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diff --git a/old/12488-8.txt b/old/12488-8.txt new file mode 100644 index 0000000..cb9ab9d --- /dev/null +++ b/old/12488-8.txt @@ -0,0 +1,3488 @@ +Project Gutenberg's Nouveaux contes extraordinaires, by Bénédict H. Révoil + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Nouveaux contes extraordinaires + +Author: Bénédict H. Révoil + +Release Date: June 2, 2004 [EBook #12488] +[Date last updated: September 20, 2004] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOUVEAUX CONTES EXTRAORDINAIRES *** + + + + +Produced by Tonya Allen and PG Distributed Proofreaders. This file +was produced from images generously made available by the Bibliothèque +nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. + + + + + + + +BÉNÉDICT H. RÉVOIL + +NOUVEAUX CONTES EXTRAORDINAIRES + + + + +Un tête-à-tête avec une Panthère. + + +Je remontais un jour le Mississipi au-dessus de sa jonction avec +l'Ohio, et je trouvai la navigation interrompue par les glaces. Cette +congélation inattendue me contrariait fort, mais je n'avais d'autre +parti à prendre que celui de prier mon batelier, un Canadien très +experimenté, de me conduire dans quelque village riverain pour y +attendre la débâcle. + +Ce brave homme m'amena dans un petit endroit, nommé le _Tawapatee +Bottom_, où le Mississipi décrivait une grande courbe. Les eaux étaient +fort basses, le froid excessif, et de toutes parts la neige couvrait le +sol. + +Le premier soin de mon Canadien fut de préserver son embarcation des +atteintes des blocs de glace. Il alla couper des troncs d'arbres dans la +forêt voisine, qu'il amoncela les uns après les autres autour du bateau, +de façon à le préserver de la pression des glaces flottantes. + +Cela fait, nous nous établîmes dans une masure, louée par un des +habitants du village pour quelques dollars, et après en avoir +soigneusement bouché les fissures, nous pûmes y allumer un excellent feu +pour réchauffer nos membres engourdis. + +Mais comme le séjour dans une cabane enfumée n'avait rien de bien gai, +et que nous n'étions pas assez ours pour dormir engourdis dans cette +tanière, nous songeâmes à occuper nos loisirs à la chasse. + +Les bois du voisinage étaient remplis de gibier: les cerfs, les +opossums, les raccoons et les dindons sauvages se trouvaient à portée de +fusil et venaient rôder jusque devant notre porte. Sur les glaçons de la +rive voisine, opposée à celle où nous nous trouvions, s'étaient abattues +des troupes de cygnes; et les coyottes affamés nous donnaient le +spectacle d'un affût toujours déjoué par la gent empennée, aussi fine +--pour ne pas dire plus--que ses ennemis à robe poilue. + +Rien n'était plus curieux que de voir ces oiseaux, aux plumes +immaculées, accroupis sur la glace, mais attentifs au moindre mouvement +de leurs insidieux ennemis. Un coyotte faisait-il mine d'approcher, +fût-ce même à cent mètres, aussitôt la «trompette» d'un cygne +retentissait et on voyait toute la bande ailée se dresser et produire, +en courant sur la glace, un bruit qui ressemblait fort au roulement du +tonnerre. Et tout à coup ils s'envolaient d'un commun accord, laissant +sur la terre ou la glace les coyottes désappointés et réduits à chercher +un tout autre moyen pour déjeuner ou dîner. + +Les nuits étaient excessivement froides et nous entretenions, mon +Canadien et moi, un excellent feu, car le bois ne manquait pas; vert ou +mort, peu importait, pourvu qu'il brulât, et quand nous étions rentrés +le soir, rapportant de nos excursions cynégétiques force gibier, nous +n'avions qu'à choisir, à notre goût, du poil ou de la plume, pour +rassasier notre appétit formidable. + +Le poisson figurait également dans le menu de nos repas. En faisant des +trous dans la glace, mon batelier se procurait, avec des lignes de fond, +de très-belles anguilles, du saumon et des _hallibuts,_, sorte de brême +de rivière qui remonte le Mississipi jusqu'à sa source. + +Une seule chose, indispensable pour un Européen, manquait à notre +confortable existence: c'était du pain. Si nous avions eu de la farine, +rien n'eût été plus facile que de pétrir et de faire des _fougasses_ +qui eussent été les bienvenues. Mon Canadien--qui était homme de +ressources--me laissa un matin pour se rendre à quelques milles dans +les terres où il savait trouver un boulanger. Il revint, en effet, le +lendemain, rapportant du pain frais et un demi-baril de pure _primed +flour_ qui nous servit à confectionner des pâtés pour varier notre +ordinaire. + +Nous étions ainsi campés, depuis cinq semaines; les eaux avaient +toujours continué à baisser, et, couchée sur le côté, notre embarcation +était complètement à sec. Sur les deux rives du Mississipi, les glaçons +amoncelés formaient de véritables murailles. + +Chaque nuit, le Canadien ne dormait que d'un oeil et allait d'heure en +heure s'assurer de l'état des choses. Vers cinq heures du matin, certain +dimanche, il se leva tout à coup en s'écriant: + +--La débâcle! sir, la débâcle! Au bateau! Prenez vite votre hache pour +me donner un coup de main, ou la barque est perdue. + +Nous courûmes immédiatement sur la rive. En effet, la glace se brisait +de toutes parts avec un fracas pareil à celui des mitrailleuses. Les +eaux s'étaient subitement élevées, en égard au débordement du Mississipi +gonflé par l'Ohio, et les deux courants d'eau se heurtaient avec fureur. + +Des blocs congelés se détachaient par larges bandes, se dressaient, +retombaient avec un épouvantable fracas. Ce qui était curieux à +constater, c'est que la température, la veille à 9 degrés au-dessous de +zéro, était remontée à 7 degrés et amenait le vent et la pluie. L'eau +«jisclait» à travers toutes les fissures de la glace, et quand le +jour parut, lorsqu'il nous fut possible de nous rendre compte de la +situation, le spectacle nous parut à la fois redoutable et grandiose. La +masse des eaux était violemment agitée; les glaces, brisées en millions +de blocs, flottaient sur le courant liquide; et l'homme le plus hardi ne +se fût certes pas risqué sur ces morceaux ballottés par les vagues. + +A grands coups de hache, les troncs d'arbres, qui avaient préservé +l'embarcation contre la congélation, se détachèrent et s'en allèrent à +vau-l'eau; et bientôt notre embarcation se retrouva à flot et put se +mettre en mouvement. + +Tout à coup un horrible craquement nous fit tressaillir: la digue, +formée en amont par la glace, céda et le courant du Mississipi reprit +son cours ordinaire. En moins de quatre heures, la débâcle avait été +complète. + +Le soir même, nous étions en route, emportés par notre embarcation que +le Canadien avait grand'peine à diriger. Nous avançâmes ainsi pendant +toute la nuit, éclairés par un admirable clair de lune qui nous +permettait de nous diriger à travers les méandres du fleuve débordé. + +Un matin, tandis que mon batelier dormait pour prendre quelque repos, +un choc épouvantable me renversa au fond de l'embarcation qui venait de +toucher sur un _chicot_[1]. Le Canadien se releva d'un bond et vint se +placer près de moi. + +[Note 1: Un «chicot» est une épave formée d'un tronc d'arbre (terme +américain).] + +--Qu'est-ce? me demanda-t-il. + +--Ma foi, je l'ignore! L'essentiel, c'est qu'une voie d'eau ne se +déclare pas, car nous sommes en plein fleuve et il n'y aurait pas moyen +de nous tirer d'affaire. + +Le bateau était devenu immobile: nous n'avancions plus. Il était +enchevêtré dans les racines d'un de ces arbres géants qui voyagent la +tête en bas dans le «père des eaux.» + +Notre matinée et la plus grande partie de l'après-midi se passèrent à +renouveler de vains efforts pour dégager notre demeure flottante. Il +était dangereux de passer ainsi la nuit qui allait venir au milieu des +glaces flottantes. Il fallait atterrir coûte que coûte. + +Il était cinq heures du soir, l'obscurité se faisait et je demandai à +mon batelier quel était son avis. + +--Etes-vous bon nageur? me dit-il. + +--Ma foi! je ne suis pas de première force, mais je pourrai aller +pendant un mille, à moins que le froid ne me saisisse. + +--Il n'y a pas à hésiter. Il faut nous diriger vers la rive gauche du +fleuve. Nous allons accrocher au passage une bille de bois semblable +à celle que vous voyez flotter çà et là. Vous en prendrez une, moi +l'autre, et nous voyagerons vers la terre ferme. J'aperçois là-bas un +village: nous irons nous y réchauffer et faire sécher nos habits. Buvons +un bon verre d'eau-de-vie, et en route! + +Ce qui fut dit fut fait. Dès que nous nous fûmes procuré une bille de +bois, nous nous «affalâmes» dans le Mississipi, en nous recommandant à +la Providence. + +La première impulsion fut terrible: le froid me glaçait jusqu'à la +moelle des os; mais peu à peu, grâce à la bonne gorgée de _brandy_ que +j'avais avalée, la chaleur animale revint, et je regardai à droite et à +gauche où avait passé mon Canadien. Il avait disparu. Je le hélai. Il ne +répondit pas. + +Mon anxiété était fort grande. Je m'aperçus que ma pile de bois s'en +allait à la dérive et je me mis à cheval sur ce tronc d'arbre, ce qui +n'empêchait pas que j'avais de l'eau jusqu'à la ceinture. Le poids de +mon corps, placé à l'extrémité de l'arbre-épave, le faisait pencher en +bas, et je me disposais à m'avancer vers le milieu lorsque je vis, d'une +façon vague, une forme mouvante à l'autre bout. Etait-ce mon batelier? +Je l'appelai, il ne me répondit pas. Peu à peu mes yeux se firent à +l'obscurité, et je compris que j'avais une bête pour compagnon de +navigation fluviale. + +Une éclaircie de lune me fit voir un double éclat fulgurant, celui +des yeux de la bête. C'était une panthère de très-forte taille qui +me faisait vis-à-vis. Je n'osais faire le moindre mouvement, dans la +crainte d'exciter la colère de cette «vermine.» Quoique armé de mon +_bowie-knife_, ce grand coutelas, dont se servent tous les Américains +trappeurs ou pionniers, je me sentais disposé à ne rien dire, à ne rien +faire tant qu'on ne m'attaquerait pas. + +Nous voguâmes ainsi pendant une heure interminable, sans, ni l'un ni +l'autre--la bête ou l'homme--songer à remuer. On eût dit que nous +jouions à la balançoire, et ce mouvement d'oscillation n'avait rien de +très-récréatif. Comme je savais que le regard humain a le plus grand +pouvoir sur la bête féroce, mes yeux ne la quittaient point. + +J'en étais à me demander comment se terminerait ce dangereux +tête-à-tête, lorsque je m'aperçus que nous approchions d'une île envahie +par l'inondation; et l'on voyait les branches des arbres et les rochers +à la surface du Mississipi. Je pris la résolution d'aborder dès que ce +serait possible et de laisser la panthère continuer sans moi ce voyage +aquatique. + +A un moment donné, le tronc d'arbre sur lequel je me cramponnais passa +à trois mètres d'une roche plate; et je dégageai ma main et me laissai +aller à l'eau. Au même instant, j'entendis un bruit qui ressemblait à +une chute. Jetant les yeux du côté d'où venait ce son, je découvris à +une portée de la main la panthère qui s'avançait vers l'endroit où je +voulais aborder. + +Je crus d'abord qu'elle allait m'attaquer et je jurai de me défendre. Il +n'en était rien: elle aborda la première, mais je la vis s'accroupir à +l'angle de cet îlot, large à peine d'une dizaine de mètres. + +Je me hissai à mon tour sur le rocher et je regardai avec précaution +autour de moi. + +Fait bizarre à consigner! Nous nous trouvions sur une des îles du +Mississipi, et plusieurs mamelons de ce pic élevé étaient couverts +d'animaux de toute sorte qui avaient fui l'envahissement de l'eau en +gravissant peu à peu les hauteurs. Quatre daims, un dix-cors et trois +biches, un ours noir, un chat sauvage, deux raccoons, un opossum, +deux coyottes à poil argenté et une fouine musquée qui empestait +le voisinage: telle était la «société» au milieu de laquelle je me +trouvais. Mon étonnement fut extrême en apercevant la réunion inattendue +de toutes ces créatures; mais ce qui redoubla ma stupéfaction, ce fut de +voir la façon dont tout ce «monde-là» se comportait vis-à-vis les uns +des autres. Aucun ne semblait faire attention à ses voisins. + +L'aube nous surprit tous dans cette position hétéroclite. Notre arche de +Noé ne manifesta pas la moindre velléité de guerre civile, d'hostilités +réciproques. Tous étaient matés, comme je l'étais moi-même: nous +souffrions de la faim particulièrement, mais nous demeurions immobiles. +J'eusse volontiers découpé un _steak_ dans le filet de l'un des cerfs; +mais pouvais-je faire une infraction à la paix générale et amener la +rupture du _statu quo_ de paix? + +La journée se passa dans ces transes morales et physiques, et la nuit +vint: nuit terrible, car je souffrais plus qu'on ne peut se l'imaginer +des tortures de la faim. + +Le lendemain, je m'aperçus que les eaux baissaient et que les glaçons +cessaient d'agrémenter la surface du Mississipi. A l'aide +de mon _bowie-knife_, je coupai un faisceau de cannes que je liai +solidement avec des osiers, et quand je fus convaincu que ce radeau +improvisé me porterait suffisamment pour pouvoir atteindre, en nageant +avec les pieds, la rive la plus prochaine, je me laissai couler à l'eau. + +Il était temps. L'espace sur lequel les animaux et moi avions séjourné +pendant vingt-quatre heures avait augmenté. + +La panthère, le chat sauvage, avaient retrouvé leur instinct et +s'étaient rués sur une biche qu'ils dévoraient à belles dents. J'avais +quitté fort à propos mon refuge. + +La traversée du fleuve fut assez heureuse: j'abordai à cent mètres d'une +maison, sur le seuil de laquelle se tenait une bonne vieille femme qui +regardait jouer deux enfants confiés à sa garde. + +--Jésus! s'écria-t-elle, d'où venez-vous ainsi, étranger? + +--De l'eau, comme vous le voyez. + +--Seriez-vous le camarade du Canadien que mon fils a sauvé de la mort +il y a deux jours? + +--Le Canadien est sain et sauf! lui dis-je. Ah! Dieu soit loué! je le +croyais noyé. + + +--Il a failli l'être, mais nous l'avons frictionné à temps et ramené +à la vie. En ce moment, il est allé avec mon fils et mes deux neveux à +votre recherche, étranger. + +La brave femme m'expliqua en détail comment le sauvetage de mon batelier +avait été opéré. Pendant ce temps-là, je changeais de vêtements et je +dévorais quelque nourriture que m'avait offerte la bonne et hospitalière +vieille. + +Puis je demandai à dormir et j'allai m'étendre sur un sac rempli de +paille, devant le foyer de la cheminée. + +Quand je me réveillai, le Canadien et mes hôtes étaient près de moi. + +Comme je bénis la Providence qui m'avait tiré d'un aussi grand danger! + + + + +Le Garrotte. + +(SCÈNES DE MOEURS MEXICAINES) + + +En 1847, à l'époque où les États-Unis déclarèrent la guerre à leurs +voisins du Mexique, je fus envoyé, en qualité de reporter, à +la suite des armées américaines, pour rendre compte de l'expédition +des généraux Taylor et Scott, expédition combinée qui devait prendre +l'ennemi des deux côtés à la fois, pour mieux venir à bout des troupes +du président Santa-Anna. + +Les chefs de notre corps avaient traversé le Rio-Grande et, descendant +à travers les _cerros_, les _vueltas_ et les _canons_ du pays, étaient +arrivés en vue du lac de Texicoco, près de la lagune d'Ayalla. A notre +droite, l'_Ixtuccihualt_ (la Femme de neige) nous éblouissait par +l'éclat de sa réverbération, quoique le pic fût à quatre lieues de nous, +et pourtant, grâce à la pureté de l'atmosphère, on eût dit qu'on pouvait +le toucher de la main. + +Nous apercevions également, sur la même ligne, le _Popocatepelt_, la +plus haute cime du Mexique et le volcan le plus élégant du globe, +élevant à près de dix-huit mille pieds sa tête orgueilleuse. + +Au bas de ces deux rois de la Cordillère, s'étendait la magnifique +plaine d'Amecameca, semée de vertes moissons, et çà et là surgissaient, +rompant la monotonie des lignes, ces pitons extraordinaires, produits +volcaniques à la tête couronnée de sapins, isolés dans la plaine de +Mexico. + +Devant nous s'étendait le _Penon_, la grande chaussée qu'il faut +traverser pour arriver à Mexico, dont les murailles blanchissaient au +soleil, dont les dômes étincelaient à nos yeux. + +Au-dessus, par-delà la cité, nos regards se perdaient sur les coteaux, +où s'épanouissaient San-Agostino, San-Angel et Tucubaya. Un peu plus sur +la gauche, le clocher de _Nuestra senora de la Guadelupe_ se détachait +sur le fond noir de la montagne. Un panorama splendide, un miroitement +incroyable, une richesse de lignes inouïes, et, par-dessus nos têtes, +un soleil éclatant, jetant à profusion des teintes à désespérer un +peintre... En un mot, c'était une débauche de couleurs qui éblouissait +l'oeil et ravissait l'âme. Ajoutez à cela que nous étions arrivés et que +la paix était signée de la veille. + +La nuit survint et bientôt l'on n'entendit plus dans notre camp que +les pas des sentinelles qui, de temps à autre, poussaient leur cri de +ralliement: _Who's there?--Friend!--All right!