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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12284 ***
+
+ANIE
+
+PAR
+
+HECTOR MALOT
+
+
+
+
+PARIS
+
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+
+Au balcon d'une maison du boulevard Bonne-Nouvelle, en hautes et larges
+lettres dorées, on lit : _Office cosmopolitain des inventeurs_ ; et sur
+deux écussons en cuivre appliqués contre la porte qui, au premier étage
+de cette maison, donne entrée dans les bureaux, cette enseigne se trouve
+répétée avec l'énumération des affaires que traite l'office : _« Obtention
+et vente de brevets d'invention en France et à l'étranger ; attaque et
+défense des brevets en tous pays ; recherches d'antériorités ; dessins
+industriels ; le Cosmopolitain, journal hebdomadaire illustré : M.
+Chaberton, directeur. »_
+
+Qu'on tourne le bouton de cette porte, ainsi qu'une inscription invite à
+le faire, et l'on est dans une vaste pièce partagée par cages grillées,
+que divise un couloir central conduisant au cabinet du directeur ; un
+tapis en caoutchouc (B.S.G.D.G.) va d'un bout à l'autre de ce couloir,
+et par son amincissement il dit, sans qu'il soit besoin d'autres
+indications, que nombreux sont ceux qui, happés par les engrenages du
+brevet d'invention, engagés dans ses laminoirs, passent et repassent par
+ce chemin de douleurs, sans pouvoir s'en échapper, et reviennent là
+chaque jour jusqu'à ce qu'ils soient hachés, broyés, réduits en pâte et
+qu'on ait exprimé d'eux, au moyen de traitements perfectionnés, tout ce
+qui a une valeur quelconque, argent ou idée. Tant qu'il lui reste un
+souffle la victime crie, se débat, lutte, et aux guichets des cages
+derrière lesquels les employés se tiennent impassibles, ce sont des
+explications, des supplications ou des reproches qui n'en finissent pas ;
+puis l'épuisement arrive ; mais celle qui disparaît est remplacée par une
+autre qui subit les mêmes épreuves avec les mêmes plaintes, les mêmes
+souffrances, la même fin, et celle-là par d'autres encore.
+
+En général les clients du matin n'appartiennent pas à la même catégorie
+que ceux du milieu de la journée ou du soir.
+
+A la première heure, souvent avant que Barnabé, le garçon de bureau, ait
+ouvert la porte et fait le ménage, arrivent les fiévreux, les inquiets,
+ceux que l'engrenage a déjà saisis et ne lâchera plus ; de la période des
+grandes espérances ils sont entrés dans celle des difficultés et des
+procès ; ils apportent des renseignements décisifs pour leur affaire qui
+dure depuis des mois, des années, et va faire un grand pas ce jour-là ;
+ou bien c'est une nouvelle provision pour laquelle ils sont en retard et
+qu'ils ont pu enfin se procurer le matin même par un dernier sacrifice ;
+et, en attendant l'arrivée des employés ou du directeur, ils content
+leurs douleurs et leurs angoisses à Barnabé qui les enveloppe de flots
+de poussière soulevés par son balai.
+
+Puis, après ceux-là, c'est l'heure de ceux qui, pour la première fois,
+tournent le bouton de l'office ; vaguement ils savent que les brevets ou
+les marques de fabrique doivent protéger leur invention, ou assurer
+ainsi la propriété de ses produits ; et ils viennent pour qu'on éclaire
+leur ignorance. Que faut-il faire ? Ils ont toutes les confiances, toutes
+les audaces, portés qu'ils sont sur les ailes de la fortune ou de la
+gloire. Ne sont-ils pas sûrs de révolutionner le monde avec leur
+invention, qui va les enrichir, en même temps qu'elle enrichira tous
+ceux qui y toucheront ? Et les millions roulent, montent, s'entassent,
+éblouissants, vertigineux.
+
+— S'il faut prendre un brevet en Angleterre ? dit M. Chaberton répondant
+à leurs questions ; non seulement en Angleterre, mais aussi en Italie, en
+Espagne, en Allemagne, en Europe, en Asie, en Amérique, partout où la
+législation protectrice des brevets a pénétré. Sans doute la dépense
+peut être gênante, alors surtout qu'on s'est épuisé dans de coûteux
+essais ; mais ce n'est pas quand on touche au succès qu'on va le laisser
+échapper.
+
+Et, sortant de son cabinet, M. Chaberton amène lui-même dans ses bureaux
+ce nouveau client pour le confier à celui des employés qui guidera ses
+pas dans la voie de la prise et de l'exploitation d'un brevet.
+
+— Voyez Mr Barincq ! Voyez Mr Spring ! Voyez Mr Jugu.
+
+Et le client admis dans la cage de celui à qui on le confie s'intéresse,
+ravi, à voir Mr Barincq, le dessinateur de l'office, traduire sur le
+papier les idées plus ou moins vagues qu'il lui explique, ou Mr Spring
+préparer devant lui les pièces si importantes des patentes anglaises ;
+car, dans l'_Office cosmopolitain_, on opère sous l'œil du client ;
+c'est même là une des spécialités de la maison, grâce à Mr Spring qui
+écrit avec une égale facilité le français, l'anglais, l'allemand,
+l'italien, l'espagnol, ayant roulé par tous les pays avant de venir
+échouer boulevard Bonne-Nouvelle ; et aussi, grâce à Mr Barincq qui sait
+en quelques coups de crayon bâtir un rapide croquis.
+
+Après une journée bien remplie qui n'avait guère permis aux employés de
+respirer, les bureaux commençaient à se vider ; il était six heures
+vingt-cinq minutes, et les clients qui tenaient à voir Mr Chaberton
+lui-même savaient par expérience que, quand la demie sonnerait, il
+sortirait de son cabinet, sans qu'aucune considération pût le retenir
+une minute de plus, ayant à prendre au passage l'omnibus du chemin de
+fer pour s'en aller à Champigny, où, hiver comme été, il habite une
+vaste propriété dans laquelle s'engloutit le plus gros de ses bénéfices.
+
+Bien que la besogne du jour fût partout achevée, et que Barnabé fût déjà
+revenu de la poste où il avait été porter le courrier, les employés,
+derrière leurs grillages, paraissaient tous appliqués au travail : le
+patron allait passer en jetant de chaque côté des regards circulaires,
+et il ne fallait pas qu'il pût s'imaginer qu'on ne ferait rien après son
+départ.
+
+Quand le coup de la demie frappa, il ouvrit la porte de son cabinet, et
+apparut coiffé d'un chapeau rond, portant sur le bras un pardessus dont
+la boutonnière était décorée d'une rosette multicolore, sa canne à la
+main ; un client misérablement vêtu le suivait et le suppliait.
+
+— Barnabé, guettez l'omnibus, dit M. Chaberton.
+
+— C'est ce que je fais, monsieur.
+
+En effet, posté dans l'embrasure d'une fenêtre, le garçon de bureau ne
+quittait pas des yeux la chaussée, qu'il découvrait au loin jusqu'à la
+descente du boulevard Montmartre, son regard passant librement à travers
+les branches des marronniers et des paulownias qui commençaient à peine
+à bourgeonner.
+
+Cependant le client, sans lâcher M. Chaberton, manœuvrait de façon à
+lui barrer le passage.
+
+— Tâchez donc, disait-il, de m'obtenir cinq mille francs de MM.
+Strifler ; ils gagnent plus de cinq cent mille francs par an avec mes
+brevets ; ils peuvent bien faire cela pour celui qui les leur a vendus.
+
+— Ils répondent qu'ils ont fait plus qu'ils ne devaient.
+
+— Ce n'est pas à vous qu'ils peuvent dire cela ; vous qui avez vu comme
+ils m'ont saigné à blanc ; qu'ils m'abandonnent ces cinq mille francs, et
+je renonce à toute autre réclamation ; c'est plus d'un million que je
+sacrifie.
+
+— Monsieur Barincq, interrompit le directeur, où en est votre bois pour
+le journal ?
+
+— J'avance, monsieur.
+
+— Il faut qu'il soit fini ce soir.
+
+— Je ne partirai pas sans qu'il soit terminé.
+
+— Je compte sur vous.
+
+— Avec ces cinq mille francs, continuait le client, j'achève mon
+appareil calorimétrique, qui sera certainement la plus importante de mes
+inventions ; son influence sur les progrès de notre artillerie peut être
+considérable : ce n'est pas seulement un intérêt égoïste qui est en jeu,
+le mien, que vous m'avez toujours vu prêt à sacrifier, c'est aussi un
+intérêt patriotique.
+
+— Vous vous ferez sauter, mon pauvre monsieur Rufin, avec vos
+expériences sur les pressions des explosifs en vases clos.
+
+— C'est bien de cela que j'ai souci !
+
+— L'omnibus ! cria le garçon de bureau.
+
+Mr Chaberton se dirigea vivement vers la porte, accompagné de son
+client, et le silence s'établit dans les bureaux, comme si les employés
+attendaient un retour possible, quelque invraisemblable qu'il fût.
+
+— Emballé, le patron ! cria Barnabé resté à la fenêtre.
+
+Mais tout à coup il poussa un cri de surprise.
+
+— Qu'est-ce qu'il y a ?
+
+— Le vieux Rufin monte avec lui pour le raser jusqu'à la gare.
+
+Alors, instantanément, au silence succéda un brouhaha de voix et un
+tapage de pas, que dominait le chant du coq, poussé à plein gosier par
+l'employé chargé de la correspondance.
+
+— Taisez-vous donc, monsieur Belmanières, dit le caissier en venant sur
+le seuil de la pièce qu'il occupait seul, on ne s'entend pas.
+
+— Tant mieux pour vous.
+
+— Parce que ? demanda le caissier qui était un personnage grave, mais
+simple et bon enfant.
+
+— Parce que, mon cher monsieur Morisette, si vous dîtes des bêtises,
+comme cela vous arrive quelquefois, on ne se fichera pas de vous.
+
+Morisette resta un moment interloqué, se demandant évidemment s'il
+convenait de se fâcher, et cherchant une réplique.
+
+— Ah ! que vous êtes vraiment le bien nommé, dit-il enfin après un temps
+assez long de réflexion.
+
+C'était précisément parce qu'il s'appelait Belmanières que l'employé de
+la correspondance affectait l'insolence avec ses camarades, cherchant en
+toute occasion et sans motif à les blesser, afin qu'ils n'eussent pas la
+pensée de faire allusion à son nom, dont le ridicule ne lui laissait pas
+une minute de sécurité ; un autre que lui fût peut-être arrivé à ce
+résultat avec de la douceur et de l'adresse, mais étant naturellement
+grincheux, malveillant et brutal, il n'avait trouvé comme moyen de se
+protéger que la grossièreté ; la réplique du caissier l'exaspéra d'autant
+plus qu'elle fut saluée par un éclat de rire général auquel Spring seul
+ne prit pas part.
+
+Mais l'amitié ou la bienveillance n'était pour rien dans cette
+abstention, et si Spring ne riait pas comme ses camarades de la réponse
+de Morisette, et surtout de la mine furieuse de Belmanières, c'est qu'il
+était absorbé dans une besogne dont rien ne pouvait le distraire. A
+peine le patron avait-il été emballé dans l'omnibus, comme disait
+Barnabé, que Spring, ouvrant vivement un tiroir de son bureau, en avait
+tiré tout un attirail de cuisine : une lampe à alcool, un petit plat en
+fer battu, une fiole d'huile, du sel, du poivre, une côtelette de porc
+frais enveloppée dans du papier et un morceau de pain ; la lampe allumée,
+il avait posé dessus son plat après avoir versé dedans un peu d'huile,
+et maintenant il attendait qu'elle fût chaude pour y tremper sa
+côtelette ; que lui importait ce qui se disait et se faisait autour de
+lui ? Il était tout à son dîner.
+
+Ce fut sur lui que Belmanières voulut passer sa colère.
+
+— Encore les malpropretés anglaises qui commencent, dit-il en venant
+appuyer son front contre le grillage de Spring.
+
+— Ce n'était pas des _malpropretais_, dit celui-ci froidement avec son
+accent anglais.
+
+— Pour le nez à _vo_, répondit Belmanières en imitant un instant cet
+accent, mais pour le nez à _moa_ ; et je dis qu'il est insupportable que
+le mardi et le vendredi vous nous infectiez de votre sale cuisine.
+
+— Vous savez bien que le mardi et le vendredi je ne peux pas rentrer
+dîner chez moi, puisque je travaille dans ce quartier.
+
+— Vous ne pouvez pas dîner comme tout le monde au restaurant ?
+
+— _No_.
+
+L'énergie de cette réplique contrastait avec l'apparente insignifiance
+de la question de Belmanières, et elle expliquait tout un côté des
+habitudes mystérieuses de Spring obsédé par une manie qui lui faisait
+croire que la police russe voulait l'empoisonner. Pourquoi ? Pourquoi la
+police russe poursuivait-elle un sujet anglais ? Personne n'en savait
+rien. Rares étaient ceux à qui il avait fait des confidences à ce sujet,
+et jamais elles n'avaient été jusqu'à expliquer les causes de la
+persécution dont il était victime ; mais enfin cette persécution,
+évidente pour lui, l'obligeait à toutes sortes de précautions. C'était
+pour lui échapper qu'il avait successivement fui tous les pays qu'il
+avait habités : Odessa, Gènes, Malaga, San-Francisco, Rotterdam,
+Melbourne, Le Caire, et que maintenant à Paris il déménageait tous les
+mois pour dépister les mouchards, passant de Montrouge à Charonne, des
+Ternes, à la Maison-Blanche. Et c'était aussi parce qu'il se sentait
+enveloppé par cette surveillance, qu'il ne mangeait que les aliments
+qu'il avait lui-même préparés, convaincu que s'il entrait dans un
+restaurant, un agent acharné à sa poursuite trouverait moyen de jeter
+dans son assiette ou dans son verre une goutte de ces poisons terribles
+dont les gouvernements ont le secret.
+
+— Savez-vous seulement pourquoi vous ne pouvez pas dîner au restaurant ?
+demanda Belmanières pour exaspérer Spring.
+
+— Je sais ce que je sais.
+
+— Alors, vous savez que vous êtes toqué.
+
+— Laissez-moi tranquille, je ne vous parle pas.
+
+Une voix sortit de la cage située près de la porte, celle de Barincq :
+
+— Mr Spring a raison, chacun ses idées.
+
+— Quand elles sont cocasses, on peut bien en rire sans doute.
+
+— Riez-en tout bas.
+
+— Ne perdez donc pas votre temps à faire le Don Quichotte gascon ; vous
+n'aurez pas fini votre bois et vous arriverez en retard à votre soirée.
+
+Abandonnant la cage de Spring, Belmanières vint se camper au milieu du
+passage :
+
+— Dites donc, messieurs, vous savez que c'est aujourd'hui que Mr Barincq
+donne à danser dans les salons de la rue de l'Abreuvoir ? Une soirée
+dansante rue de l'Abreuvoir, à Montmartre, dans les salons de Mr
+Barincq, autrefois inventeur de son métier, présentement dessinateur de
+l'office Chaberton, en voilà encore une idée cocasse : « Mr et Mme Barincq
+de Saint-Christeau prient M*** de leur faire l'honneur de venir passer
+la soirée chez eux le mardi 4 avril à 9 heures. On dansera. » Non, vous
+savez, ce que c'est drôle ; c'est à se rouler.
+
+— Roulez-vous, dit le caissier, nous serons tous bien aises de voir ça ;
+ne vous gênez pas.
+
+— Barnabé, balayez donc une place pour que M. Belmanières puisse se
+rouler.
+
+— Pourquoi ne nous avez-vous pas invités ? demanda Belmanières sans
+répondre directement.
+
+— On ne pouvait pas vous inviter, vous ? répondit l'employé au
+contentieux qui jusque-là n'avait rien dit, occupé qu'il était à cirer
+ses souliers.
+
+— Parce que, monsieur Jugu ?
+
+— Parce que pour aller dans le monde il faut certaines manières.
+
+Un rire courut dans toutes les cages.
+
+Exaspéré, Belmanières se demanda manifestement s'il devait assommer
+Jugu ; seulement la réplique qu'il fallait pour cela ne lui vint pas à
+l'esprit ; après un moment d'attente il se dirigea vers la porte avec
+l'intention de sortir ; mais, rageur comme il l'était, il ne pouvait pas
+abandonner ainsi la partie ; on l'accuserait de lâcheté, on se moquerait
+de lui lorsqu'il ne serait plus là ; il revint donc sur ses pas :
+
+— Certainement j'aurais été déplacé dans les salons de M. et madame
+Barincq de Saint-Christeau, dit-il en prenant un ton railleur ; mais il
+n'en eût pas été de même de M. Jugu ; et assurément quand Barnabé, qui va
+ce soir faire fonction d'introducteur des ambassadeurs, aurait annoncé
+de sa belle voix enrouée : « M. Jugu » il y aurait eu sensation dans les
+salons, comme il convient pour l'entrée d'un gentleman aussi pourri de
+chic, aussi pschut ; sans compter que ce haut personnage pouvait faire un
+mari pour mademoiselle de Saint-Christeau.
+
+— Monsieur, dit Barincq d'une voix de commandement, je vous défends de
+mêler ma fille à vos sornettes.
+
+— Vous n'avez rien à me défendre ni à m'ordonner ; et le ton que vous
+prenez n'est pas ici à sa place. Peut-être était-il admissible quand
+vous étiez M. de Saint-Christeau ; mais maintenant que vous avez perdu
+votre noblesse avec votre fortune pour devenir simplement le père
+Barincq, employé de l'office Chaberton ni plus ni moins que moi, il est
+ridicule avec un camarade qui est votre égal. Quant à votre fille, j'ai
+le droit de parler d'elle, de la juger, de la critiquer, même de me
+ficher d'elle...
+
+— Monsieur !
+
+— Oui, mon bonhomme, de me ficher d'elle, de la blaguer.... puisqu'elle
+est une artiste. Quand par suite de malheurs, ils sont connus ici vos
+malheurs, on laisse sa fille fréquenter l'atelier Julian, et exposer au
+Salon des petites machines pas méchantes du tout, pour lesquelles on
+mendie une récompense de tous les côtés, on n'a pas de ces fiertés-là.
+
+— Taisez-vous ; je vous dis de vous taire.
+
+L'accent aurait dû avertir Belmanières qu'il serait sage de ne pas
+continuer ; mais, avec le rôle de provocateur qu'il prenait à chaque
+instant, obéir à cette injonction eût été reculer et abdiquer ;
+d'ailleurs une querelle ne lui faisait pas peur, au contraire.
+
+— Non, je ne me tairai pas, dit-il ; non, non.
+
+— Vous nous ennuyez, cria Morisette.
+
+— Raison de plus pour que je continue ; il est 6 heures 52 minutes, vous
+en avez encore pour huit minutes, puisqu'il n'y en a pas un seul de vous
+assez résolu pour déguerpir avant que 7 heures n'aient sonné. C'est
+Anie, n'est-ce pas, qu'elle se nomme votre fille, monsieur Barincq ?
+
+Barincq ne répondit pas.
+
+— En voilà un drôle de nom. Vous vous êtes donc imaginé, quand vous le
+lui avez donné, que c'est commode un nom qui commence par Anie. Anie,
+quoi ? Anisette ? Alors ce serait un qualificatif de son caractère. Ou
+bien Anicroche qui serait celui de son mariage.
+
+— Il y a encore autre chose qui commence par ani, interrompit un employé
+qui n'avait encore rien dit.
+
+— Quoi donc ?
+
+— Il y a animal qui est votre nom à vous.
+
+— Monsieur Ladvenu, vous êtes un grossier personnage.
+
+— Vraiment ?
+
+— Il y a aussi animosité, dit Morisette, qui est le qualificatif de
+votre nature ; ne pouvez-vous pas laisser vos camarades tranquilles, sans
+les provoquer ainsi à tout bout de champ ; c'est insupportable d'avoir à
+subir tous les soirs vos insolences, que vous trouvez peut-être
+spirituelles, mais qui pour nous, je vous le dis au nom de tous, sont
+stupides.
+
+Précisément parce que tout le monde était contre lui, Belmanières voulut
+faire tête :
+
+— Il y a aussi animation, continua-t-il en poursuivant son idée avec
+l'obstination de ceux qui ne veulent jamais reconnaître qu'ils sont dans
+une mauvaise voie ; et c'est pour cela que je regrette de n'avoir pas été
+invité rue de l'Abreuvoir, j'aurais été curieux de voir une jeune
+personne qui se coiffe d'un béret bleu quand elle va à son atelier, ce
+qui indique tout de suite du goût et de la simplicité, manœuvrer ce
+soir pour pêcher un mari...
+
+Brusquement la porte de Barincq s'ouvrait, et, avant que Belmanières
+revenu de sa surprise eût pu se mettre sur la défensive, il reçut en
+pleine figure un furieux coup de poing qui le jeta dans la cage de Jugu.
+
+— Je vous avais dit de vous taire, s'écria Barincq.
+
+Tous les employés sortirent précipitamment dans le passage, et, avant
+que Belmanières ne se fût relevé, se placèrent entre Barincq et lui.
+
+Mais cette intervention ne paraissait pas bien utile, Belmanières
+n'ayant évidemment pas plus envie de rendre la correction qu'il avait
+reçue que Barincq de continuer celle qu'il avait commencée.
+
+— C'est une lâcheté, hurlait Belmanières, entre collègues ! entre
+collègues ! sans prévenir.
+
+Et du bras, mais à distance, il menaçait ce collègue, en se dressant et
+en renversant sa tête en arrière : évidemment il eut pu être redoutable
+pour son adversaire, et, trapu comme il l'était, carré des épaules,
+solidement assis sur de fortes jambes, âgé d'une trentaine d'années
+seulement, il eût eu le dessus dans une lutte avec un homme de tournure
+plus leste que vigoureuse ; mais cette lutte il ne voulait certainement
+pas l'engager, se contentant de répéter :
+
+— C'est une lâcheté ! Un collègue !
+
+— Vous n'avez que ce que vous méritez, dit Morisette, M. Barincq vous
+avait prévenu.
+
+Spring seul n'avait pas bougé ; quand il eut avalé le morceau qu'il
+était en train de manger, il sortit à son tour de son bureau, vint à
+Barincq, et, lui prenant la main, il la secoua fortement :
+
+— _All right_, dit-il.
+
+Aussitôt les autres employés suivirent cet exemple et vinrent serrer la
+main de Barincq.
+
+— N'étaient vos cheveux gris, disait Belmanières de plus en plus
+exaspéré, je vous assommerais.
+
+— Ne dites donc pas de ces choses-là, répondit Morisette, on sait bien
+que vous n'avez envie d'assommer personne.
+
+— Insulter, oui, dit Ladvenu ; assommer, non.
+
+— Vous êtes des lâches, vociféra Belmanières, de vous mettre tous contre
+moi.
+
+— Dix manants contre un gentilhomme, dit Jugu en riant.
+
+— Allons, gentilhomme, rapière au vent, cria Ladvenu.
+
+Belmanières roulait des yeux furibonds, allant de l'un à l'autre,
+cherchant une injure qui fût une vengeance ; à la fin, n'en trouvant pas
+d'assez forte, il ouvrit la porte avec fracas :
+
+— Nous nous reverrons, s'écria-t-il en les menaçant du poing.
+
+— Espérons-le, ô mon Dieu !
+
+— Quel chagrin ce serait de perdre un collègue aimable comme vous !
+
+— Tous nos respects.
+
+— Prenez garde à l'escalier.
+
+Ces mots tombèrent sur lui drus comme grêle avant qu'il eût fermé la
+porte.
+
+— Messieurs, je vous demande pardon, dit Barincq quand Belmanières fut
+parti.
+
+— C'est nous qui vous félicitons.
+
+— En entendant parler ainsi de ma fille, je n'ai pas été maître de moi ;
+m'attaquant dans ma tendresse paternelle, il devait savoir qu'il me
+blessait cruellement.
+
+— Il le savait, soyez-en sûr, dit Jugu.
+
+— Seulement je suppose, dit Spring la bouche pleine, qu'il n'avait pas
+cru que vous iriez jusqu'au coup de poing.
+
+— Et voilà pourquoi nous ne pouvons que vous approuver de l'avoir donné,
+dit Morisette, à qui ses fonctions et son âge conféraient une sorte
+d'autorité ; espérons que la leçon lui profitera.
+
+— Si vous comptez là-dessus, vous êtes naïf, dit Ladvenu ; le personnage
+appartient à cette catégorie dont on rencontre des types dans tous les
+bureaux, et qui n'ont d'autre plaisir que d'embêter leurs camarades ;
+celui-là nous a embêtés et nous embêtera tant que nous n'aurons pas, à
+tour de rôle, usé avec lui du procédé de Mr Barincq.
+
+— Moi, je n'approuve pas le coup de poing, dit Jugu.
+
+— Elle est bien bonne.
+
+— Je parle en me mettant à la place de Mr Barincq.
+
+— J'aurais cru que c'était en vous mettant à celle de Belmanières.
+
+— Expliquez-vous, philosophe.
+
+— Ça agite la main, et cela ne va pas aider M. Barincq pour finir son
+bois.
+
+Le premier coup de 7 heures qui sonna au cartel interrompit ces propos ;
+avant que le dernier eût frappé, tous les employés, même Spring, étaient
+sortis, et il ne restait plus dans les bureaux que Barincq, qui s'était
+remis au travail, pendant que Barnabé allumait un bec de gaz et achevait
+son ménage à la hâte, pressé, lui aussi, de partir.
+
+Il fut bientôt prêt.
+
+— Vous n'avez plus besoin de moi, monsieur Barincq ?
+
+— Non ; allez-vous-en, et dînez vite ; si vous arrivez à la maison avant
+moi, vous expliquerez à madame Barincq ce qui m'a retenu, et lui direz
+qu'en tous cas je rentrerai avant 8 heures et demie.
+
+— N'allez pas vous mettre en retard, au moins.
+
+— Il n'y a pas de danger que je fasse ce chagrin à ma fille.
+
+
+
+
+II
+
+
+Il croyait avoir du travail pour trois quarts d'heure, en moins d'une
+demi-heure il eut achevé son dessin, et quitta les bureaux à 7 heures et
+demie. Comme avec les jarrets qu'il devait à son sang basque il pouvait
+faire en vingt minutes la course du boulevard Bonne-Nouvelle au sommet
+de Montmartre, il ne serait pas trop en retard. Par le boulevard
+Poissonnière, le faubourg Montmartre, il fila vite, ne ralentit point le
+pas pour monter la rue des Martyrs, et escalada en jeune homme les
+escaliers qui grimpent le long des pentes raides de la butte.
+
+C'est tout au haut que se trouve la rue de l'Abreuvoir, qui, entre des
+murs soutenant le sol mouvant de jardins plantés d'arbustes, descend par
+un tracé sinueux sur le versant de Saint-Denis. Le quartier est assez
+désert, assez sauvage pour qu'on se croie à cent lieues de Paris.
+Cependant la grande ville est là, au-dessous, à quelques pas, tout
+autour au loin, et quand on ne l'aperçoit pas par des échappées de vues
+qu'ouvre tout à coup entre les maisons, une rue faisant office de
+télescope, on entend son mugissement humain, sourd et profond comme
+celui de la mer, et dans ses fumées, de quelque côté que les apporte le
+vent, on sent passer son souffle et son odeur.
+
+Dans un de ces jardins s'élèvent un long corps de bâtiment divisé en une
+vingtaine de logements, puis tout autour sur ses pentes accidentées
+quelques maisonnettes d'une simplicité d'architecture qui n'a de
+comparable que celles qu'on voit dans les boîtes de jouets de bois pour
+les enfants : un cube allongé percé de trois fenêtres au rez-de-chaussée,
+au premier étage, un toit en tuiles, et c'est tout. Des bosquets de
+lilas les séparent les unes des autres en laissant entre elles quelques
+plates-bandes, et un chemin recouvert de berceaux de vigne les dessert
+suivant les mouvements du terrain ; chacune a son jardinet ; toutes
+jouissent d'un merveilleux panorama, — leur seul agrément ; celui qui
+détermine des gens aux jarrets solides et aux poumons vigoureux à gravir
+chaque jour cette colline, sur laquelle ils sont plus isolés de Paris
+que s'ils habitaient Rouen ou Orléans.
+
+Une de ces maisonnettes était celle de la famille Barincq, mais les
+charmes de la vue n'étaient pour rien dans le choix que leur avaient
+imposé les duretés de la vie. Ruinés, expropriés, ils se trouvaient sans
+ressources, lorsqu'un ami que leur misère n'avait pas éloigné d'eux
+avait offert la gérance de cette propriété à Barincq, avec le logement
+dans l'une de ces maisonnettes pour tout traitement ; et telle était leur
+détresse qu'ils avaient accepté ; au moins c'était un toit sur la tête ;
+et, avec quelques meubles sauvés du naufrage, ils s'étaient installés
+là, en attendant, pour quelques semaines, quelques mois.
+
+Semaines et mois s'étaient changés en années, et depuis plus de quinze
+ans ils habitaient la rue de l'Abreuvoir, sans savoir maintenant s'ils
+la quitteraient jamais.
+
+Et cependant, à mesure que le temps s'écoulait, les inconvénients de cet
+isolement se faisaient sentir chaque jour plus durement, sinon pour le
+père qu'une longue course n'effrayait pas, au moins pour la fille. Quand
+elle n'était qu'une enfant, peu importait qu'ils fussent isolés de
+Paris ; elle avait les jardins pour courir et pour jouer, travailler à la
+terre, bêcher, ratisser, faire de l'exercice en plein air, avec un
+horizon sans bornes devant elle qui lui ouvrait les yeux et l'esprit,
+tandis que sa mère la surveillait en rêvant un avenir de justes
+compensations que la fortune ne pouvait pas ne pas leur accorder. Le
+soir, son père, revenu du bureau, la faisait travailler, et comme il
+savait tout, les lettres, les sciences, le dessin, la musique, elle
+n'avait pas besoin d'autres maîtres ; son éducation se poursuivait sans
+qu'elle connût les tristesses et les dégoûts de la pension ou du
+couvent.
+
+Mais il était arrivé un moment où les leçons paternelles ne suffisaient
+plus ; il fallait se préparer à gagner sa vie, et que ce qui avait été
+jusque-là agrément devint métier. Elle était entrée dans l'atelier
+Julian, et chaque jour, par quelque temps qu'il fît, pluie, neige,
+verglas, elle avait dû descendre des hauteurs de Montmartre, par les
+chemins glissants ou boueux, jusqu'au passage des Panoramas. Longue
+était la course, plus dure encore. Son père la conduisait d'une main, la
+couvrant de son parapluie ou la soutenant dans les escaliers, de l'autre
+portant le petit panier dans lequel était enveloppé le déjeuner qu'elle
+mangerait à l'atelier : deux œufs durs, ou bien une tranche de viande
+froide, un morceau de fromage. Mais le soir, retenu bien souvent à son
+bureau, il ne pouvait pas toujours la ramener ; alors elle revenait
+seule.
+
+Quel souci et quelle inquiétude pour un père et une mère élevés avec des
+idées bourgeoises, de savoir leur fille toute seule dans les rues de
+Paris ; et une jolie fille encore, qui tirait les regards des passants
+autant par la séduction de ses vingt ans que par l'originalité de la
+tenue qu'elle avait adoptée, sans que ni l'un ni l'autre eussent
+l'énergie de la lui interdire : une jupe un peu courte retenue par une
+ceinture bleue qui, le nœud fait, retombait le long de ses plis, une
+veste courte ouvrant sur un gilet, et pour coiffure un béret, ce béret
+que Belmanières lui avait reproché.
+
+Sans doute, ce costume qui s'écartait des banalités de la mode était
+bien original pour la rue, alors surtout que celle qui le portait ne
+pouvait passer nulle part inaperçue ; mais comment le lui défendre ! La
+mère était fière de la voir ainsi habillée et trouvait qu'aucune fille
+n'était comparable à la sienne ; le père, ému. N'était-ce pas, en effet,
+à quelques modifications près, pour le féminiser, le costume du pays
+natal ? quand il la regardait à quelques pas devant lui, svelte et
+dégagée, marcher avec la souplesse et la légèreté qui sont un trait de
+la race, son cœur s'emplissait de joie, et il ne pouvait pas la gronder
+parce qu'elle était fidèle à son origine : il avait voulu qu'elle
+s'appelât Anie qui était depuis des siècles le nom des filles aînées
+dans sa famille maternelle, et à Paris Anie était une sorte de panache
+tout comme le béret bleu.
+
+Ce n'était pas seulement cette course du matin et du soir qui rendait la
+rue de l'Abreuvoir difficile à habiter, c'était aussi l'isolement dans
+lequel elle plaçait la mère et la fille pour tout ce qui était relations
+et invitations. Comment rentrer le soir sur ces hauteurs au pied
+desquelles s'arrêtent les omnibus ! Comment demander aux gens de vous y
+rendre les visites qu'on leur a faites !
+
+Pendant les premières années qui avaient suivi leur ruine, madame
+Barincq ne pensait ni aux relations, ni aux invitations ; écrasée par
+cette ruine, elle restait enfermée dans sa maisonnette, désespérée et
+farouche, sans sortir, sans vouloir voir personne, trouvant même une
+sorte de consolation dans son isolement : pourquoi se montrer misérable
+quand on ne devait pas l'être toujours ? Mais avec le temps ses
+dispositions avaient changé : l'ennui avait pesé sur elle moins lourd, la
+honte s'était allégée, l'espérance en des jours meilleurs était revenue.
+D'ailleurs Anie grandissait, et il fallait penser à elle, à son avenir,
+c'est-à-dire à son mariage.
+
+Si le père acceptait que sa fille dût travailler pour vivre et par un
+métier sinon par le talent s'assurer l'indépendance et la dignité de la
+vie, il n'en était pas de même chez la mère. Pour elle c'était le mari
+qui devait travailler, non la femme, et lui seul qui devait gagner la
+vie de la famille. Il fallait donc un mari pour sa fille. Comment en
+trouver un rue de l'Abreuvoir, où ils étaient aussi perdus qu'ils
+l'eussent été dans une île déserte au milieu de l'Océan ? Certainement
+Anie était assez jolie, assez charmante, assez intelligente pour faire
+sensation partout où elle se montrerait ; mais encore fallait-il qu'on
+eût des occasions de la montrer.
+
+Madame Barincq les avait cherchées, et, comme après quinze ans
+d'interruption il était impossible de reprendre ses relations
+d'autrefois, dans le monde dont elle avait fait partie, elle s'était
+contentée de celles que le hasard, et surtout une volonté constamment
+appliquée à la poursuite de son but pouvaient lui procurer. Après ce
+long engourdissement elle avait du jour au lendemain secoué son apathie,
+et dès lors n'avait plus eu qu'un souci : s'ouvrir des maisons quelles
+qu'elles fussent où sa fille pourrait se produire, et amener chez elle
+des gens parmi lesquels il y aurait chance de mettre la main sur un mari
+pour Anie. Comme elle ne demandait à ceux chez qui elle allait ni
+fortune, ni position, rien qu'un salon dans lequel on dansât, elle avait
+assez facilement réussi dans la première partie de sa tâche ; mais la
+seconde, celle qui consistait à faire escalader les hauteurs de
+Montmartre à des gens qui n'avaient pas de voitures, et qui pour la
+plupart même n'usaient des fiacres qu'avec une certaine réserve, avait
+été plus dure.
+
+Cependant elle était arrivée à ses fins en se contentant de deux soirées
+par an, fixées à une époque où l'on avait chance de ne pas rester en
+détresse sur les pentes de Montmartre, c'est-à-dire en avril et en mai,
+quand les nuits sont plus clémentes, les rues praticables, et alors que
+le jardin fleuri de la maisonnette donnait à celle-ci un agrément qui
+rachetait sa pauvreté. L'année précédente quelques personnes de l'espèce
+de celles qui ne connaissent pas d'obstacles quand au bout elles doivent
+trouver une distraction, avaient risqué l'escalade, aussi espérait-elle
+bien que cette année, pour sa première soirée, ses invités seraient
+plus nombreux encore, et que parmi eux se rencontrerait, un mari pour
+Anie.
+
+
+
+
+III
+
+
+Sous le ciel d'un bleu sombre les trois fenêtres du rez-de-chaussée
+jetaient des lueurs violentes qui se perdaient au milieu des lilas et le
+long de l'allée dans l'air tranquille du soir, des lanternes de papier
+suspendues aux branches illuminaient le chemin depuis la loge du
+concierge jusqu'à la maison, éclairant de leur lumière orangée les
+fleurs printanières qui commençaient à s'ouvrir dans les plates-bandes.
+
+Pendant de longues années on était entré directement dans la salle à
+manger par une porte vitrée s'ouvrant sur le jardin, mais quand madame
+Barincq avait organisé ses soirées il lui avait fallu un vestibule
+qu'elle avait trouvé dans la cuisine devenue un _hall_, comme elle
+voulait qu'on dit en insistant sur la prononciation « hole ». Et, pour que
+cette transformation fût complète, le hall avait été meublé d'ustensiles
+plus décoratifs peut-être qu'utiles, mais qui lui donnaient un
+caractère : dans la haute cheminée remplaçant l'ancien fourneau, un grand
+coquemar à biberon avec des armoiries quelconques sur son couvercle ; et
+aux murs des panoplies d'armes de théâtre ou d'objets bizarres que les
+grands magasins vendent aux amateurs atteints du mal d'exotisme.
+
+Quand Barincq entra dans le hall dont la porte était grande ouverte, un
+feu de fagots venait d'être allumé sous le coquemar ; peut-être
+n'était-il pas très indispensable par le temps doux qu'il faisait, mais
+il était hospitalier.
+
+Au bruit de ses pas sa fille parut :
+
+— Comme tu es en retard, dit-elle en venant au devant de lui, tu n'as
+pas eu d'accident ?
+
+— J'ai été retenu par Mr Chaberton, répondit-il en l'embrassant
+tendrement.
+
+— Retenu ! dit madame Barincq, survenant, un jour comme aujourd'hui !
+
+Il expliqua par quoi il avait été retenu.
+
+— Je ne te fais pas de reproches, mais il me semble que tu devais
+expliquer à Mr Chaberton que tu ne pouvais pas rester ; ce n'est pas
+assez de nous avoir laissé ruiner par lui : maintenant, comme un mouton,
+tu supportes qu'il t'exploite misérablement.
+
+Certes non, elle ne faisait pas de reproches à son mari, seulement
+depuis vingt ans elle ne lui adressait pas une observation sans la
+commencer par cette phrase qui, dans sa brièveté, en disait long, car
+enfin de combien de reproches n'eût-elle pas pu l'écraser si elle
+n'avait pas été une femme résignée ?
+
+— Tu n'as pas dîné, n'est-ce pas ? demanda Anie en interrompant sa mère.
+
+— Non.
+
+— Nous n'avons pas pu t'attendre.
+
+— Je le pense bien ; d'ailleurs j'avais chargé Barnabé de vous prévenir.
+
+— M. Barnabé se sera aussi laissé retenir, dit madame Barincq.
+
+— Va dîner, interrompit Anie.
+
+Comme il se dirigeait vers la salle à manger qui faisait suite au hall,
+sa femme le retint.
+
+— Crois-tu que nous avons pu laisser la table servie ? dit-elle ; ton
+dîner est dans la cuisine.
+
+— Au chaud, dit Anie.
+
+— Je vais m'habiller dit madame Barincq qui était en robe de chambre, je
+n'ai que le temps avant l'arrivée de nos invités.
+
+Il passa dans la cuisine qui était un simple appentis en planches avec
+un toit de carton bitumé, appliqué contre la maison, lors de la création
+du hall, et comme personne ne devait jamais pénétrer dans cette pièce,
+l'ameublement en était tout à fait primitif : une petite table, une
+chaise, un fourneau économique en tôle monté sur trois pieds, dont le
+tuyau sortait par un trou de la toiture, c'était tout.
+
+— Veux-tu prendre ton assiette dans le fourneau, dit Anie, je ne peux
+pas entrer.
+
+— Pourquoi donc ?
+
+Il se retourna vers elle, car bien qu'en arrivant il l'eût embrassée
+d'un tendre regard, en même temps que des lèvres, il n'avait vu d'elle
+que les yeux et le visage sans remarquer la façon dont elle était
+habillée ; son examen répondit à la question qu'il venait de lui
+adresser.
+
+Sa robe rose était en papier à fleurs plissé, qu'une ceinture en moire
+maïs serrait à la taille, et avec une pareille toilette elle ne pouvait
+évidemment pas entrer dans l'étroite cuisine où elle n'aurait pas pu se
+retourner sans craindre de s'allumer au fourneau.
+
+Ce fut cette pensée qui instantanément frappa l'esprit du père :
+
+— Quelle folie ! s'écria-t-il.
+
+— Pourquoi folie ?
+
+— Parce que, si tu approches d'une lumière ou du feu, tu es exposée au
+plus effroyable des dangers.
+
+— Je ne m'en approcherai pas.
+
+— Qui peut savoir !
+
+— Moi.
+
+— Pense-t-on à tout ?
+
+— Quand on veut, oui ; tu vois bien que je ne te sers pas ton dîner. Sois
+donc tranquille, et ne t'inquiète que d'une chose : cela me va-t-il ?
+regarde un peu.
+
+Elle recula jusqu'au milieu du hall, sous la lumière d'un petit lustre
+hollandais en cuivre dont l'authenticité égalait celle du coquemar.
+
+— Eh bien ? demanda-t-elle ; puisqu'il est convenu qu'on portera ce soir
+des toilettes de fantaisie, en pouvais-je inventer une plus originale,
+et, ce qui a bien son importance pour nous, moins chère ? tu sais, pas
+ruineux le papier à fleurs.
+
+Tout en mangeant sur le coin de la table la tranche de bouilli qu'il
+avait tirée du fourneau, il regardait par la porte restée ouverte sa
+fille campée devant lui, et, bien que ses craintes ne fussent pas
+chassées, il ne pouvait pas ne pas reconnaître que cette toilette ne fût
+vraiment trouvée à souhait pour rendre Anie tout à fait charmante. Il
+n'avait certainement pas attendu jusque-là pour se dire qu'elle était la
+plus jolie fille qu'il eût vue, mais jamais il n'avait été plus vivement
+frappé qu'en ce moment par la mobilité ravissante de sa physionomie,
+l'éclair de son regard, la caresse de ses grands yeux humides, la
+finesse de son nez, la blancheur, la fraîcheur de son teint, la
+souplesse de sa taille, la légèreté de sa démarche.
+
+Comme elle lisait ce qui se passait en lui, elle se mit à sourire :
+
+— Alors tu ne grondes plus ? dit-elle.
+
+— Je le devrais.
+
+— Mais tu ne peux pas. Sois tranquille, et dis-toi qu'aujourd'hui la
+chance est avec nous. Pouvions-nous souhaiter une plus belle soirée que
+celle qu'il fait en ce moment, un ciel plus clair, un temps plus assuré ?
+Personne ne nous manquera.
+
+— Tu tiens donc bien à ce qu'il ne manque personne ?
+
+— Si j'y tiens ! Mais est-ce que ce n'est pas précisément parmi ceux qui
+manqueraient que se trouverait mon futur mari ?
+
+— Peux-tu rire avec une chose aussi sérieuse que ton mariage !
+
+Elle quitta le milieu du hall et vint s'appuyer contre la porte de la
+cuisine, de façon à être plus près de son père, mieux avec lui, plus
+intimement :
+
+— Ne vaut-il pas mieux rire que de pleurer ? dit-elle ; d'ailleurs je ne
+ris que du bout des lèvres, et ce n'est pas sans émotion, je t'assure,
+que je pense à mon mariage. Pendant longtemps maman, qui me voit avec
+des yeux que les autres n'ont pas sans doute, s'est imaginée que je
+n'aurais qu'à me montrer pour trouver un mari, et elle me l'a dit si
+souvent, que je l'ai cru comme elle ; il y avait quelque part, n'importe
+où, une collection de princes charmants qui m'attendaient. Le malheur
+est que ni elle ni moi n'ayons pas trouvé le chemin fleuri qui conduit à
+ce pays de féerie, et que nous soyons restées rue de l'Abreuvoir, où
+nous attendons des prétendants, s'il en vient, qui certainement ne
+seront pas princes, et qui peut-être ne seront même pas charmants.
+
+— S'ils ne sont pas charmants, tu ne les accepteras pas ; qui te presse
+de te marier ?
+
+— Tout ; mon âge et la raison.
+
+— A vingt et un ans il n'y a pas de temps de perdu.
+
+— Cela dépend pour qui : à vingt ans une fille sans dot est une vieille
+fille, tandis qu'à vingt-quatre ans celle qui a une dot est encore une
+jeune fille ; or, je suis dans la classe des sans dot, et même dans celle
+des sans le sou.
+
+— Voilà pourquoi je voudrais qu'il n'y eût point de hâte dans ton
+choix. Si tu es sans dot aujourd'hui, notre situation peut changer
+demain, ou, pour ne rien exagérer, bientôt. J'ai tout lieu de croire
+qu'on va m'acheter le brevet de ma théière, et si ce n'est pas la
+fortune, au moins est-ce l'aisance. Les expériences instituées sur la
+ligne de l'Est pour mon système de suspension des wagons ont donné les
+meilleurs résultats et supprimé toute trépidation : les ingénieurs sont
+unanimes à reconnaître que mes menottes constituent une invention des
+plus utiles. De ce côté nous touchons donc aussi au succès ; et c'est ce
+qui me fait te demander d'avoir encore un peu de patience.
+
+— Je t'assure que je ne doute pas de l'excellence de tes inventions,
+mais quand se réaliseront-elles ? Demain ? Dans cinq ou six ans ? Tu sais
+mieux que personne qu'en fait d'inventions tout est possible, même
+l'invraisemblable. Dans six ans j'aurais vingt-sept ans, quel mari
+voudrait de moi ! Laisse-moi donc prendre celui que je trouverai, même si
+c'est demain, alors que je ne suis encore que la pauvre fille sans le
+sou, qui n'a pas le droit de montrer les exigences qu'aurait la fille
+d'un riche inventeur.
+
+— As-tu donc des raisons de penser que parmi nos invités il y en ait qui
+veuillent te demander ?
+
+— Il suffit qu'il puisse s'en trouver un pour que je souhaite que
+celui-là ne soit pas empêché de venir ce soir. L'année dernière les
+invitations avaient été faites de telle sorte que les jeunes gens ne
+voulaient danser qu'avec les femmes mariées, et les hommes mariés
+qu'avec les jeunes filles ; cette année les femmes mariées étant rares,
+il faudra bien que les jeunes gens viennent à nous, et j'espère que dans
+le nombre il s'en rencontrera peut-être un qui ne considérera pas le
+mariage comme une charge au-dessus de ses forces. Je t'assure que je ne
+serai ni difficile, ni exigeante ; qu'il dise un mot, j'en dirai deux.
+
+— Eh quoi ! ma pauvre enfant, en es-tu là ?
+
+— Là ? c'est-à-dire revenue des grandes espérances de maman ? Oui. C'est
+peut-être drôle que ce soit la fille et non la mère qui jette un clair
+regard sur la vie, cependant c'est ainsi. Du jour où j'ai compris que je
+devais me marier, j'ai fait mon deuil de mes idées et de mes rêves de
+petite fille, et c'est au mariage lui-même que je me suis attachée, plus
+qu'au mari. Te dire que j'ai accepté cela gaiement ou indifféremment ne
+serait pas vrai ; il m'en a coûté, beaucoup même, mais je ne suis pas de
+celles qui ferment les yeux obstinément parce que ce qu'elles voient
+leur déplaît, les blesse ou les inquiète. J'ai reçu ainsi plus d'une
+leçon. La mort de M. Touchard a été la plus forte. On pouvait croire
+qu'il vivrait jusqu'à quatre-vingt-dix ans et marierait ses filles comme
+il voudrait. Il est mort à cinquante-cinq, et Berthe chante dans un
+café-concert de Toulon ; Amélie, dans un de Bordeaux. Que
+deviendrions-nous si nous te perdions ? Je n'aurais pas même la ressource
+de Berthe et d'Amélie, puisque je ne sais pas chanter.
+
+— Ne parle pas de cela, c'est mon angoisse.
+
+— Il faut bien que je te dise pourquoi je tiens à me marier, que tu ne
+croies pas que c'est par toquade, ou pour me séparer de toi. Assurée que
+nous vivrons encore longtemps ensemble, je t'assure que j'attendrais
+bien tranquillement qu'un mari se présente sans me plaindre de la
+médiocrité de notre existence. Mais cette assurance je ne peux pas
+l'avoir, pas plus que tu ne peux me la donner. Des gens que nous
+connaissons, M. Touchard était le plus solide, ce qui n'a pas empêché
+que la maladie l'emporte. Qu'adviendrait-il de nous ? Pas un sou, pas
+d'appui à demander, puisque nous n'avons d'autres parents que mon oncle
+Saint-Christeau, qui ne ferait rien pour nous, n'est-ce pas ?
+
+— Hélas !
+
+— Alors comprends-tu que l'idée de mariage me soit entrée dans la tête ?
+
+— Tu as un outil dans les mains, au moins.
+
+— Mais non, je n'en ai pas, puisque je n'ai pas de métier. Du talent, un
+tout petit, tout petit talent, peut-être. Et encore cela n'est pas
+prouvé. Ce qui l'est, c'est que je fais difficilement des choses faciles
+quand, pour gagner notre vie, ce serait précisément le contraire que je
+devrais faire. Donc il me faut un mari, et, si je peux espérer en
+trouver un, ne pas laisser passer l'âge où j'ai encore de la fraîcheur
+et de la jeunesse. Voilà pourquoi je suis pressée ; pour cela et non pour
+autre chose, car tu dois bien penser que je ne suis pas assez folle pour
+m'imaginer que ce mari va me donner une existence large, facile,
+mondaine, qui réalise des rêves que j'ai pu faire autrefois, mais qui
+maintenant sont envolés. Ce que je lui demande à ce mari, c'est d'être
+simplement l'appui dont je te parlais tout à l'heure, et de m'empêcher
+de tomber dans la misère noire dont j'ai une peur horrible, ou de rouler
+dans les aventures de Berthe et d'Amélie Touchard dont j'ai plus
+grand'peur encore. La vie que cela nous donnera sera ce qu'elle sera, et
+je m'en contenterai ; il m'aidera, je l'aiderai ; il travaillera, je
+travaillerai, et comme, revenue de mes hautes espérances, j'aurai le
+droit d'abandonner le grand art pour le métier, je pourrai gagner
+quelque argent qui sera utile dans notre ménage. Ce mari est-il
+introuvable ? J'imagine que non.
+
+— As-tu quelqu'un en vue ?
+
+— Dix, vingt, ceux que je connais, et surtout ceux que je ne connais
+pas, mais sans rien de précis, bien entendu. Juliette doit amener des
+amis de son frère et ceux-ci des camarades de bureau. Employés des
+finances, employés de la Ville, c'est en eux que j'espère ; plusieurs qui
+écrivent dans les journaux se feront une position plus tard ; pour le
+moment leurs ambitions sont modestes et dans le nombre il peut s'en
+rencontrer, je ne dis pas beaucoup, mais un me suffit, qui comprenne
+qu'une femme intelligente sans le sou est quelquefois moins chère pour
+un mari qu'une autre qui aurait des goûts et des besoins en rapport avec
+sa dot. Si je trouve celui-là, s'il ne me répugne pas trop, s'il
+apprécie à sa juste valeur ma robe en papier... si... si... mon mariage
+est fait : tu vois donc qu'avec toutes ces conditions il ne l'est pas
+encore.
+
+Tout cela avait été dit avec un enjouement voulu qui pouvait tromper un
+indifférent, mais non un père ; aussi l'écoutait-il ému et angoissé, sans
+penser à manger, ne la quittant pas des yeux, cherchant à lire en elle
+et à apprécier la gravité de l'état que ces paroles lui révélaient.
+
+Madame Barincq en descendant de sa chambre les interrompit :
+
+— Comment ! s'écria-t-elle en trouvant son mari attablé, tu n'as pas
+encore fini ! et toi, Anie, tu bavardes avec ton père au lieu de le
+presser de manger.
+
+— J'ai fini, dit il en s'emplissant la bouche.
+
+— Eh bien, range ton assiette, que Barnabé trouve tout en ordre, et va
+t'habiller, tu ne seras jamais prêt ; n'entre pas dans la chambre, ta
+chemise et tes vêtements sont dans le débarras.
+
+— Je te nouerai ta cravate, dit Anie.
+
+— Est-ce que tu crois que je n'ai pas le temps de fumer une pipe ?
+demanda-t-il en s'adressant à sa femme.
+
+— Il ne manquerait plus que ça.
+
+— Dans le jardin ?
+
+— Devant la colère de sa mère, Anie intervint.
+
+— On peut arriver d'un moment à l'autre, dit-elle.
+
+— Alors je vais m'habiller.
+
+— Il y a longtemps que cela devrait être fait, dit madame Barincq.
+
+A ce moment on entendit un bruit de pas lourds, écrasant le gravier du
+chemin, et Barnabé parut sur le seuil du hall, tenant à la main un
+papier bleu.
+
+— Une dépêche qui vient d'arriver, et que la concierge m'a remise pour
+vous, monsieur Barincq, dit-il.
+
+Mais ce fut madame Barincq qui la prit et l'ouvrit.
+
+— Qui nous manque de parole ? demanda Anie.
+
+— Ce n'est pas d'un invité, dit madame Barincq après un moment de
+silence.
+
+— Alors ?
+
+Au lieu de répondre à sa fille, elle se tourna vers son mari.
+
+— Ton frère est mort.
+
+Elle lui tendit la dépêche :
+
+— Gaston ! s'écria-t-il d'une voix qui se brisa dans sa gorge.
+
+Ce fut d'une main tremblante qu'il prit la dépêche.
+
+ « Triste nouvelle à t'apprendre ; Gaston mort subitement à quatre
+ heures d'une embolie ; funérailles fixées à après-demain, onze
+ heures, sauf contre-ordre ; fais faire invitations en ton nom.
+
+ RÉBÉNACQ. »
+
+— Mon pauvre Gaston, dit-il en se laissant tomber sur une chaise.
+
+Sa femme le regarda avec un étonnement mêlé de colère.
+
+— Tu vas pleurer ton frère, maintenant, dit-elle, un égoïste, avec qui
+tu es fâché depuis dix-huit ans et dont tu n'hérites pas.
+
+— Il n'en est pas moins mon frère ; dix-huit années de brouille
+n'effacent pas quarante ans d'amitié fraternelle.
+
+— Elle a été jolie l'amitié fraternelle, qui nous a abandonnés le jour
+où nous avons eu besoin d'elle !
+
+— Tu sais bien que Gaston était d'un caractère entier, qui ne pardonnait
+pas les torts qu'on avait envers lui.
+
+— Ni surtout ceux qu'il avait envers les autres ; ton frère a été indigne
+envers nous, et plus encore envers Anie qui, elle, ne lui avait rien
+fait ; n'aurait-il pas dû lui laisser sa fortune ?
+
+— Sais-tu s'il ne la lui a pas laissée ?
+
+— Est-ce que Rébénacq ne te le dirait pas ? notaire de ton frère, son
+ami, son conseil, il connaît ses affaires : s'il se tait sur elles, c'est
+que, de ce côté, il n'aurait que de tristes nouvelles à t'apprendre,
+c'est-à-dire l'existence d'un testament qui nous déshérite.
+
+— Il fait faire les invitations en mon nom.
+
+— Seraient-elles décentes au nom du bâtard de ton frère ? Si nous ne
+sommes pas la famille pour l'héritage, on ne peut pas nous empêcher de
+l'être pour les invitations, et l'on se sert de nous ; elles seraient
+vraiment jolies celles qui seraient faites de la part de M. Valentin
+Sixte, capitaine de dragons, fils naturel du défunt, et un fils naturel
+non reconnu encore. Si, avec ta tête toujours tournée à l'espérance et
+aux illusions, tu t'es imaginé que tu pouvais hériter de ton frère,
+parce qu'il était ton frère, tu t'es abusé une fois de plus : quand vous
+vous êtes fâchés, il t'a bien dit que tu n'aurais jamais rien de lui
+sois tranquille, il a tenu sa parole ; et le notaire Rébénacq a aux mains
+un bon testament qui institue le capitaine Sixte légataire universel.
+
+— Pourquoi Rébénacq ne le dit-il pas ?
+
+— Dans l'espérance de t'avoir à l'enterrement.
+
+— N'y serais-je pas allé quand même j'aurais eu la certitude du
+testament ?
+
+— Tu veux aller à cet enterrement ?
+
+— Admets-tu que j'y manque ?
+
+Après avoir remis la dépêche qu'il apportait, Barnabé était entré dans
+la cuisine, et il y restait immobile, ne sachant que faire, écoutant
+sans en avoir l'air ce qui se disait dans le hall ; au lieu de répondre à
+son mari, madame Barincq vint à la porte de la cuisine :
+
+— En attendant qu'on arrive, préparez vos verres et vos plateaux,
+dit-elle, ne laissez pas le feu s'éteindre ; vous ne ferez pas chauffer
+le chocolat avant minuit.
+
+Revenant dans le hall, elle fit signe à son mari de la suivre, et passa
+dans la salle à manger, puis dans le salon d'où le bruit des voix ne
+pouvait pas arriver jusqu'à la cuisine.
+
+— Qu'est-ce que c'est que cette folie ? demanda-t-elle.
+
+— Quelle folie ?
+
+— Celle de vouloir assister à l'enterrement ?
+
+— N'est-ce pas tout naturel ?
+
+— Naturel d'aller à l'enterrement de quelqu'un avec qui on avait rompu
+toutes relations, non ; qui pendant dix-huit ans ne vous a pas donné
+signe de vie bien qu'il vous sût dans une position gênée, alors que lui
+jouissait de cinquante mille francs de rente ! Non, non, mille fois non.
+
+— Tout ce que tu diras ne fera pas que nous n'ayons été frères, que nous
+ne nous soyons aimés dans nos années de jeunesse, et qu'au jour de sa
+mort le souvenir de nos différends s'efface pour ne laisser vivace et
+douloureux que celui de notre affection fraternelle. Il n'était pas ton
+frère, je comprends que tu parles de lui avec cette indifférence ; il
+était le mien, je le pleure.
+
+— Pleure-le tant que tu voudras, pourvu que ce soit en dedans et que tu
+n'attristes pas notre fête.
+
+— Tu veux !
+
+— Quoi ?
+
+Il resta un moment sans répondre, stupéfait.
+
+— Comme je vais partir, je ne vous attristerai pas.
+
+— Partir !
+
+— Par le train de onze heures.
+
+— Tu es fou.
+
+Il ne répondit pas et regarda sa fille les yeux noyés de larmes.
+
+— Et comment comptes-tu partir ? Avec quel argent ? Je te préviens qu'il
+me reste quinze francs ; et ils sont pour Barnabé. D'ailleurs, si tu
+partais, qui ferait danser notre monde ?
+
+— Tu veux faire danser !
+
+— Pouvons-nous prévenir nos invités ? D'une minute à l'autre ils vont
+arriver. Est-il possible de les renvoyer ? En tout cas, alors même que
+cela serait possible, je ne le ferais pas : nous nous sommes imposé assez
+de sacrifices en vue de cette soirée, pour ne pas les perdre.
+D'ailleurs, qui la connaît cette dépêche ?
+
+— Nous.
+
+— Eh bien, faisons comme si nous ne la connaissions pas, ce sera la même
+chose.
+
+— Pour toi peut-être qui n'aimais pas Gaston ; pour Anie aussi qui ne se
+souvient guère de son oncle...
+
+— C'est là sa condamnation.
+
+— ... Mais, pour moi, crois-tu que, sous le coup de cette mort, je
+pourrais montrer à tes invités un visage affable ?
+
+— Avant de penser à ton frère, tu penseras à ta fille, je l'espère, et
+tu te feras le visage que tu dois montrer dans une fête qui est donnée
+pour elle ; si c'est beau d'être frère, c'est mieux d'être père ; si c'est
+bien d'être tendre aux morts, c'est mieux de l'être aux vivants. Je
+t'engage donc à réfléchir, ou plutôt à te dépêcher d'aller t'habiller.
+
+Comme il ne bougeait pas, elle se tourna vers sa fille :
+
+— Parle à ton père, dit-elle, fais-lui entendre raison, si tu peux, moi
+j'y renonce.
+
+Les quittant elle retourna dans la cuisine donner ses derniers ordres à
+Barnabé.
+
+Après un moment de silence il tendit la main à sa fille :
+
+— J'aurais voulu ne pas t'attrister, dit-il, mais c'est plus fort que
+moi ; je ne peux pas ne pas penser à cette mort sans une sorte
+d'anéantissement, comme je ne peux pas me voir condamné à rester ici
+sans révolte ; et pourtant, tu sais si je suis un révolté. Depuis vingt
+ans j'ai terriblement souffert de la pauvreté, mais jamais à coup sûr
+autant qu'en cette soirée, en t'entendant parler de ton mariage, comme
+tu l'as fait tout à l'heure, et maintenant en restant là impuissant...
+Ah ! ma chère enfant, qu'on est malheureux, humilié dans sa dignité,
+atteint au plus profond de sa tendresse de ne pouvoir rien pour ceux
+qu'on aime ! Et c'est là mon cas : à la même heure je te vois prête à te
+jeter dans le mariage comme dans le suicide parce que, misérables que
+nous sommes, tu désespères de l'avenir ; et d'autre part je ne peux pas
+davantage donner à mon frère un dernier témoignage d'affection. Ah !
+misère, que tu es dure à ceux que tu accables !
+
+Il s'arrêta, et, attirant sa fille, il l'embrassa :
+
+— Comprends-tu qu'il n'y a rien à me dire, et que, si mes yeux sont
+attristés, ce n'est pas ma faute ?
+
+Un bruit de voix se fit entendre dans la salle.
+
+— Va recevoir tes invités, dit-il, moi je monte m'habiller.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Il avait rapidement grimpé les marches raides de l'escalier afin de
+revenir au plus vite, mais sa toilette lui prit plus de temps qu'il
+n'aurait voulu, car lorsqu'il essaya de boutonner sa chemise la nacre
+usée par les blanchissages s'émietta dans ses doigts, et il dut coudre
+un nouveau bouton : quand sa femme et sa fille s'occupaient à recevoir
+leurs invités, il n'allait pas appeler l'une ou l'autre à son secours.
+D'ailleurs, avec son vieux linge il était habitué à ce que pareil
+accident lui arrivât ; et dans cette petite pièce encombrée de malles, de
+caisses, de cartons, qui lui servait de cabinet de toilette, il savait
+où trouver des aiguilles et du fil.
+
+En redescendant, comme il passait devant un petit appentis dont Anie
+avait fait son atelier en l'ornant avec quelques morceaux de peluche et
+de soie, il vit sa fille devant le tableau qu'elle venait d'achever,
+ayant près d'elle un petit homme jeune encore, mais chauve et à
+lunettes, qu'il reconnut pour René Florent, le rédacteur en chef de la
+_Butte_. Depuis quinze jours on parlait de cette visite du journaliste.
+Viendrait-il ? ne viendrait-il point ? Bien que sa critique fût hargneuse
+et méprisante, négative avec outrecuidance quand elle n'était pas
+bassement envieuse ; bien que la _Butte_, petit journal de quartier, ne
+fût guère lu qu'à Montmartre ou aux Batignolles, pour ses personnalités
+et ses méchancetés, Anie désirait qu'il parlât de son tableau. Dût-il en
+dire du mal, ce serait toujours une consécration. Plusieurs fois elle
+l'avait fait inviter par des amis communs. Toujours il avait promis.
+Jamais il n'était venu.
+
+Maintenant quelle allait être son impression et son jugement ? Il se
+redressa, et reculant de deux pas, sans s'être aperçu que le père
+l'écoutait :
+
+— Vous savez, dit-il, que si vous comptez sur cette petite chosette pour
+secouer l'indifférence du public et frapper un coup, il faudra en
+rabattre et déchanter. C'est propret, ce n'est même que trop propret,
+mais il faut autre chose que ça pour s'imposer.
+
+Comme elle n'avait pas pu retenir un mouvement sous cette parole
+brutale, il la regarda :
+
+— Ça vous blesse, ce que je vous dis là ; on m'a amené ici pour que je
+vous donne mon avis, je vous le donne. C'est mon rôle, ma raison d'être,
+la mission dont je suis investi, de décourager les vocations que je ne
+crois pas assez fortes pour sortir de l'ornière et fournir une marche
+glorieuse dans un sillon nouveau. Je manquerais à mes devoirs envers
+moi-même si je ne vous disais pas ce que je pense. Travaillez,
+travaillez ferme pendant des années et des années encore, si vous en
+avez le courage ; après nous verrons.
+
+Il était sérieux, s'imaginant de bonne foi que quiconque tenait une
+brosse ou une plume était son justiciable, par cela seul qu'il lui avait
+plu de fonder la _Butte_, et que ceux dont il ne goûtait point le talent
+étaient des coupables auxquels il avait le droit d'appliquer toutes les
+sévérités d'un code pénal qu'il avait édicté à son usage.
+
+A ce moment Anie aperçut son père :
+
+— Tu as entendu ? dit-elle en venant à lui.
+
+— A peu près.
+
+— Excusez ma franchise, dit Florent un peu gêné, il m'est impossible de
+n'être pas franc, même quand je parle à une femme.
+
+— Cette franchise surprendra d'autant moins mon père, répondit Anie, que
+je lui disais la même chose que vous il n'y a pas dix minutes.
+
+Quelques personnes s'approchèrent, et Florent n'eût pas à motiver son
+arrêt, ce qu'il eût fait en l'aggravant par ses considérants.
+
+Dans le salon et dans la salle à manger on entendait un murmure de voix
+qui disait que les arrivants étaient déjà nombreux ; cependant on n'avait
+pas encore besoin que le père s'assit au piano, car la danse devait être
+précédée de quelques morceaux de musique, d'un monologue et d'une scène
+à deux personnages, qui formaient un programme complet : 1° une petite
+fille de sept ans, qu'on tenait à faire accepter comme prodige,
+exécuterait l'_Adieu_ de Dussek ; 2° un élève d'un élève du
+Conservatoire, chez qui la vocation dramatique s'était révélée
+irrésistible à l'âge de cinquante-trois ans, dirait, en s'abritant sous
+un parapluie, un monologue qui, à ce qu'il racontait lui même, était
+d'un comique irrésistible ; 3° enfin un professeur de déclamation, dont
+les cartes de visite portaient pour qualités : « neveu de M. Michalon,
+membre de l'Académie des sciences », jouerait avec deux de ses élèves le
+_Caveau perdu des Burgraves_, non pas que cette scène fût bien en
+situation dans un salon, mais parce que le neveu du membre de l'Académie
+des sciences aimait à représenter les grands de ce monde.
+
+Madame Barincq, ayant aperçu son mari, vint à lui vivement, et en
+quelques mots rapides le pressa de remplir ses devoirs de maître de
+maison : qu'avait-il fait depuis si longtemps ? à quoi pensait-il ?
+allait-il lui laisser la charge et le souci de toutes choses ? Il obéit,
+et alla de groupe en groupe, serrant la main aux nouveaux arrivés, et
+leur adressant quelques mots de remerciements. Comme il s'efforçait de
+mettre un masque sur son visage et de ne montrer à tous que des yeux
+souriants, il crut remarquer qu'on lui répondait avec une sympathie dont
+la chaleur le surprit.
+
+C'est que déjà madame Barincq avait parlé du grand chagrin qui les
+menaçait, et que chacun s'était répété son récit arrangé pour la
+circonstance : son beau-frère venait d'être frappé d'une attaque
+d'apoplexie dans son château d'Ourteau en Béarn, et la dépêche qu'ils
+avaient reçue quelques minutes auparavant les laissait dans l'angoisse
+puisqu'ils ne sauraient que le lendemain matin ce qu'il était advenu de
+cette attaque ; à la vérité M. Barincq était le seul héritier légitime de
+son frère qui n'avait jamais été marié ; mais cent mille francs de rente
+à recueillir n'étaient pas une considération capable d'atténuer son
+chagrin ; il faudrait donc l'excuser s'il montrait un visage inquiet et
+ne pas paraître s'en apercevoir Il aimait tendrement son aîné.
+
+Ces quelques mots avaient couru de bouche en bouche et l'on ne parlait
+que de la chance d'Anie :
+
+— Cent mille francs de rente.
+
+— En Gascogne.
+
+— Mettons cinquante, mettons vingt-cinq seulement, c'est déjà bien joli
+pour une fille qui en était réduite à s'habiller de papier.
+
+— Si vous saviez...
+
+Celle qui savait, avait, le soir même, sur l'unique jupe en soie blanche
+de sa fille, épinglé du tulle rose, pour remplacer le tulle violet,
+indigo, bleu, vert, jaune, orange et rouge, qui, successivement, avait
+orné cette jupe depuis deux ans, et pendant trois heures la patiente
+était restée debout sans se plaindre ; aussi parlait-elle éloquemment des
+artifices de toilette auxquels sont condamnées les mères pauvres qui
+veulent que leurs filles fassent figure dans le monde. Dieu merci, elle
+n'en était pas là, mais cela ne l'empêchait pas de compatir aux misères
+de cette bonne madame de Saint-Christeau.
+
+Cependant le petit prodige qui ne prenait intérêt à rien s'occupait à
+faire entasser des coussins sur une chaise, afin de se trouver à la
+hauteur du clavier ; lorsqu'il y en eut assez, on la jucha dessus et l'on
+vit pendre ses petites jambes torses qui, n'ayant jamais fait
+d'exercice, étaient restées grêles ; alors elle promena dans le salon un
+regard qui commandait l'attention ; puis sur un signe de sa mère elle
+commença et Barincq s'en alla dans le hall remplacer sa femme et
+recevoir les retardataires.
+
+Parmi eux, ne s'en trouverait-il pas un avec qui il serait assez lié, ou
+en qui il aurait assez confiance pour lui emprunter les cent francs
+nécessaires à son voyage ? Ce fut la question qui pendant la grande heure
+qu'il passa là l'angoissa. Mais quand à la fin il dut revenir dans le
+salon pour s'asseoir au piano, il n'avait trouvé personne à qui il eût
+osé adresser sa demande avec chance de la voir accueillie : l'un n'était
+pas plus riche que lui ; l'autre, s'il pouvait ouvrir son porte-monnaie,
+ne le voudrait assurément jamais.
+
+Les yeux attachés sur sa fille empressée à donner des vis-à-vis aux
+danseurs qui n'en avaient pas, il attendait qu'elle lui fît signe de
+commencer, et le sourire qu'à la fin elle lui adressa le réconforta ;
+l'accent en était si doux que son cœur se détendit, avec entrain il
+attaqua le quadrille de la _Mascotte_.
+
+Après ce quadrille ce fut une valse, puis une polka, puis vinrent
+d'autres quadrilles, d'autres valses, d'autres polkas. Adossé à une
+fenêtre, il voyait les danseurs s'agiter devant lui, et dans ce
+tourbillon il n'avait de regards que pour sa fille. Comme elle lui
+paraissait charmante, souriant à tous de ses grands yeux caressants, le
+visage animé, les lèvres frémissantes ! c'était merveille que ce sourire,
+merveille aussi que la légèreté et la grâce de ses manières. Mais par
+contre comme il trouvait laids, ou gauches, ou mal bâtis, ou
+maladroits, les danseurs qui l'accompagnaient, quand ils n'étaient pas
+tout cela à la fois ; et l'un d'eux, peut-être, serait le mari qu'elle
+accepterait. Il n'y avait en lui aucune jalousie paternelle, et jamais
+il n'avait éprouvé de douleur à se dire que sa fille le quitterait un
+jour pour aimer un mari et vivre heureuse auprès d'un homme qui
+prendrait la place que lui, père, avait jusqu'à ce moment occupée seul.
+Mais ce mari rêvé ne ressemblait en rien à ceux qui passaient devant
+lui, car c'était à travers sa fille qu'il l'avait vu et en rapport avec
+elle, c'est à dire jeune, élégant, droit de caractère, de nature honnête
+et franche comme celle d'Anie.
+
+Hélas ! combien ceux qu'il examinait ressemblaient peu à ce type !
+
+Et, cependant, elle leur souriait, aimable, gracieuse, leur parlant, les
+écoutant, paraissant intéressée par ce qu'ils lui disaient. Elle les
+acceptait donc, les uns comme les autres, indifféremment, celui-ci comme
+celui-là, n'exigeant d'eux qu'une qualité, celle de mari, et ce mari la
+façonnerait à son image, lui imposerait ses goûts, ses idées, sa vie.
+
+Si la vue de ces futurs gendres le blessait, leurs paroles, au cas où il
+eût pu les entendre, l'eussent révolté bien plus encore.
+
+L'histoire du frère se mourant en Béarn avait été acceptée, et si
+personne n'avait cru au chiffre de cent mille francs de rente, tout le
+monde avait admis un héritage, changeant du tout au tout la situation
+d'Anie qui n'était plus celle d'une pauvre fille sans dot, condamnée à
+traîner la misère toute sa vie, et à ne se marier jamais. Dangereuse
+quelques instants auparavant, à ce point qu'il n'était pas un jeune
+homme qui ne se tint avec elle sur la réserve et la défensive, elle
+était instantanément devenue désirable et épousable ; sa beauté même
+avait changé de caractère, on ne pensait plus à la contester ou à lui
+chercher des défauts, c'était éblouissante, irrésistible qu'on la voyait
+maintenant, la belle fille !
+
+René Florent, le premier, lui avait révélé ce changement comme le
+prodige achevait son morceau ; il s'était, au milieu du brouhaha soulevé
+par les applaudissements, approché d'elle, pour lui demander le premier
+quadrille. Il dansait donc, le critique hargneux ! Surprise, elle avait
+répondu que ce quadrille était promis. Il avait insisté, il ne pouvait
+pas rester tard, étant obligé de se montrer dans trois autres maisons
+encore ce soir-là, et il tenait à danser avec elle ; c'était une manière
+d'affirmer le cas qu'il faisait de son talent ; cela serait compris de
+tous ; rien n'est à négliger au début d'une carrière d'artiste.
+
+Bien que Florent ne fût pas d'âge à ne pas danser, c'était la première
+fois qu'elle le voyait faire une invitation, et cette insistance chez un
+homme rogue, qui partout pontifiait, avait de quoi la surprendre. Il
+l'avait à peine quittée, que d'autres danseurs s'étaient empressés
+autour d'elle ; jamais elle n'avait eu pareil succès ; était-ce donc à
+l'originalité de sa toilette qu'elle le devait ?
+
+Mais sa conversation avec Florent pendant le quadrille lui montra que
+sa robe en papier n'était pour rien dans l'amabilité subite du critique.
+
+— Vous avez dû me trouver bien sévère tout à l'heure, dit-il d'un ton
+gracieux qu'elle ne lui connaissait pas.
+
+— Juste, simplement.
+
+— Je me demande si le besoin de justice qui est en moi ne m'a pas
+entraîné précisément dans l'injustice ; je n'ai parlé que de ce que
+j'avais sous les yeux et évidemment il y a en vous autre chose que cela ;
+cet autre chose, j'aurais dû le dégager.
+
+Ils furent séparés pour un moment.
+
+— Ce qui vous a manqué jusqu'à présent, dit-il lorsqu'il fut revenu à
+elle, c'est une direction ferme qui vous arrache aux contradictions de
+vos divers professeurs. Avec cette direction, je suis certain que vous
+ne tarderez pas à vous faire une belle place ; il y a en vous assez de
+qualités pour cela.
