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diff --git a/old/12487-8.txt b/old/12487-8.txt new file mode 100644 index 0000000..f3c6954 --- /dev/null +++ b/old/12487-8.txt @@ -0,0 +1,7593 @@ +The Project Gutenberg EBook of A quoi tient l'amour?, by Emile Blémont + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: A quoi tient l'amour? + +Author: Emile Blémont + +Release Date: June 2, 2004 [EBook #12487] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK A QUOI TIENT L'AMOUR? *** + + + + +Produced by Tonya Allen and PG Distributed Proofreaders. This file +was produced from images generously made available by the Bibliothèque +nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. + + + + + + + +_EMILE BLÉMONT_ + + + +A quoi tient l'Amour + +Contes de France et d'Amérique + + + +DCCCCIII + + + + + +_L'auteur du présent volume s'est décidé, sur les demandes réitérées qui +lui ont été faites, à rassembler les petits romans et les esquisses de +moeurs qu'il avait éparpillés dans les journaux et les revues au cours +de sa vie littéraire. + +Plusieurs de ces pages remontent à un temps presque oublié déjà; s'il en +a daté quelques-unes, c'est tout simplement pour ne point tomber sous +le reproche d'y avoir imité les confrères qui, au contraire, en ont pu +profiter._ + + + + +I + +A QUOI TIENT L'AMOUR + + + + +Lucile Fraisier + + +I + +Vers le commencement de juillet 1870, après une journée de soleil sans +nuages, la petite ville picarde de Verval-sur-Orle, si calme et si +riante, s'ouvrait à l'air tiède du crépuscule, où déjà flottait +une caressante fraîcheur. Et, tandis que les flammes du couchant +s'éteignaient en lentes dégradations de lumière, en vastes nappes +orangées, en glacis d'un vert tendre et limpide, en fines ombres +violettes, la lune montait à l'orient dans l'éther pur, baignant d'une +sereine blancheur les coteaux boisés, les champs de blé et de seigle, +les prairies, les jardins, les maisons à demi cachées dans le feuillage. +Des souffles apportaient de la foret prochaine l'odeur des troènes +fleuris, et, sur l'eau vive miroitant parmi les branches, faisaient +bruire les saules nains et les hauts peupliers, jusqu'aux rampes du pont +de pierre qui, là-bas, s'arquait, massif et brun, entre les deux rives, +un peu en aval du confluent de l'Orle et de la Sorelle. + +Tout, dans cette bourgade champêtre, respirait la paix, l'harmonie, la +confiance, la fécondité. Le ciel se mêlait à la terre dans une intimité +mystérieuse; et l'âme épanouie de ce pays généreux palpitait avec +douceur sous l'immense et léger dôme d'azur. + +Mais la sérénité de cet admirable soir ne semblait pas avoir la moindre +influence sur François Rouillon, qui, seul, préoccupé, insensible à +l'arôme des lys, indifférent au charme de l'obscurité transparente et +de la lumière lactée, allait et venait silencieusement, entre les +plates-bandes et sous les tilleuls de son jardin, sans pouvoir apaiser +la fièvre qui le brûlait. C'était un homme de moyenne taille, qui devait +avoir de trente-cinq à quarante ans, bien bâti, robuste, la poitrine +ample, les épaules carrées, le cou gros et court, la tête ronde comme +un boulet, les traits énergiques, l'air intelligent mais dur, le front +large mais bas, avec des yeux de braise ardente sous un fouillis +de sourcils épais et de cheveux d'un brun roux qui bouclaient +naturellement. + +Il avait dîné à la hâte, s'était rasé soigneusement, avait changé de +vêtements en prêtant une attention inaccoutumée à sa toilette; puis, au +moment de sortir, avait hésité, était descendu au jardin, et là, depuis +un quart d'heure, marchait au hasard. Soit commencement de lassitude, +soit redoublement d'anxiété, il s'arrêta près des vitrages de la petite +serre, sous la verdure délicate des jasmins étoilés. Un moment il resta +immobile. Il leva machinalement les yeux vers la lune, d'où tombait +cette splendeur pâle qui éclairait le paysage comme une aube, ramena ses +regards vers la terre, aperçut près de là un banc de bois, s'y assit et +s'absorba dans ses pensées. + +Mais voici que, tout d'un coup, derrière les espaliers et les haies, du +côté de l'église, monta gaîment vers le ciel, en fusées claires, parmi +les cris de joie et les éclats de rire, un choeur de fraîches voix +enfantines chantant la vieille ronde du Moulin: + + + _Meunier, tu dors! + Ton moulin, ton moulin, va trop vite. + Meunier, tu dors! + Ton moulin, ton moulin va trop fort._ + +«Parbleu! fit notre homme en relevant la tête, ces enfants ont l'air de +s'adresser à moi, bien que je ne sois meunier que par aventure. Ils ont +raison. Je dors, je rêve, quand je devrais agir. Assez réfléchi! Je ne +vis plus. Me voilà le jouet d'une femme. Et le diable sait ce qu'il y +a de terrible dans le bon petit coeur de la plus ingénue! Le doute me +devient intolérable. Dès ce soir, il me faut une réponse décisive. Quoi +qu'il arrive, au moins serai-je fixé! Si c'est non, j'en prendrai mon +parti, et j'arracherai vite cette mauvaise herbe qui m'envahit tout +entier. Mais, bah! j'aurai Lucile. Je les tiens tous. Allons.» + + +II + +Il regagna rapidement la maison, sortit, descendit la Grand'Rue vers la +place de la Mairie, et, d'un pas sûr, entra dans la boutique située à +gauche, au coin de la rue et de la place. + +Au-dessus de la devanture, par le clair de lune, on pouvait lire cette +enseigne ambitieuse: + + MAGASIN DE NOUVEAUTÉS + +et plus bas, ce nom: + + CONSTANT FRAISIER + +Pas de lumière dans la boutique ni dans l'arrière-boutique. Tout +au fond, brûlait simplement une petite lampe de cuisine, et l'on +distinguait à peine, derrière les mannequins à confections, les +pièces d'étoffes rangées dans les casiers ou empilées sur le bout des +comptoirs. + +«Eh! la patronne! appela le visiteur d'une voix sonore et familière. La +maison est-elle abandonnée?» + +Une femme parut dans la pénombre. + +«Ah! c'est vous, monsieur Rouillon. Entrez donc par ici. Nous prenons le +frais en plein air. Il fait si beau! + +--Bonsoir, madame Fraisier, dit Rouillon, la suivant. On dévaliserait +votre magasin sans danger.» + +Il pénétra, avec elle, dans une cour formant terrasse, d'où l'on +dominait la campagne et d'où l'on pouvait descendre, par un escalier de +quelques marches, au jardinet allongé jusqu'à la rivière. + +Entre les vieux murs tapissés de lierre, de vigne vierge et de +chèvrefeuille, sous les dernières lueurs du jour, une jeune fille jouait +au volant avec une fillette. En apercevant le nouveau venu, elles +s'arrêtèrent. + +«Continuez, je vous prie, mademoiselle Lucile! dit-il à la plus grande. +Ce jeu est charmant.» + +Et, soulevant la plus petite pour l'embrasser au front, il ajouta: + +«Tu n'as pas peur de moi, n'est-ce pas, Linette? Combien aviez-vous de +points? demanda-t-il en s'avançant vers Lucile, qui, instinctivement, +évitait son regard. Je vous ai interrompues. C'est moi qui ai fait +tomber le volant. Reprenez où vous en étiez, sans décompter! + +--Y pensez-vous, monsieur Rouillon, fit leur mère. Linette a déjà joué +plus d'une heure. Elle est lasse, elle devient maladroite. D'ailleurs, +au clair de lune, on n'y voit pas comme en plein jour; et il est grand +temps de se retirer. + +--Fraisier est au café? + +--Il doit y être. + +--J'ai à lui parler. + +--Linette, va chercher ton père. Monsieur Rouillon, asseyez-vous; il +sera ici dans deux minutes.» + +Linette sortit en courant. + + +III + +«Je les tiens!» disait Rouillon tout à l'heure. + +Hélas! oui, il tenait la famille Fraisier. C'était un fort habile +homme que maître François Rouillon. A vingt-quatre ans, ayant perdu en +quelques mois sa mère et son père, il était resté seul à la tête de la +maison, une tannerie qui, bon an, mal an, rapportait simplement de quoi +vivre. Il s'était mis à la besogne sans fainéantise et avait rapidement +amélioré la situation. Sur quoi, attiré par une jolie figure et une +jolie dot, il avait demandé en mariage la fille d'un commerçant parisien +qui, chaque année, passait une partie de l'été à Verval, d'où la famille +était originaire. + +La demande ne fut pas agréée. Rouillon en eut un dépit furieux. Il jura +qu'on ne l'y prendrait plus; il se promit de rester célibataire jusqu'à +sa dernière heure. Il raconta, du reste, que c'était lui qui n'avait pas +voulu de la demoiselle; et il répandit les plus méchants bruits contre +cette dédaigneuse héritière, à laquelle il finit par rendre le séjour de +Verval absolument impossible. + +Alors, on le vit courir les fêtes de campagne, buvant sec, jouant gros +jeu, cueillant les amours faciles chez les filles mal gardées. A ce +train-là, il négligea sa maison, fit des dettes. + +A deux doigts de la ruine, il s'arrêta, trop égoïste et trop matois pour +compromettre irréparablement son avenir. Et puis, cette existence de +Lovelace campagnard commençait à l'ennuyer. Il se rangea, étonna les +gens par son acharnement au travail, par son âpreté au gain, par ses +progrès méthodiques et incessants. Il étendit considérablement ses +relations, voyagea, vint à Paris, observa les manoeuvres des adroits +spéculateurs, suivit leur exemple, avec une extrême prudence d'abord, et +bientôt avec une hardiesse avisée. Pas une bonne opération ne s'offrait +dans le pays, qu'il ne la fît ou ne tentât de la faire. Pour presque +rien, il acheta une brasserie toute neuve, superbement montée par un +homme intelligent mais sans ordre, qui s'était trouvé vite au bout de +son rouleau. Le moulin de la Sorelle tomba de semblable façon entre +ses mains. Pour le moulin et la brasserie, comme pour la tannerie +héréditaire, il sut dresser d'excellents contre-maîtres; et tout +prospérait sous sa haute direction, sans lui donner grand souci. + +N'ayant plus guère de plaisir à courir la pretantaine, il prit le parti +de domestiquer l'amour. Despotique et sensuel, en guise de maîtresses il +eut des servantes, une blonde cette année-ci, une brune cette année-là, +congédiant sans tarder celle qui se montrait farouche, et ne gardant +celle qui s'apprivoisait que juste le temps de satisfaire sa fantaisie +pour elle. + +Un tel manège ne pouvait durer sans quelques inconvénients. Il y eut +d'assez scabreuses histoires; il y eut même un véritable scandale. + +Une grande et belle fille aux sourcils noirs, Madeleine Cibre, devint +enceinte à son service. Elle se crut des droits, prit des airs de femme +légitime. Il la renvoya brutalement. Déshonorée, reniée, chassée +comme une voleuse, elle retourna à pied dans son pays, un village des +environs. + +Elle ne put aller jusque-là. Brisée de fatigue et de douleur, elle +tomba sur le chemin, où elle faillit être écrasée par la voiture du +percepteur, M. Dufriche, qui revenait chez lui, à la Villa des Roses, un +peu au-dessus de Verval. + +Le percepteur était un brave homme. Il la releva, la ramena, la +recueillit par pitié dans sa maison. + +Madeleine y accoucha d'un enfant mort, et pensa mourir elle-même. + +Les gens de Verval n'ont pas la moindre sentimentalité. Pourtant, son +malheur la rendit sympathique à tous. Elle était bonne ouvrière, très +courageuse, très probe. Mme Dufriche finit par lui donner chez elle un +emploi régulier, et Rouillon fut quelque temps regardé comme un +monstre. Il ne broncha pas. Aux gens assez hardis pour lui marquer leur +désapprobation, il répondit: + +«Avait-elle un certificat de chasteté quand je l'ai engagée? L'enfant +est-il nécessairement de moi? Si elle a été avec l'un, elle a pu aller +avec l'autre. Je ne me mêle pas de vos affaires; et je vous conseille, +dans votre intérêt, de ne pas vous mêler des miennes.» + + +IV + +Il avait eu d'autres raisons, qu'il ne disait pas, pour agir avec cette +âpreté féroce. + +Madeleine était devenue un obstacle à des projets nouvellement formés. +Sans le vouloir ni le savoir, Lucile Fraisier avait fait le miracle de +remuer jusqu'au fond du coeur cet intraitable égoïste. + +En passant, en voisinant, par une pente insensible, il s'était laissé +aller au charme pur et pénétrant de la délicate jeune fille, hier encore +une enfant sans conséquence. Et maintenant, il l'aimait comme un fou, +cette petite blonde de dix-neuf ans, si simple et si gracieuse, et qu'un +rien parait admirablement, et que, chaque jour, à toute heure, il voyait +là, gaie, sereine, familière, vaillante, répandant avec douceur autour +d'elle un rayonnement d'espérance, un parfum de paradis. + +Il ne se lassait pas de la regarder, assise près du comptoir, les +paupières baissées sur son ouvrage. Relevait-elle les yeux, il pouvait +à peine soutenir la clarté de ce regard jeune, qui le déconcertait, qui +l'éblouissait, comme l'aurore éblouit une bête nocturne. + +Dès qu'elle n'était plus là, il retrouvait, d'ailleurs, toute sa +lucidité. + +A loisir, avec science et amour, il avait préparé le filet où il devait +prendre cette précieuse demoiselle. + +Une profonde habileté n'était pas nécessaire. Constant Fraisier, beau +parleur, joueur passionné, tempérament flâneur et frivole, menait +ses affaires d'une façon déplorable. Sa femme et sa fille faisaient +merveille; mais lui, ce panier percé, il avait toujours besoin d'argent. + +Rouillon vint à son aide, par hasard, en bon garçon, pour l'obliger, +entre deux petits verres et deux carambolages. + +Il lui prêta d'abord quelques billets de cent francs; puis, sans trop se +faire prier, mais en prenant les meilleures garanties, quelques billets +de mille francs. + +Bref, il avait actuellement entre ses mains les destinées de la famille. + +Il pouvait, en un clin d'oeil, poursuivre, exécuter, ruiner son +débiteur. Et sous le sentiment sérieux qui le rendait parfois si timide +et si gauche, il éprouvait, à se sentir maître de la situation, un +plaisir cruel de chat jouant avec la souris. + + +V + +Le café n'était pas loin. Au bout de quelques minutes, Linette ramena +son père. + +«Vous avez à me parler, Rouillon?» dit Fraisier, visiblement inquiet. + +«Rassurez-vous, mon ami! fit rondement le visiteur. Je viens avec les +meilleures intentions du monde.» + +Lucile se retirait, emmenant sa petite soeur par la main. + +«Je vais coucher Linette,» dit-elle à sa mère. Elle salua Rouillon. +Il eut le plus vif désir de la retenir. Ne valait-il pas mieux parler +immédiatement devant elle, dissiper d'un seul coup toute incertitude, +emporter l'affaire d'assaut? + +Mais, sous son regard limpide, il sentit un trouble étrange le +paralyser; il bégaya: «Mademoiselle... Mademoiselle!...», ne put ajouter +une syllabe et la laissa partir. + +Il eut vite repris son aplomb; et, pour sa revanche, sans préambule, +sans ambages, d'une voix brève, avec autorité, en homme sûr de n'avoir à +craindre aucune contradiction, il demanda à Fraisier la main de Lucile. + +Malgré son air d'indifférence et sa disparition hâtive, Lucile ne +s'était pas trompée sur le but de cette visite mystérieuse. En pareil +cas, la fille la plus innocente devient très perspicace. Aussitôt sa +soeur déshabillée et couchée, elle descendit l'escalier à tâtons, +s'avança sur la pointe des pieds dans l'ombre, et, prête à fuir dès la +moindre alerte, écouta. + +«Je suis très honoré de votre demande, répondait son père à Rouillon, +très honoré et très heureux, mon ami! Si tout dépendait de moi, ce +serait déjà conclu, vous n'en doutez pas. Mais je ne puis engager Lucile +sans son aveu; je la préviendrai, je la consulterai. Il faut observer +les formes. Les femmes y sont très sensibles. + +--Eh bien! consultez-la tout de suite. + +--Quel amoureux vous faites! Vous menez ça comme une charge de +cavalerie. + +--Je ne plaisante pas. + +--Je l'espère bien. Mais voyons! puis-je l'interroger là, devant vous, +ce soir même, brusquement, crûment, sans répit ni pudeur? + +--Pourquoi différer? Le temps n'est pas seulement de l'argent; c'est +aussi du bonheur. La vie est-elle si longue, qu'on doive en perdre la +meilleure part à se morfondre dans l'attente? + +--Rouillon, ami Rouillon, un peu de mansuétude, un peu de patience! +N'allez pas plus vite que les violons. Ecoutez, je connais Lucile. Il ne +faut pas l'effaroucher. Ce que j'en dis, c'est pour votre bien. + +--Soit! fit Rouillon, réfléchissant que Fraisier avait grand intérêt au +mariage, y aiderait de tout son pouvoir et serait pour lui un excellent +avocat. Je me résigne. Quand reviendrai-je? + +--Dimanche, après déjeuner, si vous êtes libre. + +--C'est convenu.» + +Rouillon se leva. Mais il semblait ne pouvoir s'en aller. Il parla d'une +nouvelle entreprise qu'il avait en vue. Il se plaignit des bruits de +guerre, si désastreux pour le commerce! Il n'en finissait plus, faisant +un pas pour s'en aller, s'arrêtant et renouant la conversation. + + +VI + +Lucile était remontée, toute tremblante, près de Linette, qui déjà +dormait dans sa couchette blanche. Elle passa dans la chambre voisine et +s'accouda, soucieuse, à la fenêtre ouverte sur la rue. + +Bientôt elle tressaillit. Un pas ferme et sonore ébranlait le pavé. Dans +la partie du chemin éclairée par la lune, un jeune homme s'avançait +rapidement, le visage levé vers Lucile. Il l'avait aperçue de loin; +et elle reconnut vite cette allure franche, cette figure énergique et +cordiale, cette fine moustache brune. Un nom lui vint sur les lèvres: +André! En même temps, une inspiration lui traversa l'esprit. + +«Chut!» fit-elle, un doigt devant les lèvres, au moment où il arrivait +sous la fenêtre et se disposait à lui adresser la parole. + +Elle ajouta tout bas, penchée sur la barre d'appui: + +«Attendez un peu, là, dans l'ombre!» + +Elle s'assura que son père et Rouillon causaient encore dans la cour, +chercha sur l'étagère, y trouva un bout de papier, un crayon, et +hâtivement écrivit ces mots: + +«Dans une heure, sans qu'on vous voie, venez au jardin; et attendez-nous +près de la rivière, sous les charmilles. Ma mère et moi, nous vous y +rejoindrons. C'est très grave.» + +Elle plia le papier, souffla la lumière, revint à la fenêtre, puis, +personne ne les observant, laissa tomber le petit billet dans la rue et +fit signe au jeune homme, dès qu'il l'eut ramassé, de s'éloigner sans +retard. + +Il était temps. A peine avait-il disparu, qu'elle entendit le bruit +des pas et des voix au rez-de-chaussée. Rouillon se décidait à prendre +congé. + +Elle le regarda s'éloigner à son tour. Quand elle l'eut vu, de loin, +rentrer chez lui, elle ralluma son bougeoir et redescendit l'escalier. + + +VII + +«Ah! te voilà maintenant, fit son père; je gage que tu sais pourquoi +l'ami Rouillon est venu. + +--C'est vrai. Je m'en doutais. J'ai écouté, j'ai entendu. + +--Cela simplifie tout. Hein! quel brave garçon! Comme il t'aime! Sa voix +tremblait. Il n'est pas commode avec tout le monde, ce gaillard-là; mais +toi, tu feras de lui ce que tu voudras. Sais-tu qu'il a plus de deux +cent mille francs, tandis que nous n'avons que des dettes? Heureusement +notre plus gros créancier, c'est lui. Quand Linette m'a annoncé tout à +l'heure qu'il avait à me parler, j'ai eu froid dans le dos. D'un trait +de plume, il peut nous mettre sur le pavé. + +--Vous me conseillez donc de l'épouser, et vous pensez que je n'y aurai +aucune répugnance? + +--Dame! c'est un parti superbe, inespéré; et que pourrais-tu lui +reprocher, Lucile? répondit Fraisier avec volubilité, comme s'il +éprouvait inconsciemment le besoin de pallier à ses propres yeux ce +qu'il y avait d'égoïste et d'un peu vil dans sa pensée et dans sa +conduite. + +--Ce que je lui reproche, père, je vais vous le dire. C'est qu'il vous +a prêté de l'argent pour vous tenir en son pouvoir, pour vous ôter +la faculté de lui refuser ma main, pour me contraindre d'être à lui. +Prétendrez-vous qu'il n'ait pas fait ce calcul? Je sens, je suis sûre +qu'il l'a fait. Eh bien! c'est lâche. Je ne puis aimer un tel homme. +Fût-il vingt fois plus riche, il ne me serait pas moins odieux. + +--Comment? tu lui sais mauvais gré de m'avoir aidé, et tu lui fais un +crime de t'adorer! Lucile, c'est de la folie. Tu ne le connais pas. On +t'aura dit du mal de lui. On le jalouse, à cause de sa fortune rapide. +Mais François Rouillon est un honnête homme, je te l'affirme; et il +n'est point du tout un homme à mépriser. Tu reviendras à de meilleurs +sentiments sur son compte. Il faut être juste, au moins. + +--Père, j'ai toujours respecté vos volontés. Pardonnez-moi si je résiste +aujourd'hui. Il y va de toute ma vie. Quel que puisse être le caractère +de M. Rouillon, j'ai pour lui une antipathie insurmontable. Il me +rendrait malheureuse, et je ne le rendrais pas heureux. Ce mariage ne +doit pas se faire.» + +Fraisier était anéanti. Qu'allaient-ils devenir tous? Que dirait, que +ferait Rouillon? + +«Malheureuse! s'écria le pauvre homme, tu veux donc notre ruine!» + +Mme Fraisier intervint: + +«Constant, laisse Lucile s'expliquer avec moi. Tu vois bien qu'elle est +énervée ce soir. Demain, nous causerons tous les trois à tête reposée.» + +Fraisier se leva sans répondre et se mit à marcher de long en large, +désorienté, furieux, perplexe. Puis, machinalement, il alla fermer +le magasin, sortit en ruminant des projets confus; et bientôt il se +retrouvait au café, où on l'attendait pour finir et régler une partie +interrompue. Le démon du jeu reprit possession de ce faible cerveau. + +«Sa mère lui fera entendre raison,» se dit-il. + +Et il remit au lendemain les affaires sérieuses. + + +VIII + +«Ma pauvre Lucile!» fit douloureusement Mme Fraisier, en embrassant sa +fille, quand il les eut laissées seules. + +Sous ses bandeaux plats de cheveux grisonnants, Mme Fraisier était +restée la femme tendre et un peu romanesque, qui naguère avait +passionnément aimé son mari. N'ayant pu le tenir longtemps en haute +estime, délaissée, ruinée par lui, elle ne vivait plus maintenant que +pour ses deux enfants. + +«Sois tranquille, mère! lui répondit Lucile; je saurai me défendre.» + +Et l'entraînant doucement au jardin, baigné des calmes rayons blancs, la +jeune fille s'achemina avec elle vers la rivière, par l'allée du milieu, +entre les poiriers en quenouille, les ifs sombres et les hautes bordures +de buis. + +«Il ne faut pas désespérer, reprit-elle. Quelqu'un nous attend, là, sous +les charmilles, qui nous donnera, j'en suis sûre, bon conseil et bon +secours. + +--Qui? André? + +--Oui. J'ai pu le prévenir tout à l'heure, comme il passait devant la +maison. + +--Tu ne crains pas?... + +--Avec toi et avec lui, mère, que puis-je craindre? Nous n'avons fait et +ne ferons rien de mal. Tu sais comment, André et moi, nous nous aimons. +En ta présence, avec ton assentiment, nous nous sommes engagés l'un +envers l'autre, loyalement, pieusement, pour toujours. Nous resterons +fidèles à notre parole, quoi qu'on fasse contre nous. C'est notre droit, +c'est notre devoir. Regarde, voici André!» + +Le jeune homme était devant elles. + +«Un malheur vous est-il arrivé? leur dit-il précipitamment. + +--Il est arrivé, affirma Lucile, ce qui devait arriver tôt ou tard. +François Rouillon a demandé ma main. + +--Ah!... c'est grave, en effet. Savez-vous exactement ce que M. Fraisier +lui doit? + +--Nous lui devons vingt mille francs, fit Mme Fraisier. + +--Vingt mille francs! Je ne croyais pas la somme aussi forte. J'ai vendu +mes terres un bon prix; mais, avec tout l'argent que j'ai pu réunir, je +reste loin de compte. Il est vrai que la liquidation de votre magasin +produirait quelque chose. Vous êtes décidés à céder le fond, n'est-ce +pas? + +--Il faudra bien que mon mari s'y résigne. Nous perdons de l'argent +chaque année. Mais nous n'avons pas d'acquéreur, et une vente forcée +serait désastreuse. Pour que la cession nous donne à peu près de quoi +désintéresser M. Rouillon, il est indispensable qu'elle ait lieu dans de +bonnes conditions. Nous irions vivre alors avec mes parents. Au moins, +l'héritage de mon père ne serait pas compromis d'avance. Je voudrais +sauver cela pour mes deux filles. Comment faire? Comment gagner du +temps? M. Rouillon doit revenir dimanche; il exigera une réponse +définitive. Un refus ferait immédiatement éclater l'orage. + +--Mère, je suis incapable de ruser avec lui. Si je lui laissais la +moindre espérance, je me croirais inexcusable. + +--Lucile a raison, madame. Elle doit rester en dehors de cette affaire. + +--Croyez-vous que ce soit possible? + +--Si vous ne trouvez rien de mieux, dites qu'elle est trop jeune pour se +marier maintenant. + +--Il ne se paiera point d'une semblable défaite. + +--Opposez donc la question de santé. Le docteur Farel vous est dévoué. +Confiez-vous à lui. Qu'il ajourne le mariage à six mois, à un an! Que +peut objecter Rouillon? D'ici là, nous aviserons. + +--C'est encore le moyen le plus simple et le plus sûr, dit Mme Fraisier. + +--Et jusqu'à nouvel ordre, ajouta vivement Lucile, que personne, même +mon père, surtout mon père, ne se doute que je refuse M. Rouillon pour +André! Mon père pourrait nous trahir sans le vouloir, sans y prendre +garde. Et M. Rouillon est capable de tout. Il me fait peur.» + +Un instant, ils restèrent tous les trois silencieux et pensifs. Onze +heures sonnèrent dans la nuit claire et paisible, au vieux clocher dont +le double pignon brun se dessinait non loin d'eux, sous la blancheur +du ciel. Il fallut se séparer. André regagna le bord de la rivière, se +retourna pour envoyer un dernier baiser à Lucile et disparut dans la +feuillée. + +«Jamais je n'accepterai M. Rouillon, j'aimerais mieux mourir!» répétait +Lucile à sa mère en revenant vers la maison, tandis qu'une brise légère +inclinait la pointe effilée des grands ifs. + + +IX + +Le dimanche suivant, quand Rouillon revint, Lucile était absente. Mme +Dufriche, cousine de sa mère, l'avait invitée, ainsi que Linette, à +passer la journée à la Villa des Roses. Le soir, M. et Mme Fraisier +devaient y dîner avec leurs deux filles, pour fêter le cinquantième +anniversaire du percepteur. + +Fraisier, la mort dans l'âme, reçut Rouillon avec une physionomie +souriante. Afin de chasser les idées noires, il but en sa compagnie +quelques gouttes d'un généreux cognac. Il semblait n'avoir à lui dire +que les choses les plus agréables. + +Il lui fit les plus chaleureux témoignages d'estime et d'amitié. Il +parlait déjà comme un beau-père. Pas l'ombre d'une difficulté +à l'horizon. C'était parfaitement entendu, convenu. Seulement, +insinua-t-il, en dorant ses paroles d'un gros rire amical, seulement +Rouillon était trop pressé. Il fallait patienter un peu. Lucile avait +une santé si délicate! Tout l'hiver et tout le printemps, elle avait dû +se soigner, prendre des toniques. Et le docteur ne voulait pas la marier +avant la vingtième année. On avait beau dire, il restait inexorable, le +terrible docteur! + +Ainsi le pauvre Fraisier défilait, avec le plus gracieux naturel, tout +son chapelet de phrases soigneusement préparées, atténuant bien vite la +moindre expression dangereuse, mettant une conviction persuasive en tout +ce qu'il disait, s'arrêtant parfois une seconde pour juger de l'effet +produit, guettant un mot, un geste de Rouillon, puis reprenant son petit +discours d'un air dégagé, mais avec une anxiété profonde. Rouillon, +devenu tout d'un coup très pâle, le laissa parler jusqu'à épuisement +total de son éloquence familière. Il y eut alors un silence gênant. + +«Avez-vous fait part de ma demande à Mlle Lucile? dit enfin Rouillon +d'une voix sèche. + +--Non. Sa mère avait des scrupules et a voulu, tout d'abord, consulter +le docteur. Après quoi, nous avons cru préférable de ne rien dire à +Lucile pour le moment. Nous devons la ménager. Pour vous, c'est quelques +mois à attendre; voilà tout. Il ne faut pas nous en vouloir.» + +Rouillon baissa la tête. + +«J'aurais dû, l'autre soir, parler devant elle, fit-il tout bas. + +--Venez nous voir quand il vous plaira, s'écria Fraisier avec +empressement; et parlez-lui à votre guise! Je m'en rapporte à vous. Mais +je vous conseille de ne rien brusquer. Allez doucement. Elle vous saura +gré de votre réserve et de vos attentions. + +--C'est juste, répondit Rouillon; je verrai ce que je dois faire. +Adieu.» + +Et tandis que Fraisier lui prodiguait les bonnes paroles, il s'en alla +lentement, les yeux troubles, la tête lourde. + +Au bout d'une vingtaine de pas, il se souvint qu'il avait encore dans +sa poche un petit bracelet d'or, dont il devait faire cadeau à Lucile. +Superstitieusement, il s'imagina que, s'il le gardait, ce serait un +mauvais signe. Vite, il rebroussa chemin. Trouvant la porte du magasin +fermée, il prit une ruelle latérale qui menait au jardin. Sur le point +d'entrer, il s'arrêta. M. et Mme Fraisier, absorbés par une vive +altercation, ne l'avaient pas entendu, ne le voyaient pas. + +«C'est toi qui lui montes la tête contre Rouillon, disait Fraisier avec +colère. + +--Lucile l'a pris en aversion, répliquait sa femme. Je n'y puis +absolument rien. Elle ne veut pas entendre parler de lui. Ce mariage ne +se fera jamais. Arrangeons-nous en conséquence.» + +Rouillon chancela, comme sous un coup de massue. Blême, la sueur froide +au front, il s'appuya contre le mur et resta une minute anéanti. Puis, +dans un obscur sentiment de honte, de douleur et de rage, à pas de loup, +sans faire de bruit, il s'éloigna. + + +X + +Arrivé chez lui, il se laissa choir sur un siège; et pendant plus d'une +heure, il n'eut la force ni de bouger, ni de penser. Sur lui pesait une +lassitude étrange, un abattement morne, un désespoir noir. Il avait +l'instinct confus d'un écroulement dans sa destinée et l'obscur +pressentiment d'un avenir sinistre. + +«Elle ne m'aime pas! elle ne m'aimera jamais!» fit-il d'une voix sourde, +en se dressant tout d'un coup, comme si un éclair venait de traverser +l'ombre orageuse qui l'enveloppait. + +Il retomba, hagard. Les pensées maintenant se pressaient, se heurtaient +tumultueusement sous son crâne. Pourquoi Lucile ne l'aimait-elle pas? +Pourquoi cette aversion contre lui? + +Elle devait en aimer un autre. Qui? + +Plusieurs figures se levèrent presque simultanément dans sa mémoire. +Ses soupçons finirent par se concentrer sur trois jeunes gens. Ceux-ci +revenaient toujours le hanter, semblaient effacer les autres. Et, pesant +toutes leurs chances, fouillant avidement le passé, il faisait une +investigation minutieuse dans ses souvenirs. Tel incident, d'abord +négligé, l'obsédait à cette heure. Tel détail, jusqu'alors insignifiant, +prenait une singulière importance. Rien de décisif, cependant; rien de +précis, rien de sûr. + +Voyons! était-ce Prosper Dufriche, le fils de ce percepteur qui naguère +avait recueilli Madeleine Cibre, et chez qui, justement, Lucile passait +la journée présente? Quelle élégance hardie avait ce fier et robuste +gaillard, sous son brillant uniforme d'officier, avec sa moustache +gauloise, ses yeux clairs, son profil aquilin! Et ce dimanche-là, ne +se trouvait-il pas à Verval, pour l'anniversaire de son père? Mais sa +garnison était à plus de quarante lieues; et le lieutenant ne séjournait +à la Villa des Roses que fort peu de temps, à de longs intervalles. + +D'autre part, que penser de Jean Savourny, l'instituteur? Veuf depuis +dix-huit mois, ce mélancolique personnage, maigre, brun, barbu, dont +le regard noir avait un éclat et une douceur bizarres, était toujours +fourré chez les Fraisier, avec sa petite fille, une amie de Linette. +Son air intelligent, sa voix musicale, ses façons étranges, pouvaient +séduire un coeur naïf et romanesque. + +Il y avait aussi Victor Moussemond, le fils de l'huissier, un petit +monsieur fat et pédant, qui devait plus tard succéder à son père, et +qu'on appelait familièrement Toto Mousse. Le monocle à l'oeil, l'allure +insolente, le teint fleuri, la lèvre gourmande et toujours rasée de +frais, Toto se vantait volontiers d'un tas de bonnes fortunes et posait +pour le type qui ne trouve pas de cruelles. Il habitait en face du +magasin de nouveautés, et n'épargnait rien pour fasciner sa petite +voisine, qu'il poursuivait ostensiblement de ses galanteries +triomphales. + +Rouillon ne pouvait écarter ces trois figures. C'était une +hallucination, une possession. Certainement, il devait sa déconvenue à +l'un de ces trois hommes. Il en était convaincu. Conviction violente, +passionnée, impérieuse, absolue. Il voulut les revoir réellement, les +observer de ses yeux. Il ne s'y tromperait pas, il saurait vite la +vérité. + +Dans ce but, il sortit. Il réussit à les rencontrer tous les trois. Il +eut le courage de les aborder. Il leur parla, les fit parler. Mais il +rentra sans avoir acquis une certitude, et vainement se creusa la tête +toute la nuit. + +Il n'avait pas songé un seul instant à André Jorre, le maître +bourrelier, qui, revenu de Paris depuis deux ans, était établi en haut +du bourg, devant les hêtres, dans la maison aux trois marches, où il +vivait tranquillement avec son père infirme, sa bonne vieille mère et +son jeune frère Paul. Ce discret travailleur se montrait peu, ne faisait +guère parler de lui, et s'était bien gardé de compromettre Lucile. + + +XI + +Rouillon n'eut pas le loisir de poursuivre longtemps son enquête. + +Le 15 juillet, la guerre était déclarée entre la France et la Prusse. +Les catastrophes se précipitèrent. L'Empire croula. Paris fut bloqué. +Les Allemands pénétrèrent jusqu'au coeur de la France. + +Dès les premiers chocs sur la frontière, on en avait cruellement +ressenti le contre-coup à Verval. Quelques jours après la bataille de +Reichshoffen, M. et Mme Dufriche ramenaient chez eux leur fils Prosper, +grièvement blessé dans la mêlée. Un soldat dévoué avait pu l'emporter à +travers un déluge de mitraille. + +Aux époques tragiques, les caractères s'accentuent naturellement avec un +singulier relief, comme sous l'influence de réactifs violents. Chacun, +dans la petite ville, fut surexcité par les désastres. Celui-ci levait +au ciel des bras désespérés, et vingt fois par jour déclarait tout +perdu; celui-là, sous une gravité triste, gardait l'espoir et la +vigueur, comme un arbre toujours vert sous la neige et le vent glacé. +Toto Mousse, pour qui son père avait à grand'peine trouvé un remplaçant +payé au poids de l'or, ne songeait plus, oh! plus du tout, à la +bagatelle; tremblant la peur, il restait nuit et jour terré chez lui, +comme un lièvre au gîte. + +Tous les hommes valides étaient partis. André Jorre, ancien soldat, +avait été rappelé sous les drapeaux. + +Un soir, par un ciel étoilé, dans les charmilles du jardin, il fit ses +adieux à Lucile. Elle ne put, entre sa mère et lui, se défendre de +pleurer. + +«André, lui dit-elle à travers ses larmes, en lui donnant un petit +nécessaire arrangé par elle et où elle avait glissé son portrait, André, +faites votre devoir, tout votre devoir! Autrement, nous ne serions pas +dignes d'être heureux. Mais pensez un peu à moi, qui penserai toujours à +vous.» + +Rouillon, âgé de trente-sept ans, n'avait pas été atteint par la loi de +recrutement. Il s'était promis, d'ailleurs, puisqu'il était adjoint +au maire, d'en profiter pour ne se laisser imposer d'aucune façon le +service militaire. + +Il n'avait pas plus renoncé aux affaires qu'à la conquête de Lucile. Sa +passion pour Mlle Fraisier, si profonde qu'elle fut, avait laissé +intact son instinct commercial. Ayant flairé les événements longtemps +à l'avance et prévu une hausse énorme sur les cuirs, il avait fait des +achats de tous les côtés avant la déclaration de guerre; maintenant il +réalisait de superbes bénéfices. + +Cela l'occupait, lui fournissait une diversion utile, mais n'apaisait +point sa méchante humeur. La proclamation de la République le rendit +furieux. + +Cette guerre, qu'on voulait continuer malgré tout, lui semblait +inepte et désolante. Il n'y avait plus d'armée. Comment résister aux +innombrables envahisseurs? Pourrait-on les empêcher de mettre toute la +France au pillage? + +Bientôt ils seraient à Verval. Et alors, quel gâchis! Plus de sécurité +pour les gens ni pour les biens! + +Ah! comme il rabrouait les exaltés; comme il se gênait peu pour les +traiter publiquement de fous! + +Et comme il rabattait le caquet démocratique de Constant Fraisier, qui +prêchait la lutte à outrance! + + +XII + +L'ennemi, cependant, gagnait chaque jour du terrain. Le 2 octobre, +Verval eut une première alerte. Des troupes allemandes apparurent au +loin, dans la plaine, par grandes masses noires; et l'on vit les uhlans +chevaucher de l'autre côté de l'eau. Mais on avait fait sauter le pont, +et ce jour-là ils durent se borner à une promenade platonique. + +Le surlendemain, un détachement d'infanterie occupa le hameau de +Saint-Maxin, à droite de la Sorelle. Deux hommes, d'abord, traversèrent +la rivière sur un arbre creux, et reconnurent l'endroit. Puis, ils +firent un radeau sur lequel passèrent une quarantaine de soldats; et +cette avant-garde s'établit dans une ferme, à l'angle formé par le +confluent de la Sorelle et de l'Orle, afin de rétablir le pont, tant +bien que mal, au plus vite. + +Personne ne bougeait dans le bourg. Nul ne songeait à la défense; et les +voitures où l'on avait entassé les armes de la garde nationale étaient +déjà parties. Une compagnie de francs-tireurs les ramena. Le capitaine +s'installa à la mairie, convoqua les autorités, déclara qu'il fallait +résister, débusquer les Allemands de leur poste avancé. Il fit appel aux +hommes de bonne volonté, distribua les fusils. Vainement le maire et +quelques conseillers municipaux protestèrent de tout leur pouvoir; +vainement se démena François Rouillon qui, sachant la méthode des +Prussiens, redoutait les conséquences d'une pareille équipée. + +«Les voilà bien, criait-il, ces bandits de francs-tireurs! Ils +sacrifient tout, parce qu'ils n'ont rien à perdre. Ils ruineraient vingt +départements pour faire parler d'eux.» + +Les trembleurs eurent beau dire; ils ne purent obtenir qu'on se tînt +tranquille. On attaqua au milieu de la nuit. L'ennemi, surpris, eut +plusieurs hommes tués ou blessés et se retira précipitamment sur la rive +droite, abandonnant ses travaux, qui furent anéantis. + +L'enthousiasme causé par ce succès dura peu. On apprit la capitulation +de Neuville-le-Fort. Les francs-tireurs gagnèrent les bois à la hâte, +et bientôt un corps d'armée allemand, arrivant par la rive gauche de +l'Orle, ouvrit sur Verval un bombardement préliminaire qui fit crouler +le clocher et alluma plusieurs incendies. Puis des cavaliers verts et +rouges, au casque à chenille, prirent possession de la place. + +Comme Rouillon remontait de la cave où il s'était réfugié, il s'entendit +appeler de la rue. Il s'avança sur le seuil et vit trois cavaliers +ennemis, arrêtés devant sa maison. + +«Me reconnaissez-vous? lui dit l'un d'eux en riant. Eh! eh! j'ai +travaillé ici pour le roi de Prusse.» + +En effet, sous l'uniforme des chevau-légers bavarois, Rouillon reconnut +un ancien employé du chemin de fer, Karl Stein, qui avait passé +plusieurs années dans le pays. + +«Marche! lui cria cet homme, changeant subitement de façons. Tu seras +notre otage. C'est la guerre.» + +Il lui mit le pistolet sur la tempe; et les deux autres cavaliers, +l'empoignant chacun par un bras, l'entraînèrent au trot de leurs +montures. + + +XIII + +L'infanterie allemande s'était cantonnée hors du bourg. Le chef avait +établi son quartier général chez les Dufriche, à la Villa des Roses. + +C'est là que fût mené Rouillon. On le poussa, les mains liées, dans la +salle à manger, où plusieurs officiers étaient attablés autour d'un +déjeuner copieux. Une femme les servait, Madeleine Cibre. + +«Elle m'aura dénoncé!» pensa-t-il, en fixant sur elle un regard haineux. + +Le plus âgé des officiers, celui qui paraissait le chef, se retourna à +demi pour considérer le prisonnier. + +«Qui êtes-vous? lui dit-il. + +--François Rouillon. + +--Vous êtes adjoint au maire, vous êtes un des plus riches +contribuables. Votre devoir était de prévenir les actes de rébellion et +de brigandage commis contre nous, l'autre nuit, dans votre commune. Vous +en serez personnellement responsable, si les coupables ne nous sont pas +livrés. + +--Les coupables! mais ce sont les francs-tireurs. Ils ont quitté Verval. +Je ne puis vous en livrer un seul, moi! + +--Vous dites tous la même chose ici; vous vous êtes entendus pour nous +tromper. Vous mentez, comme le maire et les deux notables que je viens +de faire enfermer dans le pavillon du jardin. Vos francs-tireurs, nous +ne les avons pas vus. Ce sont les habitants qui ont tiré sur nous. +D'ailleurs, quels que fussent les rebelles, il fallait les empêcher +d'agir. + +--Ah! j'ai bien fait tout ce que j'ai pu pour cela, je vous le jure! + +--Toujours le même système! Mais je ne veux pas qu'on se moque de nous. +Il importe que paysans et bourgeois perdent tout espoir de nous résister +impunément. Nous avons eu trois hommes hors de combat. Si vous persistez +tous dans votre silence, trois d'entre vous seront exécutés. Trois +autres iront en prison au delà du Rhin. Vingt maisons seront brûlées. Je +vous accorde un quart d'heure pour réfléchir. Allez.» + +On emmenait déjà Rouillon. Mais il avait beaucoup réfléchi en quelques +minutes. + +«Mon commandant, dit-il à voix basse après s'être assuré d'un coup +d'oeil que Madeleine n'était plus là, ne pourrais-je vous parler un +moment en particulier. + +--Pourquoi? + +--Pour ne pas être entendu par tout le monde. + +--Soit! Passez dans la pièce voisine; je vous y rejoindrai tout à +l'heure.» + +Le chef fit un signe aux soldats, leur adressa quelques mots en +allemand, et Rouillon fut conduit dans un salon attenant à la salle à +manger. + +On l'y laissa seul, en attendant la fin du repas. Il put y poursuivre +tranquillement ses réflexions. + +Il n'entendait pas le moins du monde payer de sa vie, ou simplement de +sa fortune et de sa liberté, l'absurde agression des enragés qui avaient +agi malgré ses remontrances. N'était-il pas innocent? A tout prix, +il fallait se tirer de cette mésaventure. Mais comment? Eh bien! en +détournant l'orage sur d'autres que lui. Chacun pour soi? On se défend +comme on peut. + +Alors, qui sacrifier? Bah, n'importe qui! Pourtant