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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12451 ***
+
+_A Monsieur_
+
+H. Gourdon de Genouillac
+
+_Hommage respectueux_,
+
+CHARLES DURAND.
+
+
+
+
+_CONTES ET NOUVELLES_
+
+DE PROFUNDIS!
+
+_Episode Maritime_
+
+PAR CAROLUS
+
+
+Victimes sublimes du devoir, dont la noble devise: SAUVER OU PÉRIR! fait
+soudain battre le coeur, je vous salue!
+
+_Le Croisey, Le Prévost, Dessoyers, Le Blanc, Cardine, Moncus, Ménéléon,
+Fossey, Varescot, Ollivier, Jacquot_.... Phalange incomparable! Que
+n'ai-je, au lieu d'une plume, le ciseau qui grave le souvenir des grands
+hommes au fronton des Panthéons!...
+
+
+
+
+
+I
+
+
+Le vent soufflait avec rage. On voyait au ciel de gros nuages
+déchiquetés, accourant de l'Ouest et se poursuivant comme des haillons
+de sorcières dans un sabbat infernal....
+
+Fouettée par l'ouragan, la mer se tordait et bondissait à des hauteurs
+monstrueuses, pour se rouler ensuite avec un fracas d'avalanche jusqu'au
+pied des falaises.... Le flot, en se retirant, beuglait de la voix
+terrible d'un monstre enchaîné.
+
+La nuit tombait. Au loin, le Havre s'allumait; mais les quais restaient
+déserts et mornes, et les abords de la ville présentaient ce tableau de
+mélancolie qui s'encadre toujours dans les convulsions de la tempête....
+
+Au rez-de-chaussée du phare qui se dresse à l'extrémité de la jetée
+Nord, deux hommes étaient assis et prêtaient l'oreille aux bruits du
+dehors.
+
+Le plus âgé de ces deux hommes avait la figure rude et hâlée des gens
+habitués à la mer. Une barbe courte, taillée en fer-à-cheval, donnait à
+son visage je ne sais quelle expression de hardiesse, complétée par le
+regard vif et perçant de deux yeux à demi cachés sous d'épais sourcils.
+Tout le reste de sa physionomie répondait à cette première impression;
+mais on devinait vite, sous cette enveloppe presque farouche, un coeur
+doux et sensible, une âme droite et généreuse.
+
+Il était vêtu d'une vareuse de forte laine et d'un pantalon de toile
+grossière dont les jambes disparaissaient dans d'énormes bottes montant
+au-dessus des genoux. Un chapeau de cuir goudronné complétait cet
+accoutrement, sinon gracieux, du moins conforme aux circonstances.
+
+Son compagnon était vêtu d'une façon analogue. Mais sous le vaste
+chapeau apparaissait une figure toute jeune, bien qu'elle respirât déjà
+une certaine énergie.
+
+Le premier pouvait avoir cinquante ans, l'autre n'en avait pas vingt.
+
+Le vieux fumait dans une de ces courtes pipes que les matelots ont
+baptisées du nom de «brûle-gueule.» Mais s'il s'acquittait de cette
+opération avec une impassabilité que les bruits du dehors ne pouvaient
+ébranler, son compagnon, lui, semblait inquiet et, de temps en temps,
+quittait son siège pour aller regarder par la petite fenêtre ouverte sur
+la mer.
+
+Pendant une de ces allées et venues, le vieux pivota sur son tabouret
+et, interpellant le jeune homme:
+
+--Eh! bien, Raymond, encore tes idées noires!... On croirait, ma foi,
+à ma place, que tu n'as jamais vu de tempête!... Pourtant, cela te
+connaît. Je sais, moi, que tu n'as jamais pâli, au large, quand le ciel
+et l'eau se donnaient le mot pour nous payer une valse à leur façon....
+Oui mais, ici, sur le plancher des vaches, te voilà tout changé. Le plus
+petit coup de vent te tourne la face en crème....
+
+--Patron, vous souvenez-vous du 12 mars?... interrompit le jeune homme
+avec l'accent d'une profonde tristesse.
+
+Le front du vieux s'assombrit. Une grosse larme roula sur sa joue
+hâlée. Il se leva brusquement et alla serrer en silence la main de son
+compagnon.
+
+--Le 12 mars!...--gémit-il au bout d'un instant.--Pardonne-moi, garçon,
+je l'avais oublié.... Tu n'as pas oublié, toi.... Ah! c'est une date
+terrible dans ma vie comme dans la tienne.... La mer t'a pris, ce
+jour-là, ton père et tes deux frères: à moi, elle m'a ravi mes deux
+meilleurs amis, Gosselin, ton père, et Darnétal, le père de ma
+Jeanne.... Ce souvenir, vois-tu, Raymond, je l'ai là, pourtant, comme si
+c'était d'hier.... Ils allaient arracher à la mort quelques malheureux
+en détresse. La mort s'est vengée d'eux en les prenant, eux aussi!... Je
+les revois sauter dans la barque fatale. Je voulais aller avec eux. Ils
+me repoussèrent en me disant: «Si nous n'en revenons pas, tu resteras,
+toi, pour consoler les petits....» Les petits, c'était toi, Raymond,
+c'était elle, ma Jeanne.... Alors, je ne songeais, moi, qu'à les
+exciter. Leur enthousiasme m'aveuglait aussi.... Ils montraient du doigt
+le bateau naufragé, ils nous disaient: «Confiance! nous reviendrons avec
+eux!...» Nous applaudissions; moi, plus fort que les autres. Je criais:
+«Allez vite!...» à ces héros qui volaient à la mort!... C'était leur
+devoir, hélas!... Le soir, on retrouva leurs corps à la côte. Darnétal
+respirait encore. Quand, après deux jours d'agonie, mon vieux camarade
+se sentit partir à son tour: «Talbot, me dit-il, en étreignant
+convulsivement ma main,--tu es mon plus vieil ami ... j'ai toujours eu
+en toi la plus grande confiance.... C'est pourquoi je te lègue ma petite
+Jeanne.... Je veux qu'elle soit heureuse près de toi, comme elle le fut
+chez nous ..., sois pour elle un père, d'abord ..., puis, quand elle
+sera femme ..., dans quatre ou cinq ans, sois pour elle un bon mari....