+
+Comme elle le regardait, surprise :
+
+— C'est sérieusement que je parle, dit-il, sincèrement.
+
+— Où la trouver, cette direction ? demanda-t-elle.
+
+— Qui ne serait heureux de mettre son savoir au service d'une
+organisation telle que la vôtre ? Ce serait un mariage comme un autre. Au
+reste, nous en reparlerons si vous le voulez bien.
+
+Le quadrille était fini ; il la ramena à sa place, et la salua avec
+toutes les marques d'une déférence stupéfiante pour ceux qui la
+remarquèrent.
+
+Que signifiait ce langage extraordinaire et cette attitude inexplicable
+chez un homme de ce caractère ? Elle n'avait pas encore trouvé de
+réponses satisfaisantes, quand son danseur vint la prendre pour la polka
+qui suivait le quadrille.
+
+Celui-là appartenait à un genre opposé à celui de Florent ; aussi
+aimable, aussi insinuant, aussi souriant que le critique était rogue et
+hargneux. Dans le monde où allait Anie, plus d'une jeune fille aurait
+bien voulu, et avait même tenté de se faire épouser par lui, mais aucune
+n'avait persévéré, car toutes avaient vite reconnu que s'il était d'une
+abondance intarissable tant qu'on restait dans le domaine du sentiment,
+il devenait instantanément sourd et muet dès qu'on menaçait de glisser
+dans celui des choses sérieuses : offrir son cœur, tant qu'on voulait,
+sa main, jamais ; et, si on le poussait, il expliquait franchement qu'on
+ne peut pas raisonnablement penser au mariage, quand on n'est qu'un
+petit employé de la ville.
+
+Après quelques tours de polka, il amena Anie dans le hall, et là
+s'arrêtant :
+
+— Excusez-moi d'être préoccupé ce soir, dit-il, j'ai reçu de mauvaises
+nouvelles de mes parents.
+
+C'était la première fois qu'il parlait de ses parents, et elle n'avait
+pas remarqué qu'il fût le moins du monde préoccupé, elle le regarda donc
+avec un peu d'étonnement.
+
+Il reprit :
+
+— Mon père en est à sa seconde attaque, et ma mère est tombée dans une
+faiblesse extrême. Je crains de les perdre d'un instant à l'autre.
+Voulez-vous que nous fassions encore un tour ?
+
+Il dura peu, ce tour, et la conversation recommença au point où elle
+avait été interrompue :
+
+— Cela amènera de grands changements dans ma vie, car ce n'est pas
+systématiquement que j'ai, jusqu'à ce moment, refusé de me marier ;
+comment prendre une femme quand on n'a pas une position digne d'elle à
+lui offrir ? Sans être riches, mes parents sont à leur aise, et si je les
+perds, comme tout le fait craindre, je pourrai réaliser un rêve de
+bonheur que je caresse depuis longtemps.
+
+Et, la ramenant dans le salon, il ajouta :
+
+— Ils avaient toujours joui d'une bonne santé qu'ils m'ont transmise.
+
+Est-ce que c'était là une esquisse de demande en mariage ? Mais alors les
+paroles bizarres de René Florent en seraient une autre !
+
+Son père joua l'introduction d'une valse, et le jeune homme à qui elle
+l'avait promise lui offrit le bras.
+
+C'était la première fois qu'il venait rue de l'Abreuvoir, et ç'avait été
+un souci pour Mme Barincq et aussi pour Anie de savoir s'il accepterait
+leur invitation, car on en avait fait un personnage parce qu'il figurait
+dans le _Tout-Paris_ avec la qualité d'homme de lettres et une série de
+signes qui signifiaient qu'il était officier de l'instruction publique
+et chevalier de quatre ordres étrangers. En réalité il n'avait jamais
+publié le moindre volume, et ses croix avaient été gagnées, comme il le
+disait lui-même en ses jours de modestie, « par relations », c'est-à-dire
+pour avoir conduit chez des photographes des personnages exotiques en
+vue qui le remerciaient de sa peine par la décoration de leur pays,
+tandis que de son côté le photographe lui payait son courtage un louis
+ou cent francs selon la qualité du sujet.
+
+Lui aussi, après quelques tours de valse dans le salon, amena Anie dans
+le hall, qui décidément était le lieu des confidences ; et là,
+s'arrêtant, il lui dit brusquement sans aucune préparation, d'une voix
+que la valse rendait haletante :
+
+— Est-ce que vous aimez la vie politique, mademoiselle ? Aux prochaines
+élections j'aurai juste l'âge pour être député, et comme le ministre de
+l'intérieur, qui est mon cousin, m'a promis l'appui du gouvernement, je
+suis sûr d'être nommé. Député je deviendrai bien vite ministre. La femme
+d'un ministre compte dans le monde, et quand elle est belle,
+intelligente, distinguée, elle tient un rang qu'on envie. Nous
+continuons, n'est-ce pas ?
+
+Et sans un mot de plus ils retournèrent dans le salon en valsant.
+
+Ce qui tout d'abord était vague et incompréhensible se précisait
+maintenant, et s'expliquait : on la croyait l'héritière de son oncle, et
+l'on prenait rang pour épouser cet héritage.
+
+Quand la vérité serait connue, que deviendraient ces prétendants si
+empressés aujourd'hui ? son mariage, déjà si difficile, n'en serait rendu
+que plus difficile encore : on ne se remet pas d'une si lourde déception.
+
+
+
+
+V
+
+
+Jusqu'à minuit Barincq resta au piano, et sans relâche joua avec
+l'énergie et l'entrain d'un musicien de profession qui cherche à faire
+ajouter une gratification à son cachet : à l'entendre, on pouvait croire
+qu'il n'avait pas d'autre souci que le plaisir de ses invités et cela
+même était relevé avec des commentaires où la sympathie manquait.
+
+— Il fait très bien danser, M. Barincq.
+
+— Avec un brio étonnant...
+
+— Surtout pour la circonstance.
+
+— Madame Barincq m'a dit qu'il aimait tendrement son frère.
+
+— La pensée de l'héritage fait oublier celle du frère.
+
+Cependant, dans les courts instants de repos qui coupaient les danses,
+son visage s'allongeait, ses lèvres s'abaissaient, et quand Anie le
+regardait elle lisait dans ses yeux la sombre préoccupation qui, plus
+d'une fois, lui eût fait oublier son rôle si elle ne le lui avait
+rappelé en posant simplement sa main sur le piano ; alors il frappait
+bruyamment quelques mesures comme s'il se réveillait et se remettait à
+jouer jusqu'à ce qu'un nouveau repos laissât retomber le poids de cette
+préoccupation sur son cœur.
+
+Et sa pensée était toujours la même : ne trouverait-il pas un moyen pour
+partir par le train du matin, et parmi ces gens qu'il amusait n'en
+découvrirait-il pas un à qui il pourrait emprunter le prix de son voyage
+en Béarn ?
+
+Vers minuit, le petit prodige qui ne dansait pas, mais prenait plaisir à
+voir danser, s'endormit, et sa mère, l'ayant étendue sur une chaise
+longue dans l'atelier d'Anie, voulut relayer Barincq au piano ; il eut
+alors la liberté d'approcher ceux dont il n'avait pu jusqu'à ce moment
+tâter que de loin la bourse en même temps que la bonne volonté.
+
+Malheureusement, il avait toujours été d'une timidité paralysante pour
+demander quoi que ce fût, et les conditions dans lesquelles il devait
+risquer sa tentative la rendaient presque impossible pour lui : parmi ces
+gens il n'avait pas un ami, et il s'en trouvait même dont il ignorait le
+nom ; comment s'adresser à eux, leur expliquer ce qu'il désirait, les
+toucher ?
+
+A la fin, il se décida pour la femme d'un inventeur de papiers
+pharmaceutiques avec laquelle il se croyait en assez bons termes, pour
+avoir maintes fois rendu des services au mari à l'_Office
+cosmopolitain_ : riche maintenant, elle avait connu la misère assez
+durement pour que sa fille en fût réduite pendant dix ans à chanter dans
+les plus humbles cafés-concerts, et cela, s'imaginait-il, devait la
+rendre douce aux misères des autres ; d'ailleurs, qu'étaient cent francs
+pour elle !
+
+Décidé à risquer son aventure avec elle, il la conduisait dans le
+_hall_, et là, pendant qu'elle dégustait, à petites gorgées, une tasse
+de chocolat, que Barnabé lui avait servie, avec une hésitation qui
+étranglait ses paroles, il exposa sa demande.
+
+Mais précisément parce qu'elle connaissait la misère, elle avait acquis
+un flair d'une rare subtilité pour deviner au premier mot ce qui devait
+tourner à l'emprunt : comment ! ce prétendu héritier en était réduit à
+risquer une demande embarrassée quand il pouvait parler haut ?
+Certainement, il y avait là-dessous quelque chose de louche. A côté de
+l'héritier légitime il y a bien souvent le légataire choisi. Il
+convenait donc d'être sur ses gardes.
+
+Il avait à peine parlé de son frère qu'elle l'arrêta.
+
+— Vraiment, c'était héroïque d'avoir la force de faire danser ses amis
+en un pareil moment. Quel courage ! quelle volonté ! Elle l'avait examiné
+au piano, et, en voyant ses efforts pour se contenir, elle avait eu les
+larmes aux yeux. Ce n'était certainement pas elle qui, comme certaines
+personnes, s'étonnerait qu'on pût s'amuser en des circonstances si
+cruelles.
+
+Ainsi encouragé, il avait sans trop de circonlocutions abordé la
+question d'argent ; alors elle avait montré un vrai chagrin : — Quelle
+malechance de n'avoir que quelque menue monnaie dans sa bourse !
+Heureusement cela pouvait se réparer ; s'il voulait bien venir chez elle
+vers midi, elle se serait alors entendue avec son mari, et ils se
+feraient un plaisir de mettre à sa disposition toutes les sommes dont
+il pouvait avoir besoin ; si elle fixait midi, c'est que son mari,
+souffrant, ne se levait qu'après onze heures et demie.
+
+Comme il avait eu soin de dire qu'il partait à neuf heures du matin, la
+défaite était assez claire pour qu'il ne pût pas insister ; il avait
+remercié, et, le chocolat avalé, il l'avait ramenée dans le salon, se
+demandant à qui, maintenant, s'adresser.
+
+Il tournait et retournait cette question les yeux perdus dans le vague ;
+quand Barnabé, qui circulait de groupe en groupe son plateau à la main,
+lui fit un signe pour le prier de venir dans la cuisine ; il le suivit.
+
+L'embarras de Barnabé était si manifeste, qu'il craignit quelque
+accident.
+
+— Qu'est-ce qui vous manque ? Avez-vous cassé quelque chose ?
+
+— La grande carafe, mais ce n'est pas de ça qu'il s'agit.
+
+— Alors ?
+
+— Voilà la chose : par ce que j'ai entendu, sans écouter, il paraîtrait
+que vous êtes dans les arias pour votre voyage. Si ce n'est que ça, je
+peux mettre demain matin deux cents francs à votre disposition, et avec
+plaisir, monsieur Barincq, croyez-le ; quand tout le monde sera parti,
+j'irai les chercher et vous les apporterai.
+
+Les larmes lui montèrent aux yeux ; avant qu'il eût dominé son émotion,
+Barnabé s'était sauvé son plateau à la main.
+
+Quand il reprit sa place au piano, ceux des invités qui s'étaient
+étonnés qu'il pût si bien les faire danser se dirent que, décidément, la
+joie d'hériter était scandaleuse : on pleure son frère, que diable ! ou
+tout au moins les convenances exigent qu'on ne se réjouisse pas
+publiquement de sa mort.
+
+Maintenant il n'avait plus qu'un souci : faire sa valise à temps pour ne
+pas manquer le train de neuf heures, car il ne pouvait pas compter sur
+sa femme qui, morte de fatigue quand les derniers danseurs partiraient
+au soleil levant, n'aurait plus de forces que pour se mettre au lit.
+
+Vers trois heures du matin on voulut bien encore le remplacer, et il
+monta à son cabinet où, après avoir retiré habit et gilet, il atteignit
+une vieille valise en cuir, qui ne lui avait pas servi depuis quinze
+ans. En quel état allait-il la trouver ? Elle était bien poussiéreuse,
+durcie, une courroie manquait, la clef était perdue ; mais enfin elle
+pouvait encore aller tant bien que mal.
+
+Comme il ne devait rester à Ourteau que le temps strictement nécessaire
+à l'enterrement de son frère, il ne lui fallait que peu de linge ; une
+chemise, des mouchoirs, une cravate blanche ; mais il lui fut difficile
+de trouver une chemise à peu près mettable, et encore dut-il recoudre
+tous les boutons de celle sur laquelle son choix s'arrêta. Heureusement
+son habit, son gilet et son pantalon avaient été réparés en vue de la
+soirée, ils seraient décents pour conduire le deuil : il n'entrerait
+point en misérable dans la vieille église où, en son enfance, il
+occupait près de son père et de son frère la place d'honneur, et
+n'aurait point à rougir de sa pauvreté sous les regards curieux de ses
+amis de jeunesse.
+
+C'est dans le monde où les bals se suivent et s'enchaînent qu'on arrive
+tard et qu'on part tôt ; dans celui où les occasions de s'amuser ne
+reviennent pas tous les soirs, on profite gloutonnement de celles qui se
+présentent, on arrive de bonne heure et l'on ne s'en va plus. Il en fut
+ainsi pour les invités de madame Barincq ; quand le soleil se leva ils
+dansaient encore ; il fallut pour les chasser le froid et la dure lumière
+du matin qui ne respecte rien ; d'ailleurs, la faim se faisait sentir
+plus encore que la fatigue, et depuis deux heures Barnabé, qui avait
+vidé les bouteilles et les soupières, gratté l'os du jambon, raclé
+l'assiette au beurre, n'offrait plus que du sirop de groseille noyé
+d'eau, ce qui était tout à fait insuffisant.
+
+Enfin, à six heures le hall fut vide et le père, la mère et la fille se
+trouvèrent seuls en face l'un de l'autre, tandis que dans la cuisine
+Barnabé se préparait à partir.
+
+— Allons nous coucher, dit madame Barincq, nous avons bien gagné
+quelques heures de bon sommeil.
+
+Barnabé s'approcha de Barincq :
+
+— Je reviens dans un quart d'heure, dit-il discrètement, le temps
+d'aller et de revenir.
+
+Mais, bien qu'il eût parlé à mi-voix, madame Barincq l'avait entendu.
+
+— Pourquoi Barnabé veut-il revenir ? demanda-t-elle à son mari.
+
+Il eût préféré que cette question ne lui fût pas adressée, mais il ne
+pouvait pas ne pas y répondre ; Il dit donc ce qui s'était passé, sa
+demande, le refus qui l'avait accueillie, l'invention de Barnabé.
+
+Madame Barincq leva au ciel ses mains tremblantes d'indignation.
+
+— Emprunter à un domestique ! s'écria-t-elle, il ne manquait plus que ça.
+
+— Barnabé s'est conduit en ami, dit Anie en tâchant d'intervenir.
+
+— Ne vas-tu pas défendre ton père ? s'écria madame Barincq ; tu ferais
+bien mieux de lui demander comment il compte rendre cet argent.
+
+Sans attendre que cet appel à l'intervention de sa fille eût produit un
+effet, elle se tourna vers son mari :
+
+— Et quand veux-tu partir ? demanda-t-elle.
+
+— A 9 heures 30.
+
+— Ce matin ?
+
+— Je n'ai que juste le temps pour arriver demain à l'heure de
+l'enterrement.
+
+— Et tu nous laisses au milieu de ce désordre, sans personne pour nous
+aider ? comment allons-nous nous en tirer ? je suis morte de fatigue.
+
+— Pour cela, maman, ne t'inquiète pas, dit Anie, je n'irai pas à
+l'atelier aujourd'hui et avant ce soir tout sera mis en état.
+
+— Si tu prends le parti de ton père, je n'ai plus rien à dire. Adieu.
+
+Sans un mot de plus elle quitta le hall pour monter au premier étage.
+
+— N'emportes-tu rien ? demanda Anie lorsqu'elle fut seule avec son père.
+
+— J'ai fait ma valise cette nuit et l'ai descendue je vais mettre mon
+habit dedans et serai prêt à partir.
+
+— Sans déjeuner ?
+
+— Barnabé m'a dit qu'il ne restait rien.
+
+— Je vais te faire du café ; pendant ce temps, la porteuse de pain
+arrivera.
+
+Comme elle se dirigeait vers la cuisine, il l'arrêta :
+
+— Tu ne vas pas allumer le feu, habillée comme tu l'es ?
+
+— Ma robe n'a plus grand'chose à craindre, dit-elle en se regardant.
+
+En effet, elle était en lambeaux, déchirée aux entournures et surtout à
+la taille par les doigts gros des danseurs.
+
+— Elle a le feu à craindre, dit-il.
+
+— Eh bien, je me déshabille et reviens tout de suite.
+
+— Tu ferais mieux de te coucher.
+
+— Crois-tu que je sois fatiguée pour une nuit passée à danser ? A mon
+âge, cela serait honteux.
+
+Quand elle redescendit, elle trouva son père, qui avait revêtu ses
+vêtements de tous les jours, en train de boucler sa valise. Vivement
+elle alluma un feu de braise et mit dessus une bouillotte d'eau ; puis
+elle ouvrit la porte du jardin.
+
+— Où vas-tu ? demanda-t-il.
+
+— J'ai mon idée.
+
+Elle revint presque aussitôt, tenant d'un air triomphant un œuf dans
+chaque main.
+
+— Il me semblait bien avoir entendu les poules chanter, dit-elle ; au
+moins tu ne partiras pas à jeun ; deux œufs frais, une bonne tasse de
+café, te remettront un peu des fatigues de cette nuit, d'autant plus
+dures pour toi qu'elles s'ajoutaient à ton chagrin. Pauvre père, je
+t'assure que je t'ai plaint de tout mon cœur, et que plus d'une fois je
+me suis reproché le supplice que je t'imposais en te faisant jouer ces
+airs de danse qui exaspéraient ta douleur.
+
+— Au moins t'es-tu amusée ?
+
+— Je devrais te dire oui, mais cela ne serait pas vrai.
+
+— Tu as éprouvé quelque déception ?
+
+Elle hésita un moment, non parce qu'elle ne comprenait pas à quelle
+déception son père faisait allusion, mais parce qu'elle avait une
+certaine honte à répondre.
+
+— J'ai été demandée en mariage plus de dix fois depuis hier soir,
+dit-elle enfin avec un demi-sourire.
+
+— Eh bien ?
+
+— Eh bien, sais-tu à qui ces demandes s'adressaient ?
+
+— A toi, bien sûr.
+
+— A moi ta fille, non ; à moi l'héritière de mon oncle, oui ; sur une
+parole de maman, mal entendue ou mal comprise, on s'est imaginé que la
+fortune de mon oncle allait nous revenir, et chacun a voulu prendre
+rang.
+
+— Et si ce qu'on s'est imaginé se réalisait ?
+
+— As-tu des raisons pour le croire ?
+
+— Le croire, non ; l'espérer, oui : car je ne peux pas admettre que
+Gaston, malgré notre rupture, ne t'ait rien laissé par son testament,
+toi, sa nièce, contre qui il n'avait aucun grief.
+
+— Mais s'il n'a pas fait de testament ?
+
+— Alors ce ne serait pas une part quelconque de sa fortune qui te
+reviendrait, ce serait de cette fortune entière que nous hériterions.
+
+Que cela soit, je te promets que je n'épouserai aucun de mes prétendants
+de cette nuit : les vilains bonshommes, hypocrites et plats.
+
+
+
+
+VI
+
+
+En entrant dans la gare d'Orléans, après une course d'une heure et demie
+faite à pied, sa petite valise à la main, il vit le rapide de Bordeaux
+partir devant lui.
+
+Autrefois, quand de Paris il retournait au pays natal, c'était ce train
+qu'il prenait toujours ; une voiture l'attendait à la gare de Puyoo, et
+de là le portait rapidement à Ourteau où il arrivait assez à temps
+encore pour passer une bonne nuit dans son lit.
+
+Maintenant au lieu du rapide, l'omnibus ; au lieu d'un confortable
+compartiment de première, les planches d'un wagon de troisième ; au lieu
+d'une voiture en descendant du train, les jambes.
+
+Son temps heureux avait été celui de la jeunesse, le dur était celui de
+la vieillesse ; la ruine avait fait ce changement.
+
+Il eût pu lui aussi mener la vie tranquille du gentilhomme campagnard,
+sans souci dans son château, honoré de ses voisins, cultivant ses
+terres, élevant ses bêtes, soignant son vin, car il aimait comme son
+frère les travaux des champs, et même plus que lui, en ce sens au moins
+qu'à cette disposition se mêlait un besoin d'améliorations qui n'avait
+jamais tourmenté son aîné, plus homme de tradition que de science et de
+progrès.
+
+Avec une origine autre que la sienne, il en eût été probablement ainsi,
+et comme ils n'étaient que deux enfants, ils se fussent trouvés assez
+riches, la fortune paternelle également partagée entre eux, pour mener
+cette existence chacun de son côté : l'aîné sur la terre patrimoniale, le
+jeune dans quelque château voisin. Mais, bien que sa famille fut fixée
+en Béarn depuis assez longtemps déjà, elle était originaire du pays
+Basque, et comme telle fidèle aux usages de ce pays où le droit
+d'aînesse est toujours assez puissant pour qu'on voie communément les
+puînés ne pas se marier afin que la branche aînée s'enrichisse par
+l'extinction des autres.
+
+Élevés dans ces principes ils s'étaient habitués à l'idée que l'aîné
+continuerait le père, avec la fortune du père, dans le château du père,
+et que le cadet ferait son chemin dans le monde comme il pourrait cela
+était si naturel pour eux, si légitime, que ni l'un ni l'autre, le
+dépouillé pas plus que l'avantagé, n'avait pensé à s'en étonner. A la
+vérité ils savaient qu'une loi, qui est le Code civil prohibe ses
+arrangements, mais cette loi bonne pour les gens du nord, n'avait aucune
+valeur dans le pays basque ; et Basques ils étaient, non Normands ou
+Bourguignons.
+
+D'ailleurs, cette perspective de vie laborieuse n'avait rien pour
+effrayer le cadet, ou contrarier ses goûts qui dès l'enfance s'étaient
+affirmés tout différents de ceux de son aîné. Tandis que pour celui-là
+rien n'existait en dehors des chevaux, de la chasse, de la pêche, lui
+était capable de travail d'esprit et même de travail manuel ; s'il aimait
+aussi la chasse et la pêche, elles ne le prenaient pourtant pas tout
+entier ; il lisait, dessinait, faisait de la musique ; au collège de Pau
+il couvrait ses livres, ses cahiers et les murailles de bonshommes, à
+Ourteau pendant les vacances il construisait des mécaniques ou des
+outils qui par leur ingéniosité émerveillaient son père, son frère,
+aussi bien que les gens du village qui les voyaient.
+
+N'était-ce pas là l'indice d'une vocation ? Pourquoi n'utiliserait-il pas
+les dispositions dont la nature l'avait doué ?
+
+A quinze ans pendant les grandes vacances, tout seul, c'est-à-dire sans
+les conseils d'un homme du métier et en se faisant aider seulement par
+le maréchal-ferrant du village il avait construit une petite machine à
+vapeur qui, pour ne pouvoir rendre aucun service pratique n'en était pas
+moins très ingénieuse et révélait des aptitudes pour la mécanique. Il
+est vrai qu'elle coûtait vingt ou trente fois plus cher qu'une du même
+genre construite par un mécanicien de profession ; mais à cela quoi
+d'étonnant, c'était un apprentissage.
+
+Il est assez rare que l'esprit de recherches et de découvertes se
+spécialise : inventeur, on l'est pour tout, les petites comme les grandes
+choses, on l'est spontanément, en quelque sorte sans le vouloir, et cela
+est vrai surtout quand dès la jeunesse on n'a pas été rigoureusement
+enfermé dans des études délimitées.
+
+Il en avait été ainsi pour lui. Au lieu de le diriger son père l'avait
+laissé libre ; et puisqu'il paraissait également bien doué pour le
+dessin, la mécanique, la musique, qu'importait qu'il étudiât ceci plutôt
+que cela ? Plus tard il choisirait le chemin qui lui plairait le mieux,
+il n'y avait pas de doute qu'avec des aptitudes comme les siennes, il ne
+trouvât au bout la fortune et peut-être même la gloire.
+
+Sans études préalables qui l'eussent guidé, sans relations qui l'eussent
+soutenu, sans camaraderies officielles qui l'eussent poussé, après des
+années de luttes, de déceptions, d'efforts inutiles, de fièvre, de
+procès, c'était la ruine qu'il avait trouvée.
+
+Cependant ses débuts avaient été heureux ; pendant ses premières années à
+Paris, tout ce qu'il avait essayé lui avait réussi, et quelques-unes de
+ses inventions simplement pratiques, sans aucunes visées à la science,
+avaient eu assez de vogue pour qu'il pût croire qu'elles lui
+constitueraient de jolis revenus tant que durerait la validité de ses
+brevets.
+
+Il n'avait donc qu'à marcher librement et à suivre la voie ouverte : il
+était bien l'homme que l'enfant annonçait.
+
+C'est ce qu'à sa place un autre eût fait sans doute ; mais il y avait en
+lui du chercheur, du rêveur, l'argent gagné ne suffisait pas à son
+ambition, il lui fallait plus et mieux.
+
+A la mort de son père, son frère et lui, fidèles à la tradition, avaient
+réglé leurs affaires de succession, non d'après la loi française mais
+d'après l'usage basque, c'est-à-dire en respectant le droit d'aînesse
+qui supprimait tout partage entre eux de l'héritage paternel : l'aîné
+avait gardé le château avec toutes les terres patrimoniales, le cadet
+s'était contenté de l'argent et des valeurs qui se trouvaient dans la
+succession ; l'aîné prendrait le nom de Saint-Christeau et le
+transmettrait à ses enfants quand il se marierait ; le cadet se
+contenterait de celui de Barincq qu'il illustrerait, s'il pouvait. Cela
+s'était fait d'un parfait accord entre eux, sans un mot de discussion,
+comme il convenait aux principes dans lesquels ils avaient été élevés,
+aussi bien qu'à l'affection qui les unissait. Pour l'aîné, il était tout
+naturel qu'il en fût ainsi. Pour le cadet qui avait des millions dans la
+tête, quelques centaines de mille francs étaient des quantités
+négligeables.
+
+Mais ces millions ne s'étaient pas monnayés comme il l'espérait, car à
+mesure qu'il s'était élevé, les ailes lui avaient poussé ; par le
+travail, l'appétit scientifique s'était développé, et les petites choses
+qui avaient pu le passionner à ses débuts lui paraissaient
+insignifiantes ou méprisables maintenant. C'était plus haut qu'il
+visait, plus haut qu'il atteindrait, et au lieu de s'enfermer dans le
+cercle assez étroit où l'ignorance autant que la prudence l'avaient
+pendant quelques années maintenu, il avait voulu en sortir. Puisqu'il
+avait réussi alors qu'il était jeune, sans expérience, sans appuis,
+n'ayant que l'audace de l'ignorance, pourquoi ne réussirait-il pas
+encore, alors qu'on le connaissait, et que par le travail il avait
+acquis ce qui tout d'abord lui manquait ?
+
+A son grand étonnement, il n'avait pas tardé à reconnaître l'inanité de
+ces illusions.
+
+D'où venait-il donc, celui-là qui ne sortant d'aucune école se figurait
+qu'on allait l'écouter tout simplement par sympathie et parce qu'il
+avait la prétention de dire des choses intéressantes ? Tenait-il au monde
+officiel ? De qui était-il le camarade ? Qui le recommandait ? Il avait
+gagné de l'argent avec des niaiseries ; la belle affaire, en vérité !
+
+Mais elles portaient témoignage contre lui, ces niaiseries, et plus
+elles lui avaient été productives, plus elles criaient fort contre son
+ambition. Pourquoi voulait-il qu'on comptât avec lui, quand lui-même ne
+comptait que par l'argent gagné ? Il voulait sortir du rang ; on l'y
+ferait rentrer.
+
+Autant la montée avait été douce au départ, quand il marchait au hasard
+et à l'aventure, autant elle fut rude lorsqu'il eut la prétention de
+prendre rang parmi les réguliers de la science, qui, s'ils ne lui dirent
+pas brutalement : « Vous n'êtes pas des nôtres », le lui firent comprendre
+de toutes les manières !
+
+Combien de banquettes d'antichambre avait-il frottées dans les
+ministères ; à combien d'huissiers importants avait-il souri ! combien de
+garçons de bureau l'avaient rabroué ! et quand, après des mois
+d'audiences ajournées, on le recevait à la fin, combien de fois ne
+l'avait-on pas écouté avec des haussements d'épaules, ou renvoyé avec
+des paroles de pitié : « Mais c'est insensé, ce que vous nous proposez
+là ! »
+
+A côté des indifférents qui ne daignaient pas l'entendre, il avait aussi
+rencontré des avisés qui ne lui prêtaient qu'une oreille trop attentive
+ou des yeux trop clairvoyants ; plus dangereux ceux-là ; et ils le lui
+avaient bien prouvé en mettant habilement en œuvre ce qu'ils avaient
+qualifié d'insensé.
+
+Avec les réclamations, les procès, il était descendu dans l'enfer, et
+désormais sa vie avait été faite d'attentes dans les agences, de visites
+chez les avoués, les agréés, les huissiers ; de conférences avec les
+avocats, de comparutions chez les experts, de fièvres, d'exaspérations,
+d'anéantissements aux audiences à Paris, en province, partout où on
+l'avait traîné.
+
+
+
+
+VII
+
+
+A son arrivée à Paris, tout occupé de l'invention d'une bouée lumineuse,
+il avait été consulter un chimiste dont les livres qu'il avait
+longuement travaillés lui inspiraient confiance, et dont le nom faisait
+autorité dans la science, François Sauval ; et pendant assez longtemps il
+avait poursuivi, sous la direction de celui-ci, une série d'expériences
+sur les matières à employer pour la production de l'éclairage dans
+l'eau. De là étaient nées des relations entre eux, bienveillantes chez
+le maître, très attentif à séduire la jeunesse, respectueuses chez
+l'élève, et quand il avait un conseil à demander ou un doute à
+éclaircir, c'était toujours à Sauval qu'il s'adressait.
+
+Sauval était chimiste parce que son grand-père ainsi que son père
+l'avaient été, et parce qu'avec son sens juste de la vie il avait, tout
+jeune, compris les avantages qu'il y avait pour lui à profiter du nom et
+de l'autorité qu'ils s'étaient acquis dans le monde scientifique, et à
+se mettre en état d'hériter des positions officielles qu'ils avaient
+successivement occupées ; mais, plus que chimiste encore, plus que
+savant, il était, bien qu'il s'en défendît, un homme d'affaires
+incomparable, devant qui l'agréé le plus fin, l'avoué le plus retors
+n'étaient que des écoliers.
+
+En écoutant d'une oreille complaisante les projets et les rêveries de
+Barincq, il avait sagement douché son ambition d'une main impitoyable,
+et, avec l'expérience que lui donnaient son autorité et sa situation, il
+lui avait prouvé qu'il ne devait pas chercher à sortir de l'ordre de
+recherches dans lequel il avait eu la chance de réussir.
+
+— Tenez-vous-en à l'industrie, ne cessait-il de lui répéter ; gagnez de
+l'argent, et, puisque vous n'avez pas pris dès le départ le chemin qui
+conduit au mandarinat scientifique, laissez la science aux mandarins.
+Ah ! si j'étais à votre place, et si j'avais vos aptitudes pour les
+affaires, quelle fortune je ferais !
+
+« Faire fortune, gagner de l'argent », était le refrain de sa
+conversation ; et, s'il est vrai que le mot qui revient le plus souvent
+sur nos lèvres soit celui qui donne la clé de notre nature, on pouvait
+conclure en l'écoutant qu'il était un homme d'argent. Cela surtout,
+avant tout et par-dessus tout, avec un but aussi généreux que touchant,
+qui était de donner à chacune de ses cinq filles un million en la
+mariant. Le type du savant, gauche, simple, maladroit, timide ou
+rébarbatif, qui ne sort pas de son laboratoire, ignore le monde, ne voit
+dans l'argent qu'un métal ductile et malléable qui fond vers 1000°, et
+peut se combiner avec l'oxygène, n'était nullement celui de Sauval qui,
+au contraire, représentait mieux que tout autre le savant aimable,
+élégant, homme du monde autant qu'homme d'affaires, assez prudent pour
+ne pas se laisser exploiter par les industriels, et assez habile pour
+les exploiter lui-même par des procédés perfectionnés qui en exprimaient
+jusqu'à la dernière goutte la substance utilisable.
+
+Toutes les positions officielles que l'État peut donner, Sauval les
+avait successivement occupées ou les occupait encore, à l'Institut
+agronomique, au Conservatoire, aux Gobelins, au Muséum, à l'École
+centrale, à la préfecture de la Seine, à la préfecture de police ; de
+plus il était le directeur-conseil de nombreuses fabriques de produits
+chimiques ou pharmaceutiques qui payaient de cette façon son influence ;
+mais, comme tout cela, si important qu'en fût le total cumulé, n'était
+point encore assez gros pour son appétit, et ne pouvait pas lui gagner
+les millions qu'il voulait, il les demandait à l'industrie en prenant
+des brevets dans les branches de la chimie où il y a de l'argent à
+gagner, celle des engrais et celle des matières colorantes.
+
+Ces brevets, il ne les exploitait pas lui-même, retenu par sa situation,
+mais il les cédait à des commerçants, à des spéculateurs que cette
+situation précisément éblouissait, et qui se laissaient entraîner par
+l'espoir de produire avec rien quelque chose de valeur, tout comme les
+dupes des anciens alchimistes espéraient obtenir la transmutation des
+métaux. Comment n'eussent-ils pas subi le prestige de son nom qu'il
+savait très habilement faire tambouriner par les journaux ! Ce n'était
+pas avec un pauvre diable d'inventeur qu'ils traitaient, mais avec un
+savant dont les titres occupaient une longue suite de lignes dans les
+annuaires ; ce n'était pas dans un galetas que les signatures
+s'échangeaient, mais dans une noble maison donnée par l'État, sur la
+cour de laquelle s'ouvraient les portes d'écuries habitées par quatre
+chevaux, et de remises abritant trois voitures élégantes dignes du
+mondain le plus correct.
+
+En conseillant à Barincq de gagner de l'argent, jamais Sauval ne lui
+avait conseillé d'exploiter un de ses nombreux brevets ; seulement ce
+qu'il ne disait pas franchement il l'insinuait avec des finesses
+auxquelles on ne pouvait pas ne pas se laisser prendre. Mais, féru de
+ses idées en vrai inventeur qu'il était, Barincq avait longtemps résisté
+à ses avances : pourquoi acheter les découvertes des autres quand on en a
+soi-même à revendre ; ce n'était pas du manque d'idées qu'il souffrait,
+mais bien de ne pouvoir pas faire accepter les siennes.
+
+Cependant, à la longue, exaspéré par l'hostilité qu'il rencontrait,
+découragé par l'indifférence qu'on lui opposait, écrasé par l'injustice,
+il avait fini par se demander si ces idées que tout le monde repoussait,
+valaient réellement quelque chose ; si on se les appropriait par
+d'adroites modifications, n'était-ce pas parce qu'elles manquaient d'une
+forte empreinte personnelle ? Enfin, s'il ne réussissait en rien
+maintenant, n'était-ce pas parce qu'il avait épuisé sa veine ? Il y a du
+joueur dans tout inventeur, et quel joueur ne croit pas à la chance ?
+
+Si la sienne déclinait, celle de Sauval s'affirmait chaque jour
+davantage, à ce point qu'il ne touchait pas à une chose sans la
+réussir. Dans ces conditions ne serait-ce pas pousser l'infatuation
+jusqu'à l'aveuglement que de s'obstiner dans ses luttes stériles au lieu
+de saisir l'occasion qui s'offrait à lui ?
+
+Bien souvent, Sauval lui parlait d'expériences poursuivies depuis
+longtemps dans son laboratoire, qui, le jour où elles aboutiraient,
+seraient pour certaines matières extraites du goudron de houille ce que
+la découverte de Lightfoot avait été pour le noir d'aniline. Un jour, en
+venant consulter Sauval, il aperçut exposées en belle place des bandes
+de calicot teintes en rouge, en ponceau, en jaune, en bleu, en violet.
+
+— Je vois que ces échantillons vous intéressent, dit Sauval qui avait
+suivi ses regards ; ils vous intéresseront encore bien davantage quand
+vous saurez que ces couleurs qui ont subi l'opération du vaporisage sont
+pour quelques-unes aussi indestructibles que le noir d'aniline.
+
+Sans être chimiste de profession, et sans avoir étudié spécialement la
+chimie des matières colorantes, Barincq savait cependant qu'on ne
+possédait encore que le noir d'aniline qui fût indestructible, et que
+les autres couleurs qu'on essayait d'extraire de la houille ne
+présentaient aucune solidité. En disant que la teinture de ces bandes de
+calicot était aussi indestructible que celle du noir d'aniline, Sauval
+annonçait donc une découverte considérable, qui allait produire une
+révolution dans l'industrie des étoffes et apporter à son inventeur une
+fortune énorme.
+
+— Croyez-vous que vous n'auriez pas mieux fait, mon pauvre Barincq, de
+suivre cette voie pratique que je vous ouvrais, dit Sauval, que celle
+qui vous a mené dans le bagne où vous vous débattez ? Ah ! si au lieu
+d'être un savant, fils et petit-fils de savant, j'étais un industriel,
+si, au lieu d'être enchaîné par ma situation, j'étais libre, quelle
+fortune je ferais ! Tandis que je vais me laisser rouler, et finalement
+dépouiller par des coquins qui se moqueront de moi. Que n'ai-je un
+gendre dans l'industrie ! Il y a des moments où, pensant à l'avenir de
+mes filles, je me demande si je ne manque pas à mes devoirs de père en
+ne me démettant pas de toutes mes fonctions pour exploiter moi-même mes
+brevets.
+
+Ainsi engagé, l'entretien était vite arrivé à une proposition pratique.
+
+Au lieu de se démettre de ses fonctions, Sauval cédait ses brevets à
+Barincq, qui avait à ses yeux le grand mérite de n'être point un
+commerçant de profession, c'est-à-dire un exploiteur et lui inspirait
+toute confiance ; par ce moyen, il assurait la fortune de ses filles, et,
+d'autre part, il faisait celle d'un brave garçon pour qui il avait
+autant de sympathie que d'estime. Cette cession il la consentait aux
+conditions les plus douces : quatre cent mille francs pour le prix des
+brevets, et en plus, pendant leur durée, une redevance de dix pour cent
+sur le montant brut de toutes les ventes des produits fabriqués ; comme
+ce qu'on vendrait cent cinquante ou deux cents francs le kilogramme ne
+coûterait pas plus de trois ou quatre francs à fabriquer, il était
+facile dès maintenant de calculer les bénéfices.
+
+Barincq ne pouvait pas ne pas se laisser éblouir par une affaire ainsi
+présentée, pas plus qu'il ne pouvait pas ne pas se laisser toucher au
+cœur par l'amitié dont son maître lui donnait une si grande preuve ;
+enfin, découragé par ses déboires, il ne pouvait pas non plus ne pas
+reconnaître que ce serait folie de s'obstiner dans ses rêves creux, au
+lieu d'accepter ces propositions généreuses.
+
+Il est vrai que pour les accepter il fallait pouvoir exécuter les
+conditions sous lesquelles elles étaient faites, et ce n'était pas son
+cas : de son père, il avait reçu environ deux cent mille francs et
+c'était son seul capital, car les grosses sommes que ses inventions lui
+avaient rapportées jusqu'à ce jour avaient été dévorées par ses
+expériences ou englouties dans ses procès : comment, avec ces deux cent
+mille francs, payer les brevets et faire les fonds pour établir une
+usine de fabrication ?
+
+Ce qui était une difficulté, une impossibilité pour lui, n'était rien
+pour Sauval. Des spéculateurs trouvés par lui achetèrent les brevets de
+Barincq, bon marché, il est vrai, trop bon marché, beaucoup au-dessous
+de leur valeur réelle, c'était lui-même qui le disait, mais ils
+payeraient comptant, ce qui était à considérer. En même temps il le
+marierait à une orpheline qui apporterait une dot de quatre cent mille
+francs en argent. De plus, il lui ferait vendre dans les conditions les
+plus favorables une fabrique de matières colorantes établie depuis
+longtemps, de telle sorte que tout en organisant la fabrication des
+produits créés par ses procédés, on continuerait celle des anciens qui
+ne seraient pas remplacés par les nouveaux ; il donnerait son concours à
+cette fabrication, et, pour l'en payer, sa redevance de dix pour cent
+s'étendrait à toutes les ventes que ferait l'usine. Enfin il obtiendrait
+d'une fabrique de produits chimiques, dans laquelle il était intéressé,
+un marché par lequel cette fabrique s'engagerait à livrer, pendant dix
+ans, à un prix très au-dessous du cours, toutes les matières nécessaires
+à la production des nouvelles couleurs.
+
+C'était le propre de Sauval de mener rondement tout ce qu'il
+entreprenait ; ce qui tenait, disait-il, à ce que, n'entendant rien aux
+affaires, il ne se noyait pas dans les détails. En trois mois les
+brevets de Barincq furent vendus, ses procès abandonnés, son mariage fut
+fait, l'usine fut achetée et l'on se trouva en état de marcher ;
+l'industrie de la teinture, chauffée par les articles des journaux que
+Sauval inspirait quand il ne les dictait pas, était dans l'attente de la
+révolution annoncée.
+
+On marcha, en effet, mais, chose extraordinaire, les expériences si
+concluantes, si admirables dans le laboratoire de Sauval, ne donnèrent
+pas industriellement les résultats attendus : si les rouges présentaient
+une certaine solidité bien éloignée cependant de l'indestructibilité du
+noir d'aniline, les autres couleurs étaient d'une extrême fugacité.
+
+Cette chute terrible n'avait pas écrasé Sauval, et même elle ne l'avait
+nullement ébranlé ; à l'émoi de Barincq il s'était contenté de répondre
+qu'il fallait rester calme parce qu'il voyait clair. Cette déception
+n'était rien. Il allait se mettre au travail comme il le devait,
+puisqu'il s'était engagé à faire profiter la fabrique de tous les
+développements et de toutes les améliorations que ses brevets pouvaient
+recevoir de ses recherches scientifiques, et avant peu ce léger accroc
+serait réparé. Il voyait clair. En attendant il n'y avait qu'à continuer
+la fabrication des anciens produits. Cela sauvait la situation et
+démontrait combien il avait été sage de faire acheter cette vieille
+usine au lieu d'en créer une nouvelle qui n'eût pas eu de clientèle.
+
+Ce qu'il avait été surtout, c'était avisé pour ses intérêts, puisque,
+sur la vente des produits fabriqués d'après les anciens procédés, il
+touchait sa redevance : un peu de patience, ce n'était plus maintenant
+qu'une affaire de temps ; le succès était certain ; encore quelques jours,
+encore un seul.
+
+Le temps avait marché sans que les couleurs qui devaient bouleverser
+l'industrie devinssent plus solides ; on vendait du rouge ; personne
+n'achetait du ponceau, du bleu, du vert, du jaune ; et, pendant que les
+perfectionnements annoncés se faisaient attendre, la fabrique de
+produits chimiques exécutant son marché continuait à livrer chaque jour
+les matières nécessaires à la fabrication des nouvelles couleurs...
+qu'on ne fabriquait pas, par cette raison qu'on ne trouvait pas à les
+vendre.
+
+La foi que le maître avait inspirée à l'élève s'était ébranlée : à payer
+la redevance de dix pour cent, le plus clair des bénéfices réalisés sur
+la fabrication par les anciens procédés s'en allait dans la caisse de
+Sauval, et prendre chaque jour livraison de dix mille kilogrammes de
+produits chimiques qu'il fallait revendre à perte, ou même jeter à
+l'égout quand on ne trouvait pas à les vendre, conduisait à une ruine
+aussi certaine que rapide.
+
+Cependant Sauval, qui continuait à rester calme dans son stoïcisme
+scientifique, et à voir très clair, poursuivait ses recherches en
+répétant son même mot :
+
+— Patience ! encore un jour.
+
+Ce jour écoulé, il en prenait un autre, puis un autre encore.
+
+En réponse à ces demandes du maître, l'élève en avait formulé deux à son
+tour : ne plus payer la redevance ; résilier le marché de la fourniture
+des produits chimiques. Mais le maître n'avait rien voulu entendre :
+puisqu'il donnait son temps et sa science, la redevance lui était due ;
+puisqu'un marché avait été conclu, il devait être exécuté ; s'il ne
+connaissait rien aux affaires commerciales, il savait cependant, comme
+tout galant homme, qu'on ne revient pas sur un engagement pris.
+
+C'était beaucoup pour échapper aux procès, dont il avait l'horreur, que
+Barincq avait accepté les propositions de Sauval, qui semblaient devoir
+lui offrir une sécurité absolue ; cependant devant ce double refus il
+avait fallu se résoudre à plaider de nouveau ; une fille lui était née,
+il ne pouvait pas la laisser ruiner, pas plus qu'il ne devait laisser
+dévorer la fortune de sa femme déjà gravement compromise. Il avait donc
+demandé aux tribunaux la nomination d'experts qui auraient à examiner si
+les procédés de Sauval étaient susceptibles d'une application
+industrielle ; à constater que si dans le laboratoire ils donnaient des
+résultats superbes, dans la pratique ils n'en donnaient d'aucune sorte ;
+enfin à reconnaître qu'ils ne reposaient pas sur une base sérieuse et
+que ce qu'il avait vendu était le néant même.
+
+Quelle stupéfaction, quelle indignation pour Sauval !
+
+Il croyait bien pourtant s'être entouré de toutes les précautions en ne
+traitant pas avec un de ces commerçants de profession qui n'achètent une
+découverte que pour dépouiller son inventeur ; mais voilà le terrible,
+c'est que l'esprit commercial est contagieux, et qu'aussitôt qu'on
+touche aux affaires on devient un homme d'affaires.
+
+Sans doute il ferait facilement le sacrifice des bénéfices qui étaient
+le fruit de son travail, et sur ce point il était prêt à toutes les
+concessions ; mais il y en avait un que sa position ne lui permettait pas
+de mettre en discussion : c'était de subir le contrôle d'experts qui dans
+la science ne pouvaient pas être ses pairs.
+
+Il fallait donc qu'il se défendît et n'acceptât pas qu'en sa personne le
+savant fût une fois de plus exploité par le commerçant.
+
+L'affaire s'était traînée de juridiction en juridiction, et, pendant que
+les clercs grossoyaient des monceaux de papier timbré en expliquant
+longuement la technique des matières colorantes à deux francs le rôle ;
+pendant que les avocats plaidaient et refaisaient chacun à son point de
+vue l'histoire de la chimie ; pendant que les juges écoutaient,
+somnolaient ou jugeaient, la situation commerciale, de Barincq sombrait,
+s'enfonçant chaque jour un peu plus. Il lui aurait fallu des capitaux
+pour faire marcher sa maison en même temps que pour continuer ses
+procès, et il ne se soutenait plus que par des miracles d'énergie
+appuyés par des sacrifices désespérés.
+
+Alors qu'il pensait faire lui-même sa vie, sans secours d'aucune sorte,
+au moyen des seules idées qu'il avait en tête, il avait pu abandonner
+avec indifférence la plus grosse part de son héritage paternel ; aux
+abois, traqué de tous les côtés, affolé, il revint à Ourteau pour
+expliquer sa situation à son frère, et lui demander de le sauver en
+consentant une garantie hypothécaire pour une somme de cent cinquante
+mille francs. Bien que le mot hypothèque fût un épouvantail pour Gaston,
+la garantie fut accordée, sinon sans inquiétude, au moins sans
+marchandages :
+
+— Puisque tu as besoin de moi, cadet, c'est mon devoir de te venir en
+aide.
+
+Ces cent cinquante mille francs avaient été une goutte d'eau. Six mois
+après leur versement, c'était du garant que le créancier exigeait par
+acte d'huissier le paiement de ses intérêts, le garanti étant dans
+l'impossibilité de se libérer.
+
+Les rapports des deux frères, jusque-là affectueux, s'étaient aigris : un
+huissier au château, c'était la première fois que pareil scandale se
+produisait ; la lettre qui l'annonçait avait été dure malgré le
+parti-pris de modération.
+
+« Tu n'as donc pas pensé que le « parlant à » pourrait être rempli au nom
+d'un de mes domestiques, ce qui a eu lieu ? »
+
+Pour arranger la situation, Mme Barincq avait voulu venir à Ourteau avec
+sa fille. Gaston n'était-il pas un oncle à héritage ? Il importait de le
+ménager.
+
+Au lieu d'aplanir les difficultés, elle les avait exaspérées, en
+insistant plus qu'il ne convenait sur la générosité que son mari avait
+montrée lors du partage de la succession paternelle. Comment l'aîné
+pouvait-il admettre la générosité, quand il était convaincu que son
+cadet avait simplement accompli son devoir ?
+
+Lorsqu'au bout de huit jours elle avait quitté le château pour rentrer à
+Paris, la rupture entre les deux frères était irréparable.
+
+Les procès se prolongèrent pendant dix-huit mois encore, au bout
+desquels un arrêt définitif prononçait la nullité des brevets ; mais il
+était trop tard. Barincq, épuisé, n'avait plus qu'à abandonner à ses
+créanciers le peu qu'il lui restait, et s'il échappait à la mise en
+faillite, c'était grâce à la généreuse intervention de Sauval.
+
+Un ami le recueillit par pitié dans la petite maison de l'Abreuvoir, et
+le directeur de l'_Office cosmopolitain des inventeurs_, qui avait gagné
+tant d'argent avec lui, le prenait comme dessinateur aux appointements
+de deux cents francs par mois.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+A six heures du matin le train déposa Barincq à la gare de Puyoo ; de là
+à Ourteau, il avait deux lieues à faire à travers champs. Autrefois, une
+voiture se trouvait toujours à son arrivée, et, par la grande route plus
+longue de trois ou quatre kilomètres, le conduisait au château ; mais il
+n'avait pas voulu demander cette voiture par une dépêche, et l'état de
+sa bourse ne lui permettait pas d'en prendre une à la gare. D'ailleurs,
+cette course de deux lieues ne l'effrayait pas plus que le chemin de
+traverse qu'il connaissait bien ; le temps était doux, le soleil venait
+de se lever dans un ciel serein ; après une nuit passée dans l'immobilité
+d'un wagon, ce serait une bonne promenade ; sa valise à la main, il se
+mit en route d'un pas allègre.
+
+Mais il ne continua pas longtemps cette allure, et sur le pont il
+s'arrêta pour regarder le Gave, grossi par la première fonte des neiges,
+rouler entre ses rives verdoyantes ses eaux froides qui fumaient par
+places sous les rayons obliques du soleil levant et pour écouter leur
+fracas torrentueux. Il venait de quitter les lilas de son jardin à peine
+bourgeonnants et il trouvait les osiers, les saules, les peupliers en
+pleine éclosion de feuilles, faisant au Gave une bordure vaporeuse
+au-dessus de laquelle s'élevaient les tours croulantes du vieux château
+de Bellocq. Que cela était frais, joli, gracieux, et, pour lui,
+troublant par l'évocation des souvenirs ! Mais ce qui, tout autant que le
+bruit des eaux bouillantes, le bleu du ciel, la verdure des arbres,
+réveilla instantanément en lui les impressions de ses années de
+jeunesse, ce fut la vue d'un char qui arrivait à l'autre bout du pont :
+formé d'un tronc de sapin dont l'écorce n'avait même pas été enlevée, il
+était posé sur quatre roues avec des claies de coudrier pour ridelles ;
+deux bœufs au pelage bringé, habillés de toile, encapuchonnés d'une
+résille bleue, le traînaient d'un pas lent, et devant eux marchait leur
+conducteur, la veste jetée sur l'épaule, une ceinture rouge serrée à la
+taille, les espadrilles aux pieds, un long aiguillon à la main ; pour
+s'abriter du soleil il avait tiré en avant son béret qui formait ainsi
+visière au-dessus de ses yeux brillants dans son visage rasé de frais.
+
+Que de fois avait-il ainsi marché devant ces attelages de bœufs,
+l'aiguillon à la main, à la grande indignation de son frère qui,
+n'aimant que la chasse, la pêche et les chevaux, l'accusait d'être un
+paysan !
+
+Après un bonjour échangé, il se remit en marche, et, au lieu de
+continuer la grande route, prit le vieux chemin qui montait droit à la
+colline.
+
+Pour être géographiquement dans le midi et même dans l'extrême midi de
+la France, il n'en résulte pas que le Béarn soit roussi ou pelé, c'est
+au contraire le pays du vert, et d'un vert si frais, si intense, qu'en
+certains endroits on pourrait se croire en Normandie, n'était la chaleur
+du soleil, le bleu du ciel, la sérénité, la limpidité, la douceur de
+l'atmosphère ; l'Océan est près, les Pyrénées sont hautes, et, tandis que
+la montagne le défend des vents desséchants du sud, la mer lui envoie
+ses nuages qui, tombant sur une terre forte, y font pousser une
+vigoureuse végétation ; dans les prairies l'herbe monte jusqu'au ventre
+du bétail ; sur les collines, dans les _touyas_ que les paysans
+routiniers s'obstinent à conserver en landes, les ajoncs, les bruyères
+et les fougères dépassent la tête des hommes ; le long des chemins les
+haies sont épaisses et hautes.
+
+De profondes ornières pleines d'eau coupaient celui qu'il avait pris,
+mais trop large de moitié, il offrait de chaque côté des tapis herbus
+qu'on pouvait suivre. De ce gazon, le printemps avait fait un jardin
+fleuri jusqu'au pied des haies où pâquerettes, primevères et renoncules
+se mêlaient aux scolopendres et aux tiges rousses de la fougère royale
+qui, au bord des petites mares et dans les fonds tourbeux, commençait
+déjà à pousser des jets vigoureux.
+
+Quelle fête pour ses yeux que cette éclosion du printemps, si superbe
+dans cette humilité de petites plantes mouillées de rosée, et combien le
+léger parfum que dégageait leur floraison évoquait en lui de souvenirs
+restés vivants !
+
+Ce fut en égrenant le chapelet de ces souvenirs qu'il continua son
+chemin jusqu'au haut de la montée. Déjà une fois il l'avait vu aussi
+fleuri dans une matinée pareille à celle-ci et il lui était resté dans
+les yeux tel qu'il le retrouvait.
+
+A la suite d'une épidémie on avait licencié le collège, et le train
+venant de Pau les avait descendus à Puyoo à cette même heure, son frère
+et lui. Comme on n'était pas prévenu de leur retour, personne ne les
+attendait à la gare, et, au lieu de louer une voiture, ils s'étaient
+fait une joie de s'en aller bride abattue à travers champs pour
+surprendre leur père. Que de changements cependant, tandis que tout
+restait immuable dans ce coin de campagne, que de tristesses : son père,
+son frère morts, lui debout encore, mais secoué si violemment que
+c'était miracle qu'il n'eut pas le premier disparu. Combien à sa place
+se fussent abandonnés, et certainement il eût cédé aussi à la
+désespérance s'il n'avait pas lutté pour les siens. Le secours qui lui
+venait d'eux l'avait jusqu'au bout soutenu : un sourire, une caresse, un
+mot de sa fille, son regard, la musique de sa voix.
+
+Au haut de la colline il s'arrêta, et, posant sa valise au pied d'un
+arbre, il s'assit sur le tronc d'un châtaignier qui attendait, couché
+dans l'herbe, que les chemins fussent assez durcis pour qu'on pût le
+descendre à la scierie.
+
+De ce point culminant qu'un abatage fait dans les bois avait dénudé, la
+vue s'étendait libre sur les deux vallées, celle du Gave de Pau qu'il
+venait de quitter aussi bien que sur celle du Gave d'Oloron où il allait
+descendre, et au-delà, par-dessus leurs villages, leurs prairies et
+leurs champs, sur un pays immense, de la chaîne des Pyrénées couronnée
+de neige aux plaines sombres des Landes qui se perdaient dans l'horizon.
+
+Comme il n'avait pas mis plus d'une heure à la montée et qu'il ne lui
+faudrait que quarante ou cinquante minutes pour la descente, il pouvait,
+sans crainte de retard, se donner la satisfaction de rester là un moment
+à se reposer, en regardant le panorama étalé devant lui.
+
+Tandis que la base des montagnes était encore noyée dans des vapeurs
+confuses, les sommets neigeux, frappés par le soleil, se découpaient
+assez nettement pour qu'il pût les reconnaître tous, depuis le pic
+d'Anie, qui avait donné son nom à sa fille, comme à toutes les aînées de
+la famille, jusqu'à la Rhune, dont le pied trempe dans la mer à
+Saint-Jean-de-Luz. En temps ordinaire il se serait amusé à distinguer
+chaque pic, chaque col, chaque passage, en se rappelant ses excursions
+et ses chasses ; mais, en ce moment, ce qui le touchait plus que la
+chaîne des Pyrénées, si pleine de souvenirs et d'émotions qu'elle fût
+pour lui, c'était le village natal ; aussi, quittant les croupes vertes
+qui de la montagne s'abaissent vers la plaine, chercha-t-il tout de
+suite le Gave qui, en un long ruban blanc courant entre la verdure de
+ses rives, l'amenait à la maison paternelle : isolée au milieu du parc,
+il la retrouva telle qu'elle s'était si souvent dressée devant lui en
+ses mauvais jours, quand il pensait à elle instinctivement comme à un
+refuge, avec ses combles aux ardoises jaunies, ses hautes cheminées et
+sa longue façade blanche, coupée de chaînes rouges, mais aussi avec un
+changement qui lui serra le cœur ; au lieu d'apercevoir toutes les
+persiennes ouvertes, il les vit toutes fermées, faisant à chaque étage
+des taches grises qui se répétaient d'une façon sinistre. Personne non
+plus au travail, ni dans les jardins, ni dans le parc, ni devant les
+écuries, les remises, les étables ; pas de bêtes au pâturage dans les
+prairies, le long du Gave, ou dans les champs ; certainement la roue de
+la pêcherie de saumon qui détachait sa grande carcasse noire sur la pâle
+verdure des saules ne tournait plus ; partout le vide, le silence, et
+dans la vaste chambre du premier étage, celle où il était né, celle où
+son père était mort, son frère dormant son dernier sommeil.
+
+Cette évocation qui le lui montrait comme si, par les persiennes
+ouvertes, il l'eût vu rigide sur son lit, l'étouffa, et tout se brouilla
+devant ses yeux pleins de larmes.
+
+
+
+
+IX
+
+
+En entendant huit heures sonner à l'horloge de l'église lorsqu'il
+arrivait aux premières maisons du village, l'idée lui vint de passer
+d'abord chez le notaire Rébénacq ; c'était un camarade de collège avec
+qui il causerait librement. Si Gaston avait fait un testament en faveur
+de son fils naturel, Rébénacq devait le savoir, et pouvait maintenant
+sans doute en faire connaître les dispositions.
+
+Le caractère de son frère, porté à la rancune, d'autre part l'affection
+et les soins qu'il avait toujours eus pour ce jeune homme, tout donnait
+à croire que ce testament existait, mais enfin ce n'était pas une
+illusion d'héritier de s'imaginer que, tout en instituant son fils son
+légataire universel, il avait pu, il avait dû laisser quelque chose à
+Anie. En réalité, ce n'était point d'une fortune gagnée par son
+industrie personnelle et que son travail avait faite sienne, que Gaston
+jouissait et dont il pouvait disposer librement, sans devoir compte de
+ses intentions à personne, c'était une fortune patrimoniale, acquise par
+héritage, sur laquelle, par conséquent, ses héritiers naturels avaient
+certains droits, sinon légaux, au moins moraux. Or, Gaston avait un
+héritier légitime, qui était son frère, et s'il pouvait déshériter ce
+frère, ainsi que la loi le lui permettait, les raisons ne manquaient pas
+pour appuyer sa volonté et même la justifier : rancune, hostilité,
+persuasion que son legs, s'il en faisait un, serait gaspillé ; mais
+aucune de ces raisons n'existait pour Anie, qui ne lui avait rien fait,
+contre laquelle il n'avait pas de griefs, et qui était sa nièce. Dans
+ces conditions, il semblait donc difficile d'imaginer qu'elle ne figurât
+pas sur ce testament pour une somme quelconque ; si minime que fût cette
+somme, ce serait la fortune, et, mieux que la fortune, le moyen
+d'échapper aux mariages misérables auxquels elle s'était résignée.
+
+Deux minutes après, il s'arrêtait devant les panonceaux rouillés qui,
+sur la place, servaient d'enseigne au notariat, et dans l'étude où il
+entrait il trouvait un petit clerc en train de la balayer.
+
+— C'est à M. Rébénacq que vous voulez parler ? dit le gamin.
+
+— Oui, mon garçon.
+
+— Je vas le chercher.
+
+Presque aussitôt le notaire arriva, mais au premier abord il ne reconnut
+pas son ancien camarade.
+
+— Monsieur...
+
+— Il faut que je me nomme ?
+
+— Toi !
+
+— Changé, paraît-il ?
+
+— Comme tu n'as pas répondu à mes dépêches, je ne t'attendais plus ; car
+je t'en ai envoyé deux et je t'ai écrit.
+
+— C'est parce que je venais que je ne t'ai pas répondu ; pouvais-tu
+penser que je laisserais disparaître mon pauvre Gaston sans un dernier
+adieu ?
+
+— Tu es venu à pied de Puyoo ? dit le notaire sans répondre directement
+et en regardant la valise posée sur une chaise.
+
+— Une promenade ; les jambes sont toujours bonnes.
+
+— Entrons dans mon cabinet.
+
+Après l'avoir installé dans un vieux fauteuil en merisier, le notaire
+continua :
+
+— Comment vas-tu ? Et madame Barincq ? Et ta fille ?
+
+— Merci pour elles, nous allons bien. Mais parle-moi de Gaston ; ta
+dépêche a été un coup de foudre.
+
+— Sa mort en a été un pour nous. C'est il y a deux ans environ que sa
+santé, jusque-là excellente, commença à se déranger, mais sans qu'il
+résultât de ces dérangements un état qui présentât rien de grave, au
+moins pour lui, et pour nous. Il eut plusieurs anthrax qui guérirent
+naturellement, et pour lesquels il n'appela même pas le médecin, car
+c'était son système, de traiter, comme il le disait, les maladies par le
+mépris. Va-t-on s'inquiéter pour un clou ? Cependant, il était moins
+solide, moins vigoureux, moins actif ; un effort le fatiguait ; il renonça
+à monter à cheval, et bientôt après il renonça même à sortir en voiture,
+se contentant de courtes promenades à pied dans les jardins et dans le
+parc. En même temps son caractère changea, tourna à la mélancolie et
+s'aigrit ; il devint difficile, inquiet, méfiant. J'appelle ton attention
+sur ce point parce que nous aurons à y revenir. Un jour, il se plaignit
+d'une douleur violente dans la jambe et dut garder le lit. Il fallut
+bien appeler le médecin qui diagnostiqua un abcès interne qu'on traita
+par des cataplasmes, tout simplement. L'abcès guérit, et Gaston se
+releva, mais il se rétablit mal ; l'appétit était perdu, le sommeil
+envolé. Pourtant, peu à peu, le mieux se produisit, la santé parut
+revenir. Mais ce qui ne revint pas, ce fut l'égalité d'humeur.
+
+— Avait-il des causes particulières de chagrin ?
+
+— Je le pense, et même j'en suis certain, bien qu'il ne m'ait jamais
+fait de confidences entières, pas plus à moi qu'à personne, d'ailleurs.
+Il m'honorait de sa confiance pour tout ce qui était affaires, mais pour
+ses sentiments personnels il a toujours été secret, et en ces derniers
+temps plus que jamais ; il est vrai qu'un notaire n'est pas un
+confesseur. Mais nous reviendrons là-dessus ; j'achève ce qui se rapporte
+à la santé et à la mort. Je t'ai dit que l'état général paraissait
+s'améliorer, avec le printemps il avait repris goût à la promenade, et
+chaque jour il sortait, ce qui donnait à espérer que bientôt il
+reprendrait sa vie d'autrefois ; à son âge cela n'avait rien
+d'invraisemblable. Les choses en étaient là, lorsqu'avant hier
+Stanislas, le cocher, se précipite dans ce cabinet et m'annonce que son
+maître vient de se trouver mal ; qu'il est décoloré, sans mouvement, sans
+parole ; qu'on ne peut pas le faire revenir. Je cours au château. Tout
+est inutile. Cependant, j'envoie chercher le médecin, qui ne peut que
+constater la mort causée par une embolie ; un caillot formé au moment de
+la poussée des anthrax ou de la formation des abcès de la jambe a été
+entraîné dans la circulation et a obstrué une artère.
+
+— La mort a été foudroyante ?
+
+— Absolument.
+
+Il s'établit un moment de silence, et le notaire, ému lui-même par son
+récit, ne fit rien pour distraire la douleur de son ancien camarade,
+qu'il voyait profonde ; enfin il reprit :
+
+— Je t'ai dit que Gaston s'était montré en ces dernières années triste
+et sombre ; je dois revenir là-dessus, car ce point est pour toi d'un
+intérêt capital ; mais, quel que soit mon désir de l'éclaircir, je ne le
+pourrai pas, attendu que pour beaucoup de choses j'en suis réduit à des
+hypothèses, et que tous les raisonnements du monde ne valent pas des
+faits ; or, les faits précis me manquent. Bien que, comme je te l'ai dit,
+Gaston ne m'ait jamais fait de franches confidences, les causes de son
+chagrin et de son inquiétude ne sont pas douteuses pour moi : elles
+provenaient pour une part de votre rupture, pour une autre d'un doute
+qui a empoisonné sa vie.
+
+— Un doute ?
+
+— Celui qui portait sur la question de savoir s'il était ou n'était pas
+le père du capitaine Sixte.
+
+— Comment...
+
+— Nous allons arriver au capitaine tout à l'heure ; vidons d'abord ce qui
+te regarde. Si tu as été affecté de la rupture avec ton frère, lui n'en
+a pas moins souffert, et peut-être même plus encore que toi, attendu
+que, tandis que tu étais passif, il était actif ; tu ne pouvais que
+supporter cette rupture, lui pouvait la faire cesser, n'ayant qu'un mot
+à dire pour cela, et luttant par conséquent pour savoir s'il le dirait
+ou ne le dirait pas ; j'ai été le témoin de ces luttes ; je puis
+t'affirmer qu'il en était très malheureux ; positivement, elles ont été
+le tourment de ses dernières années.
+
+— Nous nous étions si tendrement aimés.
+
+— Et il t'aimait toujours.
+
+— Comment ne s'est-il pas laissé toucher par mes lettres ?
+
+— C'est qu'à ce moment il payait les intérêts de la somme dont il avait
+répondu pour toi, et que l'ennui de cette dépense le maintenait dans son
+état d'exaspération et son ressentiment.
+
+— Pour lui, cette dépense était cependant peu de chose.
+
+— Il faut que tu saches, et je peux le dire maintenant, que précisément,
+lorsque les échéances des intérêts de la garantie arrivèrent, Gaston
+venait de perdre une grosse somme dans un cercle à Pau qu'il ne put
+payer qu'en empruntant. Cela embrouilla ses affaires ; il se trouva gêné.
+Il le fut bien plus encore quand, par suite du phylloxera d'abord et du
+mildew ensuite, le produit de ses vignes fut réduit à néant. Un autre à
+sa place eût sans doute essayé de combattre ces maladies ; lui, ne le
+voulut pas ; c'étaient des dépenses qu'il prétendait ne pas pouvoir
+entreprendre, et cela par ta faute, disait-il. La vérité est qu'il ne
+croyait pas à l'efficacité des remèdes employés ailleurs, et que, par
+apathie, obstination, il laissait aller les choses ; et, en attendant que
+le hasard amenât un changement, il rejetait la responsabilité de son
+inertie sur ceux qui le condamnaient à se croiser les bras. C'est ainsi
+que toutes ses vignes sont perdues, et que celles qui n'ont point été
+arrachées, n'ayant reçu aucune façon depuis longtemps, sont devenues des
+_touyas_ où ne poussent que des mauvaises herbes et des broussailles.
+Vois-tu maintenant la situation et comprends-tu la force de ses griefs ?
+
+— Hélas !
+
+— Comme, malgré tout, il ne pouvait pas, avec ses revenus, rester
+toujours dans la gêne, il arriva un moment où les économies qu'il
+faisait quand même lui permirent de rembourser et la somme qu'il avait
+garantie pour toi et celle qu'il avait empruntée pour payer sa dette de
+jeu. J'attendais ce moment avec une certaine confiance, espérant que,
+quand ton souvenir ne serait plus rappelé à ton frère par des échéances,
+un rapprochement se produirait ; comme il n'aurait plus de griefs contre
+toi, votre vieille amitié renaîtrait ; et je crois encore qu'il en eût
+été ainsi, si Gaston, isolé, n'avait pu trouver d'affection que de ton
+côté et du côté de ta fille ; mais alors, précisément, quelqu'un se plaça
+entre vous qui empêcha ce retour : ce quelqu'un, c'est le Capitaine
+Valentin Sixte. Je t'avais dit que j'arriverais à lui, nous y sommes.
+
+— Je t'écoute.
+
+— Le capitaine est-il ou n'est-il pas le fils de ton frère ? c'est la
+question que je me pose encore, bien que pour tout le monde, à peu près,
+elle soit résolue dans le sens de l'affirmative ; mais, comme elle ne
+l'était pas pour Gaston, qui devait avoir cependant sur ce point des
+clartés qui nous manquent, et des raisons pour croire à sa paternité, tu
+me permettras de rester dans le doute. D'ailleurs tu en sais peut-être
+autant que moi là-dessus, puisqu'à la naissance de l'enfant, tu étais
+dans les meilleurs termes avec ton frère.
+
+— Il ne m'a rien dit alors de mademoiselle Dufourcq ; et plus tard je
+n'en ai appris que ce que tout le monde disait ; deux ou trois fois j'ai
+essayé d'en parler à Gaston, qui détourna la conversation comme si elle
+lui était pénible.
+
+— Elle l'était, en effet, pour lui, par cela même qu'elle le ramenait à
+un doute qui jusqu'à sa mort l'a tourmenté, et même plus que tourmenté,
+angoissé, désespéré. C'est il y a trente-et-un ans que Gaston fit la
+connaissance des demoiselles Dufourcq qui demeuraient à deux kilomètres
+environ de Peyrehorade au haut de la côte, à l'endroit où la route de
+Dax arrive sur le plateau. Là se trouvait autrefois une auberge tenue
+par le père et la mère Dufourcq ; à la mort de leurs parents, les deux
+filles, qui étaient intelligentes et qui avaient reçu une certaine
+instruction, eurent le flair de comprendre le parti qu'elles pouvaient
+tirer de leur héritage en transformant l'auberge en une maison de
+location pour les malades qui voudraient jouir du climat de Pau, en
+pleine campagne et non dans une ville. Tu connais l'endroit.
+
+— Je me rappelle même la vieille auberge.
+
+— Tu vois donc que la situation est excellente, avec une étendue de vue
+superbe ; ce fut ce qui attira les étrangers, et aussi la transformation
+que ces deux filles avisées firent subir à la vieille auberge, devenue
+par elles une maison confortable avec bon mobilier, jardins agréables,
+cuisine excellente, et le reste. De l'une de ces filles, l'aînée,
+Clotilde, il n'y a rien à dire, c'était une personne qui ne se faisait
+pas remarquer et ne s'occupait que de sa maison ; de la jeune Léontine il
+y a beaucoup à dire, au contraire : jolie, coquette, mais jolie d'une
+beauté à faire sensation, et coquette à ne repousser aucun hommage. Ton
+frère la connut en allant voir un de ses amis établi chez les sœurs
+Dufourcq pour soigner sa femme poitrinaire, et il devint amoureux
+d'elle. Tu penses bien qu'une fille de ce caractère n'allait pas tenir à
+distance un homme tel que M. de Saint-Christeau. Quelle gloire pour elle
+de le compter parmi ses soupirants ! Ils s'aimèrent ; tous les deux jours
+Gaston faisait trente kilomètres pour aller prendre des nouvelles de la
+femme de son ami. Où cet amour pouvait-il aboutir ? Léontine Dufourcq
+s'imagina-t-elle qu'elle pouvait devenir un jour la femme de M. de
+Saint-Christeau ? C'était bien gros pour une fille de sa condition. De
+son côté Gaston dominé par sa passion promit-il le mariage pour
+l'emporter sur un jeune Anglais, fort riche et malade qui, habitant la
+maison, proposait, dit-on, à Léontine de l'épouser ? C'est ce que
+j'ignore, car je n'ai appris toute cette histoire que par bribes, un peu
+par celui-ci, un peu par celui-là, c'est-à-dire d'une façon
+contradictoire. Ce qu'il y a de certain, c'est que Léontine devint
+enceinte. Pourquoi à ce moment Gaston ne l'épousa-t-il pas ? Probablement
+parce qu'il désespéra d'obtenir un consentement, qu'il n'aurait même pas
+osé demander. Vois-tu la fureur de votre père, en apprenant que son aîné
+voulait épouser la fille d'un aubergiste ?
+
+— Notre père n'aurait jamais donné son consentement ; il aurait plutôt
+rompu avec Gaston, malgré toute sa tendresse, toute sa faiblesse pour
+son aîné.
+
+— On n'en vint pas à cette extrémité, et si votre père connut la liaison
+de son fils avec Léontine, il ne crut certainement qu'à une amourette
+sans conséquence. D'ailleurs, avant que la grossesse fut apparente,
+Léontine quitta Peyrehorade pour aller habiter Bordeaux, où elle se
+cacha ; on dit dans le pays qu'elle était auprès d'une sœur aînée,
+mariée en Champagne. Chaque semaine Gaston fit le voyage de Bordeaux ; à
+Royan on les rencontra ensemble. En même temps qu'elle quittait
+Peyrehorade, le jeune Anglais, qui s'appelait Arthur Burn, partait
+aussi ; on a raconté qu'on les avait vus, lui et elle, à Bordeaux ; est-ce
+vrai, est-ce faux ? je l'ignore ; mais tout me paraît croyable avec une
+femme coquette comme celle-là ; si elle n'épousait pas Gaston qu'elle
+devait, semblait-il, préférer, elle retrouverait son Anglais ; condamné à
+une mort prochaine, celui-là était à ménager. Chose extraordinaire, ce
+ne fut pas le malade qui mourut, ce fut la belle fille, saine et forte :
+un mois après l'accouchement, elle fut emportée tout d'un coup. L'enfant
+n'avait pas été reconnu par Gaston qui, sans doute, voulait le légitimer
+par mariage subséquent quand il le pourrait faire. La tante Clotilde le
+prit avec elle à Peyrehorade et l'éleva comme son neveu en le disant
+fils de sa sœur aînée, la Champenoise. Des années s'écoulèrent sur
+lesquelles je ne sais rien, si ce n'est que Gaston allait voir l'enfant
+quelquefois chez sa tante, et que, quand le moment arriva de le mettre
+au collège à Pau, il paya sa pension. Il se montra élève appliqué,
+studieux, intelligent, et il entra à Saint-Cyr dans les bons numéros. Ce
+fut en costume de Saint-Cyrien que, pour la première fois, il vint au
+château où il passa une partie de ses vacances à pêcher, à chasser, à
+galoper. Pour ceux qui n'avaient pas oublié les amours avec Léontine, ce
+séjour fut le commencement de la reconnaissance du fils par le père, car
+pour tout le monde Valentin était bien le fils de Gaston ; personne ne
+doutait de cette paternité, et moi-même qui, jusque-là, m'étais tenu sur
+la réserve...
