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+The Project Gutenberg EBook of Cyrano de Bergerac, by Edmond Rostand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Cyrano de Bergerac
+
+Author: Edmond Rostand
+
+Release Date: May 4, 2005 [EBook #1256]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: Unicode UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CYRANO DE BERGERAC ***
+
+
+
+
+This etext was prepared by Sue Asscher
+
+
+
+
+
+CYRANO DE BERGERAC
+
+Edmond Rostand
+
+Comédie Héroïque en Cinq Actes
+en vers
+
+Représentée à Paris, sur le Théâtre de la Porte-Saint-Martin
+le 28 décembre 1897
+
+ C'est à l'âme de CYRANO que je voulais dédier ce poème.
+
+ Mais puisqu'elle a passé en vous, COQUELIN, c'est à vous
+que je le dédie.
+
+E. R.
+
+
+
+Personnages:
+
+ CYRANO DE BERGERAC
+ CHRISTIAN DE NEUVILLETTE
+ COMTE DE GUICHE
+ RAGUENEAU
+ LE BRET
+ CARBON DE CASTEL-JALOUX
+ LES CADETS
+ LIGNIÈRE
+ DE VALVERT
+ UN MARQUIS
+ DEUXIÈME MARQUIS
+ TROISIÈME MARQUIS
+ MONTFLEURY
+ BELLEROSE
+ JODELET
+ CUIGY
+ BRISSAILLE
+ UN FÂCHEUX
+ UN MOUSQUETAIRE
+ UN AUTRE
+ UN OFFICIER ESPAGNOL
+ UN CHEVAU-LÉGER
+ LE PORTIER
+ UN BOURGEOIS
+ SON FILS
+ UN TIRE-LAINE
+ UN SPECTATEUR
+ UN GARDE
+ BERTRANDOU LE FIFRE
+ LE CAPUCIN
+ DEUX MUSICIENS
+ LES POÈTES
+ LES PATISSIERS
+ ROXANE
+ SÅ’UR MARTHE
+ LISE
+ LA DISTRIBUTRICE
+ MÈRE MARGUERITE DE JÉSUS
+ LA DUÈGNE
+ SÅ’UR CLAIRE
+ UNE COMÉDIENNE
+ LA SOUBRETTE
+ LES PAGES
+ LA BOUQUETIÈRE
+
+La foule, bourgeois, marquis, mousquetaires, tire-laine, pâtissiers,
+poètes, cadets gascons, comédiens, violons, pages, enfants, soldats,
+espagnols, spectateurs, spectatrices, précieuses, comédiennes,
+bourgeoises, religieuses, etc.
+
+(Les quatre premiers actes en 1640, le cinquième en 1655.)
+
+
+
+
+
+
+Acte I.
+
+Une Représentation à l'Hôtel de Bourgogne.
+
+La salle de l'Hôtel de Bourgogne, en 1640. Sorte de hangar de jeu de
+paume aménagé et embelli pour des représentations.
+
+La salle est un carré long; on la voit en biais, de sorte qu'un de ses
+côtés forme le fond qui part du premier plan, à droite, et va au dernier
+plan, à gauche, faire angle avec la scène, qu'on aperçoit en pan coupé.
+
+Cette scène est encombrée, des deux côtés, le long des coulisses, par
+des banquettes. Le rideau est formé par deux tapisseries qui peuvent
+s'écarter. Au-dessus du manteau d'Arlequin, les armes royales. On
+descend de l'estrade dans la salle par de larges marches. De chaque côté
+de ces marches, la place des violons. Rampe de chandelles.
+
+Deux rangs superposés de galeries latérales: le rang supérieur est
+divisé en loges. Pas de sièges au parterre, qui est la scène même du
+théâtre; au fond de ce parterre, c'est-à-dire à droite, premier plan,
+quelques bancs formant gradins et, sous un escalier qui monte vers des
+places supérieures, et dont on ne voit que le départ, une sorte de
+buffet orné de petits lustres, de vases fleuris, de verres de cristal,
+d'assiettes de gâteaux, de flacons, etc.
+
+Au fond, au milieu, sous la galerie de loges, l'entrée du théâtre.
+Grande porte qui s'entre-bâille pour laisser passer les spectateurs. Sur
+les battants de cette porte, ainsi que dans plusieurs coins et au-dessus
+du buffet, des affiches rouges sur lesquelles on lit: La Clorise.
+
+Au lever du rideau, la salle est dans une demi-obscurité, vide encore.
+Les lustres sont baissés au milieu du parterre, attendant d'être
+allumés.
+
+
+
+Scène 1.I.
+
+Le public, qui arrive peu à peu. Cavaliers, bourgeois, laquais, pages,
+tire-laine, le portier, etc., puis les marquis, Cuigy, Brissaille, la
+distributrice, les violons, etc.
+
+(On entend derrière la porte un tumulte de voix, puis un cavalier
+entre brusquement.)
+
+
+LE PORTIER (le poursuivant):
+ Holà ! vos quinze sols !
+
+LE CAVALIER:
+ J'entre gratis !
+
+LE PORTIER:
+ Pourquoi ?
+
+LE CAVALIER:
+ Je suis chevau-léger de la maison du Roi !
+
+LE PORTIER (à un autre cavalier qui vient d'entrer):
+ Vous ?
+
+DEUXIÈME CAVALIER:
+ Je ne paye pas !
+
+LE PORTIER:
+ Mais. . .
+
+DEUXIÈME CAVALIER:
+ Je suis mousquetaire.
+
+PREMIER CAVALIER (au deuxième):
+ On ne commence qu'à deux heures. Le parterre
+ Est vide. Exerçons-nous au fleuret.
+ (Ils font des armes avec des fleurets qu'ils ont apportés.)
+
+UN LAQUAIS (entrant):
+ Pst. . .Flanquin. . . !
+
+UN AUTRE (déjà arrivé):
+ Champagne ?. . .
+
+LE PREMIER (lui montrant des jeux qu'il sort de son pourpoint):
+ Cartes. Dés.
+ (Il s'assied par terre):
+ Jouons.
+
+LE DEUXIÈME (même jeu):
+ Oui, mon coquin.
+
+PREMIER LAQUAIS (tirant de sa poche un bout de chandelle qu'il allume
+ et colle par terre):
+ J'ai soustrait à mon maître un peu de luminaire.
+
+UN GARDE (à une bouquetière qui s'avance):
+ C'est gentil de venir avant que l'on n'éclaire !. . .
+ (Il lui prend la taille.)
+
+UN DES BRETTEURS (recevant un coup de fleuret):
+ Touche !
+
+UN DES JOUEURS:
+ Trèfle !
+
+LE GARDE (poursuivant la fille):
+ Un baiser !
+
+LA BOUQUETIÈRE (se dégageant):
+ On voit !. . .
+
+LE GARDE (l'entraînant dans les coins sombres):
+ Pas de danger !
+
+UN HOMME (s'asseyant par terre avec d'autres porteurs de provisions
+ de bouche):
+ Lorsqu'on vient en avance, on est bien pour manger.
+
+UN BOURGEOIS (conduisant son fils):
+ Plaçons-nous là, mon fils.
+
+UN JOUEUR:
+ Brelan d'as !
+
+UN HOMME (tirant une bouteille de sous son manteau et s'asseyant aussi):
+ Un ivrogne
+ Doit boire son bourgogne. . .
+ (il boit):
+ À l'hôtel de Bourgogne !
+
+LE BOURGEOIS (à son fils):
+ Ne se croirait-on pas en quelque mauvais lieu ?
+ (Il montre l'ivrogne du bout de sa canne):
+ Buveurs. . .
+ (En rompant, un des cavaliers le bouscule):
+ Bretteurs !
+ (Il tombe au milieu des joueurs):
+ Joueurs !
+
+LE GARDE (derrière lui, lutinant toujours la femme):
+ Un baiser !
+
+LE BOURGEOIS (éloignant vivement son fils):
+ Jour de Dieu !
+ --Et penser que c'est dans une salle pareille
+ Qu'on joua du Rotrou, mon fils.
+
+LE JEUNE HOMME:
+ Et du Corneille !
+
+UNE BANDE DE PAGES (se tenant par la main, entre en farandole et chante):
+ Tra la la la la la la la la la la lère. . .
+
+LE PORTIER (sévèrement aux pages):
+ Les pages, pas de farce !. . .
+
+PREMIER PAGE (avec une dignité blessée):
+ Oh ! Monsieur ! ce soupçon !. . .
+ (Vivement au deuxième, dès que le portier a tourné le dos):
+ As-tu de la ficelle ?
+
+LE DEUXIÈME:
+ Avec un hameçon.
+
+PREMIER PAGE:
+ On pourra de là-haut pêcher quelque perruque.
+
+UN TIRE-LAINE (groupant autour de lui plusieurs hommes de mauvaise mine):
+ Or çà, jeunes escrocs, venez qu'on vous éduque:
+ Puis donc que vous volez pour la première fois. . .
+
+DEUXIÈME PAGE (criant à d'autres pages déjà placés aux galeries supérieures):
+ Hep ! Avez-vous des sarbacanes ?
+
+TROISIÈME PAGE (d'en haut):
+ Et des pois !
+ (Il souffle et les crible de pois.)
+
+LE JEUNE HOMME (à son père):
+ Que va-t-on nous jouer ?
+
+LE BOURGEOIS:
+ Clorise.
+
+LE JEUNE HOMME:
+ De qui est-ce ?
+
+LE BOURGEOIS:
+ De monsieur Balthazar Baro. C'est une pièce !. . .
+ (Il remonte au bras de son fils.)
+
+LE TIRE-LAINE (à ses acolytes):
+ . . .La dentelle surtout des canons, coupez-la !
+
+UN SPECTATEUR (à un autre, lui montrant une encoignure élevée):
+ Tenez, à la première du Cid, j'étais là !
+
+LE TIRE-LAINE (faisant avec ses doigts le geste de subtiliser):
+ Les montres. . .
+
+LE BOURGEOIS (redescendant, à son fils):
+ Vous verrez des acteurs très illustres. . .
+
+LE TIRE-LAINE (faisant le geste de tirer par petites secousses furtives):
+ Les mouchoirs. . .
+
+LE BOURGEOIS:
+ Montfleury. . .
+
+QUELQU'UN (criant de la galerie supérieure):
+ Allumez donc les lustres !
+
+LE BOURGEOIS:
+ . . .Bellerose, L'Epy, la Beaupré, Jodelet !
+
+UN PAGE (au parterre):
+ Ah ! voici la distributrice !
+
+LA DISTRIBUTRICE (paraissant derrière le buffet):
+ Oranges, lait,
+ Eau de frambroise, aigre de cèdre !
+ (Brouhaha à la porte.)
+
+UNE VOIX DE FAUSSET:
+ Place, brutes !
+
+UN LAQUAIS (s'étonnant):
+ Les marquis !. . .au parterre ?. . .
+
+UN AUTRE LAQUAIS:
+ Oh ! pour quelques minutes.
+ (Entre une bande de petits marquis.)
+
+UN MARQUIS (voyant la salle à moitié vide):
+ Hé quoi ! Nous arrivons ainsi que les drapiers,
+ Sans déranger les gens ? sans marcher sur les pieds ?
+ Ah, fi ! fi ! fi !
+ (Is se trouve devant d'autres gentilshommes entrés peu avant):
+ Cuigy ! Brissaille !
+ (Grandes embrassades.)
+
+CUIGY:
+ Des fidèles !. . .
+ Mais oui, nous arrivons devant que les chandelles. . .
+
+LE MARQUIS:
+ Ah, ne m'en parlez pas ! Je suis dans une humeur. . .
+
+UN AUTRE:
+ Console-toi, marquis, car voici l'allumeur !
+
+LA SALLE (saluant l'entrée de l'allumeur):
+ Ah !. . .
+ (On se groupe autour des lustres qu'il allume. Quelques personnes ont
+ pris place aux galeries. Lignière entre au parterre, donnant le bras à
+ Christian de Neuvillette. Lignière, un peu débraillé, figure d'ivrogne
+ distingué. Christian, vêtu élégamment, mais d'une façon un peu
+ démodée, paraît préoccupé et regarde les loges.)
+
+
+
+Scène 1.II.
+
+Les mêmes, Christian, Lignière, puis Ragueneau et Le Bret.
+
+CUIGY:
+ Lignière !
+
+BRISSAILLE (riant):
+ Pas encor gris !. . .
+
+LIGNIÈRE (bas à Christian):
+ Je vous présente ?
+ (Signe d'assentiment de Christian):
+ Baron de Neuvillette.
+ (Saluts.)
+
+LA SALLE (acclamant l'ascension du premier lustre allumé):
+ Ah !
+
+CUIGY (à Brissaille, en regardant Christian):
+ La tête est charmante.
+
+PREMIER MARQUIS (qui a entendu):
+ Peuh !. . .
+
+LIGNIÈRE (présentant à Christian):
+ Messieurs de Cuigy, de Brissaille. . .
+
+CHRISTIAN (s'inclinant):
+ Enchanté !. . .
+
+PREMIER MARQUIS (au deuxième):
+ Il est assez joli, mais n'est pas ajusté
+ Au dernier goût.
+
+LIGNIÈRE (à Cuigy):
+ Monsieur débarque de Touraine.
+
+CHRISTIAN:
+ Oui, je suis à Paris depuis vingt jours à peine.
+ J'entre aux gardes demain, dans les Cadets.
+
+PREMIER MARQUIS (regardant les personnes qui entrent dans les loges):
+ Voilà
+ La présidente Aubry !
+
+LA DISTRIBUTRICE:
+ Oranges, lait. . .
+
+LES VIOLONS (s'accordant):
+ La. . .la. . .
+
+CUIGY (à Christian, lui désignant la salle qui se garnit):
+ Du monde !
+
+CHRISTIAN:
+ Eh, oui, beaucoup,
+
+PREMIER MARQUIS:
+ Tout le bel air !
+ (Ils nomment les femmes à mesure qu'elles entrent, très parées, dans
+ les loges. Envois de saluts, réponses de sourires.)
+
+DEUXIÈME MARQUIS:
+ Mesdames
+ De Guéméné. . .
+
+CUIGY:
+ De Bois-Dauphin. . .
+
+PREMIER MARQUIS:
+ Que nous aimâmes. . .
+
+BRISSAILLE:
+ De Chavigny. . .
+
+DEUXIÈME MARQUIS:
+ Qui de nos cœurs va se jouant !
+
+LIGNIÈRE:
+ Tiens, monsieur de Corneille est arrivé de Rouen.
+
+LE JEUNE HOMME (à son père):
+ L'Académie est là ?
+
+LE BOURGEOIS:
+ Mais. . .j'en vois plus d'un membre;
+ Voici Boudu, Boissat, et Cureau de la Chambre;
+ Porchères, Colomby, Bourzeys, Bourdon, Arbaud. . .
+ Tous ces noms dont pas un ne mourra, que c'est beau !
+
+PREMIER MARQUIS:
+ Attention ! nos précieuses prennent place:
+ Barthénoïde, Urimédonte, Cassandace,
+ Félixérie. . .
+
+DEUXIÈME MARQUIS (se pâmant):
+ Ah ! Dieu ! leurs surnoms sont exquis !
+ Marquis, tu les sais tous ?
+
+PREMIER MARQUIS:
+ Je les sais tous, marquis !
+
+LIGNIÈRE (prenant Christian à part):
+ Mon cher, je suis entré pour vous rendre service:
+ La dame ne vient pas. Je retourne à mon vice !
+
+CHRISTIAN (suppliant):
+ Non !. . .Vous, qui chansonnez et la ville et la cour,
+ Restez: vous me direz pour qui je meurs d'amour.
+
+LE CHEF DES VIOLONS (frappant sur son pupitre, avec son archet):
+ Messieurs les violons !. . .
+ (Il lève son archet.)
+
+LA DISTRIBUTRICE:
+ Macarons, citronnée. . .
+ (Les violons commencent à jouer.)
+
+CHRISTIAN:
+ J'ai peur qu'elle ne soit coquette et raffinée,
+ Je n'ose lui parler car je n'ai pas d'esprit.
+ Le langage aujourd'hui qu'on parle et qu'on écrit,
+ Me trouble. Je ne suis qu'un bon soldat timide.
+ --Elle est toujours à droite, au fond: la loge vide.
+
+LIGNIÈRE (faisant mine de sortir):
+ Je pars.
+
+CHRISTIAN (le retenant encore):
+ Oh ! non, restez !
+
+LIGNIÈRE:
+ Je ne peux. D'Assoucy
+ M'attend au cabaret. On meurt de soif, ici.
+
+LA DISTRIBUTRICE (passant devant lui avec un plateau):
+ Orangeade ?
+
+LIGNIÈRE:
+ Fi !
+
+LA DISTRIBUTRICE:
+ Lait ?
+
+LIGNIÈRE:
+ Pouah !
+
+LA DISTRIBUTRICE:
+ Rivesalte ?
+
+LIGNIÈRE:
+ Halte !
+ (A Christian):
+ Je reste encore un peu.--Voyons ce rivesalte ?
+ (Il s'assied près du buffet. La distributrice lui verse du rivesalte.)
+
+CRIS (dans le public à l'entrée d'un petit homme grassouillet et réjoui):
+ Ah ! Ragueneau !. . .
+
+LIGNIÈRE (à Christian):
+ Le grand rôtisseur Ragueneau.
+
+RAGUENEAU (costume de pâtissier endimanché, s'avançant vivement vers
+ Lignière):
+ Monsieur, avez-vous vu monsieur de Cyrano ?
+
+LIGNIÈRE (présentant Ragueneau à Christian):
+ Le pâtissier des comédiens et des poètes !
+
+RAGUENEAU (se confondant):
+ Trop d'honneur. . .
+
+LIGNIÈRE:
+ Taisez-vous, Mécène que vous êtes !
+
+RAGUENEAU:
+ Oui, ces messieurs chez moi se servent. . .
+
+LIGNIÈRE:
+ A crédit.
+ Poète de talent lui-même. . .
+
+RAGUENEAU:
+ Ils me l'ont dit.
+
+LIGNIÈRE:
+ Fou de vers !
+
+RAGUENEAU:
+ Il est vrai que pour une odelette. . .
+
+LIGNIÈRE:
+ Vous donnez une tarte. . .
+
+RAGUENEAU:
+ Oh ! une tartelette !
+
+LIGNIÈRE:
+ Brave homme, il s'en excuse ! Et pour un triolet
+ Ne donnâtes-vous pas ?. . .
+
+RAGUENEAU:
+ Des petits pains !
+
+LIGNIÈRE (sévèrement):
+ Au lait.
+ --Et le théâtre, vous l'aimez ?
+
+RAGUENEAU:
+ Je l'idolâtre.
+
+LIGNIÈRE:
+ Vous payez en gâteaux vos billets de théâtre !
+ Votre place, aujourd'hui, là, voyons, entre nous,
+ Vous a coûté combien ?
+
+RAGUENEAU:
+ Quatre flans. Quinze choux.
+ (Il regarde de tous côtés):
+ Monsieur de Cyrano n'est pas là ? Je m'étonne.
+
+LIGNIÈRE:
+ Pourquoi ?
+
+RAGUENEAU:
+ Montfleury joue !
+
+LIGNIÈRE:
+ En effet, cette tonne
+ Va nous jouer ce soir le rôle de Phédon.
+ Qu'importe à Cyrano ?
+
+RAGUENEAU:
+ Mais vous ignorez donc ?
+ Il fit à Montfleury, messieurs, qu'il prit en haine,
+ Défense, pour un mois, de reparaître en scène.
+
+LIGNIÈRE (qui en est à son quatrième petit verre):
+ Eh bien ?
+
+RAGUENEAU:
+ Montfleury joue !
+
+CUIGY (qui s'est rapproché de son groupe):
+ Il n'y peut rien.
+
+RAGUENEAU:
+ Oh ! oh !
+ Moi, je suis venu voir !
+
+PREMIER MARQUIS:
+ Quel est ce Cyrano ?
+
+CUIGY:
+ C'est un garcon versé dan les colichemardes.
+
+DEUXIÈME MARQUIS:
+ Noble ?
+
+CUIGY:
+ Suffisamment. Il est cadet aux gardes.
+ (Montrant un gentilhomme qui va et vient dans la salle comme s'il
+ cherchait quelqu'un):
+ Mais son ami Le Bret peut vous dire. . .
+ (Il appelle):
+ Le Bret !
+ (Le Bret descend vers eux):
+ Vous cherchez Bergerac ?
+
+LE BRET:
+ Oui, je suis inquiet !. . .
+
+CUIGY:
+ N'est-ce pas que cet homme est des moins ordinaires ?
+
+LE BRET (avec tendresse):
+ Ah, c'est le plus exquis des êtres sublunaires !
+
+RAGUENEAU:
+ Rimeur !
+
+CUIGY:
+ Bretteur !
+
+BRISSAILLE:
+ Physicien !
+
+LE BRET:
+ Musicien !
+
+LIGNIÈRE:
+ Et quel aspect hétéroclite que le sien !
+
+RAGENEAU:
+ Certes, je ne crois pas que jamais nous le peigne
+ Le solennel monsieur Philippe de Champaigne;
+ Mais bizarre, excessif, extravagant, falot,
+ Il eût fourni, je pense, à feu Jacques Callot
+ Le plus fol spadassin à mettre entre ses masques:
+ Feutre à panache triple et pourpoint à six basques,
+ Cape que par derrière, avec pompe, l'estoc
+ Lève, comme une queue insolente de coq,
+ Plus fier que tous les Artabans dont la Gascogne
+ Fut et sera toujours l'alme Mère Gigogne,
+ Il promène, en sa fraise à la Pulcinella,
+ Un nez !. . .Ah ! messeigneurs, quel nez que ce nez-là !. . .
+ On ne peut voir passer un pareil nasigère
+ Sans s'écrier: "Oh ! non, vraiment, il exagère !"
+ Puis on sourit, on dit: "Il va l'enlever. . ." Mais
+ Monsieur de Bergerac ne l'enlève jamais.
+
+LE BRET (hochant la tête):
+ Il le porte,--et pourfend quiconque le remarque !
+
+RAGUENEAU (fièrement):
+ Son glaive est la moitié des ciseaux de la Parque !
+
+PREMIER MARQUIS (haussant les épaules):
+ Il ne viendra pas !
+
+RAGUENEAU:
+ Si !. . .Je parie un poulet
+ A la Ragueneau !
+
+LE MARQUIS (riant):
+ Soit !
+ (Rumeurs d'admiration dan la salle. Roxane vient de paraître dans sa
+ loge. Elle s'assied sur le devant, sa duègne prend place au fond.
+ Christian, occupé à payer la distributrice, ne regarde pas.)
+
+DEUXIÈME MARQUIS (avec des petit cris):
+ Ah, messieurs ! mais elle est
+ Épouvantablement ravissante !
+
+PREMIER MARQUIS:
+ Une pêche
+ Qui sourirait avec une fraise !
+
+DEUXIÈME MARQUIS:
+ Et si fraîche
+ Qu'on pourrait, l'approchant, prendre un rhume de cœur !
+
+CHRISTIAN (lève la tête, aperçoit Roxane, et saisit vivement Lignière
+ par le bras):
+ C'est elle !
+
+LIGNIÈRE (regardant):
+ Ah ! c'est elle ?. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Oui. Dites vite. J'ai peur.
+
+LIGNIÈRE (dégustant son rivesalte à petits coups):
+ Magdaleine Robin, dite Roxane.--Fine.
+ Précieuse.
+
+CHRISTIAN:
+ Hélas !
+
+LIGNIÈRE:
+ Libre. Orpheline. Cousine
+ De Cyrano,--dont on parlait. . .
+ (A ce moment, un seigneur très élégant, le cordon bleu en sautoir,
+ entre dans la loge et, debout, cause un instant avec Roxane.)
+
+CHRISTIAN (tressaillant):
+ Cet homme ?. . .
+
+LIGNIÈRE (qui commence à être gris, clignant de l'œil):
+ Hé ! hé !. . .
+ --Comte de Guiche. Épris d'elle. Mais marié
+ A la nièce d'Armand de Richelieu. Désire
+ Faire épouser Roxane à certain triste sire,
+ Un monsieur de Valvert, vicomte. . .et complaisant.
+ Elle n'y souscrit pas, mais de Guiche est puissant:
+ Il peut persécuter une simple bourgeoise.
+ D'ailleurs j'ai dévoilé sa manœuvre sournoise
+ Dans une chanson qui. . .Ho ! il doit m'en vouloir !
+ --La fin était méchante. . .Écoutez. . .
+ (Il se lève en titubant, le verre haut, prêt a chanter.)
+
+CHRISTIAN:
+ Non. Bonsoir.
+
+LIGNIÈRE:
+ Vous allez ?
+
+CHRISTIAN:
+ Chez monsieur de Valvert !
+
+LIGNIÈRE:
+ Prenez garde:
+ C'est lui qui vous tuera !
+ (Lui désignant du coin de l'œil Roxane):
+ Restez. On vous regarde.
+
+CHRISTIAN:
+ C'est vrai !
+ (Il reste en contemplation. Le groupe de tire-laine, à partir de ce
+ moment, le voyant la tête en l'air et bouche bée, se rapproche de
+ lui.)
+
+LIGNIÈRE:
+ C'est moi qui pars. J'ai soif ! Et l'on m'attend
+ --Dans les tavernes !
+ (Il sort, zigzaguant.)
+
+LE BRET (qui a fait le tour de la salle, revenant vers Ragueneau, d'une
+ voix rassurée):
+ Pas de Cyrano.
+
+RAGUENEAU (incrédule):
+ Pourtant. . .
+
+LE BRET:
+ Ah ! je veux espérer qu'il n'a pas vu l'affiche !
+
+LA SALLE:
+ Commencez ! Commencez !
+
+
+
+Scène 1.III.
+
+Les mêmes, moins Lignière; De Guiche, Valvert, puis Montfleury.
+
+
+UN MARQUIS (voyant de Guiche, qui descend de la loge de Roxane, traverse
+ le parterre, entouré de seigneurs obséquieux, parmi lesquels le vicomte
+ de Valvert):
+ Quelle cour, ce de Guiche !
+
+UN AUTRE:
+ Fi !. . .Encore un Gascon !
+
+LE PREMIER:
+ Le Gascon souple et froid,
+ Celui qui réussit !. . .Saluons-le, crois-moi.
+ (Ils vont vers de Guiche.)
+
+DEUXIÈME MARQUIS:
+ Les beaux rubans ! Quelle couleur, comte de Guiche ?
+ Baise-moi-ma-mignonne ou bien Ventre-de-biche ?
+
+DE GUICHE:
+ C'est couleur Espagnol malade.
+
+PREMIER MARQUIS:
+ La couleur
+ Ne ment pas, car bientôt, grâce à votre valeur,
+ L'Espagnol ira mal, dans les Flandres !
+
+DE GUICHE:
+ Je monte
+ Sur scène. Venez-vous ?
+ (Il se dirige, suivi de tous les marquis et gentilshommes, vers le
+ théâtre. Il se retourne et appelle):
+ Viens, Valvert !
+
+CHRISTIAN (qui les écoute et les observe, tressaille en entendant ce nom):
+ Le vicomte !
+ Ah ! je vais lui jeter à la face mon. . .
+ (Il met la main dans sa poche, et y rencontre celle d'un tire-laine en
+ train de le dévaliser. Il se retourne):
+ Hein ?
+
+LE TIRE-LAINE:
+ Ay !. . .
+
+CHRISTIAN (sans le lâcher):
+ Je cherchais un gant !
+
+LE TIRE-LAINE (avec un sourire piteux):
+ Vous trouvez une main.
+ (Changeant de ton, bas et vite):
+ Lâchez-moi. Je vous livre un secret.
+
+CHRISTIAN (le tenant toujours):
+ Quel ?
+
+LE TIRE-LAINE:
+ Lignière. . .
+ Qui vous quitte. . .
+
+CHRISTIAN (de même):
+ Eh ! bien ?
+
+LE TIRE-LAINE:
+ . . .touche à son heure dernière.
+ Une chanson qu'il fit blessa quelqu'un de grand,
+ Et cent hommes--j'en suis--ce soir sont postés !. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Cent !
+ Par qui ?
+
+LE TIRE-LAINE:
+ Discrétion. . .
+
+CHRISTIAN (haussant les épaules):
+ Oh !
+
+LE TIRE-LAINE (avec beaucoup de dignité):
+ Professionnelle !
+
+CHRISTIAN:
+ Où seront-ils postés ?
+
+LE TIRE-LAINE:
+ À la porte de Nesle.
+ Sur son chemin. Prévenez-le !
+
+CHRISTIAN (qui lui lâche enfin le poignet):
+ Mais où le voir !
+
+LE TIRE-LAINE:
+ Allez courir tous les cabarets: le Pressoir
+ D'Or, la Pomme de Pin, la Ceinture qui craque,
+ Les Deux Torches, les Trois Entonnoirs,--et dans chaque,
+ Laissez un petit mot d'écrit l'avertissant.
+
+CHRISTIAN:
+ Oui, je cours ! Ah ! les gueux ! Contre un seul homme, cent !
+ (Regardant Roxane avec amour):
+ La quitter. . .elle !
+ (Avec fureur, Valvert):
+ Et lui !. . .--Mais il faut que je sauve
+ Lignière !. . .
+ (Il sort en courant.--De Guiche, le vicomte, les marquis, tous les
+ gentilshommes ont disparu derrière le rideau pour prendre place sur
+ les banquettes de la scène. Le parterre est complètement rempli. Plus
+ une place vide aux galeries et aux loges.)
+
+LA SALLE:
+ Commencez.
+
+UN BOURGEOIS (dont la perruque s'envole au bout d'une ficelle, pêchée
+ par un page de la galerie supérieure):
+ Ma perruque !
+
+CRIS DE JOIE:
+ Il est chauve !. . .
+ Bravo, les pages !. . .Ha ! ha ! ha !. . .
+
+LE BOURGEOIS (furieux, montrant le poing):
+ Petit gredin !
+
+RIRES ET CRIS (qui commencent très fort et vont décroissant):
+ Ha ! ha ! ha ! ha ! ha ! ha !
+ (Silence complet.)
+
+LE BRET (étonné):
+ Ce silence soudain ?. . .
+ (Un spectateur lui parle bas):
+ Ah ?
+
+LE SPECTATEUR:
+ La chose me vient d'être certifiée.
+
+MURMURES (qui courent):
+ Chut !--Il paraît ?. . .--Non !. . .--Si !--Dans la loge grillée.--
+ Le Cardinal !--Le Cardinal ?--Le Cardinal !
+
+UN PAGE:
+ Ah ! diable, on ne va pas pouvoir se tenir mal !. . .
+ (On frappe sur la scène. Tout le monde s'immobilise. Attente.)
+
+LA VOIX D'UN MARQUIS (dans le silence, derrière le rideau):
+ Mouchez cette chandelle !
+
+UN AUTRE MARQUIS (passant la tête par la fente du rideau):
+ Une chaise !
+ (Une chaise est passée, de main en main, au-dessus des têtes. Le
+ marquis la prend et disparaît, non sans avoir envoyé quelques baisers
+ aux loges.)
+
+UN SPECTATEUR:
+ Silence !
+ (On refrappe les trois coups. Le rideau s'ouvre. Tableau. Les marquis
+ assis sur les côtés, dans des poses insolentes. Toile de fond
+ représentant un décor bleuâtre de pastorale. Quatre petits lustres de
+ cristal éclairent la scène. Les violons jouent doucement.)
+
+LE BRET (à Ragueneau, bas):
+ Montfleury entre en scène ?
+
+RAGUENEAU (bas aussi):
+ Oui, c'est lui qui commence.
+
+LE BRET:
+ Cyrano n'est pas là.
+
+RAGUENEAU:
+ J'ai perdu mon pari.
+
+LE BRET:
+ Tant mieux ! tant mieux !
+ (On entend un air de musette, et Montfleury paraît en scène, énorme,
+ dans un costume de berger de pastorale, un chapeau garni de roses
+ penché sur l'oreille, et soufflant dans une cornemuse enrubannée.)
+
+LE PARTERRE (applaudissant):
+ Bravo, Montfleury ! Montfleury !
+
+MONTFLEURY (après avoir salué, jouant le rôle de Phédon):
+ Heureux qui loin des cours, dans un lieu solitaire,
+ Se prescrit à soi-même un exil volontaire,
+ Et qui, lorsque Zéphire a soufflé sur les bois. . .
+
+UNE VOIX (au milieu du parterre):
+ Coquin, ne t'ai-je pas interdit pour un mois ?
+ (Stupeur. Tout le monde se retourne. Murmures.)
+
+VOIX DIVERSES:
+ Hein ?--Quoi ?--Qu'est-ce ?. . .
+ (On se lève dans les loges, pour voir.)
+
+CUIGY:
+ C'est lui !
+
+LE BRET (terrifié):
+ Cyrano !
+
+LA VOIX:
+ Roi des pitres !
+ Hors de scène a l'instant !
+
+TOUTE LA SALLE (indignée):
+ Oh !
+
+MONTFLEURY:
+ Mais. . .
+
+LA VOIX:
+ Tu récalcitres ?
+
+VOIX DIVERSES (du parterre, des loges):
+ Chut !--Assez !--Montfleury, jouez !--Ne craignez rien !. . .
+
+MONTFLEURY (d'une voix mal assurée):
+ Heureux qui loin des cours dans un lieu sol. . .
+
+LA VOIX (plus menaçante):
+ Eh bien !
+ Faudra-t-il que je fasse, ô Monarque des drôles,
+ Une plantation de bois sur vos épaules ?
+ (Une canne au bout d'un bras jaillit au-dessus des têtes.)
+
+MONTFLEURY (d'une voix de plus en plus faible):
+ Heureux qui. . .
+ (La canne s'agite.)
+
+LA VOIX:
+ Sortez !
+
+LE PARTERRE:
+ Oh !
+
+MONTFLEURY (s'étranglant):
+ Heureux qui loin des cours. . .
+
+CYRANO (surgissant du parterre, debout sur une chaise, les bras croisés,
+ son feutre en bataille, la moustache hérissée, le nez terrible):
+ Ah ! je vais me fâcher !. . .
+ (Sensation à sa vue.)
+
+
+
+Scène 1.IV.
+
+Les mêmes, Cyrano, puis Bellerose, Jodelet.
+
+
+MONTFLEURY (aux marquis):
+ Venez à mon secours,
+ Messieurs !
+
+UN MARQUIS (nonchalamment):
+ Mais jouez donc !
+
+CYRANO:
+ Gros homme, si tu joues
+ Je vais être obligé de te fesser les joues !
+
+LE MARQUIS:
+ Assez !
+
+CYRANO:
+ Que les marquis se taisent sur leurs bancs,
+ Ou bien je fais tâter ma canne à leurs rubans !
+
+TOUS LES MARQUIS (debout):
+ C'en est trop !. . .Montfleury. . .
+
+CYRANO:
+ Que Montfleury s'en aille,
+ Ou bien je l'essorille et le désentripaille !
+
+UNE VOIX:
+ Mais. . .
+
+CYRANO:
+ Qu'il sorte !
+
+UNE AUTRE VOIX:
+ Pourtant. . .
+
+CYRANO:
+ Ce n'est pas encor fait ?
+ (Avec le geste de retrousser ses manches):
+ Bon ! je vais sur la scène en guise de buffet,
+ Découper cette mortadelle d'Italie !
+
+MONTFLEURY (rassemblant toute sa dignité):
+ En m'insultant, Monsieur, vous insultez Thalie !
+
+CYRANO (très poli):
+ Si cette Muse, à qui, Monsieur, vous n'êtes rien,
+ Avait l'honneur de vous connaître, croyez bien
+ Qu'en vous voyant si gros et bête comme une urne,
+ Elle vous flanquerait quelque part son cothurne.
+
+LE PARTERRE:
+ Montfleury ! Montfleury !--La pièce de Baro !--
+
+CYRANO (à ceux qui crient autour de lui):
+ Je vous en prie, ayez pitié de mon fourreau:
+ Si vous continuez, il va rendre sa lame !
+ (Le cercle s'élargit.)
+
+LA FOULE (reculant):
+ Hé ! là !. . .
+
+CYRANO (à Montfleury):
+ Sortez de scène !
+
+LA FOULE (se rapprochant et grondant):
+ Oh ! oh !
+
+CYRANO (se retournant vivement):
+ Quelqu'un réclame ?
+ (Nouveau recul.)
+
+UNE VOIX (chantant au fond):
+ Monsieur de Cyrano
+ Vraiment nous tyrannise,
+ Malgré ce tyranneau
+ On jouera la Clorise.
+
+TOUTE LA SALLE (chantant):
+ La Clorise, la Clorise !. . .
+
+CYRANO:
+ Si j'entends une fois encor cette chanson,
+ Je vous assomme tous.
+
+UN BOURGEOIS:
+ Vous n'êtes pas Samson !
+
+CYRANO:
+ Voulez-vous me prêter, Monsieur, votre mâchoire ?
+
+UNE DAME (dans les loges):
+ C'est inouï !
+
+UN SEIGNEUR:
+ C'est scandaleux !
+
+UN BOURGEOIS:
+ C'est vexatoire !
+
+UN PAGE:
+ Ce qu'on s'amuse !
+
+LE PARTERRE:
+ Kss !--Montfleury !--Cyrano !
+
+CYRANO:
+ Silence !
+
+LE PARTERRE (en délire):
+ Hi han ! Bêê ! Ouah, ouah ! Cocorico !
+
+CYRANO:
+ Je vous. . .
+
+UN PAGE:
+ Miâou !
+
+CYRANO:
+ Je vous ordonne de vous taire !
+ Et j'adresse un défi collectif au parterre !
+ --J'inscris les noms !--Approchez-vous, jeunes héros !
+ Chacun son tour ! Je vais donner des numéros !--
+ Allons, quel est celui qui veut ouvrir la liste ?
+ Vous, Monsieur ? Non ! Vous ? Non ! Le premier duelliste,
+ Je l'expédie avec les honneurs qu'on lui doit !
+ --Que tous ceux qui veulent mourir lèvent le doigt.
+ (Silence):
+ La pudeur vous défend de voir ma lame nue ?
+ Pas un nom ?--Pas un doigt ?--C'est bien. Je continue.
+ (Se retournant vers la scène où Montfleury attend avec angoisse):
+ Donc, je désire voir le théâtre guéri
+ De cette fluxion. Sinon. . .
+ (La main à son épée):
+ le bistouri !
+
+MONTFLEURY:
+ Je. . .
+
+CYRANO (descend de sa chaise, s'assied au milieu du rond qui s'est
+ formé, s'installe comme chez lui):
+ Mes mains vont frapper trois claques, pleine lune !
+ Vous vous éclipserez à la troisième.
+
+LE PARTERRE (amusé):
+ Ah ?. . .
+
+CYRANO (frappant dans ses mains):
+ Une !
+
+MONTFLEURY:
+ Je. . .
+
+UNE VOIX (des loges):
+ Restez !
+
+LE PARTERRE:
+ Restera. . .restera pas. . .
+
+MONTFLEURY:
+ Je crois,
+ Messieurs. . .
+
+CYRANO:
+ Deux !
+
+MONTFLEURY:
+ Je suis sûr qu'il vaudrait mieux que. . .
+
+CYRANO:
+ Trois !
+ (Montfleury disparaît comme dans une trappe. Tempête de rires, de
+ sifflets et de huées.)
+
+LA SALLE:
+ Hu !. . .hu !. . .Lâche !. . .Reviens !. . .
+
+CYRANO (épanoui, se renverse sur sa chaise, et croise ses jambes):
+ Qu'il revienne, s'il l'ose !
+
+UN BOURGEOIS:
+ L'orateur de la troupe !
+ (Bellerose s'avance et salue.)
+
+LES LOGES:
+ Ah !. . .Voilà Bellerose !
+
+BELLEROSE (avec élégance):
+ Nobles seigneurs. . .
+
+LE PARTERRE:
+ Non ! Non ! Jodelet !
+
+JODELET (s'avance, et, nasillard):
+ Tas de veaux !
+
+LE PARTERRE:
+ Ah ! Ah ! Bravo ! très bien ! bravo !
+
+JODELET:
+ Pas de bravos !
+ Le gros tragédien dont vous aimez le ventre
+ S'est senti. . .
+
+LE PARTERRE:
+ C'est un lâche !
+
+JODELET:
+ Il dut sortir !
+
+LE PARTERRE:
+ Qu'il rentre !
+
+LES UNS:
+ Non !
+
+LES AUTRES:
+ Si !
+
+UN JEUNE HOMME (à Cyrano):
+ Mais à la fin, monsieur, quelle raison
+ Avez-vous de haïr Montfleury ?
+
+CYRANO (gracieux, toujours assis):
+ Jeune oison,
+ J'ai deux raisons, dont chaque est suffisante seule.
+ Primo: c'est un acteur déplorable, qui gueule,
+ Et qui soulève avec des han ! de porteur d'eau,
+ Le vers qu'il faut laisser s'envoler !--Secundo:
+ Est mon secret. . .
+
+LE VIEUX BOURGEOIS (derrière lui):
+ Mais vous nous privez sans scrupule
+ De la Clorise ! Je m'entête. . .
+
+CYRANO (tournant sa chaise vers le bourgeois, respecteusement):
+ Vieille mule !
+ Les vers du vieux Baro valant moins que zéro,
+ J'interromps sans remords !
+
+LES PRÉCIEUSES (dans les loges):
+ Ha !--Ho !--Notre Baro !
+ Ma chère !--Peut-on dire ?. . .Ah ! Dieu !. . .
+
+CYRANO (tournant sa chaise vers les loges, galant):
+ Belles personnes,
+ Rayonnez, fleurissez, soyez des échansonnes
+ De rêve, d'un sourire enchantez un trépas,
+ Inspirez-nous des vers. . .mais ne les jugez pas !
+
+BELLEROSE:
+ Et l'argent qu'il va falloir rendre !
+
+CYRANO (tournant sa chaise vers la scène):
+ Bellerose,
+ Vous avez dit la seule intelligente chose !
+ Au manteau de Thespis je ne fais pas de trous:
+ (Il se lève, et lançant un sac sur la scène):
+ Attrapez cette bourse au vol, et taisez-vous !
+
+LA SALLE (éblouie):
+ Ah !. . .Oh !. . .
+
+JODELET (ramassant prestement la bourse et la soupesant):
+ A ce prix-là, monsieur, je t'autorise
+ A venir chaque jour empêcher la Clorise !. . .
+
+LA SALLE
+ Hu !. . .Hu !. . .
+
+JODELET:
+ Dussions-nous même ensemble être hués !. . .
+
+BELLEROSE:
+ Il faut évacuer la salle !. . .
+
+JODELET:
+ Évacuez !. . .
+ (On commence à sortir, pendant que Cyrano regarde d'un air satisfait.
+ Mais la foule s'arrête bientôt en entendant la scène suivante, et la
+ sortie cesse. Les femmes qui, dans les loges, étaient déjà debout,
+ leur manteau remis, s'arrêtent pour écouter, et finissent par se
+ rasseoir.)
+
+LE BRET (à Cyrano):
+ C'est fou !. . .
+
+UN FÂCHEUX (qui s'est approché de Cyrano):
+ Le comédien Montfleury ! quel scandale !
+ Mais il est protégé par le duc de Candale !
+ Avez-vous un patron ?
+
+CYRANO:
+ Non !
+
+LE FÂCHEUX:
+ Vous n'avez pas ?. . .
+
+CYRANO:
+ Non !
+
+LE FÂCHEUX:
+ Quoi, pas un grand seigneur pour couvrir de son nom ?. . .
+
+CYRANO (agacé):
+ Non, ai-je dit deux fois. Faut-il donc que je trisse ?
+ Non, pas de protecteur. . .
+ (La main à son épée):
+ mais une protectrice !
+
+LE FÂCHEUX:
+ Mais vous allez quitter la ville ?
+
+CYRANO:
+ C'est selon.
+
+LE FÂCHEUX:
+ Mais le duc de Candale a le bras long !
+
+CYRANO:
+ Moins long
+ Que n'est le mien. . .
+ (Montrant son épée):
+ quand je lui mets cette rallonge !
+
+LE FÂCHEUX:
+ Mais vous ne songez pas à prétendre. . .
+
+CYRANO:
+ J'y songe.
+
+LE FÂCHEUX:
+ Mais. . .
+
+CYRANO:
+ Tournez les talons, maintenant.
+
+LE FÂCHEUX:
+ Mais. . .
+
+CYRANO:
+ Tournez !
+ --Ou dites-moi pourquoi vous regardez mon nez.
+
+LE FÂCHEUX (ahuri):
+ Je. . .
+
+CYRANO (marchant sur lui):
+ Qu'a-t-il d'étonnant ?
+
+LE FÂCHEUX (reculant):
+ Votre Grâce se trompe. . .
+
+CYRANO:
+ Est-il mol et ballant, monsieur, comme une trompe ?. . .
+
+LE FÂCHEUX (même jeu):
+ Je n'ai pas. . .
+
+CYRANO:
+ Ou crochu comme un bec de hibou ?
+
+LE FÂCHEUX:
+ Je. . .
+
+CYRANO:
+ Y distingue-t-on une verrue au bout ?
+
+LE FÂCHEUX:
+ Mais. . .
+
+CYRANO:
+ Ou si quelque mouche, à pas lents, s'y promène ?
+ Qu'a-t-il d'hétéroclite ?
+
+LE FÂCHEUX:
+ Oh !. . .
+
+CYRANO:
+ Est-ce un phénomène ?
+
+LE FÂCHEUX:
+ Mais d'y porter les yeux j'avais su me garder !
+
+CYRANO:
+ Et pourquoi, s'il vous plaît, ne pas le regarder ?
+
+LE FÂCHEUX:
+ J'avais. . .
+
+CYRANO:
+ Il vous dégoûte alors ?
+
+LE FÂCHEUX:
+ Monsieur. . .
+
+CYRANO:
+ Malsaine
+ Vous semble sa couleur ?
+
+LE FÂCHEUX:
+ Monsieur !
+
+CYRANO:
+ Sa forme, obscène ?
+
+LE FÂCHEUX:
+ Mais du tout !. . .
+
+CYRANO:
+ Pourquoi donc prendre un air dénigrant ?
+ --Peut-être que monsieur le trouve un peu trop grand ?
+
+LE FÂCHEUX (balbutiant):
+ Je le trouve petit, tout petit, minuscule !
+
+CYRANO:
+ Hein ? comment ? m'accuser d'un pareil ridicule ?
+ Petit, mon nez ? Holà !
+
+LE FÂCHEUX:
+ Ciel !
+
+CYRANO:
+ Énorme, mon nez !
+ --Vil camus, sot camard, tête plate, apprenez
+ Que je m'enorgueillis d'un pareil appendice,
+ Attendu qu'un grand nez est proprement l'indice
+ D'un homme affable, bon, courtois, spirituel,
+ Libéral, courageux, tel que je suis, et tel
+ Qu'il vous est interdit à jamais de vous croire,
+ Déplorable maraud ! car la face sans gloire
+ Que va chercher ma main en haut de votre col,
+ Est aussi dénuée. . .
+ (Il le soufflette.)
+
+LE FÂCHEUX:
+ Aï !
+
+CYRANO:
+ De fierté, d'envol,
+ De lyrisme, de pittoresque, d'étincelle,
+ De somptuosité, de Nez enfin, que celle. . .
+ (Il se retourne par les épaules, joignant le geste à la parole):
+ Que va chercher ma botte au bas de votre dos !
+
+LE FÂCHEUX (se sauvant):
+ Au secours ! A la garde !
+
+CYRANO:
+ Avis donc aux badauds
+ Qui trouveraient plaisant mon milieu de visage,
+ Et si le plaisantin est noble, mon usage
+ Est de lui mettre, avant de le laisser s'enfuir,
+ Pas devant, et plus haut, du fer, et non du cuir !
+
+DE GUICHE (qui est descendu de la scène, avec les marquis):
+ Mais à la fin il nous ennuie !
+
+LE VICOMTE DE VALVERT (haussant les épaules):
+ Il fanfaronne !
+
+DE GUICHE:
+ Personne ne va donc lui répondre ?. . .
+
+LE VICOMTE:
+ Personne ?
+ Attendez ! Je vais lui lancer un de ces traits !. . .
+ (Il s'avance vers Cyrano qui l'observe, et se campant devant lui d'un
+ air fat):
+ Vous. . .vous avez un nez. . .heu. . .un nez. . .très grand.
+
+CYRANO (gravement):
+ Très !
+
+LE VICOMTE (riant):
+ Ha !
+
+CYRANO (imperturbable):
+ C'est tout ?. . .
+
+LE VICOMTE:
+ Mais. . .
+
+CYRANO:
+ Ah ! non ! c'est un peu court, jeune homme !
+ On pouvait dire. . .Oh ! Dieu !. . .bien des choses en somme. . .
+ En variant le ton,--par exemple, tenez:
+ Agressif: "Moi, monsieur, si j'avais un tel nez
+ Il faudrait sur-le-champ que je me l'amputasse !"
+ Amical: "Mais il doit tremper dans votre tasse !
+ Pour boire, faites-vous fabriquer un hanap !"
+ Descriptif: "C'est un roc !. . .c'est un pic !. . .c'est un cap !
+ Que dis-je, c'est un cap ?. . .C'est une péninsule !"
+ Curieux: "De quoi sert cette oblongue capsule ?
+ D'écritoire, monsieur, ou de boîte à ciseaux ?"
+ Gracieux: "Aimez-vous à ce point les oiseaux
+ Que paternellement vous vous préoccupâtes
+ De tendre ce perchoir à leur petites pattes ?"
+ Truculent: "Ça, monsieur, lorsque vous pétunez,
+ La vapeur du tabac vous sort-elle du nez
+ Sans qu'un voisin ne crie au feu de cheminée ?"
+ Prévenant: "Gardez-vous, votre tête entraînée
+ Par ce poids, de tomber en avant sur le sol !"
+ Tendre: "Faites-lui faire un petit parasol
+ De peur que sa couleur au soleil ne se fane !"
+ Pédant: "L'animal seul, monsieur, qu'Aristophane
+ Appelle Hippocampelephantocamélos
+ Dut avoir sous le front tant de chair sur tant d'os !"
+ Cavalier: 'Quoi, l'ami, ce croc est à la mode ?
+ Pour pendre son chapeau, c'est vraiment très commode !'
+ Emphatique: "Aucun vent ne peut, nez magistral,
+ T'enrhumer tout entier, excepté le mistral !"
+ Dramatique: "C'est la Mer Rouge quand il saigne !"
+ Admiratif: "Pour un parfumeur, quelle enseigne !"
+ Lyrique: "Est-ce une conque, êtes-vous un triton ?"
+ Naïf: "Ce monument, quand le visite-t-on ?"
+ Respectueux: "Souffrez, monsieur, qu'on vous salue,
+ C'est là ce qui s'appelle avoir pignon sur rue !"
+ Campagnard: "Hé, ardé ! C'est-y un nez ? Nanain !
+ C'est queuqu'navet géant ou ben queuqu'melon nain !"
+ Militaire: "Pointez contre cavalerie !"
+ Pratique: "Voulez-vous le mettre en loterie ?
+ Assurément, monsieur, ce sera le gros lot !"
+ Enfin, parodiant Pyrame en un sanglot:
+ "Le voilà donc ce nez qui des traits de son maître
+ A détruit l'harmonie ! Il en rougit, le traître !"
+ --Voilà ce qu'à peu près, mon cher, vous m'auriez dit
+ Si vous aviez un peu de lettres et d'esprit:
+ Mais d'esprit, ô le plus lamentable des êtres,
+ Vous n'en eûtes jamais un atome, et de lettres
+ Vous n'avez que les trois qui forment le mot: sot !
+ Eussiez-vous eu, d'ailleurs, l'invention qu'il faut
+ Pour pouvoir là, devant ces nobles galeries,
+ Me servir toutes ces folles plaisanteries,
+ Que vous n'en eussiez pas articulé le quart
+ De la moitié du commencement d'une, car
+ Je me les sers moi-même, avec assez de verve,
+ Mais je ne permets pas qu'un autre me les serve.
+
+DE GUICHE (voulant emmener le vicomte pétrifié):
+ Vicomte, laissez donc !
+
+LE VICOMTE (suffoqué):
+ Ces grands airs arrogants !
+ Un hobereau qui. . .qui. . .n'a même pas de gants !
+ Et qui sort sans rubans, sans bouffettes, sans ganses !
+
+CYRANO:
+ Moi, c'est moralement que j'ai mes élégances.
+ Je ne m'attife pas ainsi qu'un freluquet,
+ Mais je suis plus soigné si je suis moins coquet;
+ Je ne sortirais pas avec, par négligence,
+ Un affront pas très bien lavé, la conscience
+ Jaune encor de sommeil dans le coin de son œil,
+ Un honneur chiffonné, des scrupules en deuil.
+ Mais je marche sans rien sur moi qui ne reluise,
+ Empanaché d'indépendance et de franchise;
+ Ce n'est pas une taille avantageuse, c'est
+ Mon âme que je cambre ainsi qu'en un corset,
+ Et tout couvert d'exploits qu'en rubans je m'attache,
+ Retroussant mon esprit ainsi qu'une moustache,
+ Je fais, en traversant les groupes et les ronds,
+ Sonner les vérités comme des éperons.
+
+LE VICOMTE:
+ Mais, monsieur. . .
+
+CYRANO:
+ Je n'ai pas de gants ?. . .la belle affaire !
+ Il m'en restait un seul. . .d'une très vieille paire !
+ --Lequel m'était d'ailleurs encor fort importun:
+ Je l'ai laissé dans la figure de quelqu'un.
+
+LE VICOMTE:
+ Maraud, faquin, butor de pied plat ridicule !
+
+CYRANO (ôtant son chapeau et saluant comme si le vicomte venait de se
+ présenter):
+ Ah ?. . .Et moi, Cyrano-Savinien-Hercule
+ De Bergerac.
+ (Rires.)
+
+LE VICOMTE (exaspéré):
+ Bouffon !
+
+CYRANO (poussant un cri comme lorsqu'on est saisi d'une crampe):
+ Ay !. . .
+
+LE VICOMTE (qui remontait, se retournant):
+ Qu'est-ce encor qu'il dit ?
+
+CYRANO (avec des grimaces de douleur):
+ Il faut la remuer car elle s'engourdit. . .
+ --Ce que c'est que de la laisser inoccupée !--
+ Ay !. . .
+
+LE VICOMTE:
+ Qu'avez-vous ?
+
+CYRANO:
+ J'ai des fourmis dans mon épée !
+
+LE VICOMTE (tirant la sienne):
+ Soit !
+
+CYRANO:
+ Je vais vous donner un petit coup charmant.
+
+LE VICOMTE (méprisant):
+ Poète !. . .
+
+CYRANO:
+ Oui, monsieur, poète ! et tellement,
+ Qu'en ferraillant je vais--hop !--à l'improvisade,
+ Vous composer une ballade.
+
+LE VICOMTE:
+ Une ballade ?
+
+CYRANO:
+ Vous ne vous doutez pas de ce que c'est, je crois ?
+
+LE VICOMTE:
+ Mais. . .
+
+CYRANO (récitant comme une leçon):
+ La ballade, donc, se compose de trois
+ Couplets de huit vers. . .
+
+LE VICOMTE (piétinant):
+ Oh !
+
+CYRANO (continuant):
+ Et d'un envoi de quatre. . .
+
+LE VICOMTE:
+ Vous. . .
+
+CYRANO:
+ Je vais tout ensemble en faire une et me battre,
+ Et vous toucher, monsieur, au dernier vers.
+
+LE VICOMTE:
+ Non !
+
+CYRANO:
+ Non ?
+ (Déclamant):
+ Ballade du duel qu'en l'hôtel bourguignon
+ Monsieur de Bergerac eut avec un bélître !
+
+LE VICOMTE:
+ Qu'est-ce que c'est que ça, s'il vous plaît ?
+
+CYRANO:
+ C'est le titre.
+
+LA SALLE (surexcitée au plus haut point):
+ Place !--Très amusant !--Rangez-vous !--Pas de bruits !
+ (Tableau. Cercle de curieux au parterre, les marquis et les officiers
+ mêlés aux bourgeois et aux gens du peuple; les pages grimpés sur des
+ épaules pour mieux voir. Toutes les femmes debout dans les loges. A
+ droite, De Guiche et ses gentilshommes. A gauche, Le Bret, Ragueneau,
+ Cuigy, etc.)
+
+CYRANO (fermant une seconde les yeux):
+ Attendez !. . .je choisis mes rimes. . .Là, j'y suis.
+ (Il fait ce qu'il dit, à mesure):
+ Je jette avec grâce mon feutre,
+ Je fais lentement l'abandon
+ Du grand manteau qui me calfeutre,
+ Et je tire mon espadon;
+ Élégant comme Céladon,
+ Agile comme Scaramouche,
+ Je vous préviens, cher Mirmydon,
+ Qu'à la fin de l'envoi je touche !
+ (Premiers engagements de fer):
+ Vous auriez bien dû rester neutre;
+ Où vais-je vous larder, dindon ?. . .
+ Dans le flanc, sous votre maheutre ?. . .
+ Au cœur, sous votre bleu cordon ?. . .
+ --Les coquilles tintent, ding-don !
+ Ma pointe voltige: une mouche !
+ Décidément. . .c'est au bedon,
+ Qu'à la fin de l'envoi, je touche.
+ Il me manque une rime en eutre. . .
+ Vous rompez, plus blanc qu'amidon ?
+ C'est pour me fournir le mot pleutre !
+ --Tac ! je pare la pointe dont
+ Vous espériez me faire don;--
+ J'ouvre la ligne,--je la bouche. . .
+ Tiens bien ta broche, Laridon !
+ A la fin de l'envoi, je touche.
+ (Il annonce solennellement):
+ Envoi.
+ Prince, demande à Dieu pardon !
+ Je quarte du pied, j'escarmouche,
+ Je coupe, je feinte. . .
+ (Se fendant):
+ Hé ! là, donc !
+ (Le vicomte chancelle; Cyrano salue):
+ A la fin de l'envoi, je touche !
+ (Acclamations. Applaudissements dans les loges. Des fleurs et des
+ mouchoirs tombent. Les officiers entourent et félicitent Cyrano.
+ Ragueneau danse d'enthousiasme. Le Bret est heureux et navré. Les amis
+ du vicomte le soutiennent et l'emmènent.)
+
+LA FOULE (en un long cri):
+ Ah !. . .
+
+UN CHEVAU-LÉGER:
+ Superbe !
+
+UNE FEMME:
+ Joli !
+
+RAGUENEAU:
+ Pharamineux !
+
+UN MARQUIS:
+ Nouveau !. . .
+
+LE BRET:
+ Insensé !
+
+BOUSCULADE (autour de Cyrano. On entend):
+ . . .Compliments !. . .félicite. . .bravo. . .
+
+VOIX DE FEMME:
+ C'est un héros !. . .
+
+UN MOUSQUETAIRE (s'avançant vivement vers Cyrano, la main tendue):
+ Monsieur, voulez-vous me permettre ?. . .
+ C'est tout à fait très bien, et je crois m'y connaître;
+ J'ai du reste exprimé ma joie en trépignant !. . .
+ (Il s'éloigne.)
+
+CYRANO (à Cuigy):
+ Comment s'appelle donc ce monsieur ?
+
+CUIGY:
+ D'Artagnan.
+
+LE BRET (à Cyrano, lui prenant le bras):
+ Çà, causons !. . .
+
+CYRANO:
+ Laisse un peu sortir cette cohue. . .
+ (A Bellerose):
+ Je peux rester ?
+
+BELLEROSE (respecteusement):
+ Mais oui !. . .
+ (On entend des cris au dehors.)
+
+JODELET (qui a regardé):
+ C'est Montfleury qu'on hue !
+
+BELLEROSE (solennellement):
+ Sic transit !. . .
+ (Changeant de ton, au portier et au moucheur de chandelles):
+ Balayez. Fermez. N'éteignez pas.
+ Nous allons revenir après notre repas,
+ Répéter pour demain une nouvelle farce.
+ (Jodelet et Bellerose sortent, après de grands saluts à Cyrano.)
+
+LE PORTIER (à Cyrano):
+ Vous ne dînez donc pas ?
+
+CYRANO:
+ Moi ?. . .Non.
+ (Le portier se retire.)
+
+LE BRET (à Cyrano):
+ Parce que ?
+
+CYRANO (fièrement):
+ Parce. . .
+ (Changeant de ton, en voyant que le portier est loin):
+ Que je n'ai pas d'argent !. . .
+
+LE BRET (faisant le geste de lancer un sac):
+ Comment ! le sac d'écus ?. . .
+
+CYRANO:
+ Pension paternelle, en un jour, tu vécus !
+
+LE BRET:
+ Pour vivre tout un mois, alors ?. . .
+
+CYRANO:
+ Rien ne me reste.
+
+LE BRET:
+ Jeter ce sac, quelle sottise !
+
+CYRANO:
+ Mais quel geste !. . .
+
+LA DISTRIBUTRICE (toussant derrière son petit comptoir):
+ Hum !. . .
+ (Cyrano et Le Bret se retournent. Elle s'avance intimidée):
+ Monsieur. . .Vous savoir jeûner. . .le cœur me fend. . .
+ (Montrant le buffet):
+ J'ai là tout ce qu'il faut. . .
+ (Avec élan):
+ Prenez !
+
+CYRANO (se découvrant):
+ Ma chère enfant,
+ Encor que mon orgeuil de Gascon m'interdise
+ D'accepter de vos doigts la moindre friandise,
+ J'ai trop peur qu'un refus ne vous soit un chagrin,
+ Et j'accepterai donc. . .
+ (Il va au buffet et choisit):
+ Oh ! peu de chose !--un grain
+ De ce raisin. . .
+ (Elle veut lui donner la grappe, il cueille un grain):
+ Un seul !. . .ce verre d'eau. . .
+ (Elle veut y verser du vin, il l'arrête):
+ limpide !
+ --Et la moitié d'un macaron !
+ (Il rend l'autre moitié.)
+
+LE BRET:
+ Mais c'est stupide !
+
+LA DISTRIBUTRICE:
+ Oh ! quelque chose encor !
+
+CYRANO:
+ Oui. La main à baiser.
+ (Il baise, comme la main d'une princesse, la main qu'elle lui tend.)
+
+LA DISTRIBUTRICE:
+ Merci, monsieur.
+ (Révérence):
+ Bonsoir.
+ (Elle sort.)
+
+
+
+Scène 1.V.
+
+Cyrano, Le Bret, puis le portier.
+
+
+CYRANO (à Le Bret):
+ Je t'écoute causer.
+ (Il s'installe devant le buffet et rangeant devant lui le macaron):
+ Dîner !. . .
+ (. . .le verre d'eau):
+ Boisson !. . .
+ (. . .le grain de raisin):
+ Dessert !. . .
+ (Il s'assied):
+ Là, je me mets à table !
+ --Ah !. . .j'avais une faim, mon cher, épouvantable !
+ (Mangeant):
+ --Tu disais ?
+
+LE BRET:
+ Que ces fats aux grands airs belliqueux
+ Te fausseront l'esprit si tu n'écoutes qu'eux !. . .
+ Va consulter des gens de bon sens, et t'informe
+ De l'effet qu'a produit ton algarade.
+
+CYRANO (achevant son macaron):
+ Énorme.
+
+LE BRET:
+ Le Cardinal. . .
+
+CYRANO (s'épanouissant):
+ Il était là, le Cardinal ?
+
+LE BRET:
+ A dû trouver cela. . .
+
+CYRANO:
+ Mais très original.
+
+LE BRET:
+ Pourtant. . .
+
+CYRANO:
+ C'est un auteur. Il ne peut lui déplaire
+ Que l'on vienne troubler la pièce d'un confrère.
+
+LE BRET:
+ Tu te mets sur les bras, vraiment, trop d'ennemis !
+
+CYRANO (attaquant son grain de raisin):
+ Combien puis-je, à peu près, ce soir, m'en être mis ?
+
+LE BRET:
+ Quarante-huit. Sans compter les femmes.
+
+CYRANO:
+ Voyons, compte !
+
+LE BRET:
+ Montfleury, le bourgeois, de Guiche, le vicomte,
+ Baro, l'Académie. . .
+
+CYRANO:
+ Assez ! tu me ravis !
+
+LE BRET:
+ Mais où te mènera la façon dont tu vis ?
+ Quel système est le tien ?
+
+CYRANO:
+ J'errais dans un méandre;
+ J'avais trop de partis, trop compliqués, à prendre;
+ J'ai pris. . .
+
+LE BRET:
+ Lequel ?
+
+CYRANO:
+ Mais le plus simple, de beaucoup.
+ J'ai décidé d'être admirable, en tout, pour tout !
+
+LE BRET (haussant les épaules):
+ Soit !--Mais enfin, à moi, le motif de ta haine
+ Pour Montfleury, le vrai, dis-le-moi !
+
+CYRANO (se levant):
+ Ce Silène,
+ Si ventru que son doigt n'atteint pas son nombril,
+ Pour les femmes encor se croit un doux péril,
+ Et leur fait, cependant qu'en jouant il bredouille,
+ Des yeux de carpe avec ses gros yeux de grenouille !. . .
+ Et je le hais depuis qu'il se permit, un soir,
+ De poser son regard, sur celle. . .Oh ! j'ai cru voir
+ Glisser sur une fleur une longue limace !
+
+LE BRET (stupéfait):
+ Hein ? Comment ? Serait-il possible ?. . .
+
+CYRANO (avec un rire amer):
+ Que j'aimasse ?. . .
+ (Changeant de ton et gravement):
+ J'aime.
+
+LE BRET:
+ Et peut-on savoir ? tu ne m'as jamais dit ?. . .
+
+CYRANO:
+ Qui j'aime ?. . .Réfléchis, voyons. Il m'interdit
+ Le rêve d'être aimé même par une laide,
+ Ce nez qui d'un quart d'heure en tous lieux me précède;
+ Alors, moi, j'aime qui ?. . .Mais cela va de soi !
+ J'aime--mais c'est forcé !--la plus belle qui soit !
+
+LE BRET:
+ La plus belle ?. . .
+
+CYRANO:
+ Tout simplement, qui soit au monde !
+ La plus brillante, la plus fine,
+ (Avec accablement):
+ la plus blonde !
+
+LE BRET:
+ Eh ! mon Dieu, quelle est donc cette femme ?. . .
+
+CYRANO:
+ Un danger
+ Mortel sans le vouloir, exquis sans y songer,
+ Un piège de nature, une rose muscade
+ Dans laquelle l'amour se tient en embuscade !
+ Qui connaît son sourire a connu le parfait.
+ Elle fait de la grâce avec rien, elle fait
+ Tenir tout le divin dans un geste quelconque,
+ Et tu ne saurais pas, Vénus, monter en conque,
+ Ni toi, Diane, marcher dans les grands bois fleuris,
+ Comme elle monte en chaise et marche dans Paris !. . .
+
+LE BRET:
+ Sapristi ! je comprends. C'est clair !
+
+CYRANO:
+ C'est diaphane.
+
+LE BRET:
+ Magdeleine Robin, ta cousine ?
+
+CYRANO:
+ Oui,--Roxane.
+
+LE BRET:
+ Eh bien, mais c'est au mieux ! Tu l'aimes ? Dis-le-lui !
+ Tu t'es couvert de gloire à ses yeux aujourd'hui !
+
+CYRANO:
+ Regarde-moi, mon cher, et dis quelle espérance
+ Pourrait bien me laisser cette protubérance !
+ Oh ! je ne me fais pas d'illusion !--Parbleu,
+ Oui, quelquefois, je m'attendris, dans le soir bleu;
+ J'entre en quelque jardin où l'heure se parfume;
+ Avec mon pauvre grand diable de nez je hume
+ L'avril,--je suis des yeux, sous un rayon d'argent,
+ Au bras d'un cavalier, quelque femme, en songeant
+ Que pour marcher, à petits pas, dans de la lune,
+ Aussi moi j'aimerais au bras en avoir une,
+ Je m'exalte, j'oublie. . .et j'aperçois soudain
+ L'ombre de mon profil sur le mur du jardin !
+
+LE BRET (ému):
+ Mon ami !. . .
+
+CYRANO:
+ Mon ami, j'ai de mauvaises heures !
+ De me sentir si laid, parfois, tout seul. . .
+
+LE BRET (vivement, lui prenant la main):
+ Tu pleures ?
+
+CYRANO:
+ Ah ! non, cela, jamais ! Non, ce serait trop laid,
+ Si le long de ce nez une larme coulait !
+ Je ne laisserai pas, tant que j'en serai maître,
+ La divine beauté des larmes se commettre
+ Avec tant de laideur grossière !. . .Vois-tu bien,
+ Les larmes, il n'est rien de plus sublime, rien,
+ Et je ne voudrais pas qu'excitant la risée,
+ Une seule, par moi, fût ridiculisée !. . .
+
+LE BRET:
+ Va, ne t'attriste pas ! L'amour n'est que hasard !
+
+CYRANO (secouant la tête):
+ Non ! J'aime Cléopâtre: ai-je l'air d'un César ?
+ J'adore Bérénice: ai-je l'aspect d'un Tite ?
+
+LE BRET:
+ Mais ton courage ! ton esprit !--Cette petite
+ Qui t'offrait là, tantôt, ce modeste repas,
+ Ses yeux, tu l'as bien vu, ne te détestaient pas !
+
+CYRANO (saisi):
+ C'est vrai !
+
+LE BRET:
+ Hé ! bien ! alors ?. . .Mais, Roxane, elle-même,
+ Toute blême a suivi ton duel !
+
+CYRANO:
+ Toute blême ?
+
+LE BRET:
+ Son cœur et son esprit déjà sont étonnés !
+ Ose, et lui parle, afin. . .
+
+CYRANO:
+ Qu'elle me rie au nez ?
+ Non !--C'est la seule chose au monde que je craigne !
+
+LE PORTIER (introduisant quelqu'un à Cyrano):
+ Monsieur, on vous demande. . .
+
+CYRANO (voyant la duègne):
+ Ah ! mon Dieu ! Sa duègne !
+
+
+
+Scène 1.VI.
+
+Cyrano, Le Bret, la duègne.
+
+
+LA DUÈGNE (avec un grand salut):
+ De son vaillant cousin on désire savoir
+ Où l'on peut, en secret, le voir.
+
+CYRANO (bouleversé):
+ Me voir ?
+
+LA DUÈGNE (avec une révérence):
+ Vous voir.
+ --On a des choses à vous dire.
+
+CYRANO:
+ Des ?. . .
+
+LA DUÈGNE (nouvelle révérence):
+ Des choses !
+
+CYRANO (chancelant):
+ Ah, mon Dieu !
+
+LA DUÈGNE:
+ L'on ira, demain, aux primes roses
+ D'aurore,--ouïr la messe à Saint-Roch.
+
+CYRANO (se soutenant sur Le Bret):
+ Ah ! mon Dieu !
+
+LA DUÈGNE:
+ En sortant,--où peut-on entrer, causer un peu ?
+
+CYRANO (affolé):
+ Où ?. . .Je. . .mais. . .Ah ! mon Dieu !. . .
+
+LA DUÈGNE:
+ Dites vite.
+
+CYRANO:
+ Je cherche !. . .
+
+LA DUÈGNE:
+ Où ?
+
+CYRANO:
+ Chez. . .chez. . .Ragueneau. . .le pâtissier. . .
+
+LA DUÈGNE:
+ Il perche ?
+
+CYRANO:
+ Dans la rue--Ah ! mon Dieu, mon Dieu !--Saint-Honoré !
+
+LA DUÈGNE (remontant):
+ On ira. Soyez-y. Sept heures.
+
+CYRANO:
+ J'y serai.
+ (La duègne sort.)
+
+
+
+Scène 1.VII.
+
+Cyrano, Le Bret, puis les comédiens, les comédiennes, Cuigy, Brissaille,
+Lignière, le portier, les violons.)
+
+
+CYRANO (tombant dans les bras de Le Bret):
+ Moi !. . .D'elle !. . .Un rendez-vous !. . .
+
+LE BRET:
+ Eh bien ! tu n'es plus triste ?
+
+CYRANO:
+ Ah ! pour quoi que ce soit, elle sait que j'existe !
+
+LE BRET:
+ Maintenant, tu vas être calme ?
+
+CYRANO (hors de lui):
+ Maintenant. . .
+ Mais je vais être frénétique et fulminant !
+ Il me faut une armée entière a déconfire !
+ J'ai dix cœurs; j'ai vingt bras; il ne peut me suffire
+ De pourfendre des nains. . .
+ (Il crie à tue-tête):
+ Il me faut des géants !
+ (Depuis un moment, sur la scène, au fond, des ombres de comédiens et
+ de comédiennes s'agitent, chuchotent: on commence à répéter. Les
+ violons ont repris leur place.)
+
+UNE VOIX (de la scène):
+ Hé ! pst ! là-bas ! Silence ! on répète céans !
+
+CYRANO (riant):
+ Nous partons !
+ (Il remonte; par la grande porte du fond; entrent Cuigy, Brissaille,
+ plusieurs officiers, qui soutiennent Lignière complètement ivre.)
+
+CUIGY:
+ Cyrano !
+
+CYRANO:
+ Qu'est-ce ?
+
+CUIGY:
+ Une énorme grive
+ Qu'on t'apporte !
+
+CYRANO (le reconnaissant):
+ Lignière !. . .Hé, qu'est-ce qui t'arrive ?
+
+CUIGY:
+ Il te cherche !
+
+BRISSAILLE:
+ Il ne peut rentrer chez lui !
+
+CYRANO:
+ Pourquoi ?
+
+LIGNIÈRE (d'une voix pâteuse, lui montrant un billet tout chiffonné):
+ Ce billet m'avertit. . .cent hommes contre moi. . .
+ A cause de. . .chanson. . .grand danger me menace. . .
+ Porte de Nesle. . .Il faut, pour rentrer, que j'y passe. . .
+ Permets-moi donc d'aller coucher sous. . .sous ton toit !
+
+CYRANO:
+ Cent hommes, m'as-tu dit ? Tu coucheras chez toi !
+
+LIGNIÈRE (épouvanté):
+ Mais. . .
+
+CYRANO (d'une voix terrible, lui montrant la lanterne allumée que le
+ portier balance en écoutant curieusement cette scène):
+ Prends cette lanterne !. . .
+ (Lignière saisit précipitamment la lanterne):
+ Et marche !--Je te jure
+ Que c'est moi qui ferai ce soir ta couverture !. . .
+ (Aux officiers):
+ Vous, suivez à distance, et vous serez témoins !
+
+CUIGY:
+ Mais cent hommes !. . .
+
+CYRANO:
+ Ce soir, il ne m'en faut pas moins !
+ (Les comédiens et les comédiennes, descendus de scène, se sont
+ rapprochés dans leurs divers costumes.)
+
+LE BRET:
+ Mais pourquoi protéger. . .
+
+CYRANO:
+ Voilà Le Bret qui grogne !
+
+LE BRET:
+ Cet ivrogne banal ?. . .
+
+CYRANO (frappant sur l'épaule de Lignière):
+ Parce que cet ivrogne,
+ Ce tonneau de muscat, ce fût de rossoli,
+ Fit quelque chose un jour de tout à fait joli:
+ Au sortir d'une messe ayant, selon le rite,
+ Vu celle qu'il aimait prendre de l'eau bénite,
+ Lui que l'eau fait sauver, courut au bénitier,
+ Se pencha sur sa conque et le but tout entier !. . .
+
+UNE COMÉDIENNE (en costume de soubrette):
+ Tiens, c'est gentil, cela !
+
+CYRANO:
+ N'est-ce pas, la soubrette ?
+
+LA COMÉDIENNE (aux autres):
+ Mais pourquoi sont-ils cent contre un pauvre poète ?
+
+CYRANO:
+ Marchons !
+ (Aux officiers):
+ Et vous, messieurs, en me voyant charger,
+ Ne me secondez pas, quel que soit le danger !
+
+UNE AUTRE COMÉDIENNE (sautant de la scène):
+ Oh ! mais, moi, je vais voir !
+
+CYRANO:
+ Venez !. . .
+
+UNE AUTRE (sautant aussi, à un vieux comédien):
+ Viens-tu, Cassandre ?. . .
+
+CYRANO:
+ Venez tous, le Docteur, Isabelle, Léandre,
+ Tous ! Car vous allez joindre, essaim charmant et fol,
+ La farce italienne à ce drame espagnol,
+ Et, sur son ronflement tintant un bruit fantasque,
+ L'entourer de grelots comme un tambour de basque !. . .
+
+TOUTES LES FEMMES (sautant de joie):
+ Bravo !--Vite, une mante !--Un capuchon !
+
+JODELET:
+ Allons !
+
+CYRANO (aux violons):
+ Vous nous jouerez un air, messieurs les violons !
+ (Les violons se joignent au cortège qui se forme. On s'empare des
+ chandelles allumées de la rampe et on se les distribue. Cela devient
+ une retraite aux flambeaux):
+ Bravo ! des officiers, des femmes en costume,
+ Et, vingt pas en avant. . .
+ (Il se place comme il dit):
+ Moi, tout seul, sous la plume
+ Que la gloire elle-même à ce feutre piqua,
+ Fier comme un Scipion triplement Nasica !. . .
+ --C'est compris ? Défendu de me prêter main-forte !--
+ On y est ?. . .Un, deux, trois ! Portier, ouvre la porte !
+ (Le portier ouvre à deux battants. Un coin du vieux Paris pittoresque
+ et lunaire paraît):
+ Ah !. . .Paris fuit, nocturne et quasi nébuleux;
+ Le clair de lune coule aux pentes des toits bleus;
+ Un cadre se prépare, exquis, pour cette scène;
+ Là-bas, sous des vapeurs en écharpe, la Seine,
+ Comme un mystérieux et magique miroir,
+ Tremble. . .Et vous allez voir ce que vous allez voir !
+
+TOUS:
+ A la porte de Nesle !
+
+CYRANO (debout sur le seuil):
+ A la porte de Nesle !
+ (Se retournant avant de sortir, à la soubrette):
+ Ne demandiez-vous pas pourquoi, mademoiselle,
+ Contre ce seul rimeur cent hommes furent mis ?
+ (Il tire l'épée et, tranquillement):
+ C'est parce qu'on savait qu'il est de mes amis !
+ (Il sort. Le cortège,--Lignière zigzaguant en tête,--puis les
+ comédiennes aux bras des officiers,--puis les comédiens gambadant,--se
+ met en marche dans la nuit au son des violons, et à la lueur falote
+ des chandelles.)
+
+
+Rideau.
+
+
+
+Acte II.
+
+La Rôtisserie Des Poètes.
+
+La boutique de Ragueneau, rôtisseur-pâtissier, vaste ouvroir au coin
+de la rue Saint-Honoré et de la rue de l'Arbre-Sec qu'on aperçoit
+largement au fond, par le vitrage de la porte, grises dans les
+premières lueurs de l'aube.
+
+À gauche, premier plan, comptoir surmonté d'un dais en fer forgé,
+auquel sont accrochés des oies, des canards, des paons blancs. Dans de
+grands vases de faïence de hauts bouquets de fleurs naïves,
+principalement des tournesols jaunes. Du même côté, second plan,
+immense cheminée devant laquelle, entre de monstrueux chenets, dont
+chacun supporte une petite marmite, les rôtis pleurent dans les
+lèchefrites.
+
+À droite, premier plan avec porte. Deuxième plan, un escalier montant
+à une petite salle en soupente, dont on aperçoit l'intérieur par des
+volets ouverts; une table y est dressée, un menu lustre flamand y
+luit: c'est un réduit où l'on va manger et boire. Une galerie de bois,
+faisant suite à l'escalier, semble mener à d'autres petites salles
+analogues.
+
+Au milieu de la rôtisserie, un cercle en fer que l'on peut faire
+descendre avec une corde, et auquel de grosses pièces sont accrochées,
+fait un lustre de gibier.
+
+Les fours, dans l'ombre, sous l'escalier, rougeoient. Des cuivres
+étincellent. Des broches tournent. Des pièces montées pyramident, des
+jambons pendent. C'est le coup de feu matinal. Bousculade de marmitons
+effarés, d'énormes cuisiniers et de minuscules gâte-sauces.
+Foisonnement de bonnets à plume de poulet ou à aile de pintade. On
+apporte, sur des plaques de tôle et des clayons d'osier, des
+quinconces de brioches, des villages de petits-fours.
+
+Des tables sont couvertes de gâteaux et de plats. D'autres, entourées
+de chaises, attendent les mangeurs et les buveurs. Une plus petite,
+dans un coin, disparaît sous les papiers. Ragueneau y est assis au
+lever du rideau; il écrit.
+
+
+
+Scène 2.I.
+
+Ragueneau, pâtissiers, puis Lise; Ragueneau, à la petite table,
+écrivant d'un air inspiré, et comptant sur ses doigts.
+
+
+PREMIER PATISSIER (apportant une pièce montée):
+ Fruits en nougat !
+
+DEUXIÈME PATISSIER (apportant un plat):
+ Flan !
+
+TROISIÈME PATISSIER (apportant un rôti paré de plumes):
+ Paon !
+
+QUATRIÈME PATISSIER (apportant une plaque de gâteaux):
+ Roinsoles !
+
+CINQUIÈME PATISSIER (apportant une sorte de terrine):
+ Bœuf en daube !
+
+RAGUENEAU (cessant d'écrire et levant la tête):
+ Sur les cuivres, déjà, glisse l'argent de l'aube !
+ Étouffe en toi le dieu qui chante, Ragueneau !
+ L'heure du luth viendra,--c'est l'heure du fourneau !
+ (Il se lève. A un cuisinier):
+ Vous, veuillez m'allonger cette sauce, elle est courte !
+
+LE CUISINIER:
+ De combien ?
+
+RAGUENEAU:
+ De trois pieds.
+ (Il passe.)
+
+LE CUISINIER:
+ Hein ?
+
+PREMIER PATISSIER:
+ La tarte !
+
+DEUXIÈME PATISSIER:
+ La tourte !
+
+RAGUENEAU (devant la cheminée):
+ Ma Muse, éloigne-toi, pour que tes yeux charmants
+ N'aillent pas se rougir au feu de ces sarments !
+ (A un pâtissier, lui montrant des pains):
+ Vous avez mal placé la fente de ces miches:
+ Au milieu la césure,--entre les hémistiches !
+ (A un autre, lui montrant un pâté inachevé):
+ A ce palais de croûte, il faut, vous, mettre un toit. . .
+ (A un jeune apprenti, qui, assis par terre, embroche des volailles):
+ Et toi, sur cette broche interminable, toi,
+ Le modeste poulet et la dinde superbe,
+ Alterne-les, mon fils, comme le vieux Malherbe
+ Alternait les grands vers avec les plus petits,
+ Et fais tourner au feu des strophes de rôtis !
+
+UN AUTRE APPRENTI (s'avançant avec un plateau recouvert d'une assiette):
+ Maître, en pensant à vous, dans le four, j'ai fait cuire
+ Ceci, qui vous plaira, je l'espère.
+ (Il découvre le plateau, on voit une grande lyre de pâtisserie.)
+
+RAGUENEAU (ébloui):
+ Une lyre !
+
+L'APPRENTI:
+ En pâte de brioche.
+
+RAGUENEAU (ému):
+ Avec des fruits confits !
+ L'APPRENTI:
+ Et les cordes, voyez, en sucre je les fis.
+
+RAGUENEAU (lui donnant de l'argent):
+ Va boire à ma santé !
+ (Apercevant Lise qui entre):
+ Chut ! ma femme ! Circule,
+ Et cache cet argent !
+ (A Lise, lui montrant la lyre d'un air gêné):
+ C'est beau ?
+
+LISE:
+ C'est ridicule !
+ (Elle pose sur le comptoir une pile de sacs en papier.)
+
+RAGUENEAU:
+ Des sacs ?. . .Bon. Merci.
+ (Il les regarde):
+ Ciel ! Mes livres vénérés !
+ Les vers de mes amis ! déchirés ! démembrés !
+ Pour en faire des sacs à mettre des croquantes. . .
+ Ah ! vous renouvelez Orphée et les bacchantes !
+
+LISE (sèchement):
+ Et n'ai-je pas le droit d'utiliser vraiment
+ Ce que laissent ici, pour unique paiement,
+ Vos méchants écriveurs de lignes inégales !
+
+RAGUENEAU:
+ Fourmi !. . .n'insulte pas ces divines cigales !
+
+LISE:
+ Avant de fréquenter ces gens-là, mon ami,
+ Vous ne m'appeliez pas bacchante,--ni fourmi !
+
+RAGUENEAU:
+ Avec des vers, faire cela !
+
+LISE:
+ Pas autre chose.
+
+RAGUENEAU:
+ Que faites-vous, alors, madame, avec la prose ?
+
+
+
+Scène 2.II.
+
+Les mêmes, deux enfants, qui viennent d'entrer dans la pâtisserie.
+
+
+RAGUENEAU:
+ Vous désirez, petits ?
+
+PREMIER ENFANT:
+ Trois pâtés.
+
+RAGUENEAU (les servant):
+ Là, bien roux. . .
+ Et bien chauds.
+
+DEUXIÈME ENFANT:
+ S'il vous plaît, enveloppez-les-nous ?
+
+RAGUENEAU (saisi, à part):
+ Hélas ! un de mes sacs !
+ (Aux enfants):
+ Que je les enveloppe ?. . .
+ (Il prend un sac et au moment d'y mettre les pâtés, il lit):
+ Tel Ulysse, le jour qu'il quitta Pénélope. . .
+ Pas celui-ci !. . .
+ (Il le met de côté et en prend un autre. Au moment d'y mettre les
+ pâtés, il lit):
+ Le blond Phœbus. . . Pas celui-là !
+ (Même jeu.)
+
+LISE (impatientée):
+ Eh bien ! qu'attendez-vous ?
+
+RAGUENEAU:
+ Voilà, voilà, voilà !
+ (Il en prend un troisième et se résigne):
+ Le sonnet à Philis !. . .mais c'est dur tout de même !
+
+LISE:
+ C'est heureux qu'il se soit décidé !
+ (Haussant les épaules):
+ Nicodème !
+ (Elle monte sur une chaise et se met à ranger des plats sur une crédence.)
+
+RAGUENEAU (profitant de ce qu'elle tourne le dos, rappelle les enfants
+ déjà à la porte):
+ Pst !. . .Petits !. . .Rendez-moi le sonnet à Philis,
+ Au lieu de trois pâtés je vous en donne six.
+ (Les enfants lui rendent le sac, prennent vivement les gâteaux et
+ sortent. Ragueneau, défripant le papier, se met à lire en déclamant):
+ Philis !. . . Sur ce doux nom, une tache de beurre !. . .
+ Philis !. . .
+ (CYRANO entre brusquement.)
+
+
+
+Scène 2.III.
+
+Ragueneau, Lise, Cyrano, puis le mousquetaire.
+
+
+CYRANO:
+ Quelle heure est-il ?
+
+RAGUENEAU (le saluant avec empressement):
+ Six heures.
+
+CYRANO (avec émotion):
+ Dans une heure !
+ (Il va et vient dans la boutique.)
+
+RAGUENEAU (le suivant):
+ Bravo ! J'ai vu. . .
+
+CYRANO:
+ Quoi donc !
+
+RAGUENEAU:
+ Votre combat !. . .
+
+CYRANO:
+ Lequel ?
+
+RAGUENEAU:
+ Celui de l'hôtel de Bourgogne !
+
+CYRANO (avec dédain):
+ Ah !. . .Le duel !
+
+RAGUENEAU (admiratif):
+ Oui, le duel en vers !. . .
+
+LISE:
+ Il en a plein la bouche !
+
+CYRANO:
+ Allons ! tant mieux !
+
+RAGUENEAU (se fendant avec une broche qu'il a saisi):
+ A la fin de l'envoi, je touche !. . .
+ A la fin de l'envoi, je touche !. . .Que c'est beau !
+ (Avec un enthousiasme croissant):
+ A la fin de l'envoi. . .
+
+CYRANO:
+ Quelle heure, Ragueneau ?
+
+RAGUENEAU (restant fendu pour regarder l'horloge):
+ Six heures cinq !. . .. . .je touche !
+ (Il se relève):
+ . . .Oh ! faire une ballade !
+
+LISE (à Cyrano, qui en passant devant son comptoir lui a serré
+ distraitement la main):
+ Qu'avez-vous à la main ?
+
+CYRANO:
+ Rien. Une estafilade.
+
+RAGUENEAU:
+ Courûtes-vous quelque péril ?
+
+CYRANO:
+ Aucun péril.
+
+LISE (le menaçant du doigt):
+ Je crois que vous mentez !
+
+CYRANO:
+ Mon nez remuerait-il ?
+ Il faudrait que ce fût pour un mensonge énorme !
+ (Changeant de ton):
+ J'attends ici quelqu'un. Si ce n'est pas sous l'orme,
+ Vous nous laisserez seuls.
+
+RAGUENEAU:
+ C'est que je ne peux pas;
+ Mes rimeurs vont venir. . .
+
+LISE (ironique):
+ Pour leur premier repas.
+
+CYRANO:
+ Tu les éloigneras quand je te ferai signe. . .
+ L'heure ?
+
+RAGUENEAU:
+ Six heures dix.
+
+CYRANO (s'asseyant nerveusement à la table de Ragueneau et prenant du
+ papier):
+ Une plume ?. . .
+
+RAGUENEAU (lui offrant celle qu'il a à son oreille):
+ De cygne.
+
+UN MOUSQUETAIRE (superbement moustachu, entre et d'une voix de stentor):
+ Salut !
+ (Lise remonte vivement vers lui.)
+
+CYRANO (se retournant):
+ Qu'est-ce ?
+
+RAGUENEAU:
+ Un ami de ma femme. Un guerrier
+ Terrible,--à ce qu'il dit !. . .
+
+CYRANO (reprenant la plume et éloignant du geste Ragueneau):
+ Chut !. . .
+ Écrire,--plier,--
+ (A lui-même):
+ Lui donner,--me sauver. . .
+ (Jetant la plume):
+ Lâche !. . .Mais que je meure,
+ Si j'ose lui parler, lui dire un seul mot. . .
+ (A Ragueneau):
+ L'heure ?
+
+RAGUENEAU:
+ Six et quart !. . .
+
+CYRANO (frappant sa poitrine):
+ --un seul mot de tous ceux que j'ai là !
+ Tandis qu'en écrivant. . .
+ (Il reprend la plume):
+ Eh bien ! écrivons-la,
+ Cette lettre d'amour qu'en moi-même j'ai faite
+ Et refaite cent fois, de sorte qu'elle est prête,
+ Et que mettant mon âme à côté du papier,
+ Je n'ai tout simplement qu'à la recopier.
+ (Il écrit.--Derrière le vitrage de la porte on voit s'agiter des
+ silhouettes maigres et hésitantes.)
+
+
+
+Scène 2.IV.
+
+Ragueneau, Lise, le mousquetaire, Cyrano, à la petite table, écrivant,
+les poètes, vêtus de noir, les bas tombants, couverts de boue.
+
+
+LISE (entrant, à Ragueneau):
+ Les voici vos crottés !
+
+PREMIER POÈTE (entrant, à Ragueneau):
+ Confrère !. . .
+
+DEUXIÈME POÈTE (de même, lui secouant les mains):
+ Cher confrère !
+
+TROISIÈME POÈTE:
+ Aigle des pâtissiers !
+ (Il renifle):
+ Ça sent bon dans votre aire,
+
+QUATRIÈME POÈTE:
+ O Phœbus-Rôtisseur !
+
+CINQUIÈME POÈTE:
+ Apollon maître-queux !. . .
+
+RAGUENEAU (entouré, embrassé, secoué):
+ Comme on est tout de suite à son aise avec eux !. . .
+
+PREMIER POÈTE:
+ Nous fûmes retardés par la foule attroupée
+ A la porte de Nesle !. . .
+
+DEUXIÈME POÈTE:
+ Ouverts à coups d'épée,
+ Huit malandrins sanglants illustraient les pavés !
+
+CYRANO (levant une seconde la tête):
+ Huit ?. . .Tiens, je croyais sept.
+ (Il reprend sa lettre.)
+
+RAGUENEAU (à Cyrano):
+ Est-ce que vous savez
+ Le héros du combat ?
+
+CYRANO (négligemment):
+ Moi ?. . .Non !
+
+LISE (au mousquetaire):
+ Et vous ?
+
+LE MOUSQUETAIRE (se frisant la moustache):
+ Peut-être !
+
+CYRANO (écrivant, à part,--on l'entend murmurer de temps en temps):
+ Je vous aime. . .
+
+PREMIER POÈTE:
+ Un seul homme, assurait-on, sut mettre
+ Toute une bande en fuite !. . .
+
+DEUXIÈME POÈTE:
+ Oh ! c'etait curieux !
+ Des piques, des bâtons jonchaient le sol !. . .
+
+CYRANO (écrivant):
+ . . .vos yeux. . .
+
+TROISIÈME POÈTE:
+ On trouvait des chapeaux jusqu'au quai des Orfèvres !
+
+PREMIER POÈTE:
+ Sapristi ! ce dut être un féroce. . .
+
+CYRANO (même jeu):
+ . . .vos lèvres. . .
+
+PREMIER POÈTE:
+ Un terrible géant, l'auteur de ces exploits !
+
+CYRANO (même jeu):
+ . . .Et je m'évanouis de peur quand je vous vois.
+
+DEUXIÈME POÈTE (happant un gâteau):
+ Qu'as-tu rimé de neuf, Ragueneau ?
+
+CYRANO (même jeu):
+ . . .qui vous aime. . .
+ (Il s'arrête au moment de signer, et se lève, mettant sa lettre dans
+ son pourpoint):
+ Pas besoin de signer. Je la donne moi-même.
+
+RAGUENEAU (au deuxième poète):
+ J'ai mis une recette en vers.
+
+TROISIÈME POÈTE (s'installant près d'un plateau de choux à la crème):
+ Oyons ces vers !
+
+QUATRIÈME POÈTE (regardant une brioche qu'il a prise):
+ Cette brioche a mis son bonnet de travers.
+ (Il la décoiffe d'un coup de dent.)
+
+PREMIER POÈTE:
+ Ce pain d'épice suit le rimeur famélique,
+ De ses yeux en amande aux sourcils d'angélique !
+ (Il happe le morceau de pain d'épice.)
+
+DEUXIÈME POÈTE:
+ Nous écoutons.
+
+TROISIÈME POÈTE (serrant légèrement un chou entre ses doigts):
+ Ce chou bave sa crème. Il rit.
+
+DEUXIÈME POÈTE (mordant à même la grande lyre de pâtisserie):
+ Pour la première fois la Lyre me nourrit !
+
+RAGUENEAU (qui s'est préparé à réciter, qui a toussé, assuré son bonnet,
+ pris une pose):
+ Une recette en vers. . .
+
+DEUXIÈME POÈTE (au premier, lui donnant un coup de coude):
+ Tu déjeunes ?
+
+PREMIER POÈTE (au deuxième):
+ Tu dînes !
+
+RAGUENEAU:
+ Comment on fait les tartelettes amandines.
+ Battez, pour qu'ils soient mousseux,
+ Quelques œufs;
+ Incorporez à leur mousse
+ Un jus de cédrat choisi;
+ Versez-y
+ Un bon lait d'amande douce;
+ Mettez de la pâte à flan
+ Dans le flanc
+ De moules à tartelette;
+ D'un doigt preste, abricotez
+ Les côtés;
+ Versez goutte à gouttelette
+ Votre mousse en ces puits, puis
+ Que ces puits
+ Passent au four, et, blondines,
+ Sortant en gais troupelets,
+ Ce sont les
+ Tartelettes amandines !
+
+LES POÈTES (la bouche pleine):
+ Exquis ! Délicieux !
+
+UN POÈTE (s'étouffant):
+ Homph !
+ (Ils remontent vers le fond, en mangeant.)
+
+CYRANO (qui a observé s'avance vers Ragueneau):
+ Bercés par ta voix,
+ Ne vois-tu pas comme ils s'empiffrent ?
+
+RAGUENEAU (plus bas, avec un sourire):
+ Je le vois. . .
+ Sans regarder, de peur que cela ne les trouble;
+ Et dire ainsi mes vers me donne un plaisir double,
+ Puisque je satisfais un doux faible que j'ai
+ Tout en laissant manger ceux qui n'ont pas mangé !
+
+CYRANO (lui frappant sur l'épaule):
+ Toi, tu me plais !. . .
+ (Ragueneau va rejoindre ses amis. Cyrano le suit des yeux, puis, un
+ peu brusquement):
+ Hé là, Lise ?
+ (Lise, en conversation tendre avec le mousquetaire, tressaille et
+ descend vers Cyrano):
+ Ce capitaine. . .
+ Vous assiège ?
+
+LISE (offensée):
+ Oh ! mes yeux, d'une œillade hautaine,
+ Savent vaincre quiconque attaque mes vertus.
+
+CYRANO:
+ Euh ! pour des yeux vainqueurs, je les trouve battus.
+
+LISE (suffoquée):
+ Mais. . .
+
+CYRANO (nettement):
+ Ragueneau me plaît. C'est pourquoi, dame Lise,
+ Je défends que quelqu'un le ridicoculise.
+
+LISE:
+ Mais. . .
+
+CYRANO (qui a élevé la voix assez pour être entendu du galant):
+ A bon entendeur. . .
+ (Il salue le mousquetaire, et va se mettre en observation, à la porte
+ du fond, après avoir regardé l'horloge.)
+
+LISE (au mousquetaire qui a simplement rendu son salut à Cyrano):
+ Vraiment, vous m'étonnez !. . .
+ Répondez. . .sur son nez. . .
+
+LE MOUSQUETAIRE:
+ Sur son nez. . .sur son nez. . .
+ (Il s'éloigne vivement, Lise le suit.)
+
+CYRANO (de la porte du fond, faisant signe à Ragueneau d'emmener les
+ poètes):
+ Pst !. . .
+
+RAGUENEAU (montrant aux poètes la porte de droite):
+ Nous serons bien mieux par là. . .
+
+CYRANO (s'impatientant):
+ Pst ! pst !. . .
+
+RAGUENEAU (les entraînant):
+ Pour lire
+ Des vers. . .
+
+PREMIER POÈTE (désespéré, la bouche pleine):
+ Mais les gâteaux !. . .
+
+DEUXIÈME POÈTE:
+ Emportons-les !
+ (Ils sortent tous derrière Ragueneau, processionellement, et après
+ avoir fait une râfle de plateaux.)
+
+
+
+Scène 2.V.
+
+Cyrano, Roxane, la duègne.
+
+
+CYRANO:
+ Je tire
+ Ma lettre si je sens seulement qu'il y a
+ Le moindre espoir !. . .
+ (Roxane, masquée, suivie de la duègne, paraît derrière le vitrage. Il
+ ouvre vivement la porte):
+ Entrez !. . .
+ (Marchant sur la duègne):
+ Vous, deux mots, duègna !
+
+LA DUÈGNE:
+ Quatre.
+
+CYRANO:
+ Êtes-vous gourmande ?
+
+LA DUÈGNE:
+ A m'en rendre malade.
+
+CYRANO (prenant vivement des sacs de papier sur le comptoir):
+ Bon. Voici deux sonnets de monsieur Benserade. . .
+
+LA DUÈGNE (piteuse):
+ Heu !. . .
+
+CYRANO:
+ . . .que je vous remplis de darioles.
+
+LA DUÈGNE (changeant de figure):
+ Hou !
+
+CYRANO:
+ Aimez-vous le gâteau qu'on nomme petit chou ?
+
+LA DUÈGNE (avec dignité):
+ Monsieur, j'en fais état, lorsqu'il est à la crème.
+
+CYRANO:
+ J'en plonge six pour vous dans le sein d'un poème
+ De Saint-Amant ! Et dans ces vers de Chapelain
+ Je dépose un fragment, moins lourd, de poupelin.
+ --Ah ! Vous aimez les gâteaux frais ?
+
+LA DUÈGNE:
+ J'en suis férue !
+
+CYRANO (lui chargeant les bras de sacs remplis):
+ Veuillez aller manger tous ceux-ci dans la rue.
+
+LA DUÈGNE:
+ Mais. . .
+
+CYRANO (la poussant dehors):
+ Et ne revenez qu'après avoir fini !
+ (Il referme la porte, redescend vers Roxane, et s'arrête, découvert,
+ à une distance respectueuse.)
+
+
+Scène 2.VI.
+
+Cyrano, Roxane, la duègne, un instant.
+
+
+CYRANO:
+ Que l'instant entre tous les instants soit béni,
+ Où, cessant d'oublier qu'humblement je respire
+ Vous venez jusqu'ici pour me dire. . .me dire ?. . .
+
+ROXANE (qui s'est démasquée):
+ Mais tout d'abord merci, car ce drôle, ce fat
+ Qu'au brave jeu d'épée, hier, vous avez fait mat,
+ C'est lui qu'un grand seigneur. . .épris de moi. . .
+
+CYRANO:
+ De Guiche ?
+
+ROXANE (baissant les yeux):
+ Cherchait à m'imposer . . .comme mari. . .
+
+CYRANO:
+ Postiche ?
+ (Saluant):
+ Je me suis donc battu, madame, et c'est tant mieux,
+ Non pour mon vilain nez, mais bien pour vos beaux yeux.
+
+ROXANE:
+ Puis. . .je voulais. . .Mais pour l'aveu que je viens faire,
+ Il faut que je revoie en vous le. . .presque frère,
+ Avec qui je jouais, dans le parc--près du lac !. . .
+
+CYRANO:
+ Oui. . .vous veniez tous les étés à Bergerac !
+
+ROXANE:
+ Les roseaux fournissaient le bois pour vos épées ?. . .
+
+CYRANO:
+ Et les maïs, les cheveux blonds pour vos poupées !
+
+ROXANE:
+ C'était le temps des jeux. . .
+
+CYRANO:
+ Des mûrons aigrelets. . .
+
+ROXANE:
+ Le temps où vous faisiez tout ce que je voulais !. . .
+
+CYRANO:
+ Roxane, en jupons courts, s'appelait Madeleine. . .
+
+ROXANE:
+ J'étais jolie, alors ?
+
+CYRANO:
+ Vous n'étiez pas vilaine.
+
+ROXANE:
+ Parfois, la main en sang de quelque grimpement,
+ Vous accouriez !--Alors, jouant à la maman,
+ Je disais d'une voix qui tâchait d'être dure:
+ (Elle lui prend la main):
+ 'Qu'est-ce que c'est encor que cette égratignure ?'
+ (Elle s'arrête stupéfaite):
+ Oh ! C'est trop fort ! Et celle-ci !
+ (Cyrano veut retirer sa main):
+ Non ! Montrez-la !
+ Hein ? à votre âge, encor !--Où t'es-tu fait cela ?
+
+CYRANO:
+ En jouant, du côté de la porte de Nesle.
+
+ROXANE (s'asseyant à une table, et trempant son mouchoir dans un verre
+ d'eau):
+ Donnez !
+
+CYRANO (s'asseyant aussi):
+ Si gentiment ! Si gaiement maternelle !
+
+ROXANE:
+ Et, dites-moi,--pendant que j'ôte un peu le sang,--
+ Ils étaient contre vous ?
+
+CYRANO:
+ Oh ! pas tout à fait cent.
+
+ROXANE:
+ Racontez !
+
+CYRANO:
+ Non. Laissez. Mais vous, dites la chose
+ Que vous n'osiez tantôt me dire. . .
+
+ROXANE (sans quitter sa main):
+ A présent, j'ose,
+ Car le passé m'encouragea de son parfum !
+ Oui, j'ose maintenant. Voilà. J'aime quelqu'un.
+
+CYRANO:
+ Ah !. . .
+
+ROXANE:
+ Qui ne le sait pas d'ailleurs.
+
+CYRANO:
+ Ah !. . .
+
+ROXANE:
+ Pas encore.
+
+CYRANO:
+ Ah !. . .
+
+ROXANE:
+ Mais qui va bientôt le savoir, s'il l'ignore.
+
+CYRANO:
+ Ah !. . .
+
+ROXANE:
+ Un pauvre garçon qui jusqu'ici m'aima
+ Timidement, de loin, sans oser le dire. . .
+
+CYRANO:
+ Ah !. . .
+
+ROXANE:
+ Laissez-moi votre main, voyons, elle a la fièvre.--
+ Mais moi, j'ai vu trembler les aveux sur sa lèvre.
+
+CYRANO:
+ Ah !. . .
+
+ROXANE (achevant de lui faire un petit bandage avec son mouchoir):
+ Et figurez-vous, tenez, que, justement
+ Oui, mon cousin, il sert dans votre régiment !
+
+CYRANO:
+ Ah !. . .
+
+ROXANE (riant):
+ Puisqu'il est cadet dans votre compagnie !
+
+CYRANO:
+ Ah !. . .
+
+ROXANE:
+ Il a sur son front de l'esprit, du génie,
+ Il est fier, noble, jeune, intrépide, beau. . .
+
+CYRANO (se levant tout pâle):
+ Beau !
+
+ROXANE:
+ Quoi ? Qu'avez-vous ?
+
+CYRANO:
+ Moi, rien. . .C'est. . .c'est. . .
+ (Il montre sa main, avec un sourire):
+ C'est ce bobo.
+
+ROXANE:
+ Enfin, je l'aime. Il faut d'ailleurs que je vous die
+ Que je ne l'ai jamais vu qu'à la Comédie. . .
+
+CYRANO:
+ Vous ne vous êtes donc pas parlé ?
+
+ROXANE:
+ Nos yeux seuls.
+
+CYRANO:
+ Mais comment savez-vous, alors ?
+
+ROXANE:
+ Sous les tilleuls
+ De la place Royale, on cause. . .Des bavardes
+ M'ont renseignée. . .
+
+CYRANO:
+ Il est cadet ?
+
+ROXANE:
+ Cadet aux gardes.
+
+CYRANO:
+ Son nom ?
+
+ROXANE:
+ Baron Christian de Neuvillette.
+
+CYRANO:
+ Hein ?. . .
+ Il n'est pas aux cadets.
+
+ROXANE:
+ Si, depuis ce matin:
+ Capitaine Carbon de Castel-Jaloux.
+
+CYRANO:
+ Vite,
+ Vite, on lance son cœur !. . .Mais, ma pauvre petite. . .
+
+LA DUÈGNE (ouvrant la porte du fond):
+ J'ai fini les gâteaux, monsieur de Bergerac !
+
+CYRANO:
+ Eh bien ! lisez les vers imprimés sur le sac !
+ (La duègne disparaît):
+ . . .Ma pauvre enfant, vous qui n'aimez que beau langage,
+ Bel esprit,--si c'était un profane, un sauvage.
+
+ROXANE:
+ Non, il a les cheveux d'un héros de d'Urfe !
+
+CYRANO:
+ S'il était aussi maldisant que bien coiffé !
+
+ROXANE:
+ Non, tous les mots qu'il dit sont fins, je le devine !
+
+CYRANO:
+ Oui, tous les mots sont fins quand la moustache est fine.
+ --Mais si c'était un sot !. . .
+
+ROXANE (frappant du pied):
+ Eh bien ! j'en mourrais, là !
+
+CYRANO (après un temps):
+ Vous m'avez fait venir pour me dire cela ?
+ Je n'en sens pas très bien l'utilité, madame.
+
+ROXANE:
+ Ah, c'est que quelqu'un hier m'a mis la mort dans l'âme,
+ Et me disant que tous, vous êtes tous Gascons
+ Dans votre compagnie. . .
+
+CYRANO:
+ Et que nous provoquons
+ Tous les blancs-becs qui, par faveur, se font admettre
+ Parmis les purs Gascons que nous sommes, sans l'être ?
+ C'est ce qu'on vous a dit ?
+
+ROXANE:
+ Et vous pensez si j'ai
+ Tremblé pour lui !
+
+CYRANO (entre ses dents):
+ Non sans raison !
+
+ROXANE:
+ Mais j'ai songé
+ Lorsque invincible et grand, hier, vous nous apparûtes,
+ Châtiant ce coquin, tenant tête à ces brutes,--
+ J'ai songé: s'il voulait, lui que tous ils craindront. . .
+
+CYRANO:
+ C'est bien, je défendrai votre petit baron.
+
+ROXANE:
+ Oh ! n'est-ce pas que vous allez me le défendre ?
+ J'ai toujours eu pour vous une amitié si tendre.
+
+CYRANO:
+ Oui, oui.
+
+ROXANE:
+ Vous serez son ami ?
+
+CYRANO:
+ Je le serai.
+
+ROXANE:
+ Et jamais il n'aura de duel ?
+
+CYRANO:
+ C'est juré.
+
+ROXANE:
+ Oh ! je vous aime bien. Il faut que je m'en aille.
+ (Elle remet vivement son masque, une dentelle sur son front, et,
+ distraitement):
+ Mais vous ne m'avez pas raconté la bataille
+ De cette nuit. Vraiment ce dut être inouï !. . .
+ --Dites-lui qu'il m'écrive.
+ (Elle lui envoie un petit baiser de la main):
+ Oh ! je vous aime !
+
+CYRANO:
+ Oui, oui.
+
+ROXANE:
+ Cent hommes contre vous ? Allons, adieu.--Nous sommes
+ De grands amis !
+
+CYRANO:
+ Oui, oui.
+
+ROXANE:
+ Qu'il m'écrive !--Cent hommes !--
+ Vous me direz plus tard. Maintenant, je ne puis.
+ Cent hommes ! Quel courage !
+
+CYRANO (la saluant):
+ Oh ! j'ai fait mieux depuis.
+ (Elle sort. Cyrano reste immobile, les yeux à terre. Un silence. La
+ porte de droite s'ouvre. Ragueneau passe sa tête.)
+
+
+
+Scène 2.VII.
+
+Cyrano, Ragueneau, les poètes, Carbon de Castel-Jaloux, les cadets, la
+foule, etc., puis De Guiche.
+
+
+RAGUENEAU:
+ Peut-on rentrer ?
+
+CYRANO (sans bouger):
+ Oui. . .
+ (Ragueneau fait signe et ses amis rentrent. En même temps, à la porte
+ du fond paraît Carbon de Castel-Jaloux, costume de capitaine aux
+ gardes, qui fait de grands gestes en apercevant Cyrano.)
+
+CARBON DE CASTEL-JALOUX:
+ Le voilà !
+
+CYRANO (levant la tête):
+ Mon capitaine !. . .
+
+CARBON (exultant):
+ Notre héros ! Nous savons tout ! Une trentaine
+ De mes cadets sont là !. . .
+
+CYRANO (reculant):
+ Mais. . .
+
+CARBON (voulant l'entraîner):
+ Viens ! on veut te voir !
+
+CYRANO:
+ Non !
+
+CARBON:
+ Il boivent en face, à la Croix du Trahoir.
+
+CYRANO:
+ Je. . .
+
+CARBON (remontant à la porte, et criant à la cantonade, d'une voix de
+ tonnerre):
+ Le héros refuse. Il est d'humeur bourrue !
+
+UNE VOIX (au dehors):
+ Ah ! Sandious !
+ (Tumulte au dehors, bruit d'épées et de bottes qui se rapprochent.)
+
+CARBON (se frottant les mains):
+ Les voici qui traversent la rue !
+
+LES CADETS (entrant dans la rôtisserie):
+ Mille dious !--Capdedious !--Mordious !--Pocapdedious !
+
+RAGUENEAU (reculant épouvanté):
+ Messieurs, vous êtes donc tous de Gascogne !
+
+LES CADETS:
+ Tous !
+
+UN CADET (à Cyrano):
+ Bravo !
+
+CYRANO:
+ Baron !
+
+UN AUTRE (lui secouant les mains):
+ Vivat !
+
+CYRANO:
+ Baron !
+
+TROISIÈME CADET:
+ Que je t'embrasse !
+
+CYRANO:
+ Baron !. . .
+
+PLUSIEURS GASCONS:
+ Embrassons-le !
+
+CYRANO (ne sachant auquel répondre):
+ Baron !. . .baron !. . .de grâce. . .
+
+RAGUENEAU:
+ Vous êtes tous barons, messieurs ?
+
+LES CADETS:
+ Tous ?
+
+RAGUENEAU:
+ Le sont-ils ?. . .
+
+PREMIER CADET:
+ On ferait une tour rien qu'avec nos tortils !
+
+LE BRET (entrant, et courant à Cyrano):
+ On te cherche ! Une foule en délire conduite
+ Par ceux qui cette nuit marchèrent à ta suite. . .
+
+CYRANO (épouvanté):
+ Tu ne leur as pas dit où je me trouve ?. . .
+
+LE BRET (se frottant les mains):
+ Si !
+
+UN BOURGEOIS (entrant suivi d'un groupe):
+ Monsieur, tout le Marais se fait porter ici !
+ (Au dehors la rue s'est remplie de monde. Des chaises à porteurs, des
+ carrosses s'arrêtent.)
+
+LE BRET (bas, souriant, à Cyrano):
+ Et Roxane ?
+
+CYRANO (vivement):
+ Tais-toi !
+
+LA FOULE (criant dehors):
+ Cyrano !. . .
+ (Une cohue se précipite dans la pâtisserie. Bousculade. Acclamations.)
+
+RAGUENEAU (debout sur une table):
+ Ma boutique
+ Est envahie ! On casse tout ! C'est magnifique !
+
+DES GENS (autour de Cyrano):
+ Mon ami. . .mon ami. . .
+
+CYRANO:
+ Je n'avais pas hier
+ Tant d'amis !
+
+LE BRET (ravi):
+ Le succès !
+
+UN PETIT MARQUIS (accourant, les mains tendues):
+ Si tu savais, mon cher. . .
+
+CYRANO:
+ Si tu ?. . .Tu ?. . .Qu'est-ce donc qu'ensemble nous gardâmes ?
+
+UN AUTRE:
+ Je veux vous présenter, Monsieur, à quelques dames
+ Qui là, dans mon carrosse. . .
+
+CYRANO (froidement):
+ Et vous d'abord, à moi,
+ Qui vous présentera ?
+
+LE BRET (stupéfait):
+ Mais qu'as-tu donc ?
+
+CYRANO:
+ Tais-toi !
+
+UN HOMME DE LETTRES (avec une écritoire):
+ Puis-je avoir des détails sur ?. . .
+
+CYRANO:
+ Non.
+
+LE BRET (lui poussant le coude):
+ C'est Théophraste,
+ Renaudot ! l'inventeur de la gazette.
+
+CYRANO:
+ Baste !
+
+LE BRET:
+ Cette feuille où l'on fait tant de choses tenir !
+ On dit que cette idée a beaucoup d'avenir !
+
+LE POÈTE (s'avançant):
+ Monsieur. . .
+
+CYRANO:
+ Encor !
+
+LE POÈTE:
+ Je veux faire un pentacrostiche
+ Sur votre nom. . .
+
+QUELQU'UN (s'avançant encore):
+ Monsieur. . .
+
+CYRANO:
+ Assez !
+ (Mouvement. On se range. De Guiche paraît, escorté d'officiers. Cuigy,
+ Brissaille, les officiers qui sont partis avec Cyrano à la fin du
+ premier acte. Cuigy vient vivement à Cyrano.)
+
+CUIGY (à Cyrano):
+ Monsieur de Guiche !
+ (Murmure. Tout le monde se range):
+ Vient de la part du maréchal de Gassion !
+
+DE GUICHE (saluant Cyrano):
+ . . .Qui tient à vous mander son admiration
+ Pour le nouvel exploit dont le bruit vient de courre.
+
+LA FOULE:
+ Bravo !. . .
+
+CYRANO (s'inclinant):
+ Le maréchal s'y connaît en bravoure.
+
+DE GUICHE:
+ Il n'aurait jamais cru le fait si ces messieurs
+ N'avaient pu lui jurer l'avoir vu.
+
+CUIGY:
+ De nos yeux !
+
+LE BRET (bas à Cyrano, qui a l'air absent):
+ Mais. . .
+
+CYRANO:
+ Tais-toi !
+
+LE BRET:
+ Tu parais souffrir !
+
+CYRANO (tressaillant et se redressant vivement):
+ Devant ce monde ?. . .
+ (Sa moustache se hérisse; il poitrine):
+ Moi souffrir ?. . .Tu vas voir !
+
+DE GUICHE (auquel Cuigy a parlé à l'oreille):
+ Votre carière abonde
+ De beaux exploits, déjà.--Vous servez chez ces fous
+ De Gascons, n'est-ce pas ?
+
+CYRANO:
+ Aux cadets, oui.
+
+UN CADET (d'une voix terrible):
+ Chez nous !
+
+DE GUICHE (regardant les Gascons, rangés derrière Cyrano):
+ Ah ! ah !. . .Tous ces messieurs à la mine hautaine,
+ Ce sont donc les fameux ?. . .
+
+CARBON DE CASTEL-JALOUX:
+ Cyrano !
+
+CYRANO:
+ Capitaine ?
+
+CARBON:
+ Puisque ma compagnie est, je crois, au complet,
+ Veuillez la présenter au comte, s'il vous plaît.
+
+CYRANO (faisant deux pas vers De Guiche et montrant les cadets):
+ Ce sont les cadets de Gascogne
+ De Carbon de Castel-Jaloux !
+ Bretteurs et menteurs sans vergogne,
+ Ce sont les cadets de Gascogne !
+ Parlant blason, lambel, bastogne,
+ Tous plus nobles que des filous,
+ Ce sont les cadets de Gascogne
+ De Carbon de Castel-Jaloux:
+ Å’il d'aigle, jambe de cigogne,
+ Moustache de chat, dents de loups,
+ Fendant la canaille qui grogne,
+ Å’il d'aigle, jambe de cigogne,
+ Ils vont,--coiffés d'un vieux vigogne
+ Dont la plume cache les trous !--
+ Å’il d'aigle, jambe de cigogne,
+ Moustache de chat, dents de loups !
+ Perce-Bedaine et Casse-Trogne
+ Sont leurs sobriquets les plus doux;
+ De gloire, leur âme est ivrogne !
+ Perce-Bedaine et Casse-Trogne,
+ Dans tous les endroits où l'on cogne
+ Ils se donnent des rendez-vous. . .
+ Perce-Bedaine et Casse-Trogne
+ Sont leurs sobriquets les plus doux !
+ Voici les cadets de Gascogne
+ Qui font cocus tous les jaloux !
+ O femme, adorable carogne,
+ Voici les cadets de Gascogne !
+ Que le vieil époux se renfrogne:
+ Sonnez, clairons ! chantez, coucous !
+ Voici les cadets de Gascogne
+ Qui font cocus tous les jaloux !
+
+DE GUICHE (nonchalamment assis dans un fauteuil que Ragueneau a vite
+ apporté):
+ Un poète est un luxe, aujourd'hui, qu'on se donne.
+ --Voulez-vous être à moi ?
+
+CYRANO:
+ Non, Monsieur, à personne.
+
+DE GUICHE:
+ Votre verve amusa mon oncle Richelieu,
+ Hier. Je veux vous servir auprès de lui.
+
+LE BRET (ébloui):
+ Grand Dieu !
+
+DE GUICHE:
+ Vous avez bien rimé cinq actes, j'imagine ?
+
+LE BRET (à l'oreille de Cyrano):
+ Tu vas faire jouer, mon cher, ton Agrippine !
+
+DE GUICHE:
+ Portez-les-lui.
+
+CYRANO (tenté et un peu charmé):
+ Vraiment. . .
+
+DE GUICHE:
+ Il est des plus experts.
+ Il vous corrigera seulement quelques vers. . .
+
+CYRANO (dont le visage s'est immédiatement rembruni):
+ Impossible, Monsieur; mon sang se coagule
+ En pensant qu'on y peut changer une virgule.
+
+DE GUICHE:
+ Mais quand un vers lui plaît, en revanche, mon cher,
+ Il le paye très cher.
+
+CYRANO:
+ Il le paye moins cher
+ Que moi, lorsque j'ai fait un vers, et que je l'aime,
+ Je me le paye, en me le chantant à moi-même !
+
+DE GUICHE:
+ Vous êtes fier.
+
+CYRANO:
+ Vraiment, vous l'avez remarqué ?
+
+UN CADET (entrant avec, enfilés à son épée, des chapeaux aux plumets
+ miteux, aux coiffes trouées, défoncées):
+ Regarde, Cyrano ! ce matin, sur le quai
+ Le bizarre gibier à plumes que nous prîmes !
+ Les feutres des fuyards !. . .
+
+CARBON:
+ Des dépouilles opimes !
+
+TOUT LE MONDE (riant):
+ Ah ! Ah ! Ah !
+
+CUIGY:
+ Celui qui posta ces gueux, ma foi,
+ Doit rager aujourd'hui.
+
+BRISSAILLE:
+ Sait-on qui c'est ?
+
+DE GUICHE:
+ C'est moi.
+ (Les rires s'arrêtent):
+ Je les avais chargés de châtier,--besogne
+ Qu'on ne fait pas soi-même,--un rimailleur ivrogne.
+ (Silence gêné.)
+
+LE CADET (à mi-voix, à Cyrano, lui montrant les feutres):
+ Que faut-il qu'on en fasse ? Ils sont gras. . .Un salmis ?
+
+CYRANO (prenant l'épée où ils sont enfilés, et les faisant, dans un
+ salut, tous glisser aux pieds de De Guiche):
+ Monsieur, si vous voulez les rendre à vos amis ?
+
+DE GUICHE (se levant et d'une voix brève):
+ Ma chaise et mes porteurs, tout de suite: je monte.
+ (A Cyrano, violemment):
+ Vous, Monsieur !. . .
+
+UNE VOIX (dans la rue, criant):
+ Les porteurs de monseigneur le comte
+ De Guiche !
+
+DE GUICHE (qui s'est dominé, avec un sourire):
+ . . .Avez-vous lu Don Quichot ?
+
+CYRANO:
+ Je l'ai lu.
+ Et me découvre au nom de cet hurluberlu.
+
+DE GUICHE:
+ Veuillez donc méditer alors. . .
+
+UN PORTEUR (paraissant au fond):
+ Voici la chaise.
+
+DE GUICHE:
+ Sur le chapitre des moulins !
+
+CYRANO (saluant):
+ Chapitre treize.
+
+DE GUICHE:
+ Car, lorsqu'on les attaque, il arrive souvent. . .
+
+CYRANO:
+ J'attaque donc des gens qui tournent à tout vent ?
+
+DE GUICHE:
+ Qu'un moulinet de leurs grands bras chargés de toiles
+ Vous lance dans la boue !. . .
+
+CYRANO:
+ Ou bien dans les étoiles !
+ (De Guiche sort. On le voit remonter en chaise. Les seigneurs
+ s'éloignent en chuchotant. Le Bret les réaccompagne. La foule sort.)
+
+
+
+Scène 2.VIII.
+
+Cyrano, Le Bret, les cadets, qui se sont attablés à droite et à gauche
+et auxquels on sert à boire et à manger.
+
+
+CYRANO (saluant d'un air goguenard ceux qui sortent sans oser le saluer):
+ Messieurs. . .Messieurs. . .Messieurs. . .
+
+LE BRET (désolé, redescendant, les bras au ciel):
+ Ah ! dans quels jolis draps.
+
+CYRANO:
+ Oh ! toi ! tu vas grogner !
+
+LE BRET:
+ Enfin, tu conviendras
+ Qu'assassiner toujours la chance passagère,
+ Devient exagéré.
+
+CYRANO:
+ Hé bien oui, j'exagère !
+
+LE BRET (triomphant):
+ Ah !
+
+CYRANO:
+ Mais pour le principe, et pour l'exemple aussi,
+ Je trouve qu'il est bon d'exagérer ainsi.
+
+LE BRET:
+ Si tu laissais un peu ton âme mousquetaire,
+ La fortune et la gloire. . .
+
+CYRANO:
+ Et que faudrait-il faire ?
+ Chercher un protecteur puissant, prendre un patron,
+ Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc
+ Et s'en fait un tuteur en lui léchant l'écorce,
+ Grimper par ruse au lieu de s'élever par force ?
+ Non, merci. Dédier, comme tous il le font,
+ Des vers aux financiers ? se changer en bouffon
+ Dans l'espoir vil de voir, aux lèvres d'un ministre,
+ Naître un sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre ?
+ Non, merci. Déjeuner, chaque jour, d'un crapaud ?
+ Avoir un ventre usé par la marche ? une peau
+ Qui plus vite, à l'endroit des genoux, devient sale ?
+ Exécuter des tours de souplesse dorsale ?. . .
+ Non, merci. D'une main flatter la chèvre au cou
+ Cependant que, de l'autre, on arrose le chou,
+ Et, donneur de séné par désir de rhubarbe,
+ Avoir son encensoir, toujours, dans quelque barbe ?
+ Non, merci ! Se pousser de giron en giron,
+ Devenir un petit grand homme dans un rond,
+ Et naviguer, avec des madrigaux pour rames,
+ Et dans ses voiles des soupirs de vieilles dames ?
+ Non, merci ! Chez le bon éditeur de Sercy
+ Faire éditer ses vers en payant ? Non, merci !
+ S'aller faire nommer pape par les conciles
+ Que dans des cabarets tiennent des imbéciles ?
+ Non, merci ! Travailler à se construire un nom
+ Sur un sonnet, au lieu d'en faire d'autres ? Non,
+ Merci ! Ne découvrir du talent qu'aux mazettes ?
+ Être terrorisé par de vagues gazettes,
+ Et se dire sans cesse: "Oh, pourvu que je sois
+ Dans les petits papiers du Mercure François ?". . .
+ Non, merci ! Calculer, avoir peur, être blême,
+ Aimer mieux faire une visite qu'un poème,
+ Rédiger des placets, se faire présenter ?
+ Non, merci ! non, merci ! non, merci ! Mais. . .chanter,
+ Rêver, rire, passer, être seul, être libre,
+ Avoir l'œil qui regarde bien, la voix qui vibre,
+ Mettre, quand il vous plaît, son feutre de travers,
+ Pour un oui, pour un non, se battre,--ou faire un vers !
+ Travailler sans souci de gloire ou de fortune,
+ A tel voyage, auquel on pense, dans la lune !
+ N'écrire jamais rien qui de soi ne sortît,
+ Et modeste d'ailleurs, se dire: mon petit,
+ Soit satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles,
+ Si c'est dans ton jardin à toi que tu les cueilles !
+ Puis, s'il advient d'un peu triompher, par hasard,
+ Ne pas être obligé d'en rien rendre à César,
+ Vis-à-vis de soi-même en garder le mérite,
+ Bref, dédaignant d'être le lierre parasite,
+ Lors même qu'on n'est pas le chêne ou le tilleul,
+ Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul !
+
+LE BRET:
+ Tout seul, soit ! Mais non pas contre tous ! Comment diable
+ As-tu donc contracté la manie effroyable
+ De te faire toujours, partout, des ennemis ?
+
+CYRANO:
+ A force de vous voir vous faire des amis,
+ Et rire à ces amis dont vous avez des foules,
+ D'une bouche empruntée au derrière des poules !
+ J'aime raréfier sur mes pas les saluts,
+ Et m'écrie avec joie: un ennemi de plus !
+
+LE BRET:
+ Quelle aberration !
+
+CYRANO:
+ Eh bien, oui, c'est mon vice.
+ Déplaire est mon plaisir. J'aime qu'on me haïsse.
+ Mon cher, si tu savais comme l'on marche mieux
+ Sous la pistolétade excitante des yeux !
+ Comme, sur les pourpoints, font d'amusantes taches
+ Le fiel des envieux et la bave des lâches !
+ --Vous, la molle amitié dont vous vous entourez,
+ Ressemble à ces grands cols d'Italie, ajourés
+ Et flottants, dans lesquels votre cou s'effémine:
+ On y est plus à l'aise. . .et de moins haute mine,
+ Car le front n'ayant pas de maintien ni de loi,
+ S'abandonne à pencher dans tous les sens. Mais moi,
+ La Haine, chaque jour, me tuyaute et m'apprête
+ La fraise dont l'empois force à lever la tête;
+ Chaque ennemi de plus est un nouveau godron
+ Qui m'ajoute une gêne, et m'ajoute un rayon:
+ Car, pareille en tous points à la fraise espagnole,
+ La Haine est un carcan, mais c'est une auréole !
+
+LE BRET (après un silence, passant son bras sous le sien):
+ Fais tout haut l'orgueilleux et l'amer, mais, tout bas
+ Dis-moi tout simplement qu'elle ne t'aime pas !
+
+CYRANO (vivement):
+ Tais-toi !
+ (Depuis un moment, Christian est entré, s'est mêlé aux cadets; ceux-ci
+ ne lui adressent pas la parole; il a fini par s'asseoir seul à une
+ petite table, où Lise le sert.)
+
+
+
+Scène 2.IX.
+
+Cyrano, Le Bret, les cadets, Christian de Neuvillette.
+
+
+UN CADET (assis à une table du fond, le verre en main):
+ Hé ! Cyrano !
+ (Cyrano se retourne):
+ Le récit ?
+
+CYRANO:
+ Tout à l'heure !
+ (Il remonte au bras de Le Bret. Ils causent bas.)
+
+LE CADET (se levant, et descendant):
+ Le récit du combat ! Ce sera la meilleure
+ Leçon
+ (Il s'arrête devant la table où est Christian):
+ pour ce timide apprentif !
+
+CHRISTIAN (levant la tête):
+ Apprentif ?
+
+UN AUTRE CADET:
+ Oui, septentrional maladif !
+
+CHRISTIAN:
+ Maladif ?
+
+PREMIER CADET (goguenard):
+ Monsieur de Neuvillette, apprenez quelque chose:
+ C'est qu'il est un objet, chez nous, dont on ne cause
+ Pas plus que de cordon dans l'hôtel d'un pendu !
+
+CHRISTIAN:
+ Qu'est-ce ?
+
+UN AUTRE CADET (d'une voix terrible):
+ Regardez-moi !
+ (Il pose trois fois, mystérieusement, son doigt sur son nez):
+ M'avez-vous entendu ?
+
+CHRISTIAN:
+ Ah ! c'est le. . .
+
+UN AUTRE:
+ Chut !. . .jamais ce mot ne se profère !
+ (Il montre Cyrano qui cause au fond avec Le Bret.)
+ Ou c'est à lui, là-bas, que l'on aurait affaire !
+
+UN AUTRE (qui, pendant qu'il était tourné vers les premiers, est venu
+ sans bruit s'asseoir sur la table, dans son dos):
+ Deux nasillards par lui furent exterminés
+ Parce qu'il lui déplut qu'ils parlassent du nez !
+
+UN AUTRE (d'une voix caverneuse,--surgissant de sous la table où il
+ s'est glissé à quatre pattes):
+ On ne peut faire, sans défuncter avant l'âge,
+ La moindre allusion au fatal cartilage !
+
+UN AUTRE (lui posant la main sur l'épaule):
+ Un mot suffit ! Que dis-je, un mot ? Un geste, un seul !
+ Et tirer son mouchoir, c'est tirer son linceul !
+ (Silence. Tous autour de lui, les bras croisés, le regardent. Il se
+ lève et va à Carbon de Castel-Jaloux qui, causant avec un officier, a
+ l'air de ne rien voir.)
+
+CHRISTIAN:
+ Capitaine !
+
+CARBON (se retournant et le toisant):
+ Monsieur ?
+
+CHRISTIAN:
+ Que fait-on quand on trouve
+ Des Méridionaux trop vantards ?. . .
+
+CARBON:
+ On leur prouve
+ Qu'on peut être du Nord, et courageux.
+ (Il lui tourne le dos.)
+
+CHRISTIAN:
+ Merci.
+
+PREMIER CADET (à Cyrano):
+ Maintenant, ton récit !
+
+TOUS:
+ Son récit !
+
+CYRANO (redescendant vers eux):
+ Mon récit ?. . .
+ (Tous rapprochent leurs escabeaux, se groupent autour de lui, tendent
+ le col. Christian s'est mis à cheval sur une chaise):
+ Eh bien ! donc je marchais tout seul, à leur rencontre.
+ La lune, dans le ciel, luisait comme une montre,
+ Quand soudain, je ne sais quel soigneux horloger
+ S'étant mis à passer un coton nuager
+ Sur le boîtier d'argent de cette montre ronde,
+ Il se fit une nuit la plus noire du monde,
+ Et les quais n'étant pas du tout illuminés,
+ Mordious ! on n'y voyait pas plus loin. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Que son nez.
+ (Silence. Tous le monde se lève lentement. On regarde Cyrano avec
+ terreur. Celui-ci s'est interrompu, stupéfait. Attente.)
+
+CYRANO:
+ Qu'est-ce que c'est que cet homme-là ?
+
+UN CADET (à mi-voix):
+ C'est un homme
+ Arrivé ce matin.
+
+CYRANO (faisant un pas vers Christian):
+ Ce matin ?
+
+CARBON (à mi-voix):
+ Il se nomme
+ Le baron de Neuvil. . .
+
+CYRANO (vivement, s'arrêtant):
+ Ah ! C'est bien. . .
+ (Il pâlit, rougit, a encore un mouvement pour se jeter sur Christian):
+ Je. . .
+ (Puis, il se domine, et dit d'une voix sourde):
+ Très bien. . .
+ (Il reprend):
+ Je disais donc. . .
+ (Avec un éclat de rage dans la voix):
+ Mordious !. . .
+ (Il continue d'un ton naturel):
+ que l'on n'y voyait rien.
+ (Stupeur. On se rassied en se regardant):
+ Et je marchais, songeant que pour un gueux fort mince
+ J'allais mécontenter quelque grand, quelque prince,
+ Qui m'aurait sûrement. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Dans le nez !. . .
+ (Tout le monde se lève. Christian se balance sur sa chaise.)
+
+CYRANO (d'une voix étranglée):
+ Une dent,--
+ Qui m'aurait une dent. . .et qu'en somme, imprudent,
+ J'allais fourrer. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Le nez. . .
+
+CYRANO:
+ Le doigt. . .entre l'écorce
+ Et l'arbre, car ce grand pouvait être de force
+ À me faire donner. . .'
+
+CHRISTIAN:
+ Sur le nez. . .
+
+CYRANO (essuyant la sueur à son front):
+ Sur les doigts.
+ --Mais j'ajoutai: Marche, Gascon, fais ce que dois !
+ Va, Cyrano ! Et ce disant, je me hasarde,
+ Quand, dans l'ombre, quelqu'un me porte. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Une nasarde.
+
+CYRANO:
+ Je la pare, et soudain me trouve. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Nez à nez. . .
+
+CYRANO (bondissant vers lui):
+ Ventre-Saint-Gris !
+ (Tous les Gascons se précipitent pour voir, arrivé sur Christian,
+ il se maîtrise et continue):
+ avec cent braillards avinés
+ Qui puaient. . .
+
+CHRISTIAN:
+ À plein nez. . .
+
+CYRANO (blême et souriant):
+ L'oignon et la litharge !
+ Je bondis, front baissé. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Nez au vent !
+
+CYRANO:
+ et je charge !
+ J'en estomaque deux ! J'en empale un tout vif !
+ Quelqu'un m'ajuste: Paf ! et je riposte. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Pif !
+
+CYRANO (éclatant):
+ Tonnerre ! Sortez tous !
+ (Tous les cadets se précipitent vers les portes.)
+
+PREMIER CADET:
+ C'est le réveil du tigre !
+
+CYRANO:
+ Tous ! Et laissez-moi seul avec cet homme !
+
+DEUXIÈME CADET:
+ Bigre !
+ On va le retrouver en hachis !
+
+RAGUENEAU:
+ En hachis ?
+
+UN AUTRE CADET:
+ Dans un de vos pâtés !
+
+RAGUENEAU:
+ Je sens que je blanchis,
+ Et que je m'amollis comme une serviette !
+
+CARBON:
+ Sortons !
+
+UN AUTRE:
+ Il n'en va pas laisser une miette !
+
+UN AUTRE:
+ Ce qui va se passer ici, j'en meurs d'effroi !
+
+UN AUTRE (refermant la porte de droite):
+ Quelque chose d'épouvantable !
+ (Ils sont tous sortis,--soit par le fond, soit par les
+ côtés,--quelques-uns ont disparu par l'escalier. Cyrano et Christian
+ restent face à face, et se regardent un moment.)
+
+
+
+Scène 2.X.
+
+Cyrano, Christian.
+
+
+CYRANO:
+ Embrasse-moi !
+
+CHRISTIAN:
+ Monsieur. . .
+
+CYRANO:
+ Brave.
+
+CHRISTIAN:
+ Ah ça ! mais !. . .
+
+CYRANO:
+ Très brave. Je préfère.
+
+CHRISTIAN:
+ Me direz-vous ?. . .
+
+CYRANO:
+ Embrasse-moi. Je suis son frère.
+
+CHRISTIAN:
+ De qui ?
+
+CYRANO:
+ Mais d'elle !
+
+CHRISTIAN:
+ Hein ?. . .
+
+CYRANO:
+ Mais de Roxane !
+
+CHRISTIAN (courant à lui):
+ Ciel !
+ Vous, son frère ?
+
+CYRANO:
+ Ou tout comme: un cousin fraternel.
+
+CHRISTIAN:
+ Elle vous a ?. . .
+
+CYRANO:
+ Tout dit !
+
+CHRISTIAN:
+ M'aime-t-elle ?
+
+CYRANO:
+ Peut-être !
+
+CHRISTIAN (lui prenant les mains):
+ Comme je suis heureux, Monsieur, de vous connaître !
+
+CYRANO:
+ Voilà ce qui s'appelle un sentiment soudain.
+
+CHRISTIAN:
+ Pardonnez-moi. . .
+
+CYRANO (le regardant, et lui mettant la main sur l'épaule):
+ C'est vrai qu'il est beau, le gredin !
+
+CHRISTIAN:
+ Si vous saviez, Monsieur, comme je vous admire !
+
+CYRANO:
+ Mais tous ces nez que vous m'avez. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Je les retire !
+
+CYRANO:
+ Roxane attend ce soir une lettre. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Hélas !
+
+CYRANO:
+ Quoi ?
+
+CHRISTIAN:
+ C'est me perdre que de cesser de rester coi !
+
+CYRANO:
+ Comment ?
+
+CHRISTIAN:
+ Las ! je suis sot à m'en tuer de honte !
+
+CYRANO:
+ Mais non, tu ne l'es pas, puisque tu t'en rends compte.
+ D'ailleurs, tu ne m'as pas attaqué comme un sot.
+
+CHRISTIAN:
+ Bah ! on trouve des mots quand on monte à l'assaut !
+ Oui, j'ai certain esprit facile et militaire,
+ Mais je ne sais, devant les femmes, que me taire.
+ Oh ! leurs yeux, quand je passe, ont pour moi des bontés. . .
+
+CYRANO:
+ Leurs cœurs n'en ont-ils plus quand vous vous arrêtez ?
+
+CHRISTIAN:
+ Non ! car je suis de ceux,--je le sais. . .et je tremble !--
+ Qui ne savent parler d'amour.
+
+CYRANO:
+ Tiens !. . .Il me semble
+ Que si l'on eût pris soin de me mieux modeler,
+ J'aurais été de ceux qui savent en parler.
+
+CHRISTIAN:
+ Oh ! pouvoir exprimer les choses avec grâce !
+
+CYRANO:
+ Être un joli petit mousquetaire qui passe !
+
+CHRISTIAN:
+ Roxane est précieuse et sûrement je vais
+ Désillusionner Roxane !
+
+CYRANO (regardant Christian):
+ Si j'avais
+ Pour exprime mon âme un pareil interprète !
+
+CHRISTIAN (avec désespoir):
+ Il me faudrait de l'éloquence !
+
+CYRANO (brusquement):
+ Je t'en prête !
+ Toi, du charme physique et vainqueur, prête-m'en:
+ Et faisons à nous deux un héros de roman !
+
+CHRISTIAN:
+ Quoi ?
+
+CYRANO:
+ Te sens-tu de force à répéter les choses
+ Que chaque jour je t'apprendrai ?. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Tu me proposes ?. . .
+
+CYRANO:
+ Roxane n'aura pas de désillusions !
+ Dis, veux-tu qu'à nous deux nous la séduisions ?
+ Veux-tu sentir passer, de mon pourpoint de buffle
+ Dans ton pourpoint brodé, l'âme que je t'insuffle !. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Mais, Cyrano !. . .
+
+CYRANO:
+ Christian, veux-tu ?
+
+CHRISTIAN:
+ Tu me fais peur !
+
+CYRANO:
+ Puisque tu crains, tout seul, de refroidir son cœur,
+ Veux-tu que nous fassions--et bientôt tu l'embrases !--
+ Collaborer un peu tes lèvres et mes phrases ?. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Tes yeux brillent !. . .
+
+CYRANO:
+ Veux-tu ?
+
+CHRISTIAN:
+ Quoi ! cela te ferait
+ Tant de plaisir ?. . .
+
+CYRANO (avec enivrement):
+ Cela. . .
+ (Se reprenant, et en artiste):
+ Cela m'amuserait !
+ C'est une expérience à tenter un poète.
+ Veux-tu me compléter et que je te complète ?
+ Tu marcheras, j'irai dans l'ombre à ton côté:
+ Je serai ton esprit, tu seras ma beauté.
+
+CHRISTIAN:
+ Mais la lettre qu'il faut, au plus tôt, lui remettre !
+ Je ne pourrai jamais. . .
+
+CYRANO (sortant de son pourpoint la lettre qu'il a écrite):
+ Tiens, la voilà, ta lettre !
+
+CHRISTIAN:
+ Comment ?
+
+CYRANO:
+ Hormis l'adresse, il n'y manque plus rien.
+
+CHRISTIAN:
+ Je. . .
+
+CYRANO:
+ Tu peux l'envoyer. Sois tranquille. Elle est bien.
+
+CHRISTIAN:
+ Vous aviez ?. . .
+
+CYRANO:
+ Nous avons toujours, nous, dans nos poches,
+ Des épîtres à des Chloris. . .de nos caboches,
+ Car nous sommes ceux-là qui pour amante n'ont
+ Que du rêve soufflé dans la bulle d'un nom !. . .
+ Prends, et tu changeras en vérités ces feintes;
+ Je lançais au hasard ces aveux et ces plaintes:
+ Tu verras se poser tous ces oiseaux errants.
+ Tu verras que je fus dans cette lettre--prends !--
+ D'autant plus éloquent que j'étais moins sincère !
+ --Prends donc, et finissons !
+
+CHRISTIAN:
+ N'est-il pas nécessaire
+ De changer quelques mots ? Écrite en divaguant,
+ Ira-t-elle à Roxane ?
+
+CYRANO:
+ Elle ira comme un gant !
+
+CHRISTIAN:
+ Mais. . .
+
+CYRANO:
+ La crédulité de l'amour-propre est telle,
+ Que Roxane croira que c'est écrit pour elle !
+
+CHRISTIAN:
+ Ah ! mon ami !
+ (Il se jette dans les bras de Cyrano. Ils restent embrassés.)
+
+
+
+Scène 2.XI.
+
+Cyrano, Christian, les Gascons, le mousquetaire, Lise.
+
+
+UN CADET (entr'ouvrant la porte):
+ Plus rien. . .Un silence de mort. . .
+ Je n'ose regarder. . .
+ (Il passe la tête):
+ Hein ?
+
+TOUS LES CADETS (entrant et voyant Cyrano et Christian qui s'embrassent):
+ Ah !. . .Oh !. . .
+
+UN CADET:
+ C'est trop fort !
+ (Consternation.)
+
+LE MOUSQUETAIRE (goguenard):
+ Ouais ?. . .
+
+CARBON:
+ Notre démon est doux comme un apôtre !
+ Quand sur une narine on le frappe,--il tend l'autre !
+
+LE MOUSQUETAIRE:
+ On peut donc lui parler de son nez, maintenant ?. . .
+ (Appelant Lise, d'un air triomphant):
+ --Eh ! Lise ! Tu vas voir !
+ (Humant l'air avec affectation):
+ Oh !. . .oh !. . .c'est surprenant !
+ Quelle odeur !. . .
+ (Allant à Cyrano, dont il regarde le nez avec impertinence):
+ Mais monsieur doit l'avoir reniflée ?
+ Qu'est-ce que cela sent ici ?. . .
+
+CYRANO (le souffletant):
+ La giroflée !
+ (Joie. Les cadets ont retrouvé Cyrano: ils font des culbutes.)
+
+
+Rideau.
+
+
+
+
+Acte III.
+
+Le Baiser de Roxane.
+
+Une petite place dans l'ancien Marais. Vieille maisons. Perspectives
+de ruelles. À droite, la maison de Roxane et le mur de son jardin que
+débordent de larges feuillages. Au-dessus de la porte, fenêtre et
+balcon. Un banc devant le seuil.
+
+Du lierre grimpe au mur, du jasmin enguirlande le balcon, frissonne et
+retombe.
+
+Par le banc et les pierres en saillie du mur, on peut facilement grimper
+au balcon.
+
+En face, une ancienne maison de même style, brique et pierre, avec une
+porte d'entrée. Le heurtoir de cette porte est emmailloté de linge comme
+un pouce malade.
+
+Au lever du rideau, la duègne est assise sur le banc. La fenêtre est
+grande ouverte sur le balcon de Roxane.
+
+Près de la duègne se tient debout Ragueneau, vêtu d'une sorte de livrée:
+il termine un récit, en s'essuyant les yeux.
+
+
+
+Scène 3.I.
+
+Ragueneau, la duègne, puis Roxane, Cyrano, et deux pages.
+
+
+RAGUENEAU:
+ . . .Et puis, elle est partie avec un mousquetaire !
+ Seul, ruiné, je me pends. J'avais quitté la terre.
+ Monsieur de Bergerac entre, et, me dépendant,
+ Me vient à sa cousine offrir comme intendant.
+
+LA DUÈGNE:
+ Mais comment expliquer cette ruine où vous êtes ?
+
+RAGUENEAU:
+ Lise aimait les guerriers, et j'aimais les poètes !
+ Mars mangeait les gâteaux qui laissait Apollon:
+ --Alors, vous comprenez, cela ne fut pas long !
+
+LA DUÈGNE (se levant et appelant vers la fenêtre ouverte):
+ Roxane, êtes-vous prête ?. . .On nous attend !
+
+LA VOIX DE ROXANE (par la fenêtre):
+ Je passe
+ Une mante !
+
+LA DUÈGNE (à Ragueneau, lui montrant la porte d'en face):
+ C'est là qu'on nous attend, en face.
+ Chez Clomire. Elle tient bureau, dans son réduit.
+ On y lit un discours sur le Tendre, aujourd'hui.
+
+RAGUENEAU:
+ Sur le Tendre ?
+
+LA DUÈGNE (minaudant):
+ Mais oui !. . .
+ (Criant vers la fenêtre):
+ Roxane, il faut descendre,
+ Ou nous allons manquer le discours sur le Tendre !
+
+LA VOIX DE ROXANE:
+ Je viens !
+ (On entend un bruit d'instruments à cordes qui se rapproche.)
+
+LA VOIX DE CYRANO (chantant dans la coulisse):
+ La ! la ! la ! la !
+
+LA DUÈGNE (surprise):
+ On nous joue un morceau ?
+
+CYRANO (suivi de deux pages porteurs de théorbes):
+ Je vous dis que la croche est triple, triple sot !
+
+PREMIER PAGE (ironique):
+ Vous savez donc, Monsieur, si les croches sont triples ?
+
+CYRANO:
+ Je suis musicien, comme tous les disciples
+ De Gassendi !
+
+LE PAGE (jouant et chantant):
+ La ! la !
+
+CYRANO (lui arrachant le théorbe et continuant la phrase musicale):
+ Je peux continuer !. . .
+ La ! la ! la ! la !
+
+ROXANE (paraissant sur le balcon):
+ C'est vous ?
+
+CYRANO (chantant sur l'air qu'il continue):
+ Moi qui viens saluer
+ Vos lys, et présenter mes respects à vos ro. . .ses !
+
+ROXANE:
+ Je descends !
+ (Elle quitte le balcon.)
+
+LA DUÈGNE (montrant les pages):
+ Qu'est-ce donc que ces deux virtuoses ?
+
+CYRANO:
+ C'est un pari que j'ai gagné sur d'Assoucy.
+ Nous discutions un point de grammaire.--Non !--Si !--
+ Quand soudain me montrant ces deux grands escogriffes
+ Habiles à gratter les cordes de leurs griffes,
+ Et dont il fait toujours son escorte, il me dit:
+ "Je te parie un jour de musique !" Il perdit.
+ Jusqu'à ce que Phœbus recommence son orbe,
+ J'ai donc sur mes talons ces joueurs de théorbe,
+ De tout ce que je fais harmonieux témoins !. . .
+ Ce fut d'abord charmant, et ce l'est déjà moins.
+ (Aux musiciens):
+ Hep !. . .Allez de ma part jouer une pavane
+ A Montfleury !. . .
+ (Les pages remontent pour sortir.--A la duègne):
+ Je viens demander à Roxane
+ Ainsi que chaque soir. . .
+ (Aux pages qui sortent):
+ Jouez longtemps,--et faux !
+ (A la duègne):
+ . . .Si l'ami de son âme est toujours sans défauts ?
+
+ROXANE (sortant de la maison):
+ Ah ! qu'il est beau, qu'il a d'esprit, et que je l'aime !
+
+CYRANO (souriant):
+ Christian a tant d'esprit ?. . .
+
+ROXANE:
+ Mon cher, plus que vous-même !
+
+CYRANO:
+ J'y consens.
+
+ROXANE:
+ Il ne peut exister à mon goût
+ Plus fin diseur de ces jolis riens qui sont tout.
+ Parfois il est distrait, ses Muses sont absentes;
+ Puis, tout à coup, il dit des choses ravissantes !
+
+CYRANO (incrédule):
+ Non ?
+
+ROXANE:
+ C'est trop fort ! Voilà comme les hommes sont:
+ Il n'aura pas d'esprit puisqu'il est beau garçon !
+
+CYRANO:
+ Il sait parler du cœur d'une façon experte ?
+
+ROXANE:
+ Mais il n'en parle pas, Monsieur, il en disserte !
+
+CYRANO:
+ Il écrit ?
+
+ROXANE:
+ Mieux encor ! Écoutez donc un peu:
+ (Déclamant):
+ Plus tu me prends de cœur, plus j'en ai !. . .
+ (Triomphante, à Cyrano):
+ Hé ! bien ?
+
+CYRANO:
+ Peuh !. . .
+
+ROXANE:
+ Et ceci: Pour souffrir, puisqu'il m'en faut un autre,
+ Si vous gardez mon cœur, envoyez-moi le vôtre !
+
+CYRANO:
+ Tantôt il en a trop et tantôt pas assez.
+ Qu'est-ce au juste qu'il veut, de cœur ?. . .
+
+ROXANE (frappant du pied):
+ Vous m'agacez !
+ C'est la jalousie. . .
+
+CYRANO (tressaillant):
+ Hein !. . .
+
+ROXANE:
+ . . .d'auteur qui vous dévore !
+ --Et ceci, n'est-il pas du dernier tendre encore ?
+ Croyez que devers vous mon cœur ne fait qu'un cri,
+ Et que si les baisers s'envoyaient par écrit,
+ Madame, vous liriez ma lettre avec les lèvres !. . .
+
+CYRANO (souriant malgré lui de satisfaction):
+ Ha ! ha ! ces lignes-là sont. . .hé ! hé !
+ (Se reprenant et avec dédain):
+ mais bien mièvres !
+
+ROXANE:
+ Et ceci. . .
+
+CYRANO (ravi):
+ Vous savez donc ses lettres par cœur ?
+
+ROXANE:
+ Toutes !
+
+CYRANO (frisant sa moustache):
+ Il n'y a pas à dire: c'est flatteur !
+
+ROXANE:
+ C'est un maître !
+
+CYRANO (modeste):
+ Oh !. . .un maître !. . .
+
+ROXANE (péremptoire):
+ Un maître !. . .
+
+CYRANO (saluant):
+ Soit !. . .un maître !
+
+LA DUÈGNE (qui était remontée, redescendant vivement):
+ Monsieur de Guiche !
+ (A Cyrano, le poussant vers la maison):
+ Entrez !. . .car il vaut mieux, peut-être,
+ Qu'il ne vous trouve pas ici; cela pourrait
+ Le mettre sur la piste. . .
+
+ROXANE (à Cyrano):
+ Oui, de mon cher secret !
+ Il m'aime, il est puissant, il ne faut pas qu'il sache !
+ Il peut dans mes amours donner un coup de hache !
+
+CYRANO (entrant dans la maison):
+ Bien ! bien ! bien !
+ (De Guiche paraît.)
+
+
+
+Scène 3.II.
+
+Roxane, De Guiche, la duègne, à l'écart.
+
+
+ROXANE (à De Guiche, lui faisant une révérence):
+ Je sortais.
+
+DE GUICHE:
+ Je viens prendre congé.
+
+ROXANE:
+ Vous partez ?
+
+DE GUICHE:
+ Pour la guerre.
+
+ROXANE:
+ Ah !
+
+DE GUICHE:
+ Ce soir même.
+
+ROXANE:
+ Ah !
+
+DE GUICHE:
+ J'ai
+ Des ordres. On assiège Arras.
+
+ROXANE:
+ Ah. . .on assiège ?. . .
+
+DE GUICHE:
+ Oui. . .Mon départ a l'air de vous laisser de neige.
+
+ROXANE (poliment):
+ Oh !. . .
+
+DE GUICHE:
+ Moi, je suis navré. Vous reverrai-je ?. . .Quand ?
+ --Vous savez que je suis nommé mestre de camp ?
+
+ROXANE (indifférente):
+ Bravo.
+
+DE GUICHE:
+ Du régiment des gardes.
+
+ROXANE (saisie):
+ Ah ? des gardes ?
+
+DE GUICHE:
+ Où sert votre cousin, l'homme aux phrases vantardes.
+ Je saurai me venger de lui, là-bas.
+
+ROXANE (suffoquée):
+ Comment !
+ Les gardes vont là-bas ?
+
+DE GUICHE (riant):
+ Tiens ! c'est mon régiment !
+
+ROXANE (tombant assise sur le banc,--à part):
+ Christian !
+
+DE GUICHE:
+ Qu'avez-vous ?
+
+ROXANE (toute émue):
+ Ce. . .départ. . .me désespère !
+ Quand on tient à quelqu'un, le savoir à la guerre !
+
+DE GUICHE (surpris et charmé):
+ Pour la première fois me dire un mot si doux,
+ Le jour de mon départ !
+
+ROXANE (changeant de ton et s'éventant):
+ Alors,--vous allez vous
+ Venger de mon cousin ?. . .
+
+DE GUICHE (souriant):
+ On est pour lui ?
+
+ROXANE:
+ Non,--contre !
+
+DE GUICHE:
+ Vous le voyez ?
+
+ROXANE:
+ Très peu.
+
+DE GUICHE:
+ Partout on le rencontre
+ Avec un des cadets. . .
+ (Il cherche le nom):
+ ce Neu. . .villen. . .viller. . .
+
+ROXANE:
+ Un grand ?
+
+DE GUICHE:
+ Blond.
+
+ROXANE:
+ Roux.
+
+DE GUICHE:
+ Beau !. . .
+
+ROXANE:
+ Peuh !
+
+DE GUICHE:
+ Mais bête.
+
+ROXANE:
+ Il en a l'air !
+ (Changeant de tone):
+ . . .Votre vengeance envers Cyrano ?--c'est peut-être
+ De l'exposer au feu, qu'il adore ?. . .Elle est piètre !
+ Je sais bien, moi, ce qui lui serait sanglant !
+
+DE GUICHE:
+ C'est ?. . .
+
+ROXANE:
+ Mais, si le régiment, en partant, le laissait
+ Avec ses chers cadets, pendant toute la guerre,
+ A Paris, bras croisés !. . .C'est la seule manière,
+ Un homme comme lui, de le faire enrager:
+ Vous voulez le punir ? privez-le de danger.
+
+DE GUICHE:
+ Une femme ! une femme ! il n'y a qu'une femme
+ Pour inventer ce tour !
+
+ROXANE:
+ Il se rongera l'âme,
+ Et ses amis les poings, de n'être pas au feu:
+ Et vous serez vengé !
+
+DE GUICHE (se rapprochant):
+ Vous m'aimez donc un peu ?
+ (Elle sourit):
+ Je veux voir dans ce fait d'épouser ma rancune
+ Une preuve d'amour, Roxane !. . .
+
+ROXANE:
+ C'en est une.
+
+DE GUICHE (montrant plusieurs plis cachetés):
+ J'ai les ordres sur moi qui vont être transmis
+ A chaque compagnie, a l'instant même, hormis. . .
+ (Il en détache un):
+ Celui-ci ! C'est celui des cadets.
+ (Il le met dans sa poche):
+ Je le garde.
+ (Riant):
+ Ah ! ah ! ah ! Cyrano !. . .Son humeur bataillarde !. . .
+ --Vous jouez donc des tours aux gens, vous ?. . .
+
+ROXANE (le regardant):
+ Quelquefois.
+
+DE GUICHE (tout près d'elle):
+ Vous m'affolez ! Ce soir--écoutez--oui, je dois
+ Être parti. Mais fuir quand je vous sens émue !. . .
+ Écoutez. Il y a, près d'ici, dans la rue
+ D'Orléans, un couvent fondé par le syndic
+ Des capucins, le Père Athanase. Un laïc
+ N'y peut entrer. Mais les bons Pères, je m'en charge !. . .
+ Il peuvent me cacher dans leur manche: elle est large.
+ --Ce sont les capucins qui servent Richelieu
+ Chez lui; redoutant l'oncle, ils craignent le neveu.
+ --On me croira parti. Je viendrai sous le masque.
+ Laissez-moi retarder d'un jour, chère fantasque !. . .
+
+ROXANE (vivement):
+ Mais si cela s'apprend, votre gloire. . .
+
+DE GUICHE:
+ Bah !
+
+ROXANE:
+ Mais
+ Le siège, Arras. . .
+
+DE GUICHE:
+ Tant pis ! Permettez !
+
+ROXANE:
+ Non !
+
+DE GUICHE:
+ Permets !
+
+ROXANE (tendrement):
+ Je dois vous le défendre !
+
+DE GUICHE:
+ Ah !
+
+ROXANE:
+ Partez !
+ (A part):
+ Christian reste.
+ (Haut):
+ Je vous veux héroïque,--Antoine !
+
+DE GUICHE:
+ Mot céleste !
+ Vous aimez donc celui ?. . .
+
+ROXANE:
+ Pour lequel j'ai frémi.
+
+DE GUICHE (transporté de joie):
+ Ah ! je pars !
+ (Il lui baise la main):
+ Êtes-vous contente ?
+
+ROXANE:
+ Oui, mon ami !
+ (Il sort.)
+
+LA DUÈGNE (lui faisant dans le dos une révérence comique):
+ Oui, mon ami !
+
+ROXANE (à la duègne):
+ Taisons ce que je viens de faire:
+ Cyrano m'en voudrait de lui voler sa guerre !
+ (Elle appelle vers la maison):
+ Cousin !
+
+
+
+Scène 3.III.
+
+Roxane, la duègne, Cyrano.
+
+
+ROXANE:
+ Nous allons chez Clomire.
+ (Elle désigne la porte d'en face):
+ Alcandre y doit
+ Parler, et Lysimon !
+
+LA DUÈGNE (mettant son petit doigt dans son oreille):
+ Oui ! mais mon petit doigt
+ Dit qu'on va les manquer !
+
+CYRANO (à Roxane):
+ Ne manquez pas ces singes.
+ (Ils sont arrivés devant la porte de Clomire.)
+
+LA DUÈGNE (avec ravissement):
+ Oh, voyez ! le heurtoir est entouré de linges !. . .
+ (Au heurtoir):
+ On vous a baillonné pour que votre métal
+ Ne troublât pas les beaux discours,--petit brutal !
+ (Elle le soulève avec des soins infinis et frappe doucement.)
+
+ROXANE (voyant qu'on ouvre):
+ Entrons !. . .
+ (Du seuil, à Cyrano):
+ Si Christian vient, comme je le présume,
+ Qu'il m'attende !
+
+CYRANO (vivement, comme elle va disparaître):
+ Ah !. . .
+ (Elle se retourne):
+ Sur quoi, selon votre coutume,
+ Comptez-vous aujourd'hui l'interroger !
+
+ROXANE:
+ Sur. . .
+
+CYRANO (vivement):
+ Sur ?
+
+ROXANE:
+ Mais vous serez muet, là-dessus !
+
+CYRANO:
+ Comme un mur.
+
+ROXANE:
+ Sur rien !. . .Je vais lui dire: Allez ! Partez sans bride !
+ Improvisez. Parlez d'amour. Soyez splendide !
+
+CYRANO (souriant):
+ Bon.
+
+ROXANE:
+ Chut !. . .
+
+CYRANO:
+ Chut !. . .
+
+ROXANE:
+ Pas un mot !. . .
+ (Elle rentre et referme la porte.)
+
+CYRANO (la saluant, la porte une fois fermée):
+ En vous remerciant.
+ (La porte se rouvre et Roxane passe la tête.)
+
+ROXANE:
+ Il se préparerait !. . .
+
+CYRANO:
+ Diable, non !. . .
+
+TOUS LES DEUX (ensemble):
+ Chut !. . .
+ (La porte se ferme.)
+
+CYRANO (appelant):
+ Christian !
+
+
+
+Scène 3.IV.
+
+Cyrano, Christian.
+
+
+CYRANO:
+ Je sais tout ce qu'il faut. Prépare ta mémoire.
+ Voici l'occasion de se couvrir de gloire.
+ Ne perdons pas de temps. Ne prends pas l'air grognon.
+ Vite, rentrons chez toi, je vais t'apprendre. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Non !
+
+CYRANO:
+ Hein ?
+
+CHRISTIAN:
+ Non ! J'attends Roxane ici.
+
+CYRANO:
+ De quel vertige
+ Es-tu frappé ? Viens vite apprendre. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Non, te dis-je !
+ Je suis las d'emprunter mes lettres, mes discours,
+ Et de jouer ce rôle, et de trembler toujours !. . .
+ C'était bon au début ! Mais je sens qu'elle m'aime !
+ Merci. Je n'ai plus peur. Je vais parler moi-même.
+
+CYRANO:
+ Ouais !
+
+CHRISTIAN:
+ Et qui te dit que je ne saurais pas ?. . .
+ Je ne suis pas si bête à la fin ! Tu verras !
+ Mais, mon cher, tes leçons m'ont été profitables.
+ Je saurai parler seul ! Et, de par tous les diables,
+ Je saurai bien toujours la prendre dans mes bras !. . .
+ (Apercevant Roxane, qui ressort de chez Clomire):
+ --C'est elle ! Cyrano, non, ne me quitte pas !
+
+CYRANO (le saluant):
+ Parlez tout seul, Monsieur.
+ (Il disparaît derrière le mur du jardin.)
+
+
+
+Scène 3.V.
+
+Christian, Roxane, quelques précieux et précieuses, et la duègne,
+un instant.
+
+
+ROXANE (sortant de la maison de Clomire avec une compagnie qu'elle
+ quitte: révérences et saluts):
+ Barthénoïde !--Alcandre !--Grémione !. . .
+
+LA DUÈGNE (désespérée):
+ On a manqué le discours sur le Tendre !
+ (Elle rentre chez Roxane.)
+
+ROXANE (saluant encore):
+ Urimédonte !. . .Adieu !. . .
+ (Tous saluent Roxane, se resaluent entre eux, se séparent et
+ s'éloignent par différentes rues. Roxane voit Christian):
+ C'est vous !. . .
+ (Elle va à lui):
+ Le soir descend.
+ Attendez. Ils sont loin. L'air est doux. Nul passant.
+ Asseyons-nous. Parlez. J'écoute.
+
+CHRISTIAN (s'assied près d'elle, sur le banc. Un silence):
+ Je vous aime.
+
+ROXANE (fermant les yeux):
+ Oui, parlez-moi d'amour.
+
+CHRISTIAN:
+ Je t'aime.
+
+ROXANE:
+ C'est le thème.
+ Brodez, brodez.
+
+CHRISTIAN:
+ Je vous. . .
+
+ROXANE:
+ Brodez !
+
+CHRISTIAN:
+ Je t'aime tant.
+
+ROXANE:
+ Sans doute ! Et puis ?
+
+CHRISTIAN:
+ Et puis. . .je serais si content
+ Si vous m'aimiez !--Dis-moi, Roxane, que tu m'aimes !
+
+ROXANE (avec une moue):
+ Vous m'offrez du brouet quand j'espérais des crèmes !
+ Dites un peu comment vous m'aimez ?. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Mais. . .beaucoup.
+
+ROXANE:
+ Oh !. . .Délabyrinthez vos sentiments !
+
+CHRISTIAN (qui s'est rapproché et dévore des yeux la nuque blonde):
+ Ton cou !
+ Je voudrais l'embrasser !. . .
+
+ROXANE:
+ Christian !
+
+CHRISTIAN:
+ Je t'aime !
+
+ROXANE (voulant se lever):
+ Encore !
+
+CHRISTIAN (vivement, la retenant):
+ Non ! je ne t'aime pas !
+
+ROXANE (se rasseyant):
+ C'est heureux !
+
+CHRISTIAN:
+ Je t'adore !
+
+ROXANE (se levant et s'éloignant):
+ Oh !
+
+CHRISTIAN:
+ Oui. . .je deviens sot !
+
+ROXANE (sèchement):
+ Et cela me déplaît !
+ Comme il me déplairait que vous devinssiez laid.
+
+CHRISTIAN:
+ Mais. . .
+
+ROXANE:
+ Allez rassembler votre éloquence en fuite !
+
+CHRISTIAN:
+ Je. . .
+
+ROXANE:
+ Vous m'aimez, je sais. Adieu.
+ (Elle va vers la maison.)
+
+CHRISTIAN:
+ Pas tout de suite !
+ Je vous dirai. . .
+
+ROXANE (poussant la porte pour rentrer):
+ Que vous m'adorez. . .oui, je sais.
+ Non ! Non ! Allez-vous-en !
+
+CHRISTIAN:
+ Mais je. . .
+ (Elle lui ferme la porte au nez.)
+
+CYRANO (qui depuis un moment est rentré sans être vu):
+ C'est un succès.
+
+
+
+Scène 3.VI.
+
+Christian, Cyrano, les pages, un instant.
+
+
+CHRISTIAN:
+ Au secours !
+
+CYRANO:
+ Non monsieur.
+
+CHRISTIAN:
+ Je meurs si je ne rentre
+ En grâce, à l'instant même. . .
+
+CYRANO:
+ Et comment puis-je, diantre !
+ Vous faire à l'instant même, apprendre ?. . .
+
+CHRISTIAN (lui saisissant le bras):
+ Oh ! là, tiens, vois !
+ (La fenêtre du balcon s'est éclairée):
+
+CYRANO (ému):
+ Sa fenêtre !
+
+CHRISTIAN (criant):
+ Je vais mourir !
+
+CYRANO:
+ Baissez la voix !
+
+CHRISTIAN (tout bas):
+ Mourir !. . .
+
+CYRANO:
+ La nuit est noire. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Eh ! bien ?
+
+CYRANO:
+ C'est réparable.
+ Vous ne méritez pas. . .Mets-toi là, misérable !
+ Là, devant le balcon ! Je me mettrai dessous. . .
+ Et je te soufflerai tes mots.
+
+CHRISTIAN:
+ Mais. . .
+
+CYRANO:
+ Taisez-vous !
+
+LES PAGES (reparaissant au fond, à Cyrano):
+ Hep !
+
+CYRANO:
+ Chut !. . .
+ (Il leur fait signe de parler bas.)
+
+PREMIER PAGE (à mi-voix):
+ Nous venons de donner la sérénade
+ A Montfleury !. . .
+
+CYRANO (bas, vite):
+ Allez-vous mettre en embuscade
+ L'un à ce coin de rue, et l'autre à celui-ci;
+ Et si quelque passant gênant vient par ici,
+ Jouez un air !
+
+DEUXIÈME PAGE:
+ Quel air, monsieur le gassendiste ?
+
+CYRANO:
+ Joyeux pour une femme, et pour un homme, triste !
+ (Les pages disparaissent, un à chaque coin de rue.--A Christian):
+ Appelle-la !
+
+CHRISTIAN:
+ Roxane !
+
+CYRANO (ramassant des cailloux qu'il jette dans les vitres):
+ Attends ! Quelques cailloux.
+
+
+
+Scène VII.
+
+Roxane, Christian, Cyrano, d'abord caché sous le balcon.
+
+
+ROXANE (entr'ouvrant sa fenêtre):
+ Qui donc m'appelle ?
+
+CHRISTIAN:
+ Moi.
+
+ROXANE:
+ Qui, moi ?
+
+CHRISTIAN:
+ Christian.
+
+ROXANE (avec dédain):
+ C'est vous ?
+
+CHRISTIAN:
+ Je voudrais vous parler.
+
+CYRANO (sous le balcon, à Christian):
+ Bien. Bien. Presque à voix basse.
+
+ROXANE:
+ Non ! Vous parlez trop mal. Allez-vous-en !
+
+CHRISTIAN:
+ De grâce !. . .
+
+ROXANE:
+ Non ! Vous ne m'aimez plus !
+
+CHRISTIAN (à qui Cyrano souffle ses mots):
+ M'accuser,--justes dieux !--
+ De n'aimer plus. . .quand. . .j'aime plus !
+
+ROXANE (qui allait refermer sa fenêtre, s'arrêtant):
+ Tiens ! mais c'est mieux !
+
+CHRISTIAN (même jeu):
+ L'amour grandit bercé dans mon âme inquiète. . .
+ Que ce. . .cruel marmot prit pour. . .barcelonnette !
+
+ROXANE (s'avançant sur le balcon):
+ C'est mieux !--Mais, puisqu'il est cruel, vous fûtes sot
+ De ne pas, cet amour, l'étouffer au berceau !
+
+CHRISTIAN (même jeu):
+ Aussi l'ai-je tenté, mais. . .tentative nulle:
+ Ce. . .nouveau-né, Madame, est un petit. . .Hercule.
+
+ROXANE:
+ C'est mieux !
+
+CHRISTIAN (même jeu):
+ De sorte qu'il. . .strangula comme rien. . .
+ Les deux serpents. . .Orgueil et. . .Doute.
+
+ROXANE (s'accoudant au balcon):
+ Ah ! c'est très bien.
+ --Mais pourquoi parlez-vous de façon peu hâtive ?
+ Auriez-vous donc la goutte à l'imaginative ?
+
+CYRANO (tirant Christian sous le balcon, et se glissant à sa place):
+ Chut ! Cela devient trop difficile !. . .
+
+ROXANE:
+ Aujourd'hui. . .
+ Vos mots sont hésitants. Pourquoi ?
+
+CYRANO (parlant à mi-voix, comme Christian):
+ C'est qu'il fait nuit,
+ Dans cette ombre, à tâtons, ils cherchent votre oreille.
+
+ROXANE:
+ Les miens n'éprouvent pas difficulté pareille.
+
+CYRANO:
+ Ils trouvent tout de suite ? Oh ! cela va de soi,
+ Puisque c'est dans mon cœur, eux, que je les reçois;
+ Or, moi, j'ai le cœur grand, vous, l'oreille petite.
+ D'ailleurs vos mots à vous, descendent: ils vont vite.
+ Les miens montent, Madame: il leur faut plus de temps !
+
+ROXANE:
+ Mais ils montent bien mieux depuis quelques instants.
+
+CYRANO:
+ De cette gymnastique, ils ont pris l'habitude !
+
+ROXANE:
+ Je vous parle, en effet, d'une vraie altitude !
+
+CYRANO:
+ Certe, et vous me tueriez si de cette hauteur
+ Vous me laissiez tomber un mot dur sur le cœur !
+
+ROXANE (avec un mouvement):
+ Je descends.
+
+CYRANO (vivement)
+ Non !
+
+ROXANE (lui montrant le banc qui est sous le balcon):
+ Grimpez sur le banc, alors, vite !
+
+CYRANO (reculant avec effroi dans la nuit):
+ Non !
+
+ROXANE:
+ Comment. . .non ?
+
+CYRANO (que l'émotion gagne de plus en plus):
+ Laissez un peu que l'on profite. . .
+ De cette occasion qui s'offre. . .de pouvoir
+ Se parler doucement, sans se voir.
+
+ROXANE:
+ Sans se voir ?
+
+CYRANO:
+ Mais oui, c'est adorable. On se devine à peine.
+ Vous voyez la noirceur d'un long manteau qui traîne,
+ J'aperçois la blancheur d'une robe d'été:
+ Moi je ne suis qu'une ombre, et vous qu'une clarté !
+ Vous ignorez pour moi ce que sont ces minutes !
+ Si quelquefois je fus éloquent. . .
+
+ROXANE:
+ Vous le fûtes !
+
+CYRANO:
+ Mon langage jamais jusqu'ici n'est sorti
+ De mon vrai cœur. . .
+
+ROXANE:
+ Pourquoi ?
+
+CYRANO:
+ Parce que. . .jusqu'ici
+ Je parlais à travers. . .
+
+ROXANE:
+ Quoi ?
+
+CYRANO:
+ . . .le vertige où tremble
+ Quiconque est sous vos yeux !. . .Mais, ce soir, il me semble. . .
+ Que je vais vous parler pour la première fois !
+
+ROXANE:
+ C'est vrai que vous avez une tout autre voix.
+
+CYRANO (se rapprochant avec fièvre):
+ Oui, tout autre, car dans la nuit qui me protège
+ J'ose être enfin moi-même, et j'ose. . .
+ (Il s'arrête et avec égarement):
+ Où en étais-je ?
+ Je ne sais. . .tout ceci,--pardonnez mon émoi,--
+ C'est si délicieux,. . .c'est si nouveau pour moi !
+
+ROXANE:
+ Si nouveau ?
+
+CYRANO (bouleversé, et essayant toujours de rattraper ses mots):
+ Si nouveau. . .mais oui. . .d'être sincère:
+ La peur d'être raillé, toujours au cœur me serre. . .
+
+ROXANE:
+ Raillé de quoi ?
+
+CYRANO:
+ Mais de. . .d'un élan !. . .Oui, mon cœur
+ Toujours, de mon esprit s'habille, par pudeur:
+ Je pars pour décrocher l'étoile, et je m'arrête
+ Par peur du ridicule, à cueillir la fleurette !
+
+ROXANE:
+ La fleurette a du bon.
+
+CYRANO:
+ Ce soir, dédaignons-la !
+
+ROXANE:
+ Vous ne m'aviez jamais parlé comme cela !
+
+CYRANO:
+ Ah ! si loin des carquois, des torches et des flèches,
+ On se sauvait un peu vers des choses. . .plus fraîches !
+ Au lieu de boire goutte à goutte, en un mignon
+ Dé à coudre d'or fin, l'eau fade du Lignon,
+ Si l'on tentait de voir comment l'âme s'abreuve
+ En buvant largement à même le grand fleuve !
+
+ROXANE:
+ Mais l'esprit ?. . .
+
+CYRANO:
+ J'en ai fait pour vous faire rester
+ D'abord, mais maintenant ce serait insulter
+ Cette nuit, ces parfums, cette heure, la Nature,
+ Que de parler comme un billet doux de Voiture !
+ --Laissons, d'un seul regard de ses astres, le ciel
+ Nous désarmer de tout notre artificiel:
+ Je crains tant que parmi notre alchimie exquise
+ Le vrai du sentiment ne se volatilise,
+ Que l'âme ne se vide à ces passe-temps vains,
+ Et que le fin du fin ne soit la fin des fins !
+
+ROXANE:
+ Mais l'esprit ?. . .
+
+CYRANO:
+ Je le hais dans l'amour ! C'est un crime
+ Lorsqu'on aime de trop prolonger cette escrime !
+ Le moment vient d'ailleurs inévitablement,
+ --Et je plains ceux pour qui ne vient pas ce moment !--
+ Où nous sentons qu'en nous une amour noble existe
+ Que chaque joli mot que nous disons rend triste !
+
+ROXANE:
+ Eh bien ! si ce moment est venu pour nous deux,
+ Quels mots me direz-vous ?
+
+CYRANO:
+ Tous ceux, tous ceux, tous ceux
+ Qui me viendront, je vais vous les jeter, en touffe,
+ Sans les mettre en bouquet: je vous aime, j'étouffe,
+ Je t'aime, je suis fou, je n'en peux plus, c'est trop;
+ Ton nom est dans mon cœur comme dans un grelot,
+ Et comme tout le temps, Roxane, je frissonne,
+ Tout le temps, le grelot s'agite, et le nom sonne !
+ De toi, je me souviens de tout, j'ai tout aimé:
+ Je sais que l'an dernier, un jour, le douze mai,
+ Pour sortir le matin tu changeas de coiffure !
+ J'ai tellement pris pour clarté ta chevelure
+ Que, comme lorsqu'on a trop fixé le soleil,
+ On voit sur toute chose ensuite un rond vermeil,
+ Sur tout, quand j'ai quitté les feux dont tu m'inondes,
+ Mon regard ébloui pose des taches blondes !
+
+ROXANE (d'une voix troublée):
+ Oui, c'est bien de l'amour. . .
+
+CYRANO:
+ Certes, ce sentiment
+ Qui m'envahit, terrible et jaloux, c'est vraiment
+ De l'amour, il en a toute la fureur triste !
+ De l'amour,--et pourtant il n'est pas égoïste !
+ Ah ! que pour ton bonheur je donnerais le mien,
+ Quand même tu devrais n'en savoir jamais rien,
+ S'il se pouvait, parfois, que de loin, j'entendisse
+ Rire un peu le bonheur né de mon sacrifice !
+ --Chaque regard de toi suscite une vertu
+ Nouvelle, une vaillance en moi ! Commences-tu
+ À comprendre, à présent ? voyons, te rends-tu compte ?
+ Sens-tu mon âme, un peu, dans cette ombre, qui monte ?. . .
+ Oh ! mais vraiment, ce soir, c'est trop beau, c'est trop doux !
+ Je vous dis tout cela, vous m'écoutez, moi, vous !
+ C'est trop ! Dans mon espoir même le moins modeste,
+ Je n'ai jamais espéré tant ! Il ne me reste
+ Qu'à mourir maintenant ! C'est à cause des mots
+ Que je dis qu'elle tremble entre les bleus rameaux !
+ Car vous tremblez, comme une feuille entre les feuilles !
+ Car tu trembles ! car j'ai senti, que tu le veuilles
+ Ou non, le tremblement adoré de ta main
+ Descendre tout le long des branches du jasmin !
+ (Il baise éperdument l'extrémité d'une branche pendante.)
+
+ROXANE:
+ Oui, je tremble, et je pleure, et je t'aime, et suis tienne !
+ Et tu m'as enivrée !
+
+CYRANO:
+ Alors, que la mort vienne !
+ Cette ivresse, c'est moi, moi, qui l'ai su causer !
+ Je ne demande plus qu'une chose. . .
+
+CHRISTIAN (sous le balcon):
+ Un baiser !
+
+ROXANE (se rejetant en arrière):
+ Hein ?
+
+CYRANO:
+ Oh !
+
+ROXANE:
+ Vous demandez ?
+
+CYRANO:
+ Oui. . .je. . .
+ (A Christian bas):
+ Tu vas trop vite.
+
+CHRISTIAN:
+ Puisqu'elle est si troublée, il faut que j'en profite !
+
+CYRANO (à Roxane):
+ Oui, je. . .j'ai demandé, c'est vrai. . .mais justes cieux !
+ Je comprends que je fus bien trop audacieux.
+
+ROXANE (un peu déçue):
+ Vous n'insistez pas plus que cela ?
+
+CYRANO:
+ Si ! j'insiste. . .
+ Sans insister !. . .Oui, oui ! votre pudeur s'attriste !
+ Eh bien ! mais, ce baiser. . .ne me l'accordez pas !
+
+CHRISTIAN (à Cyrano, le tirant par son manteau):
+ Pourquoi ?
+
+CYRANO:
+ Tais-toi, Christian !
+
+ROXANE (se penchant):
+ Que dites-vous tout bas ?
+
+CYRANO:
+ Mais d'être allé trop loin, moi-même je me gronde;
+ Je me disais: tais toi, Christian !. . .
+ (Les théorbes se mettent à jouer):
+ Une seconde !. . .
+ On vient !
+ (Roxane referme la fenêtre. Cyrano écoute les théorbes, dont l'un joue
+ un air folâtre et l'autre un air lugubre):
+ Air triste ? Air gai ?. . .Quel est donc leur dessein ?
+ Est-ce un homme ? Une femme ?--Ah ! c'est un capucin !
+ (Entre un capucin qui va de maison en maison, une lanterne à la main,
+ regardant les portes.)
+
+
+
+Scène 3.VIII.
+
+Cyrano, Christian, un capucin.
+
+
+CYRANO (au capucin):
+ Quel est ce jeu renouvelé de Diogène ?
+
+LE CAPUCIN:
+ Je cherche la maison de madame. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Il nous gêne !
+
+LE CAPUCIN:
+ Magdeleine Robin. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Que veut-il ?. . .
+
+CYRANO (lui montrant une rue montante):
+ Par ici !
+ Tout droit,--toujours tout droit. . .
+
+LE CAPUCIN
+ Je vais pour vous !--Merci
+ Dire mon chapelet jusqu'au grain majuscule.
+ (Il sort.)
+
+CYRANO:
+ Bonne chance ! Mes vœux suivent votre cuculle !
+ (Il redescend vers Christian.)
+
+
+
+Scène 3.IX.
+
+Cyrano, Christian.
+
+
+CHRISTIAN:
+ Obtiens-moi ce baiser !. . .
+
+CYRANO:
+ Non !
+
+CHRISTIAN:
+ Tôt ou tard !. . .
+
+CYRANO:
+ C'est vrai !
+ Il viendra, ce moment de vertige enivré
+ Où vos bouches iront l'une vers l'autre, à cause
+ De ta moustache blonde et de sa lèvre rose !
+ (A lui-même):
+ J'aime mieux que ce soit à cause de. . .
+ (Bruit des volets qui se rouvrent, Christian se cache sous le balcon.)
+
+
+
+Scène 3.X.
+
+Cyrano, Christian, Roxane.
+
+
+ROXANE (s'avançant sur le balcon):
+ C'est vous ?
+ Nous parlions de. . .de. . .d'un. . .
+
+CYRANO:
+ Baiser ! Le mot est doux.
+ Je ne vois pas pourquoi votre lèvre ne l'ose;
+ S'il la brûle déjà, que sera-ce la chose ?
+ Ne vous en faites pas un épouvantement:
+ N'avez-vous pas tantôt, presque insensiblement,
+ Quitté le badinage et glissé sans alarmes
+ Du sourire au soupir, et du soupir aux larmes !
+ Glissez encore un peu d'insensible façon:
+ Des larmes au baiser il n'y a qu'un frisson !
+
+ROXANE:
+ Taisez-vous !
+
+CYRANO:
+ Un baiser, mais à tout prendre, qu'est-ce ?
+ Un serment fait d'un peu plus près, une promesse
+ Plus précise, un aveu qui veut se confirmer,
+ Un point rose qu'on met sur l'i du verbe aimer;
+ C'est un secret qui prend la bouche pour oreille,
+ Un instant d'infini qui fait un bruit d'abeille,
+ Une communion ayant un goût de fleur,
+ Une façon d'un peu se respirer le cœur,
+ Et d'un peu se goûter, au bord des lèvres, l'âme !
+
+ROXANE:
+ Taisez-vous !
+
+CYRANO:
+ Un baiser, c'est si noble, Madame,
+ Que la reine de France, au plus heureux des lords,
+ En a laissé prendre un, la reine même !
+
+ROXANE:
+ Alors !
+
+CYRANO (s'exaltant):
+ J'eus comme Buckingham des souffrances muettes,
+ J'adore comme lui la reine que vous êtes,
+ Comme lui je suis triste et fidèle. . .
+
+ROXANE:
+ Et tu es
+ Beau comme lui !
+
+CYRANO (à part, dégrisé):
+ C'est vrai, je suis beau, j'oubliais !
+
+ROXANE:
+ Eh bien ! montez cueillir cette fleur sans pareille. . .
+
+CYRANO (poussant Christian vers le balcon):
+ Monte !
+
+ROXANE:
+ Ce goût de cœur. . .
+
+CYRANO:
+ Monte !
+
+ROXANE:
+ Ce bruit d'abeille. . .
+
+CYRANO:
+ Monte !
+
+CHRISTIAN (hésitant):
+ Mais il me semble, à présent, que c'est mal !
+
+ROXANE:
+ Cet instant d'infini !. . .
+
+CYRANO (le poussant):
+ Monte donc, animal !
+ (Christian s'élance, et par le banc, le feuillage, les piliers,
+ atteint les balustres qu'il enjambe.)
+
+CHRISTIAN:
+ Ah, Roxane !
+ (Il l'enlace et se penche sur ses lèvres.)
+
+CYRANO:
+ Aïe ! au cœur, quel pincement bizarre !
+ --Baiser, festin d'amour dont je suis le Lazare !
+ Il me vient dans cette ombre une miette de toi,--
+ Mais oui, je sens un peu mon cœur qui te reçoit,
+ Puisque sur cette lèvre où Roxane se leurre
+ Elle baise les mots que j'ai dits tout à l'heure !
+ (On entend les théorbes):
+ Un air triste, un air gai: le capucin !
+ (Il feint de courir comme s'il arrivait de loin, et d'une voix claire):
+ Holà !
+
+ROXANE:
+ Qu'est ce ?
+
+CYRANO:
+ Moi. Je passais. . .Christian est encor là ?
+
+CHRISTIAN (très étonné):
+ Tiens Cyrano !
+
+ROXANE:
+ Bonjour, cousin !
+
+CYRANO:
+ Bonjour, cousine !
+
+ROXANE:
+ Je descends !
+ (Elle disparaît dans la maison. Au fond rentre le capucin.)
+
+CHRISTIAN (l'apercevant):
+ Oh ! encor !
+ (Il suit Roxane.)
+
+
+
+Scène 3.XI.
+
+Cyrano, Christian, Roxane, le capucin, Ragueneau.
+
+
+LE CAPUCIN:
+ C'est ici,--je m'obstine--
+ Magdeleine Robin !
+
+CYRANO:
+ Vous aviez dit: Ro-lin.
+
+LE CAPUCIN:
+ Non: Bin. B, i, n, bin !
+
+ROXANE (paraissant sur le seuil de la maison, suivie de Ragueneau qui
+ porte une lanterne, et de Christian):
+ Qu'est-ce ?
+
+LE CAPUCIN:
+ Une lettre.
+
+CHRISTIAN:
+ Hein ?
+
+LE CAPUCIN (à Roxane):
+ Oh ! il ne peut s'agir que d'une sainte chose !
+ C'est un digne seigneur qui. . .
+
+ROXANE (à Christian):
+ C'est De Guiche !
+
+CHRISTIAN:
+ Il ose ?. . .
+
+ROXANE:
+ Oh ! mais il ne va pas m'importuner toujours !
+ (Décachetant la lettre):
+ Je t'aime, et si. . .
+ (A la lueur de la lanterne de Ragueneau, elle lit, à l'écart, à voix basse):
+ Mademoiselle,
+ Les tambours
+ Battent; mon régiment boucle sa soubreveste;
+ Il part; moi, l'on me croit déjà parti: je reste.
+ Je vous désobéis. Je suis dans ce couvent.
+ Je vais venir, et vous le mande auparavant
+ Par un religieux simple comme une chèvre
+ Qui ne peut rien comprendre à ceci. Votre lèvre
+ M'a trop souri tantôt: j'ai voulu la revoir.
+ Éloignez un chacun, et daignez recevoir
+ L'audacieux déjà pardonné, je l'espère,
+ Qui signe votre très. . .et caetera. . .
+ (Au capucin):
+ Mon Père,
+ Voici ce que me dit cette lettre. Écoutez:
+ (Tous se rapprochent, elle lit à haute voix):
+ Mademoiselle,
+ Il faut souscrire aux volontés
+ Du cardinal, si dur que cela vous puisse être.
+ C'est la raison pourquoi j'ai fait choix, pour remettre
+ Ces lignes en vos mains charmantes, d'un très saint,
+ D'un très intelligent et discret capucin;
+ Nous voulons qu'il vous donne, et dans votre demeure,
+ La bénédiction
+ (Elle tourne la page):
+ nuptiale sur l'heure.
+ Christian doit en secret devenir votre époux;
+ Je vous l'envoie. Il vous déplaît. Résignez-vous.
+ Songez bien que le ciel bénira votre zèle,
+ Et tenez pour tout assuré, Mademoiselle,
+ Le respect de celui qui fut et qui sera
+ Toujours votre très humble et très. . .et cætera.
+
+LE CAPUCIN (rayonnant):
+ Digne seigneur !. . .Je l'avais dit. J'étais sans crainte !
+ Il ne pouvait s'agir que d'une chose sainte !
+
+ROXANE (bas à Christian):
+ N'est-ce pas que je lis très bien les lettres ?
+
+CHRISTIAN:
+ Hum !
+
+ROXANE (haut, avec désespoir):
+ Ah !. . .c'est affreux !
+
+LE CAPUCIN (qui a dirigé sur Cyrano la clarté de sa lanterne):
+ C'est vous ?
+
+CHRISTIAN:
+ C'est moi !
+
+LE CAPUCIN (tournant la lumière vers lui, et, comme si un doute lui
+ venait, en voyant sa beauté):
+ Mais. . .
+
+ROXANE (vivement):
+ Post-scriptum:
+ Donnez pour le couvent cent vingt pistoles.
+
+LE CAPUCIN:
+ Digne,
+ Digne seigneur !
+ (A Roxane):
+ Résignez-vous ?
+
+ROXANE (en martyre):
+ Je me résigne !
+ (Pendant que Ragueneau ouvre la porte au capucin que Christian invite
+ à entrer, elle dit bas à Cyrano):
+ Vous, retenez ici De Guiche ! Il va venir !
+ Qu'il n'entre pas tant que. . .
+
+CYRANO:
+ Compris !
+ (Au capucin):
+ Pour les bénir
+ Il vous faut ?. . .
+
+LE CAPUCIN:
+ Un quart d'heure.
+
+CYRANO (les poussant tous vers la maison):
+ Allez ! moi, je demeure !
+
+ROXANE (à Christian):
+ Viens !. . .
+ (Ils entrent.)
+
+
+
+Scène XII.
+
+Cyrano, seul.
+
+
+CYRANO:
+ Comment faire perdre à De Guiche un quart d'heure.
+ (Il se précipite sur le banc, grimpe au mur, vers le balcon):
+ Là !. . .Grimpons !. . .J'ai mon plan !. . .
+ (Les théorbes se mettent à jouer une phrase lugubre):
+ Ho ! c'est un homme !
+ (Le trémolo devient sinistre):
+ Ho ! ho !
+ Cette fois, c'en est un !. . .
+ (Il est sur le balcon, il rabaisse son feutre sur ses yeux, ôte son
+ épée, se drape dans sa cape, puis se penche et regarde au dehors):
+ Non, ce n'est pas trop haut !. . .
+ (Il enjambe les balustres et attirant à lui la longue branche d'un des
+ arbres qui débordent le mur du jardin, il s'y accroche des deux mains,
+ prêt a se laisser tomber):
+ Je vais légèrement troubler cette atmosphère !. . .
+
+
+
+Scène 3.XIII.
+
+Cyrano, De Guiche.
+
+
+DE GUICHE (qui entre, masqué, tâtonnant dans la nuit):
+ Qu'est-ce que ce maudit capucin peut bien faire ?
+
+CYRANO:
+ Diable ! Et ma voix ?. . .S'il la reconnaissait ?
+ (Lâchant d'une main, il a l'air de tourner une invisible clef):
+ Cric ! Crac !
+ (Solennellement):
+ Cyrano, reprenez l'accent de Bergerac !. . .
+
+DE GUICHE (regardant la maison):
+ Oui, c'est là. J'y vois mal. Ce masque m'importune !
+ (Il va pour entrer, Cyrano saute du balcon en se tenant à la branche,
+ qui plie, et le dépose entre la porte et De Guiche; il feint de tomber
+ lourdement, comme si c'était de très haut, et s'aplatit par terre, où
+ il reste immobile, comme étourdi. De Guiche fait un bond en arrière):
+ Hein ? quoi ?
+ (Quand il lève les yeux, la branche s'est redressée; il ne voit que le
+ ciel; il ne comprend pas):
+ D'où tombe donc cet homme ?
+
+CYRANO (se mettant sur son séant, et avec l'accent de Gascogne):
+ De la lune !
+
+DE GUICHE:
+ De la ?. . .
+
+CYRANO (d'une voix de rêve):
+ Quelle heure est-il ?
+
+DE GUICHE:
+ N'a-t-il plus sa raison ?
+
+CYRANO:
+ Quelle heure ? Quel pays ? Quel jour ? Quelle saison ?
+
+DE GUICHE:
+ Mais. . .
+
+CYRANO:
+ Je suis étourdi !
+
+DE GUICHE:
+ Monsieur. . .
+
+CYRANO:
+ Comme une bombe
+ Je tombe de la lune !
+
+DE GUICHE (impatienté):
+ Ah ça ! Monsieur !
+
+CYRANO (se relevant, d'une voix terrible):
+ J'en tombe !
+
+DE GUICHE (reculant):
+ Soit ! soit ! vous en tombez !. . .c'est peut-être un dément !
+
+CYRANO (marchant sur lui):
+ Et je n'en tombe pas métaphoriquement !. . .
+
+DE GUICHE:
+ Mais. . .
+
+CYRANO:
+ Il y a cent ans, ou bien une minute,
+ --J'ignore tout à fait ce que dura ma chute !--
+ J'étais dans cette boule à couleur de safran !
+
+DE GUICHE (haussant les épaules):
+ Oui. Laissez-moi passer !
+
+CYRANO (s'interposant):
+ Où suis-je ? soyez franc !
+ Ne me déguisez rien ! En quel lieu, dans quel site,
+ Viens-je de choir, Monsieur, comme un aérolithe ?
+
+DE GUICHE:
+ Morbleu !. . .
+
+CYRANO:
+ Tout en cheyant je n'ai pu faire choix
+ De mon point d'arrivée,--et j'ignore où je chois !
+ Est-ce dans une lune ou bien dans une terre,
+ Que vient de m'entraîner le poids de mon postère ?
+
+DE GUICHE:
+ Mais je vous dis, Monsieur. . .
+
+CYRANO (avec un cri de terreur qui fait reculer de Guiche):
+ Ha ! grand Dieu !. . .je crois voir
+ Qu'on a dans ce pays le visage tout noir !
+
+DE GUICHE (portant la main à son visage):
+ Comment ?
+
+CYRANO (avec une peur emphatique):
+ Suis-je en Alger ? Êtes-vous indigène ?. . .
+
+DE GUICHE (qui a senti son masque):
+ Ce masque !. . .
+
+CYRANO (feignant de se rassurer un peu):
+ Je suis donc dans Venise, ou dans Gêne ?
+
+DE GUICHE (voulant passer):
+ Une dame m'attend !. . .
+
+CYRANO (complètement rassuré):
+ Je suis donc à Paris.
+
+DE GUICHE (souriant malgré lui):
+ Le drôle est assez drôle !
+
+CYRANO:
+ Ah ! vous riez ?
+
+DE GUICHE:
+ Je ris,
+ Mais veux passer !
+
+CYRANO (rayonnant):
+ C'est à Paris que je retombe !
+ (Tout à fait à son aise, riant, s'époussetant, saluant):
+ J'arrive--excusez-moi !--par la dernière trombe.
+ Je suis un peu couvert d'éther. J'ai voyagé !
+ J'ai les yeux tout remplis de poudre d'astres. J'ai
+ Aux éperons, encor, quelques poils de planète !
+ (Cueillant quelque chose sur sa manche):
+ Tenez, sur mon pourpoint, un cheveu de comète !. . .
+ (Il souffle comme pour le faire envoler.)
+
+DE GUICHE (hors de lui):
+ Monsieur !. . .
+
+CYRANO (au moment où il va passer, tend sa jambe comme pour y montrer
+ quelque chose et l'arrête):
+ Dans mon mollet je rapporte une dent
+ De la Grande Ourse,--et comme, en frôlant le Trident,
+ Je voulais éviter une de ses trois lances,
+ Je suis allé tomber assis dans les Balances,--
+ Dont l'aiguille, à présent, là-haut, marque mon poids !
+ (Empêchant vivement de Guiche de passer et le prenant à un bouton du
+ pourpoint):
+ Si vous serriez mon nez, Monsieur, entre vos doigts,
+ Il jaillirait du lait !
+
+DE GUICHE:
+ Hein ? du lait ?. . .
+
+CYRANO:
+ De la Voie
+ Lactée !. . .
+
+DE GUICHE:
+ Oh ! Par l'enfer !
+
+CYRANO:
+ C'est le ciel qui m'envoie !
+ (Se croisant les bras):
+ Non ! croiriez-vous, je viens de le voir en tombant,
+ Que Sirius, la nuit, s'affuble d'un turban ?
+ (Confidentiel):
+ L'autre Ourse est trop petite encor pour qu'elle morde !
+ (Riant):
+ J'ai traversé la Lyre en cassant une corde !
+ (Superbe):
+ Mais je compte en un livre écrire tout ceci,
+ Et les étoiles d'or qu'en mon manteau roussi
+ Je viens de rapporter à mes périls et risques,
+ Quand on l'imprimera, serviront d'astérisques !
+
+DE GUICHE:
+ A la parfin, je veux. . .
+
+CYRANO:
+ Vous, je vous vois venir !
+
+DE GUICHE:
+ Monsieur !
+
+CYRANO:
+ Vous voudriez de ma bouche tenir
+ Comment la lune est faite, et si quelqu'un habite
+ Dans la rotondité de cette cucurbite ?
+
+DE GUICHE (criant):
+ Mais non ! Je veux. . .
+
+CYRANO:
+ Savoir comment j'y suis monté.
+ Ce fut par un moyen que j'avais inventé.
+
+DE GUICHE (découragé):
+ C'est un fou !
+
+CYRANO (dédaigneux):
+ Je n'ai pas refait l'aigle stupide
+ De Regiomontanus, ni le pigeon timide
+ D'Archytas !. . .
+
+DE GUICHE:
+ C'est un fou,--mais c'est un fou savant.
+
+CYRANO:
+ Non, je n'imitai rien de ce qu'on fit avant !
+ (De Guiche a réussi à passer et il marche vers la porte de Roxane.
+ Cyrano le suit, prêt a l'empoigner):
+ J'inventai six moyens de violer l'azur vierge !
+
+DE GUICHE (se retournant):
+ Six ?
+
+CYRANO (avec volubilité):
+ Je pouvais, mettant mon corps nu comme un cierge,
+ La caparaçonner de fioles de cristal
+ Toutes pleines des pleurs d'un ciel matutinal,
+ Et ma personne, alors, au soleil exposée,
+ L'astre l'aurait humée en humant la rosée !
+
+DE GUICHE (surpris et faisant un pas vers Cyrano):
+ Tiens ! Oui, cela fait un !
+
+CYRANO (reculant pour l'entraîner de l'autre côté):
+ Et je pouvais encor
+ Faire engouffrer du vent, pour prendre mon essor,
+ En raréfiant l'air dans un coffre de cèdre
+ Par des miroirs ardents, mis en icosaèdre !
+
+DE GUICHE (fait encore un pas):
+ Deux !
+
+CYRANO (reculant toujours):
+ Ou bien, machiniste autant qu'artificier,
+ Sur une sauterelle aux détentes d'acier,
+ Me faire, par des feux successifs de salpêtre,
+ Lancer dans les prés bleus où les astres vont paître !
+
+DE GUICHE (le suivant, sans s'en douter, et comptant sur ses doigts):
+ Trois !
+
+CYRANO:
+ Puisque la fumée a tendance à monter,
+ En souffler dans un globe assez pour m'emporter !
+
+DE GUICHE (même jeu, de plus en plus étonné):
+ Quatre !
+
+CYRANO:
+ Puisque Phœbé, quand son arc est le moindre,
+ Aime sucer, ô bœufs, votre moëlle. . .m'en oindre !
+
+DE GUICHE (stupéfait):
+ Cinq !
+
+CYRANO (qui en parlant l'a amené jusqu'à l'autre côté de la place, près
+ d'un banc):
+ Enfin, me plaçant sur un plateau de fer,
+ Prendre un morceau d'aimant et le lancer en l'air !
+ Ça, c'est un bon moyen: le fer se précipite,
+ Aussitôt que l'aimant s'envole, à sa poursuite;
+ On relance l'aimant bien vite, et cadédis !
+ On peut monter ainsi indéfiniment.
+
+DE GUICHE:
+ Six !
+ --Mais voilà six moyens excellents !. . .Quel système
+ Choisîtes-vous des six, Monsieur ?
+
+CYRANO:
+ Un septième !
+
+DE GUICHE:
+ Par exemple ! Et lequel ?
+
+CYRANO:
+ Je vous le donne en cent !. . .
+
+DE GUICHE:
+ C'est que ce mâtin-là devient intéressant !
+
+CYRANO (faisant le bruit des vagues avec de grands gestes mystérieux):
+ Houüh ! houüh !
+
+DE GUICHE:
+ Eh bien !
+
+CYRANO:
+ Vous devinez ?
+
+DE GUICHE:
+ Non !
+
+CYRANO:
+ La marée !. . .
+ A l'heure où l'onde par la lune est attirée,
+ Je me mis sur la sable--après un bain de mer--
+ Et la tête partant la première, mon cher,
+ --Car les cheveux, surtout, gardent l'eau dans leur frange !--
+ Je m'enlevai dans l'air, droit, tout droit, comme un ange.
+ Je montais, je montais doucement, sans efforts,
+ Quand je sentis un choc !. . .Alors. . .
+
+DE GUICHE (entraîné par la curiosité, et s'asseyant sur le banc):
+ Alors ?
+
+CYRANO:
+ Alors. . .
+ (Reprenant sa voix naturelle):
+ Le quart d'heure est passé, Monsieur, je vous délivre:
+ Le mariage est fait.
+
+DE GUICHE (se relevant d'un bond):
+ Çà, voyons, je suis ivre !. . .
+ Cette voix ?
+ (La porte de la maison s'ouvre, des laquais paraissent portant des
+ candélabres allumés. Lumière. Cyrano ôte son chapeau au bord abaissé):
+ Et ce nez--Cyrano ?
+
+CYRANO (saluant):
+ Cyrano.
+ --Ils viennent à l'instant d'échanger leur anneau.
+
+DE GUICHE:
+ Qui cela ?
+ (Il se retourne.--Tableau. Derrière les laquais, Roxane et Christian
+ se tiennent par la main. Le capucin les suit en souriant. Ragueneau
+ élève aussi un flambeau. La duègne ferme la marche, ahurie, en petit
+ saut de lit):
+ Ciel !
+
+
+
+Scène 3.XIV.
+
+Les mêmes, Roxane, Christian, le capucin, Ragueneau, laquais, la duègne.
+
+
+DE GUICHE (à Roxane):
+ Vous ?
+ (Reconnaissant Christian avec stupeur):
+ Lui ?
+ (Saluant Roxane avec admiration):
+ Vous êtes des plus fines !
+ (A Cyrano):
+ Mes compliments, Monsieur l'inventeur des machines:
+ Votre récit eût fait s'arrêter au portail
+ Du paradis, un saint ! Notez-en le détail,
+ Car vraiment cela peut resservir dans un livre !
+
+CYRANO (s'inclinant):
+ Monsieur, c'est un conseil que je m'engage à suivre.
+
+LE CAPUCIN (montrant les amants à De Guiche et hochant avec satisfaction
+ sa grande barbe blanche):
+ Un beau couple, mon fils, réuni là par vous !
+
+DE GUICHE (le regardant d'un œil glacé):
+ Oui.
+ (A Roxane):
+ Veuillez dire adieu, Madame, à votre époux.
+
+ROXANE:
+ Comment ?
+
+DE GUICHE (à Christian):
+ Le régiment déjà se met en route.
+ Joignez-le !
+
+ROXANE:
+ Pour aller à la guerre ?
+
+DE GUICHE:
+ Sans doute !
+
+ROXANE:
+ Mais, Monsieur, les cadets n'y vont pas !
+
+DE GUICHE:
+ Ils iront.
+ (Tirant le papier qu'il avait mis dans sa poche):
+ Voici l'ordre.
+ (A Christian):
+ Courez le porter, vous, baron.
+
+ROXANE (se jetant dans les bras de Christian):
+ Christian !
+
+DE GUICHE (ricanant, à Cyrano):
+ La nuit de noce est encore lointaine !
+
+CYRANO (à part):
+ Dire qu'il croit me faire énormément de peine !
+
+CHRISTIAN (à Roxane):
+ Oh ! tes lèvres encor !
+
+CYRANO:
+ Allons, voyons, assez !
+
+CHRISTIAN (continuant à embrasser Roxane):
+ C'est dur de la quitter. . .Tu ne sais pas. . .
+
+CYRANO (cherchant à l'entraîner):
+ Je sais.
+ (On entend au loin des tambours qui battent une marche.)
+
+DE GUICHE (qui est remonté au fond):
+ Le régiment qui part !
+
+ROXANE (à Cyrano, en retenant Christian qu'il essaye toujours d'entraîner):
+ Oh !. . .je vous le confie !
+ Promettez-moi que rien ne va mettre sa vie
+ En danger !
+
+CYRANO:
+ J'essaierai. . .mais ne peux cependant
+ Promettre. . .
+
+ROXANE (même jeu):
+ Promettez qu'il sera très prudent !
+
+CYRANO:
+ Oui, je tâcherai, mais. . .
+
+ROXANE (même jeu):
+ Qu'à ce siège terrible
+ Il n'aura jamais froid !
+
+CYRANO:
+ Je ferai mon possible.
+ Mais. . .
+
+ROXANE (même jeu):
+ Qu'il sera fidèle !
+
+CYRANO:
+ Eh oui ! sans doute, mais. . .
+
+ROXANE (même jeu):
+ Qu'il m'écrira souvent !
+
+CYRANO (s'arrêtant):
+ Ça,--je vous le promets !
+
+
+Rideau.
+
+
+
+
+Acte IV.
+
+Les Cadets de Gascogne.
+
+Le poste qu'occupe la compagnie de Carbon de Castel-Jaloux au siège
+d'Arras.
+
+Au fond, talus traversant toute la scène. Au delà s'aperçoit un horizon
+de plaine: le pays couvert de travaux de siège. Les murs d'Arras et la
+silhouette de ses toits sur le ciel, très loin.
+
+Tentes; armes éparses; tambours, etc.--Le jour va se lever. Jaune
+Orient.--Sentinelles espacées. Feux.
+
+Roulés dans leurs manteaux, les Cadets de Gascogne dorment. Carbon de
+Castel-Jaloux et Le Bret veillent. Ils sont très pâles et très maigris.
+Christian dort, parmi les autres, dans sa cape, au premier plan, le
+visage éclairé par un feu. Silence.