+Jure-moi, Talbot, qu'elle sera ta femme!...» Je jurai, et il mourut en
+mettant ma main dans celle de Jeanne....
+
+Le vieux matelot se tut. Ses yeux, qu'il avait tenus baissés en parlant,
+se relevèrent sur Raymond, assis en face de lui. Une pâleur subite avait
+envahi les traits du jeune homme. Un tremblement de fièvre agitait tous
+ses membres.
+
+Quand Talbot eut fini de parler, un gémissement sourd souleva sa
+poitrine, ses yeux se fermèrent. Il serait tombé si son compagnon ne
+s'était précipité pour le soutenir.
+
+--Raymond, mon enfant!--cria ce dernier, en regardant avec effroi le
+visage blême du jeune matelot.--Sainte Vierge! il se trouve mal!...
+Raymond, Raymond!...
+
+Une idée soudaine lui traversa l'esprit. Sans se lamenter davantage, il
+saisit le jeune homme dans ses bras robustes, ouvrit la porte et, en
+dépit des vagues qui venaient se briser à ses pieds et des raffales
+qui menaçaient de le renverser à chaque pas, il courut du côté d'une
+maisonnette élevée à quelque distance du phare.
+
+Il frappa rapidement au carreau d'une fenêtre.
+
+--Jeanne, Jeanne! ouvre vite,--cria-t-il.
+
+La porte s'ouvrit. Une jeune fille apparut dans l'entrebaillement. Elle
+poussa un cri en apercevant le matelot, qui pliait sous le poids de son
+fardeau.
+
+Talbot alla droit à un vaste lit dressé dans un des angles de la pièce.
+La jeune fille accourut avec une lumière:
+
+--Raymond!...--cria-t-elle avec effroi, en reconnaissant celui que le
+vieux matelot venait d'allonger sur le lit.--Est-il blessé?
+
+--Il est évanoui,--répondit Talbot, qui ne remarqua pas l'émotion de la
+jeune fille.--J'espère que ce ne sera rien.... J'ai eu la bêtise de lui
+rappeler de vieilles histoires qui l'ont ébranlé. Ce pauvre garçon est
+si sensible!... Mais, vite, Jeanne, de l'eau, du vinaigre!
+
+Le jeune homme reprit bientôt connaissance. Son regard s'arrêta d'abord
+sur Jeanne qui, penchée sur lui, était occupée à lui faire respirer un
+chiffon trempé de vinaigre.
+
+Le visage de la jeune fille s'empourpra. Elle recula brusquement,
+pendant que Talbot se penchait à son tour:
+
+--Comment te trouves-tu, Raymond?--interrogea-t-il.
+
+--Je suis bien faible, patron,--murmura le jeune homme.
+
+--Eh! bien, mon garçon, repose-toi. Je retourne aux signaux. Dans une
+heure je reviendrai prendre de tes nouvelles.
+
+--Ne partez pas sans moi, patron, je vais avec vous,--s'écria Raymond.
+Il voulut sauter du lit; mais ses forces le trahirent et il retomba en
+gémissant.
+
+--Sois donc raisonnable. Je reviens dans une heure.... Tu vois bien que
+tu as besoin de repos, il faut se faire une raison,... Si tu vas mieux
+tout à l'heure, alors, nous retournerons ensemble. Mais, repose-toi,
+je le veux ... Jeanne,--continua le vieux matelot en baissant la
+voix,--veille bien sur ce garçon, et s'il se trouve encore mal, accours
+me chercher, mon enfant.
+
+Il sortit. Jeanne, obéissante, s'assit auprès du lit, son ouvrage sur
+ses genoux.
+
+Le jeune homme s'était assoupi. Les bruits confus de la tempête
+troublèrent seuls le silence de la maisonnette.
+
+
+
+
+II
+
+
+Elle était vraiment ravissante avec ses cheveux blonds et bouclés,
+qu'elle portait, fidèle à un caprice d'enfant, toujours dénoués et
+simplement retenus par derrière à l'aide d'un ruban presque invisible.
+
+Des yeux azurés, une bouche mignonne, laissant entrevoir, quand elle
+souriait, des dents du plus bel ivoire, un corps délicatement modelé,
+tout en elle justifiait le surnom de _petite Madone_ que lui avaient
+donné les femmes des pêcheurs d'alentour et les matelots eux-mêmes.
+
+Plus d'un jeune coeur s'était senti troublé devant tant de charmes. Mais
+on savait Jeanne fiancée au pilote Talbot. Ce dernier pouvait être sûr,
+grâce au respect dont il était entouré, que pas un des soupirants ne
+tenterait d'avouer ses sentiments aux oreilles de la jeune fille.
