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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12448 ***
+
+GEORGE SAND.
+
+L'ORCO
+
+
+
+
+Nous étions, comme de coutume, réunis sous la treille. La soirée était
+orageuse, l'air pesant et le ciel chargé de nuages noirs que
+sillonnaient de fréquents éclairs. Nous gardions un silence
+mélancolique. On eût dit que la tristesse de l'atmosphère avait gagné
+nos coeurs, et nous nous sentions involontairement disposés aux
+larmes. Beppa surtout paraissait livrée à de douloureuses pensées. En
+vain l'abbé, qui s'effrayait des dispositions de l'assemblée, avait-il
+essayé, à plusieurs reprises et de toutes les manières, de ranimer la
+gaieté, ordinairement si vive de notre amie. Ni questions, ni
+taquineries, ni prières n'avaient pu la tirer de sa rêverie; es yeux
+fixés au ciel, promenant au hasard ses doigts sur les cordes
+frémissantes de sa guitare, elle semblait avoir perdu le souvenir de
+ce qui se passait autour d'elle, et ne plus s'inquiéter d'autre chose
+que des sons plaintifs qu'elle faisait rendre à son instrument et de
+la course capricieuse des nuages. Le bon Panorio, rebuté par le
+mauvais succès de ses tentatives, prit le parti de s'adresser à moi.
+
+«Allons! me dit-il, cher Zorzi, essaie à ton tour, sur la belle
+capricieuse, le pouvoir de ton amitié. Il existe entre vous deux une
+sorte de sympathie magnétique, plus forte que tous mes raisonnements,
+et le son de ta voix réussit à la tirer de ses distractions les plus
+profondes.
+
+--Cette sympathie magnétique dont tu me parles, répondis-je, cher
+abbé, vient de l'identité de nos sentiments. Nous avons souffert de la
+même manière et pensé les mêmes choses, et nous nous connaissons
+assez, elle et moi, pour savoir quel ordre d'idées nous rappellent les
+circonstances extérieures. Je vous parie que je devine, non pas
+l'objet, mais du moins la nature de sa rêverie.»
+
+Et me tournant vers Beppa:
+
+«Carissima, lui dis-je doucement, à laquelle de nos soeurs penses-tu?
+
+--A la plus belle, me répondit-elle sans se détourner, à la plus
+fière, à la plus malheureuse.
+
+--Quand est-elle morte? repris-je, m'intéressant déjà à celle qui
+vivait dans le souvenir de ma noble amie, et désirant m'associer par
+mes regrets à une destinée qui ne pouvait pas m'être étrangère.
+
+--Elle est morte à la fin de l'hiver dernier, la nuit du bal masqué
+qui s'est donné au palais Servilio. Elle avait résisté à bien des
+chagrins, elle était sortie victorieuse de bien des dangers, elle
+avait traversé, sans succomber, de terribles agonies, et elle est
+morte tout d'un coup sans laisser de trace, comme si elle eût été
+emportée par la foudre. Tout le monde ici l'a connue plus ou moins,
+mais personne autant que moi, parce que personne ne l'a autant aimée
+et qu'elle se faisait connaître selon qu'on l'aimait. Les autres ne
+croient pas à sa mort, quoiqu'elle n'ait pas reparu depuis la nuit
+dont je te parle. Ils disent qu'il lui est arrivé bien souvent de
+disparaître ainsi pendant longtemps, et de revenir ensuite. Mais moi
+je sais qu'elle ne reviendra plus et que son rôle est fini sur la
+terre. Je voudrais en douter que je ne le pourrais pas; elle a pris
+soin de me faire savoir la fatale vérité par celui-là même qui a été
+la cause de sa mort. Et quel malheur c'est là, mon Dieu! le plus grand
+malheur de ces époques malheureuses! C'était une vie si belle que la
+sienne! si belle et si pleine de contrastes, si mystérieuse, si
+éclatante, si triste, si magnifique, si enthousiaste, si austère, si
+voluptueuse, si complète en sa ressemblance avec toutes les choses
+humaines! Non, aucune vie ni aucune mort n'ont été semblables à
+celles-là. Elle avait trouvé le moyen, dans ce siècle prosaïque, de
+supprimer de son existence toutes les mesquines réalités, et de n'y
+laisser que la poésie. Fidèle aux vieilles coutumes de l'aristocratie
+nationale, elle ne se montrait qu'après la chute du jour, masquée,
+mais sans jamais se faire suivre de personne. Il n'est pas un habitant
+de la ville qui ne l'ait rencontrée errant sur les places ou dans les
+rues, pas un qui n'ait aperçu sa gondole attachée sur quelque canal;
+mais aucun ne l'a jamais vue en sortir ou y entrer. Quoique cette
+gondole ne fût gardée par personne, on n'a jamais entendu dire qu'elle
+eût été l'objet d'une seule tentative de vol. Elle était peinte et
+équipée comme toutes les autres gondoles, et pourtant tout le monde la
+connaissait; les enfants mêmes disaient en la voyant: «Voilà la
+gondole du masque.» Quant à la manière dont elle marchait, et à
+l'endroit d'où elle amenait le soir et où elle remmenait le matin sa
+maîtresse, nul ne le pouvait seulement soupçonner. Les douaniers
+gardes-côtes avaient bien vu souvent glisser une ombre noire sur les
+lagunes, et, la prenant pour une barque de contrebandier, lui avaient
+donné la chasse jusqu'en pleine mer, mais, le matin venu, ils
+n'avaient jamais rien aperçu sur les flots qui ressemblât à l'objet de
+leur poursuite, et, à la longue, ils avaient pris l'habitude de ne
+plus s'en inquiéter, et se contentaient de dire, en la revoyant:
+«Voilà encore la gondole du masque.» La nuit, le masque parcourait la
+ville entière, cherchant on ne sait quoi. On le voyait tour à tour sur
+les places les plus vastes et dans les rues les plus tortueuses, sur
+les ponts et sous la voûte des grands palais, dans les lieux les plus
