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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12489 ***
+
+L. BECQ DE FOUQUIÈRES
+
+
+L'ART DE LA MISE EN SCÈNE
+
+ESSAI D'ESTHÉTIQUE THÉATRALE
+
+
+
+PARIS
+G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS
+
+1884
+
+
+
+PRÉFACE
+
+Il n'existe pas d'ouvrage d'ensemble sur la mise en scène; c'est donc
+sans fausse modestie que j'ai donné le titre d'_Essai_ à cette étude.
+Ceux qui, après moi, s'intéresseront à ce sujet et voudront le traiter
+de nouveau auront sans doute à combler quelques lacunes, à compléter ou
+à rectifier quelques-unes des théories exposées et peut-être à pousser
+plus loin et en différents sens leurs investigations.
+
+Au premier abord, le sujet paraît simple et très limité; mais plus on y
+réfléchit, plus il apparaît tel qu'il est en réalité, complexe et d'une
+étendue infinie. Pour beaucoup de personnes il se résume dans une
+question toute matérielle; et la mise en scène se réduit au plus ou
+moins de splendeur apportée à la représentation d'un ouvrage dramatique,
+au plus ou moins de richesse des costumes et à une plus ou moins
+nombreuse figuration. Ce ne sont là cependant que les dehors les plus
+apparents du sujet, car, en y regardant bien, la mise en scène se
+confond presque avec l'art dramatique, et c'est dans le cerveau même du
+poète qu'il faudrait en commencer l'étude.
+
+Toutefois, il y a là une ligne de partage assez nettement tracée: d'un
+côté, l'art dramatique, c'est-à-dire tout ce qui est l'oeuvre propre du
+poète; de l'autre, la mise en scène, c'est-à-dire ce qui est l'oeuvre
+commune de tous ceux qui, à un degré quelconque, concourent à la
+représentation. Sans doute ces deux arts se pénètrent réciproquement.
+Quand le poète se préoccupe de dispositions scéniques, qui ne se
+déduisent pas nécessairement des caractères et des passions, il fait
+de l'art théâtral; quand un comédien met en relief certains sentiments
+auxquels l'auteur n'avait pas tout d'abord accordé une importance
+suffisante, il fait de l'art dramatique. Cependant, comme il est
+nécessaire que tout sujet soit délimité, je maintiendrai la distinction
+au moins apparente qui sépare l'art dramatique de l'art théâtral. Cette
+étude commence donc au moment où le poète a terminé son oeuvre.
+
+Ainsi limitée, elle est encore fort complexe; elle comprend la
+recherche de l'effet général que doit produire la représentation et la
+détermination des effets particuliers des actes et des tableaux, dans
+lesquels se décomposent la pièce. Il faut donc arrêter le caractère
+pittoresque de la décoration, son plus ou moins de relief et de
+profondeur, etc. L'artiste chargé d'exécuter une décoration en trace
+d'abord une vue d'ensemble sur un plan vertical, qu'il suppose place
+dans l'encadrement de la scène à la place du rideau. Ensuite il exécute
+la maquette, c'est-à-dire une réduction du décor tel qu'il doit être
+disposé sur le plan géométral. Le public a pu voir dans plusieurs
+expositions quelques maquettes célèbres, conservées à la bibliothèque de
+l'Opéra. Pendant que les peintres préparent et brossent les décors, on
+monte la pièce. L'opération préliminaire, qui est la distribution des
+rôles, est peut-être la plus importante, car le succès définitif en
+dépend. Une fois les rôles distribués, chaque acteur apprend le sien. La
+conception et la composition d'un rôle imposent à l'acteur qui en est
+chargé un labeur considérable et un grand effort subjectif. Quand tous
+les rôles sont sus, on les assemble; alors commence le travail long et
+minutieux des répétitions, car on se propose d'arriver à une harmonie
+générale et à un ensemble, qui souvent, à défaut d'acteurs de premier
+ordre, suffisent à assurer le succès. Tel rôle doit être éteint, tel
+autre doit être au contraire plus accentué. En même temps, on étudie
+les mouvements scéniques; on détermine les places successives que les
+personnages doivent occuper les uns par rapport aux autres ou par
+rapport à la décoration; on règle les entrées et les sorties, ce qui
+exige parfois des remaniements dans le texte de la pièce. Puis vient la
+composition de la figuration, et son instruction orchestrique, s'il y a
+lieu. Pendant le temps des répétitions, on confectionne les costumes,
+dont les dessins exigent beaucoup de goût et demandent souvent de
+longues recherches. Bientôt, aux répétitions partielles succèdent les
+répétitions d'ensemble, où tous les accessoires jouent le rôle qui
+leur est assigné. La répétition générale a lieu en costume: c'est une
+première anticipée. Enfin arrive le jour de la première représentation,
+qui délivre tout le personnel du théâtre de l'anxiété finale et libère
+auteur, directeur et acteurs d'un labeur où commençaient à s'user les
+meilleures volontés.
+
+Telle est l'esquisse sommaire du sujet complexe dont j'ai entrepris
+l'étude. Si celle-ci devait être poussée à fond, elle exigerait
+plusieurs volumes, car elle comprendrait: l'architecture théâtrale, la
+peinture décorative, la science très compliquée de la perspective, la
+mécanique particulière des machines, les applications de l'électricité,
+la description des dessous, du cintre et des coulisses, le rôle de
+ces différentes parties, la plantation des décors, la composition et
+l'examen des magasins d'accessoires, puis les sciences de l'optique et
+de l'acoustique, et enfin l'art sans limites précises du comédien, etc.
+
+De tout ce vaste ensemble, je ne retiendrai que l'ESTHÉTIQUE
+THÉATRALE, c'est-à-dire l'étude des principes et des lois générales ou
+particulières qui régissent la représentation des oeuvres dramatiques et
+concourent à la production du pathétique et du beau.
+
+Pour la composition de cet ouvrage, la division du sujet et la
+répartition des matières, j'avais le choix entre l'ordre historique et
+l'ordre esthétique. Le premier exigeait que je suivisse pas à pas le
+travail de la mise en scène, à partir du moment où l'auteur dépose
+son manuscrit jusqu'au moment où le rideau se lève pour la première
+représentation. J'ai préféré le second, qui va du général au particulier
+et qui, des principes généraux, déduit les lois particulières. Le
+premier aurait été préférable si cet ouvrage avait dû être anecdotique.
+
+Quant à la méthode de travail qui a présidé à l'élaboration de cette
+étude, je crois devoir en dire ici quelques mots. La méthode érudite
+consiste à suivre chaque jour le mouvement littéraire, à noter les faits
+à mesure qu'ils éveillent l'attention du public et les discussions
+critiques auxquelles ils donnent lieu dans les journaux et dans les
+revues; à extraire des ouvrages spéciaux les remarques utiles à
+l'éclaircissement du sujet; puis à classer les notes innombrables ainsi
+accumulées, a les répartir en un certain nombre de chapitres et à relier
+le tout au moyen des idées générales qui naissent du groupement des
+faits. Cette méthode implique l'indication de tous les emprunts qu'on
+a pu faire, et la citation, de tous les auteurs dont on reproduit
+intégralement les idées.
+
+Il suffira au lecteur de feuilleter cet ouvrage sans notes et sans
+références pour conclure que je n'ai pas employé cette méthode. Il a
+été écrit en effet d'un bout à l'autre sans le secours d'aucune note
+et d'aucun livre, par la simple méthode spéculative. Chacune des deux
+méthodes que j'oppose l'une à l'autre a ses vertus et ses défauts: ce
+n'est pas ici le lieu de les comparer entre elles. Si j'ai cru devoir
+indiquer celle que j'ai suivie, c'est uniquement pour expliquer
+l'absence absolue de citations et afin qu'on ne l'attribuât pas à un
+dédain, qui ne serait nullement justifié, pour les travaux de tous ceux
+qui, avant moi, ont étudié en artistes ou en critiques l'art de la mise
+en scène. Pour être accessible à un pareil sentiment, il faudrait ne pas
+être convaincu comme je le suis que l'esprit de l'homme doit la majeure
+et la meilleure partie de ses créations en apparence les plus originales
+à une collaboration incessante, quoique souvent insaisissable et
+secrète. Pour moi, j'éprouve le plus vif plaisir à avouer ici la double
+dette de reconnaissance que j'ai contractée.
+
+Suivant assidûment les représentations de la Comédie-Française, j'y
+puise un enseignement dont le prix augmente chaque jour à mes yeux.
+Depuis que mon attention s'est arrêtée sur la mise en scène, j'ai pu
+admirer la science et le goût qui président à la composition artistique
+des décorations, à la recherche des effets pittoresques ou grandioses,
+au choix étudié des costumes, à la juste somptuosité des ameublements,
+à l'instruction orchestrique de la figuration et à la merveilleuse
+précision des jeux de scène. C'est cet art exquis, joint au labeur
+consciencieux et à l'incomparable talent des comédiens, qui fait de la
+Comédie-Française la première école dramatique et théâtrale de l'Europe,
+c'est-à-dire du monde entier. Or, ce goût irréprochable et cette
+science, qui s'appuie sur une longue expérience, sont les deux qualités
+maîtresses de son administrateur actuel. Je suis donc heureux de saluer
+ici M. Émile Perrin comme un des maîtres de la mise en scène moderne. Si
+cet ouvrage a quelque mérite, il lui en est redevable en grande partie,
+car c'est devant ses belles conceptions théâtrales que j'ai pu apprécier
+la portée artistique de la mise en scène et le rôle important qu'elle
+est appelée à jouer dans l'art dramatique moderne.
+
+Par une rencontre piquante, c'est précisément à un adversaire de
+M. Perrin que je me sens le devoir de payer ma seconde dette de
+reconnaissance. On se rappelle la discussion récente qui, dans
+un tournoi littéraire, a armé l'un contre l'autre M. Sarcey et
+l'administrateur de la Comédie-Française, tous deux, au fond, amoureux
+du même objet, Tournoi heureusement sans fin, sans vainqueur ni vaincu,
+et dont après tout l'art fait son profit, car, à la lumière qui jaillit
+du choc de tels esprits, la vérité trouve mieux son chemin qu'au milieu
+du silence et de la nuit.
+
+Mais je ne puis taire que si M. Sarcey rédige depuis plus de quinze ans
+le feuilleton dramatique du _Temps_, je le lis assidûment depuis le
+même nombre d'années. Or, s'il m'eût été impossible de désigner avec
+précision les idées que j'ai pu directement lui emprunter, j'ai la
+conscience de beaucoup lui devoir, et d'avoir souvent, en le lisant,
+senti ma pensée s'agiter à l'agitation intellectuelle de la sienne.
+J'ai donc contracté vis-à-vis de lui une dette, dont je ne saurais
+méconnaître la valeur; et il m'est agréable d'avouer hautement
+l'influence qu'a pu avoir sur mon oeuvre un des maîtres incontestés de
+la critique contemporaine.
+
+Je n'ai plus à ajouter que quelques mots explicatifs, pour clore
+cette préface. Ayant senti la nécessité d'appuyer d'un certain nombre
+d'exemples l'exposition de mes idées, j'ai cru cependant devoir
+me restreindre à ceux que je pouvais tirer des ouvrages modernes
+représentés depuis peu, ou des oeuvres classiques jouées le plus
+récemment. Il était nécessaire, en effet, que le public eût encore
+présents à la mémoire les faits sur lesquels j'attire son attention.
+
+J'ai souvent employé l'expression de _metteur en scène_; mais la plupart
+du temps c'est pour moi une expression complexe qui ne répond pas à une
+personnalité distincte et à une fonction réelle. En parlant du travail
+théâtral, des décors, des jeux et des combinaisons scéniques, j'ai
+d'ailleurs évité de me servir d'expressions techniques peu familières
+aux lecteurs. Par contre, chaque fois que j'ai dû me servir de mots
+appartenant à la langue esthétique ou psychologique, je me suis efforcé
+d'atteindre à la clarté par l'exactitude et la propriété des termes.
+
+Enfin, dirai-je pour terminer, j'ai rencontré comme cela était fatal, la
+théorie réaliste ou naturaliste. Je ne me suis pas dérobé à l'obligation
+de la soumettre à l'analyse critique. Je l'ai fait sans idée préconçue
+et sans aucun parti pris d'hostilité. On pourra trouver, je crois, que
+le jugement que je porte sur cette école, sans être complaisant, n'est
+ni rigoureux ni injuste. Je n'ai eu d'ailleurs à examiner ses théories
+qu'au point de vue particulier du théâtre.
+
+
+
+L'ART DE LA MISE EN SCÈNE
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+Le succès n'est pas la mesure de la valeur intrinsèque d'une oeuvre
+dramatique.--Les variations de l'art correspondent aux variations de
+l'esprit.
+
+
+J'examinerai tout d'abord la question de la mise en scène dans ses
+termes les plus généraux, ce qui me permettra de formuler des lois
+générales d'où il sera ensuite plus facile de déduire les règles
+particulières. Je commencerai par rappeler cette vérité universellement
+admise et acceptée couramment comme un lieu commun: la valeur
+intrinsèque d'une oeuvre dramatique n'a pas toujours pour mesure la
+valeur que lui attribuent les contemporains.
+
+Cette proposition ne peut rencontrer beaucoup de contradicteurs. Il
+suffit de rappeler l'engouement peu justifié du public, à toutes les
+époques, pour tel poète ou pour telle oeuvre dramatique. Les exemples
+que l'on pourrait citer sont innombrables. Si l'on dressait la liste de
+tous les auteurs ayant joui d'une grande réputation de leur vivant et
+ayant remporté de très vifs succès au théâtre, on pourrait constater
+qu'il en est quelques-uns dont les noms ont disparu de la mémoire des
+hommes, et que la plupart ne nous sont aujourd'hui connus que par les
+titres de pièces qu'on ne lit plus. Comme toute chose ici-bas, les
+oeuvres d'art se plient aux caprices passagers de la mode et aux
+perversions momentanées du goût. Une élite peu nombreuse porte seule des
+jugements certains que ratifie l'avenir, tandis que la foule se complaît
+dans le plaisir qu'elle éprouve à sentir caresser ses passions et
+favoriser ses penchants. Elle s'admire dans les oeuvres qui flattent
+ses goûts, comme le fat devant un miroir qui reflète son air à la mode.
+Chaque pas du temps fait des hécatombes d'oeuvres dramatiques; et
+la grande réputation d'une oeuvre passée n'a souvent d'égal que
+l'étonnement plein de tristesse et de désenchantement que nous cause
+sa reprise. Qui ne sait même, à un point de vue plus général encore,
+combien nous sommes exposés à gâter nos plus chers souvenirs, quand dans
+l'âge mûr nous avons la faiblesse de rouvrir les livres qui nous ont
+ravi dans notre jeunesse. En pareil cas, on se console naïvement en
+disant que l'oeuvre a vieilli, tandis que c'est tout le contraire qui
+est le vrai: l'oeuvre a gardé son âge, et nous seuls nous avons vieilli.
+
+Or, ce qui se passe dans la vie d'un homme se passe dans la vie d'une
+nation et dans celle de l'humanité. Les jugements des hommes sont soumis
+à des transformations perpétuelles, car les éléments de leur esprit se
+combinent de mille manières selon leur nombre et leur nature. Il est
+à croire que ces combinaisons donnent lieu, comme en chimie, à des
+composés dont les uns sont très stables et les autres particulièrement
+instables. Quand les oeuvres littéraires correspondent aux premiers, ils
+vivent dans la même estime aussi longtemps que la combinaison persiste;
+quand elles se rapportent aux seconds, elles ne plaisent qu'un jour, et
+tout ce que l'on peut espérer pour elles c'est que la même combinaison,
+venant à se reproduire fortuitement, leur ramène momentanément la
+fortune. Il est, au contraire, quelques oeuvres privilégiées qui
+correspondent à des combinaisons indissolubles: elles sont immortelles;
+et l'esprit en savourera sans fin la beauté et la vérité éternelle, de
+même que le corps humain puisera la vie, jusqu'à la consommation des
+temps, dans l'air immuable qui l'enveloppe.
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+La valeur d'une pièce ne dépend pas de son effet représentatif.--Ce
+n'est pas l'effet représentatif qui a assuré la renommée du théâtre
+des Grecs, non plus que des théâtres étrangers et de notre théâtre
+classique.
+
+
+Nous ferons un pas de plus dans la connaissance du sujet en émettant
+cette seconde proposition: la valeur intrinsèque d'une oeuvre dramatique
+ne dépend pas de son effet représentatif. Si nous n'avions en vue que
+l'effet représentatif produit sur des contemporains à une époque donnée,
+il est clair que cette proposition rentrerait dans la précédente: Mais
+il s'agit ici de l'effet représentatif absolu, et à ce titre elle mérite
+de nous arrêter.
+
+Je remarquerai d'abord, au sujet des oeuvres appartenant aux
+littératures anciennes ou étrangères, que si la représentation d'une
+oeuvre dramatique a servi à la mettre en lumière, ce qui n'est pas
+niable, elle n'a pas suffi à lui assurer la renommée durable qui en a
+perpétué le souvenir dans la postérité. L'effet représentatif est dans
+ce cas sans influence sur le jugement que nous portons de la valeur
+d'une oeuvre dramatique. En effet, si nous considérons le théâtre des
+Grecs, nous pouvons dire que nous n'avons aucune idée, ou tout au
+moins que des idées excessivement confuses, de ce que pouvait être la
+représentation des tragédies d'Eschyle, de Sophocle et d'Euripide, ou
+celle des comédies d'Aristophane. C'est uniquement par leur valeur
+intrinsèque qu'elles s'imposent à notre admiration, et c'est avec raison
+que nous les considérons comme des modèles presque inimitables, sans que
+nous ayons besoin de tenir compte d'un effet représentatif que nous ne
+pouvons imaginer qu'à grand renfort d'érudition, sans jamais pouvoir
+être sûr de l'apprécier à sa juste valeur.
+
+Il en est à peu près de même du théâtre des Espagnols, aussi bien que de
+celui des Anglais et des Allemands. Bien que les sujets en soient pris
+dans un monde en tout moins éloigné du nôtre et qui est celui où se
+meuvent souvent encore nos personnages de théâtre, ce n'est nullement
+dans leur effet représentatif que nous cherchons et que nous trouvons
+les justes motifs de leur renommée. Nous n'en sommes que très rarement
+les spectateurs, et c'est uniquement comme lecteurs que nous apprenons à
+les connaître et que nous les jugeons. C'est bien dans ce cas l'esprit
+seul qui en goûte la poésie, sans que nos yeux soient dupes des
+séductions de la mise en scène. Le théâtre français lui-même n'échappe
+pas au même phénomène. La représentation l'amoindrit presque toujours,
+en atténue les proportions psychologiques et en rapetisse sensiblement
+les héros. Que serait-ce si nous tenions compte du maigre appareil dont,
+jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, on entourait la représentation de notre
+théâtre classique! L'effet représentatif des tragédies de Corneille
+et de Racine n'a donc que peu d'influence sur l'admiration que nous
+éprouvons pour elles. Bien au contraire, la représentation nous apporte
+souvent un désenchantement en quelque sorte prévu. Cette remarque ne
+tend pas à en proscrire la représentation, qu'en rendent, au contraire,
+nécessaire et désirable d'autres raisons que nous exposerons plus loin.
+
+On a souvent voulu transporter les théâtres étrangers sur la scène
+française, notamment les drames de Shakspeare. Toujours l'effet a été
+inférieur à celui qu'on en attendait, ce qui pourtant n'a jamais diminué
+l'admiration que nous ressentons pour le grand poète anglais. Il serait
+d'ailleurs puéril d'en rechercher la cause dans le changement de langue
+que nécessite la translation de ses oeuvres sur notre théâtre, car
+c'est par la traduction seule qu'un grand nombre de lecteurs français
+connaissent Shakspeare et apprennent à l'aimer et à l'apprécier. La
+traduction d'une oeuvre ancienne ou étrangère, loin de lui nuire, la
+rajeunit souvent en atténuant ou en modifiant des idées ou des images
+qui seraient de nature à choquer notre goût actuel; elle tient forcément
+compte, rien que par l'emploi de la langue dont elle se sert, de la
+différence des temps, des lieux et des transformations de l'esprit.
+C'est une nouvelle mise au point, qui dégage ce qu'il y a dans toute
+oeuvre d'essentiellement humain et d'éternellement beau.
+
+D'ailleurs, à un autre point de vue, il suffit d'un moment de réflexion
+pour s'apercevoir que l'effet représentatif n'est pas la mesure de la
+valeur intrinsèque d'une oeuvre dramatique. Si nous comparons entre eux
+le _Guillaume Tell_ et les _Brigands_ de Schiller, l'_Iphigénie_ et
+l'_Egmont_ de Goethe, le _Polyeucte_ et _le Cid_ de Corneille, le
+_Misanthrope_ et le _Tartufe_ de Molière, il est certain que de toutes
+ces pièces les premières ont une valeur intrinsèque au moins aussi
+grande, si ce n'est plus grande, que les secondes, tandis que celles-ci
+ont un effet représentatif beaucoup plus grand. C'est que la valeur
+représentative et la valeur poétique d'une oeuvre dramatique ne se
+composent pas des mêmes éléments, et par conséquent n'ont pas de commune
+mesure. Si les contemporains se trompent souvent sur la valeur d'une
+pièce, c'est que dans leurs jugements ils tiennent compte de l'effet
+représentatif qui précisément s'adapte à leur goût actuel. La postérité,
+au contraire, fait abstraction de cet effet et souvent n'en a pas même
+l'idée; c'est pourquoi son jugement, portant uniquement sur la valeur
+poétique de l'oeuvre, est plus durable. Négligeant ce qui est variable
+et passager, elle ne fonde son jugement que sur ce qui est invariable et
+constant.
+
+Ce n'est pas, en résumé, dans l'effet représentatif d'une oeuvre
+dramatique qu'il faut chercher la raison supérieure de l'appréciation
+qu'en a portée la postérité. Ce n'est donc pas en augmentant, par la
+mise en scène, l'effet représentatif d'une oeuvre dramatique que l'on
+ajoute à sa valeur intrinsèque.
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+De l'effet représentatif idéal dans un esprit cultivé.--Imperfections
+de la mise en scène réelle.--Sa nécessité pour les esprits peu
+cultivés.--La mise en scène idéale est le modèle et le point de départ
+de la mise en scène réelle.
+
+
+L'effet représentatif, on le conçoit, n'est pas créé de toutes pièces
+par la mise en scène. Toute oeuvre dramatique possède par elle-même
+une valeur poétique et une valeur représentative. Seulement, dans
+l'imagination du poète, elles sont souvent dans une relation inverse de
+ce qu'elles nous paraissent sur un théâtre, où la mise en scène modifie
+et parfois renverse la proportion: on peut dire que la mise en scène est
+l'épanouissement, rendu visible, d'un germe idéal. C'est ce dont il est
+facile de se rendre compte.
+
+Nous ne sommes à l'aurore ni de l'humanité, ni de l'histoire, ni de la
+littérature. Nous sommes, bien qu'à différents degrés, les produits
+d'une éducation poursuivie pendant des siècles à travers un grand nombre
+de générations. Modifiés par l'hérédité, par une somme sans cesse
+croissante de connaissances transmises ou acquises, nous avons passé
+par des états de conscience inconnus aux hommes que n'a pas visités la
+civilisation. Il est certain qu'un sauvage ne comprendrait rien à la
+lecture d'une tragédie de Racine ou d'un drame de Shakspeare, si
+même par impossible il pouvait saisir le sens des mots; il ne serait
+nullement dans les conditions nécessaires d'instruction et d'éducation
+intellectuelles et morales.
+
+Que se passe-t-il donc en nous quand nous lisons une oeuvre dramatique?
+Il est clair qu'elle ne pénètre pas dans un esprit vierge de toute
+impression similaire. Nous avons tous vu des théâtres de formes les plus
+diverses, les uns ouverts, les autres fermés, souvent chez différents
+peuples; nous avons assisté à de nombreuses représentations dramatiques;
+nous possédons dans notre imagination une ample collection, un peu
+confuse, mais très riche, de costumes de tous les âges; nous connaissons
+plus ou moins les moeurs des nations anciennes et modernes ayant joué un
+rôle important dans l'histoire; enfin, nous sommes familiers avec les
+légendes héroïques, les mythologies, souvent même avec les langues des
+pays étrangers. Une foule innombrable d'objets se sont présentés à notre
+esprit et se trouvent enregistrés dans notre mémoire, où ils restent
+d'ordinaire à l'état latent. Mais aussitôt qu'une lecture en ravive le
+souvenir, il se fait dans notre esprit une représentation subjective
+de tous les objets dont nous avons conservé les images. Et cette
+représentation illustre immédiatement notre lecture et lui sert de mise
+en scène idéale: mise en scène toujours discrète, qui paraît, s'efface,
+disparaît et reparaît sans s'imposer à notre esprit, sans le distraire;
+décor mobile où tout reste à son plan et qui se rapproche ou s'éloigne
+au gré de notre imagination. Dans cette mise en scène idéale, tout se
+réduit souvent à des signes purement idéographiques; c'est un fond
+toujours un peu effacé, semé d'images confuses, qui s'évanouissent dès
+qu'on veut les considérer avec fixité, mais sur lequel l'oeuvre poétique
+s'enlève en pleine lumière, comme une belle pièce d'orfèvrerie se
+détache sur une tapisserie usée par le temps. Ce fond s'harmonise
+merveilleusement avec le texte poétique. Des images, diffuses ou
+instables, semblent venir du lointain le plus reculé et forment cette
+mise en scène idéale que nous projetons objectivement dans l'espace
+incertain. C'est sur ce fond propice que se détachent les héros du
+drame: ils ont la stature, le regard, le geste, la voix qu'ils doivent
+avoir. Dans cette jouissance un peu extatique rien ne vient contrarier
+le pathétique des situations, rien ne distrait de la beauté des vers,
+de la logique de l'action, de la justesse des pensées, de l'effet
+émotionnel des passions; et c'est alors que nous ressentons l'émotion
+esthétique, non la plus forte, ni la plus profonde, ni la plus complète,
+mais la plus pure de tout alliage, qu'il nous soit donné d'éprouver.
+
+Combien l'effet représentatif réel est violent par rapport à cet effet
+représentatif idéal! La main souvent brutale du décorateur ou du metteur
+en scène immobilise tout ce qui précisément avait une grâce mobile et
+fugitive; elle fait une sorte de trompe-l'oeil de ce qui n'était qu'un
+jeu de notre imagination. Au milieu d'une nature de carton peint, sous
+une lumière invraisemblable, s'accumulent alors des imperfections de
+toutes sortes, imperfections de décors, de costumes, de mouvements, de
+gestes, de diction, qui sont autant d'outrages à la beauté poétique.
+Ce sont là, en effet, les conditions désastreuses dans lesquelles une
+oeuvre dramatique paraît sur le théâtre. Mais, hâtons-nous de le dire,
+il faut s'y résigner. Pour un homme qui a assez de loisir, de goût, de
+délicatesse et d'imagination pour s'abandonner sans réserve à ce jeu de
+l'esprit qu'on appelle l'art, qui se laisse tout entier attendrir et
+subjuguer par les accents pathétiques d'Iphigénie ou par la mélancolique
+chanson d'Ophélie, combien y a-t-il d'hommes dont le cerveau n'est
+peuplé que des images cruelles de la réalité vivante, qui n'ont ni
+l'heur ni le loisir de s'essayer ainsi sur la flûte des dieux, et qui le
+soir, las et meurtris d'un labeur avilissant, ont besoin qu'un coup de
+baguette magique les transporte dans un monde nouveau, réveille leur
+imagination engourdie et les ravisse à eux-mêmes et à la bassesse de
+leurs travaux journaliers! Pour ces hommes, le plaisir de l'esprit
+n'est jamais pur; il s'y mêle toujours un plaisir des sens. C'est
+donc précisément par ses défauts mêmes que la mise en scène agit plus
+puissamment sur leur organisme.
+
+Quoi qu'il en soit, l'effet représentatif idéal sera toujours le modèle
+que le metteur en scène devra se proposer de réaliser, en tenant compte
+des nécessités psychologiques, intellectuelles et morales que lui impose
+la composition particulière de la foule des spectateurs à laquelle il
+s'adresse. Nous ajouterons, ce qui résulte des idées déjà exposées et
+sur lesquelles nous reviendrons, qu'on doit dans la mise en scène se
+rapprocher de la sobriété et de la discrétion de la mise en scène
+idéale, dans la proportion où l'oeuvre représentée s'approche de la
+perfection.
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+Rapports de la mise en scène avec la valeur d'une oeuvre dramatique.
+--Le peu d'appareil des théâtres de province favorisait l'art
+dramatique.--L'excès de mise en scène lui est nuisible.
+
+
+Puisqu'il n'y a pas équation entre l'effet représentatif d'une oeuvre
+dramatique et sa valeur intrinsèque, nous pouvons en conclure qu'en
+augmentant son effet représentatif on n'ajoute rien à sa valeur
+intrinsèque, et que les valeurs relatives de deux oeuvres dramatiques ne
+sont pas entre elles comme leurs effets représentatifs. Mais, dans la
+généralité des cas, le plaisir que l'on cherche à procurer au spectateur
+est un plaisir général et total qui se compose de la somme de toutes ses
+sensations et de toutes ses émotions, de quelque nature qu'elles soient.
+Il suit de là, premièrement, que la mise en scène pourra être souvent
+considérée comme un correctif à la faiblesse d'une oeuvre dramatique;
+deuxièmement, que la mise en scène peut par son excès être un dérivatif
+à l'attention que mériterait la valeur intrinsèque d'une oeuvre
+dramatique. C'est à peine si la première proposition mérite que nous
+nous y arrêtions. Tout le monde sait qu'un certain nombre des théâtres
+de Paris ne vivent que par la mise en scène. Les ouvrages médiocres
+qu'ils montent ne réussissent la plupart du temps à captiver le public
+que par le pittoresque des décors, la richesse des costumes, l'ampleur
+de la figuration, ou même par les exhibitions les plus excentriques.
+L'art dramatique ramené ainsi à n'être que de l'art théâtral devient un
+art tout à fait inférieur.
+
+Toutefois, si la première proposition ne demande que quelques mots
+d'explication, elle est cependant importante par une des conclusions
+qu'on en peut tirer et qui nous offre la résolution d'un problème
+intéressant. Jadis, quand il y avait des théâtres en province et des
+troupes qui s'y établissaient à demeure pour la saison d'hiver, les
+directeurs, n'ayant en général à leur disposition qu'un très maigre
+appareil représentatif, avaient à se préoccuper dans une certaine mesure
+de la valeur des pièces qu'ils montaient. Ces théâtres étaient ainsi
+favorables au progrès de l'art dramatique. Aujourd'hui, un autre système
+a prévalu. Une troupe part de Paris, avec armes et bagages, et s'en
+va de ville en ville, montant partout l'unique pièce qui compose son
+répertoire et pour laquelle elle a pu faire les dépenses d'un appareil
+représentatif, très supérieur à celui qu'aurait eu à sa disposition
+un directeur de province. Or, à la faveur de cet appareil et grâce
+au prestige de quelques acteurs en renom, on parvient à imposer aux
+applaudissements de la province des pièces d'une valeur intrinsèque
+inférieure. C'est ainsi que les nouvelles moeurs théâtrales et que ces
+troupes de voyage sont contraires au progrès de l'art dramatique. Ici,
+je n'ai pas d'ailleurs à examiner cette question dans les détails
+infinis qu'elle comporterait: je l'ai ramenée à sa plus simple
+expression. Je ne puis cependant résister au désir de signaler, comme
+la conséquence, la plus grave peut-être, du système actuel,
+l'anéantissement du répertoire classique.
+
+L'examen de la seconde proposition nous conduira à une conclusion
+identique. L'abus ou l'excès de la mise en scène détourne le jugement du
+spectateur de l'objet qui devrait faire sa préoccupation principale, par
+suite abaisse son goût, et en même temps pousse les auteurs, qui peuvent
+compter sur l'effet d'un puissant appareil représentatif, à se contenter
+d'un succès plus facile à obtenir et à négliger la conception de leur
+oeuvre et la conduite de l'action. L'abus ou l'excès de la mise en scène
+est donc ainsi contraire aux progrès de l'art dramatique.
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+Recherche d'un principe physiologique auquel puissent se rattacher
+les lois de la mise eu scène.--Les impressions intellectuelles et les
+sensations organiques s'annihilent réciproquement.
+
+
+On a pu m'accorder les propositions émises précédemment et en
+reconnaître la justesse. En effet, elles résultent de la constatation
+de faits que chacun a pu observer. Mais il me paraît nécessaire de les
+rattacher à un point fixe et de chercher, en dehors du théâtre, une
+méthode de démonstration.
+
+Or, en physiologie, ou en psychologie, comme on voudra, on admet, en se
+basant sur des séries d'expériences pour ainsi dire quotidiennes, et que
+chacun peut contrôler par ses propres observations, que notre attention,
+ordinairement diffuse et mobile, peut, en se concentrant sur des
+impressions reçues par notre esprit ou sur des sensations éprouvées par
+un de nos organes, nous rendre insensibles à tout ce qui ne se rapporte
+pas exclusivement soit à ces impressions intellectuelles, soit à
+ces sensations organiques. En d'autres termes, sous l'influence de
+préoccupations spéciales, un groupe de sensations, d'images ou d'idées,
+s'impose à nous à l'exclusion de tous les autres qui restent alors
+inaperçus. On pourrait dire, en quelque sorte, que la sensibilité
+énergiquement surexcitée d'un de nos organes anesthésie momentanément
+nos autres organes.
+
+Les exemples sont nombreux et bien connus. Une personne absorbée par
+une pensée regarde fixement sans les voir les autres personnes qui sont
+devant elle; ou bien, captivée par un spectacle, elle n'entendra pas
+qu'on lui parle. Un soldat, au milieu de la mêlée, n'a pas immédiatement
+conscience d'une blessure qu'il vient de recevoir; il ne s'en aperçoit
+que lorsque le sang qui coule attire son attention. Pascal domptait
+la douleur par le travail, et Archimède, occupé de la résolution d'un
+problème, ne percevait pas le bruit du combat qui se livrait dans les
+rues de Syracuse. La vue des images divines, qui hantaient l'esprit des
+martyrs, les absorbait souvent à tel point qu'ils ne sentaient ni le fer
+ni le feu qui torturaient leurs chairs. Mais, pour prendre un exemple
+moins tragique et d'observation plus aisée, tout le monde sait que,
+lorsque nous voulons concentrer notre esprit sur une idée, nous fermons
+instinctivement les yeux, ou bien que nous fixons nos regards sur
+quelque angle banal et obscur de la chambre; que l'enfant, pour
+apprendre ses leçons, se bouche les oreilles de ses deux mains, et que
+le collégien qui regarde les mouches voler ne profite pas beaucoup des
+démonstrations du professeur. C'est à l'infini qu'on pourrait recueillir
+des faits semblables. Tantôt, c'est la préoccupation de l'esprit qui
+empêche nos regards de percevoir les formes et les couleurs ou nos
+oreilles de percevoir les sons, tantôt ce sont des images optiques ou
+des sons qui s'opposent à toute autre association d'idées.
+
+A cette observation d'ordre physiologique on objectera, qu'en réalité
+il nous est possible dans le même moment d'écouter, de regarder et de
+penser. En effet, c'est là le cours perpétuel de la vie; mais, dans ce
+cas, les impressions auditives, optiques et intellectuelles doivent
+être assez faibles pour pouvoir être perçues toutes à la fois, car, si
+l'équilibre entre ces impressions également faibles vient à se rompre,
+la loi physiologique s'impose. Nous pouvons donc dire que, pour
+être perçues à la fois, des impressions auditives, optiques et
+intellectuelles doivent, premièrement, être très faibles ou avoir un
+rapport commun, et, deuxièmement, conserver entre elles la proportion
+d'intensité qui leur a permis de se manifester dans le même moment.
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+De la fin que se proposent les beaux-arts.--L'excès de la mise en scène
+nuit à l'intégrité du plaisir de l'esprit.--La lecture est la pierre
+de touche des oeuvres dramatiques.--La mise en scène est tantôt une
+question de goût, tantôt une question d'habileté.
+
+
+Les arts (et pour plus de simplicité, je ne considérerai ici que la
+poésie, la peinture et la musique), les arts, dis-je, n'ont d'autre
+but que de nous fournir des impressions auditives, optiques et
+intellectuelles. Ils se proposent, pour fin unique: la poésie, le
+plaisir de l'esprit; la peinture, celui des yeux et la musique celui
+de l'oreille. Tant qu'un de ces trois arts borne son ambition à nous
+procurer, dans toute son intégrité, le plaisir particulier pour lequel
+il a été créé, il se maintient dans la sphère élevée qui lui est propre;
+il déchoit dès qu'il empiète sur le domaine des deux autres. Telles sont
+la musique descriptive et pittoresque, et la peinture spirituelle ou
+philosophique, genres bâtards, auxquels ne se laissent jamais entraîner
+les véritables artistes.
+
+Le cas de la poésie est plus complexe, parce que rien ne parvient à
+notre esprit que par l'intermédiaire obligé de nos organes; mais la
+poésie elle-même déchoit si, au lieu de considérer le plaisir des yeux
+et de l'oreille comme subordonné à celui de l'esprit, elle emploie, pour
+captiver l'esprit, le prestige de la peinture ou la séduction de la
+musique.
+
+La poésie dramatique, que sa nature même placerait dans une sphère
+inférieure à la poésie épique et à la poésie lyrique, reprend cependant
+sa place élevée lorsque, dans la lecture, par exemple, rien ne vient
+distraire notre esprit du plaisir idéal qu'elle nous procure, et que
+notre imagination seule fait tous les frais de la mise en scène. L'art
+dramatique est donc sur une pente toujours dangereuse, sur laquelle il
+lui est malheureusement trop facile de se laisser glisser.
+
+Dans la représentation d'une oeuvre dramatique, tout ce qu'au delà d'une
+certaine limite un directeur ajoute, pour le plaisir des yeux ou pour
+celui de l'oreille, détruit l'intégrité d'un plaisir qui n'aurait dû
+être destiné qu'à l'esprit. Le spectateur, dont les magnificences de la
+mise en scène captivent les yeux, n'est plus dans un état de conscience
+susceptible de goûter, soit la beauté littéraire de l'oeuvre
+représentée, soit la profondeur et la vérité psychologique des passions
+qu'elle met en jeu. L'attention est détournée de son objet principal,
+et, dans ce cas, le plaisir que nous goûtons, véritable plaisir des
+sens, est inférieur à celui que nous aurions dû ressentir. On peut donc
+affirmer, sans crainte de se tromper, que l'abus et l'excès de la mise
+en scène tendent à la décadence de l'art dramatique.
+
+A un autre point de vue, il est juste de dire que la nécessité de la
+mise en scène s'impose d'autant plus que l'oeuvre est plus faible. Sans
+le secours des décors, des costumes, d'une nombreuse figuration,
+combien de pièces, privées de ces moyens artificiels de détourner notre
+attention, n'oseraient ou ne pourraient affronter le jugement intégral
+de notre esprit. Sans doute c'est un mérite, et même un grand mérite,
+d'amuser les spectateurs, et nous nous plaisons souvent à nous laisser
+duper par de brillantes images; cela nous évite un effort intellectuel,
+et quand nous arrivons fatigués au théâtre, nous sommes reconnaissants
+envers un auteur de son habileté à nous procurer une délectation facile
+et à ménager la paresse de notre esprit. Mais combien souvent le
+lendemain nous nous vengeons cruellement de cette duperie, dont
+cependant nous nous sommes faits les complices; car, tout en avouant
+le plaisir que nous avons goûté, nous condamnons la pièce en déclarant
+qu'elle ne supporte pas la lecture. Aucun jugement critique ne dépasse
+celui-là, en rigueur et en vérité tout à la fois, car il est porté par
+l'esprit, dégagé des séductions de la mise en scène et soustrait aux
+complaisances faciles de nos organes.
+
+La lecture infirme ou confirme donc le jugement porté par le spectateur
+après la représentation. La plupart des pièces dont le comique touche à
+l'extravagance nous paraissent en effet, dès qu'elles sont imprimées,
+d'une telle platitude que nous avons peine à comprendre le plaisir que
+nous avons pu y prendre. Au contraire, la lecture des comédies de M.
+Labiche, même des plus folles, ajoute encore à leur valeur en mettant en
+relief la finesse et la justesse d'observation de l'auteur. La lecture
+est donc la véritable pierre de touche des oeuvres dramatiques.
+
+Ainsi, nous revenons, par un autre chemin et en nous appuyant de
+l'expérience physiologique et psychologique, aux propositions que nous
+avons émises précédemment. L'art dramatique ne peut se soustraire aux
+lois qui dominent notre être tout entier. Quand nous sommes sollicités à
+la fois par un plaisir de l'esprit et par un plaisir des sens, nous ne
+pouvons nous dédoubler et jouir intégralement et également de l'un et
+de l'autre; nous nous abandonnons, à celui qui s'impose avec le plus
+de force, de même que de deux douleurs, la plus forte éteint la plus
+faible. Il y a donc dans l'art théâtral une juste balance à tenir, un
+état d'équilibre à observer. Pour monter telle pièce, c'est faire acte
+de goût que de tempérer l'éclat de la mise en scène; pour monter telle
+autre pièce, c'est faire acte d'habileté que de détourner l'attention du
+spectateur en agitant un lambeau de pourpre à ses yeux.
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+Compétence littéraire nécessaire à un directeur de
+théâtre.--Établissement théorique des frais généraux de mise eu
+scène.--L'art dramatique exigerait des vues à longue portée.
+
+
+Nous avons jusqu'à présent insisté sur ce fait que l'effet
+représentatif, obtenu par la mise en scène, devait être inversement
+proportionnel à la valeur intrinsèque de l'oeuvre dramatique. En un
+mot, il faut contre-balancer, par l'emploi des arts accessoires, ce que
+l'effet direct de la poésie sur l'esprit du spectateur serait impuissant
+à obtenir. Ainsi il arrive assez souvent que dans une pièce ayant une
+valeur intrinsèque incontestable, mais dont les différents actes ont
+une puissance dramatique inégale, on est obligé de masquer la langueur
+momentanée de l'action par un habile déploiement de mise en scène. Ce
+qui domine donc tout d'abord la mise en scène d'une oeuvre dramatique,
+c'est le jugement littéraire qu'en porte le directeur chargé des soins
+et de la responsabilité de la représentation. Un directeur incapable
+de formuler un jugement sur une pièce n'est qu'un entrepreneur de
+spectacles. En dehors de ce cas, il est clair que l'intérêt même de
+l'exploitation est lié à la sûreté de jugement du directeur; car, s'il
+parvient à tirer quelque profit d'une oeuvre faible au moyen de quelques
+dépenses de mise en scène, d'un autre côté, ce serait une dépense perdue
+et par là inintelligente que de se résoudre aux mêmes frais pour une
+pièce qui ne l'exigerait pas.
+
+Chaque fois qu'on met un train de chemin de fer en marche, le nombre des
+wagons que la machine doit tirer est calculé sur le nombre présumé des
+voyageurs; et le poids du train détermine la force que doit produire
+la machine et par suite la dépense qu'occasionnera la traction. Que
+dirait-on du chef d'exploitation qui ferait une grande dépense de
+combustible pour mettre en marche un train toujours composé d'un même
+nombre de wagons, quel que soit le nombre des voyageurs? Que dirait-on
+d'un mécanicien qui ne saurait pas profiter de la déclivité du sol et de
+la vitesse déterminée par le seul poids du train pour diminuer la force
+de traction et par suite la dépense de combustible? On pourrait ainsi
+rassembler un grand nombre d'exemples ayant tous un rapport plus ou
+moins prochain avec les devoirs et les préoccupations d'un directeur de
+théâtre. Tous conduiraient à la même conclusion: à savoir que les frais
+de mise en scène doivent être en raison inverse de la valeur propre de
+l'oeuvre représentée. L'idéal pour un directeur, serait de n'avoir à
+monter que des pièces qu'on pût représenter dans un décor banal.
+
+Ainsi donc, la direction d'un théâtre exige deux conditions de celui
+qui assume la responsabilité d'une pareille entreprise. La première est
+qu'il soit en état de porter un jugement sur la valeur intrinsèque des
+oeuvres dramatiques; la seconde, qu'il ait la sagesse de faire dépendre
+les frais de mise en scène du jugement qu'il a porté. Je ne sais si
+beaucoup de directeurs remplissent ces deux conditions. En tout cas, ce
+qu'on voit fréquemment, ce sont des pièces, que la critique qualifie
+d'ineptes, rapporter de grosses sommes d'argent à la faveur d'une
+éblouissante mise en scène. On peut donc croire que les directeurs
+remplissent la seconde condition, au moins chaque fois qu'il ne s'agit
+que d'exagérer la mise en scène. La première condition paraît beaucoup
+plus rare; elle exige non seulement une compétence spéciale, mais encore
+un labeur quotidien et persévérant, sans lequel la direction d'un
+théâtre n'est pas très différente d'une simple partie de baccarat. Les
+directeurs se plaignent de ne pas rencontrer de chefs-d'oeuvre; mais
+ont-ils la conscience de faire tout ce qu'il faut pour trouver, non des
+chefs-d'oeuvre qui sont toujours choses rares, mais seulement des pièces
+véritablement estimables? Malheureusement, la direction d'un théâtre
+n'est trop souvent qu'une entreprise financière dont les gains doivent
+être immédiats, ce qui ne se concilie pas avec des vues à longue portée.
+Un directeur avisé et prévoyant serait celui qui monterait une pièce,
+même médiocre, s'il devinait dans son auteur un sens dramatique capable
+de produire un chef-d'oeuvre dans dix ans. Faute de cette prévision
+d'avenir, que leur interdit la nécessité d'un gain immédiat, les
+directeurs forcent les auteurs à rester de jeunes auteurs jusqu'à
+soixante ans. C'est ainsi que les directeurs, qui se plaignent,
+contribuent plus que tout autre à la décadence de l'art dramatique et à
+la ruine de ceux qui leur succéderont.
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+La mise en scène est conditionnée par le nombre probable
+de spectateurs.--Grossissement par les acteurs des effets
+représentatifs.--Les actrices moins portées à exagérer les effets.--_Le
+Monde où l'on s'ennuie._--Nécessité actuelle de plaire à la
+foule.--Abaissement de l'idéal.--Compensation.--Utilité et devoir des
+théâtres subventionnés.
+
+
+Les deux conditions que nous venons d'énumérer ne sont pas les seules
+que doit remplir un directeur de théâtre. Une troisième condition
+indispensable est la connaissance des milieux: la même oeuvre qui
+réussit rue Richelieu ne réussira pas boulevard du Temple. Cette
+question du milieu est connexe à celle du nombre. Étant donnée une
+oeuvre dramatique d'une certaine valeur intrinsèque, si une mise en
+scène judicieuse et modérée lui fait produire un effet représentatif
+suffisant pour trente mille personnes, ce même effet représentatif sera
+insuffisant pour deux cent mille. La prévision du nombre possible de
+spectateurs entre donc dans les calculs préalables d'un directeur.
+
+Une fois la pièce lancée, l'ensemble de la mise en scène n'est plus
+modifiable, mais il arrive presque toujours que, lorsqu'une pièce reste
+longtemps sur l'affiche, les acteurs cèdent à la tentation d'exagérer
+l'effet représentatif de leurs rôles; et ils y sont encouragés par
+les applaudissements du public, qui devient moins délicat, à mesure
+qu'augmente le nombre des représentations. Mais tous les rôles
+ne possédant pas un effet représentatif susceptible d'un égal
+grossissement, et les acteurs cédant inégalement à la tentation des
+applaudissements, il en résulte ce fait remarquable que la pièce, à
+mesure que s'accroît le nombre des représentations, perd sa physionomie
+première en même temps que l'équilibre primitif résultant de l'accord
+entre sa valeur intrinsèque et son effet représentatif. C'est, en un
+mot, l'oeuvre représentée qui perd à cette transformation insensible; et
+si la direction du théâtre y gagne quelque profit actuel, c'est, il faut
+l'avouer, au détriment de la direction future et de l'art dramatique
+lui-même.
+
+En général, les hommes se laissent aller beaucoup plus facilement que
+les femmes à grossir l'effet représentatif de leur rôle; cela tient sans
+doute à ce que les femmes possèdent à un plus haut degré la faculté
+d'imitation et d'assimilation, tandis que les hommes sont poussés par
+une puissance d'agir, difficile à contenir, à forcer leurs premiers
+effets et à en essayer de nouveaux. Je citerai comme un exemple
+remarquable _le Monde où l'on s'ennuie_, qui a tenu l'affiche pendant
+deux cent cinquante représentations. Les hommes se sont visiblement
+fatigués; les premiers acteurs ont été remplacés par d'autres, qui se
+sont eux-mêmes lassés, ce dont je suis bien loin de leur faire un crime;
+mais les actrices qui avaient créé les rôles les ont conservés sans
+interruption jusqu'à la fin, et non seulement elles ont résisté à la
+tentation de grossir des effets faciles à exagérer, mais encore elles
+ont eu le mérite peu commun de nous conserver jusque dans les dernières
+représentations la perfection de jeu et de diction qu'elles avaient
+atteinte dès les premières.
+
+Un directeur attentif s'aperçoit sans doute de la tendance qu'ont les
+acteurs d'une pièce à grossir l'effet représentatif de leur rôle; mais,
+outre qu'il est assez difficile d'enrayer un mouvement qui ne s'accélère
+qu'insensiblement, il faut reconnaître que la résolution à prendre dans
+ces cas-là, de la part du directeur, est souvent aussi délicate que
+difficile et complexe. D'un côté, c'est manquer à ce que l'on doit
+au génie d'un poète que de laisser altérer si peu que ce soit
+la physionomie de son oeuvre; d'un autre, sacrifier à l'effet
+représentatif, c'est augmenter l'attrait et la séduction que peut
+exercer une pièce et attirer à la connaissance et à l'estime des belles
+oeuvres un public de plus en plus nombreux.
+
+Il semble qu'il y ait là une sorte de compensation, bien difficile à ne
+pas accepter dans l'état actuel de la société française. La Révolution a
+brisé les barrières qui séparaient les classes les unes des autres. La
+France est aujourd'hui une démocratie. Les plus humbles veulent jouir
+des mêmes plaisirs que les plus fortunés; aussi, depuis la fin du
+siècle dernier, on peut dire que le public qui suit les représentations
+dramatiques a presque centuplé. Il faut non seulement un plus grand
+nombre de théâtres pour satisfaire à tous ses goûts; mais encore
+une pièce qui, jadis, eût été arrêtée de la vingt-cinquième à la
+cinquantième représentation atteint facilement aujourd'hui la
+centième, la deux-centième même et souvent après un nombre pareil de
+représentations n'a épuisé que momentanément son succès.
+
+La nécessité de plaire à la foule s'impose donc, mais impose du même
+coup à l'art un sacrifice pénible; car l'idéal s'abaisse sensiblement
+à mesure qu'augmente en nombre le public dont on sollicite les
+applaudissements. Il n'y a relativement qu'un petit nombre d'esprits
+délicats et cultivés qui soient capables de sentir la beauté sévère
+d'une oeuvre d'art. En revanche, en attirant la foule, fût-ce au prix
+de quelques concessions, en la sollicitant, par l'attrait d'un plaisir
+facile, à goûter à son tour le charme des belles oeuvres, on rehausse
+et on purifie si peu que ce soit son idéal. Si donc la cime de l'art
+s'abaisse, la culture générale de l'esprit s'étend, s'élève même, et là
+encore il y a compensation. Or, dans une société démocratique, c'est une
+compensation qu'il n'est pas permis de négliger et qu'on serait même
+coupable de ne pas rechercher. Mais, si nous pouvons nous consoler de
+l'abaissement fatal de l'art par la compensation que nous trouvons
+dans la culture du plus grand nombre, c'est à la condition que nous ne
+perdions pas de vue le sommet auquel il s'est élevé et vers lequel il
+doit tendre à remonter, par un autre chemin peut-être, afin que nous
+ayons toujours conscience de l'effort qu'il nous faudrait faire pour
+l'atteindre.