+
+
+
+Scène 4.I.
+
+Christian, Carbon de Castel-Jaloux, Le Bret, les cadets, puis Cyrano.
+
+
+LE BRET:
+ C'est affreux !
+
+CARBON:
+ Oui. Plus rien.
+
+LE BRET:
+ Mordious !
+
+CARBON (lui faisant signe de parler plus bas):
+ Jure en sourdine !
+ Tu vas les réveiller.
+ (Aux cadets):
+ Chut ! Dormez !
+ (A Le Bret):
+ Qui dort dîne !
+
+LE BRET:
+ Quand on a l'insomnie on trouve que c'est peu !
+ Quelle famine !
+ (On entend au loin quelques coups de feu.)
+
+CARBON:
+ Ah ! maugrébis des coups de feu !. . .
+ Ils vont me réveiller mes enfants !
+ (Aux cadets qui lèvent la tête):
+ Dormez !
+ (On se recouche. Nouveaux coups de feu plus rapprochés.)
+
+UN CADET (s'agitant):
+ Diantre !
+ Encore ?
+
+CARBON:
+ Ce n'est rien ! C'est Cyrano qui rentre !
+ (Les têtes qui s'étaient relevées se recouchent.)
+
+UNE SENTINELLE (au dehors):
+ Ventrebieu ! qui va là ?
+
+LA VOIX DE CYRANO:
+ Bergerac !
+
+LA SENTINELLE (qui est sur le talus):
+ Ventrebieu !
+ Qui va là ?
+
+CYRANO (paraissant sur la crête):
+ Bergerac, imbécile !
+ (Il descend. Le Bret va au-devant de lui, inquiet):
+
+LE BRET:
+ Ah ! grand Dieu !
+
+CYRANO (lui faisant signe de ne réveiller personne):
+ Chut !
+
+LE BRET:
+ Blessé ?
+
+CYRANO:
+ Tu sais bien qu'ils ont pris l'habitude
+ De me manquer tous les matins !
+
+LE BRET:
+ C'est un peu rude,
+ Pour porter une lettre, à chaque jour levant,
+ De risquer !
+
+CYRANO (s'arrêtant devant Christian):
+ J'ai promis qu'il écrirait souvent !
+ (Il le regarde):
+ Il dort. Il est pâli. Si la pauvre petite
+ Savait qu'il meurt de faim. . .Mais toujours beau !
+
+LE BRET:
+ Va vite
+ Dormir !
+
+CYRANO:
+ Ne grogne pas, Le Bret !. . .Sache ceci:
+ Pour traverser les rangs espagnols, j'ai choisi
+ Un endroit où je sais, chaque nuit, qu'ils sont ivres.
+
+LE BRET:
+ Tu devrais bien un jour nous rapporter des vivres.
+
+CYRANO:
+ Il faut être léger pour passer !--Mais je sais
+ Qu'il y aura ce soir du nouveau. Les Français
+ Mangeront ou mourront,--si j'ai bien vu. . .
+
+LE BRET:
+ Raconte !
+
+CYRANO:
+ Non. Je ne suis pas sûr. . .vous verrez !
+
+CARBON:
+ Quelle honte,
+ Lorsqu'on est assiégeant, d'être affamé !
+
+LE BRET:
+ Hélas !
+ Rien de plus compliqué que ce siège d'Arras:
+ Nous assiégeons Arras,--nous-mêmes, pris au piège,
+ Le cardinal infant d'Espagne nous assiège. . .
+
+CYRANO:
+ Quelqu'un devrait venir l'assiéger à son tour.
+
+LE BRET:
+ Je ne ris pas.
+
+CYRANO:
+ Oh ! oh !
+
+LE BRET:
+ Penser que chaque jour
+ Vous risquez une vie, ingrat, comme la vôtre,
+ Pour porter. . .
+ (Le voyant qui se dirige vers une tente):
+ Où vas-tu ?
+
+CYRANO:
+ J'en vais écrire une autre.
+ (Il soulève la toile et disparaît.)
+
+
+
+Scène 4.II.
+
+Les mêmes, moins Cyrano.
+
+(Le jour s'est un peu levé. Lueurs roses. La ville d' Arras se dore à
+l'horizon. On entend un coup de canon immédiatement suivi d'une
+batterie de tambours, très au loin, vers la gauche. D'autres tambours
+battent plus près. Les batteries vont se répondant, et se rapprochant,
+éclatent presque en scène et s'éloignent vers la droite, parcourant le
+camp. Rumeurs de réveil. Voix lointaines d'officiers.)
+
+
+CARBON (avec un soupir):
+ La diane !. . .Hélas !
+ (Les cadets s'agitent dans leurs manteaux, s'étirent):
+ Sommeil succulent, tu prends fin !. . .
+ Je sais trop quel sera leur premier cri !
+
+UN CADET (se mettant sur son séant):
+ J'ai faim !
+
+UN AUTRE:
+ Je meurs !
+
+TOUS:
+ Oh !
+
+CARBON:
+ Levez-vous !
+
+TROISIÈME CADET:
+ Plus un pas !
+
+QUATRIÈME CADET:
+ Plus un geste !
+
+LE PREMIER (se regardant dans un morceau de cuirasse):
+ Ma langue est jaune: l'air du temps est indigeste !
+
+UN AUTRE:
+ Mon tortil de baron pour un peu de Chester !
+
+UN AUTRE:
+ Moi, si l'on ne veut pas fournir à mon gaster
+ De quoi m'élaborer une pinte de chyle,
+ Je me retire sous ma tente--comme Achille !
+
+UN AUTRE:
+ Oui, du pain !
+
+CARBON (allant à la tente où est entré Cyrano, à mi-voix):
+ Cyrano !
+
+D'AUTRES:
+ Nous mourons !
+
+CARBON (toujours à mi-voix, à la porte de la tente):
+ Au secours !
+ Toi qui sais si gaiement leur répliquer toujours,
+ Viens les ragaillardir !
+
+DEUXIÈME CADET (se précipitant vers le premier qui mâchonne quelque chose):
+ Qu'est-ce que tu grignotes !
+
+LE PREMIER:
+ De l'étoupe à canon que dans les bourguignotes
+ On fait frire en la graisse à graisser les moyeux,
+ Les environs d'Arras sont très peu giboyeux !
+
+UN AUTRE (entrant):
+ Moi, je viens de chasser !
+
+UN AUTRE (même jeu):
+ J'ai pêché, dans la Scarpe !
+
+TOUS (debout, se ruant sur les deux nouveaux venus):
+ Quoi !--Que rapportez-vous ?--Un faisan ?--Une carpe ?--
+ Vite, vite, montrez !
+
+LE PÊCHEUR:
+ Un goujon !
+
+LE CHASSEUR:
+ Un moineau !
+
+TOUS (exaspérés):
+ Assez !--Révoltons-nous !
+
+CARBON:
+ Au secours, Cyrano !
+ (Il fait maintenant tout à fait jour.)
+
+
+
+Scène 4.III.
+
+Les mêmes, Cyrano.
+
+
+CYRANO (sortant de sa tente, tranquille, une plume à l'oreille, un livre
+ à la main):
+ Hein ?
+ (Silence. Au premier cadet):
+ Pourquoi t'en vas-tu, toi, de ce pas qui traîne ?
+
+LE CADET:
+ J'ai quelque chose, dans les talons, qui me gêne !. . .
+
+CYRANO:
+ Et quoi donc ?
+
+LE CADET:
+ L'estomac !
+
+CYRANO:
+ Moi de même, pardi !
+
+LE CADET:
+ Cela doit te gêner ?
+
+CYRANO:
+ Non, cela me grandit.
+
+DEUXIÈME CADET:
+ J'ai les dents longues !
+
+CYRANO:
+ Tu n'en mordras que plus large.
+
+UN TROISIÈME:
+ Mon ventre sonne creux !
+
+CYRANO:
+ Nous y battrons la charge.
+
+UN AUTRE:
+ Dans les oreilles, moi, j'ai des bourdonnements.
+
+CYRANO:
+ Non, non; ventre affamé, pas d'oreilles: tu mens !
+
+UN AUTRE:
+ Oh ! manger quelque chose,--à l'huile !
+
+CYRANO (le décoiffant et lui mettant son casque dans la main):
+ Ta salade.
+
+UN AUTRE:
+ Qu'est-ce qu'on pourrait bien dévorer ?
+
+CYRANO (lui jetant le livre qu'il tient à la main):
+ L'Iliade.
+
+UN AUTRE:
+ Le ministre, à Paris, fait ses quatre repas !
+
+CYRANO:
+ Il devrait t'envoyer du perdreau ?
+
+LE MÊME:
+ Pourquoi pas ?
+ Et du vin !
+
+CYRANO:
+ Richelieu, du Bourgogne, if you please ?
+
+LE MÊME:
+ Par quelque capucin !
+
+CYRANO:
+ L'éminence qui grise ?
+
+UN AUTRE:
+ J'ai des faims d'ogre !
+
+CYRANO:
+ Eh ! bien !. . .tu croques le marmot !
+
+LE PREMIER CADET (haussant les épaules):
+ Toujours le mot, la pointe !
+
+CYRANO:
+ Oui, la pointe, le mot !
+ Et je voudrais mourir, un soir, sous un ciel rose,
+ En faisant un bon mot, pour une belle cause !
+ --Oh ! frappé par la seule arme noble qui soit,
+ Et par un ennemi qu'on sait digne de soi,
+ Sur un gazon de gloire et loin d'un lit de fièvres,
+ Tomber la pointe au cœur en même temps qu'aux lèvres !
+
+CRIS DE TOUS:
+ J'ai faim !
+
+CYRANO (se croisant les bras):
+ Ah çà ! mais vous ne pensez qu'à manger ?. . .
+ --Approche, Bertrandou le fifre, ancien berger;
+ Du double étui de cuir tire l'un de tes fifres,
+ Souffle, et joue à ce tas de goinfres et de piffres
+ Ces vieux airs du pays, au doux rythme obsesseur,
+ Dont chaque note est comme une petite sœur,
+ Dans lesquels restent pris des sons de voix aimées,
+ Ces airs dont la lenteur est celle des fumées
+ Que le hameau natal exhale de ses toits,
+ Ces airs dont la musique a l'air d'être en patois !. . .
+ (Le vieux s'assied et prépare son fifre):
+ Que la flûte, aujourd'hui, guerrière qui s'afflige,
+ Se souvienne un moment, pendant que sur sa tige
+ Tes doigts semblent danser un menuet d'oiseau,
+ Qu'avant d'être d'ébène, elle fut de roseau;
+ Que sa chanson l'étonne, et qu'elle y reconnaisse
+ L'âme de sa rustique et paisible jeunesse !. . .
+ (Le vieux commence à jouer des airs languedociens):
+ Écoutez, les Gascons. . .Ce n'est plus, sous ses doigts,
+ Le fifre aigu des camps, c'est la flûte des bois !
+ Ce n'est plus le sifflet du combat, sous ses lèvres,
+ C'est le lent galoubet de nos meneurs de chèvres !. . .
+ Écoutez. . .C'est le val, la lande, la forêt,
+ Le petit pâtre brun sous son rouge béret,
+ C'est la verte douceur des soirs sur la Dordogne,
+ Écoutez, les Gascons: c'est toute la Gascogne !
+ (Toutes les têtes se sont inclinées;--tous les yeux rêvent;--et des
+ larmes sont furtivement essuyées, avec un revers de manche, un coin de
+ manteau.)
+
+CARBON (à Cyrano, bas):
+ Mais tu les fais pleurer !
+
+CYRANO:
+ De nostalgie !. . .Un mal
+ Plus noble que la faim !. . . pas physique: moral !
+ J'aime que leur souffrance ait changé de viscère,
+ Et que ce soit leur cœur, maintenant, qui se serre !
+
+CARBON:
+ Tu vas les affaiblir en les attendrissant !
+
+CYRANO (qui a fait signe au tambour d'approcher):
+ Laisse donc ! Les héros qu'ils portent dans leur sang
+ Sont vite réveillés ! Il suffit. . .
+ (Il fait un geste. Le tambour roule.)
+
+TOUS (se levant et se précipitant sur leurs armes):
+ Hein ?. . .Quoi ?. . .Qu'est-ce ?
+
+CYRANO (souriant):
+ Tu vois, il a suffi d'un roulement de caisse !
+ Adieu, rêves, regrets, vieille province, amour. . .
+ Ce qui du fifre vient s'en va par le tambour !
+
+UN CADET (qui regarde au fond):
+ Ah ! Ah ! Voici monsieur de Guiche.
+
+TOUS LES CADETS (murmurant):
+ Hou. . .
+
+CYRANO (souriant):
+ Murmure
+ Flatteur !
+
+UN CADET:
+ Il nous ennuie !
+
+UN AUTRE:
+ Avec, sur son armure,
+ Son grand col de dentelle, il vient faire le fier !
+
+UN AUTRE:
+ Comme si l'on portait du linge sur du fer !
+
+LE PREMIER:
+ C'est bon lorsque à son cou l'on a quelque furoncle !
+
+LE DEUXIÈME:
+ Encore un courtisan !
+
+UN AUTRE:
+ Le neveu de son oncle !
+
+CARBON:
+ C'est un Gascon pourtant !
+
+LE PREMIER:
+ Un faux !. . .Méfiez-vous !
+ Parce que, les Gascons. . .ils doivent être fous:
+ Rien de plus dangereux qu'un Gascon raisonnable.
+
+LE BRET:
+ Il est pâle !
+
+UN AUTRE:
+ Il a faim. . .autant qu'un pauvre diable !
+ Mais comme sa cuirasse a des clous de vermeil,
+ Sa crampe d'estomac étincelle au soleil !
+
+CYRANO (vivement):
+ N'ayons pas l'air non plus de souffrir ! Vous, vos cartes,
+ Vos pipes et vos dés. . .
+ (Tous rapidement se mettent à jouer sur des tambours, sur des
+ escabeaux et par terre, sur leurs manteaux, et ils allument de longues
+ pipes de pétun):
+ Et moi, je lis Descartes.
+ (Il se promène de long en large et lit dans un petit livre qu'il a
+ tiré de sa poche.--Tableau.--De Guiche entre. Tout le monde a l'air
+ absorbé et content. Il est très pâle. Il va vers Carbon.)
+
+
+
+Scène 4.IV.
+
+Les mêmes, de Guiche.
+
+
+DE GUICHE (à Carbon):
+ Ah !--Bonjour !
+ (Ils s'observent tous les deux. A part, avec satisfaction):
+ Il est vert.
+
+CARBON (de même):
+ Il n'a plus que les yeux.
+
+DE GUICHE (regardant les cadets):
+ Voici donc les mauvaises têtes ?. . .Oui, messieurs,
+ Il me revient de tous côtés qu'on me brocarde
+ Chez vous, que les cadets, noblesse montagnarde,
+ Hobereaux béarnais, barons périgourdins,
+ N'ont pour leur colonel pas assez de dédains,
+ M'appellent intrigant, courtisan,--qu'il les gêne
+ De voir sur ma cuirasse un col en point de Gêne,--
+ Et qu'ils ne cessent pas de s'indigner entre eux
+ Qu'on puisse être Gascon et ne pas être gueux !
+ (Silence. On joue. On fume):
+ Vous ferai-je punir par votre capitaine ?
+ Non.
+
+CARBON:
+ D'ailleurs, je suis libre et n'inflige de peine. . .
+
+DE GUICHE:
+ Ah ?
+
+CARBON:
+ J'ai payé ma compagnie, elle est à moi.
+ Je n'obéis qu'aux ordres de guerre.
+
+DE GUICHE:
+ Ah ?. . .Ma foi !
+ Cela suffit.
+ (S'adressant aux cadets):
+ Je peux mépriser vos bravades.
+ On connaît ma façon d'aller aux mousquetades;
+ Hier, à Bapaume, on vit la furie avec quoi
+ J'ai fait lâcher le pied au comte de Bucquoi;
+ Ramenant sur ses gens les miens en avalanche,
+ J'ai chargé par trois fois !
+
+CYRANO (sans lever le nez de son livre):
+ Et votre écharpe blanche ?
+
+DE GUICHE (surpris et satisfait):
+ Vous savez ce détail ?. . .En effet, il advint,
+ Durant que je faisais ma caracole afin
+ De rassembler mes gens la troisième charge,
+ Qu'un remous de fuyards m'entraîna sur la marge
+ Des ennemis; j'étais en danger qu'on me prît
+ Et qu'on m'arquebusât, quand j'eus le bon esprit
+ De dénouer et de laisser couler à terre
+ L'écharpe qui disait mon grade militaire;
+ En sorte que je pus, sans attirer les yeux,
+ Quitter les Espagnols, et revenant sur eux,
+ Suivi de tous les miens réconfortés, les battre !
+ --Eh bien ! que dites-vous de ce trait ?
+ (Les cadets n'ont pas l'air d'écouter; mais ici les cartes et les
+ cornets à dés restent en l'air, la fumée des pipes demeure dans les
+ joues: attente.)
+
+CYRANO:
+ Qu'Henri quatre
+ N'eût jamais consenti, le nombre l'accablant,
+ A se diminuer de son panache blanc.
+ (Joie silencieuse. Les cartes s'abattent. Les dés tombe. La fumée
+ s'échappe.)
+
+DE GUICHE:
+ L'adresse a réussi, cependant !
+ (Même attente suspendant les jeux et les pipes.)
+
+CYRANO:
+ C'est possible.
+ Mais on n'abdique pas l'honneur d'être une cible.
+ (Cartes, dés, fumées, s'abattent, tombent, s'envolent avec une
+ satisfaction croissante):
+ Si j'eusse été présent quand l'écharpe coula
+ --Nos courages, monsieur, diffèrent en cela--
+ Je l'aurais ramassée et me la serais mise.
+
+DE GUICHE:
+ Oui, vantardise, encor, de gascon !
+
+CYRANO:
+ Vantardise ?. . .
+ Prêtez-la-moi. Je m'offre à monter, dès ce soir,
+ A l'assaut, le premier, avec elle en sautoir.
+
+DE GUICHE:
+ Offre encor de gascon ! Vous savez que l'écharpe
+ Resta chez l'ennemi, sur les bords de la Scarpe,
+ En un lieu que depuis la mitraille cribla,--
+ Où nul ne peut aller la chercher !
+
+CYRANO (tirant de sa poche l'écharpe blanche et la lui tendant):
+ La voilà.
+ (Silence. Les cadets étouffent leurs rires dans les cartes et dans les
+ cornets à dés. De Guiche se retourne, les regarde: immédiatement ils
+ reprennent leur gravité, leurs jeux; l'un d'eux sifflote avec
+ indifférence l'air montagnard joué par le fifre.)
+
+DE GUICHE (prenant l'écharpe):
+ Merci. Je vais, avec ce bout d'étoffe claire,
+ Pouvoir faire un signal,--que j'hésitais à faire.
+ (Il va au talus, y grimpe, et agite plusieurs fois l'écharpe en l'air.)
+
+TOUS:
+ Hein !
+
+LA SENTINELLE (en haut du talus):
+ Cet homme, là-bas qui se sauve en courant !. . .
+
+DE GUICHE (redescendant):
+ C'est un faux espion espagnol. Il nous rend
+ De grands services. Les renseignements qu'il porte
+ Aux ennemis sont ceux que je lui donne, en sorte
+ Que l'on peut influer sur leurs décisions.
+
+CYRANO:
+ C'est un gredin !
+
+DE GUICHE (se nouant nonchalamment son écharpe):
+ C'est très commode. Nous disions ?. . .
+ --Ah ! J'allais vous apprendre un fait. Cette nuit même,
+ Pour nous ravitailler tentant un coup suprême,
+ Le maréchal s'en fut vers Dourlens, sans tambours;
+ Les vivandiers du Roi sont là; par les labours
+ Il les joindra; mais pour revenir sans encombre,
+ Il a pris avec lui des troupes en tel nombre
+ Que l'on aurait beau jeu, certe, en nous attaquant:
+ La moitié de l'armée est absente du camp !
+
+CARBON:
+ Oui, si les Espagnols savaient, ce serait grave.
+ Mais ils ne savent pas ce départ ?
+
+DE GUICHE:
+ Ils le savent.
+ Ils vont nous attaquer.
+
+CARBON:
+ Ah !
+
+DE GUICHE:
+ Mon faux espion
+ M'est venu prévenir de leur agression.
+ Il ajouta: "J'en peux déterminer la place;
+ Sur quel point voulez-vous que l'attaque se fasse ?
+ Je dirai que de tous c'est le moins défendu,
+ Et l'effort portera sur lui."--J'ai répondu:
+ "C'est bon. Sortez du camp. Suivez des yeux la ligne:
+ Ce sera sur le point d'où je vous ferai signe."
+
+CARBON (aux cadets):
+ Messieurs, préparez-vous !
+ (Tous se lèvent. Bruit d'épées et de ceinturons qu'on boucle.)
+
+DE GUICHE:
+ C'est dans une heure.
+
+PREMIER CADET:
+ Ah !. . .bien !. . .
+ (Ils se rasseyent tous. On reprend la partie interrompue.)
+
+DE GUICHE (à Carbon):
+ Il faut gagner du temps. Le maréchal revient.
+
+CARBON:
+ Et pour gagner du temps ?
+
+DE GUICHE:
+ Vous aurez l'obligeance
+ De vous faire tuer.
+
+CYRANO:
+ Ah ! voilà la vengeance ?
+
+DE GUICHE:
+ Je ne prétendrai pas que si je vous aimais
+ Je vous eusse choisis vous et les vôtres, mais,
+ Comme à votre bravoure on n'en compare aucune,
+ C'est mon Roi que je sers en servant ma rancune.
+
+CYRANO (saluant):
+ Souffrez que je vous sois, monsieur, reconnaissant.
+
+DE GUICHE (saluant):
+ Je sais que vous aimez vous battre un contre cent.
+ Vous ne vous plaindrez pas de manquer de besogne.
+ (Il remonte, avec Carbon.)
+
+CYRANO (aux cadets):
+ Eh bien donc ! nous allons au blason de Gascogne,
+ Qui porte six chevrons, messieurs, d'azur et d'or,
+ Joindre un chevron de sang qui lui manquait encor !
+ (De Guiche cause bas avec Carbon de Castel-Jaloux, au fond. On donne
+ des ordres. La résistance se prépare. Cyrano va vers Christian qui est
+ resté immobile, les bras croisés.)
+
+CYRANO (lui mettant la main sur l'épaule):
+ Christian ?
+
+CHRISTIAN (secouant la tête):
+ Roxane !
+
+CYRANO:
+ Hélas !
+
+CHRISTIAN:
+ Au moins, je voudrais mettre
+ Tout l'adieu de mon cœur dans une belle lettre !. . .
+
+CYRANO:
+ Je me doutais que ce serait pour aujourd'hui.
+ (Il tire un billet de son pourpoint):
+ Et j'ai fait tes adieux.
+
+CHRISTIAN:
+ Montre !. . .
+
+CYRANO:
+ Tu veux ?. . .
+
+CHRISTIAN (lui prenant la lettre):
+ Mais oui !
+ (Il l'ouvre, lit et s'arrête):
+ Tiens !
+
+CYRANO:
+ Quoi ?
+
+CHRISTIAN:
+ Ce petit rond ?. . .
+
+CYRANO (reprenant la lettre vivement, et regardant d'un air naïf):
+ Un rond ?. . .
+
+CHRISTIAN:
+ C'est une larme !
+
+CYRANO:
+ Oui. . .Poète, on se prend à son jeu, c'est le charme !. . .
+ Tu comprends. . .ce billet,--c'était très émouvant:
+ Je me suis fait pleurer moi-même en l'écrivant.
+
+CHRISTIAN:
+ Pleurer ?. . .
+
+CYRANO:
+ Oui. . .parce que. . .mourir n'est pas terrible.
+ Mais. . .ne plus la revoir jamais. . .voilà l'horrible !
+ Car enfin je ne la. . .
+ (Christian le regarde):
+ nous ne la. . .
+ (Vivement):
+ tu ne la. . .
+
+CHRISTIAN (lui arrachant la lettre):
+ Donne-moi ce billet !
+ (On entend une rumeur, au loin, dans le camp.)
+
+LA VOIX D'UNE SENTINELLE:
+ Ventrebieu, qui va là ?
+ (Coups de feu. Bruits de voix. Grelots.)
+
+CARBON:
+ Qu'est-ce ?. . .
+
+LA SENTINELLE (qui est sur le talus):
+ Un carrosse !
+ (On se précipite pour voir.)
+
+CRIS:
+ Quoi ! Dans le camp ?--Il y entre !
+ --Il a l'air de venir de chez l'ennemi !--Diantre !
+ Tirez !--Non ! Le cocher a crié !--Crié quoi ?--
+ Il a crié: Service du Roi !
+ (Tout le monde est sur le talus et regarde au dehors. Les grelots se
+ rapprochent.)
+
+DE GUICHE:
+ Hein ? Du Roi !. . .
+ (On redescend, on s'aligne.)
+
+CARBON:
+ Chapeau bas, tous !
+
+DE GUICHE (à la cantonade):
+ Du Roi !--Rangez-vous, vile tourbe,
+ Pour qu'il puisse décrire avec pompe sa courbe !
+ (Le carrosse entre au grand trot. Il est couvert de boue et de
+ poussière. Les rideaux sont tirés. Deux laquais derrière. Il s'arrête
+ net.)
+
+CARBON (criant):
+ Battez aux champs !
+ (Roulement de tambours. Tous les cadets se découvrent.)
+
+DE GUICHE:
+ Baissez le marchepied !
+ (Deux hommes se précipitent. La portière s'ouvre.)
+
+ROXANE (sautant du carrosse):
+ Bonjour !
+ (Le son d'une voix de femme relève d'un seul coup tout ce monde
+ profondément incliné.--Stupeur.)
+
+
+
+Scène 4.V.
+
+Les mêmes, Roxane.
+
+
+DE GUICHE:
+ Service du Roi ! Vous ?
+
+ROXANE:
+ Mais du seul roi, l'Amour !
+
+CYRANO:
+ Ah ! grand Dieu !
+
+CHRISTIAN (s'élancant):
+ Vous ! Pourquoi ?
+
+ROXANE:
+ C'était trop long, ce siège !
+
+CHRISTIAN:
+ Pourquoi ?. . .
+
+ROXANE:
+ Je te dirai !
+
+CYRANO (qui, au son de sa voix, est resté cloué immobile, sans oser
+ tourner les yeux vers elle):
+ Dieu ! La regarderai-je ?
+
+DE GUICHE:
+ Vous ne pouvez rester ici !
+
+ROXANE (gaiement):
+ Mais si ! mais si !
+ Voulez-vous m'avancer un tambour ?. . .
+ (Elle s'assied sur un tambour qu'on avance):
+ Là, merci !
+ (Elle rit):
+ On a tiré sur mon carrosse !
+ (Fièrement):
+ Une patrouille !
+ --Il a l'air d'être fait avec une citrouille,
+ N'est-ce pas ? comme dans le conte, et les laquais
+ Avec des rats.
+ (Envoyant des lèvres un baiser à Christian):
+ Bonjour !
+ (Les regardant tous):
+ Vous n'avez pas l'air gais !
+ --Savez-vous que c'est loin, Arras ?
+ (Apercevant Cyrano):
+ Cousin, charmée !
+
+CYRANO (a'avançant):
+ Ah çà ! comment ?. . .
+
+ROXANE:
+ Comment j'ai retrouvé l'armée ?
+ Oh ! mon Dieu, mon ami, mais c'est tout simple: j'ai
+ Marché tant que j'ai vu le pays ravagé.
+ Ah ! ces horreurs, il a fallu que je les visse
+ Pour y croire ! Messieurs, si c'est là le service
+ De votre Roi, le mien vaut mieux !
+
+CYRANO:
+ Voyons, c'est fou !
+ Par où diable avez-vous bien pu passer ?
+
+ROXANE:
+ Par où ?
+ Par chez les Espagnols.
+
+PREMIER CADET:
+ Ah ! qu'elles sont malignes !
+
+DE GUICHE:
+ Comment avez-vous fait pour traverser leurs lignes ?
+
+LE BRET:
+ Cela dut être très difficile !. . .
+
+ROXANE:
+ Pas trop.
+ J'ai simplement passé dans mon carrosse, au trot.
+ Si quelque hidalgo montrait sa mine altière,
+ Je mettais mon plus beau sourire à la portière,
+ Et ces messieurs étant, n'en déplaise aux Français,
+ Les plus galantes gens du monde,--je passais !
+
+CARBON:
+ Oui, c'est un passe-port, certes, que ce sourire !
+ Mais on a fréquemment dû vous sommer de dire
+ Où vous alliez ainsi, madame ?
+
+ROXANE:
+ Fréquemment.
+ Alors je répondais: "Je vais voir mon amant."
+ --Aussitôt l'Espagnol à l'air le plus féroce
+ Refermait gravement la porte du carrosse,
+ D'un geste de la main à faire envie au Roi
+ Relevait les mousquets déjà braqués sur moi,
+ Et superbe de grâce, à la fois, et de morgue,
+ L'ergot tendu sous la dentelle en tuyau d'orgue,
+ Le feutre au vent pour que la plume palpitât,
+ S'inclinait en disant: "Passez, señorita !"
+
+CHRISTIAN:
+ Mais, Roxane. . .
+
+ROXANE:
+ J'ai dit: mon amant, oui. . .pardonne !
+ Tu comprends, si j'avais dit: mon mari, personne
+ Ne m'eût laissé passer !
+
+CHRISTIAN:
+ Mais. . .
+
+ROXANE:
+ Qu'avez-vous ?
+
+DE GUICHE:
+ Il faut
+ Vous en aller d'ici !
+
+ROXANE:
+ Moi ?
+
+CYRANO:
+ Bien vite !
+
+LE BRET:
+ Au plus tôt !
+
+CHRISTIAN:
+ Oui !
+
+ROXANE:
+ Mais comment ?
+
+CHRISTIAN (embarrassé):
+ C'est que. . .
+
+CYRANO (de même):
+ Dans trois quarts d'heure. . .
+
+DE GUICHE (de même):
+ . . .ou quatre. . .
+
+CARBON (de même):
+ Il vaut mieux. . .
+
+LE BRET (de même):
+ Vous pourriez. . .
+
+ROXANE:
+ Je reste. On va se battre.
+
+TOUS:
+ Oh ! non !
+
+ROXANE:
+ C'est mon mari !
+ (Elle se jette dans les bras de Christian):
+ Qu'on me tue avec toi !
+
+CHRISTIAN:
+ Mais quels yeux vous avez !
+
+ROXANE:
+ Je te dirai pourquoi !
+
+DE GUICHE (désespéré):
+ C'est un poste terrible !
+
+ROXANE (se retournant):
+ Hein ! terrible ?
+
+CYRANO:
+ Et la preuve
+ C'est qu'il nous l'a donné !
+
+ROXANE (à De Guiche):
+ Ah ! vous me vouliez veuve ?
+
+DE GUICHE:
+ Oh ! je vous jure !. . .
+
+ROXANE:
+ Non ! Je suis folle à présent !
+ Et je ne m'en vais plus !--D'ailleurs, c'est amusant.
+
+CYRANO:
+ Eh quoi ! la précieuse était une héroïne ?
+
+ROXANE:
+ Monsieur de Bergerac, je suis votre cousine.
+
+UN CADET:
+ Nous vous défendrons bien !
+
+ROXANE (enfiévrée de plus en plus):
+ Je le crois, mes amis !
+
+UN AUTRE (avec enivrement):
+ Tout le camp sent l'iris !
+
+ROXANE:
+ Et j'ai justement mis
+ Un chapeau qui fera très bien dans la bataille !. . .
+ (Regardant de Guiche):
+ Mais peut-être est-il temps que le comte s'en aille:
+ On pourrait commencer.
+
+DE GUICHE:
+ Ah ! c'en est trop ! Je vais
+ Inspecter mes canons, et reviens. . .Vous avez
+ Le temps encor: changez d'avis !
+
+ROXANE:
+ Jamais !
+ (De Guiche sort.)
+
+
+
+Scène 4.VI.
+
+Les mêmes, moins De Guiche.
+
+
+CHRISTIAN (suppliant):
+ Roxane !. . .
+
+ROXANE:
+ Non !
+
+PREMIER CADET (aux autres):
+ Elle reste !
+
+TOUS (se précipitant, se bousculant, s'astiquant):
+ Un peigne !--Un savon !--Ma basane
+ Est trouée: une aiguille !--Un ruban !--Ton miroir !--
+ Mes manchettes !--Ton fer à moustache !--Un rasoir !. . .
+
+ROXANE (à Cyrano qui la supplie encore):
+ Non ! rien ne me fera bouger de cette place !
+
+CARBON (après s'être, comme les autres, sanglé, épousseté, avoir brossé
+ son chapeau, redressé sa plume et tiré ses manchettes, s'avance vers
+ Roxane, et cérémonieusement):
+ Peut-être siérait-il que je vous présentasse,
+ Puisqu'il en est ainsi, quelques de ces messieurs
+ Qui vont avoir l'honneur de mourir sous vos yeux.
+ (Roxane s'incline et elle attend, debout au bras de Christian. Carbon
+ présente):
+ Baron de Peyrescous de Colignac !
+
+LE CADET (saluant):
+ Madame. . .
+
+CARBON (continuant):
+ Baron de Casterac de Cahuzac.--Vidame
+ De Malgouyre Estressac Lésbas d'Escarabiot.--
+ Chevalier d'Antignac-Juzet.--Baron Hillot
+ De Blagnac-Saléchan de Castel Crabioules. . .
+
+ROXANE:
+ Mais combien avez-vous de noms, chacun ?
+
+LE BARON HILLOT:
+ Des foules !
+
+CARBON (à Roxane):
+ Ouvrez la main qui tient votre mouchoir.
+
+ROXANE (ouvre la main et le mouchoir tombe):
+ Pourquoi ?
+ (Toute la compagnie fait le mouvement de s'élancer pour le ramasser.)
+
+CARBON (le ramassant vivement):
+ Ma compagnie était sans drapeau ! Mais ma foi,
+ C'est le plus beau du camp qui flottera sur elle !
+
+ROXANE (souriant):
+ Il est un peu petit.
+
+CARBON (attachant le mouchoir à la hampe de sa lance de capitaine):
+ Mais il est en dentelle !
+
+UN CADET (aux autres):
+ Je mourrais sans regret ayant vu ce minois,
+ Si j'avais seulement dans le ventre une noix !. . .
+
+CARBON (qui l'a entendu, indigné):
+ Fi ! parler de manger lorsqu'une exquise femme !. . .
+
+ROXANE:
+ Mais l'air du camp est vif et, moi-même, m'affame:
+ Pâtés, chaud-froids, vins fins:--mon menu, le voilà !
+ --Voulez-vous m'apporter tout cela !
+ (Consternation.)
+
+UN CADET:
+ Tout cela !
+
+UN AUTRE:
+ Où le prendrions-nous, grand Dieu ?
+
+ROXANE (tranquillement):
+ Dans mon carrosse.
+
+TOUS:
+ Hein ?
+
+ROXANE:
+ Mais il faut qu'on serve et découpe, et désosse !
+ Regardez mon cocher d'un peu plus près, messieurs,
+ Et vous reconnaîtrez un homme précieux:
+ Chaque sauce sera, si l'on veut, réchauffée !
+
+LES CADETS (se ruant vers le carrosse):
+ C'est Ragueneau !
+ (Acclamations):
+ Oh ! Oh !
+
+ROXANE (les suivant des yeux):
+ Pauvre gens !
+
+CYRANO (lui baisant la main):
+ Bonne fée !
+
+RAGUENEAU (debout sur le siège comme un charlatan en place publique):
+ Messieurs !. . .
+ (Enthousiasme.)
+
+LES CADETS:
+ Bravo ! Bravo !
+
+RAGUENEAU:
+ Les Espagnols n'ont pas,
+ Quand passaient tant d'appas, vu passer le repas !
+ (Applaudissements.)
+
+CYRANO (bas à Christian):
+ Hum ! hum ! Christian !
+
+RAGUENEAU:
+ Distraits par la galanterie
+ Ils n'ont pas vu. . .
+ (Il tire de son siège un plat qu'il élève):
+ la galantine !. . .
+ (Applaudissements. La galantine passe de mains en mains.)
+
+CYRANO (bas à Christian):
+ Je t'en prie,
+ Un seul mot !. . .
+
+RAGUENEAU:
+ Et Vénus sut occuper leur œil
+ Pour que Diane en secret, pût passer. . .
+ (Il brandit un gigot):
+ son chevreuil !
+ (Enthousiasme. Le gigot est saisi par vingt mains tendues.)
+
+CYRANO (bas à Christian):
+ Je voudrais te parler !
+
+ROXANE (aux cadets qui redescendent, les bras chargés de victuailles):
+ Posez cela par terre !
+ (Elle met le couvert sur l'herbe, aidée des deux laquais
+ imperturbables qui étaient derrière le carrosse):
+
+ROXANE (à Christian, au moment où Cyrano allait l'entraîner à part):
+ Vous, rendez-vous utile ?
+ (Christian vient l'aider. Mouvement d'inquiétude de Cyrano.)
+
+RAGUENEAU:
+ Un paon truffé !
+
+PREMIER CADET (épanoui, qui descend en coupant une large tranche de
+ jambon):
+ Tonnerre !
+ Nous n'aurons pas couru notre dernier hasard
+ Sans faire un gueuleton. . .
+ (Se reprenant vivement en voyant Roxane):
+ pardon ! un balthazar !
+
+RAGUENEAU (lançant les coussins du carrosse):
+ Les coussins sont remplis d'ortolans !
+ (Tumulte. On éventre les coussins. Rires. Joie.)
+
+TROISIÈME CADET:
+ Ah ! Viédaze !
+
+RAGUENEAU (lançant des flacons de vin rouge):
+ Des flacons de rubis !--
+ (De vin blanc):
+ Des flacons de topaze !
+
+ROXANE (jetant une nappe pliée à la figure de Cyrano):
+ Défaites cette nappe !. . .Eh ! hop ! Soyez léger !
+
+RAGUENEAU (brandissant une lanterne arrachée):
+ Chaque lanterne est un petit garde-manger !
+
+CYRANO (bas à Christian, pendant qu'ils arrangent la nappe ensemble):
+ Il faut que je te parle avant que tu lui parles !
+
+RAGUENEAU (de plus en plus lyrique):
+ Le manche de mon fouet est un saucisson d'Arles !
+
+ROXANE (versant du vin, servant):
+ Puisqu'on nous fait tuer, morbleu ! nous nous moquons
+ Du reste de l'armée !--Oui ! tout pour les Gascons !
+ Et si De Guiche vient, personne ne l'invite !
+ (Allant de l'un à l'autre):
+ Là, vous avez le temps.--Ne manger pas si vite !--
+ Buvez un peu.--Pourquoi pleurez-vous ?
+
+PREMIER CADET:
+ C'est trop bon !. . .
+
+ROXANE:
+ Chut !--Rouge ou blanc ?--Du pain pour monsieur de Carbon !
+ --Un couteau !--Votre assiette !--Un peu de croûte ?--Encore ?
+ Je vous sers !--Du bourgogne ?--Une aile ?
+
+CYRANO (qui la suit, les bras chargés de plats, l'aidant à servir):
+ Je l'adore !
+
+ROXANE (allant vers Christian):
+ Vous ?
+
+CHRISTIAN:
+ Rien.
+
+ROXANE:
+ Si ! ce biscuit, dans du muscat. . .deux doigts !
+
+CHRISTIAN (essayant de la retenir):
+ Oh ! dites-moi pourquoi vous vîntes ?
+
+ROXANE:
+ Je me dois
+ A ces malheureux. . .Chut ! Tout à l'heure !. . .
+
+LE BRET (qui était remonté au fond, pour passer, au bout d'une lance, un
+ pain à la sentinelle du talus):
+ De Guiche !
+
+CYRANO:
+ Vite, cachez flacon, plat, terrine, bourriche !
+ Hop !--N'ayons l'air de rien !. . .
+ (A Ragueneau):
+ Toi, remonte d'un bond
+ Sur ton siège !--Tout est caché ?. . .
+ (En un clin d'œil tout a été repoussé dans les tentes, ou caché sous
+ les vêtements, sous les manteaux, dans les feutres.--De Guiche entre
+ vivement--et s'arrête, tout d'un coup, reniflant.--Silence.)
+
+
+
+Scène 4.VII.
+
+Les mêmes, De Guiche.
+
+
+DE GUICHE:
+ Cela sent bon.
+
+UN CADET (chantonnant d'un air détaché):
+ To lo lo !. . .
+
+DE GUICHE (s'arrêtant et le regardant):
+ Qu'avez-vous, vous ?. . .Vous êtes tout rouge !
+
+LE CADET:
+ Moi ?. . .Mais rien. C'est le sang. On va se battre: il bouge !
+
+UN AUTRE:
+ Poum. . .poum. . .poum. . .
+
+DE GUICHE (se retournant):
+ Qu'est cela ?
+
+LE CADET (légèrement gris):
+ Rien ! C'est une chanson !
+ Une petite. . .
+
+DE GUICHE:
+ Vous êtes gai, mon garçon !
+
+LE CADET:
+ L'approche du danger !
+
+DE GUICHE (appelant Carbon de Castel-Jaloux, pour donner un ordre):
+ Capitaine ! je. . .
+ (Il s'arrête en le voyant):
+ Peste !
+ Vous avez bonne mine aussi !
+
+CARBON (cramoisi, et cachant une bouteille derrière son dos, avec an
+ geste évasif):
+ Oh !. . .
+
+DE GUICHE:
+ Il me reste
+ Un canon que j'ai fait porter. . .
+ (Il montre un endroit dans la coulisse):
+ là, dans ce coin,
+ Et vos hommes pourront s'en servir au besoin.
+
+UN CADET (se dandinant):
+ Charmante attention !
+
+UN AUTRE (lui souriant gracieusement):
+ Douce sollicitude !
+
+DE GUICHE:
+ Ah ça ! mais ils sont fous !--
+ (Sèchement):
+ N'ayant pas l'habitude
+ Du canon, prenez garde au recul.
+
+LE PREMIER CADET:
+ Ah ! pfftt !
+
+DE GUICHE (allant à lui, furieux):
+ Mais !. . .
+
+LE CADET:
+ Le canon des Gascons ne recule jamais !
+
+DE GUICHE (le prenant par le bras et le secouant):
+ Vous êtes gris !. . .De quoi ?
+
+LE CADET (superbe):
+ De l'odeur de la poudre !
+
+DE GUICHE (haussant les épaules, le repousse et va vivement à Roxane):
+ Vite, à quoi daignez-vous, madame, vous résoudre ?
+
+ROXANE:
+ Je reste !
+
+DE GUICHE:
+ Fuyez !
+
+ROXANE:
+ Non !
+
+DE GUICHE:
+ Puisqu'il en est ainsi,
+ Qu'on me donne un mousquet !
+
+CARBON:
+ Comment ?
+
+DE GUICHE:
+ Je reste aussi.
+
+CYRANO:
+ Enfin, Monsieur ! voilà de la bravoure pure !
+
+PREMIER CADET:
+ Seriez-vous un Gascon malgré votre guipure ?
+
+ROXANE:
+ Quoi !. . .
+
+DE GUICHE:
+ Je ne quitte pas une femme en danger.
+
+DEUXIÈME CADET (au premier):
+ Dis donc ! Je crois qu'on peut lui donner à manger !
+ (Toutes les victuailles reparaissent comme par enchantement.)
+
+DE GUICHE (dont les yeux s'allument):
+ Des vivres !
+
+UN TROISIÈME CADET:
+ Il en sort de sous toutes les vestes !
+
+DE GUICHE (se maîtrisant, avec hauteur):
+ Est-ce que vous croyez que je mange vos restes ?
+
+CYRANO (saluant):
+ Vous faites des progrès !
+
+DE GUICHE (fièrement, et à qui échappe sur le dernier mot une légère
+ pointe d'accent):
+ Je vais me battre à jeun !
+
+PREMIER CADET (exultant de joie):
+ A jeung ! Il vient d'avoir l'accent !
+
+DE GUICHE (riant):
+ Moi ?
+
+LE CADET:
+ C'en est un !
+ (Ils se mettent tous à danser.)
+
+CARBON DE CASTEL-JALOUX (qui a disparu depuis un moment derrière le
+ talus, reparaissant sur la crête):
+ J'ai rangé mes piquiers, leur troupe est résolue !
+ (Il montre une ligne de piques qui dépasse la crête.)
+
+DE GUICHE (à Roxane, en s'inclinant):
+ Acceptez-vous ma main pour passer leur revue ?. . .
+ (Elle la prend, ils remontent vers le talus. Tous le monde se découvre
+ et les suit.)
+
+CHRISTIAN (allant à Cyrano, vivement):
+ Parle vite !
+ (Au moment où Roxane paraît sur la crête, les lances disparaissent,
+ abaissées pour le salut, un cri s'élève: elle s'incline.)
+
+LES PIQUIERS (au dehors):
+ Vivat !
+
+CHRISTIAN:
+ Quel était ce secret ?. . .
+
+CYRANO:
+ Dans le cas où Roxane. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Eh bien ?. . .
+
+CYRANO:
+ Te parlerait
+ Des lettres ?. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Oui, je sais !. . .
+
+CYRANO:
+ Ne fais pas la sottise
+ De t'étonner. . .
+
+CHRISTIAN:
+ De quoi ?
+
+CYRANO:
+ Il faut que je te dise !. . .
+ Oh ! mon Dieu, c'est tout simple, et j'y pense aujourd'hui
+ En la voyant. Tu lui. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Parle vite !
+
+CYRANO:
+ Tu lui. . .
+ As écrit plus souvent que tu ne crois.
+
+CHRISTIAN:
+ Hein ?
+
+CYRANO:
+ Dame !
+ Je m'en étais chargé: j'interprétais ta flamme !
+ J'écrivais quelquefois sans te dire: j'écris !
+
+CHRISTIAN:
+ Ah ?
+
+CYRANO:
+ C'est tout simple !
+
+CHRISTIAN:
+ Mais comment t'y es-tu pris,
+ Depuis qu'on est bloqué pour ?. . .
+
+CYRANO:
+ Oh !. . .avant l'aurore
+ Je pouvais traverser. . .
+
+CHRISTIAN (se croisant les bras):
+ Ah ! c'est tout simple encore ?
+ Et qu'ai-je écrit de fois par semaine ?. . .Deux ?--Trois ?--
+ Quatre ?--
+
+CYRANO:
+ Plus.
+
+CHRISTIAN:
+ Tous les jours ?
+
+CYRANO:
+ Oui, tous les jours.--Deux fois.
+
+CHRISTIAN (violemment):
+ Et cela t'enivrait, et l'ivresse était telle
+ Que tu bravais la mort. . .
+
+CYRANO (voyant Roxane qui revient):
+ Tais-toi ! Pas devant elle !
+ (Il rentre vivement dans sa tente.)
+
+
+
+Scène 4.VIII.
+
+Roxane, Christian; au fond, allées et venues de cadets. Carbon et De
+Guiche donnent des ordres.
+
+
+ROXANE (courant à Christian):
+ Et maintenant, Christian !. . .
+
+CHRISTIAN (lui prenant les mains):
+ Et maintenant, dis-moi
+ Pourquoi, par ces chemins effroyables, pourquoi
+ A travers tous ces rangs de soudards et de reîtres,
+ Tu m'a rejoint ici ?
+
+ROXANE:
+ C'est à cause des lettres !
+
+CHRISTIAN:
+ Tu dis ?
+
+ROXANE:
+ Tant pis pour vous si je cours ces dangers !
+ Ce sont vos lettres qui m'ont grisée ! Ah ! songez
+ Combien depuis un mois vous m'en avez écrites,
+ Et plus belles toujours !
+
+CHRISTIAN:
+ Quoi ! pour quelques petites
+ Lettres d'amour. . .
+
+ROXANE:
+ Tais-toi ! Tu ne peux pas savoir !
+ Mon Dieu, je t'adorais, c'est vrai, depuis qu'un soir,
+ D'une voix que je t'ignorais, sous ma fenêtre,
+ Ton âme commença de se faire connaître. . .
+ Eh bien ! tes lettres, c'est, vois-tu, depuis un mois,
+ Comme si tout le temps je l'entendais, ta voix
+ De ce soir-là, si tendre, et qui vous enveloppe !
+ Tant pis pour toi, j'accours. La sage Pénélope
+ Ne fût pas demeurée à broder sous son toit,
+ Si le seigneur Ulysse eût écrit comme toi,
+ Mais pour le joindre, elle eût, aussi folle qu'Hélène,
+ Envoyé promener ses pelotons de laine !. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Mais. . .
+
+ROXANE:
+ Je lisais, je relisais, je défaillais,
+ J'étais à toi. Chacun de ces petits feuillets
+ Était comme un pétale envolé de ton âme.
+ On sent à chaque mot de ces lettres de flamme
+ L'amour puissant, sincère. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Ah ! sincère et puissant ?
+ Cela se sent, Roxane ?. . .
+
+ROXANE:
+ Oh ! si cela se sent !
+
+CHRISTIAN:
+ Et vous venez ?. . .
+
+ROXANE:
+ Je viens (ô mon Christian, mon maître !
+ Vous me relèveriez si je voulais me mettre
+ A vos genoux, c'est donc mon âme que j'y mets,
+ Et vous ne pourrez plus la relever jamais !)
+ Je viens te demander pardon (et c'est bien l'heure
+ De demander pardon, puisqu'il se peut qu'on meure !)
+ De t'avoir fait d'abord, dans ma frivolité,
+ L'insulte de t'aimer pour ta seule beauté !
+
+CHRISTIAN (avec épouvante):
+ Ah ! Roxane !
+
+ROXANE:
+ Et plus tard, mon ami, moins frivole,
+ --Oiseau qui saute avant tout à fait qu'il s'envole,--
+ Ta beauté m'arrêtant, ton âme m'entraînant,
+ Je t'aimais pour les deux ensemble !. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Et maintenant ?
+
+ROXANE:
+ Eh bien ! toi-même enfin l'emporte sur toi-même,
+ Et ce n'est plus que pour ton âme que je t'aime !
+
+CHRISTIAN (reculant):
+ Ah ! Roxane !
+
+ROXANE:
+ Sois donc heureux. Car n'être aimé
+ Que pour ce dont on est un instant costumé,
+ Doit mettre un cœur avide et noble à la torture;
+ Mais ta chère pensée efface ta figure,
+ Et la beauté par quoi tout d'abord tu me plus,
+ Maintenant j'y vois mieux. . .et je ne la vois plus !
+
+CHRISTIAN:
+ Oh !. . .
+
+ROXANE:
+ Tu doutes encor d'une telle victoire ?. . .
+
+CHRISTIAN (douloureusement):
+ Roxane !
+
+ROXANE:
+ Je comprends, tu ne peux pas y croire,
+ A cet amour ?. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Je ne veux pas de cet amour !
+ Moi, je veux être aimé plus simplement pour. . .
+
+ROXANE:
+ Pour
+ Ce qu'en vous elles ont aimé jusqu'à cette heure ?
+ Laissez-vous donc aimer d'une façon meilleure !
+
+CHRISTIAN:
+ Non ! c'était mieux avant !
+
+ROXANE:
+ Ah ! tu n'y entends rien !
+ C'est maintenant que j'aime mieux, que j'aime bien !
+ C'est ce qui te fait toi, tu m'entends, que j'adore !
+ Et moins brillant. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Tais-toi !
+
+ROXANE:
+ Je t'aimerais encore !
+ Si toute ta beauté tout d'un coup s'envolait. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Oh ! ne dis pas cela !
+
+ROXANE:
+ Si, je le dis !
+
+CHRISTIAN:
+ Quoi ? laid ?
+
+ROXANE:
+ Laid ! je le jure !
+
+CHRISTIAN:
+ Dieu !
+
+ROXANE:
+ Et ta joie est profonde ?
+
+CHRISTIAN (d'une voix étouffée):
+ Oui. . .
+
+ROXANE:
+ Qu'as-tu ?
+
+CHRISTIAN (la repoussant doucement):
+ Rien. Deux mots à dire: une seconde. . .
+
+ROXANE:
+ Mais ?. . .
+
+CHRISTIAN (lui montrant un groupe de cadets, au fond):
+ A ces pauvres gens mon amour t'enleva:
+ Va leur sourire un peu puisqu'ils vont mourir. . .va !
+
+ROXANE (attendrie):
+ Cher Christian !. . .
+ (Elle remonte vers les Gascons qui s'empressent repectueusement autour
+ d'elle.)
+
+
+
+Scène 4.IX.
+
+Christian, Cyrano; au fond Roxane causant avec Carbon et quelques cadets.
+
+
+CHRISTIAN (appelant vers la tente de Cyrano):
+ Cyrano ?
+
+CYRANO (reparaissant, armé pour la bataille):
+ Qu'est-ce ? Te voilà blême !
+
+CHRISTIAN:
+ Elle ne m'aime plus !
+
+CYRANO:
+ Comment ?
+
+CHRISTIAN:
+ C'est toi qu'elle aime !
+
+CYRANO:
+ Non !
+
+CHRISTIAN:
+ Elle n'aime plus que mon âme !
+
+CYRANO:
+ Non !
+
+CHRISTIAN:
+ Si !
+ C'est donc bien toi qu'elle aime,--et tu l'aimes aussi !
+
+CYRANO:
+ Moi ?
+
+CHRISTIAN:
+ Je le sais.
+
+CYRANO:
+ C'est vrai.
+
+CHRISTIAN:
+ Comme un fou.
+
+CYRANO:
+ Davantage.
+
+CHRISTIAN:
+ Dis-le-lui !
+
+CYRANO:
+ Non !
+
+CHRISTIAN:
+ Pourquoi ?
+
+CYRANO:
+ Regarde mon visage !
+
+CHRISTIAN:
+ Elle m'aimerait laid !
+
+CYRANO:
+ Elle te l'a dit !
+
+CHRISTIAN:
+ Là !
+
+CYRANO:
+ Ah ! je suis bien content qu'elle t'ait dit cela !
+ Mais va, va, ne crois pas cette chose insensée !
+ --Mon Dieu, je suis content qu'elle ait eu la pensée
+ De la dire,--mais va, ne la prend pas au mot,
+ Va, ne deviens pas laid: elle m'en voudrait trop !
+
+CHRISTIAN:
+ C'est ce que je veux voir !
+
+CYRANO:
+ Non, non !
+
+CHRISTIAN:
+ Qu'elle choisisse !
+ Tu vas lui dire tout !
+
+CYRANO:
+ Non, non ! Pas ce supplice.
+
+CHRISTIAN:
+ Je tuerais ton bonheur parce que je suis beau ?
+ C'est trop injuste !
+
+CYRANO:
+ Et moi, je mettrais au tombeau
+ Le tien parce que, grâce au hasard qui fait naître,
+ J'ai le don d'exprimer. . .ce que tu sens peut-être ?
+
+CHRISTIAN:
+ Dis-lui tout !
+
+CYRANO:
+ Il s'obstine à me tenter, c'est mal !
+
+CHRISTIAN:
+ Je suis las de porter en moi-même un rival !
+
+CYRANO:
+ Christian !
+
+CHRISTIAN:
+ Notre union--sans témoins--clandestine,
+ --Peut se rompre,--si nous survivons !
+
+CYRANO:
+ Il s'obstine !. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Oui, je veux être aimé moi-même, ou pas du tout !
+ --Je vais voir ce qu'on fait, tiens ! Je vais jusqu'au bout
+ Du poste; je reviens: parle, et qu'elle préfère
+ L'un de nous deux !
+
+CYRANO:
+ Ce sera toi !
+
+CHRISTIAN:
+ Mais. . .je l'espère !
+ (Il appelle):
+ Roxane !
+
+CYRANO:
+ Non ! Non !
+
+ROXANE (accourant):
+ Quoi ?
+
+CHRISTIAN:
+ Cyrano vous dira
+ Une chose importante. . .
+ (Elle va vivement à Cyrano. Christian sort.)
+
+
+
+Scène 4.X.
+
+Roxane, Cyrano, puis Le Bret, Carbon de Castel-Jaloux, les cadets,
+Ragueneau, de Guiche, etc.
+
+
+ROXANE:
+ Importante ?
+
+CYRANO (éperdu):
+ Il s'en va !. . .
+ (A Roxane):
+ Rien !. . .Il attache,--oh ! Dieu ! vous devez le connaître !--
+ De l'importance à rien !
+
+ROXANE (vivement):
+ Il a douté peut-être
+ De ce que j'ai dit là ?. . .J'ai vu qu'il a douté !. . .
+
+CYRANO (lui prenant la main):
+ Mais avez-vous bien dit, d'ailleurs, la vérité ?
+
+ROXANE:
+ Oui, oui, je l'aimerais même. . .
+ (Elle hésite une seconde.)
+
+CYRANO (souriant tristement):
+ Le mot vous gêne
+ Devant moi ?
+
+ROXANE:
+ Mais. . .
+
+CYRANO:
+ Il ne me fera pas de peine !
+ --Même laid ?
+
+ROXANE:
+ Même laid !
+ (Mousqueterie au dehors):
+ Ah ! tiens, on a tiré !
+
+CYRANO (ardemment):
+ Affreux ?
+
+ROXANE:
+ Affreux !
+
+CYRANO:
+ Défiguré !
+
+ROXANE:
+ Défiguré !
+
+CYRANO:
+ Grotesque ?
+
+ROXANE:
+ Rien ne peut me le rendre grotesque !
+
+CYRANO:
+ Vous l'aimeriez encore ?
+
+ROXANE:
+ Et davantage presque !
+
+CYRANO (perdant la tête, à part):
+ Mon Dieu, c'est vrai, peut-être, et le bonheur est là !
+ (A Roxane):
+ Je. . .Roxane. . .écoutez !. . .
+
+LE BRET (entrant rapidement, appelle à mi-voix):
+ Cyrano !
+
+CYRANO (se retournant):
+ Hein ?
+
+LE BRET:
+ Chut !
+ (Il lui dit un mot tout bas.)
+
+CYRANO (laissant échapper la main de Roxane, avec un cri):
+ Ah !. . .
+
+ROXANE:
+ Qu'avez vous ?
+
+CYRANO (à lui-même, avec stupeur):
+ C'est fini.
+ (Détonations nouvelles.)
+
+ROXANE:
+ Quoi ? Qu'est-ce encore ? On tire ?
+ (Elle remonte pour regarder au dehors.)
+
+CYRANO:
+ C'est fini, jamais plus je ne pourrai le dire !
+
+ROXANE (voulant s'élancer):
+ Que se passe-t-il ?
+
+CYRANO (vivement, l'arrêtant):
+ Rien !
+ (Des cadets sont entrés, cachant quelque chose qu'ils portent, et ils
+ forment un groupe empêchant Roxane d'approcher.)
+
+ROXANE:
+ Ces hommes ?
+
+CYRANO (l'éloignant):
+ Laissez-les !. . .
+
+ROXANE:
+ Mais qu'alliez-vous me dire avant ?. . .
+
+CYRANO:
+ Ce que j'allais
+ Vous dire ?. . .rien, oh ! rien, je le jure, madame !
+ (Solennellement):
+ Je jure que l'esprit de Christian, que son âme
+ Étaient. . .
+ (Se reprenant avec terreur):
+ sont les plus grands. . .
+
+ROXANE:
+ Étaient ?
+ (Avec un grand cri):
+ Ah !. . .
+ (Elle se précipite et écarte tout le monde.)
+
+CYRANO:
+ C'est fini !
+
+ROXANE (voyant Christian couché dans son manteau):
+ Christian !
+
+LE BRET (à Cyrano):
+ Le premier coup de feu le l'ennemi !
+ (Roxane se jette sur le corps de Christian. Nouveaux coups de feu.
+ Cliquetis. Rumeurs. Tambours.)
+
+CARBON DE CASTEL-JALOUX (l'épée au poing):
+ C'est l'attaque ! Aux mousquets !
+ (Suivi des cadets, il passe de l'autre côté du talus.)
+
+ROXANE:
+ Christian !
+
+LA VOIX DE CARBON (derrière le talus):
+ Qu'on se dépêche !
+
+ROXANE:
+ Christian !
+
+CARBON:
+ Alignez-vous !
+
+ROXANE:
+ Christian !
+
+CARBON:
+ Mesurez. . .mèche !
+ (Ragueneau est accouru, apportant de l'eau dans un casque.)
+
+CHRISTIAN (d'une voix mourante):
+ Roxane !. . .
+
+CYRANO (vite et bas à l'oreille de Christian, pendant que Roxane affolée
+ trempe dans l'eau, pour le panser, un morceau de linge arraché à sa
+ poitrine):
+ J'ai tout dit. Ce toi qu'elle aime encor !
+ (Christian ferme les yeux.)
+
+ROXANE:
+ Quoi, mon amour ?
+
+CARBON:
+ Baguette haute !
+
+ROXANE (à Cyrano):
+ Il n'est pas mort ?. . .
+
+CARBON:
+ Ouvrez la charge avec les dents !
+
+ROXANE:
+ Je sens sa joue
+ Devenir froide, là, contre la mienne !
+
+CARBON:
+ En joue !
+
+ROXANE:
+ Une lettre sur lui !
+ (Elle l'ouvre):
+ Pour moi !
+
+CYRANO (à part):
+ Ma lettre !
+
+CARBON:
+ Feu !
+ (Mousqueterie. Cris. Bruit de bataille.)
+
+CYRANO (voulant dégager sa main que tient Roxane agenouillée):
+ Mais, Roxane, on se bat !
+
+ROXANE (le retenant):
+ Restez encore un peu.
+ Il est mort. Vous étiez le seul à le connaître.
+ (Elle pleure doucement):
+ --N'est-ce pas que c'était un être exquis, un être
+ Merveilleux ?
+
+CYRANO (debout, tête nue):
+ Oui, Roxane.
+
+ROXANE:
+ Un poète inouï.
+ Adorable ?
+
+CYRANO:
+ Oui, Roxane.
+
+ROXANE:
+ Un esprit sublime ?
+
+CYRANO:
+ Oui,
+ Roxane !
+
+ROXANE:
+ Un cœur profond, inconnu du profane,
+ Une âme magnifique et charmante ?
+
+CYRANO (fermement):
+ Oui, Roxane !
+
+ROXANE (se jetant sur le corps de Christian):
+ Il est mort !
+
+CYRANO (à part, tirant l'épée):
+ Et je n'ai qu'à mourir aujourd'hui,
+ Puisque, sans le savoir, elle me pleure en lui !
+ (Trompettes au loin.)
+
+DE GUICHE (qui reparaît sur le talus, décoiffé, blessé au front, d'une
+ voix tonnante):
+ C'est le signal promis ! Des fanfares de cuivres !
+ Les Français vont rentrer au camp avec des vivres !
+ Tenez encore un peu !
+
+ROXANE:
+ Sur sa lettre, du sang,
+ Des pleurs !
+
+UNE VOIX (au dehors, criant):
+ Rendez-vous !
+
+VOIX DES CADETS:
+ Non !
+
+RAGUENEAU (qui, grimpé sur son carrosse, regarde la bataille par-dessus
+ le talus):
+ Le péril va croissant !
+
+CYRANO (à de Guiche, lui montrant Roxane):
+ Emportez-la ! Je vais charger !
+
+ROXANE (baisant la lettre, d'une voix mourante):
+ Son sang ! ses larmes !. . .
+
+RAGUENEAU (sautant à bas du carrosse pour courir vers elle):
+ Elle s'évanouit !
+
+DE GUICHE (sur le talus, aux cadets, avec rage):
+ Tenez bon !
+
+UNE VOIX (au dehors):
+ Bas les armes !
+
+VOIX DES CADETS:
+ Non !
+
+CYRANO (à de Guiche):
+ Vous avez prouvé, Monsieur, votre valeur:
+ (Lui montrant Roxane):
+ Fuyez en la sauvant !
+
+DE GUICHE (qui court à Roxane et l'enlève dans ses bras):
+ Soit ! Mais on est vainqueur
+ Si vous gagnez du temps !
+
+CYRANO:
+ C'est bon !
+ (Criant vers Roxane que de Guiche, aidé de Ragueneau, emporte évanouie):
+ Adieu, Roxane !
+ (Tumulte. Cris. Des cadets reparaissent blessés et viennent tomber en
+ scène. Cyrano se précipitant au combat est arrêté sur la crête par
+ Carbon de Castel-Jaloux, couvert de sang.)
+
+CARBON:
+ Nous plions ! J'ai reçu deux coups de pertuisane !
+
+CYRANO (criant aux Gascons):
+ Hardi ! Reculès pas, drollos !
+ (A Carbon, qu'il soutient):
+ N'ayez pas peur !
+ J'ai deux morts à venger: Christian et mon bonheur !
+ (Ils redescendent. Cyrano brandit la lance où est attaché le mouchoir
+ de Roxane):
+ Flotte, petit drapeau de dentelle à son chiffre !
+ (Il la plante en terre; il crie aux cadets):
+ Toumbé dèssus ! Escrasas lous !
+ (Au fifre):
+ Un air de fifre !
+ (Le fifre joue. Des blessés se relèvent. Des cadets dégringolant le
+ talus, viennent se grouper autour de Cyrano et du petit drapeau. Le
+ carrosse se couvre et se remplit d'hommes, se hérisse d'arquebuses, se
+ transforme en redoute.)
+
+UN CADET (paraissant, à reculons, sur la crête, se battant toujours, crie):
+ Ils montent le talus !
+ (et tombe mort.)
+
+CYRANO:
+ On va les saluer !
+ (Le talus se couronne en un instant d'une rangée terrible d'ennemis.
+ Les grands étendards des Impériaux se lèvent):
+ Feu !
+ (Décharge générale.)
+
+CRI (dans les rangs ennemis):
+ Feu !
+ (Riposte meurtrière. Les cadets tombent de tous côtés.)
+
+UN OFFICIER ESPAGNOL (se découvrant):
+ Quels sont ces gens qui se font tous tuer ?
+
+CYRANO (récitant debout au milieu des balles):
+ Ce sont les cadets de Gascogne,
+ De Carbon de Castel-Jaloux;
+ Bretteurs et menteurs sans vergogne. . .
+ (Il s'élance, suivi des quelques survivants):
+ Ce sont les cadets. . .
+ (Le reste se perd dans la bataille.)
+
+
+Rideau.
+
+
+
+
+Acte V.
+
+La Gazette de Cyrano.
+
+Quinze ans après, en 1655. Le parc du couvent que les Dames de la Croix
+occupaient à Paris.
+
+Superbes ombrages. A gauche, la maison; vaste perron sur lequel ouvrent
+plusieurs portes. Un arbre énorme au milieu de la scène, isolé au milieu
+d'une petite place ovale. A droite, premier plan, parmi de grands buis,
+un banc de pierre demi-circulaire.
+
+Tout le fond du théâtre est traversé par une allée de marroniers qui
+aboutit à droite, quatrième plan, à la porte d'une chapelle entre-vue
+parmi les branches. A travers le double rideau d'arbres de cette allée,
+on aperçoit des fuites de pelouses, d'autres allées, des bosquets, les
+profondeurs du parc, le ciel.
+
+La chapelle ouvre une porte latérale sur une colonnade enguirlandée de
+vigne rougie, qui vient se perdre à droite, au premier plan, derrière
+les buis.
+
+C'est l'automne. Toute la frondaison est rousse au-dessus des pelouses
+fraîches. Taches sombres des buis et des ifs restés verts. Une plaque de
+feuilles jaunes sous chaque arbre. Les feuilles jonchent toute la scène,
+craquent sous les pas dans les allées, couvrent à demi le perron et les
+bancs.
+
+Entre le banc de droite et l'arbre, un grand métier à broder devant
+lequel une petite chaise a été apportée. Paniers pleins d'écheveaux et
+de pelotons. Tapisserie commencée.
+
+Au lever du rideau, des sœurs vont et viennent dans le parc;
+quelques-unes sont assises sur le banc autour d'une religieuse plus
+âgée. Des feuilles tombent.
+
+
+
+Scène 5.I.
+
+Mère Marguerite, Sœur Marthe, Sœur Claire, les sœurs.
+
+
+SŒUR MARTHE (à Mère Marguerite):
+ Sœur Claire a regardé deux fois comment allait
+ Sa cornette, devant la glace.
+ MÈRE MARGUERITE (à sœur Claire):
+ C'est très laid.
+
+SÅ’UR CLAIRE:
+ Mais sœur Marthe a repris un pruneau de la tarte,
+ Ce matin: je l'ai vu.
+ MÈRE MARGUERITE (à sœur Marthe):
+ C'est très vilain, sœur Marthe.
+
+SÅ’UR CLAIRE:
+ Un tout petit regard !
+
+SÅ’UR MARTHE:
+ Un tout petit pruneau !
+ MÈRE MARGUERITE (sévèrement):
+ Je le dirai, ce soir, à monsieur Cyrano.
+
+SŒUR CLAIRE (épouvantée):
+ Non, il va se moquer !
+
+SÅ’UR MARTHE:
+ Il dira que les nonnes
+ Sont très coquettes !
+
+SÅ’UR CLAIRE:
+ Très gourmandes !
+
+MÈRE MARGUERITE (souriant):
+ Et très bonnes.
+
+SÅ’UR CLAIRE:
+ N'est-ce pas, Mère Marguerite de Jésus,
+ Qu'il vient, le samedi, depuis dix ans !
+
+MÈRE MARGUERITE:
+ Et plus !
+ Depuis que sa cousine à nos béguins de toile
+ Mêla le deuil mondain de sa coiffe de voile,
+ Qui chez nous vint s'abattre, il y a quatorze ans,
+ Comme un grand oiseau noir parmi les oiseaux blancs !
+
+SÅ’UR MARTHE:
+ Lui seul, depuis qu'elle a pris chambre dans ce cloître,
+ Sait distraire un chagrin qui ne veut pas décroître.
+
+TOUTES LES SÅ’URS:
+ Il est si drôle !--C'est amusant quand il vient !
+ --Il nous taquine !--Il est gentil !--Nous l'aimons bien !
+ --Nous fabriquons pour lui des pâtes d'angélique !
+
+SÅ’UR MARTHE:
+ Mais enfin, ce n'est pas un très bon catholique !
+
+SÅ’UR CLAIRE:
+ Nous le convertirons.
+
+LES SÅ’URS:
+ Oui ! oui !
+
+MÈRE MARGUERITE:
+ Je vous défends
+ De l'entreprendre encor sur ce point, mes enfants.
+ Ne le tourmentez pas: il viendrait moins peut-être !
+
+SÅ’UR MARTHE:
+ Mais. . .Dieu !. . .
+
+MÈRE MARGUERITE:
+ Rassurez-vous: Dieu doit bien le connaître.
+
+SÅ’UR MARTHE:
+ Mais chaque samedi, quand il vient d'un air fier,
+ Il me dit en entrant: 'Ma sœur, j'ai fait gras, hier !'
+
+MÈRE MARGUERITE:
+ Ah ! il vous dit cela ?. . .Eh bien ! la fois dernière
+ Il n'avait pas mangé depuis deux jours !
+
+SÅ’UR MARTHE:
+ Ma Mère !
+
+MÈRE MARGUERITE:
+ Il est pauvre.
+
+SÅ’UR MARTHE:
+ Qui vous l'a dit ?
+
+MÈRE MARGUERITE:
+ Monsieur Le Bret.
+
+SÅ’UR MARTHE:
+ On ne le secourt pas ?
+
+MÈRE MARGUERITE:
+ Non, il se fâcherait.
+ (Dans une allée du fond, on voit apparaître Roxane, vêtue de noir,
+ avec la coiffe des veuves et de long voiles; de Guiche, magnifique et
+ vieillissant, marche auprès d'elle. Ils vont à pas lents. Mère
+ Marguerite se lève):
+ --Allons, il faut rentrer. . .Madame Madeleine,
+ Avec un visiteur, dans le parc se promène.
+
+SŒUR MARTHE (bas à sœur Claire):
+ C'est le duc-maréchal de Grammont ?
+
+SÅ’UR CLAIRE (regardant):
+ Oui, je crois.
+
+SÅ’UR MARTHE:
+ Il n'était plus venu la voir depuis des mois !
+
+LES SÅ’URS:
+ Il est très pris !--La cour !--Les camps !
+
+SÅ’UR CLAIRE:
+ Les soins du monde !
+ (Elles sortent. De Guiche et Roxane descendent en silence et
+ s'arrêtent près du métier. Un temps.)
+
+
+
+Scène 5.II.
+
+Roxane; le duc de Grammont, ancien comte de Guiche, puis Le Bret et
+Ragueneau.
+
+
+LE DUC:
+ Et vous demeurerez ici, vainement blonde,
+ Toujours en deuil ?
+
+ROXANE:
+ Toujours.
+
+LE DUC:
+ Aussi fidèle ?
+
+ROXANE:
+ Aussi.
+
+LE DUC (après un temps):
+ Vous m'avez pardonné ?
+
+ROXANE (simplement, regardant la croix du couvent):
+ Puisque je suis ici.
+ (Nouveau silence.)
+
+LE DUC:
+ Vraiment c'était un être ?. . .
+
+ROXANE:
+ Il fallait le connaître !
+
+LE DUC:
+ Ah ! Il fallait ?. . .Je l'ai trop peu connu, peut-être !
+ . . .Et son dernier billet, sur votre cœur, toujours ?
+
+ROXANE:
+ Comme un doux scapulaire, il pend à ce velours.
+
+LE DUC:
+ Même mort, vous l'aimez ?
+
+ROXANE:
+ Quelquefois il me semble
+ Qu'il n'est mort qu'à demi, que nos cœurs sont ensemble,
+ Et que son amour flotte, autour de moi, vivant !
+
+LE DUC (après un silence encore):
+ Est-ce que Cyrano vient vous voir ?
+
+ROXANE:
+ Oui, souvent.
+ --Ce vieil ami, pour moi, remplace les gazettes.
+ Il vient; c'est régulier; sous cet arbre où vous êtes
+ On place son fauteuil, s'il fait beau; je l'attends
+ En brodant; l'heure sonne; au dernier coup, j'entends
+ --Car je ne tourne plus même le front !--sa canne
+ Descendre le perron; il s'assied; il ricane
+ De ma tapisserie éternelle; il me fait
+ La chronique de la semaine, et. . .
+ (Le Bret paraît sur le perron):
+ Tiens, Le Bret !
+ (Le Bret descend):
+ Comment va notre ami ?
+
+LE BRET:
+ Mal.
+
+LE DUC:
+ Oh !
+
+ROXANE (au duc):
+ Il exagère !
+
+LE BRET:
+ Tout ce que j'ai prédit: l'abandon, la misère !. . .
+ Ses épîtres lui font des ennemis nouveaux !
+ Il attaque les faux nobles, les faux dévots,
+ Les faux braves, les plagiaires,--tout le monde.
+
+ROXANE:
+ Mais son épée inspire une terreur profonde.
+ On ne viendra jamais à bout de lui.
+
+LE DUC (hochant la tête):
+ Qui sait ?
+
+LE BRET:
+ Ce que je crains, ce n'est pas les attaques, c'est
+ La solitude, la famine, c'est Décembre
+ Entrant à pas de loup dans son obscure chambre:
+ Voilà les spadassins qui plutôt le tueront !
+ --Il serre chaque jour, d'un cran, son ceinturon.
+ Son pauvre nez a pris des tons de vieil ivoire.
+ Il n'a plus qu'un petit habit de serge noire.
+
+LE DUC:
+ Ah ! celui-là n'est pas parvenu !--C'est égal,
+ Ne le plaignez pas trop.
+
+LE BRET (avec un sourire amer):
+ Monsieur le maréchal !. . .
+
+LE DUC:
+ Ne le plaignez pas trop: il a vécu sans pactes,
+ Libre dans sa pensée autant que dans ses actes.
+
+LE BRET (de même):
+ Monsieur le duc !. . .
+
+LE DUC (hautainement):
+ Je sais, oui: j'ai tout; il n'a rien. . .
+ Mais je lui serrerais bien volontiers la main.
+ (Saluant Roxane):
+ Adieu.
+
+ROXANE:
+ Je vous conduis.
+ (Le duc salue Le Bret et se dirige avec Roxane vers le perron.)
+
+LE DUC (s'arrêtant, tandis qu'elle monte):
+ Oui, parfois, je l'envie.
+ --Voyez-vous, lorsqu'on a trop réussi sa vie,
+ On sent,--n'ayant rien fait, mon Dieu, de vraiment mal !--
+ Mille petits dégoûts de soi, dont le total
+ Ne fait pas un remords, mais une gêne obscure;
+ Et les manteaux de duc traînent dans leur fourrure,
+ Pendant que des grandeurs on monte les degrés,
+ Un bruit d'illusions sèches et de regrets,
+ Comme, quand vous montez lentement vers ces portes,
+ Votre robe de deuil traîne des feuilles mortes.
+
+ROXANE (ironique):
+ Vous voilà bien rêveur ?. . .
+
+LE DUC:
+ Eh ! oui !
+ (Au moment de sortir, brusquement):
+ Monsieur Le Bret !
+ (A Roxane):
+ Vous permettez ? Un mot.
+ (Il va à Le Bret, et à mi-voix):
+ C'est vrai: nul n'oserait
+ Attaquer votre ami; mais beaucoup l'ont en haine;
+ Et quelqu'un me disait, hier, au jeu, chez la Reine:
+ "Ce Cyrano pourrait mourir d'un accident."
+
+LE BRET:
+ Ah ?
+
+LE DUC:
+ Oui. Qu'il sorte peu. Qu'il soit prudent.
+
+LE BRET (levant les bras au ciel):
+ Prudent !
+ Il va venir. Je vais l'avertir. Oui, mais !. . .
+
+ROXANE (qui est restée sur le perron, à une sœur qui s'avance vers elle):
+ Qu'est-ce ?
+
+LA SÅ’UR:
+ Ragueneau vent vous voir, Madame.
+
+ROXANE:
+ Qu'on le laisse
+ Entrer.
+ (Au duc et à Le Bret):
+ Il vient crier misère. Étant un jour
+ Parti pour être auteur, il devint tour à tour
+ Chantre. . .
+
+LE BRET:
+ Étuviste. . .
+
+ROXANE:
+ Acteur. . .
+
+LE BRET:
+ Bedeau. . .
+
+ROXANE:
+ Perruquier. . .
+
+LE BRET:
+ Maître
+ De théorbe. . .
+
+ROXANE:
+ Aujourd'hui que pourrait-il bien être ?
+
+RAGUENEAU (entrant précipitamment):
+ Ah ! Madame !
+ (Il aperçoit Le Bret):
+ Monsieur !
+
+ROXANE (souriant):
+ Racontez vos malheurs
+ A Le Bret. Je reviens.
+
+RAGUENEAU:
+ Mais, Madame. . .
+ (Roxane sort sans l'écouter, avec le duc. Il redescend vers le Bret.)
+
+
+
+Scène 5.III.
+
+Le Bret, Ragueneau.
+
+
+RAGUENEAU:
+ D'ailleurs,
+ Puisque vous êtes là, j'aime mieux qu'elle ignore !
+ --J'allais voir votre ami tantôt. J'étais encore
+ A vingt pas de chez lui. . .quand je le vois de loin,
+ Qui sort. Je veux le joindre. Il va tourner le coin
+ De la rue. . .et je cours. . .lorsque d'une fenêtre
+ Sous laquelle il passait--est-ce un hasard ?. . .peut-être !--
+ Un laquais laisse choir une pièce de bois.
+
+LE BRET:
+ Les lâches !. . .Cyrano !
+
+RAGUENEAU:
+ J'arrive et je le vois. . .
+
+LE BRET:
+ C'est affreux !
+
+RAGUENEAU:
+ Notre ami, Monsieur, notre poète,
+ Je le vois, là, par terre, un grand trou dans la tête !
+
+LE BRET:
+ Il est mort ?
+
+RAGUENEAU:
+ Non ! mais. . .Dieu ! je l'ai porté chez lui.
+ Dans sa chambre. . .Ah ! sa chambre ! il faut voir ce réduit !
+
+LE BRET:
+ Il souffre ?
+
+RAGUENEAU:
+ Non, Monsieur, il est sans connaissance,
+
+LE BRET:
+ Un médecin ?
+
+RAGUENEAU:
+ Il en vint un par complaisance,
+
+LE BRET:
+ Mon pauvre Cyrano !--Ne disons pas cela
+ Tout d'un coup à Roxane !--Et ce docteur ?
+
+RAGUENEAU:
+ Il a
+ Parlé,--je ne sais plus,--de fièvre, de méninges !. . .
+ Ah ! si vous le voyiez--la tête dans des linges !. . .
+ Courons vite !--Il n'y a personne à son chevet !--
+ C'est qu'il pourrait mourir, Monsieur, s'il se levait !
+
+LE BRET (l'entraînant vers la droite):
+ Passons par là ! Viens, c'est plus court ! Par la chapelle !
+
+ROXANE (paraissant sur le perron et voyant Le Bret s'éloigner par la
+ colonnade qui mène a la petite porte de la chapelle):
+ Monsieur Le Bret !
+ (Le Bret et Ragueneau se sauvent sans répondre):
+ Le Bret s'en va quand on l'appelle ?
+ C'est quelque histoire encor de ce bon Ragueneau !
+ (Elle descend le perron.)
+
+
+
+Scène 5.IV.
+
+Roxane seule, puis deux sœurs, un instant.
+
+
+ROXANE:
+ Ah ! que ce dernier jour de septembre est donc beau !
+ Ma tristesse sourit. Elle qu'Avril offusque,
+ Se laisse décider par l'automne, moins brusque.
+ (Elle s'assied à son métier. Deux sœurs sortent de la maison et
+ apportent un grand fauteuil sous l'arbre):
+ Ah ! voici le fauteuil classique où vient s'asseoir
+ Mon vieil ami !
+
+SÅ’UR MARTHE:
+ Mais c'est le meilleur du parloir !
+
+ROXANE:
+ Merci, ma sœur.
+ (Les sœurs s'éloignent):
+ Il va venir.
+ (Elle s'installe. On entend sonner l'heure):
+ Là. . .l'heure sonne.
+ --Mes écheveaux !--L'heure a sonné ? Ceci m'étonne !
+ Serait-il en retard pour la première fois ?
+ La sœur tourière doit--mon dé ?. . .là, je le vois !--
+ L'exhorter à la pénitence.
+ (Un temps):
+ Elle l'exhorte !
+ --Il ne peut plus tarder.--Tiens ! une feuille morte !--
+ (Elle repousse du doigt la feuille tombée sur son métier):
+ D'ailleurs, rien ne pourrait.--Mes ciseaux ?. . .dans mon sac !--
+ L'empêcher de venir !
+
+UNE SÅ’UR (paraissant sur le perron):
+ Monsieur de Bergerac.
+
+
+
+Scène 5.V.
+
+Roxane, Cyrano et, un moment, sœur Marthe.
+
+
+ROXANE (sans se retourner):
+ Qu'est-ce que je disais ?. . .
+ (Et elle brode. Cyrano, très pâle, le feutre enfoncé sur les yeux,
+ paraît. La sœur qui l'a introduit rentre. Il se met à descendre le
+ perron lentement, avec un effort visible pour se tenir debout, et en
+ s'appuyant sur sa canne. Roxane travaille à sa tapisserie):
+ Ah ! ces teintes fanées. . .
+ Comment les rassortir ?
+ (A Cyrano, sur un ton d'amicale gronderie):
+ Depuis quatorze années,
+ Pour la première fois, en retard !
+
+CYRANO (qui est parvenu au fauteuil et s'est assis, d'une voix gaie,
+ contrastant avec son visage):
+ Oui, c'est fou !
+ J'enrage. Je fus mis en retard, vertuchou !. . .
+
+ROXANE:
+ Par ?. . .
+
+CYRANO:
+ Par une visite assez inopportune.
+
+ROXANE (distraite, travaillant):
+ Ah ! oui ! quelque fâcheux ?
+
+CYRANO:
+ Cousine, c'était une
+ Fâcheuse.
+
+ROXANE:
+ Vous l'avez renvoyée ?
+
+CYRANO:
+ Oui, j'ai dit:
+ Excusez-moi, mais c'est aujourd'hui samedi,
+ Jour où je dois me rendre en certaine demeure;
+ Rien ne m'y fait manquer: repassez dans une heure !
+
+ROXANE (légèrement):
+ Eh bien ! cette personne attendra pour vous voir:
+ Je ne vous laisse pas partir avant ce soir.
+
+CYRANO (avec douceur):
+ Peut-être un peu plus tôt faudra-t-il que je parte.
+ (Il ferme les yeux et se tait un instant. Sœur Marthe traverse le
+ parc de la chapelle au perron. Roxane l'aperçoit, lui fait un petit
+ signe de tête.)
+
+ROXANE (à Cyrano):
+ Vous ne taquinez pas sœur Marthe ?
+
+CYRANO (vivement, ouvrant les yeux):
+ Si !
+ (Avec une grosse voix comique):
+ Sœur Marthe !
+ Approchez !
+ (La sœur glisse vers lui):
+ Ha ! ha ! ha ! Beaux yeux toujours baissés !
+
+SÅ’UR MARTHE (levant les yeux en souriant):
+ Mais. . .
+ (Elle voit sa figure et fait un geste d'étonnement):
+ Oh !
+
+CYRANO (bas, lui montrant Roxane):
+ Chut ! Ce n'est rien !--
+ (D'une voix fanfaronne. Haut):
+ Hier, j'ai fait gras.
+
+SÅ’UR MARTHE:
+ Je sais.
+ (A part):
+ C'est pour cela qu'il est si pâle !
+ (Vite et bas):
+ Au réfectoire
+ Vous viendrez tout à l'heure, et je vous ferai boire
+ Un grand bol de bouillon. . .Vous viendrez ?
+
+CYRANO:
+ Oui, oui, oui.
+
+SÅ’UR MARTHE:
+ Ah ! vous êtes un peu raisonnable, aujourd'hui !
+
+ROXANE (qui les entend chuchoter):
+ Elle essaye de vous convertir ?
+
+SÅ’UR MARTHE:
+ Je m'en garde !
+
+CYRANO:
+ Tiens, c'est vrai ! Vous toujours si saintement bavarde,
+ Vous ne me prêchez pas ? c'est étonnant, ceci !. . .
+ (Avec une fureur bouffonne):
+ Sabre de bois ! Je veux vous étonner aussi !
+ Tenez, je vous permets. . .
+ (Il a l'air de chercher une bonne taquinerie, et de la trouver):
+ Ah ! la chose est nouvelle ?. . .
+ De. . .de prier pour moi, ce soir, à la chapelle.
+
+ROXANE:
+ Oh ! oh !
+
+CYRANO (riant):
+ Sœur Marthe est dans la stupéfaction !
+
+SÅ’UR MARTHE (doucement):
+ Je n'ai pas attendu votre permission.
+ (Elle rentre.)
+
+CYRANO (revenant à Roxane, penchée sur son métier):
+ Du diable si je peux jamais, tapisserie,
+ Voir ta fin !
+
+ROXANE:
+ J'attendais cette plaisanterie.
+ (A ce moment un peu de brise fait tomber les feuilles.)
+
+CYRANO:
+ Les feuilles !
+
+ROXANE (levant la tête, et regardant au loin, dans les allées):
+ Elles sont d'un blond vénitien.
+ Regardez-les tomber.
+
+CYRANO:
+ Comme elles tombent bien !
+ Dans ce trajet si court de la branche à la terre,
+ Comme elles savent mettre une beauté dernière,
+ Et malgré leur terreur de pourrir sur le sol,
+ Veulent que cette chute ait la grâce d'un vol !
+
+ROXANE:
+ Mélancolique, vous ?
+
+CYRANO (se reprenant):
+ Mais pas du tout, Roxane !
+
+ROXANE:
+ Allons, laissez tomber les feuilles de platane. . .
+ Et racontez un peu ce qu'il y a de neuf.
+ Ma gazette ?
+
+CYRANO:
+ Voici !
+
+ROXANE:
+ Ah !
+
+CYRANO (de plus en plus pâle, et luttant contre la douleur):
+ Samedi, dix-neuf:
+ Ayant mangé huit fois du raisiné de Cette,
+ Le Roi fut pris de fièvre; à deux coups de lancette
+ Son mal fut condamné pour lèse-majesté,
+ Et cet auguste pouls n'a plus fébricité !
+ Au grand bal, chez la reine, on a brûlé, dimanche,
+ Sept cent soixante-trois flambeaux de cire blanche;
+ Nos troupes ont battu, dit-on, Jean l'Autrichien;
+ On a pendu quatre sorciers; le petit chien
+ De madame d'Athis a dû prendre un clystère. . .
+
+ROXANE:
+ Monsieur de Bergerac, voulez-vous bien vous taire !
+
+CYRANO:
+ Lundi. . .rien. Lygdamire a changé d'amant.
+
+ROXANE:
+ Oh !
+
+CYRANO (dont le visage s'altère de plus en plus):
+ Mardi, toute la cour est à Fontainebleau.
+ Mercredi, la Montglat dit au comte de Fiesque:
+ Non ! Jeudi: Mancini, Reine de France,--ou presque !
+ Le vingt-cinq, la Monglat à de Fiesque dit: Oui;
+ Et samedi, vingt-six. . .
+ (Il ferme les yeux. Sa tête tombe. Silence.)
+
+ROXANE (surprise de ne plus rien entendre, se retourne, le regarde, et
+ se levant effrayée):
+ Il est évanoui ?
+ (Elle court vers lui en criant):
+ Cyrano !
+
+CYRANO (rouvrant les yeux, d'une voix vague):
+ Qu'est-ce ?. . .Quoi ?. . .
+ (Il voit Roxane penchée sur lui et, vivement, assurant son chapeau sur
+ sa tête et reculant avec effroi dans son fauteuil):
+ Non ! non ! je vous assure,
+ Ce n'est rien ! Laissez-moi !
+
+ROXANE:
+ Pourtant. . .
+
+CYRANO:
+ C'est ma blessure
+ D'Arras. . .qui. . .quelquefois. . .vous savez. . .
+
+ROXANE:
+ Pauvre ami !
+
+CYRANO:
+ Mais ce n'est rien. Cela va finir.
+ (Il sourit avec effort):
+ C'est fini.
+
+ROXANE (debout près de lui):
+ Chacun de nous a sa blessure: j'ai la mienne.
+ Toujours vive, elle est là, cette blessure ancienne,
+ (Elle met la main sur sa poitrine):
+ Elle est là, sous la lettre au papier jaunissant
+ Où l'on peut voir encor des larmes et du sang !
+ (Le crépuscule commence à venir.)
+
+CYRANO:
+ Sa lettre !. . .N'aviez-vous pas dit qu'un jour, peut-être,
+ Vous me la feriez lire ?
+
+ROXANE:
+ Ah ! vous voulez ?. . .Sa lettre ?
+
+CYRANO:
+ Oui. . .Je veux. . .Aujourd'hui. . .
+
+ROXANE (lui donnant le sachet pendu à son cou):
+ Tenez !
+
+CYRANO (le prenant):
+ Je peux ouvrir ?
+
+ROXANE:
+ Ouvrez. . .lisez !. . .
+ (Elle revient à son métier, le replie, range ses laines.)
+
+CYRANO (lisant):
+ Roxane, adieu, je vais mourir !. . .
+
+ROXANE (s'arrêtant, étonnée):
+ Tout haut ?
+
+CYRANO (lisant):
+ C'est pour ce soir, je crois, ma bien-aimée !
+ J'ai l'âme lourde encor d'amour inexprimée,
+ Et je meurs ! jamais plus, jamais mes yeux grisés,
+ Mes regards dont c'était. . .
+
+ROXANE:
+ Comment vous la lisez,
+ Sa lettre !
+
+CYRANO (continuant):
+ . . .dont c'était les frémissantes fêtes,
+ Ne baiseront au vol les gestes que vous faites;
+ J'en revois un petit qui vous est familier
+ Pour toucher votre front, et je voudrais crier. . .
+
+ROXANE (troublée):
+ Comme vous la lisez,--cette lettre !
+ (La nuit vient insensiblement.)
+
+CYRANO:
+ Et je crie:
+ Adieu !. . .
+
+ROXANE:
+ Vous la lisez. . .
+
+CYRANO:
+ Ma chère, ma chérie,
+ Mon trésor. . .
+
+ROXANE (rêveuse):
+ D'une voix. . .
+
+CYRANO:
+ Mon amour !. . .
+
+ROXANE:
+ D'une voix. . .
+ (Elle tressaille):
+ Mais. . .que je n'entends pas pour la première fois !
+ (Elle s'approche tout doucement, sans qu'il s'en aperçoive, passe
+ derrière le fauteuil, se penche sans bruit, regarde la
+ lettre.--L'ombre augmente.)
+
+CYRANO:
+ Mon cœur ne vous quitta jamais une seconde,
+ Et je suis et serai jusque dans l'autre monde
+ Celui qui vous aima sans mesure, celui. . .
+
+ROXANE (lui posant la main sur l'épaule):
+ Comment pouvez-vous lire à présent ? Il fait nuit.
+ (Il tressaille, se retourne, la voit là tout près, fait un geste
+ d'effroi, baisse la tête. Un long silence. Puis, dans l'ombre
+ complètement venue, elle dit avec lenteur, joignant les mains):
+ Et pendant quatorze ans, il a joué ce rôle
+ D'être le vieil ami qui vient pour être drôle !
+
+CYRANO:
+ Roxane !
+
+ROXANE:
+ C'était vous !
+
+CYRANO:
+ Non, non, Roxane, non !
+
+ROXANE:
+ J'aurais dû deviner quand il disait mon nom !
+
+CYRANO:
+ Non, ce n'était pas moi !
+
+ROXANE:
+ C'était vous !
+
+CYRANO:
+ Je vous jure. . .
+
+ROXANE:
+ J'aperçois toute la généreuse imposture:
+ Les lettres, c'était vous. . .
+
+CYRANO:
+ Non !
+
+ROXANE:
+ Les mots chers et fous,
+ C'était vous. . .
+
+CYRANO:
+ Non !
+
+ROXANE:
+ La voix dans la nuit, c'était vous !
+
+CYRANO:
+ Je vous jure que non !
+
+ROXANE:
+ L'âme, c'était la vôtre !
+
+CYRANO:
+ Je ne vous aimais pas.
+
+ROXANE:
+ Vous m'aimiez !
+
+CYRANO (se débattant):
+ C'était l'autre !
+
+ROXANE:
+ Vous m'aimiez !
+
+CYRANO (d'une voix qui faiblit):
+ Non !
+
+ROXANE:
+ Déjà vous le dites plus bas !
+
+CYRANO:
+ Non, non, mon cher amour, je ne vous aimais pas !
+
+ROXANE:
+ Ah ! que de choses qui sont mortes. . .qui sont nées !
+ --Pourquoi vous être tu pendant quatorze années,
+ Puisque sur cette lettre où, lui, n'était pour rien,
+ Ces pleurs étaient de vous ?
+
+CYRANO (lui tendant la lettre):
+ Ce sang était le sien.
+
+ROXANE:
+ Alors pourquoi laisser ce sublime silence
+ Se briser aujourd'hui ?
+
+CYRANO:
+ Pourquoi ?. . .
+ (Le Bret et Ragueneau entrent en courant.)
+
+
+
+Scène 5.VI.
+
+Les mêmes, Le Bret et Ragueneau.
+
+
+LE BRET:
+ Quelle imprudence !
+ Ah ! j'en étais bien sûr ! il est là !
+
+CYRANO (souriant et se redressant):
+ Tiens, parbleu !
+
+LE BRET:
+ Il s'est tué, Madame, en se levant !
+
+ROXANE:
+ Grand Dieu !
+ Mais tout à l'heure alors. . .cette faiblesse ?. . .cette ?. . .
+
+CYRANO:
+ C'est vrai ! je n'avais pas terminé ma gazette:
+ . . .Et samedi, vingt-six, une heure avant dîné,
+ Monsieur de Bergerac est mort assassiné.
+ (Il se découvre; on voit sa tête entourée de linges.)
+
+ROXANE:
+ Que dit-il ?--Cyrano !--Sa tête enveloppée !. . .
+ Ah, que vous a-t-on fait ? Pourquoi ?
+
+CYRANO:
+ "D'un coup d'épée,
+ Frappé par un héros, tomber la pointe au cœur !". . .
+ --Oui, je disais cela !. . .Le destin est railleur !. . .
+ Et voilà que je suis tué dans une embûche,
+ Par derrière, par un laquais, d'un coup de bûche !
+ C'est très bien. J'aurai tout manqué, même ma mort.
+
+RAGUENEAU:
+ Ah, Monsieur !. . .
+
+CYRANO:
+ Ragueneau ne pleure pas si fort !. . .
+ (Il lui tend la main):
+ Qu'est-ce que tu deviens, maintenant, mon confrère ?
+
+RAGUENEAU (à travers ses larmes):
+ Je suis moucheur de. . .de. . .chandelles, chez Molière.
+
+CYRANO:
+ Molière !
+
+RAGUENEAU:
+ Mais je veux le quitter, dès demain:
+ Oui, je suis indigné !. . .Hier, on jouer Scapin,
+ Et j'ai vu qu'il vous a pris une scène !
+
+LE BRET:
+ Entière !
+
+RAGUENEAU:
+ Oui, Monsieur, le fameux: "Que Diable allait-il faire ?. . ."
+
+LE BRET (furieux):
+ Molière te l'a pris !
+
+CYRANO:
+ Chut ! chut ! Il a bien fait !. . .
+ (A Ragueneau):
+ La scène, n'est-ce pas, produit beaucoup d'effet ?
+
+RAGUENEAU (sanglotant):
+ Ah ! Monsieur, on riait ! on riait !
+
+CYRANO:
+ Oui, ma vie
+ Ce fut d'être celui qui souffle--et qu'on oublie !
+ (A Roxane):
+ Vous souvient-il du soir où Christian vous parla
+ Sous le balcon ? Eh bien ! toute ma vie est là:
+ Pendant que je restais en bas, dans l'ombre noire,
+ D'autres montaient cueillir le baiser de la gloire !
+ C'est justice, et j'approuve au seuil de mon tombeau:
+ Molière a du génie et Christian était beau !
+ (A ce moment, la cloche de la chapelle ayant tinté, on voit passer au
+ fond, dans l'allée, les religieuses se rendant à l'office):
+ Qu'elles aillent prier puisque leur cloche sonne !
+
+ROXANE (se relevant pour appeler):
+ Ma sœur ! ma sœur !
+
+CYRANO (la retenant):
+ Non ! non ! n'allez chercher personne:
+ Quand vous reviendriez, je ne serais plus là.
+ (Les religieuses sont entrées dans la chapelle, on entend l'orgue):
+ Il me manquait un peu d'harmonie. . .en voilà.
+
+ROXANE:
+ Je vous aime, vivez !
+
+CYRANO:
+ Non ! car c'est dans le conte
+ Que lorsqu'on dit: Je t'aime ! au prince plein de honte,
+ Il sent sa laideur fondre à ces mots de soleil. . .
+ Mais tu t'apercevrais que je reste pareil.
+
+ROXANE:
+ J'ai fait votre malheur ! moi ! moi !
+
+CYRANO:
+ Vous ?. . .au contraire !
+ J'ignorais la douceur féminine. Ma mère
+ Ne m'a pas trouvé beau. Je n'ai pas eu de sœur.
+ Plus tard, j'ai redouté l'amante à l'œil moqueur.
+ Je vous dois d'avoir eu, tout au moins, une amie.
+ Grâce à vous une robe a passé dans ma vie.
+
+LE BRET (lui montrant le clair de lune qui descend à travers les branches):
+ Ton autre amie est là, qui vient te voir !
+
+CYRANO (souriant à la lune):
+ Je vois.
+
+ROXANE:
+ Je n'aimais qu'un seul être et je le perds deux fois !
+
+CYRANO:
+ Le Bret, je vais monter dans la lune opaline,
+ Sans qu'il faille inventer, aujourd'hui, de machine. . .
+
+LE BRET:
+ Que dites-vous ?
+
+CYRANO:
+ Mais oui, c'est là, je vous le dis,
+ Que l'on va m'envoyer faire mon paradis
+ Plus d'une âme que j'aime y doit être exilée,
+ Et je retrouverai Socrate et Galilée !
+
+LE BRET (se révoltant):
+ Non, non ! C'est trop stupide à la fin, et c'est trop
+ Injuste ! Un tel poète ! Un cœur si grand, si haut !
+ Mourir ainsi !. . .Mourir !. . .
+
+CYRANO:
+ Voilà Le Bret qui grogne !
+
+LE BRET (fondant en larmes):
+ Mon cher ami. . .
+
+CYRANO (se soulevant, l'œil égaré):
+ Ce sont les cadets de Gascogne. . .
+ --La masse élémentaire. . .Eh oui !. . .voilà le hic. . .
+
+LE BRET:
+ Sa science. . .dans son délire !
+
+CYRANO:
+ Copernic
+ A dit. . .
+
+ROXANE:
+ Oh !
+
+CYRANO:
+ Mais aussi que diable allait-il faire,
+ Mais que diable allait-il faire en cette galère ?. . .
+ Philosophe, physicien,
+ Rimeur, bretteur, musicien,
+ Et voyageur aérien,
+ Grand riposteur du tac au tac,
+ Amant aussi--pas pour son bien !--
+ Ci-gît Hercule-Savinien
+ De Cyrano de Bergerac,
+ Qui fut tout, et qui ne fut rien,
+ . . .Mais je m'en vais, pardon, je ne peux faire attendre:
+ Vous voyez, le rayon de lune vient me prendre !
+ (Il se retombé assis, les pleurs de Roxane le rappellent à la réalité,
+ il la regarde, et caressant ses voiles):
+ Je ne veux pas que vous pleuriez moins ce charmant,
+ Ce bon, ce beau Christian; mais je veux seulement
+ Que lorsque le grand froid aura pris mes vertèbres,
+ Vous donniez un sens double à ces voiles funèbres,
+ Et que son deuil sur vous devienne un peu mon deuil.
+
+ROXANE:
+ Je vous jure !. . .
+
+CYRANO (est secoué d'un grand frisson et se lève brusquement):
+ Pas là ! non ! pas dans ce fauteuil !
+ (On veut s'élancer vers lui):
+ --Ne me soutenez pas !--Personne !
+ (Il va s'adosser à l'arbre):
+ Rien que l'arbre !
+ (Silence):
+ Elle vient. Je me sens déjà botté de marbre,
+ --Ganté de plomb !
+ (Il se raidit):
+ Oh ! mais !. . .puisqu'elle est en chemin,
+ Je l'attendrai debout,
+ (Il tire l'épée):
+ et l'épée à la main !
+
+LE BRET:
+ Cyrano !
+
+ROXANE (défaillante):
+ Cyrano !
+ (Tous reculent épouvantés.)
+
+CYRANO:
+ Je crois qu'elle regarde. . .
+ Qu'elle ose regarder mon nez, cette Camarde
+ (Il lève son épée):
+ Que dites-vous ?. . .C'est inutile ?. . .Je le sais !
+ Mais on ne se bat pas dans l'espoir du succès !
+ Non ! non ! c'est bien plus beau lorsque c'est inutile !
+ --Qu'est-ce que c'est tous ceux-là ?--Vous êtes mille ?
+ Ah ! je vous reconnais, tous mes vieux ennemis !
+ Le Mensonge ?
+ (Il frappe de son épée le vide):
+ Tiens, tiens !--Ha ! ha ! les Compromis !
+ Les Préjugés, les Lâchetés !. . .
+ (Il frappe):
+ Que je pactise ?
+ Jamais, jamais !--Ah ! te voilà, toi, la Sottise !
+ --Je sais bien qu'à la fin vous me mettrez à bas;
+ N'importe: je me bats ! je me bats ! je me bats !
+ (Il fait des moulinets immenses et s'arrête haletant):
+ Oui, vous m'arrachez tout, le laurier et la rose !
+ Arrachez ! Il y a malgré vous quelque chose
+ Que j'emporte, et ce soir, quand j'entrerai chez Dieu,
+ Mon salut balaiera largement le seuil bleu,
+ Quelque chose que sans un pli, sans une tache,
+ J'emporte malgré vous,
+ (Il s'élance l'épée haute):
+ et c'est. . .
+ (L'épée s'échappe de ses mains, il chancelle, tombe dans les bras de
+ Le Bret et de Ragueneau.)
+
+ROXANE (se penchant sur lui et lui baisant le front):
+ C'est ?. . .
+
+CYRANO (rouvre les yeux, la reconnaît et dit en souriant):
+ Mon panache.
+
+Rideau.
+
+
+
+
+
+
+
+
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
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new file mode 100644
index 0000000..93cf8ab
--- /dev/null
+++ b/old/1256-0.zip
Binary files differ
diff --git a/old/1256-8.txt b/old/1256-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..c228b8f
--- /dev/null
+++ b/old/1256-8.txt
@@ -0,0 +1,10003 @@
+The Project Gutenberg EBook of Cyrano de Bergerac, by Edmond Rostand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Cyrano de Bergerac
+
+Author: Edmond Rostand
+
+Release Date: May 4, 2005 [EBook #1256]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CYRANO DE BERGERAC ***
+
+
+
+
+This etext was prepared by Sue Asscher
+
+
+
+
+
+CYRANO DE BERGERAC
+
+Edmond Rostand
+
+Comédie Héroïque en Cinq Actes
+en vers
+
+Représentée à Paris, sur le Théâtre de la Porte-Saint-Martin
+le 28 décembre 1897
+
+ C'est à l'âme de CYRANO que je voulais dédier ce poème.
+
+ Mais puisqu'elle a passé en vous, COQUELIN, c'est à vous
+que je le dédie.
+
+E. R.
+
+
+
+Personnages:
+
+ CYRANO DE BERGERAC
+ CHRISTIAN DE NEUVILLETTE
+ COMTE DE GUICHE
+ RAGUENEAU
+ LE BRET
+ CARBON DE CASTEL-JALOUX
+ LES CADETS
+ LIGNIÈRE
+ DE VALVERT
+ UN MARQUIS
+ DEUXIÈME MARQUIS
+ TROISIÈME MARQUIS
+ MONTFLEURY
+ BELLEROSE
+ JODELET
+ CUIGY
+ BRISSAILLE
+ UN FÂCHEUX
+ UN MOUSQUETAIRE
+ UN AUTRE
+ UN OFFICIER ESPAGNOL
+ UN CHEVAU-LÉGER
+ LE PORTIER
+ UN BOURGEOIS
+ SON FILS
+ UN TIRE-LAINE
+ UN SPECTATEUR
+ UN GARDE
+ BERTRANDOU LE FIFRE
+ LE CAPUCIN
+ DEUX MUSICIENS
+ LES POÈTES
+ LES PATISSIERS
+ ROXANE
+ SOEUR MARTHE
+ LISE
+ LA DISTRIBUTRICE
+ MÈRE MARGUERITE DE JÉSUS
+ LA DUÈGNE
+ SOEUR CLAIRE
+ UNE COMÉDIENNE
+ LA SOUBRETTE
+ LES PAGES
+ LA BOUQUETIÈRE
+
+La foule, bourgeois, marquis, mousquetaires, tire-laine, pâtissiers,
+poètes, cadets gascons, comédiens, violons, pages, enfants, soldats,
+espagnols, spectateurs, spectatrices, précieuses, comédiennes,
+bourgeoises, religieuses, etc.
+
+(Les quatre premiers actes en 1640, le cinquième en 1655.)
+
+
+
+
+
+
+Acte I.
+
+Une Représentation à l'Hôtel de Bourgogne.
+
+La salle de l'Hôtel de Bourgogne, en 1640. Sorte de hangar de jeu de
+paume aménagé et embelli pour des représentations.
+
+La salle est un carré long; on la voit en biais, de sorte qu'un de ses
+côtés forme le fond qui part du premier plan, à droite, et va au dernier
+plan, à gauche, faire angle avec la scène, qu'on aperçoit en pan coupé.
+
+Cette scène est encombrée, des deux côtés, le long des coulisses, par
+des banquettes. Le rideau est formé par deux tapisseries qui peuvent
+s'écarter. Au-dessus du manteau d'Arlequin, les armes royales. On
+descend de l'estrade dans la salle par de larges marches. De chaque côté
+de ces marches, la place des violons. Rampe de chandelles.
+
+Deux rangs superposés de galeries latérales: le rang supérieur est
+divisé en loges. Pas de sièges au parterre, qui est la scène même du
+théâtre; au fond de ce parterre, c'est-à-dire à droite, premier plan,
+quelques bancs formant gradins et, sous un escalier qui monte vers des
+places supérieures, et dont on ne voit que le départ, une sorte de
+buffet orné de petits lustres, de vases fleuris, de verres de cristal,
+d'assiettes de gâteaux, de flacons, etc.
+
+Au fond, au milieu, sous la galerie de loges, l'entrée du théâtre.
+Grande porte qui s'entre-bâille pour laisser passer les spectateurs. Sur
+les battants de cette porte, ainsi que dans plusieurs coins et au-dessus
+du buffet, des affiches rouges sur lesquelles on lit: La Clorise.
+
+Au lever du rideau, la salle est dans une demi-obscurité, vide encore.
+Les lustres sont baissés au milieu du parterre, attendant d'être
+allumés.
+
+
+
+Scène 1.I.
+
+Le public, qui arrive peu à peu. Cavaliers, bourgeois, laquais, pages,
+tire-laine, le portier, etc., puis les marquis, Cuigy, Brissaille, la
+distributrice, les violons, etc.
+
+(On entend derrière la porte un tumulte de voix, puis un cavalier
+entre brusquement.)
+
+
+LE PORTIER (le poursuivant):
+ Holà ! vos quinze sols !
+
+LE CAVALIER:
+ J'entre gratis !
+
+LE PORTIER:
+ Pourquoi ?
+
+LE CAVALIER:
+ Je suis chevau-léger de la maison du Roi !
+
+LE PORTIER (à un autre cavalier qui vient d'entrer):
+ Vous ?
+
+DEUXIÈME CAVALIER:
+ Je ne paye pas !
+
+LE PORTIER:
+ Mais. . .
+
+DEUXIÈME CAVALIER:
+ Je suis mousquetaire.
+
+PREMIER CAVALIER (au deuxième):
+ On ne commence qu'à deux heures. Le parterre
+ Est vide. Exerçons-nous au fleuret.
+ (Ils font des armes avec des fleurets qu'ils ont apportés.)
+
+UN LAQUAIS (entrant):
+ Pst. . .Flanquin. . . !
+
+UN AUTRE (déjà arrivé):
+ Champagne ?. . .
+
+LE PREMIER (lui montrant des jeux qu'il sort de son pourpoint):
+ Cartes. Dés.
+ (Il s'assied par terre):
+ Jouons.
+
+LE DEUXIÈME (même jeu):
+ Oui, mon coquin.
+
+PREMIER LAQUAIS (tirant de sa poche un bout de chandelle qu'il allume
+ et colle par terre):
+ J'ai soustrait à mon maître un peu de luminaire.
+
+UN GARDE (à une bouquetière qui s'avance):
+ C'est gentil de venir avant que l'on n'éclaire !. . .
+ (Il lui prend la taille.)
+
+UN DES BRETTEURS (recevant un coup de fleuret):
+ Touche !
+
+UN DES JOUEURS:
+ Trèfle !
+
+LE GARDE (poursuivant la fille):
+ Un baiser !
+
+LA BOUQUETIÈRE (se dégageant):
+ On voit !. . .
+
+LE GARDE (l'entraînant dans les coins sombres):
+ Pas de danger !
+
+UN HOMME (s'asseyant par terre avec d'autres porteurs de provisions
+ de bouche):
+ Lorsqu'on vient en avance, on est bien pour manger.
+
+UN BOURGEOIS (conduisant son fils):
+ Plaçons-nous là, mon fils.
+
+UN JOUEUR:
+ Brelan d'as !
+
+UN HOMME (tirant une bouteille de sous son manteau et s'asseyant aussi):
+ Un ivrogne
+ Doit boire son bourgogne. . .
+ (il boit):
+ À l'hôtel de Bourgogne !
+
+LE BOURGEOIS (à son fils):
+ Ne se croirait-on pas en quelque mauvais lieu ?
+ (Il montre l'ivrogne du bout de sa canne):
+ Buveurs. . .
+ (En rompant, un des cavaliers le bouscule):
+ Bretteurs !
+ (Il tombe au milieu des joueurs):
+ Joueurs !
+
+LE GARDE (derrière lui, lutinant toujours la femme):
+ Un baiser !
+
+LE BOURGEOIS (éloignant vivement son fils):
+ Jour de Dieu !
+ --Et penser que c'est dans une salle pareille
+ Qu'on joua du Rotrou, mon fils.
+
+LE JEUNE HOMME:
+ Et du Corneille !
+
+UNE BANDE DE PAGES (se tenant par la main, entre en farandole et chante):
+ Tra la la la la la la la la la la lère. . .
+
+LE PORTIER (sévèrement aux pages):
+ Les pages, pas de farce !. . .
+
+PREMIER PAGE (avec une dignité blessée):
+ Oh ! Monsieur ! ce soupçon !. . .
+ (Vivement au deuxième, dès que le portier a tourné le dos):
+ As-tu de la ficelle ?
+
+LE DEUXIÈME:
+ Avec un hameçon.
+
+PREMIER PAGE:
+ On pourra de là-haut pêcher quelque perruque.
+
+UN TIRE-LAINE (groupant autour de lui plusieurs hommes de mauvaise mine):
+ Or çà, jeunes escrocs, venez qu'on vous éduque:
+ Puis donc que vous volez pour la première fois. . .
+
+DEUXIÈME PAGE (criant à d'autres pages déjà placés aux galeries supérieures):
+ Hep ! Avez-vous des sarbacanes ?
+
+TROISIÈME PAGE (d'en haut):
+ Et des pois !
+ (Il souffle et les crible de pois.)
+
+LE JEUNE HOMME (à son père):
+ Que va-t-on nous jouer ?
+
+LE BOURGEOIS:
+ Clorise.
+
+LE JEUNE HOMME:
+ De qui est-ce ?
+
+LE BOURGEOIS:
+ De monsieur Balthazar Baro. C'est une pièce !. . .
+ (Il remonte au bras de son fils.)
+
+LE TIRE-LAINE (à ses acolytes):
+ . . .La dentelle surtout des canons, coupez-la !
+
+UN SPECTATEUR (à un autre, lui montrant une encoignure élevée):
+ Tenez, à la première du Cid, j'étais là !
+
+LE TIRE-LAINE (faisant avec ses doigts le geste de subtiliser):
+ Les montres. . .
+
+LE BOURGEOIS (redescendant, à son fils):
+ Vous verrez des acteurs très illustres. . .
+
+LE TIRE-LAINE (faisant le geste de tirer par petites secousses furtives):
+ Les mouchoirs. . .
+
+LE BOURGEOIS:
+ Montfleury. . .
+
+QUELQU'UN (criant de la galerie supérieure):
+ Allumez donc les lustres !
+
+LE BOURGEOIS:
+ . . .Bellerose, L'Epy, la Beaupré, Jodelet !
+
+UN PAGE (au parterre):
+ Ah ! voici la distributrice !
+
+LA DISTRIBUTRICE (paraissant derrière le buffet):
+ Oranges, lait,
+ Eau de frambroise, aigre de cèdre !
+ (Brouhaha à la porte.)
+
+UNE VOIX DE FAUSSET:
+ Place, brutes !
+
+UN LAQUAIS (s'étonnant):
+ Les marquis !. . .au parterre ?. . .
+
+UN AUTRE LAQUAIS:
+ Oh ! pour quelques minutes.
+ (Entre une bande de petits marquis.)
+
+UN MARQUIS (voyant la salle à moitié vide):
+ Hé quoi ! Nous arrivons ainsi que les drapiers,
+ Sans déranger les gens ? sans marcher sur les pieds ?
+ Ah, fi ! fi ! fi !
+ (Is se trouve devant d'autres gentilshommes entrés peu avant):
+ Cuigy ! Brissaille !
+ (Grandes embrassades.)
+
+CUIGY:
+ Des fidèles !. . .
+ Mais oui, nous arrivons devant que les chandelles. . .
+
+LE MARQUIS:
+ Ah, ne m'en parlez pas ! Je suis dans une humeur. . .
+
+UN AUTRE:
+ Console-toi, marquis, car voici l'allumeur !
+
+LA SALLE (saluant l'entrée de l'allumeur):
+ Ah !. . .
+ (On se groupe autour des lustres qu'il allume. Quelques personnes ont
+ pris place aux galeries. Lignière entre au parterre, donnant le bras à
+ Christian de Neuvillette. Lignière, un peu débraillé, figure d'ivrogne
+ distingué. Christian, vêtu élégamment, mais d'une façon un peu
+ démodée, paraît préoccupé et regarde les loges.)
+
+
+
+Scène 1.II.
+
+Les mêmes, Christian, Lignière, puis Ragueneau et Le Bret.
+
+CUIGY:
+ Lignière !
+
+BRISSAILLE (riant):
+ Pas encor gris !. . .
+
+LIGNIÈRE (bas à Christian):
+ Je vous présente ?
+ (Signe d'assentiment de Christian):
+ Baron de Neuvillette.
+ (Saluts.)
+
+LA SALLE (acclamant l'ascension du premier lustre allumé):
+ Ah !
+
+CUIGY (à Brissaille, en regardant Christian):
+ La tête est charmante.
+
+PREMIER MARQUIS (qui a entendu):
+ Peuh !. . .
+
+LIGNIÈRE (présentant à Christian):
+ Messieurs de Cuigy, de Brissaille. . .
+
+CHRISTIAN (s'inclinant):
+ Enchanté !. . .
+
+PREMIER MARQUIS (au deuxième):
+ Il est assez joli, mais n'est pas ajusté
+ Au dernier goût.
+
+LIGNIÈRE (à Cuigy):
+ Monsieur débarque de Touraine.
+
+CHRISTIAN:
+ Oui, je suis à Paris depuis vingt jours à peine.
+ J'entre aux gardes demain, dans les Cadets.
+
+PREMIER MARQUIS (regardant les personnes qui entrent dans les loges):
+ Voilà
+ La présidente Aubry !
+
+LA DISTRIBUTRICE:
+ Oranges, lait. . .
+
+LES VIOLONS (s'accordant):
+ La. . .la. . .
+
+CUIGY (à Christian, lui désignant la salle qui se garnit):
+ Du monde !
+
+CHRISTIAN:
+ Eh, oui, beaucoup,
+
+PREMIER MARQUIS:
+ Tout le bel air !
+ (Ils nomment les femmes à mesure qu'elles entrent, très parées, dans
+ les loges. Envois de saluts, réponses de sourires.)
+
+DEUXIÈME MARQUIS:
+ Mesdames
+ De Guéméné. . .
+
+CUIGY:
+ De Bois-Dauphin. . .
+
+PREMIER MARQUIS:
+ Que nous aimâmes. . .
+
+BRISSAILLE:
+ De Chavigny. . .
+
+DEUXIÈME MARQUIS:
+ Qui de nos coeurs va se jouant !
+
+LIGNIÈRE:
+ Tiens, monsieur de Corneille est arrivé de Rouen.
+
+LE JEUNE HOMME (à son père):
+ L'Académie est là ?
+
+LE BOURGEOIS:
+ Mais. . .j'en vois plus d'un membre;
+ Voici Boudu, Boissat, et Cureau de la Chambre;
+ Porchères, Colomby, Bourzeys, Bourdon, Arbaud. . .
+ Tous ces noms dont pas un ne mourra, que c'est beau !
+
+PREMIER MARQUIS:
+ Attention ! nos précieuses prennent place:
+ Barthénoïde, Urimédonte, Cassandace,
+ Félixérie. . .
+
+DEUXIÈME MARQUIS (se pâmant):
+ Ah ! Dieu ! leurs surnoms sont exquis !
+ Marquis, tu les sais tous ?
+
+PREMIER MARQUIS:
+ Je les sais tous, marquis !
+
+LIGNIÈRE (prenant Christian à part):
+ Mon cher, je suis entré pour vous rendre service:
+ La dame ne vient pas. Je retourne à mon vice !
+
+CHRISTIAN (suppliant):
+ Non !. . .Vous, qui chansonnez et la ville et la cour,
+ Restez: vous me direz pour qui je meurs d'amour.
+
+LE CHEF DES VIOLONS (frappant sur son pupitre, avec son archet):
+ Messieurs les violons !. . .
+ (Il lève son archet.)
+
+LA DISTRIBUTRICE:
+ Macarons, citronnée. . .
+ (Les violons commencent à jouer.)
+
+CHRISTIAN:
+ J'ai peur qu'elle ne soit coquette et raffinée,
+ Je n'ose lui parler car je n'ai pas d'esprit.
+ Le langage aujourd'hui qu'on parle et qu'on écrit,
+ Me trouble. Je ne suis qu'un bon soldat timide.
+ --Elle est toujours à droite, au fond: la loge vide.
+
+LIGNIÈRE (faisant mine de sortir):
+ Je pars.
+
+CHRISTIAN (le retenant encore):
+ Oh ! non, restez !
+
+LIGNIÈRE:
+ Je ne peux. D'Assoucy
+ M'attend au cabaret. On meurt de soif, ici.
+
+LA DISTRIBUTRICE (passant devant lui avec un plateau):
+ Orangeade ?
+
+LIGNIÈRE:
+ Fi !
+
+LA DISTRIBUTRICE:
+ Lait ?
+
+LIGNIÈRE:
+ Pouah !
+
+LA DISTRIBUTRICE:
+ Rivesalte ?
+
+LIGNIÈRE:
+ Halte !
+ (A Christian):
+ Je reste encore un peu.--Voyons ce rivesalte ?
+ (Il s'assied près du buffet. La distributrice lui verse du rivesalte.)
+
+CRIS (dans le public à l'entrée d'un petit homme grassouillet et réjoui):
+ Ah ! Ragueneau !. . .
+
+LIGNIÈRE (à Christian):
+ Le grand rôtisseur Ragueneau.
+
+RAGUENEAU (costume de pâtissier endimanché, s'avançant vivement vers
+ Lignière):
+ Monsieur, avez-vous vu monsieur de Cyrano ?
+
+LIGNIÈRE (présentant Ragueneau à Christian):
+ Le pâtissier des comédiens et des poètes !
+
+RAGUENEAU (se confondant):
+ Trop d'honneur. . .
+
+LIGNIÈRE:
+ Taisez-vous, Mécène que vous êtes !
+
+RAGUENEAU:
+ Oui, ces messieurs chez moi se servent. . .
+
+LIGNIÈRE:
+ A crédit.
+ Poète de talent lui-même. . .
+
+RAGUENEAU:
+ Ils me l'ont dit.
+
+LIGNIÈRE:
+ Fou de vers !
+
+RAGUENEAU:
+ Il est vrai que pour une odelette. . .
+
+LIGNIÈRE:
+ Vous donnez une tarte. . .
+
+RAGUENEAU:
+ Oh ! une tartelette !
+
+LIGNIÈRE:
+ Brave homme, il s'en excuse ! Et pour un triolet
+ Ne donnâtes-vous pas ?. . .
+
+RAGUENEAU:
+ Des petits pains !
+
+LIGNIÈRE (sévèrement):
+ Au lait.
+ --Et le théâtre, vous l'aimez ?
+
+RAGUENEAU:
+ Je l'idolâtre.
+
+LIGNIÈRE:
+ Vous payez en gâteaux vos billets de théâtre !
+ Votre place, aujourd'hui, là, voyons, entre nous,
+ Vous a coûté combien ?
+
+RAGUENEAU:
+ Quatre flans. Quinze choux.
+ (Il regarde de tous côtés):
+ Monsieur de Cyrano n'est pas là ? Je m'étonne.
+
+LIGNIÈRE:
+ Pourquoi ?
+
+RAGUENEAU:
+ Montfleury joue !
+
+LIGNIÈRE:
+ En effet, cette tonne
+ Va nous jouer ce soir le rôle de Phédon.
+ Qu'importe à Cyrano ?
+
+RAGUENEAU:
+ Mais vous ignorez donc ?
+ Il fit à Montfleury, messieurs, qu'il prit en haine,
+ Défense, pour un mois, de reparaître en scène.
+
+LIGNIÈRE (qui en est à son quatrième petit verre):
+ Eh bien ?
+
+RAGUENEAU:
+ Montfleury joue !
+
+CUIGY (qui s'est rapproché de son groupe):
+ Il n'y peut rien.
+
+RAGUENEAU:
+ Oh ! oh !
+ Moi, je suis venu voir !
+
+PREMIER MARQUIS:
+ Quel est ce Cyrano ?
+
+CUIGY:
+ C'est un garcon versé dan les colichemardes.
+
+DEUXIÈME MARQUIS:
+ Noble ?
+
+CUIGY:
+ Suffisamment. Il est cadet aux gardes.
+ (Montrant un gentilhomme qui va et vient dans la salle comme s'il
+ cherchait quelqu'un):
+ Mais son ami Le Bret peut vous dire. . .
+ (Il appelle):
+ Le Bret !
+ (Le Bret descend vers eux):
+ Vous cherchez Bergerac ?
+
+LE BRET:
+ Oui, je suis inquiet !. . .
+
+CUIGY:
+ N'est-ce pas que cet homme est des moins ordinaires ?
+
+LE BRET (avec tendresse):
+ Ah, c'est le plus exquis des êtres sublunaires !
+
+RAGUENEAU:
+ Rimeur !
+
+CUIGY:
+ Bretteur !
+
+BRISSAILLE:
+ Physicien !
+
+LE BRET:
+ Musicien !
+
+LIGNIÈRE:
+ Et quel aspect hétéroclite que le sien !
+
+RAGENEAU:
+ Certes, je ne crois pas que jamais nous le peigne
+ Le solennel monsieur Philippe de Champaigne;
+ Mais bizarre, excessif, extravagant, falot,
+ Il eût fourni, je pense, à feu Jacques Callot
+ Le plus fol spadassin à mettre entre ses masques:
+ Feutre à panache triple et pourpoint à six basques,
+ Cape que par derrière, avec pompe, l'estoc
+ Lève, comme une queue insolente de coq,
+ Plus fier que tous les Artabans dont la Gascogne
+ Fut et sera toujours l'alme Mère Gigogne,
+ Il promène, en sa fraise à la Pulcinella,
+ Un nez !. . .Ah ! messeigneurs, quel nez que ce nez-là !. . .
+ On ne peut voir passer un pareil nasigère
+ Sans s'écrier: "Oh ! non, vraiment, il exagère !"
+ Puis on sourit, on dit: "Il va l'enlever. . ." Mais
+ Monsieur de Bergerac ne l'enlève jamais.
+
+LE BRET (hochant la tête):
+ Il le porte,--et pourfend quiconque le remarque !
+
+RAGUENEAU (fièrement):
+ Son glaive est la moitié des ciseaux de la Parque !
+
+PREMIER MARQUIS (haussant les épaules):
+ Il ne viendra pas !
+
+RAGUENEAU:
+ Si !. . .Je parie un poulet
+ A la Ragueneau !
+
+LE MARQUIS (riant):
+ Soit !
+ (Rumeurs d'admiration dan la salle. Roxane vient de paraître dans sa
+ loge. Elle s'assied sur le devant, sa duègne prend place au fond.
+ Christian, occupé à payer la distributrice, ne regarde pas.)
+
+DEUXIÈME MARQUIS (avec des petit cris):
+ Ah, messieurs ! mais elle est
+ Épouvantablement ravissante !
+
+PREMIER MARQUIS:
+ Une pêche
+ Qui sourirait avec une fraise !
+
+DEUXIÈME MARQUIS:
+ Et si fraîche
+ Qu'on pourrait, l'approchant, prendre un rhume de coeur !
+
+CHRISTIAN (lève la tête, aperçoit Roxane, et saisit vivement Lignière
+ par le bras):
+ C'est elle !
+
+LIGNIÈRE (regardant):
+ Ah ! c'est elle ?. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Oui. Dites vite. J'ai peur.
+
+LIGNIÈRE (dégustant son rivesalte à petits coups):
+ Magdaleine Robin, dite Roxane.--Fine.
+ Précieuse.
+
+CHRISTIAN:
+ Hélas !
+
+LIGNIÈRE:
+ Libre. Orpheline. Cousine
+ De Cyrano,--dont on parlait. . .
+ (A ce moment, un seigneur très élégant, le cordon bleu en sautoir,
+ entre dans la loge et, debout, cause un instant avec Roxane.)
+
+CHRISTIAN (tressaillant):
+ Cet homme ?. . .
+
+LIGNIÈRE (qui commence à être gris, clignant de l'oeil):
+ Hé ! hé !. . .
+ --Comte de Guiche. Épris d'elle. Mais marié
+ A la nièce d'Armand de Richelieu. Désire
+ Faire épouser Roxane à certain triste sire,
+ Un monsieur de Valvert, vicomte. . .et complaisant.
+ Elle n'y souscrit pas, mais de Guiche est puissant:
+ Il peut persécuter une simple bourgeoise.
+ D'ailleurs j'ai dévoilé sa manoeuvre sournoise
+ Dans une chanson qui. . .Ho ! il doit m'en vouloir !
+ --La fin était méchante. . .Écoutez. . .
+ (Il se lève en titubant, le verre haut, prêt a chanter.)
+
+CHRISTIAN:
+ Non. Bonsoir.
+
+LIGNIÈRE:
+ Vous allez ?
+
+CHRISTIAN:
+ Chez monsieur de Valvert !
+
+LIGNIÈRE:
+ Prenez garde:
+ C'est lui qui vous tuera !
+ (Lui désignant du coin de l'oeil Roxane):
+ Restez. On vous regarde.
+
+CHRISTIAN:
+ C'est vrai !
+ (Il reste en contemplation. Le groupe de tire-laine, à partir de ce
+ moment, le voyant la tête en l'air et bouche bée, se rapproche de
+ lui.)
+
+LIGNIÈRE:
+ C'est moi qui pars. J'ai soif ! Et l'on m'attend
+ --Dans les tavernes !
+ (Il sort, zigzaguant.)
+
+LE BRET (qui a fait le tour de la salle, revenant vers Ragueneau, d'une
+ voix rassurée):
+ Pas de Cyrano.
+
+RAGUENEAU (incrédule):
+ Pourtant. . .
+
+LE BRET:
+ Ah ! je veux espérer qu'il n'a pas vu l'affiche !
+
+LA SALLE:
+ Commencez ! Commencez !
+
+
+
+Scène 1.III.
+
+Les mêmes, moins Lignière; De Guiche, Valvert, puis Montfleury.
+
+
+UN MARQUIS (voyant de Guiche, qui descend de la loge de Roxane, traverse
+ le parterre, entouré de seigneurs obséquieux, parmi lesquels le vicomte
+ de Valvert):
+ Quelle cour, ce de Guiche !
+
+UN AUTRE:
+ Fi !. . .Encore un Gascon !
+
+LE PREMIER:
+ Le Gascon souple et froid,
+ Celui qui réussit !. . .Saluons-le, crois-moi.
+ (Ils vont vers de Guiche.)
+
+DEUXIÈME MARQUIS:
+ Les beaux rubans ! Quelle couleur, comte de Guiche ?
+ Baise-moi-ma-mignonne ou bien Ventre-de-biche ?
+
+DE GUICHE:
+ C'est couleur Espagnol malade.
+
+PREMIER MARQUIS:
+ La couleur
+ Ne ment pas, car bientôt, grâce à votre valeur,
+ L'Espagnol ira mal, dans les Flandres !
+
+DE GUICHE:
+ Je monte
+ Sur scène. Venez-vous ?
+ (Il se dirige, suivi de tous les marquis et gentilshommes, vers le
+ théâtre. Il se retourne et appelle):
+ Viens, Valvert !
+
+CHRISTIAN (qui les écoute et les observe, tressaille en entendant ce nom):
+ Le vicomte !
+ Ah ! je vais lui jeter à la face mon. . .
+ (Il met la main dans sa poche, et y rencontre celle d'un tire-laine en
+ train de le dévaliser. Il se retourne):
+ Hein ?
+
+LE TIRE-LAINE:
+ Ay !. . .
+
+CHRISTIAN (sans le lâcher):
+ Je cherchais un gant !
+
+LE TIRE-LAINE (avec un sourire piteux):
+ Vous trouvez une main.
+ (Changeant de ton, bas et vite):
+ Lâchez-moi. Je vous livre un secret.
+
+CHRISTIAN (le tenant toujours):
+ Quel ?
+
+LE TIRE-LAINE:
+ Lignière. . .
+ Qui vous quitte. . .
+
+CHRISTIAN (de même):
+ Eh ! bien ?
+
+LE TIRE-LAINE:
+ . . .touche à son heure dernière.
+ Une chanson qu'il fit blessa quelqu'un de grand,
+ Et cent hommes--j'en suis--ce soir sont postés !. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Cent !
+ Par qui ?
+
+LE TIRE-LAINE:
+ Discrétion. . .
+
+CHRISTIAN (haussant les épaules):
+ Oh !
+
+LE TIRE-LAINE (avec beaucoup de dignité):
+ Professionnelle !
+
+CHRISTIAN:
+ Où seront-ils postés ?
+
+LE TIRE-LAINE:
+ À la porte de Nesle.
+ Sur son chemin. Prévenez-le !
+
+CHRISTIAN (qui lui lâche enfin le poignet):
+ Mais où le voir !
+
+LE TIRE-LAINE:
+ Allez courir tous les cabarets: le Pressoir
+ D'Or, la Pomme de Pin, la Ceinture qui craque,
+ Les Deux Torches, les Trois Entonnoirs,--et dans chaque,
+ Laissez un petit mot d'écrit l'avertissant.
+
+CHRISTIAN:
+ Oui, je cours ! Ah ! les gueux ! Contre un seul homme, cent !
+ (Regardant Roxane avec amour):
+ La quitter. . .elle !
+ (Avec fureur, Valvert):
+ Et lui !. . .--Mais il faut que je sauve
+ Lignière !. . .
+ (Il sort en courant.--De Guiche, le vicomte, les marquis, tous les
+ gentilshommes ont disparu derrière le rideau pour prendre place sur
+ les banquettes de la scène. Le parterre est complètement rempli. Plus
+ une place vide aux galeries et aux loges.)
+
+LA SALLE:
+ Commencez.
+
+UN BOURGEOIS (dont la perruque s'envole au bout d'une ficelle, pêchée
+ par un page de la galerie supérieure):
+ Ma perruque !
+
+CRIS DE JOIE:
+ Il est chauve !. . .
+ Bravo, les pages !. . .Ha ! ha ! ha !. . .
+
+LE BOURGEOIS (furieux, montrant le poing):
+ Petit gredin !
+
+RIRES ET CRIS (qui commencent très fort et vont décroissant):
+ Ha ! ha ! ha ! ha ! ha ! ha !
+ (Silence complet.)
+
+LE BRET (étonné):
+ Ce silence soudain ?. . .
+ (Un spectateur lui parle bas):
+ Ah ?
+
+LE SPECTATEUR:
+ La chose me vient d'être certifiée.
+
+MURMURES (qui courent):
+ Chut !--Il paraît ?. . .--Non !. . .--Si !--Dans la loge grillée.--
+ Le Cardinal !--Le Cardinal ?--Le Cardinal !
+
+UN PAGE:
+ Ah ! diable, on ne va pas pouvoir se tenir mal !. . .
+ (On frappe sur la scène. Tout le monde s'immobilise. Attente.)
+
+LA VOIX D'UN MARQUIS (dans le silence, derrière le rideau):
+ Mouchez cette chandelle !
+
+UN AUTRE MARQUIS (passant la tête par la fente du rideau):
+ Une chaise !
+ (Une chaise est passée, de main en main, au-dessus des têtes. Le
+ marquis la prend et disparaît, non sans avoir envoyé quelques baisers
+ aux loges.)
+
+UN SPECTATEUR:
+ Silence !
+ (On refrappe les trois coups. Le rideau s'ouvre. Tableau. Les marquis
+ assis sur les côtés, dans des poses insolentes. Toile de fond
+ représentant un décor bleuâtre de pastorale. Quatre petits lustres de
+ cristal éclairent la scène. Les violons jouent doucement.)
+
+LE BRET (à Ragueneau, bas):
+ Montfleury entre en scène ?
+
+RAGUENEAU (bas aussi):
+ Oui, c'est lui qui commence.
+
+LE BRET:
+ Cyrano n'est pas là.
+
+RAGUENEAU:
+ J'ai perdu mon pari.
+
+LE BRET:
+ Tant mieux ! tant mieux !
+ (On entend un air de musette, et Montfleury paraît en scène, énorme,
+ dans un costume de berger de pastorale, un chapeau garni de roses
+ penché sur l'oreille, et soufflant dans une cornemuse enrubannée.)
+
+LE PARTERRE (applaudissant):
+ Bravo, Montfleury ! Montfleury !
+
+MONTFLEURY (après avoir salué, jouant le rôle de Phédon):
+ Heureux qui loin des cours, dans un lieu solitaire,
+ Se prescrit à soi-même un exil volontaire,
+ Et qui, lorsque Zéphire a soufflé sur les bois. . .
+
+UNE VOIX (au milieu du parterre):
+ Coquin, ne t'ai-je pas interdit pour un mois ?
+ (Stupeur. Tout le monde se retourne. Murmures.)
+
+VOIX DIVERSES:
+ Hein ?--Quoi ?--Qu'est-ce ?. . .
+ (On se lève dans les loges, pour voir.)
+
+CUIGY:
+ C'est lui !
+
+LE BRET (terrifié):
+ Cyrano !
+
+LA VOIX:
+ Roi des pitres !
+ Hors de scène a l'instant !
+
+TOUTE LA SALLE (indignée):
+ Oh !
+
+MONTFLEURY:
+ Mais. . .
+
+LA VOIX:
+ Tu récalcitres ?
+
+VOIX DIVERSES (du parterre, des loges):
+ Chut !--Assez !--Montfleury, jouez !--Ne craignez rien !. . .
+
+MONTFLEURY (d'une voix mal assurée):
+ Heureux qui loin des cours dans un lieu sol. . .
+
+LA VOIX (plus menaçante):
+ Eh bien !
+ Faudra-t-il que je fasse, ô Monarque des drôles,
+ Une plantation de bois sur vos épaules ?
+ (Une canne au bout d'un bras jaillit au-dessus des têtes.)
+
+MONTFLEURY (d'une voix de plus en plus faible):
+ Heureux qui. . .
+ (La canne s'agite.)
+
+LA VOIX:
+ Sortez !
+
+LE PARTERRE:
+ Oh !
+
+MONTFLEURY (s'étranglant):
+ Heureux qui loin des cours. . .
+
+CYRANO (surgissant du parterre, debout sur une chaise, les bras croisés,
+ son feutre en bataille, la moustache hérissée, le nez terrible):
+ Ah ! je vais me fâcher !. . .
+ (Sensation à sa vue.)
+
+
+
+Scène 1.IV.
+
+Les mêmes, Cyrano, puis Bellerose, Jodelet.
+
+
+MONTFLEURY (aux marquis):
+ Venez à mon secours,
+ Messieurs !
+
+UN MARQUIS (nonchalamment):
+ Mais jouez donc !
+
+CYRANO:
+ Gros homme, si tu joues
+ Je vais être obligé de te fesser les joues !
+
+LE MARQUIS:
+ Assez !
+
+CYRANO:
+ Que les marquis se taisent sur leurs bancs,
+ Ou bien je fais tâter ma canne à leurs rubans !
+
+TOUS LES MARQUIS (debout):
+ C'en est trop !. . .Montfleury. . .
+
+CYRANO:
+ Que Montfleury s'en aille,
+ Ou bien je l'essorille et le désentripaille !
+
+UNE VOIX:
+ Mais. . .
+
+CYRANO:
+ Qu'il sorte !
+
+UNE AUTRE VOIX:
+ Pourtant. . .
+
+CYRANO:
+ Ce n'est pas encor fait ?
+ (Avec le geste de retrousser ses manches):
+ Bon ! je vais sur la scène en guise de buffet,
+ Découper cette mortadelle d'Italie !
+
+MONTFLEURY (rassemblant toute sa dignité):
+ En m'insultant, Monsieur, vous insultez Thalie !
+
+CYRANO (très poli):
+ Si cette Muse, à qui, Monsieur, vous n'êtes rien,
+ Avait l'honneur de vous connaître, croyez bien
+ Qu'en vous voyant si gros et bête comme une urne,
+ Elle vous flanquerait quelque part son cothurne.
+
+LE PARTERRE:
+ Montfleury ! Montfleury !--La pièce de Baro !--
+
+CYRANO (à ceux qui crient autour de lui):
+ Je vous en prie, ayez pitié de mon fourreau:
+ Si vous continuez, il va rendre sa lame !
+ (Le cercle s'élargit.)
+
+LA FOULE (reculant):
+ Hé ! là !. . .
+
+CYRANO (à Montfleury):
+ Sortez de scène !
+
+LA FOULE (se rapprochant et grondant):
+ Oh ! oh !
+
+CYRANO (se retournant vivement):
+ Quelqu'un réclame ?
+ (Nouveau recul.)
+
+UNE VOIX (chantant au fond):
+ Monsieur de Cyrano
+ Vraiment nous tyrannise,
+ Malgré ce tyranneau
+ On jouera la Clorise.
+
+TOUTE LA SALLE (chantant):
+ La Clorise, la Clorise !. . .
+
+CYRANO:
+ Si j'entends une fois encor cette chanson,
+ Je vous assomme tous.
+
+UN BOURGEOIS:
+ Vous n'êtes pas Samson !
+
+CYRANO:
+ Voulez-vous me prêter, Monsieur, votre mâchoire ?
+
+UNE DAME (dans les loges):
+ C'est inouï !
+
+UN SEIGNEUR:
+ C'est scandaleux !
+
+UN BOURGEOIS:
+ C'est vexatoire !
+
+UN PAGE:
+ Ce qu'on s'amuse !
+
+LE PARTERRE:
+ Kss !--Montfleury !--Cyrano !
+
+CYRANO:
+ Silence !
+
+LE PARTERRE (en délire):
+ Hi han ! Bêê ! Ouah, ouah ! Cocorico !
+
+CYRANO:
+ Je vous. . .
+
+UN PAGE:
+ Miâou !
+
+CYRANO:
+ Je vous ordonne de vous taire !
+ Et j'adresse un défi collectif au parterre !
+ --J'inscris les noms !--Approchez-vous, jeunes héros !
+ Chacun son tour ! Je vais donner des numéros !--
+ Allons, quel est celui qui veut ouvrir la liste ?
+ Vous, Monsieur ? Non ! Vous ? Non ! Le premier duelliste,
+ Je l'expédie avec les honneurs qu'on lui doit !
+ --Que tous ceux qui veulent mourir lèvent le doigt.
+ (Silence):
+ La pudeur vous défend de voir ma lame nue ?
+ Pas un nom ?--Pas un doigt ?--C'est bien. Je continue.
+ (Se retournant vers la scène où Montfleury attend avec angoisse):
+ Donc, je désire voir le théâtre guéri
+ De cette fluxion. Sinon. . .
+ (La main à son épée):
+ le bistouri !
+
+MONTFLEURY:
+ Je. . .
+
+CYRANO (descend de sa chaise, s'assied au milieu du rond qui s'est
+ formé, s'installe comme chez lui):
+ Mes mains vont frapper trois claques, pleine lune !
+ Vous vous éclipserez à la troisième.
+
+LE PARTERRE (amusé):
+ Ah ?. . .
+
+CYRANO (frappant dans ses mains):
+ Une !
+
+MONTFLEURY:
+ Je. . .
+
+UNE VOIX (des loges):
+ Restez !
+
+LE PARTERRE:
+ Restera. . .restera pas. . .
+
+MONTFLEURY:
+ Je crois,
+ Messieurs. . .
+
+CYRANO:
+ Deux !
+
+MONTFLEURY:
+ Je suis sûr qu'il vaudrait mieux que. . .
+
+CYRANO:
+ Trois !
+ (Montfleury disparaît comme dans une trappe. Tempête de rires, de
+ sifflets et de huées.)
+
+LA SALLE:
+ Hu !. . .hu !. . .Lâche !. . .Reviens !. . .
+
+CYRANO (épanoui, se renverse sur sa chaise, et croise ses jambes):
+ Qu'il revienne, s'il l'ose !
+
+UN BOURGEOIS:
+ L'orateur de la troupe !
+ (Bellerose s'avance et salue.)
+
+LES LOGES:
+ Ah !. . .Voilà Bellerose !
+
+BELLEROSE (avec élégance):
+ Nobles seigneurs. . .
+
+LE PARTERRE:
+ Non ! Non ! Jodelet !
+
+JODELET (s'avance, et, nasillard):
+ Tas de veaux !
+
+LE PARTERRE:
+ Ah ! Ah ! Bravo ! très bien ! bravo !
+
+JODELET:
+ Pas de bravos !
+ Le gros tragédien dont vous aimez le ventre
+ S'est senti. . .
+
+LE PARTERRE:
+ C'est un lâche !
+
+JODELET:
+ Il dut sortir !
+
+LE PARTERRE:
+ Qu'il rentre !
+
+LES UNS:
+ Non !
+
+LES AUTRES:
+ Si !
+
+UN JEUNE HOMME (à Cyrano):
+ Mais à la fin, monsieur, quelle raison
+ Avez-vous de haïr Montfleury ?
+
+CYRANO (gracieux, toujours assis):
+ Jeune oison,
+ J'ai deux raisons, dont chaque est suffisante seule.
+ Primo: c'est un acteur déplorable, qui gueule,
+ Et qui soulève avec des han ! de porteur d'eau,
+ Le vers qu'il faut laisser s'envoler !--Secundo:
+ Est mon secret. . .
+
+LE VIEUX BOURGEOIS (derrière lui):
+ Mais vous nous privez sans scrupule
+ De la Clorise ! Je m'entête. . .
+
+CYRANO (tournant sa chaise vers le bourgeois, respecteusement):
+ Vieille mule !
+ Les vers du vieux Baro valant moins que zéro,
+ J'interromps sans remords !
+
+LES PRÉCIEUSES (dans les loges):
+ Ha !--Ho !--Notre Baro !
+ Ma chère !--Peut-on dire ?. . .Ah ! Dieu !. . .
+
+CYRANO (tournant sa chaise vers les loges, galant):
+ Belles personnes,
+ Rayonnez, fleurissez, soyez des échansonnes
+ De rêve, d'un sourire enchantez un trépas,
+ Inspirez-nous des vers. . .mais ne les jugez pas !
+
+BELLEROSE:
+ Et l'argent qu'il va falloir rendre !
+
+CYRANO (tournant sa chaise vers la scène):
+ Bellerose,
+ Vous avez dit la seule intelligente chose !
+ Au manteau de Thespis je ne fais pas de trous:
+ (Il se lève, et lançant un sac sur la scène):
+ Attrapez cette bourse au vol, et taisez-vous !
+
+LA SALLE (éblouie):
+ Ah !. . .Oh !. . .
+
+JODELET (ramassant prestement la bourse et la soupesant):
+ A ce prix-là, monsieur, je t'autorise
+ A venir chaque jour empêcher la Clorise !. . .
+
+LA SALLE
+ Hu !. . .Hu !. . .
+
+JODELET:
+ Dussions-nous même ensemble être hués !. . .
+
+BELLEROSE:
+ Il faut évacuer la salle !. . .
+
+JODELET:
+ Évacuez !. . .
+ (On commence à sortir, pendant que Cyrano regarde d'un air satisfait.
+ Mais la foule s'arrête bientôt en entendant la scène suivante, et la
+ sortie cesse. Les femmes qui, dans les loges, étaient déjà debout,
+ leur manteau remis, s'arrêtent pour écouter, et finissent par se
+ rasseoir.)
+
+LE BRET (à Cyrano):
+ C'est fou !. . .
+
+UN FÂCHEUX (qui s'est approché de Cyrano):
+ Le comédien Montfleury ! quel scandale !
+ Mais il est protégé par le duc de Candale !
+ Avez-vous un patron ?
+
+CYRANO:
+ Non !
+
+LE FÂCHEUX:
+ Vous n'avez pas ?. . .
+
+CYRANO:
+ Non !
+
+LE FÂCHEUX:
+ Quoi, pas un grand seigneur pour couvrir de son nom ?. . .
+
+CYRANO (agacé):
+ Non, ai-je dit deux fois. Faut-il donc que je trisse ?
+ Non, pas de protecteur. . .
+ (La main à son épée):
+ mais une protectrice !
+
+LE FÂCHEUX:
+ Mais vous allez quitter la ville ?
+
+CYRANO:
+ C'est selon.
+
+LE FÂCHEUX:
+ Mais le duc de Candale a le bras long !
+
+CYRANO:
+ Moins long
+ Que n'est le mien. . .
+ (Montrant son épée):
+ quand je lui mets cette rallonge !
+
+LE FÂCHEUX:
+ Mais vous ne songez pas à prétendre. . .
+
+CYRANO:
+ J'y songe.
+
+LE FÂCHEUX:
+ Mais. . .
+
+CYRANO:
+ Tournez les talons, maintenant.
+
+LE FÂCHEUX:
+ Mais. . .
+
+CYRANO:
+ Tournez !
+ --Ou dites-moi pourquoi vous regardez mon nez.
+
+LE FÂCHEUX (ahuri):
+ Je. . .
+
+CYRANO (marchant sur lui):
+ Qu'a-t-il d'étonnant ?
+
+LE FÂCHEUX (reculant):
+ Votre Grâce se trompe. . .
+
+CYRANO:
+ Est-il mol et ballant, monsieur, comme une trompe ?. . .
+
+LE FÂCHEUX (même jeu):
+ Je n'ai pas. . .
+
+CYRANO:
+ Ou crochu comme un bec de hibou ?
+
+LE FÂCHEUX:
+ Je. . .
+
+CYRANO:
+ Y distingue-t-on une verrue au bout ?
+
+LE FÂCHEUX:
+ Mais. . .
+
+CYRANO:
+ Ou si quelque mouche, à pas lents, s'y promène ?
+ Qu'a-t-il d'hétéroclite ?
+
+LE FÂCHEUX:
+ Oh !. . .
+
+CYRANO:
+ Est-ce un phénomène ?
+
+LE FÂCHEUX:
+ Mais d'y porter les yeux j'avais su me garder !
+
+CYRANO:
+ Et pourquoi, s'il vous plaît, ne pas le regarder ?
+
+LE FÂCHEUX:
+ J'avais. . .
+
+CYRANO:
+ Il vous dégoûte alors ?
+
+LE FÂCHEUX:
+ Monsieur. . .
+
+CYRANO:
+ Malsaine
+ Vous semble sa couleur ?
+
+LE FÂCHEUX:
+ Monsieur !
+
+CYRANO:
+ Sa forme, obscène ?
+
+LE FÂCHEUX:
+ Mais du tout !. . .
+
+CYRANO:
+ Pourquoi donc prendre un air dénigrant ?
+ --Peut-être que monsieur le trouve un peu trop grand ?
+
+LE FÂCHEUX (balbutiant):
+ Je le trouve petit, tout petit, minuscule !
+
+CYRANO:
+ Hein ? comment ? m'accuser d'un pareil ridicule ?
+ Petit, mon nez ? Holà !
+
+LE FÂCHEUX:
+ Ciel !
+
+CYRANO:
+ Énorme, mon nez !
+ --Vil camus, sot camard, tête plate, apprenez
+ Que je m'enorgueillis d'un pareil appendice,
+ Attendu qu'un grand nez est proprement l'indice
+ D'un homme affable, bon, courtois, spirituel,
+ Libéral, courageux, tel que je suis, et tel
+ Qu'il vous est interdit à jamais de vous croire,
+ Déplorable maraud ! car la face sans gloire
+ Que va chercher ma main en haut de votre col,
+ Est aussi dénuée. . .
+ (Il le soufflette.)
+
+LE FÂCHEUX:
+ Aï !
+
+CYRANO:
+ De fierté, d'envol,
+ De lyrisme, de pittoresque, d'étincelle,
+ De somptuosité, de Nez enfin, que celle. . .
+ (Il se retourne par les épaules, joignant le geste à la parole):
+ Que va chercher ma botte au bas de votre dos !
+
+LE FÂCHEUX (se sauvant):
+ Au secours ! A la garde !
+
+CYRANO:
+ Avis donc aux badauds
+ Qui trouveraient plaisant mon milieu de visage,
+ Et si le plaisantin est noble, mon usage
+ Est de lui mettre, avant de le laisser s'enfuir,
+ Pas devant, et plus haut, du fer, et non du cuir !
+
+DE GUICHE (qui est descendu de la scène, avec les marquis):
+ Mais à la fin il nous ennuie !
+
+LE VICOMTE DE VALVERT (haussant les épaules):
+ Il fanfaronne !
+
+DE GUICHE:
+ Personne ne va donc lui répondre ?. . .
+
+LE VICOMTE:
+ Personne ?
+ Attendez ! Je vais lui lancer un de ces traits !. . .
+ (Il s'avance vers Cyrano qui l'observe, et se campant devant lui d'un
+ air fat):
+ Vous. . .vous avez un nez. . .heu. . .un nez. . .très grand.
+
+CYRANO (gravement):
+ Très !
+
+LE VICOMTE (riant):
+ Ha !
+
+CYRANO (imperturbable):
+ C'est tout ?. . .
+
+LE VICOMTE:
+ Mais. . .
+
+CYRANO:
+ Ah ! non ! c'est un peu court, jeune homme !
+ On pouvait dire. . .Oh ! Dieu !. . .bien des choses en somme. . .
+ En variant le ton,--par exemple, tenez:
+ Agressif: "Moi, monsieur, si j'avais un tel nez
+ Il faudrait sur-le-champ que je me l'amputasse !"
+ Amical: "Mais il doit tremper dans votre tasse !
+ Pour boire, faites-vous fabriquer un hanap !"
+ Descriptif: "C'est un roc !. . .c'est un pic !. . .c'est un cap !
+ Que dis-je, c'est un cap ?. . .C'est une péninsule !"
+ Curieux: "De quoi sert cette oblongue capsule ?
+ D'écritoire, monsieur, ou de boîte à ciseaux ?"
+ Gracieux: "Aimez-vous à ce point les oiseaux
+ Que paternellement vous vous préoccupâtes
+ De tendre ce perchoir à leur petites pattes ?"
+ Truculent: "Ça, monsieur, lorsque vous pétunez,
+ La vapeur du tabac vous sort-elle du nez
+ Sans qu'un voisin ne crie au feu de cheminée ?"
+ Prévenant: "Gardez-vous, votre tête entraînée
+ Par ce poids, de tomber en avant sur le sol !"
+ Tendre: "Faites-lui faire un petit parasol
+ De peur que sa couleur au soleil ne se fane !"
+ Pédant: "L'animal seul, monsieur, qu'Aristophane
+ Appelle Hippocampelephantocamélos
+ Dut avoir sous le front tant de chair sur tant d'os !"
+ Cavalier: 'Quoi, l'ami, ce croc est à la mode ?
+ Pour pendre son chapeau, c'est vraiment très commode !'
+ Emphatique: "Aucun vent ne peut, nez magistral,
+ T'enrhumer tout entier, excepté le mistral !"
+ Dramatique: "C'est la Mer Rouge quand il saigne !"
+ Admiratif: "Pour un parfumeur, quelle enseigne !"
+ Lyrique: "Est-ce une conque, êtes-vous un triton ?"
+ Naïf: "Ce monument, quand le visite-t-on ?"
+ Respectueux: "Souffrez, monsieur, qu'on vous salue,
+ C'est là ce qui s'appelle avoir pignon sur rue !"
+ Campagnard: "Hé, ardé ! C'est-y un nez ? Nanain !
+ C'est queuqu'navet géant ou ben queuqu'melon nain !"
+ Militaire: "Pointez contre cavalerie !"
+ Pratique: "Voulez-vous le mettre en loterie ?
+ Assurément, monsieur, ce sera le gros lot !"
+ Enfin, parodiant Pyrame en un sanglot:
+ "Le voilà donc ce nez qui des traits de son maître
+ A détruit l'harmonie ! Il en rougit, le traître !"
+ --Voilà ce qu'à peu près, mon cher, vous m'auriez dit
+ Si vous aviez un peu de lettres et d'esprit:
+ Mais d'esprit, ô le plus lamentable des êtres,
+ Vous n'en eûtes jamais un atome, et de lettres
+ Vous n'avez que les trois qui forment le mot: sot !
+ Eussiez-vous eu, d'ailleurs, l'invention qu'il faut
+ Pour pouvoir là, devant ces nobles galeries,
+ Me servir toutes ces folles plaisanteries,
+ Que vous n'en eussiez pas articulé le quart
+ De la moitié du commencement d'une, car
+ Je me les sers moi-même, avec assez de verve,
+ Mais je ne permets pas qu'un autre me les serve.
+
+DE GUICHE (voulant emmener le vicomte pétrifié):
+ Vicomte, laissez donc !
+
+LE VICOMTE (suffoqué):
+ Ces grands airs arrogants !
+ Un hobereau qui. . .qui. . .n'a même pas de gants !
+ Et qui sort sans rubans, sans bouffettes, sans ganses !
+
+CYRANO:
+ Moi, c'est moralement que j'ai mes élégances.
+ Je ne m'attife pas ainsi qu'un freluquet,
+ Mais je suis plus soigné si je suis moins coquet;
+ Je ne sortirais pas avec, par négligence,
+ Un affront pas très bien lavé, la conscience
+ Jaune encor de sommeil dans le coin de son oeil,
+ Un honneur chiffonné, des scrupules en deuil.
+ Mais je marche sans rien sur moi qui ne reluise,
+ Empanaché d'indépendance et de franchise;
+ Ce n'est pas une taille avantageuse, c'est
+ Mon âme que je cambre ainsi qu'en un corset,
+ Et tout couvert d'exploits qu'en rubans je m'attache,
+ Retroussant mon esprit ainsi qu'une moustache,
+ Je fais, en traversant les groupes et les ronds,
+ Sonner les vérités comme des éperons.
+
+LE VICOMTE:
+ Mais, monsieur. . .
+
+CYRANO:
+ Je n'ai pas de gants ?. . .la belle affaire !
+ Il m'en restait un seul. . .d'une très vieille paire !
+ --Lequel m'était d'ailleurs encor fort importun:
+ Je l'ai laissé dans la figure de quelqu'un.
+
+LE VICOMTE:
+ Maraud, faquin, butor de pied plat ridicule !
+
+CYRANO (ôtant son chapeau et saluant comme si le vicomte venait de se
+ présenter):
+ Ah ?. . .Et moi, Cyrano-Savinien-Hercule
+ De Bergerac.
+ (Rires.)
+
+LE VICOMTE (exaspéré):
+ Bouffon !
+
+CYRANO (poussant un cri comme lorsqu'on est saisi d'une crampe):
+ Ay !. . .
+
+LE VICOMTE (qui remontait, se retournant):
+ Qu'est-ce encor qu'il dit ?
+
+CYRANO (avec des grimaces de douleur):
+ Il faut la remuer car elle s'engourdit. . .
+ --Ce que c'est que de la laisser inoccupée !--
+ Ay !. . .
+
+LE VICOMTE:
+ Qu'avez-vous ?
+
+CYRANO:
+ J'ai des fourmis dans mon épée !
+
+LE VICOMTE (tirant la sienne):
+ Soit !
+
+CYRANO:
+ Je vais vous donner un petit coup charmant.
+
+LE VICOMTE (méprisant):
+ Poète !. . .
+
+CYRANO:
+ Oui, monsieur, poète ! et tellement,
+ Qu'en ferraillant je vais--hop !--à l'improvisade,
+ Vous composer une ballade.
+
+LE VICOMTE:
+ Une ballade ?
+
+CYRANO:
+ Vous ne vous doutez pas de ce que c'est, je crois ?
+
+LE VICOMTE:
+ Mais. . .
+
+CYRANO (récitant comme une leçon):
+ La ballade, donc, se compose de trois
+ Couplets de huit vers. . .
+
+LE VICOMTE (piétinant):
+ Oh !
+
+CYRANO (continuant):
+ Et d'un envoi de quatre. . .
+
+LE VICOMTE:
+ Vous. . .
+
+CYRANO:
+ Je vais tout ensemble en faire une et me battre,
+ Et vous toucher, monsieur, au dernier vers.
+
+LE VICOMTE:
+ Non !
+
+CYRANO:
+ Non ?
+ (Déclamant):
+ Ballade du duel qu'en l'hôtel bourguignon
+ Monsieur de Bergerac eut avec un bélître !
+
+LE VICOMTE:
+ Qu'est-ce que c'est que ça, s'il vous plaît ?
+
+CYRANO:
+ C'est le titre.
+
+LA SALLE (surexcitée au plus haut point):
+ Place !--Très amusant !--Rangez-vous !--Pas de bruits !
+ (Tableau. Cercle de curieux au parterre, les marquis et les officiers
+ mêlés aux bourgeois et aux gens du peuple; les pages grimpés sur des
+ épaules pour mieux voir. Toutes les femmes debout dans les loges. A
+ droite, De Guiche et ses gentilshommes. A gauche, Le Bret, Ragueneau,
+ Cuigy, etc.)
+
+CYRANO (fermant une seconde les yeux):
+ Attendez !. . .je choisis mes rimes. . .Là, j'y suis.
+ (Il fait ce qu'il dit, à mesure):
+ Je jette avec grâce mon feutre,
+ Je fais lentement l'abandon
+ Du grand manteau qui me calfeutre,
+ Et je tire mon espadon;
+ Élégant comme Céladon,
+ Agile comme Scaramouche,
+ Je vous préviens, cher Mirmydon,
+ Qu'à la fin de l'envoi je touche !
+ (Premiers engagements de fer):
+ Vous auriez bien dû rester neutre;
+ Où vais-je vous larder, dindon ?. . .
+ Dans le flanc, sous votre maheutre ?. . .
+ Au coeur, sous votre bleu cordon ?. . .
+ --Les coquilles tintent, ding-don !
+ Ma pointe voltige: une mouche !
+ Décidément. . .c'est au bedon,
+ Qu'à la fin de l'envoi, je touche.
+ Il me manque une rime en eutre. . .
+ Vous rompez, plus blanc qu'amidon ?
+ C'est pour me fournir le mot pleutre !
+ --Tac ! je pare la pointe dont
+ Vous espériez me faire don;--
+ J'ouvre la ligne,--je la bouche. . .
+ Tiens bien ta broche, Laridon !
+ A la fin de l'envoi, je touche.
+ (Il annonce solennellement):
+ Envoi.
+ Prince, demande à Dieu pardon !
+ Je quarte du pied, j'escarmouche,
+ Je coupe, je feinte. . .
+ (Se fendant):
+ Hé ! là, donc !
+ (Le vicomte chancelle; Cyrano salue):
+ A la fin de l'envoi, je touche !
+ (Acclamations. Applaudissements dans les loges. Des fleurs et des
+ mouchoirs tombent. Les officiers entourent et félicitent Cyrano.
+ Ragueneau danse d'enthousiasme. Le Bret est heureux et navré. Les amis
+ du vicomte le soutiennent et l'emmènent.)
+
+LA FOULE (en un long cri):
+ Ah !. . .
+
+UN CHEVAU-LÉGER:
+ Superbe !
+
+UNE FEMME:
+ Joli !
+
+RAGUENEAU:
+ Pharamineux !
+
+UN MARQUIS:
+ Nouveau !. . .
+
+LE BRET:
+ Insensé !
+
+BOUSCULADE (autour de Cyrano. On entend):
+ . . .Compliments !. . .félicite. . .bravo. . .
+
+VOIX DE FEMME:
+ C'est un héros !. . .
+
+UN MOUSQUETAIRE (s'avançant vivement vers Cyrano, la main tendue):
+ Monsieur, voulez-vous me permettre ?. . .
+ C'est tout à fait très bien, et je crois m'y connaître;
+ J'ai du reste exprimé ma joie en trépignant !. . .
+ (Il s'éloigne.)
+
+CYRANO (à Cuigy):
+ Comment s'appelle donc ce monsieur ?
+
+CUIGY:
+ D'Artagnan.
+
+LE BRET (à Cyrano, lui prenant le bras):
+ Çà, causons !. . .
+
+CYRANO:
+ Laisse un peu sortir cette cohue. . .
+ (A Bellerose):
+ Je peux rester ?
+
+BELLEROSE (respecteusement):
+ Mais oui !. . .
+ (On entend des cris au dehors.)
+
+JODELET (qui a regardé):
+ C'est Montfleury qu'on hue !
+
+BELLEROSE (solennellement):
+ Sic transit !. . .
+ (Changeant de ton, au portier et au moucheur de chandelles):
+ Balayez. Fermez. N'éteignez pas.
+ Nous allons revenir après notre repas,
+ Répéter pour demain une nouvelle farce.
+ (Jodelet et Bellerose sortent, après de grands saluts à Cyrano.)
+
+LE PORTIER (à Cyrano):
+ Vous ne dînez donc pas ?
+
+CYRANO:
+ Moi ?. . .Non.
+ (Le portier se retire.)
+
+LE BRET (à Cyrano):
+ Parce que ?
+
+CYRANO (fièrement):
+ Parce. . .
+ (Changeant de ton, en voyant que le portier est loin):
+ Que je n'ai pas d'argent !. . .
+
+LE BRET (faisant le geste de lancer un sac):
+ Comment ! le sac d'écus ?. . .
+
+CYRANO:
+ Pension paternelle, en un jour, tu vécus !
+
+LE BRET:
+ Pour vivre tout un mois, alors ?. . .
+
+CYRANO:
+ Rien ne me reste.
+
+LE BRET:
+ Jeter ce sac, quelle sottise !
+
+CYRANO:
+ Mais quel geste !. . .
+
+LA DISTRIBUTRICE (toussant derrière son petit comptoir):
+ Hum !. . .
+ (Cyrano et Le Bret se retournent. Elle s'avance intimidée):
+ Monsieur. . .Vous savoir jeûner. . .le coeur me fend. . .
+ (Montrant le buffet):
+ J'ai là tout ce qu'il faut. . .
+ (Avec élan):
+ Prenez !
+
+CYRANO (se découvrant):
+ Ma chère enfant,
+ Encor que mon orgeuil de Gascon m'interdise
+ D'accepter de vos doigts la moindre friandise,
+ J'ai trop peur qu'un refus ne vous soit un chagrin,
+ Et j'accepterai donc. . .
+ (Il va au buffet et choisit):
+ Oh ! peu de chose !--un grain
+ De ce raisin. . .
+ (Elle veut lui donner la grappe, il cueille un grain):
+ Un seul !. . .ce verre d'eau. . .
+ (Elle veut y verser du vin, il l'arrête):
+ limpide !
+ --Et la moitié d'un macaron !
+ (Il rend l'autre moitié.)
+
+LE BRET:
+ Mais c'est stupide !
+
+LA DISTRIBUTRICE:
+ Oh ! quelque chose encor !
+
+CYRANO:
+ Oui. La main à baiser.
+ (Il baise, comme la main d'une princesse, la main qu'elle lui tend.)
+
+LA DISTRIBUTRICE:
+ Merci, monsieur.
+ (Révérence):
+ Bonsoir.
+ (Elle sort.)
+
+
+
+Scène 1.V.
+
+Cyrano, Le Bret, puis le portier.
+
+
+CYRANO (à Le Bret):
+ Je t'écoute causer.
+ (Il s'installe devant le buffet et rangeant devant lui le macaron):
+ Dîner !. . .
+ (. . .le verre d'eau):
+ Boisson !. . .
+ (. . .le grain de raisin):
+ Dessert !. . .
+ (Il s'assied):
+ Là, je me mets à table !
+ --Ah !. . .j'avais une faim, mon cher, épouvantable !
+ (Mangeant):
+ --Tu disais ?
+
+LE BRET:
+ Que ces fats aux grands airs belliqueux
+ Te fausseront l'esprit si tu n'écoutes qu'eux !. . .
+ Va consulter des gens de bon sens, et t'informe
+ De l'effet qu'a produit ton algarade.
+
+CYRANO (achevant son macaron):
+ Énorme.
+
+LE BRET:
+ Le Cardinal. . .
+
+CYRANO (s'épanouissant):
+ Il était là, le Cardinal ?
+
+LE BRET:
+ A dû trouver cela. . .
+
+CYRANO:
+ Mais très original.
+
+LE BRET:
+ Pourtant. . .
+
+CYRANO:
+ C'est un auteur. Il ne peut lui déplaire
+ Que l'on vienne troubler la pièce d'un confrère.
+
+LE BRET:
+ Tu te mets sur les bras, vraiment, trop d'ennemis !
+
+CYRANO (attaquant son grain de raisin):
+ Combien puis-je, à peu près, ce soir, m'en être mis ?
+
+LE BRET:
+ Quarante-huit. Sans compter les femmes.
+
+CYRANO:
+ Voyons, compte !
+
+LE BRET:
+ Montfleury, le bourgeois, de Guiche, le vicomte,
+ Baro, l'Académie. . .
+
+CYRANO:
+ Assez ! tu me ravis !
+
+LE BRET:
+ Mais où te mènera la façon dont tu vis ?
+ Quel système est le tien ?
+
+CYRANO:
+ J'errais dans un méandre;
+ J'avais trop de partis, trop compliqués, à prendre;
+ J'ai pris. . .
+
+LE BRET:
+ Lequel ?
+
+CYRANO:
+ Mais le plus simple, de beaucoup.
+ J'ai décidé d'être admirable, en tout, pour tout !
+
+LE BRET (haussant les épaules):
+ Soit !--Mais enfin, à moi, le motif de ta haine
+ Pour Montfleury, le vrai, dis-le-moi !
+
+CYRANO (se levant):
+ Ce Silène,
+ Si ventru que son doigt n'atteint pas son nombril,
+ Pour les femmes encor se croit un doux péril,
+ Et leur fait, cependant qu'en jouant il bredouille,
+ Des yeux de carpe avec ses gros yeux de grenouille !. . .
+ Et je le hais depuis qu'il se permit, un soir,
+ De poser son regard, sur celle. . .Oh ! j'ai cru voir
+ Glisser sur une fleur une longue limace !
+
+LE BRET (stupéfait):
+ Hein ? Comment ? Serait-il possible ?. . .
+
+CYRANO (avec un rire amer):
+ Que j'aimasse ?. . .
+ (Changeant de ton et gravement):
+ J'aime.
+
+LE BRET:
+ Et peut-on savoir ? tu ne m'as jamais dit ?. . .
+
+CYRANO:
+ Qui j'aime ?. . .Réfléchis, voyons. Il m'interdit
+ Le rêve d'être aimé même par une laide,
+ Ce nez qui d'un quart d'heure en tous lieux me précède;
+ Alors, moi, j'aime qui ?. . .Mais cela va de soi !
+ J'aime--mais c'est forcé !--la plus belle qui soit !
+
+LE BRET:
+ La plus belle ?. . .
+
+CYRANO:
+ Tout simplement, qui soit au monde !
+ La plus brillante, la plus fine,
+ (Avec accablement):
+ la plus blonde !
+
+LE BRET:
+ Eh ! mon Dieu, quelle est donc cette femme ?. . .
+
+CYRANO:
+ Un danger
+ Mortel sans le vouloir, exquis sans y songer,
+ Un piège de nature, une rose muscade
+ Dans laquelle l'amour se tient en embuscade !
+ Qui connaît son sourire a connu le parfait.
+ Elle fait de la grâce avec rien, elle fait
+ Tenir tout le divin dans un geste quelconque,
+ Et tu ne saurais pas, Vénus, monter en conque,
+ Ni toi, Diane, marcher dans les grands bois fleuris,
+ Comme elle monte en chaise et marche dans Paris !. . .
+
+LE BRET:
+ Sapristi ! je comprends. C'est clair !
+
+CYRANO:
+ C'est diaphane.
+
+LE BRET:
+ Magdeleine Robin, ta cousine ?
+
+CYRANO:
+ Oui,--Roxane.
+
+LE BRET:
+ Eh bien, mais c'est au mieux ! Tu l'aimes ? Dis-le-lui !
+ Tu t'es couvert de gloire à ses yeux aujourd'hui !
+
+CYRANO:
+ Regarde-moi, mon cher, et dis quelle espérance
+ Pourrait bien me laisser cette protubérance !
+ Oh ! je ne me fais pas d'illusion !--Parbleu,
+ Oui, quelquefois, je m'attendris, dans le soir bleu;
+ J'entre en quelque jardin où l'heure se parfume;
+ Avec mon pauvre grand diable de nez je hume
+ L'avril,--je suis des yeux, sous un rayon d'argent,
+ Au bras d'un cavalier, quelque femme, en songeant
+ Que pour marcher, à petits pas, dans de la lune,
+ Aussi moi j'aimerais au bras en avoir une,
+ Je m'exalte, j'oublie. . .et j'aperçois soudain
+ L'ombre de mon profil sur le mur du jardin !
+
+LE BRET (ému):
+ Mon ami !. . .
+
+CYRANO:
+ Mon ami, j'ai de mauvaises heures !
+ De me sentir si laid, parfois, tout seul. . .
+
+LE BRET (vivement, lui prenant la main):
+ Tu pleures ?
+
+CYRANO:
+ Ah ! non, cela, jamais ! Non, ce serait trop laid,
+ Si le long de ce nez une larme coulait !
+ Je ne laisserai pas, tant que j'en serai maître,
+ La divine beauté des larmes se commettre
+ Avec tant de laideur grossière !. . .Vois-tu bien,
+ Les larmes, il n'est rien de plus sublime, rien,
+ Et je ne voudrais pas qu'excitant la risée,
+ Une seule, par moi, fût ridiculisée !. . .
+
+LE BRET:
+ Va, ne t'attriste pas ! L'amour n'est que hasard !
+
+CYRANO (secouant la tête):
+ Non ! J'aime Cléopâtre: ai-je l'air d'un César ?
+ J'adore Bérénice: ai-je l'aspect d'un Tite ?
+
+LE BRET:
+ Mais ton courage ! ton esprit !--Cette petite
+ Qui t'offrait là, tantôt, ce modeste repas,
+ Ses yeux, tu l'as bien vu, ne te détestaient pas !
+
+CYRANO (saisi):
+ C'est vrai !
+
+LE BRET:
+ Hé ! bien ! alors ?. . .Mais, Roxane, elle-même,
+ Toute blême a suivi ton duel !
+
+CYRANO:
+ Toute blême ?
+
+LE BRET:
+ Son coeur et son esprit déjà sont étonnés !
+ Ose, et lui parle, afin. . .
+
+CYRANO:
+ Qu'elle me rie au nez ?
+ Non !--C'est la seule chose au monde que je craigne !
+
+LE PORTIER (introduisant quelqu'un à Cyrano):
+ Monsieur, on vous demande. . .
+
+CYRANO (voyant la duègne):
+ Ah ! mon Dieu ! Sa duègne !
+
+
+
+Scène 1.VI.
+
+Cyrano, Le Bret, la duègne.
+
+
+LA DUÈGNE (avec un grand salut):
+ De son vaillant cousin on désire savoir
+ Où l'on peut, en secret, le voir.
+
+CYRANO (bouleversé):
+ Me voir ?
+
+LA DUÈGNE (avec une révérence):
+ Vous voir.
+ --On a des choses à vous dire.
+
+CYRANO:
+ Des ?. . .
+
+LA DUÈGNE (nouvelle révérence):
+ Des choses !
+
+CYRANO (chancelant):
+ Ah, mon Dieu !
+
+LA DUÈGNE:
+ L'on ira, demain, aux primes roses
+ D'aurore,--ouïr la messe à Saint-Roch.
+
+CYRANO (se soutenant sur Le Bret):
+ Ah ! mon Dieu !
+
+LA DUÈGNE:
+ En sortant,--où peut-on entrer, causer un peu ?
+
+CYRANO (affolé):
+ Où ?. . .Je. . .mais. . .Ah ! mon Dieu !. . .
+
+LA DUÈGNE:
+ Dites vite.
+
+CYRANO:
+ Je cherche !. . .
+
+LA DUÈGNE:
+ Où ?
+
+CYRANO:
+ Chez. . .chez. . .Ragueneau. . .le pâtissier. . .
+
+LA DUÈGNE:
+ Il perche ?
+
+CYRANO:
+ Dans la rue--Ah ! mon Dieu, mon Dieu !--Saint-Honoré !
+
+LA DUÈGNE (remontant):
+ On ira. Soyez-y. Sept heures.
+
+CYRANO:
+ J'y serai.
+ (La duègne sort.)
+
+
+
+Scène 1.VII.
+
+Cyrano, Le Bret, puis les comédiens, les comédiennes, Cuigy, Brissaille,
+Lignière, le portier, les violons.)
+
+
+CYRANO (tombant dans les bras de Le Bret):
+ Moi !. . .D'elle !. . .Un rendez-vous !. . .
+
+LE BRET:
+ Eh bien ! tu n'es plus triste ?
+
+CYRANO:
+ Ah ! pour quoi que ce soit, elle sait que j'existe !
+
+LE BRET:
+ Maintenant, tu vas être calme ?
+
+CYRANO (hors de lui):
+ Maintenant. . .
+ Mais je vais être frénétique et fulminant !
+ Il me faut une armée entière a déconfire !
+ J'ai dix coeurs; j'ai vingt bras; il ne peut me suffire
+ De pourfendre des nains. . .
+ (Il crie à tue-tête):
+ Il me faut des géants !
+ (Depuis un moment, sur la scène, au fond, des ombres de comédiens et
+ de comédiennes s'agitent, chuchotent: on commence à répéter. Les
+ violons ont repris leur place.)
+
+UNE VOIX (de la scène):
+ Hé ! pst ! là-bas ! Silence ! on répète céans !
+
+CYRANO (riant):
+ Nous partons !
+ (Il remonte; par la grande porte du fond; entrent Cuigy, Brissaille,
+ plusieurs officiers, qui soutiennent Lignière complètement ivre.)
+
+CUIGY:
+ Cyrano !
+
+CYRANO:
+ Qu'est-ce ?
+
+CUIGY:
+ Une énorme grive
+ Qu'on t'apporte !
+
+CYRANO (le reconnaissant):
+ Lignière !. . .Hé, qu'est-ce qui t'arrive ?
+
+CUIGY:
+ Il te cherche !
+
+BRISSAILLE:
+ Il ne peut rentrer chez lui !
+
+CYRANO:
+ Pourquoi ?
+
+LIGNIÈRE (d'une voix pâteuse, lui montrant un billet tout chiffonné):
+ Ce billet m'avertit. . .cent hommes contre moi. . .
+ A cause de. . .chanson. . .grand danger me menace. . .
+ Porte de Nesle. . .Il faut, pour rentrer, que j'y passe. . .
+ Permets-moi donc d'aller coucher sous. . .sous ton toit !
+
+CYRANO:
+ Cent hommes, m'as-tu dit ? Tu coucheras chez toi !
+
+LIGNIÈRE (épouvanté):
+ Mais. . .
+
+CYRANO (d'une voix terrible, lui montrant la lanterne allumée que le
+ portier balance en écoutant curieusement cette scène):
+ Prends cette lanterne !. . .
+ (Lignière saisit précipitamment la lanterne):
+ Et marche !--Je te jure
+ Que c'est moi qui ferai ce soir ta couverture !. . .
+ (Aux officiers):
+ Vous, suivez à distance, et vous serez témoins !
+
+CUIGY:
+ Mais cent hommes !. . .
+
+CYRANO:
+ Ce soir, il ne m'en faut pas moins !
+ (Les comédiens et les comédiennes, descendus de scène, se sont
+ rapprochés dans leurs divers costumes.)
+
+LE BRET:
+ Mais pourquoi protéger. . .
+
+CYRANO:
+ Voilà Le Bret qui grogne !
+
+LE BRET:
+ Cet ivrogne banal ?. . .
+
+CYRANO (frappant sur l'épaule de Lignière):
+ Parce que cet ivrogne,
+ Ce tonneau de muscat, ce fût de rossoli,
+ Fit quelque chose un jour de tout à fait joli:
+ Au sortir d'une messe ayant, selon le rite,
+ Vu celle qu'il aimait prendre de l'eau bénite,
+ Lui que l'eau fait sauver, courut au bénitier,
+ Se pencha sur sa conque et le but tout entier !. . .
+
+UNE COMÉDIENNE (en costume de soubrette):
+ Tiens, c'est gentil, cela !
+
+CYRANO:
+ N'est-ce pas, la soubrette ?
+
+LA COMÉDIENNE (aux autres):
+ Mais pourquoi sont-ils cent contre un pauvre poète ?
+
+CYRANO:
+ Marchons !
+ (Aux officiers):
+ Et vous, messieurs, en me voyant charger,
+ Ne me secondez pas, quel que soit le danger !
+
+UNE AUTRE COMÉDIENNE (sautant de la scène):
+ Oh ! mais, moi, je vais voir !
+
+CYRANO:
+ Venez !. . .
+
+UNE AUTRE (sautant aussi, à un vieux comédien):
+ Viens-tu, Cassandre ?. . .
+
+CYRANO:
+ Venez tous, le Docteur, Isabelle, Léandre,
+ Tous ! Car vous allez joindre, essaim charmant et fol,
+ La farce italienne à ce drame espagnol,
+ Et, sur son ronflement tintant un bruit fantasque,
+ L'entourer de grelots comme un tambour de basque !. . .
+
+TOUTES LES FEMMES (sautant de joie):
+ Bravo !--Vite, une mante !--Un capuchon !
+
+JODELET:
+ Allons !
+
+CYRANO (aux violons):
+ Vous nous jouerez un air, messieurs les violons !
+ (Les violons se joignent au cortège qui se forme. On s'empare des
+ chandelles allumées de la rampe et on se les distribue. Cela devient
+ une retraite aux flambeaux):
+ Bravo ! des officiers, des femmes en costume,
+ Et, vingt pas en avant. . .
+ (Il se place comme il dit):
+ Moi, tout seul, sous la plume
+ Que la gloire elle-même à ce feutre piqua,
+ Fier comme un Scipion triplement Nasica !. . .
+ --C'est compris ? Défendu de me prêter main-forte !--
+ On y est ?. . .Un, deux, trois ! Portier, ouvre la porte !
+ (Le portier ouvre à deux battants. Un coin du vieux Paris pittoresque
+ et lunaire paraît):
+ Ah !. . .Paris fuit, nocturne et quasi nébuleux;
+ Le clair de lune coule aux pentes des toits bleus;
+ Un cadre se prépare, exquis, pour cette scène;
+ Là-bas, sous des vapeurs en écharpe, la Seine,
+ Comme un mystérieux et magique miroir,
+ Tremble. . .Et vous allez voir ce que vous allez voir !
+
+TOUS:
+ A la porte de Nesle !
+
+CYRANO (debout sur le seuil):
+ A la porte de Nesle !
+ (Se retournant avant de sortir, à la soubrette):
+ Ne demandiez-vous pas pourquoi, mademoiselle,
+ Contre ce seul rimeur cent hommes furent mis ?
+ (Il tire l'épée et, tranquillement):
+ C'est parce qu'on savait qu'il est de mes amis !
+ (Il sort. Le cortège,--Lignière zigzaguant en tête,--puis les
+ comédiennes aux bras des officiers,--puis les comédiens gambadant,--se
+ met en marche dans la nuit au son des violons, et à la lueur falote
+ des chandelles.)
+
+
+Rideau.
+
+
+
+Acte II.
+
+La Rôtisserie Des Poètes.
+
+La boutique de Ragueneau, rôtisseur-pâtissier, vaste ouvroir au coin
+de la rue Saint-Honoré et de la rue de l'Arbre-Sec qu'on aperçoit
+largement au fond, par le vitrage de la porte, grises dans les
+premières lueurs de l'aube.
+
+À gauche, premier plan, comptoir surmonté d'un dais en fer forgé,
+auquel sont accrochés des oies, des canards, des paons blancs. Dans de
+grands vases de faïence de hauts bouquets de fleurs naïves,
+principalement des tournesols jaunes. Du même côté, second plan,
+immense cheminée devant laquelle, entre de monstrueux chenets, dont
+chacun supporte une petite marmite, les rôtis pleurent dans les
+lèchefrites.
+
+À droite, premier plan avec porte. Deuxième plan, un escalier montant
+à une petite salle en soupente, dont on aperçoit l'intérieur par des
+volets ouverts; une table y est dressée, un menu lustre flamand y
+luit: c'est un réduit où l'on va manger et boire. Une galerie de bois,
+faisant suite à l'escalier, semble mener à d'autres petites salles
+analogues.
+
+Au milieu de la rôtisserie, un cercle en fer que l'on peut faire
+descendre avec une corde, et auquel de grosses pièces sont accrochées,
+fait un lustre de gibier.
+
+Les fours, dans l'ombre, sous l'escalier, rougeoient. Des cuivres
+étincellent. Des broches tournent. Des pièces montées pyramident, des
+jambons pendent. C'est le coup de feu matinal. Bousculade de marmitons
+effarés, d'énormes cuisiniers et de minuscules gâte-sauces.
+Foisonnement de bonnets à plume de poulet ou à aile de pintade. On
+apporte, sur des plaques de tôle et des clayons d'osier, des
+quinconces de brioches, des villages de petits-fours.
+
+Des tables sont couvertes de gâteaux et de plats. D'autres, entourées
+de chaises, attendent les mangeurs et les buveurs. Une plus petite,
+dans un coin, disparaît sous les papiers. Ragueneau y est assis au
+lever du rideau; il écrit.
+
+
+
+Scène 2.I.
+
+Ragueneau, pâtissiers, puis Lise; Ragueneau, à la petite table,
+écrivant d'un air inspiré, et comptant sur ses doigts.
+
+
+PREMIER PATISSIER (apportant une pièce montée):
+ Fruits en nougat !
+
+DEUXIÈME PATISSIER (apportant un plat):
+ Flan !
+
+TROISIÈME PATISSIER (apportant un rôti paré de plumes):
+ Paon !
+
+QUATRIÈME PATISSIER (apportant une plaque de gâteaux):
+ Roinsoles !
+
+CINQUIÈME PATISSIER (apportant une sorte de terrine):
+ Boeuf en daube !
+
+RAGUENEAU (cessant d'écrire et levant la tête):
+ Sur les cuivres, déjà, glisse l'argent de l'aube !
+ Étouffe en toi le dieu qui chante, Ragueneau !
+ L'heure du luth viendra,--c'est l'heure du fourneau !
+ (Il se lève. A un cuisinier):
+ Vous, veuillez m'allonger cette sauce, elle est courte !
+
+LE CUISINIER:
+ De combien ?
+
+RAGUENEAU:
+ De trois pieds.
+ (Il passe.)
+
+LE CUISINIER:
+ Hein ?
+
+PREMIER PATISSIER:
+ La tarte !
+
+DEUXIÈME PATISSIER:
+ La tourte !
+
+RAGUENEAU (devant la cheminée):
+ Ma Muse, éloigne-toi, pour que tes yeux charmants
+ N'aillent pas se rougir au feu de ces sarments !
+ (A un pâtissier, lui montrant des pains):
+ Vous avez mal placé la fente de ces miches:
+ Au milieu la césure,--entre les hémistiches !
+ (A un autre, lui montrant un pâté inachevé):
+ A ce palais de croûte, il faut, vous, mettre un toit. . .
+ (A un jeune apprenti, qui, assis par terre, embroche des volailles):
+ Et toi, sur cette broche interminable, toi,
+ Le modeste poulet et la dinde superbe,
+ Alterne-les, mon fils, comme le vieux Malherbe
+ Alternait les grands vers avec les plus petits,
+ Et fais tourner au feu des strophes de rôtis !
+
+UN AUTRE APPRENTI (s'avançant avec un plateau recouvert d'une assiette):
+ Maître, en pensant à vous, dans le four, j'ai fait cuire
+ Ceci, qui vous plaira, je l'espère.
+ (Il découvre le plateau, on voit une grande lyre de pâtisserie.)
+
+RAGUENEAU (ébloui):
+ Une lyre !
+
+L'APPRENTI:
+ En pâte de brioche.
+
+RAGUENEAU (ému):
+ Avec des fruits confits !
+ L'APPRENTI:
+ Et les cordes, voyez, en sucre je les fis.
+
+RAGUENEAU (lui donnant de l'argent):
+ Va boire à ma santé !
+ (Apercevant Lise qui entre):
+ Chut ! ma femme ! Circule,
+ Et cache cet argent !
+ (A Lise, lui montrant la lyre d'un air gêné):
+ C'est beau ?
+
+LISE:
+ C'est ridicule !
+ (Elle pose sur le comptoir une pile de sacs en papier.)
+
+RAGUENEAU:
+ Des sacs ?. . .Bon. Merci.
+ (Il les regarde):
+ Ciel ! Mes livres vénérés !
+ Les vers de mes amis ! déchirés ! démembrés !
+ Pour en faire des sacs à mettre des croquantes. . .
+ Ah ! vous renouvelez Orphée et les bacchantes !
+
+LISE (sèchement):
+ Et n'ai-je pas le droit d'utiliser vraiment
+ Ce que laissent ici, pour unique paiement,
+ Vos méchants écriveurs de lignes inégales !
+
+RAGUENEAU:
+ Fourmi !. . .n'insulte pas ces divines cigales !
+
+LISE:
+ Avant de fréquenter ces gens-là, mon ami,
+ Vous ne m'appeliez pas bacchante,--ni fourmi !
+
+RAGUENEAU:
+ Avec des vers, faire cela !
+
+LISE:
+ Pas autre chose.
+
+RAGUENEAU:
+ Que faites-vous, alors, madame, avec la prose ?
+
+
+
+Scène 2.II.
+
+Les mêmes, deux enfants, qui viennent d'entrer dans la pâtisserie.
+
+
+RAGUENEAU:
+ Vous désirez, petits ?
+
+PREMIER ENFANT:
+ Trois pâtés.
+
+RAGUENEAU (les servant):
+ Là, bien roux. . .
+ Et bien chauds.
+
+DEUXIÈME ENFANT:
+ S'il vous plaît, enveloppez-les-nous ?
+
+RAGUENEAU (saisi, à part):
+ Hélas ! un de mes sacs !
+ (Aux enfants):
+ Que je les enveloppe ?. . .
+ (Il prend un sac et au moment d'y mettre les pâtés, il lit):
+ Tel Ulysse, le jour qu'il quitta Pénélope. . .
+ Pas celui-ci !. . .
+ (Il le met de côté et en prend un autre. Au moment d'y mettre les
+ pâtés, il lit):
+ Le blond Phoebus. . . Pas celui-là !
+ (Même jeu.)
+
+LISE (impatientée):
+ Eh bien ! qu'attendez-vous ?
+
+RAGUENEAU:
+ Voilà, voilà, voilà !
+ (Il en prend un troisième et se résigne):
+ Le sonnet à Philis !. . .mais c'est dur tout de même !
+
+LISE:
+ C'est heureux qu'il se soit décidé !
+ (Haussant les épaules):
+ Nicodème !
+ (Elle monte sur une chaise et se met à ranger des plats sur une crédence.)
+
+RAGUENEAU (profitant de ce qu'elle tourne le dos, rappelle les enfants
+ déjà à la porte):
+ Pst !. . .Petits !. . .Rendez-moi le sonnet à Philis,
+ Au lieu de trois pâtés je vous en donne six.
+ (Les enfants lui rendent le sac, prennent vivement les gâteaux et
+ sortent. Ragueneau, défripant le papier, se met à lire en déclamant):
+ Philis !. . . Sur ce doux nom, une tache de beurre !. . .
+ Philis !. . .
+ (CYRANO entre brusquement.)
+
+
+
+Scène 2.III.
+
+Ragueneau, Lise, Cyrano, puis le mousquetaire.
+
+
+CYRANO:
+ Quelle heure est-il ?
+
+RAGUENEAU (le saluant avec empressement):
+ Six heures.
+
+CYRANO (avec émotion):
+ Dans une heure !
+ (Il va et vient dans la boutique.)
+
+RAGUENEAU (le suivant):
+ Bravo ! J'ai vu. . .
+
+CYRANO:
+ Quoi donc !
+
+RAGUENEAU:
+ Votre combat !. . .
+
+CYRANO:
+ Lequel ?
+
+RAGUENEAU:
+ Celui de l'hôtel de Bourgogne !
+
+CYRANO (avec dédain):
+ Ah !. . .Le duel !
+
+RAGUENEAU (admiratif):
+ Oui, le duel en vers !. . .
+
+LISE:
+ Il en a plein la bouche !
+
+CYRANO:
+ Allons ! tant mieux !
+
+RAGUENEAU (se fendant avec une broche qu'il a saisi):
+ A la fin de l'envoi, je touche !. . .
+ A la fin de l'envoi, je touche !. . .Que c'est beau !
+ (Avec un enthousiasme croissant):
+ A la fin de l'envoi. . .
+
+CYRANO:
+ Quelle heure, Ragueneau ?
+
+RAGUENEAU (restant fendu pour regarder l'horloge):
+ Six heures cinq !. . .. . .je touche !
+ (Il se relève):
+ . . .Oh ! faire une ballade !
+
+LISE (à Cyrano, qui en passant devant son comptoir lui a serré
+ distraitement la main):
+ Qu'avez-vous à la main ?
+
+CYRANO:
+ Rien. Une estafilade.
+
+RAGUENEAU:
+ Courûtes-vous quelque péril ?
+
+CYRANO:
+ Aucun péril.
+
+LISE (le menaçant du doigt):
+ Je crois que vous mentez !
+
+CYRANO:
+ Mon nez remuerait-il ?
+ Il faudrait que ce fût pour un mensonge énorme !
+ (Changeant de ton):
+ J'attends ici quelqu'un. Si ce n'est pas sous l'orme,
+ Vous nous laisserez seuls.
+
+RAGUENEAU:
+ C'est que je ne peux pas;
+ Mes rimeurs vont venir. . .
+
+LISE (ironique):
+ Pour leur premier repas.
+
+CYRANO:
+ Tu les éloigneras quand je te ferai signe. . .
+ L'heure ?
+
+RAGUENEAU:
+ Six heures dix.
+
+CYRANO (s'asseyant nerveusement à la table de Ragueneau et prenant du
+ papier):
+ Une plume ?. . .
+
+RAGUENEAU (lui offrant celle qu'il a à son oreille):
+ De cygne.
+
+UN MOUSQUETAIRE (superbement moustachu, entre et d'une voix de stentor):
+ Salut !
+ (Lise remonte vivement vers lui.)
+
+CYRANO (se retournant):
+ Qu'est-ce ?
+
+RAGUENEAU:
+ Un ami de ma femme. Un guerrier
+ Terrible,--à ce qu'il dit !. . .
+
+CYRANO (reprenant la plume et éloignant du geste Ragueneau):
+ Chut !. . .
+ Écrire,--plier,--
+ (A lui-même):
+ Lui donner,--me sauver. . .
+ (Jetant la plume):
+ Lâche !. . .Mais que je meure,
+ Si j'ose lui parler, lui dire un seul mot. . .
+ (A Ragueneau):
+ L'heure ?
+
+RAGUENEAU:
+ Six et quart !. . .
+
+CYRANO (frappant sa poitrine):
+ --un seul mot de tous ceux que j'ai là !
+ Tandis qu'en écrivant. . .
+ (Il reprend la plume):
+ Eh bien ! écrivons-la,
+ Cette lettre d'amour qu'en moi-même j'ai faite
+ Et refaite cent fois, de sorte qu'elle est prête,
+ Et que mettant mon âme à côté du papier,
+ Je n'ai tout simplement qu'à la recopier.
+ (Il écrit.--Derrière le vitrage de la porte on voit s'agiter des
+ silhouettes maigres et hésitantes.)
+
+
+
+Scène 2.IV.
+
+Ragueneau, Lise, le mousquetaire, Cyrano, à la petite table, écrivant,
+les poètes, vêtus de noir, les bas tombants, couverts de boue.
+
+
+LISE (entrant, à Ragueneau):
+ Les voici vos crottés !
+
+PREMIER POÈTE (entrant, à Ragueneau):
+ Confrère !. . .
+
+DEUXIÈME POÈTE (de même, lui secouant les mains):
+ Cher confrère !
+
+TROISIÈME POÈTE:
+ Aigle des pâtissiers !
+ (Il renifle):
+ Ça sent bon dans votre aire,
+
+QUATRIÈME POÈTE:
+ O Phoebus-Rôtisseur !
+
+CINQUIÈME POÈTE:
+ Apollon maître-queux !. . .
+
+RAGUENEAU (entouré, embrassé, secoué):
+ Comme on est tout de suite à son aise avec eux !. . .
+
+PREMIER POÈTE:
+ Nous fûmes retardés par la foule attroupée
+ A la porte de Nesle !. . .
+
+DEUXIÈME POÈTE:
+ Ouverts à coups d'épée,
+ Huit malandrins sanglants illustraient les pavés !
+
+CYRANO (levant une seconde la tête):
+ Huit ?. . .Tiens, je croyais sept.
+ (Il reprend sa lettre.)
+
+RAGUENEAU (à Cyrano):
+ Est-ce que vous savez
+ Le héros du combat ?
+
+CYRANO (négligemment):
+ Moi ?. . .Non !
+
+LISE (au mousquetaire):
+ Et vous ?
+
+LE MOUSQUETAIRE (se frisant la moustache):
+ Peut-être !
+
+CYRANO (écrivant, à part,--on l'entend murmurer de temps en temps):
+ Je vous aime. . .
+
+PREMIER POÈTE:
+ Un seul homme, assurait-on, sut mettre
+ Toute une bande en fuite !. . .
+
+DEUXIÈME POÈTE:
+ Oh ! c'etait curieux !
+ Des piques, des bâtons jonchaient le sol !. . .
+
+CYRANO (écrivant):
+ . . .vos yeux. . .
+
+TROISIÈME POÈTE:
+ On trouvait des chapeaux jusqu'au quai des Orfèvres !
+
+PREMIER POÈTE:
+ Sapristi ! ce dut être un féroce. . .
+
+CYRANO (même jeu):
+ . . .vos lèvres. . .
+
+PREMIER POÈTE:
+ Un terrible géant, l'auteur de ces exploits !
+
+CYRANO (même jeu):
+ . . .Et je m'évanouis de peur quand je vous vois.
+
+DEUXIÈME POÈTE (happant un gâteau):
+ Qu'as-tu rimé de neuf, Ragueneau ?
+
+CYRANO (même jeu):
+ . . .qui vous aime. . .
+ (Il s'arrête au moment de signer, et se lève, mettant sa lettre dans
+ son pourpoint):
+ Pas besoin de signer. Je la donne moi-même.
+
+RAGUENEAU (au deuxième poète):
+ J'ai mis une recette en vers.
+
+TROISIÈME POÈTE (s'installant près d'un plateau de choux à la crème):
+ Oyons ces vers !
+
+QUATRIÈME POÈTE (regardant une brioche qu'il a prise):
+ Cette brioche a mis son bonnet de travers.
+ (Il la décoiffe d'un coup de dent.)
+
+PREMIER POÈTE:
+ Ce pain d'épice suit le rimeur famélique,
+ De ses yeux en amande aux sourcils d'angélique !
+ (Il happe le morceau de pain d'épice.)
+
+DEUXIÈME POÈTE:
+ Nous écoutons.
+
+TROISIÈME POÈTE (serrant légèrement un chou entre ses doigts):
+ Ce chou bave sa crème. Il rit.
+
+DEUXIÈME POÈTE (mordant à même la grande lyre de pâtisserie):
+ Pour la première fois la Lyre me nourrit !
+
+RAGUENEAU (qui s'est préparé à réciter, qui a toussé, assuré son bonnet,
+ pris une pose):
+ Une recette en vers. . .
+
+DEUXIÈME POÈTE (au premier, lui donnant un coup de coude):
+ Tu déjeunes ?
+
+PREMIER POÈTE (au deuxième):
+ Tu dînes !
+
+RAGUENEAU:
+ Comment on fait les tartelettes amandines.
+ Battez, pour qu'ils soient mousseux,
+ Quelques oeufs;
+ Incorporez à leur mousse
+ Un jus de cédrat choisi;
+ Versez-y
+ Un bon lait d'amande douce;
+ Mettez de la pâte à flan
+ Dans le flanc
+ De moules à tartelette;
+ D'un doigt preste, abricotez
+ Les côtés;
+ Versez goutte à gouttelette
+ Votre mousse en ces puits, puis
+ Que ces puits
+ Passent au four, et, blondines,
+ Sortant en gais troupelets,
+ Ce sont les
+ Tartelettes amandines !
+
+LES POÈTES (la bouche pleine):
+ Exquis ! Délicieux !
+
+UN POÈTE (s'étouffant):
+ Homph !
+ (Ils remontent vers le fond, en mangeant.)
+
+CYRANO (qui a observé s'avance vers Ragueneau):
+ Bercés par ta voix,
+ Ne vois-tu pas comme ils s'empiffrent ?
+
+RAGUENEAU (plus bas, avec un sourire):
+ Je le vois. . .
+ Sans regarder, de peur que cela ne les trouble;
+ Et dire ainsi mes vers me donne un plaisir double,
+ Puisque je satisfais un doux faible que j'ai
+ Tout en laissant manger ceux qui n'ont pas mangé !
+
+CYRANO (lui frappant sur l'épaule):
+ Toi, tu me plais !. . .
+ (Ragueneau va rejoindre ses amis. Cyrano le suit des yeux, puis, un
+ peu brusquement):
+ Hé là, Lise ?
+ (Lise, en conversation tendre avec le mousquetaire, tressaille et
+ descend vers Cyrano):
+ Ce capitaine. . .
+ Vous assiège ?
+
+LISE (offensée):
+ Oh ! mes yeux, d'une oeillade hautaine,
+ Savent vaincre quiconque attaque mes vertus.
+
+CYRANO:
+ Euh ! pour des yeux vainqueurs, je les trouve battus.
+
+LISE (suffoquée):
+ Mais. . .
+
+CYRANO (nettement):
+ Ragueneau me plaît. C'est pourquoi, dame Lise,
+ Je défends que quelqu'un le ridicoculise.
+
+LISE:
+ Mais. . .
+
+CYRANO (qui a élevé la voix assez pour être entendu du galant):
+ A bon entendeur. . .
+ (Il salue le mousquetaire, et va se mettre en observation, à la porte
+ du fond, après avoir regardé l'horloge.)
+
+LISE (au mousquetaire qui a simplement rendu son salut à Cyrano):
+ Vraiment, vous m'étonnez !. . .
+ Répondez. . .sur son nez. . .
+
+LE MOUSQUETAIRE:
+ Sur son nez. . .sur son nez. . .
+ (Il s'éloigne vivement, Lise le suit.)
+
+CYRANO (de la porte du fond, faisant signe à Ragueneau d'emmener les
+ poètes):
+ Pst !. . .
+
+RAGUENEAU (montrant aux poètes la porte de droite):
+ Nous serons bien mieux par là. . .
+
+CYRANO (s'impatientant):
+ Pst ! pst !. . .
+
+RAGUENEAU (les entraînant):
+ Pour lire
+ Des vers. . .
+
+PREMIER POÈTE (désespéré, la bouche pleine):
+ Mais les gâteaux !. . .
+
+DEUXIÈME POÈTE:
+ Emportons-les !
+ (Ils sortent tous derrière Ragueneau, processionellement, et après
+ avoir fait une râfle de plateaux.)
+
+
+
+Scène 2.V.
+
+Cyrano, Roxane, la duègne.
+
+
+CYRANO:
+ Je tire
+ Ma lettre si je sens seulement qu'il y a
+ Le moindre espoir !. . .
+ (Roxane, masquée, suivie de la duègne, paraît derrière le vitrage. Il
+ ouvre vivement la porte):
+ Entrez !. . .
+ (Marchant sur la duègne):
+ Vous, deux mots, duègna !
+
+LA DUÈGNE:
+ Quatre.
+
+CYRANO:
+ Êtes-vous gourmande ?
+
+LA DUÈGNE:
+ A m'en rendre malade.
+
+CYRANO (prenant vivement des sacs de papier sur le comptoir):
+ Bon. Voici deux sonnets de monsieur Benserade. . .
+
+LA DUÈGNE (piteuse):
+ Heu !. . .
+
+CYRANO:
+ . . .que je vous remplis de darioles.
+
+LA DUÈGNE (changeant de figure):
+ Hou !
+
+CYRANO:
+ Aimez-vous le gâteau qu'on nomme petit chou ?
+
+LA DUÈGNE (avec dignité):
+ Monsieur, j'en fais état, lorsqu'il est à la crème.
+
+CYRANO:
+ J'en plonge six pour vous dans le sein d'un poème
+ De Saint-Amant ! Et dans ces vers de Chapelain
+ Je dépose un fragment, moins lourd, de poupelin.
+ --Ah ! Vous aimez les gâteaux frais ?
+
+LA DUÈGNE:
+ J'en suis férue !
+
+CYRANO (lui chargeant les bras de sacs remplis):
+ Veuillez aller manger tous ceux-ci dans la rue.
+
+LA DUÈGNE:
+ Mais. . .
+
+CYRANO (la poussant dehors):
+ Et ne revenez qu'après avoir fini !
+ (Il referme la porte, redescend vers Roxane, et s'arrête, découvert,
+ à une distance respectueuse.)
+
+
+Scène 2.VI.
+
+Cyrano, Roxane, la duègne, un instant.
+
+
+CYRANO:
+ Que l'instant entre tous les instants soit béni,
+ Où, cessant d'oublier qu'humblement je respire
+ Vous venez jusqu'ici pour me dire. . .me dire ?. . .
+
+ROXANE (qui s'est démasquée):
+ Mais tout d'abord merci, car ce drôle, ce fat
+ Qu'au brave jeu d'épée, hier, vous avez fait mat,
+ C'est lui qu'un grand seigneur. . .épris de moi. . .
+
+CYRANO:
+ De Guiche ?
+
+ROXANE (baissant les yeux):
+ Cherchait à m'imposer . . .comme mari. . .
+
+CYRANO:
+ Postiche ?
+ (Saluant):
+ Je me suis donc battu, madame, et c'est tant mieux,
+ Non pour mon vilain nez, mais bien pour vos beaux yeux.
+
+ROXANE:
+ Puis. . .je voulais. . .Mais pour l'aveu que je viens faire,
+ Il faut que je revoie en vous le. . .presque frère,
+ Avec qui je jouais, dans le parc--près du lac !. . .
+
+CYRANO:
+ Oui. . .vous veniez tous les étés à Bergerac !
+
+ROXANE:
+ Les roseaux fournissaient le bois pour vos épées ?. . .
+
+CYRANO:
+ Et les maïs, les cheveux blonds pour vos poupées !
+
+ROXANE:
+ C'était le temps des jeux. . .
+
+CYRANO:
+ Des mûrons aigrelets. . .
+
+ROXANE:
+ Le temps où vous faisiez tout ce que je voulais !. . .
+
+CYRANO:
+ Roxane, en jupons courts, s'appelait Madeleine. . .
+
+ROXANE:
+ J'étais jolie, alors ?
+
+CYRANO:
+ Vous n'étiez pas vilaine.