+fréquentés ou les plus déserts. Il allait tantôt lentement, tantôt
+vite, sans paraître s'inquiéter de la foule ou de la solitude, mais ne
+s'arrêtait jamais. Il paraissait contempler avec une curiosité
+passionnée les maisons, les monuments, les canaux, et jusqu'au ciel de
+la ville, et savourer avec bonheur l'air qui y circulait. Quand il
+rencontrait une personne amie, il lui faisait signe de le suivre, et
+disparaissait bientôt avec elle. Plus d'une fois il m'a ainsi emmené,
+du sein de la foule, dans quelque lieu désert, et il s'est entretenu
+avec moi des choses que nous aimions. Je le suivais avec confiance,
+parce que je savais bien que nous étions amis; mais beaucoup de ceux à
+qui il faisait signe n'osaient pas se rendre a son invitation. Des
+histoires étranges circulaient sur son compte et glaçaient le courage
+des plus intrépides. On disait que plusieurs jeunes gens, croyant
+deviner une femme sous ce masque et sous cette robe noire, s'étaient
+énamourés d'elle, tant à cause de la singularité et du mystère de sa
+vie que de ses belles formes et de ses nobles allures; qu'ayant eu
+l'imprudence de la suivre, ils n'avaient jamais reparu. La police,
+ayant même remarqué que ces jeunes gens étaient tous Autrichiens,
+avait mis en jeu toutes ses manoeuvres pour les retrouver et pour
+s'emparer de celle qu'on accusait de leur disparition. Mais les sbires
+n'avaient pas été plus heureux que les douaniers, et l'on n'avait
+jamais pu ni savoir aucune nouvelle des jeunes étrangers, ni mettre la
+main sur _elle_. Une aventure bizarre avait découragé les plus ardents
+limiers de l'inquisition viennoise. Voyant qu'il était impossible
+d'attraper le masque la nuit dans Venise, deux des argousins les plus
+zélés résolurent de l'attendre dans sa gondole même, afin de le saisir
+lorsqu'il y rentrerait pour s'éloigner. Un soir qu'ils la virent
+attachée au quai des Esclavons, ils descendirent dedans et s'y
+cachèrent. Ils y restèrent toute la nuit sans voir ni entendre
+personne; mais, une heure environ avant le jour, ils crurent
+s'apercevoir que quelqu'un détachait la barque. Ils se levèrent en
+silence, et s'apprêtèrent à sauter sur leur proie; mais au même
+instant un terrible coup de pied fit chavirer la gondole et les
+malencontreux agents de l'ordre public autrichien. Un d'eux se noya,
+et l'autre ne dut la vie qu'au secours que lui portèrent des
+contrebandiers. Le lendemain matin il n'y avait point trace de la
+barque, et la police put croire qu'elle était submergée; mais le soir
+on la vit attachée à la même place, et dans le même état que la
+veille. Alors une terreur superstitieuse s'empara de tous les
+argousins, et pas un ne voulut recommencer la tentative de la veille.
+Depuis ce jour on ne chercha plus à inquiéter le masque, qui continua
+ses promenades comme par le passé.
+
+Au commencement de l'automne dernier, il vint ici en garnison un
+officier autrichien, nommé le comte Franz Lichtenstein. C'était un
+jeune homme enthousiaste et passionné, qui avait en lui le germe de
+tous les grands sentiments et comme un instinct des nobles pensées.
+Malgré sa mauvaise éducation de grand seigneur, il avait su garantir
+son esprit de tout préjugé, et garder dans son coeur une place pour la
+liberté. Sa position le forçait à dissimuler en public ses idées et
+ses goûts; mais dès que son service était achevé, il se hâtait de
+quitter son uniforme, auquel lui semblaient indissolublement liés tous
+les vices du gouvernement qu'il servait, et courait auprès des
+nouveaux amis que par sa bonté et son esprit il s'était faits dans la
+ville. Nous aimions surtout à l'entendre parler de Venise. Il l'avait
+vue en artiste, avait déploré intérieurement sa servitude, et était
+arrivé à l'aimer autant qu'un Vénitien. Il ne se lassait pas de la
+parcourir nuit et jour, ne se lassant pas de l'admirer. Il voulait,
+disait-il, la connaître mieux que ceux qui avaient le bonheur d'y être
+nés. Dans ses promenades nocturnes il rencontra le masque. Il n'y fit
+pas d'abord grande attention; mais ayant bientôt remarqué qu'il
+paraissait étudier la ville avec la même curiosité et le même soin que
+lui-même, il fut frappé de cette étrange coïncidence, et en parla à
+plusieurs personnes. On lui conta tout d'abord les histoires qui
+couraient sur la femme voilée, et on lui conseilla de prendre garde à
+lui. Mais comme il était brave jusqu'à la témérité, ces
+avertissements, au lieu de l'effrayer, excitèrent sa curiosité et lui
+inspirèrent une folle envie de faire connaissance avec le personnage
+mystérieux qui épouvantait si fort le vulgaire. Voulant garder
+vis-à-vis du masque le même incognito que celui-ci gardait vis-à-vis
+de lui, il s'habilla en bourgeois, et commença ses promenades
+nocturnes. Il ne tarda pas à rencontrer ce qu'il cherchait. Il vit,
+par un beau clair de lune, la femme masquée, debout devant la
+charmante église de _Saints-Jean-et-Paul_. Elle semblait contempler
+avec adoration les ornements délicats qui en décorent le portail. Le
+comte s'approcha d'elle à pas lents et silencieux. Elle ne parut pas
+s'en apercevoir et ne bougea pas. Le comte, qui s'était arrêté un
+instant pour voir s'il était découvert, reprit sa marche et arriva
+tout près d'elle. Il l'entendit pousser un profond soupir; et comme il
+savait fort mal le vénitien, mais fort bien l'italien, il lui adressa
+la parole dans un toscan très-pur.