+
+C'est pourquoi, s'il est pardonnable à la plupart des directeurs de
+sacrifier à la moindre culture du plus grand nombre, il est du devoir de
+quelques directeurs privilégiés de maintenir, autant que possible, l'art
+dans toute son intégrité et de résister au désir de trop flatter
+les instincts moins délicats d'un public plus nombreux. Or, s'ils
+remplissent ce devoir, c'est à la condition de se résigner à une
+perte de gain possible, sacrifice qui trouve sa compensation dans les
+subventions de l'État. Un directeur privilégié et garanti par l'État
+contre des pertes trop sensibles a pour devoir de ne pas sacrifier l'art
+à un désir de gain immodéré. Il doit s'appliquer à mettre en lumière la
+valeur intrinsèque des ouvrages qu'il met en scène; à amener à son point
+de perfection leur effet représentatif, sans permettre qu'il puisse
+détourner l'esprit des spectateurs de ce qui doit être l'objet principal
+de son attention. Il doit, en outre, interdire aux comédiens de troubler
+l'harmonie générale de l'oeuvre en grossissant trop sensiblement l'effet
+représentatif de leur rôle. Il doit, en un mot, s'efforcer de mériter
+les applaudissements du public, mais se montrer sévère sur les moyens de
+les lui arracher. C'est son honneur et sa gloire de monter parfois des
+oeuvres qui ne soient susceptibles de plaire qu'à un public restreint,
+mais délicat et lettré. Car cette élite plus éclairée, que toute nation
+possède en elle-même, est destinée à voir peu à peu grossir ses rangs
+par l'adjonction de ceux qu'élèvent jusqu'à elle l'instruction et
+l'éducation de jour en jour plus répandues. Travailler pour cette élite,
+c'est donc travailler pour tous, c'est conspirer contre l'ignorance et
+le mauvais goût, en éveillant les meilleurs instincts de la foule, en la
+conviant à la jouissance d'un idéal supérieur.
+
+Malheureusement, le devoir qui incombe à un théâtre subventionné est
+rarement bien compris de la foule. Un grand nombre de spectateurs
+s'imaginent qu'une subvention impose au théâtre qui la reçoit la
+préoccupation constante d'une mise en scène luxueuse. Or, c'est
+précisément tout le contraire, comme nous l'avons fait voir dans
+ce chapitre. Ce qui rend donc difficile la position d'un directeur
+subventionné, c'est la nécessité de réagir contre ce préjugé de la
+foule, sans être assuré que ses intentions seront bien comprises,
+et qu'on ne blâmera pas tout ce qui, dans sa conduite, mériterait
+précisément l'éloge.
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+La mise en scène ne doit par pécher par défaut.--De la contention
+d'esprit du spectateur.--La mise en scène ne doit pas proposer à
+l'esprit de coordinations contradictoires.
+
+
+Nous avons insisté sur l'accord qui devait régner entre l'effet
+représentatif d'une oeuvre dramatique et sa valeur intrinsèque, et nous
+avons surtout montré que tout ce qui s'ajoutait inutilement à cet
+effet représentatif était nuisible à l'oeuvre elle-même, en distrayant
+l'esprit de ce qui devait être sa principale et quelquefois son unique
+préoccupation. Mais il est évident que, pour réaliser cet accord, s'il
+convient de ne rien ajouter à la juste mise en scène, il ne faut pas non
+plus en rien retrancher. De même que la mise en scène peut pécher par
+excès, elle peut aussi pécher par défaut. L'esprit est toujours frappé
+fortement par un contraste. Le décor, les costumes, les jeux de scène,
+la figuration, doivent donc convenir au texte poétique; c'est ce que
+jadis on aurait exprimé en disant que la mise en scène doit être
+décente. Elle ne le serait pas si, par exemple, on jouait _le
+Misanthrope_ dans le même décor que les _Femmes savantes_; elle ne l'est
+pas quand l'aspect de la figuration répugne à l'idée avantageuse qu'en
+fait naître le texte de la pièce.
+
+Pour suivre avec profit une oeuvre dramatique, forte et bien liée dans
+toutes ses parties, il faut une grande contention d'esprit, dont en
+général on n'apprécie pas assez la puissance. On en aura une idée
+approximative quand on se sera rendu compte que l'esprit est occupé à la
+coordination d'un nombre considérable d'impressions auditives, visuelles
+et intellectuelles, dont les éléments changent constamment, se
+compliquent, se croisent, s'ajoutent ou se retranchent dans un mouvement
+incessant. Il faudrait une longue analyse pour décomposer ce travail,
+dont on aura une mesure bien affaiblie si nous disons que l'esprit
+coordonne d'abord, non seulement son état de conscience présent, mais
+encore ses états de conscience antérieurs, avec les lieux, les costumes
+et le langage des personnages; ensuite qu'il coordonne entre eux les
+mouvements, les attitudes, les gestes, la physionomie, les regards, les
+mots, les phrases, la hauteur des sons, leurs relations, leur intensité,
+le rythme, et enfin les idées, qui se dérobent sous une foule d'images,
+faibles ou vives, souvent lointaines, et qu'il calcule encore leurs
+rapports avec toute la succession des faits écoulés et des faits
+possibles, etc.
+
+Il faut à l'esprit, pour suffire à cette coordination presque
+incommensurable, un influx constant de force nerveuse dont rien ne
+doit venir troubler ou détourner le cours. On doit donc se garder de
+soumettre à l'esprit des coordinations contradictoires. C'est bien assez
+qu'il ait à résoudre les contradictions qui résultent du jeu ou de
+la diction imparfaite des acteurs, ou de tant d'autres causes
+qui proviennent souvent, du poète lui-même. Il faut éviter les
+contradictions qui pourraient naître de la mise en scène, telles que
+les détails du décor qui ne répondraient à aucune des circonstances
+du poème; les costumes qui ne conviendraient pas à la condition des
+personnages ou à leur situation actuelle, le désaccord entre la
+figuration et les exigences du drame. Il suffit souvent d'une négligence
+de détail, telle par exemple que le mouvement intempestif d'un figurant
+au milieu d'une scène pathétique, pour détourner le cours de l'influx
+nerveux, que l'esprit emploie immédiatement à des coordinations tout à
+fait étrangères à l'oeuvre représentée sous nos yeux, ou pour que cette
+force nerveuse se dissipe brusquement en se jetant sur les muscles du
+rire. Les contrastes qui ne résultent ni de l'action ni des péripéties
+du drame sont au nombre des causes les plus puissantes qui détournent
+fatalement l'attention du spectateur.
+
+Nous nous en tiendrons à ces considérations générales, en évitant
+d'entrer dans les détails d'une analyse qui nous entraînerait trop loin,
+sans beaucoup de profit. Ce que nous avons dit suffit pour démontrer que
+la mise en scène ne doit jamais contredire le texte poétique ou l'idée
+qu'on peut se faire des lieux, de l'époque, des costumes, de l'attitude
+et du langage des personnages.
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+De la perspective théâtrale.--Contradiction du personnage humain avec la
+perspective des décors.--Précautions à prendre par le décorateur et par
+le metteur en scène.
+
+
+Il peut être utile de comparer l'art de la peinture à l'art de la
+décoration théâtrale, en se tenant à un point de vue général et en
+laissant de côté toute explication mathématique. La perspective d'un
+tableau se rapporte à un unique plan vertical. Il n'en est pas de
+même sur un théâtre, où les acteurs se meuvent sur un plan supposé
+horizontal, terminé par un plan vertical qui forme le décor du fond. En
+réalité, le plan sur lequel marchent les acteurs est incliné et forme
+approximativement un angle de trois degrés avec le plan horizontal. Le
+but de cette inclinaison est de faire fuir la perspective plus vite que
+dans la nature et de faire paraître ainsi la scène plus profonde qu'elle
+ne l'est véritablement. On rapproche ainsi les acteurs de l'avant-scène
+et on évite que la voix aille se perdre dans le cintre et dans les
+dessous, ce qui arriverait inévitablement si on jouait sur des scènes
+profondes. La perspective d'un décor doit être considérée comme
+rationnelle, par rapport du moins à une rangée de spectateurs. Quand
+l'acteur est sur l'avant-scène il est à son plan; mais à mesure qu'il
+s'avance vers le fond de la scène, il monte, et, par conséquent, loin
+de diminuer dans la proportion exigée par la perspective du décor, il
+semble au contraire grandir et n'est plus en rapport avec les objets
+dont les dimensions sont calculées d'après le plan qu'ils occupent dans
+la perspective fuyante de la scène.
+
+C'est un contraste qu'on ne peut entièrement éviter, mais qu'il ne faut
+pas rechercher de parti pris. Aussi la mise en scène, qui se rapproche
+un peu par là de l'art du bas-relief, doit autant que possible maintenir
+les acteurs sur les premiers plans et ne pas laisser les jeux de scène,
+surtout ceux auxquels participent les personnages principaux, se
+prolonger inutilement le long et près de la toile du fond. En résumé,
+il y a contradiction entre la perspective trompeuse du décor et la
+perspective véritable à laquelle se soumet naturellement l'acteur.
+Celui-ci, en parcourant la scène dans le sens de la profondeur, détruit
+donc toujours plus ou moins l'illusion habilement produite par le décor.
+Dans un tableau, cette contradiction serait absolument choquante et
+constituerait une faute grossière. Au théâtre, des considérations de
+premier ordre font passer par-dessus cette anomalie. Le spectateur
+l'accepte, et quand le personnage en scène captive son attention,
+il aperçoit vaguement l'incohérence mathématique qu'il y a entre la
+décoration et les personnages, mais il concentre ses regards sur ceux-ci
+et n'accorde qu'une importance secondaire au milieu fictif qui les
+entoure. Toutefois, on conçoit que, dans la mesure du possible, il soit
+nécessaire d'atténuer la disproportion qui existe entre les acteurs et
+les objets figurés.
+
+Il ressort de là que le décorateur doit éviter dans les derniers plans
+la représentation d'objets à dimensions déterminées, attirant, d'une
+manière trop spéciale l'oeil du spectateur; car il peut arriver un
+moment où cet objet se trouve en réalité sur le même plan qu'un des
+acteurs, bien qu'il soit censé appartenir à un plan beaucoup plus
+éloigné, effet de contraste qui soumettrait à l'esprit une coordination
+contradictoire. C'est là d'ailleurs, empressons-nous de l'ajouter, un de
+ces détails techniques qui ne sont de la compétence ni de la direction,
+ni du metteur en scène; ils rentrent dans l'art spécial du décorateur,
+exercé en général par des perspecteurs très habiles, qui usent de
+différents procédés pour masquer les contacts entre les personnages et
+les décors trop lointains.
+
+Toutefois, comme cet art présente des difficultés quelquefois
+insurmontables, il est nécessaire que le metteur en scène aide
+le décorateur à éviter à l'oeil du spectateur la nécessité d'une
+coordination impossible. Dans les cas où cette conjonction de
+perspectives se produit, on remarquera combien l'acteur, tout en se
+trouvant démesurément grandi, perd en importance dramatique. L'illusion
+qui nous faisait voir en lui un personnage du drame, faisant corps avec
+le milieu figuré, créé par le poète et le décorateur, s'évanouit en un
+instant, et nous n'avons plus devant les yeux qu'une marionnette trop
+grande, se promenant dans un théâtre d'enfant.
+
+Tous les spectateurs ont souvent remarqué combien est maigre l'effet
+représentatif d'objets qui, appartenant censément à l'un des plans
+représentés en peinture sur la toile de fond, semblent s'en détacher et
+viennent jouer un rôle sur le plan horizontal de la scène. Je citerai
+surtout les navires dont les proportions sont toujours ridicules par
+rapport aux personnages qui s'approchent d'eux. Ce sont là de ces
+contradictions scéniques qu'on doit considérer comme absolument
+mauvaises: c'est de l'art incohérent. De même sont les chevaux qui
+entrent sur la scène en longeant la toile de fond; ils font l'effet
+grotesque d'animaux démesurés. D'ailleurs, pour d'autres raisons qui
+tiennent à l'essence même de l'art dramatique, l'exhibition d'animaux
+quelconques sur la scène est absolument antiartistique.
+
+Les conditions scientifiques de la mise en scène et de la décoration
+n'admettent donc pas toutes les possibilités réelles; comme tous les
+arts, c'est un art qui a ses limites. Souvent un théâtre se met en
+grands frais pour retomber dans un art absolument enfantin, où se
+coudoient le réel et l'imaginaire. En se plaçant à un point de vue
+littéraire, on peut dire que, dès que le poète, par ses inventions
+déréglées, impose une mise en scène inconciliable avec les lois pourtant
+complaisantes de la perspective théâtrale, il fait oeuvre de poète
+épique, pour lequel la distance n'existe pas, et non de poète
+dramatique, qui doit se renfermer dans le lieu immédiat de l'action.
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+La décoration doit avoir une valeur générale et non particulière à un
+moment déterminé.--Modération dans l'emploi des moyens accessoires.
+
+
+La comparaison entre la peinture et la décoration théâtrale peut encore
+nous suggérer quelques réflexions importantes. Un tableau ne représente
+jamais qu'un moment d'une action, tandis que la mise en scène doit
+s'adapter à des moments successifs. Mais, pour un même moment, le
+peintre et le décorateur ne peuvent de la même manière associer la
+nature à des actes humains. Le premier peut saisir la nature dans un
+mouvement qui ne s'achève pas, tandis que le décorateur sera obligé
+d'achever le mouvement, ce qui est incompatible avec l'immobilité
+décorative. Ainsi le Titien, dans un de ses plus beaux tableaux,
+aujourd'hui détruit par un incendie, a représenté un arbre tordu par le
+vent et aux pieds duquel un dominicain succombe sous le poignard d'un
+assassin. Le peintre a ainsi associé une tourmente de la nature à un
+acte criminel. La représentation n'en serait pas possible au théâtre par
+les mêmes moyens; car la nature y est immobile et le vent n'y courbe pas
+les arbres. C'est par le sifflement du vent et le bruit du tonnerre que
+le metteur en scène arriverait à produire un effet analogue. L'effet
+obtenu, qu'augmenterait encore l'assombrissement du jour et le mouvement
+des nuages sur le disque lunaire, obtenu par l'électricité, dépasserait
+peut-être en intensité d'impression l'effet obtenu par le peintre; mais,
+qu'on le remarque, il serait produit par un appareil étranger à la
+scène. Les arbres de la décoration, quelque fort que soit le sifflement
+du vent, ne resteront pas moins immobiles, et que ce soit avant, pendant
+ou après la tempête, ils seront toujours identiques, à eux-mêmes.
+
+Aussi, comme la décoration ne peut varier ses effets selon les moments
+successifs d'une action, elle doit être, soit dans le mouvement, soit
+dans le ton des choses inanimées, en relation générale avec l'action
+et non en relation spéciale avec un des moments particuliers de cette
+action. Un décorateur qui voudrait associer sa toile avec un instant
+unique exercerait une impression préventive et détruirait par avance
+l'effet qu'il aurait voulu obtenir; et si l'effet persistait après
+l'achèvement de l'acte associé, il redeviendrait contradictoire comme
+il l'était antérieurement au moment choisi. C'est donc une impression
+générale que doit s'attacher à produire le décorateur; et cette loi
+n'est pas sans créer des obligations semblables au metteur en scène.
+
+Celui-ci sans doute peut à son gré déchaîner le vent et le tonnerre; il
+a sous la main, dans son magasin d'accessoires, l'outre d'Éole et le
+foudre de Jupiter; mais, pour peu qu'il ait conscience des conditions
+particulières de son art, il se gardera bien d'abuser de pareils effets.
+Outre qu'il serait absurde de couvrir la voix de l'acteur, il sait qu'il
+ne produira d'illusion que pendant un temps relativement court, à la
+condition qu'il ne fera que déterminer chez le spectateur une sensation
+rapide, destinée à s'associer à l'action, et qu'il ne détournera pas
+l'attention de celui-ci sur ses imitations approximatives des phénomènes
+de la nature. Quand bien même d'ailleurs celles-ci seraient parfaites,
+leur persistance forcerait l'esprit du spectateur à une coordination
+tout à fait contradictoire, l'immobilité de l'air et de la nature peinte
+s'associant fort mal au grondement perpétuel de la foudre et au
+bruit ininterrompu du vent. Il est toujours maladroit de rappeler
+au spectateur, quand le pathétique du drame le lui fait oublier, la
+contradiction et l'impuissance de la mise en scène. Tout est faux dans
+la nature peinte qui enveloppe les acteurs; il est donc inutile de faire
+ressortir ce défaut inhérent aux représentations théâtrales, tandis que
+tout est vrai, absolument vrai, ou doit le paraître, dans les passions
+qui animent les personnages du drame.
+
+La mise en scène doit donc respecter la vérité dramatique, la laisser se
+produire dans toute son intégrité et ne pas maladroitement détruire le
+courant sympathique qui va de l'âme du spectateur à ceux des personnages
+du drame. L'art du metteur en scène demande beaucoup plus de précaution
+que d'audace. Il doit mettre tous ses soins à ne diriger sur les yeux
+attentifs des spectateurs que des faisceaux d'impressions visuelles
+nécessaires, et surtout à éteindre ou à atténuer les rayons trop
+brillants. Par cette harmonie, dans laquelle il maintient tout
+l'appareil objectif de la scène, il se rapproche du peintre qui
+n'obtient un effet réellement puissant qu'en sachant se décider à une
+foule de sacrifices nécessaires.
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+La mise en scène est conditionnée par la logique de l'esprit.--De la
+décoration peinte et du matériel figuratif.--Leurs relations avec le
+drame.--Leur action différente sur l'esprit du spectateur.
+
+
+En peinture, l'art de la composition est en grande partie fondé sur
+l'association des idées et sur la logique de l'esprit. Socrate, assis
+sur un lit, s'entretient avec ses disciples; tout en parlant, il tend la
+main vers une coupe que lui présente le serviteur des Onze: ce tableau
+représente la mort de Socrate. L'esprit du spectateur achève le
+mouvement commencé de Socrate; et le sujet ainsi présenté est beaucoup
+plus dramatique parce que la mort, au lieu d'être un fait accompli, est
+instante, et que l'attente tragique agit éternellement sur l'âme du
+spectateur. Il en est de même de la mort de Jane Grey. L'esprit achève
+le mouvement de la victime, qui, les yeux bandés tend la main vers le
+billot, tandis que le bourreau se tient à côté, appuyé sur sa hache. Le
+spectateur souffre de l'angoisse des derniers instants, plus terribles
+que la mort elle-même. La composition de ces tableaux est donc fondée
+sur la fatalité de l'événement; et tous deux, par suite de la logique
+rigoureuse de l'esprit, représentent la mort de Socrate et celle de Jane
+Grey aussi sûrement que si les cadavres des deux victimes étaient étalés
+à nos yeux.
+
+Cette loi, qui ouvre un champ fécond à l'imagination du peintre, domine
+l'art de la mise en scène. Sous aucun prétexte il n'est permis de
+s'y soustraire. En peinture, quand-il ne s'agit pas d'un événement
+historique, et que la nécessité d'une fin ne s'impose pas, le peintre
+choisit souvent les attitudes et les gestes de ses personnages pour
+le charme et le pittoresque de leur mouvement, et non pour déterminer
+l'esprit à envisager un événement subséquent, dont la possibilité n'est
+pas en cause. La peinture se renferme alors dans une pure actualité;
+et l'oeil est ici le seul juge compétent, car c'est à lui procurer un
+plaisir spécial et sans mélange que le génie du peintre conspire.
+
+Dans la mise en scène, il n'en est pas de même: là, rien n'est suspendu,
+tout se précipite irrévocablement à sa fin; les moments se succèdent
+nécessairement, et l'esprit, par le double moyen de la déduction et de
+l'induction, devance l'action même dans la voie où elle s'avance vers un
+dénouement fatal. Tandis que l'oeil du spectateur enveloppe la scène,
+interroge tous les objets témoins de l'action qui va se dérouler, scrute
+jusqu'au moindre détail de la décoration, suit les personnages dans
+leurs mouvements, dans leurs attitudes, dans leurs gestes, son oreille
+est suspendue aux lèvres des acteurs, analyse toutes les impressions
+sonores qu'elle reçoit; et ces deux organes fournissent incessamment à
+l'esprit les éléments qu'il va successivement coordonner avec les faits
+ainsi qu'avec les caractères et les passions des personnages. L'auteur
+et le metteur en scène ne doivent jamais oublier que, depuis le moment
+où le rideau se lève, jusqu'à celui où il retombe, ils vont se trouver
+aux prises avec la logique inexorable de l'esprit.
+
+Cette nécessité inéluctable de ne pas blesser la raison du spectateur,
+de ne pas l'induire à de faux jugements, de ne pas l'égarer sur de
+fausses pistes, a fait imaginer de classer tout ce qui, en dehors des
+acteurs, se rapporte à la mise en scène du drame en deux catégories
+distinctes, la première feinte et immobile, la seconde réelle et mobile.
+Tout ce qui doit faire partie de la première catégorie est peint et fait
+corps avec les panneaux décoratifs et avec la toile du fond; tout ce qui
+doit être compris dans la seconde, prend place en réalité sur la scène
+et compose le matériel figuratif. Les objets de mise en scène de la
+première catégorie n'ont qu'un rapport général avec l'action, tandis que
+ceux de la seconde ont avec elle un rapport particulier, plus ou moins
+étroit. C'est cette différence qui tout d'abord frappe l'esprit du
+spectateur dès que la toile se lève et avant même que l'action commence.
+Tout ce que son oeil juge peint et sans réalité n'a qu'une influence
+générale et faible sur son esprit; il ne lui accorde, avec raison,
+qu'une attention de surface. Il n'y a là rien de plus que la
+constatation du milieu où va se dérouler la suite des événements.
+Tous les objets qui font corps avec la décoration ne sont que des
+caractéristiques de ce milieu, et le spectateur n'est pas entraîné à
+chercher une relation, qu'il sait devoir être impossible, entre ces
+objets sans réalité et un moment quelconque de l'action. Si, par
+exemple, une porte est peinte sur un des panneaux, le spectateur sait
+bien que personne ne la poussera.
+
+Mais, au contraire, tout ce que son oeil juge réel et voit détaché de la
+décoration éveille son attention, et il devine un rapport particulier
+entre tel ou tel objet et l'action du drame. Ce sera un secrétaire, une
+bibliothèque, une table chargée de papiers ou un trophée d'armes,
+dont la vue détermine dans l'esprit soit une possibilité, soit une
+probabilité. Le spectateur se trouve ainsi préparé à telle évolution du
+drame, à tel acte tragique d'un personnage, à tel dénouement. Le drame
+commence donc par une entente tacite entre le spectateur et le poète;
+celui-ci est certain qu'au moment voulu l'esprit du public prendra telle
+direction, appellera et par suite acceptera telle péripétie qui, sans
+cette sorte de complicité préalable, aurait peut-être paru inutile ou
+contraire à la logique, et qui, en tout cas, à un moment inopportun,
+aurait compliqué l'action d'un élément nouveau et distrait l'attention
+du public en exigeant de lui une coordination immédiate et inattendue.
+
+Au surplus, je ferai remarquer que dans tout ce qui précède il ne s'agit
+nullement de conventions esthétiques plus ou moins fondées. La mise en
+scène est conditionnée par la logique de l'esprit, qui est exactement la
+même au théâtre que dans la vie réelle. Supposez, par exemple, qu'une
+violente querelle, s'élève entre deux hommes irascibles et que vous eu
+soyez les témoins, ne frémirez-vous pas si vous apercevez un couteau
+placé sur une table à portée de ces deux hommes? Eh bien, le spectateur
+est un témoin qui calcule les conséquences fatales d'un fait; et que ce
+soit au théâtre ou dans la vie réelle, la vue du couteau déterminera la
+même émotion, qui dans les deux cas sera identique, en qualité sinon en
+quantité.
+
+Concluons donc que les conditions de la mise en scène ne sont pas
+soumises aux vues plus ou moins arbitraires d'une école, mais dépendent
+uniquement des lois mêmes de l'esprit humain.
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+De la fin nécessaire des objets composant le matériel figuratif.--_Le
+Misanthrope_ et _les Femmes savantes_.--Le hasard n'est pas un ressort
+dramatique.
+
+
+Nous pouvons tirer quelques conclusions des idées exposées dans le
+chapitre précédent. Puisque le décor ne doit avoir qu'une influence
+générale sur l'esprit du spectateur, il est nécessaire qu'il soit traité
+avec une grande modération de tons et une grande simplicité de détails;
+il ne doit pas trop attirer les yeux, et, si ceux-ci s'y reposent, il ne
+doit leur présenter aucun trait susceptible de produire sur l'esprit une
+excitation spéciale. Quant aux objets représentés, qui par leur nature
+auraient pu faire partie du matériel figuratif, il est important qu'ils
+soient peints largement, sans aucune recherche du trompe-l'oeil. Agir
+autrement serait une grande faute; car, puisqu'on a jugé que tel objet,
+inutile à l'action, ne devait pas figurer en réalité sur la scène, il ne
+faut pas donner à cet objet peint la valeur de l'objet réel. Il est à
+peine besoin de signaler le cas où un objet figurant réellement doit
+avoir un pendant similaire: il est clair que ce pendant doit être réel
+et non peint. Dans un cabinet de travail, à gauche et à droite de la
+porte du milieu, sont placées deux bibliothèques; il faut de toute
+évidence qu'elles soient peintes toutes deux, ou que, si l'une est utile
+à l'action, elles soient toutes deux réelles. Il est inutile d'insister
+sur d'aussi simples détails.
+
+Si les détails du décor ne doivent pas affecter outre mesure l'esprit
+du spectateur, on conçoit combien, par contraste, le matériel figuratif
+prendra d'importance aux yeux du public et s'imposera à son attention.
+Ainsi, par le seul effet de cette double loi, le poète agit d'une façon
+certaine sur la direction de nos pensées. En faisant apparaître certains
+objets à nos yeux, il nous prépare tacitement à une évolution du drame.
+Puisque nous avons dit que le matériel figuratif, avait un rapport
+particulier avec l'action, il suit de là qu'aucun des objets réels qui
+le composent ne peut être indifférent. C'est donc une loi absolue de la
+mise en scène qu'aucun objet réel, prédestiné par sa nature ou par sa
+place à attirer l'attention du spectateur, ne peut être mis sous nos
+yeux à moins qu'il n'ait un rapport certain avec la marche du drame.
+Chacun d'eux joue donc un rôle, plus ou moins important, et à un moment
+donné aide au développement du drame et souvent concourt à une de
+ses évolutions. Dans _Tartufe_, la table couverte d'un tapis et sous
+laquelle se cache Orgon remplit un rôle de premier ordre. La vue d'une
+table sur la scène est donc loin d'être indifférente, et on peut en dire
+autant de tout le matériel figuratif. Naturellement, il y a toujours un
+certain nombre d'objets réels qui peuvent figurer dans la décoration
+sans attirer notre attention. Par exemple, si la mise en scène comporte
+une cheminée, on y joindra une garniture, pendule, vases, flambeaux,
+etc., sans que cela tire à conséquence, puisque cela forme pour l'oeil
+un ensemble auquel il est habitué. D'ailleurs, il est clair que
+certains objets sont plus caractéristiques que d'autres. Il est inutile
+d'insister: il y a dans tous les arts des règles de détail qui ne
+relèvent que du bon sens. En outre, l'apparition d'objets, même
+caractéristiques, perd de son importance si elle se rattache à une
+méthode générale de mise en scène, et si l'amplification porte sur tout
+l'ensemble du matériel figuratif.
+
+Dans la vie, les objets n'ont qu'une importance contingente; dans une
+oeuvre dramatique, ils sont liés d'une façon nécessaire à l'action qui
+va se développer sous nos yeux. Dans un salon, par exemple, où une femme
+reçoit à certain jour des visites, le nombre de sièges formant cercle
+autour de la cheminée est invariable et en général supérieur au nombre
+de personnes présentes. Un peintre, choisissant une scène de visites
+pour sujet d'un tableau de genre, sera naturellement vrai en
+reproduisant la réalité, et il ne viendra à l'esprit d'aucun spectateur
+du tableau de comparer le nombre des visiteurs à celui des sièges. C'est
+qu'en effet la suite de cette scène a la contingence de la vie: il
+pourra venir d'autres visiteurs, comme il pourra n'en pas venir. Dans
+cette oeuvre d'art, la représentation est à elle-même sa propre fin.
+L'esprit n'est sollicité en rien à chercher un rapport entre cette scène
+et une scène subséquente qui ne viendra jamais.
+
+Transportons-nous dans le salon de Célimène au deuxième acte du
+_Misanthrope_. Lorsque Basque avance des sièges sur l'ordre de sa
+maîtresse, il pourrait lui arriver, sur le théâtre comme dans la
+vie réelle, d'approcher un nombre de sièges supérieur à celui des
+personnages. Supposez que cela se produisît sur la scène, et imaginez
+qu'au milieu d'Éliante, de Philinte, d'Acaste, de Clitandre, d'Alceste
+et de Célimène, tous assis, il restât un siège vide: quelle importance
+ce détail ne prendrait-il pas aux yeux des spectateurs! Ce siège vide
+intriguerait le public et distrairait l'esprit d'une des plus belles
+scènes de l'ouvrage, car il serait là comme un siège d'attente et
+semblerait annoncer un nouveau personnage, et par suite une péripétie
+que notre esprit serait déçu de ne point voir se produire.
+
+Cette observation pourra paraître subtile. Pour comprendre toute son
+importance, il nous suffira de nous reporter à la mise en scène des
+_Femmes savantes_. A la seconde scène de l'acte III, lorsque le valet
+approche les sièges sur lesquels prennent place Henriette, Philaminte,
+Trissotin, Bélise et Armande, il dispose, sur le premier plan, six
+sièges, dont cinq seulement sont occupés par les personnages en scène,
+tandis que le sixième reste vide. Voilà bien ce siège d'attente dont
+nous parlions; or, ici, il annonce une scène subséquente dont le public
+est ainsi averti, qu'il attend, et qui se produira en effet. Pendant
+tout le temps que dure la scène où Trissotin lit ses vers, ce siège vide
+est un témoin muet; sa présence est déjà une protestation contre
+les méchants vers de Trissotin, et le public se dit qu'il annonce
+nécessairement un autre personnage qui vengera le bon sens outragé. Et
+ce vengeur, en effet, c'est un autre pédant, Vadius, qui, tout pédant
+qu'il est lui-même, fera entendre à Trissotin de dures, mais justes
+vérités. On voit par cet exemple comment la mise en scène conspire
+à l'évolution de l'action dramatique, en fondant ses dispositions
+quelquefois les plus simples sur la logique rigoureuse qui régit
+l'esprit du spectateur.
+
+Il n'est pas jusqu'aux objets non visibles qu'il soit permis de produire
+sans préparation et sans précaution. Tous les jours, nous croisons dans
+la rue des personnes qui portent un revolver sur elles et auxquelles il
+pourrait arriver d'être en situation de le tirer de leur poche. Sur la
+scène, un personnage ne peut impunément tirer à l'improviste un revolver
+de sa poche; il faut, ou que le public soit averti de la présence d'une
+arme dans la poche de tel personnage, ou que tout au moins il soit
+prédisposé à voir cette arme apparaître. Il ne serait pas non plus
+permis à un personnage de parler d'un pistolet qu'il porte sur lui,
+l'occasion même serait-elle naturelle, si cette arme ne devait point
+jouer un rôle subséquent. Mais ces deux derniers exemples ont trait aux
+fautes de mise en scène qui peuvent être commises, non par la direction
+du théâtre, mais par l'auteur lui-même.
+
+Le hasard, en résumé, ne peut jamais être un ressort dramatique, et
+la raison en est simple: le mot _hasard_ et le mot _art_ s'excluent
+mutuellement, le premier impliquant une rencontre fortuite, le second un
+arrangement préalable. Si donc, par impossible, le hasard montait sur la
+scène, l'art en descendrait. Il n'y a pas là une question d'appréciation
+que des écoles opposées puissent résoudre différemment. La signification
+exacte du mot _art_ entraîne nécessairement l'idée que nous devons nous
+faire d'une oeuvre artistique, dont toutes les parties doivent être
+articulées, et dont le moindre objet doit être un article nécessaire.
+Si des personnes pensaient différemment, il faudrait, au préalable,
+qu'elles cherchassent d'autres mots qui correspondissent à leurs
+manières de voir. Au théâtre, toute péripétie doit avoir été
+antérieurement à l'état de possibilité, et dans les dénouements, par
+exemple, le grand art consiste à surprendre le spectateur par un trait
+ou un acte final, qu'il a la satisfaction de déduire immédiatement ou
+du caractère du personnage tel qu'il a été exposé, ou d'une situation
+antérieure, opération mentale rapide comme l'éclair et qui est
+l'épanouissement du plaisir esthétique.
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+De la sensualité et de l'individualité dans le goût actuel.--Dérogations
+aux principes.--Rapports de la mise en scène avec le milieu
+théâtral.--Caractère d'un théâtre, de son répertoire et du public qui le
+fréquente.
+
+
+Les principes que nous venons d'exposer dominent l'art de la mise en
+scène et ne sont pas impunément violés en ce qu'ils ont d'essentiel.
+Cependant, on ne peut nier que notre époque n'ait une tendance à en
+atténuer la rigueur. Nous inclinons, à ce qu'il semble, à goûter les
+arts par leurs côtés sensualistes, et nous apportons au théâtre cette
+tendance qui nous prédispose à tenir un grand compte du plaisir de nos
+yeux dans le charme qu'exercent sur nous les ouvrages dramatiques.
+
+En outre, dans la vie moderne, l'individualité des goûts suppose un
+rapport plus étroit entre le sujet et les objets qui l'entourent, et
+crée en quelque sorte pour chaque homme un milieu individuel dont nous
+ne pouvons l'abstraire absolument. En peinture, on se préoccupe à juste
+titre de la coloration et de l'intensité des reflets; il en sera de même
+au théâtre, et puisque notre tournure d'esprit elle-même se reflète sur
+les objets dont nous meublons notre vie, l'auteur et le metteur en scène
+devront s'attacher à satisfaire la prédisposition qu'ont les spectateurs
+modernes à chercher dans les objets le reflet des qualités morales ou
+intellectuelles du sujet.
+
+Les théâtres sont donc amenés presque fatalement, pour ces diverses
+raisons, à apporter à la mise en scène des soins de plus en plus
+minutieux, et à descendre du général au particulier dans la
+représentation de la réalité. En outre, ils ont dû obéir à la nécessité
+d'augmenter l'effet représentatif des pièces qu'ils remontent ou qu'ils
+exposent pour la première fois devant les yeux du public. Il est
+donc intéressant d'examiner dans quelle mesure les principes peuvent
+s'infléchir et s'accommoder à notre goût actuel.
+
+Après avoir étudié les principes de la mise en scène en ce qu'ils ont
+d'absolu, il nous faut donc les étudier dans ce qu'ils ont de
+relatif. Nous allons passer en revue le plus rapidement possible les
+modifications dont est susceptible la mise en scène, selon qu'on
+l'étudié dans ses rapports soit avec le milieu théâtral, soit avec le
+milieu dramatique, soit avec le milieu social.
+
+Occupons-nous d'abord du milieu théâtral. Il est certain que nous
+n'allons pas à la Comédie-Française, à l'Ambigu ou au Châtelet dans
+les mêmes dispositions d'esprit, et que selon le milieu théâtral nous
+inclinons à rechercher tantôt un plaisir où l'esprit aura la plus grande
+part, tantôt un plaisir plus ou moins fortement imprégné de sensualisme.
+Dans le premier cas, nous serons moins exposés à subir l'influence de
+nos yeux, et l'attention de notre esprit sera une force subjective très
+résistante à toutes les causes objectives de distraction, tandis que
+dans le second notre esprit, mobile et flottant, ouvert aux impressions
+du dehors, sera disposé à se laisser séduire par le charme des images
+optiques. En outre, le choix même du théâtre a été ordinairement
+déterminé par le caractère particulier de son répertoire habituel. Nous
+savons qu'en général ici la crise dramatique éclatera par suite du
+conflit probable de passions plus ou moins fortes ou par suite du choc
+inévitable de caractères dissemblables; tandis que là l'intérêt pourra
+naître du concours des événements et de l'influence qu'exercera sur eux,
+comme dans la vie réelle, la contingence inévitable des choses. Dans le
+premier cas, le monde intérieur de l'âme nous enveloppe en quelque sorte
+tout entier et nous protège contre toute influence étrangère; dans le
+second, le monde extérieur nous sollicite avec l'extrême diversité
+des sensations qui nous attendent de tous les côtés. Donc, ici, à la
+Comédie-Française, par exemple, un peu d'excès dans la mise en scène ne
+modifiera pas sensiblement le caractère général qu'elle doit conserver,
+et nous ne serons pas tentés de scruter les rapports spéciaux que le
+matériel figuratif, un peu trop amplifié, pourrait avoir avec la marche
+du drame, tandis que là, au Châtelet par exemple, chacun des détails du
+matériel figuratif nous attirera par le rapport probable que nous
+le soupçonnerons d'avoir avec la suite du drame. Ainsi, à la
+Comédie-Française, tel meuble, inutile à l'action, ne sera _à priori_
+qu'un témoignage de confortable ou de somptuosité, tandis qu'au
+Châtelet, nous serons tentés, _à priori_, de regarder ce même meuble
+comme indispensable à l'action ou même comme une boîte à surprise
+possible.
+
+Donc, suivant le milieu théâtral, des effets de mise en scène,
+d'intensité égale, n'auront pas une portée identique. Plus le
+répertoire habituel d'un théâtre est intellectuellement relevé, moins
+l'accroissement de l'effet représentatif aura d'influence fâcheuse, à la
+condition cependant que tout le matériel figuratif soit soumis à la
+même proportion d'intensité, et qu'aucun détail n'éveille en nous une
+attention particulière. C'est pourquoi, à la Comédie-Française, on
+pourra apporter des soins presque excessifs à la composition des
+ameublements sans crainte de jeter l'esprit du spectateur sur de fausses
+pistes. Le goût plus délicat du public habituel en sera satisfait, et la
+mise en scène s'associera ainsi aux habitudes sociales du monde auquel
+appartiennent les spectateurs et les personnages de la plupart des
+pièces qu'on représente à ce théâtre. Au Châtelet, comme à la Gaîté ou
+à l'Ambigu, c'est au contraire au décor peint qu'il faudra uniquement
+demander un accroissement de mise en scène; car on ne peut modifier
+le matériel figuratif sans changer l'effet spécial qu'en attend le
+spectateur. En résumé, lorsque pour des raisons supérieures on croira
+nécessaire d'augmenter l'effet représentatif d'une oeuvre dramatique, la
+dérogation aux principes essentiels de la mise en scène trouvera dans
+le milieu théâtral soit des circonstances atténuantes, soit des
+circonstances aggravantes.
+
+CHAPITRE XV
+
+Rapports de la mise en scène avec le milieu dramatique.--Pièces où
+domine l'imagination.--Le théâtre de Scribe.--Le théâtre de Victor
+Hugo.--Effet curieux observé dans _Quatre-vingt-treize_.
+
+
+Le milieu dramatique est très différent du milieu théâtral, puisque
+le milieu dramatique peut varier dans un même milieu théâtral. Nous
+écartons tout d'abord les oeuvres classiques qui méritent une étude
+spéciale. Mais il est encore nécessaire de restreindre notre sujet; car
+il ne tendrait à rien moins qu'à passer en revue tous les genres de
+la littérature dramatique, tels que le drame héroïque, historique,
+romantique ou bourgeois, et la comédie d'intrigue, de caractère ou
+de sentiment. Nous croyons plus profitable de considérer le milieu
+dramatique dans ses rapports avec l'imagination, le sentiment et la
+fantaisie.
+
+La nature de l'imagination dépend de la nature de l'esprit; elle
+varie suivant l'attrait que l'esprit éprouve pour telle qualité, tel
+caractère, telle forme ou telle coloration des images remémorées et
+associées. En se plaçant à un point de vue très général, on peut dire
+qu'il y a deux sortes d'imaginations; premièrement, celle qui est
+surtout séduite par les contours et les formes, les rapports des formes
+entre elles, leur agencement, les qualités extérieures et superficielles
+des objets; deuxièmement, celle qui se laisse charmer par la couleur,
+les effets d'ombre et de lumière, les rapports de nature entre les
+objets, leurs qualités substantielles et leur agencement pittoresque
+dans les profondeurs de l'espace. Quand il s'agit d'oeuvres théâtrales,
+la mise en scène devra naturellement varier selon la nature particulière
+de l'imagination du poète.
+
+Scribe, on ne peut le nier, avait une imagination féconde, mais celle-ci
+avait un caractère superficiel et était uniquement théâtrale. Pour lui,
+le monde extérieur n'était qu'un décor et les hommes n'étaient que des
+comédiens. Il n'y avait en quelque sorte aucun lien sympathique entre
+son âme et l'âme des êtres et des choses. Son regard ne pénètre pas plus
+profondément que sa pensée; l'un et l'autre s'arrêtent aux surfaces et
+son génie se complaît dans les apparences. Aussi serait-ce une faute,
+quand il s'agit des oeuvres de Scribe, de détacher l'action sur un décor
+trop étudié, trop nature en quelque sorte; il leur faut une décoration
+un peu banale, qui ne fasse pas trop illusion, qui soit bien du carton
+et du papier peints, et derrière laquelle notre esprit devine la
+coulisse. De même, les acteurs devront craindre de paraître trop
+humains et de trop se rapprocher de la nature, car ils se mettraient
+en contradiction avec le génie particulier de l'auteur; ils doivent
+s'attacher à rester comédiens. Aux yeux de Scribe, l'art est destiné à
+nous procurer une délectation facile, sans secousse violente; et dans la
+représentation de ses pièces tout doit conserver ce caractère tempéré.
+La décoration ne doit exercer sur nos yeux qu'une illusion facile à
+s'évaporer, comme ces brillantes bulles de savon qu'un souffle fait
+évanouir; de même, l'action et la diction des acteurs, les péripéties
+tristes ou gaies par lesquelles passent les personnages doivent garder
+le caractère aimable d'un jeu d'esprit, comme il sied à une société d'où
+la belle humeur a proscrit les passions troublantes. En un mot, rien ne
+doit avoir la prétention d'affecter trop profondément notre âme.
+C'est pourquoi il ne faut rien de trop riche dans la décoration, rien
+d'inutile dans le matériel figuratif, rien de trop vrai surtout: des
+apparences de tableaux, des apparences de pendules, des apparences de
+meubles; des costumes sentant le théâtre et des accessoires sortant
+ostensiblement du magasin. C'est là que les fourchettes piquent des
+morceaux chimériques dans des pâtés de carton et que les verres ne
+s'emplissent que du vide des bouteilles.
+
+Transportons maintenant ces procédés de mise en scène dans un autre
+milieu dramatique, dans le théâtre de Victor Hugo, par exemple, nous
+n'obtiendrons souvent par ces mêmes moyens que des effets disparates.
+C'est que toute autre est l'imagination substantielle et pittoresque
+du poète; elle est une représentation embellie, agrandie et en quelque
+sorte outrée de la nature, et l'être humain s'y montre toujours à l'état
+héroïque, ou grandiose ou grotesque, sous une lumière intense qui rend
+les ombres plus profondes.
+
+Ce grand effet de clair-obscur, que le poète projette sur les êtres et
+sur les choses, leur donne un relief saisissant. Lui-même, dans les
+indications de mise en scène qu'il joint à son oeuvre, fouille les
+détails, décrit les ameublements et les costumes, sculpte les bahuts
+et cisèle les armes. Dans ses vers, pas plus que dans ses indications
+scéniques, il ne se contente de l'à peu près théâtral: il touche et
+façonne les objets du pouce de Michel-Ange et les revêt de la couleur du
+Titien. Il faut à ses personnages des pourpoints de velours et de soie,
+des épées brillantes et souples; il faut à ses heureux interprètes un
+visage majestueux ou farouche, une parole caressante ou hautaine, un
+jeu de proportion héroïque, de façon que, laissant bien loin d'eux le
+comédien, ils dépassent un peu le personnage lui-même. A ses drames
+conviennent les décorations splendides, les ameublements somptueux, les
+foules innombrables de la figuration; car partout et toujours, derrière
+la décoration, derrière les personnages, comme un dieu impalpable
+derrière un héros de l'Iliade, on devine la grande ombre du poète dont
+la volonté puissante assemble les choses ou pousse et fait mouvoir ses
+personnages à nos yeux. Génie essentiellement lyrique, bien plutôt que
+dramatique, qui jamais n'abstrait son oeuvre de lui-même, et qui se sent
+à l'étroit sur les planches et entre les coulisses d'un théâtre. La
+véritable scène où se meuvent les personnages du drame, c'est le cerveau
+même du poète: c'est là qu'il faut chercher les mobiles secrets de ses
+héros, qui obéissent bien plus à la volonté expresse de leur créateur
+qu'à la logique de leurs propres passions; et c'est là seulement que
+peuvent entièrement se réaliser ses conceptions scéniques et décoratives
+souvent à peu près irréalisables, comme dans _le Roi s'amuse_.
+
+Dans tous les drames de Victor Hugo, l'imagination est tellement
+instante et puissante, à tous les moments de l'action, qu'un jour, fait
+inouï dans les annales dramatiques, dans un tableau qui ouvre un des
+actes de _Quatre-Vingt-Treize_, le poète a soudain supprimé décors et
+acteurs, et, sans autre intermédiaire que l'orchestre et des comparses
+derrière la toile baissée, a fait assister toute une salle de théâtre à
+un drame sanglant, faisant ainsi passer directement de son imagination
+dans celle du spectateur une série d'images émouvantes, sans
+l'interposition nécessaire d'images sensibles et réelles. Quand je dis
+toute la salle, je me trompe, car tandis qu'une partie de l'orchestre
+s'associait à l'émotion esthétique du poète, des hauteurs du théâtre on
+réclamait à grands cris le lever du rideau. Là haut, ils voulaient voir
+ce qui n'existait pas, et ils réclamaient la vue directe d'un drame dont
+leur imagination était incapable de leur fournir une image subjective!
+Il leur aurait tout au moins fallu le récit classique que justifie donc,
+dans certains cas, le procédé du maître moderne.
+
+La mise en scène d'un tel poète sera toujours difficile à réaliser. Elle
+devra souvent être d'ordre composite, associant le faux et le vrai,
+poursuivant souvent l'impossible, découpant ou étageant la scène, tantôt
+étalant au premier plan les pauvretés maladroites de ses décors peints,
+tantôt se lançant dans le luxe exagéré des décorations d'opéra.
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+Des pièces où domine le sentiment.--Cas où les causes de l'émotion sont
+subjectives.--_Le Mariage de Victorine._--Cas où les causes de l'émotion
+sont objectives.--_L'Ami Fritz._
+
+
+Dans les pièces fondées sur le sentiment, les ressorts principaux de
+l'action sont les émotions morales, tendres ou tristes, dont sont agités
+les personnages. Ce sont des mouvements de l'âme qui déterminent le
+mouvement scénique. L'auteur cherche à nous intéresser à ces émotions
+en éveillant sympathiquement notre sensibilité, c'est-à-dire notre
+susceptibilité à l'impression des choses morales. Ce que nous devons
+considérer, c'est la source d'où jaillit l'émotion, c'est-à-dire la
+cause d'où naît le sentiment qui agite les personnages et qui de leur
+âme passe sympathiquement dans la nôtre. Il est donc nécessaire,
+dans l'étude des oeuvres dramatiques fondées sur le développement
+psychologique des sentiments, de distinguer celles où les émotions
+découlent de causes subjectives de celles où elles proviennent de causes
+objectives. C'est la distinction qui importe et d'où se déduisent les
+conditions de la mise en scène. Pour éclaircir cette question, il
+convient d'examiner à ce point de vue deux oeuvres dramatiques dans
+lesquelles les émotions de tristesse ou de joie sont précisément
+fondées, dans l'une, sur des causes subjectives, dans l'autre, sur des
+causes objectives.
+
+Dans _le Mariage de Victorine_, de George Sand, nous assistons à un
+drame émouvant qui se joue dans le coeur d'un père et dans celui de sa
+fille. Celle-ci, sans oser se l'avouer, aime le fils du maître et
+du bienfaiteur de son père. Celui-ci, qui voit naître cette aveugle
+passion, veut la combattre en mariant sa fille à un des commis de son
+maître. La grandeur d'âme du père et de la fille, la pureté de leur
+conscience morale, leur respect pour les hiérarchies sociales, le soin
+de leur propre dignité, l'estime qu'ils ont d'eux-mêmes, la fierté qui
+relève jusqu'à l'héroïsme le sentiment de leur devoir, font un spectacle
+poignant et douloureux de la lutte généreuse qui se livre dans le
+coeur du père entre son amour paternel et le respect qu'il a pour son
+bienfaiteur, dans le coeur de la fille entre son amour et son affection
+filiale. Le drame auquel nous assistons se joue réellement dans ces deux
+âmes, et la nôtre en suit les péripéties avec une sympathie douloureuse.
+Nous sentons combien sont intimes et subjectives toutes les causes de
+leur détermination, et combien dans ce drame psychologique sont de peu
+de prix tous les attraits du monde extérieur. Rien aux yeux de ce
+père et de cette jeune fille, comme à ceux du spectateur, n'est digne
+d'exercer une influence quelconque sur leur résolution morale, ni le
+luxe des appartements, ni les richesses qui s'entassent dans les coffres
+de banquier, ni la beauté des costumes, rien enfin de ce qui est la
+marque de la position plus haute à laquelle leur position plus humble
+leur défend d'aspirer. Aussi tout ce qui, dans la décoration et dans la
+mise en scène, attirerait les regards à ce point de vue rendrait presque
+impossible le dénouement que le public attend et désire, et en tous cas
+en dénaturerait la grandeur morale. La mise en scène doit être humble,
+modeste, presque effacée, pauvre de détails, car rien n'y a d'intérêt
+pour nous; les costumes simples et un peu austères, le jeu des acteurs
+contenu, leurs gestes et leur diction sans emphase. Il faut, en un mot,
+resserrer l'action, la maintenir et la dénouer dans, un milieu purement
+moral, sans qu'aucun détail de la mise en scène vienne de sa pointe trop
+brillante déchirer le voile de larmes que le drame a fait descendre sur
+les regards des spectateurs.
+
+Combien seront différents les effets que l'on devra se proposer
+d'obtenir dans la représentation de _l'Ami Fritz_, de MM.
+Erckmann-Chatrian. Dans ce drame; les causes immédiates sont toutes
+objectives. Fritz est un homme jeune, bien portant, égoïste et heureux.
+Tout lui sourit dans la vie, et il possède ce qui à ses yeux compose le
+véritable bonheur ici-bas, une maison bien ensoleillée, des buffets bien
+garnis d'argenterie et de beau linge, une gouvernante qui prévient ses
+moindres désirs, et un estomac capable de tenir tête aux amis qu'il
+rassemble à sa table et avec lesquels il sable les vins de la Moselle et
+du Rhin ou savoure, en fumant, la bonne bière d'Alsace. Tout ce qui a
+sur le caractère de Fritz une influence si heureuse compose précisément
+tous les éléments de la mise en scène. Ici, il faut que les regards
+du spectateur se reposent avec plaisir, comme ceux de Fritz, sur les
+moindres détails de l'ameublement, sur le service de table et sur le
+linge que la gouvernante étale avec orgueil et complaisance. Le repas
+lui-même auquel il convie ses amis ne peut avoir la simplicité sommaire
+des repas de théâtres, car c'est là un des facteurs principaux du seul
+bonheur qu'il a connu jusqu'ici. Quand l'amour s'insinue dans son
+coeur, c'est encore par les côtés sensuels de sa nature qu'il se laisse
+séduire: c'est la bonne odeur de la fenaison, la voix pure de Sûzel, qui
+s'unit à celles des faucheurs, les cerises, toutes glacées de la rosée
+du matin, que du haut de l'arbre lui jette en riant la jeune fille, les
+beignets succulents qu'elle a confectionnés de ses blanches mains, les
+oeufs frais dont elle lui donne le désir, et les belles truites qu'elle
+lui permet d'espérer.
+
+Avec quel soin un directeur ne composera-t-il pas celte mise en scène,
+dont chaque détail est destiné à produire un effet psychologique! Ici,
+il ne faut plus que tous les accessoires sentent trop le théâtre; il
+y faut un certain naturel qui puisse faire quelque illusion à l'oeil
+complaisant du spectateur, et le séduire lui-même à cette bonne vie
+matérielle de Fritz. Plus tard, quand tout ce bonheur se sera abîmé dans
+la détresse de son coeur, toute cette mise en scène servira encore, par
+contraste, à accuser plus fortement la désespérance de Fritz.
