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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:40:05 -0700
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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12488 ***
+
+BÉNÉDICT H. RÉVOIL
+
+NOUVEAUX CONTES EXTRAORDINAIRES
+
+
+
+
+Un tête-à-tête avec une Panthère.
+
+
+Je remontais un jour le Mississipi au-dessus de sa jonction avec
+l'Ohio, et je trouvai la navigation interrompue par les glaces. Cette
+congélation inattendue me contrariait fort, mais je n'avais d'autre
+parti à prendre que celui de prier mon batelier, un Canadien très
+experimenté, de me conduire dans quelque village riverain pour y
+attendre la débâcle.
+
+Ce brave homme m'amena dans un petit endroit, nommé le _Tawapatee
+Bottom_, où le Mississipi décrivait une grande courbe. Les eaux étaient
+fort basses, le froid excessif, et de toutes parts la neige couvrait le
+sol.
+
+Le premier soin de mon Canadien fut de préserver son embarcation des
+atteintes des blocs de glace. Il alla couper des troncs d'arbres dans la
+forêt voisine, qu'il amoncela les uns après les autres autour du bateau,
+de façon à le préserver de la pression des glaces flottantes.
+
+Cela fait, nous nous établîmes dans une masure, louée par un des
+habitants du village pour quelques dollars, et après en avoir
+soigneusement bouché les fissures, nous pûmes y allumer un excellent feu
+pour réchauffer nos membres engourdis.
+
+Mais comme le séjour dans une cabane enfumée n'avait rien de bien gai,
+et que nous n'étions pas assez ours pour dormir engourdis dans cette
+tanière, nous songeâmes à occuper nos loisirs à la chasse.
+
+Les bois du voisinage étaient remplis de gibier: les cerfs, les
+opossums, les raccoons et les dindons sauvages se trouvaient à portée de
+fusil et venaient rôder jusque devant notre porte. Sur les glaçons de la
+rive voisine, opposée à celle où nous nous trouvions, s'étaient abattues
+des troupes de cygnes; et les coyottes affamés nous donnaient le
+spectacle d'un affût toujours déjoué par la gent empennée, aussi fine
+--pour ne pas dire plus--que ses ennemis à robe poilue.
+
+Rien n'était plus curieux que de voir ces oiseaux, aux plumes
+immaculées, accroupis sur la glace, mais attentifs au moindre mouvement
+de leurs insidieux ennemis. Un coyotte faisait-il mine d'approcher,
+fût-ce même à cent mètres, aussitôt la «trompette» d'un cygne
+retentissait et on voyait toute la bande ailée se dresser et produire,
+en courant sur la glace, un bruit qui ressemblait fort au roulement du
+tonnerre. Et tout à coup ils s'envolaient d'un commun accord, laissant
+sur la terre ou la glace les coyottes désappointés et réduits à chercher
+un tout autre moyen pour déjeuner ou dîner.
+
+Les nuits étaient excessivement froides et nous entretenions, mon
+Canadien et moi, un excellent feu, car le bois ne manquait pas; vert ou
+mort, peu importait, pourvu qu'il brulât, et quand nous étions rentrés
+le soir, rapportant de nos excursions cynégétiques force gibier, nous
+n'avions qu'à choisir, à notre goût, du poil ou de la plume, pour
+rassasier notre appétit formidable.
+
+Le poisson figurait également dans le menu de nos repas. En faisant des
+trous dans la glace, mon batelier se procurait, avec des lignes de fond,
+de très-belles anguilles, du saumon et des _hallibuts,_, sorte de brême
+de rivière qui remonte le Mississipi jusqu'à sa source.
+
+Une seule chose, indispensable pour un Européen, manquait à notre
+confortable existence: c'était du pain. Si nous avions eu de la farine,
+rien n'eût été plus facile que de pétrir et de faire des _fougasses_
+qui eussent été les bienvenues. Mon Canadien--qui était homme de
+ressources--me laissa un matin pour se rendre à quelques milles dans
+les terres où il savait trouver un boulanger. Il revint, en effet, le
+lendemain, rapportant du pain frais et un demi-baril de pure _primed
+flour_ qui nous servit à confectionner des pâtés pour varier notre
+ordinaire.
+
+Nous étions ainsi campés, depuis cinq semaines; les eaux avaient
+toujours continué à baisser, et, couchée sur le côté, notre embarcation
+était complètement à sec. Sur les deux rives du Mississipi, les glaçons
+amoncelés formaient de véritables murailles.
+
+Chaque nuit, le Canadien ne dormait que d'un oeil et allait d'heure en
+heure s'assurer de l'état des choses. Vers cinq heures du matin, certain
+dimanche, il se leva tout à coup en s'écriant:
+
+--La débâcle! sir, la débâcle! Au bateau! Prenez vite votre hache pour
+me donner un coup de main, ou la barque est perdue.
+
+Nous courûmes immédiatement sur la rive. En effet, la glace se brisait
+de toutes parts avec un fracas pareil à celui des mitrailleuses. Les
+eaux s'étaient subitement élevées, en égard au débordement du Mississipi
+gonflé par l'Ohio, et les deux courants d'eau se heurtaient avec fureur.
+
+Des blocs congelés se détachaient par larges bandes, se dressaient,
+retombaient avec un épouvantable fracas. Ce qui était curieux à
+constater, c'est que la température, la veille à 9 degrés au-dessous de
+zéro, était remontée à 7 degrés et amenait le vent et la pluie. L'eau
+«jisclait» à travers toutes les fissures de la glace, et quand le
+jour parut, lorsqu'il nous fut possible de nous rendre compte de la
+situation, le spectacle nous parut à la fois redoutable et grandiose. La
+masse des eaux était violemment agitée; les glaces, brisées en millions
+de blocs, flottaient sur le courant liquide; et l'homme le plus hardi ne
+se fût certes pas risqué sur ces morceaux ballottés par les vagues.
+
+A grands coups de hache, les troncs d'arbres, qui avaient préservé
+l'embarcation contre la congélation, se détachèrent et s'en allèrent à
+vau-l'eau; et bientôt notre embarcation se retrouva à flot et put se
+mettre en mouvement.
+
+Tout à coup un horrible craquement nous fit tressaillir: la digue,
+formée en amont par la glace, céda et le courant du Mississipi reprit
+son cours ordinaire. En moins de quatre heures, la débâcle avait été
+complète.
+
+Le soir même, nous étions en route, emportés par notre embarcation que
+le Canadien avait grand'peine à diriger. Nous avançâmes ainsi pendant
+toute la nuit, éclairés par un admirable clair de lune qui nous
+permettait de nous diriger à travers les méandres du fleuve débordé.
+
+Un matin, tandis que mon batelier dormait pour prendre quelque repos,
+un choc épouvantable me renversa au fond de l'embarcation qui venait de
+toucher sur un _chicot_[1]. Le Canadien se releva d'un bond et vint se
+placer près de moi.
+
+[Note 1: Un «chicot» est une épave formée d'un tronc d'arbre (terme
+américain).]
+
+--Qu'est-ce? me demanda-t-il.
+
+--Ma foi, je l'ignore! L'essentiel, c'est qu'une voie d'eau ne se
+déclare pas, car nous sommes en plein fleuve et il n'y aurait pas moyen
+de nous tirer d'affaire.
+
+Le bateau était devenu immobile: nous n'avancions plus. Il était
+enchevêtré dans les racines d'un de ces arbres géants qui voyagent la
+tête en bas dans le «père des eaux.»
+
+Notre matinée et la plus grande partie de l'après-midi se passèrent à
+renouveler de vains efforts pour dégager notre demeure flottante. Il
+était dangereux de passer ainsi la nuit qui allait venir au milieu des
+glaces flottantes. Il fallait atterrir coûte que coûte.
+
+Il était cinq heures du soir, l'obscurité se faisait et je demandai à
+mon batelier quel était son avis.
+
+--Etes-vous bon nageur? me dit-il.
+
+--Ma foi! je ne suis pas de première force, mais je pourrai aller
+pendant un mille, à moins que le froid ne me saisisse.
+
+--Il n'y a pas à hésiter. Il faut nous diriger vers la rive gauche du
+fleuve. Nous allons accrocher au passage une bille de bois semblable
+à celle que vous voyez flotter çà et là. Vous en prendrez une, moi
+l'autre, et nous voyagerons vers la terre ferme. J'aperçois là-bas un
+village: nous irons nous y réchauffer et faire sécher nos habits. Buvons
+un bon verre d'eau-de-vie, et en route!
+
+Ce qui fut dit fut fait. Dès que nous nous fûmes procuré une bille de
+bois, nous nous «affalâmes» dans le Mississipi, en nous recommandant à
+la Providence.
+
+La première impulsion fut terrible: le froid me glaçait jusqu'à la
+moelle des os; mais peu à peu, grâce à la bonne gorgée de _brandy_ que
+j'avais avalée, la chaleur animale revint, et je regardai à droite et à
+gauche où avait passé mon Canadien. Il avait disparu. Je le hélai. Il ne
+répondit pas.
+
+Mon anxiété était fort grande. Je m'aperçus que ma pile de bois s'en
+allait à la dérive et je me mis à cheval sur ce tronc d'arbre, ce qui
+n'empêchait pas que j'avais de l'eau jusqu'à la ceinture. Le poids de
+mon corps, placé à l'extrémité de l'arbre-épave, le faisait pencher en
+bas, et je me disposais à m'avancer vers le milieu lorsque je vis, d'une
+façon vague, une forme mouvante à l'autre bout. Etait-ce mon batelier?
+Je l'appelai, il ne me répondit pas. Peu à peu mes yeux se firent à
+l'obscurité, et je compris que j'avais une bête pour compagnon de
+navigation fluviale.
+
+Une éclaircie de lune me fit voir un double éclat fulgurant, celui
+des yeux de la bête. C'était une panthère de très-forte taille qui
+me faisait vis-à-vis. Je n'osais faire le moindre mouvement, dans la
+crainte d'exciter la colère de cette «vermine.» Quoique armé de mon
+_bowie-knife_, ce grand coutelas, dont se servent tous les Américains
+trappeurs ou pionniers, je me sentais disposé à ne rien dire, à ne rien
+faire tant qu'on ne m'attaquerait pas.
+
+Nous voguâmes ainsi pendant une heure interminable, sans, ni l'un ni
+l'autre--la bête ou l'homme--songer à remuer. On eût dit que nous
+jouions à la balançoire, et ce mouvement d'oscillation n'avait rien de
+très-récréatif. Comme je savais que le regard humain a le plus grand
+pouvoir sur la bête féroce, mes yeux ne la quittaient point.
+
+J'en étais à me demander comment se terminerait ce dangereux
+tête-à-tête, lorsque je m'aperçus que nous approchions d'une île envahie
+par l'inondation; et l'on voyait les branches des arbres et les rochers
+à la surface du Mississipi. Je pris la résolution d'aborder dès que ce
+serait possible et de laisser la panthère continuer sans moi ce voyage
+aquatique.
+
+A un moment donné, le tronc d'arbre sur lequel je me cramponnais passa
+à trois mètres d'une roche plate; et je dégageai ma main et me laissai
+aller à l'eau. Au même instant, j'entendis un bruit qui ressemblait à
+une chute. Jetant les yeux du côté d'où venait ce son, je découvris à
+une portée de la main la panthère qui s'avançait vers l'endroit où je
+voulais aborder.
+
+Je crus d'abord qu'elle allait m'attaquer et je jurai de me défendre. Il
+n'en était rien: elle aborda la première, mais je la vis s'accroupir à
+l'angle de cet îlot, large à peine d'une dizaine de mètres.
+
+Je me hissai à mon tour sur le rocher et je regardai avec précaution
+autour de moi.
+
+Fait bizarre à consigner! Nous nous trouvions sur une des îles du
+Mississipi, et plusieurs mamelons de ce pic élevé étaient couverts
+d'animaux de toute sorte qui avaient fui l'envahissement de l'eau en
+gravissant peu à peu les hauteurs. Quatre daims, un dix-cors et trois
+biches, un ours noir, un chat sauvage, deux raccoons, un opossum,
+deux coyottes à poil argenté et une fouine musquée qui empestait
+le voisinage: telle était la «société» au milieu de laquelle je me
+trouvais. Mon étonnement fut extrême en apercevant la réunion inattendue
+de toutes ces créatures; mais ce qui redoubla ma stupéfaction, ce fut de
+voir la façon dont tout ce «monde-là» se comportait vis-à-vis les uns
+des autres. Aucun ne semblait faire attention à ses voisins.
+
+L'aube nous surprit tous dans cette position hétéroclite. Notre arche de
+Noé ne manifesta pas la moindre velléité de guerre civile, d'hostilités
+réciproques. Tous étaient matés, comme je l'étais moi-même: nous
+souffrions de la faim particulièrement, mais nous demeurions immobiles.
+J'eusse volontiers découpé un _steak_ dans le filet de l'un des cerfs;
+mais pouvais-je faire une infraction à la paix générale et amener la
+rupture du _statu quo_ de paix?
+
+La journée se passa dans ces transes morales et physiques, et la nuit
+vint: nuit terrible, car je souffrais plus qu'on ne peut se l'imaginer
+des tortures de la faim.
+
+Le lendemain, je m'aperçus que les eaux baissaient et que les glaçons
+cessaient d'agrémenter la surface du Mississipi. A l'aide
+de mon _bowie-knife_, je coupai un faisceau de cannes que je liai
+solidement avec des osiers, et quand je fus convaincu que ce radeau
+improvisé me porterait suffisamment pour pouvoir atteindre, en nageant
+avec les pieds, la rive la plus prochaine, je me laissai couler à l'eau.
+
+Il était temps. L'espace sur lequel les animaux et moi avions séjourné
+pendant vingt-quatre heures avait augmenté.
+
+La panthère, le chat sauvage, avaient retrouvé leur instinct et
+s'étaient rués sur une biche qu'ils dévoraient à belles dents. J'avais
+quitté fort à propos mon refuge.
+
+La traversée du fleuve fut assez heureuse: j'abordai à cent mètres d'une
+maison, sur le seuil de laquelle se tenait une bonne vieille femme qui
+regardait jouer deux enfants confiés à sa garde.
+
+--Jésus! s'écria-t-elle, d'où venez-vous ainsi, étranger?
+
+--De l'eau, comme vous le voyez.
+
+--Seriez-vous le camarade du Canadien que mon fils a sauvé de la mort
+il y a deux jours?
+
+--Le Canadien est sain et sauf! lui dis-je. Ah! Dieu soit loué! je le
+croyais noyé.
+
+
+--Il a failli l'être, mais nous l'avons frictionné à temps et ramené
+à la vie. En ce moment, il est allé avec mon fils et mes deux neveux à
+votre recherche, étranger.
+
+La brave femme m'expliqua en détail comment le sauvetage de mon batelier
+avait été opéré. Pendant ce temps-là, je changeais de vêtements et je
+dévorais quelque nourriture que m'avait offerte la bonne et hospitalière
+vieille.
+
+Puis je demandai à dormir et j'allai m'étendre sur un sac rempli de
+paille, devant le foyer de la cheminée.
+
+Quand je me réveillai, le Canadien et mes hôtes étaient près de moi.
+
+Comme je bénis la Providence qui m'avait tiré d'un aussi grand danger!
+
+
+
+
+Le Garrotte.
+
+(SCÈNES DE MOEURS MEXICAINES)
+
+
+En 1847, à l'époque où les États-Unis déclarèrent la guerre à leurs
+voisins du Mexique, je fus envoyé, en qualité de reporter, à
+la suite des armées américaines, pour rendre compte de l'expédition
+des généraux Taylor et Scott, expédition combinée qui devait prendre
+l'ennemi des deux côtés à la fois, pour mieux venir à bout des troupes
+du président Santa-Anna.
+
+Les chefs de notre corps avaient traversé le Rio-Grande et, descendant
+à travers les _cerros_, les _vueltas_ et les _canons_ du pays, étaient
+arrivés en vue du lac de Texicoco, près de la lagune d'Ayalla. A notre
+droite, l'_Ixtuccihualt_ (la Femme de neige) nous éblouissait par
+l'éclat de sa réverbération, quoique le pic fût à quatre lieues de nous,
+et pourtant, grâce à la pureté de l'atmosphère, on eût dit qu'on pouvait
+le toucher de la main.
+
+Nous apercevions également, sur la même ligne, le _Popocatepelt_, la
+plus haute cime du Mexique et le volcan le plus élégant du globe,
+élevant à près de dix-huit mille pieds sa tête orgueilleuse.
+
+Au bas de ces deux rois de la Cordillère, s'étendait la magnifique
+plaine d'Amecameca, semée de vertes moissons, et çà et là surgissaient,
+rompant la monotonie des lignes, ces pitons extraordinaires, produits
+volcaniques à la tête couronnée de sapins, isolés dans la plaine de
+Mexico.
+
+Devant nous s'étendait le _Penon_, la grande chaussée qu'il faut
+traverser pour arriver à Mexico, dont les murailles blanchissaient au
+soleil, dont les dômes étincelaient à nos yeux.
+
+Au-dessus, par-delà la cité, nos regards se perdaient sur les coteaux,
+où s'épanouissaient San-Agostino, San-Angel et Tucubaya. Un peu plus sur
+la gauche, le clocher de _Nuestra senora de la Guadelupe_ se détachait
+sur le fond noir de la montagne. Un panorama splendide, un miroitement
+incroyable, une richesse de lignes inouïes, et, par-dessus nos têtes,
+un soleil éclatant, jetant à profusion des teintes à désespérer un
+peintre... En un mot, c'était une débauche de couleurs qui éblouissait
+l'oeil et ravissait l'âme. Ajoutez à cela que nous étions arrivés et que
+la paix était signée de la veille.
+
+La nuit survint et bientôt l'on n'entendit plus dans notre camp que
+les pas des sentinelles qui, de temps à autre, poussaient leur cri de
+ralliement: _Who's there?--Friend!--All right!_
+
+Le lendemain de ce jour mémorable,--le 27 août 1847,--le soleil se leva
+radieux comme la veille, et l'armée se mit en marche pour faire son
+entrée à Mexico.
+
+Mais, hélas! nous descendions, et nos illusions de la veille
+disparaissaient les unes après les autres; les couleurs s'effaçaient, le
+mirage s'évanouissait.
+
+Au lieu de la plaine fertile, des lacs délicieux, chargés de _chinampas_
+fleuris (îles flottantes), nous traversions une plaine brûlée et
+stérile: le paysage devenait morne et triste. A chaque pas en avant, la
+féerie disparaissait. Le lac lui-même n'était qu'un marais fangeux, aux
+exhalaisons fétides, couvert de myriades de mouches empoisonnées.
+
+Bref, l'entrée de Mexico n'était que celle d'un bouge, et rien ne nous
+faisait présager la grande ville. Les rues sales, les maisons basses, le
+peuple déguenillé, tout nous désenchantait au fur et à mesure que nous
+pénétrions dans Mexico.
+
+Toutefois, lorsque nous débouchâmes sur la place d'Armes, bordée d'un
+côté par le palais du gouvernement, de l'autre par la cathédrale, nous
+devinâmes une capitale.
+
+Notre premier soin, à mon camarade de lit et à moi,--quand il nous fut
+possible de sortir des rangs et de jouir de notre liberté,--fut de
+nous rendre à l'ancien palais d'Iturbide [1] qui fut empereur du Mexique
+avant la fondation de la République, et, plus tard l'avènement de
+Maximilien. Ce palais, devenu un hôtel-caravansérail, abrite les
+voyageurs sous ses lambris dorés.
+
+[Note 1: Un des fils de l'empereur Iturbide est mort il y a deux ans
+à Paris. Il avait longtemps tenu une taverne de marchand de vin à
+Courbevoie, et l'on voyait dans cet établissement le descendant des
+Incas offrir à boire et à manger à ses consommateurs, sans vergogne pour
+le nom qu'il portait.]
+
+Le lendemain, Thibald (c'était le nom de mon ami) et moi, nous avions
+fait toilette et nous allions prendre les ordres de l'état-major du
+général Scott.
+
+Quoique la paix fût faite, nos chefs redoutaient quelque coup de Jarnac
+dans le genre des Vêpres siciliennes. Les Mexicains, passaient et
+passent encore avec juste raison pour une nation traîtresse et de
+mauvaise foi: il fallait donc prendre toutes ses précautions pour ne
+point risquer la vie des officiers et des soldats.
+
+Ceux-ci étaient consignés dans les divers campements où ils avaient
+trouvé l'abri et le confortable. Lorsqu'ils sortaient de ces casernes,
+c'était toujours par escouades de dix.
+
+Quant aux officiers, défense expresse leur était faite de se risquer
+le soir hors de la place, dans les rues de la ville, après le soleil
+couché.
+
+Les raisons données de vive voix à nos camarades, qui nous les
+expliquèrent au _Café National_, c'est que deux de nos amis, dont
+l'un était le cousin du général Taylor, avaient été attirés dans un
+rendez-vous galant, la veille au soir, une heure après notre arrivée à
+Mexico, et avaient été traîtreusement assassinés.
+
+En vain, le général avait-il fait fouiller, de la cave au grenier, la
+maison où l'on avait trouvé les cadavres de nos pauvres amis, on n'avait
+rien trouvé de compromettant. Le logis ne contenait pas même de meubles;
+il semblait abandonné, et les voisins déclaraient, sous serment, que
+depuis dix ans, la _casa Morales_, n'avait jamais été ouverte. Les
+herbes poussaient drues et serrées dans le jardin rempli de branches
+mortes et de plantes parasites. On eût dit un cimetière dévasté. Seul,
+un _reboso_ de soie, indice du passage d'une femme, avait été trouvé sur
+un banc de pierre de la _huerta_, à un mètre des cadavres du capitaine
+Thirtle et du major Andrès, frappés tous deux d'un coup de poignard en
+pleine poitrine.
+
+Ce meurtre avait jeté la consternation dans l'armée américaine. Les
+alguazils et le corrégidor--chef de la police--de Mexico, mandés
+auprès des généraux commandants, avaient protesté de leur impuissance à
+modérer les passions de leurs compatriotes. Nous étions persuadés qu'ils
+en savaient plus long qu'ils ne voulaient l'avouer. Mais que faire
+contre des gens qui certainement n'eussent pas dévoilé à leurs
+vainqueurs les noms de ceux qui servaient si bien leur haine contre les
+envahisseurs de leur patrie?
+
+Lorsque l'on eut rendu les derniers devoirs à nos infortunés camarades,
+les ordres de nos généraux furent strictement observés: nous passâmes
+trois semaines en corps, ne sortant des casernements qu'en nombre pour
+visiter la ville, et toujours armés jusques aux dents. Notre vie se
+traînait de l'_Hotel Iturbide_ au _café National_ et _vice versa_,
+lorsque nous ne faisions pas quelque excursion hors du centre général,
+jusques aux _barrios_ (faubourgs) de la ville.
+
+Une après-midi du mois de septembre, nous étions dix officiers étendus
+dans des fauteuils à bascule à côté des tables de notre hôtel, devant la
+façade, abrités par une _tendida_ de toile, buvant à petites gorgées
+des boissons glacées à la mode du pays et fumant des panatellas
+exquis, lorsque nos regards furent attirés par une _tapada_ [1], assez
+pittoresquement costumée, qui passait et repassait devant notre _posada_
+et cherchait à attirer notre attention, et particulièrement la mienne.
+
+[Note 1: On appelle ainsi une femme qui se cache le bas du visage avec
+un fichu de dentelle ou un foulard à la mode turque... et mexicaine.]
+
+A la fin, intrigué par ces évolutions, je me levai et je m'avançai vers
+l'inconnue.
+
+--_Que quiere usted?_ lui dis-je en espagnol.
+
+--Une dame de grande famille, me dit-elle, désire vous entretenir ce
+soir en particulier, et je suis chargée par elle de vous remettre son
+adresse.
+
+--Il m'est impossible, répliquai-je, de me trouver à ce rendez-vous.
+Les ordres du général Scott sont formels.
+
+--Bah! le segnor _cabaliero_ a peur, sans doute?
+
+--Peur! Peur! un Français ne tremble jamais.
+
+--Sa Seigneurie réfléchira. Ce soir, à neuf heures, à la _huerta
+Moralès_. Silence et discrétion!
+
+La _huerta Moralès_! Mais c'était dans ce jardin même que nos amis
+avaient été assassinés, il y avait à peine quinze jours!
+
+Je revins sous la tente rendre compte à mes camarades de la conversation
+échangée avec la _tapada_, et notre avis unanime fut qu'il fallait
+prévenir notre général en chef.
+
+Je me rendis au quartier, et je fis part au chef de l'armée américaine
+de la proposition qui m'avait été faite.
+
+--Eh bien! _my bloody Frenchman_,--un terme d'amitié du général
+Scott--avez-vous peur, hein!
+
+--Peur! répondis-je en haussant les épaules, comme je l'avais fait à la
+_tapada_.
+
+--Si vous voulez nous rendre un vrai service, vous irez à la _casa
+Moralès_. Soyez armé de deux revolvers et ne craignez rien. A peine
+serez-vous entré dans la _huerta_ que vous serez protégé. Comment? Cela
+me regarde. Ce soir, nous aurons retrouvé les assassins de Thirtle et
+d'Andrès! Malheur à eux! je ferai un exemple terrible. Rentrez chez vous
+pour vous occuper de vos préparatifs. Surtout, pas un mot à vos amis.
+Vous leur direz que je vous ai défendu de sortir et que vous êtes aux
+arrêts. Dès que la nuit sera venue, vous revêtirez vos habits civils et
+vous vous envelopperez dans un manteau, puis vous vous dirigerez vers le
+rendez-vous donné.
+
+--Il suffit, général; vos ordres seront exécutés de point en point. A
+la garde de Dieu!
+
+--Et à la mienne!
+
+Je pris congé et j'obéis ponctuellement aux injonctions de ce bon
+général, que j'aimais comme s'il eût été mon père.
+
+Pour abréger ce récit, je dirai qu'à neuf heures précises je frappais
+discrètement à la porte de la _huerta Moralès_.
+
+Deux secondes après, l'huis s'entr'ouvrait et je me trouvais en présence
+de la _tapada_.
+
+--_Muy bien, senor_, dit-elle. Silence! Suivez-moi!
+
+Je la laissai fermer la porte au verrou, puis elle se dirigea vers une
+charmille de jasmins et de gardénias en fleurs, dont les émanations
+embaumaient l'atmosphère.
+
+Sous cette charmille se trouvait assise une senora admirablement belle,
+qui m'adressa la parole dans un français plus ou moins compréhensible.
+
+Je lui répondis avec la plus parfaite politesse, et je portai sa main à
+mes lèvres.
+
+Au même instant, je vis se dresser à quatre mètres devant moi trois
+_leperos_ armés de coutelas, qui se disposaient à me faire un mauvais
+parti.
+
+Plus rapide que la pensée, mes mains s'étaient emparées des deux
+revolvers que je portais dans les poches de mon caban, et je fis feu
+résolument sur le premier des trois assassins, qui tomba sur le coup. Le
+second, atteint par une balle de mon arme, lâcha son couteau et prononça
+un _caramba_ formidable en fuyant du côté de la _Casa Moralès_.
+
+Quant au troisième, il s'avançait vers moi et allait se ruer en avant,
+lorsqu'un nouveau venu l'étreignit fortement par derrière, tandis qu'il
+me criait de ne pas tirer.
+
+En effet, ce _deus ex machina_ n'était rien autre qu'un colosse
+américain, appartenant à la maison du général Scott. Morse--tel était
+le nom de ce géant--était doué d'une force surhumaine. Par les ordres
+de son maître, il avait enrôlé deux autres camarades de l'armée connus
+par leur audace et leur amour des aventures, et ils avaient été envoyés
+sur mes pas, avec mission de ne pas me perdre de vue, de franchir la
+muraille de la _huerta_ et de se rendre compte de ce qui allait s'y
+passer.
+
+--Il faut, leur avait dit notre général, que vous preniez vivants le ou
+les assassins que vous rencontrerez là-bas.
+
+Ils avaient réussi. J'avais échappé comme par miracle à l'attaque des
+complices de la senora inconnue.
+
+Je reviens à celle-ci.
+
+A peine avais-je compris que le troisième meurtrier était solidement
+baillonné, que je m'étais retourné pour savoir ce qu'était devenue la
+belle Mexicaine.
+
+Elle avait disparu. Par quel moyen? Nous ne pûmes le deviner. Cette
+sirène infernale, qui attirait vers un guet-apens les pauvres officiers
+de notre armée, devait s'être ménagé une sortie: nous découvrîmes, en
+effet, vers un angle de la _huerta_, une sorte de tour au moyen duquel
+on pouvait--en pressant un ressort--se trouver en un instant porté
+dans une ruelle déserte, qui aboutissait à la route de Puebla.
+
+Les deux Mexicains et le cadavre de leur complice furent entraînés au
+quartier général, et l'on fit prévenir le corrégidor.
+
+Celui-ci arriva en toute hâte, mais on remarqua qu'il fit la grimace
+lorsqu'il vit et comprit pour quelle affaire il avait été mandé.
+
+--Ces deux misérables ont été surpris en flagrant délit de meurtre, lui
+dit le général Scott; la loi martiale les condamne à mort. Mais avant
+de les livrer au bourreau, il faut, je le veux, que vous obteniez d'eux
+l'aveu de leur crime et le nom, l'adresse de leurs complices, les deux
+femmes disparues.
+
+Le corrégidor inclina la tête et procéda à l'interrogatoire des deux
+bandits.
+
+Tout d'abord, les scélérats refusèrent de faire le moindre aveu; mais,
+poussé par le magistrat mexicain, l'un d'eux déclara qu'il allait
+parler.
+
+Il déclara qu'une conspiration, dont il n'était que le bras, avait été
+organisée par les soins du président Santa-Anna, et que le chef connu
+était un nommé Antonio Cespédès. Tous les affiliés--dont le nombre
+était de deux cents au moins--avaient juré sur le Christ de se dévouer
+à la sainte cause pour la délivrance de leur pays.
+
+--Quelle est la senora qui sert de sirène à ces rendez-vous meurtriers?
+demanda le général Scott.
+
+Après de grandes hésitations, le bandit consentit à la nommer:
+
+--Dona Fernandina Capilla, la fille du riche _haciendero_ Capilla de
+_Los Pueblos_.
+
+--Je m'en étais douté! murmura le corrégidor à voix basse. Où est-elle?
+
+--Je l'ignore: peut-être à la _hacienda_ de son père.
+
+Le général Scott envoya un escadron de cavalerie à la ferme du senor
+Capilla, mais le logis était abandonné de la veille: les portes en
+demeuraient ouvertes, la maison restait vide.
+
+Hieronimo Sanfé, le meurtrier garrotté par Morse, et son complice blessé
+par moi, nommé Jacomo Ora, furent condamnés au supplice infâme du
+_garrotte_. Puis on les mit _en chapelle_ pour être exécutés le
+lendemain matin.
+
+Le _garrotte_ est tout simplement la strangulation primitive. On attache
+le patient solidement ficelé à un poteau placé au milieu d'une place
+publique. On le fait asseoir sur un banc adossé au poteau et on lui
+passe une corde autour du cou. Cette corde est entortillée à une sorte
+de tourniquet en bois de chêne, et le bourreau vire le chanvre jusqu'à
+ce que le patient soit bel et bien étranglé.
+
+C'est horrible, mais c'est ainsi. La coutume du Mexique est là.
+
+Le lendemain, à dix heures du matin, les tréteaux avaient été dressés
+sur la grande place de Mexico, vis-à-vis la cathédrale.
+
+Les deux patients, soutenus chacun par un prêtre, furent amenés au pied
+de l'échafaud, et le bourreau--à son corps défendant, mais forcé d'agir
+par la présence de toute l'armée américaine rangée en bataille sur le
+lieu du supplice--fut bien forcé d'accomplir sa funèbre tâche.
+
+J'assistais à cette exécution, et j'avoue que le spectacle horrible
+de ces faces tuméfiées, de ces langues pendantes, de ces contorsions
+atroces, resta longtemps gravé dans ma mémoire.
+
+Mes amis Thirtle et Andrès étaient vengés!
+
+
+
+
+Une exécution à San-Francisco.
+
+
+La découverte des mines d'or en Californie--cette partie conquise de
+l'Amérique du Nord sur les côtes du Pacifique--par les habitants des
+États-Unis avait attiré sur ce point du globe une quantité d'émigrants,
+dont le nombre affluait tous les jours.
+
+Les aventuriers de tous les pays, ceux qui avaient le désir de se
+procurer dans le plus bref délai, par tous les moyens possible, la
+richesse et le bien-être, sans recourir au commerce ou à l'industrie,
+tous les hommes à grandes passions, tous les révoltés de la société
+des différents États du monde civilisé, les gens sans aveu, avides de
+trouver l'inconnu et de pouvoir pêcher en eau trouble, se ruèrent vers
+les _placeres_ dès que la nouvelle de ces gisements aurifères parvint à
+leurs oreilles.
+
+Les villes de Sacramento et de San-Francisco devinrent, à dater de ce
+moment-là, le rendez-vous d'une population criminelle ou prête à le
+devenir. Nulle part, sur le reste de la terre, on n'eût pu rencontrer
+plus de scélérats réunis.
+
+Les conséquences de cet état de choses se réalisèrent dans un court
+espace de temps et le plus grand désordre régna dans ce pays conquis.
+
+Il ne se passait pas de jour où des vols et des assassinats ne fussent
+signalés: la vie était à chaque instant exposée au plus grand danger
+et les autorités établies se voyaient incapables de protéger leurs
+concitoyens et de punir les crimes, de quelque nature qu'ils fussent.
+
+Peu à peu, cependant, la première invasion de ces chercheurs d'or, sans
+feu ni lien, fut suivie par la venue de gens plus respectables et plus
+soumis aux règlements de la société, qui venaient essayer de faire du
+commerce. Ces nouveaux arrivés comprirent qu'il fallait se ranger du
+côté de la loi, pour se débarrasser des criminels au milieu desquels ils
+se trouvaient.
+
+Comme l'état de choses existant ne pouvait continuer, les hommes les
+plus sérieux et les plus hardis se réunirent pour faire respecter la
+loi, et l'opinion publique se montrant en faveur de cette résolution, il
+fut décidé que le vol et le meurtre seraient désormais punis avec autant
+de sévérité que dans les États policés de l'Union américaine.
+
+Cette façon de procéder d'une société se faisant justice elle-même,
+au lieu et place des tribunaux constitués à cet effet, est connue aux
+États-Unis sous le nom de _loi de Lynch_, du nom d'un Américain nommé
+Lynch qui le premier, dans le pays des frontières, avait inauguré ce
+genre de punition contre les ennemis des gens honnêtes établis comme
+pionniers dans ces parages voisins des Peaux-Rouges.
+
+Bien souvent la justice populaire s'était ruée sur des gens complètement
+innocents et reconnus comme tels après leur exécution sommaire; mais en
+Californie le cas n'était pas le même; on se trompait rarement et puis
+les juges appartenaient à la classe honnête de la population. C'étaient
+eux qui étaient les acteurs et ils agissaient en plein jour en donnant
+toute la publicité possible à la sentence irrévocable.
+
+En Europe, nous nous targuons de respecter la loi, et, quelque horreur
+que nous éprouvions en présence d'une exécution, nous laissons la
+justice suivre son cours.
+
+La raison en est que nous sommes persuadés que la justice sait et saura
+nous protéger et nous venger au besoin.
+
+En Californie, ce n'était pas la même chose. Les gens honnêtes de ce
+pays étaient convaincus que la loi n'était pas assez puissante pour les
+protéger. Ils en étaient donc arrivés à cette conclusion qu'il fallait
+se défendre sérieusement contre tous ceux qui en voulaient à leur
+propriété et à leur vie; qu'il n'y avait aucune sécurité sans des
+exemples frappants et qu'il fallait terrifier les criminels.
+
+Nous avons cru devoir expliquer la situation, pour atténuer quelque peu
+les horreurs de ces récits de jugements et d'exécutions sommaires de
+San-Francisco et du pays de l'or.
+
+On n'oubliera pas non plus que ces juges «irréguliers» ne prononçaient
+leur sentence qu'après des débats sérieux, où la procédure était la même
+que dans les cours des autres pays civilisés: acte d'accusation fondé
+sur les évidences, liberté de défense de la part de l'inculpé, plaidoyer
+d'avocat, etc., etc., ainsi que cela se pratique d'ordinaire.
+
+Quoi qu'il en soit, ces jugements prononcés au XIXe siècle, au milieu
+d'un État faisant partie de la grande République américaine, offraient
+un intérêt des plus curieux.
+
+Dans le récit qui va suivre, les principaux acteurs se composaient de
+deux cents citoyens de San-Francisco qui s'étaient constitués en «comité
+de vigilance» dans le but avoué d'empêcher tout voleur, assassin ou
+incendiaire d'échapper à la punition méritée, soit par la faiblesse des
+juges réguliers, soit par le peu de solidité des prisons, l'insouciance
+et la corruption de la police, ou l'insuffisance des moyens de
+répression.
+
+Le misérable qui fut reconnu coupable avait volé un coffre-fort rempli
+d'argent. On l'avait découvert au moment où il emportait la caisse de
+fer enveloppée dans un grand sac. Quand il s'était vu suivi, il avait
+sauté dans une embarcation en cherchant à s'éloigner à force de rames.
+
+La personne lésée s'était aperçue du larcin et, immédiatement, avait
+couru à la poursuite de son détrousseur, suivie par un grand nombre de
+bateliers qui n'avaient pas tardé à rejoindre l'homme qui emportait
+le coffre-fort. Ce dernier, se voyant pris, avait jeté la preuve de
+conviction à la mer; mais tandis que quelques personnes s'emparaient du
+voleur, d'autres repêchaient la caisse de fer.
+
+Ramené vers le rivage, le coupable fut remis aux mains des membres
+du conseil de vigilance, qui l'entraînèrent dans la salle de leurs
+délibérations. Il fut jugé par quatre-vingts membres présents, à huis
+clos, et, convaincu de vol, se vit condamné à être pendu, le soir même,
+à Portsmouth-Square.
+
+Tandis que le tribunal était rassemblé, les habitants de San-Francisco
+s'étaient rassemblés autour de la maison qui servait de lieu du réunion,
+et la cloche de la remise pour la pompe d'incendie sonnait à pleine
+volée, afin d'apprendre à la ville ce qui se passait au sein du comité
+de vigilance.
+
+La populace se montrant fort excitée, plus excitée que de coutume même;
+certains assistants reprochaient aux membres de ce tribunal, imposé de
+délibérer à huis clos; mais quand on annonça au public la sentence de
+mort décrétée contre le criminel, un sentiment de satisfaction générale
+éclata de toutes parts. Quelques personnes, cependant, exprimaient
+l'opinion que la mort était un peu sévère pour une pareille offense
+envers les lois de la société.
+
+Dès que la sentence eut été signée, la cloche de la pompe à incendie
+ne cessa de sonner le glas de mort, pour annoncer la fin prochaine du
+condamné.
+
+Le capitaine des hommes de police, nommé Benjamin May, se présenta à la
+porte de la salle d'audience et réclama le prisonnier qui, naturellement
+lui fut refusé. Quoiqu'il se fut fait accompagner par une escouade
+de policemen, il vit bien que ni lui ni ses gens ne réussiraient à
+s'emparer du coupable.
+
+Il était une heure après midi, quand un nommé Samuel Bonneau se montra
+sur le seuil de la salle d'audience et vint annoncer la sentence
+rendue à l'unanimité contre le voleur, qui, malgré l'évidence, avait
+constamment nié sa culpabilité.
+
+Le condamné se nommait John Jenkins, et était originaire de Londres.
+Samuel Bonneau ajouta qu'on lui avait donné une heure pour se
+réconcilier avec Dieu, et qu'à cet effet on avait mandé près de lui un
+ministre protestant du nom de James Innes.
+
+La foule approuva par ses cris la décision du comité de vigilance, et
+dès ce moment le tumulte arriva à son comble, car chacun voulait donner
+son avis et le faire prévaloir.
+
+Nous devons ajouter que la majorité des citoyens de San-Francisco, était
+en faveur de l'exécution.
+
+Tandis que ceci se passait au-dehors, le prisonnier était gardé à vue
+avec rigueur, mais avec tous les égards possibles: on lui avait même
+offert des cigares.
+
+Le pasteur protestant était accouru le premier, à l'appel qu'on lui
+avait fait, et il exhortait le condamné à prier avec lui. Nous devons
+dire, pour être exact, que toutes les paroles du révérend docteur Innes
+étaient prononcées en pure perte: le malheureux à qui il s'adressait
+ne lui répondait pas. Toute son attention semblait fixée vers la porte
+d'entrée, car il s'attendait à se voir délivré par les gens de la police
+municipale.
+
+Au moment où deux heures sonnaient, les portes de la salle du comité
+de vigilance s'ouvrirent, et le condamné à mort fut amené devant la
+populace. C'était un homme de haute taille, d'une force herculéenne,
+dont le visage semblait fait pour inspirer la terreur.