+
+— Avais-tu des raisons pour la justifier ?
+
+— Pas d'autres que celles qui résultaient de la non-reconnaissance par
+Gaston, mais pour moi celles-là étaient d'un grand poids, car, avec un
+homme du caractère de ton frère, il me paraissait impossible d'admettre
+que, croyant ce garçon son fils, il ne lui donnât pas son nom ; s'il ne
+le faisait pas, c'est qu'il en était empêché ; et, comme il ne dépendait
+plus de personne, ce ne pouvait être que par un doute basé sur les
+relations qui avaient existé entre Léontine et Arthur Burn. Quelles
+avaient été au juste ces relations ? Innocentes ou coupables ? Bien malin
+qui pouvait le dire après vingt ans, alors que l'un et l'autre avaient
+emporté leur secret. En tout cas Gaston n'osait pas se prononcer
+puisqu'il ne reconnaissait pas ce fils, à ses yeux douteux.
+S'intéresser, s'attacher à lui, cela il le pouvait, et le jeune homme,
+je dois le dire, justifiait cet intérêt ; mais le reconnaître, lui donner
+son nom, en faire l'héritier, le continuateur des Saint-Christeau, cela
+il ne l'osait pas. J'ai vu ses scrupules, ou plutôt je les ai devinés ;
+j'ai assisté à ses luttes de conscience alors qu'il était partagé entre
+deux devoirs également puissants sur lui : d'une part, celui qu'il
+croyait avoir envers ce jeune homme ; d'autre part, celui qui le liait à
+son nom, et je t'assure qu'elles ont été vives.
+
+— N'a-t-il pas fait des recherches, une enquête ?
+
+— Après vingt ans ! Sur un pareil sujet ! Il est certain cependant qu'il a
+dû recueillir tous les renseignements qui pouvaient l'éclairer. Mais il
+est certain aussi qu'ils n'ont pas été assez probants puisque la
+reconnaissance n'a pas eu lieu. Les choses continuèrent ainsi sans que
+ma femme et moi nous osions décider qu'elle se ferait ou ne se ferait
+pas ; penchant tantôt pour la négative, tantôt pour l'affirmative.
+Valentin, en quittant Saint-Cyr, devint officier de dragons et entra
+plus tard à l'École de guerre d'où il sortit le troisième. Gaston, fier
+de lui, avait son nom sans cesse sur les lèvres, et, toutes les fois que
+Valentin obtenait un congé, il venait le passer au château ; un père
+n'eût pas été plus tendre pour son fils ; un fils plus affectueux pour
+son père. Cependant ce fut à ce moment même que j'acquis la certitude
+que jamais Gaston ne le reconnaîtrait, et voici comment elle se forma
+dans mon esprit. Tu me trouves sans doute bien décousu, bien incohérent ?
+
+— Je te trouve d'une lucidité parfaite.
+
+— Alors je continue. Un jour Gaston me chargea de lui dresser un modèle
+de testament qu'il copierait. Si réservé que je dusse être avec un
+client défiant, qui avait toujours peur qu'on l'amenât à dire ce qu'il
+voulait tenir secret, je fus cependant obligé de lui adresser quelques
+questions. Il me répondit évasivement en se tenant dans des généralités,
+si bien qu'au lieu d'un seul modèle je lui en fis quatre ou cinq,
+répondant aux divers cas qui, me semblait-il, pouvaient se présenter
+pour lui. Quatre jours après, il m'apporta son testament dans une
+enveloppe scellée de cinq cachets et me demanda de le garder.
+
+— Alors, il a fait un testament ?
+
+— Il en a fait un à ce moment ; mais, il y a un mois, il me l'a repris
+pour le modifier, peut-être même pour le détruire, et je ne sais pas
+s'il en a fait un autre ; ce qu'il y a de certain, c'est que je ne suis
+dépositaire d'aucun, de sorte qu'aujourd'hui tu es le seul héritier
+légitime de ton frère ; ce qui ne veut pas dire, tu dois le comprendre,
+que tu recueilleras cet héritage.
+
+— Je comprends qu'on peut trouver un testament dans les papiers de
+Gaston.
+
+— Parfaitement. Cela dit, je remonte à la conviction qui s'est établie
+en moi que Gaston ne reconnaîtrait pas le capitaine, le jour même où il
+m'a demandé un modèle de testament. Et cette conviction est, il me
+semble, basée sur la logique. Tu sais, n'est-ce pas, que l'enfant
+naturel reconnu n'a pas sur les biens de son père les mêmes droits que
+l'enfant légitime ? dans l'espèce, le capitaine, fils légitime de Gaston,
+hérite de la totalité de la fortune de son père, fils naturel reconnu il
+n'hérite que de la moitié de cette fortune, puisque ce père laisse un
+frère qui est toi. Pour qu'il recueille cette fortune entière, il faut
+qu'elle lui soit léguée par testament, et ce testament n'est possible en
+sa faveur que s'il est un étranger et non un enfant naturel reconnu.
+
+— Je ne savais pas cela du tout.
+
+— N'en sois pas surpris ; quand la loi s'occupe des enfants naturels,
+adultérins ou incestueux, elle est pleine d'obscurité, de lacunes, de
+trous ou de traquenards au milieu desquels ceux dont c'est le métier
+d'interpréter le Code ont souvent bien du mal à se débrouiller. Donc,
+selon moi, ton frère, faisant son testament, renonçait à reconnaître le
+capitaine pour son fils.
+
+— Et la conclusion de ton raisonnement était que le désir de laisser
+toute sa fortune au capitaine le guidait ?
+
+— En effet, la logique conduisait à cette conclusion.
+
+— Soupçonnes-tu les raisons pour lesquelles il t'a repris son
+testament.
+
+— Elles sont de plusieurs sortes, mais les unes comme les autres ne
+reposent que sur des hypothèses.
+
+— Puisque tu les as examinées, trouves-tu quelque inconvénient à me les
+dire ?
+
+— Nullement.
+
+— Tu admets, n'est-ce pas, qu'elles nous intéressent assez pour que je
+te les demande ?
+
+— Je crois bien.
+
+— Depuis longtemps, j'étais habitué à l'idée que Gaston laisserait sa
+fortune au capitaine, mais ce que tu viens de m'apprendre me montre que
+les choses ne sont pas telles que je les imaginais, notamment pour la
+paternité que je croyais certaine ; les conditions sont donc changées.
+
+— Après avoir été trop loin dans un sens, ne va pas trop vite maintenant
+dans un sens opposé.
+
+— Je n'irai que jusqu'où tu me diras d'aller. La vie m'a été trop dure
+pour que je me laisse emballer ; et je puis t'affirmer, avec une entière
+sincérité, qu'en ce moment même je suis plus profondément ému par le
+chagrin que me cause la mort de Gaston, que je ne suis troublé par la
+pensée de son héritage. Certainement je ne suis pas indifférent à cet
+héritage sur lequel j'ai bien quelques droits, quand ce ne seraient que
+ceux auxquels j'ai renoncé, mais enfin je suis frère beaucoup plus
+qu'héritier, fais-moi l'honneur de le croire.
+
+— C'est justement sur ces droits dont tu parles que repose une des
+hypothèses qui soit présentée, quand je me suis demandé pourquoi Gaston
+me reprenait son testament. Je puis te dire que depuis votre rupture je
+ne suis pas resté sans parler de toi avec ton frère. Dans les premières
+années cela était difficile, je t'ai expliqué pourquoi : colère encore
+vivante, rancune exaspérée par les embarras d'argent, échéances des
+sommes à payer. Mais quand tout a été payé, quand le souvenir des
+embarras d'argent s'est effacé, ton nom n'a plus produit le même effet
+d'exaspération, j'ai pu le prononcer, ainsi que celui de ta fille, et
+représenter incidemment, sans appuyer, bien entendu, qu'il serait
+fâcheux qu'elle ne pût pas se marier, uniquement parce qu'elle n'avait
+pas de dot.
+
+— Tu as agi en ami, et je t'en remercie de tout cœur.
+
+— En honnête homme, en honnête notaire qui doit éclairer ses clients,
+même lorsqu'ils ne le lui demandent pas, et les guider dans la bonne
+voie, vers le vrai et le juste. Or pour moi la justice voulait que vous
+ne fussiez pas entièrement frustrés d'un héritage sur lequel vous aviez
+des droits incontestables. Est-ce pour modifier son testament dans ce
+sens que Gaston me l'a repris ? Cela est possible.
+
+— Évidemment.
+
+— Sans doute ; et j'aime d'autant plus à m'arrêter à cette hypothèse
+quelle est consolante, et que sa réalisation serait honorable pour la
+mémoire de ton frère en même temps qu'elle vous serait favorable. Mais
+il faut bien se dire qu'elle n'est pas la seule. Si ton frère a voulu
+modifier son testament qui, sous sa première forme, n'était pas en ta
+faveur, je le crains, et y ajouter de nouvelles dispositions pour te
+donner, à toi ou à ta fille, ce qu'il vous devait, il peut aussi l'avoir
+modifié dans un sens tout opposé, comme il peut aussi l'avoir tout
+simplement supprimé.
+
+— Y a-t-il dans ses relations avec le capitaine quelque chose qui te
+puisse faire croire à cette suppression ?
+
+— Rien du tout, et même je dois dire que ces relations sont devenues
+plus suivies qu'elles n'étaient quand Sixte passé capitaine a été nommé
+officier d'ordonnance du général Harraca qui commande à Bayonne, ce qui
+lui a permis de venir à Ourteau très souvent ; j'ajoute encore que ce
+choix a été inspiré par Gaston qui était l'ami du général.
+
+— Alors cette hypothèse de la suppression du testament est peu
+vraisemblable ?
+
+— Sans doute ; mais cela ne veut pas dire qu'il faille l'écarter
+radicalement. Je t'ai expliqué que Gaston avait toujours eu des doutes
+sur sa paternité, ce qui fait que, dans ses rapports avec l'enfant de
+Léontine Dufourcq, il a varié entre l'affection et la répulsion ; en
+certains moments, plein de tendresse pour son fils, dans d'autres ne
+regardant qu'avec horreur ce fils d'Arthur Burn. Qui sait si le jour où
+il m'a redemandé le testament, il n'était pas dans un de ces moments
+d'horreur ? Une disposition morale peut aussi bien avoir provoqué cette
+horreur qu'une découverte décisive par témoignage, lettre ou toute
+autre information à laquelle il aurait ajouté foi.
+
+— Mais ses relations avec le capitaine ne permettent pas cette
+supposition, me semble-t-il ?
+
+— Le capitaine n'est pas venu au château depuis que Gaston m'a redemandé
+son testament ; et, ce jour-là, pendant les quelques minutes que ton
+frère est resté dans ce cabinet d'où il semblait pressé de sortir, je
+l'ai trouvé très troublé : tu vois donc qu'il faut admettre cette
+supposition, si peu sérieuse qu'elle puisse paraître, comme il faut
+admettre tout, même que le capitaine va nous arriver avec un bon
+testament en poche.
+
+— J'admets cela très bien.
+
+— En tout cas, nous serons bientôt fixés. Pour plus de sûreté, j'ai
+fait, à ta requête, apposer les scellés ; nous les lèverons dans trois
+jours, et alors nous trouverons le testament, s'il y en a un. En
+attendant, en ta qualité de plus proche parent, tu vas être le maître
+dans ce château. C'est en ton nom que j'ai tout ordonné, depuis le
+service à l'église jusqu'au dîner commandé pour recevoir convenablement
+ceux des invités qui, venant de loin, n'auraient rien trouvé à Ourteau,
+particulièrement vos parents d'Orthez, de Mauléon et de Saint-Palais
+qui, certainement, vont arriver d'un moment à l'autre.
+
+— Laisse-moi te remercier encore une fois ; tu as agi dans ces tristes
+circonstances comme un parent.
+
+— Simplement comme un notaire.
+
+— Il n'y en a plus de ces notaires.
+
+— Aux environs de Paris, on dit cela, peut-être, mais je t'assure que
+chez nous il s'en trouve qui sont les amis de leurs clients. Puisque ce
+mot est dit, veux-tu me permettre d'en ajouter un autre ?
+
+Il parut embarrassé.
+
+— Parle donc.
+
+— Le voilà, dit-il en ouvrant un des tiroirs de son bureau, c'est que si
+pour tenir ton rang tu avais besoin d'une certaine somme, je suis à ta
+disposition.
+
+— Je te remercie.
+
+— Ne te gêne pas ; cela peut être facilement imputé au compte de la
+succession.
+
+— Je suis touché de ta proposition, mon cher Rébénacq, mais j'espère
+n'avoir pas à te mettre à contribution.
+
+— En tout cas, tu ne refuseras pas de prendre une tasse de café au lait
+avec moi ; après une nuit passée en chemin de fer, tu es venu à pied de
+Puyoo, pense que la cérémonie se prolongera tard.
+
+La tasse de café acceptée, le notaire voulut que le petit clerc portât
+la valise de son ancien camarade.
+
+— Si je ne t'accompagne pas, dit-il, c'est que je pense que je serais
+importun ; l'expérience m'a appris malheureusement qu'à vouloir distraire
+notre chagrin, le plus souvent on l'exaspère. A bientôt.
+
+
+
+
+X
+
+
+Un peu après dix heures on vint prévenir Barincq que les invités
+commençaient à arriver, et il dut descendre au rez-de-chaussée.
+
+Il avait eu le temps de s'habiller, et, quand il entra dans le grand
+salon, ce n'était plus le dessinateur de l'_Office cosmopolitain_ ployé
+et déprimé par vingt années d'un dur travail ; sa taille s'était
+redressée, sa tête levée, et, si son visage portait dans l'obliquité des
+sourcils et l'abaissement des coins de la bouche l'empreinte d'une
+douleur sincère, cette douleur même l'avait ennobli : plus de soucis
+immédiats, plus d'inquiétudes agaçantes, mais des préoccupations plus
+hautes, plus dignes.
+
+C'étaient des parents qui l'attendaient, des cousins du pays basque et
+du Béarn, les uns de Mauléon et de Saint-Palais portant le nom de
+Barincq ; les autres les Pédebidou d'Orthez. Autrefois ses camarades
+d'enfance, ses amis de jeunesse, ils ne l'avaient pas vu depuis
+vingt-cinq ou trente ans ; mais ils connaissaient l'histoire de sa vie et
+de ses luttes ; aussi, quand ils avaient appris par les domestiques sa
+présence au château, n'avaient-ils pas été sans éprouver une certaine
+inquiétude aussi bien dans leur fierté de personnages considérés que
+dans leur prudence provinciale de gens intéressés, ce qu'ils étaient
+tous les uns et les autres.
+
+— Avait-il seulement des souliers aux pieds, le pauvre diable ?
+
+— Et, d'autre part, à quelles demandes d'argent n'allaient-ils pas être
+exposés ?
+
+Les plaintes si souvent répétées de Gaston pendant ces vingt dernières
+années n'étaient pas oubliées ; et, en se rappelant comme il avait été
+exploité par son frère, on s'était invité, réciproquement, à se tenir
+sur la réserve et la défensive : cousin, on l'était, sans doute ; mais
+c'est une parenté assez éloignée pour qu'elle ne crée, Dieu merci, ni
+devoirs ni liens.
+
+Il y eut de la surprise quand on le vit entrer dans le salon les pieds
+chaussés comme tout le monde et non de bottes éculées de Robert Macaire.
+A la vérité les volets ne laissaient pénétrer qu'une clarté douteuse,
+mais celle qui tombait des impostes suffisait cependant pour montrer que
+son habit n'était pas honteux, et qu'il portait des gants avouables.
+Alors un changement de sentiments se produisit instantanément ; et toutes
+les mains se tendirent pour serrer les siennes.
+
+— Comment vas-tu ?
+
+— Et ta femme ?
+
+— N'as-tu pas une fille ?
+
+— Elle s'appelle Anie.
+
+— Alors tu as gardé les traditions de la famille.
+
+— Et le souvenir du pays.
+
+De nouveau, les mains s'étreignirent.
+
+Le revirement fut si complet, qu'après avoir exprimé des regrets pour la
+brouille survenue entre les deux frères, on en vint à blâmer Gaston qui
+avait persisté dans sa rancune.
+
+— C'était là une des faiblesses de son caractère, dit l'un des Barincq
+de Mauléon.
+
+— Les relations de famille doivent reposer sur l'indulgence, dit un
+autre.
+
+— Cette indulgence doit être réciproque, appuya l'aîné des Pédebidou.
+
+Ce n'est pas seulement sur l'indulgence que ces relations doivent
+reposer, c'est aussi sur la solidarité. En vertu de ce principe, deux
+des cousins, ceux à qui leur âge et leur position donnaient l'autorité
+la plus haute, l'attirèrent dans un coin du salon.
+
+— Tu sais les relations qui existaient entre ton frère et un certain
+capitaine de dragons ?
+
+— J'ai vu Rébénacq.
+
+Tous deux en même temps, lui prirent les mains, l'un la gauche, l'autre
+la droite, et les serrèrent fortement.
+
+— Qu'on établisse ses bâtards, dit l'un, rien de plus juste ; je blâme
+les pères qui, dans notre position, laissent leurs enfants naturels
+devenir les fils des vagabonds, les filles des gueuses, mais qu'on fasse
+cet établissement au détriment de la famille légitime, c'est ce que je
+n'admets pas.
+
+— C'est ce que nous blâmons, dit l'autre.
+
+— Crois bien que nous sommes avec toi, et que nous te plaignons.
+
+— Sois certain aussi que tu peux compter sur nous, pour montrer à cet
+intrigant le mépris que nous inspirent ses manœuvres.
+
+De nouveaux arrivants interrompirent cet entretien intime, il fallut
+revenir à la cheminée, et les recevoir, leur tendre la main, trouver un
+mot à leur dire.
+
+C'était la troisième fois qu'à cette place il assistait à ce défilé de
+parents, d'amis, de voisins ou d'indifférents, qui constitue le
+personnel d'un bel enterrement : la première pour sa mère quand il était
+encore enfant ; la seconde pour son père, à la gauche de son frère, et
+maintenant tout seul, pour celui-ci : même obscurité, même murmure de
+voix étouffées, même tristesse des choses dans ce salon, où rien n'avait
+changé, et où les vieux portraits sombres qui faisaient des taches
+noires sur les verdures pâlies, et qu'il avait toujours vus, semblaient
+le regarder comme pour l'interroger.
+
+Parmi ceux qui passaient et lui tendaient la main, il y en avait peu
+dont il retrouvât le nom : il est vrai que, pour la plupart, ces
+physionomies évoquaient des souvenirs, mais lesquels ? c'était ce que sa
+mémoire hésitante et troublée ne lui disait pas assez vite.
+
+Il lui sembla qu'un mouvement se produisait dans les groupes formés çà
+et là, et que les têtes se tournaient de ce côté ; instinctivement il
+suivit ces regards, et vit entrer un officier.
+
+— C'est le capitaine, dit un des cousins.
+
+Après un regard circulaire jeté rapidement dans le salon pour se
+reconnaître, le capitaine s'avança vers la cheminée ; en grande tenue, le
+sabre au crochet, appuyé sur ses aiguillettes, le casque dans le bras
+gauche, il marchait sans paraître faire attention aux yeux ramassés sur
+lui.
+
+— Tu vois, aucune ressemblance, dit à voix basse le même cousin qui
+l'avait annoncé.
+
+Mais cette non-ressemblance ne lui parut pas du tout frappante comme le
+prétendait le cousin ; au reste, il n'eut pas le temps de l'examiner :
+arrivé devant eux, le capitaine s'inclinait, et il allait se retirer
+sans qu'aucun des parents eût répondu à son salut autrement que par un
+court signe de tête, quand, dans un mouvement de protestation en quelque
+sorte involontaire, Barincq avança la main ; le capitaine alors avança la
+sienne, et ils échangèrent une légère étreinte.
+
+— Tu lui as donné la main, dit un des Barincq quand le capitaine se fut
+éloigné.
+
+— Comme à tous les invités.
+
+— Tu n'as donc pas vu ses pattes d'argent et ses aiguillettes ?
+
+— Quelles pattes ?
+
+— Sur son dolman ; ses épaulettes, si tu aimes mieux.
+
+— Eh bien, qu'importent ces pattes !
+
+Ce cousin, qui avait quitté l'armée pour se marier, et qui était au
+courant des usages militaires, haussa les épaules :
+
+— On ne porte pas la grande tenue à l'enterrement d'un ami, dit-il,
+mais simplement le képi et les pattes noires. S'il l'a revêtue
+aujourd'hui, c'est pour afficher ses droits et crier sur les toits qu'il
+se prétend le fils de Gaston.
+
+Bien que ces observations se fussent échangées à voix basse, elles
+n'avaient pas pu passer inaperçues, et, tandis que les uns se
+demandaient ce qu'elles pouvaient signifier, les autres examinaient le
+capitaine avec curiosité ; on avait vu l'accueil plus que froid des
+cousins, la poignée de main du frère, et l'on était dérouté. L'entrée du
+notaire Rébénacq amena une diversion. Puis de nouveaux arrivants se
+présentèrent, et ce fut bientôt une procession. Alors, le salon
+s'emplissant, ceux qui étaient entrés les premiers cédèrent la place aux
+derniers, et l'on se répandit dans le jardin où l'on trouvait plus de
+liberté, d'ailleurs, pour causer et discuter.
+
+— Vous avez vu que M. Barincq a tendu la main au capitaine Sixte ?
+
+— Pouvait-il ne pas la lui donner ?
+
+— Dame ! ça dépend du point de vue auquel on se place.
+
+— Justement. Si le capitaine est le fils de M. de Saint-Christeau, il
+est, quoi qu'on veuille, le neveu de M. Barincq, et, dès lors, c'est
+bien le moins que celui-ci tende la main au fils de son frère ; s'il ne
+l'est pas, et ne vient à cet enterrement que pour s'acquitter de ses
+devoirs envers un homme qui fut son protecteur, il me paraît encore plus
+difficile que la famille de celui à qui on rend un hommage lui refuse la
+main.
+
+— Même s'il s'est fait léguer une fortune dont il frustre la famille ?
+
+— Alors je trouverais que M. Barincq n'en a été que plus crâne.
+
+— Ses cousins l'ont blâmé.
+
+— A cause de la patte blanche.
+
+Et ceux qui connaissaient le cérémonial militaire eurent le plaisir d'en
+enseigner les lois à ceux qui les ignoraient ; cela fournit un sujet de
+conversation jusqu'au moment où le clergé arriva pour la levée du corps.
+
+— Quelle place allait occuper le capitaine dans le convoi ?
+
+Ce fut la question que les curieux se posèrent : si la tenue du capitaine
+était une affirmation, cette place pouvait en être une autre.
+
+Tandis que la famille prenait la tête, le capitaine se mêla à la foule,
+au hasard, et ce fut dans la foule aussi qu'il se plaça à l'église, sans
+que rien dans son attitude montrât qu'il attachait de l'importance à un
+rang plutôt qu'à un autre : les parents occupaient dans le chœur le banc
+drapé de noir qui, depuis de longues années, appartenait aux
+Saint-Christeau, lui restait dans la nef confondu avec les autres
+assistants.
+
+Mais, comme il était au bout d'une travée et faisait face à ce banc,
+d'autre part comme son uniforme tranchant sur les vêtements noirs tirait
+les regards, chaque fois que Barincq levait les yeux, il le trouvait
+devant lui, et alors il ne pouvait pas ne pas l'examiner pendant
+quelques secondes ; sa pensée était obsédée par le mot de son cousin :
+« aucune ressemblance ».
+
+Si le capitaine était moins grand que Gaston, comme lui il était de
+taille bien prise, bien découplée, élégante, souple ; et comme lui aussi
+il avait la tête fine, régulière, avec le nez fin et droit ; enfin comme
+lui aussi il avait les cheveux noirs ; mais, tandis que la barbe de
+Gaston était noire et son teint bistré, la moustache du capitaine était
+blonde et son teint rosé ; c'était cela surtout qui formait entre eux la
+différence la plus frappante, mais cette différence ne paraissait pas
+assez forte pour qu'on pût affirmer qu'il n'existait entre eux aucune
+ressemblance ; assurément il n'était pas assez près de Gaston pour qu'on
+s'écriât : « C'est son fils ! » mais d'un autre côté il n'en était pas
+assez loin non plus pour qu'on s'écriât qu'il ne pouvait y avoir aucune
+parenté entre eux ; l'un avait été un élégant cavalier dans sa jeunesse,
+l'autre était un bel officier ; l'un appartenait au type franchement
+noir, l'autre mêlait dans sa personne le noir au blond ; voilà seulement
+ce qui, après examen, apparaissait comme certain, le reste ne signifiait
+rien ; et franchement on ne pouvait pas là-dessus s'appuyer pour bâtir ou
+démolir une filiation.
+
+Depuis l'incident de la main donnée au capitaine, une question
+préoccupait Barincq : devait-il ou ne devait-il pas inviter le capitaine
+au déjeuner qui suivrait la cérémonie ? Et s'il trouvait des raisons pour
+justifier cette invitation, celles qui, après le blâme de ses cousins,
+la rendaient difficile, ne manquaient pas non plus.
+
+Heureusement au cimetière, c'est-à-dire au moment où il fallait se
+décider, Rébénacq lui vint en aide :
+
+— Comme la présence du capitaine à votre table serait gênante pour vous,
+autant que pour lui peut-être, veux-tu que je l'emmène à la maison ? Cela
+vous tirera d'embarras.
+
+C'était « nous tirera d'embarras » que le notaire aurait dit dire, car sa
+position au milieu de ces héritiers possibles était délicate pour lui
+aussi.
+
+Si l'amitié, de même qu'un sentiment de justice, lui faisaient souhaiter
+que l'héritage de Gaston revint à son ancien camarade, d'autre part les
+intérêts de son étude voulaient que ce fût au capitaine. Héritier de son
+frère, Barincq conserverait sans aucun doute le château et ses terres
+pour les transmettre plus tard à sa fille comme bien de famille. Au
+contraire, le capitaine qui n'aurait pas des raisons de cet ordre pour
+garder le château, et qui même en aurait d'excellentes pour vouloir s'en
+débarrasser, le vendrait, et cela entraînerait une série d'actes
+fructueux qui, au moment où il pensait à se retirer des affaires,
+grossirait bien à propos les produits de son étude. Dans ces conditions,
+il importait donc de manœuvrer assez adroitement entre celui qui
+pouvait être l'héritier et celui qui avait tant de chances pour être
+légataire, de façon à conserver des relations aussi bonnes avec l'un
+qu'avec l'autre ; de là son idée d'invitation qui d'une pierre faisait
+deux coups : il rendait service à Barincq dans une circonstance délicate ;
+et en même temps il montrait de la politesse et de la prévenance envers
+le Capitaine, qui certainement, devait être blessé de l'accueil qu'il
+avait trouvé auprès de la famille.
+
+
+
+
+XI
+
+
+Ce fut seulement à une heure avancée de l'après-midi que les derniers
+invités quittèrent le château ; et les cousins ne partirent pas sans
+échanger avec Barincq de longues poignées de main accompagnées de
+souhaits chaleureux :
+
+— Nous sommes avec toi.
+
+— Compte sur nous.
+
+— Jamais je n'admettrai que Gaston ait pu t'enlever un héritage qui
+t'appartient à tant de titres.
+
+— C'est au moment de la mort qu'on répare les faiblesses de sa vie.
+
+— Si Gaston a pu à une certaine heure faire le testament dont parle
+Rébénacq, certainement il l'a détruit.
+
+— C'est pour cela et non pour autre chose qu'il l'a repris.
+
+— A la levée des scellés ne manque pas de nous envoyer des dépêches.
+
+— Tu nous amèneras ta fille.
+
+— Nous la marierons dans le pays.
+
+Enfin il fut libre de s'occuper des siens et d'écrire à sa femme une
+lettre pour compléter son télégramme du matin, dans lequel il avait pu
+dire seulement qu'il était retenu au château par des affaires
+importantes. Dans sa lettre il expliqua ce qu'était cette affaire
+importante, et, sans répéter les espérances de ses cousins, il dit au
+moins les suppositions de Rébénacq ; un fait était certain : pour le
+moment il n'y avait pas de testament ; l'inventaire en ferait-il trouver
+un ? c'était ce que personne ne pouvait affirmer ni même prévoir en
+s'appuyant sur de sérieuses probabilités ; pour lui, il n'avait pas
+d'opinion, il ne concluait pas ; c'était trois jours à attendre.
+
+Quand il eut achevé cette longue lettre, le soir tombait, un de ces
+soirs doux et lumineux propres à ce pays où si souvent la nature semble
+s'endormir dans une poétique sérénité, et n'ayant plus rien à faire il
+sortit, laissant ses pas le porter où ils voudraient.
+
+Ce fut simplement dans le parterre joignant immédiatement le château, et
+il y demeura, prenant un plaisir mélancolique à rechercher les plantes
+qui avaient été les amies de ses années d'enfance, et qu'il retrouvait
+telles qu'elles étaient cinquante ans auparavant, sans qu'aucun
+changement eût été apporté dans leur culture ou dans leur choix par des
+jardiniers en peine de la mode ; dans les bordures de buis taillées en
+figures géométriques c'était toujours la même ordonnance de vieilles
+fleurs : primevères, corbeilles d'or et d'argent, juliennes, ancolies,
+ravenelles, giroflées, jacinthes, anémones, renoncules, tulipes ; et en
+les regardant dans leur épanouissement, en respirant leur parfum
+printanier qui s'exhalait dans la douceur du soir, il se prenait à
+penser que la vie qui s'était si furieusement précipitée sur lui en
+luttes et en catastrophes s'était arrêtée dans cette tranquille maison.
+
+Que n'était il resté à son ombre, uni avec son frère, ainsi que celui-ci
+le lui proposait ! Ah ! si la vie se recommençait, comme il ne referait
+pas la même folie, et ne courrait pas après les mirages qui l'avaient
+entraîné !
+
+Jeune, c'était sans regret qu'il avait quitté cette maison, se croyant
+appelé à de glorieuses destinées ; maintenant allait-il pouvoir reprendre
+place sous son toit, et jusqu'à la mort la garder ? Quel soulagement, et
+quel repos !
+
+Jusqu'à une heure avancée de la soirée, il suivit ce rêve, plus hardi
+avec lui-même qu'il n'avait osé l'être en écrivant à sa femme, se
+répétant sans cesse les derniers mots de ses cousins, et se demandant
+s'il n'était pas possible qu'au moment de la mort Gaston eût réellement
+réparé ce qu'il avait reconnu être une erreur.
+
+Toute la nuit il dormit avec cette idée, et le matin, au soleil levant,
+il était dans les prairies, pour prendre possession de ces terres déjà
+siennes.
+
+On a souvent discuté sur les excitants de l'esprit ; à coup sûr, il n'en
+est pas qui provoque plus fortement l'imagination que l'espoir d'un
+héritage prochain. Bien que peu sensible au gain, Barincq n'échappa pas
+à cette fièvre, et, pendant les trois jours qui s'écoulèrent avant la
+levée des scellés, on le vit du matin au soir passer et repasser par les
+chemins, et les sentiers qui desservent le domaine ; les terres arables,
+il les amenderait par des engrais chimiques ; les vignes mortes ou
+malades, il les arracherait et les transformerait en prairies
+artificielles : les prairies naturelles, il les irriguerait au moyen de
+barrages dont il dessinait les plans ; ce serait une transformation
+scientifique, en peu de temps le revenu de la terre serait certainement
+doublé, s'il n'était pas triplé : c'est surtout pour ce qu'il ne connaît
+pas, que l'esprit d'invention se révèle inépuisable et génial.
+
+Pour suivre le double jeu qu'il avait adopté, le notaire Rébénacq
+s'était mis à la disposition de Barincq afin de procéder à l'inventaire
+au jour que celui-ci choisirait, mais, ce jour fixé, il s'était empressé
+d'écrire au capitaine Sixte pour l'avertir qu'il eût à se présenter au
+château, « s'il croyait avoir intérêt à le faire ».
+
+A cette communication, le capitaine avait répondu qu'il était fort
+surpris qu'on lui adressât une pareille invitation : en quelle qualité
+assisterait-il à cet inventaire ? dans quel but ? c'était ce qu'il ne
+comprenait pas.
+
+Aussitôt que le notaire eut reçu cette lettre, il la porta à son ancien
+camarade.
+
+— Voici le moyen que j'ai employé pour demander au capitaine s'il avait
+un testament, sans le lui demander franchement ; sa réponse prouve qu'il
+n'en a pas, et, me semble-t-il, qu'il ignore s'il en existe un ; c'est
+quelque chose cela.
+
+— Assurément ; cependant le bureau et le secrétaire de Gaston n'ont pas
+livré leur secret.
+
+— Ils le livreront demain.
+
+En effet, le lendemain matin, à neuf heures, le juge de paix, assisté de
+son greffier, se rendit au château avec Rébénacq pour procéder à la
+levée des scellés ainsi qu'à l'inventaire, et, bien que les uns et les
+autres dussent être, par un long usage de leur profession, cuirassés
+contre les émotions, ils avaient également hâte de voir ce que le
+bureau-secrétaire et les casiers du cabinet de travail de M. de
+Saint-Christeau allaient leur révéler.
+
+Renfermaient-ils ou ne renfermaient-ils point un testament en faveur du
+capitaine Sixte ?
+
+Cependant, ce ne fut pas par l'ouverture de ces meubles qu'on commença,
+la forme exigeant qu'on procédât d'abord à l'intitulé ; mais, comme il
+était des plus simples, il fut vite dressé, et le juge de paix put enfin
+reconnaître si les scellés par lui apposés étaient sains et entiers ;
+cette constatation faite, la clé fut introduite dans la serrure du
+tiroir principal.
+
+— J'estime que, s'il existe un testament, dit le notaire, il doit se
+trouver dans ce tiroir où Gaston rangeait ses papiers les plus
+importants.
+
+— C'était là aussi que mon père plaçait les siens, dit Barincq.
+
+— Procédons à une recherche attentive, dit le juge de paix.
+
+Mais, si attentive que fût cette recherche, elle ne fit pas trouver le
+testament.
+
+Sans se permettre de toucher à ces papiers Barincq se tenait derrière le
+notaire et, penché par-dessus son épaule, il le suivait dans son examen,
+le cœur serré, les yeux troubles ; personne ne faisait d'observation
+inutile, seul le notaire de temps en temps énonçait la nature de la
+pièce qu'il venait de parcourir : quand elle était composée de plusieurs
+feuilles, il les tournait méthodiquement de façon à ne pas laisser
+passer inaperçu ce qui aurait pu se trouver intercalé entre les pages.
+
+A la fin, ils arrivèrent au fond du tiroir.
+
+— Rien, dit le notaire.
+
+— Rien, répéta le juge de paix.
+
+Ils levèrent alors les yeux sur Barincq et le regardèrent avec un
+sourire qui lui parut un encouragement à espérer en même temps qu'une
+félicitation amicale.
+
+Il se pourrait qu'il n'existât pas de testament, dit le notaire.
+
+— Cela se pourrait parfaitement, répéta le juge de paix.
+
+— Je commence à le croire, dit le greffier qui ne s'était pas encore
+permis de manifester une opinion.
+
+— Voulez-vous examiner les autres tiroirs ? demanda Barincq d'une voix
+que l'anxiété rendait tremblante.
+
+— Certainement.
+
+Le second tiroir, vidé avec les mêmes précautions et le même soin
+méticuleux, ne contenait que des papiers insignifiants, entassés là par
+un homme qui avait la manie de conserver toutes les notes qu'il
+recevait, alors même qu'elles ne présentaient aucun intérêt. Il en fut
+de même pour le troisième et le quatrième.
+
+— Rien, disait Rébénacq avec un sourire plus approbateur.
+
+— Rien, répétait le juge de paix.
+
+Et de son côté le greffier répétait aussi :
+
+— J'ai toujours cru qu'il n'y aurait pas de testament.
+
+Si l'on avait écouté l'impatience nerveuse de Barincq, l'examen se
+serait fait de plus en plus vite, mais Rébénacq, qui ne savait pas se
+presser, ne remettait aucun papier en place sans l'avoir parcouru, palpé
+et feuilleté.
+
+— Nous arriverons au bout, disait-il.
+
+En attendant on arriva au dernier tiroir du bureau ; à peine fut-il
+ouvert que le notaire montra plus de hâte à tirer les papiers.
+
+— S'il y a un testament, dit-il, c'est ici que nous devons le trouver.
+
+En effet ce tiroir semblait appartenir au capitaine : sur plusieurs
+liasses le nom de Valentin était écrit de la main de Gaston, et sur une
+autre celui de Léontine.
+
+— Attention, dit le notaire.
+
+Mais sa recommandation était inutile, les yeux ne quittaient pas le tas
+de papiers qu'il venait de sortir du tiroir.
+
+Toujours méthodique, il commença par la liasse qui portait le nom de
+Léontine : n'était-ce pas la logique qui exigeait qu'on procédât dans cet
+ordre, la mère avant le fils ?
+
+La chemise ouverte, la première chose qu'on trouva fut une photographie
+à demi-effacée représentant une jeune femme.
+
+— Tu vois qu'elle était jolie, dit le notaire en présentant le portrait
+à Barincq.
+
+— Son fils lui ressemble, au moins par la finesse des traits.
+
+Mais le juge de paix et le greffier ne partagèrent pas cet avis.
+
+— Continuons, dit le notaire.
+
+Ce qu'il trouva ensuite, ce fut une grosse mèche de cheveux noirs et
+soyeux, puis quelques fleurs séchées, si brisées qu'il était difficile
+de les reconnaître ; puis enfin des lettres écrites sur des papiers de
+divers formats et datées de Peyrehorade, de Bordeaux, de Royan.
+
+Comme le notaire en prenait une pour la lire, Barincq l'arrêta :
+
+— Il me semble que cela n'est pas indispensable, dit-il.
+
+Rébénacq le regarda pour chercher dans ses yeux ce qui dictait cette
+observation : le respect des secrets de son frère, ou la hâte de
+continuer la recherche du testament.
+
+— Ces lettres peuvent être d'un intérêt capital, dit-il, mais je
+reconnais qu'il n'y a pas urgence pour le moment à en prendre
+connaissance ; passons.
+
+La liasse qui venait ensuite contenait des lettres du capitaine
+classées par ordre de date, les premières d'une grosse écriture d'enfant
+qui, avec le temps, allait en diminuant et en se caractérisant.
+
+— Ces lettres aussi peuvent avoir de l'intérêt, dit le notaire, mais
+comme pour celles de la mère on verra plus tard.
+
+Les autres liasses étaient composées de notes, de quittances, de lettres
+qui prouvaient que pendant de longues années, au collège de Pau, à
+Sainte-Barbe, à Saint-Cyr, plus tard au régiment, Gaston avait
+entièrement pris à sa charge les frais d'éducation du fils de Léontine
+Dufourcq, et aussi d'autres dépenses ; mais nulle part il n'y avait trace
+de testament, ni même de projet de testament.
+
+— L'affaire me paraît réglée, dit le notaire.
+
+— Il n'y a pas eu, il n'y aura pas de testament, dit le greffier qui ne
+craignait pas d'être affirmatif.
+
+— Si nous allions déjeuner, proposa le juge de paix, chez qui les
+émotions ne suspendaient pas le fonctionnement de l'estomac.
+
+Bien qu'on voulût se tenir sur la réserve pendant le déjeuner devant les
+domestiques, quelques mots furent prononcés, assez significatifs pour
+qu'on sût, à la cuisine, qu'il n'avait pas été trouvé de testament, et
+alors la nouvelle courut tout le personnel du château.
+
+Jusque-là, la domesticité, convaincue qu'il ne pouvait pas y avoir
+d'autre héritier que le capitaine, avait traité Barincq en intrus. Que
+faisait-il au château, ce frère ruiné ? qu'attendait-il ? de quel droit
+donnait-il des ordres ? Comment se permettait-il de parcourir les terres
+en maître ? Ce qui serait amusant, ce serait de le voir déguerpir.
+
+Quand on apprit qu'il n'y avait pas de testament, la situation changea
+instantanément, et un brusque revirement se produisit, qui se manifesta
+aussitôt : au moment où on servit le café, le vieux valet de chambre qui
+pendant vingt ans avait été l'homme de confiance de Gaston apporta sur
+la table une bouteille toute couverte d'une poussière vénérable, à
+laquelle il paraissait témoigner un vrai respect :
+
+— C'est de l'Armagnac de 1820, dit-il, j'ai pensé que monsieur en
+voudrait faire goûter à ces messieurs.
+
+Quand il eut quitté la salle à manger, les trois hommes de loi
+échangèrent un sourire que Rébénacq traduisit :
+
+— Voilà qui en dit long, et ce n'est assurément pas pour boire à la
+santé du capitaine que Manuel nous offre cette eau-de-vie.
+
+L'inventaire ayant été repris, les recherches dans le cartonnier et dans
+le secrétaire, ainsi que dans la table de la chambre de Gaston,
+restèrent sans résultat. A cinq heures de l'après-midi tout avait été
+fouillé, aussi bien dans le cabinet de travail que dans la chambre, et
+il ne restait pas d'autres pièces où l'on pût trouver des papiers.
+
+— Décidément il n'existe pas de testament, dit le notaire en tendant la
+main à son camarade.
+
+— M. de Saint-Christeau portait trop haut le respect de la famille, dit
+le juge de paix, pour ne pas l'observer.
+
+— Ce qui n'empêche pas qu'il y a eu un testament, répliqua le notaire.
+
+— Ne peut-il pas avoir été détruit ?
+
+— Il faut bien qu'il l'ait été, puisque nous ne le trouvons pas.
+
+— En vous reprenant le testament qu'il vous avait confié, dit le
+greffier, M. de Saint-Christeau a montré que ce testament ne répondait
+plus à ses intentions.
+
+— Évidemment.
+
+— Donc il a voulu le détruire.
+
+— Ou le modifier.
+
+— S'il avait voulu le modifier, trois hypothèses se présentaient : ou
+bien il vous confiait ce testament modifié ; ou bien il le remettait au
+capitaine ; ou bien il le plaçait dans son bureau. Puisqu'il ne vous l'a
+pas confié, puisqu'il ne l'a pas remis au capitaine, puisque nous ne le
+trouvons pas, c'est qu'il n'existe pas, et, pour moi, il est prouvé
+qu'après la destruction du premier testament, il n'en a point été fait
+d'autres.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Aussitôt Barincq télégraphia à sa femme et à sa fille de venir le
+rejoindre, et quand elles arrivèrent à Puyoo, elles le trouvèrent
+au-devant d'elles, avec la vieille calèche, pour les emmener au château.
+
+Elles étaient en grand deuil, et, pour la première fois, Anie portait
+une robe l'habillant à son avantage, sans avoir eu l'ennui de la tailler
+et de la coudre elle-même, après mille discussions avec sa mère.
+
+Il les fit monter en voiture, et prit la place à reculons :
+
+— Tu verras les Pyrénées, dit-il à Anie.
+
+— A partir de Dax, j'ai aperçu leur silhouette vaporeuse.
+
+— Maintenant tu vas vraiment les voir, dit-il avec une sorte de
+recueillement.
+
+— Voilà-t-il pas une affaire ; interrompit madame Barincq.
+
+— Mais oui, maman, c'en est une pour moi.
+
+Son père la remercia d'un sourire heureux qui disait sa satisfaction
+d'être en accord avec elle.
+
+— Voilà le Gave de Pau, dit-il quand la calèche s'engagea sur le pont.
+
+— Mais c'est très joli un gave, dit Anie, regardant curieusement les
+eaux tumultueuses roulant dans leurs rives encaissées.
+
+C'est une rivière comme une autre, dit madame Barincq, il n'y a que le
+nom de changé.
+
+— C'est que, précisément, le nom peint la chose, répondit Barincq,
+_gave_ vient de _cavus_, qui signifie creux.
+
+— Et cette propriété, demanda madame Barincq, que vaut-elle
+présentement ?
+
+— Je n'en sais rien.
+
+— Que rapporte-t-elle ?
+
+— Environ 40,000 francs.
+
+— Trouverait-on acquéreur pour un million ?
+
+— Je l'ignore.
+
+— Tu ne t'es pas inquiété de cela ?
+
+— A quoi bon !
+
+— Comment, à quoi bon ?
+
+— Cherche-t-on un acquéreur quand on n'est pas vendeur ?
+
+— Tu voudrais la garder ?
+
+— Tu ne voudrais pas la vendre, je pense ?
+
+— Mais...
+
+— Tout nous oblige à la conserver et à l'exploiter pour le mieux de nos
+intérêts ; si elle rapporte 2 0/0 en ce moment, elle peut en rapporter 10
+ou 12 un jour.
+
+Stupéfaite, elle le regarda :
+
+— Certainement, dit-elle, je ne te fais pas de reproches, mon pauvre
+ami, mais, après vingt années comme celles que je viens de passer, il me
+semble que j'ai droit à un changement d'existence.
+
+— Passer de notre bicoque de Montmartre au château d'Ourteau, n'en
+est-il pas un en quelque sorte féerique ?
+
+— Est-ce à Ourteau que tu trouveras à marier Anie ?
+
+— Pourquoi pas ?
+
+Jusque-là Anie n'avait rien dit, mais, comme toujours, lorsqu'un
+différend s'élevait entre son père et sa mère, elle essaya d'intervenir :
+
+— Je demande qu'il ne soit pas question de mon mariage, dit-elle, et
+qu'on ne s'en préoccupe pas ; ce que cet héritage inespéré a de bon pour
+moi, c'est de me rendre ma liberté ; maintenant je peux me marier quand
+je voudrai, avec qui je voudrai, et même ne pas me marier du tout, si je
+ne trouve pas le mari qui doit réaliser certaines idées autres
+aujourd'hui que celles que j'avais il y a un mois.
+
+— Ce n'est pas dans ce pays perdu que tu le trouveras, ce mari.
+
+— Je te répondrai comme papa : Pourquoi pas ? si je devais tenir une place
+quelconque dans vos préoccupations, mais justement je vous demande de ne
+me compter pour rien.
+
+— Tu accepterais de vivre à Ourteau ?
+
+— Très bien.
+
+— Tu es folle.
+
+— Quand on était résignée à vivre rue de l'Abreuvoir, on accepte tout...
+ce qui n'est pas Montmartre, et d'autant plus volontiers que ce tout
+consiste en un château, dans un beau pays...
+
+— Tu ne le connais pas.
+
+— Je suis dedans.
+
+Comme sa fille l'avait secouru, il voulut lui venir en aide :
+
+— Et ce que je désire pour nous ce n'est pas une existence monotone de
+propriétaire campagnard qui n'a d'autres distractions que celles qu'on
+trouve dans l'engourdissement du bien-être, sans soucis comme sans
+pensées. Quand je disais tout à l'heure qu'on pouvait faire rendre à la
+propriété un revenu de dix pour cent au moins, ce n'est pas en se
+croisant les bras pendant que les récoltes qu'elle peut produire
+poussent au hasard de la routine, c'est en s'occupant d'elle, en lui
+donnant ses soins, son intelligence, son temps. Par suite de causes
+diverses Gaston laissait aller les choses, et, ses vignes ayant été
+malades, il les avait abandonnées, de sorte qu'une partie des terres
+sont en friche et ne rapportent rien.
+
+— Tu veux guérir ces vignes ?
+
+— Je veux les arracher et les transformer en prairies. Grâce au climat à
+la fois humide et chaud, grâce aussi à la nature du sol, nous sommes ici
+dans le pays de l'herbe, tout aussi bien que dans les cantons les plus
+riches de la Normandie. Il n'y a qu'à en tirer parti, organiser en grand
+le pâturage ; faire du beurre qui sera de première qualité ; et avec le
+lait écrémé engraisser des porcs ; mes plans sont étudiés...
+
+— Nous sommes perdus ! s'écria madame Barincq.
+
+— Pourquoi perdus ?
+
+— Parce que tu vas te lancer dans des idées nouvelles qui dévoreront
+l'héritage de ton frère ; certainement je ne veux pas te faire de
+reproches, mais je sais par expérience comment une fortune fond, si
+grasse qu'elle soit, quand elle doit alimenter une invention.
+
+— Il ne s'agit pas d'inventions.
+
+— Je sais ce que c'est : on commence par une dépense de vingt francs, on
+n'a pas fini à cent mille.
+
+L'arrivée au haut de la côte empêcha la discussion de s'engager à fond
+et de continuer ; sans répondre à sa femme, Barincq commanda au cocher de
+mettre la voiture en travers de la route, puis étendant la main avec un
+large geste en regardant sa fille :
+
+— Voilà les Pyrénées, dit-il ; de ce dernier pic à gauche, celui d'Anie,
+jusqu'à ces sommets à droite, ceux de la Rhune et des Trois-Couronnes,
+c'est le pays basque — le nôtre.
+
+Elle resta assez longtemps silencieuse, les yeux perdus dans ces
+profondeurs vagues, puis les abaissant sur son père :
+
+— A ne connaître rien, dit-elle, il y a au moins cet avantage que la
+première chose grande et belle que je voie est notre pays ; je t'assure
+que l'impression que j'en emporterai sera assez forte pour ne pas
+s'effacer.
+
+— N'est-ce pas que c'est beau ? dit-il tout fier de l'émotion de sa
+fille.
+
+Mais madame Barincq coupa court à cette effusion :
+
+— Tiens, voilà notre château, dit-elle en montrant la vallée au bas de
+la colline, au bord de ce ruban argenté qui est le Gave, cette longue
+façade blanche et rouge.
+
+— Mais il a grand air, vraiment ?
+
+— De loin, dit-elle dédaigneuse.
+
+— Et de près aussi, tu vas voir, répondit Barincq.
+
+— Je voudrais bien voir le plus tôt possible, dit madame Barincq, j'ai
+faim.
+
+La côte fut vivement descendue, et quand après avoir traversé le village
+où l'on s'était mis sur les portes, la calèche arriva devant la grille
+du château grande ouverte, la concierge annonça son entrée par une
+vigoureuse sonnerie de cloche.
+
+— Comment ! on sonne ? s'écria Anie.
+
+— Mais oui, c'était l'usage, du temps de mon père et de Gaston, je n'y
+ai rien changé.
+
+C'était aussi l'usage que Manuel répondît à cette sonnerie en se
+trouvant sur le perron pour recevoir ses maîtres, et, quand la calèche
+s'arrêta, il s'avança respectueusement pour ouvrir la portière.
+
+— Voulez-vous déjeuner tout de suite ? demanda Barincq.
+
+— Je crois bien, je meurs de faim, répondit madame Barincq.
+
+Quand Anie entra dans la vaste salle à manger dallée de carreaux de
+marbre blanc et rose, lambrissée de boiseries sculptées, et qu'elle vit
+la table couverte d'un admirable linge de Pau damassé sur lequel
+étincelaient les cristaux taillés, les salières, les huiliers, les
+saucières en argent, elle eut pour la première fois l'impression du luxe
+dans le bien-être ; et, se penchant vers son père, elle lui dit en
+soufflant ses paroles :
+
+— C'est très joli, la richesse.
+
+Ce qui fut joli aussi et surtout agréable, ce fut de manger
+tranquillement des choses excellentes, sans avoir à quitter sa chaise
+pour aller, comme dans la bicoque de Montmartre, chercher à la cuisine
+un plat ou une assiette, ou remplir à la fontaine la carafe vide, en
+habit noir, ganté, Manuel faisait le service de la table,
+silencieusement, sans hâte comme sans retard, et si correctement qu'il
+n'y avait rien à lui demander.
+
+Pour la première fois aussi lui fut révélé le plaisir qu'on peut trouver
+à table, non dans la gourmandise, mais dans un enchaînement de petites
+jouissances qu'elle ne soupçonnait même pas.
+
+— J'ai voulu, dit son père, ne vous donner, à ce premier déjeuner que
+vous faites au château, que des produits de la propriété : les artichauts
+viennent du potager, les œufs de la basse-cour ; ce saumon a été pris
+dans notre pêcherie ; le poulet qu'on va nous servir en blanquette a été
+élevé ici, le beurre et la crème de sa sauce ont été donnés par nos
+vaches ; ce pain provient de blé cultivé sur nos terres, moulu dans notre
+moulin, cuit dans notre four ; ce vin a été récolté quand nos vignes
+rapportaient encore ; ces belles fraises si fraîches ont mûri dans nos
+serres...
+
+— Mais c'est la vie patriarcale, cela ! interrompit Anie.
+
+— La seule logique ; et, sous le règne de la chimie où nous sommes
+entrés, la seule saine.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Après le déjeuner, il proposa un tour dans les jardins et dans le parc,
+mais madame Barincq se déclara fatiguée par la nuit passée en chemin de
+fer ; d'ailleurs elle les connaissait, ces jardins, et les longues
+promenades qu'elle y avait faites autrefois en compagnie de son
+beau-frère, quand elle lui demandait son intervention contre leurs
+créanciers, ne lui avaient laissé que de mauvais souvenirs.
+
+— Moi, je ne suis pas fatiguée, dit Anie.
+
+— Surtout, n'encourage pas ton père dans ses folies, et ne te mets pas
+avec lui contre moi.
+
+— Veux-tu que nous commencions par les communs ? dit-il en sortant.
+
+— Puisque nous allons tout voir, commençons par où tu voudras.
+
+Ils étaient considérables, ces communs ; ayant été bâtis à une époque où
+l'on construisait à bas prix, on avait fait grand, et les écuries, les
+remises, les étables, les granges, auraient suffi à trois ou quatre
+terres comme celle d'Ourteau ; tout cela, bien que n'étant guère utilisé,
+en très bon état de conservation et d'entretien.
+
+En sortant des cours qui entourent ces bâtiments, ils traversèrent les
+jardins et descendirent aux prairies. Pour les protéger contre les
+érosions du gave dont le cours change à chaque inondation, on ne coupe
+jamais les arbres de leurs rives, et toutes les plantes aquatiques,
+joncs, laiches, roseaux, massettes, sagittaires, les grandes herbes, les
+buissons, les taillis d'osiers et de coudriers, se mêlent sous le
+couvert des saules, des peupliers, des trembles, des aulnes, en une
+végétation foisonnante au milieu de laquelle les forts étouffent les
+faibles dans la lutte pour l'air et le soleil. Malgré la solidité de
+leurs racines, beaucoup de ces hauts arbres arrachés par les grandes
+crues qui, avec leurs eaux furieuses, roulent souvent des torrents de
+galets, se sont penchés ou se sont abattus de côté et d'autre, jetant
+ainsi des ponts de verdure qui relient les rives aux îlots entre
+lesquels se divisent les petits bras de la rivière. C'est à une certaine
+distance seulement de cette lisière sauvage que commence la prairie
+cultivée, et encore nulle part n'a-t-on coupé les arbres de peur d'un
+assaut des eaux, toujours à craindre ; dans ces terres d'alluvion
+profondes et humides, ils ont poussé avec une vigueur extraordinaire, au
+hasard, là où une graine est tombée, où un rejeton s'est développé, sans
+ordre, sans alignement, sans aucune taille, branchus de la base au
+sommet, et en suivant les contours sinueux du gave ils forment une sorte
+de forêt vierge, avec de vastes clairières d'herbes grasses.
+
+— Le beau Corot ! s'écria Anie, que c'est frais, vert, poétique ! est-il
+possible vraiment de deviner ainsi la nature avec la seule intuition du
+génie ! certainement, Corot n'est jamais venu ici, et il a fait ce
+tableau cent fois.
+
+— Cela te plaît ?
+
+— Dis que je suis saisie d'admiration ; tout y est, jusqu'à la teinte
+grise des lointains, dans une atmosphère limpide, jusqu'aux nuances
+délicates de l'ensemble, jusqu'à cette beauté légère qui donne des
+envolées à l'esprit. C'est audacieux à moi, mais dès demain je commence
+une étude.
+
+— Alors tu n'entends pas renoncer à la peinture ?
+
+— Maintenant ? jamais de la vie. C'était à Paris que, dans des heures de
+découragement, je pouvais avoir l'idée de renoncer à la peinture, quand
+je me demandais si j'aurais jamais du talent, ou au moins la moyenne de
+talent qu'il faut pour plaire à ceux-ci ou à ceux-là, aux maîtres, à la
+critique, aux camarades, aux ennemis, au public. Mais, maintenant, que
+m'importe de plaire ou de ne pas plaire, pourvu que je me satisfasse
+moi-même ! C'est quand on travaille en vue du public qu'on s'inquiète de
+cette moyenne ; pour soi, il est bien certain qu'on n'en a jamais assez ;
+alors, il n'y a pas besoin de s'inquiéter du plus ou du moins ; on va de
+l'avant ; on travaille pour soi, et c'est peut-être la seule manière
+d'avoir de l'originalité ou de la personnalité. Qu'est-ce que ça nous
+fait, à cette heure, que mes croûtes tapissent les murailles
+incommensurables du château ! ça n'est plus du tout la même chose que si
+elles s'entassaient dans mon petit atelier de Montmartre sans trouver
+d'acheteurs.
+
+Elle prit le bras de son père, et se serrant contre lui tendrement :
+
+— C'est comme si je ne trouvais point de mari ; maintenant, qu'est-ce que
+cela nous ferait ? Tu penses bien qu'en fait de mariage je ne pense plus
+aujourd'hui comme le jour de notre soirée, où tu as été si étonné, si
+peiné, en me voyant décidée à accepter n'importe qui, pourvu que je me
+marie. Te souviens-tu que je te disais qu'à vingt ans une fille sans dot
+était une vieille fille, tandis qu'à vingt-quatre ou vingt-cinq ans,
+celle qui avait de la fortune était une jeune fille ? Puisque me voilà
+rajeunie, et pour longtemps, par un coup de baguette magique, je n'ai
+pas à me presser. Il y a un mois, c'était au mariage seul que je
+m'attachais ; désormais, ce sera le mari seul que je considérerai pour
+ses qualités personnelles, pour ce qu'il sera réellement, et s'il me
+plaît, si je rencontre un peu en lui du prince charmant auquel j'ai rêvé
+autrefois, je te le demanderai quel qu'il soit.
+
+— Et je te le donnerai, confiant dans ton choix.
+
+— Voilà donc une affaire arrangée qui, de mon côté, te laisse toute
+liberté. Habitons ici, rentrons à Paris, il en sera comme tu voudras.
+Mais maman ? Imagine-toi que depuis que l'héritage est assuré, nous avons
+passé notre temps à chercher des appartements.
+
+— Quel enfantillage !
+
+— S'il n'y en a pas un d'arrêté boulevard des Italiens, c'est parce
+qu'elle hésite entre celui-là et un autre rue Royale ; et permets-moi de
+te dire que je ne trouve pas du tout, en me plaçant au point de vue de
+maman, que ce soit un enfantillage. Elle est Parisienne et n'aime que
+Paris, comme toi, né dans un village, tu n'aimes que la campagne ; rien
+n'est plus agréable pour toi que ces prairies, ces champs, ces horizons
+et la vie tranquille du propriétaire campagnard ; rien n'est plus doux
+pour maman que la vue du boulevard et la vie mondaine ; tu étouffes dans
+un appartement, elle ne respire qu'avec un plafond bas sur la tête ; tu
+veux te coucher à neuf heures du soir, elle voudrait ne rentrer qu'au
+soleil levant.
+
+— Mais, en vous proposant d'habiter Ourteau, je ne prétends pas vous
+priver entièrement de Paris. Si nous restons ici huit ou neuf mois, nous
+pouvons très bien en donner trois ou quatre à Paris. Cette vie est celle
+de gens qui nous valent bien, qui s'en contentent, s'en trouvent heureux
+et ne passent pas pour des imbéciles. Tu me rendras cette justice, mon
+enfant, que, depuis que tu as des yeux pour voir et des oreilles pour
+entendre, tu ne m'as jamais entendu me plaindre, ni de la destinée, ni
+de l'injustice des choses, ni de personne.
+
+— C'est bien vrai.
+
+— Mais je puis le dire aujourd'hui : depuis longtemps à bout de forces,
+je me demandais si je ne tomberais pas en chemin : ces vingt dernières
+années de vie parisienne, de travail à outrance, de soucis, de
+privations, sans un jour de repos, sans une minute de détente, m'ont
+épuisé ; cependant, j'allais, simplement parce qu'il fallait aller, pour
+vous ; parce qu'avant de penser à soi, on pense aux siens. C'est ici que
+j'ai senti mon écrasement, par ma renaissance. Il faut donc que vous
+donniez à ma vieillesse la vie naturelle qui a manqué à mon âge viril,
+et c'est elle que je vous demande.
+
+— Et tu ne doutes pas de la réponse, n'est-ce pas ?
+
+— D'ailleurs, cette raison n'est pas la seule qui me retienne ici, j'en
+ai d'autres qui, précisément parce qu'elles ne sont pas personnelles,
+n'en sont que plus fortes. J'ai toujours pensé que la richesse impose
+des devoirs à ceux qui la détiennent et qu'on n'a pas le droit d'être
+riche rien que pour soi, pour son bien-être ou son plaisir. Sans avoir
+rien fait pour la mériter, du jour au lendemain, la fortune m'est tombée
+dans les mains ; eh bien ! maintenant il faut que je la gagne, et, pour
+cela, j'estime que le mieux est que je l'emploie à améliorer le sort des
+gens de ce pays, que j'aime, parce que j'y suis né.
+
+Cette proposition lui fit regarder son père avec un étonnement où se
+lisait une assez vive inquiétude : qu'entendait-il donc par employer la
+fortune qui lui tombait aux mains à l'amélioration du sort des paysans
+d'Ourteau ?
+
+Ce n'est pas impunément que dans une famille on s'habitue à voir
+critiquer le chef, discuter ses idées, mettre en doute son
+infaillibilité, contester son autorité et le rendre responsable de tout
+ce qui va mal dans la vie : le cas était le sien. Que de fois, depuis
+son enfance, avait-elle entendu sa mère prendre son père en pitié :
+« Certainement je ne te fais pas de reproches, mon ami. » Que de fois
+aussi, sa mère, s'adressant à elle, lui avait-elle dit : « Ton pauvre
+père ! » Cette compassion pas plus que ces blâmes discrets n'avaient
+amoindri sa tendresse pour lui : elle le chérissait, elle l'aimait,
+« pauvre père », d'un sentiment aussi ardent, aussi profond, que si elle
+avait été élevée dans des idées d'admiration respectueuse pour lui ; mais
+enfin, ce respect précisément manquait à son amour qui ressemblait plus
+à celui d'une mère pour son fils, « pauvre enfant », qu'à celui d'une
+fille pour son père ; en adoration devant lui, non en admiration ; pleine
+d'indulgence, disposée à le plaindre, à le consoler, toujours à
+l'excuser, mais par cela même à le juger.
+
+Dans quelle aventure nouvelle voulait-il s'embarquer ?
+
+Il répondit au regard inquiet qu'elle attachait sur lui.
+
+— Ton oncle, dit-il, s'était peu à peu désintéressé de cette terre pour
+toutes sortes de raisons : maladies des vignes, exigences des ouvriers
+ensuite, voleries des colons aussi, de sorte que dans l'état d'abandon
+où il la laissait, après l'avoir entièrement reprise entre ses mains,
+elle ne lui rapportait pas deux pour cent, et encore n'était-ce que dans
+les très bonnes années. Vous seriez les premières, ta mère et toi, à me
+blâmer, si je continuais de pareils errements.
+
+— T'ai-je jamais blâmé ?
+
+— Je sais que tu es une trop bonne fille pour cela ; mais enfin, il n'en
+est pas moins vrai que vous seriez en droit de trouver mauvaise la
+continuation d'une pareille exploitation.
+
+— Tu veux arracher les vignes malades ?
+
+— Je veux transformer en prairies artificielles toutes les terres
+propres à donner de bonnes récoltes d'herbe. Le foin qui, il y a
+quelques années, se vendait vingt-cinq sous les cinquante kilos, se vend
+aujourd'hui cinq francs, et avec le haut prix qu'a atteint la
+main-d'œuvre pour le travail de la vigne et du maïs, alors que les
+ouvriers exigent par jour deux francs de salaire, une livre de pain, et
+trois litres de vin, il est certain qu'il y a tout avantage à produire,
+au lieu de vin médiocre, de l'herbe excellente ; ce que je veux obtenir,
+non pour vendre mon foin, mais pour nourrir mes vaches, faire du beurre
+et engraisser des porcs avec le lait doux écrémé.
+
+De nouveau il vit le regard inquiet qu'il avait déjà remarqué se fixer
+sur lui.
+
+— Décidément, dit-il, il faut que je t'explique mon plan en détail, sans
+quoi tu vas t'imaginer que l'héritage de ton oncle pourrait bien se
+trouver compromis. Allons jusqu'à ce petit promontoire qui domine le
+cours du Gave ; là tu comprendras mieux mes explications.
+
+Ils ne tardèrent pas à arriver à ce mouvement de terrain qui coupait la
+prairie et la rattachait par une pente douce aux collines.
+
+— Tu remarqueras, dit-il, que cette éminence se trouve à l'abri des
+inondations les plus furieuses du Gave, et qu'un canal de dérivation qui
+la longe à sa base produit ici une chute d'eau autrefois utilisée,
+maintenant abandonnée depuis longtemps déjà, mais qui peut être
+facilement remise en état. Cela observé, je reprends mon explication. Je
+t'ai dit que je commençais par arracher toutes les vignes qui ne
+produisent plus rien ; mais comme pour transformer une terre défrichée en
+une bonne prairie il ne faut pas moins de trois ans, des engrais
+chimiques pour lui rendre sa fertilité épuisée et des cultures
+préparatoires en avoine, en luzerne, en sainfoin, ce n'est pas un
+travail d'un jour, tu le vois. En même temps que je dois changer
+l'exploitation de ces terres, je dois aussi changer le bétail qui
+consommera leurs produits. Ton oncle pouvait, avec le système adopté par
+lui, se contenter de la race du pays, qui est la race basquaise plus ou
+moins dégénérée, de petite taille, nerveuse, sobre, à la robe couleur
+grain de blé, aux cornes longues et déliées, comme tu peux le voir avec
+les vaches qui paissent au-dessous de nous ; cette race, d'une vivacité
+et d'une résistance extraordinaire au travail, est malheureusement
+mauvaise laitière ; or, comme ce que je demanderai à mes vaches ce sera
+du lait, non du travail, je ne peux pas la conserver.
+
+— Si jolies les basquaises !
+
+— En obéissant à la théorie, je les remplacerais par des normandes qui,
+avec nos herbes de première qualité, me donneraient une moyenne
+supérieure à dix-huit cents litres de lait ; mais, comme je ne veux pas
+courir d'aventures, je me contenterai de la race de Lourdes qui a le
+grand avantage d'être du pays, ce qui est à considérer avant tout, car
+il vaut mieux conserver une race indigène avec ses imperfections, mais
+aussi avec sa sobriété, sa facilité d'élevage et son acclimatation
+parfaite, que de tenter des améliorations radicales qui aboutissent
+quelquefois à des désastres. Me voilà donc, quand la transformation du
+sol est opérée, à la tête d'un troupeau de trois cents vaches que le
+domaine peut nourrir.
+
+— Trois cents vaches !
+
+— Qui me donnent une moyenne de quatre cent cinquante mille litres de
+lait par an, ou douze à treize cents litres par jour.
+
+— Et qu'en fais-tu de cette mer de lait ?
+
+— Du beurre. C'est précisément pour que tu te rendes compte de mon
+projet que je t'ai amenée ici. Pour loger mes vaches, au moins quand
+elles ne sont pas encore très nombreuses, j'ai les bâtiments
+d'exploitation qui, dans le commencement, me suffisent, mais je n'ai pas
+de laiterie pour emmagasiner mon lait et faire mon beurre ; c'est ici que
+je la construis, sur ce terrain à l'abri des inondations et à proximité
+d'une chute d'eau, ce qui m'est indispensable. En effet, je n'ai pas
+l'intention de suivre les vieux procédés de fabrication pour le beurre,
+c'est-à-dire d'attendre que la crème ait monté dans des terrines et de
+la battre alors à l'ancienne mode ; aussitôt trait, le lait est versé
+dans des écrémeuses mécaniques qui, tournant à la vitesse de 7,000 tours
+à la minute, en extraient instantanément la crème ; on la bat aussitôt
+avec des barattes danoises ; des délaiteuses prennent ce beurre ainsi
+fait pour le purger de son petit lait ; des malaxeurs rotatifs lui
+enlèvent son eau ; enfin des machines à mouler le compriment et le
+mettent en pains. Tout cela se passe, tu le vois, sans l'intervention de
+la main d'ouvriers plus ou moins propres. Ce beurre obtenu, je le vends
+à Bordeaux, à Toulouse ; l'été dans les stations d'eaux : Biarritz,
+Cauterets, Luchon ; l'hiver je l'expédie jusqu'à Paris. Mais le beurre
+n'est pas le seul produit utilisable que me donnent mes vaches.
+
+Elle le regarda avec un sourire tendre.
+
+— Il me semble, dit-elle, que tu récites la fable de la _Laitière et le
+pot au lait_.
+
+— Précisément, et nous arrivons, en effet, au cochon.
+
+ Le porc à s'engraisser coûtera peu de son
+
+et même il n'en coûtera pas du tout. Après la séparation de la crème et
+du lait il me reste au moins douze cents litres de lait écrémé doux avec
+lequel j'engraisse des porcs installés dans une porcherie que je fais
+construire au bout de cette prairie le long de la grande route, où elle
+est isolée. Pour ces porcs, je procède à peu près comme pour mes vaches,
+c'est-à-dire qu'au lieu d'essayer des porcs anglais du Yorkshire ou du
+Berkshire, je croise ces races avec notre race béarnaise et j'obtiens
+des bêtes qui joignent la rusticité à la précocité. Tu connais la
+réputation des jambons de Bayonne ; à Orthez se fait en grand le commerce
+des salaisons ; je ne serai donc pas embarrassé pour me débarrasser dans
+de bonnes conditions de mes cochons, qui, engraissés avec du lait doux,
+seront d'une qualité supérieure. Voilà comment, avec mon beurre, mes
+veaux et mes porcs je compte obtenir de cette propriété un revenu de
+plus de trois cent mille francs, au lieu de quarante mille qu'elle donne
+depuis un certain nombre d'années. Mes calculs sont établis, et, comme
+j'ai eu à étudier une affaire de ce genre à l'_Office cosmopolitain_,
+ils reposent sur des chiffres certains. Que de fois, en dessinant des
+plans pour cette affaire, ai-je rêvé à sa réalisation, et me suis-je
+dit : « Si c'était pour moi ! » Voilà que ce rêve peut devenir réalité, et
+qu'il n'y a qu'à vouloir pour qu'il soit le nôtre.
+
+— Mais l'argent ?
+
+— Il y a dans la succession des valeurs qu'on peut vendre pour les frais
+de premier établissement, qui, d'ailleurs, ne sont pas considérables :
+trois cents vaches à 450 francs l'une coûtent 135,000 francs ; les
+constructions de la laiterie et de la porcherie, ainsi que
+l'appropriation des étables, n'absorberont pas soixante mille francs,
+les défrichements cinquante mille ; mettons cinquante mille pour
+l'imprévu, nous arrivons à deux cent quarante-cinq mille francs,
+c'est-à-dire à peu près le revenu que ces améliorations, ces révolutions
+si tu veux, nous donneront. Crois-tu que cela vaille la peine de les
+entreprendre ? Le crois-tu ?
+
+Elle avait si souvent vu son père jongler avec les chiffres qu'elle
+n'osait répondre, cependant elle était troublée...
+
+— Certainement, dit-elle enfin, si tu es sûr de tes chiffres, ils sont
+tentants.
+
+— J'en suis sûr ; il n'est pas un détail qui ait été laissé de côté :
+dépenses, produits, tout a été établi sur des bases solides qui ne
+permettent aucun aléa ; les dépenses forcées, les produits abaissés,
+plutôt que grossis. Mais ce n'est pas seulement pour nous que ces
+chiffres sont tentants comme tu dis ; ils peuvent aussi le devenir pour
+ceux qui nous entourent, pour les gens de ce pays ; et c'est à eux que je
+pensais en parlant tout à l'heure des devoirs des riches. Jusqu'à
+présent nos paysans n'ont tiré qu'un médiocre produit du lait de leurs
+vaches ; aussitôt que mes machines fonctionneront et que mes débouchés
+seront assurés, je leur achèterai celui qu'ils pourront me vendre et le
+paierai sans faire aucun bénéfice sur eux. Ainsi je verserai dans le
+pays deux cents, trois cent mille francs par an, qui non seulement
+seront une source de bien-être pour tout le monde, mais encore qui peu à
+peu changeront les vieilles méthodes de culture en usage ici. Sur notre
+route depuis Puyoo tu as rencontré à chaque instant des champs de
+bruyères et de fougères, d'ajoncs, c'est ce qu'on appelle des _touyas_,
+et on les conserve ainsi à l'état sauvage pour couper ces bruyères et en
+faire un engrais plus que médiocre. Quand le nombre des vaches aura
+augmenté par le seul fait de mes achats de lait, la quantité de fumiers
+produite augmentera en proportion, et en proportion aussi les touyas
+diminueront d'étendue ; on les mettra en culture parce qu'on pourra les
+fumer ; de sorte qu'en enrichissant d'abord le petit paysan je ne
+tarderai pas à enrichir le pays lui-même. Tu vois la transformation et
+tu comprends comment en faisant notre fortune nous ferons celle des gens
+qui nous entourent ; n'est-ce pas quelque chose, cela ?
+
+Elle s'était rapprochée de lui à mesure qu'il avançait dans ses
+explications, et lui avait pris la main ; quand il se tut, elle se haussa
+et lui passant un bras autour des épaules elle l'embrassa :
+
+— Tu me pardonnes ? dit-elle.
+
+— Te pardonner ? Que veux-tu que je te pardonne ? demanda-t-il en la
+regardant tout surpris.
+
+— Si je te le disais, tu ne me pardonnerais pas.
+
+— Alors ?
+
+— Donne-moi l'absolution quand même.
+
+— Tu ne voulais pas habiter Ourteau ?
+
+— Donne-moi l'absolution.
+
+— Je te la donne.
+
+— Maintenant sois tranquille, je te promets que ce sera maman elle-même
+qui te demandera à rester ici.
+
+
+
+
+FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+
+
+
+I
+
+
+Fidèle à sa promesse, Anie avait amené sa mère à demander elle-même de
+ne pas vendre le château.
+
+Dans le monde qui se respecte on passe maintenant la plus grande partie
+de l'année à la campagne, et l'on ne quitte ses terres qu'au printemps,
+quand Paris est dans la splendeur de sa saison comme Londres. Pourquoi
+ne pas se conformer à cet usage qui pour eux n'avait que des avantages ?
+Rester à Paris, n'est-ce pas se condamner à continuer d'anciennes
+habitudes qui n'étaient plus en rapport avec leur nouvelle position, et
+des relations qui, n'ayant jamais eu rien d'agréable, deviendraient tout
+à fait gênantes ? Acceptables rue de l'Abreuvoir, certaines visites
+seraient plus qu'embarrassantes boulevard Haussmann.