_ + +Le lendemain de ce jour mémorable,--le 27 août 1847,--le soleil se leva +radieux comme la veille, et l'armée se mit en marche pour faire son +entrée à Mexico. + +Mais, hélas! nous descendions, et nos illusions de la veille +disparaissaient les unes après les autres; les couleurs s'effaçaient, le +mirage s'évanouissait. + +Au lieu de la plaine fertile, des lacs délicieux, chargés de _chinampas_ +fleuris (îles flottantes), nous traversions une plaine brûlée et +stérile: le paysage devenait morne et triste. A chaque pas en avant, la +féerie disparaissait. Le lac lui-même n'était qu'un marais fangeux, aux +exhalaisons fétides, couvert de myriades de mouches empoisonnées. + +Bref, l'entrée de Mexico n'était que celle d'un bouge, et rien ne nous +faisait présager la grande ville. Les rues sales, les maisons basses, le +peuple déguenillé, tout nous désenchantait au fur et à mesure que nous +pénétrions dans Mexico. + +Toutefois, lorsque nous débouchâmes sur la place d'Armes, bordée d'un +côté par le palais du gouvernement, de l'autre par la cathédrale, nous +devinâmes une capitale. + +Notre premier soin, à mon camarade de lit et à moi,--quand il nous fut +possible de sortir des rangs et de jouir de notre liberté,--fut de +nous rendre à l'ancien palais d'Iturbide [1] qui fut empereur du Mexique +avant la fondation de la République, et, plus tard l'avènement de +Maximilien. Ce palais, devenu un hôtel-caravansérail, abrite les +voyageurs sous ses lambris dorés. + +[Note 1: Un des fils de l'empereur Iturbide est mort il y a deux ans +à Paris. Il avait longtemps tenu une taverne de marchand de vin à +Courbevoie, et l'on voyait dans cet établissement le descendant des +Incas offrir à boire et à manger à ses consommateurs, sans vergogne pour +le nom qu'il portait.] + +Le lendemain, Thibald (c'était le nom de mon ami) et moi, nous avions +fait toilette et nous allions prendre les ordres de l'état-major du +général Scott. + +Quoique la paix fût faite, nos chefs redoutaient quelque coup de Jarnac +dans le genre des Vêpres siciliennes. Les Mexicains, passaient et +passent encore avec juste raison pour une nation traîtresse et de +mauvaise foi: il fallait donc prendre toutes ses précautions pour ne +point risquer la vie des officiers et des soldats. + +Ceux-ci étaient consignés dans les divers campements où ils avaient +trouvé l'abri et le confortable. Lorsqu'ils sortaient de ces casernes, +c'était toujours par escouades de dix. + +Quant aux officiers, défense expresse leur était faite de se risquer +le soir hors de la place, dans les rues de la ville, après le soleil +couché. + +Les raisons données de vive voix à nos camarades, qui nous les +expliquèrent au _Café National_, c'est que deux de nos amis, dont +l'un était le cousin du général Taylor, avaient été attirés dans un +rendez-vous galant, la veille au soir, une heure après notre arrivée à +Mexico, et avaient été traîtreusement assassinés. + +En vain, le général avait-il fait fouiller, de la cave au grenier, la +maison où l'on avait trouvé les cadavres de nos pauvres amis, on n'avait +rien trouvé de compromettant. Le logis ne contenait pas même de meubles; +il semblait abandonné, et les voisins déclaraient, sous serment, que +depuis dix ans, la _casa Morales_, n'avait jamais été ouverte. Les +herbes poussaient drues et serrées dans le jardin rempli de branches +mortes et de plantes parasites. On eût dit un cimetière dévasté. Seul, +un _reboso_ de soie, indice du passage d'une femme, avait été trouvé sur +un banc de pierre de la _huerta_, à un mètre des cadavres du capitaine +Thirtle et du major Andrès, frappés tous deux d'un coup de poignard en +pleine poitrine. + +Ce meurtre avait jeté la consternation dans l'armée américaine. Les +alguazils et le corrégidor--chef de la police--de Mexico, mandés +auprès des généraux commandants, avaient protesté de leur impuissance à +modérer les passions de leurs compatriotes. Nous étions persuadés qu'ils +en savaient plus long qu'ils ne voulaient l'avouer. Mais que faire +contre des gens qui certainement n'eussent pas dévoilé à leurs +vainqueurs les noms de ceux qui servaient si bien leur haine contre les +envahisseurs de leur patrie? + +Lorsque l'on eut rendu les derniers devoirs à nos infortunés camarades, +les ordres de nos généraux furent strictement observés: nous passâmes +trois semaines en corps, ne sortant des casernements qu'en nombre pour +visiter la ville, et toujours armés jusques aux dents. Notre vie se +traînait de l'_Hotel Iturbide_ au _café National_ et _vice versa_, +lorsque nous ne faisions pas quelque excursion hors du centre général, +jusques aux _barrios_ (faubourgs) de la ville. + +Une après-midi du mois de septembre, nous étions dix officiers étendus +dans des fauteuils à bascule à côté des tables de notre hôtel, devant la +façade, abrités par une _tendida_ de toile, buvant à petites gorgées +des boissons glacées à la mode du pays et fumant des panatellas +exquis, lorsque nos regards furent attirés par une _tapada_ [1], assez +pittoresquement costumée, qui passait et repassait devant notre _posada_ +et cherchait à attirer notre attention, et particulièrement la mienne. + +[Note 1: On appelle ainsi une femme qui se cache le bas du visage avec +un fichu de dentelle ou un foulard à la mode turque... et mexicaine.] + +A la fin, intrigué par ces évolutions, je me levai et je m'avançai vers +l'inconnue. + +--_Que quiere usted?_ lui dis-je en espagnol. + +--Une dame de grande famille, me dit-elle, désire vous entretenir ce +soir en particulier, et je suis chargée par elle de vous remettre son +adresse. + +--Il m'est impossible, répliquai-je, de me trouver à ce rendez-vous. +Les ordres du général Scott sont formels. + +--Bah! le segnor _cabaliero_ a peur, sans doute? + +--Peur! Peur! un Français ne tremble jamais. + +--Sa Seigneurie réfléchira. Ce soir, à neuf heures, à la _huerta +Moralès_. Silence et discrétion! + +La _huerta Moralès_! Mais c'était dans ce jardin même que nos amis +avaient été assassinés, il y avait à peine quinze jours! + +Je revins sous la tente rendre compte à mes camarades de la conversation +échangée avec la _tapada_, et notre avis unanime fut qu'il fallait +prévenir notre général en chef. + +Je me rendis au quartier, et je fis part au chef de l'armée américaine +de la proposition qui m'avait été faite. + +--Eh bien! _my bloody Frenchman_,--un terme d'amitié du général +Scott--avez-vous peur, hein! + +--Peur! répondis-je en haussant les épaules, comme je l'avais fait à la +_tapada_. + +--Si vous voulez nous rendre un vrai service, vous irez à la _casa +Moralès_. Soyez armé de deux revolvers et ne craignez rien. A peine +serez-vous entré dans la _huerta_ que vous serez protégé. Comment? Cela +me regarde. Ce soir, nous aurons retrouvé les assassins de Thirtle et +d'Andrès! Malheur à eux! je ferai un exemple terrible. Rentrez chez vous +pour vous occuper de vos préparatifs. Surtout, pas un mot à vos amis. +Vous leur direz que je vous ai défendu de sortir et que vous êtes aux +arrêts. Dès que la nuit sera venue, vous revêtirez vos habits civils et +vous vous envelopperez dans un manteau, puis vous vous dirigerez vers le +rendez-vous donné. + +--Il suffit, général; vos ordres seront exécutés de point en point. A +la garde de Dieu! + +--Et à la mienne! + +Je pris congé et j'obéis ponctuellement aux injonctions de ce bon +général, que j'aimais comme s'il eût été mon père. + +Pour abréger ce récit, je dirai qu'à neuf heures précises je frappais +discrètement à la porte de la _huerta Moralès_. + +Deux secondes après, l'huis s'entr'ouvrait et je me trouvais en présence +de la _tapada_. + +--_Muy bien, senor_, dit-elle. Silence! Suivez-moi! + +Je la laissai fermer la porte au verrou, puis elle se dirigea vers une +charmille de jasmins et de gardénias en fleurs, dont les émanations +embaumaient l'atmosphère. + +Sous cette charmille se trouvait assise une senora admirablement belle, +qui m'adressa la parole dans un français plus ou moins compréhensible. + +Je lui répondis avec la plus parfaite politesse, et je portai sa main à +mes lèvres. + +Au même instant, je vis se dresser à quatre mètres devant moi trois +_leperos_ armés de coutelas, qui se disposaient à me faire un mauvais +parti. + +Plus rapide que la pensée, mes mains s'étaient emparées des deux +revolvers que je portais dans les poches de mon caban, et je fis feu +résolument sur le premier des trois assassins, qui tomba sur le coup. Le +second, atteint par une balle de mon arme, lâcha son couteau et prononça +un _caramba_ formidable en fuyant du côté de la _Casa Moralès_. + +Quant au troisième, il s'avançait vers moi et allait se ruer en avant, +lorsqu'un nouveau venu l'étreignit fortement par derrière, tandis qu'il +me criait de ne pas tirer. + +En effet, ce _deus ex machina_ n'était rien autre qu'un colosse +américain, appartenant à la maison du général Scott. Morse--tel était +le nom de ce géant--était doué d'une force surhumaine. Par les ordres +de son maître, il avait enrôlé deux autres camarades de l'armée connus +par leur audace et leur amour des aventures, et ils avaient été envoyés +sur mes pas, avec mission de ne pas me perdre de vue, de franchir la +muraille de la _huerta_ et de se rendre compte de ce qui allait s'y +passer. + +--Il faut, leur avait dit notre général, que vous preniez vivants le ou +les assassins que vous rencontrerez là-bas. + +Ils avaient réussi. J'avais échappé comme par miracle à l'attaque des +complices de la senora inconnue. + +Je reviens à celle-ci. + +A peine avais-je compris que le troisième meurtrier était solidement +baillonné, que je m'étais retourné pour savoir ce qu'était devenue la +belle Mexicaine. + +Elle avait disparu. Par quel moyen? Nous ne pûmes le deviner. Cette +sirène infernale, qui attirait vers un guet-apens les pauvres officiers +de notre armée, devait s'être ménagé une sortie: nous découvrîmes, en +effet, vers un angle de la _huerta_, une sorte de tour au moyen duquel +on pouvait--en pressant un ressort--se trouver en un instant porté +dans une ruelle déserte, qui aboutissait à la route de Puebla. + +Les deux Mexicains et le cadavre de leur complice furent entraînés au +quartier général, et l'on fit prévenir le corrégidor. + +Celui-ci arriva en toute hâte, mais on remarqua qu'il fit la grimace +lorsqu'il vit et comprit pour quelle affaire il avait été mandé. + +--Ces deux misérables ont été surpris en flagrant délit de meurtre, lui +dit le général Scott; la loi martiale les condamne à mort. Mais avant +de les livrer au bourreau, il faut, je le veux, que vous obteniez d'eux +l'aveu de leur crime et le nom, l'adresse de leurs complices, les deux +femmes disparues. + +Le corrégidor inclina la tête et procéda à l'interrogatoire des deux +bandits. + +Tout d'abord, les scélérats refusèrent de faire le moindre aveu; mais, +poussé par le magistrat mexicain, l'un d'eux déclara qu'il allait +parler. + +Il déclara qu'une conspiration, dont il n'était que le bras, avait été +organisée par les soins du président Santa-Anna, et que le chef connu +était un nommé Antonio Cespédès. Tous les affiliés--dont le nombre +était de deux cents au moins--avaient juré sur le Christ de se dévouer +à la sainte cause pour la délivrance de leur pays. + +--Quelle est la senora qui sert de sirène à ces rendez-vous meurtriers? +demanda le général Scott. + +Après de grandes hésitations, le bandit consentit à la nommer: + +--Dona Fernandina Capilla, la fille du riche _haciendero_ Capilla de +_Los Pueblos_. + +--Je m'en étais douté! murmura le corrégidor à voix basse. Où est-elle? + +--Je l'ignore: peut-être à la _hacienda_ de son père. + +Le général Scott envoya un escadron de cavalerie à la ferme du senor +Capilla, mais le logis était abandonné de la veille: les portes en +demeuraient ouvertes, la maison restait vide. + +Hieronimo Sanfé, le meurtrier garrotté par Morse, et son complice blessé +par moi, nommé Jacomo Ora, furent condamnés au supplice infâme du +_garrotte_. Puis on les mit _en chapelle_ pour être exécutés le +lendemain matin. + +Le _garrotte_ est tout simplement la strangulation primitive. On attache +le patient solidement ficelé à un poteau placé au milieu d'une place +publique. On le fait asseoir sur un banc adossé au poteau et on lui +passe une corde autour du cou. Cette corde est entortillée à une sorte +de tourniquet en bois de chêne, et le bourreau vire le chanvre jusqu'à +ce que le patient soit bel et bien étranglé. + +C'est horrible, mais c'est ainsi. La coutume du Mexique est là. + +Le lendemain, à dix heures du matin, les tréteaux avaient été dressés +sur la grande place de Mexico, vis-à-vis la cathédrale. + +Les deux patients, soutenus chacun par un prêtre, furent amenés au pied +de l'échafaud, et le bourreau--à son corps défendant, mais forcé d'agir +par la présence de toute l'armée américaine rangée en bataille sur le +lieu du supplice--fut bien forcé d'accomplir sa funèbre tâche. + +J'assistais à cette exécution, et j'avoue que le spectacle horrible +de ces faces tuméfiées, de ces langues pendantes, de ces contorsions +atroces, resta longtemps gravé dans ma mémoire. + +Mes amis Thirtle et Andrès étaient vengés! + + + + +Une exécution à San-Francisco. + + +La découverte des mines d'or en Californie--cette partie conquise de +l'Amérique du Nord sur les côtes du Pacifique--par les habitants des +États-Unis avait attiré sur ce point du globe une quantité d'émigrants, +dont le nombre affluait tous les jours. + +Les aventuriers de tous les pays, ceux qui avaient le désir de se +procurer dans le plus bref délai, par tous les moyens possible, la +richesse et le bien-être, sans recourir au commerce ou à l'industrie, +tous les hommes à grandes passions, tous les révoltés de la société +des différents États du monde civilisé, les gens sans aveu, avides de +trouver l'inconnu et de pouvoir pêcher en eau trouble, se ruèrent vers +les _placeres_ dès que la nouvelle de ces gisements aurifères parvint à +leurs oreilles. + +Les villes de Sacramento et de San-Francisco devinrent, à dater de ce +moment-là, le rendez-vous d'une population criminelle ou prête à le +devenir. Nulle part, sur le reste de la terre, on n'eût pu rencontrer +plus de scélérats réunis. + +Les conséquences de cet état de choses se réalisèrent dans un court +espace de temps et le plus grand désordre régna dans ce pays conquis. + +Il ne se passait pas de jour où des vols et des assassinats ne fussent +signalés: la vie était à chaque instant exposée au plus grand danger +et les autorités établies se voyaient incapables de protéger leurs +concitoyens et de punir les crimes, de quelque nature qu'ils fussent. + +Peu à peu, cependant, la première invasion de ces chercheurs d'or, sans +feu ni lien, fut suivie par la venue de gens plus respectables et plus +soumis aux règlements de la société, qui venaient essayer de faire du +commerce. Ces nouveaux arrivés comprirent qu'il fallait se ranger du +côté de la loi, pour se débarrasser des criminels au milieu desquels ils +se trouvaient. + +Comme l'état de choses existant ne pouvait continuer, les hommes les +plus sérieux et les plus hardis se réunirent pour faire respecter la +loi, et l'opinion publique se montrant en faveur de cette résolution, il +fut décidé que le vol et le meurtre seraient désormais punis avec autant +de sévérité que dans les États policés de l'Union américaine. + +Cette façon de procéder d'une société se faisant justice elle-même, +au lieu et place des tribunaux constitués à cet effet, est connue aux +États-Unis sous le nom de _loi de Lynch_, du nom d'un Américain nommé +Lynch qui le premier, dans le pays des frontières, avait inauguré ce +genre de punition contre les ennemis des gens honnêtes établis comme +pionniers dans ces parages voisins des Peaux-Rouges. + +Bien souvent la justice populaire s'était ruée sur des gens complètement +innocents et reconnus comme tels après leur exécution sommaire; mais en +Californie le cas n'était pas le même; on se trompait rarement et puis +les juges appartenaient à la classe honnête de la population. C'étaient +eux qui étaient les acteurs et ils agissaient en plein jour en donnant +toute la publicité possible à la sentence irrévocable. + +En Europe, nous nous targuons de respecter la loi, et, quelque horreur +que nous éprouvions en présence d'une exécution, nous laissons la +justice suivre son cours. + +La raison en est que nous sommes persuadés que la justice sait et saura +nous protéger et nous venger au besoin. + +En Californie, ce n'était pas la même chose. Les gens honnêtes de ce +pays étaient convaincus que la loi n'était pas assez puissante pour les +protéger. Ils en étaient donc arrivés à cette conclusion qu'il fallait +se défendre sérieusement contre tous ceux qui en voulaient à leur +propriété et à leur vie; qu'il n'y avait aucune sécurité sans des +exemples frappants et qu'il fallait terrifier les criminels. + +Nous avons cru devoir expliquer la situation, pour atténuer quelque peu +les horreurs de ces récits de jugements et d'exécutions sommaires de +San-Francisco et du pays de l'or. + +On n'oubliera pas non plus que ces juges «irréguliers» ne prononçaient +leur sentence qu'après des débats sérieux, où la procédure était la même +que dans les cours des autres pays civilisés: acte d'accusation fondé +sur les évidences, liberté de défense de la part de l'inculpé, plaidoyer +d'avocat, etc., etc., ainsi que cela se pratique d'ordinaire. + +Quoi qu'il en soit, ces jugements prononcés au XIXe siècle, au milieu +d'un État faisant partie de la grande République américaine, offraient +un intérêt des plus curieux. + +Dans le récit qui va suivre, les principaux acteurs se composaient de +deux cents citoyens de San-Francisco qui s'étaient constitués en «comité +de vigilance» dans le but avoué d'empêcher tout voleur, assassin ou +incendiaire d'échapper à la punition méritée, soit par la faiblesse des +juges réguliers, soit par le peu de solidité des prisons, l'insouciance +et la corruption de la police, ou l'insuffisance des moyens de +répression. + +Le misérable qui fut reconnu coupable avait volé un coffre-fort rempli +d'argent. On l'avait découvert au moment où il emportait la caisse de +fer enveloppée dans un grand sac. Quand il s'était vu suivi, il avait +sauté dans une embarcation en cherchant à s'éloigner à force de rames. + +La personne lésée s'était aperçue du larcin et, immédiatement, avait +couru à la poursuite de son détrousseur, suivie par un grand nombre de +bateliers qui n'avaient pas tardé à rejoindre l'homme qui emportait +le coffre-fort. Ce dernier, se voyant pris, avait jeté la preuve de +conviction à la mer; mais tandis que quelques personnes s'emparaient du +voleur, d'autres repêchaient la caisse de fer. + +Ramené vers le rivage, le coupable fut remis aux mains des membres +du conseil de vigilance, qui l'entraînèrent dans la salle de leurs +délibérations. Il fut jugé par quatre-vingts membres présents, à huis +clos, et, convaincu de vol, se vit condamné à être pendu, le soir même, +à Portsmouth-Square. + +Tandis que le tribunal était rassemblé, les habitants de San-Francisco +s'étaient rassemblés autour de la maison qui servait de lieu du réunion, +et la cloche de la remise pour la pompe d'incendie sonnait à pleine +volée, afin d'apprendre à la ville ce qui se passait au sein du comité +de vigilance. + +La populace se montrant fort excitée, plus excitée que de coutume même; +certains assistants reprochaient aux membres de ce tribunal, imposé de +délibérer à huis clos; mais quand on annonça au public la sentence de +mort décrétée contre le criminel, un sentiment de satisfaction générale +éclata de toutes parts. Quelques personnes, cependant, exprimaient +l'opinion que la mort était un peu sévère pour une pareille offense +envers les lois de la société. + +Dès que la sentence eut été signée, la cloche de la pompe à incendie +ne cessa de sonner le glas de mort, pour annoncer la fin prochaine du +condamné. + +Le capitaine des hommes de police, nommé Benjamin May, se présenta à la +porte de la salle d'audience et réclama le prisonnier qui, naturellement +lui fut refusé. Quoiqu'il se fut fait accompagner par une escouade +de policemen, il vit bien que ni lui ni ses gens ne réussiraient à +s'emparer du coupable. + +Il était une heure après midi, quand un nommé Samuel Bonneau se montra +sur le seuil de la salle d'audience et vint annoncer la sentence +rendue à l'unanimité contre le voleur, qui, malgré l'évidence, avait +constamment nié sa culpabilité. + +Le condamné se nommait John Jenkins, et était originaire de Londres. +Samuel Bonneau ajouta qu'on lui avait donné une heure pour se +réconcilier avec Dieu, et qu'à cet effet on avait mandé près de lui un +ministre protestant du nom de James Innes. + +La foule approuva par ses cris la décision du comité de vigilance, et +dès ce moment le tumulte arriva à son comble, car chacun voulait donner +son avis et le faire prévaloir. + +Nous devons ajouter que la majorité des citoyens de San-Francisco, était +en faveur de l'exécution. + +Tandis que ceci se passait au-dehors, le prisonnier était gardé à vue +avec rigueur, mais avec tous les égards possibles: on lui avait même +offert des cigares. + +Le pasteur protestant était accouru le premier, à l'appel qu'on lui +avait fait, et il exhortait le condamné à prier avec lui. Nous devons +dire, pour