+
+Il y avait six ans, à l'époque où commence ce récit, que Darnétal était
+mort, emportant dans la tombe la promesse de Talbot.
+
+Et chaque jour le pilote pensait:--Il va falloir faire de cette enfant
+une petite femme....
+
+Mais aussi, songeant à son serment:
+
+--Il me semble pourtant que je serai bien usé pour échanger mon rôle de
+père contre celui de mari.... Quelle drôle d'idée a eue là mon vieux
+camarade!... Enfin, Jeanne m'aime. L'enveloppe, ma foi, ne changera pas.
+Sous une forme ou sous une autre, la petite m'aimera toujours....
+
+Au fond, le brave homme avait besoin de réfléchir profondément pour
+chasser le scrupule qui embarrassait sa pensée.
+
+L'horrible catastrophe qui avait fait Jeanne orpheline avait aussi
+privé de toute famille Raymond Gosselin. Le vieux pilote, admirable de
+dévouement, avait pris sous sa tutelle les deux enfants.
+
+Jeanne et Raymond vivaient à l'écart l'un de l'autre. Ce dernier n'avait
+jamais consenti à déserter la cabane où s'était écoulée son enfance.
+Mais la communauté du malheur avait établi entre eux une prompte et vive
+amitié.
+
+En les regardant l'un près de l'autre, Talbot s'était dit plus d'une
+fois:--Quel gentil ménage tout de même cela ferait!...
+
+L'affection mutuelle des deux jeunes gens se transforma vite en un
+sentiment plus intime. Telle en fut la force que, pour ne point se
+trahir, ni risquer d'affliger son vieil ami qu'il croyait sincèrement
+épris de Jeanne, Raymond dut se résoudre à limiter ses apparitions chez
+le pilote.
+
+Ce dernier n'y fit guère attention: le métier les réunissait souvent au
+dehors. Mais la jeune fille souffrit cruellement de cet abandon. Elle
+devint triste; ses joues, fraîches et roses, se couvrirent d'une pâleur
+inquiétante.
+
+--La petite est bien sûr malade,--se disait Talbot. Et il interrogeait
+Jeanne qui toujours s'efforçait de dissiper par un sourire l'inquiétude
+du vieux matelot.
+
+Il y avait deux longs mois que Raymond n'avait revu Jeanne quand
+l'accident dont j'ai parlé les réunit de nouveau.
+
+
+
+
+III
+
+
+Au chevet du lit où le jeune homme s'était assoupi, Jeanne restait
+silencieuse. Ses mains tremblantes avaient du abandonner l'aiguille
+qu'elles dirigeaient maladroitement. Immobile et songeuse, elle écoutait
+la respiration entrecoupée du matelot; elle n'osait à peine remuer,
+comme si le plus léger bruit eût pu troubler le sommeil de Raymond. Mais
+son coeur battait bien fort et sa gorge se soulevait à coups précipités
+sous son corsage.
+
+Bientôt le jeune homme s'agita sur sa couche: quelques paroles confuses
+sortirent de ses lèvres. Jeanne, inquiète, se pencha sur lui. Une vive
+rougeur couvrit son front et ses joues: c'était son nom, qu'en rêvant,
+Raymond redisait avec amour.
+
+--Jeanne, Jeanne,...--murmurait-il, et son visage semblait s'immobiliser
+dans une profonde extase.
+
+Elle, restait penchée, palpitante, et belle à ravir sous le pourpre de
+ses traits. Raymond ouvrit les yeux:
+
+--Jeanne, c'est vous, je n'ai donc pas rêvé!...
+
+Puis, revenant à la réalité:--Oh! que je souffre!...
+
+La jeune fille sentit son coeur se serrer tant ces mots contenaient de
+douleur cachée:
+
+--Vous souffrez, Raymond?--interrogea-t-elle en s'efforçant de vaincre
+son trouble.
+
+--Oh! oui, beaucoup, là, au coeur!...--Je souffre, Jeanne, parce que je
+vous aime!...
+
+La jeune fille ne put retenir un sanglot; elle cacha son visage dans ses
+mains.
+
+--Jeanne, vous pleurez!...--balbutia le matelot,--vous ai-je donc
+offensée?...
+
+Elle laissa retomber ses deux mains: Raymond vit un sourire de bonheur
+éclairer ses larmes.
+
+--Vous aussi, vous m'aimez!--s'écria-t-il en se levant, et tombant aux
+genoux de Jeanne.--Vous m'aimez et je vous aime!... Le ciel a donc
+permis cette fatalité!... Je vous aime, Jeanne,... oh! de toute mon
+âme,... et c'est pourquoi je souffre, parce que je sais que je suis
+coupable en vous aimant... Tout à l'heure, j'ai cru que j'allais mourir.
+J'ai vu repasser devant mes yeux tout mon bonheur d'autrefois, mon père,
+mes frères,... ma mère, si douce et si bonne... et j'ai senti combien
+j'étais seul sur cette terre maintenant que tous ces êtres aimés sont
+partis, à présent qu'il ne m'est plus permis de me consoler en vivant
+auprès de vous, non pas comme un camarade, mais, comme le voudrait mon
+coeur,... comme époux!... Tenez, même ce que je vous dis là, Jeanne, est
+sacrilège. Si vous m'aimez, je ne dois pas, moi, exciter votre coeur à
+la révolte contre l'époux qui vous est destiné ... je suis coupable,...