+
+«Salut, dit-il, salut et bonheur à ceux qui aiment Venise.»
+
+--Qui êtes-vous? répondit le masque, d'une voix pleine et sonore comme
+celle d'un homme, mais douce comme celle d'un rossignol.
+
+--Je suis un amant de la beauté.
+
+--Êtes-vous de ceux dont l'amour brutal violente la beauté libre, ou
+de ceux qui s'agenouillent devant la beauté captive, et pleurent de
+ses larmes?
+
+--Quand le roi des nuits voit la rose fleurir joyeusement sous
+l'haleine de la brise, il bat des ailes et chante; quand il la voit se
+flétrir sous le souffle brûlant de l'orage, il cache sa tête sous son
+aile et gémit. Ainsi fait mon âme.
+
+--Suis-moi donc, car tu es un de mes fidèles.»
+
+Et, saisissant la main du jeune homme, elle l'entraîna vers l'église.
+Quand celui-ci sentit cette main froide de l'inconnue serrer la
+sienne, et la vit se diriger avec lui vers le sombre enfoncement du
+portail, il se rappela involontairement les sinistres histoires qu'il
+avait entendu raconter, et, tout à coup saisi d'une terreur panique,
+il s'arrêta. Le masque se retourna, et, fixant sur le visage pâlissant
+de son compagnon un regard scrutateur, il lui dit:
+
+«Vous avez peur? Adieu.»
+
+Puis, lui lâchant le bras, elle s'éloigna à grands pas. Franz eut
+honte de sa faiblesse, et, se précipitant vers elle, lui saisit la
+main à son tour et lui dit:
+
+«Non, je n'ai pas peur. Allons.»
+
+Sans rien répondre, elle continua sa marche. Mais, au lieu de se
+diriger vers l'église, comme la première fois, elle s'enfonça dans une
+des petites rues qui donnent sur la place. La lune s'était cachée, et
+l'obscurité la plus complète régnait dans la ville. Franz voyait à
+peine où il posait le pied, et ne pouvait rien distinguer dans les
+ombres profondes qui l'enveloppaient de toutes parts. Il suivait au
+hasard son guide, qui semblait au contraire connaître très-bien sa
+route. De temps en temps quelques lueurs, glissant à travers les
+nuages, venaient montrer à Franz le bord d'un canal, un pont, une
+voûte, ou quelque partie inconnue d'un dédale de rues profondes et
+tortueuses; puis tout retombait dans l'obscurité. Franz avait bien
+vite reconnu qu'il était perdu dans Venise, et qu'il se trouvait à la
+merci de son guide; mais résolu à tout braver, il ne témoigna aucune
+inquiétude, et se laissa toujours conduire sans faire aucune
+observation. Au bout d'une grande heure, la femme masquée s'arrêta.
+
+«C'est bien, dit-elle au comte, vous avez du coeur. Si vous aviez
+donné le moindre signe de crainte pendant notre course, je ne vous
+eusse jamais reparlé. Mais vous avez été impassible, je suis contente
+de vous. À demain donc, sur la place Saints-Jean-et-Paul, à onze
+heures. Ne cherchez pas à me suivre; ce serait inutile. Tournez cette
+rue à droite, et vous verrez la place Saint-Marc. Au revoir.»
+
+Elle serra vivement la main du comte, et, avant qu'il eût eu le temps
+de lui répondre, disparut derrière l'angle de la rue. Le comte resta
+quelque temps immobile, encore tout étonné de ce qui venait de se
+passer, et indécis sur ce qu'il avait à faire. Mais, ayant réfléchi au
+peu de chances qu'il avait de retrouver la dame mystérieuse, et aux
+risques qu'il courrait de se perdre en la poursuivant, il prit le
+parti de retourner chez lui. Il suivit donc la rue à droite, se trouva
+en effet, au bout de quelques minutes, sur la place Saint-Marc, et de
+là regagna facilement son hôtel.
+
+Le lendemain il fut fidèle au rendez-vous. Il arriva sur la place
+comme l'horloge de l'église sonnait onze heures. Il vit la femme
+masquée, qui l'attendait debout sur les marches du portail.
+
+«C'est bien, lui dit-elle, vous êtes exact. Entrons.»