+
+Si épouvantable que fût sa situation, il paraissait de sang-froid en
+fumant un cigare de l'air le plus placide du monde. Ses mains attachées
+derrière son dos étaient maintenues par deux hommes armés, accompagnés
+d'un grand nombre d'individus, de telle façon que la fuite était
+réellement impossible.
+
+C'est ainsi qu'il parvint, en traversant la foule, jusqu'au milieu du
+square public.
+
+Une fois là, une clameur immense éclata de toutes parts et des
+vociférations étranges se firent entendre; c'était un spectacle
+effrayant. La lune, obscurcie par les nuages, était entièrement cachée
+et l'on n'y voyait que grâce à la lueur des torches.
+
+Quelques individus s'étaient hissés sur l'arbre de la liberté, pour y
+attacher une corde destinée à la pendaison.
+
+A ce moment-là, un cri se fit entendre.
+
+--Ne le pendez pas à cette noble potence, disait quelqu'un.
+
+--C'est vrai! conduisez-le vers la vieille maison, hurla un autre
+assistant.
+
+Et ce fleuve d'êtres vivants entraîna le condamné vers un _adobe_
+(maison de pizai) en ruines, qui avait autrefois servi de douane.
+On hissa une poutrelle à l'une des fenêtres, et quand elle eut été
+solidement fixée on passa une corde solide à une poulie.
+
+Tandis que ceci se préparait, les hommes de la police faisaient de vains
+efforts pour s'emparer du condamné, mais ils se virent repoussés de
+toutes parts.
+
+S'ils eussent persisté dans leur projet, on les aurait reçus à coups
+de revolver, quoiqu'un certain nombre d'assistants fût opposé à cette
+exécution sommaire et se montrât disposé à favoriser les efforts de la
+police.
+
+Le prisonnier, balloté entre ceux-ci et ceux-là, se mourait de peur.
+Tout à coup, il sentit un noeud coulant glisser autour de son cou, et il
+fut enlevé par une vingtaine de bras à 10 mètres au-dessus du sol.
+
+La secousse avait été mortelle, et, après quelques balancements,
+quelques trémoussements nerveux, le criminel, victime de la vengeance
+populaire, n'était plus qu'un cadavre.
+
+Tandis que ce cadavre restait ainsi suspendu au-dessus de la foule, la
+terreur s'était emparée des exécuteurs eux-mêmes, qui se dispersèrent
+lentement.
+
+Quelques-uns, les plus endurcis, restèrent seuls jusqu'au lever du jour,
+près du lieu de l'exécution.
+
+A six heures, le marshall Mac-Crowski se rendit vers l'_adobe_, coupa la
+corde et fit emporter le corps de feu John Jenkins, qui fut déposé à la
+salle des morts.
+
+Ainsi se passa la première exécution faite d'après la loi de Lynch à
+San-Francisco.
+
+Dans les circonstances particulières où se trouvait la société
+californienne, à l'époque où nous reporte le fait qui précède, on peut,
+en quelque sorte, excuser ce jugement sommaire.
+
+Mais on ne peut que bénir les lois justes et régulières qui régissent
+le pays où nous vivons, car on vit paisiblement en Europe, sous la
+protection d'une police destinée à prévenir le crime et de juges prêts à
+le punir avec toute la sévérité nécessaire.
+
+
+
+
+L'arbre anthropophage.
+
+
+A mi-chemin de l'île de la Réunion et de la côte orientale de l'Afrique
+centrale s'étend, sur une longueur de 132 myriamètres du nord-est au
+sud-ouest, avec une largeur très variable, mais qui, dans sa plus grande
+traversée, n'a pas moins de 54 myriamètres de l'est à l'ouest, la grande
+île de Madagascar, nommé en langage madécasse _Hiera Bé_, ce qui veut
+dire «la grande terre».
+
+C'est, après Bornéo et la Grande-Bretagne, la plus vaste île du monde.
+
+Vue de la mer, cette île magnifique offre à l'oeil de celui qui arrive
+par la pleine mer, à bord d'un navire, un vaste amphithéâtre de
+montagnes superposées, formant des échelons de verdure qui varient
+depuis le vert le plus vif jusqu'aux teintes azurées des pics ardus qui
+se confondent avec le bleu foncé du ciel.
+
+Madagascar serait une des possessions les plus importantes que puisse
+envier une grande puissance maritime, si cette île n'avait pas contre
+elle le climat meurtrier de son littoral.
+
+Il y a trois races distinctes à Madagascar, parmi les trois millions
+d'habitants qui composent le chiffre de la population: les Sakataves
+à l'ouest, descendus de la côte africaine et qui sont encore de vrais
+nègres; les Howas au centre, grande peuplade d'origine malaise, et les
+Madécasses, type modifié par de nombreuses révolutions et de fréquents
+amalgames.
+
+Les Sakataves ont la peau noire et les cheveux crépus: ils ont conservé
+tous les instincts, tous les errements de la race africaine à laquelle
+ils doivent leur origine, c'est-à-dire qu'ils sont ignorants,
+superstitieux et... anthropophages.
+
+Leurs habitations sont situées au milieu de cavernes creusées dans les
+rochers calcaires de leurs montagnes, au centre desquelles se trouvent
+des vallées profondes, à 400 pieds au-dessus du niveau de la mer.
+
+Près de la frontière des Sakataves se trouve un joli petit lac de 1
+mille environ de diamètre, dont les eaux dormantes s'échappent au sein
+d'un canal tortueux, sous le feuillage sombre de la forêt impénétrable.
+
+Les Sakataves sont complètement nus; leurs relations avec les autres
+tribus sont assez guerrières, et leur seule religion est celle d'un
+culte abominable qu'ils rendent à un arbre déifié par eux qui, comme le
+_Drosera rotundifolia_--cette plante carnivore, si bien décrite par
+Darwin [1],--suinte un fluide visqueux qui l'aide à s'emparer de sa
+proie et possède des qualités enivrantes, dont les naturels se régalent
+avec avidité.
+
+[Note 1: M. Darwin, le célèbre naturaliste, a dernièrement attiré
+l'attention du public sur quelques espèces de plantes carnivores, qui,
+saisissant les insectes et refermant sur eux leurs pétales, sucent tout
+leur sang et rejettent après leur cadavre desséché. Des morceaux de
+viande crue disparaissent avec la même rapidité dans la «bouche» de ces
+arbres fantastiques.]
+
+Qu'on se figure une immense pomme de pin de 3 mètres de haut et d'une
+grosseur proportionnelle. Cette pomme de pin géante, qui est le tronc de
+l'arbre, est noire et d'une dureté pareille à un bloc de fer. A la cime
+de ce cône, qui a près de 50 à 60 centimètres de largeur, on aperçoit
+une dizaine de feuilles qui retombent molles et pliantes, à l'instar
+de celles d'un bananier, avec cette différence qu'elles sont nerveuses
+comme celles de l'agave et terminées par des pointes d'une acuité sans
+pareilles et creusés à l'intérieur.
+
+Tout le bord de ces feuilles est armé de forts piquants; leur couleur
+est vert foncé, comme qui dirait l'écorce des lièges ou des troënes.
+
+Si l'on se hisse sur un rocher ou sur les épaules d'un insulaire
+sakatave pour examiner cet arbre satanique, on aperçoit un cône rond, de
+couleur blanche et de forme creuse. Ce n'est point une fleur, mais bien
+une sorte d'entonnoir, de suçoir dans lequel est contenu un liquide
+visqueux et douceâtre dont les propriétés sont à la fois morphiques et
+intoxiennes.
+
+Tout autour de ce récipient se hérissent des rejetons de feuilles, à
+l'état de scions, tortillés comme des serpents et remuant comme s'ils
+étaient animés. Leur largeur est d'environ 1m, 30, et rien n'est plus
+terrifiant que de voir le frétillement de ces plantes verdoyantes, qui
+produit une sorte de sifflement fait pour donner le frisson au plus
+courageux.
+
+Un arbre pareil à celui-là, transplanté dans notre Jardin
+d'acclimatation de Paris, ferait la fortune de cette administration.
+
+Je reviens aux Sakataves et à leur religion superstitieuse. Il y a dix
+ans, leur reine, veuve depuis huit mois et mère d'un grand et gros
+garçon, héritier de son père, mit au monde un second fils qui, d'après
+les lois de la tribu, devait succéder à son père. En Europe, c'est tout
+le contraire qui se passe; mais à Madagascar, les lois héréditaires
+ne suivent pas le même cours que chez nous. Lambo--c'était l'aîné
+de Ramatava, la reine-mère--devait mourir dès que son frère Horra
+viendrait prendre sa place.
+
+Or, la reine adorait son fils aîné. Elle eut donné sa vie pour que son
+bien-aimé rejeton n'eût pas eu de frère; mais la nature ayant suivi son
+cours, Horra avait vu le jour.
+
+Quel parti prendre? Le seul qui fut possible, quelque pénible qu'il fût:
+la fuite. Lambo dit adieu à sa mère, par une nuit sombre; et celle-ci,
+affolée, sans courage, vit s'éloigner son enfant adoré, qu'elle ne
+devait peut-être plus revoir.
+
+Lambo s'enfonça dans les méandres de la montagne, à travers mille
+dangers plus terribles les uns que les autres, torrents à franchir,
+animaux féroces à défier; son but était d'atteindre les confins de la
+tribu des Howas et de se rendre au port de Tamatave où faisaient escale
+les navires venant du monde civilisé, à bord desquels il trouverait un
+passage.
+
+Après quatre jours de marche, Lambo parvint en vue du port. Devant lui,
+au lieu de la montagne où la mer déferlait, il aperçut un millier de
+cases divisées en deux parties: le village Malgache sur le bord de
+l'Océan, et le village Howa placé derrière le fort.
+
+De nombreux habitants recouverts de _sambas_ et de _sim'bous_, sorte
+de toges romaines fabriquées avec des cotonnades du pays, circulaient
+devant les cases et se dirigeaient vers un grand hangar qui était le
+palais du souverain des Howas.
+
+Les murs de cette grande case étaient formés de poteaux, reliés ensemble
+par les longues et fortes tiges du _ravenala_ (l'arbre du voyageur)
+serrées les unes contre les autres, et la toiture consistait en feuilles
+du même arbre, tressées comme de la paille.
+
+Le roi Radama venait d'être élu par ses sujets et donnait audience à son
+peuple.
+
+Pourquoi ne demanderais-je pas asile à mon frère? se dit Lambo.
+
+Et il alla droit au palais du souverain des Howas, lui raconta son
+histoire et le pria de le garder auprès de lui.
+
+Non seulement le roi Radama accueillit avec bonté son égal, mais encore
+il lui donna un emploi supérieur à sa cour et lui fournit les moyens de
+vivre sur un grand pied dû à son rang.
+
+Lambo se montra fort reconnaissant de l'accueil qui lui était fait et,
+voulant prouver cette gratitude, il se mit entièrement au service de
+Rosaherina.
+
+La présence des Européens à la cour du grand chef de Tamatave lui
+fournit l'occasion de montrer son intelligence. C'est lui qui s'aboucha
+pendant plusieurs mois avec M. Dupré, envoyé par l'empereur Napoléon
+III, pour ratifier un traité de commerce et avec le capitaine Dupré, qui
+appuyait la volonté de la France à l'aide de la frégate _Hermione_ et
+de l'aviso _le Curieux_. Il ne tint pas à Lambo de voir accepter les
+propositions de la France par son souverain, et si notre alliance ne fut
+point agréée, c'est à l'influence de l'Angleterre que cette déconvenue
+doit être attribuée.
+
+Un matin, le roi Radama fut trouvé étranglé sur son lit. La reine
+Rosaherina, sa femme, n'aimait point Lambo, qui dut chercher de nouveau
+son salut dans la fuite.
+
+Il s'éloigna donc dans le plus bref délai et au lieu de se recommander
+au capitaine Dupré, qui l'eût volontiers accueilli à son bord, il songea
+à revoir sa mère et son pays.
+
+Une pareille résolution était de l'imprudence; mais l'amour de la patrie
+et de la famille l'emportait sur tous les raisonnements et Lambo
+s'en alla à travers monts et vallées dans la direction du territoire
+sakatave.
+
+Un soir, à la tombée de la nuit, quatre ans après son départ, il
+parvenait à deux portées de fusil du _palais_ maternel. Caché sous les
+arbres touffus d'une forêt voisine, il put voir Ramatava et son frère
+Horra se promener devant leur habitation pour respirer l'air parfumé.
+Quand l'ombre fut venue, il s'avança avec les plus grandes précautions
+vers la case royale, y entra et sauta au cou de celle qui lui avait
+donné le jour.
+
+--Malheureux! s'écria la reine, mais c'est la mort que tu es venu
+chercher ici!
+
+--Soit! mais au moins je t'aurai revu, mère; je gémissais loin de toi
+chez notre frère.
+
+La pauvre mère eut beau supplier son fils de s'en aller de nouveau;
+celui-ci refusa.
+
+--Mon intention n'est pas de m'emparer du trône qui est échu à mon
+frère d'après nos lois, mais j'entends vivre près de lui, de toi, et
+respirer l'air qu'ont humé mon père et tous les miens.
+
+--Mais les puissants de notre territoire, les prêtres de notre dieu
+réclameront l'exécution de la loi, c'est-à-dire ta mort!
+
+--Je leur ferai comprendre que ma mort est inutile; que c'est un
+sacrifice odieux à une coutume barbare et anticivilisée.
+
+--Mais si tu ne réussis pas à les convaincre?
+
+--Je me résignerai à mourir.
+
+Ce qu'avait prévu la mère arriva. Quelques jours se passèrent avant que
+la présence de Lambo fût connue; mais un matin il fut aperçu par un
+vieillard très superstitieux et d'un fanatisme sans pareil. Celui-ci
+alla le dénoncer.
+
+Deux heures après, un groupe de dix guerriers s'emparait de Lambo et le
+conduisait sur la place publique pour y être jugé.
+
+--Lâche et audacieux! lui dit le prêtre. Lâche, pour t'être enfui afin
+d'éviter ta destinée fatale; audacieux, pour être revenu nous braver.
+
+--Quel crime ai-je commis? répliqua Lambo.
+
+--Celui de résister à la volonté de nos dieux.
+
+--Vos dieux n'existent pas.
+
+--Il blasphème!
+
+--Je raisonne et je dis la vérité.
+
+--Tu vas mourir: ta vie appartient à _Tépé-Tépé_.
+
+Ce mot signifiait le nom de l'arbre anthropophage, aux étreintes duquel
+Lambo allait être fatalement livré.
+
+En vain Ramatava implora-t-elle ses ministres pour obtenir d'eux la vie
+de son enfant; ceux-ci refusèrent, croyant être agréables à leurs dieux;
+et l'on vit bientôt l'infortuné Lambo, les mains liées par des cordes de
+palmier, avancer, tout en résistant, au milieu d'une horde de sauvages:
+on l'entraînait vers l'endroit du pays où s'élevait le _Tépé-Tépé_.
+
+Tout autour de lui, des femmes demi-nues, des Sakataves enivrés,
+affolés, poussaient des hurlements sinistres et chantaient des hymnes
+propitiatoires.
+
+Leurs cris, leurs danses redoublaient autour du pauvre Lambo que l'on
+poussait des mains et que l'on piquait avec le fer des javelots pour le
+forcer à avancer.
+
+Quand cette foule sauvage fut arrivée près du _Tépé-Tépé_, les bourreaux
+hissèrent Lambo sur le sommet de l'arbre et le forcèrent à s'asseoir sur
+le cône, au milieu des scions qui s'agitaient déjà autour de sa tête.
+
+Le malheureux n'avait pas perdu son sang-froid: il voyait la mort
+arriver, mais son courage résistait aux premières étreintes.
+
+La foule lui cria: _Tick!_ ce qui voulait dire: Bois! et il prit dans sa
+main un peu de ce liquide étrange et sinistre, qu'il porta à ses lèvres.
+
+Un moment après, il se relevait d'un bond. Son visage était transfiguré:
+on eût dit que la folie s'était emparée de ce jeune homme si calme
+d'ordinaire. A peine fut-il debout, les deux pieds dans le creux de
+l'arbre, qu'il se vit enlacer par les scions du _Tépé-Tépé_. Sa tête,
+son cou, ses bras furent serrés comme dans des étaux de fer; son corps
+fut de même enlacé par ces serpents végétaux.
+
+C'était un nouveau Laocoon devenant la proie des boas qui vont le
+dévorer.
+
+A ce moment suprême, les grandes feuilles du _Tépé-Tépé_ se redressèrent
+lentement, comme les tentacules d'une énorme pieuvre; venant à l'aide
+des scions placés autour du coeur de l'arbre, elles étreignaient plus
+fortement la victime si odieusement sacrifiée. Ces grands leviers
+s'étaient rejoints et s'écrasaient l'un l'autre, et l'on vit bientôt
+suinter à leur base, par les interstices de l'horrible plante, des
+coulées d'un liquide visqueux; mêlé au sang et aux entrailles de la
+victime.
+
+A la vue de cet odieux mélange, les sauvages Sakataves se précipitèrent
+sur l'arbre, l'escaladèrent en hurlant, et, à l'aide de noix de cocos,
+de leurs mains disposées en creux, recueillirent ce breuvage de l'enfer
+qu'ils buvaient avec délices.
+
+Ce fut alors une épouvantable orgie, suivie de convulsions épileptiques,
+et enfin d'une insensibilité absolue.
+
+Lorsque l'arbre anthropophage eut achevé son repas, quelques heures
+après le moment où la victime lui avait été livrée, il ne restait plus
+du corps de Lambo que des ossements broyés et des nerfs desséchés.
+
+Les grandes feuilles s'étaient détendues, les scions voltigeaient
+toujours et le cône intérieur de l'arbre rejetait sa liqueur visqueuse,
+âcre et intoxicante.
+
+La malheureuse mère de Lambo était folle, mais son fils Horra régnait
+sur les Sakataves.
+
+
+
+
+La prairie en feu.
+
+
+Ce qui suit est un souvenir de voyage au milieu des prairies indiennes.
+
+Nous nous trouvions, quelques amis et moi, lancés parmi les déserts du
+Far-West, en compagnie d'une tribu de Sioux, et nous avions campé sur
+les bords de la rivière des Pruniers (Plum's River). Un matin, mon
+camarade Willie et moi nous partîmes seuls pour aller tuer un cerf ou
+deux pour les besoins de notre caravane.
+
+Au lieu d'un «Virginien», nous rencontrâmes un ours. Willie fit feu et
+blessa sérieusement l'animal qui prit la fuite à travers les méandres du
+désert.
+
+Nous nous décidâmes à poursuivre la bête, en jurant de ne revenir au
+campement qu'avec maître Bruin. L'animal avait pris les devants et
+nous lançâmes nos montures au galop. Après deux heures de cette course
+échevelée, nous comprîmes que l'ours s'était dérobé, ou bien qu'il était
+tombé mort dans quelque coin. Notre limier avait cessé de donner de la
+voix.
+
+C'est alors que nous songeâmes au retour. Seulement, dans l'ardeur de
+notre poursuite, nous avions perdu souvenir de la direction suivie et
+nous ne pouvions retrouver le chemin du camp.
+
+Tandis que nous nous orientions, Willie et moi, nous aperçûmes à
+l'horizon une énorme troupe de bêtes diverses se précipitant en avant
+avec une inquiétude qui n'avait jamais été remarquée auparavant par
+nous dans les hardes de ces animaux. Leur allure était celle que donne
+l'épouvante, et la présence d'un homme ne devait certainement pas avoir
+cette influence sur leur course rapide.
+
+En regardant attentivement à l'horizon, nous vîmes une large bande
+noirâtre que nous prîmes d'abord pour un nuage; mais comme l'épaisseur
+en augmentait toujours et que sa couleur devenait de plus en plus
+sombre, nous nous arrêtâmes sans nous parler, afin de mieux nous rendre
+compte.
+
+--Ce n'est pas un nuage, me dit tout à coup Willie.
+
+Les hardes effrayées des habitants du désert se précipitaient toujours
+en avant.
+
+Tout à coup l'idée me vint que la prairie était en feu, et je vis un
+moment après que je ne m'étais point trompé.
+
+La bande noire que nous apercevions à l'horizon, était formée de nuages
+de fumée de plus en plus reconnaissables, qui avaient une étendue
+d'environ une lieue et se développaient au fur et à mesure des progrès
+de l'incendie.
+
+Il nous fallait fuir: mais dans quelle direction? Quoi qu'il en fût, il
+était impossible de rester à l'endroit où nous nous trouvions. Un galop
+incessant pouvait seul nous arracher à l'invasion des flammes et à une
+mort épouvantable.
+
+Nos montures semblaient deviner l'imminence du danger. Elles regardaient
+en hennissant les colonnes de fumée qui s'élevaient de toutes parts et
+tiraient sur la bride comme pour inviter leur maître à prendre un parti.
+Aussi, à peine eûmes-nous lâché les brides que les animaux s'élancèrent
+avec toute la vitesse dont ils étaient capables, comme s'ils eussent
+voulu devancer l'ouragan et laisser loin derrière eux le danger
+imminent. Ils emportaient leurs cavaliers dans une course effrénée,
+précédant toutes les bêtes fauves, les bisons et les chevaux mêlés les
+uns aux autres, harde innombrable dont la plaine était couverte aussi
+loin que la vue pouvait s'étendre.
+
+Les pauvres égarés s'efforçaient de modérer leurs montures; mais ils
+avaient beau leur parler et caresser de la main leur fine encolure,
+l'animation de ces pauvres bêtes augmentait à chaque pas et leurs bonds
+devenaient de plus en plus impétueux.
+
+A la fin, d'épais nuages de fumée, chassés par l'ouragan et s'enroulant
+les uns sur les autres en tourbillons épais et sinistres, vinrent se
+ranger au-dessus de nos têtes. L'obscurité augmentait comme lorsque la
+nuit couvre la terre et qu'il n'y a pas d'étoiles au ciel.
+
+Tout à coup une lueur rougeâtre perça les ténèbres. Willie et moi, nous
+nous retournâmes comme d'un commun accord, et nous vîmes avec horreur
+les herbes prendre feu et projeter des flammes jusqu'à l'extrémité de la
+prairie. Nous nous crûmes entourés d'une ceinture de feu.
+
+L'éclat intermittent de ce foyer éclairait, d'un reflet ardent et
+menaçant à la fois, la foule des animaux affolés de terreur et fuyant à
+perdre haleine.
+
+Tout l'espace que Willie et moi nous avions laissé derrière nous
+paraissait animé; une trépidation semblable au sourd grondement du
+tonnerre frappait nos oreilles.
+
+Nos braves coursiers réussirent--grâce à des efforts incroyables--à
+se tenir à distance du feu; c'est à peine si quelques-uns des hôtes les
+plus rapides du désert, cerfs, antilopes ou chevaux sauvages, purent
+nous atteindre et se maintenir à nos côtés pendant cette fuite
+désespérée.
+
+Tout en galopant, nous voyions tomber tantôt un cheval, tantôt une
+gracieuse antilope; plus loin, un cerf ou un bison; mais les congénères
+de ces animaux s'enfuyaient sans songer à autre chose qu'à leur propre
+conservation, et ils abandonnaient les autres à leur malheureux sort.
+
+Jusqu'alors les forces de nos montures n'avaient pas faibli. L'effroi
+et l'instinct de la conservation soutenaient leur ardeur et donnaient
+à leurs jarrets une souplesse extraordinaire. Cependant au bout d'un
+certain temps, Willie sentit les mouvements de sa monture devenir plus
+raides: sa respiration lui parut plus haletante, son galop plus allongé.
+Il était évident que les flammes se rapprochaient rapidement.
+
+--Du courage! En avant! m'écriai-je, quand je m'aperçus qu'il n'était
+plus à ma droite.
+
+Et mon camarade enfonça résolument ses éperons dans les flancs de son
+coursier.
+
+Celui-ci s'enleva par un généreux effort, et nous reprîmes de conserve
+la direction d'un taillis, ou du moins de quelque chose qui ressemblait
+à un courant d'eau.
+
+Mais cette ardeur ne dura pas. J'eus, à un moment donné, la douleur de
+voir le cheval monté par Willie s'abattre et tomber pour ne plus se
+relever.
+
+La situation était perplexe. Je criai à mon pauvre camarade de monter en
+croupe avec moi et, quand cela fut fait, je pressai ma monture et nous
+gravîmes ainsi une sorte de colline qui se dressait devant nous.
+
+O bonheur! Arrivés au sommet, nous aperçûmes à nos pieds, à quarante
+pas environ, dans le bas-fond, un marécage qui commençait sous un arbre
+d'une élévation colossale.
+
+Nous mîmes aussitôt pied à terre, et mon ami, pendant que je maintenais
+mon cheval, s'élança sur l'arbre et découvrit un ruisseau qui
+jaillissait entre ses racines et allait en serpentant se perdre dans le
+palud.
+
+La Providence avait guidé notre course vers cet endroit afin de nous
+délivrer du danger. Le courage de Willie et le mien revinrent à la fois.
+
+Tandis que je traînais mon cheval vers le marécage, mon camarade
+d'infortune découvrait une anfractuosité de rocher qui pouvait nous
+servir d'abri: il m'appela et je le rejoignis, tandis que ma monture se
+vautrait dans une flaque d'eau bourbeuse, comme si elle eût voulu se
+préserver des atteintes du feu.
+
+Cinq secondes après, nous étions blottis au fond de l'asile humide qui
+devait nous sauver la vie.
+
+Nous avions plongé nos couvertures dans le ruisseau, et nous attendîmes
+avec impatience le passage de l'ouragan enflammé.
+
+L'incendie avançait à pas de géant. Aux ténèbres opaques succéda la
+clarté la plus vive: une pluie de feu vint bientôt s'abattre sur le
+marécage, et l'arbre qui s'élevait au-dessus de nos têtes fut ébranlé
+jusque dans ses racines. Un vacarme épouvantable se fit entendre et
+l'avalanche vivante se précipita en avant.
+
+A droite et à gauche, nous voyions passer des bisons, des chevaux
+sauvages, des cerfs, en compagnie d'antilopes, de jaguars, de panthères
+qui s'élançaient les uns par-dessus les autres dans le marécage.
+
+En quelques minutes, cet endroit fut comblé, pour ainsi dire, par un
+amas de bêtes fauves, aussi loin que nous pouvions diriger nos regards,
+ce qui n'empêchait pas l'invasion d'autres animaux qui suivaient les
+premiers et s'efforçaient de grimper sur le dos les uns des autres, pour
+s'enfoncer à leur tour dans ce bourbier protecteur.
+
+A la première apparition de cette armée d'animaux, Willie et moi, nous
+avions tiré nos revolvers de notre ceinture et nous nous tenions prêts à
+défendre chèrement notre vie. Mais les bêtes fauves avaient bien autre
+chose à faire que de s'occuper de nous. Toutes passèrent outre, sans
+même faire attention à notre présence.
+
+Peu à peu le nombre des bêtes sauvages diminua. Les traînards hors
+d'haleine avaient été rattrapés par les flammes, et l'incendie les
+dévorait.
+
+Les traînées de feu avaient bien passé, courant à la suite des bêtes
+affolées, mais le ciel était resté embrasé; le vent apportait toujours
+des bouffées de chaleur suffocante.
+
+Cette torture fut, du reste, de courte durée: un air frais, glacial
+presque, pénétra dans l'anfractuosité qui nous servait de retraite et
+nous rendit l'usage de nos sens.
+
+Les flammes avaient disparu, et le jour brillait de nouveau. Mais,
+hélas! nous étions perdus au milieu d'un océan de désolation.
+
+Aussi loin que la vue pouvait s'étendre, la prairie qui, une heure
+auparavant, ondulait sous le souffle de la brise, ne présentait plus à
+nos yeux qu'une surface nue et dépouillée de toute végétation. Ça et
+là gisaient les corps calcinés d'un grand nombre d'animaux, dont
+quelques-uns se tordaient encore dans les dernières convulsions de
+l'agonie.
+
+A l'aspect de ce spectacle émouvant au suprême degré, mon ami et moi
+nous tendîmes la main, et nous pleurâmes en silence.
+
+Nous nous trouvions dans une passe très-fâcheuse. Qu'était devenu mon
+cheval? Comment pourrions-nous regagner le campement?
+
+En allant examiner l'endroit où ma vaillante bête s'était abattue, je
+vis remuer quelque chose à peu de distance. Je m'approchai et, à ma
+grande surprise, j'aperçus la tête d'un cheval bai-brun qui semblait
+sortir d'un bas-fond, tandis que son corps était enfoncé dans un fossé
+rempli de pierres. C'était un cheval sauvage, un étalon d'environ quatre
+ans, dont les flancs se soulevaient péniblement et qui ne parut pas
+s'apercevoir de ma présence. Magnifique pur sang, quoique dans un piteux
+état, l'animal semblait avoir été privé de la vue par la pluie de
+cendres qui avait passé au-dessus de sa tête.
+
+Je courus immédiatement chercher dans l'anfractuosité du rocher le
+harnachement de mon cheval, et je bridai et sellai l'étalon sauvage, qui
+se trouvait dans un état d'épuisement tel qu'il n'offrit pas la moindre
+résistance.
+
+Willie me laissait faire: le pauvre garçon semblait désespéré; il avait
+retrouvé le cadavre de mon cheval complètement calciné, et je lui fis
+comprendre, qu'à part le regret d'avoir perdu un bon serviteur, il ne
+fallait pas perdre courage. Celui que la Providence nous envoyait devait
+le remplacer avantageusement.
+
+J'allai remplir d'eau mon chapeau de feutre, je ramassai une bonne gerbe
+d'herbes fraîches sur le bord de la fontaine, et après avoir arrosé la
+tête de l'animal je lui offris à manger. Mais il refusa de goûter à sa
+provende.
+
+Willie m'aida à l'amener près du ruisseau, et nous l'attachâmes
+solidement au grand arbre à l'aide du lazzo que j'emportais toujours
+dans mes excursions de chasse.
+
+Avant que la nuit fût venue, j'allai aux provisions. Il n'y avait qu'à
+choisir autour de nous. Je dépeçai un grand cerf de deux ans dont
+la chair me parut tendre, et nous en fîmes des grillades qui nous
+semblèrent d'autant meilleures que nous avions grand'-faim.
+
+Notre souper terminé, nous nous arrangeâmes de notre mieux pour dormir,
+et nous nous fiâmes pour être avertis d'un danger--en cas qu'il
+survînt--sur notre pauvre chien,--que j'ai oublié,--lequel n'avait
+pas quitté les sabots de notre monture et s'était prudemment blotti au
+fin fond du rocher.
+
+Toutefois, quand le péril avait cessé, il s'était montré et témoignait
+de sa joie par des aboiements multiples.
+
+Dès que le jour parut, nous allâmes voir ce que devenait notre cheval
+indompté. La bonne bête mangeait et ne parut pas trop s'effrayer de
+notre présence.
+
+Il nous fallut deux jours de soins, de tentatives de toute sorte, pour
+dompter cette monture primitive. Bref, le troisième jour, Willie prit
+sur lui de compléter son éducation. Il sauta en selle et je le suivis à
+pied.
+
+Pendant que nous cherchions à nous orienter pour retrouver nos amis,
+nous aperçûmes une troupe de cavaliers venant dans notre direction.
+
+Étaient-ce des Indiens ennemis, ou bien nos compagnons? Nous ne pouvions
+le savoir. Heureusement que notre anxiété ne fut pas longue.
+
+La plus grande inquiétude avait régné dans le camp, le soir de notre
+départ, quand on avait découvert que nous pouvions être englobés par le
+terrible incendie que l'on voyait à l'horizon. Une vingtaine de Sioux
+étaient montés à cheval; un de nos amis les avait suivis, et, après le
+troisième jour de recherches, ils nous avaient enfin découverts.
+
+Nous étions sauvés.
+
+Notre retour au milieu de nos confrères, sur les bords de la rivière
+des Pruniers, fut célébré par des cris de joie, car on n'avait pas cru
+possible que nous eussions pu échapper à la mort!
+
+
+
+
+Une chasse en ballon.
+
+
+Les Américains poussent l'excentricité au delà de toutes les limites:
+chasser du haut des wagons d'un _Railway_, attaquer les animaux sauvages
+dont la force est décuple de celle de l'homme, à l'aide de vêtements
+couverts extérieurement de pointes de fer,--comme qui dirait un
+hérisson,--faire avaler à des caïmans ou alligators des morceaux de
+chair contenant une cartouche explosible, qui communique à l'aide d'un
+fil de laiton avec une machine électrique mise en jeu de la hutte du
+chasseur. Tout cela est d'invention yankee.
+
+Après tout ces _tricks_, qu'y a-t-il d'extraordinaire que nos voisins et
+alliés d'outre-océan aient inventé _la chasse en ballon?_ Le tour est
+bien simple. Au lieu de monter en chemin de fer, on monte dans la
+nacelle d'un aérostat. A dire vrai, un ballon coûte plus qu'une place
+par la voie ferrée, mais un hardi Américain ne s'en tient pas à de
+pareilles bagatelles. Une spéculation de ce genre est une fantaisie
+qu'il se paie très volontiers.
+
+Il y a deux mois, le courrier de New-York m'a apporté une lettre dont le
+contenu m'eût étonné, s'il ne fût pas venu de l'autre côté de l'océan.
+
+Voici ce qui se trouvait dans cette missive. Je copie textuellement:
+
+Deux amateurs d'aérostation, MM. Fergus et Thompson, avaient fait
+construire un ballon énorme, dans le but de traverser les prairies et de
+se rendre sur les côtes du Pacifique. Munis de provisions de tout genre,
+bien lesté de toute façon, les deux amis--_Arcades ambo_--partirent
+le 9 août de Toronto (Canada), à quatre heures du soir, par un temps
+superbe.
+
+Les voilà perdus dans l'espace éthéré; mais à la rapidité de leur
+course, ils comprirent bientôt que la zone atmosphérique dans laquelle
+ils se trouvaient était favorable à leur projet. Ils allaient, ils
+couraient, emportés par le courant, et la nuit se passa de la sorte.
+Quand parut le crépuscule, ils avaient traversé le lac Michigan vers
+la pointe qui borde Chicago et s'avançaient triomphalement du côté de
+Péoria.
+
+Vers 10 heures du matin, ils avaient franchi 400 milles et le ballon ne
+paraissait pas avoir perdu rien de son volume ou de sa force.
+
+Entre Burlington et Monti, MM. Fergus et Thompson aperçurent un village
+indien composé d'environ deux cents huttes, et, au moment où ils
+passaient au-dessus de cette tribu de Peaux-Rouges, quelques coups
+de rifle furent tirés en l'air par les guerriers qui paraissaient
+stupéfaits, et prenaient certainement l'aérostat pour un oiseau géant ou
+un monstre inconnu.
+
+Les _squaws_ et les enfants se serraient les uns contre les autres,
+manifestant la plus grande terreur.
+
+Les deux aéronautes s'étaient empressés de jeter du lest, et ils
+disparurent bientôt à travers les nuages, car la journée était brumeuse
+et la pluie tombait au-dessous d'eux.
+
+Vers trois heures de l'après-midi, les deux hardis aventuriers se
+trouvaient par le travers d'un _canon_, sorte d'entonnoir formé par des
+montagnes, quand le vent s'éleva assez furieux, de telle sorte que le
+ballon était fort agité et tourbillonnait sur lui-même.
+
+MM. Fergus et Thompson songèrent à atterrir, mais ce n'était pas chose
+facile. Au moment où ils décrochaient l'ancre appendue à la nacelle, de
+façon à pouvoir saisir une roche qui retiendrait le colosse, quelle ne
+fut pas la terreur de ces deux amis en apercevant deux ours grizzly
+qui, se dressant sur leur train de derrière, faisaient entendre des
+rugissements vraiment terribles. Sans prononcer une parole, sans s'être
+même consultés, les deux aventuriers sautèrent sur leurs carabines et
+deux détonations se firent entendre, qui couchèrent par terre le plus
+gros de ces deux animaux, tandis que l'autre, qui s'était accroché à
+l'ancre, se voyait enlevé par le ballon, au moment où les deux Yankees
+jetaient du lest pour s'enlever.
+
+Malgré ce poids énorme, l'aérostat, au lieu de s'arrêter, s'en allait
+toujours, entraîné avec la rapidité de l'éclair.
+
+L'ours grizzly éprouvait une peur sans pareille; lui qui ne sait pas ce
+que c'est que de quitter le «plancher des vaches», qui aime peu l'eau,
+ne sentait au-dessous de lui que le point d'appui des deux bras de
+l'ancre, et entre ses pattes de devant que la corde qui retenait le
+morceau de fer. Dans toute autre position, l'ancre étant retenue à
+terre, la corde tendue, l'animal se fût hâté de quitter son refuge et de
+couper la corde à l'aide de ses dents; mais en ce moment, à 200 mètres
+du sol, ce moyen de fuir lui était dénié. Il se tenait immobile le plus
+qu'il pouvait.
+
+MM. Fergus et Thompson mirent fin à cette angoisse, en lui adressant
+quatre coups de feu, au moment où le ballon se trouvait à 10 mètres
+au-dessus d'une montagne élevée.
+
+Le grizzly dégringola comme une pierre, et, au même instant, le ballon
+prit une force d'ascension exceptionnelle.
+
+La nuit était venue, une nuit noire: on ne voyait pas à quinze pas
+devant soi; et le bruit de la pluie, tombant sur la soie du ballon,
+énervait les deux voyageurs qui, malgré l'épaisseur de leurs vêtements
+et leurs couvertures imperméables, se sentaient glacés jusqu'aux os.
+
+L'eau rendait l'aérostat de plus en plus lourd; aussi les deux voyageurs
+jetaient-ils du lest, comme le font les prodigues de leur fortune en
+numéraire.
+
+Sans un moment donné, un des sacs de lest, tenu par M. Thompson,
+s'échappa de ses mains; et, à une secousse très-forte, son ami et lui
+s'aperçurent que le ballon remontait comme un trait à la hauteur de 1
+mille.
+
+Ils étaient parvenus dans une atmosphère inondée de la lumière de la
+lune. L'effet de cet astre, brillant au-dessus de la région des nuages,
+était d'un pittoresque sans pareil. L'ombre du ballon passait sur les
+montagnes légères, quoique chargées d'eau, comme un point noir sur des
+vagues de feu.
+
+Tout à coup le calme se fit. Le ballon descendait: la pluie avait cessé
+et toute la nature semblait enveloppée dans un voile obscur.
+
+Cet état de chose dura jusqu'au matin; et quand l'aube revint nos
+intrépides aéronautes aperçurent, à 100 mètres au-dessous d'eux, un
+énorme troupeau de buffalos qui paissaient tranquillement l'herbe des
+prairies.
+
+Ils firent feu et virent rouler par terre deux magnifiques bisons qui se
+débattaient dans les spasmes de l'agonie.
+
+Le ballon allait toujours avec la rapidité d'un train express.
+
+Enfin, à l'horizon, dans la direction du sud-ouest, un point noir se
+présenta au bout de la lunette d'approche de M. Thompson.
+
+--Hourra! s'écria-t-il, nous sommes sauvés! c'est un des forts
+militaires de la Confédération américaine. Je le vois là-bas devant
+nous. En avant! Là, bientôt nous serons arrivés. Nous y voici. Ouvrons
+la soupape et descendons lentement. Rien ne s'oppose à ce que nous
+atterrissions ici. Il n'y a pas un arbre aux alentours, aucun lac.
+Attention, Fergus, attention!
+
+A mesure que le ballon avançait, sa présence avait été signalée par la
+sentinelle qui veillait le long de la palissade extérieure.
+
+Trois minutes après, tout le détachement de l'armée américaine, baraqué
+dans cet endroit, sortait du fort et accourait au-devant des aéronautes.
+
+Les cris les plus désordonnés se faisaient entendre: _Hurrah! Welcome!_
+etc., etc.
+
+MM. Thompson et Fergus donnèrent les indications nécessaires pour qu'on
+s'emparât des cordes; cela fut fait aussitôt et, en moins de temps qu'il
+n'en faut pour écrire ces lignes, le ballon se couchait sur le côté,
+tandis que la nacelle touchait le sol.
+
+Les deux _chasseurs en ballon_ étaient devant les palissades du fort
+Leavenworth, sur les frontières du Nebraska.
+
+Je laisse à penser la fête que la garnison fit à ces compatriotes qui
+leur tombaient du ciel sans crier gare!
+
+Le capitaine William Smith, qui commandait le fort, leur offrit la plus
+cordiale hospitalité. Il leur promit de regonfler leur ballon avec du
+gaz qu'il fabriquerait exprès pour eux, en brûlant de la houille que la
+garnison tirait des mines et qui servait au chauffage du fort et de ses
+habitants. Ces mines précieuses se trouvaient à peine à une lieue du
+fort Leavenworth.
+
+Le second jour après l'arrivée des Yankees au milieu du désert, une
+tribu de Peaux-Rouges qui venait chercher sa redevance en cet endroit
+et trafiquer avec les chefs du fort apporta deux magnifiques
+fourrures d'ours grizzly fraîchement écorchés. MM. Fergus et Thompson
+interrogèrent les Indiens au sujet de ces dépouilles. Il leur fut
+répondu que les animaux à qui elles appartenaient avaient été trouvés,
+l'un percé d'une balle qui lui avait traversé les poumons, l'autre
+ayant trois blessures bien apparentes, mais ayant en outre les membres
+fracassés, comme s'il fût tombé de très-haut.