+
+Mais j'en ai dit assez, il me semble; pour faire saisir la différence
+essentielle qu'il y a entre la mise en scène d'une pièce fondée sur
+un sentiment subjectif et celle d'une oeuvre où domine, dans les
+sentiments, la puissance objective des choses. J'ajouterai, afin qu'on
+ne se méprenne pas sur ma pensée, que cette différence peut être
+considérée comme le fondement du jugement littéraire. De deux oeuvres,
+dissemblables par la nature des sentiments, un goût éclairé préférera
+toujours celle qui aura nécessité un moins grand appareil de mise en
+scène. Un mouvement généreux de l'âme vaut par lui-même, et c'est en
+diminuer le mérite que de le faire dépendre de causes matérielles et
+accidentelles. Nous en revenons à ce que nous avons exposé dans les
+premières pages de cet ouvrage, sur le rapport inverse qu'il y a entre
+la richesse de la mise en scène et la valeur intrinsèque d'une oeuvre
+dramatique.
+
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+Des pièces où domine la fantaisie.--Caractère de la fantaisie.--Le
+théâtre de M. Labiche et de M. Meilhac.--Limites de la fantaisie.--De la
+convenance dans la fantaisie.--_Lili_.--Pièces d'ordre composite.--_Ma
+Camarade_.--Les féeries.
+
+
+Nous examinerons, dans ce chapitre, les rapports de la mise en scène
+avec ce que nous avons appelé la fantaisie. Une première difficulté
+se présente, c'est de définir la fantaisie et de la distinguer de
+l'imagination. A ne considérer que le sens premier des mots, il n'y a
+guère de différence entre elles; cependant on ne peut contester qu'il
+n'y en ait une notable si nous considérons l'emploi que nous faisons de
+ces deux mots, quand nous les appliquons à des ouvrages dramatiques.
+L'imagination est la faculté que nous avons d'évoquer des images et des
+séries associées d'images, auxquelles correspondent des idées et des
+séries associées d'idées, et qui toutes sont reliées par un lien de
+contiguïté sérielle, sinon immédiate, au moins saisissable et certaine.
+La fantaisie, au contraire, associe entre elles des images qui
+n'appartiennent pas à une même série et n'ont par conséquent pas entre
+elles de rapport nécessaire et prochain. Le contraste apparent des
+images associées est donc la première loi de la fantaisie; mais la
+seconde loi est que ces images associées doivent présenter immédiatement
+à l'esprit un rapport inattendu, qui, bien que lointain et inaccoutumé,
+mette en relation des idées qu'on aurait pu croire absolument
+disparates. C'est en même temps l'étrangeté et la vérité relative de ce
+rapprochement qui en constitue le piquant et l'originalité. En un mot,
+on pourrait dire que la fantaisie, c'est de l'esprit dans l'imagination.
+Il y a quelque chose de cela dans ce que les Anglais appellent
+l'_humour_.
+
+Par exemple, on peut, je crois, trouver que dans les oeuvres de M.
+Alexandre Dumas fils il y a plus d'esprit que de fantaisie, tandis que
+dans certaines oeuvres d'Alfred de Musset il y a plus de fantaisie que
+d'esprit. Dans les pièces de M. Meilhac et de M. Labiche, il y a tantôt
+de l'esprit, et du plus fin, tantôt de la fantaisie, et de la plus
+originale. Cette association de l'esprit et de la fantaisie est, en
+effet, le propre des oeuvres comiques, car les lois de l'esprit et de la
+fantaisie semblent être identiques à celles de la gaieté et du rire,
+et consister dans le rapport soudain que l'auteur nous fait apercevoir
+entre deux objets les plus disparates d'apparence. A mesure que décroît
+le nombre des parties justement associées dans les images mises en
+présence, la fantaisie perd de son prix, n'est bientôt qu'une sorte
+d'imagination vagabonde et déréglée, devient enfin grossière et tombe
+dans ce qu'on appelle familièrement la bêtise, qui n'est autre chose
+qu'une contradiction irrémédiable entre deux images conjuguées. La
+bêtise est donc encore susceptible d'exciter le rire par l'inattendu
+burlesque de la contradiction qu'elle propose à l'esprit.
+
+Si nous avons réussi à présenter une idée juste de ce que nous entendons
+par fantaisie, on doit comprendre combien les oeuvres dramatiques qui
+sont des créations de la fantaisie, telles que _la Cagnotte, le Chapeau
+de paille d'Italie, la Grande-Duchesse, la Cigale_, etc., s'éloignent à
+chaque instant de la réalité des actes et des contingences possibles
+de la vie. Les comédiens qui traduisent sur la scène ces combinaisons
+originales et fantaisistes doivent s'y sentir dégagés du monde réel,
+sans quoi ils se trouveraient aussi mal à l'aise sur la scène que nous
+pourrions nous trouver gênés de nous voir en habit d'Arlequin dans la
+compagnie de gens graves et sérieux. La mise en scène ne doit avoir
+qu'un but, c'est de fournir un fond suffisant sur lequel se détachent
+en pleine lumière ces créations de la fantaisie. Elle doit donc être
+sommaire et pourvoir uniquement aux nécessités scéniques. Les costumes
+surtout demandent une appropriation heureuse, aussi éloignée de la
+correction que de l'excentricité banale. Il y faut conserver un certain
+rapport avec la vérité. Aussi ce sont les artistes les mieux doués sous
+le rapport de l'observation qui trouvent les costumes les plus comiques;
+car, en déformant la réalité, ils ne la perdent cependant pas de vue et
+font saillir aux yeux des spectateurs des rapprochements aussi piquants
+qu'inattendus. La diction et les gestes doivent, eux aussi, concourir
+au même effet général, s'écarter de la logique dans les limites du
+compréhensible, et présenter toujours un rapport, amusant pour l'esprit,
+entre la fiction et la réalité.
+
+Il est encore une limite que ne doit pas dépasser la fantaisie, c'est
+celle des convenances. Je ne parle pas seulement des convenances banales
+qui consistent à ne pas outrager les bonnes moeurs. Mais un exemple fera
+mieux comprendre la portée de cette observation. Quand un auteur
+veut traduire sur la scène, pour en tirer des effets comiques, des
+personnages de la vie réelle, auxquels nous attachons des idées,
+factices peut-être, mais très puissantes, de dignité, de fierté morale,
+et qui dans notre esprit sont associés à des sentiments extrêmement
+délicats, il ne peut le faire, sans nous blesser, qu'en exagérant ce qui
+est précisément chez eux une qualité essentielle. C'est pourquoi dans
+_Lili_, le rôle du Commandant était si amusant, tandis que ceux des
+autres officiers mêlés à la même action étaient si choquants. C'est
+qu'en effet c'est une qualité chez un militaire d'être bref, énergique,
+et d'avoir en même temps le coeur bon et sensible, et que par conséquent
+on peut rire des exagérations burlesques de ces mêmes qualités. La
+fantaisie conserve un rapport certain entre les images associées, et
+quand nous redescendons de la fantaisie au réel, nous ne trouvons rien
+que de respectable dans l'idée éveillée en nous par l'auteur. Notre
+rire ne se trouve pas en désaccord formel avec ce qui compose
+notre sentiment. Au contraire, une sentimentalité de goguette, la
+fréquentation d'un monde interlope, la trivialité du goût et des
+habitudes nous choqueront chez un militaire, auquel nous attachons des
+idées d'honorabilité, de rigidité même, de droiture et de dignité; et
+c'est pourquoi nous n'acceptons pas sur la scène, quand il s'agit de
+militaires, la représentation de ces défauts bien qu'ils soient humains.
+La fantaisie ne fera qu'exagérer notre répugnance, car il y aura une
+contradiction choquante entre l'image qu'on nous présente et l'image
+réelle que nous évoquons en nous: et nous nous sentirons d'autant plus
+blessés que l'image qui nous est chère repose sur une idée acquise,
+laborieusement fondée par nécessité sociale et soigneusement entretenue
+par amour-propre national.
+
+Pour en revenir à la mise en scène, si l'on faisait une étude
+comparative des pièces d'observation pure et des pièces qui sont fondées
+sur la fantaisie, on remarquerait que les premières demandent plus de
+vérité que les secondes dans l'effet représentatif, et surtout plus de
+soin dans la composition du matériel figuratif. Dans une pièce où un
+acte d'observation se mêlerait à plusieurs actes de fantaisie, on
+verrait de même la nécessité de modifier les conditions de la mise en
+scène, et tandis que dans celui-là elle serait d'une grande exactitude
+jusque dans les moindres détails, dans ceux-ci au contraire elle devrait
+rester sommaire et restreinte aux nécessités scéniques. On en a un
+exemple frappant dans _Ma Camarade_, où un acte d'observation et de fine
+comédie s'intercale entre deux actes de pure fantaisie. Tandis que dans
+ceux-ci la mise en scène reste sommaire et tout à fait approximative,
+elle est traitée dans celui-là avec les plus grands soins, tant dans
+l'ensemble de la décoration que dans tous les détails du matériel
+figuratif.
+
+Est-il besoin qu'en terminant ce chapitre j'aborde la mise en scène des
+féeries? Je ne le crois pas: il n'y a pas de conditions dans le domaine
+de l'impossible. Cependant il est même une limite à l'éblouissement des
+yeux et à l'effet produit sur nous par le nombre et par un mouvement
+même vertigineux. Ce n'est donc ni dans l'intensité croissante de la
+lumière ni dans l'exagération du nombre et du mouvement qu'on trouvera
+des effets nouveaux et amusants, mais en cherchant dans des séries
+d'images de plus en plus éloignées quelque rapport apparent entre le
+possible et l'impossible. La féerie est de la fantaisie hyperbolique;
+mais, comme telle, elle ne doit pas violer trop ouvertement les lois de
+la fantaisie.
+
+
+
+CHAPITRE XVIII
+
+Rapports de la mise en scène avec le milieu social.--La mise en scène
+se modifie comme la société.--Types généraux de l'ancienne
+comédie.--Le _Tartufe_.--Complexité et hétérogénéité de la société
+actuelle.--Plasticité nécessaire de la mise en scène.--Vieillissement
+rapide du théâtre moderne.
+
+
+Les rapports de la mise en scène avec le milieu social sont très
+importants, eu égard à nos idées actuelles. Mais, pour plus de clarté et
+ne pouvant tout dire à la fois, nous nous réservons d'examiner plus loin
+tout ce que le temps et la distance amènent de modifications dans ces
+rapports.
+
+Nous poserons ce principe, qui n'a pas, il semble, besoin de
+démonstration: l'a mise en scène doit correspondre exactement au milieu
+social, c'est-à-dire doit convenir à l'état social des personnages mis
+en scène et s'adapter à leurs moeurs et à leurs usages. Toutefois, et
+c'est ici le point intéressant, ce n'est qu'à une époque relativement
+récente que la mise en scène a conquis un rôle de plus en plus
+prépondérant. Autrefois, on aurait pu concevoir uniquement trois
+décorations, autrement dit trois milieux, un milieu grand seigneur, un
+milieu bourgeois et un milieu populaire. Et encore c'est théoriquement
+que je compte ce dernier qui en fait n'existait pas et dont par
+conséquent la décoration correspondante serait restée d'une parfaite
+inutilité. Ce qui en tenait lieu, c'était le milieu villageois ou
+autrement dit le milieu pastoral. Jadis les classes étaient nettement
+séparées les unes des autres et ne se confondaient jamais. _Le Bourgeois
+gentilhomme_ est là pour nous montrer combien était ridicule un
+bourgeois voulant trancher du grand seigneur. En fait, un grand
+seigneur, riche ou pauvre, était toujours un grand seigneur, tandis
+qu'un bourgeois, riche ou pauvre, n'était jamais qu'un bourgeois.
+C'était la naissance seule qui importait; on s'inquiétait fort peu de la
+fonction et du mérite social.
+
+Aujourd'hui, malgré tout ce qui peut subsister de notre ancienne
+division sociale, nous ne sommes plus répartis selon les règles étroites
+d'une hiérarchie immuable. Les rangs sont confondus. C'est en général le
+talent et l'argent qui, bien plus que la naissance, assurent une
+haute position sociale. C'est pourquoi, au théâtre, l'ancienne unité
+décorative ne correspondrait plus en rien à nos idées actuelles. Tandis
+qu'il n'y avait jadis qu'un petit nombre de divisions générales, il y en
+a aujourd'hui une infinité, et nous assimilons à nos fonctions, à nos
+goûts, à nos moeurs, tout ce qui nous entoure et participe à notre
+existence. En un mot, ainsi que nous l'avons déjà dit plus haut, notre
+personnalité morale se reflète autour de nous jusque sur les moindres
+objets. De là le rôle de la mise en scène dans les pièces modernes,
+ou du moins dans celles qui s'ingénient à traduire sur le théâtre la
+société française actuelle, et la nécessité d'en accorder tous les
+éléments avec la personnalité morale des personnages représentés.
+
+C'est donc par une conséquence logique que le décorateur et le metteur
+en scène se sont faits tapissiers et en quelque sorte bibelotiers, et
+qu'ils ont dû chercher à donner au matériel figuratif cette physionomie
+personnelle qui est la caractéristique de la mise en scène moderne.
+L'intérieur d'un jeune homme riche variera selon le monde au milieu
+duquel il vit, monde de cheval ou de galanterie. Le cabinet d'un
+financier ne sera pas celui d'un diplomate. Le salon d'une femme du
+monde n'aura pas le même aspect que celui d'une demi-mondaine, et
+celui-ci ne ressemblera pas à celui d'une femme galante. Dans l'effet
+général, qui est celui que doivent produire la décoration et la mise en
+scène, l'esthétique moderne a introduit une foule de spécialisations
+nécessaires. Nos pièces actuelles exigent une adaptation perpétuellement
+nouvelle de la mise en scène; c'est peut-être ce qui les fera vieillir
+assez vite, et, au bout d'un certain nombre d'années, rendra leur
+reprise très difficile.
+
+Mais la mise en scène est bien obligée de suivre en cela l'esthétique,
+qui ne se contente plus des types généraux de l'humanité. Dans les
+comédies de Molière, les personnages sont le moins possible de leur
+temps, ou du moins ils ne le sont que dans la mesure nécessaire; c'est
+l'homme que peint Molière plutôt que tel ou tel homme. Dans les pièces
+modernes, au contraire, dans les pièces de M. Emile Augier ou de M.
+Alexandre Dumas fils, par exemple, les personnages sont le plus possible
+de leur temps; et ce n'est plus l'homme en général qu'ils s'ingénient
+à nous peindre, mais l'homme plastiquement et moralement conformé ou
+déformé, selon le milieu social particulier où s'exerce son caractère et
+où s'agitent ses passions.
+
+Dans _Tartufe_, par exemple, il nous serait tout à fait impossible de
+deviner quelle est la fonction sociale de chaque personnage, et, à ce
+point de vue, Tartufe lui-même est un grand embarras pour notre manière
+de voir toute moderne. C'est un dévot, mais ce n'est là que sa fonction
+psychologique. Qu'est-il, socialement parlant? Appartient-il ou non à un
+ordre, à une confrérie? A-t-il une fonction religieuse? Quelle est sa
+position dans la société? Quels sont ses antécédents? Ces questions ne
+recevront jamais de réponse; de telle sorte qu'aujourd'hui le costume de
+Tartufe est un problème insoluble. Dans une pièce moderne, au
+contraire, ce qu'on établit tout d'abord, c'est la fonction sociale
+des personnages, leur position dans le monde: l'un est député, l'autre
+banquier, celui-ci est militaire, celui-là est avocat, procureur
+général, magistrat, etc. Nos auteurs modernes partent d'une idée, qui
+n'est assurément pas fausse, et qui est en tout cas féconde: c'est que
+l'expression de nos passions varie suivant le milieu où nous vivons et
+suivant les idées transmises ou acquises, dont chacun de nous est en
+quelque sorte un recueil différent. Ils s'intéressent à l'humanité
+en détail et tiennent compte d'une foule de différenciations, dont
+autrefois on ne s'inquiétait nullement, parce qu'en somme elles étaient
+moins visibles.
+
+Cette révolution esthétique s'accorde d'ailleurs avec nos idées
+métaphysiques, psychologiques et physiologiques actuelles. Comme le
+monde, comme les sociétés, comme toutes les sciences, l'esthétique a
+crû en complexité et en hétérogénéité, et nous ne sommes pas sans doute
+encore au bout des transformations que l'avenir lui imposera. La mise
+en scène ne peut pas s'isoler et se séparer de l'esthétique, dont elle
+n'est qu'une partie subordonnée; elle ne doit pas obéir à des principes
+différents. C'est pourquoi l'évolution de la mise en scène n'est pas le
+résultat d'un parti pris, mais au contraire résulte d'une transformation
+insensible de l'esthétique dramatique et de la société moderne. La mise
+en scène a ainsi acquis une plasticité qu'elle n'avait pas autrefois, et
+sur ce point semble se soumettre ou tout au moins se prêter aux théories
+de l'école réaliste ou naturaliste, dont le plus grand tort est de
+vouloir précipiter une évolution, qui, ainsi que nous le verrons plus
+loin, amènerait fatalement une déchéance de l'art, si elle n'était
+modifiée et retardée par une lente diffusion de la culture générale de
+l'esprit et par un relèvement graduel de l'idéal artistique.
+
+Toutefois, cette physionomie particulière de la mise en scène pourrait
+être un obstacle à la reprise future de nos pièces modernes; car ce
+qui nous parait aujourd'hui un trait de jeunesse sera un jour une ride
+d'autant plus marquée que le trait aura été plus précis. Toutefois, une
+réflexion s'impose, qui nous permet de ne pas tenir grand compte de ce
+vieillissement certain: c'est que, dans une oeuvre dramatique, la mise
+en scène est la partie essentiellement destructible. Au bout d'un petit
+nombre d'années, les décorations d'une pièce et son matériel figuratif
+n'existent plus. Par conséquent, une reprise nécessite une mise en
+oeuvre nouvelle, qui devra être sensiblement différente de la mise en
+oeuvre primitive, ainsi que nous le ferons voir plus loin. Ici, il nous
+suffira de dire que l'appareil décoratif et figuratif, mis de nouveau
+en concordance, d'une part avec la pièce, et d'autre part avec le goût
+actuel, n'aura nécessairement que les rides que lui infligera l'oeuvre
+dramatique elle-même. Malheureusement, elles seront nombreuses si l'art
+continue, comme la société, à croître en complexité et en hétérogénéité.
+
+
+
+CHAPITRE XIX
+
+Lois restrictives de la mise en scène.--De la loi de proportion--Plans
+d'importance scénique.--_L'Ami Fritz._--Des repas de
+théâtre.--Application de la loi au matériel figuratif.
+
+
+Après avoir établi les lois générales de la mise en scène, nous avons,
+dans les chapitres précédents, examiné les causes diverses qui peuvent
+les infléchir. Nous avons vu que toutes ces déviations, quelle qu'en fût
+l'importance, dérivaient de principes esthétiques, et qu'elles étaient
+en réalité comme les résultantes de plusieurs forces composées. Pour les
+légitimer, on ne peut jamais invoquer le caprice et le goût de l'art
+pour l'art. La mise en scène n'a pas sa fin en elle-même; la cause
+finale du drame est la cause formelle de la mise en scène. En partant du
+texte d'une oeuvre dramatique, on arrive aisément à établir le minimum
+de mise en scène nécessaire. Mais, quand on veut tenir compte de toutes
+les conditions de nature, de genre, d'époque et de milieu, qui peuvent
+entraîner à de larges accroissements de mise en scène, tant sous le
+rapport du personnel que sous celui du matériel figuratif, on peut
+légitimement se demander s'il n'y a pas des lois qui imposent une limite
+à cette extension; si, en d'autres termes, il n'y a pas, dans chaque
+cas, un maximum de mise en scène qu'il n'est pas permis artistiquement
+de dépasser. On sent combien serait salutaire l'application de telles
+lois somptuaires, à une époque où le luxe de la mise en scène atteint
+des proportions véritablement ruineuses. Or, ces lois semblent en
+effet exister. Il en est deux surtout qu'il paraît facile d'établir
+théoriquement et qu'observent d'ailleurs, par une intuition très sûre,
+les théâtres encore soucieux de la question artistique. Ces deux
+lois essentielles sont: la première, la loi de proportion, que nous
+étudierons dans le présent chapitre; la seconde, la loi d'apparence,
+dont nous réservons l'examen au chapitre suivant.
+
+Si nous regardons d'abord avec attention un paysage, nous nous
+apercevrons que la distance a pour effet, dans la nature, de rendre
+de moins en moins visibles les nombreux détails de chaque objet
+et d'éteindre de plus eu plus l'éclat de leurs couleurs par
+l'épaississement progressif de la couche d'atmosphère; si ensuite
+nous examinons un tableau, nous verrons que les peintres produisent
+l'illusion de l'éloignement, d'une part, par l'effacement des traits
+particuliers, et, d'autre part, par la dégradation des tons. Mais, si
+nous transportions cette loi telle quelle dans la mise en scène, elle ne
+s'appliquerait qu'aux décorations, où elle est en effet très habilement
+observée par les peintres qui cultivent cette branche de l'art. Pour en
+faire utilement l'application à la mise en scène, il est nécessaire de
+la transformer. Nous ne considérerons plus, comme dans la peinture, des
+plans de distance, mais des plans d'importance scénique. Et nous dirons
+que, dans la mise en scène, le fini et la perfection d'imitation des
+objets qui composent le matériel figuratif doivent être proportionnels à
+leur importance hiérarchique.
+
+Je prendrai un exemple dans _l'Ami Fritz_. Le repas que l'on sert au
+premier acte nécessite un grand nombre d'accessoires, qui ont chacun une
+certaine importance, les uns parce qu'ils ont un rapport avec le texte,
+les autres parce qu'ils servent à des combinaisons scéniques. Il faut
+donc observer la loi de proportion. La nappe, sur laquelle l'attention
+des spectateurs est formellement appelée, doit être d'une imitation
+beaucoup plus parfaite que les autres parties du service. Les détails du
+repas ne doivent pas être traités tous avec le même soin, ni atteindre
+le même degré de fini, car ils ne sont pas tous destinés à faire
+également illusion. La fumée qui s'échappe de la soupière répond par la
+perfection d'imitation au jeu de scène qui ouvre le repas et sur lequel
+l'attention du spectateur est appelée et maintenue pendant un certain
+temps. Mais, après la soupe, toute la suite du repas est composée
+d'accessoires de théâtre, qui sont bientôt relégués au deuxième et
+troisième plan d'importance par la marche de l'action théâtrale. Si nous
+nous transportons dans un autre théâtre, à la Gaîté, par exemple, nous
+verrons qu'au premier tableau de _la Charbonnière_, pièce dans laquelle
+la mise en scène occupait le premier rang, la loi de proportion était
+cependant observée et exactement de la même façon, dans la disposition
+du banquet des fiançailles. La règle est générale et on en trouvera
+l'application dans toute mise en scène bien conçue. C'est ainsi que sont
+réglés le repas de don César au quatrième acte de _Ruy Blas_, celui
+d'Annibal et de Fabrice dans _l'Aventurière_, et celui de l'oncle et du
+neveu dans _Il ne faut jurer de rien_. Si j'ai choisi comme exemple un
+repas de théâtre, c'est que la mise en scène en est toujours périlleuse.
+Il ne faut insister que sur les détails qui ont un lien étroit avec
+l'action; dès que l'attention du public se détourne vers quelque
+autre objet, il faut que le repas s'efface et prenne fin. D'ailleurs
+l'observation du temps exact n'est jamais nécessaire au théâtre. Comme
+dans la vie réelle, le spectateur perd la notion du temps dès que son
+attention est détournée; il perd alors de vue ce concept abstrait pour
+lequel il ne possède pas d'unité de mesure absolue.
+
+C'est cette loi de proportion qui permet de simplifier le matériel
+figuratif, en ne se préoccupant que des principaux objets qui le
+composent et en traitant les autres beaucoup plus sommairement et même
+en les reléguant parmi la partie décorative. Ainsi, si quelques livres
+d'une bibliothèque sont destinés à jouer un rôle spécial, à être
+déplacés et replacés, ils devront réellement figurer sur un rayon, mais
+il ne sera pas nécessaire que les autres parties de la bibliothèque
+soient composées de livres véritables. Des dos de volumes peints sur des
+rayons également peints constitueront une imitation suffisante. C'est ce
+que beaucoup de spectateurs ont pu observer au second acte du _Marquis
+de Villemer_. Dans un trophée d'armes, toutes n'auront pas besoin d'être
+réelles, si toutes ne doivent pas éveiller une égale attention dans
+l'esprit du public.
+
+Cette loi de proportion est souvent difficile à appliquer avec sagacité
+et montre avec quel soin préalable il faut faire le départ de tout ce
+que doit comprendre la partie décorative et de tous les objets qui
+doivent composer le matériel figuratif. Cette loi empêche la mise en
+scène de dégénérer en une exhibition inutile ou encombrante et maintient
+les yeux du spectateur sur les objets qui ont une réelle importance.
+Un habile directeur de théâtre arrive ainsi à produire une illusion
+parfaite en ne cherchant la perfection d'imitation que pour les objets
+qui doivent fixer l'attention du spectateur. Quand, par exemple, on
+examine à ce point de vue la décoration du premier acte des _Rantzau_,
+on remarque tout d'abord une grande abondance dans l'ensemble décoratif.
+L'impression de l'intérieur du vieil instituteur alsacien est très vive;
+rien n'y manque de ce qui peut nous raconter l'histoire de sa vie de
+famille et de travail, depuis le berceau jusqu'à la bibliothèque et aux
+collections de papillons. Mais ce n'est là qu'une impression générale
+due au premier aspect. Sitôt que l'oeil examine la mise en scène pour en
+tirer une induction sur le développement de l'action, tout rentre dans
+la décoration peinte; et le matériel figuratif ne se trouve en réalité
+composé que d'un très petit nombre d'objets. L'exécution des décorations
+est donc précédée d'un travail très délicat où le goût et la science de
+composition ont également leur part.
+
+
+
+CHAPITRE XX
+
+De la loi d'apparence.--De l'usage des lorgnettes.--Au théâtre, le sens
+du toucher ne s'exerce jamais.--Seules les sensations optiques sont
+directes.--Le théâtre ne nous doit que des apparences.--Des costumes et
+des toilettes des actrices.
+
+
+La loi d'apparence est d'un genre différent et a une portée tout autre.
+Elle est basée sur ce fait important que, dans les beaux-arts, sur les
+cinq sens que nous possédons, deux ne sont jamais exercés, ce sont le
+goût et l'odorat, et qu'au théâtre sur les trois sens artistiques, la
+vue, l'ouïe et le toucher, deux seulement sont appelés à jouer un
+rôle. Les sensations tactiles ne figurent que comme des sensations
+ordinairement associées à des sensations optiques, et la sûreté de nos
+appréciations est au théâtre constamment mise en défaut par la distance.
+Sans doute la plupart des spectateurs sont armés de lorgnettes qui
+comblent en partie cette distance, mais il n'y a pas à s'arrêter à cette
+objection; car, s'il y a un fait certain, c'est que la lorgnette est
+destructive du plaisir théâtral, puisqu'elle a pour effet de rompre
+l'illusion que l'on a eu quelquefois tant de peine à produire. La
+lorgnette est nécessaire pour corriger une infirmité de la vue et même
+de l'ouïe; pour satisfaire un goût plastique, s'il s'agit de la beauté
+des actrices, ou, à un point de vue plus spécial, pour étudier les jeux
+de physionomie d'un acteur. En dehors de ces quelques cas, je considère
+la lorgnette comme essentiellement contraire au plaisir purement
+artistique que nous allons chercher au théâtre. Ce point écarté, je
+reviens à la loi d'apparence.
+
+Si nous étalons devant nos yeux, à une distance assez faible pour que
+nous puissions saisir les détails des objets, un morceau de marbre, de
+pierre, d'ivoire, de bois, de carton ou de toile, de soie, de velours,
+nous remarquerons que la vue de ces différents objets éveille en nous
+une foule de sensations tactiles qui, même sans que nous les éprouvions
+directement, nous sont absolument indispensables pour formuler un
+jugement sur la nature réelle des objets. Il semble que nous les
+touchions, et si nous les touchions réellement les sensations éprouvées
+seraient plus fortes, mais nullement différentes de celles que la vue
+avait suffi à déterminer en nous. Or, au théâtre, le tact ne peut
+pas s'exercer, et la distance est toujours assez grande pour que
+les sensations tactiles associées aux sensations optiques soient
+excessivement faibles, car ce ne sont que des réminiscences. La
+distance, en effet, ne nous permet pas d'apprécier le poli du marbre, la
+transparence de l'ivoire, la qualité fibreuse du bois, la trame soyeuse
+des étoffes, non plus que l'habileté du tissage ou du brochage. Nos
+sensations optiques se réduisent au coloris des objets, aux relations
+de tons entre les ombres et les lumières et à la nature plus ou moins
+brillante ou mate des reflets.
+
+Nous ne jugeons donc, au théâtre, des objets que par leur aspect
+extérieur. Par conséquent, pour que notre illusion soit suffisante, le
+théâtre ne nous doit que des apparences. A quoi servirait-il de nous
+montrer une colonne de marbre, si une colonne de carton peint nous
+produit l'effet du marbre? A quoi bon recouvrir des meubles d'une étoffe
+coûteuse, si une étoffe plus grossière produit un effet analogue? Du
+bois blanc habilement peint ne suffira-t-il pas à représenter à nos
+yeux le meuble le plus précieux? Qu'on le remarque, ce n'est pas là le
+résultat d'une convention préalable, conclue entre le décorateur et le
+public. Le théâtre nous donne absolument tout ce qu'il nous doit, des
+sensations optiques exactes; et comme nous ne pouvons contrôler ces
+sensations par le toucher, il n'a pas à se préoccuper d'une éventualité
+qui ne se produira pas. Un directeur inintelligent pourrait seul avoir
+la fantaisie de satisfaire un sens qui au théâtre ne s'exerce jamais. On
+en a vu des exemples, et jamais l'effet n'a répondu à l'attente. Seule,
+la ruine est au bout de ces essais aussi inutiles qu'extravagants.
+D'ailleurs, c'est précisément parce que la mise en scène est une fiction
+qu'elle est un art.
+
+Les costumes, eux aussi, devraient obéir à la loi d'apparence. On en
+tient compte, sans doute, dans une certaine mesure, les hommes surtout,
+car les femmes y résistent ou plutôt se révoltent contre elle. Mais
+est-ce bien aux actrices qu'il faut reprocher leurs excès de toilette?
+N'y a-t-il pas de la faute du public? Voyez dans une salle de spectacle
+toutes les lorgnettes se diriger sur l'actrice qui entre en scène,
+l'environner, la dévisager, la passer en revue dans toutes les parties
+de sa personne, examiner les mille détails de sa toilette, signer sa
+robe du nom du plus habile faiseur, faire l'inventaire et l'estimation
+de ses diamants et de ses dentelles. Du moment que le spectateur modifie
+les conditions de l'optique théâtral, l'actrice est-elle bien coupable
+de violer la loi d'apparence? Notez que ces superbes toilettes, si
+véritablement belles et luxueuses quand on les détaille au grossissement
+de la lorgnette, sont très souvent d'un très médiocre effet quand on
+les regarde à l'oeil nu, c'est-à-dire quand on les replace dans les
+conditions optiques qui conviennent au théâtre. C'est que l'art de la
+toilette à la ville obéit à de tout autres lois que l'art de la toilette
+à la scène. La toilette de ville est soumise de très près à la vue et à
+la possibilité du toucher; la toilette de théâtre n'est faite que pour
+nous procurer une satisfaction du sens de la vue, affaibli par la
+distance. En sculpture et en peinture, une oeuvre destinée à être
+regardée à une distance de trente mètres est d'un travail absolument
+différent de celle qui doit être vue à une distance de trois ou quatre
+mètres. Il en est de même de la toilette des actrices: un costume de
+théâtre doit, pour produire le même effet qu'un costume de ville, être
+traité différemment et exige des étoffes différentes qui fassent des
+plis plus larges et plus amples, et qui par conséquent soient d'une
+autre qualité. En outre, les tons doivent être plus francs et choisis en
+vue de l'éclairage spécial des théâtres; les ornements doivent être
+d'un dessin plus simple et d'une plus grande sobriété de détails. C'est
+souvent par des moyens contraires qu'on obtient des effets analogues. La
+même toilette ne peut également plaire le jour dans le monde et le soir
+au théâtre; elle ne peut non plus satisfaire également deux spectateurs
+dont l'un la détaille à l'aide de la lorgnette et l'isole ainsi de
+l'ensemble de la mise en scène, et dont l'autre se contente de la
+regarder dans la perspective théâtrale. Une actrice intelligente ne
+saurait hésiter. Mais le moyen le plus sûr de soumettre les actrices aux
+conditions esthétiques de l'art de la mise en scène serait de ne pas
+leur faire supporter les frais de leur toilette. Elles y gagneraient
+assurément, ainsi que les convenances artistiques. La différence que
+l'on a établie entre ce qu'on appelle le costume de théâtre et la
+toilette de ville est absurde et contraire à la vérité artistique. Au
+théâtre, il n'y a pas de toilettes de ville, il n'y a que des costumes
+de théâtre. Si la direction ne consent pas à payer tous les costumes, au
+même titre qu'elle fait les frais des décors et des accessoires, c'est
+elle qui est en partie responsable des fantaisies ruineuses que se
+permettent les actrices. Toutefois, parmi les causes de ce luxe exagéré,
+une des plus difficiles à détruire est précisément le goût de la société
+actuelle, je ne dirai pas pour la toilette, ce qui a existé de tout
+temps, mais pour la diversité de la toilette. Dans chaque mode générale
+chaque femme se taille une mode particulière; et les femmes de théâtre,
+dans la position en vue qu'elles occupent, sont excusables de chercher
+à faire preuve d'un goût personnel dont les spectatrices cherchent à
+découvrir la caractéristique, souvent dans un but avoué d'imitation.
+
+
+
+CHAPITRE XXI
+
+Rapports de la mise en scène avec l'espace et le temps,--_Les Danicheff_
+et _l'Oncle Sam_.--Du vrai et du vraisemblable.--De la couleur
+locale.--Prédominance des traits généraux.--Les romantiques.--_Le Cid_
+et _Bajazet_.--Le théâtre de Victor Hugo.
+
+
+L'esprit est relativement au temps dans les mêmes conditions que la vue
+relativement à la distance. L'espace et le temps sont d'ailleurs deux
+concepts corrélatifs qui ne peuvent s'expliquer l'un sans l'autre. On
+peut donc dire qu'une pièce dont l'action se déroule dans un milieu
+très éloigné de celui où nous vivons, présente les mêmes difficultés de
+représentation qu'une pièce dont l'action a été placée à une époque de
+beaucoup antérieure à la nôtre. Néanmoins, il ne serait pas juste de
+dire simplement que dans ces deux cas la difficulté est multipliée par
+la distance ou par le temps. Il est, en effet, nécessaire de tenir
+compte de la connaissance que nous avons de ce milieu ou de cette
+époque, et des rapports que les idées, les moeurs, les costumes peuvent
+avoir avec les nôtres. Les États-Unis, par exemple, quoique plus
+distants de nous que certains pays des bords du Danube, nous offriraient
+des difficultés de mise en scène beaucoup moins grandes. De même
+l'histoire, les idées, les moeurs de l'Athènes de Périclès nous sont
+plus familières que celles des premiers siècles de notre ère, et même
+que celles de nos ancêtres directs.
+
+Il n'y a donc rien d'absolu dans les difficultés que le temps ou la
+distance offre à la mise en scène. C'est le plus ou moins d'instruction
+du spectateur, l'étendue de son savoir et l'ampleur de ses informations
+qui indiquent le point de vraisemblance auquel nous devons nous efforcer
+d'atteindre. Depuis un certain nombre d'années, les oeuvres traduites
+des romanciers russes nous ont fait connaître dans leurs détails les
+moeurs de la Russie, et nous ont initiés à des idées assez différentes
+des nôtres; aussi a-t-on pu, dans _les Danicheff_, intéresser le public
+français à un drame dont l'action n'aurait pu se dérouler dans le
+milieu où nous sommes habitués de vivre, et l'on a pu arriver à une
+représentation suffisamment exacte de moeurs, d'idées et de sentiments
+dans lesquels nous ne serions pas entrés il y a cinquante ans. Dans
+_l'Oncle Sam_, c'est la vie et, disons le mot, l'excentricité américaine
+qui ont été produites sur le théâtre, et la mise en scène a pu se
+rapprocher de la vérité relative par la connaissance que possède ou que
+croit posséder le public français de ce caractère américain qui est
+celui d'un type nouveau dans l'humanité moderne. Mais qu'il s'agisse de
+monter un drame dont l'action se déroulerait en Turquie, on éprouvera
+des difficultés presque insurmontables. Ce qu'on appelle la couleur
+locale serait dans ce cas-là beaucoup plus nuisible qu'utile, car elle
+serait sans doute en opposition avec l'idée que le public en général se
+forme des moeurs turques et du mystère qui entoure la vie privée des
+femmes. Tout le travail d'approximation que serait tenté de faire
+l'auteur laisserait le public froid et incrédule.
+
+Ce que nous cherchons dans le théâtre, en dépit de l'école réaliste, qui
+a absolument tort sur ce point, c'est une image des idées acquises et
+enregistrées par notre esprit; c'est le spectacle de passions analogues
+à celles qui pourraient nous agiter. Le théâtre est donc en quelque
+sorte fondé sur le transport de nos propres états de conscience dans les
+personnages du drame. Tout ce qui n'est pas concevable pour nous-mêmes
+n'est ni vrai ni vraisemblable à nos yeux. Tout le monde sait combien il
+nous est difficile, pour ne pas dire impossible, de concevoir des êtres
+ayant un sixième, un septième, un huitième sens, ou des corps ayant
+moins ou plus de trois dimensions. Il en est de même des idées: il
+nous est impossible de concevoir chez un autre des idées que nous ne
+concevons pas en nous. On peut en donner un exemple historique frappant.
+Supposons qu'un poète nous représente Périclès pleurant sur le tombeau
+du dernier de ses fils. Certes ce sera un spectacle touchant si nous ne
+voyons en lui qu'un père, en tout semblable à nous, se lamentant sur
+la perte d'un fils bien-aimé. Mais si l'auteur s'avise de faire de
+l'archéologie morale et veut nous intéresser au chagrin particulier
+qu'a ressenti Périclès à la pensée que son tombeau et ceux de tous
+les Alcméonides seraient désormais privés des honneurs et des rites
+héréditaires, il est certain que le chagrin de ce grand homme,
+démesurément grossi d'un trouble superstitieux que nous ne concevons
+plus, nous paraîtra purement oratoire et ne nous inspirera aucune
+sympathie, par la raison bien simple que ce sont des sentiments qui se
+sont éteints en se transformant et qui n'ont aujourd'hui aucune prise
+sur notre coeur.
+
+Ce que nous venons de dire des sentiments et des idées exprimées par le
+drame est également vrai de la mise en scène. Oserait-on, par exemple,
+dans la représentation d'un drame oriental, étaler à nos yeux cet
+amalgame étrange d'objets européens et d'objets asiatiques qui dépare la
+vie des plus grands seigneurs, ce mélange bizarre des modes séculaires
+de Constantinople et des modes les plus vulgaires de Paris? De pareilles
+disparates, qui sont fréquentes dans la vie orientale telle que l'a
+faite le cosmopolitisme moderne, nous choqueraient à ce point que
+nous ne pourrions en supporter la vue. Elles seraient, en effet, en
+contradiction avec la représentation que notre imagination nous fait
+de la vie orientale, et c'est cette représentation-là que nous doit
+le metteur en scène. La couleur locale n'a de prix que lorsque c'est
+celle-là même que peut imaginer le spectateur. Si on s'ingéniait à
+monter un drame chinois, se déroulant par exemple à Pékin, il est
+clair que ce qu'il y aurait de plus simple serait de nous montrer des
+kiosques, des arbres, des Chinois et des Chinoises de paravent, car ce
+sont ceux-là seulement que nous connaissons et qui ont à nos yeux le
+plus pur caractère chinois. Or, tout ce qui nous est étranger est, à un
+degré quelconque, un peu chinois pour nous.
+
+Si donc on se demande quelle est la règle générale qui doit présider
+à la mise en scène d'une pièce dont la difficulté de représentation
+provient de la distance ou du temps, nous dirons que cette règle
+consiste dans la prédominance des traits généraux sur les traits
+particuliers, aussi bien dans les idées et dans le langage, ce qui est
+du domaine du poète, que dans la décoration, dans le matériel figuratif
+et dans les costumes, ce qui rentre dans le domaine du metteur en scène.
+Quelle que soit la distance ou quel que soit le temps, d'ailleurs, on
+descend du général au particulier en proportion de la connaissance que
+nous possédons du milieu représenté. En tout cas, il faut avoir le
+courage de répudier toute manifestation inutile et par conséquent
+inopportune de la couleur locale. Le romantisme en a singulièrement
+abusé, et c'est précisément cet abus qui est cause que les pièces d'il y
+a cinquante ans ont si vite vieilli et sont aujourd'hui singulièrement
+démodées. C'est que précisément ce qu'on appelle la couleur locale est
+plus qu'on ne pense une question de point de vue. Nous n'avons jamais
+qu'une notion imparfaite de ce qui est éloigné de nous par le temps ou
+par la distance, et ce que nous croyons être une vérité absolue n'est
+jamais qu'une vérité relative, fondée précisément sur nos goûts, sur nos
+idées, sur nos vues actuelles. On a abusé à un certain moment du moyen
+âge et de la chevalerie; or, ce qu'en 1830 on croyait être, soit le
+langage, soit l'esprit du moyen âge, n'est aujourd'hui à nos yeux que
+le langage et l'esprit de 1830. Nous voyons le passé sous un angle
+différent. Si donc, à cette époque, on s'était contenté de marquer le
+moyen âge de traits généraux, ceux-ci auraient conservé le privilège
+de nous le rendre à peu près tel que nous pouvons encore le concevoir
+aujourd'hui; mais ce sont les traits particuliers qui ont gâté le
+portrait et lui donnent maintenant un certain air de caricature.
+
+N'est-ce pas, en effet, ce défaut, joint à l'abus du pittoresque et de
+l'antithèse, qui déjà, du vivant même de Victor Hugo, nuit à l'oeuvre
+dramatique du poète, en dépit de l'imagination poétique qu'on admire
+dans _Hernani_, cette oeuvre rayonnante de jeunesse et de passion, en
+dépit de la perfection littéraire à laquelle atteint le style de _Ruy
+Blas_. Au contraire, _le Cid_ et _Bajazet_ ont-ils vieilli? Ils n'ont
+pas aujourd'hui une ride de plus qu'au jour où ils ont paru sur la
+scène. _Le Cid_ a par lui-même un effet représentatif considérable, mais
+Corneille ne s'est pas abandonné à la couleur locale; ses héros sont
+marqués de traits humains plus que particulièrement espagnols, sauf en
+ce qui concerne l'honneur. Sans doute l'enflure du style cornélien ne
+correspond plus à notre goût actuel, mais elle est corrigée par la
+franchise de l'accent et par la beauté morale des situations, sur
+laquelle la recherche du pittoresque n'empiète jamais. Quant à
+_Bajazet_, qui ne devrait jamais quitter pour longtemps le répertoire de
+la Comédie-Française, et que je ne puis jamais relire sans une profonde
+émotion esthétique, il devra son éternelle jeunesse à la prédominance
+des traits généraux sur les traits particuliers, ce qui est remarquable
+dans un sujet qui aurait comporté facilement un abus d'effets
+représentatifs, tirés de la vie orientale et des mystères qui planent
+sur les drames des harems, abus dans lequel ne manquerait peut-être pas
+de tomber un auteur moderne.
+
+Quelle que soit la prédilection que j'éprouve personnellement pour
+Racine, je ne crois cependant pas que l'on puisse dire que Corneille et
+Racine aient été de plus grands poètes que Victor Hugo. Si donc ce n'est
+pas dans l'inégalité de leur génie poétique que gît la différence de
+vitalité de leurs oeuvres dramatiques, il faut en faire remonter la
+cause à un excès de richesse dans l'imagination de Victor Hugo, qui l'a
+entraîné à un abus perpétuel d'effets uniquement représentatifs et à une
+recherche purement épique du pittoresque et de la couleur locale. Dans
+les préfaces ou les notes qui accompagnent ses pièces imprimées, Victor
+Hugo se fait un mérite d'avoir puisé une foule de traits particuliers,
+peu connus, dans tel ou tel auteur espagnol ou anglais; ce serait, en
+effet, un mérite pour un historien, mais ce n'en est pas un pour un
+poète dramatique. Ce que celui-ci doit au public, ce sont des êtres
+purement humains, uniquement revêtus, s'ils sont étrangers, de traits
+généraux suffisants à les faire reconnaître pour tels. Ajoutons
+d'ailleurs, pour être juste, qu'une aussi vaste imagination, nuisible au
+poète dramatique, est l'essence même du génie du poète épique; et Victor
+Hugo en est encore ici un illustre exemple, car le livre de _la Légende
+des siècles_ est un chef-d'oeuvre, auquel rien ne peut être comparé dans
+la littérature française non plus que dans les littératures étrangères.
+
+Si donc, pour en revenir à l'objet de ce chapitre, il s'agit de
+représenter un milieu éloigné du nôtre par la distance ou le temps, il
+sera toujours sage de se renfermer dans une mise en scène sobre et
+très simple, de se contenter d'une couleur locale discrète et modérée,
+d'éviter la recherche des effets trop spéciaux au milieu représenté,
+enfin de ne marquer l'oeuvre que des traits particuliers nécessités
+formellement par le texte lui-même. Les costumes doivent produire un
+effet d'ensemble, avoir ce caractère commun que nous attribuons soit
+à un pays, soit à une époque, ne pas présenter de recherches inutiles
+d'originalité; car le public n'entre que très difficilement dans les
+raisons des modes des anciens ou des étrangers, puisque ses goûts sont
+aujourd'hui totalement différents. Mais nous touchons là à un autre
+ordre d'idées qui a besoin de quelques développements.
+
+
+
+CHAPITRE XXII
+
+Vanité de toute recherche archéologique.--Des différents
+styles.--Les costumes du _Misanthrope_.--Le temps efface les traits
+particuliers.--Formation des types artistiques.--Destructibilité de
+la mise en scène.--Nécessité de démonter les oeuvres classiques.--Des
+reprises.--_Antony_.--La mise en scène est une création
+artistique.--Erreur de l'école réaliste.
+
+
+Tout ce qu'il y a de spécial et de circonstanciel dans les milieux
+différents de celui où nous vivons nous échappe à peu près complètement.
+Si, pour prendre un exemple frappant, nous revenons un instant à
+la Chine, qui est par excellence un pays excentrique par rapport à
+l'Europe, on peut affirmer que nos yeux ne sont pas formés à remarquer
+les différences d'usages, de moeurs et de costumes qui caractérisent les
+diverses époques de son histoire. De telle sorte que, sur un million de
+spectateurs, il n'y en aurait probablement pas un qui fût susceptible de
+saisir, à mille ans près, des différences dans les modes chinoises.
+Un tel exemple est de nature, il semble, à nous rendre légèrement
+sceptiques relativement à la valeur de la couleur locale. Et, en y
+réfléchissant, on peut se demander si nos connaissances sont beaucoup
+plus étendues en ce qui concerne toute l'Asie, l'Afrique, l'Égypte, la
+Grèce elle-même, ainsi que Rome et surtout les premiers siècles de notre
+propre histoire.
+
+Tout ce qui s'éloigne de notre expérience actuelle perd peu à peu toute
+précision, et même de sa vraisemblance, tellement que si on faisait
+passer devant les yeux d'un homme de soixante ans une suite
+chronologique de gravures représentant les modes qu'ont depuis sa
+naissance successivement adoptées ses contemporains, il ne les
+reconnaîtrait pas pour la plupart et en regarderait quelques-unes comme
+imaginées après coup et tout à fait invraisemblables. C'est pourquoi,
+dans la mise en scène d'une pièce dont l'action se déroule dans un autre
+temps, toute recherche trop précise d'archéologie, c'est-à-dire portant
+sur un trop grand nombre de détails, est non seulement inutile, mais
+contraire à la vraisemblance, et n'a pas par conséquent un caractère
+incontestable de vérité. Sans doute, s'il s'agit du passé de notre
+propre race, nous posséderons un ensemble de connaissances plus
+certaines que s'il s'agissait d'un peuple étranger, même contemporain.
+Un grand nombre de spectateurs sont aptes à distinguer entre eux, tant
+sous le rapport de la décoration et de l'ameublement que sous celui des
+costumes, les styles Louis XIII, Louis XIV, Louis XV et Louis XVI; mais
+combien peu sauraient établir des différences dans les modes diverses
+qui ont pu régner pendant le cours de ces grandes époques. Le public ne
+se choque pas de différences qui, pour des contemporains, eussent été
+monstrueuses. C'est ainsi qu'en 1878, à la Comédie-Française, on a
+repris _le Misanthrope_ avec les costumes faits en 1837 pour une
+représentation de gala à Versailles et qui sont à la mode de la minorité
+de Louis XIV, bien que _le Misanthrope_, qui date de 1666, eût toujours
+été joué jusqu'alors en habits carrés de la seconde moitié du siècle.
+Nous, hommes du XIXe siècle, qui nous piquons d'exactitude, souvent
+plus que de raison, en sommes-nous choqués? Et d'ailleurs, combien de
+spectateurs songent à comparer la date des costumes avec celle de la
+pièce? La plupart ignorent sans doute que les costumes du _Misanthrope_
+peuvent faire question.
+
+Mais bien mieux, pendant qu'à la Comédie-Française, on joue _le
+Misanthrope_ en manteaux courts, on continue à le jouer à l'Odéon en
+habits carrés. Toutefois, comme l'exemple est contagieux, un des
+acteurs a eu l'idée de jouer le rôle d'Acaste en manteau, comme rue de
+Richelieu, tandis que tous les autres personnages conservent l'habit
+carré. Or, bien peu de spectateurs s'aperçoivent de ce qu'il y a de
+disparate dans ce mélange de modes qui ne sont point de la même époque.
+Cependant, nous serions choqués si on introduisait dans une comédie
+contemporaine en habits noirs un personnage habillé à la mode de 1830.
+C'est qu'avec le temps, on ne s'attache qu'aux caractères généraux et
+qu'on néglige les différences, pourtant considérables, qui naissent de
+la comparaison des traits particuliers.
+
+Il va de soi que l'idée qui se forme en nous des costumes d'une époque
+est d'autant plus générale qu'elle repose sur un plus grand nombre
+d'exemplaires pris, soit dans un même temps, soit dans des temps
+successifs. Cette idée, d'ailleurs, naît en nous, comme toute idée, par
+la réunion des caractères communs qui nous frappent dans ce grand nombre
+d'exemplaires. Il suit de là que l'idée que nous avons du style d'une
+époque, que nous avons traversée, est générale et non particulière, et
+que, lorsqu'il s'agit de mise en scène, nous devons réaliser dans la
+décoration, dans l'ameublement et dans les costumes cette idée générale
+qui est seule intelligible pour notre esprit et qui, seule, est pour
+nous la vérité. En outre, on peut remarquer que les idées particulières
+des contemporains, se changeant peu à peu en idées de plus en plus
+générales à mesure que leur point de départ s'enfonce dans les brumes du
+passé, il arrive un moment où elles se fixent dans des types généraux
+désormais invariables, au moins dans les prévisions actuelles, et
+auxquels nous devons rapporter tout ce que nous créons aujourd'hui dans
+le but de représenter telle ou telle époque passée. Ce sont donc, dans
+ce cas, ces types généraux et invariablement fixés dont le théâtre nous
+doit la représentation fidèle, puisque eux seuls répondent aux formes
+que le temps a imposées à nos idées. Il y a donc un degré d'exactitude
+au delà duquel la mise en scène deviendrait non seulement antithéàtrale,
+mais même antiartistique. Une pièce qu'on exhumerait au bout de
+cinquante ans, dans les mêmes décorations et avec les mêmes costumes
+qu'à sa première représentation, nous ferait l'effet d'une véritable
+caricature; car, en bien des points, elle pourrait se trouver en
+contradiction avec les types que le temps aurait formés dans notre
+esprit.