il fallait faire un +choix, donner des noms, et cela méritait quelque attention. Il baissa la +tête et songea. + +Quand il releva le front, une ironie sinistre luisait dans ses yeux. Ce +qu'il cherchait, il l'avait trouvé. + + +XIV + +Le commandant parut, suivi d'un jeune officier. La porte refermée, il +se jeta sur le canapé, le cigare aux dents, et fit signe au prisonnier +qu'il l'écoutait. + +«Je n'ai pas menti, commença Rouillon d'une voix ferme. Les +francs-tireurs ont fait le coup. Toutefois, la commune n'est pas +complètement innocente. En cela, vous avez raison. + +--Expliquez-vous. + +--Le maire et les gens sensés se sont hautement opposés à tout fait de +guerre. J'ai dit, moi-même, au capitaine des francs-tireurs, que c'était +une lâcheté de compromettre pour rien une ville ouverte. Mais il ne +cherchait sans doute qu'une occasion de se mettre en évidence; et les +forcenés l'acclamaient. Que pouvions-nous faire? Protester et partir. +Nous sommes donc rentrés chez nous, et nous n'avons pas vu ceux des +habitants qui ont fait partie de l'expédition. Mais je puis, à coup sûr, +vous en désigner trois, parce que ces trois-là se sont vantés de leurs +exploits. + +--Nommez-les. + +--Victor Moussemond, le fils de l'huissier; Jean Savourny, +l'instituteur, et Prosper Dufriche.... + +--Comment! le maître de cette maison où nous sommes! + +--Non, son fils. + +--Son fils! mais n'avait-il pas été blessé au commencement de la guerre, +à Woerth? Il garde encore la chambre, nous a-t-on dit; et c'est à peine +s'il peut marcher. + +--Il n'est pas aussi faible qu'on le prétend. Il s'est fait conduire +jusqu'au bord de la rivière. C'est lui qui, avec le capitaine, a tout +dirigé. + +--Vous en êtes certain? + +--Je vous l'affirme. + +--Bien! On s'assurera de lui. Vous guiderez mes hommes pour qu'ils +arrêtent les deux autres. + +--Je vous supplie de m'épargner cette démarche, qui me compromettrait +sans nécessité. + +--Désignez donc d'une façon précise les personnes et les domiciles. +Wilhelm, déliez-lui les mains et donnez-lui de quoi écrire.» + +Le jeune officier arracha une feuille de son carnet, la posa sur le +guéridon avec un gros crayon rouge, et délia Rouillon. + +«Écrivez!» dit à ce dernier le commandant. + +Rouillon hésitait. + +«Soyez tranquille, ricana Wilhelm. Nous ne laissons pas tramer les +pièces compromettantes. Cela vous engagera envers nous. Voilà tout. + +--Aimez-vous mieux quelques balles dans la tête?» ajouta le chef. + +Rouillon vit qu'il fallait se résigner. Il prit le crayon rouge et +écrivit. + +«Moussemond et Savourny demeurent-ils tous les deux du même côté? lui +demanda le commandant lorsqu'il eut fini d'écrire. + +--Non, ils habitent aux deux extrémités de la ville. + +--Wilhelm, afin d'aller plus vite, vous commanderez une escouade pour +chacun d'eux. Transcrivez en allemand chaque indication sur une feuille +séparée. Vous garderez l'original comme justification.» + +Puis, se tournant vers Rouillon: + +«Vous êtes libre. Partez!» + +Et comme Rouillon s'en allait: + +«Mais j'y pense, Wilhelm, donnez-lui un sauf-conduit. Il se peut qu'il +ait besoin de nous, comme il se peut que nous ayons besoin de lui.» + + +XV + +Il n'y avait point dix minutes que Rouillon était parti, et les +deux escouades venaient à peine de s'éloigner avec les indications +transcrites, quand, à trois cents pas environ de la Villa des Roses, une +vive fusillade éclata dans la campagne. Le chef allemand se dressa au +bruit, jeta son cigare, ouvrit précipitamment la fenêtre. Wilhelm courut +aux nouvelles. + +La note écrite par Rouillon était restée sur le guéridon. Un courant +d'air l'enleva, et, par la porte béante, l'emporta dans la salle +à manger, où Madeleine, demeurée seule, desservait. Elle ramassa +instinctivement ce bout de papier, y jeta les yeux, fut stupéfaite d'y +reconnaître une écriture qui lui avait été familière, entendit les pas +des officiers qui rentraient, cacha la feuille dans son corsage et +regagna vite la cuisine. + + +XVI + +La fusillade s'éteignait au loin. L'alerte avait été brève, mais +sérieuse. Les francs-tireurs avaient eu l'audace de revenir par le +fourré jusqu'à la lisière du bois. De là, à leur aise, ils avaient +abattu d'un seul coup une vingtaine d'hommes sous leurs balles. +Maintenant, ils se dérobaient sans qu'on pût les poursuivre utilement. +On dut se contenter d'envoyer au hasard quelques volées de mitraille +dans la forêt. + +Ce retour offensif déchaîna la fureur des Allemands. + +Le premier moment d'alarme passé, ils commencèrent le pillage et +l'incendie avec une décision impitoyable, avec une sauvagerie savante. + +Tous les habitants ne se laissèrent pas dévaliser sans résistance. Il +y eut des protestations, des rixes, qui redoublèrent l'acharnement des +pillards. Quiconque résistait était lié et cruellement battu. + +Un perruquier de soixante ans, vieux soldat d'Afrique, renversa sur le +pavé un sous-officier qui avait vidé sa caisse et voulait lui arracher +sa montre. On fit le siège de la boutique. Le vieux se défendit avec +une énergie désespérée. Il assomma deux des assaillants. A la fin, il +succomba. Criblé de coups, lardé par les baïonnettes, il fut pris, +traîné, foulé aux pieds dans le ruisseau sanglant. Avec ses rasoirs, +on lui coupa le nez, les oreilles, les poignets. Puis on lui creva les +yeux, et on le jeta, mort ou moribond, dans les ruines de sa pauvre +bicoque, au milieu des flammes. + + +XVII + +Victor Moussemond et l'instituteur avaient été conduits à la Villa des +Roses. + +M. Dufriche les vit arriver et demanda au commandant ce qu'on leur +reprochait. + +«Faites descendre votre fils! lui dit celui-ci pour toute réponse. + +--Mon fils! Vous savez bien qu'il ne peut pas bouger. Il se soutient à +peine sur ses béquilles. + +--Qu'il vienne immédiatement, ou on ira le chercher.» + +Prosper descendit, aidé par son père. + +«L'autre nuit, vous avez soulevé contre nous les gens de Verval. Vous +avez dirigé l'attaque du pont. + +--Moi! Est-ce possible? Vous voyez dans quel état je suis. Je n'ai pas +quitté la maison une minute. + +--Vous ne pouvez guère marcher, c'est vrai; mais on vous a conduit. + +--Qui vous a dit cela? + +--Je n'ai pas de comptes à vous rendre. Mes renseignements sont sûrs. + +--Je vous jure qu'on vous a trompé. + +--Prenez vos dernières dispositions; vous serez fusillé avec ces deux +hommes, qui sont coupables comme vous. + +--Fusillés! s'écrièrent avec stupeur Savourny et Moussemond. + +--Silence! + +--Pitié! fit Mme Dufriche, se jetant, tout en pleurs, aux pieds du +commandant. Mon fils n'a rien fait. Ne le tuez pas!» + +Il l'écarta avec impatience. + +«La loi militaire est dure; je le regrette pour vous, madame. Mais il +faut des exemples. La France nous a déclaré la guerre et ne veut pas +accepter la paix. Que les Français en subissent toutes les conséquences! + +--Monsieur, monsieur! je n'ai pas touché un fusil de ma vie, dit alors +Toto Mousse affolé de terreur, avec des gestes de petit enfant qui +supplie. J'ai toujours été pacifique, très pacifique, moi. Tout le monde +le sait. Informez-vous. Je me suis fait remplacer pour ne pas me battre. +J'aime les Allemands, mon général. Ce n'est pas moi qu'on doit punir. +C'est injuste. Qu'on me laisse libre! Papa vous donnera tout ce que vous +voudrez. + +--Je ne veux rien de vous. + +--Qu'on nous juge, au moins!» fit Savourny. + +Il n'en put dire davantage. Les soldats poussèrent les trois condamnés +vers la porte. + +Mme Dufriche s'attachait aux vêtements de son fils, qui, interdit, +stupéfait, s'avançait péniblement. + +«Arrêtez! cria Madeleine qui venait d'entrer. + +--Qu'on enferme les femmes!» dit le chef. + +Mme Dufriche perdit connaissance. Madeleine résista, fut entraînée et +enfermée dans le cellier. + + +XVIII + +L'exécution eut lieu en haut de la côte, parmi les acacias nains d'une +sablonnière abandonnée. + +Victor Moussemond qui, pendant tout le trajet, n'avait cessé de parler, +d'expliquer, d'implorer, eut un accès de colère folle quand il se vit +perdu sans recours. + +«Imbécile que je suis! hurlait le pauvre Toto. Dire que j'ai payé +un homme pour partir à ma place! Et dire que cet homme n'attrapera +peut-être pas une égratignure, tandis qu'on va me tuer comme un chien!» + +Il se débattit violemment, voulut s'échapper. Il mordit les soldats, qui +le frappèrent alors à coups de crosse, à coups de sabre, lui crachèrent +à la figure et l'attachèrent contre un arbre en vociférant: _Capout! +capout!_ + +L'un d'eux, parodiant la Marseillaise, se mit à chanter devant lui: + + _Qu'un sang impur abreuve vos sillons, + Tas de cochons!..._ + +«Ma pauvre mère!» murmurait Prosper Dufriche. + +Et Savourny: «Ma pauvre enfant!» + +Pénétrés du même sentiment, ils ajoutèrent presque ensemble: «Pauvre +France!» + +Ils durent creuser eux-mêmes leur fosse. + +Pendant ce temps, l'officier qui commandait le peloton lisait tout haut, +en latin, dans un bréviaire qu'il avait tiré de sa poche, les prières +des agonisants. + +«Croyez-vous en Dieu? dit Prosper à l'instituteur. + +--Espérons! fit celui-ci, les yeux levés vers le ciel. Il est impossible +que la fin suprême ne soit pas justice et amour.» + +Après l'exécution, les soldats tirèrent au sort les vêtements des morts. + +Ils avaient amené là quelques bourgeois prisonniers, qu'ils voulaient +terrifier par le spectacle de cette tuerie. Ils les forcèrent à enterrer +les cadavres et à piétiner par-dessus pour niveler le sol. + + +XIX + +Le lendemain, les Allemands quittèrent le pays. Ils emmenaient le maire +et deux notables, la corde au cou, avec menace de les fusiller net, si +la colonne était inquiétée en traversant les bois. + +Plus de trente habitations avaient été incendiées. Onze personnes +avaient succombé, entre autres le vieux Moussemond, l'huissier, le père +de Victor; on le retrouva à moitié carbonisé près de son coffre-fort. +En partant, l'ennemi tenta de brûler la maison Jorre, d'abord épargnée +parce qu'une ambulance y avait été installée; mais le feu fut éteint, +sans dégâts considérables. + +La maison Fraisier avait été sauvée par un singulier hasard. Un +chirurgien allemand, le brassard sur la manche, un flacon de pétrole +dans la main gauche, un long pinceau dans la main droite, badigeonnait +déjà les rayons du magasin, lorsque Constant Fraisier reconnut ce +pétroleur pour un camarade de la vingtième année, qui, étudiant en +médecine, avait logé à Paris, pendant quelques mois, sur le même palier +que lui. En souvenir de l'ancien temps, l'homme au pinceau daigna +protéger la famille et les biens de son ci-devant voisin. + +Mais Lucile, brisée déjà par le départ d'André, fut, dans cette affreuse +journée, assaillie de telles angoisses, qu'elle en tomba gravement +malade. + +Rouillon venait chaque matin prendre de ses nouvelles. Cette maladie +le troublait, l'inquiétait au suprême degré. Il avait peu de remords +d'ailleurs, n'ayant tué personne de sa main, et se croyant à l'abri de +tout soupçon. Et puis, n'avait-il pas fallu sacrifier trois hommes? +Autant ceux-là que d'autres! C'était un cas de légitime défense. + +Il montrait, en outre, une activité étourdissante. Il faisait fonction +de maire; et ce n'était pas une sinécure alors, Verval ayant sans cesse +à héberger les détachements ennemis qui s'y succédaient régulièrement. + +Les chefs descendaient chez Rouillon. Il s'appliquait à les satisfaire. +Il admirait leur correction, leur politesse, et même, disait-il, leur +sensibilité. Il s'extasiait sur la discipline de leurs soldats. Ah! ils +ne ressemblaient guère à ces chenapans de francs-tireurs! + +Il réussit à préserver la commune des réquisitions les plus onéreuses. +Par son entremise, à dix lieues à la ronde, les fermiers vendaient leur +bétail aux Allemands, et le vendaient un bon prix. Lui, il rachetait +pour presque rien les peaux des bestiaux abattus. + +Il gagna ainsi de fort jolies sommes et devint très populaire. +N'avait-il pas eu cent fois raison de protester contre cette folle +attaque du pont, si funeste à la petite ville? N'était-il pas devenu la +providence du pays? Tout le monde en profitait. L'ennemi, quand on le +laissait tranquille, était bon enfant. + +On passait devant les ruines des maisons brûlées, sans plus y faire +attention; et personne n'avait le loisir de songer aux morts. + + +XX + +A l'inquiétude que lui causait la maladie de Lucile, Rouillon sentait +parfois se mêler une obscure et farouche satisfaction. Si la jeune fille +avait été profondément affectée, c'est que l'homme aimé par elle avait +été atteint. Le rival heureux n'existait plus. + +A certains moments, Rouillon en avait des accès de joie féroce et comme +un redoublement de vitalité. Il ne faisait plus mystère de son amour; +bien au contraire, il l'affichait sans réserve, prenant soin de +compromettre Lucile par ses assiduités. + +Cependant, l'état de la malade empirait. Allait-elle donc succomber? +Mais alors ce serait lui, Rouillon, qui, par la mort du bien-aimé, +l'aurait tuée, elle! + +Cette idée maintenant le persécutait. Il en perdit l'appétit et le +sommeil. Il fit venir de Neuville un médecin renommé. La jeune fille, +que sa mère soignait admirablement, eut enfin une crise salutaire. Elle +se trouva hors de danger. + +La convalescence fut longue; et Lucile était encore bien frêle, bien +pâle, pendant ce splendide mois de mai, dont le radieux soleil illumina +de si tristes choses. + +Son rétablissement ne fut complet que le jour où l'on eut des nouvelles +d'André. Il écrivait du fond de l'Allemagne. Il était là prisonnier; là, +il avait été, presque en même temps que Lucile, entre la vie et la mort. +Une fièvre typhoïde avait failli l'emporter. Il se sentait assez bien +maintenant, et il annonçait son prochain retour. + +Au commencement de juillet, un an juste après la première démarche, +Rouillon reparla du mariage à Constant Fraisier. Celui-ci répondit +évasivement. Ses affaires allaient mal. Il était fort embarrassé, entre +ce créancier tout-puissant et Lucile, qui, soutenue par sa mère, faisait +la sourde oreille aux représentations les plus sages, aux supplications +les plus pathétiques. Il louvoya tant qu'il put. Enfin, la situation +n'étant plus tenable, il provoqua une explication directe avec Rouillon. + +Celui-ci ne manqua ni d'aplomb ni d'adresse. Lucile, qui ne voulait pas +rompre avant le retour d'André, d'abord éluda la question, se plaignit +d'être encore faible et souffrante. Il insista, affirmant avec autorité +qu'elle était plus forte et plus belle que jamais. Froissée par ces +compliments agressifs, offensée par cette insistance impérieuse, elle +fut prise d'une irritation fébrile, ne put se contenir plus longtemps, +déclara que présentement elle n'avait aucun goût pour le mariage, salua +et sortit. + +Rouillon revînt chez lui exaspéré. Il résolut d'employer les grands +moyens. Il déchaîna les hommes de loi, démasqua toutes ses batteries. +Fraisier perdit espoir. + +Lucile restait, de son côté, aussi intraitable que Rouillon du sien; +elle attendait André avec impatience. + + +XXI + +Un matin, Fraisier voulut faire une dernière tentative auprès de +Rouillon. + +«Je n'ai pas pu lui parler! dit-il en rentrant au magasin. Il ira +jusqu'au bout; il ne nous fera grâce de rien. + +--Dois-je me vendre à cet homme? répliqua Lucile avec énergie. Si nous +en sommes là, est-ce ma faute?» + +Mais subitement, elle se dressa, transfigurée, radieuse: + +«André! André!» s'écria-t-elle. + +Et, emportée par un irrésistible élan, elle se jeta dans les bras du +jeune homme, qui venait d'apparaître sur le seuil. + +«Oui, père, reprit-elle après la première effusion, oui, c'est lui que +j'aime. Il nous défendra, il nous sauvera, j'en suis sûre. Je ne crains +plus rien maintenant. Mais regardez donc! Il a la croix! Il a l'uniforme +d'officier! Oh! que je suis heureuse! Il ne nous en avait rien dit dans +sa lettre, l'égoïste! Il voulait voir notre surprise. Vite, il faut nous +mettre au courant.» + +André dut raconter tout au long, puis répéter et répéter encore, la +suite accidentée de ses aventures militaires. Après Sedan, après les +tortures subies au funèbre campement de la presqu'île d'Ige, il avait pu +s'échapper, gagner la Belgique. Revenu en France, incorporé à l'armée +du Nord, il avait pris part aux batailles de Villers-Bretonneux et de +Pont-Noyelles, au combat d'Achier-le-Grand. Il avait été décoré et promu +sous-lieutenant le 3 janvier, après la victoire de Bapaume. + +Blessé au front et à l'épaule droite devant Saint-Quentin, il était +retombé entre les mains de l'ennemi, et il avait été interné dans la +Prusse orientale. + +A son tour, il voulut savoir tout ce qui s'était passé à Verval en son +absence. + +«Tranquillisez-vous! dit-il à Fraisier, en apprenant les dernières +manoeuvres de Rouillon, Lucile a raison de ne plus rien craindre. +D'après ce que m'a montré ma mère, nous avons une fortune à présent; et +je pourrai bientôt désintéresser cet homme. + +--Oui, c'est la vérité, ajouta Mme Jorre, qui avait accompagné son fils. +Le notaire est venu en personne, hier soir, à la maison, pour m'annoncer +que, toutes informations prises, nous héritons des Moussemond. Ce +malheureux Victor a été fusillé sur la côte, tandis que son père +succombait dans l'incendie. Nous sommes les plus proches, et, je crois, +les seuls parents qui leur survivent. + +--Ne perdons pas une minute! reprit André. Monsieur Fraisier, +accompagnez-moi chez Rouillon. Nous ne reviendrons pas sans l'avoir vu. +Je lui donnerai ma parole, et au besoin ma signature. Il faut que ses +poursuites cessent immédiatement. + + +XXII + +Ils rencontrèrent Rouillon devant sa porte. Il rentrait chez lui. Il ne +put décliner leur visite et les introduisit dans son bureau. André lui +soumit l'état de la situation dressé pour Mme Jorre par le notaire et +s'offrit comme caution de Fraisier. + +«Mais Fraisier ne pourra jamais vous rembourser! fit Rouillon, étonné au +point d'en oublier ses intérêts pécuniaires. Il est insolvable. Pourquoi +le garantissez-vous? + +--J'espère être bientôt de sa famille. + +--Vous! Comment? + +--Depuis longtemps, Mlle Lucile et moi, nous nous aimons.» + +Rouillon devint livide. Un moment, il resta étourdi du coup. + +«Ce n'est pas possible! dit-il enfin d'une voix rauque, les yeux braqués +sur le jeune homme avec une expression farouche de stupeur et de haine. +Fraisier, est-ce vrai?» + +Fraisier hochait la tête sans répondre, et, le regard oblique, tournait +son chapeau de paille entre ses mains. + +«Vous m'avez indignement trompé!» s'écria Rouillon. + +Il s'était levé, le visage menaçant. Fraisier recula. + +André allait s'interposer, quand la porte s'ouvrit; un brigadier de +gendarmerie parut. + +«Monsieur Rouillon, dit le brigadier, j'ai le regret de vous déclarer +que je vous arrête au nom de la loi. Voici le mandat; veuillez me +suivre.» + +Rouillon semblait ne pas comprendre. Avait-il bien entendu? Arrêté, lui! +Pourquoi? + +Le brigadier tendait le papier. Il lut. C'était bien contre lui, +François Rouillon, qu'était décerné le mandat. + +«Que signifie cela? demanda-t-il au gendarme. + +--Vous êtes prévenu, paraît-il, d'avoir eu des intelligences avec +l'ennemi et d'avoir fait fusiller trois personnes.» + +Rouillon chancela, hagard, accablé. Il avait revu tout d'un coup, avec +une effroyable intensité, la scène de la Villa des Roses. Là, devant +lui, sur le guéridon du salon, elle luisait comme du feu, la liste des +trois noms, la liste rouge; et il croyait tenir encore ce crayon qui +lui brûlait les doigts. Il entendait les voix, les cris, les pas, Mme +Dufriche suppliante, Madeleine entraînée brutalement, puis, sur la +route, Victor Moussemond répétant aux soldats: «Je n'ai pas touché un +fusil! J'aime les Allemands, c'est injuste!...» + +Ainsi, cette abominable dénonciation, ce triple meurtre, aboutissait à +quoi? Au mariage de Lucile avec André Jorre qu'elle aimait, avec André +enrichi par son crime, à lui Rouillon, par ce crime qui maintenant, +comme un monstre mal dompté, se retournait contre le criminel pour le +mordre au coeur! + +Il se sentait défaillir. Par un violent effort, il reprit possession de +ses facultés. Était-il donc perdu sans rémission? Avait-on des preuves? +C'était invraisemblable. Pourquoi les Prussiens auraient-ils témoigné +contre lui? Ces réflexions rapides lui rendirent un peu de calme. + +«Dès que je serai libre, dit-il à Fraisier, nous reparlerons de votre +affaire. Excusez-moi; il faut que j'aille voir ce qu'on me veut. Je n'y +comprends rien.» + +Puis, s'adressant au brigadier: + +«Je vous suis, mon brave. Il doit y avoir méprise; tout sera vite +éclairci.» + + +XXIII + +Les preuves que Rouillon croyait impossibles à produire, étaient +acquises contre lui. + +Tant que l'ennemi avait occupé Verval, tant que la tranquillité n'avait +pas été complètement rétablie, Madeleine Cibre avait gardé son secret. +Elle ne se décida pas sans trouble et sans déchirement à perdre le +misérable qu'un moment elle avait aimé! Mais chaque jour, à toute +heure, elle voyait la navrante douleur des braves gens qui l'avaient +recueillie, sauvée, et dont le fils unique avait été victime d'une si +odieuse lâcheté. Un jour elle ne put se contenir, et dit tout à M. +Dufriche. Elle lui remit la pièce décisive. La justice fut saisie. + +Devant le Conseil de guerre, François Rouillon eut d'abord une attitude +hautaine. Il comptait sur les nombreuses personnes à qui, pendant +l'invasion, il avait procuré des affaires si lucratives. Est-ce que tout +le monde, sauf les enragés, ne professait pas la plus grande estime pour +lui à Verval? Certes, les témoins à décharge ne lui manqueraient point. + +Néant que tout cela! De la fosse où il la croyait à jamais ensevelie, la +vérité se dressa, irrésistible! Madeleine, lorsqu'il lui eut reproché de +le calomnier par vengeance personnelle, l'accabla sans pitié. M. et +Mme Dufriche firent sur les juges une impression profonde. Maintes +circonstances vinrent corroborer l'accusation. Enfin, un incident +décisif dissipa les derniers doutes. Une enfant de dix ans, la fille du +jardinier de la Villa des Roses, surprise par l'arrivée des Allemands, +s'était réfugiée dans le salon, où, blottie derrière un rideau, elle +avait assisté à toute la scène de dénonciation, qu'elle évoqua avec une +ingénuité terrible. + +Quand elle eut terminé, Rouillon se leva de son banc. La rumeur qui +remplissait la salle, s'apaisa. Il se fit un silence solennel. + +«C'est vrai, dit-il, je suis un misérable. Condamnez-moi, et qu'on en +finisse au plus tôt! J'aimais une femme qui ne m'aimait pas. J'étais +jaloux; je n'ai pu résister à la tentation de perdre ceux que ma +jalousie soupçonnait. Crime absurde et inutile! Mon rival heureux a +survécu; bientôt il épousera celle pour qui je vais mourir. Voilà mon +châtiment, le vrai, le seul! Il est juste. Mais je ne suis pas un +traître. Je n'ai rien tramé contre la patrie. Je voudrais n'avoir jamais +vécu.» + + +XXIV + +Condamné à mort, il refusa de se pourvoir en grâce. + +Quand, aux premières pâleurs de l'aube, on lui annonça que l'heure +suprême était venue, il prononça ce seul mot: Enfin! + +«Je me repens, dit-il à l'aumônier; et mon repentir est profond, absolu, +résigné. Je ne saurais offrir autre chose au bon Dieu, s'il y a un bon +Dieu, ce qui me paraît invraisemblable. N'insistez pas! Mais vous pouvez +me rendre un service. Voudrez-vous remettre, vous-même, ce billet à Mlle +Fraisier? Il est ouvert, je vous prie de le lire. Vous verrez que rien +n'y est compromettant pour vous ni pour elle.» + +La lettre était ainsi conçue: + +«J'aurais voulu vous revoir, mademoiselle Lucile, et vous supplier, non +de me pardonner, mais d'avoir quelque pitié pour moi. + +«Ce qui me désespère, c'est l'exécrable souvenir que je vous laisse. + +«Certes, je suis châtié justement. Et pourtant, aimé par vous, j'aurais +été un honnête homme. Tout le mal vient de ce que vous n'avez pu +m'aimer. Ce n'était pas votre faute, je le sais. Ce n'étais pas non plus +la mienne. + +«Je vous pardonne ce que j'ai souffert, ce que je souffre encore à cause +de vous. Jamais vous ne serez aussi heureuse que je suis malheureux. + +«Je n'ai que des parents éloignés. Entre eux et moi aucun lien, aucune +affection. Je vous lègue toute ma fortune. Acceptez-la pour secourir +ceux auxquels j'ai nui, pour réparer autant que possible le mal que j'ai +fait. C'est un devoir pour vous. + +«Tâchez de m'oublier. Adieu.» + + +XXV + +Il faisait déjà grand jour. + +Rouillon monta avec l'aumônier dans une voiture du train des équipages +militaires. + +Il en descendit sans faiblesse; et, d'un pas ferme, il alla se placer +devant le poteau, préparé au pied d'une des buttes du polygone. + +Il ne voulut pas qu'on lui bandât les yeux. Pendant que l'officier +d'administration, greffier du Conseil de guerre, lui lisait son +jugement, il ôta tranquillement sa jaquette et son gilet. La lecture +finie, il embrassa l'aumônier et resta seul devant le peloton +d'exécution. + +Alors, par cet instinct, si profondément humain, qui entraîne les +moribonds à ressaisir et à résumer leur existence entière dans une +manifestation suprême, il chercha une idée, un mot, un cri, où exhaler +tout son être. Mille souvenirs s'éveillèrent en lui avec une promptitude +et une acuité magiques. Il se rappela, pour les avoir entendu citer, +pour les avoir lues çà et là, dans les journaux, dans les romans, +ou même dans ses petits livres d'écolier, les dernières paroles des +condamnés célèbres. Pouvait-il crier comme eux: «Vive le Roi!» ou: +«Vive la France! Vive la République! Vive l'Humanité!» Non. Il voulait +pourtant crier quelque chose; il le voulait obstinément, passionnément. +Dans son entêtement enfantin et tragique, il mettait à le vouloir tout +ce qui lui restait de libre volonté. Il n'avait plus qu'une seconde. Il +ne trouvait rien. Il vit l'officier donner le signal; et machinalement +alors, avec une précipitation fébrile, il cria d'une voix folle, d'une +voix tonnante: «Vive la Mort!» + + +XXVI + +Vive-la-Mort, tel est le sobriquet funèbre sous lequel se perpétue, à +Verval, la mémoire de François Rouillon. + +Le petit voiturier, qui récemment me contait cette histoire, m'avait dit +en guise de préambule: + +«Voulez-vous que je vous fasse connaître l'aventure de Vive-la-Mort?» + +En guise de conclusion, il ajouta: + +«Mieux vaut crier: Vive la Vie! n'est-ce pas, monsieur?» + +Ce brave garçon n'avait pas subi la pire des invasions rudesques, celle +de Schopenhauer, de Nietzsche et de Hartmann. + + +_La Revue du Nord_. 1891-1892. + + + + +Le Mariage d'Octave + + +I + +Ma cousine Édith me dédaignait profondément et j'admirais profondément +ma cousine Édith. Et, certes, nous méritions bien, elle, cette profonde +admiration, moi, ce profond dédain. + +Portrait de ma cousine: mignonne à ressusciter Ronsard; pas plus grande +que Cendrillon, mais princesse jusqu'au bout des doigts; avec des +yeux d'un brun doré et un tout petit front de déesse, autour duquel +ondulaient, flottaient, volaient de légers cheveux blonds, plus aériens +que les spirales de fumée d'une cigarette orientale. + +Ma cousine savait merveilleusement s'habiller. Sa mise lui était aussi +personnelle que l'éclat de son regard et le rayonnement de son sourire. +Et sous ses toilettes, les plus simples ou les plus splendides, +elle s'épanouissait aussi naturellement qu'une noble fleur parmi sa +frondaison capricieuse. + + +II + +Telle était ma belle cousine, qui me dédaignait, non sans raison. Moi? +figurez-vous un grand diable très ébouriffé, ni laid ni joli, habillé +par le tailleur paternel, à peine sorti de l'âge bête, moitié étudiant, +moitié homme, Parisien de la rive gauche, avide de toute science, de +tout plaisir, dévergondé au cabaret, et n'osant pas parler à une jeune +fille dans un salon. J'idolâtrais follement, frénétiquement, sottement, +les femmes en général et en particulier ma cousine Édith; et comme tous +ceux qui idolâtrent follement, frénétiquement, sottement, les femmes en +général et leur cousine en particulier, j'étais aussi malheureux que +maladroit en amour. + +Les femmes n'aiment guère que les hommes qui commencent par s'aimer +eux-mêmes. Il faut leur donner l'exemple. Pour ma part, je manquais +totalement de cette confiance imperturbable qui fascine les faibles et +les ignorants. Puis je ne savais ni bostonner, ni chanter au piano, ni +inventer une charade, ni organiser de petits jeux innocents. Une fois, +dans un bal, en voulant prendre avec les dents, à cloche-pied (une +figure de cotillon me l'imposait, hélas!) un sac de bonbons posé sur un +tabouret, il m'était arrivé de glisser et de tomber lourdement, de tout +mon long, aux pieds de ma cousine. + +Jadis mon oncle avait vaguement parlé d'un mariage possible entre elle +et moi; ma tante avait souri, mais Édith avait fait la moue. + + +III + +Je ne lui inspirais décidément que de la pitié. Je ne l'ignorais pas. +J'en vins à me dire: «Mon bon ami, ta belle cousine n'est point faite +pour toi.» Et je me mis à travailler, à m'amuser, comme travaillent et +s'amusent les écoliers parisiens. Je n'étais malheureux que de loin en +loin, et j'avais pour me consoler d'assez nombreux camarades des +deux sexes. Je finis réellement, j'en demande pardon aux personnes +sentimentales, par ne plus trop penser à ma cousine. «Ça n'est ni coeur, +ni chair, ces petites créatures-là, m'écriais-je; c'est tout taffetas!» + +Les jours, les mois passèrent. J'obtins mon dernier diplôme. Je pris +des vacances, je voyageai. Je revins me faire inscrire comme avocat +stagiaire au Palais de Justice. Ma cousine Édith devenait de plus en +plus adorable et de plus en plus hautaine. Mais je ne pensais plus, oh! +plus au tout à elle. Cela ne m'empêchait pas d'aller régulièrement, en +bon neveu, voir mon oncle et dîner chez ma tante. Mon oncle me battait +au billard, ma tante m'humiliait au whist; et j'étais bien vu dans la +maison, sauf par la princesse Tout-Taffetas, par cette inaccessible +Édith. + + +IV + +En voyage, à Genève, dans une pension bourgeoise du quai des Eaux-Vives, +fréquentée par les touristes de toutes les nations, j'avais fait la +connaissance d'un jeune Athénien, répondant au nom sonore de Philippe +Sébastopoulos et passant pour archimillionnaire. Ce grand gaillard brun, +à la barbe touffue, à la taille athlétique, à la physionomie calme et +forte, aux yeux très noirs, très doux et paresseusement passionnés, à +la voix singulièrement pénétrante, m'avait pris en affection à table +d'hôte, après plusieurs conversations où nous nous étions trouvés du +même sentiment et du même avis. Pendant trois semaines, il m'avait +entraîné à travers les monts et les lacs, citant des vers d'Homère, et +célébrant la beauté des jeunes Anglaises voyageuses. Nous nous étions +quittés excellents amis, et nous étions retournés, lui à Londres, chez +un grand négociant de la Cité, son compatriote, et moi à Paris, après +avoir échangé nos photographies et juré par le Styx de nous écrire +toutes les semaines. Je n'avais jamais reçu depuis lors une ligne de +lui, il n'avait jamais reçu un mot de moi. + +Mais un matin, comme j'ouvrais ma porte pour aller déjeuner, je tombai +soudain dans les bras de Sébastopoulos. Nous criâmes sept fois: Hourra! +Et je lui dis gravement: + +«Salut, Philippe aux pieds légers. Par Hercule, sois le bienvenu sous +mon toit. Quelles nouvelles m'apportes-tu des charmeresses britanniques? + +--Octave, elles ne me charment plus, ces grandes filles d'Albion à la +poitrine plate et aux pieds kilométriques. Elles sont belles et bêtes +comme des dahlias. Vive la France! j'aime à Paris. + +--A Paris! + +--Oui, je suis ici depuis quinze jours, et depuis quatorze j'idolâtre +une créature aussi adorable que peu farouche. + +--Qui s'appelle? + +--Noëmi de Riol. + +--Oh! la fine fleur du panier parisien; une reine du monde où l'on aime +vite! + +--Il y a treize jours au moins que j'aurais dû me présenter ici. Mais +elle m'a fait perdre la tête. Il a fallu pour me rendre la mémoire, que +sa petite amie, Céline Orange, vînt tout à l'heure s'inviter à passer +la journée avec nous, ayant à se distraire de je ne sais quel chagrin +d'amour. «Va chercher un ami, m'a dit Noëmi aussitôt; je n'aime pas +avoir un cavalier pour deux.» Alors j'ai songé à toi, et me voilà. +Viens-tu déjeuner sans façons?» + + +V + +Ce jour-là, justement, j'avais toutes sortes d'affaires très sérieuses; +je n'en trouvai que plus de charme à accepter cette invitation +dépouillée d'artifice. + +On déjeuna chez Noëmi. On se grisa légèrement. Au dessert, Céline +s'épancha dans mon sein. Noëmi me reprocha de ne pas être assez +consolant. Je devins affectueux. «Trop affectueux!» objecta alors Noëmi. +Elle fit atteler; et fouette, cocher! Oh! le beau cocher à fourrures! A +la place de Sébastopoulos, j'aurais été jaloux. + +Les roues tournaient, ma tête aussi; l'église de la Madeleine vint +majestueusement à notre rencontre; de chaque côté les maisons +défilaient, les passants fourmillaient. Puis les arbres des +Champs-Elysées s'ébranlèrent; puis l'Arc-de-Triomphe, tel qu'un +gigantesque éléphant de pierre, se dressa sur ses hautes jambes +massives; puis les buissons du Bois s'agitèrent devant nos chevaux. Les +deux dames bavardaient comme des perruches; et de temps en temps, à +propos de rien, tous les quatre à la fois, nous éclations de rire. Je +fumai un londrès exquis. Mais tout à coup j'eus un soubresaut, et la +jeune Céline s'écria: «Qu'a-t-il donc? Est-il malade? Le voilà pâle +comme la vertu.» + +J'alléguai un éblouissement. J'avais été brusquement dégrisé. Notre +voiture venait de croiser celle de mon oncle! Ma tante, en chapeau de +velours grenat, m'avait jeté un coup d'oeil terrible; et ma cousine, en +rubans bleus, avait promené sur nous un regard de stupéfaction. J'en +restai longtemps rêveur. + +A dîner, cette vision rapide s'effaça peu à peu de mon esprit. Céline +était irrésistible, la petite sainte nitouche, avec ses airs de +perversité ingénue. Je me sentis de nouveau grisé. Tout ce que j'avais +de drôleries dans la cervelle partit comme un feu d'artifice. On me +permit un baiser sur une joue, un baiser sur l'autre joue, un troisième +baiser sur les lèvres. Je redevenais tendre. Noëmi proposa d'aller au +théâtre. Personne ne voulait. Elle tint bon. Était-elle éprise d'un +ténor? On jouait Faust à l'Opéra. Il fallut y aller. La voiture roula +dans la nuit sur le pavé des rues; puis, subitement, nous nous trouvâmes +en pleine lumière, dans une loge de face, au milieu d'une assistance +silencieuse, qui écoutait avec recueillement le premier duo de Faust et +de Méphisto. + + +VI + +«Ayons de la tenue!» me souffla ce bon Sébastopoulos. Nous nous +efforçâmes d'être calmes. Mais en vain. On nous chuta du parterre. Un +monsieur faillit me provoquer en duel. L'ouvreuse vint mielleusement +nous conseiller d'échanger nos observations un peu moins haut. A +l'entr'acte j'allai chercher des bonbons, et nous nous apaisâmes à les +croquer. Céline les trouva si doux, qu'elle n'eut pas honte de me donner +un baiser sonore au fond de la loge. On se retourna vers nous; je +m'avançai pour payer d'aplomb et je me mis par contenance à lorgner +vaguement. + +Fatalité! Au bout de ma lorgnette, dans une loge peu éloignée de la +nôtre, que vois-je? Est-ce une hallucination? Je suis gris, ce n'est pas +possible. Mais si! c'est bien eux. Hélas! oui. Eux! vous devinez qui. +Mon oncle, ma tante, ma fière cousine Édith! Mon oncle me regarde du +coin de l'oeil. Ma tante est rouge comme une botte de pivoines; ma +belle cousine semble toute pensive. Vainement j'écarte l'impitoyable +lorgnette. Ils sont là, ils y restent. + +Décontenancé, je me rejetai vivement dans l'ombre. Céline, curieuse +comme la police et maligne comme la fièvre, devina vite. «Octave a des +parents dans la salle; on a reconnu Octave, nous compromettons Octave. +Jeune homme, où siège ta tribu?» + +Et, des yeux, elle fouilla toutes les loges avec la plus scrupuleuse +impertinence. Je ne savais comment la modérer. Heureusement la toile se +relevait. Siebel chanta ses couplets timides et passionnés: + + _Dites-lui que je l'aime!..._ + +J'avais envie de pleurer. Cette musique m'énervait. Il me semblait, +chose étonnante! que mon coeur chantait avec Siebel, non pour Céline, +mais pour Édith. Je n'osai la regarder, mais son image me hantait. + +Tout l'acte me parut divin, de fraîcheur, d'harmonie, de passion. + +L'entr'acte suivant fut terrible! On me taquina, on me questionna à +outrance. Je voulus filer. Impossible! Je dus prendre les dames par la +douceur et leur faire de fausses révélations. + +Vers la fin, une angoisse me saisit: «Si nous allions nous rencontrer +dans l'escalier!» + +Je fis tout pour éviter ce qui me semblait le comble de l'opprobre, +hâtant d'abord le départ, puis le retardant, et, après la lorgnette, +cherchant les gants que préalablement j'avais fait disparaître dans mes +poches. Tout fut inutile. Céline prit mon bras, m'entraîna vers le grand +escalier, et je me trouvai nez à nez avec ma belle cousine. J'hésitai +une seconde. Puis, par une hardiesse qui, à moi-même, me parut étrange, +je passai mon chemin, n'ayant de regards que pour ma compagne et +affectant des prévenances infinies. Enfin, nous sortîmes du théâtre. +Ouf! je respirai. + +Sébastopoulos voulut souper. Je me grisai cette fois si effroyablement +qu'on fut obligé de me faire reconduire chez moi. + + +VII + +Je ne me décidai que quinze jours plus tard à retourner chez mon oncle. +Ma tante eut une manière de me recevoir qui m'enrhuma du cerveau +instantanément. Mais ma cousine eut l'air de ne pas me garder rancune. +Je restai à dîner. Ma cousine fut avec moi d'une amabilité singulière. +Elle parla joyeusement du bal où elle devait aller le soir même. + +Mon oncle était taciturne. Après le repas, il me prit à part et me dit: +«Tu mériterais!... Tiens! tu aurais mieux fait de ne pas revenir... On +ne se montre pas comme ça en public. Ma femme est furieuse.» + +J'allais me retirer, l'oreille basse, quand Édith vint à moi, riante, +coquette, pimpante, et roucoula d'un ton infiniment câlin: + +«Est-ce que M. Octave daignera danser avec nous ce soir? + +--Oh! fit sa mère. + +--M. Octave est peut-être engagé ailleurs,» reprit la douce créature. + +Ma tante était stupéfaite; mon oncle réfléchit, puis il me dit: + +«Viens!» + +Et je les suivis, ayant, moi aussi, une invitation pour ce bal. + +Ma cousine semblait ne vouloir valser qu'aux bras de son cousin. Ma +tante était de plus en plus ahurie. + +Huit jours plus tard, après dîner, Édith ouvrit le piano. Nous étions en +famille, nous quatre seulement. Je lui demandai si elle ne chanterait +pas. Elle fit une moue gracieuse. J'avais beaucoup étudié la musique +depuis quelque temps. Je me mis sur le petit tabouret, devant le clavier +blanc et noir. _Faust_ me vint par hasard sous les doigts. Édith chanta +l'air de Siebel, et je l'accompagnai jusqu'au bout, sans faute, mais non +sans émotion: + +«Dites-lui que je l'aime!...» + +Mon oncle réfléchissait de nouveau, ma tante n'en revenait pas. + +A Noël, je conduisis le cotillon avec Édith. + +Au jour de l'an, je me réconciliai avec mon oncle; au carnaval, avec ma +tante. + +A la mi-carême, je demandai à ma cousine si elle me détestait toujours +comme autrefois. Elle me répondit: «Oh! bien plus!» et rougit en riant. + +A Pâques, mon oncle me dit: «Farceur! tu ne mérites pas ton bonheur!» Et +ma tante: «Au moins, vous êtes bien sûr d'aimer Édith? Vous avez fait de +telles folies, Octave!» Je jurai que j'étais devenu sage. + +Au mois de mai, mois des roses, j'épousai ma belle cousine. + +Sébastopoulos est secrétaire d'ambassade à Rome. + +Noëmi joue la comédie sur je ne sais plus quelle scène subventionnée. + +Céline Orange est duchesse de la main gauche. + +Et la musique de Gounod sera toujours pour moi la plus belle musique du +monde. + +_La Renaissance artistique et littéraire._ 26 avril 1873. + + + + +La Demoiselle du moulin + + +I + +Quand les Allemands investirent Paris, en 1870, ils occupèrent le bourg +de Marfleury, sur la petite rivière l'Yvrine, à sept ou huit lieues de +la capitale. La garnison s'y renouvela fréquemment pendant les premiers +jours du siège. Au bout de quelque temps, on y laissa à demeure un corps +d'occupation peu nombreux, sous les ordres d'un résident civil et d'un +lieutenant. + +Les soldats essayèrent de se familiariser avec les habitants et les +habitantes. D'abord, ils apprivoisèrent les petits enfants par leurs +caresses et leur apparente bonhomie; mais ils virent bientôt les enfants +même s'écarter d'eux, et, sauf quelques rares exceptions, ils ne +rencontrèrent partout qu'un accueil parfaitement glacial. On les voyait +errer au bord de l'eau ou sous les grands arbres de la promenade, les +pieds symétriquement lourds, le corps roide, la tête droite et carrée +sous la casquette de petite tenue, une branche cassée à la main, +un cigare noir à la bouche, et dans les yeux une sorte de lente et +machinale rêverie. + +Le lieutenant, jeune homme de famille noble, était sérieux, bien fait, +suffisamment instruit, avait des manières distinguées et parlait sans +accent notre langue. Il s'ennuyait de cette interminable guerre, +écrivait le plus de lettres qu'il pouvait, et trouvait encore de +nombreux loisirs. Souvent il prenait un bateau et descendait le cours +de l'Yvrine en compagnie d'un sous-officier favori, avec lequel il +partageait les cigares qu'il se faisait adresser. + +Sur l'Yvrine, il y a un moulin. Le meunier était un gros courtaud, tête +dans les épaules, cheveux ras et grisonnants, large face, large bouche, +teint sanguin sous le hâle, menton empâté, oeil à fleur de tête. La +famille du meunier se composait simplement de sa femme et de sa fille. +Madame la meunière, personne d'une quarantaine d'années, longue et +maigre, avait le visage mat, l'oeil clair et sec, les lèvres minces, le +front étroit, l'air