être exact, que toutes les paroles du révérend docteur Innes +étaient prononcées en pure perte: le malheureux à qui il s'adressait +ne lui répondait pas. Toute son attention semblait fixée vers la porte +d'entrée, car il s'attendait à se voir délivré par les gens de la police +municipale. + +Au moment où deux heures sonnaient, les portes de la salle du comité +de vigilance s'ouvrirent, et le condamné à mort fut amené devant la +populace. C'était un homme de haute taille, d'une force herculéenne, +dont le visage semblait fait pour inspirer la terreur. + +Si épouvantable que fût sa situation, il paraissait de sang-froid en +fumant un cigare de l'air le plus placide du monde. Ses mains attachées +derrière son dos étaient maintenues par deux hommes armés, accompagnés +d'un grand nombre d'individus, de telle façon que la fuite était +réellement impossible. + +C'est ainsi qu'il parvint, en traversant la foule, jusqu'au milieu du +square public. + +Une fois là, une clameur immense éclata de toutes parts et des +vociférations étranges se firent entendre; c'était un spectacle +effrayant. La lune, obscurcie par les nuages, était entièrement cachée +et l'on n'y voyait que grâce à la lueur des torches. + +Quelques individus s'étaient hissés sur l'arbre de la liberté, pour y +attacher une corde destinée à la pendaison. + +A ce moment-là, un cri se fit entendre. + +--Ne le pendez pas à cette noble potence, disait quelqu'un. + +--C'est vrai! conduisez-le vers la vieille maison, hurla un autre +assistant. + +Et ce fleuve d'êtres vivants entraîna le condamné vers un _adobe_ +(maison de pizai) en ruines, qui avait autrefois servi de douane. +On hissa une poutrelle à l'une des fenêtres, et quand elle eut été +solidement fixée on passa une corde solide à une poulie. + +Tandis que ceci se préparait, les hommes de la police faisaient de vains +efforts pour s'emparer du condamné, mais ils se virent repoussés de +toutes parts. + +S'ils eussent persisté dans leur projet, on les aurait reçus à coups +de revolver, quoiqu'un certain nombre d'assistants fût opposé à cette +exécution sommaire et se montrât disposé à favoriser les efforts de la +police. + +Le prisonnier, balloté entre ceux-ci et ceux-là, se mourait de peur. +Tout à coup, il sentit un noeud coulant glisser autour de son cou, et il +fut enlevé par une vingtaine de bras à 10 mètres au-dessus du sol. + +La secousse avait été mortelle, et, après quelques balancements, +quelques trémoussements nerveux, le criminel, victime de la vengeance +populaire, n'était plus qu'un cadavre. + +Tandis que ce cadavre restait ainsi suspendu au-dessus de la foule, la +terreur s'était emparée des exécuteurs eux-mêmes, qui se dispersèrent +lentement. + +Quelques-uns, les plus endurcis, restèrent seuls jusqu'au lever du jour, +près du lieu de l'exécution. + +A six heures, le marshall Mac-Crowski se rendit vers l'_adobe_, coupa la +corde et fit emporter le corps de feu John Jenkins, qui fut déposé à la +salle des morts. + +Ainsi se passa la première exécution faite d'après la loi de Lynch à +San-Francisco. + +Dans les circonstances particulières où se trouvait la société +californienne, à l'époque où nous reporte le fait qui précède, on peut, +en quelque sorte, excuser ce jugement sommaire. + +Mais on ne peut que bénir les lois justes et régulières qui régissent +le pays où nous vivons, car on vit paisiblement en Europe, sous la +protection d'une police destinée à prévenir le crime et de juges prêts à +le punir avec toute la sévérité nécessaire. + + + + +L'arbre anthropophage. + + +A mi-chemin de l'île de la Réunion et de la côte orientale de l'Afrique +centrale s'étend, sur une longueur de 132 myriamètres du nord-est au +sud-ouest, avec une largeur très variable, mais qui, dans sa plus grande +traversée, n'a pas moins de 54 myriamètres de l'est à l'ouest, la grande +île de Madagascar, nommé en langage madécasse _Hiera Bé_, ce qui veut +dire «la grande terre». + +C'est, après Bornéo et la Grande-Bretagne, la plus vaste île du monde. + +Vue de la mer, cette île magnifique offre à l'oeil de celui qui arrive +par la pleine mer, à bord d'un navire, un vaste amphithéâtre de +montagnes superposées, formant des échelons de verdure qui varient +depuis le vert le plus vif jusqu'aux teintes azurées des pics ardus qui +se confondent avec le bleu foncé du ciel. + +Madagascar serait une des possessions les plus importantes que puisse +envier une grande puissance maritime, si cette île n'avait pas contre +elle le climat meurtrier de son littoral. + +Il y a trois races distinctes à Madagascar, parmi les trois millions +d'habitants qui composent le chiffre de la population: les Sakataves +à l'ouest, descendus de la côte africaine et qui sont encore de vrais +nègres; les Howas au centre, grande peuplade d'origine malaise, et les +Madécasses, type modifié par de nombreuses révolutions et de fréquents +amalgames. + +Les Sakataves ont la peau noire et les cheveux crépus: ils ont conservé +tous les instincts, tous les errements de la race africaine à laquelle +ils doivent leur origine, c'est-à-dire qu'ils sont ignorants, +superstitieux et... anthropophages. + +Leurs habitations sont situées au milieu de cavernes creusées dans les +rochers calcaires de leurs montagnes, au centre desquelles se trouvent +des vallées profondes, à 400 pieds au-dessus du niveau de la mer. + +Près de la frontière des Sakataves se trouve un joli petit lac de 1 +mille environ de diamètre, dont les eaux dormantes s'échappent au sein +d'un canal tortueux, sous le feuillage sombre de la forêt impénétrable. + +Les Sakataves sont complètement nus; leurs relations avec les autres +tribus sont assez guerrières, et leur seule religion est celle d'un +culte abominable qu'ils rendent à un arbre déifié par eux qui, comme le +_Drosera rotundifolia_--cette plante carnivore, si bien décrite par +Darwin [1],--suinte un fluide visqueux qui l'aide à s'emparer de sa +proie et possède des qualités enivrantes, dont les naturels se régalent +avec avidité. + +[Note 1: M. Darwin, le célèbre naturaliste, a dernièrement attiré +l'attention du public sur quelques espèces de plantes carnivores, qui, +saisissant les insectes et refermant sur eux leurs pétales, sucent tout +leur sang et rejettent après leur cadavre desséché. Des morceaux de +viande crue disparaissent avec la même rapidité dans la «bouche» de ces +arbres fantastiques.] + +Qu'on se figure une immense pomme de pin de 3 mètres de haut et d'une +grosseur proportionnelle. Cette pomme de pin géante, qui est le tronc de +l'arbre, est noire et d'une dureté pareille à un bloc de fer. A la cime +de ce cône, qui a près de 50 à 60 centimètres de largeur, on aperçoit +une dizaine de feuilles qui retombent molles et pliantes, à l'instar +de celles d'un bananier, avec cette différence qu'elles sont nerveuses +comme celles de l'agave et terminées par des pointes d'une acuité sans +pareilles et creusés à l'intérieur. + +Tout le bord de ces feuilles est armé de forts piquants; leur couleur +est vert foncé, comme qui dirait l'écorce des lièges ou des troënes. + +Si l'on se hisse sur un rocher ou sur les épaules d'un insulaire +sakatave pour examiner cet arbre satanique, on aperçoit un cône rond, de +couleur blanche et de forme creuse. Ce n'est point une fleur, mais bien +une sorte d'entonnoir, de suçoir dans lequel est contenu un liquide +visqueux et douceâtre dont les propriétés sont à la fois morphiques et +intoxiennes. + +Tout autour de ce récipient se hérissent des rejetons de feuilles, à +l'état de scions, tortillés comme des serpents et remuant comme s'ils +étaient animés. Leur largeur est d'environ 1m, 30, et rien n'est plus +terrifiant que de voir le frétillement de ces plantes verdoyantes, qui +produit une sorte de sifflement fait pour donner le frisson au plus +courageux. + +Un arbre pareil à celui-là, transplanté dans notre Jardin +d'acclimatation de Paris, ferait la fortune de cette administration. + +Je reviens aux Sakataves et à leur religion superstitieuse. Il y a dix +ans, leur reine, veuve depuis huit mois et mère d'un grand et gros +garçon, héritier de son père, mit au monde un second fils qui, d'après +les lois de la tribu, devait succéder à son père. En Europe, c'est tout +le contraire qui se passe; mais à Madagascar, les lois héréditaires +ne suivent pas le même cours que chez nous. Lambo--c'était l'aîné +de Ramatava, la reine-mère--devait mourir dès que son frère Horra +viendrait prendre sa place. + +Or, la reine adorait son fils aîné. Elle eut donné sa vie pour que son +bien-aimé rejeton n'eût pas eu de frère; mais la nature ayant suivi son +cours, Horra avait vu le jour. + +Quel parti prendre? Le seul qui fut possible, quelque pénible qu'il fût: +la fuite. Lambo dit adieu à sa mère, par une nuit sombre; et celle-ci, +affolée, sans courage, vit s'éloigner son enfant adoré, qu'elle ne +devait peut-être plus revoir. + +Lambo s'enfonça dans les méandres de la montagne, à travers mille +dangers plus terribles les uns que les autres, torrents à franchir, +animaux féroces à défier; son but était d'atteindre les confins de la +tribu des Howas et de se rendre au port de Tamatave où faisaient escale +les navires venant du monde civilisé, à bord desquels il trouverait un +passage. + +Après quatre jours de marche, Lambo parvint en vue du port. Devant lui, +au lieu de la montagne où la mer déferlait, il aperçut un millier de +cases divisées en deux parties: le village Malgache sur le bord de +l'Océan, et le village Howa placé derrière le fort. + +De nombreux habitants recouverts de _sambas_ et de _sim'bous_, sorte +de toges romaines fabriquées avec des cotonnades du pays, circulaient +devant les cases et se dirigeaient vers un grand hangar qui était le +palais du souverain des Howas. + +Les murs de cette grande case étaient formés de poteaux, reliés ensemble +par les longues et fortes tiges du _ravenala_ (l'arbre du voyageur) +serrées les unes contre les autres, et la toiture consistait en feuilles +du même arbre, tressées comme de la paille. + +Le roi Radama venait d'être élu par ses sujets et donnait audience à son +peuple. + +Pourquoi ne demanderais-je pas asile à mon frère? se dit Lambo. + +Et il alla droit au palais du souverain des Howas, lui raconta son +histoire et le pria de le garder auprès de lui. + +Non seulement le roi Radama accueillit avec bonté son égal, mais encore +il lui donna un emploi supérieur à sa cour et lui fournit les moyens de +vivre sur un grand pied dû à son rang. + +Lambo se montra fort reconnaissant de l'accueil qui lui était fait et, +voulant prouver cette gratitude, il se mit entièrement au service de +Rosaherina. + +La présence des Européens à la cour du grand chef de Tamatave lui +fournit l'occasion de montrer son intelligence. C'est lui qui s'aboucha +pendant plusieurs mois avec M. Dupré, envoyé par l'empereur Napoléon +III, pour ratifier un traité de commerce et avec le capitaine Dupré, qui +appuyait la volonté de la France à l'aide de la frégate _Hermione_ et +de l'aviso _le Curieux_. Il ne tint pas à Lambo de voir accepter les +propositions de la France par son souverain, et si notre alliance ne fut +point agréée, c'est à l'influence de l'Angleterre que cette déconvenue +doit être attribuée. + +Un matin, le roi Radama fut trouvé étranglé sur son lit. La reine +Rosaherina, sa femme, n'aimait point Lambo, qui dut chercher de nouveau +son salut dans la fuite. + +Il s'éloigna donc dans le plus bref délai et au lieu de se recommander +au capitaine Dupré, qui l'eût volontiers accueilli à son bord, il songea +à revoir sa mère et son pays. + +Une pareille résolution était de l'imprudence; mais l'amour de la patrie +et de la famille l'emportait sur tous les raisonnements et Lambo +s'en alla à travers monts et vallées dans la direction du territoire +sakatave. + +Un soir, à la tombée de la nuit, quatre ans après son départ, il +parvenait à deux portées de fusil du _palais_ maternel. Caché sous les +arbres touffus d'une forêt voisine, il put voir Ramatava et son frère +Horra se promener devant leur habitation pour respirer l'air parfumé. +Quand l'ombre fut venue, il s'avança avec les plus grandes précautions +vers la case royale, y entra et sauta au cou de celle qui lui avait +donné le jour. + +--Malheureux! s'écria la reine, mais c'est la mort que tu es venu +chercher ici! + +--Soit! mais au moins je t'aurai revu, mère; je gémissais loin de toi +chez notre frère. + +La pauvre mère eut beau supplier son fils de s'en aller de nouveau; +celui-ci refusa. + +--Mon intention n'est pas de m'emparer du trône qui est échu à mon +frère d'après nos lois, mais j'entends vivre près de lui, de toi, et +respirer l'air qu'ont humé mon père et tous les miens. + +--Mais les puissants de notre territoire, les prêtres de notre dieu +réclameront l'exécution de la loi, c'est-à-dire ta mort! + +--Je leur ferai comprendre que ma mort est inutile; que c'est un +sacrifice odieux à une coutume barbare et anticivilisée. + +--Mais si tu ne réussis pas à les convaincre? + +--Je me résignerai à mourir. + +Ce qu'avait prévu la mère arriva. Quelques jours se passèrent avant que +la présence de Lambo fût connue; mais un matin il fut aperçu par un +vieillard très superstitieux et d'un fanatisme sans pareil. Celui-ci +alla le dénoncer. + +Deux heures après, un groupe de dix guerriers s'emparait de Lambo et le +conduisait sur la place publique pour y être jugé. + +--Lâche et audacieux! lui dit le prêtre. Lâche, pour t'être enfui afin +d'éviter ta destinée fatale; audacieux, pour être revenu nous braver. + +--Quel crime ai-je commis? répliqua Lambo. + +--Celui de résister à la volonté de nos dieux. + +--Vos dieux n'existent pas. + +--Il blasphème! + +--Je raisonne et je dis la vérité. + +--Tu vas mourir: ta vie appartient à _Tépé-Tépé_. + +Ce mot signifiait le nom de l'arbre anthropophage, aux étreintes duquel +Lambo allait être fatalement livré. + +En vain Ramatava implora-t-elle ses ministres pour obtenir d'eux la vie +de son enfant; ceux-ci refusèrent, croyant être agréables à leurs dieux; +et l'on vit bientôt l'infortuné Lambo, les mains liées par des cordes de +palmier, avancer, tout en résistant, au milieu d'une horde de sauvages: +on l'entraînait vers l'endroit du pays où s'élevait le _Tépé-Tépé_. + +Tout autour de lui, des femmes demi-nues, des Sakataves enivrés, +affolés, poussaient des hurlements sinistres et chantaient des hymnes +propitiatoires. + +Leurs cris, leurs danses redoublaient autour du pauvre Lambo que l'on +poussait des mains et que l'on piquait avec le fer des javelots pour le +forcer à avancer. + +Quand cette foule sauvage fut arrivée près du _Tépé-Tépé_, les bourreaux +hissèrent Lambo sur le sommet de l'arbre et le forcèrent à s'asseoir sur +le cône, au milieu des scions qui s'agitaient déjà autour de sa tête. + +Le malheureux n'avait pas perdu son sang-froid: il voyait la mort +arriver, mais son courage résistait aux premières étreintes. + +La foule lui cria: _Tick!_ ce qui voulait dire: Bois! et il prit dans sa +main un peu de ce liquide étrange et sinistre, qu'il porta à ses lèvres. + +Un moment après, il se relevait d'un bond. Son visage était transfiguré: +on eût dit que la folie s'était emparée de ce jeune homme si calme +d'ordinaire. A peine fut-il debout, les deux pieds dans le creux de +l'arbre, qu'il se vit enlacer par les scions du _Tépé-Tépé_. Sa tête, +son cou, ses bras furent serrés comme dans des étaux de fer; son corps +fut de même enlacé par ces serpents végétaux. + +C'était un nouveau Laocoon devenant la proie des boas qui vont le +dévorer. + +A ce moment suprême, les grandes feuilles du _Tépé-Tépé_ se redressèrent +lentement, comme les tentacules d'une énorme pieuvre; venant à l'aide +des scions placés autour du coeur de l'arbre, elles étreignaient plus +fortement la victime si odieusement sacrifiée. Ces grands leviers +s'étaient rejoints et s'écrasaient l'un l'autre, et l'on vit bientôt +suinter à leur base, par les interstices de l'horrible plante, des +coulées d'un liquide visqueux; mêlé au sang et aux entrailles de la +victime. + +A la vue de cet odieux mélange, les sauvages Sakataves se précipitèrent +sur l'arbre, l'escaladèrent en hurlant, et, à l'aide de noix de cocos, +de leurs mains disposées en creux, recueillirent ce breuvage de l'enfer +qu'ils buvaient avec délices. + +Ce fut alors une épouvantable orgie, suivie de convulsions épileptiques, +et enfin d'une insensibilité absolue. + +Lorsque l'arbre anthropophage eut achevé son repas, quelques heures +après le moment où la victime lui avait été livrée, il ne restait plus +du corps de Lambo que des ossements broyés et des nerfs desséchés. + +Les grandes feuilles s'étaient détendues, les scions voltigeaient +toujours et le cône intérieur de l'arbre rejetait sa liqueur visqueuse, +âcre et intoxicante. + +La malheureuse mère de Lambo était folle, mais son fils Horra régnait +sur les Sakataves. + + + + +La prairie en feu. + + +Ce qui suit est un souvenir de voyage au milieu des prairies indiennes. + +Nous nous trouvions, quelques amis et moi, lancés parmi les déserts du +Far-West, en compagnie d'une tribu de Sioux, et nous avions campé sur +les bords de la rivière des Pruniers (Plum's River). Un matin, mon +camarade Willie et moi nous partîmes seuls pour aller tuer un cerf ou +deux pour les besoins de notre caravane. + +Au lieu d'un «Virginien», nous rencontrâmes un ours. Willie fit feu et +blessa sérieusement l'animal qui prit la fuite à travers les méandres du +désert. + +Nous nous décidâmes à poursuivre la bête, en jurant de ne revenir au +campement qu'avec maître Bruin. L'animal avait pris les devants et +nous lançâmes nos montures au galop. Après deux heures de cette course +échevelée, nous comprîmes que l'ours s'était dérobé, ou bien qu'il était +tombé mort dans quelque coin. Notre limier avait cessé de donner de la +voix. + +C'est alors que nous songeâmes au retour. Seulement, dans l'ardeur de +notre poursuite, nous avions perdu souvenir de la direction suivie et +nous ne pouvions retrouver le chemin du camp. + +Tandis que nous nous orientions, Willie et moi, nous aperçûmes à +l'horizon une énorme troupe de bêtes diverses se précipitant en avant +avec une inquiétude qui n'avait jamais été remarquée auparavant par +nous dans les hardes de ces animaux. Leur allure était celle que donne +l'épouvante, et la présence d'un homme ne devait certainement pas avoir +cette influence sur leur course rapide. + +En regardant attentivement à l'horizon, nous vîmes une large bande +noirâtre que nous prîmes d'abord pour un nuage; mais comme l'épaisseur +en augmentait toujours et que sa couleur devenait de plus en plus +sombre, nous nous arrêtâmes sans nous parler, afin de mieux nous rendre +compte. + +--Ce n'est pas un nuage, me dit tout à coup Willie. + +Les hardes effrayées des habitants du désert se précipitaient toujours +en avant. + +Tout à coup l'idée me vint que la prairie était en feu, et je vis un +moment après que je ne m'étais point trompé. + +La bande noire que nous apercevions à l'horizon, était formée de nuages +de fumée de plus en plus reconnaissables, qui avaient une étendue +d'environ une lieue et se développaient au fur