+
+Il n'y avait pas à s'y méprendre, les deux ours grizzly qui avaient été
+trouvés par les Peaux-Rouges étaient les mêmes que les chasseurs en
+ballon avaient tués du haut de leur nacelle. Il était fort difficile à
+nos Yankees de faire comprendre aux Peaux-Rouges que leur butin ne leur
+appartenait pas; aussi prirent-ils le parti d'acheter les deux peaux
+afin d'en être les vrais possesseurs.
+
+Huit jours après, MM. Fergus et Thompson virent leur ballon se gonfler
+encore devant la forteresse américaine. Il fallut deux jours et demi
+pour «renflouer» le ballon. Les Indiens qui assistaient à cette
+opération paraissaient très-intrigués. Mais quand ils virent l'immense
+globe de soie se tenir debout oscillant sur les cordes qui le
+retenaient, fixées par terre à l'aide d'énormes pierres; quand ils
+aperçurent nos deux hardis voyageurs qui avaient fait leurs adieux à
+leurs compatriotes, monter dans la nacelle et crier, à un moment donné:
+«Lâchez tout!» ils poussèrent un formidable _wooop!_ et se précipitèrent
+la face contre terre en manifestant une véritable terreur. Quand ils
+furent revenus de cette stupéfaction et qu'ils relevèrent la tête, le
+ballon parvenait à une hauteur immense et ressemblait à une petite boule
+dans l'espace bleu.
+
+La seconde partie du voyage de MM. Fergus et Thompson s'opéra au-dessus
+des montagnes rocheuses de la Sierra-Nevada, du pays des Mormons, du lac
+Salé et des _placeres_ de la Californie.
+
+Vingt-sept heures après leur départ, ils atterrirent sur les rives du
+Sacramento, à 8 milles de San-Francisco. Leur voyage était terminé. Il
+leur avait fallu soixante heures pour accomplir la première partie et
+quarante-deux pour réaliser la seconde.
+
+Les Yankees sont comme Guzman: ils ne connaissent pas d'obstacles.
+
+
+
+
+Empalé!
+
+
+La Perse, gouvernée par Mirza Mohamed Khan, tremblait sous la férule de
+ce despote cruel.
+
+Seul, son frère, Zulma Khan, avait levé l'étendard de la révolte et
+maintenait son indépendance à la tête des tribus turcomanes dans la
+province éloignée du Megandejan. Cet illustre rebelle, qui osait braver
+le pouvoir du shah, avait, à plusieurs reprises, remporté des avantages
+importants sur les troupes royales, grâce à la bravoure de son fils
+Zohrab, le héros favori de sa race, la terreur et l'admiration de tout
+l'empire d'Iran.
+
+Mais Mirza Mohamed ne désespérait pas de vaincre--avec du temps et de la
+patience--ces ennemis redoutables. Malgré les dangers de la guerre, il
+trouvait quelques instants pour se livrer aux plaisirs de la chasse et
+aux fêtes de son palais. Ce n'est pas qu'il prît grand plaisir à toutes
+ces distractions, mais elles convenaient à son rang. Du reste, les
+seules passions qui pussent l'émouvoir étaient l'ambition, l'avarice et
+la vengeance.
+
+Aucun des despotes de l'Asie n'offre réellement dans l'histoire un
+caractère plus bizarre que celui de Mirza Mohamed Khan. Dès son plus
+jeune âge, il avait conçu des plans ambitieux accomplis par lui à force
+de persévérance, en joignant l'artifice à la bravoure, jusqu'à ce qu'il
+eût dompté tous ses rivaux et saisi d'une main ferme le sceptre de la
+Perse.
+
+Mirza Mohamed, une fois sur le trône, sut affermir sa domination par le
+choix habile de ses ministres et de ses généraux. Il parvint à conserver
+son ascendant sur ses soldats, non-seulement par le charme et la terreur
+de la puissance souveraine, mais encore par son courage et son mépris de
+la mollesse.
+
+Despote et tyran dans son palais, il n'était plus que le premier de ses
+soldats dans le camp, mangeant le même pain qu'eux, partageant toutes
+leurs fatigues, montrant une sobriété telle qu'il n'avait jamais violé
+la loi du prophète contre l'usage du vin. Le shah était si dur envers
+lui-même qu'il avait acquis le droit d'être sévère envers les autres
+jusqu'à la cruauté.
+
+A l'âge de soixante-trois ans, Mirza Mohamed Khan était si mince de
+corps que, de loin, on l'eût pris pour un jeune homme de quatorze à
+quinze ans. Mais son visage imberbe et ridé ressemblait plutôt à celui
+d'une vieille qu'à celui d'un vieillard.
+
+Comprenant lui-même combien il était laid, il ne pouvait souffrir
+qu'aucun homme le regardât en face; il forçait ses plus braves gardes à
+détourner la tête ou à baisser la vue chaque fois qu'il passait auprès
+d'eux.
+
+Le supplice auquel il condamnait le plus volontiers ses ennemis était
+celui du pal, horrible holocauste qui consistait et consiste encore,
+dans la Perse et dans quelques pays de l'Orient, à embrocher les
+condamnés comme des poulets, en ayant soin de coudre le corps sans
+atteindre les parties vitales. L'infortuné patient était ensuite exposé
+à l'ardeur du soleil et aux piqûres des mouches, car on lui enduisait le
+visage de miel ou de sucre. Bien souvent il ne mourait que six à douze
+heures après avoir été empalé.
+
+Une autre supplice favori de Mirza Mohamed était de faire crever les
+yeux à ses ennemis; témoin les sept mille aveugles de Veruran, dont
+quelques-uns sont encore, de nos jours, les monuments vivants de sa
+barbarie inexorable.
+
+Un matin, au lever de ce souverain despote, on venait de prendre ses
+derniers ordres pour une grande chasse qui devait avoir lieu le jour
+même.
+
+Près du shah se tenait son vizir Hadji-Ibrahim, qui passe encore en
+Perse pour le modèle des politiques profonds et cependant humains. Cet
+homme intègre se retira après avoir parlé à son souverain d'affaires
+plus importantes que la chasse dont il allait s'occuper.
+
+A Ibrahim succéda un être difforme qui jouissait de la faveur la plus
+intime de Mirza Mohamed. C'était un bossu, nommé Gougon, qui remplissait
+les fonctions de fou de la cour.
+
+Vint ensuite le neveu du shah, jeune homme d'une beauté remarquable,
+qu'on nommait Fatteh-Ali et qui était désigné comme le successeur au
+trône de Perse.
+
+Mirza Mohamed aimait ce jeune homme autant qu'un despote aime son
+héritier. D'autre part, comme il n'avait pas le coeur assez
+froid pour être tout à fait incapable d'affection, le shah chérissait
+surtout sa nièce, la belle Amina, soeur de Fatteh-Ali.
+
+Il s'occupa d'abord d'elle et c'est en sa compagnie qu'il avait
+l'intention d'aller se reposer lorsque la chasse serait terminée.
+
+--Fatteh-Ali, dit Mirza Mohamed à son neveu, j'ai ordonné qu'on portât
+les tentes du harem près de Fironza-Bad; c'est en cet endroit que la
+chasse sera terminée et que ma nièce nous attendra ce soir. Partons!
+
+Sur ces paroles le shah se mit en route avec son équipage et son
+cortège. On parcourut un long espace de chemin et l'on pénétra enfin
+dans les gorges des montagnes de Memzaderan, dont les cimes sont les
+plus élevées de toute la Perse, et dont les roches noires et tailladées
+de toutes les formes semblent défendre aux hommes d'approcher.
+
+Tout à coup un cri aigu se fit entendre, qui fut répété de différents
+points dans l'intérieur des gorges du Memzaderan.
+
+--_Gour Khur! Gour Khur!_ (L'âne sauvage!) Et en effet on aperçut deux
+ou trois de ces animaux qui paissaient tranquillement au fond d'un
+ravin, sans faire en apparence aucune attention aux ennemis dont ils
+étaient entourés.
+
+Le chef de la chasse était accouru, hors d'haleine, près de son
+souverain, en oubliant quelque peu l'étiquette, pour l'informer de la
+découverte de ces quadrupèdes. Il venait aussi le guider vers l'endroit
+où l'on devait pousser les ânes, afin de se servir contre eux des divers
+relais de chiens postés dans les montagnes, sans lesquels on eût espéré
+inutilement lasser l'énergique activité de ces animaux indomptables.
+
+Le shah se laissa diriger sans perdre une minute.
+
+Son grand veneur, avec une adresse patiente, parvint à tourner les ânes
+sauvages du côté du vent; et quand il se trouva à deux cents mètres
+d'eux, il lâcha deux des plus forts et des plus agiles lévriers qu'il
+tenait en laisse.
+
+A peine les ânes eurent-ils entendu le bruit de la chasse qu'ils
+dressèrent les oreilles, la crinière qui ornait leur cou se hérissa, et,
+comme pour essayer leur souplesse, ils bondirent à quelques pas plus
+loin, puis s'arrêtèrent, partirent de nouveau, s'arrêtèrent encore, et
+enfin firent face aux chiens et, par une espèce de défi, les laissèrent
+approcher à quelques pas.
+
+A ce moment, ils s'élancèrent tout à coup et disparurent avec une
+inimaginable rapidité.
+
+Ayant mis entre eux et la chasse une distance considérable, les _Gour
+Khur_ semblèrent défier ceux qui les poursuivaient: on les vit s'arrêter
+et même brouter l'herbe; puis ils recommencèrent à fuir, toujours avec
+le même succès.
+
+Ce fut alors qu'on put remarquer l'intrépidité bien connue des cavaliers
+persans. Aucune colline, quelque escarpée qu'elle fût, aucune descente,
+malgré sa rapidité, ne pouvaient les arrêter. Ils poussaient leurs
+chevaux par-dessus tous les obstacles et tenaient pied aux chiens avec
+une incroyable assurance.
+
+Parmi les plus avancés, on distinguait le shah lui-même, l'oeil ardent,
+brandissant d'une main son fusil géorgien et guidant de l'autre son
+coursier avec une adresse sans égale et une vivacité digne d'un chef des
+montagnes.
+
+Après le shah venait le jeune prince, son neveu, insouciant de tout
+danger, ne pensant qu'à être le premier à l'hallali et fort triste de
+ne pouvoir précéder son oncle. Lui aussi avait pris son fusil entre les
+mains, car les ânes sauvages ayant gravi les sommets de la montagne, il
+avait plus de chance de les atteindre avec une arme à feu qu'avec un
+javelot.
+
+Déjà les ânes avaient été chassés par deux relais sans donner encore un
+signe de lassitude. Ils avaient amenés les chiens au faîte des pics
+les plus escarpés, où trois ou quatre chasseurs seulement osaient les
+suivre; les autres restaient en arrière et cherchaient à tourner les
+ravins et les rochers. Mais le lieu de la scène était si bien disposé
+que ce spectacle pouvait être aperçu de tous.
+
+La chasse semblait enfin suspendue lorsqu'on vit un de ces infatigables
+quadrupèdes se poser sur l'extrême bord d'un rocher qui se découpait en
+triangle sur l'azur du ciel.
+
+En ce moment, un coup de feu retentit; l'animal n'avait pas été atteint.
+Une seconde après éclata un autre coup, et cette fois l'animal puni de
+son orgueil, bondit de roc en roc et vint rouler presque aux pieds du
+shah lui-même.
+
+Plus de cinq cents voix se firent entendre aussitôt en prononçant une
+acclamation immense que les échos répétèrent dans toutes les montagnes.
+
+Mieux eût valu que celui qui excitait l'admiration générale se fût
+abstenu de cet exploit.
+
+Tout à coup la voix de Mirza Mohamed arriva aux oreilles de ses sujets.
+
+--Quel est l'audacieux qui a osé tirer ainsi?
+
+Fatteh-Ali, la tête basse, pouvant à peine retenir son arme dans ses
+mains tremblantes, atterré en un mot au milieu de sa joie, avoua sa
+culpabilité par son silence.
+
+A l'instant, Mirza Mohamed ordonna à deux de ses guides de s'emparer du
+jeune homme. La colère du despote éclata violente, sans pareille.
+
+--C'en est trop! Cet enfant est un aspic réchauffé dans mon sein. Son
+audace mérite une punition exemplaire! Si je n'écrasais ce reptile dans
+son oeuf, il me renverserait un matin du trône des Paddishahs.
+
+Nul parmi les chasseurs n'osait élever la voix en faveur de l'imprudent
+Fatteh-Ali; aussi le retour à Téhéran fut-il triste et silencieux.
+
+A peine rentré dans le palais, Mirza Mohamed manda près de lui Fatteh
+Ali. Le shah, assis dans un coin sur des coussins moelleux, ressemblait
+assez à un reptile venimeux replié sur lui-même et prêt à fondre sur sa
+proie timide.
+
+Le neveu, qui comprenait que sa vie était en danger, se jeta aux pieds
+du souverain son oncle.
+
+Celui-ci, sans se laisser émouvoir, prit à côté de lui, sur un escabeau
+de bois de santal incrusté de nacre, un coffret en citronnier qu'il
+ouvrit sans mot dire, et d'où il tira un vieux mouchoir taché de sang.
+
+--Vois-tu ce _corah_! dit Mirza Mohamed à son neveu.
+
+Le jeune Persan baissa la tête.
+
+--Sais-tu de qui est ce sang? Non. Eh bien, c'est celui de ton père!
+
+L'horreur de Fatteh-Ali se manifesta par un tremblement convulsif.
+
+--Il était aimable et imprudent comme toi, continua le shah; il devint
+ambitieux et rebelle. Je surpris ses projets et je le fis empaler. Tu as
+agi comme lui, malheureux! tu voulais t'emparer de mon trône, tu mourras
+comme ton père.
+
+--Pitié! s'écria Fatteh-Ali.
+
+--Qu'on l'emmène! hurla le despote, et que demain au point du jour mes
+ordres soient exécutés sur la place du palais.
+
+On fut obligé d'emporter hors du harem l'infortuné qui s'était évanoui.
+Il ne revint à lui que fort tard dans la soirée, pour mieux comprendre
+l'horrible situation qui lui était faite.
+
+Tandis que ceci se passait, la nouvelle de la condamnation de Fatteh-Ali
+était parvenue aux oreilles de sa soeur.
+
+Amina courut se jeter aux pieds du cruel tyran, qui refusa de la
+recevoir, et s'enferma au fond le plus retiré de ses appartements.
+
+Le _chiaoux_ avait été prévenu: ce bourreau de la Perse devait s'occuper
+des préparatifs du supplice. Une longue et solide tige de fer, semblable
+à un paratonnerre, fut apportée par ses soins sur le lieu désigné du
+supplice, et il dressa une sorte de barrière tout autour de l'échafaud
+pour empêcher la populace de s'approcher trop près du pal.
+
+Dès que l'aube parut, le pauvre Fatteh-Ali, qui n'avait pu fermer les
+yeux, fut extrait de la cellule qu'il avait occupée dans la prison de
+Téhéran, et amené par une garde imposante sur le lieu où il devait être
+sacrifié.
+
+--Grâce! grâce! criait-il le long de la route.
+
+Mais plus il implorait la pitié, plus ceux qui l'écoutaient se
+refusaient à lui montrer la moindre compassion. Ces courtisans abjects
+craignaient que l'on suspectât même leur pensée, tant ils redoutaient
+d'être désagréables au sublime shah.
+
+Fatteh-Ali se résigna à mourir.
+
+--Tue-moi promptement, dit-il à l'oreille du chiaoux.
+
+Mais celui-ci avait des ordres. Il faut, comme nous l'avons dit, quand
+le bourreau persan empale un condamné à mort, qu'aucune des parties
+vitales ne soit lésée par l'introduction du fer dans le corps. Or, il
+est de l'habileté du bourreau d'embrocher le patient par le côté du
+ventre et de faire pénétrer la broche épouvantable dans la poitrine,
+sans qu'elle touche au coeur et aux poumons, et il faut que la broche
+ressorte par le cou sur l'un des côtés de l'épine dorsale. Il est peu de
+chiaoux qui aient assez d'habileté pour arriver à un résultat pareil:
+celui qui remplissait ces fonctions sous le règne du grand shah Mirza
+Mohamed passait pour très-adroit.
+
+Nous renonçons à raconter de quelle horrible façon fut accomplie
+l'exécution inhumaine de Fatteh-Ali.
+
+Tout d'un coup la foule put voir l'infortuné redressé, la tête en l'air;
+ses cris n'avaient pas cessé depuis le commencement du supplice. Pour
+comble de raffinement de cruauté, le visage de Fatteh-Ali fut badigeonné
+de miel, et il demeura exposé toute la journée, par une chaleur
+torréfiante, aux incessantes piqûres des mouches qui lui dévoraient les
+joues, la bouche, les yeux, le nez et les oreilles.
+
+La nuit vint, et la foule, qui avait peu à peu déserté le lieu de
+l'exécution, se retira dans ses maisons respectives.
+
+Il ne resta plus, au pied de l'échafaud, qu'un soldat chargé de veiller
+sur le martyr, dont la voix s'éteignait peu à peu, mais que la vie
+n'avait pas encore abandonné.
+
+A un moment donné, le soldat s'endormit, et l'on eût pu voir émerger
+d'une des portes du palais une femme qui s'avança à pas légers du côté
+de l'endroit où Fatteh-Ali agonisait.
+
+Quand elle fut près de l'échafaud, elle se précipita sur le moribond et
+lui planta hardiment un poignard dans le coeur.
+
+--Merci, Amina! avait murmuré Fatteh-Ali au moment où celle-ci levait
+le couteau.
+
+--A mon tour! s'écria la jeune fille qui se frappa en pleine poitrine
+et tomba morte sur les planches aux pieds de son frère. Le soldat
+n'avait rien vu et n'avait par conséquent rien pu empêcher.
+
+Mirza Mohamed le despote se repentit--trop tard, hélas!--d'avoir été
+aussi cruel. Mais le misérable shah n'avait pas d'entrailles, et il
+oublia vite, au milieu des plaisirs, son neveu et sa nièce. L'ambition
+avait atrophié le coeur de ce tyran.
+
+
+
+
+Les Gauchos.
+
+TYPES ET MOEURS DE LA RÉPUBLIQUE ARGENTINE
+
+
+Partis avant le jour de Buenos-Ayres, nous naviguions depuis quinze à
+seize heures entre les rives monotones du Parana. Seuls, jusqu'alors, de
+nombreux oiseaux aquatiques, hérons, cigognes, ibis perchés les pieds
+dans l'eau sur les bords du fleuve, et s'enlevant à notre approche et
+quelques troupeaux de boeufs et de chevaux entrevus au loin avaient
+animé le paysage. La nuit tombait, et ses ombres commençantes, estompant
+les rivages maigrement boisés, augmentaient encore l'impression de
+mélancolie causée par cette nature déserte et désolée, quand, à notre
+droite, on signala une habitation devant laquelle quelques êtres humains
+étaient groupés.
+
+La cabane, faite de troncs d'arbres dont les intervalles sont bouchés
+avec de la terre desséchée, est couverte d'un toit de roseaux. Près
+de la masure est amarré un vieux canot qui, par son air misérable,
+s'harmonise parfaitement avec elle. Plus en harmonie encore sont les
+habitants.
+
+Ils sont une dizaine environ.--En considérant, à la lueur douteuse du
+crépuscule, leurs longs cheveux, leurs barbes incultes, leurs yeux noirs
+brillants dans l'ombre de chapeaux de feutres informes, les haillons
+dont ils sont couverts, nous ne pouvons nous défendre de mesurer avec
+satisfaction la distance qui sépare notre navire de la rive et de nous
+féliciter d'être en nombreuses compagnie.
+
+Autour d'eux, quelques oiseaux de basse-cour, parmi lesquels nous
+remarquons un héron privé, picorent en liberté; plus loin, apparaissent
+les têtes de plusieurs chevaux qui ont cessé de brouter au bruit de
+notre passage, et, comme leurs maîtres, nous suivent d'un oeil curieux.
+
+Tels nous apparurent pour la première fois les _gauchos_, les habitants
+de ces plaines immenses et presque désertes, qui constituent la plus
+grande partie du territoire de la République argentine.
+
+Vivant dans leurs misérables cabanes, appelées _ranchos_, auprès
+desquelles nos plus pauvres masures françaises sembleraient
+confortables, souvent distantes les unes des autres de plusieurs lieues,
+ils ont pour profession la garde d'immenses troupeaux de bétail presque
+sauvage. Quelques-uns vivent en famille; d'autres, à cause du grand
+nombre d'animaux confiés à leur surveillance, sont obligés de s'associer
+plusieurs compagnons; d'autres enfin vivent absolument seuls, n'ayant
+pour société qu'un ou deux chiens de garde et autant de chevaux.
+
+Au point de vue moral, le _gaucho_ a beaucoup d'analogie avec son
+frère le Mexicain. Moins connu que celui-ci, qui, grâce à une guerre
+malheureuse pour nous et aux romans du capitaine Mayne-Reid, de Gustave
+Aymard et de nombreux auteurs aimés de la jeunesse, a conquis chez nous
+une véritable popularité, l'habitant des pampas serait cependant tout
+autant digne d'inspirer l'intérêt.
+
+Vivant d'une vie presque sauvage, courageux, turbulent, sans cesse agité
+par quelque mouvement insurrectionnel, cavalier intrépide, avec son
+large couteau qui, pendu derrière sa ceinture, est toujours prêt à
+passer à sa main, il réunit toutes les qualités exigées d'un héros de
+romans d'aventures.
+
+Comme l'Arabe, le _gaucho_ est avant tout cavalier. L'abondance des
+chevaux en met la possession à la portée des plus pauvres, et, sans
+leur secours il serait impossible à l'homme de franchir l'immensité des
+pampas et de surveiller les troupeaux qui les parcourent en liberté.
+
+Aussi, avant presque qu'il sache marcher, le gaucho juche son petit sur
+une selle. A l'âge où, dans nos pays, des parents hésiteraient à confier
+leur progéniture au dos du plus paisible bourriquet, on rencontre, dans
+le _campo_, des enfants surveillant, tout seuls, à cheval, d'immenses
+troupeaux de moutons, réalisant ainsi le voeu du berger de la fable
+devenu roi.
+
+Si courte que soit la course qu'il ait à faire, le _gaucho_ la franchira
+à cheval. Nous en avons vu un qui avait imaginé un système fort
+compliqué et fort ingénieux pour tirer de l'eau d'un puits sans quitter
+sa selle. Ayant à embarquer dans un canot de petits fagots rassemblés en
+tas à vingt-cinq ou trente pas au plus du rivage du fleuve, un autre
+se livrait à ce manège: il prenait cinq ou six fayots sous son bras,
+montait à cheval, allait les jeter dans le canot, revenait au tas,
+mettait pied à terre, reprenait une nouvelle charge pour la porter de
+nouveau et ainsi de suite; travail qui eût semblé à n'importe lequel de
+nous beaucoup plus pénible que d'aller tout simplement chercher son bois
+à pied.
+
+Il n'existe cependant pas entre le _gaucho_ et sa monture l'attachement
+proverbial qui lie l'Arabe à son coursier. Tout cheval lui est bon,
+pourvu qu'il réunisse les qualités de force et de vitesse nécessaire;
+d'une brutalité extrême avec lui, il n'hésite pas à le changer contre un
+autre, sitôt qu'il ne peut plus lui donner ce qu'il se croit en droit
+d'en attendre. Cependant--détail caractéristique--rien au monde ne
+pourrait décider un Argentin à enfourcher une jument. Un cavalier,
+rencontré sur une pareille monture, serait perdu de réputation et se
+verrait l'objet des huées des passants.
+
+Les courses de chevaux sont, on le comprendra, le divertissement par
+excellence des Argentins, passionnés d'ailleurs pour le jeu comme les
+Mexicains. De vingt lieues à la ronde on s'y donne rendez-vous; et si
+la course en elle-même, qui n'est qu'une lutte de vitesse entre deux
+cavaliers seulement sur un parcours assez restreint, est loin d'offrir
+l'attrait de nos courses de Longchamps ou de Chantilly, elle procure au
+moins à l'observateur l'occasion de voir une réunion à peu près complète
+de tous les types du pays. Tous les âges, depuis le bambin de quatre
+à cinq ans, suivant gravement son père et conduisant son cheval en
+véritable écuyer, jusqu'au vieux _gaucho_ à barbe blanche, qui vient
+retrouver là quelque étincelle des ardeurs de sa jeunesse; tous les
+rangs de la société, depuis le pauvre _péon_ dont la chemise en loques
+laisse voir la peau basanée, jusqu'au riche _estanciero_ à la large
+ceinture constellée de pièce d'or et d'argent et dont le _pancho_ de
+laine de vigogne est rayé des plus brillantes couleurs. Tel n'a qu'une
+corde de cuir en guise de rênes, un morceau de tapis en guise de selle;
+tel autre, monté sur une bête parée d'un splendide harnais recouvert de
+plaques d'argent, est campé fièrement sur une couverture multicolore,
+et le bout de sa botte, sur la tige de laquelle certains élégants font
+broder leur nom, passe dans des étriers d'une forme bizarre et en argent
+massif.
+
+Quelques amazones en robes roses, jaunes ou bleues, la tête couverte de
+la mantille de dentelle noire, s'abritant du soleil avec un éventail,
+complètent le tableau.
+
+Sur les chevaux qui courent, des paris sont engagés absolument comme sur
+nos turfs; mais les fonds sont, pour plus de sûreté, déposés à l'avance
+en mains sûres.--C'est le meilleur moyen pour éviter un trop grand
+nombre de querelles. Néanmoins, il y en a toujours quelques-unes et rien
+au monde ne pourrait donner une idée des clameurs et des gesticulations
+furibondes qui accompagnent immanquablement la conclusion des
+paris.--Heureux si l'on s'en tenait toujours aux gestes et aux cris!
+Malheureusement il est bien rare que, le soir des courses, la boisson
+s'en mêlant, les _posadas_, qui regorgent de consommateurs, ne soient
+pas le théâtre de quelque duel au couteau.
+
+Le couteau fait d'ailleurs partie intégrante du costume: le _gaucho_ va
+quelquefois à pied, rarement il est vrai, mais il ne va jamais sans son
+large couteau passé derrière sa ceinture. Cependant nombre de règlements
+de police en interdisent le port, et ce n'est pas sans raison, témoin
+cette anecdote:
+
+Quelques-uns de nos compagnons de voyage, en excursion, parcouraient au
+petit galop les rues de Zarate, bourgade construite sur la rive gauche
+du Parana de las Palmas, quand ils se virent tout-à-coup entourés de
+_vigilants_ (gardiens de la paix du pays) qui leur intimèrent l'ordre
+de mettre pied à terre et de les suivre chez le juge de paix de la
+localité.--A leur bien légitime surprise, ce magistrat leur apprit
+qu'ils avaient encouru une amende de 60 piastres (12 francs).
+
+Et comme ils se récriaient:
+
+--Voici, leur dit-il, pourquoi il est interdit de galoper dans les rues
+de Zarate. Depuis quelque temps, il ne se passait pas de semaines, pas
+de jours, pour ainsi dire, où quelques crimes ne fussent commis par les
+_gauchos_. Possédant des chevaux très-dociles et admirablement dressés,
+ils les arrêtaient au milieu de la rue, descendaient se placer à une
+petite distance et, quand venait à passer quelqu'un ayant une chaîne ou
+une montre de quelque prix, lui arracher ces objets, bondir à cheval et
+partir à fond de train, après avoir le plus souvent gratifié le volé
+d'un bon coup de couteau, était pour eux l'affaire d'un instant. Voilà
+pourquoi, ajouta le juge, nous infligeons une amende aux cavaliers qui
+galopent. De plus, si les délinquants sont trouvés porteurs d'armes,
+l'amende monte considérablement (12 ou 15,000 francs).
+
+Il se passera bien du temps, malgré tous les arrêtés imaginables, avant
+que le couteau disparaisse des moeurs des _gauchos_. Son maniement leur
+procure tant d'agrément que d'aucuns vont jusqu'à jouer entre amis, une
+bouteille au premier sang, comme chez nous on la jouerait en _cinq sec_.
+
+En parcourant ces immenses plaines désertes où l'action de la police ne
+peut point s'exercer, il est urgent d'ailleurs d'avoir sur soi de quoi
+se faire respecter au besoin.--Les mauvaises rencontres sont fréquentes
+et il est bon de se défier toujours du passant. Chacun ne manquera pas
+de vous saluer avec une formule qui varie suivant l'heure; _buenos
+dies_, avant midi; _buenas tardes_, après-midi; _buenas noches_, le
+soleil étant couché; politesse que l'on doit rendre.--Mais si après il
+vous demande l'heure, dites-la-lui de loin ou affirmez que vous n'avez
+pas de montre; s'il vous demande du feu, posez les allumettes à terre
+pour qu'il vienne les prendre quand vous vous serez éloigné; un coup
+de couteau est si vite reçu!... Voilà du moins les conseils que nous
+donnaient ceux des fils du pays avec lesquels nous nous trouvions en
+rapport. Le directeur du télégraphe de la ville devant laquelle était
+mouillé notre navire, fort aimable jeune homme de vingt ans, prêchait
+par l'exemple.--Lors du carnaval, dans un bal masqué improvisé, où
+il se livrait à une danse des plus échevelées, revêtu d'un costume
+de paysan normand fort drôle, il nous fit voir la crosse d'un énorme
+revolver passé dans la ceinture de son pantalon, et que dissimulait sa
+veste, en nous disant:
+
+--On ne sait pas ce qui peut arriver!
+
+D'ailleurs l'état pour ainsi dire constant d'insurrection dans lequel
+vit ce pays, sans cesse en proie aux luttes de trois ou quatre
+partis différents qui se précipitent à tour de rôle du pouvoir, est
+merveilleusement propre à entretenir ce désordre. Tandis que depuis 1874
+se maintient le gouvernement du président actuel, s'appuyant sur deux
+éléments dont la réunion ne semble promettre que de faibles garanties de
+solidité, le parti clérical et le parti démocratique avancé, s'agitent
+sourdement le parti conservateur et unitaire nommé «mitriste», du nom de
+son chef le général Mitre, battu aux élections de 1874, et une troisième
+faction réclamant l'autonomie absolue de certaines provinces et dont
+le chef Lopez Jordan, qui venait de faire une levée de boucliers dans
+l'Entre-Rios, était, quelques jours avant notre arrivée dans le pays,
+tombé aux mains des soldats du gouvernement. La façon dont s'est opérée
+cette capture est caractéristique et vient parfaitement à sa place ici
+en qualité de trait de moeurs argentines.
+
+Aussitôt que le gouvernement eut appris à Buenos-Ayres la nouvelle
+du soulèvement, il promit une récompense à celui qui parviendrait à
+s'emparer du chef de l'insurrection. Or, dans les courses qu'il misait
+pour recruter des adhérents, Jordan s'arrêta chez un de ses amis,
+alcade, c'est-à-dire maire d'une ville de l'Entre-Rios, et lui demanda
+l'hospitalité pour une nuit, ce qui lui fut accordé avec empressement.
+
+Pendant le sommeil de son hôte, l'alcade se lève, va chercher quelques
+soldats, les introduit chez lui, s'empare de Lopez Jordan et l'amène
+triomphalement à Buenos-Ayres.
+
+Cette belle action a été récompensée d'une prime de 10,000 francs.
+Chacun des soldats, ayant participé à la prise, reçut pour sa peine 200
+francs.
+
+On comprend qu'un pareil état de choses, qui est pour ainsi dire l'état
+normal du pays, a pour principale conséquence le manque absolu de
+sécurité pour les personnes et les propriétés, et est un obstacle
+infranchissable au développement commercial et industriel auquel la
+République argentine a le droit de prétendre.
+
+Je n'aurais tracé qu'une silhouette bien incomplète du sauvage habitant
+de la pampa si, après le cheval et le couteau, je n'avais parlé du
+_lasso_, son troisième compagnon inséparable.
+
+Tout le monde a entendu parler du lasso: c'est une corde de cuir tressé
+dont la longueur varie, de 20 à 30 mètres, se terminant à une de ses
+extrémités par une boule qui permet de la fixer à la selle du cheval et
+à l'autre par un anneau de fer qui forme noeud coulant.
+
+C'est à la fois un outil et une arme entre les mains du _gaucho_ dont
+l'adresse à le manier est prodigieuse.
+
+C'est un outil quand il sert à capturer les boeufs et les chevaux
+sauvages dont les troupes immenses constituent la principale richesse du
+pays.
+
+C'est encore un outil dans cet usage qu'en a vu faire un de mes amis,
+capitaine au long cours, lors d'un naufrage qu'il fit dans la Plata:
+attirés en grand nombre sur le rivage par l'espoir du pillage, des
+_gauchos_ poussaient leurs chevaux dans l'eau et, au moyen du lasso,
+s'emparaient des épaves qui flottaient sur les vagues sous les yeux du
+malheureux capitaine, qui ne pouvait cependant s'empêcher d'admirer
+l'adresse de ses voleurs.
+
+C'est encore un outil dans ce jeu qui peint bien le caractère intrépide
+de ces hardis cavaliers: les joueurs sont au nombre de deux, l'un armé
+d'un lasso, demeure immobile, tandis que l'autre, prenant du champ,
+passe ventre à terre devant lui. Le premier doit, au passage, saisir un
+des pieds du cheval qui alors roule dans la poussière. Si le cavalier
+démonté se retrouve debout à côté de sa bête, les rênes passées au bras,
+il a gagné; dans le cas inverse, c'est son adversaire.--On joue ainsi
+une bouteille du vin.
+
+Le lasso devient une arme et une arme terrible dans la main de l'écumeur
+de la pampa. Saisir au cou sa victime par le noeud coulant, en passant
+auprès d'elle au triple galop, et la traîner sur le sol jusqu'à ce que,
+étranglée, brisée, elle ne soit plus qu'un cadavre, est pour lui un jeu.
+
+Si, prévenu par le sifflement de la corde qui se déroule, le malheureux
+a pu juger au danger, il a encore une ressource: le couteau. Sitôt
+saisi, il coupera le lasso et le cavalier n'aura plus dans sa main
+qu'une corde inutile. Le couteau est la seule riposte au lasso, et c'est
+pour cela qu'on ne les voit pas l'un sans l'autre.
+
+Voici un tableau bien sombre pour clore cette série de croquis; mais
+heureusement ces moeurs sauvages et d'un autre âge sont fatalement
+condamnées à disparaître. Quand ce pays, où se perdent journellement
+tant et de si grandes richesses, sera devenu ce qu'il doit être, un des
+marchés de viandes du vieux monde, on ne tardera pas à voir le travail
+et la moralité s'établir là où, pour le moment, ne règnent que la
+paresse et les mauvais instincts, et ce ne sera pas un des moindres
+bienfaits de l'industrie et de la science qui sont les deux grandes
+sources d'où doit se répandre la prospérité sur le genre humain.
+
+
+
+
+Un combat entre ciel et terre.
+
+
+Une chaîne immense de montagnes traverse l'Amérique méridionale dans
+toute son étendue, du nord au sud, le long des côtes baignées par
+le Grand-Océan, à partir de l'isthme de Panama jusqu'au détroit de
+Magellan, sur une longueur d'environ 1,700 lieues. La largeur de cette
+chaîne varie de 20 à 40 lieues et sa hauteur moyenne est de 2,400
+toises.
+
+Cette «continuation» de montagnes reçoit différents noms suivant les
+contrées qu'elle traverse: au Chili, c'est la «Cordilière royale des
+Andes» ou la «grande Cordilière». C'est sur ces montagnes ardues que
+se trouvent le plus de neiges éternelles et de volcans en activité de
+service. Dans ce nombre, on cite le Chimboraço, dont la hauteur est de
+3,350 mètres au-dessus du niveau de la mer. C'est dans la Colombie que
+sont situées les cimes les plus élevées.
+
+Le faîte des Andes n'a point d'arêtes étroites comme celui des chaînes
+européennes: il présente au contraire des plateaux immenses, couverts
+de villages où la culture est des plus opulentes. Les vallées, plus
+profondes et plus étroites que celles des Alpes et des Pyrénées, offrent
+aussi des scènes plus sauvages et sont d'ordinaire entrecoupées de
+ruisseaux qui, avec le temps, se sont creusé des lits de 20 à 25 pieds
+de profondeur et de 1 pied à 1 pied et demi de largeur.
+
+On marche en frémissant à travers ces crevasses cachées souvent sous une
+épaisse végétation. Il faut suivre des sentiers pleins de trous à trois
+ou quatre pieds de profondeur et traverser des torrents à la nage ou sur
+des ponts formés par des câbles de roseaux jetés d'une rive à l'autre;
+il y a encore le hamac de cuir qui parfois vous entraîne jusqu'au fond
+de l'abîme... lorsque la corde casse.
+
+Les habitants du Chili sont de race espagnole. Jusqu'au règne de
+Napoléon 1er, ils étaient restés soumis à la métropole peninsulaire;
+mais pendant la guerre que le roi Ferdinand eut à soutenir contre les
+généraux de l'armée de l'empereur, ils pensèrent avec raison que
+le moment était venu pour eux de s'affranchir et de se déclarer
+indépendants.
+
+En 1818 seulement, le général Saint-Martin--qui guerroyait depuis neuf
+ans contre les troupes espagnoles--parvint à les battre définitivement
+dans la plaine de Muyro, et peu de temps après le Chili ne comptait plus
+parmi les colonies de «toutes les Espagnes».
+
+C'est depuis 1832 environ que le Chili a joui de la paix et de la
+tranquillité indispensables à la prospérité d'une nation.
+
+Les calamités causées par de longues perturbations civiles, les
+désastres produits par de terribles inondations et par des tremblements
+de terre ont, jusqu'à présent, retardé l'essor de la nouvelle République
+du Chili; mais, à cette heure, les rouages du gouvernement marchent avec
+ensemble, et l'avenir est à cette contrée équatoriale qui ne demande
+qu'à se civiliser.
+
+Il y a loin de notre époque à celle où le compagnon de Pizarro--don
+Diego d'Almagro--parvint à soumettre ce pays à la domination espagnole
+en 1580, sous le règne de Charles-Quint. Ce grand territoire, qui est
+de 21,000 lieues carrées, touche, au midi, à la terre des Patagons;
+à l'est, au Paraguay; au nord, à la Bolivie, et à l'ouest, à la mer
+Pacifique.
+
+Au centre des Cordilières se dresse le Chimboraço, qui forme le point
+culminant du globe, et qui est entouré de vingt-six autres volcans en
+pleine activité, couverts de neiges éternelles qui touchent aux nuages
+recouverts d'une végétation aussi vigoureuse que variée. Il n'est pas
+de pays au monde où la terre soit plus féconde et où les plantes, les
+arbres et les fleurs de l'Europe se propagent avec autant de rapidité.
+
+De nombreux torrents arrosent le territoire chilien: alimentés par les
+neiges des Andes, ils descendent rapidement des hauteurs et courent
+tous, en suivant une même direction, de l'est à l'ouest, pour se
+précipiter dans l'océan Pacifique.
+
+C'est pour voyager et se rendre d'un point à un autre que les habitants
+ont inventé les ponts suspendus de lianes, et les bacs aériens, qui se
+promènent au-dessus des précipices et des torrents et roulent sur une
+poulie, d'un coté à un autre.
+
+Les fermiers chiliens surtout emploient ce mode de passage et ont
+multiplié les cordes et les lianes sur tous leurs défrichements. Nul
+n'est plus ingénieux que les colons du Chili; ils sont hardis, courageux
+et laborieux à l'excès.
+
+L'agriculture pratiquée par eux est, dans ses procédés, d'une simplicité
+primitive. Lorsque ces bons _hacienderos_--dont les domaines ne sont
+généralement limités que par des frontières vaguement établies--veulent
+livrer un champ à la culture--ils commencent par mettre le feu aux
+arbres et aux bruyères qui en couvrent la surface; puis ils façonnent
+des charrues avec deux branches d'arbre dont l'une fait l'office de soc,
+tandis que l'autre sert de manche. Ils remuent ensuite superficiellement
+le sol, y sèment le grain, le hersent avec un fagot d'épines qu'ils
+promènent à l'aide d'une corde, et le champ ne les revoit plus qu'au
+moment de la récolte. Dès que la moisson est mûre, on coupe les épis et
+on les étend sur la terre durcie. Puis on les fait fouler aux pieds par
+une troupe de chevaux et de juments qu'on lance au galop et qui sont
+maintenus par de grandes courroies. Lorsque le blé est décortiqué, on
+l'ensache dans des peaux de boeuf cousues en forme de sac, que l'on
+transporte à la ferme, après avoir payé au curé--le _padre_--la dîme
+qui lui est due par l'usage.
+
+L'occupation principale des fermiers chiliens est l'élève du boeuf. La
+tuerie de ces animaux est une fête pour les propriétaires et leurs amis,
+et voici comment on procède.