âpre et envieux. Pour la demoiselle du moulin (c'est +ainsi qu'on disait dans le pays), elle ne ressemblait guère à ses +parents. Amédine était fraîche comme le mois de mai, belle comme la +première rose du printemps et douce comme une petite fauvette. Sous ses +fins cheveux blonds, elle avait la grâce et le charme. Sa mère, fort +ambitieuse, l'avait mise, à douze ans, dans un couvent de premier ordre; +elle y était restée trois années sans apprendre ni oublier beaucoup de +choses, et était revenue, aussi franche, aussi naïve, aussi simplement +belle, mais un peu plus songeuse, régner, comme une petite fée, sur +l'écume argentée qui sortait de la roue du moulin. + + +II + +Le lieutenant Karl descendit un jour la rivière jusqu'à la prairie du +meunier et vit la jeune fille. Il revint souvent, la revit plusieurs +fois et se sentit bientôt tout à fait épris d'elle. + +D'abord il ne voulut pas se l'avouer. Quand il ne lui fut plus possible +de se cacher son amour, il s'efforça de le vaincre. Tout conquérant +qu'il fût, il n'y réussit pas. Les petites boulottes, qui avaient +jusque-là brillé dans sa mémoire, pâlirent, s'évanouirent devant +les yeux bleus de l'étrangère. C'en était fait: il était amoureux, +profondément amoureux. + +Il en fut humilié, il en fut irrité. Il songea à enlever Amédine de vive +force; cela lui parut vite absurde. Il tâcha d'oublier, puis il voulut +demander un changement de résidence. Mais l'image d'Amédine lui restait +au coeur, et il entendait en rêve le son de sa voix fraîche et pure. + +Quand la passion eut complètement envahi l'envahisseur, quand elle eut +exterminé les souvenirs gênants, les scrupules et les hésitations, il ne +pensa plus qu'à une chose, il n'eut plus qu'un but: se faire aimer. Pour +s'introduire dans la maison, il déploya une diplomatie digne du premier +ministre de son roi. Il fit espionner, espionna lui-même, apprit les +habitudes de la famille, sut le caractère du père, celui de la mère, +leurs côtés faibles, se concilia les deux paysans qui travaillaient au +moulin, caressa les animaux, échelonna ses progrès et finalement parvint +à entrer dans la place. + +Le meunier avait une passion, celle de l'argent. La meunière n'était +pas moins intéressée que son mari. Elle caressait un idéal: faire de sa +fille une dame, une riche et belle dame, qui pût mépriser père et mère. + +Les temps qu'on traversait étaient durs, en vérité. + +On était singulièrement gêné au moulin; une mauvaise spéculation avait +emporté la plupart des économies de la maison. Les avarices et les +ambitions aigries fermentaient au coeur de ces petites gens. Amédine +fleurissait sans souci de telles choses, mais parfois, la nuit, elle +pleurait, en entendant les coups redoublés des canons du siège. + +Karl gagna vite les bonnes grâces du père et de la mère. Il les flatta, +leur força la main pour leur faire gagner de l'argent, se montra désolé +de la guerre, dit du mal des rois et des empereurs, du bien de la France +et de l'Allemagne, et soupira longuement après une paix loyale et +prochaine. + +Il devint l'hôte coutumier du moulin. Amédine sentit tout de suite +qu'elle était aimée de lui, que c'était pour elle seule qu'il venait. +Elle perdit sa gaîté, n'eut pas l'air de comprendre, et ne cessa de se +montrer froidement réservée, dédaigneusement distraite. + +Elle eut beau faire; Karl, oisif et déconcerté, s'enfonçait de plus en +plus dans son amour. Il avait d'abord songé à un enlèvement, puis à une +séduction; il était absorbé maintenant par une sérieuse et mélancolique +rêverie. Amédine restait indifférente. + + +III + +Cependant Paris affamé capitula; la paix fut signée. Les Allemands +durent évacuer Marfleury. Avant de partir, car il fallait absolument +partir, Karl ne put résister à la tentation d'ouvrir son coeur à la +jeune fille. Il s'était toujours montré si respectueux envers elle, +qu'on ne faisait plus scrupule de les laisser ensemble. + +Ils étaient donc seuls dans le pré, sur le bord de l'eau. Karl dit: + +«Mademoiselle, nous allons bientôt vous quitter. + +--Ah! fit-elle simplement, avec une intonation qui signifiait: «Plût à +Dieu que vous ne fussiez jamais venus!» + +--J'en suis désespéré, reprit-il, après un silence. + +--Désespéré d'être victorieux? + +--Comme vous dites cela! on croirait que c'est moi qui ai déchaîné cette +guerre.» + +Elle ne répliqua rien. + +«Oh! vous ne nous aimez pas!» + +Nouveau silence. + +«Si l'un de nous vous aimait cependant... de tout son coeur... de toute +son âme!... Est-ce que vous ne voudriez même pas l'écouter? + +--Si l'un de vous avait ce mauvais goût, il ferait mieux de se taire. + +--Pourtant, il faut que je vous parle. Oh! ne vous éloignez point; que +craignez-vous de moi? N'entendez-vous pas que ma voix tremble? C'est que +je vous aime; oui, le mot est dit, je vous aime.» + +Elle fit un mouvement d'incrédulité. + +«Vous ne le croyez pas, vous ne voulez pas le croire. Hélas! je quitte +demain votre pays. Quand le temps aura commencé à faire oublier les +misères de cette lutte funeste, je reviendrai. Je n'aurai plus cet +uniforme, qui maintenant vous irrite encore. Je vous reverrai, si +vous le permettez. J'aurai l'assentiment de ma famille, et peut-être +obtiendrai-je l'assentiment de la vôtre, pour vous aimer. Adieu; pensez +à tout cela. Je ne saurais être heureux que par vous, et pour vous je +sacrifierai tout ce qu'un honnête homme peut sacrifier à une femme.» + +Amédine le regardait fixement. Elle ne répondit pas un seul mot. + +Une rougeur monta au front du jeune homme; il baissa les yeux, avança un +instant sa main comme pour prendre celle d'Amédine et la porter à ses +lèvres. Mais il n'osa pas, salua gauchement et partit. + + +IV + +Un an après, il revint; il vit le meunier et la meunière, il les invita +à visiter sa mère qu'il avait amenée à Paris. + +Sa mère, devenue veuve à trente ans, était une bonne petite femme, ronde +et sentimentale; elle l'adorait et s'était laissé endoctriner par lui. +Karl exposa sa situation de famille et de fortune aux gens du moulin; +cela fait, il leur demanda nettement la main de leur fille, ou du moins +l'autorisation de la lui demander, à elle-même. Les bonnes gens furent +ébahis. Il y avait devant eux un titre et des millions. Un peu revenus +de leur ébahissement, ils finassèrent; ils voulurent se consulter, +consulter leur fille, et promirent une réponse dans un court délai. + +De retour au moulin, grande conférence entre eux, entre eux deux seuls, +bien entendu. Ils réussirent à se convaincre mutuellement qu'il n'y +avait aucun mal à prendre pour gendre un honnête Prussien, noble, +millionnaire, et résolurent de se faire allouer une petite rente pour +pouvoir vivre à Paris sans faire honte à leur fille. + +Un reste d'inquiétude les agitait. Que penserait-on dans le pays? Ils +allèrent voir le notaire, un vieux renard toujours rasé de frais et +pantalonné de noir. Le notaire entra en extase et demanda à rédiger le +contrat. Ils allèrent ensuite chez le maire, épicier en gros et usurier +en détail. Le maire s'écria, l'histoire entendue: «Parbleu, vous avez +une sacrée chance; ce n'est pas mon imbécile d'Oscar qui, pendant sa +captivité en Silésie, aurait songé à séduire une marquise. En avant les +violons!» Le soir, les deux époux bavardèrent fort tard, et la meunière +but même un petit coup de cognac dans le verre du meunier. + +Le lendemain, elle prit Amédine à part: «Le lieutenant Karl est revenu. +Tu ne sais pas, fillette? il est baron et très riche. Sa mère est avec +lui à Paris. + +--Vous l'avez vu? + +--Oui; il nous a parlé. + +--Ah! + +--Tu ne devines pas ce qu'il nous a dit? + +--Peut-être! + +--Eh bien, voyons, que devines-tu? + +--Il vous a parlé de moi? + +--Justement! + +--Veut-il toujours m'épouser? + +--Plus que jamais. Il demande ta main. + +--Je ne l'épouserai pas, ma mère. + +--Comment? Que dis-tu là? + +--Jamais je n'épouserai un Allemand. + +--Et pourquoi donc? + +--Parce que je ne puis; cela me semble défendu.» + +Insistance de la mère, dénégations absolues de la fille. + +Le père s'en mêla et ne fut pas plus heureux. Karl demanda à voir +Amédine. + +«Qu'avez-vous contre moi? + +--Rien! + +--Croyez-vous que je ne vous aime pas? + +--Je crois que vous m'aimez. + +--Croyez-vous ne pouvoir être heureuse avec moi, qui ne pourrai être +heureux sans vous? + +--Je ne puis vous épouser. + +--A cause de la guerre? + +--Oui.» + +Et elle le quitta. + +Il courut après elle: «Vous ne pourrez donc jamais me pardonner?» + +Elle tremblait. + +«Il m'a semblé, fit-il, que vous étiez bonne et franche; ayez pitié de +moi!» + +Il lui prit la main. Elle leva les yeux; des larmes roulaient sous ses +paupières. + +«Je ne vous ai jamais dit, murmura-t-elle, que je ne vous aimerais +jamais; seulement je ne puis être à vous, je me mépriserais moi-même. +Adieu!» + + +V + +Ce fut tout. Le jeune homme ne put obtenir la moindre promesse, la plus +faible espérance. + +Amédine resta songeuse, triste. Ses parents dès lors ne cessèrent de +lui reprocher amèrement ce qu'ils appelaient ses sottises. Elle avait, +disaient-ils, ruiné la famille. Elle fut plusieurs fois demandée en +mariage et repoussa toutes les demandes. + +Elle dépérissait chaque jour. Elle s'alita. On désespéra de la sauver. +Elle mourut. + +Le meunier et la meunière n'en restèrent pas moins furieux contre elle. +Ils répétaient, quand on voulait les consoler: «Comprend-on une enfant +comme celle-là! Nous lui avions tout donné, éducation, bien-être, bonnes +manières, et elle nous a fait manquer notre fortune. Oh! les enfants +sont ingrats. Elle nous a ruinés, ruinés!» + +Le lieutenant Karl essaya d'oublier. Il se battit en duel pour une +danseuse. Il fut tué net. + + + + +Par une Nuit de Neige + + +I + +Ah! c'était fini, c'était fini. Je lui avais écrit que c'était fini. Je +l'avais vue là-bas, devant la grille du parc, dans cette rue large, sous +ce ciel d'hiver et ces arbres noirs, s'appuyant, avec les câlineries que +prennent les femmes pour ceux qu'elles aiment, au bras de ce jeune homme +qui se penchait vers elle, lui parlait, lui souriait. + +Et je la détestais. J'aurais voulu qu'elle vît combien je la méprisais. +Je lui adressai des paroles méchantes, comme si elle eût été devant +moi. Puis vinrent les reproches, et après les reproches les souvenirs +d'amour. Ma colère tourna peu à peu en douleur, mes reproches en +regrets, mes invectives en sanglots. Mes yeux secs et brûlants se +remplirent de larmes. J'étais las comme si l'on m'eût battu. J'avais le +coeur brisé, la tête vide. Je restai seul, muet, dans le funèbre silence +de ma chambre froide, sous une invincible torpeur... + +Qu'est-ce que j'entends? On monte, on vient. C'est un frôlement, +caressant comme le prélude d'une symphonie; c'est un bruissement, léger +comme un frisson avant l'essor. C'est elle, n'est-ce pas? C'est elle. +On frappe. Oh! c'est bien elle. Une voix m'appelle doucement. C'est sa +voix, sa voix pure et profonde, sa voix divine. Elle entre; tout mon +coeur bondit au-devant de sa beauté. C'est elle, c'est elle; c'est toi! + +C'est la bien-aimée! Je suis à ses genoux, je couvre ses mains de +baisers. Que m'importe le reste du monde? Elle est là, mon adorée, mon +ciel, ma lumière, la fleur chantante de ma vie, l'épanouissement parfumé +de mon printemps, le rayon qui fait le jour dans mon âme. La voilà, +je l'ai dans mes bras. Je l'aime, je l'aime, je l'enveloppe de mon +frémissant amour. + +«Pardonne-moi!» me dit-elle tout bas; et le murmure de sa voix fraîche +tinte entre ses lèvres, comme une source qui chante en glissant sous les +églantiers. + +«Te pardonner! N'es-tu pas mon amour, ma vie, ma beauté? C'est moi qu'il +faut excuser de t'avoir soupçonnée un instant. Tu n'as aimé, tu n'aimes, +tu n'aimeras que moi, moi seul. J'ai mal vu; c'était une autre que toi, +qui souriait là-bas, je ne sais où, dans un autre monde, à un étranger, +à quelqu'un qui n'est pas de notre race, qui habite un pays inconnu, ne +parle pas notre langage, et ne saura jamais où ta douceur me transporte, +me berce, me console. Viens, nul ne t'idolâtrera comme moi. Tu ne +pourras plus vouloir un autre amour. Tu me fuirais en vain. Tu es mon +espoir suprême, et vers toi m'entraîne une éternelle adoration. Ah! +restons ainsi, les yeux dans les yeux, les coeurs confondus, dans le +silence de l'extase infinie.» + +Elle s'incline vers moi. Je sens ses cheveux dénoués effleurer mon front +de leur caresse. La folie me vient; je veux me lever, l'emporter dans +mes bras... + +Mais une douleur vague me pénètre. Où suis-je? Où a-t-elle fui? Une +clarté pâle me baigne. J'ai la sensation douloureuse d'un noyé, sur la +tête duquel roule l'eau glauque et sourde. Non, elle n'est plus ici. Je +regarde, je fais un effort, je porte les mains à mon front, à mes yeux. +Hélas! j'ai rêvé. Songes que tout cela! chimères! Accablé, je m'étais +assoupi; voilà tout. J'avais oublié; puis je m'étais souvenu, j'avais +regretté, désiré, songé, et j'avais fini par rouler sur le parquet, en +voulant saisir une ombre. Je fondis en larmes. + +«Ah! malheureuse, pensais-je alors, non, tu n'es pas ma beauté, mon âme. +Tu n'es qu'une femme, faible, fausse, coquette et sensuelle. Je t'avais +transformée en déesse, et j'avais fait de mon coeur un temple pour +t'adorer. Arrière, idole! Ce que j'aimais en toi, c'est ce que je +mettais de mon âme en ta forme vide et menteuse. Tu as voulu descendre +de ton piédestal. C'est bien, adieu. D'autres sont belles, d'autres me +laisseront les aimer, les diviniser; d'autres seront heureuses de rester +pour moi les fées du printemps; et peut-être ne briseront-elles pas si +tôt mon rêve et mon bonheur.» + + +II + +Je pleurai, pleurai lâchement. Le jour vint. On frappa à ma porte. Je ne +rêvais plus cette fois. La bonne vieille concierge entra, apportant une +lettre: + +«Mon pauvre ami, ne me reproche rien. Je ne pouvais réellement pas +rester avec toi. + +«Je me suis privée de tout pendant six mois. Je maigrissais, +j'enlaidissais. Je le voyais bien, tu le voyais bien aussi. Nous étions +trop pauvres. Tu ne m'aurais plus aimée longtemps. + +«Puis, il faut te l'avouer, j'ai un enfant, un petit enfant de deux ans, +et je n'avais plus d'argent à donner à ma mère pour l'élever. Ma mère +m'a menacée de me le renvoyer à Paris, où il mourrait. Il est si faible, +si délicat, le pauvre petit! Tu ne l'as pas vu, tu ne le connais pas. +Pardon. + +«Oh! je ne t'ai pas fait d'infidélité. C'est mon ancien amant que je +reprends. C'est lui le père, comprends-tu? + +«Il m'épousera peut-être. Que veux-tu que je fasse? Il est riche; et +depuis qu'il m'a quittée, il m'aime davantage. + +«Sa famille comptait le marier à une fille laide. C'était arrangé. Il +a bien voulu, puis il n'a plus voulu. Il m'a écrit. Je ne lui ai pas +répondu d'abord. Il est allé chez Albertine, un jour qu'il savait devoir +m'y trouver. Il m'a priée, suppliée; il m'a parlé de l'enfant. J'ai +pleuré tout un jour et toute une nuit. Te rappelles-tu? Tu me demandais +ce que j'avais! + +«Je l'ai revu; il m'a fait parvenir des bijoux, des fleurs, des billets +de mille francs; il a envoyé de l'argent à ma mère. Il m'a tout promis. +Hélas! c'est plus fort que nous. + +«Si je t'écris toutes ces choses, entends-tu? c'est que j'ai confiance +en toi, c'est que je sais que tu m'aimes bien. Mais je ne suis plus, je +ne puis plus être à toi. N'essaie pas de me revoir. Tu me ferais de la +peine; et tu t'en ferais pour rien. Tiens, je t'embrasse encore une fois +comme je t'aime toujours. Je serai souvent triste en pensant à toi. +Adieu, adieu, adieu. + +«Ton amie, + +«Hélène.» + + +III + +Au moment où j'achevais de lire, Jeanne et André pénétrèrent dans ma +chambre, gais comme le matin, fous comme un premier baiser, amoureux, +radieux. + +«Je vous supplie de me laisser seul, leur dis-je; je suis souffrant, +très souffrant.» + +Ils partirent, avec un étonnement mêlé de pitié. Et je m'enfermai, pour +être malheureux à mon aise, pour me griser de ma misère, tout seul, le +plus longtemps possible. + +La douleur, voyez-vous, c'est encore ce qu'il y a de meilleur au monde. +C'est vers elle que nous allons tous; et l'on se repose au fond du +désespoir, ainsi que dans la nuit, dans la tombe, dans le néant. + +N'est-ce pas, ô lune qui luisais, pâle et froide comme le souvenir? +N'est-ce pas, ô source de blancheur, dont les calmes rayons mouraient +sur cette neige, éphémère comme l'innocence? + + + + +La Strettina + + +I + +Ce printemps-là (bien des printemps ont fleuri depuis lors), Luca de +Rosis, le plus séduisant cavalier de la très séduisante ville de Naples, +venait de renoncer solennellement à l'amour illégitime. Devant le +bienheureux saint Janvier, il avait abjuré les superstitions du +plus doux des libertinages, du libertinage qui se chauffe, comme le +lacryma-christi, au soleil du Vésuve, et se berce, comme les fleurs de +citronnier, aux brises du Pausilippe. Il avait reçu, à la vérité, un +délicieux dédommagement en la personne de sa jeune épouse, la noble +Francesca, adorable créature dont les galants, les abbés, les musiciens +et les rimeurs célébraient sur tous les tons les grands yeux bleus et +les beaux cheveux noirs. + +A la fin, mais non sans peine, son oncle, le marquis Michel, lui avait +fait accepter ce mariage. Luca avait répudié difficilement la dernière +maîtresse dont il s'était épris, la Strettina, une Vénitienne aux +splendides torsades de cheveux dorés, au teint pâle et mat, aux yeux +bruns comme un rêve d'été. Il avait fallu qu'on lui représentât, et +qu'il se représentât cent fois à lui-même, mille et une considérations +capitales: le gaspillage presque complet qu'il avait réussi à faire de +la fortune de ses défunts père et mère, les scandaleux tapages qui jadis +avaient rendu la Strettina célèbre, enfin la fuite des années et l'âge +sérieux de trente ans par lequel il venait d'être atteint. + +Pour lui faire entendre raison, le bon marquis avait été obligé de +revêtir par deux fois son costume le plus sévère. Encore avait-il par +deux fois échoué, car ses jambes courtes, son corps obèse et sa grosse +tête, ornée d'une bouche fortement lippue et de deux larges yeux +gourmands, n'étaient pas précisément faits pour convertir son neveu. La +marquise avait dû s'en mêler. + +La marquise demeurait fort belle, et, sous ses cheveux argentés, ses +traits, un peu las, étaient encore nobles et gracieux. Elle confessa +maternellement Luca, l'enjôla par une exquise indulgence, lui montra la +fiancée qu'on lui destinait, et le rendit amoureux de la jeune fille. + +La veille du mariage, il voulut pourtant revoir une dernière fois sa +maîtresse. La marquise le rencontra, devina où il allait et le dissuada +de continuer son chemin. Mais elle dut promettre qu'elle ferait parvenir +à cette pauvre Strettina plusieurs milliers d'écus d'or et une lettre +d'adieu. + +Les noces célébrées et les nouveaux époux partis pour leur villa +suburbaine, la marquise, avec sa bonne foi accoutumée, songea à +s'acquitter de la mission dont Luca l'avait chargée pour la Vénitienne. +Elle ne pouvait évidemment ni aller chez la courtisane, ni faire venir +cette fille dans sa maison. D'autre part, elle répugnait à envoyer +simplement de l'argent par un valet. Elle songea au marquis, lui +expliqua la chose et le pria de faire pour le mieux. + + +II + +Le marquis Michel était un galant homme. Jadis, dans l'effervescence de +ses jeunes années, il avait eu, ou avait cru avoir, ou avait fait croire +qu'il avait, d'assez fréquentes aventures. Il était resté quelque peu +mondain, soignait sa mise, se poudrait minutieusement, portait des +nuances presque claires, offrait des bonbons aux dames dans une boîte +d'or, et, malgré la gravité officielle que lui conférait son titre de +surintendant de l'impôt foncier des Deux-Siciles, ne dédaignait pas de +faire, en secouant son jabot et en se dandinant sur la pointe des pieds, +des plaisanteries anodines, dans lesquelles il mettait juste autant +de sel que les petits enfants sur la queue des oiseaux qu'ils veulent +attraper. + +Le marquis, ayant charge de consoler la belle fille, se gratta la +perruque, et délibéra. Sa première idée, la plus simple et la meilleure, +celle à laquelle il ne se tint naturellement point, fut d'envoyer le +cadeau d'adieu par Gerolamo, son majordome. Il fit quatre pas, se +regarda complaisamment dans un miroir, se trouva bien, introduisit entre +les poils noirs qui encombraient ses larges narines quelques grains de +tabac parfumé, tapota sur sa tabatière avec ses doigts gras et blancs, +et délibéra derechef. + +La Strettina était une fille piquante, disait-on. Elle avait fait jaser, +elle avait fait sourire, elle avait fait crier. On s'était ruiné, tué +pour elle. Elle avait rendu des gens fous. Il devait être intéressant de +voir comment cette créature était faite. Eh! eh! il y avait longtemps +que le marquis n'avait été chez les filles. Comment vivait ce monde-là à +présent? Ce monde-là vit toujours autrement que l'autre; il est toujours +drôle à étudier. + +Après mûre délibération, le marquis crut ne devoir point perdre une +si belle occasion de faire des observations curieuses. N'était-il pas +au-dessus de la médisance? Au crépuscule, il se parfuma, s'habilla de +frais, s'éplucha longuement devant le miroir, prit sa canne et, suivi +du petit page Enrico, se dirigea dans l'ombre vers le logis de la +Strettina. + + +III + +Il se fit mystérieusement annoncer. La courtisane était visible. Il +traversa plusieurs salles riches et gracieuses, et fut introduit dans un +petit salon, discret, coquet, mignon, où tout fleurait la galanterie. + +Resté seul, il examina non sans intérêt les tentures et les tableaux. +Les tableaux et les tentures représentaient des badinages d'amour. Le +marquis Michel se sentit tout ragaillardi dans ce milieu gaillard. Il +prit des poses plastiques, se balança le torse, frappa sur sa cuisse du +revers de sa main droite, et mit sa main gauche devant ses lèvres pour +tousser légèrement. + +Une petite porte dissimulée dans la boiserie s'ouvrit, et la Strettina +parut. Elle semblait sortir d'une fête de Véronèse. Elle était belle, +somptueuse et nonchalamment provocante, comme une sultane d'Orient. Tout +respirait en elle l'orgueil de la beauté et l'habitude des plaisirs +voluptueux. Le marquis regarda, fut ébloui, baissa les yeux, baissa la +tête, salua profondément, resalua plus profondément encore, puis chercha +sans succès une formule de compliment. + +Elle lui indiqua un siège et s'étendit languissamment sur des coussins +de soie rose. Le marquis, un peu encouragé, la contempla, voulut parler, +mais resta muet. + +«A quelle heureuse fortune dois-je l'honneur d'être visitée ce soir par +monsieur le marquis?» soupira-t-elle. + +Le bon gentilhomme toussa et s'agita sur son siège; enfin une voix +rauque, quasi étranglée, réussit à sortir de son gosier: + +«Mon neveu...» bégaya-t-il, et il ne put continuer. + +«Ah! j'entends, reprit-elle. Le méchant nous quitte, nous délaisse; il +va conquérir la Toison d'Or, comme un autre Jason, et envoie son bon +oncle pour consoler l'inconsolable Ariane.» + +Un éclair brilla dans les yeux du visiteur, et, sa vieille galanterie +lui revenant au coeur et sur les lèvres, il répondit en minaudant de +tout son être: «Oh! belle dame, le véritable trésor fabuleux est votre +chevelure, et quiconque a un souffle de vie devrait le consacrer à +tenter cette conquête. Heureux celui qui vous consolera!» + +La Strettina sourit. Le marquis plaisanta plus galamment, plus +familièrement, et rapprocha petit à petit son siège et sa personne de +l'attrayante créature. L'esprit de ce gros Céladon musqué se mit à +voltiger autour d'elle, comme un lourd papillon de nuit autour de la +flamme qui le fascine. + +Un quart d'heure après, il avait dit à la Strettina que Luca était un +débauché, un ingrat, un vaurien, tandis que lui, marquis Michel, était +un marquis fou d'amour, un marquis trop gros et trop gras pour être +un muguet de ruelle, mais fort bien en point pour être un ami sûr, +constant, éternellement dévoué. Il lui offrit des monceaux de perles, +des rivières de diamants, des pyramides d'or, un palais d'été, un +palais d'hiver, puis se laissa tomber pesamment aux petits pieds de la +courtisane, qui ne cessait de rire. + +Elle le renvoya sans lui permettre ni lui ôter l'espoir, et alla +s'accouder à son balcon, dans la nuit bleue. Là elle s'abandonna aux +souvenirs. Elle pensa aux folles parties de plaisir, aux nuits d'ivresse +où Luca avait été son joyeux compagnon; elle pensa aux douces rêveries +qui succédaient à leurs ardents baisers, comme le clair des étoiles aux +incendies du soleil; elle revit ce cavalier fringant, svelte, brave, +irascible, insouciant, beau joueur, plein de sève et de jeunesse. Puis +l'oncle grotesque lui traversa la mémoire, avec son costume ridicule, +ses manières surannées, ses joues tombantes, et ses yeux de +crapaud-volant. Une amertume, un dégoût suprême lui vint, à elle qui si +rarement était songeuse; sa paupière se mouilla, elle versa presque une +larme. + + +IV + +C'est dans ces dispositions que la trouva le page Enrico, qui lui +apportait une missive du marquis. Aussitôt rentré chez lui, le vieillard +avait voulu, dans sa folie sénile, renouveler par lettre ses offres et +ses demandes. Elle lut du bout des cils les lignes tremblées du galant +Michel, laissa tomber son front dans ses mains et réfléchit. + +«La marquise est une belle et noble dame? dit-elle au page qui +attendait. + +--Oh! elle est la plus noble et la meilleure des maîtresses, +répondit-il, les yeux baissés. + +--Et toi, le plus gracieux et le plus fin des pages!» ajouta la +courtisane en considérant la jolie figure du jeune garçon. + +Puis elle écrivit ces mots: + +«Madame la marquise, + +«L'oncle de l'ingrat qui m'a quittée, vient de m'offrir son coeur et +son coffre. J'en rougis pour lui et pour moi; je voudrais pour vous +que cette scène ne se fût jamais jouée. Je suis quelque peu triste et +méchante aujourd'hui. Je vous envoie sous ce pli la lettre du marquis, +pour que vous puissiez apprécier le style qu'il prend en semblable +occasion. Punissez-le comme bon vous semblera; de mon côté, je le +châtierai d'importance, si vous pouvez faire en sorte qu'il se trouve +dans trois jours à la représentation de San-Carlino. + +«Je suis très humblement + +«Votre indigne servante. + +«STRETTINA.» + +Elle donna le pli cacheté à Enrico. + +«Page, dit-elle, jure-moi que tu remettras ce pli à la marquise +elle-même? Embrasse-moi, et si tu veux revenir, je te prends à mon +service. Tu me plais.» + +Le page rougit. La Strettina l'embrassa sur les lèvres. Il s'enfuit, et +revint bientôt dire qu'il s'était fidèlement acquitté de sa mission. + + +V + +San-Carlino est un petit théâtre de Naples, où jouait alors Pulcinella +avec sa troupe. Les comédiens _dell'arte_ brodaient là tous les soirs, +pour la joie des spectateurs épris de ces marionnettes vivantes +et parlantes, des incidents nouveaux sur les vieux canevas. Les +intarissables cascatelles de leur esprit bouffon rafraîchissaient +l'antique imbroglio où figurent Diamantine et Cassandre. + +La Strettina connaissait fort bien le seigneur Polichinelle, ayant eu +pour lui une fantaisie, disait-on. Elle lui livra le marquis Michel. +Il le suivit pendant deux jours entiers comme son ombre, et lui déroba +complètement sa personnalité. + +La marquise prit soin que l'aristocratie napolitaine emplît le théâtre +de San-Carlino au jour dit. Elle s'y fit elle-même conduire par son +mélancolique époux, qui attendait toujours une réponse de la courtisane. + +Le rideau se leva. Pulcinella parut, marcha, gesticula, parla. Un long +éclat de rire courut dans l'assemblée. Pulcinella et le marquis +Michel semblaient n'être plus qu'un. On eût dit que le premier de ces +personnages avait avalé et digéré le second. Ce composé éminemment +burlesque faisait pâmer de gaîté les assistants. Le marquis, assis dans +le fond de sa loge à côté de la marquise en loup de satin noir, n'y +comprenait rien. Hélas! il comprit bientôt, quand il vit se dérouler sur +les planches sa petite histoire. Pour comble de douleur, la Strettina +avait voulu jouer Colombine sous le masque, ce jour-là. Elle sut dire +très délicatement son fait au marquis Polichinelle, lui donna, non pas +l'espérance, mais une dégelée de coups de bâton, et finalement partit +pour Cythère avec le petit page Enrico, à qui elle avait fait apprendre +_ad hoc_ un bout de rôle. + +Le marquis fut malade toute une semaine. Il se releva guéri pour +toujours des amours séniles. Naples s'amusa un mois à ses dépens. +Mais il confessa ses torts de si bonne grâce et s'accusa avec tant de +bonhomie, qu'on ne lui en voulut pas longtemps et qu'on oublia bientôt +l'aventure. + +La marquise fit remettre à la Strettina une merveilleuse parure de +diamants, avec ces quelques mots: + +«Je suis votre obligée; permettez-moi de vous envoyer ce souvenir. Je +vous souhaite d'être toujours belle.» + + + + +La Vieille au Chien noir + + +I + +Nous étions venus à vingt ans de Marseille à Paris, Jean, Marius et +moi, tous les trois possédés de grands appétits, de grands espoirs et +d'immenses résolutions. Nous voulions tout apprendre, jouir de tout et +gouverner le monde, d'abord les femmes, ensuite les hommes. + +Pendant les premières années de notre puberté, nous avions vécu, dans +les livres ou en imagination, une vie plus longue que celle du docteur +Faust; et nous nous élancions vers la capitale des plaisirs et des +études avec plus de désirs que le héros de Goethe. Car il était las de +l'étude quand vint Méphistophélès; et nous, nous étions aussi avides de +science que d'amour et de gloire. Nous voulions tout, ne connaissant +rien encore. + +Nous nous installâmes ensemble dans un coin tranquille du quartier +Saint-Germain. La différence de nos caractères nous sépara bientôt. +Pourtant, nous étions toujours fraternellement unis; et nous demeurions +à cinq minutes l'un de l'autre. + +Jean était poète. Marius s'adonnait aux sciences chimiques et +chimériques, naturelles et surnaturelles. Pour moi, je m'étais voué +éperdument aux mathématiques et à l'astronomie. Oui, à l'astronomie! Ces +choses me paraissaient si peu avancées, si enfantines encore, et avaient +un horizon si vaste, qu'elles m'attiraient avec une sorte de vertige. Je +travaillais ferme; j'étais très timide, surtout à l'égard des femmes, et +je vivais comme un reclus, plongé dans la mysticité astrale. Mes deux +amis travaillaient beaucoup moins et s'amusaient beaucoup plus. Je finis +par les voir seulement de loin en loin. Je savais que Jean, par le +charme de la voix, de l'oeil et de la poésie, avait fait la conquête +d'une ravissante couturière, et que Marius jouissait d'une véritable +célébrité dans les bals publics. + + +II + +Un dimanche que je flânais, pensant à Mars et à la Lune, j'aperçus +devant moi, en levant les yeux par une échappée de rêverie, Marius, Jean +et la jeune couturière, qui, dans un rayon de soleil, s'en allaient, +légers, avec des éclats de rire, je ne sais où. + +Je marchais lentement, ils n'allaient pas vite non plus: ils suivaient +d'assez près une vieille femme, vêtue d'étranges haillons, qui portait +sur le doigt un perroquet de cent ans, et traînait au bout d'une ficelle +un horrible petit chien noir. + +Je sus bientôt la cause de la grande hilarité de mes amis. Jean donnait +le bras à sa Jeanne; et Marius, la canne à la main, voltigeait de +l'autre côté de la jolie grisette, car, disons-le, c'était une vraie +grisette. + +Il y a encore des grisettes; Béranger et Paul de Kock ne les ont pas +emportées toutes dans leur tombeau. + +Or, voici ce qui provoquait la gaîté de Jeanne. Marius, adroit comme un +singe, martyrisait le pauvre chien noir sans que la vieille femme s'en +aperçût; toutes les deux minutes, il faisait avec sa canne le geste +de lui administrer un lavement. La pauvre bête baissait la queue et +s'arrêtait. La vieille tirait la ficelle en maugréant, et Jeanne +pouffait de rire, et Jean lui-même avait peine à ne pas éclater. Marius +restait grave. La vieille femme se retourna une ou deux fois, elle +rencontra les yeux sévères de cette apparente gravité, et, ne sachant +pas ce que tout cela voulait dire, continua à traîner sa bête. Marius +poursuivit son manège; les rires étouffés recommencèrent de plus belle. + +Mais bientôt la sorcière le surprit en flagrant délit, lui jeta un +regard courroucé, et s'enfuit de toute la vitesse de ses maigres jambes. + +J'étais probablement dans une disposition mélancolique ce jour-là. Ces +enfantillages me déplurent, je rebroussai chemin et je rentrai chez moi +pour travailler. Je ne travaillais jamais mieux que le dimanche, quand +je sentais que tout le monde autour de moi était allé s'amuser. + + +III + +Plusieurs jours s'écoulèrent; et j'avais totalement oublié cette +grotesque rencontre, quand un matin je vis arriver chez moi mon ami +Jean, très pâle, les yeux battus, la figure à l'envers. + +«Qu'y a-t-il? m'écriai-je, en le regardant. Voyons, parle.» + +Il eut de la peine à parler. Sa gorge semblait horriblement serrée. +Enfin il me dit d'une voix tremblante: + +«Écoute, je viens te demander un grand service. Je me bats avec Marius. +Il m'a pris Jeanne. Je les ai vus, te dis-je.» + +Et il mit sa main sur ses yeux, comme pour retenir ses larmes. + +Hélas! la trahison de la petite ne me surprit pas. Les femmes se lassent +vite de la poésie. Et puis Marius était si drôle, l'autre jour, avec le +petit chien noir de la vieille. + +Jean me demanda d'être son témoin. J'épuisai tous les moyens de +persuasion pour empêcher le duel. Ce fut en vain. Mais je repoussai +fermement sa demande, ne voulant pas l'assister contre un autre ami, et +espérant que mon abstention empêcherait peut-être la rencontre projetée. + +Il me serra la main et me dit: + +«Oui, c'est vrai, je comprends; tu es notre ami à tous les deux. Reste +donc en dehors de notre querelle.» + +Je courus chez Marius. + +«Viens! m'écriai-je. Viens au diable avec moi! Je ne veux pas que vous +vous battiez.» + +Marius fut de glace. + +«Elle l'a aimé; maintenant c'est moi qu'elle aime. Pourquoi ne me la +laisse-t-il pas? Chacun son tour. C'est lui qui veut se battre. Eh! +bien, je ne puis reculer; ce serait une lâcheté.» + +Le duel eut lieu. Attaqué avec furie, Marius se défendit sans trop +savoir comment, car son adversaire et lui ignoraient l'escrime; et de +ces deux maladroits, l'un tomba pour ne plus se relever: Jean. + + +IV + +Je ne revis pas Marius. Je sus qu'il vivait avec Jeanne. Je lui en +voulais profondément, quand je pensais au funeste duel. + +Environ un an plus tard, un matin, en me promenant, je lisais le +journal. Je suis peu curieux des gazettes quotidiennes; mais la crise +politique était alors si aiguë, que j'avais voulu en apprendre ou en +deviner le dénouement. J'allais replier la feuille, après l'avoir +parcourue, quand le nom de Marius frappa mes yeux. Je pressentis un +second malheur. Voilà ce que je lus: + +«Marius M... étudiant en médecine, vivait avec une jeune femme, Jeanne +Vady, depuis plusieurs mois. Dimanche, vers onze heures du soir, ils +rentrèrent. Une discussion s'éleva entre eux. Les voisins entendirent +des invectives et le piétinement d'une lutte. On était habitué à ces +querelles d'amoureux. On n'y prit pas garde. Marius sortit à minuit. +Pendant trois jours la chambre resta muette. Une odeur nauséabonde s'en +dégageait. Marius ne revenait pas. On força la serrure. La jeune femme +gisait à terre, morte. Elle avait reçu deux coups de couteau dans le +coeur. On a retrouvé Marius hier matin, pendu à un arbre du bois de +Boulogne. Il avait écrit ces mots sur un bout de papier: «Je me tue, je +l'ai tuée. Jean, pardon!» On suppose que la dispute, qui a occasionné +cette catastrophe, s'est produite au sujet de Jean R..., ancien amant de +la jeune femme et ancien ami du jeune homme. Ce dernier l'avait blessé +mortellement en duel, après lui avoir enlevé sa maîtresse. Le père de +Marius M... est un honorable magistrat du Midi. Marius était son fils +unique.» + +Je fus stupéfié. Il me semblait avoir devant les yeux la scène fatale. +L'évocation du mort, la dispute, le mauvais coup, la fuite du meurtrier, +la course dans l'ombre, le suicide, toutes ces visions atroces se +succédaient dans mon esprit. Je suivais d'un pas saccadé, comme emporté +par un vertige, cette même rue où, naguère, je les avais rencontrés tous +les trois, si bouffonnement allègres. + +Je heurtai quelqu'un dans cette course aveugle. + +Je m'arrêtai, honteux; j'ôtai mon chapeau, je demandai pardon. Mais +quoi! c'était la vieille femme au perroquet et au petit chien noir. +C'était elle que je venais de heurter. Elle marchait toujours du même +pas, portant le même volatile sur le même doigt. Elle était toujours +vêtue du même jupon fantastique et du même fichu verdâtre, frangé par le +temps et la misère. Elle traînait toujours son pauvre petit quadrupède +efflanqué, avec la même ficelle. + +Je crus que c'était une hallucination. Je reculai d'un pas. La vieille +me regarda fixement dans les yeux, avec je ne sais quelle expression +diabolique, puis continua sa promenade, clopin-clopant. Je restai cloué +au sol. + +«Cette vieille femme est fée, m'écriai-je; elle s'est vengée, elle les a +perdus.» + +C'était absurde; et pourtant, vous me direz ce que vous voudrez, je suis +encore convaincu que cette vieille femme est fée. Quand je l'aperçois de +loin, je l'évite. + +Dernièrement, son chien noir est mort; du moins, je le suppose, car elle +ne le traîne plus. Il lui reste son perroquet. Je crois que cette bête +est fée aussi. Mais non, non, c'est moi qui suis fou. Mon pauvre cerveau +d'astronome est si facilement détraqué par les choses de la terre! + + + + +La Désespérée + + +I + +Jacquelin avait vingt-quatre ans; il voulait être attaché d'ambassade, +et il se trouvait à Londres pour apprendre l'anglais. + +Sous les pluies interminables qui, là-bas, pendant les jours ternes, +tombent lentement, longuement, tristement, du ciel couleur de plomb, il +attendait, en lisant Shakespeare ou Dickens, en écoutant le babil des +enfants roses, l'épanouissement tardif d'un pâle rayon d'après-midi. + +Enthousiasmé par la franchise cordiale des jeunes filles et par les +allures viriles des jeunes hommes, la brutalité native du caractère +britannique l'épouvantait bien à l'occasion; mais quand, par une +éclaircie, il se promenait dans les parcs verts ou sur la Tamise, +regardant filtrer à travers les nuées la fraîche et prismatique lumière +du soleil, il ne maudissait guère son exil et acceptait en philosophe +son isolement passager. Il s'était composé, d'ailleurs, un bouquet de +platoniques amours, et ces fleurs idéales le berçaient de leur léger +parfum. + +Mais cela ne suffit pas longtemps à un jeune homme qui a du sang gaulois +dans les veines. + +Vers le soir, Jacquelin parfois sortait machinalement, et marchait +jusqu'au coeur de la grande ville, poussé par les instincts profonds. +Les cabs, avec leur cocher barbu hissé sur le haut siège de derrière, +leurs deux grandes roues ferrées et leurs deux petites lucarnes vitrées, +filaient rapidement dans la sonorité des chaussées larges. Les omnibus +bariolés cahotaient lourdement, tandis que les conducteurs criaient à +tue-tête: «Bank! Bank!» Les voyageurs, leur éternel parapluie au poing, +montaient et descendaient, comme des seaux le long d'un puits. Les +passants, pressés, affairés, allaient, venaient, se croisaient, +s'éloignaient à travers les lueurs rougeâtres, par la brume et les +ténèbres. Jacquelin vaguait, prêtait l'oeil et l'oreille à tout sans se +fixer à rien, fatiguait sa fièvre, et cherchait dans la lassitude un +refuge contre les désirs malsains. + +Une nuit, vers onze heures, il s'était arrêté, très las, dans une des +rues qui avoisinent Trafalgar-Square. Appuyé contre une grille, il +respirait, sans aucune pensée, l'air humide. Personne ne passait; entre +les roulements lointains et les rumeurs confuses, un silence relatif +régnait autour de lui. Il eut quelques minutes d'anéantissement. Il se +redressait déjà et se préparait à rentrer au logis, quand il vit émerger +de l'ombre et venir de son côté une forme féminine. + +Il attendit et regarda. + +C'était une jeune fille, presque une enfant. En un clin d'oeil, il sut +qu'elle était simplement mais bien vêtue, souple, gracieuse et belle. +Il tressaillit, son regard prit une chaude acuité. La passante le +considéra, lui adressa vaguement une muette interrogation, puis laissa +aller à lui un sourire tristement amical. + +«Vous êtes belle comme l'Espérance», fit-il. + +Elle répliqua: «Dites plutôt comme le Désir.» + +En causant, il l'accompagna. + +«Je ne veux rien de vous, sachez-le bien, ajouta la jeune femme; votre +figure me plaît, le son de votre voix aussi; causons, si vous voulez. Je +puis même vous offrir le thé chez moi; vous partirez, après une bonne +poignée de main; ce sera tout!» + + +II + +Elle demeurait dans un quartier discret et tranquille. Après avoir gravi +les quatre ou cinq marches qui donnent accès aux maisons anglaises, il +entra dans le petit parloir du rez-de-chaussée. Un guéridon, des meubles +de bon goût, quelques tapisseries, des tableaux religieux. Une vieille +servante apporta le thé. + +La jeune femme regardait Jacquelin avec une curiosité bienveillante, +mais sans provocation aucune. Elle lui faisait très doucement des +questions sur son passé, sa famille, lui demandant avec insistance mille +détails, mille puérilités même, et l'écoutant, avec une sorte de tendre +et sérieux intérêt, raconter des histoires, des folies enfantines, les +chansons dont sa mère l'avait bercé, les étranges visions qui avaient +hanté ses premiers rêves; comment le soir son père le faisait jadis +sauter sur ses genoux, le couchait dans un petit lit de fer à pommes +d'or, et l'endormait au sein d'une histoire fantastique; puis comment il +avait été une fois très gravement malade, et s'était réveillé entre ses +parents, qui, tout en lui souriant, pleuraient d'angoisse, pendant que +sa petite soeur courait et chantait dans la chambre voisine, comme si +elle avait eu les ailes et l'âme d'un oiseau. + +«Ainsi vous avez une famille qui vous adore et que vous aimez!» dit la +jeune femme, quand il se tut après les mille bavardages sollicités par +elle. + +Il y eut un silence; elle semblait rêveuse et inquiète. + +Elle se leva. + +«Adieu! reprit-elle tranquillement; si vous aviez été malheureux, je +vous aurais proposé... Mais je vais vous sembler folle. Eh bien oui! je +vous aurais proposé, quelque étrange et invraisemblable que cela puisse +vous paraître, d'en finir ensemble, ici, ce soir. Nous nous serions +aimés là-bas, autre part, je ne sais où, très loin. Mais vous ne +comprenez pas, peut-être parce que vous êtes Français. Adieu!» + +Et, comme il allait partir, plein d'une stupeur mal dissimulée: + +«Voulez-vous que je vous embrasse?» fit-elle. + +Elle l'embrassa sur le front, simplement, avec une sérénité grave. + +Puis: + +«Au fait, dites-moi où vous demeurez; je vous enverrai une fleur ou un +livre, un jour que je penserai à vous.» + + +III + +Il s'en alla, songeur; et, en vrai Parisien, il crut avoir été mystifié. +Il eut un doute, puis un éclat de rire, rentra accablé de fatigue, +dormit sans rêver, et le lendemain pensa à autre chose. + +Un mois plus tard, il reçut une belle pensée de velours sombre dans une +lettre où il lut ces mots: + +«Vous êtes un de ceux que j'aurais pu aimer et dont j'aurais pu être +aimée, n'est-ce pas? Vous m'avez donné une heure de votre vie, et, ma +folie, vous l'avez excusée. Je vous envoie cette fleur, car je me décide +à m'en aller de ce monde, cette nuit, toute seule. C'est ma faute; j'ai +mal choisi, je suis abandonnée. Je ne sais pourquoi je voudrais que vous +pleuriez en lisant ceci. Adieu, ami! vivez heureux. Si les morts peuvent +quelque chose pour les vivants, je vous promets de ne vous point +oublier.» + +Un quart d'heure après avoir lu ce billet, Jacquelin entrait dans le +petit parloir orné de tableaux religieux. Elle était réellement morte. +Il se pencha sur elle, baisa ses lèvres décolorées, et pleura. + + + + +Une vraie Française + + +I + +Claire était charmante, mais n'était pas facile à marier. Elle ne +représentait pas ce que les gens sérieux appellent «un bon parti». + +Certes, on appréciait, dès le premier abord, et toujours davantage, sa +grâce naturelle et sa gaîté cordiale, la douceur de ses fins cheveux +cendrés, la musique légère de sa voix si fraîche, et l'expression +profonde de ses yeux, tantôt gris, tantôt bleus, de ses tendres yeux +«couleur du temps», comme l'oiseau des contes de fées. Mais ces +choses-là ne sont pas ce qu'à Paris, de nos jours, on prise le plus +particulièrement dans une fille à marier; et même elles inquiètent les +esprits timorés, surtout quand rien de solide ne les fait valoir. + +Claire n'avait, pour ainsi dire, pas de dot. Elle ne devait apporter en +ménage qu'une modeste rente, dont le chiffre n'était pas certain; et les +espérances pécuniaires brillaient par leur absence. Son père, M. Albe, +le plus honnête homme du monde et le plus intelligent, n'offrait +malheureusement aucune garantie positive. Il mêlait à toutes +ses entreprises une telle dose de passion, de chimère et de +désintéressement, que, tous comptes faits, il n'en tirait jamais de +gros bénéfices. Architecte de talent, il avait eu assez vite une belle +clientèle. Cela n'avait pas suffi à son vaste et ardent cerveau. +Sollicité tour à tour par toutes les sciences et tous les arts, il +s'était lancé éperdument à la recherche de vérités neuves et de trésors +inexplorés. Il n'avait pris la peine de conserver pour clients que +ses amis. Pour ceux-là, il travaillait avec acharnement, recommençant +parfois tel ouvrage dont il n'était pas satisfait, et y perdant alors +plus qu'il n'y gagnait. + +«C'est un original, c'est un artiste, un inventeur!» disaient, avec +un sourire de supériorité, les gens incapables de rien inventer, mais +habiles à exploiter tout. + +Être le gendre d'un tel beau-père, il n'y avait pas là de quoi tenter +les jeunes messieurs à moustaches retroussées ou à barbe pointue, en +quête d'une situation avantageuse. + +Et cela désolait Mme Albe, petite femme brune aux traits réguliers, à +l'esprit net, une Flamande de race castillane, qui mettait tout l'ordre +possible dans l'aventureuse existence de son mari. + +L'avenir de sa fille était sa préoccupation continuelle. + +Son fils Jules, un gamin de onze ans, lui donnait peu d'inquiétude. Il +tenait d'elle, et très certainement il saurait se débrouiller plus tard. + +Mais Claire tenait du père; et elle venait d'entrer dans sa vingtième +année. + +Pour la bien marier, il ne fallait pas perdre de temps. + +Ce fut donc une grande joie pour cette mère anxieuse, quand elle sut que +Philippe Saville pensait à Claire. + +Mme Albe le guettait depuis longtemps, l'excellent jeune homme; et +pour l'amener à se déclarer, elle avait usé d'une admirable diplomatie +féminine, sans compromettre aucunement sa fille, avec qui elle avait cru +devoir garder une parfaite discrétion. + + +II + +Philippe Saville avait vingt-huit ans. D'une taille un peu au-dessus de +la moyenne, le visage allongé entre de courts favoris châtains, il +avait l'air grave sans affectation; et s'il ne visait ni à l'éclat ni à +l'élégance, il était absolument correct. Depuis deux ans, depuis la mort +de son père, Arthur Saville, un Américain de Philadelphie venu tout +jeune à Paris et marié à une Française, il se trouvait à la tête d'une +importante maison de commission, dont il avait su maintenir et même +augmenter le chiffre d'affaires. Sa fortune était donc fort respectable +déjà, sans compter ce que lui laisseraient sa mère et son grand-père +maternel. Et puis, selon toute probabilité, il multiplierait rapidement +ses capitaux, car il ne se plaisait qu'au travail, n'aimait de la vie +que le substantiel, dédaignant les hors-d'oeuvre et les friandises du +dessert. + +L'hiver précédent, il avait rencontré Claire chez des amis communs, à +des bals, à des soirées intimes. Elle fit alors sur lui, sans y prendre +garde, une impression profonde. Après un voyage commercial au delà de +l'Atlantique, il eut plusieurs occasions de la revoir. Se trouvant assez +riche pour deux, il n'hésita plus. Sa mère, qui l'adorait, désirait +vivement le marier, et il obtint d'elle un consentement rapide. Le +grand-papa Rambour se montra moins accommodant. Il rêvait pour son +petit-fils une alliance plus fortunée. Il accepta cependant de faire la +demande officielle. Mais d'abord, pour ne point l'exposer à un échec, +Mme Saville pressentit prudemment Mme Albe. Elle la trouva fort bien +disposée; et toutes deux s'entendirent pour donner aux jeunes gens le +loisir de se mieux connaître. + +Claire, lorsqu'elle apprit les sentiments du jeune homme, en fut +sincèrement surprise. Il s'était toujours tenu à l'écart. Assurément, il +ne lui déplaisait pas. Mais pourrait-elle l'aimer? Une fille sans dot +est toujours flattée d'être recherchée par un jeune homme riche. Elle +éprouva donc pour lui une certaine reconnaissance, qui vraisemblablement +se transformerait en affection. + + +III + +Septembre finissait. Tout le monde était revenu de la mer, de la source +ou de la montagne. + +Avec l'automne, recommençait autour de Paris la vie de château. La belle +Mme de Raive, que l'on appelait toujours ainsi malgré ses cheveux gris +poudrés à blanc, s'était installée, comme d'habitude, dans son domaine +des Cloziers, où elle restait chaque année jusqu'au milieu de décembre. +Veuve d'un agent de change et remariée avec un ancien préfet visant à la +députation, elle recevait beaucoup. Elle connaissait de longue date et +voyait intimement Mme Albe, une amie d'enfance, et aussi Mme Saville. +Elle se fit un plaisir de favoriser leurs projets. Dans ce but, elle +invita les deux familles à passer en même temps quelques jours aux +Cloziers. + +Le grand-père Rambour fut du voyage. Il avait tenu à en être, ce vieux +Normand de Paris, aux pommettes toujours roses sous ses rides en +éventail, aux lèvres minces sur une mâchoire énorme, aux yeux d'eau de +mer clairs comme les yeux d'un chien danois. Il ne voulait pas avoir +pour belle-petite-fille une écervelée, une gâcheuse, une poupée ne +sachant ni le prix du temps ni la _valure_ de l'argent (il prononçait +_valure_ pour valeur, sa voix étant aussi aiguë que son regard). + +Les voyageurs se rencontrèrent à la gare et montèrent dans le même +compartiment. En apercevant le jeune homme, Claire avait eu un moment +d'émotion. Elle se remit rapidement, devinant en lui une émotion plus +vive encore, et la timidité, l'embarras d'un travailleur peu mondain, +peu féministe, qui aimait sans être sûr de plaire. A tort ou à raison, +elle se sentit tout de suite une vague supériorité sur son adorateur, +si correct et si fortuné qu'il fût. Cette sensation la mit à l'aise, la +rendit gaie, aimable, avec une nuance de bienveillance protectrice. En +arrivant aux Cloziers, Philippe, plus amoureux que jamais, se berçait +des plus riantes espérances. + +Le lendemain, après déjeuner, par un temps doux, sous un ciel légèrement +voilé, on partit pour la chasse, les dames en break, les hommes à +pied. Rendez-vous était fixé à une demi-lieue du château, dans un coin +montueux et boisé du parc. On traversa les larges pelouses de frais +velours vert et la rivière sinueuse aux flots limpides, qui prenait sa +source dans le domaine. Les piqueurs et les gardes attendaient avec les +furets et les chiens. M. de Raive plaça ses invités sous bois, de telle +façon que chacun d'eux commandât une issue des terriers. Puis on lâcha +les furets, et ces petites bêtes au pelage fauve, au museau fouilleur et +carnassier, aux ongles durs et crochus, pénétrèrent dans les trous, d'où +l'on vit bientôt fuir les lapins effarés. M. Albe, chasseur adroit et +passionné, s'en donna à coeur joie. Philippe avait accepté un fusil, +pour ne pas être autrement que les autres; mais il restait avec les +dames, peu soucieux d'exploits cynégétiques, et faisant discrètement sa +cour à Claire. + +«C'est fort bien à vous de nous tenir compagnie, lui dit-elle. Il ne +faudrait pourtant pas nous sacrifier totalement le plaisir de la chasse. + +--Oh! ce n'est guère un plaisir pour moi, mademoiselle. + +--Est-ce bien vrai? + +--Oui. La chasse, comme on l'entend maintenant, me semble une +distraction banale, un peu cruelle et un peu lâche. + +--Que mon père ne vous entende pas parler ainsi! Et craignez la +vengeance du grand saint Hubert, monsieur Saville! + +--Pardon! je n'ai pas encore eu le temps de prendre goût à ces +choses-là. Depuis deux ans, mes loisirs sont rares; et je commence +seulement à respirer. Mais, en vérité, n'y a-t-il pas, dans un tel +massacre, un reste de barbarie féodale, s'accordant mal avec nos idées +et nos moeurs? + +--Bah! interrompit la belle-soeur de Mme de Raive, la petite Mme Larnac, +qui venait de s'arrêter près d'eux, le fusil à la main, en costume +de moderne chasseresse: chapeau tyrolien, blouse de drap serrée à la +taille, jambières montant jusqu'aux genoux.--Bah! ne sommes-nous pas +dans un siècle de féodalité bourgeoise? D'ailleurs, ce sont toujours les +lapins qui commencent; et aucune constitution n'a encore proclamé le +droit de ces animaux nuisibles, qu'il est méritoire d'exterminer. +Abattez-en un, monsieur Saville, ou vous me ferez rougir de ma +férocité.» + +Philippe consulta Claire du regard. + +«Obéissez! dit-elle en riant. Ce ne sera plus de la barbarie, ce sera de +la galanterie.» + +Bon gré, mal gré, il suivit Mme Larnac, se laissa poster par elle, +guetta, tira. Oh! pas trop mal pour un amateur. Le coup avait porté; +mais, hélas! au lieu d'un lapin, Philippe avait tué le furet. Il ne +savait comment s'excuser. Mme de Raive arrangea les choses: le furet, +contrairement à tous ses devoirs, avait chassé pour son propre compte, +et s'était attardé à boire le sang d'une victime étranglée, si bien +qu'on avait dû le faire débusquer par les chiens. Il avait mérité son +sort. + + _Qu'il soit donc enseveli, + Le furet du bois joli!_ + +fredonna Mme Larnac, jouant toujours son rôle de chercheuse d'esprit. +Elle ajouta: + +«Monsieur Saville, vous avez vengé les lapins! Vous pouvez maintenant +aspirer à tout: Chambre, Sénat, ministère.» + +Philippe prit le parti de rire avec tout le monde, et répondit qu'il ne +voulait même pas être conseiller municipal. Mais il resta inquiet; et +le souvenir du malheureux furet le hantait sans trêve, tandis qu'il +s'appliquait à prendre des airs dégagés. Claire l'avait-elle trouvé +ridicule? Elle n'avait rien dit, rien laissé paraître, et gardait une +réserve énigmatique. + + +IV + +Pour faire diversion, on alla d'un autre côté chasser le faisan. On +traversait à découvert une petite vallée herbeuse, quand on vit venir +au grand trot, entre les hauts châtaigniers, deux cavaliers dont l'un +portait l'uniforme d'officier d'artillerie. + +«Ah! dit Mme de Raive, voici les deux Ramel, l'oncle et le neveu. + +--Quels sont ces messieurs?» demanda le papa Rambour, avec l'âpre +curiosité toujours en éveil dans ses yeux. + +La châtelaine des Cloziers lui fit en quelques mots leur histoire. M. +Gilbert Ramel, l'oncle, était l'avocat bien connu, un avocat artiste, +plaidant pour les artistes, assidu aux premières représentations, et +qui, avec ses longs favoris flottants, avait l'air d'un capitaine de +vaisseau en congé. Ayant perdu coup sur coup sa fille unique et sa +femme, il ne s'était pas remarié, quoiqu'il n'eût guère plus de quarante +ans. Il vivait en garçon, et avait reporté toute son affection sur son +neveu Henri, dont le père et la mère étaient morts complètement ruinés +par des spéculations hasardeuses. + +«Bravo! soyez les bienvenus! leur dit M. de Raive en s'avançant vers +eux. Je vous avais demandé si souvent, et avec si peu de succès, de +venir un beau jour nous surprendre, que je n'osais plus compter sur +cette aimable surprise. + +--Nous en sommes doublement charmés, ajouta Mme de Raive avec un +empressement sincère. + +--Alors, dit M. Gilbert Ramel, nous avons bien fait de nous inviter! +Voilà: Henri est maintenant en garnison à Hautefont; ma journée était +libre, le temps propice; j'ai quitté Paris dès le matin, j'ai déjeuné +là-bas avec le lieutenant, et je vous l'amène. Nous avons fait nos deux +lieues tout d'une traite. + +--Nous manquons de grosse artillerie, reprit Mme de Raive en souriant; +mais si monsieur l'officier veut bien s'accommoder aujourd'hui d'un +simple lefaucheux, il nous fera plaisir.» + +Les deux cavaliers mirent pied à terre. Henri prit le fusil d'un garde, +et les chasseurs se distribuèrent dans les allées du bois. Les piqueurs +rabattaient déjà les faisans, en criant: «Poule! poule!» quand c'était +une femelle, afin qu'alors on épargnât la bête. L'oeil vif, le profil +ferme et fin, l'allure souple, la physionomie pleine d'assurance et +d'énergie, Henri Ramel n'était pas moins bon tireur que beau cavalier. +En quelques minutes, il eut abattu ses deux faisans. + +«Ne prenez-vous pas votre revanche?» dit Claire à Philippe revenu près +d'elle. + +Philippe comprit qu'il fallait faire oublier le fâcheux incident du +furet. Mais il jouait de malheur. Dans sa hâte, il butta contre une +racine saillante, et son arme, partant malgré lui, envoya plusieurs +grains de plomb dans les mollets d'un garde qui se trouvait à vingt pas. + +«Êtes-vous blessé? dit Mlle Albe à Philippe. + +--Non! mais je mériterais une blessure grave. Cela me rendrait peut-être +intéressant. Je ne suis que maladroit. Saint Hubert se venge; vous aviez +raison, mademoiselle.» + +Lorsqu'on n'aime pas, on est sans pitié pour qui vous aime. Claire eut +subitement une envie folle de chasser, elle aussi. + +Elle demanda à Mme Larnac son fusil, un vrai bijou, et la façon de s'en +servir. Un faisan s'enleva devant elle. Pan! le coup parût, le coq +tomba. Elle eut un cri de joyeux étonnement. + +«Si c'est votre coup d'essai, mademoiselle, on ne saurait trop vous en +féliciter,» dit Henri Ramel en lui apportant la bête. + +Philippe, très pâle, semblait avoir été frappé au coeur par le +contre-coup. + +«Que, diable! ce militaire vient-il faire ici? grogna entre ses dents +le papa Rambour. Cette chasse est absurde. Nous ne sommes pas des +massacreurs, nous! On aurait pu se voir à l'Opéra-Comique ou à la +Comédie-Française.» + +Le soir, au salon, Philippe, appelant à lui tout son courage, s'approcha +de Claire. + +«Monsieur Saville, quel est votre grade dans la réserve? lui dit-elle à +propos de rien, le regard distrait. + +--Mademoiselle, je ne suis pas officier; je ne suis pas même soldat. + +--Comment cela se fait-il? A quel titre êtes-vous donc dispensé? + +--Mon père était citoyen américain. J'ai gardé sa nationalité, ce qui +m'exempte du service militaire en France. + +--Pourtant, si nous avions la guerre?... + +--M'y enverriez-vous? + +--Vous pourriez y aller sans cela. + +--Même si j'étais marié et père de famille? + +--Monsieur Saville, vous êtes très raisonnable. + +--Le serais-je trop, mademoiselle? + +--Non, c'est moi qui ne le suis pas assez.» + +Henri Ramel, en ce moment, traversait le salon, cherchant une danseuse. +Ses regards rencontrèrent ceux de Claire. Elle tressaillit. Attiré vers +elle dans une inconsciente et délicieuse émotion, il vint, l'emmena. +Philippe se sentit abandonné. Le coeur serré, les yeux voilés par une +brume de pleurs, il souffrait cruellement. + +«Quelle ravissante jeune personne!» disait à mi-voix M. Gilbert Ramel, +qui, debout près de lui, suivait du regard Mlle Albe valsant avec le bel +officier. + + +V + +Quand Claire se trouva seule avec ses parents dans l'appartement qui +leur avait été réservé, elle sentit s'élever en elle une étrange +tristesse. Sa mère était soucieuse. + +«Qu'as-tu donc eu toute la journée? dit-elle à Claire. M. Philippe doit +prendre de toi une singulière idée.» + +Claire, sans pouvoir répondre, tomba sur une chaise et fondit en larmes. + +«Voyons! ne pleure pas ainsi,» lui dit son père en la baisant au front. + +Elle sanglota plus fort. Mme Albe, n'osant la gronder, la regardait d'un +air à la fois anxieux et courroucé. + +«Il te plaît donc bien peu, ma pauvre Claire! reprit M. Albe. Parle! +As-tu peur? Nous ne voulons que ton bonheur, tu le sais bien. + +--Père, père, pardon! je ferai ce que vous me conseillerez de faire. + +--Alors, tu ne veux pas de lui? Réponds!» + +Elle ne répondit pas. + +«Claire, dit alors sa mère avec la plus persuasive onction, M. Saville +t'aime de tout son coeur. On ne saurait s'y méprendre. S'il a été un peu +gauche aujourd'hui, ne lui en fais pas un crime! Son trouble prouvait +son amour. Dieu te garde, ma chère enfant, de ceux qui, en pareil cas, +ont toute leur présence d'esprit!» + +Claire restait muette. Elle aussi avait été troublée, mais par un autre +que Philippe. Elle était de celles qui aiment, non celui qu'elles +intimident, mais celui qui réussit à les intimider. + +«Demain, tâche d'être plus aimable! continua Mme Albe très doucement. + +--Oh! s'écria Claire, que deviendrai-je s'il faut encore passer ici une +journée pareille! + +--C'est entendu, fit son père. Il n'y a plus qu'à rompre au plus tôt. +Nous partirons demain, dès le matin. + +--Mais c'est impossible! dit Mme Albe. Nous avons promis de rester ici +plusieurs jours. + +--Ma chère amie, ce qui est impossible, c'est de tenir notre promesse. + +--Mme de Raive... + +--Mme de Raive ne nous en voudra pas. Je vais écrire un mot et bien vite +le porter moi-même à la station. Demain, nous recevrons de Paris par +dépêche un prétexte pour nous en aller. + +--Vous ne ferez pas cela. Claire est une enfant sans expérience. Elle +n'a pas eu le temps de se rendre compte...» + +M. Albe regarda sa fille. Il vit dans ses yeux une si suppliante +reconnaissance, que, sans plus tarder, il écrivit, prit son chapeau et +sortit. + + +VI + +Pendant que cette scène avait lieu, Philippe et les siens tenaient +conseil de leur côté. Le grand-père n'y alla pas par quatre chemins. + +«Philippe, cette demoiselle n'est pas la femme qu'il te faut. Elle ne +t'aime pas, elle ne t'aimera jamais. Inutile de rester un jour de plus! + +--Mais si Philippe l'aime? objecta Mme Saville. + +--Raison de plus pour trancher le mal au plus vite! Il en souffrira +moins. + +--C'est juste, grand-père! dit Philippe en s'efforçant de dominer sa +douleur. Mais il faut être poli. + +--Parfaitement. Assieds-toi là. Écris. Demande à Paris un télégramme qui +nous permette de partir demain, dès la première heure.» + +En allant porter la lettre à la gare, Philippe croisa M. Albe qui en +revenait: il n'hésita plus. + +Le lendemain, les Albe et les Saville prirent le même train. Ils avaient +insisté pour que personne ne les reconduisît. Cette fois, ils ne +montèrent pas dans le même wagon. + + +VII + +Quand la rupture fut connue, le monde donna tort à Claire. Philippe +était convoité par toutes les familles ayant une fille à marier, et +Claire était trop jolie pour ne pas avoir soulevé contre elle de +nombreuses jalousies. Une respectable matrone, Mme Cauvard, la femme du +riche industriel, avait entendu leur courte conversation, le soir, dans +le salon des Cloziers. Cette bonne âme répéta, à qui voulut l'entendre, +comment Claire, aussi folle que M. Albe lui-même, avait reproché à +Philippe Saville de rester fidèle à la nationalité paternelle, et de +ne pas quitter tout pour se faire soldat. Ce fut contre les Albe un +déchaînement général. + +Dans une maison où on les exécutait avec une exquise perfidie, M. +Gilbert Ramel, qui avait gardé de Claire un beau souvenir, essaya de +les défendre. Alors, on lui conta par le menu tout ce que les mamans se +chuchotaient à l'oreille, avec de petites mines ironiques ou de grands +airs indignés: + +«Étaient-ils assez ridicules, les reproches de cette petite demoiselle à +celui qui lui faisait l'honneur de la rechercher! M. Saville avait +cent fois raison de rester citoyen américain. N'était-il pas la seule +consolation, la seule espérance de sa pauvre mère? Et puis, quelle +précieuse garantie pour la famille où il entrerait! Au moins, il ne +serait pas obligé, lui, d'aller se faire casser la tête de but en +blanc pour le bon plaisir des empereurs ou des républiques! C'était le +prétendu par excellence, le gendre idéal. Il fallait vraiment avoir la +cervelle à l'envers, pour le repousser d'aussi sotte façon. La petite +Albe ne trouverait plus le moindre épouseur; et ce serait pain bénit.» + +M. Ramel haussa les épaules, estimant qu'on était fort injuste pour +Claire. Il le dit comme il le pensait. Et il ajouta: + +«Elle n'est pas de celles qui coiffent sainte Catherine. + +--Seriez-vous amoureux d'elle par aventure? riposta Mme Cauvard qui +venait d'entrer, suivie de ses deux grandes filles. + +--Pourquoi pas? + +--Alors demandez vite sa main, si vous ne redoutez le sort de M. +Saville; on pourrait vous devancer.» + + +VIII + +Un mot sans importance suffit parfois pour préciser une idée, déterminer +un sentiment, transformer une destinée. + +Huit jours plus tard, M. Gilbert Ramel demandait Claire en mariage. Il +avait vingt ans de plus qu'elle, mais il se croyait capable de rendre +heureuse cette belle jeune fille, qui, d'emblée, l'avait charmé par la +grâce de son allure et la franchise de son caractère. + +Cette fois encore, Claire, au grand désespoir de sa mère, ne voulut pas +entendre parler de mariage. M. Ramel implora la faveur de s'expliquer +avec elle, directement, à coeur ouvert, affirmant que, même éconduit, il +resterait le fidèle ami de la famille; car une réponse négative, tout +en le désespérant, lui attesterait de nouveau le désintéressement et la +loyauté de la jeune fille. Celle-ci l'écouta avec un intérêt sincère, +surtout quand, incidemment, il parla de son neveu; et s'il comprit +vite qu'il ne gagnerait pas sa cause, elle mit à le désabuser tant de +respectueuse délicatesse, tant de caressante émotion, qu'il la quitta +sans amertume, conservant pour elle une pure et profonde sympathie, une +gratitude mélancolique et généreuse. Elle lui avait parlé comme elle +parlait à son père, avec le même accent de tendresse filiale. + +Elle resta triste d'avoir dû désoler un si galant homme, mais à sa +tristesse se mêlait une satisfaction singulière. Il lui semblait, malgré +l'invraisemblance d'une telle imagination, que la démarche de M. Gilbert +Ramel l'avait un peu rapprochée du jeune officier, dont la figure +énergique et fine restait toujours présente à sa mémoire. Cette nuit-là, +elle rêva qu'elle épousait un beau lieutenant d'artillerie, et que ce +beau lieutenant devenait général en chef, gagnait des batailles, faisait +des conquêtes, signait des traités, relevait la patrie. + +Pour oublier sa déconvenue, M. Gilbert Ramel alla passer une journée à +Hautefont, auprès de son neveu. Mais rien ne le déridait, il restait +morne. + +«Décidément, mon oncle, vous n'avez pas votre air naturel aujourd'hui, +lui dit Henri après le déjeuner, en allumant un cigare. Que vous est-il +arrivé? Une mésaventure, un malheur? + +--J'ai simplement fait une bêtise. J'ai voulu me marier. + +--Vous, mon oncle! + +--Moi-même, en personne, mon neveu! + +--Avec qui? + +--Avec Mlle Claire Albe. + +--Vous, avec elle! + +--Tu en as l'air suffoqué. + +--Vous avez demandé sa main? + +--Oui. + +--Mais vous ne l'avez pas obtenue? + +--C'est ce qui me désole. + +--Ah! c'était impossible. + +--Quel cri du coeur! quel soupir de soulagement! Te voilà enchanté, toi! +Et moi qui venais chercher ici des consolations. Mais, parbleu, à quoi +pensais-je? Je comprends tout, maintenant. C'est pour toi, bandit, qu'on +a refusé Philippe Saville et moi-même, hélas! Comment ne l'ai-je pas +deviné plus tôt? On est toujours plus bête qu'on ne croit. + +--Je vous jure, mon oncle... + +--Et tu ne m'avais rien dit, hypocrite! + +--Dame, je ne savais pas... + +--Mauvais garnement! Quel regard féroce tu as eu tout à l'heure! Mais tu +verras jusqu'où peut aller la magnanimité d'un oncle célibataire. +Tâche au moins de mériter ton bonheur! Je ne te pardonne qu'à cette +condition-là.» + + +IX + +Claire donna tout droit dans le piège que lui tendit l'oncle Gilbert, +dès sa première visite. + +«Excepté vous et moi, lui dit-il, tout le monde se marie.» + +Et il lui énuméra plusieurs mariages récemment décidés, entre autres +celui de Philippe Saville avec l'aînée des demoiselles Cauvard. Claire +ne sourcillait pas. + +«Mon neveu, reprit-il, mon neveu lui-même renonce à sa liberté. + +--Qui donc épouse-t-il? balbutia Claire éperdue. + +--Vous, mademoiselle? A moins que vous ne le refusiez comme les autres!» +répondit l'excellent homme parfaitement édifié par l'émotion de la jeune +fille. + + +X + +Pour sa pénitence, l'oncle dota magnifiquement le neveu. + +Le même jour, à la même heure, à Saint-Sulpice et à Saint-Roch, furent +célébrés les deux mariages de Claire Albe avec Henri Ramel et d'Adèle +Cauvard avec Philippe Saville. Mariage d'amour et mariage de raison. + +«Mon ami, avait dit le grand-papa Rambour à son petit-fils, écoute-moi +bien! Quand tu auras de beaux enfants, une existence régulière et la +sympathie des gens honorables, tu finiras par adorer celle à qui tu +devras les plus sûrs éléments du bonheur. Alors, plus de passionnette +malsaine! Ce sera l'amour, l'amour vrai, celui qui crée et qui conserve. +Écarte les souvenirs irritants et stériles. C'est la sagesse. Mlle Albe +voulait du panache. Elle en a. Grand bien lui fasse! Ce n'était pas ton +affaire. A quelque chose malheur est bon.» + +Philippe se laissa persuader. Il n'en sentait pas moins que, de son +séjour aux Cloziers, une ombre lui resterait toujours dans le coeur. Le +papa Rambour sentait cela, lui-même. Il en a gardé une forte rancune +à Henri Ramel. Et ce vieillard, naguère si pacifique, est devenu +subitement belliqueux. Il réclame la guerre, la grande guerre! A-t-il +donc perdu tout sentiment humain? Non! Mais si le jeune officier tombait +au champ d'honneur, le bon papa pourrait dire béatement à ses amis et +connaissances: + +«Pauvre petite Mme Ramel! Voilà ce que c'est que d'épouser un +artilleur!» + +Puisse le destin lui refuser cette satisfaction et réaliser le rêve de +Claire! + +M. Albe, de son côté, ne se gêne pas pour rire avec l'oncle Gilbert du +premier prétendu de sa fille. + +«Les femmes sont étonnantes, disait-il encore l'autre jour. La mienne +voulait absolument pour gendre M. Philippe Saville. Conçoit-on un mari +qui ne sait pas même tirer son coup de fusil?» + + + + +II + +CONTES DE FRANCE + + + + +Le jeune Alexis + +HISTOIRE LUE DANS UN MANUSCRIT DU XVIIIe SIÈCLE + + +I + +Vers la fin du règne de Louis XIV, un incident tragique excita pendant +quelques jours la curiosité de la Cour et de la ville. Un magistrat fort +connu, âgé d'environ cinquante-cinq ans, M. de Villebéat, fut trouvé +mort, un matin, dans sa chambre. Il s'était pendu. Près du cadavre, un +billet contenait ces simples mots: + +«Je meurs de ma main.» + +On se perdit en conjectures sur les causes de ce suicide. Les gens qui +avaient connu le défunt, scrutèrent sa vie pour expliquer sa mort. Il +courut sur lui mille bruits plus ou moins bizarres. On parla de pertes +au jeu, de chagrins de famille, de désespoir d'amour, de maladie +incurable, de scrupules judiciaires, de misanthropie, de fièvre chaude. +Bref, le public eut mille explications, mais aucune certitude. + +M. de Villebéat avait toujours conservé une tenue strictement +respectable, toujours montré un esprit lucide dans un caractère froid. +Il s'était marié jeune; sa femme était morte sans enfant, deux ans après +le mariage. Plus tard, on lui avait attribué vaguement une ou deux +maîtresses; il avait laissé dire, ne s'était jamais compromis, et avait +profité de ses loisirs pour faire une traduction recommandable de +Virgile, d'Horace et de quelques autres poètes de l'Empire romain. Son +passé ne donnait aucune prise, la médisance s'y rompait les dents. + +Mme de Maintenon, fort intriguée par cette catastrophe mystérieuse, +voulut savoir le mot de l'énigme. Elle fit demander des explications au +lieutenant-général de la police du roi. + +Après le conseil des ministres, tandis que le vieux roi était entre les +mains des docteurs, Mme de Maintenon se retira avec son confesseur dans +ses petits appartements et l'on introduisit le lieutenant de police. + + +II + +«Avez-vous, monsieur, les renseignements que je vous ai fait demander? + +--Que Votre Grâce me pardonne de ne pas avoir prévenu ses désirs! +J'aurais été fort malheureux et fort malavisé si, avec les ressources +dont nous disposons, je n'avais eu la clé du mystère. + +--Ah! très bien; vous pouvez parler, nous ne serons pas interrompus. Je +vous écoute. + +--Votre Grâce daignera excuser les longueurs du récit, car il faut +reprendre les choses d'assez loin. M. de Villebéat avait à son service, +il y a dix ans, un laquais fort adroit, nommé Sylvain Vincru. Ce garçon +était dévoré de la passion du jeu. Un jour, il emprunta furtivement +à son maître une somme ronde qu'il courut hasarder et perdit net. Le +larcin fut découvert. Sylvain se jeta aux pieds de M. de Villebéat, qui +fut inexorable, le livra à la justice et le laissa aller aux galères. +Là, ce malheureux eut une conduite si exemplaire et montra une si rare +intelligence, qu'on lui offrit son pardon et un emploi dans la police. +Il accepta, rendit des services et devint un de mes auxiliaires les plus +précieux. + +«Peut-être espérait-il dès lors trouver ou inventer une occasion de +vengeance contre son ancien maître. Quoi qu'il en fût, il lui était +réservé de satisfaire pleinement ses rancunes. + +«Votre Grâce a-t-elle entendu parler, l'an dernier, de l'assassinat du +capitaine de Noisly, au cabaret de la Pomme de Pin? Le capitaine avait +incorporé dans sa compagnie un tout jeune homme, un enfant perdu de +Paris, admirablement beau, qu'on nommait Alexis. Il l'avait pris en +grande affection, et tous deux menaient une existence indiscrètement +joyeuse, faisaient ensemble des soupers fins, s'ébattaient à la ville et +aux champs, buvaient sans maîtresses et semblaient s'aimer comme jadis +Alexandre et Héphestion. + +«Un soir d'hiver, ils allèrent au cabaret. Ils prirent une chambre +séparée, burent tête à tête force bouteilles, firent du tapage; puis le +lieu de l'orgie devint absolument silencieux. La nuit s'avançait; ne les +voyant pas sortir, le cabaretier fit enfoncer la porte fermée à clé et +trouva le capitaine tué d'un coup de poignard. On s'aperçut que son +jeune compagnon était monté, sans être vu, au troisième étage et s'était +introduit dans la chambre d'une servante, sous les vêtements de laquelle +il avait pu s'échapper sans que personne y prît garde. + +«Sylvain fut chargé de retrouver le coupable. Je ne saurais vous dire +quelles ruses il employa, mais quatre mois plus tard, il avait découvert +Alexis. L'aventure est assez singulière. C'est dans un couvent qu'il +arrêta ce jeune criminel. Par des manoeuvres d'une audace et d'une +adresse incroyables, Alexis, toujours déguisé en fille, avait réussi à +se procurer de l'argent, des papiers lui conférant une individualité +féminine, et même des protections influentes, dévouées. Au moment où il +fut pris par ce sorcier de Sylvain, il passait pour une orpheline d'une +fervente dévotion, portait le costume des novices et allait prononcer +des voeux. Je fis comparaître devant moi les deux abbés confesseurs de +la communauté et leur épargnai d'autant moins les vertes réprimandes, +que je les vis plus rouges et plus embarrassés en ma présence.» + + +III + +Mme de Maintenon, à ces mots, fronça le sourcil. + +Le Révérend Père, qui se trouvait en tiers dans l'entretien, sourit +finement et lui dit: + +«De la patience, madame! Quand on soulève le voile qui cache la vérité, +on voit souvent plus de choses qu'on ne voudrait. Ce n'est pas la faute +de M. le lieutenant de police. Je désirerais seulement savoir le nom de +ce couvent. + +--Est-ce bien nécessaire? repartit l'adroit courtisan, en souriant +aussi. Ma mémoire, je l'avoue, me fait un peu défaut sur ce point. Pour +continuer le récit, je renvoyai les abbés sans les plus inquiéter. +Alexis était sous les verrous. La justice fut saisie de l'affaire. +C'était fort grave. M. de Villebéat fut désigné pour interroger le +prisonnier. Il se transporta par deux fois auprès de lui, et eut avec +lui deux longues entrevues sans témoins. Le lendemain Alexis s'évada. + +«Sylvain, qui avait fait des prodiges pour opérer la capture, fut tout +d'abord exaspéré par cette évasion. Il jura qu'il retrouverait son +homme. On soupçonnait un geôlier de corruption; on ne put cependant ni +enivrer, ni faire jaser le drôle. Sylvain était devenu méditatif et +sombre. Mais, toutes informations prises, il parut avoir enfin conçu une +grande espérance. Il m'assura qu'il comptait m'apporter prochainement +des nouvelles qui feraient du bruit, me demanda ce que je pensais du +juge qui avait interrogé Alexis, me regarda étrangement quand je lui +eus répondu que le magistrat était au-dessus des soupçons, me réclama +quelques avances et se mit en campagne. + +«Depuis l'évasion d'Alexis, rien n'était changé, en apparence, dans les +habitudes de M. de Viilebéat. Cependant, Sylvain s'aperçut bientôt que +presque tous les soirs, par la petite porte d'une masure donnant sur une +ruelle déserte et communiquant avec l'hôtel du magistrat, sortait un +homme de haute taille, le manteau sur le nez, le chapeau sur les yeux, +qui rapidement s'éloignait et disparaissait comme par enchantement. Cet +homme mystérieux, il en eut bientôt la certitude, n'était autre que son +ancien maître, lequel, dans l'ombre, se rendait par plusieurs détours +à un petit logis de la rue des Tourterelles-Sainte-Ursule. Sylvain +interrogea les voisins et apprit d'eux qu'en ce logis habitaient un +brave vieil homme et une bonne vieille femme avec leur petite-fille, une +ravissante demoiselle de vingt ans, qui ne sortait jamais. Un parent +venait les voir dans la soirée, disait-on. Ils étaient riches, +d'ailleurs, et ne ménageaient pas la dépense. + +«Sylvain pénétra un jour dans la maison, habilement grimé en commis +marchand d'étoffes. Il réussit à entrevoir la prétendue jeune fille, et, +du premier coup d'oeil, reconnut le trop charmant Alexis. Le lendemain, +il prit six hommes armés et alla s'embusquer non loin de la discrète +habitation. Le visiteur habituel apparut vers neuf heures du soir; il +avait la clé de la porte et entra. Au bout d'une heure, Sylvain crut le +moment venu d'entrer à son tour. Il escalada, suivi de ses hommes, le +mur d'un petit jardin qui se trouvait derrière les bâtiments. La vieille +femme était dans la cuisine, occupée à arranger un plat; elle fut saisie +et bâillonnée en un clin d'oeil. Le vieillard, son prétendu mari, +descendait l'escalier; il fut également surpris et traité de la même +façon. Pas un cri n'avait révélé la présence de mes gens. Ils montèrent +avec précaution au premier étage, et Sylvain s'avança sans bruit. Une +porte était entr'ouverte; il y glissa ses regards, et voici l'étrange +spectacle qu'il aperçut. + + +IV + +«La chambre était décorée à l'antique, de manière à simuler une salle de +repas dans une maison romaine. Un ciel étoilé était peint au plafond. +Sur les quatre murs, des moulures représentaient une suite de colonnes +corinthiennes, entre lesquelles apparaissaient, avec une perspective +soigneusement ménagée, de beaux paysages méridionaux. Aux encoignures, +se dressaient les statues de Virgile, de Lucain, d'Horace et de Martial. +Une table, chargée d'amphores et de mets délicats dans une vaisselle +de forme ancienne, occupait le milieu de la pièce. Contre cette table +étaient deux lits de festin, disposés à la mode latine. Sur l'un +s'accoudait nonchalamment le bel Alexis, en tunique de laine blanche +à franges d'or; les admirables boucles de ses cheveux blonds étaient +couronnées de roses. Tels les jeunes affranchis du temps des premiers +empereurs. Sur l'autre lit se trouvait M. de Villebéat, également +travesti, en toge à bande pourprée, en sandales, le col et les bras +nus; il se prenait probablement lui-même pour un poète antique, favori +d'Apollon et des Muses, de Bacchus et de Jupiter. Ce décor, ces costumes +avaient incontestablement plus d'exactitude historique que ceux des +théâtres où l'on joue le _Britannicus_ de M. Racine. + +«Les convives étaient en train de faire une libation au dieu Pan; +ils paraissaient s'abandonner à la plus douce volupté. Sylvain, en +s'avançant pour mieux voir, trébucha assez lourdement contre un défaut +du parquet. Les deux Romains se dressèrent inquiets. Sylvain appela +ses hommes; tous se précipitèrent. Alexis et son hôte, stupéfaits, se +rendirent sans même essayer de se défendre. On leur fit revêtir des +habits plus modernes, plus décents. M. de Villebéat offrit tout bas à +Sylvain une fortune considérable s'il voulait lâcher sa proie. Sylvain +ne daigna pas répondre. Un carrosse attendait dans une rue voisine; on +y mit les prisonniers. Ils me furent amenés. Quand ils parurent, je +demandai au jeune homme s'il avouait être le meurtrier du capitaine de +Noisly. Il ne répondit pas. Je le confrontai avec plusieurs témoins qui +le reconnurent tous. + +«Il était impossible de conserver le moindre doute. Je le fis mettre au +secret. M. de Villebéat regardait, écoutait, blême, affaissé, anéanti. + + +V + +«--Pourrez-vous maintenant m'expliquer, monsieur, lui demandai-je, le +singulier rôle que vous avez joué dans cette affaire? + +«Il fit un effort pour répondre: + +«--C'est... c'est une folie... bégaya-t-il. + +«--Une folie d'antiquaire, une folie latine! ajoutai-je. Vous êtes +libre, du reste, monsieur; je vais vous faire reconduire à votre hôtel, +où vous voudrez bien toutefois vous tenir à la disposition de la +justice. + +«Il ne répliqua rien. Je le fis escorter jusque chez lui, et l'on prit +des dispositions pour qu'il ne pût disparaître. Le lendemain, comme vous +savez, on le trouva mort dans sa chambre. + +«Je ne crois pas, madame, devoir ajouter le moindre commentaire à ce +simple exposé des faits. Il est évident que M. de Villebéat avait perdu +l'esprit. Le clergé ne s'est pas opposé à ce qu'il fût enterré en lieu +saint.» + +Le narrateur se tut; il y eut un silence. + +«Les hommes les plus graves, fit enfin la marquise, ont souvent +d'étranges manies. J'ai vu M. de Villebéat plusieurs fois; il paraissait +intelligent, méditatif, presque austère. Il est devenu fou, sans doute, +absolument fou, monsieur. Ces décors, ces costumes romains, c'est de la +folie pure. + +--De la folie pure! c'est beaucoup dire; mais certainement sa raison +était troublée. Il avait eu le tort de trop s'adonner à la littérature +romaine; elle est parfois très capiteuse, très dangereuse, même pour un +magistrat. + +--Certes, ajouta le Révérend Père avec toute sa gravité ecclésiastique, +il eût mieux fait de chanter: _Turris eburnea!_ que: _Formose puer!