+
+ROXANE:
+ Parfois, la main en sang de quelque grimpement,
+ Vous accouriez !--Alors, jouant à la maman,
+ Je disais d'une voix qui tâchait d'être dure:
+ (Elle lui prend la main):
+ 'Qu'est-ce que c'est encor que cette égratignure ?'
+ (Elle s'arrête stupéfaite):
+ Oh ! C'est trop fort ! Et celle-ci !
+ (Cyrano veut retirer sa main):
+ Non ! Montrez-la !
+ Hein ? à votre âge, encor !--Où t'es-tu fait cela ?
+
+CYRANO:
+ En jouant, du côté de la porte de Nesle.
+
+ROXANE (s'asseyant à une table, et trempant son mouchoir dans un verre
+ d'eau):
+ Donnez !
+
+CYRANO (s'asseyant aussi):
+ Si gentiment ! Si gaiement maternelle !
+
+ROXANE:
+ Et, dites-moi,--pendant que j'ôte un peu le sang,--
+ Ils étaient contre vous ?
+
+CYRANO:
+ Oh ! pas tout à fait cent.
+
+ROXANE:
+ Racontez !
+
+CYRANO:
+ Non. Laissez. Mais vous, dites la chose
+ Que vous n'osiez tantôt me dire. . .
+
+ROXANE (sans quitter sa main):
+ A présent, j'ose,
+ Car le passé m'encouragea de son parfum !
+ Oui, j'ose maintenant. Voilà. J'aime quelqu'un.
+
+CYRANO:
+ Ah !. . .
+
+ROXANE:
+ Qui ne le sait pas d'ailleurs.
+
+CYRANO:
+ Ah !. . .
+
+ROXANE:
+ Pas encore.
+
+CYRANO:
+ Ah !. . .
+
+ROXANE:
+ Mais qui va bientôt le savoir, s'il l'ignore.
+
+CYRANO:
+ Ah !. . .
+
+ROXANE:
+ Un pauvre garçon qui jusqu'ici m'aima
+ Timidement, de loin, sans oser le dire. . .
+
+CYRANO:
+ Ah !. . .
+
+ROXANE:
+ Laissez-moi votre main, voyons, elle a la fièvre.--
+ Mais moi, j'ai vu trembler les aveux sur sa lèvre.
+
+CYRANO:
+ Ah !. . .
+
+ROXANE (achevant de lui faire un petit bandage avec son mouchoir):
+ Et figurez-vous, tenez, que, justement
+ Oui, mon cousin, il sert dans votre régiment !
+
+CYRANO:
+ Ah !. . .
+
+ROXANE (riant):
+ Puisqu'il est cadet dans votre compagnie !
+
+CYRANO:
+ Ah !. . .
+
+ROXANE:
+ Il a sur son front de l'esprit, du génie,
+ Il est fier, noble, jeune, intrépide, beau. . .
+
+CYRANO (se levant tout pâle):
+ Beau !
+
+ROXANE:
+ Quoi ? Qu'avez-vous ?
+
+CYRANO:
+ Moi, rien. . .C'est. . .c'est. . .
+ (Il montre sa main, avec un sourire):
+ C'est ce bobo.
+
+ROXANE:
+ Enfin, je l'aime. Il faut d'ailleurs que je vous die
+ Que je ne l'ai jamais vu qu'à la Comédie. . .
+
+CYRANO:
+ Vous ne vous êtes donc pas parlé ?
+
+ROXANE:
+ Nos yeux seuls.
+
+CYRANO:
+ Mais comment savez-vous, alors ?
+
+ROXANE:
+ Sous les tilleuls
+ De la place Royale, on cause. . .Des bavardes
+ M'ont renseignée. . .
+
+CYRANO:
+ Il est cadet ?
+
+ROXANE:
+ Cadet aux gardes.
+
+CYRANO:
+ Son nom ?
+
+ROXANE:
+ Baron Christian de Neuvillette.
+
+CYRANO:
+ Hein ?. . .
+ Il n'est pas aux cadets.
+
+ROXANE:
+ Si, depuis ce matin:
+ Capitaine Carbon de Castel-Jaloux.
+
+CYRANO:
+ Vite,
+ Vite, on lance son coeur !. . .Mais, ma pauvre petite. . .
+
+LA DUÈGNE (ouvrant la porte du fond):
+ J'ai fini les gâteaux, monsieur de Bergerac !
+
+CYRANO:
+ Eh bien ! lisez les vers imprimés sur le sac !
+ (La duègne disparaît):
+ . . .Ma pauvre enfant, vous qui n'aimez que beau langage,
+ Bel esprit,--si c'était un profane, un sauvage.
+
+ROXANE:
+ Non, il a les cheveux d'un héros de d'Urfe !
+
+CYRANO:
+ S'il était aussi maldisant que bien coiffé !
+
+ROXANE:
+ Non, tous les mots qu'il dit sont fins, je le devine !
+
+CYRANO:
+ Oui, tous les mots sont fins quand la moustache est fine.
+ --Mais si c'était un sot !. . .
+
+ROXANE (frappant du pied):
+ Eh bien ! j'en mourrais, là !
+
+CYRANO (après un temps):
+ Vous m'avez fait venir pour me dire cela ?
+ Je n'en sens pas très bien l'utilité, madame.
+
+ROXANE:
+ Ah, c'est que quelqu'un hier m'a mis la mort dans l'âme,
+ Et me disant que tous, vous êtes tous Gascons
+ Dans votre compagnie. . .
+
+CYRANO:
+ Et que nous provoquons
+ Tous les blancs-becs qui, par faveur, se font admettre
+ Parmis les purs Gascons que nous sommes, sans l'être ?
+ C'est ce qu'on vous a dit ?
+
+ROXANE:
+ Et vous pensez si j'ai
+ Tremblé pour lui !
+
+CYRANO (entre ses dents):
+ Non sans raison !
+
+ROXANE:
+ Mais j'ai songé
+ Lorsque invincible et grand, hier, vous nous apparûtes,
+ Châtiant ce coquin, tenant tête à ces brutes,--
+ J'ai songé: s'il voulait, lui que tous ils craindront. . .
+
+CYRANO:
+ C'est bien, je défendrai votre petit baron.
+
+ROXANE:
+ Oh ! n'est-ce pas que vous allez me le défendre ?
+ J'ai toujours eu pour vous une amitié si tendre.
+
+CYRANO:
+ Oui, oui.
+
+ROXANE:
+ Vous serez son ami ?
+
+CYRANO:
+ Je le serai.
+
+ROXANE:
+ Et jamais il n'aura de duel ?
+
+CYRANO:
+ C'est juré.
+
+ROXANE:
+ Oh ! je vous aime bien. Il faut que je m'en aille.
+ (Elle remet vivement son masque, une dentelle sur son front, et,
+ distraitement):
+ Mais vous ne m'avez pas raconté la bataille
+ De cette nuit. Vraiment ce dut être inouï !. . .
+ --Dites-lui qu'il m'écrive.
+ (Elle lui envoie un petit baiser de la main):
+ Oh ! je vous aime !
+
+CYRANO:
+ Oui, oui.
+
+ROXANE:
+ Cent hommes contre vous ? Allons, adieu.--Nous sommes
+ De grands amis !
+
+CYRANO:
+ Oui, oui.
+
+ROXANE:
+ Qu'il m'écrive !--Cent hommes !--
+ Vous me direz plus tard. Maintenant, je ne puis.
+ Cent hommes ! Quel courage !
+
+CYRANO (la saluant):
+ Oh ! j'ai fait mieux depuis.
+ (Elle sort. Cyrano reste immobile, les yeux à terre. Un silence. La
+ porte de droite s'ouvre. Ragueneau passe sa tête.)
+
+
+
+Scène 2.VII.
+
+Cyrano, Ragueneau, les poètes, Carbon de Castel-Jaloux, les cadets, la
+foule, etc., puis De Guiche.
+
+
+RAGUENEAU:
+ Peut-on rentrer ?
+
+CYRANO (sans bouger):
+ Oui. . .
+ (Ragueneau fait signe et ses amis rentrent. En même temps, à la porte
+ du fond paraît Carbon de Castel-Jaloux, costume de capitaine aux
+ gardes, qui fait de grands gestes en apercevant Cyrano.)
+
+CARBON DE CASTEL-JALOUX:
+ Le voilà !
+
+CYRANO (levant la tête):
+ Mon capitaine !. . .
+
+CARBON (exultant):
+ Notre héros ! Nous savons tout ! Une trentaine
+ De mes cadets sont là !. . .
+
+CYRANO (reculant):
+ Mais. . .
+
+CARBON (voulant l'entraîner):
+ Viens ! on veut te voir !
+
+CYRANO:
+ Non !
+
+CARBON:
+ Il boivent en face, à la Croix du Trahoir.
+
+CYRANO:
+ Je. . .
+
+CARBON (remontant à la porte, et criant à la cantonade, d'une voix de
+ tonnerre):
+ Le héros refuse. Il est d'humeur bourrue !
+
+UNE VOIX (au dehors):
+ Ah ! Sandious !
+ (Tumulte au dehors, bruit d'épées et de bottes qui se rapprochent.)
+
+CARBON (se frottant les mains):
+ Les voici qui traversent la rue !
+
+LES CADETS (entrant dans la rôtisserie):
+ Mille dious !--Capdedious !--Mordious !--Pocapdedious !
+
+RAGUENEAU (reculant épouvanté):
+ Messieurs, vous êtes donc tous de Gascogne !
+
+LES CADETS:
+ Tous !
+
+UN CADET (à Cyrano):
+ Bravo !
+
+CYRANO:
+ Baron !
+
+UN AUTRE (lui secouant les mains):
+ Vivat !
+
+CYRANO:
+ Baron !
+
+TROISIÈME CADET:
+ Que je t'embrasse !
+
+CYRANO:
+ Baron !. . .
+
+PLUSIEURS GASCONS:
+ Embrassons-le !
+
+CYRANO (ne sachant auquel répondre):
+ Baron !. . .baron !. . .de grâce. . .
+
+RAGUENEAU:
+ Vous êtes tous barons, messieurs ?
+
+LES CADETS:
+ Tous ?
+
+RAGUENEAU:
+ Le sont-ils ?. . .
+
+PREMIER CADET:
+ On ferait une tour rien qu'avec nos tortils !
+
+LE BRET (entrant, et courant à Cyrano):
+ On te cherche ! Une foule en délire conduite
+ Par ceux qui cette nuit marchèrent à ta suite. . .
+
+CYRANO (épouvanté):
+ Tu ne leur as pas dit où je me trouve ?. . .
+
+LE BRET (se frottant les mains):
+ Si !
+
+UN BOURGEOIS (entrant suivi d'un groupe):
+ Monsieur, tout le Marais se fait porter ici !
+ (Au dehors la rue s'est remplie de monde. Des chaises à porteurs, des
+ carrosses s'arrêtent.)
+
+LE BRET (bas, souriant, à Cyrano):
+ Et Roxane ?
+
+CYRANO (vivement):
+ Tais-toi !
+
+LA FOULE (criant dehors):
+ Cyrano !. . .
+ (Une cohue se précipite dans la pâtisserie. Bousculade. Acclamations.)
+
+RAGUENEAU (debout sur une table):
+ Ma boutique
+ Est envahie ! On casse tout ! C'est magnifique !
+
+DES GENS (autour de Cyrano):
+ Mon ami. . .mon ami. . .
+
+CYRANO:
+ Je n'avais pas hier
+ Tant d'amis !
+
+LE BRET (ravi):
+ Le succès !
+
+UN PETIT MARQUIS (accourant, les mains tendues):
+ Si tu savais, mon cher. . .
+
+CYRANO:
+ Si tu ?. . .Tu ?. . .Qu'est-ce donc qu'ensemble nous gardâmes ?
+
+UN AUTRE:
+ Je veux vous présenter, Monsieur, à quelques dames
+ Qui là, dans mon carrosse. . .
+
+CYRANO (froidement):
+ Et vous d'abord, à moi,
+ Qui vous présentera ?
+
+LE BRET (stupéfait):
+ Mais qu'as-tu donc ?
+
+CYRANO:
+ Tais-toi !
+
+UN HOMME DE LETTRES (avec une écritoire):
+ Puis-je avoir des détails sur ?. . .
+
+CYRANO:
+ Non.
+
+LE BRET (lui poussant le coude):
+ C'est Théophraste,
+ Renaudot ! l'inventeur de la gazette.
+
+CYRANO:
+ Baste !
+
+LE BRET:
+ Cette feuille où l'on fait tant de choses tenir !
+ On dit que cette idée a beaucoup d'avenir !
+
+LE POÈTE (s'avançant):
+ Monsieur. . .
+
+CYRANO:
+ Encor !
+
+LE POÈTE:
+ Je veux faire un pentacrostiche
+ Sur votre nom. . .
+
+QUELQU'UN (s'avançant encore):
+ Monsieur. . .
+
+CYRANO:
+ Assez !
+ (Mouvement. On se range. De Guiche paraît, escorté d'officiers. Cuigy,
+ Brissaille, les officiers qui sont partis avec Cyrano à la fin du
+ premier acte. Cuigy vient vivement à Cyrano.)
+
+CUIGY (à Cyrano):
+ Monsieur de Guiche !
+ (Murmure. Tout le monde se range):
+ Vient de la part du maréchal de Gassion !
+
+DE GUICHE (saluant Cyrano):
+ . . .Qui tient à vous mander son admiration
+ Pour le nouvel exploit dont le bruit vient de courre.
+
+LA FOULE:
+ Bravo !. . .
+
+CYRANO (s'inclinant):
+ Le maréchal s'y connaît en bravoure.
+
+DE GUICHE:
+ Il n'aurait jamais cru le fait si ces messieurs
+ N'avaient pu lui jurer l'avoir vu.
+
+CUIGY:
+ De nos yeux !
+
+LE BRET (bas à Cyrano, qui a l'air absent):
+ Mais. . .
+
+CYRANO:
+ Tais-toi !
+
+LE BRET:
+ Tu parais souffrir !
+
+CYRANO (tressaillant et se redressant vivement):
+ Devant ce monde ?. . .
+ (Sa moustache se hérisse; il poitrine):
+ Moi souffrir ?. . .Tu vas voir !
+
+DE GUICHE (auquel Cuigy a parlé à l'oreille):
+ Votre carière abonde
+ De beaux exploits, déjà.--Vous servez chez ces fous
+ De Gascons, n'est-ce pas ?
+
+CYRANO:
+ Aux cadets, oui.
+
+UN CADET (d'une voix terrible):
+ Chez nous !
+
+DE GUICHE (regardant les Gascons, rangés derrière Cyrano):
+ Ah ! ah !. . .Tous ces messieurs à la mine hautaine,
+ Ce sont donc les fameux ?. . .
+
+CARBON DE CASTEL-JALOUX:
+ Cyrano !
+
+CYRANO:
+ Capitaine ?
+
+CARBON:
+ Puisque ma compagnie est, je crois, au complet,
+ Veuillez la présenter au comte, s'il vous plaît.
+
+CYRANO (faisant deux pas vers De Guiche et montrant les cadets):
+ Ce sont les cadets de Gascogne
+ De Carbon de Castel-Jaloux !
+ Bretteurs et menteurs sans vergogne,
+ Ce sont les cadets de Gascogne !
+ Parlant blason, lambel, bastogne,
+ Tous plus nobles que des filous,
+ Ce sont les cadets de Gascogne
+ De Carbon de Castel-Jaloux:
+ OEil d'aigle, jambe de cigogne,
+ Moustache de chat, dents de loups,
+ Fendant la canaille qui grogne,
+ OEil d'aigle, jambe de cigogne,
+ Ils vont,--coiffés d'un vieux vigogne
+ Dont la plume cache les trous !--
+ OEil d'aigle, jambe de cigogne,
+ Moustache de chat, dents de loups !
+ Perce-Bedaine et Casse-Trogne
+ Sont leurs sobriquets les plus doux;
+ De gloire, leur âme est ivrogne !
+ Perce-Bedaine et Casse-Trogne,
+ Dans tous les endroits où l'on cogne
+ Ils se donnent des rendez-vous. . .
+ Perce-Bedaine et Casse-Trogne
+ Sont leurs sobriquets les plus doux !
+ Voici les cadets de Gascogne
+ Qui font cocus tous les jaloux !
+ O femme, adorable carogne,
+ Voici les cadets de Gascogne !
+ Que le vieil époux se renfrogne:
+ Sonnez, clairons ! chantez, coucous !
+ Voici les cadets de Gascogne
+ Qui font cocus tous les jaloux !
+
+DE GUICHE (nonchalamment assis dans un fauteuil que Ragueneau a vite
+ apporté):
+ Un poète est un luxe, aujourd'hui, qu'on se donne.
+ --Voulez-vous être à moi ?
+
+CYRANO:
+ Non, Monsieur, à personne.
+
+DE GUICHE:
+ Votre verve amusa mon oncle Richelieu,
+ Hier. Je veux vous servir auprès de lui.
+
+LE BRET (ébloui):
+ Grand Dieu !
+
+DE GUICHE:
+ Vous avez bien rimé cinq actes, j'imagine ?
+
+LE BRET (à l'oreille de Cyrano):
+ Tu vas faire jouer, mon cher, ton Agrippine !
+
+DE GUICHE:
+ Portez-les-lui.
+
+CYRANO (tenté et un peu charmé):
+ Vraiment. . .
+
+DE GUICHE:
+ Il est des plus experts.
+ Il vous corrigera seulement quelques vers. . .
+
+CYRANO (dont le visage s'est immédiatement rembruni):
+ Impossible, Monsieur; mon sang se coagule
+ En pensant qu'on y peut changer une virgule.
+
+DE GUICHE:
+ Mais quand un vers lui plaît, en revanche, mon cher,
+ Il le paye très cher.
+
+CYRANO:
+ Il le paye moins cher
+ Que moi, lorsque j'ai fait un vers, et que je l'aime,
+ Je me le paye, en me le chantant à moi-même !
+
+DE GUICHE:
+ Vous êtes fier.
+
+CYRANO:
+ Vraiment, vous l'avez remarqué ?
+
+UN CADET (entrant avec, enfilés à son épée, des chapeaux aux plumets
+ miteux, aux coiffes trouées, défoncées):
+ Regarde, Cyrano ! ce matin, sur le quai
+ Le bizarre gibier à plumes que nous prîmes !
+ Les feutres des fuyards !. . .
+
+CARBON:
+ Des dépouilles opimes !
+
+TOUT LE MONDE (riant):
+ Ah ! Ah ! Ah !
+
+CUIGY:
+ Celui qui posta ces gueux, ma foi,
+ Doit rager aujourd'hui.
+
+BRISSAILLE:
+ Sait-on qui c'est ?
+
+DE GUICHE:
+ C'est moi.
+ (Les rires s'arrêtent):
+ Je les avais chargés de châtier,--besogne
+ Qu'on ne fait pas soi-même,--un rimailleur ivrogne.
+ (Silence gêné.)
+
+LE CADET (à mi-voix, à Cyrano, lui montrant les feutres):
+ Que faut-il qu'on en fasse ? Ils sont gras. . .Un salmis ?
+
+CYRANO (prenant l'épée où ils sont enfilés, et les faisant, dans un
+ salut, tous glisser aux pieds de De Guiche):
+ Monsieur, si vous voulez les rendre à vos amis ?
+
+DE GUICHE (se levant et d'une voix brève):
+ Ma chaise et mes porteurs, tout de suite: je monte.
+ (A Cyrano, violemment):
+ Vous, Monsieur !. . .
+
+UNE VOIX (dans la rue, criant):
+ Les porteurs de monseigneur le comte
+ De Guiche !
+
+DE GUICHE (qui s'est dominé, avec un sourire):
+ . . .Avez-vous lu Don Quichot ?
+
+CYRANO:
+ Je l'ai lu.
+ Et me découvre au nom de cet hurluberlu.
+
+DE GUICHE:
+ Veuillez donc méditer alors. . .
+
+UN PORTEUR (paraissant au fond):
+ Voici la chaise.
+
+DE GUICHE:
+ Sur le chapitre des moulins !
+
+CYRANO (saluant):
+ Chapitre treize.
+
+DE GUICHE:
+ Car, lorsqu'on les attaque, il arrive souvent. . .
+
+CYRANO:
+ J'attaque donc des gens qui tournent à tout vent ?
+
+DE GUICHE:
+ Qu'un moulinet de leurs grands bras chargés de toiles
+ Vous lance dans la boue !. . .
+
+CYRANO:
+ Ou bien dans les étoiles !
+ (De Guiche sort. On le voit remonter en chaise. Les seigneurs
+ s'éloignent en chuchotant. Le Bret les réaccompagne. La foule sort.)
+
+
+
+Scène 2.VIII.
+
+Cyrano, Le Bret, les cadets, qui se sont attablés à droite et à gauche
+et auxquels on sert à boire et à manger.
+
+
+CYRANO (saluant d'un air goguenard ceux qui sortent sans oser le saluer):
+ Messieurs. . .Messieurs. . .Messieurs. . .
+
+LE BRET (désolé, redescendant, les bras au ciel):
+ Ah ! dans quels jolis draps.
+
+CYRANO:
+ Oh ! toi ! tu vas grogner !
+
+LE BRET:
+ Enfin, tu conviendras
+ Qu'assassiner toujours la chance passagère,
+ Devient exagéré.
+
+CYRANO:
+ Hé bien oui, j'exagère !
+
+LE BRET (triomphant):
+ Ah !
+
+CYRANO:
+ Mais pour le principe, et pour l'exemple aussi,
+ Je trouve qu'il est bon d'exagérer ainsi.
+
+LE BRET:
+ Si tu laissais un peu ton âme mousquetaire,
+ La fortune et la gloire. . .
+
+CYRANO:
+ Et que faudrait-il faire ?
+ Chercher un protecteur puissant, prendre un patron,
+ Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc
+ Et s'en fait un tuteur en lui léchant l'écorce,
+ Grimper par ruse au lieu de s'élever par force ?
+ Non, merci. Dédier, comme tous il le font,
+ Des vers aux financiers ? se changer en bouffon
+ Dans l'espoir vil de voir, aux lèvres d'un ministre,
+ Naître un sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre ?
+ Non, merci. Déjeuner, chaque jour, d'un crapaud ?
+ Avoir un ventre usé par la marche ? une peau
+ Qui plus vite, à l'endroit des genoux, devient sale ?
+ Exécuter des tours de souplesse dorsale ?. . .
+ Non, merci. D'une main flatter la chèvre au cou
+ Cependant que, de l'autre, on arrose le chou,
+ Et, donneur de séné par désir de rhubarbe,
+ Avoir son encensoir, toujours, dans quelque barbe ?
+ Non, merci ! Se pousser de giron en giron,
+ Devenir un petit grand homme dans un rond,
+ Et naviguer, avec des madrigaux pour rames,
+ Et dans ses voiles des soupirs de vieilles dames ?
+ Non, merci ! Chez le bon éditeur de Sercy
+ Faire éditer ses vers en payant ? Non, merci !
+ S'aller faire nommer pape par les conciles
+ Que dans des cabarets tiennent des imbéciles ?
+ Non, merci ! Travailler à se construire un nom
+ Sur un sonnet, au lieu d'en faire d'autres ? Non,
+ Merci ! Ne découvrir du talent qu'aux mazettes ?
+ Être terrorisé par de vagues gazettes,
+ Et se dire sans cesse: "Oh, pourvu que je sois
+ Dans les petits papiers du Mercure François ?". . .
+ Non, merci ! Calculer, avoir peur, être blême,
+ Aimer mieux faire une visite qu'un poème,
+ Rédiger des placets, se faire présenter ?
+ Non, merci ! non, merci ! non, merci ! Mais. . .chanter,
+ Rêver, rire, passer, être seul, être libre,
+ Avoir l'oeil qui regarde bien, la voix qui vibre,
+ Mettre, quand il vous plaît, son feutre de travers,
+ Pour un oui, pour un non, se battre,--ou faire un vers !
+ Travailler sans souci de gloire ou de fortune,
+ A tel voyage, auquel on pense, dans la lune !
+ N'écrire jamais rien qui de soi ne sortît,
+ Et modeste d'ailleurs, se dire: mon petit,
+ Soit satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles,
+ Si c'est dans ton jardin à toi que tu les cueilles !
+ Puis, s'il advient d'un peu triompher, par hasard,
+ Ne pas être obligé d'en rien rendre à César,
+ Vis-à-vis de soi-même en garder le mérite,
+ Bref, dédaignant d'être le lierre parasite,
+ Lors même qu'on n'est pas le chêne ou le tilleul,
+ Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul !
+
+LE BRET:
+ Tout seul, soit ! Mais non pas contre tous ! Comment diable
+ As-tu donc contracté la manie effroyable
+ De te faire toujours, partout, des ennemis ?
+
+CYRANO:
+ A force de vous voir vous faire des amis,
+ Et rire à ces amis dont vous avez des foules,
+ D'une bouche empruntée au derrière des poules !
+ J'aime raréfier sur mes pas les saluts,
+ Et m'écrie avec joie: un ennemi de plus !
+
+LE BRET:
+ Quelle aberration !
+
+CYRANO:
+ Eh bien, oui, c'est mon vice.
+ Déplaire est mon plaisir. J'aime qu'on me haïsse.
+ Mon cher, si tu savais comme l'on marche mieux
+ Sous la pistolétade excitante des yeux !
+ Comme, sur les pourpoints, font d'amusantes taches
+ Le fiel des envieux et la bave des lâches !
+ --Vous, la molle amitié dont vous vous entourez,
+ Ressemble à ces grands cols d'Italie, ajourés
+ Et flottants, dans lesquels votre cou s'effémine:
+ On y est plus à l'aise. . .et de moins haute mine,
+ Car le front n'ayant pas de maintien ni de loi,
+ S'abandonne à pencher dans tous les sens. Mais moi,
+ La Haine, chaque jour, me tuyaute et m'apprête
+ La fraise dont l'empois force à lever la tête;
+ Chaque ennemi de plus est un nouveau godron
+ Qui m'ajoute une gêne, et m'ajoute un rayon:
+ Car, pareille en tous points à la fraise espagnole,
+ La Haine est un carcan, mais c'est une auréole !
+
+LE BRET (après un silence, passant son bras sous le sien):
+ Fais tout haut l'orgueilleux et l'amer, mais, tout bas
+ Dis-moi tout simplement qu'elle ne t'aime pas !
+
+CYRANO (vivement):
+ Tais-toi !
+ (Depuis un moment, Christian est entré, s'est mêlé aux cadets; ceux-ci
+ ne lui adressent pas la parole; il a fini par s'asseoir seul à une
+ petite table, où Lise le sert.)
+
+
+
+Scène 2.IX.
+
+Cyrano, Le Bret, les cadets, Christian de Neuvillette.
+
+
+UN CADET (assis à une table du fond, le verre en main):
+ Hé ! Cyrano !
+ (Cyrano se retourne):
+ Le récit ?
+
+CYRANO:
+ Tout à l'heure !
+ (Il remonte au bras de Le Bret. Ils causent bas.)
+
+LE CADET (se levant, et descendant):
+ Le récit du combat ! Ce sera la meilleure
+ Leçon
+ (Il s'arrête devant la table où est Christian):
+ pour ce timide apprentif !
+
+CHRISTIAN (levant la tête):
+ Apprentif ?
+
+UN AUTRE CADET:
+ Oui, septentrional maladif !
+
+CHRISTIAN:
+ Maladif ?
+
+PREMIER CADET (goguenard):
+ Monsieur de Neuvillette, apprenez quelque chose:
+ C'est qu'il est un objet, chez nous, dont on ne cause
+ Pas plus que de cordon dans l'hôtel d'un pendu !
+
+CHRISTIAN:
+ Qu'est-ce ?
+
+UN AUTRE CADET (d'une voix terrible):
+ Regardez-moi !
+ (Il pose trois fois, mystérieusement, son doigt sur son nez):
+ M'avez-vous entendu ?
+
+CHRISTIAN:
+ Ah ! c'est le. . .
+
+UN AUTRE:
+ Chut !. . .jamais ce mot ne se profère !
+ (Il montre Cyrano qui cause au fond avec Le Bret.)
+ Ou c'est à lui, là-bas, que l'on aurait affaire !
+
+UN AUTRE (qui, pendant qu'il était tourné vers les premiers, est venu
+ sans bruit s'asseoir sur la table, dans son dos):
+ Deux nasillards par lui furent exterminés
+ Parce qu'il lui déplut qu'ils parlassent du nez !
+
+UN AUTRE (d'une voix caverneuse,--surgissant de sous la table où il
+ s'est glissé à quatre pattes):
+ On ne peut faire, sans défuncter avant l'âge,
+ La moindre allusion au fatal cartilage !
+
+UN AUTRE (lui posant la main sur l'épaule):
+ Un mot suffit ! Que dis-je, un mot ? Un geste, un seul !
+ Et tirer son mouchoir, c'est tirer son linceul !
+ (Silence. Tous autour de lui, les bras croisés, le regardent. Il se
+ lève et va à Carbon de Castel-Jaloux qui, causant avec un officier, a
+ l'air de ne rien voir.)
+
+CHRISTIAN:
+ Capitaine !
+
+CARBON (se retournant et le toisant):
+ Monsieur ?
+
+CHRISTIAN:
+ Que fait-on quand on trouve
+ Des Méridionaux trop vantards ?. . .
+
+CARBON:
+ On leur prouve
+ Qu'on peut être du Nord, et courageux.
+ (Il lui tourne le dos.)
+
+CHRISTIAN:
+ Merci.
+
+PREMIER CADET (à Cyrano):
+ Maintenant, ton récit !
+
+TOUS:
+ Son récit !
+
+CYRANO (redescendant vers eux):
+ Mon récit ?. . .
+ (Tous rapprochent leurs escabeaux, se groupent autour de lui, tendent
+ le col. Christian s'est mis à cheval sur une chaise):
+ Eh bien ! donc je marchais tout seul, à leur rencontre.
+ La lune, dans le ciel, luisait comme une montre,
+ Quand soudain, je ne sais quel soigneux horloger
+ S'étant mis à passer un coton nuager
+ Sur le boîtier d'argent de cette montre ronde,
+ Il se fit une nuit la plus noire du monde,
+ Et les quais n'étant pas du tout illuminés,
+ Mordious ! on n'y voyait pas plus loin. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Que son nez.
+ (Silence. Tous le monde se lève lentement. On regarde Cyrano avec
+ terreur. Celui-ci s'est interrompu, stupéfait. Attente.)
+
+CYRANO:
+ Qu'est-ce que c'est que cet homme-là ?
+
+UN CADET (à mi-voix):
+ C'est un homme
+ Arrivé ce matin.
+
+CYRANO (faisant un pas vers Christian):
+ Ce matin ?
+
+CARBON (à mi-voix):
+ Il se nomme
+ Le baron de Neuvil. . .
+
+CYRANO (vivement, s'arrêtant):
+ Ah ! C'est bien. . .
+ (Il pâlit, rougit, a encore un mouvement pour se jeter sur Christian):
+ Je. . .
+ (Puis, il se domine, et dit d'une voix sourde):
+ Très bien. . .
+ (Il reprend):
+ Je disais donc. . .
+ (Avec un éclat de rage dans la voix):
+ Mordious !. . .
+ (Il continue d'un ton naturel):
+ que l'on n'y voyait rien.
+ (Stupeur. On se rassied en se regardant):
+ Et je marchais, songeant que pour un gueux fort mince
+ J'allais mécontenter quelque grand, quelque prince,
+ Qui m'aurait sûrement. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Dans le nez !. . .
+ (Tout le monde se lève. Christian se balance sur sa chaise.)
+
+CYRANO (d'une voix étranglée):
+ Une dent,--
+ Qui m'aurait une dent. . .et qu'en somme, imprudent,
+ J'allais fourrer. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Le nez. . .
+
+CYRANO:
+ Le doigt. . .entre l'écorce
+ Et l'arbre, car ce grand pouvait être de force
+ À me faire donner. . .'
+
+CHRISTIAN:
+ Sur le nez. . .
+
+CYRANO (essuyant la sueur à son front):
+ Sur les doigts.
+ --Mais j'ajoutai: Marche, Gascon, fais ce que dois !
+ Va, Cyrano ! Et ce disant, je me hasarde,
+ Quand, dans l'ombre, quelqu'un me porte. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Une nasarde.
+
+CYRANO:
+ Je la pare, et soudain me trouve. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Nez à nez. . .
+
+CYRANO (bondissant vers lui):
+ Ventre-Saint-Gris !
+ (Tous les Gascons se précipitent pour voir, arrivé sur Christian,
+ il se maîtrise et continue):
+ avec cent braillards avinés
+ Qui puaient. . .
+
+CHRISTIAN:
+ À plein nez. . .
+
+CYRANO (blême et souriant):
+ L'oignon et la litharge !
+ Je bondis, front baissé. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Nez au vent !
+
+CYRANO:
+ et je charge !
+ J'en estomaque deux ! J'en empale un tout vif !
+ Quelqu'un m'ajuste: Paf ! et je riposte. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Pif !
+
+CYRANO (éclatant):
+ Tonnerre ! Sortez tous !
+ (Tous les cadets se précipitent vers les portes.)
+
+PREMIER CADET:
+ C'est le réveil du tigre !
+
+CYRANO:
+ Tous ! Et laissez-moi seul avec cet homme !
+
+DEUXIÈME CADET:
+ Bigre !
+ On va le retrouver en hachis !
+
+RAGUENEAU:
+ En hachis ?
+
+UN AUTRE CADET:
+ Dans un de vos pâtés !
+
+RAGUENEAU:
+ Je sens que je blanchis,
+ Et que je m'amollis comme une serviette !
+
+CARBON:
+ Sortons !
+
+UN AUTRE:
+ Il n'en va pas laisser une miette !
+
+UN AUTRE:
+ Ce qui va se passer ici, j'en meurs d'effroi !
+
+UN AUTRE (refermant la porte de droite):
+ Quelque chose d'épouvantable !
+ (Ils sont tous sortis,--soit par le fond, soit par les
+ côtés,--quelques-uns ont disparu par l'escalier. Cyrano et Christian
+ restent face à face, et se regardent un moment.)
+
+
+
+Scène 2.X.
+
+Cyrano, Christian.
+
+
+CYRANO:
+ Embrasse-moi !
+
+CHRISTIAN:
+ Monsieur. . .
+
+CYRANO:
+ Brave.
+
+CHRISTIAN:
+ Ah ça ! mais !. . .
+
+CYRANO:
+ Très brave. Je préfère.
+
+CHRISTIAN:
+ Me direz-vous ?. . .
+
+CYRANO:
+ Embrasse-moi. Je suis son frère.
+
+CHRISTIAN:
+ De qui ?
+
+CYRANO:
+ Mais d'elle !
+
+CHRISTIAN:
+ Hein ?. . .
+
+CYRANO:
+ Mais de Roxane !
+
+CHRISTIAN (courant à lui):
+ Ciel !
+ Vous, son frère ?
+
+CYRANO:
+ Ou tout comme: un cousin fraternel.
+
+CHRISTIAN:
+ Elle vous a ?. . .
+
+CYRANO:
+ Tout dit !
+
+CHRISTIAN:
+ M'aime-t-elle ?
+
+CYRANO:
+ Peut-être !
+
+CHRISTIAN (lui prenant les mains):
+ Comme je suis heureux, Monsieur, de vous connaître !
+
+CYRANO:
+ Voilà ce qui s'appelle un sentiment soudain.
+
+CHRISTIAN:
+ Pardonnez-moi. . .
+
+CYRANO (le regardant, et lui mettant la main sur l'épaule):
+ C'est vrai qu'il est beau, le gredin !
+
+CHRISTIAN:
+ Si vous saviez, Monsieur, comme je vous admire !
+
+CYRANO:
+ Mais tous ces nez que vous m'avez. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Je les retire !
+
+CYRANO:
+ Roxane attend ce soir une lettre. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Hélas !
+
+CYRANO:
+ Quoi ?
+
+CHRISTIAN:
+ C'est me perdre que de cesser de rester coi !
+
+CYRANO:
+ Comment ?
+
+CHRISTIAN:
+ Las ! je suis sot à m'en tuer de honte !
+
+CYRANO:
+ Mais non, tu ne l'es pas, puisque tu t'en rends compte.
+ D'ailleurs, tu ne m'as pas attaqué comme un sot.
+
+CHRISTIAN:
+ Bah ! on trouve des mots quand on monte à l'assaut !
+ Oui, j'ai certain esprit facile et militaire,
+ Mais je ne sais, devant les femmes, que me taire.
+ Oh ! leurs yeux, quand je passe, ont pour moi des bontés. . .
+
+CYRANO:
+ Leurs coeurs n'en ont-ils plus quand vous vous arrêtez ?
+
+CHRISTIAN:
+ Non ! car je suis de ceux,--je le sais. . .et je tremble !--
+ Qui ne savent parler d'amour.
+
+CYRANO:
+ Tiens !. . .Il me semble
+ Que si l'on eût pris soin de me mieux modeler,
+ J'aurais été de ceux qui savent en parler.
+
+CHRISTIAN:
+ Oh ! pouvoir exprimer les choses avec grâce !
+
+CYRANO:
+ Être un joli petit mousquetaire qui passe !
+
+CHRISTIAN:
+ Roxane est précieuse et sûrement je vais
+ Désillusionner Roxane !
+
+CYRANO (regardant Christian):
+ Si j'avais
+ Pour exprime mon âme un pareil interprète !
+
+CHRISTIAN (avec désespoir):
+ Il me faudrait de l'éloquence !
+
+CYRANO (brusquement):
+ Je t'en prête !
+ Toi, du charme physique et vainqueur, prête-m'en:
+ Et faisons à nous deux un héros de roman !
+
+CHRISTIAN:
+ Quoi ?
+
+CYRANO:
+ Te sens-tu de force à répéter les choses
+ Que chaque jour je t'apprendrai ?. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Tu me proposes ?. . .
+
+CYRANO:
+ Roxane n'aura pas de désillusions !
+ Dis, veux-tu qu'à nous deux nous la séduisions ?
+ Veux-tu sentir passer, de mon pourpoint de buffle
+ Dans ton pourpoint brodé, l'âme que je t'insuffle !. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Mais, Cyrano !. . .
+
+CYRANO:
+ Christian, veux-tu ?
+
+CHRISTIAN:
+ Tu me fais peur !
+
+CYRANO:
+ Puisque tu crains, tout seul, de refroidir son coeur,
+ Veux-tu que nous fassions--et bientôt tu l'embrases !--
+ Collaborer un peu tes lèvres et mes phrases ?. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Tes yeux brillent !. . .
+
+CYRANO:
+ Veux-tu ?
+
+CHRISTIAN:
+ Quoi ! cela te ferait
+ Tant de plaisir ?. . .
+
+CYRANO (avec enivrement):
+ Cela. . .
+ (Se reprenant, et en artiste):
+ Cela m'amuserait !
+ C'est une expérience à tenter un poète.
+ Veux-tu me compléter et que je te complète ?
+ Tu marcheras, j'irai dans l'ombre à ton côté:
+ Je serai ton esprit, tu seras ma beauté.
+
+CHRISTIAN:
+ Mais la lettre qu'il faut, au plus tôt, lui remettre !
+ Je ne pourrai jamais. . .
+
+CYRANO (sortant de son pourpoint la lettre qu'il a écrite):
+ Tiens, la voilà, ta lettre !
+
+CHRISTIAN:
+ Comment ?
+
+CYRANO:
+ Hormis l'adresse, il n'y manque plus rien.
+
+CHRISTIAN:
+ Je. . .
+
+CYRANO:
+ Tu peux l'envoyer. Sois tranquille. Elle est bien.
+
+CHRISTIAN:
+ Vous aviez ?. . .
+
+CYRANO:
+ Nous avons toujours, nous, dans nos poches,
+ Des épîtres à des Chloris. . .de nos caboches,
+ Car nous sommes ceux-là qui pour amante n'ont
+ Que du rêve soufflé dans la bulle d'un nom !. . .
+ Prends, et tu changeras en vérités ces feintes;
+ Je lançais au hasard ces aveux et ces plaintes:
+ Tu verras se poser tous ces oiseaux errants.
+ Tu verras que je fus dans cette lettre--prends !--
+ D'autant plus éloquent que j'étais moins sincère !
+ --Prends donc, et finissons !
+
+CHRISTIAN:
+ N'est-il pas nécessaire
+ De changer quelques mots ? Écrite en divaguant,
+ Ira-t-elle à Roxane ?
+
+CYRANO:
+ Elle ira comme un gant !
+
+CHRISTIAN:
+ Mais. . .
+
+CYRANO:
+ La crédulité de l'amour-propre est telle,
+ Que Roxane croira que c'est écrit pour elle !
+
+CHRISTIAN:
+ Ah ! mon ami !
+ (Il se jette dans les bras de Cyrano. Ils restent embrassés.)
+
+
+
+Scène 2.XI.
+
+Cyrano, Christian, les Gascons, le mousquetaire, Lise.
+
+
+UN CADET (entr'ouvrant la porte):
+ Plus rien. . .Un silence de mort. . .
+ Je n'ose regarder. . .
+ (Il passe la tête):
+ Hein ?
+
+TOUS LES CADETS (entrant et voyant Cyrano et Christian qui s'embrassent):
+ Ah !. . .Oh !. . .
+
+UN CADET:
+ C'est trop fort !
+ (Consternation.)
+
+LE MOUSQUETAIRE (goguenard):
+ Ouais ?. . .
+
+CARBON:
+ Notre démon est doux comme un apôtre !
+ Quand sur une narine on le frappe,--il tend l'autre !
+
+LE MOUSQUETAIRE:
+ On peut donc lui parler de son nez, maintenant ?. . .
+ (Appelant Lise, d'un air triomphant):
+ --Eh ! Lise ! Tu vas voir !
+ (Humant l'air avec affectation):
+ Oh !. . .oh !. . .c'est surprenant !
+ Quelle odeur !. . .
+ (Allant à Cyrano, dont il regarde le nez avec impertinence):
+ Mais monsieur doit l'avoir reniflée ?
+ Qu'est-ce que cela sent ici ?. . .
+
+CYRANO (le souffletant):
+ La giroflée !
+ (Joie. Les cadets ont retrouvé Cyrano: ils font des culbutes.)
+
+
+Rideau.
+
+
+
+
+Acte III.
+
+Le Baiser de Roxane.
+
+Une petite place dans l'ancien Marais. Vieille maisons. Perspectives
+de ruelles. À droite, la maison de Roxane et le mur de son jardin que
+débordent de larges feuillages. Au-dessus de la porte, fenêtre et
+balcon. Un banc devant le seuil.
+
+Du lierre grimpe au mur, du jasmin enguirlande le balcon, frissonne et
+retombe.
+
+Par le banc et les pierres en saillie du mur, on peut facilement grimper
+au balcon.
+
+En face, une ancienne maison de même style, brique et pierre, avec une
+porte d'entrée. Le heurtoir de cette porte est emmailloté de linge comme
+un pouce malade.
+
+Au lever du rideau, la duègne est assise sur le banc. La fenêtre est
+grande ouverte sur le balcon de Roxane.
+
+Près de la duègne se tient debout Ragueneau, vêtu d'une sorte de livrée:
+il termine un récit, en s'essuyant les yeux.
+
+
+
+Scène 3.I.
+
+Ragueneau, la duègne, puis Roxane, Cyrano, et deux pages.
+
+
+RAGUENEAU:
+ . . .Et puis, elle est partie avec un mousquetaire !
+ Seul, ruiné, je me pends. J'avais quitté la terre.
+ Monsieur de Bergerac entre, et, me dépendant,
+ Me vient à sa cousine offrir comme intendant.
+
+LA DUÈGNE:
+ Mais comment expliquer cette ruine où vous êtes ?
+
+RAGUENEAU:
+ Lise aimait les guerriers, et j'aimais les poètes !
+ Mars mangeait les gâteaux qui laissait Apollon:
+ --Alors, vous comprenez, cela ne fut pas long !
+
+LA DUÈGNE (se levant et appelant vers la fenêtre ouverte):
+ Roxane, êtes-vous prête ?. . .On nous attend !
+
+LA VOIX DE ROXANE (par la fenêtre):
+ Je passe
+ Une mante !
+
+LA DUÈGNE (à Ragueneau, lui montrant la porte d'en face):
+ C'est là qu'on nous attend, en face.
+ Chez Clomire. Elle tient bureau, dans son réduit.
+ On y lit un discours sur le Tendre, aujourd'hui.
+
+RAGUENEAU:
+ Sur le Tendre ?
+
+LA DUÈGNE (minaudant):
+ Mais oui !. . .
+ (Criant vers la fenêtre):
+ Roxane, il faut descendre,
+ Ou nous allons manquer le discours sur le Tendre !
+
+LA VOIX DE ROXANE:
+ Je viens !
+ (On entend un bruit d'instruments à cordes qui se rapproche.)
+
+LA VOIX DE CYRANO (chantant dans la coulisse):
+ La ! la ! la ! la !
+
+LA DUÈGNE (surprise):
+ On nous joue un morceau ?
+
+CYRANO (suivi de deux pages porteurs de théorbes):
+ Je vous dis que la croche est triple, triple sot !
+
+PREMIER PAGE (ironique):
+ Vous savez donc, Monsieur, si les croches sont triples ?
+
+CYRANO:
+ Je suis musicien, comme tous les disciples
+ De Gassendi !
+
+LE PAGE (jouant et chantant):
+ La ! la !
+
+CYRANO (lui arrachant le théorbe et continuant la phrase musicale):
+ Je peux continuer !. . .
+ La ! la ! la ! la !
+
+ROXANE (paraissant sur le balcon):
+ C'est vous ?
+
+CYRANO (chantant sur l'air qu'il continue):
+ Moi qui viens saluer
+ Vos lys, et présenter mes respects à vos ro. . .ses !
+
+ROXANE:
+ Je descends !
+ (Elle quitte le balcon.)
+
+LA DUÈGNE (montrant les pages):
+ Qu'est-ce donc que ces deux virtuoses ?
+
+CYRANO:
+ C'est un pari que j'ai gagné sur d'Assoucy.
+ Nous discutions un point de grammaire.--Non !--Si !--
+ Quand soudain me montrant ces deux grands escogriffes
+ Habiles à gratter les cordes de leurs griffes,
+ Et dont il fait toujours son escorte, il me dit:
+ "Je te parie un jour de musique !" Il perdit.
+ Jusqu'à ce que Phoebus recommence son orbe,
+ J'ai donc sur mes talons ces joueurs de théorbe,
+ De tout ce que je fais harmonieux témoins !. . .
+ Ce fut d'abord charmant, et ce l'est déjà moins.
+ (Aux musiciens):
+ Hep !. . .Allez de ma part jouer une pavane
+ A Montfleury !. . .
+ (Les pages remontent pour sortir.--A la duègne):
+ Je viens demander à Roxane
+ Ainsi que chaque soir. . .
+ (Aux pages qui sortent):
+ Jouez longtemps,--et faux !
+ (A la duègne):
+ . . .Si l'ami de son âme est toujours sans défauts ?
+
+ROXANE (sortant de la maison):
+ Ah ! qu'il est beau, qu'il a d'esprit, et que je l'aime !
+
+CYRANO (souriant):
+ Christian a tant d'esprit ?. . .
+
+ROXANE:
+ Mon cher, plus que vous-même !
+
+CYRANO:
+ J'y consens.
+
+ROXANE:
+ Il ne peut exister à mon goût
+ Plus fin diseur de ces jolis riens qui sont tout.
+ Parfois il est distrait, ses Muses sont absentes;
+ Puis, tout à coup, il dit des choses ravissantes !
+
+CYRANO (incrédule):
+ Non ?
+
+ROXANE:
+ C'est trop fort ! Voilà comme les hommes sont:
+ Il n'aura pas d'esprit puisqu'il est beau garçon !
+
+CYRANO:
+ Il sait parler du coeur d'une façon experte ?
+
+ROXANE:
+ Mais il n'en parle pas, Monsieur, il en disserte !
+
+CYRANO:
+ Il écrit ?
+
+ROXANE:
+ Mieux encor ! Écoutez donc un peu:
+ (Déclamant):
+ Plus tu me prends de coeur, plus j'en ai !. . .
+ (Triomphante, à Cyrano):
+ Hé ! bien ?
+
+CYRANO:
+ Peuh !. . .
+
+ROXANE:
+ Et ceci: Pour souffrir, puisqu'il m'en faut un autre,
+ Si vous gardez mon coeur, envoyez-moi le vôtre !
+
+CYRANO:
+ Tantôt il en a trop et tantôt pas assez.
+ Qu'est-ce au juste qu'il veut, de coeur ?. . .
+
+ROXANE (frappant du pied):
+ Vous m'agacez !
+ C'est la jalousie. . .
+
+CYRANO (tressaillant):
+ Hein !. . .
+
+ROXANE:
+ . . .d'auteur qui vous dévore !
+ --Et ceci, n'est-il pas du dernier tendre encore ?
+ Croyez que devers vous mon coeur ne fait qu'un cri,
+ Et que si les baisers s'envoyaient par écrit,
+ Madame, vous liriez ma lettre avec les lèvres !. . .
+
+CYRANO (souriant malgré lui de satisfaction):
+ Ha ! ha ! ces lignes-là sont. . .hé ! hé !
+ (Se reprenant et avec dédain):
+ mais bien mièvres !
+
+ROXANE:
+ Et ceci. . .
+
+CYRANO (ravi):
+ Vous savez donc ses lettres par coeur ?
+
+ROXANE:
+ Toutes !
+
+CYRANO (frisant sa moustache):
+ Il n'y a pas à dire: c'est flatteur !
+
+ROXANE:
+ C'est un maître !
+
+CYRANO (modeste):
+ Oh !. . .un maître !. . .
+
+ROXANE (péremptoire):
+ Un maître !. . .
+
+CYRANO (saluant):
+ Soit !. . .un maître !
+
+LA DUÈGNE (qui était remontée, redescendant vivement):
+ Monsieur de Guiche !
+ (A Cyrano, le poussant vers la maison):
+ Entrez !. . .car il vaut mieux, peut-être,
+ Qu'il ne vous trouve pas ici; cela pourrait
+ Le mettre sur la piste. . .
+
+ROXANE (à Cyrano):
+ Oui, de mon cher secret !
+ Il m'aime, il est puissant, il ne faut pas qu'il sache !
+ Il peut dans mes amours donner un coup de hache !
+
+CYRANO (entrant dans la maison):
+ Bien ! bien ! bien !
+ (De Guiche paraît.)
+
+
+
+Scène 3.II.
+
+Roxane, De Guiche, la duègne, à l'écart.
+
+
+ROXANE (à De Guiche, lui faisant une révérence):
+ Je sortais.
+
+DE GUICHE:
+ Je viens prendre congé.
+
+ROXANE:
+ Vous partez ?
+
+DE GUICHE:
+ Pour la guerre.
+
+ROXANE:
+ Ah !
+
+DE GUICHE:
+ Ce soir même.
+
+ROXANE:
+ Ah !
+
+DE GUICHE:
+ J'ai
+ Des ordres. On assiège Arras.
+
+ROXANE:
+ Ah. . .on assiège ?. . .
+
+DE GUICHE:
+ Oui. . .Mon départ a l'air de vous laisser de neige.
+
+ROXANE (poliment):
+ Oh !. . .
+
+DE GUICHE:
+ Moi, je suis navré. Vous reverrai-je ?. . .Quand ?
+ --Vous savez que je suis nommé mestre de camp ?
+
+ROXANE (indifférente):
+ Bravo.
+
+DE GUICHE:
+ Du régiment des gardes.
+
+ROXANE (saisie):
+ Ah ? des gardes ?
+
+DE GUICHE:
+ Où sert votre cousin, l'homme aux phrases vantardes.
+ Je saurai me venger de lui, là-bas.
+
+ROXANE (suffoquée):
+ Comment !
+ Les gardes vont là-bas ?
+
+DE GUICHE (riant):
+ Tiens ! c'est mon régiment !
+
+ROXANE (tombant assise sur le banc,--à part):
+ Christian !
+
+DE GUICHE:
+ Qu'avez-vous ?
+
+ROXANE (toute émue):
+ Ce. . .départ. . .me désespère !
+ Quand on tient à quelqu'un, le savoir à la guerre !
+
+DE GUICHE (surpris et charmé):
+ Pour la première fois me dire un mot si doux,
+ Le jour de mon départ !
+
+ROXANE (changeant de ton et s'éventant):
+ Alors,--vous allez vous
+ Venger de mon cousin ?. . .
+
+DE GUICHE (souriant):
+ On est pour lui ?
+
+ROXANE:
+ Non,--contre !
+
+DE GUICHE:
+ Vous le voyez ?
+
+ROXANE:
+ Très peu.
+
+DE GUICHE:
+ Partout on le rencontre
+ Avec un des cadets. . .
+ (Il cherche le nom):
+ ce Neu. . .villen. . .viller. . .
+
+ROXANE:
+ Un grand ?
+
+DE GUICHE:
+ Blond.
+
+ROXANE:
+ Roux.
+
+DE GUICHE:
+ Beau !. . .
+
+ROXANE:
+ Peuh !
+
+DE GUICHE:
+ Mais bête.
+
+ROXANE:
+ Il en a l'air !
+ (Changeant de tone):
+ . . .Votre vengeance envers Cyrano ?--c'est peut-être
+ De l'exposer au feu, qu'il adore ?. . .Elle est piètre !
+ Je sais bien, moi, ce qui lui serait sanglant !
+
+DE GUICHE:
+ C'est ?. . .
+
+ROXANE:
+ Mais, si le régiment, en partant, le laissait
+ Avec ses chers cadets, pendant toute la guerre,
+ A Paris, bras croisés !. . .C'est la seule manière,
+ Un homme comme lui, de le faire enrager:
+ Vous voulez le punir ? privez-le de danger.
+
+DE GUICHE:
+ Une femme ! une femme ! il n'y a qu'une femme
+ Pour inventer ce tour !
+
+ROXANE:
+ Il se rongera l'âme,
+ Et ses amis les poings, de n'être pas au feu:
+ Et vous serez vengé !
+
+DE GUICHE (se rapprochant):
+ Vous m'aimez donc un peu ?
+ (Elle sourit):
+ Je veux voir dans ce fait d'épouser ma rancune
+ Une preuve d'amour, Roxane !. . .
+
+ROXANE:
+ C'en est une.
+
+DE GUICHE (montrant plusieurs plis cachetés):
+ J'ai les ordres sur moi qui vont être transmis
+ A chaque compagnie, a l'instant même, hormis. . .
+ (Il en détache un):
+ Celui-ci ! C'est celui des cadets.
+ (Il le met dans sa poche):
+ Je le garde.
+ (Riant):
+ Ah ! ah ! ah ! Cyrano !. . .Son humeur bataillarde !. . .
+ --Vous jouez donc des tours aux gens, vous ?. . .
+
+ROXANE (le regardant):
+ Quelquefois.
+
+DE GUICHE (tout près d'elle):
+ Vous m'affolez ! Ce soir--écoutez--oui, je dois
+ Être parti. Mais fuir quand je vous sens émue !. . .
+ Écoutez. Il y a, près d'ici, dans la rue
+ D'Orléans, un couvent fondé par le syndic
+ Des capucins, le Père Athanase. Un laïc
+ N'y peut entrer. Mais les bons Pères, je m'en charge !. . .
+ Il peuvent me cacher dans leur manche: elle est large.
+ --Ce sont les capucins qui servent Richelieu
+ Chez lui; redoutant l'oncle, ils craignent le neveu.
+ --On me croira parti. Je viendrai sous le masque.
+ Laissez-moi retarder d'un jour, chère fantasque !. . .
+
+ROXANE (vivement):
+ Mais si cela s'apprend, votre gloire. . .
+
+DE GUICHE:
+ Bah !
+
+ROXANE:
+ Mais
+ Le siège, Arras. . .
+
+DE GUICHE:
+ Tant pis ! Permettez !
+
+ROXANE:
+ Non !
+
+DE GUICHE:
+ Permets !
+
+ROXANE (tendrement):
+ Je dois vous le défendre !
+
+DE GUICHE:
+ Ah !
+
+ROXANE:
+ Partez !
+ (A part):
+ Christian reste.
+ (Haut):
+ Je vous veux héroïque,--Antoine !
+
+DE GUICHE:
+ Mot céleste !
+ Vous aimez donc celui ?. . .
+
+ROXANE:
+ Pour lequel j'ai frémi.
+
+DE GUICHE (transporté de joie):
+ Ah ! je pars !
+ (Il lui baise la main):
+ Êtes-vous contente ?
+
+ROXANE:
+ Oui, mon ami !
+ (Il sort.)
+
+LA DUÈGNE (lui faisant dans le dos une révérence comique):
+ Oui, mon ami !
+
+ROXANE (à la duègne):
+ Taisons ce que je viens de faire:
+ Cyrano m'en voudrait de lui voler sa guerre !
+ (Elle appelle vers la maison):
+ Cousin !
+
+
+
+Scène 3.III.
+
+Roxane, la duègne, Cyrano.
+
+
+ROXANE:
+ Nous allons chez Clomire.
+ (Elle désigne la porte d'en face):
+ Alcandre y doit
+ Parler, et Lysimon !
+
+LA DUÈGNE (mettant son petit doigt dans son oreille):
+ Oui ! mais mon petit doigt
+ Dit qu'on va les manquer !
+
+CYRANO (à Roxane):
+ Ne manquez pas ces singes.
+ (Ils sont arrivés devant la porte de Clomire.)
+
+LA DUÈGNE (avec ravissement):
+ Oh, voyez ! le heurtoir est entouré de linges !. . .
+ (Au heurtoir):
+ On vous a baillonné pour que votre métal
+ Ne troublât pas les beaux discours,--petit brutal !
+ (Elle le soulève avec des soins infinis et frappe doucement.)
+
+ROXANE (voyant qu'on ouvre):
+ Entrons !. . .
+ (Du seuil, à Cyrano):
+ Si Christian vient, comme je le présume,
+ Qu'il m'attende !
+
+CYRANO (vivement, comme elle va disparaître):
+ Ah !. . .
+ (Elle se retourne):
+ Sur quoi, selon votre coutume,
+ Comptez-vous aujourd'hui l'interroger !
+
+ROXANE:
+ Sur. . .
+
+CYRANO (vivement):
+ Sur ?
+
+ROXANE:
+ Mais vous serez muet, là-dessus !
+
+CYRANO:
+ Comme un mur.
+
+ROXANE:
+ Sur rien !. . .Je vais lui dire: Allez ! Partez sans bride !
+ Improvisez. Parlez d'amour. Soyez splendide !
+
+CYRANO (souriant):
+ Bon.
+
+ROXANE:
+ Chut !. . .
+
+CYRANO:
+ Chut !. . .
+
+ROXANE:
+ Pas un mot !. . .
+ (Elle rentre et referme la porte.)
+
+CYRANO (la saluant, la porte une fois fermée):
+ En vous remerciant.
+ (La porte se rouvre et Roxane passe la tête.)
+
+ROXANE:
+ Il se préparerait !. . .
+
+CYRANO:
+ Diable, non !. . .
+
+TOUS LES DEUX (ensemble):
+ Chut !. . .
+ (La porte se ferme.)
+
+CYRANO (appelant):
+ Christian !
+
+
+
+Scène 3.IV.
+
+Cyrano, Christian.
+
+
+CYRANO:
+ Je sais tout ce qu'il faut. Prépare ta mémoire.
+ Voici l'occasion de se couvrir de gloire.
+ Ne perdons pas de temps. Ne prends pas l'air grognon.
+ Vite, rentrons chez toi, je vais t'apprendre. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Non !
+
+CYRANO:
+ Hein ?
+
+CHRISTIAN:
+ Non ! J'attends Roxane ici.
+
+CYRANO:
+ De quel vertige
+ Es-tu frappé ? Viens vite apprendre. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Non, te dis-je !
+ Je suis las d'emprunter mes lettres, mes discours,
+ Et de jouer ce rôle, et de trembler toujours !. . .
+ C'était bon au début ! Mais je sens qu'elle m'aime !
+ Merci. Je n'ai plus peur. Je vais parler moi-même.
+
+CYRANO:
+ Ouais !
+
+CHRISTIAN:
+ Et qui te dit que je ne saurais pas ?. . .
+ Je ne suis pas si bête à la fin ! Tu verras !
+ Mais, mon cher, tes leçons m'ont été profitables.
+ Je saurai parler seul ! Et, de par tous les diables,
+ Je saurai bien toujours la prendre dans mes bras !. . .
+ (Apercevant Roxane, qui ressort de chez Clomire):
+ --C'est elle ! Cyrano, non, ne me quitte pas !
+
+CYRANO (le saluant):
+ Parlez tout seul, Monsieur.
+ (Il disparaît derrière le mur du jardin.)
+
+
+
+Scène 3.V.
+
+Christian, Roxane, quelques précieux et précieuses, et la duègne,
+un instant.
+
+
+ROXANE (sortant de la maison de Clomire avec une compagnie qu'elle
+ quitte: révérences et saluts):
+ Barthénoïde !--Alcandre !--Grémione !. . .
+
+LA DUÈGNE (désespérée):
+ On a manqué le discours sur le Tendre !
+ (Elle rentre chez Roxane.)
+
+ROXANE (saluant encore):
+ Urimédonte !. . .Adieu !. . .
+ (Tous saluent Roxane, se resaluent entre eux, se séparent et
+ s'éloignent par différentes rues. Roxane voit Christian):
+ C'est vous !. . .
+ (Elle va à lui):
+ Le soir descend.
+ Attendez. Ils sont loin. L'air est doux. Nul passant.
+ Asseyons-nous. Parlez. J'écoute.
+
+CHRISTIAN (s'assied près d'elle, sur le banc. Un silence):
+ Je vous aime.
+
+ROXANE (fermant les yeux):
+ Oui, parlez-moi d'amour.
+
+CHRISTIAN:
+ Je t'aime.
+
+ROXANE:
+ C'est le thème.
+ Brodez, brodez.
+
+CHRISTIAN:
+ Je vous. . .
+
+ROXANE:
+ Brodez !
+
+CHRISTIAN:
+ Je t'aime tant.
+
+ROXANE:
+ Sans doute ! Et puis ?
+
+CHRISTIAN:
+ Et puis. . .je serais si content
+ Si vous m'aimiez !--Dis-moi, Roxane, que tu m'aimes !
+
+ROXANE (avec une moue):
+ Vous m'offrez du brouet quand j'espérais des crèmes !
+ Dites un peu comment vous m'aimez ?. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Mais. . .beaucoup.
+
+ROXANE:
+ Oh !. . .Délabyrinthez vos sentiments !
+
+CHRISTIAN (qui s'est rapproché et dévore des yeux la nuque blonde):
+ Ton cou !
+ Je voudrais l'embrasser !. . .
+
+ROXANE:
+ Christian !
+
+CHRISTIAN:
+ Je t'aime !
+
+ROXANE (voulant se lever):
+ Encore !
+
+CHRISTIAN (vivement, la retenant):
+ Non ! je ne t'aime pas !
+
+ROXANE (se rasseyant):
+ C'est heureux !
+
+CHRISTIAN:
+ Je t'adore !
+
+ROXANE (se levant et s'éloignant):
+ Oh !
+
+CHRISTIAN:
+ Oui. . .je deviens sot !
+
+ROXANE (sèchement):
+ Et cela me déplaît !
+ Comme il me déplairait que vous devinssiez laid.
+
+CHRISTIAN:
+ Mais. . .
+
+ROXANE:
+ Allez rassembler votre éloquence en fuite !
+
+CHRISTIAN:
+ Je. . .
+
+ROXANE:
+ Vous m'aimez, je sais. Adieu.
+ (Elle va vers la maison.)
+
+CHRISTIAN:
+ Pas tout de suite !
+ Je vous dirai. . .
+
+ROXANE (poussant la porte pour rentrer):
+ Que vous m'adorez. . .oui, je sais.
+ Non ! Non ! Allez-vous-en !
+
+CHRISTIAN:
+ Mais je. . .
+ (Elle lui ferme la porte au nez.)
+
+CYRANO (qui depuis un moment est rentré sans être vu):
+ C'est un succès.
+
+
+
+Scène 3.VI.
+
+Christian, Cyrano, les pages, un instant.
+
+
+CHRISTIAN:
+ Au secours !
+
+CYRANO:
+ Non monsieur.
+
+CHRISTIAN:
+ Je meurs si je ne rentre
+ En grâce, à l'instant même. . .
+
+CYRANO:
+ Et comment puis-je, diantre !
+ Vous faire à l'instant même, apprendre ?. . .
+
+CHRISTIAN (lui saisissant le bras):
+ Oh ! là, tiens, vois !
+ (La fenêtre du balcon s'est éclairée):
+
+CYRANO (ému):
+ Sa fenêtre !
+
+CHRISTIAN (criant):
+ Je vais mourir !
+
+CYRANO:
+ Baissez la voix !
+
+CHRISTIAN (tout bas):
+ Mourir !. . .
+
+CYRANO:
+ La nuit est noire. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Eh ! bien ?
+
+CYRANO:
+ C'est réparable.
+ Vous ne méritez pas. . .Mets-toi là, misérable !
+ Là, devant le balcon ! Je me mettrai dessous. . .
+ Et je te soufflerai tes mots.
+
+CHRISTIAN:
+ Mais. . .
+
+CYRANO:
+ Taisez-vous !
+
+LES PAGES (reparaissant au fond, à Cyrano):
+ Hep !
+
+CYRANO:
+ Chut !. . .
+ (Il leur fait signe de parler bas.)
+
+PREMIER PAGE (à mi-voix):
+ Nous venons de donner la sérénade
+ A Montfleury !. . .
+
+CYRANO (bas, vite):
+ Allez-vous mettre en embuscade
+ L'un à ce coin de rue, et l'autre à celui-ci;
+ Et si quelque passant gênant vient par ici,
+ Jouez un air !
+
+DEUXIÈME PAGE:
+ Quel air, monsieur le gassendiste ?
+
+CYRANO:
+ Joyeux pour une femme, et pour un homme, triste !
+ (Les pages disparaissent, un à chaque coin de rue.--A Christian):
+ Appelle-la !
+
+CHRISTIAN:
+ Roxane !
+
+CYRANO (ramassant des cailloux qu'il jette dans les vitres):
+ Attends ! Quelques cailloux.
+
+
+
+Scène VII.
+
+Roxane, Christian, Cyrano, d'abord caché sous le balcon.
+
+
+ROXANE (entr'ouvrant sa fenêtre):
+ Qui donc m'appelle ?
+
+CHRISTIAN:
+ Moi.
+
+ROXANE:
+ Qui, moi ?
+
+CHRISTIAN:
+ Christian.
+
+ROXANE (avec dédain):
+ C'est vous ?
+
+CHRISTIAN:
+ Je voudrais vous parler.
+
+CYRANO (sous le balcon, à Christian):
+ Bien. Bien. Presque à voix basse.
+
+ROXANE:
+ Non ! Vous parlez trop mal. Allez-vous-en !
+
+CHRISTIAN:
+ De grâce !. . .
+
+ROXANE:
+ Non ! Vous ne m'aimez plus !
+
+CHRISTIAN (à qui Cyrano souffle ses mots):
+ M'accuser,--justes dieux !--
+ De n'aimer plus. . .quand. . .j'aime plus !
+
+ROXANE (qui allait refermer sa fenêtre, s'arrêtant):
+ Tiens ! mais c'est mieux !
+
+CHRISTIAN (même jeu):
+ L'amour grandit bercé dans mon âme inquiète. . .
+ Que ce. . .cruel marmot prit pour. . .barcelonnette !
+
+ROXANE (s'avançant sur le balcon):
+ C'est mieux !--Mais, puisqu'il est cruel, vous fûtes sot
+ De ne pas, cet amour, l'étouffer au berceau !
+
+CHRISTIAN (même jeu):
+ Aussi l'ai-je tenté, mais. . .tentative nulle:
+ Ce. . .nouveau-né, Madame, est un petit. . .Hercule.
+
+ROXANE:
+ C'est mieux !
+
+CHRISTIAN (même jeu):
+ De sorte qu'il. . .strangula comme rien. . .
+ Les deux serpents. . .Orgueil et. . .Doute.
+
+ROXANE (s'accoudant au balcon):
+ Ah ! c'est très bien.
+ --Mais pourquoi parlez-vous de façon peu hâtive ?
+ Auriez-vous donc la goutte à l'imaginative ?
+
+CYRANO (tirant Christian sous le balcon, et se glissant à sa place):
+ Chut ! Cela devient trop difficile !. . .
+
+ROXANE:
+ Aujourd'hui. . .
+ Vos mots sont hésitants. Pourquoi ?
+
+CYRANO (parlant à mi-voix, comme Christian):
+ C'est qu'il fait nuit,
+ Dans cette ombre, à tâtons, ils cherchent votre oreille.
+
+ROXANE:
+ Les miens n'éprouvent pas difficulté pareille.
+
+CYRANO:
+ Ils trouvent tout de suite ? Oh ! cela va de soi,
+ Puisque c'est dans mon coeur, eux, que je les reçois;
+ Or, moi, j'ai le coeur grand, vous, l'oreille petite.
+ D'ailleurs vos mots à vous, descendent: ils vont vite.
+ Les miens montent, Madame: il leur faut plus de temps !
+
+ROXANE:
+ Mais ils montent bien mieux depuis quelques instants.
+
+CYRANO:
+ De cette gymnastique, ils ont pris l'habitude !
+
+ROXANE:
+ Je vous parle, en effet, d'une vraie altitude !
+
+CYRANO:
+ Certe, et vous me tueriez si de cette hauteur
+ Vous me laissiez tomber un mot dur sur le coeur !
+
+ROXANE (avec un mouvement):
+ Je descends.
+
+CYRANO (vivement)
+ Non !
+
+ROXANE (lui montrant le banc qui est sous le balcon):
+ Grimpez sur le banc, alors, vite !
+
+CYRANO (reculant avec effroi dans la nuit):
+ Non !
+
+ROXANE:
+ Comment. . .non ?
+
+CYRANO (que l'émotion gagne de plus en plus):
+ Laissez un peu que l'on profite. . .
+ De cette occasion qui s'offre. . .de pouvoir
+ Se parler doucement, sans se voir.
+
+ROXANE:
+ Sans se voir ?
+
+CYRANO:
+ Mais oui, c'est adorable. On se devine à peine.
+ Vous voyez la noirceur d'un long manteau qui traîne,
+ J'aperçois la blancheur d'une robe d'été:
+ Moi je ne suis qu'une ombre, et vous qu'une clarté !
+ Vous ignorez pour moi ce que sont ces minutes !
+ Si quelquefois je fus éloquent. . .
+
+ROXANE:
+ Vous le fûtes !
+
+CYRANO:
+ Mon langage jamais jusqu'ici n'est sorti
+ De mon vrai coeur. . .
+
+ROXANE:
+ Pourquoi ?
+
+CYRANO:
+ Parce que. . .jusqu'ici
+ Je parlais à travers. . .
+
+ROXANE:
+ Quoi ?
+
+CYRANO:
+ . . .le vertige où tremble
+ Quiconque est sous vos yeux !. . .Mais, ce soir, il me semble. . .
+ Que je vais vous parler pour la première fois !
+
+ROXANE:
+ C'est vrai que vous avez une tout autre voix.
+
+CYRANO (se rapprochant avec fièvre):
+ Oui, tout autre, car dans la nuit qui me protège
+ J'ose être enfin moi-même, et j'ose. . .
+ (Il s'arrête et avec égarement):
+ Où en étais-je ?
+ Je ne sais. . .tout ceci,--pardonnez mon émoi,--
+ C'est si délicieux,. . .c'est si nouveau pour moi !
+
+ROXANE:
+ Si nouveau ?
+
+CYRANO (bouleversé, et essayant toujours de rattraper ses mots):
+ Si nouveau. . .mais oui. . .d'être sincère:
+ La peur d'être raillé, toujours au coeur me serre. . .
+
+ROXANE:
+ Raillé de quoi ?
+
+CYRANO:
+ Mais de. . .d'un élan !. . .Oui, mon coeur
+ Toujours, de mon esprit s'habille, par pudeur:
+ Je pars pour décrocher l'étoile, et je m'arrête
+ Par peur du ridicule, à cueillir la fleurette !
+
+ROXANE:
+ La fleurette a du bon.
+
+CYRANO:
+ Ce soir, dédaignons-la !
+
+ROXANE:
+ Vous ne m'aviez jamais parlé comme cela !
+
+CYRANO:
+ Ah ! si loin des carquois, des torches et des flèches,
+ On se sauvait un peu vers des choses. . .plus fraîches !
+ Au lieu de boire goutte à goutte, en un mignon
+ Dé à coudre d'or fin, l'eau fade du Lignon,
+ Si l'on tentait de voir comment l'âme s'abreuve
+ En buvant largement à même le grand fleuve !
+
+ROXANE:
+ Mais l'esprit ?. . .
+
+CYRANO:
+ J'en ai fait pour vous faire rester
+ D'abord, mais maintenant ce serait insulter
+ Cette nuit, ces parfums, cette heure, la Nature,
+ Que de parler comme un billet doux de Voiture !
+ --Laissons, d'un seul regard de ses astres, le ciel
+ Nous désarmer de tout notre artificiel:
+ Je crains tant que parmi notre alchimie exquise
+ Le vrai du sentiment ne se volatilise,
+ Que l'âme ne se vide à ces passe-temps vains,
+ Et que le fin du fin ne soit la fin des fins !
+
+ROXANE:
+ Mais l'esprit ?. . .
+
+CYRANO:
+ Je le hais dans l'amour ! C'est un crime
+ Lorsqu'on aime de trop prolonger cette escrime !
+ Le moment vient d'ailleurs inévitablement,
+ --Et je plains ceux pour qui ne vient pas ce moment !--
+ Où nous sentons qu'en nous une amour noble existe
+ Que chaque joli mot que nous disons rend triste !
+
+ROXANE:
+ Eh bien ! si ce moment est venu pour nous deux,
+ Quels mots me direz-vous ?
+
+CYRANO:
+ Tous ceux, tous ceux, tous ceux
+ Qui me viendront, je vais vous les jeter, en touffe,
+ Sans les mettre en bouquet: je vous aime, j'étouffe,
+ Je t'aime, je suis fou, je n'en peux plus, c'est trop;
+ Ton nom est dans mon coeur comme dans un grelot,
+ Et comme tout le temps, Roxane, je frissonne,
+ Tout le temps, le grelot s'agite, et le nom sonne !
+ De toi, je me souviens de tout, j'ai tout aimé:
+ Je sais que l'an dernier, un jour, le douze mai,
+ Pour sortir le matin tu changeas de coiffure !
+ J'ai tellement pris pour clarté ta chevelure
+ Que, comme lorsqu'on a trop fixé le soleil,
+ On voit sur toute chose ensuite un rond vermeil,
+ Sur tout, quand j'ai quitté les feux dont tu m'inondes,
+ Mon regard ébloui pose des taches blondes !
+
+ROXANE (d'une voix troublée):
+ Oui, c'est bien de l'amour. . .
+
+CYRANO:
+ Certes, ce sentiment
+ Qui m'envahit, terrible et jaloux, c'est vraiment
+ De l'amour, il en a toute la fureur triste !
+ De l'amour,--et pourtant il n'est pas égoïste !
+ Ah ! que pour ton bonheur je donnerais le mien,
+ Quand même tu devrais n'en savoir jamais rien,
+ S'il se pouvait, parfois, que de loin, j'entendisse
+ Rire un peu le bonheur né de mon sacrifice !
+ --Chaque regard de toi suscite une vertu
+ Nouvelle, une vaillance en moi ! Commences-tu
+ À comprendre, à présent ? voyons, te rends-tu compte ?
+ Sens-tu mon âme, un peu, dans cette ombre, qui monte ?. . .
+ Oh ! mais vraiment, ce soir, c'est trop beau, c'est trop doux !
+ Je vous dis tout cela, vous m'écoutez, moi, vous !
+ C'est trop ! Dans mon espoir même le moins modeste,
+ Je n'ai jamais espéré tant ! Il ne me reste
+ Qu'à mourir maintenant ! C'est à cause des mots
+ Que je dis qu'elle tremble entre les bleus rameaux !
+ Car vous tremblez, comme une feuille entre les feuilles !
+ Car tu trembles ! car j'ai senti, que tu le veuilles
+ Ou non, le tremblement adoré de ta main
+ Descendre tout le long des branches du jasmin !
+ (Il baise éperdument l'extrémité d'une branche pendante.)
+
+ROXANE:
+ Oui, je tremble, et je pleure, et je t'aime, et suis tienne !
+ Et tu m'as enivrée !
+
+CYRANO:
+ Alors, que la mort vienne !
+ Cette ivresse, c'est moi, moi, qui l'ai su causer !
+ Je ne demande plus qu'une chose. . .
+
+CHRISTIAN (sous le balcon):
+ Un baiser !
+
+ROXANE (se rejetant en arrière):
+ Hein ?
+
+CYRANO:
+ Oh !
+
+ROXANE:
+ Vous demandez ?
+
+CYRANO:
+ Oui. . .je. . .
+ (A Christian bas):
+ Tu vas trop vite.
+
+CHRISTIAN:
+ Puisqu'elle est si troublée, il faut que j'en profite !
+
+CYRANO (à Roxane):
+ Oui, je. . .j'ai demandé, c'est vrai. . .mais justes cieux !
+ Je comprends que je fus bien trop audacieux.
+
+ROXANE (un peu déçue):
+ Vous n'insistez pas plus que cela ?
+
+CYRANO:
+ Si ! j'insiste. . .
+ Sans insister !. . .Oui, oui ! votre pudeur s'attriste !
+ Eh bien ! mais, ce baiser. . .ne me l'accordez pas !
+
+CHRISTIAN (à Cyrano, le tirant par son manteau):
+ Pourquoi ?
+
+CYRANO:
+ Tais-toi, Christian !
+
+ROXANE (se penchant):
+ Que dites-vous tout bas ?
+
+CYRANO:
+ Mais d'être allé trop loin, moi-même je me gronde;
+ Je me disais: tais toi, Christian !. . .
+ (Les théorbes se mettent à jouer):
+ Une seconde !. . .
+ On vient !
+ (Roxane referme la fenêtre. Cyrano écoute les théorbes, dont l'un joue
+ un air folâtre et l'autre un air lugubre):
+ Air triste ? Air gai ?. . .Quel est donc leur dessein ?
+ Est-ce un homme ? Une femme ?--Ah ! c'est un capucin !
+ (Entre un capucin qui va de maison en maison, une lanterne à la main,
+ regardant les portes.)
+
+
+
+Scène 3.VIII.
+
+Cyrano, Christian, un capucin.
+
+
+CYRANO (au capucin):
+ Quel est ce jeu renouvelé de Diogène ?
+
+LE CAPUCIN:
+ Je cherche la maison de madame. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Il nous gêne !
+
+LE CAPUCIN:
+ Magdeleine Robin. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Que veut-il ?. . .
+
+CYRANO (lui montrant une rue montante):
+ Par ici !
+ Tout droit,--toujours tout droit. . .
+
+LE CAPUCIN
+ Je vais pour vous !--Merci
+ Dire mon chapelet jusqu'au grain majuscule.
+ (Il sort.)
+
+CYRANO:
+ Bonne chance ! Mes voeux suivent votre cuculle !
+ (Il redescend vers Christian.)
+
+
+
+Scène 3.IX.
+
+Cyrano, Christian.
+
+
+CHRISTIAN:
+ Obtiens-moi ce baiser !. . .
+
+CYRANO:
+ Non !
+
+CHRISTIAN:
+ Tôt ou tard !. . .
+
+CYRANO:
+ C'est vrai !
+ Il viendra, ce moment de vertige enivré
+ Où vos bouches iront l'une vers l'autre, à cause
+ De ta moustache blonde et de sa lèvre rose !
+ (A lui-même):
+ J'aime mieux que ce soit à cause de. . .
+ (Bruit des volets qui se rouvrent, Christian se cache sous le balcon.)
+
+
+
+Scène 3.X.
+
+Cyrano, Christian, Roxane.
+
+
+ROXANE (s'avançant sur le balcon):
+ C'est vous ?
+ Nous parlions de. . .de. . .d'un. . .
+
+CYRANO:
+ Baiser ! Le mot est doux.
+ Je ne vois pas pourquoi votre lèvre ne l'ose;
+ S'il la brûle déjà, que sera-ce la chose ?
+ Ne vous en faites pas un épouvantement:
+ N'avez-vous pas tantôt, presque insensiblement,
+ Quitté le badinage et glissé sans alarmes
+ Du sourire au soupir, et du soupir aux larmes !
+ Glissez encore un peu d'insensible façon:
+ Des larmes au baiser il n'y a qu'un frisson !
+
+ROXANE:
+ Taisez-vous !
+
+CYRANO:
+ Un baiser, mais à tout prendre, qu'est-ce ?
+ Un serment fait d'un peu plus près, une promesse
+ Plus précise, un aveu qui veut se confirmer,
+ Un point rose qu'on met sur l'i du verbe aimer;
+ C'est un secret qui prend la bouche pour oreille,
+ Un instant d'infini qui fait un bruit d'abeille,
+ Une communion ayant un goût de fleur,
+ Une façon d'un peu se respirer le coeur,
+ Et d'un peu se goûter, au bord des lèvres, l'âme !
+
+ROXANE:
+ Taisez-vous !
+
+CYRANO:
+ Un baiser, c'est si noble, Madame,
+ Que la reine de France, au plus heureux des lords,
+ En a laissé prendre un, la reine même !
+
+ROXANE:
+ Alors !
+
+CYRANO (s'exaltant):
+ J'eus comme Buckingham des souffrances muettes,
+ J'adore comme lui la reine que vous êtes,
+ Comme lui je suis triste et fidèle. . .
+
+ROXANE:
+ Et tu es
+ Beau comme lui !
+
+CYRANO (à part, dégrisé):
+ C'est vrai, je suis beau, j'oubliais !
+
+ROXANE:
+ Eh bien ! montez cueillir cette fleur sans pareille. . .
+
+CYRANO (poussant Christian vers le balcon):
+ Monte !
+
+ROXANE:
+ Ce goût de coeur. . .
+
+CYRANO:
+ Monte !
+
+ROXANE:
+ Ce bruit d'abeille. . .
+
+CYRANO:
+ Monte !
+
+CHRISTIAN (hésitant):
+ Mais il me semble, à présent, que c'est mal !
+
+ROXANE:
+ Cet instant d'infini !. . .
+
+CYRANO (le poussant):
+ Monte donc, animal !
+ (Christian s'élance, et par le banc, le feuillage, les piliers,
+ atteint les balustres qu'il enjambe.)
+
+CHRISTIAN:
+ Ah, Roxane !
+ (Il l'enlace et se penche sur ses lèvres.)
+
+CYRANO:
+ Aïe ! au coeur, quel pincement bizarre !
+ --Baiser, festin d'amour dont je suis le Lazare !
+ Il me vient dans cette ombre une miette de toi,--
+ Mais oui, je sens un peu mon coeur qui te reçoit,
+ Puisque sur cette lèvre où Roxane se leurre
+ Elle baise les mots que j'ai dits tout à l'heure !
+ (On entend les théorbes):
+ Un air triste, un air gai: le capucin !
+ (Il feint de courir comme s'il arrivait de loin, et d'une voix claire):
+ Holà !
+
+ROXANE:
+ Qu'est ce ?
+
+CYRANO:
+ Moi. Je passais. . .Christian est encor là ?
+
+CHRISTIAN (très étonné):
+ Tiens Cyrano !
+
+ROXANE:
+ Bonjour, cousin !
+
+CYRANO:
+ Bonjour, cousine !
+
+ROXANE:
+ Je descends !
+ (Elle disparaît dans la maison. Au fond rentre le capucin.)
+
+CHRISTIAN (l'apercevant):
+ Oh ! encor !
+ (Il suit Roxane.)
+
+
+
+Scène 3.XI.
+
+Cyrano, Christian, Roxane, le capucin, Ragueneau.
+
+
+LE CAPUCIN:
+ C'est ici,--je m'obstine--
+ Magdeleine Robin !
+
+CYRANO:
+ Vous aviez dit: Ro-lin.
+
+LE CAPUCIN:
+ Non: Bin. B, i, n, bin !
+
+ROXANE (paraissant sur le seuil de la maison, suivie de Ragueneau qui
+ porte une lanterne, et de Christian):
+ Qu'est-ce ?
+
+LE CAPUCIN:
+ Une lettre.
+
+CHRISTIAN:
+ Hein ?
+
+LE CAPUCIN (à Roxane):
+ Oh ! il ne peut s'agir que d'une sainte chose !
+ C'est un digne seigneur qui. . .
+
+ROXANE (à Christian):
+ C'est De Guiche !
+
+CHRISTIAN:
+ Il ose ?. . .
+
+ROXANE:
+ Oh ! mais il ne va pas m'importuner toujours !
+ (Décachetant la lettre):
+ Je t'aime, et si. . .
+ (A la lueur de la lanterne de Ragueneau, elle lit, à l'écart, à voix basse):
+ Mademoiselle,
+ Les tambours
+ Battent; mon régiment boucle sa soubreveste;
+ Il part; moi, l'on me croit déjà parti: je reste.
+ Je vous désobéis. Je suis dans ce couvent.
+ Je vais venir, et vous le mande auparavant
+ Par un religieux simple comme une chèvre
+ Qui ne peut rien comprendre à ceci. Votre lèvre
+ M'a trop souri tantôt: j'ai voulu la revoir.
+ Éloignez un chacun, et daignez recevoir
+ L'audacieux déjà pardonné, je l'espère,
+ Qui signe votre très. . .et caetera. . .
+ (Au capucin):
+ Mon Père,
+ Voici ce que me dit cette lettre. Écoutez:
+ (Tous se rapprochent, elle lit à haute voix):
+ Mademoiselle,
+ Il faut souscrire aux volontés
+ Du cardinal, si dur que cela vous puisse être.
+ C'est la raison pourquoi j'ai fait choix, pour remettre
+ Ces lignes en vos mains charmantes, d'un très saint,
+ D'un très intelligent et discret capucin;
+ Nous voulons qu'il vous donne, et dans votre demeure,
+ La bénédiction
+ (Elle tourne la page):
+ nuptiale sur l'heure.
+ Christian doit en secret devenir votre époux;
+ Je vous l'envoie. Il vous déplaît. Résignez-vous.
+ Songez bien que le ciel bénira votre zèle,
+ Et tenez pour tout assuré, Mademoiselle,
+ Le respect de celui qui fut et qui sera
+ Toujours votre très humble et très. . .et cætera.
+
+LE CAPUCIN (rayonnant):
+ Digne seigneur !. . .Je l'avais dit. J'étais sans crainte !
+ Il ne pouvait s'agir que d'une chose sainte !
+
+ROXANE (bas à Christian):
+ N'est-ce pas que je lis très bien les lettres ?
+
+CHRISTIAN:
+ Hum !
+
+ROXANE (haut, avec désespoir):
+ Ah !. . .c'est affreux !
+
+LE CAPUCIN (qui a dirigé sur Cyrano la clarté de sa lanterne):
+ C'est vous ?
+
+CHRISTIAN:
+ C'est moi !
+
+LE CAPUCIN (tournant la lumière vers lui, et, comme si un doute lui
+ venait, en voyant sa beauté):
+ Mais. . .
+
+ROXANE (vivement):
+ Post-scriptum:
+ Donnez pour le couvent cent vingt pistoles.
+
+LE CAPUCIN:
+ Digne,
+ Digne seigneur !
+ (A Roxane):
+ Résignez-vous ?
+
+ROXANE (en martyre):
+ Je me résigne !
+ (Pendant que Ragueneau ouvre la porte au capucin que Christian invite
+ à entrer, elle dit bas à Cyrano):
+ Vous, retenez ici De Guiche ! Il va venir !
+ Qu'il n'entre pas tant que. . .
+
+CYRANO:
+ Compris !
+ (Au capucin):
+ Pour les bénir
+ Il vous faut ?. . .
+
+LE CAPUCIN:
+ Un quart d'heure.
+
+CYRANO (les poussant tous vers la maison):
+ Allez ! moi, je demeure !
+
+ROXANE (à Christian):
+ Viens !. . .
+ (Ils entrent.)
+
+
+
+Scène XII.
+
+Cyrano, seul.
+
+
+CYRANO:
+ Comment faire perdre à De Guiche un quart d'heure.
+ (Il se précipite sur le banc, grimpe au mur, vers le balcon):
+ Là !. . .Grimpons !. . .J'ai mon plan !. . .
+ (Les théorbes se mettent à jouer une phrase lugubre):
+ Ho ! c'est un homme !
+ (Le trémolo devient sinistre):
+ Ho ! ho !
+ Cette fois, c'en est un !. . .
+ (Il est sur le balcon, il rabaisse son feutre sur ses yeux, ôte son
+ épée, se drape dans sa cape, puis se penche et regarde au dehors):
+ Non, ce n'est pas trop haut !. . .
+ (Il enjambe les balustres et attirant à lui la longue branche d'un des
+ arbres qui débordent le mur du jardin, il s'y accroche des deux mains,
+ prêt a se laisser tomber):
+ Je vais légèrement troubler cette atmosphère !. . .
+
+
+
+Scène 3.XIII.
+
+Cyrano, De Guiche.
+
+
+DE GUICHE (qui entre, masqué, tâtonnant dans la nuit):
+ Qu'est-ce que ce maudit capucin peut bien faire ?
+
+CYRANO:
+ Diable ! Et ma voix ?. . .S'il la reconnaissait ?
+ (Lâchant d'une main, il a l'air de tourner une invisible clef):
+ Cric ! Crac !
+ (Solennellement):
+ Cyrano, reprenez l'accent de Bergerac !. . .
+
+DE GUICHE (regardant la maison):
+ Oui, c'est là. J'y vois mal. Ce masque m'importune !
+ (Il va pour entrer, Cyrano saute du balcon en se tenant à la branche,
+ qui plie, et le dépose entre la porte et De Guiche; il feint de tomber
+ lourdement, comme si c'était de très haut, et s'aplatit par terre, où
+ il reste immobile, comme étourdi. De Guiche fait un bond en arrière):
+ Hein ? quoi ?
+ (Quand il lève les yeux, la branche s'est redressée; il ne voit que le
+ ciel; il ne comprend pas):
+ D'où tombe donc cet homme ?
+
+CYRANO (se mettant sur son séant, et avec l'accent de Gascogne):
+ De la lune !
+
+DE GUICHE:
+ De la ?. . .
+
+CYRANO (d'une voix de rêve):
+ Quelle heure est-il ?
+
+DE GUICHE:
+ N'a-t-il plus sa raison ?
+
+CYRANO:
+ Quelle heure ? Quel pays ? Quel jour ? Quelle saison ?
+
+DE GUICHE:
+ Mais. . .
+
+CYRANO:
+ Je suis étourdi !
+
+DE GUICHE:
+ Monsieur. . .
+
+CYRANO:
+ Comme une bombe
+ Je tombe de la lune !
+
+DE GUICHE (impatienté):
+ Ah ça ! Monsieur !
+
+CYRANO (se relevant, d'une voix terrible):
+ J'en tombe !
+
+DE GUICHE (reculant):
+ Soit ! soit ! vous en tombez !. . .c'est peut-être un dément !
+
+CYRANO (marchant sur lui):
+ Et je n'en tombe pas métaphoriquement !. . .
+
+DE GUICHE:
+ Mais. . .
+
+CYRANO:
+ Il y a cent ans, ou bien une minute,
+ --J'ignore tout à fait ce que dura ma chute !--
+ J'étais dans cette boule à couleur de safran !
+
+DE GUICHE (haussant les épaules):
+ Oui. Laissez-moi passer !
+
+CYRANO (s'interposant):
+ Où suis-je ? soyez franc !
+ Ne me déguisez rien ! En quel lieu, dans quel site,
+ Viens-je de choir, Monsieur, comme un aérolithe ?
+
+DE GUICHE:
+ Morbleu !. . .
+
+CYRANO:
+ Tout en cheyant je n'ai pu faire choix
+ De mon point d'arrivée,--et j'ignore où je chois !
+ Est-ce dans une lune ou bien dans une terre,
+ Que vient de m'entraîner le poids de mon postère ?
+
+DE GUICHE:
+ Mais je vous dis, Monsieur. . .
+
+CYRANO (avec un cri de terreur qui fait reculer de Guiche):
+ Ha ! grand Dieu !. . .je crois voir
+ Qu'on a dans ce pays le visage tout noir !
+
+DE GUICHE (portant la main à son visage):
+ Comment ?
+
+CYRANO (avec une peur emphatique):
+ Suis-je en Alger ? Êtes-vous indigène ?. . .
+
+DE GUICHE (qui a senti son masque):
+ Ce masque !. . .
+
+CYRANO (feignant de se rassurer un peu):
+ Je suis donc dans Venise, ou dans Gêne ?
+
+DE GUICHE (voulant passer):
+ Une dame m'attend !. . .
+
+CYRANO (complètement rassuré):
+ Je suis donc à Paris.
+
+DE GUICHE (souriant malgré lui):
+ Le drôle est assez drôle !
+
+CYRANO:
+ Ah ! vous riez ?
+
+DE GUICHE:
+ Je ris,
+ Mais veux passer !
+
+CYRANO (rayonnant):
+ C'est à Paris que je retombe !
+ (Tout à fait à son aise, riant, s'époussetant, saluant):
+ J'arrive--excusez-moi !--par la dernière trombe.
+ Je suis un peu couvert d'éther. J'ai voyagé !
+ J'ai les yeux tout remplis de poudre d'astres. J'ai
+ Aux éperons, encor, quelques poils de planète !
+ (Cueillant quelque chose sur sa manche):
+ Tenez, sur mon pourpoint, un cheveu de comète !. . .
+ (Il souffle comme pour le faire envoler.)
+
+DE GUICHE (hors de lui):
+ Monsieur !. . .
+
+CYRANO (au moment où il va passer, tend sa jambe comme pour y montrer
+ quelque chose et l'arrête):
+ Dans mon mollet je rapporte une dent
+ De la Grande Ourse,--et comme, en frôlant le Trident,
+ Je voulais éviter une de ses trois lances,
+ Je suis allé tomber assis dans les Balances,--
+ Dont l'aiguille, à présent, là-haut, marque mon poids !
+ (Empêchant vivement de Guiche de passer et le prenant à un bouton du
+ pourpoint):
+ Si vous serriez mon nez, Monsieur, entre vos doigts,
+ Il jaillirait du lait !
+
+DE GUICHE:
+ Hein ? du lait ?. . .
+
+CYRANO:
+ De la Voie
+ Lactée !. . .
+
+DE GUICHE:
+ Oh ! Par l'enfer !
+
+CYRANO:
+ C'est le ciel qui m'envoie !
+ (Se croisant les bras):
+ Non ! croiriez-vous, je viens de le voir en tombant,
+ Que Sirius, la nuit, s'affuble d'un turban ?
+ (Confidentiel):
+ L'autre Ourse est trop petite encor pour qu'elle morde !
+ (Riant):
+ J'ai traversé la Lyre en cassant une corde !
+ (Superbe):
+ Mais je compte en un livre écrire tout ceci,
+ Et les étoiles d'or qu'en mon manteau roussi
+ Je viens de rapporter à mes périls et risques,
+ Quand on l'imprimera, serviront d'astérisques !
+
+DE GUICHE:
+ A la parfin, je veux. . .
+
+CYRANO:
+ Vous, je vous vois venir !
+
+DE GUICHE:
+ Monsieur !
+
+CYRANO:
+ Vous voudriez de ma bouche tenir
+ Comment la lune est faite, et si quelqu'un habite
+ Dans la rotondité de cette cucurbite ?
+
+DE GUICHE (criant):
+ Mais non ! Je veux. . .
+
+CYRANO:
+ Savoir comment j'y suis monté.
+ Ce fut par un moyen que j'avais inventé.
+
+DE GUICHE (découragé):
+ C'est un fou !
+
+CYRANO (dédaigneux):
+ Je n'ai pas refait l'aigle stupide
+ De Regiomontanus, ni le pigeon timide
+ D'Archytas !. . .
+
+DE GUICHE:
+ C'est un fou,--mais c'est un fou savant.
+
+CYRANO:
+ Non, je n'imitai rien de ce qu'on fit avant !
+ (De Guiche a réussi à passer et il marche vers la porte de Roxane.
+ Cyrano le suit, prêt a l'empoigner):
+ J'inventai six moyens de violer l'azur vierge !
+
+DE GUICHE (se retournant):
+ Six ?
+
+CYRANO (avec volubilité):
+ Je pouvais, mettant mon corps nu comme un cierge,
+ La caparaçonner de fioles de cristal
+ Toutes pleines des pleurs d'un ciel matutinal,
+ Et ma personne, alors, au soleil exposée,
+ L'astre l'aurait humée en humant la rosée !
+
+DE GUICHE (surpris et faisant un pas vers Cyrano):
+ Tiens ! Oui, cela fait un !
+
+CYRANO (reculant pour l'entraîner de l'autre côté):
+ Et je pouvais encor
+ Faire engouffrer du vent, pour prendre mon essor,
+ En raréfiant l'air dans un coffre de cèdre
+ Par des miroirs ardents, mis en icosaèdre !
+
+DE GUICHE (fait encore un pas):
+ Deux !
+
+CYRANO (reculant toujours):
+ Ou bien, machiniste autant qu'artificier,
+ Sur une sauterelle aux détentes d'acier,
+ Me faire, par des feux successifs de salpêtre,
+ Lancer dans les prés bleus où les astres vont paître !
+
+DE GUICHE (le suivant, sans s'en douter, et comptant sur ses doigts):
+ Trois !
+
+CYRANO:
+ Puisque la fumée a tendance à monter,
+ En souffler dans un globe assez pour m'emporter !
+
+DE GUICHE (même jeu, de plus en plus étonné):
+ Quatre !
+
+CYRANO:
+ Puisque Phoebé, quand son arc est le moindre,
+ Aime sucer, ô boeufs, votre moëlle. . .m'en oindre !
+
+DE GUICHE (stupéfait):
+ Cinq !
+
+CYRANO (qui en parlant l'a amené jusqu'à l'autre côté de la place, près
+ d'un banc):
+ Enfin, me plaçant sur un plateau de fer,
+ Prendre un morceau d'aimant et le lancer en l'air !
+ Ça, c'est un bon moyen: le fer se précipite,
+ Aussitôt que l'aimant s'envole, à sa poursuite;
+ On relance l'aimant bien vite, et cadédis !
+ On peut monter ainsi indéfiniment.
+
+DE GUICHE:
+ Six !
+ --Mais voilà six moyens excellents !. . .Quel système
+ Choisîtes-vous des six, Monsieur ?
+
+CYRANO:
+ Un septième !
+
+DE GUICHE:
+ Par exemple ! Et lequel ?
+
+CYRANO:
+ Je vous le donne en cent !. . .
+
+DE GUICHE:
+ C'est que ce mâtin-là devient intéressant !
+
+CYRANO (faisant le bruit des vagues avec de grands gestes mystérieux):
+ Houüh ! houüh !
+
+DE GUICHE:
+ Eh bien !
+
+CYRANO:
+ Vous devinez ?
+
+DE GUICHE:
+ Non !
+
+CYRANO:
+ La marée !. . .
+ A l'heure où l'onde par la lune est attirée,
+ Je me mis sur la sable--après un bain de mer--
+ Et la tête partant la première, mon cher,
+ --Car les cheveux, surtout, gardent l'eau dans leur frange !--
+ Je m'enlevai dans l'air, droit, tout droit, comme un ange.
+ Je montais, je montais doucement, sans efforts,
+ Quand je sentis un choc !. . .Alors. . .
+
+DE GUICHE (entraîné par la curiosité, et s'asseyant sur le banc):
+ Alors ?
+
+CYRANO:
+ Alors. . .
+ (Reprenant sa voix naturelle):
+ Le quart d'heure est passé, Monsieur, je vous délivre:
+ Le mariage est fait.
+
+DE GUICHE (se relevant d'un bond):
+ Çà, voyons, je suis ivre !. . .
+ Cette voix ?
+ (La porte de la maison s'ouvre, des laquais paraissent portant des
+ candélabres allumés. Lumière. Cyrano ôte son chapeau au bord abaissé):
+ Et ce nez--Cyrano ?
+
+CYRANO (saluant):
+ Cyrano.
+ --Ils viennent à l'instant d'échanger leur anneau.
+
+DE GUICHE:
+ Qui cela ?
+ (Il se retourne.--Tableau. Derrière les laquais, Roxane et Christian
+ se tiennent par la main. Le capucin les suit en souriant. Ragueneau
+ élève aussi un flambeau. La duègne ferme la marche, ahurie, en petit
+ saut de lit):
+ Ciel !
+
+
+
+Scène 3.XIV.
+
+Les mêmes, Roxane, Christian, le capucin, Ragueneau, laquais, la duègne.
+
+
+DE GUICHE (à Roxane):
+ Vous ?
+ (Reconnaissant Christian avec stupeur):
+ Lui ?
+ (Saluant Roxane avec admiration):
+ Vous êtes des plus fines !
+ (A Cyrano):
+ Mes compliments, Monsieur l'inventeur des machines:
+ Votre récit eût fait s'arrêter au portail
+ Du paradis, un saint ! Notez-en le détail,
+ Car vraiment cela peut resservir dans un livre !
+
+CYRANO (s'inclinant):
+ Monsieur, c'est un conseil que je m'engage à suivre.
+
+LE CAPUCIN (montrant les amants à De Guiche et hochant avec satisfaction
+ sa grande barbe blanche):
+ Un beau couple, mon fils, réuni là par vous !
+
+DE GUICHE (le regardant d'un oeil glacé):
+ Oui.
+ (A Roxane):
+ Veuillez dire adieu, Madame, à votre époux.
+
+ROXANE:
+ Comment ?
+
+DE GUICHE (à Christian):
+ Le régiment déjà se met en route.
+ Joignez-le !
+
+ROXANE:
+ Pour aller à la guerre ?
+
+DE GUICHE:
+ Sans doute !
+
+ROXANE:
+ Mais, Monsieur, les cadets n'y vont pas !
+
+DE GUICHE:
+ Ils iront.
+ (Tirant le papier qu'il avait mis dans sa poche):
+ Voici l'ordre.
+ (A Christian):
+ Courez le porter, vous, baron.
+
+ROXANE (se jetant dans les bras de Christian):
+ Christian !
+
+DE GUICHE (ricanant, à Cyrano):
+ La nuit de noce est encore lointaine !
+
+CYRANO (à part):
+ Dire qu'il croit me faire énormément de peine !
+
+CHRISTIAN (à Roxane):
+ Oh ! tes lèvres encor !
+
+CYRANO:
+ Allons, voyons, assez !
+
+CHRISTIAN (continuant à embrasser Roxane):
+ C'est dur de la quitter. . .Tu ne sais pas. . .
+
+CYRANO (cherchant à l'entraîner):
+ Je sais.
+ (On entend au loin des tambours qui battent une marche.)
+
+DE GUICHE (qui est remonté au fond):
+ Le régiment qui part !
+
+ROXANE (à Cyrano, en retenant Christian qu'il essaye toujours d'entraîner):
+ Oh !. . .je vous le confie !
+ Promettez-moi que rien ne va mettre sa vie
+ En danger !
+
+CYRANO:
+ J'essaierai. . .mais ne peux cependant
+ Promettre. . .
+
+ROXANE (même jeu):
+ Promettez qu'il sera très prudent !
+
+CYRANO:
+ Oui, je tâcherai, mais. . .
+
+ROXANE (même jeu):
+ Qu'à ce siège terrible
+ Il n'aura jamais froid !
+
+CYRANO:
+ Je ferai mon possible.
+ Mais. . .
+
+ROXANE (même jeu):
+ Qu'il sera fidèle !
+
+CYRANO:
+ Eh oui ! sans doute, mais. . .
+
+ROXANE (même jeu):
+ Qu'il m'écrira souvent !
+
+CYRANO (s'arrêtant):
+ Ça,--je vous le promets !
+
+
+Rideau.
+
+
+
+
+Acte IV.
+
+Les Cadets de Gascogne.
+
+Le poste qu'occupe la compagnie de Carbon de Castel-Jaloux au siège
+d'Arras.
+
+Au fond, talus traversant toute la scène. Au delà s'aperçoit un horizon
+de plaine: le pays couvert de travaux de siège. Les murs d'Arras et la
+silhouette de ses toits sur le ciel, très loin.
+
+Tentes; armes éparses; tambours, etc.--Le jour va se lever. Jaune
+Orient.--Sentinelles espacées. Feux.
+
+Roulés dans leurs manteaux, les Cadets de Gascogne dorment. Carbon de
+Castel-Jaloux et Le Bret veillent. Ils sont très pâles et très maigris.
+Christian dort, parmi les autres, dans sa cape, au premier plan, le
+visage éclairé par un feu. Silence.
+
+
+
+Scène 4.I.
+
+Christian, Carbon de Castel-Jaloux, Le Bret, les cadets, puis Cyrano.
+
+
+LE BRET:
+ C'est affreux !
+
+CARBON:
+ Oui. Plus rien.
+
+LE BRET:
+ Mordious !
+
+CARBON (lui faisant signe de parler plus bas):
+ Jure en sourdine !
+ Tu vas les réveiller.
+ (Aux cadets):
+ Chut ! Dormez !
+ (A Le Bret):
+ Qui dort dîne !
+
+LE BRET:
+ Quand on a l'insomnie on trouve que c'est peu !
+ Quelle famine !
+ (On entend au loin quelques coups de feu.)
+
+CARBON:
+ Ah ! maugrébis des coups de feu !. . .
+ Ils vont me réveiller mes enfants !
+ (Aux cadets qui lèvent la tête):
+ Dormez !
+ (On se recouche. Nouveaux coups de feu plus rapprochés.)
+
+UN CADET (s'agitant):
+ Diantre !
+ Encore ?
+
+CARBON:
+ Ce n'est rien ! C'est Cyrano qui rentre !
+ (Les têtes qui s'étaient relevées se recouchent.)
+
+UNE SENTINELLE (au dehors):
+ Ventrebieu ! qui va là ?
+
+LA VOIX DE CYRANO:
+ Bergerac !
+
+LA SENTINELLE (qui est sur le talus):
+ Ventrebieu !
+ Qui va là ?
+
+CYRANO (paraissant sur la crête):
+ Bergerac, imbécile !
+ (Il descend. Le Bret va au-devant de lui, inquiet):
+
+LE BRET:
+ Ah ! grand Dieu !
+
+CYRANO (lui faisant signe de ne réveiller personne):
+ Chut !
+
+LE BRET:
+ Blessé ?
+
+CYRANO:
+ Tu sais bien qu'ils ont pris l'habitude
+ De me manquer tous les matins !
+
+LE BRET:
+ C'est un peu rude,
+ Pour porter une lettre, à chaque jour levant,
+ De risquer !
+
+CYRANO (s'arrêtant devant Christian):
+ J'ai promis qu'il écrirait souvent !
+ (Il le regarde):
+ Il dort. Il est pâli. Si la pauvre petite
+ Savait qu'il meurt de faim. . .Mais toujours beau !
+
+LE BRET:
+ Va vite
+ Dormir !
+
+CYRANO:
+ Ne grogne pas, Le Bret !. . .Sache ceci:
+ Pour traverser les rangs espagnols, j'ai choisi
+ Un endroit où je sais, chaque nuit, qu'ils sont ivres.
+
+LE BRET:
+ Tu devrais bien un jour nous rapporter des vivres.
+
+CYRANO:
+ Il faut être léger pour passer !--Mais je sais
+ Qu'il y aura ce soir du nouveau. Les Français
+ Mangeront ou mourront,--si j'ai bien vu. . .
+
+LE BRET:
+ Raconte !
+
+CYRANO:
+ Non. Je ne suis pas sûr. . .vous verrez !
+
+CARBON:
+ Quelle honte,
+ Lorsqu'on est assiégeant, d'être affamé !
+
+LE BRET:
+ Hélas !
+ Rien de plus compliqué que ce siège d'Arras:
+ Nous assiégeons Arras,--nous-mêmes, pris au piège,
+ Le cardinal infant d'Espagne nous assiège. . .
+
+CYRANO:
+ Quelqu'un devrait venir l'assiéger à son tour.
+
+LE BRET:
+ Je ne ris pas.
+
+CYRANO:
+ Oh ! oh !
+
+LE BRET:
+ Penser que chaque jour
+ Vous risquez une vie, ingrat, comme la vôtre,
+ Pour porter. . .
+ (Le voyant qui se dirige vers une tente):
+ Où vas-tu ?
+
+CYRANO:
+ J'en vais écrire une autre.
+ (Il soulève la toile et disparaît.)
+
+
+
+Scène 4.II.
+
+Les mêmes, moins Cyrano.
+
+(Le jour s'est un peu levé. Lueurs roses. La ville d' Arras se dore à
+l'horizon. On entend un coup de canon immédiatement suivi d'une
+batterie de tambours, très au loin, vers la gauche. D'autres tambours
+battent plus près. Les batteries vont se répondant, et se rapprochant,
+éclatent presque en scène et s'éloignent vers la droite, parcourant le
+camp. Rumeurs de réveil. Voix lointaines d'officiers.)
+
+
+CARBON (avec un soupir):
+ La diane !. . .Hélas !
+ (Les cadets s'agitent dans leurs manteaux, s'étirent):
+ Sommeil succulent, tu prends fin !. . .
+ Je sais trop quel sera leur premier cri !
+
+UN CADET (se mettant sur son séant):
+ J'ai faim !
+
+UN AUTRE:
+ Je meurs !
+
+TOUS:
+ Oh !
+
+CARBON:
+ Levez-vous !
+
+TROISIÈME CADET:
+ Plus un pas !
+
+QUATRIÈME CADET:
+ Plus un geste !
+
+LE PREMIER (se regardant dans un morceau de cuirasse):
+ Ma langue est jaune: l'air du temps est indigeste !
+
+UN AUTRE:
+ Mon tortil de baron pour un peu de Chester !
+
+UN AUTRE:
+ Moi, si l'on ne veut pas fournir à mon gaster
+ De quoi m'élaborer une pinte de chyle,
+ Je me retire sous ma tente--comme Achille !
+
+UN AUTRE:
+ Oui, du pain !
+
+CARBON (allant à la tente où est entré Cyrano, à mi-voix):
+ Cyrano !
+
+D'AUTRES:
+ Nous mourons !
+
+CARBON (toujours à mi-voix, à la porte de la tente):
+ Au secours !
+ Toi qui sais si gaiement leur répliquer toujours,
+ Viens les ragaillardir !
+
+DEUXIÈME CADET (se précipitant vers le premier qui mâchonne quelque chose):
+ Qu'est-ce que tu grignotes !
+
+LE PREMIER:
+ De l'étoupe à canon que dans les bourguignotes
+ On fait frire en la graisse à graisser les moyeux,
+ Les environs d'Arras sont très peu giboyeux !
+
+UN AUTRE (entrant):
+ Moi, je viens de chasser !
+
+UN AUTRE (même jeu):
+ J'ai pêché, dans la Scarpe !
+
+TOUS (debout, se ruant sur les deux nouveaux venus):
+ Quoi !--Que rapportez-vous ?--Un faisan ?--Une carpe ?--
+ Vite, vite, montrez !
+
+LE PÊCHEUR:
+ Un goujon !
+
+LE CHASSEUR:
+ Un moineau !
+
+TOUS (exaspérés):
+ Assez !--Révoltons-nous !
+
+CARBON:
+ Au secours, Cyrano !
+ (Il fait maintenant tout à fait jour.)
+
+
+
+Scène 4.III.
+
+Les mêmes, Cyrano.
+
+
+CYRANO (sortant de sa tente, tranquille, une plume à l'oreille, un livre
+ à la main):
+ Hein ?
+ (Silence. Au premier cadet):
+ Pourquoi t'en vas-tu, toi, de ce pas qui traîne ?
+
+LE CADET:
+ J'ai quelque chose, dans les talons, qui me gêne !. . .
+
+CYRANO:
+ Et quoi donc ?
+
+LE CADET:
+ L'estomac !
+
+CYRANO:
+ Moi de même, pardi !
+
+LE CADET:
+ Cela doit te gêner ?
+
+CYRANO:
+ Non, cela me grandit.
+
+DEUXIÈME CADET:
+ J'ai les dents longues !
+
+CYRANO:
+ Tu n'en mordras que plus large.
+
+UN TROISIÈME:
+ Mon ventre sonne creux !
+
+CYRANO:
+ Nous y battrons la charge.
+
+UN AUTRE:
+ Dans les oreilles, moi, j'ai des bourdonnements.
+
+CYRANO:
+ Non, non; ventre affamé, pas d'oreilles: tu mens !
+
+UN AUTRE:
+ Oh ! manger quelque chose,--à l'huile !
+
+CYRANO (le décoiffant et lui mettant son casque dans la main):
+ Ta salade.
+
+UN AUTRE:
+ Qu'est-ce qu'on pourrait bien dévorer ?
+
+CYRANO (lui jetant le livre qu'il tient à la main):
+ L'Iliade.
+
+UN AUTRE:
+ Le ministre, à Paris, fait ses quatre repas !
+
+CYRANO:
+ Il devrait t'envoyer du perdreau ?
+
+LE MÊME:
+ Pourquoi pas ?
+ Et du vin !
+
+CYRANO:
+ Richelieu, du Bourgogne, if you please ?
+
+LE MÊME:
+ Par quelque capucin !
+
+CYRANO:
+ L'éminence qui grise ?
+
+UN AUTRE:
+ J'ai des faims d'ogre !
+
+CYRANO:
+ Eh ! bien !. . .tu croques le marmot !
+
+LE PREMIER CADET (haussant les épaules):
+ Toujours le mot, la pointe !
+
+CYRANO:
+ Oui, la pointe, le mot !
+ Et je voudrais mourir, un soir, sous un ciel rose,
+ En faisant un bon mot, pour une belle cause !
+ --Oh ! frappé par la seule arme noble qui soit,
+ Et par un ennemi qu'on sait digne de soi,
+ Sur un gazon de gloire et loin d'un lit de fièvres,
+ Tomber la pointe au coeur en même temps qu'aux lèvres !
+
+CRIS DE TOUS:
+ J'ai faim !
+
+CYRANO (se croisant les bras):
+ Ah çà ! mais vous ne pensez qu'à manger ?. . .
+ --Approche, Bertrandou le fifre, ancien berger;
+ Du double étui de cuir tire l'un de tes fifres,
+ Souffle, et joue à ce tas de goinfres et de piffres
+ Ces vieux airs du pays, au doux rythme obsesseur,
+ Dont chaque note est comme une petite soeur,
+ Dans lesquels restent pris des sons de voix aimées,
+ Ces airs dont la lenteur est celle des fumées
+ Que le hameau natal exhale de ses toits,
+ Ces airs dont la musique a l'air d'être en patois !. . .
+ (Le vieux s'assied et prépare son fifre):
+ Que la flûte, aujourd'hui, guerrière qui s'afflige,
+ Se souvienne un moment, pendant que sur sa tige
+ Tes doigts semblent danser un menuet d'oiseau,
+ Qu'avant d'être d'ébène, elle fut de roseau;
+ Que sa chanson l'étonne, et qu'elle y reconnaisse
+ L'âme de sa rustique et paisible jeunesse !. . .
+ (Le vieux commence à jouer des airs languedociens):
+ Écoutez, les Gascons. . .Ce n'est plus, sous ses doigts,
+ Le fifre aigu des camps, c'est la flûte des bois !
+ Ce n'est plus le sifflet du combat, sous ses lèvres,
+ C'est le lent galoubet de nos meneurs de chèvres !. . .
+ Écoutez. . .C'est le val, la lande, la forêt,
+ Le petit pâtre brun sous son rouge béret,
+ C'est la verte douceur des soirs sur la Dordogne,
+ Écoutez, les Gascons: c'est toute la Gascogne !
+ (Toutes les têtes se sont inclinées;--tous les yeux rêvent;--et des
+ larmes sont furtivement essuyées, avec un revers de manche, un coin de
+ manteau.)
+
+CARBON (à Cyrano, bas):
+ Mais tu les fais pleurer !
+
+CYRANO:
+ De nostalgie !. . .Un mal
+ Plus noble que la faim !. . . pas physique: moral !
+ J'aime que leur souffrance ait changé de viscère,
+ Et que ce soit leur coeur, maintenant, qui se serre !
+
+CARBON:
+ Tu vas les affaiblir en les attendrissant !
+
+CYRANO (qui a fait signe au tambour d'approcher):
+ Laisse donc ! Les héros qu'ils portent dans leur sang
+ Sont vite réveillés ! Il suffit. . .
+ (Il fait un geste. Le tambour roule.)
+
+TOUS (se levant et se précipitant sur leurs armes):
+ Hein ?. . .Quoi ?. . .Qu'est-ce ?
+
+CYRANO (souriant):
+ Tu vois, il a suffi d'un roulement de caisse !
+ Adieu, rêves, regrets, vieille province, amour. . .
+ Ce qui du fifre vient s'en va par le tambour !
+
+UN CADET (qui regarde au fond):
+ Ah ! Ah ! Voici monsieur de Guiche.
+
+TOUS LES CADETS (murmurant):
+ Hou. . .
+
+CYRANO (souriant):
+ Murmure
+ Flatteur !
+
+UN CADET:
+ Il nous ennuie !
+
+UN AUTRE:
+ Avec, sur son armure,
+ Son grand col de dentelle, il vient faire le fier !
+
+UN AUTRE:
+ Comme si l'on portait du linge sur du fer !
+
+LE PREMIER:
+ C'est bon lorsque à son cou l'on a quelque furoncle !
+
+LE DEUXIÈME:
+ Encore un courtisan !
+
+UN AUTRE:
+ Le neveu de son oncle !
+
+CARBON:
+ C'est un Gascon pourtant !
+
+LE PREMIER:
+ Un faux !. . .Méfiez-vous !
+ Parce que, les Gascons. . .ils doivent être fous:
+ Rien de plus dangereux qu'un Gascon raisonnable.
+
+LE BRET:
+ Il est pâle !
+
+UN AUTRE:
+ Il a faim. . .autant qu'un pauvre diable !
+ Mais comme sa cuirasse a des clous de vermeil,
+ Sa crampe d'estomac étincelle au soleil !
+
+CYRANO (vivement):
+ N'ayons pas l'air non plus de souffrir ! Vous, vos cartes,
+ Vos pipes et vos dés. . .
+ (Tous rapidement se mettent à jouer sur des tambours, sur des
+ escabeaux et par terre, sur leurs manteaux, et ils allument de longues
+ pipes de pétun):
+ Et moi, je lis Descartes.
+ (Il se promène de long en large et lit dans un petit livre qu'il a
+ tiré de sa poche.--Tableau.--De Guiche entre. Tout le monde a l'air
+ absorbé et content. Il est très pâle. Il va vers Carbon.)
+
+
+
+Scène 4.IV.
+
+Les mêmes, de Guiche.
+
+
+DE GUICHE (à Carbon):
+ Ah !--Bonjour !
+ (Ils s'observent tous les deux. A part, avec satisfaction):
+ Il est vert.
+
+CARBON (de même):
+ Il n'a plus que les yeux.
+
+DE GUICHE (regardant les cadets):
+ Voici donc les mauvaises têtes ?. . .Oui, messieurs,
+ Il me revient de tous côtés qu'on me brocarde
+ Chez vous, que les cadets, noblesse montagnarde,
+ Hobereaux béarnais, barons périgourdins,
+ N'ont pour leur colonel pas assez de dédains,
+ M'appellent intrigant, courtisan,--qu'il les gêne
+ De voir sur ma cuirasse un col en point de Gêne,--
+ Et qu'ils ne cessent pas de s'indigner entre eux
+ Qu'on puisse être Gascon et ne pas être gueux !
+ (Silence. On joue. On fume):
+ Vous ferai-je punir par votre capitaine ?
+ Non.
+
+CARBON:
+ D'ailleurs, je suis libre et n'inflige de peine. . .
+
+DE GUICHE:
+ Ah ?
+
+CARBON:
+ J'ai payé ma compagnie, elle est à moi.
+ Je n'obéis qu'aux ordres de guerre.
+
+DE GUICHE:
+ Ah ?. . .Ma foi !
+ Cela suffit.
+ (S'adressant aux cadets):
+ Je peux mépriser vos bravades.
+ On connaît ma façon d'aller aux mousquetades;
+ Hier, à Bapaume, on vit la furie avec quoi
+ J'ai fait lâcher le pied au comte de Bucquoi;
+ Ramenant sur ses gens les miens en avalanche,
+ J'ai chargé par trois fois !
+
+CYRANO (sans lever le nez de son livre):
+ Et votre écharpe blanche ?
+
+DE GUICHE (surpris et satisfait):
+ Vous savez ce détail ?. . .En effet, il advint,
+ Durant que je faisais ma caracole afin
+ De rassembler mes gens la troisième charge,
+ Qu'un remous de fuyards m'entraîna sur la marge
+ Des ennemis; j'étais en danger qu'on me prît
+ Et qu'on m'arquebusât, quand j'eus le bon esprit
+ De dénouer et de laisser couler à terre
+ L'écharpe qui disait mon grade militaire;
+ En sorte que je pus, sans attirer les yeux,
+ Quitter les Espagnols, et revenant sur eux,
+ Suivi de tous les miens réconfortés, les battre !
+ --Eh bien ! que dites-vous de ce trait ?
+ (Les cadets n'ont pas l'air d'écouter; mais ici les cartes et les
+ cornets à dés restent en l'air, la fumée des pipes demeure dans les
+ joues: attente.)
+
+CYRANO:
+ Qu'Henri quatre
+ N'eût jamais consenti, le nombre l'accablant,
+ A se diminuer de son panache blanc.
+ (Joie silencieuse. Les cartes s'abattent. Les dés tombe. La fumée
+ s'échappe.)
+
+DE GUICHE:
+ L'adresse a réussi, cependant !
+ (Même attente suspendant les jeux et les pipes.)
+
+CYRANO:
+ C'est possible.
+ Mais on n'abdique pas l'honneur d'être une cible.
+ (Cartes, dés, fumées, s'abattent, tombent, s'envolent avec une
+ satisfaction croissante):
+ Si j'eusse été présent quand l'écharpe coula
+ --Nos courages, monsieur, diffèrent en cela--
+ Je l'aurais ramassée et me la serais mise.
+
+DE GUICHE:
+ Oui, vantardise, encor, de gascon !
+
+CYRANO:
+ Vantardise ?. . .
+ Prêtez-la-moi. Je m'offre à monter, dès ce soir,
+ A l'assaut, le premier, avec elle en sautoir.
+
+DE GUICHE:
+ Offre encor de gascon ! Vous savez que l'écharpe
+ Resta chez l'ennemi, sur les bords de la Scarpe,
+ En un lieu que depuis la mitraille cribla,--
+ Où nul ne peut aller la chercher !
+
+CYRANO (tirant de sa poche l'écharpe blanche et la lui tendant):
+ La voilà.
+ (Silence. Les cadets étouffent leurs rires dans les cartes et dans les
+ cornets à dés. De Guiche se retourne, les regarde: immédiatement ils
+ reprennent leur gravité, leurs jeux; l'un d'eux sifflote avec
+ indifférence l'air montagnard joué par le fifre.)
+
+DE GUICHE (prenant l'écharpe):
+ Merci. Je vais, avec ce bout d'étoffe claire,
+ Pouvoir faire un signal,--que j'hésitais à faire.
+ (Il va au talus, y grimpe, et agite plusieurs fois l'écharpe en l'air.)
+
+TOUS:
+ Hein !
+
+LA SENTINELLE (en haut du talus):
+ Cet homme, là-bas qui se sauve en courant !. . .
+
+DE GUICHE (redescendant):
+ C'est un faux espion espagnol. Il nous rend
+ De grands services. Les renseignements qu'il porte
+ Aux ennemis sont ceux que je lui donne, en sorte
+ Que l'on peut influer sur leurs décisions.
+
+CYRANO:
+ C'est un gredin !
+
+DE GUICHE (se nouant nonchalamment son écharpe):
+ C'est très commode. Nous disions ?. . .
+ --Ah ! J'allais vous apprendre un fait. Cette nuit même,
+ Pour nous ravitailler tentant un coup suprême,
+ Le maréchal s'en fut vers Dourlens, sans tambours;
+ Les vivandiers du Roi sont là; par les labours
+ Il les joindra; mais pour revenir sans encombre,
+ Il a pris avec lui des troupes en tel nombre
+ Que l'on aurait beau jeu, certe, en nous attaquant:
+ La moitié de l'armée est absente du camp !
+
+CARBON:
+ Oui, si les Espagnols savaient, ce serait grave.
+ Mais ils ne savent pas ce départ ?
+
+DE GUICHE:
+ Ils le savent.
+ Ils vont nous attaquer.
+
+CARBON:
+ Ah !
+
+DE GUICHE:
+ Mon faux espion
+ M'est venu prévenir de leur agression.
+ Il ajouta: "J'en peux déterminer la place;
+ Sur quel point voulez-vous que l'attaque se fasse ?
+ Je dirai que de tous c'est le moins défendu,
+ Et l'effort portera sur lui."--J'ai répondu:
+ "C'est bon. Sortez du camp. Suivez des yeux la ligne:
+ Ce sera sur le point d'où je vous ferai signe."
+
+CARBON (aux cadets):
+ Messieurs, préparez-vous !
+ (Tous se lèvent. Bruit d'épées et de ceinturons qu'on boucle.)
+
+DE GUICHE:
+ C'est dans une heure.
+
+PREMIER CADET:
+ Ah !. . .bien !. . .
+ (Ils se rasseyent tous. On reprend la partie interrompue.)
+
+DE GUICHE (à Carbon):
+ Il faut gagner du temps. Le maréchal revient.
+
+CARBON:
+ Et pour gagner du temps ?
+
+DE GUICHE:
+ Vous aurez l'obligeance
+ De vous faire tuer.
+
+CYRANO:
+ Ah ! voilà la vengeance ?
+
+DE GUICHE:
+ Je ne prétendrai pas que si je vous aimais
+ Je vous eusse choisis vous et les vôtres, mais,
+ Comme à votre bravoure on n'en compare aucune,
+ C'est mon Roi que je sers en servant ma rancune.
+
+CYRANO (saluant):
+ Souffrez que je vous sois, monsieur, reconnaissant.
+
+DE GUICHE (saluant):
+ Je sais que vous aimez vous battre un contre cent.
+ Vous ne vous plaindrez pas de manquer de besogne.
+ (Il remonte, avec Carbon.)
+
+CYRANO (aux cadets):
+ Eh bien donc ! nous allons au blason de Gascogne,
+ Qui porte six chevrons, messieurs, d'azur et d'or,
+ Joindre un chevron de sang qui lui manquait encor !
+ (De Guiche cause bas avec Carbon de Castel-Jaloux, au fond. On donne
+ des ordres. La résistance se prépare. Cyrano va vers Christian qui est
+ resté immobile, les bras croisés.)
+
+CYRANO (lui mettant la main sur l'épaule):
+ Christian ?
+
+CHRISTIAN (secouant la tête):
+ Roxane !
+
+CYRANO:
+ Hélas !
+
+CHRISTIAN:
+ Au moins, je voudrais mettre
+ Tout l'adieu de mon coeur dans une belle lettre !. . .
+
+CYRANO:
+ Je me doutais que ce serait pour aujourd'hui.
+ (Il tire un billet de son pourpoint):
+ Et j'ai fait tes adieux.
+
+CHRISTIAN:
+ Montre !. . .
+
+CYRANO:
+ Tu veux ?. . .
+
+CHRISTIAN (lui prenant la lettre):
+ Mais oui !
+ (Il l'ouvre, lit et s'arrête):
+ Tiens !
+
+CYRANO:
+ Quoi ?
+
+CHRISTIAN:
+ Ce petit rond ?. . .
+
+CYRANO (reprenant la lettre vivement, et regardant d'un air naïf):
+ Un rond ?. . .
+
+CHRISTIAN:
+ C'est une larme !
+
+CYRANO:
+ Oui. . .Poète, on se prend à son jeu, c'est le charme !. . .
+ Tu comprends. . .ce billet,--c'était très émouvant:
+ Je me suis fait pleurer moi-même en l'écrivant.
+
+CHRISTIAN:
+ Pleurer ?. . .
+
+CYRANO:
+ Oui. . .parce que. . .mourir n'est pas terrible.
+ Mais. . .ne plus la revoir jamais. . .voilà l'horrible !
+ Car enfin je ne la. . .
+ (Christian le regarde):
+ nous ne la. . .
+ (Vivement):
+ tu ne la. . .
+
+CHRISTIAN (lui arrachant la lettre):
+ Donne-moi ce billet !
+ (On entend une rumeur, au loin, dans le camp.)
+
+LA VOIX D'UNE SENTINELLE:
+ Ventrebieu, qui va là ?
+ (Coups de feu. Bruits de voix. Grelots.)
+
+CARBON:
+ Qu'est-ce ?. . .
+
+LA SENTINELLE (qui est sur le talus):
+ Un carrosse !
+ (On se précipite pour voir.)
+
+CRIS:
+ Quoi ! Dans le camp ?--Il y entre !
+ --Il a l'air de venir de chez l'ennemi !--Diantre !
+ Tirez !--Non ! Le cocher a crié !--Crié quoi ?--
+ Il a crié: Service du Roi !
+ (Tout le monde est sur le talus et regarde au dehors. Les grelots se
+ rapprochent.)
+
+DE GUICHE:
+ Hein ? Du Roi !. . .
+ (On redescend, on s'aligne.)
+
+CARBON:
+ Chapeau bas, tous !
+
+DE GUICHE (à la cantonade):
+ Du Roi !--Rangez-vous, vile tourbe,
+ Pour qu'il puisse décrire avec pompe sa courbe !
+ (Le carrosse entre au grand trot. Il est couvert de boue et de
+ poussière. Les rideaux sont tirés. Deux laquais derrière. Il s'arrête
+ net.)
+
+CARBON (criant):
+ Battez aux champs !
+ (Roulement de tambours. Tous les cadets se découvrent.)
+
+DE GUICHE:
+ Baissez le marchepied !
+ (Deux hommes se précipitent. La portière s'ouvre.)
+
+ROXANE (sautant du carrosse):
+ Bonjour !
+ (Le son d'une voix de femme relève d'un seul coup tout ce monde
+ profondément incliné.--Stupeur.)
+
+
+
+Scène 4.V.
+
+Les mêmes, Roxane.
+
+
+DE GUICHE:
+ Service du Roi ! Vous ?
+
+ROXANE:
+ Mais du seul roi, l'Amour !
+
+CYRANO:
+ Ah ! grand Dieu !
+
+CHRISTIAN (s'élancant):
+ Vous ! Pourquoi ?
+
+ROXANE:
+ C'était trop long, ce siège !
+
+CHRISTIAN:
+ Pourquoi ?. . .
+
+ROXANE:
+ Je te dirai !
+
+CYRANO (qui, au son de sa voix, est resté cloué immobile, sans oser
+ tourner les yeux vers elle):
+ Dieu ! La regarderai-je ?
+
+DE GUICHE:
+ Vous ne pouvez rester ici !
+
+ROXANE (gaiement):
+ Mais si ! mais si !
+ Voulez-vous m'avancer un tambour ?. . .
+ (Elle s'assied sur un tambour qu'on avance):
+ Là, merci !
+ (Elle rit):
+ On a tiré sur mon carrosse !
+ (Fièrement):
+ Une patrouille !
+ --Il a l'air d'être fait avec une citrouille,
+ N'est-ce pas ? comme dans le conte, et les laquais
+ Avec des rats.
+ (Envoyant des lèvres un baiser à Christian):
+ Bonjour !
+ (Les regardant tous):
+ Vous n'avez pas l'air gais !
+ --Savez-vous que c'est loin, Arras ?
+ (Apercevant Cyrano):
+ Cousin, charmée !
+
+CYRANO (a'avançant):
+ Ah çà ! comment ?. . .
+
+ROXANE:
+ Comment j'ai retrouvé l'armée ?
+ Oh ! mon Dieu, mon ami, mais c'est tout simple: j'ai
+ Marché tant que j'ai vu le pays ravagé.
+ Ah ! ces horreurs, il a fallu que je les visse
+ Pour y croire ! Messieurs, si c'est là le service
+ De votre Roi, le mien vaut mieux !
+
+CYRANO:
+ Voyons, c'est fou !
+ Par où diable avez-vous bien pu passer ?
+
+ROXANE:
+ Par où ?
+ Par chez les Espagnols.
+
+PREMIER CADET:
+ Ah ! qu'elles sont malignes !
+
+DE GUICHE:
+ Comment avez-vous fait pour traverser leurs lignes ?
+
+LE BRET:
+ Cela dut être très difficile !. . .
+
+ROXANE:
+ Pas trop.
+ J'ai simplement passé dans mon carrosse, au trot.
+ Si quelque hidalgo montrait sa mine altière,
+ Je mettais mon plus beau sourire à la portière,
+ Et ces messieurs étant, n'en déplaise aux Français,
+ Les plus galantes gens du monde,--je passais !
+
+CARBON:
+ Oui, c'est un passe-port, certes, que ce sourire !
+ Mais on a fréquemment dû vous sommer de dire
+ Où vous alliez ainsi, madame ?
+
+ROXANE:
+ Fréquemment.
+ Alors je répondais: "Je vais voir mon amant."
+ --Aussitôt l'Espagnol à l'air le plus féroce
+ Refermait gravement la porte du carrosse,
+ D'un geste de la main à faire envie au Roi
+ Relevait les mousquets déjà braqués sur moi,
+ Et superbe de grâce, à la fois, et de morgue,
+ L'ergot tendu sous la dentelle en tuyau d'orgue,
+ Le feutre au vent pour que la plume palpitât,
+ S'inclinait en disant: "Passez, señorita !"
+
+CHRISTIAN:
+ Mais, Roxane. . .
+
+ROXANE:
+ J'ai dit: mon amant, oui. . .pardonne !
+ Tu comprends, si j'avais dit: mon mari, personne
+ Ne m'eût laissé passer !
+
+CHRISTIAN:
+ Mais. . .
+
+ROXANE:
+ Qu'avez-vous ?
+
+DE GUICHE:
+ Il faut
+ Vous en aller d'ici !
+
+ROXANE:
+ Moi ?
+
+CYRANO:
+ Bien vite !
+
+LE BRET:
+ Au plus tôt !
+
+CHRISTIAN:
+ Oui !
+
+ROXANE:
+ Mais comment ?
+
+CHRISTIAN (embarrassé):
+ C'est que. . .
+
+CYRANO (de même):
+ Dans trois quarts d'heure. . .
+
+DE GUICHE (de même):
+ . . .ou quatre. . .
+
+CARBON (de même):
+ Il vaut mieux. . .
+
+LE BRET (de même):
+ Vous pourriez. . .
+
+ROXANE:
+ Je reste. On va se battre.
+
+TOUS:
+ Oh ! non !
+
+ROXANE:
+ C'est mon mari !
+ (Elle se jette dans les bras de Christian):
+ Qu'on me tue avec toi !
+
+CHRISTIAN:
+ Mais quels yeux vous avez !
+
+ROXANE:
+ Je te dirai pourquoi !
+
+DE GUICHE (désespéré):
+ C'est un poste terrible !
+
+ROXANE (se retournant):
+ Hein ! terrible ?
+
+CYRANO:
+ Et la preuve
+ C'est qu'il nous l'a donné !
+
+ROXANE (à De Guiche):
+ Ah ! vous me vouliez veuve ?
+
+DE GUICHE:
+ Oh ! je vous jure !. . .
+
+ROXANE:
+ Non ! Je suis folle à présent !
+ Et je ne m'en vais plus !--D'ailleurs, c'est amusant.
+
+CYRANO:
+ Eh quoi ! la précieuse était une héroïne ?
+
+ROXANE:
+ Monsieur de Bergerac, je suis votre cousine.
+
+UN CADET:
+ Nous vous défendrons bien !
+
+ROXANE (enfiévrée de plus en plus):
+ Je le crois, mes amis !
+
+UN AUTRE (avec enivrement):
+ Tout le camp sent l'iris !
+
+ROXANE:
+ Et j'ai justement mis
+ Un chapeau qui fera très bien dans la bataille !. . .
+ (Regardant de Guiche):
+ Mais peut-être est-il temps que le comte s'en aille:
+ On pourrait commencer.
+
+DE GUICHE:
+ Ah ! c'en est trop ! Je vais
+ Inspecter mes canons, et reviens. . .Vous avez
+ Le temps encor: changez d'avis !
+
+ROXANE:
+ Jamais !
+ (De Guiche sort.)
+
+
+
+Scène 4.VI.
+
+Les mêmes, moins De Guiche.
+
+
+CHRISTIAN (suppliant):
+ Roxane !. . .
+
+ROXANE:
+ Non !
+
+PREMIER CADET (aux autres):
+ Elle reste !
+
+TOUS (se précipitant, se bousculant, s'astiquant):
+ Un peigne !--Un savon !--Ma basane
+ Est trouée: une aiguille !--Un ruban !--Ton miroir !--
+ Mes manchettes !--Ton fer à moustache !--Un rasoir !. . .
+
+ROXANE (à Cyrano qui la supplie encore):
+ Non ! rien ne me fera bouger de cette place !
+
+CARBON (après s'être, comme les autres, sanglé, épousseté, avoir brossé
+ son chapeau, redressé sa plume et tiré ses manchettes, s'avance vers
+ Roxane, et cérémonieusement):
+ Peut-être siérait-il que je vous présentasse,
+ Puisqu'il en est ainsi, quelques de ces messieurs
+ Qui vont avoir l'honneur de mourir sous vos yeux.
+ (Roxane s'incline et elle attend, debout au bras de Christian. Carbon
+ présente):
+ Baron de Peyrescous de Colignac !
+
+LE CADET (saluant):
+ Madame. . .
+
+CARBON (continuant):
+ Baron de Casterac de Cahuzac.--Vidame
+ De Malgouyre Estressac Lésbas d'Escarabiot.--
+ Chevalier d'Antignac-Juzet.--Baron Hillot
+ De Blagnac-Saléchan de Castel Crabioules. . .
+
+ROXANE:
+ Mais combien avez-vous de noms, chacun ?
+
+LE BARON HILLOT:
+ Des foules !
+
+CARBON (à Roxane):
+ Ouvrez la main qui tient votre mouchoir.
+
+ROXANE (ouvre la main et le mouchoir tombe):
+ Pourquoi ?
+ (Toute la compagnie fait le mouvement de s'élancer pour le ramasser.)
+
+CARBON (le ramassant vivement):
+ Ma compagnie était sans drapeau ! Mais ma foi,
+ C'est le plus beau du camp qui flottera sur elle !
+
+ROXANE (souriant):
+ Il est un peu petit.
+
+CARBON (attachant le mouchoir à la hampe de sa lance de capitaine):
+ Mais il est en dentelle !
+
+UN CADET (aux autres):
+ Je mourrais sans regret ayant vu ce minois,
+ Si j'avais seulement dans le ventre une noix !. . .
+
+CARBON (qui l'a entendu, indigné):
+ Fi ! parler de manger lorsqu'une exquise femme !. . .
+
+ROXANE:
+ Mais l'air du camp est vif et, moi-même, m'affame:
+ Pâtés, chaud-froids, vins fins:--mon menu, le voilà !
+ --Voulez-vous m'apporter tout cela !
+ (Consternation.)
+
+UN CADET:
+ Tout cela !
+
+UN AUTRE:
+ Où le prendrions-nous, grand Dieu ?
+
+ROXANE (tranquillement):
+ Dans mon carrosse.
+
+TOUS:
+ Hein ?
+
+ROXANE:
+ Mais il faut qu'on serve et découpe, et désosse !
+ Regardez mon cocher d'un peu plus près, messieurs,
+ Et vous reconnaîtrez un homme précieux:
+ Chaque sauce sera, si l'on veut, réchauffée !
+
+LES CADETS (se ruant vers le carrosse):
+ C'est Ragueneau !
+ (Acclamations):
+ Oh ! Oh !
+
+ROXANE (les suivant des yeux):
+ Pauvre gens !
+
+CYRANO (lui baisant la main):
+ Bonne fée !
+
+RAGUENEAU (debout sur le siège comme un charlatan en place publique):
+ Messieurs !. . .
+ (Enthousiasme.)
+
+LES CADETS:
+ Bravo ! Bravo !
+
+RAGUENEAU:
+ Les Espagnols n'ont pas,
+ Quand passaient tant d'appas, vu passer le repas !
+ (Applaudissements.)
+
+CYRANO (bas à Christian):
+ Hum ! hum ! Christian !
+
+RAGUENEAU:
+ Distraits par la galanterie
+ Ils n'ont pas vu. . .
+ (Il tire de son siège un plat qu'il élève):
+ la galantine !. . .
+ (Applaudissements. La galantine passe de mains en mains.)
+
+CYRANO (bas à Christian):
+ Je t'en prie,
+ Un seul mot !. . .
+
+RAGUENEAU:
+ Et Vénus sut occuper leur oeil
+ Pour que Diane en secret, pût passer. . .
+ (Il brandit un gigot):
+ son chevreuil !
+ (Enthousiasme. Le gigot est saisi par vingt mains tendues.)
+
+CYRANO (bas à Christian):
+ Je voudrais te parler !
+
+ROXANE (aux cadets qui redescendent, les bras chargés de victuailles):
+ Posez cela par terre !
+ (Elle met le couvert sur l'herbe, aidée des deux laquais
+ imperturbables qui étaient derrière le carrosse):
+
+ROXANE (à Christian, au moment où Cyrano allait l'entraîner à part):
+ Vous, rendez-vous utile ?
+ (Christian vient l'aider. Mouvement d'inquiétude de Cyrano.)
+
+RAGUENEAU:
+ Un paon truffé !
+
+PREMIER CADET (épanoui, qui descend en coupant une large tranche de
+ jambon):
+ Tonnerre !
+ Nous n'aurons pas couru notre dernier hasard
+ Sans faire un gueuleton. . .
+ (Se reprenant vivement en voyant Roxane):
+ pardon ! un balthazar !
+
+RAGUENEAU (lançant les coussins du carrosse):
+ Les coussins sont remplis d'ortolans !
+ (Tumulte. On éventre les coussins. Rires. Joie.)
+
+TROISIÈME CADET:
+ Ah ! Viédaze !
+
+RAGUENEAU (lançant des flacons de vin rouge):
+ Des flacons de rubis !--
+ (De vin blanc):
+ Des flacons de topaze !
+
+ROXANE (jetant une nappe pliée à la figure de Cyrano):
+ Défaites cette nappe !. . .Eh ! hop ! Soyez léger !
+
+RAGUENEAU (brandissant une lanterne arrachée):
+ Chaque lanterne est un petit garde-manger !
+
+CYRANO (bas à Christian, pendant qu'ils arrangent la nappe ensemble):
+ Il faut que je te parle avant que tu lui parles !
+
+RAGUENEAU (de plus en plus lyrique):
+ Le manche de mon fouet est un saucisson d'Arles !
+
+ROXANE (versant du vin, servant):
+ Puisqu'on nous fait tuer, morbleu ! nous nous moquons
+ Du reste de l'armée !--Oui ! tout pour les Gascons !
+ Et si De Guiche vient, personne ne l'invite !
+ (Allant de l'un à l'autre):
+ Là, vous avez le temps.--Ne manger pas si vite !--
+ Buvez un peu.--Pourquoi pleurez-vous ?
+
+PREMIER CADET:
+ C'est trop bon !. . .
+
+ROXANE:
+ Chut !--Rouge ou blanc ?--Du pain pour monsieur de Carbon !
+ --Un couteau !--Votre assiette !--Un peu de croûte ?--Encore ?
+ Je vous sers !--Du bourgogne ?--Une aile ?
+
+CYRANO (qui la suit, les bras chargés de plats, l'aidant à servir):
+ Je l'adore !
+
+ROXANE (allant vers Christian):
+ Vous ?
+
+CHRISTIAN:
+ Rien.
+
+ROXANE:
+ Si ! ce biscuit, dans du muscat. . .deux doigts !
+
+CHRISTIAN (essayant de la retenir):
+ Oh ! dites-moi pourquoi vous vîntes ?
+
+ROXANE:
+ Je me dois
+ A ces malheureux. . .Chut ! Tout à l'heure !. . .
+
+LE BRET (qui était remonté au fond, pour passer, au bout d'une lance, un
+ pain à la sentinelle du talus):
+ De Guiche !
+
+CYRANO:
+ Vite, cachez flacon, plat, terrine, bourriche !
+ Hop !--N'ayons l'air de rien !. . .
+ (A Ragueneau):
+ Toi, remonte d'un bond
+ Sur ton siège !--Tout est caché ?. . .
+ (En un clin d'oeil tout a été repoussé dans les tentes, ou caché sous
+ les vêtements, sous les manteaux, dans les feutres.--De Guiche entre
+ vivement--et s'arrête, tout d'un coup, reniflant.--Silence.)
+
+
+
+Scène 4.VII.
+
+Les mêmes, De Guiche.
+
+
+DE GUICHE:
+ Cela sent bon.
+
+UN CADET (chantonnant d'un air détaché):
+ To lo lo !. . .
+
+DE GUICHE (s'arrêtant et le regardant):
+ Qu'avez-vous, vous ?. . .Vous êtes tout rouge !
+
+LE CADET:
+ Moi ?. . .Mais rien. C'est le sang. On va se battre: il bouge !
+
+UN AUTRE:
+ Poum. . .poum. . .poum. . .
+
+DE GUICHE (se retournant):
+ Qu'est cela ?
+
+LE CADET (légèrement gris):
+ Rien ! C'est une chanson !
+ Une petite. . .
+
+DE GUICHE:
+ Vous êtes gai, mon garçon !
+
+LE CADET:
+ L'approche du danger !
+
+DE GUICHE (appelant Carbon de Castel-Jaloux, pour donner un ordre):
+ Capitaine ! je. . .
+ (Il s'arrête en le voyant):
+ Peste !
+ Vous avez bonne mine aussi !
+
+CARBON (cramoisi, et cachant une bouteille derrière son dos, avec an
+ geste évasif):
+ Oh !. . .
+
+DE GUICHE:
+ Il me reste
+ Un canon que j'ai fait porter. . .
+ (Il montre un endroit dans la coulisse):
+ là, dans ce coin,
+ Et vos hommes pourront s'en servir au besoin.
+
+UN CADET (se dandinant):
+ Charmante attention !
+
+UN AUTRE (lui souriant gracieusement):
+ Douce sollicitude !
+
+DE GUICHE:
+ Ah ça ! mais ils sont fous !--
+ (Sèchement):
+ N'ayant pas l'habitude
+ Du canon, prenez garde au recul.
+
+LE PREMIER CADET:
+ Ah ! pfftt !
+
+DE GUICHE (allant à lui, furieux):
+ Mais !. . .
+
+LE CADET:
+ Le canon des Gascons ne recule jamais !
+
+DE GUICHE (le prenant par le bras et le secouant):
+ Vous êtes gris !. . .De quoi ?
+
+LE CADET (superbe):
+ De l'odeur de la poudre !
+
+DE GUICHE (haussant les épaules, le repousse et va vivement à Roxane):
+ Vite, à quoi daignez-vous, madame, vous résoudre ?
+
+ROXANE:
+ Je reste !
+
+DE GUICHE:
+ Fuyez !
+
+ROXANE:
+ Non !
+
+DE GUICHE:
+ Puisqu'il en est ainsi,
+ Qu'on me donne un mousquet !
+
+CARBON:
+ Comment ?
+
+DE GUICHE:
+ Je reste aussi.
+
+CYRANO:
+ Enfin, Monsieur ! voilà de la bravoure pure !
+
+PREMIER CADET:
+ Seriez-vous un Gascon malgré votre guipure ?
+
+ROXANE:
+ Quoi !. . .
+
+DE GUICHE:
+ Je ne quitte pas une femme en danger.
+
+DEUXIÈME CADET (au premier):
+ Dis donc ! Je crois qu'on peut lui donner à manger !
+ (Toutes les victuailles reparaissent comme par enchantement.)
+
+DE GUICHE (dont les yeux s'allument):
+ Des vivres !
+
+UN TROISIÈME CADET:
+ Il en sort de sous toutes les vestes !
+
+DE GUICHE (se maîtrisant, avec hauteur):
+ Est-ce que vous croyez que je mange vos restes ?
+
+CYRANO (saluant):
+ Vous faites des progrès !
+
+DE GUICHE (fièrement, et à qui échappe sur le dernier mot une légère
+ pointe d'accent):
+ Je vais me battre à jeun !
+
+PREMIER CADET (exultant de joie):
+ A jeung ! Il vient d'avoir l'accent !
+
+DE GUICHE (riant):
+ Moi ?
+
+LE CADET:
+ C'en est un !
+ (Ils se mettent tous à danser.)
+
+CARBON DE CASTEL-JALOUX (qui a disparu depuis un moment derrière le
+ talus, reparaissant sur la crête):
+ J'ai rangé mes piquiers, leur troupe est résolue !
+ (Il montre une ligne de piques qui dépasse la crête.)
+
+DE GUICHE (à Roxane, en s'inclinant):
+ Acceptez-vous ma main pour passer leur revue ?. . .
+ (Elle la prend, ils remontent vers le talus. Tous le monde se découvre
+ et les suit.)
+
+CHRISTIAN (allant à Cyrano, vivement):
+ Parle vite !
+ (Au moment où Roxane paraît sur la crête, les lances disparaissent,
+ abaissées pour le salut, un cri s'élève: elle s'incline.)
+
+LES PIQUIERS (au dehors):
+ Vivat !
+
+CHRISTIAN:
+ Quel était ce secret ?. . .
+
+CYRANO:
+ Dans le cas où Roxane. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Eh bien ?. . .
+
+CYRANO:
+ Te parlerait
+ Des lettres ?. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Oui, je sais !. . .
+
+CYRANO:
+ Ne fais pas la sottise
+ De t'étonner. . .
+
+CHRISTIAN:
+ De quoi ?
+
+CYRANO:
+ Il faut que je te dise !. . .
+ Oh ! mon Dieu, c'est tout simple, et j'y pense aujourd'hui
+ En la voyant. Tu lui. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Parle vite !
+
+CYRANO:
+ Tu lui. . .
+ As écrit plus souvent que tu ne crois.
+
+CHRISTIAN:
+ Hein ?
+
+CYRANO:
+ Dame !
+ Je m'en étais chargé: j'interprétais ta flamme !
+ J'écrivais quelquefois sans te dire: j'écris !
+
+CHRISTIAN:
+ Ah ?
+
+CYRANO:
+ C'est tout simple !
+
+CHRISTIAN:
+ Mais comment t'y es-tu pris,
+ Depuis qu'on est bloqué pour ?. . .
+
+CYRANO:
+ Oh !. . .avant l'aurore
+ Je pouvais traverser. . .
+
+CHRISTIAN (se croisant les bras):
+ Ah ! c'est tout simple encore ?
+ Et qu'ai-je écrit de fois par semaine ?. . .Deux ?--Trois ?--
+ Quatre ?--
+
+CYRANO:
+ Plus.
+
+CHRISTIAN:
+ Tous les jours ?
+
+CYRANO:
+ Oui, tous les jours.--Deux fois.
+
+CHRISTIAN (violemment):
+ Et cela t'enivrait, et l'ivresse était telle
+ Que tu bravais la mort. . .
+
+CYRANO (voyant Roxane qui revient):
+ Tais-toi ! Pas devant elle !
+ (Il rentre vivement dans sa tente.)
+
+
+
+Scène 4.VIII.
+
+Roxane, Christian; au fond, allées et venues de cadets. Carbon et De
+Guiche donnent des ordres.
+
+
+ROXANE (courant à Christian):
+ Et maintenant, Christian !. . .
+
+CHRISTIAN (lui prenant les mains):
+ Et maintenant, dis-moi
+ Pourquoi, par ces chemins effroyables, pourquoi
+ A travers tous ces rangs de soudards et de reîtres,
+ Tu m'a rejoint ici ?
+
+ROXANE:
+ C'est à cause des lettres !
+
+CHRISTIAN:
+ Tu dis ?
+
+ROXANE:
+ Tant pis pour vous si je cours ces dangers !
+ Ce sont vos lettres qui m'ont grisée ! Ah ! songez
+ Combien depuis un mois vous m'en avez écrites,
+ Et plus belles toujours !
+
+CHRISTIAN:
+ Quoi ! pour quelques petites
+ Lettres d'amour. . .
+
+ROXANE:
+ Tais-toi ! Tu ne peux pas savoir !
+ Mon Dieu, je t'adorais, c'est vrai, depuis qu'un soir,
+ D'une voix que je t'ignorais, sous ma fenêtre,
+ Ton âme commença de se faire connaître. . .
+ Eh bien ! tes lettres, c'est, vois-tu, depuis un mois,
+ Comme si tout le temps je l'entendais, ta voix
+ De ce soir-là, si tendre, et qui vous enveloppe !
+ Tant pis pour toi, j'accours. La sage Pénélope
+ Ne fût pas demeurée à broder sous son toit,
+ Si le seigneur Ulysse eût écrit comme toi,
+ Mais pour le joindre, elle eût, aussi folle qu'Hélène,
+ Envoyé promener ses pelotons de laine !. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Mais. . .
+
+ROXANE:
+ Je lisais, je relisais, je défaillais,
+ J'étais à toi. Chacun de ces petits feuillets
+ Était comme un pétale envolé de ton âme.
+ On sent à chaque mot de ces lettres de flamme
+ L'amour puissant, sincère. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Ah ! sincère et puissant ?
+ Cela se sent, Roxane ?. . .
+
+ROXANE:
+ Oh ! si cela se sent !
+
+CHRISTIAN:
+ Et vous venez ?. . .
+
+ROXANE:
+ Je viens (ô mon Christian, mon maître !
+ Vous me relèveriez si je voulais me mettre
+ A vos genoux, c'est donc mon âme que j'y mets,
+ Et vous ne pourrez plus la relever jamais !)
+ Je viens te demander pardon (et c'est bien l'heure
+ De demander pardon, puisqu'il se peut qu'on meure !)
+ De t'avoir fait d'abord, dans ma frivolité,
+ L'insulte de t'aimer pour ta seule beauté !
+
+CHRISTIAN (avec épouvante):
+ Ah ! Roxane !
+
+ROXANE:
+ Et plus tard, mon ami, moins frivole,
+ --Oiseau qui saute avant tout à fait qu'il s'envole,--
+ Ta beauté m'arrêtant, ton âme m'entraînant,
+ Je t'aimais pour les deux ensemble !. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Et maintenant ?
+
+ROXANE:
+ Eh bien ! toi-même enfin l'emporte sur toi-même,
+ Et ce n'est plus que pour ton âme que je t'aime !
+
+CHRISTIAN (reculant):
+ Ah ! Roxane !
+
+ROXANE:
+ Sois donc heureux. Car n'être aimé
+ Que pour ce dont on est un instant costumé,
+ Doit mettre un coeur avide et noble à la torture;
+ Mais ta chère pensée efface ta figure,
+ Et la beauté par quoi tout d'abord tu me plus,
+ Maintenant j'y vois mieux. . .et je ne la vois plus !
+
+CHRISTIAN:
+ Oh !. . .
+
+ROXANE:
+ Tu doutes encor d'une telle victoire ?. . .
+
+CHRISTIAN (douloureusement):
+ Roxane !
+
+ROXANE:
+ Je comprends, tu ne peux pas y croire,
+ A cet amour ?. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Je ne veux pas de cet amour !
+ Moi, je veux être aimé plus simplement pour. . .
+
+ROXANE:
+ Pour
+ Ce qu'en vous elles ont aimé jusqu'à cette heure ?
+ Laissez-vous donc aimer d'une façon meilleure !
+
+CHRISTIAN:
+ Non ! c'était mieux avant !
+
+ROXANE:
+ Ah ! tu n'y entends rien !
+ C'est maintenant que j'aime mieux, que j'aime bien !
+ C'est ce qui te fait toi, tu m'entends, que j'adore !
+ Et moins brillant. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Tais-toi !
+
+ROXANE:
+ Je t'aimerais encore !
+ Si toute ta beauté tout d'un coup s'envolait. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Oh ! ne dis pas cela !
+
+ROXANE:
+ Si, je le dis !
+
+CHRISTIAN:
+ Quoi ? laid ?
+
+ROXANE:
+ Laid ! je le jure !
+
+CHRISTIAN:
+ Dieu !
+
+ROXANE:
+ Et ta joie est profonde ?
+
+CHRISTIAN (d'une voix étouffée):
+ Oui. . .
+
+ROXANE:
+ Qu'as-tu ?
+
+CHRISTIAN (la repoussant doucement):
+ Rien. Deux mots à dire: une seconde. . .
+
+ROXANE:
+ Mais ?. . .
+
+CHRISTIAN (lui montrant un groupe de cadets, au fond):
+ A ces pauvres gens mon amour t'enleva:
+ Va leur sourire un peu puisqu'ils vont mourir. . .va !
+
+ROXANE (attendrie):
+ Cher Christian !. . .
+ (Elle remonte vers les Gascons qui s'empressent repectueusement autour
+ d'elle.)
+
+
+
+Scène 4.IX.
+
+Christian, Cyrano; au fond Roxane causant avec Carbon et quelques cadets.
+
+
+CHRISTIAN (appelant vers la tente de Cyrano):
+ Cyrano ?
+
+CYRANO (reparaissant, armé pour la bataille):
+ Qu'est-ce ? Te voilà blême !
+
+CHRISTIAN:
+ Elle ne m'aime plus !
+
+CYRANO:
+ Comment ?
+
+CHRISTIAN:
+ C'est toi qu'elle aime !
+
+CYRANO:
+ Non !
+
+CHRISTIAN:
+ Elle n'aime plus que mon âme !
+
+CYRANO:
+ Non !
+
+CHRISTIAN:
+ Si !
+ C'est donc bien toi qu'elle aime,--et tu l'aimes aussi !
+
+CYRANO:
+ Moi ?
+
+CHRISTIAN:
+ Je le sais.
+
+CYRANO:
+ C'est vrai.
+
+CHRISTIAN:
+ Comme un fou.
+
+CYRANO:
+ Davantage.
+
+CHRISTIAN:
+ Dis-le-lui !
+
+CYRANO:
+ Non !
+
+CHRISTIAN:
+ Pourquoi ?
+
+CYRANO:
+ Regarde mon visage !
+
+CHRISTIAN:
+ Elle m'aimerait laid !
+
+CYRANO:
+ Elle te l'a dit !
+
+CHRISTIAN:
+ Là !
+
+CYRANO:
+ Ah ! je suis bien content qu'elle t'ait dit cela !
+ Mais va, va, ne crois pas cette chose insensée !
+ --Mon Dieu, je suis content qu'elle ait eu la pensée
+ De la dire,--mais va, ne la prend pas au mot,
+ Va, ne deviens pas laid: elle m'en voudrait trop !
+
+CHRISTIAN:
+ C'est ce que je veux voir !
+
+CYRANO:
+ Non, non !
+
+CHRISTIAN:
+ Qu'elle choisisse !
+ Tu vas lui dire tout !
+
+CYRANO:
+ Non, non ! Pas ce supplice.
+
+CHRISTIAN:
+ Je tuerais ton bonheur parce que je suis beau ?
+ C'est trop injuste !
+
+CYRANO:
+ Et moi, je mettrais au tombeau
+ Le tien parce que, grâce au hasard qui fait naître,
+ J'ai le don d'exprimer. . .ce que tu sens peut-être ?
+
+CHRISTIAN:
+ Dis-lui tout !
+
+CYRANO:
+ Il s'obstine à me tenter, c'est mal !
+
+CHRISTIAN:
+ Je suis las de porter en moi-même un rival !
+
+CYRANO:
+ Christian !
+
+CHRISTIAN:
+ Notre union--sans témoins--clandestine,
+ --Peut se rompre,--si nous survivons !
+
+CYRANO:
+ Il s'obstine !. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Oui, je veux être aimé moi-même, ou pas du tout !
+ --Je vais voir ce qu'on fait, tiens ! Je vais jusqu'au bout
+ Du poste; je reviens: parle, et qu'elle préfère
+ L'un de nous deux !
+
+CYRANO:
+ Ce sera toi !
+
+CHRISTIAN:
+ Mais. . .je l'espère !
+ (Il appelle):
+ Roxane !
+
+CYRANO:
+ Non ! Non !
+
+ROXANE (accourant):
+ Quoi ?
+
+CHRISTIAN:
+ Cyrano vous dira
+ Une chose importante. . .
+ (Elle va vivement à Cyrano. Christian sort.)
+
+
+
+Scène 4.X.
+
+Roxane, Cyrano, puis Le Bret, Carbon de Castel-Jaloux, les cadets,
+Ragueneau, de Guiche, etc.
+
+
+ROXANE:
+ Importante ?
+
+CYRANO (éperdu):
+ Il s'en va !. . .
+ (A Roxane):
+ Rien !. . .Il attache,--oh ! Dieu ! vous devez le connaître !--
+ De l'importance à rien !
+
+ROXANE (vivement):
+ Il a douté peut-être
+ De ce que j'ai dit là ?. . .J'ai vu qu'il a douté !. . .
+
+CYRANO (lui prenant la main):
+ Mais avez-vous bien dit, d'ailleurs, la vérité ?
+
+ROXANE:
+ Oui, oui, je l'aimerais même. . .
+ (Elle hésite une seconde.)
+
+CYRANO (souriant tristement):
+ Le mot vous gêne
+ Devant moi ?
+
+ROXANE:
+ Mais. . .
+
+CYRANO:
+ Il ne me fera pas de peine !
+ --Même laid ?
+
+ROXANE:
+ Même laid !
+ (Mousqueterie au dehors):
+ Ah ! tiens, on a tiré !
+
+CYRANO (ardemment):
+ Affreux ?
+
+ROXANE:
+ Affreux !
+
+CYRANO:
+ Défiguré !
+
+ROXANE:
+ Défiguré !
+
+CYRANO:
+ Grotesque ?
+
+ROXANE:
+ Rien ne peut me le rendre grotesque !
+
+CYRANO:
+ Vous l'aimeriez encore ?
+
+ROXANE:
+ Et davantage presque !
+
+CYRANO (perdant la tête, à part):
+ Mon Dieu, c'est vrai, peut-être, et le bonheur est là !
+ (A Roxane):
+ Je. . .Roxane. . .écoutez !. . .
+
+LE BRET (entrant rapidement, appelle à mi-voix):
+ Cyrano !
+
+CYRANO (se retournant):
+ Hein ?
+
+LE BRET:
+ Chut !
+ (Il lui dit un mot tout bas.)
+
+CYRANO (laissant échapper la main de Roxane, avec un cri):
+ Ah !. . .
+
+ROXANE:
+ Qu'avez vous ?
+
+CYRANO (à lui-même, avec stupeur):
+ C'est fini.
+ (Détonations nouvelles.)
+
+ROXANE:
+ Quoi ? Qu'est-ce encore ? On tire ?
+ (Elle remonte pour regarder au dehors.)
+
+CYRANO:
+ C'est fini, jamais plus je ne pourrai le dire !
+
+ROXANE (voulant s'élancer):
+ Que se passe-t-il ?
+
+CYRANO (vivement, l'arrêtant):
+ Rien !
+ (Des cadets sont entrés, cachant quelque chose qu'ils portent, et ils
+ forment un groupe empêchant Roxane d'approcher.)
+
+ROXANE:
+ Ces hommes ?
+
+CYRANO (l'éloignant):
+ Laissez-les !. . .
+
+ROXANE:
+ Mais qu'alliez-vous me dire avant ?. . .
+
+CYRANO:
+ Ce que j'allais
+ Vous dire ?. . .rien, oh ! rien, je le jure, madame !
+ (Solennellement):
+ Je jure que l'esprit de Christian, que son âme
+ Étaient. . .
+ (Se reprenant avec terreur):
+ sont les plus grands. . .
+
+ROXANE:
+ Étaient ?
+ (Avec un grand cri):
+ Ah !. . .
+ (Elle se précipite et écarte tout le monde.)
+
+CYRANO:
+ C'est fini !
+
+ROXANE (voyant Christian couché dans son manteau):
+ Christian !
+
+LE BRET (à Cyrano):
+ Le premier coup de feu le l'ennemi !
+ (Roxane se jette sur le corps de Christian. Nouveaux coups de feu.
+ Cliquetis. Rumeurs. Tambours.)
+
+CARBON DE CASTEL-JALOUX (l'épée au poing):
+ C'est l'attaque ! Aux mousquets !
+ (Suivi des cadets, il passe de l'autre côté du talus.)
+
+ROXANE:
+ Christian !
+
+LA VOIX DE CARBON (derrière le talus):
+ Qu'on se dépêche !
+
+ROXANE:
+ Christian !
+
+CARBON:
+ Alignez-vous !
+
+ROXANE:
+ Christian !
+
+CARBON:
+ Mesurez. . .mèche !
+ (Ragueneau est accouru, apportant de l'eau dans un casque.)
+
+CHRISTIAN (d'une voix mourante):
+ Roxane !. . .
+
+CYRANO (vite et bas à l'oreille de Christian, pendant que Roxane affolée
+ trempe dans l'eau, pour le panser, un morceau de linge arraché à sa
+ poitrine):
+ J'ai tout dit. Ce toi qu'elle aime encor !
+ (Christian ferme les yeux.)
+
+ROXANE:
+ Quoi, mon amour ?
+
+CARBON:
+ Baguette haute !
+
+ROXANE (à Cyrano):
+ Il n'est pas mort ?. . .
+
+CARBON:
+ Ouvrez la charge avec les dents !
+
+ROXANE:
+ Je sens sa joue
+ Devenir froide, là, contre la mienne !
+
+CARBON:
+ En joue !
+
+ROXANE:
+ Une lettre sur lui !
+ (Elle l'ouvre):
+ Pour moi !
+
+CYRANO (à part):
+ Ma lettre !
+
+CARBON:
+ Feu !
+ (Mousqueterie. Cris. Bruit de bataille.)
+
+CYRANO (voulant dégager sa main que tient Roxane agenouillée):
+ Mais, Roxane, on se bat !
+
+ROXANE (le retenant):
+ Restez encore un peu.
+ Il est mort. Vous étiez le seul à le connaître.
+ (Elle pleure doucement):
+ --N'est-ce pas que c'était un être exquis, un être
+ Merveilleux ?
+
+CYRANO (debout, tête nue):
+ Oui, Roxane.
+
+ROXANE:
+ Un poète inouï.
+ Adorable ?
+
+CYRANO:
+ Oui, Roxane.
+
+ROXANE:
+ Un esprit sublime ?
+
+CYRANO:
+ Oui,
+ Roxane !
+
+ROXANE:
+ Un coeur profond, inconnu du profane,
+ Une âme magnifique et charmante ?
+
+CYRANO (fermement):
+ Oui, Roxane !
+
+ROXANE (se jetant sur le corps de Christian):
+ Il est mort !
+
+CYRANO (à part, tirant l'épée):
+ Et je n'ai qu'à mourir aujourd'hui,
+ Puisque, sans le savoir, elle me pleure en lui !
+ (Trompettes au loin.)
+
+DE GUICHE (qui reparaît sur le talus, décoiffé, blessé au front, d'une
+ voix tonnante):
+ C'est le signal promis ! Des fanfares de cuivres !
+ Les Français vont rentrer au camp avec des vivres !
+ Tenez encore un peu !
+
+ROXANE:
+ Sur sa lettre, du sang,
+ Des pleurs !
+
+UNE VOIX (au dehors, criant):
+ Rendez-vous !
+
+VOIX DES CADETS:
+ Non !
+
+RAGUENEAU (qui, grimpé sur son carrosse, regarde la bataille par-dessus
+ le talus):
+ Le péril va croissant !
+
+CYRANO (à de Guiche, lui montrant Roxane):
+ Emportez-la ! Je vais charger !
+
+ROXANE (baisant la lettre, d'une voix mourante):
+ Son sang ! ses larmes !. . .
+
+RAGUENEAU (sautant à bas du carrosse pour courir vers elle):
+ Elle s'évanouit !
+
+DE GUICHE (sur le talus, aux cadets, avec rage):
+ Tenez bon !
+
+UNE VOIX (au dehors):
+ Bas les armes !
+
+VOIX DES CADETS:
+ Non !
+
+CYRANO (à de Guiche):
+ Vous avez prouvé, Monsieur, votre valeur:
+ (Lui montrant Roxane):
+ Fuyez en la sauvant !
+
+DE GUICHE (qui court à Roxane et l'enlève dans ses bras):
+ Soit ! Mais on est vainqueur
+ Si vous gagnez du temps !
+
+CYRANO:
+ C'est bon !
+ (Criant vers Roxane que de Guiche, aidé de Ragueneau, emporte évanouie):
+ Adieu, Roxane !
+ (Tumulte. Cris. Des cadets reparaissent blessés et viennent tomber en
+ scène. Cyrano se précipitant au combat est arrêté sur la crête par
+ Carbon de Castel-Jaloux, couvert de sang.)
+
+CARBON:
+ Nous plions ! J'ai reçu deux coups de pertuisane !
+
+CYRANO (criant aux Gascons):
+ Hardi ! Reculès pas, drollos !
+ (A Carbon, qu'il soutient):
+ N'ayez pas peur !
+ J'ai deux morts à venger: Christian et mon bonheur !
+ (Ils redescendent. Cyrano brandit la lance où est attaché le mouchoir
+ de Roxane):
+ Flotte, petit drapeau de dentelle à son chiffre !
+ (Il la plante en terre; il crie aux cadets):
+ Toumbé dèssus ! Escrasas lous !
+ (Au fifre):
+ Un air de fifre !
+ (Le fifre joue. Des blessés se relèvent. Des cadets dégringolant le
+ talus, viennent se grouper autour de Cyrano et du petit drapeau. Le
+ carrosse se couvre et se remplit d'hommes, se hérisse d'arquebuses, se
+ transforme en redoute.)
+
+UN CADET (paraissant, à reculons, sur la crête, se battant toujours, crie):
+ Ils montent le talus !
+ (et tombe mort.)
+
+CYRANO:
+ On va les saluer !
+ (Le talus se couronne en un instant d'une rangée terrible d'ennemis.
+ Les grands étendards des Impériaux se lèvent):
+ Feu !
+ (Décharge générale.)
+
+CRI (dans les rangs ennemis):
+ Feu !
+ (Riposte meurtrière. Les cadets tombent de tous côtés.)
+
+UN OFFICIER ESPAGNOL (se découvrant):
+ Quels sont ces gens qui se font tous tuer ?
+
+CYRANO (récitant debout au milieu des balles):
+ Ce sont les cadets de Gascogne,
+ De Carbon de Castel-Jaloux;
+ Bretteurs et menteurs sans vergogne. . .
+ (Il s'élance, suivi des quelques survivants):
+ Ce sont les cadets. . .
+ (Le reste se perd dans la bataille.)
+
+
+Rideau.
+
+
+
+
+Acte V.
+
+La Gazette de Cyrano.
+
+Quinze ans après, en 1655. Le parc du couvent que les Dames de la Croix
+occupaient à Paris.
+
+Superbes ombrages. A gauche, la maison; vaste perron sur lequel ouvrent
+plusieurs portes. Un arbre énorme au milieu de la scène, isolé au milieu
+d'une petite place ovale. A droite, premier plan, parmi de grands buis,
+un banc de pierre demi-circulaire.
+
+Tout le fond du théâtre est traversé par une allée de marroniers qui
+aboutit à droite, quatrième plan, à la porte d'une chapelle entre-vue
+parmi les branches. A travers le double rideau d'arbres de cette allée,
+on aperçoit des fuites de pelouses, d'autres allées, des bosquets, les
+profondeurs du parc, le ciel.
+
+La chapelle ouvre une porte latérale sur une colonnade enguirlandée de
+vigne rougie, qui vient se perdre à droite, au premier plan, derrière
+les buis.
+
+C'est l'automne. Toute la frondaison est rousse au-dessus des pelouses
+fraîches. Taches sombres des buis et des ifs restés verts. Une plaque de
+feuilles jaunes sous chaque arbre. Les feuilles jonchent toute la scène,
+craquent sous les pas dans les allées, couvrent à demi le perron et les
+bancs.
+
+Entre le banc de droite et l'arbre, un grand métier à broder devant
+lequel une petite chaise a été apportée. Paniers pleins d'écheveaux et
+de pelotons. Tapisserie commencée.
+
+Au lever du rideau, des soeurs vont et viennent dans le parc;
+quelques-unes sont assises sur le banc autour d'une religieuse plus
+âgée. Des feuilles tombent.
+
+
+
+Scène 5.I.
+
+Mère Marguerite, Soeur Marthe, Soeur Claire, les soeurs.
+
+
+SOEUR MARTHE (à Mère Marguerite):
+ Soeur Claire a regardé deux fois comment allait
+ Sa cornette, devant la glace.
+ MÈRE MARGUERITE (à soeur Claire):
+ C'est très laid.
+
+SOEUR CLAIRE:
+ Mais soeur Marthe a repris un pruneau de la tarte,
+ Ce matin: je l'ai vu.
+ MÈRE MARGUERITE (à soeur Marthe):
+ C'est très vilain, soeur Marthe.
+
+SOEUR CLAIRE:
+ Un tout petit regard !
+
+SOEUR MARTHE:
+ Un tout petit pruneau !
+ MÈRE MARGUERITE (sévèrement):
+ Je le dirai, ce soir, à monsieur Cyrano.
+
+SOEUR CLAIRE (épouvantée):
+ Non, il va se moquer !
+
+SOEUR MARTHE:
+ Il dira que les nonnes
+ Sont très coquettes !
+
+SOEUR CLAIRE:
+ Très gourmandes !
+
+MÈRE MARGUERITE (souriant):
+ Et très bonnes.
+
+SOEUR CLAIRE:
+ N'est-ce pas, Mère Marguerite de Jésus,
+ Qu'il vient, le samedi, depuis dix ans !
+
+MÈRE MARGUERITE:
+ Et plus !
+ Depuis que sa cousine à nos béguins de toile
+ Mêla le deuil mondain de sa coiffe de voile,
+ Qui chez nous vint s'abattre, il y a quatorze ans,
+ Comme un grand oiseau noir parmi les oiseaux blancs !
+
+SOEUR MARTHE:
+ Lui seul, depuis qu'elle a pris chambre dans ce cloître,
+ Sait distraire un chagrin qui ne veut pas décroître.
+
+TOUTES LES SOEURS:
+ Il est si drôle !--C'est amusant quand il vient !
+ --Il nous taquine !--Il est gentil !--Nous l'aimons bien !
+ --Nous fabriquons pour lui des pâtes d'angélique !
+
+SOEUR MARTHE:
+ Mais enfin, ce n'est pas un très bon catholique !
+
+SOEUR CLAIRE:
+ Nous le convertirons.
+
+LES SOEURS:
+ Oui ! oui !
+
+MÈRE MARGUERITE:
+ Je vous défends
+ De l'entreprendre encor sur ce point, mes enfants.
+ Ne le tourmentez pas: il viendrait moins peut-être !
+
+SOEUR MARTHE:
+ Mais. . .Dieu !. . .
+
+MÈRE MARGUERITE:
+ Rassurez-vous: Dieu doit bien le connaître.
+
+SOEUR MARTHE:
+ Mais chaque samedi, quand il vient d'un air fier,
+ Il me dit en entrant: 'Ma soeur, j'ai fait gras, hier !'
+
+MÈRE MARGUERITE:
+ Ah ! il vous dit cela ?. . .Eh bien ! la fois dernière
+ Il n'avait pas mangé depuis deux jours !
+
+SOEUR MARTHE:
+ Ma Mère !
+
+MÈRE MARGUERITE:
+ Il est pauvre.
+
+SOEUR MARTHE:
+ Qui vous l'a dit ?
+
+MÈRE MARGUERITE:
+ Monsieur Le Bret.
+
+SOEUR MARTHE:
+ On ne le secourt pas ?
+
+MÈRE MARGUERITE:
+ Non, il se fâcherait.
+ (Dans une allée du fond, on voit apparaître Roxane, vêtue de noir,
+ avec la coiffe des veuves et de long voiles; de Guiche, magnifique et
+ vieillissant, marche auprès d'elle. Ils vont à pas lents. Mère
+ Marguerite se lève):
+ --Allons, il faut rentrer. . .Madame Madeleine,
+ Avec un visiteur, dans le parc se promène.
+
+SOEUR MARTHE (bas à soeur Claire):
+ C'est le duc-maréchal de Grammont ?
+
+SOEUR CLAIRE (regardant):
+ Oui, je crois.
+
+SOEUR MARTHE:
+ Il n'était plus venu la voir depuis des mois !
+
+LES SOEURS:
+ Il est très pris !--La cour !--Les camps !
+
+SOEUR CLAIRE:
+ Les soins du monde !
+ (Elles sortent. De Guiche et Roxane descendent en silence et
+ s'arrêtent près du métier. Un temps.)
+
+
+
+Scène 5.II.
+
+Roxane; le duc de Grammont, ancien comte de Guiche, puis Le Bret et
+Ragueneau.
+
+
+LE DUC:
+ Et vous demeurerez ici, vainement blonde,
+ Toujours en deuil ?
+
+ROXANE:
+ Toujours.
+
+LE DUC:
+ Aussi fidèle ?
+
+ROXANE:
+ Aussi.
+
+LE DUC (après un temps):
+ Vous m'avez pardonné ?
+
+ROXANE (simplement, regardant la croix du couvent):
+ Puisque je suis ici.
+ (Nouveau silence.)
+
+LE DUC:
+ Vraiment c'était un être ?. . .
+
+ROXANE:
+ Il fallait le connaître !
+
+LE DUC:
+ Ah ! Il fallait ?. . .Je l'ai trop peu connu, peut-être !
+ . . .Et son dernier billet, sur votre coeur, toujours ?
+
+ROXANE:
+ Comme un doux scapulaire, il pend à ce velours.
+
+LE DUC:
+ Même mort, vous l'aimez ?
+
+ROXANE:
+ Quelquefois il me semble
+ Qu'il n'est mort qu'à demi, que nos coeurs sont ensemble,
+ Et que son amour flotte, autour de moi, vivant !
+
+LE DUC (après un silence encore):
+ Est-ce que Cyrano vient vous voir ?
+
+ROXANE:
+ Oui, souvent.
+ --Ce vieil ami, pour moi, remplace les gazettes.
+ Il vient; c'est régulier; sous cet arbre où vous êtes
+ On place son fauteuil, s'il fait beau; je l'attends
+ En brodant; l'heure sonne; au dernier coup, j'entends
+ --Car je ne tourne plus même le front !--sa canne
+ Descendre le perron; il s'assied; il ricane
+ De ma tapisserie éternelle; il me fait
+ La chronique de la semaine, et. . .
+ (Le Bret paraît sur le perron):
+ Tiens, Le Bret !
+ (Le Bret descend):
+ Comment va notre ami ?
+
+LE BRET:
+ Mal.
+
+LE DUC:
+ Oh !
+
+ROXANE (au duc):
+ Il exagère !
+
+LE BRET:
+ Tout ce que j'ai prédit: l'abandon, la misère !. . .
+ Ses épîtres lui font des ennemis nouveaux !
+ Il attaque les faux nobles, les faux dévots,
+ Les faux braves, les plagiaires,--tout le monde.
+
+ROXANE:
+ Mais son épée inspire une terreur profonde.
+ On ne viendra jamais à bout de lui.
+
+LE DUC (hochant la tête):
+ Qui sait ?
+
+LE BRET:
+ Ce que je crains, ce n'est pas les attaques, c'est
+ La solitude, la famine, c'est Décembre
+ Entrant à pas de loup dans son obscure chambre:
+ Voilà les spadassins qui plutôt le tueront !
+ --Il serre chaque jour, d'un cran, son ceinturon.
+ Son pauvre nez a pris des tons de vieil ivoire.
+ Il n'a plus qu'un petit habit de serge noire.
+
+LE DUC:
+ Ah ! celui-là n'est pas parvenu !--C'est égal,
+ Ne le plaignez pas trop.
+
+LE BRET (avec un sourire amer):
+ Monsieur le maréchal !. . .
+
+LE DUC:
+ Ne le plaignez pas trop: il a vécu sans pactes,
+ Libre dans sa pensée autant que dans ses actes.
+
+LE BRET (de même):
+ Monsieur le duc !. . .
+
+LE DUC (hautainement):
+ Je sais, oui: j'ai tout; il n'a rien. . .
+ Mais je lui serrerais bien volontiers la main.
+ (Saluant Roxane):
+ Adieu.
+
+ROXANE:
+ Je vous conduis.
+ (Le duc salue Le Bret et se dirige avec Roxane vers le perron.)
+
+LE DUC (s'arrêtant, tandis qu'elle monte):
+ Oui, parfois, je l'envie.
+ --Voyez-vous, lorsqu'on a trop réussi sa vie,
+ On sent,--n'ayant rien fait, mon Dieu, de vraiment mal !--
+ Mille petits dégoûts de soi, dont le total
+ Ne fait pas un remords, mais une gêne obscure;
+ Et les manteaux de duc traînent dans leur fourrure,
+ Pendant que des grandeurs on monte les degrés,
+ Un bruit d'illusions sèches et de regrets,
+ Comme, quand vous montez lentement vers ces portes,
+ Votre robe de deuil traîne des feuilles mortes.
+
+ROXANE (ironique):
+ Vous voilà bien rêveur ?. . .
+
+LE DUC:
+ Eh ! oui !
+ (Au moment de sortir, brusquement):
+ Monsieur Le Bret !
+ (A Roxane):
+ Vous permettez ? Un mot.
+ (Il va à Le Bret, et à mi-voix):
+ C'est vrai: nul n'oserait
+ Attaquer votre ami; mais beaucoup l'ont en haine;
+ Et quelqu'un me disait, hier, au jeu, chez la Reine:
+ "Ce Cyrano pourrait mourir d'un accident."
+
+LE BRET:
+ Ah ?
+
+LE DUC:
+ Oui. Qu'il sorte peu. Qu'il soit prudent.
+
+LE BRET (levant les bras au ciel):
+ Prudent !
+ Il va venir. Je vais l'avertir. Oui, mais !. . .
+
+ROXANE (qui est restée sur le perron, à une soeur qui s'avance vers elle):
+ Qu'est-ce ?
+
+LA SOEUR:
+ Ragueneau vent vous voir, Madame.
+
+ROXANE:
+ Qu'on le laisse
+ Entrer.
+ (Au duc et à Le Bret):
+ Il vient crier misère. Étant un jour
+ Parti pour être auteur, il devint tour à tour
+ Chantre. . .
+
+LE BRET:
+ Étuviste. . .
+
+ROXANE:
+ Acteur. . .
+
+LE BRET:
+ Bedeau. . .
+
+ROXANE:
+ Perruquier. . .
+
+LE BRET:
+ Maître
+ De théorbe. . .
+
+ROXANE:
+ Aujourd'hui que pourrait-il bien être ?
+
+RAGUENEAU (entrant précipitamment):
+ Ah ! Madame !
+ (Il aperçoit Le Bret):
+ Monsieur !
+
+ROXANE (souriant):
+ Racontez vos malheurs
+ A Le Bret. Je reviens.
+
+RAGUENEAU:
+ Mais, Madame. . .
+ (Roxane sort sans l'écouter, avec le duc. Il redescend vers le Bret.)
+
+
+
+Scène 5.III.
+
+Le Bret, Ragueneau.
+
+
+RAGUENEAU:
+ D'ailleurs,
+ Puisque vous êtes là, j'aime mieux qu'elle ignore !
+ --J'allais voir votre ami tantôt. J'étais encore
+ A vingt pas de chez lui. . .quand je le vois de loin,
+ Qui sort. Je veux le joindre. Il va tourner le coin
+ De la rue. . .et je cours. . .lorsque d'une fenêtre
+ Sous laquelle il passait--est-ce un hasard ?. . .peut-être !--
+ Un laquais laisse choir une pièce de bois.
+
+LE BRET:
+ Les lâches !. . .Cyrano !
+
+RAGUENEAU:
+ J'arrive et je le vois. . .
+
+LE BRET:
+ C'est affreux !
+
+RAGUENEAU:
+ Notre ami, Monsieur, notre poète,
+ Je le vois, là, par terre, un grand trou dans la tête !
+
+LE BRET:
+ Il est mort ?
+
+RAGUENEAU:
+ Non ! mais. . .Dieu ! je l'ai porté chez lui.
+ Dans sa chambre. . .Ah ! sa chambre ! il faut voir ce réduit !
+
+LE BRET:
+ Il souffre ?
+
+RAGUENEAU:
+ Non, Monsieur, il est sans connaissance,
+
+LE BRET:
+ Un médecin ?
+
+RAGUENEAU:
+ Il en vint un par complaisance,
+
+LE BRET:
+ Mon pauvre Cyrano !--Ne disons pas cela
+ Tout d'un coup à Roxane !--Et ce docteur ?
+
+RAGUENEAU:
+ Il a
+ Parlé,--je ne sais plus,--de fièvre, de méninges !. . .
+ Ah ! si vous le voyiez--la tête dans des linges !. . .
+ Courons vite !--Il n'y a personne à son chevet !--
+ C'est qu'il pourrait mourir, Monsieur, s'il se levait !
+
+LE BRET (l'entraînant vers la droite):
+ Passons par là ! Viens, c'est plus court ! Par la chapelle !
+
+ROXANE (paraissant sur le perron et voyant Le Bret s'éloigner par la
+ colonnade qui mène a la petite porte de la chapelle):
+ Monsieur Le Bret !
+ (Le Bret et Ragueneau se sauvent sans répondre):
+ Le Bret s'en va quand on l'appelle ?
+ C'est quelque histoire encor de ce bon Ragueneau !
+ (Elle descend le perron.)
+
+
+
+Scène 5.IV.
+
+Roxane seule, puis deux soeurs, un instant.
+
+
+ROXANE:
+ Ah ! que ce dernier jour de septembre est donc beau !
+ Ma tristesse sourit. Elle qu'Avril offusque,
+ Se laisse décider par l'automne, moins brusque.
+ (Elle s'assied à son métier. Deux soeurs sortent de la maison et
+ apportent un grand fauteuil sous l'arbre):
+ Ah ! voici le fauteuil classique où vient s'asseoir
+ Mon vieil ami !
+
+SOEUR MARTHE:
+ Mais c'est le meilleur du parloir !
+
+ROXANE:
+ Merci, ma soeur.
+ (Les soeurs s'éloignent):
+ Il va venir.
+ (Elle s'installe. On entend sonner l'heure):
+ Là. . .l'heure sonne.
+ --Mes écheveaux !--L'heure a sonné ? Ceci m'étonne !
+ Serait-il en retard pour la première fois ?
+ La soeur tourière doit--mon dé ?. . .là, je le vois !--
+ L'exhorter à la pénitence.
+ (Un temps):
+ Elle l'exhorte !
+ --Il ne peut plus tarder.--Tiens ! une feuille morte !--
+ (Elle repousse du doigt la feuille tombée sur son métier):
+ D'ailleurs, rien ne pourrait.--Mes ciseaux ?. . .dans mon sac !--
+ L'empêcher de venir !
+
+UNE SOEUR (paraissant sur le perron):
+ Monsieur de Bergerac.
+
+
+
+Scène 5.V.
+
+Roxane, Cyrano et, un moment, soeur Marthe.
+
+
+ROXANE (sans se retourner):
+ Qu'est-ce que je disais ?. . .
+ (Et elle brode. Cyrano, très pâle, le feutre enfoncé sur les yeux,
+ paraît. La soeur qui l'a introduit rentre. Il se met à descendre le
+ perron lentement, avec un effort visible pour se tenir debout, et en
+ s'appuyant sur sa canne. Roxane travaille à sa tapisserie):
+ Ah ! ces teintes fanées. . .
+ Comment les rassortir ?
+ (A Cyrano, sur un ton d'amicale gronderie):
+ Depuis quatorze années,
+ Pour la première fois, en retard !
+
+CYRANO (qui est parvenu au fauteuil et s'est assis, d'une voix gaie,
+ contrastant avec son visage):
+ Oui, c'est fou !
+ J'enrage. Je fus mis en retard, vertuchou !. . .
+
+ROXANE:
+ Par ?. . .
+
+CYRANO:
+ Par une visite assez inopportune.
+
+ROXANE (distraite, travaillant):
+ Ah ! oui ! quelque fâcheux ?
+
+CYRANO:
+ Cousine, c'était une
+ Fâcheuse.
+
+ROXANE:
+ Vous l'avez renvoyée ?
+
+CYRANO:
+ Oui, j'ai dit:
+ Excusez-moi, mais c'est aujourd'hui samedi,
+ Jour où je dois me rendre en certaine demeure;
+ Rien ne m'y fait manquer: repassez dans une heure !
+
+ROXANE (légèrement):
+ Eh bien ! cette personne attendra pour vous voir:
+ Je ne vous laisse pas partir avant ce soir.
+
+CYRANO (avec douceur):
+ Peut-être un peu plus tôt faudra-t-il que je parte.
+ (Il ferme les yeux et se tait un instant. Soeur Marthe traverse le
+ parc de la chapelle au perron. Roxane l'aperçoit, lui fait un petit
+ signe de tête.)
+
+ROXANE (à Cyrano):
+ Vous ne taquinez pas soeur Marthe ?
+
+CYRANO (vivement, ouvrant les yeux):
+ Si !
+ (Avec une grosse voix comique):
+ Soeur Marthe !
+ Approchez !
+ (La soeur glisse vers lui):
+ Ha ! ha ! ha ! Beaux yeux toujours baissés !
+
+SOEUR MARTHE (levant les yeux en souriant):
+ Mais. . .
+ (Elle voit sa figure et fait un geste d'étonnement):
+ Oh !
+
+CYRANO (bas, lui montrant Roxane):
+ Chut ! Ce n'est rien !--
+ (D'une voix fanfaronne. Haut):
+ Hier, j'ai fait gras.
+
+SOEUR MARTHE:
+ Je sais.
+ (A part):
+ C'est pour cela qu'il est si pâle !
+ (Vite et bas):
+ Au réfectoire
+ Vous viendrez tout à l'heure, et je vous ferai boire
+ Un grand bol de bouillon. . .Vous viendrez ?
+
+CYRANO:
+ Oui, oui, oui.
+
+SOEUR MARTHE:
+ Ah ! vous êtes un peu raisonnable, aujourd'hui !
+
+ROXANE (qui les entend chuchoter):
+ Elle essaye de vous convertir ?
+
+SOEUR MARTHE:
+ Je m'en garde !
+
+CYRANO:
+ Tiens, c'est vrai ! Vous toujours si saintement bavarde,
+ Vous ne me prêchez pas ? c'est étonnant, ceci !. . .
+ (Avec une fureur bouffonne):
+ Sabre de bois ! Je veux vous étonner aussi !
+ Tenez, je vous permets. . .
+ (Il a l'air de chercher une bonne taquinerie, et de la trouver):
+ Ah ! la chose est nouvelle ?. . .
+ De. . .de prier pour moi, ce soir, à la chapelle.
+
+ROXANE:
+ Oh ! oh !
+
+CYRANO (riant):
+ Soeur Marthe est dans la stupéfaction !
+
+SOEUR MARTHE (doucement):
+ Je n'ai pas attendu votre permission.
+ (Elle rentre.)
+
+CYRANO (revenant à Roxane, penchée sur son métier):
+ Du diable si je peux jamais, tapisserie,
+ Voir ta fin !
+
+ROXANE:
+ J'attendais cette plaisanterie.
+ (A ce moment un peu de brise fait tomber les feuilles.)
+
+CYRANO:
+ Les feuilles !
+
+ROXANE (levant la tête, et regardant au loin, dans les allées):
+ Elles sont d'un blond vénitien.
+ Regardez-les tomber.
+
+CYRANO:
+ Comme elles tombent bien !
+ Dans ce trajet si court de la branche à la terre,
+ Comme elles savent mettre une beauté dernière,
+ Et malgré leur terreur de pourrir sur le sol,
+ Veulent que cette chute ait la grâce d'un vol !
+
+ROXANE:
+ Mélancolique, vous ?
+
+CYRANO (se reprenant):
+ Mais pas du tout, Roxane !
+
+ROXANE:
+ Allons, laissez tomber les feuilles de platane. . .
+ Et racontez un peu ce qu'il y a de neuf.
+ Ma gazette ?
+
+CYRANO:
+ Voici !
+
+ROXANE:
+ Ah !
+
+CYRANO (de plus en plus pâle, et luttant contre la douleur):
+ Samedi, dix-neuf:
+ Ayant mangé huit fois du raisiné de Cette,
+ Le Roi fut pris de fièvre; à deux coups de lancette
+ Son mal fut condamné pour lèse-majesté,
+ Et cet auguste pouls n'a plus fébricité !
+ Au grand bal, chez la reine, on a brûlé, dimanche,
+ Sept cent soixante-trois flambeaux de cire blanche;
+ Nos troupes ont battu, dit-on, Jean l'Autrichien;
+ On a pendu quatre sorciers; le petit chien
+ De madame d'Athis a dû prendre un clystère. . .
+
+ROXANE:
+ Monsieur de Bergerac, voulez-vous bien vous taire !
+
+CYRANO:
+ Lundi. . .rien. Lygdamire a changé d'amant.
+
+ROXANE:
+ Oh !
+
+CYRANO (dont le visage s'altère de plus en plus):
+ Mardi, toute la cour est à Fontainebleau.
+ Mercredi, la Montglat dit au comte de Fiesque:
+ Non ! Jeudi: Mancini, Reine de France,--ou presque !
+ Le vingt-cinq, la Monglat à de Fiesque dit: Oui;
+ Et samedi, vingt-six. . .
+ (Il ferme les yeux. Sa tête tombe. Silence.)
+
+ROXANE (surprise de ne plus rien entendre, se retourne, le regarde, et
+ se levant effrayée):
+ Il est évanoui ?
+ (Elle court vers lui en criant):
+ Cyrano !
+
+CYRANO (rouvrant les yeux, d'une voix vague):
+ Qu'est-ce ?. . .Quoi ?. . .
+ (Il voit Roxane penchée sur lui et, vivement, assurant son chapeau sur
+ sa tête et reculant avec effroi dans son fauteuil):
+ Non ! non ! je vous assure,
+ Ce n'est rien ! Laissez-moi !
+
+ROXANE:
+ Pourtant. . .
+
+CYRANO:
+ C'est ma blessure
+ D'Arras. . .qui. . .quelquefois. . .vous savez. . .
+
+ROXANE:
+ Pauvre ami !
+
+CYRANO:
+ Mais ce n'est rien. Cela va finir.
+ (Il sourit avec effort):
+ C'est fini.
+
+ROXANE (debout près de lui):
+ Chacun de nous a sa blessure: j'ai la mienne.
+ Toujours vive, elle est là, cette blessure ancienne,
+ (Elle met la main sur sa poitrine):
+ Elle est là, sous la lettre au papier jaunissant
+ Où l'on peut voir encor des larmes et du sang !
+ (Le crépuscule commence à venir.)
+
+CYRANO:
+ Sa lettre !. . .N'aviez-vous pas dit qu'un jour, peut-être,
+ Vous me la feriez lire ?
+
+ROXANE:
+ Ah ! vous voulez ?. . .Sa lettre ?
+
+CYRANO:
+ Oui. . .Je veux. . .Aujourd'hui. . .
+
+ROXANE (lui donnant le sachet pendu à son cou):
+ Tenez !
+
+CYRANO (le prenant):
+ Je peux ouvrir ?
+
+ROXANE:
+ Ouvrez. . .lisez !. . .
+ (Elle revient à son métier, le replie, range ses laines.)
+
+CYRANO (lisant):
+ Roxane, adieu, je vais mourir !. . .
+
+ROXANE (s'arrêtant, étonnée):
+ Tout haut ?
+
+CYRANO (lisant):
+ C'est pour ce soir, je crois, ma bien-aimée !
+ J'ai l'âme lourde encor d'amour inexprimée,
+ Et je meurs ! jamais plus, jamais mes yeux grisés,
+ Mes regards dont c'était. . .
+
+ROXANE:
+ Comment vous la lisez,
+ Sa lettre !
+
+CYRANO (continuant):
+ . . .dont c'était les frémissantes fêtes,
+ Ne baiseront au vol les gestes que vous faites;
+ J'en revois un petit qui vous est familier
+ Pour toucher votre front, et je voudrais crier. . .
+
+ROXANE (troublée):
+ Comme vous la lisez,--cette lettre !
+ (La nuit vient insensiblement.)
+
+CYRANO:
+ Et je crie:
+ Adieu !. . .
+
+ROXANE:
+ Vous la lisez. . .
+
+CYRANO:
+ Ma chère, ma chérie,
+ Mon trésor. . .
+
+ROXANE (rêveuse):
+ D'une voix. . .
+
+CYRANO:
+ Mon amour !. . .
+
+ROXANE:
+ D'une voix. . .
+ (Elle tressaille):
+ Mais. . .que je n'entends pas pour la première fois !
+ (Elle s'approche tout doucement, sans qu'il s'en aperçoive, passe
+ derrière le fauteuil, se penche sans bruit, regarde la
+ lettre.--L'ombre augmente.)
+
+CYRANO:
+ Mon coeur ne vous quitta jamais une seconde,
+ Et je suis et serai jusque dans l'autre monde
+ Celui qui vous aima sans mesure, celui. . .
+
+ROXANE (lui posant la main sur l'épaule):
+ Comment pouvez-vous lire à présent ? Il fait nuit.
+ (Il tressaille, se retourne, la voit là tout près, fait un geste
+ d'effroi, baisse la tête. Un long silence. Puis, dans l'ombre
+ complètement venue, elle dit avec lenteur, joignant les mains):
+ Et pendant quatorze ans, il a joué ce rôle
+ D'être le vieil ami qui vient pour être drôle !
+
+CYRANO:
+ Roxane !
+
+ROXANE:
+ C'était vous !
+
+CYRANO:
+ Non, non, Roxane, non !
+
+ROXANE:
+ J'aurais dû deviner quand il disait mon nom !
+
+CYRANO:
+ Non, ce n'était pas moi !
+
+ROXANE:
+ C'était vous !
+
+CYRANO:
+ Je vous jure. . .
+
+ROXANE:
+ J'aperçois toute la généreuse imposture:
+ Les lettres, c'était vous. . .
+
+CYRANO:
+ Non !
+
+ROXANE:
+ Les mots chers et fous,
+ C'était vous. . .
+
+CYRANO:
+ Non !
+
+ROXANE:
+ La voix dans la nuit, c'était vous !
+
+CYRANO:
+ Je vous jure que non !
+
+ROXANE:
+ L'âme, c'était la vôtre !
+
+CYRANO:
+ Je ne vous aimais pas.
+
+ROXANE:
+ Vous m'aimiez !
+
+CYRANO (se débattant):
+ C'était l'autre !
+
+ROXANE:
+ Vous m'aimiez !
+
+CYRANO (d'une voix qui faiblit):
+ Non !
+
+ROXANE:
+ Déjà vous le dites plus bas !
+
+CYRANO:
+ Non, non, mon cher amour, je ne vous aimais pas !
+
+ROXANE:
+ Ah ! que de choses qui sont mortes. . .qui sont nées !
+ --Pourquoi vous être tu pendant quatorze années,
+ Puisque sur cette lettre où, lui, n'était pour rien,
+ Ces pleurs étaient de vous ?
+
+CYRANO (lui tendant la lettre):
+ Ce sang était le sien.
+
+ROXANE:
+ Alors pourquoi laisser ce sublime silence
+ Se briser aujourd'hui ?
+
+CYRANO:
+ Pourquoi ?. . .
+ (Le Bret et Ragueneau entrent en courant.)
+
+
+
+Scène 5.VI.
+
+Les mêmes, Le Bret et Ragueneau.
+
+
+LE BRET:
+ Quelle imprudence !
+ Ah ! j'en étais bien sûr ! il est là !
+
+CYRANO (souriant et se redressant):
+ Tiens, parbleu !
+
+LE BRET:
+ Il s'est tué, Madame, en se levant !
+
+ROXANE:
+ Grand Dieu !
+ Mais tout à l'heure alors. . .cette faiblesse ?. . .cette ?. . .
+
+CYRANO:
+ C'est vrai ! je n'avais pas terminé ma gazette:
+ . . .Et samedi, vingt-six, une heure avant dîné,
+ Monsieur de Bergerac est mort assassiné.
+ (Il se découvre; on voit sa tête entourée de linges.)
+
+ROXANE:
+ Que dit-il ?--Cyrano !--Sa tête enveloppée !. . .
+ Ah, que vous a-t-on fait ? Pourquoi ?
+
+CYRANO:
+ "D'un coup d'épée,
+ Frappé par un héros, tomber la pointe au coeur !". . .
+ --Oui, je disais cela !. . .Le destin est railleur !. . .
+ Et voilà que je suis tué dans une embûche,
+ Par derrière, par un laquais, d'un coup de bûche !
+ C'est très bien. J'aurai tout manqué, même ma mort.
+
+RAGUENEAU:
+ Ah, Monsieur !. . .
+
+CYRANO:
+ Ragueneau ne pleure pas si fort !. . .
+ (Il lui tend la main):
+ Qu'est-ce que tu deviens, maintenant, mon confrère ?
+
+RAGUENEAU (à travers ses larmes):
+ Je suis moucheur de. . .de. . .chandelles, chez Molière.
+
+CYRANO:
+ Molière !
+
+RAGUENEAU:
+ Mais je veux le quitter, dès demain:
+ Oui, je suis indigné !. . .Hier, on jouer Scapin,
+ Et j'ai vu qu'il vous a pris une scène !
+
+LE BRET:
+ Entière !
+
+RAGUENEAU:
+ Oui, Monsieur, le fameux: "Que Diable allait-il faire ?. . ."
+
+LE BRET (furieux):
+ Molière te l'a pris !
+
+CYRANO:
+ Chut ! chut ! Il a bien fait !. . .
+ (A Ragueneau):
+ La scène, n'est-ce pas, produit beaucoup d'effet ?
+
+RAGUENEAU (sanglotant):
+ Ah ! Monsieur, on riait ! on riait !
+
+CYRANO:
+ Oui, ma vie
+ Ce fut d'être celui qui souffle--et qu'on oublie !
+ (A Roxane):
+ Vous souvient-il du soir où Christian vous parla
+ Sous le balcon ? Eh bien ! toute ma vie est là:
+ Pendant que je restais en bas, dans l'ombre noire,
+ D'autres montaient cueillir le baiser de la gloire !
+ C'est justice, et j'approuve au seuil de mon tombeau:
+ Molière a du génie et Christian était beau !
+ (A ce moment, la cloche de la chapelle ayant tinté, on voit passer au
+ fond, dans l'allée, les religieuses se rendant à l'office):
+ Qu'elles aillent prier puisque leur cloche sonne !
+
+ROXANE (se relevant pour appeler):
+ Ma soeur ! ma soeur !
+
+CYRANO (la retenant):
+ Non ! non ! n'allez chercher personne:
+ Quand vous reviendriez, je ne serais plus là.
+ (Les religieuses sont entrées dans la chapelle, on entend l'orgue):
+ Il me manquait un peu d'harmonie. . .en voilà.
+
+ROXANE:
+ Je vous aime, vivez !
+
+CYRANO:
+ Non ! car c'est dans le conte
+ Que lorsqu'on dit: Je t'aime ! au prince plein de honte,
+ Il sent sa laideur fondre à ces mots de soleil. . .
+ Mais tu t'apercevrais que je reste pareil.
+
+ROXANE:
+ J'ai fait votre malheur ! moi ! moi !
+
+CYRANO:
+ Vous ?. . .au contraire !
+ J'ignorais la douceur féminine. Ma mère
+ Ne m'a pas trouvé beau. Je n'ai pas eu de soeur.
+ Plus tard, j'ai redouté l'amante à l'oeil moqueur.
+ Je vous dois d'avoir eu, tout au moins, une amie.
+ Grâce à vous une robe a passé dans ma vie.
+
+LE BRET (lui montrant le clair de lune qui descend à travers les branches):
+ Ton autre amie est là, qui vient te voir !
+
+CYRANO (souriant à la lune):
+ Je vois.
+
+ROXANE:
+ Je n'aimais qu'un seul être et je le perds deux fois !
+
+CYRANO:
+ Le Bret, je vais monter dans la lune opaline,
+ Sans qu'il faille inventer, aujourd'hui, de machine. . .
+
+LE BRET:
+ Que dites-vous ?
+
+CYRANO:
+ Mais oui, c'est là, je vous le dis,
+ Que l'on va m'envoyer faire mon paradis
+ Plus d'une âme que j'aime y doit être exilée,
+ Et je retrouverai Socrate et Galilée !
+
+LE BRET (se révoltant):
+ Non, non ! C'est trop stupide à la fin, et c'est trop
+ Injuste ! Un tel poète ! Un coeur si grand, si haut !
+ Mourir ainsi !. . .Mourir !. . .
+
+CYRANO:
+ Voilà Le Bret qui grogne !
+
+LE BRET (fondant en larmes):
+ Mon cher ami. . .
+
+CYRANO (se soulevant, l'oeil égaré):
+ Ce sont les cadets de Gascogne. . .
+ --La masse élémentaire. . .Eh oui !. . .voilà le hic. . .
+
+LE BRET:
+ Sa science. . .dans son délire !
+
+CYRANO:
+ Copernic
+ A dit. . .
+
+ROXANE:
+ Oh !
+
+CYRANO:
+ Mais aussi que diable allait-il faire,
+ Mais que diable allait-il faire en cette galère ?. . .
+ Philosophe, physicien,
+ Rimeur, bretteur, musicien,
+ Et voyageur aérien,
+ Grand riposteur du tac au tac,
+ Amant aussi--pas pour son bien !--
+ Ci-gît Hercule-Savinien
+ De Cyrano de Bergerac,
+ Qui fut tout, et qui ne fut rien,
+ . . .Mais je m'en vais, pardon, je ne peux faire attendre:
+ Vous voyez, le rayon de lune vient me prendre !
+ (Il se retombé assis, les pleurs de Roxane le rappellent à la réalité,
+ il la regarde, et caressant ses voiles):
+ Je ne veux pas que vous pleuriez moins ce charmant,
+ Ce bon, ce beau Christian; mais je veux seulement
+ Que lorsque le grand froid aura pris mes vertèbres,
+ Vous donniez un sens double à ces voiles funèbres,
+ Et que son deuil sur vous devienne un peu mon deuil.
+
+ROXANE:
+ Je vous jure !. . .
+
+CYRANO (est secoué d'un grand frisson et se lève brusquement):
+ Pas là ! non ! pas dans ce fauteuil !
+ (On veut s'élancer vers lui):
+ --Ne me soutenez pas !--Personne !
+ (Il va s'adosser à l'arbre):
+ Rien que l'arbre !