+
+En disant cela, elle se retourna brusquement vers l'église. Franz, qui
+voyait la porte fermée, et qui savait qu'elle ne s'ouvrait pour
+personne la nuit, crut que cette femme était folle. Mais quelle ne fut
+pas sa surprise en voyant que la porte cédait au premier effort! Il
+suivit machinalement son guide, qui referma rapidement la porte après
+qu'il fut entré. Ils se trouvaient alors tous deux dans les ténèbres;
+mais Franz, se rappelant qu'une seconde porte, sans serrure, le
+séparait encore de la nef, ne conçut aucune inquiétude, et s'apprêta à
+la pousser devant lui pour entrer. Mais elle l'arrêta par le bras.
+
+«Êtes-vous jamais venu dans cette église? lui demanda-t-elle
+brusquement.
+
+--Vingt fois, répondit-il, et je la connais aussi bien que
+l'architecte qui l'a bâtie.
+
+--Dites que vous croyez la connaître, car vous ne la connaissez
+réellement pas encore. Entrez.»
+
+Franz poussa la seconde porte et pénétra dans l'intérieur de l'église.
+Elle était magnifiquement illuminée de toutes parts et complètement
+déserte.
+
+«Quelle cérémonie va-t-on célébrer ici? demanda Franz stupéfait.
+
+--Aucune. L'église m'attendait ce soir: voilà tout. Suivez-moi.»
+
+Le comte chercha en vain à comprendre le sens des paroles que lui
+adressait le masque; mais, toujours subjugué par un pouvoir
+mystérieux, il le suivit avec obéissance. Elle le mena au milieu de
+l'église, lui en fit remarquer, comprendre et admirer l'ordonnance
+générale. Puis, passant à l'examen de chaque partie, elle lui détailla
+tour à tour la nef, les colonnades, les chapelles, les autels, les
+statues, les tableaux, tous les ornements; lui montra le sens de
+chaque chose, lui dévoila l'idée cachée sous chaque forme, lui fit
+sentir toutes les beautés des oeuvres qui composaient l'ensemble, et
+le fit pénétrer, pour ainsi dire, dans les entrailles de l'église.
+Franz écoutait avec une attention religieuse toutes les paroles de
+cette bouche éloquente qui se plaisait à l'instruire, et, de moment en
+moment, reconnaissait combien peu il avait compris auparavant cet
+ensemble d'oeuvres qui lui avaient semblé si faciles à comprendre.
+Quand elle finit, les lueurs du matin, pénétrant à travers les
+vitraux, faisaient pâlir la lueur des cierges. Quoiqu'elle eût parlé
+plusieurs heures et qu'elle ne se fût pas assise un instant pendant
+toute la nuit, ni sa voix ni son corps ne trahissaient aucune fatigue.
+Seulement sa tête s'était penchée sur son sein, qui battait avec
+violence, et semblait écouter les soupirs qui s'en exhalaient. Tout à
+coup elle redressa la tête, et, levant ses deux bras au ciel, elle
+s'écria:
+
+«Ô servitude! servitude!»
+
+À ces paroles, des larmes roulant de dessous son masque allèrent
+tomber sur les plis de sa robe noire.
+
+«Pourquoi pleurez-vous? s'écria Franz en s'approchant d'elle.
+
+--À demain, lui répondit-elle. À minuit, devant l'Arsenal.»
+
+Et elle sortit par la porte latérale de gauche, qui se referma
+lourdement. Au même moment l'_Angélus_ sonna. Franz, saisi par le
+bruit inattendu de la cloche, se retourna, et vit que tous les cierges
+étaient éteints. Il resta quelque temps immobile de surprise; puis il
+sortit de l'église par la grande porte, que les sacristains venaient
+d'ouvrir, et s'en retourna lentement chez lui, cherchant à deviner
+quelle pouvait être cette femme si hardie, si artiste, si puissante,
+si pleine de charme dans ses paroles et de majesté dans sa démarche.
+
+Le lendemain, à minuit, le comte était devant l'Arsenal. Il y trouva
+le masque, qui l'attendait comme la veille, et qui, sans lui rien
+dire, se mit à marcher rapidement devant lui. Franz le suivit comme
+les deux nuits précédentes. Arrivé devant une des portes latérales de
+droite, le masque s'arrêta, introduisit dans la serrure une clef d'or
+que Franz vit briller aux rayons de la lune, ouvrit sans faire aucun
+bruit, et entra la première, en faisant signe à Franz d'entrer après
+elle. Celui-ci hésita un instant. Pénétrer la nuit dans l'Arsenal, à
+l'aide d'une fausse clef, c'était s'exposer à passer devant un conseil
+de guerre, si l'on était découvert; et il était presque impossible de
+ne pas l'être dans un endroit peuplé de sentinelles. Mais, en voyant
+le masque s'apprêter à refermer la porte devant lui, il se décida tout
+d'un coup à poursuivre l'aventure jusqu'au bout, et entra. La femme
+masquée lui fit traverser d'abord plusieurs cours, ensuite des
+corridors et des galeries, dont elle ouvrait toutes les portes avec sa
+clef d'or, et finit par l'introduire dans de vastes salles remplies
+d'armes de tout genre et de tout temps, qui avaient servi dans les
+guerres de la république, soit à ses défenseurs, soit à ses ennemis.