et à mesure des progrès +de l'incendie. + +Il nous fallait fuir: mais dans quelle direction? Quoi qu'il en fût, il +était impossible de rester à l'endroit où nous nous trouvions. Un galop +incessant pouvait seul nous arracher à l'invasion des flammes et à une +mort épouvantable. + +Nos montures semblaient deviner l'imminence du danger. Elles regardaient +en hennissant les colonnes de fumée qui s'élevaient de toutes parts et +tiraient sur la bride comme pour inviter leur maître à prendre un parti. +Aussi, à peine eûmes-nous lâché les brides que les animaux s'élancèrent +avec toute la vitesse dont ils étaient capables, comme s'ils eussent +voulu devancer l'ouragan et laisser loin derrière eux le danger +imminent. Ils emportaient leurs cavaliers dans une course effrénée, +précédant toutes les bêtes fauves, les bisons et les chevaux mêlés les +uns aux autres, harde innombrable dont la plaine était couverte aussi +loin que la vue pouvait s'étendre. + +Les pauvres égarés s'efforçaient de modérer leurs montures; mais ils +avaient beau leur parler et caresser de la main leur fine encolure, +l'animation de ces pauvres bêtes augmentait à chaque pas et leurs bonds +devenaient de plus en plus impétueux. + +A la fin, d'épais nuages de fumée, chassés par l'ouragan et s'enroulant +les uns sur les autres en tourbillons épais et sinistres, vinrent se +ranger au-dessus de nos têtes. L'obscurité augmentait comme lorsque la +nuit couvre la terre et qu'il n'y a pas d'étoiles au ciel. + +Tout à coup une lueur rougeâtre perça les ténèbres. Willie et moi, nous +nous retournâmes comme d'un commun accord, et nous vîmes avec horreur +les herbes prendre feu et projeter des flammes jusqu'à l'extrémité de la +prairie. Nous nous crûmes entourés d'une ceinture de feu. + +L'éclat intermittent de ce foyer éclairait, d'un reflet ardent et +menaçant à la fois, la foule des animaux affolés de terreur et fuyant à +perdre haleine. + +Tout l'espace que Willie et moi nous avions laissé derrière nous +paraissait animé; une trépidation semblable au sourd grondement du +tonnerre frappait nos oreilles. + +Nos braves coursiers réussirent--grâce à des efforts incroyables--à +se tenir à distance du feu; c'est à peine si quelques-uns des hôtes les +plus rapides du désert, cerfs, antilopes ou chevaux sauvages, purent +nous atteindre et se maintenir à nos côtés pendant cette fuite +désespérée. + +Tout en galopant, nous voyions tomber tantôt un cheval, tantôt une +gracieuse antilope; plus loin, un cerf ou un bison; mais les congénères +de ces animaux s'enfuyaient sans songer à autre chose qu'à leur propre +conservation, et ils abandonnaient les autres à leur malheureux sort. + +Jusqu'alors les forces de nos montures n'avaient pas faibli. L'effroi +et l'instinct de la conservation soutenaient leur ardeur et donnaient +à leurs jarrets une souplesse extraordinaire. Cependant au bout d'un +certain temps, Willie sentit les mouvements de sa monture devenir plus +raides: sa respiration lui parut plus haletante, son galop plus allongé. +Il était évident que les flammes se rapprochaient rapidement. + +--Du courage! En avant! m'écriai-je, quand je m'aperçus qu'il n'était +plus à ma droite. + +Et mon camarade enfonça résolument ses éperons dans les flancs de son +coursier. + +Celui-ci s'enleva par un généreux effort, et nous reprîmes de conserve +la direction d'un taillis, ou du moins de quelque chose qui ressemblait +à un courant d'eau. + +Mais cette ardeur ne dura pas. J'eus, à un moment donné, la douleur de +voir le cheval monté par Willie s'abattre et tomber pour ne plus se +relever. + +La situation était perplexe. Je criai à mon pauvre camarade de monter en +croupe avec moi et, quand cela fut fait, je pressai ma monture et nous +gravîmes ainsi une sorte de colline qui se dressait devant nous. + +O bonheur! Arrivés au sommet, nous aperçûmes à nos pieds, à quarante +pas environ, dans le bas-fond, un marécage qui commençait sous un arbre +d'une élévation colossale. + +Nous mîmes aussitôt pied à terre, et mon ami, pendant que je maintenais +mon cheval, s'élança sur l'arbre et découvrit un ruisseau qui +jaillissait entre ses racines et allait en serpentant se perdre dans le +palud. + +La Providence avait guidé notre course vers cet endroit afin de nous +délivrer du danger. Le courage de Willie et le mien revinrent à la fois. + +Tandis que je traînais mon cheval vers le marécage, mon camarade +d'infortune découvrait une anfractuosité de rocher qui pouvait nous +servir d'abri: il m'appela et je le rejoignis, tandis que ma monture se +vautrait dans une flaque d'eau bourbeuse, comme si elle eût voulu se +préserver des atteintes du feu. + +Cinq secondes après, nous étions blottis au fond de l'asile humide qui +devait nous sauver la vie. + +Nous avions plongé nos couvertures dans le ruisseau, et nous attendîmes +avec impatience le passage de l'ouragan enflammé. + +L'incendie avançait à pas de géant. Aux ténèbres opaques succéda la +clarté la plus vive: une pluie de feu vint bientôt s'abattre sur le +marécage, et l'arbre qui s'élevait au-dessus de nos têtes fut ébranlé +jusque dans ses racines. Un vacarme épouvantable se fit entendre et +l'avalanche vivante se précipita en avant. + +A droite et à gauche, nous voyions passer des bisons, des chevaux +sauvages, des cerfs, en compagnie d'antilopes, de jaguars, de panthères +qui s'élançaient les uns par-dessus les autres dans le marécage. + +En quelques minutes, cet endroit fut comblé, pour ainsi dire, par un +amas de bêtes fauves, aussi loin que nous pouvions diriger nos regards, +ce qui n'empêchait pas l'invasion d'autres animaux qui suivaient les +premiers et s'efforçaient de grimper sur le dos les uns des autres, pour +s'enfoncer à leur tour dans ce bourbier protecteur. + +A la première apparition de cette armée d'animaux, Willie et moi, nous +avions tiré nos revolvers de notre ceinture et nous nous tenions prêts à +défendre chèrement notre vie. Mais les bêtes fauves avaient bien autre +chose à faire que de s'occuper de nous. Toutes passèrent outre, sans +même faire attention à notre présence. + +Peu à peu le nombre des bêtes sauvages diminua. Les traînards hors +d'haleine avaient été rattrapés par les flammes, et l'incendie les +dévorait. + +Les traînées de feu avaient bien passé, courant à la suite des bêtes +affolées, mais le ciel était resté embrasé; le vent apportait toujours +des bouffées de chaleur suffocante. + +Cette torture fut, du reste, de courte durée: un air frais, glacial +presque, pénétra dans l'anfractuosité qui nous servait de retraite et +nous rendit l'usage de nos sens. + +Les flammes avaient disparu, et le jour brillait de nouveau. Mais, +hélas! nous étions perdus au milieu d'un océan de désolation. + +Aussi loin que la vue pouvait s'étendre, la prairie qui, une heure +auparavant, ondulait sous le souffle de la brise, ne présentait plus à +nos yeux qu'une surface nue et dépouillée de toute végétation. Ça et +là gisaient les corps calcinés d'un grand nombre d'animaux, dont +quelques-uns se tordaient encore dans les dernières convulsions de +l'agonie. + +A l'aspect de ce spectacle émouvant au suprême degré, mon ami et moi +nous tendîmes la main, et nous pleurâmes en silence. + +Nous nous trouvions dans une passe très-fâcheuse. Qu'était devenu mon +cheval? Comment pourrions-nous regagner le campement? + +En allant examiner l'endroit où ma vaillante bête s'était abattue, je +vis remuer quelque chose à peu de distance. Je m'approchai et, à ma +grande surprise, j'aperçus la tête d'un cheval bai-brun qui semblait +sortir d'un bas-fond, tandis que son corps était enfoncé dans un fossé +rempli de pierres. C'était un cheval sauvage, un étalon d'environ quatre +ans, dont les flancs se soulevaient péniblement et qui ne parut pas +s'apercevoir de ma présence. Magnifique pur sang, quoique dans un piteux +état, l'animal semblait avoir été privé de la vue par la pluie de +cendres qui avait passé au-dessus de sa tête. + +Je courus immédiatement chercher dans l'anfractuosité du rocher le +harnachement de mon cheval, et je bridai et sellai l'étalon sauvage, qui +se trouvait dans un état d'épuisement tel qu'il n'offrit pas la moindre +résistance. + +Willie me laissait faire: le pauvre garçon semblait désespéré; il avait +retrouvé le cadavre de mon cheval complètement calciné, et je lui fis +comprendre, qu'à part le regret d'avoir perdu un bon serviteur, il ne +fallait pas perdre courage. Celui que la Providence nous envoyait devait +le remplacer avantageusement. + +J'allai remplir d'eau mon chapeau de feutre, je ramassai une bonne gerbe +d'herbes fraîches sur le bord de la fontaine, et après avoir arrosé la +tête de l'animal je lui offris à manger. Mais il refusa de goûter à sa +provende. + +Willie m'aida à l'amener près du ruisseau, et nous l'attachâmes +solidement au grand arbre à l'aide du lazzo que j'emportais toujours +dans mes excursions de chasse. + +Avant que la nuit fût venue, j'allai aux provisions. Il n'y avait qu'à +choisir autour de nous. Je dépeçai un grand cerf de deux ans dont +la chair me parut tendre, et nous en fîmes des grillades qui nous +semblèrent d'autant meilleures que nous avions grand'-faim. + +Notre souper terminé, nous nous arrangeâmes de notre mieux pour dormir, +et nous nous fiâmes pour être avertis d'un danger--en cas qu'il +survînt--sur notre pauvre chien,--que j'ai oublié,--lequel n'avait +pas quitté les sabots de notre monture et s'était prudemment blotti au +fin fond du rocher. + +Toutefois, quand le péril avait cessé, il s'était montré et témoignait +de sa joie par des aboiements multiples. + +Dès que le jour parut, nous allâmes voir ce que devenait notre cheval +indompté. La bonne bête mangeait et ne parut pas trop s'effrayer de +notre présence. + +Il nous fallut deux jours de soins, de tentatives de toute sorte, pour +dompter cette monture primitive. Bref, le troisième jour, Willie prit +sur lui de compléter son éducation. Il sauta en selle et je le suivis à +pied. + +Pendant que nous cherchions à nous orienter pour retrouver nos amis, +nous aperçûmes une troupe de cavaliers venant dans notre direction. + +Étaient-ce des Indiens ennemis, ou bien nos compagnons? Nous ne pouvions +le savoir. Heureusement que notre anxiété ne fut pas longue. + +La plus grande inquiétude avait régné dans le camp, le soir de notre +départ, quand on avait découvert que nous pouvions être englobés par le +terrible incendie que l'on voyait à l'horizon. Une vingtaine de Sioux +étaient montés à cheval; un de nos amis les avait suivis, et, après le +troisième jour de recherches, ils nous avaient enfin découverts. + +Nous étions sauvés. + +Notre retour au milieu de nos confrères, sur les bords de la rivière +des Pruniers, fut célébré par des cris de joie, car on n'avait pas cru +possible que nous eussions pu échapper à la mort! + + + + +Une chasse en ballon. + + +Les Américains poussent l'excentricité au delà de toutes les limites: +chasser du haut des wagons d'un _Railway_, attaquer les animaux sauvages +dont la force est décuple de celle de l'homme, à l'aide de vêtements +couverts extérieurement de pointes de fer,--comme qui dirait un +hérisson,--faire avaler à des caïmans ou alligators des morceaux de +chair contenant une cartouche explosible, qui communique à l'aide d'un +fil de laiton avec une machine électrique mise en jeu de la hutte du +chasseur. Tout cela est d'invention yankee. + +Après tout ces _tricks_, qu'y a-t-il d'extraordinaire que nos voisins et +alliés d'outre-océan aient inventé _la chasse en ballon?_ Le tour est +bien simple. Au lieu de monter en chemin de fer, on monte dans la +nacelle d'un aérostat. A dire vrai, un ballon coûte plus qu'une place +par la voie ferrée, mais un hardi Américain ne s'en tient pas à de +pareilles bagatelles. Une spéculation de ce genre est une fantaisie +qu'il se paie très volontiers. + +Il y a deux mois, le courrier de New-York m'a apporté une lettre dont le +contenu m'eût étonné, s'il ne fût pas venu de l'autre côté de l'océan. + +Voici ce qui se trouvait dans cette missive. Je copie textuellement: + +Deux amateurs d'aérostation, MM. Fergus et Thompson, avaient fait +construire un ballon énorme, dans le but de traverser les prairies et de +se rendre sur les côtes du Pacifique. Munis de provisions de tout genre, +bien lesté de toute façon, les deux amis--_Arcades ambo_--partirent +le 9 août de Toronto (Canada), à quatre heures du soir, par un temps +superbe. + +Les voilà perdus dans l'espace éthéré; mais à la rapidité de leur +course, ils comprirent bientôt que la zone atmosphérique dans laquelle +ils se trouvaient était favorable à leur projet. Ils allaient, ils +couraient, emportés par le courant, et la nuit se passa de la sorte. +Quand parut le crépuscule, ils avaient traversé le lac Michigan vers +la pointe qui borde Chicago et s'avançaient triomphalement du côté de +Péoria. + +Vers 10 heures du matin, ils avaient franchi 400 milles et le ballon ne +paraissait pas avoir perdu rien de son volume ou de sa force. + +Entre Burlington et Monti, MM. Fergus et Thompson aperçurent un village +indien composé d'environ deux cents huttes, et, au moment où ils +passaient au-dessus de cette tribu de Peaux-Rouges, quelques coups +de rifle furent tirés en l'air par les guerriers qui paraissaient +stupéfaits, et prenaient certainement l'aérostat pour un oiseau géant ou +un monstre inconnu. + +Les _squaws_ et les enfants se serraient les uns contre les autres, +manifestant la plus grande terreur. + +Les deux aéronautes s'étaient empressés de jeter du lest, et ils +disparurent bientôt à travers les nuages, car la journée était brumeuse +et la pluie tombait au-dessous d'eux. + +Vers trois heures de l'après-midi, les deux hardis aventuriers se +trouvaient par le travers d'un _canon_, sorte d'entonnoir formé par des +montagnes, quand le vent s'éleva assez furieux, de telle sorte que le +ballon était fort agité et tourbillonnait sur lui-même. + +MM. Fergus et Thompson songèrent à atterrir, mais ce n'était pas chose +facile. Au moment où ils décrochaient l'ancre appendue à la nacelle, de +façon à pouvoir saisir une roche qui retiendrait le colosse, quelle ne +fut pas la terreur de ces deux amis en apercevant deux ours grizzly +qui, se dressant sur leur train de derrière, faisaient entendre des +rugissements vraiment terribles. Sans prononcer une parole, sans s'être +même consultés, les deux aventuriers sautèrent sur leurs carabines et +deux détonations se firent entendre, qui couchèrent par terre le plus +gros de ces deux animaux, tandis que l'autre, qui s'était accroché à +l'ancre, se voyait enlevé par le ballon, au moment où les deux Yankees +jetaient du lest pour s'enlever. + +Malgré ce poids énorme, l'aérostat, au lieu de s'arrêter, s'en allait +toujours, entraîné avec la rapidité de l'éclair. + +L'ours grizzly éprouvait une peur sans pareille; lui qui ne sait pas ce +que c'est que de quitter le «plancher des vaches», qui aime peu l'eau, +ne sentait au-dessous de lui que le point d'appui des deux bras de +l'ancre, et entre ses pattes de devant que la corde qui retenait le +morceau de fer. Dans toute autre position, l'ancre étant retenue à +terre, la corde tendue, l'animal se fût hâté de quitter son refuge et de +couper la corde à l'aide de ses dents; mais en ce moment, à 200 mètres +du sol, ce moyen de fuir lui était dénié. Il se tenait immobile le plus +qu'il pouvait. + +MM. Fergus et Thompson mirent fin à cette angoisse, en lui adressant +quatre coups de feu, au moment où le ballon se trouvait à 10 mètres +au-dessus d'une montagne élevée. + +Le grizzly dégringola comme une pierre, et, au même instant, le ballon +prit une force d'ascension exceptionnelle. + +La nuit était venue, une nuit noire: on ne voyait pas à quinze pas +devant soi; et le bruit de la pluie, tombant sur la soie du ballon, +énervait les deux voyageurs qui, malgré l'épaisseur de leurs vêtements +et leurs couvertures imperméables, se sentaient glacés jusqu'aux os. + +L'eau rendait l'aérostat de plus en plus lourd; aussi les deux voyageurs +jetaient-ils du lest, comme le font les prodigues de leur fortune en +numéraire. + +Sans un moment donné, un des sacs de lest, tenu par M. Thompson, +s'échappa de ses mains; et, à une secousse très-forte, son ami et lui +s'aperçurent que le ballon remontait comme un trait à la hauteur de 1 +mille. + +Ils étaient parvenus dans une atmosphère inondée de la lumière de la +lune. L'effet de cet astre, brillant au-dessus de la région des nuages, +était d'un pittoresque sans pareil. L'ombre du ballon passait sur les +montagnes légères, quoique chargées d'eau, comme un point noir sur des +vagues de feu. + +Tout à coup le calme se fit. Le ballon descendait: la pluie avait cessé +et toute la nature semblait enveloppée dans un voile obscur. + +Cet état de chose dura jusqu'au matin; et quand l'aube revint nos +intrépides aéronautes aperçurent, à 100 mètres au-dessous d'eux, un +énorme troupeau de buffalos qui paissaient tranquillement l'herbe des +prairies. + +Ils firent feu et virent rouler par terre deux magnifiques bisons qui se +débattaient dans les spasmes de l'agonie. + +Le ballon allait toujours avec la rapidité d'un train express. + +Enfin, à l'horizon, dans la direction du sud-ouest, un point noir se +présenta au bout de la lunette d'approche de M. Thompson. + +--Hourra! s'écria-t-il, nous sommes sauvés! c'est un des forts +militaires de la Confédération américaine. Je le vois là-bas devant +nous. En avant! Là, bientôt nous serons arrivés. Nous y voici. Ouvrons +la soupape et descendons lentement. Rien ne s'oppose à ce que nous +atterrissions ici. Il n'y a pas un arbre aux alentours, aucun lac. +Attention, Fergus, attention! + +A mesure que le ballon avançait, sa présence avait été signalée par la +sentinelle qui veillait le long de la palissade extérieure. + +Trois minutes après, tout le détachement de l'armée américaine, baraqué +dans cet endroit, sortait du fort et accourait au-devant des aéronautes. + +Les cris les plus désordonnés se faisaient entendre: _Hurrah! Welcome!