+
+Ces raisons, exposées une à une avec prudence, avaient convaincu madame
+Barincq, qui, après un premier mouvement de révolte, commençait
+d'ailleurs à se dire, et sans aucune suggestion, que la vie de château
+avait des agréments : d'autant plus chic de se faire conduire à la messe
+en landau que l'église était à deux pas du château, plus chic encore de
+trôner à l'église dans le banc d'honneur ; très amusant de pouvoir
+envoyer à ses amis de Paris un saumon de sa pêcherie, un gigot de ses
+agneaux de lait, des artichauts de son potager, des fleurs de ses
+serres. Si, au temps de sa plus grande détresse, elle s'était toujours
+ingéniée à trouver le moyen de faire autour d'elle de petits cadeaux : un
+œuf de ses poules, des violettes, une branche de lilas de son jardinet,
+un ouvrage de femme, qui témoignaient de son besoin de donner ;
+maintenant qu'elle n'avait qu'à prendre autour d'elle, elle pouvait se
+faire des surprises à elle-même qui la flattaient et la rendaient toute
+glorieuse :
+
+— Crois-tu qu'ils vont être étonnés ? disait-elle à Anie quand lui venait
+l'idée d'un nouveau cadeau.
+
+Quel triomphe en recevant les réponses à ses envois ! et quelle fierté,
+quand on lui écrivait qu'avant de manger son gigot, on ne savait
+vraiment pas ce que c'était que de l'agneau ; par là, cette propriété qui
+produisait ces agneaux et donnait ces saumons lui devenait plus chère.
+
+Son consentement obtenu, les travaux avaient commencé partout à la fois :
+dans les vignes, que les charrues tirées par quatre forts bœufs du
+Limousin défrichaient ; dans les écuries qu'on transformait en étables ;
+enfin dans la prairie, où les maçons, les charpentiers, les couvreurs,
+construisaient la laiterie et la porcherie.
+
+Bien que la vigne de ce pays n'ait jamais donné que d'assez mauvais vin,
+c'est elle qui, dans le cœur du paysan, passe la première : avoir une
+vigne est l'ambition de ceux qui possèdent quelque argent ; travailler
+chez un propriétaire et boire son vin, celle des tâcherons qui n'ont que
+leur pain quotidien. Quand on vit commencer les défrichements, ce fut un
+étonnement et une douleur : sans doute ces vignes ne rapportaient plus
+rien, mais ne pouvaient-elles pas guérir un jour ou l'autre, par hasard,
+par miracle ? Il n'y avait qu'à attendre.
+
+Et l'on s'était dit que le frère aîné n'avait pas tort quand il accusait
+son cadet d'être un détraqué. Ne fallait-il pas avoir la cervelle malade
+pour s'imaginer qu'on peut faire du beurre avec du lait sortant de la
+mamelle de la vache ? si cela n'était pas de la folie, qu'était-ce donc ?
+Or, les folies coûtent cher en agriculture, tout le monde sait cela.
+
+Aussi tout le monde était-il convaincu qu'il ne se passerait pas
+beaucoup d'années avant que le domaine ne fût mis en vente.
+
+Et alors ?
+
+Dame, alors chacun pourrait en avoir un morceau, et, dans les terres
+régénérées par la culture, les vignes qu'on replanterait feraient
+merveille.
+
+
+
+
+II
+
+
+Pour le père, occupé du matin au soir à la surveillance de ses travaux,
+défrichements, bâtisse, montage des machines ; pour la mère, affairée par
+ses envois et sa correspondance ; pour la fille, tout à ses études de
+peinture, le temps avait passé vite, la fin d'avril, mai, juin, sans
+qu'ils eussent bien conscience des jours écoulés.
+
+Quelquefois, cependant, le père revenait à l'engagement, pris par lui au
+moment de leur arrivée, de conduire Anie à Biarritz, mais c'était
+toujours pour en retarder l'exécution.
+
+A la fin, madame Barincq se fâcha.
+
+— Quand je pense qu'à son âge ma fille n'a pas vu la mer, et que depuis
+que nous sommes ici on ne trouve pas quelques jours de liberté pour lui
+faire ce plaisir, je suis outrée.
+
+— Est-ce ma faute ? Anie, je te fais juge.
+
+Et Anie rendit son jugement en faveur de son père :
+
+— Puisque j'ai attendu jusqu'à cet âge avancé, quelques semaines de plus
+ou de moins sont maintenant insignifiantes.
+
+— Mais c'est un voyage d'une heure et demie à peine.
+
+Il fut décidé qu'en attendant la saison on partirait le dimanche pour
+revenir le lundi : pendant quelques heures les travaux pourraient, sans
+doute, se passer de l'œil du maître ; et pour empêcher de nouvelles
+remises madame Barincq déclara à son mari que, s'il ne pouvait pas
+venir, elle conduirait seule sa fille à Biarritz.
+
+— Tu ne ferais pas cela !
+
+— Parce que ?
+
+— Parce que tu ne voudrais pas me priver du plaisir de jouir du plaisir
+d'Anie : s'associer à la joie de ceux qu'on aime, n'est-ce pas le
+meilleur de la vie ?
+
+— Si tu tiens tant à jouir de la joie d'Anie, que ne te hâtes-tu de la
+lui donner ?
+
+— Dimanche, ou plutôt samedi.
+
+En effet, le samedi, par une belle après-midi douce et vaporeuse, ils
+arrivaient à Biarritz, et Anie au bras de son père descendait la pelouse
+plantée de tamaris qui aboutit à la grande plage ; puis, après un temps
+d'arrêt pour se reconnaître, ils allaient, tous les trois, s'asseoir sur
+la grève que la marée baissante commençait à découvrir.
+
+C'était l'heure du bain ; entre les cabines et la mer il y avait un
+continuel va-et-vient de femmes et d'enfants, en costumes multicolores,
+au milieu des curieux qui les passaient en revue, et offraient
+eux-mêmes, par leurs physionomies exotiques, leurs toilettes élégantes
+ou négligées, tapageuses ou ridicules, un spectacle aussi intéressant
+que celui auquel ils assistaient ; — tout cela formant la cohue, le
+tohu-bohu, le grouillement, le tapage d'une foire que coupait à
+intervalles régulièrement rythmés l'écroulement de la vague sur le
+sable.
+
+Ils étaient installés depuis quelques minutes à peine, quand deux jeunes
+gens passèrent devant eux, en promenant sur la confusion des toilettes
+claires et des ombrelles un regard distrait ; l'un, de taille bien prise,
+beau garçon, à la tournure militaire ; l'autre, grand, aux épaules
+larges, portant sur un torse développé une petite tête fine qui
+contrastait avec sa puissante musculature et le faisait ressembler à un
+athlète grec habillé à la mode du jour.
+
+Quand ils se furent éloignés de deux ou trois pas, Barincq se pencha
+vers sa femme et sa fille :
+
+— Le capitaine Sixte, dit-il.
+
+— Où ?
+
+Il le désigna le mieux qu'il put.
+
+— Lequel ? demanda madame Barincq.
+
+— Celui qui a l'air d'un officier ; n'est-ce pas qu'il est bien ?
+
+— J'aime mieux l'autre, répondit madame Barincq.
+
+— Et toi, Anie, comment le trouves-tu ?
+
+— Je ne l'ai pas remarqué ; mais la tournure est jolie.
+
+— Pourquoi n'est-il pas en tenue ? demanda madame Barincq.
+
+— Comment veux-tu que je te le dise ?
+
+— Tu sais qu'il ne ressemble pas du tout à ton frère.
+
+— Cela n'est pas certain ; s'il est blond de barbe, il est noir de
+cheveux.
+
+— Pourquoi ne t'a-t-il pas salué ? demanda madame Barincq.
+
+— Il ne m'a pas vu.
+
+— Dis qu'il n'a pas voulu nous voir.
+
+— Tu sais, maman, qu'on ne regarde pas volontiers les femmes en deuil,
+dit Anie.
+
+— C'est justement notre noir qui l'aura exaspéré, en lui rappelant la
+perte de la fortune qu'il comptait bien nous enlever.
+
+— Les voici, interrompit Anie.
+
+En effet, ils revenaient sur leurs pas.
+
+— Cette fois nous allons bien voir, dit madame Barincq, s'il affecte de
+ne pas te saluer.
+
+Il fit plus que saluer ; arrivé vis-à-vis d'eux, il laissa échapper un
+mouvement prouvant qu'il venait seulement de reconnaître Barincq, et
+tout de suite, se séparant de son compagnon, il s'avança, le chapeau à
+la main, en s'inclinant devant madame Barincq et Anie :
+
+— Puisque le hasard me fait vous rencontrer sur cette plage, me
+permettrez-vous, monsieur, dit-il, de vous adresser une demande pour
+laquelle je voulais vous écrire ?
+
+— Je suis tout à votre disposition.
+
+— Voici ce dont il s'agit. Dans la chambre que j'occupais lors de mes
+visites à Ourteau, se trouvent plusieurs objets qui m'appartiennent :
+deux fusils de chasse, des livres, des photographies, du linge, des
+vêtements. J'aurais dû vous en débarrasser depuis longtemps, et je vous
+prie de me pardonner de ne pas l'avoir fait encore.
+
+— Ces objets ne nous gênent en rien.
+
+Mon excuse est dans un ordre de service ; j'ai quitté Bayonne peu de
+temps après la mort de M. de Saint-Christeau et ne suis revenu que cette
+semaine ; mais, maintenant que me voilà de retour, je puis les envoyer
+chercher le jour que vous voudrez bien me donner.
+
+— Nous rentrons lundi.
+
+— Mardi vous convient-il ?
+
+— Parfaitement.
+
+— Mardi j'enverrai mon ordonnance les emballer.
+
+— Si vous voulez m'en donner la liste, je puis vous les faire envoyer
+par Manuel.
+
+— C'est que cette liste est difficile à établir, surtout pour les
+livres, qui se trouvent mêlés à ceux de la bibliothèque du château, et
+pour tout ce qui touche aux livres, Manuel n'est pas très compétent.
+
+— Votre ordonnance l'est davantage ?
+
+Le capitaine sourit :
+
+— Pas beaucoup.
+
+— Alors ?
+
+— Évidemment des erreurs sont possibles ; mais, en tout cas, s'il s'en
+commet, elles seront de peu d'importance, et je les réparerai en vous
+renvoyant les volumes qui ne m'appartiendraient pas.
+
+— Il y aurait un moyen de les empêcher, ce serait que vous prissiez la
+peine de venir vous-même à Ourteau, où nous nous ferons un plaisir,
+madame Barincq et moi, de vous recevoir le jour qu'il vous plaira de
+choisir.
+
+Le capitaine hésita un moment, regardant madame Barincq et Anie.
+
+— Si vous pouvez m'indiquer à l'avance l'heure de votre arrivée, dit
+Barincq, j'enverrai une voiture vous attendre à Puyoo.
+
+Cette insistance fit céder les hésitations du capitaine :
+
+— Mardi, dit-il, je serai à Puyoo à 3 heures 55.
+
+Comme il allait se retirer, après avoir salué madame Barincq et Anie,
+Barincq lui tendit la main.
+
+— A mardi.
+
+Le capitaine rejoignit son compagnon.
+
+C'était l'habitude de madame Barincq d'interroger sa fille sur toutes
+choses et sur tout le monde, ne se faisant une opinion qu'avec les
+impressions qu'elle recevait.
+
+— Eh bien, demanda-t-elle aussitôt que le capitaine se fut éloigné de
+quelques pas, comment le trouves-tu ? Tu ne diras pas cette fois que tu
+ne l'as pas remarqué.
+
+— Je le trouve très bien.
+
+— Que vois-tu de bien en lui ? continua madame Barincq.
+
+— Mais tout ; il est beau et il a l'air intelligent ; la voix est bien
+timbrée, les manières sont faciles et naturelles ; la physionomie respire
+la droiture et la franchise ; je ne connais pas de militaires, mais quand
+j'en imaginais un, d'après un type que j'arrangeais, il n'était ni autre
+ni mieux que celui-là ; ni vain, ni prétentieux, ni gonflé, ni vide.
+
+— Es-tu satisfaite ? demanda Barincq à sa femme, si tu voulais un
+portrait, en voilà un.
+
+— On dirait qu'il te fait plaisir.
+
+— Pourquoi pas ? Non seulement le capitaine m'est sympathique, mais
+encore je le plains.
+
+— La voix du sang.
+
+— Pourquoi ne parlerait-elle pas ?
+
+— Parce qu'il faudrait qu'elle fût inspirée par la certitude, et que
+cette certitude n'existe pas.
+
+— Voilà précisément qui rend la situation intéressante.
+
+Anie les interrompit :
+
+— Ils reviennent, dit-elle, et il semble que c'est pour nous aborder.
+
+— Que peut-il vouloir encore ? demanda madame Barincq.
+
+Ils n'étaient plus qu'à quelques pas, tous deux en même temps mirent la
+main à leur chapeau, mais ce fut le capitaine qui prit la parole :
+
+— Mon ami le baron d'Arjuzanx, dit-il, désire avoir l'honneur de vous
+être présenté.
+
+— J'ai pensé que mon nom expliquerait et, jusqu'à un certain point,
+excuserait ce désir, dit le baron.
+
+— Vous êtes le fils d'Honoré ? demanda Barincq.
+
+— Précisément, votre camarade au collège de Pau, comme j'ai été celui de
+Sixte ; mon père m'a si souvent parlé de vous et en termes tels que j'ai
+cru que c'était un devoir pour moi de vous présenter mes hommages, ainsi
+qu'à madame et à mademoiselle de Saint-Christeau.
+
+Ce fut madame Barincq qui répondit en invitant le baron à s'asseoir :
+des chaises furent apportées par le capitaine, un cercle se forma.
+
+Le baron d'Arjuzanx parla de son père, Barincq de ses souvenirs de
+collège, et la conversation ne tarda pas à s'animer. Habitué de
+Biarritz, le baron connaissait tout le monde, et à mesure que les femmes
+défilaient devant eux pour entrer dans la mer ou remonter à leur cabines
+il les nommait, en racontant les histoires qui couraient sur elles :
+Espagnoles, Russes, Anglaises, Américaines, toutes y passèrent, et quand
+elles lui manquèrent il tira d'un carnet toute une série de petites
+épreuves obtenues avec un appareil instantané qui complétèrent sa
+collection. Si plus d'un modèle vivant prêtait à la plaisanterie, les
+photographies, en exagérant la réalité, avaient des aspects bien plus
+drôlatiques encore : il y avait là des Espagnoles dont les caoutchoucs
+dans lesquels elles s'enveloppaient rendaient la grosseur phénoménale,
+comme il y avait des Russes saisies au moment où elles sortaient
+rapidement de leurs chaises à porteur, d'une maigreur et d'une longueur
+invraisemblables.
+
+— Je vois qu'il est bon d'être de vos amies, dit Anie.
+
+— Il est des personnes qui n'ont pas besoin d'indulgence.
+
+Ce fut madame Barincq qui répondit à ce compliment par son sourire le
+plus gracieux, fière du succès de sa fille.
+
+Plusieurs fois le capitaine parut vouloir se lever, mais le baron ne
+répondit pas à ses appels, et resta solidement sur sa chaise, bavardant
+toujours, regardant Anie, se faisant inviter à Ourteau, et invitant
+lui-même M. et madame de Saint-Christeau à lui faire l'honneur de venir
+voir son vieux château de Seignos : avec de bons chevaux on pouvait faire
+le voyage dans la journée sans fatigue.
+
+— Avez-vous lu le _Capitaine Fracasse_, mademoiselle ? demanda-t-il à
+Anie.
+
+— Oui.
+
+— Eh bien, vous retrouverez dans ma gentilhommière plus d'un point de
+ressemblance avec celle du baron de Sigognac, quand ce ne serait que les
+deux tours rondes avec leurs toits en éteignoirs. A la vérité ce n'est
+pas tout à fait le château de la Misère, si curieusement décrit par
+Théophile Gautier, mais il n'y a que la misère qui manque ; pour le
+reste, vous vous reconnaîtrez : très conservateurs, les d'Arjuzanx, car
+il n'y a pas eu grand'chose de changé chez nous depuis Louis XIII. Et
+puis, vous verrez mes vaches.
+
+— Ah ! vous avez des vaches ! Combien vous donnent-elles de lait en
+moyenne ? interrompit madame Barincq qui, à force d'entendre parler de
+lait, de beurre, de veaux, de vaches, de porcs, d'herbe, de maïs, de
+betteraves, s'imaginait avoir acquis des connaissances spéciales sur la
+matière.
+
+Le baron se mit à rire :
+
+— C'est de vaches de courses qu'il s'agit, non de vaches laitières.
+
+— A Ourteau, continua Barincq, mes vaches nous donnent une moyenne de
+1,500 litres.
+
+— Vous êtes sur une terre riche, je suis sur une terre pauvre, aux
+confins de la Lande rase où la plaine de sable rougeâtre ne produit
+guère que des bruyères, des ajoncs, des genêts ou des fougères ; mais, si
+pauvres laitières qu'elles soient, elles ont cependant quelques mérites,
+et si vous voulez aller dimanche à Habas, qui est à une courte distance
+d'Ourteau, vous verrez ce qu'elles valent.
+
+— Il y a des courses ? dit Barincq.
+
+— Oui, et les vaches proviennent de mon troupeau.
+
+— Certainement nous irons, dit madame Barincq avec empressement ; nous
+n'avons jamais vu de courses landaises, mais nous en avons assez entendu
+parler par mon mari pour avoir la curiosité de les connaître.
+
+L'entretien se prolongea ainsi, allant d'un sujet à un autre, jusqu'à
+l'heure du dîner, et déjà le soleil s'abaissait sur la mer, découpant en
+une silhouette sombre les rochers de l'Atalaye, déjà la plage avait
+perdu son mouvement et son brouhaha, quand le baron se décida à se
+lever.
+
+A peine s'était-il éloigné avec le capitaine que madame Barincq
+rapprocha vivement sa chaise de celle de sa fille :
+
+— Tu sais que c'est un mari ? dit-elle.
+
+— Qui ? demanda Anie.
+
+— Qui veux-tu que ce soit, si ce n'est le baron d'Arjuzanx.
+
+— Te voilà bien avec ton idée fixe de mariage, dit Barincq.
+
+— Oh ! maman, si tu voulais ne pas t'occuper de mariage, continua Anie ;
+nous ne sommes plus à Montmartre, et nous n'avons plus à chercher un
+mari possible dans tout homme qui nous approche. Laisse-moi jouir en
+paix de cette liberté.
+
+— Je ne peux pourtant pas former mes yeux à l'évidence, et il est
+évident que tu as produit une vive impression sur M. d'Arjuzanx. C'est
+cette impression qui l'a poussé à se faire présenter, c'est elle qui ne
+lui a pas permis de te quitter des yeux pendant tout cet entretien ;
+c'est elle enfin qui a amené les compliments fort bien tournés
+d'ailleurs qu'il t'a plusieurs fois adressés.
+
+— De là à penser au mariage, il y a loin.
+
+— Pas si loin que tu crois.
+
+Cessant de s'adresser à sa fille ; elle se tourna vers son mari :
+
+— Quelle est la fortune de M. d'Arjuzanx ?
+
+— Je n'en sais rien.
+
+— Quelle était celle du père ?
+
+— Assez belle, mais embarrassée par une mauvaise administration.
+
+— Et sa situation ?
+
+— Des plus honorables ; les d'Arjuzanx appartiennent à la plus vieille
+noblesse de la vicomté de Tursan ; un d'Arjuzanx a été l'ami de Henri IV ;
+plusieurs autres ont marqué à la cour et à la guerre.
+
+— Mais c'est admirable ! Nous irons dimanche aux courses d'Habas où
+certainement nous le rencontrerons. Et, puisque le capitaine Sixte vient
+mardi à Ourteau, nous le ferons causer sur son camarade.
+
+
+
+
+III
+
+
+Bien que madame Barincq, maintenant qu'elle était en possession de la
+fortune de son beau-frère, n'eût plus rien à craindre du capitaine, elle
+le regardait toujours comme un ennemi : trop longtemps elle l'avait
+appelé le bâtard et le voleur d'héritage pour pouvoir renoncer à ces
+griefs contre lui alors même qu'ils n'avaient plus de raison d'être ;
+pour elle il restait toujours le voleur d'héritage que pendant tant
+d'années elle avait redouté et maudit.
+
+Mais le désir d'obtenir des renseignements sur le baron d'Arjuzanx le
+lui fit considérer à un point de vue différent, et amena chez elle un
+changement que les observations que son mari et sa fille ne lui
+épargnaient pas cependant en faveur du capitaine n'eussent jamais
+produit : puisqu'il devenait utile au lieu de rester dangereux, il était
+un autre homme.
+
+Aussi quand il arriva le mardi, voulut-elle le recevoir elle-même ; et
+elle mit tant de bonne grâce à l'inviter à dîner, elle insista si
+vivement, elle trouva tant de raisons pour rendre toute résistance
+impossible, qu'il dut finir par accepter et ne pas persister dans un
+refus que sa situation personnelle envers la famille Barincq rendait
+particulièrement délicat.
+
+Bien que de son côté il pût lui aussi les considérer comme des voleurs
+d'héritage, il n'avait, en toute justice, aucun reproche fondé à leur
+adresser, ni au mari, ni à la fille : ni l'un ni l'autre n'avait rien
+fait pour lui enlever cette fortune qui, pendant longtemps, avait été
+sienne : il n'y avait point eu de luttes entre eux ; la fatalité seule
+avait agi en vertu de mystérieuses combinaisons auxquelles personne
+n'avait aidé, et il ne pouvait pas, honnêtement, les rendre responsables
+d'être les instruments du hasard pas plus que d'être les complices de la
+mort. En réalité, le père était un brave homme pour qui on ne pouvait
+éprouver que de la sympathie, comme la fille était une très jolie et
+très gracieuse personne qu'il eût peut-être trouvée plus jolie et plus
+gracieuse encore, si sa condition d'officier sans le sou, lui eût permis
+de s'abandonner à ses idées. Les choses étant ainsi, convenait-il de
+s'enfermer dans une attitude raide qu'on pourrait prendre pour de la
+rancune, et de l'hostilité ? Il le crut d'autant moins qu'il n'éprouvait
+à leur égard ni l'un ni l'autre de ces sentiments ; désappointé qu'on
+n'eût pas retrouvé un testament qu'il connaissait, oui, il l'avait été,
+et même vivement, très vivement, car il n'était pas assez détaché des
+biens de ce monde pour supporter, impassible, une pareille déception ;
+mais fâché contre ceux qui recueillaient, à sa place, cette fortune, par
+droit de naissance, il ne l'était point, et ne voulait pas,
+conséquemment, qu'on pût supposer qu'il le fût.
+
+Lorsqu'avec le secours de Manuel il eut emballé les objets qui lui
+appartenaient, il trouva, au bas de l'escalier, Barincq qui l'attendait.
+
+— Vous plaît-il que, jusqu'au dîner, nous fassions une promenade dans
+les prés ? le temps est doux ; je vous montrerai mes travaux et mes bêtes.
+
+Pendant cette promenade qui se prolongea, car Barincq était trop heureux
+de parler de ce qui le passionnait pour abréger ses explications, le
+capitaine n'eut pas un seul instant la sensation qu'il pouvait y avoir
+quelque chose d'ironique à lui montrer sa propriété améliorée :
+assurément l'affabilité avec laquelle on le recevait était sincère,
+comme l'était la sympathie qu'on lui témoignait ; cela il le voyait, il
+en était convaincu ; aussi, quand il s'assit à table, se trouvait-il dans
+les meilleures dispositions pour répondre aux questions que madame
+Barincq lui posa sur le baron et raconter ce qu'il savait de lui.
+
+C'était au collège de Pau qu'ils s'étaient connus, gamins l'un et
+l'autre puisqu'ils étaient du même âge. Et déjà l'enfant montrait ce que
+serait l'homme : une seule passion, les exercices du corps, tous les
+exercices du corps. Dans ce genre d'éducation il avait accompli des
+prodiges dont le souvenir servirait longtemps d'exemple aux maîtres de
+gymnastique de l'avenir. Avec cela, bon garçon, franc, généreux, n'ayant
+qu'un défaut, la rancune : de même que ses tours de force étaient
+légendaires, ses vengeances l'étaient aussi. Entre eux il n'y avait
+jamais eu que d'amicales relations, et si, pendant le temps de leur
+internat, ils n'avaient pas vécu dans une intimité étroite, au moins
+étaient-ils toujours restés bons camarades jusqu'au départ de d'Arjuzanx
+qui avait quitté le collège avant la fin de ses classes. Pendant plus de
+douze ans, ils ne s'étaient pas vus, et ne s'étaient retrouvés qu'à
+l'arrivée du capitaine à Bayonne.
+
+Ce que le baron promettait au collège, il l'avait tenu dans la vie, et
+aujourd'hui il réalisait certainement le type le plus parfait de l'homme
+de sport : tous les exercices du corps il les pratiquait avec une
+supériorité qui lui avait fait une célébrité ; l'escrime et l'équitation
+aussi bien que la boxe ; il faisait à pied des marches de douze à quinze
+lieues par jour pour son plaisir ; et il regardait comme un jeu d'aller
+de Bayonne à Paris sur son vélocipède. Cependant c'était la lutte
+romaine, la lutte à mains plates, qui avait surtout établi sa
+réputation, et il avait pu se mesurer sans désavantage, au cirque
+Molier, avec Pietro, qui est reconnu par les professionnels comme le roi
+des lutteurs. C'était la pratique constante de ces exercices et
+l'entraînement régulier qu'ils exigent qui lui avaient donné cette
+musculature puissante qu'on ne rencontre pas d'ordinaire chez les gens
+du monde. Pour s'entretenir en forme, il avait dans son château un
+ancien lutteur, un vieux professionnel précisément, appelé Toulourenc,
+autrefois célèbre, avec qui il travaillait tous les jours, et, d'une
+séance de lutte ou d'escrime, il se reposait par deux ou trois heures
+de cheval ou de course à pied.
+
+Madame Barincq écoutait stupéfaite ; sa surprise fut si vive, qu'elle
+interrompit :
+
+— Est-ce que la lutte à mains plates dont vous parlez est celle qui se
+pratique dans les foires ?
+
+— C'est en effet cette lutte, ou plutôt c'était, car elle n'est plus
+maintenant, comme autrefois, réservée aux seuls professionnels, qui
+donnaient leurs représentations à Paris aux arènes de la rue Le Peletier
+ou dans les fêtes de la banlieue, et, dans le Midi, un peu partout ; des
+amateurs se sont pris de goût pour elle, quand les exercices physiques,
+pendant si longtemps dédaignés, ont été remis en faveur chez nous, et
+d'Arjuzanx est sans doute le plus remarquable de ces amateurs.
+
+— Voilà qui est bizarre pour un homme de son rang.
+
+— Pas plus que le trapèze ou le panneau du cirque pour certains noms des
+plus hauts de la jeune noblesse. En tout cas la lutte exige un ensemble
+de qualités qui ne sont pas à dédaigner : la force, la souplesse,
+l'agilité, l'adresse, la résistance, et une autre, intellectuelle
+celle-là, c'est-à-dire le sens de ce qui est à faire ou à ne pas faire.
+
+— Vous parlez de la lutte comme si vous étiez vous-même un des rivaux de
+M. d'Arjuzanx, dit Anie.
+
+— Simplement, mademoiselle, comme un homme qui, pratiquant par métier
+quelques exercices du corps, sait la justice qu'on doit rendre à ceux
+qui arrivent à une supériorité quelconque dans l'un de ces exercices.
+D'ailleurs, il est certain que la lutte est celui de tous qui développe
+le mieux la machine humaine pour lui faire obtenir d'harmonieuses
+proportions et lui donner son maximum de beauté, tandis que les autres
+détruisent plus ou moins l'équilibre des proportions, en favorisant un
+organe au détriment de celui-ci ou de celui-là : voyez le tireur à
+l'épaule haute, et le jockey, ou simplement le cavalier aux jambes
+arquées ; et, d'autre part, voyez les athlètes de l'antiquité, qui ont
+servi de modèles à la statuaire et l'ont jusqu'à un certain point créée.
+
+— J'avoue qu'à l'Hercule Farnèse je préfère l'Apollon du Belvédère, et
+surtout le Narcisse, dit Anie.
+
+Tout cela étonnait madame Barincq, et ne répondait pas à ses
+préoccupations de mère, elle voulut donc préciser ses questions.
+
+— Voilà un genre de vie qui doit coûter assez cher ? dit-elle.
+
+— Je n'en sais rien, mais certainement il n'est pas ruineux comme une
+écurie de course, ou le jeu ; en tout cas, je crois que la fortune de
+d'Arjuzanx peut lui permettre ces fantaisies, et alors même qu'elles lui
+coûteraient cher, même très cher, cela ne serait pas pour l'arrêter, car
+il n'a aucun souci des choses d'argent.
+
+Volontiers madame Barincq eût parlé du baron pendant tout le dîner, de
+son caractère, de ses relations, de sa fortune, de son passé, de son
+avenir ; mais Anie détourna la conversation, et sut la maintenir sur des
+sujets qui ne permettaient pas de revenir à M. d'Arjuzanx, et de laisser
+supposer au capitaine qu'elle s'intéressait à cette sorte d'enquête sur
+le compte d'un homme avec qui elle s'était rencontrée une fois.
+
+L'obsession du mariage l'avait trop longtemps tourmentée pour qu'elle
+n'éprouvât pas un sentiment de délivrance à en être enfin débarrassée.
+Ç'avait été l'humiliation de ses années de jeunesse, de discuter avec sa
+mère la question de savoir si tel homme qu'elle avait vu ou devait voir
+pouvait faire un mari ; si elle lui avait plu ; s'il était acceptable ;
+les avantages qu'il offrait ou n'offrait point. Maintenant que la fortune
+lui donnait la liberté, elle ne voulait plus de ces marchandages. Qu'un
+mari se présentât, elle verrait si elle l'acceptait. Mais aller au
+devant de lui, c'était ce qu'elle ne voulait pas.
+
+Et le soir même, après le départ du capitaine, elle s'expliqua là-dessus
+avec sa mère très franchement.
+
+— Est-ce que bien souvent je n'ai pas pris des renseignements sur un
+jeune homme sans que tu t'en fâches ? dit celle-ci surprise.
+
+— Les temps sont changés. C'est précisément parce que cela s'est fait
+que je ne veux plus que cela se fasse. Est-ce que le meilleur de la
+fortune n'est pas précisément de nous dégager des compromis de la
+misère ? riche d'argent, laisse-moi l'être de dignité.
+
+Mais ces observations n'empêchèrent pas madame Barincq de persister dans
+son envie d'aller le dimanche aux courses d'Habas.
+
+— Rencontrer M. d'Arjuzanx n'est pas le chercher, et nous n'avons pas
+de raison pour le fuir.
+
+— Pourvu qu'on ne s'imagine pas que je suis une fille en peine de maris,
+c'est tout ce que je demande, et cela, je me charge de le faire
+comprendre sans qu'on puisse se tromper sur mes intentions.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Habas, qui n'est qu'un village des Landes, a cependant des courses très
+suivies, et, le dimanche de juillet où elles ont lieu, c'est sur les
+routes qui aboutissent à son clocher une procession de voitures dans
+laquelle se trouvent représentés tous les genres de véhicules en usage
+dans la contrée ; le long des haies vertes festonnées de ronces et de
+clématites, sous le couvert des châtaigniers, les piétons se suivent à
+la file, les pieds chaussés d'espadrilles neuves, le béret rabattu sur
+les yeux en visière, le ventre serré dans une belle ceinture rouge ou
+bleue ; et si quelques femmes sont fières d'être coiffées du chapeau de
+paille à la mode de Paris, d'autres portent toujours le foulard de soie
+aux couleurs éclatantes qui donne l'accent du pays.
+
+Quand le landau de la famille Barincq, après avoir traversé les rues
+pavoisées, s'arrêta devant l'auberge de la _Belle-Hôtesse_, il se
+produisit un mouvement de curiosité dans la foule : car, si les
+charrettes et même les carrioles à ânes étaient nombreuses, un landau
+était un événement dans le village.
+
+Des éclats de cornet à piston et des ronflements d'ophicléide dominaient
+les rumeurs : c'était la fanfare qui, au loin, parcourait les rues en
+sonnant le rappel, et de partout on se dirigeait vers les arènes
+établies sur la place confisquée à leur profit. Construites en pin des
+landes dont les planches nouvellement débitées exsudaient sous les
+rayons d'un soleil de feu leurs dernières gouttes de résine en larmes
+blanches, elles répandaient dans l'air une forte odeur térébenthinée.
+Leur simplicité était tout à fait primitive : des gradins en bois brut,
+et c'était tout ; les premières avaient le soleil dans le dos, les
+petites places dans les yeux ; rien de plus, mais cette disposition était
+d'importance capitale dans un pays où ses rayons sont assez ardents pour
+faire accepter sans sourire la vieille image des flèches d'Apollon.
+
+— Certainement, nous allons être rôtis, dit madame Barincq en
+s'installant au premier rang.
+
+Après dix minutes elle était encore à chercher un moyen pour échapper à
+cette cuisson, quand le baron d'Arjuzanx parut à l'entrée de la tribune ;
+en le voyant se diriger de leur côté, elle ne pensa plus au soleil ni à
+la chaleur.
+
+— Voilà le baron, dit-elle à Anie.
+
+— Ne comptais-tu pas sur lui ?
+
+Quand les premiers mots de politesse furent échangés, Anie, fidèle à
+son idée, tint à bien marquer qu'elle n'était pas venue pour le
+rencontrer :
+
+— Mon père nous a si souvent parlé des courses landaises, dit-elle, que
+nous avons voulu profiter de la première occasion qui s'offrait à courte
+distance, pour en voir une.
+
+— Et vous êtes bien tombée, répondit-il, en choisissant Habas. La
+journée sera, je le crois, intéressante : les bêtes sont vives, et les
+écarteurs comptent parmi les meilleurs que nous ayons : Saint-Jean,
+Boniface, Omer, et aussi le Marin et Daverat, qui sont plutôt sauteurs
+qu'écarteurs, mais qui vous étonneront certainement par leur souplesse.
+
+— Il y a une différence entre un écarteur et un sauteur ? demanda madame
+Barincq.
+
+— L'écarteur attend de pied ferme la bête qui se précipite sur lui, et
+au moment où elle va l'enlever au bout de ses cornes, il tourne sur
+lui-même et la vache passe sans le toucher : il l'a écartée ou plus
+justement il s'est écarté d'elle. Le sauteur attend aussi la bête comme
+l'écarteur ; mais, au lieu de se jeter de côté, il saute par-dessus. Vous
+allez voir Daverat exécuter ce saut les pieds liés avec un foulard, ou
+fourrés dans son béret qu'il ne perdra pas en sautant. Si intéressants
+que soient ces sauts qui montrent l'élasticité des muscles, pour nous
+autres landais, ils ne valent pas un bel écart : le saut est fantaisiste,
+l'écart est classique.
+
+— Pensez-vous que le capitaine Sixte assiste à ces courses ? demanda
+madame Barincq qui se souciait peu de ces distinctions qu'elle avait
+cependant provoquées.
+
+— Je ne crois pas ; ou plutôt, pour être vrai, je n'en sais rien du tout.
+
+— Je regretterai son absence ; nous avons eu le plaisir de le garder à
+dîner cette semaine, c'est un homme aimable.
+
+— Un brave et honnête garçon, très droit, très franc.
+
+— Je comprends que mon beau-frère se soit pris pour lui d'une vive
+affection, continua madame Barincq, curieuse d'obtenir des
+renseignements sur les relations qui avaient existé entre le capitaine
+et celui qu'on lui donnait pour père.
+
+Mais le baron, qui ne voulait pas se laisser attirer sur ce terrain, se
+contenta de répondre par un sourire vague.
+
+— Cependant, si vive que soit l'amitié, poursuivit madame Barincq, elle
+ne peut pas aller jusqu'à supprimer les liens de famille.
+
+Le baron accentua son sourire.
+
+— Aussi puis-je difficilement admettre que le capitaine ait cru, comme
+on a dit, qu'il serait l'héritier de M. de Saint-Christeau.
+
+Comme le baron ne répondait pas, elle insista :
+
+— Pensez-vous que telle ait été son espérance ?
+
+— Je n'ai aucune idée là-dessus. Sixte ne m'en a jamais parlé, et bien
+entendu je ne lui en ai pas parlé moi-même. Tout ce que je puis
+affirmer, c'est que Sixte n'est pas du tout un homme d'argent ; et si,
+comme on le dit, il a pu avoir certaines espérances de ce côté, ce que
+j'ignore d'ailleurs, je suis convaincu que leur perte ne l'aura touché
+en rien : il est au-dessus de ces choses.
+
+— Il me semble, interrompit Anie pour détourner l'entretien, que s'il
+est tel que vous le représentez, il réunit en lui les qualités avec
+lesquelles on fait le type du parfait soldat.
+
+— Mon Dieu, oui, mademoiselle ; seulement, si ce type était vrai hier, il
+n'est plus tout à fait aussi vrai aujourd'hui.
+
+— Je ne comprends pas bien.
+
+— C'est que, ne vivant pas dans le monde militaire, vous ne suivez pas
+les changements qui sont en train de s'y accomplir. Il y a quelques
+années, l'indifférence pour l'argent était à peu près la règle générale
+chez l'officier, comme le mariage était l'exception ; et, à cette époque,
+le désintéressement entrait pour une bonne part dans le type de ce
+parfait soldat qui alors ne mettait pas ses satisfactions et ses
+ambitions dans la fortune. Mais le mariage, maintenant si fréquent dans
+l'armée, a changé ces mœurs. En se voyant demandé par les familles
+riches, et même poursuivi, l'officier a accordé à l'argent une
+importance qui n'existait pas pour ses devanciers ; et ils ne sont pas
+rares aujourd'hui ceux qui répondent, lorsqu'on leur parle d'une jolie
+fille : « Ça apporte ? » La fortune, en s'introduisant dans les régiments,
+a créé des besoins, et, par conséquent, des exigences qu'on ne soupçonnait
+pas il y a vingt ans. Sixte, bien que jeune, n'appartient pas à ce
+nouveau type, qui tend de plus en plus à remplacer l'ancien, et qui,
+d'ici peu de temps, aura complètement changé l'esprit et les mœurs de
+l'armée ; et bien que capitaine de cavalerie, bien que breveté, ce qui
+double sa valeur marchande, je suis sûr que, s'il se marie jamais, la
+fortune ne sera pour lui que l'accessoire.
+
+— Alors, c'est tout à fait un héros ? dit Anie.
+
+— Tout à fait.
+
+— On peut donc admettre, continua madame Barincq, revenant à son idée,
+que la perte de l'héritage de M. de Saint-Christeau ne lui a pas été
+trop douloureuse ?
+
+— On peut le croire.
+
+Et, comme les écarteurs faisaient leur entrée dans l'arène, il profita
+de cette diversion pour n'en pas dire davantage : la fanfare jouait avec
+rage, des fusées éclataient, la foule poussait des clameurs de joie ; ce
+n'était plus le moment des conversations à mi-voix, et il ne pouvait
+plus guère s'occuper que des écarteurs en les nommant à Anie à mesure
+qu'ils passaient avec des poses théâtrales, largement espacés, graves,
+cérémonieux, comme il convient à des personnages que porte la faveur de
+la foule. Comment celui-ci, élégant et gracieux dans sa veste de velours
+bleu, était cordonnier ; et celui-là, de si noble tournure, tonnelier !
+
+Le défilé terminé, le spectacle commence aussitôt. C'est sous la tribune
+dans laquelle ils ont pris place que les bêtes sont parquées, chacune
+dans sa loge ; une porte s'ouvre et une vache s'élance sur la piste d'un
+trot allongé, ardente, impatiente, battant de sa queue ses flancs
+creux ; sans une seconde d'hésitation elle fond sur le premier écarteur
+qu'elle aperçoit ; il l'attend ; et, quand arrivant sur lui elle baisse la
+tête pour l'enlever au bout de ses cornes fines, il tourne sur lui-même,
+et elle passe sans l'atteindre ; l'élan qu'elle a pris est si impétueux
+que ses jarrets fléchissent, mais elle se redresse aussitôt et court sur
+un autre, puis sur un troisième, un quatrième, au milieu des
+applaudissements qui s'adressent autant aux hommes qu'à la vaillance de
+la bête.
+
+L'intérêt de ces courses, c'est que l'homme et la bête se trouvent en
+face l'un de l'autre, sur le pied d'une égalité parfaite ; point de
+_picador_ pour fatiguer le taureau ; point de _chulos_ avec leurs
+_banderilleros_ pour l'exaspérer ; point de _muleta_ pour l'étourdir et
+derrière sa soie rouge éblouissante préparer une surprise ; l'homme n'a
+d'aide à attendre que de son sang-froid, son coup d'œil, son courage et
+son agilité ; la bête n'a pas de traîtrise à craindre : au plus fort des
+deux, c'est un duel.
+
+Il arriva un moment où l'entrain des écarteurs faiblit ; la chaleur était
+lourde, des nuages d'orage montaient du côté de la mer sans voiler
+encore le soleil qui tombait implacable dans l'arène surchauffée ; la
+fatigue commençait à peser sur les plus vaillants, qui précisément,
+parce qu'ils ne s'étaient pas ménagés, se disaient sans doute que
+c'était aux autres à donner, et ils s'attardaient volontiers à causer
+avec leurs amies des tribunes, en s'appuyant nonchalamment aux planches
+du pourtour, au lieu de se tenir au milieu de l'arène, prêts à
+provoquer les attaques. A ce moment une vache lâchée sur la piste ne
+trouva personne devant elle : c'était une petite bête maigre, nerveuse,
+au pelage roux truité de noir, au ventre avalé, n'ayant pas plus de
+mamelle qu'une génisse de six mois ; sa tête fine était armée de longues
+cornes effilées comme une baïonnette. A sa vue il s'éleva une clameur
+qui disait la réputation :
+
+— La Moulasse !
+
+Elle ne trompa pas les espérances que ses amis mettaient en elle : voyant
+les écarteurs espacés çà et là le long du pourtour, elle se rua sur le
+premier qu'elle crut pouvoir atteindre et en quelques secondes elle eut
+fait le tour de l'arène, cassant les planches à grands coups de cornes,
+et forçant ainsi ses adversaires à escalader les tribunes au plus vite,
+à la grande joie du public qui poussait des huées moqueuses ; cela fait,
+elle revint au milieu de la piste et se mit à creuser la terre qui sous
+ses sabots nerveux volait autour d'elle.
+
+— Saint-Jean ! Boniface ! criait la foule, chacun provoquant celui des
+écarteurs qu'il préférait.
+
+Mais aucun ne parut pressé de descendre : Saint-Jean regardant Boniface
+qui regardait Omer.
+
+— A toi !
+
+— Non, à toi !
+
+En voyant cette débandade, Anie s'était mise à rire :
+
+— Je n'ai jamais autant que maintenant admiré l'agilité des Landais,
+dit-elle.
+
+C'était à son père qu'elle adressait ces quelques mots, le baron les
+arrêta au passage :
+
+— Permettez-moi de me réclamer de ma nationalité, dit-il en saluant.
+
+Avant qu'elle eut compris ces paroles bizarres, il appuya les deux mains
+sur le rebord de la tribune, et d'un bond il sauta dans l'arène.
+
+Il y eut un mouvement de surprise, mais presqu'aussitôt un cri immense
+s'éleva ; on l'avait reconnu, et on l'acclamait.
+
+— Le _baronne_ !
+
+Ce n'était plus un acteur ordinaire qui allait provoquer la Moulasse,
+c'était le baron, que tout le monde connaissait, et l'espoir de voir
+cette lutte allumait un délire de joie.
+
+— Le baronne ! le baronne !
+
+Hommes, femmes, enfants, tout le monde s'était levé, gesticulait,
+curieux, enthousiasmé ; les regards faisaient balle sur lui, l'on restait
+les yeux écarquillés, la bouche ouverte, dans l'attente de ce qui allait
+se passer.
+
+Vivement il était venu se placer en face de la Moulasse, mais sans
+cependant se rapprocher trop d'elle, de façon à la voir venir ; le veston
+boutonné et serré à la taille, son chapeau jeté au loin, il leva les
+deux bras droit au-dessus de sa tête et d'un claquement de langue
+provoqua la vache.
+
+Instantanément elle fondit sur lui : l'attention était frénétique ; on ne
+respirait plus ; dans le silence on n'entendait que le trot rapide de la
+vache sur le sable ; elle arrivait. Le baron n'avait pas bougé et la
+tenait dans ses yeux. Elle baissa la tête. Il tourna sur ses talons, et
+elle passa en l'effleurant. Mais c'était une bête expérimentée ; au lieu
+de s'abandonner à son élan, elle se jeta brusquement de côté et revint
+sur le baron qui l'écarta une seconde fois, puis une troisième, toujours
+avec la même justesse, la même sûreté.
+
+La fatigue et la nonchalance des écarteurs s'étaient miraculeusement
+envolées quand ils avaient vu le baron tomber dans l'arène, et tous en
+même temps ils s'y étaient abattus : provoquée de divers côtés, la
+Moulasse se jeta sur eux, et le baron put remonter à sa tribune pour
+reprendre sa place à côté d'Anie, tandis que la foule l'acclamait avec
+des trépignements qui menaçaient de faire écrouler le cirque sous les
+battements de pieds.
+
+— Quelle émotion vous nous avez donnée ! dit madame Barincq en le
+complimentant.
+
+— Je regrette de n'avoir pas eu le temps de vous affirmer que je ne
+courais aucun danger, dit-il simplement, avec une entière sincérité.
+
+Une clameur lui coupa la parole, la Moulasse venait de surprendre un
+écarteur et elle le secouait au bout de ses cornes engagées dans la
+ceinture qui le serrait à la taille ; on se jeta sur elle, et il retomba
+sur ses pieds pour se sauver en boîtant.
+
+— Vous voyez, dit madame Barincq, le premier moment d'émoi calmé.
+
+— C'est un maladroit.
+
+— Crois-tu maintenant que M. d'Arjuzanx tienne à te plaire ? dit madame
+Barincq à sa fille, lorsqu'après la course ils se retrouvèrent tous les
+trois installés dans leur landau.
+
+— En quoi ?
+
+— En sautant dans l'arène pour te montrer son courage.
+
+— Cela ne m'a pas plu du tout.
+
+— Tu as eu peur ?
+
+— Pas assez pour ne pas trouver qu'il était peu digne d'un homme de son
+rang de s'offrir ainsi en spectacle.
+
+
+
+
+V
+
+
+Anie, qui tous les matins donnait régulièrement quelques heures à la
+peinture, de son lever au déjeuner, travaillait volontiers dans
+l'après-midi avec son père, et c'était pour elle un plaisir de faner les
+foins qu'on fauchait dans les prairies et dans les îles du Gave : sa
+fourche à la main, elle épandait son andain sans rester en arrière ; et
+le soir venu, quand on chargeait l'herbe séchée sur les chars, elle
+apportait bravement son tas aussi lourd que celui des autres faneuses.
+
+Ces goûts champêtres fâchaient sa mère qui les trouvait peu compatibles
+avec la dignité d'une châtelaine comme elle trouvait le soleil malsain
+et dangereux ; n'est-ce pas lui qui est le père de tous nos maux, des
+insolations, des fluxions de poitrine et des taches de rousseur ? Pour se
+préserver de ces dangers, elle prenait toutes sortes de précautions,
+mais sans pouvoir les imposer, comme elle l'eût voulu, à sa fille, qui
+n'acceptait les grands chapeaux de paille, les voiles de gaze et les
+gants montant jusqu'au coude que pour les abandonner à la première
+occasion.
+
+Par contre, ces goûts et cette liberté d'allures faisaient la joie de
+son père qui dès sa première enfance avait passionnément aimé le travail
+des champs, labourant aussitôt que ses bras avaient été assez longs pour
+tenir les emmanchons, fauchant aussitôt qu'on lui avait permis de
+toucher à une faulx, conduisant les bœufs, montant les chevaux,
+ébranchant les hauts arbres, abattant les taillis avec passion. Quel
+délassement, après tant d'années de vie de bureau, enfermée, étouffée,
+misérable, de se retrouver enfin en plein air, dans une atmosphère
+parfumée par les foins, les yeux charmés par la vue des choses aimées,
+ses bêtes, ses récoltes, tout cela dans un beau cadre de verdure que
+fermait au loin l'horizon changeant de la montagne dont il avait si
+longtemps rêvé sans espérer le revoir avant de mourir.
+
+Levé le premier dans la maison, il commençait sa journée par la
+surveillance de la traite des vaches dans les étables ; puis, tout son
+personnel mis en train, il montait un bidet au trot doux et s'en allait
+inspecter les défrichements qu'il faisait exécuter pour transformer en
+prairies les vignes épuisées et les touyas. Cette course était longue,
+non seulement parce qu'il ne poussait pas son cheval dans ces chemins
+accidentés, mais encore parce qu'il s'arrêtait à chaque instant pour
+causer avec les paysans qu'il apercevait au travail dans leurs champs,
+ou qui, lentement, cheminaient à côté de lui. Il les interrogeait, les
+écoutait : étaient-ils satisfaits de leur récolte ? Et des discussions
+s'engageaient sur les modes de culture employés par eux, ainsi que ceux
+qu'il leur conseillait pour augmenter les produits de leurs terres ; ne
+se fâchant jamais de se heurter à la routine, s'efforçant au contraire
+avec patience et douceur, par des raisonnements à leur portée, de les
+amener à comprendre ses explications.
+
+Au retour, il ne manquait jamais de longer le Gave sous le couvert des
+grands arbres, certain de rencontrer Anie, tantôt dans un coin frais,
+tantôt dans un îlot, en train d'achever une étude d'après nature, ce
+qu'elle appelait ses Corot. Comme elle dormait lorsqu'il avait quitté,
+le château, ils ne s'étaient pas vus encore de la journée ; arrivé près
+d'elle, il descendait de cheval ; elle, de son côté, quittait son pliant
+pour venir à lui, et ils s'embrassaient :
+
+— Tu as bien dormi ?
+
+— Et toi, mon enfant ?
+
+Après avoir attaché la bride de son cheval à une branche, il regardait
+son tableau en lui faisant ses observations et ses compliments. A la
+vérité, les compliments l'emportaient de beaucoup sur les critiques, car
+il suffisait qu'elle eût mis la main à quelque chose pour que cette
+chose devint admirable à ses yeux. S'il avait été habitué à un dessin
+plus serré et plus sévère que celui dont elle se contentait, il se
+disait qu'à son âge on est vieux jeu, tandis qu'elle était certainement
+dans le train ; il n'avait jamais été qu'un pauvre diable de manœuvre,
+elle était une artiste ; dans ces conditions, comment n'eût-il pas
+repoussé les objections qui se présentaient à son esprit !
+
+— Certainement, tu as raison, disait-il en manière de conclusion,
+l'impression donnée est bien celle que tu as voulu rendre.
+
+Et il remontait à cheval pour surveiller l'expédition du beurre qu'on
+avait battu en son absence, ou celle des cochons qu'on ne faisait pas
+sortir de la porcherie ou qu'on n'emballait pas en voiture sans qu'il y
+eût de terribles cris poussés malgré les précautions qu'on prenait pour
+les toucher.
+
+C'était seulement après le déjeuner qu'il se trouvait libre et pouvait,
+si l'envie lui en prenait, s'en aller travailler aux foins avec Anie.
+
+Comme il était fier, lorsqu'il la voyait vaillante à l'ouvrage, sans
+plus craindre le soleil qu'une ondée, affable avec les ouvriers, bonne
+avec les femmes, familière avec les enfants, se faisant aimer de tous !
+
+Comme il était heureux quand, à l'heure du goûter, ils s'asseyaient
+tous deux à l'ombre d'un tilleul ou au pied d'une haie et mangeaient en
+bavardant la collation qu'on leur apportait du château : un morceau de
+pain avec un fruit ou bien une tartine de beurre mouillée d'un verre de
+vin blanc du pays et d'eau fraîche.
+
+C'était le meilleur moment de sa journée, alors que, cependant, il en
+avait tant de bons, celui de l'intimité, des tête-à-tête, où tout peut
+se dire dans l'épanchement d'une tendresse partagée.
+
+On causait à bâtons rompus du présent, du passé et aussi quelquefois de
+l'avenir, mais beaucoup moins de l'avenir que du passé, en gens heureux
+qui n'ont pas besoin d'échapper aux tristesses de ce qui est pour se
+réfugier, en imagination, dans ce qui sera peut-être un jour.
+
+On s'examinait aussi : le père en se demandant si, comme le disait sa
+femme, il n'imposait pas à Anie une fatigue dangereuse pour sa beauté,
+sinon pour sa santé ; la fille, en suivant sur le visage de son père et
+dans son attitude les changements qui s'étaient produits en lui depuis
+leur installation à Ourteau, et qui se manifestaient par son air de
+vigueur et de bien-être, comme aussi par la sérénité de son regard.
+
+Et souvent son premier mot, lorsqu'elle s'asseyait près de lui, était
+pour le complimenter :
+
+— Tu sais que tu rajeunis ?
+
+— Comme toi tu embellis ? Mais n'en doit-il pas être ainsi pour nous ?
+Quand, pendant de longues années, on a vécu d'une façon absurde qui
+semble savamment combinée pour dévorer la vie au tirage forcé, n'est-il
+pas logique que le jour où l'on se conforme aux lois de la nature,
+l'organisme qui n'a pas éprouvé de trop graves avaries se repose tout
+seul et reprenne son fonctionnement régulier ? Voilà pourquoi je suis si
+heureux de te voir accepter ces exercices un peu violents et ces
+fatigues qui ont manqué à ta première jeunesse ; sois certaine que la
+médecine fera un grand pas le jour où elle ordonnera les bains de soleil
+et défendra les rideaux et les ombrelles.
+
+— Ils m'amusent, ces exercices.
+
+— N'est-ce pas ?
+
+— Il me semble que ça se voit.
+
+— Je veux dire que tu ne regrettes pas l'existence que je vous impose.
+
+— Je m'y suis si bien et si vite habituée que je n'en vois pas d'autre
+qu'on puisse prendre quand on a la liberté de son choix.
+
+— Quelle différence entre aujourd'hui et il y a quelques mois !
+
+— C'est en faisant cette comparaison que je me suis bien souvent demandé
+si les pauvres êtres courageux, mais aussi très malheureux qui
+acceptaient cette misère étaient vraiment les mêmes que ceux qui
+habitent ce château ?
+
+— Ne pense plus au passé.
+
+— Pourquoi donc ? N'est-ce pas précisément le meilleur moyen pour
+apprécier la douceur de l'heure présente ? Ce n'est pas seulement quand
+je suis assise, comme en ce moment, avec cette vue incomparable devant
+les yeux, au milieu de cette belle campagne, respirant un air embaumé,
+m'entretenant librement avec toi, que je sens tout le charme de la vie
+heureuse qu'un coup de fortune nous a donnée ; c'est encore quand, dans
+la tranquillité et l'isolement du matin, je travaille à une étude et que
+je compare ce que je fais maintenant à ce que je faisais autrefois et
+surtout aux conditions dans lesquelles je le faisais, avec les luttes,
+les rivalités, les intrigues, les fièvres de l'atelier ; si je t'avais
+conté mes humiliations, mes tristesses, mes journées de rage et de
+désespoir, comme tu aurais été malheureux !
+
+— Pauvre chérie !
+
+— Je ne te dis pas cela pour que tu me plaignes, d'autant mieux que
+l'heure des plaintes est passée ; mais simplement pour que tu comprennes
+le point de vue auquel j'envisage le bonheur que nous devons à
+l'héritage de mon oncle. Et ces comparaisons je les fais pour toi comme
+pour moi ; pour l'atelier Julian, comme pour les bureaux de l'_Office
+cosmopolitain_ où tu avais à subir les stupidités de M. Belmanières et
+l'arrogance de M. Chaberton. Hein ! si nous étions rejetés, toi dans ton
+bureau, maman rue de l'Abreuvoir, moi à l'atelier.
+
+— Veux-tu bien te taire !
+
+— Pourquoi ? Il n'y a rien d'effrayant à imaginer des catastrophes qui ne
+peuvent pas nous atteindre ; au contraire. Et nous pouvons nous moquer de
+celle-là, je pense.
+
+— Assurément.
+
+— Quand même tes travaux ne rendraient pas tout ce que tu attends
+d'eux...
+
+— Ils le rendront, et au delà de ce que j'ai annoncé ; l'expérience de ce
+que j'ai obtenu garantit ce que nous obtiendrons dans quelques années.
+
+— Quand même nous en resterions où nous sommes, nous n'avons rien à
+craindre de la fortune ; et j'espère bien que si je me marie...
+
+— Comment ! si tu te maries !
+
+— J'espère bien que, si je me marie, tu prendras des précautions telles
+que je ne puisse jamais retomber dans la misère.
+
+— Sois tranquille.
+
+— Je le suis ; et c'est pour cela précisément que je ris de catastrophes
+qui sont purement romanesques : malheureux, on aime les romans gais qui
+finissent bien ; heureux, les romans tristes.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Une après-midi qu'ils s'entretenaient ainsi à l'abri d'un bouquet de
+saules dont les racines trempaient dans le Gave, tandis qu'autour d'eux
+çà et là au caprice des amitiés, faneurs et faneuses goûtaient, et que
+les bœufs attelés aux chars sur lesquels on allait charger le foin
+plongeaient goulûment leur mufle dans l'herbe séchée, ils virent au
+loin Manuel, accompagné d'une personne qu'ils ne reconnurent pas tout
+d'abord, se diriger de leur côté à travers le pré tondu ras.
+
+— Voilà Manuel qui te cherche, dit Anie.
+
+— Qui est avec lui ?
+
+— Costume gris, chapeau melon, ça ne dit rien ; pourtant la démarche
+ressemble à celle de M. d'Arjuzanx... c'est bien lui ; comme maman en
+rentrant va être fâchée de ne pas s'être trouvée au château pour le
+recevoir !
+
+Quand le baron les aperçut, il renvoya le valet de chambre et s'avança
+seul.
+
+Anie s'était levée.
+
+— Tu ne t'en vas pas ?
+
+— Pourquoi m'en irais je ?
+
+— Pour que le baron ne te surprenne pas dans cette tenue.
+
+— Crois-tu que si j'avais souci de ma tenue je travaillerais avec tes
+faneurs ?
+
+Des brins de foin étaient accrochés à ses cheveux ainsi qu'à sa blouse
+de toile bleue ; elle ne prit même pas la peine de les enlever.
+
+Quand les paroles de politesses eurent été échangées avec le baron, tout
+le monde se rassit sur l'herbe.
+
+— Me pardonnez-vous de vous déranger ainsi ? dit d'Arjuzanx.
+
+— Mais vous ne nous dérangez nullement ; les bras de ma fille pas plus
+que les miens ne sont indispensables à la rentrée de nos foins.
+
+— Au moins s'y emploient-ils.
+
+— Je trouve très amusant de jouer à la paysanne, dit Anie.
+
+— Vous aimez la campagne, mademoiselle ?
+
+— Je l'adore.
+
+Le baron parut ravi de cette réponse.
+
+L'entretien continua ; puis il languit ; le baron paraissait préoccupé,
+peut-être même embarrassé ; en tout cas, il ne montrait pas son aisance
+habituelle ; alors Anie s'éloigna sous prétexte d'un ordre à donner, et
+rejoignit les faneuses qui avaient repris le travail.
+
+Pendant plus d'une heure elle vit son père et le baron marcher à travers
+la prairie, allant jusqu'aux jardins, puis revenant sur leurs pas, et
+comme le terrain était parfaitement plane sans aucune touffe d'arbuste,
+elle pouvait suivre leurs mouvements : ceux du baron étaient vifs,
+démonstratifs, passionnés ; ceux de son père, réservés ; évidemment, l'un
+parlait et l'autre écoutait.
+
+Plusieurs fois, en les voyant revenir, elle crut que cette longue
+conversation avait pris fin, et que le baron voulait lui faire ses
+adieux, mais toujours ils repartaient et les grands gestes continuaient.
+
+A la fin, cependant, ils se dirigèrent vers elle de façon à ce qu'elle
+ne pût pas se tromper ; alors elle alla au-devant d'eux ; cette fois
+c'était bien pour prendre congé d'elle.
+
+Lorsqu'il eut disparu au bout de la prairie, Barincq dit à sa fille de
+laisser là sa fourche et de l'accompagner, mais ce fut seulement quand
+il n'y eut plus d'oreilles curieuses à craindre qu'il se décida à
+parler :
+
+— Sais-tu ce que voulait M. d'Arjuzanx ?
+
+— Te parler de choses sérieuses, si j'en juge par sa pantomime.
+
+— Te demander en mariage.
+
+— Ah !
+
+— C'est tout ce que tu me réponds ?
+
+— Je ne peux pas te dire que je suis profondément surprise de cette
+demande, ni que j'en suis ravie, ni que j'en suis fâchée, alors je dis :
+ah ! pour dire quelque chose.
+
+— Il ne te plaît point ?
+
+— Je serais fâchée de sa demande.
+
+— Il te plaît ?
+
+— J'en serais heureuse.
+
+— Alors ?
+
+— Alors veux-tu répondre à mes questions, au lieu que je réponde aux
+tiennes ?
+
+Il fit un signe affirmatif.
+
+— Avant tout, dis-moi si la question d'intérêt a été abordée entre vous.
+
+— Elle l'a été.
+
+— Sur quelle dot compte-t-il ?
+
+— Il n'en demande pas.
+
+— Mais il en accepte une ?
+
+— C'est-à-dire...
+
+— Laquelle ?
+
+— Ne crois pas que c'est pour ta fortune que le baron veut t'épouser :
+c'est pour toi ; c'est parce que tu as produit sur lui une profonde
+impression ; c'est parce qu'il t'aime, je te rapporte ses propres
+paroles.
+
+— Rapporte-moi aussi celles qui s'appliquent à la fortune.
+
+— Pourquoi cette défiance ?
+
+— Parce que je ne veux épouser qu'un homme qui m'aimera, et qui ne
+cherchera pas une affaire dans notre mariage. C'est bien le moins que
+notre fortune me serve à me payer ce mari-là.
+
+— Précisément, le baron me paraît être ce mari.
+
+— Alors répète.
+
+Si tu veux vivre à la campagne, son revenu, qui est d'une quarantaine de
+mille francs, lui permet de t'assurer une existence facile, sinon large
+et heureuse. Mais si la campagne ne te suffit pas, et si tu veux Paris
+une partie de l'année, c'est à nous de te donner une dot, celle que nous
+voudrons, qui te permette de faire face aux dépenses de la vie
+parisienne pendant trois mois, six mois, le temps que tu fixeras
+toi-même d'après ton budget. Là-dessus il s'en remet à toi, et à nous.
+Est-ce le langage d'un homme qui cherche une affaire ? Je te le demande.
+
+Au lieu de répondre, elle continua ses questions :
+
+— De loin je vous observais de temps en temps, et j'ai vu qu'il parlait
+beaucoup, tandis que toi, tu écoutais ; cependant tu as dit quelque
+chose.
+
+— Sans doute.
+
+— Qu'as-tu dit ?
+
+— Que je devais consulter ta mère, et que je devais te consulter
+toi-même.
+
+— Je pense qu'il a trouvé cela juste.
+
+— Parfaitement. Cependant il a insisté, sinon pour avoir une réponse
+immédiate, au moins pour arranger les choses de façon à ce que cette
+réponse ne soit point dictée par la seule inspiration. Pour cela il
+demande que nous allions passer quelquefois la journée du dimanche à
+Biarritz, où nous le rencontrerons, comme par hasard, et vous pourrez
+vous connaître. Ce sera seulement quand cette connaissance sera faite,
+que tu te prononceras.
+
+— As-tu accepté cet arrangement ?
+
+— Il aurait dépendu de moi seul que je l'aurais accepté, car il me
+paraît raisonnable, Biarritz étant un terrain neutre où l'on peut se
+voir, sans que ces rencontres plus ou moins fortuites aient rien de
+compromettant qui engage l'avenir ; cependant cette fois encore j'ai
+demandé à vous consulter, ta mère et toi. Pouvais-je promettre d'aller à
+Biarritz, si au premier mot tu m'avais dit que le baron t'était
+répulsif ?
+
+— Il ne me l'est pas ; et je suis disposée à croire comme toi que la dot
+n'est pas ce qu'il cherche dans ce mariage.
+
+— Alors ?
+
+— Je ne demande pas mieux que d'aller à Biarritz le dimanche, mais à
+cette condition qu'il sera bien expliqué et bien compris que cela ne
+m'engage à rien. Depuis que nous parlons de M. d'Arjuzanx, je fais mon
+examen de conscience, et je ne trouve en moi qu'une parfaite
+indifférence à son égard. Ce sentiment, qui, à vrai dire, n'en est pas
+un ni dans un sens ni dans un autre, changera-t-il quand je le
+connaîtrai mieux ? C'est possible. Mais sincèrement je n'en sais rien.
+
+— Laissons faire le temps.
+
+— C'est ce que je demande.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Pendant quatre dimanches Anie avait vu le baron à Biarritz, mais ses
+sentiments n'avaient changé en rien : elle en était toujours à
+l'indifférence, et quand sa mère, quand son père l'interrogeaient, sa
+réponse restait la même :
+
+— Attendons.
+
+— Qui te déplaît en lui ?
+
+— Rien.
+
+— Alors ?
+
+— Pourquoi ne me demandes-tu pas ce qui me plaît en lui ?
+
+— Je te le demande.
+
+— Et je te fais la même réponse : rien. Dans ces conditions je ne peux
+dire que ce que je dis : attendons.
+
+Madame Barincq, qui désirait passionnément ce mariage, et trouvait
+toutes les qualités au baron, s'exaspérait de ces réponses :
+
+— Crois-tu que cette attente soit agréable pour ce brave garçon ?
+
+— Que veux-tu que j'y fasse ? si elle lui est trop cruelle, qu'il se
+retire.
+
+— Au moins est-elle mortifiante pour lui ; crois-tu qu'il n'a pas à
+souffrir de ta réserve, quand ce ne serait que devant le capitaine ?
+
+— J'espère qu'il n'a pas pris le capitaine pour confident de ses
+projets ; s'il l'a fait, tant pis pour lui.
+
+Accepterait-elle, refuserait-elle le baron ? c'était ce que le père et la
+mère se demandaient, et, comme ils désiraient autant l'un que l'autre ce
+mariage, ils prenaient leurs dispositions pour le jour où ils auraient à
+traiter les questions d'affaires et à fixer la dot.
+
+Puisque le baron avait quarante mille francs de rente, ils voulaient que
+leur fille en eût autant, c'était leur réponse à son désintéressement.
+
+Mais, si ces quarante mille francs devaient leur être faciles à payer
+annuellement, ce ne serait que quand les améliorations apportées à
+l'exploitation du domaine produiraient ce qu'on attendait d'elles,
+c'est-à-dire quand les terres défrichées seraient toutes transformées en
+prairies, ce qui exigerait trois ans au moins. En attendant, où trouver
+ces quarante mille francs ?
+
+C'était la question que Barincq étudiait assez souvent, en cherchant
+quelles parties de son domaine il pourrait donner en garanties pour un
+emprunt.
+
+Un jour qu'il se livrait à cet examen dans son cabinet, qui avait été
+celui de son frère, il tira les divers titres de propriété se
+rapportant aux pièces de terre qu'il avait en vue, et se mit à les lire
+en notant leurs contenances.
+
+Pour cela il avait ouvert tous les tiroirs de son bureau, voulant faire
+un classement qui le satisfît mieux que celui adopté par son frère.
+
+Comme il avait complètement tiré un de ces tiroirs, il aperçut une
+feuille de papier timbré, qui avait dû glisser sous le tiroir. Il la
+prit, et, comme au premier coup d'œil il reconnut l'écriture de son
+frère, il se mit à la lire.
+
+ « Je, soussigné, Gaston-Félix-Emmanuel Barincq (de Saint-Christeau),
+ demeurant au château de Saint-Christeau, commune de Ourteau
+ (Basses-Pyrénées) — déclare, par mon présent testament et acte de
+ dernière volonté, donner et léguer, comme en effet je donne et
+ lègue, à M. Valentin Sixte, lieutenant de dragons, en ce moment en
+ garnison à Chambéry, la propriété de tous les biens, meubles et
+ immeubles, que je posséderai au jour de mon décès. A cet effet,
+ j'institue mon dit Valentin Sixte mon légataire à titre universel.
+ Je veux et entends qu'en cette qualité de légataire mon dit Valentin
+ Sixte soit chargé de payer à mon frère Charles-Louis Barincq,
+ demeurant à Paris, s'il me survit, et à sa fille Anie Barincq, une
+ rente annuelle de six mille francs, ladite rente incessible et
+ insaisissable. Je nomme pour mon exécuteur testamentaire la personne
+ de maître Rébénacq notaire à Ourteau, sans la saisine légale, et
+ j'espère qu'il voudra bien avoir la bonté de se charger de cette
+ mission. Tel est mon testament, dont je prescris l'exécution comme
+ étant l'ordonnance de ma dernière volonté.
+
+ Fait à Ourteau le lundi onze novembre mil huit cent
+ quatre-vingt-quatre. Et après lecture j'ai signé.
+
+ GASTON BARINCQ. »
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Il avait lu sans s'interrompre, sans respirer, courant de ligne en
+ligne ; mais dès les premières, au moment où il commençait à comprendre,
+il avait été obligé de poser sur son bureau la feuille de papier, tant
+elle tremblait entre ses doigts.
+
+C'était un coup d'assommoir qui l'écrasait.
+
+Après quelques minutes de prostration, il recommença sa lecture,
+lentement cette fois, mot à mot :
+
+ « Je donne et lègue à monsieur Valentin Sixte... la propriété de tous
+ les biens, meubles et immeubles, que je posséderai au jour de mon
+ décès. »
+
+Évidemment, ce testament était celui que son frère avait déposé au
+notaire Rébénacq, et ensuite repris ; la date le disait sans contestation
+possible.
+
+Pas d'hésitation, pas de doute sur ce point : à un certain moment, celui
+qu'indiquait la date de ce testament, son frère avait voulu que le
+capitaine fût son légataire universel ; et il avait donné un corps à sa
+volonté, ce papier écrit de sa main.
+
+Mais le voulait-il encore quelques mois plus tard ? et le fait seul
+d'avoir repris son testament au notaire n'indiquait-il pas un changement
+de volonté ?
+
+Il avait un but en reprenant ce testament ; lequel ?
+
+Le supprimer ?
+
+Le modifier ?
+
+Chercher en dehors de ces deux hypothèses paraissait inutile, c'était à
+l'une ou l'autre qu'on devait s'arrêter ; mais laquelle avait la
+vraisemblance pour elle, la raison, la justice et la réunion de diverses
+conditions d'où pouvait jaillir un témoignage ou une preuve, il ne le
+voyait pas en ce moment, troublé, bouleversé, jeté hors de soi comme il
+l'était.
+
+Et machinalement, sans trop savoir ce qu'il faisait, il examinait le
+testament, et le relisait par passages, au hasard, comme si son écriture
+ou sa rédaction devait lui donner une indication qu'il pourrait suivre.
+
+Mais aucune lumière ne se faisait dans son esprit, qui allait d'une idée
+à une autre sans s'arrêter à celle-ci plutôt qu'à celle-là, et revenait
+toujours au même point d'interrogation : pourquoi, après avoir confié son
+testament à Rébénacq, son frère l'avait-il repris ? et pourquoi, après
+l'avoir repris, ne l'avait-il pas détruit ou modifié ?
+
+Le temps marcha, et la cloche du dîner vint le surprendre avant qu'il
+eût trouvé une réponse aux questions qui se heurtaient dans sa tête.
+
+Il fallait descendre ; il se composa un maintien pour que ni sa femme ni
+sa fille ne vissent son trouble, car, malgré son désarroi d'idée, il
+avait très nettement conscience qu'il ne devait leur parler de rien
+avant d'avoir une explication à leur donner.
+
+Il remit donc le testament dans son tiroir, mais en le cachant entre les
+feuillets d'un acte notarié, et il se rendit à la salle à manger, où sa
+femme et sa fille l'attendaient, surprises de son retard : c'était, en
+effet, l'habitude qu'il arrivât toujours le premier à table, autant
+parce que, depuis son installation à Ourteau, il avait retrouvé son bel
+appétit de la vingtième année, que parce que les heures des repas
+étaient pour lui les plus agréables de la journée, celles de la causerie
+et de l'épanchement dans l'intimité du bien-être.
+
+— J'allais monter te chercher, dit Anie.
+
+— Tu n'as pas faim aujourd'hui ? demanda madame Barincq.
+
+— Pourquoi n'aurais-je pas faim ?
+
+— Ce serait la question que je t'adresserais.
+
+Précisément parce qu'il voulait paraître à son aise et tel qu'il était
+tous les jours, il trahit plusieurs fois son trouble et sa
+préoccupation.
+
+— Décidément tu as quelque chose, dit madame Barincq.
+
+— Où vois-tu cela ?
+
+— Est-ce vrai, Anie ? demanda la mère en invoquant comme toujours le
+témoignage de sa fille.
+
+Au lieu de répondre, Anie montra d'un coup d'œil les domestiques qui
+servaient à table, et madame Barincq comprit que si son mari avait
+vraiment quelque chose comme elle croyait, il ne parlerait pas devant
+eux.
+
+Mais, lorsqu'en quittant la table on alla s'asseoir dans le jardin sous
+un berceau de rosiers, où tous les soirs on avait coutume de prendre le
+frais en regardant le spectacle toujours nouveau du soleil couchant avec
+ses effets de lumière et d'ombres sur les sommets lointains, elle revint
+à son idée.
+
+— Parleras-tu, maintenant que personne n'est là pour nous entendre ?
+
+— Que veux-tu que je dise ?
+
+— Ce qui te préoccupe et t'assombrit.
+
+— Rien ne me préoccupe.
+
+— Alors pourquoi n'es-tu pas aujourd'hui comme tous les jours ?
+
+— Il me semble que je suis comme tous les jours.
+
+— Eh bien, il me semble le contraire ; tu n'as pas mangé, et il y avait
+des moments où tu regardais dans le vide d'une façon qui en disait long.
+Quand, pendant vingt ans, on a vécu en face l'un de l'autre, on arrive à
+se connaître et les yeux apprennent à lire. En te regardant à table, ce
+soir, je retrouvais en toi la même expression inquiète que tu avais si
+souvent pendant les premières années de notre mariage, quand tu te
+débattais contre Sauval, sans savoir si le lendemain il ne
+t'étranglerait pas tout à fait.
+
+— T'imagines-tu que je vais penser à Sauval, maintenant ?
+
+— Non ; mais il n'en est pas moins vrai que j'ai revu en toi,
+aujourd'hui, l'expression angoissée que tu montrais quand tu te sentais
+perdu et que tu essayais de me cacher tes craintes. Voilà pourquoi je te
+demande ce que tu as.
+
+Il ne pouvait pourtant pas répondre franchement.
+
+— Si tu n'as pas mal vu, dit-il, c'est mon expression de physionomie qui
+a été trompeuse.