+oh! bien coupable,... de prendre sa place à vos genoux!...
+
+Il se releva brusquement. Ni lui, ni la jeune fille n'avaient entendu la
+porte s'ouvrir ni un pas s'annoncer derrière eux.
+
+Le pilote était entré sans bruit. Il s'était arrêté court en les voyant,
+et il écoutait avec une émotion croissante.
+
+Raymond continua:
+
+--Jurez-moi, Jeanne, que cet amour restera enseveli au fond de votre
+coeur, qu'il n'en sortira jamais pour troubler le bonheur de notre
+ami.... Talbot vous rendra heureuse. C'est un brave, un honnête marin
+qui vous aime et que vous devez aimer.... Moi, je partirai, j'irai loin,
+bien loin..., et je tâcherai d'oublier.... Jamais Talbot ne saura mon
+amour.... Aimez l'époux qui vous est destiné, aimez-le comme il en est
+digne ... comme le ciel veut que vous l'aimiez!
+
+Un léger bruit l'interrompit; c'était le pilote qui pleurait. Les deux
+jeunes gens levèrent les yeux et virent Talbot qui leur tendait les
+bras:
+
+--Jeanne!... Raymond!... mes enfants!...--sanglota-t-il en les pressant
+longuement contre sa poitrine. Puis, parlant avec volubilité pour
+chasser son émotion:
+
+--Qui est-ce qui vous défend de vous aimer?... Eh! j'ai juré, j'ai
+juré... Mais je me suis toujours dit que Darnétal avait eu une
+drôle d'idée. Je suis sûr que, de là-haut, il voudrait pouvoir me
+crier:--Talbot, mon vieux, il n'y a plus de serment qui tienne....
+T'imagines-tu, par exemple, que je voudrais faire de la peine à ma
+petite Jeanne?... Non, non; bien au contraire, puisque je te demandais
+son bonheur. Je t'ai dit de la rendre heureuse..., je me suis figuré un
+instant que tu étais le seul homme capable de le faire.... Tu vois bien
+que je me suis trompé, puisqu'en voilà un autre, plus capable que toi,
+mon brave.... Marie-les donc, Talbot, j'efface ta promesse.--Pour sûr
+qu'il dirait cela. Et n'est-ce pas moi le seul coupable, mes enfants?
+Moi, qui aurais dû voir plus tôt que vous vous aimiez?... Me
+pardonnerez-vous?...
+
+Pleurant et riant à la fois, Raymond et Jeanne l'interrompirent sous
+leurs baisers:
+
+--Allons, mes enfants, qu'on s'embrasse devant moi, et qu'on se pardonne
+les vilaines paroles que j'ai entendues tout à l'heure....
+
+Ce fut le baiser des fiançailles.
+
+--Dans quinze jours la noce,--conclut le pilote en se frottant
+allègrement les mains,--tout juste le temps de publier les bans!...
+
+
+
+
+IV
+
+
+Talbot alla reprendre son poste de «guetteur» au bout de la jetée. La
+nuit devait être terrible.... Ce fut celle du 26 Mars 1882.
+
+Raymond et quelques matelots se joignirent au pilote.
+
+Il y avait là l'élite des lamaneurs havrais: tous appartenaient à
+l'équipe des bateaux de sauvetage armés, dès la veille, en prévision
+d'un embarquement précipité.
+
+Cette réunion d'hommes résolus, prêts à se dévouer à la moindre alerte,
+offrait un spectacle des plus majestueux. Toutes ces figures rudes,
+grandies par le mépris du danger, auraient pu braver la comparaison avec
+ces héros de Lacédémone ou de Rome, pour qui la pensée du devoir était
+inséparable de l'idée d'honneur et de patrie.... Leur épopée eût été
+digne de la lyre des antiques Homérides!... Victimes sublimes du devoir!
+dont la noble devise: «Sauver ou Périr», fait soudain battre le coeur:
+je vous salue!
+
+_Le Croisey, Le Prévost, Dessoyers, Le Blanc, Cardine, Moncus, Ménéléon,
+Fossey, Varescot, Ollivier, Jacquot...._ Phalange incomparable! Que
+n'ai-je, au lieu d'une plume, le ciseau qui grave le souvenir des grands
+hommes au fronton des Panthéons!
+
+Tous étaient là. Pas un ne songea à déserter, fût-ce une seconde, ce
+champ d'épouvante....
+
+Assis au milieu d'eux, Raymond ne pensait plus à la tempête. Il ne
+songeait plus aux dangers qui pouvaient, à chaque instant, s'offrir en
+lutte au courage de ces hommes énergiques.
+
+Son esprit était resté enfermé dans la chambrette, chaste nid de
+sa fiancée, où, sans doute, elle rêvait à lui.... Avec quelle joie
+délicieuse ne retournerait-il pas, dès le matin, près d'elle!... quelles
+douces phrases s'échangeraient entre eux!... Il pourrait maintenant,
+sans scrupule, garder dans les siennes les petites mains de sa
+bien-aimée et,--qui l'en blâmerait?--appuyer ses lèvres contre les
+lèvres roses de sa Jeanne! Et pendant que ses compagnons attendaient le
+jour pour mieux interroger l'horizon et braver plus sûrement cette mer
+sinistre, le jeune matelot aspirait après l'aube pour voler près de
+celle à qui son coeur pourrait enfin s'ouvrir tout entier....
