeur profond, inconnu du profane, + +<p> Une âme magnifique et charmante? + +<br> +<p>CYRANO (fermement): + +<p> Oui, Roxane! + +<br> +<p>ROXANE (se jetant sur le corps de Christian): + +<p> Il est mort! + +<br> +<p>CYRANO (à part, tirant l'épée): + +<p> Et je n'ai qu'à mourir aujourd'hui, + +<p> Puisque, sans le savoir, elle me pleure en lui! + +<br> +<p>(Trompettes au loin.) + +<br> +<p>DE GUICHE (qui reparaît sur le talus, décoiffé, blessé au front, d'une voix +tonnante): + +<p> C'est le signal promis! Des fanfares de cuivres! + +<p> Les Français vont rentrer au camp avec des vivres! + +<p> Tenez encore un peu! + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Sur sa lettre, du sang, + +<p> Des pleurs! + +<br> +<p>UNE VOIX (au dehors, criant): + +<p> Rendez-vous! + +<br> +<p>VOIX DES CADETS: + +<p> Non! + +<br> +<p>RAGUENEAU (qui, grimpé sur son carrosse, regarde la bataille par-dessus le +talus): + +<p> Le péril va croissant! + +<br> +<p>CYRANO (à de Guiche, lui montrant Roxane): + +<p> Emportez-la! Je vais charger! + +<br> +<p>ROXANE (baisant la lettre, d'une voix mourante): + +<p> Son sang! ses larmes!. . . + +<br> +<p>RAGUENEAU (sautant à bas du carrosse pour courir vers elle): + +<p> Elle s'évanouit! + +<br> +<p>DE GUICHE (sur le talus, aux cadets, avec rage): + +<p> Tenez bon! + +<br> +<p>UNE VOIX (au dehors): + +<p> Bas les armes! + +<br> +<p>VOIX DES CADETS: + +<p> Non! + +<br> +<p>CYRANO (à de Guiche): + +<p> Vous avez prouvé, Monsieur, votre valeur: + +<p>(Lui montrant Roxane): + +<p> Fuyez en la sauvant! + +<br> +<p>DE GUICHE (qui court à Roxane et l'enlève dans ses bras): + +<p> Soit! Mais on est vainqueur + +<p> Si vous gagnez du temps! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> C'est bon! + +<p>(Criant vers Roxane que de Guiche, aidé de Ragueneau, emporte évanouie): + +<p> Adieu, Roxane! + +<br> +<p>(Tumulte. Cris. Des cadets reparaissent blessés et viennent tomber en scène. +Cyrano se précipitant au combat est arrêté sur la crête par Carbon de Castel-Jaloux, couvert de sang.) + +<br> +<p>CARBON: + +<p> Nous plions! J'ai reçu deux coups de pertuisane! + +<br> +<p>CYRANO (criant aux Gascons): + +<p><em> Hardi! Reculès pas, drollos!</em> + +<p>(A Carbon, qu'il soutient): + +<p> N'ayez pas peur! + +<p> J'ai deux morts à venger: Christian et mon bonheur! + +<p>(Ils redescendent. Cyrano brandit la lance où est attaché le mouchoir de +Roxane): + +<p> Flotte, petit drapeau de dentelle à son chiffre! + +<p>(Il la plante en terre; il crie aux cadets): + +<p><em> Toumbé dèssus! Escrasas lous!</em> + +<p>(Au fifre): + +<p> Un air de fifre! + +<br> +<p>(Le fifre joue. Des blessés se relèvent. Des cadets dégringolant le talus, +viennent se grouper autour de Cyrano et du petit drapeau. Le carrosse se +couvre et se remplit d'hommes, se hérisse d'arquebuses, se transforme en +redoute.) + +<br> +<p>UN CADET (paraissant, à reculons, sur la crête, se battant toujours, crie): + +<p> Ils montent le talus! + +<p>(et tombe mort.) + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> On va les saluer! + +<p>(Le talus se couronne en un instant d'une rangée terrible d'ennemis. Les +grands étendards des Impériaux se lèvent): + +<p> Feu! + +<br> +<p>(Décharge générale.) + +<br> +<p>CRI (dans les rangs ennemis): + +<p> Feu! + +<br> +<p>(Riposte meurtrière. Les cadets tombent de tous côtés.) + +<br> +<p>UN OFFICIER ESPAGNOL (se découvrant): + +<p> Quels sont ces gens qui se font tous tuer? + +<br> +<p>CYRANO (récitant debout au milieu des balles): + +<p> Ce sont les cadets de Gascogne, + +<p> De Carbon de Castel-Jaloux; + +<p> Bretteurs et menteurs sans vergogne. . . + +<p>(Il s'élance, suivi des quelques survivants): + +<p> Ce sont les cadets. . . + +<br> +<p>(Le reste se perd dans la bataille.) + +<br> +<br> +<p>Rideau. + +<br> +<br> +<br> +<p>Acte V. + +<br> +<p>La Gazette de Cyrano. + +<br> +<p>Quinze ans après, en 1655. Le parc du couvent que les Dames de la Croix +occupaient à Paris. + +<br> +<p>Superbes ombrages. A gauche, la maison; vaste perron sur lequel ouvrent +plusieurs portes. Un arbre énorme au milieu de la scène, isolé au milieu +d'une petite place ovale. A droite, premier plan, parmi de grands buis, un +banc de pierre demi-circulaire. + +<br> +<p>Tout le fond du théâtre est traversé par une allée de marroniers qui aboutit à +droite, quatrième plan, à la porte d'une chapelle entre-vue parmi les +branches. A travers le double rideau d'arbres de cette allée, on aperçoit des +fuites de pelouses, d'autres allées, des bosquets, les profondeurs du parc, le +ciel. + +<br> +<p>La chapelle ouvre une porte latérale sur une colonnade enguirlandée de vigne +rougie, qui vient se perdre à droite, au premier plan, derrière les buis. + +<br> +<p>C'est l'automne. Toute la frondaison est rousse au-dessus des pelouses +fraîches. Taches sombres des buis et des ifs restés verts. Une plaque de +feuilles jaunes sous chaque arbre. Les feuilles jonchent toute la