+
+Ce qui précède nous amène donc à deux conséquences importantes. La
+première est que, lorsqu'une pièce a fourni sa carrière et qu'on n'en
+peut prévoir une reprise prochaine, il est désirable de détruire la mise
+en scène. C'est d'ailleurs, lorsqu'une pièce quitte l'affiche après
+avoir épuisé son succès, l'effet de l'usure naturelle des choses. On ne
+peut emmagasiner à l'infini des décors dont on ne prévoit pas l'utilité
+prochaine, et dont quelques-uns peuvent être fatigués et détériorés par
+l'usage. Il en est de même des costumes. La mise en scène se trouve donc
+détruite _ipso facto_. La seconde conséquence est que, lorsqu'on reprend
+une pièce depuis longtemps disparue de l'affiche, il n'y a pas lieu de
+reproduire identiquement la mise en scène primitive.
+
+Sur le premier point, on pourrait s'imaginer que la règle ne s'impose
+point au répertoire classique, tragédies et comédies, que la mise en
+scène en est immuable et si bien établie qu'on n'y puisse espérer faire
+aucun changement. Ce serait une erreur de penser ainsi d'autant que, par
+suite de la révolution qui, vers la fin du siècle dernier, a modifié
+l'art des décorations et des costumes, la mise en scène de nos
+chefs-d'oeuvre classiques est toute moderne. Elle a pu varier et, en
+effet, elle a souvent varié et variera encore. S'il s'agit de pièces
+grecques ou romaines, il est d'ailleurs évident que le point de vue d'où
+on a successivement jugé l'antiquité s'est fréquemment déplacé, et que
+la même représentation ne pourrait satisfaire les spectateurs actuels,
+après avoir satisfait ceux des deux derniers siècles. Si donc il y a des
+traditions en ce qui concerne le jeu et la diction des acteurs, il n'en
+saurait être de même des décorations et des costumes. En outre, les
+changements d'acteurs finissent par nécessiter une nouvelle mise au
+point. Le goût du public, variable d'une génération à l'autre, se lasse
+peu à peu du même spectacle, et il lui semble, à tort ou à raison, qu'en
+introduisant quelque variété dans l'appareil théâtral, on pourra se
+rapprocher d'un idéal qu'en fait on n'atteint jamais.
+
+Ces diverses raisons font donc une loi de ne pas laisser les oeuvres
+classiques s'éterniser dans le même état représentatif. Après les avoir
+fait figurer un an ou deux au répertoire courant, il est bon de les
+démonter complètement pour la plupart, et d'attendre quelque temps avant
+d'en faire une reprise.
+
+D'ailleurs le procédé qui consiste à renouveler, les rôles un à un, soit
+par le moyen de doublures, soit en utilisant les nouvelles acquisitions
+du théâtre, est utile s'il ne s'agit que de remédier à un accident
+imprévu ou de favoriser les débuts d'un acteur; mais en soi il est
+mauvais, parce qu'il porte le trouble dans un ensemble habilement
+combiné, et parce qu'il ne permet pas de plus larges corrections
+qu'autorise seule une nouvelle mise en scène. C'est ainsi qu'à l'heure
+actuelle il me paraît nécessaire de retirer _Phèdre_ du répertoire de la
+Comédie-Française (nous en verrons plus loin les raisons), et d'attendre
+un certain temps avant d'en faire une reprise étudiée.
+
+S'il s'agit, non plus de pièces grecques ou romaines, mais d'une oeuvre
+dramatique dont le sujet a été pris dans le monde contemporain de
+l'époque où elle a paru pour la première fois à la scène, il faut
+distinguer si l'oeuvre est ancienne ou moderne. Les pièces qui datent
+d'une époque de l'histoire pour laquelle le temps a fait son office, en
+créant des types généraux qui sont aujourd'hui à peu près fixes, sont
+plus faciles à monter parce que déjà ces types ont été réalisés sur la
+scène et que d'autres arts, la peinture, la gravure et la sculpture, en
+ont en quelque sorte vulgarisé la connaissance. On a vu cependant, par
+l'exemple que nous avons cité du _Misanthrope_, qu'il y a place, même
+dans ces cas-là, pour des écarts considérables.
+
+La difficulté est quelquefois plus grande pour des oeuvres modernes,
+dans lesquelles il faut précisément réaliser pour la première fois des
+types qui commencent à se former dans notre esprit, et dans lesquels
+il y a encore prédominance de traits particuliers, variables dans la
+mémoire de chacun de nous. Cette question a été justement agitée,
+récemment à propos de la reprise _d'Antony_. C'est le cas de remarquer
+combien il est heureux que toute mise en scène soit de sa nature
+destructible; car si par impossible on avait conservé celle _d'Antony_
+et qu'on nous l'eût remise aujourd'hui sous les yeux, on aurait pu sans
+doute espérer piquer jusqu'à un certain point la curiosité d'une partie
+du public, mais très certainement elle aurait produit un effet définitif
+désastreux et aurait été contre le but qu'on s'était proposé et qui ne
+pouvait être que celui de nous toucher et de nous émouvoir. Il nous
+aurait été impossible de prendre au sérieux une gravure de mode
+surannée; et le ridicule du spectacle aurait été en nous un obstacle
+insurmontable à l'épanouissement de la sympathie.
+
+Mais en fait la mise en scène d'_Antony_ n'existait plus et il a fallu
+la recréer de toutes pièces. La difficulté était précisément dans le
+grand nombre de traits précis et particuliers dont, relativement à cette
+époque peu éloignée de nous, notre imagination est encore encombrée. Il
+fallait, pour le costume d'_Antony_, éviter le ridicule auquel il
+ne prêtait pas jadis et auquel il ne devait pas non plus prêter
+aujourd'hui. Il fallait créer, comme cela s'est fait, de soi-même et
+insensiblement, pour des époques plus anciennes, un type général qui
+eût le caractère du temps sans être le personnage à la mode de telle ou
+telle année. On devait donc avoir grand soin de ne pas feuilleter
+les gravures de modes, les journaux illustrés, mais de s'inspirer de
+portraits, de bustes, de gravures, c'est-à-dire, en un mot, d'oeuvres
+d'art. Leur examen collectif devait offrir un certain nombre de
+caractères communs et fournir les traits généraux du type à réaliser.
+En tout cas, ce dont il fallait bien se pénétrer, c'est que le costume
+d'Antony ne devait être ni une copie ni une réminiscence, mais une
+création au sens artistique du mot.
+
+A l'Odéon, on n'a pas fait une étude suffisamment artistique de la
+mise en scène. On a tout simplement modernisé le costume d'Antony en
+modifiant la forme de ses collets, de ses cols et de sa cravate; on
+a été jusqu'à lui permettre le gant Derby; on a de même modernisé la
+coiffure des femmes et trop allongé leurs robes. Toutefois, je reconnais
+qu'on a réussi à éviter le ridicule que n'eût pas manqué d'exciter une
+résurrection exacte des costumes de 1830. Seulement on n'a pas réussi,
+ce qui demandait un effort artistique, à constituer le type théâtral
+d'Antony.
+
+Ajoutons d'ailleurs que pour cette pièce tous les détails de mise en
+scène n'ont qu'une importance très secondaire, par la raison qu'_Antony_
+est un chef-d'oeuvre, qui restera tel au milieu des transformations
+scéniques que lui imposera le goût des générations successives. La
+postérité commence seulement pour cette oeuvre extraordinaire, qui
+est destinée tôt ou tard à faire partie du répertoire courant de la
+Comédie-Française. Les types et les costumes se fixeront d'eux-mêmes,
+sans qu'il soit besoin d'un travail critique réfléchi. Ce drame,
+pathétique et humain, rajeunira de lui-même à mesure que la société
+française vieillira.
+
+En résumé, la mise en scène est un art qui n'échappe pas aux conditions
+auxquelles sont soumis les autres arts. C'est une imitation visible
+et non déguisée de la nature, mais libre et synthétique, et partant
+créatrice, et qui est, par rapport aux choses et aux êtres pris comme
+modèles, ce que sont toutes nos idées par rapport aux objets ou aux
+phénomènes souvent innombrables qui ont contribué à les former en nous.
+Faire de la mise en scène une copie servile de la réalité serait d'abord
+une impossibilité matérielle, et ensuite, quand le temps est un des
+facteurs de la question, un non-sens artistique, puisqu'elle serait
+en perpétuelle contradiction avec les lentes, mais inéluctables
+transformations que les lois de l'esprit imposent à toutes nos
+idées. Enfin il faudrait que chaque objet du monde extérieur eût une
+représentation identique dans chaque cerveau humain. Quelques auteurs
+modernes qui se piquent d'une exactitude scrupuleuse se leurrent
+eux-mêmes, parce qu'ils ne se rendent pas compte que ce qu'ils prennent
+pour la réalité n'est qu'une image et qu'une interprétation de la
+nature, modifiable suivant le tempérament, la constitution physique et
+l'adaptation physiologique de chacun de nous.
+
+Il faut reconnaître que la réalité est en soi quelque chose qui échappe
+à la certitude humaine, et que pour un même objet il y a autant d'images
+différentes de cet objet que d'observateurs. Et, en effet, ce que nous
+appelons réalité n'est en fait qu'une oeuvre d'art qui a pour auteur
+l'artiste que la nature a caché au fond de chacun de nous. La prétention
+qu'a l'école réaliste d'être plus vraie que l'école idéaliste n'est,
+chez beaucoup de ses adeptes, qu'une infirmité intellectuelle qui
+consiste à croire les images qui se forment dans notre oeil plus
+ressemblantes que celles qui se forment dans l'oeil de nos semblables.
+Où la théorie réaliste ou naturaliste reprend de sa valeur et de son
+importance, c'est lorsqu'elle nous fait une loi de substituer la vue
+directe et immédiate des objets à leur vue indirecte et médiate,
+c'est-à-dire de repousser l'interposition, entre la nature et nous, de
+tempéraments artistiques différents de notre propre tempérament.
+
+Ajoutons que beaucoup de personnes restreignent la vérité à la
+particularité. Or une idée générale n'est pas moins vraie qu'une idée
+particulière; l'une s'applique à un plus grand nombre d'objets, l'autre
+à un plus petit nombre, voilà tout. Un décor représentant un paysage ne
+sera pas en contradiction avec la vérité parce qu'il laissera de côté un
+nombre plus ou moins grand de détails particuliers faciles à constater
+dans tel ou tel paysage réel. Seulement, il est une oeuvre artistique et
+correspond exactement, par son degré de généralité, à ce qu'est une idée
+dans l'ordre intellectuel. De même un costume de théâtre doit être une
+oeuvre d'art et nous donner l'idée du costume d'une époque, ce à quoi
+il parviendra sans être tel ou tel costume particulier de cette époque.
+C'est d'ailleurs là un sujet que des pages ajoutées à des pages
+n'épuiseraient pas. En ces matières, il est inutile de chercher
+à convaincre ceux qui ne se sont pas rendu compte de la manière
+synthétique dont se forment les idées dans leur esprit. Nous y
+reviendrons au surplus dans la suite, quand nous nous occuperons plus
+particulièrement de la mise en scène des personnages de théâtre.
+
+
+
+CHAPITRE XXIII
+
+De la représentation des oeuvres classiques.--Du plaisir théâtral.--De
+la sensation du beau.--Analyse de cette sensation.
+
+
+J'aborde un sujet dont l'intérêt ne le cède pas à l'importance: la mise
+en scène des chefs-d'oeuvre classiques de la littérature française.
+Sujet vaste, qu'il faut s'empresser de limiter, en écartant autant que
+possible tout ce qui dans l'étude esthétique de ces oeuvres dramatiques
+ne se rapporte pas à la mise en scène. Dès les premières pages de
+ce volume, nous avons dit l'intérêt supérieur qui s'attache à la
+représentation des oeuvres classiques. Elles marquent le niveau
+supérieur où s'est élevé le génie français, ou mieux le point culminant
+qu'a pu atteindre en France l'art dramatique, sous sa forme la plus
+simple et la plus sévère. Pour les poètes, c'est un exemple toujours
+présent, qui domine leurs efforts, ne les laisse jamais satisfaits de
+leurs propres ouvrages et les pousse dans la voie indéfinie du progrès.
+Corneille, Racine et Molière servent de conscience, soyons-en sûrs,
+à ceux-là mêmes qu'enivre la popularité, et que semble aveugler le
+contentement de soi-même.
+
+Ces représentations ne sont pas moins salutaires au public; et
+n'auraient-elles que le mérite de former et de purifier son goût,
+d'élever et d'agrandir son esprit, qu'elles contribueraient ainsi à
+la culture générale des lettres, au maintien des bonnes moeurs et aux
+insensibles progrès de la civilisation. C'est surtout en se demandant
+comment les représentations classiques forment et épurent le goût qu'on
+met en évidence l'attrait qu'elles ont seules le privilège d'exercer et
+la raison secrète de l'empire qu'elles prennent sur ceux qui ont une
+fois senti le plaisir particulier qu'elles procurent. Depuis plusieurs
+années j'ai assisté à un très grand nombre de ces représentations, et
+c'est un point que je me suis efforcé d'éclaircir, en analysant mes
+propres impressions et en les comparant avec celles que me semblait
+éprouver la salle tout entière.
+
+Il est certain que les hommes ne vont chercher au théâtre que des
+sensations, ce qu'en un mot nous appelons du plaisir. Personne n'entre à
+la Comédie-Française avec la prétention de se rendre meilleur, de former
+son goût, d'élever son esprit. A cet égard notre amour-propre, qui
+souvent se contente de peu, nous fait juger notre esprit assez élevé,
+notre goût suffisamment délicat et nous entretient dans l'estime de
+nous-mêmes. Les salles de théâtre seraient vides si elles ne devaient
+se remplir que de personnes qu'y amèneraient des motifs aussi louables.
+Non, le mobile qui nous pousse au théâtre n'est pas aussi désintéressé
+qu'on le pense; nous voulons y goûter du plaisir dans toute la force du
+terme et y éprouver des sensations réelles, qui mettent en émoi notre
+organisme tout entier. On se tromperait d'ailleurs si on croyait que
+nous sommes ici en contradiction avec ce que nous avons dit dans
+le commencement de cet ouvrage, car il y a un ordre de sensations
+auxquelles on ne parvient que par un effort constant et une puissante
+application de l'esprit, et que par conséquent la moindre distraction
+empêcherait de naître en nous.
+
+Tous les jours il peut nous arriver d'assister à des comédies plus
+spirituelles ou plus amusantes que les comédies de Molière, à des drames
+plus intéressants ou plus poignants que les tragédies de Corneille et de
+Racine. On outrepasserait la vérité en voulant prouver que toutes
+les pièces le cèdent en gaieté ou en force dramatique aux oeuvres
+classiques: ce n'est pas vrai. Pour moi, j'avoue très humblement, m'être
+souvent beaucoup plus amusé à certaines pièces du Palais-Royal, du
+Vaudeville ou des Variétés qu'à la représentation des _Femmes savantes_
+ou du _Misanthrope_; et en dépit d'une rhétorique froide et gourmée il
+faut reconnaître que le rire, le fou rire même, est un plaisir que nous
+recherchons et dont il ne faut pas rabaisser la valeur. De même, à
+des drames de l'Ambigu ou de la Porte-Saint-Martin, j'ai éprouvé des
+sensations de pitié, de terreur ou d'anxiété beaucoup plus fortes que
+celles que m'ont jamais causées les héros ou les héroïnes des plus
+belles tragédies; et ces impressions ont pour nous des voluptés
+auxquelles nous goûtons avidement et qui nous arrachent des
+applaudissements et des cris. Or ce qu'il faut bien comprendre, c'est
+que les sensations que nous font éprouver les oeuvres classiques sont
+tout aussi réelles, mais qu'elles sont d'un autre ordre, et d'un ordre
+supérieur. C'est donc précisément leur réalité qu'il faut mettre en
+évidence, car c'est par leur réalité que ces jouissances artistiques ont
+du prix pour les hommes, les attirent et les sollicitent avec une force
+qu'elles n'auraient pas si elles n'avaient à leur offrir qu'un semblant
+de plaisir idéal et platonique. Or, à l'égard de cette réalité, il n'y a
+pas de doute à avoir.
+
+Quand commence une représentation tragique les spectateurs sont d'abord
+simplement attentifs, les uns parce qu'ils se disposent à un plaisir
+ineffable qu'ils connaissent, les autres par l'intuition qu'ils ont de
+ce plaisir, un certain nombre enfin par respect, par convenance ou même
+seulement par imitation. La plupart n'entrent que très peu dans les
+raisons longuement déduites de l'exposition et ne s'attachent que
+médiocrement aux préliminaires de l'action. Mais peu à peu l'intérêt
+s'accroît, à mesure que la passion se dégage et que sous le personnage
+historique ou légendaire apparaît le type humain créé et mis en scène
+par le poète, c'est-à-dire à mesure que l'art se manifeste et que le
+génie du poète, s'essayant à un jeu divin, infuse dans les fantômes
+qu'il évoque à nos yeux la vie et toutes les passions qui en font le
+charme ou l'horreur. Alors, pour peu que la décoration soit décente, que
+le jeu et la déclamation des acteurs s'accordent avec le texte poétique,
+il arrive un moment, une scène, une situation où l'art se manifeste sous
+sa plus parfaite expression, où tous les moyens si patiemment combinés,
+où tous les efforts si longuement accumulés aboutissent enfin, et où
+l'idée, arrachée de l'esprit, de l'âme et des entrailles du poète, se
+dégage de ses langes et se dresse à nos yeux, éclatante de vérité
+et toute palpitante de vie, belle dans sa nudité sans défauts comme
+l'Anadyomène antique. A ce moment un trouble profond et délicieux
+envahit notre être tout entier, une angoisse inquiète, haletante nous
+étreint, pareille à l'émotion de l'amant qui surprend un signe adoré; un
+besoin d'air et d'espace infini semble nous soulever, comme ces rêves
+qui nous donnent des ailes; puis à cette volupté étrange et rapide
+succède un attendrissement qui se résout en larmes, et bientôt la
+lassitude qui suit ce moment de plaisir suprême nous permet de mesurer
+la puissance de la commotion dont tout notre être a été ébranlé. Or
+cette sensation, ce n'est pas la pitié que nous inspire Iphigénie qui
+nous la donne, ni la double anxiété de Chimène, ni l'enthousiasme
+contagieux de Pauline, ni la rage d'Hermione; non, cette sensation, dont
+le dieu nous secoue après avoir secoué le poète, n'est autre chose que
+la sensation du beau, c'est-à-dire ce trouble presque superstitieux de
+stupéfaction et d'admiration qui s'empare de nous, lorsque nous voyons
+une ébauche faite de main d'homme se revêtir soudain des signes
+supérieurs de la vie dont la volonté divine a marqué le front de ses
+créatures.
+
+Cela est si vrai que cette sensation pourtant si forte peut être
+éprouvée, identique dans tous ses effets, aussi bien à la représentation
+d'une comédie de Molière qu'à la représentation d'une tragédie de
+Corneille ou de Racine, ce qui ne se concevrait pas si on devait en
+chercher la source dans le pathétique des situations, au lieu d'y voir
+un effet de la puissance de la poésie et du jaillissement de la vie, en
+un mot une manifestation du beau idéal, c'est-à-dire du beau conçu par
+l'esprit et enfermé par l'artiste dans un simulacre humain. C'est donc
+en résumé cette sensation réelle et tout organique qui constitue le
+plaisir particulier que nous allons demander aux oeuvres classiques.
+Si elle paraît plus intense à la représentation des oeuvres tragiques,
+c'est que celles-ci exaltent notre sensibilité, et, comme d'une corde
+plus tendue, nous arrachent des tressaillements plus aigus.
+
+Cette sensation ne se produit pas toujours, soit par suite de nos
+dispositions personnelles, soit par suite de celles des comédiens.
+Mais quand une fois on l'a ressentie, on en conserve un souvenir
+impérissable; on constate en soi ce goût des grandes oeuvres dont nombre
+de personnes parlent sans le connaître, et on se sent en possession d'un
+plaisir ineffable qui surpasse de beaucoup celui que pourraient nous
+procurer les situations dramatiques les plus émouvantes. Quand on
+s'efforce d'élever et de purifier le goût des jeunes gens, de leur
+ouvrir l'esprit, de leur faciliter l'accès des oeuvres immortelles qui
+sont la gloire de l'esprit humain, on travaille en définitive (que n'en
+sont-ils persuadés!) à leur procurer des plaisirs réels, des émotions
+aussi vraies, moralement et physiquement, que toutes celles auxquelles
+ils aspirent et enfin cette sensation du beau, qui est la jouissance
+suprême de l'être humain et la raison dernière de l'art.
+
+Mais les hommes, ai-je besoin de l'ajouter, sont de complexion
+différente. Aux uns, c'est la poésie qui procure seule cette sensation
+du beau; aux autres, c'est la peinture, à ceux-ci c'est la musique,
+à ceux-là c'est la nature. Dans le domaine littéraire, on peut la
+ressentir à l'audition ou à la lecture des oeuvres les plus diverses,
+et elle est d'ailleurs variable d'intensité. Si je n'ai parlé que des
+chefs-d'oeuvre classiques, c'est d'abord qu'eux seuls nous font éprouver
+cette sensation dans toute son intégrité et qu'ensuite je n'ai pas la
+prétention de juger sommairement les écrivains et les poètes de mon
+époque. Il me sera permis toutefois d'ajouter que j'ai éprouvé cette
+sensation du beau à la représentation (pour m'en tenir au théâtre) de la
+plupart des oeuvres d'Alfred de Musset, dont le génie sait découvrir et
+ouvrir cette source de vie dont le jaillissement inonde notre âme.
+
+Pour conclure, je dirai que c'est cette sensation du beau qui est
+la raison des représentations classiques, et la justification des
+subventions que l'État accorde à l'Odéon et à la Comédie-Française.
+Est-il un but plus noble que celui de convier à un plaisir aussi parfait
+et aussi pur un peuple récemment affranchi, mais libre, hélas! pour le
+mal comme pour le bien, échappé à la discipline avant la fin de son
+éducation intellectuelle et morale, et porté naturellement à toutes les
+satisfactions des sens? N'est-il pas à espérer que parmi ce peuple, ceux
+qui auront une fois goûté et apprécié un plaisir si délicat se sentiront
+moins entraînés vers des plaisirs grossiers? C'est là qu'est la moralité
+de l'art et la raison de son influence sur la destinée humaine et sur la
+marche de la civilisation.
+
+
+
+CHAPITRE XXIV
+
+De la mise en scène tragique.--Ce qu'elle était jadis en France.--Ce
+qu'elle était chez les Grecs.--Notre imagination seule crée la mise
+en scène tragique.--Du caractère général de la décoration et des
+costumes.--La mise en scène n'est pas immuable.
+
+Nous savons maintenant à quoi tendent les représentations classiques, le
+but qu'elles poursuivent et la sensation suprême qu'elles s'efforcent de
+faire éprouver à tous les spectateurs. Sans doute, tous ne sentent pas
+le beau avec une force égale, et ne sont pas d'ailleurs disposés ou
+préparés à subir le joug du poète; mais par l'effet physiologique de la
+contagion, qui se produit dans toute foule humaine, les plus indécis et
+les plus tièdes sont ébranlés par le spectacle de l'émotion que leur
+donnent les plus ardents, et bientôt il s'établit, entre ces spectateurs
+de tout âge et de toute condition, une sorte de communion émotionnelle,
+qui fait qu'une salle tout entière fond en larmes au même instant ou
+éclate en applaudissements.
+
+Il y a dans toute oeuvre dramatique un ou plusieurs moments
+psychologiques où doit se produire cette commotion, qu'il ne faut pas
+confondre avec celle qui est due au pathétique des situations. Elle se
+fait souvent sentir dès le second acte, et il suffit d'une idée,
+d'un vers, d'un mot, d'un geste, d'un regard, pour déterminer ce
+jaillissement de vérité et de vie qui nous atteint en pleine âme. Mais,
+dans les belles oeuvres, ces deux commotions du pathétique et du beau
+se résolvent enfin en une seule, qui se fait sentir, en général, au
+quatrième acte, après lequel il ne reste plus au poète qu'à apaiser
+l'émotion soulevée dans l'âme du spectateur, à ramener l'équilibre
+dans son esprit, et à lui laisser du spectacle tragique une impression
+complète en soi, dont le souvenir est destiné à s'associer avec une idée
+de plaisir organique et de joie morale. Ce double souvenir, qui retentit
+longtemps au fond de nous-mêmes, nous dispose à venir de nouveau
+savourer cette sensation exquise; et cette disposition est précisément
+la marque d'un goût qui s'aiguise au souvenir et à l'espoir d'un
+plaisir, dans lequel se combinent également l'intelligence et la
+sensibilité.
+
+Les moments psychologiques déterminés, et ils ne le sont guère d'une
+façon certaine qu'après une suite de représentations, à moins que des
+reprises antérieures ne les aient traditionnellement fixés, tout doit
+concourir à faire produire au drame son plein et entier effet. Il arrive
+assez souvent que les effets attendus et prévus ne se manifestent pas,
+soit par suite de la défaillance d'un ou de plusieurs acteurs, soit
+par suite des dispositions du public ou de la composition de la salle.
+D'autres fois, il y a déplacement dans les points de plus grande
+intensité, par suite de la prépondérance inattendue que le jeu d'un
+acteur donne à l'un des personnages. En dehors du succès personnel que
+recueille cet acteur, il n'y a pas généralement lieu de s'en féliciter;
+car, si on admettait de pareilles transpositions, le succès des
+représentations serait abandonné au hasard. Le théâtre ne peut
+véritablement s'applaudir que lorsqu'aux moments précis les effets
+attendus se manifestent dans toute leur intégrité. Dans ce cas,
+assez fréquent d'ailleurs dans une troupe d'élite comme celle de la
+Comédie-Française, on sent longtemps d'avance se dessiner le succès;
+il suffit au commencement de la représentation d'une intonation
+particulièrement juste, d'un geste d'une saisissante précision, pour
+établir entre la scène et la salle ce courant sympathique qui électrise
+en même temps les acteurs et les spectateurs. Le jeu des acteurs
+s'assure et s'harmonise, leur voix prend des intonations chaudes et
+puissantes; ils semblent possédés du génie du poète dont les pensées et
+les vers franchissent incessamment la rampe; les spectateurs, de leur
+côté, sentent leur esprit se tendre sans fatigue, leurs sens devenir
+plus subtils, et leur coeur prêt à battre plus rapidement sous
+l'étreinte du poète. A mesure que la sensibilité des spectateurs
+s'accentue, les acteurs, tout en sentant leur être vibrer avec plus
+d'intensité, deviennent plus sûrs et plus maîtres d'eux-mêmes; ils se
+possèdent d'autant mieux que le public se possède moins; et, dans ces
+moments décisifs, quand les spectateurs sont en quelque sorte emportés
+hors d'eux-mêmes, c'est à la puissance sur soi-même que se reconnaissent
+précisément les grands acteurs.
+
+Mais on conçoit que pour faire produire à la représentation d'une oeuvre
+classique tout ce qu'elle doit donner, il faut une savante et minutieuse
+préparation. Or existe-t-il ou a-t-il existé quelque part un modèle que
+nous devions nous efforcer de reproduire dans la mise en scène tragique?
+Voilà, il semble, la question dont la réponse déterminera la direction
+de nos efforts dans la préparation d'une représentation théâtrale. Eh
+bien, on peut affirmer que ce modèle n'existe et n'a jamais existé que
+dans notre imagination. Tout d'abord, si nous remontons le cours de
+notre propre histoire littéraire, nous verrons comment ce modèle imaginé
+a été long à se former en nous. La mise en scène s'est bien lentement
+perfectionnée et nos idées sur le costume datent à peu près de la fin du
+siècle dernier. Le costume tragique était jadis de pure fantaisie,
+un mélange d'éléments modernes et anciens, un composé de plumes, de
+velours, de soie, le tout s'agençant en forme de tunique à l'antique,
+retombant sur des cnémides resplendissantes. Quant à la décoration et
+à la mise en scène, elles étaient ce qu'elles pouvaient au milieu des
+spectateurs privilégiés qui encombraient la scène. Ce n'est donc pas
+sur notre propre théâtre que nous pourrions trouver le modèle que nous
+cherchons. Pouvons-nous espérer, en remontant le cours du temps, le
+rencontrer sur la scène tragique elle-même où furent représentés les
+drames de Sophocle et d'Euripide? Nos recherches ne seraient pas
+couronnées de ce côté de plus de succès.
+
+Nous n'avons que des idées assez confuses sur l'organisation des
+théâtres antiques; et le peu que nous en savons suffit pour nous
+démontrer que dans l'antiquité la décoration et le costume des acteurs
+étaient en partie fantaisistes et en partie hiératiques. Quant à ce que
+nous appelons la couleur locale et la vérité historique, les anciens ne
+s'en préoccupaient nullement. D'ailleurs leurs personnages tragiques
+appartenaient à un passé purement légendaire et épique, et étaient en
+réalité des créations de leur imagination. En pouvait-il être autrement?
+C'est précisément le caractère de l'art d'être un jeu, et c'est par là
+qu'il mérite de charmer et d'embellir la vie. Comment donc ces mêmes
+personnages, qui composent encore aujourd'hui notre personnel tragique,
+prendraient-ils à nos yeux une consistance historique qu'ils n'ont
+jamais eue? Ce qui nous trompe, et ce qui en cela fait le plus grand
+honneur à l'art, c'est la vérité et la puissance des passions auxquelles
+les acteurs prêtent l'apparence matérielle de leurs corps. Il ne faut
+donc pas s'y méprendre: il n'y a pas et il n'y a jamais eu de milieu
+historique concordant expressément avec ces figures tragiques. La mise
+en scène doit se composer non pas avec ce qui a été ou ce qui a pu être,
+mais avec les images qui, dans notre imagination, forment et composent
+le monde antique. Quelque parti que nous prenions, quelles que soient
+les recherches savantes et archéologiques dont nous nous fassions
+guider, jamais notre scène, avec ses personnages de création toute
+poétique, ne nous offrira un tableau véritable de la vie antique; pas
+plus d'ailleurs que les personnages héroïques qu'ont peints Homère et
+Eschyle n'ont jamais ressemblé aux êtres historiques dont un savant
+moderne, dans sa foi ardente, exhume les restes à Mycènes et à Troie.
+Les Grecs contemporains de Sophocle ne reconnaîtraient certainement pas
+la tragédie du plus grand de leur poète dans l'_Oedipe roi_ qu'on joue
+actuellement à la Comédie-Française. Elle est pourtant une traduction
+aussi fidèle que possible, et la mise en scène en a été réglée avec
+un goût parfait. Ils seraient choqués de voir les héros et les rois
+descendus de leurs cothurnes et ramenés à la taille des marchands
+d'Athènes, et de les entendre parler sans masques d'une façon aussi
+simple et aussi peu mélodique. Quant aux choeurs, ils se demanderaient
+par quelle aberration du goût on ose leur faire déclamer des strophes
+sur une musique qui ne s'y adapte pas métriquement. C'est que les Grecs
+concevaient de leur propre antiquité une image toute différente de celle
+que nous nous en formons, et avaient sur l'art tragique des idées
+très différentes des nôtres. Maintenant qu'ils sont devenus eux-mêmes
+l'antiquité, ce sont eux qui nous intéressent, et, à la distance où nous
+sommes d'eux, nous les confondons volontiers avec leurs héros et avec
+leurs dieux mêmes, ce qui prouve bien que ce monde mythologique,
+héroïque et historique n'existe à l'état décoratif que dans notre propre
+imagination. Cela n'empêche pas d'ailleurs que la tragédie grecque et la
+tragédie française n'obéissent au même principe essentiel, qui est la
+caractéristique du théâtre grec et du théâtre français, à savoir la
+prédominance constante de l'idée sur le fait et du développement moral
+sur l'acte matériel.
+
+Dans la mise en scène d'une oeuvre tragique, il est donc sage
+d'abandonner toute prétention à une restauration antique, inutile et
+impossible. On se perdrait immanquablement dans des essais aussi vains
+que puérils. Ce que l'on prend d'ailleurs souvent pour des restaurations
+ne sont que des caricatures décoratives: c'est ainsi qu'il y a quelques
+années on avait une tendance générale à jouer dans des décors de style
+pompéien les tragédies dont l'action nous reporte au delà des temps
+historiques de la Grèce. Il faut donc s'efforcer d'effacer les traits
+particuliers et s'en tenir aux grandes lignes générales, se contenter
+d'une architecture simple et grande tout à la fois, de hauts et sévères
+portiques, peu surchargés d'ornements. Le vaste espace est de tous les
+milieux celui qui convient le mieux à la grandeur tragique. Quant aux
+costumes, il faut non sans doute s'en tenir à ceux dont se contente la
+statuaire, qui est l'art du nu par excellence, mais ne pas s'en écarter
+de parti pris, et s'en inspirer, dans le choix des tissus, auxquels on
+doit demander de beaux plis sculpturals. Tout en évitant la monotonie
+dans les couleurs et la constante uniformité des vêtements blancs, on ne
+doit pas rechercher des contrastes trop accentués, ni ce bariolage de
+tons crus auxquels il faut la brillante lumière de l'implacable soleil.
+L'éclairage plus que médiocre de nos scènes modernes n'admet pas l'abus
+du style polychrome.
+
+En un mot, c'est nous, hommes du XIXe siècle, qui créons tout cet
+appareil théâtral par la puissance de notre imagination; nous projetons
+au dehors de nous et nous objectivons les images du monde antique qui
+se sont formées lentement en nous par la contemplation des statues, des
+vases, des médailles, des oeuvres des peintres de toutes les écoles et
+de tous les temps, par le souvenir de tout ce qui nous a été fourni par
+l'enseignement et par la lecture. L'idée du monde antique est en nous
+le résultat d'une synthèse qui a combiné en types généraux tous les
+éléments divers qui se sont tour à tour enregistrés en nous. Mais,
+puisque tout cet appareil théâtral n'est que le produit de notre
+imagination actuelle, il en résulte que la mise en scène de nos oeuvres
+classiques n'est pas en soi immuable, et qu'elle est susceptible de
+changer comme change de génération en génération l'image que les hommes
+se font du monde antique. Chacune de ces oeuvres doit donc, après un
+certain temps, être retirée du répertoire, pour y reparaître plus tard
+dans un nouvel état, plus conforme aux idées nouvelles.
+
+Nous dirons de plus, au sujet des costumes, que, quelle que soit la
+vérité présumée de ceux que l'on choisit, ils ne peuvent être jugés et
+considérés à part de la personne même de l'acteur ou de l'actrice. Il
+est, en effet, à penser qu'une modification du costume sera nécessaire
+chaque fois que le rôle changera de titulaire; car la première loi du
+costume de théâtre, c'est d'être en rapport avec l'âge, la stature et
+l'air de la personne qui doit le porter. Pour produire un effet d'une
+puissance égale, il est nécessaire que le costume change suivant
+l'apparence de l'acteur. Le point fixe, immuable, c'est l'effet à
+produire; ce qui est mobile et changeant, c'est le moyen de produire cet
+effet. N'est-ce pas d'ailleurs la loi naturelle? Les femmes qui veulent
+plaire n'ajustent-elles pas leurs toilettes à l'air de leur visage? Les
+acteurs et les actrices sont soumis à la même loi. La première condition
+de tel costume est de donner à celui qui le porte un air majestueux, et
+non d'être _à priori_ de telle forme et de telle couleur. D'ailleurs, au
+théâtre, un acteur ne se substitue pas à un autre, il lui succède; et
+il y a toujours au moins dans l'ajustement du costume quelque détail à
+modifier. Je ne parle bien entendu que des rôles importants, et je ne
+tiens pas compte des cas fortuits ou de force majeure.
+
+Mais je me hâte d'abandonner les généralités, car je crois plus
+profitable de prendre un exemple particulier, qui me fournira l'occasion
+d'agiter plusieurs questions intéressantes et importantes pour l'art de
+la mise en scène. Je vais donc passer en revue la mise en scène de
+la _Phèdre_ de Racine, telle qu'elle est réglée actuellement à la
+Comédie-Française.
+
+
+
+CHAPITRE XXV
+
+Étude de la mise en scène de _Phèdre_.--Le décor.--Comparaison avec les
+théâtres des anciens.--De l'ornementation.--Du matériel figuratif.--Son
+influence sur la composition du rôle de Thésée.
+
+
+Si j'ai choisi _Phèdre_, ce n'est pas que cette tragédie offre une
+occasion exceptionnelle d'étude et fournisse une plus riche moisson
+d'exemples que toute autre; c'est uniquement qu'au moment même où
+je m'occupais de la mise en scène j'ai pu assister à plusieurs
+représentations de cette tragédie. Si toute autre, au lieu de _Phèdre_,
+eût fait partie du répertoire courant c'est celle-là que j'eusse
+choisie. J'en profiterai pour agiter quelques questions générales à
+mesure qu'elles se présenteront. Pour mettre un certain ordre dans
+l'ensemble des faits que nous devons passer en revue, j'examinerai
+successivement le décor, le matériel figuratif, les costumes et les
+dispositions scéniques; et ce que je chercherai surtout à mettre
+en lumière, c'est le rapport direct qu'a la mise en scène avec
+l'interprétation du drame, c'est-à-dire son influence sur le jeu et la
+diction des acteurs, et par conséquent sur le résultat final et total de
+la représentation.
+
+Nous commencerons par examiner la décoration. «La scène est à Trézène,
+ville du Péloponèse.» Telle est la seule indication portée par Racine
+en tête de _Phèdre_. Le théâtre représente le péristyle du palais de
+Thésée, entouré d'un portique à colonnes élevées. L'aspect du décor a
+de la grandeur et convient à l'action héroïque du drame. A travers la
+colonnade du fond, on aperçoit une haute colline que couronnent trois
+temples. Comme nous n'avons que des idées fort confuses sur ce que
+pouvait être la demeure d'un Thésée, je ne ferai aucune difficulté
+d'accepter l'architecture du décor, bien qu'elle pût convenir à toute
+autre tragédie grecque et même à une tragédie romaine. Mais je fais peu
+de cas d'une exactitude archéologique qui n'est pas vérifiable; et si
+l'on joue d'autres tragédies dans ce même décor, je n'y trouve rien à
+blâmer. Les Grecs, qui étaient des artistes, jouaient en général leurs
+drames devant la façade d'un palais à trois portes, décor banal et
+toujours le même; la porte du milieu donnait accès dans l'appartement du
+roi ou du maître du palais, celle de droite dans l'appartement consacré
+aux hôtes et aux étrangers, celle de gauche dans la partie du palais
+réservée aux femmes. Cette disposition éclairait immédiatement le public
+sur le rang et le rôle du personnage qui paraissait. Nos décorations ont
+perdu cet avantage. Dans _Phèdre_, les portes de gauche et de droite
+donnent accès dans les appartements. Celui de Phèdre est à gauche
+et celui d'Aricie à droite. Je ne ferai à cela aucune chicane
+archéologique, bien que dans les maisons antiques l'appartement réservé
+aux femmes ait dû être dans une même partie de la maison.
+
+Si l'architecture me paraît heureusement appropriée, je ne saurais
+en dire autant de la toile du fond, qui, en définitive, représente
+l'acropole d'Athènes, ou une colline sainte qui lui ressemble à s'y
+méprendre. Trézène, comme toutes les villes grecques, avait son acropole
+bâtie sur une éminence qui dominait la ville. Le décor n'est donc pas
+fautif en soi, mais il peut dérouter le spectateur en éveillant dans
+son imagination le souvenir de l'acropole par excellence, qui est celle
+d'Athènes. Sans doute le lieu de l'action est clairement indiqué dès le
+début de la tragédie:
+
+ Le dessein en est pris: je pars, cher Théramène,
+ Et quitte le séjour de l'aimable Trézène,
+
+dit Hippolyte en entrant. Mais précisément ces deux vers et la toile du
+fond offrent au spectateur des associations d'idées contradictoires. Il
+y a donc là une modification nécessaire à faire, d'autant plus que dans
+la pièce on parle d'Athènes à différentes reprises, et que par suite
+cette toile de fond doit légèrement brouiller les idées d'un certain
+nombre de personnes.
+
+L'ornementation du décor consiste principalement en statues dont une
+seule serait utile, celle de Neptune. Comme grandeur elle est, il est
+vrai, la principale; malheureusement elle est mal placée, reléguée
+qu'elle est au fond à droite, sur un plan reculé. Il serait donc
+désirable qu'on la changeât de place, et qu'on la mît, par exemple, au
+premier plan, à droite. De la sorte, lorsque Thésée invoque Neptune,
+l'acteur pourrait s'adresser directement au simulacre du dieu, et
+ne serait pas contraint de lui tourner le dos, comme cela a lieu
+actuellement, étant admis qu'il est plus poli de tourner le dos à un
+dieu qu'au public. Ce déplacement aurait en outre l'avantage de forcer
+à l'enlèvement d'un hémicycle dont nous parlerons plus loin. Dans nos
+pièces modernes, chaque fois qu'un personnage s'adresse à la divinité,
+il se tourne vers son image, si celle-ci figure dans la décoration. Il
+n'y a qu'un cas où l'acteur peut tourner le dos à celui qu'il évoque ou
+qu'il invoque, c'est lorsque celui-ci est un fantôme qui n'a de réalité
+que dans l'imagination du personnage. C'est alors pour le public
+qu'on objective une apparition qui est entièrement subjective pour le
+personnage. Mais chaque cas doit d'ailleurs être étudié en lui-même. Je
+ne ferai pas d'autre observation en ce qui concerne la décoration et je
+passe au matériel figuratif.
+
+On sait ce qu'un homme d'esprit disait d'un distique qu'on venait de lui
+lire: il est fort joli, mais il y a des longueurs! Eh bien, le matériel
+figuratif consiste en trois sièges et l'on peut dire qu'il est excessif.
+A gauche on a placé un fauteuil, à droite un tabouret et un banc en
+forme d'hémicycle. Le premier siège est indispensable, car c'est lui que
+les suivantes de Phèdre approchent de leur maîtresse, lorsque, à son
+entrée, au premier acte, elle est près de défaillir. Le second peut être
+admis; et c'est lui qui servira à Thésée, si l'on croit, ce qui est pour
+moi un point douteux, qu'il soit nécessaire à celui-ci de s'asseoir.
+Mais c'est, à mon avis, une faute de mise en scène que d'avoir installé
+à droite, au premier plan, un banc en forme d'hémicycle. On pourrait
+tout d'abord insister sur le peu de convenance architecturale de cet
+hémicycle, attendu qu'il n'est pas nécessité par une forme particulière
+du mur du péristyle. Il n'est pas probable qu'un hémicycle ait jamais
+été placé de la sorte sous un portique. Mais toutes les raisons qu'on
+pourrait faire valoir dans cet ordre d'idées ne seraient que des raisons
+d'architecte ou d'archéologue, et par conséquent seraient les plus
+vaines du monde, si cet hémicycle était imposé par la mise en scène et
+favorisait, soit le développement de l'action, soit le jeu des acteurs.
+
+Or, et c'est là la seule raison valable en fait de mise en scène, cet
+hémicycle, non seulement est inutile au développement de l'action,
+mais encore nuit au jeu des acteurs et a la plus funeste influence sur
+l'attitude de Thésée. L'acteur, en effet, supposant qu'un siège est
+fait pour s'en servir, a la malencontreuse idée de s'asseoir sur cet
+hémicycle. Malheureusement la forme semi-circulaire n'est pas favorable
+à la sévérité de l'attitude et favorise au contraire une certaine,
+nonchalance qui manque de grandeur au théâtre et nuit au caractère
+majestueux que doit conserver Thésée aux yeux des spectateurs. En outre,
+en offrant ainsi au héros un siège aussi défavorable, le metteur en
+scène devient en partie responsable de l'interprétation défectueuse
+du rôle. En dehors du cinquième acte, où Thésée écoute le récit de
+Théramène, accablé et par conséquent assis, il n'y a qu'un moment dans
+la tragédie où l'on puisse supposer que Thésée prenne un siège; c'est au
+commencement du quatrième acte. Quand la toile se lève, Thésée est assis
+(pour cela le siège sans bras suffit); et cette attitude résulte du
+sentiment qu'éprouve le héros. Il vient d'entendre l'accusation portée
+par Oenone, et il interroge celle-ci, méditant sur la cruauté de ce coup
+du destin qui l'attendait à son retour dans son palais. Toute cette
+première partie de l'acte a un caractère délibératif qui permet à Thésée
+d'être assis. L'agitation du héros est interne et ne deviendra en
+quelque sorte externe que lorsque le sentiment qui l'anime, de
+délibératif qu'il était, deviendra résolutif. Or, le discours de Thésée
+prend décidément le caractère actif et résolutif aux premiers mots que
+lui adresse Hippolyte. Le héros se dresse alors et jette à son fils ce
+vers qui l'accable:
+
+ Perfide! oses-tu bien te montrer devant moi?
+
+A partir de ce moment, jusqu'à celui où Thésée tombe sur son siège en
+apprenant la mort de son fils, jamais il ne doit plus s'asseoir. Le
+courroux aveugle qui s'est emparé de lui, l'exaspération nerveuse qui
+l'agite et qui s'échappe au dehors, comme une flamme d'une fournaise
+ardente, a pour premier effet une très forte tension musculaire qui
+s'oppose au fléchissement nécessaire à l'action de s'asseoir. Prendre un
+siège c'est, pour l'acteur qui joue le rôle de Thésée, mettre son état
+physique en contradiction avec l'état moral du personnage, car ce serait
+l'indice d'une détente dans la colère du héros. Si Thésée s'asseyait,
+c'est qu'il réfléchirait; et s'il réfléchissait, il suspendrait les
+imprécations qu'il lance contre Hippolyte. Si au quatrième acte il ne
+s'assied point, c'est qu'à la colère a succédé l'inquiétude, nouveau
+sentiment qui maintient son agitation et appelle encore de nouvelles
+décharges nerveuses sur le système musculaire.
+
+Au lieu de ce jeu naturel, dicté par l'état physiologique de Thésée,
+l'acteur qui remplit ce rôle a le tort, pendant une partie de la scène
+avec Hippolyte, tantôt de s'asseoir sur l'hémicycle, qui le force à une
+attitude abandonnée, absolument contradictoire, tantôt de jouer debout
+sur la marche de l'hémicycle: or Thésée, dans l'état d'agitation où il
+se trouve, ne pourrait supporter d'être ainsi rivé à un aussi étroit
+espace. Concluons donc que si on avait pensé que cet hémicycle ne
+pût servir on ne l'aurait pas placé au premier plan; il dénote, par
+conséquent, une fausse conception du rôle de Thésée, et c'est ainsi que
+la mise en scène pousse un acteur à une fâcheuse interprétation de son
+rôle.
+
+Cet exemple est de nature, il me semble, à faire saisir toute
+l'importance de la mise en scène. Un objet, insignifiant à première vue,
+prend souvent une valeur considérable et agit alors fatalement sur le
+jeu des acteurs et sur l'effet général du drame. Les quelques réflexions
+que nous inspirera l'examen des costumes nous conduira à la même
+conclusion.
+
+
+
+CHAPITRE XXVI
+
+Du costume tragique.--Accord du costume avec les péripéties du
+drame.--Du costume de Théramène.--L'uniformité de costume concorde avec
+l'unité passionnelle d'un rôle.--Du costume de Thésée.--Les accessoires
+doivent convenir au texte et à l'action.--Du costume d'Hippolyte.
+
+
+La réforme du costume tragique commencée par Lekain et Mlle Clairon a
+été achevée par Talma. Aujourd'hui, toute tragédie est jouée avec des
+costumes qui sont censés reproduire ceux de l'époque à laquelle se passe
+l'action. Il ne faut pas toutefois, ainsi que nous l'avons déjà dit,
+s'exagérer la vérité de ces costumes, qui n'est jamais que relative. On
+atteint une vraisemblance et une exactitude suffisantes quand les images
+que l'on produit aux yeux des spectateurs s'accordent avec les types
+qui se sont formés dans l'imagination de la plupart des hommes de notre
+temps. Toute recherche d'archéologie est vaine si elle contrarie l'idée
+que nous avons des costumes de telle ou telle époque. Les documents sur
+lesquels on peut s'appuyer, tels que statues, vases, camées, médailles,
+bas-reliefs, peintures, etc., sont déjà des oeuvres d'art, c'est-à-dire
+qu'ils ne nous offrent qu'une vérité idéale et des combinaisons purement
+imaginatives. Si par impossible on pouvait arriver à une vérité absolue
+et nous représenter nos tragédies dans les véritables costumes des
+contemporains de Thésée ou de Périclès, de Tarquin ou d'Auguste, nous
+ne les trouverions nullement ressemblants à ceux que nous propose notre
+imagination, et l'artiste en nous réclamerait avec raison contre ce
+mépris et cet oubli de l'idéal.
+
+Qu'on ait encore et toujours à faire quelques progrès dans la
+composition et dans le port de ces costumes de théâtre, cela se conçoit,
+surtout si on ne perd pas de vue l'essentiel, c'est-à-dire l'harmonie
+générale. On peut dire toutefois qu'à notre époque l'art du costume a
+atteint un très haut degré de perfection, et que s'il se commet quelques
+fautes de goût ce n'est jamais que dans des cas isolés. Ce ne sont
+donc pas les costumes en eux-mêmes qui nous offrent un sujet d'étude
+intéressant, mais le rapport du costume à l'action et à la situation des
+personnages et son influence sur le jeu des acteurs. En se plaçant à ce
+point de vue, on s'aperçoit bien vite que l'art du costume tragique a
+encore un progrès nécessaire à faire pour que la réforme soit complète
+et que la mise en scène s'accorde avec les conceptions dramatiques.
+
+C'est précisément ce que nous allons voir en examinant les costumes
+de _Phèdre_. Il est admis que les costumes de confidents sont faits
+d'étoffes de couleur, et généralement de tons bruns ou jaunes. Le blanc
+sied aux grands rôles et la pourpre est particulièrement réservée aux
+rois. Dans _Phèdre_, Oenone et Théramène ont des costumes appropriés
+à leurs conditions. Toutefois celui de Théramène a un aspect un peu
+biblique, qui conviendrait mieux à un apôtre qu'au gouverneur d'un
+prince grec. Théramène paraît descendre d'une toile de Poussin. Mais ce
+n'est là qu'une critique peu importante. Le point plus intéressant sur
+lequel je crois devoir appeler l'attention, c'est sur la modification de
+costume qui s'impose à Théramène au cinquième acte. Est-ce vraiment dans
+cet accoutrement flottant, sans chapeau et sans armes, que Théramène
+accompagnait Hippolyte? Il semble qu'il vienne de faire une promenade
+idyllique autour du lac de Génésareth. Si on ne croit pas devoir
+adjoindre à son costume un chapeau de voyage et des armes, il est au
+moins essentiel que, lorsque bouleversé et atterré il reparaît aux yeux
+de Thésée, il porte son long et ample vêtement de dessus relevé et serré
+à la ceinture. Cette modification de costume (celle que j'indique ou
+toute autre produisant un effet analogue) concorderait avec la série
+des actes accomplis par Théramène; et, lorsqu'il se présente devant les
+spectateurs, son aspect seul indiquerait qu'il n'est pas demeuré dans
+le palais, et que, parti avec Hippolyte, il a précipité son retour
+pour apprendre à Thésée la mort de son malheureux fils. Voilà donc une
+modification de costume qui résulte des péripéties de la pièce; car
+il est nécessaire que Théramène porte et conserve ainsi la trace de
+l'événement tragique auquel il a été mêlé directement.
+
+Si nous passons à l'examen du costume de Thésée, nous verrons la
+marche de l'action exiger, au contraire, une uniformité absolue, sans
+modification aucune. En soi, ce costume ne me paraît approprié ni à la
+situation ni au caractère du héros grec. Quand il entre en scène, on est
+frappé de l'aspect magnifique de son costume, surtout de ses cnémides
+brillantes et de son casque à cimier que surmonte un panache éclatant.
+L'aspect n'est pas tel qu'il devrait être. Si on nous représentait
+Thésée au cours d'un de ses exploits amoureux, il ne saurait être trop
+magnifiquement vêtu; mais ici il nous apparaît comme un émule d'Hercule,
+un coureur d'aventures héroïques, un rude guerrier, à peine échappé des
+prisons d'Épire. L'aspect de Thésée doit être fruste et farouche, et ne
+pas éveiller en nous l'idée d'un Agamemnon majestueux et glorieux; il ne
+nous apparaît pas au milieu d'un camp, entouré de son peuple et escorté
+de héros, mais accompagné de quelques compagnons rudes comme lui,
+portant la trace des revers qu'il vient d'essuyer. Rien dans son costume
+ne doit sentir la parade. Son casque doit être sans panache ni cimier;
+ses armes, ses cnémides, fortes, d'un aspect plus solide que brillant.