+Ces salles se trouvaient éclairées par des fanaux de galères, placés à
+égales distances entre les trophées. Elle montra au comte les armes
+les plus curieuses et les plus célèbres, lui disant le nom de ceux à
+qui elles avaient appartenu, et celui des combats où elles avaient été
+employées, lui racontant en détail les exploits dont elles avaient été
+les instruments. Elle fit revivre ainsi aux yeux de Franz toute
+l'histoire de Venise. Après avoir visité les quatre salles consacrées
+à cette exposition, elle l'emmena dans une dernière, plus vaste que
+toutes les autres et éclairée comme elles, où se trouvaient des bois
+de construction, des débris de navires de différentes grandeurs et de
+différentes formes, et des parties entières du dernier _Bucentaure_.
+Elle apprit a son compagnon la propriété de tous les bois, l'usage des
+navires, l'époque à laquelle ils avaient été construits, et le nom des
+expéditions dont ils avaient fait partie; puis, lui montrant la
+galerie du _Bucentaure_:
+
+«Voilà, lui dit-elle d'une voix profondément triste, les restes d'une
+royauté passée. C'est là le dernier navire qui ait mené le doge
+épouser la mer. Maintenant Venise est esclave, et les esclaves ne se
+marient point. Ô servitude! ô servitude!
+
+Comme la veille, elle sortit après avoir prononcé ces paroles, mais
+emmenant cette fois à sa suite le comte, qui ne pouvait sans danger
+rester à l'Arsenal. Ils s'en retournèrent de la même manière qu'ils
+étaient venus, et franchirent la dernière porte sans avoir rencontré
+personne. Arrivés sur la place, ils prirent un nouveau rendez-vous
+pour lendemain, et se séparèrent.
+
+Le lendemain et tous les jours suivants, elle mena Franz dans les
+principaux monuments de la ville, l'introduisant partout avec une
+incompréhensible facilité, lui expliquant avec une admirable clarté
+tout ce qui se présentait à leurs yeux, déployant devant lui de
+merveilleux trésors d'intelligence et de sensibilité. Celui-ci ne
+savait lequel admirer le plus, d'un esprit qui comprenait si
+profondément toutes choses, ou d'un coeur qui mêlait à toutes ses
+pensées de si beaux élans de sensibilité. Ce qui n'avait d'abord été
+chez lui qu'une fantaisie se changea bientôt en un sentiment réel et
+profond. C'était la curiosité qui l'avait porté à nouer connaissance
+avec le masque, et l'étonnement qui l'avait fait continuer. Mais
+ensuite l'habitude qu'il avait prise de le voir toutes les nuits
+devint pour lui une véritable nécessité. Quoique les paroles de
+l'inconnue fussent toujours graves et souvent tristes, Franz y
+trouvait un charme indéfinissable qui l'attachait à elle de plus en
+plus, et il n'eût pu s'endormir, au lever du jour, s'il n'avait, la
+nuit, entendu ses soupirs et vu couler ses larmes. Il avait pour la
+grandeur et les souffrances qu'il soupçonnait en elle un respect si
+sincère et si profond, qu'il n'avait encore osé la prier ni d'ôter son
+masque, ni de lui dire son nom. Comme elle ne lui avait pas demandé le
+sien, il eût rougi de se montrer plus curieux et plus indiscret
+qu'elle, et il était résolu à tout attendre de son bon plaisir, et
+rien de sa propre importunité. Elle sembla comprendre la délicatesse
+de sa conduite et lui en savoir gré; car, à chaque entrevue, elle lui
+témoigna plus de confiance et de sympathie. Quoiqu'il n'eût pas été
+prononcé entre eux un seul mol d'amour, Franz eut donc lieu de croire
+qu'elle connaissait sa passion et se sentait disposée à la partager.
+Ses espérances suffisaient presque à son bonheur; et quand il se
+sentait un désir plus vif de connaître celle qu'il nommait déjà
+intérieurement sa maîtresse, son imagination, frappée et comme
+rassurée par le merveilleux qui l'entourait, la lui peignait si
+parfaite et si belle, qu'il redoutait en quelque sorte le moment où
+elle se dévoilerait à lui.
+
+Une nuit qu'ils erraient ensemble sous les colonnades de Saint-Marc,
+la femme masquée fit arrêter Franz devant un tableau qui représentait
+une fille agenouillée devant le saint patron de la basilique et de la
+ville.
+
+«Que dites-vous de cette femme? lui dit-elle après lui avoir laissé le
+temps de la bien examiner.
+
+--C'est, répondit-il, la plus merveilleuse beauté que l'on puisse, non
+pas voir, mais imaginer. L'âme inspirée de l'artiste a pu nous en
+donner la divine image, mais le modèle n'en peut exister qu'aux
+cieux.»
+
+La femme masquée serra fortement la main de Franz.
+
+«Moi, reprit-elle, je ne connais pas de visage plus beau que celui du
+glorieux saint Marc, et je ne saurais aimer d'autre homme que celui
+qui en est la vivante image.»
+
+En entendant ces mots, Franz pâlit et chancela comme frappé de
+vertige. Il venait de reconnaître que le visage du saint offrait avec
+le sien la plus exacte ressemblance. Il tomba à genoux devant
+l'inconnue, et, lui saisissant la main, la baigna de ses larmes, sans
+pouvoir prononcer une parole.
+
+«Je sais maintenant que tu m'appartiens, lui dit-elle d'une voix émue,
+et que tu es digne de me connaître et de me posséder. À demain, au bal
+du palais Servilio.»