+
+Pour tous, cette nuit-là fut un siècle. Un large soupir de satisfaction
+s'échappa de chaque poitrine quand apparurent les premières lueurs du
+matin, retardées par l'état brumeux de l'atmosphère.
+
+Ces braves, qu'une nuit sans sommeil n'avait pu vaincre, sortirent en
+troupe du sémaphore et se précipitèrent sur la jetée.
+
+La mer était horrible à voir. Des montagnes d'eau déferlaient à chaque
+instant au-dessus de la rotonde, ébranlaient la maçonnerie, et venaient
+rouler avec un fracas assourdissant jusqu'au pied du sémaphore, d'où nos
+intrépides sauveteurs sortaient, frémissants d'héroïsme.... Ces vagues
+gigantesques auraient terrassé des hommes ordinaires; elles ébranlèrent
+à peine ces vaillants, habitués à lever le front devant la tempête.
+
+Raymond les avait suivis. Cette fièvre héroïque, qu'il partageait
+maintenant, arrachait son esprit aux pensées de bonheur qui l'avaient
+assailli dans la nuit.--Plus avancé même que les autres, sur cette jetée
+où chaque pas augmentait les périls, il regardait au loin et cherchait à
+percer l'étendue encore sombre, serrant les poings comme s'il eût voulu
+imposer le silence au monstre qui se tordait devant lui.
+
+Tout à coup sa main s'étendit vers l'horizon. Le jour plus grand permit
+de voir, dans la direction qu'il indiquait, un navire qui luttait avec
+défaillance contre les vagues. Au grand mât, un pavillon s'agitait
+convulsivement.
+
+--Au canot! au canot!--cria aussitôt le patron Le Croisey. Tous se
+précipitèrent à l'envi du côté de l'avant-port.
+
+Raymond courait en avant. Au moment où, emporté par sa course, il
+dépassait la maison de Talbot, un cri lui fit tourner la tête. Debout
+sur le seuil, Jeanne lui tendait des mains suppliantes.
+
+Le jeune matelot s'arrêta court. Les autres passèrent sans rien voir.
+
+Jeanne s'était précipitée vers lui. Il la reçut dans ses bras.
+
+Raymond, tu n'iras pas.... C'est la mort, et je ne veux pas, moi, que tu
+meures!
+
+Le visage du matelot devint livide:
+
+--Oh! Jeanne, laisse-moi,--supplia-t-il;--les camarades
+s'embarquent.... Ils vont m'oublier!...
+
+Et, fou d'héroïsme, il voulut s'arracher aux bras noués à son cou.
+Il entraînait la jeune fille avec lui, et Jeanne sentait ses forces
+l'abandonner, bien que la terreur les eût décuplées, quand un hourra
+prolongé ébranla l'air. C'était le canot de sauvetage qui déjà passait
+entre les estacades, salué par les acclamations de la foule accourue sur
+les quais.
+
+--Vois,--dit Jeanne avec ivresse,--ils partent sans toi!...
+
+Raymond sentit ses genoux fléchir. Puis d'abondantes larmes jaillirent
+de ses yeux pendant qu'il murmurait:
+
+--Jeanne, Jeanne..., j'ai manqué à mon devoir!...
+
+
+
+
+V
+
+
+Il faut avoir été témoin de pareils drames pour comprendre l'émotion
+qui saisit tous les coeurs quand le canot, mû par vingt bras vigoureux,
+franchit l'extrémité des jetées.
+
+Alors, pas un cri, pas un geste, parmi ce millier de spectateurs qui,
+haletants, suivaient du regard et accompagnaient de leurs voeux ces
+héros du dévouement....
+
+Vingt fois on les crut perdus, quand une lame monstrueuse soulevait la
+barque et la rejetait dans l'abîme. Mais celle-ci reparaissait bientôt,
+fiévreuse sous l'impulsion des rameurs: et on la voyait se diriger droit
+sur le sloop en détresse.
+
+Ils arrivèrent tout près de ce dernier. Mais l'aborder était difficile,
+car, à cet endroit, un banc de rochers montrait sa crête et la mer se
+soulevait là en d'immenses rouleaux qui eussent vite fait chavirer le
+fragile canot.
+
+On les vit alors, après un léger circuit qui les amena sur l'avant du
+sloop, s'arrêter comme pour l'observer.... Une heure d'angoisse se passa
+ainsi pour la foule massée sur la jetée.
+
+Talbot et quelques matelots observaient la marche du sauvetage.
+
+Raymond, affaissé sur un banc, ne voulait rien voir.... Il pleurait.
+
+Jeanne, assise près de lui, ne trouvant point de mots pour consoler
+cette étrange douleur, restait, le regard fixe, toute pâle et
+frissonnante.
+
+Soudain un cri terrible retentit, répété par des centaines de bouches:
+
+--Perdus!... Ils sont perdus!...
+
+Raymond se dressa. Son visage, encore baigné de larmes, eut une
+expression d'horreur indéfinissable, et son regard alla, d'un trait, à
+l'endroit où le canot se montrait encore, mais vide!...
+
+Au même instant une main étreignit la sienne.
+
+Jeanne étendait le bras vers la barque:
+
+--Va,--lui dit-elle--meurs ou sauve-les!...