+Par-dessus sa tunique, j'aimerais lui voir une casaque de guerre, sur
+laquelle pourrait alors flotter le royal manteau de pourpre. Surtout ce
+manteau devrait être taillé dans un tissu un peu épais, afin d'avoir
+l'aspect d'un vêtement de campement, propre aux embuscades et aux nuits
+passées dans les gorges sauvages des montagnes. Mais tel qu'il apparaît
+au début de la pièce, tel il doit rester jusqu'au dénouement. Une
+tragédie domestique l'attend au seuil de son palais; et l'inceste se
+dresse devant lui, sans lui laisser le temps de la réflexion. Son aspect
+farouche doit d'ailleurs imprimer dans l'esprit des spectateurs une idée
+de rudesse inexorable; or modifier quoi que ce soit dans le costume sous
+lequel il nous apparaît, substituer à ce vêtement de soldat un plus
+riche costume de roi, ce serait en quelque sorte laisser planer l'espoir
+d'une magnanimité qui n'est pas dans son caractère entier et violent. La
+marche de l'action exige donc l'uniformité dans le costume de Thésée, ce
+qui est admis d'ailleurs, mais réclame qu'on en éteigne tous les éclats.
+
+Le costume d'Hippolyte ne me paraît pas prêter à la critique; il est
+ce qu'il doit être, jeune et élégant dans sa simplicité. Il consiste
+uniquement dans une tunique de laine blanche. Mais il est un détail sur
+lequel j'appellerai l'attention de l'acteur chargé de ce rôle, et dont
+je dois parler, puisqu'il se rapporte précisément à la mise en scène.
+Hippolyte paraît deux fois, son arc à la main, notamment dans la
+première scène, lorsqu'il ouvre la tragédie avec ce vers:
+
+ Le dessein en est pris, je pars, cher Théramène.
+
+C'est même sans doute ce vers qui est cause de l'erreur. Hippolyte fait
+part à Théramène du dessein qu'il a formé de partir à la recherche de
+son père, et de partir sans délai, voulant se soustraire aux charmes de
+la jeune Aricie; mais son char n'est pas disposé, ses chevaux ne sont
+point attelés, ses gardes ne sont point prêts à l'accompagner: tous ces
+soins regarderaient précisément Théramène, son gouverneur. D'ailleurs
+Hippolyte n'a point revêtu le costume de voyage. Pourquoi dès lors
+tient-il son arc à la main, ses armes étant la dernière chose qu'il
+ceindra ou qu'il prendra avant de monter sur son char? J'ajouterai que
+cet arc est plutôt une arme de chasse qu'une arme de guerre et se trouve
+par suite en contradiction avec ce vers de la tragédie:
+
+ Mon arc, mes javelots, mon char, tout m'importune.
+
+C'est donc une faute de mise en scène que de faire paraître Hippolyle un
+arc à la main. Si on voulait nous le montrer en tenue de départ (ce qui
+est contraire à la situation), il aurait fallu lui mettre à la main une
+de ces lances que les vases grecs donnent aux héros, aux Ajax et aux
+Diomède.
+
+
+
+CHAPITRE XXVII
+
+Rapport du costume avec la personnalité.--Le costume doit s'accorder
+avec les états psychologiques d'un personnage.--Du costume de
+Phèdre.--Influence du costume sur le jeu et sur la diction.--Les
+costumes d'_Iphigénie_.
+
+
+Nous arrivons à l'examen du costume le plus important de la tragédie,
+celui de Phèdre elle-même. Nous avons vu, à propos du rôle de Théramène
+et de celui de Thésée, que la variété ou l'uniformité de costume dépend
+d'une loi qui a sa raison d'être dans le développement de l'action
+dramatique. Le rôle de Phèdre nous montrera, avec bien plus de force
+encore, la nécessité d'achever la réforme du costume tragique, en
+l'associant en quelque sorte plus étroitement aux mouvements des
+passions.
+
+Dans le monde, aussi bien que sur le théâtre, le costume est une partie
+visible de nous-même; c'est lui qui, avec notre figure et nos mains,
+compose notre aspect extérieur. C'est ainsi, les mains et la figure
+nues, mais couverts de leurs vêtements habituels ou de costumes de
+circonstance, que se fixent dans notre souvenir toutes les personnes
+qui appartiennent à notre vie intime, à celle de notre âme. Nous ne
+les voyons jamais dans leur nudité sculpturale; le nu est un état sous
+lequel nous ne les connaissons pour ainsi dire jamais et sous lequel,
+le cas échéant, nous ne les reconnaîtrions pas. Chez tous les peuples
+civilisés, qui ne vivent point sous des climats brûlants, le costume
+s'est superposé au corps, nous en voile les formes, un grand nombre de
+mouvements, et se substitue à lui dans les images qui se forment d'une
+façon durable dans notre esprit. Il est donc impossible que le costume
+n'ait point part à toutes les modifications physiques et morales
+auxquelles nous sommes soumis incessamment.
+
+Et de fait il en est ainsi. Un homme vif, actif, ne s'habille pas ou
+ne porte pas ses vêtements comme un homme lent et paresseux. Une femme
+parée de sa dignité mondaine n'a pas le même aspect extérieur que
+la même femme, sous les mêmes vêtements, prête à s'abandonner dans
+l'intimité à l'entraînement de son coeur. Son corps, auquel sa fierté
+donnait une sorte de rigidité, ploie et assouplit ces mêmes vêtements
+sous l'effort du mouvement passionné qui l'agite. Voici un homme, il y a
+quelques heures correct dans sa tenue d'homme du monde, dont une nuit
+de jeu a pâli et bouleversé les traits: est-ce que ses vêtements ne
+porteront pas la trace de son anxiété fiévreuse et ne prendront pas,
+comme son visage, un aspect dévasté? A plus forte raison la femme
+languissante et malade ne s'habillera pas comme la femme qui recherche
+l'admiration des hommes et brave la jalousie des autres femmes.
+
+Il est inutile d'insister, car ce sont là en quelque sorte des lieux
+communs. Il me reste à faire remarquer que, précisément, notre théâtre
+contemporain tient grand compte, même parfois avec excès, de ces nuances
+psychologiques de costume. A la scène, les comédiens modifient leur
+costume selon les différents actes de la vie; et les femmes, soit
+qu'elles recherchent un effet de similitude ou de contraste, ajustent
+les couleurs de leurs robes à celles de leurs pensées. Aussi les
+personnages y prennent un caractère remarquable de vérité et de naturel.
+Comment se fait-il que dans la tragédie on n'ait pas davantage senti
+la nécessité d'ajuster l'aspect des personnages aux divers états
+psychologiques qu'ils traversent? Sans doute, il faut le faire avec une
+grande sobriété et ne pas se laisser entraîner à l'unique représentation
+de faits matériels qui jouent un rôle très restreint dans la tragédie;
+mais quand un état moral est de nature à agir sur tout l'être, l'unité
+absolue de costume peut être parfois un contresens et avoir une
+influence funeste sur la composition d'un rôle.
+
+Dans la tragédie de Racine, telle qu'on la représente, Phèdre est vêtue
+d'une simple tunique rattachée sur l'épaule par des agrafes, serrée à la
+taille par une ceinture et tombant jusqu'aux talons. Phèdre est à demi
+décolletée et ses bras sont nus jusqu'aux épaules. Au premier acte,
+un simple voile de gaze est fixé sur sa tête. Sauf le voile, c'est le
+vêtement qu'elle conserve pendant tout le cours de la représentation.
+En soi, le costume est heureusement combiné, gracieux et en même
+temps d'une élégante sévérité. Mais, néanmoins, l'aspect de Phèdre,
+lorsqu'elle paraît sur la scène, n'est pas tel qu'il devrait être.
+Lorsque son chagrin inquiet l'arrache de son lit, est-ce bien là le
+costume d'une femme mourante et qui cherche à mourir? Phèdre, surexcitée
+par la pensée qui l'obsède sans trêve, agitée par la fièvre qui la
+dévore, a voulu quitter sa couche, revoir la lumière du jour, peut-être
+retrouver quelques traces fatales de cet Hippolyte dont le fantôme
+habite sa pensée. Ses femmes obéissent à ce caprice impérieux d'une
+malade; elles la lèvent, rattachent ses cheveux avec des épingles d'or,
+lui passent une large et chaude tunique qui couvre son cou, ses épaules
+et ses bras, et elles l'enveloppent d'une étoffe de laine ample et
+moelleuse qui la couvre entièrement. C'est même cette pièce d'étoffe qui
+devrait remplacer le voile, et que Phèdre devrait avoir ramené sur son
+front. Cette ample pièce d'étoffe, d'un caractère bien antique, ne joue
+pas, dans la mise en scène de nos tragédies, le rôle qui devrait lui
+appartenir. Les actrices trouveraient, dans le maniement de cette
+draperie toujours libre, flottante ou serrée à leur gré, l'occasion de
+beaux plis ou de gracieux enveloppements. Mais il faudrait apprendre à
+s'en servir et faire du port du costume antique une étude attentive.
+
+Pour en revenir à Phèdre, c'est ainsi qu'elle doit sortir de son
+appartement, pâle et enveloppée de la tête aux pieds, succombant dans sa
+faiblesse sous le poids de sa coiffure et de ses vêtements. L'importance
+de ce costume de Phèdre est beaucoup plus grande qu'un examen
+superficiel ne permettrait de le croire. Dans un autre ouvrage, dans le
+_Traité de Diction_ que j'ai publié il y a deux ans, j'ai insisté sur la
+nécessité pour un acteur de se composer un extérieur physique en rapport
+avec le sentiment moral du personnage qu'il représente. Or, nous avons
+dit que le costume fait partie de notre aspect extérieur; il faut donc
+le composer de manière qu'il réagisse, comme les traits du visage, sur
+la diction et sur le jeu qui conviennent au personnage. Dans son costume
+actuel, Phèdre nous apparaît, sous ses couleurs naturelles, le cou et
+les bras nus, vêtue d'une tunique légère qui ne pèse d'aucun poids sur
+ses épaules: or, il est certain que l'actrice qui remplit ce rôle ne se
+sentira gênée ou retenue dans ses mouvements par aucun obstacle, et que
+cet affranchissement de toute entrave matérielle laissera à sa personne,
+et par suite à ses gestes et à sa voix, une liberté qui formera
+contraste avec la triste réalité de la situation décrite par le poète.
+Si, au contraire, l'actrice sent le poids de sa coiffure, si ses bras
+ont quelque peine à soulever les plis du pallium qui l'enveloppe, relevé
+sur le sommet de la tête comme un voile; si ses pas traînent avec un
+certain effort la longue tunique qui descend jusqu'à ses pieds, alors
+elle laissera naturellement retomber sa tête; sa démarche trahira la
+lassitude qui l'accable; ses bras appesantis chercheront un appui sur
+les femmes qui l'accompagnent; ses gestes seront lents et languissants,
+et sa voix, sa diction prendront le caractère corrélatif de cet état
+physique qu'elle aura incliné vers celui qui convient au personnage de
+Phèdre.
+
+Avec un costume mieux approprié à la situation, l'actrice jouera plus
+facilement son rôle et le jouera mieux. Ses gestes seront plus rares,
+car le petit effort qu'il lui faudra faire sera un obstacle suffisant à
+la plupart de ceux qui ne sont pas le fait d'une volonté déterminée, et
+ceux qu'elle aura la résolution d'achever seront d'un effet beaucoup
+plus saisissant, parce qu'ils trahiront l'effort.
+
+Dans tout le premier acte, Phèdre est sous l'empire du mal qui la tue,
+et l'actrice en exprimera facilement tous les sentiments, si elle a en
+quelque sorte revêtu l'aspect extérieur du personnage. Mais à la fin
+du premier acte, combien change la situation! En apprenant la mort de
+Thésée, Phèdre reste saisie, immobile, silencieuse, ouvrant l'oreille
+aux perfides conseils d'Oenone, qui ne vont que trop au-devant du
+coupable espoir qui lui fait horreur. Au second acte, elle n'est plus
+la femme mourante, qui, tout à l'heure, se traînait sur le seuil de son
+appartement. L'animation de la vie a de nouveau coloré ses joues. Sa
+tête ne ploie plus sous les tresses savantes d'une chevelure que serre
+une bandelette d'or. Elle a quitté le pallium qui l'enveloppait et elle
+paraît sur la scène couverte seulement de cette tunique légère qui
+laisse voir son cou et ses bras, nus jusqu'aux épaules. Ici, le costume
+de Phèdre, tel qu'il est composé à la Comédie-Française, a bien le
+caractère qui lui convient. Il décèle, chez la femme, l'espoir inavoué
+de toucher peut-être le farouche Hippolyte. Le contraste entre ce
+costume et celui du premier acte prépare la scène entre Phèdre et
+Hippolyte, et le jeu comme la diction de l'actrice en reçoivent une
+animation immédiate. En revêtant ce nouvel aspect, elle en prend le
+caractère. Ses gestes ne sont plus désormais emprisonnés dans ses
+voiles, et c'est avec toute la furie d'une femme embrasée des feux de
+Vénus, qu'après avoir fait au fils de son époux l'aveu de sa coupable
+passion, ramenée à l'horrible réalité, elle saisira le glaive
+d'Hippolyte pour le tourner contre elle-même.
+
+Il est étonnant qu'on n'ait pas dès longtemps senti la nécessité des
+modifications qui s'imposent dans le costume de Phèdre, au premier et au
+second acte. La raison en est certainement dans une fausse conception du
+costume tragique. En voulant pousser trop loin l'unité de costume, on
+crée, comme à plaisir, des contradictions entre l'aspect extérieur des
+personnages et les sentiments qui les font agir. Or, au point de vue
+théâtral, de telles contradictions entraînent une diction défectueuse et
+des gestes qui ne sont pas en situation. Entre l'aspect et le moral d'un
+personnage, il y a un lien qu'il n'est pas permis de briser; car, au
+théâtre, prendre l'aspect physique d'un être humain c'est, pour un
+acteur, disposer son âme à avoir le sentiment de l'état moral du
+personnage et se rendre capable d'exprimer les passions qui l'agitent.
+
+Si nous nous sommes étendu sur _Phèdre_, cette tragédie n'est cependant
+qu'un exemple entre beaucoup d'autres, qui nous a permis de mettre en
+lumière une loi générale de la mise en scène, relative au costume.
+_Iphigénie en Aulide_ se fût aisément prêtée à des remarques non moins
+importantes. La mise en scène de cette tragédie, telle qu'elle est
+actuellement réglée à la Comédie-Française, exigerait de nombreuses
+corrections. Laissant de côté les dispositions scéniques, qui ne sont
+pas toujours irréprochables, je ne dirai que quelques mots des costumes,
+qu'on a tort de ne pas mettre d'accord avec la marche de l'action et
+avec la situation des personnages.
+
+Au second acte, Clytemnestre et Iphigénie doivent porter des costumes
+simples; mais, si Clytemnestre, qui ne quitte pas la tente d'Agamemnon,
+conserve jusqu'à la fin le même vêtement, il ne doit pas en être de même
+d'Iphigénie, qui au troisième acte doit paraître le front couronné de
+fleurs et enveloppée jusqu'aux pieds d'un voile d'une éblouissante
+blancheur, dont au cinquième acte, en s'abandonnant aux mains des
+soldats, elle se couvrira le visage.
+
+Plus importantes encore sont les modifications qu'exigerait le costume
+d'Agamemnon. On peut, au premier acte, admettre et conserver celui qu'il
+porte actuellement. C'est la nuit, tout dort dans le camp des Grecs.
+Seul, Agamemnon veille dans sa tente, en proie à l'insomnie; il a
+débouclé sa cuirasse et déposé son casque et ses armes. Loin des yeux
+des soldats, il est redevenu père, et s'abandonne aux mouvements
+généreux de son âme. Mais, au second acte, le jour s'est levé; Agamemnon
+va paraître aux regards de l'armée, et il ne le fera que sous l'appareil
+imposant qui convient à celui que les Grecs ont nommé le roi des rois.
+Autour de ses jambes sont attachées de riches cnémides que maintiennent
+des agrafes d'argent. Sa poitrine est couverte d'une cuirasse, formée de
+bandes de métal, alternativement d'or et d'acier bruni. Trois dragons
+d'azur rayonnent jusqu'au col. Son glaive, brillant de clous d'or, est
+renfermé dans un fourreau d'argent, que soutient un baudrier tissu d'or.
+Sur son front se pose un casque étincelant: d'abondantes crinières
+s'échappent des quatre cimiers, et l'aigrette qui le surmonte s'agite en
+ondulations terribles. Sur ses épaules flotte la pourpre des rois. Voilà
+le costume homérique sous lequel doit apparaître aux spectateurs le
+chef suprême des Grecs. Ce costume, splendide et majestueux, amortirait
+heureusement le trop juvénile éclat de celui d'Achille. Dans la superbe
+scène du quatrième acte, où les deux héros se mesurent, on aurait devant
+les yeux une scène digne de l'_Iliade_. Sous les dehors trompeurs d'une
+querelle de famille, on verrait apparaître une rivalité guerrière,
+prélude des longues dissensions des Grecs sous les murs de Troie. Cet
+appareil formidable hausserait le génie tragique de l'acteur; et le
+spectateur aurait alors la sensation nécessaire de l'ambition démesurée
+et de l'indomptable orgueil d'Agamemnon.
+
+Après cette courte digression, je reviens à _Phèdre_, dont il me reste à
+examiner quelques-unes des dispositions scéniques, en les rattachant à
+une étude générale.
+
+
+
+CHAPITRE XXVIII
+
+Des salles de spectacle.--De la scène.--Des zones invisibles.--De
+la ligne optique.--Du lieu optique.--Éléments de statique
+théâtrale.--Exemples.--Des mouvements scéniques dans _Phèdre_.
+
+
+Nos salles de spectacle sont extrêmement défectueuses. Les théâtres
+des anciens leur étaient sans doute inférieurs sous le rapport de
+l'acoustique, mais ils étaient construits dans des conditions optiques
+très supérieures, attendu que le centre de convergence optique
+coïncidait presque avec le centre de figure. Dans nos théâtres, si tous
+les spectateurs étaient assis et dirigeaient leurs regards, comme cela
+serait désirable, normalement aux courbes parallèles des galeries et des
+loges, il y aurait un grand nombre d'entre eux qui n'apercevraient même
+pas la scène. Si l'on suppose une ligne horizontale, perpendiculaire
+à la rampe et passant par le trou du souffleur, et si l'on mène, par
+supposition, un plan vertical passant par ce grand axe du théâtre, ce
+plan sera dit le plan de symétrie optique. C'est sur ce plan que se
+trouveront les points d'intersection des regards des spectateurs de
+droite et de gauche, tandis que les regards des spectateurs faisant
+face à la scène lui seront parallèles. Mais en fait une partie des
+spectateurs prend une position oblique et tous ceux qui occupent le
+second rang des loges sont obligés de se lever et de se pencher d'une
+façon très sensible et très fatigante. Il est impossible que la mise en
+scène ne tienne pas compte de la disposition de nos salles de théâtre
+et des conditions optiques défectueuses dans lesquelles sont placés les
+spectateurs.
+
+La scène est un trapèze à peu près invariable dans le sens de la
+largeur, mais très variable dans le sens de la hauteur et de la
+profondeur. A gauche et à droite sont deux zones, qui sont plus ou moins
+invisibles, celle de gauche à un certain nombre de spectateurs placés du
+côté gauche, celle de droite à un certain nombre de spectateurs placés
+du côté droit. Ce qui diminue toutefois un peu l'étendue de ces zones,
+c'est l'obliquité qu'on donne aux décors et le fréquent usage des pans
+coupés. Le point de l'axe du théâtre situé devant le trou du souffleur
+est par excellence le point de convergence optique. Quant aux
+spectateurs placés de face, ils échappent aux conditions médiocres
+ou mauvaises dont se plaignent ceux de gauche ou de droite. Pour eux
+toutefois le point de convergence optique représente encore une moyenne
+de distance et d'obliquité. Ces dispositions étant reconnues, supposons
+qu'un acteur, placé au point de convergence optique, s'éloigne dans le
+sens de l'axe du théâtre: chaque pas l'éloignera des spectateurs et le
+soustraira de plus en plus à la lumière de la rampe; si, au contraire,
+il marche, soit à gauche, soit à droite, parallèlement à la rampe,
+à mesure qu'il s'avancera il se soustraira aux regards d'un nombre
+toujours croissant de spectateurs, selon qu'il se rapprochera de la zone
+invisible de gauche ou de droite; s'il s'éloigne obliquement, les deux
+effets se composeront. Tous les jeux de scène qui auront lieu sur un
+même plan parallèle à la rampe seront pareillement éclairés, tandis que
+ceux qui auront lieu sur des plans de plus en plus reculés recevront une
+lumière proportionnellement dégradée, ou passeront de la lumière de la
+rampe, qui les éclaire de bas en haut, sous une gerbe de lumière tombant
+du cintre sous un angle de 45 degrés.
+
+Il résulte donc des dispositions de la scène et des effets qui en sont
+la conséquence que la mise en scène doit établir un rapport de valeur
+entre l'importance d'un jeu de scène et l'endroit du théâtre où il
+faut l'exécuter, et que dans une scène, et par suite dans un acte, les
+positions relatives des personnages sont liées à l'importance qu'ils
+prennent alternativement dans le développement de l'action. Dans la
+plupart des cas, l'intuition, le goût, l'habitude suffisent pour décider
+si telle ou telle disposition fait bien ou mal; mais souvent la question
+mériterait d'être étudiée et soumise au raisonnement. Pour abréger, je
+donnerai à la ligne de convergence optique le nom plus court de
+ligne optique. Quant au point de convergence optique, c'est un point
+mathématique situé à l'intersection de l'axe du théâtre et d'une ligne
+perpendiculaire à cet axe, passant devant le trou du souffleur. Ce point
+est le centre d'un cercle, auquel je donnerai le nom de lieu optique,
+qui a à peu près pour diamètre le tiers de la largeur de la scène, et
+dont tous les points également éclairés sont facilement accessibles aux
+regards de tous les spectateurs. C'est le lieu scénique par excellence,
+d'où l'acteur tient le public sous son empire et d'où sa voix porte sans
+effort jusque dans les profondeurs de la salle.
+
+Posons maintenant quelques principes généraux de statique théâtrale.
+Dans toute péripétie ou dans tout dénouement, le personnage en qui se
+résume l'intérêt doit être placé dans le lieu optique, le plus près
+possible du centre optique, ou tout au moins sur la ligne optique si
+l'action l'exige. Ainsi, dans le dénouement de l'_Aventurière_, Clorinde
+est sur la ligne optique, tandis que les autres personnages sont placés
+à droite et à gauche de la porte par laquelle elle va sortir. Au
+deuxième acte du _Misanthrope_, dans la scène des portraits, Célimène
+occupe le centre optique; mais au dénouement, au cinquième acte, c'est
+Alceste qui prend cette place, tandis que Célimène est à gauche,
+correspondant au groupe de Philinte et d'Eliante qui occupe la droite.
+Dans _l'Ami Fritz_, c'est sur la ligne optique que Sûzel vient se
+jeter dans les bras de Fritz. Dans _les Rantzau_, les deux frères vont
+au-devant l'un de l'autre et s'embrassent au centre optique. C'est
+encore sur la ligne optique que les soldats déposent le lit de
+Mithridate mourant, etc.
+
+Quand il y a dualité de personnages, les deux personnages ou les deux
+groupes s'équilibrent, placés à peu près à la même distance de la ligne
+optique. Au troisième acte du _Marquis de Villemer_, celui-ci est à
+droite évanoui sur le canapé, et Mlle de Saint-Geneix est à gauche
+devant la table de travail et le regarde. La toile tombe sur ce tableau
+qui est ainsi très bien pondéré. Dans ces cas de dualité, il y a
+quelques précautions à prendre. Ainsi, si l'on voulait représenter la
+mort du duc de Guise, et que l'on s'appliquât à reproduire le tableau de
+Paul Delaroche, la mise en scène serait très défectueuse par la raison
+que le corps du duc de Guise à droite, et surtout le roi qui soulève la
+tapisserie à gauche seraient dans les zones invisibles. Au théâtre, on
+serait obligé de disposer la scène autrement, soit qu'on rapprochât
+les deux groupes de la ligne optique, soit qu'on obliquât la scène en
+plaçant dans un pan coupé la porte dont le roi soulèverait la portière.
+
+En résumé, il y a toujours une raison esthétique qui dans les
+dénouements rapproche ou écarte plus ou moins les personnages de
+la ligne ou du centre optique. Il en est de même dans les scènes
+successives; car chacune d'elles a en quelque sorte ses péripéties et
+son dénouement. On voit ainsi que le rythme scénique suit dans tous ses
+mouvements le rythme esthétique, et que les déplacements des personnages
+ne sont pas arbitraires. Il faut naturellement tenir compte des rapports
+qui enchaînent les personnages à des objets fixes, placés à droite ou
+à gauche, tels qu'un bosquet, une table, un canapé, un autel, etc.
+Toutefois, dans ces cas-là, il faut user d'artifice autant que possible
+dans la disposition et dans la plantation du décor. Dans _Il ne faut
+jurer de rien_, la scène charmante du dernier acte entre Valentin
+et Cécile se passe sur un banc, au pied d'une charmille placée
+malheureusement un peu trop près de la zone invisible de gauche. Il
+serait désirable que l'on pût tant soit peu rapprocher la charmille du
+lieu optique. Dans le dernier acte du _Monde où l'on s'ennuie_, très
+habilement mis en scène, les deux bosquets de droite et de gauche sont
+le lieu de scènes épisodiques qui s'équilibrent; mais la scène entre
+Roger et Suzanne se noue et se dénoue dans le lieu optique. Il y a là
+une heureuse hiérarchie dans les effets.
+
+Je ne puis, on le comprendra, qu'effleurer un sujet très complexe dans
+lequel chaque cas demanderait à être étudié en lui-même, ce qui serait
+d'un détail infini. Mais le peu que j'ai pu dire suffit à montrer que le
+mouvement scénique, la disposition et le balancement des groupes,
+les modifications successives des plans qu'occupent les personnages
+constituent un art qui s'appuie sur la connaissance psychologique du
+sujet. Il arrive souvent qu'une disposition scénique se trouve en
+contradiction avec la valeur relative des personnages: dans ce cas,
+l'effet sur lequel on comptait ne se produit pas, parce que la mise en
+scène a contrarié et amoindri l'effet dramatique. C'est pourquoi le sens
+particulier que les poètes ont de leur oeuvre leur donne une autorité
+dont il ne faut pas s'affranchir légèrement quand il s'agit de régler la
+mise en scène; et c'est pourquoi l'instinct dramatique est de toutes les
+qualités celle qui est la plus précieuse dans un metteur en scène.
+
+Je reviens maintenant, avant de clore ce chapitre, à la mise en scène de
+_Phèdre_, qui me fournira l'occasion de présenter une application des
+principes de statique théâtrale. La disposition scénique du premier
+acte ne me paraît pas heureusement conçue. La place qu'occupe Phèdre, à
+gauche de la scène et non loin de la zone invisible, n'est nullement en
+rapport avec l'importance psychologique et dramatique du personnage dans
+cet acte. C'est d'ailleurs une faute, à mon sens, que de faire entrer
+Phèdre par la gauche et de la faire asseoir du même côté, de telle sorte
+que l'acte s'achève sans que le personnage principal, non seulement
+de cet acte, mais encore du drame tout entier, ait mis le pied sur le
+centre optique. Cette place à gauche est celle qui lui conviendra au
+cinquième acte, lorsqu'elle sort mourante de ses appartements. Les
+moments lui sont précieux, c'est pourquoi Phèdre, soutenue par ses
+femmes, s'affaisse sur le premier siège à gauche qui se trouve à sa
+portée. Au surplus à ce moment, et par le fait seul qu'elle meurt et
+que, sinon son corps, son âme et son esprit du moins quittent la scène,
+tout le poids du drame retombe sur Thésée qui alors occupe justement le
+centre optique.
+
+Mais la situation est absolument différente au premier acte. Si
+d'ailleurs mes souvenirs me servent bien, il me semble que jadis
+Rachel venait occuper précisément le centre, optique, qui est la
+place psychologique de Phèdre, et celle qui s'offre à elle le plus
+naturellement. En effet, Phèdre sort de ses appartements et veut revoir
+la lumière du jour; mais à peine a-t-elle fait quelques pas, soutenue
+par ses femmes, que ses forces l'abandonnent. C'est sur la ligne
+optique, qu'épuisée et ne se soutenant plus, elle s'arrête soudain et
+refuse d'aller plus loin. Dès lors, il est inadmissible que ses femmes
+la traînent jusqu'à ce siège qui est à gauche, lorsqu'il leur est si
+facile et si naturel de l'approcher. Alors Phèdre se laisse aller sur
+ce siège vers lequel elle n'aurait pas eu la force de marcher; et c'est
+ainsi, par le jeu de scène le plus simple, que Phèdre se trouve assise
+au centre optique, concentrant sur elle tous les regards des spectateurs
+de même qu'elle concentre sur elle tout l'intérêt du drame.
+
+Comme on a pu s'en rendre compte, une grande partie de la science de la
+mise en scène consiste dans l'oscillation des jeux de scène autour du
+centre optique ou à droite et à gauche de la ligne optique. C'est
+une science comparable à celle qui préside à la composition et à la
+disposition d'un tableau. Quand il s'agit d'une scène complexe à
+plusieurs personnages, auxquels s'ajoute une figuration nombreuse, il
+faut déterminer le centre de gravité de la scène, si je puis me servir
+de cette expression, de façon qu'il se trouve le plus rapproché possible
+du centre optique. On sent bien d'ailleurs qu'il ne s'agit point ici
+d'équilibre entre des nombres, non plus que d'une sorte d'équilibre
+visuel, mais d'un équilibre moral et dramatique. La mise en scène,
+considérée à ce point de vue, est non seulement un art, mais une science
+dont le fondement est pour ainsi dire mathématique. Tous les arts se
+rejoignent et ont pour point de départ commun les lois mêmes de la
+nature. Un metteur en scène et un directeur de théâtre doivent donc
+posséder une connaissance étendue des principes des arts et surtout de
+leurs fondements scientifiques, car ceux-ci sont dans l'art théâtral et
+particulièrement dans la mise en scène d'une application constante. Pour
+terminer par un exemple qui illustre la théorie, je ferai observer que
+la Comédie-Française doit certainement à la compétence artistique de
+son administrateur actuel la perfection de mise en scène qui depuis
+plusieurs années fait l'admiration du public.
+
+
+
+CHAPITRE XXIX
+
+De la figuration.--De son rôle actif.--_Athalie_.--De son rôle
+passif.--_Oedipe roi_.--Des mouvements orchestriques.--Des figurants de
+tragédie.--Règles à observer.
+
+
+A un point de vue général, la figuration est soumise aux lois qui
+règlent la disposition hiérarchique des personnages sur la scène. Elle
+entre dans le rythme scénique et concourt à la composition du tableau
+dont presque toujours elle occupe les derniers plans. Il faut donc la
+traiter comme un peintre traite les masses, c'est-à-dire sacrifier le
+détail particulier à l'ensemble. Si le metteur en scène se préoccupe à
+juste titre des places relatives que doivent occuper individuellement
+les personnages du drame, il a aussi à s'occuper de grouper la
+figuration, de la diviser en parties harmoniques, de telle sorte qu'elle
+produise un effet général où s'efface toute individualité. Sur la
+scène de l'Opéra, ce qui régit la composition des groupes, c'est la
+répartition des voix; mais, dans une oeuvre dramatique, il y a lieu
+de se préoccuper de l'effet optique, de l'importance des groupes par
+rapport à la situation et à la marche de l'action, et surtout du rôle
+qui est dévolu à la figuration à laquelle je donnerai souvent le nom de
+_choeur_, qu'elle avait chez les anciens.
+
+Le rôle du choeur, en effet, est tantôt actif, tantôt passif. Il est
+actif quand la présence du choeur est un élément de l'action dramatique,
+quand il agit sur les personnages du drame et qu'il impose une direction
+aux sentiments moraux et aux passions qui les agitent. Dans ce cas, il
+faut obtenir de la figuration une grande sobriété de mouvements, de
+gestes et d'attitudes; car pour le public l'intérêt n'est pas dans le
+choeur lui-même, mais dans le personnage et dans son évolution morale à
+laquelle nous assistons et à laquelle nous participons. On peut citer
+comme exemple le rôle de la figuration au cinquième acte d'_Athalie_. Au
+moment où Joad s'écrie:
+
+ Soldats du Dieu vivant, défendez votre roi,
+
+le fond du théâtre s'ouvre. On aperçoit l'intérieur du temple et
+les lévites armés s'avancent sur la scène. On a tort, à la
+Comédie-Française, de ne pas exécuter entièrement cette mise en scène.
+Le fond du théâtre devrait s'ouvrir derrière le trône où est placé Joas;
+et le public devrait apercevoir, jusque dans les derniers plans du
+théâtre, les masses nombreuses des lévites armés. Au lieu de cela, on
+voit simplement entrer par les côtés un certain nombre de lévites tenant
+un glaive à la main. Cette figuration manque de grandeur et n'est pas de
+nature à faire sentir au public le poids dont la sainte armée devrait
+peser sur l'orgueil et sur la colère d'Athalie. Et ici ce sont bien les
+sentiments par lesquels passe Athalie qu'il faut nous faire comprendre
+et partager. Un glaive à la main des lévites ne suffit pas; il faudrait
+un appareil plus formidable, et surtout éviter l'entrée successive des
+lévites par les bas côtés. Au moment où le fond du théâtre s'ouvre et
+où l'on aperçoit les rangs pressés des lévites hérissés d'armes, le
+mouvement orchestrique devrait consister en une marche d'ensemble, de
+deux ou trois pas seulement, de toute cette troupe armée, divisée en
+deux groupes, l'un à gauche, l'autre à droite du trône. Cette double
+poussée imposante agirait avec une puissance que doublerait l'ensemble
+du mouvement; et nous participerions au sentiment de surprise et
+d'effroi qui s'empare de l'esprit d'Athalie. On peut d'ailleurs juger de
+la puissance d'effet que possède un mouvement d'ensemble par les ballets
+italiens dont c'est à peu près le seul mérite.
+
+Quand le choeur est appelé à jouer un rôle passif, ce qui avait lieu en
+général chez les anciens, la mise en scène demande plus de soins encore
+et plus de science; car, dans ce cas, c'est le choeur lui-même qui
+devient le personnage complexe auquel nous nous intéressons et avec
+lequel nous sympathisons. Il exprime alors les sentiments divers qui
+doivent passer dans notre âme et nous agiter comme lui-même. Tout le
+public participe à la situation du choeur, et le triomphe du poète est
+de réussir à troubler l'âme du spectateur des mêmes émotions qui sont
+censées troubler l'âme des personnages qui composent la figuration. On
+en a un exemple saisissant dans l'_Oedipe roi_, tel qu'on le joue à la
+Comédie-Française où il est admirablement mis en scène.
+
+Au lever du rideau, le peuple est à genoux, tendant ses mains
+suppliantes vers le palais d'Oedipe. Les sentiments qu'il exprime et qui
+l'agitent sont ceux-là mêmes qui doivent pénétrer dans notre âme. C'est
+donc de l'attitude de la figuration que dépend l'impression que recevra
+le public. Cela demande une préparation savante, et une très grande
+sévérité de discipline. La difficulté est d'ailleurs moins grande quand
+le choeur est en majorité composé de femmes; car la femme a une faculté
+d'assimilation et d'imitation très supérieure à celle de l'homme. Le
+premier soin est de déterminer l'attitude du corps, le mouvement des
+bras, des mains, et d'exiger que les regards ne quittent pas le point
+fixe sur lequel ils sont dirigés. On obtient de la sorte l'attitude
+suppliante, qui détermine chez les femmes agenouillées une disposition
+morale conforme à leur aspect physique. A son tour, cette disposition
+morale se réfléchit et donne à leur attitude celle ressemblance
+frappante avec la nature qui agit sur nous par une sorte d'influence
+identique. Il s'établit ainsi, chez les femmes agenouillées, un double
+courant qui va du physique au moral et qui retourne du moral au
+physique, double courant dont il ne faut qu'aucune distraction vienne
+interrompre le circuit. Le public subit, comme nous l'avons dit,
+l'influence du tableau qu'on compose pour ses yeux, et ses dispositions
+morales se conforment à celles que les figurantes doivent à leur propre
+attitude. On voit que la science de la mise en scène a là un point de
+contact remarquable avec la physiologie.
+
+Au dernier acte d'_Oedipe roi_, le rôle du choeur est plus important
+encore. Il est réglé à la Comédie-Française d'une manière tout à fait
+remarquable, et les mouvements de la figuration peuvent s'y comparer
+aux évolutions savantes et mesurées des choeurs antiques. Le peuple de
+Thèbes est groupé au fond du théâtre, devant le palais d'Oedipe. Il
+vient d'apprendre la mort violente de Jocaste et d'entendre le récit
+lamentable de l'attentat d'Oedipe sur lui-même. Le misérable, en effet,
+s'est enfoncé dans les yeux une épingle d'or arrachée au cadavre de la
+reine. Mais l'infortuné s'approche. Alors le choeur s'ébranle, entraîné
+par ce mouvement de poignante curiosité qui pousse les foules au-devant
+des spectacles tragiques. Dans une suite de mouvements successifs, en
+quelque sorte musicalement mesurés, le choeur monte et envahit les
+marches du palais. Soudain l'effroi s'empare de cette foule dès qu'elle
+aperçoit le malheureux que le public ne voit point encore, et un
+mouvement de recul se dessine, harmonieusement mesuré. Le peuple alors,
+marche à marche et en des temps égaux, redescend les degrés du palais,
+s'écartant devant un spectacle horrible; et c'est lorsque le public
+a participé à ce double sentiment de curiosité anxieuse et d'effroi
+qu'apparaît le spectre aux yeux sanglants. Spectacle véritablement
+tragique, mais qui n'est si grand que parce que notre douloureuse
+sympathie a été préalablement éveillée par les angoisses du choeur qui
+se sont répercutées dans notre âme. Voilà de la véritable science de
+mise en scène. Élevée à ce degré, la mise en scène est un art qui n'a
+rien à envier à l'orchestrique des anciens, et la Comédie-Française est
+en cela égale, si ce n'est supérieure, aux théâtres d'Athènes.
+
+Chez les anciens, le rôle du choeur était bien plus considérable que ne
+l'est jamais chez les modernes la figuration. Le choeur fut d'abord le
+personnage principal et pour ainsi dire unique du drame; après Eschyle,
+à l'époque de Sophocle, d'Euripide et d'Aristophane, il conserva encore,
+sinon sa prépondérance dramatique, au moins toute sa magnificence et
+toute sa puissance poétique. Ce fut en lui que se résuma toujours
+la beauté du spectacle, qui en fit l'attrait et qui constituait la
+difficulté de la représentation. C'était, en effet, dans les évolutions
+du choeur que consistait presque toute la mise en scène. Écrites suivant
+les lois et les mètres de la poésie lyrique, les strophes étaient
+dansées, mimées et chantées; ou du moins, pour être plus exact, tandis
+qu'on les récitait sur un rythme musical, on marchait en mesure en
+appuyant le récit lyrique de gestes appropriés. On conçoit que la
+formation d'un choeur, son instruction musicale et orchestrique
+exigeaient de longues études et de nombreuses répétitions. Aujourd'hui,
+c'est tout le contraire; le choeur n'est qu'un accessoire, et
+parfois même on le supprime sans beaucoup de façons. C'est ainsi que
+dernièrement, à l'Odéon, à une représentation d'_Andromaque_, j'ai vu
+supprimer la figuration dans la dernière scène du cinquième acte, ce
+qui est absolument contraire au texte de Racine, ce qui nuit à l'effet
+représentatif de cette suprême scène et ce qui en outre entraîne la
+suppression des quatre derniers vers de la tragédie.
+
+C'est, en général, quand la pièce est sue et prête à être jouée que l'on
+forme et que l'on façonne la figuration. Les figurants, il est
+vrai, n'ont plus à réciter les choeurs de Sophocle, d'Euripide et
+d'Aristophane, qui comptent parmi les plus beaux morceaux que nous ait
+laissés la poésie lyrique. Aussi le dommage est-il moindre. Cependant
+pendant longtemps les figurants ont déparé la tragédie française. Jadis,
+on faisait généralement avancer les soldats, grecs et les licteurs
+romains en une sorte de file indienne; puis ils faisaient front, face au
+public, comme nos conscrits sur le terrain d'exercice. Or une marche de
+flanc est aussi dangereuse au théâtre qu'à la guerre, car le ridicule
+tue aussi bien et aussi sûrement qu'un boulet de canon. Et de fait,
+le public accueillait presque toujours ces pauvres licteurs d'un rire
+moqueur qui avait pour premier inconvénient de détruire son propre
+plaisir. Aujourd'hui, la tragédie est dans son ensemble beaucoup mieux
+jouée qu'autrefois, même que du temps de Rachel, que nous n'avons plus,
+hélas! La raison en est dans le soin que l'on prend de ne confier les
+rôles secondaires qu'à des acteurs capables de les tenir dignement et
+aux précautions qu'on prend pour éviter aux figurants leur antique
+mésaventure.
+
+Voici à ce sujet les deux prescriptions les plus importantes. Dans la
+tragédie, premièrement, les soldats, les gardes, les licteurs doivent se
+présenter sur la scène en groupe irrégulièrement serré, en ayant soin
+d'éviter toute disposition pouvant présenter l'apparence de files ou de
+rangs; deuxièmement, ils ne doivent jamais exécuter un mouvement ayant
+une apparence de manoeuvre. Au surplus, on n'aurait eu, pour découvrir
+cette règle bien simple, qu'à regarder les médailles antiques, qui sont
+des objets d'art, et comme tels en laissent apercevoir les procédés. Or
+toujours, dès qu'il y est figuré des soldats à pied ou à cheval, que ce
+soient des licteurs, des porte-étendards, des archers ou autres,
+ils sont formés en groupes irréguliers, présentant une disposition
+artistique bien plus que militaire. C'est là ce qu'il fallait imiter, et
+ce qu'on s'est décidé à faire par intuition peut-être plutôt que conduit
+par le raisonnement. Quand un groupe de figurants, soldats ou licteurs,
+arrive sur la scène, il doit se présenter vivement, en ayant l'attention
+de ne pas prendre l'allure cadencée du pas militaire, et s'arrêter
+franchement sans se préoccuper de la régularisation des rangs; s'il
+entre par le fond et s'il doit faire face au public, il faut que le
+mouvement soit un et jamais décomposé en deux mouvements. Si le choeur a
+défilé de flanc sous les yeux des spectateurs, il doit, en s'arrêtant,
+conserver, si c'est possible, cette position et ne pas exécuter le
+mouvement de front. Si l'on ne peut éviter ce mouvement, il faut qu'il
+soit accompli librement et vivement par chaque figurant, sans que
+son allure semble liée à celle de son voisin. Moyennant ces quelques
+précautions, on évitera ce que jadis l'entrée de ces figurants avait
+toujours de ridicule.
+
+Il restera encore de grandes difficultés à faire manoeuvrer un personnel
+nombreux, surtout à présenter décemment au public une image de ce qu'on
+appelle le monde, et à figurer par exemple une soirée ou un bal. On se
+heurte en quelque sorte à des impossibilités, car on n'a pas la faculté
+de donner à ses figurants la jeunesse, la beauté et la distinction des
+manières. On relègue bien la figuration dans les derniers plans; on en
+masque autant que possible la vue, en ne la montrant que par échappées;
+mais il faut que le texte se prête à ces subterfuges. On peut donc
+désirer que les poètes n'abusent pas de ces représentations qui sont de
+nature à nuire à leurs oeuvres. Dans les théâtres comiques, on prend
+résolument le taureau par les cornes, et l'on figure le bal le plus
+élégant au moyen de six ou huit figurants piètrement habillés. Le public
+se contente ici d'un signe abrégé, ce qui est possible dans un genre
+où l'on ne recherche la vérité que dans l'humour et dans l'esprit du
+dialogue.
+
+
+
+CHAPITRE XXX
+
+Des actes et des tableaux.--Confusion fréquente.--Unité dramatique des
+actes.--Du théâtre espagnol, anglais, allemand.--Les changements de
+tableaux impliquent des changements à vue.
+
+
+Dans les cinquante dernières années, l'esthétique dramatique s'est
+modifiée. Jadis l'action devait être une, se dérouler dans le même
+lieu pendant l'unité de temps qui est le jour de vingt-quatre heures.
+L'action se divisait en général en cinq actes qui représentaient cinq
+moments successifs. Toutefois, la règle des trois unités, qui a fait
+couler des flots d'encre, n'a jamais été respectée que chez les
+Français. Chez les Espagnols, chez les Anglais, et enfin chez les
+Allemands, les poètes ne s'en sont jamais préoccupés. Entraînés par leur
+exemple, les Français à leur tour ont brisé cette triple entrave, ou
+plutôt ils n'en ont conservé qu'une seule, l'unité d'action. On a si
+bien transgressé l'unité de temps que parfois, en dépit de Boileau qui
+le reprochait au théâtre étranger, un personnage, enfant au premier
+acte, est barbon au dernier. Quant à l'unité de lieu, non seulement le
+lieu a pu changer d'acte en acte, mais encore, à l'exemple, de ce qui
+a lieu dans Shakspeare, les différentes scènes d'un acte se passent la
+plupart du temps dans des lieux différents. Je ne m'arrêterai pas
+à discuter les lois de cette esthétique nouvelle et à en peser les
+avantages et le mérite: cela est complètement en dehors du sujet que je
+traite. Je n'ai à m'occuper que de la mise en scène, et en particulier
+de la représentation des drames empruntés au théâtre des Anglais, des
+Espagnols et des Allemands.
+
+Sur nos affiches, nous voyons à chaque instant annoncé un drame en
+cinq actes et douze tableaux. Je dis _douze_ pour prendre un exemple
+quelconque. Conformément aux principes de l'esthétique, les douze
+tableaux devraient se répartir dans les cinq actes, de telle sorte que
+la représentation mît en lumière et imposât à l'esprit des spectateurs
+les rapports que doivent avoir entre eux les tableaux renfermés dans un
+même acte. Or, en général, il n'en est absolument rien, et il est facile
+de constater que si les spectateurs savent à tout instant à quel tableau
+en est la pièce, ils perdent rapidement la notion des actes et sont dans
+l'impossibilité de dire à quel acte appartient tel ou tel tableau. Cela
+tient à ce que les tableaux sont presque toujours séparés les uns des
+autres par des entr'actes, absolument comme s'ils étaient des actes. Il
+n'y a que demi-mal quand il s'agit de pièces modernes, où le mot _acte_
+et le mot _tableau_ sont si fréquemment confondus, et où l'expression de
+_cinq actes_ n'est qu'une phraséologie de convention. Dans ce cas, il
+faudrait mieux indiquer simplement le nombre des tableaux, comme dans
+_Nana Sahib_, qui était dénommé par son auteur _drame en sept tableaux_.
+Mais, alors, pourquoi pas _drame en sept actes_? C'est un hommage tacite
+rendu à l'antique division dramatique.
+
+Ainsi nous constatons une confusion constante entre les actes et les
+tableaux, et il est manifeste que parfois on emploie le mot _tableau_
+uniquement parce que la durée paraît un peu petite pour un acte, ce
+qui est une très mauvaise raison, un acte n'ayant pas en soi de durée
+déterminée. D'un autre côté, la même confusion éclate quand il s'agit de
+la représentation des chefs-d'oeuvre étrangers. _Hamlet_ est un drame
+en cinq actes et vingt tableaux; _Othello_, un drame en cinq actes et
+quinze tableaux. Or, pour les adapter à la scène française, ou modifie
+la physionomie de ces oeuvres par la préoccupation qu'on a de diminuer
+le nombre des tableaux et d'éviter ainsi des frais et des difficultés de
+mise en scène. C'est ainsi que l'_Othello_ de M. de Gramont, représenté
+il y a deux ans à l'Odéon, est dénommé drame en cinq actes, huit
+tableaux. On a fait une économie de sept tableaux, qui sont, il est
+vrai, les moins importants; mais, ce qui est plus grave, c'est que l'on
+a modifié la division de l'action dramatique, de telle sorte l'_Othello_
+est devenu une pièce en huit actes. Il est clair ici que je ne m'en
+prends pas à l'auteur qui n'a fait en somme que se plier aux exigences
+théâtrales. C'est donc à la mise en scène que j'en ai.
+
+Un acte est une division dramatique qui doit avoir un commencement
+et une fin, dont toutes les parties sont indissolubles, et dont
+par conséquent la représentation ne doit pas offrir de solution de
+continuité pour les yeux, puisqu'elle n'en offre pas pour l'esprit. Dans
+un entr'acte, si court qu'il soit, un poète peut faire tenir un temps
+quelconque si grand qu'il soit. En généralisant le phénomène, on peut
+dire que dans un temps réel infiniment petit nous pouvons faire tenir un
+temps imaginaire infiniment grand. On en a une preuve dans ce fait que
+dans une seconde de sommeil le rêve fait entrer une suite considérable
+d'événements. La durée des entr'actes est donc sans rapports avec le
+temps supposé écoulé par le poète et avec le nombre d'événements
+qu'il imagine s'être passés entre deux actes. Donc, en allongeant un
+entr'acte, nous ne rendons nullement plus plausible l'intervalle plus ou
+moins grand de temps, supposé écoulé entre les deux moments de l'action
+au milieu desquels il s'intercale. La durée d'un entr'acte n'est pas
+proportionnelle à l'accroissement du temps. Voilà une des faces du
+phénomène; examinons l'autre.
+
+Quand le rideau tombe, l'esprit du spectateur, dégagé de l'étreinte du
+poète, redevient immédiatement libre. Il y a dans cette chute du rideau,
+dans cette disparition absolue du spectacle, un signe manifeste de
+l'interruption de l'action dramatique. Une partie de cette action est
+dès lors accomplie, et l'esprit du spectateur est prêt à franchir
+l'espace de temps que voudra le poète, mais non à accepter, quand le
+rideau se relèvera, une contiguïté entre les deux tableaux, et une
+continuation, après interruption, du moment précédent de l'action. Un
+acte représente une suite de sensations étroitement associées; si
+donc, entre deux tableaux appartenant à un même acte, on intercale un
+entr'acte, on brise un anneau de la chaîne des sensations, qui doivent
+se succéder sans interruption pour se fondre dans une sensation générale
+et totale. L'esprit du spectateur est donc obligé de reconstruire
+rétrospectivement la suite interrompue de ses sensations, de revenir
+de lui-même sur l'idée de fin qui s'était formée en lui: au lieu d'un
+mouvement en avant, il éprouve donc, non seulement un temps d'arrêt,
+mais encore un mouvement de recul. L'action du drame, au lieu d'avancer,
+rétrograde, et l'impression de ralentissement se fait sentir à notre
+esprit, bien qu'elle ne résulte pas des dispositions imaginées par le
+poète. C'est par conséquent, dans ce cas, la mise en scène qui est
+responsable de ce sentiment de lenteur qui nous fait juger sous un jour
+faux l'action ininterrompue tracée par le poète.
+
+C'est une impression que, sans pouvoir l'expliquer, j'avais souvent
+éprouvée, quand de temps à autre on remontait sur une scène française
+un des drames de Shakspeare. Il me semblait que par moments l'action ne
+marchait pas et je n'étais pas loin d'en accuser le génie dramatique du
+poète. Cependant la lecture me donnait une impression tout autre. Mais,
+dès que mon attention se porta sur la mise en scène, je ne fus pas long
+à découvrir que l'ennui, provenant d'une action qui semblait trop lente
+ou stagnante, avait pour véritable cause les procédés de notre mise en
+scène appliqués aux drames de Shakspeare. Le rythme et la mesure de
+l'oeuvre se trouvaient altérés, absolument comme si dans une phrase
+musicale on eût intercalé mal à propos un temps de silence. Je n'ignore
+pas que la division en actes des drames de Shakspeare est postérieure au
+poète. A cela on peut toutefois répondre que la représentation devait
+forcément opérer la division des tableaux, dont la répartition en cinq
+actes a été le résultat d'un travail critique réfléchi, peu de temps
+après la mort de Shakspeare, et à laquelle il est assez raisonnable de
+nous tenir. En tout cas, il ne peut y avoir plusieurs manières également
+bonnes d'opérer cette division. Au surplus, à défaut de l'exemple de
+Shakspeare, il resterait celui de Goethe et de Schiller, et celui de
+Sheridan dans le théâtre anglais.