+ (Silence):
+ Elle vient. Je me sens déjà botté de marbre,
+ --Ganté de plomb !
+ (Il se raidit):
+ Oh ! mais !. . .puisqu'elle est en chemin,
+ Je l'attendrai debout,
+ (Il tire l'épée):
+ et l'épée à la main !
+
+LE BRET:
+ Cyrano !
+
+ROXANE (défaillante):
+ Cyrano !
+ (Tous reculent épouvantés.)
+
+CYRANO:
+ Je crois qu'elle regarde. . .
+ Qu'elle ose regarder mon nez, cette Camarde
+ (Il lève son épée):
+ Que dites-vous ?. . .C'est inutile ?. . .Je le sais !
+ Mais on ne se bat pas dans l'espoir du succès !
+ Non ! non ! c'est bien plus beau lorsque c'est inutile !
+ --Qu'est-ce que c'est tous ceux-là ?--Vous êtes mille ?
+ Ah ! je vous reconnais, tous mes vieux ennemis !
+ Le Mensonge ?
+ (Il frappe de son épée le vide):
+ Tiens, tiens !--Ha ! ha ! les Compromis !
+ Les Préjugés, les Lâchetés !. . .
+ (Il frappe):
+ Que je pactise ?
+ Jamais, jamais !--Ah ! te voilà, toi, la Sottise !
+ --Je sais bien qu'à la fin vous me mettrez à bas;
+ N'importe: je me bats ! je me bats ! je me bats !
+ (Il fait des moulinets immenses et s'arrête haletant):
+ Oui, vous m'arrachez tout, le laurier et la rose !
+ Arrachez ! Il y a malgré vous quelque chose
+ Que j'emporte, et ce soir, quand j'entrerai chez Dieu,
+ Mon salut balaiera largement le seuil bleu,
+ Quelque chose que sans un pli, sans une tache,
+ J'emporte malgré vous,
+ (Il s'élance l'épée haute):
+ et c'est. . .
+ (L'épée s'échappe de ses mains, il chancelle, tombe dans les bras de
+ Le Bret et de Ragueneau.)
+
+ROXANE (se penchant sur lui et lui baisant le front):
+ C'est ?. . .
+
+CYRANO (rouvre les yeux, la reconnaît et dit en souriant):
+ Mon panache.
+
+Rideau.
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Cyrano de Bergerac, by Edmond Rostand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CYRANO DE BERGERAC ***
+
+***** This file should be named 1256-8.txt or 1256-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/2/5/1256/
+
+This etext was prepared by Sue Asscher
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
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+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
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+distribution of electronic works, by using or distributing this work
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+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
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+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
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+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
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+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
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+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
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+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
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+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
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+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
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+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
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+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
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+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
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+<!DOCTYPE HTML PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
+<html>
+ <head>
+ <meta http-equiv="Content-Type" content=
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+ <title>
+ The Project Gutenberg eBook of Cyrano de Bergerac, by Edmond Rostand
+ </title>
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+/*<![CDATA[ XML blockout */
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+ P { margin-top: .75em;
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+ H1,H2,H3,H4,H5,H6 {
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+ // -->
+ /* XML end ]]>*/
+ </style>
+ </head>
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+
+
+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Cyrano de Bergerac, by Edmond Rostand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Cyrano de Bergerac
+
+Author: Edmond Rostand
+
+Release Date: May 4, 2005 [EBook #1256]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CYRANO DE BERGERAC ***
+
+
+
+
+This etext was prepared by Sue Asscher
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+
+<h1>CYRANO DE BERGERAC</h1>
+
+<h1>Edmond Rostand</h1>
+
+<p>Com&eacute;die H&eacute;ro&iuml;que en Cinq Actes
+en vers</p>
+
+<p>Repr&eacute;sent&eacute;e &agrave; Paris, sur le Th&eacute;&acirc;tre de la Porte-Saint-Martin
+le 28 d&eacute;cembre 1897</p>
+
+
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est &agrave; l'&acirc;me de CYRANO que je voulais d&eacute;dier ce po&egrave;me.</span><br />
+
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais puisqu'elle a pass&eacute; en vous, COQUELIN, c'est &agrave; vous</span><br />
+que je le d&eacute;die.</span><br />
+
+<p>E. R.</p>
+
+<br />
+
+<p>Personnages:</p>
+
+<span style='margin-left: 4em;'>CYRANO DE BERGERAC</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>CHRISTIAN DE NEUVILLETTE</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>COMTE DE GUICHE</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>RAGUENEAU</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>LE BRET</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>CARBON DE CASTEL-JALOUX</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>LES CADETS</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>LIGNI&Egrave;RE</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>DE VALVERT</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>UN MARQUIS</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>DEUXI&Egrave;ME MARQUIS</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>TROISI&Egrave;ME MARQUIS</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>MONTFLEURY</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>BELLEROSE</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>JODELET</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>CUIGY</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>BRISSAILLE</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>UN F&Acirc;CHEUX</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>UN MOUSQUETAIRE</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>UN AUTRE</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>UN OFFICIER ESPAGNOL</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>UN CHEVAU-L&Eacute;GER</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>LE PORTIER</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>UN BOURGEOIS</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>SON FILS</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>UN TIRE-LAINE</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>UN SPECTATEUR</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>UN GARDE</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>BERTRANDOU LE FIFRE</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>LE CAPUCIN</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>DEUX MUSICIENS</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>LES PO&Egrave;TES</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>LES PATISSIERS</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>ROXANE</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>S&#338;UR MARTHE</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>LISE</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>LA DISTRIBUTRICE</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>M&Egrave;RE MARGUERITE DE J&Eacute;SUS</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>LA DU&Egrave;GNE</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>S&#338;UR CLAIRE</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>UNE COM&Eacute;DIENNE</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>LA SOUBRETTE</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>LES PAGES</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>LA BOUQUETI&Egrave;RE</span><br />
+
+<p>La foule, bourgeois, marquis, mousquetaires, tire-laine, p&acirc;tissiers,
+po&egrave;tes, cadets gascons, com&eacute;diens, violons, pages, enfants, soldats,
+espagnols, spectateurs, spectatrices, pr&eacute;cieuses, com&eacute;diennes,
+bourgeoises, religieuses, etc.</p>
+
+<p>(Les quatre premiers actes en 1640, le cinqui&egrave;me en 1655.)</p>
+
+
+<a href='#Acte_I'><b>Acte I.</b></a><br />
+<a href='#Acte_II'><b>Acte II.</b></a><br />
+<a href='#Acte_III'><b>Acte III.</b></a><br />
+<a href='#Acte_IV'><b>Acte IV.</b></a><br />
+<a href='#Acte_V'><b>Acte V.</b></a><br />
+
+
+
+
+<hr style='width: 65%;' />
+<a name='Acte_I'></a><h2>Acte I.</h2>
+
+<p>Une Repr&eacute;sentation &agrave; l'H&ocirc;tel de Bourgogne.</p>
+
+<p>La salle de l'H&ocirc;tel de Bourgogne, en 1640. Sorte de hangar de jeu de
+paume am&eacute;nag&eacute; et embelli pour des repr&eacute;sentations.</p>
+
+<p>La salle est un carr&eacute; long; on la voit en biais, de sorte qu'un de ses
+c&ocirc;t&eacute;s forme le fond qui part du premier plan, &agrave; droite, et va au dernier
+plan, &agrave; gauche, faire angle avec la sc&egrave;ne, qu'on aper&ccedil;oit en pan coup&eacute;.</p>
+
+<p>Cette sc&egrave;ne est encombr&eacute;e, des deux c&ocirc;t&eacute;s, le long des coulisses, par
+des banquettes. Le rideau est form&eacute; par deux tapisseries qui peuvent
+s'&eacute;carter. Au-dessus du manteau d'Arlequin, les armes royales. On
+descend de l'estrade dans la salle par de larges marches. De chaque c&ocirc;t&eacute;
+de ces marches, la place des violons. Rampe de chandelles.</p>
+
+<p>Deux rangs superpos&eacute;s de galeries lat&eacute;rales: le rang sup&eacute;rieur est
+divis&eacute; en loges. Pas de si&egrave;ges au parterre, qui est la sc&egrave;ne m&ecirc;me du
+th&eacute;&acirc;tre; au fond de ce parterre, c'est-&agrave;-dire &agrave; droite, premier plan,
+quelques bancs formant gradins et, sous un escalier qui monte vers des
+places sup&eacute;rieures, et dont on ne voit que le d&eacute;part, une sorte de
+buffet orn&eacute; de petits lustres, de vases fleuris, de verres de cristal,
+d'assiettes de g&acirc;teaux, de flacons, etc.</p>
+
+<p>Au fond, au milieu, sous la galerie de loges, l'entr&eacute;e du th&eacute;&acirc;tre.
+Grande porte qui s'entre-b&acirc;ille pour laisser passer les spectateurs. Sur
+les battants de cette porte, ainsi que dans plusieurs coins et au-dessus
+du buffet, des affiches rouges sur lesquelles on lit: La Clorise.</p>
+
+<p>Au lever du rideau, la salle est dans une demi-obscurit&eacute;, vide encore.
+Les lustres sont baiss&eacute;s au milieu du parterre, attendant d'&ecirc;tre
+allum&eacute;s.</p>
+
+<br />
+
+<h3>Sc&egrave;ne 1.I.</h3>
+
+<p>Le public, qui arrive peu &agrave; peu. Cavaliers, bourgeois, laquais, pages,
+tire-laine, le portier, etc., puis les marquis, Cuigy, Brissaille, la
+distributrice, les violons, etc.</p>
+
+<p>(<i>On entend derri&egrave;re la porte un tumulte de voix, puis un cavalier
+entre brusquement.</i>)</p>
+<br />
+
+<p>LE PORTIER (<i>le poursuivant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Hol&agrave;&nbsp;! vos quinze sols&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE CAVALIER:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'entre gratis&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE PORTIER:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pourquoi&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>LE CAVALIER:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je suis chevau-l&eacute;ger de la maison du Roi&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE PORTIER (<i>&agrave; un autre cavalier qui vient d'entrer</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>DEUXI&Egrave;ME CAVALIER:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je ne paye pas&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE PORTIER:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais. . .</span><br /></p>
+
+<p>DEUXI&Egrave;ME CAVALIER:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je suis mousquetaire.</span><br /></p>
+
+<p>PREMIER CAVALIER (<i>au deuxi&egrave;me</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>On ne commence qu'&agrave; deux heures. Le parterre</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Est vide. Exer&ccedil;ons-nous au fleuret.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Ils font des armes avec des fleurets qu'ils ont apport&eacute;s.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>UN LAQUAIS (<i>entrant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pst. . .Flanquin. . .&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>UN AUTRE (<i>d&eacute;j&agrave; arriv&eacute;</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Champagne&nbsp;?. . .</span><br /></p>
+
+<p>LE PREMIER (<i>lui montrant des jeux qu'il sort de son pourpoint</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Cartes. D&eacute;s.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il s'assied par terre</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Jouons.</span><br /></p>
+
+<p>LE DEUXI&Egrave;ME (<i>m&ecirc;me jeu</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oui, mon coquin.</span><br /></p>
+
+<p>PREMIER LAQUAIS (<i>tirant de sa poche un bout de chandelle qu'il allume et colle par terre</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'ai soustrait &agrave; mon ma&icirc;tre un peu de luminaire.</span><br /></p>
+
+<p>UN GARDE (<i>&agrave; une bouqueti&egrave;re qui s'avance</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est gentil de venir avant que l'on n'&eacute;claire&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il lui prend la taille.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>UN DES BRETTEURS (<i>recevant un coup de fleuret</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Touche&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>UN DES JOUEURS:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tr&egrave;fle&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE GARDE (<i>poursuivant la fille</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Un baiser&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LA BOUQUETI&Egrave;RE (<i>se d&eacute;gageant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>On voit&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>LE GARDE (<i>l'entra&icirc;nant dans les coins sombres</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pas de danger&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>UN HOMME (<i>s'asseyant par terre avec d'autres porteurs de provisions de bouche</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Lorsqu'on vient en avance, on est bien pour manger.</span><br /></p>
+
+<p>UN BOURGEOIS (<i>conduisant son fils</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pla&ccedil;ons-nous l&agrave;, mon fils.</span><br /></p>
+
+<p>UN JOUEUR:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Brelan d'as&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>UN HOMME (<i>tirant une bouteille de sous son manteau et s'asseyant aussi</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Un ivrogne</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Doit boire son bourgogne. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>il boit</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&Agrave; l'h&ocirc;tel de Bourgogne&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE BOURGEOIS (<i>&agrave; son fils</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ne se croirait-on pas en quelque mauvais lieu&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il montre l'ivrogne du bout de sa canne</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Buveurs. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>En rompant, un des cavaliers le bouscule</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Bretteurs&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il tombe au milieu des joueurs</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Joueurs&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE GARDE (<i>derri&egrave;re lui, lutinant toujours la femme</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Un baiser&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE BOURGEOIS (<i>&eacute;loignant vivement son fils</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Jour de Dieu&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&mdash;Et penser que c'est dans une salle pareille</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qu'on joua du Rotrou, mon fils.</span><br /></p>
+
+<p>LE JEUNE HOMME:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et du Corneille&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>UNE BANDE DE PAGES (<i>se tenant par la main, entre en farandole et chante</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tra la la la la la la la la la la l&egrave;re. . .</span><br /></p>
+
+<p>LE PORTIER (<i>s&eacute;v&egrave;rement aux pages</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Les pages, pas de farce&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>PREMIER PAGE (<i>avec une dignit&eacute; bless&eacute;e</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oh&nbsp;! Monsieur&nbsp;! ce soup&ccedil;on&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Vivement au deuxi&egrave;me, d&egrave;s que le portier a tourn&eacute; le dos</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>As-tu de la ficelle&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>LE DEUXI&Egrave;ME:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Avec un hame&ccedil;on.</span><br /></p>
+
+<p>PREMIER PAGE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>On pourra de l&agrave;-haut p&ecirc;cher quelque perruque.</span><br /></p>
+
+<p>UN TIRE-LAINE (<i>groupant autour de lui plusieurs hommes de mauvaise mine</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Or &ccedil;&agrave;, jeunes escrocs, venez qu'on vous &eacute;duque:</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Puis donc que vous volez pour la premi&egrave;re fois. . .</span><br /></p>
+
+<p>DEUXI&Egrave;ME PAGE (<i>criant &agrave; d'autres pages d&eacute;j&agrave; plac&eacute;s aux galeries sup&eacute;rieures</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Hep&nbsp;! Avez-vous des sarbacanes&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>TROISI&Egrave;ME PAGE (<i>d'en haut</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et des pois&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il souffle et les crible de pois.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>LE JEUNE HOMME (<i>&agrave; son p&egrave;re</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Que va-t-on nous jouer&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>LE BOURGEOIS:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Clorise.</span><br /></p>
+
+<p>LE JEUNE HOMME:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De qui est-ce&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>LE BOURGEOIS:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De monsieur Balthazar Baro. C'est une pi&egrave;ce&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il remonte au bras de son fils.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>LE TIRE-LAINE (<i>&agrave; ses acolytes</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>. . .La dentelle surtout des canons, coupez-la&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>UN SPECTATEUR (<i>&agrave; un autre, lui montrant une encoignure &eacute;lev&eacute;e</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tenez, &agrave; la premi&egrave;re du Cid, j'&eacute;tais l&agrave;&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE TIRE-LAINE (<i>faisant avec ses doigts le geste de subtiliser</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Les montres. . .</span><br /></p>
+
+<p>LE BOURGEOIS (<i>redescendant, &agrave; son fils</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous verrez des acteurs tr&egrave;s illustres. . .</span><br /></p>
+
+<p>LE TIRE-LAINE (<i>faisant le geste de tirer par petites secousses furtives</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Les mouchoirs. . .</span><br /></p>
+
+<p>LE BOURGEOIS:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Montfleury. . .</span><br /></p>
+
+<p>QUELQU'UN (<i>criant de la galerie sup&eacute;rieure</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Allumez donc les lustres&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE BOURGEOIS:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>. . .Bellerose, L'Epy, la Beaupr&eacute;, Jodelet&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>UN PAGE (<i>au parterre</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;! voici la distributrice&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LA DISTRIBUTRICE (<i>paraissant derri&egrave;re le buffet</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oranges, lait,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Eau de frambroise, aigre de c&egrave;dre&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Brouhaha &agrave; la porte.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>UNE VOIX DE FAUSSET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Place, brutes&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>UN LAQUAIS (<i>s'&eacute;tonnant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Les marquis&nbsp;!. . .au parterre&nbsp;?. . .</span><br /></p>
+
+<p>UN AUTRE LAQUAIS:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oh&nbsp;! pour quelques minutes.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Entre une bande de petits marquis.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>UN MARQUIS (<i>voyant la salle &agrave; moiti&eacute; vide</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>H&eacute; quoi&nbsp;! Nous arrivons ainsi que les drapiers,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Sans d&eacute;ranger les gens&nbsp;? sans marcher sur les pieds&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah, fi&nbsp;! fi&nbsp;! fi&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Is se trouve devant d'autres gentilshommes entr&eacute;s peu avant</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Cuigy&nbsp;! Brissaille&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Grandes embrassades.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>CUIGY:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Des fid&egrave;les&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais oui, nous arrivons devant que les chandelles. . .</span><br /></p>
+
+<p>LE MARQUIS:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah, ne m'en parlez pas&nbsp;! Je suis dans une humeur. . .</span><br /></p>
+
+<p>UN AUTRE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Console-toi, marquis, car voici l'allumeur&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LA SALLE (<i>saluant l'entr&eacute;e de l'allumeur</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>On se groupe autour des lustres qu'il allume. Quelques personnes ont pris place aux galeries. Ligni&egrave;re entre au parterre, donnant le bras &agrave; Christian de Neuvillette. Ligni&egrave;re, un peu d&eacute;braill&eacute;, figure d'ivrogne distingu&eacute;. Christian, v&ecirc;tu &eacute;l&eacute;gamment, mais d'une fa&ccedil;on un peu d&eacute;mod&eacute;e, para&icirc;t pr&eacute;occup&eacute; et regarde les loges.</i>)</span><br /></p>
+
+<br />
+
+<h3>Sc&egrave;ne 1.II.</h3>
+
+<p>Les m&ecirc;mes, Christian, Ligni&egrave;re, puis Ragueneau et Le Bret.</p>
+
+<p>CUIGY:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ligni&egrave;re&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>BRISSAILLE (<i>riant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pas encor gris&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>LIGNI&Egrave;RE (<i>bas &agrave; Christian</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je vous pr&eacute;sente&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Signe d'assentiment de Christian</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Baron de Neuvillette.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Saluts.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>LA SALLE (<i>acclamant l'ascension du premier lustre allum&eacute;</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CUIGY (<i>&agrave; Brissaille, en regardant Christian</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>La t&ecirc;te est charmante.</span><br /></p>
+
+<p>PREMIER MARQUIS (<i>qui a entendu</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Peuh&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>LIGNI&Egrave;RE (<i>pr&eacute;sentant &agrave; Christian</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Messieurs de Cuigy, de Brissaille. . .</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN (<i>s'inclinant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Enchant&eacute;&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>PREMIER MARQUIS (<i>au deuxi&egrave;me</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il est assez joli, mais n'est pas ajust&eacute;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Au dernier go&ucirc;t.</span><br /></p>
+
+<p>LIGNI&Egrave;RE (<i>&agrave; Cuigy</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Monsieur d&eacute;barque de Touraine.</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oui, je suis &agrave; Paris depuis vingt jours &agrave; peine.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'entre aux gardes demain, dans les Cadets.</span><br /></p>
+
+<p>PREMIER MARQUIS (<i>regardant les personnes qui entrent dans les loges</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Voil&agrave;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>La pr&eacute;sidente Aubry&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LA DISTRIBUTRICE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oranges, lait. . .</span><br /></p>
+
+<p>LES VIOLONS (<i>s'accordant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>La. . .la. . .</span><br /></p>
+
+<p>CUIGY (<i>&agrave; Christian, lui d&eacute;signant la salle qui se garnit</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Du monde&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Eh, oui, beaucoup,</span><br /></p>
+
+<p>PREMIER MARQUIS:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tout le bel air&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Ils nomment les femmes &agrave; mesure qu'elles entrent, tr&egrave;s par&eacute;es, dans les loges. Envois de saluts, r&eacute;ponses de sourires.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>DEUXI&Egrave;ME MARQUIS:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mesdames</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De Gu&eacute;m&eacute;n&eacute;. . .</span><br /></p>
+
+<p>CUIGY:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De Bois-Dauphin. . .</span><br /></p>
+
+<p>PREMIER MARQUIS:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Que nous aim&acirc;mes. . .</span><br /></p>
+
+<p>BRISSAILLE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De Chavigny. . .</span><br /></p>
+
+<p>DEUXI&Egrave;ME MARQUIS:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qui de nos c&#339;urs va se jouant&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LIGNI&Egrave;RE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tiens, monsieur de Corneille est arriv&eacute; de Rouen.</span><br /></p>
+
+<p>LE JEUNE HOMME (<i>&agrave; son p&egrave;re</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>L'Acad&eacute;mie est l&agrave;&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>LE BOURGEOIS:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais. . .j'en vois plus d'un membre;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Voici Boudu, Boissat, et Cureau de la Chambre;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Porch&egrave;res, Colomby, Bourzeys, Bourdon, Arbaud. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tous ces noms dont pas un ne mourra, que c'est beau&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>PREMIER MARQUIS:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Attention&nbsp;! nos pr&eacute;cieuses prennent place:</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Barth&eacute;no&iuml;de, Urim&eacute;donte, Cassandace,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>F&eacute;lix&eacute;rie. . .</span><br /></p>
+
+<p>DEUXI&Egrave;ME MARQUIS (<i>se p&acirc;mant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;! Dieu&nbsp;! leurs surnoms sont exquis&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Marquis, tu les sais tous&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>PREMIER MARQUIS:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je les sais tous, marquis&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LIGNI&Egrave;RE (<i>prenant Christian &agrave; part</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mon cher, je suis entr&eacute; pour vous rendre service:</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>La dame ne vient pas. Je retourne &agrave; mon vice&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN (<i>suppliant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non&nbsp;!. . .Vous, qui chansonnez et la ville et la cour,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Restez: vous me direz pour qui je meurs d'amour.</span><br /></p>
+
+<p>LE CHEF DES VIOLONS (<i>frappant sur son pupitre, avec son archet</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Messieurs les violons&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il l&egrave;ve son archet.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>LA DISTRIBUTRICE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Macarons, citronn&eacute;e. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Les violons commencent &agrave; jouer.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'ai peur qu'elle ne soit coquette et raffin&eacute;e,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je n'ose lui parler car je n'ai pas d'esprit.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Le langage aujourd'hui qu'on parle et qu'on &eacute;crit,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Me trouble. Je ne suis qu'un bon soldat timide.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&mdash;Elle est toujours &agrave; droite, au fond: la loge vide.</span><br /></p>
+
+<p>LIGNI&Egrave;RE (<i>faisant mine de sortir</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je pars.</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN (<i>le retenant encore</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oh&nbsp;! non, restez&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LIGNI&Egrave;RE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je ne peux. D'Assoucy</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>M'attend au cabaret. On meurt de soif, ici.</span><br /></p>
+
+<p>LA DISTRIBUTRICE (<i>passant devant lui avec un plateau</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Orangeade&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>LIGNI&Egrave;RE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Fi&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LA DISTRIBUTRICE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Lait&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>LIGNI&Egrave;RE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pouah&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LA DISTRIBUTRICE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Rivesalte&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>LIGNI&Egrave;RE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Halte&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>A Christian</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je reste encore un peu.&mdash;Voyons ce rivesalte&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il s'assied pr&egrave;s du buffet. La distributrice lui verse du rivesalte.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>CRIS (<i>dans le public &agrave; l'entr&eacute;e d'un petit homme grassouillet et r&eacute;joui</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;! Ragueneau&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>LIGNI&Egrave;RE (<i>&agrave; Christian</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Le grand r&ocirc;tisseur Ragueneau.</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU (<i>costume de p&acirc;tissier endimanch&eacute;, s'avan&ccedil;ant vivement vers Ligni&egrave;re</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Monsieur, avez-vous vu monsieur de Cyrano&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>LIGNI&Egrave;RE (<i>pr&eacute;sentant Ragueneau &agrave; Christian</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Le p&acirc;tissier des com&eacute;diens et des po&egrave;tes&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU (<i>se confondant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Trop d'honneur. . .</span><br /></p>
+
+<p>LIGNI&Egrave;RE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Taisez-vous, M&eacute;c&egrave;ne que vous &ecirc;tes&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oui, ces messieurs chez moi se servent. . .</span><br /></p>
+
+<p>LIGNI&Egrave;RE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>A cr&eacute;dit.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Po&egrave;te de talent lui-m&ecirc;me. . .</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ils me l'ont dit.</span><br /></p>
+
+<p>LIGNI&Egrave;RE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Fou de vers&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il est vrai que pour une odelette. . .</span><br /></p>
+
+<p>LIGNI&Egrave;RE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous donnez une tarte. . .</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oh&nbsp;! une tartelette&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LIGNI&Egrave;RE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Brave homme, il s'en excuse&nbsp;! Et pour un triolet</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ne donn&acirc;tes-vous pas&nbsp;?. . .</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Des petits pains&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LIGNI&Egrave;RE (<i>s&eacute;v&egrave;rement</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Au lait.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&mdash;Et le th&eacute;&acirc;tre, vous l'aimez&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je l'idol&acirc;tre.</span><br /></p>
+
+<p>LIGNI&Egrave;RE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous payez en g&acirc;teaux vos billets de th&eacute;&acirc;tre&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Votre place, aujourd'hui, l&agrave;, voyons, entre nous,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous a co&ucirc;t&eacute; combien&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Quatre flans. Quinze choux.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il regarde de tous c&ocirc;t&eacute;s</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Monsieur de Cyrano n'est pas l&agrave;&nbsp;? Je m'&eacute;tonne.</span><br /></p>
+
+<p>LIGNI&Egrave;RE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pourquoi&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Montfleury joue&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LIGNI&Egrave;RE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>En effet, cette tonne</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Va nous jouer ce soir le r&ocirc;le de Ph&eacute;don.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qu'importe &agrave; Cyrano&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais vous ignorez donc&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il fit &agrave; Montfleury, messieurs, qu'il prit en haine,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>D&eacute;fense, pour un mois, de repara&icirc;tre en sc&egrave;ne.</span><br /></p>
+
+<p>LIGNI&Egrave;RE (<i>qui en est &agrave; son quatri&egrave;me petit verre</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Eh bien&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Montfleury joue&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CUIGY (<i>qui s'est rapproch&eacute; de son groupe</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il n'y peut rien.</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oh&nbsp;! oh&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Moi, je suis venu voir&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>PREMIER MARQUIS:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Quel est ce Cyrano&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CUIGY:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est un garcon vers&eacute; dan les colichemardes.</span><br /></p>
+
+<p>DEUXI&Egrave;ME MARQUIS:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Noble&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CUIGY:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Suffisamment. Il est cadet aux gardes.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Montrant un gentilhomme qui va et vient dans la salle comme s'il cherchait quelqu'un</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais son ami Le Bret peut vous dire. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il appelle</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Le Bret&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Le Bret descend vers eux</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous cherchez Bergerac&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oui, je suis inquiet&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>CUIGY:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>N'est-ce pas que cet homme est des moins ordinaires&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET (<i>avec tendresse</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah, c'est le plus exquis des &ecirc;tres sublunaires&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Rimeur&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CUIGY:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Bretteur&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>BRISSAILLE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Physicien&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Musicien&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LIGNI&Egrave;RE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et quel aspect h&eacute;t&eacute;roclite que le sien&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>RAGENEAU:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Certes, je ne crois pas que jamais nous le peigne</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Le solennel monsieur Philippe de Champaigne;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais bizarre, excessif, extravagant, falot,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il e&ucirc;t fourni, je pense, &agrave; feu Jacques Callot</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Le plus fol spadassin &agrave; mettre entre ses masques:</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Feutre &agrave; panache triple et pourpoint &agrave; six basques,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Cape que par derri&egrave;re, avec pompe, l'estoc</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>L&egrave;ve, comme une queue insolente de coq,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Plus fier que tous les Artabans dont la Gascogne</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Fut et sera toujours l'alme M&egrave;re Gigogne,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il prom&egrave;ne, en sa fraise &agrave; la Pulcinella,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Un nez&nbsp;!. . .Ah&nbsp;! messeigneurs, quel nez que ce nez-l&agrave;&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>On ne peut voir passer un pareil nasig&egrave;re</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Sans s'&eacute;crier: &quot;Oh&nbsp;! non, vraiment, il exag&egrave;re&nbsp;!&quot;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Puis on sourit, on dit: &quot;Il va l'enlever. . .&quot; Mais</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Monsieur de Bergerac ne l'enl&egrave;ve jamais.</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET (<i>hochant la t&ecirc;te</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il le porte,&mdash;et pourfend quiconque le remarque&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU (<i>fi&egrave;rement</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Son glaive est la moiti&eacute; des ciseaux de la Parque&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>PREMIER MARQUIS (<i>haussant les &eacute;paules</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il ne viendra pas&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Si&nbsp;!. . .Je parie un poulet</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>A la Ragueneau&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE MARQUIS (<i>riant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Soit&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Rumeurs d'admiration dan la salle. Roxane vient de para&icirc;tre dans sa loge. Elle s'assied sur le devant, sa du&egrave;gne prend place au fond. Christian, occup&eacute; &agrave; payer la distributrice, ne regarde pas.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>DEUXI&Egrave;ME MARQUIS (<i>avec des petit cris</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah, messieurs&nbsp;! mais elle est</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&Eacute;pouvantablement ravissante&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>PREMIER MARQUIS:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Une p&ecirc;che</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qui sourirait avec une fraise&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>DEUXI&Egrave;ME MARQUIS:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et si fra&icirc;che</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qu'on pourrait, l'approchant, prendre un rhume de c&#339;ur&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN (<i>l&egrave;ve la t&ecirc;te, aper&ccedil;oit Roxane, et saisit vivement Ligni&egrave;re par le bras</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est elle&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LIGNI&Egrave;RE (<i>regardant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;! c'est elle&nbsp;?. . .</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oui. Dites vite. J'ai peur.</span><br /></p>
+
+<p>LIGNI&Egrave;RE (<i>d&eacute;gustant son rivesalte &agrave; petits coups</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Magdaleine Robin, dite Roxane.&mdash;Fine.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pr&eacute;cieuse.</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>H&eacute;las&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LIGNI&Egrave;RE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Libre. Orpheline. Cousine</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De Cyrano,&mdash;dont on parlait. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>A ce moment, un seigneur tr&egrave;s &eacute;l&eacute;gant, le cordon bleu en sautoir, entre dans la loge et, debout, cause un instant avec Roxane.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN (<i>tressaillant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Cet homme&nbsp;?. . .</span><br /></p>
+
+<p>LIGNI&Egrave;RE (<i>qui commence &agrave; &ecirc;tre gris, clignant de l'&#339;il</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>H&eacute;&nbsp;! h&eacute;&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&mdash;Comte de Guiche. &Eacute;pris d'elle. Mais mari&eacute;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>A la ni&egrave;ce d'Armand de Richelieu. D&eacute;sire</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Faire &eacute;pouser Roxane &agrave; certain triste sire,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Un monsieur de Valvert, vicomte. . .et complaisant.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Elle n'y souscrit pas, mais de Guiche est puissant:</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il peut pers&eacute;cuter une simple bourgeoise.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>D'ailleurs j'ai d&eacute;voil&eacute; sa man&#339;uvre sournoise</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Dans une chanson qui. . .Ho&nbsp;! il doit m'en vouloir&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&mdash;La fin &eacute;tait m&eacute;chante. . .&Eacute;coutez. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il se l&egrave;ve en titubant, le verre haut, pr&ecirc;t a chanter.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non. Bonsoir.</span><br /></p>
+
+<p>LIGNI&Egrave;RE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous allez&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Chez monsieur de Valvert&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LIGNI&Egrave;RE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Prenez garde:</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est lui qui vous tuera&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Lui d&eacute;signant du coin de l'&#339;il Roxane</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Restez. On vous regarde.</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est vrai&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il reste en contemplation. Le groupe de tire-laine, &agrave; partir de ce moment, le voyant la t&ecirc;te en l'air et bouche b&eacute;e, se rapproche de lui.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>LIGNI&Egrave;RE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est moi qui pars. J'ai soif&nbsp;! Et l'on m'attend</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&mdash;Dans les tavernes&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il sort, zigzaguant.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET (<i>qui a fait le tour de la salle, revenant vers Ragueneau, d'une voix rassur&eacute;e</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pas de Cyrano.</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU (<i>incr&eacute;dule</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pourtant. . .</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;! je veux esp&eacute;rer qu'il n'a pas vu l'affiche&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LA SALLE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Commencez&nbsp;! Commencez&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<br />
+
+<h3>Sc&egrave;ne 1.III.</h3>
+
+<p>Les m&ecirc;mes, moins Ligni&egrave;re; De Guiche, Valvert, puis Montfleury.</p>
+<br />
+
+<p>UN MARQUIS (<i>voyant de Guiche, qui descend de la loge de Roxane, traverse le parterre, entour&eacute; de seigneurs obs&eacute;quieux, parmi lesquels le vicomte de Valvert</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Quelle cour, ce de Guiche&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>UN AUTRE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Fi&nbsp;!. . .Encore un Gascon&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE PREMIER:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Le Gascon souple et froid,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Celui qui r&eacute;ussit&nbsp;!. . .Saluons-le, crois-moi.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Ils vont vers de Guiche.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>DEUXI&Egrave;ME MARQUIS:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Les beaux rubans&nbsp;! Quelle couleur, comte de Guiche&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Baise-moi-ma-mignonne ou bien Ventre-de-biche&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est couleur Espagnol malade.</span><br /></p>
+
+<p>PREMIER MARQUIS:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>La couleur</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ne ment pas, car bient&ocirc;t, gr&acirc;ce &agrave; votre valeur,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>L'Espagnol ira mal, dans les Flandres&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je monte</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Sur sc&egrave;ne. Venez-vous&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il se dirige, suivi de tous les marquis et gentilshommes, vers le th&eacute;&acirc;tre. Il se retourne et appelle</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Viens, Valvert&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN (<i>qui les &eacute;coute et les observe, tressaille en entendant ce nom</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Le vicomte&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;! je vais lui jeter &agrave; la face mon. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il met la main dans sa poche, et y rencontre celle d'un tire-laine en train de le d&eacute;valiser. Il se retourne</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Hein&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>LE TIRE-LAINE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ay&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN (<i>sans le l&acirc;cher</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je cherchais un gant&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE TIRE-LAINE (<i>avec un sourire piteux</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous trouvez une main.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Changeant de ton, bas et vite</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>L&acirc;chez-moi. Je vous livre un secret.</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN (<i>le tenant toujours</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Quel&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>LE TIRE-LAINE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ligni&egrave;re. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qui vous quitte. . .</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN (<i>de m&ecirc;me</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Eh&nbsp;! bien&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>LE TIRE-LAINE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>. . .touche &agrave; son heure derni&egrave;re.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Une chanson qu'il fit blessa quelqu'un de grand,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et cent hommes&mdash;j'en suis&mdash;ce soir sont post&eacute;s&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Cent&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Par qui&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>LE TIRE-LAINE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Discr&eacute;tion. . .</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN (<i>haussant les &eacute;paules</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oh&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE TIRE-LAINE (<i>avec beaucoup de dignit&eacute;</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Professionnelle&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>O&ugrave; seront-ils post&eacute;s&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>LE TIRE-LAINE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&Agrave; la porte de Nesle.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Sur son chemin. Pr&eacute;venez-le&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN (<i>qui lui l&acirc;che enfin le poignet</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais o&ugrave; le voir&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE TIRE-LAINE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Allez courir tous les cabarets: le Pressoir</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>D'Or, la Pomme de Pin, la Ceinture qui craque,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Les Deux Torches, les Trois Entonnoirs,&mdash;et dans chaque,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Laissez un petit mot d'&eacute;crit l'avertissant.</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oui, je cours&nbsp;! Ah&nbsp;! les gueux&nbsp;! Contre un seul homme, cent&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Regardant Roxane avec amour</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>La quitter. . .elle&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Avec fureur, Valvert</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et lui&nbsp;!. . .&mdash;Mais il faut que je sauve</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ligni&egrave;re&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il sort en courant.&mdash;De Guiche, le vicomte, les marquis, tous les gentilshommes ont disparu derri&egrave;re le rideau pour prendre place sur les banquettes de la sc&egrave;ne. Le parterre est compl&egrave;tement rempli. Plus une place vide aux galeries et aux loges.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>LA SALLE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Commencez.</span><br /></p>
+
+<p>UN BOURGEOIS (<i>dont la perruque s'envole au bout d'une ficelle, p&ecirc;ch&eacute;e par un page de la galerie sup&eacute;rieure</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ma perruque&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CRIS DE JOIE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il est chauve&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Bravo, les pages&nbsp;!. . .Ha&nbsp;! ha&nbsp;! ha&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>LE BOURGEOIS (<i>furieux, montrant le poing</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Petit gredin&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>RIRES ET CRIS (<i>qui commencent tr&egrave;s fort et vont d&eacute;croissant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ha&nbsp;! ha&nbsp;! ha&nbsp;! ha&nbsp;! ha&nbsp;! ha&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Silence complet.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET (<i>&eacute;tonn&eacute;</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ce silence soudain&nbsp;?. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Un spectateur lui parle bas</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>LE SPECTATEUR:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>La chose me vient d'&ecirc;tre certifi&eacute;e.</span><br /></p>
+
+<p>MURMURES (<i>qui courent</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Chut&nbsp;!&mdash;Il para&icirc;t&nbsp;?. . .&mdash;Non&nbsp;!. . .&mdash;Si&nbsp;!&mdash;Dans la loge grill&eacute;e.&mdash;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Le Cardinal&nbsp;!&mdash;Le Cardinal&nbsp;?&mdash;Le Cardinal&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>UN PAGE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;! diable, on ne va pas pouvoir se tenir mal&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>On frappe sur la sc&egrave;ne. Tout le monde s'immobilise. Attente.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>LA VOIX D'UN MARQUIS (<i>dans le silence, derri&egrave;re le rideau</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mouchez cette chandelle&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>UN AUTRE MARQUIS (<i>passant la t&ecirc;te par la fente du rideau</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Une chaise&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Une chaise est pass&eacute;e, de main en main, au-dessus des t&ecirc;tes. Le marquis la prend et dispara&icirc;t, non sans avoir envoy&eacute; quelques baisers aux loges.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>UN SPECTATEUR:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Silence&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>On refrappe les trois coups. Le rideau s'ouvre. Tableau. Les marquis assis sur les c&ocirc;t&eacute;s, dans des poses insolentes. Toile de fond repr&eacute;sentant un d&eacute;cor bleu&acirc;tre de pastorale. Quatre petits lustres de cristal &eacute;clairent la sc&egrave;ne. Les violons jouent doucement.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET (<i>&agrave; Ragueneau, bas</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Montfleury entre en sc&egrave;ne&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU (<i>bas aussi</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oui, c'est lui qui commence.</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Cyrano n'est pas l&agrave;.</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'ai perdu mon pari.</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tant mieux&nbsp;! tant mieux&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>On entend un air de musette, et Montfleury para&icirc;t en sc&egrave;ne, &eacute;norme, dans un costume de berger de pastorale, un chapeau garni de roses pench&eacute; sur l'oreille, et soufflant dans une cornemuse enrubann&eacute;e.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>LE PARTERRE (<i>applaudissant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Bravo, Montfleury&nbsp;! Montfleury&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>MONTFLEURY (<i>apr&egrave;s avoir salu&eacute;, jouant le r&ocirc;le de Ph&eacute;don</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Heureux qui loin des cours, dans un lieu solitaire,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Se prescrit &agrave; soi-m&ecirc;me un exil volontaire,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et qui, lorsque Z&eacute;phire a souffl&eacute; sur les bois. . .</span><br /></p>
+
+<p>UNE VOIX (<i>au milieu du parterre</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Coquin, ne t'ai-je pas interdit pour un mois&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Stupeur. Tout le monde se retourne. Murmures.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>VOIX DIVERSES:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Hein&nbsp;?&mdash;Quoi&nbsp;?&mdash;Qu'est-ce&nbsp;?. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>On se l&egrave;ve dans les loges, pour voir.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>CUIGY:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est lui&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET (<i>terrifi&eacute;</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Cyrano&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LA VOIX:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Roi des pitres&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Hors de sc&egrave;ne a l'instant&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>TOUTE LA SALLE (<i>indign&eacute;e</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oh&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>MONTFLEURY:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais. . .</span><br /></p>
+
+<p>LA VOIX:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tu r&eacute;calcitres&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>VOIX DIVERSES (<i>du parterre, des loges</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Chut&nbsp;!&mdash;Assez&nbsp;!&mdash;Montfleury, jouez&nbsp;!&mdash;Ne craignez rien&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>MONTFLEURY (<i>d'une voix mal assur&eacute;e</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Heureux qui loin des cours dans un lieu sol. . .</span><br /></p>
+
+<p>LA VOIX (<i>plus mena&ccedil;ante</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Eh bien&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Faudra-t-il que je fasse, &ocirc; Monarque des dr&ocirc;les,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Une plantation de bois sur vos &eacute;paules&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Une canne au bout d'un bras jaillit au-dessus des t&ecirc;tes.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>MONTFLEURY (<i>d'une voix de plus en plus faible</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Heureux qui. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>La canne s'agite.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>LA VOIX:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Sortez&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE PARTERRE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oh&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>MONTFLEURY (<i>s'&eacute;tranglant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Heureux qui loin des cours. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>surgissant du parterre, debout sur une chaise, les bras crois&eacute;s, son feutre en bataille, la moustache h&eacute;riss&eacute;e, le nez terrible</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;! je vais me f&acirc;cher&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Sensation &agrave; sa vue.</i>)</span><br /></p>
+
+<br />
+
+<h3>Sc&egrave;ne 1.IV.</h3>
+
+<p>Les m&ecirc;mes, Cyrano, puis Bellerose, Jodelet.</p>
+<br />
+
+<p>MONTFLEURY (<i>aux marquis</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Venez &agrave; mon secours,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Messieurs&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>UN MARQUIS (<i>nonchalamment</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais jouez donc&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Gros homme, si tu joues</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je vais &ecirc;tre oblig&eacute; de te fesser les joues&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE MARQUIS:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Assez&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Que les marquis se taisent sur leurs bancs,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ou bien je fais t&acirc;ter ma canne &agrave; leurs rubans&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>TOUS LES MARQUIS (<i>debout</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'en est trop&nbsp;!. . .Montfleury. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Que Montfleury s'en aille,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ou bien je l'essorille et le d&eacute;sentripaille&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>UNE VOIX:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qu'il sorte&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>UNE AUTRE VOIX:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pourtant. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ce n'est pas encor fait&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Avec le geste de retrousser ses manches</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Bon&nbsp;! je vais sur la sc&egrave;ne en guise de buffet,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>D&eacute;couper cette mortadelle d'Italie&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>MONTFLEURY (<i>rassemblant toute sa dignit&eacute;</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>En m'insultant, Monsieur, vous insultez Thalie&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>tr&egrave;s poli</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Si cette Muse, &agrave; qui, Monsieur, vous n'&ecirc;tes rien,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Avait l'honneur de vous conna&icirc;tre, croyez bien</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qu'en vous voyant si gros et b&ecirc;te comme une urne,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Elle vous flanquerait quelque part son cothurne.</span><br /></p>
+
+<p>LE PARTERRE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Montfleury&nbsp;! Montfleury&nbsp;!&mdash;La pi&egrave;ce de Baro&nbsp;!&mdash;</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>&agrave; ceux qui crient autour de lui</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je vous en prie, ayez piti&eacute; de mon fourreau:</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Si vous continuez, il va rendre sa lame&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Le cercle s'&eacute;largit.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>LA FOULE (<i>reculant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>H&eacute;&nbsp;! l&agrave;&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>&agrave; Montfleury</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Sortez de sc&egrave;ne&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LA FOULE (<i>se rapprochant et grondant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oh&nbsp;! oh&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>se retournant vivement</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Quelqu'un r&eacute;clame&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Nouveau recul.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>UNE VOIX (<i>chantant au fond</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Monsieur de Cyrano</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vraiment nous tyrannise,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Malgr&eacute; ce tyranneau</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>On jouera la Clorise.</span><br /></p>
+
+<p>TOUTE LA SALLE (<i>chantant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>La Clorise, la Clorise&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Si j'entends une fois encor cette chanson,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je vous assomme tous.</span><br /></p>
+
+<p>UN BOURGEOIS:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous n'&ecirc;tes pas Samson&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Voulez-vous me pr&ecirc;ter, Monsieur, votre m&acirc;choire&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>UNE DAME (<i>dans les loges</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est inou&iuml;&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>UN SEIGNEUR:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est scandaleux&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>UN BOURGEOIS:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est vexatoire&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>UN PAGE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ce qu'on s'amuse&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE PARTERRE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Kss&nbsp;!&mdash;Montfleury&nbsp;!&mdash;Cyrano&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Silence&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE PARTERRE (<i>en d&eacute;lire</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Hi han&nbsp;! B&ecirc;&ecirc;&nbsp;! Ouah, ouah&nbsp;! Cocorico&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je vous. . .</span><br /></p>
+
+<p>UN PAGE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mi&acirc;ou&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je vous ordonne de vous taire&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et j'adresse un d&eacute;fi collectif au parterre&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&mdash;J'inscris les noms&nbsp;!&mdash;Approchez-vous, jeunes h&eacute;ros&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Chacun son tour&nbsp;! Je vais donner des num&eacute;ros&nbsp;!&mdash;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Allons, quel est celui qui veut ouvrir la liste&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous, Monsieur&nbsp;? Non&nbsp;! Vous&nbsp;? Non&nbsp;! Le premier duelliste,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je l'exp&eacute;die avec les honneurs qu'on lui doit&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&mdash;Que tous ceux qui veulent mourir l&egrave;vent le doigt.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Silence</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>La pudeur vous d&eacute;fend de voir ma lame nue&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pas un nom&nbsp;?&mdash;Pas un doigt&nbsp;?&mdash;C'est bien. Je continue.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Se retournant vers la sc&egrave;ne o&ugrave; Montfleury attend avec angoisse</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Donc, je d&eacute;sire voir le th&eacute;&acirc;tre gu&eacute;ri</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De cette fluxion. Sinon. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>La main &agrave; son &eacute;p&eacute;e</i>): </span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>le bistouri&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>MONTFLEURY:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>descend de sa chaise, s'assied au milieu du rond qui s'est form&eacute;, s'installe comme chez lui</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mes mains vont frapper trois claques, pleine lune&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous vous &eacute;clipserez &agrave; la troisi&egrave;me.</span><br /></p>
+
+<p>LE PARTERRE (<i>amus&eacute;</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;?. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>frappant dans ses mains</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Une&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>MONTFLEURY:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je. . .</span><br /></p>
+
+<p>UNE VOIX (<i>des loges</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Restez&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE PARTERRE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Restera. . .restera pas. . .</span><br /></p>
+
+<p>MONTFLEURY:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je crois,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Messieurs. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Deux&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>MONTFLEURY:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je suis s&ucirc;r qu'il vaudrait mieux que. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Trois&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Montfleury dispara&icirc;t comme dans une trappe. Temp&ecirc;te de rires, de sifflets et de hu&eacute;es.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>LA SALLE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Hu&nbsp;!. . .hu&nbsp;!. . .L&acirc;che&nbsp;!. . .Reviens&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>&eacute;panoui, se renverse sur sa chaise, et croise ses jambes</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qu'il revienne, s'il l'ose&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>UN BOURGEOIS:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>L'orateur de la troupe&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Bellerose s'avance et salue.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>LES LOGES:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;!. . .Voil&agrave; Bellerose&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>BELLEROSE (<i>avec &eacute;l&eacute;gance</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Nobles seigneurs. . .</span><br /></p>
+
+<p>LE PARTERRE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non&nbsp;! Non&nbsp;! Jodelet&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>JODELET (<i>s'avance, et, nasillard</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tas de veaux&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE PARTERRE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;! Ah&nbsp;! Bravo&nbsp;! tr&egrave;s bien&nbsp;! bravo&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>JODELET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pas de bravos&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Le gros trag&eacute;dien dont vous aimez le ventre</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>S'est senti. . .</span><br /></p>
+
+<p>LE PARTERRE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est un l&acirc;che&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>JODELET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il dut sortir&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE PARTERRE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qu'il rentre&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LES UNS:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LES AUTRES:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Si&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>UN JEUNE HOMME (<i>&agrave; Cyrano</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais &agrave; la fin, monsieur, quelle raison</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Avez-vous de ha&iuml;r Montfleury&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>gracieux, toujours assis</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Jeune oison,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'ai deux raisons, dont chaque est suffisante seule.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Primo: c'est un acteur d&eacute;plorable, qui gueule,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et qui soul&egrave;ve avec des han&nbsp;! de porteur d'eau,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Le vers qu'il faut laisser s'envoler&nbsp;!&mdash;Secundo:</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Est mon secret. . .</span><br /></p>
+
+<p>LE VIEUX BOURGEOIS (<i>derri&egrave;re lui</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais vous nous privez sans scrupule</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De la Clorise&nbsp;! Je m'ent&ecirc;te. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>tournant sa chaise vers le bourgeois, respecteusement</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vieille mule&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Les vers du vieux Baro valant moins que z&eacute;ro,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'interromps sans remords&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LES PR&Eacute;CIEUSES (<i>dans les loges</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ha&nbsp;!&mdash;Ho&nbsp;!&mdash;Notre Baro&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ma ch&egrave;re&nbsp;!&mdash;Peut-on dire&nbsp;?. . .Ah&nbsp;! Dieu&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>tournant sa chaise vers les loges, galant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Belles personnes,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Rayonnez, fleurissez, soyez des &eacute;chansonnes</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De r&ecirc;ve, d'un sourire enchantez un tr&eacute;pas,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Inspirez-nous des vers. . .mais ne les jugez pas&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>BELLEROSE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et l'argent qu'il va falloir rendre&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>tournant sa chaise vers la sc&egrave;ne</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Bellerose,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous avez dit la seule intelligente chose&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Au manteau de Thespis je ne fais pas de trous:</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il se l&egrave;ve, et lan&ccedil;ant un sac sur la sc&egrave;ne</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Attrapez cette bourse au vol, et taisez-vous&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LA SALLE (<i>&eacute;blouie</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;!. . .Oh&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>JODELET (<i>ramassant prestement la bourse et la soupesant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>A ce prix-l&agrave;, monsieur, je t'autorise</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>A venir chaque jour emp&ecirc;cher la Clorise&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>LA SALLE<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Hu&nbsp;!. . .Hu&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>JODELET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Dussions-nous m&ecirc;me ensemble &ecirc;tre hu&eacute;s&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>BELLEROSE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il faut &eacute;vacuer la salle&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>JODELET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&Eacute;vacuez&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>On commence &agrave; sortir, pendant que Cyrano regarde d'un air satisfait.
+Mais la foule s'arr&ecirc;te bient&ocirc;t en entendant la sc&egrave;ne suivante, et la sortie cesse. Les femmes qui, dans les loges, &eacute;taient d&eacute;j&agrave; debout, leur manteau remis, s'arr&ecirc;tent pour &eacute;couter, et finissent par se rasseoir.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET (<i>&agrave; Cyrano</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est fou&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>UN F&Acirc;CHEUX (<i>qui s'est approch&eacute; de Cyrano</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Le com&eacute;dien Montfleury&nbsp;! quel scandale&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais il est prot&eacute;g&eacute; par le duc de Candale&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Avez-vous un patron&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE F&Acirc;CHEUX:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous n'avez pas&nbsp;?. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE F&Acirc;CHEUX:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Quoi, pas un grand seigneur pour couvrir de son nom&nbsp;?. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>agac&eacute;</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non, ai-je dit deux fois. Faut-il donc que je trisse&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non, pas de protecteur. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>La main &agrave; son &eacute;p&eacute;e</i>): </span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>mais une protectrice&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE F&Acirc;CHEUX:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais vous allez quitter la ville&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est selon.</span><br /></p>
+
+<p>LE F&Acirc;CHEUX:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais le duc de Candale a le bras long&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Moins long</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Que n'est le mien. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Montrant son &eacute;p&eacute;e</i>): </span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>quand je lui mets cette rallonge&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE F&Acirc;CHEUX:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais vous ne songez pas &agrave; pr&eacute;tendre. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'y songe.</span><br /></p>
+
+<p>LE F&Acirc;CHEUX:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tournez les talons, maintenant.</span><br /></p>
+
+<p>LE F&Acirc;CHEUX:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tournez&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&mdash;Ou dites-moi pourquoi vous regardez mon nez.</span><br /></p>
+
+<p>LE F&Acirc;CHEUX (<i>ahuri</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>marchant sur lui</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qu'a-t-il d'&eacute;tonnant&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>LE F&Acirc;CHEUX (<i>reculant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Votre Gr&acirc;ce se trompe. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Est-il mol et ballant, monsieur, comme une trompe&nbsp;?. . .</span><br /></p>
+
+<p>LE F&Acirc;CHEUX (<i>m&ecirc;me jeu</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je n'ai pas. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ou crochu comme un bec de hibou&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>LE F&Acirc;CHEUX:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Y distingue-t-on une verrue au bout&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>LE F&Acirc;CHEUX:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ou si quelque mouche, &agrave; pas lents, s'y prom&egrave;ne&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qu'a-t-il d'h&eacute;t&eacute;roclite&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>LE F&Acirc;CHEUX:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oh&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Est-ce un ph&eacute;nom&egrave;ne&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>LE F&Acirc;CHEUX:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais d'y porter les yeux j'avais su me garder&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et pourquoi, s'il vous pla&icirc;t, ne pas le regarder&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>LE F&Acirc;CHEUX:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'avais. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il vous d&eacute;go&ucirc;te alors&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>LE F&Acirc;CHEUX:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Monsieur. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Malsaine</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous semble sa couleur&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>LE F&Acirc;CHEUX:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Monsieur&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Sa forme, obsc&egrave;ne&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>LE F&Acirc;CHEUX:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais du tout&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pourquoi donc prendre un air d&eacute;nigrant&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&mdash;Peut-&ecirc;tre que monsieur le trouve un peu trop grand&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>LE F&Acirc;CHEUX (<i>balbutiant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je le trouve petit, tout petit, minuscule&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Hein&nbsp;? comment&nbsp;? m'accuser d'un pareil ridicule&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Petit, mon nez&nbsp;? Hol&agrave;&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE F&Acirc;CHEUX:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ciel&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&Eacute;norme, mon nez&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&mdash;Vil camus, sot camard, t&ecirc;te plate, apprenez</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Que je m'enorgueillis d'un pareil appendice,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Attendu qu'un grand nez est proprement l'indice</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>D'un homme affable, bon, courtois, spirituel,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Lib&eacute;ral, courageux, tel que je suis, et tel</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qu'il vous est interdit &agrave; jamais de vous croire,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>D&eacute;plorable maraud&nbsp;! car la face sans gloire</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Que va chercher ma main en haut de votre col,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Est aussi d&eacute;nu&eacute;e. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il le soufflette.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>LE F&Acirc;CHEUX:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>A&iuml;&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De fiert&eacute;, d'envol,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De lyrisme, de pittoresque, d'&eacute;tincelle,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De somptuosit&eacute;, de Nez enfin, que celle. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il se retourne par les &eacute;paules, joignant le geste &agrave; la parole</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Que va chercher ma botte au bas de votre dos&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE F&Acirc;CHEUX (<i>se sauvant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Au secours&nbsp;! A la garde&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Avis donc aux badauds</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qui trouveraient plaisant mon milieu de visage,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et si le plaisantin est noble, mon usage</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Est de lui mettre, avant de le laisser s'enfuir,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pas devant, et plus haut, du fer, et non du cuir&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE (<i>qui est descendu de la sc&egrave;ne, avec les marquis</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais &agrave; la fin il nous ennuie&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE VICOMTE DE VALVERT (<i>haussant les &eacute;paules</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il fanfaronne&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Personne ne va donc lui r&eacute;pondre&nbsp;?. . .</span><br /></p>
+
+<p>LE VICOMTE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Personne&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Attendez&nbsp;! Je vais lui lancer un de ces traits&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il s'avance vers Cyrano qui l'observe, et se campant devant lui d'un air fat</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous. . .vous avez un nez. . .heu. . .un nez. . .tr&egrave;s grand.</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>gravement</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tr&egrave;s&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE VICOMTE (<i>riant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ha&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>imperturbable</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est tout&nbsp;?. . .</span><br /></p>
+
+<p>LE VICOMTE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;! non&nbsp;! c'est un peu court, jeune homme&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>On pouvait dire. . .Oh&nbsp;! Dieu&nbsp;!. . .bien des choses en somme. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>En variant le ton,&mdash;par exemple, tenez:</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Agressif: &quot;Moi, monsieur, si j'avais un tel nez</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il faudrait sur-le-champ que je me l'amputasse&nbsp;!&quot;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Amical: &quot;Mais il doit tremper dans votre tasse&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pour boire, faites-vous fabriquer un hanap&nbsp;!&quot;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Descriptif: &quot;C'est un roc&nbsp;!. . .c'est un pic&nbsp;!. . .c'est un cap&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Que dis-je, c'est un cap&nbsp;?. . .C'est une p&eacute;ninsule&nbsp;!&quot;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Curieux: &quot;De quoi sert cette oblongue capsule&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>D'&eacute;critoire, monsieur, ou de bo&icirc;te &agrave; ciseaux&nbsp;?&quot;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Gracieux: &quot;Aimez-vous &agrave; ce point les oiseaux</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Que paternellement vous vous pr&eacute;occup&acirc;tes</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De tendre ce perchoir &agrave; leur petites pattes&nbsp;?&quot;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Truculent: &quot;&Ccedil;a, monsieur, lorsque vous p&eacute;tunez,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>La vapeur du tabac vous sort-elle du nez</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Sans qu'un voisin ne crie au feu de chemin&eacute;e&nbsp;?&quot;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pr&eacute;venant: &quot;Gardez-vous, votre t&ecirc;te entra&icirc;n&eacute;e</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Par ce poids, de tomber en avant sur le sol&nbsp;!&quot;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tendre: &quot;Faites-lui faire un petit parasol</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De peur que sa couleur au soleil ne se fane&nbsp;!&quot;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>P&eacute;dant: &quot;L'animal seul, monsieur, qu'Aristophane</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Appelle Hippocampelephantocam&eacute;los</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Dut avoir sous le front tant de chair sur tant d'os&nbsp;!&quot;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Cavalier: 'Quoi, l'ami, ce croc est &agrave; la mode&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pour pendre son chapeau, c'est vraiment tr&egrave;s commode&nbsp;!'</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Emphatique: &quot;Aucun vent ne peut, nez magistral,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>T'enrhumer tout entier, except&eacute; le mistral&nbsp;!&quot;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Dramatique: &quot;C'est la Mer Rouge quand il saigne&nbsp;!&quot;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Admiratif: &quot;Pour un parfumeur, quelle enseigne&nbsp;!&quot;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Lyrique: &quot;Est-ce une conque, &ecirc;tes-vous un triton&nbsp;?&quot;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Na&iuml;f: &quot;Ce monument, quand le visite-t-on&nbsp;?&quot;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Respectueux: &quot;Souffrez, monsieur, qu'on vous salue,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est l&agrave; ce qui s'appelle avoir pignon sur rue&nbsp;!&quot;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Campagnard: &quot;H&eacute;, ard&eacute;&nbsp;! C'est-y un nez&nbsp;? Nanain&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est queuqu'navet g&eacute;ant ou ben queuqu'melon nain&nbsp;!&quot;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Militaire: &quot;Pointez contre cavalerie&nbsp;!&quot;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pratique: &quot;Voulez-vous le mettre en loterie&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Assur&eacute;ment, monsieur, ce sera le gros lot&nbsp;!&quot;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Enfin, parodiant Pyrame en un sanglot:</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&quot;Le voil&agrave; donc ce nez qui des traits de son ma&icirc;tre</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>A d&eacute;truit l'harmonie&nbsp;! Il en rougit, le tra&icirc;tre&nbsp;!&quot;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&mdash;Voil&agrave; ce qu'&agrave; peu pr&egrave;s, mon cher, vous m'auriez dit</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Si vous aviez un peu de lettres et d'esprit:</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais d'esprit, &ocirc; le plus lamentable des &ecirc;tres,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous n'en e&ucirc;tes jamais un atome, et de lettres</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous n'avez que les trois qui forment le mot: sot&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Eussiez-vous eu, d'ailleurs, l'invention qu'il faut</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pour pouvoir l&agrave;, devant ces nobles galeries,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Me servir toutes ces folles plaisanteries,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Que vous n'en eussiez pas articul&eacute; le quart</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De la moiti&eacute; du commencement d'une, car</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je me les sers moi-m&ecirc;me, avec assez de verve,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais je ne permets pas qu'un autre me les serve.</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE (<i>voulant emmener le vicomte p&eacute;trifi&eacute;</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vicomte, laissez donc&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE VICOMTE (<i>suffoqu&eacute;</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ces grands airs arrogants&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Un hobereau qui. . .qui. . .n'a m&ecirc;me pas de gants&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et qui sort sans rubans, sans bouffettes, sans ganses&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Moi, c'est moralement que j'ai mes &eacute;l&eacute;gances.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je ne m'attife pas ainsi qu'un freluquet,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais je suis plus soign&eacute; si je suis moins coquet;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je ne sortirais pas avec, par n&eacute;gligence,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Un affront pas tr&egrave;s bien lav&eacute;, la conscience</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Jaune encor de sommeil dans le coin de son &#339;il,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Un honneur chiffonn&eacute;, des scrupules en deuil.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais je marche sans rien sur moi qui ne reluise,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Empanach&eacute; d'ind&eacute;pendance et de franchise;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ce n'est pas une taille avantageuse, c'est</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mon &acirc;me que je cambre ainsi qu'en un corset,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et tout couvert d'exploits qu'en rubans je m'attache,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Retroussant mon esprit ainsi qu'une moustache,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je fais, en traversant les groupes et les ronds,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Sonner les v&eacute;rit&eacute;s comme des &eacute;perons.</span><br /></p>
+
+<p>LE VICOMTE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais, monsieur. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je n'ai pas de gants&nbsp;?. . .la belle affaire&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il m'en restait un seul. . .d'une tr&egrave;s vieille paire&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&mdash;Lequel m'&eacute;tait d'ailleurs encor fort importun:</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je l'ai laiss&eacute; dans la figure de quelqu'un.</span><br /></p>
+
+<p>LE VICOMTE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Maraud, faquin, butor de pied plat ridicule&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>&ocirc;tant son chapeau et saluant comme si le vicomte venait de se pr&eacute;senter</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;?. . .Et moi, Cyrano-Savinien-Hercule</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De Bergerac.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Rires.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>LE VICOMTE (<i>exasp&eacute;r&eacute;</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Bouffon&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>poussant un cri comme lorsqu'on est saisi d'une crampe</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ay&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>LE VICOMTE (<i>qui remontait, se retournant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qu'est-ce encor qu'il dit&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>avec des grimaces de douleur</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il faut la remuer car elle s'engourdit. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&mdash;Ce que c'est que de la laisser inoccup&eacute;e&nbsp;!&mdash;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ay&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>LE VICOMTE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qu'avez-vous&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'ai des fourmis dans mon &eacute;p&eacute;e&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE VICOMTE (<i>tirant la sienne</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Soit&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je vais vous donner un petit coup charmant.</span><br /></p>
+
+<p>LE VICOMTE (<i>m&eacute;prisant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Po&egrave;te&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oui, monsieur, po&egrave;te&nbsp;! et tellement,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qu'en ferraillant je vais&mdash;hop&nbsp;!&mdash;&agrave; l'improvisade,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous composer une ballade.</span><br /></p>
+
+<p>LE VICOMTE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Une ballade&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous ne vous doutez pas de ce que c'est, je crois&nbsp;?</span><br />
+
+<p>LE VICOMTE<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>r&eacute;citant comme une le&ccedil;on</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>La ballade, donc, se compose de trois</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Couplets de huit vers. . .</span><br /></p>
+
+<p>LE VICOMTE (<i>pi&eacute;tinant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oh&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>continuant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et d'un envoi de quatre. . .</span><br /></p>
+
+<p>LE VICOMTE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je vais tout ensemble en faire une et me battre,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et vous toucher, monsieur, au dernier vers.</span><br /></p>
+
+<p>LE VICOMTE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>D&eacute;clamant</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ballade du duel qu'en l'h&ocirc;tel bourguignon</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Monsieur de Bergerac eut avec un b&eacute;l&icirc;tre&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE VICOMTE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qu'est-ce que c'est que &ccedil;a, s'il vous pla&icirc;t&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est le titre.</span><br /></p>
+
+<p>LA SALLE (<i>surexcit&eacute;e au plus haut point</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Place&nbsp;!&mdash;Tr&egrave;s amusant&nbsp;!&mdash;Rangez-vous&nbsp;!&mdash;Pas de bruits&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Tableau. Cercle de curieux au parterre, les marquis et les officiers m&ecirc;l&eacute;s aux bourgeois et aux gens du peuple; les pages grimp&eacute;s sur des
+&eacute;paules pour mieux voir. Toutes les femmes debout dans les loges. A droite, De Guiche et ses gentilshommes. A gauche, Le Bret, Ragueneau,
+Cuigy, etc.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>fermant une seconde les yeux</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Attendez&nbsp;!. . .je choisis mes rimes. . .L&agrave;, j'y suis.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il fait ce qu'il dit, &agrave; mesure</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je jette avec gr&acirc;ce mon feutre,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je fais lentement l'abandon</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Du grand manteau qui me calfeutre,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et je tire mon espadon;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&Eacute;l&eacute;gant comme C&eacute;ladon,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Agile comme Scaramouche,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je vous pr&eacute;viens, cher Mirmydon,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qu'&agrave; la fin de l'envoi je touche&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Premiers engagements de fer</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous auriez bien d&ucirc; rester neutre;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>O&ugrave; vais-je vous larder, dindon&nbsp;?. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Dans le flanc, sous votre maheutre&nbsp;?. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Au c&#339;ur, sous votre bleu cordon&nbsp;?. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&mdash;Les coquilles tintent, ding-don&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ma pointe voltige: une mouche&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>D&eacute;cid&eacute;ment. . .c'est au bedon,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qu'&agrave; la fin de l'envoi, je touche.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il me manque une rime en eutre. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous rompez, plus blanc qu'amidon&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est pour me fournir le mot pleutre&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&mdash;Tac&nbsp;! je pare la pointe dont</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous esp&eacute;riez me faire don;&mdash;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'ouvre la ligne,&mdash;je la bouche. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tiens bien ta broche, Laridon&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>A la fin de l'envoi, je touche.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il annonce solennellement</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Envoi.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Prince, demande &agrave; Dieu pardon&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je quarte du pied, j'escarmouche,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je coupe, je feinte. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Se fendant</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>H&eacute;&nbsp;! l&agrave;, donc&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Le vicomte chancelle; Cyrano salue</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>A la fin de l'envoi, je touche&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Acclamations. Applaudissements dans les loges. Des fleurs et des mouchoirs tombent. Les officiers entourent et f&eacute;licitent Cyrano.
+Ragueneau danse d'enthousiasme. Le Bret est heureux et navr&eacute;. Les amis du vicomte le soutiennent et l'emm&egrave;nent.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>LA FOULE (<i>en un long cri</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>UN CHEVAU-L&Eacute;GER:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Superbe&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>UNE FEMME:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Joli&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pharamineux&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>UN MARQUIS:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Nouveau&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Insens&eacute;&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>BOUSCULADE (<i>autour de Cyrano. On entend</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>. . .Compliments&nbsp;!. . .f&eacute;licite. . .bravo. . .</span><br /></p>
+
+<p>VOIX DE FEMME:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est un h&eacute;ros&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>UN MOUSQUETAIRE (<i>s'avan&ccedil;ant vivement vers Cyrano, la main tendue</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Monsieur, voulez-vous me permettre&nbsp;?. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est tout &agrave; fait tr&egrave;s bien, et je crois m'y conna&icirc;tre;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'ai du reste exprim&eacute; ma joie en tr&eacute;pignant&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il s'&eacute;loigne.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>&agrave; Cuigy</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Comment s'appelle donc ce monsieur&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CUIGY:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>D'Artagnan.</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET (<i>&agrave; Cyrano, lui prenant le bras</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&Ccedil;&agrave;, causons&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Laisse un peu sortir cette cohue. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>A Bellerose</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je peux rester&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>BELLEROSE (<i>respecteusement</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais oui&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>On entend des cris au dehors.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>JODELET (<i>qui a regard&eacute;</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est Montfleury qu'on hue&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>BELLEROSE (<i>solennellement</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Sic transit&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Changeant de ton, au portier et au moucheur de chandelles</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Balayez. Fermez. N'&eacute;teignez pas.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Nous allons revenir apr&egrave;s notre repas,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>R&eacute;p&eacute;ter pour demain une nouvelle farce.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Jodelet et Bellerose sortent, apr&egrave;s de grands saluts &agrave; Cyrano.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>LE PORTIER (<i>&agrave; Cyrano</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous ne d&icirc;nez donc pas&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Moi&nbsp;?. . .Non.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Le portier se retire.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET (<i>&agrave; Cyrano</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Parce que&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>fi&egrave;rement</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Parce. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Changeant de ton, en voyant que le portier est loin</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Que je n'ai pas d'argent&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET (<i>faisant le geste de lancer un sac</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Comment&nbsp;! le sac d'&eacute;cus&nbsp;?. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pension paternelle, en un jour, tu v&eacute;cus&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pour vivre tout un mois, alors&nbsp;?. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Rien ne me reste.</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Jeter ce sac, quelle sottise&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais quel geste&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>LA DISTRIBUTRICE (<i>toussant derri&egrave;re son petit comptoir</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Hum&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Cyrano et Le Bret se retournent. Elle s'avance intimid&eacute;e</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Monsieur. . .Vous savoir je&ucirc;ner. . .le c&#339;ur me fend. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Montrant le buffet</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'ai l&agrave; tout ce qu'il faut. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Avec &eacute;lan</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Prenez&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>se d&eacute;couvrant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ma ch&egrave;re enfant,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Encor que mon orgeuil de Gascon m'interdise</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>D'accepter de vos doigts la moindre friandise,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'ai trop peur qu'un refus ne vous soit un chagrin,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et j'accepterai donc. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il va au buffet et choisit</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oh&nbsp;! peu de chose&nbsp;!&mdash;un grain</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De ce raisin. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle veut lui donner la grappe, il cueille un grain</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Un seul&nbsp;!. . .ce verre d'eau. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle veut y verser du vin, il l'arr&ecirc;te</i>): </span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>limpide&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&mdash;Et la moiti&eacute; d'un macaron&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il rend l'autre moiti&eacute;.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais c'est stupide&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LA DISTRIBUTRICE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oh&nbsp;! quelque chose encor&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oui. La main &agrave; baiser.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il baise, comme la main d'une princesse, la main qu'elle lui tend.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>LA DISTRIBUTRICE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Merci, monsieur.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>R&eacute;v&eacute;rence</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Bonsoir.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle sort.</i>)</span><br /></p>
+
+<br />
+<br />
+<h3>Sc&egrave;ne 1.V.</h3>
+
+<p>Cyrano, Le Bret, puis le portier.</p>
+<br />
+
+<p>CYRANO (<i>&agrave; Le Bret</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je t'&eacute;coute causer.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il s'installe devant le buffet et rangeant devant lui le macaron</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>D&icirc;ner&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>. . .le verre d'eau</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Boisson&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>. . .le grain de raisin</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Dessert&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il s'assied</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>L&agrave;, je me mets &agrave; table&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&mdash;Ah&nbsp;!. . .j'avais une faim, mon cher, &eacute;pouvantable&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Mangeant</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&mdash;Tu disais&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Que ces fats aux grands airs belliqueux</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Te fausseront l'esprit si tu n'&eacute;coutes qu'eux&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Va consulter des gens de bon sens, et t'informe</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De l'effet qu'a produit ton algarade.</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>achevant son macaron</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&Eacute;norme.</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Le Cardinal. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>s'&eacute;panouissant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il &eacute;tait l&agrave;, le Cardinal&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>A d&ucirc; trouver cela. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais tr&egrave;s original.</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pourtant. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est un auteur. Il ne peut lui d&eacute;plaire</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Que l'on vienne troubler la pi&egrave;ce d'un confr&egrave;re.</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tu te mets sur les bras, vraiment, trop d'ennemis&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>attaquant son grain de raisin</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Combien puis-je, &agrave; peu pr&egrave;s, ce soir, m'en &ecirc;tre mis&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Quarante-huit. Sans compter les femmes.</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Voyons, compte&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Montfleury, le bourgeois, de Guiche, le vicomte,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Baro, l'Acad&eacute;mie. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Assez&nbsp;! tu me ravis&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais o&ugrave; te m&egrave;nera la fa&ccedil;on dont tu vis&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Quel syst&egrave;me est le tien&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'errais dans un m&eacute;andre;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'avais trop de partis, trop compliqu&eacute;s, &agrave; prendre;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'ai pris. . .</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Lequel&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais le plus simple, de beaucoup.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'ai d&eacute;cid&eacute; d'&ecirc;tre admirable, en tout, pour tout&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET (<i>haussant les &eacute;paules</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Soit&nbsp;!&mdash;Mais enfin, &agrave; moi, le motif de ta haine</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pour Montfleury, le vrai, dis-le-moi&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>se levant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ce Sil&egrave;ne,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Si ventru que son doigt n'atteint pas son nombril,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pour les femmes encor se croit un doux p&eacute;ril,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et leur fait, cependant qu'en jouant il bredouille,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Des yeux de carpe avec ses gros yeux de grenouille&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et je le hais depuis qu'il se permit, un soir,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De poser son regard, sur celle. . .Oh&nbsp;! j'ai cru voir</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Glisser sur une fleur une longue limace&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET (<i>stup&eacute;fait</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Hein&nbsp;? Comment&nbsp;? Serait-il possible&nbsp;?. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>avec un rire amer</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Que j'aimasse&nbsp;?. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Changeant de ton et gravement</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'aime.</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et peut-on savoir&nbsp;? tu ne m'as jamais dit&nbsp;?. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qui j'aime&nbsp;?. . .R&eacute;fl&eacute;chis, voyons. Il m'interdit</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Le r&ecirc;ve d'&ecirc;tre aim&eacute; m&ecirc;me par une laide,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ce nez qui d'un quart d'heure en tous lieux me pr&eacute;c&egrave;de;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Alors, moi, j'aime qui&nbsp;?. . .Mais cela va de soi&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'aime&mdash;mais c'est forc&eacute;&nbsp;!&mdash;la plus belle qui soit&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>La plus belle&nbsp;?. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tout simplement, qui soit au monde&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>La plus brillante, la plus fine,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Avec accablement</i>): </span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>la plus blonde&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Eh&nbsp;! mon Dieu, quelle est donc cette femme&nbsp;?. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Un danger</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mortel sans le vouloir, exquis sans y songer,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Un pi&egrave;ge de nature, une rose muscade</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Dans laquelle l'amour se tient en embuscade&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qui conna&icirc;t son sourire a connu le parfait.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Elle fait de la gr&acirc;ce avec rien, elle fait</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tenir tout le divin dans un geste quelconque,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et tu ne saurais pas, V&eacute;nus, monter en conque,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ni toi, Diane, marcher dans les grands bois fleuris,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Comme elle monte en chaise et marche dans Paris&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Sapristi&nbsp;! je comprends. C'est clair&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est diaphane.</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Magdeleine Robin, ta cousine&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oui,&mdash;Roxane.</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Eh bien, mais c'est au mieux&nbsp;! Tu l'aimes&nbsp;? Dis-le-lui&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tu t'es couvert de gloire &agrave; ses yeux aujourd'hui&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Regarde-moi, mon cher, et dis quelle esp&eacute;rance</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pourrait bien me laisser cette protub&eacute;rance&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oh&nbsp;! je ne me fais pas d'illusion&nbsp;!&mdash;Parbleu,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oui, quelquefois, je m'attendris, dans le soir bleu;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'entre en quelque jardin o&ugrave; l'heure se parfume;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Avec mon pauvre grand diable de nez je hume</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>L'avril,&mdash;je suis des yeux, sous un rayon d'argent,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Au bras d'un cavalier, quelque femme, en songeant</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Que pour marcher, &agrave; petits pas, dans de la lune,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Aussi moi j'aimerais au bras en avoir une,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je m'exalte, j'oublie. . .et j'aper&ccedil;ois soudain</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>L'ombre de mon profil sur le mur du jardin&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET (<i>&eacute;mu</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mon ami&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mon ami, j'ai de mauvaises heures&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De me sentir si laid, parfois, tout seul. . .</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET (<i>vivement, lui prenant la main</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tu pleures&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;! non, cela, jamais&nbsp;! Non, ce serait trop laid,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Si le long de ce nez une larme coulait&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je ne laisserai pas, tant que j'en serai ma&icirc;tre,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>La divine beaut&eacute; des larmes se commettre</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Avec tant de laideur grossi&egrave;re&nbsp;!. . .Vois-tu bien,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Les larmes, il n'est rien de plus sublime, rien,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et je ne voudrais pas qu'excitant la ris&eacute;e,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Une seule, par moi, f&ucirc;t ridiculis&eacute;e&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Va, ne t'attriste pas&nbsp;! L'amour n'est que hasard&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>secouant la t&ecirc;te</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non&nbsp;! J'aime Cl&eacute;op&acirc;tre: ai-je l'air d'un C&eacute;sar&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'adore B&eacute;r&eacute;nice: ai-je l'aspect d'un Tite&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais ton courage&nbsp;! ton esprit&nbsp;!&mdash;Cette petite</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qui t'offrait l&agrave;, tant&ocirc;t, ce modeste repas,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ses yeux, tu l'as bien vu, ne te d&eacute;testaient pas&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>saisi</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est vrai&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>H&eacute;&nbsp;! bien&nbsp;! alors&nbsp;?. . .Mais, Roxane, elle-m&ecirc;me,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Toute bl&ecirc;me a suivi ton duel&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Toute bl&ecirc;me&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Son c&#339;ur et son esprit d&eacute;j&agrave; sont &eacute;tonn&eacute;s&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ose, et lui parle, afin. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qu'elle me rie au nez&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non&nbsp;!&mdash;C'est la seule chose au monde que je craigne&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE PORTIER (<i>introduisant quelqu'un &agrave; Cyrano</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Monsieur, on vous demande. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>voyant la du&egrave;gne</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;! mon Dieu&nbsp;! Sa du&egrave;gne&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<br />
+
+<h3>Sc&egrave;ne 1.VI.</h3>
+
+<p>Cyrano, Le Bret, la du&egrave;gne.</p>
+<br />
+
+<p>LA DU&Egrave;GNE (<i>avec un grand salut</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De son vaillant cousin on d&eacute;sire savoir</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>O&ugrave; l'on peut, en secret, le voir.</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>boulevers&eacute;</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Me voir&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>LA DU&Egrave;GNE (<i>avec une r&eacute;v&eacute;rence</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous voir.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&mdash;On a des choses &agrave; vous dire.</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Des&nbsp;?. . .</span><br /></p>
+
+<p>LA DU&Egrave;GNE (<i>nouvelle r&eacute;v&eacute;rence</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Des choses&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>chancelant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah, mon Dieu&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LA DU&Egrave;GNE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>L'on ira, demain, aux primes roses</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>D'aurore,&mdash;ou&iuml;r la messe &agrave; Saint-Roch.</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>se soutenant sur Le Bret</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;! mon Dieu&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LA DU&Egrave;GNE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>En sortant,&mdash;o&ugrave; peut-on entrer, causer un peu&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>affol&eacute;</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>O&ugrave;&nbsp;?. . .Je. . .mais. . .Ah&nbsp;! mon Dieu&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>LA DU&Egrave;GNE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Dites vite.</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je cherche&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>LA DU&Egrave;GNE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>O&ugrave;&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Chez. . .chez. . .Ragueneau. . .le p&acirc;tissier. . .</span><br /></p>
+
+<p>LA DU&Egrave;GNE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il perche&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Dans la rue&mdash;Ah&nbsp;! mon Dieu, mon Dieu&nbsp;!&mdash;Saint-Honor&eacute;&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LA DU&Egrave;GNE (<i>remontant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>On ira. Soyez-y. Sept heures.</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'y serai.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>La du&egrave;gne sort.</i>)</span><br /></p>
+
+<br />
+
+<h3>Sc&egrave;ne 1.VII.</h3>
+
+<p>Cyrano, Le Bret, puis les com&eacute;diens, les com&eacute;diennes, Cuigy, Brissaille,
+<p>Ligni&egrave;re, le portier, les violons.</p>
+<br />
+
+<p>CYRANO (<i>tombant dans les bras de Le Bret</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Moi&nbsp;!. . .D'elle&nbsp;!. . .Un rendez-vous&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Eh bien&nbsp;! tu n'es plus triste&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;! pour quoi que ce soit, elle sait que j'existe&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Maintenant, tu vas &ecirc;tre calme&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>hors de lui</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Maintenant. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais je vais &ecirc;tre fr&eacute;n&eacute;tique et fulminant&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il me faut une arm&eacute;e enti&egrave;re a d&eacute;confire&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'ai dix c&#339;urs; j'ai vingt bras; il ne peut me suffire</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De pourfendre des nains. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il crie &agrave; tue-t&ecirc;te</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il me faut des g&eacute;ants&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Depuis un moment, sur la sc&egrave;ne, au fond, des ombres de com&eacute;diens et de com&eacute;diennes s'agitent, chuchotent: on commence &agrave; r&eacute;p&eacute;ter. Les violons ont repris leur place.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>UNE VOIX (<i>de la sc&egrave;ne</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>H&eacute;&nbsp;! pst&nbsp;! l&agrave;-bas&nbsp;! Silence&nbsp;! on r&eacute;p&egrave;te c&eacute;ans&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>riant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Nous partons&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il remonte; par la grande porte du fond; entrent Cuigy, Brissaille, plusieurs officiers, qui soutiennent Ligni&egrave;re compl&egrave;tement ivre.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>CUIGY:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Cyrano&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qu'est-ce&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CUIGY:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Une &eacute;norme grive</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qu'on t'apporte&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>le reconnaissant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ligni&egrave;re&nbsp;!. . .H&eacute;, qu'est-ce qui t'arrive&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CUIGY:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il te cherche&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>BRISSAILLE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il ne peut rentrer chez lui&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pourquoi&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>LIGNI&Egrave;RE (<i>d'une voix p&acirc;teuse, lui montrant un billet tout chiffonn&eacute;</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ce billet m'avertit. . .cent hommes contre moi. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>A cause de. . .chanson. . .grand danger me menace. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Porte de Nesle. . .Il faut, pour rentrer, que j'y passe. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Permets-moi donc d'aller coucher sous. . .sous ton toit&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Cent hommes, m'as-tu dit&nbsp;? Tu coucheras chez toi&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LIGNI&Egrave;RE (<i>&eacute;pouvant&eacute;</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>d'une voix terrible, lui montrant la lanterne allum&eacute;e que le portier balance en &eacute;coutant curieusement cette sc&egrave;ne</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Prends cette lanterne&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Ligni&egrave;re saisit pr&eacute;cipitamment la lanterne</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et marche&nbsp;!&mdash;Je te jure</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Que c'est moi qui ferai ce soir ta couverture&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Aux officiers</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous, suivez &agrave; distance, et vous serez t&eacute;moins&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CUIGY:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais cent hommes&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ce soir, il ne m'en faut pas moins&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Les com&eacute;diens et les com&eacute;diennes, descendus de sc&egrave;ne, se sont rapproch&eacute;s dans leurs divers costumes.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais pourquoi prot&eacute;ger. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Voil&agrave; Le Bret qui grogne&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Cet ivrogne banal&nbsp;?. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>frappant sur l'&eacute;paule de Ligni&egrave;re</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Parce que cet ivrogne,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ce tonneau de muscat, ce f&ucirc;t de rossoli,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Fit quelque chose un jour de tout &agrave; fait joli:</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Au sortir d'une messe ayant, selon le rite,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vu celle qu'il aimait prendre de l'eau b&eacute;nite,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Lui que l'eau fait sauver, courut au b&eacute;nitier,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Se pencha sur sa conque et le but tout entier&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>UNE COM&Eacute;DIENNE (<i>en costume de soubrette</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tiens, c'est gentil, cela&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>N'est-ce pas, la soubrette&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>LA COM&Eacute;DIENNE (<i>aux autres</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais pourquoi sont-ils cent contre un pauvre po&egrave;te&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Marchons&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Aux officiers</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et vous, messieurs, en me voyant charger,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ne me secondez pas, quel que soit le danger&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>UNE AUTRE COM&Eacute;DIENNE (<i>sautant de la sc&egrave;ne</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oh&nbsp;! mais, moi, je vais voir&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Venez&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>UNE AUTRE (<i>sautant aussi, &agrave; un vieux com&eacute;dien</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Viens-tu, Cassandre&nbsp;?. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Venez tous, le Docteur, Isabelle, L&eacute;andre,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tous&nbsp;! Car vous allez joindre, essaim charmant et fol,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>La farce italienne &agrave; ce drame espagnol,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et, sur son ronflement tintant un bruit fantasque,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>L'entourer de grelots comme un tambour de basque&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>TOUTES LES FEMMES (<i>sautant de joie</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Bravo&nbsp;!&mdash;Vite, une mante&nbsp;!&mdash;Un capuchon&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>JODELET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Allons&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>aux violons</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous nous jouerez un air, messieurs les violons&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Les violons se joignent au cort&egrave;ge qui se forme. On s'empare des chandelles allum&eacute;es de la rampe et on se les distribue. Cela devient une retraite aux flambeaux</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Bravo&nbsp;! des officiers, des femmes en costume,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et, vingt pas en avant. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il se place comme il dit</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Moi, tout seul, sous la plume</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Que la gloire elle-m&ecirc;me &agrave; ce feutre piqua,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Fier comme un Scipion triplement Nasica&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&mdash;C'est compris&nbsp;? D&eacute;fendu de me pr&ecirc;ter main-forte&nbsp;!&mdash;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>On y est&nbsp;?. . .Un, deux, trois&nbsp;! Portier, ouvre la porte&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Le portier ouvre &agrave; deux battants. Un coin du vieux Paris pittoresque et lunaire para&icirc;t</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;!. . .Paris fuit, nocturne et quasi n&eacute;buleux;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Le clair de lune coule aux pentes des toits bleus;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Un cadre se pr&eacute;pare, exquis, pour cette sc&egrave;ne;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>L&agrave;-bas, sous des vapeurs en &eacute;charpe, la Seine,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Comme un myst&eacute;rieux et magique miroir,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tremble. . .Et vous allez voir ce que vous allez voir&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>TOUS:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>A la porte de Nesle&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>debout sur le seuil</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>A la porte de Nesle&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Se retournant avant de sortir, &agrave; la soubrette</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ne demandiez-vous pas pourquoi, mademoiselle,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Contre ce seul rimeur cent hommes furent mis&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il tire l'&eacute;p&eacute;e et, tranquillement</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est parce qu'on savait qu'il est de mes amis&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il sort. Le cort&egrave;ge,&mdash;Ligni&egrave;re zigzaguant en t&ecirc;te,&mdash;puis les com&eacute;diennes aux bras des officiers,&mdash;puis les com&eacute;diens gambadant,&mdash;se met en marche dans la nuit au son des violons, et &agrave; la lueur falote des chandelles.</i>)</span><br />
+<br /></p>
+
+<h3>Rideau.</h3>
+
+<br />
+
+<hr style='width: 65%;' />
+<a name='Acte_II'></a><h2>Acte II.</h2>
+
+<p>La R&ocirc;tisserie Des Po&egrave;tes.</p>
+
+<p>La boutique de Ragueneau, r&ocirc;tisseur-p&acirc;tissier, vaste ouvroir au coin
+de la rue Saint-Honor&eacute; et de la rue de l'Arbre-Sec qu'on aper&ccedil;oit
+largement au fond, par le vitrage de la porte, grises dans les
+premi&egrave;res lueurs de l'aube.</p>
+
+<p>&Agrave; gauche, premier plan, comptoir surmont&eacute; d'un dais en fer forg&eacute;,
+auquel sont accroch&eacute;s des oies, des canards, des paons blancs. Dans de
+grands vases de fa&iuml;ence de hauts bouquets de fleurs na&iuml;ves,
+principalement des tournesols jaunes. Du m&ecirc;me c&ocirc;t&eacute;, second plan,
+immense chemin&eacute;e devant laquelle, entre de monstrueux chenets, dont
+chacun supporte une petite marmite, les r&ocirc;tis pleurent dans les
+l&egrave;chefrites.</p>
+
+<p>&Agrave; droite, premier plan avec porte. Deuxi&egrave;me plan, un escalier montant
+&agrave; une petite salle en soupente, dont on aper&ccedil;oit l'int&eacute;rieur par des
+volets ouverts; une table y est dress&eacute;e, un menu lustre flamand y
+luit: c'est un r&eacute;duit o&ugrave; l'on va manger et boire. Une galerie de bois,
+faisant suite &agrave; l'escalier, semble mener &agrave; d'autres petites salles
+analogues.</p>
+
+<p>Au milieu de la r&ocirc;tisserie, un cercle en fer que l'on peut faire
+descendre avec une corde, et auquel de grosses pi&egrave;ces sont accroch&eacute;es,
+fait un lustre de gibier.</p>
+
+<p>Les fours, dans l'ombre, sous l'escalier, rougeoient. Des cuivres
+&eacute;tincellent. Des broches tournent. Des pi&egrave;ces mont&eacute;es pyramident, des
+jambons pendent. C'est le coup de feu matinal. Bousculade de marmitons
+effar&eacute;s, d'&eacute;normes cuisiniers et de minuscules g&acirc;te-sauces.
+Foisonnement de bonnets &agrave; plume de poulet ou &agrave; aile de pintade. On
+apporte, sur des plaques de t&ocirc;le et des clayons d'osier, des
+quinconces de brioches, des villages de petits-fours.</p>
+
+<p>Des tables sont couvertes de g&acirc;teaux et de plats. D'autres, entour&eacute;es
+de chaises, attendent les mangeurs et les buveurs. Une plus petite,
+dans un coin, dispara&icirc;t sous les papiers. Ragueneau y est assis au
+lever du rideau; il &eacute;crit.</p>
+
+<br />
+
+<h3>Sc&egrave;ne 2.I.</h3>
+
+<p>Ragueneau, p&acirc;tissiers, puis Lise; Ragueneau, &agrave; la petite table,
+&eacute;crivant d'un air inspir&eacute;, et comptant sur ses doigts.</p>
+<br />
+
+<p>PREMIER PATISSIER (<i>apportant une pi&egrave;ce mont&eacute;e</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Fruits en nougat&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>DEUXI&Egrave;ME PATISSIER (<i>apportant un plat</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Flan&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>TROISI&Egrave;ME PATISSIER (<i>apportant un r&ocirc;ti par&eacute; de plumes</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Paon&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>QUATRI&Egrave;ME PATISSIER (<i>apportant une plaque de g&acirc;teaux</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Roinsoles&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CINQUI&Egrave;ME PATISSIER (<i>apportant une sorte de terrine</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>B&#339;uf en daube&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU (<i>cessant d'&eacute;crire et levant la t&ecirc;te</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Sur les cuivres, d&eacute;j&agrave;, glisse l'argent de l'aube&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&Eacute;touffe en toi le dieu qui chante, Ragueneau&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>L'heure du luth viendra,&mdash;c'est l'heure du fourneau&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il se l&egrave;ve. A un cuisinier</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous, veuillez m'allonger cette sauce, elle est courte&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE CUISINIER:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De combien&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De trois pieds.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il passe.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>LE CUISINIER:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Hein&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>PREMIER PATISSIER:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>La tarte&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>DEUXI&Egrave;ME PATISSIER:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>La tourte&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU (<i>devant la chemin&eacute;e</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ma Muse, &eacute;loigne-toi, pour que tes yeux charmants</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>N'aillent pas se rougir au feu de ces sarments&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>A un p&acirc;tissier, lui montrant des pains</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous avez mal plac&eacute; la fente de ces miches:</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Au milieu la c&eacute;sure,&mdash;entre les h&eacute;mistiches&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>A un autre, lui montrant un p&acirc;t&eacute; inachev&eacute;</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>A ce palais de cro&ucirc;te, il faut, vous, mettre un toit. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>A un jeune apprenti, qui, assis par terre, embroche des volailles</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et toi, sur cette broche interminable, toi,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Le modeste poulet et la dinde superbe,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Alterne-les, mon fils, comme le vieux Malherbe</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Alternait les grands vers avec les plus petits,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et fais tourner au feu des strophes de r&ocirc;tis&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>UN AUTRE APPRENTI (<i>s'avan&ccedil;ant avec un plateau recouvert d'une assiette</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ma&icirc;tre, en pensant &agrave; vous, dans le four, j'ai fait cuire</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ceci, qui vous plaira, je l'esp&egrave;re.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il d&eacute;couvre le plateau, on voit une grande lyre de p&acirc;tisserie.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU (<i>&eacute;bloui</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Une lyre&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>L'APPRENTI:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>En p&acirc;te de brioche.</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU (<i>&eacute;mu</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Avec des fruits confits&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>L'APPRENTI:</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et les cordes, voyez, en sucre je les fis.</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU (<i>lui donnant de l'argent</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Va boire &agrave; ma sant&eacute;&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Apercevant Lise qui entre</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Chut&nbsp;! ma femme&nbsp;! Circule,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et cache cet argent&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>A Lise, lui montrant la lyre d'un air g&ecirc;n&eacute;</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est beau&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>LISE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est ridicule&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle pose sur le comptoir une pile de sacs en papier.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Des sacs&nbsp;?. . .Bon. Merci.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il les regarde</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ciel&nbsp;! Mes livres v&eacute;n&eacute;r&eacute;s&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Les vers de mes amis&nbsp;! d&eacute;chir&eacute;s&nbsp;! d&eacute;membr&eacute;s&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pour en faire des sacs &agrave; mettre des croquantes. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;! vous renouvelez Orph&eacute;e et les bacchantes&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LISE (<i>s&egrave;chement</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et n'ai-je pas le droit d'utiliser vraiment</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ce que laissent ici, pour unique paiement,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vos m&eacute;chants &eacute;criveurs de lignes in&eacute;gales&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Fourmi&nbsp;!. . .n'insulte pas ces divines cigales&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LISE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Avant de fr&eacute;quenter ces gens-l&agrave;, mon ami,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous ne m'appeliez pas bacchante,&mdash;ni fourmi&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Avec des vers, faire cela&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LISE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pas autre chose.</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Que faites-vous, alors, madame, avec la prose&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<br />
+<br />
+<h3>Sc&egrave;ne 2.II.</h3>
+
+<p>Les m&ecirc;mes, deux enfants, qui viennent d'entrer dans la p&acirc;tisserie.</p>
+<br />
+
+<p>RAGUENEAU:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous d&eacute;sirez, petits&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>PREMIER ENFANT:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Trois p&acirc;t&eacute;s.</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU (<i>les servant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>L&agrave;, bien roux. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et bien chauds.</span><br /></p>
+
+<p>DEUXI&Egrave;ME ENFANT:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>S'il vous pla&icirc;t, enveloppez-les-nous&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU (<i>saisi, &agrave; part</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>H&eacute;las&nbsp;! un de mes sacs&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Aux enfants</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Que je les enveloppe&nbsp;?. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il prend un sac et au moment d'y mettre les p&acirc;t&eacute;s, il lit</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tel Ulysse, le jour qu'il quitta P&eacute;n&eacute;lope. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pas celui-ci&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il le met de c&ocirc;t&eacute; et en prend un autre. Au moment d'y mettre les p&acirc;t&eacute;s, il lit</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Le blond Ph&#339;bus. . . Pas celui-l&agrave;&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>M&ecirc;me jeu.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>LISE (<i>impatient&eacute;e</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Eh bien&nbsp;! qu'attendez-vous&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Voil&agrave;, voil&agrave;, voil&agrave;&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il en prend un troisi&egrave;me et se r&eacute;signe</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Le sonnet &agrave; Philis&nbsp;!. . .mais c'est dur tout de m&ecirc;me&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LISE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est heureux qu'il se soit d&eacute;cid&eacute;&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Haussant les &eacute;paules</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Nicod&egrave;me&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle monte sur une chaise et se met &agrave; ranger des plats sur une cr&eacute;dence.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU (<i>profitant de ce qu'elle tourne le dos, rappelle les enfants d&eacute;j&agrave; &agrave; la porte</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pst&nbsp;!. . .Petits&nbsp;!. . .Rendez-moi le sonnet &agrave; Philis,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Au lieu de trois p&acirc;t&eacute;s je vous en donne six.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Les enfants lui rendent le sac, prennent vivement les g&acirc;teaux et sortent. Ragueneau, d&eacute;fripant le papier, se met &agrave; lire en d&eacute;clamant</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Philis&nbsp;!. . . Sur ce doux nom, une tache de beurre&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Philis&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>CYRANO entre brusquement.</i>)</span><br /></p>
+
+<br />
+
+<h3>Sc&egrave;ne 2.III.</h3>
+
+<p>Ragueneau, Lise, Cyrano, puis le mousquetaire.</p>
+<br />
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Quelle heure est-il&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU (<i>le saluant avec empressement</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Six heures.</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>avec &eacute;motion</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Dans une heure&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il va et vient dans la boutique.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU (<i>le suivant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Bravo&nbsp;! J'ai vu. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Quoi donc&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Votre combat&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Lequel&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Celui de l'h&ocirc;tel de Bourgogne&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>avec d&eacute;dain</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;!. . .Le duel&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU (<i>admiratif</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oui, le duel en vers&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>LISE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il en a plein la bouche&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Allons&nbsp;! tant mieux&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU (<i>se fendant avec une broche qu'il a saisi</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>A la fin de l'envoi, je touche&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>A la fin de l'envoi, je touche&nbsp;!. . .Que c'est beau&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Avec un enthousiasme croissant</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>A la fin de l'envoi. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Quelle heure, Ragueneau&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU (<i>restant fendu pour regarder l'horloge</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Six heures cinq&nbsp;!. . .. . .je touche&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il se rel&egrave;ve</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>. . .Oh&nbsp;! faire une ballade&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LISE (<i>&agrave; Cyrano, qui en passant devant son comptoir lui a serr&eacute; distraitement la main</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qu'avez-vous &agrave; la main&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Rien. Une estafilade.</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Cour&ucirc;tes-vous quelque p&eacute;ril&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Aucun p&eacute;ril.</span><br /></p>
+
+<p>LISE (<i>le mena&ccedil;ant du doigt</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je crois que vous mentez&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mon nez remuerait-il&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il faudrait que ce f&ucirc;t pour un mensonge &eacute;norme&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Changeant de ton</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'attends ici quelqu'un. Si ce n'est pas sous l'orme,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous nous laisserez seuls.</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est que je ne peux pas;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mes rimeurs vont venir. . .</span><br /></p>
+
+<p>LISE (<i>ironique</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pour leur premier repas.</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tu les &eacute;loigneras quand je te ferai signe. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>L'heure&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Six heures dix.</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>s'asseyant nerveusement &agrave; la table de Ragueneau et prenant du papier</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Une plume&nbsp;?. . .</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU (<i>lui offrant celle qu'il a &agrave; son oreille</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De cygne.</span><br /></p>
+
+<p>UN MOUSQUETAIRE (<i>superbement moustachu, entre et d'une voix de stentor</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Salut&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Lise remonte vivement vers lui.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>se retournant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qu'est-ce&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Un ami de ma femme. Un guerrier</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Terrible,&mdash;&agrave; ce qu'il dit&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>reprenant la plume et &eacute;loignant du geste Ragueneau</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Chut&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&Eacute;crire,&mdash;plier,&mdash;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>A lui-m&ecirc;me</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Lui donner,&mdash;me sauver. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Jetant la plume</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>L&acirc;che&nbsp;!. . .Mais que je meure,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Si j'ose lui parler, lui dire un seul mot. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>A Ragueneau</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>L'heure&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Six et quart&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>frappant sa poitrine</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&mdash;un seul mot de tous ceux que j'ai l&agrave;&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tandis qu'en &eacute;crivant. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il reprend la plume</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Eh bien&nbsp;! &eacute;crivons-la,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Cette lettre d'amour qu'en moi-m&ecirc;me j'ai faite</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et refaite cent fois, de sorte qu'elle est pr&ecirc;te,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et que mettant mon &acirc;me &agrave; c&ocirc;t&eacute; du papier,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je n'ai tout simplement qu'&agrave; la recopier.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il &eacute;crit.&mdash;Derri&egrave;re le vitrage de la porte on voit s'agiter des silhouettes maigres et h&eacute;sitantes.</i>)</span><br /></p>
+
+<br />
+
+<h3>Sc&egrave;ne 2.IV.</h3>
+
+<p>Ragueneau, Lise, le mousquetaire, Cyrano, &agrave; la petite table, &eacute;crivant,
+les po&egrave;tes, v&ecirc;tus de noir, les bas tombants, couverts de boue.</p>
+<br />
+
+<p>LISE (<i>entrant, &agrave; Ragueneau</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Les voici vos crott&eacute;s&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>PREMIER PO&Egrave;TE (<i>entrant, &agrave; Ragueneau</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Confr&egrave;re&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>DEUXI&Egrave;ME PO&Egrave;TE (<i>de m&ecirc;me, lui secouant les mains</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Cher confr&egrave;re&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>TROISI&Egrave;ME PO&Egrave;TE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Aigle des p&acirc;tissiers&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il renifle</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&Ccedil;a sent bon dans votre aire,</span><br /></p>
+
+<p>QUATRI&Egrave;ME PO&Egrave;TE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>O Ph&#339;bus-R&ocirc;tisseur&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CINQUI&Egrave;ME PO&Egrave;TE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Apollon ma&icirc;tre-queux&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU (<i>entour&eacute;, embrass&eacute;, secou&eacute;</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Comme on est tout de suite &agrave; son aise avec eux&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>PREMIER PO&Egrave;TE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Nous f&ucirc;mes retard&eacute;s par la foule attroup&eacute;e</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>A la porte de Nesle&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>DEUXI&Egrave;ME PO&Egrave;TE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ouverts &agrave; coups d'&eacute;p&eacute;e,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Huit malandrins sanglants illustraient les pav&eacute;s&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>levant une seconde la t&ecirc;te</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Huit&nbsp;?. . .Tiens, je croyais sept.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il reprend sa lettre.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU (<i>&agrave; Cyrano</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Est-ce que vous savez</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Le h&eacute;ros du combat&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>n&eacute;gligemment</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Moi&nbsp;?. . .Non&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LISE (<i>au mousquetaire</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et vous&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>LE MOUSQUETAIRE (<i>se frisant la moustache</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Peut-&ecirc;tre&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>&eacute;crivant, &agrave; part,&mdash;on l'entend murmurer de temps en temps</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je vous aime. . .</span><br /></p>
+
+<p>PREMIER PO&Egrave;TE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Un seul homme, assurait-on, sut mettre</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Toute une bande en fuite&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>DEUXI&Egrave;ME PO&Egrave;TE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oh&nbsp;! c'etait curieux&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Des piques, des b&acirc;tons jonchaient le sol&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>&eacute;crivant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>. . .vos yeux. . .</span><br /></p>
+
+<p>TROISI&Egrave;ME PO&Egrave;TE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>On trouvait des chapeaux jusqu'au quai des Orf&egrave;vres&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>PREMIER PO&Egrave;TE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Sapristi&nbsp;! ce dut &ecirc;tre un f&eacute;roce. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>m&ecirc;me jeu</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>. . .vos l&egrave;vres. . .</span><br /></p>
+
+<p>PREMIER PO&Egrave;TE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Un terrible g&eacute;ant, l'auteur de ces exploits&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>m&ecirc;me jeu</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>. . .Et je m'&eacute;vanouis de peur quand je vous vois.</span><br /></p>
+
+<p>DEUXI&Egrave;ME PO&Egrave;TE (<i>happant un g&acirc;teau</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qu'as-tu rim&eacute; de neuf, Ragueneau&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>m&ecirc;me jeu</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>. . .qui vous aime. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il s'arr&ecirc;te au moment de signer, et se l&egrave;ve, mettant sa lettre dans son pourpoint</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pas besoin de signer. Je la donne moi-m&ecirc;me.</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU (<i>au deuxi&egrave;me po&egrave;te</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'ai mis une recette en vers.</span><br /></p>
+
+<p>TROISI&Egrave;ME PO&Egrave;TE (<i>s'installant pr&egrave;s d'un plateau de choux &agrave; la cr&egrave;me</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oyons ces vers&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>QUATRI&Egrave;ME PO&Egrave;TE (<i>regardant une brioche qu'il a prise</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Cette brioche a mis son bonnet de travers.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il la d&eacute;coiffe d'un coup de dent.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>PREMIER PO&Egrave;TE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ce pain d'&eacute;pice suit le rimeur fam&eacute;lique,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De ses yeux en amande aux sourcils d'ang&eacute;lique&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il happe le morceau de pain d'&eacute;pice.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>DEUXI&Egrave;ME PO&Egrave;TE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Nous &eacute;coutons.</span><br /></p>
+
+<p>TROISI&Egrave;ME PO&Egrave;TE (<i>serrant l&eacute;g&egrave;rement un chou entre ses doigts</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ce chou bave sa cr&egrave;me. Il rit.</span><br /></p>
+
+<p>DEUXI&Egrave;ME PO&Egrave;TE (<i>mordant &agrave; m&ecirc;me la grande lyre de p&acirc;tisserie</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pour la premi&egrave;re fois la Lyre me nourrit&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU (<i>qui s'est pr&eacute;par&eacute; &agrave; r&eacute;citer, qui a touss&eacute;, assur&eacute; son bonnet, pris une pose</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Une recette en vers. . .</span><br /></p>
+
+<p>DEUXI&Egrave;ME PO&Egrave;TE (<i>au premier, lui donnant un coup de coude</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tu d&eacute;jeunes&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>PREMIER PO&Egrave;TE (<i>au deuxi&egrave;me</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tu d&icirc;nes&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Comment on fait les tartelettes amandines.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Battez, pour qu'ils soient mousseux,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Quelques &#339;ufs;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Incorporez &agrave; leur mousse</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Un jus de c&eacute;drat choisi;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Versez-y</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Un bon lait d'amande douce;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mettez de la p&acirc;te &agrave; flan</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Dans le flanc</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De moules &agrave; tartelette;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>D'un doigt preste, abricotez</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Les c&ocirc;t&eacute;s;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Versez goutte &agrave; gouttelette</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Votre mousse en ces puits, puis</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Que ces puits</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Passent au four, et, blondines,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Sortant en gais troupelets,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ce sont les</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tartelettes amandines&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LES PO&Egrave;TES (<i>la bouche pleine</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Exquis&nbsp;! D&eacute;licieux&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>UN PO&Egrave;TE (<i>s'&eacute;touffant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Homph&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Ils remontent vers le fond, en mangeant.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>qui a observ&eacute; s'avance vers Ragueneau</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Berc&eacute;s par ta voix,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ne vois-tu pas comme ils s'empiffrent&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU (<i>plus bas, avec un sourire</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je le vois. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Sans regarder, de peur que cela ne les trouble;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et dire ainsi mes vers me donne un plaisir double,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Puisque je satisfais un doux faible que j'ai</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tout en laissant manger ceux qui n'ont pas mang&eacute;&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>lui frappant sur l'&eacute;paule</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Toi, tu me plais&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Ragueneau va rejoindre ses amis. Cyrano le suit des yeux, puis, un peu brusquement</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>H&eacute; l&agrave;, Lise&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Lise, en conversation tendre avec le mousquetaire, tressaille et descend vers Cyrano</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ce capitaine. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous assi&egrave;ge&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>LISE (<i>offens&eacute;e</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oh&nbsp;! mes yeux, d'une &#339;illade hautaine,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Savent vaincre quiconque attaque mes vertus.</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Euh&nbsp;! pour des yeux vainqueurs, je les trouve battus.</span><br /></p>
+
+<p>LISE (<i>suffoqu&eacute;e</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>nettement</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ragueneau me pla&icirc;t. C'est pourquoi, dame Lise,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je d&eacute;fends que quelqu'un le ridicoculise.</span><br /></p>
+
+<p>LISE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>qui a &eacute;lev&eacute; la voix assez pour &ecirc;tre entendu du galant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>A bon entendeur. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il salue le mousquetaire, et va se mettre en observation, &agrave; la porte du fond, apr&egrave;s avoir regard&eacute; l'horloge.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>LISE (<i>au mousquetaire qui a simplement rendu son salut &agrave; Cyrano</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vraiment, vous m'&eacute;tonnez&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>R&eacute;pondez. . .sur son nez. . .</span><br /></p>
+
+<p>LE MOUSQUETAIRE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Sur son nez. . .sur son nez. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il s'&eacute;loigne vivement, Lise le suit.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>de la porte du fond, faisant signe &agrave; Ragueneau d'emmener les po&egrave;tes</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pst&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU (<i>montrant aux po&egrave;tes la porte de droite</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Nous serons bien mieux par l&agrave;. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>s'impatientant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pst&nbsp;! pst&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU (<i>les entra&icirc;nant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pour lire</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Des vers. . .</span><br /></p>
+
+<p>PREMIER PO&Egrave;TE (<i>d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, la bouche pleine</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais les g&acirc;teaux&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>DEUXI&Egrave;ME PO&Egrave;TE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Emportons-les&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Ils sortent tous derri&egrave;re Ragueneau, processionellement, et apr&egrave;s avoir fait une r&acirc;fle de plateaux.</i>)</span><br /></p>
+
+<br />
+
+<h3>Sc&egrave;ne 2.V.</h3>
+
+<p>Cyrano, Roxane, la du&egrave;gne.</p>
+<br />
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je tire</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ma lettre si je sens seulement qu'il y a</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Le moindre espoir&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Roxane, masqu&eacute;e, suivie de la du&egrave;gne, para&icirc;t derri&egrave;re le vitrage. Il ouvre vivement la porte</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Entrez&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Marchant sur la du&egrave;gne</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous, deux mots, du&egrave;gna&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LA DU&Egrave;GNE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Quatre.</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&Ecirc;tes-vous gourmande&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>LA DU&Egrave;GNE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>A m'en rendre malade.</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>prenant vivement des sacs de papier sur le comptoir</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Bon. Voici deux sonnets de monsieur Benserade. . .</span><br /></p>
+
+<p>LA DU&Egrave;GNE (<i>piteuse</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Heu&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>. . .que je vous remplis de darioles.</span><br /></p>
+
+<p>LA DU&Egrave;GNE (<i>changeant de figure</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Hou&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Aimez-vous le g&acirc;teau qu'on nomme petit chou&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>LA DU&Egrave;GNE (<i>avec dignit&eacute;</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Monsieur, j'en fais &eacute;tat, lorsqu'il est &agrave; la cr&egrave;me.</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'en plonge six pour vous dans le sein d'un po&egrave;me</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De Saint-Amant&nbsp;! Et dans ces vers de Chapelain</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je d&eacute;pose un fragment, moins lourd, de poupelin.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&mdash;Ah&nbsp;! Vous aimez les g&acirc;teaux frais&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>LA DU&Egrave;GNE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'en suis f&eacute;rue&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>lui chargeant les bras de sacs remplis</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Veuillez aller manger tous ceux-ci dans la rue.</span><br /></p>
+
+<p>LA DU&Egrave;GNE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>la poussant dehors</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et ne revenez qu'apr&egrave;s avoir fini&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il referme la porte, redescend vers Roxane, et s'arr&ecirc;te, d&eacute;couvert,
+&agrave; une distance respectueuse.</i>)</span><br />
+<br /></p>
+
+<h3>Sc&egrave;ne 2.VI.</h3>
+
+<p>Cyrano, Roxane, la du&egrave;gne, un instant.</p>
+<br />
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Que l'instant entre tous les instants soit b&eacute;ni,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>O&ugrave;, cessant d'oublier qu'humblement je respire</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous venez jusqu'ici pour me dire. . .me dire&nbsp;?. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>qui s'est d&eacute;masqu&eacute;e</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais tout d'abord merci, car ce dr&ocirc;le, ce fat</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qu'au brave jeu d'&eacute;p&eacute;e, hier, vous avez fait mat,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est lui qu'un grand seigneur. . .&eacute;pris de moi. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De Guiche&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>baissant les yeux</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Cherchait &agrave; m'imposer . . .comme mari. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Postiche&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Saluant</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je me suis donc battu, madame, et c'est tant mieux,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non pour mon vilain nez, mais bien pour vos beaux yeux.</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Puis. . .je voulais. . .Mais pour l'aveu que je viens faire,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il faut que je revoie en vous le. . .presque fr&egrave;re,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Avec qui je jouais, dans le parc&mdash;pr&egrave;s du lac&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oui. . .vous veniez tous les &eacute;t&eacute;s &agrave; Bergerac&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Les roseaux fournissaient le bois pour vos &eacute;p&eacute;es&nbsp;?. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et les ma&iuml;s, les cheveux blonds pour vos poup&eacute;es&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'&eacute;tait le temps des jeux. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Des m&ucirc;rons aigrelets. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Le temps o&ugrave; vous faisiez tout ce que je voulais&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Roxane, en jupons courts, s'appelait Madeleine. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'&eacute;tais jolie, alors&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous n'&eacute;tiez pas vilaine.</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Parfois, la main en sang de quelque grimpement,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous accouriez&nbsp;!&mdash;Alors, jouant &agrave; la maman,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je disais d'une voix qui t&acirc;chait d'&ecirc;tre dure:</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle lui prend la main</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>'Qu'est-ce que c'est encor que cette &eacute;gratignure&nbsp;?'</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle s'arr&ecirc;te stup&eacute;faite</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oh&nbsp;! C'est trop fort&nbsp;! Et celle-ci&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Cyrano veut retirer sa main</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non&nbsp;! Montrez-la&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Hein&nbsp;? &agrave; votre &acirc;ge, encor&nbsp;!&mdash;O&ugrave; t'es-tu fait cela&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>En jouant, du c&ocirc;t&eacute; de la porte de Nesle.</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>s'asseyant &agrave; une table, et trempant son mouchoir dans un verre d'eau</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Donnez&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>s'asseyant aussi</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Si gentiment&nbsp;! Si gaiement maternelle&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et, dites-moi,&mdash;pendant que j'&ocirc;te un peu le sang,&mdash;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ils &eacute;taient contre vous&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oh&nbsp;! pas tout &agrave; fait cent.</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Racontez&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non. Laissez. Mais vous, dites la chose</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Que vous n'osiez tant&ocirc;t me dire. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>sans quitter sa main</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>A pr&eacute;sent, j'ose,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Car le pass&eacute; m'encouragea de son parfum&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oui, j'ose maintenant. Voil&agrave;. J'aime quelqu'un.</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qui ne le sait pas d'ailleurs.</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pas encore.</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais qui va bient&ocirc;t le savoir, s'il l'ignore.</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Un pauvre gar&ccedil;on qui jusqu'ici m'aima</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Timidement, de loin, sans oser le dire. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Laissez-moi votre main, voyons, elle a la fi&egrave;vre.&mdash;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais moi, j'ai vu trembler les aveux sur sa l&egrave;vre.</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>achevant de lui faire un petit bandage avec son mouchoir</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et figurez-vous, tenez, que, justement</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oui, mon cousin, il sert dans votre r&eacute;giment&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>riant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Puisqu'il est cadet dans votre compagnie&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il a sur son front de l'esprit, du g&eacute;nie,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il est fier, noble, jeune, intr&eacute;pide, beau. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>se levant tout p&acirc;le</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Beau&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Quoi&nbsp;? Qu'avez-vous&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Moi, rien. . .C'est. . .c'est. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il montre sa main, avec un sourire</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est ce bobo.</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Enfin, je l'aime. Il faut d'ailleurs que je vous die</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Que je ne l'ai jamais vu qu'&agrave; la Com&eacute;die. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous ne vous &ecirc;tes donc pas parl&eacute;&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Nos yeux seuls.</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais comment savez-vous, alors&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Sous les tilleuls</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De la place Royale, on cause. . .Des bavardes</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>M'ont renseign&eacute;e. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il est cadet&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Cadet aux gardes.</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Son nom&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Baron Christian de Neuvillette.</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Hein&nbsp;?. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il n'est pas aux cadets.</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Si, depuis ce matin:</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Capitaine Carbon de Castel-Jaloux.</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vite,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vite, on lance son c&#339;ur&nbsp;!. . .Mais, ma pauvre petite. . .</span><br /></p>
+
+<p>LA DU&Egrave;GNE (<i>ouvrant la porte du fond</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'ai fini les g&acirc;teaux, monsieur de Bergerac&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Eh bien&nbsp;! lisez les vers imprim&eacute;s sur le sac&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>La du&egrave;gne dispara&icirc;t</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>. . .Ma pauvre enfant, vous qui n'aimez que beau langage,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Bel esprit,&mdash;si c'&eacute;tait un profane, un sauvage.</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non, il a les cheveux d'un h&eacute;ros de d'Urfe&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>S'il &eacute;tait aussi maldisant que bien coiff&eacute;&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non, tous les mots qu'il dit sont fins, je le devine&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oui, tous les mots sont fins quand la moustache est fine.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&mdash;Mais si c'&eacute;tait un sot&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>frappant du pied</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Eh bien&nbsp;! j'en mourrais, l&agrave;&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>apr&egrave;s un temps</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous m'avez fait venir pour me dire cela&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je n'en sens pas tr&egrave;s bien l'utilit&eacute;, madame.</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah, c'est que quelqu'un hier m'a mis la mort dans l'&acirc;me,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et me disant que tous, vous &ecirc;tes tous Gascons</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Dans votre compagnie. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et que nous provoquons</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tous les blancs-becs qui, par faveur, se font admettre</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Parmis les purs Gascons que nous sommes, sans l'&ecirc;tre&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est ce qu'on vous a dit&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et vous pensez si j'ai</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Trembl&eacute; pour lui&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>entre ses dents</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non sans raison&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais j'ai song&eacute;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Lorsque invincible et grand, hier, vous nous appar&ucirc;tes,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ch&acirc;tiant ce coquin, tenant t&ecirc;te &agrave; ces brutes,&mdash;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'ai song&eacute;: s'il voulait, lui que tous ils craindront. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est bien, je d&eacute;fendrai votre petit baron.</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oh&nbsp;! n'est-ce pas que vous allez me le d&eacute;fendre&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'ai toujours eu pour vous une amiti&eacute; si tendre.</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oui, oui.</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous serez son ami&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je le serai.</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et jamais il n'aura de duel&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est jur&eacute;.</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oh&nbsp;! je vous aime bien. Il faut que je m'en aille.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle remet vivement son masque, une dentelle sur son front, et, distraitement</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais vous ne m'avez pas racont&eacute; la bataille</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De cette nuit. Vraiment ce dut &ecirc;tre inou&iuml;&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&mdash;Dites-lui qu'il m'&eacute;crive.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle lui envoie un petit baiser de la main</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oh&nbsp;! je vous aime&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oui, oui.</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Cent hommes contre vous&nbsp;? Allons, adieu.&mdash;Nous sommes</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De grands amis&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oui, oui.</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qu'il m'&eacute;crive&nbsp;!&mdash;Cent hommes&nbsp;!&mdash;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous me direz plus tard. Maintenant, je ne puis.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Cent hommes&nbsp;! Quel courage&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>la saluant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oh&nbsp;! j'ai fait mieux depuis.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle sort. Cyrano reste immobile, les yeux &agrave; terre. Un silence. La porte de droite s'ouvre. Ragueneau passe sa t&ecirc;te.</i>)</span><br /></p>
+
+<br />
+
+<h3>Sc&egrave;ne 2.VII.</h3>
+
+<p>Cyrano, Ragueneau, les po&egrave;tes, Carbon de Castel-Jaloux, les cadets, la
+foule, etc., puis De Guiche.</p>
+<br />
+
+<p>RAGUENEAU:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Peut-on rentrer&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>sans bouger</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oui. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Ragueneau fait signe et ses amis rentrent. En m&ecirc;me temps, &agrave; la porte du fond para&icirc;t Carbon de Castel-Jaloux, costume de capitaine aux gardes, qui fait de grands gestes en apercevant Cyrano.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>CARBON DE CASTEL-JALOUX:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Le voil&agrave;&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>levant la t&ecirc;te</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mon capitaine&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>CARBON (<i>exultant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Notre h&eacute;ros&nbsp;! Nous savons tout&nbsp;! Une trentaine</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De mes cadets sont l&agrave;&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>reculant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais. . .</span><br /></p>
+
+<p>CARBON (<i>voulant l'entra&icirc;ner</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Viens&nbsp;! on veut te voir&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CARBON:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il boivent en face, &agrave; la Croix du Trahoir.</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je. . .</span><br /></p>
+
+<p>CARBON (<i>remontant &agrave; la porte, et criant &agrave; la cantonade, d'une voix de tonnerre</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Le h&eacute;ros refuse. Il est d'humeur bourrue&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>UNE VOIX (<i>au dehors</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;! Sandious&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Tumulte au dehors, bruit d'&eacute;p&eacute;es et de bottes qui se rapprochent.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>CARBON (<i>se frottant les mains</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Les voici qui traversent la rue&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LES CADETS (<i>entrant dans la r&ocirc;tisserie</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mille dious&nbsp;!&mdash;Capdedious&nbsp;!&mdash;Mordious&nbsp;!&mdash;Pocapdedious&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU (<i>reculant &eacute;pouvant&eacute;</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Messieurs, vous &ecirc;tes donc tous de Gascogne&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LES CADETS:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tous&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>UN CADET (<i>&agrave; Cyrano</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Bravo&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Baron&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>UN AUTRE (<i>lui secouant les mains</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vivat&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Baron&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>TROISI&Egrave;ME CADET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Que je t'embrasse&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Baron&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>PLUSIEURS GASCONS:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Embrassons-le&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>ne sachant auquel r&eacute;pondre</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Baron&nbsp;!. . .baron&nbsp;!. . .de gr&acirc;ce. . .</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous &ecirc;tes tous barons, messieurs&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>LES CADETS:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tous&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Le sont-ils&nbsp;?. . .</span><br /></p>
+
+<p>PREMIER CADET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>On ferait une tour rien qu'avec nos tortils&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET (<i>entrant, et courant &agrave; Cyrano</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>On te cherche&nbsp;! Une foule en d&eacute;lire conduite</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Par ceux qui cette nuit march&egrave;rent &agrave; ta suite. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>&eacute;pouvant&eacute;</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tu ne leur as pas dit o&ugrave; je me trouve&nbsp;?. . .</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET (<i>se frottant les mains</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Si&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>UN BOURGEOIS (<i>entrant suivi d'un groupe</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Monsieur, tout le Marais se fait porter ici&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Au dehors la rue s'est remplie de monde. Des chaises &agrave; porteurs, des carrosses s'arr&ecirc;tent.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET (<i>bas, souriant, &agrave; Cyrano</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et Roxane&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>vivement</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tais-toi&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LA FOULE (<i>criant dehors</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Cyrano&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Une cohue se pr&eacute;cipite dans la p&acirc;tisserie. Bousculade. Acclamations.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU (<i>debout sur une table</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ma boutique</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Est envahie&nbsp;! On casse tout&nbsp;! C'est magnifique&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>DES GENS (<i>autour de Cyrano</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mon ami. . .mon ami. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je n'avais pas hier</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tant d'amis&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET (<i>ravi</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Le succ&egrave;s&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>UN PETIT MARQUIS (<i>accourant, les mains tendues</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Si tu savais, mon cher. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Si tu&nbsp;?. . .Tu&nbsp;?. . .Qu'est-ce donc qu'ensemble nous gard&acirc;mes&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>UN AUTRE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je veux vous pr&eacute;senter, Monsieur, &agrave; quelques dames</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qui l&agrave;, dans mon carrosse. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>froidement</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et vous d'abord, &agrave; moi,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qui vous pr&eacute;sentera&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET (<i>stup&eacute;fait</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais qu'as-tu donc&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tais-toi&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>UN HOMME DE LETTRES (<i>avec une &eacute;critoire</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Puis-je avoir des d&eacute;tails sur&nbsp;?. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non.</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET (<i>lui poussant le coude</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est Th&eacute;ophraste,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Renaudot&nbsp;! l'inventeur de la gazette.</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Baste&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Cette feuille o&ugrave; l'on fait tant de choses tenir&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>On dit que cette id&eacute;e a beaucoup d'avenir&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE PO&Egrave;TE (<i>s'avan&ccedil;ant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Monsieur. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Encor&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE PO&Egrave;TE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je veux faire un pentacrostiche</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Sur votre nom. . .</span><br /></p>
+
+<p>QUELQU'UN (<i>s'avan&ccedil;ant encore</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Monsieur. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Assez&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Mouvement. On se range. De Guiche para&icirc;t, escort&eacute; d'officiers. Cuigy,
+Brissaille, les officiers qui sont partis avec Cyrano &agrave; la fin du premier acte. Cuigy vient vivement &agrave; Cyrano.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>CUIGY (<i>&agrave; Cyrano</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Monsieur de Guiche&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Murmure. Tout le monde se range</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vient de la part du mar&eacute;chal de Gassion&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE (<i>saluant Cyrano</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>. . .Qui tient &agrave; vous mander son admiration</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pour le nouvel exploit dont le bruit vient de courre.</span><br /></p>
+
+<p>LA FOULE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Bravo&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>s'inclinant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Le mar&eacute;chal s'y conna&icirc;t en bravoure.</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il n'aurait jamais cru le fait si ces messieurs</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>N'avaient pu lui jurer l'avoir vu.</span><br /></p>
+
+<p>CUIGY:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De nos yeux&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET (<i>bas &agrave; Cyrano, qui a l'air absent</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tais-toi&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tu parais souffrir&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>tressaillant et se redressant vivement</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Devant ce monde&nbsp;?. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Sa moustache se h&eacute;risse; il poitrine</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Moi souffrir&nbsp;?. . .Tu vas voir&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE (<i>auquel Cuigy a parl&eacute; &agrave; l'oreille</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Votre cari&egrave;re abonde</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De beaux exploits, d&eacute;j&agrave;.&mdash;Vous servez chez ces fous</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De Gascons, n'est-ce pas&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Aux cadets, oui.</span><br /></p>
+
+<p>UN CADET (<i>d'une voix terrible</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Chez nous&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE (<i>regardant les Gascons, rang&eacute;s derri&egrave;re Cyrano</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;! ah&nbsp;!. . .Tous ces messieurs &agrave; la mine hautaine,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ce sont donc les fameux&nbsp;?. . .</span><br /></p>
+
+<p>CARBON DE CASTEL-JALOUX:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Cyrano&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Capitaine&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CARBON:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Puisque ma compagnie est, je crois, au complet,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Veuillez la pr&eacute;senter au comte, s'il vous pla&icirc;t.</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>faisant deux pas vers De Guiche et montrant les cadets</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ce sont les cadets de Gascogne</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De Carbon de Castel-Jaloux&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Bretteurs et menteurs sans vergogne,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ce sont les cadets de Gascogne&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Parlant blason, lambel, bastogne,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tous plus nobles que des filous,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ce sont les cadets de Gascogne</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De Carbon de Castel-Jaloux:</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&#338;il d'aigle, jambe de cigogne,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Moustache de chat, dents de loups,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Fendant la canaille qui grogne,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&#338;il d'aigle, jambe de cigogne,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ils vont,&mdash;coiff&eacute;s d'un vieux vigogne</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Dont la plume cache les trous&nbsp;!&mdash;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&#338;il d'aigle, jambe de cigogne,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Moustache de chat, dents de loups&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Perce-Bedaine et Casse-Trogne</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Sont leurs sobriquets les plus doux;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De gloire, leur &acirc;me est ivrogne&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Perce-Bedaine et Casse-Trogne,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Dans tous les endroits o&ugrave; l'on cogne</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ils se donnent des rendez-vous. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Perce-Bedaine et Casse-Trogne</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Sont leurs sobriquets les plus doux&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Voici les cadets de Gascogne</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qui font cocus tous les jaloux&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>O femme, adorable carogne,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Voici les cadets de Gascogne&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Que le vieil &eacute;poux se renfrogne:</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Sonnez, clairons&nbsp;! chantez, coucous&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Voici les cadets de Gascogne</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qui font cocus tous les jaloux&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE (<i>nonchalamment assis dans un fauteuil que Ragueneau a vite apport&eacute;</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Un po&egrave;te est un luxe, aujourd'hui, qu'on se donne.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&mdash;Voulez-vous &ecirc;tre &agrave; moi&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non, Monsieur, &agrave; personne.</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Votre verve amusa mon oncle Richelieu,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Hier. Je veux vous servir aupr&egrave;s de lui.</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET (<i>&eacute;bloui</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Grand Dieu&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous avez bien rim&eacute; cinq actes, j'imagine&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET (<i>&agrave; l'oreille de Cyrano</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tu vas faire jouer, mon cher, ton Agrippine&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Portez-les-lui.</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>tent&eacute; et un peu charm&eacute;</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vraiment. . .</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il est des plus experts.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il vous corrigera seulement quelques vers. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>dont le visage s'est imm&eacute;diatement rembruni</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Impossible, Monsieur; mon sang se coagule</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>En pensant qu'on y peut changer une virgule.</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais quand un vers lui pla&icirc;t, en revanche, mon cher,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il le paye tr&egrave;s cher.</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il le paye moins cher</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Que moi, lorsque j'ai fait un vers, et que je l'aime,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je me le paye, en me le chantant &agrave; moi-m&ecirc;me&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous &ecirc;tes fier.</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vraiment, vous l'avez remarqu&eacute;&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>UN CADET (<i>entrant avec, enfil&eacute;s &agrave; son &eacute;p&eacute;e, des chapeaux aux plumets miteux, aux coiffes trou&eacute;es, d&eacute;fonc&eacute;es</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Regarde, Cyrano&nbsp;! ce matin, sur le quai</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Le bizarre gibier &agrave; plumes que nous pr&icirc;mes&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Les feutres des fuyards&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>CARBON:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Des d&eacute;pouilles opimes&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>TOUT LE MONDE (<i>riant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;! Ah&nbsp;! Ah&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CUIGY:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Celui qui posta ces gueux, ma foi,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Doit rager aujourd'hui.</span><br /></p>
+
+<p>BRISSAILLE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Sait-on qui c'est&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est moi.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Les rires s'arr&ecirc;tent</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je les avais charg&eacute;s de ch&acirc;tier,&mdash;besogne</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qu'on ne fait pas soi-m&ecirc;me,&mdash;un rimailleur ivrogne.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Silence g&ecirc;n&eacute;.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>LE CADET (<i>&agrave; mi-voix, &agrave; Cyrano, lui montrant les feutres</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Que faut-il qu'on en fasse&nbsp;? Ils sont gras. . .Un salmis&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>prenant l'&eacute;p&eacute;e o&ugrave; ils sont enfil&eacute;s, et les faisant, dans un salut, tous glisser aux pieds de De Guiche</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Monsieur, si vous voulez les rendre &agrave; vos amis&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE (<i>se levant et d'une voix br&egrave;ve</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ma chaise et mes porteurs, tout de suite: je monte.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>A Cyrano, violemment</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous, Monsieur&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>UNE VOIX (<i>dans la rue, criant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Les porteurs de monseigneur le comte</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De Guiche&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE (<i>qui s'est domin&eacute;, avec un sourire</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>. . .Avez-vous lu Don Quichot&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je l'ai lu.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et me d&eacute;couvre au nom de cet hurluberlu.</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Veuillez donc m&eacute;diter alors. . .</span><br /></p>
+
+<p>UN PORTEUR (<i>paraissant au fond</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Voici la chaise.</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Sur le chapitre des moulins&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>saluant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Chapitre treize.</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Car, lorsqu'on les attaque, il arrive souvent. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'attaque donc des gens qui tournent &agrave; tout vent&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qu'un moulinet de leurs grands bras charg&eacute;s de toiles</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous lance dans la boue&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ou bien dans les &eacute;toiles&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>De Guiche sort. On le voit remonter en chaise. Les seigneurs s'&eacute;loignent en chuchotant. Le Bret les r&eacute;accompagne. La foule sort.</i>)</span><br /></p>
+
+<br />
+
+<h3>Sc&egrave;ne 2.VIII.</h3>
+
+<p>Cyrano, Le Bret, les cadets, qui se sont attabl&eacute;s &agrave; droite et &agrave; gauche
+et auxquels on sert &agrave; boire et &agrave; manger.</p>
+<br />
+
+<p>CYRANO (<i>saluant d'un air goguenard ceux qui sortent sans oser le saluer</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Messieurs. . .Messieurs. . .Messieurs. . .</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET (<i>d&eacute;sol&eacute;, redescendant, les bras au ciel</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;! dans quels jolis draps.</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oh&nbsp;! toi&nbsp;! tu vas grogner&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Enfin, tu conviendras</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qu'assassiner toujours la chance passag&egrave;re,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Devient exag&eacute;r&eacute;.</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>H&eacute; bien oui, j'exag&egrave;re&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET (<i>triomphant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais pour le principe, et pour l'exemple aussi,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je trouve qu'il est bon d'exag&eacute;rer ainsi.</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Si tu laissais un peu ton &acirc;me mousquetaire,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>La fortune et la gloire. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et que faudrait-il faire&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Chercher un protecteur puissant, prendre un patron,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et s'en fait un tuteur en lui l&eacute;chant l'&eacute;corce,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Grimper par ruse au lieu de s'&eacute;lever par force&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non, merci. D&eacute;dier, comme tous il le font,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Des vers aux financiers&nbsp;? se changer en bouffon</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Dans l'espoir vil de voir, aux l&egrave;vres d'un ministre,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Na&icirc;tre un sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non, merci. D&eacute;jeuner, chaque jour, d'un crapaud&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Avoir un ventre us&eacute; par la marche&nbsp;? une peau</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qui plus vite, &agrave; l'endroit des genoux, devient sale&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ex&eacute;cuter des tours de souplesse dorsale&nbsp;?. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non, merci. D'une main flatter la ch&egrave;vre au cou</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Cependant que, de l'autre, on arrose le chou,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et, donneur de s&eacute;n&eacute; par d&eacute;sir de rhubarbe,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Avoir son encensoir, toujours, dans quelque barbe&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non, merci&nbsp;! Se pousser de giron en giron,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Devenir un petit grand homme dans un rond,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et naviguer, avec des madrigaux pour rames,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et dans ses voiles des soupirs de vieilles dames&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non, merci&nbsp;! Chez le bon &eacute;diteur de Sercy</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Faire &eacute;diter ses vers en payant&nbsp;? Non, merci&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>S'aller faire nommer pape par les conciles</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Que dans des cabarets tiennent des imb&eacute;ciles&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non, merci&nbsp;! Travailler &agrave; se construire un nom</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Sur un sonnet, au lieu d'en faire d'autres&nbsp;? Non,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Merci&nbsp;! Ne d&eacute;couvrir du talent qu'aux mazettes&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&Ecirc;tre terroris&eacute; par de vagues gazettes,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et se dire sans cesse: &quot;Oh, pourvu que je sois</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Dans les petits papiers du Mercure Fran&ccedil;ois&nbsp;?&quot;. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non, merci&nbsp;! Calculer, avoir peur, &ecirc;tre bl&ecirc;me,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Aimer mieux faire une visite qu'un po&egrave;me,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>R&eacute;diger des placets, se faire pr&eacute;senter&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non, merci&nbsp;! non, merci&nbsp;! non, merci&nbsp;! Mais. . .chanter,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>R&ecirc;ver, rire, passer, &ecirc;tre seul, &ecirc;tre libre,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Avoir l'&#339;il qui regarde bien, la voix qui vibre,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mettre, quand il vous pla&icirc;t, son feutre de travers,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pour un oui, pour un non, se battre,&mdash;ou faire un vers&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Travailler sans souci de gloire ou de fortune,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>A tel voyage, auquel on pense, dans la lune&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>N'&eacute;crire jamais rien qui de soi ne sort&icirc;t,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et modeste d'ailleurs, se dire: mon petit,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Soit satisfait des fleurs, des fruits, m&ecirc;me des feuilles,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Si c'est dans ton jardin &agrave; toi que tu les cueilles&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Puis, s'il advient d'un peu triompher, par hasard,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ne pas &ecirc;tre oblig&eacute; d'en rien rendre &agrave; C&eacute;sar,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vis-&agrave;-vis de soi-m&ecirc;me en garder le m&eacute;rite,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Bref, d&eacute;daignant d'&ecirc;tre le lierre parasite,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Lors m&ecirc;me qu'on n'est pas le ch&ecirc;ne ou le tilleul,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ne pas monter bien haut, peut-&ecirc;tre, mais tout seul&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tout seul, soit&nbsp;! Mais non pas contre tous&nbsp;! Comment diable</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>As-tu donc contract&eacute; la manie effroyable</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De te faire toujours, partout, des ennemis&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>A force de vous voir vous faire des amis,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et rire &agrave; ces amis dont vous avez des foules,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>D'une bouche emprunt&eacute;e au derri&egrave;re des poules&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'aime rar&eacute;fier sur mes pas les saluts,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et m'&eacute;crie avec joie: un ennemi de plus&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Quelle aberration&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Eh bien, oui, c'est mon vice.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>D&eacute;plaire est mon plaisir. J'aime qu'on me ha&iuml;sse.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mon cher, si tu savais comme l'on marche mieux</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Sous la pistol&eacute;tade excitante des yeux&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Comme, sur les pourpoints, font d'amusantes taches</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Le fiel des envieux et la bave des l&acirc;ches&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&mdash;Vous, la molle amiti&eacute; dont vous vous entourez,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ressemble &agrave; ces grands cols d'Italie, ajour&eacute;s</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et flottants, dans lesquels votre cou s'eff&eacute;mine:</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>On y est plus &agrave; l'aise. . .et de moins haute mine,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Car le front n'ayant pas de maintien ni de loi,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>S'abandonne &agrave; pencher dans tous les sens. Mais moi,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>La Haine, chaque jour, me tuyaute et m'appr&ecirc;te</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>La fraise dont l'empois force &agrave; lever la t&ecirc;te;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Chaque ennemi de plus est un nouveau godron</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qui m'ajoute une g&ecirc;ne, et m'ajoute un rayon:</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Car, pareille en tous points &agrave; la fraise espagnole,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>La Haine est un carcan, mais c'est une aur&eacute;ole&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET (<i>apr&egrave;s un silence, passant son bras sous le sien</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Fais tout haut l'orgueilleux et l'amer, mais, tout bas</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Dis-moi tout simplement qu'elle ne t'aime pas&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>vivement</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tais-toi&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Depuis un moment, Christian est entr&eacute;, s'est m&ecirc;l&eacute; aux cadets; ceux-ci ne lui adressent pas la parole; il a fini par s'asseoir seul &agrave; une petite table, o&ugrave; Lise le sert.</i>)</span><br /></p>
+
+<br />
+<br />
+<h3>Sc&egrave;ne 2.IX.</h3>
+
+<p>Cyrano, Le Bret, les cadets, Christian de Neuvillette.</p>
+<br />
+
+<p>UN CADET (<i>assis &agrave; une table du fond, le verre en main</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>H&eacute;&nbsp;! Cyrano&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Cyrano se retourne</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Le r&eacute;cit&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tout &agrave; l'heure&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il remonte au bras de Le Bret. Ils causent bas.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>LE CADET (<i>se levant, et descendant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Le r&eacute;cit du combat&nbsp;! Ce sera la meilleure</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Le&ccedil;on</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il s'arr&ecirc;te devant la table o&ugrave; est Christian</i>): </span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>pour ce timide apprentif&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN (<i>levant la t&ecirc;te</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Apprentif&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>UN AUTRE CADET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oui, septentrional maladif&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Maladif&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>PREMIER CADET (<i>goguenard</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Monsieur de Neuvillette, apprenez quelque chose:</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est qu'il est un objet, chez nous, dont on ne cause</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pas plus que de cordon dans l'h&ocirc;tel d'un pendu&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qu'est-ce&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>UN AUTRE CADET (<i>d'une voix terrible</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Regardez-moi&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il pose trois fois, myst&eacute;rieusement, son doigt sur son nez</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>M'avez-vous entendu&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;! c'est le. . .</span><br /></p>
+
+<p>UN AUTRE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Chut&nbsp;!. . .jamais ce mot ne se prof&egrave;re&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il montre Cyrano qui cause au fond avec Le Bret.</i>)</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ou c'est &agrave; lui, l&agrave;-bas, que l'on aurait affaire&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>UN AUTRE (<i>qui, pendant qu'il &eacute;tait tourn&eacute; vers les premiers, est venu sans bruit s'asseoir sur la table, dans son dos</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Deux nasillards par lui furent extermin&eacute;s</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Parce qu'il lui d&eacute;plut qu'ils parlassent du nez&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>UN AUTRE (<i>d'une voix caverneuse,&mdash;surgissant de sous la table o&ugrave; il s'est gliss&eacute; &agrave; quatre pattes</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>On ne peut faire, sans d&eacute;functer avant l'&acirc;ge,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>La moindre allusion au fatal cartilage&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>UN AUTRE (<i>lui posant la main sur l'&eacute;paule</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Un mot suffit&nbsp;! Que dis-je, un mot&nbsp;? Un geste, un seul&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et tirer son mouchoir, c'est tirer son linceul&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Silence. Tous autour de lui, les bras crois&eacute;s, le regardent. Il se l&egrave;ve et va &agrave; Carbon de Castel-Jaloux qui, causant avec un officier, a l'air de ne rien voir.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Capitaine&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CARBON (<i>se retournant et le toisant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Monsieur&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Que fait-on quand on trouve</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Des M&eacute;ridionaux trop vantards&nbsp;?. . .</span><br /></p>
+
+<p>CARBON:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>On leur prouve</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qu'on peut &ecirc;tre du Nord, et courageux.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il lui tourne le dos.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Merci.</span><br /></p>
+
+<p>PREMIER CADET (<i>&agrave; Cyrano</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Maintenant, ton r&eacute;cit&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>TOUS:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Son r&eacute;cit&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>redescendant vers eux</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mon r&eacute;cit&nbsp;?. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Tous rapprochent leurs escabeaux, se groupent autour de lui, tendent le col. Christian s'est mis &agrave; cheval sur une chaise</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Eh bien&nbsp;! donc je marchais tout seul, &agrave; leur rencontre.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>La lune, dans le ciel, luisait comme une montre,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Quand soudain, je ne sais quel soigneux horloger</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>S'&eacute;tant mis &agrave; passer un coton nuager</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Sur le bo&icirc;tier d'argent de cette montre ronde,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il se fit une nuit la plus noire du monde,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et les quais n'&eacute;tant pas du tout illumin&eacute;s,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mordious&nbsp;! on n'y voyait pas plus loin. . .</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Que son nez.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Silence. Tous le monde se l&egrave;ve lentement. On regarde Cyrano avec terreur. Celui-ci s'est interrompu, stup&eacute;fait. Attente.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qu'est-ce que c'est que cet homme-l&agrave;&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>UN CADET (<i>&agrave; mi-voix</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est un homme</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Arriv&eacute; ce matin.</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>faisant un pas vers Christian</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ce matin&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CARBON (<i>&agrave; mi-voix</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il se nomme</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Le baron de Neuvil. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>vivement, s'arr&ecirc;tant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;! C'est bien. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il p&acirc;lit, rougit, a encore un mouvement pour se jeter sur Christian</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Puis, il se domine, et dit d'une voix sourde</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tr&egrave;s bien. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il reprend</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je disais donc. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Avec un &eacute;clat de rage dans la voix</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mordious&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il continue d'un ton naturel</i>): </span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>que l'on n'y voyait rien.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Stupeur. On se rassied en se regardant</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et je marchais, songeant que pour un gueux fort mince</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'allais m&eacute;contenter quelque grand, quelque prince,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qui m'aurait s&ucirc;rement. . .</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Dans le nez&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Tout le monde se l&egrave;ve. Christian se balance sur sa chaise.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>d'une voix &eacute;trangl&eacute;e</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Une dent,&mdash;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qui m'aurait une dent. . .et qu'en somme, imprudent,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'allais fourrer. . .</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Le nez. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Le doigt. . .entre l'&eacute;corce</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et l'arbre, car ce grand pouvait &ecirc;tre de force</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&Agrave; me faire donner. . .'</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Sur le nez. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>essuyant la sueur &agrave; son front</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Sur les doigts.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&mdash;Mais j'ajoutai: Marche, Gascon, fais ce que dois&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Va, Cyrano&nbsp;! Et ce disant, je me hasarde,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Quand, dans l'ombre, quelqu'un me porte. . .</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Une nasarde.</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je la pare, et soudain me trouve. . .</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Nez &agrave; nez. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>bondissant vers lui</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ventre-Saint-Gris&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Tous les Gascons se pr&eacute;cipitent pour voir, arriv&eacute; sur Christian, il se ma&icirc;trise et continue</i>): </span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>avec cent braillards avin&eacute;s</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qui puaient. . .</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&Agrave; plein nez. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>bl&ecirc;me et souriant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>L'oignon et la litharge&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je bondis, front baiss&eacute;. . .</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Nez au vent&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO: et je charge&nbsp;!<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'en estomaque deux&nbsp;! J'en empale un tout vif&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Quelqu'un m'ajuste: Paf&nbsp;! et je riposte. . .</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pif&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>&eacute;clatant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tonnerre&nbsp;! Sortez tous&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Tous les cadets se pr&eacute;cipitent vers les portes.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>PREMIER CADET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est le r&eacute;veil du tigre&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tous&nbsp;! Et laissez-moi seul avec cet homme&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>DEUXI&Egrave;ME CADET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Bigre&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>On va le retrouver en hachis&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>En hachis&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>UN AUTRE CADET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Dans un de vos p&acirc;t&eacute;s&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je sens que je blanchis,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et que je m'amollis comme une serviette&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CARBON:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Sortons&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>UN AUTRE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il n'en va pas laisser une miette&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>UN AUTRE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ce qui va se passer ici, j'en meurs d'effroi&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>UN AUTRE (<i>refermant la porte de droite</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Quelque chose d'&eacute;pouvantable&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Ils sont tous sortis,&mdash;soit par le fond, soit par les c&ocirc;t&eacute;s,&mdash;quelques-uns ont disparu par l'escalier. Cyrano et Christian restent face &agrave; face, et se regardent un moment.</i>)</span><br /></p>
+
+<br />
+
+<h3>Sc&egrave;ne 2.X.</h3>
+
+<p>Cyrano, Christian.</p>
+<br />
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Embrasse-moi&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Monsieur. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Brave.</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah &ccedil;a&nbsp;! mais&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tr&egrave;s brave. Je pr&eacute;f&egrave;re.</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Me direz-vous&nbsp;?. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Embrasse-moi. Je suis son fr&egrave;re.</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De qui&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais d'elle&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Hein&nbsp;?. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais de Roxane&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN (<i>courant &agrave; lui</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ciel&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous, son fr&egrave;re&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ou tout comme: un cousin fraternel.</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Elle vous a&nbsp;?. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tout dit&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>M'aime-t-elle&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Peut-&ecirc;tre&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN (<i>lui prenant les mains</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Comme je suis heureux, Monsieur, de vous conna&icirc;tre&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Voil&agrave; ce qui s'appelle un sentiment soudain.</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pardonnez-moi. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>le regardant, et lui mettant la main sur l'&eacute;paule</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est vrai qu'il est beau, le gredin&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Si vous saviez, Monsieur, comme je vous admire&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais tous ces nez que vous m'avez. . .</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je les retire&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Roxane attend ce soir une lettre. . .</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>H&eacute;las&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Quoi&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est me perdre que de cesser de rester coi&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Comment&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Las&nbsp;! je suis sot &agrave; m'en tuer de honte&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais non, tu ne l'es pas, puisque tu t'en rends compte.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>D'ailleurs, tu ne m'as pas attaqu&eacute; comme un sot.</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Bah&nbsp;! on trouve des mots quand on monte &agrave; l'assaut&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oui, j'ai certain esprit facile et militaire,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais je ne sais, devant les femmes, que me taire.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oh&nbsp;! leurs yeux, quand je passe, ont pour moi des bont&eacute;s. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Leurs c&#339;urs n'en ont-ils plus quand vous vous arr&ecirc;tez&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non&nbsp;! car je suis de ceux,&mdash;je le sais. . .et je tremble&nbsp;!&mdash;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qui ne savent parler d'amour.</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tiens&nbsp;!. . .Il me semble</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Que si l'on e&ucirc;t pris soin de me mieux modeler,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'aurais &eacute;t&eacute; de ceux qui savent en parler.</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oh&nbsp;! pouvoir exprimer les choses avec gr&acirc;ce&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&Ecirc;tre un joli petit mousquetaire qui passe&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Roxane est pr&eacute;cieuse et s&ucirc;rement je vais</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>D&eacute;sillusionner Roxane&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>regardant Christian</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Si j'avais</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pour exprime mon &acirc;me un pareil interpr&egrave;te&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN (<i>avec d&eacute;sespoir</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il me faudrait de l'&eacute;loquence&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>brusquement</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je t'en pr&ecirc;te&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Toi, du charme physique et vainqueur, pr&ecirc;te-m'en:</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et faisons &agrave; nous deux un h&eacute;ros de roman&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Quoi&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Te sens-tu de force &agrave; r&eacute;p&eacute;ter les choses</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Que chaque jour je t'apprendrai&nbsp;?. . .</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tu me proposes&nbsp;?. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Roxane n'aura pas de d&eacute;sillusions&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Dis, veux-tu qu'&agrave; nous deux nous la s&eacute;duisions&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Veux-tu sentir passer, de mon pourpoint de buffle</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Dans ton pourpoint brod&eacute;, l'&acirc;me que je t'insuffle&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais, Cyrano&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Christian, veux-tu&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tu me fais peur&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Puisque tu crains, tout seul, de refroidir son c&#339;ur,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Veux-tu que nous fassions&mdash;et bient&ocirc;t tu l'embrases&nbsp;!&mdash;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Collaborer un peu tes l&egrave;vres et mes phrases&nbsp;?. . .</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tes yeux brillent&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Veux-tu&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Quoi&nbsp;! cela te ferait</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tant de plaisir&nbsp;?. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>avec enivrement</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Cela. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Se reprenant, et en artiste</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Cela m'amuserait&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est une exp&eacute;rience &agrave; tenter un po&egrave;te.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Veux-tu me compl&eacute;ter et que je te compl&egrave;te&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tu marcheras, j'irai dans l'ombre &agrave; ton c&ocirc;t&eacute;:</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je serai ton esprit, tu seras ma beaut&eacute;.</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais la lettre qu'il faut, au plus t&ocirc;t, lui remettre&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je ne pourrai jamais. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>sortant de son pourpoint la lettre qu'il a &eacute;crite</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tiens, la voil&agrave;, ta lettre&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Comment&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Hormis l'adresse, il n'y manque plus rien.</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tu peux l'envoyer. Sois tranquille. Elle est bien.</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous aviez&nbsp;?. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Nous avons toujours, nous, dans nos poches,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Des &eacute;p&icirc;tres &agrave; des Chloris. . .de nos caboches,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Car nous sommes ceux-l&agrave; qui pour amante n'ont</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Que du r&ecirc;ve souffl&eacute; dans la bulle d'un nom&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Prends, et tu changeras en v&eacute;rit&eacute;s ces feintes;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je lan&ccedil;ais au hasard ces aveux et ces plaintes:</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tu verras se poser tous ces oiseaux errants.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tu verras que je fus dans cette lettre&mdash;prends&nbsp;!&mdash;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>D'autant plus &eacute;loquent que j'&eacute;tais moins sinc&egrave;re&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&mdash;Prends donc, et finissons&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>N'est-il pas n&eacute;cessaire</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De changer quelques mots&nbsp;? &Eacute;crite en divaguant,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ira-t-elle &agrave; Roxane&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Elle ira comme un gant&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>La cr&eacute;dulit&eacute; de l'amour-propre est telle,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Que Roxane croira que c'est &eacute;crit pour elle&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;! mon ami&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il se jette dans les bras de Cyrano. Ils restent embrass&eacute;s.</i>)</span><br /></p>
+
+<br />
+<br />
+<h3>Sc&egrave;ne 2.XI.</h3>
+
+<p>Cyrano, Christian, les Gascons, le mousquetaire, Lise.</p>
+<br />
+
+<p>UN CADET (<i>entr'ouvrant la porte</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Plus rien. . .Un silence de mort. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je n'ose regarder. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il passe la t&ecirc;te</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Hein&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>TOUS LES CADETS (<i>entrant et voyant Cyrano et Christian qui s'embrassent</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;!. . .Oh&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>UN CADET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est trop fort&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Consternation.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>LE MOUSQUETAIRE (<i>goguenard</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ouais&nbsp;?. . .</span><br /></p>
+
+<p>CARBON:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Notre d&eacute;mon est doux comme un ap&ocirc;tre&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Quand sur une narine on le frappe,&mdash;il tend l'autre&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE MOUSQUETAIRE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>On peut donc lui parler de son nez, maintenant&nbsp;?. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Appelant Lise, d'un air triomphant</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&mdash;Eh&nbsp;! Lise&nbsp;! Tu vas voir&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Humant l'air avec affectation</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oh&nbsp;!. . .oh&nbsp;!. . .c'est surprenant&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Quelle odeur&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Allant &agrave; Cyrano, dont il regarde le nez avec impertinence</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais monsieur doit l'avoir renifl&eacute;e&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qu'est-ce que cela sent ici&nbsp;?. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>le souffletant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>La girofl&eacute;e&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Joie. Les cadets ont retrouv&eacute; Cyrano: ils font des culbutes.</i>)</span><br />
+<br /></p>
+
+<h3>Rideau.</h3>
+
+
+
+<hr style='width: 65%;' />
+<a name='Acte_III'></a><h2>Acte III.</h2>
+
+<p>Le Baiser de Roxane.</p>
+
+<p>Une petite place dans l'ancien Marais. Vieille maisons. Perspectives
+de ruelles. &Agrave; droite, la maison de Roxane et le mur de son jardin que
+d&eacute;bordent de larges feuillages. Au-dessus de la porte, fen&ecirc;tre et
+balcon. Un banc devant le seuil.</p>
+
+<p>Du lierre grimpe au mur, du jasmin enguirlande le balcon, frissonne et
+retombe.</p>
+
+<p>Par le banc et les pierres en saillie du mur, on peut facilement grimper
+au balcon.</p>
+
+<p>En face, une ancienne maison de m&ecirc;me style, brique et pierre, avec une
+porte d'entr&eacute;e. Le heurtoir de cette porte est emmaillot&eacute; de linge comme
+un pouce malade.</p>
+
+<p>Au lever du rideau, la du&egrave;gne est assise sur le banc. La fen&ecirc;tre est
+grande ouverte sur le balcon de Roxane.</p>
+
+<p>Pr&egrave;s de la du&egrave;gne se tient debout Ragueneau, v&ecirc;tu d'une sorte de livr&eacute;e:
+il termine un r&eacute;cit, en s'essuyant les yeux.</p>
+
+<br />
+
+<h3>Sc&egrave;ne 3.I.</h3>
+
+<p>Ragueneau, la du&egrave;gne, puis Roxane, Cyrano, et deux pages.</p>
+<br />
+
+<p>RAGUENEAU:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>. . .Et puis, elle est partie avec un mousquetaire&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Seul, ruin&eacute;, je me pends. J'avais quitt&eacute; la terre.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Monsieur de Bergerac entre, et, me d&eacute;pendant,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Me vient &agrave; sa cousine offrir comme intendant.</span><br /></p>
+
+<p>LA DU&Egrave;GNE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais comment expliquer cette ruine o&ugrave; vous &ecirc;tes&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Lise aimait les guerriers, et j'aimais les po&egrave;tes&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mars mangeait les g&acirc;teaux qui laissait Apollon:</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&mdash;Alors, vous comprenez, cela ne fut pas long&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LA DU&Egrave;GNE (<i>se levant et appelant vers la fen&ecirc;tre ouverte</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Roxane, &ecirc;tes-vous pr&ecirc;te&nbsp;?. . .On nous attend&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LA VOIX DE ROXANE (<i>par la fen&ecirc;tre</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je passe</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Une mante&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LA DU&Egrave;GNE (<i>&agrave; Ragueneau, lui montrant la porte d'en face</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est l&agrave; qu'on nous attend, en face.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Chez Clomire. Elle tient bureau, dans son r&eacute;duit.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>On y lit un discours sur le Tendre, aujourd'hui.</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Sur le Tendre&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>LA DU&Egrave;GNE (<i>minaudant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais oui&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Criant vers la fen&ecirc;tre</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Roxane, il faut descendre,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ou nous allons manquer le discours sur le Tendre&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LA VOIX DE ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je viens&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>On entend un bruit d'instruments &agrave; cordes qui se rapproche.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>LA VOIX DE CYRANO (<i>chantant dans la coulisse</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>La&nbsp;! la&nbsp;! la&nbsp;! la&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LA DU&Egrave;GNE (<i>surprise</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>On nous joue un morceau&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>suivi de deux pages porteurs de th&eacute;orbes</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je vous dis que la croche est triple, triple sot&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>PREMIER PAGE (<i>ironique</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous savez donc, Monsieur, si les croches sont triples&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je suis musicien, comme tous les disciples</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De Gassendi&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE PAGE (<i>jouant et chantant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>La&nbsp;! la&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>lui arrachant le th&eacute;orbe et continuant la phrase musicale</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je peux continuer&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>La&nbsp;! la&nbsp;! la&nbsp;! la&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>paraissant sur le balcon</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est vous&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>chantant sur l'air qu'il continue</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Moi qui viens saluer</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vos lys, et pr&eacute;senter mes respects &agrave; vos ro. . .ses&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je descends&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle quitte le balcon.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>LA DU&Egrave;GNE (<i>montrant les pages</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qu'est-ce donc que ces deux virtuoses&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est un pari que j'ai gagn&eacute; sur d'Assoucy.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Nous discutions un point de grammaire.&mdash;Non&nbsp;!&mdash;Si&nbsp;!&mdash;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Quand soudain me montrant ces deux grands escogriffes</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Habiles &agrave; gratter les cordes de leurs griffes,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et dont il fait toujours son escorte, il me dit:</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&quot;Je te parie un jour de musique&nbsp;!&quot; Il perdit.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Jusqu'&agrave; ce que Ph&#339;bus recommence son orbe,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'ai donc sur mes talons ces joueurs de th&eacute;orbe,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De tout ce que je fais harmonieux t&eacute;moins&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ce fut d'abord charmant, et ce l'est d&eacute;j&agrave; moins.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Aux musiciens</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Hep&nbsp;!. . .Allez de ma part jouer une pavane</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>A Montfleury&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Les pages remontent pour sortir.&mdash;A la du&egrave;gne</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je viens demander &agrave; Roxane</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ainsi que chaque soir. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Aux pages qui sortent</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Jouez longtemps,&mdash;et faux&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>A la du&egrave;gne</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>. . .Si l'ami de son &acirc;me est toujours sans d&eacute;fauts&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>sortant de la maison</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;! qu'il est beau, qu'il a d'esprit, et que je l'aime&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>souriant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Christian a tant d'esprit&nbsp;?. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mon cher, plus que vous-m&ecirc;me&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'y consens.</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il ne peut exister &agrave; mon go&ucirc;t</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Plus fin diseur de ces jolis riens qui sont tout.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Parfois il est distrait, ses Muses sont absentes;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Puis, tout &agrave; coup, il dit des choses ravissantes&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>incr&eacute;dule</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est trop fort&nbsp;! Voil&agrave; comme les hommes sont:</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il n'aura pas d'esprit puisqu'il est beau gar&ccedil;on&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il sait parler du c&#339;ur d'une fa&ccedil;on experte&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais il n'en parle pas, Monsieur, il en disserte&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il &eacute;crit&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mieux encor&nbsp;! &Eacute;coutez donc un peu:</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>D&eacute;clamant</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Plus tu me prends de c&#339;ur, plus j'en ai&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Triomphante, &agrave; Cyrano</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>H&eacute;&nbsp;! bien&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Peuh&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et ceci: Pour souffrir, puisqu'il m'en faut un autre,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Si vous gardez mon c&#339;ur, envoyez-moi le v&ocirc;tre&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tant&ocirc;t il en a trop et tant&ocirc;t pas assez.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qu'est-ce au juste qu'il veut, de c&#339;ur&nbsp;?. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>frappant du pied</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous m'agacez&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est la jalousie. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>tressaillant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Hein&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>. . .d'auteur qui vous d&eacute;vore&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&mdash;Et ceci, n'est-il pas du dernier tendre encore&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Croyez que devers vous mon c&#339;ur ne fait qu'un cri,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et que si les baisers s'envoyaient par &eacute;crit,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Madame, vous liriez ma lettre avec les l&egrave;vres&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>souriant malgr&eacute; lui de satisfaction</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ha&nbsp;! ha&nbsp;! ces lignes-l&agrave; sont. . .h&eacute;&nbsp;! h&eacute;&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Se reprenant et avec d&eacute;dain</i>): </span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>mais bien mi&egrave;vres&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et ceci. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>ravi</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous savez donc ses lettres par c&#339;ur&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Toutes&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>frisant sa moustache</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il n'y a pas &agrave; dire: c'est flatteur&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est un ma&icirc;tre&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>modeste</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oh&nbsp;!. . .un ma&icirc;tre&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>p&eacute;remptoire</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Un ma&icirc;tre&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>saluant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Soit&nbsp;!. . .un ma&icirc;tre&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LA DU&Egrave;GNE (<i>qui &eacute;tait remont&eacute;e, redescendant vivement</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Monsieur de Guiche&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>A Cyrano, le poussant vers la maison</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Entrez&nbsp;!. . .car il vaut mieux, peut-&ecirc;tre,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qu'il ne vous trouve pas ici; cela pourrait</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Le mettre sur la piste. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>&agrave; Cyrano</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oui, de mon cher secret&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il m'aime, il est puissant, il ne faut pas qu'il sache&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il peut dans mes amours donner un coup de hache&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>entrant dans la maison</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Bien&nbsp;! bien&nbsp;! bien&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>De Guiche para&icirc;t.</i>)</span><br /></p>
+
+<br />
+
+<h3>Sc&egrave;ne 3.II.</h3>
+
+<p>Roxane, De Guiche, la du&egrave;gne, &agrave; l'&eacute;cart.</p>
+<br />
+
+<p>ROXANE (<i>&agrave; De Guiche, lui faisant une r&eacute;v&eacute;rence</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je sortais.</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je viens prendre cong&eacute;.</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous partez&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pour la guerre.</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ce soir m&ecirc;me.</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'ai</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Des ordres. On assi&egrave;ge Arras.</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah. . .on assi&egrave;ge&nbsp;?. . .</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oui. . .Mon d&eacute;part a l'air de vous laisser de neige.</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>poliment</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oh&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Moi, je suis navr&eacute;. Vous reverrai-je&nbsp;?. . .Quand&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&mdash;Vous savez que je suis nomm&eacute; mestre de camp&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>indiff&eacute;rente</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Bravo.</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Du r&eacute;giment des gardes.</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>saisie</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;? des gardes&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>O&ugrave; sert votre cousin, l'homme aux phrases vantardes.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je saurai me venger de lui, l&agrave;-bas.</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>suffoqu&eacute;e</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Comment&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Les gardes vont l&agrave;-bas&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE (<i>riant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tiens&nbsp;! c'est mon r&eacute;giment&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>tombant assise sur le banc,&mdash;&agrave; part</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Christian&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qu'avez-vous&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>toute &eacute;mue</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ce. . .d&eacute;part. . .me d&eacute;sesp&egrave;re&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Quand on tient &agrave; quelqu'un, le savoir &agrave; la guerre&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE (<i>surpris et charm&eacute;</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pour la premi&egrave;re fois me dire un mot si doux,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Le jour de mon d&eacute;part&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>changeant de ton et s'&eacute;ventant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Alors,&mdash;vous allez vous</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Venger de mon cousin&nbsp;?. . .</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE (<i>souriant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>On est pour lui&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non,&mdash;contre&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous le voyez&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tr&egrave;s peu.</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Partout on le rencontre</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Avec un des cadets. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il cherche le nom</i>): </span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>ce Neu. . .villen. . .viller. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Un grand&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Blond.</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Roux.</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Beau&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Peuh&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais b&ecirc;te.</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il en a l'air&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Changeant de tone</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>. . .Votre vengeance envers Cyrano&nbsp;?&mdash;c'est peut-&ecirc;tre</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De l'exposer au feu, qu'il adore&nbsp;?. . .Elle est pi&egrave;tre&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je sais bien, moi, ce qui lui serait sanglant&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est&nbsp;?. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais, si le r&eacute;giment, en partant, le laissait</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Avec ses chers cadets, pendant toute la guerre,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>A Paris, bras crois&eacute;s&nbsp;!. . .C'est la seule mani&egrave;re,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Un homme comme lui, de le faire enrager:</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous voulez le punir&nbsp;? privez-le de danger.</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Une femme&nbsp;! une femme&nbsp;! il n'y a qu'une femme</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pour inventer ce tour&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il se rongera l'&acirc;me,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et ses amis les poings, de n'&ecirc;tre pas au feu:</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et vous serez veng&eacute;&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE (<i>se rapprochant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous m'aimez donc un peu&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle sourit</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je veux voir dans ce fait d'&eacute;pouser ma rancune</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Une preuve d'amour, Roxane&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'en est une.</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE (<i>montrant plusieurs plis cachet&eacute;s</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'ai les ordres sur moi qui vont &ecirc;tre transmis</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>A chaque compagnie, a l'instant m&ecirc;me, hormis. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il en d&eacute;tache un</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Celui-ci&nbsp;! C'est celui des cadets.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il le met dans sa poche</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je le garde.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Riant</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;! ah&nbsp;! ah&nbsp;! Cyrano&nbsp;!. . .Son humeur bataillarde&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&mdash;Vous jouez donc des tours aux gens, vous&nbsp;?. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>le regardant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Quelquefois.</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE (<i>tout pr&egrave;s d'elle</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous m'affolez&nbsp;! Ce soir&mdash;&eacute;coutez&mdash;oui, je dois</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&Ecirc;tre parti. Mais fuir quand je vous sens &eacute;mue&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&Eacute;coutez. Il y a, pr&egrave;s d'ici, dans la rue</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>D'Orl&eacute;ans, un couvent fond&eacute; par le syndic</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Des capucins, le P&egrave;re Athanase. Un la&iuml;c</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>N'y peut entrer. Mais les bons P&egrave;res, je m'en charge&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il peuvent me cacher dans leur manche: elle est large.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&mdash;Ce sont les capucins qui servent Richelieu</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Chez lui; redoutant l'oncle, ils craignent le neveu.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&mdash;On me croira parti. Je viendrai sous le masque.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Laissez-moi retarder d'un jour, ch&egrave;re fantasque&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>vivement</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais si cela s'apprend, votre gloire. . .</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Bah&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Le si&egrave;ge, Arras. . .</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tant pis&nbsp;! Permettez&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Permets&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>tendrement</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je dois vous le d&eacute;fendre&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Partez&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>A part</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Christian reste.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Haut</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je vous veux h&eacute;ro&iuml;que,&mdash;Antoine&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mot c&eacute;leste&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous aimez donc celui&nbsp;?. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pour lequel j'ai fr&eacute;mi.</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE (<i>transport&eacute; de joie</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;! je pars&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il lui baise la main</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&Ecirc;tes-vous contente&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oui, mon ami&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il sort.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>LA DU&Egrave;GNE (<i>lui faisant dans le dos une r&eacute;v&eacute;rence comique</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oui, mon ami&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>&agrave; la du&egrave;gne</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Taisons ce que je viens de faire:</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Cyrano m'en voudrait de lui voler sa guerre&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle appelle vers la maison</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Cousin&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<br />
+<br />
+<h3>Sc&egrave;ne 3.III.</h3>
+
+<p>Roxane, la du&egrave;gne, Cyrano.</p>
+<br />
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Nous allons chez Clomire.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle d&eacute;signe la porte d'en face</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Alcandre y doit</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Parler, et Lysimon&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LA DU&Egrave;GNE (<i>mettant son petit doigt dans son oreille</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oui&nbsp;! mais mon petit doigt</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Dit qu'on va les manquer&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>&agrave; Roxane</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ne manquez pas ces singes.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Ils sont arriv&eacute;s devant la porte de Clomire.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>LA DU&Egrave;GNE (<i>avec ravissement</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oh, voyez&nbsp;! le heurtoir est entour&eacute; de linges&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Au heurtoir</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>On vous a baillonn&eacute; pour que votre m&eacute;tal</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ne troubl&acirc;t pas les beaux discours,&mdash;petit brutal&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle le soul&egrave;ve avec des soins infinis et frappe doucement.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>voyant qu'on ouvre</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Entrons&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Du seuil, &agrave; Cyrano</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Si Christian vient, comme je le pr&eacute;sume,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qu'il m'attende&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>vivement, comme elle va dispara&icirc;tre</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle se retourne</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Sur quoi, selon votre coutume,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Comptez-vous aujourd'hui l'interroger&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Sur. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>vivement</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Sur&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais vous serez muet, l&agrave;-dessus&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Comme un mur.</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Sur rien&nbsp;!. . .Je vais lui dire: Allez&nbsp;! Partez sans bride&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Improvisez. Parlez d'amour. Soyez splendide&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>souriant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Bon.</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Chut&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Chut&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pas un mot&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle rentre et referme la porte.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>la saluant, la porte une fois ferm&eacute;e</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>En vous remerciant.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>La porte se rouvre et Roxane passe la t&ecirc;te.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il se pr&eacute;parerait&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Diable, non&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>TOUS LES DEUX (<i>ensemble</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Chut&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>La porte se ferme.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>appelant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Christian&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<br />
+<br />
+<h3>Sc&egrave;ne 3.IV.</h3>
+
+<p>Cyrano, Christian.</p>
+<br />
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je sais tout ce qu'il faut. Pr&eacute;pare ta m&eacute;moire.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Voici l'occasion de se couvrir de gloire.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ne perdons pas de temps. Ne prends pas l'air grognon.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vite, rentrons chez toi, je vais t'apprendre. . .</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Hein&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non&nbsp;! J'attends Roxane ici.</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De quel vertige</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Es-tu frapp&eacute;&nbsp;? Viens vite apprendre. . .</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non, te dis-je&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je suis las d'emprunter mes lettres, mes discours,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et de jouer ce r&ocirc;le, et de trembler toujours&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'&eacute;tait bon au d&eacute;but&nbsp;! Mais je sens qu'elle m'aime&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Merci. Je n'ai plus peur. Je vais parler moi-m&ecirc;me.</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ouais&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et qui te dit que je ne saurais pas&nbsp;?. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je ne suis pas si b&ecirc;te &agrave; la fin&nbsp;! Tu verras&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais, mon cher, tes le&ccedil;ons m'ont &eacute;t&eacute; profitables.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je saurai parler seul&nbsp;! Et, de par tous les diables,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je saurai bien toujours la prendre dans mes bras&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Apercevant Roxane, qui ressort de chez Clomire</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&mdash;C'est elle&nbsp;! Cyrano, non, ne me quitte pas&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>le saluant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Parlez tout seul, Monsieur.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il dispara&icirc;t derri&egrave;re le mur du jardin.</i>)</span><br /></p>
+
+<br />
+
+<h3>Sc&egrave;ne 3.V.</h3>
+
+<p>Christian, Roxane, quelques pr&eacute;cieux et pr&eacute;cieuses, et la du&egrave;gne,
+un instant.</p>
+<br />
+
+<p>ROXANE (<i>sortant de la maison de Clomire avec une compagnie qu'elle quitte: r&eacute;v&eacute;rences et saluts</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Barth&eacute;no&iuml;de&nbsp;!&mdash;Alcandre&nbsp;!&mdash;Gr&eacute;mione&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>LA DU&Egrave;GNE (<i>d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>On a manqu&eacute; le discours sur le Tendre&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle rentre chez Roxane.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>saluant encore</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Urim&eacute;donte&nbsp;!. . .Adieu&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Tous saluent Roxane, se resaluent entre eux, se s&eacute;parent et s'&eacute;loignent par diff&eacute;rentes rues. Roxane voit Christian</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est vous&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle va &agrave; lui</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Le soir descend.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Attendez. Ils sont loin. L'air est doux. Nul passant.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Asseyons-nous. Parlez. J'&eacute;coute.</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN (<i>s'assied pr&egrave;s d'elle, sur le banc. Un silence</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je vous aime.</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>fermant les yeux</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oui, parlez-moi d'amour.</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je t'aime.</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est le th&egrave;me.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Brodez, brodez.</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je vous. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Brodez&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je t'aime tant.</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Sans doute&nbsp;! Et puis&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et puis. . .je serais si content</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Si vous m'aimiez&nbsp;!&mdash;Dis-moi, Roxane, que tu m'aimes&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>avec une moue</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous m'offrez du brouet quand j'esp&eacute;rais des cr&egrave;mes&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Dites un peu comment vous m'aimez&nbsp;?. . .</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais. . .beaucoup.</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oh&nbsp;!. . .D&eacute;labyrinthez vos sentiments&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN (<i>qui s'est rapproch&eacute; et d&eacute;vore des yeux la nuque blonde</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ton cou&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je voudrais l'embrasser&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Christian&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je t'aime&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>voulant se lever</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Encore&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN (<i>vivement, la retenant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non&nbsp;! je ne t'aime pas&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>se rasseyant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est heureux&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je t'adore&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>se levant et s'&eacute;loignant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oh&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oui. . .je deviens sot&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>s&egrave;chement</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et cela me d&eacute;pla&icirc;t&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Comme il me d&eacute;plairait que vous devinssiez laid.</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Allez rassembler votre &eacute;loquence en fuite&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous m'aimez, je sais. Adieu.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle va vers la maison.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pas tout de suite&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je vous dirai. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>poussant la porte pour rentrer</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Que vous m'adorez. . .oui, je sais.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non&nbsp;! Non&nbsp;! Allez-vous-en&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais je. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle lui ferme la porte au nez.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>qui depuis un moment est rentr&eacute; sans &ecirc;tre vu</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est un succ&egrave;s.</span><br /></p>
+
+<br />
+<br />
+<h3>Sc&egrave;ne 3.VI.</h3>
+
+<p>Christian, Cyrano, les pages, un instant.</p>
+<br />
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Au secours&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non monsieur.</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je meurs si je ne rentre</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>En gr&acirc;ce, &agrave; l'instant m&ecirc;me. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et comment puis-je, diantre&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous faire &agrave; l'instant m&ecirc;me, apprendre&nbsp;?. . .</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN (<i>lui saisissant le bras</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oh&nbsp;! l&agrave;, tiens, vois&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>La fen&ecirc;tre du balcon s'est &eacute;clair&eacute;e</i>):</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>&eacute;mu</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Sa fen&ecirc;tre&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN (<i>criant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je vais mourir&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Baissez la voix&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN (<i>tout bas</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mourir&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>La nuit est noire. . .</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Eh&nbsp;! bien&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est r&eacute;parable.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous ne m&eacute;ritez pas. . .Mets-toi l&agrave;, mis&eacute;rable&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>L&agrave;, devant le balcon&nbsp;! Je me mettrai dessous. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et je te soufflerai tes mots.</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Taisez-vous&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LES PAGES (<i>reparaissant au fond, &agrave; Cyrano</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Hep&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Chut&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il leur fait signe de parler bas.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>PREMIER PAGE (<i>&agrave; mi-voix</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Nous venons de donner la s&eacute;r&eacute;nade</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>A Montfleury&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>bas, vite</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Allez-vous mettre en embuscade</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>L'un &agrave; ce coin de rue, et l'autre &agrave; celui-ci;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et si quelque passant g&ecirc;nant vient par ici,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Jouez un air&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>DEUXI&Egrave;ME PAGE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Quel air, monsieur le gassendiste&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Joyeux pour une femme, et pour un homme, triste&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Les pages disparaissent, un &agrave; chaque coin de rue.&mdash;A Christian</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Appelle-la&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Roxane&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>ramassant des cailloux qu'il jette dans les vitres</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Attends&nbsp;! Quelques cailloux.</span><br /></p>
+
+<br />
+<br />
+<h3>Sc&egrave;ne VII.</h3>
+
+<p>Roxane, Christian, Cyrano, d'abord cach&eacute; sous le balcon.</p>
+<br />
+
+<p>ROXANE (<i>entr'ouvrant sa fen&ecirc;tre</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qui donc m'appelle&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Moi.</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qui, moi&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Christian.</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>avec d&eacute;dain</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est vous&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je voudrais vous parler.</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>sous le balcon, &agrave; Christian</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Bien. Bien. Presque &agrave; voix basse.</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non&nbsp;! Vous parlez trop mal. Allez-vous-en&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De gr&acirc;ce&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non&nbsp;! Vous ne m'aimez plus&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN (<i>&agrave; qui Cyrano souffle ses mots</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>M'accuser,&mdash;justes dieux&nbsp;!&mdash;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De n'aimer plus. . .quand. . .j'aime plus&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>qui allait refermer sa fen&ecirc;tre, s'arr&ecirc;tant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tiens&nbsp;! mais c'est mieux&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN (<i>m&ecirc;me jeu</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>L'amour grandit berc&eacute; dans mon &acirc;me inqui&egrave;te. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Que ce. . .cruel marmot prit pour. . .barcelonnette&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>s'avan&ccedil;ant sur le balcon</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est mieux&nbsp;!&mdash;Mais, puisqu'il est cruel, vous f&ucirc;tes sot</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De ne pas, cet amour, l'&eacute;touffer au berceau&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN (<i>m&ecirc;me jeu</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Aussi l'ai-je tent&eacute;, mais. . .tentative nulle:</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ce. . .nouveau-n&eacute;, Madame, est un petit. . .Hercule.</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est mieux&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN (<i>m&ecirc;me jeu</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De sorte qu'il. . .strangula comme rien. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Les deux serpents. . .Orgueil et. . .Doute.</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>s'accoudant au balcon</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;! c'est tr&egrave;s bien.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&mdash;Mais pourquoi parlez-vous de fa&ccedil;on peu h&acirc;tive&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Auriez-vous donc la goutte &agrave; l'imaginative&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>tirant Christian sous le balcon, et se glissant &agrave; sa place</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Chut&nbsp;! Cela devient trop difficile&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Aujourd'hui. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vos mots sont h&eacute;sitants. Pourquoi&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>parlant &agrave; mi-voix, comme Christian</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est qu'il fait nuit,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Dans cette ombre, &agrave; t&acirc;tons, ils cherchent votre oreille.</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Les miens n'&eacute;prouvent pas difficult&eacute; pareille.</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ils trouvent tout de suite&nbsp;? Oh&nbsp;! cela va de soi,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Puisque c'est dans mon c&#339;ur, eux, que je les re&ccedil;ois;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Or, moi, j'ai le c&#339;ur grand, vous, l'oreille petite.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>D'ailleurs vos mots &agrave; vous, descendent: ils vont vite.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Les miens montent, Madame: il leur faut plus de temps&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais ils montent bien mieux depuis quelques instants.</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De cette gymnastique, ils ont pris l'habitude&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je vous parle, en effet, d'une vraie altitude&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Certe, et vous me tueriez si de cette hauteur</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous me laissiez tomber un mot dur sur le c&#339;ur&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>avec un mouvement</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je descends.</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>vivement</i>)<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>lui montrant le banc qui est sous le balcon</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Grimpez sur le banc, alors, vite&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>reculant avec effroi dans la nuit</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Comment. . .non&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>que l'&eacute;motion gagne de plus en plus</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Laissez un peu que l'on profite. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De cette occasion qui s'offre. . .de pouvoir</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Se parler doucement, sans se voir.</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Sans se voir&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais oui, c'est adorable. On se devine &agrave; peine.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous voyez la noirceur d'un long manteau qui tra&icirc;ne,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'aper&ccedil;ois la blancheur d'une robe d'&eacute;t&eacute;:</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Moi je ne suis qu'une ombre, et vous qu'une clart&eacute;&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous ignorez pour moi ce que sont ces minutes&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Si quelquefois je fus &eacute;loquent. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous le f&ucirc;tes&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mon langage jamais jusqu'ici n'est sorti</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De mon vrai c&#339;ur. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pourquoi&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Parce que. . .jusqu'ici</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je parlais &agrave; travers. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Quoi&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>. . .le vertige o&ugrave; tremble</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Quiconque est sous vos yeux&nbsp;!. . .Mais, ce soir, il me semble. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Que je vais vous parler pour la premi&egrave;re fois&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est vrai que vous avez une tout autre voix.</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>se rapprochant avec fi&egrave;vre</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oui, tout autre, car dans la nuit qui me prot&egrave;ge</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'ose &ecirc;tre enfin moi-m&ecirc;me, et j'ose. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il s'arr&ecirc;te et avec &eacute;garement</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>O&ugrave; en &eacute;tais-je&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je ne sais. . .tout ceci,&mdash;pardonnez mon &eacute;moi,&mdash;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est si d&eacute;licieux,. . .c'est si nouveau pour moi&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Si nouveau&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>boulevers&eacute;, et essayant toujours de rattraper ses mots</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Si nouveau. . .mais oui. . .d'&ecirc;tre sinc&egrave;re:</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>La peur d'&ecirc;tre raill&eacute;, toujours au c&#339;ur me serre. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Raill&eacute; de quoi&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais de. . .d'un &eacute;lan&nbsp;!. . .Oui, mon c&#339;ur</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Toujours, de mon esprit s'habille, par pudeur:</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je pars pour d&eacute;crocher l'&eacute;toile, et je m'arr&ecirc;te</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Par peur du ridicule, &agrave; cueillir la fleurette&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>La fleurette a du bon.</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ce soir, d&eacute;daignons-la&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous ne m'aviez jamais parl&eacute; comme cela&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;! si loin des carquois, des torches et des fl&egrave;ches,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>On se sauvait un peu vers des choses. . .plus fra&icirc;ches&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Au lieu de boire goutte &agrave; goutte, en un mignon</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>D&eacute; &agrave; coudre d'or fin, l'eau fade du Lignon,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Si l'on tentait de voir comment l'&acirc;me s'abreuve</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>En buvant largement &agrave; m&ecirc;me le grand fleuve&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais l'esprit&nbsp;?. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'en ai fait pour vous faire rester</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>D'abord, mais maintenant ce serait insulter</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Cette nuit, ces parfums, cette heure, la Nature,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Que de parler comme un billet doux de Voiture&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&mdash;Laissons, d'un seul regard de ses astres, le ciel</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Nous d&eacute;sarmer de tout notre artificiel:</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je crains tant que parmi notre alchimie exquise</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Le vrai du sentiment ne se volatilise,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Que l'&acirc;me ne se vide &agrave; ces passe-temps vains,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et que le fin du fin ne soit la fin des fins&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais l'esprit&nbsp;?. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je le hais dans l'amour&nbsp;! C'est un crime</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Lorsqu'on aime de trop prolonger cette escrime&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Le moment vient d'ailleurs in&eacute;vitablement,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&mdash;Et je plains ceux pour qui ne vient pas ce moment&nbsp;!&mdash;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>O&ugrave; nous sentons qu'en nous une amour noble existe</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Que chaque joli mot que nous disons rend triste&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Eh bien&nbsp;! si ce moment est venu pour nous deux,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Quels mots me direz-vous&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tous ceux, tous ceux, tous ceux</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qui me viendront, je vais vous les jeter, en touffe,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Sans les mettre en bouquet: je vous aime, j'&eacute;touffe,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je t'aime, je suis fou, je n'en peux plus, c'est trop;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ton nom est dans mon c&#339;ur comme dans un grelot,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et comme tout le temps, Roxane, je frissonne,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tout le temps, le grelot s'agite, et le nom sonne&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De toi, je me souviens de tout, j'ai tout aim&eacute;:</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je sais que l'an dernier, un jour, le douze mai,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pour sortir le matin tu changeas de coiffure&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'ai tellement pris pour clart&eacute; ta chevelure</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Que, comme lorsqu'on a trop fix&eacute; le soleil,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>On voit sur toute chose ensuite un rond vermeil,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Sur tout, quand j'ai quitt&eacute; les feux dont tu m'inondes,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mon regard &eacute;bloui pose des taches blondes&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>d'une voix troubl&eacute;e</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oui, c'est bien de l'amour. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Certes, ce sentiment</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qui m'envahit, terrible et jaloux, c'est vraiment</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De l'amour, il en a toute la fureur triste&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De l'amour,&mdash;et pourtant il n'est pas &eacute;go&iuml;ste&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;! que pour ton bonheur je donnerais le mien,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Quand m&ecirc;me tu devrais n'en savoir jamais rien,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>S'il se pouvait, parfois, que de loin, j'entendisse</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Rire un peu le bonheur n&eacute; de mon sacrifice&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&mdash;Chaque regard de toi suscite une vertu</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Nouvelle, une vaillance en moi&nbsp;! Commences-tu</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&Agrave; comprendre, &agrave; pr&eacute;sent&nbsp;? voyons, te rends-tu compte&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Sens-tu mon &acirc;me, un peu, dans cette ombre, qui monte&nbsp;?. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oh&nbsp;! mais vraiment, ce soir, c'est trop beau, c'est trop doux&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je vous dis tout cela, vous m'&eacute;coutez, moi, vous&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est trop&nbsp;! Dans mon espoir m&ecirc;me le moins modeste,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je n'ai jamais esp&eacute;r&eacute; tant&nbsp;! Il ne me reste</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qu'&agrave; mourir maintenant&nbsp;! C'est &agrave; cause des mots</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Que je dis qu'elle tremble entre les bleus rameaux&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Car vous tremblez, comme une feuille entre les feuilles&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Car tu trembles&nbsp;! car j'ai senti, que tu le veuilles</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ou non, le tremblement ador&eacute; de ta main</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Descendre tout le long des branches du jasmin&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il baise &eacute;perdument l'extr&eacute;mit&eacute; d'une branche pendante.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oui, je tremble, et je pleure, et je t'aime, et suis tienne&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et tu m'as enivr&eacute;e&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Alors, que la mort vienne&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Cette ivresse, c'est moi, moi, qui l'ai su causer&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je ne demande plus qu'une chose. . .</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN (<i>sous le balcon</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Un baiser&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>se rejetant en arri&egrave;re</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Hein&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oh&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous demandez&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oui. . .je. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>A Christian bas</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tu vas trop vite.</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Puisqu'elle est si troubl&eacute;e, il faut que j'en profite&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>&agrave; Roxane</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oui, je. . .j'ai demand&eacute;, c'est vrai. . .mais justes cieux&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je comprends que je fus bien trop audacieux.</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>un peu d&eacute;&ccedil;ue</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous n'insistez pas plus que cela&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Si&nbsp;! j'insiste. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Sans insister&nbsp;!. . .Oui, oui&nbsp;! votre pudeur s'attriste&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Eh bien&nbsp;! mais, ce baiser. . .ne me l'accordez pas&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN (<i>&agrave; Cyrano, le tirant par son manteau</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pourquoi&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tais-toi, Christian&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>se penchant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Que dites-vous tout bas&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais d'&ecirc;tre all&eacute; trop loin, moi-m&ecirc;me je me gronde;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je me disais: tais toi, Christian&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Les th&eacute;orbes se mettent &agrave; jouer</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Une seconde&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>On vient&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Roxane referme la fen&ecirc;tre. Cyrano &eacute;coute les th&eacute;orbes, dont l'un joue un air fol&acirc;tre et l'autre un air lugubre</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Air triste&nbsp;? Air gai&nbsp;?. . .Quel est donc leur dessein&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Est-ce un homme&nbsp;? Une femme&nbsp;?&mdash;Ah&nbsp;! c'est un capucin&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Entre un capucin qui va de maison en maison, une lanterne &agrave; la main, regardant les portes.</i>)</span><br /></p>
+
+<br />
+<br />
+<h3>Sc&egrave;ne 3.VIII.</h3>
+
+<p>Cyrano, Christian, un capucin.</p>
+<br />
+
+<p>CYRANO (<i>au capucin</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Quel est ce jeu renouvel&eacute; de Diog&egrave;ne&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>LE CAPUCIN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je cherche la maison de madame. . .</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il nous g&ecirc;ne&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE CAPUCIN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Magdeleine Robin. . .</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Que veut-il&nbsp;?. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>lui montrant une rue montante</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Par ici&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tout droit,&mdash;toujours tout droit. . .</span><br /></p>
+
+<p>LE CAPUCIN<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je vais pour vous&nbsp;!&mdash;Merci</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Dire mon chapelet jusqu'au grain majuscule.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il sort.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Bonne chance&nbsp;! Mes v&#339;ux suivent votre cuculle&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il redescend vers Christian.</i>)</span><br /></p>
+
+<br />
+<br />
+<h3>Sc&egrave;ne 3.IX.</h3>
+
+<p>Cyrano, Christian.</p>
+<br />
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Obtiens-moi ce baiser&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>T&ocirc;t ou tard&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est vrai&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il viendra, ce moment de vertige enivr&eacute;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>O&ugrave; vos bouches iront l'une vers l'autre, &agrave; cause</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De ta moustache blonde et de sa l&egrave;vre rose&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>A lui-m&ecirc;me</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'aime mieux que ce soit &agrave; cause de. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Bruit des volets qui se rouvrent, Christian se cache sous le balcon.</i>)</span><br /></p>
+
+<br />
+<br />
+<h3>Sc&egrave;ne 3.X.</h3>
+
+<p>Cyrano, Christian, Roxane.</p>
+<br />
+
+<p>ROXANE (<i>s'avan&ccedil;ant sur le balcon</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est vous&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Nous parlions de. . .de. . .d'un. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Baiser&nbsp;! Le mot est doux.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je ne vois pas pourquoi votre l&egrave;vre ne l'ose;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>S'il la br&ucirc;le d&eacute;j&agrave;, que sera-ce la chose&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ne vous en faites pas un &eacute;pouvantement:</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>N'avez-vous pas tant&ocirc;t, presque insensiblement,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Quitt&eacute; le badinage et gliss&eacute; sans alarmes</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Du sourire au soupir, et du soupir aux larmes&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Glissez encore un peu d'insensible fa&ccedil;on:</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Des larmes au baiser il n'y a qu'un frisson&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Taisez-vous&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Un baiser, mais &agrave; tout prendre, qu'est-ce&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Un serment fait d'un peu plus pr&egrave;s, une promesse</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Plus pr&eacute;cise, un aveu qui veut se confirmer,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Un point rose qu'on met sur l'i du verbe aimer;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est un secret qui prend la bouche pour oreille,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Un instant d'infini qui fait un bruit d'abeille,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Une communion ayant un go&ucirc;t de fleur,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Une fa&ccedil;on d'un peu se respirer le c&#339;ur,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et d'un peu se go&ucirc;ter, au bord des l&egrave;vres, l'&acirc;me&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Taisez-vous&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Un baiser, c'est si noble, Madame,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Que la reine de France, au plus heureux des lords,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>En a laiss&eacute; prendre un, la reine m&ecirc;me&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Alors&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>s'exaltant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'eus comme Buckingham des souffrances muettes,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'adore comme lui la reine que vous &ecirc;tes,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Comme lui je suis triste et fid&egrave;le. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et tu es</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Beau comme lui&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>&agrave; part, d&eacute;gris&eacute;</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est vrai, je suis beau, j'oubliais&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Eh bien&nbsp;! montez cueillir cette fleur sans pareille. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>poussant Christian vers le balcon</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Monte&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ce go&ucirc;t de c&#339;ur. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Monte&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ce bruit d'abeille. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Monte&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN (<i>h&eacute;sitant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais il me semble, &agrave; pr&eacute;sent, que c'est mal&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Cet instant d'infini&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>le poussant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Monte donc, animal&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Christian s'&eacute;lance, et par le banc, le feuillage, les piliers, atteint les balustres qu'il enjambe.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah, Roxane&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il l'enlace et se penche sur ses l&egrave;vres.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>A&iuml;e&nbsp;! au c&#339;ur, quel pincement bizarre&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&mdash;Baiser, festin d'amour dont je suis le Lazare&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il me vient dans cette ombre une miette de toi,&mdash;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais oui, je sens un peu mon c&#339;ur qui te re&ccedil;oit,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Puisque sur cette l&egrave;vre o&ugrave; Roxane se leurre</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Elle baise les mots que j'ai dits tout &agrave; l'heure&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>On entend les th&eacute;orbes</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Un air triste, un air gai: le capucin&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il feint de courir comme s'il arrivait de loin, et d'une voix claire</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Hol&agrave;&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qu'est ce&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Moi. Je passais. . .Christian est encor l&agrave;&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN (<i>tr&egrave;s &eacute;tonn&eacute;</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tiens Cyrano&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Bonjour, cousin&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Bonjour, cousine&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je descends&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle dispara&icirc;t dans la maison. Au fond rentre le capucin.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN (<i>l'apercevant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oh&nbsp;! encor&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il suit Roxane.</i>)</span><br /></p>
+
+<br />
+<br />
+<h3>Sc&egrave;ne 3.XI.</h3>
+
+<p>Cyrano, Christian, Roxane, le capucin, Ragueneau.</p>
+<br />
+
+<p>LE CAPUCIN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est ici,&mdash;je m'obstine&mdash;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Magdeleine Robin&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous aviez dit: Ro-lin.</span><br /></p>
+
+<p>LE CAPUCIN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non: Bin. B, i, n, bin&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>paraissant sur le seuil de la maison, suivie de Ragueneau qui porte une lanterne, et de Christian</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qu'est-ce&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>LE CAPUCIN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Une lettre.</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Hein&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>LE CAPUCIN (<i>&agrave; Roxane</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oh&nbsp;! il ne peut s'agir que d'une sainte chose&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est un digne seigneur qui. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>&agrave; Christian</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est De Guiche&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il ose&nbsp;?. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oh&nbsp;! mais il ne va pas m'importuner toujours&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>D&eacute;cachetant la lettre</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je t'aime, et si. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>A la lueur de la lanterne de Ragueneau, elle lit, &agrave; l'&eacute;cart, &agrave; voix basse</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mademoiselle,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Les tambours</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Battent; mon r&eacute;giment boucle sa soubreveste;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il part; moi, l'on me croit d&eacute;j&agrave; parti: je reste.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je vous d&eacute;sob&eacute;is. Je suis dans ce couvent.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je vais venir, et vous le mande auparavant</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Par un religieux simple comme une ch&egrave;vre</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qui ne peut rien comprendre &agrave; ceci. Votre l&egrave;vre</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>M'a trop souri tant&ocirc;t: j'ai voulu la revoir.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&Eacute;loignez un chacun, et daignez recevoir</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>L'audacieux d&eacute;j&agrave; pardonn&eacute;, je l'esp&egrave;re,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qui signe votre tr&egrave;s. . .et caetera. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Au capucin</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mon P&egrave;re,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Voici ce que me dit cette lettre. &Eacute;coutez:</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Tous se rapprochent, elle lit &agrave; haute voix</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mademoiselle,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il faut souscrire aux volont&eacute;s</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Du cardinal, si dur que cela vous puisse &ecirc;tre.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est la raison pourquoi j'ai fait choix, pour remettre</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ces lignes en vos mains charmantes, d'un tr&egrave;s saint,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>D'un tr&egrave;s intelligent et discret capucin;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Nous voulons qu'il vous donne, et dans votre demeure,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>La b&eacute;n&eacute;diction</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle tourne la page</i>): </span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>nuptiale sur l'heure.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Christian doit en secret devenir votre &eacute;poux;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je vous l'envoie. Il vous d&eacute;pla&icirc;t. R&eacute;signez-vous.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Songez bien que le ciel b&eacute;nira votre z&egrave;le,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et tenez pour tout assur&eacute;, Mademoiselle,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Le respect de celui qui fut et qui sera</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Toujours votre tr&egrave;s humble et tr&egrave;s. . .et c&aelig;tera.</span><br /></p>
+
+<p>LE CAPUCIN (<i>rayonnant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Digne seigneur&nbsp;!. . .Je l'avais dit. J'&eacute;tais sans crainte&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il ne pouvait s'agir que d'une chose sainte&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>bas &agrave; Christian</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>N'est-ce pas que je lis tr&egrave;s bien les lettres&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Hum&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>haut, avec d&eacute;sespoir</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;!. . .c'est affreux&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE CAPUCIN (<i>qui a dirig&eacute; sur Cyrano la clart&eacute; de sa lanterne</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est vous&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est moi&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE CAPUCIN (<i>tournant la lumi&egrave;re vers lui, et, comme si un doute lui venait, en voyant sa beaut&eacute;</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>vivement</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Post-scriptum:</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Donnez pour le couvent cent vingt pistoles.</span><br /></p>
+
+<p>LE CAPUCIN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Digne,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Digne seigneur&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>A Roxane</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>R&eacute;signez-vous&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>en martyre</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je me r&eacute;signe&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Pendant que Ragueneau ouvre la porte au capucin que Christian invite
+&agrave; entrer, elle dit bas &agrave; Cyrano</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous, retenez ici De Guiche&nbsp;! Il va venir&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qu'il n'entre pas tant que. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Compris&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Au capucin</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pour les b&eacute;nir</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il vous faut&nbsp;?. . .</span><br /></p>
+
+<p>LE CAPUCIN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Un quart d'heure.</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>les poussant tous vers la maison</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Allez&nbsp;! moi, je demeure&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>&agrave; Christian</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Viens&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Ils entrent.</i>)</span><br /></p>
+
+<br />
+
+<h3>Sc&egrave;ne XII.</h3>
+
+<p>Cyrano, seul.</p>
+<br />
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Comment faire perdre &agrave; De Guiche un quart d'heure.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il se pr&eacute;cipite sur le banc, grimpe au mur, vers le balcon</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>L&agrave;&nbsp;!. . .Grimpons&nbsp;!. . .J'ai mon plan&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Les th&eacute;orbes se mettent &agrave; jouer une phrase lugubre</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ho&nbsp;! c'est un homme&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Le tr&eacute;molo devient sinistre</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ho&nbsp;! ho&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Cette fois, c'en est un&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il est sur le balcon, il rabaisse son feutre sur ses yeux, &ocirc;te son
+&eacute;p&eacute;e, se drape dans sa cape, puis se penche et regarde au dehors</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non, ce n'est pas trop haut&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il enjambe les balustres et attirant &agrave; lui la longue branche d'un des arbres qui d&eacute;bordent le mur du jardin, il s'y accroche des deux mains, pr&ecirc;t a se laisser tomber</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je vais l&eacute;g&egrave;rement troubler cette atmosph&egrave;re&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<br />
+
+<h3>Sc&egrave;ne 3.XIII.</h3>
+
+<p>Cyrano, De Guiche.</p>
+<br />
+
+<p>DE GUICHE (<i>qui entre, masqu&eacute;, t&acirc;tonnant dans la nuit</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qu'est-ce que ce maudit capucin peut bien faire&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Diable&nbsp;! Et ma voix&nbsp;?. . .S'il la reconnaissait&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>L&acirc;chant d'une main, il a l'air de tourner une invisible clef</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Cric&nbsp;! Crac&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Solennellement</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Cyrano, reprenez l'accent de Bergerac&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE (<i>regardant la maison</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oui, c'est l&agrave;. J'y vois mal. Ce masque m'importune&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il va pour entrer, Cyrano saute du balcon en se tenant &agrave; la branche, qui plie, et le d&eacute;pose entre la porte et De Guiche; il feint de tomber lourdement, comme si c'&eacute;tait de tr&egrave;s haut, et s'aplatit par terre, o&ugrave; il reste immobile, comme &eacute;tourdi. De Guiche fait un bond en arri&egrave;re</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Hein&nbsp;? quoi&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Quand il l&egrave;ve les yeux, la branche s'est redress&eacute;e; il ne voit que le ciel; il ne comprend pas</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>D'o&ugrave; tombe donc cet homme&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>se mettant sur son s&eacute;ant, et avec l'accent de Gascogne</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De la lune&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De la&nbsp;?. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>d'une voix de r&ecirc;ve</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Quelle heure est-il&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>N'a-t-il plus sa raison&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Quelle heure&nbsp;? Quel pays&nbsp;? Quel jour&nbsp;? Quelle saison&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je suis &eacute;tourdi&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Monsieur. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Comme une bombe</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je tombe de la lune&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE (<i>impatient&eacute;</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah &ccedil;a&nbsp;! Monsieur&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>se relevant, d'une voix terrible</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'en tombe&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE (<i>reculant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Soit&nbsp;! soit&nbsp;! vous en tombez&nbsp;!. . .c'est peut-&ecirc;tre un d&eacute;ment&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>marchant sur lui</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et je n'en tombe pas m&eacute;taphoriquement&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il y a cent ans, ou bien une minute,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&mdash;J'ignore tout &agrave; fait ce que dura ma chute&nbsp;!&mdash;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'&eacute;tais dans cette boule &agrave; couleur de safran&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE (<i>haussant les &eacute;paules</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oui. Laissez-moi passer&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>s'interposant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>O&ugrave; suis-je&nbsp;? soyez franc&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ne me d&eacute;guisez rien&nbsp;! En quel lieu, dans quel site,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Viens-je de choir, Monsieur, comme un a&eacute;rolithe&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Morbleu&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tout en cheyant je n'ai pu faire choix</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De mon point d'arriv&eacute;e,&mdash;et j'ignore o&ugrave; je chois&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Est-ce dans une lune ou bien dans une terre,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Que vient de m'entra&icirc;ner le poids de mon post&egrave;re&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais je vous dis, Monsieur. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>avec un cri de terreur qui fait reculer de Guiche</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ha&nbsp;! grand Dieu&nbsp;!. . .je crois voir</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qu'on a dans ce pays le visage tout noir&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE (<i>portant la main &agrave; son visage</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Comment&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>avec une peur emphatique</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Suis-je en Alger&nbsp;? &Ecirc;tes-vous indig&egrave;ne&nbsp;?. . .</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE (<i>qui a senti son masque</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ce masque&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>feignant de se rassurer un peu</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je suis donc dans Venise, ou dans G&ecirc;ne&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE (<i>voulant passer</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Une dame m'attend&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>compl&egrave;tement rassur&eacute;</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je suis donc &agrave; Paris.</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE (<i>souriant malgr&eacute; lui</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Le dr&ocirc;le est assez dr&ocirc;le&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;! vous riez&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je ris,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais veux passer&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>rayonnant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est &agrave; Paris que je retombe&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Tout &agrave; fait &agrave; son aise, riant, s'&eacute;poussetant, saluant</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'arrive&mdash;excusez-moi&nbsp;!&mdash;par la derni&egrave;re trombe.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je suis un peu couvert d'&eacute;ther. J'ai voyag&eacute;&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'ai les yeux tout remplis de poudre d'astres. J'ai</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Aux &eacute;perons, encor, quelques poils de plan&egrave;te&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Cueillant quelque chose sur sa manche</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tenez, sur mon pourpoint, un cheveu de com&egrave;te&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il souffle comme pour le faire envoler.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE (<i>hors de lui</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Monsieur&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>au moment o&ugrave; il va passer, tend sa jambe comme pour y montrer quelque chose et l'arr&ecirc;te</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Dans mon mollet je rapporte une dent</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De la Grande Ourse,&mdash;et comme, en fr&ocirc;lant le Trident,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je voulais &eacute;viter une de ses trois lances,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je suis all&eacute; tomber assis dans les Balances,&mdash;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Dont l'aiguille, &agrave; pr&eacute;sent, l&agrave;-haut, marque mon poids&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Emp&ecirc;chant vivement de Guiche de passer et le prenant &agrave; un bouton du pourpoint</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Si vous serriez mon nez, Monsieur, entre vos doigts,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il jaillirait du lait&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Hein&nbsp;? du lait&nbsp;?. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De la Voie</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Lact&eacute;e&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oh&nbsp;! Par l'enfer&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est le ciel qui m'envoie&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Se croisant les bras</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non&nbsp;! croiriez-vous, je viens de le voir en tombant,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Que Sirius, la nuit, s'affuble d'un turban&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Confidentiel</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>L'autre Ourse est trop petite encor pour qu'elle morde&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Riant</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'ai travers&eacute; la Lyre en cassant une corde&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Superbe</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais je compte en un livre &eacute;crire tout ceci,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et les &eacute;toiles d'or qu'en mon manteau roussi</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je viens de rapporter &agrave; mes p&eacute;rils et risques,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Quand on l'imprimera, serviront d'ast&eacute;risques&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>A la parfin, je veux. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous, je vous vois venir&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Monsieur&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous voudriez de ma bouche tenir</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Comment la lune est faite, et si quelqu'un habite</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Dans la rotondit&eacute; de cette cucurbite&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE (<i>criant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais non&nbsp;! Je veux. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Savoir comment j'y suis mont&eacute;.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ce fut par un moyen que j'avais invent&eacute;.</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE (<i>d&eacute;courag&eacute;</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est un fou&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>d&eacute;daigneux</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je n'ai pas refait l'aigle stupide</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De Regiomontanus, ni le pigeon timide</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>D'Archytas&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est un fou,&mdash;mais c'est un fou savant.</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non, je n'imitai rien de ce qu'on fit avant&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>De Guiche a r&eacute;ussi &agrave; passer et il marche vers la porte de Roxane.