scène, +craquent sous les pas dans les allées, couvrent à demi le perron et les bancs. + +<br> +<p>Entre le banc de droite et l'arbre, un grand métier à broder devant lequel une +petite chaise a été apportée. Paniers pleins d'écheveaux et de pelotons. +Tapisserie commencée. + +<br> +<p>Au lever du rideau, des soeurs vont et viennent dans le parc; quelques-unes +sont assises sur le banc autour d'une religieuse plus âgée. Des feuilles +tombent. + +<br> +<br> +<br> +<p>Scène 5.I. + +<br> +<p>Mère Marguerite, Soeur Marthe, Soeur Claire, les soeurs. + +<br> +<p>SOEUR MARTHE (à Mère Marguerite): + +<p> Soeur Claire a regardé deux fois comment allait + +<p> Sa cornette, devant la glace. + +<br> +<p>MÈRE MARGUERITE (à soeur Claire): + +<p> C'est très laid. + +<br> +<p>SOEUR CLAIRE: + +<p> Mais soeur Marthe a repris un pruneau de la tarte, + +<p> Ce matin: je l'ai vu. + +<br> +<p>MÈRE MARGUERITE (à soeur Marthe): + +<p> C'est très vilain, soeur Marthe. + +<br> +<p>SOEUR CLAIRE: + +<p> Un tout petit regard! + +<br> +<p>SOEUR MARTHE: + +<p> Un tout petit pruneau! + +<br> +<p>MÈRE MARGUERITE (sévèrement): + +<p> Je le dirai, ce soir, à monsieur Cyrano. + +<br> +<p>SOEUR CLAIRE (épouvantée): + +<p> Non, il va se moquer! + +<br> +<p>SOEUR MARTHE: + +<p> Il dira que les nonnes + +<p> Sont très coquettes! + +<br> +<p>SOEUR CLAIRE: + +<p> Très gourmandes! + +<br> +<p>MÈRE MARGUERITE (souriant): + +<p> Et très bonnes. + +<br> +<p>SOEUR CLAIRE: + +<p> N'est-ce pas, Mère Marguerite de Jésus, + +<p> Qu'il vient, le samedi, depuis dix ans! + +<br> +<p>MÈRE MARGUERITE: + +<p> Et plus! + +<p> Depuis que sa cousine à nos béguins de toile + +<p> Mêla le deuil mondain de sa coiffe de voile, + +<p> Qui chez nous vint s'abattre, il y a quatorze ans, + +<p> Comme un grand oiseau noir parmi les oiseaux blancs! + +<br> +<p>SOEUR MARTHE: + +<p> Lui seul, depuis qu'elle a pris chambre dans ce cloître, + +<p> Sait distraire un chagrin qui ne veut pas décroître. + +<br> +<p>TOUTES LES SOEURS: + +<p> Il est si drôle!--C'est amusant quand il vient! + +<p> --Il nous taquine!--Il est gentil!--Nous l'aimons bien! + +<p> --Nous fabriquons pour lui des pâtes d'angélique! + +<br> +<p>SOEUR MARTHE: + +<p> Mais enfin, ce n'est pas un très bon catholique! + +<br> +<p>SOEUR CLAIRE: + +<p> Nous le convertirons. + +<br> +<p>LES SOEURS: + +<p> Oui! oui! + +<br> +<p>MÈRE MARGUERITE: + +<p> Je vous défends + +<p> De l'entreprendre encor sur ce point, mes enfants. + +<p> Ne le tourmentez pas: il viendrait moins peut-être! + +<br> +<p>SOEUR MARTHE: + +<p> Mais. . .Dieu!. . . + +<br> +<p>MÈRE MARGUERITE: + +<p> Rassurez-vous: Dieu doit bien le connaître. + +<br> +<p>SOEUR MARTHE: + +<p> Mais chaque samedi, quand il vient d'un air fier, + +<p> Il me dit en entrant: 'Ma soeur, j'ai fait gras, hier!' + +<br> +<p>MÈRE MARGUERITE: + +<p> Ah! il vous dit cela?. . .Eh bien! la fois dernière + +<p> Il n'avait pas mangé depuis deux jours! + +<br> +<p>SOEUR MARTHE: + +<p> Ma Mère! + +<br> +<p>MÈRE MARGUERITE: + +<p> Il est pauvre. + +<br> +<p>SOEUR MARTHE: + +<p> Qui vous l'a dit? + +<br> +<p>MÈRE MARGUERITE: + +<p> Monsieur Le Bret. + +<br> +<p>SOEUR MARTHE: + +<p> On ne le secourt pas? + +<br> +<p>MÈRE MARGUERITE: + +<p> Non, il se fâcherait. + +<p>(Dans une allée du fond, on voit apparaître Roxane, vêtue de noir, avec la +coiffe des veuves et de long voiles; de Guiche, magnifique et vieillissant, +marche auprès d'elle. Ils vont à pas lents. Mère Marguerite se lève): + +<p> --Allons, il faut rentrer. . .Madame Madeleine, + +<p> Avec un visiteur, dans le parc se promène. + +<br> +<p>SOEUR MARTHE (bas à soeur Claire): + +<p> C'est le duc-maréchal de Grammont? + +<br> +<p>SOEUR CLAIRE (regardant): + +<p> Oui, je crois. + +<br> +<p>SOEUR MARTHE: + +<p> Il n'était plus venu la voir depuis des mois! + +<br> +<p>LES SOEURS: + +<p> Il est très pris!--La cour!--Les camps! + +<br> +<p>SOEUR CLAIRE: + +<p> Les soins du monde! + +<br> +<p>(Elles sortent. De Guiche et Roxane descendent en silence et s'arrêtent près +du métier. Un temps.) + +<br> +<br> +<br> +<p>Scène 5.II. + +<br> +<p>Roxane; le duc de Grammont, ancien comte de Guiche, puis Le Bret et Ragueneau. + +<br> +<p>LE DUC: + +<p> Et vous demeurerez ici, vainement blonde, + +<p> Toujours en deuil? + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Toujours. + +<br> +<p>LE DUC: + +<p> Aussi fidèle? + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Aussi. + +<br> +<p>LE DUC (après un temps): + +<p> Vous m'avez pardonné? + +<br> +<p>ROXANE (simplement, regardant la croix du couvent): + +<p> Puisque je suis ici. + +<br> +<p>(Nouveau silence.) + +<br> +<p>LE DUC: + +<p> Vraiment c'était un être?. . . + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Il fallait le connaître! + +<br> +<p>LE DUC: + +<p> Ah! Il fallait?. . .Je l'ai trop peu connu, peut-être! + +<p> . . .Et son dernier billet, sur votre coeur, toujours? + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Comme un doux scapulaire, il pend à ce velours. + +<br> +<p>LE DUC: + +<p> Même mort, vous l'aimez? + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Quelquefois il me semble + +<p> Qu'il n'est mort qu'à demi, que nos coeurs sont ensemble, + +<p> Et que son amour flotte, autour de moi, vivant! + +<br> +<p>LE DUC (après un silence encore): + +<p> Est-ce que Cyrano vient vous voir? + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Oui, souvent. + +<p> --Ce vieil ami, pour moi, remplace les gazettes. + +<p> Il vient; c'est régulier; sous cet arbre où vous êtes + +<p> On place son fauteuil, s'il fait beau; je l'attends + +<p> En brodant; l'heure sonne; au dernier coup, j'entends + +<p> --Car je ne tourne plus même le front!