+
+— Puisque tu ne veux pas répondre, c'est moi qui vais te dire d'où vient
+ton souci ; nous verrons bien si tu te décideras à parler ; tu es inquiet
+parce que tu reconnais que tes transformations ne donnent pas ce que tu
+attendais d'elles et que tu as peur de marcher à ta ruine. Il y a
+longtemps que je m'en doute. Est-ce vrai ?
+
+— Ah ! cela non, par exemple.
+
+— Tu n'es pas en perte ?
+
+— Pas le moins du monde ; les résultats que j'attendais sont dépassés et
+de beaucoup ; ma comptabilité est là pour le prouver. Je ne suis qu'au
+début, et pourtant je puis affirmer, preuves en main, que les chiffres
+que je vous ai donnés, c'est-à-dire un produit de trois cent mille
+francs par an, sera facilement atteint le jour où toutes les prairies
+seront établies et en plein rapport. Ce que j'ai réalisé jusqu'à ce jour
+le démontre sans doutes et sans contestations possibles par des chiffres
+clairs comme le jour, non en théorie, mais en pratique. Pour cela il ne
+faudrait que trois ans... si je les avais.
+
+— Comment, si tu les avais ! s'écria madame Barincq.
+
+Il voulut corriger, expliquer ce mot maladroit qui avait échappé à sa
+préoccupation.
+
+— Qui est sûr du lendemain ?
+
+— Tu te crois malade ? dit-elle. Qu'as-tu ? De quoi souffres-tu ? Pourquoi
+n'as-tu pas appelé le médecin ?
+
+— Je ne souffre pas ; je ne suis pas malade.
+
+— Alors pourquoi t'inquiètes-tu ? C'est la plus grave des maladies de
+s'imaginer qu'on est malade quand on ne l'est pas. Comment ! tu nous fais
+habiter la campagne parce que tu dois y trouver la santé et le repos, y
+vivre d'une vie raisonnable comme tu dis ; et nous n'y sommes pas
+installés que te voilà tourmenté, sombre, hors de toi, sous le coup de
+soucis et de malaises que tu ne veux pas, que tu ne peux pas expliquer !
+Depuis que nous sommes mariés tu m'as, pour notre malheur, habituée à
+ces mines de désespéré ; mais au moins je les comprenais et je
+m'associais à toi ; quand tu luttais contre Sauval, quand tu peinais chez
+Chaberton, je ne pouvais t'en vouloir de n'être pas gai ; tu aurais eu le
+droit, si je t'avais fait des reproches, de me parler de tes inquiétudes
+du lendemain. Mais maintenant que tu reconnais toi-même que tes affaires
+sont dans une voie superbe, quand nous sommes débarrassés de tous nos
+tracas, de toutes nos humiliations, quand nous avons repris notre rang,
+quand nous n'avons plus qu'à nous laisser vivre, quand le présent est
+tranquille et l'avenir assuré, enfin quand nous n'avons qu'à jouir de la
+fortune, je trouve absurde de s'attrister sans raison... Parce qu'on
+n'est pas sûr du lendemain. Mais qui peut en être sûr, si ce n'est
+nous ? Il n'y a qu'un moyen de le compromettre, celui que tu prends
+précisément : te rendre malade. Que deviendrions-nous si tu nous
+manquais ? Que deviendraient tes affaires, tes transformations ? Ce serait
+la ruine. Et tu sais, je serais incapable de supporter ce dernier coup.
+Je ne me fais pas d'illusions sur mon propre compte ; je suis une femme
+usée par les chagrins, les duretés de la vie, la révolte contre les
+injustices du sort dont nous avons été si longtemps victimes. Je ne
+supporterais pas de nouvelles secousses. Tant que ça ira bien, j'irai
+moi-même. Le jour où ça irait mal, je ne résisterais pas à de nouvelles
+luttes. Tâche donc de ne pas me tourmenter en te tourmentant toi-même,
+alors surtout que tu n'as pas de raisons pour cela.
+
+Ce qu'il avait dit, il le répéta : il ne se croyait pas, il ne se sentait
+pas malade, il avait la certitude de ne pas l'être.
+
+En tout cas, il était dans un état d'agitation désordonné qui ne lui
+permit pas de s'endormir.
+
+Si sous le coup de la surprise il n'avait pas pu arrêter son parti à
+l'égard de ce testament, il fallait qu'il le prît maintenant, et ne
+restât pas indéfiniment dans une lâche et misérable indécision.
+
+Plus d'un à sa place sans doute se serait débarrassé de ces hésitations
+d'une façon aussi simple que radicale : on ne connaissait pas l'existence
+de ce testament ; pas un seul témoin n'avait assisté à sa découverte ;
+tout le monde maintenant était habitué à voir l'héritier naturel en
+possession de cette fortune ; une allumette, un peu de fumée, un petit
+tas de cendres et tout était dit, personne ne saurait jamais que le
+capitaine Sixte avait été le légataire de Gaston.
+
+Personne, excepté celui qui aurait brûlé ce papier, et cela suffisait
+pour qu'il n'admît ce moyen si simple que de la part d'une autre main
+que la sienne.
+
+Dans ses nombreux procès il avait vu son adversaire se servir, toutes
+les fois que la chose était possible, d'armes déloyales, et ne le battre
+que par l'emploi de la fraude, du mensonge, de faux, de pièces
+falsifiées ou supprimées ; jamais il n'avait consenti à le suivre sur ce
+terrain, et s'il était ruiné, s'il perdait, son honneur était sauf ;
+pendant vingt années ce témoignage que sa conscience lui rendait avait
+été son soutien : mauvais commerçant, honnête homme.
+
+Et l'honnête homme qu'il avait été, qu'il voulait toujours être, ne
+pouvait brûler ce testament que s'il obtenait la preuve que son frère ne
+l'avait repris à Rébénacq que parce qu'il n'était plus l'expression de
+sa volonté.
+
+Qui dit testament dit acte de dernière volonté ; cela est si vrai que les
+deux mots sont synonymes dans la langue courante ; incontestablement à un
+moment donné Gaston avait voulu que le capitaine fût son légataire
+universel ; mais le voulait-il encore quelque temps avant de mourir ?
+
+Toute la question était là ; s'il le voulait, ce testament était bien
+l'acte de sa dernière volonté, et alors on devait l'exécuter ; si au
+contraire il ne le voulait plus, ce testament n'était pas cet acte
+suprême, et, conséquemment, il n'avait d'autre valeur que celle d'un
+brouillon, d'un chiffon de papier qu'on jette au panier où il doit
+rester lettre morte sans qu'un hasard puisse lui rendre la vie.
+
+On aurait découvert ce testament dans les papiers de Gaston à
+l'inventaire, sans qu'il eût jamais quitté le tiroir dans lequel il
+aurait été enfermé au moment même de sa confection, que la question
+d'intention ne se serait pas présentée à l'esprit : on trouvait un
+testament et les présomptions étaient qu'il exprimait la volonté du
+testateur, aussi bien à la date du onze novembre mil huit cent
+quatre-vingt-quatre, qu'au moment même de la mort, puisqu'aucun autre
+testament ne modifiait ou ne détruisait celui-là : le onze novembre
+Gaston avait voulu que le capitaine héritât de sa fortune, et il le
+voulait encore en mourant.
+
+Mais ce n'était pas du tout de cette façon que les choses s'étaient
+passées, et, la situation étant toute différente, les présomptions
+basées sur ce raisonnement ne lui étaient nullement applicables.
+
+Ce testament fait à cette date du onze novembre, alors que Gaston avait,
+il fallait l'admettre, de bonnes raisons pour préférer à sa famille un
+étranger et le choisir comme légataire universel, avait été déposé chez
+Rébénacq où il était resté plusieurs années ; puis, un jour, ce dépôt
+avait été repris pour de bonnes raisons aussi, sans aucun doute, car on
+ne retire pas son testament à un notaire en qui l'on a confiance — et
+Gaston avait pleine confiance en Rébénacq — pour rien ou pour le plaisir
+de le relire.
+
+S'il était logique de supposer que les bonnes raisons qui avaient dicté
+le choix du onze novembre s'appuyaient sur la conviction où se trouvait
+Gaston à ce moment que le capitaine était son fils, n'était-il pas tout
+aussi logique d'admettre que celles, non moins bonnes, qui, plusieurs
+années après, avaient fait reprendre ce testament, reposaient sur des
+doutes graves relatifs à cette paternité ?
+
+Dans la lucidité de l'insomnie, tout ce que lui avait dit Rébénacq le
+jour de l'enterrement et, plus tard, toutes les paroles qui s'étaient
+échangées, pendant l'inventaire, entre le notaire, le juge de paix et le
+greffier, lui revinrent avec netteté et précision pour prouver
+l'existence de ces doutes et démontrer que le testament avait été repris
+pour être détruit.
+
+N'étaient-ils pas significatifs, ces chagrins qui avaient attristé les
+dernières années de Gaston, et son inquiétude, sa méfiance, constatées
+par Rébénacq, ne l'étaient-elles pas aussi ? pour le notaire il n'y avait
+pas eu hésitation : chagrins et inquiétudes qui, selon ses expressions
+mêmes, « avaient empoisonné la fin de sa vie », provenaient des doutes qui
+portaient sur la question de savoir s'il était ou n'était pas le père du
+capitaine. Si, pour presque tout le monde, sa paternité était certaine,
+pour lui elle ne l'était pas, puisque ses doutes l'avaient empêché de
+reconnaître celui qu'on lui donnait pour fils et que lui-même
+n'acceptait pas comme tel.
+
+Incontestablement, Gaston avait passé par des états divers, ballotté
+entre les extrêmes ; un jour croyant à sa paternité, le lendemain n'y
+croyant pas ; malgré tout, attaché à cet enfant qu'il avait élevé, et
+qui d'ailleurs possédait des qualités réelles pour lesquelles on pouvait
+très bien l'aimer, en dehors de tout sentiment paternel.
+
+En partant de ce point de vue, il était facile de se représenter comment
+les choses s'étaient passées et les phases que les sentiments de Gaston
+avaient suivies.
+
+Un jour, convaincu que le capitaine était son fils, il avait fait son
+testament pour le déposer à Rébénacq ; il y avait certitude chez lui ; et,
+dès lors, son devoir l'obligeait à oublier qu'il avait un frère, pour ne
+voir que son fils : c'est la loi civile qui veut que l'enfant illégitime
+ne soit qu'un demi-enfant, et en cela elle obéit à des considérations
+qui n'ont d'autorité qu'au point de vue social ; mais la loi naturelle se
+détermine par d'autres raisons plus humaines : pour elle un fils,
+légitime ou non, est un fils, et un frère n'est qu'un frère ; en vertu de
+ce principe, le frère avait été sacrifié au fils, et cela était
+parfaitement juste.
+
+Mais plus tard, un mois avant de mourir, cette foi en sa paternité
+ébranlée pour des raisons qui restaient à découvrir, puis détruite, le
+fils, qui n'était plus qu'un enfant auquel on s'était attaché à tort,
+avait cédé la première place au frère, et le testament avait été repris
+chez Rébénacq.
+
+Sans doute ce n'était là qu'une hypothèse, mais ce qui lui donnait une
+grande force, c'était l'endroit même où le testament avait été
+découvert, non dans le tiroir des papiers de famille, non dans celui qui
+renfermait les lettres de Léontine Dufourcq et du capitaine, mais dans
+un autre, où ne se trouvaient que des pièces à peu près insignifiantes.
+
+Est-ce que, si Gaston l'avait considéré comme l'acte de sa dernière
+volonté, il l'aurait ainsi mis au rancart ? au contraire, après l'avoir
+retiré de chez Rébénacq, ne l'aurait-il pas soigneusement serré ?
+
+Pour être subtil, ce raisonnement n'en reposait pas moins sur la
+vraisemblance, en même temps que sur la connaissance du caractère de
+Gaston, qui ne faisait rien à la légère.
+
+A la vérité on pouvait se demander, et on devait même se demander
+pourquoi, l'ayant pris pour le détruire ou le modifier, on le retrouvait
+intact, tel qu'il avait été rédigé dans sa forme primitive ; mais cette
+question portait avec elle sa réponse, aussi simple que logique : pour le
+détruire, il avait attendu d'en avoir fait un autre, et
+vraisemblablement, le jour où il aurait remis au notaire le second
+testament, expression de sa volonté, il aurait brûlé ou déchiré le
+premier.
+
+Il ne l'avait pas fait, cela était certain, puisque ce premier testament
+existait, mais ce qui était non moins certain, c'était qu'il avait voulu
+le faire ; or, lorsqu'il s'agit de testament, c'est l'intention du
+testateur qui prime tout, et cette intention se manifestait clairement,
+aussi bien par le retrait du testament de chez le notaire que par le peu
+de soin accordé à ce papier, insignifiant désormais.
+
+Lorsque nous héritons d'un parent qui nous est proche, d'un père, d'un
+frère, ce n'est pas seulement à sa fortune que nous succédons, c'est
+aussi à ses intentions, et c'est par là surtout que nous le continuons.
+
+Serait-ce continuer Gaston, serait-ce suivre ses intentions que
+d'accepter comme valable ce testament ?
+
+De bonne foi, et sa conscience sincèrement interrogée, il ne le croyait
+pas.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Ce ne fut qu'après être arrivé à cette conclusion qu'il trouva au matin
+un peu de sommeil ; une heure suffit pour calmer la tempête qui l'avait
+si violemment secoué, et lorsqu'il s'éveilla ; il se sentit l'esprit
+tranquille, le corps dispos, dans l'état où il était tous les jours
+depuis son séjour à Ourteau.
+
+Après avoir fait sa tournée du matin dans les étables et la laiterie, il
+monta à cheval pour aller surveiller les ouvriers ; quand au haut d'une
+colline le caprice du chemin le mit en face de presque toute la terre
+d'Ourteau qui, avec ses champs, ses prairies et ses bois, s'étalait sous
+la lumière rasante du soleil levant, il haussa les épaules à la pensée
+qu'un moment il avait admis la possibilité d'abandonner tout cela.
+
+— Quelle folie c'eût été ! Quelle duperie !
+
+Et cependant il avait la satisfaction de se dire que s'il avait cru au
+testament il aurait accompli cet abandon, si terribles qu'en eussent été
+les conséquences pour lui et plus encore pour les siens, pour Anie, dont
+le mariage aurait été brisé, et pour sa femme, dont il retrouvait
+l'accent vibrant encore quand elle lui disait : « Tant que ça ira bien,
+j'irai moi-même ; le jour où ça irait mal, je ne résisterais pas à de
+nouvelles secousses. »
+
+Combien eussent été rudes celles qui auraient accompagné leur sortie de
+ce château qui ne lui avait jamais paru plus plaisant, plus beau qu'en
+ce moment même, qui ne lui avait jamais été plus cher qu'à cette heure,
+où il se disait qu'il aurait pu être forcé de le quitter.
+
+Il avait arrêté son cheval et, pendant assez longtemps, il resta absorbé
+dans une contemplation attendrie, puis, faisant le moulinet avec sa
+makita qu'une lanière de cuir retenait à son poignet, il se mit en route
+allègrement.
+
+Jamais on ne l'avait vu plus dispos et de meilleure humeur que lorsqu'il
+rentra pour déjeuner.
+
+Comme madame Barincq arrivait lentement, d'un air dolent, il
+l'interpella de loin :
+
+— Allons, vite, la maman, je suis mort de faim.
+
+Et, s'asseyant à sa place, il se mit à chanter un chœur de vieux
+vaudeville sur un air de valse :
+
+ Allons, à table, et qu'on oublie
+ Un léger moment de chagrin,
+ Que la plus douce sympathie
+ prenne sa place à ce festin.
+
+— A la bonne heure, dit-elle, je t'aime mieux dans ces dispositions que
+dans celles que tu montrais hier soir.
+
+— Ce qui prouve que la maladie que tu diagnostiquais en moi n'était pas
+bien grave.
+
+— Il n'en est pas moins vrai qu'elle t'a agité cette nuit ; je t'ai
+entendu dans ta chambre te tourner et te retourner si furieusement sur
+ton lit que, plusieurs fois, j'ai voulu me lever pour aller voir ce que
+tu avais.
+
+— Je gagnais de l'appétit.
+
+— Tu feras bien de le gagner d'une façon moins tapageuse.
+
+Toute la journée, il garda sa bonne humeur et sa sérénité, se répétant à
+chaque instant :
+
+— Évidemment, ce testament n'a aucune valeur ; il ne peut pas en avoir.
+
+Mais, à la longue, cette répétition même finit par l'amener à se
+demander si lorsqu'un fait porte en soi tous les caractères de
+l'évidence, on se préoccupe de cette évidence : reconnue et constatée,
+c'est fini ; quand le soleil brille, on ne pense pas à se dire : « il est
+évident qu'il fait jour. » N'est-il pas admis que la répétition d'un même
+mot est une indication à peu près certaine du caractère de celui qui le
+prononce machinalement, un aveu de ses soucis, une confession de ses
+désirs ? Si ce testament était réellement sans valeur, pourquoi se
+répéter à chaque instant qu'évidemment il n'en avait aucune ? répéter
+n'est pas prouver.
+
+Et puis, il fallait reconnaître aussi que le point de vue auquel on se
+place pour juger un acte peut modifier singulièrement la valeur qu'on
+lui attribue. Ce n'était pas en étranger, dégagé de tout intérêt
+personnel, qu'il examinait la validité de ce testament. Qu'au lieu
+d'instituer le capitaine légataire universel, ce fût Anie qu'il
+instituât, comment le jugerait-il ? Trouverait-il encore qu'évidemment il
+n'avait aucune valeur ? Ou bien, sans aller jusque-là, ce qui était
+excessif, que ce fût Rébénacq qui découvrit le testament, qu'en
+penserait-il ? Notaire de Gaston, son conseil, jusqu'à un certain point
+son confident, en tout cas en situation mieux que personne de se rendre
+compte des mobiles qui l'avaient dicté, et de ceux qui plus tard
+l'avaient fait reprendre pour le reléguer avec des papiers
+insignifiants, le déclarerait-il nul ? En un mot, les conclusions d'une
+conscience impartiale seraient-elles les mêmes que celles d'une
+conscience qui ne pouvait pas se placer au-dessus de considérations
+personnelles ?
+
+La question était grave, et, lorsqu'elle se présenta à son esprit, elle
+le frappa fortement, sa tranquillité fut troublée, sa sérénité s'envola,
+et au lieu de s'endormir lourdement, comme il était tout naturel après
+une nuit sans sommeil, il retomba dans les agitations et les perplexités
+de la veille.
+
+Vingt fois il décida de s'ouvrir dès le lendemain à Rébénacq pour s'en
+remettre à son jugement ; mais il n'avait pas plutôt pris cette
+résolution, qui, au premier abord, semblait tout concilier, qu'il
+l'abandonnait : car, enfin, était-il assuré de rencontrer chez Rébénacq,
+ou chez tout autre, les conditions de droiture, d'indépendance,
+d'impartialité de jugement, que par une exagération de conscience il ne
+se reconnaissait pas en lui-même, telles qu'il les aurait voulues ? Ce
+n'était rien moins que leur repos à tous, leur bonheur, la vie de sa
+femme, l'avenir de sa fille, qu'il allait remettre aux mains de celui
+qu'il consulterait ; et, devant une aussi lourde responsabilité, il avait
+le droit de rester hésitant, plus que le droit, le devoir.
+
+Qu'était au juste Rébénacq ; en réalité, il ne le savait pas. Sans doute,
+il avait les meilleures raisons pour le croire honnête et droit, et il
+l'avait toujours vu tel, depuis qu'ils se connaissaient. Mais enfin,
+l'honnêteté et la droiture sont des qualités de caractère, non d'esprit,
+on peut être le plus honnête homme du monde, le plus délicat dans la
+vie, et avoir en même temps le jugement faux. Or, s'il lui soumettait ce
+testament, ce serait à son jugement qu'il ferait appel, et non à son
+caractère. D'ailleurs, il fallait considérer aussi que les motifs de ce
+jugement seraient dictés par les habitudes professionnelles du notaire,
+par ses opinions, qui seraient plutôt moyennes que personnelles, et là
+se trouvait un danger qui pouvait très légitimement inspirer la
+défiance : s'il se récusait lui-même, parce qu'il avait peur de se
+laisser influencer par son propre intérêt, ne pouvait-il pas craindre
+que Rébénacq, de son côté, ne se laissât influencer par sa qualité de
+notaire qui lui ferait voir dans ce testament le fait matériel l'acte
+même qu'il tiendrait entre ses mains, plutôt que les intentions de celui
+qui l'avait écrit ?
+
+Et là-dessus, malgré toutes ses tergiversations, il ne variait point :
+avant tout, ce qu'il fallait considérer, c'étaient les intentions de
+Gaston qui, quelles qu'elles fussent, devaient être exécutées.
+
+A la vérité, c'était revenir à son point de départ et reprendre les
+raisonnements qui l'avaient amené à conclure que le testament du 11
+novembre ne pouvait être que nul, c'est-à-dire à tourner dans le vide en
+réalité puisqu'il se refusait, par scrupules de conscience, à s'arrêter
+à cette conclusion, basée sur la stricte observation des faits cependant
+en même temps que sur la logique.
+
+Allait-il donc se laisser reprendre et enfiévrer par ses angoisses de la
+nuit précédente, compliquées maintenant des scrupules qui s'étaient
+éveillés en lui lorsqu'il avait compris qu'il pouvait très bien, à son
+insu, se laisser influencer par l'intérêt personnel et par son amour
+pour les siens ?
+
+Il avait beau se dire qu'il était de bonne foi dans ses raisonnements et
+n'admettait comme vrais que ceux qui lui paraissaient conformes à la
+logique, il n'en devait pas moins s'avouer qu'ils reposaient, ainsi que
+leur conclusion, sur une interprétation et non sur un fait : sa
+conviction que le retrait du testament démontrait le changement de
+volonté de Gaston s'appuyait certainement sur la vraisemblance, mais
+combien plus forte encore serait-elle et irréfutable, à tous les points
+de vue, si l'on pouvait découvrir les causes qui avaient amené ce
+changement !
+
+Gaston avait voulu que le capitaine fût son légataire universel parce
+qu'il le croyait son fils ; puis il ne l'avait plus voulu parce qu'il
+doutait de sa paternité, voilà ce que disaient le raisonnement,
+l'induction, la logique, la vraisemblance ; mais pourquoi avait-il douté
+de cette paternité ? Voilà ce que rien n'indiquait et ce qu'il fallait
+précisément chercher, car cette découverte, si on la faisait, confirmait
+les raisonnements et la vraisemblance, elle était la preuve des calculs
+auxquels depuis deux jours il se livrait.
+
+Le lendemain matin, il abrégea sa tournée dans les champs, et à neuf
+heures il descendit de cheval à la porte de Rébénacq : si quelqu'un était
+en situation de le guider dans ses recherches, c'était le notaire ; mais,
+comme il ne pouvait pas le questionner franchement, il commença par
+l'entretenir de diverses affaires et ce fut seulement au moment de
+partir qu'il aborda son sujet :
+
+— Lorsque tu m'as parlé du testament qu'avait fait Gaston et qu'il t'a
+repris, tu m'as dit que c'était pour en changer les dispositions ou pour
+le détruire.
+
+— A ce moment les deux hypothèses s'expliquaient et il y avait des
+raisons pour l'une comme pour l'autre ; l'inventaire a prouvé que celle
+de la destruction était la bonne.
+
+— De ce retrait, tu avais conclu que le testament n'exprimait plus les
+intentions de Gaston.
+
+— S'il avait exprimé ses intentions, il ne me l'aurait pas repris.
+
+— Cela paraît évident.
+
+— Dis que c'est clair comme la lumière du soleil un testament n'est pas
+d'une lecture tellement agréable pour celui qui l'a fait qu'on éprouve
+le besoin de le relire de temps en temps.
+
+— Depuis l'inventaire t'es-tu quelquefois demandé ce qui avait pu
+changer les sentiments de Gaston à l'égard du capitaine ?
+
+— Ma foi, non ; à quoi bon ! Il n'y avait intérêt à raisonner sur ces
+sentiments que lorsque nous ne savions pas si ce testament était détruit
+et si nous n'allions pas en trouver un autre ; nous n'avons trouvé ni
+celui-là ni l'autre, c'est donc que l'hypothèse de la modification des
+sentiments était bonne.
+
+— Mais qui a provoqué et amené ces modifications ?
+
+— Ah ! voilà ; je ne vois, comme je te l'ai dit, que les doutes que Gaston
+avait sur sa paternité, doutes qui ont empoisonné sa vie.
+
+— Sais-tu si, quand il t'a repris son testament, un fait quelconque
+avait pu confirmer ses doutes et lui prouver que décidément le capitaine
+n'était pas son fils ?
+
+— Comment veux-tu que je le sache ?
+
+— Tu pourrais avoir une indication qui, si vague qu'elle eût été à ce
+moment, s'expliquerait maintenant par le fait accompli.
+
+— Je n'ai rien autre chose que le trouble de Gaston lorsqu'il est venu
+me redemander son testament, mais quelle était la cause de ce trouble ?
+Je l'ignore.
+
+— Tu m'avais donné comme explication une découverte décisive qu'il
+aurait faite, un témoignage, une lettre.
+
+— Comme explication, non, comme supposition, oui ; je t'ai dit qu'il
+était possible que les soupçons de Gaston eussent été confirmés par une
+lettre, par un témoignage, par une preuve quelconque trouvée tout à coup
+qui serait venue lui démontrer que le capitaine n'était pas son fils,
+mais je ne t'ai pas dit que cela fût, attendu que je n'en savais rien.
+Quand on cherche au hasard comme je le faisais, il faut tout examiner,
+tout admettre, même l'absurde.
+
+— Mais il n'était pas absurde, il me semble, de supposer que c'était le
+changement des sentiments de Gaston envers celui qu'il avait cru son
+fils jusqu'à ce jour qui modifiait ses dispositions testamentaires ?
+
+— Pas du tout, cela paraissait raisonnable, vraisemblable, probant même,
+et la destruction du testament montre bien que je ne m'égarais point.
+Mais les suppositions pour expliquer le changement de volonté de Gaston
+auraient pu, à ce moment, se porter d'un autre côté ; du tien, par
+exemple.
+
+— Du mien !
+
+— Assurément. Si Gaston m'a, un mois avant sa mort, repris le testament
+qu'il avait fait plusieurs années auparavant, c'est qu'à ce moment ce
+testament n'exprimait plus sa volonté.
+
+— N'est-ce pas ?
+
+— Cela est incontestable. Mais quelle volonté ? A qui s'appliquait-elle ?
+Au capitaine ? A toi ? Dans mes suppositions je partais de l'idée que
+Gaston avait voulu changer ses dispositions en faveur du capitaine. Mais
+pour être complet il aurait fallu partir aussi d'un point tout différent
+et admettre qu'il avait bien pu vouloir changer celles faites dans ce
+testament en ta faveur ou à ton détriment.
+
+— Mais c'est vrai, ce que tu dis là !
+
+— Tu n'y avais pas pensé ?
+
+— Non... Oh non !
+
+Non, assurément, il n'y avait pas pensé, mais, maintenant, tout ce qu'il
+avait si laborieusement bâti s'écroulait.
+
+— Sans savoir au juste ce que contenait l'acte qui m'a été repris,
+continua le notaire, j'avais de fortes raisons, et je te les ai données,
+pour croire qu'il instituait le capitaine légataire universel, et je
+partais de là pour faire toutes les suppositions dont nous avons parlé,
+sur le changement dans les sentiments de Gaston envers le capitaine, et
+par suite dans ses dispositions. Mais, si nous admettons que d'autres
+personnes que le capitaine figuraient dans cet acte, à un titre
+quelconque, toutes ces suppositions tombent, et il n'en reste absolument
+rien, puisqu'il se peut très bien qu'en reprenant son testament, Gaston
+ait voulu simplement le modifier à l'égard de ces personnes. Ainsi il
+s'agit de toi, par exemple ; Gaston n'est plus satisfait du legs qu'il
+t'a fait ; il reprend donc son testament, soit pour augmenter ce legs,
+soit pour le diminuer ; les deux hypothèses peuvent se soutenir, tu le
+reconnais, n'est-ce pas ?
+
+— Oui... Je le reconnais.
+
+— Je n'ai pas besoin de te dire que celle de la diminution de ton legs
+n'est, là, que pour pousser les choses à l'extrême. Je suis certain, au
+contraire, que ses intentions étaient de l'augmenter ; la colère qu'il
+éprouvait contre toi, chaque fois qu'il payait les intérêts de la somme
+dont il avait répondu, était tombée depuis le remboursement de cette
+somme, et d'autre part le sentiment fraternel s'était réveillé dans son
+cœur, plus fort, plus vivace, à mesure que sa beauté s'affaiblissait,
+et qu'en présence de la mort menaçante il se rejetait dans les souvenirs
+de votre enfance ; tu vois donc que les probabilités d'un changement de
+sentiments du frère sont possibles, tout comme le sont celles d'un
+changement de sentiments du père pour le fils ; il y a eu un moment où tu
+n'étais plus un frère pour Gaston ; il peut tout aussi bien y en avoir eu
+un autre où le capitaine n'a plus été un fils pour lui.
+
+— Mais ne penches-tu pas pour une plutôt que pour l'autre ?
+
+— Je ne devrais pas avoir besoin de te dire que c'est pour
+l'affaiblissement du sentiment paternel, et la recrudescence du
+sentiment fraternel. Frappé dans sa tendresse de père par une atteinte
+grave, Gaston, n'ayant plus de fils, s'est souvenu qu'il avait un frère ;
+sois sûr que, sans votre brouille, il se serait moins vivement attaché
+au capitaine, de même que, sans son affection pour celui-ci, il aurait
+éprouvé plus tôt le besoin de se rapprocher de toi, ainsi que de ta
+fille, dont il aurait fait la sienne. Cela est si vrai que lorsque, pour
+des causes qui nous échappent, l'affaiblissement du sentiment paternel
+s'est produit en lui, il a repris son testament et l'a détruit, te
+faisant ainsi son héritier.
+
+— Que je voudrais te croire !
+
+Se méprenant sur le sens vrai de cette exclamation, Rébénacq crut
+qu'elle exprimait seulement le regret de ne pouvoir croire à un retour
+d'affection fraternelle :
+
+— Si tu doutes de moi, dit-il, et de mes suppositions, tu ne peux pas
+résister aux faits. Le testament a été détruit, n'est-il pas vrai ? Alors
+que veux-tu de plus ?
+
+
+
+
+X
+
+
+Détruit, il n'eût voulu rien de plus ; mais précisément il ne l'était
+pas, et cet entretien ne le rendait que plus solide, puisqu'au lieu
+d'éclaircir les difficultés il les obscurcissait encore en les
+compliquant.
+
+Il avait fallu un aveuglement vraiment incroyable, que seul l'intérêt
+personnel expliquait, pour s'imaginer que Gaston ne pouvait penser qu'à
+son fils en modifiant ses dispositions, alors que la raison disait qu'il
+pouvait tout aussi bien penser à d'autres, celui-ci ou celui-là.
+
+Si, au lieu de vouloir déshériter son fils, il avait voulu déshériter
+son frère, quelle valeur pouvait-on attribuer à toutes les suppositions
+qui reposaient sur la première hypothèse ? Une seule chose l'appuierait
+d'une façon sérieuse : ce serait de découvrir une preuve, ou simplement
+un indice que Gaston avait eu des motifs pour changer ses sentiments à
+l'égard du capitaine et, par suite, ses dispositions testamentaires
+envers lui.
+
+Les seuls témoignages qu'il pût consulter étaient les lettres de
+Léontine Dufourcq à Gaston, et aussi celles du capitaine trouvées à
+l'inventaire. Jusqu'à ce jour il n'avait pas ouvert ces liasses, retenu
+par un sentiment de délicatesse envers la mémoire de son frère, mais, à
+cette heure, ses scrupules devaient céder devant la nécessité.
+
+Après le déjeuner, il mit les lettres dans ses poches, et, pour être
+certain de ne pas se laisser surprendre par sa femme ou sa fille, il
+alla s'asseoir dans un bois où il serait en sûreté.
+
+La première liasse qu'il ouvrit fut celle de Léontine ; elle se composait
+d'une quarantaine de lettres, toutes numérotées de la main de Gaston par
+ordre de date ; les plis, fortement marqués, montraient qu'elles avaient
+été souvent lues.
+
+Et, cependant, il ne lui fallut pas longtemps pour constater qu'elles
+étaient, pour la plupart, d'une banalité et d'une incohérence telles que
+Gaston, assurément, n'avait pas pu les lire et les relire pour leur
+agrément. S'il les avait si souvent feuilletées, au point d'en user le
+papier, il fallait donc qu'il leur demandât autre chose que ce qu'elles
+donnaient réellement.
+
+Quelle chose ? — le parfum d'un amour qui lui était resté cher — ou
+l'éclaircissement d'un mystère qui n'avait cessé de le tourmenter ?
+
+C'était ce qu'il fallait trouver, ou tout moins chercher sans idée
+préconçue, avec un esprit libre, résolu à ne se laisser diriger que par
+la vérité.
+
+La première lettre commençait à l'installation de Léontine à Bordeaux,
+dans une maisonnette du quai de la Souys, c'est-à-dire à une courte
+distance de la gare du Midi, par où Gaston arrivait et repartait ; elle
+se rapportait presque exclusivement à cette installation, sur laquelle
+elle insistait avec assez de détails pour qu'on pût retrouver cette
+maisonnette si elle était encore debout ; en quelques mots seulement elle
+se plaignait de la tristesse que lui promettait cette nouvelle
+existence, loin de sa sœur, loin de son pays, enfermée dans cette
+maison isolée, où elle n'aurait pour toute distraction que le passage
+des trains sur le pont, et la vue des bateaux de rivière qui montaient
+et descendaient avec le mouvement de la marée ; mais c'était un sacrifice
+qu'elle faisait à son amour, sans se plaindre.
+
+Dans la suivante, la plainte se précisait : qui lui eût dit qu'elle
+serait obligée de se cacher dans le faubourg d'une grande ville, sous un
+nom faux, et que la récompense de sa tendresse et de sa confiance serait
+cette vie misérable de fille déshonorée ? quelle plus grande preuve
+d'amour pouvait-elle donner que de l'accepter ? En serait-elle
+récompensée un jour ? Tout ce qu'elle demandait dans le présent, c'était
+que ce sacrifice servit au moins à calmer une jalousie qui la
+désespérait.
+
+Les suivantes roulaient sur cette jalousie, mais dans une forme vague
+qui ne réveillait rien de nouveau : Gaston était jaloux du jeune Anglais
+Arthur Burn qui avait habité chez les sœurs Dufourcq et Léontine
+s'appliquait à détruire cette jalousie. Elle n'avait jamais vu dans
+Arthur Burn qu'un pensionnaire comme les autres, et le seul sentiment
+qu'il lui eût inspiré, c'était la pitié. Comment n'eût-elle pas eu de
+compassion pour un pauvre garçon condamné à mort qui passait ses
+journées dans la souffrance ? Mais, d'autre part, comment eût-elle
+éprouvé de l'amour pour un infirme qui faisait de son corps une boîte à
+pharmacie ? Pouvait-on admettre, raisonnablement, qu'elle était assez
+aveugle, ou assez folle, pour préférer à un homme jeune, sain,
+vigoureux, doué de toutes les qualités qui rendaient Gaston
+irrésistible, un invalide chagrin, couvert d'emplâtres, qui puait la
+maladie, et que les servantes, même les moins difficiles, refusaient de
+soigner. Il avait quitté Peyrehorade en même temps qu'elle s'installait
+à Bordeaux. Cela était vrai. Mais qu'importait ? Est-ce que, s'il y avait
+eu complicité entre eux, elle n'aurait pas su obtenir de lui qu'il se
+conduisît de manière à éviter les soupçons ? Était-ce quand il y avait le
+plus grand intérêt dans le présent comme dans l'avenir, pour elle et
+plus encore pour son enfant, à ne pas les provoquer, qu'elle allait
+commettre une imprudence, aussi bête que maladroite ?
+
+Douze lettres se succédaient dans ce ton, montrant ainsi que, pendant
+plusieurs semaines, Léontine n'avait écrit à Gaston que pour se
+défendre, et que, malgré tout, les griefs de celui-ci ne cédaient point
+à ses argumentations. Quand elle ne plaidait point pour sa fidélité,
+elle se répandait en protestations de tendresse qui semblaient indiquer
+qu'elle avait trouvé dans _Manon Lescaut_ un modèle, qu'en fille
+illettrée qu'elle était, elle imitait servilement : « Je te jure, mon cher
+Gaston, que tu es l'idole de mon cœur et qu'il n'y a que toi au monde
+que je puisse aimer de la façon dont je t'aime. Je t'adore, compte
+là-dessus, mon chéri, et ne t'inquiète pas du reste. » Gaston, grand
+chasseur bien plus que grand lecteur, et surtout lecteur de romans,
+avait pu prendre cela pour de l'inédit et s'en contenter ; tel qu'il
+était, il n'y avait rien d'invraisemblable à admettre que Léontine
+l'adorait et faisait de lui l'idole de son cœur.
+
+Mais ce dont il ne pouvait certainement pas se contenter, c'était des
+explications relatives à Arthur Burn ; la lettre qui suivait celles-là le
+prouvait par son papier si usé aux plis qu'il avait été raccommodé avec
+des bandes de timbres-poste ; combien fallait-il qu'il eût été lu de
+fois, relu, tourné et retourné, étudié pour en arriver à cet état de
+vétusté !
+
+ « Est-ce que si j'avais eu des reproches à m'adresser, idole de mon
+ cœur, j'aurais jamais avoué m'être rencontrée avec M. Burn ? Est-ce
+ que, si j'avais voulu nier cette rencontre, je n'aurais pas pu le
+ faire de façon à te convaincre qu'elle n'avait jamais eu lieu ? Ce
+ n'était pas bien difficile, cela. Qui m'avait vue ? Un homme en qui
+ tu pouvais n'avoir qu'une confiance douteuse. J'aurais contesté son
+ témoignage ; je t'aurais affirmé n'être pas sortie ce jour-là. Et,
+ entre lui et moi, j'ai la fierté de croire que tu n'aurais pas
+ hésité. Mais c'eût été un mensonge, une bassesse, une chose indigne
+ de moi, indigne de mon amour, un soupçon contre toi, ce que je n'ai
+ jamais fait, ce que je ne ferai jamais, car je ne veux pas plus
+ m'abaisser moi-même devant toi, que je ne peux t'abaisser dans mon
+ cœur.
+
+ C'est pourquoi quand tu m'as dit le visage bouleversé, les yeux
+ sombres et la voix tremblante d'angoisse et de colère, je crois bien
+ des deux : « Tu as vu M. Burn ? » je t'ai répondu : « C'est vrai » ;
+ et je t'ai expliqué comment cette rencontre, due seulement au hasard,
+ avait eu lieu.
+
+ Pourtant, malgré mes explications aussi franches que claires, je
+ sens bien que tu es parti fâché contre moi, et, ce qui est plus
+ triste encore, inquiet et malheureux. Je ne veux pas que cela soit,
+ mon chéri ; je ne veux pas que tu doutes de moi qui t'adore ; je ne
+ veux pas que tu te tourmentes ; c'est bien assez que tu aies à
+ souffrir de notre séparation.
+
+ Aussi, après l'affreuse nuit que je viens de passer à me désespérer
+ de t'avoir fait de la peine, je veux que ma première pensée, ce
+ matin en me levant, soit pour te rassurer en te répétant ce que je
+ t'ai dit : il me semble que quand tu le verras en ordre sur le
+ papier, s'il m'est possible de mettre de l'ordre dans mes idées, tu
+ reconnaîtras que dans cette malheureuse rencontre il n'y a rien pour
+ te tourmenter.
+
+ Comme je te l'ai dit, j'étais sortie pour une petite promenade sur
+ le quai. En cela j'ai eu tort, je le reconnais ; j'aurais dû rester à
+ la maison. Mais que veux-tu, n'avoir pour toute distraction que de
+ regarder passer les trains ou les bateaux, cela devient ennuyeux à
+ la fin ; et n'avoir pour exercice qu'à tourner dans un jardin grand
+ comme une serviette, ça étourdit. J'étais donc sortie, et
+ machinalement sans savoir ce que je faisais, où j'allais, sans me
+ rendre compte de la distance, j'étais arrivée au bout du pont, où je
+ m'étais arrêtée à regarder le mouvement des navires mouillés dans la
+ rivière que la marée montante faisait tourner sur leurs ancres,
+ quand je sens que quelqu'un s'est arrêté derrière moi, tout contre
+ moi, et me regarde. Tu penses si je suis émue. Alors, sans même me
+ retourner, je veux continuer mon chemin. Mais une main me prend
+ doucement par le bras, et une voix me dit avec l'accent anglais : « Je
+ vous fais peur, mademoiselle ? » C'était M. Burn. Je te demande si je
+ pouvais l'éviter, malgré l'envie que j'en avais. Il me dit qu'il
+ vient d'Arcachon où il est resté depuis son départ de Peyrehorade,
+ et qu'il se rend à la gare de la Bastide pour prendre le train de
+ Paris. Moi je ne lui dis rien, pensant qu'il va m'abandonner. Pas du
+ tout. Comme il est en avance, il trouve que c'est un moyen de tuer
+ le temps que de me faire la conversation.
+
+ C'est à ce moment, sans doute, qu'est passé celui qui t'a dit
+ m'avoir vue en compagnie de M. Burn ; ce ne peut être qu'à ce moment,
+ puisque nous ne sommes pas restés ensemble plus de huit ou dix
+ minutes. J'avoue que je n'ai pas bien conscience du temps, car
+ j'étais mal à mon aise. Je n'avais su que répondre quand il m'avait
+ montré de la surprise de me rencontrer à Bordeaux, alors qu'il me
+ croyait en Champagne ; et je ne savais aussi que dire pendant qu'il
+ m'examinait : je sentais que ma grossesse sautait aux yeux, ainsi que
+ ma confusion. Ces quelques instants, dont on me fait un crime, m'ont
+ pourtant été bien cruels. Enfin il me quitta avec un air de pitié
+ qui n'était pas pour me rendre courage, et je rentrai à la maison,
+ me reprochant cette malheureuse sortie, mais sans prévoir les
+ conséquences qu'elle allait avoir.
+
+ Voilà la vérité, idole de mon cœur, toute la vérité, telle que je
+ te l'ai dite franchement, telle que je te la répète pour qu'elle te
+ rassure, te calme, pour qu'elle t'empêche de douter de moi.
+ Interroge ta conscience, mon chéri, et je suis sûre que sa voix te
+ répondra que tu ne peux pas me soupçonner. Écoute-la, écoute aussi
+ la raison qui te dira que je serais la plus bête ou la plus folle
+ des femmes de te tromper. Suis-je cette bête ? Suis-je cette folle ?
+ Folle d'amour, oui, je la suis ; folle d'amour pour toi, je l'ai été
+ du jour où je t'ai vu, et je la serai jusqu'à la mort. Parce que je
+ t'ai écouté, parce que j'ai cédé à ta parole, à tes beaux yeux, à ta
+ passion, à ton élégance, à ta noblesse, à tout ce qui fait ton
+ prestige, peux-tu supposer que j'aurais cédé à un autre ? Mais il n'y
+ a qu'un Gaston au monde pour moi, et il ne peut pas me faire un
+ crime de ce qu'il est irrésistible.
+
+ C'est m'accuser du plus misérable et du plus lâche des crimes, de
+ penser que M. Burn peut être pour moi autre chose qu'un indifférent.
+ Est-ce que j'aurais eu des yeux pour toi, est-ce que je t'aurais
+ écouté, est-ce que je me serais donnée si j'avais aimé ce pauvre
+ garçon, ou même si simplement, j'avais été aimée de lui ? Il est
+ orphelin, il est riche, il ne dépend de personne, ni d'une famille,
+ ni de rien : aimée par lui, je me serais fait épouser, et malade
+ comme il l'est, ayant besoin de soins, j'imagine que cela n'aurait
+ pas été difficile... au cas où il m'aurait aimée, bien entendu.
+
+ As-tu un indice, une preuve, n'importe quoi qui laisse supposer que
+ j'aie fait ce calcul ? Je te le demande, et m'en rapporte à tes
+ souvenirs pour la réponse.
+
+ Quand nous nous sommes vus, avais-je l'air d'une fille gardée par
+ un sentiment tendre, un amour, un engagement, des projets
+ quelconques ? T'ai-je jamais opposé la moindre résistance dans tout
+ ce que tu as voulu de moi ? N'ai-je pas été aussi souple entre tes
+ mains, aussi docile à tes désirs que peut l'être une fille libre de
+ toute dépendance étrangère.
+
+ Je ne dis pas cela pour m'être donnée à toi, car j'ai cédé autant à
+ mon amour qu'au tien, mais pour le reste, pour tout ce qui s'est
+ passé à partir de ce moment.
+
+ Quand tu as voulu que je cache ma grossesse, t'ai-je opposé de la
+ résistance ? Et, cependant, j'avais bien le droit d'élever la voix et
+ de te dire que, puisque j'étais une honnête fille, tu avais des
+ devoirs d'honnête homme envers moi. L'ai-je fait ? Non. Tu m'as
+ représenté que tu devais ménager ton père, et les lois du monde
+ auquel tu appartiens, qu'il fallait attendre, ne rien brusquer, et
+ sans résistance, mais non sans souffrance, sans honte, sans chagrin
+ j'ai accepté ce que tu voulais.
+
+ Tu as trouvé que je devais quitter ma sœur et notre maison pour
+ venir me cacher ici, je t'ai obéi sans t'opposer d'objections, bien
+ que je ne fusse pas assez aveugle pour ne pas voir ce que serait la
+ vie que tu m'imposais, loin de toi dont je serais séparée, loin des
+ miens, prisonnière, abandonnée, seule avec mes pensées qui ne
+ seraient pas gaies, je l'imaginais bien.
+
+ Est-ce qu'à ce moment j'aurais accepté si M. Burn ne m'avait pas été
+ étranger ?
+
+ Je n'ai vu que toi, je n'ai pensé qu'à la plus grande marque
+ d'amour qu'il me fût possible de te donner.
+
+ Pour tout dire, pour être franche jusqu'au bout, j'ajoute que j'ai
+ pensé aussi à notre enfant, et que ce que je faisais pour toi, tu le
+ lui rendrais.
+
+ Que tu doutes de moi, que tu m'accuses, rien ne peut m'être plus
+ cruel, et il faut que je t'aime comme je t'aime, que je sois ton
+ esclave, ta chose, pour le supporter sans révolte ; mais, enfin, si
+ douloureux que cela soit, dans le moment où tu me frappes de tes
+ soupçons, je ne perds pas tout courage parce que je sais que je te
+ ferai revenir à d'autres sentiments, et qu'il n'y a de coupable en
+ toi que ta nature inquiète et jalouse. Tu es ainsi, et ne peux rien
+ contre toi ; ton esprit toujours en éveil t'emporte et rien ne
+ t'arrête, ni la raison, ni la vraisemblance, ni la justice, jusqu'à
+ ce que la voix de ton cœur parle et te montre ton erreur.
+
+ Mais si je peux, maintenant que je te connais, accepter ces doutes,
+ je ne veux pas qu'ils effleurent notre enfant ; je ne veux pas que tu
+ le regardes de cet air sombre et anxieux dont tu regardes la mère en
+ te posant toutes sortes de questions folles ou absurdes : pour lui je
+ ferai tous les sacrifices ; et par lui tu auras toujours la femme la
+ plus tendre, la plus soumise, la plus dévouée, la plus fidèle
+ jusqu'à mon dernier soupir.
+
+ De toi à lui il n'y a pas de questions à te poser, tu n'as qu'un mot
+ à dire : — Je suis son père, et lui dois la tendresse, les soins,
+ l'amour d'un père.
+
+ C'est pour lui que je t'écris cette longue lettre, bien plus que pour
+ moi, car, malgré tout, je sens que je n'ai pas à plaider ma cause qui
+ est si bonne qu'en ce moment même, j'en suis sûre, tu ne penses qu'à
+ me faire oublier le chagrin que tu m'as causé. Sois tranquille, cela
+ ne sera pas difficile, et tu n'auras qu'à paraître pour me trouver
+ telle que j'ai toujours été et serai toujours.
+
+ Ta bien aimée,
+
+ LÉONTINE »
+
+Il avait lu les lettres précédentes aussi vivement que le permettait
+leur écriture peu nette ; de celle-là au contraire, il pesa chaque mot,
+chaque phrase, et quand il arriva à la fin, il la reprit au
+commencement.
+
+Mais, si attentif qu'il fût, il n'y trouva rien qu'il ne connût déjà, si
+ce n'est des indications sur le caractère et la nature de Léontine qui
+justifiaient tous les soupçons.
+
+Malgré ses protestations d'amour et ses serments, il paraissait bien
+certain que cette coquette de village avait manœuvré entre Arthur Burn
+et Gaston de façon à les ménager également, écrivant très probablement à
+celui-ci les mêmes lettres qu'à celui-là, sans savoir au juste lequel
+des deux était le plus « idole de son cœur », à moins qu'ils ne le
+fussent ni l'un ni l'autre.
+
+S'il en était ainsi, et tout semblait l'indiquer, on comprenait par
+quelles incertitudes, Gaston, passionnément épris de cette femme, avait
+passé et quels avaient été ses soupçons ; mais, si toute sa vie il
+s'était débattu contre l'obsession du doute, lui qui mieux que tout
+autre était en situation de trancher la question de paternité,
+n'était-ce pas folie de s'imaginer qu'après trente ans passés on verrait
+clair là où il s'était perdu dans l'obscurité, n'ayant pour se guider
+que ces lettres ? Quand on les relirait cent fois comme Gaston les avait
+lues, elles ne livreraient pas plus leur secret que trente ans
+auparavant : des inductions, des hypothèses, elles les permettaient
+toutes ; des certitudes, elles n'en fourniraient aucune, si les dernières
+n'étaient pas plus précises que celles-là.
+
+Elles ne l'étaient point : partout Léontine se défendait contre la
+jalousie de Gaston par de vagues protestations ; nulle part elle ne
+prenait corps à corps un des griefs, auxquels elle répondait : « Je
+t'aime, compte là-dessus » ; et c'était toujours le morne refrain.
+
+Après la liasse de la mère, il passa à celle du fils, beaucoup plus
+volumineuse. Parcourant seulement les premières lettres, écrites d'une
+écriture enfantine, il ne commença une lecture sérieuse qu'avec celles
+où l'enfant devenait jeune homme, et tout de suite il put constater que
+si, au lieu de vouloir éclaircir une question de paternité, c'était une
+question de maternité, il n'admettrait jamais que ce garçon, simple et
+droit, au cœur tendre, mais discret et réservé dans ses expansions,
+pouvait être le fils de cette coquette, dont chaque mot criait la
+tromperie. Tel se montrait le collégien, tel était le soldat, avec
+seulement en plus la fermeté et le sérieux que donne l'âge, mais si
+franchement, que, dans cette confession qui sans interruption se
+continuait de la dix-huitième à la trentième année, on voyait comme si
+on l'avait suivi jour par jour l'éveil de son esprit et de ses idées, la
+formation de son caractère et de ses sentiments, l'ouverture de son
+jeune cœur au rêve d'abord, plus tard à la pensée, plus tard encore à
+la vie.
+
+Alors il se produisit ce fait que cette lecture, commencée avec la
+pensée et l'espoir qu'elle tournerait contre le capitaine, concluait au
+contraire en sa faveur : puisqu'il était si peu le fils de sa mère, à qui
+avait-il pris les qualités natives que chaque lettre révélait en lui, si
+ce n'est à son père ?
+
+Et, pour qui connaissait Gaston, il semblait bien que c'était lui qui
+fût ce père.
+
+
+
+
+XI
+
+
+Ce n'était pas la première fois qu'il s'apercevait que les honnêtes gens
+éprouvent dans la vie des difficultés et des embarras qui n'entravent
+pas la marche des coquins.
+
+Coquin, il eût sans remords supprimé ce testament, et les choses
+auraient suivi leur cours.
+
+Mais, honnête homme, il ne pouvait pas employer un moyen qui, pour faire
+le bonheur des siens, faisait sûrement son malheur à lui, en
+empoisonnant sa vie.
+
+Il se connaissait et savait que ce n'était pas quand chaque matin, aux
+premiers instants qui suivent le réveil, on passe l'examen de sa
+conscience, qu'on pourrait la charger d'un pareil poids : toutes les
+subtilités du raisonnement ne tenaient pas contre ce chiffon de papier
+qui, aux yeux de la loi, faisait du capitaine l'héritier de Gaston, et,
+tant qu'on ne lui aurait pas restitué la fortune dont légalement il
+était propriétaire, on ne pouvait pas espérer le repos.
+
+Telle était la vérité ; le reste ne reposait que sur les sophismes du
+cœur et de l'intérêt personnel. Et encore se sentait-il convaincu que,
+s'il était seul, l'intérêt personnel ne s'obstinerait pas dans ces faux
+raisonnements, qui n'avaient tant de puissance que parce qu'ils tenaient
+quand même et malgré tout au bonheur de sa femme et de sa fille.
+
+Arrivé à cette conclusion, il n'avait qu'à rentrer chez lui, prendre le
+testament de Gaston et le remettre à Rébénacq.
+
+Cependant il n'en fit rien, et les raisons ne lui manquèrent pas pour
+différer ce sacrifice : du côté du capitaine, il n'y avait pas urgence et
+quelques jours de plus ou de moins étaient de peu d'importance ; du côté
+des siens, il ne pouvait pas ainsi sans préparation leur porter ce coup,
+qui jetait sa femme dans le désespoir et brisait le mariage de sa
+fille ; enfin, lui-même avait besoin de réfléchir encore et de se
+reconnaître dans le dédale de contradictions où il se débattait. Ce
+n'était pas à la légère qu'il devait se décider ; aucun inconvénient à
+attendre ; rien que des avantages ; en tout cas, on verrait.
+
+Les journées s'écoulèrent longues et agitées, les nuits plus longues
+encore, plus agitées ; mais que peut le temps sur ce qui ne dépend que de
+notre volonté ! fatalement la situation ne pouvait pas changer tant qu'il
+ne se résoudrait pas, soit à déchirer le testament, soit à le déposer
+aux mains de Rébénacq, et par conséquent ses tourments, ses inquiétudes,
+ses angoisses, resteraient ce qu'ils étaient, avec le remords en plus de
+son impuissance.
+
+Cet état n'avait pas pu se prolonger sans éveiller l'attention de sa
+femme et de sa fille, et, comme à toutes leurs questions il avait
+toujours répondu qu'il n'était point malade, elles avaient cherché entre
+elles quelles pouvaient être les causes de ces changements d'humeur, et
+madame Barincq s'était arrêtée à l'idée qu'il fallait les attribuer au
+mariage d'Anie.
+
+— Ton père t'aime trop, il ne peut pas s'habituer à la pensée que
+bientôt tu seras perdue pour lui.
+
+— Je ne serai pas perdue pour lui, mais, alors même que nous devrions
+être séparés, je sais qu'il m'aime assez pour accepter ce sacrifice s'il
+avait la conviction que c'est pour mon bonheur. Seulement il faudrait
+que cette conviction fût bien solide chez lui, et peut-être ne
+l'est-elle pas au point de ne pas laisser place à l'inquiétude.
+
+— Avec un homme charmant comme le baron, quelles inquiétudes veux-tu
+qu'il ait ?
+
+— Je ne veux pas qu'il en ait, je ne dis pas qu'il en a ; mais enfin cela
+est possible ; et si cela est, sa préoccupation s'expliquerait tout
+naturellement.
+
+— Si ton père avait des craintes, il m'en ferait part ; je suis autant
+que lui intéressée à ton bonheur. D'ailleurs, quelles craintes M.
+d'Arjuzanx peut-il lui inspirer ?
+
+— Si je les connaissais, nous serions fixées.
+
+— Je l'interrogerai.
+
+L'occasion était trop belle quand sa femme le questionna sur ses
+inquiétudes pour qu'il n'en profitât pas : en même temps qu'elles
+justifiaient son souci qu'il ne pouvait pas nier, elles avaient
+l'avantage de préparer la rupture des projets de mariage.
+
+— Si je n'ai pas de griefs précis à reprocher au baron, je ne suis
+cependant pas rassuré.
+
+— Pourquoi ne m'en parlais-tu pas ?
+
+— Précisément parce que les griefs précis me manquent... et que je
+trouve inutile de te tourmenter... si, comme je l'espère, il n'y a rien
+contre le baron.
+
+— Alors, pourquoi te tourmentes-tu toi-même ?
+
+— Parce que je voudrais savoir ce que je n'apprends pas.
+
+— Savoir quoi ?
+
+Ce qu'on veut dire quand on parle de lui, ou plutôt ce qu'on veut ne pas
+dire : n'as-tu pas été frappée des réticences qu'on emploie à son égard ?
+
+— Réticences... c'est beaucoup.
+
+— Le mot ne fait rien à la chose ; pourquoi ces étonnements polis quand
+il est question du baron ? Pourquoi ces silences quand on voit que nous
+serions disposés à l'accepter pour gendre au cas où Anie l'agréerait ?
+
+— L'envie.
+
+— C'est possible ; ce n'est pas certain.
+
+— Alors, quoi ?
+
+— C'est ce que je cherche. Voilà pourquoi je ne voudrais pas te voir
+considérer comme fait un mariage qui, en réalité, peut ne pas se faire.
+
+— Tu ne voudrais pas le rompre pour si peu.
+
+— Non, certes ; mais j'envisage sa rupture comme possible si...
+
+— Si....
+
+— Si je trouve ce que je cherche. Et cela, tu en conviendras, me donne
+bien le droit d'être préoccupé.
+
+— Enfin, que cherches-tu ?
+
+— A voir clair dans ce qui est obscur ; à faire préciser ce qui est vague
+et insaisissable.
+
+— Le baron est un galant homme.
+
+— Je le crois.
+
+— Un honnête homme.
+
+— J'en suis sûr.
+
+— Alors ?
+
+— Galant homme, honnête homme, on peut être mauvais mari : la
+responsabilité d'un père qui marie sa fille est trop lourde pour qu'il
+laisse rien au hasard.
+
+— Tu t'inquiètes à tort.
+
+— Qu'en sais-tu ? Je pourrais te dire que de ton côté tu t'obstines à
+tort aussi dans ton parti-pris de ne voir que ce que tu désires : si ce
+mariage peut se faire, il peut ne pas se faire.
+
+— Il se fera.
+
+— Tu ne peux pas le souhaiter plus vivement que moi.
+
+— Ce serait folie de prendre au sérieux des propos en l'air ; il n'y a
+rien, il ne peut y avoir rien contre le baron, et ce que tu crois de la
+suspicion est simplement de l'envie : envie chez ses amis parce qu'Anie
+lui apporte une belle fortune ; envie chez nos amis, à nous, parce qu'il
+apporte à Anie un beau nom.
+
+Il s'attendait à cette résistance et n'alla pas plus loin ; maintenant
+que l'ouverture était faite, il pourrait revenir sur cette rupture, et
+amener peu à peu l'esprit de sa femme à en admettre la possibilité, afin
+que le jour où elle se produirait elle ne fût pas un coup de foudre.
+
+Avec Anie il procéda de la même façon, mais l'accueil qu'elle fit à ses
+paroles entortillées ne ressembla en rien à celui de sa mère :
+
+— S'il y a dans ce mariage quelque chose qui t'inquiète, lui dit-elle,
+le mieux est d'y renoncer tout de suite.
+
+— Tu n'en souffrirais pas, ma chérie ?
+
+— Pas du tout, je t'assure ; quand tu m'as fait part de la demande de M.
+d'Arjuzanx, je t'ai répondu que je n'en étais ni charmée ni fâchée ; j'en
+suis toujours au même point ; je crois t'avoir dit aussi, faisant mon
+examen de conscience, que je ne trouvais en moi qu'une parfaite
+indifférence à son égard ; bien que depuis ce jour-là nous nous soyons
+rencontrés cinq fois, je n'ai point changé. Dans ces conditions, je
+pense donc que, ce mariage ne t'offrant plus les avantages que tu y
+trouvais, surtout une entière sécurité, le mieux est de le rompre avant
+d'aller plus loin.
+
+— Tu ne le regretterais point ?
+
+— Comment pourrais-je le regretter, puisque je ne sais pas encore si je
+l'accepterai !
+
+— Alors ces entrevues de Biarritz n'ont rien produit ?
+
+— Elles auraient produit un ennui réel si elles n'avaient pas eu lieu au
+bord de la mer, qui était une distraction, et si, d'autre part, elles
+n'avaient pas été égayées par le capitaine.
+
+— Ah ! le capitaine.
+
+Cette exclamation fut prononcée d'un ton qui frappa Anie.
+
+— Que trouves-tu d'étonnant à ce que je dis là ?
+
+Il l'examinait ; pendant un certain temps il la regarda sans répondre.
+
+— Je me demande, dit-il, si tu n'accordes pas au capitaine des mérites
+que tu refuses au baron.
+
+— Il n'y a aucune comparaison à faire entre eux.
+
+De nouveau il garda le silence, et elle fut toute surprise de voir que
+les mains de son père tremblaient comme si elles étaient agitées par une
+profonde émotion.
+
+— Qu'as-tu ? demanda-t-elle.
+
+Il ne répondit pas, et il se mit à marcher en long, en large, à pas
+saccadés, la tête haute, les yeux brillants, les lèvres frémissantes.
+
+— Une idée ! dit-il tout à coup en s'arrêtant devant elle, une idée que
+me suggère ta réflexion à propos du capitaine, et qui me fait te
+demander de répondre franchement à la question que je vais te poser.
+
+— Elle est donc bien grave, cette question, qu'elle te met dans cet état
+d'agitation ?
+
+— La plus grave qui puisse se présenter pour toi, pour moi.
+
+— Alors dis tout de suite.
+
+— Si le capitaine avait demandé ta main, ta réponse aurait elle été
+celle que tu as faite au baron ?
+
+— Mais... papa.
+
+— Je t'en prie, je t'en supplie, ma chérie, sois franche avec ton père ;
+tu ne sais pas quelles conséquences peut avoir la réponse que je
+demande.
+
+— Mais je m'en doute bien un peu, à ton trouble.
+
+— Alors, parle, parle.
+
+— Eh bien, je reconnais, pour parler comme toi, que j'accorde au
+capitaine des mérites que je ne vois pas dans le baron.
+
+— Et ces mérites auraient-ils été assez grands pour que, malgré son
+manque de naissance ou plutôt malgré la tare de sa naissance, et aussi
+malgré son manque de fortune, tu l'acceptes comme mari ?
+
+— Justement parce que, grâce à l'héritage de mon oncle, la fortune ne
+compte pas pour moi, j'aurais aimé à choisir mon mari en dehors de
+toute préoccupation d'argent ; ne pas le refuser parce qu'il aurait été
+pauvre, ne pas l'accepter parce qu'il aurait été riche.
+
+— Et la naissance ?
+
+— Ça, c'est une autre affaire : il est certain que dans le monde le baron
+d'Arjuzanx, dont les ancêtres occupaient des charges auprès du roi
+Henri, fait une autre figure que le capitaine Valentin Sixte.
+
+— Tu l'aurais donc refusé pour cette tare ?
+
+— Je ne dis pas ça : J'aurais regretté que le capitaine n'eût pas le nom
+du baron ; mais je regrette encore bien plus à tous les autres points de
+vue que le baron ne soit pas le capitaine.
+
+— Ah ! ma chère enfant !
+
+— Tu voulais de la franchise.
+
+— Ma chère petite Anie, ma fille, mon enfant bien-aimée, ma chérie.
+
+Il l'avait prise dans ses bras et il l'embrassait.
+
+— Le capitaine m'a demandée ? dit-elle.
+
+— Non.
+
+— Ah !
+
+— Mais cela ne fait rien.
+
+— Cela fait tout au contraire. Comment peux-tu me poser de pareilles
+questions ! Je ne t'ai répondu que parce que je croyais à cette demande.
+
+Elle se dégagea des bras de son père et alla à la fenêtre pour cacher sa
+confusion.
+
+Doucement il vint à elle, et, lui mettant la main sur l'épaule avec
+tendresse :
+
+— Ne me suppose pas des intentions qui sont loin de ma pensée, dit-il ;
+rien, je t'assure, ne peut m'être plus doux que ce que tu viens de
+m'apprendre, rien, rien.
+
+En effet ; plus d'une fois il avait vaguement entrevu un mariage entre
+Anie et Sixte comme la fin des angoisses au milieu desquelles il se
+débattait désespérément. Tout, de cette façon, était tranché pour le
+mieux : Anie ne perdait pas la fortune de son oncle, et, de son côté,
+Sixte héritait de son père ; ainsi se conciliaient les droits de chacun ;
+pas de luttes, pas de sacrifices ni d'un côté ni de l'autre ; plus de
+doutes sur la validité du testament, pas plus que sur la filiation du
+capitaine : ce n'était ni comme fils, ni comme légataire qu'il jouissait
+de la fortune de Gaston, mais comme mari d'Anie ; et, de son côté, ce
+n'était pas en qualité de nièce qu'elle gardait cette jouissance, mais
+comme femme du capitaine.
+
+S'il ne s'était pas arrêté à cette idée lorsqu'elle avait traversé son
+esprit, s'il n'avait même pas voulu l'examiner lorsqu'elle lui revenait
+malgré ses efforts pour la chasser, c'est qu'il la considérait comme un
+misérable calcul, et la spéculation honteuse d'une conscience aux abois ;
+n'était-ce pas vendre sa fille ? et de sa vie, de son bonheur, payer leur
+repos à tous et la fortune ? Mais, du moment que spontanément, et sans
+que ce fût un sacrifice pour elle, Anie préférait le capitaine au baron,
+la situation se retournait ; à marier Anie et le capitaine il n'y avait
+plus ni calcul ni spéculation, on ne la vendait plus et, en même temps
+qu'on tranchait l'inextricable difficulté du testament, en même temps
+qu'on faisait un juste partage de la succession de Gaston entre ceux
+qui, à des titres divers, avaient des droits pour la recueillir, on
+assurait le bonheur de ceux qu'on mariait. Quel meilleur mari pouvait-on
+souhaiter pour Anie que ce beau garçon intelligent, franc, loyal, que
+cet officier distingué devant qui s'ouvrait le plus brillant avenir ?
+Quelle femme pouvait-il trouver qui fût comparable à Anie ? De là son
+élan de joie quand il avait entendu Anie venir au-devant du désir qu'il
+n'avait même pas osé former.
+
+— Tu m'as parlé franchement, reprit-il, parce que le capitaine te plaît,
+et aussi parce que tu sais que, de ton côté, tu plais au capitaine.
+
+— Mais je ne sais rien du tout ! s'écria-t-elle en se retournant vers son
+père.
+
+— Tu ne le sais pas, j'en suis certain ; il ne te l'a pas dit, je le
+crois ; mais cela n'empêche pas que tu n'en sois sûre ; une jeune fille ne
+se trompe pas là-dessus ; c'est là l'essentiel ; le reste est de peu
+d'importance.
+
+— Que veux-tu donc ?
+
+— Que tu épouses le capitaine, puisqu'il te plaît.
+
+— Mais ce ne sont pas les jeunes filles qui épousent, on les épouse.
+
+— Si le baron ne te plaît pas, et si au contraire le capitaine te plaît,
+il y a d'autre part tant d'avantage à ce que ton mariage avec le
+capitaine se fasse, que nous devons nous unir pour qu'il réussisse.
+
+— Mais je ne peux pas lui demander de m'épouser.
+
+— Il ne s'agit pas de cela. Ce qu'il faut avant tout, c'est que tu
+refuses M. d'Arjuzanx.
+
+— C'est facile et j'y suis toute disposée. Je n'ai accepté ces entrevues
+que pour t'obéir. Tu veux maintenant que nous les supprimions, je
+t'obéis encore bien plus volontiers. Quoi qu'il arrive, je ne
+regretterai point M. d'Arjuzanx. Je n'ai pour lui ni antipathie ni
+répulsion ; il m'est indifférent, voilà tout ; et ce n'est vraiment pas
+assez pour l'épouser : ami, oui ; mari, non. De son côté, ce que tu
+désires est donc fait. Seulement, je serais curieuse de savoir pourquoi
+tu le voulais pour gendre il y a un mois, et pourquoi tu ne le veux plus
+aujourd'hui.
+
+Il resta un moment assez embarrassé.
+
+— N'était-il pas alors ce qu'il est encore ? et du côté du capitaine
+as-tu appris des choses qui te le montrent sous un jour plus favorable ?
+
+Il avait eu le temps de se remettre :
+
+— J'ai à plusieurs reprises entendu parler de M. d'Arjuzanx d'une façon
+qui ne m'a pas plu.
+
+— Que disait-on ?
+
+— Rien de précis ; mais c'est justement le vague de ces propos qui fait
+mon inquiétude. Quant au capitaine, j'ai au contraire appris à le
+connaître sous un jour qui a singulièrement augmenté ma sympathie pour
+lui et l'a transformée en une estime sérieuse.
+
+— Comment cela ? demanda-t-elle avec une vivacité caractéristique.
+
+— En lisant ses lettres à Gaston ? Cette correspondance, qui commence
+quand le jeune garçon entre au collège de Pau et se continue sans
+interruption jusqu'à ces derniers temps, a été conservée par ton oncle,
+on l'a trouvée à l'inventaire et je viens de la lire. C'est une
+confession, ou plutôt, car elle ne contient l'aveu d'aucune faute, un
+journal qui embrasse toute sa jeunesse. Quels renseignements vaudraient
+ceux qu'il donne lui-même dans ces lettres où on le suit pas à pas, où
+l'on voit se former l'homme qu'il est devenu, et un homme de cœur, de
+caractère, droit, loyal, que la tare d'une naissance malheureuse n'a
+point aigri, mais qu'elle a au contraire trempé ; enfin, le type du mari
+qu'un père qui connaît la vie choisirait entre tous pour sa fille.
+
+Pendant qu'il parlait, elle souriait sans avoir conscience de l'aveu que
+son visage épanoui trahissait :
+
+— Alors, ces lettres... dit-elle machinalement pour dire quelque chose
+et pour le plaisir de parler de lui.
+
+— Ces lettres sont un panégyrique d'autant plus intéressant qu'il est
+écrit au jour le jour. Sais-tu quelles étaient mes pensées en les
+lisant ?
+
+— Dis.
+
+— Je me demandais comment ton oncle n'avait pas eu le désir de te le
+donner pour mari, ce qui conciliait tout : son affection pour ce jeune
+homme et ses devoirs envers nous.
+
+— Il n'a pas exprimé ce désir.
+
+— Cela est vrai ; mais ce qu'il n'a pas fait, pour une raison que nous
+ignorons, simplement peut être parce que la mort l'a surpris, je puis
+le faire. Si ton oncle avait des devoirs envers nous, envers moi, envers
+toi, je me considère comme en ayant envers le capitaine qui a
+certainement des droits à la fortune dont nous héritons... quand ce ne
+serait que ceux que donne l'affection partagée : un mariage entre vous
+règle tous ces devoirs comme tous ces droits, et, de plus, il assure ton
+bonheur. Tu comprends pourquoi j'ai été si heureux quand je t'ai entendu
+manifester avec franchise tes sentiments ?
+
+— Et maintenant ?
+
+— Quoi, maintenant ?
+
+— J'entends, que veux-tu faire ?
+
+— Aller trouver Rébénacq qui est l'ami et le conseil du capitaine.
+
+— Mais M. Rébénacq ne peut pas offrir ma main à M. Sixte.
+
+— Assurément ; mais Rébénacq peut lui faire comprendre quels sont mes
+sentiments à son égard, et adroitement, discrètement, lui laisser
+entendre que, s'il voulait devenir le mari d'une belle jeune fille qu'il
+connaît et qu'il a pu apprécier, il n'aurait qu'à plaire à cette belle
+fille et se faire aimer d'elle pour que la famille l'accueillît, malgré
+son manque de fortune, à bras ouverts. Il n'y a point là d'offre, dont
+je ne veux pas plus que toi, mais une ouverture comme en doivent faire
+ceux qui sont riches à ceux qui ne le sont pas. Y a-t-il là-dedans
+quelque chose qui ne te convienne pas ?
+
+Au lieu de répondre, elle interrogea :
+
+— Et M. d'Arjuzanx ?
+
+— Je lui écrirai que nos projets ne peuvent pas avoir les suites que
+nous espérions.
+
+— Que vous espériez, lui et toi ?
+
+— Dame !
+
+— N'es-tu pour rien dans cette rupture ?
+
+— J'arrangerai les choses de façon à porter ma part de responsabilité.
+
+— Fais-la légère pour toi, plus grosse pour moi, ce ne sera que justice.
+Mais ce que je voudrais encore, ce serait qu'au lieu d'aller trouver M.
+Rébénacq et d'écrire ensuite à M. d'Arjuzanx, tu commences par cette
+lettre. Je connais assez M. Sixte pour être certaine qu'il ne
+consentirait pas à entrer en rivalité avec un ami. S'il est sensible à
+l'ouverture de M. Rébénacq, ce ne sera certainement que quand il aura la
+preuve que cet ami a été refusé.
+
+— Tu as raison ; j'écris tout de suite au baron et demain seulement
+j'irai voir Rébénacq.
+
+— Et maman ! tu es d'accord avec elle ?
+
+— Je compte sur toi.
+
+— Tu sais qu'elle trouve toutes les qualités à M. d'Arjuzanx : la
+naissance, la distinction, la beauté, et bien d'autres choses encore,
+sans parler de sa fortune qui ne peut pas être comparée à celle de M.
+Sixte.
+
+— Ta mère ne veut que ton bonheur ; quand elle sera convaincue que tu
+n'aimeras jamais M. d'Arjuzanx, elle cédera.
+
+— Enfin, je ferai ce que tu veux, mais si nous partageons les
+responsabilités, partageons aussi les difficultés : que j'amène maman à
+accepter ta rupture d'un mariage qu'elle souhaite si ardemment, toi, de
+ton côté, amène-la à accepter celui que tu désires.
+
+— Et toi, ne le désires-tu pas aussi ?
+
+Elle vint à son père, les yeux baissés, marchant avec componction.
+
+— Une fille soumise n'a d'autre volonté que celle de son papa.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Pendant que Barincq préparait le brouillon de sa lettre au baron, Anie
+annonçait à sa mère que, décidément, et après un sérieux examen de
+conscience, elle ne pouvait pas se résigner à accepter M. d'Arjuzanx
+pour mari.
+
+Aux premiers mots ce fut de l'étonnement chez madame Barincq, puis de la
+stupéfaction, puis de la colère et de l'indignation qui s'exaspérèrent
+en une crise de larmes.
+
+Elle était la plus malheureuse des femmes ; rien de ce qu'elle désirait
+ne comptait.
+
+Ne sachant à qui s'en prendre, elle tourna sa colère contre son mari.
+
+— C'est ton père avec ses sottes histoires, ses propos vagues, ses
+inquiétudes sans causes, qui a changé tes sentiments pour M. d'Arjuzanx.