+Cyrano le suit, pr&ecirc;t a l'empoigner</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'inventai six moyens de violer l'azur vierge&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE (<i>se retournant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Six&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>avec volubilit&eacute;</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je pouvais, mettant mon corps nu comme un cierge,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>La capara&ccedil;onner de fioles de cristal</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Toutes pleines des pleurs d'un ciel matutinal,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et ma personne, alors, au soleil expos&eacute;e,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>L'astre l'aurait hum&eacute;e en humant la ros&eacute;e&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE (<i>surpris et faisant un pas vers Cyrano</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tiens&nbsp;! Oui, cela fait un&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>reculant pour l'entra&icirc;ner de l'autre c&ocirc;t&eacute;</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et je pouvais encor</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Faire engouffrer du vent, pour prendre mon essor,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>En rar&eacute;fiant l'air dans un coffre de c&egrave;dre</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Par des miroirs ardents, mis en icosa&egrave;dre&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE (<i>fait encore un pas</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Deux&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>reculant toujours</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ou bien, machiniste autant qu'artificier,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Sur une sauterelle aux d&eacute;tentes d'acier,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Me faire, par des feux successifs de salp&ecirc;tre,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Lancer dans les pr&eacute;s bleus o&ugrave; les astres vont pa&icirc;tre&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE (<i>le suivant, sans s'en douter, et comptant sur ses doigts</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Trois&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Puisque la fum&eacute;e a tendance &agrave; monter,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>En souffler dans un globe assez pour m'emporter&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE (<i>m&ecirc;me jeu, de plus en plus &eacute;tonn&eacute;</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Quatre&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Puisque Ph&#339;b&eacute;, quand son arc est le moindre,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Aime sucer, &ocirc; b&#339;ufs, votre mo&euml;lle. . .m'en oindre&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE (<i>stup&eacute;fait</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Cinq&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>qui en parlant l'a amen&eacute; jusqu'&agrave; l'autre c&ocirc;t&eacute; de la place, pr&egrave;s d'un banc</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Enfin, me pla&ccedil;ant sur un plateau de fer,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Prendre un morceau d'aimant et le lancer en l'air&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&Ccedil;a, c'est un bon moyen: le fer se pr&eacute;cipite,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Aussit&ocirc;t que l'aimant s'envole, &agrave; sa poursuite;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>On relance l'aimant bien vite, et cad&eacute;dis&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>On peut monter ainsi ind&eacute;finiment.</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Six&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&mdash;Mais voil&agrave; six moyens excellents&nbsp;!. . .Quel syst&egrave;me</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Chois&icirc;tes-vous des six, Monsieur&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Un septi&egrave;me&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Par exemple&nbsp;! Et lequel&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je vous le donne en cent&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est que ce m&acirc;tin-l&agrave; devient int&eacute;ressant&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>faisant le bruit des vagues avec de grands gestes myst&eacute;rieux</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Hou&uuml;h&nbsp;! hou&uuml;h&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Eh bien&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous devinez&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>La mar&eacute;e&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>A l'heure o&ugrave; l'onde par la lune est attir&eacute;e,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je me mis sur la sable&mdash;apr&egrave;s un bain de mer&mdash;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et la t&ecirc;te partant la premi&egrave;re, mon cher,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&mdash;Car les cheveux, surtout, gardent l'eau dans leur frange&nbsp;!&mdash;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je m'enlevai dans l'air, droit, tout droit, comme un ange.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je montais, je montais doucement, sans efforts,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Quand je sentis un choc&nbsp;!. . .Alors. . .</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE (<i>entra&icirc;n&eacute; par la curiosit&eacute;, et s'asseyant sur le banc</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Alors&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Alors. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Reprenant sa voix naturelle</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Le quart d'heure est pass&eacute;, Monsieur, je vous d&eacute;livre:</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Le mariage est fait.</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE (<i>se relevant d'un bond</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&Ccedil;&agrave;, voyons, je suis ivre&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Cette voix&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>La porte de la maison s'ouvre, des laquais paraissent portant des cand&eacute;labres allum&eacute;s. Lumi&egrave;re. Cyrano &ocirc;te son chapeau au bord abaiss&eacute;</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et ce nez&mdash;Cyrano&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>saluant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Cyrano.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&mdash;Ils viennent &agrave; l'instant d'&eacute;changer leur anneau.</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qui cela&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il se retourne.&mdash;Tableau. Derri&egrave;re les laquais, Roxane et Christian se tiennent par la main. Le capucin les suit en souriant. Ragueneau
+&eacute;l&egrave;ve aussi un flambeau. La du&egrave;gne ferme la marche, ahurie, en petit saut de lit</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ciel&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<br />
+<br />
+<h3>Sc&egrave;ne 3.XIV.</h3>
+
+<p>Les m&ecirc;mes, Roxane, Christian, le capucin, Ragueneau, laquais, la du&egrave;gne.</p>
+<br />
+
+<p>DE GUICHE (<i>&agrave; Roxane</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Reconnaissant Christian avec stupeur</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Lui&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Saluant Roxane avec admiration</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous &ecirc;tes des plus fines&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>A Cyrano</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mes compliments, Monsieur l'inventeur des machines:</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Votre r&eacute;cit e&ucirc;t fait s'arr&ecirc;ter au portail</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Du paradis, un saint&nbsp;! Notez-en le d&eacute;tail,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Car vraiment cela peut resservir dans un livre&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>s'inclinant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Monsieur, c'est un conseil que je m'engage &agrave; suivre.</span><br /></p>
+
+<p>LE CAPUCIN (<i>montrant les amants &agrave; De Guiche et hochant avec satisfaction sa grande barbe blanche</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Un beau couple, mon fils, r&eacute;uni l&agrave; par vous&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE (<i>le regardant d'un &#339;il glac&eacute;</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oui.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>A Roxane</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Veuillez dire adieu, Madame, &agrave; votre &eacute;poux.</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Comment&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE (<i>&agrave; Christian</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Le r&eacute;giment d&eacute;j&agrave; se met en route.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Joignez-le&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pour aller &agrave; la guerre&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Sans doute&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais, Monsieur, les cadets n'y vont pas&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ils iront.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Tirant le papier qu'il avait mis dans sa poche</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Voici l'ordre.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>A Christian</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Courez le porter, vous, baron.</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>se jetant dans les bras de Christian</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Christian&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE (<i>ricanant, &agrave; Cyrano</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>La nuit de noce est encore lointaine&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>&agrave; part</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Dire qu'il croit me faire &eacute;norm&eacute;ment de peine&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN (<i>&agrave; Roxane</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oh&nbsp;! tes l&egrave;vres encor&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Allons, voyons, assez&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN (<i>continuant &agrave; embrasser Roxane</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est dur de la quitter. . .Tu ne sais pas. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>cherchant &agrave; l'entra&icirc;ner</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je sais.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>On entend au loin des tambours qui battent une marche.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE (<i>qui est remont&eacute; au fond</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Le r&eacute;giment qui part&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>&agrave; Cyrano, en retenant Christian qu'il essaye toujours d'entra&icirc;ner</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oh&nbsp;!. . .je vous le confie&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Promettez-moi que rien ne va mettre sa vie</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>En danger&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'essaierai. . .mais ne peux cependant</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Promettre. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>m&ecirc;me jeu</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Promettez qu'il sera tr&egrave;s prudent&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oui, je t&acirc;cherai, mais. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>m&ecirc;me jeu</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qu'&agrave; ce si&egrave;ge terrible</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il n'aura jamais froid&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je ferai mon possible.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>m&ecirc;me jeu</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qu'il sera fid&egrave;le&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Eh oui&nbsp;! sans doute, mais. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>m&ecirc;me jeu</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qu'il m'&eacute;crira souvent&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>s'arr&ecirc;tant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&Ccedil;a,&mdash;je vous le promets&nbsp;!</span><br />
+<br />
+<br />
+<h3>Rideau.</h3>
+
+
+
+<hr style='width: 65%;' />
+<a name='Acte_IV'></a><h2>Acte IV.</h2>
+
+<p>Les Cadets de Gascogne.</p>
+
+<p>Le poste qu'occupe la compagnie de Carbon de Castel-Jaloux au si&egrave;ge
+d'Arras.</p>
+
+<p>Au fond, talus traversant toute la sc&egrave;ne. Au del&agrave; s'aper&ccedil;oit un horizon
+de plaine: le pays couvert de travaux de si&egrave;ge. Les murs d'Arras et la
+silhouette de ses toits sur le ciel, tr&egrave;s loin.</p>
+
+<p>Tentes; armes &eacute;parses; tambours, etc.&mdash;Le jour va se lever. Jaune
+Orient.&mdash;Sentinelles espac&eacute;es. Feux.</p>
+
+<p>Roul&eacute;s dans leurs manteaux, les Cadets de Gascogne dorment. Carbon de
+Castel-Jaloux et Le Bret veillent. Ils sont tr&egrave;s p&acirc;les et tr&egrave;s maigris.
+Christian dort, parmi les autres, dans sa cape, au premier plan, le
+visage &eacute;clair&eacute; par un feu. Silence.</p>
+
+<br />
+
+<h3>Sc&egrave;ne 4.I.</h3>
+
+<p>Christian, Carbon de Castel-Jaloux, Le Bret, les cadets, puis Cyrano.</p>
+<br />
+
+<p>LE BRET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est affreux&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CARBON:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oui. Plus rien.</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mordious&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CARBON (<i>lui faisant signe de parler plus bas</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Jure en sourdine&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tu vas les r&eacute;veiller.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Aux cadets</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Chut&nbsp;! Dormez&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>A Le Bret</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qui dort d&icirc;ne&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Quand on a l'insomnie on trouve que c'est peu&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Quelle famine&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>On entend au loin quelques coups de feu.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>CARBON:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;! maugr&eacute;bis des coups de feu&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ils vont me r&eacute;veiller mes enfants&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Aux cadets qui l&egrave;vent la t&ecirc;te</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Dormez&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>On se recouche. Nouveaux coups de feu plus rapproch&eacute;s.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>UN CADET (<i>s'agitant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Diantre&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Encore&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CARBON:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ce n'est rien&nbsp;! C'est Cyrano qui rentre&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Les t&ecirc;tes qui s'&eacute;taient relev&eacute;es se recouchent.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>UNE SENTINELLE (<i>au dehors</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ventrebieu&nbsp;! qui va l&agrave;&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>LA VOIX DE CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Bergerac&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LA SENTINELLE (<i>qui est sur le talus</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ventrebieu&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qui va l&agrave;&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>paraissant sur la cr&ecirc;te</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Bergerac, imb&eacute;cile&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il descend. Le Bret va au-devant de lui, inquiet</i>):</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;! grand Dieu&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>lui faisant signe de ne r&eacute;veiller personne</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Chut&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Bless&eacute;&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tu sais bien qu'ils ont pris l'habitude</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De me manquer tous les matins&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est un peu rude,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pour porter une lettre, &agrave; chaque jour levant,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De risquer&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>s'arr&ecirc;tant devant Christian</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'ai promis qu'il &eacute;crirait souvent&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il le regarde</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il dort. Il est p&acirc;li. Si la pauvre petite</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Savait qu'il meurt de faim. . .Mais toujours beau&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Va vite</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Dormir&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ne grogne pas, Le Bret&nbsp;!. . .Sache ceci:</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pour traverser les rangs espagnols, j'ai choisi</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Un endroit o&ugrave; je sais, chaque nuit, qu'ils sont ivres.</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tu devrais bien un jour nous rapporter des vivres.</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il faut &ecirc;tre l&eacute;ger pour passer&nbsp;!&mdash;Mais je sais</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qu'il y aura ce soir du nouveau. Les Fran&ccedil;ais</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mangeront ou mourront,&mdash;si j'ai bien vu. . .</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Raconte&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non. Je ne suis pas s&ucirc;r. . .vous verrez&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CARBON:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Quelle honte,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Lorsqu'on est assi&eacute;geant, d'&ecirc;tre affam&eacute;&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>H&eacute;las&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Rien de plus compliqu&eacute; que ce si&egrave;ge d'Arras:</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Nous assi&eacute;geons Arras,&mdash;nous-m&ecirc;mes, pris au pi&egrave;ge,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Le cardinal infant d'Espagne nous assi&egrave;ge. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Quelqu'un devrait venir l'assi&eacute;ger &agrave; son tour.</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je ne ris pas.</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oh&nbsp;! oh&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Penser que chaque jour</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous risquez une vie, ingrat, comme la v&ocirc;tre,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pour porter. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Le voyant qui se dirige vers une tente</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>O&ugrave; vas-tu&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'en vais &eacute;crire une autre.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il soul&egrave;ve la toile et dispara&icirc;t.</i>)</span><br /></p>
+
+<br />
+<br />
+<h3>Sc&egrave;ne 4.II.</h3>
+
+<p>Les m&ecirc;mes, moins Cyrano.</p>
+
+<p>(<i>Le jour s'est un peu lev&eacute;. Lueurs roses. La ville d' Arras se dore &agrave;
+l'horizon. On entend un coup de canon imm&eacute;diatement suivi d'une
+batterie de tambours, tr&egrave;s au loin, vers la gauche. D'autres tambours
+battent plus pr&egrave;s. Les batteries vont se r&eacute;pondant, et se rapprochant,
+&eacute;clatent presque en sc&egrave;ne et s'&eacute;loignent vers la droite, parcourant le
+camp. Rumeurs de r&eacute;veil. Voix lointaines d'officiers.</i>)</p>
+<br />
+
+<p>CARBON (<i>avec un soupir</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>La diane&nbsp;!. . .H&eacute;las&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Les cadets s'agitent dans leurs manteaux, s'&eacute;tirent</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Sommeil succulent, tu prends fin&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je sais trop quel sera leur premier cri&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>UN CADET (<i>se mettant sur son s&eacute;ant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'ai faim&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>UN AUTRE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je meurs&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>TOUS:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oh&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CARBON:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Levez-vous&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>TROISI&Egrave;ME CADET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Plus un pas&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>QUATRI&Egrave;ME CADET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Plus un geste&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE PREMIER (<i>se regardant dans un morceau de cuirasse</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ma langue est jaune: l'air du temps est indigeste&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>UN AUTRE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mon tortil de baron pour un peu de Chester&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>UN AUTRE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Moi, si l'on ne veut pas fournir &agrave; mon gaster</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De quoi m'&eacute;laborer une pinte de chyle,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je me retire sous ma tente&mdash;comme Achille&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>UN AUTRE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oui, du pain&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CARBON (<i>allant &agrave; la tente o&ugrave; est entr&eacute; Cyrano, &agrave; mi-voix</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Cyrano&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>D'AUTRES:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Nous mourons&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CARBON (<i>toujours &agrave; mi-voix, &agrave; la porte de la tente</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Au secours&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Toi qui sais si gaiement leur r&eacute;pliquer toujours,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Viens les ragaillardir&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>DEUXI&Egrave;ME CADET (<i>se pr&eacute;cipitant vers le premier qui m&acirc;chonne quelque chose</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qu'est-ce que tu grignotes&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE PREMIER:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De l'&eacute;toupe &agrave; canon que dans les bourguignotes</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>On fait frire en la graisse &agrave; graisser les moyeux,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Les environs d'Arras sont tr&egrave;s peu giboyeux&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>UN AUTRE (<i>entrant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Moi, je viens de chasser&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>UN AUTRE (<i>m&ecirc;me jeu</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'ai p&ecirc;ch&eacute;, dans la Scarpe&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>TOUS (<i>debout, se ruant sur les deux nouveaux venus</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Quoi&nbsp;!&mdash;Que rapportez-vous&nbsp;?&mdash;Un faisan&nbsp;?&mdash;Une carpe&nbsp;?&mdash;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vite, vite, montrez&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE P&Ecirc;CHEUR:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Un goujon&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE CHASSEUR:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Un moineau&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>TOUS (<i>exasp&eacute;r&eacute;s</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Assez&nbsp;!&mdash;R&eacute;voltons-nous&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CARBON:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Au secours, Cyrano&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il fait maintenant tout &agrave; fait jour.</i>)</span><br /></p>
+
+<br />
+<br />
+<h3>Sc&egrave;ne 4.III.</h3>
+
+<p>Les m&ecirc;mes, Cyrano.</p>
+<br />
+
+<p>CYRANO (<i>sortant de sa tente, tranquille, une plume &agrave; l'oreille, un livre &agrave; la main</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Hein&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Silence. Au premier cadet</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pourquoi t'en vas-tu, toi, de ce pas qui tra&icirc;ne&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>LE CADET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'ai quelque chose, dans les talons, qui me g&ecirc;ne&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et quoi donc&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>LE CADET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>L'estomac&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Moi de m&ecirc;me, pardi&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE CADET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Cela doit te g&ecirc;ner&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non, cela me grandit.</span><br /></p>
+
+<p>DEUXI&Egrave;ME CADET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'ai les dents longues&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tu n'en mordras que plus large.</span><br /></p>
+
+<p>UN TROISI&Egrave;ME:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mon ventre sonne creux&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Nous y battrons la charge.</span><br /></p>
+
+<p>UN AUTRE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Dans les oreilles, moi, j'ai des bourdonnements.</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non, non; ventre affam&eacute;, pas d'oreilles: tu mens&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>UN AUTRE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oh&nbsp;! manger quelque chose,&mdash;&agrave; l'huile&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>le d&eacute;coiffant et lui mettant son casque dans la main</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ta salade.</span><br /></p>
+
+<p>UN AUTRE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qu'est-ce qu'on pourrait bien d&eacute;vorer&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>lui jetant le livre qu'il tient &agrave; la main</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>L'Iliade.</span><br /></p>
+
+<p>UN AUTRE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Le ministre, &agrave; Paris, fait ses quatre repas&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il devrait t'envoyer du perdreau&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>LE M&Ecirc;ME:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pourquoi pas&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et du vin&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Richelieu, du Bourgogne, if you please&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>LE M&Ecirc;ME:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Par quelque capucin&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>L'&eacute;minence qui grise&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>UN AUTRE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'ai des faims d'ogre&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Eh&nbsp;! bien&nbsp;!. . .tu croques le marmot&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE PREMIER CADET (<i>haussant les &eacute;paules</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Toujours le mot, la pointe&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oui, la pointe, le mot&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et je voudrais mourir, un soir, sous un ciel rose,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>En faisant un bon mot, pour une belle cause&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&mdash;Oh&nbsp;! frapp&eacute; par la seule arme noble qui soit,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et par un ennemi qu'on sait digne de soi,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Sur un gazon de gloire et loin d'un lit de fi&egrave;vres,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tomber la pointe au c&#339;ur en m&ecirc;me temps qu'aux l&egrave;vres&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CRIS DE TOUS:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'ai faim&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>se croisant les bras</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah &ccedil;&agrave;&nbsp;! mais vous ne pensez qu'&agrave; manger&nbsp;?. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&mdash;Approche, Bertrandou le fifre, ancien berger;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Du double &eacute;tui de cuir tire l'un de tes fifres,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Souffle, et joue &agrave; ce tas de goinfres et de piffres</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ces vieux airs du pays, au doux rythme obsesseur,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Dont chaque note est comme une petite s&#339;ur,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Dans lesquels restent pris des sons de voix aim&eacute;es,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ces airs dont la lenteur est celle des fum&eacute;es</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Que le hameau natal exhale de ses toits,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ces airs dont la musique a l'air d'&ecirc;tre en patois&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Le vieux s'assied et pr&eacute;pare son fifre</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Que la fl&ucirc;te, aujourd'hui, guerri&egrave;re qui s'afflige,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Se souvienne un moment, pendant que sur sa tige</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tes doigts semblent danser un menuet d'oiseau,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qu'avant d'&ecirc;tre d'&eacute;b&egrave;ne, elle fut de roseau;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Que sa chanson l'&eacute;tonne, et qu'elle y reconnaisse</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>L'&acirc;me de sa rustique et paisible jeunesse&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Le vieux commence &agrave; jouer des airs languedociens</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&Eacute;coutez, les Gascons. . .Ce n'est plus, sous ses doigts,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Le fifre aigu des camps, c'est la fl&ucirc;te des bois&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ce n'est plus le sifflet du combat, sous ses l&egrave;vres,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est le lent galoubet de nos meneurs de ch&egrave;vres&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&Eacute;coutez. . .C'est le val, la lande, la for&ecirc;t,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Le petit p&acirc;tre brun sous son rouge b&eacute;ret,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est la verte douceur des soirs sur la Dordogne,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&Eacute;coutez, les Gascons: c'est toute la Gascogne&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Toutes les t&ecirc;tes se sont inclin&eacute;es;&mdash;tous les yeux r&ecirc;vent;&mdash;et des larmes sont furtivement essuy&eacute;es, avec un revers de manche, un coin de manteau.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>CARBON (<i>&agrave; Cyrano, bas</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais tu les fais pleurer&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De nostalgie&nbsp;!. . .Un mal</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Plus noble que la faim&nbsp;!. . . pas physique: moral&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'aime que leur souffrance ait chang&eacute; de visc&egrave;re,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et que ce soit leur c&#339;ur, maintenant, qui se serre&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CARBON:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tu vas les affaiblir en les attendrissant&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>qui a fait signe au tambour d'approcher</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Laisse donc&nbsp;! Les h&eacute;ros qu'ils portent dans leur sang</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Sont vite r&eacute;veill&eacute;s&nbsp;! Il suffit. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il fait un geste. Le tambour roule.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>TOUS (<i>se levant et se pr&eacute;cipitant sur leurs armes</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Hein&nbsp;?. . .Quoi&nbsp;?. . .Qu'est-ce&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>souriant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tu vois, il a suffi d'un roulement de caisse&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Adieu, r&ecirc;ves, regrets, vieille province, amour. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ce qui du fifre vient s'en va par le tambour&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>UN CADET (<i>qui regarde au fond</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;! Ah&nbsp;! Voici monsieur de Guiche.</span><br /></p>
+
+<p>TOUS LES CADETS (<i>murmurant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Hou. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>souriant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Murmure</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Flatteur&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>UN CADET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il nous ennuie&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>UN AUTRE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Avec, sur son armure,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Son grand col de dentelle, il vient faire le fier&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>UN AUTRE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Comme si l'on portait du linge sur du fer&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE PREMIER:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est bon lorsque &agrave; son cou l'on a quelque furoncle&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE DEUXI&Egrave;ME:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Encore un courtisan&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>UN AUTRE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Le neveu de son oncle&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CARBON:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est un Gascon pourtant&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE PREMIER:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Un faux&nbsp;!. . .M&eacute;fiez-vous&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Parce que, les Gascons. . .ils doivent &ecirc;tre fous:</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Rien de plus dangereux qu'un Gascon raisonnable.</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il est p&acirc;le&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>UN AUTRE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il a faim. . .autant qu'un pauvre diable&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais comme sa cuirasse a des clous de vermeil,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Sa crampe d'estomac &eacute;tincelle au soleil&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>vivement</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>N'ayons pas l'air non plus de souffrir&nbsp;! Vous, vos cartes,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vos pipes et vos d&eacute;s. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Tous rapidement se mettent &agrave; jouer sur des tambours, sur des escabeaux et par terre, sur leurs manteaux, et ils allument de longues pipes de p&eacute;tun</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et moi, je lis Descartes.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il se prom&egrave;ne de long en large et lit dans un petit livre qu'il a tir&eacute; de sa poche.&mdash;Tableau.&mdash;De Guiche entre. Tout le monde a l'air absorb&eacute; et content. Il est tr&egrave;s p&acirc;le. Il va vers Carbon.</i>)</span><br /></p>
+
+<br />
+<br />
+<h3>Sc&egrave;ne 4.IV.</h3>
+
+<p>Les m&ecirc;mes, de Guiche.</p>
+<br />
+
+<p>DE GUICHE (<i>&agrave; Carbon</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;!&mdash;Bonjour&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Ils s'observent tous les deux. A part, avec satisfaction</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il est vert.</span><br /></p>
+
+<p>CARBON (<i>de m&ecirc;me</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il n'a plus que les yeux.</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE (<i>regardant les cadets</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Voici donc les mauvaises t&ecirc;tes&nbsp;?. . .Oui, messieurs,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il me revient de tous c&ocirc;t&eacute;s qu'on me brocarde</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Chez vous, que les cadets, noblesse montagnarde,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Hobereaux b&eacute;arnais, barons p&eacute;rigourdins,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>N'ont pour leur colonel pas assez de d&eacute;dains,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>M'appellent intrigant, courtisan,&mdash;qu'il les g&ecirc;ne</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De voir sur ma cuirasse un col en point de G&ecirc;ne,&mdash;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et qu'ils ne cessent pas de s'indigner entre eux</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qu'on puisse &ecirc;tre Gascon et ne pas &ecirc;tre gueux&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Silence. On joue. On fume</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous ferai-je punir par votre capitaine&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non.</span><br /></p>
+
+<p>CARBON:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>D'ailleurs, je suis libre et n'inflige de peine. . .</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CARBON:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'ai pay&eacute; ma compagnie, elle est &agrave; moi.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je n'ob&eacute;is qu'aux ordres de guerre.</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;?. . .Ma foi&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Cela suffit.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>S'adressant aux cadets</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je peux m&eacute;priser vos bravades.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>On conna&icirc;t ma fa&ccedil;on d'aller aux mousquetades;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Hier, &agrave; Bapaume, on vit la furie avec quoi</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'ai fait l&acirc;cher le pied au comte de Bucquoi;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ramenant sur ses gens les miens en avalanche,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'ai charg&eacute; par trois fois&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>sans lever le nez de son livre</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et votre &eacute;charpe blanche&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE (<i>surpris et satisfait</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous savez ce d&eacute;tail&nbsp;?. . .En effet, il advint,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Durant que je faisais ma caracole afin</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De rassembler mes gens la troisi&egrave;me charge,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qu'un remous de fuyards m'entra&icirc;na sur la marge</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Des ennemis; j'&eacute;tais en danger qu'on me pr&icirc;t</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et qu'on m'arquebus&acirc;t, quand j'eus le bon esprit</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De d&eacute;nouer et de laisser couler &agrave; terre</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>L'&eacute;charpe qui disait mon grade militaire;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>En sorte que je pus, sans attirer les yeux,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Quitter les Espagnols, et revenant sur eux,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Suivi de tous les miens r&eacute;confort&eacute;s, les battre&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&mdash;Eh bien&nbsp;! que dites-vous de ce trait&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Les cadets n'ont pas l'air d'&eacute;couter; mais ici les cartes et les cornets &agrave; d&eacute;s restent en l'air, la fum&eacute;e des pipes demeure dans les joues: attente.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qu'Henri quatre</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>N'e&ucirc;t jamais consenti, le nombre l'accablant,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>A se diminuer de son panache blanc.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Joie silencieuse. Les cartes s'abattent. Les d&eacute;s tombe. La fum&eacute;e s'&eacute;chappe.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>L'adresse a r&eacute;ussi, cependant&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>M&ecirc;me attente suspendant les jeux et les pipes.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est possible.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais on n'abdique pas l'honneur d'&ecirc;tre une cible.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Cartes, d&eacute;s, fum&eacute;es, s'abattent, tombent, s'envolent avec une satisfaction croissante</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Si j'eusse &eacute;t&eacute; pr&eacute;sent quand l'&eacute;charpe coula</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&mdash;Nos courages, monsieur, diff&egrave;rent en cela&mdash;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je l'aurais ramass&eacute;e et me la serais mise.</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oui, vantardise, encor, de gascon&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vantardise&nbsp;?. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pr&ecirc;tez-la-moi. Je m'offre &agrave; monter, d&egrave;s ce soir,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>A l'assaut, le premier, avec elle en sautoir.</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Offre encor de gascon&nbsp;! Vous savez que l'&eacute;charpe</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Resta chez l'ennemi, sur les bords de la Scarpe,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>En un lieu que depuis la mitraille cribla,&mdash;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>O&ugrave; nul ne peut aller la chercher&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>tirant de sa poche l'&eacute;charpe blanche et la lui tendant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>La voil&agrave;.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Silence. Les cadets &eacute;touffent leurs rires dans les cartes et dans les cornets &agrave; d&eacute;s. De Guiche se retourne, les regarde: imm&eacute;diatement ils reprennent leur gravit&eacute;, leurs jeux; l'un d'eux sifflote avec indiff&eacute;rence l'air montagnard jou&eacute; par le fifre.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE (<i>prenant l'&eacute;charpe</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Merci. Je vais, avec ce bout d'&eacute;toffe claire,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pouvoir faire un signal,&mdash;que j'h&eacute;sitais &agrave; faire.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il va au talus, y grimpe, et agite plusieurs fois l'&eacute;charpe en l'air.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>TOUS:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Hein&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LA SENTINELLE (<i>en haut du talus</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Cet homme, l&agrave;-bas qui se sauve en courant&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE (<i>redescendant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est un faux espion espagnol. Il nous rend</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De grands services. Les renseignements qu'il porte</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Aux ennemis sont ceux que je lui donne, en sorte</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Que l'on peut influer sur leurs d&eacute;cisions.</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est un gredin&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE (<i>se nouant nonchalamment son &eacute;charpe</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est tr&egrave;s commode. Nous disions&nbsp;?. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&mdash;Ah&nbsp;! J'allais vous apprendre un fait. Cette nuit m&ecirc;me,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pour nous ravitailler tentant un coup supr&ecirc;me,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Le mar&eacute;chal s'en fut vers Dourlens, sans tambours;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Les vivandiers du Roi sont l&agrave;; par les labours</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il les joindra; mais pour revenir sans encombre,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il a pris avec lui des troupes en tel nombre</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Que l'on aurait beau jeu, certe, en nous attaquant:</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>La moiti&eacute; de l'arm&eacute;e est absente du camp&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CARBON:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oui, si les Espagnols savaient, ce serait grave.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais ils ne savent pas ce d&eacute;part&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ils le savent.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ils vont nous attaquer.</span><br /></p>
+
+<p>CARBON:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mon faux espion</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>M'est venu pr&eacute;venir de leur agression.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il ajouta: &quot;J'en peux d&eacute;terminer la place;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Sur quel point voulez-vous que l'attaque se fasse&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je dirai que de tous c'est le moins d&eacute;fendu,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et l'effort portera sur lui.&quot;&mdash;J'ai r&eacute;pondu:</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&quot;C'est bon. Sortez du camp. Suivez des yeux la ligne:</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ce sera sur le point d'o&ugrave; je vous ferai signe.&quot;</span><br /></p>
+
+<p>CARBON (<i>aux cadets</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Messieurs, pr&eacute;parez-vous&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Tous se l&egrave;vent. Bruit d'&eacute;p&eacute;es et de ceinturons qu'on boucle.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est dans une heure.</span><br /></p>
+
+<p>PREMIER CADET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;!. . .bien&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Ils se rasseyent tous. On reprend la partie interrompue.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE (<i>&agrave; Carbon</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il faut gagner du temps. Le mar&eacute;chal revient.</span><br /></p>
+
+<p>CARBON:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et pour gagner du temps&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous aurez l'obligeance</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De vous faire tuer.</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;! voil&agrave; la vengeance&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je ne pr&eacute;tendrai pas que si je vous aimais</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je vous eusse choisis vous et les v&ocirc;tres, mais,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Comme &agrave; votre bravoure on n'en compare aucune,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est mon Roi que je sers en servant ma rancune.</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>saluant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Souffrez que je vous sois, monsieur, reconnaissant.</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE (<i>saluant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je sais que vous aimez vous battre un contre cent.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous ne vous plaindrez pas de manquer de besogne.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il remonte, avec Carbon.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>aux cadets</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Eh bien donc&nbsp;! nous allons au blason de Gascogne,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qui porte six chevrons, messieurs, d'azur et d'or,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Joindre un chevron de sang qui lui manquait encor&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>De Guiche cause bas avec Carbon de Castel-Jaloux, au fond. On donne des ordres. La r&eacute;sistance se pr&eacute;pare. Cyrano va vers Christian qui est rest&eacute; immobile, les bras crois&eacute;s.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>lui mettant la main sur l'&eacute;paule</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Christian&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN (<i>secouant la t&ecirc;te</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Roxane&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>H&eacute;las&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Au moins, je voudrais mettre</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tout l'adieu de mon c&#339;ur dans une belle lettre&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je me doutais que ce serait pour aujourd'hui.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il tire un billet de son pourpoint</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et j'ai fait tes adieux.</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Montre&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tu veux&nbsp;?. . .</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN (<i>lui prenant la lettre</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais oui&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il l'ouvre, lit et s'arr&ecirc;te</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tiens&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Quoi&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ce petit rond&nbsp;?. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>reprenant la lettre vivement, et regardant d'un air na&iuml;f</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Un rond&nbsp;?. . .</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est une larme&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oui. . .Po&egrave;te, on se prend &agrave; son jeu, c'est le charme&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tu comprends. . .ce billet,&mdash;c'&eacute;tait tr&egrave;s &eacute;mouvant:</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je me suis fait pleurer moi-m&ecirc;me en l'&eacute;crivant.</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pleurer&nbsp;?. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oui. . .parce que. . .mourir n'est pas terrible.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais. . .ne plus la revoir jamais. . .voil&agrave; l'horrible&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Car enfin je ne la. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Christian le regarde</i>): </span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>nous ne la. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Vivement</i>): </span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>tu ne la. . .</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN (<i>lui arrachant la lettre</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Donne-moi ce billet&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>On entend une rumeur, au loin, dans le camp.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>LA VOIX D'UNE SENTINELLE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ventrebieu, qui va l&agrave;&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Coups de feu. Bruits de voix. Grelots.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>CARBON:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qu'est-ce&nbsp;?. . .</span><br /></p>
+
+<p>LA SENTINELLE (<i>qui est sur le talus</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Un carrosse&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>On se pr&eacute;cipite pour voir.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>CRIS:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Quoi&nbsp;! Dans le camp&nbsp;?&mdash;Il y entre&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&mdash;Il a l'air de venir de chez l'ennemi&nbsp;!&mdash;Diantre&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tirez&nbsp;!&mdash;Non&nbsp;! Le cocher a cri&eacute;&nbsp;!&mdash;Cri&eacute; quoi&nbsp;?&mdash;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il a cri&eacute;: Service du Roi&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Tout le monde est sur le talus et regarde au dehors. Les grelots se rapprochent.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Hein&nbsp;? Du Roi&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>On redescend, on s'aligne.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>CARBON:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Chapeau bas, tous&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE (<i>&agrave; la cantonade</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Du Roi&nbsp;!&mdash;Rangez-vous, vile tourbe,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pour qu'il puisse d&eacute;crire avec pompe sa courbe&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Le carrosse entre au grand trot. Il est couvert de boue et de poussi&egrave;re. Les rideaux sont tir&eacute;s. Deux laquais derri&egrave;re. Il s'arr&ecirc;te net.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>CARBON (<i>criant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Battez aux champs&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Roulement de tambours. Tous les cadets se d&eacute;couvrent.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Baissez le marchepied&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Deux hommes se pr&eacute;cipitent. La porti&egrave;re s'ouvre.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>sautant du carrosse</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Bonjour&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Le son d'une voix de femme rel&egrave;ve d'un seul coup tout ce monde profond&eacute;ment inclin&eacute;.&mdash;Stupeur.</i>)</span><br /></p>
+
+<br />
+
+<h3>Sc&egrave;ne 4.V.</h3>
+
+<p>Les m&ecirc;mes, Roxane.</p>
+<br />
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Service du Roi&nbsp;! Vous&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais du seul roi, l'Amour&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;! grand Dieu&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN (<i>s'&eacute;lancant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous&nbsp;! Pourquoi&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'&eacute;tait trop long, ce si&egrave;ge&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pourquoi&nbsp;?. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je te dirai&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>qui, au son de sa voix, est rest&eacute; clou&eacute; immobile, sans oser tourner les yeux vers elle</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Dieu&nbsp;! La regarderai-je&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous ne pouvez rester ici&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>gaiement</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais si&nbsp;! mais si&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Voulez-vous m'avancer un tambour&nbsp;?. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle s'assied sur un tambour qu'on avance</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>L&agrave;, merci&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle rit</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>On a tir&eacute; sur mon carrosse&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Fi&egrave;rement</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Une patrouille&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&mdash;Il a l'air d'&ecirc;tre fait avec une citrouille,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>N'est-ce pas&nbsp;? comme dans le conte, et les laquais</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Avec des rats.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Envoyant des l&egrave;vres un baiser &agrave; Christian</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Bonjour&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Les regardant tous</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous n'avez pas l'air gais&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&mdash;Savez-vous que c'est loin, Arras&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Apercevant Cyrano</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Cousin, charm&eacute;e&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>a'avan&ccedil;ant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah &ccedil;&agrave;&nbsp;! comment&nbsp;?. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Comment j'ai retrouv&eacute; l'arm&eacute;e&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oh&nbsp;! mon Dieu, mon ami, mais c'est tout simple: j'ai</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>March&eacute; tant que j'ai vu le pays ravag&eacute;.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;! ces horreurs, il a fallu que je les visse</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pour y croire&nbsp;! Messieurs, si c'est l&agrave; le service</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De votre Roi, le mien vaut mieux&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Voyons, c'est fou&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Par o&ugrave; diable avez-vous bien pu passer&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Par o&ugrave;&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Par chez les Espagnols.</span><br /></p>
+
+<p>PREMIER CADET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;! qu'elles sont malignes&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Comment avez-vous fait pour traverser leurs lignes&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Cela dut &ecirc;tre tr&egrave;s difficile&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pas trop.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'ai simplement pass&eacute; dans mon carrosse, au trot.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Si quelque hidalgo montrait sa mine alti&egrave;re,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je mettais mon plus beau sourire &agrave; la porti&egrave;re,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et ces messieurs &eacute;tant, n'en d&eacute;plaise aux Fran&ccedil;ais,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Les plus galantes gens du monde,&mdash;je passais&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CARBON:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oui, c'est un passe-port, certes, que ce sourire&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais on a fr&eacute;quemment d&ucirc; vous sommer de dire</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>O&ugrave; vous alliez ainsi, madame&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Fr&eacute;quemment.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Alors je r&eacute;pondais: &quot;Je vais voir mon amant.&quot;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&mdash;Aussit&ocirc;t l'Espagnol &agrave; l'air le plus f&eacute;roce</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Refermait gravement la porte du carrosse,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>D'un geste de la main &agrave; faire envie au Roi</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Relevait les mousquets d&eacute;j&agrave; braqu&eacute;s sur moi,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et superbe de gr&acirc;ce, &agrave; la fois, et de morgue,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>L'ergot tendu sous la dentelle en tuyau d'orgue,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Le feutre au vent pour que la plume palpit&acirc;t,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>S'inclinait en disant: &quot;Passez, se&ntilde;orita&nbsp;!&quot;</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais, Roxane. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'ai dit: mon amant, oui. . .pardonne&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tu comprends, si j'avais dit: mon mari, personne</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ne m'e&ucirc;t laiss&eacute; passer&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qu'avez-vous&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il faut</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous en aller d'ici&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Moi&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Bien vite&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Au plus t&ocirc;t&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oui&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais comment&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN (<i>embarrass&eacute;</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est que. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>de m&ecirc;me</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Dans trois quarts d'heure. . .</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE (<i>de m&ecirc;me</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>. . .ou quatre. . .</span><br /></p>
+
+<p>CARBON (<i>de m&ecirc;me</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il vaut mieux. . .</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET (<i>de m&ecirc;me</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous pourriez. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je reste. On va se battre.</span><br /></p>
+
+<p>TOUS:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oh&nbsp;! non&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est mon mari&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle se jette dans les bras de Christian</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qu'on me tue avec toi&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais quels yeux vous avez&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je te dirai pourquoi&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE (<i>d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est un poste terrible&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>se retournant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Hein&nbsp;! terrible&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et la preuve</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est qu'il nous l'a donn&eacute;&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>&agrave; De Guiche</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;! vous me vouliez veuve&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oh&nbsp;! je vous jure&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non&nbsp;! Je suis folle &agrave; pr&eacute;sent&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et je ne m'en vais plus&nbsp;!&mdash;D'ailleurs, c'est amusant.</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Eh quoi&nbsp;! la pr&eacute;cieuse &eacute;tait une h&eacute;ro&iuml;ne&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Monsieur de Bergerac, je suis votre cousine.</span><br /></p>
+
+<p>UN CADET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Nous vous d&eacute;fendrons bien&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>enfi&eacute;vr&eacute;e de plus en plus</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je le crois, mes amis&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>UN AUTRE (<i>avec enivrement</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tout le camp sent l'iris&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et j'ai justement mis</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Un chapeau qui fera tr&egrave;s bien dans la bataille&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Regardant de Guiche</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais peut-&ecirc;tre est-il temps que le comte s'en aille:</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>On pourrait commencer.</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;! c'en est trop&nbsp;! Je vais</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Inspecter mes canons, et reviens. . .Vous avez</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Le temps encor: changez d'avis&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Jamais&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>De Guiche sort.</i>)</span><br /></p>
+
+<br />
+<br />
+<h3>Sc&egrave;ne 4.VI.</h3>
+
+<p>Les m&ecirc;mes, moins De Guiche.</p>
+<br />
+
+<p>CHRISTIAN (<i>suppliant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Roxane&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>PREMIER CADET (<i>aux autres</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Elle reste&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>TOUS (<i>se pr&eacute;cipitant, se bousculant, s'astiquant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Un peigne&nbsp;!&mdash;Un savon&nbsp;!&mdash;Ma basane</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Est trou&eacute;e: une aiguille&nbsp;!&mdash;Un ruban&nbsp;!&mdash;Ton miroir&nbsp;!&mdash;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mes manchettes&nbsp;!&mdash;Ton fer &agrave; moustache&nbsp;!&mdash;Un rasoir&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>&agrave; Cyrano qui la supplie encore</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non&nbsp;! rien ne me fera bouger de cette place&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CARBON (<i>apr&egrave;s s'&ecirc;tre, comme les autres, sangl&eacute;, &eacute;pousset&eacute;, avoir bross&eacute; son chapeau, redress&eacute; sa plume et tir&eacute; ses manchettes, s'avance vers
+Roxane, et c&eacute;r&eacute;monieusement</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Peut-&ecirc;tre si&eacute;rait-il que je vous pr&eacute;sentasse,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Puisqu'il en est ainsi, quelques de ces messieurs</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qui vont avoir l'honneur de mourir sous vos yeux.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Roxane s'incline et elle attend, debout au bras de Christian. Carbon pr&eacute;sente</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Baron de Peyrescous de Colignac&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE CADET (<i>saluant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Madame. . .</span><br /></p>
+
+<p>CARBON (<i>continuant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Baron de Casterac de Cahuzac.&mdash;Vidame</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De Malgouyre Estressac L&eacute;sbas d'Escarabiot.&mdash;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Chevalier d'Antignac-Juzet.&mdash;Baron Hillot</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De Blagnac-Sal&eacute;chan de Castel Crabioules. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais combien avez-vous de noms, chacun&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>LE BARON HILLOT:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Des foules&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CARBON (<i>&agrave; Roxane</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ouvrez la main qui tient votre mouchoir.</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>ouvre la main et le mouchoir tombe</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pourquoi&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Toute la compagnie fait le mouvement de s'&eacute;lancer pour le ramasser.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>CARBON (<i>le ramassant vivement</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ma compagnie &eacute;tait sans drapeau&nbsp;! Mais ma foi,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est le plus beau du camp qui flottera sur elle&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>souriant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il est un peu petit.</span><br /></p>
+
+<p>CARBON (<i>attachant le mouchoir &agrave; la hampe de sa lance de capitaine</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais il est en dentelle&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>UN CADET (<i>aux autres</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je mourrais sans regret ayant vu ce minois,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Si j'avais seulement dans le ventre une noix&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>CARBON (<i>qui l'a entendu, indign&eacute;</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Fi&nbsp;! parler de manger lorsqu'une exquise femme&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais l'air du camp est vif et, moi-m&ecirc;me, m'affame:</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>P&acirc;t&eacute;s, chaud-froids, vins fins:&mdash;mon menu, le voil&agrave;&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&mdash;Voulez-vous m'apporter tout cela&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Consternation.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>UN CADET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tout cela&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>UN AUTRE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>O&ugrave; le prendrions-nous, grand Dieu&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>tranquillement</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Dans mon carrosse.</span><br /></p>
+
+<p>TOUS:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Hein&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais il faut qu'on serve et d&eacute;coupe, et d&eacute;sosse&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Regardez mon cocher d'un peu plus pr&egrave;s, messieurs,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et vous reconna&icirc;trez un homme pr&eacute;cieux:</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Chaque sauce sera, si l'on veut, r&eacute;chauff&eacute;e&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LES CADETS (<i>se ruant vers le carrosse</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est Ragueneau&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Acclamations</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oh&nbsp;! Oh&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>les suivant des yeux</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pauvre gens&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>lui baisant la main</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Bonne f&eacute;e&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU (<i>debout sur le si&egrave;ge comme un charlatan en place publique</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Messieurs&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Enthousiasme.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>LES CADETS:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Bravo&nbsp;! Bravo&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Les Espagnols n'ont pas,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Quand passaient tant d'appas, vu passer le repas&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Applaudissements.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>bas &agrave; Christian</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Hum&nbsp;! hum&nbsp;! Christian&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Distraits par la galanterie</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ils n'ont pas vu. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il tire de son si&egrave;ge un plat qu'il &eacute;l&egrave;ve</i>): </span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>la galantine&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Applaudissements. La galantine passe de mains en mains.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>bas &agrave; Christian</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je t'en prie,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Un seul mot&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et V&eacute;nus sut occuper leur &#339;il</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pour que Diane en secret, p&ucirc;t passer. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il brandit un gigot</i>): </span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>son chevreuil&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Enthousiasme. Le gigot est saisi par vingt mains tendues.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>bas &agrave; Christian</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je voudrais te parler&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>aux cadets qui redescendent, les bras charg&eacute;s de victuailles</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Posez cela par terre&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle met le couvert sur l'herbe, aid&eacute;e des deux laquais imperturbables qui &eacute;taient derri&egrave;re le carrosse</i>):</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>&agrave; Christian, au moment o&ugrave; Cyrano allait l'entra&icirc;ner &agrave; part</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous, rendez-vous utile&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Christian vient l'aider. Mouvement d'inqui&eacute;tude de Cyrano.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Un paon truff&eacute;&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>PREMIER CADET (<i>&eacute;panoui, qui descend en coupant une large tranche de jambon</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tonnerre&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Nous n'aurons pas couru notre dernier hasard</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Sans faire un gueuleton. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Se reprenant vivement en voyant Roxane</i>): </span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>pardon&nbsp;! un balthazar&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU (<i>lan&ccedil;ant les coussins du carrosse</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Les coussins sont remplis d'ortolans&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Tumulte. On &eacute;ventre les coussins. Rires. Joie.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>TROISI&Egrave;ME CADET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;! Vi&eacute;daze&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU (<i>lan&ccedil;ant des flacons de vin rouge</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Des flacons de rubis&nbsp;!&mdash;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>De vin blanc</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Des flacons de topaze&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>jetant une nappe pli&eacute;e &agrave; la figure de Cyrano</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>D&eacute;faites cette nappe&nbsp;!. . .Eh&nbsp;! hop&nbsp;! Soyez l&eacute;ger&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU (<i>brandissant une lanterne arrach&eacute;e</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Chaque lanterne est un petit garde-manger&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>bas &agrave; Christian, pendant qu'ils arrangent la nappe ensemble</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il faut que je te parle avant que tu lui parles&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU (<i>de plus en plus lyrique</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Le manche de mon fouet est un saucisson d'Arles&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>versant du vin, servant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Puisqu'on nous fait tuer, morbleu&nbsp;! nous nous moquons</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Du reste de l'arm&eacute;e&nbsp;!&mdash;Oui&nbsp;! tout pour les Gascons&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et si De Guiche vient, personne ne l'invite&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Allant de l'un &agrave; l'autre</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>L&agrave;, vous avez le temps.&mdash;Ne manger pas si vite&nbsp;!&mdash;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Buvez un peu.&mdash;Pourquoi pleurez-vous&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>PREMIER CADET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est trop bon&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Chut&nbsp;!&mdash;Rouge ou blanc&nbsp;?&mdash;Du pain pour monsieur de Carbon&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&mdash;Un couteau&nbsp;!&mdash;Votre assiette&nbsp;!&mdash;Un peu de cro&ucirc;te&nbsp;?&mdash;Encore&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je vous sers&nbsp;!&mdash;Du bourgogne&nbsp;?&mdash;Une aile&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>qui la suit, les bras charg&eacute;s de plats, l'aidant &agrave; servir</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je l'adore&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>allant vers Christian</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Rien.</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Si&nbsp;! ce biscuit, dans du muscat. . .deux doigts&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN (<i>essayant de la retenir</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oh&nbsp;! dites-moi pourquoi vous v&icirc;ntes&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je me dois</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>A ces malheureux. . .Chut&nbsp;! Tout &agrave; l'heure&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET (<i>qui &eacute;tait remont&eacute; au fond, pour passer, au bout d'une lance, un pain &agrave; la sentinelle du talus</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De Guiche&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vite, cachez flacon, plat, terrine, bourriche&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Hop&nbsp;!&mdash;N'ayons l'air de rien&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>A Ragueneau</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Toi, remonte d'un bond</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Sur ton si&egrave;ge&nbsp;!&mdash;Tout est cach&eacute;&nbsp;?. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>En un clin d'&#339;il tout a &eacute;t&eacute; repouss&eacute; dans les tentes, ou cach&eacute; sous les v&ecirc;tements, sous les manteaux, dans les feutres.&mdash;De Guiche entre vivement&mdash;et s'arr&ecirc;te, tout d'un coup, reniflant.&mdash;Silence.</i>)</span><br /></p>
+
+<br />
+
+<h3>Sc&egrave;ne 4.VII.</h3>
+
+<p>Les m&ecirc;mes, De Guiche.</p>
+<br />
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Cela sent bon.</span><br /></p>
+
+<p>UN CADET (<i>chantonnant d'un air d&eacute;tach&eacute;</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>To lo lo&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE (<i>s'arr&ecirc;tant et le regardant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qu'avez-vous, vous&nbsp;?. . .Vous &ecirc;tes tout rouge&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE CADET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Moi&nbsp;?. . .Mais rien. C'est le sang. On va se battre: il bouge&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>UN AUTRE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Poum. . .poum. . .poum. . .</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE (<i>se retournant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qu'est cela&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>LE CADET (<i>l&eacute;g&egrave;rement gris</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Rien&nbsp;! C'est une chanson&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Une petite. . .</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous &ecirc;tes gai, mon gar&ccedil;on&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE CADET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>L'approche du danger&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE (<i>appelant Carbon de Castel-Jaloux, pour donner un ordre</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Capitaine&nbsp;! je. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il s'arr&ecirc;te en le voyant</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Peste&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous avez bonne mine aussi&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CARBON (<i>cramoisi, et cachant une bouteille derri&egrave;re son dos, avec an geste &eacute;vasif</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oh&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il me reste</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Un canon que j'ai fait porter. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il montre un endroit dans la coulisse</i>): </span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>l&agrave;, dans ce coin,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et vos hommes pourront s'en servir au besoin.</span><br /></p>
+
+<p>UN CADET (<i>se dandinant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Charmante attention&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>UN AUTRE (<i>lui souriant gracieusement</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Douce sollicitude&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah &ccedil;a&nbsp;! mais ils sont fous&nbsp;!&mdash;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>S&egrave;chement</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>N'ayant pas l'habitude</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Du canon, prenez garde au recul.</span><br /></p>
+
+<p>LE PREMIER CADET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;! pfftt&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE (<i>allant &agrave; lui, furieux</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>LE CADET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Le canon des Gascons ne recule jamais&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE (<i>le prenant par le bras et le secouant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous &ecirc;tes gris&nbsp;!. . .De quoi&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>LE CADET (<i>superbe</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De l'odeur de la poudre&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE (<i>haussant les &eacute;paules, le repousse et va vivement &agrave; Roxane</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vite, &agrave; quoi daignez-vous, madame, vous r&eacute;soudre&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je reste&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Fuyez&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Puisqu'il en est ainsi,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qu'on me donne un mousquet&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CARBON:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Comment&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je reste aussi.</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Enfin, Monsieur&nbsp;! voil&agrave; de la bravoure pure&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>PREMIER CADET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Seriez-vous un Gascon malgr&eacute; votre guipure&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Quoi&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je ne quitte pas une femme en danger.</span><br /></p>
+
+<p>DEUXI&Egrave;ME CADET (<i>au premier</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Dis donc&nbsp;! Je crois qu'on peut lui donner &agrave; manger&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Toutes les victuailles reparaissent comme par enchantement.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE (<i>dont les yeux s'allument</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Des vivres&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>UN TROISI&Egrave;ME CADET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il en sort de sous toutes les vestes&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE (<i>se ma&icirc;trisant, avec hauteur</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Est-ce que vous croyez que je mange vos restes&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>saluant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous faites des progr&egrave;s&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE (<i>fi&egrave;rement, et &agrave; qui &eacute;chappe sur le dernier mot une l&eacute;g&egrave;re pointe d'accent</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je vais me battre &agrave; jeun&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>PREMIER CADET (<i>exultant de joie</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>A jeung&nbsp;! Il vient d'avoir l'accent&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE (<i>riant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Moi&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>LE CADET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'en est un&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Ils se mettent tous &agrave; danser.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>CARBON DE CASTEL-JALOUX (<i>qui a disparu depuis un moment derri&egrave;re le talus, reparaissant sur la cr&ecirc;te</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'ai rang&eacute; mes piquiers, leur troupe est r&eacute;solue&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il montre une ligne de piques qui d&eacute;passe la cr&ecirc;te.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE (<i>&agrave; Roxane, en s'inclinant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Acceptez-vous ma main pour passer leur revue&nbsp;?. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle la prend, ils remontent vers le talus. Tous le monde se d&eacute;couvre et les suit.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN (<i>allant &agrave; Cyrano, vivement</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Parle vite&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Au moment o&ugrave; Roxane para&icirc;t sur la cr&ecirc;te, les lances disparaissent, abaiss&eacute;es pour le salut, un cri s'&eacute;l&egrave;ve: elle s'incline.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>LES PIQUIERS (<i>au dehors</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vivat&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Quel &eacute;tait ce secret&nbsp;?. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Dans le cas o&ugrave; Roxane. . .</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Eh bien&nbsp;?. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Te parlerait</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Des lettres&nbsp;?. . .</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oui, je sais&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ne fais pas la sottise</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De t'&eacute;tonner. . .</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De quoi&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il faut que je te dise&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oh&nbsp;! mon Dieu, c'est tout simple, et j'y pense aujourd'hui</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>En la voyant. Tu lui. . .</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Parle vite&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tu lui. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>As &eacute;crit plus souvent que tu ne crois.</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Hein&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Dame&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je m'en &eacute;tais charg&eacute;: j'interpr&eacute;tais ta flamme&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'&eacute;crivais quelquefois sans te dire: j'&eacute;cris&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est tout simple&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais comment t'y es-tu pris,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Depuis qu'on est bloqu&eacute; pour&nbsp;?. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oh&nbsp;!. . .avant l'aurore</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je pouvais traverser. . .</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN (<i>se croisant les bras</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;! c'est tout simple encore&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et qu'ai-je &eacute;crit de fois par semaine&nbsp;?. . .Deux&nbsp;?&mdash;Trois&nbsp;?&mdash;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Quatre&nbsp;?&mdash;</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Plus.</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tous les jours&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oui, tous les jours.&mdash;Deux fois.</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN (<i>violemment</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et cela t'enivrait, et l'ivresse &eacute;tait telle</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Que tu bravais la mort. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>voyant Roxane qui revient</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tais-toi&nbsp;! Pas devant elle&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il rentre vivement dans sa tente.</i>)</span><br /></p>
+
+<br />
+
+<h3>Sc&egrave;ne 4.VIII.</h3>
+
+<p>Roxane, Christian; au fond, all&eacute;es et venues de cadets. Carbon et De
+<p>Guiche donnent des ordres.</p>
+<br />
+
+<p>ROXANE (<i>courant &agrave; Christian</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et maintenant, Christian&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN (<i>lui prenant les mains</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et maintenant, dis-moi</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pourquoi, par ces chemins effroyables, pourquoi</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>A travers tous ces rangs de soudards et de re&icirc;tres,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tu m'a rejoint ici&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est &agrave; cause des lettres&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tu dis&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tant pis pour vous si je cours ces dangers&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ce sont vos lettres qui m'ont gris&eacute;e&nbsp;! Ah&nbsp;! songez</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Combien depuis un mois vous m'en avez &eacute;crites,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et plus belles toujours&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Quoi&nbsp;! pour quelques petites</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Lettres d'amour. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tais-toi&nbsp;! Tu ne peux pas savoir&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mon Dieu, je t'adorais, c'est vrai, depuis qu'un soir,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>D'une voix que je t'ignorais, sous ma fen&ecirc;tre,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ton &acirc;me commen&ccedil;a de se faire conna&icirc;tre. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Eh bien&nbsp;! tes lettres, c'est, vois-tu, depuis un mois,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Comme si tout le temps je l'entendais, ta voix</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De ce soir-l&agrave;, si tendre, et qui vous enveloppe&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tant pis pour toi, j'accours. La sage P&eacute;n&eacute;lope</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ne f&ucirc;t pas demeur&eacute;e &agrave; broder sous son toit,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Si le seigneur Ulysse e&ucirc;t &eacute;crit comme toi,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais pour le joindre, elle e&ucirc;t, aussi folle qu'H&eacute;l&egrave;ne,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Envoy&eacute; promener ses pelotons de laine&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je lisais, je relisais, je d&eacute;faillais,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'&eacute;tais &agrave; toi. Chacun de ces petits feuillets</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&Eacute;tait comme un p&eacute;tale envol&eacute; de ton &acirc;me.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>On sent &agrave; chaque mot de ces lettres de flamme</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>L'amour puissant, sinc&egrave;re. . .</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;! sinc&egrave;re et puissant&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Cela se sent, Roxane&nbsp;?. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oh&nbsp;! si cela se sent&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et vous venez&nbsp;?. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je viens (&ocirc; mon Christian, mon ma&icirc;tre&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous me rel&egrave;veriez si je voulais me mettre</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>A vos genoux, c'est donc mon &acirc;me que j'y mets,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et vous ne pourrez plus la relever jamais&nbsp;!)</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je viens te demander pardon (et c'est bien l'heure</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De demander pardon, puisqu'il se peut qu'on meure&nbsp;!)</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De t'avoir fait d'abord, dans ma frivolit&eacute;,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>L'insulte de t'aimer pour ta seule beaut&eacute;&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN (<i>avec &eacute;pouvante</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;! Roxane&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et plus tard, mon ami, moins frivole,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&mdash;Oiseau qui saute avant tout &agrave; fait qu'il s'envole,&mdash;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ta beaut&eacute; m'arr&ecirc;tant, ton &acirc;me m'entra&icirc;nant,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je t'aimais pour les deux ensemble&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et maintenant&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Eh bien&nbsp;! toi-m&ecirc;me enfin l'emporte sur toi-m&ecirc;me,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et ce n'est plus que pour ton &acirc;me que je t'aime&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN (<i>reculant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;! Roxane&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Sois donc heureux. Car n'&ecirc;tre aim&eacute;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Que pour ce dont on est un instant costum&eacute;,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Doit mettre un c&#339;ur avide et noble &agrave; la torture;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais ta ch&egrave;re pens&eacute;e efface ta figure,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et la beaut&eacute; par quoi tout d'abord tu me plus,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Maintenant j'y vois mieux. . .et je ne la vois plus&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oh&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tu doutes encor d'une telle victoire&nbsp;?. . .</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN (<i>douloureusement</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Roxane&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je comprends, tu ne peux pas y croire,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>A cet amour&nbsp;?. . .</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je ne veux pas de cet amour&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Moi, je veux &ecirc;tre aim&eacute; plus simplement pour. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pour</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ce qu'en vous elles ont aim&eacute; jusqu'&agrave; cette heure&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Laissez-vous donc aimer d'une fa&ccedil;on meilleure&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non&nbsp;! c'&eacute;tait mieux avant&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;! tu n'y entends rien&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est maintenant que j'aime mieux, que j'aime bien&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est ce qui te fait toi, tu m'entends, que j'adore&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et moins brillant. . .</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tais-toi&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je t'aimerais encore&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Si toute ta beaut&eacute; tout d'un coup s'envolait. . .</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oh&nbsp;! ne dis pas cela&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Si, je le dis&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Quoi&nbsp;? laid&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Laid&nbsp;! je le jure&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Dieu&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et ta joie est profonde&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN (<i>d'une voix &eacute;touff&eacute;e</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oui. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qu'as-tu&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN (<i>la repoussant doucement</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Rien. Deux mots &agrave; dire: une seconde. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais&nbsp;?. . .</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN (<i>lui montrant un groupe de cadets, au fond</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>A ces pauvres gens mon amour t'enleva:</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Va leur sourire un peu puisqu'ils vont mourir. . .va&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>attendrie</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Cher Christian&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle remonte vers les Gascons qui s'empressent repectueusement autour d'elle.</i>)</span><br /></p>
+
+<br />
+
+<h3>Sc&egrave;ne 4.IX.</h3>
+
+<p>Christian, Cyrano; au fond Roxane causant avec Carbon et quelques cadets.</p>
+<br />
+
+<p>CHRISTIAN (<i>appelant vers la tente de Cyrano</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Cyrano&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>reparaissant, arm&eacute; pour la bataille</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qu'est-ce&nbsp;? Te voil&agrave; bl&ecirc;me&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Elle ne m'aime plus&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Comment&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est toi qu'elle aime&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Elle n'aime plus que mon &acirc;me&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Si&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est donc bien toi qu'elle aime,&mdash;et tu l'aimes aussi&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Moi&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je le sais.</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est vrai.</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Comme un fou.</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Davantage.</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Dis-le-lui&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pourquoi&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Regarde mon visage&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Elle m'aimerait laid&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Elle te l'a dit&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>L&agrave;&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;! je suis bien content qu'elle t'ait dit cela&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais va, va, ne crois pas cette chose insens&eacute;e&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&mdash;Mon Dieu, je suis content qu'elle ait eu la pens&eacute;e</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De la dire,&mdash;mais va, ne la prend pas au mot,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Va, ne deviens pas laid: elle m'en voudrait trop&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est ce que je veux voir&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non, non&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qu'elle choisisse&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tu vas lui dire tout&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non, non&nbsp;! Pas ce supplice.</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je tuerais ton bonheur parce que je suis beau&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est trop injuste&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et moi, je mettrais au tombeau</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Le tien parce que, gr&acirc;ce au hasard qui fait na&icirc;tre,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'ai le don d'exprimer. . .ce que tu sens peut-&ecirc;tre&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Dis-lui tout&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il s'obstine &agrave; me tenter, c'est mal&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je suis las de porter en moi-m&ecirc;me un rival&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Christian&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Notre union&mdash;sans t&eacute;moins&mdash;clandestine,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&mdash;Peut se rompre,&mdash;si nous survivons&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il s'obstine&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oui, je veux &ecirc;tre aim&eacute; moi-m&ecirc;me, ou pas du tout&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&mdash;Je vais voir ce qu'on fait, tiens&nbsp;! Je vais jusqu'au bout</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Du poste; je reviens: parle, et qu'elle pr&eacute;f&egrave;re</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>L'un de nous deux&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ce sera toi&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais. . .je l'esp&egrave;re&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il appelle</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Roxane&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non&nbsp;! Non&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>accourant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Quoi&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Cyrano vous dira</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Une chose importante. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle va vivement &agrave; Cyrano. Christian sort.</i>)</span><br /></p>
+
+<br />
+<br />
+<h3>Sc&egrave;ne 4.X.</h3>
+
+<p>Roxane, Cyrano, puis Le Bret, Carbon de Castel-Jaloux, les cadets,
+<p>Ragueneau, de Guiche, etc.</p>
+<br />
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Importante&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>&eacute;perdu</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il s'en va&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>A Roxane</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Rien&nbsp;!. . .Il attache,&mdash;oh&nbsp;! Dieu&nbsp;! vous devez le conna&icirc;tre&nbsp;!&mdash;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De l'importance &agrave; rien&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>vivement</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il a dout&eacute; peut-&ecirc;tre</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De ce que j'ai dit l&agrave;&nbsp;?. . .J'ai vu qu'il a dout&eacute;&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>lui prenant la main</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais avez-vous bien dit, d'ailleurs, la v&eacute;rit&eacute;&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oui, oui, je l'aimerais m&ecirc;me. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle h&eacute;site une seconde.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>souriant tristement</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Le mot vous g&ecirc;ne</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Devant moi&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il ne me fera pas de peine&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&mdash;M&ecirc;me laid&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>M&ecirc;me laid&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Mousqueterie au dehors</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;! tiens, on a tir&eacute;&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>ardemment</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Affreux&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Affreux&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>D&eacute;figur&eacute;&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>D&eacute;figur&eacute;&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Grotesque&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Rien ne peut me le rendre grotesque&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous l'aimeriez encore&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et davantage presque&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>perdant la t&ecirc;te, &agrave; part</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mon Dieu, c'est vrai, peut-&ecirc;tre, et le bonheur est l&agrave;&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>A Roxane</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je. . .Roxane. . .&eacute;coutez&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET (<i>entrant rapidement, appelle &agrave; mi-voix</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Cyrano&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>se retournant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Hein&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Chut&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il lui dit un mot tout bas.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>laissant &eacute;chapper la main de Roxane, avec un cri</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qu'avez vous&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>&agrave; lui-m&ecirc;me, avec stupeur</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est fini.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>D&eacute;tonations nouvelles.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Quoi&nbsp;? Qu'est-ce encore&nbsp;? On tire&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle remonte pour regarder au dehors.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est fini, jamais plus je ne pourrai le dire&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>voulant s'&eacute;lancer</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Que se passe-t-il&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>vivement, l'arr&ecirc;tant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Rien&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Des cadets sont entr&eacute;s, cachant quelque chose qu'ils portent, et ils forment un groupe emp&ecirc;chant Roxane d'approcher.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ces hommes&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>l'&eacute;loignant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Laissez-les&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais qu'alliez-vous me dire avant&nbsp;?. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ce que j'allais</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous dire&nbsp;?. . .rien, oh&nbsp;! rien, je le jure, madame&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Solennellement</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je jure que l'esprit de Christian, que son &acirc;me</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&Eacute;taient. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Se reprenant avec terreur</i>): </span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>sont les plus grands. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&Eacute;taient&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Avec un grand cri</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle se pr&eacute;cipite et &eacute;carte tout le monde.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est fini&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>voyant Christian couch&eacute; dans son manteau</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Christian&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET (<i>&agrave; Cyrano</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Le premier coup de feu le l'ennemi&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Roxane se jette sur le corps de Christian. Nouveaux coups de feu.</i></span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'><i>Cliquetis. Rumeurs. Tambours.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>CARBON DE CASTEL-JALOUX (<i>l'&eacute;p&eacute;e au poing</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est l'attaque&nbsp;! Aux mousquets&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Suivi des cadets, il passe de l'autre c&ocirc;t&eacute; du talus.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Christian&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LA VOIX DE CARBON (<i>derri&egrave;re le talus</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qu'on se d&eacute;p&ecirc;che&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Christian&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CARBON:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Alignez-vous&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Christian&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CARBON:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mesurez. . .m&egrave;che&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Ragueneau est accouru, apportant de l'eau dans un casque.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>CHRISTIAN (<i>d'une voix mourante</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Roxane&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>vite et bas &agrave; l'oreille de Christian, pendant que Roxane affol&eacute;e trempe dans l'eau, pour le panser, un morceau de linge arrach&eacute; &agrave; sa poitrine</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'ai tout dit. Ce toi qu'elle aime encor&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Christian ferme les yeux.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Quoi, mon amour&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CARBON:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Baguette haute&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>&agrave; Cyrano</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il n'est pas mort&nbsp;?. . .</span><br /></p>
+
+<p>CARBON:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ouvrez la charge avec les dents&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je sens sa joue</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Devenir froide, l&agrave;, contre la mienne&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CARBON:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>En joue&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Une lettre sur lui&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle l'ouvre</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pour moi&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>&agrave; part</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ma lettre&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CARBON:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Feu&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Mousqueterie. Cris. Bruit de bataille.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>voulant d&eacute;gager sa main que tient Roxane agenouill&eacute;e</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais, Roxane, on se bat&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>le retenant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Restez encore un peu.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il est mort. Vous &eacute;tiez le seul &agrave; le conna&icirc;tre.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle pleure doucement</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&mdash;N'est-ce pas que c'&eacute;tait un &ecirc;tre exquis, un &ecirc;tre</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Merveilleux&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>debout, t&ecirc;te nue</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oui, Roxane.</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Un po&egrave;te inou&iuml;.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Adorable&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oui, Roxane.</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Un esprit sublime&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oui,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Roxane&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Un c&#339;ur profond, inconnu du profane,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Une &acirc;me magnifique et charmante&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>fermement</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oui, Roxane&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>se jetant sur le corps de Christian</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il est mort&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>&agrave; part, tirant l'&eacute;p&eacute;e</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et je n'ai qu'&agrave; mourir aujourd'hui,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Puisque, sans le savoir, elle me pleure en lui&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Trompettes au loin.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE (<i>qui repara&icirc;t sur le talus, d&eacute;coiff&eacute;, bless&eacute; au front, d'une voix tonnante</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est le signal promis&nbsp;! Des fanfares de cuivres&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Les Fran&ccedil;ais vont rentrer au camp avec des vivres&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tenez encore un peu&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Sur sa lettre, du sang,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Des pleurs&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>UNE VOIX (<i>au dehors, criant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Rendez-vous&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>VOIX DES CADETS:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU (<i>qui, grimp&eacute; sur son carrosse, regarde la bataille par-dessus le talus</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Le p&eacute;ril va croissant&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>&agrave; de Guiche, lui montrant Roxane</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Emportez-la&nbsp;! Je vais charger&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>baisant la lettre, d'une voix mourante</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Son sang&nbsp;! ses larmes&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU (<i>sautant &agrave; bas du carrosse pour courir vers elle</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Elle s'&eacute;vanouit&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE (<i>sur le talus, aux cadets, avec rage</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tenez bon&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>UNE VOIX (<i>au dehors</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Bas les armes&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>VOIX DES CADETS:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>&agrave; de Guiche</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous avez prouv&eacute;, Monsieur, votre valeur:</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Lui montrant Roxane</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Fuyez en la sauvant&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>DE GUICHE (<i>qui court &agrave; Roxane et l'enl&egrave;ve dans ses bras</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Soit&nbsp;! Mais on est vainqueur</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Si vous gagnez du temps&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est bon&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Criant vers Roxane que de Guiche, aid&eacute; de Ragueneau, emporte &eacute;vanouie</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Adieu, Roxane&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Tumulte. Cris. Des cadets reparaissent bless&eacute;s et viennent tomber en sc&egrave;ne. Cyrano se pr&eacute;cipitant au combat est arr&ecirc;t&eacute; sur la cr&ecirc;te par
+Carbon de Castel-Jaloux, couvert de sang.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>CARBON:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Nous plions&nbsp;! J'ai re&ccedil;u deux coups de pertuisane&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>criant aux Gascons</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Hardi&nbsp;! Recul&egrave;s pas, drollos&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>A Carbon, qu'il soutient</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>N'ayez pas peur&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'ai deux morts &agrave; venger: Christian et mon bonheur&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Ils redescendent. Cyrano brandit la lance o&ugrave; est attach&eacute; le mouchoir de Roxane</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Flotte, petit drapeau de dentelle &agrave; son chiffre&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il la plante en terre; il crie aux cadets</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Toumb&eacute; d&egrave;ssus&nbsp;! Escrasas lous&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Au fifre</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Un air de fifre&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Le fifre joue. Des bless&eacute;s se rel&egrave;vent. Des cadets d&eacute;gringolant le talus, viennent se grouper autour de Cyrano et du petit drapeau. Le carrosse se couvre et se remplit d'hommes, se h&eacute;risse d'arquebuses, se transforme en redoute.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>UN CADET (<i>paraissant, &agrave; reculons, sur la cr&ecirc;te, se battant toujours, crie</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ils montent le talus&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>et tombe mort.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>On va les saluer&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Le talus se couronne en un instant d'une rang&eacute;e terrible d'ennemis.
+Les grands &eacute;tendards des Imp&eacute;riaux se l&egrave;vent</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Feu&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>D&eacute;charge g&eacute;n&eacute;rale.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>CRI (<i>dans les rangs ennemis</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Feu&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Riposte meurtri&egrave;re. Les cadets tombent de tous c&ocirc;t&eacute;s.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>UN OFFICIER ESPAGNOL (<i>se d&eacute;couvrant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Quels sont ces gens qui se font tous tuer&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>r&eacute;citant debout au milieu des balles</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ce sont les cadets de Gascogne,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De Carbon de Castel-Jaloux;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Bretteurs et menteurs sans vergogne. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il s'&eacute;lance, suivi des quelques survivants</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ce sont les cadets. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Le reste se perd dans la bataille.</i>)</span><br />
+<br /></p>
+
+<h3>Rideau.</h3>
+
+
+
+<hr style='width: 65%;' />
+<a name='Acte_V'></a><h2>Acte V.</h2>
+
+<p>La Gazette de Cyrano.</p>
+
+<p>Quinze ans apr&egrave;s, en 1655. Le parc du couvent que les Dames de la Croix
+occupaient &agrave; Paris.</p>
+
+<p>Superbes ombrages. A gauche, la maison; vaste perron sur lequel ouvrent
+plusieurs portes. Un arbre &eacute;norme au milieu de la sc&egrave;ne, isol&eacute; au milieu
+d'une petite place ovale. A droite, premier plan, parmi de grands buis,
+un banc de pierre demi-circulaire.</p>
+
+<p>Tout le fond du th&eacute;&acirc;tre est travers&eacute; par une all&eacute;e de marroniers qui
+aboutit &agrave; droite, quatri&egrave;me plan, &agrave; la porte d'une chapelle entre-vue
+parmi les branches. A travers le double rideau d'arbres de cette all&eacute;e,
+on aper&ccedil;oit des fuites de pelouses, d'autres all&eacute;es, des bosquets, les
+profondeurs du parc, le ciel.</p>
+
+<p>La chapelle ouvre une porte lat&eacute;rale sur une colonnade enguirland&eacute;e de
+vigne rougie, qui vient se perdre &agrave; droite, au premier plan, derri&egrave;re
+les buis.</p>
+
+<p>C'est l'automne. Toute la frondaison est rousse au-dessus des pelouses
+fra&icirc;ches. Taches sombres des buis et des ifs rest&eacute;s verts. Une plaque de
+feuilles jaunes sous chaque arbre. Les feuilles jonchent toute la sc&egrave;ne,
+craquent sous les pas dans les all&eacute;es, couvrent &agrave; demi le perron et les
+bancs.</p>
+
+<p>Entre le banc de droite et l'arbre, un grand m&eacute;tier &agrave; broder devant
+lequel une petite chaise a &eacute;t&eacute; apport&eacute;e. Paniers pleins d'&eacute;cheveaux et
+de pelotons. Tapisserie commenc&eacute;e.</p>
+
+<p>Au lever du rideau, des s&#339;urs vont et viennent dans le parc;
+quelques-unes sont assises sur le banc autour d'une religieuse plus
+&acirc;g&eacute;e. Des feuilles tombent.</p>
+
+<br />
+
+<h3>Sc&egrave;ne 5.I.</h3>
+
+<p>M&egrave;re Marguerite, S&#339;ur Marthe, S&#339;ur Claire, les s&#339;urs.</p>
+<br />
+
+<p>S&#338;UR MARTHE (<i>&agrave; M&egrave;re Marguerite</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>S&#339;ur Claire a regard&eacute; deux fois comment allait</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Sa cornette, devant la glace.</span><br /></p>
+
+<p>M&Egrave;RE MARGUERITE (<i>&agrave; s&#339;ur Claire</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est tr&egrave;s laid.</span><br /></p>
+
+<p>S&#338;UR CLAIRE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais s&#339;ur Marthe a repris un pruneau de la tarte,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ce matin: je l'ai vu.</span><br />
+
+<p>M&Egrave;RE MARGUERITE (<i>&agrave; s&#339;ur Marthe</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est tr&egrave;s vilain, s&#339;ur Marthe.</span><br /></p>
+
+<p>S&#338;UR CLAIRE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Un tout petit regard&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>S&#338;UR MARTHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Un tout petit pruneau&nbsp;!</span><br />
+
+<p>M&Egrave;RE MARGUERITE (<i>s&eacute;v&egrave;rement</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je le dirai, ce soir, &agrave; monsieur Cyrano.</span><br /></p>
+
+<p>S&#338;UR CLAIRE (<i>&eacute;pouvant&eacute;e</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non, il va se moquer&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>S&#338;UR MARTHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il dira que les nonnes</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Sont tr&egrave;s coquettes&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>S&#338;UR CLAIRE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tr&egrave;s gourmandes&nbsp;!</span><br />
+<br /></p>
+
+<p>M&Egrave;RE MARGUERITE (<i>souriant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et tr&egrave;s bonnes.</span><br /></p>
+
+<p>S&#338;UR CLAIRE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>N'est-ce pas, M&egrave;re Marguerite de J&eacute;sus,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qu'il vient, le samedi, depuis dix ans&nbsp;!</span><br />
+<br />
+
+<p>M&Egrave;RE MARGUERITE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et plus&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Depuis que sa cousine &agrave; nos b&eacute;guins de toile</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>M&ecirc;la le deuil mondain de sa coiffe de voile,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qui chez nous vint s'abattre, il y a quatorze ans,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Comme un grand oiseau noir parmi les oiseaux blancs&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>S&#338;UR MARTHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Lui seul, depuis qu'elle a pris chambre dans ce clo&icirc;tre,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Sait distraire un chagrin qui ne veut pas d&eacute;cro&icirc;tre.</span><br /></p>
+
+<p>TOUTES LES S&#338;URS:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il est si dr&ocirc;le&nbsp;!&mdash;C'est amusant quand il vient&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&mdash;Il nous taquine&nbsp;!&mdash;Il est gentil&nbsp;!&mdash;Nous l'aimons bien&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&mdash;Nous fabriquons pour lui des p&acirc;tes d'ang&eacute;lique&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>S&#338;UR MARTHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais enfin, ce n'est pas un tr&egrave;s bon catholique&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>S&#338;UR CLAIRE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Nous le convertirons.</span><br /></p>
+
+<p>LES S&#338;URS:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oui&nbsp;! oui&nbsp;!</span><br />
+<br /></p>
+
+<p>M&Egrave;RE MARGUERITE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je vous d&eacute;fends</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De l'entreprendre encor sur ce point, mes enfants.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ne le tourmentez pas: il viendrait moins peut-&ecirc;tre&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>S&#338;UR MARTHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais. . .Dieu&nbsp;!. . .</span><br />
+<br /></p>
+
+<p>M&Egrave;RE MARGUERITE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Rassurez-vous: Dieu doit bien le conna&icirc;tre.</span><br /></p>
+
+<p>S&#338;UR MARTHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais chaque samedi, quand il vient d'un air fier,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il me dit en entrant: 'Ma s&#339;ur, j'ai fait gras, hier&nbsp;!'</span><br />
+<br /></p>
+
+<p>M&Egrave;RE MARGUERITE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;! il vous dit cela&nbsp;?. . .Eh bien&nbsp;! la fois derni&egrave;re</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il n'avait pas mang&eacute; depuis deux jours&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>S&#338;UR MARTHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ma M&egrave;re&nbsp;!</span><br />
+<br /></p>
+
+<p>M&Egrave;RE MARGUERITE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il est pauvre.</span><br /></p>
+
+<p>S&#338;UR MARTHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qui vous l'a dit&nbsp;?</span><br />
+<br /></p>
+
+<p>M&Egrave;RE MARGUERITE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Monsieur Le Bret.</span><br /></p>
+
+<p>S&#338;UR MARTHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>On ne le secourt pas&nbsp;?</span><br />
+<br /></p>
+
+<p>M&Egrave;RE MARGUERITE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non, il se f&acirc;cherait.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Dans une all&eacute;e du fond, on voit appara&icirc;tre Roxane, v&ecirc;tue de noir, avec la coiffe des veuves et de long voiles; de Guiche, magnifique et vieillissant, marche aupr&egrave;s d'elle. Ils vont &agrave; pas lents. M&egrave;re
+Marguerite se l&egrave;ve</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&mdash;Allons, il faut rentrer. . .Madame Madeleine,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Avec un visiteur, dans le parc se prom&egrave;ne.</span><br /></p>
+
+<p>S&#338;UR MARTHE (<i>bas &agrave; s&#339;ur Claire</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est le duc-mar&eacute;chal de Grammont&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>S&#338;UR CLAIRE (<i>regardant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oui, je crois.</span><br /></p>
+
+<p>S&#338;UR MARTHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il n'&eacute;tait plus venu la voir depuis des mois&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LES S&#338;URS:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il est tr&egrave;s pris&nbsp;!&mdash;La cour&nbsp;!&mdash;Les camps&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>S&#338;UR CLAIRE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Les soins du monde&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elles sortent. De Guiche et Roxane descendent en silence et s'arr&ecirc;tent pr&egrave;s du m&eacute;tier. Un temps.</i>)</span><br /></p>
+
+<br />
+
+<h3>Sc&egrave;ne 5.II.</h3>
+
+<p>Roxane; le duc de Grammont, ancien comte de Guiche, puis Le Bret et
+<p>Ragueneau.</p>
+<br />
+
+<p>LE DUC:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et vous demeurerez ici, vainement blonde,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Toujours en deuil&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Toujours.</span><br /></p>
+
+<p>LE DUC:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Aussi fid&egrave;le&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Aussi.</span><br /></p>
+
+<p>LE DUC (<i>apr&egrave;s un temps</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous m'avez pardonn&eacute;&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>simplement, regardant la croix du couvent</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Puisque je suis ici.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Nouveau silence.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>LE DUC:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vraiment c'&eacute;tait un &ecirc;tre&nbsp;?. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il fallait le conna&icirc;tre&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE DUC:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;! Il fallait&nbsp;?. . .Je l'ai trop peu connu, peut-&ecirc;tre&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>. . .Et son dernier billet, sur votre c&#339;ur, toujours&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Comme un doux scapulaire, il pend &agrave; ce velours.</span><br /></p>
+
+<p>LE DUC:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>M&ecirc;me mort, vous l'aimez&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Quelquefois il me semble</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qu'il n'est mort qu'&agrave; demi, que nos c&#339;urs sont ensemble,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et que son amour flotte, autour de moi, vivant&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE DUC (<i>apr&egrave;s un silence encore</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Est-ce que Cyrano vient vous voir&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oui, souvent.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&mdash;Ce vieil ami, pour moi, remplace les gazettes.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il vient; c'est r&eacute;gulier; sous cet arbre o&ugrave; vous &ecirc;tes</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>On place son fauteuil, s'il fait beau; je l'attends</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>En brodant; l'heure sonne; au dernier coup, j'entends</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&mdash;Car je ne tourne plus m&ecirc;me le front&nbsp;!&mdash;sa canne</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Descendre le perron; il s'assied; il ricane</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De ma tapisserie &eacute;ternelle; il me fait</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>La chronique de la semaine, et. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Le Bret para&icirc;t sur le perron</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tiens, Le Bret&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Le Bret descend</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Comment va notre ami&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mal.</span><br /></p>
+
+<p>LE DUC:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oh&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>au duc</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il exag&egrave;re&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tout ce que j'ai pr&eacute;dit: l'abandon, la mis&egrave;re&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ses &eacute;p&icirc;tres lui font des ennemis nouveaux&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il attaque les faux nobles, les faux d&eacute;vots,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Les faux braves, les plagiaires,&mdash;tout le monde.</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais son &eacute;p&eacute;e inspire une terreur profonde.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>On ne viendra jamais &agrave; bout de lui.</span><br /></p>
+
+<p>LE DUC (<i>hochant la t&ecirc;te</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qui sait&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ce que je crains, ce n'est pas les attaques, c'est</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>La solitude, la famine, c'est D&eacute;cembre</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Entrant &agrave; pas de loup dans son obscure chambre:</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Voil&agrave; les spadassins qui plut&ocirc;t le tueront&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&mdash;Il serre chaque jour, d'un cran, son ceinturon.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Son pauvre nez a pris des tons de vieil ivoire.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il n'a plus qu'un petit habit de serge noire.</span><br /></p>
+
+<p>LE DUC:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;! celui-l&agrave; n'est pas parvenu&nbsp;!&mdash;C'est &eacute;gal,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ne le plaignez pas trop.</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET (<i>avec un sourire amer</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Monsieur le mar&eacute;chal&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>LE DUC:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ne le plaignez pas trop: il a v&eacute;cu sans pactes,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Libre dans sa pens&eacute;e autant que dans ses actes.</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET (<i>de m&ecirc;me</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Monsieur le duc&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>LE DUC (<i>hautainement</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je sais, oui: j'ai tout; il n'a rien. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais je lui serrerais bien volontiers la main.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Saluant Roxane</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Adieu.</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je vous conduis.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Le duc salue Le Bret et se dirige avec Roxane vers le perron.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>LE DUC (<i>s'arr&ecirc;tant, tandis qu'elle monte</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oui, parfois, je l'envie.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&mdash;Voyez-vous, lorsqu'on a trop r&eacute;ussi sa vie,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>On sent,&mdash;n'ayant rien fait, mon Dieu, de vraiment mal&nbsp;!&mdash;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mille petits d&eacute;go&ucirc;ts de soi, dont le total</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ne fait pas un remords, mais une g&ecirc;ne obscure;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et les manteaux de duc tra&icirc;nent dans leur fourrure,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pendant que des grandeurs on monte les degr&eacute;s,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Un bruit d'illusions s&egrave;ches et de regrets,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Comme, quand vous montez lentement vers ces portes,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Votre robe de deuil tra&icirc;ne des feuilles mortes.</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>ironique</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous voil&agrave; bien r&ecirc;veur&nbsp;?. . .</span><br /></p>
+
+<p>LE DUC:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Eh&nbsp;! oui&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Au moment de sortir, brusquement</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Monsieur Le Bret&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>A Roxane</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous permettez&nbsp;? Un mot.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il va &agrave; Le Bret, et &agrave; mi-voix</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est vrai: nul n'oserait</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Attaquer votre ami; mais beaucoup l'ont en haine;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et quelqu'un me disait, hier, au jeu, chez la Reine:</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&quot;Ce Cyrano pourrait mourir d'un accident.&quot;</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>LE DUC:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oui. Qu'il sorte peu. Qu'il soit prudent.</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET (<i>levant les bras au ciel</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Prudent&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il va venir. Je vais l'avertir. Oui, mais&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>qui est rest&eacute;e sur le perron, &agrave; une s&#339;ur qui s'avance vers elle</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qu'est-ce&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>LA S&#338;UR:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ragueneau vent vous voir, Madame.</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qu'on le laisse</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Entrer.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Au duc et &agrave; Le Bret</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il vient crier mis&egrave;re. &Eacute;tant un jour</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Parti pour &ecirc;tre auteur, il devint tour &agrave; tour</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Chantre. . .</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&Eacute;tuviste. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Acteur. . .</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Bedeau. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Perruquier. . .</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ma&icirc;tre</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De th&eacute;orbe. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Aujourd'hui que pourrait-il bien &ecirc;tre&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU (<i>entrant pr&eacute;cipitamment</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;! Madame&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il aper&ccedil;oit Le Bret</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Monsieur&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>souriant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Racontez vos malheurs</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>A Le Bret. Je reviens.</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais, Madame. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Roxane sort sans l'&eacute;couter, avec le duc. Il redescend vers le Bret.</i>)</span><br /></p>
+
+<br />
+<br />
+<h3>Sc&egrave;ne 5.III.</h3>
+
+<p>Le Bret, Ragueneau.</p>
+<br />
+
+<p>RAGUENEAU:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>D'ailleurs,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Puisque vous &ecirc;tes l&agrave;, j'aime mieux qu'elle ignore&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&mdash;J'allais voir votre ami tant&ocirc;t. J'&eacute;tais encore</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>A vingt pas de chez lui. . .quand je le vois de loin,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qui sort. Je veux le joindre. Il va tourner le coin</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De la rue. . .et je cours. . .lorsque d'une fen&ecirc;tre</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Sous laquelle il passait&mdash;est-ce un hasard&nbsp;?. . .peut-&ecirc;tre&nbsp;!&mdash;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Un laquais laisse choir une pi&egrave;ce de bois.</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Les l&acirc;ches&nbsp;!. . .Cyrano&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'arrive et je le vois. . .</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est affreux&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Notre ami, Monsieur, notre po&egrave;te,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je le vois, l&agrave;, par terre, un grand trou dans la t&ecirc;te&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il est mort&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non&nbsp;! mais. . .Dieu&nbsp;! je l'ai port&eacute; chez lui.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Dans sa chambre. . .Ah&nbsp;! sa chambre&nbsp;! il faut voir ce r&eacute;duit&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il souffre&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non, Monsieur, il est sans connaissance,</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Un m&eacute;decin&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il en vint un par complaisance,</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mon pauvre Cyrano&nbsp;!&mdash;Ne disons pas cela</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tout d'un coup &agrave; Roxane&nbsp;!&mdash;Et ce docteur&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il a</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Parl&eacute;,&mdash;je ne sais plus,&mdash;de fi&egrave;vre, de m&eacute;ninges&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;! si vous le voyiez&mdash;la t&ecirc;te dans des linges&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Courons vite&nbsp;!&mdash;Il n'y a personne &agrave; son chevet&nbsp;!&mdash;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est qu'il pourrait mourir, Monsieur, s'il se levait&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET (<i>l'entra&icirc;nant vers la droite</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Passons par l&agrave;&nbsp;! Viens, c'est plus court&nbsp;! Par la chapelle&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>paraissant sur le perron et voyant Le Bret s'&eacute;loigner par la colonnade qui m&egrave;ne a la petite porte de la chapelle</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Monsieur Le Bret&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Le Bret et Ragueneau se sauvent sans r&eacute;pondre</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Le Bret s'en va quand on l'appelle&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est quelque histoire encor de ce bon Ragueneau&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle descend le perron.</i>)</span><br /></p>
+
+<br />
+<br />
+<h3>Sc&egrave;ne 5.IV.</h3>
+
+<p>Roxane seule, puis deux s&#339;urs, un instant.</p>
+<br />
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;! que ce dernier jour de septembre est donc beau&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ma tristesse sourit. Elle qu'Avril offusque,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Se laisse d&eacute;cider par l'automne, moins brusque.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle s'assied &agrave; son m&eacute;tier. Deux s&#339;urs sortent de la maison et apportent un grand fauteuil sous l'arbre</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;! voici le fauteuil classique o&ugrave; vient s'asseoir</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mon vieil ami&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>S&#338;UR MARTHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais c'est le meilleur du parloir&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Merci, ma s&#339;ur.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Les s&#339;urs s'&eacute;loignent</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il va venir.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle s'installe. On entend sonner l'heure</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>L&agrave;. . .l'heure sonne.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&mdash;Mes &eacute;cheveaux&nbsp;!&mdash;L'heure a sonn&eacute;&nbsp;? Ceci m'&eacute;tonne&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Serait-il en retard pour la premi&egrave;re fois&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>La s&#339;ur touri&egrave;re doit&mdash;mon d&eacute;&nbsp;?. . .l&agrave;, je le vois&nbsp;!&mdash;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>L'exhorter &agrave; la p&eacute;nitence.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Un temps</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Elle l'exhorte&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&mdash;Il ne peut plus tarder.&mdash;Tiens&nbsp;! une feuille morte&nbsp;!&mdash;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle repousse du doigt la feuille tomb&eacute;e sur son m&eacute;tier</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>D'ailleurs, rien ne pourrait.&mdash;Mes ciseaux&nbsp;?. . .dans mon sac&nbsp;!&mdash;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>L'emp&ecirc;cher de venir&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>UNE S&#338;UR (<i>paraissant sur le perron</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Monsieur de Bergerac.</span><br /></p>
+
+<br />
+<br />
+<h3>Sc&egrave;ne 5.V.</h3>
+
+<p>Roxane, Cyrano et, un moment, s&#339;ur Marthe.</p>
+<br />
+
+<p>ROXANE (<i>sans se retourner</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qu'est-ce que je disais&nbsp;?. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Et elle brode. Cyrano, tr&egrave;s p&acirc;le, le feutre enfonc&eacute; sur les yeux, para&icirc;t. La s&#339;ur qui l'a introduit rentre. Il se met &agrave; descendre le perron lentement, avec un effort visible pour se tenir debout, et en s'appuyant sur sa canne. Roxane travaille &agrave; sa tapisserie</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;! ces teintes fan&eacute;es. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Comment les rassortir&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>A Cyrano, sur un ton d'amicale gronderie</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Depuis quatorze ann&eacute;es,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pour la premi&egrave;re fois, en retard&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>qui est parvenu au fauteuil et s'est assis, d'une voix gaie, contrastant avec son visage</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oui, c'est fou&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'enrage. Je fus mis en retard, vertuchou&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Par&nbsp;?. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Par une visite assez inopportune.</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>distraite, travaillant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;! oui&nbsp;! quelque f&acirc;cheux&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Cousine, c'&eacute;tait une</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>F&acirc;cheuse.</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous l'avez renvoy&eacute;e&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oui, j'ai dit:</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Excusez-moi, mais c'est aujourd'hui samedi,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Jour o&ugrave; je dois me rendre en certaine demeure;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Rien ne m'y fait manquer: repassez dans une heure&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>l&eacute;g&egrave;rement</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Eh bien&nbsp;! cette personne attendra pour vous voir:</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je ne vous laisse pas partir avant ce soir.</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>avec douceur</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Peut-&ecirc;tre un peu plus t&ocirc;t faudra-t-il que je parte.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il ferme les yeux et se tait un instant. S&#339;ur Marthe traverse le parc de la chapelle au perron. Roxane l'aper&ccedil;oit, lui fait un petit signe de t&ecirc;te.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>&agrave; Cyrano</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous ne taquinez pas s&#339;ur Marthe&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>vivement, ouvrant les yeux</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Si&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Avec une grosse voix comique</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>S&#339;ur Marthe&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Approchez&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>La s&#339;ur glisse vers lui</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ha&nbsp;! ha&nbsp;! ha&nbsp;! Beaux yeux toujours baiss&eacute;s&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>S&#338;UR MARTHE (<i>levant les yeux en souriant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle voit sa figure et fait un geste d'&eacute;tonnement</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oh&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>bas, lui montrant Roxane</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Chut&nbsp;! Ce n'est rien&nbsp;!&mdash;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>D'une voix fanfaronne. Haut</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Hier, j'ai fait gras.</span><br /></p>
+
+<p>S&#338;UR MARTHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je sais.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>A part</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est pour cela qu'il est si p&acirc;le&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Vite et bas</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Au r&eacute;fectoire</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous viendrez tout &agrave; l'heure, et je vous ferai boire</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Un grand bol de bouillon. . .Vous viendrez&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oui, oui, oui.</span><br /></p>
+
+<p>S&#338;UR MARTHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;! vous &ecirc;tes un peu raisonnable, aujourd'hui&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>qui les entend chuchoter</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Elle essaye de vous convertir&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>S&#338;UR MARTHE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je m'en garde&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tiens, c'est vrai&nbsp;! Vous toujours si saintement bavarde,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous ne me pr&ecirc;chez pas&nbsp;? c'est &eacute;tonnant, ceci&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Avec une fureur bouffonne</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Sabre de bois&nbsp;! Je veux vous &eacute;tonner aussi&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tenez, je vous permets. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il a l'air de chercher une bonne taquinerie, et de la trouver</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;! la chose est nouvelle&nbsp;?. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De. . .de prier pour moi, ce soir, &agrave; la chapelle.</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oh&nbsp;! oh&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>riant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>S&#339;ur Marthe est dans la stup&eacute;faction&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>S&#338;UR MARTHE (<i>doucement</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je n'ai pas attendu votre permission.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle rentre.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>revenant &agrave; Roxane, pench&eacute;e sur son m&eacute;tier</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Du diable si je peux jamais, tapisserie,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Voir ta fin&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'attendais cette plaisanterie.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>A ce moment un peu de brise fait tomber les feuilles.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Les feuilles&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>levant la t&ecirc;te, et regardant au loin, dans les all&eacute;es</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Elles sont d'un blond v&eacute;nitien.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Regardez-les tomber.</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Comme elles tombent bien&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Dans ce trajet si court de la branche &agrave; la terre,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Comme elles savent mettre une beaut&eacute; derni&egrave;re,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et malgr&eacute; leur terreur de pourrir sur le sol,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Veulent que cette chute ait la gr&acirc;ce d'un vol&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>M&eacute;lancolique, vous&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>se reprenant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais pas du tout, Roxane&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Allons, laissez tomber les feuilles de platane. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et racontez un peu ce qu'il y a de neuf.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ma gazette&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Voici&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>de plus en plus p&acirc;le, et luttant contre la douleur</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Samedi, dix-neuf:</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ayant mang&eacute; huit fois du raisin&eacute; de Cette,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Le Roi fut pris de fi&egrave;vre; &agrave; deux coups de lancette</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Son mal fut condamn&eacute; pour l&egrave;se-majest&eacute;,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et cet auguste pouls n'a plus f&eacute;bricit&eacute;&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Au grand bal, chez la reine, on a br&ucirc;l&eacute;, dimanche,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Sept cent soixante-trois flambeaux de cire blanche;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Nos troupes ont battu, dit-on, Jean l'Autrichien;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>On a pendu quatre sorciers; le petit chien</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De madame d'Athis a d&ucirc; prendre un clyst&egrave;re. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Monsieur de Bergerac, voulez-vous bien vous taire&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Lundi. . .rien. Lygdamire a chang&eacute; d'amant.</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oh&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>dont le visage s'alt&egrave;re de plus en plus</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mardi, toute la cour est &agrave; Fontainebleau.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mercredi, la Montglat dit au comte de Fiesque:</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non&nbsp;! Jeudi: Mancini, Reine de France,&mdash;ou presque&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Le vingt-cinq, la Monglat &agrave; de Fiesque dit: Oui;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et samedi, vingt-six. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il ferme les yeux. Sa t&ecirc;te tombe. Silence.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>surprise de ne plus rien entendre, se retourne, le regarde, et se levant effray&eacute;e</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il est &eacute;vanoui&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle court vers lui en criant</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Cyrano&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>rouvrant les yeux, d'une voix vague</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qu'est-ce&nbsp;?. . .Quoi&nbsp;?. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il voit Roxane pench&eacute;e sur lui et, vivement, assurant son chapeau sur sa t&ecirc;te et reculant avec effroi dans son fauteuil</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non&nbsp;! non&nbsp;! je vous assure,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ce n'est rien&nbsp;! Laissez-moi&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pourtant. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est ma blessure</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>D'Arras. . .qui. . .quelquefois. . .vous savez. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pauvre ami&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais ce n'est rien. Cela va finir.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il sourit avec effort</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est fini.</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>debout pr&egrave;s de lui</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Chacun de nous a sa blessure: j'ai la mienne.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Toujours vive, elle est l&agrave;, cette blessure ancienne,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle met la main sur sa poitrine</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Elle est l&agrave;, sous la lettre au papier jaunissant</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>O&ugrave; l'on peut voir encor des larmes et du sang&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Le cr&eacute;puscule commence &agrave; venir.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Sa lettre&nbsp;!. . .N'aviez-vous pas dit qu'un jour, peut-&ecirc;tre,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous me la feriez lire&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;! vous voulez&nbsp;?. . .Sa lettre&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oui. . .Je veux. . .Aujourd'hui. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>lui donnant le sachet pendu &agrave; son cou</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tenez&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>le prenant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je peux ouvrir&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ouvrez. . .lisez&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle revient &agrave; son m&eacute;tier, le replie, range ses laines.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>lisant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Roxane, adieu, je vais mourir&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>s'arr&ecirc;tant, &eacute;tonn&eacute;e</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tout haut&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>lisant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est pour ce soir, je crois, ma bien-aim&eacute;e&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'ai l'&acirc;me lourde encor d'amour inexprim&eacute;e,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et je meurs&nbsp;! jamais plus, jamais mes yeux gris&eacute;s,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mes regards dont c'&eacute;tait. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Comment vous la lisez,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Sa lettre&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>continuant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>. . .dont c'&eacute;tait les fr&eacute;missantes f&ecirc;tes,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ne baiseront au vol les gestes que vous faites;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'en revois un petit qui vous est familier</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pour toucher votre front, et je voudrais crier. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>troubl&eacute;e</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Comme vous la lisez,&mdash;cette lettre&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>La nuit vient insensiblement.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et je crie:</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Adieu&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous la lisez. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ma ch&egrave;re, ma ch&eacute;rie,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mon tr&eacute;sor. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>r&ecirc;veuse</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>D'une voix. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mon amour&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>D'une voix. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle tressaille</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais. . .que je n'entends pas pour la premi&egrave;re fois&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Elle s'approche tout doucement, sans qu'il s'en aper&ccedil;oive, passe derri&egrave;re le fauteuil, se penche sans bruit, regarde la lettre.&mdash;L'ombre augmente.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mon c&#339;ur ne vous quitta jamais une seconde,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et je suis et serai jusque dans l'autre monde</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Celui qui vous aima sans mesure, celui. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>lui posant la main sur l'&eacute;paule</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Comment pouvez-vous lire &agrave; pr&eacute;sent&nbsp;? Il fait nuit.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il tressaille, se retourne, la voit l&agrave; tout pr&egrave;s, fait un geste d'effroi, baisse la t&ecirc;te. Un long silence. Puis, dans l'ombre compl&egrave;tement venue, elle dit avec lenteur, joignant les mains</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et pendant quatorze ans, il a jou&eacute; ce r&ocirc;le</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>D'&ecirc;tre le vieil ami qui vient pour &ecirc;tre dr&ocirc;le&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Roxane&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'&eacute;tait vous&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non, non, Roxane, non&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'aurais d&ucirc; deviner quand il disait mon nom&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non, ce n'&eacute;tait pas moi&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'&eacute;tait vous&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je vous jure. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'aper&ccedil;ois toute la g&eacute;n&eacute;reuse imposture:</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Les lettres, c'&eacute;tait vous. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Les mots chers et fous,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'&eacute;tait vous. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>La voix dans la nuit, c'&eacute;tait vous&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je vous jure que non&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>L'&acirc;me, c'&eacute;tait la v&ocirc;tre&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je ne vous aimais pas.</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous m'aimiez&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>se d&eacute;battant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'&eacute;tait l'autre&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous m'aimiez&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>d'une voix qui faiblit</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>D&eacute;j&agrave; vous le dites plus bas&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non, non, mon cher amour, je ne vous aimais pas&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;! que de choses qui sont mortes. . .qui sont n&eacute;es&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&mdash;Pourquoi vous &ecirc;tre tu pendant quatorze ann&eacute;es,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Puisque sur cette lettre o&ugrave;, lui, n'&eacute;tait pour rien,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ces pleurs &eacute;taient de vous&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>lui tendant la lettre</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ce sang &eacute;tait le sien.</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Alors pourquoi laisser ce sublime silence</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Se briser aujourd'hui&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pourquoi&nbsp;?. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Le Bret et Ragueneau entrent en courant.</i>)</span><br /></p>
+
+<br />
+<br />
+<h3>Sc&egrave;ne 5.VI.</h3>
+
+<p>Les m&ecirc;mes, Le Bret et Ragueneau.</p>
+<br />
+
+<p>LE BRET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Quelle imprudence&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;! j'en &eacute;tais bien s&ucirc;r&nbsp;! il est l&agrave;&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>souriant et se redressant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tiens, parbleu&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il s'est tu&eacute;, Madame, en se levant&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Grand Dieu&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais tout &agrave; l'heure alors. . .cette faiblesse&nbsp;?. . .cette&nbsp;?. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est vrai&nbsp;! je n'avais pas termin&eacute; ma gazette:</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>. . .Et samedi, vingt-six, une heure avant d&icirc;n&eacute;,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Monsieur de Bergerac est mort assassin&eacute;.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il se d&eacute;couvre; on voit sa t&ecirc;te entour&eacute;e de linges.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Que dit-il&nbsp;?&mdash;Cyrano&nbsp;!&mdash;Sa t&ecirc;te envelopp&eacute;e&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah, que vous a-t-on fait&nbsp;? Pourquoi&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&quot;D'un coup d'&eacute;p&eacute;e,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Frapp&eacute; par un h&eacute;ros, tomber la pointe au c&#339;ur&nbsp;!&quot;. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&mdash;Oui, je disais cela&nbsp;!. . .Le destin est railleur&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et voil&agrave; que je suis tu&eacute; dans une emb&ucirc;che,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Par derri&egrave;re, par un laquais, d'un coup de b&ucirc;che&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est tr&egrave;s bien. J'aurai tout manqu&eacute;, m&ecirc;me ma mort.</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah, Monsieur&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ragueneau ne pleure pas si fort&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il lui tend la main</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qu'est-ce que tu deviens, maintenant, mon confr&egrave;re&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU (<i>&agrave; travers ses larmes</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je suis moucheur de. . .de. . .chandelles, chez Moli&egrave;re.</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Moli&egrave;re&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais je veux le quitter, d&egrave;s demain:</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oui, je suis indign&eacute;&nbsp;!. . .Hier, on jouer Scapin,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et j'ai vu qu'il vous a pris une sc&egrave;ne&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Enti&egrave;re&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oui, Monsieur, le fameux: &quot;Que Diable allait-il faire&nbsp;?. . .&quot;</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET (<i>furieux</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Moli&egrave;re te l'a pris&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Chut&nbsp;! chut&nbsp;! Il a bien fait&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>A Ragueneau</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>La sc&egrave;ne, n'est-ce pas, produit beaucoup d'effet&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>RAGUENEAU (<i>sanglotant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;! Monsieur, on riait&nbsp;! on riait&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oui, ma vie</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ce fut d'&ecirc;tre celui qui souffle&mdash;et qu'on oublie&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>A Roxane</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous souvient-il du soir o&ugrave; Christian vous parla</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Sous le balcon&nbsp;? Eh bien&nbsp;! toute ma vie est l&agrave;:</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pendant que je restais en bas, dans l'ombre noire,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>D'autres montaient cueillir le baiser de la gloire&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est justice, et j'approuve au seuil de mon tombeau:</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Moli&egrave;re a du g&eacute;nie et Christian &eacute;tait beau&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>A ce moment, la cloche de la chapelle ayant tint&eacute;, on voit passer au fond, dans l'all&eacute;e, les religieuses se rendant &agrave; l'office</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qu'elles aillent prier puisque leur cloche sonne&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>se relevant pour appeler</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ma s&#339;ur&nbsp;! ma s&#339;ur&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>la retenant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non&nbsp;! non&nbsp;! n'allez chercher personne:</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Quand vous reviendriez, je ne serais plus l&agrave;.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Les religieuses sont entr&eacute;es dans la chapelle, on entend l'orgue</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il me manquait un peu d'harmonie. . .en voil&agrave;.</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je vous aime, vivez&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non&nbsp;! car c'est dans le conte</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Que lorsqu'on dit: Je t'aime&nbsp;! au prince plein de honte,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Il sent sa laideur fondre &agrave; ces mots de soleil. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais tu t'apercevrais que je reste pareil.</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'ai fait votre malheur&nbsp;! moi&nbsp;! moi&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous&nbsp;?. . .au contraire&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'ignorais la douceur f&eacute;minine. Ma m&egrave;re</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ne m'a pas trouv&eacute; beau. Je n'ai pas eu de s&#339;ur.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Plus tard, j'ai redout&eacute; l'amante &agrave; l'&#339;il moqueur.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je vous dois d'avoir eu, tout au moins, une amie.</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Gr&acirc;ce &agrave; vous une robe a pass&eacute; dans ma vie.</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET (<i>lui montrant le clair de lune qui descend &agrave; travers les branches</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ton autre amie est l&agrave;, qui vient te voir&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>souriant &agrave; la lune</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je vois.</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je n'aimais qu'un seul &ecirc;tre et je le perds deux fois&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Le Bret, je vais monter dans la lune opaline,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Sans qu'il faille inventer, aujourd'hui, de machine. . .</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Que dites-vous&nbsp;?</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais oui, c'est l&agrave;, je vous le dis,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Que l'on va m'envoyer faire mon paradis</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Plus d'une &acirc;me que j'aime y doit &ecirc;tre exil&eacute;e,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et je retrouverai Socrate et Galil&eacute;e&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET (<i>se r&eacute;voltant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non, non&nbsp;! C'est trop stupide &agrave; la fin, et c'est trop</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Injuste&nbsp;! Un tel po&egrave;te&nbsp;! Un c&#339;ur si grand, si haut&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mourir ainsi&nbsp;!. . .Mourir&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Voil&agrave; Le Bret qui grogne&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET (<i>fondant en larmes</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mon cher ami. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>se soulevant, l'&#339;il &eacute;gar&eacute;</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ce sont les cadets de Gascogne. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&mdash;La masse &eacute;l&eacute;mentaire. . .Eh oui&nbsp;!. . .voil&agrave; le hic. . .</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Sa science. . .dans son d&eacute;lire&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Copernic</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>A dit. . .</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oh&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais aussi que diable allait-il faire,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais que diable allait-il faire en cette gal&egrave;re&nbsp;?. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Philosophe, physicien,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Rimeur, bretteur, musicien,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et voyageur a&eacute;rien,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Grand riposteur du tac au tac,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Amant aussi&mdash;pas pour son bien&nbsp;!&mdash;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ci-g&icirc;t Hercule-Savinien</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>De Cyrano de Bergerac,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qui fut tout, et qui ne fut rien,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>. . .Mais je m'en vais, pardon, je ne peux faire attendre:</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous voyez, le rayon de lune vient me prendre&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il se retomb&eacute; assis, les pleurs de Roxane le rappellent &agrave; la r&eacute;alit&eacute;, il la regarde, et caressant ses voiles</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je ne veux pas que vous pleuriez moins ce charmant,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ce bon, ce beau Christian; mais je veux seulement</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Que lorsque le grand froid aura pris mes vert&egrave;bres,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Vous donniez un sens double &agrave; ces voiles fun&egrave;bres,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Et que son deuil sur vous devienne un peu mon deuil.</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je vous jure&nbsp;!. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>est secou&eacute; d'un grand frisson et se l&egrave;ve brusquement</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Pas l&agrave;&nbsp;! non&nbsp;! pas dans ce fauteuil&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>On veut s'&eacute;lancer vers lui</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&mdash;Ne me soutenez pas&nbsp;!&mdash;Personne&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il va s'adosser &agrave; l'arbre</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Rien que l'arbre&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Silence</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Elle vient. Je me sens d&eacute;j&agrave; bott&eacute; de marbre,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&mdash;Gant&eacute; de plomb&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il se raidit</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oh&nbsp;! mais&nbsp;!. . .puisqu'elle est en chemin,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je l'attendrai debout,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il tire l'&eacute;p&eacute;e</i>): </span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>et l'&eacute;p&eacute;e &agrave; la main&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>LE BRET:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Cyrano&nbsp;!</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>d&eacute;faillante</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Cyrano&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Tous reculent &eacute;pouvant&eacute;s.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO:<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Je crois qu'elle regarde. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Qu'elle ose regarder mon nez, cette Camarde</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il l&egrave;ve son &eacute;p&eacute;e</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Que dites-vous&nbsp;?. . .C'est inutile&nbsp;?. . .Je le sais&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mais on ne se bat pas dans l'espoir du succ&egrave;s&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Non&nbsp;! non&nbsp;! c'est bien plus beau lorsque c'est inutile&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&mdash;Qu'est-ce que c'est tous ceux-l&agrave;&nbsp;?&mdash;Vous &ecirc;tes mille&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Ah&nbsp;! je vous reconnais, tous mes vieux ennemis&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Le Mensonge&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il frappe de son &eacute;p&eacute;e le vide</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Tiens, tiens&nbsp;!&mdash;Ha&nbsp;! ha&nbsp;! les Compromis&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Les Pr&eacute;jug&eacute;s, les L&acirc;chet&eacute;s&nbsp;!. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il frappe</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Que je pactise&nbsp;?</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Jamais, jamais&nbsp;!&mdash;Ah&nbsp;! te voil&agrave;, toi, la Sottise&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>&mdash;Je sais bien qu'&agrave; la fin vous me mettrez &agrave; bas;</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>N'importe: je me bats&nbsp;! je me bats&nbsp;! je me bats&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il fait des moulinets immenses et s'arr&ecirc;te haletant</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Oui, vous m'arrachez tout, le laurier et la rose&nbsp;!</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Arrachez&nbsp;! Il y a malgr&eacute; vous quelque chose</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Que j'emporte, et ce soir, quand j'entrerai chez Dieu,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Mon salut balaiera largement le seuil bleu,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>Quelque chose que sans un pli, sans une tache,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>J'emporte malgr&eacute; vous,</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>Il s'&eacute;lance l'&eacute;p&eacute;e haute</i>):</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>et c'est. . .</span><br />
+<span style='margin-left: 4em;'>(<i>L'&eacute;p&eacute;e s'&eacute;chappe de ses mains, il chancelle, tombe dans les bras de
+Le Bret et de Ragueneau.</i>)</span><br /></p>
+
+<p>ROXANE (<i>se penchant sur lui et lui baisant le front</i>):<br />
+<span style='margin-left: 4em;'>C'est&nbsp;?. . .</span><br /></p>
+
+<p>CYRANO (<i>rouvre les yeux, la reconna&icirc;t et dit en souriant</i>):<br />
+<span style='margin-left: 0.5em;'>Mon panache.</span><br /></p>
+
+<h3>Rideau.</h3>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Cyrano de Bergerac, by Edmond Rostand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CYRANO DE BERGERAC ***
+
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+
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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+
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+Foundation
+
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+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
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+ways including including checks, online payments and credit card
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+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
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+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
diff --git a/old/old/cdbfr10.txt b/old/old/cdbfr10.txt
new file mode 100644
index 0000000..a618374
--- /dev/null
+++ b/old/old/cdbfr10.txt
@@ -0,0 +1,10066 @@
+Project Gutenberg's Etext of Cyrano de Bergerac by Edmond Rostand
+French without accents. Also will be available with accents in a
+variety of formats, just look in the index files; and in English.
+
+We will be producing Etexts of this book in the original language
+both with and without accents. We would love your assistance for
+this project, both in the creation of the files and in conversion
+to the various popular formats such as Word, WordPerfect or HTML.
+
+
+Copyright laws are changing all over the world, be sure to check
+the copyright laws for your country before posting these files!!
+
+Please take a look at the important information in this header.
+We encourage you to keep this file on your own disk, keeping an
+electronic path open for the next readers. Do not remove this.
+
+
+**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts**
+
+**Etexts Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971**
+
+*These Etexts Prepared By Hundreds of Volunteers and Donations*
+
+Information on contacting Project Gutenberg to get Etexts, and
+further information is included below. We need your donations.
+
+
+Cyrano de Bergerac
+
+by Edmond Rostand
+
+March, 1998 [Etext #1256]
+
+
+Project Gutenberg's Etext of Cyrano de Bergerac by Edmond Rostand
+******This file should be named cdbfr10.txt or cdbfr10.zip*******
+
+Corrected EDITIONS of our etexts get a new NUMBER, cdbfr11.txt
+VERSIONS based on separate sources get new LETTER, cdbfr10a.txt
+
+
+This etext was prepared by Sue Asscher <asschers@cyberalink.com.au>
+
+
+Project Gutenberg Etexts are usually created from multiple editions,
+all of which are in the Public Domain in the United States, unless a
+copyright notice is included. Therefore, we do NOT keep these books
+in compliance with any particular paper edition, usually otherwise.
+
+
+We are now trying to release all our books one month in advance
+of the official release dates, for time for better editing.
+
+Please note: neither this list nor its contents are final till
+midnight of the last day of the month of any such announcement.
+The official release date of all Project Gutenberg Etexts is at
+Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A
+preliminary version may often be posted for suggestion, comment
+and editing by those who wish to do so. To be sure you have an
+up to date first edition [xxxxx10x.xxx] please check file sizes
+in the first week of the next month. Since our ftp program has
+a bug in it that scrambles the date [tried to fix and failed] a
+look at the file size will have to do, but we will try to see a
+new copy has at least one byte more or less.
+
+
+Information about Project Gutenberg (one page)
+
+We produce about two million dollars for each hour we work. The
+fifty hours is one conservative estimate for how long it we take
+to get any etext selected, entered, proofread, edited, copyright
+searched and analyzed, the copyright letters written, etc. This
+projected audience is one hundred million readers. If our value
+per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
+million dollars per hour this year as we release thirty-two text
+files per month, or 384 more Etexts in 1998 for a total of 1500+
+If these reach just 10% of the computerized population, then the
+total should reach over 150 billion Etexts given away.
+
+The Goal of Project Gutenberg is to Give Away One Trillion Etext
+Files by the December 31, 2001. [10,000 x 100,000,000=Trillion]
+This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
+which is only 10% of the present number of computer users. 2001
+should have at least twice as many computer users as that, so it
+will require us reaching less than 5% of the users in 2001.
+
+
+We need your donations more than ever!
+
+
+All donations should be made to "Project Gutenberg/CMU": and are
+tax deductible to the extent allowable by law. (CMU = Carnegie-
+Mellon University).
+
+For these and other matters, please mail to:
+
+Project Gutenberg
+P. O. Box 2782
+Champaign, IL 61825
+
+When all other email fails try our Executive Director:
+Michael S. Hart <hart@pobox.com>
+
+We would prefer to send you this information by email
+(Internet, Bitnet, Compuserve, ATTMAIL or MCImail).
+
+******
+If you have an FTP program (or emulator), please
+FTP directly to the Project Gutenberg archives:
+[Mac users, do NOT point and click. . .type]
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+or cd etext/articles [get suggest gut for more information]
+dir [to see files]
+get or mget [to get files. . .set bin for zip files]
+GET INDEX?00.GUT
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+and
+GET NEW GUT for general information
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+(Three Pages)
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+things, this means that no one owns a United States copyright
+on or for this work, so the Project (and you!) can copy and
+distribute it in the United States without permission and
+without paying copyright royalties. Special rules, set forth
+below, apply if you wish to copy and distribute this etext
+under the Project's "PROJECT GUTENBERG" trademark.
+
+To create these etexts, the Project expends considerable
+efforts to identify, transcribe and proofread public domain
+works. Despite these efforts, the Project's etexts and any
+medium they may be on may contain "Defects". Among other
+things, Defects may take the form of incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other
+intellectual property infringement, a defective or damaged
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+codes that damage or cannot be read by your equipment.
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+But for the "Right of Replacement or Refund" described below,
+[1] the Project (and any other party you may receive this
+etext from as a PROJECT GUTENBERG-tm etext) disclaims all
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+legal fees, and [2] YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE OR
+UNDER STRICT LIABILITY, OR FOR BREACH OF WARRANTY OR CONTRACT,
+INCLUDING BUT NOT LIMITED TO INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE
+OR INCIDENTAL DAMAGES, EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE
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+If you discover a Defect in this etext within 90 days of
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+you paid for it by sending an explanatory note within that
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+choose to alternatively give you a second opportunity to
+receive it electronically.
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+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, ARE MADE TO YOU AS
+TO THE ETEXT OR ANY MEDIUM IT MAY BE ON, INCLUDING BUT NOT
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+PARTICULAR PURPOSE.
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+may have other legal rights.
+
+INDEMNITY
+You will indemnify and hold the Project, its directors,
+officers, members and agents harmless from all liability, cost
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+or addition to the etext, or [3] any Defect.
+
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+You may distribute copies of this etext electronically, or by
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+"Small Print!" and all other references to Project Gutenberg,
+or:
+
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+ requires that you do not remove, alter or modify the
+ etext or this "small print!" statement. You may however,
+ if you wish, distribute this etext in machine readable
+ binary, compressed, mark-up, or proprietary form,
+ including any form resulting from conversion by word pro-
+ cessing or hypertext software, but only so long as
+ *EITHER*:
+
+ [*] The etext, when displayed, is clearly readable, and
+ does *not* contain characters other than those
+ intended by the author of the work, although tilde
+ (~), asterisk (*) and underline (_) characters may
+ be used to convey punctuation intended by the
+ author, and additional characters may be used to
+ indicate hypertext links; OR
+
+ [*] The etext may be readily converted by the reader at
+ no expense into plain ASCII, EBCDIC or equivalent
+ form by the program that displays the etext (as is
+ the case, for instance, with most word processors);
+ OR
+
+ [*] You provide, or agree to also provide on request at
+ no additional cost, fee or expense, a copy of the
+ etext in its original plain ASCII form (or in EBCDIC
+ or other equivalent proprietary form).
+
+[2] Honor the etext refund and replacement provisions of this
+ "Small Print!" statement.
+
+[3] Pay a trademark license fee to the Project of 20% of the
+ net profits you derive calculated using the method you
+ already use to calculate your applicable taxes. If you
+ don't derive profits, no royalty is due. Royalties are
+ payable to "Project Gutenberg Association/Carnegie-Mellon
+ University" within the 60 days following each
+ date you prepare (or were legally required to prepare)
+ your annual (or equivalent periodic) tax return.
+
+WHAT IF YOU *WANT* TO SEND MONEY EVEN IF YOU DON'T HAVE TO?
+The Project gratefully accepts contributions in money, time,
+scanning machines, OCR software, public domain etexts, royalty
+free copyright licenses, and every other sort of contribution
+you can think of. Money should be paid to "Project Gutenberg
+Association / Carnegie-Mellon University".
+
+*END*THE SMALL PRINT! FOR PUBLIC DOMAIN ETEXTS*Ver.04.29.93*END*
+
+
+
+
+
+This etext was prepared by Sue Asscher <asschers@cyberalink.com.au>
+
+
+
+
+
+Edmond Rostand
+
+CYRANO DE BERGERAC
+
+
+
+
+Comedie Heroique en Cinq Actes
+
+en vers
+
+
+
+Representee a Paris, sur le Theatre de la Porte-Saint-Martin
+
+le 28 decembre 1897
+
+
+
+ C'est a l'ame de CYRANO que je voulais dedier ce poeme.
+
+ Mais puisqu'elle a passe en vous, COQUELIN, c'est a vous
+que je le dedie.
+
+E. R.
+
+
+
+Personnages:
+
+CYRANO DE BERGERAC
+
+CHRISTIAN DE NEUVILLETTE
+
+COMTE DE GUICHE
+
+RAGUENEAU
+
+LE BRET
+
+CARBON DE CASTEL-JALOUX
+
+LES CADETS
+
+LIGNIERE
+
+DE VALVERT
+
+UN MARQUIS
+
+DEUXIEME MARQUIS
+
+TROISIEME MARQUIS
+
+MONTFLEURY
+
+BELLEROSE
+
+JODELET
+
+CUIGY
+
+BRISSAILLE
+
+UN FACHEUX
+
+UN MOUSQUETAIRE
+
+UN AUTRE
+
+UN OFFICIER ESPAGNOL
+
+UN CHEVAU-LEGER
+
+LE PORTIER
+
+UN BOURGEOIS
+
+SON FILS
+
+UN TIRE-LAINE
+
+UN SPECTATEUR
+
+UN GARDE
+
+BERTRANDOU LE FIFRE
+
+LE CAPUCIN
+
+DEUX MUSICIENS
+
+LES POETES
+
+LES PATISSIERS
+
+ROXANE
+
+SOEUR MARTHE
+
+LISE
+
+LA DISTRIBUTRICE
+
+MERE MARGUERITE DE JESUS
+
+LA DUEGNE
+
+SOEUR CLAIRE
+
+UNE COMEDIENNE
+
+LA SOUBRETTE
+
+LES PAGES
+
+LA BOUQUETIERE
+
+La foule, bourgeois, marquis, mousquetaires, tire-laine, patissiers, poetes,
+cadets gascons, comediens, violons, pages, enfants, soldats, espagnols,
+spectateurs, spectatrices, precieuses, comediennes, bourgeoises, religieuses,
+etc.
+
+(Les quatre premiers actes en 1640, le cinquieme en 1655.)
+
+
+
+Acte I.
+
+Une Representation a l'Hotel de Bourgogne.
+
+La salle de l'Hotel de Bourgogne, en 1640. Sorte de hangar de jeu de paume
+amenage et embelli pour des representations.
+
+La salle est un carre long; on la voit en biais, de sorte qu'un de ses cotes
+forme le fond qui part du premier plan, a droite, et va au dernier plan, a
+gauche, faire angle avec la scene, qu'on apercoit en pan coupe.
+
+Cette scene est encombree, des deux cotes, le long des coulisses, par des
+banquettes. Le rideau est forme par deux tapisseries qui peuvent s'ecarter.
+Au-dessus du manteau d'Arlequin, les armes royales. On descend de l'estrade
+dans la salle par de larges marches. De chaque cote de ces marches, la place
+des violons. Rampe de chandelles.
+
+Deux rangs superposes de galeries laterales: le rang superieur est divise en
+loges. Pas de sieges au parterre, qui est la scene meme du theatre; au fond
+de ce parterre, c'est-a-dire a droite, premier plan, quelques bancs formant
+gradins et, sous un escalier qui monte vers des places superieures, et dont on
+ne voit que le depart, une sorte de buffet orne de petits lustres, de vases
+fleuris, de verres de cristal, d'assiettes de gateaux, de flacons, etc.
+
+Au fond, au milieu, sous la galerie de loges, l'entree du theatre. Grande
+porte qui s'entre-baille pour laisser passer les spectateurs. Sur les
+battants de cette porte, ainsi que dans plusieurs coins et au-dessus du
+buffet, des affiches rouges sur lesquelles on lit: La Clorise.
+
+Au lever du rideau, la salle est dans une demi-obscurite, vide encore. Les
+lustres sont baisses au milieu du parterre, attendant d'etre allumes.
+
+
+
+Scene 1.I.
+
+Le public, qui arrive peu a peu. Cavaliers, bourgeois, laquais, pages, tire-
+laine, le portier, etc., puis les marquis, Cuigy, Brissaille, la
+distributrice, les violons, etc.
+
+(On entend derriere la porte un tumulte de voix, puis un cavalier entre
+brusquement.)
+
+LE PORTIER (le poursuivant):
+ Hola! vos quinze sols!
+
+LE CAVALIER:
+ J'entre gratis!
+
+LE PORTIER:
+ Pourquoi?
+
+LE CAVALIER:
+ Je suis chevau-leger de la maison du Roi!
+
+LE PORTIER (a un autre cavalier qui vient d'entrer):
+ Vous?
+
+DEUXIEME CAVALIER:
+ Je ne paye pas!
+
+LE PORTIER:
+ Mais. . .
+
+DEUXIEME CAVALIER:
+ Je suis mousquetaire.
+
+PREMIER CAVALIER (au deuxieme):
+ On ne commence qu'a deux heures. Le parterre
+ Est vide. Exercons-nous au fleuret.
+
+(Ils font des armes avec des fleurets qu'ils ont apportes.)
+
+UN LAQUAIS (entrant):
+ Pst. . .Flanquin. . .!
+
+UN AUTRE (deja arrive):
+ Champagne?. . .
+
+LE PREMIER (lui montrant des jeux qu'il sort de son pourpoint):
+ Cartes. Des.
+(Il s'assied par terre):
+ Jouons.
+
+LE DEUXIEME (meme jeu):
+ Oui, mon coquin.
+
+PREMIER LAQUAIS (tirant de sa poche un bout de chandelle qui'il allume et
+colle pare terre):
+ J'ai soustrait a mon maitre un peu de luminaire.
+
+UN GARDE (a une bouquetiere qui s'avance):
+ C'est gentil de venir avant que l'on n'eclaire!. . .
+
+(Il lui prend la taille.)
+
+UN DES BRETTEURS (recevant un coup de fleuret):
+ Touche!
+
+UN DES JOUEURS:
+ Trefle!
+
+LE GARDE (poursuivant la fille):
+ Un baiser!
+
+LA BOUQUETIERE (se degageant):
+ On voit!. . .
+
+LE GARDE (l'entrainant dans les coins sombres):
+ Pas de danger!
+
+UN HOMME (s'asseyant par terre avec d'autres porteurs de provisions de
+bouche):
+ Lorsqu'on vient en avance, on est bien pour manger.
+
+UN BOURGEOIS (conduisant son fils):
+ Placons-nous la, mon fils.
+
+UN JOUER:
+ Brelan d'as!
+
+UN HOMME (tirant une bouteille de sous son manteau et s'asseyant aussi):
+ Un ivrogne
+ Doit boire son bourgogne
+(il boit):
+ a l'hotel de Bourgogne!
+
+LE BOURGEOIS (a son fils):
+
+ Ne se croirait-on pas en quelque mauvais lieu?
+(Il montre l'ivrogne du bout de sa canne):
+ Buveurs. . .
+(En rompant, un des cavaliers le bouscule):
+ Bretteurs!
+(Il tombe au milieu des joueurs):
+ Joueurs!
+
+LE GARDE (derriere lui, lutinant toujours la femme):
+ Un baiser!
+
+LE BOURGEOIS (eloignant vivement son fils):
+ Jour de Dieu!
+ --Et penser que c'est dans une salle pareille
+ Qu'on joua du Rotrou, mon fils.
+
+LE JEUNE HOMME:
+ Et du Corneille!
+
+UNE BANDE DE PAGES (se tenant par la main, entre en farandole et chante):
+ Tra la la la la la la la la la la lere. . .
+
+LE PORTIER (severement aux pages):
+ Les pages, pas de farce!. . .
+
+PREMIER PAGE (avec une dignite blessee):
+ Oh! Monsieur! ce soupcon!. . .
+(Vivement au deuxieme, des que le portier a tourne le dos):
+ As-tu de la ficelle?
+
+LE DEUXIEME:
+ Avec un hamecon.
+
+PREMIER PAGE:
+ On pourra de la-haut pecher quelque perruque.
+
+UN TIRE-LAINE (groupant autour de lui plusieurs hommes de mauvaise mine):
+ Or ca, jeunes escrocs, venez qu'on vous eduque:
+ Puis donc que vous volez pour la premiere fois. . .
+
+DEUXIEME PAGE (criant a d'autres pages deja places aux galeries superieures):
+ Hep! Avez-vous des sarbacanes?
+
+TROISIEME PAGE (d'en haut):
+ Et des pois!
+
+(Il souffle et les crible de pois.)
+
+LE JEUNE HOMME (a son pere):
+ Que va-t-on nous jouer?
+
+LE BOURGEOIS:
+ 'Clorise.'
+
+LE JEUNE HOMME:
+ De qui est-ce?
+
+LE BOURGEOIS:
+ De monsieur Balthazar Baro. C'est une piece!. . .
+
+(Il remonte au bras de son fils.)
+
+LE TIRE-LAINE (a ses acolytes):
+ . . .La dentelle surtout des canons, coupez-la!
+
+UN SPECTATEUR (a un autre, lui montrant une encoignure elevee):
+ Tenez, a la premiere du 'Cid', j'etais la!
+
+LE TIRE-LAINE (faisant avec ses doigts le geste de subtiliser):
+ Les montres. . .
+
+LE BOURGEOIS (redescendant, a son fils):
+ Vous verrez des acteurs tres illustres. . .
+
+LE TIRE-LAINE (faisant le geste de tirer par petites secousses furtives):
+ Les mouchoirs. . .
+
+LE BOURGEOIS:
+ Montfleury. . .
+
+QUELQU'UN (criant de la galerie superieure):
+ Allumez donc les lustres!
+
+LE BOURGEOIS:
+ . . .Bellerose, L'Epy, la Beaupre, Jodelet!
+
+UN PAGE (au parterre):
+ Ah! voici la distributrice!
+
+LA DISTRIBUTRICE (paraissant derriere le buffet):
+ Oranges, lait,
+ Eau de frambroise, aigre de cedre!
+
+(Brouhaha a la porte.)
+
+UNE VOIX DE FAUSSET:
+ Place, brutes!
+
+UN LAQUAIS (s'etonnant):
+ Les marquis!. . .au parterre?. . .
+
+UN AUTRE LAQUAIS:
+ Oh! pour quelques minutes.
+
+(Entre une bande de petits marquis.)
+
+UN MARQUIS (voyant la salle a moitie vide):
+ He quoi! Nous arrivons ainsi que les drapiers,
+ Sans deranger les gens? sans marcher sur les pieds?
+ Ah, fi! fi! fi!
+(Is se trouve devant d'autres gentilshommes entres peu avant):
+ Cuigy! Brissaille!
+
+(Grandes embrassades.)
+
+CUIGY:
+ Des fideles!. . .
+ Mais oui, nous arrivons devant que les chandelles. . .
+
+LE MARQUIS:
+ Ah, ne m'en parlez pas! Je suis dans une humeur. . .
+
+UN AUTRE:
+ Console-toi, marquis, car voici l'allumeur!
+
+LA SALLE (saluant l'entree de l'allumeur):
+ Ah!. . .
+
+(On se groupe autour des lustres qu'il allume. Quelques personnes ont pris
+place aux galeries. Ligniere entre au parterre, donnant le bras a Christian
+de Neuvillette. Ligniere, un peu debraille, figure d'ivrogne distingue.
+Christian, vetu elegamment, mais d'une facon un peu demodee, parait preoccupe
+et regarde les loges.)
+
+
+
+Scene 1.II.
+
+Les memes, Christian, Ligniere, puis Ragueneau et Le Bret.
+
+CUIGY:
+ Ligniere!
+
+BRISSAILLE (riant):
+ Pas encor gris!. . .
+
+LIGNIERE (bas a Christian):
+ Je vous presente?
+(Signe d'assentiment de Christian):
+ Baron de Neuvillette.
+
+(Saluts.)
+
+LA SALLE (acclamant l'ascension du premier lustre allume):
+ Ah!
+
+CUIGY (a Brissaille, en regardant Christian):
+ La tete est charmante.
+
+PREMIER MARQUIS (qui a entendu):
+ Peuh!. . .
+
+LIGNIERE (presentant a Christian):
+ Messieurs de Cuigy, de Brissaille. . .
+
+CHRISTIAN (s'inclinant):
+ Enchante!. . .
+
+
+PREMIER MARQUIS (au deuxieme):
+ Il est assez joli, mais n'est pas ajuste
+ Au dernier gout.
+
+LIGNIERE (a Cuigy):
+ Monsieur debarque de Touraine.
+
+CHRISTIAN:
+ Oui, je suis a Paris depuis vingt jours a peine.
+ J'entre aux gardes demain, dans les Cadets.
+
+PREMIER MARQUIS (regardant les personnes qui entrent dans les loges):
+ Voila
+ La presidente Aubry!
+
+LA DISTRIBUTRICE:
+ Oranges, lait. . .
+
+LES VIOLONS (s'accordant):
+ La. . .la. . .
+
+CUIGY (a Christian, lui designant la salle qui se garnit):
+ Du monde!
+
+CHRISTIAN:
+ Eh, oui, beaucoup,
+
+PREMIER MARQUIS:
+ Tout le bel air!
+
+(Ils nomment les femmes a mesure qu'elles entrent, tres parees, dans les
+loges. Envois de saluts, reponses de sourires.)
+
+DEUXIEME MARQUIS:
+ Madames
+ De Guemene. . .
+
+CUIGY:
+ De Bois-Dauphin. . .
+
+PREMIER MARQUIS:
+ Que nous aimames. . .
+
+BRISSAILLE:
+ De Chavigny. . .
+
+DEUXIEME MARQUIS:
+ Qui de nos coeurs va se jouant!
+
+LIGNIERE:
+ Tiens, monsieur de Corneille est arrive de Rouen.
+
+LE JEUNE HOMME (a son pere):
+ L'Academie est la?
+
+LE BOURGEOIS:
+ Mais. . .j'en vois plus d'un membre;
+ Voici Boudu, Boissat, et Cureau de la Chambre;
+ Porcheres, Colomby, Bourzeys, Bourdon, Arbaud. . .
+ Tous ces noms dont pas un ne mourra, que c'est beau!
+
+PREMIER MARQUIS:
+ Attention! nos precieuses prennent place:
+ Barthenoide, Urimedonte, Cassandace,
+ Felixerie. . .
+
+DEUXIEME MARQUIS (se pamant):
+ Ah! Dieu! leurs surnoms sont exquis!
+ Marquis, tu les sais tous?
+
+PREMIER MARQUIS:
+ Je les sais tous, marquis!
+
+LIGNIERE (prenant Christian a part):
+ Mon cher, je suis entre pour vous rendre service:
+ La dame ne vient pas. Je retourne a mon vice.
+
+CHRISTIAN (suppliant):
+ Non!. . .Vous, qui chansonnez et la ville et la cour,
+ Restez: vous me direz pour qui je meurs d'amour.
+
+LE CHEF DES VIOLONS (frappant sur son pupitre, avec son archet):
+ Messieurs les violons!. . .
+
+(Il leve son archet.)
+
+LA DISTRIBUTRICE:
+ Macarons, citronnee. . .
+
+(Les violons commencent a jouer.)
+
+CHRISTIAN:
+ J'ai peur qu'elle ne soit coquette et raffinee,
+ Je n'ose lui parler car je n'ai pas d'esprit.
+ Le langage aujourd'hui qu'on parle et qu'on ecrit,
+ Me trouble. Je ne suis qu'un bon soldat timide.
+ --Elle est toujours a droite, au fond: la loge vide.
+
+LIGNIERE (faisant mine de sortir):
+ Je pars.
+
+CHRISTIAN (le retenant encore):
+ Oh! non, restez!
+
+LIGNIERE:
+ Je ne peux. D'Assoucy
+ M'attend au cabaret. On meurt de soif, ici.
+
+LA DISTRIBUTRICE (passant devant lui avec un plateau):
+ Orangeade?
+
+LIGNIERE:
+ Fi!
+
+LA DISTRIBUTRICE:
+ Lait?
+
+LIGNIERE:
+ Pouah!
+
+LA DISTRIBUTRICE:
+ Rivesalte?
+
+LIGNIERE:
+ Halte!
+(A Christian):
+ Je reste encore un peu.--Voyons ce rivesalte?
+
+(Il s'assied pres du buffet. La distributrice lui verse du rivesalte.)
+
+CRIS (dans le public a l'entree d'un petit homme grassouillet et rejoui):
+ Ah! Ragueneau!. . .
+
+LIGNIERE (a Christian):
+ Le grand rotisseur Ragueneau.
+
+RAGUENEAU (costume de patissier endimanche, s'avancant vivement vers
+Ligniere):
+ Monsieur, avez-vous vu monsieur de Cyrano?
+
+LIGNIERE (presentant Ragueneau a Christian):
+ Le patissier des comediens et des poetes!
+
+RAGUENEAU (se confondant):
+ Trop d'honneur. . .
+
+LIGNIERE:
+ Taisez-vous, Mecene que vous etes!
+
+RAGUENEAU:
+ Oui, ces messieurs chez moi se servent. . .
+
+LIGNIERE:
+ A credit.
+ Poete de talent lui-meme. . .
+
+RAGUENEAU:
+ Ils me l'ont dit.
+
+LIGNIERE:
+ Fou de vers!
+
+RAGUENEAU:
+ Il est vrai que pour une odelette. . .
+
+LIGNIERE:
+ Vous donnez une tarte. . .
+
+RAGUENEAU:
+ Oh! une tartelette!
+
+LIGNIERE:
+ Brave homme, il s'en excuse! Et pour un triolet
+ Ne donnates-vous pas?. . .
+
+RAGUENEAU:
+ Des petits pains!
+
+LIGNIERE (severement):
+ Au lait.
+ --Et le theatre, vous l'aimez?
+
+RAGUENEAU:
+ Je l'idolatre.
+
+LIGNIERE:
+ Vous payez en gateaux vos billets de theatre!
+ Votre place, aujourd'hui, la, voyons, entre nous,
+ Vous a coute combien?
+
+RAGUENEAU:
+ Quatre flans. Quinze choux.
+(Il regarde de tous cotes):
+ Monsieur de Cyrano n'est pas la? Je m'etonne.
+
+LIGNIERE:
+ Pourquoi?
+
+RAGUENEAU:
+ Montfleury joue!
+
+LIGNIERE:
+ En effet, cette tonne
+ Va nous jouer ce soir le role de Phedon.
+ Qu'importe a Cyrano?
+
+RAGUENEAU:
+ Mais vous ignorez donc?
+ Il fit a Montfleury, messieurs, qu'il prit en haine,
+ Defense, pour un mois, de reparaitre en scene.
+
+LIGNIERE (qui en est a son quatrieme petit verre):
+ Eh bien?
+
+RAGUENEAU:
+ Montfleury joue!
+
+CUIGY (qui s'est rapproche de son groupe):
+ Il n'y peut rien.
+
+RAGUENEAU:
+ Oh! oh!
+ Moi, je suis venu voir!
+
+PREMIER MARQUIS:
+ Quel est ce Cyrano?
+
+CUIGY:
+ C'est un garcon verse dan les colichemardes.
+
+DEUXIEME MARQUIS:
+ Noble?
+
+CUIGY:
+ Suffisamment. Il est cadet aux gardes.
+(Montrant un gentilhomme qui va et vient dans la salle comme s'il cherchait
+quelqu'un):
+ Mais son ami Le Bret peut vous dire. . .
+(Il appelle):
+ Le Bret!
+(Le Bret descend vers eux):
+ Vous cherchez Bergerac?
+
+LE BRET:
+ Oui, je suis inquiet!. . .
+
+CUIGY:
+ N'est-ce pas que cet homme est des moins ordinaires?
+
+LE BRET (avec tendresse):
+ Ah, c'est le plus exquis des etres sublunaires!
+
+RAGUENEAU:
+ Rimeur!
+
+CUIGY:
+ Bretteur!
+
+BRISSAILLE:
+ Physicien!
+
+LE BRET:
+ Musicien!
+
+LIGNIERE:
+ Et quel aspect heteroclite que le sien!
+
+RAGENEAU:
+ Certes, je ne crois pas que jamais nous le peigne
+ Le solennel monsieur Philippe de Champaigne;
+ Mais bizarre, excessif, extravagant, falot,
+ Il eut fourni, je pense, a feu Jacques Callot
+ Le plus fol spadassin a mettre entre ses masques:
+ Feutre a panache triple et pourpoint a six basques,
+ Cape que par derriere, avec pompe, l'estoc
+ Leve, comme une queue insolente de coq,
+ Plus fier que tous les Artabans dont la Gascogne
+ Fut et sera toujours l'alme Mere Gigogne,
+ Il promene, en sa fraise a la Pulcinella,
+ Un nez!. . .Ah! messeigneurs, quel nez que ce nez-la!. . .
+ On ne peut voir passer un pareil nasigere
+ Sans s'ecrier: 'Oh! non, vraiment, il exagere!'
+ Puis on sourit, on dit: 'Il va l'enlever. . .' Mais
+ Monsieur de Bergerac ne l'enleve jamais.
+
+LE BRET (hochant la tete):
+ Il le porte,--et pourfend quiconque le remarque!
+
+RAGUENEAU (fierement):
+ Son glaive est la moitie des ciseaux de la Parque!
+
+PREMIER MARQUIS (haussant les epaules):
+ Il ne viendra pas!
+
+RAGUENEAU:
+ Si!. . .Je parie un poulet
+ A la Ragueneau!
+
+LE MARQUIS (riant):
+ Soit!
+
+(Rumeurs d'admiration dan la salle. Roxane vient de paraitre dans sa loge.
+Elle s'assied sur le devant, sa duegne prend place au fond. Christian, occupe
+a payer la distributrice, ne regarde pas.)
+
+DEUXIEME MARQUIS (avec des petit cris):
+ Ah, messieurs! mais elle est
+ Epouvantablement ravissante!
+
+PREMIER MARQUIS:
+ Une peche
+ Qui sourirait avec une fraise!
+
+DEUXIEME MARQUIS:
+ Et si fraiche
+ Qu'on pourrait, l'approchant, prendre un rhume de coeur!
+
+CHRISTIAN (leve la tete, apercoit Roxane, et saisit vivement Ligniere par le
+bras):
+ C'est elle!
+
+LIGNIERE (regardant):
+ Ah! c'est elle?. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Oui. Dites vite. J'ai peur.
+
+LIGNIERE (degustant son rivesalte a petits coups):
+ Magdaleine Robin, dite Roxane.--Fine.
+ Precieuse.
+
+CHRISTIAN:
+ Helas!
+
+LIGNIERE:
+ Libre. Orpheline. Cousine
+ De Cyrano,--dont on parlait. . .
+
+(A ce moment, un seigneur tres elegant, le cordon blue en sautoir, entre dans
+la loge et, debout, cause un instant avec Roxane.)
+
+CHRISTIAN (tressaillant):
+ Cet homme?. . .
+
+LIGNIERE (qui commence a etre gris, clignant de l'oeil):
+ He! he!. . .
+ --Comte de Guiche. Epris d'elle. Mais marie
+ A la niece d'Armand de Richelieu. Desire
+ Faire epouser Roxane a certain triste sire,
+ Un monsieur de Valvert, vicomte. . .et complaisant.
+ Elle n'y souscrit pas, mais de Guiche est puissant:
+ Il peut persecuter une simple bourgeoise.
+ D'ailleurs j'ai devoile sa manoeuvre sournoise
+ Dans une chanson qui. . .Ho! il doit m'en vouloir!
+ --La fin etait mechante. . .Ecoutez. . .
+
+(Il se leve en titubant, le verre haut, pret a chanter.)
+
+CHRISTIAN:
+ Non. Bonsoir.
+
+LIGNIERE:
+ Vous allez?
+
+CHRISTIAN:
+ Chez monsieur de Valvert!
+
+LIGNIERE:
+ Prenez garde:
+ C'est lui qui vous tuera!
+(Lui designant du coin de l'oeil Roxane):
+ Restez. On vous regarde.
+
+CHRISTIAN:
+ C'est vrai!
+
+(Il reste en contemplation. Le groupe de tire-laine, a partir de ce moment,
+le voyant la tete en l'air et bouche bee, se rapproche de lui.)
+
+LIGNIERE:
+ C'est moi qui pars. J'ai soif! Et l'on m'attend
+ --Dans les tavernes!
+
+(Il sort, zigzaguant.)
+
+LE BRET (qui a fait le tour de la salle, revenant vers Ragueneau, d'une voix
+rassuree):
+ Pas de Cyrano.
+
+RAGUENEAU (incredule):
+ Pourtant. . .
+
+LE BRET:
+ Ah! je veux esperer qu'il n'a pas vu l'affiche!
+
+LA SALLE:
+ Commencez! Commencez!
+
+
+
+Scene 1.III.
+
+Les memes, moins Ligniere; De Guiche, Valvert, puis Montfleury.
+
+UN MARQUIS (voyant de Guiche, qui descend de la loge de Roxane, traverse le
+parterre, entoure de seigneurs obsequieux, parmi lesquels le vicomte de
+Valvert):
+ Quelle cour, ce de Guiche!
+
+UN AUTRE:
+ Fi!. . .Encore un Gascon!
+
+LE PREMIER:
+ Le Gascon souple et froid,
+ Celui qui reussit!. . .Saluons-le, crois-moi.
+
+(Ils vont vers de Guiche.)
+
+DEUXIEME MARQUIS:
+ Les beaux rubans! Quelle couleur, comte de Guiche?
+ 'Baise-moi-ma-mignonne' ou bien 'Ventre-de-biche'?
+
+DE GUICHE:
+ C'est couleur 'Espagnol malade'.
+
+PREMIER MARQUIS:
+ La couleur
+ Ne ment pas, car bientot, grace a votre valeur,
+ L'Espagnol ira mal, dans les Flandres!
+
+DE GUICHE:
+ Je monte
+ Sur scene. Venez-vous?
+(Il se dirige, suivi de tous les marquis et gentilshommes, vers le theatre.
+Il se retourne et appelle):
+ Viens, Valvert!
+
+CHRISTIAN (qui les ecoute et les observe, tressaille en entendant ce nom):
+ Le vicomte!
+ Ah! je vais lui jeter a la face mon. . .
+(Il met la main dans sa poche, et y rencontre celle d'un tire-laine en train
+de le devaliser. Il se retourne):
+ Hein?
+
+LE TIRE-LAINE:
+ Ay!. . .
+
+CHRISTIAN (sans le lacher):
+ Je cherchais un gant!
+
+LE TIRE-LAINE (avec un sourire piteux):
+ Vous trouvez une main.
+(Changeant de ton, bas et vite):
+ Lachez-moi. Je vous livre un secret.
+
+CHRISTIAN (le tenant toujours):
+ Quel?
+
+LE TIRE-LAINE:
+ Ligniere. . .
+ Qui vous quitte. . .
+
+CHRISTIAN (de meme):
+ Eh! bien?
+
+LE TIRE-LAINE:
+ . . .touche a son heure derniere.
+ Une chanson qu'il fit blessa quelqu'un de grand,
+ Et cent hommes--j'en suis--ce soir sont postes!. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Cent!
+ Par qui?
+
+LE TIRE-LAINE:
+ Discretion. . .
+
+CHRISTIAN (haussant les epaules):
+ Oh!
+
+LE TIRE-LAINE (avec beaucoup de dignite):
+ Professionnelle!
+
+CHRISTIAN:
+ Ou seront-ils postes?
+
+LE TIRE-LAINE:
+ A la porte de Nesle.
+ Sur son chemin. Prevenez-le!
+
+CHRISTIAN (qui lui lache enfin le poignet):
+ Mais ou le voir!
+
+LE TIRE-LAINE:
+ Allez courir tous les cabarets: Le Pressoir
+ D'Or, la Pomme de Pin, la Ceinture qui craque,
+ Les Deux Torches, les Trois Entonnoirs,--et dans chaque,
+ Laissez un petit mot d'ecrit l'avertissant.
+
+CHRISTIAN:
+ Oui, je cours! Ah! les gueux! Contre un seul homme, cent!
+(Regardant Roxane avec amour):
+ La quitter. . .elle!
+(Avec fureur, Valvert):
+ Et lui!. . .--Mais il faut que je sauve
+ Ligniere!. . .
+
+(Il sort en courant.--De Guiche, le vicomte, les marquis, tous les
+gentilshommes ont disparu derriere le rideau pour prendre place sur les
+banquettes de la scene. Le parterre est completement rempli. Plus une place
+vide aux galeries et aux loges.)
+
+LA SALLE:
+ Commencez.
+
+UN BOURGEOIS (dont la perruque s'envole au bout d'une ficelle, pechee par un
+page de la galerie superieure):
+ Ma perruque!
+
+CRIS DE JOIE:
+ Il est chauve!. . .
+ Bravo, les pages!. . .Ha! ha! ha!. . .
+
+LE BOURGEOIS (furieux, montrant le poing):
+ Petit gredin!
+
+RIRES ET CRIS (qui commencent tres fort et vont decroissant):
+ Ha! ha! ha! ha! ha! ha!
+
+(Silence complet.)
+
+LE BRET (etonne):
+ Ce silence soudain?. . .
+(Un spectateur lui parle bas):
+ Ah?
+
+LE SPECTATEUR:
+ La chose me vient d'etre certifiee.
+
+MURMURES (qui courent):
+ Chut!--Il parait?. . .--Non!. . .--Si1--Dans la loge grillee.--
+ Le Cardinal!--Le Cardinal?--Le Cardinal!
+
+UN PAGE:
+ Ah! diable, on ne va pas pouvoir se tenir mal!. . .
+
+(On frappe sur la scene. Tout le monde s'immobilise. Attente.)
+
+LA VOIX D'UN MARQUIS (dans le silence, derriere le rideau):
+ Mouchez cette chandelle!
+
+UN AUTRE MARQUIS (passant la tete par la fente du rideau):
+ Une chaise!
+
+(Une chaise est passee, de main en main, au-dessus des tetes. Le marquis la
+prend et disparait, non sans avoir envoye quelques baisers aux loges.)
+
+UN SPECTATEUR:
+ Silence!
+
+(On refrappe les trois coups. Le rideau s'ouvre. Les marquis assis sur les
+cotes, dans des poses insolentes. Toile de fond representant un decor
+bleuatre de pastorale. Quatre petits lustres de cristal eclairent la scene.
+Les violons jouent doucement.)
+
+LE BRET (a Ragueneau, bas):
+ Montfleury entre en scene?
+
+RAGUENEAU (bas aussi):
+ Oui, c'est lui qui commence.
+
+LE BRET:
+ Cyrano n'est pas la.
+
+RAGUENEAU:
+ J'ai perdu mon pari.
+
+LE BRET:
+ Tant mieux! tant mieux!
+
+(On entend un air de musette, et Montfleury parait en scene, enorme, dans un
+costume de berger de pastorale, un chapeau garni de roses penche sur
+l'oreille, et soufflant dans une cornemuse enrubannee.)
+
+LE PARTERRE (applaudissant):
+ Bravo, Montfleury! Montfleury!
+
+MONTFLEURY (apres avoir salue, jouant le role de Phedon):
+ 'Heureux qui loin des cours, dans un lieu solitaire,
+ Se prescrit a soi-meme un exil volontaire,
+ Et qui, lorsque Zephire a souffle sur les bois. . .'
+
+UNE VOIX (au milieu du parterre):
+ Coquin, ne t'ai-je pas interdit pour un mois?
+
+(Stupeur. Tout le monde se retourne. Murmures.)
+
+VOIX DIVERSES:
+ Hein?--Quoi?--Qu'est-ce?. . .
+
+(On se leve dans les loges, pour voir.)
+
+CUIGY:
+ C'est lui!
+
+LE BRET (terrifie):
+ Cyrano!
+
+LA VOIX:
+ Roi des pitres!
+ Hors de scene a l'instant!
+
+TOUTE LA SALLE (indignee):
+ Oh!
+
+MONTFLEURY:
+ Mais. . .
+
+LA VOIX:
+ Tu recalcitres?
+
+VOIX DIVERSES (du parterre, des loges):
+ Chut!--Assez!--Montfleury, jouez!--ne craignez rien!. . .
+
+MONTFLEURY (d'une voix mal assuree):
+ 'Heureux qui loin des cours dans un lieu sol. . .'
+
+LA VOIX (plus menacante):
+ Eh bien!
+ Faudra-t-il que je fasse, o Monarque des droles,
+ Une plantation de bois sur vos epaules?
+
+(Une canne au bout d'un bras jaillet au-dessus des tetes.)
+
+MONTFLEURY (d'une voix de plus en plus faible):
+ 'Heureux qui. . .'
+
+(La canne s'agite.)
+
+LA VOIX:
+ Sortez!
+
+LE PARTERRE:
+ Oh!
+
+MONTFLEURY (s'etranglant):
+ 'Heureux qui loin des cours. . .'
+
+CYRANO (surgissant du parterre, debout sur une chaise, les bras croises, son
+feutre en bataille, la moustache herissee, le nez terrible):
+ Ah! je vais me facher!. . .
+
+(Sensation a sa vue.)
+
+
+
+Scene 1.IV.
+
+Les memes, Cyrano, puis Bellerose, Jodelet.
+
+MONTFLEURY (aux marquis):
+ Venez a mon secours,
+ Messieurs!
+
+UN MARQUIS (nonchalamment):
+ Mais jouez donc!
+
+CYRANO:
+ Gros homme, si tu joues
+ Je vais etre oblige de te fesser les joues!
+
+LE MARQUIS:
+ Assez!
+
+CYRANO:
+ Que les marquis se taisent sur leurs bancs,
+ Ou bien je fais tater ma canne a leurs rubans!
+
+TOUS LES MARQUIS (debout):
+ C'en est trop!. . .Montfleury. . .
+
+CYRANO:
+ Que Montfleury s'en aille,
+ Ou bien je l'essorille et le desentripaille!
+
+UNE VOIX:
+ Mais. . .
+
+CYRANO:
+ Qu'il sorte!
+
+UNE AUTRE VOIX:
+ Pourtant. . .
+
+CYRANO:
+ Ce n'est pas encor fait?
+(Avec le geste de retrousser ses manches):
+ Bon! je vais sur la scene en guise de buffet,
+ Decouper cette mortadelle d'Italie!
+
+MONTFLEURY (rassemblant toute sa dignite):
+ En m'insultant, Monsieur, vous insultez Thalie!
+
+CYRANO (tres poli):
+ Si cette Muse, a qui, Monsieur, vous n'etes rien,
+ Avait l'honneur de vous connaitre, croyez bien
+ Qu'en vous voyant si gros et bete comme une urne,
+ Elle vous flanquerait quelque part son cothurne.
+
+LE PARTERRE:
+ Montfleury! Montfleury!--La piece de Baro!--
+
+CYRANO (a ceux qui crient autour de lui):
+ Je vous en prie, ayez pitie de mon fourreau:
+ Si vous continuez, il va rendre sa lame!
+
+(Le cercle s'elargit.)
+
+LA FOULE (reculant):
+ He! la!. . .
+
+CYRANO (a Montfleury):
+ Sortez de scene!
+
+LA FOULE (se rapprochant et grondant):
+ Oh! oh!
+
+CYRANO (se retournant vivement):
+ Quelqu'un reclame?
+
+(Nouveau recul.)
+
+UNE VOIX (chantant au fond):
+ Monsieur de Cyrano
+ Vraiment nous tyrannise,
+ Malgre ce tyranneau
+ On jouera 'la Clorise!'
+
+TOUTE LA SALLE (chantant):
+ 'La Clorise!' 'la Clorise!'. . .
+
+CYRANO:
+ Si j'entends une fois encor cette chanson,
+ Je vous assomme tous.
+
+UN BOURGEOIS:
+ Vous n'etes pas Samson!
+
+CYRANO:
+ Voulez-vous me preter, Monsieur, votre machoire?
+
+UNE DAME (dans les loges):
+ C'est inoui!
+
+UN SEIGNEUR:
+ C'est scandaleux!
+
+UN BOURGEOIS:
+ C'est vexatoire!
+
+UN PAGE:
+ Ce qu'on s'amuse!
+
+LE PARTERRE:
+ Kss!--Montfleury!--Cyrano!
+
+CYRANO:
+ Silence!
+
+LE PARTERRE (en delire):
+ Hi han! Bee! Ouah, ouah! Cocorico!
+
+CYRANO:
+ Je vous. . .
+
+UN PAGE:
+ Miaou!
+
+CYRANO:
+ Je vous ordonne de vous taire!
+ Et j'adresse un defi collectif au parterre!
+ --J'inscris les noms!--Approchez-vous, jeunes heros!
+ Chacun son tour! Je vais donner des numeros!--
+ Allons, quel est celui qui veut ouvrir la liste?
+ Vous, Monsieur? Non! Vous? Non! Le premier duelliste,
+ Je l'expedie avec les honneurs qu'on lui doit!
+ --Que tous ceux qui veulent mourir levent le doigt.
+(Silence):
+ La pudeur vous defend de voir ma lame nue?
+ Pas un nom?--Pas un doigt?--C'est bien. Je continue.
+(Se retournant vers la scene ou Montfleury attend avec angoisse):
+ Donc, je desire voir le theatre gueri
+ De cette fluxion. Sinon. . .
+(La main a son epee):
+ le bistouri!
+
+MONTFLEURY:
+ Je. . .
+
+CYRANO (descend de sa chaise, s'assied au milieu du rond qui s'est forme,
+s'installe comme chez lui):
+ Mes mains vont frapper trois claques, pleine lune!
+ Vous vous eclipserez a la troisieme.
+
+LE PARTERRE (amuse):
+ Ah?. . .
+
+CYRANO (frappant dans ses mains):
+ Une!
+
+MONTFLEURY:
+ Je. . .
+
+UNE VOIX (des loges):
+ Restez!
+
+LE PARTERRE:
+ Restera. . .restera pas. . .
+
+MONTFLEURY:
+ Je crois,
+ Messieurs. . .
+
+CYRANO:
+ Deux!
+
+MONTFLEURY:
+ Je suis sur qu'il vaudrait mieux que. . .
+
+CYRANO:
+ Trois!
+
+(Montfleury disparait comme dans une trappe. Tempete de rires, de sifflets et
+de huees.)
+
+LA SALLE:
+ Hu!. . .hu!. . .Lache!. . .Reviens!. . .
+
+CYRANO (epanoui, se renverse sur sa chaise, et croise ses jambes):
+ Qu'il revienne, s'il l'ose!
+
+UN BOURGEOIS:
+ L'orateur de la troupe!
+
+(Bellerose s'avance et salue.)
+
+LES LOGES:
+ Ah!. . .Voila Bellerose!
+
+BELLEROSE (avec elegance):
+ Nobles seigneurs. . .
+
+LE PARTERRE:
+ Non! Non! Jodelet!
+
+JODELET (s'avance, et, nasillard):
+ Tas de veaux!
+
+LE PARTERRE:
+ Ah! Ah! Bravo! tres bien! bravo!
+
+JODELET:
+ Pas de bravos!
+ Le gros tragedien dont vous aimez le ventre
+ S'est senti. . .
+
+LE PARTERRE:
+ C'est un lache!
+
+JODELET:
+ Il dut sortir!
+
+LE PARTERRE:
+ Qu'il rentre!
+
+LES UNS:
+ Non!
+
+LES AUTRES:
+ Si!
+
+UN JEUNE HOMME (a Cyrano):
+ Mais a la fin, monsieur, quelle raison
+ Avez-vous de hair Montfleury?
+
+CYRANO (gracieux, toujours assis):
+ Jeune oison,
+ J'ai deux raisons, dont chaque est suffisante seule.
+ Primo: c'est un acteur deplorable, qui gueule,
+ Et qui souleve avec des han! de porteur d'eau,
+ Le vers qu'il faut laisser s'envoler!--Secundo:
+ Est mon secret. . .
+
+LE VIEUX BOURGEOIS (derriere lui):
+ Mais vous nous privez sans scrupule
+ De la 'Clorise!' Je m'entete. . .
+
+CYRANO (tournant sa chaise vers le bourgeois, respecteusement):
+ Vieille mule!
+ Les vers du vieux Baro valant moins que zero,
+ J'interromps sans remords!
+
+LES PRECIEUSES (dans les loges):
+ Ha!--Ho!--Notre Baro!
+ Ma chere!--Peut-on dire?. . .Ah! Dieu!. . .
+
+CYRANO (tournant sa chaise vers les loges, galant):
+ Belles personnes,
+ Rayonnez, fleurissez, soyez des echansonnes
+ De reve, d'un sourire enchantez un trepas,
+ Inspirez-nous des vers. . .mais ne les jugez pas!
+
+BELLEROSE:
+ Et l'argent qu'il va falloir rendre!
+
+CYRANO (tournant sa chaise vers la scene):
+ Bellerose,
+ Vous avez dit la seule intelligente chose!
+ Au manteau de Thespis je ne fais pas de trous:
+(Il se leve, et lancant un sac sur la scene):
+ Attrapez cette bourse au vol, et taisez-vous!
+
+LA SALLE (eblouie):
+ Ah!. . .Oh!. . .
+
+JODELET (ramassant prestement la bourse et la soupesant):
+ A ce prix-la, monsieur, je t'autorise
+ A venir chaque jour empecher la 'Clorise'!. . .
+
+LA SALLE
+ Hu!. . .Hu!. . .
+
+JODELET:
+ Dussions-nous meme ensemble etre hues!. . .
+
+BELLEROSE:
+ Il faut evacuer la salle!. . .
+
+JODELET:
+ Evacuez!. . .
+
+(On commence a sortir, pendant que Cyrano regarde d'un air satisfait. Mais la
+foule s'arrete bientot en entendant la scene suivante, et la sortie cesse.
+Les femmes qui, dans les loges, etaient deja debout, leur manteau remis,
+s'arretent pour ecouter, et finissent par se rasseoir.)
+
+LE BRET (a Cyrano):
+ C'est fou!. . .
+
+UN FACHEUX (qui s'est approche de Cyrano):
+ Le comedien Montfleury! quel scandale!
+ Mais il est protege par le duc de Candale!
+ Avez-vous un patron?
+
+CYRANO:
+ Non!
+
+LE FACHEUX:
+ Vous n'avez pas?. . .
+
+CYRANO:
+ Non!
+
+LE FACHEUX:
+ Quoi, pas un grand seigneur pour couvrir de son nom?. . .
+
+CYRANO (agace):
+ Non, ai-je dit deux fois. Faut-il donc que je trisse?
+ Non, pas de protecteur. . .
+(La main a son epee):
+ mais une protectrice!
+
+LE FACHEUX:
+ Mais vous allez quitter la ville?
+
+CYRANO:
+ C'est selon.
+
+LE FACHEUX:
+ Mais le duc de Candale a le bras long!
+
+CYRANO:
+ Moins long
+ Que n'est le mien. . .
+(Montrant son epee):
+ quand je lui mets cette rallonge!
+
+LE FACHEUX:
+ Mais vous ne songez pas a pretendre. . .
+
+CYRANO:
+ J'y songe.
+
+LE FACHEUX:
+ Mais. . .
+
+CYRANO:
+ Tournez les talons, maintenant.
+
+LE FACHEUX:
+ Mais. . .
+
+CYRANO:
+ Tournez!
+ --Ou dites-moi pourquoi vous regardez mon nez.
+
+LE FACHEUX (ahuri):
+ Je. . .
+
+CYRANO (marchant sur lui):
+ Qu'a-t-il d'etonnant?
+
+LE FACHEUX (reculant):
+ Votre Grace se trompe. . .
+
+CYRANO:
+ Est-il mol et ballant, monsieur, comme une trompe?. . .
+
+LE FACHEUX (meme jeu):
+ Je n'ai pas. . .
+
+CYRANO:
+ Ou crochu comme un bec de hibou?
+
+LE FACHEUX:
+ Je. . .
+
+CYRANO:
+ Y distingue-t-on une verrue au bout?
+
+LE FACHEUX:
+ Mais. . .
+
+CYRANO:
+ Ou si quelque mouche, a pas lents, s'y promene?
+ Qu'a-t-il d'heteroclite?
+
+LE FACHEUX:
+ Oh!. . .
+
+CYRANO:
+ Est-ce un phenomene?
+
+LE FACHEUX:
+ Mais d'y porter les yeux j'avais su me garder!
+
+CYRANO:
+ Et pourquoi, s'il vous plait, ne pas le regarder?
+
+LE FACHEUX:
+ J'avais. . .
+
+CYRANO:
+ Il vous degoute alors?
+
+LE FACHEUX:
+ Monsieur. . .
+
+CYRANO:
+ Malsaine
+ Vous semble sa couleur?
+
+LE FACHEUX:
+ Monsieur!
+
+CYRANO:
+ Sa forme, obscene?
+
+LE FACHEUX:
+ Mais du tout!. . .
+
+CYRANO:
+ Pourquoi donc prendre un air denigrant?
+ --Peut-etre que monsieur le trouve un peu trop grand?
+
+LE FACHEUX (balbutiant):
+ Je le trouve petit, tout petit, minuscule!
+
+CYRANO:
+ Hein? comment? m'accuser d'un pareil ridicule?
+ Petit, mon nez? Hola!
+
+LE FACHEUX:
+ Ciel!
+
+CYRANO:
+ Enorme, mon nez!
+ --Vil camus, sot camard, tete plate, apprenez
+ Que je m'enorgueillis d'un pareil appendice,
+ Attendu qu'un grand nez est proprement l'indice
+ D'un homme affable, bon, courtois, spirituel,
+ Liberal, courageux, tel que je suis, et tel
+ Qu'il vous est interdit a jamais de vous croire,
+ Deplorable maraud! car la face sans gloire
+ Que va chercher ma main en haut de votre col,
+ Est aussi denuee. . .
+(Il le soufflette.)
+
+LE FACHEUX:
+ Ai!
+
+CYRANO:
+ De fierte, d'envol,
+ De lyrisme, de pittoresque, d'etincelle,
+ De somptuosite, de Nez enfin, que celle. . .
+(Il se retourne par les epaules, joignant le geste a la parole):
+ Que va chercher ma botte au bas de votre dos!
+
+LE FACHEUX (se sauvant):
+ Au secours! A la garde!
+
+CYRANO:
+ Avis donc aux badauds
+ Qui trouveraient plaisant mon milieu de visage,
+ Et si le plaisantin est noble, mon usage
+ Est de lui mettre, avant de le laisser s'enfuir,
+ Pas devant, et plus haut, du fer, et non du cuir!
+
+DE GUICHE (qui est descendu de la scene, avec les marquis):
+ Mais a la fin il nous ennui!
+
+LE VICOMTE DE VALVERT (haussant les epaules):
+ Il fanfaronne!
+
+DE GUICHE:
+ Personne ne va donc lui repondre?. . .
+
+LE VICOMTE:
+ Personne?
+ Attendez! Je vais lui lancer un de ces traits!. . .
+(Il s'avance vers Cyrano qui l'observe, et se campant devant lui d'un air
+fat):
+ Vous. . .vous avez un nez. . .heu. . .un nez. . .tres grand.
+
+CYRANO (gravement):
+ Tres!
+
+LE VICOMTE (riant):
+ Ha!
+
+CYRANO (imperturbable):
+ C'est tout?. . .
+
+LE VICOMTE:
+ Mais. . .
+
+CYRANO:
+ Ah! non! c'est un peu court, jeune homme!
+ On pouvait dire. . .Oh! Dieu!. . .bien des choses en somme. . .
+ En variant le ton,--par exemple, tenez:
+ Agressif: 'Moi, monsieur, si j'avais un tel nez
+ Il faudrait sur-le-champ que je me l'amputasse!'
+ Amical: 'Mais il doit tremper dans votre tasse!
+ Pour boire, faites-vous fabriquer un hanap!'
+ Descriptif: 'C'est un roc!. . .c'est un pic!. . .c'est un cap!
+ Que dis-je, c'est un cap?. . .C'est une peninsule!'
+ Curieux: 'De quoi sert cette oblongue capsule?
+ D'ecritoire, monsieur, ou de boite a ciseaux?'
+ Gracieux: 'Aimez-vous a ce point les oiseaux
+ Que paternellement vous vous preoccupates
+ De tendre ce perchoir a leur petites pattes?'
+ Truculent: 'Ca, monsieur, lorsque vous petunez,
+ La vapeur du tabac vous sort-elle du nez
+ Sans qu'un voisin ne crie au feu de cheminee?'
+ Prevenant: 'Gardez-vous, votre tete entrainee
+ Par ce poids, de tomber en avant sur le sol!'
+ Tendre: 'Faites-lui faire un petit parasol
+ De peur que sa couleur au soleil ne se fane!'
+ Pedant: 'L'animal seul, monsieur, qu'Aristophane
+ Appelle Hippocampelephantocamelos
+ Dut avoir sous le front tant de chair sur tant d'os!'
+ Cavalier: 'Quoi, l'ami, ce croc est a la mode?
+ Pour pendre son chapeau, c'est vraiment tres commode!'
+ Emphatique: 'Aucun vent ne peut, nez magistral,
+ T'enrhumer tout entier, excepte le mistral!'
+ Dramatique: 'C'est la Mer Rouge quand il saigne!'
+ Admiratif: 'Pour un parfumeur, quelle enseigne!'
+ Lyrique: 'Est-ce une conque, etes-vous un triton?'
+ Naif: 'Ce monument, quand le visite-t-on?'
+ Respectueux: 'Souffrez, monsieur, qu'on vous salue,
+ C'est la ce qui s'appelle avoir pignon sur rue!'
+ Campagnard: 'He, arde! C'est-y un nez? Nanain!
+ C'est queuqu'navet geant ou ben queuqu'melon nain!'
+ Militaire: 'Pointez contre cavalerie!'
+ Pratique: 'Voulez-vous le mettre en loterie?
+ Assurement, monsieur, ce sera le gros lot!'
+ Enfin, parodiant Pyrame en un sanglot:
+ 'Le voila donc ce nez qui des traits de son maitre
+ A detruit l'harmonie! Il en rougit, le traitre!'
+ --Voila ce qu'a peu pres, mon cher, vous m'auriez dit
+ Si vous aviez un peu de lettres et d'esprit:
+ Mais d'esprit, o le plus lamentable des etres,
+ Vous n'en eutes jamais un atome, et de lettres
+ Vous n'avez que les trois qui forment le mot: sot!
+ Eussiez-vous eu, d'ailleurs, l'invention qu'il faut
+ Pour pouvoir la, devant ces nobles galeries,
+ Me servir toutes ces folles plaisanteries,
+ Que vous n'en eussiez pas articule le quart
+ De la moitie du commencement d'une, car
+ Je me les sers moi-meme, avec assez de verve,
+ Mais je ne permets pas qu'un autre me les serve.
+
+DE GUICHE (voulant emmener le vicomte petrifie):
+ Vicomte, laissez donc!
+
+LE VICOMTE (suffoque):
+ Ces grands airs arrogants!
+ Un hobereau qui. . .qui. . .n'a meme pas de gants!
+ Et qui sort sans rubans, sans bouffettes, sans ganses!
+
+CYRANO:
+ Moi, c'est moralement que j'ai mes elegances.
+ Je ne m'attife pas ainsi qu'un freluquet,
+ Mais je suis plus soigne si je suis moins coquet;
+ Je ne sortirais pas avec, par negligence,
+ Un affront pas tres bien lave, la conscience
+ Jaune encor de sommeil dans le coin de son oeil,
+ Un honneur chiffonne, des scrupules en deuil.
+ Mais je marche sans rien sur moi qui ne reluise,
+ Empanache d'independance et de franchise;
+ Ce n'est pas une taille avantageuse, c'est
+ Mon ame que je cambre ainsi qu'en un corset,
+ Et tout couvert d'exploits qu'en rubans je m'attache,
+ Retroussant mon esprit ainsi qu'une moustache,
+ Je fais, en traversant les groupes et les ronds,
+ Sonner les verites comme des eperons.
+
+LE VICOMTE:
+ Mais, monsieur. . .
+
+CYRANO:
+ Je n'ai pas de gants?. . .la belle affaire!
+ Il m'en restait un seul. . .d'une tres vieille paire!
+ --Lequel m'etait d'ailleurs encor fort importun:
+ Je l'ai laisse dans la figure de quelqu'un.
+
+LE VICOMTE:
+ Maraud, faquin, butor de pied plat ridicule!
+
+CYRANO (otant son chapeau et saluant comme si le vicomte venait de se
+presenter):
+ Ah?. . .Et moi, Cyrano-Savinien-Hercule
+ De Bergerac.
+
+(Rires.)
+
+LE VICOMTE (exaspere):
+ Bouffon!
+
+CYRANO (poussant un cri comme lorsqu'on est saisi d'une crampe):
+ Ay!. . .
+
+LE VICOMTE (qui remontait, se retournant):
+ Qu'est-ce encor qu'il dit?
+
+CYRANO (avec des grimaces de douleur):
+ Il faut la remuer car elle s'engourdit. . .
+ --Ce que c'est que de la laisser inoccupee!--
+ Ay!. . .
+
+LE VICOMTE:
+ Qu'avez-vous?
+
+CYRANO:
+ J'ai des fourmis dans mon epee!
+
+LE VICOMTE (tirant la sienne):
+ Soit!
+
+CYRANO:
+ Je vais vous donner un petit coup charmant.
+
+LE VICOMTE (meprisant):
+ Poete!. . .
+
+CYRANO:
+ Oui, monsieur, poete! et tellement,
+ Qu'en ferraillant je vais--hop!--a l'improvisade,
+ Vous composer une ballade.
+
+LE VICOMTE:
+ Une ballade?
+
+CYRANO:
+ Vous ne vous doutez pas de ce que c'est, je crois?
+
+Le vicomte:
+ Mais. . .
+
+CYRANO (recitant comme une lecon):
+ La ballade, donc, se compose de trois
+ Couplets de huit vers. . .
+
+LE VICOMTE (pietinant):
+ Oh!
+
+CYRANO (continuant):
+ Et d'un envoi de quatre. . .
+
+LE VICOMTE:
+ Vous. . .
+
+CYRANO:
+ Je vais tout ensemble en faire une et me battre,
+ Et vous toucher, monsieur, au dernier vers.
+
+LE VICOMTE:
+ Non!
+
+CYRANO:
+ Non?
+(Declamant):
+ 'Ballade du duel qu'en l'hotel bourguignon
+ Monsieur de Bergerac eut avec un belitre!'
+
+LE VICOMTE:
+ Qu'est-ce que c'est que ca, s'il vous plait?
+
+CYRANO:
+ C'est le titre.
+
+LA SALLE (surexcitee au plus haut point):
+ Place!--Tres amusant!--Rangez-vous!--Pas de bruits!
+
+(Tableau. Cercle de curieux au parterre, les marquis et les officiers meles
+aux bourgeois et aux gens du peuple; les pages grimpes sur des epaules pour
+mieux voir. Toutes les femmes debout dans les loges. A droite, De Guiche et
+ses gentilshommes. A gauche, Le Bret, Ragueneau, Cuigy, etc.)
+
+CYRANO (fermant une second les yeux):
+ Attendez!. . .je choisis mes rimes. . .La, j'y suis.
+(Il fait ce qu'il dit, a mesure):
+ Je jette avec grace mon feutre,
+ Je fais lentement l'abandon
+ Du grand manteau qui me calfeutre,
+ Et je tire mon espadon;
+ Elegant comme Celadon,
+ Agile comme Scaramouche,
+ Je vous previens, cher Mirmydon,
+ Qu'a la fin de l'envoi je touche!
+(Premiers engagements de fer):
+
+ Vous auriez bien du rester neutre;
+ Ou vais-je vous larder, dindon?. . .
+ Dans le flanc, sous votre maheutre?. . .
+ Au coeur, sous votre bleu cordon?. . .
+ --Les coquilles tintent, ding-don!
+ Ma pointe voltige: une mouche!
+ Decidement. . .c'est au bedon,
+ Qu'a la fin de l'envoi, je touche.
+
+ Il me manque une rime en eutre. . .
+ Vous rompez, plus blanc qu'amidon?
+ C'est pour me fournir le mot pleutre!
+ --Tac! je pare la pointe dont
+ Vous esperiez me faire don;--
+ J'ouvre la ligne,--je la bouche. . .
+ Tiens bien ta broche, Laridon!
+ A la fin de l'envoi, je touche.
+(Il annonce solennellement):
+ Envoi.
+ Prince, demande a Dieu pardon!
+ Je quarte du pied, j'escarmouche,
+ Je coupe, je feinte. . .
+(Se fendant):
+ He! la, donc!
+(Le vicomte chancelle; Cyrano salue):
+ A la fin de l'envoi, je touche!
+
+(Acclamations. Applaudissements dans les loges. Des fleurs et des mouchoirs
+tombent. Les officiers entourent et felicitent Cyrano. Ragueneau danse
+d'enthousiasme. Le Bret est heureux et navre. Les amis du vicomte le
+soutiennent et l'emmenent.)
+
+LA FOULE (en un long cri):
+ Ah!. . .
+
+UN CHEVAU-LEGER:
+ Superbe!
+
+UNE FEMME:
+ Joli!
+
+RAGUENEAU:
+ Pharamineux!
+
+UN MARQUIS:
+ Nouveau!. . .
+
+LE BRET:
+ Insense!
+
+BOUSCULADE (autour de Cyrano. On entend):
+ . . .Compliments!. . .felicite. . .bravo. . .
+
+VOIX DE FEMME:
+ C'est un heros!. . .
+
+UN MOUSQUETAIRE (s'avancant vivement vers Cyrano, la main tendue):
+ Monsieur, voulez-vous me permettre?. . .
+ C'est tout a fait tres bien, et je crois m'y connaitre;
+ J'ai du reste exprime ma joie en trepignant!. . .
+
+(Il s'eloigne.)
+
+CYRANO (a Cuigy):
+ Comment s'appelle donc ce monsieur?
+
+CUIGY:
+ D'Artagnan.
+
+LE BRET (a Cyrano, lui prenant le bras):
+ Ca, causons!. . .
+
+CYRANO:
+ Laisse un peu sortir cette cohue. . .
+(A Bellerose):
+ Je peux rester?
+
+BELLEROSE (respecteusement):
+ Mais oui!. . .
+
+(On entend des cris au dehors.)
+
+JODELET (qui a regarde):
+ C'est Montfleury qu'on hue!
+
+BELLEROSE (solennellement):
+ Sic transit!. . .
+(Changeant de ton, au portier et au moucheur de chandelles):
+ Balayez. Fermez. N'eteignez pas.
+ Nous allons revenir apres notre repas,
+ Repeter pour demain une nouvelle farce.
+
+(Jodelet et Bellerose sortent, apres de grands saluts a Cyrano.)
+
+LE PORTIER (a Cyrano):
+ Vous ne dinez donc pas?
+
+CYRANO:
+ Moi?. . .Non.
+
+(Le portier se retire.)
+
+LE BRET (a Cyrano):
+ Parce que?
+
+CYRANO (fierement):
+ Parce. . .
+(Changeant de ton, en voyant que le portier est loin):
+ Que je n'ai pas d'argent!. . .
+
+LE BRET (faisant le geste de lancer un sac):
+ Comment! le sac d'ecus?. . .
+
+CYRANO:
+ Pension paternelle, en un jour, tu vecus!
+
+LE BRET:
+ Pour vivre tout un mois, alors?. . .
+
+CYRANO:
+ Rien ne me reste.
+
+LE BRET:
+ Jeter ce sac, quelle sottise!
+
+CYRANO:
+ Mais quel geste!. . .
+
+LA DISTRIBUTRICE (toussant derriere son petit comptoir):
+ Hum!. . .
+(Cyrano et Le Bret se retournent. Elle s'avance intimidee):
+ Monsieur. . .Vous savoir jeuner. . .le coeur me fend. . .
+(Montrant le buffet):
+ J'ai la tout ce qu'il faut. . .
+(Avec elan):
+ Prenez!
+
+CYRANO (se decouvrant):
+ Ma chere enfant,
+ Encor que mon orgeuil de Gascon m'interdise
+ D'accepter de vos doigts la moindre friandise,
+ J'ai trop peur qu'un refus ne vous soit un chagrin,
+ Et j'accepterai donc. . .
+(Il va au buffet et choisit):
+ Oh! peu de chose!--un grain
+ De ce raisin. . .
+(Elle veut lui donner la grappe, il cueille un grain):
+ Un seul!. . .ce verre d'eau. . .
+(Elle veut y verser du vin, il l'arrete):
+ limpide!
+ --Et la moitie d'un macaron!
+
+(Il rend l'autre moitie.)
+
+LE BRET:
+ Mais c'est stupide!
+
+LA DISTRIBUTRICE:
+ Oh! quelque chose encor!
+
+CYRANO:
+ Oui. La main a baiser.
+
+(Il baise, comme la main d'une princesse, la main qu'elle lui tend.)
+
+LA DISTRIBUTRICE:
+ Merci, monsieur.
+(Reverence):
+ Bonsoir.
+
+(Elle sort.)
+
+
+
+Scene 1.V.
+
+Cyrano, Le Bret, puis le portier.
+
+CYRANO (a Le Bret):
+ Je t'ecoute causer.
+(Il s'installe devant le buffet et rangeant devant lui le macaron):
+ Diner!. . .
+(. . .le verre d'eau):
+ Boisson!. . .
+(. . .le grain de raisin):
+ Dessert!. . .
+(Il s'assied):
+ La, je me mets a table!
+ --Ah!. . .j'avais une faim, mon cher, epouvantable!
+(Mangeant):
+ --Tu disais?
+
+LE BRET:
+ Que ces fats aux grands airs belliqueux
+ Te fausseront l'esprit si tu n'ecoutes qu'eux!. . .
+ Va consulter des gens de bon sens, et t'informe
+ De l'effet qu'a produit ton algarade.
+
+CYRANO (achevant son macaron):
+ Enorme.
+
+LE BRET:
+ Le Cardinal. . .
+
+CYRANO (s'epanouissant):
+ Il etait la, le Cardinal?
+
+LE BRET:
+ A du trouver cela. . .
+
+CYRANO:
+ Mais tres original.
+
+LE BRET:
+ Pourtant. . .
+
+CYRANO:
+ C'est un auteur. Il ne peut lui deplaire
+ Que l'on vienne troubler la piece d'un confrere.
+
+LE BRET:
+ Tu te mets sur les bras, vraiment, trop d'ennemis!
+
+CYRANO (attaquant son grain de raisin):
+ Combien puis-je, a peu pres, ce soir, m'en etre mis?
+
+LE BRET:
+ Quarante-huit. Sans compter les femmes.
+
+CYRANO:
+ Voyons, compte!
+
+LE BRET:
+ Montfleury, le bourgeois, de Guiche, le vicomte,
+ Baro, l'Academie. . .
+
+CYRANO:
+ Assez! tu me ravis!
+
+LE BRET:
+ Mais ou te menera la facon dont tu vis?
+ Quel systeme est le tien?
+
+CYRANO:
+ J'errais dans un meandre;
+ J'avais trop de partis, trop compliques, a prendre;
+ J'ai pris. . .
+
+LE BRET:
+ Lequel?
+
+CYRANO:
+ Mais le plus simple, de beaucoup.
+ J'ai decide d'etre admirable, en tout, pour tout!
+
+LE BRET (haussant les epaules):
+ Soit!--Mais enfin, a moi, le motif de ta haine
+ Pour Montfleury, le vrai, dis-le-moi!
+
+CYRANO (se levant):
+ Ce Silene,
+ Si ventru que son doigt n'atteint pas son nombril,
+ Pour les femmes encor se croit un doux peril,
+ Et leur fait, cependant qu'en jouant il bredouille,
+ Des yeux de carpe avec ses gros yeux de grenouille!. . .
+ Et je le hais depuis qu'il se permit, un soir,
+ De poser son regard, sur celle. . .Oh! j'ai cru voir
+ Glisser sur une fleur une longue limace!
+
+LE BRET (stupefait):
+ Hein? Comment? Serait-il possible?. . .
+
+CYRANO (avec un rire amer):
+ Que j'aimasse?. . .
+(Changeant de ton et gravement):
+ J'aime.
+
+LE BRET:
+ Et peut-on savoir? tu ne m'as jamais dit?. . .
+
+CYRANO:
+ Qui j'aime?. . .Reflechis, voyons. Il m'interdit
+ Le reve d'etre aime meme par une laide,
+ Ce nez qui d'un quart d'heure en tous lieux me precede;
+ Alors, moi, j'aime qui?. . .Mais cela va de soi!
+ J'aime--mais c'est force!--la plus belle qui soit!
+
+LE BRET:
+ La plus belle?. . .
+
+CYRANO:
+ Tout simplement, qui soit au monde!
+ La plus brillante, la plus fine,
+(Avec accablement):
+ la plus blonde!
+
+LE BRET:
+ Eh! mon Dieu, quelle est donc cette femme?. . .
+
+CYRANO:
+ Un danger
+ Mortel sans le vouloir, exquis sans y songer,
+ Un piege de nature, une rose muscade
+ Dans laquelle l'amour se tient en embuscade!
+ Qui connait son sourire a connu le parfait.
+ Elle fait de la grace avec rien, elle fait
+ Tenir tout le divin dans un geste quelconque,
+ Et tu ne saurais pas, Venus, monter en conque,
+ Ni toi, Diane, marcher dans les grands bois fleuris,
+ Comme elle monte en chaise et marche dans Paris!. . .
+
+LE BRET:
+ Sapristi! je comprends. C'est clair!
+
+CYRANO:
+ C'est diaphane.
+
+LE BRET:
+ Magdeleine Robin, ta cousine?
+
+CYRANO:
+ Oui,--Roxane.
+
+LE BRET:
+ Eh bien, mais c'est au mieux! Tu l'aimes? Dis-le-lui!
+ Tu t'es couvert de gloire a ses yeux aujourd'hui!
+
+CYRANO:
+ Regarde-moi, mon cher, et dis quelle esperance
+ Pourrait bien me laisser cette protuberance!
+ Oh! je ne me fais pas d'illusion!--Parbleu,
+ Oui, quelquefois, je m'attendris, dans le soir bleu;
+ J'entre en quelque jardin ou l'heure se parfume;
+ Avec mon pauvre grand diable de nez je hume
+ L'avril,--je suis des yeux, sous un rayon d'argent,
+ Au bras d'un cavalier, quelque femme, en songeant
+ Que pour marcher, a petits pas, dans de la lune,
+ Aussi moi j'aimerais au bras en avoir une,
+ Je m'exalte, j'oublie. . .et j'apercois soudain
+ L'ombre de mon profil sur le mur du jardin!
+
+LE BRET (emu):
+ Mon ami!. . .
+
+CYRANO:
+ Mon ami, j'ai de mauvaises heures!
+ De me sentir si laid, parfois, tout seul. . .
+
+LE BRET (vivement, lui prenant la main):
+ Tu pleures?
+
+CYRANO:
+ Ah! non, cela, jamais! Non, ce serait trop laid,
+ Si le long de ce nez une larme coulait!
+ Je ne laisserai pas, tant que j'en serai maitre,
+ La divine beaute des larmes se commettre
+ Avec tant de laideur grossiere!. . .Vois-tu bien,
+ Les larmes, il n'est rien de plus sublime, rien,
+ Et je ne voudrais pas qu'excitant la risee,
+ Une seule, par moi, fut ridiculisee!. . .
+
+LE BRET:
+ Va, ne t'attriste pas! L'amour n'est que hasard!
+
+CYRANO (secouant la tete):
+ Non! J'aime Cleopatre: ai-je l'air d'un Cesar?
+ J'adore Berenice: ai-je l'aspect d'un Tite?
+
+LE BRET:
+ Mais ton courage! ton esprit!--Cette petite
+ Qui t'offrait la, tantot, ce modeste repas,
+ Ses yeux, tu l'as bien vu, ne te detestaient pas!
+
+CYRANO (saisi):
+ C'est vrai!
+
+LE BRET:
+ He! bien! alors?. . .Mais, Roxane, elle-meme,
+ Toute bleme a suivi ton duel!
+
+CYRANO:
+ Toute bleme?
+
+LE BRET:
+ Son coeur et son esprit deja sont etonnes!
+ Ose, et lui parle, afin. . .
+
+CYRANO:
+ Qu'elle me rie au nez?
+ Non!--C'est la seule chose au monde que je craigne!
+
+LE PORTIER (introduisant quelqu'un a Cyrano):
+ Monsieur, on vous demande. . .
+
+CYRANO (voyant la duegne):
+ Ah! mon Dieu! Sa duegne!
+
+
+
+Scene 1.VI.
+
+Cyrano, Le Bret, la duegne.
+
+LA DUEGNE (avec un grand salut):
+ De son vaillant cousin on desire savoir
+ Ou l'on peut, en secret, le voir.
+
+CYRANO (bouleverse):
+ Me voir?
+
+LA DUEGNE (avec une reverence):
+ Vous voir.
+ --On a des choses a vous dire.
+
+CYRANO:
+ Des?. . .
+
+LA DUEGNE (nouvelle reverence):
+ Des choses!
+
+CYRANO (chancelant):
+ Ah, mon Dieu!
+
+LA DUEGNE:
+ L'on ira, demain, aux primes roses
+ D'aurore,--ouir la messe a Saint-Roch.
+
+CYRANO (se soutenant sur Le Bret):
+ Ah! mon Dieu!
+
+LA DUEGNE:
+ En sortant,--ou peut-on entrer, causer un peu?
+
+CYRANO (affole):
+ Ou?. . .Je. . .mais. . .Ah! mon Dieu!. . .
+
+LA DUEGNE:
+ Dites vite.
+
+CYRANO:
+ Je cherche!. . .
+
+LA DUEGNE:
+ Ou?
+
+CYRANO:
+ Chez. . .chez. . .Ragueneau. . .le patissier. . .
+
+LA DUEGNE:
+ Il perche?
+
+CYRANO:
+ Dans la rue--Ah! mon Dieu, mon Dieu!--Saint-Honore!
+
+LA DUEGNE (remontant):
+ On ira. Soyez-y. Sept heures.
+
+CYRANO:
+ J'y serai.
+
+(La duegne sort.)
+
+
+
+Scene 1.VII.
+
+Cyrano, Le Bret, puis les comediens, les comediennes, Cuigy, Brissaille,
+Ligniere, le portier, les violons.)
+
+CYRANO (tombant dans les bras de Le Bret):
+ Moi!. . .D'elle!. . .Un rendez-vous!. . .
+
+LE BRET:
+ Eh bien! tu n'es plus triste?
+
+CYRANO:
+ Ah! pour quoi que ce soit, elle sait que j'existe!
+
+LE BRET:
+ Maintenant, tu vas etre calme?
+
+CYRANO (hors de lui):
+ Maintenant. . .
+ Mais je vais etre frenetique et fulminant!
+ Il me faut une armee entiere a deconfire!
+ J'ai dix coeurs; j'ai vingt bras; il ne peut me suffire
+ De pourfendre des nains. . .
+(Il crie a tue-tete):
+ Il me faut des geants!
+
+(Depuis un moment, sur la scene, au fond, des ombres de comediens et de
+comediennes s'agitent, chuchotent: on commence a repeter. Les violons ont
+repris leur place.)
+
+UNE VOIX (de la scene):
+ He! pst! la-bas! Silence! on repete ceans!
+
+CYRANO (riant):
+ Nous partons!
+
+(Il remonte; par la grande porte du fond; entrent Cuigy, Brissaille, plusieurs
+officiers, qui soutiennent Ligniere completement ivre.)
+
+CUIGY:
+ Cyrano!
+
+CYRANO:
+ Qu'est-ce?
+
+CUIGY:
+ Une enorme grive
+ Qu'on t'apporte!
+
+CYRANO (le reconnaissant):
+ Ligniere!. . .He, qu'est-ce qui t'arrive?
+
+CUIGY:
+ Il te cherche!
+
+BRISSAILLE:
+ Il ne peut rentrer chez lui!
+
+CYRANO:
+ Pourquoi?
+
+LIGNIERE (d'une voix pateuse, lui montrant un billet tout chiffonne):
+ Ce billet m'avertit. . .cent hommes contre moi. . .
+ A cause de. . .chanson. . .grand danger me menace. . .
+ Porte de Nesle. . .Il faut, pour rentrer, que j'y passe. . .
+ Permets-moi donc d'aller coucher sous. . .sous ton toit!
+
+CYRANO:
+ Cent hommes, m'as-tu dit? Tu coucheras chez toi!
+
+LIGNIERE (epouvante):
+ Mais. . .
+
+CYRANO (d'une voix terrible, lui montrant la lanterne allumee que le portier
+balance en ecoutant curieusement cette scene):
+ Prends cette lanterne!. . .
+(Ligniere saisit precipitamment la lanterne):
+ Et marche!--Je te jure
+ Que c'est moi qui ferai ce soir ta couverture!. . .
+(Aux officiers):
+ Vous, suivez a distance, et vous serez temoins!
+
+CUIGY:
+ Mais cent hommes!. . .
+
+CYRANO:
+ Ce soir, il ne m'en faut pas moins!
+
+(Les comediens et les comediennes, descendus de scene, se sont rapproches dans
+leurs divers costumes.)
+
+LE BRET:
+ Mais pourquoi proteger. . .
+
+CYRANO:
+ Voila Le Bret qui grogne!
+
+LE BRET:
+ Cet ivrogne banal?. . .
+
+CYRANO (frappant sur l'epaule de Ligniere):
+ Parce que cet ivrogne,
+ Ce tonneau de muscat, ce fut de rossoli,
+ Fit quelque chose un jour de tout a fait joli:
+ Au sortir d'une messe ayant, selon le rite,
+ Vu celle qu'il aimait prendre de l'eau benite,
+ Lui que l'eau fait sauver, courut au benitier,
+ Se pencha sur sa conque et le but tout entier!. . .
+
+UNE COMEDIENNE (en costume de soubrette):
+ Tiens, c'est gentil, cela!
+
+CYRANO:
+ N'est-ce pas, la soubrette?
+
+LA COMEDIENNE (aux autres):
+ Mais pourquoi sont-ils cent contre un pauvre poete?
+
+CYRANO:
+ Marchons!
+(Aux officiers):
+ Et vous, messieurs, en me voyant charger,
+ Ne me secondez pas, quel que soit le danger!
+
+UNE AUTRE COMEDIENNE (sautant de la scene):
+ Oh! mais, moi, je vais voir!
+
+CYRANO:
+ Venez!. . .
+
+UNE AUTRE (sautant aussi, a un vieux comedien):
+ Viens-tu, Cassandre?. . .
+
+CYRANO:
+ Venez tous, le Docteur, Isabelle, Leandre,
+ Tous! Car vous allez joindre, essaim charmant et fol,
+ La farce italienne a ce drame espagnol,
+ Et, sur son ronflement tintant un bruit fantasque,
+ L'entourer de grelots comme un tambour de basque!. . .
+
+TOUTES LES FEMMES (sautant de joie):
+ Bravo!--Vite, une mante!--Un capuchon!
+
+JODELET:
+ Allons!
+
+CYRANO (aux violons):
+ Vous nous jouerez un air, messieurs les violons!
+(Les violons se joignent au cortege qui se forme. On s'empare des chandelles
+allumees de la rampe et on se les distribue. Cela devient une retraite aux
+flambeaux):
+ Bravo! des officiers, des femmes en costume,
+ Et, vingt pas en avant. . .
+(Il se place comme il dit):
+ Moi, tout seul, sous la plume
+ Que la gloire elle-meme a ce feutre piqua,
+ Fier comme un Scipion triplement Nasica!. . .
+ --C'est compris? Defendu de me preter main-forte!--
+ On y est?. . .Un, deux, trois! Portier, ouvre la porte!
+(Le portier ouvre a deux battants. Un coin du vieux Paris pittoresque et
+lunaire parait):
+ Ah!. . .Paris fuit, nocturne et quasi nebuleux;
+ Le clair de lune coule aux pentes des toits bleus;
+ Un cadre se prepare, exquis, pour cette scene;
+ La-bas, sous des vapeurs en echarpe, la Seine,
+ Comme un mysterieux et magique miroir,
+ Tremble. . .Et vous allez voir ce que vous allez voir!
+
+TOUS:
+ A la porte de Nesle!
+
+CYRANO (debout sur le seuil):
+ A la porte de Nesle!
+(Se retournant avant de sortir, a la soubrette):
+ Ne demandiez-vous pas pourquoi, mademoiselle,
+ Contre ce seul rimeur cent hommes furent mis?
+(Il tire l'epee et, tranquillement):
+ C'est parce qu'on savait qu'il est de mes amis!
+
+(Il sort. Le cortege,--Ligniere zigzaguant en tete,--puis les comediennes aux
+bras des officiers,--puis les comediens gambadant,--se met en marche dans la
+nuit au son des violons, et a la lueur falote des chandelles.)
+
+Rideau.
+
+
+
+Acte II.
+
+La Rotisserie Des Poetes.
+
+La boutique de Ragueneau, rotisseur-patissier, vaste ouvroir au coin de la rue
+Saint-Honore et de la rue de l'Arbre-Sec qu'on apercoit largement au fond, par
+le vitrage de la porte, grises dans les premieres lueurs de l'aube.
+
+A gauche, premier plan, comptoir surmonte d'un dais en fer forge, auquel sont
+accroches des oies, des canards, des paons blancs. Dans de grands vases de
+faience de hauts bouquets de fleurs naives, principalement des tournesols
+jaunes. Du meme cote, second plan, immense cheminee devant laquelle, entre de
+monstrueux chenets, dont chacun supporte une petite marmite, les rotis
+pleurent dans les lechefrites.
+
+A droite, premier plan avec porte. Deuxieme plan, un escalier montant a une
+petite salle en soupente, dont on apercoit l'interieur par des volets ouverts;
+une table y est dressee, un menu lustre flamand y luit: c'est un reduit ou
+l'on va manger et boire. Une galerie de bois, faisant suite a l'escalier,
+semble mener a d'autres petites salles analogues.
+
+Au milieu de la rotisserie, un cercle en fer que l'on peut faire descendre
+avec une corde, et auquel de grosses pieces sont accrochees, fait un lustre de
+gibier.
+
+Les fours, dans l'ombre, sous l'escalier, rougeoient. Des cuivres
+etincellent. Des broches tournent. Des pieces montees pyramident, des
+jambons pendent. C'est le coup de feu matinal. Bousculade de marmitons
+effares, d'enormes cuisiniers et de minuscules gate-sauces. Foisonnement de
+bonnets a plume de poulet ou a aile de pintade. On apporte, sur des plaques
+de tole et des clayons d'osier, des quinconces de brioches, des villages de
+petits-fours.
+
+Des tables sont couvertes de gateaux et de plats. D'autres, entourees de
+chaises, attendent les mangeurs et les buveurs. Une plus petite, dans un
+coin, disparait sous les papiers. Ragueneau y est assis au lever du rideau;
+il ecrit.
+
+
+
+Scene 2.I.
+
+Ragueneau, patissiers, puis Lise; Ragueneau, a la petite table, ecrivant d'un
+air inspire, et comptant sur ses doigts.
+
+PREMIER PATISSIER (apportant une piece montee):
+ Fruits en nougat!
+
+DEUXIEME PATISSIER (apportant un plat):
+ Flan!
+
+TROISIEME PATISSIER (apportant un roti pare de plumes):
+ Paon!
+
+QUATRIEME PATISSIER (apportant une plaque de gateaux):
+ Roinsoles!
+
+CINQUIEME PATISSIER (apportant une sorte de terrine):
+ Boeuf en daube!
+
+RAGUENEAU (cessant d'ecrire et levant la tete):
+ Sur les cuivres, deja, glisse l'argent de l'aube!
+ Etouffe en toi le dieu qui chante, Ragueneau!
+ L'heure du luth viendra,--c'est l'heure du fourneau!
+(Il se leve. A un cuisinier):
+ Vous, veuillez m'allonger cette sauce, elle est courte!
+
+LE CUISINIER:
+ De combien?
+
+RAGUENEAU:
+ De trois pieds.
+
+(Il passe.)
+
+LE CUISINIER:
+ Hein?
+
+PREMIER PATISSIER:
+ La tarte!
+
+DEUXIEME PATISSIER:
+ La tourte!
+
+RAGUENEAU (devant la cheminee):
+ Ma Muse, eloigne-toi, pour que tes yeux charmants
+ N'aillent pas se rougir au feu de ces sarments!
+(A un patissier, lui montrant des pains):
+ Vous avez mal place la fente de ces miches:
+ Au milieu la cesure,--entre les hemistiches!
+(A un autre, lui montrant un pate inacheve):
+ A ce palais de croute, il faut, vous, mettre un toit. . .
+(A un jeune apprenti, qui, assis par terre, embroche des volailles):
+ Et toi, sur cette broche interminable, toi,
+ Le modeste poulet et la dinde superbe,
+ Alterne-les, mon fils, comme le vieux Malherbe
+ Alternait les grands vers avec les plus petits,
+ Et fais tourner au feu des strophes de rotis!
+
+UN AUTRE APPRENTI (s'avancant avec un plateau recouvert d'une assiette):
+ Maitre, en pensant a vous, dans le four, j'ai fait cuire
+ Ceci, qui vous plaira, je l'espere.
+
+(Il decouvre le plateau, on voit une grande lyre de patisserie.)
+
+RAGUENEAU (ebloui):
+ Une lyre!
+
+L'APPRENTI:
+ En pate de brioche.
+
+RAGUENEAU (emu):
+ Avec des fruits confits!
+
+L'APPRENTI:
+ Et les cordes, voyez, en sucre je les fis.
+
+RAGUENEAU (lui donnant de l'argent):
+ Va boire a ma sante!
+(Apercevant Lise qui entre):
+ Chut! ma femme! Circule,
+ Et cache cet argent!
+(A Lise, lui montrant la lyre d'un air gene):
+ C'est beau?
+
+LISE:
+ C'est ridicule!
+
+(Elle pose sur le comptoir une pile de sacs en papier.)
+
+RAGUENEAU:
+ Des sacs?. . .Bon. Merci.
+(Il les regarde):
+ Ciel! Mes livres veneres!
+ Les vers de mes amis! dechires! demembres!
+ Pour en faire des sacs a mettre des croquantes. . .
+ Ah! vous renouvelez Orphee et les bacchantes!
+
+LISE (sechement):
+ Et n'ai-je pas le droit d'utiliser vraiment
+ Ce que laissent ici, pour unique paiement,
+ Vos mechants ecriveurs de lignes inegales!
+
+RAGUENEAU:
+ Fourmi!. . .n'insulte pas ces divines cigales!
+
+LISE:
+ Avant de frequenter ces gens-la, mon ami,
+ Vous ne m'appeliez pas bacchante,--ni fourmi!
+
+RAGUENEAU:
+ Avec des vers, faire cela!
+
+LISE:
+ Pas autre chose.
+
+RAGUENEAU:
+ Que faites-vous, alors, madame, avec la prose?
+
+
+
+Scene 2.II.
+
+Les memes, deux enfants, qui viennent d'entrer dans la patisserie.
+
+RAGUENEAU:
+ Vous desirez, petits?
+
+PREMIER ENFANT:
+ Trois pates.
+
+RAGUENEAU (les servant):
+ La, bien roux. . .
+ Et bien chauds.
+
+DEUXIEME ENFANT:
+ S'il vous plait, enveloppez-les-nous?
+
+RAGUENEAU (saisi, a part):
+ Helas! un de mes sacs!
+(Aux enfants):
+ Que je les enveloppe?. . .
+(Il prend un sac et au moment d'y mettre les pates, il lit):
+ 'Tel Ulysses, le jour qu'il quitta Penelope. . .'
+ Pas celui-ci!. . .
+(Il le met de cote et en prend un autre. Au moment d'y mettre les pates, il
+lit):
+ 'Le blond Phoebus. . .' Pas celui-la!
+
+(Meme jeu.)
+
+LISE (impatientee):
+ Eh bien! qu'attendez-vous?
+
+RAGUENEAU:
+ Voila, voila, voila!
+(Il en prend un troisieme et se resigne):
+ Le sonnet a Philis!. . .mais c'est dur tout de meme!
+
+LISE:
+ C'est heureux qu'il se soit decide!
+(Haussant les epaules):
+ Nicodeme!
+
+(Elle monte sur une chaise et se met a ranger des plats sur une credence.)
+
+RAGUENEAU (profitant de ce qu'elle tourne le dos, rappelle les enfants deja a
+la porte):
+ Pst!. . .Petits!. . .Rendez-moi le sonnet a Philis,
+ Au lieu de trois pates je vous en donne six.
+(Les enfants lui rendent le sac, prennent vivement les gateaux et sortent.
+Ragueneau, defripant le papier, se met a lire en declamant):
+ 'Philis!. . .' Sur ce doux nom, une tache de beurre!. . .
+ 'Philis!. . .'
+
+(CYRANO entre brusquement.)
+
+
+
+Scene 2.III.
+
+Ragueneau, Lise, Cyrano, puis le mousquetaire.
+
+CYRANO:
+ Quelle heure est-il?
+
+RAGUENEAU (le saluant avec empressement):
+ Six heures.
+
+CYRANO (avec emotion):
+ Dans une heure!
+
+(Il va et vient dans la boutique.)
+
+RAGUENEAU (le suivant):
+ Bravo! J'ai vu. . .
+
+CYRANO:
+ Quoi donc!
+
+RAGUENEAU:
+ Votre combat!. . .
+
+CYRANO:
+ Lequel?
+
+RAGUENEAU:
+ Celui de l'hotel de Bourgogne!
+
+CYRANO (avec dedain):
+ Ah!. . .Le duel!
+
+RAGUENEAU (admiratif):
+ Oui, le duel en vers!. . .
+
+LISE:
+ Il en a plein la bouche!
+
+CYRANO:
+ Allons! tant mieux!
+
+RAGUENEAU (se fendant avec une broche qu'il a saisi):
+ 'A la fin de l'envoi, je touche!. . .
+ A la fin de l'envoi, je touche!'. . .Que c'est beau!
+(Avec un enthousiasme croissant):
+ 'A la fin de l'envoi. . .'
+
+CYRANO:
+ Quelle heure, Ragueneau?