_ +etc., etc. + +MM. Thompson et Fergus donnèrent les indications nécessaires pour qu'on +s'emparât des cordes; cela fut fait aussitôt et, en moins de temps qu'il +n'en faut pour écrire ces lignes, le ballon se couchait sur le côté, +tandis que la nacelle touchait le sol. + +Les deux _chasseurs en ballon_ étaient devant les palissades du fort +Leavenworth, sur les frontières du Nebraska. + +Je laisse à penser la fête que la garnison fit à ces compatriotes qui +leur tombaient du ciel sans crier gare! + +Le capitaine William Smith, qui commandait le fort, leur offrit la plus +cordiale hospitalité. Il leur promit de regonfler leur ballon avec du +gaz qu'il fabriquerait exprès pour eux, en brûlant de la houille que la +garnison tirait des mines et qui servait au chauffage du fort et de ses +habitants. Ces mines précieuses se trouvaient à peine à une lieue du +fort Leavenworth. + +Le second jour après l'arrivée des Yankees au milieu du désert, une +tribu de Peaux-Rouges qui venait chercher sa redevance en cet endroit +et trafiquer avec les chefs du fort apporta deux magnifiques +fourrures d'ours grizzly fraîchement écorchés. MM. Fergus et Thompson +interrogèrent les Indiens au sujet de ces dépouilles. Il leur fut +répondu que les animaux à qui elles appartenaient avaient été trouvés, +l'un percé d'une balle qui lui avait traversé les poumons, l'autre +ayant trois blessures bien apparentes, mais ayant en outre les membres +fracassés, comme s'il fût tombé de très-haut. + +Il n'y avait pas à s'y méprendre, les deux ours grizzly qui avaient été +trouvés par les Peaux-Rouges étaient les mêmes que les chasseurs en +ballon avaient tués du haut de leur nacelle. Il était fort difficile à +nos Yankees de faire comprendre aux Peaux-Rouges que leur butin ne leur +appartenait pas; aussi prirent-ils le parti d'acheter les deux peaux +afin d'en être les vrais possesseurs. + +Huit jours après, MM. Fergus et Thompson virent leur ballon se gonfler +encore devant la forteresse américaine. Il fallut deux jours et demi +pour «renflouer» le ballon. Les Indiens qui assistaient à cette +opération paraissaient très-intrigués. Mais quand ils virent l'immense +globe de soie se tenir debout oscillant sur les cordes qui le +retenaient, fixées par terre à l'aide d'énormes pierres; quand ils +aperçurent nos deux hardis voyageurs qui avaient fait leurs adieux à +leurs compatriotes, monter dans la nacelle et crier, à un moment donné: +«Lâchez tout!» ils poussèrent un formidable _wooop!_ et se précipitèrent +la face contre terre en manifestant une véritable terreur. Quand ils +furent revenus de cette stupéfaction et qu'ils relevèrent la tête, le +ballon parvenait à une hauteur immense et ressemblait à une petite boule +dans l'espace bleu. + +La seconde partie du voyage de MM. Fergus et Thompson s'opéra au-dessus +des montagnes rocheuses de la Sierra-Nevada, du pays des Mormons, du lac +Salé et des _placeres_ de la Californie. + +Vingt-sept heures après leur départ, ils atterrirent sur les rives du +Sacramento, à 8 milles de San-Francisco. Leur voyage était terminé. Il +leur avait fallu soixante heures pour accomplir la première partie et +quarante-deux pour réaliser la seconde. + +Les Yankees sont comme Guzman: ils ne connaissent pas d'obstacles. + + + + +Empalé! + + +La Perse, gouvernée par Mirza Mohamed Khan, tremblait sous la férule de +ce despote cruel. + +Seul, son frère, Zulma Khan, avait levé l'étendard de la révolte et +maintenait son indépendance à la tête des tribus turcomanes dans la +province éloignée du Megandejan. Cet illustre rebelle, qui osait braver +le pouvoir du shah, avait, à plusieurs reprises, remporté des avantages +importants sur les troupes royales, grâce à la bravoure de son fils +Zohrab, le héros favori de sa race, la terreur et l'admiration de tout +l'empire d'Iran. + +Mais Mirza Mohamed ne désespérait pas de vaincre--avec du temps et de la +patience--ces ennemis redoutables. Malgré les dangers de la guerre, il +trouvait quelques instants pour se livrer aux plaisirs de la chasse et +aux fêtes de son palais. Ce n'est pas qu'il prît grand plaisir à toutes +ces distractions, mais elles convenaient à son rang. Du reste, les +seules passions qui pussent l'émouvoir étaient l'ambition, l'avarice et +la vengeance. + +Aucun des despotes de l'Asie n'offre réellement dans l'histoire un +caractère plus bizarre que celui de Mirza Mohamed Khan. Dès son plus +jeune âge, il avait conçu des plans ambitieux accomplis par lui à force +de persévérance, en joignant l'artifice à la bravoure, jusqu'à ce qu'il +eût dompté tous ses rivaux et saisi d'une main ferme le sceptre de la +Perse. + +Mirza Mohamed, une fois sur le trône, sut affermir sa domination par le +choix habile de ses ministres et de ses généraux. Il parvint à conserver +son ascendant sur ses soldats, non-seulement par le charme et la terreur +de la puissance souveraine, mais encore par son courage et son mépris de +la mollesse. + +Despote et tyran dans son palais, il n'était plus que le premier de ses +soldats dans le camp, mangeant le même pain qu'eux, partageant toutes +leurs fatigues, montrant une sobriété telle qu'il n'avait jamais violé +la loi du prophète contre l'usage du vin. Le shah était si dur envers +lui-même qu'il avait acquis le droit d'être sévère envers les autres +jusqu'à la cruauté. + +A l'âge de soixante-trois ans, Mirza Mohamed Khan était si mince de +corps que, de loin, on l'eût pris pour un jeune homme de quatorze à +quinze ans. Mais son visage imberbe et ridé ressemblait plutôt à celui +d'une vieille qu'à celui d'un vieillard. + +Comprenant lui-même combien il était laid, il ne pouvait souffrir +qu'aucun homme le regardât en face; il forçait ses plus braves gardes à +détourner la tête ou à baisser la vue chaque fois qu'il passait auprès +d'eux. + +Le supplice auquel il condamnait le plus volontiers ses ennemis était +celui du pal, horrible holocauste qui consistait et consiste encore, +dans la Perse et dans quelques pays de l'Orient, à embrocher les +condamnés comme des poulets, en ayant soin de coudre le corps sans +atteindre les parties vitales. L'infortuné patient était ensuite exposé +à l'ardeur du soleil et aux piqûres des mouches, car on lui enduisait le +visage de miel ou de sucre. Bien souvent il ne mourait que six à douze +heures après avoir été empalé. + +Une autre supplice favori de Mirza Mohamed était de faire crever les +yeux à ses ennemis; témoin les sept mille aveugles de Veruran, dont +quelques-uns sont encore, de nos jours, les monuments vivants de sa +barbarie inexorable. + +Un matin, au lever de ce souverain despote, on venait de prendre ses +derniers ordres pour une grande chasse qui devait avoir lieu le jour +même. + +Près du shah se tenait son vizir Hadji-Ibrahim, qui passe encore en +Perse pour le modèle des politiques profonds et cependant humains. Cet +homme intègre se retira après avoir parlé à son souverain d'affaires +plus importantes que la chasse dont il allait s'occuper. + +A Ibrahim succéda un être difforme qui jouissait de la faveur la plus +intime de Mirza Mohamed. C'était un bossu, nommé Gougon, qui remplissait +les fonctions de fou de la cour. + +Vint ensuite le neveu du shah, jeune homme d'une beauté remarquable, +qu'on nommait Fatteh-Ali et qui était désigné comme le successeur au +trône de Perse. + +Mirza Mohamed aimait ce jeune homme autant qu'un despote aime son +héritier. D'autre part, comme il n'avait pas le coeur assez +froid pour être tout à fait incapable d'affection, le shah chérissait +surtout sa nièce, la belle Amina, soeur de Fatteh-Ali. + +Il s'occupa d'abord d'elle et c'est en sa compagnie qu'il avait +l'intention d'aller se reposer lorsque la chasse serait terminée. + +--Fatteh-Ali, dit Mirza Mohamed à son neveu, j'ai ordonné qu'on portât +les tentes du harem près de Fironza-Bad; c'est en cet endroit que la +chasse sera terminée et que ma nièce nous attendra ce soir. Partons! + +Sur ces paroles le shah se mit en route avec son équipage et son +cortège. On parcourut un long espace de chemin et l'on pénétra enfin +dans les gorges des montagnes de Memzaderan, dont les cimes sont les +plus élevées de toute la Perse, et dont les roches noires et tailladées +de toutes les formes semblent défendre aux hommes d'approcher. + +Tout à coup un cri aigu se fit entendre, qui fut répété de différents +points dans l'intérieur des gorges du Memzaderan. + +--_Gour Khur! Gour Khur!_ (L'âne sauvage!) Et en effet on aperçut deux +ou trois de ces animaux qui paissaient tranquillement au fond d'un +ravin, sans faire en apparence aucune attention aux ennemis dont ils +étaient entourés. + +Le chef de la chasse était accouru, hors d'haleine, près de son +souverain, en oubliant quelque peu l'étiquette, pour l'informer de la +découverte de ces quadrupèdes. Il venait aussi le guider vers l'endroit +où l'on devait pousser les ânes, afin de se servir contre eux des divers +relais de chiens postés dans les montagnes, sans lesquels on eût espéré +inutilement lasser l'énergique activité de ces animaux indomptables. + +Le shah se laissa diriger sans perdre une minute. + +Son grand veneur, avec une adresse patiente, parvint à tourner les ânes +sauvages du côté du vent; et quand il se trouva à deux cents mètres +d'eux, il lâcha deux des plus forts et des plus agiles lévriers qu'il +tenait en laisse. + +A peine les ânes eurent-ils entendu le bruit de la chasse qu'ils +dressèrent les oreilles, la crinière qui ornait leur cou se hérissa, et, +comme pour essayer leur souplesse, ils bondirent à quelques pas plus +loin, puis s'arrêtèrent, partirent de nouveau, s'arrêtèrent encore, et +enfin firent face aux chiens et, par une espèce de défi, les laissèrent +approcher à quelques pas. + +A ce moment, ils s'élancèrent tout à coup et disparurent avec une +inimaginable rapidité. + +Ayant mis entre eux et la chasse une distance considérable, les _Gour +Khur_ semblèrent défier ceux qui les poursuivaient: on les vit s'arrêter +et même brouter l'herbe; puis ils recommencèrent à fuir, toujours avec +le même succès. + +Ce fut alors qu'on put remarquer l'intrépidité bien connue des cavaliers +persans. Aucune colline, quelque escarpée qu'elle fût, aucune descente, +malgré sa rapidité, ne pouvaient les arrêter. Ils poussaient leurs +chevaux par-dessus tous les obstacles et tenaient pied aux chiens avec +une incroyable assurance. + +Parmi les plus avancés, on distinguait le shah lui-même, l'oeil ardent, +brandissant d'une main son fusil géorgien et guidant de l'autre son +coursier avec une adresse sans égale et une vivacité digne d'un chef des +montagnes. + +Après le shah venait le jeune prince, son neveu, insouciant de tout +danger, ne pensant qu'à être le premier à l'hallali et fort triste de +ne pouvoir précéder son oncle. Lui aussi avait pris son fusil entre les +mains, car les ânes sauvages ayant gravi les sommets de la montagne, il +avait plus de chance de les atteindre avec une arme à feu qu'avec un +javelot. + +Déjà les ânes avaient été chassés par deux relais sans donner encore un +signe de lassitude. Ils avaient amenés les chiens au faîte des pics +les plus escarpés, où trois ou quatre chasseurs seulement osaient les +suivre; les autres restaient en arrière et cherchaient à tourner les +ravins et les rochers. Mais le lieu de la scène était si bien disposé +que ce spectacle pouvait être aperçu de tous. + +La chasse semblait enfin suspendue lorsqu'on vit un de ces infatigables +quadrupèdes se poser sur l'extrême bord d'un rocher qui se découpait en +triangle sur l'azur du ciel. + +En ce moment, un coup de feu retentit; l'animal n'avait pas été atteint. +Une seconde après éclata un autre coup, et cette fois l'animal puni de +son orgueil, bondit de roc en roc et vint rouler presque aux pieds du +shah lui-même. + +Plus de cinq cents voix se firent entendre aussitôt en prononçant une +acclamation immense que les échos répétèrent dans toutes les montagnes. + +Mieux eût valu que celui qui excitait l'admiration générale se fût +abstenu de cet exploit. + +Tout à coup la voix de Mirza Mohamed arriva aux oreilles de ses sujets. + +--Quel est l'audacieux qui a osé tirer ainsi? + +Fatteh-Ali, la tête basse, pouvant à peine retenir son arme dans ses +mains tremblantes, atterré en un mot au milieu de sa joie, avoua sa +culpabilité par son silence. + +A l'instant, Mirza Mohamed ordonna à deux de ses guides de s'emparer du +jeune homme. La colère du despote éclata violente, sans pareille. + +--C'en est trop! Cet enfant est un aspic réchauffé dans mon sein. Son +audace mérite une punition exemplaire! Si je n'écrasais ce reptile dans +son oeuf, il me renverserait un matin du trône des Paddishahs. + +Nul parmi les chasseurs n'osait élever la voix en faveur de l'imprudent +Fatteh-Ali; aussi le retour à Téhéran fut-il triste et silencieux. + +A peine rentré dans le palais, Mirza Mohamed manda près de lui Fatteh +Ali. Le shah, assis dans un coin sur des coussins moelleux, ressemblait +assez à un reptile venimeux replié sur lui-même et prêt à fondre sur sa +proie timide. + +Le neveu, qui comprenait que sa vie était en danger, se jeta aux pieds +du souverain son oncle. + +Celui-ci, sans se laisser émouvoir, prit à côté de lui, sur un escabeau +de bois de santal incrusté de nacre, un coffret en citronnier qu'il +ouvrit sans mot dire, et d'où il tira un vieux mouchoir taché de sang. + +--Vois-tu ce _corah_! dit Mirza Mohamed à son neveu. + +Le jeune Persan baissa la tête. + +--Sais-tu de qui est ce sang? Non. Eh bien, c'est celui de ton père! + +L'horreur de Fatteh-Ali se manifesta par un tremblement convulsif. + +--Il était aimable et imprudent comme toi, continua le shah; il devint +ambitieux et rebelle. Je surpris ses projets et je le fis empaler. Tu as +agi comme lui, malheureux! tu voulais t'emparer de mon trône, tu mourras +comme ton père. + +--Pitié! s'écria Fatteh-Ali. + +--Qu'on l'emmène! hurla le despote, et que demain au point du jour mes +ordres soient exécutés sur la place du palais. + +On fut obligé d'emporter hors du harem l'infortuné qui s'était évanoui. +Il ne revint à lui que fort tard dans la soirée, pour mieux comprendre +l'horrible situation qui lui était faite. + +Tandis que ceci se passait, la nouvelle de la condamnation de Fatteh-Ali +était parvenue aux oreilles de sa soeur. + +Amina courut se jeter aux pieds du cruel tyran, qui refusa de la +recevoir, et s'enferma au fond le plus retiré de ses appartements. + +Le _chiaoux_ avait été prévenu: ce bourreau de la Perse devait s'occuper +des préparatifs du supplice. Une longue et solide tige de fer, semblable +à un paratonnerre, fut apportée par ses soins sur le lieu désigné du +supplice, et il dressa une sorte de barrière tout autour de l'échafaud +pour empêcher la populace de s'approcher trop près du pal. + +Dès que l'aube parut, le pauvre Fatteh-Ali, qui n'avait pu fermer les +yeux, fut extrait de la cellule qu'il avait occupée dans la prison de +Téhéran, et amené par une garde imposante sur le lieu où il devait être +sacrifié. + +--Grâce! grâce! criait-il le long de la route. + +Mais plus il implorait la pitié, plus ceux qui l'écoutaient se +refusaient à lui montrer la moindre compassion. Ces courtisans abjects +craignaient que l'on suspectât même leur pensée, tant ils redoutaient +d'être désagréables au sublime shah. + +Fatteh-Ali se résigna à mourir. + +--Tue-moi promptement, dit-il à l'oreille du chiaoux. + +Mais celui-ci avait des ordres. Il faut, comme nous l'avons dit, quand +le bourreau persan empale un condamné à mort, qu'aucune des parties +vitales ne soit lésée par l'introduction du fer dans le corps. Or, il +est de l'habileté du bourreau d'embrocher le patient par le côté du +ventre et de faire pénétrer la broche épouvantable dans la poitrine, +sans qu'elle touche au coeur et aux poumons, et il faut que la broche +ressorte par le cou sur l'un des côtés de l'épine dorsale. Il est peu de +chiaoux qui aient assez d'habileté pour arriver à un résultat pareil: +celui qui remplissait ces fonctions sous le règne du grand shah Mirza +Mohamed passait pour très-adroit. + +Nous renonçons à raconter de quelle horrible façon fut accomplie +l'exécution inhumaine de Fatteh-Ali. + +Tout d'un coup la foule put voir l'infortuné redressé, la tête en l'air; +ses cris n'avaient pas cessé depuis le commencement du supplice. Pour +comble de raffinement de cruauté, le visage de Fatteh-Ali fut badigeonné +de miel, et il demeura exposé toute la journée, par une chaleur +torréfiante, aux incessantes piqûres des mouches qui lui dévoraient les +joues, la bouche, les yeux, le nez et les oreilles. + +La nuit vint, et la foule, qui avait peu à peu déserté le lieu de +l'exécution, se retira dans ses maisons respectives. + +Il ne resta plus, au pied de l'échafaud, qu'un soldat chargé de veiller +sur le martyr, dont la voix s'éteignait peu à peu, mais que la vie +n'avait pas encore abandonné. + +A un moment donné, le soldat s'endormit, et l'on eût pu voir émerger +d'une des portes du palais une femme qui s'avança à pas légers du côté +de l'endroit où Fatteh-Ali agonisait. + +Quand elle fut près de l'échafaud, elle se précipita sur le moribond et +lui planta hardiment un poignard dans le coeur. + +--Merci, Amina! avait murmuré Fatteh-Ali au moment où celle-ci levait +le couteau. + +--A mon tour! s'écria la jeune fille qui se frappa en pleine poitrine +et tomba morte sur les planches aux pieds de son frère. Le soldat +n'avait rien vu et n'avait par conséquent rien pu empêcher. + +Mirza Mohamed le despote se repentit--trop tard, hélas!--d'avoir été +aussi cruel. Mais le misérable shah n'avait pas d'entrailles, et il +oublia vite, au milieu des plaisirs, son neveu et sa nièce. L'ambition +avait atrophié le coeur de ce tyran. + + + + +Les Gauchos. + +TYPES ET MOEURS DE LA RÉPUBLIQUE ARGENTINE + + +Partis avant le jour de Buenos-Ayres, nous naviguions depuis quinze à +seize heures entre les rives monotones du Parana. Seuls, jusqu'alors, de +nombreux oiseaux aquatiques, hérons, cigognes, ibis perchés les pieds +dans l'eau sur les bords du fleuve, et s'enlevant à notre approche et +quelques troupeaux de boeufs et de chevaux entrevus au loin avaient +animé le paysage. La nuit tombait, et ses ombres commençantes, estompant +les rivages maigrement boisés, augmentaient encore l'impression de +mélancolie causée par cette nature déserte et désolée, quand, à notre +droite, on signala une habitation devant laquelle quelques êtres humains +étaient groupés. + +La cabane, faite de troncs d'arbres dont les intervalles sont bouchés +avec de la terre desséchée, est couverte d'un toit de roseaux. Près +de la masure est amarré un vieux canot qui, par son air misérable, +s'harmonise parfaitement avec elle. Plus en harmonie encore sont les +habitants. + +Ils sont une dizaine environ.