+
+Puis elle le quitta comme les autres fois, mais sans prononcer les
+paroles, pour ainsi dire sacramentelles, qui terminaient ses
+entretiens de chaque nuit. Franz, ivre de joie, erra tout le jour dans
+la ville, sans pouvoir s'arrêter nulle part. Il admirait le ciel,
+souriait aux lagunes, saluait les maisons, et parlait au vent. Tous
+ceux qui le rencontraient le prenaient pour un fou et le lui
+montraient par leurs regards. Il s'en apercevait, et riait de la folie
+de ceux qui raillaient la sienne. Quand ses amis lui demandaient ce
+qu'il avait fait depuis un mois qu'on ne le voyait plus, il leur
+répondait: «Je vais être heureux», et passait. Le soir venu, il alla
+acheter une magnifique écharpe et des épaulettes neuves, rentra chez
+lui pour s'habiller, mit le plus grand soin à sa toilette, et se
+rendit ensuite, revêtu de son uniforme, au palais Servilio.
+
+Le bal était magnifique; tout le monde, excepté les officiers de la
+garnison, était venu déguisé, selon la teneur des lettres
+d'invitation, et cette multitude de costumes variés et élégants, se
+mêlant et s'agitant au son d'un nombreux orchestre, offrait l'aspect
+le plus brillant et le plus animé. Franz parcourut toutes les salles,
+s'approcha de tous les groupes, et jeta les yeux sur toutes les
+femmes. Plusieurs étaient remarquablement belles, et pourtant aucune
+ne lui parut digne d'arrêter ses regards.
+
+«Elle n'est pas ici, se dit-il en lui-même. J'en étais sûr; ce n'est
+pas encore son heure.»
+
+Il alla se placer derrière une colonne, auprès de l'entrée principale,
+et attendit, les yeux fixés sur la porte. Bien des fois cette porte
+s'ouvrit; bien des femmes entrèrent sans faire battre le coeur de
+Franz. Mais, au moment où l'horloge allait sonner onze heures, il
+tressaillit, et s'écria assez haut pour être entendu de ses voisins:
+
+«La voilà!»
+
+Tous les yeux se tournèrent vers lui, comme pour lui demander le
+sens de son exclamation. Mais, au même instant, les portes
+s'ouvrirent brusquement, et une femme qui entra attira sur elle tous
+les regards. Franz la reconnut tout de suite. C'était la jeune fille
+du tableau, vêtue en dogaresse du XVe siècle, et rendue plus belle
+encore par la magnificence de son costume. Elle s'avançait d'un pas
+lent et majestueux, regardant avec assurance autour d'elle, ne
+saluant personne, comme si elle eût été la reine du bal. Personne,
+excepté Franz, ne la connaissait; mais tout le monde, subjugué par
+sa merveilleuse beauté et son air de grandeur, s'écartait
+respectueusement et s'inclinait presque sur son passage. Franz, à la
+fois ébloui et enchanté, la suivait d'assez loin. Au moment où elle
+arrivait dans la dernière salle, un beau jeune homme, portant le
+costume de Tasso, chantait, en s'accompagnant sur la guitare, une
+romance en l'honneur de Venise. Elle marcha droit à lui, et, le
+regardant fixement, lui demanda qui il était pour oser porter un
+pareil costume et chanter Venise. Le jeune homme, atterré par ce
+regard, baissa la tête en pâlissant, et lui tendit sa guitare. Elle
+la prit, et, promenant au hasard sur les cordes ses doigts blancs
+comme l'albâtre, elle entonna à son tour, d'une voix harmonieuse et
+puissante, un chant bizarre et souvent entrecoupé:
+
+«Dansez, riez, chantez, gais enfants de Venise! Pour vous, l'hiver
+n'a point de frimas, la nuit pas de ténèbres, la vie pas de soucis.
+Vous êtes les heureux du monde, et Venise est la reine des nations.
+Qui a dit non? Qui donc ose penser que Venise n'est pas toujours
+Venise? Prenez garde! Les yeux voient, les oreilles entendent, les
+langues parlent; craignez le conseil des Dix, si vous n'êtes pas de
+bons citoyens. Les bons citoyens dansent, rient et chantent, mais ne
+parlent pas. Dansez, riez, chantez, gais enfants de Venise!--Venise,
+seule ville qui n'ait pas été créée par la main, mais par l'esprit
+de l'homme, toi qui sembles faite pour servir de demeure passagère
+aux âmes des justes, et placée comme un degré pour elles de la terre
+aux cieux; murs qu'habitèrent les fées, et qu'anime encore un
+souffle magique; colonnades aériennes qui tremblez dans la brume;
+aiguilles légères qui vous confondez avec les mâts flottants des
+navires; arcades qui semblez contenir mille voix pour répondre à
+chaque voix qui passe; myriades d'anges et de saints qui semblez
+bondir sur les coupoles et agiter vos ailes de marbre et de bronze
+quand la brise court sur vos fronts humides; cité qui ne gis pas,
+comme les autres, sur un sol morne et fangeux, mais qui flottes,
+comme une troupe de cygnes, sur les ondes, réjouissez-vous,
+réjouissez-vous, réjouissez-vous! Une destinée nouvelle s'ouvre pour
+vous, aussi belle que la première. L'aigle noir flotte au-dessus du
+lion de Saint-Marc, et des pieds tudesques valsent dans le palais
+des doges!--Taisez-vous, harmonie de la nuit! Éteignez-vous, bruits
+insensés du bal! Ne te fais plus entendre, saint cantique des
+pêcheurs; cesse de murmurer, voix de l'Adriatique! Meurs, lampe de
+la Madone; cache-toi pour jamais, reine argentée de la nuit! il n'y
+a plus de Vénitiens dans Venise!--Rêvons-nous, sommes-nous en fête?