+
+RAGUENEAU (restant fendu pour regarder l'horloge):
+ Six heures cinq!. . .'. . .je touche!'
+(Il se releve):
+ . . .Oh! faire une ballade!
+
+LISE (a Cyrano, qui en passant devant son comptoir lui a serre distraitement
+la main):
+ Qu'avez-vous a la main?
+
+CYRANO:
+ Rien. Une estafilade.
+
+RAGUENEAU:
+ Courutes-vous quelque peril?
+
+CYRANO:
+ Aucun peril.
+
+LISE (le menacant du doigt):
+ Je crois que vous mentez!
+
+CYRANO:
+ Mon nez remuerait-il?
+ Il faudrait que ce fut pour un mensonge enorme!
+(Changeant de ton):
+ J'attends ici quelqu'un. Si ce n'est pas sous l'orme,
+ Vous nous laisserez seuls.
+
+RAGUENEAU:
+ C'est que je ne peux pas;
+ Mes rimeurs vont venir. . .
+
+LISE (ironique):
+ Pour leur premier repas.
+
+CYRANO:
+ Tu les eloigneras quand je te ferai signe. . .
+ L'heure?
+
+RAGUENEAU:
+ Six heures dix.
+
+CYRANO (s'asseyant nerveusement a la table de Ragueneau et prenant du papier):
+ Une plume?. . .
+
+RAGUENEAU (lui offrant celle qu'il a a son oreille):
+ De cygne.
+
+UN MOUSQUETAIRE (superbement moustachu, entre et d'une voix de stentor):
+ Salut!
+
+(Lise remonte vivement vers lui.)
+
+CYRANO (se retournant):
+ Qu'est-ce?
+
+RAGUENEAU:
+ Un ami de ma femme. Un guerrier
+ Terrible,--a ce qu'il dit!. . .
+
+CYRANO (reprenant la plume et eloignant du geste Ragueneau):
+ Chut!. . .
+ Ecrire,--plier,--
+(A lui-meme):
+ Lui donner,--me sauver. . .
+(Jetant la plume):
+ Lache!. . .Mais que je meure,
+ Si j'ose lui parler, lui dire un seul mot. . .
+(A Ragueneau):
+ L'heure?
+
+RAGUENEAU:
+ Six et quart!. . .
+
+CYRANO (frappant sa poitrine):
+ --un seul mot de tous ceux que j'ai la!
+ Tandis qu'en ecrivant. . .
+(Il reprend la plume):
+ Eh bien! ecrivons-la,
+ Cette lettre d'amour qu'en moi-meme j'ai faite
+ Et refaite cent fois, de sorte qu'elle est prete,
+ Et que mettant mon ame a cote du papier,
+ Je n'ai tout simplement qu'a la recopier.
+
+(Il ecrit.--Derriere le vitrage de la porte on voit s'agiter des silhouettes
+maigres et hesitantes.)
+
+
+
+Scene 2.IV.
+
+Ragueneau, Lise, le mousquetaire, Cyrano, a la petite table, ecrivant, les
+poetes, vetus de noir, les bas tombants, couverts de boue.
+
+LISE (entrant, a Ragueneau):
+ Les voici vos crottes!
+
+PREMIER POETE (entrant, a Ragueneau):
+ Confrere!. . .
+
+DEUXIEME POETE (de meme, lui secouant les mains):
+ Cher confrere!
+
+TROISIEME POETE:
+ Aigle des patissiers!
+(Il renifle):
+ Ca sent bon dans votre aire,
+
+QUATRIEME POETE:
+ O Phoebus-Rotisseur!
+
+CINQUIEME POETE:
+ Apollon maitre-queux!. . .
+
+RAGUENEAU (entoure, embrasse, secoue):
+ Comme on est tout de suite a son aise avec eux!. . .
+
+PREMIER POETE:
+ Nous fumes retardes par la foule attroupee
+ A la porte de Nesle!. . .
+
+DEUXIEME POETE:
+ Ouverts a coups d'epee,
+ Huit malandrins sanglants illustraient les paves!
+
+CYRANO (levant une seconde la tete):
+ Huit?. . .Tiens, je croyais sept.
+
+(Il reprend sa lettre.)
+
+RAGUENEAU (a Cyrano):
+ Est-ce que vous savez
+ Le heros du combat?
+
+CYRANO (negligemment):
+ Moi?. . .Non!
+
+LISE (au mousquetaire):
+ Et vous?
+
+LE MOUSQUETAIRE (se frisant la moustache):
+ Peut-etre!
+
+CYRANO (ecrivant, a part,--on l'entend murmurer de temps en temps):
+ 'Je vous aime. . .'
+
+PREMIER POETE:
+ Un seul homme, assurait-on, sut mettre
+ Toute une bande en fuite!. . .
+
+DEUXIEME POETE:
+ Oh! c'etait curieux!
+ Des piques, des batons jonchaient le sol!. . .
+
+CYRANO (ecrivant):
+ . . .'vos yeux'. . .
+
+TROISIEME POETE:
+ On trouvait des chapeaux jusqu'au quai des Orfevres!
+
+PREMIER POETE:
+ Sapristi! ce dut etre un feroce. . .
+
+CYRANO (meme jeu):
+ . . .'vos levres'. . .
+
+PREMIER POETE:
+ Un terrible geant, l'auteur de ces exploits!
+
+CYRANO (meme jeu):
+ . . .'Et je m'evanouis de peur quand je vous vois.'
+
+DEUXIEME POETE (happant un gateau):
+ Qu'as-tu rime de neuf, Ragueneau?
+
+CYRANO (meme jeu):
+ . . .'qui vous aime'. . .
+(Il s'arrete au moment de signer, et se leve, mettant sa lettre dans son
+pourpoint):
+ Pas besoin de signer. Je la donne moi-meme.
+
+RAGUENEAU (au deuxieme poete):
+ J'ai mis une recette en vers.
+
+TROISIEME POETE (s'installant pres d'un plateau de choux a la creme):
+ Oyons ces vers!
+
+QUATRIEME POETE (regardant une brioche qu'il a prise):
+ Cette brioche a mis son bonnet de travers.
+
+(Il la decoiffe d'un coup de dent.)
+
+PREMIER POETE:
+ Ce pain d'epice suit le rimeur famelique,
+ De ses yeux en amande aux sourcils d'angelique!
+
+(Il happe le morceau de pain d'epice.)
+
+DEUXIEME POETE:
+ Nous ecoutons.
+
+TROISIEME POETE (serrant legerement un chou entre ses doigts):
+ Ce chou bave sa creme. Il rit.
+
+DEUXIEME POETE (mordant a meme la grande lyre de patisserie):
+ Pour la premiere fois la Lyre me nourrit!
+
+RAGUENEAU (qui s'est prepare a reciter, qui a tousse, assure son bonnet, pris
+une pose):
+ Une recette en vers. . .
+
+DEUXIEME POETE (au premier, lui donnant un coup de coude):
+ Tu dejeunes?
+
+PREMIER POETE (au deuxieme):
+ Tu dines!
+
+RAGUENEAU:
+ Comment on fait les tartelettes amandines.
+
+ Battez, pour qu'ils soient mousseux,
+ Quelques oeufs;
+ Incorporez a leur mousse
+ Un jus de cedrat choisi;
+ Versez-y
+ Un bon lait d'amande douce;
+
+ Mettez de la pate a flan
+ Dans le flanc
+ De moules a tartelette;
+ D'un doigt preste, abricotez
+ Les cotes;
+ Versez goutte a gouttelette
+
+ Votre mousse en ces puits, puis
+ Que ces puits
+ Passent au four, et, blondines,
+ Sortant en gais troupelets,
+ Ce sont les
+ Tartelettes amandines!
+
+LES POETES (la bouche pleine):
+ Exquis! Delicieux!
+
+UN POETE (s'etouffant):
+ Homph!
+
+(Ils remontent vers le fond, en mangeant.)
+
+CYRANO (qui a observe s'avance vers Ragueneau):
+ Berces par ta voix,
+ Ne vois-tu pas comme ils s'empiffrent?
+
+RAGUENEAU (plus bas, avec un sourire):
+ Je le vois. . .
+ Sans regarder, de peur que cela ne les trouble;
+ Et dire ainsi mes vers me donne un plaisir double,
+ Puisque je satisfais un doux faible que j'ai
+ Tout en laissant manger ceux qui n'ont pas mange!
+
+CYRANO (lui frappant sur l'epaule):
+ Toi, tu me plais!. . .
+(Ragueneau va rejoindre ses amis. Cyrano le suit des yeux, puis, un peu
+brusquement):
+ He la, Lise?
+(Lise, en conversation tendre avec le mousquetaire, tressaille et descend vers
+Cyrano):
+ Ce capitaine. . .
+ Vous assiege?
+
+LISE (offensee):
+ Oh! mes yeux, d'une oeillade hautaine,
+ Savent vaincre quiconque attaque mes vertus.
+
+CYRANO:
+ Euh! pour des yeux vainqueurs, je les trouve battus.
+
+LISE (suffoquee):
+ Mais. . .
+
+CYRANO (nettement):
+ Ragueneau me plait. C'est pourquoi, dame Lise,
+ Je defends que quelqu'un le ridicoculise.
+
+LISE:
+ Mais. . .
+
+CYRANO (qui a eleve la voix assez pour etre entendu du galant):
+ A bon entendeur. . .
+
+(Il salue le mousquetaire, et va se mettre en observation, a la porte du fond,
+apres avoir regarde l'horloge.)
+
+LISE (au mousquetaire qui a simplement rendu son salut a Cyrano):
+ Vraiment, vous m'etonnez!. . .
+ Repondez. . .sur son nez. . .
+
+LE MOUSQUETAIRE:
+ Sur son nez. . .sur son nez. . .
+
+(Il s'eloigne vivement, Lise le suit.)
+
+CYRANO (de la porte du fond, faisant signe a Ragueneau d'emmener les poetes):
+ Pst!. . .
+
+RAGUENEAU (montrant aux poetes la porte de droite):
+ Nous serons bien mieux par la. . .
+
+CYRANO (s'impatientant):
+ Pst! pst!. . .
+
+RAGUENEAU (les entrainant):
+ Pour lire
+ Des vers. . .
+
+PREMIER POETE (desespere, la bouche pleine):
+ Mais les gateaux!. . .
+
+DEUXIEME POETE:
+ Emportons-les!
+
+(Ils sortent tous derriere Ragueneau, processionellement, et apres avoir fait
+une rafle de plateaux.)
+
+
+
+Scene 2.V.
+
+Cyrano, Roxane, la duegne.
+
+CYRANO:
+ Je tire
+ Ma lettre si je sens seulement qu'il y a
+ Le moindre espoir!. . .
+(Roxane, masquee, suivie de la duegne, parait derriere le vitrage. Il ouvre
+vivement la porte):
+ Entrez!. . .
+(Marchant sur la duegne):
+ Vous, deux mots, duegna!
+
+LA DUEGNE:
+ Quatre.
+
+CYRANO:
+ Etes-vous gourmande?
+
+LA DUEGNE:
+ A m'en rendre malade.
+
+CYRANO (prenant vivement des sacs de papier sur le comptoir):
+ Bon. Voici deux sonnets de monsieur Benserade. . .
+
+LA DUEGNE (piteuse):
+ Heu!. . .
+
+CYRANO:
+ . . .que je vous remplis de darioles.
+
+LA DUEGNE (changeant de figure):
+ Hou!
+
+CYRANO:
+ Aimez-vous le gateau qu'on nomme petit chou?
+
+LA DUEGNE (avec dignite):
+ Monsieur, j'en fais etat, lorsqu'il est a la creme.
+
+CYRANO:
+ J'en plonge six pour vous dans le sein d'un poeme
+ De Saint-Amant! Et dans ces vers de Chapelain
+ Je depose un fragment, moins lourd, de poupelin.
+ --Ah! Vous aimez les gateaux frais?
+
+LA DUEGNE:
+ J'en suis ferue!
+
+CYRANO (lui chargeant les bras de sacs remplis):
+ Veuillez aller manger tous ceux-ci dans la rue.
+
+LA DUEGNE:
+ Mais. . .
+
+CYRANO (la poussant dehors):
+ Et ne revenez qu'apres avoir fini!
+
+(Il referme la porte, redescend vers Roxane, et s'arrete, decouvert, a une
+distance respectueuse.)
+
+
+
+Scene 2.VI.
+
+Cyrano, Roxane, la duegne, un instant.
+
+CYRANO:
+ Que l'instant entre tous les instants soit beni,
+ Ou, cessant d'oublier qu'humblement je respire
+ Vous venez jusqu'ici pour me dire. . .me dire?. . .
+
+ROXANE (qui s'est demasquee):
+ Mais tout d'abord merci, car ce drole, ce fat
+ Qu'au brave jeu d'epee, hier, vous avez fait mat,
+ C'est lui qu'un grand seigneur. . .epris de moi. . .
+
+CYRANO:
+ De Guiche?
+
+ROXANE (baissant les yeux):
+ Cherchait a m'imposer . . .comme mari. . .
+
+CYRANO:
+ Postiche?
+(Saluant):
+ Je me suis donc battu, madame, et c'est tant mieux,
+ Non pour mon vilain nez, mais bien pour vos beaux yeux.
+
+ROXANE:
+ Puis. . .je voulais. . .Mais pour l'aveu que je viens faire,
+ Il faut que je revoie en vous le. . .presque frere,
+ Avec qui je jouais, dans le parc--pres du lac!. . .
+
+CYRANO:
+ Oui. . .vous veniez tous les etes a Bergerac!
+
+ROXANE:
+ Les roseaux fournissaient le bois pour vos epees?. . .
+
+CYRANO:
+ Et les mais, les cheveux blonds pour vos poupees!
+
+ROXANE:
+ C'etait le temps des jeux. . .
+
+CYRANO:
+ Des murons aigrelets. . .
+
+ROXANE:
+ Le temps ou vous faisiez tout ce que je voulais!. . .
+
+CYRANO:
+ Roxane, en jupons courts, s'appelait Madeleine. . .
+
+ROXANE:
+ J'etais jolie, alors?
+
+CYRANO:
+ Vous n'etiez pas vilaine.
+
+ROXANE:
+ Parfois, la main en sang de quelque grimpement,
+ Vous accouriez!--Alors, jouant a la maman,
+ Je disais d'une voix qui tachait d'etre dure:
+(Elle lui prend la main):
+ 'Qu'est-ce que c'est encor que cette egratignure?'
+(Elle s'arrete stupefaite):
+ Oh! C'est trop fort! Et celle-ci!
+(Cyrano veut retirer sa main):
+ Non! Montrez-la!
+ Hein? a votre age, encor!--Ou t'es-tu fait cela?
+
+CYRANO:
+ En jouant, du cote de la porte de Nesle.
+
+ROXANE (s'asseyant a une table, et trempant son mouchoir dans un verre d'eau):
+ Donnez!
+
+CYRANO (s'asseyant aussi):
+ Si gentiment! Si gaiement maternelle!
+
+ROXANE:
+ Et, dites-moi,--pendant que j'ote un peu le sang,--
+ Ils etaient contre vous?
+
+CYRANO:
+ Oh! pas tout a fait cent.
+
+ROXANE:
+ Racontez!
+
+CYRANO:
+ Non. Laissez. Mais vous, dites la chose
+ Que vous n'osiez tantot me dire. . .
+
+ROXANE (sans quitter sa main):
+ A present, j'ose,
+ Car le passe m'encouragea de son parfum!
+ Oui, j'ose maintenant. Voila. J'aime quelqu'un.
+
+CYRANO:
+ Ah!. . .
+
+ROXANE:
+ Qui ne le sait pas d'ailleurs.
+
+CYRANO:
+ Ah!. . .
+
+ROXANE:
+ Pas encore.
+
+CYRANO:
+ Ah!. . .
+
+ROXANE:
+ Mais qui va bientot le savoir, s'il l'ignore.
+
+CYRANO:
+ Ah!. . .
+
+ROXANE:
+ Un pauvre garcon qui jusqu'ici m'aima
+ Timidement, de loin, sans oser le dire. . .
+
+CYRANO:
+ Ah!. . .
+
+ROXANE:
+ Laissez-moi votre main, voyons, elle a la fievre.--
+ Mais moi, j'ai vu trembler les aveux sur sa levre.
+
+CYRANO:
+ Ah!. . .
+
+ROXANE (achevant de lui faire un petit bandage avec son mouchoir):
+ Et figurez-vous, tenez, que, justement
+ Oui, mon cousin, il sert dans votre regiment!
+
+CYRANO:
+ Ah!. . .
+
+ROXANE (riant):
+ Puisqu'il est cadet dans votre compagnie!
+
+CYRANO:
+ Ah!. . .
+
+ROXANE:
+ Il a sur son front de l'esprit, du genie,
+ Il est fier, noble, jeune, intrepide, beau. . .
+
+CYRANO (se levant tout pale):
+ Beau!
+
+ROXANE:
+ Quoi? Qu'avez-vous?
+
+CYRANO:
+ Moi, rien. . .C'est. . .c'est. . .
+(Il montre sa main, avec un sourire):
+ C'est ce bobo.
+
+ROXANE:
+ Enfin, je l'aime. Il faut d'ailleurs que je vous die
+ Que je ne l'ai jamais vu qu'a la Comedie. . .
+
+CYRANO:
+ Vous ne vous etes donc pas parle?
+
+ROXANE:
+ Nos yeux seuls.
+
+CYRANO:
+ Mais comment savez-vous, alors?
+
+ROXANE:
+ Sous les tilleuls
+ De la place Royale, on cause. . .Des bavardes
+ M'ont renseignee. . .
+
+CYRANO:
+ Il est cadet?
+
+ROXANE:
+ Cadet aux gardes.
+
+CYRANO:
+ Son nom?
+
+ROXANE:
+ Baron Christian de Neuvillette.
+
+CYRANO:
+ Hein?. . .
+ Il n'est pas aux cadets.
+
+ROXANE:
+ Si, depuis ce matin:
+ Capitaine Carbon de Castel-Jaloux.
+
+CYRANO:
+ Vite,
+ Vite, on lance son coeur!. . .Mais, ma pauvre petite. . .
+
+LA DUEGNE (ouvrant la porte du fond):
+ J'ai fini les gateaux, monsieur de Bergerac!
+
+CYRANO:
+ Eh bien! lisez les vers imprimes sur le sac!
+(La duegne disparait):
+ . . .Ma pauvre enfant, vous qui n'aimez que beau langage,
+ Bel esprit,--si c'etait un profane, un sauvage.
+
+ROXANE:
+ Non, il a les cheveux d'un heros de d'Urfe!
+
+CYRANO:
+ S'il etait aussi maldisant que bien coiffe!
+
+ROXANE:
+ Non, tous les mots qu'il dit sont fins, je le devine!
+
+CYRANO:
+ Oui, tous les mots sont fins quand la moustache est fine.
+ --Mais si c'etait un sot!. . .
+
+ROXANE (frappant du pied):
+ Eh bien! j'en mourrais, la!
+
+CYRANO (apres un temps):
+ Vous m'avez fait venir pour me dire cela?
+ Je n'en sens pas tres bien l'utilite, madame.
+
+ROXANE:
+ Ah, c'est que quelqu'un hier m'a mis la mort dans l'ame,
+ Et me disant que tous, vous etes tous Gascons
+ Dans votre compagnie. . .
+
+CYRANO:
+ Et que nous provoquons
+ Tous les blancs-becs qui, par faveur, se font admettre
+ Parmis les purs Gascons que nous sommes, sans l'etre?
+ C'est ce qu'on vous a dit?
+
+ROXANE:
+ Et vous pensez si j'ai
+ Tremble pour lui!
+
+CYRANO (entre ses dents):
+ Non sans raison!
+
+ROXANE:
+ Mais j'ai songe
+ Lorsque invincible et grand, hier, vous nous apparutes,
+ Chatiant ce coquin, tenant tete a ces brutes,--
+J'ai songe: s'il voulait, lui que tous ils craindront. . .
+
+CYRANO:
+ C'est bien, je defendrai votre petit baron.
+
+ROXANE:
+ Oh! n'est-ce pas que vous allez me le defendre?
+ J'ai toujours eu pour vous une amitie si tendre.
+
+CYRANO:
+ Oui, oui.
+
+ROXANE:
+ Vous serez son ami?
+
+CYRANO:
+ Je le serai.
+
+ROXANE:
+ Et jamais il n'aura de duel?
+
+CYRANO:
+ C'est jure.
+
+ROXANE:
+ Oh! je vous aime bien. Il faut que je m'en aille.
+(Elle remet vivement son masque, une dentelle sur son front, et,
+distraitement):
+ Mais vous ne m'avez pas raconte la bataille
+ De cette nuit. Vraiment ce dut etre inoui!. . .
+ --Dites-lui qu'il m'ecrive.
+(Elle lui envoie un petit baiser de la main):
+ Oh! je vous aime!
+
+CYRANO:
+ Oui, oui.
+
+ROXANE:
+ Cent hommes contre vous? Allons, adieu.--Nous sommes
+ De grands amis!
+
+CYRANO:
+ Oui, oui.
+
+ROXANE:
+ Qu'il m'ecrive!--Cent hommes!--
+ Vous me direz plus tard. Maintenant, je ne puis.
+ Cent hommes! Quel courage!
+
+CYRANO (la saluant):
+ Oh! j'ai fait mieux depuis.
+
+(Elle sort. Cyrano reste immobile, les yeux a terre. Un silence. La porte
+de droite s'ouvre. Ragueneau passe sa tete.)
+
+
+
+Scene 2.VII.
+
+Cyrano, Ragueneau, les poetes, Carbon de Castel-Jaloux, les cadets, la foule,
+etc., puis De Guiche.
+
+RAGUENEAU:
+ Peut-on rentrer?
+
+CYRANO (sans bouger):
+ Oui. . .
+
+(Ragueneau fait signe et ses amis rentrent. En meme temps, a la porte du fond
+parait Carbon de Castel-Jaloux, costume de capitaine aux gardes, qui fait de
+grands gestes en apercevant Cyrano.)
+
+CARBON DE CASTEL-JALOUX:
+ Le voila!
+
+CYRANO (levant la tete):
+ Mon capitaine!. . .
+
+CARBON (exultant):
+ Notre heros! Nous savons tout! Une trentaine
+ De mes cadets sont la!. . .
+
+CYRANO (reculant):
+ Mais. . .
+
+CARBON (voulant l'entrainer):
+ Viens! on veut te voir!
+
+CYRANO:
+ Non!
+
+CARBON:
+ Il boivent en face, a 'la Croix du Trahoir'.
+
+CYRANO:
+ Je. . .
+
+CARBON (remontant a la porte, et criant a la cantonade, d'une voix de
+tonnerre):
+ Le heros refuse. Il est d'humeur bourrue!
+
+UNE VOIX (au dehors):
+ Ah! Sandious!
+
+(Tumulte au dehors, bruit d'epees et de bottes qui se rapprochent.)
+
+CARBON (se frottant les mains):
+ Les voici qui traversent la rue!
+
+LES CADETS (entrant dans la rotisserie):
+ Mille dious!--Capdedious!--Mordious!--Pocapdedious!
+
+RAGUENEAU (reculant epouvante):
+ Messieurs, vous etes donc tous de Gascogne!
+
+LES CADETS:
+ Tous!
+
+UN CADET (a Cyrano):
+ Bravo!
+
+CYRANO:
+ Baron!
+
+UN AUTRE (lui secouant les mains):
+ Vivat!
+
+CYRANO:
+ Baron!
+
+TROISIEME CADET:
+ Que je t'embrasse!
+
+CYRANO:
+ Baron!
+
+PLUSIEURS GASCONS:
+ Embrassons-le!
+
+CYRANO (ne sachant auquel repondre):
+ Baron!. . .baron!. . .de grace. . .
+
+RAGUENEAU:
+ Vous etes tous barons, messieurs?
+
+LES CADETS:
+ Tous?
+
+RAGUENEAU:
+ Le sont-ils?. . .
+
+PREMIER CADET:
+ On ferait une tour rien qu'avec nos tortils!
+
+LE BRET (entrant, et courant a Cyrano):
+ On te cherche! Une foule en delire conduite
+ Par ceux qui cette nuit marcherent a ta suite. . .
+
+CYRANO (epouvante):
+ Tu ne leur as pas dit ou je me trouve?. . .
+
+LE BRET (se frottant les mains):
+ Si!
+
+UN BOURGEOIS (entrant suivi d'un groupe):
+ Monsieur, tout le Marais se fait porter ici!
+
+(Au dehors la rue s'est remplie de monde. Des chaises a porteurs, des
+carrosses s'arretent.)
+
+LE BRET (bas, souriant, a Cyrano):
+ Et Roxane?
+
+CYRANO (vivement):
+ Tais-toi!
+
+LA FOULE (criant dehors):
+ Cyrano!. . .
+
+(Une cohue se precipite dans la patisserie. Bousculade. Acclamations.)
+
+RAGUENEAU (debout sur une table):
+ Ma boutique
+ Est envahie! On casse tout! C'est magnifique!
+
+DES GENS (autour de Cyrano):
+ Mon ami. . .mon ami. . .
+
+CYRANO:
+ Je n'avais pas hier
+ Tant d'amis!
+
+LE BRET (ravi):
+ Le succes!
+
+UN PETIT MARQUIS (accourant, les mains tendues):
+ Si tu savais, mon cher. . .
+
+CYRANO:
+ Si tu?. . .Tu?. . .Qu'est-ce donc qu'ensemble nous gardames?
+
+UN AUTRE:
+ Je veux vous presenter, Monsieur, a quelques dames
+ Qui la, dans mon carrosse. . .
+
+CYRANO (froidement):
+ Et vous d'abord, a moi,
+ Qui vous presentera?
+
+LE BRET (stupefait):
+ Mais qu'as-tu donc?
+
+CYRANO:
+ Tais-toi!
+
+UN HOMME DE LETTRES (avec une ecritoire):
+ Puis-je avoir des details sur?. . .
+
+CYRANO:
+ Non.
+
+LE BRET (lui poussant le coude):
+ C'est Theophraste,
+ Renaudot! l'inventeur de la gazette.
+
+CYRANO:
+ Baste!
+
+LE BRET:
+ Cette feuille ou l'on fait tant de choses tenir!
+ On dit que cette idee a beaucoup d'avenir!
+
+LE POETE (s'avancant):
+ Monsieur. . .
+
+CYRANO:
+ Encor!
+
+LE POETE:
+ Je veux faire un pentacrostiche
+ Sur votre nom. . .
+
+QUELQU'UN (s'avancant encore):
+ Monsieur. . .
+
+CYRANO:
+ Assez!
+
+(Mouvement. On se range. De Guiche parait, escorte d'officiers. Cuigy,
+Brissaille, les officiers qui sont partis avec Cyrano a la fin du premier
+acte. Cuigy vient vivement a Cyrano.)
+
+CUIGY (a Cyrano):
+ Monsieur de Guiche!
+(Murmure. Tout le monde se range):
+ Vient de la part du marechal de Gassion!
+
+DE GUICHE (saluant Cyrano):
+ . . .Qui tient a vous mander son admiration
+ Pour le nouvel exploit dont le bruit vient de courre.
+
+LA FOULE:
+ Bravo!. . .
+
+CYRANO (s'inclinant):
+ Le marechal s'y connait en bravoure.
+
+DE GUICHE:
+ Il n'aurait jamais cru le fait si ces messieurs
+ N'avaient pu lui jurer l'avoir vu.
+
+CUIGY:
+ De nos yeux!
+
+LE BRET (bas a Cyrano, qui a l'air absent):
+ Mais. . .
+
+CYRANO:
+ Tais-toi!
+
+LE BRET:
+ Tu parais souffrir!
+
+CYRANO (tressaillant et se redressant vivement):
+ Devant ce monde?. . .
+(Sa moustache se herisse; il poitrine):
+ Moi souffrir?. . .Tu vas voir!
+
+DE GUICHE (auquel Cuigy a parle a l'oreille):
+ Votre cariere abonde
+ De beaux exploits, deja.--Vous servez chez ces fous
+ De Gascons, n'est-ce pas?
+
+CYRANO:
+ Aux cadets, oui.
+
+UN CADET (d'une voix terrible):
+ Chez nous!
+
+DE GUICHE (regardant les Gascons, ranges derriere Cyrano):
+ Ah! ah!. . .Tous ces messieurs a la mine hautaine,
+ Ce sont donc les fameux?. . .
+
+CARBON DE CASTEL-JALOUX:
+ Cyrano!
+
+CYRANO:
+ Capitaine?
+
+CARBON:
+ Puisque ma compagnie est, je crois, au complet,
+ Veuillez la presenter au comte, s'il vous plait.
+
+CYRANO (faisant deux pas vers De Guiche et montrant les cadets):
+ Ce sont les cadets de Gascogne
+ De Carbon de Castel-Jaloux!
+ Bretteurs et menteurs sans vergogne,
+ Ce sont les cadets de Gascogne!
+ Parlant blason, lambel, bastogne,
+ Tous plus nobles que des filous,
+ Ce sont les cadets de Gascogne
+ De Carbon de Castel-Jaloux:
+
+ Oeil d'aigle, jambe de cigogne,
+ Moustache de chat, dents de loups,
+ Fendant la canaille qui grogne,
+ Oeil d'aigle, jambe de cigogne,
+ Ils vont,--coiffes d'un vieux vigogne
+ Dont la plume cache les trous!--
+ Oeil d'aigle, jambe de cigogne,
+ Moustache de chat, dents de loups!
+
+ Perce-Bedaine et Casse-Trogne
+ Sont leurs sobriquets les plus doux;
+ De gloire, leur ame est ivrogne!
+ Perce-Bedaine et Casse-Trogne,
+ Dans tous les endroits ou l'on cogne
+ Ils se donnent des rendez-vous. . .
+ Perce-Bedaine et Casse-Trogne
+ Sont leurs sobriquets les plus doux!
+
+ Voici les cadets de Gascogne
+ Qui font cocus tous les jaloux!
+ O femme, adorable carogne,
+ Voici les cadets de Gascogne!
+ Que le vieil epoux se renfrogne:
+ Sonnez, clairons! chantez, coucous!
+ Voici les cadets de Gascogne
+ Qui font cocus tous les jaloux!
+
+DE GUICHE (nonchalamment assis dans un fauteuil que Ragueneau a vite apporte):
+ Un poete est un luxe, aujourd'hui, qu'on se donne.
+ --Voulez-vous etre a moi?
+
+CYRANO:
+ Non, Monsieur, a personne.
+
+DE GUICHE:
+ Votre verve amusa mon oncle Richelieu,
+ Hier. Je veux vous servir aupres de lui.
+
+LE BRET (ebloui):
+ Grand Dieu!
+
+DE GUICHE:
+ Vous avez bien rime cinq actes, j'imagine?
+
+LE BRET (a l'oreille de Cyrano):
+ Tu vas faire jouer, mon cher, ton 'Agrippine!'
+
+DE GUICHE:
+ Portez-les-lui.
+
+CYRANO (tente et un peu charme):
+ Vraiment. . .
+
+DE GUICHE:
+ Il est des plus experts.
+ Il vous corrigera seulement quelques vers. . .
+
+CYRANO (dont le visage s'est immediatement rembruni):
+ Impossible, Monsieur; mon sang se coagule
+ En pensant qu'on y peut changer une virgule.
+
+DE GUICHE:
+ Mais quand un vers lui plait, en revanche, mon cher,
+ Il le paye tres cher.
+
+CYRANO:
+ Il le paye moins cher
+ Que moi, lorsque j'ai fait un vers, et que je l'aime,
+ Je me le paye, en me le chantant a moi-meme!
+
+DE GUICHE:
+ Vous etes fier.
+
+CYRANO:
+ Vraiment, vous l'avez remarque?
+
+UN CADET (entrant avec, enfiles a son epee, des chapeaux aux plumets miteux,
+aux coiffes trouees, defoncees):
+ Regarde, Cyrano! ce matin, sur le quai
+ Le bizarre gibier a plumes que nous primes!
+ Les feutres des fuyards!. . .
+
+CARBON:
+ Des depouilles opimes!
+
+TOUT LE MONDE (riant):
+ Ah! Ah! Ah!
+
+CUIGY:
+ Celui qui posta ces gueux, ma foi,
+ Doit rager aujourd'hui.
+
+BRISSAILLE:
+ Sait-on qui c'est?
+
+DE GUICHE:
+ C'est moi.
+(Les rires s'arretent):
+ Je les avais charges de chatier,--besogne
+ Qu'on ne fait pas soi-meme,--un rimailleur ivrogne.
+
+(Silence gene.)
+
+LE CADET (a mi-voix, a Cyrano, lui montrant les feutres):
+ Que faut-il qu'on en fasse? Ils sont gras. . .Un salmis?
+
+CYRANO (prenant l'epee ou ils sont enfiles, et les faisant, dans un salut,
+tous glisser aux pieds de De Guiche):
+ Monsieur, si vous voulez les rendre a vos amis?
+
+DE GUICHE (se levant et d'une voix breve):
+ Ma chaise et mes porteurs, tout de suite: je monte.
+(A Cyrano, violemment):
+ Vous, Monsieur!. . .
+
+UNE VOIX (dans la rue, criant):
+ Les porteurs de monseigneur le comte De Guiche!
+
+DE GUICHE (qui s'est domine, avec un sourire):
+ Avez-vous lu 'Don Quichot'?
+
+CYRANO:
+ Je l'ai lu.
+ Et me decouvre au nom de cet hurluberlu.
+
+DE GUICHE:
+ Veuillez donc mediter alors. . .
+
+UN PORTEUR (paraissant au fond):
+ Voici la chaise.
+
+DE GUICHE:
+ Sur le chapitre des moulins!
+
+CYRANO (saluant):
+ Chapitre treize.
+
+DE GUICHE:
+ Car, lorsqu'on les attaque, il arrive souvent. . .
+
+CYRANO:
+ J'attaque donc des gens qui tournent a tout vent?
+
+DE GUICHE:
+ Qu'un moulinet de leurs grands bras charges de toiles
+ Vous lance dans la boue!. . .
+
+CYRANO:
+ Ou bien dans les etoiles!
+
+(De Guiche sort. On le voit remonter en chaise. Les seigneurs s'eloignent en
+chuchotant. Le Bret les reaccompagne. La foule sort.)
+
+
+
+Scene 2.VIII.
+
+Cyrano, Le Bret, les cadets, qui se sont attables a droite et a gauche et
+auxquels on sert a boire et a manger.
+
+CYRANO (saluant d'un air goguenard ceux qui sortent sans oser le saluer):
+ Messieurs. . .Messieurs. . .Messieurs. . .
+
+LE BRET (desole, redescendant, les bras au ciel):
+ Ah! dans quels jolis draps.
+
+CYRANO:
+ Oh! toi! tu vas grogner!
+
+LE BRET:
+ Enfin, tu conviendras
+ Qu'assassiner toujours la chance passagere,
+ Devient exagere.
+
+CYRANO:
+ He bien oui, j'exagere!
+
+LE BRET (triomphant):
+ Ah!
+
+CYRANO:
+ Mais pour le principe, et pour l'exemple aussi,
+ Je trouve qu'il est bon d'exagerer ainsi.
+
+LE BRET:
+ Si tu laissais un peu ton ame mousquetaire,
+ La fortune et la gloire. . .
+
+CYRANO:
+ Et que faudrait-il faire?
+ Chercher un protecteur puissant, prendre un patron,
+ Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc
+ Et s'en fait un tuteur en lui lechant l'ecorce,
+ Grimper par ruse au lieu de s'elever par force?
+ Non, merci. Dedier, comme tous il le font,
+ Des vers aux financiers? se changer en bouffon
+ Dans l'espoir vil de voir, aux levres d'un ministre,
+ Naitre un sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre?
+ Non, merci. Dejeuner, chaque jour, d'un crapaud?
+ Avoir un ventre use par la marche? une peau
+ Qui plus vite, a l'endroit des genoux, devient sale?
+ Executer des tours de souplesse dorsale?. . .
+ Non, merci. D'une main flatter la chevre au cou
+ Cependant que, de l'autre, on arrose le chou,
+ Et, donneur de sene par desir de rhubarbe,
+ Avoir son encensoir, toujours, dans quelque barbe?
+ Non, merci! Se pousser de giron en giron,
+ Devenir un petit grand homme dans un rond,
+ Et naviguer, avec des madrigaux pour rames,
+ Et dans ses voiles des soupirs de vieilles dames?
+ Non, merci! Chez le bon editeur de Sercy
+ Faire editer ses vers en payant? Non, merci!
+ S'aller faire nommer pape par les conciles
+ Que dans des cabarets tiennent des imbeciles?
+ Non, merci! Travailler a se construire un nom
+ Sur un sonnet, au lieu d'en faire d'autres? Non,
+ Merci! Ne decouvrir du talent qu'aux mazettes?
+ Etre terrorise par de vagues gazettes,
+ Et se dire sans cesse: 'Oh, pourvu que je sois
+ Dans les petits papiers du "Mercure Francois"?'
+ Non, merci! Calculer, avoir peur, etre bleme,
+ Aimer mieux faire une visite qu'un poeme,
+ Rediger des placets, se faire presenter?
+ Non, merci! non, merci! non, merci! Mais. . .chanter,
+ Rever, rire, passer, etre seul, etre libre,
+ Avoir l'oeil qui regarde bien, la voix qui vibre,
+ Mettre, quand il vous plait, son feutre de travers,
+ Pour un oui, pour un non, se battre,--ou faire un vers!
+ Travailler sans souci de gloire ou de fortune,
+ A tel voyage, auquel on pense, dans la lune!
+ N'ecrire jamais rien qui de soi ne sortit,
+ Et modeste d'ailleurs, se dire: mon petit,
+ Soit satisfait des fleurs, des fruits, meme des feuilles,
+ Si c'est dans ton jardin a toi que tu les cueilles!
+ Puis, s'il advient d'un peu triompher, par hasard,
+ Ne pas etre oblige d'en rien rendre a Cesar,
+ Vis-a-vis de soi-meme en garder le merite,
+ Bref, dedaignant d'etre le lierre parasite,
+ Lors meme qu'on n'est pas le chene ou le tilleul,
+ Ne pas monter bien haut, peut-etre, mais tout seul!
+
+LE BRET:
+ Tout seul, soit! mais non pas contre tous! Comment diable
+ As-tu donc contracte la manie effroyable
+ De te faire toujours, partout, des ennemis?
+
+CYRANO:
+ A force de vous voir vous faire des amis,
+ Et rire a ces amis dont vous avez des foules,
+ D'une bouche empruntee au derriere des poules!
+ J'aime rarefier sur mes pas les saluts,
+ Et m'ecrie avec joie: un ennemi de plus!
+
+LE BRET:
+ Quelle aberration!
+
+CYRANO:
+ Eh bien, oui, c'est mon vice.
+ Deplaire est mon plaisir. J'aime qu'on me haisse.
+ Mon cher, si tu savais comme l'on marche mieux
+ Sous la pistoletade excitante des yeux!
+ Comme, sur les pourpoints, font d'amusantes taches
+ Le fiel des envieux et la bave des laches!
+ --Vous, la molle amitie dont vous vous entourez,
+ Ressemble a ces grands cols d'Italie, ajoures
+ Et flottants, dans lesquels votre cou s'effemine:
+ On y est plus a l'aise. . .et de moins haute mine,
+ Car le front n'ayant pas de maintien ni de loi,
+ S'abandonne a pencher dans tous les sens. Mais moi,
+ La Haine, chaque jour, me tuyaute et m'apprete
+ La fraise dont l'empois force a lever la tete;
+ Chaque ennemi de plus est un nouveau godron
+ Qui m'ajoute une gene, et m'ajoute un rayon:
+ Car, pareille en tous points a la fraise espagnole,
+ La Haine est un carcan, mais c'est une aureole!
+
+LE BRET (apres un silence, passant son bras sous le sien):
+ Fais tout haut l'orgueilleux et l'amer, mais, tout bas
+ Dis-moi tout simplement qu'elle ne t'aime pas!
+
+CYRANO (vivement):
+ Tais-toi!
+
+(Depuis un moment, Christian est entre, s'est mele aux cadets; ceux-ci ne lui
+adressent pas la parole; il a fini par s'asseoir seul a une petite table, ou
+Lise le sert.)
+
+
+
+Scene 2.IX.
+
+Cyrano, Le Bret, les cadets, Christian de Neuvillette.
+
+UN CADET (assis a une table, le verre en main):
+ He! Cyrano!
+(Cyrano se retourne):
+ Le recit?
+
+CYRANO:
+ Tout a l'heure!
+(Il remonte au bras de Le Bret. Ils causent bas.)
+
+LE CADET (se levant, et descendant):
+ Le recit du combat! Ce sera la meilleure
+ Lecon
+(Il s'arrete devant la table ou est Christian):
+ pour ce timide apprentif!
+
+CHRISTIAN (levant la tete):
+ Apprentif?
+
+UN AUTRE CADET:
+ Oui, septentrional maladif!
+
+CHRISTIAN:
+ Maladif?
+
+PREMIER CADET (goguenard):
+ Monsieur de Neuvillette, apprenez quelque chose:
+ C'est qu'il est un objet, chez nous, dont on ne cause
+ Pas plus que de cordon dans l'hotel d'un pendu!
+
+CHRISTIAN:
+ Qu'est-ce?
+
+UN AUTRE CADET (d'une voix terrible):
+ Regardez-moi!
+(Il pose trois fois, mysterieusement, son doigt sur son nez):
+ M'avez-vous entendu?
+
+CHRISTIAN:
+ Ah! c'est le. . .
+
+UN AUTRE:
+ Chut!. . .jamais ce mot ne se profere!
+(Il montre Cyrano qui cause au fond avec Le Bret.)
+ Ou c'est a lui, la-bas, que l'on aurait affaire!
+
+UN AUTRE (qui, pendant qu'il etait tourne vers les premiers, est venu sans
+bruit s'asseoir sur la table, dans son dos):
+ Deux nasillards par lui furent extermines
+ Parce qu'il lui deplut qu'ils parlassent du nez!
+
+UN AUTRE (d'une voix caverneuse,--surgissant de sous la table ou il s'est
+glisse a quatre pattes):
+ On ne peut faire, sans defuncter avant l'age,
+ La moindre allusion au fatal cartilage!
+
+UN AUTRE (lui posant la main sur l'epaule):
+ Un mot suffit! Que dis-je, un mot? Un geste, un seul!
+ Et tirer son mouchoir, c'est tirer son linceul!
+
+(Silence. Tous autour de lui, les bras croises, le regardent. Il se leve et
+va a Carbon de Castel-Jaloux qui, causant avec un officier, a l'air de ne rien
+voir.)
+
+CHRISTIAN:
+ Capitaine!
+
+CARBON (se retournant et le toisant):
+ Monsieur?
+
+CHRISTIAN:
+ Que fait-on quand on trouve
+ Des Meridionaux trop vantards?. . .
+
+CARBON:
+ On leur prouve
+ Qu'on peut etre du Nord, et courageux.
+
+(Il lui tourne le dos.)
+
+CHRISTIAN:
+ Merci.
+
+PREMIER CADET (a Cyrano):
+ Maintenant, ton recit!
+
+TOUS:
+ Son recit!
+
+CYRANO (redescendant vers eux):
+ Mon recit?. . .
+(Tous rapprochent leurs escabeaux, se groupent autour de lui, tendent le col.
+Christian s'est mis a cheval sur une chaise):
+ Eh bien! donc je marchais tout seul, a leur rencontre.
+ La lune, dans le ciel, luisait comme une montre,
+ Quand soudain, je ne sais quel soigneux horloger
+ S'etant mis a passer un coton nuager
+ Sur le boitier d'argent de cette montre ronde,
+ Il se fit une nuit la plus noire du monde,
+ Et les quais n'etant pas du tout illumines,
+ Mordious! on n'y voyait pas plus loin. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Que son nez!
+
+(Silence. Tous le monde se leve lentement. On regarde Cyrano avec terreur.
+Celui-ci s'est interrompu, stupefait. Attente.)
+
+CYRANO:
+ Qu'est-ce que c'est que cet homme-la?
+
+UN CADET (a mi-voix):
+ C'est un homme
+ Arrive ce matin.
+
+CYRANO (faisant un pas vers Christian):
+ Ce matin?
+
+CARBON (a mi-voix):
+ Il se nomme
+ Le baron de Neuvil. . .
+
+CYRANO (vivement, s'arretant):
+ Ah! C'est bien. . .
+(Il palit, rougit, a encore un mouvement pour se jeter sur Christian):
+ Je. . .
+(Puis, il se domine, et dit d'une voix sourde):
+ Tres bien. . .
+(Il reprend):
+ Je disais donc. . .
+(Avec un eclat de rage dans la voix):
+ Mordious!. . .
+(Il continue d'un ton naturel):
+ que l'on n'y voyait rien.
+(Stupeur. On se rassied en se regardant):
+ Et je marchais, songeant que pour un gueux fort mince
+ J'allais mecontenter quelque grand, quelque prince,
+ Qui m'aurait surement. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Dans le nez!. . .
+
+(Tout le monde se leve. Christian se balance sur sa chaise.)
+
+CYRANO (d'une voix etranglee):
+ Une dent,--
+ Qui m'aurait une dent. . .et qu'en somme, imprudent,
+ J'allais fourrer. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Le nez!. . .
+
+CYRANO:
+ Le doigt. . .entre l'ecorce
+ Et l'arbre, car ce grand pouvait etre de force
+ A me faire donner. . .'
+
+CHRISTIAN:
+ Sur le nez. . .
+
+CYRANO (essuyant la sueur a son front):
+ Sur les doigts.
+ --Mais j'ajoutai: Marche, Gascon, fais ce que dois!
+ Va, Cyrano! Et ce disant, je me hasarde,
+ Quand, dans l'ombre, quelqu'un me porte. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Une nasarde.
+
+CYRANO:
+ Je la pare, et soudain me trouve. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Nez a nez. . .
+
+CYRANO (bondissant vers lui):
+ Ventre-Saint-Gris!
+(Tous les Gascons se precipitent pour voir, arrive sur Christian, il se
+maitrise et continue):
+ avec cent braillards avines
+ Qui puaient. . .
+
+CHRISTIAN:
+ A plein nez. . .
+
+CYRANO (bleme et souriant):
+ L'oignon et la litharge!
+ Je bondis, front baisse. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Nez au vent!
+
+CYRANO:
+ et je charge!
+ J'en estomaque deux! J'en empale un tout vif!
+ Quelqu'un m'ajuste: Paf! et je riposte. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Pif!
+
+CYRANO (eclatant):
+ Tonnerre! Sortez tous!
+
+(Tous les cadets se precipitent vers les portes.)
+
+PREMIER CADET:
+ C'est le reveil du tigre!
+
+CYRANO:
+ Tous! Et laissez-moi seul avec cet homme!
+
+DEUXIEME CADET:
+ Bigre!
+ On va le retrouver en hachis!
+
+RAGUENEAU:
+ En hachis?
+
+UN AUTRE CADET:
+ Dans un de vos pates!
+
+RAGUENEAU:
+ Je sens que je blanchis,
+ Et que je m'amollis comme une serviette!
+
+CARBON:
+ Sortons!
+
+UN AUTRE:
+ Il n'en va pas laisser une miette!
+
+UN AUTRE:
+ Ce qui va se passer ici, j'en meurs d'effroi!
+
+UN AUTRE (refermant la porte de droite):
+ Quelque chose d'epouvantable!
+
+(Ils sont tous sortis,--soit par le fond, soit par les cotes,--quelques-uns
+ont disparu par l'escalier. Cyrano et Christian restent face a face, et se
+regardent un moment.)
+
+
+
+Scene 2.X.
+
+Cyrano, Christian.
+
+CYRANO:
+ Embrasse-moi!
+
+CHRISTIAN:
+ Monsieur. . .
+
+CYRANO:
+ Brave.
+
+CHRISTIAN:
+ Ah ca! mais!. . .
+
+CYRANO:
+ Tres brave. Je prefere.
+
+CHRISTIAN:
+ Me direz-vous?. . .
+
+CYRANO:
+ Embrasse-moi. Je suis son frere.
+
+CHRISTIAN:
+ De qui?
+
+CYRANO:
+ Mais d'elle!
+
+CHRISTIAN:
+ Hein?. . .
+
+CYRANO:
+ Mais de Roxane!
+
+CHRISTIAN (courant a lui):
+ Ciel!
+ Vous, son frere. . .?
+
+CYRANO:
+ Ou tout comme: un cousin fraternel.
+
+CHRISTIAN:
+ Elle vous a?. . .
+
+CYRANO:
+ Tout dit!
+
+CHRISTIAN:
+ M'aime-t-elle?
+
+CYRANO:
+ Peut-etre!
+
+CHRISTIAN (lui prenant les mains):
+ Comme je suis heureux, Monsieur, de vous connaitre!
+
+CYRANO:
+ Voila ce qui s'appelle un sentiment soudain.
+
+CHRISTIAN:
+ Pardonnez-moi. . .
+
+CYRANO (le regardant, et lui mettant la main sur l'epaule):
+ C'est vrai qu'il est beau, le gredin!
+
+CHRISTIAN:
+ Si vous saviez, Monsieur, comme je vous admire!
+
+CYRANO:
+ Mais tous ces nez que vous m'avez. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Je les retire!
+
+CYRANO:
+ Roxane attend ce soir une lettre. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Helas!
+
+CYRANO:
+ Quoi?
+
+CHRISTIAN:
+ C'est me perdre que de cesser de rester coi!
+
+CYRANO:
+ Comment?
+
+CHRISTIAN:
+ Las! je suis sot a m'en tuer de honte!
+
+CYRANO:
+ Mais non, tu ne l'es pas, puisque tu t'en rends compte.
+ D'ailleurs, tu ne m'as pas attaque comme un sot.
+
+CHRISTIAN:
+ Bah! on trouve des mots quand on monte a l'assaut!
+ Oui, j'ai certain esprit facile et militaire,
+ Mais je ne sais, devant les femmes, que me taire.
+ Oh! leurs yeux, quand je passe, ont pour moi des bontes. . .
+
+CYRANO:
+ Leurs coeurs n'en ont-ils plus quand vous vous arretez?
+
+CHRISTIAN:
+ Non! car je suis de ceux,--je le sais. . .et je tremble!--
+ Qui ne savent parler d'amour.
+
+CYRANO:
+ Tiens!. . .Il me semble
+ Que si l'on eut pris soin de me mieux modeler,
+ J'aurais ete de ceux qui savent en parler.
+
+CHRISTIAN:
+ Oh! pouvoir exprimer les choses avec grace!
+
+CYRANO:
+ Etre un joli petit mousquetaire qui passe!
+
+CHRISTIAN:
+ Roxane est precieuse et surement je vais
+ Desillusionner Roxane!
+
+CYRANO (regardant Christian):
+ Si j'avais
+ Pour exprime mon ame un pareil interprete!
+
+CHRISTIAN (avec desespoir):
+ Il me faudrait de l'eloquence!
+
+CYRANO (brusquement):
+ Je t'en prete!
+ Toi, du charme physique et vainqueur, prete-m'en:
+ Et faisons a nous deux un heros de roman!
+
+CHRISTIAN:
+ Quoi?
+
+CYRANO:
+ Te sens-tu de force a repeter les choses
+ Que chaque jour je t'apprendrai?. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Tu me proposes?. . .
+
+CYRANO:
+ Roxane n'aura pas de desillusions!
+ Dis, veux-tu qu'a nous deux nous la seduisions?
+ Veux-tu sentir passer, de mon pourpoint de buffle
+ Dans ton pourpoint brode, l'ame que je t'insuffle!. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Mais, Cyrano!. . .
+
+CYRANO:
+ Christian, veux-tu?
+
+CHRISTIAN:
+ Tu me fais peur!
+
+CYRANO:
+ Puisque tu crains, tout seul, de refroidir son coeur,
+ Veux-tu que nous fassions--et bientot tu l'embrases!--
+ Collaborer un peu tes levres et mes phrases?. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Tes yeux brillent!. . .
+
+CYRANO:
+ Veux-tu?
+
+CHRISTIAN:
+ Quoi! cela te ferait
+ Tant de plaisir?. . .
+
+CYRANO (avec enivrement):
+ Cela. . .
+(Se reprenant, et en artiste):
+ Cela m'amuserait!
+ C'est une experience a tenter un poete.
+ Veux-tu me completer et que je te complete?
+ Tu marcheras, j'irai dans l'ombre a ton cote:
+ Je serai ton esprit, tu seras ma beaute.
+
+CHRISTIAN:
+ Mais la lettre qu'il faut, au plus tot, lui remettre!
+ Je ne pourrai jamais. . .
+
+CYRANO (sortant de son pourpoint la lettre qu'il a ecrite):
+ Tiens, la voila, ta lettre!
+
+CHRISTIAN:
+ Comment?
+
+CYRANO:
+ Hormis l'adresse, il n'y manque plus rien.
+
+CHRISTIAN:
+ Je. . .
+
+CYRANO:
+ Tu peux l'envoyer. Sois tranquille. Elle est bien.
+
+CHRISTIAN:
+ Vous aviez?. . .
+
+CYRANO:
+ Nous avons toujours, nous, dans nos poches,
+ Des epitres a des Chloris. . .de nos caboches,
+ Car nous sommes ceux-la qui pour amante n'ont
+ Que du reve souffle dans la bulle d'un nom!. . .
+ Prends, et tu changeras en verites ces feintes;
+ Je lancais au hasard ces aveux et ces plaintes:
+ Tu verras se poser tous ces oiseaux errants.
+ Tu verras que je fus dans cette lettre--prends!--
+ D'autant plus eloquent que j'etais moins sincere!
+ --Prends donc, et finissons!
+
+CHRISTIAN:
+ N'est-il pas necessaire
+ De changer quelques mots? Ecrite en divaguant,
+ Ira-t-elle a Roxane?
+
+CYRANO:
+ Elle ira comme un gant!
+
+CHRISTIAN:
+ Mais. . .
+
+CYRANO:
+ La credulite de l'amour-propre est telle,
+ Que Roxane croira que c'est ecrit pour elle!
+
+CHRISTIAN:
+ Ah! mon ami!
+
+(Il se jette dans les bras de Cyrano. Ils restent embrasses.)
+
+
+
+Scene 2.XI.
+
+Cyrano, Christian, les Gascons, le mousquetaire, Lise.
+
+UN CADET (entr'ouvrant la porte):
+ Plus rien. . .Un silence de mort. . .
+ Je n'ose regarder. . .
+(Il passe la tete):
+ Hein?
+
+TOUS LES CADETS (entrant et voyant Cyrano et Christian qui s'embrassent):
+ Ah!. . .Oh!. . .
+
+UN CADET:
+ C'est trop fort!
+
+(Consternation.)
+
+LE MOUSQUETAIRE (goguenard):
+ Ouais?. . .
+
+CARBON:
+ Notre demon est doux comme un apotre!
+ Quand sur une narine on le frappe,--il tend l'autre!
+
+LE MOUSQUETAIRE:
+ On peut donc lui parler de son nez, maintenant?. . .
+(Appelant Lise, d'un air triomphant):
+ --Eh! Lise! Tu vas voir!
+(Humant l'air avec affectation):
+ Oh!. . .oh!. . .c'est surprenant!
+ Quelle odeur!. . .
+(Allant a Cyrano, dont il regarde le nez avec impertinence):
+ Mais monsieur doit l'avoir reniflee?
+ Qu'est-ce que cela sent ici?. . .
+
+CYRANO (le souffletant):
+ La giroflee!
+
+(Joie. Les cadets ont retrouve Cyrano: ils font des culbutes.)
+
+Rideau.
+
+
+
+Acte III.
+
+Le Baiser de Roxane.
+
+Une petite place dans l'ancien Marais. Vieille maisons. Perspectives de
+ruelles. A droite, la maison de Roxane et le mur de son jardin que debordent
+de larges feuillages. Au-dessus de la porte, fenetre et balcon. Un banc
+devant le seuil.
+
+Du lierre grimpe au mur, du jasmin enguirlande le balcon, frissonne et
+retombe.
+
+Par le banc et les pierres en saillie du mur, on peut facilement grimper au
+balcon.
+
+En face, une ancienne maison de meme style, brique et pierre, avec une porte
+d'entree. Le heurtoir de cette porte est emmaillote de linge comme un pouce
+malade.
+
+Au lever du rideau, la duegne est assise sur le banc. La fenetre est grande
+ouverte sur le balcon de Roxane.
+
+Pres de la duegne se tient debout Ragueneau, vetu d'une sorte de livree: il
+termine un recit, en s'essuyant les yeux.
+
+
+
+Scene 3.I.
+
+Ragueneau, la duegne, puis Roxane, Cyrano, et deux pages.
+
+RAGUENEAU:
+ . . .Et puis, elle est partie avec un mousquetaire!
+ Seule, ruine, je me pends. J'avais quitte la terre.
+ Monsieur de Bergerac entre, et, me dependant,
+ Me vient a sa cousine offrir comme intendant.
+
+LA DUEGNE:
+ Mais comment expliquer cette ruine ou vous etes?
+
+RAGUENEAU:
+ Lise aimait les guerriers, et j'aimais les poetes!
+ Mars mangeait les gateaux qui laissait Apollon:
+
+ --Alors, vous comprenez, cela ne fut pas long!
+
+LA DUEGNE (se levant et appelant vers la fenetre ouverte):
+ Roxane, etes-vous prete?. . .On nous attend!
+
+LA VOIX DE ROXANE (par la fenetre):
+ Je passe
+ Une mante!
+
+LA DUEGNE (a Ragueneau, lui montrant la porte d'en face):
+ C'est la qu'on nous attend, en face.
+ Chez Clomire. Elle tient bureau, dans son reduit.
+ On y lit un discours sur le Tendre, aujourd'hui.
+
+RAGUENEAU:
+ Sur le Tendre?
+
+LA DUEGNE (minaudant):
+ Mais oui!. . .
+(Criant vers la fenetre):
+ Roxane, il faut descendre,
+ Ou nous allons manquer le discours sur le Tendre!
+
+LA VOIX DE ROXANE:
+ Je viens!
+
+(On entend un bruit d'instruments a cordes qui se rapproche.)
+
+LA VOIX DE CYRANO (chantant dans la coulisse):
+ La! la! la! la!
+
+LA DUEGNE (surprise):
+ On nous joue un morceau?
+
+CYRANO (suivi de deux pages porteurs de theorbes):
+ Je vous dis que la croche est triple, triple sot!
+
+PREMIER PAGE (ironique):
+ Vous savez donc, Monsieur, si les croches sont triples?
+
+CYRANO:
+ Je suis musicien, comme tous les disciples
+ De Gassendi!
+
+LE PAGE (jouant et chantant):
+ La! la!
+
+CYRANO (lui arrachant le theorbe et continuant la phrase musicale):
+ Je peux continuer!. . .
+ La! la! la! la!
+
+ROXANE (paraissant sur le balcon):
+ C'est vous?
+
+CYRANO (chantant sur l'air qu'il continue):
+ Moi qui viens saluer
+ Vos lys, et presenter mes respects a vos ro. . .ses!
+
+ROXANE:
+ Je descends!
+
+(Elle quitte le balcon.)
+
+LA DUEGNE (montrant les pages):
+ Qu'est-ce donc que ces deux virtuoses?
+
+CYRANO:
+ C'est un pari que j'ai gagne sur d'Assoucy.
+ Nous discutions un point de grammaire.--Non!--Si!--
+ Quand soudain me montrant ces deux grands escogriffes
+ Habiles a gratter les cordes de leurs griffes,
+ Et dont il fait toujours son escorte, il me dit:
+ 'Je te parie un jour de musique!' Il perdit.
+ Jusqu'a ce que Phoebus recommence son orbe,
+ J'ai donc sur mes talons ces joueurs de theorbe,
+ De tout ce que je fais harmonieux temoins!. . .
+ Ce fut d'abord charmant, et ce l'est deja moins.
+(Aux musiciens):
+ Hep!. . .Allez de ma part jouer une pavane
+ A Montfleury!. . .
+(Les pages remontent pour sortir.--A la duegne):
+ Je viens demander a Roxane
+ Ainsi que chaque soir. . .
+(Aux pages qui sortent):
+ Jouez longtemps,--et faux!
+(A la duegne):
+ . . .Si l'ami de son ame est toujours sans defauts?
+
+ROXANE (sortant de la maison):
+ Ah! qu'il est beau, qu'il a d'esprit, et que je l'aime!
+
+CYRANO (souriant):
+ Christian a tant d'esprit?. . .
+
+ROXANE:
+ Mon cher, plus que vous-meme!
+
+CYRANO:
+ J'y consens.
+
+ROXANE:
+ Il ne peut exister a mon gout
+ Plus fin diseur de ces jolis riens qui sont tout.
+ Parfois il est distrait, ses Muses sont absentes;
+ Puis, tout a coup, il dit des choses ravissantes!
+
+CYRANO (incredule):
+ Non?
+
+ROXANE:
+ C'est trop fort! Voila comme les hommes sont:
+ Il n'aura pas d'esprit puisqu'il est beau garcon!
+
+CYRANO:
+ Il sait parler du coeur d'une facon experte?
+
+ROXANE:
+ Mais il n'en parle pas, Monsieur, il en disserte!
+
+CYRANO:
+ Il ecrit?
+
+ROXANE:
+ Mieux encor! Ecoutez donc un peu:
+(Declamant):
+ 'Plus tu me prends de coeur, plus j'en ai!. . .'
+(Triomphante, a Cyrano):
+ He! bien?
+
+CYRANO:
+ Peuh!. . .
+
+ROXANE:
+ Et ceci: 'Pour souffrir, puisqu'il m'en faut un autre,
+ Si vous gardez mon coeur, envoyez-moi le votre!'
+
+CYRANO:
+ Tantot il en a trop et tantot pas assez.
+ Qu'est-ce au juste qu'il veut, de coeur?. . .
+
+ROXANE (frappant du pied):
+ Vous m'agacez!
+ . . .C'est la jalousie. . .
+
+CYRANO (tressaillant):
+ Hein!. . .
+
+ROXANE:
+ . . .d'auteur qui vous devore!
+ --Et ceci, n'est-il pas du dernier tendre encore?
+ 'Croyez que devers vous mon coeur ne fait qu'un cri,
+ Et que si les baisers s'envoyaient par ecrit,
+ Madame, vous liriez ma lettre avec les levres!. . .'
+
+CYRANO (souriant malgre lui de satisfaction):
+ Ha! ha! ces lignes-la sont. . .he! he!
+(Se reprenant et avec dedain):
+ mais bien mievres!
+
+ROXANE:
+ Et ceci. . .
+
+CYRANO (ravi):
+ Vous savez donc ses lettres par coeur?
+
+ROXANE:
+ Toutes!
+
+CYRANO (frisant sa moustache):
+ Il n'y a pas a dire: c'est flatteur!
+
+ROXANE:
+ C'est un maitre!
+
+CYRANO (modeste):
+ Oh!. . .un maitre!. . .
+
+ROXANE (peremptoire):
+ Un maitre!. . .
+
+CYRANO (saluant):
+ Soit!. . .un maitre!
+
+LA DUEGNE (qui etait remontee, redescendant vivement):
+ Monsieur de Guiche!
+(A Cyrano, le poussant vers la maison):
+ Entrez!. . .car il vaut mieux, peut-etre,
+ Qu'il ne vous trouve pas ici; cela pourrait
+ Le mettre sur la piste. . .
+
+ROXANE (a Cyrano):
+ Oui, de mon cher secret!
+ Il m'aime, il est puissant, il ne faut pas qu'il sache!
+ Il peut dans mes amours donner un coup de hache!
+
+CYRANO (entrant dans la maison):
+ Bien! bien! bien!
+
+(De Guiche parait.)
+
+
+
+Scene 3.II.
+
+Roxane, De Guiche, la duegne, a l'ecart.
+
+ROXANE (a De Guiche, lui faisant une reverence):
+ Je sortais.
+
+DE GUICHE:
+ Je viens prendre conge.
+
+ROXANE:
+ Vous partez?
+
+DE GUICHE:
+ Pour la guerre.
+
+ROXANE:
+ Ah!
+
+DE GUICHE:
+ Ce soir meme.
+
+ROXANE:
+ Ah!
+
+DE GUICHE:
+ J'ai
+ Des ordres. On assiege Arras.
+
+ROXANE:
+ Ah. . .on assiege?. . .
+
+DE GUICHE:
+ Oui. . .Mon depart a l'air de vous laisser de neige.
+
+ROXANE (poliment):
+ Oh!. . .
+
+DE GUICHE:
+ Moi, je suis navre. Vous reverrai-je?. . .Quand?
+ --Vous savez que je suis nomme mestre de camp?
+
+ROXANE (indifferente):
+ Bravo.
+
+DE GUICHE:
+ Du regiment des gardes.
+
+ROXANE (saisie):
+ Ah? des gardes?
+
+DE GUICHE:
+ Ou sert votre cousin, l'homme aux phrases vantardes.
+ Je saurai me venger de lui, la-bas.
+
+ROXANE (suffoquee):
+ Comment!
+ Les gardes vont la-bas?
+
+DE GUICHE (riant):
+ Tiens! c'est mon regiment!
+
+ROXANE (tombant assise sur le banc,--a part):
+ Christian!
+
+DE GUICHE:
+ Qu'avez-vous?
+
+ROXANE (toute emue):
+ Ce. . .depart. . .me desespere!
+ Quand on tient a quelqu'un, le savoir a la guerre!
+
+DE GUICHE (surpris et charme):
+ Pour la premiere fois me dire un mot si doux,
+ Le jour de mon depart!
+
+ROXANE (changeant de ton et s'eventant):
+ Alors,--vous allez vous
+ Venger de mon cousin?
+
+DE GUICHE (souriant):
+ On est pour lui?
+
+ROXANE:
+ Non,--contre!
+
+DE GUICHE:
+ Vous le voyez?
+
+ROXANE:
+ Tres peu.
+
+DE GUICHE:
+ Partout on le rencontre
+ Avec un des cadets. . .
+(Il cherche le nom):
+ ce Neu. . .villen. . .viller. . .
+
+ROXANE:
+ Un grand?
+
+DE GUICHE:
+ Blond.
+
+ROXANE:
+ Roux.
+
+DE GUICHE:
+ Beau!. . .
+
+ROXANE:
+ Peuh!
+
+DE GUICHE:
+ Mais bete.
+
+ROXANE:
+ Il en a l'air!
+(Changeant de tone):
+ . . .Votre vengeance envers Cyrano?--c'est peut-etre
+ De l'exposer au feu, qu'il adore?. . .Elle est pietre!
+ Je sais bien, moi, ce qui lui serait sanglant!
+
+DE GUICHE:
+ C'est?. . .
+
+ROXANE:
+ Mais, si le regiment, en partant, le laissait
+ Avec ses chers cadets, pendant toute la guerre,
+ A Paris, bras croises!. . .C'est la seule maniere,
+ Un homme comme lui, de le faire enrager:
+ Vous voulez le punir? privez-le de danger.
+
+DE GUICHE:
+ Une femme! une femme! il n'y a qu'une femme
+ Pour inventer ce tour!
+
+ROXANE:
+ Il se rongera l'ame,
+ Et ses amis les poings, de n'etre pas au feu:
+ Et vous serez venge!
+
+DE GUICHE (se rapprochant):
+ Vous m'aimez donc un peu?
+(Elle sourit):
+ Je veux voir dans ce fait d'epouser ma rancune
+ Une preuve d'amour, Roxane!. . .
+
+ROXANE:
+ C'en est une.
+
+DE GUICHE (montrant plusieurs plis cachetes):
+ J'ai les ordres sur moi qui vont etre transmis
+ A chaque compagnie, a l'instant meme, hormis. . .
+(Il en detache un):
+ Celui-ci! C'est celui des cadets.
+(Il le met dans sa poche):
+ Je le garde.
+(Riant):
+ Ah! ah! ah! Cyrano!. . .Son humeur bataillarde!. . .
+ --Vous jouez donc des tours aux gens, vous?. . .
+
+ROXANE (le regardant):
+ Quelquefois.
+
+DE GUICHE (tout pres d'elle):
+ Vous m'affolez! Ce soir--ecoutez--oui, je dois
+ Etre parti. Mais fuir quand je vous sens emue!. . .
+ Ecoutez. Il y a, pres d'ici, dans la rue
+ D'Orleans, un couvent fonde par le syndic
+ Des capucins, le Pere Athanase. Un laic
+ N'y peut entrer. Mais les bons Peres, je m'en charge!. . .
+ Il peuvent me cacher dans leur manche: elle est large.
+ --Ce sont les capucins qui servent Richelieu
+ Chez lui; redoutant l'oncle, ils craignent le neveu.--
+ On me croira parti. Je viendrai sous le masque.
+ Laissez-moi retarder d'un jour, chere fantasque!. . .
+
+ROXANE (vivement):
+ Mais si cela s'apprend, votre gloire. . .
+
+DE GUICHE:
+ Bah!
+
+ROXANE:
+ Mais
+ Le siege, Arras. . .
+
+DE GUICHE:
+ Tant pis! Permettez!
+
+ROXANE:
+ Non!
+
+DE GUICHE:
+ Permets!
+
+ROXANE (tendrement):
+ Je dois vous le defendre!
+
+DE GUICHE:
+ Ah!
+
+ROXANE:
+ Partez!
+(A part):
+ Christian reste.
+(Haut):
+ Je vous veux heroique,--Antoine!
+
+DE GUICHE:
+ Mot celeste!
+ Vous aimez donc celui?. . .
+
+ROXANE:
+ Pour lequel j'ai fremi.
+
+DE GUICHE (transporte de joie):
+ Ah! je pars!
+(Il lui baise la main):
+ Etes-vous contente?
+
+ROXANE:
+ Oui, mon ami!
+
+(Il sort.)
+
+LA DUEGNE (lui faisant dans le dos une reverence comique):
+ Oui, mon ami!
+
+ROXANE (a la duegne):
+ Taisons ce que je viens de faire:
+ Cyrano m'en voudrait de lui voler sa guerre!
+(Elle appelle vers la maison):
+ Cousin!
+
+
+
+Scene 3.III.
+
+Roxane, la duegne, Cyrano.
+
+ROXANE:
+ Nous allons chez Clomire.
+(Elle designe la porte d'en face):
+ Alcandre y doit
+ Parler, et Lysimon!
+
+LA DUEGNE (mettant son petit doigt dans son oreille):
+ Oui! mais mon petit doigt
+ Dit qu'on va les manquer!
+
+CYRANO (a Roxane):
+ Ne manquez pas ces singes.
+
+(Ils sont arrives devant la porte de Clomire.)
+
+LA DUEGNE (avec ravissement):
+ Oh, voyez! le heurtoir est entoure de linges!. . .
+(Au heurtoir):
+ On vous a baillonne pour que votre metal
+ Ne troublat pas les beaux discours,--petit brutal!
+
+(Elle le souleve avec des soins infinis et frappe doucement.)
+
+ROXANE (voyant qu'on ouvre):
+ Entrons!. . .
+(Du seuil, a Cyrano):
+ Si Christian vient, comme je le presume,
+ Qu'il m'attende!
+
+CYRANO (vivement, comme elle va disparaitre):
+ Ah!. . .
+(Elle se retourne):
+ Sur quoi, selon votre coutume,
+ Comptez-vous aujourd'hui l'interroger!
+
+ROXANE:
+ Sur. . .
+
+CYRANO (vivement):
+ Sur?
+
+ROXANE:
+ Mais vous serez muet, la-dessus!
+
+CYRANO:
+ Comme un mur.
+
+ROXANE:
+ Sur rien!. . .Je vais lui dire: Allez! Partez sans bride!
+ Improvisez. Parlez d'amour. Soyez splendide!
+
+CYRANO (souriant):
+ Bon.
+
+ROXANE:
+ Chut!. . .
+
+CYRANO:
+ Chut!. . .
+
+ROXANE:
+ Pas un mot!. . .
+
+(Elle rentre et referme la porte.)
+
+CYRANO (la saluant, la porte une fois fermee):
+ En vous remerciant.
+
+(La porte se rouvre et Roxane passe la tete.)
+
+ROXANE:
+ Il se preparerait!. . .
+
+CYRANO:
+ Diable, non!. . .
+
+TOUS LES DEUX (ensemble):
+ Chut!. . .
+
+(La porte se ferme.)
+
+CYRANO (appelant):
+ Christian!
+
+
+
+Scene 3.IV.
+
+Cyrano, Christian.
+
+CYRANO:
+ Je sais tout ce qu'il faut. Prepare ta memoire.
+ Voici l'occasion de se couvrir de gloire.
+ Ne perdons pas de temps. Ne prends pas l'air grognon.
+ Vite, rentrons chez toi, je vais t'apprendre. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Non!
+
+CYRANO:
+ Hein?
+
+CHRISTIAN:
+ Non! J'attends Roxane ici.
+
+CYRANO:
+ De quel vertige
+ Es-tu frappe? Viens vite apprendre. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Non, te dis-je!
+ Je suis las d'emprunter mes lettres, mes discours,
+ Et de jouer ce role, et de trembler toujours!. . .
+ C'etait bon au debut! Mais je sens qu'elle m'aime!
+ Merci. Je n'ai plus peur. Je vais parler moi-meme.
+
+CYRANO:
+ Ouais!
+
+CHRISTIAN:
+ Et qui te dit que je ne saurai pas?. . .
+ Je ne suis pas si bete a la fin! Tu verras!
+ Mais, mon cher, tes lecons m'ont ete profitables.
+ Je saurais parler seul! Et, de par tous les diables,
+ Je saurai bien toujours la prendre dans mes bras!. . .
+(Apercevant Roxane, qui ressort de chez Clomire):
+ --C'est elle! Cyrano, non, ne me quitte pas!
+
+CYRANO (le saluant):
+ Parlez tout seul, Monsieur.
+
+(Il disparait derriere le mur du jardin.)
+
+
+
+Scene 3.V.
+
+Christian, Roxane, quelques precieux et precieuses, et la duegne, un instant.
+
+ROXANE (sortant de la maison de Clomire avec une compagnie qu'elle quitte:
+reverences et saluts):
+ Barthenoide!--Alcandre!--Gremione!. . .
+
+LA DUEGNE (desesperee):
+ On a manque le discours sur le Tendre!
+
+(Elle rentre chez Roxane.)
+
+ROXANE (saluant encore):
+ Urimedonte!. . .Adieu!. . .
+(Tous saluent Roxane, se resaluent entre eux, se separent et s'eloignent par
+differentes rues. Roxane voit Christian):
+ C'est vous!. . .
+(Elle va a lui):
+ Le soir descend.
+ Attendez. Ils sont loin. L'air est doux. Nul passant.
+ Asseyons-nous. Parlez. J'ecoute.
+
+CHRISTIAN (s'assied pres d'elle, sur le banc. Un silence):
+ Je vous aime.
+
+ROXANE (fermant les yeux):
+ Oui, parlez-moi d'amour.
+
+CHRISTIAN:
+ Je t'aime.
+
+ROXANE:
+ C'est le theme.
+ Brodez, brodez.
+
+CHRISTIAN:
+ Je vous. . .
+
+ROXANE:
+ Brodez!
+
+CHRISTIAN:
+ Je t'aime tant.
+
+ROXANE:
+ Sans doute! Et puis?
+
+CHRISTIAN:
+ Et puis. . .je serais si content
+ Si vous m'aimiez!--Dis-moi, Roxane, que tu m'aimes!
+
+ROXANE (avec une moue):
+ Vous m'offrez du brouet quand j'esperais des cremes!
+ Dites un peu comment vous m'aimez?. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Mais. . .beaucoup.
+
+ROXANE:
+ Oh!. . .Delabyrinthez vos sentiments!
+
+CHRISTIAN (qui s'est rapproche et devore des yeux la nuque blonde):
+ Ton cou!
+ Je voudrais l'embrasser!. . .
+
+ROXANE:
+ Christian!
+
+CHRISTIAN:
+ Je t'aime!
+
+ROXANE (voulant se lever):
+ Encore!
+
+CHRISTIAN (vivement, la retenant):
+ Non! je ne t'aime pas!
+
+ROXANE (se rasseyant):
+ C'est heureux!
+
+CHRISTIAN:
+ Je t'adore!
+
+ROXANE (se levant et s'eloignant):
+ Oh!
+
+CHRISTIAN:
+ Oui. . .je deviens sot!
+
+ROXANE (sechement):
+ Et cela me deplait!
+ Comme il me deplairait que vous devinssiez laid.
+
+CHRISTIAN:
+ Mais. . .
+
+ROXANE:
+ Allez rassembler votre eloquence en fuite!
+
+CHRISTIAN:
+ Je. . .
+
+ROXANE:
+ Vous m'aimez, je sais. Adieu.
+
+(Elle va vers la maison.)
+
+CHRISTIAN:
+ Pas tout de suite!
+ Je vous dirai. . .
+
+ROXANE (poussant la porte pour rentrer):
+ Que vous m'adorez. . .oui je sais.
+ Non! Non! Allez-vous-en!
+
+CHRISTIAN:
+ Mais je. . .
+
+(Elle lui ferme la porte au nez.)
+
+CYRANO (qui depuis un moment est rentre sans etre vu):
+ C'est un succes!
+
+
+
+Scene 3.VI.
+
+Christian, Cyrano, les pages, un instant.
+
+CHRISTIAN:
+ Au secours!
+
+CYRANO:
+ Non monsieur.
+
+CHRISTIAN:
+ Je meurs si je ne rentre
+ En grace, a l'instant meme. . .
+
+CYRANO:
+ Et comment puis-je, diantre!
+ Vous faire a l'instant meme, apprendre?. . .
+
+CHRISTIAN (lui saisissant le bras):
+ Oh! la, tiens, vois!
+(La fenetre du balcon s'est eclairee):
+
+CYRANO (emu):
+ Sa fenetre!
+
+CHRISTIAN (criant):
+ Je vais mourir!
+
+CYRANO:
+ Baissez la voix!
+
+CHRISTIAN (tout bas):
+ Mourir!. . .
+
+CYRANO:
+ La nuit est noire. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Eh! bien?
+
+CYRANO:
+ C'est reparable.
+ Vous ne meritez pas. . .Mets-toi la, miserable!
+ La, devant le balcon! Je me mettrai dessous. . .
+ Et je te soufflerai tes mots.
+
+CHRISTIAN:
+ Mais. . .
+
+CYRANO:
+ Taisez-vous!
+
+LES PAGES (reparaissant au fond, a Cyrano):
+ Hep!
+
+CYRANO:
+ Chut!. . .
+
+(Il leur fait signe de parler bas.)
+
+PREMIER PAGE (a mi-voix):
+ Nous venons de donner la serenade
+ A Montfleury!. . .
+
+CYRANO (bas, vite):
+ Allez-vous mettre en embuscade
+ L'un a ce coin de rue, et l'autre a celui-ci;
+ Et si quelque passant genant vient par ici,
+ Jouez un air!
+
+DEUXIEME PAGE:
+ Quel air, monsieur le gassendiste?
+
+CYRANO:
+ Joyeux pour une femme, et pour un homme, triste!
+(Les pages disparaissent, un a chaque coin de rue.--A Christian):
+ Appelle-la!
+
+CHRISTIAN:
+ Roxane!
+
+CYRANO (ramassant des cailloux qu'il jette dans les vitres):
+ Attends! Quelques cailloux.
+
+
+
+Scene VII.
+
+Roxane, Christian, Cyrano, d'abord cache sous le balcon.
+
+ROXANE (entr'ouvrant sa fenetre):
+ Qui donc m'appelle?
+
+CHRISTIAN:
+ Moi.
+
+ROXANE:
+ Qui, moi?
+
+CHRISTIAN:
+ Christian.
+
+ROXANE (avec dedain):
+ C'est vous?
+
+CHRISTIAN:
+ Je voudrais vous parler.
+
+CYRANO (sous le balcon, a Christian):
+ Bien. Bien. Presque a voix basse.
+
+ROXANE:
+ Non! Vous parlez trop mal. Allez-vous-en!
+
+CHRISTIAN:
+ De grace!. . .
+
+ROXANE:
+ Non! Vous ne m'aimez plus!
+
+CHRISTIAN (a qui Cyrano souffle ses mots):
+ M'accuser,--justes dieux!--
+ De n'aimer plus. . .quand. . .j'aime plus!
+
+ROXANE (qui allait refermer sa fenetre, s'arretant):
+ Tiens! mais c'est mieux!
+
+CHRISTIAN (meme jeu):
+ L'amour grandit berce dans mon ame inquiete. . .
+ Que ce. . .cruel marmot prit pour. . .barcelonnette!
+
+ROXANE (s'avancant sur le balcon):
+ C'est mieux!--Mais, puisqu'il est cruel, vous futes sot
+ De ne pas, cet amour, l'etouffer au berceau!
+
+CHRISTIAN (meme jeu):
+ Aussi l'ai-je tente, mais. . .tentative nulle:
+ Ce. . .nouveau-ne, Madame, est un petit. . .Hercule.
+
+ROXANE:
+ C'est mieux!
+
+CHRISTIAN (meme jeu):
+ De sorte qu'il. . .strangula comme rien. . .
+ Les deux serpents. . .Orgueil et. . .Doute.
+
+ROXANE (s'accoudant au balcon):
+ Ah! c'est tres bien.
+ --Mais pourquoi parlez-vous de facon peu hative?
+ Auriez-vous donc la goutte a l'imaginative?
+
+CYRANO (tirant Christian sous le balcon, et se glissant a sa place):
+ Chut! Cela devient trop difficile!. . .
+
+ROXANE:
+ Aujourd'hui. . .
+ Vos mots sont hesitants. Pourquoi?
+
+CYRANO (parlant a mi-voix, comme Christian):
+ C'est qu'il fait nuit,
+ Dans cette ombre, a tatons, ils cherchent votre oreille.
+
+ROXANE:
+ Les miens n'eprouvent pas difficulte pareille.
+
+CYRANO:
+ Ils trouvent tout de suite? oh! cela va de soi,
+ Puisque c'est dans mon coeur, eux, que je les recoi;
+ Or, moi, j'ai le coeur grand, vous, l'oreille petite.
+ D'ailleurs vos mots a vous, descendent: ils vont vite.
+ Les miens montent, Madame: il leur faut plus de temps!
+
+ROXANE:
+ Mais ils montent bien mieux depuis quelques instants.
+
+CYRANO:
+ De cette gymnastique, ils ont pris l'habitude!
+
+ROXANE:
+ Je vous parle, en effet, d'une vraie altitude!
+
+CYRANO:
+ Certe, et vous me tueriez si de cette hauteur
+ Vous me laissiez tomber un mot dur sur le coeur!
+
+ROXANE (avec un mouvement):
+ Je descends.
+
+CYRANO (vivement)
+ Non!
+
+ROXANE (lui montrant le banc qui est sous le balcon):
+ Grimpez sur le banc, alors, vite!
+
+CYRANO (reculant avec effroi dans la nuit):
+ Non!
+
+ROXANE:
+ Comment. . .non?
+
+CYRANO (que l'emotion gagne de plus en plus):
+ Laissez un peu que l'on profite. . .
+ De cette occasion qui s'offre. . .de pouvoir
+ Se parler doucement, sans se voir.
+
+ROXANE:
+ Sans se voir?
+
+CYRANO:
+ Mais oui, c'est adorable. On se devine a peine.
+ Vous voyez la noirceur d'un long manteau qui traine,
+ J'apercois la blancheur d'une robe d'ete:
+ Moi je ne suis qu'une ombre, et vous qu'une clarte!
+ Vous ignorez pour moi ce que sont ces minutes!
+ Si quelque fois je fus eloquent. . .
+
+ROXANE:
+ Vous le futes!
+
+CYRANO:
+ Mon langage jamais jusqu'ici n'est sorti
+ De mon vrai coeur. . .
+
+ROXANE:
+ Pourquoi?
+
+CYRANO:
+ Parce que. . .jusqu'ici
+ Je parlais a travers. . .
+
+ROXANE:
+ Quoi?
+
+CYRANO:
+ . . .le vertige ou tremble
+ Quiconque est sous vos yeux!. . .Mais, ce soir, il me semble. . .
+ Que je vais vous parler pour la premiere fois!
+
+ROXANE:
+ C'est vrai que vous avez une tout autre voix.
+
+CYRANO (se rapprochant avec fievre):
+ Oui, tout autre, car dans la nuit qui me protege
+ J'ose etre enfin moi-meme, et j'ose. . .
+(Il s'arrete et avec egarement):
+ Ou en etais-je?
+ Je ne sais. . .tout ceci,--pardonnez mon emoi,--
+ C'est si delicieux,. . .c'est si nouveau pour moi!
+
+ROXANE:
+ Si nouveau?
+
+CYRANO (bouleverse, et essayant toujours de rattraper ses mots):
+ Si nouveau. . .mais oui. . .d'etre sincere:
+ La peur d'etre raille, toujours au coeur me serre. . .
+
+ROXANE:
+ Raille de quoi?
+
+CYRANO:
+ Mais de. . .d'un elan!. . .Oui, mon coeur
+ Toujours, de mon esprit s'habille, par pudeur:
+ Je pars pour decrocher l'etoile, et je m'arrete
+ Par peur du ridicule, a cueillir la fleurette!
+
+ROXANE:
+ La fleurette a du bon.
+
+CYRANO:
+ Ce soir, dedaignons-la!
+
+ROXANE:
+ Vous ne m'aviez jamais parle comme cela!
+
+CYRANO:
+ Ah! si loin des carquois, des torches et des fleches,
+ On se sauvait un peu vers des choses. . .plus fraiches!
+ Au lieu de boire goutte a goutte, en un mignon
+ De a coudre d'or fin, l'eau fade du Lignon,
+ Si l'on tentait de voir comment l'ame s'abreuve
+ En buvant largement a meme le grand fleuve!
+
+ROXANE:
+ Mais l'esprit?. . .
+
+CYRANO:
+ J'en ai fait pour vous faire rester
+ D'abord, mais maintenant ce serait insulter
+ Cette nuit, ces parfums, cette heure, la Nature,
+ Que de parler comme un billet doux de Voiture!
+ --Laissons, d'un seul regard de ses astres, le ciel
+ Nous desarmer de tout notre artificiel:
+ Je crains tant que parmi notre alchimie exquise
+ Le vrai du sentiment ne se volatilise,
+ Que l'ame ne se vide a ces passe-temps vains,
+ Et que le fin du fin ne soit la fin des fins!
+
+ROXANE:
+ Mais l'esprit?. . .
+
+CYRANO:
+ Je le hais dans l'amour! C'est un crime
+ Lorsqu'on aime de trop prolonger cette escrime!
+ Le moment vient d'ailleurs inevitablement,
+ --Et je plains ceux pour qui ne vient pas ce moment!--
+ Ou nous sentons qu'en nous une amour noble existe
+ Que chaque joli mot que nous disons rend triste!
+
+ROXANE:
+ Eh bien, si ce moment est venu pour nous deux,
+ Quels mots me direz-vous?
+
+CYRANO:
+ Tous ceux, tous ceux, tous ceux
+ Qui me viendront, je vais vous les jeter, en touffe,
+ Sans les mettre en bouquet: je vous aime, j'etouffe,
+ Je t'aime, je suis fou, je n'en peux plus, c'est trop;
+ Ton nom est dans mon coeur comme dans un grelot,
+ Et comme tout le temps, Roxane, je frissonne,
+ Tout le temps, le grelot s'agite, et le nom sonne!
+ De toi, je me souviens de tout, j'ai tout aime:
+ Je sais que l'an dernier, un jour, le douze mai,
+ Pour sortir le matin tu changeas de coiffure!
+ J'ai tellement pris pour clarte ta chevelure
+ Que, comme lorsqu'on a trop fixe le soleil,
+ On voit sur toute chose ensuite un rond vermeil,
+ Sur tout, quand j'ai quitte les feux dont tu m'inondes,
+ Mon regard ebloui pose des taches blondes!
+
+ROXANE (d'une voix troublee):
+ Oui, c'est bien de l'amour. . .
+
+CYRANO:
+ Certes, ce sentiment
+ Qui m'envahit, terrible et jaloux, c'est vraiment
+ De l'amour, il en a toute la fureur triste!
+ De l'amour,--et pourtant il n'est pas egoiste!
+ Ah! que pour ton bonheur je donnerais le mien,
+ Quand meme tu devrais n'en savoir jamais rien,
+ S'il se pouvait, parfois, que de loin, j'entendisse
+ Rire un peu le bonheur ne de mon sacrifice!
+ --Chaque regard de toi suscite une vertu
+ Nouvelle, une vaillance en moi! Commences-tu
+ A comprendre, a present? voyons, te rends-tu compte?
+ Sens-tu mon ame, un peu, dans cette ombre, qui monte?. . .
+ Oh! mais vraiment, ce soir, c'est trop beau, c'est trop doux!
+ Je vous dis tout cela, vous m'ecoutez, moi, vous!
+ C'est trop! Dans mon espoir meme le moins modeste,
+ Je n'ai jamais espere tant! Il ne me reste
+ Qu'a mourir maintenant! C'est a cause des mots
+ Que je dis qu'elle tremble entre les bleus rameaux!
+ Car vous tremblez, comme une feuille entre les feuilles!
+ Car tu trembles! car j'ai senti, que tu le veuilles
+ Ou non, le tremblement adore de ta main
+ Descendre tout le long des branches du jasmin!
+
+(Il baise eperdument l'extremite d'une branche pendante.)
+
+ROXANE:
+ Oui, je tremble, et je pleure, et je t'aime, et suis tienne!
+ Et tu m'as enivree!
+
+CYRANO:
+ Alors, que la mort vienne!
+ Cette ivresse, c'est moi, moi, qui l'ai su causer!
+ Je ne demande plus qu'une chose. . .
+
+CHRISTIAN (sous le balcon):
+ Un baiser!
+
+ROXANE (se rejetant en arriere):
+ Hein?
+
+CYRANO:
+ Oh!
+
+ROXANE:
+ Vous demandez?
+
+CYRANO:
+ Oui. . .je. . .
+(A Christian bas):
+ Tu vas trop vite.
+
+CHRISTIAN:
+ Puisqu'elle est si troublee, il faut que j'en profite!
+
+CYRANO (a Roxane):
+ Oui, je. . .j'ai demande, c'est vrai. . .mais justes cieux!
+ Je comprends que je fus bien trop audacieux.
+
+ROXANE (un peu decue):
+ Vous n'insistez pas plus que cela?
+
+CYRANO:
+ Si! j'insiste. . .
+ Sans insister!. . .Oui, oui! votre pudeur s'attriste!
+ Eh bien! mais, ce baiser. . .ne me l'accordez pas!
+
+CHRISTIAN (a Cyrano, le tirant par son manteau):
+ Pourquoi?
+
+CYRANO:
+ Tais-toi, Christian!
+
+ROXANE (se penchant):
+ Que dites-vous tout bas?
+
+CYRANO:
+ Mais d'etre alle trop loin, moi-meme je me gronde;
+ Je me disais: tais toi, Christian!. . .
+(Les theorbes se mettent a jouer):
+ Une seconde!. . .
+ On vient!
+(Roxane referme la fenetre. Cyrano ecoute les theorbes, dont l'un joue un air
+folatre et l'autre un air lugubre):
+ Air triste? Air gai?. . .Quel est donc leur dessein?
+ Est-ce un homme? Une femme?--Ah! c'est un capucin!
+
+(Entre un capucin qui va de maison en maison, une lanterne a la main,
+regardant les portes.)
+
+
+
+Scene 3.VIII.
+
+Cyrano, Christian, un capucin.
+
+CYRANO (au capucin):
+ Quel est ce jeu renouvele de Diogene?
+
+LE CAPUCIN:
+ Je cherche la maison de madame. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Il nous gene!
+
+LE CAPUCIN:
+ Magdeleine Robin. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Que veut-il?. . .
+
+CYRANO (lui montrant une rue montante):
+ Par ici!
+ Tout droit,--toujours tout droit. . .
+
+LE CAPUCIN
+ Je vais pour vous!--Merci
+ Dire mon chapelet jusqu'au grain majuscule.
+
+(Il sort.)
+
+CYRANO:
+ Bonne chance! Mes voeux suivent votre cuculle!
+
+(Il redescend vers Christian.)
+
+
+
+Scene 3.IX.
+
+Cyrano, Christian.
+
+CHRISTIAN:
+ Obtiens-moi ce baiser!. . .
+
+CYRANO:
+ Non!
+
+CHRISTIAN:
+ Tot ou tard!. . .
+
+CYRANO:
+ C'est vrai!
+ Il viendra, ce moment de vertige enivre
+ Ou vos bouches iront l'une vers l'autre, a cause
+ De ta moustache blonde et de sa levre rose!
+(A lui-meme):
+ J'aime mieux que ce soit a cause de. . .
+
+(Bruit des volets qui se rouvrent, Christian se cache sous le balcon.)
+
+
+
+Scene 3.X.
+
+Cyrano, Christian, Roxane.
+
+ROXANE (s'avancant sur le balcon):
+ C'est vous?
+ Nous parlions de. . .de. . .d'un. . .
+
+CYRANO:
+ Baiser! Le mot est doux.
+ Je ne vois pas pourquoi votre levre ne l'ose;
+ S'il la brule deja, que sera-ce la chose?
+ Ne vous en faites pas un epouvantement:
+ N'avez-vous pas tantot, presque insensiblement,
+ Quitte le badinage et glisse sans alarmes
+ Du sourire au soupir, et du soupir aux larmes!
+ Glissez encore un peu d'insensible facon:
+ Des larmes au baiser il n'y a qu'un frisson!
+
+ROXANE:
+ Taisez-vous!
+
+CYRANO:
+ Un baiser, mais a tout prendre, qu'est-ce?
+ Un serment fait d'un peu plus pres, une promesse
+ Plus precise, un aveu qui veut se confirmer,
+ Un point rose qu'on met sur l'i du verbe aimer;
+ C'est un secret qui prend la bouche pour oreille,
+ Un instant d'infini qui fait un bruit d'abeille,
+ Une communion ayant un gout de fleur,
+ Une facon d'un peu se respirer le coeur,
+ Et d'un peu se gouter, au bord des levres, l'ame!
+
+ROXANE:
+ Taisez-vous!
+
+CYRANO:
+ Un baiser, c'est si noble, Madame,
+ Que la reine de France, au plus heureux des lords,
+ En a laisse prendre un, la reine meme!
+
+ROXANE:
+ Alors!
+
+CYRANO (s'exaltant):
+ J'eus comme Buckingham des souffrances muettes,
+ J'adore comme lui la reine que vous etes,
+ Comme lui je suis triste et fidele. . .
+
+ROXANE:
+ Et tu es
+ Beau comme lui!
+
+CYRANO (a part, degrise):
+ C'est vrai, je suis beau, j'oubliais!
+
+ROXANE:
+ Eh bien! montez cueillir cette fleur sans pareille. . .
+
+CYRANO (poussant Christian vers le balcon):
+ Monte!
+
+ROXANE:
+ Ce gout de coeur. . .
+
+CYRANO:
+ Monte!
+
+ROXANE:
+ Ce bruit d'abeille. . .
+
+CYRANO:
+ Monte!
+
+CHRISTIAN (hesitant):
+ Mais il me semble, a present, que c'est mal!
+
+ROXANE:
+ Cet instant d'infini!. . .
+
+CYRANO (le poussant):
+ Monte donc, animal!
+
+(Christian s'elance, et par le banc, le feuillage, les piliers, atteint les
+balustres qu'il enjambe.)
+
+CHRISTIAN:
+ Ah, Roxane!
+
+(Il l'enlace et se penche sur ses levres.)
+
+CYRANO:
+ Aie! au coeur, quel pincement bizarre!
+ --Baiser, festin d'amour dont je suis le Lazare!
+ Il me vient dans cette ombre une miette de toi,--
+ Mais oui, je sens un peu mon coeur qui te recoit,
+ Puisque sur cette levre ou Roxane se leurre
+ Elle baise les mots que j'ai dits tout a l'heure!
+(On entend les theorbes):
+ Un air triste, un air gai: le capucin!
+(Il feint de courir comme s'il arrivait de loin, et d'une voix claire):
+ Hola!
+
+ROXANE:
+ Qu'est ce?
+
+CYRANO:
+ Moi. Je passais. . .Christian est encor la?
+
+CHRISTIAN (tres etonne):
+ Tiens Cyrano!
+
+ROXANE:
+ Bonjour, cousin!
+
+CYRANO:
+ Bonjour, cousine!
+
+ROXANE:
+ Je descends!
+
+(Elle disparait dans la maison. Au fond rentre le capucin.)
+
+CHRISTIAN (l'apercevant):
+ Oh! encor!
+
+(Il suit Roxane.)
+
+
+
+Scene 3.XI.
+
+Cyrano, Christian, Roxane, le capucin, Ragueneau.
+
+LE CAPUCIN:
+ C'est ici,--je m'obstine--
+ Magdeleine Robin!
+
+CYRANO:
+ Vous aviez dit: Ro-LIN.
+
+LE CAPUCIN:
+ Non: BIN. B, I, N, BIN!
+
+ROXANE (paraissant sur le seuil de la maison, suivie de Ragueneau qui porte
+une lanterne, et de Christian):
+ Qu'est-ce?
+
+LE CAPUCIN:
+ Une lettre.
+
+CHRISTIAN:
+ Hein?
+
+LE CAPUCIN (a Roxane):
+ Oh! il ne peut s'agir que d'une sainte chose!
+ C'est un digne seigneur qui. . .
+
+ROXANE (a Christian):
+ C'est De Guiche!
+
+CHRISTIAN:
+ Il ose?. . .
+
+ROXANE:
+ Oh! mais il ne va pas m'importuner toujours!
+(Decachetant la lettre):
+ Je t'aime, et si. . .
+(A la lueur de la lanterne de Ragueneau, elle lit, a l'ecart, a voix basse):
+ 'Mademoiselle,
+ Les tambours
+ Battent; mon regiment boucle sa soubreveste;
+ Il part; moi, l'on me croit deja parti: je reste
+ Je vous desobeis. Je suis dans ce couvent.
+ Je vais venir, et vous le mande auparavant
+ Par un religieux simple comme une chevre
+ Qui ne peut rien comprendre a ceci. Votre levre
+ M'a trop souri tantot: j'ai voulu la revoir.
+ Eloignez un chacun, et daignez recevoir
+ L'audacieux deja pardonne, je l'espere,
+ Qui signe votre tres. . .et caetera. . .'
+(Au capucin):
+ Mon Pere,
+ Voici ce que me dit cette lettre. Ecoutez:
+(Tous se rapprochent, elle lit a haute voix):
+ 'Mademoiselle,
+ Il faut souscrire aux volontes
+ Du cardinal, si dur que cela vous puisse etre.
+ C'est la raison pourquoi j'ai fait choix, pour remettre
+ Ces lignes en vos mains charmantes, d'un tres saint,
+ D'un tres intelligent et discret capucin;
+ Nous voulons qu'il vous donne, et dans votre demeure,
+ La benediction
+(Elle tourne la page):
+ nuptiale sur l'heure.
+ Christian doit en secret devenir votre epoux;
+ Je vous l'envoie. Il vous deplait. Resignez-vous.
+ Songez bien que le ciel benira votre zele,
+ Et tenez pour tout assure, Mademoiselle,
+ Le respect de celui qui fut et qui sera
+ Toujours votre tres humble et tres. . .et caetera.'
+
+LE CAPUCIN (rayonnant):
+ Digne seigneur!. . .Je l'avais dit. J'etais sans crainte!
+ Il ne pouvait s'agir que d'une chose sainte!
+
+ROXANE (bas a Christian):
+ N'est-ce pas que je lis tres bien les lettres?
+
+CHRISTIAN:
+ Hum!
+
+ROXANE (haut, avec desespoir):
+ Ah!. . .c'est affreux!
+
+LE CAPUCIN (qui a dirige sur Cyrano la clarte de sa lanterne):
+ C'est vous?
+
+CHRISTIAN:
+ C'est moi!
+
+LE CAPUCIN (tournant la lumiere vers lui, et, comme si un doute lui venait, en
+voyant sa beaute):
+ Mais. . .
+
+ROXANE (vivement):
+ 'Post-scriptum:
+ Donnez pour le couvent cent vingt pistoles.'
+
+LE CAPUCIN:
+ Digne,
+ Digne seigneur!
+(A Roxane):
+ Resignez-vous?
+
+ROXANE (en martyre):
+ Je me resigne!
+(Pendant que Ragueneau ouvre la porte au capucin que Christian invite a
+entrer, elle dit bas a Cyrano):
+ Vous, retenez ici De Guiche! Il va venir!
+ Qu'il n'entre pas tant que. . .
+
+CYRANO:
+ Compris!
+(Au capucin):
+ Pour les benir
+ Il vous faut?. . .
+
+LE CAPUCIN:
+ Un quart d'heure.
+
+CYRANO (les poussant tous vers la maison):
+ Allez! moi, je demeure!
+
+ROXANE (a Christian):
+ Viens!. . .
+
+(Ils entrent.)
+
+
+
+Scene XII.
+
+Cyrano, seul.
+
+CYRANO:
+ Comment faire perdre a De Guiche un quart d'heure.
+(Il se precipite sur le banc, grimpe au mur, vers le balcon):
+ La!. . .Grimpons!. . .J'ai mon plan!. . .
+(Les theorbes se mettent a jouer une phrase lugubre):
+ Ho! c'est un homme!
+(Le tremolo devient sinistre):
+ Ho! ho!
+ Cette fois, c'en est un!. . .
+(Il est sur le balcon, il rabaisse son feutre sur ses yeux, ote son epee, se
+drape dans sa cape, puis se penche et regarde au dehors):
+ Non, ce n'est pas trop haut!
+(Il enjambe les balustres et attirant a lui la longue branche d'un des arbres
+qui debordent le mur du jardin, il s'y accroche des deux mains, pret a se
+laisser tomber):
+ Je vais legerement troubler cette atmosphere!. . .
+
+
+
+Scene 3.XIII.
+
+Cyrano, De Guiche.
+
+DE GUICHE (qui entre, masque, tatonnant dans la nuit):
+ Qu'est-ce que ce maudit capucin peut bien faire?
+
+CYRANO:
+ Diable! et ma voix?. . .S'il la reconnaissait?
+(Lachant d'une main, il a l'air de tourner une invisible clef):
+ Cric! crac!
+(Solennellement):
+ Cyrano, reprenez l'accent de Bergerac!. . .
+
+DE GUICHE (regardant la maison):
+ Oui, c'est la. J'y vois mal. Ce masque m'importune!
+(Il va pour entrer, Cyrano saute du balcon en se tenant a la branche, qui
+plie, et le depose entre la porte et De Guiche; il feint de tomber lourdement,
+comme si c'etait de tres haut, et s'aplatit par terre, ou il reste immobile,
+comme etourdi. De Guiche fait un bond en arriere):
+ Hein? quoi?
+(Quand il leve les yeux, la branche s'est redressee; il ne voit que le ciel;
+il ne comprend pas):
+ D'ou tombe donc cet homme?
+
+CYRANO (se mettant sur son seant, et avec l'accent de Gascogne):
+ De la lune!
+
+DE GUICHE:
+ De la?. . .
+
+CYRANO (d'une voix de reve):
+ Quelle heure est-il?
+
+DE GUICHE:
+ N'a-t-il plus sa raison?
+
+CYRANO:
+ Quelle heure? Quel pays? Quel jour? Quelle saison?
+
+DE GUICHE:
+ Mais. . .
+
+CYRANO:
+ Je suis etourdi!
+
+DE GUICHE:
+ Monsieur. . .
+
+CYRANO:
+ Comme une bombe
+ Je tombe de la lune!
+
+DE GUICHE (impatiente):
+ Ah ca! Monsieur!
+
+CYRANO (se relevant, d'une voix terrible):
+ J'en tombe!
+
+DE GUICHE (reculant):
+ Soit! soit! vous en tombez!. . .c'est peut-etre un dement!
+
+CYRANO (marchant sur lui):
+ Et je n'en tombe pas metaphoriquement!. . .
+
+DE GUICHE:
+ Mais. . .
+
+CYRANO:
+ Il y a cent ans, ou bien une minute,
+ --J'ignore tout a fait ce que dura ma chute!--
+ J'etais dans cette boule a couleur de safran!
+
+DE GUICHE (haussant les epaules):
+ Oui. Laissez-moi passer!
+
+CYRANO (s'interposant):
+ Ou suis-je? soyez franc!
+ Ne me deguisez rien! En quel lieu, dans quel site,
+ Viens-je de choir, Monsieur, comme un aerolithe?
+
+DE GUICHE:
+ Morbleu!. . .
+
+CYRANO:
+ Tout en cheyant je n'ai pu faire choix
+ De mon point d'arrivee,--et j'ignore ou je chois!
+ Est-ce dans une lune ou bien dans une terre,
+ Que vient de m'entrainer le poids de mon postere?
+
+DE GUICHE:
+ Mais je vous dis, Monsieur. . .
+
+CYRANO (avec un cri de terreur qui fait reculer de Guiche):
+ Ha! grand Dieu!. . .je crois voir
+ Qu'on a dans ce pays le visage tout noir!
+
+DE GUICHE (portant la main a son visage):
+ Comment?
+
+CYRANO (avec une peur emphatique):
+ Suis-je en Alger? Etes-vous indigene?. . .
+
+DE GUICHE (qui a senti son masque):
+ Ce masque!. . .
+
+CYRANO (feignant de se rassurer un peu):
+ Je suis donc dans Venise, ou dans Gene?
+
+DE GUICHE (voulant passer):
+ Une dame m'attend!. . .
+
+CYRANO (completement rassure):
+ Je suis donc a Paris.
+
+DE GUICHE (souriant malgre lui):
+ Le drole est assez drole!
+
+CYRANO:
+ Ah! vous riez?
+
+DE GUICHE:
+ Je ris,
+ Mais veux passer!
+
+CYRANO (rayonnant):
+ C'est a Paris que je retombe!
+(Tout a fait a son aise, riant, s'epoussetant, saluant):
+ J'arrive--excusez-moi!--par la derniere trombe.
+ Je suis un peu couvert d'ether. J'ai voyage!
+ J'ai les yeux tout remplis de poudre d'astres. J'ai
+ Aux eperons, encor, quelques poils de planete!
+(Cueillant quelque chose sur sa manche):
+ Tenez, sur mon pourpoint, un cheveu de comete!. . .
+
+(Il souffle comme pour le faire envoler.)
+
+DE GUICHE (hors de lui):
+ Monsieur!. . .
+
+CYRANO (au moment ou il va passer, tend sa jambe comme pour y montrer quelque
+chose et l'arrete):
+ Dans mon mollet je rapporte une dent
+ De la Grande Ourse,--et comme, en frolant le Trident,
+ Je voulais eviter une de ses trois lances,
+ Je suis alle tomber assis dans les Balances,--
+ Dont l'aiguille, a present, la-haut, marque mon poids!
+(Empechant vivement de Guiche de passer et le prenant a un bouton du
+pourpoint):
+ Si vous serriez mon nez, Monsieur, entre vos doigts,
+ Il jaillirait du lait!
+
+DE GUICHE:
+ Hein? du lait?. . .
+
+CYRANO:
+ De la Voie
+ Lactee!. . .
+
+DE GUICHE:
+ Oh! par l'enfer!
+
+CYRANO:
+ C'est le ciel qui m'envoie!
+(Se croisant les bras):
+ Non! croiriez-vous, je viens de le voir en tombant,
+ Que Sirius, la nuit, s'affuble d'un turban?
+(Confidentiel):
+ L'autre Ourse est trop petite encor pour qu'elle morde!
+(Riant):
+ J'ai traverse la Lyre en cassant une corde!
+(Superbe):
+ Mais je compte en un livre ecrire tout ceci,
+ Et les etoiles d'or qu'en mon manteau roussi
+ Je viens de rapporter a mes perils et risques,
+ Quand on l'imprimera, serviront d'asterisques!
+
+DE GUICHE:
+ A la parfin, je veux. . .
+
+CYRANO:
+ Vous, je vous vois venir!
+
+DE GUICHE:
+ Monsieur!
+
+CYRANO:
+ Vous voudriez de ma bouche tenir
+ Comment la lune est faite, et si quelqu'un habite
+ Dans la rotondite de cette cucurbite?
+
+DE GUICHE (criant):
+ Mais non! Je veux. . .
+
+CYRANO:
+ Savoir comment j'y suis monte.
+ Ce fut par un moyen que j'avais invente.
+
+DE GUICHE (decourage):
+ C'est un fou!
+
+CYRANO (dedaigneux):
+ Je n'ai pas refait l'aigle stupide
+ De Regiomontanus, ni le pigeon timide
+ D'Archytas!. . .
+
+DE GUICHE:
+ C'est un fou,--mais c'est un fou savant.
+
+CYRANO:
+ Non, je n'imitai rien de ce qu'on fit avant!
+(De Guiche a reussi a passer et il marche vers la porte de Roxane. Cyrano le
+suit, pret a l'empoigner):
+ J'inventai six moyens de violer l'azur vierge!
+
+DE GUICHE (se retournant):
+ Six?
+
+CYRANO (avec volubilite):
+ Je pouvais, mettant mon corps nu comme un cierge,
+ La caparaconner de fioles de cristal
+ Toutes pleines des pleurs d'un ciel matutinal,
+ Et ma personne, alors, au soleil exposee,
+ L'astre l'aurait humee en humant la rosee!
+
+DE GUICHE (surpris, et faisant un pas vers Cyrano):
+ Tiens! Oui, cela fait un!
+
+CYRANO (reculant pour l'entrainer de l'autre cote):
+ Et je pouvais encor
+ Faire engouffrer du vent, pour prendre mon essor,
+ En rarefiant l'air dans un coffre de cedre
+ Par des miroirs ardents, mis en icosaedre!
+
+DE GUICHE (fait encore un pas):
+ Deux!
+
+CYRANO (reculant toujours):
+ Ou bien, machiniste autant qu'artificier,
+ Sur une sauterelle aux detentes d'acier,
+ Me faire, par des feux successifs de salpetre,
+ Lancer dans les pres bleus ou les astres vont paitre!
+
+DE GUICHE (le suivant, sans s'en douter, et comptant sur ses doigts):
+ Trois!
+
+CYRANO:
+ Puisque la fumee a tendance a monter,
+ En souffler dans un globe assez pour m'emporter!
+
+DE GUICHE (meme jeu, de plus en plus etonne):
+ Quatre!
+
+CYRANO:
+ Puisque Phoebe, quand son arc est le moindre,
+ Aime sucer, o boeufs, votre moelle. . .m'en oindre!
+
+DE GUICHE (stupefait):
+ Cinq!
+
+CYRANO (qui en parlant l'a amene jusqu'a l'autre cote de la place, pres d'un
+banc):
+ Enfin, me placant sur un plateau de fer,
+ Prendre un morceau d'aimant et le lancer en l'air!
+ Ca, c'est un bon moyen: le fer se precipite,
+ Aussitot que l'aimant s'envole, a sa poursuite;
+ On relance l'aimant bien vite, et cadedis!
+ On peut monter ainsi indefiniment.
+
+DE GUICHE:
+ Six!
+ --Mais voila six moyens excellents!. . .Quel systeme
+ Choisites-vous des six, Monsieur?
+
+CYRANO:
+ Un septieme!
+
+DE GUICHE:
+ Par exemple! Et lequel?
+
+CYRANO:
+ Je vous le donne en cent!. . .
+
+DE GUICHE:
+ C'est que ce matin-la devient interessant!
+
+CYRANO (faisant le bruit des vagues avec de grands gestes mysterieux):
+ Houuh! houuh!
+
+DE GUICHE:
+ Eh bien!
+
+CYRANO:
+ Vous devinez?
+
+DE GUICHE:
+ Non!
+
+CYRANO:
+ La maree!. . .
+ A l'heure ou l'onde par la lune est attiree,
+ Je me mis sur la sable--apres un bain de mer--
+ Et la tete partant la premiere, mon cher,
+ --Car les cheveux, surtout, gardent l'eau dans leur frange!--
+ Je m'enlevai dans l'air, droit, tout droit, comme un ange.
+ Je montais, je montais doucement, sans efforts,
+ Quand je sentis un choc!. . .Alors. . .
+
+DE GUICHE (entraine par la curiosite, et s'asseyant sur le banc):
+ Alors?
+
+CYRANO:
+ Alors. . .
+(Reprenant sa voix naturelle):
+ Le quart d'heure est passe, Monsieur, je vous delivre:
+ Le mariage est fait.
+
+DE GUICHE (se relevant d'un bond):
+ Ca, voyons, je suis ivre!. . .
+ Cette voix?
+(La porte de la maison s'ouvre, des laquais paraissent portant des candelabres
+allumes. Lumiere. Cyrano ote son chapeau au bord abaisse):
+ Et ce nez--Cyrano?
+
+CYRANO (saluant):
+ Cyrano.
+ --Ils viennent a l'instant d'echanger leur anneau.
+
+DE GUICHE:
+ Qui cela?
+(Il se retourne.--Tableau. Derriere les laquais Roxane et Christian se
+tiennent par la main. Le capucin les suit en souriant. Ragueneau eleve aussi
+un flambeau. La duegne ferme la marche, ahurie, en petit saut de lit):
+ Ciel!
+
+
+
+Scene 3.XIV.
+
+Les memes, Roxane, Christian, le capucin, Ragueneau, laquais, la duegne.
+
+DE GUICHE (a Roxane):
+ Vous?
+(Reconnaissant Christian avec stupeur):
+ Lui?
+(Saluant Roxane avec admiration):
+ Vous etes des plus fines!
+(A Cyrano):
+ Mes compliments, Monsieur l'inventeur des machines:
+ Votre recit eut fait s'arreter au portail
+ Du paradis, un saint! Notez-en le detail,
+ Car vraiment cela peut resservir dans un livre!
+
+CYRANO (s'inclinant):
+ Monsieur, c'est un conseil que je m'engage a suivre.
+
+LE CAPUCIN (montrant les amants a De Guiche et hochant avec satisfaction sa
+grande barbe blanche):
+ Un beau couple, mon fils, reuni la par vous!
+
+DE GUICHE (le regardant d'un oeil glace):
+ Oui.
+(A Roxane):
+ Veuillez dire adieu, Madame, a votre epoux.
+
+ROXANE:
+ Comment?
+
+DE GUICHE (a Christian):
+ Le regiment deja se met en route.
+ Joignez-le!
+
+ROXANE:
+ Pour aller a la guerre?
+
+DE GUICHE:
+ Sans doute!
+
+ROXANE:
+ Mais, Monsieur, les cadets n'y vont pas!
+
+DE GUICHE:
+ Ils iront.
+(Tirant le papier qu'il avait mis dans sa poche):
+ Voici l'ordre.
+(A Christian):
+ Courez le porter, vous, baron.
+
+ROXANE (se jetant dans les bras de Christian):
+ Christian!
+
+DE GUICHE (ricanant, a Cyrano):
+ La nuit de noce est encore lointaine!
+
+CYRANO (a part):
+ Dire qu'il croit me faire enormement de peine!
+
+CHRISTIAN (a Roxane):
+ Oh! tes levres encor!
+
+CYRANO:
+ Allons, voyons, assez!
+
+CHRISTIAN (continuant a embrasser Roxane):
+ C'est dur de la quitter. . .Tu ne sais pas. . .
+
+CYRANO (cherchant a l'entrainer):
+ Je sais.
+
+(On entend au loin des tambours qui battent une marche.)
+
+DE GUICHE (qui est remonte au fond):
+ Le regiment qui part!
+
+ROXANE (A Cyrano, en retenant Christian qu'il essaye toujours d'entrainer):
+ Oh!. . .je vous le confie!
+ Promettez-moi que rien ne va mettre sa vie
+ En danger!
+
+CYRANO:
+ J'essaierai. . .mais ne peux cependant
+ Promettre. . .
+
+ROXANE (meme jeu):
+ Promettez qu'il sera tres prudent!
+
+CYRANO:
+ Oui, je tacherai, mais. . .
+
+ROXANE (meme jeu):
+ Qu'a ce siege terrible
+ Il n'aura jamais froid!
+
+CYRANO:
+ Je ferai mon possible.
+ Mais. . .
+
+ROXANE (meme jeu):
+ Qu'il sera fidele!
+
+CYRANO:
+ Eh oui! sans doute, mais. . .
+
+ROXANE (meme jeu):
+ Qu'il m'ecrira souvent!
+
+CYRANO (s'arretant):
+ Ca,--je vous le promets!
+
+
+Rideau.
+
+
+
+Acte IV.
+
+Les Cadets de Gascogne.
+
+Le poste qu'occupe la compagnie de Carbon de Castel-Jaloux au siege d'Arras.
+
+Au fond, talus traversant toute la scene. Au dela s'apercoit un horizon de
+plaine: le pays couvert de travaux de siege. Les murs d'Arras et la
+silhouette de ses toits sur le ciel, tres loin.
+
+Tentes; armes eparses; tambours, etc.--Le jour va se lever. Jaune Orient.--
+Sentinelles espacees. Feux.
+
+Roules dans leurs manteaux, les Cadets de Gascogne dorment. Carbon de Castel-
+Jaloux et Le Bret veillent. Ils sont tres pales et tres maigris. Christian
+dort, parmi les autres, dans sa cape, au premier plan, le visage eclaire par
+un feu. Silence.
+
+
+
+Scene 4.I.
+
+Christian, Carbon de Castel-Jaloux, Le Bret, les cadets, puis Cyrano.
+
+LE BRET:
+ C'est affreux!
+
+CARBON:
+ Oui. Plus rien.
+
+LE BRET:
+ Mordious!
+
+CARBON (lui faisant signe de parler plus bas):
+ Jure en sourdine!
+ Tu vas les reveiller.
+(Aux cadets):
+ Chut! Dormez!
+(A Le Bret):
+ Qui dort dine!
+
+LE BRET:
+ Quand on a l'insomnie on trouve que c'est peu!
+ Quelle famine!
+
+(On entend au loin quelques coups de feu.)
+
+CARBON:
+ Ah! maugrebis des coups de feu!. . .
+ Ils vont me reveiller mes enfants!
+(Aux cadets qui levent la tete):
+ Dormez!
+
+(On se recouche. Nouveaux coups de feu plus rapproches.)
+
+UN CADET (s'agitant):
+ Diantre!
+ Encore?
+
+CARBON:
+ Ce n'est rien! C'est Cyrano qui rentre!
+
+(Les tetes qui s'etaient relevees se recouchent.)
+
+UNE SENTINELLE (au dehors):
+ Ventrebieu! qui va la?
+
+LA VOIX DE CYRANO:
+ Bergerac!
+
+LA SENTINELLE (qui est sur le talus):
+ Ventrebieu!
+ Qui va la?
+
+CYRANO (paraissant sur la crete):
+ Bergerac, imbecile!
+
+(Il descend. Le Bret va au-devant de lui, inquiet):
+
+LE BRET:
+ Ah! grand Dieu!
+
+CYRANO (lui faisant signe de ne reveiller personne):
+ Chut!
+
+LE BRET:
+ Blesse?
+
+CYRANO:
+ Tu sais bien qu'ils ont pris l'habitude
+ De me manquer tous les matins!
+
+LE BRET:
+ C'est un peu rude,
+ Pour porter une lettre, a chaque jour levant,
+ De risquer!
+
+CYRANO (s'arretant devant Christian):
+ J'ai promis qu'il ecrirait souvent!
+(Il le regarde):
+ Il dort. Il est pali. Si la pauvre petite
+ Savait qu'il meurt de faim. . .Mais toujours beau!
+
+LE BRET:
+ Va vite
+ Dormir!
+
+CYRANO:
+ Ne grogne pas, Le Bret!. . .Sache ceci:
+ Pour traverser les rangs espagnols, j'ai choisi
+ Un endroit ou je sais, chaque nuit, qu'ils sont ivres.
+
+LE BRET:
+ Tu devrais bien un jour nous rapporter des vivres.
+
+CYRANO:
+ Il faut etre leger pour passer!--Mais je sais
+ Qu'il y aura ce soir du nouveau. Les Francais
+ Mangeront ou mourront. . .si j'ai bien vu. . .
+
+LE BRET:
+ Raconte!
+
+CYRANO:
+ Non. Je ne suis pas sur. . .vous verrez!
+
+CARBON:
+ Quelle honte,
+ Lorsqu'on est assiegeant, d'etre affame!
+
+LE BRET:
+ Helas!
+ Rien de plus complique que ce siege d'Arras:
+ Nous assiegeons Arras,--nous-memes, pris au piege,
+ Le cardinal infant d'Espagne nous assiege. . .
+
+CYRANO:
+ Quelqu'un devrait venir l'assieger a son tour.
+
+LE BRET:
+ Je ne ris pas.
+
+CYRANO:
+ Oh! oh!
+
+LE BRET:
+ Penser que chaque jour
+ Vous risquez une vie, ingrat, comme la votre,
+ Pour porter. . .
+(Le voyant qui se dirige vers une tente):
+ Ou vas-tu?
+
+CYRANO:
+ J'en vais ecrire une autre.
+
+(Il souleve la toile et disparait.)
+
+
+
+Scene 4.II.
+
+Les memes, moins Cyrano.
+
+(Le jour s'est un peu leve. Lueurs roses. La ville d' Arras se dore a
+l'horizon. On entend un coup de canon immediatement suivi d'une batterie de
+tambours, tres au loin, vers la gauche. D'autres tambours battent plus pres.
+Les batteries vont se repondant, et se rapprochant, eclatent presque en scene
+et s'eloignent vers la droite, parcourant le camp. Rumeurs de reveil. Voix
+lointaines d'officiers.)
+
+CARBON (avec un soupir):
+ La diane!. . .Helas!
+(Les cadets s'agitent dans leurs manteaux, s'etirent):
+ Sommeil succulent, tu prends fin!. . .
+ Je sais trop quel sera leur premier cri!
+
+UN CADET (se mettant sur son seant):
+ J'ai faim!
+
+UN AUTRE:
+ Je meurs!
+
+TOUS:
+ Oh!
+
+CARBON:
+ Levez-vous!
+
+TROISIEME CADET:
+ Plus un pas!
+
+QUATRIEME CADET:
+ Plus un geste!
+
+LE PREMIER (se regardant dans un morceau de cuirasse):
+ Ma langue est jaune: l'air du temps est indigeste!
+
+UN AUTRE:
+ Mon tortil de baron pour un peu de Chester!
+
+UN AUTRE:
+ Moi, si l'on ne veut pas fournir a mon gaster
+ De quoi m'elaborer une pinte de chyle,
+ Je me retire sous ma tente--comme Achille!
+
+UN AUTRE:
+ Oui, du pain!
+
+CARBON (allant a la tente ou est entre Cyrano, a mi-voix):
+ Cyrano!
+
+D'AUTRES:
+ Nous mourons!
+
+CARBON (toujours a mi-voix, a la porte de la tente):
+ Au secours!
+ Toi qui sais si gaiement leur repliquer toujours,
+ Viens les ragaillardir!
+
+DEUXIEME CADET (se precipitant vers le premier qui machonne quelque chose):
+ Qu'est-ce que tu grignotes!
+
+LE PREMIER:
+ De l'etoupe a canon que dans les bourguignotes
+ On fait frire en la graisse a graisser les moyeux,
+ Les environs d'Arras sont tres peu giboyeux!
+
+UN AUTRE (entrant):
+ Moi, je viens de chasser!
+
+UN AUTRE (meme jeu):
+ J'ai peche, dans la Scarpe!
+
+TOUS (debout, se ruant sur les deux nouveaux venus):
+ Quoi!--Que rapportez-vous?--Un faisan?--Une carpe?--
+ Vite, vite, montrez!
+
+LE PECHEUR:
+ Un goujon!
+
+LE CHASSEUR:
+ Un moineau!
+
+TOUS (exasperes):
+ Assez!--Revoltons-nous!
+
+CARBON:
+ Au secours, Cyrano!
+
+(Il fait maintenant tout a fait jour.)
+
+
+
+Scene 4.III.
+
+Les memes, Cyrano.
+
+CYRANO (sortant de sa tente, tranquille, une plume a l'oreille, un livre a la
+main):
+ Hein?
+(Silence. Au premier cadet):
+ Pourquoi t'en vas-tu, toi, de ce pas qui traine?
+
+LE CADET:
+ J'ai quelque chose, dans les talons, qui me gene!. . .
+
+CYRANO:
+ Et quoi donc?
+
+LE CADET:
+ L'estomac!
+
+CYRANO:
+ Moi de meme, pardi!
+
+LE CADET:
+ Cela doit te gener?
+
+CYRANO:
+ Non, cela me grandit.
+
+DEUXIEME CADET:
+ J'ai les dents longues!
+
+CYRANO:
+ Tu n'en mordras que plus large.
+
+UN TROISIEME:
+ Mon ventre sonne creux!
+
+CYRANO:
+ Nous y battrons la charge.
+
+UN AUTRE:
+ Dans les oreilles, moi, j'ai des bourdonnements.
+
+CYRANO:
+ Non, non; ventre affame, pas d'oreilles: tu mens!
+
+UN AUTRE:
+Oh! manger quelque chose,--a l'huile!
+
+CYRANO (le decoiffant et lui mettant son casque dans la main):
+ Ta salade.
+
+UN AUTRE:
+ Qu'est-ce qu'on pourrait bien devorer?
+
+CYRANO (lui jetant le livre qu'il tient a la main):
+ L''Iliade'.
+
+UN AUTRE:
+ Le ministre, a Paris, fait ses quatre repas!
+
+CYRANO:
+ Il devrait t'envoyer du perdreau?
+
+LE MEME:
+ Pourquoi pas?
+ Et du vin!
+
+CYRANO:
+ Richelieu, du Bourgogne, if you please?
+
+LE MEME:
+ Par quelque capucin!
+
+CYRANO:
+ L'eminence qui grise?
+
+UN AUTRE:
+ J'ai des faims d'ogre!
+
+CYRANO:
+ Eh! bien!. . .tu croques le marmot!
+
+LE PREMIER CADET (haussant les epaules):
+ Toujours le mot, la pointe!
+
+CYRANO:
+ Oui, la pointe, le mot!
+ Et je voudrais mourir, un soir, sous un ciel rose,
+ En faisant un bon mot, pour une belle cause!
+ --Oh! frappe par la seule arme noble qui soit,
+ Et par un ennemi qu'on sait digne de soi,
+ Sur un gazon de gloire et loin d'un lit de fievres,
+ Tomber la pointe au coeur en meme temps qu'aux levres!
+
+CRIS DE TOUS:
+ J'ai faim!
+
+CYRANO (se croisant les bras):
+ Ah ca! mais vous ne pensez qu'a manger?. . .
+ --Approche, Bertrandou le fifre, ancien berger;
+ Du double etui de cuir tire l'un de tes fifres,
+ Souffle, et joue a ce tas de goinfres et de piffres
+ Ces vieux airs du pays, au doux rhythme obsesseur,
+ Dont chaque note est comme une petite soeur,
+ Dans lesquels restent pris des sons de voix aimees,
+ Ces airs dont la lenteur est celle des fumees
+ Que le hameau natal exhale de ses toits,
+ Ces airs dont la musique a l'air d'etre en patois!. . .
+(Le vieux s'assied et prepare son fifre):
+ Que la flute, aujourd'hui, guerriere qui s'afflige,
+ Se souvienne un moment, pendant que sur sa tige
+ Tes doigts semblent danser un menuet d'oiseau,
+ Qu'avant d'etre d'ebene, elle fut de roseau;
+ Que sa chanson l'etonne, et qu'elle y reconnaisse
+ L'ame de sa rustique et paisible jeunesse!. . .
+(Le vieux commence a jouer des airs languedociens):
+ Ecoutez, les Gascons. . .Ce n'est plus, sous ses doigts,
+ Le fifre aigu des camps, c'est la flute des bois!
+ Ce n'est plus le sifflet du combat, sous ses levres,
+ C'est le lent galoubet de nos meneurs de chevres!. . .
+ Ecoutez. . .C'est le val, la lande, la foret,
+ Le petit patre brun sous son rouge beret,
+ C'est la verte douceur des soirs sur la Dordogne,
+ Ecoutez, les Gascons: c'est toute la Gascogne!
+
+(Toutes les tetes se sont inclinees;--tous les yeux revent;--et des larmes
+sont furtivement essuyees, avec un revers de manche, un coin de manteau.)
+
+CARBON (a Cyrano, bas):
+ Mais tu les fais pleurer!
+
+CYRANO:
+ De nostalgie!. . .Un mal
+ Plus noble que la faim!. . .pas physique: moral!
+ J'aime que leur souffrance ait change de viscere,
+ Et que ce soit leur coeur, maintenant, qui se serre!
+
+CARBON:
+ Tu vas les affaiblir en les attendrissant!
+
+CYRANO (qui a fait signe au tambour d'approcher):
+ Laisse donc! Les heros qu'ils portent dans leur sang
+ Sont vite reveilles! Il suffit. . .
+
+(Il fait un geste. Le tambour roule.)
+
+TOUS (se levant et se precipitant sur leurs armes):
+ Hein?. . .Quoi?. . .Qu'est-ce?
+
+CYRANO (souriant):
+ Tu vois, il a suffi d'un roulement de caisse!
+ Adieu, reves, regrets, vieille province, amour. . .
+ Ce qui du fifre vient s'en va par le tambour!
+
+UN CADET (qui regarde au fond):
+ Ah! Ah! Voici monsieur de Guiche.
+
+TOUS LES CADETS (murmurant):
+ Hou. . .
+
+CYRANO (souriant):
+ Murmure
+ Flatteur!
+
+UN CADET:
+ Il nous ennuie!
+
+UN AUTRE:
+ Avec, sur son armure,
+ Son grand col de dentelle, il vient faire le fier!
+
+UN AUTRE:
+ Comme si l'on portait du linge sur du fer!
+
+LE PREMIER:
+ C'est bon lorsque a son cou l'on a quelque furoncle!
+
+LE DEUXIEME:
+ Encore un courtisan!
+
+UN AUTRE:
+ Le neveu de son oncle!
+
+CARBON:
+ C'est un Gascon pourtant!
+
+LE PREMIER:
+ Un faux!. . .Mefiez-vous!
+ Parce que, les Gascons. . .ils doivent etre fous:
+ Rien de plus dangereux qu'un Gascon raisonnable.
+
+LE BRET:
+ Il est pale!
+
+UN AUTRE:
+ Il a faim. . .autant qu'un pauvre diable!
+ Mais comme sa cuirasse a des clous de vermeil,
+ Sa crampe d'estomac etincelle au soleil!
+
+CYRANO (vivement):
+ N'ayons pas l'air non plus de souffrir! Vous, vos cartes,
+ Vos pipes et vos des. . .
+(Tous rapidement se mettent a jouer sur des tambours, sur des escabeaux et par
+terre, sur leurs manteaux, et ils allument de longues pipes de petun):
+ Et moi, je lis Descartes.
+
+(Il se promene de long en large et lit dans un petit livre qu'il a tire de sa
+poche.--Tableau.--De Guiche entre. Tout le monde a l'air absorbe et content.
+Il est tres pale. Il va vers Carbon.)
+
+
+
+Scene 4.IV.
+
+Les memes, de Guiche.
+
+DE GUICHE (a Carbon):
+ Ah!--Bonjour!
+(Ils s'observent tous les deux. A part, avec satisfaction):
+ Il est vert.
+
+CARBON (de meme):
+ Il n'a plus que les yeux.
+
+DE GUICHE (regardant les cadets):
+ Voici donc les mauvaises tetes?. . .Oui, messieurs,
+ Il me revient de tous cotes qu'on me brocarde
+ Chez vous, que les cadets, noblesse montagnarde,
+ Hobereaux bearnais, barons perigourdins,
+ N'ont pour leur colonel pas assez de dedains,
+ M'appellent intrigant, courtisan,--qu'il les gene
+ De voir sur ma cuirasse un col en point de Gene,--
+ Et qu'ils ne cessent pas de s'indigner entre eux
+ Qu'on puisse etre Gascon et ne pas etre gueux!
+(Silence. On joue. On fume):
+ Vous ferai-je punir par votre capitaine?
+ Non.
+
+CARBON:
+ D'ailleeurs, je suis libre et n'inflige de peine. . .
+
+DE GUICHE:
+ Ah?
+
+CARBON:
+ J'ai paye ma compagnie, elle est a moi.
+ Je n'obeis qu'aux ordres de guerre.
+
+DE GUICHE:
+ Ah?. . .Ma foi!
+ Cela suffit.
+(S'adressant aux cadets):
+ Je peux mepriser vos bravades.
+ On connait ma facon d'aller aux mousquetades;
+ Hier, a Bapaume, on vit la furie avec quoi
+ J'ai fait lacher le pied au comte de Bucquoi;
+ Ramenant sur ses gens les miens en avalanche,
+ J'ai charge par trois fois!
+
+CYRANO (sans lever le nez de son livre):
+ Et votre echarpe blanche?
+
+DE GUICHE (surpris et satisfait):
+ Vous savez ce detail?. . .En effet, il advint,
+ Durant que je faisais ma caracole afin
+ De rassembler mes gens la troisieme charge,
+ Qu'un remous de fuyards m'entraina sur la marge
+ Des ennemis; j'etais en danger qu'on me prit
+ Et qu'on m'arquebusat, quand j'eus le bon esprit
+ De denouer et de laisser couler a terre
+ L'echarpe qui disait mon grade militaire;
+ En sorte que je pus, sans attirer les yeux,
+ Quitter les Espagnols, et revenant sur eux,
+ Suivi de tous les miens reconfortes, les battre!
+ --Eh bien! que dites-vous de ce trait?
+
+(Les cadets n'ont pas l'air d'ecouter; mais ici les cartes et les cornets a
+des restent en l'air, la fumee des pipes demeure dans les joues: attente.)
+
+CYRANO:
+ Qu'Henri quatre
+ N'eut jamais consenti, le nombre l'accablant,
+ A se diminuer de son panache blanc.
+
+(Joie silencieuse. Les cartes s'abattent. Les des tombe. La fumee
+s'echappe.)
+
+DE GUICHE:
+ L'adresse a reussi, cependant!
+
+(Meme attente suspendant les jeux et les pipes.)
+
+CYRANO:
+ C'est possible.
+ Mais on n'abdique pas l'honneur d'etre une cible.
+(Cartes, des, fumees, s'abattent, tombent, s'envolent avec une satisfaction
+croissante):
+ Si j'eusse ete present quand l'echarpe coula
+ --Nos courages, monsieur, different en cela--
+ Je l'aurais ramassee et me la serais mise.
+
+DE GUICHE:
+ Oui, vantardise, encor, de gascon!
+
+CYRANO:
+ Vantardise?. . .
+ Pretez-la-moi. Je m'offre a monter, des ce soir,
+ A l'assaut, le premier, avec elle en sautoir.
+
+DE GUICHE:
+ Offre encor de gascon! Vous savez que l'echarpe
+ Resta chez l'ennemi, sur les bords de la Scarpe,
+ En un lieu que depuis la mitraille cribla,--
+ Ou nul ne peut aller la chercher!
+
+CYRANO (tirant de sa poche l'echarpe blanche et la lui tendant):
+ La voila.
+
+(Silence. Les cadets etouffent leurs rires dans les cartes et dans les
+cornets a des. De Guiche se retourne, les regarde: immediatement ils
+reprennent leur gravite, leurs jeux; l'un d'eux sifflote avec indifference
+l'air montagnard joue par le fifre.)
+
+DE GUICHE (prenant l'echarpe):
+ Merci. Je vais, avec ce bout d'etoffe claire,
+ Pouvoir faire un signal,--que j'hesitais a faire.
+
+(Il va au talus, y grimpe, et agite plusieurs fois l'echarpe en l'air.)
+
+TOUS:
+ Hein!
+
+LA SENTINELLE (en haut du talus):
+ Cet homme, la-bas qui se sauve en courant!. . .
+
+DE GUICHE (redescendant):
+ C'est un faux espion espagnol. Il nous rend
+ De grands services. Les renseignements qu'il porte
+ Aux ennemis sont ceux que je lui donne, en sorte
+ Que l'on peut influer sur leurs decisions.
+
+CYRANO:
+ C'est un gredin!
+
+DE GUICHE (se nouant nonchalamment son echarpe):
+ C'est tres commode. Nous disions?. . .
+ --Ah! J'allais vous apprendre un fait. Cette nuit meme,
+ Pour nous ravitailler tentant un coup supreme,
+ Le marechal s'en fut vers Dourlens, sans tambours;
+ Les vivandiers du Roi sont la; par les labours
+ Il les joindra; mais pour revenir sans encombre,
+ Il a pris avec lui des troupes en tel nombre
+ Que l'on aurait beau jeu, certe, en nous attaquant:
+ La moitie de l'armee est absente du camp!
+
+CARBON:
+ Oui, si les Espagnols savaient, ce serait grave.
+ Mais ils ne savent pas ce depart?
+
+DE GUICHE:
+ Ils le savent.
+ Ils vont nous attaquer.
+
+CARBON:
+ Ah!
+
+DE GUICHE:
+ Mon faux espion
+ M'est venu prevenir de leur agression.
+ Il ajouta: 'J'en peux determiner la place;
+ Sur quel point voulez-vous que l'attaque se fasse?
+ Je dirai que de tous c'est le moins defendu,
+ Et l'effort portera sur lui.'--J'ai repondu:
+ 'C'est bon. Sortez du camp. Suivez des yeux la ligne:
+ Ce sera sur le point d'ou je vous ferai signe.'
+
+CARBON (aux cadets):
+ Messieurs, preparez-vous!
+
+(Tous se levent. Bruit d'epees et de ceinturons qu'on boucle.)
+
+DE GUICHE:
+ C'est dans une heure.
+
+PREMIER CADET:
+ Ah!. . .bien!. . .
+
+(Ils se rasseyent tous. On reprend la partie interrompue.)
+
+DE GUICHE (a Carbon):
+ Il faut gagner du temps. Le marechal revient.
+
+CARBON:
+ Et pour gagner du temps?
+
+DE GUICHE:
+ Vous aurez l'obligeance
+ De vous faire tuer.
+
+CYRANO:
+ Ah! voila la vengeance?
+
+DE GUICHE:
+ Je ne pretendrai pas que si je vous aimais
+ Je vous eusse choisis vous et les votres, mais,
+ Comme a votre bravoure on n'en compare aucune,
+ C'est mon Roi que je sers en servant ma rancune.
+
+CYRANO (saluant):
+ Souffrez que je vous sois, monsieur, reconnaissant.
+
+DE GUICHE (saluant):
+ Je sais que vous aimez vous battre un contre cent.
+ Vous ne vous plaindrez pas de manquer de besogne.
+
+(Il remonte, avec Carbon.)
+
+CYRANO (aux cadets):
+ Eh bien donc! nous allons au blason de Gascogne,
+ Qui porte six chevrons, messieurs, d'azur et d'or,
+ Joindre un chevron de sang qui lui manquait encor!
+
+(De Guiche cause bas avec Carbon de Castel-Jaloux, au fond. On donne des
+ordres. La resistance se prepare. Cyrano va vers Christian qui est reste
+immobile, les bras croises.)
+
+CYRANO (lui mettant la main sur l'epaule):
+ Christian?
+
+CHRISTIAN (secouant la tete):
+ Roxane!
+
+CYRANO:
+ Helas!
+
+CHRISTIAN:
+ Au moins, je voudrais mettre
+ Tout l'adieu de mon coeur dans une belle lettre!. . .
+
+CYRANO:
+ Je me doutais que ce serait pour aujourd'hui.
+(Il tire un billet de son pourpoint):
+ Et j'ai fait tes adieux.
+
+CHRISTIAN:
+ Montre!. . .
+
+CYRANO:
+ Tu veux?. . .
+
+CHRISTIAN (lui prenant la lettre):
+ Mais oui!
+(Il l'ouvre, lit et s'arrete):
+ Tiens!
+
+CYRANO:
+ Quoi?
+
+CHRISTIAN:
+ Ce petit rond?. . .
+
+CYRANO (reprenant la lettre vivement, et regardant d'un air naif):
+ Un rond?. . .
+
+CHRISTIAN:
+ C'est une larme!
+
+CYRANO:
+ Oui. . .Poete, on se prend a son jeu, c'est le charme!. . .
+ Tu comprends. . .ce billet,--c'etait tres emouvant:
+ Je me suis fait pleurer moi-meme en l'ecrivant.
+
+CHRISTIAN:
+ Pleurer?. . .
+
+CYRANO:
+ Oui. . .parce que. . .mourir n'est pas terrible.
+ Mais. . .ne plus la revoir jamais. . .voila l'horrible!
+ Car enfin je ne la. . .
+(Christian le regarde):
+ nous ne la. . .
+(Vivement):
+ tu ne la. . .
+
+CHRISTIAN (lui arrachant la lettre):
+ Donne-moi ce billet!
+
+(On entend une rumeur, au loin, dans le camp.)
+
+LA VOIX D'UNE SENTINELLE:
+ Ventrebieu, qui va la?
+
+(Coups de feu. Bruits de voix. Grelots.)
+
+CARBON:
+ Qu'est-ce?. . .
+
+LA SENTINELLE (qui est sur le talus):
+ Un carrosse!
+
+(On se precipite pour voir.)
+
+CRIS:
+ Quoi! Dans le camp?--Il y entre!
+ --Il a l'air de venir de chez l'ennemi!--Diantre!
+ Tirez!--Non! Le cocher a crie!--Crie quoi?--
+ Il a crie: Service du Roi!
+
+(Tout le monde est sur le talus et regarde au dehors. Les grelots se
+rapprochent.)
+
+DE GUICHE:
+ Hein? Du Roi!. . .
+
+(On redescend, on s'aligne.)
+
+CARBON:
+ Chapeau bas, tous!
+
+DE GUICHE (a la cantonade):
+ Du Roi!--Rangez-vous, vile tourbe,
+ Pour qu'il puisse decrire avec pompe sa courbe!
+
+(Le carrosse entre au grand trot. Il est couvert de boue et de poussiere. Les
+rideaux sont tires. Deux laquais derriere. Il s'arrete net.)
+
+CARBON:
+ Battez aux champs!
+
+(Roulement de tambours. Tous les cadets se decouvrent.)
+
+DE GUICHE:
+ Baissez le marchepied!
+
+(Deux hommes se precipitent. La portiere s'ouvre.)
+
+ROXANE (sautant du carrosse):
+ Bonjour!
+
+(Le son d'une voix de femme releve d'un seul coup tout ce monde profondement
+incline.--Stupeur.)
+
+
+
+Scene 4.V.
+
+Les memes, Roxane.
+
+DE GUICHE:
+ Service du Roi! Vous?
+
+ROXANE:
+ Mais du seul roi, l'Amour!
+
+CYRANO:
+ Ah! grand Dieu!
+
+CHRISTIAN (s'elancant):
+ Vous! Pourquoi?
+
+ROXANE:
+ C'etait trop long, ce siege!
+
+CHRISTIAN:
+ Pourquoi?. . .
+
+ROXANE:
+ Je te dirai!
+
+CYRANO (qui, au son de sa voix, est reste cloue immobile, sans oser tourner
+les yeux vers elle):
+ Dieu! La regarderai-je?
+
+DE GUICHE:
+ Vous ne pouvez rester ici!
+
+ROXANE (gaiement):
+ Mais si! mais si!
+ Voulez-vous m'avancer un tambour?. . .
+(Elle s'assied sur un tambour qu'on avance):
+ La, merci!
+(Elle rit):
+ On a tire sur mon carrosse!
+(Fierement):
+ Une patrouille!
+ --Il a l'air d'etre fait avec une citrouille,
+ N'est-ce pas? comme dans le conte, et les laquais
+ Avec des rats.
+(Envoyant des levres un baiser a Christian):
+ Bonjour!
+(Les regardant tous):
+ Vous n'avez pas l'air gais!
+ --Savez-vous que c'est loin, Arras?
+(Apercevant Cyrano):
+ Cousin, charmee!
+
+CYRANO (a'avancant):
+ Ah ca! comment?. . .
+
+ROXANE:
+ Comment j'ai retrouve l'armee?
+ Oh! mon Dieu, mon ami, mais c'est tout simple: j'ai
+ Marche tant que j'ai vu le pays ravage.
+ Ah, ces horreurs, il a fallu que je les visse
+ Pour y croire! Messieurs, si c'est la le service
+ De votre Roi, le mien vaut mieux!
+
+CYRANO:
+ Voyons, c'est fou!
+ Par ou diable avez-vous bien pu passer?
+
+ROXANE:
+ Par ou?
+ Par chez les Espagnols.
+
+PREMIER CADET:
+ Ah! qu'Elles sont malignes!
+
+DE GUICHE:
+ Comment avez-vous fait pour traverser leurs lignes?
+
+LE BRET:
+ Cela dut etre tres difficile!. . .
+
+ROXANE:
+ Pas trop.
+ J'ai simplement passe dans mon carrosse, au trot.
+ Si quelque hidalgo montrait sa mine altiere,
+ Je mettais mon plus beau sourire a la portiere,
+ Et ces messieurs etant, n'en deplaise aux Francais,
+ Les plus galantes gens du monde,--je passais!
+
+CARBON:
+ Oui, c'est un passe port, certes, que ce sourire!
+ Mais on a frequemment du vous sommer de dire
+ Ou vous alliez ainsi, madame?
+
+ROXANE:
+ Frequemment.
+ Alors je repondais: 'Je vais voir mon amant.'
+ --Aussitot l'Espagnol a l'air le plus feroce
+ Refermait gravement la porte du carrosse,
+ D'un geste de la main a faire envie au Roi
+ Relevait les mousquets deja braques sur moi,
+ Et superbe de grace, a la fois, et de morgue,
+ L'ergot tendu sous la dentelle en tuyau d'orgue,
+ Le feutre au vent pour que la plume palpitat,
+ S'inclinait en disant: 'Passez, senorita!'
+
+CHRISTIAN:
+ Mais, Roxane. . .
+
+ROXANE:
+ J'ai dit: mon amant, oui. . .pardonne!
+ Tu comprends, si j'avais dit: mon mari, personne
+ Ne m'eut laisse passer!
+
+CHRISTIAN:
+ Mais. . .
+
+ROXANE:
+ Qu'avez-vous?
+
+DE GUICHE:
+ Il faut
+ Vous en aller d'ici!
+
+ROXANE:
+ Moi?
+
+CYRANO:
+ Bien vite!
+
+LE BRET:
+ Au plus tot!
+
+CHRISTIAN:
+ Oui!
+
+ROXANE:
+ Mais comment?
+
+CHRISTIAN (embarrasse):
+ C'est que. . .
+
+CYRANO (de meme):
+ Dans trois quarts d'heure. . .
+
+DE GUICHE (de meme):
+ . . .ou quatre. . .
+
+CARBON (de meme):
+ Il vaut mieux. . .
+
+LE BRET (de meme):
+ Vous pourriez. . .
+
+ROXANE:
+ Je reste. On va se battre.
+
+TOUS:
+ Oh! non!
+
+ROXANE:
+ C'est mon mari!
+(Elle se jette dans les bras de Christian):
+ Qu'on me tue avec toi!
+
+CHRISTIAN:
+ Mais quels yeux vous avez!
+
+ROXANE:
+ Je te dirai pourquoi!
+
+DE GUICHE (desespere):
+ C'est un poste terrible!
+
+ROXANE (se retournant):
+ Hein! terrible?
+
+CYRANO:
+ Et la preuve
+ C'est qu'il nous l'a donne!
+
+ROXANE (a De Guiche):
+ Ah! vous me vouliez veuve?
+
+DE GUICHE:
+ Oh! je vous jure!. . .
+
+ROXANE:
+ Non! Je suis folle a present
+ Et je ne m'en vais plus!--D'ailleurs, c'est amusant.
+
+CYRANO:
+ Eh quoi! la precieuse etait une heroine?
+
+ROXANE:
+ Monsieur de Bergerac, je suis votre cousine.
+
+UN CADET:
+ Nous vous defendrons bien!
+
+ROXANE (enfievree de plus en plus):
+ Je le crois, mes amis!
+
+UN AUTRE (avec enivrement):
+ Tout le camp sent l'iris!
+
+ROXANE:
+ Et j'ai justement mis
+ Un chapeau qui fera tres bien dans la bataille!. . .
+(Regardant de Guiche):
+ Mais peut-etre est-il temps que le comte s'en aille:
+ On pourrait commencer.
+
+DE GUICHE:
+ Ah! c'en est trop! Je vais
+ Inspecter mes canons, et reviens. . .Vous avez
+ Le temps encor: changez d'avis!
+
+ROXANE:
+ Jamais!
+
+(De Guiche sort.)
+
+
+
+Scene 4.VI.
+
+Les memes, moins De Guiche.
+
+CHRISTIAN (suppliant):
+ Roxane!. . .
+
+ROXANE:
+ Non!
+
+PREMIER CADET (aux autres):
+ Elle reste!
+
+TOUS (se precipitant, se bousculant, s'astiquant):
+ Un peigne!--Un savon!--Ma basane
+ Est trouee: une aiguille!--Un ruban!--Ton miroir!--
+ Mes manchettes!--Ton fer a moustache!--Un rasoir!. . .
+
+ROXANE (a Cyrano qui la supplie encore):
+ Non! rien ne me fera bouger de cette place!
+
+CARBON (apres s'etre, comme les autres, sangle, epoussete, avoir brosse son
+chapeau, redresse sa plume et tire ses manchettes, s'avance vers Roxane, et
+ceremonieusement):
+ Peut-etre sierait-il que je vous presentasse,
+ Puisqu'il en est ainsi, quelques de ces messieurs
+ Qui vont avoir l'honneur de mourir sous vos yeux.
+(Roxane s'incline et elle attend, debout au bras de Christian. Carbon
+presente):
+ Baron de Peyrescous de Colignac!
+
+LE CADET (saluant):
+ Madame. . .
+
+CARBON (continuant):
+ Baron de Casterac de Cahuzac.--Vidame
+ De Malgouyre Estressac Lesbas d'Escarabiot.--
+ Chevalier d'Antignac-Juzet.--Baron Hillot
+ De Blagnac-Salechan de Castel Crabioules. . .
+
+ROXANE:
+ Mais combien avez-vous de noms, chacun?
+
+LE BARON HILLOT:
+ Des foules!
+
+CARBON (a Roxane):
+ Ouvrez la main qui tient votre mouchoir.
+
+ROXANE (ouvre la main et le mouchoir tombe):
+ Pourquoi?
+
+(Toute la compagnie fait le mouvement de s'elancer pour le ramasser.)
+
+CARBON (le ramassant vivement):
+ Ma compagnie etait sans drapeau! Mais ma foi,
+ C'est le plus beau du camp qui flottera sur elle!
+
+ROXANE (souriant):
+ Il est un peu petit.
+
+CARBON (attachant le mouchoir a la hampe de sa lance de capitaine):
+ Mais il est en dentelle!
+
+UN CADET (aux autres):
+ Je mourrais sans regret ayant vu ce minois,
+ Si j'avais seulement dans le ventre une noix!. . .
+
+CARBON (qui l'a entendu, indigne):
+ Fi! parler de manger lorsqu'une exquise femme!. . .
+
+ROXANE:
+ Mais l'air du camp est vif et, moi-meme, m'affame:
+ Pates, chaud-froids, vins fins:--mon menu, le voila!
+ --Voulez-vous m'apporter tout cela!
+
+(Consternation.)
+
+UN CADET:
+ Tout cela!
+
+UN AUTRE:
+ Ou le prendrion-nous, grand Dieu?
+
+ROXANE (tranquillement):
+ Dans mon carrosse.
+
+TOUS:
+ Hein?
+
+ROXANE:
+ Mais il faut qu'on serve et decoupe, et desosse!
+ Regarder mon cocher d'un peu plus pres, messieurs,
+ Et vous reconnaitrez un homme precieux:
+ Chaque sauce sera, si l'on veut, rechauffee!
+
+LES CADETS (se ruant vers le carrosse):
+ C'est Ragueneau!
+(Acclamations):
+ Oh! Oh!
+
+ROXANE (les suivant des yeux):
+ Pauvre gens!
+
+CYRANO (lui baisant la main):
+ Bonne fee!
+
+RAGUENEAU (debout sur le siege comme un charlatan en place publique):
+ Messieurs!. . .
+
+(Enthousiasme.)
+
+LES CADETS:
+ Bravo! Bravo!
+
+RAGUENEAU:
+ Les Espagnols n'ont pas,
+ Quand passaient tant d'appas, vu passer le repas!
+
+(Applaudissements.)
+
+CYRANO (bas a Christian):
+ Hum! hum! Christian!
+
+RAGUENEAU:
+ Distraits par la galanterie
+ Ils n'ont pas vu. . .
+(Il tire de son siege un plat qu'il eleve):
+ la galantine!. . .
+
+(Applaudissements. La galantine passe de mains en mains.)
+
+CYRANO (bas a Christian):
+ Je t'en prie,
+ Un seul mot!. . .
+
+RAGUENEAU:
+ Et Venus sut occuper leur oeil
+ Pour que Diane en secret, put passer. . .
+(Il brandit un gigot):
+ son chevreuil!
+
+(Enthousiasme. Le gigot est saisi par vingt mains tendues.)
+
+CYRANO (bas a Christian):
+ Je voudrais te parler!
+
+ROXANE (aux cadets qui redescendent, les bras charges de victuailles):
+ Posez cela par terre!
+
+(Elle met le couvert sur l'herbe, aidee des deux laquais imperturbables qui
+etaient derriere le carrosse):
+
+ROXANE (a Christian, au moment ou Cyrano allait l'entrainer a part):
+ Vous, rendez-vous utile?
+
+(Christian vient l'aider. Mouvement d'inquietude de Cyrano.)
+
+RAGUENEAU:
+ Un paon truffe!
+
+PREMIER CADET (epanoui, qui descend en coupant une large tranche de jambon):
+ Tonnerre!
+ Nous n'aurons pas couru notre dernier hasard
+ Sans faire un gueuleton. . .
+(Se reprenant vivement en voyant Roxane):
+ pardon! un balthazar!
+
+RAGUENEAU (lancant les coussins du carrosse):
+ Les coussins sont remplis d'ortolans!
+
+(Tumulte. On eventre les coussins. Rires. Joie.)
+
+TROISIEME CADET:
+ Ah! Viedaze!
+
+RAGUENEAU (lancant des flacons de vin rouge):
+ Des flacons de rubis!--
+(De vin blanc):
+ Des flacons de topaze!
+
+ROXANE (jetant une nappe pliee a la figure de Cyrano):
+ Defaites cette nappe!. . .Eh! hop! Soyez leger!
+
+RAGUENEAU (brandissant une lanterne arrachee):
+ Chaque lanterne est un petit garde-manger!
+
+CYRANO (bas a Christian, pendant qu'ils arrangent la nappe ensemble):
+ Il faut que je te parle avant que tu lui parles!
+
+RAGUENEAU (de plus en plus lyrique):
+ Le manche de mon fouet est un saucisson d'Arles!
+
+ROXANE (versant du vin, servant):
+ Puisqu'on nous fait tuer, morbleu! nous nous moquons
+ Du reste de l'armee!--Oui! tout pour les Gascons!
+ Et si De Guiche vient, personne ne l'invite!
+(Allant de l'un a l'autre):
+ La, vous avez le temps.--Ne manger pas si vite!--
+ Buvez un peu.--Pourquoi pleurez-vous?
+
+PREMIER CADET:
+ C'est trop bon!. . .
+
+ROXANE:
+ Chut!--Rouge ou blanc?--Du pain pour monsieur de Carbon!
+ --Un couteau!--Votre assiette!--Un peu de croute?--Encore?
+ Je vous sers!--Du bourgogne?--Une aile?
+
+CYRANO (qui la suit, les bras charges de plats, l'aidant a servir):
+ Je l'adore!
+
+ROXANE (allant vers Christian):
+ Vous?
+
+CHRISTIAN:
+ Rien.
+
+ROXANE:
+ Si! ce biscuit, dans du muscat. . .deux doigts!
+
+CHRISTIAN (essayant de la retenir):
+ Oh! dites-moi pourquoi vous vintes?
+
+ROXANE:
+ Je me dois
+ A ces malheureux. . .Chut! Tout a l'heure!. . .
+
+LE BRET (qui etait remonte au fond, pour passer, au bout d'une lance, un pain
+a la sentinelle du talus):
+ De Guiche!
+
+CYRANO:
+ Vite, cachez flacon, plat, terrine, bourriche!
+ Hop!--N'ayons l'air de rien!. . .
+(A Ragueneau):
+ Toi, remonte d'un bond
+ Sur ton siege!--Tout est cache?. . .
+
+(En un clin d'oeil tout a ete repousse dans les tentes, ou cache sous les
+vetements, sous les manteaux, dans les feutres.--De Guiche entre vivement--et
+s'arrete, tout d'un coup, reniflant.--Silence.)
+
+
+
+Scene 4.VII.
+
+Les memes, De Guiche.
+
+DE GUICHE:
+ Cela sent bon.
+
+UN CADET (chantonnant d'un air detache):
+ To lo lo!. . .
+
+DE GUICHE (s'arretant et le regardant):
+ Qu'avez-vous, vous?. . .Vous etes tout rouge!
+
+LE CADET:
+ Moi?. . .Mais rien. C'est le sang. On va se battre: il bouge!
+
+UN AUTRE:
+ Poum. . .poum. . .poum. . .
+
+DE GUICHE (se retournant):
+ Qu'est cela?
+
+LE CADET (legerement gris):
+ Rien! C'est une chanson!
+ Une petite. . .
+
+DE GUICHE:
+ Vous etes gai, mon garcon!
+
+LE CADET:
+ L'approche du danger!
+
+DE GUICHE (appelant Carbon de Castel-Jaloux, pour donner un ordre):
+ Capitaine! je. . .
+(Il s'arrete en le voyant):
+ Peste!
+ Vous avez bonne mine aussi!
+
+CARBON (cramoisi, et cachant une bouteille derriere son dos, avec an geste
+evasif):
+ Oh!. . .
+
+DE GUICHE:
+ Il me reste
+ Un canon que j'ai fait porter. . .
+(Il montre un endroit dans la coulisse):
+ la, dans ce coin
+ Et vos hommes pourront s'en servir au besoin.
+
+UN CADET (se dandinant):
+ Charmante attention!
+
+UN AUTRE (lui souriant gracieusement):
+ Douce sollicitude!
+
+DE GUICHE:
+ Ah ca! mais ils sont fous!--
+(Sechement):
+ N'ayant pas l'habitude
+ Du canon, prenez garde au recul.
+
+LE PREMIER CADET:
+ Ah! pfftt!
+
+DE GUICHE (allant a lui, furieux):
+ Mais!. . .
+
+LE CADET:
+ Le canon des Gascons ne recule jamais!
+
+DE GUICHE (le prenant par le bras et le secouant):
+ Vous etes gris!. . .De quoi?
+
+LE CADET (superbe):
+ De l'odeur de la poudre!
+
+DE GUICHE (haussant les epaules, le repousse et va vivement a Roxane):
+ Vite, a quoi daignez-vous, madame, vous resoudre?
+
+ROXANE:
+ Je reste!
+
+DE GUICHE:
+ Fuyez!
+
+ROXANE:
+ Non!
+
+DE GUICHE:
+ Puisqu'il en est ainsi,
+ Qu'on me donne un mousquet!
+
+CARBON:
+ Comment?
+
+DE GUICHE:
+ Je reste aussi.
+
+CYRANO:
+ Enfin, Monsieur! voila de la bravoure pure!
+
+PREMIER CADET:
+ Seriez-vous un Gascon malgre votre guipure?
+
+ROXANE:
+ Quoi!. . .
+
+DE GUICHE:
+ Je ne quitte pas une femme en danger.
+
+DEUXIEME CADET (au premier):
+ Dis donc! Je crois qu'on peut lui donner a manger!
+
+(Toutes les victuailles reparaissent comme par enchantement.)
+
+DE GUICHE (dont les yeux s'allument):
+ Des vivres!
+
+UN TROISIEME CADET:
+ Il en sort de sous toutes les vestes!
+
+DE GUICHE (se maitrisant, avec hauteur):
+ Est-ce que vous croyez que je mange vos restes?
+
+CYRANO (saluant):
+ Vous faites des progres!
+
+DE GUICHE (fierement, et a qui echappe sur le dernier mot une legere pointe
+d'accent):
+ Je vais me battre a jeun!
+
+PREMIER CADET (exultant de joie):
+ A JEUNG! Il vient d'avoir l'accent!
+
+DE GUICHE (riant):
+ Moi?
+
+LE CADET:
+ C'en est un!
+
+(Ils se mettent tous a danser.)
+
+CARBON DE CASTEL-JALOUX (qui a disparu depuis un moment derriere le talus,
+reparaissant sur la crete):
+ J'ai range mes piquiers, leur troupe est resolue!
+
+(Il montre une ligne de piques qui depasse la crete.)
+
+DE GUICHE (a Roxane, en s'inclinant):
+ Acceptez-vous ma main pour passer leur revue?. . .
+
+(Elle la prend, ils remontent vers le talus. Tous le monde se decouvre et les
+suit.)
+
+CHRISTIAN (allant a Cyrano, vivement):
+ Parle vite!
+
+(Au moment ou Roxane parait sur la crete, les lances disparaissent, abaissees
+pour le salut, un cri s'eleve: elle s'incline.)
+
+LES PIQUIERS (au dehors):
+ Vivat!
+
+CHRISTIAN:
+ Quel etait ce secret?. . .
+
+CYRANO:
+ Dans le cas ou Roxane. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Eh bien?. . .
+
+CYRANO:
+ Te parlerait
+ Des lettres?. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Oui, je sais!. . .
+
+CYRANO:
+ Ne fais pas la sottise
+ De t'etonner. . .
+
+CHRISTIAN:
+ De quoi?
+
+CYRANO:
+ Il faut que je te dise!. . .
+ Oh! mon Dieu, c'est tout simple, et j'y pense aujourd'hui
+ En la voyant. Tu lui. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Parle vite!
+
+CYRANO:
+ Tu lui. . .
+ As ecrit plus souvent que tu ne crois.
+
+CHRISTIAN:
+ Hein?
+
+CYRANO:
+ Dame!
+ Je m'en etais charge: j'interpretais ta flamme!
+ J'ecrivais quelquefois sans te dire: j'ecris!
+
+CHRISTIAN:
+ Ah?
+
+CYRANO:
+ C'est tout simple!
+
+CHRISTIAN:
+ Mais comment t'y es-tu pris,
+ Depuis qu'on est bloque pour?. . .
+
+CYRANO:
+ Oh!. . .avant l'aurore
+ Je pouvais traverser. . .
+
+CHRISTIAN (se croisant les bras):
+ Ah! c'est tout simple encore?
+ Et qu'ai-je ecrit de fois par semaine?. . .Deux?--Trois?--
+ Quatre?--
+
+CYRANO:
+ Plus.
+
+CHRISTIAN:
+ Tous les jours?
+
+CYRANO:
+ Oui, tous les jours.--Deux fois.
+
+CHRISTIAN (violemment):
+ Et cela t'enivrait, et l'ivresse etait telle
+ Que tu bravais la mort. . .
+
+CYRANO (voyant Roxane qui revient):
+ Tais-toi! Pas devant elle!
+
+(Il rentre vivement dans sa tente.)
+
+
+
+Scene 4.VIII.
+
+Roxane, Christian; au fond, allees et venues de cadets. Carbon et De Guiche
+donnent des ordres.
+
+ROXANE (courant a Christian):
+ Et maintenant, Christian!. . .
+
+CHRISTIAN (lui prenant les mains):
+ Et maintenant, dis-moi
+ Pourquoi, par ces chemins effroyables, pourquoi
+ A travers tous ces rangs de soudards et de reitres,
+ Tu m'a rejoint ici?
+
+ROXANE:
+ C'est a cause des lettres!
+
+CHRISTIAN:
+ Tu dis?
+
+ROXANE:
+ Tant pis pour vous si je cours ces dangers!
+ Ce sont vos lettres qui m'ont grisee! Ah! songez
+ Combien depuis un mois vous m'en avez ecrites,
+ Et plus belles toujours!
+
+CHRISTIAN:
+ Quoi! pour quelques petites
+ Lettres d'amour. . .
+
+ROXANE:
+ Tais-toi! Tu ne peux pas savoir!
+ Mon Dieu, je t'adorais, c'est vrai, depuis qu'un soir,
+ D'une voix que je t'ignorais, sous ma fenetre,
+ Ton ame commenca de se faire connaitre. . .
+ Eh bien! tes lettres, c'est, vois-tu, depuis un mois,
+ Comme si tout le temps je l'entendais, ta voix
+ De ce soir-la, si tendre, et qui vous enveloppe!
+ Tant pis pour toi, j'accours. La sage Penelope
+ Ne fut pas demeuree a broder sous son toit,
+ Si le seigneur Ulysse eut ecrit comme toi,
+ Mais pour le joindre, elle eut, aussi folle qu'Helene,
+ Envoye promener ses pelotons de laine!. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Mais. . .
+
+ROXANE:
+ Je lisais, je relisais, je defaillais,
+ J'etais a toi. Chacun de ces petits feuillets
+ Etait comme un petale envole de ton ame.
+ On sent a chaque mot de ces lettres de flamme
+ L'amour puissant, sincere. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Ah! sincere et puissant?
+ Cela se sent, Roxane?. . .
+
+ROXANE:
+ Oh! si cela se sent!
+
+CHRISTIAN:
+ Et vous venez?. . .
+
+ROXANE:
+ Je viens (o mon Christian, mon maitre!
+ Vous me releveriez si je voulais me mettre
+ A vos genoux, c'est donc mon ame que j'y mets,
+ Et vous ne pourrez plus la relever jamais!)
+ Je viens te demander pardon (et c'est bien l'heure
+ De demander pardon, puisqu'il se peut qu'on meure!)
+ De t'avoir fait d'abord, dans ma frivolite,
+ L'insulte de t'aimer pour ta seule beaute!
+
+CHRISTIAN (avec epouvante):
+ Ah! Roxane!
+
+ROXANE:
+ Et plus tard, mon ami, moins frivole,
+ --Oiseau qui saute avant tout a fait qu'il s'envole,--
+ Ta beaute m'arretant, ton ame m'entrainant,
+ Je t'aimais pour les deux ensemble!. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Et maintenant?
+
+ROXANE:
+ Eh bien! toi-meme enfin l'emporte sur toi-meme,
+ Et ce n'est plus que pour ton ame que je t'aime!
+
+CHRISTIAN (reculant):
+ Ah! Roxane!
+
+ROXANE:
+ Sois donc heureux. Car n'etre aime
+ Que pour ce dont on est un instant costume,
+ Doit mettre un coeur avide et noble a la torture;
+ Mais ta chere pensee efface ta figure,
+ Et la beaute par quoi tout d'abord tu me plus,
+ Maintenant j'y vois mieux. . .et je ne la vois plus!
+
+CHRISTIAN:
+ Oh!. . .
+
+ROXANE:
+ Tu doutes encor d'une telle victoire?. . .
+
+CHRISTIAN (douloureusement):
+ Roxane!
+
+ROXANE:
+ Je comprends, tu ne peux pas y croire,
+ A cet amour?. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Je ne veux pas de cet amour!
+ Moi, je veux etre aime plus simplement pour. . .
+
+ROXANE:
+ Pour
+ Ce qu'en vous elles ont aime jusqu'a cette heure?
+ Laissez-vous donc aimer d'une facon meilleure!
+
+CHRISTIAN:
+ Non! c'etait mieux avant!
+
+ROXANE:
+ Ah! tu n'y entends rien!
+ C'est maintenant que j'aime mieux, que j'aime bien!
+ C'est ce qui te fait toi, tu m'entends, que j'adore!
+ Et moins brillant. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Tais-toi!
+
+ROXANE:
+ Je t'aimerais encore!
+ Si toute ta beaute tout d'un coup s'envolait. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Oh! ne dis pas cela!
+
+ROXANE:
+ Si, je le dis!
+
+CHRISTIAN:
+ Quoi? laid?
+
+ROXANE:
+ Laid! je le jure!
+
+CHRISTIAN:
+ Dieu!
+
+ROXANE:
+ Et ta joie est profonde?
+
+CHRISTIAN (d'une voix etouffee):
+ Oui. . .
+
+ROXANE:
+ Qu'as-tu?
+
+CHRISTIAN (la repoussant doucement):
+ Rien. Deux mots a dire: une seconde. . .
+
+ROXANE:
+ Mais?. . .
+
+CHRISTIAN (lui montrant un groupe de cadets, au fond):
+ A ces pauvres gens mon amour t'enleva:
+ Va leur sourire un peu puisqu'ils vont mourir. . .va!
+
+ROXANE (attendrie):
+ Cher Christian!. . .
+
+(Elle remonte vers les Gascons qui s'empressent repectueusement autour
+d'elle.)
+
+
+
+Scene 4.IX.
+
+Christian, Cyrano; au fond Roxane causant avec Carbon et quelques cadets.
+
+CHRISTIAN (appelant vers la tente de Cyrano):
+ Cyrano?
+
+CYRANO (reparaissant, arme pour la bataille):
+ Qu'est-ce? Te voila bleme!
+
+CHRISTIAN:
+ Elle ne m'aime plus!
+
+CYRANO:
+ Comment?
+
+CHRISTIAN:
+ C'est toi qu'elle aime!
+
+CYRANO:
+ Non!
+
+CHRISTIAN:
+ Elle n'aime plus que mon ame!
+
+CYRANO:
+ Non!
+
+CHRISTIAN:
+ Si!
+ C'est donc bien toi qu'elle aime,--et tu l'aimes aussi!
+
+CYRANO:
+ Moi?
+
+CHRISTIAN:
+ Je le sais.
+
+CYRANO:
+ C'est vrai.
+
+CHRISTIAN:
+ Comme un fou.
+
+CYRANO:
+ Davantage.
+
+CHRISTIAN:
+ Dis-le-lui!
+
+CYRANO:
+ Non!
+
+CHRISTIAN:
+ Pourquoi?
+
+CYRANO:
+ Regarde mon visage!
+
+CHRISTIAN:
+ Elle m'aimerait laid!
+
+CYRANO:
+ Elle te l'a dit!
+
+CHRISTIAN:
+ La!
+
+CYRANO:
+ Ah! je suis bien content qu'elle t'ait dit cela!
+ Mais va, va, ne crois pas cette chose insensee!
+ --Mon Dieu, je suis content qu'elle ait eu la pensee
+ De la dire,--mais va, ne la prend pas au mot,
+ Va, ne deviens pas laid: elle m'en voudrait trop!
+
+CHRISTIAN:
+ C'est ce que je veux voir!
+
+CYRANO:
+ Non, non!
+
+CHRISTIAN:
+ Qu'elle choisisse!
+ Tu vas lui dire tout!
+
+CYRANO:
+ Non, non! Pas ce supplice.
+
+CHRISTIAN:
+ Je tuerais ton bonheur parce que je suis beau?
+ C'est trop injuste!
+
+CYRANO:
+ Et moi, je mettrais au tombeau
+ Le tien parce que, grace au hasard qui fait naitre,
+ J'ai le don d'exprimer. . .ce que tu sens peut-etre?
+
+CHRISTIAN:
+ Dis-lui tout!
+
+CYRANO:
+ Il s'obstine a me tenter, c'est mal!
+
+CHRISTIAN:
+ Je suis las de porter en moi-meme un rival!
+
+CYRANO:
+ Christian!
+
+CHRISTIAN:
+ Notre union--sans temoins--clandestine,
+ --Peut se rompre,--si nous survivons!
+
+CYRANO:
+ Il s'obstine!. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Oui, je veux etre aime moi-meme, ou pas du tout!
+ --Je vais voir ce qu'on fait, tiens! Je vais jusqu'au bout
+ Du poste; je reviens: parle, et qu'elle prefere
+ L'un de nous deux!
+
+CYRANO:
+ Ce sera toi!
+
+CHRISTIAN:
+ Mais. . .je l'espere!
+(Il appelle):
+ Roxane!
+
+CYRANO:
+ Non! Non!
+
+ROXANE (accourant):
+ Quoi?
+
+CHRISTIAN:
+ Cyrano vous dira
+ Une chose importante. . .
+
+(Elle va vivement a Cyrano. Christian sort.)
+
+
+
+Scene 4.X.
+
+Roxane, Cyrano, puis Le Bret, Carbon de Castel-Jaloux, les cadets, Ragueneau,
+de Guiche, etc.
+
+ROXANE:
+ Importante?
+
+CYRANO (eperdu):
+ Il s'en va!. . .
+(A Roxane):
+ Rien!. . .Il attache,--oh! Dieu! vous devez le connaitre!--
+ De l'importance a rien!
+
+ROXANE (vivement):
+ Il a doute peut-etre
+ De ce que j'ai dit la?. . .J'ai vu qu'il a doute!. . .
+
+CYRANO (lui prenant la main):
+ Mais avez-vous bien dit, d'ailleurs, la verite?
+
+ROXANE:
+ Oui, oui, je l'aimerais meme. . .
+
+(Elle hesite une seconde.)
+
+CYRANO (souriant tristement):
+ Le mot vous gene
+ Devant moi?
+
+ROXANE:
+ Mais. . .
+
+CYRANO:
+ Il ne me fera pas de peine!
+ --Meme laid?
+
+ROXANE:
+ Meme laid!
+(Mousqueterie au dehors):
+ Ah! tiens, on a tire!
+
+CYRANO (ardemment):
+ Affreux?
+
+ROXANE:
+ Affreux!
+
+CYRANO:
+ Defigure!
+
+ROXANE:
+ Defigure!
+
+CYRANO:
+ Grotesque?
+
+ROXANE:
+ Rien ne peut me le rendre grotesque!
+
+CYRANO:
+ Vous l'aimeriez encore?
+
+ROXANE:
+ Et davantage presque!
+
+CYRANO (perdant la tete, a part):
+ Mon Dieu, c'est vrai, peut-etre, et le bonheur est la!
+(A Roxane):
+ Je. . .Roxane. . .ecoutez!. . .
+
+LE BRET (entrant rapidement, appelle a mi-voix):
+ Cyrano!
+
+CYRANO (se retournant):
+ Hein?
+
+LE BRET:
+ Chut!
+
+(Il lui dit un mot tout bas.)
+
+CYRANO (laissant echapper la main de Roxane, avec un cri):
+ Ah!. . .
+
+ROXANE:
+ Qu'avez vous?
+
+CYRANO (a lui-meme, avec stupeur):
+ C'est fini.
+
+(Detonations nouvelles.)
+
+ROXANE:
+ Quoi? Qu'est-ce encore? On tire?
+
+(Elle remonte pour regarder au dehors.)
+
+CYRANO:
+ C'est fini, jamais plus je ne pourrai le dire!
+
+ROXANE (voulant s'elancer):
+ Que se passe-t-il?
+
+CYRANO (vivement, l'arretant):
+ Rien!
+
+(Des cadets sont entres, cachant quelque chose qu'ils portent, et ils forment
+un groupe empechant Roxane d'approcher.)
+
+ROXANE:
+ Ces hommes?
+
+CYRANO (l'eloignant):
+ Laissez-les!. . .
+
+ROXANE:
+ Mais qu'alliez-vous me dire avant?. . .
+
+CYRANO:
+ Ce que j'allais
+ Vous dire?. . .rien, oh! rien, je le jure, madame!
+(Solennellement):
+ Je jure que l'esprit de Christian, que son ame
+ Etaient. . .
+(Se reprenant avec terreur):
+ sont les plus grands. . .
+
+ROXANE:
+ Etaient?
+(Avec un grand cri):
+ Ah!. . .
+
+(Elle se precipite et ecarte tout le monde.)
+
+CYRANO:
+ C'est fini!
+
+ROXANE (voyant Christian couche dans son manteau):
+ Christian!
+
+LE BRET (a Cyrano):
+ Le premier coup de feu le l'ennemi!
+
+(Roxane se jette sur le corps de Christian. Nouveaux coups de feu.
+Cliquetis. Rumeurs. Tambours.)
+
+CARBON (l'epee au poing):
+ C'est l'attaque! Aux mousquets!
+
+(Suivi des cadets, il passe de l'autre cote du talus.)
+
+ROXANE:
+ Christian!
+
+LA VOIX DE CARBON (derriere le talus):
+ Qu'on se depeche!
+
+ROXANE:
+ Christian!
+
+CARBON:
+ ALIGNEZ-VOUS!
+
+ROXANE:
+ Christian!
+
+CARBON:
+ MESUREZ. . .MECHE!
+
+(Ragueneau est accouru, apportant de l'eau dans un casque.)
+
+CHRISTIAN (d'une voix mourante):
+ Roxane!. . .
+
+CYRANO (vite et bas a l'oreille de Christian, pendant que Roxane affolee
+trempe dans l'eau, pour le panser, un morceau de linge arrache a sa poitrine):
+ J'ai tout dit. Ce toi qu'elle aime encor!
+
+(Christian ferme les yeux.)
+
+ROXANE:
+ Quoi, mon amour?
+
+CARBON:
+ BAGUETTE HAUTE!
+
+ROXANE (a Cyrano):
+ Il n'est pas mort?. . .
+
+CARBON:
+ OUVREZ LA CHARGE AVEC LES DENTS!
+
+ROXANE:
+ Je sens sa joue
+ Devenir froide, la, contre la mienne!
+
+CARBON:
+ EN JOUE!
+
+ROXANE:
+ Une lettre sur lui!
+(Elle l'ouvre):
+ Pour moi!
+
+CYRANO (a part):
+ Ma lettre!
+
+CARBON:
+ FEU!
+
+(Mousqueterie. Cris. Bruit de bataille.)
+
+CYRANO (voulant degager sa main que tient Roxane agenouillee):
+ Mais, Roxane, on se bat!
+
+ROXANE (le retenant):
+ Restez encore un peu.
+ Il est mort. Vous etiez le seul a le connaitre.
+(Elle pleure doucement):
+ --N'est-ce pas que c'etait un etre exquis, un etre
+ Merveilleux?
+
+CYRANO (debout, tete nue):
+ Oui, Roxane.
+
+ROXANE:
+ Un poete inoui.
+ Adorable?
+
+CYRANO:
+ Oui, Roxane.
+
+ROXANE:
+ Un esprit sublime?
+
+CYRANO:
+ Oui,
+ Roxane!
+
+ROXANE:
+ Un coeur profond, inconnu du profane,
+ Une ame magnifique et charmante?
+
+CYRANO (fermement):
+ Oui, Roxane!
+
+ROXANE (se jetant sur le corps de Christian):
+ Il est mort!
+
+CYRANO (a part, tirant l'epee):
+ Et je n'ai qu'a mourir aujourd'hui,
+ Puisque, sans le savoir, elle me pleure en lui!
+
+(Trompettes au loin.)
+
+DE GUICHE (qui reparait sur le talus, decoiffe, blesse au front, d'une voix
+tonnante):
+ C'est le signal promis! Des fanfares de cuivres!
+ Les Francais vont rentrer au camp avec des vivres!
+ Tenez encore un peu!
+
+ROXANE:
+ Sur sa lettre, du sang,
+ Des pleurs!
+
+UNE VOIX (au dehors, criant):
+ Rendez-vous!
+
+VOIX DES CADETS:
+ Non!
+
+RAGUENEAU (qui, grimpe sur son carrosse, regarde la bataille par-dessus le
+talus):
+ Le peril va croissant!
+
+CYRANO (a de Guiche, lui montrant Roxane):
+ Emportez-la! Je vais charger!
+
+ROXANE (baisant la lettre, d'une voix mourante):
+ Son sang! ses larmes!. . .
+
+RAGUENEAU (sautant a bas du carrosse pour courir vers elle):
+ Elle s'evanouit!
+
+DE GUICHE (sur le talus, aux cadets, avec rage):
+ Tenez bon!
+
+UNE VOIX (au dehors):
+ Bas les armes!
+
+VOIX DES CADETS:
+ Non!
+
+CYRANO (a de Guiche):
+ Vous avez prouve, Monsieur, votre valeur:
+(Lui montrant Roxane):
+ Fuyez en la sauvant!
+
+DE GUICHE (qui court a Roxane et l'enleve dans ses bras):
+ Soit! Mais on est vainqueur
+ Si vous gagnez du temps!
+
+CYRANO:
+ C'est bon!
+(Criant vers Roxane que de Guiche, aide de Ragueneau, emporte evanouie):
+ Adieu, Roxane!
+
+(Tumulte. Cris. Des cadets reparaissent blesses et viennent tomber en scene.
+Cyrano se precipitant au combat est arrete sur la crete par Carbon de Castel-
+Jaloux, couvert de sang.)
+
+CARBON:
+ Nous plions! J'ai recu deux coups de pertuisane!
+
+CYRANO (criant aux Gascons):
+ HARDI! RECULES PAS, DROLLOS!
+(A Carbon, qu'il soutient):
+ N'ayez pas peur!
+ J'ai deux morts a venger: Christian et mon bonheur!
+(Ils redescendent. Cyrano brandit la lance ou est attache le mouchoir de
+Roxane):
+ Flotte, petit drapeau de dentelle a son chiffre!
+(Il la plante en terre; il crie aux cadets):
+ TOUMBE DESSUS! ESCRASAS LOUS!
+(Au fifre):
+ Un air de fifre!
+
+(Le fifre joue. Des blesses se relevent. Des cadets degringolant le talus,
+viennent se grouper autour de Cyrano et du petit drapeau. Le carrosse se
+couvre et se remplit d'hommes, se herisse d'arquebuses, se transforme en
+redoute.)
+
+UN CADET (paraissant, a reculons, sur la crete, se battant toujours, crie):
+ Ils montent le talus!
+(et tombe mort.)
+
+CYRANO:
+ On va les saluer!
+(Le talus se couronne en un instant d'une rangee terrible d'ennemis. Les
+grands etendards des Imperiaux se levent):
+ Feu!
+
+(Decharge generale.)
+
+CRI (dans les rangs ennemis):
+ Feu!
+
+(Riposte meurtriere. Les cadets tombent de tous cotes.)
+
+UN OFFICIER ESPAGNOL (se decouvrant):
+ Quels sont ces gens qui se font tous tuer?
+
+CYRANO (recitant debout au milieu des balles):
+ Ce sont les cadets de Gascogne,
+ De Carbon de Castel-Jaloux;
+ Bretteurs et menteurs sans vergogne. . .
+(Il s'elance, suivi des quelques survivants):
+ Ce sont les cadets. . .
+
+(Le reste se perd dans la bataille.)
+
+
+Rideau.
+
+
+
+Acte V.
+
+La Gazette de Cyrano.
+
+Quinze ans apres, en 1655. Le parc du couvent que les Dames de la Croix
+occupaient a Paris.
+
+Superbes ombrages. A gauche, la maison; vaste perron sur lequel ouvrent
+plusieurs portes. Un arbre enorme au milieu de la scene, isole au milieu
+d'une petite place ovale. A droite, premier plan, parmi de grands buis, un
+banc de pierre demi-circulaire.
+
+Tout le fond du theatre est traverse par une allee de marroniers qui aboutit a
+droite, quatrieme plan, a la porte d'une chapelle entre-vue parmi les
+branches. A travers le double rideau d'arbres de cette allee, on apercoit des
+fuites de pelouses, d'autres allees, des bosquets, les profondeurs du parc, le
+ciel.
+
+La chapelle ouvre une porte laterale sur une colonnade enguirlandee de vigne
+rougie, qui vient se perdre a droite, au premier plan, derriere les buis.
+
+C'est l'automne. Toute la frondaison est rousse au-dessus des pelouses
+fraiches. Taches sombres des buis et des ifs restes verts. Une plaque de
+feuilles jaunes sous chaque arbre. Les feuilles jonchent toute la scene,
+craquent sous les pas dans les allees, couvrent a demi le perron et les bancs.
+
+Entre le banc de droite et l'arbre, un grand metier a broder devant lequel une
+petite chaise a ete apportee. Paniers pleins d'echeveaux et de pelotons.
+Tapisserie commencee.
+
+Au lever du rideau, des soeurs vont et viennent dans le parc; quelques-unes
+sont assises sur le banc autour d'une religieuse plus agee. Des feuilles
+tombent.
+
+
+
+Scene 5.I.
+
+Mere Marguerite, Soeur Marthe, Soeur Claire, les soeurs.
+
+SOEUR MARTHE (a Mere Marguerite):
+ Soeur Claire a regarde deux fois comment allait
+ Sa cornette, devant la glace.
+
+MERE MARGUERITE (a soeur Claire):
+ C'est tres laid.
+
+SOEUR CLAIRE:
+ Mais soeur Marthe a repris un pruneau de la tarte,
+ Ce matin: je l'ai vu.
+
+MERE MARGUERITE (a soeur Marthe):
+ C'est tres vilain, soeur Marthe.
+
+SOEUR CLAIRE:
+ Un tout petit regard!
+
+SOEUR MARTHE:
+ Un tout petit pruneau!
+
+MERE MARGUERITE (severement):
+ Je le dirai, ce soir, a monsieur Cyrano.
+
+SOEUR CLAIRE (epouvantee):
+ Non, il va se moquer!
+
+SOEUR MARTHE:
+ Il dira que les nonnes
+ Sont tres coquettes!
+
+SOEUR CLAIRE:
+ Tres gourmandes!
+
+MERE MARGUERITE (souriant):
+ Et tres bonnes.
+
+SOEUR CLAIRE:
+ N'est-ce pas, Mere Marguerite de Jesus,
+ Qu'il vient, le samedi, depuis dix ans!
+
+MERE MARGUERITE:
+ Et plus!
+ Depuis que sa cousine a nos beguins de toile
+ Mela le deuil mondain de sa coiffe de voile,
+ Qui chez nous vint s'abattre, il y a quatorze ans,
+ Comme un grand oiseau noir parmi les oiseaux blancs!
+
+SOEUR MARTHE:
+ Lui seul, depuis qu'elle a pris chambre dans ce cloitre,
+ Sait distraire un chagrin qui ne veut pas decroitre.
+
+TOUTES LES SOEURS:
+ Il est si drole!--C'est amusant quand il vient!
+ --Il nous taquine!--Il est gentil!--Nous l'aimons bien!
+ --Nous fabriquons pour lui des pates d'angelique!
+
+SOEUR MARTHE:
+ Mais enfin, ce n'est pas un tres bon catholique!
+
+SOEUR CLAIRE:
+ Nous le convertirons.
+
+LES SOEURS:
+ Oui! oui!
+
+MERE MARGUERITE:
+ Je vous defends
+ De l'entreprendre encor sur ce point, mes enfants.
+ Ne le tourmentez pas: il viendrait moins peut-etre!
+
+SOEUR MARTHE:
+ Mais. . .Dieu!. . .
+
+MERE MARGUERITE:
+ Rassurez-vous: Dieu doit bien le connaitre.
+
+SOEUR MARTHE:
+ Mais chaque samedi, quand il vient d'un air fier,
+ Il me dit en entrant: 'Ma soeur, j'ai fait gras, hier!'
+
+MERE MARGUERITE:
+ Ah! il vous dit cela?. . .Eh bien! la fois derniere
+ Il n'avait pas mange depuis deux jours!
+
+SOEUR MARTHE:
+ Ma Mere!
+
+MERE MARGUERITE:
+ Il est pauvre.
+
+SOEUR MARTHE:
+ Qui vous l'a dit?
+
+MERE MARGUERITE:
+ Monsieur Le Bret.
+
+SOEUR MARTHE:
+ On ne le secourt pas?
+
+MERE MARGUERITE:
+ Non, il se facherait.
+(Dans une allee du fond, on voit apparaitre Roxane, vetue de noir, avec la
+coiffe des veuves et de long voiles; de Guiche, magnifique et vieillissant,
+marche aupres d'elle. Ils vont a pas lents. Mere Marguerite se leve):
+ --Allons, il faut rentrer. . .Madame Madeleine,
+ Avec un visiteur, dans le parc se promene.
+
+SOEUR MARTHE (bas a soeur Claire):
+ C'est le duc-marechal de Grammont?
+
+SOEUR CLAIRE (regardant):
+ Oui, je crois.
+
+SOEUR MARTHE:
+ Il n'etait plus venu la voir depuis des mois!
+
+LES SOEURS:
+ Il est tres pris!--La cour!--Les camps!
+
+SOEUR CLAIRE:
+ Les soins du monde!
+
+(Elles sortent. De Guiche et Roxane descendent en silence et s'arretent pres
+du metier. Un temps.)
+
+
+
+Scene 5.II.
+
+Roxane; le duc de Grammont, ancien comte de Guiche, puis Le Bret et Ragueneau.
+
+LE DUC:
+ Et vous demeurerez ici, vainement blonde,
+ Toujours en deuil?
+
+ROXANE:
+ Toujours.
+
+LE DUC:
+ Aussi fidele?
+
+ROXANE:
+ Aussi.
+
+LE DUC (apres un temps):
+ Vous m'avez pardonne?
+
+ROXANE (simplement, regardant la croix du couvent):
+ Puisque je suis ici.
+
+(Nouveau silence.)
+
+LE DUC:
+ Vraiment c'etait un etre?. . .
+
+ROXANE:
+ Il fallait le connaitre!
+
+LE DUC:
+ Ah! Il fallait?. . .Je l'ai trop peu connu, peut-etre!
+ . . .Et son dernier billet, sur votre coeur, toujours?
+
+ROXANE:
+ Comme un doux scapulaire, il pend a ce velours.
+
+LE DUC:
+ Meme mort, vous l'aimez?
+
+ROXANE:
+ Quelquefois il me semble
+ Qu'il n'est mort qu'a demi, que nos coeurs sont ensemble,
+ Et que son amour flotte, autour de moi, vivant!
+
+LE DUC (apres un silence encore):
+ Est-ce que Cyrano vient vous voir?
+
+ROXANE:
+ Oui, souvent.
+ --Ce vieil ami, pour moi, remplace les gazettes.
+ Il vient; c'est regulier; sous cet arbre ou vous etes
+ On place son fauteuil, s'il fait beau; je l'attends
+ En brodant; l'heure sonne; au dernier coup, j'entends
+ --Car je ne tourne plus meme le front!--sa canne
+ Descendre le perron; il s'assied; il ricane
+ De ma tapisserie eternelle; il me fait
+ La chronique de la semaine, et. . .
+(Le Bret parait sur le perron):
+ Tiens, Le Bret!
+(Le Bret descend):
+ Comment va notre ami?
+
+LE BRET:
+ Mal.
+
+LE DUC:
+ Oh!
+
+ROXANE (au duc):
+ Il exagere!
+
+LE BRET:
+ Tout ce que j'ai predit: l'abandon, la misere!. . .
+ Ses epitres lui font des ennemis nouveaux!
+ Il attaque les faux nobles, les faux devots,
+ Les faux braves, les plagiaires,--tout le monde.
+
+ROXANE:
+ Mais son epee inspire une terreur profonde.
+ On ne viendra jamais a bout de lui.
+
+LE DUC (hochant la tete):
+ Qui sait?
+
+LE BRET:
+ Ce que je crains, ce n'est pas les attaques, c'est
+ La solitude, la famine, c'est Decembre
+ Entrant a pas de loup dans son obscure chambre:
+ Voila les spadassins qui plutot le tueront!
+ --Il serre chaque jour, d'un cran, son ceinturon.
+ Son pauvre nez a pris des tons de vieil ivoire.
+ Il n'a plus qu'un petit habit de serge noire.
+
+LE DUC:
+ Ah! celui-la n'est pas parvenu!--C'est egal,
+ Ne le plaignez pas trop.
+
+LE BRET (avec un sourire amer):
+ Monsieur le marechal!. . .
+
+LE DUC:
+ Ne le plaignez pas trop: il a vecu sans pactes,
+ Libre dans sa pensee autant que dans ses actes.
+
+LE BRET (de meme):
+ Monsieur le duc!. . .
+
+LE DUC (hautainement):
+ Je sais, oui: j'ai tout; il n'a rien. . .
+ Mais je lui serrerais bien volontiers la main.
+(Saluant Roxane):
+ Adieu.
+
+ROXANE:
+ Je vous conduis.
+
+(Le duc salue Le Bret et se dirige avec Roxane vers le perron.)
+
+LE DUC (s'arretant, tandis qu'elle monte):
+ Oui, parfois, je l'envie.
+ --Voyez-vous, lorsqu'on a trop reussi sa vie,
+ On sent,--n'ayant rien fait, mon Dieu, de vraiment mal!--
+ Mille petits degouts de soi, dont le total
+ Ne fait pas un remords, mais une gene obscure;
+ Et les manteaux de duc trainent dans leur fourrure,
+ Pendant que des grandeurs on monte les degres,
+ Un bruit d'illusions seches et de regrets,
+ Comme, quand vous montez lentement vers ces portes,
+ Votre robe de deuil traine des feuilles mortes.
+
+ROXANE (ironique):
+ Vous voila bien reveur?. . .
+
+LE DUC:
+ Eh! oui!
+(Au moment de sortir, brusquement):
+ Monsieur Le Bret!
+(A Roxane):
+ Vous permettez? Un mot.
+(Il va a Le Bret, et a mi-voix):
+ C'est vrai: nul n'oserait
+ Attaquer votre ami; mais beaucoup l'ont en haine;
+ Et quelqu'un me disait, hier, au jeu, chez la Reine:
+ 'Ce Cyrano pourrait mourir d'un accident.'
+
+LE BRET:
+ Ah?
+
+LE DUC:
+ Oui. Qu'il sorte peu. Qu'il soit prudent.
+
+LE BRET (levant les bras au ciel):
+ Prudent!
+ Il va venir. Je vais l'avertir. Oui, mais!. . .
+
+ROXANE (qui est restee sur le perron, a une soeur qui s'avance vers elle):
+ Qu'est-ce?
+
+LA SOEUR:
+ Ragueneau vent vous voir, Madame.
+
+ROXANE:
+ Qu'on le laisse
+ Entrer.
+(Au duc et a Le Bret):
+ Il vient crier misere. Etant un jour
+ Parti pour etre auteur, il devint tour a tour
+ Chantre. . .
+
+LE BRET:
+ Etuviste. . .
+
+ROXANE:
+ Acteur. . .
+
+LE BRET:
+ Bedeau. . .
+
+ROXANE:
+ Perruquier. . .
+
+LE BRET:
+ Maitre
+ De theorbe. . .
+
+ROXANE:
+ Aujourd'hui que pourrait-il bien etre?
+
+RAGUENEAU (entrant precipitamment):
+ Ah! Madame!
+(Il apercoit Le Bret):
+ Monsieur!
+
+ROXANE (souriant):
+ Racontez vos malheurs
+ A Le Bret. Je reviens.
+
+RAGUENEAU:
+ Mais, Madame. . .
+
+(Roxane sort sans l'ecouter, avec le duc. Il redescend vers le Bret.)
+
+
+
+Scene 5.III.
+
+Le Bret, Ragueneau.
+
+RAGUENEAU:
+ D'ailleurs,
+ Puisque vous etes la, j'aime mieux qu'elle ignore!
+ --J'allais voir votre ami tantot. J'etais encore
+ A vingt pas de chez lui. . .quand je le vois de loin,
+ Qui sort. Je veux le joindre. Il va tourner le coin
+ De la rue. . .et je cours. . .lorsque d'une fenetre
+ Sous laquelle il passait--est-ce un hasard?. . .peut-etre!--
+ Un laquais laisse choir une piece de bois.
+
+LE BRET:
+ Les laches!. . .Cyrano!
+
+RAGUENEAU:
+ J'arrive et je le vois. . .
+
+LE BRET:
+ C'est affreux!
+
+RAGUENEAU:
+ Notre ami, Monsieur, notre poete,
+ Je le vois, la, par terre, un grand trou dans la tete!
+
+LE BRET:
+ Il est mort?
+
+RAGUENEAU:
+ Non! mais. . .Dieu! je l'ai porte chez lui.
+ Dans sa chambre. . .Ah! sa chambre! il faut voir ce reduit!
+
+LE BRET:
+ Il souffre?
+
+RAGUENEAU:
+ Non, Monsieur, il est sans connaissance,
+
+LE BRET:
+ Un medecin?
+
+RAGUENEAU:
+ Il en vint un par complaisance,
+
+LE BRET:
+ Mon pauvre Cyrano!--Ne disons pas cela
+ Tout d'un coup a Roxane!--Et ce docteur?
+
+RAGUENEAU:
+ Il a
+ Parle,--je ne sais plus,--de fievre, de meninges!. . .
+ Ah! si vous le voyiez--la tete dans des linges!. . .
+ Courons vite!--Il n'y a personne a son chevet!--
+ C'est qu'il pourrait mourir, Monsieur, s'il se levait!
+
+LE BRET (l'entrainant vers la droite):
+ Passons par la! Viens, c'est plus court! Par la chapelle!
+
+ROXANE (paraissant sur le perron et voyant Le Bret s'eloigner par la colonnade
+qui mene a la petite porte de la chapelle):
+ Monsieur Le Bret!
+(Le Bret et Ragueneau se sauvent sans repondre):
+ Le Bret s'en va quand on l'appelle?
+ C'est quelque histoire encor de ce bon Ragueneau!
+
+(Elle descend le perron.)
+
+
+
+Scene 5.IV.
+
+Roxane seule, puis deux soeurs, un instant.
+
+ROXANE:
+ Ah! que ce dernier jour de septembre est donc beau!
+ Ma tristesse sourit. Elle qu'Avril offusque,
+ Se laisse decider par l'automne, moins brusque.
+(Elle s'assied a son metier. Deux soeurs sortent de la maison et apportent un
+grand fauteuil sous l'arbre):
+ Ah! voici le fauteuil classique ou vient s'asseoir
+ Mon vieil ami!
+
+SOEUR MARTHE:
+ Mais c'est le meilleur du parloir!
+
+ROXANE:
+ Merci, ma soeur.
+(Les soeurs s'eloignent):
+ Il va venir.
+(Elle s'installe. On entend sonner l'heure):
+ La. . .l'heure sonne.
+ --Mes echeveaux!--L'heure a sonne? Ceci m'etonne!
+ Serait-il en retard pour la premiere fois?
+ La soeur touriere doit--mon de?. . .la, je le vois!--
+ L'exhorter a la penitence.
+(Un temps):
+ Elle l'exhorte!
+ --Il ne peut plus tarder.--Tiens! une feuille morte!--
+(Elle repousse du doigt la feuille tombee sur son metier):
+ D'ailleurs, rien ne pourrait.--Mes ciseaux?. . .dans mon sac!--
+ L'empecher de venir!
+
+UNE SOEUR (paraissant sur le perron):
+ Monsieur de Bergerac.
+
+
+
+Scene 5.V.
+
+Roxane, Cyrano et, un moment, soeur Marthe.
+
+ROXANE (sans se retourner):
+ Qu'est-ce que je disais?. . .
+(Et elle brode. Cyrano, tres pale, le feutre enfonce sur les yeux, parait.
+La soeur qui l'a introduit rentre. Il se met a descendre le perron lentement,
+avec un effort visible pour se tenir debout, et en s'appuyant sur sa canne.
+Roxane travaille a sa tapisserie):
+ Ah! ces teintes fanees. . .
+ Comment les rassortir?
+(A Cyrano, sur un ton d'amicale gronderie):
+ Depuis quatorze annees,
+ Pour la premiere fois, en retard!
+
+CYRANO (qui est parvenu au fauteuil et s'est assis, d'une voix gaie,
+contrastant avec son visage):
+ Oui, c'est fou!
+ J'enrage. Je fus mis en retard, vertuchou!. . .
+
+ROXANE:
+ Par?. . .
+
+CYRANO:
+ Par une visite assez inopportune.
+
+ROXANE (distraite, travaillant):
+ Ah! oui! quelque facheux?
+
+CYRANO:
+ Cousine, c'etait une
+ Facheuse.
+
+ROXANE:
+ Vous l'avez renvoyee?
+
+CYRANO:
+ Oui, j'ai dit:
+ Excusez-moi, mais c'est aujourd'hui samedi,
+ Jour ou je dois me rendre en certaine demeure;
+ Rien ne m'y fait manquer: repassez dans une heure!
+
+ROXANE (legerement):
+ Eh bien! cette personne attendra pour vous voir:
+ Je ne vous laisse pas partir avant ce soir.
+
+CYRANO (avec douceur):
+ Peut-etre un peu plus tot faudra-t-il que je parte.
+
+(Il ferme les yeux et se tait un instant. Soeur Marthe traverse le parc de la
+chapelle au perron. Roxane l'apercoit, lui fait un petit signe de tete.)
+
+ROXANE (a Cyrano):
+ Vous ne taquinez pas soeur Marthe?
+
+CYRANO (vivement, ouvrant les yeux):
+ Si!
+(Avec une grosse voix comique):
+ Soeur Marthe!
+ Approchez!
+(La soeur glisse vers lui):
+ Ha! ha! ha! Beaux yeux toujours baisses!
+
+SOEUR MARTHE (levant les yeux en souriant):
+ Mais. . .
+(Elle voit sa figure et fait un geste d'etonnement):
+ Oh!
+
+CYRANO (bas, lui montrant Roxane):
+ Chut! Ce n'est rien!--
+(D'une voix fanfaronne. Haut):
+ Hier, j'ai fait gras.
+
+SOEUR MARTHE:
+ Je sais.
+(A part):
+ C'est pour cela qu'il est si pale!
+(Vite et bas):
+ Au refectoire
+ Vous viendrez tout a l'heure, et je vous ferai boire
+ Un grand bol de bouillon. . .Vous viendrez?
+
+CYRANO:
+ Oui, oui, oui.
+
+SOEUR MARTHE:
+ Ah! vous etes un peu raisonnable aujourd'hui!
+
+ROXANE (qui les entend chuchoter):
+ Elle essaye de vous convertir?
+
+SOEUR MARTHE:
+ Je m'en garde!
+
+CYRANO:
+ Tiens, c'est vrai! Vous toujours si saintement bavarde,
+ Vous ne me prechez pas? c'est etonnant, ceci!. . .
+(Avec une fureur bouffonne):
+ Sabre de bois! Je veux vous etonner aussi!
+ Tenez, je vous permets. . .
+(Il a l'air de chercher une bonne taquinerie, et de la trouver):
+ Ah! la chose est nouvelle?. . .
+ De. . .de prier pour moi, ce soir, a la chapelle.
+
+ROXANE:
+ Oh! oh!
+
+CYRANO (riant):
+ Soeur Marthe est dans la stupefaction!
+
+SOEUR MARTHE (doucement):
+ Je n'ai pas attendu votre permission.
+
+(Elle rentre.)
+
+CYRANO (revenant a Roxane, penchee sur son metier):
+ Du diable si je peux jamais, tapisserie,
+ Voir ta fin!
+
+ROXANE:
+ J'attendais cette plaisanterie.
+
+(A ce moment un peu de brise fait tomber les feuilles.)
+
+CYRANO:
+ Les feuilles!
+
+ROXANE (levant la tete, et regardant au loin, dans les allees):
+ Elles sont d'un blond venitien.
+ Regardez-les tomber.
+
+CYRANO:
+ Comme elles tombent bien!
+ Dans ce trajet si court de la branche a la terre,
+ Comme elles savent mettre une beaute derniere,
+ Et malgre leur terreur de pourrir sur le sol,
+ Veulent que cette chute ait la grace d'un vol!
+
+ROXANE:
+ Melancolique, vous?
+
+CYRANO (se reprenant):
+ Mais pas du tout, Roxane!
+
+ROXANE:
+ Allons, laissez tomber les feuilles de platane. . .
+ Et racontez un peu ce qu'il y a de neuf.
+ Ma gazette?
+
+CYRANO:
+ Voici!
+
+ROXANE:
+ Ah!
+
+CYRANO (de plus en plus pale, et luttant contre la douleur):
+ Samedi, dix-neuf:
+ Ayant mange huit fois du raisine de Cette,
+ Le Roi fut pris de fievre; a deux coups de lancette
+ Son mal fut condamne pour lese-majeste,
+ Et cet auguste pouls n'a plus febricite!
+ Au grand bal, chez la reine, on a brule, dimanche,
+ Sept cent soixante-trois flambeaux de cire blanche;
+ Nos troupes ont battu, dit-on, Jean l'Autrichien;
+ On a pendu quatre sorciers; le petit chien
+ De madame d'Athis a du prendre un clystere. . .
+
+ROXANE:
+ Monsieur de Bergerac, voulez-vous bien vous taire!
+
+CYRANO:
+ Lundi. . .rien. Lygdamire a change d'amant.
+
+ROXANE:
+ Oh!
+
+CYRANO (dont le visage s'altere de plus en plus):
+ Mardi, toute la cour est a Fontainebleau.
+ Mercredi, la Montglat dit au comte de Fiesque:
+ Non! Jeudi: Mancini, Reine de France,--ou presque!
+ Le vingt-cinq, la Monglat a de Fiesque dit: Oui;
+ Et samedi, vingt-six. . .
+
+(Il ferme les yeux. Sa tete tombe. Silence.)
+
+ROXANE (surprise de ne plus rien entendre, se retourne, le regarde, et se
+levant effrayee):
+ Il est evanoui?
+(Elle court vers lui en criant):
+ Cyrano!
+
+CYRANO (rouvrant les yeux, d'une voix vague):
+ Qu'est-ce?. . .Quoi?. . .
+(Il voit Roxane penchee sur lui et, vivement, assurant son chapeau sur sa tete
+et reculant avec effroi dans son fauteuil):
+ Non! non! je vous assure,
+ Ce n'est rien! Laissez-moi!
+
+ROXANE:
+ Pourtant. . .
+
+CYRANO:
+ C'est ma blessure
+ D'Arras. . .qui. . .quelquefois. . .vous savez. . .
+
+ROXANE:
+ Pauvre ami!
+
+CYRANO:
+ Mais ce n'est rien. Cela va finir.
+(Il sourit avec effort):
+ C'est fini.
+
+ROXANE (debout pres de lui):
+ Chacun de nous a sa blessure: j'ai la mienne.
+ Toujours vive, elle est la, cette blessure ancienne,
+(Elle met la main sur sa poitrine):
+ Elle est la, sous la lettre au papier jaunissant
+ Ou l'on peut voir encor des larmes et du sang!
+
+(Le crepuscule commence a venir.)
+
+CYRANO:
+ Sa lettre!. . .N'aviez-vous pas dit qu'un jour, peut-etre,
+ Vous me la feriez lire?
+
+ROXANE:
+ Ah! vous voulez?. . .Sa lettre?
+
+CYRANO:
+ Oui. . .Je veux. . .Aujourd'hui. . .
+
+ROXANE (lui donnant le sachet pendu a son cou):
+ Tenez!
+
+CYRANO (le prenant):
+ Je peux ouvrir?
+
+ROXANE:
+ Ouvrez. . .lisez!. . .
+
+(Elle revient a son metier, le replie, range ses laines.)
+
+CYRANO (lisant):
+ 'Roxane, adieu, je vais mourir!. . .'
+
+ROXANE (s'arretant, etonnee):
+ Tout haut?