_ + +--Votre Grâce, reprit le lieutenant de police en s'adressant à la +marquise, daignera-t-elle m'indiquer ce qu'il convient de faire du +prisonnier qui nous reste? + +--Cet Alexis? + +--Lui-même. + +--Il faut le mettre à la Bastille et étouffer l'affaire; nous n'aimons +pas les scandales.» + +Alexis fut donc enfermé dans la célèbre prison de la porte +Saint-Antoine. On l'y oublia vite. Le manuscrit auquel nous avons +emprunté les éléments de ce récit, prétend que bientôt, sous la Régence, +il parvint à en sortir. Il se serait même, paraît-il, insinué, à force +d'intrigues, dans les bonnes grâces du cardinal Dubois; et, doté d'une +grasse abbaye, il serait mort vieux, dans les ordres, en parfaite odeur +de sainteté. + + + + +Nouvelle Manière de Coller les Timbres-Poste + + +I + +Bien des gens vont chercher bien loin des moeurs extraordinaires et +d'originales aventures. Ils ont tort. Si l'imprévu habite quelque +part, c'est dans nos murs. De tous les points du globe terrestre très +certainement, et très probablement de tous les points de tous les autres +globes, Paris est l'endroit le plus étrange, non seulement pour les +étrangers, mais pour ses habitants eux-mêmes, pour ses propres fils et +ses propres filles. + +Je le dis; je le prouve. + + +II + +Voici le fait. La semaine dernière, en plein jour, en pleine capitale +de la civilisation, en pleine place de la Bourse, il m'a été donné +d'assister à un spectacle inouï, à un spectacle insensé, à un spectacle +impossible, à un spectacle abracadabrant, à un spectacle aussi +modernement bizarre que bizarrement féodal. + +Devant le bureau de poste de la dite place de la Bourse, étaient +arrêtées deux femmes, l'une vieille et l'autre jeune, l'une grande +et l'autre petite, l'une présentant un profil aquilin accentué en +casse-noisette et l'autre offrant une bonne grosse figure moutonnière, +l'une portant avec une raideur aristocratique sa toilette riche mais de +mauvais goût et l'autre gracieusement habillée d'une humble robe laine +et coton, toutes deux facilement reconnaissables, à leur type exotique +et à leur tournure spéciale, pour relever d'une nationalité autre que la +nationalité française, celle-là devant être de toute évidence une noble +dame supérieurement titrée ou rentée, et celle-ci sa femme de chambre ou +sa fille de compagnie. + + +III + +La grande vieille se tenait en face de la petite jeune, des +timbres-poste dans la main droite et des lettres dans la main gauche. La +grande vieille prenait délicatement un timbre entre le pouce et l'index, +puis l'élevait à la hauteur des lèvres de la petite jeune. La petite +jeune tirait respectueusement la langue. La grande vieille humectait le +timbre en le passant sur cette langue, et collait ensuite le timbre, +ainsi humecté, à l'angle d'une enveloppe cachetée d'un large cachet de +cire rouge. + +Je m'arrêtai, ébahi, béant, n'en croyant pas mes yeux, qui +s'écarquillaient en larges points d'interrogation. + +Le même manège recommença, une fois, deux fois, trois fois. La grande +vieille levait chaque fois le timbre exactement à la même hauteur, par +un geste exactement pareil. La petite jeune tirait régulièrement une +semblable longueur de langue. Puis le timbre redescendait, avec un +mouvement identique, de la langue à la lettre. + +Les deux travailleuses, la travailleuse active et la travailleuse +passive, semblaient faire naturellement la chose la plus naturelle du +monde, l'une en salivant, l'autre en collant. Elles opéraient comme chez +elles, à huis-clos. Les regards ne les gênaient pas, ne les intimidaient +nullement, ne les arrêtaient en aucune façon. + + +IV + +Je m'approchai pour mieux voir. + +Il me prit une folle et perverse envie de faire tirer la langue à la +grande vieille et de faire humecter un timbre par la petite jeune. Mais +elles ne m'honorèrent pas de la moindre attention. Je ne semblais point +exister; nul ne semblait exister pour elles. L'opération continua devant +moi, à mon nez, à ma barbe, sérieusement, très sérieusement, aussi +sérieusement que possible. + +On eût dit qu'elles accomplissaient un devoir, qu'elles remplissaient +une fonction. Elles étaient imperturbables. + +J'aurais bien voulu adresser la parole à madame ou à mademoiselle. Ma +curiosité aurait bien eu cette impudence. Mais j'avais peur de les +déranger. + +Je les aurais bien pincées au-dessus du coude, pour voir si elles +étaient réellement des femmes vivantes et non des mirages ou des +machines. Mais je craignais d'être alors pincé moi-même en retour par +quelque ressort imprévu, ou d'être emporté subitement par ces fées au +fond de quelque royaume fantastique. + +Et puis, faut-il tout dire? + +Oui. + +Eh bien! quand l'exercice recommençait, j'espérais toujours que la +petite jeune avalerait le timbre ou qu'elle mordrait les doigts de +la grande vieille. Et cette espérance impie me clouait au sol; et +je restais là, attentif, immuable, de plus en plus ébahi, béant, +écarquillé. + + +V + +Je fus déçu. C'est singulier. Mais je dois l'avouer, je fus pleinement +déçu. Vous ne le croyez pas? C'est pourtant la vérité. Il n'y eut pas le +moindre timbre avalé, pas le moindre doigt mordu. + +Quand les sept ou huit lettres eurent été affranchies par le procédé +décrit, la grande vieille les donna à la petite jeune, qui les jeta dans +la boîte. + +Puis, la tête haute, le regard souverainement dédaigneux, le cou tendu, +les épaules en arrière, le buste en avant, la taille droite et roide, la +démarche automatique, avec un bruit de pas sonnant sec sur le trottoir, +la grande vieille s'en alla vers la rue Vivienne, escortée à quatre pas +par la petite jeune, qui trottait modestement, les yeux baissés, avec +toute la componction d'une première communiante. + + +VI + +Je les suivis des yeux, tant que je pus les suivre, et même au delà. + +Chose caractéristique: je n'eus pas l'idée de les suivre autrement, +de les suivre pour savoir. Elles me semblaient appartenir à une autre +humanité. + +Je n'avais pas été le seul témoin de cette scène. + +«Est-ce que vous connaissez cette paire de femmes? dit un vieux monsieur +décoré. + +--Pas précisément, répondit un beau brun. + +Mais je sais ce que c'est. C'est une Anglaise de passage avec sa petite +bonne irlandaise. + +--Pas du tout! interrompit un jeune homme orné de favoris roux. C'est +une comtesse allemande et la lectrice polonaise qui l'accompagne en tous +lieux.» + +Et chacun, tirant de son côté, rentra dans le combat pour l'existence. + +Angleterre et Irlande, Allemagne et Pologne? Je ne sais vraiment +à laquelle des deux hypothèses m'arrêter. L'une n'est pas plus +invraisemblable que l'autre, n'est-ce pas? + +Si ça vous amuse, devinez. + +_Le Beaumarchais._ 24 avril 1881[1]. + +[Note 1: Nous prenons soin de dater cette petite étude, faite exactement +d'après nature: on l'a imitée et exploitée avec succès.] + + + + +La Veillée + + +L'été aux yeux bleus, l'été aux cheveux blonds et aux lèvres chanteuses, +l'été couronné de rouges coquelicots, s'est envolé bien loin, bien loin, +par delà les prés, par delà les monts, par delà les mers, sur son char +léger comme un nid et qu'emportent deux fines hirondelles. + +Les dahlias se sont fanés; on a rentré le regain; on a cueilli et mis au +pressoir les grappes de la vendange. Le chaume a crié sous les guêtres +du chasseur. La terre a laissé tomber sa joyeuse robe verte et s'est +vêtue de brun. Et l'automne s'est endormi au fond des bois, sur un lit +de feuilles mortes. + +Sous le ciel gris, sous le ciel sombre, le jour a rapetissé, rapetissé +de plus en plus, comme un bûcheron qui, à chaque pas, se courbe plus +bas, et plus bas encore, sous la pesanteur de son fardeau. + +Les granges sont pleines, les champs sont nus. Dans l'étable chaude, les +bestiaux ruminent; et dans l'air froid de la forêt dépouillée, sur +la cime des arbres maigres, les corbeaux noirs saluent de leurs +croassements l'Hiver, le rude vieillard à la chevelure blanche qui, +lentement, paraît à l'horizon, et qui descend vers la plaine en +soufflant dans ses doigts. + +C'est le temps des longues veillées. La vallée est blanche de neige; +la vallée est blanche comme une tombe. La nuit, cette immense +chauve-souris, s'en va plus tard et revient plus tôt; elle étend ses +ailes sur la campagne, et il semble que ses grandes et lourdes ailes +d'ombre soient devenues plus larges et plus épaisses. + +La flamme voltige, rit et bavarde sur les fagots secs. C'est la saison +du foyer, et voici le soir venu. La lampe s'allume, les ombres dansent +sur les murailles. + +Quoique la saison soit dure, les hommes se sont levés de bonne heure, et +toute la journée ils ont travaillé dans la grange, dans le grenier, dans +la petite cour du fond. Ils ont soupé, ils se sont couchés las. Dans la +chambre de derrière, les femmes se sont assises en rond; des voisines +sont arrivées; on cause à la lueur de la lampe rougeâtre et fumeuse. Les +grand'mères racontent des histoires. Les quenouilles sont garnies, les +rouets tournent, et le vieil Hiver, qui aime les veillées et les contes, +s'arrête au dehors, s'accoude à la croisée, dans le noir et le froid des +ténèbres, regarde vaguement la flamme monter et descendre dans l'âtre, +sous le grand manteau de la cheminée, et écoute les éternelles histoires +d'amour, de fées ou de fantômes, que les aïeules ridées répètent aux +filles naïves. + +Les histoires sont douces parfois et parfois terribles. On rit et l'on a +peur. Et l'on est heureuse de rire, et l'on est contente d'avoir peur. +Les fillettes expérimentées écoutent avidement comment il faut faire, à +la Noël, pour savoir si on sera mariée dans l'année, et comment il faut +faire, à Pâques-Fleuries, pour savoir avec qui l'on sera mariée. Il +vient un silence. Le Souvenir tisonne le coeur à moitié refroidi des +pauvres vieilles, et l'Espérance chatouille et fait rougir les vierges +potelées. La Jeannette ou la Gothon ouvre un vieux paroissien et lit +un chapitre de la Passion de Notre Seigneur Jésus-Christ. Puis +les histoires reprennent. C'est la Belle-aux-Cheveux-d'Or ou le +Bonhomme-Misère; c'est le fantôme blanc du château des Aigues ou la fée +Coloquinte. Une voix fraîche demande ce que c'est qu'un gnome, et le +grillon chante dans un coin, et une voix chevrotante ajoute que le +grillon est fée, que le grillon est peut-être un gnome. Lisa prétend +qu'elle aime mieux les sylphes; la mère Miche dit qu'elle a vu jadis des +farfadets, quand elle était enceinte de son fils Jean, qui a été amputé +et a péri pendant la guerre contre les Prussiens. + +La guerre! on parle alors de la guerre, et des trahisons des généraux, +et des petits mobiles qui sont morts de froid à Paris ou dans les +montagnes de l'Est; on parle de la rançon, de la revanche; on cite des +noms, on maudit les méchants et l'on bénit les bonnes gens de Suisse qui +ont si bien accueilli et si bien soigné nos pauvres soldats en déroute. +La mère Miche dit que les malheurs ont été pires qu'en mil huit cent +quatorze, et que si l'on avait encore pareille infortune, le pays ne +s'en relèverait pas. + +Une bête s'éveille et mugit dans l'étable; une fille sort et va voir. On +se tait. Denise fredonne. Lisa lui dit de chanter; et elle chante, tout +en filant, un beau cantique de première communion. On lui demande alors +une chanson gaie. Elle n'en sait pas, dit-elle. + +«Et celles que René t'a apprises?» lui insinue tout bas la petite Aline. + +Denise rougit, mais reste muette. C'est sa grand'tante Ursule, une +grand'tante de quatre-vingt-dix ans, qui lui souffle: + + _Il faut de la coquetterie; + L'amour, oui, l'amour veut cela. + Par ce moyen femme jolie + Toujours, oui, toujours règnera._ + +La chanson en reste là; le vent hurle, la neige tombe; la mère Miche +s'endort sur sa quenouille et ronfle. On la réveille, elle se rendort. +Les fillettes parlent un instant de l'amoureux infidèle qui trompa sa +fiancée pour épouser une veuve et fut transformé en loup blanc la nuit +de ses noces. L'une dit que ce n'est pas vrai, et qu'il s'est sauvé en +Amérique avec le précieux magot de sa vieille épousée. L'autre soutient +la métamorphose. La conversation languit, les yeux s'appesantissent, +on ne travaille plus. On se rapproche, on dit du mal de la femme du +meunier, qui a jeté un charme à deux garçons du village. + +Sur ce, dix heures sonnent. + +«Déjà dix heures!--Maman, réveillez-vous et allons nous mettre au lit!» + +On se lève, on tourne, on range; les voisines partent. La fermière et +ses deux filles restent seules. La cadette ferme soigneusement les +rideaux; l'aînée tire les verrous sur la porte de l'allée. La mère +va reposer près de l'époux endormi; les deux petites paysannes +s'agenouillent sur l'étroit tapis, au pied de leur couchette blanche; +elles font tout haut leur prière à l'unisson, s'embrassent et +s'endorment. + +O sainte simplicité, veillées du soir, refrains naïfs, calme des +villages, bonne odeur des fagots, contes toujours les mêmes et toujours +amusants, rires francs et honnêtes médisances! Peut-être valez-vous +mieux encore que les propos des valseurs bien gantés et que toutes les +représentations du grand Opéra. + + + + +Ernest, Coiffeur + + +Cet homme, qui se tient là, sur le pas de sa porte, debout, tête nue, en +manches de chemise, entre trois fausses nattes et une figure de cire, +c'est Ernest, coiffeur, rue de Corinthe, numéro 13 _bis_. + +La rue de Corinthe est une rue montante, qui grimpe, par une pente assez +raide, vers la butte Montmartre, et au bout de laquelle, tout là-haut, +apparaissait naguère le tronçon de cette tour Malakoff, décapitée après +les jours néfastes de 1870-1871. + +La rue de Corinthe est une rue presque aussi galante que montante. Pas +beaucoup de bruit, point une grande animation dans cette rue. De rares +voitures la gravissent au pas. Les hautes maisons noirâtres, à six +étages et à quatre ou cinq croisées de façade, s'alignent régulièrement +de chaque côté, le long des deux trottoirs. Aux fenêtres des premiers +étages, les rideaux sont doublés de transparents en percaline rose ou +jaune, ayant pour embrasses des rubans. Plusieurs hôtels garnis, des +crémeries, des étalages de fruitières, un marchand de fleurs naturelles, +deux herboristes, une revendeuse, un liquoriste et un coiffeur. + +Le coiffeur, c'est Ernest, présentement debout, tête nue, en manches de +chemise, entre trois fausses nattes et une figure de cire, sur le pas de +la porte de sa boutique. A la lueur du gaz qui brûle, sans verre, au bec +d'un simple appareil à deux branches, se détache, formant trois lignes +de caractères jaunes, parmi deux fioritures, dont l'une ressemble à une +frisure et l'autre à un accroche-coeur, une enseigne mythologique et +suave, composée par Ernest lui-même: _Au Boudoir de Vénus_. Ernest, +coiffeur, a longtemps hésité, à l'origine, entre Hébé, Aspasie, +Pompadour et Vénus. Tel que le berger Paris, c'est à Vénus qu'il a donné +la pomme, une petite pomme de rainette à poudre de riz et à houppette, +se dévissant par le milieu. + +Les italiques jaunes, nées du pinceau d'un peintre primitif, brillent +à la lueur du gaz, au-dessus des cheveux touffus du coiffeur. Les +majuscules sont charmantes. L'A est bouffant comme une crinoline; le B, +tel qu'un jeune éléphant, projette en avant sa fine et gracieuse petite +trompe; le V, aux ailes ouvertes, semble un oiseau dans le ciel. + +Le gaz flambe, rouge et bleu, en dégageant une odeur minérale. Les +flacons de brillantine et l'Eau des Sylphes miroitent sur leurs +planchettes de verre. Une perruque s'étale en longues boucles sous un +globe. Les fausses nattes s'ennuient; la figure de cire semble fondre, +tant son sourire est doux! + +Sous cette enseigne mythologique à lettres jaunes, entre ces flacons qui +luisent et cette figure de cire au sourire fade, rue de Corinthe, numéro +13 _bis_, à la flamme rouge et bleue du gaz, sur les neuf heures et +demie du soir, à quoi songe Ernest, coiffeur, debout sur le pas de sa +porte, en manches de chemise et en cheveux noirs touffus? + +Il a l'air mélancolique; sa figure osseuse est sombre; sa moustache +semble aussi triste que les fausses nattes de sa devanture. Il regarde +vaguement dans la rue nocturne. A quoi songe-t-il? + +--Ernest, coiffeur, réponds-moi, à quoi songes-tu? + +Mais non, ne te dérange pas, ami, tu es bien ainsi; ne réponds rien. +Je devine ton âme à ton visage, et ta préoccupation à ton attitude. Je +démêle toutes tes pensées avec le peigne de l'imagination. + +Ernest, coiffeur, tu penses aux têtes que tu as coiffées ce soir; tu y +penses, et c'est ce qui fait ta mélancolie... + +Le malheureux! Sous ses cheveux ébouriffés de coiffeur, au fond de +sa tête sombre, mille pensées bizarrement provocantes dansent et +tourbillonnent; telle, par un soir pluvieux de décembre, la cohue des +masques se trémousse sous les arcades d'un bal du boulevard. + +Depuis trois ans Ernest est établi; depuis trois ans il est marié, +et depuis trois ans mélancolique. Il n'a jamais été beau, quoique +vigoureux, et toujours il s'est senti aussi dénué de grâce que dévoré +d'ardeurs. Mais jadis il était libre au moins: parfois les nuits d'hiver +pour lui se déguisaient en Folies et faisaient sonner à son oreille +leur bonnet à grelots; parfois pour lui les nuits de printemps se +couronnaient d'étoiles au fond des bois. Il se grisait jadis de bon +coeur une ou deux fois par mois, et alors quelles parties de plaisir! +Quels quadrilles flamboyants sous les ombrages de la _Reine Blanche_ ou +du _Château Rouge_! On allait, on sautait, on tournait, et l'on faisait +aller, sauter, tourner des demoiselles légères, sans préjugés et sans +corsets. Quelle bonne bière on buvait avec les danseuses essoufflées, +assises devant les petites tables vertes! On revenait en barytonnant du +mirliton, bras dessus bras dessous, dix ou quinze ensemble, garçons et +filles, sur une seule ligne, tenant toute la chaussée; et vers deux +heures du matin, dans une étroite mansarde, Ernest, assis sur le coin +d'une malle, jurait à sa danseuse un amour éternel. Le lendemain, il +dormait tout debout toute la journée; il travaillait en rêve. Si le +patron n'était pas content, il cherchait une autre boutique et l'on +recommençait à rire. + +Mais un jour, jour néfaste, Ernest a fait connaissance avec une femme +de chambre de bonne maison. Elle n'était ni toute jeune, ni bien jolie. +Comment a-t-elle ensorcelé Ernest? Mystère! Elle était tenace, elle +avait probablement de fortes économies. Elle rendit le pauvre diable +ambitieux, le traîna au pied des autels, et l'établit à son compte. +Depuis ce temps, Ernest, coiffeur, a perdu son éclat et sa gaîté. Ses +yeux sont ternes, ses cheveux se fanent et sa moustache est devenue +hargneuse. + +Ce soir, il a coiffé toute une noce du quartier. La mariée était d'une +fraîcheur vraiment appétissante; elle rougissait et riait; ses yeux +avaient des lueurs magnétiques; dans toute sa petite personne blanche +couraient des frissons de plaisir et d'espoir. Ernest, coiffeur, +arrangea les fleurs d'oranger dans les cheveux de la fraîche créature, +et songea, l'air calme, mais l'âme navrée, que jamais sa moitié n'avait +été pareille. Puis, avec résignation, il prit son peigne, son fer et +son chapeau, quitta la noce et s'en fut à la toilette de Mlle Athalie +Gardénia. + +Chez Mlle Athalie, Ernest est resté trois quarts d'heure. Il n'en +finissait plus. Mlle Athalie a tant de cheveux! Mais ce n'est point cela +seulement. Elle ne considère pas les coiffeurs comme des hommes, pas +même comme des petits chiens, et ne prend garde à rien devant eux. Elle +est belle comme un démon et dédaigneuse comme un ange. Si Mme Ernest +était seulement un peu jeune, un peu gracieuse, ou du moins un peu +aimable, Ernest, coiffeur, ne serait peut-être pas tourmenté par son +imagination. Mais Mme Ernest est maigre, pointue, jaune, avare et +jalouse. Elle a mis au monde une petite créature jaune, maigre et +vieillotte comme elle. Tous les dimanches, il faut aller voir la petite +fille en nourrice. Toute la semaine, la mère reproche au père de n'avoir +d'affection ni pour elle, ni pour son enfant. La bourgeoise ne cesse +d'être acariâtre, ne cessant de songer qu'Ernest, coiffeur, doit tous +les jours coiffer de jolies femmes. Elle en veut même à la figure de +cire qui est en montre. Elle a tenté maintes démarches pour faire entrer +l'époux dans un bureau. Mais il ne sait pas l'orthographe. Elle en +deviendra folle, ou le rendra fou. + +Ernest, coiffeur, est revenu ce soir tout pensif et a rasé un client. +Puis il s'est mis sur le pas de la porte du _Boudoir de Vénus_, entre +les trois fausses nattes et la figure de cire; il a regardé les belles +filles s'en aller où il pouvait jadis aller les retrouver. C'est +précisément un jour gras, une fête de carnaval. Des bergères fripées, +que pavoisent des rubans fanés, descendent le trottoir; des gamins +effrontés, dont la blouse et l'habit dissimulent mal les formes +équivoques, semblent reconnaître l'artiste capillaire et le hèlent +cavalièrement. O souvenirs d'une folle jeunesse!... Mais Ernest est +détourné de ses pensées par un éblouissement. Mlle Athalie Gardénia +vient de filer en voiture. En passant, elle a regardé Ernest comme si +elle ne le connaissait pas; et Ernest a encore les yeux illuminés par +cette vision... + +Et il restera là, l'air ahuri, le coeur triste comme les trois fausses +nattes pendues à un fil, jusqu'à ce que la voix criarde de Mme Ernest +vienne lui rappeler qu'il est temps de fermer la boutique. Alors, +après avoir aidé son petit apprenti à mettre les volets de clôture, il +demandera la permission d'aller au café du coin faire une partie de +billard avec son voisin l'herboriste. Mme Ernest grognera, l'appellera +ivrogne, et Ernest, coiffeur, se glissera tout doucement dehors. Car +c'est cette partie de billard quotidienne qui le soutient, qui le +fait vivre. Sans cela, il n'aurait plus de coeur à l'existence et se +laisserait mourir. + +Une heure après il rentrera tout doucement, la joue encore chaude du jeu +et du grog américain qu'il s'administre régulièrement chaque soir. + +Sa seule consolation, à ce coiffeur marié, c'est cette partie de billard +et ce grog américain. + +Couche-toi, maintenant, Ernest, mon ami, et tâche de ne pas éveiller ta +vertueuse moitié, dont un léger ronflement fait trembler les narines. +Surtout ne rêve pas, comme la nuit dernière, que Mme Ernest a coupé +la tête de Mlle Athalie avec un de tes rasoirs, et qu'elle te force, +implacable et sanglante, à tresser en savants échafaudages la chevelure +de cette tête coupée, de cette tête aussi belle et aussi épouvantable +que celle de la princesse de Lamballe, sur la table du marchand de vin +où les Septembriseurs la firent coiffer par un perruquier blême. + + + + +Le Péché + + +A Biarritz, par une belle nuit de septembre, sur cette terrasse du vieux +Casino d'où l'on domine si bien la vaste et merveilleuse étendue de +la mer et de la plage, une élégante société de dames françaises et +espagnoles respiraient indolemment la brise tiède encore. Un vieux +monsieur, le visage rose avec la barbe et les cheveux blancs, très +correct, mais assez libre d'allure sous l'indispensable «smoking», +mêlait un peu de gravité mondaine à ce groupe charmant et léger. + +On eut vite épuisé les sujets de conversation fournis par l'actualité. +Le vieux monsieur blanc et rose fit venir des glaces panachées. Tout +en savourant avec délice la fraîcheur fondante du citron ou de la +framboise, les dames se lançaient, entre deux petites cuillerées, entre +deux mignonnes dégustations, une question ou une réponse en l'air. La +femme du préfet se mit à parler politique, comme une vraie perruche. +Une personne mûre, épouse d'un membre de l'Institut, hasarda un brin de +philosophie. + +Les Espagnoles, qu'ennuyaient ces exercices peu récréatifs, et qui, +tout d'abord, avaient longuement discuté le chapitre des chiffons et le +chapitre des chapeaux, tournèrent insensiblement la causerie vers les +choses de la religion, ou plutôt de la religiosité. Elles racontèrent +des légendes, des superstitions, des apparitions. La vision de +Bernadette fut passionnément commentée; on attaqua et on défendit ces +statuettes de la Vierge qui paradent aux piliers des églises d'Espagne, +en vêtements de soie et d'or, en parures de perles et de pierreries, +telles que de riches et célestes poupées. Puis la confession fut en jeu; +on chercha si telle ou telle liberté est un péché ou non, et comment on +peut distinguer un péché véniel d'un péché mortel. On demanda l'avis du +vieux monsieur rose et blanc, qui renvoya les dévotes filles d'Ève aux +_Contes drolatiques_ de Balzac. Et comme ses interlocutrices, un peu +lasses, le laissaient discourir à son aise, comme il aimait à parler aux +femmes, surtout à leur parler de lui-même, il finit par leur faire sur +le _Péché_ une petite conférence intime: + +«Le Péché! ce mot, je l'avoue, n'a plus guère de sens pour moi +aujourd'hui, il sonne creux à ma pensée, où il n'évoque aucune idée +vive, aucun sentiment direct et actuel, vocable nul, inanimé, aboli, +ne répondant à rien de présent, à rien de vrai, mais seulement à des +conceptions surannées, à des chimères d'antan, à de vains fantômes +nocturnes dès longtemps balayés par la lumière du jour. Il me semble +tout à la fois enfantin et vieillot, ecclésiastique et féminin, soit dit +sans vous offenser! Cette fleur vénéneuse, fleur de rêve et fleur du +mal, que j'ai vu fleurir jadis, avec une vague odeur d'encens, à la +lueur mystique des cierges pâles, dans la pénombre des confessionnaux, +elle ne m'apparaît plus, maintenant, que fanée, flétrie, comme une +vieille fleur artificielle de coquetterie et de dévotion. Elle n'a plus +ni couleur, ni parfum; elle n'a plus d'âme. + +«Peut-on croire au Péché, sans avoir la foi, la foi des enfants, des +femmes, des prêtres? + +«Or, je n'ai plus la foi. Il m'arrive de la regretter; mais que faire? +Ce souffle céleste, cette essence subtile, s'envole pour toujours, +lorsque le coeur se brise et que l'esprit s'ouvre. On a beau rappeler +à soi le mirage évanoui, il ne revient pas. La vie, hélas! y perd +son élément divin, son charme extatique et ingénu. Heureux le monde +privilégié, où l'on peut dire avec conviction, quand on trouve tel +plaisir un peu fade:--Quel dommage que ce ne soit pas un Péché! + +«Fautes, erreurs, sottises, vilenies et crimes, que de tristesses +subsistent et subsisteront toujours autour des vivants! Mais de Péchés, +en ce qui me concerne du moins, jamais plus! + +«Si le spectre du Péché ne me dit rien, absolument rien, pour le temps +présent ni pour le temps futur, il réveille en moi, d'ailleurs, avec +une précision et une intensité singulières, certains souvenirs de +ma première jeunesse, certains rayons des belles aurores évanouies, +certaines sensations printanières du familial Éden que j'ai perdu. Oui, +dès que ce mot traverse ma pensée, je crois entendre encore la voix de +ma petite amie d'enfance, Josette-Marie; et je retrouve alors jusqu'aux +moindres intonations qu'elle mettait à son air favori, à cet air si +léger, si finement parisien, dont j'aimais la frivolité inoffensive et +gracieuse: + + _Est-ce un péché d'aimer à rire, + A folâtrer un petit brin? + Les gens méchants, laissez-les dire! + Votre plaisir fait leur chagrin._ + +«Pauvre chère petite Josette-Marie! Elle ne supposait pas, elle ne +pouvait pas supposer, que ce fut un si grand crime d'ouvrir son coeur +innocent à toutes les allégresses, à toutes les espérances! Elle ne +pécha pas plus que tant de jolies demoiselles devenues de belles dames, +à qui la fortune prodigue infatigablement ses plus brillantes faveurs? +Pourquoi donc le destin a-t-il mis un tel acharnement à la persécuter? +Pourquoi donc lui vinrent, après sa pâle adolescence de Cendrillon +parisienne, toutes ces douloureuses épreuves: l'aimé, le fiancé, reconnu +indigne d'elle la veille même du jour fixé pour les noces;--un nouveau +mariage accepté par désespérance;--et les lendemains sans amour +vrai, sans bonheur sincère, entre un mari indifférent et des enfants +terribles;--et le vide de l'existence mal dissimulé par les faux +plaisirs de la routine mondaine;--et cette mort prématurée, terminant +brutalement les longues heures de maladie implacable et de souffrance +sinistre;--et cette funèbre messe noire, pendant laquelle je me rappelle +avoir été hanté par la claire chanson de l'âge heureux: Est-ce un +péché?... + +«Parfois il se trouve une autre série de souvenirs, plus lointains et +moins tristes, que l'idée du Péché ranime au fond de ma mémoire: rajeuni +soudain de quelque quarante ans comme par une baguette magique, tout +d'un coup je redeviens l'enfant qui, par un doux soleil matinal d'avril, +rêvait jadis sous les grands arbres de Judée fleuris, dans le vert +jardin de la pension, en attendant l'heure sacrée où il allait communier +pour la première fois. Quelle douceur et quelle angoisse en cette +rêverie merveilleuse! Quelle fièvre d'attente, quel émoi farouche, quel +trouble mystique! J'allais recevoir le sacrement suprême; le ciel allait +s'ouvrir sur ma tête, Dieu même allait descendre en moi. Et je n'osais +penser à rien, je n'osais rien regarder, rien écouter, rien désirer, +rien faire, de peur que l'ombre d'un Péché ne vînt, entre l'absolution +et l'approche de la sainte table, ternir mon âme tremblante, mon âme +purifiée, mon âme toute blanche! C'était délicieux et terrible. Tout mon +être se divinisait, mais avec une appréhension lancinante de commettre, +par distraction, par oubli, par infirmité humaine, le plus épouvantable +des sacrilèges. Je me sentais au seuil du paradis; et une minute, une +seconde de vertige pouvait me précipiter dans le gouffre de l'enfer +béant à mon côté. + +«Telle est la sensation poignante du Péché, qui, à certains moments, +renaît encore en mon coeur vieilli; et je ne saurais mieux la comparer +qu'à cette friandise chinoise qu'on appelle une «glace frite», et qui, +tout ensemble, vous gèle et vous incendie, ainsi que les boissons +américaines à la mode. + +«Mais il a une souveraine puissance de rêve et de béatitude, cet élan de +l'âme enfantine vers l'infini! Que les choses raisonnables paraissent +froides ensuite! Avec toutes ses philosophies, tous ses enthousiasmes, +toutes ses grandeurs, toutes ses généreuses facultés de progrès, la +Révolution n'a pas encore remplacé cela. Et, comme Danton se plaisait à +le dire, en fait d'institutions humaines ou divines, on n'abolit sans +retour que ce qu'on remplace avantageusement. + +«--En fait d'amour aussi!» soupira la plus belle des dames espagnoles, +la brune Asuncion; puis elle se leva pour le départ, en modulant à +mi-voix l'air de la marchande de fleurs: + + _Tengo dalia, + Clavel y rosa..._ + + + + +Un Fantaisiste + + +Jacques Fère, dont la verve humoristique fit quelque temps sensation +dans le journalisme parisien, et qui, tout jeune, disparut si +tragiquement, n'a presque rien laissé d'inédit. + +Il improvisait au jour le jour ses fantaisies brèves et outrancières; +jamais il n'avait eu le loisir ou la patience d'entreprendre et de +poursuivre une oeuvre de longue haleine. + +Voici un des rares manuscrits qu'on a trouvés dans ses tiroirs. Les +circonstances où il mourut donnent à ces pages aventureuses un intérêt +particulier. + + +FANTAISIE AU FULMINATE + + +J'étais dans mon cabinet de travail, occupé à terminer le onzième chant +du grand poème épique que j'intitulerai probablement: _La Madone des +Capitulations_, quand mon secrétaire me remit une carte: + + FÉLIBIEN FÉLINANTIER + + Homme du monde + + _Membre de plusieurs Cercles ignorants_. + +«Faites entrer!» m'écriai-je aussitôt. + +Mon secrétaire se hâta d'introduire la personne, et je m'avançai vers le +seuil en répétant: + +«Entrez donc, mais entrez donc, monsieur Félibien Félinantier; je n'ai +pas l'avantage de vous connaître, et je suis curieux d'apprendre ce qui +me procure le plaisir et l'honneur de votre visite.» + +Il salua, me regarda rapidement, assura ses lunettes, et s'engloutit +dans le fauteuil vert que j'avais roulé jusqu'à lui. Je me rétablis +moi-même sur mon siège de cuir, où j'attendis, en agitant modestement +mon coupe-papier, avec toutes les marques d'une attention qui se dispose +à être la plus soutenue. + +M. Félinantier était un homme de quarante-cinq ans, à la figure étroite +et longue, une figure qui semblait avoir été malicieusement tirée, comme +un bâton de pâte de guimauve, par un bâtonnier fantastique. Son +crâne était chauve, avec des paquets de gazon d'un châtain foncé, se +desséchant, ici et là, au-dessus d'une immense oreille droite et d'une +oreille gauche qui me faisait l'effet d'être encore plus immense que la +droite. Il portait une cravate noire très haute et très roide, avec un +tout petit noeud par devant. Le plastron de sa chemise de toile était à +plis larges et peu empesés, sous un diamant d'une monture bizarre à +la boutonnière unique. Son vêtement noir tenait le milieu entre la +redingote et la lévite. Gilet noir, pantalon noir également. Des deux +manches supérieures sortaient deux mains longues, osseuses, poilues, +comme les pattes d'un gorille; des deux manches inférieures sortaient +deux pieds, d'une taille exactement proportionnelle à celle de l'oreille +gauche, et enchâssés dans des souliers de gros cuir, à double élastique, +souliers dont l'un, je ne me rappelle plus lequel, semblait avoir été +coupé tout exprès vers le bout, par suite d'une infirmité pédestre de la +personne. + +J'attendais toujours, en agitant modestement mon coupe-papier, et, pour +mieux me recueillir, j'avais baissé les yeux. Je les relevai vivement +en entendant le son de la voix de M. Félibien Félinantier, voix sèche, +gutturale et sifflante comme celle d'une Anglaise sur le retour. + +«Monsieur, me dit-il, vous ne devinez point ce qui m'amène? + +--J'aurai le plaisir de l'apprendre de votre bouche. + +--Monsieur, je suis membre circulant d'une Société qui a pour but la +propagation du suicide, et je viens vous demander si vous voulez bien en +faire partie. + +--Comment se fait-il, monsieur, que vous ayez pensé à venir me demander +cela, à moi indigne? + +--Monsieur, vous êtes journaliste et poète. En outre, vous êtes +sentimental et nerveux. + +--Comment savez-vous cela, monsieur? Êtes-vous sûr de ne point vous +tromper? + +--Monsieur, nous avons notre police. + +--Ah!... Et comment fonctionne votre Société? + +--Elle se réunit deux fois par semaine, le mardi et le vendredi, le jour +de Mars et le jour de Vénus. On y étudie les moyens les plus commodes +pour passer de vie à trépas; on y fait des expériences sur la pendaison +et les phénomènes sensuels qui l'accompagnent; on y commente Werther et +les passages intéressants de Jean-Jacques Rousseau; on y récite des vers +élégiaques sur le charme du repos éternel, et l'on y fait, en prose +académique, l'éloge bien senti du néant. Les partisans de la crémation +y apportent quelquefois, en cachette, des sujets sur lesquels on +expérimente un nouveau système. On y cherche le moyen de faire descendre +le goût du suicide jusque dans l'âme des animaux. Nous avons déjà obtenu +plusieurs suicides de singes. Si les boeufs, les veaux, les moutons, les +lapins, les chats et les poulets pouvaient se suicider régulièrement, +que de crimes épargnés à l'humanité! Nous songeons à envoyer une mission +en Prusse, pour y remplacer définitivement l'émigration par le suicide. +En Angleterre, pays du spleen, naturellement nous aurons aussi des +missionnaires. Les hommes se multiplient et croissent, tandis que la +terre semble rapetisser. Que voulez-vous? Le meilleur moyen d'empêcher +les gens de se tuer les uns les autres, par persécution, assassinat +ou guerre, c'est d'en amener le plus possible à se détruire de leurs +propres mains. Mes idées ne sont-elles pas les vôtres, monsieur, et +ne trouvez-vous pas que nous sommes dans une voie parfaitement +philanthropique? + +--J'aurais besoin, monsieur, d'y réfléchir plus mûrement. + +--Monsieur, ajouta mon interlocuteur en tirant de sa poche un petit +livre à couverture bleue, je suis l'auteur d'un traité sur les +perfectionnements apportés aux divers genres de suicides, sur les +sensations suprêmes des divers genres de suicidés, sur les progrès de +l'humanité par le mépris de l'existence, et sur les vastes horizons que +l'avenir ouvre aux morts volontaires. + +--Vous êtes un homme précieux. + +--Mon Dieu, non! mais j'ai creusé la question. J'aime le suicide, c'est +ma partie. Je cours Paris pour assister aux événements; je passe des +nuits entières dans une attente fiévreuse, sur les meilleurs ponts; +j'applaudis avec frénésie quand un héros se précipite, et si ce n'était +l'amour de l'art, j'aurais mille fois déjà succombé à la tentation. +Voyez-vous, monsieur, le suicide élève singulièrement l'homme. D'abord, +si tout le monde se suicidait, on pourrait croire tout le monde +immortel... + +--Pardon, je ne comprends pas. + +--L'homme aurait l'air de ne pouvoir mourir que par sa volonté +personnelle. + +--Ce n'est pas la même chose. + +--Enfin, le suicide nous dérobe à la honte de la vieillesse, à la +douleur de la maladie. + +--Mais, monsieur... + +--Tenez, je veux vous faire juge d'un nouveau procédé d'une simplicité +extrême, que je viens d'imaginer pour en finir avec les ennuis de ce +monde. On prend... + +--Que faites-vous? m'écriai-je, en le voyant prêt à donner l'exemple. + +--Oh! ne craignez rien; j'ai toujours sur moi un papier où j'assume +toutes les responsabilités.» + +Et avant que j'eusse pu le prévenir, l'arrêter et le mettre à la porte, +M. Félibien Félinantier avait avalé un paquet de je ne sais quel +fulminate, qui soudain éclata dans sa poitrine, envoya sa tête à travers +mes carreaux, son tronc dans une tourte qu'un mitron portait sur le +trottoir de la rue, sa jambe gauche dans ma bibliothèque et sa jambe +droite dans ma cheminée. Les deux bras retombèrent du plafond sur ma +chancelière, et l'oreille gauche me donna un si rude soufflet que j'en +perdis connaissance. + +Exemple trop frappant d'une monomanie trop frénétique! + +Singulier appel à l'esprit d'imitation! + +Étrange façon d'endoctriner le monde! + +Serait-ce donc là, ô nihilistes, la propagande que nous réserve +l'avenir? + + * * * * * + +Tel est exactement l'article inédit de Jacques Fère. + +Pourquoi ne fût-il pas porté, aussitôt fait, à une des feuilles +auxquelles collaborait l'auteur? + +A cette question répondent probablement les quelques mots ajoutés par +lui en travers de la première page: + +«Ne plaisantons pas sur ces choses-là! Il ne faut badiner ni avec +l'amour ni avec la mort.» + +On sait dans quelles circonstances, pour une jeune fille dont il ne put +obtenir la main et qui épousa un peintre célèbre, Jacques Fère finit par +s'envoyer une balle dans le coeur. Pensa-t-il, en se détruisant, à la +fantaisie légère et funèbre qu'il avait écrite, puis écartée naguère? + +L'ironie du destin est sévère pour nos badinages. + + + + +Soeur Sainte-Ursule + + +Comment donc, demandai-je, cette charmante jeune femme a-t-elle été +amenée à quitter le monde pour se faire soeur de charité? + +Voici ce qui me fut répondu: + +L'histoire de soeur Sainte-Ursule est aussi simple que triste. + +Sa mère, autrefois demoiselle de magasin chez un mercier du faubourg +Saint-Germain, avait, pendant dix ans, dix ans de travail et de +privations, économisé quelques milliers de francs. Un garçon épicier +flaira l'argent et fit la cour à la petite mercière. Il la promena tous +les dimanches dans la campagne en fleur, la rendit folle de lui, et, +rencontrant en elle une pudeur et une économie attrayantes, l'épousa. + +Il prit un fonds de commerce dans une commune de la banlieue, et y +mangea en deux ans la dot de sa femme. Ils furent forcés de vendre. + +Elle se remit en place; elle venait d'accoucher et il lui restait +à peine de quoi payer la nourrice de sa fille. Elle travailla avec +acharnement; elle travailla pour deux, car son mari faisait semblant de +chercher de l'occupation, mais ne pouvait rester dans aucune maison. +Il passait le temps à se plaindre de la mauvaise chance. Ayant été +négociant, il eût cru déroger en s'abaissant à reprendre un emploi. +Il se laissait donc nourrir par sa femme. Il se mit à boire et devint +brutal. La frêle et chère fillette était la seule consolation de la +pauvre mère. + +Survint un héritage. Que de plans, que de projets!... Ils s'établirent +dans une autre commune suburbaine de meilleure exploitation. Le rêve de +l'homme avait longtemps été de se revoir patron. + +«Quand j'aurai une boutique à moi, disait-il, je ne boirai plus.» + +Quand il eut une boutique à lui, il continua de boire. Il rentrait +régulièrement gris, passé minuit. Il se levait tard, lisait les +journaux, déjeunait, filait avec un client qui lui plaisait, et laissait +toute la besogne à un garçon et à un apprenti. + +Il s'enfonça de plus en plus dans cette vie de paresse, d'égoïsme, de +dépravation et d'abrutissement. Il fut jaloux d'un de ses employés. Il +s'imagina que ce jeune homme faisait la cour à sa femme. La patronne +n'était, hélas! ni jolie ni coquette. Mais ce fut pour le bourgeois un +prétexte à persécutions. Il mit le garçon à la porte, et la pauvre mère +eut toutes les peines du monde à faire marcher l'établissement. + +Son mari n'avait guère le droit, cependant, d'être rigide. Car, en +devenant ivrogne, il était devenu coureur de filles. Et il lui fallait +de l'argent, toujours de l'argent!... + +Un jour, il faillit tuer sa pâle et courageuse victime. Elle en vint à +lui faire une espèce de rente; et, par des prodiges de diplomatie, elle +obtint que ce pilier de mauvais lieux restât le moins possible à la +maison. + +La petite fille grandissait. La mère la croyait belle. Elle voulut lui +donner de l'éducation. Elle la mit dans un pensionnat. Elle cachait +l'argent pour payer les maîtres. Elle vivait pour et par son enfant; +elle rêvait de la marier avec un employé de ministère. + +Quand sa chérie eut douze ans, elle trouva moyen de la mettre dans un +couvent, à quatre ou cinq lieues de Paris; elle lui fit apprendre le +piano et l'anglais. Le père ne demandait jamais de nouvelles de sa +fille; il la voyait à peine chez eux, de loin en loin; et elle passait +les vacances au couvent. Mais un jour, un client qui avait sa demoiselle +au même établissement, s'avisa de le féliciter sur l'éducation que +recevait la petite camarade. + +«Eh! eh! elle prend des leçons particulières, dit-il; les affaires vont +bien, monsieur Vidal. Vous lui donnerez probablement une grosse dot.» + +Le père, furieux, fit le soir même une scène épouvantable à sa femme, +alla le lendemain arracher lui-même sa fille du couvent, et la ramena +avec une ironie hargneuse