+
+Anie défendit son père en répondant que précisément ses sentiments
+n'avaient pas changé : tels ils étaient le jour où on lui avait parlé de
+ce mariage, tels ils étaient encore. M. d'Arjuzanx lui était
+indifférent, et elle n'accepterait jamais de devenir la femme d'un homme
+qu'elle n'aimerait pas ; elle n'aimait pas M. d'Arjuzanx, elle ne
+l'aimerait jamais, elle avait interrogé son cœur, non pas une fois,
+mais vingt, mais cent, la réponse avait toujours été la même ; et,
+puisque ce mariage ne se ferait pas, il convenait de rompre des
+relations qui n'avaient que trop duré et qui, en se prolongeant,
+deviendraient compromettantes. Pour ne pas vouloir du baron, elle ne
+renonçait pas au mariage : il ne fallait donc pas que plus tard on
+cherchât à savoir ce qui s'était passé entre M. d'Arjuzanx et elle, et
+pourquoi ils ne s'étaient pas mariés.
+
+De tous les arguments qu'employa Anie, celui-là fut celui qui porta le
+plus juste et le plus fort ; pendant trop longtemps madame Barincq avait
+vécu dans l'avenir pour que les sécurités du présent lui eussent fait
+perdre l'habitude de l'escompter : pour rompre avec le baron, Anie ne
+rompait pas avec le mariage, et il était très possible, il était même
+probable, il était vraisemblable qu'elle en ferait un beaucoup plus beau
+que celui auquel elle renonçait : pourquoi le baron ne serait-il pas
+remplacé par un prince, le gentillâtre par un homme dans une grande
+situation ?
+
+Alors elle se calma, et si bien, qu'elle voulut donner elle-même le
+texte de la lettre à écrire au baron ; ce qu'il fallait, c'était éviter
+de présenter des explications difficiles, et se contenter de dire avec
+politesse que, leur fille n'étant pas décidée à se marier encore, il
+convenait d'interrompre des entrevues qui pouvaient avoir des
+inconvénients.
+
+Anie et son père se regardèrent, se demandant s'ils devaient profiter de
+cette ouverture, mais ni l'un ni l'autre n'osa commencer ; c'était un si
+heureux résultat d'avoir obtenu l'abandon du baron qu'ils jugèrent plus
+sage de s'en tenir là ; plus tard on agirait pour faire accepter le
+capitaine ; à la vérité tous deux sentaient qu'il eût mieux valu donner
+un autre motif de rupture que celui que madame Barincq proposait, et ne
+pas l'appuyer sur la volonté d'Anie de ne pas se marier encore ; mais
+cela n'était possible qu'en entrant dans des explications devant
+lesquelles le père et la fille reculèrent.
+
+Quand la lettre fut écrite, madame Barincq la relut deux fois, puis,
+avant de l'enfermer dans son enveloppe, elle la balança plusieurs fois
+entre ses doigts :
+
+— Tu veux qu'elle parte ? dit-elle en regardant sa fille.
+
+— Mais certainement.
+
+— Que ta volonté s'accomplisse, et fasse le ciel que ce soit pour ton
+bonheur ! Qui sait si celui qui remplacera M. d'Arjuzanx le vaudra !
+
+Mais cette parole n'émut ni la fille ni le père ; ils savaient, eux,
+combien celui qui devait remplacer le baron valait mieux que celui-ci.
+
+Le lendemain matin, à l'ouverture de l'étude, Barincq entrait dans le
+cabinet de Rébénacq. Quand le notaire entendit parler de rupture avec le
+baron, il ne montra aucune surprise.
+
+— Dois-je t'avouer que je m'y attendais ? dit-il.
+
+— Et pourquoi t'y attendais-tu ?
+
+— Parce que M. d'Arjuzanx n'est pas du tout le mari qui convient à ta
+fille.
+
+— Et tu ne me l'as pas dit ?
+
+— Tu devais t'en apercevoir tout seul ; cela valait mieux.
+
+— M'apercevoir de quoi ?
+
+— De ce que tout le monde disait.
+
+— Mais que disait tout le monde ? Vingt fois j'ai voulu aller au fond de
+certaines paroles énigmatiques ou de silences étranges, on ne m'a jamais
+répondu. Maintenant que ce mariage est rompu, ne parleras-tu pas
+franchement ?
+
+— On s'étonnait que tu consentisses à donner une jolie fille comme
+mademoiselle Anie, discrète, délicate de sentiments, distinguée
+d'esprit, à un homme comme le baron, qui n'est pas précisément doué de
+qualités semblables.
+
+— Que lui reproche-t-on ?
+
+— Un homme qui va en vélocipède à Paris, qui paraît en maillot dans les
+baraques, qui vit en intimité avec un lutteur.
+
+— Ah !
+
+— On ne parlait que de ça à Bayonne et à Orthez.
+
+— On est sévère à Bayonne et à Orthez.
+
+— Tu plaisantes en Parisien sceptique ; mais, si ridicules que te
+paraissent les préjugés provinciaux, crois-tu qu'un homme qui n'a pas
+d'autres occupations et d'autres plaisirs que de briller dans les luttes
+du cirque ou du sport soit précisément le mari qui convienne à une fille
+intelligente comme la tienne ? Quels points de contact vois-tu entre eux ?
+Sois certain que la province n'est pas si bête que Paris l'imagine.
+
+— Sans doute tu as raison, puisque ma fille n'a pas voulu de M.
+d'Arjuzanx.
+
+— J'estime qu'elle a été sage, et j'ajoute que de sa part je n'en suis
+pas étonné.
+
+— Il est vrai qu'elle demande chez son mari d'autres qualités que celles
+que M. d'Arjuzanx pouvait lui offrir ; seulement le mari chez qui nous
+rencontrerions ces qualités n'est pas facile à trouver.
+
+Il y eut un moment de silence ; tout à coup le notaire, prenant son
+menton dans sa main, dit, comme s'il se parlait à lui-même :
+
+— Ça dépend.
+
+— De quoi ça dépend-il ?
+
+— Des qualités exigées.
+
+— Simplement morales et intellectuelles ; physiques aussi, il est vrai,
+car il faut que ce mari plaise à Anie.
+
+— Évidemment. Ainsi la fortune n'entre pour rien dans vos exigences...
+ni la naissance ?
+
+— Pour rien.
+
+— Et la position sociale ?
+
+— C'est une autre affaire.
+
+— Ainsi tu accepterais pour gendre un homme doué de tous les avantages
+corporels et ayant devant lui le plus bel avenir, mais sans fortune et
+sans naissance ?
+
+— Tu as quelqu'un en vue ?
+
+Ils se regardèrent assez longuement sans parler, franchement, les yeux
+dans les yeux.
+
+— Oui, dit enfin le notaire.
+
+— Qui ?
+
+— Note que je ne suis chargé d'aucune ouverture, et que je parle
+simplement en camarade, en ami, de toi d'abord, et aussi de ta fille
+pour qui j'ai une vive sympathie.
+
+— Parle donc.
+
+— Tu ne m'en voudras pas ?
+
+— Le nom.
+
+— Sixte.
+
+C'était assez timidement que le notaire avait prononcé ce nom en
+regardant avec une inquiétude manifeste son ancien camarade, ce fut
+franchement que celui-ci lui tendit la main :
+
+— Je venais pour te parler de lui.
+
+— Et moi je t'en aurais parlé depuis longtemps, si je ne t'avais cru
+engagé avec M. d'Arjuzanx.
+
+— Nous sommes à l'égard du capitaine dans une situation délicate, car
+nous lui avons enlevé une fortune qu'il devait considérer comme sienne.
+
+— Il serait à peu près dans la même situation envers vous, si le
+testament de Gaston n'avait pas été détruit.
+
+— De sorte qu'on peut dire que cette fortune nous a appartenu à l'un et
+à l'autre ; une alliance entre nous remettrait tout en état.
+
+— Veux-tu me permettre de te dire que je me suis demandé plus d'une fois
+comment cette idée ne t'était pas venue ? il est vrai que tu ne
+connaissais pas Sixte comme moi et ne savais pas ce qu'il vaut.
+
+— Je viens de l'apprendre en lisant ses lettres à Gaston trouvées à
+l'inventaire, et elles m'ont inspiré pour lui une véritable estime.
+
+— N'est-ce pas que c'est un brave garçon ?
+
+— J'ai lu aussi les lettres de sa mère et je me suis demandé comment il
+pouvait être le fils de cette coquine.
+
+— S'il est le fils de Gaston, comme on peut le croire, cette paternité
+explique tout.
+
+— C'est ce que je me suis dit, et tout cela : caractère de l'homme,
+filiation, fortune, fait que j'ai pensé à un mariage, et que cette idée
+ayant pris corps, j'ai voulu te la soumettre pour te demander conseil
+d'abord, puis, plus tard, ton concours s'il y a lieu. Car, si je suis
+disposé à l'accepter pour gendre, je ne sais pas si lui est disposé à se
+marier ; et, le fût-il, je ne peux pas lui offrir ma fille.
+
+— Mon amitié pour toi et pour Sixte t'assure à l'avance que je vous suis
+entièrement dévoué à l'un comme à l'autre, et franchement je ne crois
+pas, eu égard à vos situations respectives, que tu pouvais t'adresser à
+un meilleur intermédiaire. A ta question : Sixte est-il disposé à se
+marier ? je puis répondre tout de suite par l'affirmative, il se mariera
+quand il trouvera la femme qu'il désire ; et si, jusqu'à ce moment, il
+est resté garçon, c'est que cette femme ne s'est pas rencontrée. Les
+occasions ne lui ont cependant pas manqué, ce qui ne doit pas te
+surprendre, beau garçon, officier brillant, héritier présumé de Gaston,
+il avait tout pour faire un gendre et un mari désirables. Il est vrai
+que maintenant l'héritage s'est envolé, mais pour cela il n'est pas
+devenu une non-valeur. Ainsi, à l'heure présente, on lui propose deux
+partis.
+
+— Ah !
+
+— Il n'est disposé à accepter ni l'un ni l'autre, et maintenant,
+certainement, il ne balancera pas entre mademoiselle Anie et celles
+qu'on lui propose.
+
+— Certainement ?
+
+— Cela ne fait pas de doute, et tu vas en juger. L'une de ces jeunes
+filles est l'aînée des demoiselles Harraca ; et, quelle que soit la
+déférence de Sixte pour son général, quel que soit son dévouement, son
+respect pour son chef qu'il aime, ils n'iront pas jusqu'à faire de lui
+le mari d'une femme sans le sou, médiocrement agréable, flanquée d'une
+mère impossible et de quatre sœurs qui seront probablement à sa charge
+un jour ; ce serait un suicide. Réalisable peut-être quand Sixte était
+l'héritier probable de Gaston, cette idée est devenue de la folie toute
+pure du jour où l'inventaire a prouvé que le testament sur lequel on
+était en droit de compter n'existait pas, et, pour que la famille
+Harraca ne l'ait pas abandonnée, il faut que les services que Sixte rend
+au général soient tels qu'on le croie capable de tous les sacrifices. Ce
+que je vais te dire, je ne le tiens pas de Sixte, qui est discret, mais
+de la femme du chef d'état-major du général, notre cousine, en bonne
+position pour savoir ce qui se passe dans la famille Harraca. Malgré ses
+apparences de solidité, le pauvre général est perdu de rhumatismes et
+bronchiteux au point de tousser dix mois par an. Si cela était connu,
+bien qu'il n'ait que soixante-deux ans, on le remiserait ; alors, que
+deviendrait-on avec cinq filles à marier ? Tout le souci de la famille
+est donc de cacher la vérité, et s'il ne peut pas devenir commandant de
+corps d'armée, d'arriver au moins à soixante-cinq ans. Pour cela tous
+les moyens sont bons, et les artifices qu'on emploie seraient comiques
+s'ils n'étaient navrants. Sixte, en bon garçon qu'il est, s'associe à
+cette campagne, et si aux dernières grandes manœuvres où le général n'a
+été qu'un invalide la face a été sauvée, c'est à lui qu'on le doit. Il a
+accompli de véritables miracles dont un fait entre cent te donnera
+l'idée : il a appris à imiter l'écriture du général, et quand celui-ci
+doit écrire une lettre de sa propre main tordue par les douleurs, c'est
+celle de Sixte qui la remplace.
+
+— Le brave garçon !
+
+— Tu comprends donc combien on serait heureux de faire un gendre de ce
+brave garçon ; mais, si brave qu'il soit, il ne peut pas se mettre au cou
+la corde de l'officier pauvre. Donc il n'épousera pas mademoiselle
+Harraca, pas plus que mademoiselle Libourg, l'autre jeune fille qu'on
+lui propose. Celle-là appartient au genre riche, et c'est pour sa
+richesse gagnée par deux faillites de son père que Sixte ne veut pas
+d'elle, de sorte qu'elle va être obligée de se rabattre sur un petit
+nobliau du Rustan qui a pour tout mérite de porter les corps saints et
+les reliques dans les processions de Saint-Cernin, d'être brancardier à
+Lourdes, et d'avoir un long nez qui justifie, si l'on veut, sa
+prétention de descendre d'une bâtarde de Louis XV.
+
+— Je comprends qu'elle lui préfère le capitaine.
+
+— Et tu dois comprendre aussi qu'à elle et à mademoiselle Harraca Sixte
+préfère ta fille ; au reste tu seras fixé bientôt là-dessus, j'irai
+demain à Bayonne.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Quand, après plus d'un quart d'heure d'explications entortillées, Sixte
+comprit où tendaient les discours du notaire, il commença par se
+retrancher derrière la réponse qu'avait prévue Anie :
+
+— Mais je ne peux pas entrer en rivalité avec d'Arjuzanx qui est mon
+ami.
+
+— Avez-vous d'autres objections à opposer à ce que je viens de vous
+dire ?
+
+— Aucune.
+
+— Mademoiselle Anie vous plaît-elle ?
+
+— Je la trouve charmante, à tous les points de vue.
+
+— Alors ne vous embarrassez pas de scrupules qui n'ont pas de raison
+d'être : vous n'entrez pas en rivalité avec M. d'Arjuzanx que
+mademoiselle Anie refuse.
+
+— Ah ! elle refuse ! Elle refuse d'épouser d'Arjuzanx ? Comment ?
+Pourquoi ?
+
+Cela fut dit avec une vivacité qui frappa le notaire ; évidemment ce
+sujet ne laissait pas Sixte indifférent.
+
+— Je n'ai pas reçu les confidences de la jeune fille, qui ignore ma
+démarche auprès de vous, cela va sans dire. Je ne peux donc pas vous
+répondre catégoriquement. Mais de celles du père, il résulte que M.
+d'Arjuzanx ne plaît pas, soit pour une raison, soit pour une autre ; et,
+cela étant, la famille trouve convenable de ne pas prolonger des
+relations que le monde pourrait mal interpréter. D'ailleurs ces
+relations ne sont établies que sous condition suspensive, comme nous
+disons, nous autres gens de loi. Quand le baron a fait part à mon ami
+Barincq de son désir d'épouser mademoiselle Anie, celle-ci a répondu
+qu'à ce moment M. d'Arjuzanx lui était indifférent, et que, si on
+voulait d'elle un engagement immédiat, elle ne pouvait pas le prendre,
+puisqu'elle ne connaissait pas celui qu'on lui proposait ; mais que,
+pour ne pas contrarier ses parents touchés par les avantages de cette
+alliance, elle était disposée à se rencontrer avec M. d'Arjuzanx comme
+celui-ci le désirait ; si, en apprenant à le connaître, ses sentiments
+changeaient, elle accepterait ce mariage, sinon elle le refuserait. Il
+paraît que ses sentiments n'ont pas changé. Cette situation n'est-elle
+pas parfaitement nette !
+
+— Il est vrai.
+
+— Maintenant, pourquoi M. d'Arjuzanx ne s'est-il pas fait aimer ? Je n'en
+sais rien. Vous qui êtes son camarade, vous pouvez mieux que moi
+répondre à cette question.
+
+— Sait-on pourquoi l'on aime ? Précisément parce je suis le camarade de
+M. d'Arjuzanx, je trouve qu'il a tout pour être aimé.
+
+— Alors, comme il ne l'a point été, il en résulterait que la jeune fille
+ne pouvait pas être sensible à sa recherche. Pourquoi ? C'est encore une
+question à laquelle je ne me charge pas de répondre. Moi, bonhomme de
+notaire, je ne dois m'en tenir qu'aux faits. Or, ceux qui m'amènent près
+de vous se résument en trois points : 1° Barincq a pour vous autant de
+sympathie que d'estime ; 2° il ne tient pas à la fortune de son gendre ;
+3° il se considère comme le continuateur de son aîné, et en cette
+qualité il croit que c'est un devoir pour lui d'exécuter les engagements
+ou les intentions de Gaston. Cela dit et sans insister d'avantage, ce
+qui ne serait pas dans mon rôle, je vous laisse à vos réflexions.
+Lorsqu'elles seront mûres, vous m'écrirez ou vous viendrez déjeuner à
+Ourteau, ce qui sera mieux, parce que, si vous avez des observations à
+présenter, j'y répondrai de vive voix ; j'étais l'ami et le conseil de
+Gaston, je suis l'ami et le conseil de Barincq, j'ai pour vous une
+amitié véritable : si vous jugez qu'en cette circonstance mes avis
+peuvent vous être utiles, je les mets à votre disposition.
+
+Là-dessus Rébénacq se leva et partit. Pour une première négociation
+c'était assez. Tout bonhomme de notaire qu'il fût, il savait
+parfaitement qu'en posant la question à propos de l'insensibilité
+d'Anie, il avait planté dans le cœur de Sixte un point d'interrogation
+qui allait faire travailler son esprit, et que le mieux était de laisser
+ce travail se faire sans témoin. Il ne pouvait y avoir qu'une réponse à
+cette question ainsi formulée. — Son cœur était gardé. — De là à chercher
+par qui, il n'y avait qu'un pas à franchir, et ce n'était pas un
+brillant officier de dragons qui devait hésiter.
+
+En effet, la surexcitation sur laquelle le notaire comptait se produisit
+chez Sixte, et, quand il fut seul, il ne put pas ne pas s'avouer qu'il
+se trouvait dans un état de trouble violent assez difficile à définir,
+délicieux et douloureux à la fois.
+
+— Hé quoi ! cette belle fille ! Est-ce possible ! Pourquoi pas après
+tout ?
+
+Pourquoi n'aurait-il pas produit sur elle l'impression qu'elle avait
+faite sur lui le jour où, pour la première fois, ils s'étaient trouvés
+en présence sur la grève de la Grande-Plage ? Tandis qu'il était arrêté
+dans son vol par d'Arjuzanx, qui s'accrochait à lui, elle, de son côté,
+était libre, libre de rêver, et même d'arranger dès cette heure sa
+destinée. Était-ce dans sa position de pauvre diable, avec une naissance
+qui était une tare, sans famille, sans relations, sans appuis dans le
+monde, qu'il pouvait avoir l'espérance de lutter contre un rival comme
+d'Arjuzanx ! Ce serait plus que de la folie, de la bêtise ! Pas pour les
+officiers de son espèce, les belles filles riches ! Qu'aurait-il à lui
+offrir ? La vie lui avait été assez cruelle pour lui apprendre ce qu'il
+pouvait, c'est-à-dire moins que rien. Il n'avait donc qu'à s'effacer, à
+laisser le premier rôle à d'Arjuzanx et à prendre celui de confident, ce
+qu'il avait fait. Ainsi, il avait vu grandir l'amour de son rival, et en
+avait suivi le développement, les enthousiasmes comme les inquiétudes et
+les craintes, se tenant à son plan, affectueux avec Anie, mais rien de
+plus, et même lorsqu'il s'observait, réservé.
+
+Mais pourquoi Anie, qui n'était pas retenue par les même raisons,
+n'aurait-elle pas écouté les seules impulsions de son cœur ? Sa fortune
+la laissait maîtresse de faire ce qu'elle voulait, d'aimer qui lui
+plaisait, et la douce autorité qu'elle exerçait sur son père et sa mère
+l'assurait à l'avance qu'elle ne serait jamais violentée dans son choix.
+
+Quand ces hypothèses s'étaient parfois présentées à son esprit, après
+quelques heures passées avec Anie, il les avait toujours repoussées, se
+fâchant contre lui-même de ce qu'il appelait son infatuation ; mais,
+maintenant, elles n'étaient plus rêveries en l'air, et reposaient sur
+deux faits matériels : la rupture avec d'Arjuzanx et la démarche du
+notaire. Sans doute, Rébénacq était sincère en disant qu'il n'avait pas
+reçu les confidences de la jeune fille, et que celle-ci ignorait sa
+démarche ; mais il n'en était pas moins certain que cette démarche se
+faisait avec l'autorisation du père, qui vraisemblablement, ne l'aurait
+pas permise s'il n'avait su qu'il ne serait pas désavoué par sa fille.
+Et la sympathie, l'estime du père, c'était un fait aussi. De même, il y
+en avait encore un autre qui n'était pas de moindre importance : le désir
+de continuer le frère aîné en exécutant, dans une certaine mesure, les
+intentions de celui-ci.
+
+Et, par sa chambre, il tournait à pas précipités, s'arrêtant tout à
+coup, reprenant aussitôt sa marche, répétant machinalement à mi-voix des
+mots entrecoupés :
+
+— Se marier... cette belle fille... se marier... se marier.
+
+C'était celui-là qui revenait le plus souvent, comme le refrain de la
+chanson que chantait son cœur.
+
+Quelle envolée pour lui ! Quel changement de destinée !
+
+Au temps où il se savait l'héritier de Gaston, il s'était arrangé un
+avenir avec un intérieur, une famille, tout ce qui avait si
+douloureusement manqué à sa jeunesse, et, s'il n'avait pas dès ce moment
+réalisé ses rêves, c'est que Gaston ne l'avait pas voulu, se réservant
+de trouver lui-même la femme qu'il voulait lui donner, et qui devait
+réunir un tel ensemble de qualités qu'on ne pouvait la prendre au
+hasard : il fallait chercher, attendre. Mais, en attendant, la mort était
+venue, et le testament qu'il connaissait dans ses dispositions
+principales ne s'était pas retrouvé : de la fortune certaine qui
+permettait tous les espoirs et toutes les ambitions, il était tombé à la
+misère. Si violente qu'eût été la chute, il n'était cependant pas resté
+écrasé. A la vérité, il avait eu un moment de protestation suivi d'une
+période de révolte et d'amères récriminations : qu'avait-il fait pour
+mériter une si rude destinée ? Mais il n'était pas homme à se courber
+sous la main qui le frappait, et à s'aigrir dans le désespoir. Il ne
+pouvait être que soldat, c'était déjà beaucoup qu'il pût l'être, et tout
+de suite, abandonnant l'appartement confortable que la pension que lui
+servait M. de Saint-Christeau lui permettait d'occuper, il avait loué
+une chambre modeste, la meublant simplement des meubles qu'il
+conservait, et réglé les dépenses de cette nouvelle existence sur sa
+solde de capitaine. Et cela s'était fait dignement, sans plainte comme
+sans honte, sinon sans regret ; il aurait la vie de l'officier pauvre, et
+encore serait-elle moins misérable que celle de plusieurs de ses
+camarades, puisqu'il n'avait pas de dettes et n'en ferait jamais.
+
+Et voilà que tout à coup, d'un mot, le notaire lui rouvrait les portes
+de la vie heureuse : cette belle fille qu'il avait dû s'habituer à
+regarder et à traiter comme la femme d'un autre pouvait être la sienne.
+
+— Ah ! vraiment ! ah vraiment !
+
+Et il riait en arpentant sa chambre, dont le parquet craquait sous ses
+coups de talon triomphants.
+
+Réfléchir ? Ah ! bien oui. Ce n'était pas à ses réflexions que le notaire
+l'avait laissé, c'était à la joie.
+
+Cependant, quand le premier trouble commença à se calmer un peu, la
+pensée de d'Arjuzanx se présenta à son esprit, sinon inquiétante, au
+moins gênante. D'Arjuzanx eût été un indifférent ou un inconnu, qu'il
+n'eût pas eu à s'en préoccuper ; c'eût été un simple prétendant refusé,
+comme il devait y en avoir déjà quelques-uns de par le monde, dont il
+n'avait pas à prendre souci. Mais avec d'Arjuzanx il n'en était pas
+ainsi : ils étaient camarades, amis, il avait été son confident, et cette
+qualité lui créait une situation toute particulière qui devait être
+franche et nette, de façon à ne permettre plus tard ni fausses
+interprétations, ni accusations, ni récriminations.
+
+Pour cela il convenait donc qu'il y eût une explication entre eux qui
+précisât bien qu'il ne se posait point en rival : s'il prétendait à la
+main d'Anie, c'est qu'elle était libre ; s'il passait au premier rang,
+après s'être si longtemps effacé, c'est que ce premier rang n'était plus
+occupé. Il connaissait trop d'Arjuzanx pour imaginer que cette
+communication serait accueillie d'un front serein, mais il croyait le
+connaître trop bien aussi pour admettre qu'elle pût provoquer une
+rupture ou une querelle entre eux : il y aurait mécontentement, vexation,
+blessure d'amour-propre, mais ce serait tout ; plus tard d'Arjuzanx
+serait le premier à se dire que cette démarche était d'une entière
+loyauté et qu'il n'avait qu'à se soumettre à la force des choses.
+
+Aussitôt il lui écrivit pour le prévenir que le surlendemain il irait à
+Seignos afin d'avoir avec lui un entretien sur un sujet important, le
+priant, au cas où ce rendez-vous indiqué ne lui conviendrait pas, de
+l'en avertir par un mot, et de lui en donner un autre.
+
+Le lendemain, aucune réponse n'étant arrivée, Sixte prit le train pour
+Seignos, un peu surpris que d'Arjuzanx ne lui eût pas écrit qu'il
+l'attendait, mais ne doutant pas cependant de le rencontrer ; aussi ne
+fut-il pas peu étonné quand un jardinier, qu'il rencontra, répondit à sa
+question « que M. le baron n'était pas au château. »
+
+— Où est-il ?
+
+— Je n'en sais rien ; mais M. Toulourenc vous le dira mieux que moi.
+
+En effet, Toulourenc, l'ancien lutteur que le baron avait recueilli, un
+peu pour travailler avec lui, et beaucoup par charité, faisait, en
+quelque sorte, fonction de majordome au château, et en cette qualité
+devait savoir ce que les gens de service ignoraient.
+
+L'absence du baron ne fut pas le seul sujet d'étonnement du capitaine ;
+comme il se dirigeait vers le château, il n'aperçut aucun des nombreux
+ouvriers qui, en ces derniers temps, travaillaient aux jardins et au
+château lui-même, pour que le vieux domaine, abandonné depuis si
+longtemps, fût digne de recevoir Anie lorsqu'elle viendrait l'habiter.
+Comme ces travaux considérables s'appliquaient à tout : aux pelouses
+qu'il fallait retourner et vallonner ; aux toits qu'il fallait refaire ; à
+la façade qu'il fallait ravaler ; aux volets et aux fenêtres qu'il
+fallait repeindre, et à tout l'intérieur qui était entièrement à
+reprendre du haut en bas, on les poussait aussi activement que possible
+sans temps perdu, sans respect du dimanche ou des lendemains de paie.
+Cependant, ce jour-là, tous les chantiers étaient déserts aussi bien
+dans les jardins qu'aux environs de la maison ; pas un ouvrier ; partout
+l'image du travail brusquement interrompu : les brouettes sur les
+pelouses ; les échelles sur les toits ; contre les façades les
+échafaudages ; au pied des constructions les pierres, le sable, le
+mortier gâché tout prêt à être employé et resté là.
+
+Le même abandon se retrouvait à l'intérieur et le haut vestibule aux
+voûtes sonores était plein des copeaux et des papillotes des menuisiers,
+mêlés aux baquets, aux bidons et aux échelles des peintres.
+
+Il fallut un certain temps avant qu'une servante répondît au coup de
+sonnette de Sixte : elle dit comme le jardinier que M. le baron n'était
+pas au château.
+
+— Et M. Toulourenc ?
+
+— Ah ! voilà. M. Toulourenc est en train de fricasser une fressure
+d'agneau ; et quand il fait la cuisine, il ne peut pas se déranger.
+
+— Eh bien, dit le capitaine, je vais l'aller trouver dans sa cuisine.
+
+— Si monsieur veut.
+
+Devant un fourneau au charbon de bois qui jetait de pétillantes
+étincelles dans la vaste cuisine, Toulourenc, ses larges reins d'hercule
+ceints d'un tablier de toile blanche, présidait gravement à la cuisson
+de sa fressure, une cuiller de bois à la main ; quand, en se retournant,
+il reconnut le capitaine, il porta machinalement cette cuiller à son
+front en faisant le salut militaire.
+
+— Oh ! mon capitaine, excusez-moi.
+
+— De quoi donc ?
+
+— De vous recevoir ici ; mais voilà la chose : j'aime la fressure et on ne
+sait pas l'accommoder ici, on la fait revenir au beurre quand c'est de
+l'huile qu'il faut ; alors, comme je suis seul, je m'en préparais une à
+la mode de mon pays.
+
+— Vous êtes donc seul au château ?
+
+— Oui, mon capitaine ; M. le baron est en voyage.
+
+— Depuis quand ?
+
+— Depuis vendredi.
+
+— Pour longtemps ?
+
+— Je n'en sais rien ; et, comme mon capitaine est l'ami de. M. le baron,
+je peux bien lui dire que j'en suis tourmenté.
+
+— Comment cela ?
+
+Avant de répondre, Toulourenc versa une demi-bouteille de vin blanc dans
+sa casserole.
+
+— Faut que ça réduise sur feu vif, dit-il ; pendant que ça cuira je vous
+raconterai la chose. Voulez-vous entrer dans le petit salon ?
+
+— Nous sommes très bien ici.
+
+— Donc, vendredi, pendant que je travaillais avec M. le baron, on lui
+apporte une lettre ; il la lit, son visage se décolore et ses mains
+tremblent. Il n'y avait pas besoin d'être fin pour deviner que c'était
+une mauvaise nouvelle. Sans rien dire je file pour ne pas le gêner. Deux
+heures après, qu'est-ce que j'apprends ? Ce qui va vous renverser aussi,
+je parie : qu'il a donné ordre à tous les entrepreneurs d'interrompre les
+travaux partout le soir même, et de laisser les choses dans l'état où
+elles sont, sans s'inquiéter du reste. Qu'est-ce que cela veut dire ?
+Vous pensez bien que je n'ai pas l'idée de le questionner. D'ailleurs,
+il ne m'en laisse pas le temps, il me fait appeler et m'annonce qu'il
+part en voyage ; je lui demande comme toujours où il faut lui envoyer ses
+lettres ; il me répond qu'il n'y a qu'à les garder. Cinq minutes après,
+il monte sur sa bicyclette et le voilà parti avec une figure plus
+tourmentée encore que celle que je lui avais vue quand il avait reçu la
+lettre. Où est-il ? Depuis vendredi nous sommes sans nouvelles. Si vous
+pouvez me dire ce que ça signifie et ce que j'ai à faire, je vous en
+serai reconnaissant : partout on me poursuit tant et tant que je n'ose
+plus sortir.
+
+Ce que cela signifiait, Sixte le devinait : en recevant la lettre qui lui
+annonçait le refus d'Anie, le baron avait interrompu les travaux qu'il
+ne faisait exécuter que pour recevoir sa femme, et il était parti
+furieux ou désespéré, en tout cas dans un état violent ; mais c'étaient
+là des explications qu'il n'y avait pas nécessité de donner à Toulourenc
+qui, d'ailleurs, faisait tout ce qu'il fallait pour se consoler.
+
+Assurément Sixte eût préféré avoir une explication avec le baron, mais
+puisqu'en partant celui-ci paraissait renoncer à toute espérance, il
+fallait bien accepter la situation telle que ce départ la faisait : ce
+n'était pas la main d'une fille déjà engagée qu'il demandait, c'était
+celle d'une fille libre ; il expliquerait cela à d'Arjuzanx dans une
+lettre, franchement, loyalement.
+
+Et, au lieu de revenir à Bayonne, il prit le train pour Puyoo d'où une
+voiture l'amena chez Rébénacq, qui, immédiatement, tout fier du succès
+de sa négociation, alla avec lui au château.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Quand Barincq revint de reconduire Sixte et le notaire, il trouva sa
+femme qui l'attendait, anxieuse :
+
+— Que voulaient Rébénacq et le capitaine ? demanda-t-elle avec une
+vivacité fébrile.
+
+Bien qu'il s'attendit à être interrogé et se fût préparé, il ne répondit
+pas tout de suite.
+
+— C'est pour un nouveau testament ? dit-elle.
+
+— Oh ! pas du tout.
+
+— Eh bien alors ?
+
+— Tu vas être surprise... et, je le pense, satisfaite aussi.
+
+— Surprise, je le suis, satisfaite, de quoi ?
+
+A ce moment Anie vint les rejoindre, pressentant que son père devait
+avoir besoin d'elle.
+
+— Voilà justement Anie, dit-il en respirant, et je suis aise qu'elle
+arrive, car ce que j'ai à vous apprendre la touche autant que nous, et
+même plus que nous encore... si vive que soit notre tendresse pour elle.
+
+Voyant son père entasser les paroles sans oser se décider, elle se
+décida à brusquer la situation :
+
+— M. Sixte est venu te demander ma main ? dit-elle.
+
+— Anie ! s'écria sa mère suffoquée.
+
+— Précisément.
+
+— Est-ce possible ! s'écria madame Barincq.
+
+Après avoir engagé l'action avec cette vigueur, Anie voulut se jeter
+elle-même dans la mêlée :
+
+— S'il ne m'avait pas crue engagée avec M. d'Arjuzanx, il y a longtemps
+qu'il l'aurait fait.
+
+— Il te l'a dit ? demanda madame Barincq frémissante.
+
+— Il ne le pouvait pas puisqu'il est l'ami de M. d'Arjuzanx.
+
+— Alors ?
+
+— Est-il besoin de paroles pour s'entendre ?
+
+— Vous vous êtes entendus ?
+
+— Tu le vois, maman.
+
+A ces mots madame Barincq se laissa tomber sur un fauteuil :
+
+— Malheureux que nous sommes ! murmura-t-elle.
+
+Anie vint à elle et lui posant la main sur le bras tendrement :
+
+— Pourquoi malheureux ? dit-elle d'une voix douce et caressante. Qui est
+malheureux ? Est-ce moi ? Je n'ai jamais éprouvé joie plus profonde,
+bonheur plus complet. Est-ce mon père ? Je ne vois pas que ses yeux
+expriment le mécontentement ou le chagrin. Est-ce toi ?
+
+— Oui, moi, qui me demande si je rêve ou si je suis folle.
+
+— Et que peux-tu désirer chez un gendre que tu ne trouves chez M. Sixte ?
+Beau garçon, ne l'est-il pas ? et avec cela distingué, l'air bon, d'une
+bonté sans faiblesse. Intelligent, ne l'est-il pas aussi ? Non seulement
+pour tout ce qui touche à son métier, sa carrière le prouve, mais d'une
+intelligence étendue qui ne se spécialise pas sur un seul point : ce
+n'est pas un officier qui n'a que du vernis, comme on dit dans le monde
+militaire, c'est un esprit qui comprend, qui sait, qui sent.
+
+— Et sa naissance ?
+
+— Est-ce que tu t'imaginais qu'un prince me demanderait en mariage ?
+
+— Je ne parle pas des titres, mais de la famille.
+
+Barincq, qui jusque-là avait laissé sa fille mener l'entretien, assuré à
+l'avance qu'elle le ferait avec plus d'autorité que lui, voulut
+l'appuyer :
+
+— Et si le capitaine est le fils de Gaston, dit-il, cette paternité
+n'est-elle pas la meilleure pour nous ?
+
+— Cette paternité ne peut faire de lui qu'un bâtard, et ne lui donne
+pas de famille.
+
+— Eh bien, tant mieux, répliqua Anie vivement, s'il n'a pas de famille
+il n'en sera que mieux à nous ; je n'aurai pas à lutter contre un
+beau-père, une belle-mère, des parents plus ou moins hostiles. Nous
+serons tout pour lui ; tu seras sa mère. N'est-ce rien cela ?
+
+Longuement madame Barincq sans répondre regarda sa fille d'un air dans
+lequel il y avait autant d'indignation que de chagrin, puis, se tournant
+vers son mari :
+
+— Qu'as-tu dit ? demanda-t-elle.
+
+— Que je devais vous soumettre cette proposition à l'une et à l'autre.
+
+— Dieu soit loué, nous avons du temps à nous.
+
+Mais elle se trompait, Anie ne lui laissa pas ce temps sur lequel elle
+comptait pour organiser la défense et trouver, elle qui n'était pas
+femme de premier jet, des arguments de refus auxquels il n'y aurait rien
+à répondre. Chose extraordinaire, ce ne fut pas la fille qui resta court
+devant la mère, soumise par la force de la persuasion, ce fut la mère
+qui se laissa convaincre par la fille et eut la stupéfaction de voir
+qu'elle avait dit « oui » quand elle voulait dire « non ».
+
+Cette stupéfaction ne fut pas moins vive chez elle lorsque, le mariage
+ayant été décidé et le jour fixé, il fut question de la rédaction du
+contrat : son mari ne voulait-il pas faire plus pour Sixte qu'il n'avait
+promis au baron ?
+
+— Veux-tu donc nous dépouiller ? s'écria-t-elle.
+
+— Pourquoi pas ?
+
+— Au profit d'un homme qui n'a rien !
+
+— C'est parce qu'il n'a rien que nous devons compenser ce qui lui
+manque.
+
+— C'est de la folie.
+
+— Ce que nous nous retirons, c'est à notre fille que nous le donnons.
+
+— Non, ce n'est pas à notre fille, c'est à notre gendre, et il semble
+que ce soit à lui que tu penses plus qu'à elle. Que t'a-t-il fait ?
+Qu'est-il pour toi ? C'est à n'y rien comprendre.
+
+Et, comme il était disposé à faire deux parts égales de sa fortune,
+l'une pour Sixte, l'autre pour lui-même, ce qui, selon sa conscience,
+n'était que juste, il dut, devant la résistance de sa femme, se modérer
+dans ses élans de générosité, qui n'étaient en réalité qu'une
+réparation.
+
+— Faisons un contrat convenable, dit madame Barincq, et plus tard, quand
+nous verrons ce qu'est ce mari que vous m'imposez, nous lui donnerons ce
+qu'il méritera. Pourquoi remettre notre fortune entre ses mains ?
+beaucoup d'officiers sont dépensiers ; je ne vois pas l'intérêt qu'il y a
+à le mettre à même de se ruiner si l'envie lui en prenait ; en dons, tout
+ce que tu voudras et ce qui lui sera nécessaire ou agréable ; en dû, pas
+plus que ce qui est honorable.
+
+Comme en réalité il importait peu que la restitution qu'il cherchait
+avant tout se fît d'une façon ou d'une autre, il n'insista pas
+davantage. Sixte aurait sa part de la fortune de Gaston, c'était
+l'essentiel. Assurément il n'imaginait pas que Sixte fût jamais amené à
+se ruiner, mais enfin le langage de sa femme était trop prudent et trop
+sensé pour qu'il ne l'acceptât pas.
+
+Une autre question qu'ils agitèrent non moins vivement fut celle de la
+cérémonie même du mariage. A raison de la mort encore si récente de son
+frère, Barincq n'aurait voulu aucune cérémonie : une simple bénédiction
+nuptiale suivie d'un déjeuner pour la famille et les témoins, cela lui
+suffisait ; mais pour madame Barincq les choses ne pouvaient pas se
+passer ainsi ; sa fille eût épousé le baron que cette simplicité eût été
+une marque de goût, mais avec le capitaine Sixte, avec M. Valentin
+Sixte, on aurait l'air de vouloir se cacher et cela ne pouvait pas lui
+convenir ; au contraire il fallait faire les choses de façon à imposer
+silence aux mauvaises langues, et profiter de ce mariage pour prendre
+position dans le pays. Les six mois de deuil seraient écoulés, on
+pouvait donc ouvrir le château à des invités. Vingt ans auparavant elle
+eût reçu ces invités en leur donnant un déjeuner et un bal champêtre,
+mais, la mode de ces réjouissances bourgeoises étant passée, on leur
+offrirait un lunch assis, servi sur de petites tables installées sous
+une vaste tente élevée dans le jardin ; cela permettrait de réunir un
+plus grand nombre de personnes, les parents, les alliés de la famille de
+Saint-Christeau, et aussi le monde militaire officiel de Bayonne, les
+camarades de Sixte.
+
+Il ne fallut pas moins de six semaines pour les préparatifs : le
+trousseau, les toilettes commandées à Paris qu'une _première_ vint
+essayer à Ourteau, et aussi l'installation au château d'un appartement
+pour le jeune ménage, en même temps que celle d'une maison à Bayonne.
+
+Cette installation au château fut un nouveau sujet de discussion entre
+le mari et la femme, car, fidèle à son idée de restitution, Barincq
+voulait abandonner son propre appartement, c'est-à-dire celui de Gaston,
+à Sixte et à Anie ; mais madame Barincq n'accepta pas cet arrangement ou
+plutôt ce dérangement.
+
+— Ne sommes-nous plus rien chez nous ? dit-elle indignée.
+
+— A notre âge.
+
+Cette fois ce ne fut pas du côté de son père que la fille se rangea, et
+il dut céder à leurs volontés : ce serait au second étage qu'il voulait
+prendre pour lui qu'on leur aménagerait cet appartement ; et, ne pouvant
+pas leur donner les pièces qu'il désirait, il se rattrapa sur le
+mobilier en choisissant dans le château pour le placer chez eux tout ce
+qui avait une valeur artistique quelconque ou l'intérêt d'un souvenir ;
+dans le cabinet de travail de Sixte, le portrait et le bureau de Gaston ;
+dans celui d'Anie, un magnifique tapis de fabrication arabe, haute
+laine, à dessins riches de couleurs, de ceux que les antiquaires
+appellent _tapis de Mascara_, et un cabinet à deux corps à quatre
+vantaux en bois de noyer sculpté datant de Henri II dans lequel il avait
+rangé une collection de livres de choix aux plus jolies reliures ; enfin,
+dans la chambre à coucher, des tentures en soie brodée, appliquée et
+rehaussée d'or et d'argent, représentant Henri IV en Apollon, et un
+grand lit à baldaquin du dix-septième siècle avec pentes, courtines et
+plafond en velours ciselé de Gênes.
+
+Comme Anie et Sixte se défendaient qu'il dépouillât ainsi le château
+tout entier pour orner leur appartement de ce qui, pendant une longue
+suite d'années, avait été accumulé par les héritages de famille, il leur
+dut avouer dans quel but il se donnait tant de peine :
+
+— Je veux vous organiser un nid qui soit un reliquaire pour vos
+souvenirs, digne de vous, de votre jeunesse, de votre tendresse. Comme
+les fonctions de Sixte, et surtout les exigences du général ne vous
+permettent pas un voyage de noces — ce dont, à vrai dire, je ne suis pas
+fâché, car ces voyages, sous prétexte d'éloignement et d'isolement, ne
+sont en réalité que des occasions de promiscuité gênante ou blessante,
+dans lesquelles on éparpille ses souvenirs sans jamais pouvoir mettre la
+main dessus plus tard, quand il serait bon de se retremper
+dedans — j'estime que le jour de votre mariage doit se passer tout entier
+ici, et s'achever dans cet appartement, que je vous arrange à cette
+intention. Je sais bien que ce jour-là les parents sont encombrants,
+aussi mon intention est-elle que ma bonne femme et moi nous nous en
+allions à Biarritz, où vous viendrez nous rejoindre le lendemain ou le
+surlendemain, enfin quand il vous plaira. Par ce moyen, vous aurez la
+pleine liberté du tête-à-tête dans cette maison, qui a été celle de
+votre grand-père et de vos aïeux : la chaîne ne sera pas interrompue,
+et, plus tard, vos enfants feront comme vous, puisque le château ne
+sortira jamais de la famille.
+
+Pendant ces six semaines Sixte vint tous les jours au château, faisant à
+cheval les trente kilomètres qui séparent Bayonne de Ourteau, les heures
+des trains ne lui permettant pas d'user du chemin de fer. A quatre
+heures moins cinq, son ordonnance lui amenait son cheval ; à quatre
+heures il l'enfourchait, et, entre six heures quinze et six heures
+vingt, il arrivait devant la grille du château, où il trouvait Anie qui
+l'attendait. Le concierge prenait le cheval pour le conduire à l'écurie,
+où il se reposait jusqu'au lendemain, un autre devant servir pour le
+retour à Bayonne ; et, par l'allée qui longe le Gave, les deux fiancés, à
+pas lents, s'entretenant, se regardant, gagnaient la maison. Une humide
+fraîcheur se dégageait de l'eau bouillonnante ; la lumière rasante du
+soleil abaissé glissait sous le couvert des saules cendrés et
+s'allongeait en nappes d'or dans le fouillis des hautes herbes. Et
+chaque soir, avec le jour décroissant, le spectacle changeait : les
+feuilles prenaient insensiblement leurs teintes roses ou jaunes de
+l'automne, et sur les prairies fumaient des vapeurs blanches d'où
+émergeaient les vaches.
+
+Mais ce n'était point des charmes du paysage qu'ils s'inquiétaient, des
+jeux de la lumière, de la musique des eaux, de la poésie du soir : ils
+s'entretenaient simplement d'eux, à mi-voix, de leur bonheur présent, de
+leur bonheur à venir. Si parfois Sixte venait à parler de ce qui se
+déroulait devant leurs yeux, c'était pour louer le talent avec lequel
+elle avait rendu dans ses études, poursuivies continuellement depuis six
+mois, les aspects vaporeux et tendres de ce Gave et de ses rives. Et
+quand elle s'en défendait en disant qu'il était trop partial, et qu'elle
+ne méritait pas ces éloges, il les précisait : s'il était vrai qu'elle
+fût encore une écolière en arrivant à Ourteau, au moins en cela qu'elle
+subissait l'influence de ses maîtres, cette nature qu'elle traduisait si
+bien et interprétait si merveilleusement, parce qu'il existait sans
+doute un accord intime entre elle et ce pays, avait certainement fait
+d'elle une artiste : rien de plus original, de plus personnel que ces
+études.
+
+Quand madame Barincq avait entendu parler de ces visites quotidiennes,
+elle s'était montrée assez sceptique, disant que trente kilomètres à
+l'aller et trente kilomètres au retour ne tarderaient pas à faire plus
+de soixante kilomètres ; mais, quand elle avait vu que ces soixante
+kilomètres pas plus que la chaleur ou la pluie n'avaient d'influence sur
+la régularité de Sixte, elle avait commencé à le regarder d'un œil un
+peu plus favorable, et à reconnaître en lui des qualités qu'elle ne
+soupçonnait pas ; aussi, lorsqu'elle parlait de lui avec Anie,
+répétait-elle son mot favori, celui qui pour elle résumait tout :
+
+— Décidément, il est très convenable.
+
+Et, pour qu'il fût plus convenable encore, elle veillait elle-même à ce
+que Manuel ne négligeât point la chambre mise à la disposition de Sixte,
+et dans laquelle il faisait sa toilette en arrivant, et reprenait au
+départ son uniforme poussiéreux.
+
+Mais ce qui paraissait convenable à Ourteau passait à Bayonne, dans le
+monde militaire, pour excessif.
+
+— A-t-on idée de ça ! S'exposer à crever deux jolies juments pour une
+jeune grue ! Il se prépare d'agréables exercices.
+
+Excessifs pour les camarades, ces voyages étaient absolument ridicules
+pour les femmes et les filles des camarades.
+
+— Vous savez que le capitaine Sixte fait tous les jours soixante
+kilomètres à cheval pour aller voir sa fiancée et revenir coucher à
+Bayonne ?
+
+— Le général le permet !
+
+— Le pauvre général a si grand besoin de lui !
+
+— Le fait est que... Enfin ! Ces filles riches sont vraiment incroyables
+avec leurs exigences. Il me semble que, si celle-là avait eu un peu de
+tact, elle aurait eu l'intelligence de montrer que, quand on se paie un
+mari, il n'est pas nécessaire de crier sur les toits qu'on peut lui
+faire faire tout ce qu'on veut.
+
+— Vous irez au mariage ?
+
+— Peut-être ; pour voir, ça promet d'être drôle.
+
+En attendant qu'on allât au mariage, on ne manquait pas de prendre un
+peu avant quatre heures la route de Saint-Palais pour but de promenade,
+de la porte de Mousserolle jusqu'à Saint-Pierre d'Irube, à seule fin de
+voir passer le capitaine Sixte d'une allure régulière, si bien occupé à
+égaliser son poids sur sa jument et à la soulager par un parfait accord
+de la main et des jambes, que c'était à peine s'il répondait aux saluts
+qu'on lui adressait.
+
+— L'imbécile !
+
+Et les mères qui avaient reçu une solide éducation ne manquaient pas de
+dégager la leçon morale qu'enseignait ce spectacle : à savoir que
+l'argent est tout en ce monde.
+
+Enfin, le jour du mariage arriva et, contrairement aux pronostics de
+madame Barincq qui répétait du matin au soir que la malice des choses
+allait certainement leur jouer quelque mauvais tour, tout se trouva
+prêt : les toilettes de la fille et de la mère, l'installation de la
+maison de Bayonne, l'aménagement de l'appartement d'Ourteau, la tente,
+le lunch ; le temps lui-même qui, au dire de madame Barincq, ne pouvait
+être qu'exécrable, se trouva radieux.
+
+Des voitures avaient été mises à la disposition des invités : — à Puyoo
+des landaus pour prendre à la descente du chemin de fer ceux qui
+viendraient par les lignes de Dax et d'Orthez ; à Bayonne des grands
+breacks, conduits par des postillons à la veste galonnée d'argent et au
+chapeau pointu enguirlandé de rubans, pour amener en poste ceux qui
+trouveraient plus agréable ou plus économique de se servir de la voie de
+terre.
+
+La cérémonie était fixée à 11 heures 1/2 ; à 11 heures 25 le général, qui
+était un des témoins de Sixte, fit son entrée dans le salon, en grande
+tenue, accompagné de sa femme ainsi que de ses cinq filles, et aussitôt
+Anie s'avança au-devant de lui.
+
+— Tous mes compliments, mademoiselle, dit-il gracieusement en
+l'examinant sous le voile à la juive qui recouvrait jusqu'aux pieds sa
+robe de satin, vous êtes la première mariée que je vois prête à l'heure.
+
+— C'est que j'ai sans doute la vocation militaire, répondit-elle en
+souriant.
+
+Comme l'église et la mairie, qui se font face, sont à moins de trois
+cents mètres du château, on devait, en cas de beau temps, ne pas monter
+en voiture pour ce court trajet. Quand le cortège arriva sur la place,
+il y trouva les douze pompiers formant la haie, et la fanfare le salua
+d'un pas redoublé.
+
+Jamais dans l'église trop petite on n'avait vu tant d'uniformes, et les
+rayons du soleil, passant librement par les claires fenêtres sans
+vitraux, faisaient miroiter l'or des galons en nappes rutilantes, qui
+éblouirent si bien le curé, d'un caractère simple et timide, qu'au lieu
+de prononcer l'allocution qu'il avait longuement travaillée, il se
+contenta de leur lire, en la bredouillant, celle qui servait à tous ses
+paroissiens.
+
+Au reste, eût il débité avec l'onction qu'il voulait son discours
+inédit, qu'il n'eût pas été mieux écouté de cette assistance, cependant
+religieuse : ce n'était pas des oreilles qu'elle avait, mais des yeux.
+
+Dans le monde militaire on ne connaissait pas Anie ; plusieurs des
+parents de la famille Barincq voyaient Sixte pour la première fois. Et
+on les regardait, on les étudiait, on les tournait et les retournait
+curieusement : les militaires évaluaient la fortune de la femme, les
+parents le présent et l'avenir du mari.
+
+— Ils n'auront pas moins de cent cinquante mille francs de rente.
+
+— Est-ce possible ? Alors ils auront hôtel à Paris.
+
+— En tout cas ils donneront à danser à Bayonne.
+
+On ne variait pas moins dans les appréciations physiques : certainement
+elle louchait ; il ne serait pas étonnant qu'elle devint poitrinaire ; à
+coup sûr elle se teignait les cheveux ; on ne pouvait pas dire que sa
+toilette fût riche, mais elle était d'un goût parisien tout à fait
+scandaleux.
+
+Et Sixte, qui jusque-là avait passé pour le plus bel officier de
+Bayonne, avait-il l'air assez humilié !
+
+— Dame ! un vendu.
+
+La sacristie étant trop petite pour le défilé, il avait été convenu que
+tout le monde passerait par le château et qu'il n'y aurait pas deux
+catégories d'invités, les uns qui devaient luncher, et d'autres qui
+devaient se contenter de la vue du cortège.
+
+Barincq avait mis sa gloire de propriétaire dans ce lunch, dont le menu
+se composait exclusivement de ses produits : saumons pris dans sa
+pêcherie ; jambons de sa porcherie ; dindes de sa basse-cour ;
+chauds-froids de faisans et de perdreaux tués sur ses terres ; fleurs et
+fruits de son jardin et de ses serres.
+
+On lui fit meilleur accueil qu'aux mariés, et il y eut unanimité pour le
+déclarer excellent, pas très distingué, mais d'une qualité supérieure,
+ce qui, d'ailleurs, est facile pour les gens qui ne comptent pas.
+
+Anie, au bras de son mari, allait de table en table, son voile ôté
+maintenant, adressant à chacun quelques mots aimables ou un sourire.
+L'élément militaire s'était massé dans une partie de la tente qu'il
+occupait en maître. Là, il se passa le contraire de ce qui s'était
+produit dans le clan de la famille où l'on avait été froid pour Sixte,
+ce fut pour Anie que l'on fut réservé, et si nettement au moins chez les
+femmes que Sixte crut devoir plaider les circonstances atténuantes en
+leur faveur.
+
+— Si vous saviez, dit-il à voix basse, à quel paroxysme d'envie arrivent
+les femmes pauvres de notre monde, en peine de filles à marier !
+
+— Je m'en doute.
+
+— Vous doutez-vous aussi que mademoiselle Laurence Harraca, l'aînée des
+filles de mon général, est la seule qui ait un chapeau de Lebel et une
+robe parisienne, les quatre autres n'ont que des copies exécutées par
+elles à la maison.
+
+— Ça se voit ; mais je ne trouve pas que ce soit une raison pour me
+déshabiller et m'habiller comme ça : est-ce que je ne les ai pas connus
+ces artifices des filles pauvres, et je n'avais pas des modèles de
+Lebel.
+
+De table en table ils arrivèrent à celle où le baron d'Arjuzanx était
+assis avec des jeunes gens du pays. Comme il s'était rendu directement à
+l'église, ils ne s'étaient pas encore vus. Il y eut un moment d'embarras
+que d'Arjuzanx parut vouloir abréger en complimentant Anie et en serrant
+la main de Sixte.
+
+Ce fut pour tous les deux un soulagement qu'ils se gardèrent bien de
+montrer.
+
+— Saviez-vous que M. d'Arjuzanx fût de retour ? demanda Anie.
+
+— Non.
+
+— Ni moi.
+
+Une heure après, comme on se promenait dans le jardin, Anie, qui venait
+de reconduire une de ses parentes, se trouva face à face avec
+d'Arjuzanx, qui vint au-devant d'elle.
+
+Il affectait le calme et l'indifférence, cependant il était facile de
+lire l'émotion sous son sourire.
+
+Il la salua en lui disant :
+
+— Je vous aimais tant, que votre refus n'a pas tué mon amour ; je
+n'aimerai jamais que vous.
+
+Avant qu'elle fût revenue de son trouble, il s'était éloigné.
+
+
+
+
+FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE
+
+
+
+
+TROISIÈME PARTIE
+
+
+
+
+I
+
+
+A courte distance de la mer, dont les vents brisés par les dunes et les
+_pignadas_ rafraîchissent la température ; au confluent d'une rivière
+capricieuse et d'un beau fleuve, à l'endroit précis où sa courbe
+s'arrondit le plus noblement ; entourée de paysages verts et gras comme
+ceux de la Normandie, en face d'un plateau boisé avec de claires
+échappées de vue sur des vallées largement ouvertes, Bayonne serait une
+des plus jolies villes du Midi, n'étaient ses fortifications.
+
+C'est pour ne pas se laisser enserrer dans ces fortifications démodées,
+que les habitants qui ne sont pas retenus dans la ville pour une raison
+impérieuse se sont fait construire des maisons sur la route d'Espagne,
+dans la vallée de la Nive, et le long de l'Adour, en façade sur une
+belle promenade plantée de grands arbres qu'on appelle les Allées
+marines.
+
+C'était une de ces maisons que Barincq avait choisie pour ses enfants,
+une des plus élégantes, sinon des plus riches, en forme de chalet avec
+des avant-corps enguirlandés de plantes grimpantes, au milieu d'un
+jardin aux arbres toujours verts, aux magnolias gigantesques, sur les
+pelouses duquel s'élançaient des touffes de gynerium d'une végétation
+extraordinaire, digne de celle des pampas. Une de ces pelouses était
+réservée au lawn-tennis, l'autre au crocket, de même qu'une pièce du
+rez-de-chaussée l'était à un billard.
+
+Une fois par semaine la maison était ouverte, le filet du lawn-tennis
+tendu, les portes du crocket plantées, et dans la salle à manger était
+dressé un buffet, où se retrouvaient les produits de la terre
+plantureuse d'Ourteau, qui justifiaient les 150,000 francs de rente
+qu'on attribuait au jeune ménage, et même les 200,000 que les estomacs
+satisfaits lui reconnaissaient.
+
+Était-ce ce buffet, était-ce le charme d'Anie, était-ce simplement parce
+qu'elle faisait partie maintenant de la famille militaire ? mais le
+certain c'est qu'elle était adoptée comme une gloire.
+
+— Nous avons madame de Saint-Christeau !
+
+C'était tout dire.
+
+Comme cela se voit souvent dans le monde militaire, on avait ajouté le
+nom de la femme à celui du mari, et personne n'eût pensé à le lui
+contester, puisqu'on en était fier.
+
+Et même on savait d'autant plus gré à Anie d'avoir apporté ce panache à
+son mari, qu'elle ne s'en paraît pas elle-même, et ne profitait pas de
+sa naissance pour faire bande à part avec les deux ou trois femmes à
+particule de la garnison.
+
+Ses jeudis étaient si suivis que les réceptions de la générale
+paraissaient mornes à côté ; et plus d'une fois on lui avait insinué
+qu'elle pourrait bien aussi avoir des dimanches.
+
+Mais elle trouvait qu'un jour par semaine donné à la camaraderie,
+c'était assez comme ça.
+
+Les dimanches d'ailleurs appartenaient à ses parents et à Ourteau, les
+autres jours à son mari, à l'intimité, à leur amour.
+
+Bien que Sixte fût étroitement pris par son service auprès du général
+qui n'écrivait plus du tout, et gardait quelquefois la chambre durant
+des semaines entières, ne sortant que pour retomber aussitôt dans son
+fauteuil, malade de l'effort même qu'il s'était imposé, coûte que coûte,
+ils avaient cependant des heures de liberté, le matin et le soir, où ils
+pouvaient être entièrement l'un à l'autre, sans que personne se glissât
+entre eux.
+
+Le matin de bonne heure, ils montaient à cheval ; pendant des vacances
+passées chez une de ses amies, Anie avait pris quelques leçons
+d'équitation, et si elle n'était point une écuyère correcte, au moins
+savait-elle se tenir, et sa souplesse naturelle, sa légèreté, sa
+crânerie, son adresse, aidées des leçons de Sixte, faisaient le reste.
+
+Ils suivaient la rive de l'Adour jusqu'à la balise de Blanc-Pignon, et
+là, mettant les chevaux au galop sur le sable blanc, feutré d'aiguilles
+rousses, on allait à travers la pinède qui chantait sa chanson
+plaintive, et parfumait l'air de son odeur résineuse, jusqu'à la tour
+des signaux ou bien jusqu'au lac de Chiberta. Devant eux s'ouvraient des
+horizons sans borne, tandis qu'à leurs pieds la vague mourait doucement
+sur la grève, ou la prenait d'assaut en jetant au vent la mousse blanche
+de son écume, qui les fouettait au visage. Alors d'un même mouvement,
+dans une entente partagée, ils s'arrêtaient pour regarder au loin les
+voiles blanches d'un navire penché sur la mer verte, ou pour suivre le
+panache de fumée d'un vapeur déjà disparu, qui traînait dans le ciel
+bleu. Puis, reprenant leur promenade, ils suivaient la grève ou la
+falaise jusqu'au phare de Biarritz, qu'ils se gardaient bien de dépasser
+pour ne pas entrer dans la ville ; et ils revenaient chez eux par les
+chemins où ils avaient le plus de chance d'être seuls et de pouvoir
+prolonger leur tête-à-tête. Mais le plus souvent on s'était attardé à se
+regarder ou à parler : maintenant il fallait se hâter : l'heure pressait ;
+ce serait à peine si Sixte aurait le temps de changer de tenue avant de
+paraître devant son général, qui, furieux contre les autres autant que
+contre lui-même de son inaction forcée, ne permettait pas la plus petite
+tache de boue, ou le moindre grain de poussière.
+
+— Comment pourrez-vous travailler si vous vous éreintez dès le matin ?
+sans compter que vous sentez le salin.
+
+Sentir le salin eût été un tort qu'il n'eût pas pardonné s'il n'avait
+pas eu si grand besoin de Sixte ; au moins était-ce à peu près le seul
+qu'il lui reprochât.
+
+— Officier très intelligent, brillant, apparence très distinguée, sera
+toujours à la hauteur de toutes les missions qu'on lui confiera...mais
+sent le salin.
+
+Et c'était un grief pour un homme qui, comme lui sentait le cataplasme
+quand il ne sentait pas le Rigolot ou le laudanum.
+
+Quelquefois aussi, au lieu de monter à cheval, ce qui était toujours une
+fatigue pour Anie, ils s'embarquaient dans un petit canot garé devant
+leur maison et selon l'heure de la marée ils descendaient la rivière
+avec le jusant ou ils la remontaient avec le flot : Anie s'asseyait au
+gouvernail, Sixte prenait les rames et ils allaient ainsi, sans trop de
+peine, en s'entretenant doucement jusqu'à ce que le mouvement de la
+haute ou de la basse mer les ramenât chez eux : ces jours-là, c'était la
+vase que Sixte sentait.
+
+Régulièrement à onze heures dix minutes, il rentrait pour déjeuner, et
+dans la salle à manger fleurie, devant la table servie, il trouvait sa
+femme qui l'attendait, habillée, ayant fait toilette pour le recevoir.
+Comme à ce déjeuner du matin le valet de chambre ne paraissait point, le
+service se faisant au moyen d'une servante tournante et d'un
+monte-charge qui apportait les plats de la cuisine, ils pouvaient
+s'entretenir librement, et, quand un mot leur montait du cœur, trop
+tendre pour être exprimé entièrement par des paroles humaines, l'achever
+dans un baiser. Si les joies de l'heure présente et les certitudes d'un
+avenir toujours serein se pressaient sur leurs lèvres, ils avaient
+cependant comme tous ceux qui ont souffert et désespéré des retours
+vers le passé.
+
+— Qui m'aurait dit...
+
+— Et moi comment aurais-je jamais cru...
+
+A une heure moins quelques minutes il fallait se séparer, elle le
+conduisait jusqu'à la grille du jardin, et derrière une touffe de bambou
+ils s'embrassaient une dernière fois ; cependant ils ne se quittaient pas
+encore ; après qu'il était parti elle restait à la grille et le suivait
+des yeux jusqu'à ce qu'il disparût sous la Porte Marine.
+
+Alors elle restait un moment désorientée, dans le vide ; puis, pour
+occuper le temps, elle montait à son atelier et travaillait une heure ou
+deux. Comme elle n'avait plus les sujets d'étude que le Gave lui donnait
+à Ourteau, avec ses végétations folles, ses bois, ses prairies, elle
+peignait ce qu'elle avait sous les yeux : l'aspect du fleuve à la marée
+montante ; son mouvement de barques de pêche, ou de navires ; ses coteaux
+verts parsemés de champs, de haies, de maisons aux couleurs claires et
+aux tuiles qui descendent du plateau des Landes jusque dans ses eaux
+argentées.
+
+Pour ceux qui sont habitués comme elle l'était à la pâle lumière du ciel
+de Paris, ce qui les frappe à mesure qu'ils descendent dans le Midi,
+c'est l'intensité de l'éclairage des choses qui va toujours grandissant :
+la Loire paraît claire, la Gironde l'est plus encore ; l'Adour, à de
+certaines heures, est éblouissant. C'était cette lumière tendre et
+vaporeuse où rien n'a le dur ni le heurté du vrai Midi, qu'elle
+s'efforçait de rendre ; aussi, lorsque le jour baissait, abandonnait-elle
+son chevalet. Alors elle s'habillait à la hâte, allait rendre
+quelques-unes des nombreuses visites qu'elle recevait le jeudi, de façon
+à être à la maison quand son mari y rentrerait.
+
+A partir de ce moment, ils étaient l'un à l'autre et la consigne était
+donnée pour que, sous aucun prétexte, on ne pût les déranger ou arriver
+jusqu'à eux.
+
+Tout d'abord il montait à l'atelier voir ce qu'elle avait fait, dans la
+journée ; quand l'étude n'était encore qu'ébauchée, il se contentait de
+remarques sans grande importance ; mais, quand elle prenait tournure et
+qu'on pouvait commencer à se rendre compte de ce qu'elle deviendrait,
+c'étaient des admirations émues :
+
+— Sais-tu qu'il y a des jours, disait-il souvent, où je regrette que tu
+n'aies pas à vendre tes tableaux ?
+
+— Moi, je ne le regrette pas, et pour bien des raisons dont la
+principale est que les offres des acheteurs ne seraient peut-être pas à
+la hauteur de tes compliments.
+
+Mais il n'admettait pas cela.
+
+Après une causerie ou un tour dans le jardin, une visite aux chevaux,
+ils dînaient ; puis après, si le temps était beau, ils faisaient une
+promenade sur le quai, ou bien, s'il était douteux, ils s'asseyaient
+sous la vérandah qui prolongeait leur chambre du côté de la rivière ; et
+là, assis l'un près de l'autre, ils restaient à s'entretenir, regardant
+le mouvement de l'Adour ; quand c'était l'heure de la marée, les vapeurs
+qui arrivaient ayant leurs feux de protection allumés, le remorqueur qui
+chauffait pour sortir un voilier au delà de la barre ; et le temps
+passait pour eux, enchanté, sans qu'ils eussent conscience des heures.
+Tout à coup, dans le silence de la nuit, s'élevait un ronflement sourd
+qui allait rapidement grandissant :
+
+— L'express de Paris !
+
+En effet, c'était le train qui descendait à toute vitesse le plateau des
+Landes ; bientôt il arrivait au Boucau ; on apercevait le fanal de la
+locomotive qui semblait venir sur eux ; puis il passait, sa marche
+ralentie, avant de disparaître dans la gare.
+
+Il allait être onze heures, la journée était finie.
+
+
+
+
+II
+
+
+Cependant deux points noirs se montraient dans ce ciel d'une limpidité
+si sereine : l'un qui inquiétait vaguement la fille ; l'autre qui
+troublait le père.
+
+Quand le jour de son mariage Anie avait entendu le baron lui dire qu'il
+n'aimerait jamais qu'elle, sa surprise et sa confusion avaient été
+grandes. Pendant assez longtemps elle était restée décontenancée et il
+avait fallu la nécessité de montrer à son mari ainsi qu'à leurs invités
+un visage calme pour qu'elle pût imposer silence à son émotion. Mais
+l'impression qu'elle avait à ce moment reçue ne s'était point effacée,
+et si, lorsqu'elle avait son mari près d'elle, elle oubliait le baron,
+lorsqu'elle restait seule, elle le revoyait la face pâle, les yeux
+ardents, les lèvres frémissantes, lui disant : « Je n'aimerai jamais que
+vous. » Pourquoi avait-il prononcé ces paroles ? Dans quel but ? Parce
+qu'elles échappaient à sa douleur ? Ou bien avec une intention ? Elle
+aurait eu besoin de s'ouvrir à son mari, mais elle n'osait de peur de le
+tourmenter et aussi parce que tout ce qui se rapportait au baron, sa
+pensée, son nom, la gênait elle-même. Quand, après un certain temps,
+elle avait vu qu'il ne s'était point présenté chez elle, comme elle le
+craignait, elle s'était rassurée ; sans doute il avait parlé sous le coup
+d'un violent chagrin, involontairement inconscient, et elle s'était
+apitoyée sur lui : le pauvre garçon !
+
+A la vérité cette compassion n'avait pas été bien loin, cependant il s'y
+était mêlé une certaine sympathie ; parce qu'il l'avait aimée, parce
+qu'il l'aimait encore, elle ne pouvait pas lui en vouloir, alors surtout
+que cet amour n'avait pas empêché qu'elle épousât Sixte. Mais, peu de
+temps après, Sixte, qui lui rapportait ce qu'il faisait dans sa journée,
+lui raconta qu'il avait reçu la visite du baron à son bureau ; et, comme
+elle s'en montrait surprise, il trouva que cette visite s'expliquait
+tout naturellement par l'intention de bien marquer qu'il ne lui gardait
+pas rancune de son échec : sa présence au mariage était déjà
+significative ; cette visite l'était plus encore. Comment répondre à
+cela, à moins de tout dire ? Un moment elle avait hésité, puis décidément
+elle avait gardé le silence. Après tout Sixte avait peut-être raison, et
+dans ce cas il ne fallait considérer les paroles prononcées le jour du
+mariage que comme le cri d'une douleur trop vive pour se contenir.
+Cependant, quoi qu'elle se dit dans ce sens, elle ne se rassura pas
+entièrement, et quand à peu de temps de là Sixte lui parla d'une seconde
+visite, puis d'une troisième, elle se demanda si quelque menace ne se
+cachait pas sous cette intimité cherchée. A la vérité il ne venait pas
+chez elle ; mais que ferait-elle le jour où il se présenterait ? Cette
+question qu'elle se posait quelquefois l'inquiétait vaguement : elle
+voulait le repos pour elle et plus encore pour son mari ; or, ce ne
+serait pas le repos que d'avoir à se défendre contre un homme qui la
+menaçait d'un amour éternel. Sans doute elle se sentait parfaitement
+assurée de ne jamais se laisser toucher par cet amour ; mais il n'en
+serait pas moins ennuyeux pour elle, agaçant, encombrant. Et la
+sympathie qu'elle avait d'abord éprouvée pour l'amoureux repoussé se
+changea bien vite en hostilité pour l'amoureux persévérant : ne
+pouvait-il pas la laisser tranquille ?
+
+Les tourments du père, pour être d'une autre nature que ceux de la
+fille, n'en étaient pas moins vifs.
+
+Lorsque le mariage d'Anie et de Sixte avait été décidé, Barincq s'était
+dit que c'en était fini de ses troubles de conscience et que le
+testament de Gaston qui, si souvent dans ses nuits sans sommeil pesait
+lourdement sur sa poitrine haletante comme l'éphialte du cauchemar, ne
+serait plus qu'une feuille de papier légère et insignifiante.
+Qu'importait ce testament maintenant ? Que Sixte jouît de la fortune de
+Gaston comme héritier de celui-ci ou comme mari d'Anie, n'était-ce pas
+la même chose ?
+
+C'était sous l'influence de cette idée, avec cette espérance, qu'il
+avait poursuivi ce mariage et l'avait vu se faire avec tant de joie,
+tant de bonheur ; pensant à lui-même, à son repos, à sa satisfaction
+personnelle, au moins autant qu'à sa fille et au bonheur de celle-ci.
+
+Quel soulagement !
+
+Mais voilà que, le mariage accompli, ce soulagement ne s'était pas
+trouvé dans la réalité l'égal de celui qu'il imaginait, et que cette
+feuille de papier qu'il imaginait légère comme une plume avait
+recommencé à peser sur lui. Certainement ce n'était pas avec les
+hallucinations, le sentiment d'anxiété, l'oppression, l'étouffement, les
+sueurs qui accompagnaient ses remords quand il avait, à la suite de
+raisonnements spécieux, décidé que Sixte n'avait aucun droit à la
+fortune de Gaston ; mais enfin elle avait recommencé à devenir bien vite
+assez lourde pour lui comprimer le creux épigastrique.
+
+C'est que mieux il avait connu Sixte, plus il s'était convaincu de sa
+filiation : le fils, en tout le fils de Gaston.
+
+Lorsqu'à table Gaston avait quelque chose d'intéressant à dire à ceux
+qui l'entouraient, machinalement, sans se rendre compte de son
+mouvement, il commençait par mettre de chaque côté les verres placés
+devant lui, et faire place nette : Sixte procédait si bien de la même
+manière qu'on croyait revoir Gaston ; cela n'était-il pas significatif ?
+
+Quand Gaston riait, l'élévation de ses joues et de sa lèvre supérieure
+faisaient que son nez semblait se raccourcir ; l'expression de la
+physionomie de Sixte était exactement la même.
+
+Enfin, quand Gaston discutait, il avait l'habitude d'accompagner ses
+arguments d'un mouvement de main tout particulier, d'abord avec le
+pouce, puis bientôt au pouce il ajoutait l'index, et à la fin le médius
+qui, semblait-il, devait achever sa démonstration ; et cela se faisait
+méthodiquement, dans un ordre qui jamais ne s'intervertissait ; Sixte
+répétait ce même geste, dans le même ordre.
+
+Que prouvaient ces divers points de ressemblance ? Jusqu'à l'évidence que
+Sixte en avait hérité de son père, et que, par conséquent, ils étaient
+un acte de reconnaissance plus probant que tous ceux qu'auraient pu
+dresser les maires et les notaires.
+
+S'il en était ainsi, Gaston, qui avait eu souvent Sixte près de lui,
+n'avait pas pu fermer les yeux à cette évidence, et ne pas acquérir la
+plus nette des certitudes que cet enfant qui le reproduisait dans ses
+manières et ses habitudes, était et ne pouvait être que son fils.
+
+Qu'il eût douté de la fidélité de sa maîtresse, c'était probable ; mais
+de sa paternité, impossible.
+
+Le retrait du testament des mains de Rébénacq n'avait donc nullement la
+signification qu'une interprétation fausse lui donnait, et jamais, à
+coup sûr, Gaston n'avait voulu déshériter son fils ou établir entre lui
+et les héritiers naturels des partages qui ne reposaient que sur les
+fantaisies de l'imagination dominée par les calculs de l'intérêt
+personnel.
+
+Sans doute les raisons pour lesquelles ce retrait avait eu lieu
+restaient inexplicables ; mais il n'y avait qu'elles qui fussent
+obscures, sur tous les autres points la lumière était faite, et de telle
+sorte que tout honnête homme qui connaîtrait le testament n'hésiterait
+pas une minute à déclarer que Sixte était le seul héritier de Gaston.
+
+Ce qu'un honnête homme ferait, pouvait-il le balancer, lui qui dans
+toutes les circonstances de sa vie n'avait obéi qu'à sa conscience ?
+
+Pourquoi donc, après le mariage d'Anie et de Sixte, s'insurgeait-elle et
+protestait-elle avec tant de violence si elle n'avait rien à lui
+reprocher ?
+
+C'est qu'il fallait bien reconnaître que ce mariage n'avait été qu'un
+expédient inspiré par le sophisme et le subterfuge.
+
+— De quoi Sixte pourra-t-il se plaindre, si d'une façon ou d'une autre
+il jouit de la fortune de son père ? Comme héritier de Gaston ou comme
+mari d'Anie, n'est-ce pas la même chose ?
+
+Eh bien, non, ce n'était pas la même chose ; et si Sixte ne se plaignait
+pas, c'est qu'il ignorait l'existence de ce testament ; mais celui qui la
+connaissait pouvait-il refouler ses scrupules et se dire avec sérénité
+qu'il n'avait rien à se reprocher ?