--sa canne + +<p> Descendre le perron; il s'assied; il ricane + +<p> De ma tapisserie éternelle; il me fait + +<p> La chronique de la semaine, et. . . + +<p>(Le Bret paraît sur le perron): + +<p> Tiens, Le Bret! + +<p>(Le Bret descend): + +<p> Comment va notre ami? + +<br> +<p>LE BRET: + +<p> Mal. + +<br> +<p>LE DUC: + +<p> Oh! + +<br> +<p>ROXANE (au duc): + +<p> Il exagère! + +<br> +<p>LE BRET: + +<p> Tout ce que j'ai prédit: l'abandon, la misère!. . . + +<p> Ses épîtres lui font des ennemis nouveaux! + +<p> Il attaque les faux nobles, les faux dévots, + +<p> Les faux braves, les plagiaires,--tout le monde. + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Mais son épée inspire une terreur profonde. + +<p> On ne viendra jamais à bout de lui. + +<br> +<p>LE DUC (hochant la tête): + +<p> Qui sait? + +<br> +<p>LE BRET: + +<p> Ce que je crains, ce n'est pas les attaques, c'est + +<p> La solitude, la famine, c'est Décembre + +<p> Entrant à pas de loup dans son obscure chambre: + +<p> Voilà les spadassins qui plutôt le tueront! + +<p> --Il serre chaque jour, d'un cran, son ceinturon. + +<p> Son pauvre nez a pris des tons de vieil ivoire. + +<p> Il n'a plus qu'un petit habit de serge noire. + +<br> +<p>LE DUC: + +<p> Ah! celui-là n'est pas parvenu!--C'est égal, + +<p> Ne le plaignez pas trop. + +<br> +<p>LE BRET (avec un sourire amer): + +<p> Monsieur le maréchal!. . . + +<br> +<p>LE DUC: + +<p> Ne le plaignez pas trop: il a vécu sans pactes, + +<p> Libre dans sa pensée autant que dans ses actes. + +<br> +<p>LE BRET (de même): + +<p> Monsieur le duc!. . . + +<br> +<p>LE DUC (hautainement): + +<p> Je sais, oui: j'ai tout; il n'a rien. . . + +<p> Mais je lui serrerais bien volontiers la main. + +<p>(Saluant Roxane): + +<p> Adieu. + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Je vous conduis. + +<br> +<p>(Le duc salue Le Bret et se dirige avec Roxane vers le perron.) + +<br> +<p>LE DUC (s'arrêtant, tandis qu'elle monte): + +<p> Oui, parfois, je l'envie. + +<p> --Voyez-vous, lorsqu'on a trop réussi sa vie, + +<p> On sent,--n'ayant rien fait, mon Dieu, de vraiment mal!-- + +<p> Mille petits dégoûts de soi, dont le total + +<p> Ne fait pas un remords, mais une gêne obscure; + +<p> Et les manteaux de duc traînent dans leur fourrure, + +<p> Pendant que des grandeurs on monte les degrés, + +<p> Un bruit d'illusions sèches et de regrets, + +<p> Comme, quand vous montez lentement vers ces portes, + +<p> Votre robe de deuil traîne des feuilles mortes. + +<br> +<p>ROXANE (ironique): + +<p> Vous voilà bien rêveur?. . . + +<br> +<p>LE DUC: + +<p> Eh! oui! + +<p>(Au moment de sortir, brusquement): + +<p> Monsieur Le Bret! + +<p>(A Roxane): + +<p> Vous permettez? Un mot. + +<p>(Il va à Le Bret, et à mi-voix): + +<p> C'est vrai: nul n'oserait + +<p> Attaquer votre ami; mais beaucoup l'ont en haine; + +<p> Et quelqu'un me disait, hier, au jeu, chez la Reine: + +<p> 'Ce Cyrano pourrait mourir d'un accident.' + +<br> +<p>LE BRET: + +<p> Ah? + +<br> +<p>LE DUC: + +<p> Oui. Qu'il sorte peu. Qu'il soit prudent. + +<br> +<p>LE BRET (levant les bras au ciel): + +<p> Prudent! + +<p> Il va venir. Je vais l'avertir. Oui, mais!. . . + +<br> +<p>ROXANE (qui est restée sur le perron, à une soeur qui s'avance vers elle): + +<p> Qu'est-ce? + +<br> +<p>LA SOEUR: + +<p> Ragueneau vent vous voir, Madame. + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Qu'on le laisse + +<p> Entrer. + +<p>(Au duc et à Le Bret): + +<p> Il vient crier misère. Étant un jour + +<p> Parti pour être auteur, il devint tour à tour + +<p> Chantre. . . + +<br> +<p>LE BRET: + +<p> Étuviste. . . + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Acteur. . . + +<br> +<p>LE BRET: + +<p> Bedeau. . . + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Perruquier. . . + +<br> +<p>LE BRET: + +<p> Maître + +<p> De théorbe. . . + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Aujourd'hui que pourrait-il bien être? + +<br> +<p>RAGUENEAU (entrant précipitamment): + +<p> Ah! Madame! + +<p>(Il aperçoit Le Bret): + +<p> Monsieur! + +<br> +<p>ROXANE (souriant): + +<p> Racontez vos malheurs + +<p> A Le Bret. Je reviens. + +<br> +<p>RAGUENEAU: + +<p> Mais, Madame. . . + +<br> +<p>(Roxane sort sans l'écouter, avec le duc. Il redescend vers le Bret.) + +<br> +<br> +<br> +<p>Scène 5.III. + +<br> +<p>Le Bret, Ragueneau. + +<br> +<p>RAGUENEAU: + +<p> D'ailleurs, + +<p> Puisque vous êtes là, j'aime mieux qu'elle ignore! + +<p> --J'allais voir votre ami tantôt. J'étais encore + +<p> A vingt pas de chez lui. . .quand je le vois de loin, + +<p> Qui sort. Je veux le joindre. Il va tourner le coin + +<p> De la rue. . .et je cours. . .lorsque d'une fenêtre + +<p> Sous laquelle il passait--est-ce un hasard?. . .peut-être!