+
+Il la saisit avec folie dans ses bras, la pressa sur son coeur, puis,
+sans une parole, s'élança du côté où, déjà, les autres matelots
+s'étaient précipités.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Quelques instants après, le second canot, enlevé vigoureusement,
+franchissait à son tour les jetées.
+
+Raymond était debout à la barre.... Talbot avait dû lui céder la place.
+
+L'épouvante qui s'était emparée de la foule arrivait à son paroxysme....
+Qui savait si ces braves pourraient arriver à temps sur le lieu du
+sinistre? N'avaient-ils pas contre eux cette mer inassouvie qui,
+peut-être, allait les engloutir comme les premiers?
+
+C'était horrible, et plus d'un détournait la tête pour ne plus voir,
+quand un incident nouveau vint ranimer tous les coeurs.
+
+Du côté où le premier canot avait chaviré apparaissait un autre navire,
+beaucoup plus vaste que le sloop en détresse. Chacun vit distinctement
+une chaloupe s'en détacher et ramer avec énergie vers le canot naufragé.
+
+Ce nouveau secours fut acclamé par mille hourras et la voix de la foule
+étouffa un instant celle de la tempête.
+
+Le canot que dirigeait Raymond volait sur les vagues. La conscience d'un
+secours inespéré avait décuplé les forces des rameurs.
+
+Les deux barques furent bientôt à proximité l'une de l'autre. En
+arrivant sur le lieu du sinistre, elles ralentirent leur marche, comme
+pour s'orienter. On vit les matelots se faire des signes de l'une à
+l'autre. Raymond était toujours debout à la barre. Tout à coup on le vit
+chanceler et disparaître. Une vague gigantesque, prenant le canot en
+poupe, l'avait emporté. Presque aussitôt, une nouvelle vague éloigna les
+deux barques l'une de l'autre et, aux gestes désespérés des sauveteurs,
+il devint certain que leur malheureux compagnon n'avait pu être sauvé.
+
+Talbot ni Jeanne n'assistèrent à cette seconde partie du drame.
+
+Le pilote avait trouvé la jeune fille évanouie à la place où Raymond lui
+avait donné le baiser suprême. En hâte, il l'avait transportée chez lui
+pour lui prodiguer ses soins.
+
+Quand le soir vint, sans que son fiancé eût reparu, Jeanne, en proie au
+délire, répétait:
+
+--Il est mort!... il est mort!... je lui ai ordonné de mourir!...
+
+
+
+
+VII
+
+
+Un soir du mois de juin 1883, le port du Havre était animé par l'arrivée
+d'un des grands transatlantiques qui font le service direct entre la
+France et l'Amérique.
+
+Un homme franchit rapidement la passerelle qui unissait le pont du
+navire au quai. Il se dirigea, après une courte hésitation, vers
+l'entrée du port. Arrivé sur le Grand-Quai, il pénétra dans une
+ruelle obscure et s'arrêta bientôt à la porte d'une maison de modeste
+apparence. Il frappa.
+
+Une femme âgée parut sur le seuil.
+
+--Le capitaine est-il chez lui?--interrogea le visiteur.
+
+--Me voici!... Que me voulez-vous?--cria une voix rude du fond de la
+pièce.
+
+Le visiteur entra. Il se trouva en présence du maître du logis qui
+l'examina curieusement et crut devoir réitérer sa question.
+
+L'inconnu se découvrit et se plaça sous la lumière:
+
+--Capitaine Robert, me reconnaissez-vous?
+
+L'autre le fixa longuement, puis, tout à coup, recula, comme frappé de
+stupeur:
+
+--Raymond Gosselin!...
+
+Et il resta quelques instants, bouche béante, en regardant avec
+ahurissement le jeune homme immobile devant lui. Enfin, se hasardant à
+rompre le silence:
+
+--Toi..., c'est bien toi!... Tu n'es donc pas mort!...
+
+--De fait, puisque me voici,--répondit le matelot, en souriant malgré
+lui.
+
+Le capitaine lui saisit les mains.
+
+--Mon pauvre Raymond!... Que je suis content!... Embrasse-moi donc!...
+
+Ils s'étreignirent longuement.
+
+--Tu vas tout me raconter,--continua le capitaine.--Mais tu arrives, tu
+dois avoir faim.... Holà! la mère, à souper pour ce garçon!...
+
+La vieille qui, discrètement, s'était retirée dans la pièce voisine,
+rentra alors. Ce fut de sa part, en reconnaissant le jeune homme, une
+nouvelle surprise, mélangée de frayeur et suivie de près d'une seconde
+accolade à laquelle notre ami se prêta de bon coeur.
+
+Il était assis, quelques instants après, devant un solide repas et se
+disposait, tout en mangeant, à faire le récit que réclamait son hôte.
+
+Soudain il tressaillit; la pâleur couvrit ses traits, pendant que son
+regard s'attachait avec insistance à celui du capitaine:
+
+--Tout le monde me croit donc mort?--interrogea-t-il d'une voix mal
+assurée.
+
+--Tout le monde. Qui pouvait supposer que tu avais échappé à cette
+catastrophe sans nom?... On t'a vu tomber de la barque. Les camarades,
+en rentrant au port, ont déclaré qu'ils n'avaient pu te sauver.... On
+a espéré quelque temps que tu avais été recueilli par les hommes de
+la chaloupe, puis cette opinion a été abandonnée, après quelques mois
+d'attente.... D'où vient que la nouvelle de ton sauvetage n'a pas été
+envoyée ici?