+
+Chaque fermier choisit dans son troupeau les bêtes qui lui semblent
+bonnes à tuer et les enferme dans un enclos près de l'étable. Comme
+pour une chasse, on procède au sacrifice de ces animaux. Des _gauchos_
+--lanceurs de _lassos_--à cheval, tenant leurs cordages garnis de
+_bolas_ en main, se hissent sur leurs selles et se rangent vis-à-vis
+d'une escouade de gens à pied qui forment une sorte de haie pour mieux
+voir.
+
+Dès que chacun est à son poste, on lève les barreaux de l'enclos pour en
+faire sortir un boeuf qui s'élance dehors avec impétuosité.
+
+A l'aspect des _lassos_, l'animal, saisi par une peur instinctive
+inspirée par les _bolas_, veut fuir, mais on ne lui en donne pas le
+temps. Son cou, ses cornes, ses jambes sont entourés de cordes qui
+les enserrent comme entre des étaux. Le boeuf tombe aussitôt sans se
+débattre, et on le frappe à mort avec un couteau. Cela fait, quand il ne
+bouge plus, on le dégage de ses étreintes et on le transporte hors de
+l'arène, dans laquelle paraît aussitôt une autre victime. Un de ces
+animaux parvient-il à s'échapper il est aussitôt poursuivi par un
+cavalier qui, armé d'une sorte de faux appelée _luna_--à cause de sa
+forme en croisant--lui coupe les deux jarrets et l'abat.
+
+Les riches _hacienderos_ font ainsi tuer des centaines de boeufs à la
+fois, et les cornes, la peau, le suif, la chair découpée en lanières
+et séchée au soleil sont une des branches les plus productives de leur
+revenu.
+
+Les _matadors_ de boeufs forment, au Chili, une confrérie qui se rend
+de ferme en ferme pour procéder à ces boucheries. Ils voyagent tantôt
+seuls, tantôt en compagnie, et il leur faut souvent franchir de grandes
+distances pour rejoindre l'endroit où le «travail» doit se faire.
+
+Il y a dix mois, un de ces «tueurs de boeufs» venait d'achever son
+ouvrage à la _casa_ Alfarés, située à dix lieues de Santiago, au pied
+des Cordilières, et il partit un matin avant l'aube, emportant avec
+lui son coutelas aigu et un pistolet d'arçon qu'il avait acheté à
+Valparaiso, dans une de ses courses aventureuses. Revêtu de son
+_pancho_,--sorte de manteau en forme de chasuble,--le chef couvert de
+son _sombrero_ à cône pointu, il cheminait sans songer à autre chose
+qu'au gain qu'il avait fait et à celui qu'il allait se préparer, quand
+l'horizon se rembrunit. Les nuages s'amoncelèrent au-dessus de sa tête,
+et il crut prudent de chercher un refuge contre la tourmente qui ne
+devait par tarder à faire rage.
+
+Les _tornados_, au Chili et dans toutes les Cordilières, sont des
+ouragans terribles qui effondrent les routes déjà fort mal entretenues,
+gonflent les _rios_ qui débordent dans les campagnes ou qui, encaissés
+entre deux rochers, emportent tout ce qui se trouve sur leur passage.
+
+Domingo Senas savait parfaitement le danger qu'il y avait à être exposé
+à ces tourmentes équinoxiales. Il connaissait le pays et se dirigea au
+plus vite vers une sorte de _canon_ à la cime duquel s'ouvrait la gueule
+d'une caverne dans laquelle on parvenait avec difficulté, mais qui était
+assez profonde pour mettre à l'abri celui qui y pénétrait.
+
+A peine Domingos Senas s'y fut-il glissé que le tonnerre se mit à
+gronder et des torrents de pluie tombèrent de toutes parts. Le boucher
+chilien alla se blottir vers le fond de la grotte et rencontra sous
+ses pieds un amas de brindilles de bois dont il ne connaissait pas
+l'existence.
+
+En se couchant sur la pierre, il entendit une sorte de cliquetis: et
+quel ne fut pas son étonnement en touchant deux oiseaux vivants qui
+cherchaient à le mordre!
+
+A l'aide de son briquet, Domingo Senas éclaira la grotte, et il aperçut
+deux jeunes vautours, de l'énorme espèce _urubu_, qui cherchaient à se
+défendre contre l'invasion d'un ennemi aussi dangereux pour eux que peut
+l'être un homme.
+
+Domingo Senas n'en fit ni une ni deux. Il tordit le cou à ces deux
+oiseaux et les jeta hors du trou, au fond du _canon_.
+
+Puis, ramenant en un seul tas, sur le bord de la grotte, tous les débris
+du nid des urubus, il alluma un grand feu pour dissiper l'humidité de la
+grotte et en même temps--comme c'est la croyance dans l'Amérique
+du Sud--pour éloigner les éclats de tonnerre, car les Chiliens sont
+persuadés que la flamme n'attire point l'électricité.
+
+La fumée sortait en grande colonne hors de la grotte, le long de la
+paroi de la montagne, lorsque tout à coup deux énormes oiseaux vinrent
+passer et repasser devant l'orifice, cherchant à pénétrer dans
+l'intérieur du rocher, mais ne pouvant y parvenir en égard à la flamme
+qui eût brûlé leurs ailes.
+
+Domingo Senas comprit que c'étaient les _urubus_ qui venaient défendre
+leurs petits, mais ils n'étaient pas à craindre pour lui. Couché à plat
+ventre dans le fond de la grotte, il savait être parfaitement défendu et
+protégé.
+
+Tout à coup, au milieu de l'orage qui s'était déchaîné dans tout le
+_canon_, il entendit des cris perçants, poussés par les oiseaux de
+proie. Les deux _urubus_ avaient retrouvé leurs nourrissons au fond de
+la vallée où ils avaient roulé après avoir été tués par Domingo Senas.
+
+La tourmente ne fut pas de très-longue durée: une heure après avoir
+éclaté, le soleil se montrait brillant et radieux au milieu d'un ciel
+azuré.
+
+Le boucher chilien se dit qu'il était temps de se remettre en route.
+On eût pu le voir, quelques moments après cette décision sortir de
+la grotte, suivre la corniche étroite et dangereuse qui ramenait sur
+l'arête de la montagne, et redescendre de l'autre côté de ce pic élevé,
+pour suivre la route qui aboutissait à l'_hacienda_ où il comptait
+arriver avant la nuit.
+
+Il descendit avec précaution la déclivité de la montagne, et rien ne
+vit entraver sa marche jusqu'au moment où il parvint sur les bords d'un
+torrent qui, gonflé par les eaux pluviales, lui barrait complètement le
+passage.
+
+--Comment le franchir? se disait à part lui Domingo Senas.
+
+Il se souvint alors d'un bac aérien qui se trouvait à un quart de lieue
+plus bas, et à l'aide duquel il pourrait être transporté de l'autre côté
+du cours d'eau.
+
+Au détour d'un sentier tracé dans la forêt vierge, le boucher aperçut
+bientôt la corde tendue sur la cime d'une roche où elle était solidement
+amarée et enroulée autour d'un _Aurocaria_ géant, tandis que de l'autre
+côté du torrent celui qui avait fabriqué ce passage aérien l'avait
+entortillée et nouée au tronc d'un cèdre à l'épreuve de tous les poids
+qu'on aurait pu lui infliger.
+
+Domingo Senas comprit facilement que rien ne l'empêchait de risquer le
+passage. Il grimpa donc sur le rocher, se glissa dans la poche suspendue
+à la corde et roulant autour d'une poulie en bois. Bientôt il se vit
+suspendu au-dessus de l'abîme, cheminant vers l'autre rive du ruisseau
+débordé.
+
+Très-attentif à la direction de cette embarcation aérienne, Domingo
+Senas ne s'était pas aperçu que deux urubus planaient au-dessus de sa
+tête. Ces oiseaux étaient le père et la mère des nourrissons tués par
+lui dans la caverne. Avec l'instinct et le flair particuliers à ces
+énormes gallinacés, ils avaient compris que l'assassin de leurs jeunes
+était à leur merci, les deux mains occupées à se tenir en équilibre dans
+la peau de boeuf suspendue à la corde qui lui servait de nacelle.
+
+On eût pu les voir tomber tout à coup du plus haut de l'espace, sur le
+voyageur et l'attaquer à coups de bec, cherchant particulièrement à lui
+crever les yeux.
+
+Le moment était critique. Domingo Senas devina le danger et se coucha au
+fond de la nacelle, se cramponnant d'une main à l'une des quatre cordes
+et tirant de l'autre le pistolet d'arçon et le coutelas qu'il portait à
+sa ceinture.
+
+Un des urubus s'étant jeté sur lui, il parvint à lui fracasser l'aile
+avec la balle de son arme à feu, juste à la jointure. L'oiseau,
+désemparé, mutilé, tomba comme une pierre au fond de la vallée, dans les
+eaux du torrent qui l'emporta au loin.
+
+Le second _urubu_ se tint alors sur ses gardes, mais, aveuglé par la
+rage il eut, comme son _partner_, la folie de se jeter à son tour sur
+le voyageur et reçut un coup de sabre en plein corps. L'oiseau blessé
+s'accrocha du bec et des pattes aux rebords de la nacelle, et Domingo
+Senas put l'achever et s'emparer du cadavre du volatile qu'il jeta au
+fond de la peau de boeuf.
+
+Dès qu'il fut remis de ses émotions le boucher chilien songea à
+rejoindre la rive et il parvint au pied du cèdre sans encombre,
+bénissant la Providence qui l'avait tiré d'affaire et lui permettait de
+continuer sa route.
+
+Il chargea l'oiseau sur ses épaules,--sans s'inquiéter de la puanteur
+qui se dégageait de ses plumes empestées,--pour montrer aux fermiers
+chiliens, chez qui il se rendait, un des trophées de sa victoire.
+
+Tout d'abord, ses hôtes se refusèrent à croire à la façon romanesque
+dont, au dire de Domingo, le drame aérien s'était passé; mais à quelques
+jours de là le récit du boucher chilien fut confirmé par un voyageur
+touriste qui, du haut d'une montagne où il se trouvait, avait été témoin
+de ce combat entre ciel et terre et avait applaudi de loin à la victoire
+de Domingo Senas.
+
+
+
+
+Un Vaisseau-Fantôme.
+
+
+L'équinoxe est une des époques les plus funestes de l'année pour les
+navires qui se trouvent en mer. Au mois de septembre dernier, le vent
+rugissait avec fureur et ses rafales soulevaient des vagues énormes,
+qui venaient déferler avec un bruit épouvantable contre la falaise à
+l'extrémité de laquelle s'élevait le phare de _Pine-Light_, situé sur la
+pointe sud de Terre-Neuve. Depuis une semaine, on n'avait pas aperçu un
+seul navire à travers la brume épaisse de l'Atlantique. Le marin le plus
+audacieux n'eût jamais osé défier cette lutte des éléments. Les pilotes
+restaient dans leurs cabanes, les yeux fixés sur l'immensité: tout
+mouvement avait cessé sur la rive abandonnée. La tempête sévissait
+avec tant de violence que les relations entre voisins étaient même
+interrompues. La taverne aux armes de La Grande-Bretagne restait
+déserte, et le _landlord_ en était réduit à fumer son propre tabac et à
+boire son gin tout seul. Si quelque être humain se montrait de temps à
+autre sur la plage, s'était le père ou la mère d'un marin absent, ou
+bien un vieux pilote plus hardi que les autres qui cherchait à lire,
+dans les nuages dispersés à l'horizon, si le _tornado_ equinoxial se
+prolongerait encore longtemps.
+
+Tous se dirigeaient vers le Pine-Light, et là, abrités par les murs de
+cette construction massive, ils restaient de longues heures, assis en
+silence, étudiant les pronostics du ciel et cherchant à découvrir une
+voile qui se faisait trop attendre. Une pluie salée rebondissait contre
+les parois de l'édifice. Les algues, les coquillages de la mer, soulevés
+en spirales, voltigeaient dans l'air et retombaient lourdement sur la
+rive.
+
+Le gardien du phare, quoique plus exposé aux rages de l'ouragan, n'était
+pas moins le seul qui gardât une impassibilité inébranlable.
+
+Jack Harris, né à Pine-Light, avait été de très-bonne heure abandonné à
+ses propres forces par ses parents, trop pauvres pour songer à l'élever.
+Doué d'une grande persévérance, d'une résolution intrépide et d'une
+obéissance passive,--qualités principales d'un vieux marin,--Harris
+avait fait son chemin, et, à cette heure qu'il avait atteint sa
+cinquante-neuvième année, il jouissait--grâce à une petite somme
+d'argent amassée durant ses campagnes--d'une honnête indépendance, à
+laquelle contribuaient les émoluments de sa place de gardien du phare.
+
+Taciturne de son naturel, il n'exprimait généralement ses pensées que
+par un regard, un signe de tête, un geste de la main. Si le ciel était
+pur, il observait le plus parfait mutisme: on eût dit qu'il n'avait ni
+le temps ni la volonté de s'occuper des autres. Toute son attention se
+portait sur la mer. Mais si l'orage grondait, Jack Harris devenait tout
+autre: son visage s'épanouissait, sa langue reprenait ses fonctions
+habituelles et son esprit devenait dispos comme celui d'un jeune homme.
+Rien ne lui plaisait plus alors que la compagnie des pilotes qui
+venaient lui demander des conseils.
+
+Pendant l'orage terrible dont je viens de parler, Harris, abandonnant
+sa rêverie habituelle, s'était livré à une loquacité et à une gaieté
+inaccoutumées. Jamais peut-être il ne s'était montré plus dispos.
+Dans la soirée du quatrième jour, il se trouvait assis au coin de
+sa cheminée, fumant sa pipe et chantonnant entre ses dents, lorsque
+plusieurs coups furent frappés à sa porte. Il se leva avec empressement,
+alla ouvrir et se trouva en présence de huit marins du hameau de
+Pine-Light qui venaient faire la veillée avec lui. Tout en serrant
+cordialement les mains de ses amis, Harris leur disait:
+
+--_Halhoah!_ mes garçons! voilà un temps du diable qui ne fait pas vos
+affaires. Je prévois que demain il sera encore plus mauvais et pire
+après-demain. Ça va mal, _my boys!_ ça va mal! Le réflecteur du phare
+est noirci par la fumée que le vent repousse dans l'intérieur de
+l'appareil; j'ai toute la peine du monde à le maintenir brillant. Je
+suis d'avis que la tempête sera terrible demain.
+
+Chaque ami du gardien du phare prit place autour d'une table sur
+laquelle Harris plaça des verres, de l'eau chaude, quelques citrons et
+un flacon rempli de whisky. Lorsque les grogs furent préparés et toutes
+les pipes chargées et allumées, un des pilotes dit à Harris:
+
+--Voyons, maître, expliquez-nous comment il se fait que vous soyez si
+gai pendant le mauvais temps et si taciturne aussitôt que le soleil
+reparaît et que la mer devient meilleure. Cela nous semble à tous fort
+extraordinaire et très-incompréhensible.
+
+--Mordieu! mes camarades, vous avez tort d'être étonnés; car l'orage,
+qui effraye les poules, les femmes et les enfants, ranime au contraire
+le véritable matelot. Un marin qui a peur pendant la tempête, emploie
+toute la force qui lui reste à se cramponner aux bordages de son navire,
+et ce navire-là ne tardera pas à faire naufrage. La mer a ses secrets
+terribles, ses terreurs mystérieuses. A ce propos, mes amis, je veux
+vous raconter une histoire qui date de cinq ans et qui s'est passée près
+de la côte qui fait face au Canada.
+
+--Parlez! parlez! s'écrièrent tous les matelots en se rapprochant du
+_rocking chair_, sur lequel se balançait le vieillard.
+
+Les verres furent remplis de nouveau, et Harris commença en ces termes:
+
+--Il y a cinq ans de cela, je revenais de Calcutta à Québec, à bord
+d'un navire anglais de Liverpool. C'était précisément à l'époque de
+l'année où nous nous trouvons. Notre voyage ne fut signalé par aucun
+événement remarquable, jusqu'au moment où nous eûmes doublé le cap de
+Sable qui termine la presqu'île de la Nouvelle-Ecosse. Mais alors
+les pronostics d'une affreuse tempête se manifestèrent tout-à-coup.
+L'horizon se rétrécissait de minute en minute et ressemblait, à s'y
+méprendre, à un voile funèbre dont les replis s'agitaient par la force
+du vent. Sur nos têtes, les nuages couraient avec la rapidité de la
+vapeur et ils étaient sillonnés par les éclats du tonnerre. Autour de
+nous, les mouettes, les goélands, les alcyons et les _mother carey
+chickens_ rasaient d'un vol effaré et plein d'anxiété, les flancs et les
+gréements du navire, prêts à y chercher un refuge. Des bandes de bonites
+et de marsouins montraient leurs écailles brillantes à la surface de
+l'eau, sur les flancs et sur les sommets des vagues; ce qui, vous le
+savez, _my boys_, est toujours le signe le plus infaillible d'un gros
+temps.
+
+«Le vent soufflait sud-ouest, et c'était avec la plus grande difficulté
+que nous pouvions nous maintenir dans notre route. Bientôt le vent sauta
+au nord, et le thermomètre tomba a 2 degrés au-dessous de zéro. Le
+soir, il gela très-fort et le brouillard se métamorphosa en blanches
+cristallisations dans les cordages du navire. Deux jours après, nous
+atteignîmes les atterrages du cap Breton, et alors, louvoyant dans le
+canal situé entre deux îles, nous parvînmes dans le golfe de Lorma. Là
+un calme plat remplaça la tempête.
+
+»Nous pouvions, sans lunette, distinguer les dentelures des rochers
+noirs et polis de la côte de Terre-Neuve et la cime des hautes montagnes
+couvertes de neige. Enfin une brise favorable se leva et vint enfin
+enfler nos voiles. Nous fîmes route et tout allait pour le mieux
+lorsque, vers minuit, la vigie qui faisait le quart poussa un cri auquel
+matelots et mousses répondirent à la fois. Tous, se jetant à bas de
+leurs cadres, se précipitèrent sur le pont pour s'informer de la cause
+de cette alerte.
+
+»Nos yeux cherchaient à percer les ténèbres pour découvrir quelque chose
+à l'horizon, lorsque... ô mes amis! à ce souvenir, mon sang se fige
+encore dans mes veines... nous restâmes encore pétrifiés par le
+spectacle qui s'offrit à nos yeux.
+
+»A quatre cents brasses de nous se dessinait la coque d'un navire aux
+proportions colossales, qui nous paraissait immobile et comme rivé au
+milieu des eaux. Il n'y avait pas un chiffon de toile au vent: nul
+mouvement, nul bruit ne révélait à bord de ce vaisseau la présence d'un
+équipage. Les mâts, les vergues, les agrès, tout était recouvert de
+neige et offrait aux yeux la blancheur de l'albâtre.
+
+»Notre terreur fut au comble, lorsque nous vîmes cette masse gigantesque
+s'approcher. Elle n'était plus qu'à une encâblure de notre bâtiment.
+
+»--Pare à vire! pare! s'écria le capitaine de notre navire, la
+voix étranglée et les cheveux hérissés sur sa tête. C'est le
+vaisseau-fantôme.
+
+»--Vous faites erreur, capitaine, lui répliqua le second dont les
+lèvres étaient aussi blêmes que celles d'un cadavre. Ce n'est pas le
+vaisseau-fantôme, car il n'y a pas une âme à bord et le pont n'est pas
+couvert, comme celui du _Hollandais volant_, de squelettes blanchis;
+c'est plutôt le _vaisseau du diable_ qui marche tout seul, mû par un
+pouvoir surnaturel.
+
+»Notre capitaine prit son porte-voix et héla le navire inconnu. Aucun
+mouvement, aucun signe de vie ne répondit à cet appel. Seulement le
+vaisseau continuait à s'avancer sur nous. En moins de quelques minutes,
+il ne fut plus qu'à une encâblure de notre navire. Il semblait vouloir
+s'attacher à nous comme le fer à l'aimant. Une catastrophe inévitable et
+une mort terrible menaçaient notre vie à tous. Chacun des matelots prit
+en main un espar et, au moment où le vaisseau arrivait à bâbord, nous
+parvînmes à amortir le choc. Soudain, par un bonheur inespéré, un coup
+de vent rejeta notre navire à tribord, et c'est grâce à ce hasard seul
+que nous échappâmes au péril.
+
+»--Il y a du monde là-bas! s'écria tout à coup notre capitaine. Regardez
+sur la pont, à côté de l'habitacle.»
+
+»Et nos yeux suivaient le vaisseau mystérieux en cherchant à pénétrer
+le terrible mystère, la coque demeurait toujours immobile. Point de
+timonier à la roue, pas de vigie dans les haubans, pas de matelots
+aux manoeuvres; mais sur le gaillard d'arrière nous apercevions
+distinctement deux formes blanches, immobiles et comme appuyées sur le
+bastingage. Elles étaient enroulées dans des manteaux blancs que le vent
+faisait flotter à son gré.
+
+»Une seconde fois notre capitaine héla de toute la force de ses poumons:
+cet appel fut inutile. Le vaisseau s'évanouit dans l'obscurité,
+silencieusement comme il nous était apparu.
+
+»Pendant les heures qui suivirent cette mystérieuse rencontre, nous
+nous demandions à chaque instant si ce n'était point un rêve, si
+nous n'avions pas été déçus par une illusion de mirage. Les plus
+superstitieux étaient persuadés que le diable était mêlé à cette
+fantasmagorie et que nous étions menacés de quelque catastrophe.
+
+»Tout alla bien jusqu'au soir; mais pendant la nuit le vent sauta au
+nord-est et nous filions avec une rapidité de douze noeuds à l'heure,
+toutes voiles dehors. Tout à coup quelque chose d'informe se dessina
+devant nous, se detachant en noir au milieu de l'obscurité de la nuit.
+Le timonier gouverna directement sur l'objet; tout l'équipage était
+rassemblé sur le pont, les yeux fixés sur ce point de mire.
+
+--»Largue les voiles!--hurla le capitaine qui se mit lui-même au
+gouvernail;--pare à vire.
+
+»Et nous arrivâmes à cinq ou six encâblures de l'horrible spectre qui
+paraissait devant nous, non pas blanc, comme la nuit précédente, mais
+absolument noir, de la flottaison à la cime des mâts.
+
+»A la même place, sur le gaillard d'arrière, les deux formes recouvertes
+de blanches draperies, pareilles à des pleureuses, se tenaient
+immobiles, laissant flotter au gré de la rafale les vêtements dont elles
+étaient couvertes. Les vagues clapotaient contre les parois du navire.
+Par un secret instinct de conservation, tous mes camarades et moi nous
+sautâmes de nouveau sur les espars, dont plusieurs furent brisés quand
+le navire fantôme frôla notre bord. Nous nous crûmes perdus une seconde
+fois; mais glissant à la surface des eaux, comme le ferait une ombre, la
+coque mystérieuse se perdit aussitôt dans la brume.
+
+»Le jour suivant, le vent passa subitement au sud-est et nous
+contraignit à virer de bord, nous poussant au large vers les îles
+Madeleines. Nous passâmes en vue de plusieurs embarcations de tout
+tonnage occupées à la pêche de la morue. Aucune d'elles n'avait vu le
+vaisseau inconnu.
+
+»Pendant les deux jours et les deux nuits qui suivirent, la tempête
+continuait et nous restâmes en panne. Mais la troisième nuit ne se passa
+pas aussi heureusement. Vers deux heures du matin, la vigie de quart
+signala le vaisseau. A une portée de canon vers l'avant, le spectre
+se dressait sur la cime des flots, et comme toujours on voyait sur le
+gaillard d'arrière les deux formes humaines aux blanches draperies.
+Cette fois seulement le navire-fantôme disparut tout d'un coup, sans
+nous menacer d'un choc qui eût été fatal.
+
+»Nous restâmes encore vingt-quatre heures ballotés par la tempête
+devenue plus terrible: mais vers le soir nous aperçûmes devant nous,
+calme comme une mare d'eau douce, le port de _Pine-Light_ qui semblait
+nous convier à chercher un refuge dans son enceinte. Le rocher qui
+forme la pointe nord de l'autre côté de la tour du phare s'élevait
+majestueusement à l'horizon et, devant nous le phare envoyait comme
+aujourd'hui sa gerbe de rayons, dont les mouvantes clartés ricochaient
+au loin sur les vagues.
+
+»Le capitaine se décida à venir attendre à Pine Light la fin de la
+tourmente. Tandis que nous approchions de la côte, l'air fut ébranlé par
+une épouvantable détonation. Les coups se suivaient à des intervalles
+égaux, avec une rapidité croissante. Et pourtant l'atmosphère était
+pure et limpide. Malgré cela, nous ne voyions rien, et il nous était
+impossible de découvrir d'où venait ce bruit qui ressemblait à celui
+d'un combat naval.
+
+»Tout à coup la vigie s'écria:
+
+»Le vaisseau! Voyez là, devant nous!»
+
+»En regardant dans la direction de son bras tendu, nous le découvrîmes
+en effet, pris entre deux rochers du côté du petit îlot qui longe au
+nord la côte, dans la direction du Labrador. Ses mâts étaient brisés, et
+la carène, qui se cabrait comme un cheval indompté, retombait lourdement
+à chaque vague, se désemparant de toutes parts. Les formes humaines dont
+j'ai déjà parlé laissaient apercevoir leurs silhouettes blanches, chaque
+fois que la lame éparpillait son eau phosphorescente le long des parois
+de l'épave.
+
+»Sur la rive du continent, tout s'agitait aussi. Le capitaine du port de
+Pine-Light, suivi de la foule des habitants, se dirigeait en toute hâte
+vers le lieu du naufrage. La grève était illuminée par des torches
+sans nombre, et bien avant que nous eussions atteint le vaisseau,
+une flottille d'embarcations de toutes grandeurs couvrait la mer et
+s'élançait au-dessus du ressac. Néanmoins nous fûmes les premiers à
+aborder l'épave défoncée, disputant aux flots les débris de sa membrure.
+Nous nous hissâmes sur le pont, huit matelots et le capitaine; celui-ci
+arriva le premier avec moi, mais malgré notre courage, je puis le dire,
+les plus braves se sentaient glacés d'effroi en contemplant le spectacle
+étrange qui s'offrait à leurs yeux. Il était fait, réellement, pour
+exciter la plus profonde horreur.
+
+»Contrairement à notre attente, l'équipage du vaisseau se trouvait au
+grand complet.
+
+Mais, le croiriez-vous? cet équipage ne se composait que de cadavres.
+A la base du grand mât, amarrés avec des cordes, deux hommes étaient
+couchés sur un tapis de Smyrne. Le plus âgé, enveloppé de précieuses
+fourrures, tenait enlacé un jeune homme dont la tête reposait sur son
+coeur. A côté d'eux, une jeune femme serrait sur sa poitrine glacée un
+enfant de cinq à six mois.
+
+»La scène qui devait frapper nos yeux dans la cabine était bien
+autrement horrible. Tout autour de ce caveau mortuaire, sur les coussins
+du divan, il y avait des cadavres dont les traits crispés laissaient
+supposer qu'ils avaient perdu la vie dans des convulsions violentes.
+
+»Bientôt le capitaine, revenant avec le livre du bord, nous lut un
+papier qu'il avait trouvé au milieu du registre maritime: il contenait
+un récit de la catastrophe qui avait changé ce navire en un vaste
+tombeau.
+
+»Voici à peu près la teneur de cette épouvantable histoire.
+
+»Le _San Christoval_ appartenait à un armateur de Lisbonne. Le capitaine
+se nommait don Diego de Santas et faisait route pour Ceylan. Son fret
+consistait en vin de Porto, en caisses de cinabre et en plusieurs tonnes
+d'arsenic. Peu de temps avant de quitter Lisbonne, don Diego avait
+épousé dona Mannelita de Penaflor, jeune fille d'une grande beauté, qui
+avait voulu l'accompagner à la mer. Dona Mannelita avait été promise par
+ses parents à un homme d'un caractère violent et audacieux, aux manières
+rudes et grossières; mais elle s'était toujours opposée avec une
+résistance respectueuse à la volonté de sa famille, déclarant qu'elle
+entrerait dans un couvent plutôt que d'épouser un cavalier pour lequel
+son coeur n'éprouvait que de la répulsion. Don Alvar--c'était le nom
+de cet homme abhorré,--instruit de la réponse de dona Mannelita, ayant
+aussi découvert que don Diego de Santas était son rival, résolut de se
+venger d'une manière terrible, si les amants se mariaient jamais. En
+attendant, il employa toutes sortes de menaces pour empêcher cette
+union. En dépit de cet obstacle, le mariage eut lieu. Mais comme les
+nouveaux mariés connaissaient don Alvar, ils résolurent de quitter
+Lisbonne pour mieux se dérober aux atteintes de leur ennemi. Don Alvar,
+instruit de ce projet, résolut de les accompagner. Il se déguisa
+avec une habilité sans égale et vint s'offrir au capitaine du _San
+Christoval_, don Diego lui-même, en qualité de cambusier: il fut
+accepté.
+
+»Dès ce moment, ce misérable, demeurant inconnu au jeune époux et à
+sa femme, tint dans ses mains la vie de tous les deux à la fois. Il
+remarqua avec soin quels mets ils mangeaient de préférence et quels vins
+ils buvaient, et, une fois ces renseignements obtenus, il basa là-dessus
+ses plans de vengeance. Il ouvrit une tonne d'arsenic et mélangea aux
+vins et aux aliments une quantité de ce poison plus que suffisante pour
+donner la mort à tout l'équipage.
+
+»Ceci se passait le cinquième jour après le départ du _San Christoval_.
+Don Diego, à l'occasion du jour anniversaire de sa naissance, avait
+organisé une fête à laquelle il avait convié tous les passagers de son
+navire. L'équipage n'avait pas non plus été oublié. Tous les matelots
+buvaient à la santé de leur capitaine et de sa jeune épouse. C'était la
+mort qu'ils buvaient. Dès que don Alvar reconnut les ravages produits
+par son atroce vengeance, lorsqu'il comprit que seul de tous les
+passagers du navire, de tout l'équipage, il allait rester vivant au
+milieu de tant de cadavres, l'effroi et le remords entrèrent dans
+son âme, et cédant au vertige que donne à la raison le trouble de la
+conscience, il se précipita dans les flots, qui se refermèrent sur lui
+pour toujours.
+
+»Don Diego conserva assez de force pour écrire les détails sommaires
+de cette catastrophe sur le papier trouvé dans le livre du bord. Cinq
+heures après ce fatal repas, le _San Christoval_ n'était plus qu'un
+vaste cercueil abandonné à la merci des flots.
+
+»Parmi les passagers, comme le faisait connaître la liste contenue dans
+le registre du capitaine, il y avait deux soeurs de la Merci qui se
+rendaient à Ceylan pour rejoindre la mission catholique de cette île.
+C'étaient les deux personnages aux vêtements blancs, dont les formes
+fantastiques nous avaient effrayés. Sans nul doute, les infortunées
+n'avaient pris qu'une faible quantité de vin empoisonné, et elles
+avaient probablement espéré, en montant sur le couronnement du navire,
+éprouver quelque soulagement au grand air. Etroitement serrées dans les
+bras l'une de l'autre, elles avaient, dans un embrassement suprême,
+attendu la mort à laquelle tous les passagers avaient succombé.
+
+»D'après la date de cette note écrite par don Diego de Santas,
+l'horrible catastrophe avait dû s'accomplir la veille du jour où nous
+avions aperçu pour la première fois ce navire que nous prenions pour le
+_vaisseau-fantôme_, la terreur des matelots.
+
+»Nous nous hâtâmes de quitter cette scène de désolation. D'ailleurs
+il nous était impossible de séjourner plus longtemps à bord du _San
+Christoval_. Les vagues se ruaient déjà contre les flancs désemparés
+du navire, qui ne devait pas tarder à céder à leur violence. Les deux
+soeurs de la Merci furent les seules dépouilles que nous eûmes le temps
+de transporter à bord de notre yole. Nous allâmes les ensevelir dans le
+petit cimetière du hameau, et c'est sous la pierre tumulaire que vous
+connaissez tous que reposent leurs dépouilles mortelles. Leur âme est au
+ciel, mes amis. Prions pour elles.
+
+»Le lendemain du naufrage du _San Christoval_, il ne restait plus aucun
+vestige de cette épave. Les vagues avaient tout brisé, tout emporté.
+
+»Allons, ajouta le vieux Harris en s'adressant à son auditoire, il est
+tard, mes enfants. Vous ferez bien de rentrer chez vous. Adieu et bonne
+nuit!»
+
+
+
+
+Le Pifferaro.
+
+
+En l'an 1870, le ministre et la municipalité romaine venaient d'ouvrir
+le carnaval en se promenant processionnellement, suivant un ancien
+usage, à travers le Corso et les rues adjacentes. Les balcons des
+palais, les fenêtres des maisons tendues de draperies aux mille couleurs
+étaient occupés par une foule élégamment parée, tandis que la rue était
+sillonnée de toutes parts de calèches découvertes aux attelages ornés
+de plumets, de fleurs et de grelots retentissant. Des flots de peuples
+envahissaient la chaussée et les trottoirs: les voitures s'arrêtaient et
+la circulation sur le Corso était devenue difficile. Çà et là, au
+milieu des chevaux, se faufilait la foule masquée; le combat à coups
+de _confetti_ venait de commencer. C'était une vraie fusillade,
+très-inoffensive du reste, entre les balcons, les voitures, les masques
+et les promeneurs. Les _confetti_ sont de petits bonbons de plâtre ou de
+farine dont chaque promeneur est abondamment pourvu; on les jette par
+poignées, par corbeilles, et bientôt, sur tout le Corso, s'élève un
+nuage blanc qui recouvre en tombant les habits et les costumes des
+spectateurs et des acteurs. Tout ce que touchent les _confetti_ est
+enfariné, moucheté, et Rome entière retentit des bruyants éclats de rire
+d'un peuple de meuniers.
+
+Tout à coup, du milieu d'un groupe, un cri terrible s'éleva:
+
+--Arrêtez-les! arrêtez-les! Ils m'ont volé mon enfant!
+
+Et en même temps une femme affolée de douleur se dressa sur les coussins
+d'une voiture arrêtée sur le Corso: elle avait rejeté le masque qui
+cachait son visage et le domino rose qui la recouvrait, et désignait à
+la foule qui l'entourait une troupe masquée qui se frayait un passage au
+milieu des chevaux et des véhicules et qui disparut bientôt, à la faveur
+du tumulte et du mouvement.
+
+La nouvelle s'était répandue comme une traînée de poudre sur le Corso;
+les rires et les chants cessèrent comme par enchantement et l'on
+n'entendit plus rien que les cris de la mère infortunée qui sanglotait
+et redemandait son enfant.
+
+Cet désespoir touchait les indifférents mêmes, et tout Rome apprit
+bientôt que la comtesse de Casselmonte avait vu son fils unique ravi
+sous ses yeux par une bande de malfaiteurs.
+
+La jeune comtesse appartenait à l'une des plus anciennes familles de la
+capitale de l'Italie. Mariée fort jeune au comte de Casselmonte, le type
+le plus accompli de l'aristocratie romaine, elle était restée veuve
+après quelques années de mariage et avait reporté sur son enfant toute
+l'affection qu'elle éprouvait pour celui qui n'était plus.
+
+La police romaine était sur pied: elle avait visité, exploré un à un
+tous ces mille réduits, bouges et cloaques qui fourmillent dans la
+grande ville, mais les recherches avaient été infructueuses.
+
+Pendant deux ans, la comtesse de Casselmonte, accompagnée d'un serviteur
+fidèle, parcourut successivement toutes les grandes villes de l'Europe,
+donnant partout le signalement de Pedro et offrant sa fortune entière à
+qui lui rendrait son fils bien-aimé. Toutes nos gazettes et celles des
+pays voisins prêtèrent leur publicité à cette aventure extraordinaire et
+firent retentir l'Europe des cris de douleur de cette mère éplorée. Mais
+tout fut inutile, et la malheureuse comtesse revint à Rome la mort dans
+l'âme. Elle n'avait plus d'enfant.
+
+Le chagrin minait cette belle âme qui s'abandonnait tout entière à sa
+douleur et qui demanda à la religion les consolations que le monde était
+impuissant à lui donner. Sa vie se passait à accomplir des actes de
+charité, et il n'était pas une misère à Rome qu'elle ne soulageât, pas
+un appel de malheureux qu'elle n'entendît. Aussi l'avait-on nommée la
+_Madre degl' infelici_. C'est ainsi que la comtesse de Casselmonte
+priait Dieu pour son fils.
+
+Cette année, à l'ouverture du Salon, il y avait foule dans les salles du
+palais de l'Industrie où sont exposées, chaque année, les oeuvres de
+nos meilleurs artistes. Parmi les tableaux qui s'y trouvent réunis, les
+curieux s'arrêtaient avec une prédilection marquée devant une toile due
+au pinceau de M. V... L..., un de nos artistes les plus aimés. C'est
+cette toile que reproduit notre gravure. Elle représente un pifferaro
+aux grands yeux noirs, à la physionomie ouverte, à la mine souriante et
+éveillée.
+
+Les larges boucles de cheveux noirs qui s'échappent de tous côtés
+encadrent merveilleusement cette délicieuse figure. On ne se lasse pas
+de contempler cette tête expressive, et l'on ne sait ce qu'il faut le
+plus admirer, ou de la beauté du modèle ou de l'art que le peintre a
+déployé dans l'interprétation du sujet. Les éloges les plus mérités ont
+été prodigués à M. V... L... par les critiques les plus éminents de la
+presse de Paris.
+
+Parmi les nouveaux arrivants, une femme toute vêtue de noir s'était
+approchée du groupe de curieux et leva tristement les yeux sur le
+tableau. Tout-à-coup elle pâlit, chancela et tomba évanouie sur le
+parquet en poussant un cri à peine contenu.
+
+On s'empressa autour d'elle, on lui prodigua les soins d'usage, et,
+quand elle eut repris connaissance, la belle inconnue montra à tous ceux
+qui se trouvaient près d'elle, le jeune _pifferaro_ de V... L... qui
+était, disait-elle, son fils chéri, son Pedro bien-aimé qu'on lui avait
+volé il y a huit ans sur le Corso, un jour de carnaval, et qu'elle
+croyait à jamais perdu.
+
+Une heure après cette scène qui avait vivement ému tous ceux qui en
+avaient été témoins, la comtesse de Casselmonte se présentait chez le
+peintre auteur du tableau et, après lui avoir raconté son histoire en
+quelques mots, lui demandait en suppliant l'adresse de son jeune modèle.
+
+Malheureusement, comme cela arrive à Paris, le petit pifferaro était un
+de ces modèles de rencontre qui s'était présenté un matin chez lui, avec
+d'autres Italiens. Le sujet lui avait plu, et il avait demandé au chef
+de la bande de le lui amener dans son atelier, ce à quoi celui-ci avait
+consenti avec quelque difficulté.
+
+Tout ce que le peintre V... L... savait, c'est que l'enfant s'appelait
+Ludovico, mais il ignorait son adresse, et depuis un an on ne l'avait
+plus revu dans le quartier Bréda.
+
+Avec les renseignements très-bornés que lui avait donnés l'artiste, la
+comtesse alla demander une audience à M. Gigot, notre préfet de police;
+elle lui fut aussitôt accordée. Ce magistrat mit à sa disposition un
+agent très habile, avec lequel elle entra aussitôt en campagne.
+
+Notre policier s'en alla dans le quartier Mouffetard fouiller tous ces
+bouges hideux où grouille la population des _pifferari_. Dans la rue des
+Boulangers, il amena un certain matin la comtesse, qui y trouva entassés
+pêle-mêle une douzaine de _pifferari_ qui préludaient par leurs concerts
+discordants aux accords abominables qu'ils exhibaient le soir dans les
+brasseries et les cafés de la capitale.
+
+Tous, rangés en cercle, le violon renversé, suivaient de l'oeil les
+mouvements du maître et s'étudiaient à reproduire les airs que celui-ci
+leur notait.
+
+La comtesse n'eut pas besoin d'un long examen pour découvrir Pedro au
+milieu de ces petits virtuoses du pavé, tous sales et déguenillés.
+
+Elle alla droit à lui, le prit dans ses bras et le tint longtemps
+embrassé, tandis que le policier procédait à l'arrestation du misérable
+logeur.
+
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+Un tête-à-tête avec une Panthère.
+
+Le Garrotte.
+
+Une exécution à San-Francisco.
+
+L'arbre anthropophage.
+
+La prairie en feu.
+
+Une chasse en ballon.
+
+Empalé.
+
+Les Gauchos.
+
+Un combat entre ciel et terre.
+
+Un Vaisseau-Fantôme.
+
+Le Pifferaro.
+
+
+FIN DE LA TABLE.