+
+CYRANO (lisant):
+ 'C'est pour ce soir, je crois, ma bien-aimee!
+ J'ai l'ame lourde encor d'amour inexprimee,
+ Et je meurs! jamais plus, jamais mes yeux grises,
+ Mes regards dont c'etait. . .'
+
+ROXANE:
+ Comment vous la lisez,
+ Sa lettre!
+
+CYRANO (continuant):
+ '. . .dont c'etait les fremissantes fetes,
+ Ne baiseront au vol les gestes que vous faites;
+ J'en revois un petit qui vous est familier
+ Pour toucher votre front, et je voudrais crier. . .'
+
+ROXANE (troublee):
+ Comme vous la lisez,--cette lettre!
+
+(La nuit vient insensiblement.)
+
+CYRANO:
+ 'Et je crie:
+ Adieu!. . .'
+
+ROXANE:
+ Vous la lisez. . .
+
+CYRANO:
+ 'Ma chere, ma cherie,
+ Mon tresor. . .'
+
+ROXANE (reveuse):
+ D'une voix. . .
+
+CYRANO:
+ 'Mon amour!. . .'
+
+ROXANE:
+ D'une voix. . .
+(Elle tressaille):
+ Mais. . .que je n'entends pas pour la premiere fois!
+
+(Elle s'approche tout doucement, sans qu'il s'en apercoive, passe derriere le
+fauteuil, se penche sans bruit, regarde la lettre.--L'ombre augmente.)
+
+CYRANO:
+ 'Mon coeur ne vous quitta jamais une seconde,
+ Et je suis et serai jusque dans l'autre monde
+ Celui qui vous aima sans mesure, celui. . .'
+
+ROXANE (lui posant la main sur l'epaule):
+ Comment pouvez-vous lire a present? Il fait nuit.
+(Il tressaille, se retourne, la voit la tout pres, fait un geste d'effroi,
+baisse la tete. Un long silence. Puis, dans l'ombre completement venue,
+elle dit avec lenteur, joignant les mains):
+ Et pendant quatorze ans, il a joue ce role
+ D'etre le vieil ami qui vient pour etre drole!
+
+CYRANO:
+ Roxane!
+
+ROXANE:
+ C'etait vous!
+
+CYRANO:
+ Non, non, Roxane, non!
+
+ROXANE:
+ J'aurais du deviner quand il disait mon nom!
+
+CYRANO:
+ Non, ce n'etait pas moi!
+
+ROXANE:
+ C'etait vous!
+
+CYRANO:
+ Je vous jure. . .
+
+ROXANE:
+ J'apercois toute la genereuse imposture:
+ Les lettres, c'etait vous. . .
+
+CYRANO:
+ Non!
+
+ROXANE:
+ Les mots chers et fous,
+ C'etait vous. . .
+
+CYRANO:
+ Non!
+
+ROXANE:
+ La voix dans la nuit, c'etait vous!
+
+CYRANO:
+ Je vous jure que non!
+
+ROXANE:
+ L'ame, c'etait la votre!
+
+CYRANO:
+ Je ne vous aimais pas.
+
+ROXANE:
+ Vous m'aimiez!
+
+CYRANO (se debattant):
+ C'etait l'autre!
+
+ROXANE:
+ Vous m'aimiez!
+
+CYRANO (d'une voix qui faiblit):
+ Non!
+
+ROXANE:
+ Deja vous le dites plus bas!
+
+CYRANO:
+ Non, non, mon cher amour, je ne vous aimais pas!
+
+ROXANE:
+ Ah! que de choses qui sont mortes. . .qui sont nees!
+ --Pourquoi vous etre tu pendant quatorze annees,
+ Puisque sur cette lettre ou, lui, n'etait pour rien,
+ Ces pleurs etaient de vous?
+
+CYRANO (lui tendant la lettre):
+ Ce sang etait le sien.
+
+ROXANE:
+ Alors pourquoi laisser ce sublime silence
+ Se briser aujourd'hui?
+
+CYRANO:
+ Pourquoi?. . .
+
+(Le Bret et Ragueneau entrent en courant.)
+
+
+
+Scene 5.VI.
+
+Les memes, Le Bret et Ragueneau.
+
+LE BRET:
+ Quelle imprudence!
+ Ah! j'en etais bien sur! il est la!
+
+CYRANO (souriant et se redressant):
+ Tiens, parbleu!
+
+LE BRET:
+ Il s'est tue, Madame, en se levant!
+
+ROXANE:
+ Grand Dieu!
+ Mais tout a l'heure alors. . .cette faiblesse?. . .cette?. . .
+
+CYRANO:
+ C'est vrai! je n'avais pas termine ma gazette:
+ . . .Et samedi, vingt-six, une heure avant dine,
+ Monsieur de Bergerac est mort assassine.
+
+(Il se decouvre; on voit sa tete entouree de linges.)
+
+ROXANE:
+ Que dit-il?--Cyrano!--Sa tete enveloppee!. . .
+ Ah, que vous a-t-on fait? Pourquoi?
+
+CYRANO:
+ 'D'un coup d'epee,
+ Frappe par un heros, tomber la pointe au coeur!'. . .
+ --Oui, je disais cela!. . .Le destin est railleur!. . .
+ Et voila que je suis tue dans une embuche,
+ Par derriere, par un laquais, d'un coup de buche!
+ C'est tres bien. J'aurai tout manque, meme ma mort.
+
+RAGUENEAU:
+ Ah, Monsieur!. . .
+
+CYRANO:
+ Ragueneau ne pleure pas si fort!. . .
+(Il lui tend la main):
+ Qu'est-ce que tu deviens, maintenant, mon confrere?
+
+RAGUENEAU (a travers ses larmes):
+ Je suis moucheur de. . .de. . .chandelles, chez Moliere.
+
+CYRANO:
+ Moliere!
+
+RAGUENEAU:
+ Mais je veux le quitter, des demain:
+ Oui, je suis indigne!. . .Hier, on jouer 'Scapin',
+ Et j'ai vu qu'il vous a pris une scene!
+
+LE BRET:
+ Entiere!
+
+RAGUENEAU:
+ Oui, Monsieur, le fameux: 'Que Diable allait-il faire?. . .'
+
+LE BRET (furieux):
+ Moliere te l'a pris!
+
+CYRANO:
+ Chut! chut! Il a bien fait!. . .
+(A Ragueneau):
+ La scene, n'est-ce pas, produit beaucoup d'effet?
+
+RAGUENEAU (sanglotant):
+ Ah! Monsieur, on riait! on riait!
+
+CYRANO:
+ Oui, ma vie
+ Ce fut d'etre celui qui souffle--et qu'on oublie!
+(A Roxane):
+ Vous souvient-il du soir ou Christian vous parla
+ Sous le balcon? Eh bien! toute ma vie est la:
+ Pendant que je restais en bas, dans l'ombre noire,
+ D'autres montaient cueillir le baiser de la gloire!
+ C'est justice, et j'approuve au seuil de mon tombeau:
+ Moliere a du genie et Christian etait beau!
+(A ce moment, la cloche de la chapelle ayant tinte, on voit passer au fond,
+dans l'allee, les religieuses se rendant a l'office):
+ Qu'elles aillent prier puisque leur cloche sonne!
+
+ROXANE (se relevant pour appeler):
+ Ma soeur! ma soeur!
+
+CYRANO (la retenant):
+ Non! non! n'allez chercher personne:
+ Quand vous reviendriez, je ne serais plus la.
+(Les religieuses sont entrees dans la chapelle, on entend l'orgue):
+ Il me manquait un peu d'harmonie. . .en voila.
+
+ROXANE:
+ Je vous aime, vivez!
+
+CYRANO:
+ Non, car c'est dans le conte
+ Que lorsqu'on dit: Je t'aime! au prince plein de honte,
+ Il sent sa laideur fondre a ces mots de soleil. . .
+ Mais tu t'apercevrais que je reste pareil.
+
+ROXANE:
+ J'ai fait votre malheur! moi! moi!
+
+CYRANO:
+ Vous?. . .au contraire!
+ J'ignorais la douceur feminine. Ma mere
+ Ne m'a pas trouve beau. Je n'ai pas eu de soeur.
+ Plus tard, j'ai redoute l'amante a l'oeil moqueur.
+ Je vous dois d'avoir eu, tout au moins, une amie.
+ Grace a vous une robe a passe dans ma vie.
+
+LE BRET (lui montrant le clair de lune qui descend a travers les branches):
+ Ton autre amie est la, qui vient te voir!
+
+CYRANO (souriant a la lune):
+ Je vois.
+
+ROXANE:
+ Je n'aimais qu'un seul etre et je le perds deux fois!
+
+CYRANO:
+ Le Bret, je vais monter dans la lune opaline,
+ Sans qu'il faille inventer, aujourd'hui, de machine. . .
+
+LE BRET:
+ Que dites-vous?
+
+CYRANO:
+ Mais oui, c'est la, je vous le dis,
+ Que l'on va m'envoyer faire mon paradis
+ Plus d'une ame que j'aime y doit etre exilee,
+ Et je retrouverai Socrate et Galilee!
+
+LE BRET (se revoltant):
+ Non, non! C'est trop stupide a la fin, et c'est trop
+ Injuste! Un tel poete! Un coeur si grand, si haut!
+ Mourir ainsi!. . .Mourir!. . .
+
+CYRANO:
+ Voila Le Bret qui grogne!
+
+LE BRET (fondant en larmes):
+ Mon cher ami. . .
+
+CYRANO (se soulevant, l'oeil egare):
+ Ce sont les cadets de Gascogne. . .
+ --La masse elementaire. . .Eh oui!. . .voila le hic. . .
+
+LE BRET:
+ Sa science. . .dans son delire!
+
+CYRANO:
+ Copernic
+ A dit. . .
+
+ROXANE:
+ Oh!
+
+CYRANO:
+ Mais aussi que diable allait-il faire,
+ Mais que diable allait-il faire en cette galere?. . .
+
+ Philosophe, physicien,
+ Rimeur, bretteur, musicien,
+ Et voyageur aerien,
+ Grand riposteur du tac au tac,
+ Amant aussi--pas pour son bien!--
+ Ci-git Hercule-Savinien
+ De Cyrano de Bergerac,
+ Qui fut tout, et qui ne fut rien,
+ . . .Mais je m'en vais, pardon, je ne peux faire attendre:
+ Vous voyez, le rayon de lune vient me prendre!
+(Il se retombe assis, les pleurs de Roxane le rappellent a la realite, il la
+regarde, et caressant ses voiles):
+ Je ne veux pas que vous pleuriez moins ce charmant,
+ Ce bon, ce beau Christian; mais je veux seulement
+ Que lorsque le grand froid aura pris mes vertebres,
+ Vous donniez un sens double a ces voiles funebres,
+ Et que son deuil sur vous devienne un peu mon deuil.
+
+ROXANE:
+ Je vous jure!. . .
+
+CYRANO (est secoue d'un grand frisson et se leve brusquement):
+ Pas la! non! pas dans ce fauteuil!
+(On veut s'elancer vers lui):
+ --Ne me soutenez pas!--Personne!
+(Il va s'adosser a l'arbre):
+ Rien que l'arbre!
+(Silence):
+ Elle vient. Je me sens deja botte de marbre,
+ --Gante de plomb!
+(Il se raidit):
+ Oh! mais!. . .puisqu'elle est en chemin,
+ Je l'attendrai debout,
+(Il tire l'epee):
+ et l'epee a la main!
+
+LE BRET:
+ Cyrano!
+
+ROXANE (defaillante):
+ Cyrano!
+
+(Tous reculent epouvantes.)
+
+CYRANO:
+ Je crois qu'elle regarde. . .
+ Qu'elle ose regarder mon nez, cette Camarde
+(Il leve son epee):
+ Que dites-vous?. . .C'est inutile?. . .Je le sais!
+ Mais on ne se bat pas dans l'espoir du succes!
+ Non! non! c'est bien plus beau lorsque c'est inutile!
+ --Qu'est-ce que c'est tous ceux-la?--Vous etes mille?
+ Ah! je vous reconnais, tous mes vieux ennemis!
+ Le Mensonge?
+(Il frappe de son epee le vide):
+ Tiens, tiens!--Ha! ha! les Compromis!
+ Les Prejuges, les Lachetes!. . .
+(Il frappe):
+ Que je pactise?
+ Jamais, jamais!--Ah! te voila, toi, la Sottise!
+ --Je sais bien qu'a la fin vous me mettrez a bas;
+ N'importe: je me bats! je me bats! je me bats!
+(Il fait des moulinets immenses et s'arrete haletant):
+ Oui, vous m'arrachez tout, le laurier et la rose!
+ Arrachez! Il y a malgre vous quelque chose
+ Que j'emporte, et ce soir, quand j'entrerai chez Dieu,
+ Mon salut balaiera largement le seuil bleu,
+ Quelque chose que sans un pli, sans une tache,
+ J'emporte malgre vous,
+(Il s'elance l'epee haute):
+ et c'est. . .
+
+(L'epee s'echappe de ses mains, il chancelle, tombe dans les bras de Le Bret
+et de Ragueneau.)
+
+ROXANE (se penchant sur lui et lui baisant le front):
+ C'est?. . .
+
+CYRANO (rouvre les yeux, la reconnait et dit en souriant):
+ Mon panache.
+
+
+Rideau.
+
+
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+
+
+End of
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+French without accents. Also will be available with accents in a
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+
+<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>Cyrano de Bergerac
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>by Edmond Rostand
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>March, 1998 [Etext #1255]
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>Project Gutenberg's Etext of Cyrano de Bergerac by Edmond Rostand
+
+<br>
+<p>******This file should be named cdbfr10h.txt or cdbfr10h.zip*******
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>Corrected EDITIONS of our etexts get a new NUMBER, cdbfr11h.txt
+
+<br>
+<p>VERSIONS based on separate sources get new LETTER, cdbfr10i.txt
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>This etext was prepared by Sue Asscher &lt;asschers@cyberalink.com.au&gt;
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>Project Gutenberg Etexts are usually created from multiple editions,
+
+<br>
+<p>all of which are in the Public Domain in the United States, unless a
+
+<br>
+<p>copyright notice is included. Therefore, we do NOT keep these books
+
+<br>
+<p>in compliance with any particular paper edition, usually otherwise.
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>We are now trying to release all our books one month in advance
+
+<br>
+<p>of the official release dates, for time for better editing.
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>Please note: neither this list nor its contents are final till
+
+<br>
+<p>midnight of the last day of the month of any such announcement.
+
+<br>
+<p>The official release date of all Project Gutenberg Etexts is at
+
+<br>
+<p>Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A
+
+<br>
+<p>preliminary version may often be posted for suggestion, comment
+
+<br>
+<p>and editing by those who wish to do so. To be sure you have an
+
+<br>
+<p>up to date first edition [xxxxx10x.xxx] please check file sizes
+
+<br>
+<p>in the first week of the next month. Since our ftp program has
+
+<br>
+<p>a bug in it that scrambles the date [tried to fix and failed] a
+
+<br>
+<p>look at the file size will have to do, but we will try to see a
+
+<br>
+<p>new copy has at least one byte more or less.
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>Information about Project Gutenberg (one page)
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>We produce about two million dollars for each hour we work. The
+
+<br>
+<p>fifty hours is one conservative estimate for how long it we take
+
+<br>
+<p>to get any etext selected, entered, proofread, edited, copyright
+
+<br>
+<p>searched and analyzed, the copyright letters written, etc. This
+
+<br>
+<p>projected audience is one hundred million readers. If our value
+
+<br>
+<p>per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
+
+<br>
+<p>million dollars per hour this year as we release thirty-two text
+
+<br>
+<p>files per month, or 384 more Etexts in 1998 for a total of 1500+
+
+<br>
+<p>If these reach just 10% of the computerized population, then the
+
+<br>
+<p>total should reach over 150 billion Etexts given away.
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>The Goal of Project Gutenberg is to Give Away One Trillion Etext
+
+<br>
+<p>Files by the December 31, 2001. [10,000 x 100,000,000=Trillion]
+
+<br>
+<p>This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
+
+<br>
+<p>which is only 10% of the present number of computer users. 2001
+
+<br>
+<p>should have at least twice as many computer users as that, so it
+
+<br>
+<p>will require us reaching less than 5% of the users in 2001.
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>We need your donations more than ever!
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>All donations should be made to "Project Gutenberg/CMU": and are
+
+<br>
+<p>tax deductible to the extent allowable by law. (CMU = Carnegie-
+
+<br>
+<p>Mellon University).
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>For these and other matters, please mail to:
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>Project Gutenberg
+
+<br>
+<p>P. O. Box 2782
+
+<br>
+<p>Champaign, IL 61825
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>When all other email fails try our Executive Director:
+
+<br>
+<p>Michael S. Hart &lt;hart@pobox.com&gt;
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>We would prefer to send you this information by email
+
+<br>
+<p>(Internet, Bitnet, Compuserve, ATTMAIL or MCImail).
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>******
+
+<br>
+<p>If you have an FTP program (or emulator), please
+
+<br>
+<p>FTP directly to the Project Gutenberg archives:
+
+<br>
+<p>[Mac users, do NOT point and click. . .type]
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>ftp uiarchive.cso.uiuc.edu
+
+<br>
+<p>login: anonymous
+
+<br>
+<p>password: your@login
+
+<br>
+<p>cd etext/etext90 through /etext96
+
+<br>
+<p>or cd etext/articles [get suggest gut for more information]
+
+<br>
+<p>dir [to see files]
+
+<br>
+<p>get or mget [to get files. . .set bin for zip files]
+
+<br>
+<p>GET INDEX?00.GUT
+
+<br>
+<p>for a list of books
+
+<br>
+<p>and
+
+<br>
+<p>GET NEW GUT for general information
+
+<br>
+<p>and
+
+<br>
+<p>MGET GUT* for newsletters.
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>**Information prepared by the Project Gutenberg legal advisor**
+
+<br>
+<p>(Three Pages)
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN ETEXTS**START***
+
+<br>
+<p>Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers.
+
+<br>
+<p>They tell us you might sue us if there is something wrong with
+
+<br>
+<p>your copy of this etext, even if you got it for free from
+
+<br>
+<p>someone other than us, and even if what's wrong is not our
+
+<br>
+<p>fault. So, among other things, this "Small Print!" statement
+
+<br>
+<p>disclaims most of our liability to you. It also tells you how
+
+<br>
+<p>you can distribute copies of this etext if you want to.
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>*BEFORE!* YOU USE OR READ THIS ETEXT
+
+<br>
+<p>By using or reading any part of this PROJECT GUTENBERG-tm
+
+<br>
+<p>etext, you indicate that you understand, agree to and accept
+
+<br>
+<p>this "Small Print!" statement. If you do not, you can receive
+
+<br>
+<p>a refund of the money (if any) you paid for this etext by
+
+<br>
+<p>sending a request within 30 days of receiving it to the person
+
+<br>
+<p>you got it from. If you received this etext on a physical
+
+<br>
+<p>medium (such as a disk), you must return it with your request.
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>ABOUT PROJECT GUTENBERG-TM ETEXTS
+
+<br>
+<p>This PROJECT GUTENBERG-tm etext, like most PROJECT GUTENBERG-
+
+<br>
+<p>tm etexts, is a "public domain" work distributed by Professor
+
+<br>
+<p>Michael S. Hart through the Project Gutenberg Association at
+
+<br>
+<p>Carnegie-Mellon University (the "Project"). Among other
+
+<br>
+<p>things, this means that no one owns a United States copyright
+
+<br>
+<p>on or for this work, so the Project (and you!) can copy and
+
+<br>
+<p>distribute it in the United States without permission and
+
+<br>
+<p>without paying copyright royalties. Special rules, set forth
+
+<br>
+<p>below, apply if you wish to copy and distribute this etext
+
+<br>
+<p>under the Project's "PROJECT GUTENBERG" trademark.
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>To create these etexts, the Project expends considerable
+
+<br>
+<p>efforts to identify, transcribe and proofread public domain
+
+<br>
+<p>works. Despite these efforts, the Project's etexts and any
+
+<br>
+<p>medium they may be on may contain "Defects". Among other
+
+<br>
+<p>things, Defects may take the form of incomplete, inaccurate or
+
+<br>
+<p>corrupt data, transcription errors, a copyright or other
+
+<br>
+<p>intellectual property infringement, a defective or damaged
+
+<br>
+<p>disk or other etext medium, a computer virus, or computer
+
+<br>
+<p>codes that damage or cannot be read by your equipment.
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>LIMITED WARRANTY; DISCLAIMER OF DAMAGES
+
+<br>
+<p>But for the "Right of Replacement or Refund" described below,
+
+<br>
+<p>[1] the Project (and any other party you may receive this
+
+<br>
+<p>etext from as a PROJECT GUTENBERG-tm etext) disclaims all
+
+<br>
+<p>liability to you for damages, costs and expenses, including
+
+<br>
+<p>legal fees, and [2] YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE OR
+
+<br>
+<p>UNDER STRICT LIABILITY, OR FOR BREACH OF WARRANTY OR CONTRACT,
+
+<br>
+<p>INCLUDING BUT NOT LIMITED TO INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE
+
+<br>
+<p>OR INCIDENTAL DAMAGES, EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE
+
+<br>
+<p>POSSIBILITY OF SUCH DAMAGES.
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>If you discover a Defect in this etext within 90 days of
+
+<br>
+<p>receiving it, you can receive a refund of the money (if any)
+
+<br>
+<p>you paid for it by sending an explanatory note within that
+
+<br>
+<p>time to the person you received it from. If you received it
+
+<br>
+<p>on a physical medium, you must return it with your note, and
+
+<br>
+<p>such person may choose to alternatively give you a replacement
+
+<br>
+<p>copy. If you received it electronically, such person may
+
+<br>
+<p>choose to alternatively give you a second opportunity to
+
+<br>
+<p>receive it electronically.
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>THIS ETEXT IS OTHERWISE PROVIDED TO YOU "AS-IS". NO OTHER
+
+<br>
+<p>WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, ARE MADE TO YOU AS
+
+<br>
+<p>TO THE ETEXT OR ANY MEDIUM IT MAY BE ON, INCLUDING BUT NOT
+
+<br>
+<p>LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR A
+
+<br>
+<p>PARTICULAR PURPOSE.
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>Some states do not allow disclaimers of implied warranties or
+
+<br>
+<p>the exclusion or limitation of consequential damages, so the
+
+<br>
+<p>above disclaimers and exclusions may not apply to you, and you
+
+<br>
+<p>may have other legal rights.
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>INDEMNITY
+
+<br>
+<p>You will indemnify and hold the Project, its directors,
+
+<br>
+<p>officers, members and agents harmless from all liability, cost
+
+<br>
+<p>and expense, including legal fees, that arise directly or
+
+<br>
+<p>indirectly from any of the following that you do or cause:
+
+<br>
+<p>[1] distribution of this etext, [2] alteration, modification,
+
+<br>
+<p>or addition to the etext, or [3] any Defect.
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>DISTRIBUTION UNDER "PROJECT GUTENBERG-tm"
+
+<br>
+<p>You may distribute copies of this etext electronically, or by
+
+<br>
+<p>disk, book or any other medium if you either delete this
+
+<br>
+<p>"Small Print!" and all other references to Project Gutenberg,
+
+<br>
+<p>or:
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>[1] Only give exact copies of it. Among other things, this
+
+<br>
+<p> requires that you do not remove, alter or modify the
+
+<br>
+<p> etext or this "small print!" statement. You may however,
+
+<br>
+<p> if you wish, distribute this etext in machine readable
+
+<br>
+<p> binary, compressed, mark-up, or proprietary form,
+
+<br>
+<p> including any form resulting from conversion by word pro-
+
+<br>
+<p> cessing or hypertext software, but only so long as
+
+<br>
+<p> *EITHER*:
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p> [*] The etext, when displayed, is clearly readable, and
+
+<br>
+<p> does *not* contain characters other than those
+
+<br>
+<p> intended by the author of the work, although tilde
+
+<br>
+<p> (~), asterisk (*) and underline (_) characters may
+
+<br>
+<p> be used to convey punctuation intended by the
+
+<br>
+<p> author, and additional characters may be used to
+
+<br>
+<p> indicate hypertext links; OR
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p> [*] The etext may be readily converted by the reader at
+
+<br>
+<p> no expense into plain ASCII, EBCDIC or equivalent
+
+<br>
+<p> form by the program that displays the etext (as is
+
+<br>
+<p> the case, for instance, with most word processors);
+
+<br>
+<p> OR
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p> [*] You provide, or agree to also provide on request at
+
+<br>
+<p> no additional cost, fee or expense, a copy of the
+
+<br>
+<p> etext in its original plain ASCII form (or in EBCDIC
+
+<br>
+<p> or other equivalent proprietary form).
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>[2] Honor the etext refund and replacement provisions of this
+
+<br>
+<p> "Small Print!" statement.
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>[3] Pay a trademark license fee to the Project of 20% of the
+
+<br>
+<p> net profits you derive calculated using the method you
+
+<br>
+<p> already use to calculate your applicable taxes. If you
+
+<br>
+<p> don't derive profits, no royalty is due. Royalties are
+
+<br>
+<p> payable to "Project Gutenberg Association/Carnegie-Mellon
+
+<br>
+<p> University" within the 60 days following each
+
+<br>
+<p> date you prepare (or were legally required to prepare)
+
+<br>
+<p> your annual (or equivalent periodic) tax return.
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>WHAT IF YOU *WANT* TO SEND MONEY EVEN IF YOU DON'T HAVE TO?
+
+<br>
+<p>The Project gratefully accepts contributions in money, time,
+
+<br>
+<p>scanning machines, OCR software, public domain etexts, royalty
+
+<br>
+<p>free copyright licenses, and every other sort of contribution
+
+<br>
+<p>you can think of. Money should be paid to "Project Gutenberg
+
+<br>
+<p>Association / Carnegie-Mellon University".
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>*END*THE SMALL PRINT! FOR PUBLIC DOMAIN ETEXTS*Ver.04.29.93*END*
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>This etext was prepared by Sue Asscher &lt;asschers@cyberalink.com.au&gt;
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+
+<h2>Edmond Rostand</h2>
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<h1>CYRANO DE BERGERAC</h1>
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>Com&eacute;die H&eacute;ro&iuml;que en Cinq Actes
+
+<br>
+<p>en vers
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>Repr&eacute;sent&eacute;e &agrave; Paris, sur le Th&eacute;&acirc;tre de la Porte-Saint-Martin
+
+<br>
+<p>le 28 d&eacute;cembre 1897
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p> C'est &agrave; l'&acirc;me de CYRANO que je voulais d&eacute;dier ce po&egrave;me.
+
+<br>
+<p> Mais puisqu'elle a pass&eacute; en vous, COQUELIN, c'est &agrave; vous
+
+<p>que je le d&eacute;die.
+
+<br>
+<p> E. R.
+
+<br>
+<p>Personnages:
+
+<br>
+<p>CYRANO DE BERGERAC
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN DE NEUVILLETTE
+
+<br>
+<p>COMTE DE GUICHE
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU
+
+<br>
+<p>LE BRET
+
+<br>
+<p>CARBON DE CASTEL-JALOUX
+
+<br>
+<p>LES CADETS
+
+<br>
+<p>LIGNI&Egrave;RE
+
+<br>
+<p>DE VALVERT
+
+<br>
+<p>UN MARQUIS
+
+<br>
+<p>DEUXI&Egrave;ME MARQUIS
+
+<br>
+<p>TROISI&Egrave;ME MARQUIS
+
+<br>
+<p>MONTFLEURY
+
+<br>
+<p>BELLEROSE
+
+<br>
+<p>JODELET
+
+<br>
+<p>CUIGY
+
+<br>
+<p>BRISSAILLE
+
+<br>
+<p>UN FACHEUX
+
+<br>
+<p>UN MOUSQUETAIRE
+
+<br>
+<p>UN AUTRE
+
+<br>
+<p>UN OFFICIER ESPAGNOL
+
+<br>
+<p>UN CHEVAU-L&Eacute;GER
+
+<br>
+<p>LE PORTIER
+
+<br>
+<p>UN BOURGEOIS
+
+<br>
+<p>SON FILS
+
+<br>
+<p>UN TIRE-LAINE
+
+<br>
+<p>UN SPECTATEUR
+
+<br>
+<p>UN GARDE
+
+<br>
+<p>BERTRANDOU LE FIFRE
+
+<br>
+<p>LE CAPUCIN
+
+<br>
+<p>DEUX MUSICIENS
+
+<br>
+<p>LES PO&Egrave;TES
+
+<br>
+<p>LES PATISSIERS
+
+<br>
+<p>ROXANE
+
+<br>
+<p>SOEUR MARTHE
+
+<br>
+<p>LISE
+
+<br>
+<p>LA DISTRIBUTRICE
+
+<br>
+<p>M&Egrave;RE MARGUERITE DE J&Eacute;SUS
+
+<br>
+<p>LA DU&Egrave;GNE
+
+<br>
+<p>SOEUR CLAIRE
+
+<br>
+<p>UNE COM&Eacute;DIENNE
+
+<br>
+<p>LA SOUBRETTE
+
+<br>
+<p>LES PAGES
+
+<br>
+<p>LA BOUQUETI&Egrave;RE
+
+<br>
+<p>La foule, bourgeois, marquis, mousquetaires, tire-laine, p&acirc;tissiers, po&egrave;tes,
+cadets gascons, com&eacute;diens, violons, pages, enfants, soldats, espagnols,
+spectateurs, spectatrices, pr&eacute;cieuses, com&eacute;diennes, bourgeoises, religieuses,
+etc.
+
+<br>
+<p>(Les quatre premiers actes en 1640, le cinqui&egrave;me en 1655.)
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>Acte I.
+
+<br>
+<p>Une Repr&eacute;sentation &agrave; l'H&ocirc;tel de Bourgogne.
+
+<br>
+<p>La salle de l'H&ocirc;tel de Bourgogne, en 1640. Sorte de hangar de jeu de paume
+am&eacute;nag&eacute; et embelli pour des repr&eacute;sentations.
+
+<br>
+<p>La salle est un carr&eacute; long; on la voit en biais, de sorte qu'un de ses c&ocirc;t&eacute;s
+forme le fond qui part du premier plan, &agrave; droite, et va au dernier plan, &agrave;
+gauche, faire angle avec la sc&egrave;ne, qu'on aper&ccedil;oit en pan coup&eacute;.
+
+<br>
+<p>Cette sc&egrave;ne est encombr&eacute;e, des deux c&ocirc;t&eacute;s, le long des coulisses, par des
+banquettes. Le rideau est form&eacute; par deux tapisseries qui peuvent s'&eacute;carter.
+Au-dessus du manteau d'Arlequin, les armes royales. On descend de l'estrade
+dans la salle par de larges marches. De chaque c&ocirc;t&eacute; de ces marches, la place
+des violons. Rampe de chandelles.
+
+<br>
+<p>Deux rangs superpos&eacute;s de galeries lat&eacute;rales: le rang sup&eacute;rieur est divis&eacute; en
+loges. Pas de si&egrave;ges au parterre, qui est la sc&egrave;ne m&ecirc;me du th&eacute;&acirc;tre; au fond
+de ce parterre, c'est-&agrave;-dire &agrave; droite, premier plan, quelques bancs formant
+gradins et, sous un escalier qui monte vers des places sup&eacute;rieures, et dont on
+ne voit que le d&eacute;part, une sorte de buffet orn&eacute; de petits lustres, de vases
+fleuris, de verres de cristal, d'assiettes de g&acirc;teaux, de flacons, etc.
+
+<br>
+<p>Au fond, au milieu, sous la galerie de loges, l'entr&eacute;e du th&eacute;&acirc;tre. Grande
+porte qui s'entre-b&acirc;ille pour laisser passer les spectateurs. Sur les
+battants de cette porte, ainsi que dans plusieurs coins et au-dessus du
+buffet, des affiches rouges sur lesquelles on lit: <em>La Clorise</em>.
+
+<br>
+<p>Au lever du rideau, la salle est dans une demi-obscurit&eacute;, vide encore. Les
+lustres sont baiss&eacute;s au milieu du parterre, attendant d'&ecirc;tre allum&eacute;s.
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>Sc&egrave;ne 1.I.
+
+<br>
+<p>Le public, qui arrive peu &agrave; peu. Cavaliers, bourgeois, laquais, pages, tire-laine, le portier, etc., puis les marquis, Cuigy, Brissaille, la
+distributrice, les violons, etc.
+
+<br>
+<p>(On entend derri&egrave;re la porte un tumulte de voix, puis un cavalier entre
+brusquement.)
+
+<br>
+<p>LE PORTIER (le poursuivant):
+
+<p> Hol&agrave;! vos quinze sols!
+
+<br>
+<p>LE CAVALIER:
+
+<p> J'entre gratis!
+
+<br>
+<p>LE PORTIER:
+
+<p> Pourquoi?
+
+<br>
+<p>LE CAVALIER:
+
+<p> Je suis chevau-l&eacute;ger de la maison du Roi!
+
+<br>
+<p>LE PORTIER (&agrave; un autre cavalier qui vient d'entrer):
+
+<p> Vous?
+
+<br>
+<p>DEUXI&Egrave;ME CAVALIER:
+
+<p> Je ne paye pas!
+
+<br>
+<p>LE PORTIER:
+
+<p> Mais. . .
+
+<br>
+<p>DEUXI&Egrave;ME CAVALIER:
+
+<p> Je suis mousquetaire.
+
+<br>
+<p>PREMIER CAVALIER (au deuxi&egrave;me):
+
+<p> On ne commence qu'&agrave; deux heures. Le parterre
+
+<p> Est vide. Exer&ccedil;ons-nous au fleuret.
+
+<br>
+<p>(Ils font des armes avec des fleurets qu'ils ont apport&eacute;s.)
+
+<br>
+<p>UN LAQUAIS (entrant):
+
+<p> Pst. . .Flanquin. . .!
+
+<br>
+<p>UN AUTRE (d&eacute;j&agrave; arriv&eacute;):
+
+<p> Champagne?. . .
+
+<br>
+<p>LE PREMIER (lui montrant des jeux qu'il sort de son pourpoint):
+
+<p> Cartes. D&eacute;s.
+
+<p>(Il s'assied par terre):
+
+<p> Jouons.
+
+<br>
+<p>LE DEUXI&Egrave;ME (m&ecirc;me jeu):
+
+<p> Oui, mon coquin.
+
+<br>
+<p>PREMIER LAQUAIS (tirant de sa poche un bout de chandelle qui'il allume et
+colle par terre):
+
+<p> J'ai soustrait &agrave; mon ma&icirc;tre un peu de luminaire.
+
+<br>
+<p>UN GARDE (&agrave; une bouqueti&egrave;re qui s'avance):
+
+<p> C'est gentil de venir avant que l'on n'&eacute;claire!. . .
+
+<br>
+<p>(Il lui prend la taille.)
+
+<br>
+<p>UN DES BRETTEURS (recevant un coup de fleuret):
+
+<p> Touche!
+
+<br>
+<p>UN DES JOUEURS:
+
+<p> Tr&egrave;fle!
+
+<br>
+<p>LE GARDE (poursuivant la fille):
+
+<p> Un baiser!
+
+<br>
+<p>LA BOUQUETI&Egrave;RE (se d&eacute;gageant):
+
+<p> On voit!. . .
+
+<br>
+<p>LE GARDE (l'entra&icirc;nant dans les coins sombres):
+
+<p> Pas de danger!
+
+<br>
+<p>UN HOMME (s'asseyant par terre avec d'autres porteurs de provisions de
+bouche):
+
+<p> Lorsqu'on vient en avance, on est bien pour manger.
+
+<br>
+<p>UN BOURGEOIS (conduisant son fils):
+
+<p> Pla&ccedil;ons-nous l&agrave;, mon fils.
+
+<br>
+<p>UN JOUEUR:
+
+<p> Brelan d'as!
+
+<br>
+<p>UN HOMME (tirant une bouteille de sous son manteau et s'asseyant aussi):
+
+<p> Un ivrogne
+
+<p> Doit boire son bourgogne. . .
+
+<p>(il boit):
+
+<p> &agrave; l'h&ocirc;tel de Bourgogne!
+
+<br>
+<p>LE BOURGEOIS (&agrave; son fils):
+
+<p> Ne se croirait-on pas en quelque mauvais lieu?
+
+<p>(Il montre l'ivrogne du bout de sa canne):
+
+<p> Buveurs. . .
+
+<p>(En rompant, un des cavaliers le bouscule):
+
+<p> Bretteurs!
+
+<p>(Il tombe au milieu des joueurs):
+
+<p> Joueurs!
+
+<br>
+<p>LE GARDE (derri&egrave;re lui, lutinant toujours la femme):
+
+<p> Un baiser!
+
+<br>
+<p>LE BOURGEOIS (&eacute;loignant vivement son fils):
+
+<p> Jour de Dieu!
+
+<p> --Et penser que c'est dans une salle pareille
+
+<p> Qu'on joua du Rotrou, mon fils.
+
+<br>
+<p>LE JEUNE HOMME:
+
+<p> Et du Corneille!
+
+<br>
+<p>UNE BANDE DE PAGES (se tenant par la main, entre en farandole et chante):
+
+<p> Tra la la la la la la la la la la l&egrave;re. . .
+
+<br>
+<p>LE PORTIER (s&eacute;v&egrave;rement aux pages):
+
+<p> Les pages, pas de farce!. . .
+
+<br>
+<p>PREMIER PAGE (avec une dignit&eacute; bless&eacute;e):
+
+<p> Oh! Monsieur! ce soup&ccedil;on!. . .
+
+<p>(Vivement au deuxi&egrave;me, d&egrave;s que le portier a tourn&eacute; le dos):
+
+<p> As-tu de la ficelle?
+
+<br>
+<p>LE DEUXI&Egrave;ME:
+
+<p> Avec un hame&ccedil;on.
+
+<br>
+<p>PREMIER PAGE:
+
+<p> On pourra de l&agrave;-haut p&ecirc;cher quelque perruque.
+
+<br>
+<p>UN TIRE-LAINE (groupant autour de lui plusieurs hommes de mauvaise mine):
+
+<p> Or &ccedil;&agrave;, jeunes escrocs, venez qu'on vous &eacute;duque:
+
+<p> Puis donc que vous volez pour la premi&egrave;re fois. . .
+
+<br>
+<p>DEUXI&Egrave;ME PAGE (criant &agrave; d'autres pages d&eacute;j&agrave; plac&eacute;s aux galeries sup&eacute;rieures):
+
+<p> Hep! Avez-vous des sarbacanes?
+
+<br>
+<p>TROISI&Egrave;ME PAGE (d'en haut):
+
+<p> Et des pois!
+
+<br>
+<p>(Il souffle et les crible de pois.)
+
+<br>
+<p>LE JEUNE HOMME (&agrave; son p&egrave;re):
+
+<p> Que va-t-on nous jouer?
+
+<br>
+<p>LE BOURGEOIS:
+
+<p> <em>Clorise</em>.
+
+<br>
+<p>LE JEUNE HOMME:
+
+<p> De qui est-ce?
+
+<br>
+<p>LE BOURGEOIS:
+
+<p> De monsieur Balthazar Baro. C'est une pi&egrave;ce!. . .
+
+<br>
+<p>(Il remonte au bras de son fils.)
+
+<br>
+<p>LE TIRE-LAINE (&agrave; ses acolytes):
+
+<p> . . .La dentelle surtout des canons, coupez-la!
+
+<br>
+<p>UN SPECTATEUR (&agrave; un autre, lui montrant une encoignure &eacute;lev&eacute;e):
+
+<p> Tenez, &agrave; la premi&egrave;re du <em>Cid</em>, j'&eacute;tais l&agrave;!
+
+<br>
+<p>LE TIRE-LAINE (faisant avec ses doigts le geste de subtiliser):
+
+<p> Les montres. . .
+
+<br>
+<p>LE BOURGEOIS (redescendant, &agrave; son fils):
+
+<p> Vous verrez des acteurs tr&egrave;s illustres. . .
+
+<br>
+<p>LE TIRE-LAINE (faisant le geste de tirer par petites secousses furtives):
+
+<p> Les mouchoirs. . .
+
+<br>
+<p>LE BOURGEOIS:
+
+<p> Montfleury. . .
+
+<br>
+<p>QUELQU'UN (criant de la galerie sup&eacute;rieure):
+
+<p> Allumez donc les lustres!
+
+<br>
+<p>LE BOURGEOIS:
+
+<p> . . .Bellerose, L'Epy, la Beaupr&eacute;, Jodelet!
+
+<br>
+<p>UN PAGE (au parterre):
+
+<p> Ah! voici la distributrice!
+
+<br>
+<p>LA DISTRIBUTRICE (paraissant derri&egrave;re le buffet):
+
+<p> Oranges, lait,
+
+<p> Eau de frambroise, aigre de c&egrave;dre!
+
+<br>
+<p>(Brouhaha &agrave; la porte.)
+
+<br>
+<p>UNE VOIX DE FAUSSET:
+
+<p> Place, brutes!
+
+<br>
+<p>UN LAQUAIS (s'&eacute;tonnant):
+
+<p> Les marquis!. . .au parterre?. . .
+
+<br>
+<p>UN AUTRE LAQUAIS:
+
+<p> Oh! pour quelques minutes.
+
+<br>
+<p>(Entre une bande de petits marquis.)
+
+<br>
+<p>UN MARQUIS (voyant la salle &agrave; moiti&eacute; vide):
+
+<p> H&eacute; quoi! Nous arrivons ainsi que les drapiers,
+
+<p> Sans d&eacute;ranger les gens? sans marcher sur les pieds?
+
+<p> Ah, fi! fi! fi!
+
+<p>(Is se trouve devant d'autres gentilshommes entr&eacute;s peu avant):
+
+<p> Cuigy! Brissaille!
+
+<br>
+<p>(Grandes embrassades.)
+
+<br>
+<p>CUIGY:
+
+<p> Des fid&egrave;les!. . .
+
+<p> Mais oui, nous arrivons devant que les chandelles. . .
+
+<br>
+<p>LE MARQUIS:
+
+<p> Ah, ne m'en parlez pas! Je suis dans une humeur. . .
+
+<br>
+<p>UN AUTRE:
+
+<p> Console-toi, marquis, car voici l'allumeur!
+
+<br>
+<p>LA SALLE (saluant l'entr&eacute;e de l'allumeur):
+
+<p> Ah!. . .
+
+<br>
+<p>(On se groupe autour des lustres qu'il allume. Quelques personnes ont pris
+place aux galeries. Ligni&egrave;re entre au parterre, donnant le bras &agrave; Christian
+de Neuvillette. Ligni&egrave;re, un peu d&eacute;braill&eacute;, figure d'ivrogne distingu&eacute;.
+Christian, v&ecirc;tu &eacute;l&eacute;gamment, mais d'une fa&ccedil;on un peu d&eacute;mod&eacute;e, para&icirc;t pr&eacute;occup&eacute;
+et regarde les loges.)
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>Sc&egrave;ne 1.II.
+
+<br>
+<p>Les m&ecirc;mes, Christian, Ligni&egrave;re, puis Ragueneau et Le Bret.
+
+<br>
+<p>CUIGY:
+
+<p> Ligni&egrave;re!
+
+<br>
+<p>BRISSAILLE (riant):
+
+<p> Pas encor gris!. . .
+
+<br>
+<p>LIGNI&Egrave;RE (bas &agrave; Christian):
+
+<p> Je vous pr&eacute;sente?
+
+<p>(Signe d'assentiment de Christian):
+
+<p> Baron de Neuvillette.
+
+<br>
+<p>(Saluts.)
+
+<br>
+<p>LA SALLE (acclamant l'ascension du premier lustre allum&eacute;):
+
+<p> Ah!
+
+<br>
+<p>CUIGY (&agrave; Brissaille, en regardant Christian):
+
+<p> La t&ecirc;te est charmante.
+
+<br>
+<p>PREMIER MARQUIS (qui a entendu):
+
+<p> Peuh!. . .
+
+<br>
+<p>LIGNI&Egrave;RE (pr&eacute;sentant &agrave; Christian):
+
+<p> Messieurs de Cuigy, de Brissaille. . .
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN (s'inclinant):
+
+<p> Enchant&eacute;!. . .
+
+<br>
+<p>PREMIER MARQUIS (au deuxi&egrave;me):
+
+<p> Il est assez joli, mais n'est pas ajust&eacute;
+
+<p> Au dernier go&ucirc;t.
+
+<br>
+<p>LIGNI&Egrave;RE (&agrave; Cuigy):
+
+<p> Monsieur d&eacute;barque de Touraine.
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Oui, je suis &agrave; Paris depuis vingt jours &agrave; peine.
+
+<p> J'entre aux gardes demain, dans les Cadets.
+
+<br>
+<p>PREMIER MARQUIS (regardant les personnes qui entrent dans les loges):
+
+<p> Voil&agrave;
+
+<p> La pr&eacute;sidente Aubry!
+
+<br>
+<p>LA DISTRIBUTRICE:
+
+<p> Oranges, lait. . .
+
+<br>
+<p>LES VIOLONS (s'accordant):
+
+<p> La. . .la. . .
+
+<br>
+<p>CUIGY (&agrave; Christian, lui d&eacute;signant la salle qui se garnit):
+
+<p> Du monde!
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Eh, oui, beaucoup,
+
+<br>
+<p>PREMIER MARQUIS:
+
+<p> Tout le bel air!
+
+<br>
+<p>(Ils nomment les femmes &agrave; mesure qu'elles entrent, tr&egrave;s par&eacute;es, dans les
+loges. Envois de saluts, r&eacute;ponses de sourires.)
+
+<br>
+<p>DEUXI&Egrave;ME MARQUIS:
+
+<p> Mesdames
+
+<p> De Gu&eacute;m&eacute;n&eacute;. . .
+
+<br>
+<p>CUIGY:
+
+<p> De Bois-Dauphin. . .
+
+<br>
+<p>PREMIER MARQUIS:
+
+<p> Que nous aim&acirc;mes. . .
+
+<br>
+<p>BRISSAILLE:
+
+<p> De Chavigny. . .
+
+<br>
+<p>DEUXI&Egrave;ME MARQUIS:
+
+<p> Qui de nos coeurs va se jouant!
+
+<br>
+<p>LIGNI&Egrave;RE:
+
+<p> Tiens, monsieur de Corneille est arriv&eacute; de Rouen.
+
+<br>
+<p>LE JEUNE HOMME (&agrave; son p&egrave;re):
+
+<p> L'Acad&eacute;mie est l&agrave;?
+
+<br>
+<p>LE BOURGEOIS:
+
+<p> Mais. . .j'en vois plus d'un membre;
+
+<p> Voici Boudu, Boissat, et Cureau de la Chambre;
+
+<p> Porch&egrave;res, Colomby, Bourzeys, Bourdon, Arbaud. . .
+
+<p> Tous ces noms dont pas un ne mourra, que c'est beau!
+
+<br>
+<p>PREMIER MARQUIS:
+
+<p> Attention! nos pr&eacute;cieuses prennent place:
+
+<p> Barth&eacute;no&iuml;de, Urim&eacute;donte, Cassandace,
+
+<p> F&eacute;lix&eacute;rie. . .
+
+<br>
+<p>DEUXI&Egrave;ME MARQUIS (se p&acirc;mant):
+
+<p> Ah! Dieu! leurs surnoms sont exquis!
+
+<p> Marquis, tu les sais tous?
+
+<br>
+<p>PREMIER MARQUIS:
+
+<p> Je les sais tous, marquis!
+
+<br>
+<p>LIGNI&Egrave;RE (prenant Christian &agrave; part):
+
+<p> Mon cher, je suis entr&eacute; pour vous rendre service:
+
+<p> La dame ne vient pas. Je retourne &agrave; mon vice!
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN (suppliant):
+
+<p> Non!. . .Vous, qui chansonnez et la ville et la cour,
+
+<p> Restez: vous me direz pour qui je meurs d'amour.
+
+<br>
+<p>LE CHEF DES VIOLONS (frappant sur son pupitre, avec son archet):
+
+<p> Messieurs les violons!. . .
+
+<br>
+<p>(Il l&egrave;ve son archet.)
+
+<br>
+<p>LA DISTRIBUTRICE:
+
+<p> Macarons, citronn&eacute;e. . .
+
+<br>
+<p>(Les violons commencent &agrave; jouer.)
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> J'ai peur qu'elle ne soit coquette et raffin&eacute;e,
+
+<p> Je n'ose lui parler car je n'ai pas d'esprit.
+
+<p> Le langage aujourd'hui qu'on parle et qu'on &eacute;crit,
+
+<p> Me trouble. Je ne suis qu'un bon soldat timide.
+
+<p> --Elle est toujours &agrave; droite, au fond: la loge vide.
+
+<br>
+<p>LIGNI&Egrave;RE (faisant mine de sortir):
+
+<p> Je pars.
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN (le retenant encore):
+
+<p> Oh! non, restez!
+
+<br>
+<p>LIGNI&Egrave;RE:
+
+<p> Je ne peux. D'Assoucy
+
+<p> M'attend au cabaret. On meurt de soif, ici.
+
+<br>
+<p>LA DISTRIBUTRICE (passant devant lui avec un plateau):
+
+<p> Orangeade?
+
+<br>
+<p>LIGNI&Egrave;RE:
+
+<p> Fi!
+
+<br>
+<p>LA DISTRIBUTRICE:
+
+<p> Lait?
+
+<br>
+<p>LIGNI&Egrave;RE:
+
+<p> Pouah!
+
+<br>
+<p>LA DISTRIBUTRICE:
+
+<p> Rivesalte?
+
+<br>
+<p>LIGNI&Egrave;RE:
+
+<p> Halte!
+
+<p>(A Christian):
+
+<p> Je reste encore un peu.--Voyons ce rivesalte?
+
+<br>
+<p>(Il s'assied pr&egrave;s du buffet. La distributrice lui verse du rivesalte.)
+
+<br>
+<p>CRIS (dans le public &agrave; l'entr&eacute;e d'un petit homme grassouillet et r&eacute;joui):
+
+<p> Ah! Ragueneau!. . .
+
+<br>
+<p>LIGNI&Egrave;RE (&agrave; Christian):
+
+<p> Le grand r&ocirc;tisseur Ragueneau.
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU (costume de p&acirc;tissier endimanch&eacute;, s'avan&ccedil;ant vivement vers
+Ligni&egrave;re):
+
+<p> Monsieur, avez-vous vu monsieur de Cyrano?
+
+<br>
+<p>LIGNI&Egrave;RE (pr&eacute;sentant Ragueneau &agrave; Christian):
+
+<p> Le p&acirc;tissier des com&eacute;diens et des po&egrave;tes!
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU (se confondant):
+
+<p> Trop d'honneur. . .
+
+<br>
+<p>LIGNI&Egrave;RE:
+
+<p> Taisez-vous, M&eacute;c&egrave;ne que vous &ecirc;tes!
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU:
+
+<p> Oui, ces messieurs chez moi se servent. . .
+
+<br>
+<p>LIGNI&Egrave;RE:
+
+<p> A cr&eacute;dit.
+
+<p> Po&egrave;te de talent lui-m&ecirc;me. . .
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU:
+
+<p> Ils me l'ont dit.
+
+<br>
+<p>LIGNI&Egrave;RE:
+
+<p> Fou de vers!
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU:
+
+<p> Il est vrai que pour une odelette. . .
+
+<br>
+<p>LIGNI&Egrave;RE:
+
+<p> Vous donnez une tarte. . .
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU:
+
+<p> Oh! une tartelette!
+
+<br>
+<p>LIGNI&Egrave;RE:
+
+<p> Brave homme, il s'en excuse! Et pour un triolet
+
+<p> Ne donn&acirc;tes-vous pas?. . .
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU:
+
+<p> Des petits pains!
+
+<br>
+<p>LIGNI&Egrave;RE (s&eacute;v&egrave;rement):
+
+<p> Au lait.
+
+<p> --Et le th&eacute;&acirc;tre, vous l'aimez?
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU:
+
+<p> Je l'idol&acirc;tre.
+
+<br>
+<p>LIGNI&Egrave;RE:
+
+<p> Vous payez en g&acirc;teaux vos billets de th&eacute;&acirc;tre!
+
+<p> Votre place, aujourd'hui, l&agrave;, voyons, entre nous,
+
+<p> Vous a co&ucirc;t&eacute; combien?
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU:
+
+<p> Quatre flans. Quinze choux.
+
+<p>(Il regarde de tous c&ocirc;t&eacute;s):
+
+<p> Monsieur de Cyrano n'est pas l&agrave;? Je m'&eacute;tonne.
+
+<br>
+<p>LIGNI&Egrave;RE:
+
+<p> Pourquoi?
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU:
+
+<p> Montfleury joue!
+
+<br>
+<p>LIGNI&Egrave;RE:
+
+<p> En effet, cette tonne
+
+<p> Va nous jouer ce soir le r&ocirc;le de Ph&eacute;don.
+
+<p> Qu'importe &agrave; Cyrano?
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU:
+
+<p> Mais vous ignorez donc?
+
+<p> Il fit &agrave; Montfleury, messieurs, qu'il prit en haine,
+
+<p> D&eacute;fense, pour un mois, de repara&icirc;tre en sc&egrave;ne.
+
+<br>
+<p>LIGNI&Egrave;RE (qui en est &agrave; son quatri&egrave;me petit verre):
+
+<p> Eh bien?
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU:
+
+<p> Montfleury joue!
+
+<br>
+<p>CUIGY (qui s'est rapproch&eacute; de son groupe):
+
+<p> Il n'y peut rien.
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU:
+
+<p> Oh! oh!
+
+<p> Moi, je suis venu voir!
+
+<br>
+<p>PREMIER MARQUIS:
+
+<p> Quel est ce Cyrano?
+
+<br>
+<p>CUIGY:
+
+<p> C'est un garcon vers&eacute; dan les colichemardes.
+
+<br>
+<p>DEUXI&Egrave;ME MARQUIS:
+
+<p> Noble?
+
+<br>
+<p>CUIGY:
+
+<p> Suffisamment. Il est cadet aux gardes.
+
+<p>(Montrant un gentilhomme qui va et vient dans la salle comme s'il cherchait
+quelqu'un):
+
+<p> Mais son ami Le Bret peut vous dire. . .
+
+<p>(Il appelle):
+
+<p> Le Bret!
+
+<p>(Le Bret descend vers eux):
+
+<p> Vous cherchez Bergerac?
+
+<br>
+<p>LE BRET:
+
+<p> Oui, je suis inquiet!. . .
+
+<br>
+<p>CUIGY:
+
+<p> N'est-ce pas que cet homme est des moins ordinaires?
+
+<br>
+<p>LE BRET (avec tendresse):
+
+<p> Ah, c'est le plus exquis des &ecirc;tres sublunaires!
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU:
+
+<p> Rimeur!
+
+<br>
+<p>CUIGY:
+
+<p> Bretteur!
+
+<br>
+<p>BRISSAILLE:
+
+<p> Physicien!
+
+<br>
+<p>LE BRET:
+
+<p> Musicien!
+
+<br>
+<p>LIGNI&Egrave;RE:
+
+<p> Et quel aspect h&eacute;t&eacute;roclite que le sien!
+
+<br>
+<p>RAGENEAU:
+
+<p> Certes, je ne crois pas que jamais nous le peigne
+
+<p> Le solennel monsieur Philippe de Champaigne;
+
+<p> Mais bizarre, excessif, extravagant, falot,
+
+<p> Il e&ucirc;t fourni, je pense, &agrave; feu Jacques Callot
+
+<p> Le plus fol spadassin &agrave; mettre entre ses masques:
+
+<p> Feutre &agrave; panache triple et pourpoint &agrave; six basques,
+
+<p> Cape que par derri&egrave;re, avec pompe, l'estoc
+
+<p> L&egrave;ve, comme une queue insolente de coq,
+
+<p> Plus fier que tous les Artabans dont la Gascogne
+
+<p> Fut et sera toujours l'alme M&egrave;re Gigogne,
+
+<p> Il prom&egrave;ne, en sa fraise &agrave; la Pulcinella,
+
+<p> Un nez!. . .Ah! messeigneurs, quel nez que ce nez-l&agrave;!. . .
+
+<p> On ne peut voir passer un pareil nasig&egrave;re
+
+<p> Sans s'&eacute;crier: 'Oh! non, vraiment, il exag&egrave;re!'
+
+<p> Puis on sourit, on dit: 'Il va l'enlever. . .' Mais
+
+<p> Monsieur de Bergerac ne l'enl&egrave;ve jamais.
+
+<br>
+<p>LE BRET (hochant la t&ecirc;te):
+
+<p> Il le porte,--et pourfend quiconque le remarque!
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU (fi&egrave;rement):
+
+<p> Son glaive est la moiti&eacute; des ciseaux de la Parque!
+
+<br>
+<p>PREMIER MARQUIS (haussant les &eacute;paules):
+
+<p> Il ne viendra pas!
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU:
+
+<p> Si!. . .Je parie un poulet
+
+<p> A la Ragueneau!
+
+<br>
+<p>LE MARQUIS (riant):
+
+<p> Soit!
+
+<br>
+<p>(Rumeurs d'admiration dan la salle. Roxane vient de para&icirc;tre dans sa loge.
+Elle s'assied sur le devant, sa du&egrave;gne prend place au fond. Christian, occup&eacute;
+&agrave; payer la distributrice, ne regarde pas.)
+
+<br>
+<p>DEUXI&Egrave;ME MARQUIS (avec des petit cris):
+
+<p> Ah, messieurs! mais elle est
+
+<p> &Eacute;pouvantablement ravissante!
+
+<br>
+<p>PREMIER MARQUIS:
+
+<p> Une p&ecirc;che
+
+<p> Qui sourirait avec une fraise!
+
+<br>
+<p>DEUXI&Egrave;ME MARQUIS:
+
+<p> Et si fra&icirc;che
+
+<p> Qu'on pourrait, l'approchant, prendre un rhume de coeur!
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN (l&egrave;ve la t&ecirc;te, aper&ccedil;oit Roxane, et saisit vivement Ligni&egrave;re par le
+bras):
+
+<p> C'est elle!
+
+<br>
+<p>LIGNI&Egrave;RE (regardant):
+
+<p> Ah! c'est elle?. . .
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Oui. Dites vite. J'ai peur.
+
+<br>
+<p>LIGNI&Egrave;RE (d&eacute;gustant son rivesalte &agrave; petits coups):
+
+<p> Magdaleine Robin, dite Roxane.--Fine.
+
+<p> Pr&eacute;cieuse.
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> H&eacute;las!
+
+<br>
+<p>LIGNI&Egrave;RE:
+
+<p> Libre. Orpheline. Cousine
+
+<p> De Cyrano,--dont on parlait. . .
+
+<br>
+<p>(A ce moment, un seigneur tr&egrave;s &eacute;l&eacute;gant, le cordon blue en sautoir, entre dans
+la loge et, debout, cause un instant avec Roxane.)
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN (tressaillant):
+
+<p> Cet homme?. . .
+
+<br>
+<p>LIGNI&Egrave;RE (qui commence &agrave; &ecirc;tre gris, clignant de l'oeil):
+
+<p> H&eacute;! h&eacute;!. . .
+
+<p> --Comte de Guiche. &Eacute;pris d'elle. Mais mari&eacute;
+
+<p> A la ni&egrave;ce d'Armand de Richelieu. D&eacute;sire
+
+<p> Faire &eacute;pouser Roxane &agrave; certain triste sire,
+
+<p> Un monsieur de Valvert, vicomte. . .et complaisant.
+
+<p> Elle n'y souscrit pas, mais de Guiche est puissant:
+
+<p> Il peut pers&eacute;cuter une simple bourgeoise.
+
+<p> D'ailleurs j'ai d&eacute;voil&eacute; sa manoeuvre sournoise
+
+<p> Dans une chanson qui. . .Ho! il doit m'en vouloir!
+
+<p> --La fin &eacute;tait m&eacute;chante. . .&Eacute;coutez. . .
+
+<br>
+<p>(Il se l&egrave;ve en titubant, le verre haut, pr&ecirc;t a chanter.)
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Non. Bonsoir.
+
+<br>
+<p>LIGNI&Egrave;RE:
+
+<p> Vous allez?
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Chez monsieur de Valvert!
+
+<br>
+<p>LIGNI&Egrave;RE:
+
+<p> Prenez garde:
+
+<p> C'est lui qui vous tuera!
+
+<p>(Lui d&eacute;signant du coin de l'oeil Roxane):
+
+<p> Restez. On vous regarde.
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> C'est vrai!
+
+<br>
+<p>(Il reste en contemplation. Le groupe de tire-laine, &agrave; partir de ce moment,
+le voyant la t&ecirc;te en l'air et bouche b&eacute;e, se rapproche de lui.)
+
+<br>
+<p>LIGNI&Egrave;RE:
+
+<p> C'est moi qui pars. J'ai soif! Et l'on m'attend
+
+<p> --Dans les tavernes!
+
+<br>
+<p>(Il sort, zigzaguant.)
+
+<br>
+<p>LE BRET (qui a fait le tour de la salle, revenant vers Ragueneau, d'une voix
+rassur&eacute;e):
+
+<p> Pas de Cyrano.
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU (incr&eacute;dule):
+
+<p> Pourtant. . .
+
+<br>
+<p>LE BRET:
+
+<p> Ah! je veux esp&eacute;rer qu'il n'a pas vu l'affiche!
+
+<br>
+<p>LA SALLE:
+
+<p> Commencez! Commencez!
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>Sc&egrave;ne 1.III.
+
+<br>
+<p>Les m&ecirc;mes, moins Ligni&egrave;re; De Guiche, Valvert, puis Montfleury.
+
+<br>
+<p>UN MARQUIS (voyant de Guiche, qui descend de la loge de Roxane, traverse le
+parterre, entour&eacute; de seigneurs obs&eacute;quieux, parmi lesquels le vicomte de
+Valvert):
+
+<p> Quelle cour, ce de Guiche!
+
+<br>
+<p>UN AUTRE:
+
+<p> Fi!. . .Encore un Gascon!
+
+<br>
+<p>LE PREMIER:
+
+<p> Le Gascon souple et froid,
+
+<p> Celui qui r&eacute;ussit!. . .Saluons-le, crois-moi.
+
+<br>
+<p>(Ils vont vers de Guiche.)
+
+<br>
+<p>DEUXI&Egrave;ME MARQUIS:
+
+<p> Les beaux rubans! Quelle couleur, comte de Guiche?
+
+<p> <em>Baise-moi-ma-mignonne</em> ou bien <em>Ventre-de-biche</em>?
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> C'est couleur <em>Espagnol malade</em>.
+
+<br>
+<p>PREMIER MARQUIS:
+
+<p> La couleur
+
+<p> Ne ment pas, car bient&ocirc;t, gr&acirc;ce &agrave; votre valeur,
+
+<p> L'Espagnol ira mal, dans les Flandres!
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> Je monte
+
+<p> Sur sc&egrave;ne. Venez-vous?
+
+<p>(Il se dirige, suivi de tous les marquis et gentilshommes, vers le th&eacute;&acirc;tre.
+Il se retourne et appelle):
+
+<p> Viens, Valvert!
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN (qui les &eacute;coute et les observe, tressaille en entendant ce nom):
+
+<p> Le vicomte!
+
+<p> Ah! je vais lui jeter &agrave; la face mon. . .
+
+<p>(Il met la main dans sa poche, et y rencontre celle d'un tire-laine en train
+de le d&eacute;valiser. Il se retourne):
+
+<p> Hein?
+
+<br>
+<p>LE TIRE-LAINE:
+
+<p> Ay!. . .
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN (sans le l&acirc;cher):
+
+<p> Je cherchais un gant!
+
+<br>
+<p>LE TIRE-LAINE (avec un sourire piteux):
+
+<p> Vous trouvez une main.
+
+<p>(Changeant de ton, bas et vite):
+
+<p> L&acirc;chez-moi. Je vous livre un secret.
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN (le tenant toujours):
+
+<p> Quel?
+
+<br>
+<p>LE TIRE-LAINE:
+
+<p> Ligni&egrave;re. . .
+
+<p> Qui vous quitte. . .
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN (de m&ecirc;me):
+
+<p> Eh! bien?
+
+<br>
+<p>LE TIRE-LAINE:
+
+<p> . . .touche &agrave; son heure derni&egrave;re.
+
+<p> Une chanson qu'il fit blessa quelqu'un de grand,
+
+<p> Et cent hommes--j'en suis--ce soir sont post&eacute;s!. . .
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Cent!
+
+<p> Par qui?
+
+<br>
+<p>LE TIRE-LAINE:
+
+<p> Discr&eacute;tion. . .
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN (haussant les &eacute;paules):
+
+<p> Oh!
+
+<br>
+<p>LE TIRE-LAINE (avec beaucoup de dignit&eacute;):
+
+<p> Professionnelle!
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> O&ugrave; seront-ils post&eacute;s?
+
+<br>
+<p>LE TIRE-LAINE:
+
+<p> A la porte de Nesle.
+
+<p> Sur son chemin. Pr&eacute;venez-le!
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN (qui lui l&acirc;che enfin le poignet):
+
+<p> Mais o&ugrave; le voir!
+
+<br>
+<p>LE TIRE-LAINE:
+
+<p> Allez courir tous les cabarets: <em>le Pressoir</em>
+
+<p><em> D'Or, la Pomme de Pin, la Ceinture qui craque,</em>
+
+<p><em> Les Deux Torches, les Trois Entonnoirs</em>,--et dans chaque,
+
+<p> Laissez un petit mot d'&eacute;crit l'avertissant.
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Oui, je cours! Ah! les gueux! Contre un seul homme, cent!
+
+<p>(Regardant Roxane avec amour):
+
+<p> La quitter. . .elle!
+
+<p>(Avec fureur, Valvert):
+
+<p> Et lui!. . .--Mais il faut que je sauve
+
+<p> Ligni&egrave;re!. . .
+
+<br>
+<p>(Il sort en courant.--De Guiche, le vicomte, les marquis, tous les
+gentilshommes ont disparu derri&egrave;re le rideau pour prendre place sur les
+banquettes de la sc&egrave;ne. Le parterre est compl&egrave;tement rempli. Plus une place
+vide aux galeries et aux loges.)
+
+<br>
+<p>LA SALLE:
+
+<p> Commencez.
+
+<br>
+<p>UN BOURGEOIS (dont la perruque s'envole au bout d'une ficelle, p&ecirc;ch&eacute;e par un
+page de la galerie sup&eacute;rieure):
+
+<p> Ma perruque!
+
+<br>
+<p>CRIS DE JOIE:
+
+<p> Il est chauve!. . .
+
+<p> Bravo, les pages!. . .Ha! ha! ha!. . .
+
+<br>
+<p>LE BOURGEOIS (furieux, montrant le poing):
+
+<p> Petit gredin!
+
+<br>
+<p>RIRES ET CRIS (qui commencent tr&egrave;s fort et vont d&eacute;croissant):
+
+<p> Ha! ha! ha! ha! ha! ha!
+
+<br>
+<p>(Silence complet.)
+
+<br>
+<p>LE BRET (&eacute;tonn&eacute;):
+
+<p> Ce silence soudain?. . .
+
+<p>(Un spectateur lui parle bas):
+
+<p> Ah?
+
+<br>
+<p>LE SPECTATEUR:
+
+<p> La chose me vient d'&ecirc;tre certifi&eacute;e.
+
+<br>
+<p>MURMURES (qui courent):
+
+<p> Chut!--Il para&icirc;t?. . .--Non!. . .--Si1--Dans la loge grill&eacute;e.--
+
+<p> Le Cardinal!--Le Cardinal?--Le Cardinal!
+
+<br>
+<p>UN PAGE:
+
+<p> Ah! diable, on ne va pas pouvoir se tenir mal!. . .
+
+<br>
+<p>(On frappe sur la sc&egrave;ne. Tout le monde s'immobilise. Attente.)
+
+<br>
+<p>LA VOIX D'UN MARQUIS (dans le silence, derri&egrave;re le rideau):
+
+<p> Mouchez cette chandelle!
+
+<br>
+<p>UN AUTRE MARQUIS (passant la t&ecirc;te par la fente du rideau):
+
+<p> Une chaise!
+
+<br>
+<p>(Une chaise est pass&eacute;e, de main en main, au-dessus des t&ecirc;tes. Le marquis la
+prend et dispara&icirc;t, non sans avoir envoy&eacute; quelques baisers aux loges.)
+
+<br>
+<p>UN SPECTATEUR:
+
+<p> Silence!
+
+<br>
+<p>(On refrappe les trois coups. Le rideau s'ouvre. Tableau. Les marquis assis
+sur les c&ocirc;t&eacute;s, dans des poses insolentes. Toile de fond repr&eacute;sentant un d&eacute;cor
+bleu&acirc;tre de pastorale. Quatre petits lustres de cristal &eacute;clairent la sc&egrave;ne.
+Les violons jouent doucement.)
+
+<br>
+<p>LE BRET (&agrave; Ragueneau, bas):
+
+<p> Montfleury entre en sc&egrave;ne?
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU (bas aussi):
+
+<p> Oui, c'est lui qui commence.
+
+<br>
+<p>LE BRET:
+
+<p> Cyrano n'est pas l&agrave;.
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU:
+
+<p> J'ai perdu mon pari.
+
+<br>
+<p>LE BRET:
+
+<p> Tant mieux! tant mieux!
+
+<br>
+<p>(On entend un air de musette, et Montfleury para&icirc;t en sc&egrave;ne, &eacute;norme, dans un
+costume de berger de pastorale, un chapeau garni de roses pench&eacute; sur
+l'oreille, et soufflant dans une cornemuse enrubann&eacute;e.)
+
+<br>
+<p>LE PARTERRE (applaudissant):
+
+<p> Bravo, Montfleury! Montfleury!
+
+<br>
+<p>MONTFLEURY (apr&egrave;s avoir salu&eacute;, jouant le r&ocirc;le de Ph&eacute;don):
+
+<p> <em>Heureux qui loin des cours, dans un lieu solitaire,</em>
+
+<p><em> Se prescrit &agrave; soi-m&ecirc;me un exil volontaire,</em>
+
+<p><em> Et qui, lorsque Z&eacute;phire a souffl&eacute; sur les bois. . .</em>
+
+<br>
+<p>UNE VOIX (au milieu du parterre):
+
+<p> Coquin, ne t'ai-je pas interdit pour un mois?
+
+<br>
+<p>(Stupeur. Tout le monde se retourne. Murmures.)
+
+<br>
+<p>VOIX DIVERSES:
+
+<p> Hein?--Quoi?--Qu'est-ce?. . .
+
+<br>
+<p>(On se l&egrave;ve dans les loges, pour voir.)
+
+<br>
+<p>CUIGY:
+
+<p> C'est lui!
+
+<br>
+<p>LE BRET (terrifi&eacute;):
+
+<p> Cyrano!
+
+<br>
+<p>LA VOIX:
+
+<p> Roi des pitres!
+
+<p> Hors de sc&egrave;ne a l'instant!
+
+<br>
+<p>TOUTE LA SALLE (indign&eacute;e):
+
+<p> Oh!
+
+<br>
+<p>MONTFLEURY:
+
+<p> Mais. . .
+
+<br>
+<p>LA VOIX:
+
+<p> Tu r&eacute;calcitres?
+
+<br>
+<p>VOIX DIVERSES (du parterre, des loges):
+
+<p> Chut!--Assez!--Montfleury, jouez!--Ne craignez rien!. . .
+
+<br>
+<p>MONTFLEURY (d'une voix mal assur&eacute;e):
+
+<p> <em>Heureux qui loin des cours dans un lieu sol. . .</em>
+
+<br>
+<p>LA VOIX (plus mena&ccedil;ante):
+
+<p> Eh bien!
+
+<p> Faudra-t-il que je fasse, &ocirc; Monarque des dr&ocirc;les,
+
+<p> Une plantation de bois sur vos &eacute;paules?
+
+<br>
+<p>(Une canne au bout d'un bras jaillet au-dessus des t&ecirc;tes.)
+
+<br>
+<p>MONTFLEURY (d'une voix de plus en plus faible):
+
+<p> <em>Heureux qui. . .</em>
+
+<br>
+<p>(La canne s'agite.)
+
+<br>
+<p>LA VOIX:
+
+<p> Sortez!
+
+<br>
+<p>LE PARTERRE:
+
+<p> Oh!
+
+<br>
+<p>MONTFLEURY (s'&eacute;tranglant):
+
+<p> <em>Heureux qui loin des cours. . .</em>
+
+<br>
+<p>CYRANO (surgissant du parterre, debout sur une chaise, les bras crois&eacute;s, son
+feutre en bataille, la moustache h&eacute;riss&eacute;e, le nez terrible):
+
+<p> Ah! je vais me f&acirc;cher!. . .
+
+<br>
+<p>(Sensation &agrave; sa vue.)
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>Sc&egrave;ne 1.IV.
+
+<br>
+<p>Les m&ecirc;mes, Cyrano, puis Bellerose, Jodelet.
+
+<br>
+<p>MONTFLEURY (aux marquis):
+
+<p> Venez &agrave; mon secours,
+
+<p> Messieurs!
+
+<br>
+<p>UN MARQUIS (nonchalamment):
+
+<p> Mais jouez donc!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Gros homme, si tu joues
+
+<p> Je vais &ecirc;tre oblig&eacute; de te fesser les joues!
+
+<br>
+<p>LE MARQUIS:
+
+<p> Assez!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Que les marquis se taisent sur leurs bancs,
+
+<p> Ou bien je fais t&acirc;ter ma canne &agrave; leurs rubans!
+
+<br>
+<p>TOUS LES MARQUIS (debout):
+
+<p> C'en est trop!. . .Montfleury. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Que Montfleury s'en aille,
+
+<p> Ou bien je l'essorille et le d&eacute;sentripaille!
+
+<br>
+<p>UNE VOIX:
+
+<p> Mais. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Qu'il sorte!
+
+<br>
+<p>UNE AUTRE VOIX:
+
+<p> Pourtant. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Ce n'est pas encor fait?
+
+<p>(Avec le geste de retrousser ses manches):
+
+<p> Bon! je vais sur la sc&egrave;ne en guise de buffet,
+
+<p> D&eacute;couper cette mortadelle d'Italie!
+
+<br>
+<p>MONTFLEURY (rassemblant toute sa dignit&eacute;):
+
+<p> En m'insultant, Monsieur, vous insultez Thalie!
+
+<br>
+<p>CYRANO (tr&egrave;s poli):
+
+<p> Si cette Muse, &agrave; qui, Monsieur, vous n'&ecirc;tes rien,
+
+<p> Avait l'honneur de vous conna&icirc;tre, croyez bien
+
+<p> Qu'en vous voyant si gros et b&ecirc;te comme une urne,
+
+<p> Elle vous flanquerait quelque part son cothurne.
+
+<br>
+<p>LE PARTERRE:
+
+<p> Montfleury! Montfleury!--La pi&egrave;ce de Baro!--
+
+<br>
+<p>CYRANO (&agrave; ceux qui crient autour de lui):
+
+<p> Je vous en prie, ayez piti&eacute; de mon fourreau:
+
+<p> Si vous continuez, il va rendre sa lame!
+
+<br>
+<p>(Le cercle s'&eacute;largit.)
+
+<br>
+<p>LA FOULE (reculant):
+
+<p> H&eacute;! l&agrave;!. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO (&agrave; Montfleury):
+
+<p> Sortez de sc&egrave;ne!
+
+<br>
+<p>LA FOULE (se rapprochant et grondant):
+
+<p> Oh! oh!
+
+<br>
+<p>CYRANO (se retournant vivement):
+
+<p> Quelqu'un r&eacute;clame?
+
+<br>
+<p>(Nouveau recul.)
+
+<br>
+<p>UNE VOIX (chantant au fond):
+
+<p> Monsieur de Cyrano
+
+<p> Vraiment nous tyrannise,
+
+<p> Malgr&eacute; ce tyranneau
+
+<p> On jouera <em>la Clorise</em>.
+
+<br>
+<p>TOUTE LA SALLE (chantant):
+
+<p> <em>La Clorise, la Clorise!</em>. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Si j'entends une fois encor cette chanson,
+
+<p> Je vous assomme tous.
+
+<br>
+<p>UN BOURGEOIS:
+
+<p> Vous n'&ecirc;tes pas Samson!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Voulez-vous me pr&ecirc;ter, Monsieur, votre m&acirc;choire?
+
+<br>
+<p>UNE DAME (dans les loges):
+
+<p> C'est inou&iuml;!
+
+<br>
+<p>UN SEIGNEUR:
+
+<p> C'est scandaleux!
+
+<br>
+<p>UN BOURGEOIS:
+
+<p> C'est vexatoire!
+
+<br>
+<p>UN PAGE:
+
+<p> Ce qu'on s'amuse!
+
+<br>
+<p>LE PARTERRE:
+
+<p> Kss!--Montfleury!--Cyrano!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Silence!
+
+<br>
+<p>LE PARTERRE (en d&eacute;lire):
+
+<p> Hi han! B&ecirc;&ecirc;! Ouah, ouah! Cocorico!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Je vous. . .
+
+<br>
+<p>UN PAGE:
+
+<p> Mi&acirc;ou!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Je vous ordonne de vous taire!
+
+<p> Et j'adresse un d&eacute;fi collectif au parterre!
+
+<p> --J'inscris les noms!--Approchez-vous, jeunes h&eacute;ros!
+
+<p> Chacun son tour! Je vais donner des num&eacute;ros!--
+
+<p> Allons, quel est celui qui veut ouvrir la liste?
+
+<p> Vous, Monsieur? Non! Vous? Non! Le premier duelliste,
+
+<p> Je l'exp&eacute;die avec les honneurs qu'on lui doit!
+
+<p> --Que tous ceux qui veulent mourir l&egrave;vent le doigt.
+
+<p>(Silence):
+
+<p> La pudeur vous d&eacute;fend de voir ma lame nue?
+
+<p> Pas un nom?--Pas un doigt?--C'est bien. Je continue.
+
+<p>(Se retournant vers la sc&egrave;ne o&ugrave; Montfleury attend avec angoisse):
+
+<p> Donc, je d&eacute;sire voir le th&eacute;&acirc;tre gu&eacute;ri
+
+<p> De cette fluxion. Sinon. . .
+
+<p>(La main &agrave; son &eacute;p&eacute;e):
+
+<p> le bistouri!
+
+<br>
+<p>MONTFLEURY:
+
+<p> Je. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO (descend de sa chaise, s'assied au milieu du rond qui s'est form&eacute;,
+s'installe comme chez lui):
+
+<p> Mes mains vont frapper trois claques, pleine lune!
+
+<p> Vous vous &eacute;clipserez &agrave; la troisi&egrave;me.
+
+<br>
+<p>LE PARTERRE (amus&eacute;):
+
+<p> Ah?. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO (frappant dans ses mains):
+
+<p> Une!
+
+<br>
+<p>MONTFLEURY:
+
+<p> Je. . .
+
+<br>
+<p>UNE VOIX (des loges):
+
+<p> Restez!
+
+<br>
+<p>LE PARTERRE:
+
+<p> Restera. . .restera pas. . .
+
+<br>
+<p>MONTFLEURY:
+
+<p> Je crois,
+
+<p> Messieurs. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Deux!
+
+<br>
+<p>MONTFLEURY:
+
+<p> Je suis s&ucirc;r qu'il vaudrait mieux que. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Trois!
+
+<br>
+<p>(Montfleury dispara&icirc;t comme dans une trappe. Temp&ecirc;te de rires, de sifflets et
+de hu&eacute;es.)
+
+<br>
+<p>LA SALLE:
+
+<p> Hu!. . .hu!. . .L&acirc;che!. . .Reviens!. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO (&eacute;panoui, se renverse sur sa chaise, et croise ses jambes):
+
+<p> Qu'il revienne, s'il l'ose!
+
+<br>
+<p>UN BOURGEOIS:
+
+<p> L'orateur de la troupe!
+
+<br>
+<p>(Bellerose s'avance et salue.)
+
+<br>
+<p>LES LOGES:
+
+<p> Ah!. . .Voil&agrave; Bellerose!
+
+<br>
+<p>BELLEROSE (avec &eacute;l&eacute;gance):
+
+<p> Nobles seigneurs. . .
+
+<br>
+<p>LE PARTERRE:
+
+<p> Non! Non! Jodelet!
+
+<br>
+<p>JODELET (s'avance, et, nasillard):
+
+<p> Tas de veaux!
+
+<br>
+<p>LE PARTERRE:
+
+<p> Ah! Ah! Bravo! tr&egrave;s bien! bravo!
+
+<br>
+<p>JODELET:
+
+<p> Pas de bravos!
+
+<p> Le gros trag&eacute;dien dont vous aimez le ventre
+
+<p> S'est senti. . .
+
+<br>
+<p>LE PARTERRE:
+
+<p> C'est un l&acirc;che!
+
+<br>
+<p>JODELET:
+
+<p> Il dut sortir!
+
+<br>
+<p>LE PARTERRE:
+
+<p> Qu'il rentre!
+
+<br>
+<p>LES UNS:
+
+<p> Non!
+
+<br>
+<p>LES AUTRES:
+
+<p> Si!
+
+<br>
+<p>UN JEUNE HOMME (&agrave; Cyrano):
+
+<p> Mais &agrave; la fin, monsieur, quelle raison
+
+<p> Avez-vous de ha&iuml;r Montfleury?
+
+<br>
+<p>CYRANO (gracieux, toujours assis):
+
+<p> Jeune oison,
+
+<p> J'ai deux raisons, dont chaque est suffisante seule.
+
+<p> <em>Primo</em>: c'est un acteur d&eacute;plorable, qui gueule,
+
+<p> Et qui soul&egrave;ve avec des han! de porteur d'eau,
+
+<p> Le vers qu'il faut laisser s'envoler!--<em>Secundo</em>:
+
+<p> Est mon secret. . .
+
+<br>
+<p>LE VIEUX BOURGEOIS (derri&egrave;re lui):
+
+<p> Mais vous nous privez sans scrupule
+
+<p> De la <em>Clorise</em>! Je m'ent&ecirc;te. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO (tournant sa chaise vers le bourgeois, respecteusement):
+
+<p> Vieille mule!
+
+<p> Les vers du vieux Baro valant moins que z&eacute;ro,
+
+<p> J'interromps sans remords!
+
+<br>
+<p>LES PR&Eacute;CIEUSES (dans les loges):
+
+<p> Ha!--Ho!--Notre Baro!
+
+<p> Ma ch&egrave;re!--Peut-on dire?. . .Ah! Dieu!. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO (tournant sa chaise vers les loges, galant):
+
+<p> Belles personnes,
+
+<p> Rayonnez, fleurissez, soyez des &eacute;chansonnes
+
+<p> De r&ecirc;ve, d'un sourire enchantez un tr&eacute;pas,
+
+<p> Inspirez-nous des vers. . .mais ne les jugez pas!
+
+<br>
+<p>BELLEROSE:
+
+<p> Et l'argent qu'il va falloir rendre!
+
+<br>
+<p>CYRANO (tournant sa chaise vers la sc&egrave;ne):
+
+<p> Bellerose,
+
+<p> Vous avez dit la seule intelligente chose!
+
+<p> Au manteau de Thespis je ne fais pas de trous:
+
+<p>(Il se l&egrave;ve, et lan&ccedil;ant un sac sur la sc&egrave;ne):
+
+<p> Attrapez cette bourse au vol, et taisez-vous!
+
+<br>
+<p>LA SALLE (&eacute;blouie):
+
+<p> Ah!. . .Oh!. . .
+
+<br>
+<p>JODELET (ramassant prestement la bourse et la soupesant):
+
+<p> A ce prix-l&agrave;, monsieur, je t'autorise
+
+<p> A venir chaque jour emp&ecirc;cher la <em>Clorise</em>!. . .
+
+<br>
+<p>LA SALLE
+
+<p> Hu!. . .Hu!. . .
+
+<br>
+<p>JODELET:
+
+<p> Dussions-nous m&ecirc;me ensemble &ecirc;tre hu&eacute;s!. . .
+
+<br>
+<p>BELLEROSE:
+
+<p> Il faut &eacute;vacuer la salle!. . .
+
+<br>
+<p>JODELET:
+
+<p> &Eacute;vacuez!. . .
+
+<br>
+<p>(On commence &agrave; sortir, pendant que Cyrano regarde d'un air satisfait. Mais la
+foule s'arr&ecirc;te bient&ocirc;t en entendant la sc&egrave;ne suivante, et la sortie cesse.
+Les femmes qui, dans les loges, &eacute;taient d&eacute;j&agrave; debout, leur manteau remis,
+s'arr&ecirc;tent pour &eacute;couter, et finissent par se rasseoir.)
+
+<br>
+<p>LE BRET (&agrave; Cyrano):
+
+<p> C'est fou!. . .
+
+<br>
+<p>UN FACHEUX (qui s'est approch&eacute; de Cyrano):
+
+<p> Le com&eacute;dien Montfleury! quel scandale!
+
+<p> Mais il est prot&eacute;g&eacute; par le duc de Candale!
+
+<p> Avez-vous un patron?
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Non!
+
+<br>
+<p>LE FACHEUX:
+
+<p> Vous n'avez pas?. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Non!
+
+<br>
+<p>LE FACHEUX:
+
+<p> Quoi, pas un grand seigneur pour couvrir de son nom?. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO (agac&eacute;):
+
+<p> Non, ai-je dit deux fois. Faut-il donc que je trisse?
+
+<p> Non, pas de protecteur. . .
+
+<p>(La main &agrave; son &eacute;p&eacute;e):
+
+<p> mais une protectrice!
+
+<br>
+<p>LE FACHEUX:
+
+<p> Mais vous allez quitter la ville?
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> C'est selon.
+
+<br>
+<p>LE FACHEUX:
+
+<p> Mais le duc de Candale a le bras long!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Moins long
+
+<p> Que n'est le mien. . .
+
+<p>(Montrant son &eacute;p&eacute;e):
+
+<p> quand je lui mets cette rallonge!
+
+<br>
+<p>LE FACHEUX:
+
+<p> Mais vous ne songez pas &agrave; pr&eacute;tendre. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> J'y songe.
+
+<br>
+<p>LE FACHEUX:
+
+<p> Mais. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Tournez les talons, maintenant.
+
+<br>
+<p>LE FACHEUX:
+
+<p> Mais. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Tournez!
+
+<p> --Ou dites-moi pourquoi vous regardez mon nez.
+
+<br>
+<p>LE FACHEUX (ahuri):
+
+<p> Je. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO (marchant sur lui):
+
+<p> Qu'a-t-il d'&eacute;tonnant?
+
+<br>
+<p>LE FACHEUX (reculant):
+
+<p> Votre Gr&acirc;ce se trompe. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Est-il mol et ballant, monsieur, comme une trompe?. . .
+
+<br>
+<p>LE FACHEUX (m&ecirc;me jeu):
+
+<p> Je n'ai pas. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Ou crochu comme un bec de hibou?
+
+<br>
+<p>LE FACHEUX:
+
+<p> Je. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Y distingue-t-on une verrue au bout?
+
+<br>
+<p>LE FACHEUX:
+
+<p> Mais. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Ou si quelque mouche, &agrave; pas lents, s'y prom&egrave;ne?
+
+<p> Qu'a-t-il d'h&eacute;t&eacute;roclite?
+
+<br>
+<p>LE FACHEUX:
+
+<p> Oh!. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Est-ce un ph&eacute;nom&egrave;ne?
+
+<br>
+<p>LE FACHEUX:
+
+<p> Mais d'y porter les yeux j'avais su me garder!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Et pourquoi, s'il vous pla&icirc;t, ne pas le regarder?
+
+<br>
+<p>LE FACHEUX:
+
+<p> J'avais. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Il vous d&eacute;go&ucirc;te alors?
+
+<br>
+<p>LE FACHEUX:
+
+<p> Monsieur. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Malsaine
+
+<p> Vous semble sa couleur?
+
+<br>
+<p>LE FACHEUX:
+
+<p> Monsieur!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Sa forme, obsc&egrave;ne?
+
+<br>
+<p>LE FACHEUX:
+
+<p> Mais du tout!. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Pourquoi donc prendre un air d&eacute;nigrant?
+
+<p> --Peut-&ecirc;tre que monsieur le trouve un peu trop grand?
+
+<br>
+<p>LE FACHEUX (balbutiant):
+
+<p> Je le trouve petit, tout petit, minuscule!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Hein? comment? m'accuser d'un pareil ridicule?
+
+<p> Petit, mon nez? Hol&agrave;!
+
+<br>
+<p>LE FACHEUX:
+
+<p> Ciel!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> &Eacute;norme, mon nez!
+
+<p> --Vil camus, sot camard, t&ecirc;te plate, apprenez
+
+<p> Que je m'enorgueillis d'un pareil appendice,
+
+<p> Attendu qu'un grand nez est proprement l'indice
+
+<p> D'un homme affable, bon, courtois, spirituel,
+
+<p> Lib&eacute;ral, courageux, tel que je suis, et tel
+
+<p> Qu'il vous est interdit &agrave; jamais de vous croire,
+
+<p> D&eacute;plorable maraud! car la face sans gloire
+
+<p> Que va chercher ma main en haut de votre col,
+
+<p> Est aussi d&eacute;nu&eacute;e. . .
+
+<p>(Il le soufflette.)
+
+<br>
+<p>LE FACHEUX:
+
+<p> A&iuml;!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> De fiert&eacute;, d'envol,
+
+<p> De lyrisme, de pittoresque, d'&eacute;tincelle,
+
+<p> De somptuosit&eacute;, de Nez enfin, que celle. . .
+
+<p>(Il se retourne par les &eacute;paules, joignant le geste &agrave; la parole):
+
+<p> Que va chercher ma botte au bas de votre dos!
+
+<br>
+<p>LE FACHEUX (se sauvant):
+
+<p> Au secours! A la garde!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Avis donc aux badauds
+
+<p> Qui trouveraient plaisant mon milieu de visage,
+
+<p> Et si le plaisantin est noble, mon usage
+
+<p> Est de lui mettre, avant de le laisser s'enfuir,
+
+<p> Pas devant, et plus haut, du fer, et non du cuir!
+
+<br>
+<p>DE GUICHE (qui est descendu de la sc&egrave;ne, avec les marquis):
+
+<p> Mais &agrave; la fin il nous ennui!
+
+<br>
+<p>LE VICOMTE DE VALVERT (haussant les &eacute;paules):
+
+<p> Il fanfaronne!
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> Personne ne va donc lui r&eacute;pondre?. . .
+
+<br>
+<p>LE VICOMTE:
+
+<p> Personne?
+
+<p> Attendez! Je vais lui lancer un de ces traits!. . .
+
+<p>(Il s'avance vers Cyrano qui l'observe, et se campant devant lui d'un air
+fat):
+
+<p> Vous. . .vous avez un nez. . .heu. . .un nez. . .tr&egrave;s grand.
+
+<br>
+<p>CYRANO (gravement):
+
+<p> Tr&egrave;s!
+
+<br>
+<p>LE VICOMTE (riant):
+
+<p> Ha!
+
+<br>
+<p>CYRANO (imperturbable):
+
+<p> C'est tout?. . .
+
+<br>
+<p>LE VICOMTE:
+
+<p> Mais. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Ah! non! c'est un peu court, jeune homme!
+
+<p> On pouvait dire. . .Oh! Dieu!. . .bien des choses en somme. . .
+
+<p> En variant le ton,--par exemple, tenez:
+
+<p> Agressif: 'Moi, monsieur, si j'avais un tel nez
+
+<p> Il faudrait sur-le-champ que je me l'amputasse!'
+
+<p> Amical: 'Mais il doit tremper dans votre tasse!
+
+<p> Pour boire, faites-vous fabriquer un hanap!'
+
+<p> Descriptif: 'C'est un roc!. . .c'est un pic!. . .c'est un cap!
+
+<p> Que dis-je, c'est un cap?. . .C'est une p&eacute;ninsule!'
+
+<p> Curieux: 'De quoi sert cette oblongue capsule?
+
+<p> D'&eacute;critoire, monsieur, ou de bo&icirc;te &agrave; ciseaux?'
+
+<p> Gracieux: 'Aimez-vous &agrave; ce point les oiseaux
+
+<p> Que paternellement vous vous pr&eacute;occup&acirc;tes
+
+<p> De tendre ce perchoir &agrave; leur petites pattes?'
+
+<p> Truculent: '&Ccedil;a, monsieur, lorsque vous p&eacute;tunez,
+
+<p> La vapeur du tabac vous sort-elle du nez
+
+<p> Sans qu'un voisin ne crie au feu de chemin&eacute;e?'
+
+<p> Pr&eacute;venant: 'Gardez-vous, votre t&ecirc;te entra&icirc;n&eacute;e
+
+<p> Par ce poids, de tomber en avant sur le sol!'
+
+<p> Tendre: 'Faites-lui faire un petit parasol
+
+<p> De peur que sa couleur au soleil ne se fane!'
+
+<p> P&eacute;dant: 'L'animal seul, monsieur, qu'Aristophane
+
+<p> Appelle Hippocampelephantocam&eacute;los
+
+<p> Dut avoir sous le front tant de chair sur tant d'os!'
+
+<p> Cavalier: 'Quoi, l'ami, ce croc est &agrave; la mode?
+
+<p> Pour pendre son chapeau, c'est vraiment tr&egrave;s commode!'
+
+<p> Emphatique: 'Aucun vent ne peut, nez magistral,
+
+<p> T'enrhumer tout entier, except&eacute; le mistral!'
+
+<p> Dramatique: 'C'est la Mer Rouge quand il saigne!'
+
+<p> Admiratif: 'Pour un parfumeur, quelle enseigne!'
+
+<p> Lyrique: 'Est-ce une conque, &ecirc;tes-vous un triton?'
+
+<p> Na&iuml;f: 'Ce monument, quand le visite-t-on?'
+
+<p> Respectueux: 'Souffrez, monsieur, qu'on vous salue,
+
+<p> C'est l&agrave; ce qui s'appelle avoir pignon sur rue!'
+
+<p> Campagnard: 'H&eacute;, ard&eacute;! C'est-y un nez? Nanain!
+
+<p> C'est queuqu'navet g&eacute;ant ou ben queuqu'melon nain!'
+
+<p> Militaire: 'Pointez contre cavalerie!'
+
+<p> Pratique: 'Voulez-vous le mettre en loterie?
+
+<p> Assur&eacute;ment, monsieur, ce sera le gros lot!'
+
+<p> Enfin, parodiant Pyrame en un sanglot:
+
+<p> 'Le voil&agrave; donc ce nez qui des traits de son ma&icirc;tre
+
+<p> A d&eacute;truit l'harmonie! Il en rougit, le tra&icirc;tre!'
+
+<p> --Voil&agrave; ce qu'&agrave; peu pr&egrave;s, mon cher, vous m'auriez dit
+
+<p> Si vous aviez un peu de lettres et d'esprit:
+
+<p> Mais d'esprit, &ocirc; le plus lamentable des &ecirc;tres,
+
+<p> Vous n'en e&ucirc;tes jamais un atome, et de lettres
+
+<p> Vous n'avez que les trois qui forment le mot: sot!
+
+<p> Eussiez-vous eu, d'ailleurs, l'invention qu'il faut
+
+<p> Pour pouvoir l&agrave;, devant ces nobles galeries,
+
+<p> Me servir toutes ces folles plaisanteries,
+
+<p> Que vous n'en eussiez pas articul&eacute; le quart
+
+<p> De la moiti&eacute; du commencement d'une, car
+
+<p> Je me les sers moi-m&ecirc;me, avec assez de verve,
+
+<p> Mais je ne permets pas qu'un autre me les serve.
+
+<br>
+<p>DE GUICHE (voulant emmener le vicomte p&eacute;trifi&eacute;):
+
+<p> Vicomte, laissez donc!
+
+<br>
+<p>LE VICOMTE (suffoqu&eacute;):
+
+<p> Ces grands airs arrogants!
+
+<p> Un hobereau qui. . .qui. . .n'a m&ecirc;me pas de gants!
+
+<p> Et qui sort sans rubans, sans bouffettes, sans ganses!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Moi, c'est moralement que j'ai mes &eacute;l&eacute;gances.
+
+<p> Je ne m'attife pas ainsi qu'un freluquet,
+
+<p> Mais je suis plus soign&eacute; si je suis moins coquet;
+
+<p> Je ne sortirais pas avec, par n&eacute;gligence,
+
+<p> Un affront pas tr&egrave;s bien lav&eacute;, la conscience
+
+<p> Jaune encor de sommeil dans le coin de son oeil,
+
+<p> Un honneur chiffonn&eacute;, des scrupules en deuil.
+
+<p> Mais je marche sans rien sur moi qui ne reluise,
+
+<p> Empanach&eacute; d'ind&eacute;pendance et de franchise;
+
+<p> Ce n'est pas une taille avantageuse, c'est
+
+<p> Mon &acirc;me que je cambre ainsi qu'en un corset,
+
+<p> Et tout couvert d'exploits qu'en rubans je m'attache,
+
+<p> Retroussant mon esprit ainsi qu'une moustache,
+
+<p> Je fais, en traversant les groupes et les ronds,
+
+<p> Sonner les v&eacute;rit&eacute;s comme des &eacute;perons.
+
+<br>
+<p>LE VICOMTE:
+
+<p> Mais, monsieur. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Je n'ai pas de gants?. . .la belle affaire!
+
+<p> Il m'en restait un seul. . .d'une tr&egrave;s vieille paire!
+
+<p> --Lequel m'&eacute;tait d'ailleurs encor fort importun:
+
+<p> Je l'ai laiss&eacute; dans la figure de quelqu'un.
+
+<br>
+<p>LE VICOMTE:
+
+<p> Maraud, faquin, butor de pied plat ridicule!
+
+<br>
+<p>CYRANO (&ocirc;tant son chapeau et saluant comme si le vicomte venait de se
+pr&eacute;senter):
+
+<p> Ah?. . .Et moi, Cyrano-Savinien-Hercule
+
+<p> De Bergerac.
+
+<br>
+<p>(Rires.)
+
+<br>
+<p>LE VICOMTE (exasp&eacute;r&eacute;):
+
+<p> Bouffon!
+
+<br>
+<p>CYRANO (poussant un cri comme lorsqu'on est saisi d'une crampe):
+
+<p> Ay!. . .
+
+<br>
+<p>LE VICOMTE (qui remontait, se retournant):
+
+<p> Qu'est-ce encor qu'il dit?
+
+<br>
+<p>CYRANO (avec des grimaces de douleur):
+
+<p> Il faut la remuer car elle s'engourdit. . .
+
+<p> --Ce que c'est que de la laisser inoccup&eacute;e!--
+
+<p> Ay!. . .
+
+<br>
+<p>LE VICOMTE:
+
+<p> Qu'avez-vous?
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> J'ai des fourmis dans mon &eacute;p&eacute;e!
+
+<br>
+<p>LE VICOMTE (tirant la sienne):
+
+<p> Soit!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Je vais vous donner un petit coup charmant.
+
+<br>
+<p>LE VICOMTE (m&eacute;prisant):
+
+<p> Po&egrave;te!. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Oui, monsieur, po&egrave;te! et tellement,
+
+<p> Qu'en ferraillant je vais--hop!--&agrave; l'improvisade,
+
+<p> Vous composer une ballade.
+
+<br>
+<p>LE VICOMTE:
+
+<p> Une ballade?
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Vous ne vous doutez pas de ce que c'est, je crois?
+
+<br>
+<p>Le vicomte:
+
+<p> Mais. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO (r&eacute;citant comme une le&ccedil;on):
+
+<p> La ballade, donc, se compose de trois
+
+<p> Couplets de huit vers. . .
+
+<br>
+<p>LE VICOMTE (pi&eacute;tinant):
+
+<p> Oh!
+
+<br>
+<p>CYRANO (continuant):
+
+<p> Et d'un envoi de quatre. . .
+
+<br>
+<p>LE VICOMTE:
+
+<p> Vous. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Je vais tout ensemble en faire une et me battre,
+
+<p> Et vous toucher, monsieur, au dernier vers.
+
+<br>
+<p>LE VICOMTE:
+
+<p> Non!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Non?
+
+<p>(D&eacute;clamant):
+
+<p> <em>Ballade du duel qu'en l'h&ocirc;tel bourguignon</em>
+
+<p><em> Monsieur de Bergerac eut avec un b&eacute;l&icirc;tre!</em>
+
+<br>
+<p>LE VICOMTE:
+
+<p> Qu'est-ce que c'est que &ccedil;a, s'il vous pla&icirc;t?
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> C'est le titre.
+
+<br>
+<p>LA SALLE (surexcit&eacute;e au plus haut point):
+
+<p> Place!--Tr&egrave;s amusant!--Rangez-vous!--Pas de bruits!
+
+<br>
+<p>(Tableau. Cercle de curieux au parterre, les marquis et les officiers m&ecirc;l&eacute;s
+aux bourgeois et aux gens du peuple; les pages grimp&eacute;s sur des &eacute;paules pour
+mieux voir. Toutes les femmes debout dans les loges. A droite, De Guiche et
+ses gentilshommes. A gauche, Le Bret, Ragueneau, Cuigy, etc.)
+
+<br>
+<p>CYRANO (fermant une second les yeux):
+
+<p> Attendez!. . .je choisis mes rimes. . .L&agrave;, j'y suis.
+
+<p>(Il fait ce qu'il dit, &agrave; mesure):
+
+<p> Je jette avec gr&acirc;ce mon feutre,
+
+<p> Je fais lentement l'abandon
+
+<p> Du grand manteau qui me calfeutre,
+
+<p> Et je tire mon espadon;
+
+<p> &Eacute;l&eacute;gant comme C&eacute;ladon,
+
+<p> Agile comme Scaramouche,
+
+<p> Je vous pr&eacute;viens, cher Mirmydon,
+
+<p> Qu'&agrave; la fin de l'envoi je touche!
+
+<p>(Premiers engagements de fer):
+
+<br>
+<p> Vous auriez bien d&ucirc; rester neutre;
+
+<p> O&ugrave; vais-je vous larder, dindon?. . .
+
+<p> Dans le flanc, sous votre maheutre?. . .
+
+<p> Au coeur, sous votre bleu cordon?. . .
+
+<p> --Les coquilles tintent, ding-don!
+
+<p> Ma pointe voltige: une mouche!
+
+<p> D&eacute;cid&eacute;ment. . .c'est au bedon,
+
+<p> Qu'&agrave; la fin de l'envoi, je touche.
+
+<br>
+<p> Il me manque une rime en eutre. . .
+
+<p> Vous rompez, plus blanc&nbsp;qu'amidon?
+
+<p> C'est pour me fournir le mot pleutre!
+
+<p> --Tac! je pare la pointe dont
+
+<p> Vous esp&eacute;riez me faire don;--
+
+<p> J'ouvre la ligne,--je la bouche. . .
+
+<p> Tiens bien ta broche, Laridon!
+
+<p> A la fin de l'envoi, je touche.
+
+<p>(Il annonce solennellement):
+
+<p> Envoi.
+
+<p> Prince, demande &agrave; Dieu pardon!
+
+<p> Je quarte du pied, j'escarmouche,
+
+<p> Je coupe, je feinte. . .
+
+<p>(Se fendant):
+
+<p> H&eacute;! l&agrave;, donc!
+
+<p>(Le vicomte chancelle; Cyrano salue):
+
+<p> A la fin de l'envoi, je touche!
+
+<br>
+<p>(Acclamations. Applaudissements dans les loges. Des fleurs et des mouchoirs
+tombent. Les officiers entourent et f&eacute;licitent Cyrano. Ragueneau danse
+d'enthousiasme. Le Bret est heureux et navr&eacute;. Les amis du vicomte le
+soutiennent et l'emm&egrave;nent.)
+
+<br>
+<p>LA FOULE (en un long cri):
+
+<p> Ah!. . .
+
+<br>
+<p>UN CHEVAU-L&Eacute;GER:
+
+<p> Superbe!
+
+<br>
+<p>UNE FEMME:
+
+<p> Joli!
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU:
+
+<p> Pharamineux!
+
+<br>
+<p>UN MARQUIS:
+
+<p> Nouveau!. . .
+
+<br>
+<p>LE BRET:
+
+<p> Insens&eacute;!
+
+<br>
+<p>BOUSCULADE (autour de Cyrano. On entend):
+
+<p> . . .Compliments!. . .f&eacute;licite. . .bravo. . .
+
+<br>
+<p>VOIX DE FEMME:
+
+<p> C'est un h&eacute;ros!. . .
+
+<br>
+<p>UN MOUSQUETAIRE (s'avan&ccedil;ant vivement vers Cyrano, la main tendue):
+
+<p> Monsieur, voulez-vous me permettre?. . .
+
+<p> C'est tout &agrave; fait tr&egrave;s bien, et je crois m'y conna&icirc;tre;
+
+<p> J'ai du reste exprim&eacute; ma joie en tr&eacute;pignant!. . .
+
+<br>
+<p>(Il s'&eacute;loigne.)
+
+<br>
+<p>CYRANO (&agrave; Cuigy):
+
+<p> Comment s'appelle donc ce monsieur?
+
+<br>
+<p>CUIGY:
+
+<p> D'Artagnan.
+
+<br>
+<p>LE BRET (&agrave; Cyrano, lui prenant le bras):
+
+<p> &Ccedil;&agrave;, causons!. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Laisse un peu sortir cette cohue. . .
+
+<p>(A Bellerose):
+
+<p> Je peux rester?
+
+<br>
+<p>BELLEROSE (respecteusement):
+
+<p> Mais oui!. . .
+
+<br>
+<p>(On entend des cris au dehors.)
+
+<br>
+<p>JODELET (qui a regard&eacute;):
+
+<p> C'est Montfleury qu'on hue!
+
+<br>
+<p>BELLEROSE (solennellement):
+
+<p> <em>Sic transit!</em>. . .
+
+<p>(Changeant de ton, au portier et au moucheur de chandelles):
+
+<p> Balayez. Fermez. N'&eacute;teignez pas.
+
+<p> Nous allons revenir apr&egrave;s notre repas,
+
+<p> R&eacute;p&eacute;ter pour demain une nouvelle farce.
+
+<br>
+<p>(Jodelet et Bellerose sortent, apr&egrave;s de grands saluts &agrave; Cyrano.)
+
+<br>
+<p>LE PORTIER (&agrave; Cyrano):
+
+<p> Vous ne d&icirc;nez donc pas?
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Moi?. . .Non.
+
+<br>
+<p>(Le portier se retire.)
+
+<br>
+<p>LE BRET (&agrave; Cyrano):
+
+<p> Parce que?
+
+<br>
+<p>CYRANO (fi&egrave;rement):
+
+<p> Parce. . .
+
+<p>(Changeant de ton, en voyant que le portier est loin):
+
+<p> Que je n'ai pas d'argent!. . .
+
+<br>
+<p>LE BRET (faisant le geste de lancer un sac):
+
+<p> Comment! le sac d'&eacute;cus?. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Pension paternelle, en un jour, tu v&eacute;cus!
+
+<br>
+<p>LE BRET:
+
+<p> Pour vivre tout un mois, alors?. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Rien ne me reste.
+
+<br>
+<p>LE BRET:
+
+<p> Jeter ce sac, quelle sottise!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Mais quel geste!. . .
+
+<br>
+<p>LA DISTRIBUTRICE (toussant derri&egrave;re son petit comptoir):
+
+<p> Hum!. . .
+
+<p>(Cyrano et Le Bret se retournent. Elle s'avance intimid&eacute;e):
+
+<p> Monsieur. . .Vous savoir je&ucirc;ner. . .le coeur me fend. . .
+
+<p>(Montrant le buffet):
+
+<p> J'ai l&agrave; tout ce qu'il faut. . .
+
+<p>(Avec &eacute;lan):
+
+<p> Prenez!
+
+<br>
+<p>CYRANO (se d&eacute;couvrant):
+
+<p> Ma ch&egrave;re enfant,
+
+<p> Encor que mon orgeuil de Gascon m'interdise
+
+<p> D'accepter de vos doigts la moindre friandise,
+
+<p> J'ai trop peur qu'un refus ne vous soit un chagrin,
+
+<p> Et j'accepterai donc. . .
+
+<p>(Il va au buffet et choisit):
+
+<p> Oh! peu de chose!--un grain
+
+<p> De ce raisin. . .
+
+<p>(Elle veut lui donner la grappe, il cueille un grain):
+
+<p> Un seul!. . .ce verre d'eau. . .
+
+<p>(Elle veut y verser du vin, il l'arr&ecirc;te):
+
+<p> limpide!
+
+<p> --Et la moiti&eacute; d'un macaron!
+
+<br>
+<p>(Il rend l'autre moiti&eacute;.)
+
+<br>
+<p>LE BRET:
+
+<p> Mais c'est stupide!
+
+<br>
+<p>LA DISTRIBUTRICE:
+
+<p> Oh! quelque chose encor!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Oui. La main &agrave; baiser.
+
+<br>
+<p>(Il baise, comme la main d'une princesse, la main qu'elle lui tend.)
+
+<br>
+<p>LA DISTRIBUTRICE:
+
+<p> Merci, monsieur.
+
+<p>(R&eacute;v&eacute;rence):
+
+<p> Bonsoir.
+
+<br>
+<p>(Elle sort.)
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>Sc&egrave;ne 1.V.
+
+<br>
+<p>Cyrano, Le Bret, puis le portier.
+
+<br>
+<p>CYRANO (&agrave; Le Bret):
+
+<p> Je t'&eacute;coute causer.
+
+<p>(Il s'installe devant le buffet et rangeant devant lui le macaron):
+
+<p> D&icirc;ner!. . .
+
+<p>(. . .le verre d'eau):
+
+<p> Boisson!. . .
+
+<p>(. . .le grain de raisin):
+
+<p> Dessert!. . .
+
+<p>(Il s'assied):
+
+<p> L&agrave;, je me mets &agrave; table!
+
+<p> --Ah!. . .j'avais une faim, mon cher, &eacute;pouvantable!
+
+<p>(Mangeant):
+
+<p> --Tu disais?
+
+<br>
+<p>LE BRET:
+
+<p> Que ces fats aux grands airs belliqueux
+
+<p> Te fausseront l'esprit si tu n'&eacute;coutes qu'eux!. . .
+
+<p> Va consulter des gens de bon sens, et t'informe
+
+<p> De l'effet qu'a produit ton algarade.
+
+<br>
+<p>CYRANO (achevant son macaron):
+
+<p> &Eacute;norme.
+
+<br>
+<p>LE BRET:
+
+<p> Le Cardinal. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO (s'&eacute;panouissant):
+
+<p> Il &eacute;tait l&agrave;, le Cardinal?
+
+<br>
+<p>LE BRET:
+
+<p> A d&ucirc; trouver cela. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Mais tr&egrave;s original.
+
+<br>
+<p>LE BRET:
+
+<p> Pourtant. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> C'est un auteur. Il ne peut lui d&eacute;plaire
+
+<p> Que l'on vienne troubler la pi&egrave;ce d'un confr&egrave;re.
+
+<br>
+<p>LE BRET:
+
+<p> Tu te mets sur les bras, vraiment, trop d'ennemis!
+
+<br>
+<p>CYRANO (attaquant son grain de raisin):
+
+<p> Combien puis-je, &agrave; peu pr&egrave;s, ce soir, m'en &ecirc;tre mis?
+
+<br>
+<p>LE BRET:
+
+<p> Quarante-huit. Sans compter les femmes.
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Voyons, compte!
+
+<br>
+<p>LE BRET:
+
+<p> Montfleury, le bourgeois, de Guiche, le vicomte,
+
+<p> Baro, l'Acad&eacute;mie. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Assez! tu me ravis!
+
+<br>
+<p>LE BRET:
+
+<p> Mais o&ugrave; te m&egrave;nera la fa&ccedil;on dont tu vis?
+
+<p> Quel syst&egrave;me est le tien?
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> J'errais dans un m&eacute;andre;
+
+<p> J'avais trop de partis, trop compliqu&eacute;s, &agrave; prendre;
+
+<p> J'ai pris. . .
+
+<br>
+<p>LE BRET:
+
+<p> Lequel?
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Mais le plus simple, de beaucoup.
+
+<p> J'ai d&eacute;cid&eacute; d'&ecirc;tre admirable, en tout, pour tout!
+
+<br>
+<p>LE BRET (haussant les &eacute;paules):
+
+<p> Soit!--Mais enfin, &agrave; moi, le motif de ta haine
+
+<p> Pour Montfleury, le vrai, dis-le-moi!
+
+<br>
+<p>CYRANO (se levant):
+
+<p> Ce Sil&egrave;ne,
+
+<p> Si ventru que son doigt n'atteint pas son nombril,
+
+<p> Pour les femmes encor se croit un doux p&eacute;ril,
+
+<p> Et leur fait, cependant qu'en jouant il bredouille,
+
+<p> Des yeux de carpe avec ses gros yeux de grenouille!. . .
+
+<p> Et je le hais depuis qu'il se permit, un soir,
+
+<p> De poser son regard, sur celle. . .Oh! j'ai cru voir
+
+<p> Glisser sur une fleur une longue limace!
+
+<br>
+<p>LE BRET (stup&eacute;fait):
+
+<p> Hein? Comment? Serait-il possible?. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO (avec un rire amer):
+
+<p> Que j'aimasse?. . .
+
+<p>(Changeant de ton et gravement):
+
+<p> J'aime.
+
+<br>
+<p>LE BRET:
+
+<p> Et peut-on savoir? tu ne m'as jamais dit?. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Qui j'aime?. . .R&eacute;fl&eacute;chis, voyons. Il m'interdit
+
+<p> Le r&ecirc;ve d'&ecirc;tre aim&eacute; m&ecirc;me par une laide,
+
+<p> Ce nez qui d'un quart d'heure en tous lieux me pr&eacute;c&egrave;de;
+
+<p> Alors, moi, j'aime qui?. . .Mais cela va de soi!
+
+<p> J'aime--mais c'est forc&eacute;!--la plus belle qui soit!
+
+<br>
+<p>LE BRET:
+
+<p> La plus belle?. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Tout simplement, qui soit au monde!
+
+<p> La plus brillante, la plus fine,
+
+<p>(Avec accablement):
+
+<p> la plus blonde!
+
+<br>
+<p>LE BRET:
+
+<p> Eh! mon Dieu, quelle est donc cette femme?. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Un danger
+
+
+<p> Mortel sans le vouloir, exquis sans y songer,
+
+<p> Un pi&egrave;ge de nature, une rose muscade
+
+<p> Dans laquelle l'amour se tient en embuscade!
+
+<p> Qui conna&icirc;t son sourire a connu le parfait.
+
+<p> Elle fait de la gr&acirc;ce avec rien, elle fait
+
+<p> Tenir tout le divin dans un geste quelconque,
+
+<p> Et tu ne saurais pas, V&eacute;nus, monter en conque,
+
+<p> Ni toi, Diane, marcher dans les grands bois fleuris,
+
+<p> Comme elle monte en chaise et marche dans Paris!. . .
+
+<br>
+<p>LE BRET:
+
+<p> Sapristi! je comprends. C'est clair!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> C'est diaphane.
+
+<br>
+<p>LE BRET:
+
+<p> Magdeleine Robin, ta cousine?
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Oui,--Roxane.
+
+<br>
+<p>LE BRET:
+
+<p> Eh bien, mais c'est au mieux! Tu l'aimes? Dis-le-lui!
+
+<p> Tu t'es couvert de gloire &agrave; ses yeux aujourd'hui!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Regarde-moi, mon cher, et dis quelle esp&eacute;rance
+
+<p> Pourrait bien me laisser cette protub&eacute;rance!
+
+<p> Oh! je ne me fais pas d'illusion!--Parbleu,
+
+<p> Oui, quelquefois, je m'attendris, dans le soir bleu;
+
+<p> J'entre en quelque jardin o&ugrave; l'heure se parfume;
+
+<p> Avec mon pauvre grand diable de nez je hume
+
+<p> L'avril,--je suis des yeux, sous un rayon d'argent,
+
+<p> Au bras d'un cavalier, quelque femme, en songeant
+
+<p> Que pour marcher, &agrave; petits pas, dans de la lune,
+
+<p> Aussi moi j'aimerais au bras en avoir une,
+
+<p> Je m'exalte, j'oublie. . .et j'aper&ccedil;ois soudain
+
+<p> L'ombre de mon profil sur le mur du jardin!
+
+<br>
+<p>LE BRET (&eacute;mu):
+
+<p> Mon ami!. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Mon ami, j'ai de mauvaises heures!
+
+<p> De me sentir si laid, parfois, tout seul. . .
+
+<br>
+<p>LE BRET (vivement, lui prenant la main):
+
+<p> Tu pleures?
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Ah! non, cela, jamais! Non, ce serait trop laid,
+
+<p> Si le long de ce nez une larme coulait!
+
+<p> Je ne laisserai pas, tant que j'en serai ma&icirc;tre,
+
+<p> La divine beaut&eacute; des larmes se commettre
+
+<p> Avec tant de laideur grossi&egrave;re!. . .Vois-tu bien,
+
+<p> Les larmes, il n'est rien de plus sublime, rien,
+
+<p> Et je ne voudrais pas qu'excitant la ris&eacute;e,
+
+<p> Une seule, par moi, f&ucirc;t ridiculis&eacute;e!. . .
+
+<br>
+<p>LE BRET:
+
+<p> Va, ne t'attriste pas! L'amour n'est que hasard!
+
+<br>
+<p>CYRANO (secouant la t&ecirc;te):
+
+<p> Non! J'aime Cl&eacute;op&acirc;tre: ai-je l'air d'un C&eacute;sar?
+
+<p> J'adore B&eacute;r&eacute;nice: ai-je l'aspect d'un Tite?
+
+<br>
+<p>LE BRET:
+
+<p> Mais ton courage! ton esprit!--Cette petite
+
+<p> Qui t'offrait l&agrave;, tant&ocirc;t, ce modeste repas,
+
+<p> Ses yeux, tu l'as bien vu, ne te d&eacute;testaient pas!
+
+<br>
+<p>CYRANO (saisi):
+
+<p> C'est vrai!
+
+<br>
+<p>LE BRET:
+
+<p> H&eacute;! bien! alors?. . .Mais, Roxane, elle-m&ecirc;me,
+
+<p> Toute bl&ecirc;me a suivi ton duel!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Toute bl&ecirc;me?
+
+<br>
+<p>LE BRET:
+
+<p> Son coeur et son esprit d&eacute;j&agrave; sont &eacute;tonn&eacute;s!
+
+<p> Ose, et lui parle, afin. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Qu'elle me rie au nez?
+
+<p> Non!--C'est la seule chose au monde que je craigne!
+
+<br>
+<p>LE PORTIER (introduisant quelqu'un &agrave; Cyrano):
+
+<p> Monsieur, on vous demande. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO (voyant la du&egrave;gne):
+
+<p> Ah! mon Dieu! Sa du&egrave;gne!
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>Sc&egrave;ne 1.VI.
+
+<br>
+<p>Cyrano, Le Bret, la du&egrave;gne.
+
+<br>
+<p>LA DU&Egrave;GNE (avec un grand salut):
+
+<p> De son vaillant cousin on d&eacute;sire savoir
+
+<p> O&ugrave; l'on peut, en secret, le voir.
+
+<br>
+<p>CYRANO (boulevers&eacute;):
+
+<p> Me voir?
+
+<br>
+<p>LA DU&Egrave;GNE (avec une r&eacute;v&eacute;rence):
+
+<p> Vous voir.
+
+<p> --On a des choses &agrave; vous dire.
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Des?. . .
+
+<br>
+<p>LA DU&Egrave;GNE (nouvelle r&eacute;v&eacute;rence):
+
+<p> Des choses!
+
+<br>
+<p>CYRANO (chancelant):
+
+<p> Ah, mon Dieu!
+
+<br>
+<p>LA DU&Egrave;GNE:
+
+<p> L'on ira, demain, aux primes roses
+
+<p> D'aurore,--ou&iuml;r la messe &agrave; Saint-Roch.
+
+<br>
+<p>CYRANO (se soutenant sur Le Bret):
+
+<p> Ah! mon Dieu!
+
+<br>
+<p>LA DU&Egrave;GNE:
+
+<p> En sortant,--o&ugrave; peut-on entrer, causer un peu?
+
+<br>
+<p>CYRANO (affol&eacute;):
+
+<p> O&ugrave;?. . .Je. . .mais. . .Ah! mon Dieu!. . .
+
+<br>
+<p>LA DU&Egrave;GNE:
+
+<p> Dites vite.
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Je cherche!. . .
+
+<br>
+<p>LA DU&Egrave;GNE:
+
+<p> O&ugrave;?
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Chez. . .chez. . .Ragueneau. . .le p&acirc;tissier. . .
+
+<br>
+<p>LA DU&Egrave;GNE:
+
+<p> Il perche?
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Dans la rue--Ah! mon Dieu, mon Dieu!--Saint-Honor&eacute;!
+
+<br>
+<p>LA DU&Egrave;GNE (remontant):
+
+<p> On ira. Soyez-y. Sept heures.
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> J'y serai.
+
+<br>
+<p>(La du&egrave;gne sort.)
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>Sc&egrave;ne 1.VII.
+
+<br>
+<p>Cyrano, Le Bret, puis les com&eacute;diens, les com&eacute;diennes, Cuigy, Brissaille,
+Ligni&egrave;re, le portier, les violons.)
+
+<br>
+<p>CYRANO (tombant dans les bras de Le Bret):
+
+<p> Moi!. . .D'elle!. . .Un rendez-vous!. . .
+
+<br>
+<p>LE BRET:
+
+<p> Eh bien! tu n'es plus triste?
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Ah! pour quoi que ce soit, elle sait que j'existe!
+
+<br>
+<p>LE BRET:
+
+<p> Maintenant, tu vas &ecirc;tre calme?
+
+<br>
+<p>CYRANO (hors de lui):
+
+<p> Maintenant. . .
+
+<p> Mais je vais &ecirc;tre fr&eacute;n&eacute;tique et fulminant!
+
+<p> Il me faut une arm&eacute;e enti&egrave;re a d&eacute;confire!
+
+<p> J'ai dix coeurs; j'ai vingt bras; il ne peut me suffire
+
+<p> De pourfendre des nains. . .
+
+<p>(Il crie &agrave; tue-t&ecirc;te):
+
+<p> Il me faut des g&eacute;ants!
+
+<br>
+<p>(Depuis un moment, sur la sc&egrave;ne, au fond, des ombres de com&eacute;diens et de
+com&eacute;diennes s'agitent, chuchotent: on commence &agrave; r&eacute;p&eacute;ter. Les violons ont
+repris leur place.)
+
+<br>
+<p>UNE VOIX (de la sc&egrave;ne):
+
+<p> H&eacute;! pst! l&agrave;-bas! Silence! on r&eacute;p&egrave;te c&eacute;ans!
+
+<br>
+<p>CYRANO (riant):
+
+<p> Nous partons!
+
+<br>
+<p>(Il remonte; par la grande porte du fond; entrent Cuigy, Brissaille, plusieurs
+officiers, qui soutiennent Ligni&egrave;re compl&egrave;tement ivre.)
+
+<br>
+<p>CUIGY:
+
+<p> Cyrano!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Qu'est-ce?
+
+<br>
+<p>CUIGY:
+
+<p> Une &eacute;norme grive
+
+<p> Qu'on t'apporte!
+
+<br>
+<p>CYRANO (le reconnaissant):
+
+<p> Ligni&egrave;re!. . .H&eacute;, qu'est-ce qui t'arrive?
+
+<br>
+<p>CUIGY:
+
+<p> Il te cherche!
+
+<br>
+<p>BRISSAILLE:
+
+<p> Il ne peut rentrer chez lui!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Pourquoi?
+
+<br>
+<p>LIGNI&Egrave;RE (d'une voix p&acirc;teuse, lui montrant un billet tout chiffonn&eacute;):
+
+<p> Ce billet m'avertit. . .cent hommes contre moi. . .
+
+<p> A cause de. . .chanson. . .grand danger me menace. . .
+
+<p> Porte de Nesle. . .Il faut, pour rentrer, que j'y passe. . .
+
+<p> Permets-moi donc d'aller coucher sous. . .sous ton toit!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Cent hommes, m'as-tu dit? Tu coucheras chez toi!
+
+<br>
+<p>LIGNI&Egrave;RE (&eacute;pouvant&eacute;):
+
+<p> Mais. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO (d'une voix terrible, lui montrant la lanterne allum&eacute;e que le portier
+balance en &eacute;coutant curieusement cette sc&egrave;ne):
+
+<p> Prends cette lanterne!. . .
+
+<p>(Ligni&egrave;re saisit pr&eacute;cipitamment la lanterne):
+
+<p> Et marche!--Je te jure
+
+<p> Que c'est moi qui ferai ce soir ta couverture!. . .
+
+<p>(Aux officiers):
+
+<p> Vous, suivez &agrave; distance, et vous serez t&eacute;moins!
+
+<br>
+<p>CUIGY:
+
+<p> Mais cent hommes!. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Ce soir, il ne m'en faut pas moins!
+
+<br>
+<p>(Les com&eacute;diens et les com&eacute;diennes, descendus de sc&egrave;ne, se sont rapproch&eacute;s dans
+leurs divers costumes.)
+
+<br>
+<p>LE BRET:
+
+<p> Mais pourquoi prot&eacute;ger. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Voil&agrave; Le Bret qui grogne!
+
+<br>
+<p>LE BRET:
+
+<p> Cet ivrogne banal?. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO (frappant sur l'&eacute;paule de Ligni&egrave;re):
+
+<p> Parce que cet ivrogne,
+
+<p> Ce tonneau de muscat, ce f&ucirc;t de rossoli,
+
+<p> Fit quelque chose un jour de tout &agrave; fait joli:
+
+<p> Au sortir d'une messe ayant, selon le rite,
+
+<p> Vu celle qu'il aimait prendre de l'eau b&eacute;nite,
+
+<p> Lui que l'eau fait sauver, courut au b&eacute;nitier,
+
+<p> Se pencha sur sa conque et le but tout entier!. . .
+
+<br>
+<p>UNE COM&Eacute;DIENNE (en costume de soubrette):
+
+<p> Tiens, c'est gentil, cela!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> N'est-ce pas, la soubrette?
+
+<br>
+<p>LA COM&Eacute;DIENNE (aux autres):
+
+<p> Mais pourquoi sont-ils cent contre un pauvre po&egrave;te?
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Marchons!
+
+<p>(Aux officiers):
+
+<p> Et vous, messieurs, en me voyant charger,
+
+<p> Ne me secondez pas, quel que soit le danger!
+
+<br>
+<p>UNE AUTRE COM&Eacute;DIENNE (sautant de la sc&egrave;ne):
+
+<p> Oh! mais, moi, je vais voir!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Venez!. . .
+
+<br>
+<p>UNE AUTRE (sautant aussi, &agrave; un vieux com&eacute;dien):
+
+<p> Viens-tu, Cassandre?. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Venez tous, le Docteur, Isabelle, L&eacute;andre,
+
+<p> Tous! Car vous allez joindre, essaim charmant et fol,
+
+<p> La farce italienne &agrave; ce drame espagnol,
+
+<p> Et, sur son ronflement tintant un bruit fantasque,
+
+<p> L'entourer de grelots comme un tambour de basque!. . .
+
+<br>
+<p>TOUTES LES FEMMES (sautant de joie):
+
+<p> Bravo!--Vite, une mante!--Un capuchon!
+
+<br>
+<p>JODELET:
+
+<p> Allons!
+
+<br>
+<p>CYRANO (aux violons):
+
+<p> Vous nous jouerez un air, messieurs les violons!
+
+<p>(Les violons se joignent au cort&egrave;ge qui se forme. On s'empare des chandelles
+allum&eacute;es de la rampe et on se les distribue. Cela devient une retraite aux
+flambeaux):
+
+<p> Bravo! des officiers, des femmes en costume,
+
+<p> Et, vingt pas en avant. . .
+
+<p>(Il se place comme il dit):
+
+<p> Moi, tout seul, sous la plume
+
+<p> Que la gloire elle-m&ecirc;me &agrave; ce feutre piqua,
+
+<p> Fier comme un Scipion triplement Nasica!. . .
+
+<p> --C'est compris? D&eacute;fendu de me pr&ecirc;ter main-forte!--
+
+<p> On y est?. . .Un, deux, trois! Portier, ouvre la porte!
+
+<p>(Le portier ouvre &agrave; deux battants. Un coin du vieux Paris pittoresque et
+lunaire para&icirc;t):
+
+<p> Ah!. . .Paris fuit, nocturne et quasi n&eacute;buleux;
+
+<p> Le clair de lune coule aux pentes des toits bleus;
+
+<p> Un cadre se pr&eacute;pare, exquis, pour cette sc&egrave;ne;
+
+<p> L&agrave;-bas, sous des vapeurs en &eacute;charpe, la Seine,
+
+<p> Comme un myst&eacute;rieux et magique miroir,
+
+<p> Tremble. . .Et vous allez voir ce que vous allez voir!
+
+<br>
+<p>TOUS:
+
+<p> A la porte de Nesle!
+
+<br>
+<p>CYRANO (debout sur le seuil):
+
+<p> A la porte de Nesle!
+
+<p>(Se retournant avant de sortir, &agrave; la soubrette):
+
+<p> Ne demandiez-vous pas pourquoi, mademoiselle,
+
+<p> Contre ce seul rimeur cent hommes furent mis?
+
+<p>(Il tire l'&eacute;p&eacute;e et, tranquillement):
+
+<p> C'est parce qu'on savait qu'il est de mes amis!
+
+<br>
+<p>(Il sort. Le cort&egrave;ge,--Ligni&egrave;re zigzaguant en t&ecirc;te,--puis les com&eacute;diennes aux
+bras des officiers,--puis les com&eacute;diens gambadant,--se met en marche dans la
+nuit au son des violons, et &agrave; la lueur falote des chandelles.)
+
+<br>
+<p>Rideau.
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>Acte II.
+
+<br>
+<p>La R&ocirc;tisserie Des Po&egrave;tes.
+
+<br>
+<p>La boutique de Ragueneau, r&ocirc;tisseur-p&acirc;tissier, vaste ouvroir au coin de la rue
+Saint-Honor&eacute; et de la rue de l'Arbre-Sec qu'on aper&ccedil;oit largement au fond, par
+le vitrage de la porte, grises dans les premi&egrave;res lueurs de l'aube.
+
+<br>
+<p>A gauche, premier plan, comptoir surmont&eacute; d'un dais en fer forg&eacute;, auquel sont
+accroch&eacute;s des oies, des canards, des paons blancs. Dans de grands vases de
+fa&iuml;ence de hauts bouquets de fleurs na&iuml;ves, principalement des tournesols
+jaunes. Du m&ecirc;me c&ocirc;t&eacute;, second plan, immense chemin&eacute;e devant laquelle, entre de
+monstrueux chenets, dont chacun supporte une petite marmite, les r&ocirc;tis
+pleurent dans les l&egrave;chefrites.
+
+<br>
+<p>A droite, premier plan avec porte. Deuxi&egrave;me plan, un escalier montant &agrave; une
+petite salle en soupente, dont on aper&ccedil;oit l'int&eacute;rieur par des volets ouverts;
+une table y est dress&eacute;e, un menu lustre flamand y luit: c'est un r&eacute;duit o&ugrave;
+l'on va manger et boire. Une galerie de bois, faisant suite &agrave; l'escalier,
+semble mener &agrave; d'autres petites salles analogues.
+
+<br>
+<p>Au milieu de la r&ocirc;tisserie, un cercle en fer que l'on peut faire descendre
+avec une corde, et auquel de grosses pi&egrave;ces sont accroch&eacute;es, fait un lustre de
+gibier.
+
+<br>
+<p>Les fours, dans l'ombre, sous l'escalier, rougeoient. Des cuivres
+&eacute;tincellent. Des broches tournent. Des pi&egrave;ces mont&eacute;es pyramident, des
+jambons pendent. C'est le coup de feu matinal. Bousculade de marmitons
+effar&eacute;s, d'&eacute;normes cuisiniers et de minuscules g&acirc;te-sauces. Foisonnement de
+bonnets &agrave; plume de poulet ou &agrave; aile de pintade. On apporte, sur des plaques
+de t&ocirc;le et des clayons d'osier, des quinconces de brioches, des villages de
+petits-fours.
+
+<br>
+<p>Des tables sont couvertes de g&acirc;teaux et de plats. D'autres, entour&eacute;es de
+chaises, attendent les mangeurs et les buveurs. Une plus petite, dans un
+coin, dispara&icirc;t sous les papiers. Ragueneau y est assis au lever du rideau;
+il &eacute;crit.
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>Sc&egrave;ne 2.I.
+
+<br>
+<p>Ragueneau, p&acirc;tissiers, puis Lise; Ragueneau, &agrave; la petite table, &eacute;crivant d'un
+air inspir&eacute;, et comptant sur ses doigts.
+
+<br>
+<p>PREMIER PATISSIER (apportant une pi&egrave;ce mont&eacute;e):
+
+<p> Fruits en nougat!
+
+<br>
+<p>DEUXI&Egrave;ME PATISSIER (apportant un plat):
+
+<p> Flan!
+
+<br>
+<p>TROISI&Egrave;ME PATISSIER (apportant un r&ocirc;ti par&eacute; de plumes):
+
+<p> Paon!
+
+<br>
+<p>QUATRI&Egrave;ME PATISSIER (apportant une plaque de g&acirc;teaux):
+
+<p> Roinsoles!
+
+<br>
+<p>CINQUI&Egrave;ME PATISSIER (apportant une sorte de terrine):
+
+<p> Boeuf en daube!
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU (cessant d'&eacute;crire et levant la t&ecirc;te):
+
+<p> Sur les cuivres, d&eacute;j&agrave;, glisse l'argent de l'aube!
+
+<p> &Eacute;touffe en toi le dieu qui chante, Ragueneau!
+
+<p> L'heure du luth viendra,--c'est l'heure du fourneau!
+
+<p>(Il se l&egrave;ve. A un cuisinier):
+
+<p> Vous, veuillez m'allonger cette sauce, elle est courte!
+
+<br>
+<p>LE CUISINIER:
+
+<p> De combien?
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU:
+
+<p> De trois pieds.
+
+<br>
+<p>(Il passe.)
+
+<br>
+<p>LE CUISINIER:
+
+<p> Hein?
+
+<br>
+<p>PREMIER PATISSIER:
+
+<p> La tarte!
+
+<br>
+<p>DEUXI&Egrave;ME PATISSIER:
+
+<p> La tourte!
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU (devant la chemin&eacute;e):
+
+<p> Ma Muse, &eacute;loigne-toi, pour que tes yeux charmants
+
+<p> N'aillent pas se rougir au feu de ces sarments!
+
+<p>(A un p&acirc;tissier, lui montrant des pains):
+
+<p> Vous avez mal plac&eacute; la fente de ces miches:
+
+<p> Au milieu la c&eacute;sure,--entre les h&eacute;mistiches!
+
+<p>(A un autre, lui montrant un p&acirc;t&eacute; inachev&eacute;):
+
+<p> A ce palais de cro&ucirc;te, il faut, vous, mettre un toit. . .
+
+<p>(A un jeune apprenti, qui, assis par terre, embroche des volailles):
+
+<p> Et toi, sur cette broche interminable, toi,
+
+<p> Le modeste poulet et la dinde superbe,
+
+<p> Alterne-les, mon fils, comme le vieux Malherbe
+
+<p> Alternait les grands vers avec les plus petits,
+
+<p> Et fais tourner au feu des strophes de r&ocirc;tis!
+
+<br>
+<p>UN AUTRE APPRENTI (s'avan&ccedil;ant avec un plateau recouvert d'une assiette):
+
+<p> Ma&icirc;tre, en pensant &agrave; vous, dans le four, j'ai fait cuire
+
+<p> Ceci, qui vous plaira, je l'esp&egrave;re.
+
+<br>
+<p>(Il d&eacute;couvre le plateau, on voit une grande lyre de p&acirc;tisserie.)
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU (&eacute;bloui):
+
+<p> Une lyre!
+
+<br>
+<p>L'APPRENTI:
+
+<p> En p&acirc;te de brioche.
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU (&eacute;mu):
+
+<p> Avec des fruits confits!
+
+<br>
+<p>L'APPRENTI:
+
+<p> Et les cordes, voyez, en sucre je les fis.
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU (lui donnant de l'argent):
+
+<p> Va boire &agrave; ma sant&eacute;!
+
+<p>(Apercevant Lise qui entre):
+
+<p> Chut! ma femme! Circule,
+
+<p> Et cache cet argent!
+
+<p>(A Lise, lui montrant la lyre d'un air g&ecirc;n&eacute;):
+
+<p> C'est beau?
+
+<br>
+<p>LISE:
+
+<p> C'est ridicule!
+
+<br>
+<p>(Elle pose sur le comptoir une pile de sacs en papier.)
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU:
+
+<p> Des sacs?. . .Bon. Merci.
+
+<p>(Il les regarde):
+
+<p> Ciel! Mes livres v&eacute;n&eacute;r&eacute;s!
+
+<p> Les vers de mes amis! d&eacute;chir&eacute;s! d&eacute;membr&eacute;s!
+
+<p> Pour en faire des sacs &agrave; mettre des croquantes. . .
+
+<p> Ah! vous renouvelez Orph&eacute;e et les bacchantes!
+
+<br>
+<p>LISE (s&egrave;chement):
+
+<p> Et n'ai-je pas le droit d'utiliser vraiment
+
+<p> Ce que laissent ici, pour unique paiement,
+
+<p> Vos m&eacute;chants &eacute;criveurs de lignes in&eacute;gales!
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU:
+
+
+<p> Fourmi!. . .n'insulte pas ces divines cigales!
+
+<br>
+<p>LISE:
+
+<p> Avant de fr&eacute;quenter ces gens-l&agrave;, mon ami,
+
+<p> Vous ne m'appeliez pas bacchante,--ni fourmi!
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU:
+
+<p> Avec des vers, faire cela!
+
+<br>
+<p>LISE:
+
+<p> Pas autre chose.
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU:
+
+<p> Que faites-vous, alors, madame, avec la prose?
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>Sc&egrave;ne 2.II.
+
+<br>
+<p>Les m&ecirc;mes, deux enfants, qui viennent d'entrer dans la p&acirc;tisserie.
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU:
+
+<p> Vous d&eacute;sirez, petits?
+
+<br>
+<p>PREMIER ENFANT:
+
+<p> Trois p&acirc;t&eacute;s.
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU (les servant):
+
+<p> L&agrave;, bien roux. . .
+
+<p> Et bien chauds.
+
+<br>
+<p>DEUXI&Egrave;ME ENFANT:
+
+<p> S'il vous pla&icirc;t, enveloppez-les-nous?
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU (saisi, &agrave; part):
+
+<p> H&eacute;las! un de mes sacs!
+
+<p>(Aux enfants):
+
+<p> Que je les enveloppe?. . .
+
+<p>(Il prend un sac et au moment d'y mettre les p&acirc;t&eacute;s, il lit):
+
+<p> <em>Tel Ulysses, le jour qu'il quitta P&eacute;n&eacute;lope. . .</em>
+
+<p> Pas celui-ci!. . .
+
+<p>(Il le met de c&ocirc;t&eacute; et en prend un autre. Au moment d'y mettre les p&acirc;t&eacute;s, il
+lit):
+
+<p> <em>Le blond Phoebus. . .</em> Pas celui-l&agrave;!
+
+<br>
+<p>(M&ecirc;me jeu.)
+
+<br>
+<p>LISE (impatient&eacute;e):
+
+<p> Eh bien! qu'attendez-vous?
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU:
+
+<p> Voil&agrave;, voil&agrave;, voil&agrave;!
+
+<p>(Il en prend un troisi&egrave;me et se r&eacute;signe):
+
+<p> Le sonnet &agrave; Philis!. . .mais c'est dur tout de m&ecirc;me!
+
+<br>
+<p>LISE:
+
+<p> C'est heureux qu'il se soit d&eacute;cid&eacute;!
+
+<p>(Haussant les &eacute;paules):
+
+<p> Nicod&egrave;me!
+
+<br>
+<p>(Elle monte sur une chaise et se met &agrave; ranger des plats sur une cr&eacute;dence.)
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU (profitant de ce qu'elle tourne le dos, rappelle les enfants d&eacute;j&agrave; &agrave;
+la porte):
+
+<p> Pst!. . .Petits!. . .Rendez-moi le sonnet &agrave; Philis,
+
+<p> Au lieu de trois p&acirc;t&eacute;s je vous en donne six.
+
+<p>(Les enfants lui rendent le sac, prennent vivement les g&acirc;teaux et sortent.
+Ragueneau, d&eacute;fripant le papier, se met &agrave; lire en d&eacute;clamant):
+
+<p> <em>Philis!. . .</em> Sur ce doux nom, une tache de beurre!. . .
+
+<p> <em>Philis!. . .</em>
+
+<br>
+<p>(CYRANO entre brusquement.)
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>Sc&egrave;ne 2.III.
+
+<br>
+<p>Ragueneau, Lise, Cyrano, puis le mousquetaire.
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Quelle heure est-il?
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU (le saluant avec empressement):
+
+<p> Six heures.
+
+<br>
+<p>CYRANO (avec &eacute;motion):
+
+<p> Dans une heure!
+
+<br>
+<p>(Il va et vient dans la boutique.)
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU (le suivant):
+
+<p> Bravo! J'ai vu. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Quoi donc!
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU:
+
+<p> Votre combat!. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Lequel?
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU:
+
+<p> Celui de l'h&ocirc;tel de Bourgogne!
+
+<br>
+<p>CYRANO (avec d&eacute;dain):
+
+<p> Ah!. . .Le duel!
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU (admiratif):
+
+<p> Oui, le duel en vers!. . .
+
+<br>
+<p>LISE:
+
+<p> Il en a plein la bouche!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Allons! tant mieux!
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU (se fendant avec une broche qu'il a saisi):
+
+<p> <em>A la fin de l'envoi, je touche!. . .</em>
+
+<p><em> A la fin de l'envoi, je touche!</em>. . .Que c'est beau!
+
+<p>(Avec un enthousiasme croissant):
+
+<p> <em>A la fin de l'envoi. . .</em>
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Quelle heure, Ragueneau?
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU (restant fendu pour regarder l'horloge):
+
+<p> Six heures cinq!. . .<em>. . .je touche!</em>
+
+<p>(Il se rel&egrave;ve):
+
+<p> . . .Oh! faire une ballade!
+
+<br>
+<p>LISE (&agrave; Cyrano, qui en passant devant son comptoir lui a serr&eacute; distraitement
+la main):
+
+<p> Qu'avez-vous &agrave; la main?
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Rien. Une estafilade.
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU:
+
+<p> Cour&ucirc;tes-vous quelque p&eacute;ril?
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Aucun p&eacute;ril.
+
+<br>
+<p>LISE (le mena&ccedil;ant du doigt):
+
+<p> Je crois que vous mentez!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Mon nez remuerait-il?
+
+<p> Il faudrait que ce f&ucirc;t pour un mensonge &eacute;norme!
+
+<p>(Changeant de ton):
+
+<p> J'attends ici quelqu'un. Si ce n'est pas sous l'orme,
+
+<p> Vous nous laisserez seuls.
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU:
+
+<p> C'est que je ne peux pas;
+
+<p> Mes rimeurs vont venir. . .
+
+<br>
+<p>LISE (ironique):
+
+<p> Pour leur premier repas.
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Tu les &eacute;loigneras quand je te ferai signe. . .
+
+<p> L'heure?
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU:
+
+<p> Six heures dix.
+
+<br>
+<p>CYRANO (s'asseyant nerveusement &agrave; la table de Ragueneau et prenant du papier):
+
+<p> Une plume?. . .
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU (lui offrant celle qu'il a &agrave; son oreille):
+
+<p> De cygne.
+
+<br>
+<p>UN MOUSQUETAIRE (superbement moustachu, entre et d'une voix de stentor):
+
+<p> Salut!
+
+<br>
+<p>(Lise remonte vivement vers lui.)
+
+<br>
+<p>CYRANO (se retournant):
+
+<p> Qu'est-ce?
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU:
+
+<p> Un ami de ma femme. Un guerrier
+
+<p> Terrible,--&agrave; ce qu'il dit!. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO (reprenant la plume et &eacute;loignant du geste Ragueneau):
+
+<p> Chut!. . .
+
+<p> &Eacute;crire,--plier,--
+
+<p>(A lui-m&ecirc;me):
+
+<p> Lui donner,--me sauver. . .
+
+<p>(Jetant la plume):
+
+<p> L&acirc;che!. . .Mais que je meure,
+
+<p> Si j'ose lui parler, lui dire un seul mot. . .
+
+<p>(A Ragueneau):
+
+<p> L'heure?
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU:
+
+<p> Six et quart!. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO (frappant sa poitrine):
+
+<p> --un seul mot de tous ceux que j'ai l&agrave;!
+
+<p> Tandis qu'en &eacute;crivant. . .
+
+<p>(Il reprend la plume):
+
+<p> Eh bien! &eacute;crivons-la,
+
+<p> Cette lettre d'amour qu'en moi-m&ecirc;me j'ai faite
+
+<p> Et refaite cent fois, de sorte qu'elle est pr&ecirc;te,
+
+<p> Et que mettant mon &acirc;me &agrave; c&ocirc;t&eacute; du papier,
+
+<p> Je n'ai tout simplement qu'&agrave; la recopier.
+
+<br>
+<p>(Il &eacute;crit.--Derri&egrave;re le vitrage de la porte on voit s'agiter des silhouettes
+maigres et h&eacute;sitantes.)
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>Sc&egrave;ne 2.IV.
+
+<br>
+<p>Ragueneau, Lise, le mousquetaire, Cyrano, &agrave; la petite table, &eacute;crivant, les
+po&egrave;tes, v&ecirc;tus de noir, les bas tombants, couverts de boue.
+
+<br>
+<p>LISE (entrant, &agrave; Ragueneau):
+
+<p> Les voici vos crott&eacute;s!
+
+<br>
+<p>PREMIER PO&Egrave;TE (entrant, &agrave; Ragueneau):
+
+<p> Confr&egrave;re!. . .
+
+<br>
+<p>DEUXI&Egrave;ME PO&Egrave;TE (de m&ecirc;me, lui secouant les mains):
+
+<p> Cher confr&egrave;re!
+
+<br>
+<p>TROISI&Egrave;ME PO&Egrave;TE:
+
+<p> Aigle des p&acirc;tissiers!
+
+<p>(Il renifle):
+
+<p> &Ccedil;a sent bon dans votre aire,
+
+<br>
+<p>QUATRI&Egrave;ME PO&Egrave;TE:
+
+<p> O Phoebus-R&ocirc;tisseur!
+
+<br>
+<p>CINQUI&Egrave;ME PO&Egrave;TE:
+
+<p> Apollon ma&icirc;tre-queux!. . .
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU (entour&eacute;, embrass&eacute;, secou&eacute;):
+
+<p> Comme on est tout de suite &agrave; son aise avec eux!. . .
+
+<br>
+<p>PREMIER PO&Egrave;TE:
+
+<p> Nous f&ucirc;mes retard&eacute;s par la foule attroup&eacute;e
+
+<p> A la porte de Nesle!. . .
+
+<br>
+<p>DEUXI&Egrave;ME PO&Egrave;TE:
+
+<p> Ouverts &agrave; coups d'&eacute;p&eacute;e,
+
+<p> Huit malandrins sanglants illustraient les pav&eacute;s!
+
+<br>
+<p>CYRANO (levant une seconde la t&ecirc;te):
+
+<p> Huit?. . .Tiens, je croyais sept.
+
+<br>
+<p>(Il reprend sa lettre.)
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU (&agrave; Cyrano):
+
+<p> Est-ce que vous savez
+
+<p> Le h&eacute;ros du combat?
+
+<br>
+<p>CYRANO (n&eacute;gligemment):
+
+<p> Moi?. . .Non!
+
+<br>
+<p>LISE (au mousquetaire):
+
+<p> Et vous?
+
+<br>
+<p>LE MOUSQUETAIRE (se frisant la moustache):
+
+<p> Peut-&ecirc;tre!
+
+<br>
+<p>CYRANO (&eacute;crivant, &agrave; part,--on l'entend murmurer de temps en temps):
+
+<p> <em>Je vous aime. . .</em>
+
+<br>
+<p>PREMIER PO&Egrave;TE:
+
+<p> Un seul homme, assurait-on, sut mettre
+
+<p> Toute une bande en fuite!. . .
+
+<br>
+<p>DEUXI&Egrave;ME PO&Egrave;TE:
+
+<p> Oh! c'etait curieux!
+
+<p> Des piques, des b&acirc;tons jonchaient le sol!. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO (&eacute;crivant):
+
+<p> . . .<em>vos yeux</em>. . .
+
+<br>
+<p>TROISI&Egrave;ME PO&Egrave;TE:
+
+<p> On trouvait des chapeaux jusqu'au quai des Orf&egrave;vres!
+
+<br>
+<p>PREMIER PO&Egrave;TE:
+
+<p> Sapristi! ce dut &ecirc;tre un f&eacute;roce. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO (m&ecirc;me jeu):
+
+<p> . . .<em>vos l&egrave;vres</em>. . .
+
+<br>
+<p>PREMIER PO&Egrave;TE:
+
+<p> Un terrible g&eacute;ant, l'auteur de ces exploits!
+
+<br>
+<p>CYRANO (m&ecirc;me jeu):
+
+<p> . . .<em>Et je m'&eacute;vanouis de peur quand je vous vois.</em>
+
+<br>
+<p>DEUXI&Egrave;ME PO&Egrave;TE (happant un g&acirc;teau):
+
+<p> Qu'as-tu rim&eacute; de neuf, Ragueneau?
+
+<br>
+<p>CYRANO (m&ecirc;me jeu):
+
+<p> . . .<em>qui vous aime</em>. . .
+
+<p>(Il s'arr&ecirc;te au moment de signer, et se l&egrave;ve, mettant sa lettre dans son
+pourpoint):
+
+<p> Pas besoin de signer. Je la donne moi-m&ecirc;me.
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU (au deuxi&egrave;me po&egrave;te):
+
+<p> J'ai mis une recette en vers.
+
+<br>
+<p>TROISI&Egrave;ME PO&Egrave;TE (s'installant pr&egrave;s d'un plateau de choux &agrave; la cr&egrave;me):
+
+<p> Oyons ces vers!
+
+<br>
+<p>QUATRI&Egrave;ME PO&Egrave;TE (regardant une brioche qu'il a pris&eacute;):
+
+<p> Cette brioche a mis son bonnet de travers.
+
+<br>
+<p>(Il la d&eacute;coiffe d'un coup de dent.)
+
+<br>
+<p>PREMIER PO&Egrave;TE:
+
+<p> Ce pain d'&eacute;pice suit le rimeur fam&eacute;lique,
+
+<p> De ses yeux en amande aux sourcils d'ang&eacute;lique!
+
+<br>
+<p>(Il happe le morceau de pain d'&eacute;pice.)
+
+<br>
+<p>DEUXI&Egrave;ME PO&Egrave;TE:
+
+<p> Nous &eacute;coutons.
+
+<br>
+<p>TROISI&Egrave;ME PO&Egrave;TE (serrant l&eacute;g&egrave;rement un chou entre ses doigts):
+
+<p> Ce chou bave sa cr&egrave;me. Il rit.
+
+<br>
+<p>DEUXI&Egrave;ME PO&Egrave;TE (mordant &agrave; m&ecirc;me la grande lyre de p&acirc;tisserie):
+
+<p> Pour la premi&egrave;re fois la Lyre me nourrit!
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU (qui s'est pr&eacute;par&eacute; &agrave; r&eacute;citer, qui a touss&eacute;, assur&eacute; son bonnet, pris
+une pose):
+
+<p> Une recette en vers. . .
+
+<br>
+<p>DEUXI&Egrave;ME PO&Egrave;TE (au premier, lui donnant un coup de coude):
+
+<p> Tu d&eacute;jeunes?
+
+<br>
+<p>PREMIER PO&Egrave;TE (au deuxi&egrave;me):
+
+<p> Tu d&icirc;nes!
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU:
+
+<p> Comment on fait les tartelettes amandines.
+
+<br>
+<p> Battez, pour qu'ils soient mousseux,
+
+<p> Quelques oeufs;
+
+<p> Incorporez &agrave; leur mousse
+
+<p> Un jus de c&eacute;drat choisi;
+
+<p> Versez-y
+
+<p> Un bon lait d'amande douce;
+
+<br>
+<p> Mettez de la p&acirc;te &agrave; flan
+
+<p> Dans le flanc
+
+<p> De moules &agrave; tartelette;
+
+<p> D'un doigt preste, abricotez
+
+<p> Les c&ocirc;t&eacute;s;
+
+<p> Versez goutte &agrave; gouttelette
+
+<br>
+<p> Votre mousse en ces puits, puis
+
+<p> Que ces puits
+
+<p> Passent au four, et, blondines,
+
+<p> Sortant en gais troupelets,
+
+<p> Ce sont les
+
+<p> Tartelettes amandines!
+
+<br>
+<p>LES PO&Egrave;TES (la bouche pleine):
+
+<p> Exquis! D&eacute;licieux!
+
+<br>
+<p>UN PO&Egrave;TE (s'&eacute;touffant):
+
+<p> Homph!
+
+<br>
+<p>(Ils remontent vers le fond, en mangeant.)
+
+<br>
+<p>CYRANO (qui a observ&eacute; s'avance vers Ragueneau):
+
+<p> Berc&eacute;s par ta voix,
+
+<p> Ne vois-tu pas comme ils s'empiffrent?
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU (plus bas, avec un sourire):
+
+<p> Je le vois. . .
+
+<p> Sans regarder, de peur que cela ne les trouble;
+
+<p> Et dire ainsi mes vers me donne un plaisir double,
+
+<p> Puisque je satisfais un doux faible que j'ai
+
+<p> Tout en laissant manger ceux qui n'ont pas mang&eacute;!
+
+<br>
+<p>CYRANO (lui frappant sur l'&eacute;paule):
+
+<p> Toi, tu me plais!. . .
+
+<p>(Ragueneau va rejoindre ses amis. Cyrano le suit des yeux, puis, un peu
+brusquement):
+
+<p> H&eacute; l&agrave;, Lise?
+
+<p>(Lise, en conversation tendre avec le mousquetaire, tressaille et descend vers
+Cyrano):
+
+<p> Ce capitaine. . .
+
+<p> Vous assi&egrave;ge?
+
+<br>
+<p>LISE (offens&eacute;e):
+
+<p> Oh! mes yeux, d'une oeillade hautaine,
+
+<p> Savent vaincre quiconque attaque mes vertus.
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Euh! pour des yeux vainqueurs, je les trouve battus.
+
+<br>
+<p>LISE (suffoqu&eacute;e):
+
+<p> Mais. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO (nettement):
+
+<p> Ragueneau me pla&icirc;t. C'est pourquoi, dame Lise,
+
+<p> Je d&eacute;fends que quelqu'un le ridicoculise.
+
+<br>
+<p>LISE:
+
+<p> Mais. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO (qui a &eacute;lev&eacute; la voix assez pour &ecirc;tre entendu du galant):
+
+<p> A bon entendeur. . .
+
+<br>
+<p>(Il salue le mousquetaire, et va se mettre en observation, &agrave; la porte du fond,
+apr&egrave;s avoir regard&eacute; l'horloge.)
+
+<br>
+<p>LISE (au mousquetaire qui a simplement rendu son salut &agrave; Cyrano):
+
+<p> Vraiment, vous m'&eacute;tonnez!. . .
+
+<p> R&eacute;pondez. . .sur son nez. . .
+
+<br>
+<p>LE MOUSQUETAIRE:
+
+<p> Sur son nez. . .sur son nez. . .
+
+<br>
+<p>(Il s'&eacute;loigne vivement, Lise le suit.)
+
+<br>
+<p>CYRANO (de la porte du fond, faisant signe &agrave; Ragueneau d'emmener les po&egrave;tes):
+
+<p> Pst!. . .
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU (montrant aux po&egrave;tes la porte de droite):
+
+<p> Nous serons bien mieux par l&agrave;. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO (s'impatientant):
+
+<p> Pst! pst!. . .
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU (les entra&icirc;nant):
+
+<p> Pour lire
+
+<p> Des vers. . .
+
+<br>
+<p>PREMIER PO&Egrave;TE (d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, la bouche pleine):
+
+<p> Mais les g&acirc;teaux!. . .
+
+<br>
+<p>DEUXI&Egrave;ME PO&Egrave;TE:
+
+<p> Emportons-les!
+
+<br>
+<p>(Ils sortent tous derri&egrave;re Ragueneau, processionellement, et apr&egrave;s avoir fait
+une r&acirc;fle de plateaux.)
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>Sc&egrave;ne 2.V.
+
+<br>
+<p>Cyrano, Roxane, la du&egrave;gne.
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Je tire
+
+<p> Ma lettre si je sens seulement qu'il y a
+
+<p> Le moindre espoir!. . .
+
+<p>(Roxane, masqu&eacute;e, suivie de la du&egrave;gne, para&icirc;t derri&egrave;re le vitrage. Il ouvre
+vivement la porte):
+
+<p> Entrez!. . .
+
+<p>(Marchant sur la du&egrave;gne):
+
+<p> Vous, deux mots, du&egrave;gna!
+
+<br>
+<p>LA DU&Egrave;GNE:
+
+<p> Quatre.
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> &Ecirc;tes-vous gourmande?
+
+<br>
+<p>LA DU&Egrave;GNE:
+
+<p> A m'en rendre malade.
+
+<br>
+<p>CYRANO (prenant vivement des sacs de papier sur le comptoir):
+
+<p> Bon. Voici deux sonnets de monsieur Benserade. . .
+
+<br>
+<p>LA DU&Egrave;GNE (piteuse):
+
+<p> Heu!. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> . . .que je vous remplis de darioles.
+
+<br>
+<p>LA DU&Egrave;GNE (changeant de figure):
+
+<p> Hou!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Aimez-vous le g&acirc;teau qu'on nomme petit chou?
+
+<br>
+<p>LA DU&Egrave;GNE (avec dignit&eacute;):
+
+<p> Monsieur, j'en fais &eacute;tat, lorsqu'il est &agrave; la cr&egrave;me.
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> J'en plonge six pour vous dans le sein d'un po&egrave;me
+
+<p> De Saint-Amant! Et dans ces vers de Chapelain
+
+<p> Je d&eacute;pose un fragment, moins lourd, de poupelin.
+
+<p> --Ah! Vous aimez les g&acirc;teaux frais?
+
+<br>
+<p>LA DU&Egrave;GNE:
+
+<p> J'en suis f&eacute;rue!
+
+<br>
+<p>CYRANO (lui chargeant les bras de sacs remplis):
+
+<p> Veuillez aller manger tous ceux-ci dans la rue.
+
+<br>
+<p>LA DU&Egrave;GNE:
+
+<p> Mais. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO (la poussant dehors):
+
+<p> Et ne revenez qu'apr&egrave;s avoir fini!
+
+<br>
+<p>(Il referme la porte, redescend vers Roxane, et s'arr&ecirc;te, d&eacute;couvert, &agrave; une
+distance respectueuse.)
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>Sc&egrave;ne 2.VI.
+
+<br>
+<p>Cyrano, Roxane, la du&egrave;gne, un instant.
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Que l'instant entre tous les instants soit b&eacute;ni,
+
+<p> O&ugrave;, cessant d'oublier qu'humblement je respire
+
+<p> Vous venez jusqu'ici pour me dire. . .me dire?. . .
+
+<br>
+<p>ROXANE (qui s'est d&eacute;masqu&eacute;e):
+
+<p> Mais tout d'abord merci, car ce dr&ocirc;le, ce fat
+
+<p> Qu'au brave jeu d'&eacute;p&eacute;e, hier, vous avez fait mat,
+
+<p> C'est lui qu'un grand seigneur. . .&eacute;pris de moi. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> De Guiche?
+
+<br>
+<p>ROXANE (baissant les yeux):
+
+<p> Cherchait &agrave; m'imposer . . .comme mari. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Postiche?
+
+<p>(Saluant):
+
+<p> Je me suis donc battu, madame, et c'est tant mieux,
+
+<p> Non pour mon vilain nez, mais bien pour vos beaux yeux.
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Puis. . .je voulais. . .Mais pour l'aveu que je viens faire,
+
+<p> Il faut que je revoie en vous le. . .presque fr&egrave;re,
+
+<p> Avec qui je jouais, dans le parc--pr&egrave;s du lac!. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Oui. . .vous veniez tous les &eacute;t&eacute;s &agrave; Bergerac!
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Les roseaux fournissaient le bois pour vos &eacute;p&eacute;es?. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Et les ma&iuml;s, les cheveux blonds pour vos poup&eacute;es!
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> C'&eacute;tait le temps des jeux. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Des m&ucirc;rons aigrelets. . .
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Le temps o&ugrave; vous faisiez tout ce que je voulais!. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Roxane, en jupons courts, s'appelait Madeleine. . .
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> J'&eacute;tais jolie, alors?
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Vous n'&eacute;tiez pas vilaine.
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Parfois, la main en sang de quelque grimpement,
+
+<p> Vous accouriez!--Alors, jouant &agrave; la maman,
+
+<p> Je disais d'une voix qui t&acirc;chait d'&ecirc;tre dure:
+
+<p>(Elle lui prend la main):
+
+<p> 'Qu'est-ce que c'est encor que cette &eacute;gratignure?'
+
+<p>(Elle s'arr&ecirc;te stup&eacute;faite):
+
+<p> Oh! C'est trop fort! Et celle-ci!
+
+<p>(Cyrano veut retirer sa main):
+
+<p> Non! Montrez-la!
+
+<p> Hein? &agrave; votre &acirc;ge, encor!--O&ugrave; t'es-tu fait cela?
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> En jouant, du c&ocirc;t&eacute; de la porte de Nesle.
+
+<br>
+<p>ROXANE (s'asseyant &agrave; une table, et trempant son mouchoir dans un verre d'eau):
+
+<p> Donnez!
+
+<br>
+<p>CYRANO (s'asseyant aussi):
+
+<p> Si gentiment! Si gaiement maternelle!
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Et, dites-moi,--pendant que j'&ocirc;te un peu le sang,--
+
+<p> Ils &eacute;taient contre vous?
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Oh! pas tout &agrave; fait cent.
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Racontez!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Non. Laissez. Mais vous, dites la chose
+
+<p> Que vous n'osiez tant&ocirc;t me dire. . .
+
+<br>
+<p>ROXANE (sans quitter sa main):
+
+<p> A pr&eacute;sent, j'ose,
+
+<p> Car le pass&eacute; m'encouragea de son parfum!
+
+<p> Oui, j'ose maintenant. Voil&agrave;. J'aime quelqu'un.
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Ah!. . .
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Qui ne le sait pas d'ailleurs.
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Ah!. . .
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Pas encore.
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Ah!. . .
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Mais qui va bient&ocirc;t le savoir, s'il l'ignore.
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Ah!. . .
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Un pauvre gar&ccedil;on qui jusqu'ici m'aima
+
+<p> Timidement, de loin, sans oser le dire. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Ah!. . .
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Laissez-moi votre main, voyons, elle a la fi&egrave;vre.--
+
+<p> Mais moi, j'ai vu trembler les aveux sur sa l&egrave;vre.
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Ah!. . .
+
+<br>
+<p>ROXANE (achevant de lui faire un petit bandage avec son mouchoir):
+
+<p> Et figurez-vous, tenez, que, justement
+
+<p> Oui, mon cousin, il sert dans votre r&eacute;giment!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Ah!. . .
+
+<br>
+<p>ROXANE (riant):
+
+<p> Puisqu'il est cadet dans votre compagnie!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Ah!. . .
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Il a sur son front de l'esprit, du g&eacute;nie,
+
+<p> Il est fier, noble, jeune, intr&eacute;pide, beau. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO (se levant tout p&acirc;le):
+
+<p> Beau!
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Quoi? Qu'avez-vous?
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Moi, rien. . .C'est. . .c'est. . .
+
+<p>(Il montre sa main, avec un sourire):
+
+<p> C'est ce bobo.
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Enfin, je l'aime. Il faut d'ailleurs que je vous die
+
+<p> Que je ne l'ai jamais vu qu'&agrave; la Com&eacute;die. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Vous ne vous &ecirc;tes donc pas parl&eacute;?
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Nos yeux seuls.
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Mais comment savez-vous, alors?
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Sous les tilleuls
+
+<p> De la place Royale, on cause. . .Des bavardes
+
+<p> M'ont renseign&eacute;e. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Il est cadet?
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Cadet aux gardes.
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Son nom?
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Baron Christian de Neuvillette.
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Hein?. . .
+
+<p> Il n'est pas aux cadets.
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Si, depuis ce matin:
+
+<p> Capitaine Carbon de Castel-Jaloux.
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Vite,
+
+<p> Vite, on lance son coeur!. . .Mais, ma pauvre petite. . .
+
+<br>
+<p>LA DU&Egrave;GNE (ouvrant la porte du fond):
+
+<p> J'ai fini les g&acirc;teaux, monsieur de Bergerac!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Eh bien! lisez les vers imprim&eacute;s sur le sac!
+
+<p>(La du&egrave;gne dispara&icirc;t):
+
+<p> . . .Ma pauvre enfant, vous qui n'aimez que beau langage,
+
+<p> Bel esprit,--si c'&eacute;tait un profane, un sauvage.
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Non, il a les cheveux d'un h&eacute;ros de d'Urfe!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> S'il &eacute;tait aussi maldisant que bien coiff&eacute;!
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Non, tous les mots qu'il dit sont fins, je le devine!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Oui, tous les mots sont fins quand la moustache est fine.
+
+<p> --Mais si c'&eacute;tait un sot!. . .
+
+<br>
+<p>ROXANE (frappant du pied):
+
+<p> Eh bien! j'en mourrais, l&agrave;!
+
+<br>
+<p>CYRANO (apr&egrave;s un temps):
+
+<p> Vous m'avez fait venir pour me dire cela?
+
+<p> Je n'en sens pas tr&egrave;s bien l'utilit&eacute;, madame.
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Ah, c'est que quelqu'un hier m'a mis la mort dans l'&acirc;me,
+
+<p> Et me disant que tous, vous &ecirc;tes tous Gascons
+
+<p> Dans votre compagnie. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Et que nous provoquons
+
+<p> Tous les blancs-becs qui, par faveur, se font admettre
+
+<p> Parmis les purs Gascons que nous sommes, sans l'&ecirc;tre?
+
+<p> C'est ce qu'on vous a dit?
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Et vous pensez si j'ai
+
+<p> Trembl&eacute; pour lui!
+
+<br>
+<p>CYRANO (entre ses dents):
+
+<p> Non sans raison!
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Mais j'ai song&eacute;
+
+<p> Lorsque invincible et grand, hier, vous nous appar&ucirc;tes,
+
+<p> Ch&acirc;tiant ce coquin, tenant t&ecirc;te &agrave; ces brutes,--
+
+<p> J'ai song&eacute;: s'il voulait, lui que tous ils craindront. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> C'est bien, je d&eacute;fendrai votre petit baron.
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Oh! n'est-ce pas que vous allez me le d&eacute;fendre?
+
+<p> J'ai toujours eu pour vous une amiti&eacute; si tendre.
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Oui, oui.
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Vous serez son ami?
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Je le serai.
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Et jamais il n'aura de duel?
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> C'est jur&eacute;.
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Oh! je vous aime bien. Il faut que je m'en aille.
+
+<p>(Elle remet vivement son masque, une dentelle sur son front, et,
+distraitement):
+
+<p> Mais vous ne m'avez pas racont&eacute; la bataille
+
+<p> De cette nuit. Vraiment ce dut &ecirc;tre inou&iuml;!. . .
+
+<p> --Dites-lui qu'il m'&eacute;crive.
+
+<p>(Elle lui envoie un petit baiser de la main):
+
+<p> Oh! je vous aime!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Oui, oui.
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Cent hommes contre vous? Allons, adieu.--Nous sommes
+
+<p> De grands amis!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Oui, oui.
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Qu'il m'&eacute;crive!--Cent hommes!--
+
+<p> Vous me direz plus tard. Maintenant, je ne puis.
+
+<p> Cent hommes! Quel courage!
+
+<br>
+<p>CYRANO (la saluant):
+
+<p> Oh! j'ai fait mieux depuis.
+
+<br>
+<p>(Elle sort. Cyrano reste immobile, les yeux &agrave; terre. Un silence. La porte
+de droite s'ouvre. Ragueneau passe sa t&ecirc;te.)
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>Sc&egrave;ne 2.VII.
+
+<br>
+<p>Cyrano, Ragueneau, les po&egrave;tes, Carbon de Castel-Jaloux, les cadets, la foule,
+etc., puis De Guiche.
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU:
+
+<p> Peut-on rentrer?
+
+<br>
+<p>CYRANO (sans bouger):
+
+<p> Oui. . .
+
+<br>
+<p>(Ragueneau fait signe et ses amis rentrent. En m&ecirc;me temps, &agrave; la porte du fond
+para&icirc;t Carbon de Castel-Jaloux, costume de capitaine aux gardes, qui fait de
+grands gestes en apercevant Cyrano.)
+
+<br>
+<p>CARBON DE CASTEL-JALOUX:
+
+<p> Le voil&agrave;!
+
+<br>
+<p>CYRANO (levant la t&ecirc;te):
+
+<p> Mon capitaine!. . .
+
+<br>
+<p>CARBON (exultant):
+
+<p> Notre h&eacute;ros! Nous savons tout! Une trentaine
+
+<p> De mes cadets sont l&agrave;!. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO (reculant):
+
+<p> Mais. . .
+
+<br>
+<p>CARBON (voulant l'entra&icirc;ner):
+
+<p> Viens! on veut te voir!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Non!
+
+<br>
+<p>CARBON:
+
+<p> Il boivent en face, &agrave; <em>la Croix du Trahoir</em>.
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Je. . .
+
+<br>
+<p>CARBON (remontant &agrave; la porte, et criant &agrave; la cantonade, d'une voix de
+tonnerre):
+
+<p> Le h&eacute;ros refuse. Il est d'humeur bourrue!
+
+<br>
+<p>UNE VOIX (au dehors):
+
+<p> Ah! Sandious!
+
+<br>
+<p>(Tumulte au dehors, bruit d'&eacute;p&eacute;es et de bottes qui se rapprochent.)
+
+<br>
+<p>CARBON (se frottant les mains):
+
+<p> Les voici qui traversent la rue!
+
+<br>
+<p>LES CADETS (entrant dans la r&ocirc;tisserie):
+
+<p> Mille dious!--Capdedious!--Mordious!--Pocapdedious!
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU (reculant &eacute;pouvant&eacute;):
+
+<p> Messieurs, vous &ecirc;tes donc tous de Gascogne!
+
+<br>
+<p>LES CADETS:
+
+<p> Tous!
+
+<br>
+<p>UN CADET (&agrave; Cyrano):
+
+<p> Bravo!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Baron!
+
+<br>
+<p>UN AUTRE (lui secouant les mains):
+
+<p> Vivat!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Baron!
+
+<br>
+<p>TROISI&Egrave;ME CADET:
+
+<p> Que je t'embrasse!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Baron!. . .
+
+<br>
+<p>PLUSIEURS GASCONS:
+
+<p> Embrassons-le!
+
+<br>
+<p>CYRANO (ne sachant auquel r&eacute;pondre):
+
+<p> Baron!. . .baron!. . .de gr&acirc;ce. . .
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU:
+
+<p> Vous &ecirc;tes tous barons, messieurs?
+
+<br>
+<p>LES CADETS:
+
+<p> Tous?
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU:
+
+<p> Le sont-ils?. . .
+
+<br>
+<p>PREMIER CADET:
+
+<p> On ferait une tour rien qu'avec nos tortils!
+
+<br>
+<p>LE BRET (entrant, et courant &agrave; Cyrano):
+
+<p> On te cherche! Une foule en d&eacute;lire conduite
+
+<p> Par ceux qui cette nuit march&egrave;rent &agrave; ta suite. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO (&eacute;pouvant&eacute;):
+
+<p> Tu ne leur as pas dit o&ugrave; je me trouve?. . .
+
+<br>
+<p>LE BRET (se frottant les mains):
+
+<p> Si!
+
+<br>
+<p>UN BOURGEOIS (entrant suivi d'un groupe):
+
+<p> Monsieur, tout le Marais se fait porter ici!
+
+<br>
+<p>(Au dehors la rue s'est remplie de monde. Des chaises &agrave; porteurs, des
+carrosses s'arr&ecirc;tent.)
+
+<br>
+<p>LE BRET (bas, souriant, &agrave; Cyrano):
+
+<p> Et Roxane?
+
+<br>
+<p>CYRANO (vivement):
+
+<p> Tais-toi!
+
+<br>
+<p>LA FOULE (criant dehors):
+
+<p> Cyrano!. . .
+
+<br>
+<p>(Une cohue se pr&eacute;cipite dans la p&acirc;tisserie. Bousculade. Acclamations.)
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU (debout sur une table):
+
+<p> Ma boutique
+
+<p> Est envahie! On casse tout! C'est magnifique!
+
+<br>
+<p>DES GENS (autour de Cyrano):
+
+<p> Mon ami. . .mon ami. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Je n'avais pas hier
+
+<p> Tant d'amis!
+
+<br>
+<p>LE BRET (ravi):
+
+<p> Le succ&egrave;s!
+
+<br>
+<p>UN PETIT MARQUIS (accourant, les mains tendues):
+
+<p> Si tu savais, mon cher. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Si tu?. . .Tu?. . .Qu'est-ce donc qu'ensemble nous gard&acirc;mes?
+
+<br>
+<p>UN AUTRE:
+
+<p> Je veux vous pr&eacute;senter, Monsieur, &agrave; quelques dames
+
+<p> Qui l&agrave;, dans mon carrosse. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO (froidement):
+
+<p> Et vous d'abord, &agrave; moi,
+
+<p> Qui vous pr&eacute;sentera?
+
+<br>
+<p>LE BRET (stup&eacute;fait):
+
+<p> Mais qu'as-tu donc?
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Tais-toi!
+
+<br>
+<p>UN HOMME DE LETTRES (avec une &eacute;critoire):
+
+<p> Puis-je avoir des d&eacute;tails sur?. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Non.
+
+<br>
+<p>LE BRET (lui poussant le coude):
+
+<p> C'est Th&eacute;ophraste,
+
+<p> Renaudot! l'inventeur de la gazette.
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Baste!
+
+<br>
+<p>LE BRET:
+
+<p> Cette feuille o&ugrave; l'on fait tant de choses tenir!
+
+<p> On dit que cette id&eacute;e a beaucoup d'avenir!
+
+<br>
+<p>LE PO&Egrave;TE (s'avan&ccedil;ant):
+
+<p> Monsieur. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Encor!
+
+<br>
+<p>LE PO&Egrave;TE:
+
+<p> Je veux faire un pentacrostiche
+
+<p> Sur votre nom. . .
+
+<br>
+<p>QUELQU'UN (s'avan&ccedil;ant encore):
+
+<p> Monsieur. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Assez!
+
+<br>
+<p>(Mouvement. On se range. De Guiche para&icirc;t, escort&eacute; d'officiers. Cuigy,
+Brissaille, les officiers qui sont partis avec Cyrano &agrave; la fin du premier
+acte. Cuigy vient vivement &agrave; Cyrano.)
+
+<br>
+<p>CUIGY (&agrave; Cyrano):
+
+<p> Monsieur de Guiche!
+
+<p>(Murmure. Tout le monde se range):
+
+<p> Vient de la part du mar&eacute;chal de Gassion!
+
+<br>
+<p>DE GUICHE (saluant Cyrano):
+
+<p> . . .Qui tient &agrave; vous mander son admiration
+
+<p> Pour le nouvel exploit dont le bruit vient de courre.
+
+<br>
+<p>LA FOULE:
+
+<p> Bravo!. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO (s'inclinant):
+
+<p> Le mar&eacute;chal s'y conna&icirc;t en bravoure.
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> Il n'aurait jamais cru le fait si ces messieurs
+
+<p> N'avaient pu lui jurer l'avoir vu.
+
+<br>
+<p>CUIGY:
+
+<p> De nos yeux!
+
+<br>
+<p>LE BRET (bas &agrave; Cyrano, qui a l'air absent):
+
+<p> Mais. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Tais-toi!
+
+<br>
+<p>LE BRET:
+
+<p> Tu parais souffrir!
+
+<br>
+<p>CYRANO (tressaillant et se redressant vivement):
+
+<p> Devant ce monde?. . .
+
+<p>(Sa moustache se h&eacute;risse; il poitrine):
+
+<p> Moi souffrir?. . .Tu vas voir!
+
+<br>
+<p>DE GUICHE (auquel Cuigy a parl&eacute; &agrave; l'oreille):
+
+<p> Votre cari&egrave;re abonde
+
+<p> De beaux exploits, d&eacute;j&agrave;.--Vous servez chez ces fous
+
+<p> De Gascons, n'est-ce pas?
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Aux cadets, oui.
+
+<br>
+<p>UN CADET (d'une voix terrible):
+
+<p> Chez nous!
+
+<br>
+<p>DE GUICHE (regardant les Gascons, rang&eacute;s derri&egrave;re Cyrano):
+
+<p> Ah! ah!. . .Tous ces messieurs &agrave; la mine hautaine,
+
+<p> Ce sont donc les fameux?. . .
+
+<br>
+<p>CARBON DE CASTEL-JALOUX:
+
+<p> Cyrano!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Capitaine?
+
+<br>
+<p>CARBON:
+
+<p> Puisque ma compagnie est, je crois, au complet,
+
+<p> Veuillez la pr&eacute;senter au comte, s'il vous pla&icirc;t.
+
+<br>
+<p>CYRANO (faisant deux pas vers De Guiche et montrant les cadets):
+
+<p> Ce sont les cadets de Gascogne
+
+<p> De Carbon de Castel-Jaloux!
+
+<p> Bretteurs et menteurs sans vergogne,
+
+<p> Ce sont les cadets de Gascogne!
+
+<p> Parlant blason, lambel, bastogne,
+
+<p> Tous plus nobles que des filous,
+
+<p> Ce sont les cadets de Gascogne
+
+<p> De Carbon de Castel-Jaloux:
+
+<br>
+<p> Oeil d'aigle, jambe de cigogne,
+
+<p> Moustache de chat, dents de loups,
+
+<p> Fendant la canaille qui grogne,
+
+<p> Oeil d'aigle, jambe de cigogne,
+
+<p> Ils vont,--coiff&eacute;s d'un vieux vigogne
+
+<p> Dont la plume cache les trous!--
+
+<p> Oeil d'aigle, jambe de cigogne,
+
+<p> Moustache de chat, dents de loups!
+
+<br>
+<p> Perce-Bedaine et Casse-Trogne
+
+<p> Sont leurs sobriquets les plus doux;
+
+<p> De gloire, leur &acirc;me est ivrogne!
+
+<p> Perce-Bedaine et Casse-Trogne,
+
+<p> Dans tous les endroits o&ugrave; l'on cogne
+
+<p> Ils se donnent des rendez-vous. . .
+
+<p> Perce-Bedaine et Casse-Trogne
+
+<p> Sont leurs sobriquets les plus doux!
+
+<br>
+<p> Voici les cadets de Gascogne
+
+<p> Qui font cocus tous les jaloux!
+
+<p> O femme, adorable carogne,
+
+<p> Voici les cadets de Gascogne!
+
+<p> Que le vieil &eacute;poux se renfrogne:
+
+<p> Sonnez, clairons! chantez, coucous!
+
+<p> Voici les cadets de Gascogne
+
+<p> Qui font cocus tous les jaloux!
+
+<br>
+<p>DE GUICHE (nonchalamment assis dans un fauteuil que Ragueneau a vite apport&eacute;):
+
+<p> Un po&egrave;te est un luxe, aujourd'hui, qu'on se donne.
+
+<p> --Voulez-vous &ecirc;tre &agrave; moi?
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Non, Monsieur, &agrave; personne.
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> Votre verve amusa mon oncle Richelieu,
+
+<p> Hier. Je veux vous servir aupr&egrave;s de lui.
+
+<br>
+<p>LE BRET (&eacute;bloui):
+
+<p> Grand Dieu!
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> Vous avez bien rim&eacute; cinq actes, j'imagine?
+
+<br>
+<p>LE BRET (&agrave; l'oreille de Cyrano):
+
+<p> Tu vas faire jouer, mon cher, ton <em>Agrippine!</em>
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> Portez-les-lui.
+
+<br>
+<p>CYRANO (tent&eacute; et un peu charm&eacute;):
+
+<p> Vraiment. . .
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> Il est des plus experts.
+
+<p> Il vous corrigera seulement quelques vers. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO (dont le visage s'est imm&eacute;diatement rembruni):
+
+<p> Impossible, Monsieur; mon sang se coagule
+
+<p> En pensant qu'on y peut changer une virgule.
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> Mais quand un vers lui pla&icirc;t, en revanche, mon cher,
+
+<p> Il le paye tr&egrave;s cher.
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Il le paye moins cher
+
+<p> Que moi, lorsque j'ai fait un vers, et que je l'aime,
+
+<p> Je me le paye, en me le chantant &agrave; moi-m&ecirc;me!
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> Vous &ecirc;tes fier.
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Vraiment, vous l'avez remarqu&eacute;?
+
+<br>
+<p>UN CADET (entrant avec, enfil&eacute;s &agrave; son &eacute;p&eacute;e, des chapeaux aux plumets miteux,
+aux coiffes trou&eacute;es, d&eacute;fonc&eacute;es):
+
+<p> Regarde, Cyrano! ce matin, sur le quai
+
+<p> Le bizarre gibier &agrave; plumes que nous pr&icirc;mes!
+
+<p> Les feutres des fuyards!. . .
+
+<br>
+<p>CARBON:
+
+<p> Des d&eacute;pouilles opimes!
+
+<br>
+<p>TOUT LE MONDE (riant):
+
+<p> Ah! Ah! Ah!
+
+<br>
+<p>CUIGY:
+
+<p> Celui qui posta ces gueux, ma foi,
+
+<p> Doit rager aujourd'hui.
+
+<br>
+<p>BRISSAILLE:
+
+<p> Sait-on qui c'est?
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> C'est moi.
+
+<p>(Les rires s'arr&ecirc;tent):
+
+<p> Je les avais charg&eacute;s de ch&acirc;tier,--besogne
+
+<p> Qu'on ne fait pas soi-m&ecirc;me,--un rimailleur ivrogne.
+
+<br>
+<p>(Silence g&ecirc;n&eacute;.)
+
+<br>
+<p>LE CADET (&agrave; mi-voix, &agrave; Cyrano, lui montrant les feutres):
+
+<p> Que faut-il qu'on en fasse? Ils sont gras. . .Un salmis?
+
+<br>
+<p>CYRANO (prenant l'&eacute;p&eacute;e o&ugrave; ils sont enfil&eacute;s, et les faisant, dans un salut,
+tous glisser aux pieds de De Guiche):
+
+<p> Monsieur, si vous voulez les rendre &agrave; vos amis?
+
+<br>
+<p>DE GUICHE (se levant et d'une voix br&egrave;ve):
+
+<p> Ma chaise et mes porteurs, tout de suite: je monte.
+
+<p>(A Cyrano, violemment):
+
+<p> Vous, Monsieur!. . .
+
+<br>
+<p>UNE VOIX (dans la rue, criant):
+
+<p> Les porteurs de monseigneur le comte
+
+<p> De Guiche!
+
+<br>
+<p>DE GUICHE (qui s'est domin&eacute;, avec un sourire):
+
+<p> . . .Avez-vous lu <em>Don Quichot?</em>
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Je l'ai lu.
+
+<p> Et me d&eacute;couvre au nom de cet hurluberlu.
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> Veuillez donc m&eacute;diter alors. . .
+
+<br>
+<p>UN PORTEUR (paraissant au fond):
+
+<p> Voici la chaise.
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> Sur le chapitre des moulins!
+
+<br>
+<p>CYRANO (saluant):
+
+<p> Chapitre treize.
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> Car, lorsqu'on les attaque, il arrive souvent. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> J'attaque donc des gens qui tournent &agrave; tout vent?
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> Qu'un moulinet de leurs grands bras charg&eacute;s de toiles
+
+<p> Vous lance dans la boue!. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Ou bien dans les &eacute;toiles!
+
+<br>
+<p>(De Guiche sort. On le voit remonter en chaise. Les seigneurs s'&eacute;loignent en
+chuchotant. Le Bret les r&eacute;accompagne. La foule sort.)
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>Sc&egrave;ne 2.VIII.
+
+<br>
+<p>Cyrano, Le Bret, les cadets, qui se sont attabl&eacute;s &agrave; droite et &agrave; gauche et
+auxquels on sert &agrave; boire et &agrave; manger.
+
+<br>
+<p>CYRANO (saluant d'un air goguenard ceux qui sortent sans oser le saluer):
+
+<p> Messieurs. . .Messieurs. . .Messieurs. . .
+
+<br>
+<p>LE BRET (d&eacute;sol&eacute;, redescendant, les bras au ciel):
+
+<p> Ah! dans quels jolis draps.
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Oh! toi! tu vas grogner!
+
+<br>
+<p>LE BRET:
+
+<p> Enfin, tu conviendras
+
+<p> Qu'assassiner toujours la chance passag&egrave;re,
+
+<p> Devient exag&eacute;r&eacute;.
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> H&eacute; bien oui, j'exag&egrave;re!
+
+<br>
+<p>LE BRET (triomphant):
+
+<p> Ah!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Mais pour le principe, et pour l'exemple aussi,
+
+<p> Je trouve qu'il est bon d'exag&eacute;rer ainsi.
+
+<br>
+<p>LE BRET:
+
+<p> Si tu laissais un peu ton &acirc;me mousquetaire,
+
+<p> La fortune et la gloire. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Et que faudrait-il faire?
+
+<p> Chercher un protecteur puissant, prendre un patron,
+
+<p> Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc
+
+<p> Et s'en fait un tuteur en lui l&eacute;chant l'&eacute;corce,
+
+<p> Grimper par ruse au lieu de s'&eacute;lever par force?
+
+<p> Non, merci. D&eacute;dier, comme tous il le font,
+
+<p> Des vers aux financiers? se changer en bouffon
+
+<p> Dans l'espoir vil de voir, aux l&egrave;vres d'un ministre,
+
+<p> Na&icirc;tre un sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre?
+
+<p> Non, merci. D&eacute;jeuner, chaque jour, d'un crapaud?
+
+<p> Avoir un ventre us&eacute; par la marche? une peau
+
+<p> Qui plus vite, &agrave; l'endroit des genoux, devient sale?
+
+<p> Ex&eacute;cuter des tours de souplesse dorsale?. . .
+
+<p> Non, merci. D'une main flatter la ch&egrave;vre au cou
+
+<p> Cependant que, de l'autre, on arrose le chou,
+
+<p> Et, donneur de s&eacute;n&eacute; par d&eacute;sir de rhubarbe,
+
+<p> Avoir son encensoir, toujours, dans quelque barbe?
+
+<p> Non, merci! Se pousser de giron en giron,
+
+<p> Devenir un petit grand homme dans un rond,
+
+<p> Et naviguer, avec des madrigaux pour rames,
+
+<p> Et dans ses voiles des soupirs de vieilles dames?
+
+<p> Non, merci! Chez le bon &eacute;diteur de Sercy
+
+<p> Faire &eacute;diter ses vers en payant? Non, merci!
+
+<p> S'aller faire nommer pape par les conciles
+
+<p> Que dans des cabarets tiennent des imb&eacute;ciles?
+
+<p> Non, merci! Travailler &agrave; se construire un nom
+
+<p> Sur un sonnet, au lieu d'en faire d'autres? Non,
+
+<p> Merci! Ne d&eacute;couvrir du talent qu'aux mazettes?
+
+<p> &Ecirc;tre terroris&eacute; par de vagues gazettes,
+
+<p> Et se dire sans cesse: 'Oh, pourvu que je sois
+
+<p> Dans les petits papiers du <em>Mercure Fran&ccedil;ois?</em>'. . .
+
+<p> Non, merci! Calculer, avoir peur, &ecirc;tre bl&ecirc;me,
+
+<p> Aimer mieux faire une visite qu'un po&egrave;me,
+
+<p> R&eacute;diger des placets, se faire pr&eacute;senter?
+
+<p> Non, merci! non, merci! non, merci! Mais. . .chanter,
+
+<p> R&ecirc;ver, rire, passer, &ecirc;tre seul, &ecirc;tre libre,
+
+<p> Avoir l'oeil qui regarde bien, la voix qui vibre,
+
+<p> Mettre, quand il vous pla&icirc;t, son feutre de travers,
+
+<p> Pour un oui, pour un non, se battre,--ou faire un vers!
+
+<p> Travailler sans souci de gloire ou de fortune,
+
+<p> A tel voyage, auquel on pense, dans la lune!
+
+<p> N'&eacute;crire jamais rien qui de soi ne sort&icirc;t,
+
+<p> Et modeste d'ailleurs, se dire: mon petit,
+
+<p> Soit satisfait des fleurs, des fruits, m&ecirc;me des feuilles,
+
+<p> Si c'est dans ton jardin &agrave; toi que tu les cueilles!
+
+<p> Puis, s'il advient d'un peu triompher, par hasard,
+
+<p> Ne pas &ecirc;tre oblig&eacute; d'en rien rendre &agrave; C&eacute;sar,
+
+<p> Vis-&agrave;-vis de soi-m&ecirc;me en garder le m&eacute;rite,
+
+<p> Bref, d&eacute;daignant d'&ecirc;tre le lierre parasite,
+
+<p> Lors m&ecirc;me qu'on n'est pas le ch&ecirc;ne ou le tilleul,
+
+<p> Ne pas monter bien haut, peut-&ecirc;tre, mais tout seul!
+
+<br>
+<p>LE BRET:
+
+<p> Tout seul, soit! mais non pas contre tous! Comment diable
+
+<p> As-tu donc contract&eacute; la manie effroyable
+
+<p> De te faire toujours, partout, des ennemis?
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> A force de vous voir vous faire des amis,
+
+<p> Et rire &agrave; ces amis dont vous avez des foules,
+
+<p> D'une bouche emprunt&eacute;e au derri&egrave;re des poules!
+
+<p> J'aime rar&eacute;fier sur mes pas les saluts,
+
+<p> Et m'&eacute;crie avec joie: un ennemi de plus!
+
+<br>
+<p>LE BRET:
+
+<p> Quelle aberration!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Eh bien, oui, c'est mon vice.
+
+<p> D&eacute;plaire est mon plaisir. J'aime qu'on me ha&iuml;sse.
+
+<p> Mon cher, si tu savais comme l'on marche mieux
+
+<p> Sous la pistol&eacute;tade excitante des yeux!
+
+<p> Comme, sur les pourpoints, font d'amusantes taches
+
+<p> Le fiel des envieux et la bave des l&acirc;ches!
+
+<p> --Vous, la molle amiti&eacute; dont vous vous entourez,
+
+<p> Ressemble &agrave; ces grands cols d'Italie, ajour&eacute;s
+
+<p> Et flottants, dans lesquels votre cou s'eff&eacute;mine:
+
+<p> On y est plus &agrave; l'aise. . .et de moins haute mine,
+
+<p> Car le front n'ayant pas de maintien ni de loi,
+
+<p> S'abandonne &agrave; pencher dans tous les sens. Mais moi,
+
+<p> La Haine, chaque jour, me tuyaute et m'appr&ecirc;te
+
+<p> La fraise dont l'empois force &agrave; lever la t&ecirc;te;
+
+<p> Chaque ennemi de plus est un nouveau godron
+
+<p> Qui m'ajoute une g&ecirc;ne, et m'ajoute un rayon:
+
+<p> Car, pareille en tous points &agrave; la fraise espagnole,
+
+<p> La Haine est un carcan, mais c'est une aur&eacute;ole!
+
+<br>
+<p>LE BRET (apr&egrave;s un silence, passant son bras sous le sien):
+
+<p> Fais tout haut l'orgueilleux et l'amer, mais, tout bas
+
+<p> Dis-moi tout simplement qu'elle ne t'aime pas!
+
+<br>
+<p>CYRANO (vivement):
+
+<p> Tais-toi!
+
+<br>
+<p>(Depuis un moment, Christian est entr&eacute;, s'est m&ecirc;l&eacute; aux cadets; ceux-ci ne lui
+adressent pas la parole; il a fini par s'asseoir seul &agrave; une petite table, o&ugrave;
+Lise le sert.)
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>Sc&egrave;ne 2.IX.
+
+<br>
+<p>Cyrano, Le Bret, les cadets, Christian de Neuvillette.
+
+<br>
+<p>UN CADET (assis &agrave; une table du fond, le verre en main):
+
+<p> H&eacute;! Cyrano!
+
+<p>(Cyrano se retourne):
+
+<p> Le r&eacute;cit?
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Tout &agrave; l'heure!
+
+<p>(Il remonte au bras de Le Bret. Ils causent bas.)
+
+<br>
+<p>LE CADET (se levant, et descendant):
+
+<p> Le r&eacute;cit du combat! Ce sera la meilleure
+
+<p> Le&ccedil;on
+
+<p>(Il s'arr&ecirc;te devant la table o&ugrave; est Christian):
+
+<p> pour ce timide apprentif!
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN (levant la t&ecirc;te):
+
+<p> Apprentif?
+
+<br>
+<p>UN AUTRE CADET:
+
+<p> Oui, septentrional maladif!
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Maladif?
+
+<br>
+<p>PREMIER CADET (goguenard):
+
+<p> Monsieur de Neuvillette, apprenez quelque chose:
+
+<p> C'est qu'il est un objet, chez nous, dont on ne cause
+
+<p> Pas plus que de cordon dans l'h&ocirc;tel d'un pendu!
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Qu'est-ce?
+
+<br>
+<p>UN AUTRE CADET (d'une voix terrible):
+
+<p> Regardez-moi!
+
+<p>(Il pose trois fois, myst&eacute;rieusement, son doigt sur son nez):
+
+<p> M'avez-vous entendu?
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Ah! c'est le. . .
+
+<br>
+<p>UN AUTRE:
+
+<p> Chut!. . .jamais ce mot ne se prof&egrave;re!
+
+<p>(Il montre Cyrano qui cause au fond avec Le Bret.)
+
+<p> Ou c'est &agrave; lui, l&agrave;-bas, que l'on aurait affaire!
+
+<br>
+<p>UN AUTRE (qui, pendant qu'il &eacute;tait tourn&eacute; vers les premiers, est venu sans
+bruit s'asseoir sur la table, dans son dos):
+
+<p> Deux nasillards par lui furent extermin&eacute;s
+
+<p> Parce qu'il lui d&eacute;plut qu'ils parlassent du nez!
+
+<br>
+<p>UN AUTRE (d'une voix caverneuse,--surgissant de sous la table o&ugrave; il s'est
+gliss&eacute; &agrave; quatre pattes):
+
+<p> On ne peut faire, sans d&eacute;functer avant l'&acirc;ge,
+
+<p> La moindre allusion au fatal cartilage!
+
+<br>
+<p>UN AUTRE (lui posant la main sur l'&eacute;paule):
+
+<p> Un mot suffit! Que dis-je, un mot? Un geste, un seul!
+
+<p> Et tirer son mouchoir, c'est tirer son linceul!
+
+<br>
+<p>(Silence. Tous autour de lui, les bras crois&eacute;s, le regardent. Il se l&egrave;ve et
+va &agrave; Carbon de Castel-Jaloux qui, causant avec un officier, a l'air de ne rien
+voir.)
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Capitaine!
+
+<br>
+<p>CARBON (se retournant et le toisant):
+
+<p> Monsieur?
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Que fait-on quand on trouve
+
+<p> Des M&eacute;ridionaux trop vantards?. . .
+
+<br>
+<p>CARBON:
+
+<p> On leur prouve
+
+<p> Qu'on peut &ecirc;tre du Nord, et courageux.
+
+<br>
+<p>(Il lui tourne le dos.)
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Merci.
+
+<br>
+<p>PREMIER CADET (&agrave; Cyrano):
+
+<p> Maintenant, ton r&eacute;cit!
+
+<br>
+<p>TOUS:
+
+<p> Son r&eacute;cit!
+
+<br>
+<p>CYRANO (redescendant vers eux):
+
+<p> Mon r&eacute;cit?. . .
+
+<p>(Tous rapprochent leurs escabeaux, se groupent autour de lui, tendent le col.
+Christian s'est mis &agrave; cheval sur une chaise):
+
+<p> Eh bien! donc je marchais tout seul, &agrave; leur rencontre.
+
+<p> La lune, dans le ciel, luisait comme une montre,
+
+<p> Quand soudain, je ne sais quel soigneux horloger
+
+<p> S'&eacute;tant mis &agrave; passer un coton nuager
+
+<p> Sur le bo&icirc;tier d'argent de cette montre ronde,
+
+<p> Il se fit une nuit la plus noire du monde,
+
+<p> Et les quais n'&eacute;tant pas du tout illumin&eacute;s,
+
+<p> Mordious! on n'y voyait pas plus loin. . .
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Que son nez.
+
+<br>
+<p>(Silence. Tous le monde se l&egrave;ve lentement. On regarde Cyrano avec terreur.
+Celui-ci s'est interrompu, stup&eacute;fait. Attente.)
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Qu'est-ce que c'est que cet homme-l&agrave;?
+
+<br>
+<p>UN CADET (&agrave; mi-voix):
+
+<p> C'est un homme
+
+<p> Arriv&eacute; ce matin.
+
+<br>
+<p>CYRANO (faisant un pas vers Christian):
+
+<p> Ce matin?
+
+<br>
+<p>CARBON (&agrave; mi-voix):
+
+<p> Il se nomme
+
+<p> Le baron de Neuvil. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO (vivement, s'arr&ecirc;tant):
+
+<p> Ah! C'est bien. . .
+
+<p>(Il p&acirc;lit, rougit, a encore un mouvement pour se jeter sur Christian):
+
+<p> Je. . .
+
+<p>(Puis, il se domine, et dit d'une voix sourde):
+
+<p> Tr&egrave;s bien. . .
+
+<p>(Il reprend):
+
+<p> Je disais donc. . .
+
+<p>(Avec un &eacute;clat de rage dans la voix):
+
+<p> Mordious!. . .
+
+<p>(Il continue d'un ton naturel):
+
+<p> que l'on n'y voyait rien.
+
+<p>(Stupeur. On se rassied en se regardant):
+
+<p> Et je marchais, songeant que pour un gueux fort mince
+
+<p> J'allais m&eacute;contenter quelque grand, quelque prince,
+
+<p> Qui m'aurait s&ucirc;rement. . .
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Dans le nez!. . .
+
+<br>
+<p>(Tout le monde se l&egrave;ve. Christian se balance sur sa chaise.)
+
+<br>
+<p>CYRANO (d'une voix &eacute;trangl&eacute;e):
+
+<p> Une dent,--
+
+<p> Qui m'aurait une dent. . .et qu'en somme, imprudent,
+
+<p> J'allais fourrer. . .
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Le nez. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Le doigt. . .entre l'&eacute;corce
+
+<p> Et l'arbre, car ce grand pouvait &ecirc;tre de force
+
+<p> A me faire donner. . .'
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Sur le nez. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO (essuyant la sueur &agrave; son front):
+
+<p> Sur les doigts.
+
+<p> --Mais j'ajoutai: Marche, Gascon, fais ce que dois!
+
+<p> Va, Cyrano! Et ce disant, je me hasarde,
+
+<p> Quand, dans l'ombre, quelqu'un me porte. . .
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Une nasarde.
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Je la pare, et soudain me trouve. . .
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Nez &agrave; nez. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO (bondissant vers lui):
+
+<p> Ventre-Saint-Gris!
+
+<p>(Tous les Gascons se pr&eacute;cipitent pour voir, arriv&eacute; sur Christian, il se
+ma&icirc;trise et continue):
+
+<p> avec cent braillards avin&eacute;s
+
+<p> Qui puaient. . .
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> A plein nez. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO (bl&ecirc;me et souriant):
+
+<p> L'oignon et la litharge!
+
+<p> Je bondis, front baiss&eacute;. . .
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Nez au vent!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> et je charge!
+
+<p> J'en estomaque deux! J'en empale un tout vif!
+
+<p> Quelqu'un m'ajuste: Paf! et je riposte. . .
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Pif!
+
+<br>
+<p>CYRANO (&eacute;clatant):
+
+<p> Tonnerre! Sortez tous!
+
+<br>
+<p>(Tous les cadets se pr&eacute;cipitent vers les portes.)
+
+<br>
+<p>PREMIER CADET:
+
+<p> C'est le r&eacute;veil du tigre!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Tous! Et laissez-moi seul avec cet homme!
+
+<br>
+<p>DEUXI&Egrave;ME CADET:
+
+<p> Bigre!
+
+<p> On va le retrouver en hachis!
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU:
+
+<p> En hachis?
+
+<br>
+<p>UN AUTRE CADET:
+
+<p> Dans un de vos p&acirc;t&eacute;s!
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU:
+
+<p> Je sens que je blanchis,
+
+<p> Et que je m'amollis comme une serviette!
+
+<br>
+<p>CARBON:
+
+<p> Sortons!
+
+<br>
+<p>UN AUTRE:
+
+<p> Il n'en va pas laisser une miette!
+
+<br>
+<p>UN AUTRE:
+
+<p> Ce qui va se passer ici, j'en meurs d'effroi!
+
+<br>
+<p>UN AUTRE (refermant la porte de droite):
+
+<p> Quelque chose d'&eacute;pouvantable!
+
+<br>
+<p>(Ils sont tous sortis,--soit par le fond, soit par les c&ocirc;t&eacute;s,--quelques-uns ont
+disparu par l'escalier. Cyrano et Christian restent face &agrave; face, et se
+regardent un moment.)
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>Sc&egrave;ne 2.X.
+
+<br>
+<p>Cyrano, Christian.
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Embrasse-moi!
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Monsieur. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Brave.
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Ah &ccedil;a! mais!. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Tr&egrave;s brave. Je pr&eacute;f&egrave;re.
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Me direz-vous?. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Embrasse-moi. Je suis son fr&egrave;re.
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> De qui?
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Mais d'elle!
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Hein?. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Mais de Roxane!
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN (courant &agrave; lui):
+
+<p> Ciel!
+
+<p> Vous, son fr&egrave;re?
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Ou tout comme: un cousin fraternel.
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Elle vous a?. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Tout dit!
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> M'aime-t-elle?
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Peut-&ecirc;tre!
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN (lui prenant les mains):
+
+<p> Comme je suis heureux, Monsieur, de vous conna&icirc;tre!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Voil&agrave; ce qui s'appelle un sentiment soudain.
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Pardonnez-moi. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO (le regardant, et lui mettant la main sur l'&eacute;paule):
+
+<p> C'est vrai qu'il est beau, le gredin!
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Si vous saviez, Monsieur, comme je vous admire!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Mais tous ces nez que vous m'avez. . .
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Je les retire!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Roxane attend ce soir une lettre. . .
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> H&eacute;las!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Quoi?
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> C'est me perdre que de cesser de rester coi!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Comment?
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Las! je suis sot &agrave; m'en tuer de honte!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Mais non, tu ne l'es pas, puisque tu t'en rends compte.
+
+<p> D'ailleurs, tu ne m'as pas attaqu&eacute; comme un sot.
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Bah! on trouve des mots quand on monte &agrave; l'assaut!
+
+<p> Oui, j'ai certain esprit facile et militaire,
+
+<p> Mais je ne sais, devant les femmes, que me taire.
+
+<p> Oh! leurs yeux, quand je passe, ont pour moi des bont&eacute;s. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Leurs coeurs n'en ont-ils plus quand vous vous arr&ecirc;tez?
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Non! car je suis de ceux,--je le sais. . .et je tremble!--
+
+<p> Qui ne savent parler d'amour.
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Tiens!. . .Il me semble
+
+<p> Que si l'on e&ucirc;t pris soin de me mieux modeler,
+
+<p> J'aurais &eacute;t&eacute; de ceux qui savent en parler.
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Oh! pouvoir exprimer les choses avec gr&acirc;ce!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> &Ecirc;tre un joli petit mousquetaire qui passe!
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Roxane est pr&eacute;cieuse et s&ucirc;rement je vais
+
+<p> D&eacute;sillusionner Roxane!
+
+<br>
+<p>CYRANO (regardant Christian):
+
+<p> Si j'avais
+
+<p> Pour exprime mon &acirc;me un pareil interpr&egrave;te!
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN (avec d&eacute;sespoir):
+
+<p> Il me faudrait de l'&eacute;loquence!
+
+<br>
+<p>CYRANO (brusquement):
+
+<p> Je t'en pr&ecirc;te!
+
+<p> Toi, du charme physique et vainqueur, pr&ecirc;te-m'en:
+
+<p> Et faisons &agrave; nous deux un h&eacute;ros de roman!
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Quoi?
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Te sens-tu de force &agrave; r&eacute;p&eacute;ter les choses
+
+<p> Que chaque jour je t'apprendrai?. . .
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Tu me proposes?. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Roxane n'aura pas de d&eacute;sillusions!
+
+<p> Dis, veux-tu qu'&agrave; nous deux nous la s&eacute;duisions?
+
+<p> Veux-tu sentir passer, de mon pourpoint de buffle
+
+<p> Dans ton pourpoint brod&eacute;, l'&acirc;me que je t'insuffle!. . .
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Mais, Cyrano!. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Christian, veux-tu?
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Tu me fais peur!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Puisque tu crains, tout seul, de refroidir son coeur,
+
+<p> Veux-tu que nous fassions--et bient&ocirc;t tu l'embrases!--
+
+<p> Collaborer un peu tes l&egrave;vres et mes phrases?. . .
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Tes yeux brillent!. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Veux-tu?
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Quoi! cela te ferait
+
+<p> Tant de plaisir?. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO (avec enivrement):
+
+<p> Cela. . .
+
+<p>(Se reprenant, et en artiste):
+
+<p> Cela m'amuserait!
+
+<p> C'est une exp&eacute;rience &agrave; tenter un po&egrave;te.
+
+<p> Veux-tu me compl&eacute;ter et que je te compl&egrave;te?
+
+<p> Tu marcheras, j'irai dans l'ombre &agrave; ton c&ocirc;t&eacute;:
+
+<p> Je serai ton esprit, tu seras ma beaut&eacute;.
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Mais la lettre qu'il faut, au plus t&ocirc;t, lui remettre!
+
+<p> Je ne pourrai jamais. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO (sortant de son pourpoint la lettre qu'il a &eacute;crite):
+
+<p> Tiens, la voil&agrave;, ta lettre!
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Comment?
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Hormis l'adresse, il n'y manque plus rien.
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Je. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Tu peux l'envoyer. Sois tranquille. Elle est bien.