+
+Pour conclure, je crois que l'on pourrait procurer un plaisir dramatique
+très vif aux spectateurs français, en montant sur nos scènes les plus
+belles oeuvres des théâtres étrangers, espagnols, anglais et allemands,
+à la condition qu'on respectât la division générale et qu'on n'altérât
+pas l'intégrité de chaque acte par l'introduction d'entr'actes entre les
+divers tableaux qui le composent. Il faudrait dans ce but prendre le
+parti d'une mise en scène spéciale et sommaire qui permît de faire
+à vue, entre les tableaux d'un même acte, tous les changements de
+décorations nécessités par les changements de lieux. Grâce à la
+continuité du spectacle, ces drames conserveraient leur physionomie
+propre, l'action son allure réelle et les différents moments de cette
+action leur marche ininterrompue. Dans ce système, il faudrait renoncer
+à toute somptuosité de mise en scène, autre que celle qui résulterait
+des décorations peintes. Je ne vois pas où serait l'inconvénient, ces
+drames ayant presque tous par eux-mêmes une puissance représentative
+très grande.
+
+Quant à nos pièces modernes, il me paraît nécessaire que les auteurs
+mettent un terme à la confusion qui dure depuis trop longtemps entre les
+actes et les tableaux, et qu'ils réservent le nom d'_acte_ à toute
+suite de scènes formant un tout dramatique partiel, terminé par cette
+interruption du spectacle qu'on appelle un entr'acte. Dans ce système,
+qui est le seul logique, il faudrait faire abnégation de toute mise en
+scène exigeant entre les tableaux un entr'acte pour la plantation du
+décor.
+
+La vérité dramatique et la logique de l'action opposent donc des bornes
+naturelles à l'exagération de la mise en scène. C'est un fait important
+à constater, puisqu'il nous montre que les progrès de l'art dramatique
+sont loin d'exiger un luxe disproportionné de mise en scène, et que
+souvent c'est en s'effaçant modestement que la mise en scène mérite le
+nom d'art. Ce qui entraîne souvent les poètes, c'est que les changements
+les plus compliqués n'exigent d'eux qu'un trait de plume; et que leur
+imagination élève ou renverse des palais avec une rapidité telle qu'elle
+n'altère en rien la contiguïté des différents moments d'une action
+partielle qui pour leur esprit reste une et indissoluble. L'art pour eux
+n'est qu'un jeu de leur imagination; et de même qu'ils ne nous doivent
+que l'apparence des êtres, de même ils ne nous doivent que l'apparence
+des choses. Mais alors il ne faut pas que la mise en scène s'attarde à
+remuer d'énormes machines; il faut qu'elle se fasse alerte et quelque
+peu féerique pour répondre aux coups d'aile de l'imagination poétique.
+
+J'ajouterai une remarque générale pour clore ce chapitre. Les directeurs
+ont le défaut de faire les entr'actes trop longs. La plupart du temps
+sans doute le spectateur n'éprouve qu'un ennui que dissipe le lever
+du rideau; mais quelquefois la longueur de l'entr'acte nuit à l'effet
+dramatique. Je citerai comme exemple le drame d'_Antony_. Si, entre
+le second et le troisième acte, ainsi qu'entre le quatrième et le
+cinquième, on n'intercalait qu'un entr'acte d'une ou deux minutes, juste
+le temps de changer les décors par des procédés rapides, on doublerait
+la puissance du drame en ne laissant pas au spectateur le temps de
+recouvrer son sang-froid et de se dégager de l'étreinte du poète. Mais,
+objectera-t-on, au lieu de finir à minuit le spectacle finirait à
+onze heures: on me permettra, je pense, de mépriser absolument cette
+objection. Au surplus, quand je dis qu'entre deux actes, liés par le
+pathétique d'une même situation, l'entr'acte doit être réduit à la plus
+petite durée possible, ce n'est pas un conseil discutable que je donne,
+mais une règle indiscutable que j'énonce et qui s'impose au nom de
+principes artistiques qui ne souffrent pas d'objections.
+
+
+
+CHAPITRE XXXI
+
+De l'imitation de la nature.--De la présentation et de la représentation
+d'un phénomène.--De la représentation de la mort.--Toute représentation
+est conditionnée par l'imagination du spectateur.--Le jugement du public
+est subordonné à l'idée qu'il se fait de la réalité.
+
+
+L'auteur, dans la mise en scène qu'il imagine, le décorateur et le
+metteur en scène, dans celle qu'ils réalisent, les comédiens dans
+leur diction et dans leur jeu ainsi que dans leurs costumes, ont
+nécessairement pour légitime ambition d'arriver à une ressemblance
+frappante avec la nature qui est leur modèle. Tout le monde en convient;
+mais alors ne semble-t-il pas que cette direction imprimée à tant
+d'efforts divers soit contradictoire avec le jugement défavorable que
+l'on se croit en droit de porter sur la théorie réaliste? Ou bien y
+aurait-il un degré d'approximation que l'art ne doive pas franchir? Nous
+touchons là à l'éternelle question sur la nature et sur le but de l'art,
+question que je crois fort inutile de relever dans ce petit ouvrage où
+elle ne pourrait occuper qu'une place incidente. Je la ramènerai à des
+proportions plus modestes, et je la limiterai au sujet spécial que je
+traite. Je vais donc m'occuper de rechercher jusqu'à quel point
+le metteur en scène et l'acteur peuvent pousser la perfection de
+l'imitation, et si, dans les efforts qu'ils font pour y atteindre, ils
+ne doivent pas être dirigés par une méthode générale et un ensemble de
+règles suffisamment précises.
+
+Ce problème est dominé par un mot dont il faut bien comprendre le sens
+et la portée; c'est le mot _représentation_. Tous les faits quelconques
+dont nous sommes chaque jour les témoins oculaires se présentent à nous;
+tandis que, lorsque le souvenir de ces mêmes faits nous revient à
+la mémoire, ceux-ci se représentent à notre esprit. Or, entre la
+présentation et la représentation d'un fait, il existe une différence
+qui consiste en ce qu'un nombre variable de détails d'importance
+diverse, plus ou moins bien observés dans la présentation, ne se
+retrouvent plus dans la représentation. En outre, si un même fait se
+présente à nous à différentes reprises, offrant chaque fois quelque
+variété dans l'ordre ou l'intensité des phénomènes, il est clair que les
+représentations successives que nous aurons eues de ces faits semblables
+varieront dans leurs caractères particuliers, mais se ressembleront
+dans leurs caractères généraux. Par suite, la synthèse de ces diverses
+représentations offrira donc à notre esprit une nouvelle représentation,
+rassemblant et fixant les caractères communs de toutes les
+représentations antérieures et laissant dans le vague une masse
+flottante, indécise de traits particuliers. Cette nouvelle
+représentation n'est autre chose que l'idée que nous avons acquise d'un
+certain ordre de faits.
+
+Prenons pour exemple la représentation de la mort, qui est le
+phénomène naturel dont le théâtre nous offre le plus fréquemment la
+représentation. Il est peu de personnes qui n'aient assisté à la mort
+d'un être quelconque: l'un a vu mourir un vieillard, l'autre un enfant
+ou une femme; celui-ci a vu tomber des soldats sur le champ de bataille,
+celui-là a assisté à l'agonie de malades dans un hôpital; les uns ont
+observé la mort lente ou violente d'animaux, les autres la leur ont
+causée volontairement; tous enfin ont vu les mêmes phénomènes généraux
+se reproduire dans des conditions extrêmement variables. Si l'on
+ajoute à ce nombre plus ou moins grand d'expériences personnelles la
+description si souvent faite de ce même phénomène, on comprendra comment
+il s'est formé dans l'esprit de chacun de nous une idée de la mort, idée
+qui se compose des caractères communs à toutes les présentations de
+ce phénomène suprême, et qui pour chacun de nous est la même dans ses
+traits généraux et ne peut différer que par un certain nombre de traits
+particuliers d'importance secondaire. Or, c'est uniquement cette idée,
+ou cette image (ce qui revient au même), qui est seule artistiquement
+représentable.
+
+Transportons-nous dans une salle de théâtre où nous assisterons à un
+drame dans lequel un acteur ou une actrice doit nous donner le spectacle
+de la mort, et examinons bien les conditions du problème scénique à
+résoudre. L'acteur doit produire l'apparence de la mort, et son art
+consiste à atteindre un degré frappant de ressemblance. Mais de
+ressemblance avec quoi? Avec la mort d'un parent à laquelle il aura
+assisté dans sa famille ou d'un moribond d'hôpital dont il aura par
+scrupule été étudier l'agonie? Nullement; mais de ressemblance avec
+l'idée de la mort que possèdent les quinze cents spectateurs qu'il a
+devant lui. Si l'image qu'il évoque devant toute une salle est semblable
+dans ses caractères généraux à l'idée que chacun se fait de la mort, les
+quinze cents spectateurs déclareront à l'unanimité que le jeu de cet
+acteur est admirable de vérité, ce qui sera exact puisque l'art de
+l'acteur consiste précisément à objectiver devant les yeux du spectateur
+l'image ou l'idée que celui-ci a dans l'esprit. Et son jeu, qu'on le
+remarque, sera d'autant plus vrai qu'il sera moins réel, c'est-à-dire
+moins compliqué de détails particuliers et spéciaux, non observés par la
+majorité des spectateurs.
+
+Si, en effet, un acteur s'ingéniait à reproduire trait pour trait telle
+façon extraordinaire de mourir, observée par lui-même, il s'exposerait,
+tout en étant plus réel, à paraître moins vrai, car l'image qu'il
+offrirait serait dissemblable à celle qu'ont dans l'esprit la plupart
+des quinze cents spectateurs. Nous pouvons donc conclure que, si le réel
+est le vrai dans la présentation des phénomènes, il n'est pas toujours
+le vrai dans la représentation de ces mêmes phénomènes. Or comme au
+théâtre il ne s'agit jamais que de la représentation de la vie et de
+tous les actes qui la composent, ni l'auteur, ni le metteur en scène,
+ni les acteurs ne doivent s'attacher à reproduire la réalité, mais
+seulement l'image qui est la représentation idéale du réel.
+
+Un acteur doit donc être un observateur de la nature, non pour
+transporter servilement ses observations sur la scène, mais
+pour enregistrer en lui tous les traits communs dont se compose
+synthétiquement l'idée ou l'image qu'il s'efforcera de reproduire. C'est
+pour cela que dans la carrière du comédien l'intuition lui est d'un si
+grand secours; car, après le travail inconscient de généralisation qui
+se produit en lui, cette faculté d'introspection lui permet d'avoir une
+vue très nette de l'image intérieure qui s'est formée dans son esprit;
+et c'est précisément cette vue très claire des idées qui fait les grands
+comédiens. Si l'un d'eux doit représenter une scène de folie, ira-t-il
+à Bicêtre étudier un fou particulier dont il s'efforcera de reproduire
+identiquement les airs, les gestes et toutes les manies? Non pas; mais
+il cherchera dans une visite générale à rassembler dans sa mémoire
+les traits communs qui se retrouvent dans tous les fous d'une même
+catégorie; surtout il s'efforcera, par une attention toute subjective,
+de tirer des ténèbres de son esprit l'idée qu'il se fait d'un fou et de
+bien se pénétrer, pour les reproduire, des traits qui composent cette
+image idéale. C'est précisément dans la fixation de cette image
+subjective et dans la difficulté de la transformer en une image
+objective que les comédiens ont toujours quelques progrès à faire.
+C'est cette image qui est le modèle dont le théâtre nous doit la plus
+frappante copie.
+
+Autrement, s'il s'agissait au théâtre de réalité, comment le public
+serait-il apte à juger de la vérité, lui qui la plupart du temps n'a
+pas directement observé cette réalité? Au contraire, transportez-le
+au milieu de civilisations éteintes ou étrangères, dans un milieu
+populaire, bourgeois ou aristocratique, étalez devant ses yeux les
+crimes les plus monstrueux, les actes vertueux les plus rares, il
+s'écriera ingénument: comme c'est nature! comme c'est vrai! et vous,
+poètes et comédiens, vous savourerez cette manifestation de son
+admiration, et c'est pour mériter cet éloge que vous donnez toutes
+vos forces à un travail qui souvent vous tue. Or, d'où le public
+tiendrait-il cette compétence que vous lui reconnaissez, s'il ne devait
+formuler son jugement que d'après l'observation personnelle et directe
+du phénomène? S'il a le droit de porter ainsi l'éloge ou le blâme sur
+vos travaux, sur vos conceptions et sur les résultats de vos longues et
+pénibles études, c'est qu'il rapporte la représentation que vous lui
+offrez à l'idée qu'il se fait du phénomène et à l'image qu'il possède
+en lui-même; et ce qu'il applaudit, ce n'est pas la reproduction d'une
+réalité qu'il ne lui a pas été donné d'observer directement, mais le
+degré de ressemblance de l'image que vous dessinez à ses yeux avec
+l'idée qu'il s'est formée du fait représenté.
+
+
+
+CHAPITRE XXXII
+
+De l'acteur.--De la formation subjective des images.--Rapport de la
+création de l'acteur avec l'idéal du public.--Toute évolution idéale
+implique une modification dans l'image représentée.--C'est la généralité
+d'un phénomène qui justifie sa représentation.--_Smilis_.--L'acteur doit
+éviter l'accidentel.
+
+
+Le metteur en scène et l'acteur doivent donc s'attacher à bien
+déterminer les traits généraux des êtres dont ils doivent exposer aux
+yeux du public la représentation théâtrale, et les caractères communs
+de tous les phénomènes particuliers qui composent l'idée qu'ils veulent
+rendre sensible et visible. Dans toute nouvelle création, leur mérite
+consiste, surtout pour l'acteur, dont l'art est plus fécond et
+plus personnel, à amener la représentation scénique à son point de
+perfection, c'est-à-dire à déterminer jusqu'où ils peuvent pousser la
+réalisation de l'idée dont ils possèdent en eux l'image subjective. A
+mesure que le temps s'écoule, que les générations se succèdent, il y
+a des images qui s'affaiblissent et d'autres qui, au contraire,
+s'éclaircissent et se précisent. Les idées qui flottent dans
+l'imagination des hommes sont semblables aux images que nous tenons dans
+le champ de notre lorgnette et qui, selon les dispositions relatives que
+nous donnons aux foyers des lentilles, se rapprochent et se précisent ou
+s'éloignent en se diffusant. Le comédien doit donc s'efforcer de bien
+discerner les traits dont se composent les idées des spectateurs; et son
+ambition constante est de découvrir quelques-uns des caractères communs,
+si faibles qu'ils soient, que ses prédécesseurs ont négligé de mettre en
+évidence; enfin de se rendre compte des modifications que le temps ou
+des circonstances particulières ont apporté à ces idées. C'est en
+ce sens que le comédien doit toujours étudier la nature; car il est
+nécessaire qu'il compare, le plus souvent possible, la présentation et
+la représentation des phénomènes, afin de discerner si les traits dont
+il revêt ses imitations ont bien tous le caractère général qui sera pour
+tous les spectateurs la marque de la vérité, et de découvrir peut-être
+quelque trait nouveau qui soit de nature à rendre la ressemblance plus
+parfaite.
+
+Si, par suite de circonstances fortuites, les hommes d'une génération
+ont été à même d'observer plus souvent ou mieux que ceux qui les ont
+précédés un certain ordre de faits, l'idée qu'ils en conçoivent sera
+sensiblement différente de celle qu'en possédaient les générations
+antérieures; et le comédien, s'il a de l'intuition et de la pénétration,
+ne se contentera plus pour les représenter des traditions de métier,
+mais modifiera son jeu de manière à reproduire l'image actuelle et à
+trouver sa ressemblance exacte. Supposons qu'une actrice, ayant créé il
+y a vingt ans le rôle d'une convulsionnaire, dût de nouveau en créer
+un semblable aujourd'hui, devrait-elle se contenter de reproduire
+identiquement le jeu de scène qui lui a valu jadis un succès? Nullement,
+car les idées que nous avons aujourd'hui sur les névroses sont
+sensiblement différentes de celles que nous avions il y a vingt ans. On
+s'est beaucoup occupé de cette question; les journaux l'ont agitée, ont
+rendu compte avec force détails des nombreuses expériences faites avec
+éclat sur l'hystérie; et l'idée que nous nous faisons actuellement d'une
+convulsionnaire a des formes plus nettes et plus accusées. L'actrice
+devra donc procéder à une nouvelle mise au point, ajouter à son
+jeu d'autrefois et le mettre en harmonie avec l'idée actuelle des
+spectateurs, avec discernement, d'ailleurs, et sans exagération, car les
+idées humaines n'ont que de lentes évolutions. Mais enfin tel trait
+qui, dans son jeu, eût paru extravagant il y a vingt ans, paraîtrait
+aujourd'hui vrai et naturel. Ce n'est pas la réalité cependant qui a
+changé, mais l'image idéale qu'en possède l'esprit des spectateurs.
+On voit en quels sens divers le talent d'un comédien peut toujours
+progresser par l'observation; c'est un art qui n'est jamais immobile,
+mais qui se renouvelle constamment et qui, dans son évolution, suit les
+évolutions des idées humaines.
+
+La méthode de travail du comédien se résume donc en deux points:
+premièrement, détermination des traits généraux de l'image qui est la
+synthèse idéale d'un ensemble de phénomènes particuliers et réels;
+deuxièmement, retour fréquent à l'observation de la nature, afin de
+découvrir si l'examen comparé des phénomènes ne lui fournira pas
+quelque caractère commun jusqu'ici négligé ou inaperçu, ou si, dans les
+présentations fortuitement fréquentes d'un phénomène, la réapparition
+d'un trait particulier ne l'élève pas à l'importance d'un trait général.
+Ce deuxième point est extrêmement délicat, car il est toujours tentant
+d'ajouter quelque chose au jeu de ses prédécesseurs ou de ses émules; et
+c'est presque toujours par excès que pèchent les comédiens, par suite de
+l'attention que plus que tout autre ils apportent à l'observation des
+phénomènes. Quand, dans le jeu d'un comédien, un trait paraît contraire
+à la nature, on peut presque toujours être certain que ce trait a
+cependant été observé et pris sur la nature par le comédien, dont
+l'erreur a uniquement consisté à lui attribuer un caractère général
+qu'il n'avait pas, et par conséquent à évoquer aux yeux des spectateurs
+une image différant par excès de l'idée qui a pu se former dans l'esprit
+du plus grand nombre d'entre eux.
+
+Voici entre autres un exemple. Dans un drame intitulé _Smilis_, joué
+récemment à la Comédie-Française, on voyait, au premier acte, deux vieux
+amis, l'un amiral, l'autre commandant, se retrouvant après une longue
+séparation, tomber dans les bras l'un de l'autre. Or les acteurs avaient
+cru devoir ajouter le baiser à l'accolade, baiser franchement donné et
+reçu, et entendu de tous les spectateurs qui ne pouvaient réprimer un
+sourire, témoignage instinctif de leur étonnement. C'est qu'en effet
+c'était une faute de mise en scène de la part des deux excellents
+comédiens, provenant précisément d'une judicieuse et réelle observation:
+beaucoup de personnes savent que les militaires et les marins ont
+l'inoffensive habitude de s'embrasser fraternellement quand ils se
+retrouvent dans leur carrière aventureuse. Mais les comédiens avaient eu
+le tort de relever un trait particulier ne s'accordant pas avec l'idée
+générale que se forme le public de deux hommes qui se jettent dans les
+bras l'un de l'autre. L'embrassade, en effet, n'admet, dans la vie
+réelle, que le simulacre du baiser, qui aux yeux de la plupart des
+hommes est un acte entaché d'un peu de ridicule. Voilà donc une légère
+faute de mise en scène qui a précisément pour cause l'observation exacte
+de la nature dans certains cas particuliers; et la faute a consisté dans
+la substitution d'une image particulière à l'image générale qui seule
+répondait à l'idée que se faisaient du fait représenté les dix-huit
+cents spectateurs.
+
+A un autre point de vue, d'ailleurs, on peut dire qu'au théâtre, en
+dehors de certains cas particuliers, comme par exemple dans l'expression
+du sentiment filial, le baiser n'est toléré que s'il est donné ou reçu
+par une femme. En général, les acteurs n'en doivent jamais faire que le
+simulacre. _Le Mariage de Figaro_ nous facilite la détermination de la
+limite au delà de laquelle on choquerait la bienséance. Au cinquième
+acte, lorsque Chérubin, croyant embrasser Suzanne, embrasse le comte
+Almaviva, tout spectateur attentif à ses propres impressions s'apercevra
+que la réalité du baiser serait choquante si le rôle de Chérubin était
+rempli par un homme, et que si elle ne l'est pas, c'est qu'il sait que
+sous les traits et sous le costume du page c'est une femme qui donne ce
+baiser à l'acteur qui joue le rôle du comte.
+
+La loi que nous avons cherché à élucider sur la représentation des idées
+nous permet d'expliquer certains jeux de scène dont la portée soi-disant
+conventionnelle dépasse de beaucoup la portée absolue. Le mot de
+convention, dans ces cas-là, ne me paraît cependant juste que si on lui
+donne uniquement sa signification véritable, qui est celle d'accord
+entre les manières de voir, et que si on n'y attache pas une idée
+d'arbitraire. Or, l'accord entre les manières de voir n'est autre chose
+que la possession commune d'une image générale identique. Dans le code
+du monde, par exemple, un homme est considéré comme outragé si un
+adversaire ou un ennemi ose lever la main sur lui et il se battra pour
+venger son honneur. Voilà l'idée générale. Cependant il y aura des
+hommes qui ne se sentiront outragés et qui ne se battront que s'ils ont
+reçu réellement le soufflet. Voilà l'idée particulière. Or le théâtre ne
+peut en toute sûreté aborder que la représentation de l'idée générale,
+de telle sorte que, si le cas particulier devait être représenté, il
+faudrait de la part de l'auteur beaucoup d'habileté et de préparation
+pour le faire admettre par le public. Quand nous apprenons qu'un mari a
+trouvé un homme aux pieds de sa femme, ou qu'au moment où il est entré
+il a surpris cet homme embrassant la main de sa femme, nous concluons
+avec certitude que cette femme trahissait son mari, le plus ou le moins
+étant sans valeur relativement à la conclusion morale. On se sert
+souvent, dans ce cas, du mot assez curieux de conversation criminelle,
+euphémisme qui n'est en somme qu'une idée générale, très suffisante dans
+l'espèce, et qui répond par conséquent à l'image générale, la seule dont
+le théâtre nous doive la représentation. Dans la réalité, au moment où
+le mari apparaît, l'amant a pu être surpris se livrant à tels ou
+tels actes plus ou moins caractéristiques; mais ce sont là des cas
+particuliers et des circonstances accidentelles qui n'ajoutent rien au
+fait fondamental, qui est la trahison de la femme. Ce n'est donc pas
+sans y avoir profondément réfléchi qu'un acteur pourra se croire
+permis d'ajouter quelque trait particulier à l'acte simple qui est la
+représentation de l'idée générale.
+
+On pourrait citer un plus grand nombre d'exemples. Ainsi, dans la
+comédie, quand une jeune fille pleure elle porte son mouchoir à ses
+yeux, et son air ainsi que le mouvement de sa poitrine suffisent à
+dessiner l'image du chagrin, parce que ces différents traits sont
+généraux et se retrouvent à peu près dans l'expression de toutes les
+douleurs de l'âme. Dans la réalité cependant que de traits particuliers
+et variables viennent s'y joindre, selon la nature de chacun,
+l'abondance des sanglots et des pleurs, les cris de timbres différents,
+les mouvements souvent désordonnés, l'abandon de soi-même, etc. On
+ferait également de semblables remarques au sujet de l'expression de
+la joie, où l'image générale suffit, sans qu'on y ajoute les images
+disgracieuses qui déparent souvent les plus jolis visages.
+
+Mais il est inutile de multiplier ces exemples; les deux que nous avons
+choisis plus haut suffisent. Il faut mieux donner à réfléchir que de
+tout dire. Il est juste d'ajouter que, dans beaucoup de cas, la dignité
+personnelle du comédien doit entrer en ligne de compte; mais c'est là
+une raison de sentiment qui me semble secondaire. Les raisons que nous
+avons présentées sont artistiques et comme telles de plus grande valeur.
+
+
+
+CHAPITRE XXXIII
+
+De la composition d'un rôle.--Des traditions.--De l'intuition et de
+l'introspection.--Développement des images initiales.--Rapport ou
+contraste entre les images initiales de différents rôles.--_Le
+Demi-Monde_.--_Le Gendre de M. Poirier_.--_Mademoiselle de Belle-Isle_.
+
+
+Dans les chapitres précédents, nous avons parlé du jeu de scène, en le
+considérant comme un acte isolé, détaché d'un ensemble dramatique ou
+comique. Nous avons pris l'action dans un moment particulier. Nous
+devons maintenant examiner, au moins succinctement, la mise en scène
+d'un rôle et son rapport avec le développement de l'action, mais en nous
+préoccupant exclusivement de l'aspect du rôle et en laissant de côté
+tout ce qui touche à la déclamation.
+
+Il n'y a, dans les arts, qu'un petit nombre de principes; nous ne devons
+donc pas ici rechercher et rencontrer de lois esthétiques différentes de
+celles que nous avons déjà mises en lumière. Ce qui, d'ailleurs, fait
+l'excellence d'une règle, c'est de ne pas être restreinte à un fait
+spécial: l'exiguïté du cercle où se meut une règle est un signe certain
+d'empirisme; et, dans ce cas, la règle prend le nom de procédé. Les
+procédés, je l'accorde, ont leur utilité et même leur prix,
+surtout lorsqu'ils portent ce beau nom de traditions, usité à la
+Comédie-Française. Dès qu'une pièce a fourni une longue carrière, et
+lorsque des acteurs ont particulièrement brillé dans certains rôles,
+il est très compréhensible que les nouveaux venus, qui plus tard sont
+chargés de reprendre ces rôles, s'ingénient à reproduire les effets qui
+ont si bien réussi à leurs prédécesseurs. La façon de dire ces rôles et
+d'exécuter tel ou tel jeu de scène, de faire tel geste, de prendre telle
+attitude, de faire même telle correction au texte, etc., donne donc
+lieu à ce qu'on appelle des traditions, soit que ces procédés aient été
+scrupuleusement notés, soit que le nouveau venu ait pu se rendre
+compte par lui-même du jeu de son prédécesseur, soit qu'ils se soient
+uniquement transmis de mémoire. Il y a, à la Comédie-Française, un assez
+grand nombre de jeux de scène qui n'ont pas d'autre raison d'être, et
+dont on se contente de dire pour les justifier qu'ils sont de tradition.
+En résumé, la tradition est une expérience accumulée dont il faut tenir
+grand compte. Il y a certaines façons exquises de dire, certains gestes
+empreints d'une éloquente grandeur, qui sont tout ce qui nous reste des
+grands artistes du passé. Toutefois, il ne faut pas que la tradition
+soit un esclavage, car nous avons vu précisément que quelques rôles
+peuvent changer d'aspect avec le temps dans la mesure où les idées
+elles-mêmes des spectateurs se modifient sous l'influence de
+circonstances fatales ou fortuites. Il faut donc maintenir la tradition
+au-dessous de la règle, et se dégager du procédé dès qu'on vient à
+s'apercevoir qu'il est en contradiction avec l'idée actuelle. C'est donc
+ici la règle qui nous importe, et ce sont uniquement les principes qui
+doivent nous arrêter. Un ouvrage spécial sur les traditions conservées à
+la Comédie-Française serait d'un très grand intérêt; mais il ne pourrait
+être entrepris que par quelque esprit attentif, appartenant depuis
+longtemps à la maison de Molière. On pourrait y joindre un assez grand
+nombre de faits extraits de mémoires ou conservés dans les ouvrages
+qui concernent l'art dramatique. Je serais, quant à moi, absolument
+incompétent en pareille matière. C'est donc là un sujet que je dois
+écarter de ma route; et je reviens à l'examen des principes, auquel
+d'ailleurs doit seul s'attacher un ouvrage théorique.
+
+Si nous passons d'un jeu de scène particulier au rôle qui le contient,
+nous ne faisons que remonter de l'examen de la partie à celui du tout,
+et un moment de réflexion suffit pour conclure que tous les jeux de
+scène, toutes les attitudes, tous les gestes, toutes les inflexions
+doivent être dans le caractère du rôle. A cinquante ans, on n'aime
+pas comme à vingt-cinq, ou, si on est affecté de la même complexion
+amoureuse, on est qualifié différemment. Il y a telle occurrence où
+un magistrat ne se conduira pas comme un militaire. L'éducation,
+l'instruction, le commerce avec nos semblables nous inculquent certaines
+façons de penser, de dire, d'agir, qui varient suivant le milieu où nous
+avons vécu. Il y a donc dans tout rôle un aspect permanent et persistant
+dont le comédien doit se pénétrer.
+
+C'est ici que l'intuition, au sens exact et étymologique du mot, prend
+une importance de premier ordre. Si le comédien est bien doué, il
+possède en lui-même une riche collection d'observations, souvent
+inconscientes, suites et séries d'images qui peuplent son imagination.
+A la première connaissance qu'il prend du rôle, il obéit à un mouvement
+naturel tout subjectif: il regarde en lui-même, et de cet examen
+intuitif résulte une image initiale, sur laquelle il concentre alors
+son esprit de toute la force de son attention. C'est là son modèle; il
+s'efforce d'en bien concevoir les formes lumineuses, qui se dessineront
+dans la chambre noire de sa pensée. De la clarté de l'image dépendent
+la netteté et la sérénité du jeu. Quelquefois l'image est lente à se
+former, surtout à se compléter, et quelques acteurs ont en quelque sorte
+besoin de l'objectiver; il leur faut plusieurs répétitions pour en
+porter la représentation au point de perfection qu'ils sont capables
+d'atteindre. Quelquefois, au contraire, elle jaillit du cerveau
+sans effort, et, dans ce cas, l'artiste se sent dès le premier jour
+absolument maître de son rôle. Mais cette première phase intuitive d'un
+rôle est suivie d'une seconde phase plus laborieuse; car l'image apparue
+à l'esprit de l'artiste n'est, si je puis m'exprimer ainsi, qu'une
+image centrale, autour de laquelle oscillent un certain nombre d'images
+similaires, correspondant aux différents moments de l'action. C'est la
+variété qu'il s'agit dès lors d'introduire dans le rôle sans en détruire
+l'unité.
+
+Tous les jeux de scène, toutes les attitudes, tous les gestes, toutes
+les inflexions de voix ne sont et ne doivent être que des idées
+secondaires, dérivées de l'idée première, ou autrement des images en
+rapport de ressemblance avec l'image initiale. Tout cela, bien que ne
+présentant aucune difficulté, se comprendra mieux encore au moyen
+d'un exemple. Dans _le Demi-Monde_, si nous mêlions en regard le rôle
+d'Olivier de Jalin et celui de Raymond, l'un homme du monde, l'autre
+militaire, il est clair que les comédiens chargés de ces deux rôles ont
+immédiatement vu surgir à leurs yeux, des profondeurs de leur esprit,
+les images initiales de ces deux personnages. C'est alors que pour tous
+deux a commencé un travail de détail très difficile et très minutieux,
+consistant à déduire de cette image intuitive toute une série d'images
+secondaires reproduisant toujours la même personnalité. Ils n'auront
+jamais une attitude identique, Olivier s'abandonnant sans effort à une
+aisance familière, Raymond gardant toujours une certaine rectitude
+de maintien; ils ne feront pas un geste semblable, ni dans le même
+mouvement; ils ne s'assoiront pas, ne se lèveront pas, ne marcheront pas
+de même, et ils ne parleront pas sur des rythmes similaires.
+
+Dans toutes les pièces, tous les rôles ont ainsi leur physionomie propre
+que l'acteur ne doit jamais perdre de vue. Cela paraît tout simple
+au spectateur qui ne paraît nullement s'en étonner, et qui n'y voit
+probablement aucune difficulté. Sans doute, la composition du rôle est
+relativement facile quand la personnalité des personnages est nettement
+déterminée, comme dans l'exemple que j'ai choisi; mais que le lendemain
+les deux mêmes comédiens aient à remplir les rôles de Montmeyran et du
+marquis de Presle, dans _le Gendre de M. Poirier_, la transition, pour
+ne pas être brusque, n'en sera que plus délicate; et le spectateur, s'il
+y pense, pourra commencer à s'apercevoir de toute la difficulté qui
+préside à la mise en scène d'un rôle. Montmeyran est un militaire comme
+Raymond; mais le second a fourni une image initiale aux contours un peu
+secs et tranchants, tandis que le premier se révèle sous les traits
+d'une image aux angles adoucis. La ressemblance entre les deux sera
+surtout dans une certaine rectitude morale. Le marquis de Presle est un
+homme du monde comme Olivier de Jalin, mais avec un peu plus de morgue
+et de hauteur; il s'est moins usé à tous les contacts de la vie, et il a
+gardé la part de préjugés qu'Olivier a, dès longtemps, échangés contre
+une aimable philosophie. Eh bien, ces nuances qui différencient les
+images initiales de ces rôles, il faut ne pas les laisser perdre; elles
+doivent se retrouver à tous les moments de l'action, dans toutes les
+attitudes, dans les moindres gestes, dans la façon d'entrer et de
+sortir. Que le surlendemain les deux mêmes acteurs reparaissent dans
+_Mademoiselle de Belle-Isle_, sous les traits du duc de Richelieu et du
+chevalier d'Aubigny, voilà encore des images initiales qui sont dans un
+certain rapport, d'une part, avec le marquis de Presle et Olivier de
+Jalin, d'autre part, avec Montmeyran et Raymond, mais qui se distinguent
+cependant par des nuances multiples d'une grande importance, auxquelles
+s'ajoute la différence des époques, des costumes, des milieux, des
+caractères historiques, etc. On comprendra, dès lors, que si l'intuition
+fournit aisément aux comédiens les images initiales de chacun de ces
+rôles, la réflexion, l'étude, la comparaison leur seront nécessaires
+pour arriver laborieusement à fixer toutes les images dérivées, dans
+lesquelles le spectateur doit toujours retrouver l'image initiale.
+
+Il semble résulter de ce que nous venons de dire, sur la façon dont on
+procède à la composition d'un rôle, que la première qualité pour un
+comédien est l'imagination; accompagnée de cette faculté d'introspection
+qui lui permet d'apercevoir et de dégager les images subjectives
+inconsciemment accumulées dans son esprit. Viennent ensuite
+l'intelligence et le travail, au moyen desquels il pousse la
+représentation de ces images au degré désirable de fini et de
+ressemblance. Un jeune homme ou une jeune fille peuvent avoir en partage
+un physique heureux, une voix enchanteresse, une intelligence très fine,
+et faire présager un comédien ou une comédienne de talent; mais ils
+ne posséderont pas de véritable génie dramatique s'ils n'ont pas
+d'imagination et si par conséquent ils ne possèdent pas cette faculté
+d'intuition qui en découle. C'est pourquoi les débuts sont si souvent
+trompeurs; on y fait montre de qualités charmantes et même supérieures,
+mais le véritable comédien ne se révèle que le jour où, abandonné de ses
+maîtres, seul vis-à-vis de lui-même, il aborde la création d'un rôle.
+C'est là que la faculté maîtresse se dévoile ou se montre décidément
+absente. On ne serait pas embarrassé de citer grand nombre d'acteurs qui
+ont parcouru une carrière honorable, qui se sont même distingués dans
+leur emploi, mais qui en réalité n'étaient pas fatalement destinés à
+être comédiens, et qui n'ont réussi que grâce à la mise en oeuvre de
+qualités très estimables, mais secondaires au point de vue de l'art
+et qui auraient pu trouver leur emploi dans toute autre carrière. Ces
+acteurs tiennent cependant une grande place et une place méritée dans
+l'histoire dramatique; car instruits, attentifs, scrupuleux et toujours
+égaux à eux-mêmes, ils sont les gardiens les plus fidèles des traditions
+et forment ensuite les meilleurs professeurs.
+
+
+
+CHAPITRE XXXIV
+
+Aptitude à jouer certains rôles.--De la personnalité scénique de
+l'acteur.--Complexité et hétérogénéité des rôles modernes.--Leur
+influence sur l'art dramatique et sur l'art théâtral.--Déformation du
+talent de l'acteur.
+
+
+Si on examine un certain nombre de rôles avec quelque attention, on
+s'apercevra que les uns et les autres sont à quelque degré semblables
+ou dissemblables entre eux, et qu'ils peuvent se répartir en diverses
+classes plus ou moins séparées les unes des autres. Ainsi, si nous
+revenons aux exemples que nous avons cités dans le chapitre précédent,
+nous trouverons que les rôles d'Olivier de Jalin, de Gaston de Presle et
+du duc de Richelieu forment une certaine classe et que ceux de Raymond
+de Nanjac, de Montmeyran et du chevalier d'Aubigny en forment une autre.
+Dans chaque classe, les rôles ont entre eux quelque analogie, quelque
+rapport plus ou moins proche, quelque affinité secrète, tandis que
+d'une classe à l'autre ce sont des dissemblances qui s'affirmeront,
+des oppositions plus ou moins fortes et plus ou moins saillantes. Par
+conséquent, toutes les images initiales, qui sont les points de
+départ des rôles d'une même classe ayant quelques caractères communs,
+dériveront toutes d'une même image plus lointaine, plus générale,
+hiérarchie d'images absolument semblable à la hiérarchie des idées.
+Ces images générales constituent en quelque sorte des personnalités
+complexes.
+
+De même on pourrait diviser une agglomération d'hommes en groupes plus
+ou moins nombreux, constituant des personnalités complexes, et dont tous
+les membres auraient entre eux un certain air de parentage. Eu faisant
+encore un pas, on pourrait dès lors établir une correspondance entre ces
+groupes d'êtres humains et ces classes dans lesquelles nous avons dit
+que se répartissaient tous les rôles; et l'on verrait que le comédien,
+en tant qu'homme, appartenant à quelque groupe, porte en lui l'air de
+cette personnalité complexe à laquelle se rattache la sienne propre, et
+que par conséquent son aspect, son image a quelque rapport avec l'image
+générale de laquelle se déduisent les images initiales d'une série plus
+ou moins nombreuse de personnages de théâtre.
+
+Un acteur possède donc par lui-même une aptitude particulière à remplir
+certains rôles. C'est cette aptitude, cette conformité naturelle que
+consultent surtout les auteurs et les directeurs de théâtre quand il
+s'agit de distribuer les rôles d'une pièce; et l'importance en est
+tellement grande pour le résultat final, qu'il arrive à chaque instant
+aux auteurs, en concevant et en écrivant leurs pièces, de se composer
+une troupe idéale de comédiens connus, et, bien mieux encore, de
+conformer l'image du rôle qu'ils dessinent à l'image personnelle de
+tel ou tel artiste. Bien entendu il ne faudrait pas restreindre cette
+concordance entre un artiste et un groupe de rôles à de simples
+similitudes physiques. Sans doute le physique n'est pas sans importance,
+mais en tout cas il ne peut s'agir que du physique tel qu'il est modifié
+par les conditions scéniques, et vu à la lumière de la rampe, dans la
+perspective du décor. Il est des acteurs que la scène grandit, d'autres
+qu'elle rapetisse; mais c'est surtout la physionomie que l'optique
+théâtrale modifie profondément, ce qui se conçoit aisément, puisque la
+lumière du jour et celle de la rampe avivent les mêmes traits en sens
+inverse. Mais cette concordance tient, en outre, à la prédisposition
+nerveuse qui est la source de la sensibilité, à l'inclination morale,
+à la qualité et au timbre de la voix, à l'expression du regard et à la
+plasticité générale. Dans la mise en scène, la distribution des rôles
+est donc d'une importance capitale. Une faute dans cette distribution
+est en tout point semblable à celle que commettrait un musicien qui se
+tromperait sur le caractère physiologique des instruments et ferait
+exprimer par les hautbois ce qui ne peut l'être que par les trompettes,
+ou voudrait forcer les clarinettes à nous faire éprouver les mêmes
+sentiments que les violoncelles.
+
+C'est cette même concordance entre la personnalité scénique d'un acteur
+et les rôles du répertoire qu'il est si important de découvrir quand il
+s'agit d'un début. On se trompe souvent, soit que l'acteur ne donne pas
+tout ce qu'il promettait, soit que la scène modifie complètement son
+image théâtrale. Quand il s'agit de discerner le meilleur emploi qu'il
+sera possible de faire de qualités moyennes et tempérées, il vaut mieux
+choisir de modestes rôles de début, afin de laisser le tempérament de
+l'artiste se révéler et s'affirmer peu à peu. Quand on croit avoir
+affaire à un tempérament personnel d'une certaine valeur, il est
+préférable de mettre l'artiste aux prises avec un grand rôle, dût ce
+premier essai ne pas être couronné de succès, car le contraste même,
+entre le rôle qu'il remplit et sa personnalité scénique, mettra celle-ci
+en pleine lumière et lui permettra de s'affirmer au grand jour de la
+rampe. Dans ce cas, même après un début malheureux, un directeur avisé
+aura la certitude d'avoir mis la main sur un artiste hors ligne et il
+aura du même coup déterminé vers quels rôles l'incline son tempérament.
+
+Une troupe, quelque nombreuse qu'elle soit, présente toujours des
+lacunes, ce qu'on comprendra aisément après les explications qui
+précèdent. C'est pourquoi il se présente dans l'histoire d'un théâtre
+des périodes pendant lesquelles telle pièce ne produit pas tout l'effet
+qu'on en devrait attendre et quelquefois ne peut absolument pas être
+reprise. Souvent il se passe dix ans, vingt ans même, pendant lesquels
+un groupe de pièces ne peut être remonté avec succès, par suite du
+manque d'un acteur d'un certain tempérament. Cela se fait surtout sentir
+dans les pièces modernes, et cela tient à l'hétérogénéité des rôles qui
+tend et tendra à s'accuser de plus en plus. L'art dramatique suit en
+cela l'évolution de la vie moderne, et de même que dans le monde chacun
+prend une personnalité de plus en plus distincte, de même dans le
+théâtre qui reflète le monde les rôles augmentent en nombre à mesure
+qu'ils se différencient les uns des autres. Et même, c'est par une sorte
+de tendance philosophique instinctive que les auteurs se laissent si
+facilement aller à composer des pièces entières pour tel acteur ou pour
+telle actrice. Ils profitent habilement d'une personnalité distincte
+et très particulière que leur offre bénévolement la nature, qu'ils
+s'ingénient à développer et à pousser dans ses différents sens, et ils
+composent toutes leurs pièces en vue d'une personnalité théâtrale que le
+hasard probablement ne leur offrira pas une seconde fois. C'est surtout
+dans les théâtres de genre que ce système tend à prévaloir, et on
+arrive réellement à produire sur le public des impressions piquantes
+et originales; mais le danger est dans la répétition trop souvent
+renouvelée du même procédé. Pour arriver à satisfaire le public et pour
+prévenir en lui la satiété, il faudrait un peu plus souvent casser et
+remplacer le joujou dont on l'amuse.
+
+Cette hétérogénéité de l'art a pour conséquence une différenciation
+de plus en plus grande entre les images initiales des personnages du
+théâtre moderne; et, par suite, un acteur devient de moins en moins apte
+à remplir avec succès un grand nombre de rôles: son image s'associe avec
+des groupes de rôles de plus en plus restreints. D'où résulterait la
+nécessité d'accroître indéfiniment le nombre d'acteurs composant une
+troupe de théâtre. Cette nécessité a pour conséquence immédiate:
+premièrement, la disparition des troupes de province; deuxièmement,
+la fusion en une seule de toutes les troupes existant à Paris;
+troisièmement, l'exploitation des théâtres de province par les troupes
+de Paris. La première conséquence s'est aujourd'hui entièrement
+réalisée: les quelques troupes qui résistent encore se ruinent ou se
+ruineront. Le moment approche où il n'y aura plus un seul théâtre de
+province vivant de sa vie propre. La seconde conséquence se fait déjà
+sentir. Les acteurs, pour la plupart, ne contractent plus que des
+engagements temporaires, qui se restreignent souvent à l'exploitation
+d'une pièce. Les acteurs passent d'un théâtre à l'autre sans se fixer
+définitivement. Les directeurs font des emprunts quotidiens aux troupes
+de leurs confrères: d'où naît une tendance naturelle à mettre en commun
+leurs ressources, c'est-à-dire leurs théâtres, leurs capitaux, leurs
+acteurs, leurs décors et leur matériel. La troisième conséquence a porté
+tous ses fruits: troupes d'hiver, troupes d'été, troupes de villes
+d'eau ou de villes de jeu, toutes s'organisent à Paris au moyen des
+disponibilités existantes en personnel et en matériel.
+
+Quelles sont maintenant les conséquences de cette hétérogénéité sur
+l'art théâtral. Produit de l'analyse, elle pousse les artistes dans la
+voie de l'analyse. Les images ou idées, de générales qu'elles étaient,
+se décomposent en images ou idées particulières; celles-ci se
+différencient les unes des autres par des caractères qui, négligés jadis
+ou habilement fondus dans l'ensemble, s'accusent et prennent un relief
+inattendu. De là un travail incessant des comédiens pour mettre en
+saillie ces traits particuliers et spéciaux; de là, la recherche du
+détail et par suite l'introduction de plus en plus fréquente du réel.
+Dans la comédie de Molière, pour prendre un exemple, l'argent ne s'est
+pas encore incarné dans un personnage spécial; mais au XVIIIe siècle
+nous voyons se dessiner l'image du financier. Aujourd'hui cette image,
+beaucoup trop générale pour nous, s'est décomposée et nous fournit les
+images du banquier, de l'agent de change, du quart d'agent de change, du
+boursier, du coulissier, etc. Ce qui distingue ces personnalités,
+issues d'une personnalité plus générale, ce sont, non des différences
+essentielles, mais des différences de surface, des détails pris sur le
+vif de la société actuelle, des traits de moeurs particulières.
+L'esprit d'analyse du comédien est obligé de s'affiner; il creuse ses
+personnages, se met en observation, à l'affût des types particuliers qui
+se croisent sous ses yeux; et, quand il monte sur la scène, il ressemble
+souvent à tel que nous venons de coudoyer une heure avant d'entrer au
+théâtre. Ce n'est plus le portrait à l'huile, peint largement, qui doit
+la flamme de la vie au tempérament de l'artiste: c'est l'implacable
+photographie qui fouille les rides, exagère les défauts et grossit les
+plus charmants détails.
+
+De là, pour le comédien, naît une certaine tendance à devenir
+caricaturiste, tendance qui s'affirme surtout dans les théâtres de
+genre. En outre, comme le nombre de représentations des pièces à succès
+a décuplé, et que telle qu'on aurait jouée autrefois une cinquantaine de
+fois arrive souvent aujourd'hui à la trois-centième représentation, il
+s'ensuit que cette répétition forcée des mêmes rôles tend à déformer le
+talent de l'artiste et à transformer en traits permanents des traits
+qui ne devraient être que passagers. Le comédien, malgré lui, sans
+d'ailleurs qu'il en ait conscience, est la proie d'une personnalité
+qu'il revêt trop souvent et dont la nature composée se substitue peu
+à peu par l'habitude à sa propre nature. Il arrive même un moment où
+l'acteur a perdu toute faculté de création nouvelle, et semble absorbé
+dans un rôle unique dont il ne pourra désormais se débarrasser, car il
+en a pris définitivement la ressemblance, la voix, le port, les allures,
+les manières et jusqu'aux tics particuliers. C'est la vengeance de
+l'art.
+
+
+
+CHAPITRE XXXV
+
+Complexité de la mise en scène moderne.--_L'Avocat Patelin; Bertrand
+et Raton; Pot-Bouille; la Charbonnière._--Invasion du réel.--Du
+procédé.--Retour nécessaire au répertoire classique.--Son influence sur
+le talent des acteurs.--Nécessité des théâtres subventionnés.
+
+
+L'hétérogénéité, il faut en faire l'aveu, conspire en faveur de l'école
+réaliste. Je ne sais si celle-ci se rend bien compte de l'arme puissante
+que les révolutions de l'esprit remettent entre ses mains. On peut le
+croire, car elle pousse furieusement à l'envahissement de la scène par
+le réel, et elle n'y réussit que trop bien. Cette année, on a remonté
+à la Comédie-Française _Bertrand et Raton_, dont un des actes se passe
+dans le modeste magasin de soieries de Raton Burgenstaf. Une décoration
+peinte suffit à l'amoncellement modéré des étoffes, un comptoir de chêne
+s'étale sans orgueil, un escalier de bois conduit au logement du gros
+marchand de la Cour, et dans la boutique même s'ouvre la porte de la
+cave: mise en scène très justement appropriée au théâtre de Scribe.
+Que nous sommes déjà loin cependant des tréteaux sur lesquels, dans
+l'_Avocat Patelin_, maître Guillaume vient étaler ses pièces de draps!
+Or la veille du jour où vous avez vu _Bertrand et Raton_, vous aviez pu
+voir _Pot-Bouille_ à l'Ambigu et admirer le magasin des Vabre avec son
+élégant escalier en spirale, avec ses commis, ses acheteuses qu'un
+équipage réel attend à la porte; et le lendemain vous avez peut-être
+vu _la Charbonnière_ à la Gaîté. Là se trouvait transplanté et formant
+décor l'escalier monumental d'un des plus grands magasins de Paris,
+spectacle extraordinaire pour les yeux, présentant l'encombrement et
+l'affolement d'un grand jour de vente, la presse des acheteurs, la foule
+des commis, un étalage savamment fait dans les règles du genre, les
+comptoirs, les caisses, et, dans l'angle de la décoration, un ascenseur,
+inutile à l'action, mais montant et descendant alternativement dans sa
+lente majesté, et semblant être l'organe respiratoire de ce mastodonte
+industriel.
+
+On se demande, non sans inquiétude, où s'arrêtera la mise en scène?
+Sans doute, il y a des limites qu'elle ne pourra franchir, mais elle
+continuera à empiéter de plus en plus sur le domaine littéraire et
+déjà l'action qui relie tous les tableaux d'un drame est ténue et bien
+fugitive. Un obstacle qu'il lui faudra tourner est précisément la
+grandeur de la scène. En faisant monter les humbles et les déshérités
+sur le théâtre, en étalant à nos yeux les misères physiques et morales
+des dernières classes de la société, elle ne pourra rapetisser la
+scène à la taille d'une mansarde ou d'un bouge. Quoi qu'elle fasse, la
+chambrette de Jenny ou la hutte du chiffonnier sera toujours plus grande
+que le salon d'un ministre. Toutefois la complaisance du public est
+admirable, et son imagination, dont l'école réaliste sera forcée
+d'accepter le secours, consentira à ramener la grandeur de la scène
+aux proportions que désirera l'auteur: l'espace et le temps resteront
+toujours au théâtre forcément conventionnels.
+
+Mais l'hétérogénéité des rôles continuera à s'accentuer, et c'est là
+qu'est le danger croissant de l'art dramatique; car, si l'on veut
+appliquer sa pensée à suivre cette progression ininterrompue, on verra
+peu à peu l'art descendre des hauteurs morales où règnent les idées
+générales, s'abaisser de plus en plus à mesure que les images se
+revêtiront de caractères plus particuliers, s'étendre à toutes les
+réalités, s'émanciper de toutes les conditions de règle, de choix,
+d'élection, et aller finalement s'absorber et disparaître dans la vie
+elle-même. C'est qu'en effet la croissance constante de l'hétérogénéité
+a pour limite extrême l'anéantissement de l'art. D'autres plus
+complaisants diront que ce sera la vie qui, en absorbant l'art, en
+recevra une beauté nouvelle. C'est bien loin pour décider. Mais d'ici
+là, quoi qu'il arrive, l'art dramatique aura ses jours d'épreuve. En
+ressortira-t-il rajeuni? C'est une grave question que nous examinerons
+dans les derniers chapitres de cet ouvrage.