+
+--C'est mon histoire qu'il faut vous raconter, capitaine. Ecoutez-moi.
+Je serai bref....
+
+Raymond épongea la sueur froide qui perlait sur son front et continua
+d'une voix sourde:
+
+--Les matelots de la chaloupe, après m'avoir recueilli sans
+connaissance, renoncèrent à poursuivre leur sauvetage. Ils regagnèrent
+le navire d'où on leur faisait signe de retourner à la hâte.... Quand
+je revins à moi, j'appris que j'étais à bord d'un bateau de Hambourg,
+à destination de New-York.... Je suppliai pour qu'on me débarquât en
+Angleterre. Le capitaine s'y refusa. Il fallait éviter les côtes, la
+tempête avait déjà retardé le navire, et les armateurs pouvaient subir
+les plus grandes pertes des suites d'un retard plus considérable.... Il
+fallut me résigner. J'offris même mes services. Mais j'étais incapable
+de supporter la plus petite fatigue.... Un matin, je restai cloué au
+lit, en proie à la fièvre. Pendant quelques jours le mal me balança
+entre la vie et la mort.... Nous approchions de New-York, quand la
+tempête nous assaillit de nouveau. Je fus réveillé, une nuit, par
+un matelot alsacien qui m'avait pris en affection:--Camarade,--me
+dit-il,--il faut vous lever, tout de suite. Le navire fait eau, on
+renonce à le sauver.... Laissez-moi faire.--Il m'enleva dans ses bras
+robustes. L'émotion était trop forte, je m'évanouis. Quand je revins à
+moi, ranimé par les soins de mon sauveur, nous étions trois hommes à
+bord d'un léger canot, presque sans vivres, presque sans eau....
+Combien de temps errâmes-nous sur cette mer tourmentée?... Comment le
+saurais-je?... Je n'avais plus conscience de la vie et je m'étonne que
+mes compagnons ne me jetèrent pas à la mer, me croyant mort.... Je me
+rappelle seulement qu'un vapeur allant à New-York nous recueillit; j'ai
+ce vague souvenir que Fritz, mon sauveur, veilla à mes côtés jusqu'au
+moment où nous débarquâmes en Amérique. Là, toujours grâce aux soins de
+ce brave coeur, on me transporta dans un hôpital.... Après cela, il y a
+dans ma vie une lacune, capitaine.... Je devins fou....
+
+--Fou!--interrompit le capitaine avec stupéfaction.
+
+--Oui, fou.... Oh! vous devez comprendre le choc que ma pauvre raison
+avait subi quand, tout à coup, je m'étais vu arraché à mes rêves de
+bonheur; à la pensée que peut-être ceux que j'aimais me croyaient
+mort!... Je devins fou.... Quand je revins à la réalité, j'étais au fond
+d'un hôpital, à quelques cents lieues de France! J'étais resté là une
+année!...
+
+Ma guérison fut constatée et le consulat français me fournit les moyens
+de me rapatrier....
+
+Le capitaine était devenu rêveur. Quand Raymond se tut il le regarda
+fixement:
+
+--Que comptes-tu faire à présent?...
+
+--Vous m'aiderez, capitaine, à préparer ma réapparition. Ne brusquons
+rien, surtout. Je resterai chez vous, caché, pendant que vous irez
+annoncer doucement à Talbot, puis à Jeanne..., à ma fiancée....
+
+--Ta fiancée,...--répéta le capitaine avec un accent étrange.--Ses yeux
+évitèrent le regard inquiet du jeune matelot.
+
+Raymond s'aperçut de cette émotion:
+
+--Parlez, au nom du Ciel!--s'écria-t-il,--Jeanne?... Qu'est-il arrivé?
+
+Le capitaine hésitait à répondre.
+
+--Oh! pitié, pitié!--sanglota le matelot en cachant son visage dans ses
+mains.
+
+Le capitaine se leva, et posant sa main sur l'épaule du jeune homme:
+
+--Sois fort, matelot, Jeanne est mariée.
+
+--Mariée!...
+
+Raymond se redressa brusquement. Il comprima un instant les battements
+désordonnés de son coeur:
+
+--Avec qui?...
+
+--Jeanne est la femme de Talbot.
+
+Un soupir gonfla la poitrine du jeune homme:
+
+--Dieu l'a voulu,--murmura-t-il,--et Dieu est juste!...
+
+Et, comme se parlant à lui-même:
+
+--Oui, Dieu est juste! Il a voulu que la volonté d'un mourant fût
+respectée.... Mon mariage avec Jeanne eût été un crime ... qu'il n'a pas
+permis.... Cette catastrophe, cet éloignement forcé, ma folie..., tout
+n'est-il pas là pour le prouver?...
+
+--Capitaine,--continua-t-il avec l'accent de la résolution,--vous êtes
+le seul dans le pays qui me sachiez vivant.... Voulez-vous me promettre
+d'en garder le secret?... Vous allez me comprendre.... Il y a ici deux
+êtres qui portent mon deuil. C'est Talbot ... c'est Jeanne.... Ils
+me pleurent, mais ils sont heureux d'un bonheur auquel le Ciel les a
+_destinés_. Ce bonheur fera leur vie.... Mon devoir, à moi, est de
+rester dans la tombe où leurs pensées m'ont si souvent visité....