--En considérant, à la lueur douteuse du +crépuscule, leurs longs cheveux, leurs barbes incultes, leurs yeux noirs +brillants dans l'ombre de chapeaux de feutres informes, les haillons +dont ils sont couverts, nous ne pouvons nous défendre de mesurer avec +satisfaction la distance qui sépare notre navire de la rive et de nous +féliciter d'être en nombreuses compagnie. + +Autour d'eux, quelques oiseaux de basse-cour, parmi lesquels nous +remarquons un héron privé, picorent en liberté; plus loin, apparaissent +les têtes de plusieurs chevaux qui ont cessé de brouter au bruit de +notre passage, et, comme leurs maîtres, nous suivent d'un oeil curieux. + +Tels nous apparurent pour la première fois les _gauchos_, les habitants +de ces plaines immenses et presque désertes, qui constituent la plus +grande partie du territoire de la République argentine. + +Vivant dans leurs misérables cabanes, appelées _ranchos_, auprès +desquelles nos plus pauvres masures françaises sembleraient +confortables, souvent distantes les unes des autres de plusieurs lieues, +ils ont pour profession la garde d'immenses troupeaux de bétail presque +sauvage. Quelques-uns vivent en famille; d'autres, à cause du grand +nombre d'animaux confiés à leur surveillance, sont obligés de s'associer +plusieurs compagnons; d'autres enfin vivent absolument seuls, n'ayant +pour société qu'un ou deux chiens de garde et autant de chevaux. + +Au point de vue moral, le _gaucho_ a beaucoup d'analogie avec son +frère le Mexicain. Moins connu que celui-ci, qui, grâce à une guerre +malheureuse pour nous et aux romans du capitaine Mayne-Reid, de Gustave +Aymard et de nombreux auteurs aimés de la jeunesse, a conquis chez nous +une véritable popularité, l'habitant des pampas serait cependant tout +autant digne d'inspirer l'intérêt. + +Vivant d'une vie presque sauvage, courageux, turbulent, sans cesse agité +par quelque mouvement insurrectionnel, cavalier intrépide, avec son +large couteau qui, pendu derrière sa ceinture, est toujours prêt à +passer à sa main, il réunit toutes les qualités exigées d'un héros de +romans d'aventures. + +Comme l'Arabe, le _gaucho_ est avant tout cavalier. L'abondance des +chevaux en met la possession à la portée des plus pauvres, et, sans +leur secours il serait impossible à l'homme de franchir l'immensité des +pampas et de surveiller les troupeaux qui les parcourent en liberté. + +Aussi, avant presque qu'il sache marcher, le gaucho juche son petit sur +une selle. A l'âge où, dans nos pays, des parents hésiteraient à confier +leur progéniture au dos du plus paisible bourriquet, on rencontre, dans +le _campo_, des enfants surveillant, tout seuls, à cheval, d'immenses +troupeaux de moutons, réalisant ainsi le voeu du berger de la fable +devenu roi. + +Si courte que soit la course qu'il ait à faire, le _gaucho_ la franchira +à cheval. Nous en avons vu un qui avait imaginé un système fort +compliqué et fort ingénieux pour tirer de l'eau d'un puits sans quitter +sa selle. Ayant à embarquer dans un canot de petits fagots rassemblés en +tas à vingt-cinq ou trente pas au plus du rivage du fleuve, un autre +se livrait à ce manège: il prenait cinq ou six fayots sous son bras, +montait à cheval, allait les jeter dans le canot, revenait au tas, +mettait pied à terre, reprenait une nouvelle charge pour la porter de +nouveau et ainsi de suite; travail qui eût semblé à n'importe lequel de +nous beaucoup plus pénible que d'aller tout simplement chercher son bois +à pied. + +Il n'existe cependant pas entre le _gaucho_ et sa monture l'attachement +proverbial qui lie l'Arabe à son coursier. Tout cheval lui est bon, +pourvu qu'il réunisse les qualités de force et de vitesse nécessaire; +d'une brutalité extrême avec lui, il n'hésite pas à le changer contre un +autre, sitôt qu'il ne peut plus lui donner ce qu'il se croit en droit +d'en attendre. Cependant--détail caractéristique--rien au monde ne +pourrait décider un Argentin à enfourcher une jument. Un cavalier, +rencontré sur une pareille monture, serait perdu de réputation et se +verrait l'objet des huées des passants. + +Les courses de chevaux sont, on le comprendra, le divertissement par +excellence des Argentins, passionnés d'ailleurs pour le jeu comme les +Mexicains. De vingt lieues à la ronde on s'y donne rendez-vous; et si +la course en elle-même, qui n'est qu'une lutte de vitesse entre deux +cavaliers seulement sur un parcours assez restreint, est loin d'offrir +l'attrait de nos courses de Longchamps ou de Chantilly, elle procure au +moins à l'observateur l'occasion de voir une réunion à peu près complète +de tous les types du pays. Tous les âges, depuis le bambin de quatre +à cinq ans, suivant gravement son père et conduisant son cheval en +véritable écuyer, jusqu'au vieux _gaucho_ à barbe blanche, qui vient +retrouver là quelque étincelle des ardeurs de sa jeunesse; tous les +rangs de la société, depuis le pauvre _péon_ dont la chemise en loques +laisse voir la peau basanée, jusqu'au riche _estanciero_ à la large +ceinture constellée de pièce d'or et d'argent et dont le _pancho_ de +laine de vigogne est rayé des plus brillantes couleurs. Tel n'a qu'une +corde de cuir en guise de rênes, un morceau de tapis en guise de selle; +tel autre, monté sur une bête parée d'un splendide harnais recouvert de +plaques d'argent, est campé fièrement sur une couverture multicolore, +et le bout de sa botte, sur la tige de laquelle certains élégants font +broder leur nom, passe dans des étriers d'une forme bizarre et en argent +massif. + +Quelques amazones en robes roses, jaunes ou bleues, la tête couverte de +la mantille de dentelle noire, s'abritant du soleil avec un éventail, +complètent le tableau. + +Sur les chevaux qui courent, des paris sont engagés absolument comme sur +nos turfs; mais les fonds sont, pour plus de sûreté, déposés à l'avance +en mains sûres.--C'est le meilleur moyen pour éviter un trop grand +nombre de querelles. Néanmoins, il y en a toujours quelques-unes et rien +au monde ne pourrait donner une idée des clameurs et des gesticulations +furibondes qui accompagnent immanquablement la conclusion des +paris.--Heureux si l'on s'en tenait toujours aux gestes et aux cris! +Malheureusement il est bien rare que, le soir des courses, la boisson +s'en mêlant, les _posadas_, qui regorgent de consommateurs, ne soient +pas le théâtre de quelque duel au couteau. + +Le couteau fait d'ailleurs partie intégrante du costume: le _gaucho_ va +quelquefois à pied, rarement il est vrai, mais il ne va jamais sans son +large couteau passé derrière sa ceinture. Cependant nombre de règlements +de police en interdisent le port, et ce n'est pas sans raison, témoin +cette anecdote: + +Quelques-uns de nos compagnons de voyage, en excursion, parcouraient au +petit galop les rues de Zarate, bourgade construite sur la rive gauche +du Parana de las Palmas, quand ils se virent tout-à-coup entourés de +_vigilants_ (gardiens de la paix du pays) qui leur intimèrent l'ordre +de mettre pied à terre et de les suivre chez le juge de paix de la +localité.--A leur bien légitime surprise, ce magistrat leur apprit +qu'ils avaient encouru une amende de 60 piastres (12 francs). + +Et comme ils se récriaient: + +--Voici, leur dit-il, pourquoi il est interdit de galoper dans les rues +de Zarate. Depuis quelque temps, il ne se passait pas de semaines, pas +de jours, pour ainsi dire, où quelques crimes ne fussent commis par les +_gauchos_. Possédant des chevaux très-dociles et admirablement dressés, +ils les arrêtaient au milieu de la rue, descendaient se placer à une +petite distance et, quand venait à passer quelqu'un ayant une chaîne ou +une montre de quelque prix, lui arracher ces objets, bondir à cheval et +partir à fond de train, après avoir le plus souvent gratifié le volé +d'un bon coup de couteau, était pour eux l'affaire d'un instant. Voilà +pourquoi, ajouta le juge, nous infligeons une amende aux cavaliers qui +galopent. De plus, si les délinquants sont trouvés porteurs d'armes, +l'amende monte considérablement (12 ou 15,000 francs). + +Il se passera bien du temps, malgré tous les arrêtés imaginables, avant +que le couteau disparaisse des moeurs des _gauchos_. Son maniement leur +procure tant d'agrément que d'aucuns vont jusqu'à jouer entre amis, une +bouteille au premier sang, comme chez nous on la jouerait en _cinq sec_. + +En parcourant ces immenses plaines désertes où l'action de la police ne +peut point s'exercer, il est urgent d'ailleurs d'avoir sur soi de quoi +se faire respecter au besoin.--Les mauvaises rencontres sont fréquentes +et il est bon de se défier toujours du passant. Chacun ne manquera pas +de vous saluer avec une formule qui varie suivant l'heure; _buenos +dies_, avant midi; _buenas tardes_, après-midi; _buenas noches_, le +soleil étant couché; politesse que l'on doit rendre.--Mais si après il +vous demande l'heure, dites-la-lui de loin ou affirmez que vous n'avez +pas de montre; s'il vous demande du feu, posez les allumettes à terre +pour qu'il vienne les prendre quand vous vous serez éloigné; un coup +de couteau est si vite reçu!... Voilà du moins les conseils que nous +donnaient ceux des fils du pays avec lesquels nous nous trouvions en +rapport. Le directeur du télégraphe de la ville devant laquelle était +mouillé notre navire, fort aimable jeune homme de vingt ans, prêchait +par l'exemple.--Lors du carnaval, dans un bal masqué improvisé, où +il se livrait à une danse des plus échevelées, revêtu d'un costume +de paysan normand fort drôle, il nous fit voir la crosse d'un énorme +revolver passé dans la ceinture de son pantalon, et que dissimulait sa +veste, en nous disant: + +--On ne sait pas ce qui peut arriver! + +D'ailleurs l'état pour ainsi dire constant d'insurrection dans lequel +vit ce pays, sans cesse en proie aux luttes de trois ou quatre +partis différents qui se précipitent à tour de rôle du pouvoir, est +merveilleusement propre à entretenir ce désordre. Tandis que depuis 1874 +se maintient le gouvernement du président actuel, s'appuyant sur deux +éléments dont la réunion ne semble promettre que de faibles garanties de +solidité, le parti clérical et le parti démocratique avancé, s'agitent +sourdement le parti conservateur et unitaire nommé «mitriste», du nom de +son chef le général Mitre, battu aux élections de 1874, et une troisième +faction réclamant l'autonomie absolue de certaines provinces et dont +le chef Lopez Jordan, qui venait de faire une levée de boucliers dans +l'Entre-Rios, était, quelques jours avant notre arrivée dans le pays, +tombé aux mains des soldats du gouvernement. La façon dont s'est opérée +cette capture est caractéristique et vient parfaitement à sa place ici +en qualité de trait de moeurs argentines. + +Aussitôt que le gouvernement eut appris à Buenos-Ayres la nouvelle +du soulèvement, il promit une récompense à celui qui parviendrait à +s'emparer du chef de l'insurrection. Or, dans les courses qu'il misait +pour recruter des adhérents, Jordan s'arrêta chez un de ses amis, +alcade, c'est-à-dire maire d'une ville de l'Entre-Rios, et lui demanda +l'hospitalité pour une nuit, ce qui lui fut accordé avec empressement. + +Pendant le sommeil de son hôte, l'alcade se lève, va chercher quelques +soldats, les introduit chez lui, s'empare de Lopez Jordan et l'amène +triomphalement à Buenos-Ayres. + +Cette belle action a été récompensée d'une prime de 10,000 francs. +Chacun des soldats, ayant participé à la prise, reçut pour sa peine 200 +francs. + +On comprend qu'un pareil état de choses, qui est pour ainsi dire l'état +normal du pays, a pour principale conséquence le manque absolu de +sécurité pour les personnes et les propriétés, et est un obstacle +infranchissable au développement commercial et industriel auquel la +République argentine a le droit de prétendre. + +Je n'aurais tracé qu'une silhouette bien incomplète du sauvage habitant +de la pampa si, après le cheval et le couteau, je n'avais parlé du +_lasso_, son troisième compagnon inséparable. + +Tout le monde a entendu parler du lasso: c'est une corde de cuir tressé +dont la longueur varie, de 20 à 30 mètres, se terminant à une de ses +extrémités par une boule qui permet de la fixer à la selle du cheval et +à l'autre par un anneau de fer qui forme noeud coulant. + +C'est à la fois un outil et une arme entre les mains du _gaucho_ dont +l'adresse à le manier est prodigieuse. + +C'est un outil quand il sert à capturer les boeufs et les chevaux +sauvages dont les troupes immenses constituent la principale richesse du +pays. + +C'est encore un outil dans cet usage qu'en a vu faire un de mes amis, +capitaine au long cours, lors d'un naufrage qu'il fit dans la Plata: +attirés en grand nombre sur le rivage par l'espoir du pillage, des +_gauchos_ poussaient leurs chevaux dans l'eau et, au moyen du lasso, +s'emparaient des épaves qui flottaient sur les vagues sous les yeux du +malheureux capitaine, qui ne pouvait cependant s'empêcher d'admirer +l'adresse de ses voleurs. + +C'est encore un outil dans ce jeu qui peint bien le caractère intrépide +de ces hardis cavaliers: les joueurs sont au nombre de deux, l'un armé +d'un lasso, demeure immobile, tandis que l'autre, prenant du champ, +passe ventre à terre devant lui. Le premier doit, au passage, saisir un +des pieds du cheval qui alors roule dans la poussière. Si le cavalier +démonté se retrouve debout à côté de sa bête, les rênes passées au bras, +il a gagné; dans le cas inverse, c'est son adversaire.--On joue ainsi +une bouteille du vin. + +Le lasso devient une arme et une arme terrible dans la main de l'écumeur +de la pampa. Saisir au cou sa victime par le noeud coulant, en passant +auprès d'elle au triple galop, et la traîner sur le sol jusqu'à ce que, +étranglée, brisée, elle ne soit plus qu'un cadavre, est pour lui un jeu. + +Si, prévenu par le sifflement de la corde qui se déroule, le malheureux +a pu juger au danger, il a encore une ressource: le couteau. Sitôt +saisi, il coupera le lasso et le cavalier n'aura plus dans sa main +qu'une corde inutile. Le couteau est la seule riposte au lasso, et c'est +pour cela qu'on ne les voit pas l'un sans l'autre. + +Voici un tableau bien sombre pour clore cette série de croquis; mais +heureusement ces moeurs sauvages et d'un autre âge sont fatalement +condamnées à disparaître. Quand ce pays, où se perdent journellement +tant et de si grandes richesses, sera devenu ce qu'il doit être, un des +marchés de viandes du vieux monde, on ne tardera pas à voir le travail +et la moralité s'établir là où, pour le moment, ne règnent que la +paresse et les mauvais instincts, et ce ne sera pas un des moindres +bienfaits de l'industrie et de la science qui sont les deux grandes +sources d'où doit se répandre la prospérité sur le genre humain. + + + + +Un combat entre ciel et terre. + + +Une chaîne immense de montagnes traverse l'Amérique méridionale dans +toute son étendue, du nord au sud, le long des côtes baignées par +le Grand-Océan, à partir de l'isthme de Panama jusqu'au détroit de +Magellan, sur une longueur d'environ 1,700 lieues. La largeur de cette +chaîne varie de 20 à 40 lieues et sa hauteur moyenne est de 2,400 +toises. + +Cette «continuation» de montagnes reçoit différents noms suivant les +contrées qu'elle traverse: au Chili, c'est la «Cordilière royale des +Andes» ou la «grande Cordilière». C'est sur ces montagnes ardues que +se trouvent le plus de neiges éternelles et de volcans en activité de +service. Dans ce nombre, on cite le Chimboraço, dont la hauteur est de +3,350 mètres au-dessus du niveau de la mer. C'est dans la Colombie que +sont situées les cimes les plus élevées. + +Le faîte des Andes n'a point d'arêtes étroites comme celui des chaînes +européennes: il présente au contraire des plateaux immenses, couverts +de villages où la culture est des plus opulentes. Les vallées, plus +profondes et plus étroites que celles des Alpes et des Pyrénées, offrent +aussi des scènes plus sauvages et sont d'ordinaire entrecoupées de +ruisseaux qui, avec le temps, se sont creusé des lits de 20 à 25 pieds +de profondeur et de 1 pied à 1 pied et demi de largeur. + +On marche en frémissant à travers ces crevasses cachées souvent sous une +épaisse végétation. Il faut suivre des sentiers pleins de trous à trois +ou quatre pieds de profondeur et traverser des torrents à la nage ou sur +des ponts formés par des câbles de roseaux jetés d'une rive à l'autre; +il y a encore le hamac de cuir qui parfois vous entraîne jusqu'au fond +de l'abîme... lorsque la corde casse. + +Les habitants du Chili sont de race espagnole. Jusqu'au règne de +Napoléon 1er, ils étaient restés soumis à la métropole peninsulaire; +mais pendant la guerre que le roi Ferdinand eut à soutenir contre les +généraux de l'armée de l'empereur, ils pensèrent avec raison que +le moment était venu pour eux de s'affranchir et de se déclarer +indépendants. + +En 1818 seulement, le général Saint-Martin--qui guerroyait depuis neuf +ans contre les troupes espagnoles--parvint à les battre définitivement +dans la plaine de Muyro, et peu de temps après le Chili ne comptait plus +parmi les colonies de «toutes les Espagnes». + +C'est depuis 1832 environ que le Chili a joui de la paix et de la +tranquillité indispensables à la prospérité d'une nation. + +Les calamités causées par de longues perturbations civiles, les +désastres produits par de terribles inondations et par des tremblements +de terre ont, jusqu'à présent, retardé l'essor de la nouvelle République +du Chili; mais, à cette heure, les rouages du gouvernement marchent avec +ensemble, et l'avenir est à cette contrée équatoriale qui ne demande +qu'à se civiliser. + +Il y a loin de notre époque à celle où le compagnon de Pizarro--don +Diego d'Almagro--parvint à soumettre ce pays à la domination espagnole +en 1580, sous le règne de Charles-Quint. Ce grand territoire, qui est +de 21,000 lieues carrées, touche, au midi, à la terre des Patagons; +à l'est, au Paraguay; au nord, à la Bolivie, et à l'ouest, à la mer +Pacifique. + +Au centre des Cordilières se dresse le Chimboraço, qui forme le point +culminant du globe, et qui est entouré de vingt-six autres volcans en +pleine activité, couverts de neiges éternelles qui touchent aux nuages +recouverts d'une végétation aussi vigoureuse que variée. Il n'est pas +de pays au monde où la terre soit plus féconde et où les plantes, les +arbres et les fleurs de l'Europe se propagent avec autant de rapidité. + +De nombreux torrents arrosent le territoire chilien: alimentés par les +neiges des Andes, ils descendent rapidement des hauteurs et courent +tous, en suivant une même direction, de l'est à l'ouest, pour se +précipiter dans l'océan Pacifique. + +C'est pour voyager et se rendre d'un point à un autre que les habitants +ont inventé les ponts suspendus de lianes, et les bacs aériens, qui se +promènent au-dessus des précipices et des torrents et roulent sur une +poulie, d'un coté à un autre. + +Les fermiers chiliens surtout emploient ce mode de passage et ont +multiplié les cordes et les lianes sur tous leurs défrichements. Nul +n'est plus ingénieux que les colons du Chili; ils sont hardis, courageux +et laborieux à l'excès. + +L'agriculture pratiquée par eux est, dans ses procédés, d'une simplicité +primitive. Lorsque ces bons _hacienderos_--dont les domaines ne sont +généralement limités que par des frontières vaguement établies--veulent +livrer un champ à la culture--ils commencent par mettre le feu aux +arbres et aux bruyères qui en couvrent la surface; puis ils façonnent +des charrues avec deux branches d'arbre dont l'une fait l'office de soc, +tandis que l'autre sert de manche. Ils remuent ensuite superficiellement +le sol, y sèment le grain, le hersent avec un fagot d'épines qu'ils +promènent à l'aide d'une corde, et le champ ne les revoit plus qu'au +moment de la récolte. Dès que la moisson est mûre, on coupe les épis et +on les étend sur la terre durcie. Puis on les fait fouler aux pieds par +une troupe de chevaux et de juments qu'on lance au galop et qui sont +maintenus par de grandes courroies. Lorsque le blé est décortiqué, on +l'ensache dans des peaux de boeuf cousues en forme de sac, que l'on +transporte à la ferme, après avoir payé au curé--le _padre_--la dîme +qui lui est due par l'usage. + +L'occupation principale des fermiers chiliens est l'élève du boeuf. La +tuerie de ces animaux est une fête pour les propriétaires et leurs amis, +et voici comment on procède. + +Chaque fermier choisit dans son troupeau les bêtes qui lui semblent +bonnes à tuer et les enferme dans un enclos près de l'étable. Comme +pour une chasse, on procède au sacrifice de ces animaux. Des _gauchos_ +--lanceurs