+
+Pour cela il aurait fallu que par contrat de mariage il se dépouillât
+entièrement de la fortune de Gaston en faveur de Sixte. Et encore
+l'eût-il fait qu'il eût donné ce qui ne lui appartenait pas ? Mais les
+choses ne s'étaient point passées de cette façon, et quand maintenant
+Sixte le remerciait de quelque nouveau cadeau, il ne pouvait pas
+s'empêcher de rougir : sa générosité n'était-elle pas simplement
+restitution ?
+
+Comme il continuait à se perdre au milieu de ces raisonnements, sans se
+fixer à rien, décidé aujourd'hui dans un sens, demain dans un autre, il
+reçut une visite qui fit faire un pas décisif à ses irrésolutions : celle
+d'un de ses parents, son cousin Pédebidou, avec qui il avait fait
+commerce de vive amitié en ses années de jeunesse, et qui plus tard
+était intervenu plusieurs fois auprès de Gaston pour les rapprocher l'un
+de l'autre.
+
+Ce Pédebidou, dont la maison était à la tête du commerce des salaisons à
+Orthez et à Bayonne, passait pour fort riche, et Barincq le considérait
+comme tel ; mais, aux premiers mots de l'entretien, il eut la preuve
+qu'il se trompait.
+
+— Mon petit cousin, dit Pédebidou sans aucune gêne, je viens te demander
+80,000 fr. qui me sont indispensables pour mon échéance.
+
+— Toi !
+
+— C'est ça le commerce : des faillites à l'étranger suspendent depuis
+deux mois les acceptations de mes traites et, de mon côté, je suis
+engagé pour de grosses sommes.
+
+— Mais je n'ai pas 80,000 fr. ; le mariage de ma fille, son
+établissement, les frais que je fais dans cette propriété...
+
+— C'est ta signature que je te demande.
+
+— Signer, c'est payer.
+
+— Pas avec moi. Viens à la maison, je te montrerai mes livres ; c'est
+d'une situation accidentellement gênée qu'il s'agit, et nullement
+désespérée.
+
+Barincq était bouleversé : libre, maître de sa fortune, il eût donné sans
+hésitation la signature que ce camarade, ce vieil ami lui demandait si
+franchement, avec la conviction évidemment qu'on ne pouvait pas la
+refuser ; mais il n'était ni l'un ni l'autre, ce ne serait pas sa
+signature qu'il engagerait, ce serait celle de Sixte.
+
+— Sais-tu, dit-il avec embarras, que si depuis que je suis de retour
+dans ce pays j'avais prêté tout ce qu'on m'a demandé, il ne me resterait
+pas grand chose ?
+
+— Combien as-tu prêté ?
+
+— Rien.
+
+— Alors il te reste tout.
+
+— Mais...
+
+— Enfin, peux-tu ou ne peux-tu pas faire ce que je te demande ?
+
+Il y eut un moment de silence, cruel pour tous les deux, et plus encore
+peut-être pour celui qui ne répondait pas que pour celui qui attendait.
+
+Mais Pédebidou était un homme résolu et de premier mouvement ; il se
+leva.
+
+— C'est bien, dit-il, tu es un mauvais riche ; je regrette, je regrette
+bien sincèrement de t'avoir mis dans la nécessité de me le montrer ; je
+n'aurais pas cru cela d'un homme qui a tant souffert de la pauvreté.
+
+— Je t'assure que je ne peux pas.
+
+— Ta fortune est à toi.
+
+— Non, à mes enfants.
+
+— Adieu.
+
+Barincq passa une nuit terrible ; le lendemain il partait pour Bayonne
+par le premier train, et en arrivant courait à la maison de commerce de
+son cousin.
+
+— Je t'apporte ma signature, dit-il en entrant dans le bureau où
+Pédebidou, tout seul, dépouillait son courrier.
+
+En entendant ces quelques paroles Pédebidou se leva vivement et, venant
+à lui, il l'embrassa :
+
+— Fais préparer les traites, dit Barincq se méprenant sur les causes de
+cette émotion.
+
+— Tu ne sauras jamais combien ta générosité me touche, mais il est trop
+tard, mon pauvre ami, je ne peux accepter ta signature.
+
+— Tu me refuses ! dit Barincq.
+
+— Hier, je pouvais te la demander parce que j'étais certain que ton
+argent ne courrait aucun risque ; aujourd'hui que je sais qu'il serait
+perdu je ne peux pas te le prendre ; je viens d'apprendre de nouvelles
+faillites, c'est fini pour moi.
+
+Malgré le chagrin que lui causait cette nouvelle, Barincq eut
+l'humiliation de sentir que d'un autre côté il éprouvait un soulagement.
+
+— Mon pauvre ami, dit-il, mon pauvre ami !
+
+Et pendant quelques instants ils s'entretinrent de ce désastre.
+
+Mais, quand Barincq fut dans la rue, il eut la stupeur de reconnaître
+qu'une fois encore il était bien le mauvais riche qu'avait dit son
+cousin.
+
+Il ne le serait pas plus longtemps.
+
+
+
+
+III
+
+
+Il fallait donc que le testament fût remis à Sixte et que la fortune
+qu'il lui léguait passât tout entière entre ses mains.
+
+Son repos, sa dignité, son honnêteté, le voulaient ainsi.
+
+D'ailleurs pas si héroïque qu'elle paraissait au premier abord, cette
+restitution ; que la fortune de Gaston restât entre ses mains, ou passât
+entre celles de son gendre, ce serait toujours Anie qui en profiterait,
+car Sixte, droit et sage tel qu'il le connaissait, était incapable de la
+gaspiller ou d'en mal user.
+
+Pour accomplir cette remise du testament, une difficulté se présentait
+devant laquelle il resta embarrassé un certain temps.
+
+Le mieux assurément serait que Sixte le trouvât, par hasard, dans le
+bureau de Gaston, comme lui-même l'avait trouvé ; mais pour cela il
+fallait commencer par l'introduire dans ce bureau ; et, comme il n'en
+avait plus la clé, ce moyen n'était pas praticable, et il dut recourir à
+un autre plus simple encore.
+
+Un dimanche soir que Sixte repartait en voiture avec Anie pour Bayonne,
+il lui remit une liasse de papiers en prenant un air aussi indifférent
+qu'il pût.
+
+— Qu'est-ce que tu veux que nous fassions de cela, papa ? demanda-t-elle.
+
+— Cela ne te regarde pas : ce sont des papiers qui concernent Sixte et
+qu'il aura intérêt à lire, je pense un jour de loisir.
+
+— Qu'est-ce donc ?
+
+— Simplement la collection des lettres que vous avez écrites à Gaston
+depuis votre enfance jusqu'à sa mort ; et aussi différentes pièces de
+comptes et de factures. On a trouvé tout cela à l'inventaire dans un
+tiroir qui vous était consacré, mais on ne l'a pas coté, comme étant
+pièces sans importance ; j'aurais dû vous le remettre depuis longtemps.
+
+Cela fut dit sans appuyer et il brusqua les adieux.
+
+Mais dès le surlendemain il alla déjeuner chez sa fille, anxieux de
+savoir si Sixte avait ouvert le paquet ; il le trouva intact, comme il
+l'avait noué lui-même, sur la table de Sixte.
+
+— Tiens, ton mari n'a pas ouvert ce paquet ? dit-il.
+
+— Quand Sixte rentre, il est tellement écœuré des paperasses que le
+général lui fait lire ou écrire qu'il a l'horreur des papiers.
+
+— Il ferait tout de même bien de ne pas le laisser traîner : c'est toute
+sa jeunesse qui est là-dedans.
+
+— Je le lui dirai.
+
+Le vendredi, quand il revint sous un prétexte quelconque, car il n'avait
+pas l'habitude de faire deux voyages par semaine à Bayonne, le paquet
+était toujours dans le même état.
+
+Il attendit le dimanche ; mais ni Anie ni Sixte ne parlèrent de rien ;
+donc il n'y avait rien, semblait-il.
+
+Ce fut seulement dix jours après que Sixte, rentrant un soir de mauvais
+temps avant sa femme, retenue par l'odieux enchaînement des visites
+qu'elle avait à rendre et dont la comptabilité exigeait une tenue de
+livres, ouvrit le paquet, n'ayant rien de mieux à faire.
+
+Pas bien intéressantes pour lui ces lettres, dont les premières, qu'il
+avait oubliées, étaient écrites dans un style enfantin, que paralysait
+encore le respect envers celui auquel il s'adressait.
+
+Les laissant de côté il prit la liasse des comptes qui, par les chiffres
+seuls des factures, était plus curieuse.
+
+— C'était cela qu'on avait dépensé pour lui ; cela qu'il avait coûté.
+
+Comme il les parcourait les unes après les autres, ses yeux tombèrent
+sur une feuille de papier timbré, de l'écriture de M. de
+Saint-Christeau.
+
+Qu'était cela ?
+
+Il lut.
+
+Mais c'était le testament de M. de Saint-Christeau, celui qu'il
+connaissait, celui que l'inventaire devait faire trouver, et qui avait
+échappé sûrement aux recherches du notaire, parce qu'on n'avait pas pris
+ces factures les unes après les autres, pour les classer, et qu'il
+s'était glissé entre deux papiers insignifiants.
+
+Avant qu'il fût revenu de sa surprise, sa femme rentra, et, comme à
+l'ordinaire, vint vivement à lui pour l'embrasser.
+
+— Tiens, dit-elle, tu te décides à lire ces papiers ?
+
+Mais elle n'avait pas achevé sa question, qu'elle s'arrêta stupéfaite de
+la physionomie qu'elle avait devant elle.
+
+— Qu'as-tu ? Mon Dieu, qu'as-tu ? demanda-t-elle
+
+— Voilà ce que je viens de trouver, lis.
+
+Il lui tendit la feuille.
+
+— Mais c'est le testament de mon oncle Gaston ! s'écria-t-elle, dès les
+premières lignes.
+
+— Lis, lis.
+
+Elle alla jusqu'au bout ; alors le regardant :
+
+— Que vas-tu faire ? demanda-t-elle d'une voix qui tremblait.
+
+— Mais que veux-tu que je fasse ? répondit-il. Imagines-tu que je vais
+m'armer de ce testament pour troubler ton père, si heureux d'être le
+propriétaire d'Ourteau ? Pour qui travaille-t-il ? Pour nous. A qui
+donne-t-il ses revenus ? A nous. Non, non, ce testament, que je ne suis
+pas fâché d'avoir d'ailleurs, par un sentiment de reconnaissance envers
+M. de Saint-Christeau, ne sortira jamais de ce tiroir, dans lequel je
+vais l'enfermer, et ton père ignorera toujours qu'il existe.
+
+Elle lui jeta les bras autour du cou, et l'embrassa nerveusement, avec
+un flot de larmes.
+
+— Mais que pensais-tu donc de moi ? dit-il.
+
+— C'est de fierté que je pleure.
+
+
+
+
+IV
+
+
+De temps en temps, Sixte parlait de d'Arjuzanx à sa femme : ou bien, il
+avait reçu sa visite, ou bien ils s'étaient rencontrés par hasard ; en
+tout cas, au grand ennui d'Anie, les relations continuaient entre eux,
+et rien n'annonçait qu'elles dussent finir.
+
+Un jour, il lui annonça d'un air assez embarrassé que d'Arjuzanx, qui
+venait de louer une villa à Biarritz, l'avait invité à pendre la
+crémaillère avec quelques amis : de la Vigne, Mesmin, Bertin.
+
+— Tu as accepté ?
+
+— Je peux me dégager.
+
+— Il ne faut pas te dégager.
+
+— Si cela t'ennuie.
+
+— C'est toujours un chagrin pour moi de ne pas t'avoir, mais je serais
+ridicule de vouloir te confisquer : on ne me trouve déjà que trop
+accapareuse.
+
+— Ne t'inquiète donc pas de ce qu'on trouve ou de ce qu'on ne trouve
+pas.
+
+— Mais si ; c'est mon devoir de m'en inquiéter : je ne dois pas te rendre
+heureux seulement par ma tendresse, je dois aussi m'appliquer à te faire
+une vie à l'abri de toute critique ; avec votre camaraderie militaire,
+personne plus que vous n'est exposé aux interprétations bizarres ; ne
+devez-vous pas être tous coulés dans le même moule ? Va donc dîner chez
+M. d'Arjuzanx et amuse-toi bien comme les autres. En réalité, ce qui
+m'ennuie le plus, ce n'est pas que tu ailles chez M. d'Arjuzanx, mais
+c'est que tu sois obligé de lui rendre ce dîner.
+
+— Il vaut donc mieux ne pas y aller.
+
+— C'est bien difficile.
+
+— Alors ?
+
+— Alors j'ai tort, cela est certain ; je me le dis, je me le répète ; mais
+j'ai beau faire, je ne peux pas m'habituer à l'idée que des relations
+suivies s'établissent entre M. d'Arjuzanx et nous. Si le prétendant m'a
+inspiré une répulsion qui a abouti à mon refus, l'homme ne m'est pas
+moins antipathique.
+
+— As-tu quelque chose à lui reprocher ?
+
+— Malheureusement non ; sans quoi ce serait fini.
+
+— D'Arjuzanx est fier et susceptible ; si tu le tiens à distance, il
+n'insistera pas.
+
+— Le rôle est aimable.
+
+— Dans ma position il m'est bien difficile de le prendre, j'aurais trop
+l'air d'un jaloux.
+
+— Un jaloux triomphant. Enfin, vas-y pour cette fois. Nous aviserons
+plus tard. Car je t'assure que mes sentiments à son égard ne changeront
+pas ; et je n'imagine rien de plus pénible que des relations avec qui
+n'inspire pas sympathie et confiance. Quand je vous vois si différents
+l'un de l'autre, je me demande comment vous avez pu vous lier d'amitié
+au collège.
+
+Bien qu'il fût trop épris de sa femme pour sentir autrement qu'elle,
+Sixte trouvait cependant qu'elle était bien sévère : pas si antipathique
+que cela, semblait-il, d'Arjuzanx ; rageur, violent, obstiné dans ses
+idées, entêté dans ses rancunes, oui, cela était vrai ; mais sans que
+cela allât jusqu'à l'extrême et le rendit gênant ou ridicule.
+
+Libre, Anie n'aurait pas laissé Sixte accepter l'invitation du baron, et
+d'une façon ou d'une autre se serait arrangée pour qu'il refusât sans
+paraître le pousser à un refus qui serait venu de lui ; mais précisément
+cette liberté elle ne l'avait pas, et le nom seul d'un des convives de
+d'Arjuzanx le lui avait rappelé de façon à fermer ses lèvres.
+
+Au temps où Sixte lui faisait la cour et pendant leurs tête-à-tête dans
+les jardins d'Ourteau, elle avait voulu qu'il lui dit ce qu'était le
+monde nouveau au milieu duquel elle allait vivre à Bayonne dans une
+sorte de camaraderie obligatoire ; quels étaient ses mœurs, ses usages,
+ses habitudes, ses travers, ses faiblesses, ses ridicules, ses qualités,
+ses mérites ; et de ces longs récits il était sorti pour elle un
+enseignement qu'elle s'était bien promis de ne pas oublier.
+
+Parmi les officiers de la garnison, il y en avait un, le lieutenant de
+la Vigne, qui avait épousé une jeune fille de la ville dont le père
+avait fait une grosse fortune dans le commerce et la raffinerie des
+pétroles. Élevée dans le couvent le plus aristocratique de Bordeaux,
+cette fille avait contracté la folie des vanités mondaines, à laquelle
+d'ailleurs sa nature la prédestinait, et, rentrée à Bayonne dans sa
+famille honnêtement bourgeoise, elle n'eût jamais consenti à accepter
+pour mari un homme dans les affaires et en relations commerciales avec
+son père ou les amis de son père. C'est pourquoi, lorsqu'elle avait
+hérité de la fortune de sa mère, elle s'était offert un joli petit
+lieutenant, qui à une profession décorative et honorable ajoutait le
+prestige d'un nom ou plutôt d'une apparence de nom : Ruchot de la Vigne.
+Le nom il l'avait reçu de son père, tout petit propriétaire campagnard ;
+l'apparence il la tenait des bons Pères qui l'avaient élevé. — Comment !
+Ruchot ? lui avaient-ils dit lorsqu'il était entré chez eux ; Ruchot tout
+court ! il faut ajouter quelque chose à cela. Votre père a bien une
+propriété ? — Il a une vigne. — C'est parfait ; vous vous appellerez
+désormais Ruchot de la Vigne, comme vous avez des camarades qui
+s'appellent Mouton du Pré, Jeannot du Gué, Petit de la Mare ; ça fait
+bien sur le palmarès, et plus tard ça sert dans la vie pour un beau
+mariage.
+
+En effet, cela lui avait servi à épouser la fille du raffineur de
+pétrole, qui n'aurait jamais consenti à être madame Ruchot tout court,
+et qui était fière de s'entendre annoncer sous le nom de madame de la
+Vigne. Il est vrai qu'à la mairie on lui avait impitoyablement coupé le
+de la Vigne, mais on le lui avait généreusement donné à l'église ; et
+l'église était pleine, tandis qu'à la mairie il n'y avait personne.
+
+Devenue madame de la Vigne, elle tenait plus que personne à sa noblesse :
+si son linge, son argenterie, ses voitures, ses bijoux, n'étaient pas
+marqués de ses armes, en tout cas étaient-ils agrémentés d'emblèmes
+qu'on pouvait prendre pour des armes de loin, et qui pour elles en
+étaient. S'étant payé un officier, il semblait qu'elle avait acheté avec
+lui tout le régiment, et les officiers de la place, y compris le
+général. Quand elle disait à son mari : — N'est-ce pas un officier de
+votre régiment ? — elle parlait de quelqu'un qui lui appartenait et lui
+devait de la déférence, sinon de la reconnaissance.
+
+Les histoires à ce sujet qui couraient la ville étaient aussi nombreuses
+que réjouissantes, embellies chaque jour par les camarades du seigneur
+de la Vigne, qui s'amusaient autant des prétentions de la femme que de
+l'esclavage du mari, véritable caniche en laisse qu'elle promenait sans
+cesse avec elle, et qui n'avait le droit ni de faire un pas ni de dire
+un mot, ni de dépenser un sou, sans en avoir reçu préalablement la
+permission.
+
+Anie, qui, elle aussi, épousait un officier pauvre, s'était promis de ne
+pas tomber dans ces travers et de veiller à ce que rien en elle ne pût
+rappeler les exigences de madame de la Vigne, ou évoquer des
+comparaisons que leurs positions, à l'une comme à l'autre, ne
+rendraient que trop faciles. Sans doute, elle se savait à l'abri de ces
+prétentions vaniteuses ; mais, aimant son mari comme elle l'aimait,
+saurait-elle toujours se garder d'exigences matrimoniales auxquelles son
+cœur épris pourrait trop facilement l'entraîner ?
+
+Pour elle la question avait sa gravité et son inquiétude ; aussi, quand
+Sixte avait prononcé le nom de son camarade de la Vigne, n'avait-elle
+pas hésité à répondre : « Il faut accepter. »
+
+
+
+
+V
+
+
+Quand Sixte arriva chez le baron il était presque en retard, et tous les
+invités se trouvaient réunis dans le salon de la villa, dont les
+fenêtres ouvraient sur la mer ; il y avait là quelques propriétaires de
+la contrée, des Russes, des Espagnols, et les camarades que d'Arjuzanx
+lui avait annoncés.
+
+— Je croyais que tu ne viendrais pas, dit l'un d'eux.
+
+— Et pourquoi ?
+
+— Lune de miel.
+
+— Miel n'est pas glu.
+
+Le dîner était combiné pour laisser des souvenirs aux convives et les
+rendre fidèles, composé de mets envoyés des pays d'origine : poulardes de
+la Bresse, écrevisses de Styrie, ortolans des Landes tirés dans les
+terres de d'Arjuzanx, pâté de foie gras de Nancy ; en vins, les premiers
+crus authentiques.
+
+Ce qui ne fut pas de premier cru, ce fut la conversation, qui se
+maintint dans la banalité, ces étrangers que le hasard réunissait
+n'ayant entre eux ni idées communes, ni habitudes, ni relations ; on
+parla du climat de Biarritz, puis de la température, de la plage, des
+villas et de leurs habitants, on passa aux casinos.
+
+— Très agréables, ces deux casinos ; quand on est nettoyé dans l'un, on
+peut essayer de se refaire dans l'autre.
+
+Mais d'Arjuzanx ne fut pas de cet avis : pour lui le jeu n'était un
+plaisir qu'entre amis, là où l'on trouvait la tranquillité, et où l'on
+n'était pas exposé à s'asseoir à côté de gens qu'on ne saluait pas dans
+la rue ; si, d'autre part, il fallait surveiller les croupiers pour voir
+s'ils ne bourraient pas la cagnotte ou n'étouffaient pas les plaques en
+même temps qu'il fallait se défier des grecs, le jeu devenait un très
+vilain travail que pouvaient seuls accepter ceux qui lui demandaient
+leur gagne-pain.
+
+— Aussi, messieurs, dit-il en concluant, si jamais l'envie vous prend,
+dans l'après-midi ou dans la soirée, de tailler un bac, considérez cette
+maison comme vous appartenant, un cercle dont nous faisons tous partie,
+et où vous pourrez amener vos amis.
+
+Le menu, si abondant qu'il fût, eut une fin cependant ; on passa dans le
+salon, où l'on fuma des cigares exquis en regardant la mer ; mais le
+miroitement de la lune sur les vagues, pas plus que les éclats du feu
+tournant de Saint-Martin renaissant et mourant dans les profondeurs
+bleues de la nuit, n'étaient des spectacles faits pour retenir longtemps
+l'attention de cette jeunesse peu contemplative.
+
+Les cigares n'étaient pas à moitié brûlés que les yeux s'interrogèrent
+d'un air vague et inquiet :
+
+— Que va-t-on faire ?
+
+A cette question, l'un des convives répondit en rappelant la proposition
+de d'Arjuzanx :
+
+— Si on taillait un bac ?
+
+Dix voix appuyèrent.
+
+— Je ne vous demande que le temps de faire desservir la table, dit
+d'Arjuzanx ; nous serons mieux dans la salle à manger qu'ici ; j'enverrai
+aussi chercher des cartes, car je n'en ai pas.
+
+Un quart d'heure après on était assis autour de la table sur laquelle on
+avait dîné, et le banquier disait :
+
+— Messieurs, faites votre jeu.
+
+Sixte, de la Vigne et un de leurs camarades étaient restés dans le
+salon, où ils causaient ; d'Arjuzanx vint les rejoindre.
+
+— Vous ne jouez pas ?
+
+— Tout à l'heure, répondit de la Vigne.
+
+— Et toi, Sixte ?
+
+— Ma foi non.
+
+— Je t'ai connu joueur, cependant.
+
+— Au collège.
+
+— Et à Saint-Cyr aussi, dit de la Vigne.
+
+— J'ai joué, continua Sixte, quand le gain ou la perte de cent francs me
+crispait les nerfs, arrêtait mon cœur et m'inondait de sueur, mais
+maintenant qu'est-ce que cela peut me faire de gagner ou de perdre ?
+
+— Et l'émotion du jeu ? dit d'Arjuzanx.
+
+— Je ne désire pas me la donner, et même je souhaite ne pas me la
+donner.
+
+— Alors tu n'es pas sûr de toi ?
+
+— Qui est sûr de soi ?
+
+— Si tu n'as pas apporté d'argent, continua d'Arjuzanx, ma bourse est à
+ta disposition, et à la vôtre aussi, monsieur de la Vigne.
+
+— J'accepte vingt-cinq louis, dit de la Vigne d'un ton qui montrait que
+son porte-monnaie n'avait pas été garni.
+
+Aussitôt qu'il fut en possession des vingt-cinq louis, de la Vigne passa
+au salon.
+
+— Voilà qui prouve, dit d'Arjuzanx avec une ironie légèrement
+méprisante, que madame de la Vigne tient de court son mari.
+
+Sixte ne répliqua rien, mais deux minutes après il entrait à son tour
+dans le salon et mettait dix louis sur la table.
+
+Il gagna, laissa sa mise et son gain sur le tapis, gagna une seconde
+fois, puis une troisième.
+
+Alors il ramassa ses seize cents francs et retourna dans le salon, tout
+surpris de ressentir en lui une émotion que le gain d'une somme en
+réalité minime n'expliquait pas.
+
+Quelle étrange chose ! pendant ces trois coups, il avait éprouvé ces
+frémissements, ces arrêts de respiration qui l'avaient si fort secoué
+autrefois quand il était gamin ou à l'École.
+
+Comme il avait eu raison de dire à d'Arjuzanx qu'on n'était jamais sûr
+de soi !
+
+— S'il s'en allait !
+
+Mais la fausse honte qui l'avait fait jeter ses dix louis sur la table
+le retint : que ne dirait-on pas ?
+
+Il alluma un cigare ; mais devant la fenêtre où il le fumait lui
+arrivaient les bruits de la salle à manger se mêlant au murmure rauque
+de la marée montante ; de temps en temps la voix du banquier ou des
+pontes et aussi le tintement de l'or, le flic-flac des billets et des
+cartes, dominaient ces bruits vagues : Messieurs, faites votre jeu.
+Cartes, cinq, neuf.
+
+Fut-ce ce sentiment de fausse honte, fut-ce la magie, la suggestion de
+ces bruits ? Toujours est-il qu'au bout de dix minutes il revenait au
+salon et déposait cinquante louis sur l'un des tableaux qui gagna.
+
+Jusque-là, il avait joué debout ; machinalement, il attira une chaise et
+s'assit : il était dans l'engrenage.
+
+Alors l'ivresse du jeu le prit, l'emporta, et anéantit sa raison aussi
+complètement que sa volonté : il n'était plus qu'un joueur, et, en dehors
+de son jeu, rien n'existait plus pour lui.
+
+De partie en partie, le jeu arriva vite à une allure enfiévrée,
+vertigineuse ; à son tour Sixte prit la banque, gagna, perdit, la reprit
+et, à une heure du matin, il devait quarante mille francs à d'Arjuzanx,
+cinq mille à de la Vigne, vingt mille aux autres ; en tout soixante-cinq
+mille francs représentés par des cartes qui portaient écrit au crayon le
+chiffre de ses dettes envers chacun.
+
+Alors d'Arjuzanx l'attira dans son cabinet.
+
+— Si tu veux payer ce que tu dois, lui dit-il, je mets vingt-cinq mille
+francs à ta disposition ; il y a des étrangers qui ne te connaissent pas,
+peut-être voudrais-tu t'acquitter envers eux tout de suite.
+
+— Je le voudrais.
+
+— Eh bien ! accepte ce que je t'offre ; ne vaut-il pas mieux que je sois
+ton seul créancier ? entre nous, cela ne tire pas à conséquence ; tu me
+rembourseras quand tu pourras.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Du quai, Sixte vit qu'une lampe brûlait dans la chambre de sa femme ; et,
+au bruit qu'il fit en ouvrant sa grille, Anie parut sur la vérandah.
+
+En route il s'était dit qu'elle se serait couchée, et qu'il la
+trouverait endormie, ce qui retarderait l'explication jusqu'au
+lendemain ; mais non, elle l'avait attendu et la confession devrait se
+faire tout de suite.
+
+Pendant qu'il traversait le jardin, la lumière avait disparu de la
+fenêtre de la chambre, et quand il entra dans le vestibule il trouva sa
+femme devant lui qui le regardait.
+
+— Tu t'es impatientée ?
+
+Anie avait trop souvent entendu sa mère dire à son père : « Je ne te fais
+pas de reproches, mon ami », pour tomber dans ce travers des femmes qui
+se croient indulgentes ; aussi en descendant l'escalier avait-elle mis
+dans les yeux son plus tendre sourire ; mais, en le voyant sous le jet de
+lumière qu'elle dirigeait sur lui, ce sourire s'effaça.
+
+— Qu'avait-il ?
+
+Elle le connaissait trop bien, elle était en trop étroite communion de
+cœur, d'esprit, de pensée, de chair avec lui, pour n'avoir pas reçu un
+choc, et malgré elle, instinctivement, elle formula tout haut le cri qui
+lui était monté à la gorge :
+
+— Qu'as-tu ? Que s'est-il passé ? Que t'est-il arrivé ?
+
+— Je vais te le dire. Montons.
+
+Au fait cela valait mieux ainsi : au moins les embarras de la préparation
+seraient épargnés.
+
+Et, en arrivant dans leur chambre, en quelques mots rapides il dit ce
+qui s'était passé chez d'Arjuzanx, sa perte, le chiffre de cette perte.
+
+A mesure qu'il parlait il vit l'expression d'angoisse qui contractait le
+visage de sa femme, relevait ses sourcils, découvrait ses dents,
+s'effacer ; il n'avait pas fini qu'elle se jeta sur lui et l'embrassa
+passionnément.
+
+— Et c'est pour cela que tu m'as fait cette peur affreuse !
+s'écria-t-elle.
+
+— N'est-ce rien ?
+
+— Qu'importe !
+
+— Il faut payer.
+
+— Eh bien, tu paieras ; ne peux-tu pas prendre soixante-cinq mille francs
+sur ta fortune sans que ce soit une catastrophe ?
+
+A son tour, sa physionomie sombre se rasséréna :
+
+— Alors, il n'y a donc qu'à prendre les soixante-cinq mille francs dans
+notre caisse, dit-il avec un sourire.
+
+— Il n'y a qu'à les demander à mon père ; ce que je ferai dès demain
+matin.
+
+— Ce que nous ferons, reprit-il ; c'est déjà beaucoup que tu sois de
+moitié dans une démarche dont je devrais être seul à porter la
+responsabilité.
+
+Les choses arrangées ainsi, elle pouvait maintenant poser une question
+qu'elle avait sur les lèvres, et cela sans qu'il pût voir dans sa
+demande une intention de reproche ou de blâme :
+
+— Mais comment as-tu perdu cette somme ? dit-elle.
+
+— Ah ! comment ?
+
+Elle hésita une seconde, puis se décidant :
+
+— Tu es donc joueur ? dit-elle.
+
+— Je l'ai été à deux périodes de ma vie : à quinze ans au collège, et à
+vingt ans à Saint-Cyr. A quinze ans, j'ai, à un certain moment, perdu
+cent vingt francs contre d'Arjuzanx, en jouant quitte ou double. Tu
+imagines quelle somme c'était pour moi qui n'avais que vingt sous qu'on
+me donnait par semaine, et quelles émotions j'ai alors éprouvées ;
+heureusement d'Arjuzanx me donnant toujours ma revanche, j'ai fini par
+m'acquitter. Plus tard, à Saint-Cyr, j'ai perdu douze cents francs qui
+pendant longtemps ont pesé sur ma vie d'un poids terriblement lourd.
+Depuis, je n'avais pas touché à une carte ; et il y a dix ans de cela.
+Comment me suis-je laissé entraîner, moi qui n'aime ni le jeu ni les
+joueurs ? Je n'en sais rien. Un coup de vertige. Et aussi, je dois te le
+confesser, puisque je ne te cache rien, certaines railleries qui,
+adressées à de la Vigne, me parurent passer par-dessus la tête de
+celui-ci pour frapper sur moi.
+
+— Alors tu as bien fait, dit-elle.
+
+— Peut-être ; mais où j'ai eu tort, ç'a été en ne m'arrêtant pas à temps.
+
+— Qui s'arrête à temps ?
+
+— Toutes les ivresses sont les mêmes ; il arrive un moment où l'on ne
+sait plus ce qu'on fait, et où l'on est le jouet d'impulsions
+mystérieuses, auxquelles on obéit, avec la conscience parfaitement nette
+qu'on est misérable de les subir. C'est mon cas ; ce qui n'atténue en
+rien ma responsabilité.
+
+Le lendemain, non le matin comme le voulait Anie, mais dans
+l'après-midi, aussitôt que Sixte fut libre, ils partirent en voiture
+pour Ourteau où ils arrivèrent à la nuit tombante. Barincq qui rentrait
+à ce moment même se trouva juste à point pour donner la main à sa fille
+descendant du phaéton.
+
+— Quelle bonne surprise ! dit-il en l'embrassant. Qui vous amène ?
+
+— Nous allons te dire ça, répondit Anie, quand nous serons avec maman.
+
+— Enfin, vous êtes en bonne santé, c'est l'essentiel ; et vous dînez avec
+nous, c'est la fête. Manuel, va vite dire à la cuisine que les enfants
+dînent. Justement, j'ai gardé ce matin un superbe saumon pour vous
+l'envoyer, nous le mangerons ensemble.
+
+Il avait pris le bras de sa fille :
+
+— Et ça ne peut se dire que devant ta mère, votre affaire ?
+
+— Cela vaut mieux.
+
+— Alors, allons la rejoindre tout de suite.
+
+Ils entrèrent dans le salon où se tenait madame Barincq, sous la lumière
+de la lampe, coupant une revue qu'elle ne lirait jamais et à laquelle
+elle n'était abonnée que parce qu'elle trouvait cela « châtelain ».
+
+— Anie a quelque chose à nous annoncer, dit-il.
+
+Il n'y avait pas à reculer.
+
+— Un accident, dit-elle, qui la nuit dernière est arrivé à mon mari.
+
+— Un accident ! s'écrièrent en même temps le mari et la femme.
+
+— Dans une réunion chez M. d'Arjuzanx, il a été entraîné à jouer, et il
+a perdu...
+
+— Soixante-cinq mille francs, acheva Sixte.
+
+— Soixante-cinq mille francs ! répéta madame Barincq en laissant tomber
+sa revue et son couteau à papier.
+
+— Que nous venons te demander, papa, dit Anie en regardant son père.
+
+— Il est évident que ce n'est pas vous qui pouvez les payer, répondit-il
+d'un ton tout franc.
+
+— Et les dettes de jeu se paient dans les vingt-quatre heures, dit Anie.
+
+— C'est certain.
+
+Depuis le mariage, madame Barincq, au contact du bonheur de sa fille,
+s'était singulièrement adoucie à l'égard de Sixte, qu'elle n'appelait
+que mon cher Valentin, mon bon gendre, ou mon enfant tout court, mais la
+perte des soixante-cinq mille francs la suffoqua.
+
+— Comment, monsieur ! vous perdez soixante-cinq mille francs ! dit-elle.
+
+— Hélas ! ma mère.
+
+— Et comment avez-vous perdu soixante-cinq mille francs ?
+
+— Le comment ne signifie rien, interrompit Anie.
+
+— Au contraire, il signifie tout : vous êtes donc joueur, monsieur ?
+
+— On n'est pas joueur parce que par hasard on perd une somme au jeu,
+continua Anie.
+
+Sans répondre à sa fille, madame Barincq se leva et, s'adressant à son
+mari :
+
+— Ainsi, dit-elle, vous avez marié ma fille à un joueur !
+
+— Mais, chère amie...
+
+— Je ne vous fais pas de reproches, vous êtes assez malheureux de votre
+faute, pauvre père, mais enfin vous l'avez sacrifiée.
+
+Puis tout de suite, se retournant vers son gendre :
+
+— Comment n'avez-vous pas eu la loyauté de nous prévenir que vous étiez
+joueur ?
+
+— Mais, maman, interrompit Anie, Valentin n'est pas joueur ; il y a dix
+ans qu'il n'avait touché aux cartes.
+
+— Eh bien ! quand il y touche, ça nous coûte cher !
+
+Barincq crut que ce mot lui permettait d'arrêter la scène qui, pour lui,
+était d'autant plus injuste que tout bas il se disait que Sixte avait
+bien le droit de perdre ce qui lui appartenait.
+
+— Donc il n'y a qu'à payer, conclut-il.
+
+Mais sa femme ne se laissa pas couper la parole :
+
+— Je ne fais pas de reproches à M. Sixte, reprit-elle, seulement je
+répète que quand on entre dans une famille, on doit avouer ses vices...
+
+— Mais Valentin n'a pas de vices, maman.
+
+— C'est peut-être une vertu de jouer. Je dis encore que quand un homme a
+le bonheur inespéré... pour bien des raisons, d'être distingué par une
+jeune fille accomplie, et d'entrer dans une famille... une famille
+accomplie aussi, il doit se trouver assez honoré et assez heureux pour
+ne pas chercher des distractions ailleurs...
+
+Pendant que madame Barincq parlait avec une véhémence désordonnée, Anie
+regardait son mari qui, immobile, calme en apparence, mais très pâle, ne
+bronchait pas ; elle coupa la parole à sa mère :
+
+— Allons-nous-en, dit-elle à son mari.
+
+Mais son père la prenant par la main la retint :
+
+— Ni les paroles de ta mère, dit-il, ni ton départ n'ont de raison
+d'être. Dans la situation présente, il n'y a qu'une chose à faire :
+payer. C'est à quoi nous devons nous occuper.
+
+— Où est l'argent ? demanda madame Barincq.
+
+— Je ne l'ai pas ; mais je le trouverai. Sixte, mon cher enfant,
+accompagnez-moi chez Rébénacq. Et toi, Anie, reste avec ta mère, à qui
+tu feras entendre raison.
+
+— J'ai besoin de te parler, s'écria madame Barincq en faisant signe à
+son mari de la suivre.
+
+— Et tu n'as rien dit du testament ! s'écria Anie en se jetant dans les
+bras de son mari quand son père et sa mère furent sortis. Ah ! cher,
+cher !
+
+— C'est lui justement qui m'a si bien fermé les lèvres ; et puis, quand
+ta mère me disait qu'un mari qui a eu le bonheur de trouver une femme
+telle que toi n'a pas à chercher de distractions autre part, elle
+n'avait que trop raison.
+
+— Tu es un ange.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Non seulement Barincq n'avait pas soixante-cinq mille francs dans sa
+caisse ou chez son banquier, pour les donner à Sixte, mais encore il
+n'en avait pas même dix mille, ni même cinq mille.
+
+L'argent liquide trouvé dans la succession de Gaston et toutes les
+valeurs mobilières avaient été absorbés par la transformation de la
+terre d'Ourteau, défrichements, constructions, achat des machines,
+acquisition des vaches, des porcs, et si complètement qu'il n'avait pu
+faire face aux dépenses du mariage d'Anie que par un emprunt.
+
+Mais cela n'était pas pour l'inquiéter : la réalité avait justifié toutes
+ses prévisions, aucun de ses calculs ne s'était trouvé faux, et avant
+quelques années sa terre transformée donnerait tous les résultats qu'il
+attendait de cette transformation et même les dépasserait largement :
+c'était la fortune certaine, une belle fortune, et si facile à gérer,
+que quand il viendrait à disparaître, Anie et Sixte n'auraient qu'à en
+confier l'administration à un brave homme pour qu'elle continuât à leur
+fournir pendant de longues années les mêmes revenus.
+
+Cependant, si l'avenir était assuré, le présent n'en était pas moins
+assez difficile, et quand, au milieu des embarras contre lesquels il
+avait à lutter chaque jour, survenait une demande de plus de soixante
+mille francs, à laquelle il fallait faire droit sans retard, du jour au
+lendemain, il ne le pouvait que par un nouvel emprunt.
+
+Ce fut ce qu'il expliqua à son gendre, en se rendant chez le notaire,
+et, comme Sixte confus exprimait tout son chagrin du trouble qu'il
+apportait dans sa vie si tranquille, il ne permit pas que la question se
+plaçât sur ce terrain.
+
+— Je vous ai dit, mon cher enfant, que je vous considérais comme
+co-propriétaire de l'héritage de Gaston. Ce n'était pas là un propos en
+l'air, un engagement vague qu'on prend dans l'espérance de ne pas le
+tenir. Je ne veux donc pas de vos excuses. Et même j'ajoute que jusqu'à
+un certain point je ne suis pas fâché de ce qui arrive, puisque cela me
+permet de vous prouver la sincérité de ma parole.
+
+— Je n'avais pas besoin de cela.
+
+— J'en suis certain. Mais, puisque les choses sont ainsi, il vaut mieux
+les envisager à ce point de vue et ne considérer que le rapprochement
+que cet incident amènera entre nous.
+
+— Vous êtes trop bon pour moi, mon cher père, trop indulgent.
+
+— Qui peut sonder l'entraînement auquel vous avez cédé !
+
+Il le sondait au contraire parfaitement, cet entraînement qui, chez
+Sixte, était un fait d'hérédité. Est-ce que Gaston n'avait pas plus
+d'une fois subi cette ivresse du jeu, lui d'ordinaire si calme, si
+maître de lui ? Quoi d'étonnant à ce que Sixte la subit à son tour ? Tel
+fils, tel père. S'il était heureux que sur beaucoup de points Sixte
+ressemblât à Gaston, il fallait accepter la ressemblance complète, celle
+pour le mauvais comme celle pour le bon, celle pour les défauts comme
+celle pour les qualités. En tous cas, il y avait cela d'heureux dans
+cette aventure qu'elle s'était produite avant que Sixte eût trouvé le
+testament de Gaston. Que serait-il arrivé et jusqu'où ne se serait-il
+pas laissé entraîner, si cette fâcheuse partie s'était engagée quelques
+mois, quelques semaines plus tard, alors que, se sachant seul légataire
+de la fortune de Gaston, il n'aurait point été retenu par l'inquiétude
+d'avoir à demander la somme qu'il perdrait ? Tandis que, dans les
+circonstances présentes, cette perte pouvait, et même, semblait-il,
+devait être une leçon pour l'avenir, celle dont profite le chat échaudé ;
+il se souviendrait.
+
+Rébénacq n'avait pas les soixante-cinq mille francs chez lui, mais il
+promettait de les verser dès le lendemain à Bayonne ; seulement, au lieu
+de pouvoir faire un emprunt au Crédit Foncier et de bénéficier de
+conditions modérées, il faudrait subir la loi d'un prêteur dur, qui
+profiterait des circonstances pour exiger un intérêt de cinq pour cent,
+avec première hypothèque sur la terre d'Ourteau tout entière, non
+seulement pour cette somme de soixante-cinq mille francs, mais encore
+pour celles précédemment empruntées par Barincq, c'est-à-dire pour un
+total de cent dix mille francs, de façon à être seul créancier.
+
+Comme il n'y avait pas moyen d'attendre, il fallut bien en passer par
+là, et, de nouveau, Sixte, en revenant au château, exprima à son
+beau-père toute sa désolation de l'entraîner dans des affaires si
+pénibles.
+
+— Laissez-moi vous dire que je considère ces sacrifices que je vous
+impose comme un prêt, dont je vous demande de vous rembourser en
+diminuant de dix mille francs tous les ans la pension que vous nous
+servez.
+
+— Vous n'y pensez pas, mon cher enfant.
+
+— J'y pense beaucoup, au contraire, et je suis sûr que ma femme se
+joindra à moi pour vous demander qu'il en soit ainsi ; cette suppression
+ne sera pas bien dure pour nous et elle sera une leçon utile pour moi.
+
+— Ne parlons pas de ça.
+
+— Et moi je vous prie de me permettre d'en parler.
+
+— Non, non, dix fois non. Je sais, je sens pourquoi vous me faites cette
+proposition, que j'apprécie comme elle le mérite, croyez-le : c'est votre
+réponse au langage que ma femme vous a tenu tout à l'heure. Je comprends
+qu'il vous ait blessé, profondément peiné.... Mais persister dans votre
+idée serait montrer une rancune peu compatible avec un caractère droit
+comme le vôtre. Voyez-vous, mon ami, quand il s'agit de gens d'un
+certain âge, c'est d'après ce qu'ils ont souffert qu'on doit les juger,
+et vous savez que pour tout ce qui est argent, la vie de ma femme n'a
+été qu'un long martyre.
+
+— Soyez certain que je n'en veux pas à madame Barincq ; elle n'avait que
+trop raison dans ses reproches.
+
+— Ce qui n'empêche pas qu'elle eût mieux fait de les taire, puisqu'ils
+ne servaient à rien.
+
+Bien que Sixte n'en voulût pas à sa belle-mère, il n'en persista pas
+moins dans son idée de rembourser ces soixante-cinq mille francs au
+moyen d'une retenue sur la pension qu'on leur servait. Ce fut ce qu'il
+expliqua le soir à sa femme en rentrant à Bayonne.
+
+— Tu serais le mari pauvre de mademoiselle Barincq riche, dit-elle, que
+je trouverais tes scrupules exagérés, tu comprends donc que je ne peux
+pas partager ceux d'un mari riche qui a épousé une fille pauvre et qui
+n'aurait qu'un mot à dire pour prendre ce qu'il veut bien demander.
+Mais, enfin, il suffit que tu tiennes à ce remboursement pour que je le
+veuille avec toi. Je t'assure que dépenser dix mille francs de plus ou
+de moins par an est tout à fait insignifiant pour moi : nous nous
+arrangerons pour faire cette économie.
+
+En rentrant, Sixte trouva une lettre de d'Arjuzanx arrivée en leur
+absence, et il la donna tout de suite à lire à sa femme :
+
+ « Mon cher camarade,
+
+ Je pars pour Paris, d'où je ne reviendrai que dans huit jours ; ne te
+ gêne donc en rien pour moi ; prends ton temps, ces huit jours et
+ tous ceux que tu voudras.
+
+ Amitiés,
+
+ D'ARJUZANX. »
+
+— Tu vois, dit Sixte.
+
+— Quoi ?
+
+— Que d'Arjuzanx n'est pas ce que tu crois.
+
+— Je vois que cet ami a joué contre toi d'autant plus gros jeu que tu
+étais moins en veine.
+
+— A sa place tout joueur en eût fait autant.
+
+— Donc, c'est en joueur qu'il faut le traiter, non en ami.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+En faisant cette observation, Anie avait une intention secrète, qui
+était d'envoyer tout simplement au baron les soixante-cinq mille francs,
+le jour de son retour à Biarritz.
+
+Mais Sixte n'accepta pas cette combinaison :
+
+— En me prêtant vingt-cinq mille francs, d'Arjuzanx a agi en ami,
+dit-il ; à ce titre je lui dois des égards, auxquels je manquerais en lui
+envoyant sèchement son argent.
+
+Il n'y avait pas à répliquer ; tout ce qu'elle put obtenir, ce fut que
+Sixte, au lieu d'aller à Biarritz dans la soirée, y allât dans
+l'après-midi, avant le dîner, ce qui abrègerait sa visite.
+
+Il n'était pas cinq heures quand Sixte arriva chez d'Arjuzanx qu'il
+trouva assis devant une table d'écarté, ayant pour vis-à-vis un des
+Russes avec lequel il avait dîné huit jours auparavant ; deux des
+convives de ce dîner étaient assis près d'eux.
+
+Ce fut seulement quand d'Arjuzanx quitta sa chaise que Sixte put
+l'attirer dans une pièce voisine.
+
+— Je t'apporte ce que je te dois, dit-il.
+
+Et il déposa sur une table plusieurs liasses de billets de banque qu'il
+tira de sa poche gonflée.
+
+— Qu'est-ce que c'est que tout ça ? demanda d'Arjuzanx.
+
+— Les soixante-cinq mille francs que je te dois.
+
+— Tu me dois vingt-cinq mille francs que je t'ai prêtés.
+
+— Et quarante mille que tu m'as gagnés.
+
+D'Arjuzanx prit trois liasses, deux grosses et la plus petite, les mit
+dans la poche de son veston et repoussa les autres.
+
+— Reprends cela, dit-il.
+
+Sixte le regarda étonné.
+
+— As-tu pu penser que j'accepterais ces quarante mille francs ? dit
+d'Arjuzanx.
+
+— Tu me les as gagnés.
+
+— Et j'ai eu tort. Un emballement de joueur m'a troublé la conscience.
+J'ai subi le vertige du gain comme toi tu subissais celui de la perte.
+Mais, le calme me revenant, je me suis reproché ces quelques instants
+d'erreur.
+
+— Tu ne peux pas me faire un cadeau, qu'il ne m'est pas possible
+d'accepter.
+
+— Je n'en ai pas la pensée ; mais tu peux me regagner ce que tu as perdu
+et nous serons quittes. N'est-ce pas ainsi que les choses se sont
+passées entre nous, quand au collège je t'ai gagné cent vingt francs que
+tu aurais eu plus de peine à trouver à ce moment, sans doute, que tu
+n'en as maintenant pour ces quarante mille francs ? Je t'ai donné ta
+revanche. Faisons-en autant.
+
+— C'est impossible.
+
+— Pourquoi ?
+
+— Parce que...
+
+D'Arjuzanx lui coupa la parole :
+
+— Tu sais que je suis obstiné, dit-il, je me suis mis dans la tête que
+je ne prendrai pas ton argent, je ne le prendrai pas.
+
+Et, le laissant seul, d'Arjuzanx retourna dans le salon.
+
+Sixte remit les liasses dans sa poche et rejoignit d'Arjuzanx ; la
+discussion ne pouvait pas se continuer dans ces termes, il lui enverrait
+les quarante mille francs par un chèque.
+
+Pendant leur entretien d'autres convives du dîner de la semaine
+précédente étaient arrivés, entre autres de la Vigne, la partie
+continuait.
+
+Pendant un certain temps Sixte resta debout auprès de la table regardant
+le jeu machinalement, ayant en face de lui d'Arjuzanx debout aussi ;
+puis il fit un pas en arrière pour s'en aller discrètement mais à
+l'instant même d'Arjuzanx, qui avait vu son mouvement, l'interpella :
+
+— Fais-tu vingt-cinq louis contre moi ? dit-il.
+
+Sixte eut une seconde d'hésitation : une nouvelle partie commençait, les
+adversaires allaient relever les cartes données ; Sixte crut sentir que
+tous les regards ramassés sur lui l'interrogeaient.
+
+— Pourquoi non ? dit-il.
+
+Au fait, pourquoi n'accepterait-il pas la revanche que d'Arjuzanx lui
+offrait ? Cinq cents francs, s'il les perdait, n'étaient pas pour le
+gêner et s'il les gagnait, ce serait un commencement de remboursement ;
+quelques coups heureux abrègeraient d'autant les mois de privation qu'il
+allait imposer à sa femme.
+
+Il perdit.
+
+— Quitte ou double, n'est-ce pas ? dit d'Arjuzanx.
+
+— Soit.
+
+Il perdit encore.
+
+Si cinq cents francs n'avaient pas grande importance pour lui, il n'en
+était pas de même de mille ; il fallait donc tâcher de les regagner.
+
+— Nous continuons ? dit-il.
+
+— Avec plaisir, continua d'Arjuzanx.
+
+— Sixte va s'emballer, dit de la Vigne à son voisin.
+
+— C'est fait.
+
+En effet, il n'était pas difficile de remarquer, pour qui connaissait
+les joueurs, les changements caractéristiques qui de seconde en seconde
+se produisaient en lui : tout d'abord, quand d'Arjuzanx l'avait
+interpellé, il avait rougi comme sous une impression de fausse honte,
+puis instantanément pâli en répondant : « Pourquoi non ? » ; maintenant
+cette pâleur s'était accentuée, ses lèvres frémissaient et ses mains
+étaient agitées d'un léger tremblement ; penché sur la table de jeu, il
+semblait qu'il prît avec ses yeux les cartes dans les mains de celui qui
+les tenait et les abattit lui-même, exactement comme au cochonnet le
+joueur accompagne de la tête, des épaules et des bras, par un mouvement
+symbolique, la boule qui roule.
+
+Les cartes n'obéirent point à cette suggestion magnétique ; pour la
+troisième fois elles furent contre lui.
+
+Évidemment la veine devait changer.
+
+— Toujours ? demande-t-il.
+
+Parbleu !
+
+Il gagna.
+
+Raisonnable, il eût dû s'en tenir là, heureux d'en être quitte ainsi ;
+mais quel joueur écoute la raison quand il voit la fortune lui sourire !
+ne serait-il pas fou de la repousser si elle venait à lui ?
+
+— Continuons-nous ? demanda-t-il.
+
+— Tant que tu voudras.
+
+— Cent louis ?
+
+— Tout ce que tu voudras.
+
+Il gagna encore.
+
+Décidément la chance était pour lui ; son heure avait sonné ; encore
+quelques coups et il pouvait rendre à sa belle-mère cet argent qu'il
+lui avait été si dur de demander.
+
+— Doublons-nous ? dit-il.
+
+— Assurément, répondit d'Arjuzanx.
+
+La pâleur de Sixte avait disparu sous l'afflux d'une bouffée de chaleur
+qui du cœur était montée au front et aux joues ; il respirait plus
+largement, ses mains ne tremblaient plus.
+
+On s'était groupé autour d'eux, et chacun était plus attentif à leur
+duel qu'à la partie elle-même, insignifiante comparée à leurs paris.
+
+— Le baron voudrait perdre exprès qu'il ne s'y prendrait pas autrement,
+dit de la Vigne à son voisin.
+
+— Croyez-vous ?
+
+Qu'il le voulût ou ne le voulût point, toujours est-il que d'Arjuzanx
+perdit encore.
+
+— Je crois bien que tu as passé un engagement avec la veine, dit-il à
+Sixte.
+
+A ce moment un domestique entra dans le salon.
+
+— Il est entendu que vous restez à dîner, dit d'Arjuzanx en s'adressant
+à Sixte et à de la Vigne en même temps.
+
+Ils voulurent refuser.
+
+— Sixte, décide M. de la Vigne par ton exemple, dit d'Arjuzanx, et vous,
+monsieur de la Vigne, gagnez Sixte par le vôtre.
+
+On insista de divers côtés.
+
+D'Arjuzanx avait ouvert un petit bureau :
+
+— Voici ce qu'il faut pour écrire, dit-il, on portera immédiatement vos
+dépêches au télégraphe.
+
+Déjà de la Vigne avait pris place au bureau ; quand il quitta la chaise,
+Sixte le remplaça :
+
+ « Retenu à dîner avec de la Vigne ; à ce soir.
+
+ VALENTIN. »
+
+Comme il remettait sa dépêche à d'Arjuzanx, celui-ci lui dit :
+
+— Crois-tu maintenant qu'en refusant d'accepter ton argent j'avais le
+pressentiment que tu me le reprendrais bientôt ? ça me semble bien
+vouloir recommencer notre fameuse partie du collège de Pau.
+
+Cette insistance frappa Sixte ; pourquoi donc d'Arjuzanx mettait-il un
+empressement si peu déguisé à le pousser au jeu ?
+
+Ce fut la question qu'il se posa : d'Arjuzanx voulait-il lui infliger une
+nouvelle perte ? ou bien, honteux de la somme qu'il avait gagnée, ne
+cherchait-il que des occasions de la perdre ?
+
+C'était de cette façon qu'il avait agi autrefois au collège ; pourquoi
+n'en serait-il pas de même maintenant ? rien en lui ne permettait de
+supposer qu'il fût devenu un homme d'argent, âpre au gain, capable
+d'employer des moyens peu loyaux à l'égard d'un camarade. N'avait-il pas
+reconnu lui-même qu'il était dans son tort en subissant une sorte de
+vertige qui le faisait jouer gros jeu contre un ami malheureux ?
+
+Cependant, quoi qu'il se dît, il ne put pas pendant le dîner ne pas
+regretter de n'être pas rentré à Bayonne, et ne pas trouver bien nulle,
+bien vide, la conversation de ses voisins : assurément cette salle à
+manger ne le reverrait pas souvent ; qu'il sût profiter de sa soirée pour
+regagner une partie de ce qu'il avait si bêtement perdu huit jours
+auparavant, et elle serait la dernière qu'il passerait dans cette
+maison. S'il vivait retiré quand il était garçon, ce n'était pas
+maintenant qu'il avait un intérieur si charmant avec une femme jeune,
+jolie, intelligente, adorée, qu'il allait l'abandonner pour ces réunions
+banales.
+
+Bien qu'il n'eût pas l'expérience du jeu, il savait, pour l'avoir
+entendu dire, de quelle importance est un régime sévère pour le joueur ;
+ce n'est pas quand on est congestionné par une digestion difficile ou
+échauffé par des vins largement dégustés, qu'on est maître de soi, et
+qu'on garde en présence d'un coup décisif la sûreté du jugement ou le
+calme de la raison ; or, dans la partie qu'il voulait engager pour
+profiter de la veine qui semblait lui revenir, il fallait qu'il eût tout
+cela, et ne subît pas plus l'influence de son cerveau surexcité que de
+son estomac trop chargé ; il mangea donc très peu et but encore moins,
+malgré l'insistance de d'Arjuzanx dont l'amabilité ne réussit pas mieux
+que la raillerie à l'arracher à sa sobriété.
+
+Quand de la salle à manger on passa dans le salon, il ne s'approcha pas
+tout d'abord des tables de jeu qui avaient été préparées : une grande
+pour le baccara, deux petites pour l'écarté ; il voulait choisir son
+moment et ne pas commettre les folies de ceux qui, courant après leur
+argent, se jettent à l'aveugle dans la mêlée. C'était d'un pas ferme et
+sûr qu'il devait y descendre ; puisqu'une heureuse chance lui avait
+permis de rattraper trois cents louis, il devrait manœuvrer avec cette
+somme de façon à regagner ses quarante mille francs sans se découvrir
+jamais.
+
+Comme il se tenait à la fenêtre, d'Arjuzanx vint le rejoindre :
+
+— Tu ne me donnes pas ma revanche ? dit-il.
+
+— Est-ce que ce n'est pas à toi plutôt de me donner la mienne ?
+
+— Je suis à ta disposition.
+
+— Tout à l'heure ; le temps de finir ce cigare.
+
+Son cigare achevé il alla rôder autour de la table de baccara, mais sans
+s'y asseoir : il voulait rester frais pour sa partie contre d'Arjuzanx,
+et, d'ailleurs, il craignait d'épuiser sa veine dans des coups
+insignifiants, s'imaginant, par une superstition de joueur, qu'il ne
+pouvait pas faire grand fond sur elle, et qu'il ne fallait pas lui
+demander plus d'une courte série heureuse ; quand il l'aurait obtenue il
+s'en tiendrait là.
+
+Enfin, une des tables d'écarté n'étant plus occupée, il fit un signe à
+d'Arjuzanx, voulant, cette fois, tenir lui-même les cartes qui allaient
+décider de cette lutte.
+
+— Combien ? demanda d'Arjuzanx en s'asseyant vis-à-vis de lui.
+
+— Veux-tu cent louis ?
+
+— Parfaitement.
+
+En prenant ce chiffre Sixte se croyait prudent, puisque, sur les trois
+parties qu'il lui permettait de jouer avec son gain, il ne devait pas
+les perdre toutes : il pourrait se défendre si la chance tournait d'abord
+contre lui, et à un moment quelconque attraper la série sur laquelle il
+comptait.
+
+En prenant ses cartes Sixte eut la satisfaction de constater que ses
+mains ne tremblaient pas et de se sentir maître de son cœur comme de
+son esprit : il voyait, il savait, il jugeait ce qu'il faisait.
+
+D'Arjuzanx, au contraire, paraissait ému, et, en le regardant, on voyait
+clairement qu'il n'était plus le même homme ; sa nonchalance, son
+indifférence, avaient disparu et dans ses yeux noirs brillait une flamme
+qui leur donnait une expression de dureté que Sixte n'avait jamais
+remarquée.
+
+Mais ce n'était pas le moment de se livrer à des observations de ce
+genre ; c'était à son jeu comme à celui de son adversaire qu'il devait
+donner toute son attention.
+
+La chance, au lieu de tourner contre lui, continua à lui être fidèle.
+
+— Nous doublons, n'est-ce pas ? demanda d'Arjuzanx.
+
+— N'est-ce pas entendu ?
+
+— Alors cela est dit une fois pour toutes.
+
+— Sans doute ; au moins jusqu'à ce que nous soyons d'accord pour changer
+cette convention.
+
+— Nous serons d'accord.
+
+Lentement ils avaient relevé leurs cartes.
+
+— J'en demande ? dit d'Arjuzanx.
+
+— J'en refuse.
+
+D'Arjuzanx avait un jeu détestable, Sixte le roi et la voie assurée.
+
+— Tu ne vas pas être long à regagner tes quarante mille francs, dit
+d'Arjuzanx.
+
+— Je n'en serais pas fâché.
+
+— Tu vois donc que j'ai bien fait de te garder à dîner.
+
+Quelques-uns des convives, en les voyant s'asseoir à la table d'écarté,
+avaient quitté le baccara qui ne se traînait que misérablement, et les
+entouraient, attentifs, silencieux.
+
+A son tour d'Arjuzanx fit trois points :
+
+— Je commence à me défendre, dit-il.
+
+Cependant il perdit ; mais la partie suivante fut pour lui, et ils
+recommencèrent avec un enjeu de cent louis qu'il gagna de nouveau.
+
+— Faisons-nous quitte ou double ? dit-il.
+
+Sixte eut un éclair d'hésitation pendant lequel il se demanda si sa
+veine n'était pas épuisée ; mais, comme il avait eu quatre points contre
+cinq, il crut que la fortune était hésitante et qu'il pouvait la
+retenir.
+
+— Oui, dit-il.
+
+Il eut encore quatre points contre cinq, et cette fois il n'hésita pas ;
+il était à découvert, il devait au moins s'acquitter ; puisque d'Arjuzanx
+consentait à faire quitte ou double, il n'y avait qu'à continuer jusqu'à
+ce qu'il gagnât, alors il s'arrêterait et ne toucherait plus aux cartes ;
+il était déraisonnable, impossible, contraire à toutes les règles
+d'admettre que ce coup ne lui viendrait pas aux mains ; le jeu n'est-il
+pas une bascule réglée par des lois immuables ?
+
+— Toujours, dit-il.
+
+Maintenant tout le monde se pressait autour d'eux, mais personne ne
+parlait, ne les interrogeait directement, et c'était par des regards
+muets qu'on se communiquait ses impressions.
+
+Sixte fut surpris de sentir des gouttes de sueur lui couler dans le cou
+et il s'en inquiéta ; évidemment il n'était plus maître de ses nerfs,
+cependant il n'eut pas la force de mettre cette observation à profit ;
+certainement l'émotion ne lui enlèverait pas son coup d'œil.
+
+Au moins lui enleva-t-elle la décision : par prudence, par excès de
+conscience, il demanda des cartes, et il en donna, quand il aurait dû en
+refuser, et jouer hardiment.
+
+Trois parties successives, perdues avec ce système, l'en firent changer :
+ce n'était pas la chance qui le battait, mais sa propre maladresse, et
+aussi le calme de d'Arjuzanx, attentif à se défendre et à profiter de
+fautes de son adversaire, sans que la grandeur de l'enjeu parût exercer
+sur lui la moindre influence. Ne pourrait-il donc pas retrouver lui-même
+ce calme pour quelques minutes, quelques secondes peut-être ?
+
+Mais le changement de méthode ne changea pas la veine, au contraire ; les
+fautes qu'il avait commises par trop de timidité, il les commit
+maintenant par trop d'audace.
+
+Et chaque fois qu'il perdait, il répétait son mot :
+
+— Toujours.
+
+Ceux qui étaient attentifs aux nuances pouvaient saisir dans sa
+prononciation une différence qui en disait long sur son état ; en même
+temps son visage et ses mains s'étaient décolorés.
+
+A mesure que l'enjeu grossissait, l'attitude de la galerie se modifiait :
+on avait commencé par regarder ce duel avec une curiosité recueillie ;
+mais maintenant, s'échappaient de sourdes exclamations ou des gestes,
+qui étaient un relèvement et une excitation pour Sixte : puisque tout le
+monde était stupéfié de sa déveine, cette unanimité prouvait qu'elle ne
+pouvait pas durer : un coup heureux, et il s'acquittait.
+
+Deux se suivirent malheureux encore, et comme Sixte répétait :
+
+— Toujours.
+
+Pour la première fois, d'Arjuzanx ne répondit pas :
+
+— Parfaitement.
+
+Il posa ses deux bras sur la table, et regardant Sixte en face :
+
+— Comment toujours ? dit-il d'une voix nette et dure.
+
+— N'est-il pas entendu, répondit Sixte, que, nous doublons toujours ?
+
+— Entendu jusqu'à ce que nous changions cette convention...
+
+Il y eut un moment de silence saisissant.
+
+... Et j'estime, continua d'Arjuzanx, de la même voix nettement
+articulée, que le moment est venu de la changer. Où en sommes-nous ?
+
+Il compta les jetons rangés devant lui.
+
+— Voilà sept parties que je gagne. Est-ce exact ?
+
+— Oui, dit Sixte la gorge étranglée.
+
+— Nous avons commencé à cent louis, qui doublés font quatre mille
+francs, puis huit mille, puis seize mille, puis trente-deux mille ; puis
+soixante-quatre mille, puis cent trente-huit mille, et enfin deux cent
+soixante-seize mille où nous sommes.
+
+Il s'arrêta et, du regard, parut prendre ses invités à témoins de la
+justesse de son compte, qu'il avait fait sans aucune hésitation ; mais
+personne ne pensa à faire un signe affirmatif, chacun étant tout entier
+au drame qui se déroulait, et qu'on sentait terrible, sans comprendre
+comment il s'était engagé et où il allait.
+
+— Jouons-nous comme des enfants ou comme des hommes ? continua
+d'Arjuzanx.
+
+Sixte ne répondit pas, il voyait maintenant combien était faux son
+sentiment sur les intentions de d'Arjuzanx qui, au lieu de chercher à
+lui faire regagner ses quarante mille francs, n'avait eu d'autre but, au
+contraire, que de l'entraîner à perdre une somme beaucoup plus
+considérable ; en même temps il était frappé d'un fait, en apparence
+insignifiant et cependant décisif : — le soin que d'Arjuzanx mettait à ne
+pas s'adresser à lui directement, et surtout à ne pas employer le
+tutoiement.
+
+Le baron reprit :
+
+— Si notre argent n'est pas sur cette table, notre parole y est ; je
+peux jouer cent mille francs, et même deux cent soixante-seize mille sur
+parole, non cinq cent cinquante mille qui excéderaient peut-être
+l'engagement qu'on pourrait tenir.
+
+Il se tut, et chacun évita de se regarder pour ne pas livrer ses
+impressions ; quelques convives prudents s'éloignèrent même de la table,
+mais sans sortir du salon ; de la Vigne ne fut pas de ces derniers : une
+place étant libre auprès de son camarade, il s'avança pour la prendre.
+
+Mais rien n'indiquait que Sixte dût se laisser entraîner à un éclat ; son
+attitude était plutôt celle d'un homme qui vient de recevoir un coup
+sous lequel il est tombé assommé.
+
+Cependant, après quelques secondes, il se leva.
+
+— Il est évident, dit-il, que je n'ai pas ces deux cent soixante-seize
+mille francs sur moi.
+
+— N'est-il pas admis par les honnêtes gens qu'on a vingt-quatre heures
+pour dégager sa parole ?
+
+
+
+
+IX
+
+
+Comme Sixte mettait le pied sur le trottoir dans la rue, il sentit qu'on
+lui prenait le bras ; il se retourna : c'était de la Vigne.
+
+— Comment t'es-tu laissé entraîner ? demanda celui-ci.
+
+— Ah ! comment...
+
+— Tu n'as pas vu que c'était un coup monté ?
+
+— Trop tard.
+
+— Nous rentrons ?
+
+Sixte ne répondit pas.
+
+— Nous prenons une voiture ?
+
+— Non ; J'ai besoin d'être seul, de marcher.
+
+— Tu descendras en arrivant à Bayonne.
+
+— Ne me laisseras-tu pas tranquille ?
+
+— Ah !
+
+Sixte, malgré son désarroi, eut conscience de ses paroles :
+
+— Sois assuré que j'ai été sensible au mouvement qui t'a fait prendre
+place auprès de moi pendant que le baron parlait !
+
+— C'était naturel.
+
+— Tu as cru à une altercation ; elle était impossible puisqu'il était
+dans son droit, et que j'étais moi, dans mon tort. Merci.
+
+Et Sixte lui tendit la main.
+
+Cependant de la Vigne ne bougeait pas.
+
+— Adieu, dit Sixte en s'éloignant.
+
+Mais il n'avait pas fait trois pas qu'il s'arrêta.
+
+— De la Vigne !
+
+Il revint vers son camarade.
+
+— Tiens, dit-il en lui tendant des liasses de billets de banque.
+
+— Qu'est-ce que c'est que ça ?
+
+— Quarante mille francs que je te prie de me garder ; comme tu montes en
+voiture ils sont mieux dans tes poches que dans les miennes ; tu me les
+donneras demain.
+
+Cette fois il quitta son camarade au milieu de la rue, et de la Vigne
+fut abasourdi de voir qu'au lieu de se diriger vers Bayonne il prenait
+une direction précisément opposée, comme s'il voulait gagner la côte des
+Basques.
+
+C'est qu'en effet telle était l'intention de Sixte ; son parti était
+pris : se jeter à la mer du haut de la falaise noire et ruisselante qui,
+à pic, s'élève au-dessus de la grève.
+
+Et, par les rues désertes de la ville, il descendit vers le Port-Vieux,
+courant plutôt que marchant, le visage fouetté par le vent froid qui
+soufflait du large avec un bruit sinistre que dominait le mugissement
+rauque de la marée montante déjà haute.
+
+C'était quand d'Arjuzanx avait dit : « Si notre argent n'est pas sur cette
+table, notre parole y est », que sa résolution s'était formée dans son
+esprit : son honneur engagé, il n'avait que sa vie à donner pour payer sa
+dette, il la donnait.
+
+Il avait dépassé les bains de Port-Vieux et constaté que l'heure de la
+pleine mer ne devait pas être éloignée ; quand il se laisserait tomber de
+la falaise, la vague le recevrait et l'emporterait.
+
+C'était sans aucune faiblesse qu'il envisageait sa mort ; ce serait fini,
+fini pour lui, fini pour les siens qu'il n'entraînerait pas dans le
+désastre.
+
+Mais cette pensée des siens, celle de sa femme l'amollit ; ce n'était pas
+seulement sa vie qu'il sacrifiait, c'était aussi le bonheur de celle
+qu'il aimait. Quel désespoir, quel écroulement, quel vide pour elle ! ils
+n'étaient mariés que depuis deux mois ; elle était si heureuse du
+présent ; elle faisait de si beaux projets ! Elle ne l'aurait même pas
+revu. Il ne l'aurait pas embrassée une dernière fois d'un baiser qu'elle
+retrouverait.
+
+Il s'arrêta, et après un moment d'hésitation revint sur ses pas pour
+prendre la route de Bayonne : il avait vingt-quatre heures devant lui, ou
+tout au moins il avait jusqu'au matin avant qu'on apprit ce qui s'était
+passé.
+
+Que de fois il l'avait parcourue à cheval avec sa femme, cette route
+qu'il suivait maintenant à pied, seul, dans la nuit ! cette évocation eut
+cela de bon qu'elle l'arracha aux angoisses de l'heure présente et du
+lendemain, pour le maintenir dans ce passé si plein de souvenirs qui
+s'enchaînaient, doux ou passionnés, tendres ou joyeux.
+
+Comme il approchait de Bayonne, il entendit dans le silence deux heures
+sonner au clocher de la cathédrale ; au lieu d'entrer en ville, il longea
+le rempart et descendit aux allées Marines.
+
+Cette fois sa maison était sombre : Anie ne l'avait pas attendu. Il
+ouvrit les portes sans faire de bruit, et alluma une bougie, qui était
+préparée, à la veilleuse de l'escalier.
+
+Arrivé à la porte de leur chambre, il écouta et n'entendit rien :
+assurément Anie s'était endormie. Alors, au lieu d'entrer dans la
+chambre, il tourna avec précaution le bouton de la porte de son cabinet
+de travail, qu'il referma sans bruit.
+
+Une glace sans tain s'ouvrait au-dessus de la cheminée dans le mur qui
+séparait la chambre du cabinet, masquée par un store à l'italienne à ce
+moment à demi baissé ; dans la chambre deux lampes et une statuette
+garnissaient la tablette de cette cheminée ; dans le cabinet c'était un
+vase avec une fougère et deux flambeaux.
+
+D'une main écartant les frondes de la fougère, et de l'autre approchant
+son bougeoir de la glace, Sixte regarda dans la chambre. Tout d'abord
+ses yeux se portèrent dans l'obscurité. Mais, s'étant fait un abat-jour
+avec sa main de façon à projeter la lumière en avant, il aperçut dans le
+lit lui faisant face la tête de sa femme se détachant sur la blancheur
+du linge.
+
+Puisqu'elle ne bougeait pas, puisqu'elle ne l'appelait pas, c'est
+qu'elle dormait : cela lui fut un soulagement ; il avait du temps devant
+lui.
+
+Dans ses deux heures de chemin, il n'avait pas uniquement pensé à Anie,
+il avait encore arrêté son plan, dont ce sommeil facilitait l'exécution :
+ce n'était pas seulement l'embrasser, qu'il voulait, c'était aussi
+qu'elle eût sa dernière pensée : il s'assit à son bureau placé devant la
+cheminée et se mit à écrire :
+
+ « Tes pressentiments ne te trompaient pas : devenu notre ennemi
+ implacable, le tien, le mien, il a voulu se venger de toi, de moi ;
+ aveuglé, entraîné, j'ai joué et j'ai perdu deux cent soixante-seize
+ mille francs, en plus de ce que j'avais déjà perdu. En revenant,
+ j'ai réfléchi ; j'ai vu la situation comme on voit dans la solitude
+ et dans la nuit, d'une manière lucide, sans mensonge ; et de cette
+ froide vision est résultée la décision qui fait l'objet de cette
+ lettre — un adieu. Un adieu, ma belle et chère Anie. Oh ! si chère, si
+ aimée ! plus que dans le bonheur encore, et que je vais quitter pour
+ mourir. Mais ce n'est pas mourir qui m'effraie ; c'est briser notre
+ vie amoureuse ; c'est ne plus voir Anie ; c'est aussi lui laisser le
+ doute d'avoir été aimée comme elle le pensait. Comprendra-t-elle que
+ je veux disparaître, parce que je l'aime plus que moi-même, et que
+ je préfère — cherchant le meilleur pour elle — la savoir veuve,
+ tragique, plutôt que femme amoindrie par un mari coupable ?
+
+ Je ne puis pas payer ma dette, et je ne veux plus rien demander à
+ ton père que je ruinerais. Il n'y a donc qu'à m'arracher de toi,
+ avec la pensée que je laisse presque intacte une fortune doublement
+ tienne, qui te gardera indépendante et fière.
+
+ Comprends-tu que mon amour est tel que tu pouvais le désirer et que
+ je ne t'abandonne pas ?
+
+ Dis-toi, au contraire, que c'est serré contre toi, mon âme mêlée à
+ la tienne, que je me suis arrêté à la résolution de ne plus te voir,
+ et de te laisser dans ta fleur de jeunesse et de beauté vivre sans
+ moi.
+
+ Je n'ai songé qu'à ton repos, et j'ai dû oublier combien ont été
+ courtes nos heures d'amour. J'ai dû oublier aussi qu'une femme
+ adorée m'échappe dans la première émotion de notre existence
+ fondue, et qu'ivre de toi, je me détourne de toi, vibrant, soudé de
+ cœur et de chair, rêvant l'éternité de mon amour alors qu'il n'a
+ plus de lendemain. »
+
+
+
+
+X
+
+
+Il avait écrit rapidement, sans hésiter ; sa lettre achevée il la relut,
+et alors il eut une minute d'anéantissement : comme il l'aimait ! et
+cependant, par sa faute, stupidement, follement, il la jetait dans le
+désespoir quand il n'avait qu'à laisser aller leur vie pour la rendre
+heureuse. Le misérable, l'insensé qu'il avait été !