+
+Nous entrons à peine dans la voie fatale, et c'est d'hier que l'antique
+homogénéité se désagrège: elle n'est pas encore réduite à l'état de
+poussière dramatique. D'ailleurs, si l'art nouveau est plein de dangers,
+il n'est pas toujours sans charmes, et nous nous laissons volontiers
+séduire de plus en plus par tous les traits, si exigus qu'ils soient,
+qui portent l'empreinte de la vérité. Nous-même, nous nous apercevons
+que notre esprit est moins homogène que celui de nos pères et qu'il est
+en proie à l'esprit d'analyse. Nous goûtons donc un art que nos pères
+n'auraient pas apprécié, et, en dépit de son infériorité, nous éprouvons
+des charmes secrets à pénétrer dans les replis des êtres et des choses.
+Malheureusement l'apparent et le matériel nous distraient de l'âme
+humaine: à trop partager son coeur, on abaisse l'idée que l'on se
+faisait de l'amitié. Au théâtre, l'artiste vise un but moins élevé; il a
+mis l'idéal à sa portée. Mêlé à la foule, il imite Malherbe qui allait
+étudier sa langue au port au foin, et, à la poursuite du réel, il saisit
+la vérité partout où il la rencontre, dans les assommoirs aussi bien que
+dans les alcôves des femmes perdues. Certes il y fait des trouvailles
+originales; et il met en saillie les caractéristiques de tous ces
+personnages nouveaux dans le monde de l'art et jusqu'à celles même
+des métiers les moins avouables. Je ne méprise nullement l'effort de
+l'artiste en quelque sens qu'il s'exerce; cet effort n'est ni vain ni
+puéril, mais c'est l'histoire des chercheurs d'or: après avoir épuisé
+les mines aux filons éblouissants, ils tamisent la poussière d'or mêlée
+au limon que charrient les fleuves.
+
+Peu à peu le métier dramatique s'encombre de formules qui vont en se
+compliquant de plus en plus, et les règles d'autrefois se réduisent à
+une foule sans cesse grossissante de procédés. C'est là qu'est le danger
+immédiat; car l'homme est l'esclave des choses plus qu'il ne le croit.
+Son physique et jusqu'à son moral, jusqu'à son intelligence, sont des
+matières plastiques qui prennent aisément la forme des moules où il les
+enferme. Le réel des pièces modernes disloque le talent des comédiens;
+et quelques-uns gardent à perpétuité une souplesse d'acrobate. Dans
+l'intérêt de l'art moderne, dans l'intérêt même des plaisirs du
+spectateur, il est nécessaire de mettre un frein à cette poursuite
+aveugle du réel, et surtout à son influence sur le théâtre. Or il y a
+un remède efficace à la dégénérescence théâtrale qui nous menace; et
+ce remède c'est le retour fréquent au répertoire classique. Nous avons
+parlé plus haut de son influence sur le goût public, de son importance
+au point de vue du plaisir le plus pur qu'il nous soit donné d'éprouver
+au théâtre. Nous n'y reviendrons pas; mais il nous reste à dire un mot
+de son influence sur le talent des comédiens et de son importance au
+point de vue du métier dramatique.
+
+Si le lecteur a suivi avec quelque attention ce que nous avons dit sur
+la manière dont l'acteur procède à la composition d'un rôle, sur l'image
+initiale qui se dresse dans son esprit et sur toute la série d'images
+associées, il se rappellera que ces images seront d'autant plus marquées
+de traits particuliers que le personnage dont il revêt la personnalité
+est un type moins général. En suivant le développement historique du
+théâtre, qui se conforme aux révolutions sociales, on voit les types
+de théâtre se multiplier et se compliquer à mesure qu'on s'approche de
+l'époque actuelle, et au contraire diminuer et se simplifier à mesure
+qu'on remonte dans le passé. Plus les types sont généraux, et c'est le
+cas de la tragédie et de l'ancienne comédie, plus les images initiales
+sont générales. Pour traduire sur la scène les personnages classiques,
+le comédien doit donc éviter de marquer son attitude, son jeu, sa
+diction de trop de détails particuliers et caractéristiques, car il n'a
+que fort rarement à tenir compte des rapports du physique ou du moral
+avec une fonction sociale, une profession déterminée, une manière
+particulière de vivre. Tout le matériel, tout l'accidentel et le
+circonstanciel de la vie réelle n'entrent que pour fort peu de chose
+dans la représentation des personnages classiques. Ce sont surtout des
+passions héroïques ou criminelles et de grandes infortunes dans la
+tragédie, des vices et des travers généraux dans la comédie, qui
+demandent à être traitées synthétiquement, tandis que le théâtre moderne
+exige du comédien un esprit d'analyse toujours en éveil. La tragédie de
+Corneille et de Racine et la comédie de Molière commandent donc, sans
+appuyer ici sur l'étude psychologique des rôles, une grande largeur
+de diction, une élocution très nette dégagée des à peu près de la
+conversation courante, une science du geste d'autant plus grande qu'il
+est plus rare et qu'il a un rapport plus étroit avec le texte poétique,
+une attitude qui n'a jamais le droit d'être vulgaire ou qui, dans
+l'emportement même des passions, ne doit jamais manquer de dignité.
+Les acteurs qui abordent ces rôles sont obligés d'exercer sur eux une
+contrainte sévère, de maîtriser tout mouvement qui pourrait trahir leur
+personnalité moderne, de tenir enfin leur être tout entier sous la
+dépendance de la passion dont ils prennent le langage ou du caractère
+général aux impulsions duquel se plie l'action dramatique.
+
+Largeur, simplicité, sobriété, mais précision dans les effets, telle
+est la loi de composition de tous les rôles classiques. Il n'y a pas de
+meilleure école pour les comédiens; et c'est l'influence permanente
+de l'ancien répertoire qui fait la supériorité incontestable de la
+Comédie-Française sur tous les autres théâtres. Tour à tour, entre les
+représentations d'une pièce moderne qui doit garder l'affiche pendant
+trois ou quatre mois, chaque sociétaire reprend la tunique d'Hippolyte
+ou les rubans verts d'Alceste, reforme son corps, son attitude, sa
+démarche, ses gestes à la sévérité sculpturale de l'antique ou à
+l'aisance aristocratique du grand siècle, et accorde de nouveau son
+oreille aux harmonies du vers de Racine ou aux larges mouvements
+aisément cadencés de la prose de Molière. Les comédiens qui passent par
+ces épreuves se corrigent ainsi incessamment du maniéré, du cherché,
+des gestes inconscients et des défauts de diction inhérents à la
+conversation courante. Quand ils abordent les rôles du théâtre moderne,
+ils en élargissent les effets, les haussent en quelque sorte d'un ton,
+et ne sont pas sans influence sur les auteurs qui écrivent pour eux
+et qui par suite élèvent leur idéal et celui même de la foule qui les
+applaudit.
+
+C'est par le commerce qu'elle entretient avec les grands écrivains du
+XVIIe siècle que la Comédie-Française maintient dans sa troupe d'élite
+les belles traditions et les principes les plus élevés de l'art
+dramatique, qu'elle agit à son tour sur les productions de l'esprit, et
+qu'elle exerce une influence intellectuelle et morale, non seulement sur
+la société française, mais encore sur l'Europe entière et sur tout
+le monde civilisé. C'est presque toujours à son école, au moins
+indirectement, que se sont formés les comédiens qui vont secouer le rire
+sur notre triste univers, et prouver par leur présence sur tous les
+points du globe l'universalité de la langue française et le charme
+encore triomphant de l'esprit français.
+
+Concluons donc que dans notre société démocratique, où le nombre tuera
+l'idéal, s'il n'est conquis par lui, le maintien du répertoire classique
+à l'Odéon et à la Comédie-Française (joint à une réformation urgente
+de l'enseignement du Conservatoire) est en quelque sorte une mesure de
+rénovation sociale, de relèvement intellectuel et moral et de salut
+artistique. Mais ce n'est que par de larges subventions qu'on peut
+leur imposer le maintien de ce répertoire, qui exige des sacrifices
+permanents et d'incessants labeurs. Le jour où le Corps législatif, dans
+un esprit d'ignorance ou d'aveuglement, supprimerait ou diminuerait
+seulement ces subventions, il porterait du même vote un coup funeste à
+l'art français; il assurerait à bref délai l'envahissement de tous les
+théâtres par les adeptes les moins scrupuleux de l'école, réaliste et
+tarirait à l'avance dans les yeux de nos enfants la source des plus
+douces larmes qui se puissent verser ici-bas.
+
+Abandonnons cette perspective heureusement lointaine et reprenons pied
+sur la scène. Rappelons que, parmi les acteurs qui, en dehors de la
+Comédie-Française, forcent l'admiration du public, les meilleurs sont
+ceux qui, au Conservatoire ou à l'Odéon, ont eu le bonheur de traverser
+le répertoire classique. Que ne peuvent-ils aller de temps à autre s'y
+retremper librement, y refaire leurs forces, s'y perfectionner dans
+l'art de bien dire; et, après avoir trop longtemps joué un personnage
+laid et vulgaire, que ne peuvent-ils, comme Mercure, s'en aller au ciel,
+avec de l'ambroisie, s'en débarbouiller tout à fait!
+
+
+
+CHAPITRE XXXVI
+
+Du rôle de la musique au théâtre.--La puissance musicale.--Le
+mélodrame.--Le vaudeville.--Évolution de l'art dramatique.--La musique
+devenue un personnage dramatique.
+
+
+Dans ce chapitre et le suivant je voudrais, au point de vue de
+l'esthétique et de la mise en scène, dire quelques mots du rôle de la
+musique dans les représentations théâtrales. La musique est en soi un
+art complet, absolu, comme la poésie et comme la peinture, et ce n'est
+pas naturellement de cet art, considéré dans son ensemble, dont je puis
+avoir à m'occuper ici, non plus que des productions de cet art qui sont
+fondées sur le plaisir propre de l'oreille. Mais la musique tient dans
+son empire l'expression des sentiments, et en dehors du charme qu'elle
+exerce sur l'oreille, ou conjointement avec lui, elle provoque dans tout
+notre être, toujours par l'intermédiaire de l'oreille, un ébranlement
+qui se propage dans tout le système nerveux, et qui détermine en
+nous des états généraux identiques à ceux que nous éprouvons dans la
+tristesse, dans la joie, dans l'enthousiasme, dans la langueur, dans
+l'attendrissement, etc. Associée en nous-mêmes avec tous les sentiments
+que notre âme est capable d'éprouver, elle a le merveilleux pouvoir, en
+nous replaçant dans les mêmes conditions d'ébranlement nerveux, de les
+rappeler, de les faire renaître en nous, de troubler et de bouleverser
+tout notre être par le mouvement qu'elle imprime aux ondes nerveuses qui
+le parcourent. Bien des conditions contribuent à l'effet que produit sur
+nous la musique: la qualité des sons, leur hauteur, leur timbre, les
+rapports mélodiques des sons successifs, les rapports harmoniques des
+sons simultanés, le mouvement, le rythme, etc. Mais ne considérons ici
+que la hauteur des sons; le reste s'y ajoute naturellement et multiplie
+ou affaiblit, en tout cas modifie profondément l'effet produit par la
+hauteur.
+
+Quand nous parlons, les syllabes successives que nous prononçons sont à
+des hauteurs diverses; pour y monter ou pour en descendre, notre voix se
+traîne rapidement de l'une à l'autre, et, ne franchissant pas d'un bond
+les intervalles qui les séparent, ne se fixant d'ailleurs à aucune des
+hauteurs qu'elle effleure, ne nous fait éprouver que des sensations
+sonores, mais non musicales, aucun des sons émis ne pouvant se rapporter
+exactement à une gamme quelconque. Sans doute certaines voix nous
+semblent et sont en effet plus musicales que d'autres; sans doute
+dans le langage d'un acteur, et surtout d'une actrice, il passe
+instantanément des syllabes qui ont une réelle puissance musicale et
+nous font tressaillir comme un coup d'archet; mais nous devons voir ici
+le phénomène dans sa généralité et nous sommes fondés à dire que, dans
+le langage parlé, les sons, en dehors des idées qu'ils expriment,
+ne nous causent que des sensations musicales très légères, et par
+conséquent ne déterminent en nous que des sentiments très fugitifs. Au
+contraire, dans le chant, l'effort que fait le chanteur pour tenir le
+son à une hauteur exactement musicale détermine en nous un ébranlement
+nerveux identique et correspondant et fait vibrer notre être à l'unisson
+de celui du chanteur. Ainsi quand la voix passe du langage parlé au
+chant, l'auditeur passe d'états non persistants et très légèrement
+sentis à des états persistants et profondément sentis.
+
+Cela étant bien compris, voyons quel était jadis le rôle de la musique
+dans les représentations dramatiques. Deux genres faisaient alors un
+emploi constant de la musique, c'était le mélodrame et le vaudeville. Le
+mélodrame est un drame dont les situations pathétiques sont annoncées,
+soutenues et renforcées par la musique. C'est l'orchestre seul qui fait
+ici l'office de multiplicateur. Quand la situation est de nature à faire
+éprouver au spectateur un sentiment quelconque, l'orchestre s'en empare,
+ajoute à la sensation éprouvée toute la puissance musicale, détermine
+dans l'être du spectateur un ébranlement nerveux, jette l'âme dans un
+trouble profond et la tient sous l'empire d'un sentiment assez intense
+pour qu'elle ne puisse se soulager que par les larmes du poids qui
+l'oppresse. Telle est l'esthétique du mélodrame. La musique y vient
+donc en aide au pathétique; mais, point important à noter, elle reste
+complètement en dehors de l'action. C'est un moyen d'agir sur le système
+nerveux du spectateur, qui ne fait pas partie intégrante du drame; et
+si, par impossible, on pouvait concevoir un rapport entre un courant
+électrique et les ondulations nerveuses corrélatives de nos sentiments,
+on pourrait parfaitement dans les mélodrames remplacer l'orchestre par
+une pile électrique.
+
+Dans le vaudeville, l'union de la musique et de l'action est plus
+intime. Un vaudeville, est une comédie mêlée de couplets. La musique
+y fait encore, comme dans le mélodrame, office de multiplicateur et
+d'amplificateur. L'orchestre souligne les situations qui tournent au
+sentiment, facilite aux acteurs le passage du langage parlé au chant,
+et en les accompagnant renforce leur puissance d'action sur l'âme du
+spectateur. Quant aux personnages, lorsque la situation détermine en
+eux l'apparition d'un sentiment de tristesse ou de joie, le chant qui
+succède chez eux au langage parlé donne à leur voix une qualité musicale
+corrélative de nos sentiments, et ajoute à la valeur de l'idée, exprimée
+par le couplet, l'expression intense qu'un genre aussi léger ne
+comporterait pas et que la musique ajoute sans transition, sans effort,
+par l'effet seul de sa puissance propre. Dans le vaudeville, la musique
+est donc un multiplicateur du sentiment qu'éprouvent ou qu'expriment
+les personnages. Mais, qu'on le remarque, elle n'a aucun pouvoir sur
+eux-mêmes; c'est un procédé accessoire d'expression qu'emploie l'auteur,
+aidé du musicien, pour donner à ses personnages plus d'action sur l'âme
+des spectateurs. Si la musique n'est plus ici, comme dans le mélodrame,
+en dehors du spectacle, elle n'en reste pas moins en dehors de l'action
+dramatique.
+
+L'ancien vaudeville était presque toujours une pièce gaie, aimable,
+dans laquelle çà et là une pointe de sentiment, née de l'action, était
+habilement saisie par l'auteur, qui fixait ce sentiment dans un couplet
+et au moyen de la musique en multipliait l'effet. Puis le dialogue vif,
+alerte reprenait, et le vaudeville continuait sans grande ambition
+littéraire, éveillant ainsi de temps à autre la sensibilité du public.
+Spectacle aimable, sans fatigue, plaisir mêlé d'un attendrissement
+délicat et modéré, comme il sied à un public qui n'a pas besoin d'être
+violemment secoué. La vie était alors plus facile et plus unie; le
+spectacle était une récréation qu'on goûtait innocemment, un jeu dont on
+connaissait l'artifice et auquel on s'abandonnait sans arrière-pensée,
+pour le plaisir du jeu lui-même. Tous les hommes qui sont au déclin de
+leur vie ont connu le vaudeville dans toute sa gloire, surtout s'ils ont
+commencé de bonne heure à aller au théâtre, et ont conservé un souvenir
+ineffaçable des douces émotions qu'il leur a fait éprouver. Et cependant
+sa gloire aussi a passé. Aujourd'hui, le vaudeville est mort à jamais,
+et ses quelques soubresauts sont ceux d'une agonie qui se prolonge.
+Les hommes de ma génération le regrettent, mais c'est en vain qu'ils
+espèrent pour lui un retour de fortune. Ce ne pourrait être que
+le résultat d'une mode passagère. Le vaudeville a vécu; et il ne
+ressuscitera pas plus que le génie dramatique de Scribe.
+
+Mais d'où vient la disparition de ce genre particulier de la littérature
+dramatique? Est-elle due au hasard? Est-elle le fait de la volonté
+déterminée de quelques auteurs? Est-ce par caprice ou par ennui que le
+public s'en est détourné? Je crois peu au hasard dans la destinée des
+choses et très peu à l'influence des hommes sur l'évolution de leurs
+idées et les modifications de leur goût. Nous nous développons sous
+l'empire de causes et de lois qui nous échappent, et nous savons
+aujourd'hui, par exemple, que nos langues, quels que soient les efforts
+souvent contraires des savants, naissent, se développent, s'épanouissent
+et meurent suivant des lois inéluctables. C'est dans ce cas l'ignorant
+qui est l'instrument inconscient de la nature, et tout ce que nous
+pouvons savoir ou deviner, c'est que les races humaines, leurs idées,
+leurs langues et leurs arts obéissent comme tous les êtres, comme
+les plantes elles-mêmes, dans leur lente évolution, aux mêmes causes
+premières et présentent aussi leur époque de germination, de croissance,
+de floraison et de mort. Mais nulle part ici-bas la mort n'est un
+anéantissement dans le sens exact du mot; c'est une dissolution de
+parties, une désagrégation suivie d'une redistribution des éléments
+suivant de nouvelles combinaisons, en un mot, une transformation de
+matière et un transport de forces. Si donc le vaudeville a disparu, il
+faut y voir non une perte absolue, définitive, mais une transformation
+dans la matière plastique du drame et un transport ainsi qu'une
+redistribution nouvelle de la force émotionnelle.
+
+Et en effet, le vaudeville a disparu dans une évolution de l'art
+dramatique moderne, évolution qui a consisté en ce que la musique,
+d'extérieure et d'étrangère qu'elle était, est montée à son tour sur la
+scène et est devenue un personnage du drame. Jadis la musique était
+une puissance que le poète conservait dans la main, qu'il déchaînait
+directement sur le spectateur, renforçant ainsi les moyens dramatiques,
+et qu'il employait comme un résonateur destiné à amplifier et à
+multiplier le pathétique. C'était toujours par rapport au drame une
+puissance objective. Aujourd'hui, la musique est devenue une puissance
+subjective; elle fait partie intégrante de l'action dramatique, et le
+point où s'applique directement cette force émotionnelle n'est plus dans
+l'âme du spectateur, mais dans l'âme même des personnages du drame. Art
+plus profond et plus élevé, puisque l'émotion que provoque en nous la
+musique n'est plus étrangère à l'action, mais au contraire naît en nous
+sympathiquement du trouble qu'éprouve l'être même du personnage et de
+l'état psychologique de son âme.
+
+Il y a sans doute à cette révolution de l'art une cause profonde, qui
+semble être la nécessité d'une imitation plus transcendante de la vie et
+de l'être humain, au sein duquel s'opère la fusion de toutes les
+forces physiques, intellectuelles et morales. L'art dramatique avait
+jusqu'alors soustrait ses personnages à toutes les forces naturelles qui
+assiègent l'homme et les avait uniquement soumis à l'empire des idées.
+La musique les soumet à l'empire des sensations. La révolution qui s'est
+opérée insensiblement et qui a fait pénétrer la puissance émotionnelle
+des sons dans le drame littéraire semble de même ordre que celle qui a
+fait pénétrer la puissance imaginative des idées dans le drame musical.
+De telles révolutions sont lentes et ne se font pas par de brusques
+changements à vue. Dans la nature, il en est de même: chaque goutte
+d'eau qui tombe ne laisse pas de trace visible, mais au bout d'un
+certain temps on s'aperçoit que le roc le plus dur s'est creusé sous
+l'effort incessant des gouttes d'eau. Dans l'art, on ne peut suivre pas
+à pas les progrès d'une évolution, mais on peut périodiquement mesurer
+le chemin parcouru. Aujourd'hui, on en sera frappé pour peu que l'on
+porte son attention sur ce point, il est incontestable que la musique
+joue un rôle considérable dans nos pièces de théâtre, et qu'elle y
+apparaît avec sa puissance propre. Tantôt elle agit directement sur
+l'esprit d'un personnage, tantôt elle prête sa voix à son âme émue et
+muette; quelquefois, acteur elle-même dans le drame, elle évoque et
+dessine à nos yeux une image avec une puissance et une précision
+véritablement magiques et que n'atteindrait pas un récit littéraire.
+En un mot, la musique est devenue une puissance dramatique; et, comme
+telle, elle s'associe à l'action, y contribue par l'émotion qu'elle
+développe dans le héros du drame, et transporte; en nous l'émotion à
+laquelle il est en proie et que sa voix serait lente ou impuissante à
+exprimer. Mais toujours elle fait partie intégrante du sujet; elle en
+est en quelque sorte un personnage impalpable et invisible. C'est donc
+la façon dont les auteurs modernes comprennent la mise en scène de ce
+nouveau et poétique personnage qu'il nous faut éclaircir autant que
+possible par des exemples.
+
+
+
+CHAPITRE XXXVII
+
+De l'exécution musicale.--Des rapports de la musique avec l'action
+dramatique.--_Le Monde où l'on s'ennuie._--Le théâtre de Victor
+Hugo.--_Lucrèce Borgia._--_Ruy Blas._--_L'Ami Fritz._--Transport
+d'effet: _les Rantzau._--_Les Rois en exil._
+
+
+Le premier résultat de cette révolution esthétique a été de proscrire
+l'orchestre des théâtres. Aujourd'hui, il a complètement disparu de la
+Comédie-Française, de l'Odéon, du Vaudeville et du Gymnase. Il n'a gardé
+sa place que dans les théâtres voués encore au mélodrame et dans ceux où
+l'on cultive les genres mixtes qui tiennent de l'opérette et de l'ancien
+vaudeville. La disparition de l'orchestre entraîne cette conséquence
+que, lorsque la musique doit jouer un rôle dans une pièce, ce sont les
+personnages eux-mêmes qui sont les exécutants, soit qu'ils chantent
+avec ou sans accompagnement, soit qu'ils jouent d'un ou de plusieurs
+instruments. Quand je dis que les personnages sont les exécutants, il
+faut ajouter que souvent ils ne sont que les exécutants apparents, ce
+qui suffit naturellement si l'acteur, qui est censé chanter ou jouer,
+n'est pas sur la scène, mais ce qui aujourd'hui ne serait guère admis
+quand l'acteur est en scène. On le tolère encore quand il s'agit d'un
+instrument à cordes, lorsque, par exemple, dans le _Mariage de Figaro_,
+Suzanne accompagne sur la guitare la romance que chante le page; mais
+une actrice qui ne serait pas musicienne ne saurait en général prendre
+un rôle comportant l'exécution d'un morceau de piano, tel que celui de
+Mlle de Saint-Geneix dans _le Marquis de Villemer_. Dans _Barberine_,
+le rôle peut être tenu par une actrice n'ayant pas de voix, puisque
+Barberine chante hors de la scène et peut être remplacée par une
+cantatrice. Il en est à peu près de même du rôle de François Ier dans
+_le Roi s'amuse_.
+
+Le rôle de la musique dans l'action dramatique est multiple, mais tend
+toujours à produire un effet d'accord ou de contraste, et à mettre en
+évidence les sentiments les plus secrets et les plus profonds de l'âme
+humaine. Nous allons passer en revue quelques exemples qui feront
+ressortir clairement l'emploi que les auteurs modernes ont fait de la
+musique, soit dans le drame, soit dans la comédie. Prenons les effets
+les plus simples, d'abord, ceux qui résultent uniquement du caractère
+de la musique, et de son rapport avec le sentiment d'un personnage. Au
+premier acte du _Monde où l'on s'ennuie_, lorsque le sous-préfet et sa
+femme sont introduits et se trouvent seuls dans le salon de la duchesse
+de Réville, la jeune sous-préfète s'approche du piano ouvert et se met à
+jouer un air d'opérette. Cet air est représentatif, par son caractère,
+de l'humeur enjouée de la jeune femme et de la gaieté du nouveau ménage.
+Survient un domestique: au moment d'être surprise, la sous-préfète passe
+habilement de ce motif léger à un thème de musique classique, qui est,
+lui, représentatif du sérieux affecté que tous deux croient devoir
+garder dans le monde où ils font leur entrée. Voilà donc immédiatement
+les deux personnages connus du public pour ce qu'ils sont et pour ce
+qu'ils veulent paraître, en même temps qu'est parfaitement déterminé
+le caractère du monde où va se nouer et se dénouer l'intrigue de la
+comédie. La musique est donc ici chargée de l'exposition dramatique et
+élevée au rang de confident. Elle facilite singulièrement à l'auteur la
+mise en marche de l'action, et évite aux personnages l'ennui de faire
+et au public celui d'entendre l'exposé de leurs sentiments les plus
+intimes. C'est d'ailleurs là un des rôles les plus fréquents et des
+moins complexes de la musique. Dans la même pièce, la jeune fille,
+jalouse et nerveuse, raye le piano d'un geste sec et fiévreux; et les
+sentiments qui l'agitent se dévoilent instantanément. Ici l'intervention
+musicale passe au rôle d'excitateur dramatique, puisque c'est elle qui
+dévoile aux autres personnages le trouble profond de la jeune fille. Si
+nous nous transportons au cinquième acte d'_Hernani_, au moment où doña
+Sol voudrait entendre s'élever le chant du rossignol au milieu de cette
+belle nuit nuptiale, c'est le son inattendu du cor qui résonne au milieu
+de la solitude de la nuit et vient rappeler à Hernani qu'il est l'heure
+de mourir. Ici le cor a une signification exacte et déterminée: c'est la
+voix même de Ruy Gomez, dont il évoque l'image menaçante aux yeux des
+spectateurs. C'est le cor qui déchaîne la mort dans cette nuit promise
+à l'amour et qui précipite le dénouement tragique. Mais on peut à peine
+dire que dans ce dernier cas il s'agisse d'une intervention musicale,
+car celle-ci est réduite à un son. Les cas précédents sont beaucoup plus
+nombreux au théâtre, et se ramènent tous à une jeune fille ou à une
+jeune femme révélant au public l'état de son âme par le choix de la
+musique qu'elle joue ou de la romance qu'elle chante. Les exemples que
+l'on pourrait citer sont innombrables. Dans tous les cas, la musique
+n'a pas d'influence directe sur le spectateur; elle puise sa puissance
+émotionnelle dans l'âme du personnage qu'elle traverse avant d'arriver à
+celle du spectateur.
+
+Victor Hugo a eu dès longtemps l'intuition du rôle nouveau qu'est
+appelée à jouer la musique au théâtre et l'a souvent introduite dans ses
+oeuvres dramatiques. Qui ne se souvient de l'effet saisissant du _De
+profundis_ qui glace d'effroi Gennaro et ses compagnons, à la fin du
+festin où Lucrèce Borgia vient de leur faire verser du poison? Au
+premier et au second acte de _Marie Tudor_, la même romance chantée
+par Fabiani, qui s'accompagne sur une guitare, est employée comme une
+poétique formule d'amour. La musique est ici la caractéristique de la
+passion qui a jeté Fabiani aux pieds de la reine. Mais dans cet exemple
+la romance de Fabiani, quoiqu'elle résulte physiologiquement de l'état
+d'un coeur qui éprouve le besoin, d'épancher son bonheur, ne joue que le
+rôle d'un _aparté_ musical et n'est en quelque sorte qu'une confidence
+faite directement au public. Dans _Lucrèce Borgia_, au contraire, le _De
+profundis_ ne nous émeut si profondément que parce qu'il terrifie
+les personnages du drame. Voilà le véritable emploi de la musique au
+théâtre. Nous éprouvons sympathiquement l'effroi de Gennaro, mais c'est
+sur lui que tombe directement la sensation musicale: c'est dans son
+âme que se joue le drame affreux dont nous attendons, haletants, la
+péripétie suprême; et c'est, les yeux fixés sur lui et participant à
+toutes les poignantes émotions qui le traversent, que nous suivons d'une
+oreille attentive les versets du chant lugubre qui se rapproche.
+
+_Ruy Blas_, au second acte, nous offre encore un bel exemple
+d'intervention musicale. Au moment où la reine, émue d'un amour inconnu
+qu'elle sent monter jusqu'à elle, exhale en tristes plaintes l'ennui que
+lui causent sa solitude et son royal esclavage, des lavandières passent
+en chantant dans les bruyères et leurs voix qui meurent en s'éloignant
+jettent dans son âme des paroles enflammées d'amour. Considéré en dehors
+de l'action dramatique, le chant des lavandières n'aurait pour le public
+que le charme d'une poésie pleine de délicatesse et de fraîcheur et ne
+lui apporterait qu'un plaisir purement poétique et musical, mais il
+devient d'une ineffable tristesse en passant par l'âme de la reine.
+C'est sa propre émotion, croissant pendant tout le temps que dure la
+chanson des lavandières, qui se communique à nous sympathiquement. Ce
+n'est pas la musique qui fait couler nos larmes, ce sont celles qui
+tombent goutte à goutte des yeux et du coeur de la reine.
+
+Nous pouvons déjà remarquer que la meilleure manière de mettre en
+scène la musique, c'est d'en masquer l'exécution et de soustraire les
+exécutants aux yeux du public. Il ne faut pas, en effet, que l'exécution
+musicale puisse nous distraire de l'émotion que la puissance des sons
+musicaux n'est que médiatement destinée à faire naître en nous. Et cela
+se conçoit, puisque l'intérêt n'est pas, en ce cas, dans le personnage
+qui chante, mais dans le personnage dont les sentiments s'épanouissent
+au contact de la sensation musicale.
+
+_L'Ami Fritz_ nous offrira encore un exemple remarquable de l'emploi de
+la musique au théâtre, emploi trois fois renouvelé et chaque fois d'une
+manière différente. Au commencement du deuxième acte, au moment du
+départ des moissonneurs pour les champs, se place la chanson de Sûzel,
+dont le choeur reprend le dernier vers:
+
+ Ils ne se verront plus!
+
+Le chant de Sûzel se trouve amené naturellement dans la pièce, et
+cependant, en dehors de l'effet touchant qu'il prépare pour la fin de
+l'acte, il n'offre guère que l'intérêt de l'exécution musicale, puisque
+Sûzel est en scène; et à la Comédie-Française cet intérêt est, il est
+vrai, très vif parce que l'actrice qui remplit ce rôle a une remarquable
+diction, aussi large et aussi pure quand elle chante, même sans
+accompagnement, que lorsqu'elle parle. Néanmoins, cette première scène
+de l'acte prépare surtout la dernière. En effet, quand Sûzel aperçoit de
+loin la voiture qui emporte Fritz, Fritz qui fuit éperdu, croyant guérir
+ainsi son inguérissable blessure, elle tombe anéantie sur un banc, et
+au même moment le choeur des moissonneurs, qui regagnent lentement la
+ferme, fait entendre de nouveau le dernier vers de la chanson de Sûzel,
+qui est ici d'une indicible mélancolie:
+
+ Ils ne se verront plus!
+
+Ce choeur entendu dans le lointain semble le gémissement de la nature
+entière, qui pleure le coeur brisé de la pauvre fille et son bonheur
+détruit. Que pourrait dire Sûzel et quelles paroles vaudraient
+l'éloquence de cette phrase musicale, qui arrive au public grossie de
+tous les sanglots qui gonflent le coeur de l'abandonnée? C'est là une
+belle fin dramatique, où, il est vrai, le sentiment l'emporte sur
+l'idée, mais qui est conforme à l'esthétique du drame moderne.
+
+Le premier acte de l'_Ami Fritz_ présente un emploi de la musique plus
+remarquable encore, parce qu'il est plus rare: il s'agit de l'émotion
+produite uniquement par un morceau de musique instrumentale. Après une
+minutieuse exposition, dont tous les détails font ressortir l'épicurisme
+de Fritz et son égoïsme de vieux garçon, on s'est mis à table, et ce
+repas de gourmand, digne couronnement de toute cette exposition, un
+instant interrompu par l'arrivée de Sûzel, se continue, les vins les
+plus fumeux succédant aux plats les plus succulents, lorsque soudain
+résonne un coup d'archet: c'est le violon du bohémien Joseph, qui tous
+les ans, le jour de la fête de Fritz, vient avec quelques-uns de ses
+compagnons exécuter un morceau sous les fenêtres de son ami. Les trois
+convives s'arrêtent, lèvent la tête et prêtent l'oreille à la voix
+vibrante des instruments à cordes. A ce moment, les dix-huit cents
+spectateurs qui emplissent la salle sentent l'âme de Fritz s'ouvrir aux
+accents pathétiques des instruments à voix humaine, et tout ce qu'il a
+fait de bien, de bon, de juste dans sa vie remonter à son coeur, et
+le réparer de sa beauté morale au milieu de cette scène de vulgaire
+sensualité. En même temps, l'âme de Fritz, soustraite soudain aux liens
+matériels de son existence, s'élève et s'unit, dans une commune émotion,
+avec celle de Sûzel que la belle musique fait toujours pleurer.
+L'attendrissement qu'éprouve le public ne lui vient pas directement des
+instruments, mais de la profonde émotion dont ceux-ci troublent l'âme de
+Fritz et celle de Sûzel. C'est là un très bel exemple du rôle pathétique
+que peuvent remplir des instruments à cordes dans le drame ou dans la
+comédie.
+
+Une autre pièce des mêmes auteurs, _les Rantzau_, présente un curieux
+exemple de la musique employée comme ressort dramatique; mais cette fois
+l'exemple est bizarre, plus peut-être qu'il n'est heureux. La musique,
+en effet, y joue un rôle ingrat et n'a d'autre mérite, aux yeux de Jean
+Rantzau chez qui se donne un petit concert improvisé, que celui d'être
+un bruit désagréable et agaçant pour Jacques Rantzau. Jean insiste sur
+le but qu'il se propose et qu'il atteint, car soudain la colère de
+Jacques se traduit par le vacarme de sa batteuse qu'il fait mettre en
+mouvement. Les auteurs se sont trompés sur la mise en oeuvre du ressort
+musical. Sans me préoccuper de l'action du drame, je dirai que c'est le
+tableau contraire qu'ils auraient dû présenter. L'intérêt dramatique de
+la scène aurait dû être dans la colère de Jacques Rantzau, et c'est le
+concert que lui donne son frère Jean qui aurait dû être placé hors de la
+scène. Il y a eu transposition d'effets. C'est à l'agacement progressif
+de Jacques que le public aurait dû participer, et non pas au concert qui
+n'a par lui-même aucun charme musical et qui n'est qu'un ressort ayant
+précisément le défaut d'être trop apparent. Ce qui doit toujours
+être mis au premier rang, sous les regards des spectateurs, c'est le
+personnage sur qui doit s'exercer l'action musicale.
+
+Je ne puis résister au désir de citer un bel et dernier exemple, tiré
+d'une pièce toute moderne et essentiellement parisienne, _les Rois en
+exil_, que des susceptibilités politiques ont arrêtée trop tôt pour le
+plaisir de ceux qui sentent l'intérêt artistique qu'offrent tous les
+ouvrages de M. Daudet. C'est jour de grande soirée chez la reine
+d'Illyrie; sous l'apparence d'un bal, il s'agit d'une réunion politique
+où vont se prendre des résolutions viriles. On attend le roi, celui en
+qui se résume les espérances de tout un parti. Soudain sur l'escalier
+d'honneur, supposé en dehors de la scène, éclate la marche nationale
+illyrienne. Au son de cette musique guerrière, tous les courages
+s'affermissent; les coeurs se haussent et volent au-devant de ce roi
+qui s'apprête à tirer l'épée pour ressaisir sa couronne. C'est l'entrée
+triomphale d'un héros, d'un conquérant, du représentant et du sauveur de
+la monarchie. Tout ce que les accents de cet hymne national remuent chez
+la reine et chez ses fidèles de beau, de patriotique, de chevaleresque
+évoque dans l'imagination des spectateurs une figure noble et sans
+tache, une sorte d'archange royal prêt à couper les sept têtes de la
+Révolution de son épée flamboyante. C'est après quelques instants
+remplis d'une ardente espérance, sous tous les regards du public et sous
+ceux de la reine déjà anxieuse, que paraît enfin le roi. L'effet
+est foudroyant, implacable. Christian, le regard terne, la démarche
+légèrement avinée, entre, inconscient de l'écroulement définitif de sa
+fortune royale, hébété au milieu d'un désastre que rien ne peut plus
+conjurer. L'effet de contraste est irrésistible, entre ce viveur
+fatigué, ce protecteur de filles, protégé lui-même par des usuriers, et
+la figure de roi que la marche nationale illyrienne avait annoncée et
+parée d'avance d'une héroïque majesté.
+
+Après ce dernier exemple, il ne nous reste plus qu'à ajouter quelques
+mots de conclusion sur ce sujet. Il ne serait pas impossible que
+l'introduction de la puissance musicale dans le drame moderne eût pour
+cause initiale une influence germanique. Mais, à en juger d'après
+l'_Egmont_ de Goethe, le génie allemand accorde à la musique une
+puissance idéale et imaginative qu'elle ne peut avoir que dans l'opéra
+où le poète y ajoute un sens littéraire. Le génie français, fait
+essentiellement de clarté, n'a pas suivi le génie allemand qui lui avait
+peut-être suggéré cette tentative, et pour lui la puissance dramatique
+de la musique ne réside que dans la propriété qu'elle possède
+d'éveiller, de propager et d'exalter les sentiments.
+
+
+
+CHAPITRE XXXVIII
+
+Décadence de l'art dramatique.--Des conventions dans l'art
+classique.--Grandeur de l'art idéal.--De l'évolution
+démocratique.--Caractère de la sensibilité du public.--Son jugement
+artistique.--De l'école réaliste.--De l'esprit moderne.--De l'individuel
+et de l'exceptionnel.--Causes d'avortement.
+
+
+J'ai parcouru les différentes phases du sujet que je m'étais proposé.
+Sans doute j'ai laissé beaucoup à dire et je suis loin d'avoir épuisé
+une matière qui est de sa nature inépuisable. Cependant j'aurai
+peut-être atteint le but si j'ai pu faire comprendre le sens assez
+marqué de l'évolution de l'art dramatique et de l'art théâtral. Tous les
+arts modernes, ainsi que toutes les sciences, ne cessent de croître en
+complexité et en hétérogénéité. La mise en scène ne peut que suivre ce
+mouvement, malgré les vaines réclamations d'une rhétorique, surannée,
+dit-on, avec laquelle je ne me sens moi-même que trop de liens. Par
+une habitude d'esprit, née de l'éducation et de l'instruction,
+nous accordons à la tradition un empire et un prestige que ne lui
+reconnaissent pas ceux qui ne l'ont pas reçue toute formée des leçons
+d'un maître, ou ne l'ont pas puisée dans l'étude des chefs-d'oeuvre des
+siècles passés. Il n'y a pas d'entente artistique possible entre un
+homme qui éprouve des émotions profondes à la lecture d'Homère ou
+de Sophocle et un homme qui n'a jamais connu leurs oeuvres que par
+ouï-dire, ce qui cependant est déjà un progrès sur l'ignorance absolue.
+
+Nous assistons donc à la décadence certaine de l'art, dans la forme du
+moins que nous avons été habitués à lui reconnaître et sous laquelle
+nous l'avons aimé, respecté et cultivé. Cet art était le privilège d'une
+élite peu nombreuse qui, dédaigneuse des spectacles vulgaires et ne
+recherchant que les sensations exquises, n'en respirait que la fleur et
+laissait tomber le reste en poussière. Tout drame ou toute comédie était
+un conflit psychologique et moral et mettait en présence des êtres qui,
+sous des apparences réelles, n'étaient qu'idéalement vrais. Sous les
+traits individuels que leur prêtaient les acteurs, les personnages de
+théâtre étaient des types généraux que la nature ne nous offre jamais et
+que l'esprit peut seul concevoir et se représenter. Aussi le point de
+départ essentiel de cet art transcendant était la convention. Ce qui,
+dans tout drame et dans toute comédie, était idéalement vrai, c'étaient
+les vertus, les vices, les caractères ou les passions. C'était là que
+portait tout l'effort de la création artistique, de l'observation
+philosophique et de l'imagination poétique; et ces êtres, en quelque
+sorte abstraits, prenaient alors une intensité de vie morale d'une
+puissance extraordinaire et véritablement surhumaine. Comparés aux
+personnages de théâtre, les êtres réels n'en paraissaient que des
+extraits incomplets et inachevés, à peine ébauchés. Jamais, en effet,
+l'humanité n'aurait pu les réaliser en entier. Seule la poésie pouvait
+créer de toutes pièces ces êtres dont la nature avait éparpillé tous les
+traits sur des milliers d'exemplaires humains. Mais quelle était alors
+la grandeur tragique ou la profondeur comique du spectacle qu'offraient
+aux esprits, longuement préparés à le comprendre et à le goûter, la
+rencontre et le conflit de ces personnages plus vrais que la réalité
+elle-même! L'intérêt de ce jeu poétique était si puissant, que le reste
+était de peu d'importance: ce n'était qu'une affaire de convention
+définitivement et préalablement réglée entre le poète et le spectateur.
+
+Qu'importe d'où viennent et où vont Scapin, Lisette, Géronte, Éraste et
+Isabelle, réunis par le caprice du poète dans un même enchevêtrement
+d'événements, pourvu que nous riions des fourberies de l'un, de la
+malice de l'autre, de la sottise de celui-ci, et que nous assistions au
+triomphe final des amants! Qu'importe qu'ils se rencontrent ici ou là,
+dans un décor représentant un appartement ou une place publique! C'est
+par pure bonté d'âme que le poète daigne parfois nous apprendre que la
+scène se passe à Naples ou à Paris: nous n'avons que faire de le savoir,
+puisque ce sont les mêmes personnages, qu'il transporte à son gré aux
+quatre coins du monde. Qui songe à reprocher à ces personnages de
+s'asseoir et de discourir au beau milieu d'une place publique?
+Qu'importe, pourvu que ces personnages nous éblouissent des étincelles
+de leur esprit, que la vérité psychologique et que l'observation morale
+naissent du choc de leurs caractères et du conflit où les engagent leurs
+passions! Ce spectacle a le pouvoir magique d'offrir à nos méditations
+l'être humain, dégagé de toutes les réalités qui l'encombrent et le
+masquent. Mais, pour s'y plaire, il faut que l'esprit soit dès longtemps
+formé à l'abstraction et à la synthèse, et qu'il accorde au fait moral
+une supériorité constante sur le fait matériel. En un mot, il lui faut
+la foi, une foi en quelque sorte innée, pour croire à la vérité dégagée
+du réel, pour être convaincu que la peinture de l'idéal est l'unique
+raison d'être de l'art.
+
+Les foules qui montent des ténèbres à la lumière et qui des bas-fonds
+de l'humanité s'élèvent à toutes les jouissances d'une vie sociale
+supérieure ne sont pas prédisposées par l'éducation, par l'instruction,
+par l'influence héréditaire que les générations exercent les unes
+sur les autres, à jouir d'un art qui s'est dégagé de la réalité,
+c'est-à-dire de ce qui leur semble être toute la vérité. Elles ne
+savent pas voir par les yeux seuls de l'esprit et sont dominées par les
+sensations directement perçues par les organes de l'ouïe, de la vue et
+du toucher. Toujours en contact avec la réalité, elles n'apprécient les
+objets qu'un à un, les estiment pour leur qualité visible ou tangible,
+et, ne s'élevant pas aux classifications générales, ne s'intéressent aux
+êtres et aux objets que par leurs traits individuels et particuliers.
+Comme cependant elles ont une sensibilité très vive, d'autant plus vive
+qu'elle n'a pas été émoussée ou affinée par de fréquentes émotions
+esthétiques, elles prennent souvent plaisir aux spectacles tragiques ou
+comiques de l'art classique, mais dans des conditions intellectuelles et
+morales toutes particulières. Elles ne séparent pas l'action tragique ou
+comique de la possibilité réelle, ramènent les héros de la tragédie
+et les personnages de la comédie dans le cercle étroit de leur vue
+immédiate, et leur esprit en change singulièrement les proportions, en
+appliquant à ces créations idéales une sorte de compas de réduction.
+Elles s'intéressent non au développement poétique et moral des
+personnages, mais à l'acte qu'ils accomplissent; non à la vérité
+générale qu'ils représentent, mais aux traits particuliers sous lesquels
+la vérité se manifeste et au fait qui en est l'occasion. Leur émotion
+au théâtre n'est jamais ou n'est que très rarement esthétique: c'est
+pourquoi elles ne pleurent pas exactement aux mêmes endroits ni pour les
+mêmes causes, et quelquefois, dans la comédie, rient franchement d'un
+trait qui nous serre le coeur. En un mot, elles sont frappées de
+l'action tragique et en sont impressionnées comme elles le seraient d'un
+drame de cour d'assises.
+
+Une telle manière de comprendre et de juger les oeuvres dramatiques et
+d'en apprécier la moralité n'est sans doute pas très élevée; cependant
+elle n'est ni fausse ni injuste: on peut même affirmer qu'elle est
+exacte et rigoureuse. Mais la vérité, ainsi vue sous un angle étroit,
+n'est plus la vérité idéale: c'est en quelque sorte une vérité tangible
+et mesurable, née de l'observation directe des faits, de l'examen des
+objets et de la confrontation des êtres particuliers qu'a réunis un même
+acte criminel ou une même situation comique. Ce nouveau public, vierge
+d'émotions esthétiques, auquel s'adressent aujourd'hui les poètes
+dramatiques, n'est pas formé à juger une passion ou un caractère en
+soi, indépendamment du circonstanciel des faits; mais il rapporte cette
+passion et ce caractère à son expérience personnelle et actuelle, et
+pour apprécier ce que l'une a d'horrible et l'autre de ridicule n'a
+d'autre étalon que la réalité. Ce n'est donc qu'en multipliant les
+traits particuliers, d'observation courante et journalière, qu'on lui
+procure la sensation de la vérité et de la vie. Il est bien heureux que
+_Don Juan, Tartufe_ et le _Misanthrope_ soient écrits, car un nouveau
+Molière ne saurait concevoir aujourd'hui sous la même forme ces comédies
+idéalement humaines et vraies, mais dont les personnages sont des types
+généraux tout à fait en dehors de notre expérience personnelle et de nos
+observations quotidiennes. Le public actuel s'intéresse donc moins à
+l'homme en général qu'aux hommes en particulier, et ne conçoit pas
+plus ceux-ci soustraits à toutes les conditions de climat, de race,
+de tempérament et de milieu social, qu'il ne les conçoit dégagés des
+influences extérieures, des circonstances et des faits.
+
+C'est à satisfaire à ce nouveau besoin intellectuel que s'ingénie
+l'école réaliste ou naturaliste. Nous sommes encore au fort de la
+bataille que cette école livre aux classiques et aux romantiques et dont
+les injures sont des deux côtés les projectiles ordinaires. Nous n'y
+ajouterons pas les nôtres, bien que l'école réaliste ait souvent mérité
+les sévérités de la critique en flattant les instincts les moins nobles
+de l'humanité et en prenant le succès d'une oeuvre d'art pour la mesure
+de sa moralité. Mais les adeptes d'une école quelconque sont des hommes,
+c'est-à-dire des êtres essentiellement faillibles, dont la vue est
+courte et le jugement borné. Bien que la plupart aient fait un emploi
+déplorable et parfois peu recommandable de leur faculté d'observation,
+il est intéressant de dégager et de mettre en lumière l'idée qui les
+meut et à laquelle ils ont obéi inconsciemment, et de déterminer la
+force génératrice dont ils ne sont que des rouages de transmission.
+
+Or, on peut aisément reconnaître que l'école réaliste, ses excès mis à
+part, obéit, mais aveuglément et sans conscience du but final de l'art,
+à l'esprit qui gouverne le monde moderne. La science s'est d'abord
+lancée à la conquête de l'infiniment grand; aujourd'hui, elle pénètre
+dans l'infiniment petit. Après la synthèse audacieuse est venue
+l'analyse patiente; et nous sommes à l'ère des sciences et des arts
+microscopiques, qui poursuivent la vie jusque dans ses retraites les
+plus secrètes et les plus ignorées. L'auteur dramatique ne fait donc
+qu'obéir à la tendance générale quand il fouille les plis les plus
+cachés de l'âme humaine et soumet à son étude les ferments de sa
+désorganisation morale. En même temps, les couches humaines les plus
+profondes, entraînées par le grand mouvement des révolutions s'élèvent
+comme une écume à la surface des sociétés et viennent d'elles-mêmes se
+placer dans le champ de ses observations. Son oeil patient décompose ces
+masses et s'attache aux caractères particuliers qui différencient
+ces millions d'individualités. Chacune d'elles est un nouveau monde,
+complexe et complet en soi, qui obéit à ses lois propres et relatives,
+dérivées des lois générales et absolues. Par suite, le problème
+dramatique semble être aujourd'hui de mettre en relief, non les
+caractères communs et collectifs que ces individualités offrent à un
+observateur attentif, mais les caractères particuliers qui de chacune
+font un être distinct.
+
+L'art réaliste vise donc l'individuel et partant l'exceptionnel,
+d'où l'extrême difficulté d'en obtenir une représentation, toute
+représentation étant toujours le résultat d'un travail idéal et d'une
+généralisation. C'est pourquoi la nouvelle école voudrait ramener
+l'art à la présentation du réel, sans se rendre compte de ce que cette
+ambition a précisément de chimérique. Toute oeuvre d'art ne peut être
+qu'une représentation du réel et partant est une création idéale: il
+suffit pour arriver à cette conclusion de ne pas raisonner par à peu
+près et de prendre les mots avec leur sens exact. Une oeuvre dramatique,
+conçue selon les visées réalistes, est uniquement une oeuvre dont
+l'idéal est moins général et moins élevé, et que son infériorité seule
+rapproche des données de la réalité courante et journalière. Ce
+but, quoique plus humble, est cependant celui qui seul justifie les
+prétentions de l'école réaliste. Étant données des passions humaines,
+qui sont de tous les temps, il s'agit de leur chercher des motifs dans
+notre monde actuel et de les développer selon des raisons déduites des
+lois complexes des sociétés modernes. Ramenée ainsi dans ces limites
+plus étroites, l'école réaliste peut se défendre et se justifier.
+
+Dans ses fouilles au fond de l'homme moderne, et dans son étude directe
+de toutes les choses de la nature, le réalisme trouvera la vie, une vie
+intense mêlée à un mouvement vertigineux. Les limites superficielles de
+l'art se trouveront ainsi reculées; et l'exploration mettra le pied sur
+quelques-unes des terres encore peu foulées de l'humanité et de la vie.
+Le nombre des personnages de théâtre s'accroîtra considérablement, et
+chacun d'eux ne nous apparaîtra plus qu'avec son idéal particulier,
+c'est-à-dire un idéal ramené à la mesure de son intelligence, de son
+développement moral et de sa fonction sociale. D'où la diversité
+extraordinaire du spectacle, ce qui est une séduction pour l'esprit
+moins généralisateur du public actuel. Aussi l'avenir immédiat semble
+appartenir à l'art nouveau. Il était d'ailleurs fatal que l'apparition
+de l'école réaliste ou naturaliste fût synchronique à l'épanouissement
+de l'esprit démocratique dans les sociétés modernes.
+
+Mais toute la poussée furieuse de cette école n'aboutira qu'à un
+avortement, si elle s'enfonce de plus en plus dans l'analyse de matières
+au sein desquelles la vie n'a jamais été et ne sera jamais. Ce sont les
+manifestations seules de la vie qui doivent faire l'objet de ce que
+l'école appelle ambitieusement ses expériences. La nature ne doit y
+entrer que par ses rapports avec la vie, et par le rôle passif qu'elle
+joue dans le développement de l'activité humaine. L'étude de la nature
+inerte, de la matière en soi, est donc une première cause d'avortement
+que devra éviter l'école réaliste. Une autre cause est le manque de
+contrôle, partant le manque d'intérêt et de sympathie qu'offre toute
+manifestation individuelle et exceptionnelle de la vie. C'est pourquoi,
+à mesure que l'analyse descendra dans l'infiniment petit, l'intérêt du
+spectateur décroîtra dans la même proportion.