-- + +<p> Un laquais laisse choir une pièce de bois. + +<br> +<p>LE BRET: + +<p> Les lâches!. . .Cyrano! + +<br> +<p>RAGUENEAU: + +<p> J'arrive et je le vois. . . + +<br> +<p>LE BRET: + +<p> C'est affreux! + +<br> +<p>RAGUENEAU: + +<p> Notre ami, Monsieur, notre poète, + +<p> Je le vois, là, par terre, un grand trou dans la tête! + +<br> +<p>LE BRET: + +<p> Il est mort? + +<br> +<p>RAGUENEAU: + +<p> Non! mais. . .Dieu! je l'ai porté chez lui. + +<p> Dans sa chambre. . .Ah! sa chambre! il faut voir ce réduit! + +<br> +<p>LE BRET: + +<p> Il souffre? + +<br> +<p>RAGUENEAU: + +<p> Non, Monsieur, il est sans connaissance, + +<br> +<p>LE BRET: + +<p> Un médecin? + +<br> +<p>RAGUENEAU: + +<p> Il en vint un par complaisance, + +<br> +<p>LE BRET: + +<p> Mon pauvre Cyrano!--Ne disons pas cela + +<p> Tout d'un coup à Roxane!--Et ce docteur? + +<br> +<p>RAGUENEAU: + +<p> Il a + +<p> Parlé,--je ne sais plus,--de fièvre, de méninges!. . . + +<p> Ah! si vous le voyiez--la tête dans des linges!. . . + +<p> Courons vite!--Il n'y a personne à son chevet!-- + +<p> C'est qu'il pourrait mourir, Monsieur, s'il se levait! + +<br> +<p>LE BRET (l'entraînant vers la droite): + +<p> Passons par là! Viens, c'est plus court! Par la chapelle! + +<br> +<p>ROXANE (paraissant sur le perron et voyant Le Bret s'éloigner par la colonnade +qui mène a la petite porte de la chapelle): + +<p> Monsieur Le Bret! + +<p>(Le Bret et Ragueneau se sauvent sans répondre): + +<p> Le Bret s'en va quand on l'appelle? + +<p> C'est quelque histoire encor de ce bon Ragueneau! + +<br> +<p>(Elle descend le perron.) + +<br> +<br> +<br> +<p>Scène 5.IV. + +<br> +<p>Roxane seule, puis deux soeurs, un instant. + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Ah! que ce dernier jour de septembre est donc beau! + +<p> Ma tristesse sourit. Elle qu'Avril offusque, + +<p> Se laisse décider par l'automne, moins brusque. + +<p>(Elle s'assied à son métier. Deux soeurs sortent de la maison et apportent un +grand fauteuil sous l'arbre): + +<p> Ah! voici le fauteuil classique où vient s'asseoir + +<p> Mon vieil ami! + +<br> +<p>SOEUR MARTHE: + +<p> Mais c'est le meilleur du parloir! + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Merci, ma soeur. + +<p>(Les soeurs s'éloignent): + +<p> Il va venir. + +<p>(Elle s'installe. On entend sonner l'heure): + +<p> Là. . .l'heure sonne. + +<p> --Mes écheveaux!--L'heure a sonné? Ceci m'étonne! + +<p> Serait-il en retard pour la première fois? + +<p> La soeur tourière doit--mon dé?. . .là, je le vois!-- + +<p> L'exhorter à la pénitence. + +<p>(Un temps): + +<p> Elle l'exhorte! + +<p> --Il ne peut plus tarder.--Tiens! une feuille morte!-- + +<p>(Elle repousse du doigt la feuille tombée sur son métier): + +<p> D'ailleurs, rien ne pourrait.--Mes ciseaux?. . .dans mon sac!-- + +<p> L'empêcher de venir! + +<br> +<p>UNE SOEUR (paraissant sur le perron): + +<p> Monsieur de Bergerac. + +<br> +<br> +<br> +<p>Scène 5.V. + +<br> +<p>Roxane, Cyrano et, un moment, soeur Marthe. + +<br> +<p>ROXANE (sans se retourner): + +<p> Qu'est-ce que je disais?. . . + +<p>(Et elle brode. Cyrano, très pâle, le feutre enfoncé sur les yeux, paraît. +La soeur qui l'a introduit rentre. Il se met à descendre le perron lentement, +avec un effort visible pour se tenir debout, et en s'appuyant sur sa canne. +Roxane travaille à sa tapisserie): + +<p> Ah! ces teintes fanées. . . + +<p> Comment les rassortir? + +<p>(A Cyrano, sur un ton d'amicale gronderie): + +<p> Depuis quatorze années, + +<p> Pour la première fois, en retard! + +<p> + +<p>CYRANO (qui est parvenu au fauteuil et s'est assis, d'une voix gaie, +contrastant avec son visage): + +<p> Oui, c'est fou! + +<p> J'enrage. Je fus mis en retard, vertuchou!. . . + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Par?. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Par une visite assez inopportune. + +<br> +<p>ROXANE (distraite, travaillant): + +<p> Ah! oui! quelque fâcheux? + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Cousine, c'était une + +<p> Fâcheuse. + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Vous l'avez renvoyée? + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Oui, j'ai dit: + +<p> Excusez-moi, mais c'est aujourd'hui samedi, + +<p> Jour où je dois me rendre en certaine demeure; + +<p> Rien ne m'y fait manquer: repassez dans une heure! + +<br> +<p>ROXANE (légèrement): + +<p> Eh bien! cette personne attendra pour vous voir: + +<p> Je ne vous laisse pas partir avant ce soir. + +<br> +<p>CYRANO (avec douceur): + +<p> Peut-être un peu plus tôt faudra-t-il que je parte. + +<br> +<p>(Il ferme les yeux et se tait un instant. Soeur Marthe traverse le parc de la +chapelle au perron. Roxane l'aperçoit, lui fait un petit signe de tête.) + +<br> +<p>ROXANE (à Cyrano): + +<p> Vous ne taquinez pas soeur Marthe? + +<br> +<p>CYRANO (vivement, ouvrant les yeux): + +<p> Si! + +<p>(Avec une grosse voix comique): + +<p> Soeur Marthe! + +<p> Approchez! + +<p>(La soeur glisse vers lui): + +<p> Ha! ha! ha! Beaux yeux toujours baissés! + +<br> +<p>SOEUR MARTHE (levant les yeux en souriant): + +<p> Mais. . . + +<p>(Elle voit sa figure et fait un geste d'étonnement): + +<p> Oh! + +<br> +<p>CYRANO (bas, lui montrant Roxane): + +<p> Chut! Ce n'est rien!-- + +<p>(D'une voix fanfaronne. Haut): + +<p> Hier, j'ai fait gras. + +<br> +<p>SOEUR MARTHE: + +<p> Je sais. + +<p>(A part): + +<p> C'est pour cela qu'il est si pâle! + +<p>(Vite et bas): + +<p> Au réfectoire + +<p> Vous viendrez tout à l'heure, et je vous ferai boire + +<p> Un grand bol de bouillon. . .Vous viendrez? + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Oui, oui, oui. + +<br> +<p>SOEUR MARTHE: + +<p> Ah! vous êtes un peu raisonnable, aujourd'hui! + +<br> +<p>ROXANE (qui les entend chuchoter): + +<p> Elle essaye de vous convertir? + +<br> +<p>SOEUR MARTHE: + +<p> Je m'en garde! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Tiens, c'est vrai! Vous toujours si saintement bavarde, + +<p> Vous ne me prêchez pas? c'est étonnant, ceci!. . . + +<p>(Avec une fureur bouffonne): + +<p> Sabre de bois! Je veux vous étonner aussi! + +<p> Tenez, je vous permets. . . + +<p>(Il a l'air de chercher une bonne taquinerie, et de la trouver): + +<p> Ah! la chose est nouvelle?. . . + +<p> De. . .de prier pour moi, ce soir, à la chapelle. + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Oh! oh! + +<br> +<p>CYRANO (riant): + +<p> Soeur Marthe est dans la stupéfaction! + +<br> +<p>SOEUR MARTHE (doucement): + +<p> Je n'ai pas attendu votre permission. + +<br> +<p>(Elle rentre.) + +<br> +<p>CYRANO (revenant à Roxane, penchée sur son métier): + +<p> Du diable si je peux jamais, tapisserie, + +<p> Voir ta fin! + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> J'attendais cette plaisanterie. + +<br> +<p>(A ce moment un peu de brise fait tomber les feuilles.) + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Les feuilles! + +<br> +<p>ROXANE (levant la tête, et regardant au loin, dans les allées): + +<p> Elles sont d'un blond vénitien. + +<p> Regardez-les tomber. + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Comme elles tombent bien! + +<p> Dans ce trajet si court de la branche à la terre, + +<p> Comme elles savent mettre une beauté dernière, + +<p> Et malgré leur terreur de pourrir sur le sol, + +<p> Veulent que cette chute ait la grâce d'un vol! + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Mélancolique, vous? + +<br> +<p>CYRANO (se reprenant): + +<p> Mais pas du tout, Roxane! + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Allons, laissez tomber les feuilles de platane. . . + +<p> Et racontez un peu ce qu'il y a de neuf. + +<p> Ma gazette? + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Voici! + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Ah! + +<br> +<p>CYRANO (de plus en plus pâle, et luttant contre la douleur): + +<p> Samedi, dix-neuf: + +<p> Ayant mangé huit fois du raisiné de Cette, + +<p> Le Roi fut pris de fièvre; à deux coups de lancette + +<p> Son mal fut condamné pour lèse-majesté, + +<p> Et cet auguste pouls n'a plus fébricité! + +<p> Au grand bal, chez la reine, on a brûlé, dimanche, + +<p> Sept cent soixante-trois flambeaux de cire blanche; + +<p> Nos troupes ont battu, dit-on, Jean l'Autrichien; + +<p> On a pendu quatre sorciers; le petit chien + +<p> De madame d'Athis a dû prendre un clystère. . . + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Monsieur de Bergerac, voulez-vous bien vous taire! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Lundi. . .rien. Lygdamire a changé d'amant. + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Oh! + +<br> +<p>CYRANO (dont le visage s'altère de plus en plus): + +<p> Mardi, toute la cour est à Fontainebleau. + +<p> Mercredi, la Montglat dit au comte de Fiesque: + +<p> Non! Jeudi: Mancini, Reine de France,--ou presque! + +<p> Le vingt-cinq, la Monglat à de Fiesque dit: Oui; + +<p> Et samedi, vingt-six. . . + +<br> +<p>(Il ferme les yeux. Sa tête tombe. Silence.) + +<br> +<p>ROXANE (surprise de ne plus rien entendre, se retourne, le regarde, et se +levant effrayée): + +<p> Il est évanoui? + +<p>(Elle court vers lui en criant): + +<p> Cyrano! + +<br> +<p>CYRANO (rouvrant les yeux, d'une voix vague): + +<p> Qu'est-ce?. . .Quoi?. . . + +<p>(Il voit Roxane penchée sur lui et, vivement, assurant son chapeau sur sa tête +et reculant avec effroi dans son fauteuil): + +<p> Non! non! je vous assure, + +<p> Ce n'est rien! Laissez-moi! + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Pourtant. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> C'est ma blessure + +<p> D'Arras. . .qui. . .quelquefois. . .vous savez. . . + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Pauvre ami! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Mais ce n'est rien. Cela va finir. + +<p>(Il sourit avec effort): + +<p> C'est fini. + +<br> +<p>ROXANE (debout près de lui): + +<p> Chacun de nous a sa blessure: j'ai la mienne. + +<p> Toujours vive, elle est là, cette blessure ancienne, + +<p>(Elle met la main sur sa poitrine): + +<p> Elle est là, sous la lettre au papier jaunissant + +<p> Où l'on peut voir encor des larmes et du sang! + +<br> +<p>(Le crépuscule commence à venir.) + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Sa lettre!. . .N'aviez-vous pas dit qu'un jour, peut-être, + +<p> Vous me la feriez lire? + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Ah! vous voulez?. . .Sa lettre? + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Oui. . .Je veux. . .Aujourd'hui. . . + +<br> +<p>ROXANE (lui donnant le sachet pendu à son cou): + +<p> Tenez! + +<br> +<p>CYRANO (le prenant): + +<p> Je peux ouvrir? + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Ouvrez. . .lisez!. . . + +<br> +<p>(Elle revient à son métier, le replie, range ses laines.) + +<br> +<p>CYRANO (lisant): + +<p> <em>Roxane, adieu, je vais mourir!. . .</em> + +<br> +<p>ROXANE (s'arrêtant, étonnée): + +<p> Tout haut? + +<br> +<p>CYRANO (lisant): + +<p> <em>C'est pour ce soir, je crois, ma bien-aimée!</em> + +<p><em> J'ai l'âme lourde encor d'amour inexprimée,</em> + +<p><em> Et je meurs! jamais plus, jamais mes yeux grisés,</em> + +<p><em> Mes regards dont c'était. . .</em> + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Comment vous la lisez, + +<p> Sa lettre! + +<br> +<p>CYRANO (continuant): + +<p> <em>. . .dont c'était les frémissantes fêtes,</em> + +<p><em> Ne baiseront au vol les gestes que vous faites;</em> + +<p><em> J'en revois un petit qui vous est familier</em> + +<p><em> Pour toucher votre front, et je voudrais crier. . .</em> + +<br> +<p>ROXANE (troublée): + +<p> Comme vous la lisez,--cette lettre! + +<br> +<p>(La nuit vient insensiblement.) + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> <em>Et je crie:</em> + +<p><em> Adieu!. . .</em> + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Vous la lisez. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p><em> Ma chère, ma chérie,</em> + +<p><em> Mon trésor. . .</em> + +<br> +<p>ROXANE (rêveuse): + +<p> D'une voix. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> <em>Mon amour!. . .</em> + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> D'une voix. . . + +<p>(Elle tressaille): + +<p> Mais. . .que je n'entends pas pour la première fois! + +<br> +<p>(Elle s'approche tout doucement, sans qu'il s'en aperçoive, passe derrière le +fauteuil, se penche sans bruit, regarde la lettre.--L'ombre augmente.) + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> <em>Mon coeur ne vous quitta jamais une seconde,</em> + +<p><em> Et je suis et serai jusque dans l'autre monde</em> + +<p><em> Celui qui vous aima sans mesure, celui. . .</em> + +<br> +<p>ROXANE (lui posant la main sur l'épaule): + +<p> Comment pouvez-vous lire à présent? Il fait nuit. + +<p>(Il tressaille, se retourne, la voit là tout près, fait un geste d'effroi, +baisse la tête. Un long silence. Puis, dans l'ombre complètement venue, +elle dit avec lenteur, joignant les mains): + +<p> Et pendant quatorze ans, il a joué ce rôle + +<p> D'être le vieil ami qui vient pour être drôle! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Roxane! + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> C'était vous! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Non, non, Roxane, non! + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> J'aurais dû deviner quand il disait mon nom! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Non, ce n'était pas moi! + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> C'était vous! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Je vous jure. . . + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> J'aperçois toute la généreuse imposture: + +<p> Les lettres, c'était vous. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Non! + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Les mots chers et fous, + +<p> C'était vous. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Non! + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> La voix dans la nuit, c'était vous! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Je vous jure que non! + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> L'âme, c'était la vôtre! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Je ne vous aimais pas. + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Vous m'aimiez! + +<br> +<p>CYRANO (se débattant): + +<p> C'était l'autre! + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Vous m'aimiez! + +<br> +<p>CYRANO (d'une voix qui faiblit): + +<p> Non! + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Déjà vous le dites plus bas! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Non, non, mon cher amour, je ne vous aimais pas! + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Ah! que de choses qui sont mortes. . .qui sont nées! + +<p> --Pourquoi vous être tu pendant quatorze années, + +<p> Puisque sur cette lettre où, lui, n'était pour rien, + +<p> Ces pleurs étaient de vous? + +<br> +<p>CYRANO (lui tendant la lettre): + +<p> Ce sang était le sien. + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Alors pourquoi laisser ce sublime silence + +<p> Se briser aujourd'hui? + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Pourquoi?. . . + +<br> +<p>(Le Bret et Ragueneau entrent en courant.) + +<br> +<br> +<br> +<p>Scène 5.VI. + +<br> +<p>Les mêmes, Le Bret et Ragueneau. + +<br> +<p>LE BRET: + +<p> Quelle imprudence! + +<p> Ah! j'en étais bien sûr! il est là! + +<br> +<p>CYRANO (souriant et se redressant): + +<p> Tiens, parbleu! + +<br> +<p>LE BRET: + +<p> Il s'est tué, Madame, en se levant! + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Grand Dieu! + +<p> Mais tout à l'heure alors. . .cette faiblesse?. . .cette?. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> C'est vrai! je n'avais pas terminé ma gazette: + +<p> . . .Et samedi, vingt-six, une heure avant dîné, + +<p> Monsieur de Bergerac est mort assassiné. + +<br> +<p>(Il se découvre; on voit sa tête entourée de linges.) + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Que dit-il?--Cyrano!--Sa tête enveloppée!. . . + +<p> Ah, que vous a-t-on fait? Pourquoi? + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> 'D'un coup d'épée, + +<p> Frappé par un héros, tomber la pointe au coeur!'. . . + +<p> --Oui, je disais cela!. . .Le destin est railleur!. . . + +<p> Et voilà que je suis tué dans une embûche, + +<p> Par derrière, par un laquais, d'un coup de bûche! + +<p> C'est très bien. J'aurai tout manqué, même ma mort. + +<br> +<p>RAGUENEAU: + +<p> Ah, Monsieur!. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Ragueneau ne pleure pas si fort!. . . + +<p>(Il lui tend la main): + +<p> Qu'est-ce que tu deviens, maintenant, mon confrère? + +<br> +<p>RAGUENEAU (à travers ses larmes): + +<p> Je suis moucheur de. . .de. . .chandelles, chez Molière. + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Molière! + +<br> +<p>RAGUENEAU: + +<p> Mais je veux le quitter, dès demain: + +<p> Oui, je suis indigné!. . .Hier, on jouer <em>Scapin</em>, + +<p> Et j'ai vu qu'il vous a pris une scène! + +<br> +<p>LE BRET: + +<p> Entière! + +<br> +<p>RAGUENEAU: + +<p> Oui, Monsieur, le fameux: 'Que Diable allait-il faire?. . .' + +<br> +<p>LE BRET (furieux): + +<p> Molière te l'a pris! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Chut! chut! Il a bien fait!. . . + +<p>(A Ragueneau): + +<p> La scène, n'est-ce pas, produit beaucoup d'effet? + +<br> +<p>RAGUENEAU (sanglotant): + +<p> Ah! Monsieur, on riait! on riait! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Oui, ma vie + +<p> Ce fut d'être celui qui souffle--et qu'on oublie! + +<p>(A Roxane): + +<p> Vous souvient-il du soir où Christian vous parla + +<p> Sous le balcon? Eh bien! toute ma vie est là: + +<p> Pendant que je restais en bas, dans l'ombre noire, + +<p> D'autres montaient cueillir le baiser de la gloire! + +<p> C'est justice, et j'approuve au seuil de mon tombeau: + +<p> Molière a du génie et Christian était beau! + +<p>(A ce moment, la cloche de la chapelle ayant tinté, on voit passer au fond, +dans l'allée, les religieuses se rendant à l'office): + +<p> Qu'elles aillent prier puisque leur cloche sonne! + +<br> +<p>ROXANE (se relevant pour appeler): + +<p> Ma soeur! ma soeur! + +<br> +<p>CYRANO (la retenant): + +<p> Non! non! n'allez chercher personne: + +<p> Quand vous reviendriez, je ne serais plus là. + +<p>(Les religieuses sont entrées dans la chapelle, on entend l'orgue): + +<p> Il me manquait un peu d'harmonie. . .en voilà. + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Je vous aime, vivez! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Non! car c'est dans le conte + +<p> Que lorsqu'on dit: Je t'aime! au prince plein de honte, + +<p> Il sent sa laideur fondre à ces mots de soleil. . . + +<p> Mais tu t'apercevrais que je reste pareil. + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> J'ai fait votre malheur! moi! moi! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Vous?. . .au contraire! + +<p> J'ignorais la douceur féminine. Ma mère + +<p> Ne m'a pas trouvé beau. Je n'ai pas eu de soeur. + +<p> Plus tard, j'ai redouté l'amante à l'oeil moqueur. + +<p> Je vous dois d'avoir eu, tout au moins, une amie. + +<p> Grâce à vous une robe a passé dans ma vie. + +<br> +<p>LE BRET (lui montrant le clair de lune qui descend à travers les branches): + +<p> Ton autre amie est là, qui vient te voir! + +<br> +<p>CYRANO (souriant à la lune): + +<p> Je vois. + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Je n'aimais qu'un seul être et je le perds deux fois! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Le Bret, je vais monter dans la lune opaline, + +<p> Sans qu'il faille inventer, aujourd'hui, de machine. . . + +<br> +<p>LE BRET: + +<p> Que dites-vous? + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Mais oui, c'est là, je vous le dis, + +<p> Que l'on va m'envoyer faire mon paradis + +<p> Plus d'une âme que j'aime y doit être exilée, + +<p> Et je retrouverai Socrate et Galilée! + +<br> +<p>LE BRET (se révoltant): + +<p> Non, non! C'est trop stupide à la fin, et c'est trop + +<p> Injuste! Un tel poète! Un coeur si grand, si haut! + +<p> Mourir ainsi!. . .Mourir!. . . + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Voilà Le Bret qui grogne! + +<br> +<p>LE BRET (fondant en larmes): + +<p> Mon cher ami. . . + +<br> +<p>CYRANO (se soulevant, l'oeil égaré): + +<p> Ce sont les cadets de Gascogne. . . + +<p> --La masse élémentaire. . .Eh oui!. . .voilà le <em>hic</em>. . . + +<br> +<p>LE BRET: + +<p> Sa science. . .dans son délire! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Copernic + +<p> A dit. . . + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Oh! + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Mais aussi que diable allait-il faire, + +<p> Mais que diable allait-il faire en cette galère?. . . + +<p> + +<p> Philosophe, physicien, + +<p> Rimeur, bretteur, musicien, + +<p> Et voyageur aérien, + +<p> Grand riposteur du tac au tac, + +<p> Amant aussi--pas pour son bien!-- + +<p> Ci-gît Hercule-Savinien + +<p> De Cyrano de Bergerac, + +<p> Qui fut tout, et qui ne fut rien, + +<p> . . .Mais je m'en vais, pardon, je ne peux faire attendre: + +<p> Vous voyez, le rayon de lune vient me prendre! + +<p>(Il se retombé assis, les pleurs de Roxane le rappellent à la réalité, il la +regarde, et caressant ses voiles): + +<p> Je ne veux pas que vous pleuriez moins ce charmant, + +<p> Ce bon, ce beau Christian; mais je veux seulement + +<p> Que lorsque le grand froid aura pris mes vertèbres, + +<p> Vous donniez un sens double à ces voiles funèbres, + +<p> Et que son deuil sur vous devienne un peu mon deuil. + +<br> +<p>ROXANE: + +<p> Je vous jure!. . . + +<br> +<p>CYRANO (est secoué d'un grand frisson et se lève brusquement): + +<p> Pas là! non! pas dans ce fauteuil! + +<p>(On veut s'élancer vers lui): + +<p> --Ne me soutenez pas!--Personne! + +<p>(Il va s'adosser à l'arbre): + +<p> Rien que l'arbre! + +<p>(Silence): + +<p> Elle vient. Je me sens déjà botté de marbre, + +<p> --Ganté de plomb! + +<p>(Il se raidit): + +<p> Oh! mais!. . .puisqu'elle est en chemin, + +<p> Je l'attendrai debout, + +<p>(Il tire l'épée): + +<p> et l'épée à la main! + +<br> +<p>LE BRET: + +<p> Cyrano! + +<br> +<p>ROXANE (défaillante): + +<p> Cyrano! + +<br> +<p>(Tous reculent épouvantés.) + +<br> +<p>CYRANO: + +<p> Je crois qu'elle regarde. . . + +<p> Qu'elle ose regarder mon nez, cette Camarde + +<p>(Il lève son épée): + +<p> Que dites-vous?. . .C'est inutile?. . .Je le sais! + +<p> Mais on ne se bat pas dans l'espoir du succès! + +<p> Non! non! c'est bien plus beau lorsque c'est inutile! + +<p> --Qu'est-ce que c'est tous ceux-là?--Vous êtes mille? + +<p> Ah! je vous reconnais, tous mes vieux ennemis! + +<p> Le Mensonge? + +<p>(Il frappe de son épée le vide): + +<p> Tiens, tiens!--Ha! ha! les Compromis! + +<p> Les Préjugés, les Lâchetés!. . . + +<p>(Il frappe): + +<p> Que je pactise? + +<p> Jamais, jamais!--Ah! te voilà, toi, la Sottise! + +<p> --Je sais bien qu'à la fin vous me mettrez à bas; + +<p> N'importe: je me bats! je me bats! je me bats! + +<p>(Il fait des moulinets immenses et s'arrête haletant): + +<p> Oui, vous m'arrachez tout, le laurier et la rose! + +<p> Arrachez! Il y a malgré vous quelque chose + +<p> Que j'emporte, et ce soir, quand j'entrerai chez Dieu, + +<p> Mon salut balaiera largement le seuil bleu, + +<p> Quelque chose que sans un pli, sans une tache, + +<p> J'emporte malgré vous, + +<p>(Il s'élance l'épée haute): + +<p> et c'est. . . + +<br> +<p>(L'épée s'échappe de ses mains, il chancelle, tombe dans les bras de Le Bret +et de Ragueneau.) + +<br> +<p>ROXANE (se penchant sur lui et lui baisant le front): + +<p> C'est?. . . + +<br> +<p>CYRANO (rouvre les yeux, la reconnaît et dit en souriant): + +<p> Mon panache. + +<br> +<br> +<p>Rideau. + +<br> +<br> +<br> +<p>End of this Project Gutenberg Etext of Cyrano de Bergerac by Edmond Rostand + +<p>in French with accents marked up with WordPerfect + +<br> +</body> +</html> diff --git a/old/old/cdbfr10h.zip b/old/old/cdbfr10h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b8bf19b --- /dev/null +++ b/old/old/cdbfr10h.zip |