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Nouveaux contes extraordinaires
+by Bénédict H. Révoil
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12488 ***
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@@ -0,0 +1,3488 @@
+Project Gutenberg's Nouveaux contes extraordinaires, by Bénédict H. Révoil
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Nouveaux contes extraordinaires
+
+Author: Bénédict H. Révoil
+
+Release Date: June 2, 2004 [EBook #12488]
+[Date last updated: September 20, 2004]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOUVEAUX CONTES EXTRAORDINAIRES ***
+
+
+
+
+Produced by Tonya Allen and PG Distributed Proofreaders. This file
+was produced from images generously made available by the Bibliothèque
+nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+
+
+BÉNÉDICT H. RÉVOIL
+
+NOUVEAUX CONTES EXTRAORDINAIRES
+
+
+
+
+Un tête-à-tête avec une Panthère.
+
+
+Je remontais un jour le Mississipi au-dessus de sa jonction avec
+l'Ohio, et je trouvai la navigation interrompue par les glaces. Cette
+congélation inattendue me contrariait fort, mais je n'avais d'autre
+parti à prendre que celui de prier mon batelier, un Canadien très
+experimenté, de me conduire dans quelque village riverain pour y
+attendre la débâcle.
+
+Ce brave homme m'amena dans un petit endroit, nommé le _Tawapatee
+Bottom_, où le Mississipi décrivait une grande courbe. Les eaux étaient
+fort basses, le froid excessif, et de toutes parts la neige couvrait le
+sol.
+
+Le premier soin de mon Canadien fut de préserver son embarcation des
+atteintes des blocs de glace. Il alla couper des troncs d'arbres dans la
+forêt voisine, qu'il amoncela les uns après les autres autour du bateau,
+de façon à le préserver de la pression des glaces flottantes.
+
+Cela fait, nous nous établîmes dans une masure, louée par un des
+habitants du village pour quelques dollars, et après en avoir
+soigneusement bouché les fissures, nous pûmes y allumer un excellent feu
+pour réchauffer nos membres engourdis.
+
+Mais comme le séjour dans une cabane enfumée n'avait rien de bien gai,
+et que nous n'étions pas assez ours pour dormir engourdis dans cette
+tanière, nous songeâmes à occuper nos loisirs à la chasse.
+
+Les bois du voisinage étaient remplis de gibier: les cerfs, les
+opossums, les raccoons et les dindons sauvages se trouvaient à portée de
+fusil et venaient rôder jusque devant notre porte. Sur les glaçons de la
+rive voisine, opposée à celle où nous nous trouvions, s'étaient abattues
+des troupes de cygnes; et les coyottes affamés nous donnaient le
+spectacle d'un affût toujours déjoué par la gent empennée, aussi fine
+--pour ne pas dire plus--que ses ennemis à robe poilue.
+
+Rien n'était plus curieux que de voir ces oiseaux, aux plumes
+immaculées, accroupis sur la glace, mais attentifs au moindre mouvement
+de leurs insidieux ennemis. Un coyotte faisait-il mine d'approcher,
+fût-ce même à cent mètres, aussitôt la «trompette» d'un cygne
+retentissait et on voyait toute la bande ailée se dresser et produire,
+en courant sur la glace, un bruit qui ressemblait fort au roulement du
+tonnerre. Et tout à coup ils s'envolaient d'un commun accord, laissant
+sur la terre ou la glace les coyottes désappointés et réduits à chercher
+un tout autre moyen pour déjeuner ou dîner.
+
+Les nuits étaient excessivement froides et nous entretenions, mon
+Canadien et moi, un excellent feu, car le bois ne manquait pas; vert ou
+mort, peu importait, pourvu qu'il brulât, et quand nous étions rentrés
+le soir, rapportant de nos excursions cynégétiques force gibier, nous
+n'avions qu'à choisir, à notre goût, du poil ou de la plume, pour
+rassasier notre appétit formidable.
+
+Le poisson figurait également dans le menu de nos repas. En faisant des
+trous dans la glace, mon batelier se procurait, avec des lignes de fond,
+de très-belles anguilles, du saumon et des _hallibuts,_, sorte de brême
+de rivière qui remonte le Mississipi jusqu'à sa source.
+
+Une seule chose, indispensable pour un Européen, manquait à notre
+confortable existence: c'était du pain. Si nous avions eu de la farine,
+rien n'eût été plus facile que de pétrir et de faire des _fougasses_
+qui eussent été les bienvenues. Mon Canadien--qui était homme de
+ressources--me laissa un matin pour se rendre à quelques milles dans
+les terres où il savait trouver un boulanger. Il revint, en effet, le
+lendemain, rapportant du pain frais et un demi-baril de pure _primed
+flour_ qui nous servit à confectionner des pâtés pour varier notre
+ordinaire.
+
+Nous étions ainsi campés, depuis cinq semaines; les eaux avaient
+toujours continué à baisser, et, couchée sur le côté, notre embarcation
+était complètement à sec. Sur les deux rives du Mississipi, les glaçons
+amoncelés formaient de véritables murailles.
+
+Chaque nuit, le Canadien ne dormait que d'un oeil et allait d'heure en
+heure s'assurer de l'état des choses. Vers cinq heures du matin, certain
+dimanche, il se leva tout à coup en s'écriant:
+
+--La débâcle! sir, la débâcle! Au bateau! Prenez vite votre hache pour
+me donner un coup de main, ou la barque est perdue.
+
+Nous courûmes immédiatement sur la rive. En effet, la glace se brisait
+de toutes parts avec un fracas pareil à celui des mitrailleuses. Les
+eaux s'étaient subitement élevées, en égard au débordement du Mississipi
+gonflé par l'Ohio, et les deux courants d'eau se heurtaient avec fureur.
+
+Des blocs congelés se détachaient par larges bandes, se dressaient,
+retombaient avec un épouvantable fracas. Ce qui était curieux à
+constater, c'est que la température, la veille à 9 degrés au-dessous de
+zéro, était remontée à 7 degrés et amenait le vent et la pluie. L'eau
+«jisclait» à travers toutes les fissures de la glace, et quand le
+jour parut, lorsqu'il nous fut possible de nous rendre compte de la
+situation, le spectacle nous parut à la fois redoutable et grandiose. La
+masse des eaux était violemment agitée; les glaces, brisées en millions
+de blocs, flottaient sur le courant liquide; et l'homme le plus hardi ne
+se fût certes pas risqué sur ces morceaux ballottés par les vagues.
+
+A grands coups de hache, les troncs d'arbres, qui avaient préservé
+l'embarcation contre la congélation, se détachèrent et s'en allèrent à
+vau-l'eau; et bientôt notre embarcation se retrouva à flot et put se
+mettre en mouvement.
+
+Tout à coup un horrible craquement nous fit tressaillir: la digue,
+formée en amont par la glace, céda et le courant du Mississipi reprit
+son cours ordinaire. En moins de quatre heures, la débâcle avait été
+complète.
+
+Le soir même, nous étions en route, emportés par notre embarcation que
+le Canadien avait grand'peine à diriger. Nous avançâmes ainsi pendant
+toute la nuit, éclairés par un admirable clair de lune qui nous
+permettait de nous diriger à travers les méandres du fleuve débordé.
+
+Un matin, tandis que mon batelier dormait pour prendre quelque repos,
+un choc épouvantable me renversa au fond de l'embarcation qui venait de
+toucher sur un _chicot_[1]. Le Canadien se releva d'un bond et vint se
+placer près de moi.
+
+[Note 1: Un «chicot» est une épave formée d'un tronc d'arbre (terme
+américain).]
+
+--Qu'est-ce? me demanda-t-il.
+
+--Ma foi, je l'ignore! L'essentiel, c'est qu'une voie d'eau ne se
+déclare pas, car nous sommes en plein fleuve et il n'y aurait pas moyen
+de nous tirer d'affaire.
+
+Le bateau était devenu immobile: nous n'avancions plus. Il était
+enchevêtré dans les racines d'un de ces arbres géants qui voyagent la
+tête en bas dans le «père des eaux.»
+
+Notre matinée et la plus grande partie de l'après-midi se passèrent à
+renouveler de vains efforts pour dégager notre demeure flottante. Il
+était dangereux de passer ainsi la nuit qui allait venir au milieu des
+glaces flottantes. Il fallait atterrir coûte que coûte.
+
+Il était cinq heures du soir, l'obscurité se faisait et je demandai à
+mon batelier quel était son avis.
+
+--Etes-vous bon nageur? me dit-il.
+
+--Ma foi! je ne suis pas de première force, mais je pourrai aller
+pendant un mille, à moins que le froid ne me saisisse.
+
+--Il n'y a pas à hésiter. Il faut nous diriger vers la rive gauche du
+fleuve. Nous allons accrocher au passage une bille de bois semblable
+à celle que vous voyez flotter çà et là. Vous en prendrez une, moi
+l'autre, et nous voyagerons vers la terre ferme. J'aperçois là-bas un
+village: nous irons nous y réchauffer et faire sécher nos habits. Buvons
+un bon verre d'eau-de-vie, et en route!
+
+Ce qui fut dit fut fait. Dès que nous nous fûmes procuré une bille de
+bois, nous nous «affalâmes» dans le Mississipi, en nous recommandant à
+la Providence.
+
+La première impulsion fut terrible: le froid me glaçait jusqu'à la
+moelle des os; mais peu à peu, grâce à la bonne gorgée de _brandy_ que
+j'avais avalée, la chaleur animale revint, et je regardai à droite et à
+gauche où avait passé mon Canadien. Il avait disparu. Je le hélai. Il ne
+répondit pas.
+
+Mon anxiété était fort grande. Je m'aperçus que ma pile de bois s'en
+allait à la dérive et je me mis à cheval sur ce tronc d'arbre, ce qui
+n'empêchait pas que j'avais de l'eau jusqu'à la ceinture. Le poids de
+mon corps, placé à l'extrémité de l'arbre-épave, le faisait pencher en
+bas, et je me disposais à m'avancer vers le milieu lorsque je vis, d'une
+façon vague, une forme mouvante à l'autre bout. Etait-ce mon batelier?
+Je l'appelai, il ne me répondit pas. Peu à peu mes yeux se firent à
+l'obscurité, et je compris que j'avais une bête pour compagnon de
+navigation fluviale.
+
+Une éclaircie de lune me fit voir un double éclat fulgurant, celui
+des yeux de la bête. C'était une panthère de très-forte taille qui
+me faisait vis-à-vis. Je n'osais faire le moindre mouvement, dans la
+crainte d'exciter la colère de cette «vermine.» Quoique armé de mon
+_bowie-knife_, ce grand coutelas, dont se servent tous les Américains
+trappeurs ou pionniers, je me sentais disposé à ne rien dire, à ne rien
+faire tant qu'on ne m'attaquerait pas.
+
+Nous voguâmes ainsi pendant une heure interminable, sans, ni l'un ni
+l'autre--la bête ou l'homme--songer à remuer. On eût dit que nous
+jouions à la balançoire, et ce mouvement d'oscillation n'avait rien de
+très-récréatif. Comme je savais que le regard humain a le plus grand
+pouvoir sur la bête féroce, mes yeux ne la quittaient point.
+
+J'en étais à me demander comment se terminerait ce dangereux
+tête-à-tête, lorsque je m'aperçus que nous approchions d'une île envahie
+par l'inondation; et l'on voyait les branches des arbres et les rochers
+à la surface du Mississipi. Je pris la résolution d'aborder dès que ce
+serait possible et de laisser la panthère continuer sans moi ce voyage
+aquatique.
+
+A un moment donné, le tronc d'arbre sur lequel je me cramponnais passa
+à trois mètres d'une roche plate; et je dégageai ma main et me laissai
+aller à l'eau. Au même instant, j'entendis un bruit qui ressemblait à
+une chute. Jetant les yeux du côté d'où venait ce son, je découvris à
+une portée de la main la panthère qui s'avançait vers l'endroit où je
+voulais aborder.
+
+Je crus d'abord qu'elle allait m'attaquer et je jurai de me défendre. Il
+n'en était rien: elle aborda la première, mais je la vis s'accroupir à
+l'angle de cet îlot, large à peine d'une dizaine de mètres.
+
+Je me hissai à mon tour sur le rocher et je regardai avec précaution
+autour de moi.
+
+Fait bizarre à consigner! Nous nous trouvions sur une des îles du
+Mississipi, et plusieurs mamelons de ce pic élevé étaient couverts
+d'animaux de toute sorte qui avaient fui l'envahissement de l'eau en
+gravissant peu à peu les hauteurs. Quatre daims, un dix-cors et trois
+biches, un ours noir, un chat sauvage, deux raccoons, un opossum,
+deux coyottes à poil argenté et une fouine musquée qui empestait
+le voisinage: telle était la «société» au milieu de laquelle je me
+trouvais. Mon étonnement fut extrême en apercevant la réunion inattendue
+de toutes ces créatures; mais ce qui redoubla ma stupéfaction, ce fut de
+voir la façon dont tout ce «monde-là» se comportait vis-à-vis les uns
+des autres. Aucun ne semblait faire attention à ses voisins.
+
+L'aube nous surprit tous dans cette position hétéroclite. Notre arche de
+Noé ne manifesta pas la moindre velléité de guerre civile, d'hostilités
+réciproques. Tous étaient matés, comme je l'étais moi-même: nous
+souffrions de la faim particulièrement, mais nous demeurions immobiles.
+J'eusse volontiers découpé un _steak_ dans le filet de l'un des cerfs;
+mais pouvais-je faire une infraction à la paix générale et amener la
+rupture du _statu quo_ de paix?
+
+La journée se passa dans ces transes morales et physiques, et la nuit
+vint: nuit terrible, car je souffrais plus qu'on ne peut se l'imaginer
+des tortures de la faim.
+
+Le lendemain, je m'aperçus que les eaux baissaient et que les glaçons
+cessaient d'agrémenter la surface du Mississipi. A l'aide
+de mon _bowie-knife_, je coupai un faisceau de cannes que je liai
+solidement avec des osiers, et quand je fus convaincu que ce radeau
+improvisé me porterait suffisamment pour pouvoir atteindre, en nageant
+avec les pieds, la rive la plus prochaine, je me laissai couler à l'eau.
+
+Il était temps. L'espace sur lequel les animaux et moi avions séjourné
+pendant vingt-quatre heures avait augmenté.
+
+La panthère, le chat sauvage, avaient retrouvé leur instinct et
+s'étaient rués sur une biche qu'ils dévoraient à belles dents. J'avais
+quitté fort à propos mon refuge.
+
+La traversée du fleuve fut assez heureuse: j'abordai à cent mètres d'une
+maison, sur le seuil de laquelle se tenait une bonne vieille femme qui
+regardait jouer deux enfants confiés à sa garde.
+
+--Jésus! s'écria-t-elle, d'où venez-vous ainsi, étranger?
+
+--De l'eau, comme vous le voyez.
+
+--Seriez-vous le camarade du Canadien que mon fils a sauvé de la mort
+il y a deux jours?
+
+--Le Canadien est sain et sauf! lui dis-je. Ah! Dieu soit loué! je le
+croyais noyé.
+
+
+--Il a failli l'être, mais nous l'avons frictionné à temps et ramené
+à la vie. En ce moment, il est allé avec mon fils et mes deux neveux à
+votre recherche, étranger.
+
+La brave femme m'expliqua en détail comment le sauvetage de mon batelier
+avait été opéré. Pendant ce temps-là, je changeais de vêtements et je
+dévorais quelque nourriture que m'avait offerte la bonne et hospitalière
+vieille.
+
+Puis je demandai à dormir et j'allai m'étendre sur un sac rempli de
+paille, devant le foyer de la cheminée.
+
+Quand je me réveillai, le Canadien et mes hôtes étaient près de moi.
+
+Comme je bénis la Providence qui m'avait tiré d'un aussi grand danger!
+
+
+
+
+Le Garrotte.
+
+(SCÈNES DE MOEURS MEXICAINES)
+
+
+En 1847, à l'époque où les États-Unis déclarèrent la guerre à leurs
+voisins du Mexique, je fus envoyé, en qualité de reporter, à
+la suite des armées américaines, pour rendre compte de l'expédition
+des généraux Taylor et Scott, expédition combinée qui devait prendre
+l'ennemi des deux côtés à la fois, pour mieux venir à bout des troupes
+du président Santa-Anna.
+
+Les chefs de notre corps avaient traversé le Rio-Grande et, descendant
+à travers les _cerros_, les _vueltas_ et les _canons_ du pays, étaient
+arrivés en vue du lac de Texicoco, près de la lagune d'Ayalla. A notre
+droite, l'_Ixtuccihualt_ (la Femme de neige) nous éblouissait par
+l'éclat de sa réverbération, quoique le pic fût à quatre lieues de nous,
+et pourtant, grâce à la pureté de l'atmosphère, on eût dit qu'on pouvait
+le toucher de la main.
+
+Nous apercevions également, sur la même ligne, le _Popocatepelt_, la
+plus haute cime du Mexique et le volcan le plus élégant du globe,
+élevant à près de dix-huit mille pieds sa tête orgueilleuse.
+
+Au bas de ces deux rois de la Cordillère, s'étendait la magnifique
+plaine d'Amecameca, semée de vertes moissons, et çà et là surgissaient,
+rompant la monotonie des lignes, ces pitons extraordinaires, produits
+volcaniques à la tête couronnée de sapins, isolés dans la plaine de
+Mexico.
+
+Devant nous s'étendait le _Penon_, la grande chaussée qu'il faut
+traverser pour arriver à Mexico, dont les murailles blanchissaient au
+soleil, dont les dômes étincelaient à nos yeux.
+
+Au-dessus, par-delà la cité, nos regards se perdaient sur les coteaux,
+où s'épanouissaient San-Agostino, San-Angel et Tucubaya. Un peu plus sur
+la gauche, le clocher de _Nuestra senora de la Guadelupe_ se détachait
+sur le fond noir de la montagne. Un panorama splendide, un miroitement
+incroyable, une richesse de lignes inouïes, et, par-dessus nos têtes,
+un soleil éclatant, jetant à profusion des teintes à désespérer un
+peintre... En un mot, c'était une débauche de couleurs qui éblouissait
+l'oeil et ravissait l'âme. Ajoutez à cela que nous étions arrivés et que
+la paix était signée de la veille.
+
+La nuit survint et bientôt l'on n'entendit plus dans notre camp que
+les pas des sentinelles qui, de temps à autre, poussaient leur cri de
+ralliement: _Who's there?--Friend!--All right!_
+
+Le lendemain de ce jour mémorable,--le 27 août 1847,--le soleil se leva
+radieux comme la veille, et l'armée se mit en marche pour faire son
+entrée à Mexico.
+
+Mais, hélas! nous descendions, et nos illusions de la veille
+disparaissaient les unes après les autres; les couleurs s'effaçaient, le
+mirage s'évanouissait.
+
+Au lieu de la plaine fertile, des lacs délicieux, chargés de _chinampas_
+fleuris (îles flottantes), nous traversions une plaine brûlée et
+stérile: le paysage devenait morne et triste. A chaque pas en avant, la
+féerie disparaissait. Le lac lui-même n'était qu'un marais fangeux, aux
+exhalaisons fétides, couvert de myriades de mouches empoisonnées.
+
+Bref, l'entrée de Mexico n'était que celle d'un bouge, et rien ne nous
+faisait présager la grande ville. Les rues sales, les maisons basses, le
+peuple déguenillé, tout nous désenchantait au fur et à mesure que nous
+pénétrions dans Mexico.
+
+Toutefois, lorsque nous débouchâmes sur la place d'Armes, bordée d'un
+côté par le palais du gouvernement, de l'autre par la cathédrale, nous
+devinâmes une capitale.
+
+Notre premier soin, à mon camarade de lit et à moi,--quand il nous fut
+possible de sortir des rangs et de jouir de notre liberté,--fut de
+nous rendre à l'ancien palais d'Iturbide [1] qui fut empereur du Mexique
+avant la fondation de la République, et, plus tard l'avènement de
+Maximilien. Ce palais, devenu un hôtel-caravansérail, abrite les
+voyageurs sous ses lambris dorés.
+
+[Note 1: Un des fils de l'empereur Iturbide est mort il y a deux ans
+à Paris. Il avait longtemps tenu une taverne de marchand de vin à
+Courbevoie, et l'on voyait dans cet établissement le descendant des
+Incas offrir à boire et à manger à ses consommateurs, sans vergogne pour
+le nom qu'il portait.]
+
+Le lendemain, Thibald (c'était le nom de mon ami) et moi, nous avions
+fait toilette et nous allions prendre les ordres de l'état-major du
+général Scott.
+
+Quoique la paix fût faite, nos chefs redoutaient quelque coup de Jarnac
+dans le genre des Vêpres siciliennes. Les Mexicains, passaient et
+passent encore avec juste raison pour une nation traîtresse et de
+mauvaise foi: il fallait donc prendre toutes ses précautions pour ne
+point risquer la vie des officiers et des soldats.
+
+Ceux-ci étaient consignés dans les divers campements où ils avaient
+trouvé l'abri et le confortable. Lorsqu'ils sortaient de ces casernes,
+c'était toujours par escouades de dix.
+
+Quant aux officiers, défense expresse leur était faite de se risquer
+le soir hors de la place, dans les rues de la ville, après le soleil
+couché.
+
+Les raisons données de vive voix à nos camarades, qui nous les
+expliquèrent au _Café National_, c'est que deux de nos amis, dont
+l'un était le cousin du général Taylor, avaient été attirés dans un
+rendez-vous galant, la veille au soir, une heure après notre arrivée à
+Mexico, et avaient été traîtreusement assassinés.
+
+En vain, le général avait-il fait fouiller, de la cave au grenier, la
+maison où l'on avait trouvé les cadavres de nos pauvres amis, on n'avait
+rien trouvé de compromettant. Le logis ne contenait pas même de meubles;
+il semblait abandonné, et les voisins déclaraient, sous serment, que
+depuis dix ans, la _casa Morales_, n'avait jamais été ouverte. Les
+herbes poussaient drues et serrées dans le jardin rempli de branches
+mortes et de plantes parasites. On eût dit un cimetière dévasté. Seul,
+un _reboso_ de soie, indice du passage d'une femme, avait été trouvé sur
+un banc de pierre de la _huerta_, à un mètre des cadavres du capitaine
+Thirtle et du major Andrès, frappés tous deux d'un coup de poignard en
+pleine poitrine.
+
+Ce meurtre avait jeté la consternation dans l'armée américaine. Les
+alguazils et le corrégidor--chef de la police--de Mexico, mandés
+auprès des généraux commandants, avaient protesté de leur impuissance à
+modérer les passions de leurs compatriotes. Nous étions persuadés qu'ils
+en savaient plus long qu'ils ne voulaient l'avouer. Mais que faire
+contre des gens qui certainement n'eussent pas dévoilé à leurs
+vainqueurs les noms de ceux qui servaient si bien leur haine contre les
+envahisseurs de leur patrie?
+
+Lorsque l'on eut rendu les derniers devoirs à nos infortunés camarades,
+les ordres de nos généraux furent strictement observés: nous passâmes
+trois semaines en corps, ne sortant des casernements qu'en nombre pour
+visiter la ville, et toujours armés jusques aux dents. Notre vie se
+traînait de l'_Hotel Iturbide_ au _café National_ et _vice versa_,
+lorsque nous ne faisions pas quelque excursion hors du centre général,
+jusques aux _barrios_ (faubourgs) de la ville.
+
+Une après-midi du mois de septembre, nous étions dix officiers étendus
+dans des fauteuils à bascule à côté des tables de notre hôtel, devant la
+façade, abrités par une _tendida_ de toile, buvant à petites gorgées
+des boissons glacées à la mode du pays et fumant des panatellas
+exquis, lorsque nos regards furent attirés par une _tapada_ [1], assez
+pittoresquement costumée, qui passait et repassait devant notre _posada_
+et cherchait à attirer notre attention, et particulièrement la mienne.
+
+[Note 1: On appelle ainsi une femme qui se cache le bas du visage avec
+un fichu de dentelle ou un foulard à la mode turque... et mexicaine.]
+
+A la fin, intrigué par ces évolutions, je me levai et je m'avançai vers
+l'inconnue.
+
+--_Que quiere usted?_ lui dis-je en espagnol.
+
+--Une dame de grande famille, me dit-elle, désire vous entretenir ce
+soir en particulier, et je suis chargée par elle de vous remettre son
+adresse.
+
+--Il m'est impossible, répliquai-je, de me trouver à ce rendez-vous.
+Les ordres du général Scott sont formels.
+
+--Bah! le segnor _cabaliero_ a peur, sans doute?
+
+--Peur! Peur! un Français ne tremble jamais.
+
+--Sa Seigneurie réfléchira. Ce soir, à neuf heures, à la _huerta
+Moralès_. Silence et discrétion!
+
+La _huerta Moralès_! Mais c'était dans ce jardin même que nos amis
+avaient été assassinés, il y avait à peine quinze jours!
+
+Je revins sous la tente rendre compte à mes camarades de la conversation
+échangée avec la _tapada_, et notre avis unanime fut qu'il fallait
+prévenir notre général en chef.
+
+Je me rendis au quartier, et je fis part au chef de l'armée américaine
+de la proposition qui m'avait été faite.
+
+--Eh bien! _my bloody Frenchman_,--un terme d'amitié du général
+Scott--avez-vous peur, hein!
+
+--Peur! répondis-je en haussant les épaules, comme je l'avais fait à la
+_tapada_.
+
+--Si vous voulez nous rendre un vrai service, vous irez à la _casa
+Moralès_. Soyez armé de deux revolvers et ne craignez rien. A peine
+serez-vous entré dans la _huerta_ que vous serez protégé. Comment? Cela
+me regarde. Ce soir, nous aurons retrouvé les assassins de Thirtle et
+d'Andrès! Malheur à eux! je ferai un exemple terrible. Rentrez chez vous
+pour vous occuper de vos préparatifs. Surtout, pas un mot à vos amis.
+Vous leur direz que je vous ai défendu de sortir et que vous êtes aux
+arrêts. Dès que la nuit sera venue, vous revêtirez vos habits civils et
+vous vous envelopperez dans un manteau, puis vous vous dirigerez vers le
+rendez-vous donné.
+
+--Il suffit, général; vos ordres seront exécutés de point en point. A
+la garde de Dieu!
+
+--Et à la mienne!
+
+Je pris congé et j'obéis ponctuellement aux injonctions de ce bon
+général, que j'aimais comme s'il eût été mon père.
+
+Pour abréger ce récit, je dirai qu'à neuf heures précises je frappais
+discrètement à la porte de la _huerta Moralès_.
+
+Deux secondes après, l'huis s'entr'ouvrait et je me trouvais en présence
+de la _tapada_.
+
+--_Muy bien, senor_, dit-elle. Silence! Suivez-moi!
+
+Je la laissai fermer la porte au verrou, puis elle se dirigea vers une
+charmille de jasmins et de gardénias en fleurs, dont les émanations
+embaumaient l'atmosphère.
+
+Sous cette charmille se trouvait assise une senora admirablement belle,
+qui m'adressa la parole dans un français plus ou moins compréhensible.
+
+Je lui répondis avec la plus parfaite politesse, et je portai sa main à
+mes lèvres.
+
+Au même instant, je vis se dresser à quatre mètres devant moi trois
+_leperos_ armés de coutelas, qui se disposaient à me faire un mauvais
+parti.
+
+Plus rapide que la pensée, mes mains s'étaient emparées des deux
+revolvers que je portais dans les poches de mon caban, et je fis feu
+résolument sur le premier des trois assassins, qui tomba sur le coup. Le
+second, atteint par une balle de mon arme, lâcha son couteau et prononça
+un _caramba_ formidable en fuyant du côté de la _Casa Moralès_.
+
+Quant au troisième, il s'avançait vers moi et allait se ruer en avant,
+lorsqu'un nouveau venu l'étreignit fortement par derrière, tandis qu'il
+me criait de ne pas tirer.
+
+En effet, ce _deus ex machina_ n'était rien autre qu'un colosse
+américain, appartenant à la maison du général Scott. Morse--tel était
+le nom de ce géant--était doué d'une force surhumaine. Par les ordres
+de son maître, il avait enrôlé deux autres camarades de l'armée connus
+par leur audace et leur amour des aventures, et ils avaient été envoyés
+sur mes pas, avec mission de ne pas me perdre de vue, de franchir la
+muraille de la _huerta_ et de se rendre compte de ce qui allait s'y
+passer.
+
+--Il faut, leur avait dit notre général, que vous preniez vivants le ou
+les assassins que vous rencontrerez là-bas.
+
+Ils avaient réussi. J'avais échappé comme par miracle à l'attaque des
+complices de la senora inconnue.
+
+Je reviens à celle-ci.
+
+A peine avais-je compris que le troisième meurtrier était solidement
+baillonné, que je m'étais retourné pour savoir ce qu'était devenue la
+belle Mexicaine.
+
+Elle avait disparu. Par quel moyen? Nous ne pûmes le deviner. Cette
+sirène infernale, qui attirait vers un guet-apens les pauvres officiers
+de notre armée, devait s'être ménagé une sortie: nous découvrîmes, en
+effet, vers un angle de la _huerta_, une sorte de tour au moyen duquel
+on pouvait--en pressant un ressort--se trouver en un instant porté
+dans une ruelle déserte, qui aboutissait à la route de Puebla.
+
+Les deux Mexicains et le cadavre de leur complice furent entraînés au
+quartier général, et l'on fit prévenir le corrégidor.
+
+Celui-ci arriva en toute hâte, mais on remarqua qu'il fit la grimace
+lorsqu'il vit et comprit pour quelle affaire il avait été mandé.
+
+--Ces deux misérables ont été surpris en flagrant délit de meurtre, lui
+dit le général Scott; la loi martiale les condamne à mort. Mais avant
+de les livrer au bourreau, il faut, je le veux, que vous obteniez d'eux
+l'aveu de leur crime et le nom, l'adresse de leurs complices, les deux
+femmes disparues.
+
+Le corrégidor inclina la tête et procéda à l'interrogatoire des deux
+bandits.
+
+Tout d'abord, les scélérats refusèrent de faire le moindre aveu; mais,
+poussé par le magistrat mexicain, l'un d'eux déclara qu'il allait
+parler.
+
+Il déclara qu'une conspiration, dont il n'était que le bras, avait été
+organisée par les soins du président Santa-Anna, et que le chef connu
+était un nommé Antonio Cespédès. Tous les affiliés--dont le nombre
+était de deux cents au moins--avaient juré sur le Christ de se dévouer
+à la sainte cause pour la délivrance de leur pays.
+
+--Quelle est la senora qui sert de sirène à ces rendez-vous meurtriers?
+demanda le général Scott.
+
+Après de grandes hésitations, le bandit consentit à la nommer:
+
+--Dona Fernandina Capilla, la fille du riche _haciendero_ Capilla de
+_Los Pueblos_.
+
+--Je m'en étais douté! murmura le corrégidor à voix basse. Où est-elle?
+
+--Je l'ignore: peut-être à la _hacienda_ de son père.
+
+Le général Scott envoya un escadron de cavalerie à la ferme du senor
+Capilla, mais le logis était abandonné de la veille: les portes en
+demeuraient ouvertes, la maison restait vide.
+
+Hieronimo Sanfé, le meurtrier garrotté par Morse, et son complice blessé
+par moi, nommé Jacomo Ora, furent condamnés au supplice infâme du
+_garrotte_. Puis on les mit _en chapelle_ pour être exécutés le
+lendemain matin.
+
+Le _garrotte_ est tout simplement la strangulation primitive. On attache
+le patient solidement ficelé à un poteau placé au milieu d'une place
+publique. On le fait asseoir sur un banc adossé au poteau et on lui
+passe une corde autour du cou. Cette corde est entortillée à une sorte
+de tourniquet en bois de chêne, et le bourreau vire le chanvre jusqu'à
+ce que le patient soit bel et bien étranglé.
+
+C'est horrible, mais c'est ainsi. La coutume du Mexique est là.
+
+Le lendemain, à dix heures du matin, les tréteaux avaient été dressés
+sur la grande place de Mexico, vis-à-vis la cathédrale.
+
+Les deux patients, soutenus chacun par un prêtre, furent amenés au pied
+de l'échafaud, et le bourreau--à son corps défendant, mais forcé d'agir
+par la présence de toute l'armée américaine rangée en bataille sur le
+lieu du supplice--fut bien forcé d'accomplir sa funèbre tâche.
+
+J'assistais à cette exécution, et j'avoue que le spectacle horrible
+de ces faces tuméfiées, de ces langues pendantes, de ces contorsions
+atroces, resta longtemps gravé dans ma mémoire.
+
+Mes amis Thirtle et Andrès étaient vengés!
+
+
+
+
+Une exécution à San-Francisco.
+
+
+La découverte des mines d'or en Californie--cette partie conquise de
+l'Amérique du Nord sur les côtes du Pacifique--par les habitants des
+États-Unis avait attiré sur ce point du globe une quantité d'émigrants,
+dont le nombre affluait tous les jours.
+
+Les aventuriers de tous les pays, ceux qui avaient le désir de se
+procurer dans le plus bref délai, par tous les moyens possible, la
+richesse et le bien-être, sans recourir au commerce ou à l'industrie,
+tous les hommes à grandes passions, tous les révoltés de la société
+des différents États du monde civilisé, les gens sans aveu, avides de
+trouver l'inconnu et de pouvoir pêcher en eau trouble, se ruèrent vers
+les _placeres_ dès que la nouvelle de ces gisements aurifères parvint à
+leurs oreilles.
+
+Les villes de Sacramento et de San-Francisco devinrent, à dater de ce
+moment-là, le rendez-vous d'une population criminelle ou prête à le
+devenir. Nulle part, sur le reste de la terre, on n'eût pu rencontrer
+plus de scélérats réunis.
+
+Les conséquences de cet état de choses se réalisèrent dans un court
+espace de temps et le plus grand désordre régna dans ce pays conquis.
+
+Il ne se passait pas de jour où des vols et des assassinats ne fussent
+signalés: la vie était à chaque instant exposée au plus grand danger
+et les autorités établies se voyaient incapables de protéger leurs
+concitoyens et de punir les crimes, de quelque nature qu'ils fussent.
+
+Peu à peu, cependant, la première invasion de ces chercheurs d'or, sans
+feu ni lien, fut suivie par la venue de gens plus respectables et plus
+soumis aux règlements de la société, qui venaient essayer de faire du
+commerce. Ces nouveaux arrivés comprirent qu'il fallait se ranger du
+côté de la loi, pour se débarrasser des criminels au milieu desquels ils
+se trouvaient.
+
+Comme l'état de choses existant ne pouvait continuer, les hommes les
+plus sérieux et les plus hardis se réunirent pour faire respecter la
+loi, et l'opinion publique se montrant en faveur de cette résolution, il
+fut décidé que le vol et le meurtre seraient désormais punis avec autant
+de sévérité que dans les États policés de l'Union américaine.
+
+Cette façon de procéder d'une société se faisant justice elle-même,
+au lieu et place des tribunaux constitués à cet effet, est connue aux
+États-Unis sous le nom de _loi de Lynch_, du nom d'un Américain nommé
+Lynch qui le premier, dans le pays des frontières, avait inauguré ce
+genre de punition contre les ennemis des gens honnêtes établis comme
+pionniers dans ces parages voisins des Peaux-Rouges.
+
+Bien souvent la justice populaire s'était ruée sur des gens complètement
+innocents et reconnus comme tels après leur exécution sommaire; mais en
+Californie le cas n'était pas le même; on se trompait rarement et puis
+les juges appartenaient à la classe honnête de la population. C'étaient
+eux qui étaient les acteurs et ils agissaient en plein jour en donnant
+toute la publicité possible à la sentence irrévocable.
+
+En Europe, nous nous targuons de respecter la loi, et, quelque horreur
+que nous éprouvions en présence d'une exécution, nous laissons la
+justice suivre son cours.
+
+La raison en est que nous sommes persuadés que la justice sait et saura
+nous protéger et nous venger au besoin.
+
+En Californie, ce n'était pas la même chose. Les gens honnêtes de ce
+pays étaient convaincus que la loi n'était pas assez puissante pour les
+protéger. Ils en étaient donc arrivés à cette conclusion qu'il fallait
+se défendre sérieusement contre tous ceux qui en voulaient à leur
+propriété et à leur vie; qu'il n'y avait aucune sécurité sans des
+exemples frappants et qu'il fallait terrifier les criminels.
+
+Nous avons cru devoir expliquer la situation, pour atténuer quelque peu
+les horreurs de ces récits de jugements et d'exécutions sommaires de
+San-Francisco et du pays de l'or.
+
+On n'oubliera pas non plus que ces juges «irréguliers» ne prononçaient
+leur sentence qu'après des débats sérieux, où la procédure était la même
+que dans les cours des autres pays civilisés: acte d'accusation fondé
+sur les évidences, liberté de défense de la part de l'inculpé, plaidoyer
+d'avocat, etc., etc., ainsi que cela se pratique d'ordinaire.
+
+Quoi qu'il en soit, ces jugements prononcés au XIXe siècle, au milieu
+d'un État faisant partie de la grande République américaine, offraient
+un intérêt des plus curieux.
+
+Dans le récit qui va suivre, les principaux acteurs se composaient de
+deux cents citoyens de San-Francisco qui s'étaient constitués en «comité
+de vigilance» dans le but avoué d'empêcher tout voleur, assassin ou
+incendiaire d'échapper à la punition méritée, soit par la faiblesse des
+juges réguliers, soit par le peu de solidité des prisons, l'insouciance
+et la corruption de la police, ou l'insuffisance des moyens de
+répression.
+
+Le misérable qui fut reconnu coupable avait volé un coffre-fort rempli
+d'argent. On l'avait découvert au moment où il emportait la caisse de
+fer enveloppée dans un grand sac. Quand il s'était vu suivi, il avait
+sauté dans une embarcation en cherchant à s'éloigner à force de rames.
+
+La personne lésée s'était aperçue du larcin et, immédiatement, avait
+couru à la poursuite de son détrousseur, suivie par un grand nombre de
+bateliers qui n'avaient pas tardé à rejoindre l'homme qui emportait
+le coffre-fort. Ce dernier, se voyant pris, avait jeté la preuve de
+conviction à la mer; mais tandis que quelques personnes s'emparaient du
+voleur, d'autres repêchaient la caisse de fer.
+
+Ramené vers le rivage, le coupable fut remis aux mains des membres
+du conseil de vigilance, qui l'entraînèrent dans la salle de leurs
+délibérations. Il fut jugé par quatre-vingts membres présents, à huis
+clos, et, convaincu de vol, se vit condamné à être pendu, le soir même,
+à Portsmouth-Square.
+
+Tandis que le tribunal était rassemblé, les habitants de San-Francisco
+s'étaient rassemblés autour de la maison qui servait de lieu du réunion,
+et la cloche de la remise pour la pompe d'incendie sonnait à pleine
+volée, afin d'apprendre à la ville ce qui se passait au sein du comité
+de vigilance.
+
+La populace se montrant fort excitée, plus excitée que de coutume même;
+certains assistants reprochaient aux membres de ce tribunal, imposé de
+délibérer à huis clos; mais quand on annonça au public la sentence de
+mort décrétée contre le criminel, un sentiment de satisfaction générale
+éclata de toutes parts. Quelques personnes, cependant, exprimaient
+l'opinion que la mort était un peu sévère pour une pareille offense
+envers les lois de la société.
+
+Dès que la sentence eut été signée, la cloche de la pompe à incendie
+ne cessa de sonner le glas de mort, pour annoncer la fin prochaine du
+condamné.
+
+Le capitaine des hommes de police, nommé Benjamin May, se présenta à la
+porte de la salle d'audience et réclama le prisonnier qui, naturellement
+lui fut refusé. Quoiqu'il se fut fait accompagner par une escouade
+de policemen, il vit bien que ni lui ni ses gens ne réussiraient à
+s'emparer du coupable.
+
+Il était une heure après midi, quand un nommé Samuel Bonneau se montra
+sur le seuil de la salle d'audience et vint annoncer la sentence
+rendue à l'unanimité contre le voleur, qui, malgré l'évidence, avait
+constamment nié sa culpabilité.
+
+Le condamné se nommait John Jenkins, et était originaire de Londres.
+Samuel Bonneau ajouta qu'on lui avait donné une heure pour se
+réconcilier avec Dieu, et qu'à cet effet on avait mandé près de lui un
+ministre protestant du nom de James Innes.
+
+La foule approuva par ses cris la décision du comité de vigilance, et
+dès ce moment le tumulte arriva à son comble, car chacun voulait donner
+son avis et le faire prévaloir.
+
+Nous devons ajouter que la majorité des citoyens de San-Francisco, était
+en faveur de l'exécution.
+
+Tandis que ceci se passait au-dehors, le prisonnier était gardé à vue
+avec rigueur, mais avec tous les égards possibles: on lui avait même
+offert des cigares.
+
+Le pasteur protestant était accouru le premier, à l'appel qu'on lui
+avait fait, et il exhortait le condamné à prier avec lui. Nous devons
+dire, pour être exact, que toutes les paroles du révérend docteur Innes
+étaient prononcées en pure perte: le malheureux à qui il s'adressait
+ne lui répondait pas. Toute son attention semblait fixée vers la porte
+d'entrée, car il s'attendait à se voir délivré par les gens de la police
+municipale.
+
+Au moment où deux heures sonnaient, les portes de la salle du comité
+de vigilance s'ouvrirent, et le condamné à mort fut amené devant la
+populace. C'était un homme de haute taille, d'une force herculéenne,
+dont le visage semblait fait pour inspirer la terreur.