de _lassos_--à cheval, tenant leurs cordages garnis de +_bolas_ en main, se hissent sur leurs selles et se rangent vis-à-vis +d'une escouade de gens à pied qui forment une sorte de haie pour mieux +voir. + +Dès que chacun est à son poste, on lève les barreaux de l'enclos pour en +faire sortir un boeuf qui s'élance dehors avec impétuosité. + +A l'aspect des _lassos_, l'animal, saisi par une peur instinctive +inspirée par les _bolas_, veut fuir, mais on ne lui en donne pas le +temps. Son cou, ses cornes, ses jambes sont entourés de cordes qui +les enserrent comme entre des étaux. Le boeuf tombe aussitôt sans se +débattre, et on le frappe à mort avec un couteau. Cela fait, quand il ne +bouge plus, on le dégage de ses étreintes et on le transporte hors de +l'arène, dans laquelle paraît aussitôt une autre victime. Un de ces +animaux parvient-il à s'échapper il est aussitôt poursuivi par un +cavalier qui, armé d'une sorte de faux appelée _luna_--à cause de sa +forme en croisant--lui coupe les deux jarrets et l'abat. + +Les riches _hacienderos_ font ainsi tuer des centaines de boeufs à la +fois, et les cornes, la peau, le suif, la chair découpée en lanières +et séchée au soleil sont une des branches les plus productives de leur +revenu. + +Les _matadors_ de boeufs forment, au Chili, une confrérie qui se rend +de ferme en ferme pour procéder à ces boucheries. Ils voyagent tantôt +seuls, tantôt en compagnie, et il leur faut souvent franchir de grandes +distances pour rejoindre l'endroit où le «travail» doit se faire. + +Il y a dix mois, un de ces «tueurs de boeufs» venait d'achever son +ouvrage à la _casa_ Alfarés, située à dix lieues de Santiago, au pied +des Cordilières, et il partit un matin avant l'aube, emportant avec +lui son coutelas aigu et un pistolet d'arçon qu'il avait acheté à +Valparaiso, dans une de ses courses aventureuses. Revêtu de son +_pancho_,--sorte de manteau en forme de chasuble,--le chef couvert de +son _sombrero_ à cône pointu, il cheminait sans songer à autre chose +qu'au gain qu'il avait fait et à celui qu'il allait se préparer, quand +l'horizon se rembrunit. Les nuages s'amoncelèrent au-dessus de sa tête, +et il crut prudent de chercher un refuge contre la tourmente qui ne +devait par tarder à faire rage. + +Les _tornados_, au Chili et dans toutes les Cordilières, sont des +ouragans terribles qui effondrent les routes déjà fort mal entretenues, +gonflent les _rios_ qui débordent dans les campagnes ou qui, encaissés +entre deux rochers, emportent tout ce qui se trouve sur leur passage. + +Domingo Senas savait parfaitement le danger qu'il y avait à être exposé +à ces tourmentes équinoxiales. Il connaissait le pays et se dirigea au +plus vite vers une sorte de _canon_ à la cime duquel s'ouvrait la gueule +d'une caverne dans laquelle on parvenait avec difficulté, mais qui était +assez profonde pour mettre à l'abri celui qui y pénétrait. + +A peine Domingos Senas s'y fut-il glissé que le tonnerre se mit à +gronder et des torrents de pluie tombèrent de toutes parts. Le boucher +chilien alla se blottir vers le fond de la grotte et rencontra sous +ses pieds un amas de brindilles de bois dont il ne connaissait pas +l'existence. + +En se couchant sur la pierre, il entendit une sorte de cliquetis: et +quel ne fut pas son étonnement en touchant deux oiseaux vivants qui +cherchaient à le mordre! + +A l'aide de son briquet, Domingo Senas éclaira la grotte, et il aperçut +deux jeunes vautours, de l'énorme espèce _urubu_, qui cherchaient à se +défendre contre l'invasion d'un ennemi aussi dangereux pour eux que peut +l'être un homme. + +Domingo Senas n'en fit ni une ni deux. Il tordit le cou à ces deux +oiseaux et les jeta hors du trou, au fond du _canon_. + +Puis, ramenant en un seul tas, sur le bord de la grotte, tous les débris +du nid des urubus, il alluma un grand feu pour dissiper l'humidité de la +grotte et en même temps--comme c'est la croyance dans l'Amérique +du Sud--pour éloigner les éclats de tonnerre, car les Chiliens sont +persuadés que la flamme n'attire point l'électricité. + +La fumée sortait en grande colonne hors de la grotte, le long de la +paroi de la montagne, lorsque tout à coup deux énormes oiseaux vinrent +passer et repasser devant l'orifice, cherchant à pénétrer dans +l'intérieur du rocher, mais ne pouvant y parvenir en égard à la flamme +qui eût brûlé leurs ailes. + +Domingo Senas comprit que c'étaient les _urubus_ qui venaient défendre +leurs petits, mais ils n'étaient pas à craindre pour lui. Couché à plat +ventre dans le fond de la grotte, il savait être parfaitement défendu et +protégé. + +Tout à coup, au milieu de l'orage qui s'était déchaîné dans tout le +_canon_, il entendit des cris perçants, poussés par les oiseaux de +proie. Les deux _urubus_ avaient retrouvé leurs nourrissons au fond de +la vallée où ils avaient roulé après avoir été tués par Domingo Senas. + +La tourmente ne fut pas de très-longue durée: une heure après avoir +éclaté, le soleil se montrait brillant et radieux au milieu d'un ciel +azuré. + +Le boucher chilien se dit qu'il était temps de se remettre en route. +On eût pu le voir, quelques moments après cette décision sortir de +la grotte, suivre la corniche étroite et dangereuse qui ramenait sur +l'arête de la montagne, et redescendre de l'autre côté de ce pic élevé, +pour suivre la route qui aboutissait à l'_hacienda_ où il comptait +arriver avant la nuit. + +Il descendit avec précaution la déclivité de la montagne, et rien ne +vit entraver sa marche jusqu'au moment où il parvint sur les bords d'un +torrent qui, gonflé par les eaux pluviales, lui barrait complètement le +passage. + +--Comment le franchir? se disait à part lui Domingo Senas. + +Il se souvint alors d'un bac aérien qui se trouvait à un quart de lieue +plus bas, et à l'aide duquel il pourrait être transporté de l'autre côté +du cours d'eau. + +Au détour d'un sentier tracé dans la forêt vierge, le boucher aperçut +bientôt la corde tendue sur la cime d'une roche où elle était solidement +amarée et enroulée autour d'un _Aurocaria_ géant, tandis que de l'autre +côté du torrent celui qui avait fabriqué ce passage aérien l'avait +entortillée et nouée au tronc d'un cèdre à l'épreuve de tous les poids +qu'on aurait pu lui infliger. + +Domingo Senas comprit facilement que rien ne l'empêchait de risquer le +passage. Il grimpa donc sur le rocher, se glissa dans la poche suspendue +à la corde et roulant autour d'une poulie en bois. Bientôt il se vit +suspendu au-dessus de l'abîme, cheminant vers l'autre rive du ruisseau +débordé. + +Très-attentif à la direction de cette embarcation aérienne, Domingo +Senas ne s'était pas aperçu que deux urubus planaient au-dessus de sa +tête. Ces oiseaux étaient le père et la mère des nourrissons tués par +lui dans la caverne. Avec l'instinct et le flair particuliers à ces +énormes gallinacés, ils avaient compris que l'assassin de leurs jeunes +était à leur merci, les deux mains occupées à se tenir en équilibre dans +la peau de boeuf suspendue à la corde qui lui servait de nacelle. + +On eût pu les voir tomber tout à coup du plus haut de l'espace, sur le +voyageur et l'attaquer à coups de bec, cherchant particulièrement à lui +crever les yeux. + +Le moment était critique. Domingo Senas devina le danger et se coucha au +fond de la nacelle, se cramponnant d'une main à l'une des quatre cordes +et tirant de l'autre le pistolet d'arçon et le coutelas qu'il portait à +sa ceinture. + +Un des urubus s'étant jeté sur lui, il parvint à lui fracasser l'aile +avec la balle de son arme à feu, juste à la jointure. L'oiseau, +désemparé, mutilé, tomba comme une pierre au fond de la vallée, dans les +eaux du torrent qui l'emporta au loin. + +Le second _urubu_ se tint alors sur ses gardes, mais, aveuglé par la +rage il eut, comme son _partner_, la folie de se jeter à son tour sur +le voyageur et reçut un coup de sabre en plein corps. L'oiseau blessé +s'accrocha du bec et des pattes aux rebords de la nacelle, et Domingo +Senas put l'achever et s'emparer du cadavre du volatile qu'il jeta au +fond de la peau de boeuf. + +Dès qu'il fut remis de ses émotions le boucher chilien songea à +rejoindre la rive et il parvint au pied du cèdre sans encombre, +bénissant la Providence qui l'avait tiré d'affaire et lui permettait de +continuer sa route. + +Il chargea l'oiseau sur ses épaules,--sans s'inquiéter de la puanteur +qui se dégageait de ses plumes empestées,--pour montrer aux fermiers +chiliens, chez qui il se rendait, un des trophées de sa victoire. + +Tout d'abord, ses hôtes se refusèrent à croire à la façon romanesque +dont, au dire de Domingo, le drame aérien s'était passé; mais à quelques +jours de là le récit du boucher chilien fut confirmé par un voyageur +touriste qui, du haut d'une montagne où il se trouvait, avait été témoin +de ce combat entre ciel et terre et avait applaudi de loin à la victoire +de Domingo Senas. + + + + +Un Vaisseau-Fantôme. + + +L'équinoxe est une des époques les plus funestes de l'année pour les +navires qui se trouvent en mer. Au mois de septembre dernier, le vent +rugissait avec fureur et ses rafales soulevaient des vagues énormes, +qui venaient déferler avec un bruit épouvantable contre la falaise à +l'extrémité de laquelle s'élevait le phare de _Pine-Light_, situé sur la +pointe sud de Terre-Neuve. Depuis une semaine, on n'avait pas aperçu un +seul navire à travers la brume épaisse de l'Atlantique. Le marin le plus +audacieux n'eût jamais osé défier cette lutte des éléments. Les pilotes +restaient dans leurs cabanes, les yeux fixés sur l'immensité: tout +mouvement avait cessé sur la rive abandonnée. La tempête sévissait +avec tant de violence que les relations entre voisins étaient même +interrompues. La taverne aux armes de La Grande-Bretagne restait +déserte, et le _landlord_ en était réduit à fumer son propre tabac et à +boire son gin tout seul. Si quelque être humain se montrait de temps à +autre sur la plage, s'était le père ou la mère d'un marin absent, ou +bien un vieux pilote plus hardi que les autres qui cherchait à lire, +dans les nuages dispersés à l'horizon, si le _tornado_ equinoxial se +prolongerait encore longtemps. + +Tous se dirigeaient vers le Pine-Light, et là, abrités par les murs de +cette construction massive, ils restaient de longues heures, assis en +silence, étudiant les pronostics du ciel et cherchant à découvrir une +voile qui se faisait trop attendre. Une pluie salée rebondissait contre +les parois de l'édifice. Les algues, les coquillages de la mer, soulevés +en spirales, voltigeaient dans l'air et retombaient lourdement sur la +rive. + +Le gardien du phare, quoique plus exposé aux rages de l'ouragan, n'était +pas moins le seul qui gardât une impassibilité inébranlable. + +Jack Harris, né à Pine-Light, avait été de très-bonne heure abandonné à +ses propres forces par ses parents, trop pauvres pour songer à l'élever. +Doué d'une grande persévérance, d'une résolution intrépide et d'une +obéissance passive,--qualités principales d'un vieux marin,--Harris +avait fait son chemin, et, à cette heure qu'il avait atteint sa +cinquante-neuvième année, il jouissait--grâce à une petite somme +d'argent amassée durant ses campagnes--d'une honnête indépendance, à +laquelle contribuaient les émoluments de sa place de gardien du phare. + +Taciturne de son naturel, il n'exprimait généralement ses pensées que +par un regard, un signe de tête, un geste de la main. Si le ciel était +pur, il observait le plus parfait mutisme: on eût dit qu'il n'avait ni +le temps ni la volonté de s'occuper des autres. Toute son attention se +portait sur la mer. Mais si l'orage grondait, Jack Harris devenait tout +autre: son visage s'épanouissait, sa langue reprenait ses fonctions +habituelles et son esprit devenait dispos comme celui d'un jeune homme. +Rien ne lui plaisait plus alors que la compagnie des pilotes qui +venaient lui demander des conseils. + +Pendant l'orage terrible dont je viens de parler, Harris, abandonnant +sa rêverie habituelle, s'était livré à une loquacité et à une gaieté +inaccoutumées. Jamais peut-être il ne s'était montré plus dispos. +Dans la soirée du quatrième jour, il se trouvait assis au coin de +sa cheminée, fumant sa pipe et chantonnant entre ses dents, lorsque +plusieurs coups furent frappés à sa porte. Il se leva avec empressement, +alla ouvrir et se trouva en présence de huit marins du hameau de +Pine-Light qui venaient faire la veillée avec lui. Tout en serrant +cordialement les mains de ses amis, Harris leur disait: + +--_Halhoah!_ mes garçons! voilà un temps du diable qui ne fait pas vos +affaires. Je prévois que demain il sera encore plus mauvais et pire +après-demain. Ça va mal, _my boys!_ ça va mal! Le réflecteur du phare +est noirci par la fumée que le vent repousse dans l'intérieur de +l'appareil; j'ai toute la peine du monde à le maintenir brillant. Je +suis d'avis que la tempête sera terrible demain. + +Chaque ami du gardien du phare prit place autour d'une table sur +laquelle Harris plaça des verres, de l'eau chaude, quelques citrons et +un flacon rempli de whisky. Lorsque les grogs furent préparés et toutes +les pipes chargées et allumées, un des pilotes dit à Harris: + +--Voyons, maître, expliquez-nous comment il se fait que vous soyez si +gai pendant le mauvais temps et si taciturne aussitôt que le soleil +reparaît et que la mer devient meilleure. Cela nous semble à tous fort +extraordinaire et très-incompréhensible. + +--Mordieu! mes camarades, vous avez tort d'être étonnés; car l'orage, +qui effraye les poules, les femmes et les enfants, ranime au contraire +le véritable matelot. Un marin qui a peur pendant la tempête, emploie +toute la force qui lui reste à se cramponner aux bordages de son navire, +et ce navire-là ne tardera pas à faire naufrage. La mer a ses secrets +terribles, ses terreurs mystérieuses. A ce propos, mes amis, je veux +vous raconter une histoire qui date de cinq ans et qui s'est passée près +de la côte qui fait face au Canada. + +--Parlez! parlez! s'écrièrent tous les matelots en se rapprochant du +_rocking chair_, sur lequel se balançait le vieillard. + +Les verres furent remplis de nouveau, et Harris commença en ces termes: + +--Il y a cinq ans de cela, je revenais de Calcutta à Québec, à bord +d'un navire anglais de Liverpool. C'était précisément à l'époque de +l'année où nous nous trouvons. Notre voyage ne fut signalé par aucun +événement remarquable, jusqu'au moment où nous eûmes doublé le cap de +Sable qui termine la presqu'île de la Nouvelle-Ecosse. Mais alors +les pronostics d'une affreuse tempête se manifestèrent tout-à-coup. +L'horizon se rétrécissait de minute en minute et ressemblait, à s'y +méprendre, à un voile funèbre dont les replis s'agitaient par la force +du vent. Sur nos têtes, les nuages couraient avec la rapidité de la +vapeur et ils étaient sillonnés par les éclats du tonnerre. Autour de +nous, les mouettes, les goélands, les alcyons et les _mother carey +chickens_ rasaient d'un vol effaré et plein d'anxiété, les flancs et les +gréements du navire, prêts à y chercher un refuge. Des bandes de bonites +et de marsouins montraient leurs écailles brillantes à la surface de +l'eau, sur les flancs et sur les sommets des vagues; ce qui, vous le +savez, _my boys_, est toujours le signe le plus infaillible d'un gros +temps. + +«Le vent soufflait sud-ouest, et c'était avec la plus grande difficulté +que nous pouvions nous maintenir dans notre route. Bientôt le vent sauta +au nord, et le thermomètre tomba a 2 degrés au-dessous de zéro. Le +soir, il gela très-fort et le brouillard se métamorphosa en blanches +cristallisations dans les cordages du navire. Deux jours après, nous +atteignîmes les atterrages du cap Breton, et alors, louvoyant dans le +canal situé entre deux îles, nous parvînmes dans le golfe de Lorma. Là +un calme plat remplaça la tempête. + +»Nous pouvions, sans lunette, distinguer les dentelures des rochers +noirs et polis de la côte de Terre-Neuve et la cime des hautes montagnes +couvertes de neige. Enfin une brise favorable se leva et vint enfin +enfler nos voiles. Nous fîmes route et tout allait pour le mieux +lorsque, vers minuit, la vigie qui faisait le quart poussa un cri auquel +matelots et mousses répondirent à la fois. Tous, se jetant à bas de +leurs cadres, se précipitèrent sur le pont pour s'informer de la cause +de cette alerte. + +»Nos yeux cherchaient à percer les ténèbres pour découvrir quelque chose +à l'horizon, lorsque... ô mes amis! à ce souvenir, mon sang se fige +encore dans mes veines... nous restâmes encore pétrifiés par le +spectacle qui s'offrit à nos yeux. + +»A quatre cents brasses de nous se dessinait la coque d'un navire aux +proportions colossales, qui nous paraissait immobile et comme rivé au +milieu des eaux. Il n'y avait pas un chiffon de toile au vent: nul +mouvement, nul bruit ne révélait à bord de ce vaisseau la présence d'un +équipage. Les mâts, les vergues, les agrès, tout était recouvert de +neige et offrait aux yeux la blancheur de l'albâtre. + +»Notre terreur fut au comble, lorsque nous vîmes cette masse gigantesque +s'approcher. Elle n'était plus qu'à une encâblure de notre bâtiment. + +»--Pare à vire! pare! s'écria le capitaine de notre navire, la +voix étranglée et les cheveux hérissés sur sa tête. C'est le +vaisseau-fantôme. + +»--Vous faites erreur, capitaine, lui répliqua le second dont les +lèvres étaient aussi blêmes que celles d'un cadavre. Ce n'est pas le +vaisseau-fantôme, car il n'y a pas une âme à bord et le pont n'est pas +couvert, comme celui du _Hollandais volant_, de squelettes blanchis; +c'est plutôt le _vaisseau du diable_ qui marche tout seul, mû par un +pouvoir surnaturel. + +»Notre capitaine prit son porte-voix et héla le navire inconnu. Aucun +mouvement, aucun signe de vie ne répondit à cet appel. Seulement le +vaisseau continuait à s'avancer sur nous. En moins de quelques minutes, +il ne fut plus qu'à une encâblure de notre navire. Il semblait vouloir +s'attacher à nous comme le fer à l'aimant. Une catastrophe inévitable et +une mort terrible menaçaient notre vie à tous. Chacun des matelots prit +en main un espar et, au moment où le vaisseau arrivait à bâbord, nous +parvînmes à amortir le choc. Soudain, par un bonheur inespéré, un coup +de vent rejeta notre navire à tribord, et c'est grâce à ce hasard seul +que nous échappâmes au péril. + +»--Il y a du monde là-bas! s'écria tout à coup notre capitaine. Regardez +sur la pont, à côté de l'habitacle.» + +»Et nos yeux suivaient le vaisseau mystérieux en cherchant à pénétrer +le terrible mystère, la coque demeurait toujours immobile. Point de +timonier à la roue, pas de vigie dans les haubans, pas de matelots +aux manoeuvres; mais sur le gaillard d'arrière nous apercevions +distinctement deux formes blanches, immobiles et comme appuyées sur le +bastingage. Elles étaient enroulées dans des manteaux blancs que le vent +faisait flotter à son gré. + +»Une seconde fois notre capitaine héla de toute la force de ses poumons: +cet appel fut inutile. Le vaisseau s'évanouit dans l'obscurité, +silencieusement comme il nous était apparu. + +»Pendant les heures qui suivirent cette mystérieuse rencontre, nous +nous demandions à chaque instant si ce n'était point un rêve, si +nous n'avions pas été déçus par une illusion de mirage. Les plus +superstitieux étaient persuadés que le diable était mêlé à cette +fantasmagorie et que nous étions menacés de quelque catastrophe. + +»Tout alla bien jusqu'au soir; mais pendant la nuit le vent sauta au +nord-est et nous filions avec une rapidité de douze noeuds à l'heure, +toutes voiles dehors. Tout à coup quelque chose d'informe se dessina +devant nous, se detachant en noir au milieu de l'obscurité de la nuit. +Le timonier gouverna directement sur l'objet; tout l'équipage était +rassemblé sur le pont, les yeux fixés sur ce point de mire. + +--»Largue les voiles!