à la boutique. + +Elle avait alors quinze ans; elle était grande, point très belle, mais +fraîche, décente et assez gracieuse. Elle avait l'air d'une étrangère; +elle était dépaysée, effarouchée. Son père la regardait parfois +curieusement. Il fut d'abord un peu gêné par sa présence, mais il se +remit bientôt à injurier et même à frapper sa mère devant elle. Elle +se jeta tout en pleurs entre eux deux, et fut battue, elle aussi. Les +pauvres femmes ne savaient comment faire; il les surveillait avec une +tyrannie diabolique et les obsédait de stupides menaces. + +La situation devenait chaque jour plus intolérable. Il rouait de coups +la mère et la fille; il tenait à celle-ci des propos grossiers, quand il +rentrait pris de vin. Un vieux gredin, qui faisait la noce avec lui, lui +souffla un jour dans l'oreille cette insinuation: + +«Ta femme est embêtante, Vidal, mais ta petite n'est pas mal; elle se +fait, elle se forme. Elle est fraîchotte, c'est la beauté du diable. A +ta place, je laisserais la vieille se tuer au travail, et je lancerais +la petite dans le monde.» + +Une mauvaise pensée n'est jamais perdue pour un pareil homme. Un soir, +il rentra terriblement ivre et voulut témoigner à sa fille une terrible +tendresse. La pauvre enfant, épouvantée, lutta avec l'énergie du +désespoir. La mère accourut à ses cris; elles réussirent à se sauver +toutes les deux... + +Ni l'une ni l'autre ne revinrent à la maison. Mme Vidal mourut de +douleur dans l'asile où elle s'était réfugiée; on eut toutes les peines +du monde à soustraire Mlle Vidal à la tutelle du père. Enfin, on fit une +si belle peur au misérable qu'il ne reparut pas. On l'avait menacé de la +justice. + +Voilà comment soeur Sainte-Ursule est devenue religieuse. Très bien +élevée, très pauvre, ne se sentant pas capable d'être heureuse avec un +ouvrier, ni de le rendre heureux, elle s'est retirée au couvent. + +Elle avait la vocation! + + + + +La Foire de Ménilmontant + + +I + +Avez-vous été à la foire de Ménilmontant? Non, je suppose. Paris est si +grand, Ménilmontant est si loin, et tout le monde a tant de choses à +faire tous les jours. Eh bien! vraiment, le spectacle vaut le voyage, +et si vous n'avez pas été là-bas, ou plutôt là-haut, dépêchez-vous d'y +courir. + +Jamais je n'ai vu foire aussi vivante, aussi mouvante, aussi +grouillante, aussi étourdissante. Qu'on s'imagine les anciens boulevards +extérieurs couverts, sur un parcours de plus d'un kilomètre, de +baraques, de boutiques et de curieux! + +Il tombait une pluie fine, pénétrante et tiède, quand le hasard, sinon +la Providence, m'a gracieusement offert la vue de cette kermesse +parisienne. Sur les trottoirs, sur la chaussée, on pataugeait dans une +boue brune et grasse, particulière aux rues et boulevards de notre chère +capitale. Mais le brave peuple de Paris n'avait pas été arrêté par si +peu de chose. La foule était compacte, et l'on pouvait à peine avancer. +Nous barbotions à qui mieux mieux. Les gens hardis se laissaient +mouiller avec vaillance. Les délicats manoeuvraient avec dextérité +le pépin bourgeois, et, à perte de vue, c'était une mer houleuse de +parapluies de toutes les couleurs. Un rimeur de tragédies eût cru voir +une armée antique monter à l'assaut en faisant la tortue. + +L'eau tombait donc sans fin. Mais, bah! cela n'empêchait point la +parade, et de tous les côtés c'étaient des cris, des fanfares, des +roulements de tambours, des carillons de cloches, des sifflements de +machines à vapeur. Le public riait de tout; à défaut du soleil, le rire +éclairait la fête; et la fête se déroulait gaîment entre les maisons +hautes et sombres, sous un ciel gris et bas qui semblait fondre en +larmes. + +De tous les côtés on se sentait sollicité, attiré, provoqué, accaparé. +Par qui, par quoi commencer? Où entrer d'abord? Que de choses +pittoresques, que de paillettes dans la boue, que d'oeillades, que de +boniments! Des hommes, des bêtes, des femmes, des masques, des enfants, +des inventeurs et des automates, des pierrots et des colombines, des +forçats et des gendarmes, Marion Delorme et Hernani d'après Hugo +et Devéria, des mannequins, des lutteurs, des queues-rouges, des +talons-rouges, des peaux-rouges, du blanc, de la poudre et des mouches, +des assassinats, des tableaux vivants, des toiles peintes, des +charlatans, des marchands de gaufres et de chaussons aux pommes, des +Arabes à burnous, des Indiens à plumes, Nana Sahib et Guillaume Tell, +Jeanne d'Arc et la Pompadour, des orgues de Barbarie à la vapeur ou +à l'électricité, des dompteurs et des flibustiers, les Pirates de la +Savane et Rocambole, des chevaux, des chiens, des singes, tous savants! +et au milieu de tout cela, sous des banderolles flottantes, entre Hoche +et Marceau, non loin du président Lincoln, parmi les enseignes rouges, +bleues, vertes, jaunes, violettes, tricolores, multicolores, telle +qu'une reine entourée de son cortège, la Fille de Madame Angot, +l'éternelle Fille de Madame Angot, avec sa suite de forts de la halle +à tresses blanches et de poissardes le poing sur la hanche! Puis, plus +loin, ô miracle! une autre Fille de Madame Angot, et une autre encore. +Madame Angot fait tous les jours des enfants. Napoléon 1er l'eût +décorée. Mais au fait, non; car tous ses enfants sont des filles. + + +II + +Ma foi! je me décide. Me voilà sous une tente où on lutte à main plate. +J'entre. A moi les lutteurs! Je fouille dans ma poche. On refuse mon +argent. Les spectateurs ne paient qu'en sortant, s'ils sont contents +du spectacle. A la bonne heure! Sous la toile basse, à double pente, +couvrant un assez vaste parallélogramme, sont assis des curieux, sur +les épaules desquels d'autres curieux se penchent. Des blouses bleues +partout. Beaucoup de gamins, croquant des choses crues, ricanant, se +trémoussant, criant, glapissant. Au milieu, une espèce de rond-point +sablé. C'est là qu'a lieu la lutte. + +Mais, diable! il pleut encore sous cette tente. Oui, le sol est +détrempé; on voit luire vaguement des flaques d'eau boueuse. La toile +humide, lourde, saturée d'eau comme une éponge, laisse filtrer sur tous +les chapeaux et sur toutes les casquettes de grosses gouttes. A des +endroits, on dirait une gouttière. Et pas moyen d'ouvrir le plus petit +en-tout-cas! Ce serait d'un mauvais goût suprême. On serait honni, +hué, chassé peut-être. Résigne-toi, mon couvre-chef! O mon paletot, +résigne-toi! Vous sécherez plus tard. + +Un Hercule, en caleçon pailleté et en maillot blanc, interpelle la +galerie et crie: + +«Qui veut lutter, qui veut lutter contre Marc-Antoine Triceps? La lice +est ouverte, engageons les paris.» + +Un homme en blouse s'avance et se propose. Affaire entendue. En un clin +d'oeil, il ôte blouse et chemise, et le voici qui se produit, nu jusqu'à +la ceinture. Un hourra s'élève: «C'est Bibi! Vive Bibi! Bibi vaincra!» + +On parie pour ou contre Bibi. Bibi tend la main à Marc-Antoine Triceps. +Ils font un tour sans se perdre des yeux. Chacun se campe dans +l'attitude du combat. Ils se joignent, ils se tâtent, ils se frottent. +Ils se pétrissent les mains et les bras, en guise de prélude. Ils se +saisissent, ils s'empoignent à bras-le-corps. Ils se soulèvent l'un +l'autre. Ils se prennent à la tête, au cou, à la ceinture. Ils tombent à +genoux, ils se relèvent. Ils sautent sur leurs jambes et se remettent en +position. L'attaque recommence, plus vive, plus pressante. Les corps en +sueur se tordent, se massent sous les étreintes. Ce sont des feintes, +des parades, des fausses chutes, des reprises. Bibi tient Marc-Antoine +sous lui, par les épaules. Marc-Antoine se retourne et Bibi le repince. +La chair glisse, luit, se ramasse, s'étale, se tend. + +Bibi recule jusqu'à la galerie. Puis il fait reculer Triceps. Grands +cris! Bibi tient Marc-Antoine à la renverse, la tête et les jambes +pendantes, la poitrine saillante, sur son genou. Il n'a qu'à retirer le +genou, et Triceps est vaincu. Mais il a beau essayer, il ne peut, et +Triceps lui glisse entre les bras, comme une couleuvre. Oh! ils y +mettent de l'acharnement, à présent. Ils sont plus las, plus lourds, +mais plus terribles. Hardi, Triceps! Bravo, Bibi! Hip! hop! Triceps est +sur le sable. + +Tumulte effroyable, clameurs universelles: «Il a touché! il a touché!» + +Bibi se rhabille en deux temps, touche, lui, ses dix francs de mise ou +de pari, et file victorieusement. Avale quelque chose de chaud, Bibi! Tu +l'as bien mérité. + +La lutte est finie; le défilé de la sortie commence; on monte de +l'intérieur sur les planches des tréteaux, et on redescend à l'extérieur +les marches de bois glissantes. + + +III + +Où aller maintenant? Regardons. Les trois filles Angot se font +concurrence. Toute la troupe s'exhibe sur le balcon de chacun des trois +théâtres. Ange Pitou, en pèlerine et en bottes à revers, pose pour le +torse et le jabot, à côté d'un Jocrisse soufflant dans un petit fifre +noir aux sifflements suraigus, qui vous piquent le tympan comme des +coups d'aiguille. Les Muscadins en cravate haute, en frac vert-pomme à +longues basques tombantes et effilées, s'avancent, la grosse canne torse +au poing, le grand chapeau en arcade sur les yeux, et des cheveux plein +le visage. Près d'eux caracolent, sans monture, les hussards d'Augereau, +coiffés sur l'oreille de leur petit tonneau. Choeur des conspirateurs, +valse à l'orchestre. Passons. Entre les trois filles Angot, mon coeur +balance. Je ne veux pas faire de jalouses. + +Musée d'anatomie!... Passons encore. Je n'aime pas les squelettes; vive +la crémation! + +Cosmorama historique!... O Joseph II, ô Henri IV, ô tzar Alexandre! Je +vous connais trop bien. Pas d'histoire! des histoires, s'il vous plaît. + +Ékonoscope moderne! Fi donc, monsieur l'ékonoscope! Pourquoi n'avez-vous +qu'un seul _K_? Faites-vous si peu de cas de vous-même? Vous et vos vues +à travers un carreau rond, vous avez l'air trop sages; je cours aux +Bayadères d'en face. + +Bon! c'est encore une fille Angot. Encore des incroyables et des +hussards à tresses et à petit tonneau. Une fille rousse, environnée +d'une toison de gazes blanches, chiffonnées, déchirées par-ci par-là, +voltige sur la galerie. Elle fait des ronds de jambe, des pointes, +tourne, tourbillonne, et se livre à une foule d'exercices gracieux avec +une visible satisfaction. En avant, la musique! Le tambour bat, le fifre +pique, la trompette sonne; une autre déesse, brune celle-ci, en jupe +très courte et très évasée, son maillot rose dessinant une jambe bien +cambrée et une cuisse bien arrondie, agite gravement, à toute volée, une +cloche aux clairs tintements, et, ce faisant, mord de tout son clavier +dentaire dans un large morceau de flan. Je vous envoie un baiser, +déesse. + +Pénétrons-nous dans la grande ménagerie lozérienne, où règne et gouverne +«l'illustre et intrépide dompteur»? Il est un peu tard. Allons plus +loin. + +Mais qu'est-ce qui siffle comme ça? Sur les planches se lit en grosses +lettres cette inscription: «Histoire des bagnes.» Une machine à vapeur +est installée sur les tréteaux. Un homme à larges côtelettes noires +surveille la vapeur et la foule. La foule regarde et admire. La machine +marche, siffle, siffle, siffle, et met en mouvement toute la boutique: +l'orgue qui joue la Marche des Contrebandiers de _Carmen_, les petits +forçats vêtus de rouge qui se courbent et se redressent entre les roues +gigantesques, tels que des singes travestis, et l'homme à côtelettes +noires, sévère comme le gouvernement. La vue du bagne moralise les +populations. On l'espère du moins. De grands tableaux représentent des +évasions maritimes, des condamnés suspendus à des échelles de corde, +ramant dans une barque, nageant au sein des flots, et des soldats +les traquant, les tenant en joue, les exterminant. Aimables visions, +poétiques idées! + + +IV + +Voilà qui est bien plus joli. Ce n'était que le bagne, c'est l'enfer +maintenant. Oh! le beau Diable à sceptre en fourche, à couronne dentée, +à large manteau de pourpre brodé de noir! Et comme il porte au front +majestueusement, mais avec amabilité, ses petites cornes dorées! La +musique des parades fait rage; le tumulte de la cohue augmente. Le +Diable ne peut plus se faire entendre. Il se penche, rouge comme une +forge, bouche énorme, voix enrouée, sur le public incrédule, étend le +bras, ouvre sa main toute grande, replie le pouce dans la paume, et +montrant, secouant, promenant en tous sens ses quatre gros doigts velus, +avertit les passants que l'entrée en enfer ne coûte que quatre sous, +quatre sous, quatre sous, quatre sous!!!! + +Après l'enfer, le ciel. Voici la grotte de Lourdes, transformée en tir +aux macarons. Quand on tape dans le noir, la boîte du fond s'ouvre, et +une petite fille en costume pastoral apparaît. Au fond de la cabane +est inscrite cette légende, dont les lettres forment un gracieux +arc-en-paradis: + +«Ouvrez-moi la porte des macarons, des fleurs et des mirlitons; la +bergère vous les apporte.» + +Des mirlitons au ciel! je croyais qu'on y était condamné à la harpe à +perpétuité. + +Mais il pleut de plus en plus fort, comme chez Nicolet! Nous voilà tous +trempés. Entrons boire, au premier gîte venu, un bon verre de punch, +entre ce Lusignan tout flambant, descendu d'une pendule dorée pour jouer +_Zaïre_, et ce pauvre Pierrot tout blême, qui exprime d'une façon si +expressive sa soif immense. + +Allons, mes petits enfants, laissez-moi passer. Quittez, jeunes baladins +en sevrage, quittez le joli ruisseau où vous vous êtes assis sans +façon sur votre derrière pailleté. Voici un sou pour acheter de la +consolation. Et dirigeons-nous vers l'odeur du dîner. + +Adieu, filles Angot, forçats, héros, femmes rousses qui faites des +pointes, femmes brunes qui sonnez la cloche en croquant du flan! Adieu, +Hoche; adieu, ékonoscope humanitaire; adieu, ciel et enfer! J'ai hâte de +suspendre mon paletot ruisselant à la patère familiale. + +Mais vous êtes pittoresques, même et surtout sous la pluie, dans la +boue; et je vous aime, ô saltimbanques du boulevard, ô les plus naïfs et +les meilleurs des saltimbanques! + + + + +La Messe des Anges + + +I + +La _Messe des Anges_ se dit, comme on le sait, devant le cercueil des +petits enfants. + +Qui de nous n'y a assisté une fois au moins? Quand on est jeune, on y +vient d'un coeur distrait; on pense à bien autre chose, en vérité. On +s'étonne de ces cérémonies, de ces douleurs, de ces pleurs, de ces +sanglots. Tout cela pour un petit être, né d'hier, qui savait à peine +parler, et dont le chétif cadavre tient dans une bière à peine plus +large qu'une boîte à violon! + +Quand on a soi-même un enfant, l'impression est toute différente. + +Voici. On rentre chez soi, on trouve une lettre bordée de noir, on lit +ces mots si étrangement douloureux: «Vous êtes prié d'assister aux +Convoi, Service et Enterrement de mademoiselle Blanche-Marie, décédée +dans sa troisième année, chez ses parents. _Laudate, pueri, Dominum!_» +Et ces simples lignes vous émeuvent jusqu'au fond du coeur. Subitement +assombri, vous embrassez la chère et tendre fillette qui vous reste, à +vous, qui vous sourit, un peu gênée par votre tristesse, et que la mort +peut aussi, tout d'un coup, sans motif, irréparablement, arracher de vos +bras. + +Puis, vous allez à la _Messe des Anges_. + + +II + +Au milieu du choeur apparaît le cercueil, tout petit sur de larges +supports, et drapé de blanc. La flamme pâle des grands cierges tremble +aux quatre coins. + +A l'autel, le prêtre va et vient, se tourne et se retourne, joint les +mains et s'agenouille, psalmodie un latin nasal et se recueille en des +silences mesurés. + +Sous les cierges, sept ou huit enfants de choeur, la calotte rouge sur +le sommet de la tête, les cheveux plaqués au front, chantent, en faisant +chacun leur mouvement machinal, autour d'un grand jeune homme barbu qui +marque les temps en levant et en abaissant la main, et qui gourmande ses +élèves à voix basse. Des diacres et des sous-diacres, enchâssés dans de +grands sacs dorés d'étoffe droite et métallique, suivent de l'oeil et +copient les mouvements du prêtre. + +Un ténor à figure ronde et rasée enfle sa bouche d'harmonie; les +deux autres musiciens, près de lui, regardent avec la plus parfaite +indifférence, tantôt les notes noires et blanches perchées çà et là dans +les cinq fils des cahiers à musique, tantôt les statues de marbre jauni +ou les fresques un peu passées, que semble animer un rayon de soleil +irisé par les vitraux. + +Dans les stalles de bois luisant, qui encadrent le choeur de leurs deux +rangées symétriques, s'échelonnent les proches parents de ce petit +cercueil. Là, point de dames; deux doubles rangs d'habits noirs. Les +dames sont dans la nef, un côté leur en est réservé; elles sont en grand +deuil, courbent la tête, et quelques-unes pleurent. De l'autre côté sont +les amis. + +Par moment, du fond de l'église, une ombre triste et lente vient se +joindre à l'assistance. Les nouveaux venus serrent silencieusement la +main des premiers arrivés. + +On se murmure un mot à l'oreille: + +«De quoi est-elle donc morte? + +--Oh! ne m'en parles pas. Les médecins n'ont rien pu faire; la maladie a +été subite, cruelle. Un coup de vent qui souffle une flamme. Il y a huit +jours, j'ai vu la chère petite en parfaite santé. Et comme elle était +mignonne dans sa robe blanche brodée, avec ses fins cheveux blonds noués +d'un ruban bleu! Sa gaîté rieuse et chantante était pleine d'aurore. +Elle disait les mots avec un accent si simple et une si fraîche +intensité d'expression, qu'il semblait qu'on les entendît pour la +première fois. Les phrases les plus banales, les plus fanées, avaient +l'air de refleurir sur ses lèvres; et quand on jasait avec elle, on se +sentait au printemps. + +--C'était un charme. Quel bon naturel! La dernière fois que je l'ai +embrassée, elle m'a dit: Monsieur, vous avez un petit garçon. Amenez-le, +je l'aimerai bien et nous jouerons ensemble! Je serai sa maman! + +--Regardez le père! Il a l'air brisé!» + + +III + +Le père! il est là, voyez-vous, dans la première stalle du choeur, pâle, +les yeux rouges, la figure gonflée. Oui, il a réellement l'air accablé, +brisé. Le chapeau à la main, correctement vêtu de noir, se levant et +s'asseyant comme les autres au bruit que fait en tombant sur les dalles +la hallebarde du suisse, sa douleur est d'autant plus poignante qu'elle +est plus correcte et plus éteinte. + +Le regard vague, il est tout absorbé par des visions intérieures; il +suit un souvenir, un rêve; brusquement éveillé, il tressaille, il se +demande si la funèbre réalité qui le ressaisit n'est pas un songe +également, s'il est bien là pour son propre compte aujourd'hui, si c'est +le deuil de son enfant qu'il mène, et s'il n'est pas venu, comme cela +lui est déjà plusieurs fois arrivé, en ami, en étranger, pour un père +autre que lui-même, pour un autre enfant que sa petite Marie. + +Pendant une semaine, ô la terrible, la longue et lugubre semaine! il a +suivi les progrès incessants de l'implacable maladie. Il a vu, jour +par jour, l'âme frêle s'enfuir, insaisissable, du pauvre petit corps +martyrisé. Il a vu les médecins pencher leurs cheveux blancs sur le +berceau, et se retourner silencieusement vers lui en hochant la tête. +Il a guetté, des nuits entières, un signe d'espoir et de renouveau, un +regard plus clair, un sourire moins souffrant. Rien! L'enfant ne se +plaignait seulement pas; elle avait l'expression mystérieusement +résignée des innocents qui se sentent emportés du monde et de la vie. En +la retrouvant toujours plus faible, toujours plus émaciée, il regardait +alors autour de lui, il écoutait, il cherchait qui pouvait maltraiter +ainsi sa fille, et ne voyant personne, n'entendant personne, dans le +morne apaisement que l'on fait autour des malades, il se sentait frappé +de stupeur, il restait là, sur une chaise, au chevet de l'enfant, sans +parole, sans mouvement, la tête lourde, les yeux fixes. + +Puis, un matin, tandis que le jour blafard, se glissant à travers volets +et rideaux, isolait et atténuait la lueur jaune des lampes,--sans un +bruit, sans un mouvement, sans un signe, sans un adieu, elle avait +expiré. + +De tant d'amour et de bonheur, de tant d'espérance, il n'était resté +qu'un petit corps froid, inerte, un visage fermé, où le suprême sourire +s'était figé, s'était glacé en des pâleurs d'ivoire. Une fleur flétrie, +un parfum envolé! Et plus de traces de cette frêle existence, sauf dans +la douleur, dans le désespoir, hélas! d'un père et d'une mère. + + +IV + +Toutes ces choses reviennent maintenant, pendant cette _Messe des +Anges_, à l'esprit de cet homme en noir, que vous voyez, le chapeau à +la main, debout, dans la première stalle du choeur. Elles reviennent en +leurs moindres détails, avec une netteté déchirante, cuisante. Il entend +le son d'une voix faible, les sanglots convulsifs des crises, le bruit +des pas du médecin qui se rapprochent, le son argentin et mouillé d'une +cuiller dans un verre de tisane. Et pourtant, c'est à peine s'il peut +admettre que tout cela se soit passé ainsi, que sa fille ait été malade +et qu'elle soit morte. Hier, les gens des pompes funèbres sont venus; +hier, on a pris mesure du mince cadavre de Marie; hier, on l'a habillée +et parée pour la tombe; hier, on l'a déposée dans le cercueil. Mais il +doute encore. + +Il a dû les commander, les lettres noires! il a dû en donner la +rédaction, chercher et compléter la liste de ses parents, de ses amis, +des personnes connues par lui; il ne voulait pas faire d'impolitesses. +Il a dû conférer avec un homme d'affaires pour le cimetière, avec un +prêtre pour le service mortuaire. Mais il doute toujours. + +En vain le cercueil est là, devant lui, drapé de blanc, au milieu du +choeur; en vain les cierges brûlent, tandis que la musique sourde et +pleurante l'enveloppe, le pénètre; vainement l'assistance en deuil, +convoquée par lui, le regarde avec une sympathique tristesse, et +vainement il se sent lui-même brisé de douleur: il se refuse toujours, +toujours, à concevoir que sa fille soit morte, morte pour ne plus +revenir. + +C'est qu'aussi les bons moments, qui ont précédé cette semaine sinistre, +cette semaine fatale, le reprennent tout d'un coup avec tant de caresse! +Son mariage, les premières entrevues, la robe blanche de la mariée au +jour des noces, les chants et les fleurs de l'église, alors parée et +rayonnante, le repas du soir autour de la grande table longue, le rubis +des vins vieux qui tremble dans le fin cristal aux doigts mal assurés +des vieux parents, et la première valse, et les premiers abandons, tout +cela revit, réel, distinct, clair, sur le fond sombre de son désespoir. +Puis c'est la jeune femme qui se sent devenir mère; ce sont les soins, +les attentions dont chacun l'entoure, l'anxiété et les cris aigus de +l'enfantement, le regard apaisé, triomphal, de la faible accouchée sur +la chère petite créature qui vient de sortir d'elle, qui, aveugle encore +et presque sans organes, déjà pourtant souffre et vagit, et que l'on +consolera, et que l'on aura tant de bonheur à consoler, à rendre +heureuse et digne d'amour! + +Ensuite passent trois années de contentement, de félicité. Elle voit, +elle parle, la chère enfant! Elle apprend à jaser, à sourire, à aimer. +O les belles toilettes mignonnes, depuis la longue pelisse blanche des +premiers jours jusqu'à la fine jupe écossaise, très élégante, qu'elle +portait le mois dernier! O les beaux petits souliers bleus, les beaux +petits bonnets à ruches! Et les premiers joujoux, le mouton qui bêle, +le lapin qui joue du tambour, le chemin de fer minuscule où monte et +descend la file des wagons de métal léger, aux étroites fenêtres et aux +caisses peintes en vert! Et l'avènement de la poupée, et les joyeux +ébats sur le tapis bariolé de la chambre à coucher, et les dînettes sur +la chaise haute, à table, entre père et mère! Et les baisers à la +ronde, et les recommandations d'être bien sage et de s'endormir bien +tranquillement, à neuf heures, avec la poupée rose! + +Tout ce bonheur-là n'a-t-il été qu'un rêve, une illusion fugitive? + +Le rêve, n'est-ce pas plutôt cet affreux cauchemar de huit jours et +cette funèbre cérémonie qui se poursuit, qui s'achève? + + +V + +Elle s'achève, hélas! et le doute n'est pas possible. La réalité, c'est +la mort, c'est le désespoir. On conduit le père au catafalque, on lui +donne le goupillon, et ses jambes fléchissent quand il jette l'eau +bénite sur le coffre étroit où gît inanimé ce qu'il aimait le plus au +monde. Le défilé commence; chacun vient serrer la main à l'infortuné qui +voudrait être seul. C'est interminable; et les larmes lui montent aux +yeux, quand il voit les femmes, l'une après l'autre, le regarder en +pleurant. + +On emporte la bière. La voilà hissée sur la voiture, il n'a pas fallu +grand effort; et voilà cet homme, il y a huit jours le plus heureux +des hommes, qui chemine, tête nue sous le ciel gris, le long des rues +boueuses, derrière le lent corbillard, dans la pleine conscience de son +irrémédiable malheur. + +La mère est restée à la maison, affaissée, immobile. Elle pleure, elle +prie. On lui parle, mais elle n'écoute pas. Elle a les mains jointes et +regarde fixement devant elle. On a peur qu'elle ne meure de cette mort, +qu'elle ne suive l'enfant parti. Toutefois, elle se consolera peut-être +plus vite et mieux que le père. Elle a la religion. Elle croit à une +éternité où l'on retrouve tout ce qu'on a perdu. + +Mais lui, lui n'est pas un être de sentiment; il est un être de raison, +il sait. Il a compris dès longtemps que toutes nos visions d'immortalité +ne sont que de frêles hypothèses, sinon de pures chimères. Il ne croit +plus aux mirages. Allez donc lui dire que madame la Vierge attend +là-haut, dans une étoile, les petites filles mortes, et les fait jouer +avec l'enfant Jésus en blouse d'or! Il sourira tristement. Pour lui, +cela n'est pas, cela ne peut pas être. + +Sa tête se perd. Le cerveau vide, les yeux vagues, il monte le long +chemin pavé qui mène au cimetière. Il se rappelle soudain, dans des +lueurs intenses de mémoire, des coïncidences, des réflexions faites +jadis; il se rappelle le pressentiment qui lui serra le coeur, un jour, +en voyant un pauvre homme, humblement vêtu, suivre tout seul, à pied, un +tout petit, tout petit cercueil, que portaient, en se dandinant sous le +poids, deux croque-morts à uniforme noir usé et à chapeau luisant, dont +le premier mangeait, chemin faisant, une pomme rouge;--un tout petit, +tout petit cercueil blanc, sur lequel il y avait deux bouquets de +violettes d'un sou. Il s'était demandé, alors, ce qu'éprouvait le pauvre +homme qui marchait derrière; et le pauvre homme, aujourd'hui, c'est +lui-même. Hélas! le cortège piétine, bourdonne à sa suite, et les +passants se découvrent et s'arrêtent pour voir, comme lui jadis, ce +deuil et cette douleur. + +Et pourtant il n'arrivera que trop tôt au cimetière. Pauvre père! qui +donc vous consolera maintenant des amers soucis de la vie ingrate qu'on +mène en notre âpre siècle, des luttes acharnées, des fausses amitiés, +des calomnies, des vols, des ingratitudes et des banalités écoeurantes? +A quoi bon travailler, à quoi bon gagner de l'argent ou de la gloire, +maintenant? N'êtes-vous pas ruiné, ruiné dans l'âme? + +Il cherche pour quelle fin le destin veut que ces petits enfants, qui +nous sont si chers et qui sont si innocents, souffrent et meurent. Et +puis, malgré tout, lentement, irrésistiblement, il se prend à penser que +pas une parcelle d'amour ne doit se perdre ici-bas,--qu'il vaut mieux +avoir aimé et avoir vu fuir ce qu'on aimait, que n'avoir pas aimé du +tout,--et que la loi universelle, quelles que soient les apparences +contraires, doit être justice, bonté, bonheur. + +Autrement, pourquoi l'univers, pourquoi l'existence? + + +_La Renaissance artistique et littéraire_. 22 mars 1873. + + + + +Les Derniers Jours de Pécuchet + +_Avril 1883._ + + +I + +Vous connaissez tous Pécuchet, l'illustre Pécuchet, l'inséparable ami du +non moins illustre Bouvard, le Pécuchet de Gustave Flaubert. + +Et vous savez, n'est-il pas vrai, que le grand romancier normand n'a pas +fini l'histoire de ces modernes émules d'Oreste et Pylade, par la bonne, +ou plutôt par la mauvaise raison, qu'il a rendu le dernier soupir avant +d'avoir pu compléter son manuscrit. + +Mais ce que vous ne savez peut-être point, c'est que, Flaubert fut-il +toujours de ce monde, l'histoire de Pécuchet ne pourrait, aujourd'hui +même, être terminée. + +Ce que vous ne savez peut-être point, c'est qu'en 1883 Pécuchet vit +encore. + +«Pécuchet! dites-vous avec une hilarité sceptique. Pécuchet! +reprenez-vous en goguenardant. Mais si! nous savons que Pécuchet n'est +pas mort. Pécuchet n'est-il pas immortel?» + +Immortel, il se peut que notre homme le soit, moralement parlant. +Mais il ne s'agit pas de cela. Il ne s'agit ni de vie spirituelle +ni d'éternité littéraire. Ce que je veux dire, c'est que vraiment, +réellement, authentiquement, Pécuchet n'a pas cessé d'exister; c'est +que Pécuchet respire; c'est que Pécuchet va, vient, sent, entend, voit, +boit, mange, digère, se mouche, se couche, se lève, et copie, copie +toujours, comme toujours il copia, car le bonhomme n'est guère autre +chose, vous vous en souvenez assurément, qu'une vivante machine à +copier. + +Oui, Pécuchet subsiste en chair, en os et en esprit. C'est un fait. +C'est une source non tarie de documents humains. + +Ah! vous dressez l'oreille. D'incrédule vous devenez curieux. Ça vous +intrigue. Il faut vous raconter ça. + +Je ne demande pas mieux. + + +II + +Le hasard me conduisit, il y a quelques jours, vers les déclivités de +la Montagne Sainte-Geneviève, en ce point où le Paris provincial +d'outre-Seine a été récemment éventré par l'ouverture de larges voies +nouvelles. + +Tout dépaysé, j'errais à l'aventure; et je constatais, avec un +étonnement triste, l'aspect violemment transformé des choses et des +lieux. Dans les temps déjà si lointains de notre insoucieuse jeunesse, +à la place de ce boulevard vide et béant, il y avait là un fouillis +inextricable de ruelles antiques, de maisons noires et ridées, à pignons +et à tourelles. + +Chaque façade avait alors son individualité, son caractère. La +vétusté même de ces murs plusieurs fois centenaires offrait un charme +mystérieux; ils semblaient imprégnés d'humanité vive, d'humanité +pensive, d'humanité militante et souffrante. Ils avaient été dorés et +brunis par tant de soleils disparus, par tant d'ombres envolées! Le flux +et le reflux des jours et des ans s'y étaient traînés tant de fois! On y +évoquait tant de choses et tant de pensées! + +A travers la poussière du plâtre et les éclats de pierre des chantiers, +j'avançais à pas lents, peiné de voir la froide et rude banalité +remplacer partout les libres manifestations de la vie ondoyante et +diverse. O les grandes maisons carrées, massives, anonymes, uniformes, +alignées sous le paratonnerre comme des Prussiens sous le casque à +pointe, vastes et plates comme la Poméranie, bêtes comme les cadavres +échoués des moutons de Panurge, roides comme des abstractions +géométriques, sans grâce, sans élan, sans vie, sans âme, avec leurs +balcons à écriteaux et leurs carreaux barbouillés par les peintres, avec +leurs cafés bleus, leurs traiteurs rouges, leurs musées de monstruosités +médicales et leurs femmes géantes à jambes éléphantesques, honorées sur +le tableau-affiche de la visite de plusieurs têtes couronnées! O la +tristesse accablante des grandes maisons neuves, de ces grandes maisons +funèbres comme des caveaux, nues et glacées comme la mort! + +Navré, je baissai les yeux pour ne plus rien voir de ce désolant +spectacle. Pendant quelques minutes, je suivis machinalement la +chaussée, livré tout entier aux réflexions amères et aux turbulents +souvenirs, qui se disputaient dans une brume mélancolique les cellules +sans phosphorescence de mon cerveau désenchanté! Mais bientôt, cette +bataille intime ne me réjouissant guère, je relevai le nez pour chercher +au dehors quelque diversion. + + +III + +La rue montante tournait brusquement, formant un coude. Ce coude était +accentué, d'un côté, par le mur d'un petit jardin plein d'acacias +maigres, puis par une palissade fermant un terrain vague; de l'autre +côté, par deux hautes bâtisses à porte cochère. Sur la première porte +cochère, on lisait en lettres d'or: _Institution Tatin_; sur la seconde, +en lettres noires: _Institution Ransure_. + +A l'endroit où la palissade joignait le mur du petit jardin, en face des +portes cochères, s'élevait, établie et calée je ne sais comment, une +mince échoppe en planches de diverses couleurs également décolorées. +L'échoppe était percée d'une porte basse et d'une fenêtre étroite. Quand +je relevai la tête, je me trouvais juste devant la croisée, si bien que +l'inscription, collée en dedans, au carreau supérieur, m'entra tout +droit dans les yeux et dans le cerveau. + +Cette inscription offrait, en capitales manuscrites, ces deux mots: + +_ÉCRIVAIN ICI_ + +Une seconde inscription, tout à côté, à l'autre carreau, en capitales +identiques, portait: + +_ÉCRIVAIN PUBLIC_ + +Une autre, en plus petits caractères: + +_LETTRES A PARTIR DE 0 Fr. 50_ + +Une autre, en caractères plus petits encore: + +_L'écrivain ne fait pas de lettres anonymes._ + +Une dernière (c'était la bonne, c'était le bouquet!) présentait ces +trois lignes étonnantes, ces trois lignes mémorables, ces trois lignes +sans pareilles: + + PENSUMS. + +GRECS, LATINS ET FRANÇAIS + +Les rêves, les pensées, les spéculations, les délires, que ces lignes +magiques éveillèrent en moi, vous les devinez. + +Je restai cloué sur place, la bouche bée, les yeux ronds. + +_Pensums grecs, latins et français!_ Je ne pouvais détacher mes regards +de ce nouveau _Mane, Thecel, Pharès_. J'étais en extase. + +Puis la réaction se fit. Ma lèvre inférieure devint dédaigneuse. +Pourquoi ce prétentieux écrivain avait-il oublié les pensums hébreux? +Pourquoi les pensums anglais, russes, chinois, allemands, italiens, +hongrois, espagnols, japonais, arabes, algonquins, nègres, patagons, et +tous les autres pensums en langues mortes, vivantes, ou à naître, ne +figuraient-ils pas sur l'écriteau? + +Écriteau vraiment dérisoire. + +Et pourquoi pas, en outre, la langue des oiseaux, la langue des chiens +et la langue des grenouilles, dont il est parlé en de vieux livres de +légendes? + +Trois fois dérisoire écriteau! + +Un instant de réflexion me rendit tout entier à mon premier +enthousiasme; et je me sentis, pour tout de bon, repincé par le pensum +latin, contrepincé par le pensum grec. + +Un point d'interrogation, un nouveau point d'interrogation, surgit des +profondeurs de ma pensée: «Quel peut être ce triple entrepreneur de +classiques pensums, ce bachelier public à trois becs de plume, cette +trinité en échoppe? D'où sort ce pauvre et savant serviteur des écoliers +paresseux et bavards? Après quel inénarrable naufrage est-il venu +s'échouer au bord de ce trottoir? Quel cataclysme a réduit cet être bien +élevé à prendre l'état de _pensummier?_ + +Mystère! je rêvai, rêvai, rêvai. L'inventeur de l'écriteau n'avait-il +pas autant d'imagination que d'instruction, autant d'audace que +d'imagination? Afficher une entreprise de pensums français à cinquante +pas de la Sorbonne, à la barbe ou au menton rasé de tout un monde de +proviseurs, recteurs, inspecteurs, professeurs, répétiteurs et pions, +c'était déjà joli. Mais y joindre le pensum latin, n'était-ce pas +superbe? Et y ajouter le pensum grec, n'était-ce pas majestueux, +sublime, beau comme l'antique? + +Ce savant inspiré et hardi, ce génie original et serviable, je brûlai +du désir immodéré de le voir, de le connaître, de le pénétrer. Il me le +fallait. J'ouvris avidement la porte de l'échoppe; et le coeur battant +comme à un premier rendez-vous d'amour, j'entrai. + + +IV + +C'était tout petit, mais fort bien aménagé. Ordre et propreté. Des +planches, des casiers, deux chaises, une table. Sur la table, tout ce +qu'il faut pour tout écrire et effacer tout. Devant la table, un vieux +fauteuil en cuir. Dans les bras du fauteuil, un homme, non! un monsieur, +grave, bien assis, jeune encore quoique très vieux, armé de lunettes +miroitantes, et coiffé d'une calotte noire qui laissait descendre sur +chaque tempe une mèche plate de cheveux poivre et sel. + +Je le contemplai. D'un geste affable et digne, il m'offrit une des +deux chaises. Je la pris, sans cesser de le contempler. Il se sentit +vaguement gêné. Muet, je le contemplai toujours. Il rougit. Je le +contemplai impitoyablement. Il toussa. Je maintins ma contemplation. Il +ôta sa calotte, il semblait avoir envie de pleurer. Mon regard ne le +lâchait pas. + +Mais, tandis que mes yeux restaient fixés sur lui, mon imagination +allait, trottait, courait, galopait, prenait le mors aux dents, +m'emportait en pleine fantaisie. + +Cet homme transcendant, cet inventeur à calotte noire et à mèches +plates, cet être sublime et timide, me disais-je tout bas, à quelle +espèce appartient-il? + +O Hommes-Athéniens, ô Peuple et Sénat de Rome, ô Quirites, ô +Pères-Conscrits, révélez-moi son passé, ouvrez-moi son coeur! + +Serait-ce le Juif-Errant, après une commutation de peine? Non! non! car +il ferait aussi des pensums juifs et chaldéens. + +Serait-ce un espion borusse? Ils savent toutes les langues, ces +Allemands. Non! il aurait affiché des pensums sanscrits. Son érudition +l'aurait trahi. + +Qu'est-ce donc enfin que cet homme? + +Un fou? Il n'en a pas l'air. Et puis, sa femme, sa fille, son gendre ou +sa belle-mère l'aurait déjà fait enfermer dans un asile. + +Est-ce un lord anglais qui tient un pari? + +Sort-il d'un conte d'Hoffmann ou d'une nouvelle d'Edgar Poe? + +Existe-t-il réellement? + +Ou n'est-il qu'un fantôme, une erreur des sens, un mirage, un spectre, +une hallucination? + +J'avais la tête en feu. Je ne pus me contenir plus longtemps. Pour voir +si l'homme existait en réalité, je lui pris le bras brusquement. + +Il jeta un cri. + +Je ne m'étais pas trompé, il vivait. + +Je reconquis sur-le-champ toute ma placidité. J'avançai ma chaise. Il +s'était reculé; il me considérait avec défiance, et même avec un peu +d'effarement. Je lui fis un sourire. Il fallait le calmer. + +Or, j'allais, à cet effet, lui adresser onctueusement la parole, quand, +tout d'un coup, un éclair me traversa l'esprit. + +«Pécuchet!» m'écriai-je. + +De stupéfaction, il laissa tomber sur sa cuisse, et de sa cuisse à +terre, sa majestueuse plume d'oie. + +«D'où... d'où... d'où me connaissez-vous?» s'écria-t-il. + +C'était bien la voix forte, caverneuse, dont parle Flaubert. C'était +bien notre homme. C'était Pécuchet. + +Tel vous l'avez vu dans le roman, tel il se tenait là, devant moi, sous +mes yeux, dans l'échoppe, entre la table à tout écrire et la fenêtre +portant l'annonce des pensums classiques et l'annonce des lettres non +anonymes. + +«Non anonymes! pensai-je. Honnête Pécuchet, je te reconnais-là.» + +Et réfléchissant, je lui dis: + +«Comment faites-vous pour savoir si les lettres sont anonymes ou ne le +sont pas? Le premier venu ne peut-il point vous faire mouler un faux +nom au bas de la missive. En ce cas, c'est comme s'il n'y avait aucune +signature; c'est l'anonymat avec circonstances aggravantes. + +--Je fais mon devoir, répondit héroïquement Pécuchet. Que les autres +fassent le leur! Advienne que pourra! + +--Et rédigez-vous toutes les lettres signées, même celles dont +pourraient s'alarmer la pudeur, le bon goût et la morale? + +--La morale, le bon goût et la pudeur n'ont jamais eu à se plaindre de +moi, monsieur! + +--Et comment discernez-vous, par exemple, les lettres écrites pour le +bon motif des lettres écrites pour un motif différent? + +--On voit cela à la figure des gens. On est un peu philosophe. On +laisse le reste aux dieux.» + + +V + +Vive Pécuchet! Décidément c'était lui, corps et âme. Je reconnus sur +sa table et sur ses tablettes l'_Encyclopédie Roret_, le _Manuel du +Magnétiseur_, le _Fénelon_, les deux noix de coco. Il avait sur le dos +sa vieille camisole en indienne. Ses jambes, prises comme autrefois en +des tuyaux de lasting noir, manquaient, comme autrefois, de proportion +avec le buste. Il semblait toujours porter perruque, tant ses mèches +tombaient plates de son crâne élevé! Son nez descendait plus bas que +jamais. Il avait conservé, revu et augmenté, cet air sérieux qui, dès le +premier abord, frappa, conquit Bouvard. + +«Au fait, qu'est-il devenu, Bouvard? Car vous voilà seul. + +--Hélas! ne m'en parlez pas. Pauvre ami! + +--Eh quoi? + +--Je suis veuf de lui!» + +Pécuchet eut une larme. + +«Cela a dû être bien triste pour vous. Comment a-t-il succombé?» + +Pécuchet eut un sanglot. + +«Il était de la Commune. Il a été fusillé au Luxembourg.» + +A mon tour, je fus suffoqué par l'étonnement. Bouvard fédéré, Bouvard +fusillé! Le bon, le gai, le rond Bouvard, Bouvard le rabelaisien! + +Ce n'était que trop vrai. L'optimisme de Bouvard avait tourné à l'aigre. +Affolé par le siège de Paris, par Ducrot et Trochu, par les trois Jules, +par Champigny et Buzenval, par la viande de cheval et le pain de son, +par la poudre et la famine, par l'armistice et la capitulation, Bouvard, +réfugié avec Pécuchet dans la capitale, Bouvard était devenu enragé. + +Il avait été élu à je ne sais quel grade, à je ne sais quelle fonction. + +Il était entré, comme les autres, à l'Hôtel-de-Ville. + +Il avait, comme les autres, fait des discours, des motions. + +Comme les autres, il avait été mis en prison. + +Puis, il avait été mis en liberté. + +Il avait été fait général. + +Il s'était battu. + +Il avait désespéré. + +Il avait voulu mourir. + +Il était tombé, blessé à l'épaule, derrière une barricade. + +On l'avait relevé, pour le juger et le fusiller. + +On lui avait tiré le coup de grâce dans l'oreille gauche. + +Et il avait rendu l'âme, en criant: «C'est la fin de tout!» + +Pécuchet me raconta mélancoliquement