+
+Une troisième cause, parmi beaucoup d'autres que nous pourrions encore
+citer, est le dédain irréfléchi de l'école pour la psychologie et pour
+la morale. Il est particulièrement un point important sur lequel elle
+se trompe étrangement. L'intérêt qu'elle paraît porter aux classes
+populaires part d'un bon naturel, je veux le croire, mais l'entraîne à
+nous représenter trop souvent comme contradictoires l'élévation
+morale et l'élévation sociale, tandis que ce sont, en définitive, les
+exceptions mises à part, les deux colonnes égales et parallèles qui
+supportent tout l'édifice de la société et de la civilisation. A ce
+dédain de la psychologie se joint un amour immodéré pour la physiologie.
+Tout le monde sait que le physique réagit sur le moral; c'est un sujet
+que Cabanis, au point de vue descriptif, me semble avoir épuisé du
+premier coup. Malheureusement, le naturalisme tend à remplacer l'étude
+psychologique par la description du phénomène physiologique qui en est
+l'antécédent. Or ce qu'on peut reprocher à ce procédé c'est-d'être
+absolument puéril. Tous ceux qui ont un instant réfléchi sur les
+conditions de la production artistique savent que la description
+physiologique est ce qu'il y a au monde de plus facile et de plus
+banal. La difficulté et l'intérêt ne commencent que lorsque l'artiste
+entreprend l'étude du moral.
+
+Dans l'état de la question, il est nécessaire que l'école aborde le
+théâtre: elle y trouvera peut-être le salut, car c'est le théâtre seul
+qui la forcera d'abandonner ses vaines prétentions physiologiques et
+qui l'amènera à relever son idéal, en lui imposant des généralisations
+nécessaires. En effet, l'école réaliste trouvera dans l'observation
+des réalités vivantes plus d'éléments de drames et de comédies, que de
+drames tout composés et de comédies toutes faites. Pour construire un
+drame ou une comédie, il faut rassembler ces éléments épars, les faire
+concourir à une même action, et par une logique sévère, qui ne réside
+que rarement dans l'esprit des êtres réels, mener cette action d'un
+commencement à une fin. Cette nécessité théâtrale sera pour l'école
+réaliste un retour forcé à l'idéal. Si celle-ci est assez sensée
+pour joindre à l'observation réaliste la méthode classique, toute
+psychologique, elle assurera le salut de l'art moderne, en lui infusant
+une vie nouvelle; mais, si elle rejette tout compromis, par mépris
+irraisonné de l'idéal, elle usera ses forces à des besognes minuscules,
+et l'art désagrégé se dispersera en poussière.
+
+Jusqu'à présent, l'école hésite à aborder le théâtre par le
+pressentiment qu'elle a d'échouer ou d'être obligée d'abandonner ce
+que ses théories ont d'absolu. Toutefois je crois à des tentatives
+prochaines, car laisser le théâtre en dehors de sa sphère d'action
+serait pour l'école un aveu d'impuissance. Après avoir bataillé sur les
+ouvrages avancés, il lui faut donner l'assaut au corps de place. Si
+l'expérience échoue, elle sera courte, mais laissera pendant assez
+longtemps l'art dans une très grande confusion; si elle réussit, elle
+renouvellera le théâtre, en agrandissant en quelque sorte la superficie
+dramatique; et l'art, bien qu'abaissé en dignité, puisque son idéal
+sera moins élevé, entrera cependant dans une période de fécondité
+extraordinaire, car tous les sujets traités depuis deux mille ans, et
+quelques-uns à satiété, reprendront une vie nouvelle par suite de cette
+transfusion de sang moderne.
+
+
+
+CHAPITRE XXXIX
+
+Rôle actuel de la mise en scène.--La loi de concentration.--Du
+naturalisme moderne.--De la puissance psychologique de la nature.--La
+réalité est une cause formelle et non finale d'une évolution
+dramatique.--_L'Ami Fritz._--Rapports de la mise en scène avec la
+conception poétique.--_Il ne faut jurer de rien._--De l'imitation
+théâtrale.
+
+
+Quel rôle particulier est appelée à jouer la mise en scène dans cette
+évolution de l'art dramatique? C'est un point qu'il me reste à examiner.
+Jusqu'à présent, il paraît y avoir beaucoup de confusion dans les idées
+de ceux qui se réclament de l'école réaliste. Les théâtres semblent
+obéir à une tendance dangereuse qui ne peut aboutir qu'à leur ruine
+sans profit pour l'art. Cette tendance consiste à transformer la
+représentation du réel en une sorte de présentation directe, de
+telle sorte qu'ils cherchent à s'affranchir du procédé artistique de
+l'imitation et mettent leur ambition à nous intéresser à la vue des
+objets eux-mêmes. Ainsi compris, l'art de la mise en scène aurait sa fin
+en lui-même, ce qui serait, pour qui réfléchit, son anéantissement, car
+il deviendrait, ici, l'art du peintre, là, l'art de l'architecte, là,
+l'art du sculpteur, là, l'art du tapissier, etc., mais il ne serait plus
+un art synthétique obéissant à ses lois propres.
+
+D'ailleurs, dans cette direction, les efforts seraient hors de toute
+proportion avec le peu d'intérêt qu'offrirait l'atteinte du but. La mise
+en scène, en effet, subit fatalement la loi de concentration, en vertu
+de laquelle l'attention du spectateur est ramenée et se fixe sur le
+personnage humain. Dès que l'action dramatique éveille en nous la
+sympathie que nous ressentons pour toute douleur ou toute joie, le décor
+échappe rapidement à notre attention, et la mise en scène disparaît
+à nos yeux. Elle n'est plus dès lors qu'un danger; car la moindre
+discordance, comme un coup de baguette magique, anéantirait en un clin
+d'oeil tout le charme dramatique. Aussi arrive-t-il, quand nous avons
+assisté à la représentation d'une pièce ayant agi avec quelque force sur
+notre âme, que nous ne gardons qu'un souvenir vague de la mise en scène,
+ou que du moins elle ne nous laisse qu'une impression d'autant plus
+générale que la figure du personnage humain prend plus d'importance et
+de précision dans notre souvenir. C'est en somme le triomphe de l'être
+humain sur la nature, de l'intelligence sur la matière.
+
+Par conséquent, l'art de la mise en scène ne peut avoir la prétention de
+prendre le pas sur l'art dramatique. Il ne le pourrait qu'en annihilant
+celui-ci, ce qui serait contraire à sa propre destination. Il doit
+donc lui rester subordonné, tout en le suivant forcément et en se
+préoccupant, à son exemple, du caractère individuel et particulier des
+objets qu'il évoque à nos yeux. Nous avons d'ailleurs insisté déjà
+dans le courant de cet ouvrage sur la nécessité pour la mise en scène
+d'adapter les milieux aux types particuliers que recherche l'art
+moderne. C'est une des conditions actuelles de la mise en scène. Mais la
+mise en scène peut-elle aspirer à jouer un rôle personnel et actif dans
+l'évolution du drame? Et, s'il lui est permis d'envisager une telle
+perspective, quelles sont les limites infranchissables imposées à son
+ambition? On est conduit à envisager ce rôle de la mise en scène en
+reconnaissant la valeur, en quelque sorte psychologique et morale, qu'a
+prise la nature dans la littérature moderne.
+
+Toute notre littérature dérive en grande partie de celles des peuples
+grecs et des peuples latins: elle a une origine toute méridionale. Or,
+dans les pays dévorés par une lumière ardente, la nature n'agit pas sur
+l'homme avec le charme pénétrant qu'elle a dans les pays du nord. La
+transparence de l'atmosphère, la netteté des lignes, l'égalité des
+effets, la coloration puissante des tons, ne semblent pas s'associer à
+la mélancolie humaine comme les paysages humides et crépusculaires du
+nord. Aussi tous les artistes, tous les poètes ont négligé ou n'ont que
+légèrement indiqué cette association de l'homme et de la nature. Au
+XVIIe siècle, la nature artistique est factice: ce ne sont que des
+paysages baignés dans la transparente lumière de l'Attique. Ce n'est que
+vers la fin du XVIIIe siècle que l'homme a laissé son âme s'ouvrir aux
+impressions profondes de la nature et qu'il a associé celle-ci à ses
+états psychologiques. Mais aujourd'hui toute notre littérature est
+fortement empreinte de naturalisme. Il n'est donc pas étonnant que la
+décoration théâtrale et que la mise en scène aient eu l'ambition de se
+parer de ce charme pittoresque qui a sur nous tant d'empire.
+
+Toutefois, cette ambition n'avait pas eu jusqu'alors de visée plus haute
+que celle de plaire directement aux spectateurs, et de renforcer la
+puissance dramatique en dirigeant sur nos yeux ses effets les plus
+romantiques. Comme la musique dans le mélodrame et dans le vaudeville,
+la mise en scène n'avait eu jusqu'alors qu'un rôle, celui d'environner
+le spectateur d'une sorte d'atmosphère passionnelle, et de créer un
+milieu adapté à l'émotion née du développement de l'action dramatique.
+La mise en scène a donc été jusqu'à présent une force émotionnelle
+destinée à agir directement sur le spectateur, absolument comme dans
+le mélodrame une longue phrase chantée sur le violoncelle agit sur
+son système nerveux et le dispose à l'attendrissement. Eh bien! sans
+renoncer à cette puissance du pittoresque que le décorateur continuera
+à exercer directement sur les spectateurs et qui est en effet sa
+destination, la mise en scène peut-elle prétendre jouer sur le théâtre
+le rôle que la nature joue dans notre vie actuelle? Comme la musique,
+va-t-elle à son tour venir se mêler au drame, en devenir aussi un des
+personnages et concourir au développement de l'action elle-même?
+
+Sans doute on ne peut comparer la nature, agissant directement sur nous,
+à l'imitation de la nature qui nous intéresse à ses procédés artistiques
+plus qu'aux phénomènes eux-mêmes qu'elle reproduit à nos yeux. On ne
+peut non plus comparer la mise en scène, où tout est factice, à la
+musique dont le théâtre ne modifie en rien les conditions et qui, au
+théâtre comme dans la vie, doit au charme mystérieux des sons réels
+l'empire qu'elle exerce sur notre sensibilité. Cependant la littérature,
+même avant qu'elle fût en proie au naturalisme, tenait compte dans une
+certaine mesure de l'influence des forces de la nature sur la décision
+humaine et partant sur l'évolution du drame. Et dans ce cas la mise en
+scène s'élevait au rôle d'une puissance mystérieuse, supérieure à la
+volonté humaine: elle nouait ou dénouait le drame comme la fatalité
+antique. Le théâtre en présente de nombreux exemples. Ainsi le voyageur,
+au moment de quitter l'auberge où il s'est mis à l'abri, est assailli
+par la tempête: le tonnerre se mêle au bruit de la grêle ou de la
+pluie; le vent repousse la porte avec violence; le voyageur, fortement
+impressionné, recule, reste et est assassiné.
+
+Certes, c'est un art inférieur que celui qui met une évolution, qui
+ne devrait être que passionnelle, sous la dépendance de phénomènes
+contingents. Cependant l'intervention des forces mystérieuses de la
+nature est dans ce cas tout à fait remarquable, en ce que l'illusion
+théâtrale agit directement sur le personnage du drame, à l'émotion
+duquel s'associe le spectateur. L'impression causée par la mise en scène
+est donc en même temps ressentie par le personnage et par le spectateur,
+et celui-ci ne comprendrait pas que celui-là y restât insensible. Cela
+tient sans doute à ce que la nature nous impose sa puissance en la
+transformant en mouvement et en bruit, double phénomène dont la
+représentation ne change pas le mode d'action. Quelle qu'en soit la
+raison d'ailleurs, nous sommes amenés à constater que, dans ce cas,
+l'évolution du drame est due à une cause naturelle objective.
+
+Mais l'école moderne a fait un pas de plus, en cherchant à donner à
+l'évolution dramatique une cause naturelle objective, qui s'adressât à
+celui de nos sens qui est le plus artistique, à celui de la vue. C'est
+là, en réalité, que commencent les difficultés. Nous allons citer un
+exemple où l'intention réaliste de l'auteur est pleinement justifiée, ce
+qui nous permettra de déduire les conditions esthétiques dans lesquelles
+le problème peut en général être résolu. Je prendrai cet exemple dans le
+second acte de _l'Ami Fritz_, et je rappellerai aux lecteurs, qui tous
+connaissent la pièce, la fontaine où Sûzel vient puiser de l'eau, eau
+véritable que le public voit couler. Quelques-uns ont critiqué, à tort,
+à mon sens, cette recherche d'un effet réel. C'est la vue de l'eau qui
+éveille chez Sichel le désir de boire, et c'est l'action de boire à
+la cruche que penche la jeune fille qui ramène à la mémoire du rabbin
+l'histoire touchante de Rébecca et d'Eliézer. Ici, c'est très justement
+que l'art théâtral s'associe activement à une situation véritablement
+dramatique; et si on étudie attentivement l'enchaînement de cette cause
+toute objective à l'effet dramatique qui en découle, on verra que la
+présentation réelle de l'eau détermine une représentation idéale, dans
+l'imagination de Sichel et lui fournit la forme particulière dont va se
+revêtir sa pensée. Ce n'est pas l'eau qui suggère au rabbin l'idée
+de sonder le coeur de la jeune fille; elle ne lui offre que le moyen
+immédiat d'y parvenir. La fontaine, qui procure à nos yeux l'illusion de
+la réalité, n'est donc pas la cause finale de la scène entre Sichel et
+Sûzel; elle n'en est que la cause formelle. Sous ce rapport, cet emploi
+remarquablement habile de l'illusion théâtrale est un modèle puisqu'il
+nous permet d'en déduire une loi importante de l'esthétique théâtrale et
+dramatique, que l'on peut formuler ainsi: La réalité contingente ne peut
+jamais être une des causes finales du drame; elle ne peut en être qu'une
+des causes formelles.
+
+On ne peut nier que la réalité, en montant sur la scène et en venant y
+jouer le rôle qui lui est propre et y exercer une influence contingente,
+ne contribue, absolument comme cela se passe dans la vie, à modifier,
+à diversifier et, par suite, à enrichir la pensée poétique en lui
+fournissant des formes nouvelles et imprévues. Deux âmes mises et
+maintenues en présence, en dehors de toute influence objective, ne
+peuvent échanger que des idées purement psychologiques. Ces deux âmes
+rentreront dans les données plus exactes de la vie, si elles puisent
+dans la réalité ambiante une forme plus variée de raisonnement et les
+éléments plus prochains de leur éloquence. Toutefois, il est à peine
+besoin de faire remarquer que l'intervention d'une cause objective ne
+peut être admise, que lorsqu'elle dérive d'une possibilité antérieure.
+Elle ne doit être, en effet, qu'une cause seconde; c'est ainsi que
+l'acte de venir puiser de l'eau à la fontaine, dans l'exemple pris de
+_l'Ami Fritz_, n'est qu'une conséquence de la condition de Sûzel et du
+milieu où se développe l'action; il se rattache donc logiquement aux
+données mêmes du poème dramatique.
+
+Bien différente et moins justifiable serait l'intervention d'une cause
+objective, si celle-ci était une cause première, si, par exemple, le
+caractère de la décoration devait peser sur la résolution du personnage
+dramatique. Cela ne pourrait se tenter qu'en rentrant habilement dans
+les lois les plus certaines de la mise en scène, c'est-à-dire en
+agissant préalablement sur le spectateur, en concevant une décoration
+capable, par la grandeur, la hauteur et la profondeur de la scène, ainsi
+que par des effets d'ombre ou de lumière, de faire naître une impression
+morale, que le spectateur transporterait alors dans le personnage. Un
+pareil effet est toujours aléatoire, puisqu'il dépend des dispositions
+du public et de l'imagination des spectateurs. C'est sur la scène de
+l'Opéra qu'on pourrait et qu'on a pu employer ce procédé avec quelque
+sécurité, parce que là, la puissance de la musique sur l'inclination
+morale du spectateur vient en aide à la puissance pittoresque de la
+décoration. Ce serait donc s'exposer à de graves mécomptes que de
+vouloir élever le pittoresque de la décoration à l'état de ressort
+dramatique, ou autrement, de regarder le pittoresque comme une cause
+finale suffisante de l'évolution dramatique. Il ne peut en être qu'une
+des causes formelles. Nous aboutissons donc, pour l'ensemble décoratif,
+à la même loi que pour tout objet considéré dans son influence
+éventuelle sur la marche du drame.
+
+Il est certain que, dans toute conception poétique, le monde extérieur,
+réduit au milieu immédiat où s'agitent les personnages, fournit ou peut
+fournir incessamment à ceux-ci les causes formelles de leur langage. La
+mise en scène peut-elle nourrir l'ambition réaliste de rendre visible
+au spectateur tout ce qui, dans le milieu objectif, joue le rôle d'une
+cause formelle? C'est le dernier refuge de l'école nouvelle. Pour
+éclaircir cette question, prenons un exemple. Au troisième acte de _Il
+ne faut jurer de rien_, le décor, à la Comédie-Française, représente un
+bois sombre et sauvage. Les arbres qui montent jusqu'aux frises dérobent
+au spectateur la vue du ciel. C'est une belle solitude nocturne. Voyons
+maintenant la mise en scène imaginée par le poète. C'est un soir d'été.
+Après une chaude journée, l'orage à éclaté. Quand Van Buck et son neveu
+arrivent près du lieu où doit se rendre Cécile, Valentin, en quelques
+mots, esquisse la mise en scène: «La lune se lève et l'orage passe.
+Voyez ces perles sur les feuilles, comme ce vent tiède les fait rouler.»
+Enfin, dans la clairière où se rencontrent Valentin et Cécile, la
+mise en scène est conditionnée par le texte: «Venez là, où la lune
+éclaire...--Non, venez là, où il fait sombre; là, sous l'ombre de ces
+bouleaux... Y a-t-il longtemps que vous m'attendez?--Depuis que la lune
+est dans le ciel... Viens sur mon coeur; que le tien le sente battre, et
+que ce beau ciel les emporte à Dieu... Voyons, savez-vous ce que c'est
+que cela?--Quoi? cette étoile à droite de cet arbre?--Non, celle-là qui
+se montre à peine et qui brille comme une larme...» Toute cette scène,
+comme on le voit, est fortement empreinte d'un naturalisme plein de
+mélancolie.
+
+Aujourd'hui, au théâtre, avec l'aide de la lumière électrique, la mise
+en scène pourrait réaliser le paysage nocturne décrit par le poète. Au
+commencement de l'acte, de lourds nuages sombres passeraient sur le
+ciel étoilé et sur la lune qu'ils obscurciraient. Enfin les nuages,
+en fuyant, laisseraient voir dans toute sa pureté un ciel profond et
+étoilé, au milieu duquel brillerait le disque lunaire. Les arbres, des
+bouleaux au feuillage léger, aux troncs clairs, disposés par bouquets,
+laisseraient le regard du spectateur se perdre dans «l'océan des nuits.»
+Le public participerait ainsi, comme les personnages du drame, à la vue
+de ces beaux effets de la nature, qui sont, en plus d'un endroit, pour
+Valentin et Cécile, les causes formelles de leurs pensées. Cependant,
+c'est par un motif de premier ordre que la Comédie-Française n'a pas dû
+chercher à réaliser cette poétique mise en scène, en admettant, pour un
+moment, qu'elle eût pu avoir la pensée de le faire. C'est qu'en effet,
+ce dont on peut juger par certains détails du dialogue (je t'aime! voilà
+ce que je sais, ma chère; voilà ce que cette fleur te dira, etc.), qui
+sont incompatibles avec un décor nocturne, c'est qu'en effet, dis-je, la
+nature évoquée par le poète est purement idéale, c'est-à-dire conçue
+par son esprit, et que la mise en scène décrite par lui n'est pas
+la peinture réelle d'un effet vu et observé par ses yeux. Dans la
+conception de cette scène, ce n'est pas la vue d'un phénomène qui
+a déterminé l'idée, mais, au contraire, l'idée qui a ramené dans
+l'imagination du poète la représentation d'un phénomène.
+
+La Comédie-Française a donc dû chercher l'idée générale du décor au delà
+des causes formelles de la pensée du poète; et elle a placé Valentin
+et Cécile au milieu d'une solitude profonde, qui rendît possible au
+séducteur toute tentative de profanation et fît resplendir l'angélique
+pureté de cette jeune fille qui, seule, la nuit, vient, sereine et
+candide, poser son front sur la poitrine de celui qu'elle aime. Le
+véritable orage qui s'apaise, c'est celui qui s'était soulevé dans
+le coeur de Valentin, et la véritable étoile, ce n'est pas celle que
+pourrait allumer le metteur en scène dans le ciel de son décor, c'est
+celle de l'amour qui se lève dans l'âme purifiée de Valentin. On voit
+donc combien l'effet général du décor répond mieux à l'idée poétique que
+les effets particuliers d'une mise en scène plus naturaliste.
+
+Cet exemple montre qu'il faut lire avec la plus grande attention
+l'oeuvre que l'on doit mettre en scène et déterminer la nature de
+l'inspiration de l'auteur. S'il est sensible que le poète a remonté de
+l'idée au phénomène, comme c'est le cas dans l'exemple précédent, il ne
+faut pas présenter un ordre inverse au spectateur, et, par conséquent,
+la mise en scène doit laisser l'idée seule se manifester et éveiller le
+phénomène dans l'imagination du spectateur, comme cela a eu lieu dans
+celle du poète. Si, au contraire, il est sensible que l'auteur a voulu
+subordonner la représentation de l'idée à la présentation du phénomène,
+il faut s'efforcer de réaliser la mise en scène décrite par lui. Il est
+clair que dans _l'Ami Fritz_, sans l'eau qui coule de la fontaine, la
+légende de Rébecca n'a aucune raison de se représenter à la mémoire de
+Sichel.
+
+Les cas où une mise en scène réaliste s'imposera ne sont pas aussi
+fréquents ni aussi nombreux qu'on pourrait le croire au premier abord.
+Le plus souvent, il sera prudent de s'en tenir à l'ancienne conception
+décorative qui ne recherche qu'un effet simple et général. Et cela pour
+deux raisons d'ordre supérieur. La première, c'est que l'impression
+que nous cause la nature se ramène toujours dans la réalité à quelques
+sensations très simples, telles que la présence ou l'absence de la
+lumière, le mouvement ou le repos des objets, le bruit ou le silence, le
+plus ou le moins de vapeur humide dans l'atmosphère, le plus ou le moins
+de grandeur ou de profondeur, etc. Tout le surplus de nos impressions,
+souvent très complexes, naît du rapport que ces sensations simples
+ont avec l'état moral de notre âme. Il faut, par conséquent, dans la
+représentation des effets de la nature ne pas tenir compte de ce que,
+précisément, y mettra le spectateur, pour peu que l'action dramatique
+ait incliné son âme vers tel ou tel état psychologique. C'est là une
+raison toute philosophique.
+
+La seconde raison a une portée esthétique à laquelle j'ai déjà fait
+allusion ci-dessus, et sur laquelle j'appelle l'attention des personnes
+qui se laissent trop facilement séduire par les promesses de l'école
+réaliste ou naturaliste. Quand on transporte le monde extérieur, objets
+ou phénomènes, sur la scène, on n'en donne naturellement qu'une copie,
+qu'une imitation. Sur la scène, on ne bâtit pas de vraies maisons, on ne
+plante pas de vrais arbres, on ne déroule pas de véritables flots, on
+ne pousse pas dans le ciel de vrais nuages, etc.; on ne nous donne de
+toutes ces choses que des imitations. Or, du moment que l'on ne présente
+pas au spectateur les objets réels qui, selon le poète, devraient avoir
+une influence psychologique sur les personnages du drame, on ne peut
+pas compter que les objets imités auront la même portée, attendu que
+l'attention du spectateur est, non pas attirée par la contemplation du
+phénomène naturel, mais préoccupée uniquement du phénomène artistique de
+l'imitation. Plus l'on compliquera la mise en scène, plus on cherchera
+à reproduire avec exactitude les impressions de la nature, plus l'on
+comptera sur la perfection décorative pour agir sur l'inclination morale
+des spectateurs, et plus l'école réaliste s'éloignera du but qu'elle
+poursuit; car l'esprit du spectateur, sollicité, par des impressions
+optiques, et sensible à toute création artistique, s'attachera
+obstinément à ce qui lui offrira un intérêt immédiat, c'est-à-dire à
+l'art particulier de la mise en scène, aux procédés scientifiques ou
+autres de l'imitation, et ne subira par conséquent pas l'influence
+psychologique qu'on aura eu la prétention d'exercer sur lui. Dans ce
+cas, c'est tout simplement un art d'ordre inférieur qui prend le pas sur
+un art d'ordre supérieur.
+
+
+
+CHAPITRE XL
+
+L'école naturaliste au théâtre.--La théorie des milieux.--Des milieux
+générateurs.--Des milieux contingents.--Conjonction de l'idéal et du
+réel.--_La Charbonnière_.--Du réel dans la perspective théâtrale.--_Le
+Pavé de Paris_.--Le naturalisme imposerait des conditions nouvelles à
+l'architecture théâtrale.--L'école réaliste devra tendre à redevenir une
+école idéaliste.
+
+
+A la vérité, l'école qui s'intitule naturaliste paraît avoir une grande
+prédilection pour la forme du roman. Cela se conçoit; car c'est là
+seulement que, lorsque les personnages n'agissent pas ou ne prennent pas
+la parole, un acteur, et le principal, reparaissant en scène, décrit les
+beautés sévères ou riantes de la nature, la mélancolie des bois ombreux,
+l'immobile majesté des monts, la pesante solitude des espaces déserts;
+la mystérieuse circulation de la vie, ses ardeurs et ses épuisements,
+et en même temps cherche à montrer le lien sympathique qui rattache les
+états psychologiques de l'être humain à tous ces aspects de la nature.
+Cet acteur, c'est le poète lui-même, dont l'âme anime la nature
+inanimée. Mais, au théâtre, les personnages seuls ont le droit de
+s'adresser au public, et le poète, c'est-à-dire le démonstrateur
+psychologique, est réduit au silence. La nature n'agit donc dans la mise
+en scène que par ses effets simples et généraux, n'engendrant chez les
+spectateurs que des sensations initiales, simples et générales. Nous
+arrivons ainsi, par un autre chemin, à la même conclusion que dans le
+chapitre précédent. Au théâtre, le poète, présent mais silencieux, n'y
+peut plus animer la nature et lui insuffler, comme dans le roman, une
+sorte de force passionnelle active. C'est pourquoi, en abordant la
+scène, l'école naturaliste est contrainte d'abandonner toute sa
+puissance descriptive, et de sacrifier la nature pour s'attacher aux
+effets humains et sociaux de la vie.
+
+Quelle est, sous ce rapport et en quelques mots, l'esthétique de
+l'école? Si je vois juste, la voici, dégagée des théories secondaires
+qui l'encombrent et présentée sans dénigrement avec toute l'impartialité
+dont je suis capable. On peut dire, sans exagération, qu'elle est tout
+entière contenue dans la théorie des milieux. Premièrement, les êtres
+humains ne peuvent s'abstraire des milieux où ils sont nés, où ils se
+sont développés et qui déterminent leur mode de sentir, leur mode de
+penser et leur mode d'agir. Deuxièmement, nulle action dramatique, née
+du conflit de passions humaines, ne peut s'isoler des milieux où elle se
+noue, se développe et tend à sa fin.
+
+L'école ne considère plus une passion en soi, mais l'envisage dans ses
+différents modes et met son ambition à traduire sur la scène, dans
+toute leur réalité complexe et relative, les états psychologiques et
+pathologiques des êtres, individuellement déterminés, qui agissent sous
+l'empire d'une passion. Ce qu'elle cherche, c'est donc une vérité plutôt
+relative qu'absolue. C'est pour cela que nous avons dit plus haut que
+l'école agrandissait la superficie de l'art, en abaissant sensiblement
+l'idéal. On peut, en effet, accorder au réalisme le droit qu'il réclame
+de différencier, par exemple, le mode d'aimer de l'homme du peuple de
+celui de l'homme du monde; mais dès que la jalousie armera d'un couteau
+la main de l'un et de l'autre, elle devrait à son tour reconnaître
+que toutes les distinctions sociales s'anéantissent devant un fait
+pathologique purement humain.
+
+L'art, parti du particulier et du relatif, doit donc aboutir au général
+et à l'absolu; et par suite le poète, après avoir soigneusement pris ses
+types dans la réalité, doit tendre à l'idéal, c'est-à-dire à dégager
+l'être humain de toute contrainte sociale et à débarrasser les passions
+des masques sous lesquels cette contrainte les force à se cacher et à se
+dérober aux regards. C'est le transport du relatif au théâtre qui fait
+la richesse de l'art moderne; mais c'est seulement en dégageant l'absolu
+de ses données relatives que celui-ci assurera à ses productions une
+valeur générale et une portée psychologique universelle, et leur donnera
+l'espérance de vivre au delà du temps présent.
+
+En cela, l'esthétique théâtrale devra suivre l'esthétique dramatique. Si
+le poète a conduit rationnellement son oeuvre du relatif à l'absolu,
+la mise en scène devra s'efforcer de ne pas contrarier cette évolution
+ascendante. On peut donc, conclure que, dans une oeuvre dramatique
+moderne, la mise en scène devra réaliser avec le plus de soin possible
+tous les tableaux d'exposition, ceux où s'accusent le relatif des idées
+et des faits ainsi que l'influence des milieux sur les caractères et sur
+les passions; mais, à mesure que l'action s'approchera du dénouement,
+elle devra de plus en plus sacrifier, soit dans les décors, soit dans
+les costumes, soit dans la figuration, les traits particuliers qui
+faisaient la richesse des premiers tableaux, et peu à peu revêtir un
+aspect général qui puisse s'harmoniser avec ce qu'a d'absolu et de
+purement humain l'explosion psychologique et pathologique des passions.
+
+La seconde loi se rapporte, comme nous l'avons dit, à l'influence
+contingente des milieux. C'est l'aspect multiple et complexe de la vie
+que l'école cherche à réaliser par l'observation de cette loi. Poussez
+la porte d'un établissement public quelconque, et dans la foule des
+êtres humains qui y sont réunis, que de drames et de comédies! Ici un
+beau drame d'amour va naître, tandis que là une folle comédie se dénoue;
+dans le groupe prochain un marché honteux se conclut; dans celui-ci un
+crime horrible se prépare, tandis que dans celui-là s'épanouissent la
+jeunesse et le bonheur. Une action tragique ou comique ne se développe
+pas dans le vide, mais elle se meut en traversant des milieux
+successifs, qui souvent déterminent une modification dans la direction
+de sa trajectoire. Tous ces tableaux nous représentent la vie dans sa
+complexité et dans son hétérogénéité actuelles; ils forment le fond
+pittoresque sur lequel s'enlèvent en vigueur les personnages de premier
+plan. Si ce sont les personnages qui disparaissent, il n'y a plus
+d'action dramatique; mais si ce sont les tableaux qu'on soustrait à
+la vue, on enlève au drame ce qui précisément lui donnait l'aspect
+saisissant de la vie. En un mot, un drame ne se profile jamais ici-bas
+sur un fond neutre, semblable à ces fonds gris sur lesquels les peintres
+enlèvent vigoureusement un portrait, mais sur des tableaux animés
+eux-mêmes, sur des lambeaux d'histoire humaine et sociale qui sont
+souvent le commentaire le plus éloquent du drame, soit qu'ils expliquent
+la fatalité d'un acte par l'influence du milieu traversé, soit que par
+contraste ils en accusent plus fortement l'horreur.
+
+De là se déduisent la composition et la construction d'une pièce
+naturaliste. Il s'agit de peindre les différents moments de l'action au
+milieu des tableaux animés où celle-ci s'est successivement transportée.
+D'où la nécessité d'une mise en scène toujours changeante et variée.
+C'est une succession de tableaux de genre, faits d'après nature, à tous
+les degrés de la vie sociale, depuis ses bas-fonds jusqu'aux couches
+supérieures. Évidemment, cette suite d'exhibitions, souvent pleines
+de mouvement et d'expression, où le pittoresque atteint une grande
+intensité, constitue pour les yeux et même pour l'esprit un amusement
+parfois très vif. On arrive ainsi à renouveler et à diversifier, jusqu'à
+les rendre méconnaissables au premier abord, des drames à peu près aussi
+vieux que l'esprit humain. Prenez l'_Andromaque_ de Racine, vous en
+pourrez transporter l'action dans tous les mondes, depuis le plus
+raffiné jusqu'au plus abject, et vous pourrez diversifier à l'infini
+votre drame en faisant traverser à vos personnages les milieux les plus
+étranges. Sans doute, c'est précisément cette possibilité qui constitue
+la critique du système. Mais ici, je ne critique pas, j'analyse et
+j'expose les théories d'une école, en cherchant au contraire à les
+montrer dans leur jour le plus favorable. Or, ce que l'école recherche
+par-dessus tout, c'est l'exactitude des tableaux, destinée à procurer
+au spectateur, une sensation très intense de la vie. C'est donc ici
+qu'apparaît la mise en scène, dont les lois imposent une limite aux
+prétentions de l'école. Ce qui nous reste donc à examiner, c'est
+jusqu'où la mise en scène peut se prêter à toutes les exigences
+naturalistes. Je le ferai très brièvement, attendu que le lecteur,
+arrivé au dernier chapitre de cet ouvrage, a son jugement formé sur les
+points principaux qu'il nous faut examiner.
+
+Or, en abordant la scène, l'école naturaliste rencontrera, sans pouvoir
+la résoudre, une double difficulté dramatique et théâtrale, qui ne
+dérive nullement de lois arbitraires ou de théories plus où moins
+contestables, comme celle des trois unités, mais qui tient uniquement à
+la structure de l'esprit et de l'oeil du spectateur. Cette difficulté
+consiste, au point de vue dramatique, dans la juxtaposition, incohérente
+pour l'esprit, de l'idéal et du réel, et, au point de vue théâtral, dans
+la juxtaposition incohérente pour l'oeil, du vrai et du faux. Ainsi,
+d'une part, toute représentation idéale détruira l'impression très
+vive que nous aurait causée la présentation du réel, ou réciproquement
+l'effet de la première sera détruit par celui que produira la seconde;
+d'autre part, toute opposition entre la réalité et la perspective
+théâtrale, qui met en présence le vrai et le faux, anéantira
+immédiatement l'illusion et réduira le réel à l'imaginaire.
+
+On peut aisément fournir des exemples qui mettront en relief cette
+double contradiction. Dans _la Charbonnière_, un tableau représentait
+une salle d'hôpital. L'aspect de cette salle nue, blanchie à la chaux,
+que garnissaient deux rangées de lits entourés de leurs rideaux blancs,
+était d'un réalisme vraiment saisissant. Au pied du premier lit, à
+droite, une soeur, veillait; dans le lit était étendue une moribonde,
+dont le visage à demi fracassé était recouvert d'un voile de gaze. Le
+tableau, dans sa simplicité tragique, causait une double impression de
+pitié et de terreur; et cette impression ne se fût pas effacée si le
+drame n'eût amené dans ce tableau une représentation de la mort et
+ensuite une représentation de la folie. Ces deux représentations
+ne peuvent jamais être qu'idéales, c'est-à-dire conçues et rendues
+idéalement par la réduction forcée du temps nécessaire à la succession
+des phénomènes morbides, par la prédominance des effets généraux et par
+l'effacement des traits particuliers. Or, dès que l'idéal surgissait au
+milieu du réel, l'impression première se dissipait immédiatement, et
+l'esprit du spectateur, débarrassé de toute angoisse, s'intéressait à
+l'imitation artistique de la mort et de la folie. Dans ce tableau, la
+mort et la folie étaient, contre le voeu de l'auteur moins poignantes
+que le décor; et par conséquent la réalité tragique de celui-ci avait
+détruit d'avance l'effet que l'auteur devait attendre de ce double
+dénouement. En outre, la recherche de l'impression réelle avait d'avance
+annihilé tout l'effort artistique des comédiens. La juxtaposition de la
+réalité empêche donc l'illusion de se produire au même degré que si le
+dénouement se profilait sur un décor de carton. L'idée de juxtaposer
+l'art et la réalité est contradictoire et constitue pour l'école
+naturaliste un obstacle insurmontable. Celle-ci doit donc, si elle veut
+rester fidèle à ses théories, ne jamais introduire de représentation
+idéale au milieu de tableaux fondés sur la présentation du réel. Par
+conséquent, l'école est condamnée à n'introduire dans ses tableaux qu'un
+minimum d'action dramatique, et c'est à cela, en effet, qu'elle tend
+de plus en plus. Les pièces tournent chaque jour davantage à des
+exhibitions de tableaux vivants et animés, art inférieur, sensualiste et
+matérialiste, mais surtout très borné et qui ne peut fournir une longue
+carrière.
+
+Dans _le Pavé de Paris_, joué à la Porte-Saint-Martin, un tableau
+représentait l'intérieur d'un tunnel. A un moment donné, un train de
+chemin de fer traversait la scène à l'arrière-plan. Je ne me souviens
+pas bien au juste de la fable dramatique; en tous cas, à l'arrivée du
+train, en tête duquel s'avançait la locomotive, armée de ses feux rouges
+comme de deux yeux sinistres, la déception du spectateur était complète,
+et ce chemin de fer de carton frisait le ridicule. C'est qu'en effet ce
+n'était qu'un joujou. La locomotive et les voitures du train n'avaient
+que les dimensions que leur imposait la perspective théâtrale, et par
+conséquent elles étaient trop petites pour la distance réelle. Dans _la
+Jeunesse du roi Henri_, un des décors représentait un carrefour dans
+une forêt, et la perspective habile donnait à cette forêt de vastes
+proportions. Soudain, deux ou trois cavaliers débouchent du fond, suivis
+d'une meute de vrais chiens: immédiatement la forêt devient un joujou.
+C'est Gulliver s'ébattant maladroitement dans un paysage de l'île de
+Lilliput. Cette contradiction optique provient, on le sait, de ce que
+la profondeur de la scène est en grande partie fictive. Voilà encore un
+obstacle que ne pourra surmonter l'école naturaliste. Il lui est donc
+interdit de composer des tableaux où doit éclater la contradiction qui
+résulte de la juxtaposition d'êtres soumis à la perspective réelle de la
+nature et d'objets soumis à la perspective fictive des théâtres.
+
+Pour aborder certaines représentations, l'école, pour être conséquente
+avec elle-même et pour réaliser quelques-uns de ses principes les plus
+chers, devra se résoudre à faire construire des théâtres spéciaux, à
+scènes rectangulaires très profondes, dans lesquels le plancher de
+l'orchestre et du parterre sera sensiblement élevé, et le plancher de la
+scène ramené à l'horizontalité. Alors, c'est, l'oeil seul du spectateur
+qui inclinera toutes les lignes des décors au point de fuite, et les
+acteurs, en s'enfonçant dans les profondeurs de la scène, seront partout
+à leur place et n'auront que les dimensions qu'ils doivent avoir. Mais
+ce sera en même temps la fin du théâtre parlé et le retour aux drames
+mimés.
+
+En résumé et pour conclure, l'école naturaliste, en abordant le
+théâtre, se verra enfermée dans un cercle très étroit, dont il lui sera
+artistiquement et scientifiquement impossible de franchir les limites.
+C'est pourquoi nous ne verrons jamais se produire une pièce naturaliste,
+telle que les adeptes de l'école l'imaginent dans leur naïveté
+esthétique. Est-ce à dire que les efforts de l'école seront vains et
+inutiles? Une telle conclusion serait injuste et contraire à la vérité.
+Par la présentation du réel, chaque fois qu'elle pourra éviter la double
+contradiction que nous lui signalons dans ce chapitre, l'école réaliste
+pourra agrandir l'étendue superficielle de l'art théâtral, de même
+qu'elle pourra agrandir l'étendue superficielle de l'art dramatique en
+s'attachant à la peinture des traits particuliers et des caractères
+individuels. Ce sera un résultat qui n'est pas à dédaigner et auquel
+elle serait sage de borner son ambition. Si elle vise un but plus élevé,
+elle devra alors modifier ses principes; et, de même que les sciences,
+dans leur période d'analyse patiente, nourrissent le long espoir d'une
+synthèse future, de même l'école réaliste ne devra chercher dans ses
+expériences actuelles, dans l'étude des faits et des phénomènes, que
+les éléments d'une idéalisation future. Après la période actuelle
+d'apprentissage artistique, qui n'était pas inutile pour corriger les
+visibles déviations d'un art depuis trop longtemps traditionnel et
+conventionnel, elle redeviendra à son tour une école idéaliste, et
+c'est seulement alors qu'on pourra décider si le nouvel idéal de nos
+petits-neveux sera d'un degré supérieur ou inférieur à celui de l'école
+classique, et si la route douteuse, où nous sommes aujourd'hui engagés,
+aura conduit l'esprit français à un nouveau progrès ou à une décadence
+définitive.
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+PRÉFACE
+
+CHAPITRE PREMIER
+Le succès n'est pas la mesure de la valeur intrinsèque d'une oeuvre
+dramatique.--Les variations de l'art correspondent aux variations de
+l'esprit.
+
+
+CHAPITRE II
+La valeur d'une pièce ne dépend pas de son effet représentatif.--Ce
+n'est pas l'effet représentatif qui a assuré la renommée du théâtre
+des Grecs, non plus que des théâtres étrangers et de notre théâtre
+classique.
+
+
+CHAPITRE III
+De l'effet représentatif idéal dans un esprit cultivé.--Imperfections
+de la mise en scène réelle.--Sa nécessité pour les esprits peu
+cultivés.--La mise en scène idéale est le modèle et le point de départ
+de la mise en scène réelle.
+
+
+CHAPITRE IV
+Rapports de la mise en scène avec la valeur d'une oeuvre dramatique.--Le
+peu d'appareil des théâtres de province favorisait l'art
+dramatique.--L'excès de mise en scène lui est nuisible.
+
+
+CHAPITRE V
+Recherches d'un principe physiologique auquel puissent se rattacher
+les lois de la mise en scène.--Les impressions intellectuelles et les
+sensations organiques s'annihilent réciproquement.
+
+
+CHAPITRE VI
+De la fin que se proposent les beaux-arts.--L'excès de la mise en scène
+nuit à l'intégrité du plaisir de l'esprit.--La lecture est la pierre
+de touche des oeuvres dramatiques.--La mise en scène est tantôt une
+question de goût, tantôt une question d'habileté.
+
+
+CHAPITRE VII
+Compétence littéraire nécessaire à un directeur de
+théâtre.--Établissement théorique des frais généraux de mise en
+scène.--L'art dramatique exigerait des vues à longue portée.
+
+
+CHAPITRE VIII
+La mise en scène est conditionnée par le nombre probable
+de spectateurs.--Grossissement par les acteurs des effets
+représentatifs.--Les actrices moins portées à exagérer les effets.--_Le
+Monde où l'on s'ennuie_.--Nécessité actuelle de plaire à la
+foule.--Abaissement de l'idéal.--Compensation.--Utilité et devoir des
+théâtres subventionnés.
+
+
+CHAPITRE IX
+La mise en scène ne doit pas pécher par défaut.--De la contention
+d'esprit du spectateur.--La mise en scène ne doit pas proposer à
+l'esprit de coordinations contradictoires.
+
+
+CHAPITRE X
+De la perspective théâtrale.--Contradiction du personnage humain avec la
+perspective des décors.--Précautions à prendre par le décorateur et par
+le metteur en scène.
+
+
+CHAPITRE XI
+La décoration doit avoir une valeur générale et non particulière à un
+moment déterminé.--Modération dans l'emploi des moyens accessoires.
+
+
+CHAPITRE XII
+La mise en scène est conditionnée par la logique de l'esprit.--De la
+décoration peinte et du matériel figuratif.--Leurs relations avec le
+drame.--Leur action différente sur l'esprit du spectateur.
+
+
+CHAPITRE XIII
+De la fin nécessaire des objets composant le matériel figuratif.--_Le
+Misanthrope et les Femmes savantes_.--Le hasard n'est pas un ressort
+dramatique.
+
+
+CHAPITRE XIV
+De la sensualité et de l'individualité dans le goût actuel.--Dérogations
+aux principes.--Rapports de la mise en scène avec le milieu
+théâtral.--Caractère d'un théâtre, de son répertoire et du public qui le
+fréquente.
+
+
+CHAPITRE XV
+Rapports de la mise en scène avec le milieu dramatique.--Pièces où
+domine l'imagination.--Le théâtre de Scribe.--Le théâtre de Victor
+Hugo.--Effet curieux observé dans _Quatre-vingt-treize_.
+
+
+CHAPITRE XVI
+Des pièces où domine le sentiment.--Cas où les causes de l'émotion sont
+subjectives.--_Le Mariage de Victorine_.--Cas où les causes de l'émotion
+sont objectives.--_L'Ami Fritz_.
+
+
+CHAPITRE XVII
+Des pièces où domine la fantaisie.--Caractère de la fantaisie.--Le
+théâtre de M. Labiche et de M. Meilhac.--Limites de la fantaisie.--De la
+convenance dans la fantaisie.--_Lili_.--Pièces d'ordre composite.--_Ma
+Camarade_.--Les féeries.
+
+
+CHAPITRE XVIII
+Rapports de la mise en scène avec le milieu social.--La mise en scène
+se modifie comme la société.--Types généraux de l'ancienne
+comédie.--Le _Tartufe_.--Complexité et hétérogénéité de la société
+actuelle.--Plasticité nécessaire de la mise en scène.--Vieillissement
+rapide du théâtre moderne.
+
+
+CHAPITRE XIX
+Lois restrictives de la mise en scène.--De la loi de proportion.--Plans
+d'importance scénique.--_L'Ami Fritz_.--Des repas de
+théâtre.--Application de la loi au matériel figuratif.
+
+
+CHAPITRE XX
+De la loi d'apparence.--De l'usage des lorgnettes.--Au théâtre le sens
+du toucher ne s'exerce jamais.--Seules les sensations optiques sont
+directes.--Le théâtre ne nous doit que des apparences.--Des costumes et
+des toilettes des actrices.
+
+
+CHAPITRE XXI
+Rapports de la mise en scène avec l'espace et le temps.--_Les Danicheff
+et l'Oncle Sam_.--Du vrai et du vraisemblable.--De la couleur
+locale.--Prédominance des traits généraux.--Les romantiques.--_Le Cid et
+Bajazet_.--Le théâtre de Victor Hugo.
+
+
+CHAPITRE XXII
+Vanité de toute recherche archéologique.--Des différents
+styles.--Les costumes du _Misanthrope_.--Le temps efface les traits
+particuliers.--Formation des types artistiques.--Destruction de la
+mise en scène.--Nécessité de démonter les oeuvres classiques.--Des
+reprises.--_Antony_.--La mise en scène est une création
+artistique.--Erreur de l'école réaliste.
+
+
+CHAPITRE XXIII
+De la représentation des oeuvres classiques.--Du plaisir théâtral.--De
+la sensation du beau.--Analyse de cette sensation.
+
+
+CHAPITRE XXIV
+De la mise en scène tragique.--Ce qu'elle était jadis en France. Ce
+qu'elle était chez les Grecs.--Notre imagination seule crée la mise
+en scène tragique.--Du caractère général de la décoration et des
+costumes.--La mise en scène n'est pas immuable.
+
+
+CHAPITRE XXV
+Étude de la mise en scène de _Phèdre_.--Le décor.--Comparaison avec les
+théâtres des anciens.--De l'ornementation.--Du matériel figuratif.--Son
+influence sur la composition du rôle de Thésée.
+
+
+CHAPITRE XXVI
+Du costume tragique.--Accord du costume avec les péripéties du
+drame.--Du costume de Théramêne.--L'uniformité de costume concorde avec
+l'unité passionnelle d'un rôle.--Du costume de Thésée.--Les accessoires
+doivent convenir au texte et à l'action.--Du costume d'Hippolyte.
+
+
+CHAPITRE XXVII
+Rapport du costume avec la personnalité.--Le costume doit s'accorder
+avec les états psychologiques d'un personnage.--Du costume de
+Phèdre.--Influence du costume sur le jeu et sur la diction.--Les
+costumes d'_Iphigénie_.
+
+
+CHAPITRE XXVIII
+Des salles de spectacle.--De la scène.--Des zones invisibles.--De
+la ligne opaque.--Du lieu optique.--Éléments de statique
+théâtrale.--Exemples.--Des mouvements scéniques dans _Phédre_.
+
+
+CHAPITRE XXIX
+De la figuration.--De son rôle actif.--_Athalie_.--De son rôle
+passif.--_Oedipe roi_.--Des mouvements orchestriques.--Des figurants de
+tragédie.--Règles à observer.
+
+
+CHAPITRE XXX
+Des actes et des tableaux.--Confusion fréquente.--Unité dramatique des
+actes.--Du théâtre espagnol, anglais, allemand.--Les changements de
+tableaux impliquent des changements à vue.
+
+
+CHAPITRE XXXI
+De l'imitation de la nature.--De la présentation et de la représentation
+d'un phénomène.--De la représentation de la mort.--Toute représentation
+est conditionnée par l'imagination du spectateur.--Le jugement du public
+est subordonné à l'idée qu'il se fait de la réalité.
+
+
+CHAPITRE XXXII
+De l'acteur.--De la formation subjective des images.--Rapport de la
+création de l'acteur avec l'idéal du public.--Toute évolution idéale
+implique une modification dans l'image représentée.--C'est la généralité
+d'un phénomène qui justifie sa représentation.--_Smilis_.--L'acteur doit
+éviter l'accidentel.
+
+
+CHAPITRE XXXIII
+De la composition d'un rôle.--Des traditions.--De l'intuition et de
+l'introspection.--Développement des images initiales.--Rapport ou
+contraste entre les images initiales de différents rôles.--_Le
+Demi-Monde_.--_Le Gendre de M. Poirier_.--_Mademoiselle de Belle-Isle_.
+
+
+CHAPITRE XXXIV
+Aptitude à jouer certains rôles.--De la personnalité scénique de
+l'acteur.--Complexité et hétérogénéité des rôles modernes.--Leur
+influence sur l'art dramatique et sur l'art théâtral.--Déformation du
+talent de l'acteur.
+
+
+CHAPITRE XXXV
+Complexité de la mise en scène moderne.--_L'Avocat Patelin; Bertrand
+et Raton; Pot-Bouille; la Charbonnière_.--Invasion du réel.--Du
+procédé.--Retour nécessaire au répertoire classique.--Son influence sur
+le talent des acteurs.--Nécessité des théâtres subventionnés.
+
+
+CHAPITRE XXXVI
+Du rôle de la musique au théâtre.--La puissance musicale.--Le
+mélodrame.--Le vaudeville.--Évolution de l'art dramatique.--La musique
+devenue un personnage dramatique.
+
+
+CHAPITRE XXXVII
+De l'exécution musicale.--Des rapports de la musique avec l'action
+dramatique.--_Le Monde où l'on s'ennuie_.--Le théâtre de Victor
+Hugo.--_Lucrèce Borgia.--Ruy Blas.--L'Ami Fritz_.--Transport d'effet:
+_les Rantzau.--Les rois en exil_.
+
+
+CHAPITRE XXXVIII
+Décadence de l'art dramatique.--Des conventions dans l'art
+classique.--Grandeur de l'art idéal.--De l'évolution
+démocratique.--Caractère de la sensibilité du public.--Son jugement
+artistique.--De l'école réaliste.--De l'esprit moderne.--De l'individuel
+et de l'exceptionnel.--Causes d'avortement.
+
+
+CHAPITRE XXXIX
+Rôle actuel de la mise en scène.--La loi de concentration.--Du
+naturalisme moderne.--De la puissance psychologique de la nature.--La
+réalité est une cause formelle et non finale d'une évolution
+dramatique.--_L'Ami Fritz_.--Rapports de la mise en scène avec la
+conception poétique.--_Il ne faut jurer de rien_.--De l'imitation
+théâtrale.
+
+
+CHAPITRE XL
+L'école naturaliste au théâtre.--La théorie des milieux.--Des milieux
+générateurs.--Des milieux contingents.--Conjonction de l'idéal et du
+réel.--_La Charbonnière_.--Du réel dans la perspective théâtrale.--_Le
+Pavé de Paris_.--Le naturalisme imposerait des conditions nouvelles à
+l'architecture théâtrale.--L'école réaliste devra tendre à redevenir une
+école idéaliste.
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's L'art de la mise en scène, by L. Becq de Fouquières
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+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12489 ***