+Promettez-moi que jamais ils ne sauront mon retour....
+
+--Je le jure,--répondit le capitaine, visiblement ému.
+
+--Merci. Mais dites-moi.... Depuis quand Talbot et Jeanne sont-ils
+mariés?
+
+--Quelques semaines à peine. Jeanne a été longtemps malade. Le choc
+qui a ébranlé ta raison, dis-tu, l'a mise, elle, à deux doigts de
+la mort.... Pendant sa maladie,--c'est Talbot lui-même qui me l'a
+raconté,--elle n'a eu qu'une idée fixe. Elle revoyait son père, près
+d'expirer, unissant la main de Talbot à la sienne, et quand ce
+dernier veillait à son chevet, cherchant tous les moyens de la
+distraire:--Donnez-moi votre main,--lui disait-elle souvent. Il se
+rendait à son désir et elle murmurait en souriant:--Je suis heureuse et
+je veux être votre femme.--Le vieux Talbot pleurait sans rien dire.
+Mais, un jour, elle lui dit:-N'est-ce pas, ami, que nous _devons_ nous
+marier? Promettez-moi que lorsque je serai guérie nous ferons notre
+_devoir_, promettez-moi que je serai votre femme....--Il dut lui faire
+cette promesse. Elle guérit et, au bout de sa convalescence, elle exigea
+qu'on publiât les bans.... Mais elle voulut garder ses habits de deuil.
+
+--Des habits de veuve!--murmura Raymond.--Jeanne a fait son devoir.
+
+Les deux hommes restèrent un instant silencieux. Tout à coup Raymond
+releva la tête:
+
+--Il le faut,--s'écria-t-il.--Capitaine, il faut que je les revoie....
+Oh! rassurez-vous, ils ne me verront pas, eux.... La nuit tombe et les
+quais sont obscurs.... Voulez-vous m'accompagner?
+
+Le capitaine Robert fit un signe d'assentiment et ils sortirent.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Raymond et son compagnon arrivèrent sans être vus jusqu'à la naissance
+de la jetée. La maison de Talbot s'élevait tout près. Une lumière
+brillait aux fenêtres.
+
+Le capitaine arrêta le matelot à quelques pas de la maison et s'avança
+seul. Il revint au bout d'un instant et, prenant le bras du jeune homme,
+il le conduisit près de la fenêtre éclairée.
+
+--Regarde,--lui dit-il,--mais prends garde!
+
+Raymond se pencha avidement.
+
+Assise près d'une table, tout près de la fenêtre, Jeanne était là.
+
+Elle fixait des yeux, sous la lumière vive d'une lampe, un objet caché
+dans sa main. Soudain cette main se porta à ses lèvres. Ce mouvement
+permit au matelot de voir en pleine lumière l'objet qu'elle tenait et
+qu'elle baisait à plusieurs reprises.
+
+Un cri étouffé lui échappa:
+
+--Mon portrait!...--murmura-t-il, pendant qu'un tremblement convulsif
+s'emparait de tous ses membres.
+
+La tête lui tourna. Il allait crier, frapper au carreau, se trahir,
+quand un pas lourd se fit entendre du côté de la jetée.
+
+--Prends garde!--dit encore le capitaine.--C'est Talbot. Il a pu nous
+voir. Laisse-moi faire.
+
+Et, tout en parlant, il força Raymond à se blottir dans un renfoncement
+de la muraille. Le jeune homme resta caché pendant que son compagnon
+allait au devant de Talbot.
+
+Il entendit la voix du pilote jeter un salut amical au capitaine. Il
+le vit s'avancer de son côté. Il reconnut le coup familier frappé au
+carreau.... La porte s'ouvrit. Un rayon de lumière s'allongea sur le
+pavé du quai, et l'ombre de Jeanne se maria un instant sur le sol à
+celle du vieux matelot.
+
+Raymond crut que son coeur se brisait!...
+
+L'épreuve n'était pourtant pas finie.
+
+La porte s'ouvrit encore, et, dans la lumière de la fenêtre, le jeune
+homme vit Jeanne s'avancer.... La main de la jeune femme se tendit de
+son côté pour détacher le volet de la fenêtre.
+
+Il aurait pu saisir cette main, crier:--Jeanne!... c'est moi!...--la
+prendre dans ses bras comme le jour où elle lui avait dit:--Va et
+meurs!
+
+Il ne le fit pas!...
+
+Le bruit de la porte qui se refermait le décida seul à sortir de sa
+cachette.
+
+Il chancelait. Le capitaine, qui arrivait, dut le soutenir un instant.
+
+--Raymond,--dit-il avec une compassion mal dissimulée,--il ne faut pas
+rester ici... Reviens chez moi, mon garçon...
+
+--Non, capitaine,--répondit le jeune matelot avec plus de calme.--Vous
+l'avez dit: il ne faut pas rester ici.... La nuit favorisera mon
+projet.... Demain, je serai loin du Havre.
+
+--Où vas-tu?
+
+--Où Dieu me conduira.... _N'est-il pas le maître de nos destinées?_
+
+Les deux hommes s'embrassèrent. Raymond jeta un dernier regard vers la
+maison, maintenant sombre. Un sanglot déchira sa poitrine.
+
+Puis, pressant une dernière fois la main du capitaine:
+
+--Adieu!...
+
+Et il se perdit dans la nuit.
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's De profundis!, by Carolus [Charles-Auguste Durand]
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12451 ***