ces choses mélancoliques. + +«Bouvard, vous le voyez, a renié au dernier jour l'idéal de sa vie +entière, fit-il en terminant. Bouvard est mort, la Révolution dans le +coeur. Il avait brusquement répudié ses idées pour adopter les miennes. +N'est-ce pas étrange? + +--Étrange! + +--Et comment expliquerez-vous qu'en même temps, moi, Pécuchet, j'ai +répudié mes idées pour adopter les siennes? J'ai été subitement envahi +par ses convictions comme par un déluge. L'homme antérieur est resté +noyé sous le flot torrentiel; il en est sorti un Pécuchet tout nouveau, +un Pécuchet _bouvardé_ et _bouvardant_. Je croyais à l'imminente +invasion de l'industrialisme américain, au règne prochain du +_pignouflisme_ universel. Et maintenant j'ai foi dans le progrès +indéfini, dans l'harmonie des mondes. L'âme de Bouvard a émigré en moi, +comme en lui émigra mon âme. Bouvard m'apparaît tous les jours après +déjeuner. Je rêve de lui trois nuits sur quatre. J'ai des convictions +philanthropiques. Je théorise suavement, je suis tendrement illuminé. +L'avenir ne se dresse plus devant moi comme une vaste ribote d'ouvriers. +Je me sens devenir dieu, le dieu Pécuchet.» + +Cette divinité imprévue me dérida. + +«En attendant l'apothéose, reprit l'excellent homme, je fais des +pensums. Je copie. Sans cela, la solitude m'aurait tué. Oh! je n'ai pas +osé retourner seul en Normandie. A Paris, on se tire toujours d'affaire. +Je copie du français, du grec, du latin. Ça me rajeunit. Et, en copiant, +je rends service à de pauvres petits diables d'enfants, je mets en +fureur d'affreux cuistres; c'est toujours autant de gagné. Je suis aussi +heureux que je le puis être. On m'a proposé une place dans les bureaux +de la ville. On m'a offert le ruban violet d'officier d'Académie. J'ai +refusé. + +--C'est beau. + +--Je n'aime pas le violet. Couleur épiscopale! Je ne désire plus qu'une +chose: devenir membre de la Société des Gens de lettres. + +--Ah! + +--Oui, pour ne pas crever à l'hôpital et pour avoir un discours sur +ma tombe. Je vais publier un volume composé des lettres d'amour que le +public des deux sexes m'a dictées depuis que je suis venu m'établir ici. +Il sera curieux, ce recueil. Je vous l'offrirai, avec une belle dédicace +en ronde. Vous verrez!» + + +VI + +_Janvier 1903._ + +J'attends encore les _Lettres d'amour rédigées par un écrivain public_. + +Pécuchet a déménagé, sans laisser son adresse. Est-il allé rejoindre +Bouvard dans l'éternité? + + + + +III + +ESQUISSES AMÉRICAINES + +D'APRÈS MARK TWAIN + + + + +Préface de 1881 + + +_Les_ Esquisses américaines _de Mark Twain ont été lues par tout le +monde aux États-Unis et en Angleterre. Elles offrent le plus curieux +spécimen de l'esprit_ yankee, _ayant cours actuellement entre New-York +et San-Francisco. + +Le traducteur en a choisi les pages les plus piquantes, les plus +caractéristiques; et, pour faire passer dans notre langue l'idée et le +style de l'auteur sans leur ôter la saveur originelle, il a préféré une +libre et fidèle interprétation à une translation étroitement littérale._ + + + + +Histoire du Méchant petit Garçon qui ne fut jamais puni + + +Il y avait une fois un méchant petit garçon qui s'appelait Guigui. Les +méchants petits garçons s'appellent presque toujours Paul ou Jules dans +les livres d'images; celui-ci s'appelait Guigui. C'est extraordinaire, +mais c'est comme je vous le dis. + +La plupart des vilains petits garçons, dans les livres d'images, ont une +mère pieuse et poitrinaire, qui volontiers irait faire son lit dans la +tombe, si elle n'aimait tant son fils ingrat. Ils ont presque tous, vous +l'avez certainement remarqué, une pauvre mère, malade entre toutes les +mères, qui berce son méchant enfant de ses douces paroles plaintives, +l'endort dans un baiser, s'agenouille à son chevet, et pleure, pleure, +pleure. Il en était différemment pour notre gaillard. Il ne s'appelait +ni Paul, ni Jules; il s'appelait Guigui, et sa mère n'avait pas la +moindre affection de poitrine. Elle était plutôt robuste que svelte, et +n'était point pieuse. D'ailleurs, elle ne se faisait point de bile sur +le compte de Guigui, et disait que, s'il se cassait le cou, ce ne serait +pas une grande perte. Elle le fouettait toujours pour le faire dormir, +et ne l'endormait jamais dans un baiser. Elle lui tirait régulièrement +les oreilles avant de le quitter. + +Un jour, ce vilain petit garçon déroba la clé du buffet et s'offrit une +pleine potée de confitures. Mais un terrible remords ne lui vint pas +soudain, et aucune voix ne lui murmura: «Est-il séant de désobéir à sa +mère? Où vont-ils, les vilains petits garçons qui absorbent en cachette +les confitures de leur pauvre maman malade?» Il ne jura pas qu'il ne le +ferait plus, il n'alla pas demander bien vite pardon à sa maman; elle ne +put donc le bénir avec des pleurs d'orgueil et des trémolos d'émotion, +comme cela se pratique inévitablement dans les livres susmentionnés. + +Ne trouvez-vous pas que c'est bizarre? Guigui mangea les confitures; il +se dit, dans son grossier et vicieux langage, que c'était rudement bon; +puis il éclata de rire et remarqua que la vieille ferait un fameux nez, +si elle s'apercevait de l'opération. Quand de l'opération la vieille +se fut aperçue, il soutint que ce n'était pas lui. Elle le fouetta +sérieusement, et _ce fut lui_ qui pleura. Tout ce qui arrivait à cet +enfant-là était vraiment curieux; il ne lui arrivait rien, mais rien du +tout, comme aux autres méchants petits garçons des livres d'alphabet. + +Un autre jour, il vola des pommes. Chose merveilleuse! il ne se brisa +aucun membre. Non, je vous assure, il ne tomba pas et ne fut pas dévoré +par le gros chien. Il ne resta pas au lit une quantité de semaines, il +ne se repentit pas, et ne devint pas meilleur. Il vola autant de pommes +qu'il voulut, les mangea et n'eut pas de remords. Il n'eut même pas de +coliques. C'est tout à fait particulier. Le monde ne se comporte pas +ainsi dans les suaves petits volumes à couverture enluminée, où l'on +voit de suaves petits bonshommes en pantalon cerise, et de suaves +petites bonnes femmes dont les joues sont de la même couleur que les +culottes des garçons. + +Une fois, Guigui subtilisa le canif de son pion. Mais il craignit d'être +découvert et mis au piquet. Il glissa l'objet dans la casquette de +Prosper, le fils de la pauvre veuve, l'enfant modèle, qui obéissait +toujours à sa maman, ne mentait jamais, savait invariablement ses leçons +et revenait fastidieusement à l'école le dimanche. Quand le canif tomba +de la casquette, Prosper baissa la tête et rougit, comme oppressé par la +conscience du crime. Le pion sauta sur lui en s'écriant: «Ah! tu me le +payeras, petit tartufe à pension réduite!» Mais, à ce moment solennel, +aucun vieillard inattendu ne fit intervenir ses cheveux, blancs comme la +queue d'un blanc percheron, ni sa voix, onctueuse comme l'organe d'un +bon prêtre apostolique et romain. Non, aucun aïeul onctueux et incolore +ne dit au maître d'école en suspens: «Laissez ce noble enfant! voici le +détestable criminel. Je passais sans être vu, j'ai été témoin du vol.» +Cela n'est-il pas de plus en plus particulier? Guigui ne fut réellement +pas une seule minute inquiet. Le vieillard ordinaire des suaves petits +livres ne prit pas le bon Prosper par la main, ne dit pas qu'un tel +enfant méritait les meilleurs encouragements, et ne lui proposa pas, en +aspirant une prise de tabac, d'entrer dans sa maison pour balayer son +bureau, allumer son feu, faire ses commissions, fendre son bois, étudier +le droit, aider sa femme à faire le ménage, jouer tout le reste du +temps, gagner cinquante sous par mois et être parfaitement heureux. Ces +choses-là seraient arrivées dans un livre d'images; mais cette fois-ci +il en advint autrement. L'enfant modèle fut battu, vilipendé, et Guigui +se frotta les mains; car, voyez-vous, Guigui haïssait les enfants +modèles. Il disait qu'il les avait dans le nez, ces _bébés en +sucre_, ces _sainte-nitouche_, ces _agneaux à tondre_, ces _petits +bedouillards_. De telles expressions sont attristantes; mais cet enfant +mal élevé n'en employait pas d'autres. + +Ce qu'il y a de plus étrange, c'est qu'un dimanche, pendant que ses +parents le cherchaient pour l'emmener à la messe, il se sauva, alla en +bateau et ne se noya pas; puis pêcha à la ligne et ne fut pas frappé de +la foudre. Infailliblement, dans ces volumes exquis dont vous faites vos +délices, les enfants qui, au lieu d'aller à la messe, vont en bateau le +dimanche, sont entraînés par un tourbillon et se noient; s'ils veulent +ensuite pêcher à la ligne, ils sont foudroyés infailliblement. Comment +se fait-il donc que ce Guigui ait échappé à tant d'inéluctables périls? +Je vous le demande. + +Ce Guigui devait avoir un talisman; on ne peut expliquer autrement son +incroyable chance. Rien ne tournait mal pour lui. Il offrait toujours du +tabac à l'éléphant du Jardin des Plantes, et jamais l'éléphant ne lui +tordait le cou avec sa trompe. Il rôdait toujours autour de l'anisette +et jamais n'avalait par erreur de l'eau-forte. Il déroba le fusil de +son père, alla à la chasse, et n'eut pas trois doigts de la main droite +emportés. Il dessina et coloria la caricature de son parrain et celle +de sa marraine (infâmes croquis!), et ne s'empoisonna pas avec les +couleurs. Il donna à sa petite soeur un coup de poing sur le nez dans un +accès de colère: sa petite soeur ne resta pas malade pendant les longs +jours d'un été, et ne mourut pas avec de douces paroles de pardon +sur les lèvres. Non! elle lui rendit son coup de poing et ne fut pas +indisposée du tout. Finalement, notre gaillard se sauva du logis +paternel et s'embarqua; mais il ne revint pas et ne se sentit pas triste +et isolé devant la tombe de ses parents chéris, devant les ruines du +toit qui avait abrité son enfance. Oh! point du tout; il se grisa comme +vingt chantres, fit les cent coups, et ne s'en voulut aucunement. + +Il prit des années et une femme, une très belle femme, ma foi! à +laquelle il fit beaucoup d'enfants. Par une nuit noire, avec une hache, +il crut devoir couper sa famille tout entière en petits morceaux. +N'ayant plus cette charge, il réussit à s'enrichir par plusieurs crimes +et une foule d'indélicatesses. Il constitue aujourd'hui le plus infernal +gredin de son pays. Il est universellement respecté et siège à la +Chambre haute. S'il y a une révolution, à coup sûr il deviendra +empereur: Guigui 1er! + +Ah! ce n'est pas dans les suaves petits livres d'éducation que les +choses marchent ainsi. Mais il faut s'attendre à tout et à pis encore +dans le vrai monde. + + + + +La Célèbre Grenouille sauteuse de Calaveras + + +Voici ce que me raconta ce vieux bavard de Simon Wheeler, quand il m'eut +bloqué avec sa chaise auprès du poêle, dans un coin de la taverne, à +l'ancien campement des mineurs d'Angel. + +C'était un bonhomme gras et chauve, dont la physionomie vous gagnait +tout de suite par son aimable et naïve placidité. Tout le temps qu'il +parla, il ne lui arriva pas une seule fois de sourire, ni de froncer le +sourcil, ni d'altérer la fluidité initiale de sa parole, ni de laisser +percer le moindre soupçon d'enthousiasme. Mais, dans son interminable +bavardage, il y avait un accent de sérieuse sincérité, prouvant, à n'en +pas douter, que, loin de rien voir de ridicule et de burlesque dans son +histoire, il la regardait comme étant de la plus haute importance et +en tenait les héros pour des êtres d'une exquise finesse et d'un génie +transcendant. + +«Il y avait donc ici, me dit-il, un camarade, du nom de Jim Smiley. +C'était dans l'hiver de 49, ou peut-être bien au printemps de 50, je ne +me rappelle pas exactement; mais je pense que c'était vers cette époque, +parce que, j'en suis sûr, la grande tranchée n'était pas finie lorsqu'il +arriva au campement. En tout cas, c'était bien le plus singulier des +individus. Il passait sa vie à parier. Il pariait sur tout. Il pariait à +propos de rien. Il n'avait de cesse, qu'il n'eût trouvé quelqu'un pour +tenir pari avec lui. S'il ne trouvait pas à parier pour, il pariait +contre. Tout ce qu'on voulait, il l'acceptait; pourvu qu'on tînt son +pari, il était content. Avec cela, il avait une chance du diable; il +gagnait presque toujours. + +A chaque course de chevaux, vous étiez sûr de le trouver au bon endroit. +Batailles de chiens, duels de chats, combats de coqs, il ne laissait +rien passer. Voyait-il deux oiseaux sur la haie, il gageait tout de +suite que celui-ci, ou, si l'on aimait mieux, que celui-là s'envolerait +le premier. De but en blanc, afin de suivre une gageure, il aurait +été jusqu'à Mexico. Tous les gamins de l'endroit le connaissaient et +pourraient vous raconter un tas de choses sur lui. Une fois, la femme +du ministre Walker était gravement malade; on n'espérait plus guère +la sauver. Mais un matin, Walker arrive; et Smiley lui demandant +des nouvelles de sa femme, il lui répond que, grâce à la toute +miséricordieuse Providence, elle va beaucoup mieux, qu'elle ne peut +manquer de se relever très vite. «Eh bien! reprend aussitôt Smiley, +d'instinct, sans songer à mal, eh bien! si vous voulez, je parie tout de +même quelque chose avec vous qu'elle n'en reviendra pas.» + +A cette époque-là, Smiley avait une jument que les gamins appelaient «la +Tortue». Avec cette satanée bête, il gagnait un argent fou. Elle avait +toujours quelque chose: c'était un asthme ou une blessure; ou bien elle +boitait, ou elle tombait de faiblesse. Dans une course, on lui donnait +toujours deux ou trois cents mètres d'avance. On comptait la rattraper +vite et la dépasser largement. Mais toujours, à la fin, elle avait +un accès désespéré. Elle se dressait, se secouait, se démanchait, se +disloquait, ruait, gambadait, piaffait, écartait fantastiquement +les jambes, lançait, je ne sais comment, ses quatre fers en l'air, +rebondissait d'un côté, puis de l'autre, s'emballait de droite à gauche +et de gauche à droite, s'écorchait aux haies, éternuait, toussait, +hennissait, faisait un tapage infernal, soulevait une poussière +ridicule, et toujours, toujours, arrivait première, tout juste, aussi +juste que la justice, d'une longueur de cou. + +Il avait aussi un petit bouledogue. A voir cet avorton, vous n'en auriez +pas donné un sou, vous auriez cru qu'il n'était propre à rien qu'à voler +un os par-ci par-là. Mais, sitôt qu'il y avait de l'argent en jeu, +transformation subite. Sa mâchoire inférieure commençait à se dresser +comme l'avant d'un bateau à vapeur; il montrait les dents, et sa gueule +flambait comme le fourneau de la chaudière. Et l'on pouvait lâcher sur +lui un autre chien, et l'autre chien pouvait l'attaquer, le mordre, +le tirailler, le déchirer, le jeter deux et trois fois par-dessus son +épaule; André Jackson, c'était le nom de la bête, André Jackson s'en +fichait pas mal et allait toujours son petit bonhomme de chemin, jusqu'à +ce que le bon moment fût arrivé. Alors, c'est-à-dire quand les paris +contre lui s'étaient élevés si haut que les parieurs ne pouvaient pas +y ajouter un centime, alors il vous pinçait l'autre bête juste à +l'articulation de la patte de derrière et ne bougeait plus. Oh! il ne +gesticulait pas; non, pas si bête! Il restait là, ferme, bien agrippé, +un vrai crampon, jusqu'à la clôture. Il y serait resté toute l'année, +l'éternité au besoin. Smiley gagnait toujours avec cet animal. André +Jackson n'eut le dessous qu'une seule fois, et encore parce qu'il eut +affaire à un chien qui n'avait pas de pattes de derrière, toutes les +deux lui ayant été ratissées par une scie circulaire qui ne lui avait +pas crié gare. + +Ce jour-là, quand la chose fut cuite à point, quand tout l'argent de +l'assistance fut sorti, André Jackson prit son élan pour happer l'autre +animal à sa façon. Mais, en un clin d'oeil, il s'aperçut qu'on s'était +joué de lui et qu'il n'y avait plus à tortiller avec un tel adversaire. +Il parut d'abord tout surpris, puis tout découragé. On vit qu'il +renonçait dès lors à la victoire; il fut battu après avoir reçu de +déplorables atouts. Alors il leva les yeux vers Smiley, comme pour lui +dire qu'il avait le coeur brisé, mais que ce n'était pas sa faute; qu'il +n'y avait pas moyen de pincer par ses pattes de derrière un chien qui +n'en avait pas; et immédiatement il tomba comme un plomb et rendit +l'âme. C'était une brave petite bête, c'en était une, ce pauvre André +Jackson; et il se serait fait un nom s'il avait vécu, car il avait de +l'étoffe, il avait vraiment du génie. Ça me fait toujours de la peine +quand je pense à sa dernière bataille et à la triste issue qu'elle eut +pour lui. + +Bon! A cette époque, Smiley entretenait aussi des chiens ratiers, des +coqs de combat et toutes sortes de bêtes, si bien qu'il n'y avait pas +moyen de ne pas parier quelque chose avec lui. Un jour il attrapa +une grenouille, l'emmena au logis et dit qu'il allait lui donner de +l'éducation. Et de fait, il lâcha tout pendant trois mois pour rester +constamment dans sa cour de derrière, où il lui apprenait toute la +journée à sauter. + +Vous auriez gagé, parbleu! qu'il n'en serait jamais venu à bout. Eh +bien, si! Il lui donnait un petit coup sur le derrière, et la minute +d'après vous voyiez cette grenouille sauter en l'air comme une fusée, +faire une culbute, deux culbutes même, si elle avait bien pris son élan; +puis elle retombait par terre sur ses quatre pattes, comme un chat. +Il lui apprit aussi à attraper les mouches, et l'exerça si bien, qu'à +première vue et du premier coup elle n'en ratait pas une. Smiley disait +qu'avec un peu d'éducation, une grenouille était bonne à tout faire; +et vraiment je n'en doute pas. Dame! vous comprenez, je l'ai vu poser +Daniel Webster sur ce parquet (elle s'appelait Daniel Webster, la +grenouille) et chanter ceci: «Vole, vole, mon agile Daniel!» Et, en +un clin d'oeil, la bête s'était élancée, avait gobé une mouche sur le +comptoir, là, et, revenue à son poste, aussi solide qu'une motte +de terre, se grattait la tête de sa patte postérieure, avec autant +d'indifférence que si elle n'avait fait autre chose que ce que font +tous les jours toutes les autres grenouilles. Vous n'avez jamais vu une +grenouille aussi modeste et aussi raisonnable qu'elle, car en tout elle +excellait. Mais c'est quand il s'agissait de sauter bel et bien, de +sauter crânement sur un terrain plat, qu'il fallait la voir! Elle allait +plus loin d'un bond qu'aucun autre animal de son espèce. Sauter sur un +terrain plat, c'était son fort, vous entendez; et, chaque fois qu'on +en venait là, Smiley aurait mis sur elle son dernier dollar. Il était +énormément fier de sa grenouille, et il avait bien raison; des gens qui +avaient voyagé partout, qui avaient tout vu et connu, avouaient que +Daniel Webster laissait bien loin, bien loin en arrière toutes les +grenouilles du monde. + +Bon! Smiley nourrissait la bête dans une petite boîte à claire-voie, et +il l'apportait souvent à la ville pour engager des paris sur elle. Une +fois, un individu (il était étranger au campement) vint à lui, comme +il portait la bête, et lui dit: «Que, diable! pouvez-vous bien avoir +là-dedans? + +--Peut-être bien un perroquet, peut-être bien un canari, n'est-ce pas? +répondit Smiley avec une parfaite indifférence. Eh bien! non, monsieur. +Ce n'est justement qu'une grenouille.» + +L'individu lui demanda la boîte, regarda attentivement au fond, +s'écarquilla les yeux, la tourna et retourna dans tous les sens, et +finit par dire: «Oui, c'est vrai. Mais enfin, à quoi vous sert cette +bête-là? + +--Oh! fit Smiley, sans avoir l'air d'y toucher, elle a au moins ceci +de bon, à mon humble avis, qu'elle peut sauter plus loin que n'importe +quelle autre grenouille du pays de Calaveras.» + +L'individu reprit la boîte, y regarda de nouveau, longuement, avec +attention, la rendit à Smiley, et ajouta d'un ton dégagé: «Ma foi, je ne +vois dans cette grenouille aucune apparence qu'elle l'emporte sur les +autres grenouilles. + +--Possible que vous n'en voyiez aucune! répliqua Smiley; possible que +vous sachiez ce que c'est qu'une grenouille, et possible que vous n'en +sachiez rien! Quoi qu'il en soit, j'ai mon opinion, et je parierais bien +vingt dollars que cette bête dépassera n'importe quelle grenouille de +Calaveras.» + +L'individu réfléchit un moment, et reprit alors d'un ton plus doux et +comme à regret: «Mon Dieu! je ne suis qu'un étranger ici, et je n'ai pas +de grenouille; mais si j'en avais une, je tiendrais la gageure.» + +Et alors Smiley dit: «Très bien, très bien! Voulez-vous me garder la +boîte une minute? J'irai vous attraper une autre grenouille.» + +Et ainsi l'individu reçut la boîte, paria quarante dollars avec Smiley, +et s'assit en attendant qu'il revînt. + +L'individu resta là un bon bout de temps, pensant et pensant en +lui-même; et alors il prit la grenouille, lui ouvrit la gueule toute +grande, et avec une petite cuiller y entonna du petit plomb, l'en bourra +presque jusqu'au menton; puis il remit la boîte en place, comme si de +rien n'était. Quand à Smiley, il était allé à un étang voisin; après +avoir longtemps pataugé dans la vase, il trouva enfin une grenouille, la +rapporta et la donna à l'individu. + +«Maintenant, dit-il, êtes-vous prêt? Bon! Mettez votre bête à côté de +Daniel, leurs pattes de devant bien alignées. Y êtes-vous? je donne le +signal.» + +L'alignement établi, il cria: «Un, deux, trois! Sautez!» + +Et chacun d'eux pressa au même instant sa grenouille par derrière. La +nouvelle grenouille sauta. Daniel voulut sauter aussi, Daniel fit un +effort, haussa les épaules, tenez! comme ça, à la française. Mais, bah! +Daniel ne pouvait plus bouger! La pauvre bête semblait plantée là aussi +solidement qu'une enclume. On eût dit qu'elle était ancrée sur place. +Smiley n'en fut pas médiocrement écoeuré. Mais il n'eut pas la moindre +idée de ce qui s'était passé en son absence. Naturellement! + +Le camarade prit l'argent des enjeux et fila. Quand il fut à quelques +pas, il retourna la tête à demi, et, désignant Daniel du pouce +par-dessus l'épaule, il répéta d'un ton fort délibéré: «Eh bien! ma foi, +non, je ne vois rien dans cette grenouille qui la classe au-dessus des +autres grenouilles.» + +Smiley resta tout interloqué, se gratta la tête, et regarda longuement +Daniel gisant par terre à ses pieds. «Ce que je ne comprends pas, se +dit-il à la fin, c'est pourquoi cette sotte grenouille n'a pas bougé. Je +ne sais pas ce qu'elle a; on dirait qu'elle est chargée comme un âne.» +Il se pencha, saisit Daniel par la peau du cou, et souleva la bête: «Que +le diable m'emporte, grogna-t-il aussitôt, si elle ne pèse pas plus +de cinq livres!» Alors il lui mit la tête en bas, et elle rendit +immédiatement deux pleines cuillerées de petit plomb. Il se frappa le +front avec désespoir. Enfin il comprenait tout. Il eut un accès de rage +folle. Il rejeta Daniel, il se mit à courir avec frénésie. Il voulait +rattraper le camarade. Mais le camarade était déjà loin: Naturellement! +Et Jim ne revit jamais ses talons. + +Bon! quelque temps après, Jim se procura...» + +A ce point de son récit, Simon Wheeler s'entendit appeler dehors par son +nom. + +«Restez tranquillement ici, me dit-il; je vais voir ce qu'on me veut, je +reviens dans une seconde.» + +Mais, avec votre permission, j'étais suffisamment édifié sur le compte +de Jim. Je pris aussi le chemin de la porte. Sur le seuil, je rencontrai +Simon qui rentrait bien vite. Il m'arrêta par un bouton de mon paletot, +et reprit avec placidité son histoire: + +«Eh! bien, voyez-vous, ce brave Smiley se procura une autre fois une +vache borgne et dénuée de toute espèce de queue... + +--Que Smiley, sa vache borgne et toute sa ménagerie aillent se faire +pendre ailleurs!» m'écriai-je avec toute la bénignité dont je fus +capable. + +Sur ce, je souhaitai le bonsoir à mon vieux bavard et je m'esquivai +rapidement. + + + + +Le Journalisme dans le Tennessee + + +Le médecin me persuada qu'un climat plus doux me ferait du bien. Je +partis donc pour le Tennessee, et bientôt ma collaboration fut acquise +au journal _La Gloire du matin et le Cri de guerre du comté de Johnson_. +Quand je vins me mettre à la besogne, je trouvai le rédacteur en chef +assis sur une chaise boiteuse et renversée en arrière; ses pieds +reposaient en l'air sur une table de bois blanc. Il y avait dans la +salle une autre table de bois blanc et une autre chaise invalide, toutes +deux à moitié ensevelies sous des journaux, des feuilles de papier et +des fragments de manuscrits. On y voyait, en outre, un crachoir à base +de sable, rempli de bouts de cigare et de jus de chique, et un poêle +dont la porte pendait par le gond supérieur. Le rédacteur en chef +portait un habit noir à longue queue et un pantalon de toile blanche. +Ses bottes étaient petites et soigneusement cirées. Il avait une chemise +à manchettes, une large bague à cachet, un col droit d'un modèle démodé +et un mouchoir à carreaux dont le bout pendait. Date du costume: vers +1848. Il était en train de fumer un cigare et de chercher des phrases. +En se passant la main dans les cheveux, il avait notablement dérangé +l'harmonie de sa coiffure. Il avait l'air épouvantablement renfrogné; +je jugeai qu'il s'était mis à confectionner un article d'une espèce +particulièrement noueuse. Il me dit de prendre les journaux reçus à +titre d'_échange_, de les parcourir, et de condenser sous la rubrique: +«Esprit de la presse du Tennessee» tout ce que j'y trouverais +d'intéressant. + +J'écrivis ce qui suit: + +ESPRIT DE LA PRESSE DU TENNESSEE + +«Les rédacteurs du journal _Le Tremblement de Terre semi-hebdomadaire_ +travaillent évidemment sous l'empire d'une grande erreur en ce qui +concerne le chemin de fer de Rosseteigne. La Compagnie n'a jamais eu +l'intention de négliger Sotteville. Au contraire, elle considère +cet endroit comme un des points les plus importants de la ligne, et +conséquemment n'a aucun désir de le dédaigner. Les honorables rédacteurs +du _Tremblement de Terre_ seront naturellement heureux de faire la +rectification. + +«John W. Blossom, le très intelligent directeur du journal _Le Coup de +Foudre et le Cri de bataille de la Liberté_, de Richebourg, est arrivé +hier dans nos murs. Il est descendu à la maison Van Buren. + +«Nous remarquons que notre confrère du journal _Le Hurlement matinal_, +de Puits-de-Boue, a commis une inexactitude en supposant que l'élection +de Van Werther n'était pas un fait établi; mais il aura reconnu qu'il +s'est trompé, avant que ces lignes lui parviennent: point de doute! Il a +été évidemment abusé par un compte rendu incomplet des élections. + +«Nous sommes heureux d'annoncer que la cité de Triplemont tâche de faire +un marché avec quelques honorables personnages de New-York pour paver, +selon le système Nicholson, ses rues presque impraticables. Mais il +n'est pas facile à une ville de se passer une pareille fantaisie, depuis +que Memphis a fait faire un travail de cette espèce par une compagnie +de New-York et a refusé de rien payer pour cela. Toutefois _Le Hourra +quotidien_ recommande toujours cette mesure, en presse la réalisation, +et semble sûr du succès final. + +«Nous regrettons d'apprendre que le colonel Bascom, rédacteur en chef +du _Cri de mort pour la Liberté_, est tombé le soir dans la rue, il y +a quelques jours, et s'est cassé la jambe. Il était atteint d'anémie; +cette affection provenait d'un travail excessif et de graves inquiétudes +sur ses parents malades; on suppose qu'il aura marché trop longtemps au +soleil, c'est ce qui l'aura fait choir.» + +Je tendis le manuscrit au rédacteur en chef pour qu'il décidât de son +sort, l'acceptât, le corrigeât ou le détruisit. Il le regarda, et sa +figure se couvrir de nuages. Il parcourut les pages de haut en bas, et +sa figure devint inquiétante. Il était aisé de voir que ça ne lui allait +pas comme un gant. Soudain, il sauta sur sa chaise et dit: + +«Éclairs et tonnerre! croyez-vous que je veuille parler ainsi de ces +bestiaux-là? Croyez-vous que mes abonnés se contentent d'une pareille +bouillie? Donnez-moi la plume!» + +Jamais je ne vis une plume égratigner et écorcher le papier à droite +et à gauche sur sa route avec autant de vice, ni labourer aussi +implacablement les verbes et les adjectifs d'autrui. + +Comme il était à moitié chemin, quelqu'un passa dans la rue, devant la +fenêtre ouverte, et tira sur lui un coup de pistolet; le coup fit un +léger accroc à la symétrie de son oreille gauche. + +«Ah! dit-il, c'est cet animal de Smith, du _Volcan de morale_. Il a eu +son compte hier.» + +Et il tira de sa ceinture un revolver de marine. Il fit feu. Smith +tomba, atteint à la cuisse. Smith se préparait à tirer un second coup. +La direction de son arme fut faussée et le coup blessa un tiers. Le +tiers, c'était moi. Un simple doigt enlevé. + +Le rédacteur en chef poursuivit ses ratures et corrections. Comme +il finissait, une bombe portative tomba par le tuyau du poêle +et l'explosion brisa ce petit monument en mille morceaux. Cela +n'occasionna, du reste, aucun autre accident, si ce n'est qu'un éclat +vagabond m'emporta deux dents. + +«Ce poêle est tout à fait démoli,» dit le rédacteur en chef. + +Je répondis que je pensais qu'il l'était. + +«Bien, n'en parlons plus. Nous n'avons pas besoin de poêle par ce +temps-ci. Je sais qui a fait le coup. Je le rattraperai. Maintenant, +tenez, voici comment il faut rédiger vos machines.» + +Je repris le manuscrit. + +Il était criblé de ratures et de surcharges, à ce point qu'une mère ne +l'aurait pas reconnu, s'il avait pu avoir une mère. Voici comment il +s'exprimait maintenant: + +ESPRIT DE LA PRESSE DU TENNESSEE + +«Les invétérés faussaires du journal _Le Tremblement de Terre +semi-hebdomadaire_ sont évidemment en train de faire avaler par quelque +noble et chevaleresque imagination une autre de leurs viles et brutales +fourberies par rapport à cette superbe conception, une des plus +glorieuses du XIXe siècle, le chemin de fer de Rosseteigne. L'idée +que Sotteville devait être laissée de côté est sortie de leur propre +cerveau, de leur cerveau obscène et stupide, ou plutôt des couches +fécales qu'ils considèrent comme leur cerveau. Quant à leur dégoûtante +carcasse de reptile, elle mérite une correction exemplaire. + +«Blossom, cet âne du journal _Le Coup de Tonnerre et le Cri de bataille +de la Liberté_, est revenu braire ici, chez Van Buren. + +«Nous remarquerons que ces damnées canailles du _Hurlement matinal_, +de Puits-de-Boue, ont soutenu, avec leur impudeur habituelle, que Van +Werther n'avait pas été élu. La céleste mission du journalisme est de +répandre la vérité, d'affiner les moeurs et les manières, de rendre +tous les hommes plus polis, plus vertueux, plus charitables, et en tous +points meilleurs, plus purs, plus heureux; pourtant ces goujats au coeur +d'encre dégradent leur grand sacerdoce avec une infâme persistance, en +répandant la médisance, le mensonge, la calomnie et les grossièretés les +plus ignobles. + +«Triplemont a besoin d'un pavage Nicholson. Triplemont a besoin aussi +d'une prison et d'un asile. La belle idée de paver une ville qui possède +en tout un seul cheval, deux fabriques de genièvre, une serrurerie et un +cataplasme de journal appelé _Le Hourra quotidien_! On ferait bien par +là d'aller prendre des leçons à Memphis, où l'article est pour rien. Ce +rampant insecte, Buckner, qui édite _Le Hourra_, s'est mis à croasser +à ce propos avec son ineptie accoutumée, et s'imagine qu'il parle +sérieusement. Une telle sottise nous épouvante pour l'avenir du genre +humain.» + +«Voilà comment il faut écrire, s'écria le rédacteur en chef. Poivre et +vinaigre! Et faire revenir à point. Le journalisme à la crème me donne +la nausée.» + +A ce moment, une brique vint, à travers la croisée, me fracasser +considérablement le dos. Je me mis à l'écart; je commençais à me sentir +exposé. + +Le chef dit: «C'est le colonel, probablement. Je l'attends depuis deux +jours. Il va venir tout droit maintenant.» + +Il ne se trompait pas. Le colonel apparut à la porte un moment après, un +revolver de cavalerie à la main. + +Il dit: «Monsieur, est-ce au poltron qui édite cette feuille galeuse que +j'ai l'honneur de parler? + +--A lui-même. Asseyez-vous, monsieur. Faites attention à la chaise; elle +a perdu une de ses jambes. Je pense que j'ai l'honneur de m'adresser à +ce beuglant Robert Macaire, qui se fait appeler le colonel Blatherskite +Tecumseh. + +--Oui, c'est moi. J'ai un petit compte à régler avec vous. Si vous en +avez le loisir, nous allons commencer. + +--J'ai un article à finir sur les encourageants progrès de la morale et +le développement intellectuel en Amérique. Mais ce n'est pas pressé. +Commençons.» + +Immédiatement, deux coups de pistolet partirent à la fois. Mon rédacteur +en chef perdit le bout de son mouchoir, après quoi la balle finit sa +carrière dans la partie charnue de ma cuisse. L'épaule du colonel fut +éraflée. Us firent feu de nouveau. Cette fois ils se manquèrent tous +deux; mais, par compensation, je fus atteint au bras. A la troisième +attaque, les deux combattants furent blessés légèrement; moi, j'eus le +jarret endommagé. Je me hasardai alors à dire que je pensais devoir +sortir et faire une petite promenade, car, l'entrevue de ces messieurs +ayant un caractère absolument intime, j'avais quelque scrupule à y +participer plus longtemps. Mais ces deux messieurs me prièrent de me +rasseoir, en m'assurant que j'étais hors de portée. J'avais pensé le +contraire jusqu'alors. + +Ils parlèrent un instant des élections et des récoltes, et je me mis à +bander mes blessures. Mais, sans prévenir, ils recommencèrent le feu +avec beaucoup d'entrain, et chaque coup porta;--or, je dois remarquer +que, cinq fois sur six, c'est vers moi que se dirigèrent les balles. Le +sixième coup blessa mortellement le colonel, qui observa, avec belle +humeur, qu'il avait maintenant à nous souhaiter le bonsoir, une +affaire urgente l'appelant en ville. Puis il demanda l'adresse des +Pompes-Funèbres, le chemin pour y aller, et sortit. + +Mon rédacteur en chef se tourna vers moi et dit: «J'attends de la +compagnie à dîner; il faut que je fasse un brin de toilette. Je vous +serai fort obligé de lire les épreuves et de recevoir les clients.» + +Je regimbai quelque peu à l'idée de recevoir la pratique, mais j'étais +trop abasourdi par la fusillade, qui me résonnait encore dans les +oreilles, pour penser à répliquer la moindre parole. + +Il ajouta: «Jones sera ici à trois heures,--assommez-le! Gillespie +viendra un peu plus tôt, peut-être;--jetez-le par la fenêtre! Fergusson +vous rendra visite sur les quatre heures,--tuez-le! C'est tout pour +aujourd'hui, je crois. S'il vous reste quelques minutes, vous pourrez +écrire un grand article sur la police et arranger comme il faut +l'inspecteur en chef. Il y a des nerfs de boeuf et des cannes plombées +sous la table;--des armes dans le tiroir;--des munitions, là, dans +le coin;--de la charpie et des bandes dans ces trous à pigeon. En cas +d'accident, allez voir Lancet, le docteur, à l'étage supérieur. Nous lui +faisons des réclames, visites comprises.» + +Et le voilà parti. Trois heures plus tard, j'avais traversé de si +terribles catastrophes, que j'avais à jamais perdu toute ma sérénité, +tout mon courage. Gillespie était venu, et c'est _moi_ qu'il avait jeté +par la fenêtre. Jones l'avait promptement suivi, et c'est _moi_ qu'il +avait roué de coups. Un étranger imprévu, qui n'était pas dans le +programme, était entré et m'avait scalpé. Un autre étranger, un M. +Thompson, n'avait laissé de moi que des ruines lamentables, qu'un +informe tas de loques sanglantes. A la fin, je me trouvai dans un coin, +aux abois, en proie à une meute furieuse d'éditeurs, de rédacteurs, +d'aventuriers et de coquins, qui extravaguaient, juraient, et +brandissaient leurs armes sur ma tête. L'air semblait plein d'aveuglants +reflets d'acier. Je me résignais à donner ma démission, quand mon +rédacteur en chef rentra, suivi d'une cohorte d'amis enthousiastes. Il +s'ensuivit une scène de pillage et de carnage que nulle plume humaine, +nulle plume de fer, d'oie ou même de canard, ne pourrait décrire. Il y +eut des gens blessés, lardés, mutilés, écartelés, désarticulés, hachés, +exterminés, anéantis. Il y eut une courte éjaculation de sombres +blasphèmes, avec une danse guerrière, aussi confuse que frénétique, et +tout fut dit. Cinq minutes après, le silence régnait à la rédaction: +mon chef sanguinaire et moi, nous restions seuls, assis sur des chaises +doublement boiteuses, et regardant les horribles débris qui jonchaient +le sol autour de nous. + +Il me dit: «Vous vous plairez ici, quand vous aurez un peu l'habitude. + +--Pardonnez-moi, répondis-je. Je pourrais écrire comme vous le désirez. +J'apprendrais vite votre langage; j'en suis sûr, je l'apprendrais +vite. Mais, pour vous parler franchement, je trouve que cette énergie +d'expressions a ses inconvénients, et qu'elle nous expose à des +interruptions peu agréables. Vous le voyez, vous-même. La littérature +énergique est calculée pour élever le niveau de l'esprit public, nul +doute; mais je suis peu désireux d'attirer sur moi l'attention qu'elle +commande. Je ne puis écrire posément, quand je suis interrompu comme je +l'ai été aujourd'hui. J'aimerais assez la situation que j'ai ici, +mais je n'aime pas du tout qu'on me laisse recevoir seul les visites. +L'expérience est nouvelle pour moi, et jusqu'à un certain point +intéressante, si l'on veut; mais je trouve que les rôles ne sont pas +équitablement distribués. Un monsieur vous vise par la croisée, et me +blesse, _moi_; une bombe portative est lancée par le tuyau du poêle dans +ma tête, _à moi_; un ami entre pour échanger des compliments avec vous, +et c'est _moi_ qu'il crible de balles, jusqu'à ce que ma peau ne puisse +plus retenir mes principes. Vous allez dîner; et Jones m'éreinte, +Gillespie me flanque par la fenêtre, Thompson me met en lambeaux. Puis +un étranger absolument imprévu me scalpe avec la libre familiarité d'une +vieille connaissance. En moins de cinq minutes, toute la canaille du +pays se donne rendez-vous à la rédaction; ces coquins arrivent dans un +épouvantable attirail de guerre et se disposent à mettre à mort le peu +qui reste de moi à coups de je ne sais quels tomahawks. Prenez-le comme +vous voudrez, mais jamais de ma vie je n'ai eu un jour aussi accidenté +que celui-ci. Voyez-vous, je vous admire, et j'admire votre manière +implacablement calme d'expliquer les choses aux visiteurs; mais vous +comprenez que je ne pourrais m'y faire. Non, non! je ne saurais. Les +coeurs du Midi sont trop expansifs, l'hospitalité méridionale est trop +prodigue pour un étranger. Les alinéas que j'ai écrits aujourd'hui, et +dans les froides phrases desquels votre main magistrale a infusé le +fervent esprit du journalisme tennesséen, éveilleront un autre nid de +guêpes. Tous ces brigands de journalistes viendront; et ils viendront en +fureur, et ils voudront dévorer quelqu'un pour leur déjeuner. Je n'ai +plus qu'à vous dire adieu. Je renonce à assister à ces solennités. Je +suis venu dans le Midi pour ma santé; je m'en retourne pour le même +motif, et tout de suite. Le journalisme du Tennessee est trop nerveux +pour moi.» + +Cela dit, nous nous quittâmes avec de mutuels regrets: et je pris le lit +à l'hôpital. + + + + +La «Petite Femme vive» du Juge + + +Je siégeais ici, dit le Juge, à ce vieux pupitre, tenant Cour ouverte. +Nous étions en train de juger un gros chenapan d'Espagnol, à mauvaise +figure, accusé d'avoir assassiné le mari d'une charmante petite +Mexicaine. C'était un jour d'été plein d'indolence, un jour horriblement +long, et les témoins étaient assommants. Personne ne prenait le moindre +intérêt aux débats, excepté cette nerveuse et inquiète petite diablesse +de Mexicaine;--vous savez comment elles aiment et haïssent au Mexique, +et celle-ci avait aimé son mari de toutes ses forces, et maintenant elle +avait fait bouillir et tourner tout son amour en haine. Elle se tenait +là, crachant par les yeux toute cette haine sur cet Espagnol; parfois, +je vous l'avoue, elle me remuait moi-même avec ses regards pleins +d'orage. + +Bien! J'avais ôté ma redingote et mis mes talons à la hauteur de mes +yeux, suant et tirant la langue, et fumant un de ces cigares de feuilles +de chou que les gens de San-Francisco jugeaient assez bons pour nous en +ce temps-là. Les jurés avaient également ôté leur redingote, suaient et +fumaient; les témoins de même, le prisonnier comme les témoins. + +Bien! Le fait est qu'alors un meurtre ne présentait aucune espèce +d'intérêt, parce que l'accusé était toujours renvoyé avec un verdict +d'acquittement, les jurés espérant qu'il le leur rendrait un jour. +Aussi, quoiqu'il y eût des charges accablantes, écrasantes, contre cet +Espagnol, nous savions qu'il nous serait impossible de le condamner sans +paraître avoir la dent bien dure, et sans inquiéter par ricochet tous +les gros personnages du pays; car, nul ne pouvant se procurer voiture et +livrée, le seul _genre_ possible était de s'offrir son petit cimetière +particulier. + +Mais cette femme semblait avoir décidé dans son coeur qu'on pendrait +l'Espagnol. Il fallait voir comme elle le regardait, et comme elle me +regardait ensuite d'une manière suppliante, et puis comme elle examinait +pendant cinq minutes la figure des jurés, et comme alors elle mettait sa +tête dans ses mains un tout petit instant, d'un air las, et comme enfin +elle la relevait, plus vive et plus anxieuse que jamais. Mais lorsque le +verdict du jury eut été proclamé: «Non coupable!» et que j'eus dit au +prisonnier qu'il était acquitté et libre de s'en aller, cette femme se +dressa d'une telle façon qu'elle parut aussi grande et aussi haute qu'un +vaisseau de soixante-dix canons; et elle dit: + +«Juge, dois-je entendre que vous avez proclamé non coupable cet homme +qui a tué mon mari sans motif, sous mes propres yeux, à côté de mon +petit enfant? Est-ce là tout ce que peuvent contre lui la justice et la +loi? + +--Vous l'avez dit,» répondis-je. + +Que pensez-vous qu'elle fit alors? Eh bien! elle se tourna comme un chat +sauvage vers ce mauvais drôle d'Espagnol, sortit un pistolet de sa poche +et lui brûla la cervelle en pleine Cour. + +--C'était vif, il faut l'admettre. + +--N'est-ce pas, c'était vif? répéta le juge avec admiration. Je ne +voudrais, pour rien au monde, avoir perdu le coup d'oeil. J'ajournai la +Cour sur-le-champ; chacun remit sa redingote et s'en alla. On fit une +collecte pour la veuve et l'enfant, et on les renvoya à leurs amis par +delà les montagnes. Ah! quelle petite femme vive! + + + + +Comment Je devins une fois Directeur d'une Feuille rurale + + +Ce n'est pas sans appréhension que je me chargeai provisoirement de la +direction d'une feuille rurale hebdomadaire. S'imagine-t-on qu'un +simple pékin, n'ayant pas le pied marin, recevrait sans appréhension le +commandement d'un vaisseau? Mais je me trouvais en des circonstances qui +me forçaient à chercher un salaire. Le directeur du journal s'offrait +des vacances, pour se rendre à je ne sais quelle cérémonie; j'acceptai +les propositions qu'on me fit, et je pris sa place. + +J'éprouvai délicieusement la sensation d'être au travail de nouveau, +et je travaillai toute la semaine avec un plaisir sans mélange. On +mit enfin sous presse. J'attendis toute la journée avec une certaine +anxiété, pour voir si mes efforts allaient attirer quelque peu +l'attention. Comme je quittais le bureau, vers le coucher du soleil, un +groupe d'hommes et d'enfants, qui s'était formé au pied de l'escalier, +se remua tout d'un coup à ma vue, m'ouvrit un passage, et plusieurs +voix chuchotèrent: «C'est lui! c'est lui!» Je fus tout naturellement +satisfait de cet incident. Le lendemain matin, je rencontrai un groupe +semblable au pied de l'escalier et j'aperçus des gens qui se tenaient +un par un, ou deux par deux, çà et là dans la rue, sur mon chemin, +m'examinant avec un intérêt particulier. Le rassemblement s'ouvrit +devant moi, et j'entendis quelqu'un qui disait: «Regardez donc ses +yeux!» Je feignis de ne pas remarquer l'attention que j'excitais, mais +au fond du coeur j'en fus ravi et je me proposai d'écrire tout cela à ma +famille. Je montai quelques marches; je perçus des voix joviales et un +éclat de rire, au moment d'ouvrir la porte. En l'ouvrant, je vis du +premier coup d'oeil deux jeunes gens d'apparence campagnarde, dont la +figure pâlit et s'allongea à mon apparition. Puis tous deux sautèrent +par la fenêtre avec grand bruit. Je fus étonné. + +A peu près une demi-heure plus tard, un vieux monsieur, à la barbe de +fleuve, à la physionomie distinguée et quelque peu austère, entra, et, +sur mon invitation, prit un siège. Il semblait préoccupé. Il ôta son +chapeau, le posa sur le plancher, en tira un foulard rouge et un +exemplaire du journal. + +Il mit la feuille sur ses genoux, puis, nettoyant ses lunettes avec son +foulard, il me dit: «Etes-vous le nouveau rédacteur en chef?» + +Je répondis que je l'étais. + +«Avez-vous jamais dirigé un autre journal d'agriculture auparavant? + +--Non, c'est mon début. + +--Très vraisemblablement! Avez-vous quelque expérience pratique en +matière d'agriculture? + +--Non, je ne pense pas. + +--Quelque chose me le disait», fit le vieux monsieur, mettant ses +lunettes à cheval sur son nez, et me regardant par-dessus ses lunettes +avec quelque rudesse, tandis qu'il dépliait son journal. «Voulez-vous +que je vous lise ce qui m'a donné cette idée? Voici l'article. +Écoutez-le, et voyez si c'est bien vous qui l'avez écrit.» + +Et il lut: + +«Il ne faut jamais arracher les navets, ça leur fait du mal. Mieux vaut +faire grimper quelqu'un et le laisser secouer l'arbre.» + +Et il me regarda de nouveau par-dessus ses lunettes. + +«Eh bien! qu'en pensez-vous? reprit-il; car positivement je présume que +c'est vous qui avez écrit cela. + +--Ce que je pense? Mais je pense que c'est bien. Je pense que c'est +juste. Je suis sûr que chaque année des milliers et des millions de +navets sont gâtés dans le pays, parce qu'on les arrache à moitié +mûrs, tandis que si l'on faisait grimper un jeune homme pour secouer +l'arbre... + +--C'est votre cervelle qu'il faut secouer! Est-ce que les navets +poussent sur les arbres? + +--Oh! non, non, n'est-ce pas? Mais qu'est-ce qui vous a dit qu'ils +poussaient sur les arbres? L'article est métaphorique, purement +métaphorique. Quiconque a de l'idée, aura compris tout de suite que +c'est le prunier que le jeune homme doit secouer.» + +Le vieux monsieur sauta sur sa chaise, déchira le journal en petits +morceaux, foula ces petits morceaux sous ses bottes, cassa plusieurs +objets mobiliers avec sa canne, et dit que je n'en savais pas plus +qu'une vache. Alors il s'en alla, fracassa les portes, bref, se +conduisit de façon à me faire croire que quelque chose lui avait déplu. +Mais, ne sachant pas quoi, je ne pus rien y faire. + +Un instant après, une longue créature cadavéreuse, avec des mèches +flasques qui descendaient sur ses épaules et un chaume d'une semaine +planté droit dans les vallées et sur les collines de son visage, +s'élança dans le bureau, et soudain fit halte, immobile, un doigt sur +les lèvres, la tête et le corps penchés dans l'attitude de quelqu'un qui +écoute. Aucun son ne se faisait entendre. L'étrange individu écoutait +toujours. Rien encore! Alors il tourna la clé dans la serrure et vint +avec précaution vers moi, sur la pointe des pieds. A quelques pas, il +s'arrêta; il scruta un moment ma figure avec un intérêt intense, tira de +son sein un exemplaire plié de notre journal, et dit: + +«Voyons, vous avez écrit cela? Lisez-moi cela, vite, vite, vite! +Soulagez-moi. Je souffre.» + +Je lui lus ce qui suit; et tandis que les phrases tombaient de mes +lèvres, je pouvais voir le soulagement lui venir, je pouvais voir ses +muscles contractés se détendre, l'anxiété quitter son visage, et la +sérénité revenir doucement sur ses traits, comme un suave clair de lune +sur un paysage désolé. + +Voici ce que je lus: + +«Le Guano.