+
+Si épouvantable que fût sa situation, il paraissait de sang-froid en
+fumant un cigare de l'air le plus placide du monde. Ses mains attachées
+derrière son dos étaient maintenues par deux hommes armés, accompagnés
+d'un grand nombre d'individus, de telle façon que la fuite était
+réellement impossible.
+
+C'est ainsi qu'il parvint, en traversant la foule, jusqu'au milieu du
+square public.
+
+Une fois là, une clameur immense éclata de toutes parts et des
+vociférations étranges se firent entendre; c'était un spectacle
+effrayant. La lune, obscurcie par les nuages, était entièrement cachée
+et l'on n'y voyait que grâce à la lueur des torches.
+
+Quelques individus s'étaient hissés sur l'arbre de la liberté, pour y
+attacher une corde destinée à la pendaison.
+
+A ce moment-là, un cri se fit entendre.
+
+--Ne le pendez pas à cette noble potence, disait quelqu'un.
+
+--C'est vrai! conduisez-le vers la vieille maison, hurla un autre
+assistant.
+
+Et ce fleuve d'êtres vivants entraîna le condamné vers un _adobe_
+(maison de pizai) en ruines, qui avait autrefois servi de douane.
+On hissa une poutrelle à l'une des fenêtres, et quand elle eut été
+solidement fixée on passa une corde solide à une poulie.
+
+Tandis que ceci se préparait, les hommes de la police faisaient de vains
+efforts pour s'emparer du condamné, mais ils se virent repoussés de
+toutes parts.
+
+S'ils eussent persisté dans leur projet, on les aurait reçus à coups
+de revolver, quoiqu'un certain nombre d'assistants fût opposé à cette
+exécution sommaire et se montrât disposé à favoriser les efforts de la
+police.
+
+Le prisonnier, balloté entre ceux-ci et ceux-là, se mourait de peur.
+Tout à coup, il sentit un noeud coulant glisser autour de son cou, et il
+fut enlevé par une vingtaine de bras à 10 mètres au-dessus du sol.
+
+La secousse avait été mortelle, et, après quelques balancements,
+quelques trémoussements nerveux, le criminel, victime de la vengeance
+populaire, n'était plus qu'un cadavre.
+
+Tandis que ce cadavre restait ainsi suspendu au-dessus de la foule, la
+terreur s'était emparée des exécuteurs eux-mêmes, qui se dispersèrent
+lentement.
+
+Quelques-uns, les plus endurcis, restèrent seuls jusqu'au lever du jour,
+près du lieu de l'exécution.
+
+A six heures, le marshall Mac-Crowski se rendit vers l'_adobe_, coupa la
+corde et fit emporter le corps de feu John Jenkins, qui fut déposé à la
+salle des morts.
+
+Ainsi se passa la première exécution faite d'après la loi de Lynch à
+San-Francisco.
+
+Dans les circonstances particulières où se trouvait la société
+californienne, à l'époque où nous reporte le fait qui précède, on peut,
+en quelque sorte, excuser ce jugement sommaire.
+
+Mais on ne peut que bénir les lois justes et régulières qui régissent
+le pays où nous vivons, car on vit paisiblement en Europe, sous la
+protection d'une police destinée à prévenir le crime et de juges prêts à
+le punir avec toute la sévérité nécessaire.
+
+
+
+
+L'arbre anthropophage.
+
+
+A mi-chemin de l'île de la Réunion et de la côte orientale de l'Afrique
+centrale s'étend, sur une longueur de 132 myriamètres du nord-est au
+sud-ouest, avec une largeur très variable, mais qui, dans sa plus grande
+traversée, n'a pas moins de 54 myriamètres de l'est à l'ouest, la grande
+île de Madagascar, nommé en langage madécasse _Hiera Bé_, ce qui veut
+dire «la grande terre».
+
+C'est, après Bornéo et la Grande-Bretagne, la plus vaste île du monde.
+
+Vue de la mer, cette île magnifique offre à l'oeil de celui qui arrive
+par la pleine mer, à bord d'un navire, un vaste amphithéâtre de
+montagnes superposées, formant des échelons de verdure qui varient
+depuis le vert le plus vif jusqu'aux teintes azurées des pics ardus qui
+se confondent avec le bleu foncé du ciel.
+
+Madagascar serait une des possessions les plus importantes que puisse
+envier une grande puissance maritime, si cette île n'avait pas contre
+elle le climat meurtrier de son littoral.
+
+Il y a trois races distinctes à Madagascar, parmi les trois millions
+d'habitants qui composent le chiffre de la population: les Sakataves
+à l'ouest, descendus de la côte africaine et qui sont encore de vrais
+nègres; les Howas au centre, grande peuplade d'origine malaise, et les
+Madécasses, type modifié par de nombreuses révolutions et de fréquents
+amalgames.
+
+Les Sakataves ont la peau noire et les cheveux crépus: ils ont conservé
+tous les instincts, tous les errements de la race africaine à laquelle
+ils doivent leur origine, c'est-à-dire qu'ils sont ignorants,
+superstitieux et... anthropophages.
+
+Leurs habitations sont situées au milieu de cavernes creusées dans les
+rochers calcaires de leurs montagnes, au centre desquelles se trouvent
+des vallées profondes, à 400 pieds au-dessus du niveau de la mer.
+
+Près de la frontière des Sakataves se trouve un joli petit lac de 1
+mille environ de diamètre, dont les eaux dormantes s'échappent au sein
+d'un canal tortueux, sous le feuillage sombre de la forêt impénétrable.
+
+Les Sakataves sont complètement nus; leurs relations avec les autres
+tribus sont assez guerrières, et leur seule religion est celle d'un
+culte abominable qu'ils rendent à un arbre déifié par eux qui, comme le
+_Drosera rotundifolia_--cette plante carnivore, si bien décrite par
+Darwin [1],--suinte un fluide visqueux qui l'aide à s'emparer de sa
+proie et possède des qualités enivrantes, dont les naturels se régalent
+avec avidité.
+
+[Note 1: M. Darwin, le célèbre naturaliste, a dernièrement attiré
+l'attention du public sur quelques espèces de plantes carnivores, qui,
+saisissant les insectes et refermant sur eux leurs pétales, sucent tout
+leur sang et rejettent après leur cadavre desséché. Des morceaux de
+viande crue disparaissent avec la même rapidité dans la «bouche» de ces
+arbres fantastiques.]
+
+Qu'on se figure une immense pomme de pin de 3 mètres de haut et d'une
+grosseur proportionnelle. Cette pomme de pin géante, qui est le tronc de
+l'arbre, est noire et d'une dureté pareille à un bloc de fer. A la cime
+de ce cône, qui a près de 50 à 60 centimètres de largeur, on aperçoit
+une dizaine de feuilles qui retombent molles et pliantes, à l'instar
+de celles d'un bananier, avec cette différence qu'elles sont nerveuses
+comme celles de l'agave et terminées par des pointes d'une acuité sans
+pareilles et creusés à l'intérieur.
+
+Tout le bord de ces feuilles est armé de forts piquants; leur couleur
+est vert foncé, comme qui dirait l'écorce des lièges ou des troënes.
+
+Si l'on se hisse sur un rocher ou sur les épaules d'un insulaire
+sakatave pour examiner cet arbre satanique, on aperçoit un cône rond, de
+couleur blanche et de forme creuse. Ce n'est point une fleur, mais bien
+une sorte d'entonnoir, de suçoir dans lequel est contenu un liquide
+visqueux et douceâtre dont les propriétés sont à la fois morphiques et
+intoxiennes.
+
+Tout autour de ce récipient se hérissent des rejetons de feuilles, à
+l'état de scions, tortillés comme des serpents et remuant comme s'ils
+étaient animés. Leur largeur est d'environ 1m, 30, et rien n'est plus
+terrifiant que de voir le frétillement de ces plantes verdoyantes, qui
+produit une sorte de sifflement fait pour donner le frisson au plus
+courageux.
+
+Un arbre pareil à celui-là, transplanté dans notre Jardin
+d'acclimatation de Paris, ferait la fortune de cette administration.
+
+Je reviens aux Sakataves et à leur religion superstitieuse. Il y a dix
+ans, leur reine, veuve depuis huit mois et mère d'un grand et gros
+garçon, héritier de son père, mit au monde un second fils qui, d'après
+les lois de la tribu, devait succéder à son père. En Europe, c'est tout
+le contraire qui se passe; mais à Madagascar, les lois héréditaires
+ne suivent pas le même cours que chez nous. Lambo--c'était l'aîné
+de Ramatava, la reine-mère--devait mourir dès que son frère Horra
+viendrait prendre sa place.
+
+Or, la reine adorait son fils aîné. Elle eut donné sa vie pour que son
+bien-aimé rejeton n'eût pas eu de frère; mais la nature ayant suivi son
+cours, Horra avait vu le jour.
+
+Quel parti prendre? Le seul qui fut possible, quelque pénible qu'il fût:
+la fuite. Lambo dit adieu à sa mère, par une nuit sombre; et celle-ci,
+affolée, sans courage, vit s'éloigner son enfant adoré, qu'elle ne
+devait peut-être plus revoir.
+
+Lambo s'enfonça dans les méandres de la montagne, à travers mille
+dangers plus terribles les uns que les autres, torrents à franchir,
+animaux féroces à défier; son but était d'atteindre les confins de la
+tribu des Howas et de se rendre au port de Tamatave où faisaient escale
+les navires venant du monde civilisé, à bord desquels il trouverait un
+passage.
+
+Après quatre jours de marche, Lambo parvint en vue du port. Devant lui,
+au lieu de la montagne où la mer déferlait, il aperçut un millier de
+cases divisées en deux parties: le village Malgache sur le bord de
+l'Océan, et le village Howa placé derrière le fort.
+
+De nombreux habitants recouverts de _sambas_ et de _sim'bous_, sorte
+de toges romaines fabriquées avec des cotonnades du pays, circulaient
+devant les cases et se dirigeaient vers un grand hangar qui était le
+palais du souverain des Howas.
+
+Les murs de cette grande case étaient formés de poteaux, reliés ensemble
+par les longues et fortes tiges du _ravenala_ (l'arbre du voyageur)
+serrées les unes contre les autres, et la toiture consistait en feuilles
+du même arbre, tressées comme de la paille.
+
+Le roi Radama venait d'être élu par ses sujets et donnait audience à son
+peuple.
+
+Pourquoi ne demanderais-je pas asile à mon frère? se dit Lambo.
+
+Et il alla droit au palais du souverain des Howas, lui raconta son
+histoire et le pria de le garder auprès de lui.
+
+Non seulement le roi Radama accueillit avec bonté son égal, mais encore
+il lui donna un emploi supérieur à sa cour et lui fournit les moyens de
+vivre sur un grand pied dû à son rang.
+
+Lambo se montra fort reconnaissant de l'accueil qui lui était fait et,
+voulant prouver cette gratitude, il se mit entièrement au service de
+Rosaherina.
+
+La présence des Européens à la cour du grand chef de Tamatave lui
+fournit l'occasion de montrer son intelligence. C'est lui qui s'aboucha
+pendant plusieurs mois avec M. Dupré, envoyé par l'empereur Napoléon
+III, pour ratifier un traité de commerce et avec le capitaine Dupré, qui
+appuyait la volonté de la France à l'aide de la frégate _Hermione_ et
+de l'aviso _le Curieux_. Il ne tint pas à Lambo de voir accepter les
+propositions de la France par son souverain, et si notre alliance ne fut
+point agréée, c'est à l'influence de l'Angleterre que cette déconvenue
+doit être attribuée.
+
+Un matin, le roi Radama fut trouvé étranglé sur son lit. La reine
+Rosaherina, sa femme, n'aimait point Lambo, qui dut chercher de nouveau
+son salut dans la fuite.
+
+Il s'éloigna donc dans le plus bref délai et au lieu de se recommander
+au capitaine Dupré, qui l'eût volontiers accueilli à son bord, il songea
+à revoir sa mère et son pays.
+
+Une pareille résolution était de l'imprudence; mais l'amour de la patrie
+et de la famille l'emportait sur tous les raisonnements et Lambo
+s'en alla à travers monts et vallées dans la direction du territoire
+sakatave.
+
+Un soir, à la tombée de la nuit, quatre ans après son départ, il
+parvenait à deux portées de fusil du _palais_ maternel. Caché sous les
+arbres touffus d'une forêt voisine, il put voir Ramatava et son frère
+Horra se promener devant leur habitation pour respirer l'air parfumé.
+Quand l'ombre fut venue, il s'avança avec les plus grandes précautions
+vers la case royale, y entra et sauta au cou de celle qui lui avait
+donné le jour.
+
+--Malheureux! s'écria la reine, mais c'est la mort que tu es venu
+chercher ici!
+
+--Soit! mais au moins je t'aurai revu, mère; je gémissais loin de toi
+chez notre frère.
+
+La pauvre mère eut beau supplier son fils de s'en aller de nouveau;
+celui-ci refusa.
+
+--Mon intention n'est pas de m'emparer du trône qui est échu à mon
+frère d'après nos lois, mais j'entends vivre près de lui, de toi, et
+respirer l'air qu'ont humé mon père et tous les miens.
+
+--Mais les puissants de notre territoire, les prêtres de notre dieu
+réclameront l'exécution de la loi, c'est-à-dire ta mort!
+
+--Je leur ferai comprendre que ma mort est inutile; que c'est un
+sacrifice odieux à une coutume barbare et anticivilisée.
+
+--Mais si tu ne réussis pas à les convaincre?
+
+--Je me résignerai à mourir.
+
+Ce qu'avait prévu la mère arriva. Quelques jours se passèrent avant que
+la présence de Lambo fût connue; mais un matin il fut aperçu par un
+vieillard très superstitieux et d'un fanatisme sans pareil. Celui-ci
+alla le dénoncer.
+
+Deux heures après, un groupe de dix guerriers s'emparait de Lambo et le
+conduisait sur la place publique pour y être jugé.
+
+--Lâche et audacieux! lui dit le prêtre. Lâche, pour t'être enfui afin
+d'éviter ta destinée fatale; audacieux, pour être revenu nous braver.
+
+--Quel crime ai-je commis? répliqua Lambo.
+
+--Celui de résister à la volonté de nos dieux.
+
+--Vos dieux n'existent pas.
+
+--Il blasphème!
+
+--Je raisonne et je dis la vérité.
+
+--Tu vas mourir: ta vie appartient à _Tépé-Tépé_.
+
+Ce mot signifiait le nom de l'arbre anthropophage, aux étreintes duquel
+Lambo allait être fatalement livré.
+
+En vain Ramatava implora-t-elle ses ministres pour obtenir d'eux la vie
+de son enfant; ceux-ci refusèrent, croyant être agréables à leurs dieux;
+et l'on vit bientôt l'infortuné Lambo, les mains liées par des cordes de
+palmier, avancer, tout en résistant, au milieu d'une horde de sauvages:
+on l'entraînait vers l'endroit du pays où s'élevait le _Tépé-Tépé_.
+
+Tout autour de lui, des femmes demi-nues, des Sakataves enivrés,
+affolés, poussaient des hurlements sinistres et chantaient des hymnes
+propitiatoires.
+
+Leurs cris, leurs danses redoublaient autour du pauvre Lambo que l'on
+poussait des mains et que l'on piquait avec le fer des javelots pour le
+forcer à avancer.
+
+Quand cette foule sauvage fut arrivée près du _Tépé-Tépé_, les bourreaux
+hissèrent Lambo sur le sommet de l'arbre et le forcèrent à s'asseoir sur
+le cône, au milieu des scions qui s'agitaient déjà autour de sa tête.
+
+Le malheureux n'avait pas perdu son sang-froid: il voyait la mort
+arriver, mais son courage résistait aux premières étreintes.
+
+La foule lui cria: _Tick!_ ce qui voulait dire: Bois! et il prit dans sa
+main un peu de ce liquide étrange et sinistre, qu'il porta à ses lèvres.
+
+Un moment après, il se relevait d'un bond. Son visage était transfiguré:
+on eût dit que la folie s'était emparée de ce jeune homme si calme
+d'ordinaire. A peine fut-il debout, les deux pieds dans le creux de
+l'arbre, qu'il se vit enlacer par les scions du _Tépé-Tépé_. Sa tête,
+son cou, ses bras furent serrés comme dans des étaux de fer; son corps
+fut de même enlacé par ces serpents végétaux.
+
+C'était un nouveau Laocoon devenant la proie des boas qui vont le
+dévorer.
+
+A ce moment suprême, les grandes feuilles du _Tépé-Tépé_ se redressèrent
+lentement, comme les tentacules d'une énorme pieuvre; venant à l'aide
+des scions placés autour du coeur de l'arbre, elles étreignaient plus
+fortement la victime si odieusement sacrifiée. Ces grands leviers
+s'étaient rejoints et s'écrasaient l'un l'autre, et l'on vit bientôt
+suinter à leur base, par les interstices de l'horrible plante, des
+coulées d'un liquide visqueux; mêlé au sang et aux entrailles de la
+victime.
+
+A la vue de cet odieux mélange, les sauvages Sakataves se précipitèrent
+sur l'arbre, l'escaladèrent en hurlant, et, à l'aide de noix de cocos,
+de leurs mains disposées en creux, recueillirent ce breuvage de l'enfer
+qu'ils buvaient avec délices.
+
+Ce fut alors une épouvantable orgie, suivie de convulsions épileptiques,
+et enfin d'une insensibilité absolue.
+
+Lorsque l'arbre anthropophage eut achevé son repas, quelques heures
+après le moment où la victime lui avait été livrée, il ne restait plus
+du corps de Lambo que des ossements broyés et des nerfs desséchés.
+
+Les grandes feuilles s'étaient détendues, les scions voltigeaient
+toujours et le cône intérieur de l'arbre rejetait sa liqueur visqueuse,
+âcre et intoxicante.
+
+La malheureuse mère de Lambo était folle, mais son fils Horra régnait
+sur les Sakataves.
+
+
+
+
+La prairie en feu.
+
+
+Ce qui suit est un souvenir de voyage au milieu des prairies indiennes.
+
+Nous nous trouvions, quelques amis et moi, lancés parmi les déserts du
+Far-West, en compagnie d'une tribu de Sioux, et nous avions campé sur
+les bords de la rivière des Pruniers (Plum's River). Un matin, mon
+camarade Willie et moi nous partîmes seuls pour aller tuer un cerf ou
+deux pour les besoins de notre caravane.
+
+Au lieu d'un «Virginien», nous rencontrâmes un ours. Willie fit feu et
+blessa sérieusement l'animal qui prit la fuite à travers les méandres du
+désert.
+
+Nous nous décidâmes à poursuivre la bête, en jurant de ne revenir au
+campement qu'avec maître Bruin. L'animal avait pris les devants et
+nous lançâmes nos montures au galop. Après deux heures de cette course
+échevelée, nous comprîmes que l'ours s'était dérobé, ou bien qu'il était
+tombé mort dans quelque coin. Notre limier avait cessé de donner de la
+voix.
+
+C'est alors que nous songeâmes au retour. Seulement, dans l'ardeur de
+notre poursuite, nous avions perdu souvenir de la direction suivie et
+nous ne pouvions retrouver le chemin du camp.
+
+Tandis que nous nous orientions, Willie et moi, nous aperçûmes à
+l'horizon une énorme troupe de bêtes diverses se précipitant en avant
+avec une inquiétude qui n'avait jamais été remarquée auparavant par
+nous dans les hardes de ces animaux. Leur allure était celle que donne
+l'épouvante, et la présence d'un homme ne devait certainement pas avoir
+cette influence sur leur course rapide.
+
+En regardant attentivement à l'horizon, nous vîmes une large bande
+noirâtre que nous prîmes d'abord pour un nuage; mais comme l'épaisseur
+en augmentait toujours et que sa couleur devenait de plus en plus
+sombre, nous nous arrêtâmes sans nous parler, afin de mieux nous rendre
+compte.
+
+--Ce n'est pas un nuage, me dit tout à coup Willie.
+
+Les hardes effrayées des habitants du désert se précipitaient toujours
+en avant.
+
+Tout à coup l'idée me vint que la prairie était en feu, et je vis un
+moment après que je ne m'étais point trompé.
+
+La bande noire que nous apercevions à l'horizon, était formée de nuages
+de fumée de plus en plus reconnaissables, qui avaient une étendue
+d'environ une lieue et se développaient au fur et à mesure des progrès
+de l'incendie.
+
+Il nous fallait fuir: mais dans quelle direction? Quoi qu'il en fût, il
+était impossible de rester à l'endroit où nous nous trouvions. Un galop
+incessant pouvait seul nous arracher à l'invasion des flammes et à une
+mort épouvantable.
+
+Nos montures semblaient deviner l'imminence du danger. Elles regardaient
+en hennissant les colonnes de fumée qui s'élevaient de toutes parts et
+tiraient sur la bride comme pour inviter leur maître à prendre un parti.
+Aussi, à peine eûmes-nous lâché les brides que les animaux s'élancèrent
+avec toute la vitesse dont ils étaient capables, comme s'ils eussent
+voulu devancer l'ouragan et laisser loin derrière eux le danger
+imminent. Ils emportaient leurs cavaliers dans une course effrénée,
+précédant toutes les bêtes fauves, les bisons et les chevaux mêlés les
+uns aux autres, harde innombrable dont la plaine était couverte aussi
+loin que la vue pouvait s'étendre.
+
+Les pauvres égarés s'efforçaient de modérer leurs montures; mais ils
+avaient beau leur parler et caresser de la main leur fine encolure,
+l'animation de ces pauvres bêtes augmentait à chaque pas et leurs bonds
+devenaient de plus en plus impétueux.
+
+A la fin, d'épais nuages de fumée, chassés par l'ouragan et s'enroulant
+les uns sur les autres en tourbillons épais et sinistres, vinrent se
+ranger au-dessus de nos têtes. L'obscurité augmentait comme lorsque la
+nuit couvre la terre et qu'il n'y a pas d'étoiles au ciel.
+
+Tout à coup une lueur rougeâtre perça les ténèbres. Willie et moi, nous
+nous retournâmes comme d'un commun accord, et nous vîmes avec horreur
+les herbes prendre feu et projeter des flammes jusqu'à l'extrémité de la
+prairie. Nous nous crûmes entourés d'une ceinture de feu.
+
+L'éclat intermittent de ce foyer éclairait, d'un reflet ardent et
+menaçant à la fois, la foule des animaux affolés de terreur et fuyant à
+perdre haleine.
+
+Tout l'espace que Willie et moi nous avions laissé derrière nous
+paraissait animé; une trépidation semblable au sourd grondement du
+tonnerre frappait nos oreilles.
+
+Nos braves coursiers réussirent--grâce à des efforts incroyables--à
+se tenir à distance du feu; c'est à peine si quelques-uns des hôtes les
+plus rapides du désert, cerfs, antilopes ou chevaux sauvages, purent
+nous atteindre et se maintenir à nos côtés pendant cette fuite
+désespérée.
+
+Tout en galopant, nous voyions tomber tantôt un cheval, tantôt une
+gracieuse antilope; plus loin, un cerf ou un bison; mais les congénères
+de ces animaux s'enfuyaient sans songer à autre chose qu'à leur propre
+conservation, et ils abandonnaient les autres à leur malheureux sort.
+
+Jusqu'alors les forces de nos montures n'avaient pas faibli. L'effroi
+et l'instinct de la conservation soutenaient leur ardeur et donnaient
+à leurs jarrets une souplesse extraordinaire. Cependant au bout d'un
+certain temps, Willie sentit les mouvements de sa monture devenir plus
+raides: sa respiration lui parut plus haletante, son galop plus allongé.
+Il était évident que les flammes se rapprochaient rapidement.
+
+--Du courage! En avant! m'écriai-je, quand je m'aperçus qu'il n'était
+plus à ma droite.
+
+Et mon camarade enfonça résolument ses éperons dans les flancs de son
+coursier.
+
+Celui-ci s'enleva par un généreux effort, et nous reprîmes de conserve
+la direction d'un taillis, ou du moins de quelque chose qui ressemblait
+à un courant d'eau.
+
+Mais cette ardeur ne dura pas. J'eus, à un moment donné, la douleur de
+voir le cheval monté par Willie s'abattre et tomber pour ne plus se
+relever.
+
+La situation était perplexe. Je criai à mon pauvre camarade de monter en
+croupe avec moi et, quand cela fut fait, je pressai ma monture et nous
+gravîmes ainsi une sorte de colline qui se dressait devant nous.
+
+O bonheur! Arrivés au sommet, nous aperçûmes à nos pieds, à quarante
+pas environ, dans le bas-fond, un marécage qui commençait sous un arbre
+d'une élévation colossale.
+
+Nous mîmes aussitôt pied à terre, et mon ami, pendant que je maintenais
+mon cheval, s'élança sur l'arbre et découvrit un ruisseau qui
+jaillissait entre ses racines et allait en serpentant se perdre dans le
+palud.
+
+La Providence avait guidé notre course vers cet endroit afin de nous
+délivrer du danger. Le courage de Willie et le mien revinrent à la fois.
+
+Tandis que je traînais mon cheval vers le marécage, mon camarade
+d'infortune découvrait une anfractuosité de rocher qui pouvait nous
+servir d'abri: il m'appela et je le rejoignis, tandis que ma monture se
+vautrait dans une flaque d'eau bourbeuse, comme si elle eût voulu se
+préserver des atteintes du feu.
+
+Cinq secondes après, nous étions blottis au fond de l'asile humide qui
+devait nous sauver la vie.
+
+Nous avions plongé nos couvertures dans le ruisseau, et nous attendîmes
+avec impatience le passage de l'ouragan enflammé.
+
+L'incendie avançait à pas de géant. Aux ténèbres opaques succéda la
+clarté la plus vive: une pluie de feu vint bientôt s'abattre sur le
+marécage, et l'arbre qui s'élevait au-dessus de nos têtes fut ébranlé
+jusque dans ses racines. Un vacarme épouvantable se fit entendre et
+l'avalanche vivante se précipita en avant.
+
+A droite et à gauche, nous voyions passer des bisons, des chevaux
+sauvages, des cerfs, en compagnie d'antilopes, de jaguars, de panthères
+qui s'élançaient les uns par-dessus les autres dans le marécage.
+
+En quelques minutes, cet endroit fut comblé, pour ainsi dire, par un
+amas de bêtes fauves, aussi loin que nous pouvions diriger nos regards,
+ce qui n'empêchait pas l'invasion d'autres animaux qui suivaient les
+premiers et s'efforçaient de grimper sur le dos les uns des autres, pour
+s'enfoncer à leur tour dans ce bourbier protecteur.
+
+A la première apparition de cette armée d'animaux, Willie et moi, nous
+avions tiré nos revolvers de notre ceinture et nous nous tenions prêts à
+défendre chèrement notre vie. Mais les bêtes fauves avaient bien autre
+chose à faire que de s'occuper de nous. Toutes passèrent outre, sans
+même faire attention à notre présence.
+
+Peu à peu le nombre des bêtes sauvages diminua. Les traînards hors
+d'haleine avaient été rattrapés par les flammes, et l'incendie les
+dévorait.
+
+Les traînées de feu avaient bien passé, courant à la suite des bêtes
+affolées, mais le ciel était resté embrasé; le vent apportait toujours
+des bouffées de chaleur suffocante.
+
+Cette torture fut, du reste, de courte durée: un air frais, glacial
+presque, pénétra dans l'anfractuosité qui nous servait de retraite et
+nous rendit l'usage de nos sens.
+
+Les flammes avaient disparu, et le jour brillait de nouveau. Mais,
+hélas! nous étions perdus au milieu d'un océan de désolation.
+
+Aussi loin que la vue pouvait s'étendre, la prairie qui, une heure
+auparavant, ondulait sous le souffle de la brise, ne présentait plus à
+nos yeux qu'une surface nue et dépouillée de toute végétation. Ça et
+là gisaient les corps calcinés d'un grand nombre d'animaux, dont
+quelques-uns se tordaient encore dans les dernières convulsions de
+l'agonie.
+
+A l'aspect de ce spectacle émouvant au suprême degré, mon ami et moi
+nous tendîmes la main, et nous pleurâmes en silence.
+
+Nous nous trouvions dans une passe très-fâcheuse. Qu'était devenu mon
+cheval? Comment pourrions-nous regagner le campement?
+
+En allant examiner l'endroit où ma vaillante bête s'était abattue, je
+vis remuer quelque chose à peu de distance. Je m'approchai et, à ma
+grande surprise, j'aperçus la tête d'un cheval bai-brun qui semblait
+sortir d'un bas-fond, tandis que son corps était enfoncé dans un fossé
+rempli de pierres. C'était un cheval sauvage, un étalon d'environ quatre
+ans, dont les flancs se soulevaient péniblement et qui ne parut pas
+s'apercevoir de ma présence. Magnifique pur sang, quoique dans un piteux
+état, l'animal semblait avoir été privé de la vue par la pluie de
+cendres qui avait passé au-dessus de sa tête.
+
+Je courus immédiatement chercher dans l'anfractuosité du rocher le
+harnachement de mon cheval, et je bridai et sellai l'étalon sauvage, qui
+se trouvait dans un état d'épuisement tel qu'il n'offrit pas la moindre
+résistance.
+
+Willie me laissait faire: le pauvre garçon semblait désespéré; il avait
+retrouvé le cadavre de mon cheval complètement calciné, et je lui fis
+comprendre, qu'à part le regret d'avoir perdu un bon serviteur, il ne
+fallait pas perdre courage. Celui que la Providence nous envoyait devait
+le remplacer avantageusement.
+
+J'allai remplir d'eau mon chapeau de feutre, je ramassai une bonne gerbe
+d'herbes fraîches sur le bord de la fontaine, et après avoir arrosé la
+tête de l'animal je lui offris à manger. Mais il refusa de goûter à sa
+provende.
+
+Willie m'aida à l'amener près du ruisseau, et nous l'attachâmes
+solidement au grand arbre à l'aide du lazzo que j'emportais toujours
+dans mes excursions de chasse.
+
+Avant que la nuit fût venue, j'allai aux provisions. Il n'y avait qu'à
+choisir autour de nous. Je dépeçai un grand cerf de deux ans dont
+la chair me parut tendre, et nous en fîmes des grillades qui nous
+semblèrent d'autant meilleures que nous avions grand'-faim.
+
+Notre souper terminé, nous nous arrangeâmes de notre mieux pour dormir,
+et nous nous fiâmes pour être avertis d'un danger--en cas qu'il
+survînt--sur notre pauvre chien,--que j'ai oublié,--lequel n'avait
+pas quitté les sabots de notre monture et s'était prudemment blotti au
+fin fond du rocher.
+
+Toutefois, quand le péril avait cessé, il s'était montré et témoignait
+de sa joie par des aboiements multiples.
+
+Dès que le jour parut, nous allâmes voir ce que devenait notre cheval
+indompté. La bonne bête mangeait et ne parut pas trop s'effrayer de
+notre présence.
+
+Il nous fallut deux jours de soins, de tentatives de toute sorte, pour
+dompter cette monture primitive. Bref, le troisième jour, Willie prit
+sur lui de compléter son éducation. Il sauta en selle et je le suivis à
+pied.
+
+Pendant que nous cherchions à nous orienter pour retrouver nos amis,
+nous aperçûmes une troupe de cavaliers venant dans notre direction.
+
+Étaient-ce des Indiens ennemis, ou bien nos compagnons? Nous ne pouvions
+le savoir. Heureusement que notre anxiété ne fut pas longue.
+
+La plus grande inquiétude avait régné dans le camp, le soir de notre
+départ, quand on avait découvert que nous pouvions être englobés par le
+terrible incendie que l'on voyait à l'horizon. Une vingtaine de Sioux
+étaient montés à cheval; un de nos amis les avait suivis, et, après le
+troisième jour de recherches, ils nous avaient enfin découverts.
+
+Nous étions sauvés.
+
+Notre retour au milieu de nos confrères, sur les bords de la rivière
+des Pruniers, fut célébré par des cris de joie, car on n'avait pas cru
+possible que nous eussions pu échapper à la mort!
+
+
+
+
+Une chasse en ballon.
+
+
+Les Américains poussent l'excentricité au delà de toutes les limites:
+chasser du haut des wagons d'un _Railway_, attaquer les animaux sauvages
+dont la force est décuple de celle de l'homme, à l'aide de vêtements
+couverts extérieurement de pointes de fer,--comme qui dirait un
+hérisson,--faire avaler à des caïmans ou alligators des morceaux de
+chair contenant une cartouche explosible, qui communique à l'aide d'un
+fil de laiton avec une machine électrique mise en jeu de la hutte du
+chasseur. Tout cela est d'invention yankee.
+
+Après tout ces _tricks_, qu'y a-t-il d'extraordinaire que nos voisins et
+alliés d'outre-océan aient inventé _la chasse en ballon?_ Le tour est
+bien simple. Au lieu de monter en chemin de fer, on monte dans la
+nacelle d'un aérostat. A dire vrai, un ballon coûte plus qu'une place
+par la voie ferrée, mais un hardi Américain ne s'en tient pas à de
+pareilles bagatelles. Une spéculation de ce genre est une fantaisie
+qu'il se paie très volontiers.
+
+Il y a deux mois, le courrier de New-York m'a apporté une lettre dont le
+contenu m'eût étonné, s'il ne fût pas venu de l'autre côté de l'océan.
+
+Voici ce qui se trouvait dans cette missive. Je copie textuellement:
+
+Deux amateurs d'aérostation, MM. Fergus et Thompson, avaient fait
+construire un ballon énorme, dans le but de traverser les prairies et de
+se rendre sur les côtes du Pacifique. Munis de provisions de tout genre,
+bien lesté de toute façon, les deux amis--_Arcades ambo_--partirent
+le 9 août de Toronto (Canada), à quatre heures du soir, par un temps
+superbe.
+
+Les voilà perdus dans l'espace éthéré; mais à la rapidité de leur
+course, ils comprirent bientôt que la zone atmosphérique dans laquelle
+ils se trouvaient était favorable à leur projet. Ils allaient, ils
+couraient, emportés par le courant, et la nuit se passa de la sorte.
+Quand parut le crépuscule, ils avaient traversé le lac Michigan vers
+la pointe qui borde Chicago et s'avançaient triomphalement du côté de
+Péoria.
+
+Vers 10 heures du matin, ils avaient franchi 400 milles et le ballon ne
+paraissait pas avoir perdu rien de son volume ou de sa force.
+
+Entre Burlington et Monti, MM. Fergus et Thompson aperçurent un village
+indien composé d'environ deux cents huttes, et, au moment où ils
+passaient au-dessus de cette tribu de Peaux-Rouges, quelques coups
+de rifle furent tirés en l'air par les guerriers qui paraissaient
+stupéfaits, et prenaient certainement l'aérostat pour un oiseau géant ou
+un monstre inconnu.
+
+Les _squaws_ et les enfants se serraient les uns contre les autres,
+manifestant la plus grande terreur.
+
+Les deux aéronautes s'étaient empressés de jeter du lest, et ils
+disparurent bientôt à travers les nuages, car la journée était brumeuse
+et la pluie tombait au-dessous d'eux.
+
+Vers trois heures de l'après-midi, les deux hardis aventuriers se
+trouvaient par le travers d'un _canon_, sorte d'entonnoir formé par des
+montagnes, quand le vent s'éleva assez furieux, de telle sorte que le
+ballon était fort agité et tourbillonnait sur lui-même.
+
+MM. Fergus et Thompson songèrent à atterrir, mais ce n'était pas chose
+facile. Au moment où ils décrochaient l'ancre appendue à la nacelle, de
+façon à pouvoir saisir une roche qui retiendrait le colosse, quelle ne
+fut pas la terreur de ces deux amis en apercevant deux ours grizzly
+qui, se dressant sur leur train de derrière, faisaient entendre des
+rugissements vraiment terribles. Sans prononcer une parole, sans s'être
+même consultés, les deux aventuriers sautèrent sur leurs carabines et
+deux détonations se firent entendre, qui couchèrent par terre le plus
+gros de ces deux animaux, tandis que l'autre, qui s'était accroché à
+l'ancre, se voyait enlevé par le ballon, au moment où les deux Yankees
+jetaient du lest pour s'enlever.
+
+Malgré ce poids énorme, l'aérostat, au lieu de s'arrêter, s'en allait
+toujours, entraîné avec la rapidité de l'éclair.
+
+L'ours grizzly éprouvait une peur sans pareille; lui qui ne sait pas ce
+que c'est que de quitter le «plancher des vaches», qui aime peu l'eau,
+ne sentait au-dessous de lui que le point d'appui des deux bras de
+l'ancre, et entre ses pattes de devant que la corde qui retenait le
+morceau de fer. Dans toute autre position, l'ancre étant retenue à
+terre, la corde tendue, l'animal se fût hâté de quitter son refuge et de
+couper la corde à l'aide de ses dents; mais en ce moment, à 200 mètres
+du sol, ce moyen de fuir lui était dénié. Il se tenait immobile le plus
+qu'il pouvait.
+
+MM. Fergus et Thompson mirent fin à cette angoisse, en lui adressant
+quatre coups de feu, au moment où le ballon se trouvait à 10 mètres
+au-dessus d'une montagne élevée.
+
+Le grizzly dégringola comme une pierre, et, au même instant, le ballon
+prit une force d'ascension exceptionnelle.
+
+La nuit était venue, une nuit noire: on ne voyait pas à quinze pas
+devant soi; et le bruit de la pluie, tombant sur la soie du ballon,
+énervait les deux voyageurs qui, malgré l'épaisseur de leurs vêtements
+et leurs couvertures imperméables, se sentaient glacés jusqu'aux os.
+
+L'eau rendait l'aérostat de plus en plus lourd; aussi les deux voyageurs
+jetaient-ils du lest, comme le font les prodigues de leur fortune en
+numéraire.
+
+Sans un moment donné, un des sacs de lest, tenu par M. Thompson,
+s'échappa de ses mains; et, à une secousse très-forte, son ami et lui
+s'aperçurent que le ballon remontait comme un trait à la hauteur de 1
+mille.
+
+Ils étaient parvenus dans une atmosphère inondée de la lumière de la
+lune. L'effet de cet astre, brillant au-dessus de la région des nuages,
+était d'un pittoresque sans pareil. L'ombre du ballon passait sur les
+montagnes légères, quoique chargées d'eau, comme un point noir sur des
+vagues de feu.
+
+Tout à coup le calme se fit. Le ballon descendait: la pluie avait cessé
+et toute la nature semblait enveloppée dans un voile obscur.
+
+Cet état de chose dura jusqu'au matin; et quand l'aube revint nos
+intrépides aéronautes aperçurent, à 100 mètres au-dessous d'eux, un
+énorme troupeau de buffalos qui paissaient tranquillement l'herbe des
+prairies.
+
+Ils firent feu et virent rouler par terre deux magnifiques bisons qui se
+débattaient dans les spasmes de l'agonie.
+
+Le ballon allait toujours avec la rapidité d'un train express.
+
+Enfin, à l'horizon, dans la direction du sud-ouest, un point noir se
+présenta au bout de la lunette d'approche de M. Thompson.
+
+--Hourra! s'écria-t-il, nous sommes sauvés! c'est un des forts
+militaires de la Confédération américaine. Je le vois là-bas devant
+nous. En avant! Là, bientôt nous serons arrivés. Nous y voici. Ouvrons
+la soupape et descendons lentement. Rien ne s'oppose à ce que nous
+atterrissions ici. Il n'y a pas un arbre aux alentours, aucun lac.
+Attention, Fergus, attention!
+
+A mesure que le ballon avançait, sa présence avait été signalée par la
+sentinelle qui veillait le long de la palissade extérieure.
+
+Trois minutes après, tout le détachement de l'armée américaine, baraqué
+dans cet endroit, sortait du fort et accourait au-devant des aéronautes.
+
+Les cris les plus désordonnés se faisaient entendre: _Hurrah! Welcome!_
+etc., etc.
+
+MM. Thompson et Fergus donnèrent les indications nécessaires pour qu'on
+s'emparât des cordes; cela fut fait aussitôt et, en moins de temps qu'il
+n'en faut pour écrire ces lignes, le ballon se couchait sur le côté,
+tandis que la nacelle touchait le sol.
+
+Les deux _chasseurs en ballon_ étaient devant les palissades du fort
+Leavenworth, sur les frontières du Nebraska.
+
+Je laisse à penser la fête que la garnison fit à ces compatriotes qui
+leur tombaient du ciel sans crier gare!
+
+Le capitaine William Smith, qui commandait le fort, leur offrit la plus
+cordiale hospitalité. Il leur promit de regonfler leur ballon avec du
+gaz qu'il fabriquerait exprès pour eux, en brûlant de la houille que la
+garnison tirait des mines et qui servait au chauffage du fort et de ses
+habitants. Ces mines précieuses se trouvaient à peine à une lieue du
+fort Leavenworth.