--hurla le capitaine qui se mit lui-même au +gouvernail;--pare à vire. + +»Et nous arrivâmes à cinq ou six encâblures de l'horrible spectre qui +paraissait devant nous, non pas blanc, comme la nuit précédente, mais +absolument noir, de la flottaison à la cime des mâts. + +»A la même place, sur le gaillard d'arrière, les deux formes recouvertes +de blanches draperies, pareilles à des pleureuses, se tenaient +immobiles, laissant flotter au gré de la rafale les vêtements dont elles +étaient couvertes. Les vagues clapotaient contre les parois du navire. +Par un secret instinct de conservation, tous mes camarades et moi nous +sautâmes de nouveau sur les espars, dont plusieurs furent brisés quand +le navire fantôme frôla notre bord. Nous nous crûmes perdus une seconde +fois; mais glissant à la surface des eaux, comme le ferait une ombre, la +coque mystérieuse se perdit aussitôt dans la brume. + +»Le jour suivant, le vent passa subitement au sud-est et nous +contraignit à virer de bord, nous poussant au large vers les îles +Madeleines. Nous passâmes en vue de plusieurs embarcations de tout +tonnage occupées à la pêche de la morue. Aucune d'elles n'avait vu le +vaisseau inconnu. + +»Pendant les deux jours et les deux nuits qui suivirent, la tempête +continuait et nous restâmes en panne. Mais la troisième nuit ne se passa +pas aussi heureusement. Vers deux heures du matin, la vigie de quart +signala le vaisseau. A une portée de canon vers l'avant, le spectre +se dressait sur la cime des flots, et comme toujours on voyait sur le +gaillard d'arrière les deux formes humaines aux blanches draperies. +Cette fois seulement le navire-fantôme disparut tout d'un coup, sans +nous menacer d'un choc qui eût été fatal. + +»Nous restâmes encore vingt-quatre heures ballotés par la tempête +devenue plus terrible: mais vers le soir nous aperçûmes devant nous, +calme comme une mare d'eau douce, le port de _Pine-Light_ qui semblait +nous convier à chercher un refuge dans son enceinte. Le rocher qui +forme la pointe nord de l'autre côté de la tour du phare s'élevait +majestueusement à l'horizon et, devant nous le phare envoyait comme +aujourd'hui sa gerbe de rayons, dont les mouvantes clartés ricochaient +au loin sur les vagues. + +»Le capitaine se décida à venir attendre à Pine Light la fin de la +tourmente. Tandis que nous approchions de la côte, l'air fut ébranlé par +une épouvantable détonation. Les coups se suivaient à des intervalles +égaux, avec une rapidité croissante. Et pourtant l'atmosphère était +pure et limpide. Malgré cela, nous ne voyions rien, et il nous était +impossible de découvrir d'où venait ce bruit qui ressemblait à celui +d'un combat naval. + +»Tout à coup la vigie s'écria: + +»Le vaisseau! Voyez là, devant nous!» + +»En regardant dans la direction de son bras tendu, nous le découvrîmes +en effet, pris entre deux rochers du côté du petit îlot qui longe au +nord la côte, dans la direction du Labrador. Ses mâts étaient brisés, et +la carène, qui se cabrait comme un cheval indompté, retombait lourdement +à chaque vague, se désemparant de toutes parts. Les formes humaines dont +j'ai déjà parlé laissaient apercevoir leurs silhouettes blanches, chaque +fois que la lame éparpillait son eau phosphorescente le long des parois +de l'épave. + +»Sur la rive du continent, tout s'agitait aussi. Le capitaine du port de +Pine-Light, suivi de la foule des habitants, se dirigeait en toute hâte +vers le lieu du naufrage. La grève était illuminée par des torches +sans nombre, et bien avant que nous eussions atteint le vaisseau, +une flottille d'embarcations de toutes grandeurs couvrait la mer et +s'élançait au-dessus du ressac. Néanmoins nous fûmes les premiers à +aborder l'épave défoncée, disputant aux flots les débris de sa membrure. +Nous nous hissâmes sur le pont, huit matelots et le capitaine; celui-ci +arriva le premier avec moi, mais malgré notre courage, je puis le dire, +les plus braves se sentaient glacés d'effroi en contemplant le spectacle +étrange qui s'offrait à leurs yeux. Il était fait, réellement, pour +exciter la plus profonde horreur. + +»Contrairement à notre attente, l'équipage du vaisseau se trouvait au +grand complet. + +Mais, le croiriez-vous? cet équipage ne se composait que de cadavres. +A la base du grand mât, amarrés avec des cordes, deux hommes étaient +couchés sur un tapis de Smyrne. Le plus âgé, enveloppé de précieuses +fourrures, tenait enlacé un jeune homme dont la tête reposait sur son +coeur. A côté d'eux, une jeune femme serrait sur sa poitrine glacée un +enfant de cinq à six mois. + +»La scène qui devait frapper nos yeux dans la cabine était bien +autrement horrible. Tout autour de ce caveau mortuaire, sur les coussins +du divan, il y avait des cadavres dont les traits crispés laissaient +supposer qu'ils avaient perdu la vie dans des convulsions violentes. + +»Bientôt le capitaine, revenant avec le livre du bord, nous lut un +papier qu'il avait trouvé au milieu du registre maritime: il contenait +un récit de la catastrophe qui avait changé ce navire en un vaste +tombeau. + +»Voici à peu près la teneur de cette épouvantable histoire. + +»Le _San Christoval_ appartenait à un armateur de Lisbonne. Le capitaine +se nommait don Diego de Santas et faisait route pour Ceylan. Son fret +consistait en vin de Porto, en caisses de cinabre et en plusieurs tonnes +d'arsenic. Peu de temps avant de quitter Lisbonne, don Diego avait +épousé dona Mannelita de Penaflor, jeune fille d'une grande beauté, qui +avait voulu l'accompagner à la mer. Dona Mannelita avait été promise par +ses parents à un homme d'un caractère violent et audacieux, aux manières +rudes et grossières; mais elle s'était toujours opposée avec une +résistance respectueuse à la volonté de sa famille, déclarant qu'elle +entrerait dans un couvent plutôt que d'épouser un cavalier pour lequel +son coeur n'éprouvait que de la répulsion. Don Alvar--c'était le nom +de cet homme abhorré,--instruit de la réponse de dona Mannelita, ayant +aussi découvert que don Diego de Santas était son rival, résolut de se +venger d'une manière terrible, si les amants se mariaient jamais. En +attendant, il employa toutes sortes de menaces pour empêcher cette +union. En dépit de cet obstacle, le mariage eut lieu. Mais comme les +nouveaux mariés connaissaient don Alvar, ils résolurent de quitter +Lisbonne pour mieux se dérober aux atteintes de leur ennemi. Don Alvar, +instruit de ce projet, résolut de les accompagner. Il se déguisa +avec une habilité sans égale et vint s'offrir au capitaine du _San +Christoval_, don Diego lui-même, en qualité de cambusier: il fut +accepté. + +»Dès ce moment, ce misérable, demeurant inconnu au jeune époux et à +sa femme, tint dans ses mains la vie de tous les deux à la fois. Il +remarqua avec soin quels mets ils mangeaient de préférence et quels vins +ils buvaient, et, une fois ces renseignements obtenus, il basa là-dessus +ses plans de vengeance. Il ouvrit une tonne d'arsenic et mélangea aux +vins et aux aliments une quantité de ce poison plus que suffisante pour +donner la mort à tout l'équipage. + +»Ceci se passait le cinquième jour après le départ du _San Christoval_. +Don Diego, à l'occasion du jour anniversaire de sa naissance, avait +organisé une fête à laquelle il avait convié tous les passagers de son +navire. L'équipage n'avait pas non plus été oublié. Tous les matelots +buvaient à la santé de leur capitaine et de sa jeune épouse. C'était la +mort qu'ils buvaient. Dès que don Alvar reconnut les ravages produits +par son atroce vengeance, lorsqu'il comprit que seul de tous les +passagers du navire, de tout l'équipage, il allait rester vivant au +milieu de tant de cadavres, l'effroi et le remords entrèrent dans +son âme, et cédant au vertige que donne à la raison le trouble de la +conscience, il se précipita dans les flots, qui se refermèrent sur lui +pour toujours. + +»Don Diego conserva assez de force pour écrire les détails sommaires +de cette catastrophe sur le papier trouvé dans le livre du bord. Cinq +heures après ce fatal repas, le _San Christoval_ n'était plus qu'un +vaste cercueil abandonné à la merci des flots. + +»Parmi les passagers, comme le faisait connaître la liste contenue dans +le registre du capitaine, il y avait deux soeurs de la Merci qui se +rendaient à Ceylan pour rejoindre la mission catholique de cette île. +C'étaient les deux personnages aux vêtements blancs, dont les formes +fantastiques nous avaient effrayés. Sans nul doute, les infortunées +n'avaient pris qu'une faible quantité de vin empoisonné, et elles +avaient probablement espéré, en montant sur le couronnement du navire, +éprouver quelque soulagement au grand air. Etroitement serrées dans les +bras l'une de l'autre, elles avaient, dans un embrassement suprême, +attendu la mort à laquelle tous les passagers avaient succombé. + +»D'après la date de cette note écrite par don Diego de Santas, +l'horrible catastrophe avait dû s'accomplir la veille du jour où nous +avions aperçu pour la première fois ce navire que nous prenions pour le +_vaisseau-fantôme_, la terreur des matelots. + +»Nous nous hâtâmes de quitter cette scène de désolation. D'ailleurs +il nous était impossible de séjourner plus longtemps à bord du _San +Christoval_. Les vagues se ruaient déjà contre les flancs désemparés +du navire, qui ne devait pas tarder à céder à leur violence. Les deux +soeurs de la Merci furent les seules dépouilles que nous eûmes le temps +de transporter à bord de notre yole. Nous allâmes les ensevelir dans le +petit cimetière du hameau, et c'est sous la pierre tumulaire que vous +connaissez tous que reposent leurs dépouilles mortelles. Leur âme est au +ciel, mes amis. Prions pour elles. + +»Le lendemain du naufrage du _San Christoval_, il ne restait plus aucun +vestige de cette épave. Les vagues avaient tout brisé, tout emporté. + +»Allons, ajouta le vieux Harris en s'adressant à son auditoire, il est +tard, mes enfants. Vous ferez bien de rentrer chez vous. Adieu et bonne +nuit!» + + + + +Le Pifferaro. + + +En l'an 1870, le ministre et la municipalité romaine venaient d'ouvrir +le carnaval en se promenant processionnellement, suivant un ancien +usage, à travers le Corso et les rues adjacentes. Les balcons des +palais, les fenêtres des maisons tendues de draperies aux mille couleurs +étaient occupés par une foule élégamment parée, tandis que la rue était +sillonnée de toutes parts de calèches découvertes aux attelages ornés +de plumets, de fleurs et de grelots retentissant. Des flots de peuples +envahissaient la chaussée et les trottoirs: les voitures s'arrêtaient et +la circulation sur le Corso était devenue difficile. Çà et là, au +milieu des chevaux, se faufilait la foule masquée; le combat à coups +de _confetti_ venait de commencer. C'était une vraie fusillade, +très-inoffensive du reste, entre les balcons, les voitures, les masques +et les promeneurs. Les _confetti_ sont de petits bonbons de plâtre ou de +farine dont chaque promeneur est abondamment pourvu; on les jette par +poignées, par corbeilles, et bientôt, sur tout le Corso, s'élève un +nuage blanc qui recouvre en tombant les habits et les costumes des +spectateurs et des acteurs. Tout ce que touchent les _confetti_ est +enfariné, moucheté, et Rome entière retentit des bruyants éclats de rire +d'un peuple de meuniers. + +Tout à coup, du milieu d'un groupe, un cri terrible s'éleva: + +--Arrêtez-les! arrêtez-les! Ils m'ont volé mon enfant! + +Et en même temps une femme affolée de douleur se dressa sur les coussins +d'une voiture arrêtée sur le Corso: elle avait rejeté le masque qui +cachait son visage et le domino rose qui la recouvrait, et désignait à +la foule qui l'entourait une troupe masquée qui se frayait un passage au +milieu des chevaux et des véhicules et qui disparut bientôt, à la faveur +du tumulte et du mouvement. + +La nouvelle s'était répandue comme une traînée de poudre sur le Corso; +les rires et les chants cessèrent comme par enchantement et l'on +n'entendit plus rien que les cris de la mère infortunée qui sanglotait +et redemandait son enfant. + +Cet désespoir touchait les indifférents mêmes, et tout Rome apprit +bientôt que la comtesse de Casselmonte avait vu son fils unique ravi +sous ses yeux par une bande de malfaiteurs. + +La jeune comtesse appartenait à l'une des plus anciennes familles de la +capitale de l'Italie. Mariée fort jeune au comte de Casselmonte, le type +le plus accompli de l'aristocratie romaine, elle était restée veuve +après quelques années de mariage et avait reporté sur son enfant toute +l'affection qu'elle éprouvait pour celui qui n'était plus. + +La police romaine était sur pied: elle avait visité, exploré un à un +tous ces mille réduits, bouges et cloaques qui fourmillent dans la +grande ville, mais les recherches avaient été infructueuses. + +Pendant deux ans, la comtesse de Casselmonte, accompagnée d'un serviteur +fidèle, parcourut successivement toutes les grandes villes de l'Europe, +donnant partout le signalement de Pedro et offrant sa fortune entière à +qui lui rendrait son fils bien-aimé. Toutes nos gazettes et celles des +pays voisins prêtèrent leur publicité à cette aventure extraordinaire et +firent retentir l'Europe des cris de douleur de cette mère éplorée. Mais +tout fut inutile, et la malheureuse comtesse revint à Rome la mort dans +l'âme. Elle n'avait plus d'enfant. + +Le chagrin minait cette belle âme qui s'abandonnait tout entière à sa +douleur et qui demanda à la religion les consolations que le monde était +impuissant à lui donner. Sa vie se passait à accomplir des actes de +charité, et il n'était pas une misère à Rome qu'elle ne soulageât, pas +un appel de malheureux qu'elle n'entendît. Aussi l'avait-on nommée la +_Madre degl' infelici_. C'est ainsi que la comtesse de Casselmonte +priait Dieu pour son fils. + +Cette année, à l'ouverture du Salon, il y avait foule dans les salles du +palais de l'Industrie où sont exposées, chaque année, les oeuvres de +nos meilleurs artistes. Parmi les tableaux qui s'y trouvent réunis, les +curieux s'arrêtaient avec une prédilection marquée devant une toile due +au pinceau de M. V... L..., un de nos artistes les plus aimés. C'est +cette toile que reproduit notre gravure. Elle représente un pifferaro +aux grands yeux noirs, à la physionomie ouverte, à la mine souriante et +éveillée. + +Les larges boucles de cheveux noirs qui s'échappent de tous côtés +encadrent merveilleusement cette délicieuse figure. On ne se lasse pas +de contempler cette tête expressive, et l'on ne sait ce qu'il faut le +plus admirer, ou de la beauté du modèle ou de l'art que le peintre a +déployé dans l'interprétation du sujet. Les éloges les plus mérités ont +été prodigués à M. V... L... par les critiques les plus éminents de la +presse de Paris. + +Parmi les nouveaux arrivants, une femme toute vêtue de noir s'était +approchée du groupe de curieux et leva tristement les yeux sur le +tableau. Tout-à-coup elle pâlit, chancela et tomba évanouie sur le +parquet en poussant un cri à peine contenu. + +On s'empressa autour d'elle, on lui prodigua les soins d'usage, et, +quand elle eut repris connaissance, la belle inconnue montra à tous ceux +qui se trouvaient près d'elle, le jeune _pifferaro_ de V... L... qui +était, disait-elle, son fils chéri, son Pedro bien-aimé qu'on lui avait +volé il y a huit ans sur le Corso, un jour de carnaval, et qu'elle +croyait à jamais perdu. + +Une heure après cette scène qui avait vivement ému tous ceux qui en +avaient été témoins, la comtesse de Casselmonte se présentait chez le +peintre auteur du tableau et, après lui avoir raconté son histoire en +quelques mots, lui demandait en suppliant l'adresse de son jeune modèle. + +Malheureusement, comme cela arrive à Paris, le petit pifferaro était un +de ces modèles de rencontre qui s'était présenté un matin chez lui, avec +d'autres Italiens. Le sujet lui avait plu, et il avait demandé au chef +de la bande de le lui amener dans son atelier, ce à quoi celui-ci avait +consenti avec quelque difficulté. + +Tout ce que le peintre V... L... savait, c'est que l'enfant s'appelait +Ludovico, mais il ignorait son adresse, et depuis un an on ne l'avait +plus revu dans le quartier Bréda. + +Avec les renseignements très-bornés que lui avait donnés l'artiste, la +comtesse alla demander une audience à M. Gigot, notre préfet de police; +elle lui fut aussitôt accordée. Ce magistrat mit à sa disposition un +agent très habile, avec lequel elle entra aussitôt en campagne. + +Notre policier s'en alla dans le quartier Mouffetard fouiller tous ces +bouges hideux où grouille la population des _pifferari_. Dans la rue des +Boulangers, il amena un certain matin la comtesse, qui y trouva entassés +pêle-mêle une douzaine de _pifferari_ qui préludaient par leurs concerts +discordants aux accords abominables qu'ils exhibaient le soir dans les +brasseries et les cafés de la capitale. + +Tous, rangés en cercle, le violon renversé, suivaient de l'oeil les +mouvements du maître et s'étudiaient à reproduire les airs que celui-ci +leur notait. + +La comtesse n'eut pas besoin d'un long examen pour découvrir Pedro au +milieu de ces petits virtuoses du pavé, tous sales et déguenillés. + +Elle alla droit à lui, le prit dans ses bras et le tint longtemps +embrassé, tandis que le policier procédait à l'arrestation du misérable +logeur. + + +FIN + + + + +TABLE + + +Un tête-à-tête avec une Panthère. + +Le Garrotte. + +Une exécution à San-Francisco. + +L'arbre anthropophage. + +La prairie en feu. + +Une chasse en ballon. + +Empalé. + +Les Gauchos. + +Un combat entre ciel et terre. + +Un Vaisseau-Fantôme. + +Le Pifferaro. + + +FIN DE LA TABLE. + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Nouveaux contes extraordinaires +by Bénédict H. Révoil + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOUVEAUX CONTES EXTRAORDINAIRES *** + +***** This file should be named 12488-8.txt or 12488-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/2/4/8/12488/ + +Produced by Tonya Allen and PG Distributed Proofreaders. This file +was produced from images generously made available by the Bibliothèque +nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's +eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII, +compressed (zipped), HTML and others. + +Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over +the old filename and etext number. 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