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Vous aviez?. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Nous avons toujours, nous, dans nos poches,
+
+<p> Des &eacute;p&icirc;tres &agrave; des Chloris. . .de nos caboches,
+
+<p> Car nous sommes ceux-l&agrave; qui pour amante n'ont
+
+<p> Que du r&ecirc;ve souffl&eacute; dans la bulle d'un nom!. . .
+
+<p> Prends, et tu changeras en v&eacute;rit&eacute;s ces feintes;
+
+<p> Je lan&ccedil;ais au hasard ces aveux et ces plaintes:
+
+<p> Tu verras se poser tous ces oiseaux errants.
+
+<p> Tu verras que je fus dans cette lettre--prends!--
+
+<p> D'autant plus &eacute;loquent que j'&eacute;tais moins sinc&egrave;re!
+
+<p> --Prends donc, et finissons!
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> N'est-il pas n&eacute;cessaire
+
+<p> De changer quelques mots? &Eacute;crite en divaguant,
+
+<p> Ira-t-elle &agrave; Roxane?
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Elle ira comme un gant!
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Mais. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> La cr&eacute;dulit&eacute; de l'amour-propre est telle,
+
+<p> Que Roxane croira que c'est &eacute;crit pour elle!
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Ah! mon ami!
+
+<br>
+<p>(Il se jette dans les bras de Cyrano. Ils restent embrass&eacute;s.)
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>Sc&egrave;ne 2.XI.
+
+<br>
+<p>Cyrano, Christian, les Gascons, le mousquetaire, Lise.
+
+<br>
+<p>UN CADET (entr'ouvrant la porte):
+
+<p> Plus rien. . .Un silence de mort. . .
+
+<p> Je n'ose regarder. . .
+
+<p>(Il passe la t&ecirc;te):
+
+<p> Hein?
+
+<br>
+<p>TOUS LES CADETS (entrant et voyant Cyrano et Christian qui s'embrassent):
+
+<p> Ah!. . .Oh!. . .
+
+<br>
+<p>UN CADET:
+
+<p> C'est trop fort!
+
+<br>
+<p>(Consternation.)
+
+<br>
+<p>LE MOUSQUETAIRE (goguenard):
+
+<p> Ouais?. . .
+
+<br>
+<p>CARBON:
+
+<p> Notre d&eacute;mon est doux comme un ap&ocirc;tre!
+
+<p> Quand sur une narine on le frappe,--il tend l'autre!
+
+<br>
+<p>LE MOUSQUETAIRE:
+
+<p> On peut donc lui parler de son nez, maintenant?. . .
+
+<p>(Appelant Lise, d'un air triomphant):
+
+<p> --Eh! Lise! Tu vas voir!
+
+<p>(Humant l'air avec affectation):
+
+<p> Oh!. . .oh!. . .c'est surprenant!
+
+<p> Quelle odeur!. . .
+
+<p>(Allant &agrave; Cyrano, dont il regarde le nez avec impertinence):
+
+<p> Mais monsieur doit l'avoir renifl&eacute;e?
+
+<p> Qu'est-ce que cela sent ici?. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO (le souffletant):
+
+<p> La girofl&eacute;e!
+
+<br>
+<p>(Joie. Les cadets ont retrouv&eacute; Cyrano: ils font des culbutes.)
+
+<br>
+<p>Rideau.
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>Acte III.
+
+<br>
+<p>Le Baiser de Roxane.
+
+<br>
+<p>Une petite place dans l'ancien Marais. Vieille maisons. Perspectives de
+ruelles. A droite, la maison de Roxane et le mur de son jardin que d&eacute;bordent
+de larges feuillages. Au-dessus de la porte, fen&ecirc;tre et balcon. Un banc
+devant le seuil.
+
+<br>
+<p>Du lierre grimpe au mur, du jasmin enguirlande le balcon, frissonne et
+retombe.
+
+<br>
+<p>Par le banc et les pierres en saillie du mur, on peut facilement grimper au
+balcon.
+
+<br>
+<p>En face, une ancienne maison de m&ecirc;me style, brique et pierre, avec une porte
+d'entr&eacute;e. Le heurtoir de cette porte est emmaillot&eacute; de linge comme un pouce
+malade.
+
+<br>
+<p>Au lever du rideau, la du&egrave;gne est assise sur le banc. La fen&ecirc;tre est grande
+ouverte sur le balcon de Roxane.
+
+<br>
+<p>Pr&egrave;s de la du&egrave;gne se tient debout Ragueneau, v&ecirc;tu d'une sorte de livr&eacute;e: il
+termine un r&eacute;cit, en s'essuyant les yeux.
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>Sc&egrave;ne 3.I.
+
+<br>
+<p>Ragueneau, la du&egrave;gne, puis Roxane, Cyrano, et deux pages.
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU:
+
+<p> . . .Et puis, elle est partie avec un mousquetaire!
+
+<p> Seule, ruin&eacute;, je me pends. J'avais quitt&eacute; la terre.
+
+<p> Monsieur de Bergerac entre, et, me d&eacute;pendant,
+
+<p> Me vient &agrave; sa cousine offrir comme intendant.
+
+<br>
+<p>LA DU&Egrave;GNE:
+
+<p> Mais comment expliquer cette ruine o&ugrave; vous &ecirc;tes?
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU:
+
+<p> Lise aimait les guerriers, et j'aimais les po&egrave;tes!
+
+<p> Mars mangeait les g&acirc;teaux qui laissait Apollon:
+
+<p> --Alors, vous comprenez, cela ne fut pas long!
+
+<br>
+<p>LA DU&Egrave;GNE (se levant et appelant vers la fen&ecirc;tre ouverte):
+
+<p> Roxane, &ecirc;tes-vous pr&ecirc;te?. . .On nous attend!
+
+<br>
+<p>LA VOIX DE ROXANE (par la fen&ecirc;tre):
+
+<p> Je passe
+
+<p> Une mante!
+
+<br>
+<p>LA DU&Egrave;GNE (&agrave; Ragueneau, lui montrant la porte d'en face):
+
+<p> C'est l&agrave; qu'on nous attend, en face.
+
+<p> Chez Clomire. Elle tient bureau, dans son r&eacute;duit.
+
+<p> On y lit un discours sur le Tendre, aujourd'hui.
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU:
+
+<p> Sur le Tendre?
+
+<br>
+<p>LA DU&Egrave;GNE (minaudant):
+
+<p> Mais oui!. . .
+
+<p>(Criant vers la fen&ecirc;tre):
+
+<p> Roxane, il faut descendre,
+
+<p> Ou nous allons manquer le discours sur le Tendre!
+
+<br>
+<p>LA VOIX DE ROXANE:
+
+<p> Je viens!
+
+<br>
+<p>(On entend un bruit d'instruments &agrave; cordes qui se rapproche.)
+
+<br>
+<p>LA VOIX DE CYRANO (chantant dans la coulisse):
+
+<p> La! la! la! la!
+
+<br>
+<p>LA DU&Egrave;GNE (surprise):
+
+<p> On nous joue un morceau?
+
+<br>
+<p>CYRANO (suivi de deux pages porteurs de th&eacute;orbes):
+
+<p> Je vous dis que la croche est triple, triple sot!
+
+<br>
+<p>PREMIER PAGE (ironique):
+
+<p> Vous savez donc, Monsieur, si les croches sont triples?
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Je suis musicien, comme tous les disciples
+
+<p> De Gassendi!
+
+<br>
+<p>LE PAGE (jouant et chantant):
+
+<p> La! la!
+
+<br>
+<p>CYRANO (lui arrachant le th&eacute;orbe et continuant la phrase musicale):
+
+<p> Je peux continuer!. . .
+
+<p> La! la! la! la!
+
+<br>
+<p>ROXANE (paraissant sur le balcon):
+
+<p> C'est vous?
+
+<br>
+<p>CYRANO (chantant sur l'air qu'il continue):
+
+<p> Moi qui viens saluer
+
+<p> Vos lys, et pr&eacute;senter mes respects &agrave; vos ro. . .ses!
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Je descends!
+
+<br>
+<p>(Elle quitte le balcon.)
+
+<br>
+<p>LA DU&Egrave;GNE (montrant les pages):
+
+<p> Qu'est-ce donc que ces deux virtuoses?
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> C'est un pari que j'ai gagn&eacute; sur d'Assoucy.
+
+<p> Nous discutions un point de grammaire.--Non!--Si!--
+
+<p> Quand soudain me montrant ces deux grands escogriffes
+
+<p> Habiles &agrave; gratter les cordes de leurs griffes,
+
+<p> Et dont il fait toujours son escorte, il me dit:
+
+<p> 'Je te parie un jour de musique!' Il perdit.
+
+<p> Jusqu'&agrave; ce que Phoebus recommence son orbe,
+
+<p> J'ai donc sur mes talons ces joueurs de th&eacute;orbe,
+
+<p> De tout ce que je fais harmonieux t&eacute;moins!. . .
+
+<p> Ce fut d'abord charmant, et ce l'est d&eacute;j&agrave; moins.
+
+<p>(Aux musiciens):
+
+<p> Hep!. . .Allez de ma part jouer une pavane
+
+<p> A Montfleury!. . .
+
+<p>(Les pages remontent pour sortir.--A la du&egrave;gne):
+
+<p> Je viens demander &agrave; Roxane
+
+<p> Ainsi que chaque soir. . .
+
+<p>(Aux pages qui sortent):
+
+<p> Jouez longtemps,--et faux!
+
+<p>(A la du&egrave;gne):
+
+<p> . . .Si l'ami de son &acirc;me est toujours sans d&eacute;fauts?
+
+<br>
+<p>ROXANE (sortant de la maison):
+
+<p> Ah! qu'il est beau, qu'il a d'esprit, et que je l'aime!
+
+<br>
+<p>CYRANO (souriant):
+
+<p> Christian a tant d'esprit?. . .
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Mon cher, plus que vous-m&ecirc;me!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> J'y consens.
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Il ne peut exister &agrave; mon go&ucirc;t
+
+<p> Plus fin diseur de ces jolis riens qui sont tout.
+
+<p> Parfois il est distrait, ses Muses sont absentes;
+
+<p> Puis, tout &agrave; coup, il dit des choses ravissantes!
+
+<br>
+<p>CYRANO (incr&eacute;dule):
+
+<p> Non?
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> C'est trop fort! Voil&agrave; comme les hommes sont:
+
+<p> Il n'aura pas d'esprit puisqu'il est beau gar&ccedil;on!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Il sait parler du coeur d'une fa&ccedil;on experte?
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Mais il n'en parle pas, Monsieur, il en disserte!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Il &eacute;crit?
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Mieux encor! &Eacute;coutez donc un peu:
+
+<p>(D&eacute;clamant):
+
+<p> <em>Plus tu me prends de coeur, plus j'en ai!</em>. . .
+
+<p>(Triomphante, &agrave; Cyrano):
+
+<p> H&eacute;! bien?
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Peuh!. . .
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Et ceci: <em>Pour souffrir, puisqu'il m'en faut un autre,</em>
+
+<p><em> Si vous gardez mon coeur, envoyez-moi le v&ocirc;tre!</em>
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Tant&ocirc;t il en a trop et tant&ocirc;t pas assez.
+
+<p> Qu'est-ce au juste qu'il veut, de coeur?. . .
+
+<br>
+<p>ROXANE (frappant du pied):
+
+<p> Vous m'agacez!
+
+<p> C'est la jalousie. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO (tressaillant):
+
+<p> Hein!. . .
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> . . .d'auteur qui vous d&eacute;vore!
+
+<p> --Et ceci, n'est-il pas du dernier tendre encore?
+
+<p> <em>Croyez que devers vous mon coeur ne fait qu'un cri,</em>
+
+<p><em> Et que si les baisers s'envoyaient par &eacute;crit,</em>
+
+<p><em> Madame, vous liriez ma lettre avec les l&egrave;vres!. . .</em>
+
+<br>
+<p>CYRANO (souriant malgr&eacute; lui de satisfaction):
+
+<p> Ha! ha! ces lignes-l&agrave; sont. . .h&eacute;! h&eacute;!
+
+<p>(Se reprenant et avec d&eacute;dain):
+
+<p> mais bien mi&egrave;vres!
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Et ceci. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO (ravi):
+
+<p> Vous savez donc ses lettres par coeur?
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Toutes!
+
+<br>
+<p>CYRANO (frisant sa moustache):
+
+<p> Il n'y a pas &agrave; dire: c'est flatteur!
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> C'est un ma&icirc;tre!
+
+<br>
+<p>CYRANO (modeste):
+
+<p> Oh!. . .un ma&icirc;tre!. . .
+
+<br>
+<p>ROXANE (p&eacute;remptoire):
+
+<p> Un ma&icirc;tre!. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO (saluant):
+
+<p> Soit!. . .un ma&icirc;tre!
+
+<br>
+<p>LA DU&Egrave;GNE (qui &eacute;tait remont&eacute;e, redescendant vivement):
+
+<p> Monsieur de Guiche!
+
+<p>(A Cyrano, le poussant vers la maison):
+
+<p> Entrez!. . .car il vaut mieux, peut-&ecirc;tre,
+
+<p> Qu'il ne vous trouve pas ici; cela pourrait
+
+<p> Le mettre sur la piste. . .
+
+<br>
+<p>ROXANE (&agrave; Cyrano):
+
+<p> Oui, de mon cher secret!
+
+<p> Il m'aime, il est puissant, il ne faut pas qu'il sache!
+
+<p> Il peut dans mes amours donner un coup de hache!
+
+<br>
+<p>CYRANO (entrant dans la maison):
+
+<p> Bien! bien! bien!
+
+<br>
+<p>(De Guiche para&icirc;t.)
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>Sc&egrave;ne 3.II.
+
+<br>
+<p>Roxane, De Guiche, la du&egrave;gne, &agrave; l'&eacute;cart.
+
+<br>
+<p>ROXANE (&agrave; De Guiche, lui faisant une r&eacute;v&eacute;rence):
+
+<p> Je sortais.
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> Je viens prendre cong&eacute;.
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Vous partez?
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> Pour la guerre.
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Ah!
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> Ce soir m&ecirc;me.
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Ah!
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> J'ai
+
+<p> Des ordres. On assi&egrave;ge Arras.
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Ah. . .on assi&egrave;ge?. . .
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> Oui. . .Mon d&eacute;part a l'air de vous laisser de neige.
+
+<br>
+<p>ROXANE (poliment):
+
+<p> Oh!. . .
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> Moi, je suis navr&eacute;. Vous reverrai-je?. . .Quand?
+
+<p> --Vous savez que je suis nomm&eacute; mestre de camp?
+
+<br>
+<p>ROXANE (indiff&eacute;rente):
+
+<p> Bravo.
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> Du r&eacute;giment des gardes.
+
+<br>
+<p>ROXANE (saisie):
+
+<p> Ah? des gardes?
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> O&ugrave; sert votre cousin, l'homme aux phrases vantardes.
+
+<p> Je saurai me venger de lui, l&agrave;-bas.
+
+<br>
+<p>ROXANE (suffoqu&eacute;e):
+
+<p> Comment!
+
+<p> Les gardes vont l&agrave;-bas?
+
+<br>
+<p>DE GUICHE (riant):
+
+<p> Tiens! c'est mon r&eacute;giment!
+
+<br>
+<p>ROXANE (tombant assise sur le banc,--&agrave; part):
+
+<p> Christian!
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> Qu'avez-vous?
+
+<br>
+<p>ROXANE (toute &eacute;mue):
+
+<p> Ce. . .d&eacute;part. . .me d&eacute;sesp&egrave;re!
+
+<p> Quand on tient &agrave; quelqu'un, le savoir &agrave; la guerre!
+
+<br>
+<p>DE GUICHE (surpris et charm&eacute;):
+
+<p> Pour la premi&egrave;re fois me dire un mot si doux,
+
+<p> Le jour de mon d&eacute;part!
+
+<br>
+<p>ROXANE (changeant de ton et s'&eacute;ventant):
+
+<p> Alors,--vous allez vous
+
+<p> Venger de mon cousin?. . .
+
+<br>
+<p>DE GUICHE (souriant):
+
+<p> On est pour lui?
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Non,--contre!
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> Vous le voyez?
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Tr&egrave;s peu.
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> Partout on le rencontre
+
+<p> Avec un des cadets. . .
+
+<p>(Il cherche le nom):
+
+<p> ce Neu. . .villen. . .viller. . .
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Un grand?
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> Blond.
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Roux.
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> Beau!. . .
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Peuh!
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> Mais b&ecirc;te.
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Il en a l'air!
+
+<p>(Changeant de tone):
+
+<p> . . .Votre vengeance envers Cyrano?--c'est peut-&ecirc;tre
+
+<p> De l'exposer au feu, qu'il adore?. . .Elle est pi&egrave;tre!
+
+<p> Je sais bien, moi, ce qui lui serait sanglant!
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> C'est?. . .
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Mais, si le r&eacute;giment, en partant, le laissait
+
+<p> Avec ses chers cadets, pendant toute la guerre,
+
+<p> A Paris, bras crois&eacute;s!. . .C'est la seule mani&egrave;re,
+
+<p> Un homme comme lui, de le faire enrager:
+
+<p> Vous voulez le punir? privez-le de danger.
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> Une femme! une femme! il n'y a qu'une femme
+
+<p> Pour inventer ce tour!
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Il se rongera l'&acirc;me,
+
+<p> Et ses amis les poings, de n'&ecirc;tre pas au feu:
+
+<p> Et vous serez veng&eacute;!
+
+<br>
+<p>DE GUICHE (se rapprochant):
+
+<p> Vous m'aimez donc un peu?
+
+<p>(Elle sourit):
+
+<p> Je veux voir dans ce fait d'&eacute;pouser ma rancune
+
+<p> Une preuve d'amour, Roxane!. . .
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> C'en est une.
+
+<br>
+<p>DE GUICHE (montrant plusieurs plis cachet&eacute;s):
+
+<p> J'ai les ordres sur moi qui vont &ecirc;tre transmis
+
+<p> A chaque compagnie, a l'instant m&ecirc;me, hormis. . .
+
+<p>(Il en d&eacute;tache un):
+
+<p> Celui-ci! C'est celui des cadets.
+
+<p>(Il le met dans sa poche):
+
+<p> Je le garde.
+
+<p>(Riant):
+
+<p> Ah! ah! ah! Cyrano!. . .Son humeur bataillarde!. . .
+
+<p> --Vous jouez donc des tours aux gens, vous?. . .
+
+<br>
+<p>ROXANE (le regardant):
+
+<p> Quelquefois.
+
+<br>
+<p>DE GUICHE (tout pr&egrave;s d'elle):
+
+<p> Vous m'affolez! Ce soir--&eacute;coutez--oui, je dois
+
+<p> &Ecirc;tre parti. Mais fuir quand je vous sens &eacute;mue!. . .
+
+<p> &Eacute;coutez. Il y a, pr&egrave;s d'ici, dans la rue
+
+<p> D'Orleans, un couvent fond&eacute; par le syndic
+
+<p> Des capucins, le P&egrave;re Athanase. Un la&iuml;c
+
+<p> N'y peut entrer. Mais les bons P&egrave;res, je m'en charge!. . .
+
+<p> Il peuvent me cacher dans leur manche: elle est large.
+
+<p> --Ce sont les capucins qui servent Richelieu
+
+<p> Chez lui; redoutant l'oncle, ils craignent le neveu.--
+
+<p> On me croira parti. Je viendrai sous le masque.
+
+<p> Laissez-moi retarder d'un jour, ch&egrave;re fantasque!. . .
+
+<br>
+<p>ROXANE (vivement):
+
+<p> Mais si cela s'apprend, votre gloire. . .
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> Bah!
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Mais
+
+<p> Le si&egrave;ge, Arras. . .
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> Tant pis! Permettez!
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Non!
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> Permets!
+
+<br>
+<p>ROXANE (tendrement):
+
+<p> Je dois vous le d&eacute;fendre!
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> Ah!
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Partez!
+
+<p>(A part):
+
+<p> Christian reste.
+
+<p>(Haut):
+
+<p> Je vous veux h&eacute;ro&iuml;que,--Antoine!
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> Mot c&eacute;leste!
+
+<p> Vous aimez donc celui?. . .
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Pour lequel j'ai fr&eacute;mi.
+
+<br>
+<p>DE GUICHE (transport&eacute; de joie):
+
+<p> Ah! je pars!
+
+<p>(Il lui baise la main):
+
+<p> &Ecirc;tes-vous contente?
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Oui, mon ami!
+
+<br>
+<p>(Il sort.)
+
+<br>
+<p>LA DU&Egrave;GNE (lui faisant dans le dos une r&eacute;v&eacute;rence comique):
+
+<p> Oui, mon ami!
+
+<br>
+<p>ROXANE (&agrave; la du&egrave;gne):
+
+<p> Taisons ce que je viens de faire:
+
+<p> Cyrano m'en voudrait de lui voler sa guerre!
+
+<p>(Elle appelle vers la maison):
+
+<p> Cousin!
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>Sc&egrave;ne 3.III.
+
+<br>
+<p>Roxane, la du&egrave;gne, Cyrano.
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Nous allons chez Clomire.
+
+<p>(Elle d&eacute;signe la porte d'en face):
+
+<p> Alcandre y doit
+
+<p> Parler, et Lysimon!
+
+<br>
+<p>LA DU&Egrave;GNE (mettant son petit doigt dans son oreille):
+
+<p> Oui! mais mon petit doigt
+
+<p> Dit qu'on va les manquer!
+
+<br>
+<p>CYRANO (&agrave; Roxane):
+
+<p> Ne manquez pas ces singes.
+
+<br>
+<p>(Ils sont arriv&eacute;s devant la porte de Clomire.)
+
+<br>
+<p>LA DU&Egrave;GNE (avec ravissement):
+
+<p> Oh, voyez! le heurtoir est entour&eacute; de linges!. . .
+
+<p>(Au heurtoir):
+
+<p> On vous a baillonn&eacute; pour que votre m&eacute;tal
+
+<p> Ne troubl&acirc;t pas les beaux discours,--petit brutal!
+
+<br>
+<p>(Elle le soul&egrave;ve avec des soins infinis et frappe doucement.)
+
+<br>
+<p>ROXANE (voyant qu'on ouvre):
+
+<p> Entrons!. . .
+
+<p>(Du seuil, &agrave; Cyrano):
+
+<p> Si Christian vient, comme je le pr&eacute;sume,
+
+<p> Qu'il m'attende!
+
+<br>
+<p>CYRANO (vivement, comme elle va dispara&icirc;tre):
+
+<p> Ah!. . .
+
+<p>(Elle se retourne):
+
+<p> Sur quoi, selon votre coutume,
+
+<p> Comptez-vous aujourd'hui l'interroger!
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Sur. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO (vivement):
+
+<p> Sur?
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Mais vous serez muet, l&agrave;-dessus!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Comme un mur.
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Sur rien!. . .Je vais lui dire: Allez! Partez sans bride!
+
+<p> Improvisez. Parlez d'amour. Soyez splendide!
+
+<br>
+<p>CYRANO (souriant):
+
+<p> Bon.
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Chut!. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Chut!. . .
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Pas un mot!. . .
+
+<br>
+<p>(Elle rentre et referme la porte.)
+
+<br>
+<p>CYRANO (la saluant, la porte une fois ferm&eacute;e):
+
+<p> En vous remerciant.
+
+<br>
+<p>(La porte se rouvre et Roxane passe la t&ecirc;te.)
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Il se pr&eacute;parerait!. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Diable, non!. . .
+
+<br>
+<p>TOUS LES DEUX (ensemble):
+
+<p> Chut!. . .
+
+<br>
+<p>(La porte se ferme.)
+
+<br>
+<p>CYRANO (appelant):
+
+<p> Christian!
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>Sc&egrave;ne 3.IV.
+
+<br>
+<p>Cyrano, Christian.
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Je sais tout ce qu'il faut. Pr&eacute;pare ta m&eacute;moire.
+
+
+<p> Voici l'occasion de se couvrir de gloire.
+
+<p> Ne perdons pas de temps. Ne prends pas l'air grognon.
+
+<p> Vite, rentrons chez toi, je vais t'apprendre. . .
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Non!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Hein?
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Non! J'attends Roxane ici.
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> De quel vertige
+
+<p> Es-tu frapp&eacute;? Viens vite apprendre. . .
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Non, te dis-je!
+
+<p> Je suis las d'emprunter mes lettres, mes discours,
+
+<p> Et de jouer ce r&ocirc;le, et de trembler toujours!. . .
+
+<p> C'&eacute;tait bon au d&eacute;but! Mais je sens qu'elle m'aime!
+
+<p> Merci. Je n'ai plus peur. Je vais parler moi-m&ecirc;me.
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Ouais!
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Et qui te dit que je ne saurais pas?. . .
+
+<p> Je ne suis pas si b&ecirc;te &agrave; la fin! Tu verras!
+
+<p> Mais, mon cher, tes le&ccedil;ons m'ont &eacute;t&eacute; profitables.
+
+<p> Je saurai parler seul! Et, de par tous les diables,
+
+<p> Je saurai bien toujours la prendre dans mes bras!. . .
+
+<p>(Apercevant Roxane, qui ressort de chez Clomire):
+
+<p> --C'est elle! Cyrano, non, ne me quitte pas!
+
+<br>
+<p>CYRANO (le saluant):
+
+<p> Parlez tout seul, Monsieur.
+
+<br>
+<p>(Il dispara&icirc;t derri&egrave;re le mur du jardin.)
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>Sc&egrave;ne 3.V.
+
+<br>
+<p>Christian, Roxane, quelques pr&eacute;cieux et pr&eacute;cieuses, et la du&egrave;gne, un instant.
+
+<br>
+<p>ROXANE (sortant de la maison de Clomire avec une compagnie qu'elle quitte:
+r&eacute;v&eacute;rences et saluts):
+
+<p> Barth&eacute;no&iuml;de!--Alcandre!--Gr&eacute;mione!. . .
+
+<br>
+<p>LA DU&Egrave;GNE (d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e):
+
+<p> On a manqu&eacute; le discours sur le Tendre!
+
+<br>
+<p>(Elle rentre chez Roxane.)
+
+<br>
+<p>ROXANE (saluant encore):
+
+<p> Urim&eacute;donte!. . .Adieu!. . .
+
+<p>(Tous saluent Roxane, se resaluent entre eux, se s&eacute;parent et s'&eacute;loignent par
+diff&eacute;rentes rues. Roxane voit Christian):
+
+<p> C'est vous!. . .
+
+<p>(Elle va &agrave; lui):
+
+<p> Le soir descend.
+
+<p> Attendez. Ils sont loin. L'air est doux. Nul passant.
+
+<p> Asseyons-nous. Parlez. J'&eacute;coute.
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN (s'assied pr&egrave;s d'elle, sur le banc. Un silence):
+
+<p> Je vous aime.
+
+<br>
+<p>ROXANE (fermant les yeux):
+
+<p> Oui, parlez-moi d'amour.
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Je t'aime.
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> C'est le th&egrave;me.
+
+<p> Brodez, brodez.
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Je vous. . .
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Brodez!
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Je t'aime tant.
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Sans doute! Et puis?
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Et puis. . .je serais si content
+
+<p> Si vous m'aimiez!--Dis-moi, Roxane, que tu m'aimes!
+
+<br>
+<p>ROXANE (avec une moue):
+
+<p> Vous m'offrez du brouet quand j'esp&eacute;rais des cr&egrave;mes!
+
+<p> Dites un peu comment vous m'aimez?. . .
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Mais. . .beaucoup.
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Oh!. . .D&eacute;labyrinthez vos sentiments!
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN (qui s'est rapproch&eacute; et d&eacute;vore des yeux la nuque blonde):
+
+<p> Ton cou!
+
+<p> Je voudrais l'embrasser!. . .
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Christian!
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Je t'aime!
+
+<br>
+<p>ROXANE (voulant se lever):
+
+<p> Encore!
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN (vivement, la retenant):
+
+<p> Non! je ne t'aime pas!
+
+<br>
+<p>ROXANE (se rasseyant):
+
+<p> C'est heureux!
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Je t'adore!
+
+<br>
+<p>ROXANE (se levant et s'&eacute;loignant):
+
+<p> Oh!
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Oui. . .je deviens sot!
+
+<br>
+<p>ROXANE (s&egrave;chement):
+
+<p> Et cela me d&eacute;pla&icirc;t!
+
+<p> Comme il me d&eacute;plairait que vous devinssiez laid.
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Mais. . .
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Allez rassembler votre &eacute;loquence en fuite!
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Je. . .
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Vous m'aimez, je sais. Adieu.
+
+<br>
+<p>(Elle va vers la maison.)
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Pas tout de suite!
+
+<p> Je vous dirai. . .
+
+<br>
+<p>ROXANE (poussant la porte pour rentrer):
+
+<p> Que vous m'adorez. . .oui, je sais.
+
+<p> Non! Non! Allez-vous-en!
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Mais je. . .
+
+<br>
+<p>(Elle lui ferme la porte au nez.)
+
+<br>
+<p>CYRANO (qui depuis un moment est rentr&eacute; sans &ecirc;tre vu):
+
+<p> C'est un succ&egrave;s.
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>Sc&egrave;ne 3.VI.
+
+<br>
+<p>Christian, Cyrano, les pages, un instant.
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Au secours!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Non monsieur.
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Je meurs si je ne rentre
+
+<p> En gr&acirc;ce, &agrave; l'instant m&ecirc;me. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Et comment puis-je, diantre!
+
+<p> Vous faire &agrave; l'instant m&ecirc;me, apprendre?. . .
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN (lui saisissant le bras):
+
+<p> Oh! l&agrave;, tiens, vois!
+
+<p>(La fen&ecirc;tre du balcon s'est &eacute;clair&eacute;e):
+
+<br>
+<p>CYRANO (&eacute;mu):
+
+<p> Sa fen&ecirc;tre!
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN (criant):
+
+<p> Je vais mourir!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Baissez la voix!
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN (tout bas):
+
+<p> Mourir!. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> La nuit est noire. . .
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Eh! bien?
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> C'est r&eacute;parable.
+
+<p> Vous ne m&eacute;ritez pas. . .Mets-toi l&agrave;, mis&eacute;rable!
+
+<p> L&agrave;, devant le balcon! Je me mettrai dessous. . .
+
+<p> Et je te soufflerai tes mots.
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Mais. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Taisez-vous!
+
+<br>
+<p>LES PAGES (reparaissant au fond, &agrave; Cyrano):
+
+<p> Hep!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Chut!. . .
+
+<br>
+<p>(Il leur fait signe de parler bas.)
+
+<br>
+<p>PREMIER PAGE (&agrave; mi-voix):
+
+<p> Nous venons de donner la s&eacute;r&eacute;nade
+
+<p> A Montfleury!. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO (bas, vite):
+
+<p> Allez-vous mettre en embuscade
+
+<p> L'un &agrave; ce coin de rue, et l'autre &agrave; celui-ci;
+
+<p> Et si quelque passant g&ecirc;nant vient par ici,
+
+<p> Jouez un air!
+
+<br>
+<p>DEUXI&Egrave;ME PAGE:
+
+<p> Quel air, monsieur le gassendiste?
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Joyeux pour une femme, et pour un homme, triste!
+
+<p>(Les pages disparaissent, un &agrave; chaque coin de rue.--A Christian):
+
+<p> Appelle-la!
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Roxane!
+
+<br>
+<p>CYRANO (ramassant des cailloux qu'il jette dans les vitres):
+
+<p> Attends! Quelques cailloux.
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>Sc&egrave;ne VII.
+
+<br>
+<p>Roxane, Christian, Cyrano, d'abord cach&eacute; sous le balcon.
+
+<br>
+<p>ROXANE (entr'ouvrant sa fen&ecirc;tre):
+
+<p> Qui donc m'appelle?
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Moi.
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Qui, moi?
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Christian.
+
+<br>
+<p>ROXANE (avec d&eacute;dain):
+
+<p> C'est vous?
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Je voudrais vous parler.
+
+<br>
+<p>CYRANO (sous le balcon, &agrave; Christian):
+
+<p> Bien. Bien. Presque &agrave; voix basse.
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Non! Vous parlez trop mal. Allez-vous-en!
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> De gr&acirc;ce!. . .
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Non! Vous ne m'aimez plus!
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN (&agrave; qui Cyrano souffle ses mots):
+
+<p> M'accuser,--justes dieux!--
+
+<p> De n'aimer plus. . .quand. . .j'aime plus!
+
+<br>
+<p>ROXANE (qui allait refermer sa fen&ecirc;tre, s'arr&ecirc;tant):
+
+<p> Tiens! mais c'est mieux!
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN (m&ecirc;me jeu):
+
+<p> L'amour grandit berc&eacute; dans mon &acirc;me inqui&egrave;te. . .
+
+<p> Que ce. . .cruel marmot prit pour. . .barcelonnette!
+
+<br>
+<p>ROXANE (s'avan&ccedil;ant sur le balcon):
+
+<p> C'est mieux!--Mais, puisqu'il est cruel, vous f&ucirc;tes sot
+
+<p> De ne pas, cet amour, l'&eacute;touffer au berceau!
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN (m&ecirc;me jeu):
+
+<p> Aussi l'ai-je tent&eacute;, mais. . .tentative nulle:
+
+<p> Ce. . .nouveau-n&eacute;, Madame, est un petit. . .Hercule.
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> C'est mieux!
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN (m&ecirc;me jeu):
+
+<p> De sorte qu'il. . .strangula comme rien. . .
+
+<p> Les deux serpents. . .Orgueil et. . .Doute.
+
+<br>
+<p>ROXANE (s'accoudant au balcon):
+
+<p> Ah! c'est tr&egrave;s bien.
+
+<p> --Mais pourquoi parlez-vous de fa&ccedil;on peu h&acirc;tive?
+
+<p> Auriez-vous donc la goutte &agrave; l'imaginative?
+
+<br>
+<p>CYRANO (tirant Christian sous le balcon, et se glissant &agrave; sa place):
+
+<p> Chut! Cela devient trop difficile!. . .
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Aujourd'hui. . .
+
+<p> Vos mots sont h&eacute;sitants. Pourquoi?
+
+<br>
+<p>CYRANO (parlant &agrave; mi-voix, comme Christian):
+
+<p> C'est qu'il fait nuit,
+
+<p> Dans cette ombre, &agrave; t&acirc;tons, ils cherchent votre oreille.
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Les miens n'&eacute;prouvent pas difficult&eacute; pareille.
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Ils trouvent tout de suite? oh! cela va de soi,
+
+<p> Puisque c'est dans mon coeur, eux, que je les re&ccedil;oi;
+
+<p> Or, moi, j'ai le coeur grand, vous, l'oreille petite.
+
+<p> D'ailleurs vos mots &agrave; vous, descendent: ils vont vite.
+
+<p> Les miens montent, Madame: il leur faut plus de temps!
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Mais ils montent bien mieux depuis quelques instants.
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> De cette gymnastique, ils ont pris l'habitude!
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Je vous parle, en effet, d'une vraie altitude!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Certe, et vous me tueriez si de cette hauteur
+
+<p> Vous me laissiez tomber un mot dur sur le coeur!
+
+<br>
+<p>ROXANE (avec un mouvement):
+
+<p> Je descends.
+
+<br>
+<p>CYRANO (vivement)
+
+<p> Non!
+
+<br>
+<p>ROXANE (lui montrant le banc qui est sous le balcon):
+
+<p> Grimpez sur le banc, alors, vite!
+
+<br>
+<p>CYRANO (reculant avec effroi dans la nuit):
+
+<p> Non!
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Comment. . .non?
+
+<br>
+<p>CYRANO (que l'&eacute;motion gagne de plus en plus):
+
+<p> Laissez un peu que l'on profite. . .
+
+<p> De cette occasion qui s'offre. . .de pouvoir
+
+<p> Se parler doucement, sans se voir.
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Sans se voir?
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Mais oui, c'est adorable. On se devine &agrave; peine.
+
+<p> Vous voyez la noirceur d'un long manteau qui tra&icirc;ne,
+
+<p> J'aper&ccedil;ois la blancheur d'une robe d'&eacute;t&eacute;:
+
+<p> Moi je ne suis qu'une ombre, et vous qu'une clart&eacute;!
+
+<p> Vous ignorez pour moi ce que sont ces minutes!
+
+<p> Si quelquefois je fus &eacute;loquent. . .
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Vous le f&ucirc;tes!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Mon langage jamais jusqu'ici n'est sorti
+
+<p> De mon vrai coeur. . .
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Pourquoi?
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Parce que. . .jusqu'ici
+
+<p> Je parlais &agrave; travers. . .
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Quoi?
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> . . .le vertige o&ugrave; tremble
+
+<p> Quiconque est sous vos yeux!. . .Mais, ce soir, il me semble. . .
+
+<p> Que je vais vous parler pour la premi&egrave;re fois!
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> C'est vrai que vous avez une tout autre voix.
+
+<br>
+<p>CYRANO (se rapprochant avec fi&egrave;vre):
+
+<p> Oui, tout autre, car dans la nuit qui me prot&egrave;ge
+
+<p> J'ose &ecirc;tre enfin moi-m&ecirc;me, et j'ose. . .
+
+<p>(Il s'arr&ecirc;te et avec &eacute;garement):
+
+<p> O&ugrave; en &eacute;tais-je?
+
+<p> Je ne sais. . .tout ceci,--pardonnez mon &eacute;moi,--
+
+<p> C'est si d&eacute;licieux,. . .c'est si nouveau pour moi!
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Si nouveau?
+
+<br>
+<p>CYRANO (boulevers&eacute;, et essayant toujours de rattraper ses mots):
+
+<p> Si nouveau. . .mais oui. . .d'&ecirc;tre sinc&egrave;re:
+
+<p> La peur d'&ecirc;tre raill&eacute;, toujours au coeur me serre. . .
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Raill&eacute; de quoi?
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Mais de. . .d'un &eacute;lan!. . .Oui, mon coeur
+
+<p> Toujours, de mon esprit s'habille, par pudeur:
+
+<p> Je pars pour d&eacute;crocher l'&eacute;toile, et je m'arr&ecirc;te
+
+<p> Par peur du ridicule, &agrave; cueillir la fleurette!
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> La fleurette a du bon.
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Ce soir, d&eacute;daignons-la!
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Vous ne m'aviez jamais parl&eacute; comme cela!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Ah! si loin des carquois, des torches et des fl&egrave;ches,
+
+<p> On se sauvait un peu vers des choses. . .plus fra&icirc;ches!
+
+<p> Au lieu de boire goutte &agrave; goutte, en un mignon
+
+<p> D&eacute; &agrave; coudre d'or fin, l'eau fade du Lignon,
+
+<p> Si l'on tentait de voir comment l'&acirc;me s'abreuve
+
+<p> En buvant largement &agrave; m&ecirc;me le grand fleuve!
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Mais l'esprit?. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> J'en ai fait pour vous faire rester
+
+<p> D'abord, mais maintenant ce serait insulter
+
+<p> Cette nuit, ces parfums, cette heure, la Nature,
+
+<p> Que de parler comme un billet doux de Voiture!
+
+<p> --Laissons, d'un seul regard de ses astres, le ciel
+
+<p> Nous d&eacute;sarmer de tout notre artificiel:
+
+<p> Je crains tant que parmi notre alchimie exquise
+
+<p> Le vrai du sentiment ne se volatilise,
+
+<p> Que l'&acirc;me ne se vide &agrave; ces passe-temps vains,
+
+<p> Et que le fin du fin ne soit la fin des fins!
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Mais l'esprit?. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Je le hais dans l'amour! C'est un crime
+
+<p> Lorsqu'on aime de trop prolonger cette escrime!
+
+<p> Le moment vient d'ailleurs in&eacute;vitablement,
+
+<p> --Et je plains ceux pour qui ne vient pas ce moment!--
+
+<p> O&ugrave; nous sentons qu'en nous une amour noble existe
+
+<p> Que chaque joli mot que nous disons rend triste!
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Eh bien! si ce moment est venu pour nous deux,
+
+<p> Quels mots me direz-vous?
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Tous ceux, tous ceux, tous ceux
+
+<p> Qui me viendront, je vais vous les jeter, en touffe,
+
+<p> Sans les mettre en bouquet: je vous aime, j'&eacute;touffe,
+
+<p> Je t'aime, je suis fou, je n'en peux plus, c'est trop;
+
+<p> Ton nom est dans mon coeur comme dans un grelot,
+
+<p> Et comme tout le temps, Roxane, je frissonne,
+
+<p> Tout le temps, le grelot s'agite, et le nom sonne!
+
+<p> De toi, je me souviens de tout, j'ai tout aim&eacute;:
+
+<p> Je sais que l'an dernier, un jour, le douze mai,
+
+<p> Pour sortir le matin tu changeas de coiffure!
+
+<p> J'ai tellement pris pour clart&eacute; ta chevelure
+
+<p> Que, comme lorsqu'on a trop fix&eacute; le soleil,
+
+<p> On voit sur toute chose ensuite un rond vermeil,
+
+<p> Sur tout, quand j'ai quitt&eacute; les feux dont tu m'inondes,
+
+<p> Mon regard &eacute;bloui pose des taches blondes!
+
+<br>
+<p>ROXANE (d'une voix troubl&eacute;e):
+
+<p> Oui, c'est bien de l'amour. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Certes, ce sentiment
+
+<p> Qui m'envahit, terrible et jaloux, c'est vraiment
+
+<p> De l'amour, il en a toute la fureur triste!
+
+<p> De l'amour,--et pourtant il n'est pas &eacute;go&iuml;ste!
+
+<p> Ah! que pour ton bonheur je donnerais le mien,
+
+<p> Quand m&ecirc;me tu devrais n'en savoir jamais rien,
+
+<p> S'il se pouvait, parfois, que de loin, j'entendisse
+
+<p> Rire un peu le bonheur n&eacute; de mon sacrifice!
+
+<p> --Chaque regard de toi suscite une vertu
+
+<p> Nouvelle, une vaillance en moi! Commences-tu
+
+<p> A comprendre, &agrave; pr&eacute;sent? voyons, te rends-tu compte?
+
+<p> Sens-tu mon &acirc;me, un peu, dans cette ombre, qui monte?. . .
+
+<p> Oh! mais vraiment, ce soir, c'est trop beau, c'est trop doux!
+
+<p> Je vous dis tout cela, vous m'&eacute;coutez, moi, vous!
+
+<p> C'est trop! Dans mon espoir m&ecirc;me le moins modeste,
+
+<p> Je n'ai jamais esp&eacute;r&eacute; tant! Il ne me reste
+
+<p> Qu'&agrave; mourir maintenant! C'est &agrave; cause des mots
+
+<p> Que je dis qu'elle tremble entre les bleus rameaux!
+
+<p> Car vous tremblez, comme une feuille entre les feuilles!
+
+<p> Car tu trembles! car j'ai senti, que tu le veuilles
+
+<p> Ou non, le tremblement ador&eacute; de ta main
+
+<p> Descendre tout le long des branches du jasmin!
+
+<br>
+<p>(Il baise &eacute;perdument l'extr&eacute;mit&eacute; d'une branche pendante.)
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Oui, je tremble, et je pleure, et je t'aime, et suis tienne!
+
+<p> Et tu m'as enivr&eacute;e!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Alors, que la mort vienne!
+
+<p> Cette ivresse, c'est moi, moi, qui l'ai su causer!
+
+<p> Je ne demande plus qu'une chose. . .
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN (sous le balcon):
+
+<p> Un baiser!
+
+<br>
+<p>ROXANE (se rejetant en arri&egrave;re):
+
+<p> Hein?
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Oh!
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Vous demandez?
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Oui. . .je. . .
+
+<p>(A Christian bas):
+
+<p> Tu vas trop vite.
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Puisqu'elle est si troubl&eacute;e, il faut que j'en profite!
+
+<br>
+<p>CYRANO (&agrave; Roxane):
+
+<p> Oui, je. . .j'ai demand&eacute;, c'est vrai. . .mais justes cieux!
+
+<p> Je comprends que je fus bien trop audacieux.
+
+<br>
+<p>ROXANE (un peu d&eacute;&ccedil;ue):
+
+<p> Vous n'insistez pas plus que cela?
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Si! j'insiste. . .
+
+<p> Sans insister!. . .Oui, oui! votre pudeur s'attriste!
+
+<p> Eh bien! mais, ce baiser. . .ne me l'accordez pas!
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN (&agrave; Cyrano, le tirant par son manteau):
+
+<p> Pourquoi?
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Tais-toi, Christian!
+
+<br>
+<p>ROXANE (se penchant):
+
+<p> Que dites-vous tout bas?
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Mais d'&ecirc;tre all&eacute; trop loin, moi-m&ecirc;me je me gronde;
+
+<p> Je me disais: tais toi, Christian!. . .
+
+<p>(Les th&eacute;orbes se mettent &agrave; jouer):
+
+<p> Une seconde!. . .
+
+<p> On vient!
+
+<p>(Roxane referme la fen&ecirc;tre. Cyrano &eacute;coute les th&eacute;orbes, dont l'un joue un air
+fol&acirc;tre et l'autre un air lugubre):
+
+<p> Air triste? Air gai?. . .Quel est donc leur dessein?
+
+<p> Est-ce un homme? Une femme?--Ah! c'est un capucin!
+
+<br>
+<p>(Entre un capucin qui va de maison en maison, une lanterne &agrave; la main,
+regardant les portes.)
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>Sc&egrave;ne 3.VIII.
+
+<br>
+<p>Cyrano, Christian, un capucin.
+
+<br>
+<p>CYRANO (au capucin):
+
+<p> Quel est ce jeu renouvel&eacute; de Diog&egrave;ne?
+
+<br>
+<p>LE CAPUCIN:
+
+<p> Je cherche la maison de madame. . .
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Il nous g&ecirc;ne!
+
+<br>
+<p>LE CAPUCIN:
+
+<p> Magdeleine Robin. . .
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Que veut-il?. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO (lui montrant une rue montante):
+
+<p> Par ici!
+
+<p> Tout droit,--toujours tout droit. . .
+
+<br>
+<p>LE CAPUCIN
+
+<p> Je vais pour vous!--Merci
+
+<p> Dire mon chapelet jusqu'au grain majuscule.
+
+<br>
+<p>(Il sort.)
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Bonne chance! Mes voeux suivent votre cuculle!
+
+<br>
+<p>(Il redescend vers Christian.)
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>Sc&egrave;ne 3.IX.
+
+<br>
+<p>Cyrano, Christian.
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Obtiens-moi ce baiser!. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Non!
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> T&ocirc;t ou tard!. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> C'est vrai!
+
+<p> Il viendra, ce moment de vertige enivr&eacute;
+
+<p> O&ugrave; vos bouches iront l'une vers l'autre, &agrave; cause
+
+<p> De ta moustache blonde et de sa l&egrave;vre rose!
+
+<p>(A lui-m&ecirc;me):
+
+<p> J'aime mieux que ce soit &agrave; cause de. . .
+
+<br>
+<p>(Bruit des volets qui se rouvrent, Christian se cache sous le balcon.)
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>Sc&egrave;ne 3.X.
+
+<br>
+<p>Cyrano, Christian, Roxane.
+
+<br>
+<p>ROXANE (s'avan&ccedil;ant sur le balcon):
+
+<p> C'est vous?
+
+<p> Nous parlions de. . .de. . .d'un. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Baiser! Le mot est doux.
+
+<p> Je ne vois pas pourquoi votre l&egrave;vre ne l'ose;
+
+<p> S'il la br&ucirc;le d&eacute;j&agrave;, que sera-ce la chose?
+
+<p> Ne vous en faites pas un &eacute;pouvantement:
+
+<p> N'avez-vous pas tant&ocirc;t, presque insensiblement,
+
+<p> Quitt&eacute; le badinage et gliss&eacute; sans alarmes
+
+<p> Du sourire au soupir, et du soupir aux larmes!
+
+<p> Glissez encore un peu d'insensible fa&ccedil;on:
+
+<p> Des larmes au baiser il n'y a qu'un frisson!
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Taisez-vous!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Un baiser, mais &agrave; tout prendre, qu'est-ce?
+
+<p> Un serment fait d'un peu plus pr&egrave;s, une promesse
+
+<p> Plus pr&eacute;cise, un aveu qui veut se confirmer,
+
+<p> Un point rose qu'on met sur l'i du verbe aimer;
+
+<p> C'est un secret qui prend la bouche pour oreille,
+
+<p> Un instant d'infini qui fait un bruit d'abeille,
+
+<p> Une communion ayant un go&ucirc;t de fleur,
+
+<p> Une fa&ccedil;on d'un peu se respirer le coeur,
+
+<p> Et d'un peu se go&ucirc;ter, au bord des l&egrave;vres, l'&acirc;me!
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Taisez-vous!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Un baiser, c'est si noble, Madame,
+
+<p> Que la reine de France, au plus heureux des lords,
+
+<p> En a laiss&eacute; prendre un, la reine m&ecirc;me!
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Alors!
+
+<br>
+<p>CYRANO (s'exaltant):
+
+<p> J'eus comme Buckingham des souffrances muettes,
+
+<p> J'adore comme lui la reine que vous &ecirc;tes,
+
+<p> Comme lui je suis triste et fid&egrave;le. . .
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Et tu es
+
+<p> Beau comme lui!
+
+<br>
+<p>CYRANO (&agrave; part, d&eacute;gris&eacute;):
+
+<p> C'est vrai, je suis beau, j'oubliais!
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Eh bien! montez cueillir cette fleur sans pareille. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO (poussant Christian vers le balcon):
+
+<p> Monte!
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Ce go&ucirc;t de coeur. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Monte!
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Ce bruit d'abeille. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Monte!
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN (h&eacute;sitant):
+
+<p> Mais il me semble, &agrave; pr&eacute;sent, que c'est mal!
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Cet instant d'infini!. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO (le poussant):
+
+<p> Monte donc, animal!
+
+<br>
+<p>(Christian s'&eacute;lance, et par le banc, le feuillage, les piliers, atteint les
+balustres qu'il enjambe.)
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Ah, Roxane!
+
+<br>
+<p>(Il l'enlace et se penche sur ses l&egrave;vres.)
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> A&iuml;e! au coeur, quel pincement bizarre!
+
+<p> --Baiser, festin d'amour dont je suis le Lazare!
+
+<p> Il me vient dans cette ombre une miette de toi,--
+
+<p> Mais oui, je sens un peu mon coeur qui te re&ccedil;oit,
+
+<p> Puisque sur cette l&egrave;vre o&ugrave; Roxane se leurre
+
+<p> Elle baise les mots que j'ai dits tout &agrave; l'heure!
+
+<p>(On entend les th&eacute;orbes):
+
+<p> Un air triste, un air gai: le capucin!
+
+<p>(Il feint de courir comme s'il arrivait de loin, et d'une voix claire):
+
+<p> Hol&agrave;!
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Qu'est ce?
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Moi. Je passais. . .Christian est encor l&agrave;?
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN (tr&egrave;s &eacute;tonn&eacute;):
+
+<p> Tiens Cyrano!
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Bonjour, cousin!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Bonjour, cousine!
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Je descends!
+
+<br>
+<p>(Elle dispara&icirc;t dans la maison. Au fond rentre le capucin.)
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN (l'apercevant):
+
+<p> Oh! encor!
+
+<br>
+<p>(Il suit Roxane.)
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>Sc&egrave;ne 3.XI.
+
+<br>
+<p>Cyrano, Christian, Roxane, le capucin, Ragueneau.
+
+<br>
+<p>LE CAPUCIN:
+
+<p> C'est ici,--je m'obstine--
+
+<p> Magdeleine Robin!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Vous aviez dit: Ro-<em>lin</em>.
+
+<br>
+<p>LE CAPUCIN:
+
+<p> Non: <em>Bin</em>. B, i, n, <em>bin</em>!
+
+<br>
+<p>ROXANE (paraissant sur le seuil de la maison, suivie de Ragueneau qui porte
+une lanterne, et de Christian):
+
+<p> Qu'est-ce?
+
+<br>
+<p>LE CAPUCIN:
+
+<p> Une lettre.
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Hein?
+
+<br>
+<p>LE CAPUCIN (&agrave; Roxane):
+
+<p> Oh! il ne peut s'agir que d'une sainte chose!
+
+<p> C'est un digne seigneur qui. . .
+
+<br>
+<p>ROXANE (&agrave; Christian):
+
+<p> C'est De Guiche!
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Il ose?. . .
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Oh! mais il ne va pas m'importuner toujours!
+
+<p>(D&eacute;cachetant la lettre):
+
+<p> Je t'aime, et si. . .
+
+<p>(A la lueur de la lanterne de Ragueneau, elle lit, &agrave; l'&eacute;cart, &agrave; voix basse):
+
+<p> <em>Mademoiselle,</em>
+
+<p><em> Les tambours</em>
+
+<p><em> Battent; mon r&eacute;giment boucle sa soubreveste;</em>
+
+<p><em> Il part; moi, l'on me croit d&eacute;j&agrave; parti: je reste.</em>
+
+<p><em> Je vous d&eacute;sob&eacute;is. Je suis dans ce couvent.</em>
+
+<p><em> Je vais venir, et vous le mande auparavant</em>
+
+<p><em> Par un religieux simple comme une ch&egrave;vre</em>
+
+<p><em> Qui ne peut rien comprendre &agrave; ceci. Votre l&egrave;vre</em>
+
+<p><em> M'a trop souri tant&ocirc;t: j'ai voulu la revoir.</em>
+
+<p><em> &Eacute;loignez un chacun, et daignez recevoir</em>
+
+<p><em> L'audacieux d&eacute;j&agrave; pardonn&eacute;, je l'esp&egrave;re,</em>
+
+<p><em> Qui signe votre tr&egrave;s. . .et caetera. . .</em>
+
+<p>(Au capucin):
+
+<p> Mon P&egrave;re,
+
+<p> Voici ce que me dit cette lettre. &Eacute;coutez:
+
+<p>(Tous se rapprochent, elle lit &agrave; haute voix):
+
+<p> <em>Mademoiselle,</em>
+
+<p><em> Il faut souscrire aux volont&eacute;s</em>
+
+<p><em> Du cardinal, si dur que cela vous puisse &ecirc;tre.</em>
+
+<p><em> C'est la raison pourquoi j'ai fait choix, pour remettre</em>
+
+<p><em> Ces lignes en vos mains charmantes, d'un tr&egrave;s saint,</em>
+
+<p><em> D'un tr&egrave;s intelligent et discret capucin;</em>
+
+<p><em> Nous voulons qu'il vous donne, et dans votre demeure,</em>
+
+<p><em> La b&eacute;n&eacute;diction</em>
+
+<p>(Elle tourne la page):
+
+<p> <em>nuptiale sur l'heure.</em>
+
+<p><em> Christian doit en secret devenir votre &eacute;poux;</em>
+
+<p><em> Je vous l'envoie. Il vous d&eacute;pla&icirc;t. R&eacute;signez-vous.</em>
+
+<p><em> Songez bien que le ciel b&eacute;nira votre z&egrave;le,</em>
+
+<p><em> Et tenez pour tout assur&eacute;, Mademoiselle,</em>
+
+<p><em> Le respect de celui qui fut et qui sera</em>
+
+<p><em> Toujours votre tr&egrave;s humble et tr&egrave;s. . .et caetera.</em>
+
+<br>
+<p>LE CAPUCIN (rayonnant):
+
+<p> Digne seigneur!. . .Je l'avais dit. J'&eacute;tais sans crainte!
+
+<p> Il ne pouvait s'agir que d'une chose sainte!
+
+<br>
+<p>ROXANE (bas &agrave; Christian):
+
+<p> N'est-ce pas que je lis tr&egrave;s bien les lettres?
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Hum!
+
+<br>
+<p>ROXANE (haut, avec d&eacute;sespoir):
+
+<p> Ah!. . .c'est affreux!
+
+<br>
+<p>LE CAPUCIN (qui a dirig&eacute; sur Cyrano la clart&eacute; de sa lanterne):
+
+<p> C'est vous?
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> C'est moi!
+
+<br>
+<p>LE CAPUCIN (tournant la lumi&egrave;re vers lui, et, comme si un doute lui venait, en
+voyant sa beaut&eacute;):
+
+<p> Mais. . .
+
+<br>
+<p>ROXANE (vivement):
+
+<p> <em>Post-scriptum:</em>
+
+<p><em> Donnez pour le couvent cent vingt pistoles.</em>
+
+<br>
+<p>LE CAPUCIN:
+
+<p> Digne,
+
+<p> Digne seigneur!
+
+<p>(A Roxane):
+
+<p> R&eacute;signez-vous?
+
+<br>
+<p>ROXANE (en martyre):
+
+<p> Je me r&eacute;signe!
+
+<p>(Pendant que Ragueneau ouvre la porte au capucin que Christian invite &agrave;
+entrer, elle dit bas &agrave; Cyrano):
+
+<p> Vous, retenez ici De Guiche! Il va venir!
+
+<p> Qu'il n'entre pas tant que. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Compris!
+
+<p>(Au capucin):
+
+<p> Pour les b&eacute;nir
+
+<p> Il vous faut?. . .
+
+<br>
+<p>LE CAPUCIN:
+
+<p> Un quart d'heure.
+
+<br>
+<p>CYRANO (les poussant tous vers la maison):
+
+<p> Allez! moi, je demeure!
+
+<br>
+<p>ROXANE (&agrave; Christian):
+
+<p> Viens!. . .
+
+<br>
+<p>(Ils entrent.)
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>Sc&egrave;ne XII.
+
+<br>
+<p>Cyrano, seul.
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Comment faire perdre &agrave; De Guiche un quart d'heure.
+
+<p>(Il se pr&eacute;cipite sur le banc, grimpe au mur, vers le balcon):
+
+<p> L&agrave;!. . .Grimpons!. . .J'ai mon plan!. . .
+
+<p>(Les th&eacute;orbes se mettent &agrave; jouer une phrase lugubre):
+
+<p> Ho! c'est un homme!
+
+<p>(Le tr&eacute;molo devient sinistre):
+
+<p> Ho! ho!
+
+<p> Cette fois, c'en est un!. . .
+
+<p>(Il est sur le balcon, il rabaisse son feutre sur ses yeux, &ocirc;te son &eacute;p&eacute;e, se
+drape dans sa cape, puis se penche et regarde au dehors):
+
+<p> Non, ce n'est pas trop haut!. . .
+
+<p>(Il enjambe les balustres et attirant &agrave; lui la longue branche d'un des arbres
+qui d&eacute;bordent le mur du jardin, il s'y accroche des deux mains, pr&ecirc;t a se
+laisser tomber):
+
+<p> Je vais l&eacute;g&egrave;rement troubler cette atmosph&egrave;re!. . .
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>Sc&egrave;ne 3.XIII.
+
+<br>
+<p>Cyrano, De Guiche.
+
+<br>
+<p>DE GUICHE (qui entre, masqu&eacute;, t&acirc;tonnant dans la nuit):
+
+<p> Qu'est-ce que ce maudit capucin peut bien faire?
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Diable! et ma voix?. . .S'il la reconnaissait?
+
+<p>(L&acirc;chant d'une main, il a l'air de tourner une invisible clef):
+
+<p> Cric! crac!
+
+<p>(Solennellement):
+
+<p> Cyrano, reprenez l'accent de Bergerac!. . .
+
+<br>
+<p>DE GUICHE (regardant la maison):
+
+<p> Oui, c'est l&agrave;. J'y vois mal. Ce masque m'importune!
+
+<p>(Il va pour entrer, Cyrano saute du balcon en se tenant &agrave; la branche, qui
+plie, et le d&eacute;pose entre la porte et De Guiche; il feint de tomber lourdement,
+comme si c'&eacute;tait de tr&egrave;s haut, et s'aplatit par terre, o&ugrave; il reste immobile,
+comme &eacute;tourdi. De Guiche fait un bond en arri&egrave;re):
+
+<p> Hein? quoi?
+
+<p>(Quand il l&egrave;ve les yeux, la branche s'est redress&eacute;e; il ne voit que le ciel;
+il ne comprend pas):
+
+<p> D'o&ugrave; tombe donc cet homme?
+
+<br>
+<p>CYRANO (se mettant sur son s&eacute;ant, et avec l'accent de Gascogne):
+
+<p> De la lune!
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> De la?. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO (d'une voix de r&ecirc;ve):
+
+<p> Quelle heure est-il?
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> N'a-t-il plus sa raison?
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Quelle heure? Quel pays? Quel jour? Quelle saison?
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> Mais. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Je suis &eacute;tourdi!
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> Monsieur. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Comme une bombe
+
+<p> Je tombe de la lune!
+
+<br>
+<p>DE GUICHE (impatient&eacute;):
+
+<p> Ah &ccedil;a! Monsieur!
+
+<br>
+<p>CYRANO (se relevant, d'une voix terrible):
+
+<p> J'en tombe!
+
+<br>
+<p>DE GUICHE (reculant):
+
+<p> Soit! soit! vous en tombez!. . .c'est peut-&ecirc;tre un d&eacute;ment!
+
+<br>
+<p>CYRANO (marchant sur lui):
+
+<p> Et je n'en tombe pas m&eacute;taphoriquement!. . .
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> Mais. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Il y a cent ans, ou bien une minute,
+
+<p> --J'ignore tout &agrave; fait ce que dura ma chute!--
+
+<p> J'&eacute;tais dans cette boule &agrave; couleur de safran!
+
+<br>
+<p>DE GUICHE (haussant les &eacute;paules):
+
+<p> Oui. Laissez-moi passer!
+
+<br>
+<p>CYRANO (s'interposant):
+
+<p> O&ugrave; suis-je? soyez franc!
+
+<p> Ne me d&eacute;guisez rien! En quel lieu, dans quel site,
+
+<p> Viens-je de choir, Monsieur, comme un a&eacute;rolithe?
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> Morbleu!. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Tout en cheyant je n'ai pu faire choix
+
+<p> De mon point d'arriv&eacute;e,--et j'ignore o&ugrave; je chois!
+
+<p> Est-ce dans une lune ou bien dans une terre,
+
+<p> Que vient de m'entra&icirc;ner le poids de mon post&egrave;re?
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> Mais je vous dis, Monsieur. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO (avec un cri de terreur qui fait reculer de Guiche):
+
+<p> Ha! grand Dieu!. . .je crois voir
+
+<p> Qu'on a dans ce pays le visage tout noir!
+
+<br>
+<p>DE GUICHE (portant la main &agrave; son visage):
+
+<p> Comment?
+
+<br>
+<p>CYRANO (avec une peur emphatique):
+
+<p> Suis-je en Alger? &Ecirc;tes-vous indig&egrave;ne?. . .
+
+<br>
+<p>DE GUICHE (qui a senti son masque):
+
+<p> Ce masque!. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO (feignant de se rassurer un peu):
+
+<p> Je suis donc dans Venise, ou dans G&ecirc;ne?
+
+<p>
+
+<p>DE GUICHE (voulant passer):
+
+<p> Une dame m'attend!. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO (compl&egrave;tement rassur&eacute;):
+
+<p> Je suis donc &agrave; Paris.
+
+<br>
+<p>DE GUICHE (souriant malgr&eacute; lui):
+
+<p> Le dr&ocirc;le est assez dr&ocirc;le!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Ah! vous riez?
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> Je ris,
+
+<p> Mais veux passer!
+
+<br>
+<p>CYRANO (rayonnant):
+
+<p> C'est &agrave; Paris que je retombe!
+
+<p>(Tout &agrave; fait &agrave; son aise, riant, s'&eacute;poussetant, saluant):
+
+<p> J'arrive--excusez-moi!--par la derni&egrave;re trombe.
+
+<p> Je suis un peu couvert d'&eacute;ther. J'ai voyag&eacute;!
+
+<p> J'ai les yeux tout remplis de poudre d'astres. J'ai
+
+<p> Aux &eacute;perons, encor, quelques poils de plan&egrave;te!
+
+<p>(Cueillant quelque chose sur sa manche):
+
+<p> Tenez, sur mon pourpoint, un cheveu de com&egrave;te!. . .
+
+<br>
+<p>(Il souffle comme pour le faire envoler.)
+
+<br>
+<p>DE GUICHE (hors de lui):
+
+<p> Monsieur!. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO (au moment o&ugrave; il va passer, tend sa jambe comme pour y montrer quelque
+chose et l'arr&ecirc;te):
+
+<p> Dans mon mollet je rapporte une dent
+
+<p> De la Grande Ourse,--et comme, en fr&ocirc;lant le Trident,
+
+<p> Je voulais &eacute;viter une de ses trois lances,
+
+<p> Je suis all&eacute; tomber assis dans les Balances,--
+
+<p> Dont l'aiguille, &agrave; pr&eacute;sent, l&agrave;-haut, marque mon poids!
+
+<p>(Emp&ecirc;chant vivement de Guiche de passer et le prenant &agrave; un bouton du
+pourpoint):
+
+<p> Si vous serriez mon nez, Monsieur, entre vos doigts,
+
+<p> Il jaillirait du lait!
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> Hein? du lait?. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> De la Voie
+
+<p> Lact&eacute;e!. . .
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> Oh! par l'enfer!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> C'est le ciel qui m'envoie!
+
+<p>(Se croisant les bras):
+
+<p> Non! croiriez-vous, je viens de le voir en tombant,
+
+<p> Que Sirius, la nuit, s'affuble d'un turban?
+
+<p>(Confidentiel):
+
+<p> L'autre Ourse est trop petite encor pour qu'elle morde!
+
+<p>(Riant):
+
+<p> J'ai travers&eacute; la Lyre en cassant une corde!
+
+<p>(Superbe):
+
+<p> Mais je compte en un livre &eacute;crire tout ceci,
+
+<p> Et les &eacute;toiles d'or qu'en mon manteau roussi
+
+<p> Je viens de rapporter &agrave; mes p&eacute;rils et risques,
+
+<p> Quand on l'imprimera, serviront d'ast&eacute;risques!
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> A la parfin, je veux. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Vous, je vous vois venir!
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> Monsieur!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Vous voudriez de ma bouche tenir
+
+<p> Comment la lune est faite, et si quelqu'un habite
+
+<p> Dans la rotondit&eacute; de cette cucurbite?
+
+<br>
+<p>DE GUICHE (criant):
+
+<p> Mais non! Je veux. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Savoir comment j'y suis mont&eacute;.
+
+<p> Ce fut par un moyen que j'avais invent&eacute;.
+
+<br>
+<p>DE GUICHE (d&eacute;courag&eacute;):
+
+<p> C'est un fou!
+
+<br>
+<p>CYRANO (d&eacute;daigneux):
+
+<p> Je n'ai pas refait l'aigle stupide
+
+<p> De Regiomontanus, ni le pigeon timide
+
+<p> D'Archytas!. . .
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> C'est un fou,--mais c'est un fou savant.
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Non, je n'imitai rien de ce qu'on fit avant!
+
+<p>(De Guiche a r&eacute;ussi &agrave; passer et il marche vers la porte de Roxane. Cyrano le
+suit, pr&ecirc;t a l'empoigner):
+
+<p> J'inventai six moyens de violer l'azur vierge!
+
+<br>
+<p>DE GUICHE (se retournant):
+
+<p> Six?
+
+<br>
+<p>CYRANO (avec volubilit&eacute;):
+
+<p> Je pouvais, mettant mon corps nu comme un cierge,
+
+<p> La capara&ccedil;onner de fioles de cristal
+
+<p> Toutes pleines des pleurs d'un ciel matutinal,
+
+<p> Et ma personne, alors, au soleil expos&eacute;e,
+
+<p> L'astre l'aurait hum&eacute;e en humant la ros&eacute;e!
+
+<p>
+
+<p>DE GUICHE (surpris et faisant un pas vers Cyrano):
+
+<p> Tiens! Oui, cela fait un!
+
+<br>
+<p>CYRANO (reculant pour l'entra&icirc;ner de l'autre c&ocirc;t&eacute;):
+
+<p> Et je pouvais encor
+
+<p> Faire engouffrer du vent, pour prendre mon essor,
+
+<p> En rar&eacute;fiant l'air dans un coffre de c&egrave;dre
+
+<p> Par des miroirs ardents, mis en icosa&egrave;dre!
+
+<br>
+<p>DE GUICHE (fait encore un pas):
+
+<p> Deux!
+
+<br>
+<p>CYRANO (reculant toujours):
+
+<p> Ou bien, machiniste autant qu'artificier,
+
+<p> Sur une sauterelle aux d&eacute;tentes d'acier,
+
+<p> Me faire, par des feux successifs de salp&ecirc;tre,
+
+<p> Lancer dans les pr&eacute;s bleus o&ugrave; les astres vont pa&icirc;tre!
+
+<br>
+<p>DE GUICHE (le suivant, sans s'en douter, et comptant sur ses doigts):
+
+<p> Trois!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Puisque la fum&eacute;e a tendance &agrave; monter,
+
+<p> En souffler dans un globe assez pour m'emporter!
+
+<br>
+<p>DE GUICHE (m&ecirc;me jeu, de plus en plus &eacute;tonn&eacute;):
+
+<p> Quatre!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Puisque Phoeb&eacute;, quand son arc est le moindre,
+
+<p> Aime sucer, &ocirc; boeufs, votre moelle. . .m'en oindre!
+
+<br>
+<p>DE GUICHE (stup&eacute;fait):
+
+<p> Cinq!
+
+<br>
+<p>CYRANO (qui en parlant l'a amen&eacute; jusqu'&agrave; l'autre c&ocirc;t&eacute; de la place, pr&egrave;s d'un
+banc):
+
+<p> Enfin, me pla&ccedil;ant sur un plateau de fer,
+
+<p> Prendre un morceau d'aimant et le lancer en l'air!
+
+<p> &Ccedil;a, c'est un bon moyen: le fer se pr&eacute;cipite,
+
+<p> Aussit&ocirc;t que l'aimant s'envole, &agrave; sa poursuite;
+
+<p> On relance l'aimant bien vite, et cad&eacute;dis!
+
+<p> On peut monter ainsi ind&eacute;finiment.
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> Six!
+
+<p> --Mais voil&agrave; six moyens excellents!. . .Quel syst&egrave;me
+
+<p> Chois&icirc;tes-vous des six, Monsieur?
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Un septi&egrave;me!
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> Par exemple! Et lequel?
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Je vous le donne en cent!. . .
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> C'est que ce m&acirc;tin-l&agrave; devient int&eacute;ressant!
+
+<br>
+<p>CYRANO (faisant le bruit des vagues avec de grands gestes myst&eacute;rieux):
+
+<p> Hou&uuml;h! hou&uuml;h!
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> Eh bien!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Vous devinez?
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> Non!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> La mar&eacute;e!. . .
+
+<p> A l'heure o&ugrave; l'onde par la lune est attir&eacute;e,
+
+<p> Je me mis sur la sable--apr&egrave;s un bain de mer--
+
+<p> Et la t&ecirc;te partant la premi&egrave;re, mon cher,
+
+<p> --Car les cheveux, surtout, gardent l'eau dans leur frange!--
+
+<p> Je m'enlevai dans l'air, droit, tout droit, comme un ange.
+
+<p> Je montais, je montais doucement, sans efforts,
+
+<p> Quand je sentis un choc!. . .Alors. . .
+
+<br>
+<p>DE GUICHE (entra&icirc;n&eacute; par la curiosit&eacute;, et s'asseyant sur le banc):
+
+<p> Alors?
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Alors. . .
+
+<p>(Reprenant sa voix naturelle):
+
+<p> Le quart d'heure est pass&eacute;, Monsieur, je vous d&eacute;livre:
+
+<p> Le mariage est fait.
+
+<br>
+<p>DE GUICHE (se relevant d'un bond):
+
+<p> &Ccedil;&agrave;, voyons, je suis ivre!. . .
+
+<p> Cette voix?
+
+<p>(La porte de la maison s'ouvre, des laquais paraissent portant des cand&eacute;labres
+allum&eacute;s. Lumi&egrave;re. Cyrano &ocirc;te son chapeau au bord abaiss&eacute;):
+
+<p> Et ce nez--Cyrano?
+
+<br>
+<p>CYRANO (saluant):
+
+<p> Cyrano.
+
+<p> --Ils viennent &agrave; l'instant d'&eacute;changer leur anneau.
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> Qui cela?
+
+<p>(Il se retourne.--Tableau. Derri&egrave;re les laquais, Roxane et Christian se
+tiennent par la main. Le capucin les suit en souriant. Ragueneau &eacute;l&egrave;ve aussi
+un flambeau. La du&egrave;gne ferme la marche, ahurie, en petit saut de lit):
+
+<p> Ciel!
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>Sc&egrave;ne 3.XIV.
+
+<br>
+<p>Les m&ecirc;mes, Roxane, Christian, le capucin, Ragueneau, laquais, la du&egrave;gne.
+
+<br>
+<p>DE GUICHE (&agrave; Roxane):
+
+<p> Vous?
+
+<p>(Reconnaissant Christian avec stupeur):
+
+<p> Lui?
+
+<p>(Saluant Roxane avec admiration):
+
+<p> Vous &ecirc;tes des plus fines!
+
+<p>(A Cyrano):
+
+<p> Mes compliments, Monsieur l'inventeur des machines:
+
+<p> Votre r&eacute;cit e&ucirc;t fait s'arr&ecirc;ter au portail
+
+<p> Du paradis, un saint! Notez-en le d&eacute;tail,
+
+<p> Car vraiment cela peut resservir dans un livre!
+
+<br>
+<p>CYRANO (s'inclinant):
+
+<p> Monsieur, c'est un conseil que je m'engage &agrave; suivre.
+
+<br>
+<p>LE CAPUCIN (montrant les amants &agrave; De Guiche et hochant avec satisfaction sa
+grande barbe blanche):
+
+<p> Un beau couple, mon fils, r&eacute;uni l&agrave; par vous!
+
+<br>
+<p>DE GUICHE (le regardant d'un oeil glac&eacute;):
+
+<p> Oui.
+
+<p>(A Roxane):
+
+<p> Veuillez dire adieu, Madame, &agrave; votre &eacute;poux.
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Comment?
+
+<br>
+<p>DE GUICHE (&agrave; Christian):
+
+<p> Le r&eacute;giment d&eacute;j&agrave; se met en route.
+
+<p> Joignez-le!
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Pour aller &agrave; la guerre?
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> Sans doute!
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Mais, Monsieur, les cadets n'y vont pas!
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> Ils iront.
+
+<p>(Tirant le papier qu'il avait mis dans sa poche):
+
+<p> Voici l'ordre.
+
+<p>(A Christian):
+
+<p> Courez le porter, vous, baron.
+
+<p>
+
+<p>ROXANE (se jetant dans les bras de Christian):
+
+<p> Christian!
+
+<br>
+<p>DE GUICHE (ricanant, &agrave; Cyrano):
+
+<p> La nuit de noce est encore lointaine!
+
+<br>
+<p>CYRANO (&agrave; part):
+
+<p> Dire qu'il croit me faire &eacute;norm&eacute;ment de peine!
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN (&agrave; Roxane):
+
+<p> Oh! tes l&egrave;vres encor!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Allons, voyons, assez!
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN (continuant &agrave; embrasser Roxane):
+
+<p> C'est dur de la quitter. . .Tu ne sais pas. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO (cherchant &agrave; l'entra&icirc;ner):
+
+<p> Je sais.
+
+<br>
+<p>(On entend au loin des tambours qui battent une marche.)
+
+<br>
+<p>DE GUICHE (qui est remont&eacute; au fond):
+
+<p> Le r&eacute;giment qui part!
+
+<br>
+<p>ROXANE (&agrave; Cyrano, en retenant Christian qu'il essaye toujours d'entra&icirc;ner):
+
+<p> Oh!. . .je vous le confie!
+
+<p> Promettez-moi que rien ne va mettre sa vie
+
+<p> En danger!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> J'essaierai. . .mais ne peux cependant
+
+<p> Promettre. . .
+
+<br>
+<p>ROXANE (m&ecirc;me jeu):
+
+<p> Promettez qu'il sera tr&egrave;s prudent!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Oui, je t&acirc;cherai, mais. . .
+
+<br>
+<p>ROXANE (m&ecirc;me jeu):
+
+<p> Qu'&agrave; ce si&egrave;ge terrible
+
+<p> Il n'aura jamais froid!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Je ferai mon possible.
+
+<p> Mais. . .
+
+<br>
+<p>ROXANE (m&ecirc;me jeu):
+
+<p> Qu'il sera fid&egrave;le!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Eh oui! sans doute, mais. . .
+
+<br>
+<p>ROXANE (m&ecirc;me jeu):
+
+<p> Qu'il m'&eacute;crira souvent!
+
+<br>
+<p>CYRANO (s'arr&ecirc;tant):
+
+<p> &Ccedil;a,--je vous le promets!
+
+<br>
+<br>
+<p>Rideau.
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>Acte IV.
+
+<br>
+<p>Les Cadets de Gascogne.
+
+<br>
+<p>Le poste qu'occupe la compagnie de Carbon de Castel-Jaloux au si&egrave;ge d'Arras.
+
+<br>
+<p>Au fond, talus traversant toute la sc&egrave;ne. Au del&agrave; s'aper&ccedil;oit un horizon de
+plaine: le pays couvert de travaux de si&egrave;ge. Les murs d'Arras et la
+silhouette de ses toits sur le ciel, tr&egrave;s loin.
+
+<br>
+<p>Tentes; armes &eacute;parses; tambours, etc.--Le jour va se lever. Jaune
+Orient.--Sentinelles espac&eacute;es. Feux.
+
+<br>
+<p>Roul&eacute;s dans leurs manteaux, les Cadets de Gascogne dorment. Carbon de Castel-Jaloux et Le Bret veillent. Ils sont tr&egrave;s p&acirc;les et tr&egrave;s maigris. Christian
+dort, parmi les autres, dans sa cape, au premier plan, le visage &eacute;clair&eacute; par
+un feu. Silence.
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>Sc&egrave;ne 4.I.
+
+<br>
+<p>Christian, Carbon de Castel-Jaloux, Le Bret, les cadets, puis Cyrano.
+
+<br>
+<p>LE BRET:
+
+<p> C'est affreux!
+
+<br>
+<p>CARBON:
+
+<p> Oui. Plus rien.
+
+<br>
+<p>LE BRET:
+
+<p> Mordious!
+
+<br>
+<p>CARBON (lui faisant signe de parler plus bas):
+
+<p> Jure en sourdine!
+
+<p> Tu vas les r&eacute;veiller.
+
+<p>(Aux cadets):
+
+<p> Chut! Dormez!
+
+<p>(A Le Bret):
+
+<p> Qui dort d&icirc;ne!
+
+<br>
+<p>LE BRET:
+
+<p> Quand on a l'insomnie on trouve que c'est peu!
+
+<p> Quelle famine!
+
+<br>
+<p>(On entend au loin quelques coups de feu.)
+
+<br>
+<p>CARBON:
+
+<p> Ah! maugr&eacute;bis des coups de feu!. . .
+
+<p> Ils vont me r&eacute;veiller mes enfants!
+
+<p>(Aux cadets qui l&egrave;vent la t&ecirc;te):
+
+<p> Dormez!
+
+<br>
+<p>(On se recouche. Nouveaux coups de feu plus rapproch&eacute;s.)
+
+<br>
+<p>UN CADET (s'agitant):
+
+<p> Diantre!
+
+<p> Encore?
+
+<br>
+<p>CARBON:
+
+<p> Ce n'est rien! C'est Cyrano qui rentre!
+
+<br>
+<p>(Les t&ecirc;tes qui s'&eacute;taient relev&eacute;es se recouchent.)
+
+<br>
+<p>UNE SENTINELLE (au dehors):
+
+<p> Ventrebieu! qui va l&agrave;?
+
+<br>
+<p>LA VOIX DE CYRANO:
+
+<p> Bergerac!
+
+<br>
+<p>LA SENTINELLE (qui est sur le talus):
+
+<p> Ventrebieu!
+
+<p> Qui va l&agrave;?
+
+<br>
+<p>CYRANO (paraissant sur la cr&ecirc;te):
+
+<p> Bergerac, imb&eacute;cile!
+
+<br>
+<p>(Il descend. Le Bret va au-devant de lui, inquiet):
+
+<br>
+<p>LE BRET:
+
+<p> Ah! grand Dieu!
+
+<br>
+<p>CYRANO (lui faisant signe de ne r&eacute;veiller personne):
+
+<p> Chut!
+
+<br>
+<p>LE BRET:
+
+<p> Bless&eacute;?
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Tu sais bien qu'ils ont pris l'habitude
+
+<p> De me manquer tous les matins!
+
+<br>
+<p>LE BRET:
+
+<p> C'est un peu rude,
+
+<p> Pour porter une lettre, &agrave; chaque jour levant,
+
+<p> De risquer!
+
+<br>
+<p>CYRANO (s'arr&ecirc;tant devant Christian):
+
+<p> J'ai promis qu'il &eacute;crirait souvent!
+
+<p>(Il le regarde):
+
+<p> Il dort. Il est p&acirc;li. Si la pauvre petite
+
+<p> Savait qu'il meurt de faim. . .Mais toujours beau!
+
+<br>
+<p>LE BRET:
+
+<p> Va vite
+
+<p> Dormir!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Ne grogne pas, Le Bret!. . .Sache ceci:
+
+<p> Pour traverser les rangs espagnols, j'ai choisi
+
+<p> Un endroit o&ugrave; je sais, chaque nuit, qu'ils sont ivres.
+
+<br>
+<p>LE BRET:
+
+<p> Tu devrais bien un jour nous rapporter des vivres.
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Il faut &ecirc;tre l&eacute;ger pour passer!--Mais je sais
+
+<p> Qu'il y aura ce soir du nouveau. Les Fran&ccedil;ais
+
+<p> Mangeront ou mourront,--si j'ai bien vu. . .
+
+<br>
+<p>LE BRET:
+
+<p> Raconte!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Non. Je ne suis pas s&ucirc;r. . .vous verrez!
+
+<br>
+<p>CARBON:
+
+<p> Quelle honte,
+
+<p> Lorsqu'on est assi&eacute;geant, d'&ecirc;tre affam&eacute;!
+
+<br>
+<p>LE BRET:
+
+<p> H&eacute;las!
+
+<p> Rien de plus compliqu&eacute; que ce si&egrave;ge d'Arras:
+
+<p> Nous assi&eacute;geons Arras,--nous-m&ecirc;mes, pris au pi&egrave;ge,
+
+<p> Le cardinal infant d'Espagne nous assi&egrave;ge. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Quelqu'un devrait venir l'assi&eacute;ger &agrave; son tour.
+
+<br>
+<p>LE BRET:
+
+<p> Je ne ris pas.
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Oh! oh!
+
+<br>
+<p>LE BRET:
+
+<p> Penser que chaque jour
+
+<p> Vous risquez une vie, ingrat, comme la v&ocirc;tre,
+
+<p> Pour porter. . .
+
+<p>(Le voyant qui se dirige vers une tente):
+
+<p> O&ugrave; vas-tu?
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> J'en vais &eacute;crire une autre.
+
+<br>
+<p>(Il soul&egrave;ve la toile et dispara&icirc;t.)
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>Sc&egrave;ne 4.II.
+
+<br>
+<p>Les m&ecirc;mes, moins Cyrano.
+
+<br>
+<p>(Le jour s'est un peu lev&eacute;. Lueurs roses. La ville d' Arras se dore &agrave;
+l'horizon. On entend un coup de canon imm&eacute;diatement suivi d'une batterie de
+tambours, tr&egrave;s au loin, vers la gauche. D'autres tambours battent plus pr&egrave;s.
+Les batteries vont se r&eacute;pondant, et se rapprochant, &eacute;clatent presque en sc&egrave;ne
+et s'&eacute;loignent vers la droite, parcourant le camp. Rumeurs de r&eacute;veil. Voix
+lointaines d'officiers.)
+
+<br>
+<p>CARBON (avec un soupir):
+
+<p> La diane!. . .H&eacute;las!
+
+<p>(Les cadets s'agitent dans leurs manteaux, s'&eacute;tirent):
+
+<p> Sommeil succulent, tu prends fin!. . .
+
+<p> Je sais trop quel sera leur premier cri!
+
+<br>
+<p>UN CADET (se mettant sur son s&eacute;ant):
+
+<p> J'ai faim!
+
+<br>
+<p>UN AUTRE:
+
+<p> Je meurs!
+
+<br>
+<p>TOUS:
+
+<p> Oh!
+
+<br>
+<p>CARBON:
+
+<p> Levez-vous!
+
+<br>
+<p>TROISI&Egrave;ME CADET:
+
+<p> Plus un pas!
+
+<br>
+<p>QUATRI&Egrave;ME CADET:
+
+<p> Plus un geste!
+
+<br>
+<p>LE PREMIER (se regardant dans un morceau de cuirasse):
+
+<p> Ma langue est jaune: l'air du temps est indigeste!
+
+<br>
+<p>UN AUTRE:
+
+<p> Mon tortil de baron pour un peu de Chester!
+
+<br>
+<p>UN AUTRE:
+
+<p> Moi, si l'on ne veut pas fournir &agrave; mon gaster
+
+<p> De quoi m'&eacute;laborer une pinte de chyle,
+
+<p> Je me retire sous ma tente--comme Achille!
+
+<br>
+<p>UN AUTRE:
+
+<p> Oui, du pain!
+
+<br>
+<p>CARBON (allant &agrave; la tente o&ugrave; est entr&eacute; Cyrano, &agrave; mi-voix):
+
+<p> Cyrano!
+
+<br>
+<p>D'AUTRES:
+
+<p> Nous mourons!
+
+<br>
+<p>CARBON (toujours &agrave; mi-voix, &agrave; la porte de la tente):
+
+<p> Au secours!
+
+<p> Toi qui sais si gaiement leur r&eacute;pliquer toujours,
+
+<p> Viens les ragaillardir!
+
+<br>
+<p>DEUXI&Egrave;ME CADET (se pr&eacute;cipitant vers le premier qui m&acirc;chonne quelque chose):
+
+<p> Qu'est-ce que tu grignotes!
+
+<br>
+<p>LE PREMIER:
+
+<p> De l'&eacute;toupe &agrave; canon que dans les bourguignotes
+
+<p> On fait frire en la graisse &agrave; graisser les moyeux,
+
+<p> Les environs d'Arras sont tr&egrave;s peu giboyeux!
+
+<br>
+<p>UN AUTRE (entrant):
+
+<p> Moi, je viens de chasser!
+
+<br>
+<p>UN AUTRE (m&ecirc;me jeu):
+
+<p> J'ai p&ecirc;ch&eacute;, dans la Scarpe!
+
+<br>
+<p>TOUS (debout, se ruant sur les deux nouveaux venus):
+
+<p> Quoi!--Que rapportez-vous?--Un faisan?--Une carpe?--
+
+<p> Vite, vite, montrez!
+
+<br>
+<p>LE P&Ecirc;CHEUR:
+
+<p> Un goujon!
+
+<br>
+<p>LE CHASSEUR:
+
+<p> Un moineau!
+
+<br>
+<p>TOUS (exasp&eacute;r&eacute;s):
+
+<p> Assez!--R&eacute;voltons-nous!
+
+<br>
+<p>CARBON:
+
+<p> Au secours, Cyrano!
+
+<br>
+<p>(Il fait maintenant tout &agrave; fait jour.)
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>Sc&egrave;ne 4.III.
+
+<br>
+<p>Les m&ecirc;mes, Cyrano.
+
+<br>
+<p>CYRANO (sortant de sa tente, tranquille, une plume &agrave; l'oreille, un livre &agrave; la
+main):
+
+<p> Hein?
+
+<p>(Silence. Au premier cadet):
+
+<p> Pourquoi t'en vas-tu, toi, de ce pas qui tra&icirc;ne?
+
+<br>
+<p>LE CADET:
+
+<p> J'ai quelque chose, dans les talons, qui me g&ecirc;ne!. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Et quoi donc?
+
+<br>
+<p>LE CADET:
+
+<p> L'estomac!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Moi de m&ecirc;me, pardi!
+
+<br>
+<p>LE CADET:
+
+<p> Cela doit te g&ecirc;ner?
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Non, cela me grandit.
+
+<br>
+<p>DEUXI&Egrave;ME CADET:
+
+<p> J'ai les dents longues!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Tu n'en mordras que plus large.
+
+<br>
+<p>UN TROISI&Egrave;ME:
+
+<p> Mon ventre sonne creux!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Nous y battrons la charge.
+
+<br>
+<p>UN AUTRE:
+
+<p> Dans les oreilles, moi, j'ai des bourdonnements.
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Non, non; ventre affam&eacute;, pas d'oreilles: tu mens!
+
+<br>
+<p>UN AUTRE:
+
+<p> Oh! manger quelque chose,--&agrave; l'huile!
+
+<br>
+<p>CYRANO (le d&eacute;coiffant et lui mettant son casque dans la main):
+
+<p> Ta salade.
+
+<br>
+<p>UN AUTRE:
+
+<p> Qu'est-ce qu'on pourrait bien d&eacute;vorer?
+
+<br>
+<p>CYRANO (lui jetant le livre qu'il tient &agrave; la main):
+
+<p> L'<em>Iliade</em>.
+
+<br>
+<p>UN AUTRE:
+
+<p> Le ministre, &agrave; Paris, fait ses quatre repas!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Il devrait t'envoyer du perdreau?
+
+<br>
+<p>LE M&Ecirc;ME:
+
+<p> Pourquoi pas?
+
+<p> Et du vin!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Richelieu, du Bourgogne, <em>if you please</em>?
+
+<br>
+<p>LE M&Ecirc;ME:
+
+<p> Par quelque capucin!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> L'&eacute;minence qui grise?
+
+<br>
+<p>UN AUTRE:
+
+<p> J'ai des faims d'ogre!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Eh! bien!. . .tu croques le marmot!
+
+<br>
+<p>LE PREMIER CADET (haussant les &eacute;paules):
+
+<p> Toujours le mot, la pointe!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Oui, la pointe, le mot!
+
+<p> Et je voudrais mourir, un soir, sous un ciel rose,
+
+<p> En faisant un bon mot, pour une belle cause!
+
+<p> --Oh! frapp&eacute; par la seule arme noble qui soit,
+
+<p> Et par un ennemi qu'on sait digne de soi,
+
+<p> Sur un gazon de gloire et loin d'un lit de fi&egrave;vres,
+
+<p> Tomber la pointe au coeur en m&ecirc;me temps qu'aux l&egrave;vres!
+
+<br>
+<p>CRIS DE TOUS:
+
+<p> J'ai faim!
+
+<br>
+<p>CYRANO (se croisant les bras):
+
+<p> Ah &ccedil;&agrave;! mais vous ne pensez qu'&agrave; manger?. . .
+
+<p> --Approche, Bertrandou le fifre, ancien berger;
+
+<p> Du double &eacute;tui de cuir tire l'un de tes fifres,
+
+<p> Souffle, et joue &agrave; ce tas de goinfres et de piffres
+
+<p> Ces vieux airs du pays, au doux rhythme obsesseur,
+
+<p> Dont chaque note est comme une petite soeur,
+
+<p> Dans lesquels restent pris des sons de voix aim&eacute;es,
+
+<p> Ces airs dont la lenteur est celle des fum&eacute;es
+
+<p> Que le hameau natal exhale de ses toits,
+
+<p> Ces airs dont la musique a l'air d'&ecirc;tre en patois!. . .
+
+<p>(Le vieux s'assied et pr&eacute;pare son fifre):
+
+<p> Que la fl&ucirc;te, aujourd'hui, guerri&egrave;re qui s'afflige,
+
+<p> Se souvienne un moment, pendant que sur sa tige
+
+<p> Tes doigts semblent danser un menuet d'oiseau,
+
+<p> Qu'avant d'&ecirc;tre d'&eacute;b&egrave;ne, elle fut de roseau;
+
+<p> Que sa chanson l'&eacute;tonne, et qu'elle y reconnaisse
+
+<p> L'&acirc;me de sa rustique et paisible jeunesse!. . .
+
+<p>(Le vieux commence &agrave; jouer des airs languedociens):
+
+<p> &Eacute;coutez, les Gascons. . .Ce n'est plus, sous ses doigts,
+
+<p> Le fifre aigu des camps, c'est la fl&ucirc;te des bois!
+
+<p> Ce n'est plus le sifflet du combat, sous ses l&egrave;vres,
+
+<p> C'est le lent galoubet de nos meneurs de ch&egrave;vres!. . .
+
+<p> &Eacute;coutez. . .C'est le val, la lande, la for&ecirc;t,
+
+<p> Le petit p&acirc;tre brun sous son rouge b&eacute;ret,
+
+<p> C'est la verte douceur des soirs sur la Dordogne,
+
+<p> &Eacute;coutez, les Gascons: c'est toute la Gascogne!
+
+<br>
+<p>(Toutes les t&ecirc;tes se sont inclin&eacute;es;--tous les yeux r&ecirc;vent;--et des larmes sont
+furtivement essuy&eacute;es, avec un revers de manche, un coin de manteau.)
+
+<br>
+<p>CARBON (&agrave; Cyrano, bas):
+
+<p> Mais tu les fais pleurer!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> De nostalgie!. . .Un mal
+
+<p> Plus noble que la faim!. . .pas physique: moral!
+
+<p> J'aime que leur souffrance ait chang&eacute; de visc&egrave;re,
+
+<p> Et que ce soit leur coeur, maintenant, qui se serre!
+
+<br>
+<p>CARBON:
+
+<p> Tu vas les affaiblir en les attendrissant!
+
+<br>
+<p>CYRANO (qui a fait signe au tambour d'approcher):
+
+<p> Laisse donc! Les h&eacute;ros qu'ils portent dans leur sang
+
+<p> Sont vite r&eacute;veill&eacute;s! Il suffit. . .
+
+<br>
+<p>(Il fait un geste. Le tambour roule.)
+
+<br>
+<p>TOUS (se levant et se pr&eacute;cipitant sur leurs armes):
+
+<p> Hein?. . .Quoi?. . .Qu'est-ce?
+
+<br>
+<p>CYRANO (souriant):
+
+<p> Tu vois, il a suffi d'un roulement de caisse!
+
+<p> Adieu, r&ecirc;ves, regrets, vieille province, amour. . .
+
+<p> Ce qui du fifre vient s'en va par le tambour!
+
+<br>
+<p>UN CADET (qui regarde au fond):
+
+<p> Ah! Ah! Voici monsieur de Guiche.
+
+<br>
+<p>TOUS LES CADETS (murmurant):
+
+<p> Hou. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO (souriant):
+
+<p> Murmure
+
+<p> Flatteur!
+
+<br>
+<p>UN CADET:
+
+<p> Il nous ennuie!
+
+<br>
+<p>UN AUTRE:
+
+<p> Avec, sur son armure,
+
+<p> Son grand col de dentelle, il vient faire le fier!
+
+<br>
+<p>UN AUTRE:
+
+<p> Comme si l'on portait du linge sur du fer!
+
+<br>
+<p>LE PREMIER:
+
+<p> C'est bon lorsque &agrave; son cou l'on a quelque furoncle!
+
+<br>
+<p>LE DEUXI&Egrave;ME:
+
+<p> Encore un courtisan!
+
+<br>
+<p>UN AUTRE:
+
+<p> Le neveu de son oncle!
+
+<br>
+<p>CARBON:
+
+<p> C'est un Gascon pourtant!
+
+<br>
+<p>LE PREMIER:
+
+<p> Un faux!. . .M&eacute;fiez-vous!
+
+<p> Parce que, les Gascons. . .ils doivent &ecirc;tre fous:
+
+<p> Rien de plus dangereux qu'un Gascon raisonnable.
+
+<br>
+<p>LE BRET:
+
+<p> Il est p&acirc;le!
+
+<br>
+<p>UN AUTRE:
+
+<p> Il a faim. . .autant qu'un pauvre diable!
+
+<p> Mais comme sa cuirasse a des clous de vermeil,
+
+<p> Sa crampe d'estomac &eacute;tincelle au soleil!
+
+<br>
+<p>CYRANO (vivement):
+
+<p> N'ayons pas l'air non plus de souffrir! Vous, vos cartes,
+
+<p> Vos pipes et vos d&eacute;s. . .
+
+<p>(Tous rapidement se mettent &agrave; jouer sur des tambours, sur des escabeaux et par
+terre, sur leurs manteaux, et ils allument de longues pipes de p&eacute;tun):
+
+<p> Et moi, je lis Descartes.
+
+<br>
+<p>(Il se prom&egrave;ne de long en large et lit dans un petit livre qu'il a tir&eacute; de sa
+poche.--Tableau.--De Guiche entre. Tout le monde a l'air absorb&eacute; et content.
+Il est tr&egrave;s p&acirc;le. Il va vers Carbon.)
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>Sc&egrave;ne 4.IV.
+
+<br>
+<p>Les m&ecirc;mes, de Guiche.
+
+<br>
+<p>DE GUICHE (&agrave; Carbon):
+
+<p> Ah!--Bonjour!
+
+<p>(Ils s'observent tous les deux. A part, avec satisfaction):
+
+<p> Il est vert.
+
+<br>
+<p>CARBON (de m&ecirc;me):
+
+<p> Il n'a plus que les yeux.
+
+<br>
+<p>DE GUICHE (regardant les cadets):
+
+<p> Voici donc les mauvaises t&ecirc;tes?. . .Oui, messieurs,
+
+<p> Il me revient de tous c&ocirc;t&eacute;s qu'on me brocarde
+
+<p> Chez vous, que les cadets, noblesse montagnarde,
+
+<p> Hobereaux b&eacute;arnais, barons p&eacute;rigourdins,
+
+<p> N'ont pour leur colonel pas assez de d&eacute;dains,
+
+<p> M'appellent intrigant, courtisan,--qu'il les g&ecirc;ne
+
+<p> De voir sur ma cuirasse un col en point de G&ecirc;ne,--
+
+<p> Et qu'ils ne cessent pas de s'indigner entre eux
+
+<p> Qu'on puisse &ecirc;tre Gascon et ne pas &ecirc;tre gueux!
+
+<p>(Silence. On joue. On fume):
+
+<p> Vous ferai-je punir par votre capitaine?
+
+<p> Non.
+
+<br>
+<p>CARBON:
+
+<p> D'ailleurs, je suis libre et n'inflige de peine. . .
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> Ah?
+
+<br>
+<p>CARBON:
+
+<p> J'ai pay&eacute; ma compagnie, elle est &agrave; moi.
+
+<p> Je n'ob&eacute;is qu'aux ordres de guerre.
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> Ah?. . .Ma foi!
+
+<p> Cela suffit.
+
+<p>(S'adressant aux cadets):
+
+<p> Je peux m&eacute;priser vos bravades.
+
+<p> On conna&icirc;t ma fa&ccedil;on d'aller aux mousquetades;
+
+<p> Hier, &agrave; Bapaume, on vit la furie avec quoi
+
+<p> J'ai fait l&acirc;cher le pied au comte de Bucquoi;
+
+<p> Ramenant sur ses gens les miens en avalanche,
+
+<p> J'ai charg&eacute; par trois fois!
+
+<br>
+<p>CYRANO (sans lever le nez de son livre):
+
+<p> Et votre &eacute;charpe blanche?
+
+<br>
+<p>DE GUICHE (surpris et satisfait):
+
+<p> Vous savez ce d&eacute;tail?. . .En effet, il advint,
+
+<p> Durant que je faisais ma caracole afin
+
+<p> De rassembler mes gens la troisi&egrave;me charge,
+
+<p> Qu'un remous de fuyards m'entra&icirc;na sur la marge
+
+<p> Des ennemis; j'&eacute;tais en danger qu'on me pr&icirc;t
+
+<p> Et qu'on m'arquebus&acirc;t, quand j'eus le bon esprit
+
+<p> De d&eacute;nouer et de laisser couler &agrave; terre
+
+<p> L'&eacute;charpe qui disait mon grade militaire;
+
+<p> En sorte que je pus, sans attirer les yeux,
+
+<p> Quitter les Espagnols, et revenant sur eux,
+
+<p> Suivi de tous les miens r&eacute;confort&eacute;s, les battre!
+
+<p> --Eh bien! que dites-vous de ce trait?
+
+<br>
+<p>(Les cadets n'ont pas l'air d'&eacute;couter; mais ici les cartes et les cornets &agrave;
+d&eacute;s restent en l'air, la fum&eacute;e des pipes demeure dans les joues: attente.)
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Qu'Henri quatre
+
+<p> N'e&ucirc;t jamais consenti, le nombre l'accablant,
+
+<p> A se diminuer de son panache blanc.
+
+<br>
+<p>(Joie silencieuse. Les cartes s'abattent. Les d&eacute;s tombe. La fum&eacute;e
+s'&eacute;chappe.)
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> L'adresse a r&eacute;ussi, cependant!
+
+<br>
+<p>(M&ecirc;me attente suspendant les jeux et les pipes.)
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> C'est possible.
+
+<p> Mais on n'abdique pas l'honneur d'&ecirc;tre une cible.
+
+<p>(Cartes, d&eacute;s, fum&eacute;es, s'abattent, tombent, s'envolent avec une satisfaction
+croissante):
+
+<p> Si j'eusse &eacute;t&eacute; pr&eacute;sent quand l'&eacute;charpe coula
+
+<p> --Nos courages, monsieur, diff&egrave;rent en cela--
+
+<p> Je l'aurais ramass&eacute;e et me la serais mise.
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> Oui, vantardise, encor, de gascon!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Vantardise?. . .
+
+<p> Pr&ecirc;tez-la-moi. Je m'offre &agrave; monter, d&egrave;s ce soir,
+
+<p> A l'assaut, le premier, avec elle en sautoir.
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> Offre encor de gascon! Vous savez que l'&eacute;charpe
+
+<p> Resta chez l'ennemi, sur les bords de la Scarpe,
+
+<p> En un lieu que depuis la mitraille cribla,--
+
+<p> O&ugrave; nul ne peut aller la chercher!
+
+<br>
+<p>CYRANO (tirant de sa poche l'&eacute;charpe blanche et la lui tendant):
+
+<p> La voil&agrave;.
+
+<br>
+<p>(Silence. Les cadets &eacute;touffent leurs rires dans les cartes et dans les
+cornets &agrave; d&eacute;s. De Guiche se retourne, les regarde: imm&eacute;diatement ils
+reprennent leur gravit&eacute;, leurs jeux; l'un d'eux sifflote avec indiff&eacute;rence
+l'air montagnard jou&eacute; par le fifre.)
+
+<br>
+<p>DE GUICHE (prenant l'&eacute;charpe):
+
+<p> Merci. Je vais, avec ce bout d'&eacute;toffe claire,
+
+<p> Pouvoir faire un signal,--que j'h&eacute;sitais &agrave; faire.
+
+<br>
+<p>(Il va au talus, y grimpe, et agite plusieurs fois l'&eacute;charpe en l'air.)
+
+<br>
+<p>TOUS:
+
+<p> Hein!
+
+<br>
+<p>LA SENTINELLE (en haut du talus):
+
+<p> Cet homme, l&agrave;-bas qui se sauve en courant!. . .
+
+<br>
+<p>DE GUICHE (redescendant):
+
+<p> C'est un faux espion espagnol. Il nous rend
+
+<p> De grands services. Les renseignements qu'il porte
+
+<p> Aux ennemis sont ceux que je lui donne, en sorte
+
+<p> Que l'on peut influer sur leurs d&eacute;cisions.
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> C'est un gredin!
+
+<br>
+<p>DE GUICHE (se nouant nonchalamment son &eacute;charpe):
+
+<p> C'est tr&egrave;s commode. Nous disions?. . .
+
+<p> --Ah! J'allais vous apprendre un fait. Cette nuit m&ecirc;me,
+
+<p> Pour nous ravitailler tentant un coup supr&ecirc;me,
+
+<p> Le mar&eacute;chal s'en fut vers Dourlens, sans tambours;
+
+<p> Les vivandiers du Roi sont l&agrave;; par les labours
+
+<p> Il les joindra; mais pour revenir sans encombre,
+
+<p> Il a pris avec lui des troupes en tel nombre
+
+<p> Que l'on aurait beau jeu, certe, en nous attaquant:
+
+<p> La moiti&eacute; de l'arm&eacute;e est absente du camp!
+
+<br>
+<p>CARBON:
+
+<p> Oui, si les Espagnols savaient, ce serait grave.
+
+<p> Mais ils ne savent pas ce d&eacute;part?
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> Ils le savent.
+
+<p> Ils vont nous attaquer.
+
+<br>
+<p>CARBON:
+
+<p> Ah!
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> Mon faux espion
+
+<p> M'est venu pr&eacute;venir de leur agression.
+
+<p> Il ajouta: 'J'en peux d&eacute;terminer la place;
+
+<p> Sur quel point voulez-vous que l'attaque se fasse?
+
+<p> Je dirai que de tous c'est le moins d&eacute;fendu,
+
+<p> Et l'effort portera sur lui.'--J'ai r&eacute;pondu:
+
+<p> 'C'est bon. Sortez du camp. Suivez des yeux la ligne:
+
+<p> Ce sera sur le point d'o&ugrave; je vous ferai signe.'
+
+<br>
+<p>CARBON (aux cadets):
+
+<p> Messieurs, pr&eacute;parez-vous!
+
+<br>
+<p>(Tous se l&egrave;vent. Bruit d'&eacute;p&eacute;es et de ceinturons qu'on boucle.)
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> C'est dans une heure.
+
+<br>
+<p>PREMIER CADET:
+
+<p> Ah!. . .bien!. . .
+
+<br>
+<p>(Ils se rasseyent tous. On reprend la partie interrompue.)
+
+<br>
+<p>DE GUICHE (&agrave; Carbon):
+
+<p> Il faut gagner du temps. Le mar&eacute;chal revient.
+
+<br>
+<p>CARBON:
+
+<p> Et pour gagner du temps?
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> Vous aurez l'obligeance
+
+<p> De vous faire tuer.
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Ah! voil&agrave; la vengeance?
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> Je ne pr&eacute;tendrai pas que si je vous aimais
+
+<p> Je vous eusse choisis vous et les v&ocirc;tres, mais,
+
+<p> Comme &agrave; votre bravoure on n'en compare aucune,
+
+<p> C'est mon Roi que je sers en servant ma rancune.
+
+<br>
+<p>CYRANO (saluant):
+
+<p> Souffrez que je vous sois, monsieur, reconnaissant.
+
+<br>
+<p>DE GUICHE (saluant):
+
+<p> Je sais que vous aimez vous battre un contre cent.
+
+<p> Vous ne vous plaindrez pas de manquer de besogne.
+
+<br>
+<p>(Il remonte, avec Carbon.)
+
+<br>
+<p>CYRANO (aux cadets):
+
+<p> Eh bien donc! nous allons au blason de Gascogne,
+
+<p> Qui porte six chevrons, messieurs, d'azur et d'or,
+
+<p> Joindre un chevron de sang qui lui manquait encor!
+
+<br>
+<p>(De Guiche cause bas avec Carbon de Castel-Jaloux, au fond. On donne des
+ordres. La r&eacute;sistance se pr&eacute;pare. Cyrano va vers Christian qui est rest&eacute;
+immobile, les bras crois&eacute;s.)
+
+<br>
+<p>CYRANO (lui mettant la main sur l'&eacute;paule):
+
+<p> Christian?
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN (secouant la t&ecirc;te):
+
+<p> Roxane!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> H&eacute;las!
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Au moins, je voudrais mettre
+
+<p> Tout l'adieu de mon coeur dans une belle lettre!. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Je me doutais que ce serait pour aujourd'hui.
+
+<p>(Il tire un billet de son pourpoint):
+
+<p> Et j'ai fait tes adieux.
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Montre!. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Tu veux?. . .
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN (lui prenant la lettre):
+
+<p> Mais oui!
+
+<p>(Il l'ouvre, lit et s'arr&ecirc;te):
+
+<p> Tiens!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Quoi?
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Ce petit rond?. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO (reprenant la lettre vivement, et regardant d'un air na&iuml;f):
+
+<p> Un rond?. . .
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> C'est une larme!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Oui. . .Po&egrave;te, on se prend &agrave; son jeu, c'est le charme!. . .
+
+<p> Tu comprends. . .ce billet,--c'&eacute;tait tr&egrave;s &eacute;mouvant:
+
+<p> Je me suis fait pleurer moi-m&ecirc;me en l'&eacute;crivant.
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Pleurer?. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Oui. . .parce que. . .mourir n'est pas terrible.
+
+<p> Mais. . .ne plus la revoir jamais. . .voil&agrave; l'horrible!
+
+<p> Car enfin je ne la. . .
+
+<p>(Christian le regarde):
+
+<p> nous ne la. . .
+
+<p>(Vivement):
+
+<p> tu ne la. . .
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN (lui arrachant la lettre):
+
+<p> Donne-moi ce billet!
+
+<br>
+<p>(On entend une rumeur, au loin, dans le camp.)
+
+<br>
+<p>LA VOIX D'UNE SENTINELLE:
+
+<p> Ventrebieu, qui va l&agrave;?
+
+<br>
+<p>(Coups de feu. Bruits de voix. Grelots.)
+
+<br>
+<p>CARBON:
+
+<p> Qu'est-ce?. . .
+
+<br>
+<p>LA SENTINELLE (qui est sur le talus):
+
+<p> Un carrosse!
+
+<br>
+<p>(On se pr&eacute;cipite pour voir.)
+
+<br>
+<p>CRIS:
+
+<p> Quoi! Dans le camp?--Il y entre!
+
+<p> --Il a l'air de venir de chez l'ennemi!--Diantre!
+
+<p> Tirez!--Non! Le cocher a cri&eacute;!--Cri&eacute; quoi?--
+
+<p> Il a cri&eacute;: Service du Roi!
+
+<br>
+<p>(Tout le monde est sur le talus et regarde au dehors. Les grelots se
+rapprochent.)
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> Hein? Du Roi!. . .
+
+<br>
+<p>(On redescend, on s'aligne.)
+
+<br>
+<p>CARBON:
+
+<p> Chapeau bas, tous!
+
+<br>
+<p>DE GUICHE (&agrave; la cantonade):
+
+<p> Du Roi!--Rangez-vous, vile tourbe,
+
+<p> Pour qu'il puisse d&eacute;crire avec pompe sa courbe!
+
+<br>
+<p>(Le carrosse entre au grand trot. Il est couvert de boue et de poussi&egrave;re.
+Les rideaux sont tir&eacute;s. Deux laquais derri&egrave;re. Il s'arr&ecirc;te net.)
+
+<br>
+<p>CARBON (criant):
+
+<p> Battez aux champs!
+
+<br>
+<p>(Roulement de tambours. Tous les cadets se d&eacute;couvrent.)
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> Baissez le marchepied!
+
+<br>
+<p>(Deux hommes se pr&eacute;cipitent. La porti&egrave;re s'ouvre.)
+
+<br>
+<p>ROXANE (sautant du carrosse):
+
+<p> Bonjour!
+
+<br>
+<p>(Le son d'une voix de femme rel&egrave;ve d'un seul coup tout ce monde profond&eacute;ment
+inclin&eacute;.--Stupeur.)
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>Sc&egrave;ne 4.V.
+
+<br>
+<p>Les m&ecirc;mes, Roxane.
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> Service du Roi! Vous?
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Mais du seul roi, l'Amour!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Ah! grand Dieu!
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN (s'&eacute;lancant):
+
+<p> Vous! Pourquoi?
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> C'&eacute;tait trop long, ce si&egrave;ge!
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Pourquoi?. . .
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Je te dirai!
+
+<br>
+<p>CYRANO (qui, au son de sa voix, est rest&eacute; clou&eacute; immobile, sans oser tourner
+les yeux vers elle):
+
+<p> Dieu! La regarderai-je?
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> Vous ne pouvez rester ici!
+
+<br>
+<p>ROXANE (gaiement):
+
+<p> Mais si! mais si!
+
+<p> Voulez-vous m'avancer un tambour?. . .
+
+<p>(Elle s'assied sur un tambour qu'on avance):
+
+<p> L&agrave;, merci!
+
+<p>(Elle rit):
+
+<p> On a tir&eacute; sur mon carrosse!
+
+<p>(Fi&egrave;rement):
+
+<p> Une patrouille!
+
+<p> --Il a l'air d'&ecirc;tre fait avec une citrouille,
+
+<p> N'est-ce pas? comme dans le conte, et les laquais
+
+<p> Avec des rats.
+
+<p>(Envoyant des l&egrave;vres un baiser &agrave; Christian):
+
+<p> Bonjour!
+
+<p>(Les regardant tous):
+
+<p> Vous n'avez pas l'air gais!
+
+<p> --Savez-vous que c'est loin, Arras?
+
+<p>(Apercevant Cyrano):
+
+<p> Cousin, charm&eacute;e!
+
+<br>
+<p>CYRANO (a'avan&ccedil;ant):
+
+<p> Ah &ccedil;&agrave;! comment?. . .
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Comment j'ai retrouv&eacute; l'arm&eacute;e?
+
+<p> Oh! mon Dieu, mon ami, mais c'est tout simple: j'ai
+
+<p> March&eacute; tant que j'ai vu le pays ravag&eacute;.
+
+<p> Ah! ces horreurs, il a fallu que je les visse
+
+<p> Pour y croire! Messieurs, si c'est l&agrave; le service
+
+<p> De votre Roi, le mien vaut mieux!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Voyons, c'est fou!
+
+<p> Par o&ugrave; diable avez-vous bien pu passer?
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Par o&ugrave;?
+
+<p> Par chez les Espagnols.
+
+<br>
+<p>PREMIER CADET:
+
+<p> Ah! qu'Elles sont malignes!
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> Comment avez-vous fait pour traverser leurs lignes?
+
+<br>
+<p>LE BRET:
+
+<p> Cela dut &ecirc;tre tr&egrave;s difficile!. . .
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Pas trop.
+
+<p> J'ai simplement pass&eacute; dans mon carrosse, au trot.
+
+<p> Si quelque hidalgo montrait sa mine alti&egrave;re,
+
+<p> Je mettais mon plus beau sourire &agrave; la porti&egrave;re,
+
+<p> Et ces messieurs &eacute;tant, n'en d&eacute;plaise aux Fran&ccedil;ais,
+
+<p> Les plus galantes gens du monde,--je passais!
+
+<br>
+<p>CARBON:
+
+<p> Oui, c'est un passe port, certes, que ce sourire!
+
+<p> Mais on a fr&eacute;quemment d&ucirc; vous sommer de dire
+
+<p> O&ugrave; vous alliez ainsi, madame?
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Fr&eacute;quemment.
+
+<p> Alors je r&eacute;pondais: 'Je vais voir mon amant.'
+
+<p> --Aussit&ocirc;t l'Espagnol &agrave; l'air le plus f&eacute;roce
+
+<p> Refermait gravement la porte du carrosse,
+
+<p> D'un geste de la main &agrave; faire envie au Roi
+
+<p> Relevait les mousquets d&eacute;j&agrave; braqu&eacute;s sur moi,
+
+<p> Et superbe de gr&acirc;ce, &agrave; la fois, et de morgue,
+
+<p> L'ergot tendu sous la dentelle en tuyau d'orgue,
+
+<p> Le feutre au vent pour que la plume palpit&acirc;t,
+
+<p> S'inclinait en disant: 'Passez, se&ntilde;orita!'
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Mais, Roxane. . .
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> J'ai dit: mon amant, oui. . .pardonne!
+
+<p> Tu comprends, si j'avais dit: mon mari, personne
+
+<p> Ne m'e&ucirc;t laiss&eacute; passer!
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Mais. . .
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Qu'avez-vous?
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> Il faut
+
+<p> Vous en aller d'ici!
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Moi?
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Bien vite!
+
+<br>
+<p>LE BRET:
+
+<p> Au plus t&ocirc;t!
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Oui!
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Mais comment?
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN (embarrass&eacute;):
+
+<p> C'est que. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO (de m&ecirc;me):
+
+<p> Dans trois quarts d'heure. . .
+
+<br>
+<p>DE GUICHE (de m&ecirc;me):
+
+<p> . . .ou quatre. . .
+
+<br>
+<p>CARBON (de m&ecirc;me):
+
+<p> Il vaut mieux. . .
+
+<br>
+<p>LE BRET (de m&ecirc;me):
+
+<p> Vous pourriez. . .
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Je reste. On va se battre.
+
+<br>
+<p>TOUS:
+
+<p> Oh! non!
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> C'est mon mari!
+
+<p>(Elle se jette dans les bras de Christian):
+
+<p> Qu'on me tue avec toi!
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Mais quels yeux vous avez!
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Je te dirai pourquoi!
+
+<br>
+<p>DE GUICHE (d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;):
+
+<p> C'est un poste terrible!
+
+<br>
+<p>ROXANE (se retournant):
+
+<p> Hein! terrible?
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Et la preuve
+
+<p> C'est qu'il nous l'a donn&eacute;!
+
+<br>
+<p>ROXANE (&agrave; De Guiche):
+
+<p> Ah! vous me vouliez veuve?
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> Oh! je vous jure!. . .
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Non! Je suis folle &agrave; pr&eacute;sent!
+
+<p> Et je ne m'en vais plus!--D'ailleurs, c'est amusant.
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Eh quoi! la pr&eacute;cieuse &eacute;tait une h&eacute;ro&iuml;ne?
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Monsieur de Bergerac, je suis votre cousine.
+
+<br>
+<p>UN CADET:
+
+<p> Nous vous d&eacute;fendrons bien!
+
+<br>
+<p>ROXANE (enfi&eacute;vr&eacute;e de plus en plus):
+
+<p> Je le crois, mes amis!
+
+<br>
+<p>UN AUTRE (avec enivrement):
+
+<p> Tout le camp sent l'iris!
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Et j'ai justement mis
+
+<p> Un chapeau qui fera tr&egrave;s bien dans la bataille!. . .
+
+<p>(Regardant de Guiche):
+
+<p> Mais peut-&ecirc;tre est-il temps que le comte s'en aille:
+
+<p> On pourrait commencer.
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> Ah! c'en est trop! Je vais
+
+<p> Inspecter mes canons, et reviens. . .Vous avez
+
+<p> Le temps encor: changez d'avis!
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Jamais!
+
+<br>
+<p>(De Guiche sort.)
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>Sc&egrave;ne 4.VI.
+
+<br>
+<p>Les m&ecirc;mes, moins De Guiche.
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN (suppliant):
+
+<p> Roxane!. . .
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Non!
+
+<br>
+<p>PREMIER CADET (aux autres):
+
+<p> Elle reste!
+
+<br>
+<p>TOUS (se pr&eacute;cipitant, se bousculant, s'astiquant):
+
+<p> Un peigne!--Un savon!--Ma basane
+
+<p> Est trou&eacute;e: une aiguille!--Un ruban!--Ton miroir!--
+
+<p> Mes manchettes!--Ton fer &agrave; moustache!--Un rasoir!. . .
+
+<br>
+<p>ROXANE (&agrave; Cyrano qui la supplie encore):
+
+<p> Non! rien ne me fera bouger de cette place!
+
+<br>
+<p>CARBON (apr&egrave;s s'&ecirc;tre, comme les autres, sangl&eacute;, &eacute;pousset&eacute;, avoir bross&eacute; son
+chapeau, redress&eacute; sa plume et tir&eacute; ses manchettes, s'avance vers Roxane, et
+c&eacute;r&eacute;monieusement):
+
+<p> Peut-&ecirc;tre si&eacute;rait-il que je vous pr&eacute;sentasse,
+
+<p> Puisqu'il en est ainsi, quelques de ces messieurs
+
+<p> Qui vont avoir l'honneur de mourir sous vos yeux.
+
+<p>(Roxane s'incline et elle attend, debout au bras de Christian. Carbon
+pr&eacute;sente):
+
+<p> Baron de Peyrescous de Colignac!
+
+<br>
+<p>LE CADET (saluant):
+
+<p> Madame. . .
+
+<br>
+<p>CARBON (continuant):
+
+<p> Baron de Casterac de Cahuzac.--Vidame
+
+<p> De Malgouyre Estressac L&eacute;sbas d'Escarabiot.--
+
+<p> Chevalier d'Antignac-Juzet.--Baron Hillot
+
+<p> De Blagnac-Sal&eacute;chan de Castel Crabioules. . .
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Mais combien avez-vous de noms, chacun?
+
+<br>
+<p>LE BARON HILLOT:
+
+<p> Des foules!
+
+<br>
+<p>CARBON (&agrave; Roxane):
+
+<p> Ouvrez la main qui tient votre mouchoir.
+
+<br>
+<p>ROXANE (ouvre la main et le mouchoir tombe):
+
+<p> Pourquoi?
+
+<br>
+<p>(Toute la compagnie fait le mouvement de s'&eacute;lancer pour le ramasser.)
+
+<br>
+<p>CARBON (le ramassant vivement):
+
+<p> Ma compagnie &eacute;tait sans drapeau! Mais ma foi,
+
+<p> C'est le plus beau du camp qui flottera sur elle!
+
+<br>
+<p>ROXANE (souriant):
+
+<p> Il est un peu petit.
+
+<br>
+<p>CARBON (attachant le mouchoir &agrave; la hampe de sa lance de capitaine):
+
+<p> Mais il est en dentelle!
+
+<br>
+<p>UN CADET (aux autres):
+
+<p> Je mourrais sans regret ayant vu ce minois,
+
+<p> Si j'avais seulement dans le ventre une noix!. . .
+
+<br>
+<p>CARBON (qui l'a entendu, indign&eacute;):
+
+<p> Fi! parler de manger lorsqu'une exquise femme!. . .
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Mais l'air du camp est vif et, moi-m&ecirc;me, m'affame:
+
+<p> P&acirc;t&eacute;s, chaud-froids, vins fins:--mon menu, le voil&agrave;!
+
+<p> --Voulez-vous m'apporter tout cela!
+
+<br>
+<p>(Consternation.)
+
+<br>
+<p>UN CADET:
+
+<p> Tout cela!
+
+<br>
+<p>UN AUTRE:
+
+<p> O&ugrave; le prendrion-nous, grand Dieu?
+
+<br>
+<p>ROXANE (tranquillement):
+
+<p> Dans mon carrosse.
+
+<br>
+<p>TOUS:
+
+<p> Hein?
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Mais il faut qu'on serve et d&eacute;coupe, et d&eacute;sosse!
+
+<p> Regarder mon cocher d'un peu plus pr&egrave;s, messieurs,
+
+<p> Et vous reconna&icirc;trez un homme pr&eacute;cieux:
+
+<p> Chaque sauce sera, si l'on veut, r&eacute;chauff&eacute;e!
+
+<br>
+<p>LES CADETS (se ruant vers le carrosse):
+
+<p> C'est Ragueneau!
+
+<p>(Acclamations):
+
+<p> Oh! Oh!
+
+<br>
+<p>ROXANE (les suivant des yeux):
+
+<p> Pauvre gens!
+
+<br>
+<p>CYRANO (lui baisant la main):
+
+<p> Bonne f&eacute;e!
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU (debout sur le si&egrave;ge comme un charlatan en place publique):
+
+<p> Messieurs!. . .
+
+<br>
+<p>(Enthousiasme.)
+
+<br>
+<p>LES CADETS:
+
+<p> Bravo! Bravo!
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU:
+
+<p> Les Espagnols n'ont pas,
+
+<p> Quand passaient tant d'appas, vu passer le repas!
+
+<br>
+<p>(Applaudissements.)
+
+<br>
+<p>CYRANO (bas &agrave; Christian):
+
+<p> Hum! hum! Christian!
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU:
+
+<p> Distraits par la galanterie
+
+<p> Ils n'ont pas vu. . .
+
+<p>(Il tire de son si&egrave;ge un plat qu'il &eacute;l&egrave;ve):
+
+<p> la galantine!. . .
+
+<br>
+<p>(Applaudissements. La galantine passe de mains en mains.)
+
+<br>
+<p>CYRANO (bas &agrave; Christian):
+
+<p> Je t'en prie,
+
+<p> Un seul mot!. . .
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU:
+
+<p> Et V&eacute;nus sut occuper leur oeil
+
+<p> Pour que Diane en secret, p&ucirc;t passer. . .
+
+<p>(Il brandit un gigot):
+
+<p> son chevreuil!
+
+<br>
+<p>(Enthousiasme. Le gigot est saisi par vingt mains tendues.)
+
+<br>
+<p>CYRANO (bas &agrave; Christian):
+
+<p> Je voudrais te parler!
+
+<br>
+<p>ROXANE (aux cadets qui redescendent, les bras charg&eacute;s de victuailles):
+
+<p> Posez cela par terre!
+
+<br>
+<p>(Elle met le couvert sur l'herbe, aid&eacute;e des deux laquais imperturbables qui
+&eacute;taient derri&egrave;re le carrosse):
+
+<br>
+<p>ROXANE (&agrave; Christian, au moment o&ugrave; Cyrano allait l'entra&icirc;ner &agrave; part):
+
+<p> Vous, rendez-vous utile?
+
+<br>
+<p>(Christian vient l'aider. Mouvement d'inqui&eacute;tude de Cyrano.)
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU:
+
+<p> Un paon truff&eacute;!
+
+<br>
+<p>PREMIER CADET (&eacute;panoui, qui descend en coupant une large tranche de jambon):
+
+<p> Tonnerre!
+
+<p> Nous n'aurons pas couru notre dernier hasard
+
+<p> Sans faire un gueuleton. . .
+
+<p>(Se reprenant vivement en voyant Roxane):
+
+<p> pardon! un balthazar!
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU (lan&ccedil;ant les coussins du carrosse):
+
+<p> Les coussins sont remplis d'ortolans!
+
+<br>
+<p>(Tumulte. On &eacute;ventre les coussins. Rires. Joie.)
+
+<br>
+<p>TROISI&Egrave;ME CADET:
+
+<p> Ah! Vi&eacute;daze!
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU (lan&ccedil;ant des flacons de vin rouge):
+
+<p> Des flacons de rubis!--
+
+<p>(De vin blanc):
+
+<p> Des flacons de topaze!
+
+<br>
+<p>ROXANE (jetant une nappe pli&eacute;e &agrave; la figure de Cyrano):
+
+<p> D&eacute;faites cette nappe!. . .Eh! hop! Soyez l&eacute;ger!
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU (brandissant une lanterne arrach&eacute;e):
+
+<p> Chaque lanterne est un petit garde-manger!
+
+<br>
+<p>CYRANO (bas &agrave; Christian, pendant qu'ils arrangent la nappe ensemble):
+
+<p> Il faut que je te parle avant que tu lui parles!
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU (de plus en plus lyrique):
+
+<p> Le manche de mon fouet est un saucisson d'Arles!
+
+<br>
+<p>ROXANE (versant du vin, servant):
+
+<p> Puisqu'on nous fait tuer, morbleu! nous nous moquons
+
+<p> Du reste de l'arm&eacute;e!--Oui! tout pour les Gascons!
+
+<p> Et si De Guiche vient, personne ne l'invite!
+
+<p>(Allant de l'un &agrave; l'autre):
+
+<p> L&agrave;, vous avez le temps.--Ne manger pas si vite!--
+
+<p> Buvez un peu.--Pourquoi pleurez-vous?
+
+<br>
+<p>PREMIER CADET:
+
+<p> C'est trop bon!. . .
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Chut!--Rouge ou blanc?--Du pain pour monsieur de Carbon!
+
+<p> --Un couteau!--Votre assiette!--Un peu de cro&ucirc;te?--Encore?
+
+<p> Je vous sers!--Du bourgogne?--Une aile?
+
+<br>
+<p>CYRANO (qui la suit, les bras charg&eacute;s de plats, l'aidant &agrave; servir):
+
+<p> Je l'adore!
+
+<br>
+<p>ROXANE (allant vers Christian):
+
+<p> Vous?
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Rien.
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Si! ce biscuit, dans du muscat. . .deux doigts!
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN (essayant de la retenir):
+
+<p> Oh! dites-moi pourquoi vous v&icirc;ntes?
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Je me dois
+
+<p> A ces malheureux. . .Chut! Tout &agrave; l'heure!. . .
+
+<br>
+<p>LE BRET (qui &eacute;tait remont&eacute; au fond, pour passer, au bout d'une lance, un pain
+&agrave; la sentinelle du talus):
+
+<p> De Guiche!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Vite, cachez flacon, plat, terrine, bourriche!
+
+<p> Hop!--N'ayons l'air de rien!. . .
+
+<p>(A Ragueneau):
+
+<p> Toi, remonte d'un bond
+
+<p> Sur ton si&egrave;ge!--Tout est cach&eacute;?. . .
+
+<br>
+<p>(En un clin d'oeil tout a &eacute;t&eacute; repouss&eacute; dans les tentes, ou cach&eacute; sous les
+v&ecirc;tements, sous les manteaux, dans les feutres.--De Guiche entre vivement--et
+s'arr&ecirc;te, tout d'un coup, reniflant.--Silence.)
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>Sc&egrave;ne 4.VII.
+
+<br>
+<p>Les m&ecirc;mes, De Guiche.
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> Cela sent bon.
+
+<br>
+<p>UN CADET (chantonnant d'un air d&eacute;tach&eacute;):
+
+<p> To lo lo!. . .
+
+<br>
+<p>DE GUICHE (s'arr&ecirc;tant et le regardant):
+
+<p> Qu'avez-vous, vous?. . .Vous &ecirc;tes tout rouge!
+
+<br>
+<p>LE CADET:
+
+<p> Moi?. . .Mais rien. C'est le sang. On va se battre: il bouge!
+
+<br>
+<p>UN AUTRE:
+
+<p> Poum. . .poum. . .poum. . .
+
+<br>
+<p>DE GUICHE (se retournant):
+
+<p> Qu'est cela?
+
+<br>
+<p>LE CADET (l&eacute;g&egrave;rement gris):
+
+<p> Rien! C'est une chanson!
+
+<p> Une petite. . .
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> Vous &ecirc;tes gai, mon gar&ccedil;on!
+
+<br>
+<p>LE CADET:
+
+<p> L'approche du danger!
+
+<br>
+<p>DE GUICHE (appelant Carbon de Castel-Jaloux, pour donner un ordre):
+
+<p> Capitaine! je. . .
+
+<p>(Il s'arr&ecirc;te en le voyant):
+
+<p> Peste!
+
+<p> Vous avez bonne mine aussi!
+
+<br>
+<p>CARBON (cramoisi, et cachant une bouteille derri&egrave;re son dos, avec an geste
+&eacute;vasif):
+
+<p> Oh!. . .
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> Il me reste
+
+<p> Un canon que j'ai fait porter. . .
+
+<p>(Il montre un endroit dans la coulisse):
+
+<p> l&agrave;, dans ce coin,
+
+<p> Et vos hommes pourront s'en servir au besoin.
+
+<br>
+<p>UN CADET (se dandinant):
+
+<p> Charmante attention!
+
+<br>
+<p>UN AUTRE (lui souriant gracieusement):
+
+<p> Douce sollicitude!
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> Ah &ccedil;a! mais ils sont fous!--
+
+<p>(S&egrave;chement):
+
+<p> N'ayant pas l'habitude
+
+<p> Du canon, prenez garde au recul.
+
+<br>
+<p>LE PREMIER CADET:
+
+<p> Ah! pfftt!
+
+<br>
+<p>DE GUICHE (allant &agrave; lui, furieux):
+
+<p> Mais!. . .
+
+<br>
+<p>LE CADET:
+
+<p> Le canon des Gascons ne recule jamais!
+
+<br>
+<p>DE GUICHE (le prenant par le bras et le secouant):
+
+<p> Vous &ecirc;tes gris!. . .De quoi?
+
+<br>
+<p>LE CADET (superbe):
+
+<p> De l'odeur de la poudre!
+
+<br>
+<p>DE GUICHE (haussant les &eacute;paules, le repousse et va vivement &agrave; Roxane):
+
+<p> Vite, &agrave; quoi daignez-vous, madame, vous r&eacute;soudre?
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Je reste!
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> Fuyez!
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Non!
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> Puisqu'il en est ainsi,
+
+<p> Qu'on me donne un mousquet!
+
+<br>
+<p>CARBON:
+
+<p> Comment?
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> Je reste aussi.
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Enfin, Monsieur! voil&agrave; de la bravoure pure!
+
+<br>
+<p>PREMIER CADET:
+
+<p> Seriez-vous un Gascon malgr&eacute; votre guipure?
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Quoi!. . .
+
+<br>
+<p>DE GUICHE:
+
+<p> Je ne quitte pas une femme en danger.
+
+<br>
+
+<p>DEUXI&Egrave;ME CADET (au premier):
+
+<p> Dis donc! Je crois qu'on peut lui donner &agrave; manger!
+
+<br>
+<p>(Toutes les victuailles reparaissent comme par enchantement.)
+
+<br>
+<p>DE GUICHE (dont les yeux s'allument):
+
+<p> Des vivres!
+
+<br>
+<p>UN TROISI&Egrave;ME CADET:
+
+<p> Il en sort de sous toutes les vestes!
+
+<br>
+<p>DE GUICHE (se ma&icirc;trisant, avec hauteur):
+
+<p> Est-ce que vous croyez que je mange vos restes?
+
+<br>
+<p>CYRANO (saluant):
+
+<p> Vous faites des progr&egrave;s!
+
+<br>
+<p>DE GUICHE (fi&egrave;rement, et &agrave; qui &eacute;chappe sur le dernier mot une l&eacute;g&egrave;re pointe
+d'accent):
+
+<p> Je vais me battre &agrave; jeun!
+
+<br>
+<p>PREMIER CADET (exultant de joie):
+
+<p> A <em>jeung</em>! Il vient d'avoir l'accent!
+
+<br>
+<p>DE GUICHE (riant):
+
+<p> Moi?
+
+<br>
+<p>LE CADET:
+
+<p> C'en est un!
+
+<br>
+<p>(Ils se mettent tous &agrave; danser.)
+
+<br>
+<p>CARBON DE CASTEL-JALOUX (qui a disparu depuis un moment derri&egrave;re le talus,
+reparaissant sur la cr&ecirc;te):
+
+<p> J'ai rang&eacute; mes piquiers, leur troupe est r&eacute;solue!
+
+<br>
+<p>(Il montre une ligne de piques qui d&eacute;passe la cr&ecirc;te.)
+
+<br>
+<p>DE GUICHE (&agrave; Roxane, en s'inclinant):
+
+<p> Acceptez-vous ma main pour passer leur revue?. . .
+
+<br>
+<p>(Elle la prend, ils remontent vers le talus. Tous le monde se d&eacute;couvre et les
+suit.)
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN (allant &agrave; Cyrano, vivement):
+
+<p> Parle vite!
+
+<br>
+<p>(Au moment o&ugrave; Roxane para&icirc;t sur la cr&ecirc;te, les lances disparaissent, abaiss&eacute;es
+pour le salut, un cri s'&eacute;l&egrave;ve: elle s'incline.)
+
+<br>
+<p>LES PIQUIERS (au dehors):
+
+<p> Vivat!
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Quel &eacute;tait ce secret?. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Dans le cas o&ugrave; Roxane. . .
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Eh bien?. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Te parlerait
+
+<p> Des lettres?. . .
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Oui, je sais!. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Ne fais pas la sottise
+
+<p> De t'&eacute;tonner. . .
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> De quoi?
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Il faut que je te dise!. . .
+
+<p> Oh! mon Dieu, c'est tout simple, et j'y pense aujourd'hui
+
+<p> En la voyant. Tu lui. . .
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Parle vite!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Tu lui. . .
+
+<p> As &eacute;crit plus souvent que tu ne crois.
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Hein?
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Dame!
+
+<p> Je m'en &eacute;tais charg&eacute;: j'interpr&eacute;tais ta flamme!
+
+<p> J'&eacute;crivais quelquefois sans te dire: j'&eacute;cris!
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Ah?
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> C'est tout simple!
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Mais comment t'y es-tu pris,
+
+<p> Depuis qu'on est bloqu&eacute; pour?. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Oh!. . .avant l'aurore
+
+<p> Je pouvais traverser. . .
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN (se croisant les bras):
+
+<p> Ah! c'est tout simple encore?
+
+<p> Et qu'ai-je &eacute;crit de fois par semaine?. . .Deux?--Trois?--
+
+<p> Quatre?--
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Plus.
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Tous les jours?
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Oui, tous les jours.--Deux fois.
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN (violemment):
+
+<p> Et cela t'enivrait, et l'ivresse &eacute;tait telle
+
+<p> Que tu bravais la mort. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO (voyant Roxane qui revient):
+
+<p> Tais-toi! Pas devant elle!
+
+<br>
+<p>(Il rentre vivement dans sa tente.)
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>Sc&egrave;ne 4.VIII.
+
+<br>
+<p>Roxane, Christian; au fond, all&eacute;es et venues de cadets. Carbon et De Guiche
+donnent des ordres.
+
+<br>
+<p>ROXANE (courant &agrave; Christian):
+
+<p> Et maintenant, Christian!. . .
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN (lui prenant les mains):
+
+<p> Et maintenant, dis-moi
+
+<p> Pourquoi, par ces chemins effroyables, pourquoi
+
+<p> A travers tous ces rangs de soudards et de re&icirc;tres,
+
+<p> Tu m'a rejoint ici?
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> C'est &agrave; cause des lettres!
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Tu dis?
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Tant pis pour vous si je cours ces dangers!
+
+<p> Ce sont vos lettres qui m'ont gris&eacute;e! Ah! songez
+
+<p> Combien depuis un mois vous m'en avez &eacute;crites,
+
+<p> Et plus belles toujours!
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Quoi! pour quelques petites
+
+<p> Lettres d'amour. . .
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Tais-toi! Tu ne peux pas savoir!
+
+<p> Mon Dieu, je t'adorais, c'est vrai, depuis qu'un soir,
+
+<p> D'une voix que je t'ignorais, sous ma fen&ecirc;tre,
+
+<p> Ton &acirc;me commen&ccedil;a de se faire conna&icirc;tre. . .
+
+<p> Eh bien! tes lettres, c'est, vois-tu, depuis un mois,
+
+<p> Comme si tout le temps je l'entendais, ta voix
+
+<p> De ce soir-l&agrave;, si tendre, et qui vous enveloppe!
+
+<p> Tant pis pour toi, j'accours. La sage P&eacute;n&eacute;lope
+
+<p> Ne f&ucirc;t pas demeur&eacute;e &agrave; broder sous son toit,
+
+<p> Si le seigneur Ulysse e&ucirc;t &eacute;crit comme toi,
+
+<p> Mais pour le joindre, elle e&ucirc;t, aussi folle qu'H&eacute;l&egrave;ne,
+
+<p> Envoy&eacute; promener ses pelotons de laine!. . .
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Mais. . .
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Je lisais, je relisais, je d&eacute;faillais,
+
+<p> J'&eacute;tais &agrave; toi. Chacun de ces petits feuillets
+
+<p> &Eacute;tait comme un p&eacute;tale envol&eacute; de ton &acirc;me.
+
+<p> On sent &agrave; chaque mot de ces lettres de flamme
+
+<p> L'amour puissant, sinc&egrave;re. . .
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Ah! sinc&egrave;re et puissant?
+
+<p> Cela se sent, Roxane?. . .
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Oh! si cela se sent!
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Et vous venez?. . .
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Je viens (&ocirc; mon Christian, mon ma&icirc;tre!
+
+<p> Vous me rel&egrave;veriez si je voulais me mettre
+
+<p> A vos genoux, c'est donc mon &acirc;me que j'y mets,
+
+<p> Et vous ne pourrez plus la relever jamais!)
+
+<p> Je viens te demander pardon (et c'est bien l'heure
+
+<p> De demander pardon, puisqu'il se peut qu'on meure!)
+
+<p> De t'avoir fait d'abord, dans ma frivolit&eacute;,
+
+<p> L'insulte de t'aimer pour ta seule beaut&eacute;!
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN (avec &eacute;pouvante):
+
+<p> Ah! Roxane!
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Et plus tard, mon ami, moins frivole,
+
+<p> --Oiseau qui saute avant tout &agrave; fait qu'il s'envole,--
+
+<p> Ta beaut&eacute; m'arr&ecirc;tant, ton &acirc;me m'entra&icirc;nant,
+
+<p> Je t'aimais pour les deux ensemble!. . .
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Et maintenant?
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Eh bien! toi-m&ecirc;me enfin l'emporte sur toi-m&ecirc;me,
+
+<p> Et ce n'est plus que pour ton &acirc;me que je t'aime!
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN (reculant):
+
+<p> Ah! Roxane!
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Sois donc heureux. Car n'&ecirc;tre aim&eacute;
+
+<p> Que pour ce dont on est un instant costum&eacute;,
+
+<p> Doit mettre un coeur avide et noble &agrave; la torture;
+
+<p> Mais ta ch&egrave;re pens&eacute;e efface ta figure,
+
+<p> Et la beaut&eacute; par quoi tout d'abord tu me plus,
+
+<p> Maintenant j'y vois mieux. . .et je ne la vois plus!
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Oh!. . .
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Tu doutes encor d'une telle victoire?. . .
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN (douloureusement):
+
+<p> Roxane!
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Je comprends, tu ne peux pas y croire,
+
+<p> A cet amour?. . .
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Je ne veux pas de cet amour!
+
+<p> Moi, je veux &ecirc;tre aim&eacute; plus simplement pour. . .
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Pour
+
+<p> Ce qu'en vous elles ont aim&eacute; jusqu'&agrave; cette heure?
+
+<p> Laissez-vous donc aimer d'une fa&ccedil;on meilleure!
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Non! c'&eacute;tait mieux avant!
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Ah! tu n'y entends rien!
+
+<p> C'est maintenant que j'aime mieux, que j'aime bien!
+
+<p> C'est ce qui te fait toi, tu m'entends, que j'adore!
+
+<p> Et moins brillant. . .
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Tais-toi!
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Je t'aimerais encore!
+
+<p> Si toute ta beaut&eacute; tout d'un coup s'envolait. . .
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Oh! ne dis pas cela!
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Si, je le dis!
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Quoi? laid?
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Laid! je le jure!
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Dieu!
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Et ta joie est profonde?
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN (d'une voix &eacute;touff&eacute;e):
+
+<p> Oui. . .
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Qu'as-tu?
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN (la repoussant doucement):
+
+<p> Rien. Deux mots &agrave; dire: une seconde. . .
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Mais?. . .
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN (lui montrant un groupe de cadets, au fond):
+
+<p> A ces pauvres gens mon amour t'enleva:
+
+<p> Va leur sourire un peu puisqu'ils vont mourir. . .va!
+
+<br>
+<p>ROXANE (attendrie):
+
+<p> Cher Christian!. . .
+
+<br>
+<p>(Elle remonte vers les Gascons qui s'empressent repectueusement autour
+d'elle.)
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>Sc&egrave;ne 4.IX.
+
+<br>
+<p>Christian, Cyrano; au fond Roxane causant avec Carbon et quelques cadets.
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN (appelant vers la tente de Cyrano):
+
+<p> Cyrano?
+
+<br>
+<p>CYRANO (reparaissant, arm&eacute; pour la bataille):
+
+<p> Qu'est-ce? Te voil&agrave; bl&ecirc;me!
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Elle ne m'aime plus!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Comment?
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> C'est toi qu'elle aime!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Non!
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Elle n'aime plus que mon &acirc;me!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Non!
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Si!
+
+<p> C'est donc bien toi qu'elle aime,--et tu l'aimes aussi!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Moi?
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Je le sais.
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> C'est vrai.
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Comme un fou.
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Davantage.
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Dis-le-lui!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Non!
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Pourquoi?
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Regarde mon visage!
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Elle m'aimerait laid!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Elle te l'a dit!
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> L&agrave;!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Ah! je suis bien content qu'elle t'ait dit cela!
+
+<p> Mais va, va, ne crois pas cette chose insens&eacute;e!
+
+<p> --Mon Dieu, je suis content qu'elle ait eu la pens&eacute;e
+
+<p> De la dire,--mais va, ne la prend pas au mot,
+
+<p> Va, ne deviens pas laid: elle m'en voudrait trop!
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> C'est ce que je veux voir!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Non, non!
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Qu'elle choisisse!
+
+<p> Tu vas lui dire tout!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Non, non! Pas ce supplice.
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Je tuerais ton bonheur parce que je suis beau?
+
+<p> C'est trop injuste!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Et moi, je mettrais au tombeau
+
+<p> Le tien parce que, gr&acirc;ce au hasard qui fait na&icirc;tre,
+
+<p> J'ai le don d'exprimer. . .ce que tu sens peut-&ecirc;tre?
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Dis-lui tout!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Il s'obstine &agrave; me tenter, c'est mal!
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Je suis las de porter en moi-m&ecirc;me un rival!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Christian!
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Notre union--sans t&eacute;moins--clandestine,
+
+<p> --Peut se rompre,--si nous survivons!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Il s'obstine!. . .
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Oui, je veux &ecirc;tre aim&eacute; moi-m&ecirc;me, ou pas du tout!
+
+<p> --Je vais voir ce qu'on fait, tiens! Je vais jusqu'au bout
+
+<p> Du poste; je reviens: parle, et qu'elle pr&eacute;f&egrave;re
+
+<p> L'un de nous deux!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Ce sera toi!
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Mais. . .je l'esp&egrave;re!
+
+<p>(Il appelle):
+
+<p> Roxane!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Non! Non!
+
+<br>
+<p>ROXANE (accourant):
+
+<p> Quoi?
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN:
+
+<p> Cyrano vous dira
+
+<p> Une chose importante. . .
+
+<br>
+<p>(Elle va vivement &agrave; Cyrano. Christian sort.)
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>Sc&egrave;ne 4.X.
+
+<br>
+<p>Roxane, Cyrano, puis Le Bret, Carbon de Castel-Jaloux, les cadets, Ragueneau,
+de Guiche, etc.
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Importante?
+
+<br>
+<p>CYRANO (&eacute;perdu):
+
+<p> Il s'en va!. . .
+
+<p>(A Roxane):
+
+<p> Rien!. . .Il attache,--oh! Dieu! vous devez le conna&icirc;tre!--
+
+<p> De l'importance &agrave; rien!
+
+<br>
+<p>ROXANE (vivement):
+
+<p> Il a dout&eacute; peut-&ecirc;tre
+
+<p> De ce que j'ai dit l&agrave;?. . .J'ai vu qu'il a dout&eacute;!. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO (lui prenant la main):
+
+<p> Mais avez-vous bien dit, d'ailleurs, la v&eacute;rit&eacute;?
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Oui, oui, je l'aimerais m&ecirc;me. . .
+
+<br>
+<p>(Elle h&eacute;site une seconde.)
+
+<br>
+<p>CYRANO (souriant tristement):
+
+<p> Le mot vous g&ecirc;ne
+
+<p> Devant moi?
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Mais. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Il ne me fera pas de peine!
+
+<p> --M&ecirc;me laid?
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> M&ecirc;me laid!
+
+<p>(Mousqueterie au dehors):
+
+<p> Ah! tiens, on a tir&eacute;!
+
+<br>
+<p>CYRANO (ardemment):
+
+<p> Affreux?
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Affreux!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> D&eacute;figur&eacute;!
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> D&eacute;figur&eacute;!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Grotesque?
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Rien ne peut me le rendre grotesque!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Vous l'aimeriez encore?
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Et davantage presque!
+
+<br>
+<p>CYRANO (perdant la t&ecirc;te, &agrave; part):
+
+<p> Mon Dieu, c'est vrai, peut-&ecirc;tre, et le bonheur est l&agrave;!
+
+<p>(A Roxane):
+
+<p> Je. . .Roxane. . .&eacute;coutez!. . .
+
+<br>
+<p>LE BRET (entrant rapidement, appelle &agrave; mi-voix):
+
+<p> Cyrano!
+
+<br>
+<p>CYRANO (se retournant):
+
+<p> Hein?
+
+<br>
+<p>LE BRET:
+
+<p> Chut!
+
+<br>
+<p>(Il lui dit un mot tout bas.)
+
+<br>
+<p>CYRANO (laissant &eacute;chapper la main de Roxane, avec un cri):
+
+<p> Ah!. . .
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Qu'avez vous?
+
+<br>
+<p>CYRANO (&agrave; lui-m&ecirc;me, avec stupeur):
+
+<p> C'est fini.
+
+<br>
+<p>(D&eacute;tonations nouvelles.)
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Quoi? Qu'est-ce encore? On tire?
+
+<br>
+<p>(Elle remonte pour regarder au dehors.)
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> C'est fini, jamais plus je ne pourrai le dire!
+
+<br>
+<p>ROXANE (voulant s'&eacute;lancer):
+
+<p> Que se passe-t-il?
+
+<br>
+<p>CYRANO (vivement, l'arr&ecirc;tant):
+
+<p> Rien!
+
+<br>
+<p>(Des cadets sont entr&eacute;s, cachant quelque chose qu'ils portent, et ils forment
+un groupe emp&ecirc;chant Roxane d'approcher.)
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Ces hommes?
+
+<br>
+<p>CYRANO (l'&eacute;loignant):
+
+<p> Laissez-les!. . .
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Mais qu'alliez-vous me dire avant?. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Ce que j'allais
+
+<p> Vous dire?. . .rien, oh! rien, je le jure, madame!
+
+<p>(Solennellement):
+
+<p> Je jure que l'esprit de Christian, que son &acirc;me
+
+<p> &Eacute;taient. . .
+
+<p>(Se reprenant avec terreur):
+
+<p> sont les plus grands. . .
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> &Eacute;taient?
+
+<p>(Avec un grand cri):
+
+<p> Ah!. . .
+
+<br>
+<p>(Elle se pr&eacute;cipite et &eacute;carte tout le monde.)
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> C'est fini!
+
+<br>
+<p>ROXANE (voyant Christian couch&eacute; dans son manteau):
+
+<p> Christian!
+
+<br>
+<p>LE BRET (&agrave; Cyrano):
+
+<p> Le premier coup de feu le l'ennemi!
+
+<br>
+<p>(Roxane se jette sur le corps de Christian. Nouveaux coups de feu.
+Cliquetis. Rumeurs. Tambours.)
+
+<br>
+<p>CARBON DE CASTEL-JALOUX (l'&eacute;p&eacute;e au poing):
+
+<p> C'est l'attaque! Aux mousquets!
+
+<br>
+<p>(Suivi des cadets, il passe de l'autre c&ocirc;t&eacute; du talus.)
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Christian!
+
+<br>
+<p>LA VOIX DE CARBON (derri&egrave;re le talus):
+
+<p> Qu'on se d&eacute;p&ecirc;che!
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Christian!
+
+<br>
+<p>CARBON:
+
+<p><em> Alignez-vous!</em>
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Christian!
+
+<br>
+<p>CARBON:
+
+<p><em> Mesurez. . .m&egrave;che!</em>
+
+<br>
+<p>(Ragueneau est accouru, apportant de l'eau dans un casque.)
+
+<br>
+<p>CHRISTIAN (d'une voix mourante):
+
+<p> Roxane!. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO (vite et bas &agrave; l'oreille de Christian, pendant que Roxane affol&eacute;e
+trempe dans l'eau, pour le panser, un morceau de linge arrach&eacute; &agrave; sa poitrine):
+
+<p> J'ai tout dit. Ce toi qu'elle aime encor!
+
+<br>
+<p>(Christian ferme les yeux.)
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Quoi, mon amour?
+
+<br>
+<p>CARBON:
+
+<p><em> Baguette haute!</em>
+
+<br>
+<p>ROXANE (&agrave; Cyrano):
+
+<p> Il n'est pas mort?. . .
+
+<br>
+<p>CARBON:
+
+<p> <em>Ouvrez la charge avec les dents!</em>
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Je sens sa joue
+
+<p> Devenir froide, l&agrave;, contre la mienne!
+
+<br>
+<p>CARBON:
+
+<p><em> En joue!</em>
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Une lettre sur lui!
+
+<p>(Elle l'ouvre):
+
+<p> Pour moi!
+
+<br>
+<p>CYRANO (&agrave; part):
+
+<p> Ma lettre!
+
+<br>
+<p>CARBON:
+
+<p><em> Feu!</em>
+
+<br>
+<p>(Mousqueterie. Cris. Bruit de bataille.)
+
+<br>
+<p>CYRANO (voulant d&eacute;gager sa main que tient Roxane agenouill&eacute;e):
+
+<p> Mais, Roxane, on se bat!
+
+<br>
+<p>ROXANE (le retenant):
+
+<p> Restez encore un peu.
+
+<p> Il est mort. Vous &eacute;tiez le seul &agrave; le conna&icirc;tre.
+
+<p>(Elle pleure doucement):
+
+<p> --N'est-ce pas que c'&eacute;tait un &ecirc;tre exquis, un &ecirc;tre
+
+<p> Merveilleux?
+
+<br>
+<p>CYRANO (debout, t&ecirc;te nue):
+
+<p> Oui, Roxane.
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Un po&egrave;te inou&iuml;.
+
+<p> Adorable?
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Oui, Roxane.
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Un esprit sublime?
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Oui,
+
+<p> Roxane!
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Un coeur profond, inconnu du profane,
+
+<p> Une &acirc;me magnifique et charmante?
+
+<br>
+<p>CYRANO (fermement):
+
+<p> Oui, Roxane!
+
+<br>
+<p>ROXANE (se jetant sur le corps de Christian):
+
+<p> Il est mort!
+
+<br>
+<p>CYRANO (&agrave; part, tirant l'&eacute;p&eacute;e):
+
+<p> Et je n'ai qu'&agrave; mourir aujourd'hui,
+
+<p> Puisque, sans le savoir, elle me pleure en lui!
+
+<br>
+<p>(Trompettes au loin.)
+
+<br>
+<p>DE GUICHE (qui repara&icirc;t sur le talus, d&eacute;coiff&eacute;, bless&eacute; au front, d'une voix
+tonnante):
+
+<p> C'est le signal promis! Des fanfares de cuivres!
+
+<p> Les Fran&ccedil;ais vont rentrer au camp avec des vivres!
+
+<p> Tenez encore un peu!
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Sur sa lettre, du sang,
+
+<p> Des pleurs!
+
+<br>
+<p>UNE VOIX (au dehors, criant):
+
+<p> Rendez-vous!
+
+<br>
+<p>VOIX DES CADETS:
+
+<p> Non!
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU (qui, grimp&eacute; sur son carrosse, regarde la bataille par-dessus le
+talus):
+
+<p> Le p&eacute;ril va croissant!
+
+<br>
+<p>CYRANO (&agrave; de Guiche, lui montrant Roxane):
+
+<p> Emportez-la! Je vais charger!
+
+<br>
+<p>ROXANE (baisant la lettre, d'une voix mourante):
+
+<p> Son sang! ses larmes!. . .
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU (sautant &agrave; bas du carrosse pour courir vers elle):
+
+<p> Elle s'&eacute;vanouit!
+
+<br>
+<p>DE GUICHE (sur le talus, aux cadets, avec rage):
+
+<p> Tenez bon!
+
+<br>
+<p>UNE VOIX (au dehors):
+
+<p> Bas les armes!
+
+<br>
+<p>VOIX DES CADETS:
+
+<p> Non!
+
+<br>
+<p>CYRANO (&agrave; de Guiche):
+
+<p> Vous avez prouv&eacute;, Monsieur, votre valeur:
+
+<p>(Lui montrant Roxane):
+
+<p> Fuyez en la sauvant!
+
+<br>
+<p>DE GUICHE (qui court &agrave; Roxane et l'enl&egrave;ve dans ses bras):
+
+<p> Soit! Mais on est vainqueur
+
+<p> Si vous gagnez du temps!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> C'est bon!
+
+<p>(Criant vers Roxane que de Guiche, aid&eacute; de Ragueneau, emporte &eacute;vanouie):
+
+<p> Adieu, Roxane!
+
+<br>
+<p>(Tumulte. Cris. Des cadets reparaissent bless&eacute;s et viennent tomber en sc&egrave;ne.
+Cyrano se pr&eacute;cipitant au combat est arr&ecirc;t&eacute; sur la cr&ecirc;te par Carbon de Castel-Jaloux, couvert de sang.)
+
+<br>
+<p>CARBON:
+
+<p> Nous plions! J'ai re&ccedil;u deux coups de pertuisane!
+
+<br>
+<p>CYRANO (criant aux Gascons):
+
+<p><em> Hardi! Recul&egrave;s pas, drollos!</em>
+
+<p>(A Carbon, qu'il soutient):
+
+<p> N'ayez pas peur!
+
+<p> J'ai deux morts &agrave; venger: Christian et mon bonheur!
+
+<p>(Ils redescendent. Cyrano brandit la lance o&ugrave; est attach&eacute; le mouchoir de
+Roxane):
+
+<p> Flotte, petit drapeau de dentelle &agrave; son chiffre!
+
+<p>(Il la plante en terre; il crie aux cadets):
+
+<p><em> Toumb&eacute; d&egrave;ssus! Escrasas lous!</em>
+
+<p>(Au fifre):
+
+<p> Un air de fifre!
+
+<br>
+<p>(Le fifre joue. Des bless&eacute;s se rel&egrave;vent. Des cadets d&eacute;gringolant le talus,
+viennent se grouper autour de Cyrano et du petit drapeau. Le carrosse se
+couvre et se remplit d'hommes, se h&eacute;risse d'arquebuses, se transforme en
+redoute.)
+
+<br>
+<p>UN CADET (paraissant, &agrave; reculons, sur la cr&ecirc;te, se battant toujours, crie):
+
+<p> Ils montent le talus!
+
+<p>(et tombe mort.)
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> On va les saluer!
+
+<p>(Le talus se couronne en un instant d'une rang&eacute;e terrible d'ennemis. Les
+grands &eacute;tendards des Imp&eacute;riaux se l&egrave;vent):
+
+<p> Feu!
+
+<br>
+<p>(D&eacute;charge g&eacute;n&eacute;rale.)
+
+<br>
+<p>CRI (dans les rangs ennemis):
+
+<p> Feu!
+
+<br>
+<p>(Riposte meurtri&egrave;re. Les cadets tombent de tous c&ocirc;t&eacute;s.)
+
+<br>
+<p>UN OFFICIER ESPAGNOL (se d&eacute;couvrant):
+
+<p> Quels sont ces gens qui se font tous tuer?
+
+<br>
+<p>CYRANO (r&eacute;citant debout au milieu des balles):
+
+<p> Ce sont les cadets de Gascogne,
+
+<p> De Carbon de Castel-Jaloux;
+
+<p> Bretteurs et menteurs sans vergogne. . .
+
+<p>(Il s'&eacute;lance, suivi des quelques survivants):
+
+<p> Ce sont les cadets. . .
+
+<br>
+<p>(Le reste se perd dans la bataille.)
+
+<br>
+<br>
+<p>Rideau.
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>Acte V.
+
+<br>
+<p>La Gazette de Cyrano.
+
+<br>
+<p>Quinze ans apr&egrave;s, en 1655. Le parc du couvent que les Dames de la Croix
+occupaient &agrave; Paris.
+
+<br>
+<p>Superbes ombrages. A gauche, la maison; vaste perron sur lequel ouvrent
+plusieurs portes. Un arbre &eacute;norme au milieu de la sc&egrave;ne, isol&eacute; au milieu
+d'une petite place ovale. A droite, premier plan, parmi de grands buis, un
+banc de pierre demi-circulaire.
+
+<br>
+<p>Tout le fond du th&eacute;&acirc;tre est travers&eacute; par une all&eacute;e de marroniers qui aboutit &agrave;
+droite, quatri&egrave;me plan, &agrave; la porte d'une chapelle entre-vue parmi les
+branches. A travers le double rideau d'arbres de cette all&eacute;e, on aper&ccedil;oit des
+fuites de pelouses, d'autres all&eacute;es, des bosquets, les profondeurs du parc, le
+ciel.
+
+<br>
+<p>La chapelle ouvre une porte lat&eacute;rale sur une colonnade enguirland&eacute;e de vigne
+rougie, qui vient se perdre &agrave; droite, au premier plan, derri&egrave;re les buis.
+
+<br>
+<p>C'est l'automne. Toute la frondaison est rousse au-dessus des pelouses
+fra&icirc;ches. Taches sombres des buis et des ifs rest&eacute;s verts. Une plaque de
+feuilles jaunes sous chaque arbre. Les feuilles jonchent toute la sc&egrave;ne,
+craquent sous les pas dans les all&eacute;es, couvrent &agrave; demi le perron et les bancs.
+
+<br>
+<p>Entre le banc de droite et l'arbre, un grand m&eacute;tier &agrave; broder devant lequel une
+petite chaise a &eacute;t&eacute; apport&eacute;e. Paniers pleins d'&eacute;cheveaux et de pelotons.
+Tapisserie commenc&eacute;e.
+
+<br>
+<p>Au lever du rideau, des soeurs vont et viennent dans le parc; quelques-unes
+sont assises sur le banc autour d'une religieuse plus &acirc;g&eacute;e. Des feuilles
+tombent.
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>Sc&egrave;ne 5.I.
+
+<br>
+<p>M&egrave;re Marguerite, Soeur Marthe, Soeur Claire, les soeurs.
+
+<br>
+<p>SOEUR MARTHE (&agrave; M&egrave;re Marguerite):
+
+<p> Soeur Claire a regard&eacute; deux fois comment allait
+
+<p> Sa cornette, devant la glace.
+
+<br>
+<p>M&Egrave;RE MARGUERITE (&agrave; soeur Claire):
+
+<p> C'est tr&egrave;s laid.
+
+<br>
+<p>SOEUR CLAIRE:
+
+<p> Mais soeur Marthe a repris un pruneau de la tarte,
+
+<p> Ce matin: je l'ai vu.
+
+<br>
+<p>M&Egrave;RE MARGUERITE (&agrave; soeur Marthe):
+
+<p> C'est tr&egrave;s vilain, soeur Marthe.
+
+<br>
+<p>SOEUR CLAIRE:
+
+<p> Un tout petit regard!
+
+<br>
+<p>SOEUR MARTHE:
+
+<p> Un tout petit pruneau!
+
+<br>
+<p>M&Egrave;RE MARGUERITE (s&eacute;v&egrave;rement):
+
+<p> Je le dirai, ce soir, &agrave; monsieur Cyrano.
+
+<br>
+<p>SOEUR CLAIRE (&eacute;pouvant&eacute;e):
+
+<p> Non, il va se moquer!
+
+<br>
+<p>SOEUR MARTHE:
+
+<p> Il dira que les nonnes
+
+<p> Sont tr&egrave;s coquettes!
+
+<br>
+<p>SOEUR CLAIRE:
+
+<p> Tr&egrave;s gourmandes!
+
+<br>
+<p>M&Egrave;RE MARGUERITE (souriant):
+
+<p> Et tr&egrave;s bonnes.
+
+<br>
+<p>SOEUR CLAIRE:
+
+<p> N'est-ce pas, M&egrave;re Marguerite de J&eacute;sus,
+
+<p> Qu'il vient, le samedi, depuis dix ans!
+
+<br>
+<p>M&Egrave;RE MARGUERITE:
+
+<p> Et plus!
+
+<p> Depuis que sa cousine &agrave; nos b&eacute;guins de toile
+
+<p> M&ecirc;la le deuil mondain de sa coiffe de voile,
+
+<p> Qui chez nous vint s'abattre, il y a quatorze ans,
+
+<p> Comme un grand oiseau noir parmi les oiseaux blancs!
+
+<br>
+<p>SOEUR MARTHE:
+
+<p> Lui seul, depuis qu'elle a pris chambre dans ce clo&icirc;tre,
+
+<p> Sait distraire un chagrin qui ne veut pas d&eacute;cro&icirc;tre.
+
+<br>
+<p>TOUTES LES SOEURS:
+
+<p> Il est si dr&ocirc;le!--C'est amusant quand il vient!
+
+<p> --Il nous taquine!--Il est gentil!--Nous l'aimons bien!
+
+<p> --Nous fabriquons pour lui des p&acirc;tes d'ang&eacute;lique!
+
+<br>
+<p>SOEUR MARTHE:
+
+<p> Mais enfin, ce n'est pas un tr&egrave;s bon catholique!
+
+<br>
+<p>SOEUR CLAIRE:
+
+<p> Nous le convertirons.
+
+<br>
+<p>LES SOEURS:
+
+<p> Oui! oui!
+
+<br>
+<p>M&Egrave;RE MARGUERITE:
+
+<p> Je vous d&eacute;fends
+
+<p> De l'entreprendre encor sur ce point, mes enfants.
+
+<p> Ne le tourmentez pas: il viendrait moins peut-&ecirc;tre!
+
+<br>
+<p>SOEUR MARTHE:
+
+<p> Mais. . .Dieu!. . .
+
+<br>
+<p>M&Egrave;RE MARGUERITE:
+
+<p> Rassurez-vous: Dieu doit bien le conna&icirc;tre.
+
+<br>
+<p>SOEUR MARTHE:
+
+<p> Mais chaque samedi, quand il vient d'un air fier,
+
+<p> Il me dit en entrant: 'Ma soeur, j'ai fait gras, hier!'
+
+<br>
+<p>M&Egrave;RE MARGUERITE:
+
+<p> Ah! il vous dit cela?. . .Eh bien! la fois derni&egrave;re
+
+<p> Il n'avait pas mang&eacute; depuis deux jours!
+
+<br>
+<p>SOEUR MARTHE:
+
+<p> Ma M&egrave;re!
+
+<br>
+<p>M&Egrave;RE MARGUERITE:
+
+<p> Il est pauvre.
+
+<br>
+<p>SOEUR MARTHE:
+
+<p> Qui vous l'a dit?
+
+<br>
+<p>M&Egrave;RE MARGUERITE:
+
+<p> Monsieur Le Bret.
+
+<br>
+<p>SOEUR MARTHE:
+
+<p> On ne le secourt pas?
+
+<br>
+<p>M&Egrave;RE MARGUERITE:
+
+<p> Non, il se f&acirc;cherait.
+
+<p>(Dans une all&eacute;e du fond, on voit appara&icirc;tre Roxane, v&ecirc;tue de noir, avec la
+coiffe des veuves et de long voiles; de Guiche, magnifique et vieillissant,
+marche aupr&egrave;s d'elle. Ils vont &agrave; pas lents. M&egrave;re Marguerite se l&egrave;ve):
+
+<p> --Allons, il faut rentrer. . .Madame Madeleine,
+
+<p> Avec un visiteur, dans le parc se prom&egrave;ne.
+
+<br>
+<p>SOEUR MARTHE (bas &agrave; soeur Claire):
+
+<p> C'est le duc-mar&eacute;chal de Grammont?
+
+<br>
+<p>SOEUR CLAIRE (regardant):
+
+<p> Oui, je crois.
+
+<br>
+<p>SOEUR MARTHE:
+
+<p> Il n'&eacute;tait plus venu la voir depuis des mois!
+
+<br>
+<p>LES SOEURS:
+
+<p> Il est tr&egrave;s pris!--La cour!--Les camps!
+
+<br>
+<p>SOEUR CLAIRE:
+
+<p> Les soins du monde!
+
+<br>
+<p>(Elles sortent. De Guiche et Roxane descendent en silence et s'arr&ecirc;tent pr&egrave;s
+du m&eacute;tier. Un temps.)
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>Sc&egrave;ne 5.II.
+
+<br>
+<p>Roxane; le duc de Grammont, ancien comte de Guiche, puis Le Bret et Ragueneau.
+
+<br>
+<p>LE DUC:
+
+<p> Et vous demeurerez ici, vainement blonde,
+
+<p> Toujours en deuil?
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Toujours.
+
+<br>
+<p>LE DUC:
+
+<p> Aussi fid&egrave;le?
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Aussi.
+
+<br>
+<p>LE DUC (apr&egrave;s un temps):
+
+<p> Vous m'avez pardonn&eacute;?
+
+<br>
+<p>ROXANE (simplement, regardant la croix du couvent):
+
+<p> Puisque je suis ici.
+
+<br>
+<p>(Nouveau silence.)
+
+<br>
+<p>LE DUC:
+
+<p> Vraiment c'&eacute;tait un &ecirc;tre?. . .
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Il fallait le conna&icirc;tre!
+
+<br>
+<p>LE DUC:
+
+<p> Ah! Il fallait?. . .Je l'ai trop peu connu, peut-&ecirc;tre!
+
+<p> . . .Et son dernier billet, sur votre coeur, toujours?
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Comme un doux scapulaire, il pend &agrave; ce velours.
+
+<br>
+<p>LE DUC:
+
+<p> M&ecirc;me mort, vous l'aimez?
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Quelquefois il me semble
+
+<p> Qu'il n'est mort qu'&agrave; demi, que nos coeurs sont ensemble,
+
+<p> Et que son amour flotte, autour de moi, vivant!
+
+<br>
+<p>LE DUC (apr&egrave;s un silence encore):
+
+<p> Est-ce que Cyrano vient vous voir?
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Oui, souvent.
+
+<p> --Ce vieil ami, pour moi, remplace les gazettes.
+
+<p> Il vient; c'est r&eacute;gulier; sous cet arbre o&ugrave; vous &ecirc;tes
+
+<p> On place son fauteuil, s'il fait beau; je l'attends
+
+<p> En brodant; l'heure sonne; au dernier coup, j'entends
+
+<p> --Car je ne tourne plus m&ecirc;me le front!--sa canne
+
+<p> Descendre le perron; il s'assied; il ricane
+
+<p> De ma tapisserie &eacute;ternelle; il me fait
+
+<p> La chronique de la semaine, et. . .
+
+<p>(Le Bret para&icirc;t sur le perron):
+
+<p> Tiens, Le Bret!
+
+<p>(Le Bret descend):
+
+<p> Comment va notre ami?
+
+<br>
+<p>LE BRET:
+
+<p> Mal.
+
+<br>
+<p>LE DUC:
+
+<p> Oh!
+
+<br>
+<p>ROXANE (au duc):
+
+<p> Il exag&egrave;re!
+
+<br>
+<p>LE BRET:
+
+<p> Tout ce que j'ai pr&eacute;dit: l'abandon, la mis&egrave;re!. . .
+
+<p> Ses &eacute;p&icirc;tres lui font des ennemis nouveaux!
+
+<p> Il attaque les faux nobles, les faux d&eacute;vots,
+
+<p> Les faux braves, les plagiaires,--tout le monde.
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Mais son &eacute;p&eacute;e inspire une terreur profonde.
+
+<p> On ne viendra jamais &agrave; bout de lui.
+
+<br>
+<p>LE DUC (hochant la t&ecirc;te):
+
+<p> Qui sait?
+
+<br>
+<p>LE BRET:
+
+<p> Ce que je crains, ce n'est pas les attaques, c'est
+
+<p> La solitude, la famine, c'est D&eacute;cembre
+
+<p> Entrant &agrave; pas de loup dans son obscure chambre:
+
+<p> Voil&agrave; les spadassins qui plut&ocirc;t le tueront!
+
+<p> --Il serre chaque jour, d'un cran, son ceinturon.
+
+<p> Son pauvre nez a pris des tons de vieil ivoire.
+
+<p> Il n'a plus qu'un petit habit de serge noire.
+
+<br>
+<p>LE DUC:
+
+<p> Ah! celui-l&agrave; n'est pas parvenu!--C'est &eacute;gal,
+
+<p> Ne le plaignez pas trop.
+
+<br>
+<p>LE BRET (avec un sourire amer):
+
+<p> Monsieur le mar&eacute;chal!. . .
+
+<br>
+<p>LE DUC:
+
+<p> Ne le plaignez pas trop: il a v&eacute;cu sans pactes,
+
+<p> Libre dans sa pens&eacute;e autant que dans ses actes.
+
+<br>
+<p>LE BRET (de m&ecirc;me):
+
+<p> Monsieur le duc!. . .
+
+<br>
+<p>LE DUC (hautainement):
+
+<p> Je sais, oui: j'ai tout; il n'a rien. . .
+
+<p> Mais je lui serrerais bien volontiers la main.
+
+<p>(Saluant Roxane):
+
+<p> Adieu.
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Je vous conduis.
+
+<br>
+<p>(Le duc salue Le Bret et se dirige avec Roxane vers le perron.)
+
+<br>
+<p>LE DUC (s'arr&ecirc;tant, tandis qu'elle monte):
+
+<p> Oui, parfois, je l'envie.
+
+<p> --Voyez-vous, lorsqu'on a trop r&eacute;ussi sa vie,
+
+<p> On sent,--n'ayant rien fait, mon Dieu, de vraiment mal!--
+
+<p> Mille petits d&eacute;go&ucirc;ts de soi, dont le total
+
+<p> Ne fait pas un remords, mais une g&ecirc;ne obscure;
+
+<p> Et les manteaux de duc tra&icirc;nent dans leur fourrure,
+
+<p> Pendant que des grandeurs on monte les degr&eacute;s,
+
+<p> Un bruit d'illusions s&egrave;ches et de regrets,
+
+<p> Comme, quand vous montez lentement vers ces portes,
+
+<p> Votre robe de deuil tra&icirc;ne des feuilles mortes.
+
+<br>
+<p>ROXANE (ironique):
+
+<p> Vous voil&agrave; bien r&ecirc;veur?. . .
+
+<br>
+<p>LE DUC:
+
+<p> Eh! oui!
+
+<p>(Au moment de sortir, brusquement):
+
+<p> Monsieur Le Bret!
+
+<p>(A Roxane):
+
+<p> Vous permettez? Un mot.
+
+<p>(Il va &agrave; Le Bret, et &agrave; mi-voix):
+
+<p> C'est vrai: nul n'oserait
+
+<p> Attaquer votre ami; mais beaucoup l'ont en haine;
+
+<p> Et quelqu'un me disait, hier, au jeu, chez la Reine:
+
+<p> 'Ce Cyrano pourrait mourir d'un accident.'
+
+<br>
+<p>LE BRET:
+
+<p> Ah?
+
+<br>
+<p>LE DUC:
+
+<p> Oui. Qu'il sorte peu. Qu'il soit prudent.
+
+<br>
+<p>LE BRET (levant les bras au ciel):
+
+<p> Prudent!
+
+<p> Il va venir. Je vais l'avertir. Oui, mais!. . .
+
+<br>
+<p>ROXANE (qui est rest&eacute;e sur le perron, &agrave; une soeur qui s'avance vers elle):
+
+<p> Qu'est-ce?
+
+<br>
+<p>LA SOEUR:
+
+<p> Ragueneau vent vous voir, Madame.
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Qu'on le laisse
+
+<p> Entrer.
+
+<p>(Au duc et &agrave; Le Bret):
+
+<p> Il vient crier mis&egrave;re. &Eacute;tant un jour
+
+<p> Parti pour &ecirc;tre auteur, il devint tour &agrave; tour
+
+<p> Chantre. . .
+
+<br>
+<p>LE BRET:
+
+<p> &Eacute;tuviste. . .
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Acteur. . .
+
+<br>
+<p>LE BRET:
+
+<p> Bedeau. . .
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Perruquier. . .
+
+<br>
+<p>LE BRET:
+
+<p> Ma&icirc;tre
+
+<p> De th&eacute;orbe. . .
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Aujourd'hui que pourrait-il bien &ecirc;tre?
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU (entrant pr&eacute;cipitamment):
+
+<p> Ah! Madame!
+
+<p>(Il aper&ccedil;oit Le Bret):
+
+<p> Monsieur!
+
+<br>
+<p>ROXANE (souriant):
+
+<p> Racontez vos malheurs
+
+<p> A Le Bret. Je reviens.
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU:
+
+<p> Mais, Madame. . .
+
+<br>
+<p>(Roxane sort sans l'&eacute;couter, avec le duc. Il redescend vers le Bret.)
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>Sc&egrave;ne 5.III.
+
+<br>
+<p>Le Bret, Ragueneau.
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU:
+
+<p> D'ailleurs,
+
+<p> Puisque vous &ecirc;tes l&agrave;, j'aime mieux qu'elle ignore!
+
+<p> --J'allais voir votre ami tant&ocirc;t. J'&eacute;tais encore
+
+<p> A vingt pas de chez lui. . .quand je le vois de loin,
+
+<p> Qui sort. Je veux le joindre. Il va tourner le coin
+
+<p> De la rue. . .et je cours. . .lorsque d'une fen&ecirc;tre
+
+<p> Sous laquelle il passait--est-ce un hasard?. . .peut-&ecirc;tre!--
+
+<p> Un laquais laisse choir une pi&egrave;ce de bois.
+
+<br>
+<p>LE BRET:
+
+<p> Les l&acirc;ches!. . .Cyrano!
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU:
+
+<p> J'arrive et je le vois. . .
+
+<br>
+<p>LE BRET:
+
+<p> C'est affreux!
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU:
+
+<p> Notre ami, Monsieur, notre po&egrave;te,
+
+<p> Je le vois, l&agrave;, par terre, un grand trou dans la t&ecirc;te!
+
+<br>
+<p>LE BRET:
+
+<p> Il est mort?
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU:
+
+<p> Non! mais. . .Dieu! je l'ai port&eacute; chez lui.
+
+<p> Dans sa chambre. . .Ah! sa chambre! il faut voir ce r&eacute;duit!
+
+<br>
+<p>LE BRET:
+
+<p> Il souffre?
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU:
+
+<p> Non, Monsieur, il est sans connaissance,
+
+<br>
+<p>LE BRET:
+
+<p> Un m&eacute;decin?
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU:
+
+<p> Il en vint un par complaisance,
+
+<br>
+<p>LE BRET:
+
+<p> Mon pauvre Cyrano!--Ne disons pas cela
+
+<p> Tout d'un coup &agrave; Roxane!--Et ce docteur?
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU:
+
+<p> Il a
+
+<p> Parl&eacute;,--je ne sais plus,--de fi&egrave;vre, de m&eacute;ninges!. . .
+
+<p> Ah! si vous le voyiez--la t&ecirc;te dans des linges!. . .
+
+<p> Courons vite!--Il n'y a personne &agrave; son chevet!--
+
+<p> C'est qu'il pourrait mourir, Monsieur, s'il se levait!
+
+<br>
+<p>LE BRET (l'entra&icirc;nant vers la droite):
+
+<p> Passons par l&agrave;! Viens, c'est plus court! Par la chapelle!
+
+<br>
+<p>ROXANE (paraissant sur le perron et voyant Le Bret s'&eacute;loigner par la colonnade
+qui m&egrave;ne a la petite porte de la chapelle):
+
+<p> Monsieur Le Bret!
+
+<p>(Le Bret et Ragueneau se sauvent sans r&eacute;pondre):
+
+<p> Le Bret s'en va quand on l'appelle?
+
+<p> C'est quelque histoire encor de ce bon Ragueneau!
+
+<br>
+<p>(Elle descend le perron.)
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>Sc&egrave;ne 5.IV.
+
+<br>
+<p>Roxane seule, puis deux soeurs, un instant.
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Ah! que ce dernier jour de septembre est donc beau!
+
+<p> Ma tristesse sourit. Elle qu'Avril offusque,
+
+<p> Se laisse d&eacute;cider par l'automne, moins brusque.
+
+<p>(Elle s'assied &agrave; son m&eacute;tier. Deux soeurs sortent de la maison et apportent un
+grand fauteuil sous l'arbre):
+
+<p> Ah! voici le fauteuil classique o&ugrave; vient s'asseoir
+
+<p> Mon vieil ami!
+
+<br>
+<p>SOEUR MARTHE:
+
+<p> Mais c'est le meilleur du parloir!
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Merci, ma soeur.
+
+<p>(Les soeurs s'&eacute;loignent):
+
+<p> Il va venir.
+
+<p>(Elle s'installe. On entend sonner l'heure):
+
+<p> L&agrave;. . .l'heure sonne.
+
+<p> --Mes &eacute;cheveaux!--L'heure a sonn&eacute;? Ceci m'&eacute;tonne!
+
+<p> Serait-il en retard pour la premi&egrave;re fois?
+
+<p> La soeur touri&egrave;re doit--mon d&eacute;?. . .l&agrave;, je le vois!--
+
+<p> L'exhorter &agrave; la p&eacute;nitence.
+
+<p>(Un temps):
+
+<p> Elle l'exhorte!
+
+<p> --Il ne peut plus tarder.--Tiens! une feuille morte!--
+
+<p>(Elle repousse du doigt la feuille tomb&eacute;e sur son m&eacute;tier):
+
+<p> D'ailleurs, rien ne pourrait.--Mes ciseaux?. . .dans mon sac!--
+
+<p> L'emp&ecirc;cher de venir!
+
+<br>
+<p>UNE SOEUR (paraissant sur le perron):
+
+<p> Monsieur de Bergerac.
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>Sc&egrave;ne 5.V.
+
+<br>
+<p>Roxane, Cyrano et, un moment, soeur Marthe.
+
+<br>
+<p>ROXANE (sans se retourner):
+
+<p> Qu'est-ce que je disais?. . .
+
+<p>(Et elle brode. Cyrano, tr&egrave;s p&acirc;le, le feutre enfonc&eacute; sur les yeux, para&icirc;t.
+La soeur qui l'a introduit rentre. Il se met &agrave; descendre le perron lentement,
+avec un effort visible pour se tenir debout, et en s'appuyant sur sa canne.
+Roxane travaille &agrave; sa tapisserie):
+
+<p> Ah! ces teintes fan&eacute;es. . .
+
+<p> Comment les rassortir?
+
+<p>(A Cyrano, sur un ton d'amicale gronderie):
+
+<p> Depuis quatorze ann&eacute;es,
+
+<p> Pour la premi&egrave;re fois, en retard!
+
+<p>
+
+<p>CYRANO (qui est parvenu au fauteuil et s'est assis, d'une voix gaie,
+contrastant avec son visage):
+
+<p> Oui, c'est fou!
+
+<p> J'enrage. Je fus mis en retard, vertuchou!. . .
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Par?. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Par une visite assez inopportune.
+
+<br>
+<p>ROXANE (distraite, travaillant):
+
+<p> Ah! oui! quelque f&acirc;cheux?
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Cousine, c'&eacute;tait une
+
+<p> F&acirc;cheuse.
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Vous l'avez renvoy&eacute;e?
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Oui, j'ai dit:
+
+<p> Excusez-moi, mais c'est aujourd'hui samedi,
+
+<p> Jour o&ugrave; je dois me rendre en certaine demeure;
+
+<p> Rien ne m'y fait manquer: repassez dans une heure!
+
+<br>
+<p>ROXANE (l&eacute;g&egrave;rement):
+
+<p> Eh bien! cette personne attendra pour vous voir:
+
+<p> Je ne vous laisse pas partir avant ce soir.
+
+<br>
+<p>CYRANO (avec douceur):
+
+<p> Peut-&ecirc;tre un peu plus t&ocirc;t faudra-t-il que je parte.
+
+<br>
+<p>(Il ferme les yeux et se tait un instant. Soeur Marthe traverse le parc de la
+chapelle au perron. Roxane l'aper&ccedil;oit, lui fait un petit signe de t&ecirc;te.)
+
+<br>
+<p>ROXANE (&agrave; Cyrano):
+
+<p> Vous ne taquinez pas soeur Marthe?
+
+<br>
+<p>CYRANO (vivement, ouvrant les yeux):
+
+<p> Si!
+
+<p>(Avec une grosse voix comique):
+
+<p> Soeur Marthe!
+
+<p> Approchez!
+
+<p>(La soeur glisse vers lui):
+
+<p> Ha! ha! ha! Beaux yeux toujours baiss&eacute;s!
+
+<br>
+<p>SOEUR MARTHE (levant les yeux en souriant):
+
+<p> Mais. . .
+
+<p>(Elle voit sa figure et fait un geste d'&eacute;tonnement):
+
+<p> Oh!
+
+<br>
+<p>CYRANO (bas, lui montrant Roxane):
+
+<p> Chut! Ce n'est rien!--
+
+<p>(D'une voix fanfaronne. Haut):
+
+<p> Hier, j'ai fait gras.
+
+<br>
+<p>SOEUR MARTHE:
+
+<p> Je sais.
+
+<p>(A part):
+
+<p> C'est pour cela qu'il est si p&acirc;le!
+
+<p>(Vite et bas):
+
+<p> Au r&eacute;fectoire
+
+<p> Vous viendrez tout &agrave; l'heure, et je vous ferai boire
+
+<p> Un grand bol de bouillon. . .Vous viendrez?
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Oui, oui, oui.
+
+<br>
+<p>SOEUR MARTHE:
+
+<p> Ah! vous &ecirc;tes un peu raisonnable, aujourd'hui!
+
+<br>
+<p>ROXANE (qui les entend chuchoter):
+
+<p> Elle essaye de vous convertir?
+
+<br>
+<p>SOEUR MARTHE:
+
+<p> Je m'en garde!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Tiens, c'est vrai! Vous toujours si saintement bavarde,
+
+<p> Vous ne me pr&ecirc;chez pas? c'est &eacute;tonnant, ceci!. . .
+
+<p>(Avec une fureur bouffonne):
+
+<p> Sabre de bois! Je veux vous &eacute;tonner aussi!
+
+<p> Tenez, je vous permets. . .
+
+<p>(Il a l'air de chercher une bonne taquinerie, et de la trouver):
+
+<p> Ah! la chose est nouvelle?. . .
+
+<p> De. . .de prier pour moi, ce soir, &agrave; la chapelle.
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Oh! oh!
+
+<br>
+<p>CYRANO (riant):
+
+<p> Soeur Marthe est dans la stup&eacute;faction!
+
+<br>
+<p>SOEUR MARTHE (doucement):
+
+<p> Je n'ai pas attendu votre permission.
+
+<br>
+<p>(Elle rentre.)
+
+<br>
+<p>CYRANO (revenant &agrave; Roxane, pench&eacute;e sur son m&eacute;tier):
+
+<p> Du diable si je peux jamais, tapisserie,
+
+<p> Voir ta fin!
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> J'attendais cette plaisanterie.
+
+<br>
+<p>(A ce moment un peu de brise fait tomber les feuilles.)
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Les feuilles!
+
+<br>
+<p>ROXANE (levant la t&ecirc;te, et regardant au loin, dans les all&eacute;es):
+
+<p> Elles sont d'un blond v&eacute;nitien.
+
+<p> Regardez-les tomber.
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Comme elles tombent bien!
+
+<p> Dans ce trajet si court de la branche &agrave; la terre,
+
+<p> Comme elles savent mettre une beaut&eacute; derni&egrave;re,
+
+<p> Et malgr&eacute; leur terreur de pourrir sur le sol,
+
+<p> Veulent que cette chute ait la gr&acirc;ce d'un vol!
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> M&eacute;lancolique, vous?
+
+<br>
+<p>CYRANO (se reprenant):
+
+<p> Mais pas du tout, Roxane!
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Allons, laissez tomber les feuilles de platane. . .
+
+<p> Et racontez un peu ce qu'il y a de neuf.
+
+<p> Ma gazette?
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Voici!
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Ah!
+
+<br>
+<p>CYRANO (de plus en plus p&acirc;le, et luttant contre la douleur):
+
+<p> Samedi, dix-neuf:
+
+<p> Ayant mang&eacute; huit fois du raisin&eacute; de Cette,
+
+<p> Le Roi fut pris de fi&egrave;vre; &agrave; deux coups de lancette
+
+<p> Son mal fut condamn&eacute; pour l&egrave;se-majest&eacute;,
+
+<p> Et cet auguste pouls n'a plus f&eacute;bricit&eacute;!
+
+<p> Au grand bal, chez la reine, on a br&ucirc;l&eacute;, dimanche,
+
+<p> Sept cent soixante-trois flambeaux de cire blanche;
+
+<p> Nos troupes ont battu, dit-on, Jean l'Autrichien;
+
+<p> On a pendu quatre sorciers; le petit chien
+
+<p> De madame d'Athis a d&ucirc; prendre un clyst&egrave;re. . .
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Monsieur de Bergerac, voulez-vous bien vous taire!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Lundi. . .rien. Lygdamire a chang&eacute; d'amant.
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Oh!
+
+<br>
+<p>CYRANO (dont le visage s'alt&egrave;re de plus en plus):
+
+<p> Mardi, toute la cour est &agrave; Fontainebleau.
+
+<p> Mercredi, la Montglat dit au comte de Fiesque:
+
+<p> Non! Jeudi: Mancini, Reine de France,--ou presque!
+
+<p> Le vingt-cinq, la Monglat &agrave; de Fiesque dit: Oui;
+
+<p> Et samedi, vingt-six. . .
+
+<br>
+<p>(Il ferme les yeux. Sa t&ecirc;te tombe. Silence.)
+
+<br>
+<p>ROXANE (surprise de ne plus rien entendre, se retourne, le regarde, et se
+levant effray&eacute;e):
+
+<p> Il est &eacute;vanoui?
+
+<p>(Elle court vers lui en criant):
+
+<p> Cyrano!
+
+<br>
+<p>CYRANO (rouvrant les yeux, d'une voix vague):
+
+<p> Qu'est-ce?. . .Quoi?. . .
+
+<p>(Il voit Roxane pench&eacute;e sur lui et, vivement, assurant son chapeau sur sa t&ecirc;te
+et reculant avec effroi dans son fauteuil):
+
+<p> Non! non! je vous assure,
+
+<p> Ce n'est rien! Laissez-moi!
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Pourtant. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> C'est ma blessure
+
+<p> D'Arras. . .qui. . .quelquefois. . .vous savez. . .
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Pauvre ami!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Mais ce n'est rien. Cela va finir.
+
+<p>(Il sourit avec effort):
+
+<p> C'est fini.
+
+<br>
+<p>ROXANE (debout pr&egrave;s de lui):
+
+<p> Chacun de nous a sa blessure: j'ai la mienne.
+
+<p> Toujours vive, elle est l&agrave;, cette blessure ancienne,
+
+<p>(Elle met la main sur sa poitrine):
+
+<p> Elle est l&agrave;, sous la lettre au papier jaunissant
+
+<p> O&ugrave; l'on peut voir encor des larmes et du sang!
+
+<br>
+<p>(Le cr&eacute;puscule commence &agrave; venir.)
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Sa lettre!. . .N'aviez-vous pas dit qu'un jour, peut-&ecirc;tre,
+
+<p> Vous me la feriez lire?
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Ah! vous voulez?. . .Sa lettre?
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Oui. . .Je veux. . .Aujourd'hui. . .
+
+<br>
+<p>ROXANE (lui donnant le sachet pendu &agrave; son cou):
+
+<p> Tenez!
+
+<br>
+<p>CYRANO (le prenant):
+
+<p> Je peux ouvrir?
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Ouvrez. . .lisez!. . .
+
+<br>
+<p>(Elle revient &agrave; son m&eacute;tier, le replie, range ses laines.)
+
+<br>
+<p>CYRANO (lisant):
+
+<p> <em>Roxane, adieu, je vais mourir!. . .</em>
+
+<br>
+<p>ROXANE (s'arr&ecirc;tant, &eacute;tonn&eacute;e):
+
+<p> Tout haut?
+
+<br>
+<p>CYRANO (lisant):
+
+<p> <em>C'est pour ce soir, je crois, ma bien-aim&eacute;e!</em>
+
+<p><em> J'ai l'&acirc;me lourde encor d'amour inexprim&eacute;e,</em>
+
+<p><em> Et je meurs! jamais plus, jamais mes yeux gris&eacute;s,</em>
+
+<p><em> Mes regards dont c'&eacute;tait. . .</em>
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Comment vous la lisez,
+
+<p> Sa lettre!
+
+<br>
+<p>CYRANO (continuant):
+
+<p> <em>. . .dont c'&eacute;tait les fr&eacute;missantes f&ecirc;tes,</em>
+
+<p><em> Ne baiseront au vol les gestes que vous faites;</em>
+
+<p><em> J'en revois un petit qui vous est familier</em>
+
+<p><em> Pour toucher votre front, et je voudrais crier. . .</em>
+
+<br>
+<p>ROXANE (troubl&eacute;e):
+
+<p> Comme vous la lisez,--cette lettre!
+
+<br>
+<p>(La nuit vient insensiblement.)
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> <em>Et je crie:</em>
+
+<p><em> Adieu!. . .</em>
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Vous la lisez. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p><em> Ma ch&egrave;re, ma ch&eacute;rie,</em>
+
+<p><em> Mon tr&eacute;sor. . .</em>
+
+<br>
+<p>ROXANE (r&ecirc;veuse):
+
+<p> D'une voix. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> <em>Mon amour!. . .</em>
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> D'une voix. . .
+
+<p>(Elle tressaille):
+
+<p> Mais. . .que je n'entends pas pour la premi&egrave;re fois!
+
+<br>
+<p>(Elle s'approche tout doucement, sans qu'il s'en aper&ccedil;oive, passe derri&egrave;re le
+fauteuil, se penche sans bruit, regarde la lettre.--L'ombre augmente.)
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> <em>Mon coeur ne vous quitta jamais une seconde,</em>
+
+<p><em> Et je suis et serai jusque dans l'autre monde</em>
+
+<p><em> Celui qui vous aima sans mesure, celui. . .</em>
+
+<br>
+<p>ROXANE (lui posant la main sur l'&eacute;paule):
+
+<p> Comment pouvez-vous lire &agrave; pr&eacute;sent? Il fait nuit.
+
+<p>(Il tressaille, se retourne, la voit l&agrave; tout pr&egrave;s, fait un geste d'effroi,
+baisse la t&ecirc;te. Un long silence. Puis, dans l'ombre compl&egrave;tement venue,
+elle dit avec lenteur, joignant les mains):
+
+<p> Et pendant quatorze ans, il a jou&eacute; ce r&ocirc;le
+
+<p> D'&ecirc;tre le vieil ami qui vient pour &ecirc;tre dr&ocirc;le!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Roxane!
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> C'&eacute;tait vous!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Non, non, Roxane, non!
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> J'aurais d&ucirc; deviner quand il disait mon nom!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Non, ce n'&eacute;tait pas moi!
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> C'&eacute;tait vous!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Je vous jure. . .
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> J'aper&ccedil;ois toute la g&eacute;n&eacute;reuse imposture:
+
+<p> Les lettres, c'&eacute;tait vous. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Non!
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Les mots chers et fous,
+
+<p> C'&eacute;tait vous. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Non!
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> La voix dans la nuit, c'&eacute;tait vous!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Je vous jure que non!
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> L'&acirc;me, c'&eacute;tait la v&ocirc;tre!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Je ne vous aimais pas.
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Vous m'aimiez!
+
+<br>
+<p>CYRANO (se d&eacute;battant):
+
+<p> C'&eacute;tait l'autre!
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Vous m'aimiez!
+
+<br>
+<p>CYRANO (d'une voix qui faiblit):
+
+<p> Non!
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> D&eacute;j&agrave; vous le dites plus bas!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Non, non, mon cher amour, je ne vous aimais pas!
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Ah! que de choses qui sont mortes. . .qui sont n&eacute;es!
+
+<p> --Pourquoi vous &ecirc;tre tu pendant quatorze ann&eacute;es,
+
+<p> Puisque sur cette lettre o&ugrave;, lui, n'&eacute;tait pour rien,
+
+<p> Ces pleurs &eacute;taient de vous?
+
+<br>
+<p>CYRANO (lui tendant la lettre):
+
+<p> Ce sang &eacute;tait le sien.
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Alors pourquoi laisser ce sublime silence
+
+<p> Se briser aujourd'hui?
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Pourquoi?. . .
+
+<br>
+<p>(Le Bret et Ragueneau entrent en courant.)
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>Sc&egrave;ne 5.VI.
+
+<br>
+<p>Les m&ecirc;mes, Le Bret et Ragueneau.
+
+<br>
+<p>LE BRET:
+
+<p> Quelle imprudence!
+
+<p> Ah! j'en &eacute;tais bien s&ucirc;r! il est l&agrave;!
+
+<br>
+<p>CYRANO (souriant et se redressant):
+
+<p> Tiens, parbleu!
+
+<br>
+<p>LE BRET:
+
+<p> Il s'est tu&eacute;, Madame, en se levant!
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Grand Dieu!
+
+<p> Mais tout &agrave; l'heure alors. . .cette faiblesse?. . .cette?. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> C'est vrai! je n'avais pas termin&eacute; ma gazette:
+
+<p> . . .Et samedi, vingt-six, une heure avant d&icirc;n&eacute;,
+
+<p> Monsieur de Bergerac est mort assassin&eacute;.
+
+<br>
+<p>(Il se d&eacute;couvre; on voit sa t&ecirc;te entour&eacute;e de linges.)
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Que dit-il?--Cyrano!--Sa t&ecirc;te envelopp&eacute;e!. . .
+
+<p> Ah, que vous a-t-on fait? Pourquoi?
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> 'D'un coup d'&eacute;p&eacute;e,
+
+<p> Frapp&eacute; par un h&eacute;ros, tomber la pointe au coeur!'. . .
+
+<p> --Oui, je disais cela!. . .Le destin est railleur!. . .
+
+<p> Et voil&agrave; que je suis tu&eacute; dans une emb&ucirc;che,
+
+<p> Par derri&egrave;re, par un laquais, d'un coup de b&ucirc;che!
+
+<p> C'est tr&egrave;s bien. J'aurai tout manqu&eacute;, m&ecirc;me ma mort.
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU:
+
+<p> Ah, Monsieur!. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Ragueneau ne pleure pas si fort!. . .
+
+<p>(Il lui tend la main):
+
+<p> Qu'est-ce que tu deviens, maintenant, mon confr&egrave;re?
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU (&agrave; travers ses larmes):
+
+<p> Je suis moucheur de. . .de. . .chandelles, chez Moli&egrave;re.
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Moli&egrave;re!
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU:
+
+<p> Mais je veux le quitter, d&egrave;s demain:
+
+<p> Oui, je suis indign&eacute;!. . .Hier, on jouer <em>Scapin</em>,
+
+<p> Et j'ai vu qu'il vous a pris une sc&egrave;ne!
+
+<br>
+<p>LE BRET:
+
+<p> Enti&egrave;re!
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU:
+
+<p> Oui, Monsieur, le fameux: 'Que Diable allait-il faire?. . .'
+
+<br>
+<p>LE BRET (furieux):
+
+<p> Moli&egrave;re te l'a pris!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Chut! chut! Il a bien fait!. . .
+
+<p>(A Ragueneau):
+
+<p> La sc&egrave;ne, n'est-ce pas, produit beaucoup d'effet?
+
+<br>
+<p>RAGUENEAU (sanglotant):
+
+<p> Ah! Monsieur, on riait! on riait!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Oui, ma vie
+
+<p> Ce fut d'&ecirc;tre celui qui souffle--et qu'on oublie!
+
+<p>(A Roxane):
+
+<p> Vous souvient-il du soir o&ugrave; Christian vous parla
+
+<p> Sous le balcon? Eh bien! toute ma vie est l&agrave;:
+
+<p> Pendant que je restais en bas, dans l'ombre noire,
+
+<p> D'autres montaient cueillir le baiser de la gloire!
+
+<p> C'est justice, et j'approuve au seuil de mon tombeau:
+
+<p> Moli&egrave;re a du g&eacute;nie et Christian &eacute;tait beau!
+
+<p>(A ce moment, la cloche de la chapelle ayant tint&eacute;, on voit passer au fond,
+dans l'all&eacute;e, les religieuses se rendant &agrave; l'office):
+
+<p> Qu'elles aillent prier puisque leur cloche sonne!
+
+<br>
+<p>ROXANE (se relevant pour appeler):
+
+<p> Ma soeur! ma soeur!
+
+<br>
+<p>CYRANO (la retenant):
+
+<p> Non! non! n'allez chercher personne:
+
+<p> Quand vous reviendriez, je ne serais plus l&agrave;.
+
+<p>(Les religieuses sont entr&eacute;es dans la chapelle, on entend l'orgue):
+
+<p> Il me manquait un peu d'harmonie. . .en voil&agrave;.
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Je vous aime, vivez!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Non! car c'est dans le conte
+
+<p> Que lorsqu'on dit: Je t'aime! au prince plein de honte,
+
+<p> Il sent sa laideur fondre &agrave; ces mots de soleil. . .
+
+<p> Mais tu t'apercevrais que je reste pareil.
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> J'ai fait votre malheur! moi! moi!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Vous?. . .au contraire!
+
+<p> J'ignorais la douceur f&eacute;minine. Ma m&egrave;re
+
+<p> Ne m'a pas trouv&eacute; beau. Je n'ai pas eu de soeur.
+
+<p> Plus tard, j'ai redout&eacute; l'amante &agrave; l'oeil moqueur.
+
+<p> Je vous dois d'avoir eu, tout au moins, une amie.
+
+<p> Gr&acirc;ce &agrave; vous une robe a pass&eacute; dans ma vie.
+
+<br>
+<p>LE BRET (lui montrant le clair de lune qui descend &agrave; travers les branches):
+
+<p> Ton autre amie est l&agrave;, qui vient te voir!
+
+<br>
+<p>CYRANO (souriant &agrave; la lune):
+
+<p> Je vois.
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Je n'aimais qu'un seul &ecirc;tre et je le perds deux fois!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Le Bret, je vais monter dans la lune opaline,
+
+<p> Sans qu'il faille inventer, aujourd'hui, de machine. . .
+
+<br>
+<p>LE BRET:
+
+<p> Que dites-vous?
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Mais oui, c'est l&agrave;, je vous le dis,
+
+<p> Que l'on va m'envoyer faire mon paradis
+
+<p> Plus d'une &acirc;me que j'aime y doit &ecirc;tre exil&eacute;e,
+
+<p> Et je retrouverai Socrate et Galil&eacute;e!
+
+<br>
+<p>LE BRET (se r&eacute;voltant):
+
+<p> Non, non! C'est trop stupide &agrave; la fin, et c'est trop
+
+<p> Injuste! Un tel po&egrave;te! Un coeur si grand, si haut!
+
+<p> Mourir ainsi!. . .Mourir!. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Voil&agrave; Le Bret qui grogne!
+
+<br>
+<p>LE BRET (fondant en larmes):
+
+<p> Mon cher ami. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO (se soulevant, l'oeil &eacute;gar&eacute;):
+
+<p> Ce sont les cadets de Gascogne. . .
+
+<p> --La masse &eacute;l&eacute;mentaire. . .Eh oui!. . .voil&agrave; le <em>hic</em>. . .
+
+<br>
+<p>LE BRET:
+
+<p> Sa science. . .dans son d&eacute;lire!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Copernic
+
+<p> A dit. . .
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Oh!
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Mais aussi que diable allait-il faire,
+
+<p> Mais que diable allait-il faire en cette gal&egrave;re?. . .
+
+<p>
+
+<p> Philosophe, physicien,
+
+<p> Rimeur, bretteur, musicien,
+
+<p> Et voyageur a&eacute;rien,
+
+<p> Grand riposteur du tac au tac,
+
+<p> Amant aussi--pas pour son bien!--
+
+<p> Ci-g&icirc;t Hercule-Savinien
+
+<p> De Cyrano de Bergerac,
+
+<p> Qui fut tout, et qui ne fut rien,
+
+<p> . . .Mais je m'en vais, pardon, je ne peux faire attendre:
+
+<p> Vous voyez, le rayon de lune vient me prendre!
+
+<p>(Il se retomb&eacute; assis, les pleurs de Roxane le rappellent &agrave; la r&eacute;alit&eacute;, il la
+regarde, et caressant ses voiles):
+
+<p> Je ne veux pas que vous pleuriez moins ce charmant,
+
+<p> Ce bon, ce beau Christian; mais je veux seulement
+
+<p> Que lorsque le grand froid aura pris mes vert&egrave;bres,
+
+<p> Vous donniez un sens double &agrave; ces voiles fun&egrave;bres,
+
+<p> Et que son deuil sur vous devienne un peu mon deuil.
+
+<br>
+<p>ROXANE:
+
+<p> Je vous jure!. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO (est secou&eacute; d'un grand frisson et se l&egrave;ve brusquement):
+
+<p> Pas l&agrave;! non! pas dans ce fauteuil!
+
+<p>(On veut s'&eacute;lancer vers lui):
+
+<p> --Ne me soutenez pas!--Personne!
+
+<p>(Il va s'adosser &agrave; l'arbre):
+
+<p> Rien que l'arbre!
+
+<p>(Silence):
+
+<p> Elle vient. Je me sens d&eacute;j&agrave; bott&eacute; de marbre,
+
+<p> --Gant&eacute; de plomb!
+
+<p>(Il se raidit):
+
+<p> Oh! mais!. . .puisqu'elle est en chemin,
+
+<p> Je l'attendrai debout,
+
+<p>(Il tire l'&eacute;p&eacute;e):
+
+<p> et l'&eacute;p&eacute;e &agrave; la main!
+
+<br>
+<p>LE BRET:
+
+<p> Cyrano!
+
+<br>
+<p>ROXANE (d&eacute;faillante):
+
+<p> Cyrano!
+
+<br>
+<p>(Tous reculent &eacute;pouvant&eacute;s.)
+
+<br>
+<p>CYRANO:
+
+<p> Je crois qu'elle regarde. . .
+
+<p> Qu'elle ose regarder mon nez, cette Camarde
+
+<p>(Il l&egrave;ve son &eacute;p&eacute;e):
+
+<p> Que dites-vous?. . .C'est inutile?. . .Je le sais!
+
+<p> Mais on ne se bat pas dans l'espoir du succ&egrave;s!
+
+<p> Non! non! c'est bien plus beau lorsque c'est inutile!
+
+<p> --Qu'est-ce que c'est tous ceux-l&agrave;?--Vous &ecirc;tes mille?
+
+<p> Ah! je vous reconnais, tous mes vieux ennemis!
+
+<p> Le Mensonge?
+
+<p>(Il frappe de son &eacute;p&eacute;e le vide):
+
+<p> Tiens, tiens!--Ha! ha! les Compromis!
+
+<p> Les Pr&eacute;jug&eacute;s, les L&acirc;chet&eacute;s!. . .
+
+<p>(Il frappe):
+
+<p> Que je pactise?
+
+<p> Jamais, jamais!--Ah! te voil&agrave;, toi, la Sottise!
+
+<p> --Je sais bien qu'&agrave; la fin vous me mettrez &agrave; bas;
+
+<p> N'importe: je me bats! je me bats! je me bats!
+
+<p>(Il fait des moulinets immenses et s'arr&ecirc;te haletant):
+
+<p> Oui, vous m'arrachez tout, le laurier et la rose!
+
+<p> Arrachez! Il y a malgr&eacute; vous quelque chose
+
+<p> Que j'emporte, et ce soir, quand j'entrerai chez Dieu,
+
+<p> Mon salut balaiera largement le seuil bleu,
+
+<p> Quelque chose que sans un pli, sans une tache,
+
+<p> J'emporte malgr&eacute; vous,
+
+<p>(Il s'&eacute;lance l'&eacute;p&eacute;e haute):
+
+<p> et c'est. . .
+
+<br>
+<p>(L'&eacute;p&eacute;e s'&eacute;chappe de ses mains, il chancelle, tombe dans les bras de Le Bret
+et de Ragueneau.)
+
+<br>
+<p>ROXANE (se penchant sur lui et lui baisant le front):
+
+<p> C'est?. . .
+
+<br>
+<p>CYRANO (rouvre les yeux, la reconna&icirc;t et dit en souriant):
+
+<p> Mon panache.
+
+<br>
+<br>
+<p>Rideau.
+
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>End of this Project Gutenberg Etext of Cyrano de Bergerac by Edmond Rostand
+
+<p>in French with accents marked up with WordPerfect
+
+<br>
+</body>
+</html>
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