+
+Le second jour après l'arrivée des Yankees au milieu du désert, une
+tribu de Peaux-Rouges qui venait chercher sa redevance en cet endroit
+et trafiquer avec les chefs du fort apporta deux magnifiques
+fourrures d'ours grizzly fraîchement écorchés. MM. Fergus et Thompson
+interrogèrent les Indiens au sujet de ces dépouilles. Il leur fut
+répondu que les animaux à qui elles appartenaient avaient été trouvés,
+l'un percé d'une balle qui lui avait traversé les poumons, l'autre
+ayant trois blessures bien apparentes, mais ayant en outre les membres
+fracassés, comme s'il fût tombé de très-haut.
+
+Il n'y avait pas à s'y méprendre, les deux ours grizzly qui avaient été
+trouvés par les Peaux-Rouges étaient les mêmes que les chasseurs en
+ballon avaient tués du haut de leur nacelle. Il était fort difficile à
+nos Yankees de faire comprendre aux Peaux-Rouges que leur butin ne leur
+appartenait pas; aussi prirent-ils le parti d'acheter les deux peaux
+afin d'en être les vrais possesseurs.
+
+Huit jours après, MM. Fergus et Thompson virent leur ballon se gonfler
+encore devant la forteresse américaine. Il fallut deux jours et demi
+pour «renflouer» le ballon. Les Indiens qui assistaient à cette
+opération paraissaient très-intrigués. Mais quand ils virent l'immense
+globe de soie se tenir debout oscillant sur les cordes qui le
+retenaient, fixées par terre à l'aide d'énormes pierres; quand ils
+aperçurent nos deux hardis voyageurs qui avaient fait leurs adieux à
+leurs compatriotes, monter dans la nacelle et crier, à un moment donné:
+«Lâchez tout!» ils poussèrent un formidable _wooop!_ et se précipitèrent
+la face contre terre en manifestant une véritable terreur. Quand ils
+furent revenus de cette stupéfaction et qu'ils relevèrent la tête, le
+ballon parvenait à une hauteur immense et ressemblait à une petite boule
+dans l'espace bleu.
+
+La seconde partie du voyage de MM. Fergus et Thompson s'opéra au-dessus
+des montagnes rocheuses de la Sierra-Nevada, du pays des Mormons, du lac
+Salé et des _placeres_ de la Californie.
+
+Vingt-sept heures après leur départ, ils atterrirent sur les rives du
+Sacramento, à 8 milles de San-Francisco. Leur voyage était terminé. Il
+leur avait fallu soixante heures pour accomplir la première partie et
+quarante-deux pour réaliser la seconde.
+
+Les Yankees sont comme Guzman: ils ne connaissent pas d'obstacles.
+
+
+
+
+Empalé!
+
+
+La Perse, gouvernée par Mirza Mohamed Khan, tremblait sous la férule de
+ce despote cruel.
+
+Seul, son frère, Zulma Khan, avait levé l'étendard de la révolte et
+maintenait son indépendance à la tête des tribus turcomanes dans la
+province éloignée du Megandejan. Cet illustre rebelle, qui osait braver
+le pouvoir du shah, avait, à plusieurs reprises, remporté des avantages
+importants sur les troupes royales, grâce à la bravoure de son fils
+Zohrab, le héros favori de sa race, la terreur et l'admiration de tout
+l'empire d'Iran.
+
+Mais Mirza Mohamed ne désespérait pas de vaincre--avec du temps et de la
+patience--ces ennemis redoutables. Malgré les dangers de la guerre, il
+trouvait quelques instants pour se livrer aux plaisirs de la chasse et
+aux fêtes de son palais. Ce n'est pas qu'il prît grand plaisir à toutes
+ces distractions, mais elles convenaient à son rang. Du reste, les
+seules passions qui pussent l'émouvoir étaient l'ambition, l'avarice et
+la vengeance.
+
+Aucun des despotes de l'Asie n'offre réellement dans l'histoire un
+caractère plus bizarre que celui de Mirza Mohamed Khan. Dès son plus
+jeune âge, il avait conçu des plans ambitieux accomplis par lui à force
+de persévérance, en joignant l'artifice à la bravoure, jusqu'à ce qu'il
+eût dompté tous ses rivaux et saisi d'une main ferme le sceptre de la
+Perse.
+
+Mirza Mohamed, une fois sur le trône, sut affermir sa domination par le
+choix habile de ses ministres et de ses généraux. Il parvint à conserver
+son ascendant sur ses soldats, non-seulement par le charme et la terreur
+de la puissance souveraine, mais encore par son courage et son mépris de
+la mollesse.
+
+Despote et tyran dans son palais, il n'était plus que le premier de ses
+soldats dans le camp, mangeant le même pain qu'eux, partageant toutes
+leurs fatigues, montrant une sobriété telle qu'il n'avait jamais violé
+la loi du prophète contre l'usage du vin. Le shah était si dur envers
+lui-même qu'il avait acquis le droit d'être sévère envers les autres
+jusqu'à la cruauté.
+
+A l'âge de soixante-trois ans, Mirza Mohamed Khan était si mince de
+corps que, de loin, on l'eût pris pour un jeune homme de quatorze à
+quinze ans. Mais son visage imberbe et ridé ressemblait plutôt à celui
+d'une vieille qu'à celui d'un vieillard.
+
+Comprenant lui-même combien il était laid, il ne pouvait souffrir
+qu'aucun homme le regardât en face; il forçait ses plus braves gardes à
+détourner la tête ou à baisser la vue chaque fois qu'il passait auprès
+d'eux.
+
+Le supplice auquel il condamnait le plus volontiers ses ennemis était
+celui du pal, horrible holocauste qui consistait et consiste encore,
+dans la Perse et dans quelques pays de l'Orient, à embrocher les
+condamnés comme des poulets, en ayant soin de coudre le corps sans
+atteindre les parties vitales. L'infortuné patient était ensuite exposé
+à l'ardeur du soleil et aux piqûres des mouches, car on lui enduisait le
+visage de miel ou de sucre. Bien souvent il ne mourait que six à douze
+heures après avoir été empalé.
+
+Une autre supplice favori de Mirza Mohamed était de faire crever les
+yeux à ses ennemis; témoin les sept mille aveugles de Veruran, dont
+quelques-uns sont encore, de nos jours, les monuments vivants de sa
+barbarie inexorable.
+
+Un matin, au lever de ce souverain despote, on venait de prendre ses
+derniers ordres pour une grande chasse qui devait avoir lieu le jour
+même.
+
+Près du shah se tenait son vizir Hadji-Ibrahim, qui passe encore en
+Perse pour le modèle des politiques profonds et cependant humains. Cet
+homme intègre se retira après avoir parlé à son souverain d'affaires
+plus importantes que la chasse dont il allait s'occuper.
+
+A Ibrahim succéda un être difforme qui jouissait de la faveur la plus
+intime de Mirza Mohamed. C'était un bossu, nommé Gougon, qui remplissait
+les fonctions de fou de la cour.
+
+Vint ensuite le neveu du shah, jeune homme d'une beauté remarquable,
+qu'on nommait Fatteh-Ali et qui était désigné comme le successeur au
+trône de Perse.
+
+Mirza Mohamed aimait ce jeune homme autant qu'un despote aime son
+héritier. D'autre part, comme il n'avait pas le coeur assez
+froid pour être tout à fait incapable d'affection, le shah chérissait
+surtout sa nièce, la belle Amina, soeur de Fatteh-Ali.
+
+Il s'occupa d'abord d'elle et c'est en sa compagnie qu'il avait
+l'intention d'aller se reposer lorsque la chasse serait terminée.
+
+--Fatteh-Ali, dit Mirza Mohamed à son neveu, j'ai ordonné qu'on portât
+les tentes du harem près de Fironza-Bad; c'est en cet endroit que la
+chasse sera terminée et que ma nièce nous attendra ce soir. Partons!
+
+Sur ces paroles le shah se mit en route avec son équipage et son
+cortège. On parcourut un long espace de chemin et l'on pénétra enfin
+dans les gorges des montagnes de Memzaderan, dont les cimes sont les
+plus élevées de toute la Perse, et dont les roches noires et tailladées
+de toutes les formes semblent défendre aux hommes d'approcher.
+
+Tout à coup un cri aigu se fit entendre, qui fut répété de différents
+points dans l'intérieur des gorges du Memzaderan.
+
+--_Gour Khur! Gour Khur!_ (L'âne sauvage!) Et en effet on aperçut deux
+ou trois de ces animaux qui paissaient tranquillement au fond d'un
+ravin, sans faire en apparence aucune attention aux ennemis dont ils
+étaient entourés.
+
+Le chef de la chasse était accouru, hors d'haleine, près de son
+souverain, en oubliant quelque peu l'étiquette, pour l'informer de la
+découverte de ces quadrupèdes. Il venait aussi le guider vers l'endroit
+où l'on devait pousser les ânes, afin de se servir contre eux des divers
+relais de chiens postés dans les montagnes, sans lesquels on eût espéré
+inutilement lasser l'énergique activité de ces animaux indomptables.
+
+Le shah se laissa diriger sans perdre une minute.
+
+Son grand veneur, avec une adresse patiente, parvint à tourner les ânes
+sauvages du côté du vent; et quand il se trouva à deux cents mètres
+d'eux, il lâcha deux des plus forts et des plus agiles lévriers qu'il
+tenait en laisse.
+
+A peine les ânes eurent-ils entendu le bruit de la chasse qu'ils
+dressèrent les oreilles, la crinière qui ornait leur cou se hérissa, et,
+comme pour essayer leur souplesse, ils bondirent à quelques pas plus
+loin, puis s'arrêtèrent, partirent de nouveau, s'arrêtèrent encore, et
+enfin firent face aux chiens et, par une espèce de défi, les laissèrent
+approcher à quelques pas.
+
+A ce moment, ils s'élancèrent tout à coup et disparurent avec une
+inimaginable rapidité.
+
+Ayant mis entre eux et la chasse une distance considérable, les _Gour
+Khur_ semblèrent défier ceux qui les poursuivaient: on les vit s'arrêter
+et même brouter l'herbe; puis ils recommencèrent à fuir, toujours avec
+le même succès.
+
+Ce fut alors qu'on put remarquer l'intrépidité bien connue des cavaliers
+persans. Aucune colline, quelque escarpée qu'elle fût, aucune descente,
+malgré sa rapidité, ne pouvaient les arrêter. Ils poussaient leurs
+chevaux par-dessus tous les obstacles et tenaient pied aux chiens avec
+une incroyable assurance.
+
+Parmi les plus avancés, on distinguait le shah lui-même, l'oeil ardent,
+brandissant d'une main son fusil géorgien et guidant de l'autre son
+coursier avec une adresse sans égale et une vivacité digne d'un chef des
+montagnes.
+
+Après le shah venait le jeune prince, son neveu, insouciant de tout
+danger, ne pensant qu'à être le premier à l'hallali et fort triste de
+ne pouvoir précéder son oncle. Lui aussi avait pris son fusil entre les
+mains, car les ânes sauvages ayant gravi les sommets de la montagne, il
+avait plus de chance de les atteindre avec une arme à feu qu'avec un
+javelot.
+
+Déjà les ânes avaient été chassés par deux relais sans donner encore un
+signe de lassitude. Ils avaient amenés les chiens au faîte des pics
+les plus escarpés, où trois ou quatre chasseurs seulement osaient les
+suivre; les autres restaient en arrière et cherchaient à tourner les
+ravins et les rochers. Mais le lieu de la scène était si bien disposé
+que ce spectacle pouvait être aperçu de tous.
+
+La chasse semblait enfin suspendue lorsqu'on vit un de ces infatigables
+quadrupèdes se poser sur l'extrême bord d'un rocher qui se découpait en
+triangle sur l'azur du ciel.
+
+En ce moment, un coup de feu retentit; l'animal n'avait pas été atteint.
+Une seconde après éclata un autre coup, et cette fois l'animal puni de
+son orgueil, bondit de roc en roc et vint rouler presque aux pieds du
+shah lui-même.
+
+Plus de cinq cents voix se firent entendre aussitôt en prononçant une
+acclamation immense que les échos répétèrent dans toutes les montagnes.
+
+Mieux eût valu que celui qui excitait l'admiration générale se fût
+abstenu de cet exploit.
+
+Tout à coup la voix de Mirza Mohamed arriva aux oreilles de ses sujets.
+
+--Quel est l'audacieux qui a osé tirer ainsi?
+
+Fatteh-Ali, la tête basse, pouvant à peine retenir son arme dans ses
+mains tremblantes, atterré en un mot au milieu de sa joie, avoua sa
+culpabilité par son silence.
+
+A l'instant, Mirza Mohamed ordonna à deux de ses guides de s'emparer du
+jeune homme. La colère du despote éclata violente, sans pareille.
+
+--C'en est trop! Cet enfant est un aspic réchauffé dans mon sein. Son
+audace mérite une punition exemplaire! Si je n'écrasais ce reptile dans
+son oeuf, il me renverserait un matin du trône des Paddishahs.
+
+Nul parmi les chasseurs n'osait élever la voix en faveur de l'imprudent
+Fatteh-Ali; aussi le retour à Téhéran fut-il triste et silencieux.
+
+A peine rentré dans le palais, Mirza Mohamed manda près de lui Fatteh
+Ali. Le shah, assis dans un coin sur des coussins moelleux, ressemblait
+assez à un reptile venimeux replié sur lui-même et prêt à fondre sur sa
+proie timide.
+
+Le neveu, qui comprenait que sa vie était en danger, se jeta aux pieds
+du souverain son oncle.
+
+Celui-ci, sans se laisser émouvoir, prit à côté de lui, sur un escabeau
+de bois de santal incrusté de nacre, un coffret en citronnier qu'il
+ouvrit sans mot dire, et d'où il tira un vieux mouchoir taché de sang.
+
+--Vois-tu ce _corah_! dit Mirza Mohamed à son neveu.
+
+Le jeune Persan baissa la tête.
+
+--Sais-tu de qui est ce sang? Non. Eh bien, c'est celui de ton père!
+
+L'horreur de Fatteh-Ali se manifesta par un tremblement convulsif.
+
+--Il était aimable et imprudent comme toi, continua le shah; il devint
+ambitieux et rebelle. Je surpris ses projets et je le fis empaler. Tu as
+agi comme lui, malheureux! tu voulais t'emparer de mon trône, tu mourras
+comme ton père.
+
+--Pitié! s'écria Fatteh-Ali.
+
+--Qu'on l'emmène! hurla le despote, et que demain au point du jour mes
+ordres soient exécutés sur la place du palais.
+
+On fut obligé d'emporter hors du harem l'infortuné qui s'était évanoui.
+Il ne revint à lui que fort tard dans la soirée, pour mieux comprendre
+l'horrible situation qui lui était faite.
+
+Tandis que ceci se passait, la nouvelle de la condamnation de Fatteh-Ali
+était parvenue aux oreilles de sa soeur.
+
+Amina courut se jeter aux pieds du cruel tyran, qui refusa de la
+recevoir, et s'enferma au fond le plus retiré de ses appartements.
+
+Le _chiaoux_ avait été prévenu: ce bourreau de la Perse devait s'occuper
+des préparatifs du supplice. Une longue et solide tige de fer, semblable
+à un paratonnerre, fut apportée par ses soins sur le lieu désigné du
+supplice, et il dressa une sorte de barrière tout autour de l'échafaud
+pour empêcher la populace de s'approcher trop près du pal.
+
+Dès que l'aube parut, le pauvre Fatteh-Ali, qui n'avait pu fermer les
+yeux, fut extrait de la cellule qu'il avait occupée dans la prison de
+Téhéran, et amené par une garde imposante sur le lieu où il devait être
+sacrifié.
+
+--Grâce! grâce! criait-il le long de la route.
+
+Mais plus il implorait la pitié, plus ceux qui l'écoutaient se
+refusaient à lui montrer la moindre compassion. Ces courtisans abjects
+craignaient que l'on suspectât même leur pensée, tant ils redoutaient
+d'être désagréables au sublime shah.
+
+Fatteh-Ali se résigna à mourir.
+
+--Tue-moi promptement, dit-il à l'oreille du chiaoux.
+
+Mais celui-ci avait des ordres. Il faut, comme nous l'avons dit, quand
+le bourreau persan empale un condamné à mort, qu'aucune des parties
+vitales ne soit lésée par l'introduction du fer dans le corps. Or, il
+est de l'habileté du bourreau d'embrocher le patient par le côté du
+ventre et de faire pénétrer la broche épouvantable dans la poitrine,
+sans qu'elle touche au coeur et aux poumons, et il faut que la broche
+ressorte par le cou sur l'un des côtés de l'épine dorsale. Il est peu de
+chiaoux qui aient assez d'habileté pour arriver à un résultat pareil:
+celui qui remplissait ces fonctions sous le règne du grand shah Mirza
+Mohamed passait pour très-adroit.
+
+Nous renonçons à raconter de quelle horrible façon fut accomplie
+l'exécution inhumaine de Fatteh-Ali.
+
+Tout d'un coup la foule put voir l'infortuné redressé, la tête en l'air;
+ses cris n'avaient pas cessé depuis le commencement du supplice. Pour
+comble de raffinement de cruauté, le visage de Fatteh-Ali fut badigeonné
+de miel, et il demeura exposé toute la journée, par une chaleur
+torréfiante, aux incessantes piqûres des mouches qui lui dévoraient les
+joues, la bouche, les yeux, le nez et les oreilles.
+
+La nuit vint, et la foule, qui avait peu à peu déserté le lieu de
+l'exécution, se retira dans ses maisons respectives.
+
+Il ne resta plus, au pied de l'échafaud, qu'un soldat chargé de veiller
+sur le martyr, dont la voix s'éteignait peu à peu, mais que la vie
+n'avait pas encore abandonné.
+
+A un moment donné, le soldat s'endormit, et l'on eût pu voir émerger
+d'une des portes du palais une femme qui s'avança à pas légers du côté
+de l'endroit où Fatteh-Ali agonisait.
+
+Quand elle fut près de l'échafaud, elle se précipita sur le moribond et
+lui planta hardiment un poignard dans le coeur.
+
+--Merci, Amina! avait murmuré Fatteh-Ali au moment où celle-ci levait
+le couteau.
+
+--A mon tour! s'écria la jeune fille qui se frappa en pleine poitrine
+et tomba morte sur les planches aux pieds de son frère. Le soldat
+n'avait rien vu et n'avait par conséquent rien pu empêcher.
+
+Mirza Mohamed le despote se repentit--trop tard, hélas!--d'avoir été
+aussi cruel. Mais le misérable shah n'avait pas d'entrailles, et il
+oublia vite, au milieu des plaisirs, son neveu et sa nièce. L'ambition
+avait atrophié le coeur de ce tyran.
+
+
+
+
+Les Gauchos.
+
+TYPES ET MOEURS DE LA RÉPUBLIQUE ARGENTINE
+
+
+Partis avant le jour de Buenos-Ayres, nous naviguions depuis quinze à
+seize heures entre les rives monotones du Parana. Seuls, jusqu'alors, de
+nombreux oiseaux aquatiques, hérons, cigognes, ibis perchés les pieds
+dans l'eau sur les bords du fleuve, et s'enlevant à notre approche et
+quelques troupeaux de boeufs et de chevaux entrevus au loin avaient
+animé le paysage. La nuit tombait, et ses ombres commençantes, estompant
+les rivages maigrement boisés, augmentaient encore l'impression de
+mélancolie causée par cette nature déserte et désolée, quand, à notre
+droite, on signala une habitation devant laquelle quelques êtres humains
+étaient groupés.
+
+La cabane, faite de troncs d'arbres dont les intervalles sont bouchés
+avec de la terre desséchée, est couverte d'un toit de roseaux. Près
+de la masure est amarré un vieux canot qui, par son air misérable,
+s'harmonise parfaitement avec elle. Plus en harmonie encore sont les
+habitants.
+
+Ils sont une dizaine environ.--En considérant, à la lueur douteuse du
+crépuscule, leurs longs cheveux, leurs barbes incultes, leurs yeux noirs
+brillants dans l'ombre de chapeaux de feutres informes, les haillons
+dont ils sont couverts, nous ne pouvons nous défendre de mesurer avec
+satisfaction la distance qui sépare notre navire de la rive et de nous
+féliciter d'être en nombreuses compagnie.
+
+Autour d'eux, quelques oiseaux de basse-cour, parmi lesquels nous
+remarquons un héron privé, picorent en liberté; plus loin, apparaissent
+les têtes de plusieurs chevaux qui ont cessé de brouter au bruit de
+notre passage, et, comme leurs maîtres, nous suivent d'un oeil curieux.
+
+Tels nous apparurent pour la première fois les _gauchos_, les habitants
+de ces plaines immenses et presque désertes, qui constituent la plus
+grande partie du territoire de la République argentine.
+
+Vivant dans leurs misérables cabanes, appelées _ranchos_, auprès
+desquelles nos plus pauvres masures françaises sembleraient
+confortables, souvent distantes les unes des autres de plusieurs lieues,
+ils ont pour profession la garde d'immenses troupeaux de bétail presque
+sauvage. Quelques-uns vivent en famille; d'autres, à cause du grand
+nombre d'animaux confiés à leur surveillance, sont obligés de s'associer
+plusieurs compagnons; d'autres enfin vivent absolument seuls, n'ayant
+pour société qu'un ou deux chiens de garde et autant de chevaux.
+
+Au point de vue moral, le _gaucho_ a beaucoup d'analogie avec son
+frère le Mexicain. Moins connu que celui-ci, qui, grâce à une guerre
+malheureuse pour nous et aux romans du capitaine Mayne-Reid, de Gustave
+Aymard et de nombreux auteurs aimés de la jeunesse, a conquis chez nous
+une véritable popularité, l'habitant des pampas serait cependant tout
+autant digne d'inspirer l'intérêt.
+
+Vivant d'une vie presque sauvage, courageux, turbulent, sans cesse agité
+par quelque mouvement insurrectionnel, cavalier intrépide, avec son
+large couteau qui, pendu derrière sa ceinture, est toujours prêt à
+passer à sa main, il réunit toutes les qualités exigées d'un héros de
+romans d'aventures.
+
+Comme l'Arabe, le _gaucho_ est avant tout cavalier. L'abondance des
+chevaux en met la possession à la portée des plus pauvres, et, sans
+leur secours il serait impossible à l'homme de franchir l'immensité des
+pampas et de surveiller les troupeaux qui les parcourent en liberté.
+
+Aussi, avant presque qu'il sache marcher, le gaucho juche son petit sur
+une selle. A l'âge où, dans nos pays, des parents hésiteraient à confier
+leur progéniture au dos du plus paisible bourriquet, on rencontre, dans
+le _campo_, des enfants surveillant, tout seuls, à cheval, d'immenses
+troupeaux de moutons, réalisant ainsi le voeu du berger de la fable
+devenu roi.
+
+Si courte que soit la course qu'il ait à faire, le _gaucho_ la franchira
+à cheval. Nous en avons vu un qui avait imaginé un système fort
+compliqué et fort ingénieux pour tirer de l'eau d'un puits sans quitter
+sa selle. Ayant à embarquer dans un canot de petits fagots rassemblés en
+tas à vingt-cinq ou trente pas au plus du rivage du fleuve, un autre
+se livrait à ce manège: il prenait cinq ou six fayots sous son bras,
+montait à cheval, allait les jeter dans le canot, revenait au tas,
+mettait pied à terre, reprenait une nouvelle charge pour la porter de
+nouveau et ainsi de suite; travail qui eût semblé à n'importe lequel de
+nous beaucoup plus pénible que d'aller tout simplement chercher son bois
+à pied.
+
+Il n'existe cependant pas entre le _gaucho_ et sa monture l'attachement
+proverbial qui lie l'Arabe à son coursier. Tout cheval lui est bon,
+pourvu qu'il réunisse les qualités de force et de vitesse nécessaire;
+d'une brutalité extrême avec lui, il n'hésite pas à le changer contre un
+autre, sitôt qu'il ne peut plus lui donner ce qu'il se croit en droit
+d'en attendre. Cependant--détail caractéristique--rien au monde ne
+pourrait décider un Argentin à enfourcher une jument. Un cavalier,
+rencontré sur une pareille monture, serait perdu de réputation et se
+verrait l'objet des huées des passants.
+
+Les courses de chevaux sont, on le comprendra, le divertissement par
+excellence des Argentins, passionnés d'ailleurs pour le jeu comme les
+Mexicains. De vingt lieues à la ronde on s'y donne rendez-vous; et si
+la course en elle-même, qui n'est qu'une lutte de vitesse entre deux
+cavaliers seulement sur un parcours assez restreint, est loin d'offrir
+l'attrait de nos courses de Longchamps ou de Chantilly, elle procure au
+moins à l'observateur l'occasion de voir une réunion à peu près complète
+de tous les types du pays. Tous les âges, depuis le bambin de quatre
+à cinq ans, suivant gravement son père et conduisant son cheval en
+véritable écuyer, jusqu'au vieux _gaucho_ à barbe blanche, qui vient
+retrouver là quelque étincelle des ardeurs de sa jeunesse; tous les
+rangs de la société, depuis le pauvre _péon_ dont la chemise en loques
+laisse voir la peau basanée, jusqu'au riche _estanciero_ à la large
+ceinture constellée de pièce d'or et d'argent et dont le _pancho_ de
+laine de vigogne est rayé des plus brillantes couleurs. Tel n'a qu'une
+corde de cuir en guise de rênes, un morceau de tapis en guise de selle;
+tel autre, monté sur une bête parée d'un splendide harnais recouvert de
+plaques d'argent, est campé fièrement sur une couverture multicolore,
+et le bout de sa botte, sur la tige de laquelle certains élégants font
+broder leur nom, passe dans des étriers d'une forme bizarre et en argent
+massif.
+
+Quelques amazones en robes roses, jaunes ou bleues, la tête couverte de
+la mantille de dentelle noire, s'abritant du soleil avec un éventail,
+complètent le tableau.
+
+Sur les chevaux qui courent, des paris sont engagés absolument comme sur
+nos turfs; mais les fonds sont, pour plus de sûreté, déposés à l'avance
+en mains sûres.--C'est le meilleur moyen pour éviter un trop grand
+nombre de querelles. Néanmoins, il y en a toujours quelques-unes et rien
+au monde ne pourrait donner une idée des clameurs et des gesticulations
+furibondes qui accompagnent immanquablement la conclusion des
+paris.--Heureux si l'on s'en tenait toujours aux gestes et aux cris!
+Malheureusement il est bien rare que, le soir des courses, la boisson
+s'en mêlant, les _posadas_, qui regorgent de consommateurs, ne soient
+pas le théâtre de quelque duel au couteau.
+
+Le couteau fait d'ailleurs partie intégrante du costume: le _gaucho_ va
+quelquefois à pied, rarement il est vrai, mais il ne va jamais sans son
+large couteau passé derrière sa ceinture. Cependant nombre de règlements
+de police en interdisent le port, et ce n'est pas sans raison, témoin
+cette anecdote:
+
+Quelques-uns de nos compagnons de voyage, en excursion, parcouraient au
+petit galop les rues de Zarate, bourgade construite sur la rive gauche
+du Parana de las Palmas, quand ils se virent tout-à-coup entourés de
+_vigilants_ (gardiens de la paix du pays) qui leur intimèrent l'ordre
+de mettre pied à terre et de les suivre chez le juge de paix de la
+localité.--A leur bien légitime surprise, ce magistrat leur apprit
+qu'ils avaient encouru une amende de 60 piastres (12 francs).
+
+Et comme ils se récriaient:
+
+--Voici, leur dit-il, pourquoi il est interdit de galoper dans les rues
+de Zarate. Depuis quelque temps, il ne se passait pas de semaines, pas
+de jours, pour ainsi dire, où quelques crimes ne fussent commis par les
+_gauchos_. Possédant des chevaux très-dociles et admirablement dressés,
+ils les arrêtaient au milieu de la rue, descendaient se placer à une
+petite distance et, quand venait à passer quelqu'un ayant une chaîne ou
+une montre de quelque prix, lui arracher ces objets, bondir à cheval et
+partir à fond de train, après avoir le plus souvent gratifié le volé
+d'un bon coup de couteau, était pour eux l'affaire d'un instant. Voilà
+pourquoi, ajouta le juge, nous infligeons une amende aux cavaliers qui
+galopent. De plus, si les délinquants sont trouvés porteurs d'armes,
+l'amende monte considérablement (12 ou 15,000 francs).
+
+Il se passera bien du temps, malgré tous les arrêtés imaginables, avant
+que le couteau disparaisse des moeurs des _gauchos_. Son maniement leur
+procure tant d'agrément que d'aucuns vont jusqu'à jouer entre amis, une
+bouteille au premier sang, comme chez nous on la jouerait en _cinq sec_.
+
+En parcourant ces immenses plaines désertes où l'action de la police ne
+peut point s'exercer, il est urgent d'ailleurs d'avoir sur soi de quoi
+se faire respecter au besoin.--Les mauvaises rencontres sont fréquentes
+et il est bon de se défier toujours du passant. Chacun ne manquera pas
+de vous saluer avec une formule qui varie suivant l'heure; _buenos
+dies_, avant midi; _buenas tardes_, après-midi; _buenas noches_, le
+soleil étant couché; politesse que l'on doit rendre.--Mais si après il
+vous demande l'heure, dites-la-lui de loin ou affirmez que vous n'avez
+pas de montre; s'il vous demande du feu, posez les allumettes à terre
+pour qu'il vienne les prendre quand vous vous serez éloigné; un coup
+de couteau est si vite reçu!... Voilà du moins les conseils que nous
+donnaient ceux des fils du pays avec lesquels nous nous trouvions en
+rapport. Le directeur du télégraphe de la ville devant laquelle était
+mouillé notre navire, fort aimable jeune homme de vingt ans, prêchait
+par l'exemple.--Lors du carnaval, dans un bal masqué improvisé, où
+il se livrait à une danse des plus échevelées, revêtu d'un costume
+de paysan normand fort drôle, il nous fit voir la crosse d'un énorme
+revolver passé dans la ceinture de son pantalon, et que dissimulait sa
+veste, en nous disant:
+
+--On ne sait pas ce qui peut arriver!
+
+D'ailleurs l'état pour ainsi dire constant d'insurrection dans lequel
+vit ce pays, sans cesse en proie aux luttes de trois ou quatre
+partis différents qui se précipitent à tour de rôle du pouvoir, est
+merveilleusement propre à entretenir ce désordre. Tandis que depuis 1874
+se maintient le gouvernement du président actuel, s'appuyant sur deux
+éléments dont la réunion ne semble promettre que de faibles garanties de
+solidité, le parti clérical et le parti démocratique avancé, s'agitent
+sourdement le parti conservateur et unitaire nommé «mitriste», du nom de
+son chef le général Mitre, battu aux élections de 1874, et une troisième
+faction réclamant l'autonomie absolue de certaines provinces et dont
+le chef Lopez Jordan, qui venait de faire une levée de boucliers dans
+l'Entre-Rios, était, quelques jours avant notre arrivée dans le pays,
+tombé aux mains des soldats du gouvernement. La façon dont s'est opérée
+cette capture est caractéristique et vient parfaitement à sa place ici
+en qualité de trait de moeurs argentines.
+
+Aussitôt que le gouvernement eut appris à Buenos-Ayres la nouvelle
+du soulèvement, il promit une récompense à celui qui parviendrait à
+s'emparer du chef de l'insurrection. Or, dans les courses qu'il misait
+pour recruter des adhérents, Jordan s'arrêta chez un de ses amis,
+alcade, c'est-à-dire maire d'une ville de l'Entre-Rios, et lui demanda
+l'hospitalité pour une nuit, ce qui lui fut accordé avec empressement.
+
+Pendant le sommeil de son hôte, l'alcade se lève, va chercher quelques
+soldats, les introduit chez lui, s'empare de Lopez Jordan et l'amène
+triomphalement à Buenos-Ayres.
+
+Cette belle action a été récompensée d'une prime de 10,000 francs.
+Chacun des soldats, ayant participé à la prise, reçut pour sa peine 200
+francs.
+
+On comprend qu'un pareil état de choses, qui est pour ainsi dire l'état
+normal du pays, a pour principale conséquence le manque absolu de
+sécurité pour les personnes et les propriétés, et est un obstacle
+infranchissable au développement commercial et industriel auquel la
+République argentine a le droit de prétendre.
+
+Je n'aurais tracé qu'une silhouette bien incomplète du sauvage habitant
+de la pampa si, après le cheval et le couteau, je n'avais parlé du
+_lasso_, son troisième compagnon inséparable.
+
+Tout le monde a entendu parler du lasso: c'est une corde de cuir tressé
+dont la longueur varie, de 20 à 30 mètres, se terminant à une de ses
+extrémités par une boule qui permet de la fixer à la selle du cheval et
+à l'autre par un anneau de fer qui forme noeud coulant.
+
+C'est à la fois un outil et une arme entre les mains du _gaucho_ dont
+l'adresse à le manier est prodigieuse.
+
+C'est un outil quand il sert à capturer les boeufs et les chevaux
+sauvages dont les troupes immenses constituent la principale richesse du
+pays.
+
+C'est encore un outil dans cet usage qu'en a vu faire un de mes amis,
+capitaine au long cours, lors d'un naufrage qu'il fit dans la Plata:
+attirés en grand nombre sur le rivage par l'espoir du pillage, des
+_gauchos_ poussaient leurs chevaux dans l'eau et, au moyen du lasso,
+s'emparaient des épaves qui flottaient sur les vagues sous les yeux du
+malheureux capitaine, qui ne pouvait cependant s'empêcher d'admirer
+l'adresse de ses voleurs.
+
+C'est encore un outil dans ce jeu qui peint bien le caractère intrépide
+de ces hardis cavaliers: les joueurs sont au nombre de deux, l'un armé
+d'un lasso, demeure immobile, tandis que l'autre, prenant du champ,
+passe ventre à terre devant lui. Le premier doit, au passage, saisir un
+des pieds du cheval qui alors roule dans la poussière. Si le cavalier
+démonté se retrouve debout à côté de sa bête, les rênes passées au bras,
+il a gagné; dans le cas inverse, c'est son adversaire.--On joue ainsi
+une bouteille du vin.
+
+Le lasso devient une arme et une arme terrible dans la main de l'écumeur
+de la pampa. Saisir au cou sa victime par le noeud coulant, en passant
+auprès d'elle au triple galop, et la traîner sur le sol jusqu'à ce que,
+étranglée, brisée, elle ne soit plus qu'un cadavre, est pour lui un jeu.
+
+Si, prévenu par le sifflement de la corde qui se déroule, le malheureux
+a pu juger au danger, il a encore une ressource: le couteau. Sitôt
+saisi, il coupera le lasso et le cavalier n'aura plus dans sa main
+qu'une corde inutile. Le couteau est la seule riposte au lasso, et c'est
+pour cela qu'on ne les voit pas l'un sans l'autre.
+
+Voici un tableau bien sombre pour clore cette série de croquis; mais
+heureusement ces moeurs sauvages et d'un autre âge sont fatalement
+condamnées à disparaître. Quand ce pays, où se perdent journellement
+tant et de si grandes richesses, sera devenu ce qu'il doit être, un des
+marchés de viandes du vieux monde, on ne tardera pas à voir le travail
+et la moralité s'établir là où, pour le moment, ne règnent que la
+paresse et les mauvais instincts, et ce ne sera pas un des moindres
+bienfaits de l'industrie et de la science qui sont les deux grandes
+sources d'où doit se répandre la prospérité sur le genre humain.
+
+
+
+
+Un combat entre ciel et terre.
+
+
+Une chaîne immense de montagnes traverse l'Amérique méridionale dans
+toute son étendue, du nord au sud, le long des côtes baignées par
+le Grand-Océan, à partir de l'isthme de Panama jusqu'au détroit de
+Magellan, sur une longueur d'environ 1,700 lieues. La largeur de cette
+chaîne varie de 20 à 40 lieues et sa hauteur moyenne est de 2,400
+toises.
+
+Cette «continuation» de montagnes reçoit différents noms suivant les
+contrées qu'elle traverse: au Chili, c'est la «Cordilière royale des
+Andes» ou la «grande Cordilière». C'est sur ces montagnes ardues que
+se trouvent le plus de neiges éternelles et de volcans en activité de
+service. Dans ce nombre, on cite le Chimboraço, dont la hauteur est de
+3,350 mètres au-dessus du niveau de la mer. C'est dans la Colombie que
+sont situées les cimes les plus élevées.
+
+Le faîte des Andes n'a point d'arêtes étroites comme celui des chaînes
+européennes: il présente au contraire des plateaux immenses, couverts
+de villages où la culture est des plus opulentes. Les vallées, plus
+profondes et plus étroites que celles des Alpes et des Pyrénées, offrent
+aussi des scènes plus sauvages et sont d'ordinaire entrecoupées de
+ruisseaux qui, avec le temps, se sont creusé des lits de 20 à 25 pieds
+de profondeur et de 1 pied à 1 pied et demi de largeur.
+
+On marche en frémissant à travers ces crevasses cachées souvent sous une
+épaisse végétation. Il faut suivre des sentiers pleins de trous à trois
+ou quatre pieds de profondeur et traverser des torrents à la nage ou sur
+des ponts formés par des câbles de roseaux jetés d'une rive à l'autre;
+il y a encore le hamac de cuir qui parfois vous entraîne jusqu'au fond
+de l'abîme... lorsque la corde casse.
+
+Les habitants du Chili sont de race espagnole. Jusqu'au règne de
+Napoléon 1er, ils étaient restés soumis à la métropole peninsulaire;
+mais pendant la guerre que le roi Ferdinand eut à soutenir contre les
+généraux de l'armée de l'empereur, ils pensèrent avec raison que
+le moment était venu pour eux de s'affranchir et de se déclarer
+indépendants.
+
+En 1818 seulement, le général Saint-Martin--qui guerroyait depuis neuf
+ans contre les troupes espagnoles--parvint à les battre définitivement
+dans la plaine de Muyro, et peu de temps après le Chili ne comptait plus
+parmi les colonies de «toutes les Espagnes».
+
+C'est depuis 1832 environ que le Chili a joui de la paix et de la
+tranquillité indispensables à la prospérité d'une nation.
+
+Les calamités causées par de longues perturbations civiles, les
+désastres produits par de terribles inondations et par des tremblements
+de terre ont, jusqu'à présent, retardé l'essor de la nouvelle République
+du Chili; mais, à cette heure, les rouages du gouvernement marchent avec
+ensemble, et l'avenir est à cette contrée équatoriale qui ne demande
+qu'à se civiliser.
+
+Il y a loin de notre époque à celle où le compagnon de Pizarro--don
+Diego d'Almagro--parvint à soumettre ce pays à la domination espagnole
+en 1580, sous le règne de Charles-Quint. Ce grand territoire, qui est
+de 21,000 lieues carrées, touche, au midi, à la terre des Patagons;
+à l'est, au Paraguay; au nord, à la Bolivie, et à l'ouest, à la mer
+Pacifique.
+
+Au centre des Cordilières se dresse le Chimboraço, qui forme le point
+culminant du globe, et qui est entouré de vingt-six autres volcans en
+pleine activité, couverts de neiges éternelles qui touchent aux nuages
+recouverts d'une végétation aussi vigoureuse que variée. Il n'est pas
+de pays au monde où la terre soit plus féconde et où les plantes, les
+arbres et les fleurs de l'Europe se propagent avec autant de rapidité.
+
+De nombreux torrents arrosent le territoire chilien: alimentés par les
+neiges des Andes, ils descendent rapidement des hauteurs et courent
+tous, en suivant une même direction, de l'est à l'ouest, pour se
+précipiter dans l'océan Pacifique.
+
+C'est pour voyager et se rendre d'un point à un autre que les habitants
+ont inventé les ponts suspendus de lianes, et les bacs aériens, qui se
+promènent au-dessus des précipices et des torrents et roulent sur une
+poulie, d'un coté à un autre.
+
+Les fermiers chiliens surtout emploient ce mode de passage et ont
+multiplié les cordes et les lianes sur tous leurs défrichements. Nul
+n'est plus ingénieux que les colons du Chili; ils sont hardis, courageux
+et laborieux à l'excès.
+
+L'agriculture pratiquée par eux est, dans ses procédés, d'une simplicité
+primitive. Lorsque ces bons _hacienderos_--dont les domaines ne sont
+généralement limités que par des frontières vaguement établies--veulent
+livrer un champ à la culture--ils commencent par mettre le feu aux
+arbres et aux bruyères qui en couvrent la surface; puis ils façonnent
+des charrues avec deux branches d'arbre dont l'une fait l'office de soc,
+tandis que l'autre sert de manche. Ils remuent ensuite superficiellement
+le sol, y sèment le grain, le hersent avec un fagot d'épines qu'ils
+promènent à l'aide d'une corde, et le champ ne les revoit plus qu'au
+moment de la récolte. Dès que la moisson est mûre, on coupe les épis et
+on les étend sur la terre durcie. Puis on les fait fouler aux pieds par
+une troupe de chevaux et de juments qu'on lance au galop et qui sont
+maintenus par de grandes courroies. Lorsque le blé est décortiqué, on
+l'ensache dans des peaux de boeuf cousues en forme de sac, que l'on
+transporte à la ferme, après avoir payé au curé--le _padre_--la dîme
+qui lui est due par l'usage.