+Oui, oui, dansons, rions, chantons! C'est l'heure où l'ombre de
+Faliero descend lentement l'escalier des Géants, et s'assied
+immobile sur la dernière marche. Dansons, rions, chantons! car tout
+à l'heure la voix de l'horloge dira: Minuit! et le choeur des morts
+viendra crier à nos oreilles! Servitude! servitude!»
+
+En achevant ces mots, elle laissa tomber sa guitare qui rendit un son
+funèbre en heurtant les dalles, et l'horloge sonna. Tout le monde
+écouta sonner les douze coups dans un silence sinistre. Alors le
+maître du palais s'avança vers l'inconnue d'un air moitié effrayé,
+moitié irrité.
+
+«Madame, lui dit-il d'une voix émue, qui m'a fait l'honneur de vous
+amener chez moi?
+
+--Moi, s'écria Franz en s'avançant; et si quelqu'un le trouve mauvais,
+qu'il parle.»
+
+L'inconnue, qui n'avait pas paru faire attention à la question du
+maître, leva vivement la tête en entendant la voix du comte.
+
+«Je vis, s'écria-t-elle avec enthousiasme, je vivrai.»
+
+Et elle se retourna vers lui avec un visage rayonnant. Mais, quand
+elle l'eut vu, ses joues pâlirent, et son front se chargea d'un sombre
+nuage.
+
+«Pourquoi avez-vous pris ce déguisement? lui dit-elle d'un ton sévère
+en lui montrant son uniforme.
+
+--Ce n'est point un déguisement, répondit-il, c'est...»
+
+Il n'en put dire davantage. Un regard terrible de l'inconnue l'avait
+comme pétrifié. Elle le considéra quelques secondes en silence, puis
+laissa tomber de ses yeux deux grosses larmes. Franz allait s'élancer
+vers elle. Elle ne lui en laissa pas le temps.
+
+«Suivez-moi», lui dit-elle d'une voix sourde.
+
+Puis elle fendit rapidement la foule étonnée, et sortit du bal suivie
+du comte.
+
+Arrivée au bas de l'escalier du palais, elle sauta dans sa gondole, et
+dit à Franz d'y monter après elle et de s'asseoir. Quand il l'eut
+fait, il jeta les yeux autour de lui, et n'apercevant point de
+gondolier:
+
+«Qui nous conduira? dit-il.
+
+--Moi, répondit-elle en saisissant la rame d'une main vigoureuse.
+
+--Laissez-moi plutôt.
+
+--Non. Les mains autrichiennes ne connaissent pas la rame de Venise.»
+
+Et, imprimant à la gondole une forte secousse, elle la lança comme une
+flèche sur le canal. En peu d'instants ils furent loin du palais.
+Franz, qui attendait de l'inconnue l'explication de sa colère,
+s'étonnait et s'inquiétait de lui voir garder le silence.
+
+«Où allons-nous? dit-il après un moment de réflexion.
+
+--Où la destinée veut que nous allions,» répondit-elle d'une voix
+sombre; et, comme si ces mots eussent ranimé sa colère, elle se mit à
+ramer avec plus de vigueur encore. La gondole, obéissant à l'impulsion
+de sa main puissante, semblait voler sur les eaux. Franz voyait
+l'écume courir avec une éblouissante rapidité le long des flancs de la
+barque, et les navires qui se trouvaient sur leur passage, fuir
+derrière lui comme des nuages emportés par l'ouragan. Bientôt les
+ténèbres s'épaissirent, le vent se leva, et le jeune homme n'entendit
+plus rien que le clapotement des flots et les sifflements de l'air
+dans ses cheveux; et il ne vit plus rien devant lui que la grande
+forme blanche de sa compagne au milieu de l'ombre. Debout à la poupe,
+les mains sur la rame, les cheveux épars sur les épaules, et ses longs
+vêtements blancs en désordre abandonnés au vent, elle ressemblait
+moins à une femme qu'à l'esprit des naufrages se jouant sur la mer
+orageuse.
+
+«Où sommes-nous? s'écria Franz d'une voix agitée.
+
+--Le capitaine a peur?» répondit l'inconnue avec un rire dédaigneux.
+
+Franz ne répondit pas. Il sentait qu'elle avait raison et que la peur
+le gagnait. Ne pouvant la maîtriser, il voulait au moins la
+dissimuler, et résolut de garder le silence. Mais, au bout de quelques
+instants, saisi d'une sorte de vertige, il se leva et marcha vers
+l'inconnue.
+
+«Asseyez-vous», lui cria celle-ci.
+
+Franz, que sa peur rendait furieux, avançait toujours.
+
+«Asseyez-vous», lui répéta-t-elle d'une voix furieuse; et, voyant
+qu'il continuait à avancer, elle frappa du pied avec tant de violence,
+que la barque trembla, comme si elle eût voulu chavirer. Franz fut
+renversé par la secousse et tomba évanoui au fond de la barque. Quand
+il revint à lui, il vit l'inconnue qui pleurait, couchée à ses pieds.
+Touché de son amère douleur, et oubliant tout ce qui venait de se
+passer, il la saisit dans ses bras, la releva et la fit asseoir à côté
+de lui; mais elle ne cessait pas de pleurer.