--C'est un bel oiseau, mais il faut beaucoup de soins pour +l'élever. Il ne doit pas être importé plus tôt qu'en juin, ni plus tard +qu'en septembre. L'hiver, il faut le laisser dans un endroit chaud, où +il puisse couver ses petits. + +«Sur la Citrouille.--Ce fruit est en faveur chez les natifs de +l'intérieur de la Nouvelle-Angleterre, lesquels le préfèrent aux +groseilles à maquereau pour faire les tartes, et pareillement lui +donnent la préférence sur les framboises pour alimenter les veaux, comme +plus nourrissant et tout aussi satisfaisant. La citrouille est le seul +comestible de la famille des oranges qui puisse vraiment réussir dans le +Nord, avec la courge et une ou deux variétés du melon. Mais l'habitude +qu'on avait de la planter sur le devant des jardins est en train de s'en +aller très vite, car il est aujourd'hui généralement reconnu que la +citrouille, comme ombrage, ne fait pas bien. + +«En ce moment, les chaleurs approchent et les dindons commencent à +frayer...» + +Mon auditeur ne put y tenir; il bondit vers moi, me serra les mains et +dit: + +«C'est bon! Merci, monsieur. Je sais maintenant que je n'ai rien, car +vous avez lu cet article juste comme moi, mot pour mot. Mais, jeune +étranger, quand je l'ai lu ce matin pour la première fois, je me suis +dit: «Jamais, jamais je ne l'avais cru jusqu'à présent, mais je le crois +maintenant, je suis fou, fou!» Et avec cela j'ai poussé un hurlement que +vous auriez pu entendre d'une lieue; puis je me suis sauvé pour tuer +quelqu'un, car, vous savez, je sentais que j'en viendrais là un jour ou +l'autre, et je pensais qu'il valait mieux en avoir le coeur net tout de +suite. J'ai relu un de ces paragraphes d'un bout à l'autre, afin d'être +bien convaincu de ma folie; vite j'ai brûlé ma maison de la cave au +grenier et je suis parti. J'ai estropié plusieurs personnes, et j'ai mis +quelqu'un à l'ombre, dans un endroit où je suis sûr de le retrouver si +j'ai besoin de lui. Puis, en passant devant le bureau, j'ai pensé à +monter ici pour tirer définitivement la chose au clair; et maintenant ça +y est, et je vous réponds que c'est bienheureux pour le bonhomme qui +est à l'ombre. Je l'aurais tué, pour sûr, en revenant. Merci, monsieur, +merci! Vous m'avez ôté de l'esprit un grand poids. Ma raison a soutenu +le choc d'un de vos articles d'agriculture, et je sais que rien ne +pourra l'altérer maintenant. Dieu vous garde!» + +Je ne me sentis pas tout à fait à mon aise, en pensant à l'incendie et +aux crimes que s'était permis cet individu, car je ne pouvais m'empêcher +de me sentir un peu son complice; mais ces idées s'évanouirent vite, +quand le véritable directeur du journal fit son entrée. + +Le directeur paraissait triste, perplexe, abattu. + +Il considéra les ruines que le vieux monsieur et les deux jeunes +fermiers avaient faites, et dit: «Voilà une mauvaise affaire, une très +mauvaise affaire. La bouteille à la colle est en pièces; il y a six +carreaux de cassés, plus une patère et deux chandeliers. Mais là n'est +pas le pis. La réputation du journal est perdue, et irrévocablement, +j'en ai peur. Jamais, à la vérité, je n'avais vu pareille foule le +demander; jamais on n'en a vendu tant d'exemplaires; jamais il ne s'est +élevé à une telle célébrité. Mais quelle célébrité que celle qu'on doit +à sa folie! Et quelle fortune que celle qu'on doit à ses infirmités! Mon +ami, aussi vrai que je suis un honnête homme, la rue, là, dehors, est +pleine de gens qui vous attendent, qui veulent voir comment vous êtes +fait, parce qu'ils pensent que vous êtes fou. Ils vous guettent, il y +en a de perchés partout. Et cela se comprend, après la lecture de vos +articles. C'est une honte pour le journalisme. Qui, diable! peut vous +avoir mis dans la tête que vous étiez capable de diriger une feuille de +cette espèce? Vous semblez ne pas connaître les premiers rudiments de +l'agriculture. Vous parlez d'un boyau et d'un hoyau comme si c'était la +même chose. Vous parlez d'une saison de la mue pour les vaches. Vous +recommandez l'apprivoisement du putois, pour sa folâtrerie et ses +qualités supérieures de ratier. Votre remarque--que les colimaçons +restent tranquilles si on leur joue de la musique--est superflue, +entièrement superflue. Rien ne trouble les colimaçons. Les colimaçons +restent toujours tranquilles, les colimaçons se fichent pas mal de la +musique. Ah! terre et cieux! mon ami, si vous aviez fait de l'ignorance +l'étude de votre vie entière, vous ne pourriez pas en avoir acquis une +plus forte dose. Je n'ai jamais vu rien de pareil. Votre observation +--que les marrons d'Inde, comme article de commerce, sont de plus en +plus en faveur--est tout simplement calculée pour détruire le journal. +Je viens vous prier d'abandonner votre place et de partir. Je ne veux +plus prendre de vacances, je ne pourrais pas en jouir si j'en prenais. +Non, certainement, je ne le pourrais pas, vous sentant ici. J'aurais +continuellement peur de vos prochaines recommandations. Je perds +patience chaque fois que je songe à cette dissertation sur les bancs +d'huîtres, que vous avez intitulée: _Jardinage paysagiste_. Je vous +somme de vous en aller. Rien sur terre ne pourra m'induire à m'octroyer +un nouveau congé. Ah! pourquoi ne m'avez-vous pas dit que vous ne +connaissiez rien à l'agriculture? + +--Qu'est-ce que c'est? Qu'est-ce que j'avais à vous dire, à vous, brin +d'avoine, à vous, navet, à vous, fils de chou-fleur? C'est la première +fois qu'on me tient un langage aussi singulier. J'ai fait quatorze ans +de journalisme, sachez-le bien; et c'est la première fois que j'entends +dire qu'il faille connaître quoi que ce soit pour rédiger un journal. +Triple panais! Quels sont donc les bonshommes qui écrivent la critique +dramatique dans les grands journaux? Des écoliers ambitieux, des +savetiers sans ouvrage ou des apothicaires déclassés, qui s'entendent +juste autant au théâtre que moi à l'agriculture, pas un iota de plus. +Quels sont les bonshommes qui y font la revue des livres? Des garnements +qui n'en ont jamais publié un seul. Et ceux qui composent les forts +articles de finance? Des va-nu-pieds qui n'ont pas la moindre expérience +en pareille matière. Et les littérateurs qui critiquent les campagnes de +nos officiers contre les Peaux-Rouges? Des messieurs qui ne sauraient +distinguer une tente de guerre d'un wigwam et n'ont jamais vu un +tomahawk. + +«Quels sont aussi ceux qui, sur le papier, préconisent la tempérance et +pérorent contre les débordements de l'orgie? Parbleu! les plus joyeux +compères et les plus grands amateurs de franches-lippées, gens qui ne +commenceront qu'au tombeau l'apprentissage de la sobriété. Et quels +êtres dirigent donc les feuilles rurales, s'il vous plaît, farceur +que vous êtes? Les individus qui, règle générale, ont échoué dans la +carrière poétique, dans la carrière des romans à couverture jaune, +dans la carrière des drames à sensation, dans la carrière des feuilles +urbaines, et qui, finalement, retombent dans l'agriculture comme dans +un asile provisoire contre la mendicité et l'hôpital. _Vous_ voulez +m'apprendre, à _moi_, quelque chose en fait de journalisme! Monsieur, +j'ai traversé le journalisme de part en part, de fond en comble, d'alpha +à oméga, et je vous affirme que moins un journaliste en sait, plus il +fait de bruit et d'argent. O mon Dieu! si j'avais eu le bonheur d'être +ignorant au lieu d'être cultivé, d'être impudent au lieu d'être modeste, +j'aurais certainement pu me faire un nom à moi dans ce monde égoïste et +vain. Je prends congé de vous, monsieur; puisque j'ai été traité d'une +façon si ridicule, je ne désire rien tant que m'en aller. Mais j'ai la +conscience d'avoir fait mon devoir. J'ai rempli mon engagement aussi +bien qu'il a été en mon pouvoir de le remplir. Je vous avais dit que je +pouvais rendre votre feuille intéressante pour toutes les classes de la +société, et je l'ai fait. Je vous avais dit que je pourrais élever votre +vente à vingt mille exemplaires, et si vous m'aviez seulement laissé +libre une quinzaine, je l'aurais fait. Je vous ai donné la meilleure +catégorie de lecteurs que puisse jamais avoir une feuille rurale: celle +où il ne se trouve pas un seul cultivateur, pas un seul valet de ferme, +pas une seule bourrique champêtre, mais rien que des individus qui, même +pour sauver leur vie, ne sauraient dire quelle différence il y a entre +un melon d'eau et une pêche de vigne. C'est _vous_, n'en doutez pas, +vous seul qui perdez à notre rupture, vous, espèce de chinois pour +bocal. Adieu.» + +Et je sortis. + + + + +Avis aux bonnes petites filles + + +Une bonne petite fille ne doit pas faire la grimace à sa maîtresse +à tout propos; elle doit réserver cela pour les circonstances d'une +importance particulière. + +Si une bonne petite fille n'a qu'une méchante poupée en haillons, +simplement bourrée de son, tandis qu'une de ses heureuses compagnes de +jeu possède une magnifique poupée articulée, la première doit néanmoins +montrer à la seconde la plus cordiale amitié; elle ne doit tenter +aucun échange forcé avec celle-ci, à moins qu'elle ne se sente assez +vigoureuse pour réussir dans une pareille opération, et qu'elle n'ait +une conscience assez aimable pour l'en absoudre complaisamment. + +Une bonne petite fille ne doit jamais arracher de force les joujoux des +mains de son petit frère. Mieux vaut le séduire par la promesse de la +première pièce de sept francs cinquante centimes qu'on trouvera flottant +au fil de l'eau sur une pierre meulière. Avec la simplicité inhérente +à son jeune âge, il croira conclure une affaire magnifique. A tous +les âges, d'ailleurs, de semblables et non moins douces illusions ne +conduisent-elles pas les esprits ingénus très loin, très loin à travers +le monde? + +Si une bonne petite fille veut corriger son petit frère, elle ne doit +pas lui jeter de poussière au visage; non! Mieux vaut lui jeter sur la +tête une bonne bouilloire d'eau chaude, qui le débarbouillera bien et +lui enlèvera toute espèce de saleté de la peau, voire même un peu la +peau par-ci par-là. + +Si la maman d'une bonne petite fille lui dit de faire quelque chose, il +est vilain de répliquer: «Je ne le ferai pas!» Il est meilleur et plus +convenable de répondre qu'on le fera, sauf à agir par la suite selon ses +propres lumières. + +Une bonne petite fille ne doit jamais oublier que c'est à ses bons +parents qu'elle doit son pain, son doux lit et ses beaux habits, et le +privilège de rester à la maison et de ne pas aller à l'école quand elle +dit qu'elle est malade. Elle doit donc respecter les petits travers et +supporter les petites taquineries de ses bons parents, jusqu'à ce que ça +devienne réellement insupportable. + +Une bonne petite fille doit toujours témoigner une déférence marquée aux +vieilles gens. Elle ne doit jamais tracasser les aïeux, à moins qu'ils +ne la tracassent eux-mêmes les premiers. + +Une bonne petite fille ne doit jamais, si sa maman l'a mise au pain sec, +se venger de sa maman en lui cachant ses souliers de bal dans la fameuse +cachette où une dame de la cour ne put jamais retrouver les siens, une +fois, à Compiègne. Non! il vaut mieux tout simplement les donner à un +pauvre aveugle, dans la rue. + + + + +Concernant les Femmes de Chambre + + +Contre toutes les femmes de chambre, quels que soient leur âge et la +couleur de leurs cheveux, je déchaîne ma malédiction de célibataire. + +Parce que: + +Elles mettent toujours les oreillers juste du côté du lit où n'est pas +la table de nuit; de telle sorte que, quand vous lisez et fumez avant de +vous endormir (c'est l'ancienne et honorée coutume des célibataires), il +vous faut tenir votre livre ou votre journal en l'air, dans une position +fatigante. + +Vous vous décidez à changer les oreillers de place, à la fin, +naturellement. + +Mais quand, le lendemain matin, elles trouvent les oreillers de l'autre +côté du lit, la leçon ne leur profite pas. Elles vous en veulent. +Glorieuses de leur pouvoir absolu, sans pitié pour votre faiblesse et +votre abandon, elles refont le lit strictement comme la veille, et se +réjouissent en secret des angoisses que vous cause leur tyrannie. + +Et toujours, et toujours, et dans les siècles des siècles, elles +remettent les oreillers où il ne faut pas. Elles ont, avec cela, un air +de défi. Elles saturent d'amertume la vie que Dieu vous a donnée. + +Au besoin, pour vous faire enrager et vous mettre mal à l'aise, elles +installent votre lit dans un courant d'air. + +Si vous posez ingénieusement votre malle à cinquante centimètres du mur, +pour ne pas heurter le couvercle en l'ouvrant et le faire tenir droit +une fois ouvert, elles poussent toujours votre malle tout contre la +muraille; elles guettent votre malle pour exécuter cela; elles le font +exprès. + +Si vous avez besoin du crachoir ici ou là, elles l'emportent toujours +ailleurs, à l'autre extrémité de la chambre. + +Elles vous logent toujours vos chaussures en des lieux inaccessibles. +Elles se plaisent surtout à les glisser aussi loin que possible sous +votre lit. + +Pourquoi ça? pour que ça vous force à vous mettre à quatre pattes, à +tâtonner dans le noir et dans la poussière, et à jurer épouvantablement. + +Il n'y a pas de danger que vous trouviez jamais les allumettes à leur +place. Elles leur inventent tous les jours une nouvelle cachette; et +elles leur substituent une bouteille ou un verre, ou un bibelot plus +fragile encore, s'il est possible, afin que la nuit, en vous éveillant, +vous cassiez le bibelot au lieu de trouver de la lumière. + +Elles changent continuellement tous les meubles de position. Quand +vous rentrez dans l'obscurité, vous avez beau faire, vous vous cognez +toujours à quelque chose. C'est dégoûtant. Elles aiment ça. + +Qu'est-ce que ça leur fait, que vous teniez à ce que telle chose soit à +tel endroit? Pourtant elles ne laissent rien en repos. Non, vous pouvez +en être sûr. Elles vous déménageront tout avec des complications +toujours nouvelles. C'est leur nature. Elles mourraient plutôt que de +s'en priver. + +Elles ont toujours soin de ramasser scrupuleusement tous les rebuts, et +de les remettre en évidence sur votre table. En revanche, elles allument +le feu avec vos plus précieux manuscrits. + +S'il y a quoi que ce soit dont vous vouliez plus particulièrement vous +débarrasser, il vous sera parfaitement inutile de faire les plus grands +efforts pour arriver à votre but; elles retrouveront toujours l'objet +partout où vous le jetterez, partout où vous le lancerez; et s'il est en +pièces, elles vous en rapporteront jusqu'au moindre morceau. Elles se +trouveront mieux, cela fait. + +Et elles vous usent plus de pommade qu'une demi-douzaine de laquais. +Si vous les accusez d'en voler, elles mentent, elles jettent les hauts +cris. Croyez-vous qu'elles aient souci d'un avenir quelconque? En aucune +façon. Croyez-vous qu'elles pensent à une autre vie, à un autre monde? +Vous voulez rire. + +Si vous laissez une minute votre clé sur votre porte, quand vous revenez +prendre quelque chose que vous avez oublié en sortant, elles vous +enferment et descendent la clé au concierge. Elles agissent ainsi sous +le futile prétexte de protéger votre bien contre les voleurs; mais, en +réalité, pour vous faire crier par la fenêtre, ameuter la population, et +manquer des rendez-vous. + +Elles viennent toujours, pour faire votre lit, avant que vous ne soyez +levé, détruisant ainsi votre repos et vous infligeant une fièvre +perpétuelle. Mais une fois que vous êtes levé, elles ne reviennent plus +de la journée. + +Elles font tout le mal possible, avec toute la mesquinerie possible, et +cela par simple perversité, pas autrement. + +Les femmes de chambre sont dénuées de tout instinct généreux; elles +ignorent tout sentiment humain. + +Je les ai maudites, pour le soulagement des célibataires outragés. Elles +le méritent. Je veux consacrer le reste de mes jours à faire voter, par +notre Corps législatif, une belle et bonne loi abolissant les femmes de +chambre, les abolissant à jamais. Voila! + + + + +L'Infortuné Jeune Homme d'Aurélie + + +Les faits que je relate, je les ai trouvés dans une lettre venant d'une +jeune personne qui habite la magnifique cité de San-José. Cette +jeune personne m'est parfaitement inconnue, et signe simplement: +_Marie-Aurélie_. Ce peut être un pseudonyme; mais n'importe! la pauvre +fille a le coeur brisé par les nombreux malheurs qu'elle a subis; en +outre, les avis contradictoires d'une foule d'amis plus ou moins bien +inspirés et d'ennemis plus ou moins insidieux, l'ont jetée dans une +telle confusion d'esprit, qu'elle ne sait plus comment faire pour sortir +des inextricables difficultés où elle se trouve engagée presque sans +espoir. Dans cet embarras, elle se tourne vers moi et me supplie de +venir à son aide, et elle a une éloquence qui toucherait le coeur d'une +statue. Écoutez donc son histoire. + +Vers sa seizième année, elle se prit à aimer, de toute la puissance +d'une nature expansive, un jeune homme de New-Jersey, nommé William +Breckinridge Caruthers, qui avait cinq ans de plus qu'elle. Ils se +fiancèrent avec l'assentiment de leurs parents et amis, et tout d'abord +il sembla que leur carrière fût destinée à être caractérisée par une +absence de chagrins, habituellement inconnue à la majeure partie de +l'humanité. Mais bientôt la fortune tourna. Le jeune Caruthers fut pris +d'une petite vérole des plus atroces; quand il se releva, sa figure +était trouée comme une écumoire et sa beauté à jamais perdue. Que fit +Aurélie? Son premier mouvement fut naturellement de rompre avec lui. +Mais la pitié lui vint pour son pauvre adorateur, et elle demanda +seulement un peu de temps afin de se faire à cette nouvelle perspective. +Le mariage fut remis à trois mois. + +La veille même du jour fixé pour la célébration, Breckinridge, en +regardant passer un ballon, tomba dans un puits et se cassa une jambe. +On dut lui couper cette jambe au-dessus du genou. Que fit Aurélie? +Naturellement, elle eut de nouveau l'idée de rompre; mais de nouveau son +amour généreux triompha; on se contenta de remettre encore le mariage, +pour donner au fiancé le temps de se refaire. + +Et, de nouveau, le malheur s'abattit sur le pauvre garçon. Il perdit son +bras droit dans une explosion de gaz; et trois mois après, une machine +à scier les arbres lui enleva le bras gauche. Le coeur d'Aurélie fut +accablé par ces dernières calamités. Elle ne put s'empêcher d'être +profondément affligée, quand elle vit son fiancé s'en aller ainsi +morceau par morceau. + +Elle sentait bien qu'avec ce désastreux système de réduction, il ne +pourrait durer longtemps; elle ne voyait, du reste, aucun moyen de +l'arrêter sur la pente qu'il descendait. Désespérée, les yeux pleins de +larmes, elle regrettait presque de ne pas l'avoir pris tout d'abord, +avant qu'il n'eût subi tant d'alarmantes dépréciations; elle se +lamentait comme un courrier qui, après avoir refusé un prix raisonnable +de sa marchandise, voit dégringoler les offres et augmenter sa perte. +Mais son brave coeur l'emporta encore une fois, et elle résolut de se +résigner derechef à l'éparpillement peu naturel de son jeune homme. + +Encore une fois le jour de la noce approcha, et une fois encore Aurélie +fut désappointée. Caruthers attrapa un érysipèle et perdit complètement +l'usage d'un de ses yeux. Les amis et parents de la fiancée, considérant +qu'elle avait eu déjà plus de longanimité qu'on n'en pouvait attendre +d'elle raisonnablement, intervinrent alors et insistèrent pour que tout +fût définitivement rompu. Mais après quelques instants d'hésitation, +Aurélie, s'inspirant d'une louable générosité, dit qu'elle avait +réfléchi gravement à tout cela, et que dans tout cela elle ne voyait pas +que Breckinridge eût encouru le moindre blâme. + +Et elle attendit encore, et il se cassa l'autre jambe. + +Ce fut un triste jour pour la pauvre fille, quand elle vit le chirurgien +emporter avec componction le sac à chair humaine dont elle n'avait que +trop appris l'usage. Elle sentit, ô cruelle réalité! qu'on lui dérobait +quelque chose de plus de son futur. Elle ne put se dissimuler que le +champ de son affection se rétrécissait singulièrement. Mais, cette fois +encore, elle résista aux représentations de sa famille et tint bon. + +Enfin, tout était prêt pour les unir. Mais non! Encore un désastre. Il +n'y eut qu'un homme scalpé par les Peaux-Rouges l'an dernier, et cet +homme fut William Breckinridge Caruthers, de New-Jersey; il rentrait +d'un petit voyage, la joie au coeur, quand il perdit pour toujours son +cuir chevelu; à cette heure de suprême amertume, il maudit le destin qui +ne prenait pas le crâne avec le cuir. + +Maintenant, Aurélie se trouve dans une sérieuse perplexité. Que faire? +Elle aime encore son Breckinridge; elle aime encore, m'écrit-elle avec +une vraie délicatesse féminine, ce qui reste de son Breckinridge. Mais +la famille s'oppose absolument à leur union, vu qu'il n'a pas de fortune +et qu'il a perdu tout moyen de faire vivre le ménage par son travail. +Que faire? demande-t-elle donc avec une pénible et anxieuse sollicitude. + +La question est délicate. Il s'agit du bonheur de toute la vie d'une +femme et de toute la vie de près des trois quarts d'un homme. A mon +sens, on assumerait une trop grande part de responsabilité en ne se +bornant pas dans sa réponse à de simples suggestions. Et d'abord, ne +faudrait-il pas remettre ce jeune homme au complet? Si Aurélie peut en +supporter les frais, qu'elle donne à son amant mutilé des bras et des +jambes de bois, un oeil de verre, une perruque et tout ce qui lui fait +défaut. Ensuite, qu'elle lui accorde un nouveau délai de trois mois, qui +sera le dernier sans rémission; et si, dans ce délai, il ne se casse pas +le cou, s'il ne perd aucun morceau indispensable de sa personne, qu'elle +l'épouse à tout hasard. + +De la sorte, vous ne courrez pas grand risque, Aurélie. S'il suit son +fatal penchant à s'endommager chaque fois qu'il en trouve l'occasion, ce +sera fait de lui à la prochaine épreuve, et alors plus de difficultés. +Les jambes de bois et autres membres artificiels reviennent à la veuve. +Vous ne perdrez rien qu'un dernier fragment d'un époux chéri, mais +infortuné, qui eut l'honnête intention de bien faire, mais ne put +résister à ses instincts extraordinaires. Essayez donc, Marie-Aurélie, +essayez! Oui, j'y ai mûrement réfléchi; vous n'avez que ce moyen de vous +tirer de là. Caruthers aurait certes mieux fait de se casser le cou +d'emblée; mais on ne peut lui reprocher enfin d'avoir duré plus +longtemps, d'avoir mieux aimé s'en aller en détail que partir en bloc. +Il faut tirer le meilleur profit possible des circonstances et ne point +en vouloir aux gens. Soyez assez bonne pour ne pas oublier de m'envoyer +une lettre de faire part, quoi qu'il arrive. + +Mais, ma pauvre Aurélie, j'y pense: si vous alliez avoir une ribambelle +d'enfants affligés des mêmes tendances que leur père! Ça mérite +réflexion. + + + + +Le Cas de Johnny Greer + + +L'église était remplie d'une foule compacte, en ce beau dimanche d'été; +et chacun, les yeux tournés vers le petit cercueil, semblait vivement +ému du sort de ce pauvre enfant noir. + +Sur la silencieuse assemblée s'éleva la voix du pasteur; et les +assistants de tout âge écoutèrent avec intérêt les nombreux et enviables +compliments qu'il prodigua au bon, au noble et audacieux Johnny Greer. +Voyant le cadavre du noyé emporté par le courant au plus profond de +la rivière, d'où les parents éplorés n'auraient jamais pu le retirer, +Johnny s'était élancé vaillamment dans le fleuve, et avait, au péril de +sa vie, poussé le cadavre à bord. + +Un gamin en haillons se tourna vers Johnny et, l'oeil vif, le ton rude, +lui dit tout bas: + +«Tu as fait ça? + +--Oui. + +--Poussé la carcasse à bord, sauvé la carcasse toi-même? + +--Oui. + +--Et qu'est-ce qu'ils t'ont donné pour la peine? + +--Rien. + +--Malheur!... Sais-tu ce que j'aurais fait à ta place? J'aurais ancré +la carcasse au beau milieu de l'eau, et j'aurais crié: Cinq dollars, +mesdames et messieurs! ou vous n'aurez pas votre négrillon!» + + + + +Réponse d'un Rédacteur en chef à un Jeune Journaliste + + +Oui, mon ami, les médecins recommandent aux écrivains de manger du +poisson, parce que ça donne de la cervelle. Mais ce qu'il vous faudrait +personnellement en manger, je ne saurais vous le dire au juste avec +certitude. + +Pourtant, si le manuscrit que vous venez d'apporter est un fidèle +spécimen de ce que vous faites d'ordinaire, je me crois autorisé à vous +répondre que, peut-être, une paire de baleines de moyenne grandeur +serait tout ce qu'il vous faudrait chaque jour. + +Pas de première grandeur; de moyenne grandeur simplement! + + + + +Pour guérir un Rhume + + +Il est bon, peut-être, d'écrire pour l'amusement du public; mais il est +infiniment plus relevé et plus noble d'écrire pour son instruction, son +profit, son bénéfice actuel et palpable. C'est l'unique objet de cet +article. S'il a quelque efficacité pour rappeler à la santé un seul de +mes semblables, pour rallumer une fois de plus la flamme de l'espoir +et de la joie en ses yeux, pour rendre à son coeur désolé les vifs et +généreux battements des beaux jours, je serai amplement récompensé +de mon travail; mon âme pourra connaître alors les saintes délices +qu'éprouve un vrai chrétien quand il a fait avec courage une action +bonne et désintéressée. + +Dans l'incendie de la Maison-Blanche, je perdis mon intérieur, ma +félicité, ma santé et ma malle. La perte des deux premiers objets +n'était pas de grande conséquence. On se refait aisément un intérieur, +lorsque dans l'intérieur perdu il n'y avait ni mère, ni soeur, ni +parente à un degré quelconque, pour vous rappeler, en rangeant vos +bottes et votre linge sale, que quelqu'un au monde pensait à vous. Quant +à la perte de ma félicité, ça m'était fort égal, par cette raison que, +n'étant pas poète, la mélancolie ne pouvait longtemps cohabiter avec +moi. + +Mais perdre une bonne santé et une excellente malle, c'était infiniment +plus sérieux. + +Le jour même de l'incendie, ma santé succomba sous l'influence d'un +rhume cruel, que j'attrapai en faisant des efforts surhumains pour +recouvrer ma présence d'esprit. Du reste, ça ne me servit absolument à +rien; le plan que je combinai alors pour éteindre le feu, était trop +compliqué; je ne pus le terminer avant la fin de la semaine suivante. + +La première fois qu'il m'arriva d'éternuer, un ami me conseilla de +prendre un bain de pieds bouillant et de me mettre au lit. Ce qui fût +fait. Peu après, un autre ami me conseilla de me lever et de prendre +une douche froide. Ce qui fut fait également. Bientôt, un troisième ami +m'assura qu'il fallait toujours, suivant le dicton, «nourrir un rhume et +affamer une fièvre». Rhume et fièvre, j'avais les deux. Aussi pensai-je +faire pour le mieux en m'emplissant d'abord l'estomac pour nourrir le +rhume, et en allant subséquemment affamer la fièvre à l'écart. + +En pareil cas, rarement je fais les choses à moitié. Je résolus donc +d'être vorace. Je me mis à table chez un étranger qui venait d'ouvrir un +restaurant à prix fixe le matin même. Il attendit près de moi, dans un +respectueux silence, que j'eusse fini de nourrir mon rhume, et alors me +demanda si l'on était très sujet aux rhumes en Virginie. Je répondis +affirmativement. Il sortit, ôta son enseigne et ferma boutique. + +Je me rendis à mes affaires. Chemin faisant, je rencontrai un quatrième +ami intime; il me dit qu'il n'y avait rien au monde pour guérir un rhume +comme un verre d'eau salée bien chaude. J'avais peur de n'avoir plus +la moindre place vacante dans mon estomac. A tout hasard, j'essayai +d'avaler. Le résultat fut merveilleux. Je crus que j'allais rendre mon +âme immortelle. + +Je n'écris ce détail que pour le profit de ceux qui sont affligés d'un +malaise pareil au mien; qu'ils se gardent de l'eau salée chaude. Ce +peut être un bon traitement, mais c'est un traitement de chien. Si +j'attrapais un autre rhume de cerveau, et qu'il me fallût absolument, +pour m'en débarrasser, choisir entre un tremblement de terre et un verre +d'eau salée chaude, ma foi! je crois que je préférerais avaler tout le +tremblement. + +Quand l'orage suscité dans mes entrailles se fût calmé, aucun autre +bon Samaritain ne se présenta pour me donner aucun autre bon conseil; +j'allai, empruntant partout des mouchoirs de poche et les mettant en +bouillie, tout à fait comme au début de mon rhume. Survint une vieille +dame, qui arrivait justement de par delà les plaines. Elle habitait, +paraît-il, un pays où généralement les médecins brillaient par leur +absence. Elle s'était donc trouvée dans la nécessité d'acquérir une +habileté considérable pour la guérison des petites indispositions +courantes. Je compris qu'elle devait avoir beaucoup d'expérience, car +elle semblait avoir cent cinquante ans. + +Elle me fit une décoction de tabac, de bismuth, de valériane et autres +drogues amalgamées, et me prescrivit d'en prendre un petit verre tous +les quarts d'heure. Le premier quart d'heure fut suffisant. A peine le +breuvage absorbé, je me sentis entraîné hors de tous mes gonds, dans +les bas-fonds les plus horribles de la nature humaine. Sous sa maligne +influence, mon cerveau conçut des miracles de perversité, que mes mains +furent heureusement trop faibles pour réaliser. J'avais épuisé +toutes mes forces à expérimenter les divers remèdes qui devaient +infailliblement guérir mon rhume; sans cela j'aurais été, je crois, +jusqu'à déterrer, oui, jusqu'à déterrer les morts dans les cimetières. + +Comme beaucoup de gens, j'ai parfois des pensées peu avouables, suivies +d'actions peu louables. Mais jamais je ne m'étais reconnu une telle +dépravation, une dépravation aussi monstrueusement surnaturelle. J'en +fus fier. + +Au bout de dix jours, j'étais en état d'essayer d'un autre traitement. +Je pris encore quelques remèdes infaillibles, et, finalement, je fis +retomber mon rhume de cerveau sur la poitrine. + +Je ne cessai de tousser. Ma voix descendit au-dessous de zéro. Chacun +des mots que je prononçais roulait comme un tonnerre, à deux octaves +plus bas que mon diapason ordinaire. Je ne pouvais régulièrement +m'assurer quelques heures de sommeil, la nuit, qu'en toussant jusqu'à +complète extinction de mes forces. Et encore, si j'avais le malheur +de rêver et de parler en rêve, le son fêlé de ma voix discordante me +réveillait en sursaut. + +Mon état s'aggravait chaque jour. On me recommanda le gin pur. J'en +pris. Puis le gin à la mélasse. J'en pris également. Puis le gin aux +oignons. J'ajoutai les oignons, et je pris les trois breuvages mêlés. +Je ne constatai aucun résultat appréciable. Ah! pardon, mon haleine +commença à battre la cloche et à bourdonner terriblement. + +Je découvris qu'il fallait voyager pour me rétablir. Je partis pour le +lac Bigler, avec mon camarade, le reporter Wilson. Je suis heureux de me +souvenir que nous voyagions dans le plus haut style. Mon ami avait pour +bagages deux excellents foulards de soie et une photographie de sa +grand'mère. Tout le jour, nous chassions, nous pêchions, nous canotions, +nous dansions; et je soignais mon rhume toute la nuit. Par ce procédé, +je réussis à obtenir un certain répit, un certain soulagement. Mais +le mal continuait tout de même à empirer. C'est singulier, c'est +incompréhensible. + +Un _bain-au-drap_ me fut recommandé. Je n'avais encore reculé devant +aucun remède; il me sembla honteux, ridicule et stupide, de commencer le +recul devant celui-ci. Donc, je résolus de prendre un _bain-au-drap_, +quoique je n'eusse pas la moindre idée de ce que cela pouvait bien être. + +Le bain me fut administré à minuit. Il faisait froid. J'avais la +poitrine et le dos nus. On enroula autour de moi un drap trempé dans +l'eau glacée. Maudit drap! il semblait qu'à y en eût cinq cents mètres. +On l'enroula, on l'enroula jusqu'au bout, jusqu'à ce que je fusse devenu +parfaitement semblable à un énorme paquet de torchons. + +Vrai! c'est un cruel expédient. Quand le linge glacé touche votre peau +tiède, ça vous fait bondir violemment; ça vous fait ouvrir la bouche +comme un four, comme s'il vous fallait avaler un obélisque, comme si +l'on allait perdre la respiration, à l'instar des agonisants. Ça me gela +la moelle des os; ça m'arrêta les battements du coeur. Je crus mon heure +venue. + +Ne prenez jamais un _bain-au-drap_, jamais! Après la rencontre d'une +connaissance féminine qui, pour des raisons connues d'elle seule, ne +vous voit pas quand elle vous regarde et ne vous reconnaît pas quand +elle vous voit, il n'y a pas de chose plus désagréable au monde. + +Mais continuons. Le _bain-au-drap_ ne m'ayant fait aucun bien (au +contraire!), une dame de mes amies me recommanda l'application d'un +emplâtre de graine de moutarde sur la poitrine. Je pense que, pour le +coup, j'aurais été radicalement guéri sans le jeune Wilson. Quand je +fus pour me mettre au lit, je posai l'emplâtre, un superbe emplâtre de +dix-huit pouces carrés, sur la table de nuit, à ma portée. Mais le jeune +Wilson se réveilla avec une fringale diabolique et dévora l'emplâtre, +tout l'emplâtre. Jamais je n'ai vu personne avoir un pareil appétit. Je +suis sûr que cet animal-là m'aurait dévoré moi-même, si j'avais été bien +portant. + +Après un séjour d'une semaine au lac Bigler, je me rendis à +Steamboat-Springs, et, outre les bains de vapeur, je pris un tas de +médecines les plus horrifiques qu'on ait jamais concoctionnées. On +m'aurait bien guéri à la fin, on en était sûr; mais j'étais obligé de +revenir en Virginie. Je revins, et, malgré une série très panachée de +nouveaux traitements, j'aggravai encore mon malaise par toutes sortes +d'imprudences. + +Enfin, je résolus de visiter San-Francisco. Le premier jour que j'y +passai, une dame me dit de boire, toutes les vingt-quatre heures, +un quart de whisky, et un citoyen de New-York me recommanda la même +absorption. Chacun me conseillant de boire un quart, ça me faisait donc +un demi-gallon à avaler. J'avalai. Je vis encore. Miracle! + +C'est dans les meilleures intentions du monde, je le répète, que je +soumets ici, aux personnes plus ou moins atteintes du même mal, la liste +bizarre des traitements que j'ai suivis. Elles peuvent en tâter, si ça +leur fait plaisir. Au cas où elles n'en guériraient pas, le pis qui +puisse leur arriver, c'est d'en mourir. + + + + +TABLE + + +I.--A QUOI TIENT L'AMOUR + +Lucile Fraisier + +Le Mariage d'Octave + +La Demoiselle du Moulin + +Par une Nuit de Neige + +La Strettina + +La Vieille au Chien noir + +La Désespérée + +Une vraie Française + + +II.--CONTES DE FRANCE + +Le jeune Alexis + +Nouvelle manière de coller les Timbres-Poste + +La Veillée + +Ernest, coiffeur + +Le Péché + +Un Fantaisiste + +Soeur Sainte-Ursule + +La Foire de Ménilmontant + +La Messe des Anges + +Les derniers jours de Pécuchet + + +III.--ESQUISSES AMÉRICAINES D'APRÈS MARK TWAIN + +Histoire du méchant petit garçon qui ne fut jamais puni + +La célèbre Grenouille sauteuse de Calaveras + +Le Journalisme dans le Tennessee + +La «Petite Femme vive» du Juge + +Comment je devins une fois Directeur d'une Feuille rurale + +Avis aux bonnes petites filles + +Concernant les Femmes de Chambre + +L'infortuné jeune homme d'Aurélie + +Le cas de Johnny Greer + +Réponse d'un rédacteur en chef à un jeune journaliste + +Pour guérir un rhume + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of A quoi tient l'amour?, by Emile Blémont + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK A QUOI TIENT L'AMOUR? *** + +***** This file should be named 12487-8.txt or 12487-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/2/4/8/12487/ + +Produced by Tonya Allen and PG Distributed Proofreaders. 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