+
+L'occupation principale des fermiers chiliens est l'élève du boeuf. La
+tuerie de ces animaux est une fête pour les propriétaires et leurs amis,
+et voici comment on procède.
+
+Chaque fermier choisit dans son troupeau les bêtes qui lui semblent
+bonnes à tuer et les enferme dans un enclos près de l'étable. Comme
+pour une chasse, on procède au sacrifice de ces animaux. Des _gauchos_
+--lanceurs de _lassos_--à cheval, tenant leurs cordages garnis de
+_bolas_ en main, se hissent sur leurs selles et se rangent vis-à-vis
+d'une escouade de gens à pied qui forment une sorte de haie pour mieux
+voir.
+
+Dès que chacun est à son poste, on lève les barreaux de l'enclos pour en
+faire sortir un boeuf qui s'élance dehors avec impétuosité.
+
+A l'aspect des _lassos_, l'animal, saisi par une peur instinctive
+inspirée par les _bolas_, veut fuir, mais on ne lui en donne pas le
+temps. Son cou, ses cornes, ses jambes sont entourés de cordes qui
+les enserrent comme entre des étaux. Le boeuf tombe aussitôt sans se
+débattre, et on le frappe à mort avec un couteau. Cela fait, quand il ne
+bouge plus, on le dégage de ses étreintes et on le transporte hors de
+l'arène, dans laquelle paraît aussitôt une autre victime. Un de ces
+animaux parvient-il à s'échapper il est aussitôt poursuivi par un
+cavalier qui, armé d'une sorte de faux appelée _luna_--à cause de sa
+forme en croisant--lui coupe les deux jarrets et l'abat.
+
+Les riches _hacienderos_ font ainsi tuer des centaines de boeufs à la
+fois, et les cornes, la peau, le suif, la chair découpée en lanières
+et séchée au soleil sont une des branches les plus productives de leur
+revenu.
+
+Les _matadors_ de boeufs forment, au Chili, une confrérie qui se rend
+de ferme en ferme pour procéder à ces boucheries. Ils voyagent tantôt
+seuls, tantôt en compagnie, et il leur faut souvent franchir de grandes
+distances pour rejoindre l'endroit où le «travail» doit se faire.
+
+Il y a dix mois, un de ces «tueurs de boeufs» venait d'achever son
+ouvrage à la _casa_ Alfarés, située à dix lieues de Santiago, au pied
+des Cordilières, et il partit un matin avant l'aube, emportant avec
+lui son coutelas aigu et un pistolet d'arçon qu'il avait acheté à
+Valparaiso, dans une de ses courses aventureuses. Revêtu de son
+_pancho_,--sorte de manteau en forme de chasuble,--le chef couvert de
+son _sombrero_ à cône pointu, il cheminait sans songer à autre chose
+qu'au gain qu'il avait fait et à celui qu'il allait se préparer, quand
+l'horizon se rembrunit. Les nuages s'amoncelèrent au-dessus de sa tête,
+et il crut prudent de chercher un refuge contre la tourmente qui ne
+devait par tarder à faire rage.
+
+Les _tornados_, au Chili et dans toutes les Cordilières, sont des
+ouragans terribles qui effondrent les routes déjà fort mal entretenues,
+gonflent les _rios_ qui débordent dans les campagnes ou qui, encaissés
+entre deux rochers, emportent tout ce qui se trouve sur leur passage.
+
+Domingo Senas savait parfaitement le danger qu'il y avait à être exposé
+à ces tourmentes équinoxiales. Il connaissait le pays et se dirigea au
+plus vite vers une sorte de _canon_ à la cime duquel s'ouvrait la gueule
+d'une caverne dans laquelle on parvenait avec difficulté, mais qui était
+assez profonde pour mettre à l'abri celui qui y pénétrait.
+
+A peine Domingos Senas s'y fut-il glissé que le tonnerre se mit à
+gronder et des torrents de pluie tombèrent de toutes parts. Le boucher
+chilien alla se blottir vers le fond de la grotte et rencontra sous
+ses pieds un amas de brindilles de bois dont il ne connaissait pas
+l'existence.
+
+En se couchant sur la pierre, il entendit une sorte de cliquetis: et
+quel ne fut pas son étonnement en touchant deux oiseaux vivants qui
+cherchaient à le mordre!
+
+A l'aide de son briquet, Domingo Senas éclaira la grotte, et il aperçut
+deux jeunes vautours, de l'énorme espèce _urubu_, qui cherchaient à se
+défendre contre l'invasion d'un ennemi aussi dangereux pour eux que peut
+l'être un homme.
+
+Domingo Senas n'en fit ni une ni deux. Il tordit le cou à ces deux
+oiseaux et les jeta hors du trou, au fond du _canon_.
+
+Puis, ramenant en un seul tas, sur le bord de la grotte, tous les débris
+du nid des urubus, il alluma un grand feu pour dissiper l'humidité de la
+grotte et en même temps--comme c'est la croyance dans l'Amérique
+du Sud--pour éloigner les éclats de tonnerre, car les Chiliens sont
+persuadés que la flamme n'attire point l'électricité.
+
+La fumée sortait en grande colonne hors de la grotte, le long de la
+paroi de la montagne, lorsque tout à coup deux énormes oiseaux vinrent
+passer et repasser devant l'orifice, cherchant à pénétrer dans
+l'intérieur du rocher, mais ne pouvant y parvenir en égard à la flamme
+qui eût brûlé leurs ailes.
+
+Domingo Senas comprit que c'étaient les _urubus_ qui venaient défendre
+leurs petits, mais ils n'étaient pas à craindre pour lui. Couché à plat
+ventre dans le fond de la grotte, il savait être parfaitement défendu et
+protégé.
+
+Tout à coup, au milieu de l'orage qui s'était déchaîné dans tout le
+_canon_, il entendit des cris perçants, poussés par les oiseaux de
+proie. Les deux _urubus_ avaient retrouvé leurs nourrissons au fond de
+la vallée où ils avaient roulé après avoir été tués par Domingo Senas.
+
+La tourmente ne fut pas de très-longue durée: une heure après avoir
+éclaté, le soleil se montrait brillant et radieux au milieu d'un ciel
+azuré.
+
+Le boucher chilien se dit qu'il était temps de se remettre en route.
+On eût pu le voir, quelques moments après cette décision sortir de
+la grotte, suivre la corniche étroite et dangereuse qui ramenait sur
+l'arête de la montagne, et redescendre de l'autre côté de ce pic élevé,
+pour suivre la route qui aboutissait à l'_hacienda_ où il comptait
+arriver avant la nuit.
+
+Il descendit avec précaution la déclivité de la montagne, et rien ne
+vit entraver sa marche jusqu'au moment où il parvint sur les bords d'un
+torrent qui, gonflé par les eaux pluviales, lui barrait complètement le
+passage.
+
+--Comment le franchir? se disait à part lui Domingo Senas.
+
+Il se souvint alors d'un bac aérien qui se trouvait à un quart de lieue
+plus bas, et à l'aide duquel il pourrait être transporté de l'autre côté
+du cours d'eau.
+
+Au détour d'un sentier tracé dans la forêt vierge, le boucher aperçut
+bientôt la corde tendue sur la cime d'une roche où elle était solidement
+amarée et enroulée autour d'un _Aurocaria_ géant, tandis que de l'autre
+côté du torrent celui qui avait fabriqué ce passage aérien l'avait
+entortillée et nouée au tronc d'un cèdre à l'épreuve de tous les poids
+qu'on aurait pu lui infliger.
+
+Domingo Senas comprit facilement que rien ne l'empêchait de risquer le
+passage. Il grimpa donc sur le rocher, se glissa dans la poche suspendue
+à la corde et roulant autour d'une poulie en bois. Bientôt il se vit
+suspendu au-dessus de l'abîme, cheminant vers l'autre rive du ruisseau
+débordé.
+
+Très-attentif à la direction de cette embarcation aérienne, Domingo
+Senas ne s'était pas aperçu que deux urubus planaient au-dessus de sa
+tête. Ces oiseaux étaient le père et la mère des nourrissons tués par
+lui dans la caverne. Avec l'instinct et le flair particuliers à ces
+énormes gallinacés, ils avaient compris que l'assassin de leurs jeunes
+était à leur merci, les deux mains occupées à se tenir en équilibre dans
+la peau de boeuf suspendue à la corde qui lui servait de nacelle.
+
+On eût pu les voir tomber tout à coup du plus haut de l'espace, sur le
+voyageur et l'attaquer à coups de bec, cherchant particulièrement à lui
+crever les yeux.
+
+Le moment était critique. Domingo Senas devina le danger et se coucha au
+fond de la nacelle, se cramponnant d'une main à l'une des quatre cordes
+et tirant de l'autre le pistolet d'arçon et le coutelas qu'il portait à
+sa ceinture.
+
+Un des urubus s'étant jeté sur lui, il parvint à lui fracasser l'aile
+avec la balle de son arme à feu, juste à la jointure. L'oiseau,
+désemparé, mutilé, tomba comme une pierre au fond de la vallée, dans les
+eaux du torrent qui l'emporta au loin.
+
+Le second _urubu_ se tint alors sur ses gardes, mais, aveuglé par la
+rage il eut, comme son _partner_, la folie de se jeter à son tour sur
+le voyageur et reçut un coup de sabre en plein corps. L'oiseau blessé
+s'accrocha du bec et des pattes aux rebords de la nacelle, et Domingo
+Senas put l'achever et s'emparer du cadavre du volatile qu'il jeta au
+fond de la peau de boeuf.
+
+Dès qu'il fut remis de ses émotions le boucher chilien songea à
+rejoindre la rive et il parvint au pied du cèdre sans encombre,
+bénissant la Providence qui l'avait tiré d'affaire et lui permettait de
+continuer sa route.
+
+Il chargea l'oiseau sur ses épaules,--sans s'inquiéter de la puanteur
+qui se dégageait de ses plumes empestées,--pour montrer aux fermiers
+chiliens, chez qui il se rendait, un des trophées de sa victoire.
+
+Tout d'abord, ses hôtes se refusèrent à croire à la façon romanesque
+dont, au dire de Domingo, le drame aérien s'était passé; mais à quelques
+jours de là le récit du boucher chilien fut confirmé par un voyageur
+touriste qui, du haut d'une montagne où il se trouvait, avait été témoin
+de ce combat entre ciel et terre et avait applaudi de loin à la victoire
+de Domingo Senas.
+
+
+
+
+Un Vaisseau-Fantôme.
+
+
+L'équinoxe est une des époques les plus funestes de l'année pour les
+navires qui se trouvent en mer. Au mois de septembre dernier, le vent
+rugissait avec fureur et ses rafales soulevaient des vagues énormes,
+qui venaient déferler avec un bruit épouvantable contre la falaise à
+l'extrémité de laquelle s'élevait le phare de _Pine-Light_, situé sur la
+pointe sud de Terre-Neuve. Depuis une semaine, on n'avait pas aperçu un
+seul navire à travers la brume épaisse de l'Atlantique. Le marin le plus
+audacieux n'eût jamais osé défier cette lutte des éléments. Les pilotes
+restaient dans leurs cabanes, les yeux fixés sur l'immensité: tout
+mouvement avait cessé sur la rive abandonnée. La tempête sévissait
+avec tant de violence que les relations entre voisins étaient même
+interrompues. La taverne aux armes de La Grande-Bretagne restait
+déserte, et le _landlord_ en était réduit à fumer son propre tabac et à
+boire son gin tout seul. Si quelque être humain se montrait de temps à
+autre sur la plage, s'était le père ou la mère d'un marin absent, ou
+bien un vieux pilote plus hardi que les autres qui cherchait à lire,
+dans les nuages dispersés à l'horizon, si le _tornado_ equinoxial se
+prolongerait encore longtemps.
+
+Tous se dirigeaient vers le Pine-Light, et là, abrités par les murs de
+cette construction massive, ils restaient de longues heures, assis en
+silence, étudiant les pronostics du ciel et cherchant à découvrir une
+voile qui se faisait trop attendre. Une pluie salée rebondissait contre
+les parois de l'édifice. Les algues, les coquillages de la mer, soulevés
+en spirales, voltigeaient dans l'air et retombaient lourdement sur la
+rive.
+
+Le gardien du phare, quoique plus exposé aux rages de l'ouragan, n'était
+pas moins le seul qui gardât une impassibilité inébranlable.
+
+Jack Harris, né à Pine-Light, avait été de très-bonne heure abandonné à
+ses propres forces par ses parents, trop pauvres pour songer à l'élever.
+Doué d'une grande persévérance, d'une résolution intrépide et d'une
+obéissance passive,--qualités principales d'un vieux marin,--Harris
+avait fait son chemin, et, à cette heure qu'il avait atteint sa
+cinquante-neuvième année, il jouissait--grâce à une petite somme
+d'argent amassée durant ses campagnes--d'une honnête indépendance, à
+laquelle contribuaient les émoluments de sa place de gardien du phare.
+
+Taciturne de son naturel, il n'exprimait généralement ses pensées que
+par un regard, un signe de tête, un geste de la main. Si le ciel était
+pur, il observait le plus parfait mutisme: on eût dit qu'il n'avait ni
+le temps ni la volonté de s'occuper des autres. Toute son attention se
+portait sur la mer. Mais si l'orage grondait, Jack Harris devenait tout
+autre: son visage s'épanouissait, sa langue reprenait ses fonctions
+habituelles et son esprit devenait dispos comme celui d'un jeune homme.
+Rien ne lui plaisait plus alors que la compagnie des pilotes qui
+venaient lui demander des conseils.
+
+Pendant l'orage terrible dont je viens de parler, Harris, abandonnant
+sa rêverie habituelle, s'était livré à une loquacité et à une gaieté
+inaccoutumées. Jamais peut-être il ne s'était montré plus dispos.
+Dans la soirée du quatrième jour, il se trouvait assis au coin de
+sa cheminée, fumant sa pipe et chantonnant entre ses dents, lorsque
+plusieurs coups furent frappés à sa porte. Il se leva avec empressement,
+alla ouvrir et se trouva en présence de huit marins du hameau de
+Pine-Light qui venaient faire la veillée avec lui. Tout en serrant
+cordialement les mains de ses amis, Harris leur disait:
+
+--_Halhoah!_ mes garçons! voilà un temps du diable qui ne fait pas vos
+affaires. Je prévois que demain il sera encore plus mauvais et pire
+après-demain. Ça va mal, _my boys!_ ça va mal! Le réflecteur du phare
+est noirci par la fumée que le vent repousse dans l'intérieur de
+l'appareil; j'ai toute la peine du monde à le maintenir brillant. Je
+suis d'avis que la tempête sera terrible demain.
+
+Chaque ami du gardien du phare prit place autour d'une table sur
+laquelle Harris plaça des verres, de l'eau chaude, quelques citrons et
+un flacon rempli de whisky. Lorsque les grogs furent préparés et toutes
+les pipes chargées et allumées, un des pilotes dit à Harris:
+
+--Voyons, maître, expliquez-nous comment il se fait que vous soyez si
+gai pendant le mauvais temps et si taciturne aussitôt que le soleil
+reparaît et que la mer devient meilleure. Cela nous semble à tous fort
+extraordinaire et très-incompréhensible.
+
+--Mordieu! mes camarades, vous avez tort d'être étonnés; car l'orage,
+qui effraye les poules, les femmes et les enfants, ranime au contraire
+le véritable matelot. Un marin qui a peur pendant la tempête, emploie
+toute la force qui lui reste à se cramponner aux bordages de son navire,
+et ce navire-là ne tardera pas à faire naufrage. La mer a ses secrets
+terribles, ses terreurs mystérieuses. A ce propos, mes amis, je veux
+vous raconter une histoire qui date de cinq ans et qui s'est passée près
+de la côte qui fait face au Canada.
+
+--Parlez! parlez! s'écrièrent tous les matelots en se rapprochant du
+_rocking chair_, sur lequel se balançait le vieillard.
+
+Les verres furent remplis de nouveau, et Harris commença en ces termes:
+
+--Il y a cinq ans de cela, je revenais de Calcutta à Québec, à bord
+d'un navire anglais de Liverpool. C'était précisément à l'époque de
+l'année où nous nous trouvons. Notre voyage ne fut signalé par aucun
+événement remarquable, jusqu'au moment où nous eûmes doublé le cap de
+Sable qui termine la presqu'île de la Nouvelle-Ecosse. Mais alors
+les pronostics d'une affreuse tempête se manifestèrent tout-à-coup.
+L'horizon se rétrécissait de minute en minute et ressemblait, à s'y
+méprendre, à un voile funèbre dont les replis s'agitaient par la force
+du vent. Sur nos têtes, les nuages couraient avec la rapidité de la
+vapeur et ils étaient sillonnés par les éclats du tonnerre. Autour de
+nous, les mouettes, les goélands, les alcyons et les _mother carey
+chickens_ rasaient d'un vol effaré et plein d'anxiété, les flancs et les
+gréements du navire, prêts à y chercher un refuge. Des bandes de bonites
+et de marsouins montraient leurs écailles brillantes à la surface de
+l'eau, sur les flancs et sur les sommets des vagues; ce qui, vous le
+savez, _my boys_, est toujours le signe le plus infaillible d'un gros
+temps.
+
+«Le vent soufflait sud-ouest, et c'était avec la plus grande difficulté
+que nous pouvions nous maintenir dans notre route. Bientôt le vent sauta
+au nord, et le thermomètre tomba a 2 degrés au-dessous de zéro. Le
+soir, il gela très-fort et le brouillard se métamorphosa en blanches
+cristallisations dans les cordages du navire. Deux jours après, nous
+atteignîmes les atterrages du cap Breton, et alors, louvoyant dans le
+canal situé entre deux îles, nous parvînmes dans le golfe de Lorma. Là
+un calme plat remplaça la tempête.
+
+»Nous pouvions, sans lunette, distinguer les dentelures des rochers
+noirs et polis de la côte de Terre-Neuve et la cime des hautes montagnes
+couvertes de neige. Enfin une brise favorable se leva et vint enfin
+enfler nos voiles. Nous fîmes route et tout allait pour le mieux
+lorsque, vers minuit, la vigie qui faisait le quart poussa un cri auquel
+matelots et mousses répondirent à la fois. Tous, se jetant à bas de
+leurs cadres, se précipitèrent sur le pont pour s'informer de la cause
+de cette alerte.
+
+»Nos yeux cherchaient à percer les ténèbres pour découvrir quelque chose
+à l'horizon, lorsque... ô mes amis! à ce souvenir, mon sang se fige
+encore dans mes veines... nous restâmes encore pétrifiés par le
+spectacle qui s'offrit à nos yeux.
+
+»A quatre cents brasses de nous se dessinait la coque d'un navire aux
+proportions colossales, qui nous paraissait immobile et comme rivé au
+milieu des eaux. Il n'y avait pas un chiffon de toile au vent: nul
+mouvement, nul bruit ne révélait à bord de ce vaisseau la présence d'un
+équipage. Les mâts, les vergues, les agrès, tout était recouvert de
+neige et offrait aux yeux la blancheur de l'albâtre.
+
+»Notre terreur fut au comble, lorsque nous vîmes cette masse gigantesque
+s'approcher. Elle n'était plus qu'à une encâblure de notre bâtiment.
+
+»--Pare à vire! pare! s'écria le capitaine de notre navire, la
+voix étranglée et les cheveux hérissés sur sa tête. C'est le
+vaisseau-fantôme.
+
+»--Vous faites erreur, capitaine, lui répliqua le second dont les
+lèvres étaient aussi blêmes que celles d'un cadavre. Ce n'est pas le
+vaisseau-fantôme, car il n'y a pas une âme à bord et le pont n'est pas
+couvert, comme celui du _Hollandais volant_, de squelettes blanchis;
+c'est plutôt le _vaisseau du diable_ qui marche tout seul, mû par un
+pouvoir surnaturel.
+
+»Notre capitaine prit son porte-voix et héla le navire inconnu. Aucun
+mouvement, aucun signe de vie ne répondit à cet appel. Seulement le
+vaisseau continuait à s'avancer sur nous. En moins de quelques minutes,
+il ne fut plus qu'à une encâblure de notre navire. Il semblait vouloir
+s'attacher à nous comme le fer à l'aimant. Une catastrophe inévitable et
+une mort terrible menaçaient notre vie à tous. Chacun des matelots prit
+en main un espar et, au moment où le vaisseau arrivait à bâbord, nous
+parvînmes à amortir le choc. Soudain, par un bonheur inespéré, un coup
+de vent rejeta notre navire à tribord, et c'est grâce à ce hasard seul
+que nous échappâmes au péril.
+
+»--Il y a du monde là-bas! s'écria tout à coup notre capitaine. Regardez
+sur la pont, à côté de l'habitacle.»
+
+»Et nos yeux suivaient le vaisseau mystérieux en cherchant à pénétrer
+le terrible mystère, la coque demeurait toujours immobile. Point de
+timonier à la roue, pas de vigie dans les haubans, pas de matelots
+aux manoeuvres; mais sur le gaillard d'arrière nous apercevions
+distinctement deux formes blanches, immobiles et comme appuyées sur le
+bastingage. Elles étaient enroulées dans des manteaux blancs que le vent
+faisait flotter à son gré.
+
+»Une seconde fois notre capitaine héla de toute la force de ses poumons:
+cet appel fut inutile. Le vaisseau s'évanouit dans l'obscurité,
+silencieusement comme il nous était apparu.
+
+»Pendant les heures qui suivirent cette mystérieuse rencontre, nous
+nous demandions à chaque instant si ce n'était point un rêve, si
+nous n'avions pas été déçus par une illusion de mirage. Les plus
+superstitieux étaient persuadés que le diable était mêlé à cette
+fantasmagorie et que nous étions menacés de quelque catastrophe.
+
+»Tout alla bien jusqu'au soir; mais pendant la nuit le vent sauta au
+nord-est et nous filions avec une rapidité de douze noeuds à l'heure,
+toutes voiles dehors. Tout à coup quelque chose d'informe se dessina
+devant nous, se detachant en noir au milieu de l'obscurité de la nuit.
+Le timonier gouverna directement sur l'objet; tout l'équipage était
+rassemblé sur le pont, les yeux fixés sur ce point de mire.
+
+--»Largue les voiles!--hurla le capitaine qui se mit lui-même au
+gouvernail;--pare à vire.
+
+»Et nous arrivâmes à cinq ou six encâblures de l'horrible spectre qui
+paraissait devant nous, non pas blanc, comme la nuit précédente, mais
+absolument noir, de la flottaison à la cime des mâts.
+
+»A la même place, sur le gaillard d'arrière, les deux formes recouvertes
+de blanches draperies, pareilles à des pleureuses, se tenaient
+immobiles, laissant flotter au gré de la rafale les vêtements dont elles
+étaient couvertes. Les vagues clapotaient contre les parois du navire.
+Par un secret instinct de conservation, tous mes camarades et moi nous
+sautâmes de nouveau sur les espars, dont plusieurs furent brisés quand
+le navire fantôme frôla notre bord. Nous nous crûmes perdus une seconde
+fois; mais glissant à la surface des eaux, comme le ferait une ombre, la
+coque mystérieuse se perdit aussitôt dans la brume.
+
+»Le jour suivant, le vent passa subitement au sud-est et nous
+contraignit à virer de bord, nous poussant au large vers les îles
+Madeleines. Nous passâmes en vue de plusieurs embarcations de tout
+tonnage occupées à la pêche de la morue. Aucune d'elles n'avait vu le
+vaisseau inconnu.
+
+»Pendant les deux jours et les deux nuits qui suivirent, la tempête
+continuait et nous restâmes en panne. Mais la troisième nuit ne se passa
+pas aussi heureusement. Vers deux heures du matin, la vigie de quart
+signala le vaisseau. A une portée de canon vers l'avant, le spectre
+se dressait sur la cime des flots, et comme toujours on voyait sur le
+gaillard d'arrière les deux formes humaines aux blanches draperies.
+Cette fois seulement le navire-fantôme disparut tout d'un coup, sans
+nous menacer d'un choc qui eût été fatal.
+
+»Nous restâmes encore vingt-quatre heures ballotés par la tempête
+devenue plus terrible: mais vers le soir nous aperçûmes devant nous,
+calme comme une mare d'eau douce, le port de _Pine-Light_ qui semblait
+nous convier à chercher un refuge dans son enceinte. Le rocher qui
+forme la pointe nord de l'autre côté de la tour du phare s'élevait
+majestueusement à l'horizon et, devant nous le phare envoyait comme
+aujourd'hui sa gerbe de rayons, dont les mouvantes clartés ricochaient
+au loin sur les vagues.
+
+»Le capitaine se décida à venir attendre à Pine Light la fin de la
+tourmente. Tandis que nous approchions de la côte, l'air fut ébranlé par
+une épouvantable détonation. Les coups se suivaient à des intervalles
+égaux, avec une rapidité croissante. Et pourtant l'atmosphère était
+pure et limpide. Malgré cela, nous ne voyions rien, et il nous était
+impossible de découvrir d'où venait ce bruit qui ressemblait à celui
+d'un combat naval.
+
+»Tout à coup la vigie s'écria:
+
+»Le vaisseau! Voyez là, devant nous!»
+
+»En regardant dans la direction de son bras tendu, nous le découvrîmes
+en effet, pris entre deux rochers du côté du petit îlot qui longe au
+nord la côte, dans la direction du Labrador. Ses mâts étaient brisés, et
+la carène, qui se cabrait comme un cheval indompté, retombait lourdement
+à chaque vague, se désemparant de toutes parts. Les formes humaines dont
+j'ai déjà parlé laissaient apercevoir leurs silhouettes blanches, chaque
+fois que la lame éparpillait son eau phosphorescente le long des parois
+de l'épave.
+
+»Sur la rive du continent, tout s'agitait aussi. Le capitaine du port de
+Pine-Light, suivi de la foule des habitants, se dirigeait en toute hâte
+vers le lieu du naufrage. La grève était illuminée par des torches
+sans nombre, et bien avant que nous eussions atteint le vaisseau,
+une flottille d'embarcations de toutes grandeurs couvrait la mer et
+s'élançait au-dessus du ressac. Néanmoins nous fûmes les premiers à
+aborder l'épave défoncée, disputant aux flots les débris de sa membrure.
+Nous nous hissâmes sur le pont, huit matelots et le capitaine; celui-ci
+arriva le premier avec moi, mais malgré notre courage, je puis le dire,
+les plus braves se sentaient glacés d'effroi en contemplant le spectacle
+étrange qui s'offrait à leurs yeux. Il était fait, réellement, pour
+exciter la plus profonde horreur.
+
+»Contrairement à notre attente, l'équipage du vaisseau se trouvait au
+grand complet.
+
+Mais, le croiriez-vous? cet équipage ne se composait que de cadavres.
+A la base du grand mât, amarrés avec des cordes, deux hommes étaient
+couchés sur un tapis de Smyrne. Le plus âgé, enveloppé de précieuses
+fourrures, tenait enlacé un jeune homme dont la tête reposait sur son
+coeur. A côté d'eux, une jeune femme serrait sur sa poitrine glacée un
+enfant de cinq à six mois.
+
+»La scène qui devait frapper nos yeux dans la cabine était bien
+autrement horrible. Tout autour de ce caveau mortuaire, sur les coussins
+du divan, il y avait des cadavres dont les traits crispés laissaient
+supposer qu'ils avaient perdu la vie dans des convulsions violentes.
+
+»Bientôt le capitaine, revenant avec le livre du bord, nous lut un
+papier qu'il avait trouvé au milieu du registre maritime: il contenait
+un récit de la catastrophe qui avait changé ce navire en un vaste
+tombeau.
+
+»Voici à peu près la teneur de cette épouvantable histoire.
+
+»Le _San Christoval_ appartenait à un armateur de Lisbonne. Le capitaine
+se nommait don Diego de Santas et faisait route pour Ceylan. Son fret
+consistait en vin de Porto, en caisses de cinabre et en plusieurs tonnes
+d'arsenic. Peu de temps avant de quitter Lisbonne, don Diego avait
+épousé dona Mannelita de Penaflor, jeune fille d'une grande beauté, qui
+avait voulu l'accompagner à la mer. Dona Mannelita avait été promise par
+ses parents à un homme d'un caractère violent et audacieux, aux manières
+rudes et grossières; mais elle s'était toujours opposée avec une
+résistance respectueuse à la volonté de sa famille, déclarant qu'elle
+entrerait dans un couvent plutôt que d'épouser un cavalier pour lequel
+son coeur n'éprouvait que de la répulsion. Don Alvar--c'était le nom
+de cet homme abhorré,--instruit de la réponse de dona Mannelita, ayant
+aussi découvert que don Diego de Santas était son rival, résolut de se
+venger d'une manière terrible, si les amants se mariaient jamais. En
+attendant, il employa toutes sortes de menaces pour empêcher cette
+union. En dépit de cet obstacle, le mariage eut lieu. Mais comme les
+nouveaux mariés connaissaient don Alvar, ils résolurent de quitter
+Lisbonne pour mieux se dérober aux atteintes de leur ennemi. Don Alvar,
+instruit de ce projet, résolut de les accompagner. Il se déguisa
+avec une habilité sans égale et vint s'offrir au capitaine du _San
+Christoval_, don Diego lui-même, en qualité de cambusier: il fut
+accepté.
+
+»Dès ce moment, ce misérable, demeurant inconnu au jeune époux et à
+sa femme, tint dans ses mains la vie de tous les deux à la fois. Il
+remarqua avec soin quels mets ils mangeaient de préférence et quels vins
+ils buvaient, et, une fois ces renseignements obtenus, il basa là-dessus
+ses plans de vengeance. Il ouvrit une tonne d'arsenic et mélangea aux
+vins et aux aliments une quantité de ce poison plus que suffisante pour
+donner la mort à tout l'équipage.
+
+»Ceci se passait le cinquième jour après le départ du _San Christoval_.
+Don Diego, à l'occasion du jour anniversaire de sa naissance, avait
+organisé une fête à laquelle il avait convié tous les passagers de son
+navire. L'équipage n'avait pas non plus été oublié. Tous les matelots
+buvaient à la santé de leur capitaine et de sa jeune épouse. C'était la
+mort qu'ils buvaient. Dès que don Alvar reconnut les ravages produits
+par son atroce vengeance, lorsqu'il comprit que seul de tous les
+passagers du navire, de tout l'équipage, il allait rester vivant au
+milieu de tant de cadavres, l'effroi et le remords entrèrent dans
+son âme, et cédant au vertige que donne à la raison le trouble de la
+conscience, il se précipita dans les flots, qui se refermèrent sur lui
+pour toujours.
+
+»Don Diego conserva assez de force pour écrire les détails sommaires
+de cette catastrophe sur le papier trouvé dans le livre du bord. Cinq
+heures après ce fatal repas, le _San Christoval_ n'était plus qu'un
+vaste cercueil abandonné à la merci des flots.
+
+»Parmi les passagers, comme le faisait connaître la liste contenue dans
+le registre du capitaine, il y avait deux soeurs de la Merci qui se
+rendaient à Ceylan pour rejoindre la mission catholique de cette île.
+C'étaient les deux personnages aux vêtements blancs, dont les formes
+fantastiques nous avaient effrayés. Sans nul doute, les infortunées
+n'avaient pris qu'une faible quantité de vin empoisonné, et elles
+avaient probablement espéré, en montant sur le couronnement du navire,
+éprouver quelque soulagement au grand air. Etroitement serrées dans les
+bras l'une de l'autre, elles avaient, dans un embrassement suprême,
+attendu la mort à laquelle tous les passagers avaient succombé.
+
+»D'après la date de cette note écrite par don Diego de Santas,
+l'horrible catastrophe avait dû s'accomplir la veille du jour où nous
+avions aperçu pour la première fois ce navire que nous prenions pour le
+_vaisseau-fantôme_, la terreur des matelots.
+
+»Nous nous hâtâmes de quitter cette scène de désolation. D'ailleurs
+il nous était impossible de séjourner plus longtemps à bord du _San
+Christoval_. Les vagues se ruaient déjà contre les flancs désemparés
+du navire, qui ne devait pas tarder à céder à leur violence. Les deux
+soeurs de la Merci furent les seules dépouilles que nous eûmes le temps
+de transporter à bord de notre yole. Nous allâmes les ensevelir dans le
+petit cimetière du hameau, et c'est sous la pierre tumulaire que vous
+connaissez tous que reposent leurs dépouilles mortelles. Leur âme est au
+ciel, mes amis. Prions pour elles.
+
+»Le lendemain du naufrage du _San Christoval_, il ne restait plus aucun
+vestige de cette épave. Les vagues avaient tout brisé, tout emporté.
+
+»Allons, ajouta le vieux Harris en s'adressant à son auditoire, il est
+tard, mes enfants. Vous ferez bien de rentrer chez vous. Adieu et bonne
+nuit!»
+
+
+
+
+Le Pifferaro.
+
+
+En l'an 1870, le ministre et la municipalité romaine venaient d'ouvrir
+le carnaval en se promenant processionnellement, suivant un ancien
+usage, à travers le Corso et les rues adjacentes. Les balcons des
+palais, les fenêtres des maisons tendues de draperies aux mille couleurs
+étaient occupés par une foule élégamment parée, tandis que la rue était
+sillonnée de toutes parts de calèches découvertes aux attelages ornés
+de plumets, de fleurs et de grelots retentissant. Des flots de peuples
+envahissaient la chaussée et les trottoirs: les voitures s'arrêtaient et
+la circulation sur le Corso était devenue difficile. Çà et là, au
+milieu des chevaux, se faufilait la foule masquée; le combat à coups
+de _confetti_ venait de commencer. C'était une vraie fusillade,
+très-inoffensive du reste, entre les balcons, les voitures, les masques
+et les promeneurs. Les _confetti_ sont de petits bonbons de plâtre ou de
+farine dont chaque promeneur est abondamment pourvu; on les jette par
+poignées, par corbeilles, et bientôt, sur tout le Corso, s'élève un
+nuage blanc qui recouvre en tombant les habits et les costumes des
+spectateurs et des acteurs. Tout ce que touchent les _confetti_ est
+enfariné, moucheté, et Rome entière retentit des bruyants éclats de rire
+d'un peuple de meuniers.
+
+Tout à coup, du milieu d'un groupe, un cri terrible s'éleva:
+
+--Arrêtez-les! arrêtez-les! Ils m'ont volé mon enfant!
+
+Et en même temps une femme affolée de douleur se dressa sur les coussins
+d'une voiture arrêtée sur le Corso: elle avait rejeté le masque qui
+cachait son visage et le domino rose qui la recouvrait, et désignait à
+la foule qui l'entourait une troupe masquée qui se frayait un passage au
+milieu des chevaux et des véhicules et qui disparut bientôt, à la faveur
+du tumulte et du mouvement.
+
+La nouvelle s'était répandue comme une traînée de poudre sur le Corso;
+les rires et les chants cessèrent comme par enchantement et l'on
+n'entendit plus rien que les cris de la mère infortunée qui sanglotait
+et redemandait son enfant.
+
+Cet désespoir touchait les indifférents mêmes, et tout Rome apprit
+bientôt que la comtesse de Casselmonte avait vu son fils unique ravi
+sous ses yeux par une bande de malfaiteurs.
+
+La jeune comtesse appartenait à l'une des plus anciennes familles de la
+capitale de l'Italie. Mariée fort jeune au comte de Casselmonte, le type
+le plus accompli de l'aristocratie romaine, elle était restée veuve
+après quelques années de mariage et avait reporté sur son enfant toute
+l'affection qu'elle éprouvait pour celui qui n'était plus.
+
+La police romaine était sur pied: elle avait visité, exploré un à un
+tous ces mille réduits, bouges et cloaques qui fourmillent dans la
+grande ville, mais les recherches avaient été infructueuses.
+
+Pendant deux ans, la comtesse de Casselmonte, accompagnée d'un serviteur
+fidèle, parcourut successivement toutes les grandes villes de l'Europe,
+donnant partout le signalement de Pedro et offrant sa fortune entière à
+qui lui rendrait son fils bien-aimé. Toutes nos gazettes et celles des
+pays voisins prêtèrent leur publicité à cette aventure extraordinaire et
+firent retentir l'Europe des cris de douleur de cette mère éplorée. Mais
+tout fut inutile, et la malheureuse comtesse revint à Rome la mort dans
+l'âme. Elle n'avait plus d'enfant.
+
+Le chagrin minait cette belle âme qui s'abandonnait tout entière à sa
+douleur et qui demanda à la religion les consolations que le monde était
+impuissant à lui donner. Sa vie se passait à accomplir des actes de
+charité, et il n'était pas une misère à Rome qu'elle ne soulageât, pas
+un appel de malheureux qu'elle n'entendît. Aussi l'avait-on nommée la
+_Madre degl' infelici_. C'est ainsi que la comtesse de Casselmonte
+priait Dieu pour son fils.
+
+Cette année, à l'ouverture du Salon, il y avait foule dans les salles du
+palais de l'Industrie où sont exposées, chaque année, les oeuvres de
+nos meilleurs artistes. Parmi les tableaux qui s'y trouvent réunis, les
+curieux s'arrêtaient avec une prédilection marquée devant une toile due
+au pinceau de M. V... L..., un de nos artistes les plus aimés. C'est
+cette toile que reproduit notre gravure. Elle représente un pifferaro
+aux grands yeux noirs, à la physionomie ouverte, à la mine souriante et
+éveillée.
+
+Les larges boucles de cheveux noirs qui s'échappent de tous côtés
+encadrent merveilleusement cette délicieuse figure. On ne se lasse pas
+de contempler cette tête expressive, et l'on ne sait ce qu'il faut le
+plus admirer, ou de la beauté du modèle ou de l'art que le peintre a
+déployé dans l'interprétation du sujet. Les éloges les plus mérités ont
+été prodigués à M. V... L... par les critiques les plus éminents de la
+presse de Paris.
+
+Parmi les nouveaux arrivants, une femme toute vêtue de noir s'était
+approchée du groupe de curieux et leva tristement les yeux sur le
+tableau. Tout-à-coup elle pâlit, chancela et tomba évanouie sur le
+parquet en poussant un cri à peine contenu.
+
+On s'empressa autour d'elle, on lui prodigua les soins d'usage, et,
+quand elle eut repris connaissance, la belle inconnue montra à tous ceux
+qui se trouvaient près d'elle, le jeune _pifferaro_ de V... L... qui
+était, disait-elle, son fils chéri, son Pedro bien-aimé qu'on lui avait
+volé il y a huit ans sur le Corso, un jour de carnaval, et qu'elle
+croyait à jamais perdu.
+
+Une heure après cette scène qui avait vivement ému tous ceux qui en
+avaient été témoins, la comtesse de Casselmonte se présentait chez le
+peintre auteur du tableau et, après lui avoir raconté son histoire en
+quelques mots, lui demandait en suppliant l'adresse de son jeune modèle.
+
+Malheureusement, comme cela arrive à Paris, le petit pifferaro était un
+de ces modèles de rencontre qui s'était présenté un matin chez lui, avec
+d'autres Italiens. Le sujet lui avait plu, et il avait demandé au chef
+de la bande de le lui amener dans son atelier, ce à quoi celui-ci avait
+consenti avec quelque difficulté.
+
+Tout ce que le peintre V... L... savait, c'est que l'enfant s'appelait
+Ludovico, mais il ignorait son adresse, et depuis un an on ne l'avait
+plus revu dans le quartier Bréda.
+
+Avec les renseignements très-bornés que lui avait donnés l'artiste, la
+comtesse alla demander une audience à M. Gigot, notre préfet de police;
+elle lui fut aussitôt accordée. Ce magistrat mit à sa disposition un
+agent très habile, avec lequel elle entra aussitôt en campagne.
+
+Notre policier s'en alla dans le quartier Mouffetard fouiller tous ces
+bouges hideux où grouille la population des _pifferari_. Dans la rue des
+Boulangers, il amena un certain matin la comtesse, qui y trouva entassés
+pêle-mêle une douzaine de _pifferari_ qui préludaient par leurs concerts
+discordants aux accords abominables qu'ils exhibaient le soir dans les
+brasseries et les cafés de la capitale.
+
+Tous, rangés en cercle, le violon renversé, suivaient de l'oeil les
+mouvements du maître et s'étudiaient à reproduire les airs que celui-ci
+leur notait.
+
+La comtesse n'eut pas besoin d'un long examen pour découvrir Pedro au
+milieu de ces petits virtuoses du pavé, tous sales et déguenillés.
+
+Elle alla droit à lui, le prit dans ses bras et le tint longtemps
+embrassé, tandis que le policier procédait à l'arrestation du misérable
+logeur.
+
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+Un tête-à-tête avec une Panthère.
+
+Le Garrotte.
+
+Une exécution à San-Francisco.
+
+L'arbre anthropophage.
+
+La prairie en feu.
+
+Une chasse en ballon.
+
+Empalé.
+
+Les Gauchos.
+
+Un combat entre ciel et terre.
+
+Un Vaisseau-Fantôme.
+
+Le Pifferaro.
+
+
+FIN DE LA TABLE.
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Nouveaux contes extraordinaires
+by Bénédict H. Révoil
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOUVEAUX CONTES EXTRAORDINAIRES ***
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+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
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+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
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+new filenames and etext numbers.
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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