+
+«Ô mon amour! s'écria Franz en la serrant contre son coeur, pourquoi
+ces larmes?
+
+--Le Lion! le Lion!» lui répondit-elle en levant vers le ciel son bras
+de marbre.
+
+Franz porta ses regards vers le point du ciel qu'elle lui montrait, et
+vit en effet la constellation du Lion qui brillait solitaire au milieu
+des nuages.
+
+«Qu'importe? Les astres ne peuvent rien sur nos destinées; et s'ils
+pouvaient quelque chose, nous trouverions des constellations
+favorables pour lutter contre les étoiles funestes.
+
+--Vénus est couchée, hélas! et le Lion se lève. Et là-bas! regarde
+là-bas! qui peut lutter contre ce qui vient là-bas!»
+
+Elle prononça ces mots avec une sorte d'égarement, en abaissant le
+bras vers l'horizon. Franz tourna les yeux vers le côté qu'elle
+désignait, et vit un point noir qui se dessinait sur les flots au
+milieu d'une auréole de feu.
+
+«Qu'est-ce là? dit-il avec un profond étonnement.
+
+--C'est le destin, répondit-elle, qui vient chercher sa victime.
+Laquelle? vas-tu dire. Celle que je voudrai. Tu as bien entendu parler
+de ces gentilshommes autrichiens qui montèrent avec moi dans ma
+gondole, et ne reparurent jamais?
+
+--Oui. Mais cette histoire est fausse.
+
+--Elle est vraie. Il faut que je dévore ou que je sois dévorée. Tout
+homme de ta nation qui m'aime et que je n'aime pas, meurt. Et tant que
+je n'en aimerai pas un, je vivrai et je ferai mourir. Et si j'en aime
+un, je mourrai. C'est mon sort.
+
+--Ô mon Dieu! qui donc es-tu?
+
+--Comme il avance! Dans une minute il sera sur nous. Entends-tu?
+entends-tu?»
+
+Le point noir s'était approché avec une inconcevable rapidité, et
+avait pris la forme d'un immense bateau. Une lumière rouge sortait de
+ses flancs et l'entourait de toutes parts; de grands fantômes se
+tenaient immobiles sur le pont, et une quantité innombrable de rames
+s'élevait et s'abaissait en cadence, frappant l'onde avec un bruit
+sinistre, et des voix caverneuses chantaient le _Dies iræ_ en
+s'accompagnant de bruits de chaînes.
+
+«Ô la vie! ô la vie! reprit l'inconnue avec désespoir, Ô Franz! voici
+le navire! le reconnais-tu?
+
+--Non; je tremble devant cette apparition terrible, mais je ne la
+connais pas.
+
+--C'est le _Bucentaure_. C'est lui qui a englouti tes compatriotes.
+Ils étaient ici, à cette même place, à cette même heure, assis à côté
+de moi, dans cette gondole. Le navire s'est approché comme il
+s'approche. Une voix m'a crié: Qui vive? j'ai répondu: Autriche. La
+voix m'a crié: Hais-tu ou aimes-tu? J'ai répondu: Je hais; et la voix
+m'a dit: Vis. Puis le navire a passé sur la gondole, a englouti tes
+compatriotes, et m'a portée en triomphe sur les flots.
+
+--Et aujourd'hui?...
+
+--Hélas! la voix va parler.»
+
+En effet, une voix lugubre et solennelle, imposant silence au funèbre
+équipage du _Bucentaure_, cria: «Qui vive?
+
+--Autriche», répondit la voix tremblante de l'inconnue.
+
+Un choeur de malédiction éclata sur le _Bucentaure_ qui s'approchait
+avec une rapidité toujours croissante. Puis un nouveau silence se fit,
+et la voix reprit:
+
+«Hais-tu ou aimes-tu?»
+
+L'inconnue hésita un moment; puis, d'une voix éclatante comme le
+tonnerre, elle s'écria: «J'aime!»
+
+Alors la voix dit:
+
+«Tu as accompli ta destinée. Tu aimes l'Autriche! Meurs, Venise!»
+
+Un grand cri, un cri déchirant. désespéré, fendit l'air, et Franz
+disparut dans les flots. En remontant à la surface, il ne vit plus
+rien, ni la gondole, ni le _Bucentaure_, ni sa bien-aimée. Seulement,
+à l'horizon, brillaient de petites lumières; c'étaient les fanaux des
+pêcheurs de Murano. Il nagea du côté de leur île, et y arriva au bout
+d'une heure. Pauvre Venise!»
+
+Beppa avait fini de parler; des larmes coulaient de ses yeux. Nous les
+regardâmes couler en silence, sans chercher à la consoler. Mais tout
+d'un coup elle les essuya, et nous dit avec sa vivacité capricieuse:
+«Eh bien! qu'avez-vous donc à être si tristes? Est-ce là l'effet que
+produisent sur vous les contes de fées? N'avez-vous jamais entendu
+parler de l'_Orco_, le _Trilby_ vénitien? Ne l'avez-vous jamais
+rencontré le soir dans les églises ou au Lido? C'est un bon diable,
+qui ne fait de mal qu'aux oppresseurs et aux traîtres. On peut dire
+que c'est le véritable génie de Venise. Mais le vice-roi, ayant appris
+indirectement et confusément l'aventure périlleuse du comte de
+Lichtenstein, fît prier le patriarche de faire un grand exorcisme sur
+les lagunes, et depuis ce temps l'_Orco_ n'a point reparu.»
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12448 ***