+
+L'indignation le tira de sa faiblesse ; abaissant ses deux mains dans
+lesquelles il avait enfoncé sa tête, il reprit sa lettre, la mit dans
+une enveloppe sur laquelle il écrivit le nom d'Anie, et la plaça sous la
+première feuille de son buvard.
+
+Il n'avait pas encore fini : doucement, avec mille précautions il ouvrit
+un tiroir de son bureau fermé à clef, et, fouillant dedans sans froisser
+les papiers qui s'y trouvaient, il en tira le testament de Gaston de
+Saint-Christeau ; puis l'allumant à la bougie il le déposa dans la
+cheminée où il brûla avec une grande flamme qui éclaira tout son
+cabinet, du plancher au plafond.
+
+Cette fois tout ce qu'il avait combiné était accompli ; maintenant il
+pouvait rejoindre sa femme quatre heures allaient sonner, il lui restait
+trois heures à vivre pour elle.
+
+Quand il entra dans la chambre, elle leva la tête.
+
+— Te voilà ? dit-elle.
+
+Il vint au lit, et, se penchant sur elle, il l'embrassa longuement.
+
+— Il ne faut pas m'en vouloir, j'ai été retenu, je t'expliquerai.
+
+— Mais je ne t'en veux pas.
+
+Moins troublé il eût remarqué que, pour une femme qui s'éveille, la voix
+d'Anie était étrangement tremblante ; mais, tout à son émotion, il ne fit
+pas cette observation.
+
+C'est qu'en réalité, Anie, qui n'avait pas dormi depuis qu'elle s'était
+mise au lit à son heure habituelle, ne venait pas de s'éveiller.
+
+En recevant la dépêche de son mari, alors qu'elle l'attendait pour
+dîner, elle avait éprouvé une commotion violente, hors de toute
+proportion, semblait-il, avec un fait si simple.
+
+Pourquoi restait-il chez le baron ? Comment oubliait-il la promesse qu'il
+lui avait faite de revenir immédiatement ? Et, ce qui était plus grave,
+comment ne pensait-il pas qu'après les craintes qu'elle lui avait
+montrées, cette dépêche allait la jeter dans l'inquiétude et dans
+l'angoisse ?
+
+C'était la première fois qu'il lui manquait de parole, la seconde fois
+qu'il la laissait dîner seule ; et toujours pour le baron. Que lui
+ménageait donc cette liaison qui l'épouvantait ?
+
+Elle ne put pas dîner, et de bonne heure elle monta à sa chambre,
+s'imaginant qu'elle serait là moins mal que partout ailleurs pour
+attendre. Alors elle calcula le moment où il pouvait rentrer ; et, ses
+comptes faits, elle trouva que ce serait sans doute entre dix et onze
+heures.
+
+Pour user le temps, elle prit un livre, mais les lignes dansaient devant
+ses yeux et elle ne comprenait rien à ce qu'elle lisait. Si elle
+continuait ainsi, les minutes seraient éternelles. S'enveloppant d'un
+châle, elle sortit sur la vérandah pour suivre le mouvement de la
+rivière. C'était la basse mer et il ne se passait rien sur la rivière
+qui coulait clapoteuse entre ses rives confuses ; la nuit était sombre ;
+rien sur les eaux, rien sur la terre, rien au ciel qui pût occuper son
+esprit et l'emporter au pays de la rêverie où le temps se dévore sans
+qu'on sache comment.
+
+Après un certain temps elle revint à son livre, le changea, pour un
+nouveau qui peut-être serait plus attachant, l'abandonna bientôt comme
+elle avait fait du premier, retourna sur la vérandah, tâcha de deviner
+ce qu'elle ne voyait pas, rentra dans sa chambre, descendit au
+rez-de-chaussée épousseter une vitrine qui tout à coup se trouva avoir
+besoin d'être nettoyée, cassa deux bibelots, se fâcha contre sa
+maladresse, et remonta dans sa chambre pour se jeter dans un fauteuil où
+elle resta jusqu'à dix heures.
+
+Alors elle se déshabilla lentement et fit une coquette toilette de
+nuit : puisqu'il avait paru surpris, presque fâché la première fois
+qu'elle l'avait attendu, elle ne voulait pas qu'il en fût ainsi ce
+soir-là : la trouvant endormie, il verrait tout de suite qu'elle ne
+pensait pas à lui adresser le plus léger reproche.
+
+Mais elle ne s'endormit pas, et si le temps lui avait duré alors qu'elle
+pouvait aller et venir, il fut mortel dans l'immobilité et l'obscurité
+du lit ; l'horloge du vestibule sonnait l'heure et la demie, mais
+l'intervalle qui s'écoulait entre l'une et l'autre était si long qu'elle
+s'imaginait toujours que le mécanisme s'était arrêté.
+
+Onze heures, onze heures et demie, minuit, minuit et demi, une heure ;
+était-ce possible ? Pourquoi ne rentrait-il point ? Que lui était-il
+arrivé ? Au milieu de la nuit, ne pouvait-on pas être arrêté, assassiné,
+sur la route déserte ? Elle voyait les passages dangereux, ceux du crime.
+
+Elle se releva pour lire sa dépêche qu'elle savait par cœur : « A ce
+soir » ; ce n'était pas : « Je rentrerai tard » qu'il avait dit. « A ce
+soir ! » c'était sûrement avant minuit. Et il était une heure et demie ;
+deux heures, deux heures et demie.
+
+La fièvre la dévorait ; il y avait des moments où elle écoutait les
+bruits du dehors avec une anxiété si intense, que son cœur s'arrêtait
+et restait sans battre.
+
+Enfin, un peu après que la demie de deux heures eût sonné, elle reconnut
+sur le gravier du jardin le pas qui était si familier à ses oreilles,
+et, instantanément, une fraîcheur pénétrante succéda à la flamme qui la
+dévorait : lui ! maintenant qu'importait ce qui avait pu le retenir,
+puisqu'il arrivait ! est-ce que mille raisons qui se présentaient à son
+esprit, alors que quelques minutes auparavant elle n'en trouvait pas une
+seule, n'avaient pas pu le retarder ?
+
+Cependant elle fut surprise des précautions qu'il prit dans l'escalier,
+et aussi qu'il passât par son cabinet au lieu d'entrer tout de suite
+dans leur chambre ; il ne sentait donc pas l'impatience, poussée jusqu'au
+paroxysme, avec laquelle elle l'attendait ?
+
+N'y tenant plus, elle pensa se jeter à bas de son lit pour courir à lui
+et l'embrasser, mais n'y aurait-il pas là comme un tendre reproche qui
+pourrait le peiner ? alors elle crut que le mieux était de ne pas bouger
+et de paraître dormir.
+
+C'est pourquoi, lorsqu'il écarta le store et projeta sur elle la lumière
+de sa bougie, il la trouva plongée dans un sommeil si parfait, que
+quelqu'un qui n'eut pas été bouleversé comme lui se serait à coup sûr
+demandé s'il était naturel.
+
+A travers ses paupières mi-closes, Anie avait vu le visage convulsé que
+la bougie éclairait, et cette remarque, s'ajoutant à toutes ces
+précautions pour ne pas la réveiller, l'avait rejetée dans l'inquiétude.
+
+Que se passait-il donc ? Ou plutôt que s'était-il passé ?
+
+La porte qui faisait communiquer sa chambre avec le cabinet étant
+fermée, elle n'entendait rien, et n'osant pas se soulever sur son lit,
+de façon à ce que son regard passât par-dessus la tablette de la
+cheminée, elle ne voyait rien non plus, ce qui semblait indiquer que son
+mari avait dû s'asseoir à son bureau, placé devant la cheminée.
+
+Heureusement les dispositions des deux pièces et de leur ameublement
+pouvaient lui venir en aide : le lit, la glace sans tain, ainsi que le
+bureau de Sixte, étaient placés sur une même ligne, et en face, au mur
+opposé dans le cabinet, en ligne aussi, un vieux miroir, avec fronton et
+bordure décorés d'estampage, était accroché, incliné de telle sorte
+qu'il réflétait le bureau et la cheminée. Qu'elle trouvât sur son
+oreiller une position d'où son regard, en passant à travers la glace
+sans tain, irait jusqu'à ce miroir, et elle verrait ce que faisait son
+mari.
+
+Sans mouvements brusques qu'elle n'osait se permettre, cela lui fut
+assez facile, et alors elle l'aperçut écrivant.
+
+Comme son visage était sombre, comme sa main paraissait agitée ! De temps
+en temps, il s'arrêtait un court instant, pour reprendre aussitôt avec
+une décision et un emportement qui disaient la netteté de sa pensée,
+autant que la violence de son émotion. Quand elle le vit, sa lettre
+achevée, enfoncer sa tête entre ses mains, tout en lui trahissait une
+telle douleur, un anéantissement si désespéré, qu'elle ne respirait
+plus.
+
+A qui écrivait-il ? Qu'écrivait-il ? Cette lettre était donc bien
+terrible, qu'elle le bouleversait à ce point !
+
+Elle le vit aussi écrire l'adresse sur l'enveloppe, et à sa brièveté il
+lui sembla que c'était un simple nom, court comme le sien, formé
+seulement de quatre ou cinq lettres. Mais pourquoi lui écrivait-il,
+quand il n'avait que la porte à ouvrir pour être près d'elle ?
+
+Il y avait là une question qu'elle se sentait trop affolée pour
+résoudre, ou même pour examiner.
+
+D'ailleurs elle le suivait, et ne pouvait s'arrêter pour réfléchir, ni
+pour revenir en arrière.
+
+Quand il avait pris dans le tiroir du bureau une feuille de papier, sur
+laquelle elle voyait un timbre, il lui avait semblé que c'était le
+testament de son oncle Gaston ; mais le mouvement par lequel il l'alluma
+à la bougie et la déposa dans la cheminée fut si rapide, qu'elle ne put
+pas être certaine qu'elle ne se trompait pas ; une flamme claire reflétée
+par le miroir vint jusque dans sa chambre, dont elle perça l'obscurité
+pour deux ou trois secondes, et ce fut tout.
+
+Presque aussitôt il entrait et venait à elle : ce fut miracle qu'elle ne
+se trahit pas quand il l'embrassa, et qu'elle ne se jetât pas éperdue
+dans ses bras quand il prit place près d'elle.
+
+
+
+
+XI
+
+
+Déjà les bruits de la ville et du port commençaient confus dans le
+lointain, quand, brisé et anéanti par les émotions, il s'était endormi
+sur l'épaule d'Anie.
+
+Pendant plus d'une heure, elle était restée immobile, pour ne pas
+troubler ce lourd sommeil, si poignante que fût son angoisse de savoir
+ce qu'était le papier placé dans le buvard, à propos duquel son
+imagination affolée envisageait les choses les plus terribles, n'osant
+pas s'arrêter à celle-ci plutôt qu'à celle-là, mais n'osant pas
+davantage en rejeter aucune. Qu'elle pût se lever avant lui, elle
+verrait ce papier. Qu'au contraire il se levât le premier, elle
+resterait en proie à son anxiété.
+
+Cependant les vitres des fenêtres blanchissaient du côté de l'est, le
+ciel se rayait de bandes claires qui annonçaient l'approche du jour :
+encore quelques instants, et l'habitude allait le tirer de son sommeil à
+l'heure ordinaire.
+
+Il fit un mouvement ; elle crut qu'il s'éveillait, mais il abandonna
+seulement son épaule, et alors, avec précaution, elle put se laisser
+glisser à bas du lit.
+
+A pas étouffés, elle se dirigea vers le cabinet, dont la porte n'avait
+pas été refermée, et elle put la gagner sans qu'il bougeât. Vivement
+elle alla au bureau et prit la lettre dans le buvard. Mais le jour
+n'étant pas assez avancé pour qu'elle en pût lire la suscription, elle
+courut à la fenêtre, dont elle écarta le rideau.
+
+« Anie. »
+
+Elle ne s'était pas trompée : frémissant de la tête aux pieds sous la
+main froide du malheur qui venait de la saisir, elle coupa l'enveloppe
+avec une épingle qu'elle tira de ses cheveux.
+
+Elle poussa un cri, et, traversant en courant le cabinet ainsi que la
+chambre, elle vint au lit où elle s'abattit sur son mari qu'elle
+enveloppa de ses deux bras :
+
+— Mourir !
+
+Il la regarda hébété, puis, voyant la lettre qu'elle tenait dans sa
+main :
+
+— Tu as lu ?
+
+— Est-ce que je dormais ?
+
+— Puisque tu as lu, je n'ai rien à ajouter.
+
+— Tu es fou.
+
+— Hélas !
+
+— Mais cette fortune, tout ce que nous possédons, c'est à toi.
+
+— J'ai brûlé le testament.
+
+— Que ce soit toi, que ce soit nous, qu'importe qui paye ta dette !
+
+— Ton père ne doit rien.
+
+— Tu ne le connais pas ; mon père paiera comme tu paierais toi-même : ta
+mort n'acquitterait rien ; et, quand même elle te libérerait, crois-tu
+que nous voudrions de la fortune à ce prix ?
+
+— Je ne veux pas ruiner ton père, te ruiner toi-même.
+
+— Mais comprends donc que nous paierons : tu dois, nous devons ; cette
+fortune est la tienne, non la nôtre ; et fût-elle à nous qu'il en serait
+exactement de même. Tu dis que tu as réfléchi ! Mais non, tu n'as pas
+réfléchi ; sous un coup de désespoir tu as perdu la tête. Est-ce que nous
+pouvons avoir rien de plus précieux que ta vie ? Imagines-tu donc que si
+tu mourais je ne mourrais pas avec toi, ô mon bien-aimé !
+
+Tout en parlant avec une véhémence désordonnée, elle le pressait dans
+ses bras, ne s'interrompant que pour l'embrasser passionnément.
+
+— Tu dis que tu m'aimes, reprit-elle ; mais est-ce m'aimer que vouloir
+m'abandonner ? Est-ce que tout n'est pas préférable à la séparation, la
+ruine, la misère ! Qu'importe la misère ! Est-ce que je ne la connais
+pas ? Que serait ce repos dont tu parles ? Tu ne veux pas que je sois
+amoindrie par la faute de mon mari coupable ? En quoi serai-je amoindrie
+quand nous aurons payé ce que tu as perdu ?
+
+Cet élan le bouleversait, l'ébranlait.
+
+— Je ne peux rien demander à ton père, dit-il.
+
+— Toi non, mais moi. Je pars pour Ourteau. Dans cinq heures je suis de
+retour avec mon père. Ce soir tu paies.
+
+— Où veux-tu que ton père trouve cette somme ?
+
+— Je n'en sais rien, il la trouvera ; il empruntera ; il vendra.
+
+— Sa terre qu'il aime tant !
+
+— Sa terre n'a jamais été à lui ; elle est à toi.
+
+— Votre générosité, votre sacrifice, ne feraient-ils pas de moi le plus
+misérable des hommes ? Quel personnage serais-je dans le monde ?
+
+A ce mot, elle reprit courage et respira : puisqu'il envisageait
+l'avenir, c'est qu'il était touché.
+
+— Personne a-t-il été jamais déshonoré pour une dette de jeu qu'on paie ?
+Si ton honneur est sauf, qu'importe le reste ! Pourvu que nous soyons
+ensemble, tous les pays nous seront bons.
+
+Le temps pressait ; il fallait hâter les décisions : ce qui n'était
+possible avec une conscience chancelante et dévoyée que si elle prenait
+la direction de leur vie.
+
+— Je pars pour Ourteau, dit-elle, toi tu vas aller à ton bureau comme à
+l'ordinaire et en arrivant tu confesseras la vérité au général : dans une
+heure elle sera connue de toute la ville, mieux vaut encore qu'il
+apprenne la vérité de ta bouche, si fâcheux que puisse être pour toi cet
+aveu. Mais, avant que je parte, tu vas me jurer, tes lèvres sur les
+miennes, que je puis avoir confiance en toi.
+
+Rassurée par ce serment, autant que par l'étreinte toute pleine de
+reconnaissance, de promesse, et de remords avec laquelle il avait
+répondu à son adieu, elle partit pour Ourteau, en même temps qu'il se
+rendait à son bureau.
+
+A peine arrivé, son général le fit appeler ; il avait passé une mauvaise
+nuit et, pour s'en soulager, il éprouvait le besoin d'avoir quelqu'un à
+secouer.
+
+— Avez-vous été vous promener ce matin, vous ? dit-il.
+
+— Non, mon général.
+
+— Effectivement vous ne sentez pas le salin.
+
+— J'ai pourtant passé une partie de la nuit dehors, dit Sixte saisissant
+cette occasion.
+
+— Avec madame Sixte ? Drôle d'idée !
+
+— Non, mon général, tout seul ; et une nuit terrible pour moi.
+
+— Ah ! bah !
+
+Immédiatement Sixte raconta ce qui s'était passé, sans rien atténuer.
+
+— Deux cent soixante-seize mille francs ! s'écria le général. Êtes-vous
+fou ?
+
+— Je l'ai été.
+
+— Et après ? Payez-vous ou ne payez-vous pas ?
+
+— Ma femme, qui vient de partir pour Ourteau, affirme que son père
+paiera.
+
+Le général s'était levé et, dans un accès de colère, il arpentait son
+cabinet en traînant la jambe.
+
+— Un officier attaché à ma personne ! grognait-il.
+
+Il s'arrêta devant Sixte :
+
+— Et maintenant, dit-il, que comptez-vous faire ?
+
+— Disparaître, mon général, si vous voulez me rendre ma liberté.
+
+— Votre liberté ! Je vous la fouts. On n'a jamais vu ça. Deux cent
+soixante-seize mille francs et soixante-cinq mille en plus ! Mais c'est
+idiot !
+
+Puis, sentant la colère le gagner alors que la colère lui était
+défendue, il renvoya Sixte :
+
+— Allez faire votre besogne, monsieur.
+
+Mais, au bout d'un quart d'heure, il l'appela de nouveau : il paraissait
+calmé.
+
+— Êtes-vous en état d'écouter un bon conseil ? dit-il. Partez pour le
+Tonkin. Mon frère est désigné pour un commandement là-bas ; s'il n'a
+personne, il voudra peut-être bien vous emmener. Dans deux ans, quand
+vous reviendrez, tout sera fini. Envoyez-lui une dépêche dans ce sens.
+
+— Cette dernière preuve d'intérêt que vous me donnez me touche au cœur.
+
+— C'est égal ; je ne comprendrai jamais que, quand tant de pauvres
+diables s'exterminent à faire leur vie, il y ait des gens heureux qui
+prennent plaisir à défaire la leur.
+
+Pendant ce temps, Anie courait sur la route d'Ourteau, pressant son
+cocher ; quand elle arriva, son père et sa mère virent à sa physionomie
+crispée qu'ils devaient se préparer à un coup cruel.
+
+Tout de suite, elle expliqua ce qui l'amenait, son père écoutant
+accablé, sa mère l'interrompant par des exclamations indignées.
+
+— Est-ce que ton mari s'imagine, s'écria madame Barincq, que nous allons
+encore payer cette somme et nous réduire à la misère pour lui ?
+
+Alors elle raconta l'histoire du testament de Gaston : comment Sixte
+l'avait trouvé ; pourquoi il n'avait pas voulu le produire ; comment il
+l'avait brûlé.
+
+— C'est donc son argent qu'il a perdu, dit-elle en s'adressant à sa
+mère.
+
+Mais celle-ci ne se rendit pas :
+
+— Qui prouve que ce testament était bon ? dit-elle.
+
+Sur cette réplique, son mari intervint :
+
+— Il est évident, dit-il, que le testament est celui que Gaston avait
+déposé entre les mains de Rébénacq, et qu'il était parfaitement valable.
+
+— Valable ou non, il n'existe plus.
+
+— Pour les autres sans doute, mais pas pour nous.
+
+— Tu paieras !
+
+— Quel moyen de faire autrement ?
+
+— Ruinée une fois encore ! Que ne suis-je morte avant !
+
+Ce n'était pas tout de vouloir payer, il fallait savoir où et comment
+trouver l'argent nécessaire. Le père et la fille s'en allèrent chez
+Rébénacq ; mais, quand le notaire eut entendu le récit d'Anie, il leva au
+ciel des bras désespérés.
+
+— Je ne vois pas, dit-il, qui consentirait à prêter deux cent
+soixante-seize mille francs sur la terre d'Ourteau, déjà hypothéquée
+pour cent dix mille.
+
+— Mais elle vaut plus d'un million, dit Anie.
+
+— Ça dépend pour qui, et ça dépend aussi du moment. Considérez d'autre
+part que la propriété est en transformation ; que les travaux entrepris
+sont à leur début, qu'ils ne donneront leurs résultats que dans
+plusieurs années ; et que, pour bien des gens, ils ont enlevé au moins la
+moitié de sa valeur à la terre. Ce langage que je vous tiens, c'est
+celui des prêteurs. Sans doute nous aurons des objections à leur
+opposer ; mais comment seront-elles accueillies ? En tout cas, je n'ai pas
+prêteur pour pareille somme, et dans ces conditions.
+
+— Ne pouvez-vous pas trouver ce prêteur chez un autre notaire ? demanda
+Anie.
+
+— Nous rencontrerons partout les objections que je viens de vous
+présenter ; mais enfin, nous pouvons voir à Bayonne.
+
+— Je vous emmène avec mon père.
+
+Rébénacq hésita, puis il finit par se rendre.
+
+Il était une heure de l'après-midi quand ils arrivèrent à Bayonne, et
+quatre heures quand Barincq eut vu avec Rébénacq les sept notaires de la
+ville : quatre refusaient nettement l'affaire, trois demandaient du
+temps ; il convenait de prendre des renseignements, de se livrer à des
+estimations.
+
+— Je n'avais pas grand espoir, dit Barincq, mais c'était un devoir de
+tenter l'expérience. Maintenant il ne nous reste plus qu'une démarche,
+et il faut la faire, si douloureuse qu'elle soit pour moi : voir M.
+d'Arjuzanx, qui certainement doit être chez lui, puisqu'il attend Sixte ;
+allons à Biarritz.
+
+En effet, le baron était chez lui, et tout de suite il reçut Barincq et
+Rébénacq.
+
+— Ce n'est pas au nom de mon gendre que je me présente, dit Barincq,
+c'est en mon nom personnel, mais en me substituant à lui.
+
+Le baron resta impassible, dans l'attitude froide et hautaine qu'il
+avait prise.
+
+— C'est donc comme votre débiteur de la somme totale de trois cent
+quarante-un mille francs que je viens vous demander quels arrangements
+il vous convient de prendre pour le paiement de cette somme.
+
+— Des arrangements !
+
+— Toutes les garanties vous seront offertes, dit Rébénacq, voulant venir
+en aide à son vieux camarade, dont l'émotion faisait pitié.
+
+— Et j'ajoute, continua Barincq, que les délais que vous fixerez seront
+acceptés d'avance, à la condition qu'ils seront raisonnablement
+échelonnés.
+
+— Vous êtes homme d'affaires, monsieur, dit d'Arjuzanx avec hauteur.
+
+— Je l'ai été.
+
+— Et c'est une affaire que vous me proposez, une bonne affaire, puisque
+vous, riche propriétaire, vous vous substituez à votre gendre qui n'a
+rien, et faites vôtre sa dette.
+
+Il y eut une pause qui obligea Barincq à répondre :
+
+— Parfaitement, je la fais mienne et m'en reconnais seul débiteur.
+
+D'Arjuzanx, qui s'était assis, se leva.
+
+— Eh bien, monsieur, je ne fais pas d'affaires ; il s'agit d'une dette de
+jeu, qui se paye dans les vingt-quatre heures, non d'une dette ordinaire
+pour laquelle on peut conclure des arrangements devant notaires. Je ne
+vous accepte donc pas comme débiteur ; je garde celui que j'ai.
+
+— Vous venez de reconnaître qu'il est sans fortune.
+
+— Justement, et c'est pour cela que je tiens à lui, ce qui vous
+prouvera que je ne suis pas l'homme d'argent que vous pouvez croire.
+Votre gendre a trahi ma confiance, notre camaraderie, notre amitié. Il
+m'a pris la femme que j'aimais. Je lui prends son honneur. Et nous ne
+sommes pas quittes.
+
+Quand Barincq et Rébénacq furent descendus dans la rue, ils marchèrent
+longtemps côte à côte sans échanger un seul mot.
+
+— Quel homme ! dit tout à coup le notaire.
+
+— Et il aurait pu être le mari de ma fille ! Si coupable que soit le
+malheureux Sixte, au moins a-t-il du cœur.
+
+Ils arrivaient au chemin de fer.
+
+— C'est égal, dit Barincq, pour un homme qui toute sa vie n'a pensé
+qu'au bonheur des siens, j'ai bien mal fait leurs affaires et les
+miennes.
+
+— Et maintenant ?
+
+— Maintenant, il ne nous reste qu'à vendre Ourteau.
+
+— Mais à cette saison, dans ces conditions, ce sera un désastre.
+
+— Eh bien, ce sera un désastre.
+
+— Mon pauvre ami !
+
+— Oui, le sacrifice sera dur ; j'aimais cette terre d'un amour de
+vieillard, j'avais mis sur elle mes derniers espoirs ; mais je dois me
+dire qu'en réalité je n'en ai jamais été propriétaire, et que, si le
+testament avait été produit en temps, tout cela ne serait pas arrivé : je
+ne me serais pas installé à Ourteau, je n'aurais pas entrepris ces
+travaux ; M. d'Arjuzanx n'aurait pas pensé à me demander Anie ; Sixte ne
+l'aurait pas épousée, et, aujourd'hui, je ne tomberais pas lourdement
+d'une position fortunée dans la misère.
+
+
+
+
+XII
+
+
+La demie après six heures allait sonner au cartel des bureaux de
+l'_Office cosmopolitain_, et Barnabé, dans l'embrasure d'une fenêtre,
+guettait au loin sur le boulevard l'arrivée de l'omnibus du chemin de
+fer de Vincennes.
+
+A ce moment le directeur, M. Chaberton, sortit de son cabinet,
+accompagné d'un client, et dans leurs cages, derrière leurs grillages,
+tous les employés se plongèrent instantanément dans le travail.
+
+— Barnabé, guettez l'omnibus, dit M. Chaberton.
+
+— On ne le voit pas encore.
+
+— Puisque nous avons quelques minutes, dit le client suppliant,
+laissez-moi vous expliquer...
+
+Mais M. Chaberton, sans écouter, alla à l'un des grillages :
+
+— Monsieur Spring, que vos patentes anglaises pour l'affaire Roux soient
+prêtes demain matin, dit-il.
+
+— Elles le seront, monsieur.
+
+Il s'adressa à un autre guichet :
+
+— Monsieur Morisset, vous préparerez demain, en arrivant, un état des
+frais Ardant.
+
+— Oui, monsieur.
+
+— Un point très important à noter, continuait le client...
+
+Mais M. Chaberton, qui n'avait pas d'oreilles pour ces recommandations
+de la dernière heure, continuait sa tournée devant les cages de ses
+employés.
+
+— Monsieur Barincq, dit-il, votre bois est-il terminé ?
+
+— Il le sera dans une demi-heure.
+
+— Pas trop de sécheresse, je vous prie, du chic, soyons dans le
+mouvement.
+
+Barnabé fit un pas en avant :
+
+— L'omnibus, dit-il.
+
+M. Chaberton jeta son pardessus sur son épaule, fit passer sa canne de
+dessous son bras dans sa main, et se dirigea vers la sortie, suivi du
+client décidé à ne pas le lâcher.
+
+Une fois qu'il eut tiré la porte, un brouhaha s'éleva dans les bureaux,
+et, immédiatement, Spring sortit d'un tiroir une lampe à alcool qu'il
+alluma.
+
+— On voit que c'est aujourd'hui mardi, dit Belmanières, voilà les
+saletés anglaises qui commencent.
+
+— On voit que c'est aujourd'hui comme tous les jours, répondit Spring,
+les grossièretés de M. Belmanières continuent.
+
+Contrairement à la coutume, Belmanières ne se fâcha pas.
+
+— Cela prouve, dit-il d'un air bonhomme, que les habitudes ne sont pas
+comme la vie ; la vie est variée, les habitudes sont monotones. Je suis
+grossier aujourd'hui comme hier, comme il y a six mois, et M. Barincq,
+au lieu de jouer au gentilhomme campagnard comme il y a six mois,
+dessine des bois pour l'_Office cosmopolitain_, où il a été bien heureux
+de retrouver sa place.
+
+— Ne mêlez donc pas M. Barincq à vos sornettes, répliqua le caissier
+avec autorité.
+
+— Ce que je dis là n'a rien de désagréable pour M. Barincq, continua
+Belmanières sortant de sa cage, au contraire. Et je proclame tout haut
+qu'un homme de soixante ans qui se trouve tout à coup ruiné, et qui a
+l'énergie de se remettre au travail, sans se plaindre, a mon estime. Si
+j'ai blagué autrefois M. Barincq, je n'en ai aucune envie aujourd'hui,
+et, puisque l'occasion se présente de lui dire ce que je pense, je le
+dis. Voilà comme je suis, moi ; je dis ce que je pense, tout ce que je
+pense franchement, et je me fiche de ceux qui ne sont pas contents. Vous
+entendez, monsieur Morisette, je m'en fiche, je m'en contrefiche.
+
+Il criait cela devant la cage du caissier d'un air provocateur ; la porte
+d'entrée en s'ouvrant le fit taire.
+
+— Mister Barincq ? dit une voix à l'accent étranger.
+
+— Il est ici, répondit Barnabé en amenant celui qui venait d'entrer
+devant le grillage de Barincq.
+
+— Do you speak english ?
+
+— Monsieur Spring ! appela Barincq.
+
+A regret M. Spring souffla sa lampe et s'approcha ; alors un dialogue en
+anglais s'engagea entre lui et l'étranger.
+
+— Ce gentleman, traduisit Spring, dit qu'il a vu au Salon deux tableaux
+signés Anie qui lui ont plu et qu'il est disposé à les acheter ; ayant
+trouvé votre adresse au _Cosmopolitain_ dans le livret, il désire savoir
+le prix de ces tableaux.
+
+— Mille francs, dit Barincq.
+
+— Ce gentleman dit, continua Spring, qu'il les prend tous les deux pour
+quinze cents francs si vous voulez ; et que si madame Anie a d'autres
+tableaux du même genre, c'est-à-dire représentant des paysages du même
+pays, dans la même coloration claire, il les achètera peut-être ; il
+demande à les voir.
+
+— Expliquez à ce gentleman, répondit Barincq, qu'il peut venir demain et
+après-demain à Montmartre, rue de l'Abreuvoir, et donnez-lui
+l'itinéraire à suivre pour arriver rue de l'Abreuvoir.
+
+Sans en demander davantage l'amateur tendit sa carte à Spring et s'en
+alla :
+
+ « CHARLES HALIFAX »
+ 75, Trimountain Str. Boston.
+
+Barincq n'eut pas le temps de recevoir les félicitations de ses
+collègues, pressé qu'il était d'achever son bois pour porter cette bonne
+nouvelle rue de l'Abreuvoir.
+
+Lorsqu'il entra dans l'atelier où sa femme et sa fille étaient réunies,
+Anie vit tout de suite à sa physionomie qu'il était arrivé quelque chose
+d'heureux.
+
+— Qu'est-ce qu'il y a ? demanda-t-elle.
+
+Il raconta la visite de l'Américain.
+
+— Hé ! hé ! dit Anie.
+
+— Hé ! hé ! répondit Barincq comme un écho.
+
+— Quinze cents francs !
+
+Et, se regardant, ils se mirent à rire l'un et l'autre.
+
+— Hé ! hé !
+
+— Hé ! hé !
+
+Madame Barincq n'avait pas pris part à cette scène d'allégresse.
+
+— Je vous admire de pouvoir rire, dit-elle.
+
+— Il me semble qu'il y a de quoi, dit Barincq.
+
+— Est-ce que tu n'es pas heureuse de ce succès pour Ourteau ? dit Anie.
+
+— Qu'on ne me parle jamais d'Ourteau, s'écria madame Barincq.
+
+— Sois donc plus juste, maman. C'est à Ourteau que je dois un mari que
+j'aime. C'est Ourteau qui m'a appris à voir. Sans Ourteau, je me
+fabriquerais de jolies robes en papier pour pêcher un mari que je ne
+trouverais pas. Et sans Ourteau je continuerais à peindre des tableaux
+d'après la méthode de l'atelier... que les Américains n'achèteraient
+pas. Si je suis heureuse, si j'ai aux mains un outil qui nous fera tous
+vivre, en attendant que Sixte revienne glorieux, cela ne vaut-il pas la
+fortune ?
+
+
+
+
+FIN
+
+
+
+
+NOTICE SUR « ANIE »
+
+
+Il y a quarante ans, c'était une banalité de la conversation courante de
+parler du désintéressement des savants et des artistes, comme aussi de
+leur incapacité pour les affaires ; et même cette banalité, basée sur
+l'observation journalière, pouvait s'étendre jusqu'aux médecins et aux
+avocats : les savants, des alchimistes cocasses dans leur allure falote ;
+les artistes, des Cabrions. Déjà, il est vrai, Balzac avait, à côté de
+Joseph Bridau, de Schinner, de Léon de Lora, placé Pierre Grassou qui
+annonçait un dangereux précurseur ; mais la tradition n'était point
+encore entamée.
+
+Elle ne tarda pas à l'être, car l'alchimiste et le rapin disparaissaient
+tous les jours ; et déjà quand je préparais mon roman : _Une bonne
+affaire_, qui est l'histoire d'un savant exploité et égorgé par des gens
+d'affaires, je pouvais voir que si ce type était encore vrai, les gens
+d'affaires exploités par les savants n'étaient cependant pas rares.
+
+Le temps avait marché, les mœurs s'étaient transformées, et on était
+loin du temps où mon père, qui en avait été témoin, me racontait ce
+trait de Berryer : venu à Rouen pour défendre devant les assises un
+cultivateur de notre pays, Berryer remettait comme dot à la fille de
+celui dont il avait obtenu l'acquittement, ses dix mille francs
+d'honoraires, et Berryer n'était pas riche ; car, l'eût-il été, cette
+somme, alors considérable, eût vraisemblablement rejoint la fortune
+amassée.
+
+Loin aussi était le temps où je vivais chez une sorte de savant qui
+était un de ces types du monde universitaire aussi communs à cette
+époque qu'ils sont rares aujourd'hui, chez qui l'indifférence des choses
+de l'argent n'avait pour égale que l'ignorance la plus complète de la
+vie pratique ; si bien qu'avant de sortir il devait être passé en revue
+par sa femme pour qu'elle vît s'il n'était point chaussé d'une pantoufle
+et d'un soulier, ou s'il n'avait point mis son gilet de flanelle
+par-dessus la chemise, endossée elle-même par-dessus un premier gilet
+qu'il avait oublié d'ôter.
+
+Enfin, loin aussi était le temps où, commençant à avoir des relations
+dans le monde des peintres et des statuaires, c'était à peine si j'en
+trouvais un — parmi les peintres — qui eût les allures d'un monsieur
+distingué ou d'un club-man, et fût entendu aux affaires, tandis que
+nombreux au contraire étaient encore les artistes naïfs, candides,
+dédaigneux de l'argent, qui continuaient ces maîtres anciens qu'a si
+bien caractérisés André Lemoyne en disant d'eux :
+
+ Ils avaient travaillé simplement pour la gloire.
+
+Les affaires, ils en prenaient bien souci vraiment, et, sans faire rire
+personne, le père Signol, que sa _Femme adultère_ a fait entrer à
+l'Institut, pouvait dire à un candidat : « Je ne vote jamais pour ceux qui
+gagnent de l'argent. »
+
+Insuffisant, incomplet était donc mon savant d'_Une bonne affaire_, et
+il m'en fallait un autre qui fût de notre temps ; car c'est une nécessité
+pour un romancier qui marche avec son époque et veut se renouveler, se
+compléter, de ne point s'en tenir, dans son âge mûr, aux personnages de
+sa jeunesse, qu'il a pu peindre vrais à ce moment, mais qui ne le sont
+plus par cela seul que les mœurs se sont transformées.
+
+Je cherchais mon savant nouvelle manière, lorsqu'un jour, en me rendant
+au laboratoire de mon camarade Georges Pouchet, je vis dans une cour des
+palefreniers et des cochers occupés à panser des chevaux et à nettoyer
+des voitures qui, par leur élégance, étaient si peu en situation dans
+ce quartier que, tout en bavardant avec Pouchet, je lui demandai à qui
+appartenaient ces équipages.
+
+— A Sauval.
+
+— Le professeur ?
+
+— Lui-même.
+
+J'eus le pressentiment que je pouvais trouver en lui quelques-uns des
+traits principaux qu'il me fallait pour mon personnage. Je l'étudiai et
+l'introduisis dans _Anie_. Un critique, parlant de Sauval, dit que ce
+type est plus commun qu'on ne pense, et, faisant allusion à celui de la
+réalité, il ajouta : « J'ai pris mes informations sur les personnes, je le
+connais même personnellement depuis ma lecture d'_Anie_, et il
+paraîtrait, — ma conviction est faite, — que justement il ne rentrerait
+pas dans la catégorie précitée, et que ce savant serait au contraire un
+lutteur, un généreux et un prodigue. »
+
+Que le Sauval de mon roman ne soit pas la reproduction exacte et fidèle
+du vrai Sauval, cela est parfaitement juste ; je suis le premier à le
+reconnaître, et même je suis satisfait que cela ait été dit. Je me suis
+déjà plus d'une fois expliqué là-dessus dans ces notices : je fais des
+romans, non des photographies ; et quand j'étudie un personnage rencontré
+dans la vie courante, ce n'est point la vérité du portrait que je
+recherche, c'est celle du roman, agissant en cela comme le peintre ou le
+statuaire qui travaille d'après le modèle vivant, non pour le copier,
+mais pour s'en inspirer. Sauval m'a fourni des traits du savant dans le
+train ; je ne l'ai pas copié, pas plus que dans aucun de mes romans je
+n'ai copié ou photographié un seul des acteurs que j'ai mis en scène. Il
+y a une vérité d'art, plus haute et plus vraie que celle de la réalité.
+C'est celle-là que j'ai poursuivie. « Ce n'est pas avec sa femme qu'on
+fait une Jeanne d'Arc », me disait un jour Chapu ; et cependant, pour
+toutes les Jeanne d'Arc, il y a eu la pose d'un modèle vivant.
+
+
+H. M.
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Anie, by Hector Malot
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12284 ***
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+++ b/old/12284-0.txt
@@ -0,0 +1,11657 @@
+The Project Gutenberg EBook of Anie, by Hector Malot
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Anie
+
+Author: Hector Malot
+
+Release Date: May 7, 2004 [EBook #12284]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ANIE ***
+
+
+
+
+Produced by Christine De Ryck and the PG Online Distributed
+Proofreaders. This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothéque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+ANIE
+
+PAR
+
+HECTOR MALOT
+
+
+
+
+PARIS
+
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+
+Au balcon d'une maison du boulevard Bonne-Nouvelle, en hautes et larges
+lettres dorées, on lit : _Office cosmopolitain des inventeurs_ ; et sur
+deux écussons en cuivre appliqués contre la porte qui, au premier étage
+de cette maison, donne entrée dans les bureaux, cette enseigne se trouve
+répétée avec l'énumération des affaires que traite l'office : _« Obtention
+et vente de brevets d'invention en France et à l'étranger ; attaque et
+défense des brevets en tous pays ; recherches d'antériorités ; dessins
+industriels ; le Cosmopolitain, journal hebdomadaire illustré : M.
+Chaberton, directeur. »_
+
+Qu'on tourne le bouton de cette porte, ainsi qu'une inscription invite à
+le faire, et l'on est dans une vaste pièce partagée par cages grillées,
+que divise un couloir central conduisant au cabinet du directeur ; un
+tapis en caoutchouc (B.S.G.D.G.) va d'un bout à l'autre de ce couloir,
+et par son amincissement il dit, sans qu'il soit besoin d'autres
+indications, que nombreux sont ceux qui, happés par les engrenages du
+brevet d'invention, engagés dans ses laminoirs, passent et repassent par
+ce chemin de douleurs, sans pouvoir s'en échapper, et reviennent là
+chaque jour jusqu'à ce qu'ils soient hachés, broyés, réduits en pâte et
+qu'on ait exprimé d'eux, au moyen de traitements perfectionnés, tout ce
+qui a une valeur quelconque, argent ou idée. Tant qu'il lui reste un
+souffle la victime crie, se débat, lutte, et aux guichets des cages
+derrière lesquels les employés se tiennent impassibles, ce sont des
+explications, des supplications ou des reproches qui n'en finissent pas ;
+puis l'épuisement arrive ; mais celle qui disparaît est remplacée par une
+autre qui subit les mêmes épreuves avec les mêmes plaintes, les mêmes
+souffrances, la même fin, et celle-là par d'autres encore.
+
+En général les clients du matin n'appartiennent pas à la même catégorie
+que ceux du milieu de la journée ou du soir.
+
+A la première heure, souvent avant que Barnabé, le garçon de bureau, ait
+ouvert la porte et fait le ménage, arrivent les fiévreux, les inquiets,
+ceux que l'engrenage a déjà saisis et ne lâchera plus ; de la période des
+grandes espérances ils sont entrés dans celle des difficultés et des
+procès ; ils apportent des renseignements décisifs pour leur affaire qui
+dure depuis des mois, des années, et va faire un grand pas ce jour-là ;
+ou bien c'est une nouvelle provision pour laquelle ils sont en retard et
+qu'ils ont pu enfin se procurer le matin même par un dernier sacrifice ;
+et, en attendant l'arrivée des employés ou du directeur, ils content
+leurs douleurs et leurs angoisses à Barnabé qui les enveloppe de flots
+de poussière soulevés par son balai.
+
+Puis, après ceux-là, c'est l'heure de ceux qui, pour la première fois,
+tournent le bouton de l'office ; vaguement ils savent que les brevets ou
+les marques de fabrique doivent protéger leur invention, ou assurer
+ainsi la propriété de ses produits ; et ils viennent pour qu'on éclaire
+leur ignorance. Que faut-il faire ? Ils ont toutes les confiances, toutes
+les audaces, portés qu'ils sont sur les ailes de la fortune ou de la
+gloire. Ne sont-ils pas sûrs de révolutionner le monde avec leur
+invention, qui va les enrichir, en même temps qu'elle enrichira tous
+ceux qui y toucheront ? Et les millions roulent, montent, s'entassent,
+éblouissants, vertigineux.
+
+— S'il faut prendre un brevet en Angleterre ? dit M. Chaberton répondant
+à leurs questions ; non seulement en Angleterre, mais aussi en Italie, en
+Espagne, en Allemagne, en Europe, en Asie, en Amérique, partout où la
+législation protectrice des brevets a pénétré. Sans doute la dépense
+peut être gênante, alors surtout qu'on s'est épuisé dans de coûteux
+essais ; mais ce n'est pas quand on touche au succès qu'on va le laisser
+échapper.
+
+Et, sortant de son cabinet, M. Chaberton amène lui-même dans ses bureaux
+ce nouveau client pour le confier à celui des employés qui guidera ses
+pas dans la voie de la prise et de l'exploitation d'un brevet.
+
+— Voyez Mr Barincq ! Voyez Mr Spring ! Voyez Mr Jugu.
+
+Et le client admis dans la cage de celui à qui on le confie s'intéresse,
+ravi, à voir Mr Barincq, le dessinateur de l'office, traduire sur le
+papier les idées plus ou moins vagues qu'il lui explique, ou Mr Spring
+préparer devant lui les pièces si importantes des patentes anglaises ;
+car, dans l'_Office cosmopolitain_, on opère sous l'œil du client ;
+c'est même là une des spécialités de la maison, grâce à Mr Spring qui
+écrit avec une égale facilité le français, l'anglais, l'allemand,
+l'italien, l'espagnol, ayant roulé par tous les pays avant de venir
+échouer boulevard Bonne-Nouvelle ; et aussi, grâce à Mr Barincq qui sait
+en quelques coups de crayon bâtir un rapide croquis.
+
+Après une journée bien remplie qui n'avait guère permis aux employés de
+respirer, les bureaux commençaient à se vider ; il était six heures
+vingt-cinq minutes, et les clients qui tenaient à voir Mr Chaberton
+lui-même savaient par expérience que, quand la demie sonnerait, il
+sortirait de son cabinet, sans qu'aucune considération pût le retenir
+une minute de plus, ayant à prendre au passage l'omnibus du chemin de
+fer pour s'en aller à Champigny, où, hiver comme été, il habite une
+vaste propriété dans laquelle s'engloutit le plus gros de ses bénéfices.
+
+Bien que la besogne du jour fût partout achevée, et que Barnabé fût déjà
+revenu de la poste où il avait été porter le courrier, les employés,
+derrière leurs grillages, paraissaient tous appliqués au travail : le
+patron allait passer en jetant de chaque côté des regards circulaires,
+et il ne fallait pas qu'il pût s'imaginer qu'on ne ferait rien après son
+départ.
+
+Quand le coup de la demie frappa, il ouvrit la porte de son cabinet, et
+apparut coiffé d'un chapeau rond, portant sur le bras un pardessus dont
+la boutonnière était décorée d'une rosette multicolore, sa canne à la
+main ; un client misérablement vêtu le suivait et le suppliait.
+
+— Barnabé, guettez l'omnibus, dit M. Chaberton.
+
+— C'est ce que je fais, monsieur.
+
+En effet, posté dans l'embrasure d'une fenêtre, le garçon de bureau ne
+quittait pas des yeux la chaussée, qu'il découvrait au loin jusqu'à la
+descente du boulevard Montmartre, son regard passant librement à travers
+les branches des marronniers et des paulownias qui commençaient à peine
+à bourgeonner.
+
+Cependant le client, sans lâcher M. Chaberton, manœuvrait de façon à
+lui barrer le passage.
+
+— Tâchez donc, disait-il, de m'obtenir cinq mille francs de MM.
+Strifler ; ils gagnent plus de cinq cent mille francs par an avec mes
+brevets ; ils peuvent bien faire cela pour celui qui les leur a vendus.
+
+— Ils répondent qu'ils ont fait plus qu'ils ne devaient.
+
+— Ce n'est pas à vous qu'ils peuvent dire cela ; vous qui avez vu comme
+ils m'ont saigné à blanc ; qu'ils m'abandonnent ces cinq mille francs, et
+je renonce à toute autre réclamation ; c'est plus d'un million que je
+sacrifie.
+
+— Monsieur Barincq, interrompit le directeur, où en est votre bois pour
+le journal ?
+
+— J'avance, monsieur.
+
+— Il faut qu'il soit fini ce soir.
+
+— Je ne partirai pas sans qu'il soit terminé.
+
+— Je compte sur vous.
+
+— Avec ces cinq mille francs, continuait le client, j'achève mon
+appareil calorimétrique, qui sera certainement la plus importante de mes
+inventions ; son influence sur les progrès de notre artillerie peut être
+considérable : ce n'est pas seulement un intérêt égoïste qui est en jeu,
+le mien, que vous m'avez toujours vu prêt à sacrifier, c'est aussi un
+intérêt patriotique.
+
+— Vous vous ferez sauter, mon pauvre monsieur Rufin, avec vos
+expériences sur les pressions des explosifs en vases clos.
+
+— C'est bien de cela que j'ai souci !
+
+— L'omnibus ! cria le garçon de bureau.
+
+Mr Chaberton se dirigea vivement vers la porte, accompagné de son
+client, et le silence s'établit dans les bureaux, comme si les employés
+attendaient un retour possible, quelque invraisemblable qu'il fût.
+
+— Emballé, le patron ! cria Barnabé resté à la fenêtre.
+
+Mais tout à coup il poussa un cri de surprise.
+
+— Qu'est-ce qu'il y a ?
+
+— Le vieux Rufin monte avec lui pour le raser jusqu'à la gare.
+
+Alors, instantanément, au silence succéda un brouhaha de voix et un
+tapage de pas, que dominait le chant du coq, poussé à plein gosier par
+l'employé chargé de la correspondance.
+
+— Taisez-vous donc, monsieur Belmanières, dit le caissier en venant sur
+le seuil de la pièce qu'il occupait seul, on ne s'entend pas.
+
+— Tant mieux pour vous.
+
+— Parce que ? demanda le caissier qui était un personnage grave, mais
+simple et bon enfant.
+
+— Parce que, mon cher monsieur Morisette, si vous dîtes des bêtises,
+comme cela vous arrive quelquefois, on ne se fichera pas de vous.
+
+Morisette resta un moment interloqué, se demandant évidemment s'il
+convenait de se fâcher, et cherchant une réplique.
+
+— Ah ! que vous êtes vraiment le bien nommé, dit-il enfin après un temps
+assez long de réflexion.
+
+C'était précisément parce qu'il s'appelait Belmanières que l'employé de
+la correspondance affectait l'insolence avec ses camarades, cherchant en
+toute occasion et sans motif à les blesser, afin qu'ils n'eussent pas la
+pensée de faire allusion à son nom, dont le ridicule ne lui laissait pas
+une minute de sécurité ; un autre que lui fût peut-être arrivé à ce
+résultat avec de la douceur et de l'adresse, mais étant naturellement
+grincheux, malveillant et brutal, il n'avait trouvé comme moyen de se
+protéger que la grossièreté ; la réplique du caissier l'exaspéra d'autant
+plus qu'elle fut saluée par un éclat de rire général auquel Spring seul
+ne prit pas part.
+
+Mais l'amitié ou la bienveillance n'était pour rien dans cette
+abstention, et si Spring ne riait pas comme ses camarades de la réponse
+de Morisette, et surtout de la mine furieuse de Belmanières, c'est qu'il
+était absorbé dans une besogne dont rien ne pouvait le distraire. A
+peine le patron avait-il été emballé dans l'omnibus, comme disait
+Barnabé, que Spring, ouvrant vivement un tiroir de son bureau, en avait
+tiré tout un attirail de cuisine : une lampe à alcool, un petit plat en
+fer battu, une fiole d'huile, du sel, du poivre, une côtelette de porc
+frais enveloppée dans du papier et un morceau de pain ; la lampe allumée,
+il avait posé dessus son plat après avoir versé dedans un peu d'huile,
+et maintenant il attendait qu'elle fût chaude pour y tremper sa
+côtelette ; que lui importait ce qui se disait et se faisait autour de
+lui ? Il était tout à son dîner.
+
+Ce fut sur lui que Belmanières voulut passer sa colère.
+
+— Encore les malpropretés anglaises qui commencent, dit-il en venant
+appuyer son front contre le grillage de Spring.
+
+— Ce n'était pas des _malpropretais_, dit celui-ci froidement avec son
+accent anglais.
+
+— Pour le nez à _vo_, répondit Belmanières en imitant un instant cet
+accent, mais pour le nez à _moa_ ; et je dis qu'il est insupportable que
+le mardi et le vendredi vous nous infectiez de votre sale cuisine.
+
+— Vous savez bien que le mardi et le vendredi je ne peux pas rentrer
+dîner chez moi, puisque je travaille dans ce quartier.
+
+— Vous ne pouvez pas dîner comme tout le monde au restaurant ?
+
+— _No_.
+
+L'énergie de cette réplique contrastait avec l'apparente insignifiance
+de la question de Belmanières, et elle expliquait tout un côté des
+habitudes mystérieuses de Spring obsédé par une manie qui lui faisait
+croire que la police russe voulait l'empoisonner. Pourquoi ? Pourquoi la
+police russe poursuivait-elle un sujet anglais ? Personne n'en savait
+rien. Rares étaient ceux à qui il avait fait des confidences à ce sujet,
+et jamais elles n'avaient été jusqu'à expliquer les causes de la
+persécution dont il était victime ; mais enfin cette persécution,
+évidente pour lui, l'obligeait à toutes sortes de précautions. C'était
+pour lui échapper qu'il avait successivement fui tous les pays qu'il
+avait habités : Odessa, Gènes, Malaga, San-Francisco, Rotterdam,
+Melbourne, Le Caire, et que maintenant à Paris il déménageait tous les
+mois pour dépister les mouchards, passant de Montrouge à Charonne, des
+Ternes, à la Maison-Blanche. Et c'était aussi parce qu'il se sentait
+enveloppé par cette surveillance, qu'il ne mangeait que les aliments
+qu'il avait lui-même préparés, convaincu que s'il entrait dans un
+restaurant, un agent acharné à sa poursuite trouverait moyen de jeter
+dans son assiette ou dans son verre une goutte de ces poisons terribles
+dont les gouvernements ont le secret.
+
+— Savez-vous seulement pourquoi vous ne pouvez pas dîner au restaurant ?
+demanda Belmanières pour exaspérer Spring.
+
+— Je sais ce que je sais.
+
+— Alors, vous savez que vous êtes toqué.
+
+— Laissez-moi tranquille, je ne vous parle pas.
+
+Une voix sortit de la cage située près de la porte, celle de Barincq :
+
+— Mr Spring a raison, chacun ses idées.
+
+— Quand elles sont cocasses, on peut bien en rire sans doute.
+
+— Riez-en tout bas.
+
+— Ne perdez donc pas votre temps à faire le Don Quichotte gascon ; vous
+n'aurez pas fini votre bois et vous arriverez en retard à votre soirée.
+
+Abandonnant la cage de Spring, Belmanières vint se camper au milieu du
+passage :
+
+— Dites donc, messieurs, vous savez que c'est aujourd'hui que Mr Barincq
+donne à danser dans les salons de la rue de l'Abreuvoir ? Une soirée
+dansante rue de l'Abreuvoir, à Montmartre, dans les salons de Mr
+Barincq, autrefois inventeur de son métier, présentement dessinateur de
+l'office Chaberton, en voilà encore une idée cocasse : « Mr et Mme Barincq
+de Saint-Christeau prient M*** de leur faire l'honneur de venir passer
+la soirée chez eux le mardi 4 avril à 9 heures. On dansera. » Non, vous
+savez, ce que c'est drôle ; c'est à se rouler.
+
+— Roulez-vous, dit le caissier, nous serons tous bien aises de voir ça ;
+ne vous gênez pas.
+
+— Barnabé, balayez donc une place pour que M. Belmanières puisse se
+rouler.
+
+— Pourquoi ne nous avez-vous pas invités ? demanda Belmanières sans
+répondre directement.
+
+— On ne pouvait pas vous inviter, vous ? répondit l'employé au
+contentieux qui jusque-là n'avait rien dit, occupé qu'il était à cirer
+ses souliers.
+
+— Parce que, monsieur Jugu ?
+
+— Parce que pour aller dans le monde il faut certaines manières.
+
+Un rire courut dans toutes les cages.
+
+Exaspéré, Belmanières se demanda manifestement s'il devait assommer
+Jugu ; seulement la réplique qu'il fallait pour cela ne lui vint pas à
+l'esprit ; après un moment d'attente il se dirigea vers la porte avec
+l'intention de sortir ; mais, rageur comme il l'était, il ne pouvait pas
+abandonner ainsi la partie ; on l'accuserait de lâcheté, on se moquerait
+de lui lorsqu'il ne serait plus là ; il revint donc sur ses pas :
+
+— Certainement j'aurais été déplacé dans les salons de M. et madame
+Barincq de Saint-Christeau, dit-il en prenant un ton railleur ; mais il
+n'en eût pas été de même de M. Jugu ; et assurément quand Barnabé, qui va
+ce soir faire fonction d'introducteur des ambassadeurs, aurait annoncé
+de sa belle voix enrouée : « M. Jugu » il y aurait eu sensation dans les
+salons, comme il convient pour l'entrée d'un gentleman aussi pourri de
+chic, aussi pschut ; sans compter que ce haut personnage pouvait faire un
+mari pour mademoiselle de Saint-Christeau.
+
+— Monsieur, dit Barincq d'une voix de commandement, je vous défends de
+mêler ma fille à vos sornettes.
+
+— Vous n'avez rien à me défendre ni à m'ordonner ; et le ton que vous
+prenez n'est pas ici à sa place. Peut-être était-il admissible quand
+vous étiez M. de Saint-Christeau ; mais maintenant que vous avez perdu
+votre noblesse avec votre fortune pour devenir simplement le père
+Barincq, employé de l'office Chaberton ni plus ni moins que moi, il est
+ridicule avec un camarade qui est votre égal. Quant à votre fille, j'ai
+le droit de parler d'elle, de la juger, de la critiquer, même de me
+ficher d'elle...
+
+— Monsieur !
+
+— Oui, mon bonhomme, de me ficher d'elle, de la blaguer.... puisqu'elle
+est une artiste. Quand par suite de malheurs, ils sont connus ici vos
+malheurs, on laisse sa fille fréquenter l'atelier Julian, et exposer au
+Salon des petites machines pas méchantes du tout, pour lesquelles on
+mendie une récompense de tous les côtés, on n'a pas de ces fiertés-là.
+
+— Taisez-vous ; je vous dis de vous taire.
+
+L'accent aurait dû avertir Belmanières qu'il serait sage de ne pas
+continuer ; mais, avec le rôle de provocateur qu'il prenait à chaque
+instant, obéir à cette injonction eût été reculer et abdiquer ;
+d'ailleurs une querelle ne lui faisait pas peur, au contraire.
+
+— Non, je ne me tairai pas, dit-il ; non, non.
+
+— Vous nous ennuyez, cria Morisette.
+
+— Raison de plus pour que je continue ; il est 6 heures 52 minutes, vous
+en avez encore pour huit minutes, puisqu'il n'y en a pas un seul de vous
+assez résolu pour déguerpir avant que 7 heures n'aient sonné. C'est
+Anie, n'est-ce pas, qu'elle se nomme votre fille, monsieur Barincq ?
+
+Barincq ne répondit pas.
+
+— En voilà un drôle de nom. Vous vous êtes donc imaginé, quand vous le
+lui avez donné, que c'est commode un nom qui commence par Anie. Anie,
+quoi ? Anisette ? Alors ce serait un qualificatif de son caractère. Ou
+bien Anicroche qui serait celui de son mariage.
+
+— Il y a encore autre chose qui commence par ani, interrompit un employé
+qui n'avait encore rien dit.
+
+— Quoi donc ?
+
+— Il y a animal qui est votre nom à vous.
+
+— Monsieur Ladvenu, vous êtes un grossier personnage.
+
+— Vraiment ?
+
+— Il y a aussi animosité, dit Morisette, qui est le qualificatif de
+votre nature ; ne pouvez-vous pas laisser vos camarades tranquilles, sans
+les provoquer ainsi à tout bout de champ ; c'est insupportable d'avoir à
+subir tous les soirs vos insolences, que vous trouvez peut-être
+spirituelles, mais qui pour nous, je vous le dis au nom de tous, sont
+stupides.
+
+Précisément parce que tout le monde était contre lui, Belmanières voulut
+faire tête :
+
+— Il y a aussi animation, continua-t-il en poursuivant son idée avec
+l'obstination de ceux qui ne veulent jamais reconnaître qu'ils sont dans
+une mauvaise voie ; et c'est pour cela que je regrette de n'avoir pas été
+invité rue de l'Abreuvoir, j'aurais été curieux de voir une jeune
+personne qui se coiffe d'un béret bleu quand elle va à son atelier, ce
+qui indique tout de suite du goût et de la simplicité, manœuvrer ce
+soir pour pêcher un mari...
+
+Brusquement la porte de Barincq s'ouvrait, et, avant que Belmanières
+revenu de sa surprise eût pu se mettre sur la défensive, il reçut en
+pleine figure un furieux coup de poing qui le jeta dans la cage de Jugu.
+
+— Je vous avais dit de vous taire, s'écria Barincq.
+
+Tous les employés sortirent précipitamment dans le passage, et, avant
+que Belmanières ne se fût relevé, se placèrent entre Barincq et lui.
+
+Mais cette intervention ne paraissait pas bien utile, Belmanières
+n'ayant évidemment pas plus envie de rendre la correction qu'il avait
+reçue que Barincq de continuer celle qu'il avait commencée.
+
+— C'est une lâcheté, hurlait Belmanières, entre collègues ! entre
+collègues ! sans prévenir.
+
+Et du bras, mais à distance, il menaçait ce collègue, en se dressant et
+en renversant sa tête en arrière : évidemment il eut pu être redoutable
+pour son adversaire, et, trapu comme il l'était, carré des épaules,
+solidement assis sur de fortes jambes, âgé d'une trentaine d'années
+seulement, il eût eu le dessus dans une lutte avec un homme de tournure
+plus leste que vigoureuse ; mais cette lutte il ne voulait certainement
+pas l'engager, se contentant de répéter :
+
+— C'est une lâcheté ! Un collègue !
+
+— Vous n'avez que ce que vous méritez, dit Morisette, M. Barincq vous
+avait prévenu.
+
+Spring seul n'avait pas bougé ; quand il eut avalé le morceau qu'il
+était en train de manger, il sortit à son tour de son bureau, vint à
+Barincq, et, lui prenant la main, il la secoua fortement :
+
+— _All right_, dit-il.
+
+Aussitôt les autres employés suivirent cet exemple et vinrent serrer la
+main de Barincq.
+
+— N'étaient vos cheveux gris, disait Belmanières de plus en plus
+exaspéré, je vous assommerais.
+
+— Ne dites donc pas de ces choses-là, répondit Morisette, on sait bien
+que vous n'avez envie d'assommer personne.
+
+— Insulter, oui, dit Ladvenu ; assommer, non.
+
+— Vous êtes des lâches, vociféra Belmanières, de vous mettre tous contre
+moi.
+
+— Dix manants contre un gentilhomme, dit Jugu en riant.
+
+— Allons, gentilhomme, rapière au vent, cria Ladvenu.
+
+Belmanières roulait des yeux furibonds, allant de l'un à l'autre,
+cherchant une injure qui fût une vengeance ; à la fin, n'en trouvant pas
+d'assez forte, il ouvrit la porte avec fracas :
+
+— Nous nous reverrons, s'écria-t-il en les menaçant du poing.
+
+— Espérons-le, ô mon Dieu !
+
+— Quel chagrin ce serait de perdre un collègue aimable comme vous !
+
+— Tous nos respects.
+
+— Prenez garde à l'escalier.
+
+Ces mots tombèrent sur lui drus comme grêle avant qu'il eût fermé la
+porte.
+
+— Messieurs, je vous demande pardon, dit Barincq quand Belmanières fut
+parti.
+
+— C'est nous qui vous félicitons.
+
+— En entendant parler ainsi de ma fille, je n'ai pas été maître de moi ;
+m'attaquant dans ma tendresse paternelle, il devait savoir qu'il me
+blessait cruellement.
+
+— Il le savait, soyez-en sûr, dit Jugu.
+
+— Seulement je suppose, dit Spring la bouche pleine, qu'il n'avait pas
+cru que vous iriez jusqu'au coup de poing.
+
+— Et voilà pourquoi nous ne pouvons que vous approuver de l'avoir donné,
+dit Morisette, à qui ses fonctions et son âge conféraient une sorte
+d'autorité ; espérons que la leçon lui profitera.
+
+— Si vous comptez là-dessus, vous êtes naïf, dit Ladvenu ; le personnage
+appartient à cette catégorie dont on rencontre des types dans tous les
+bureaux, et qui n'ont d'autre plaisir que d'embêter leurs camarades ;
+celui-là nous a embêtés et nous embêtera tant que nous n'aurons pas, à
+tour de rôle, usé avec lui du procédé de Mr Barincq.
+
+— Moi, je n'approuve pas le coup de poing, dit Jugu.
+
+— Elle est bien bonne.
+
+— Je parle en me mettant à la place de Mr Barincq.
+
+— J'aurais cru que c'était en vous mettant à celle de Belmanières.
+
+— Expliquez-vous, philosophe.
+
+— Ça agite la main, et cela ne va pas aider M. Barincq pour finir son
+bois.
+
+Le premier coup de 7 heures qui sonna au cartel interrompit ces propos ;
+avant que le dernier eût frappé, tous les employés, même Spring, étaient
+sortis, et il ne restait plus dans les bureaux que Barincq, qui s'était
+remis au travail, pendant que Barnabé allumait un bec de gaz et achevait
+son ménage à la hâte, pressé, lui aussi, de partir.
+
+Il fut bientôt prêt.
+
+— Vous n'avez plus besoin de moi, monsieur Barincq ?
+
+— Non ; allez-vous-en, et dînez vite ; si vous arrivez à la maison avant
+moi, vous expliquerez à madame Barincq ce qui m'a retenu, et lui direz
+qu'en tous cas je rentrerai avant 8 heures et demie.
+
+— N'allez pas vous mettre en retard, au moins.
+
+— Il n'y a pas de danger que je fasse ce chagrin à ma fille.
+
+
+
+
+II
+
+
+Il croyait avoir du travail pour trois quarts d'heure, en moins d'une
+demi-heure il eut achevé son dessin, et quitta les bureaux à 7 heures et
+demie. Comme avec les jarrets qu'il devait à son sang basque il pouvait
+faire en vingt minutes la course du boulevard Bonne-Nouvelle au sommet
+de Montmartre, il ne serait pas trop en retard. Par le boulevard
+Poissonnière, le faubourg Montmartre, il fila vite, ne ralentit point le
+pas pour monter la rue des Martyrs, et escalada en jeune homme les
+escaliers qui grimpent le long des pentes raides de la butte.
+
+C'est tout au haut que se trouve la rue de l'Abreuvoir, qui, entre des
+murs soutenant le sol mouvant de jardins plantés d'arbustes, descend par
+un tracé sinueux sur le versant de Saint-Denis. Le quartier est assez
+désert, assez sauvage pour qu'on se croie à cent lieues de Paris.
+Cependant la grande ville est là, au-dessous, à quelques pas, tout
+autour au loin, et quand on ne l'aperçoit pas par des échappées de vues
+qu'ouvre tout à coup entre les maisons, une rue faisant office de
+télescope, on entend son mugissement humain, sourd et profond comme
+celui de la mer, et dans ses fumées, de quelque côté que les apporte le
+vent, on sent passer son souffle et son odeur.
+
+Dans un de ces jardins s'élèvent un long corps de bâtiment divisé en une
+vingtaine de logements, puis tout autour sur ses pentes accidentées
+quelques maisonnettes d'une simplicité d'architecture qui n'a de
+comparable que celles qu'on voit dans les boîtes de jouets de bois pour
+les enfants : un cube allongé percé de trois fenêtres au rez-de-chaussée,
+au premier étage, un toit en tuiles, et c'est tout. Des bosquets de
+lilas les séparent les unes des autres en laissant entre elles quelques
+plates-bandes, et un chemin recouvert de berceaux de vigne les dessert
+suivant les mouvements du terrain ; chacune a son jardinet ; toutes
+jouissent d'un merveilleux panorama, — leur seul agrément ; celui qui
+détermine des gens aux jarrets solides et aux poumons vigoureux à gravir
+chaque jour cette colline, sur laquelle ils sont plus isolés de Paris
+que s'ils habitaient Rouen ou Orléans.
+
+Une de ces maisonnettes était celle de la famille Barincq, mais les
+charmes de la vue n'étaient pour rien dans le choix que leur avaient
+imposé les duretés de la vie. Ruinés, expropriés, ils se trouvaient sans
+ressources, lorsqu'un ami que leur misère n'avait pas éloigné d'eux
+avait offert la gérance de cette propriété à Barincq, avec le logement
+dans l'une de ces maisonnettes pour tout traitement ; et telle était leur
+détresse qu'ils avaient accepté ; au moins c'était un toit sur la tête ;
+et, avec quelques meubles sauvés du naufrage, ils s'étaient installés
+là, en attendant, pour quelques semaines, quelques mois.
+
+Semaines et mois s'étaient changés en années, et depuis plus de quinze
+ans ils habitaient la rue de l'Abreuvoir, sans savoir maintenant s'ils
+la quitteraient jamais.
+
+Et cependant, à mesure que le temps s'écoulait, les inconvénients de cet
+isolement se faisaient sentir chaque jour plus durement, sinon pour le
+père qu'une longue course n'effrayait pas, au moins pour la fille. Quand
+elle n'était qu'une enfant, peu importait qu'ils fussent isolés de
+Paris ; elle avait les jardins pour courir et pour jouer, travailler à la
+terre, bêcher, ratisser, faire de l'exercice en plein air, avec un
+horizon sans bornes devant elle qui lui ouvrait les yeux et l'esprit,
+tandis que sa mère la surveillait en rêvant un avenir de justes
+compensations que la fortune ne pouvait pas ne pas leur accorder. Le
+soir, son père, revenu du bureau, la faisait travailler, et comme il
+savait tout, les lettres, les sciences, le dessin, la musique, elle
+n'avait pas besoin d'autres maîtres ; son éducation se poursuivait sans
+qu'elle connût les tristesses et les dégoûts de la pension ou du
+couvent.
+
+Mais il était arrivé un moment où les leçons paternelles ne suffisaient
+plus ; il fallait se préparer à gagner sa vie, et que ce qui avait été
+jusque-là agrément devint métier. Elle était entrée dans l'atelier
+Julian, et chaque jour, par quelque temps qu'il fît, pluie, neige,
+verglas, elle avait dû descendre des hauteurs de Montmartre, par les
+chemins glissants ou boueux, jusqu'au passage des Panoramas. Longue
+était la course, plus dure encore. Son père la conduisait d'une main, la
+couvrant de son parapluie ou la soutenant dans les escaliers, de l'autre
+portant le petit panier dans lequel était enveloppé le déjeuner qu'elle
+mangerait à l'atelier : deux œufs durs, ou bien une tranche de viande
+froide, un morceau de fromage. Mais le soir, retenu bien souvent à son
+bureau, il ne pouvait pas toujours la ramener ; alors elle revenait
+seule.
+
+Quel souci et quelle inquiétude pour un père et une mère élevés avec des
+idées bourgeoises, de savoir leur fille toute seule dans les rues de
+Paris ; et une jolie fille encore, qui tirait les regards des passants
+autant par la séduction de ses vingt ans que par l'originalité de la
+tenue qu'elle avait adoptée, sans que ni l'un ni l'autre eussent
+l'énergie de la lui interdire : une jupe un peu courte retenue par une
+ceinture bleue qui, le nœud fait, retombait le long de ses plis, une
+veste courte ouvrant sur un gilet, et pour coiffure un béret, ce béret
+que Belmanières lui avait reproché.
+
+Sans doute, ce costume qui s'écartait des banalités de la mode était
+bien original pour la rue, alors surtout que celle qui le portait ne
+pouvait passer nulle part inaperçue ; mais comment le lui défendre ! La
+mère était fière de la voir ainsi habillée et trouvait qu'aucune fille
+n'était comparable à la sienne ; le père, ému. N'était-ce pas, en effet,
+à quelques modifications près, pour le féminiser, le costume du pays
+natal ? quand il la regardait à quelques pas devant lui, svelte et
+dégagée, marcher avec la souplesse et la légèreté qui sont un trait de
+la race, son cœur s'emplissait de joie, et il ne pouvait pas la gronder
+parce qu'elle était fidèle à son origine : il avait voulu qu'elle
+s'appelât Anie qui était depuis des siècles le nom des filles aînées
+dans sa famille maternelle, et à Paris Anie était une sorte de panache
+tout comme le béret bleu.
+
+Ce n'était pas seulement cette course du matin et du soir qui rendait la
+rue de l'Abreuvoir difficile à habiter, c'était aussi l'isolement dans
+lequel elle plaçait la mère et la fille pour tout ce qui était relations
+et invitations. Comment rentrer le soir sur ces hauteurs au pied
+desquelles s'arrêtent les omnibus ! Comment demander aux gens de vous y
+rendre les visites qu'on leur a faites !
+
+Pendant les premières années qui avaient suivi leur ruine, madame
+Barincq ne pensait ni aux relations, ni aux invitations ; écrasée par
+cette ruine, elle restait enfermée dans sa maisonnette, désespérée et
+farouche, sans sortir, sans vouloir voir personne, trouvant même une
+sorte de consolation dans son isolement : pourquoi se montrer misérable
+quand on ne devait pas l'être toujours ? Mais avec le temps ses
+dispositions avaient changé : l'ennui avait pesé sur elle moins lourd, la
+honte s'était allégée, l'espérance en des jours meilleurs était revenue.
+D'ailleurs Anie grandissait, et il fallait penser à elle, à son avenir,
+c'est-à-dire à son mariage.
+
+Si le père acceptait que sa fille dût travailler pour vivre et par un
+métier sinon par le talent s'assurer l'indépendance et la dignité de la
+vie, il n'en était pas de même chez la mère. Pour elle c'était le mari
+qui devait travailler, non la femme, et lui seul qui devait gagner la
+vie de la famille. Il fallait donc un mari pour sa fille. Comment en
+trouver un rue de l'Abreuvoir, où ils étaient aussi perdus qu'ils
+l'eussent été dans une île déserte au milieu de l'Océan ? Certainement
+Anie était assez jolie, assez charmante, assez intelligente pour faire
+sensation partout où elle se montrerait ; mais encore fallait-il qu'on
+eût des occasions de la montrer.
+
+Madame Barincq les avait cherchées, et, comme après quinze ans
+d'interruption il était impossible de reprendre ses relations
+d'autrefois, dans le monde dont elle avait fait partie, elle s'était
+contentée de celles que le hasard, et surtout une volonté constamment
+appliquée à la poursuite de son but pouvaient lui procurer. Après ce
+long engourdissement elle avait du jour au lendemain secoué son apathie,
+et dès lors n'avait plus eu qu'un souci : s'ouvrir des maisons quelles
+qu'elles fussent où sa fille pourrait se produire, et amener chez elle
+des gens parmi lesquels il y aurait chance de mettre la main sur un mari
+pour Anie. Comme elle ne demandait à ceux chez qui elle allait ni
+fortune, ni position, rien qu'un salon dans lequel on dansât, elle avait
+assez facilement réussi dans la première partie de sa tâche ; mais la
+seconde, celle qui consistait à faire escalader les hauteurs de
+Montmartre à des gens qui n'avaient pas de voitures, et qui pour la
+plupart même n'usaient des fiacres qu'avec une certaine réserve, avait
+été plus dure.
+
+Cependant elle était arrivée à ses fins en se contentant de deux soirées
+par an, fixées à une époque où l'on avait chance de ne pas rester en
+détresse sur les pentes de Montmartre, c'est-à-dire en avril et en mai,
+quand les nuits sont plus clémentes, les rues praticables, et alors que
+le jardin fleuri de la maisonnette donnait à celle-ci un agrément qui
+rachetait sa pauvreté. L'année précédente quelques personnes de l'espèce
+de celles qui ne connaissent pas d'obstacles quand au bout elles doivent
+trouver une distraction, avaient risqué l'escalade, aussi espérait-elle
+bien que cette année, pour sa première soirée, ses invités seraient
+plus nombreux encore, et que parmi eux se rencontrerait, un mari pour
+Anie.
+
+
+
+
+III
+
+
+Sous le ciel d'un bleu sombre les trois fenêtres du rez-de-chaussée
+jetaient des lueurs violentes qui se perdaient au milieu des lilas et le
+long de l'allée dans l'air tranquille du soir, des lanternes de papier
+suspendues aux branches illuminaient le chemin depuis la loge du
+concierge jusqu'à la maison, éclairant de leur lumière orangée les
+fleurs printanières qui commençaient à s'ouvrir dans les plates-bandes.
+
+Pendant de longues années on était entré directement dans la salle à
+manger par une porte vitrée s'ouvrant sur le jardin, mais quand madame
+Barincq avait organisé ses soirées il lui avait fallu un vestibule
+qu'elle avait trouvé dans la cuisine devenue un _hall_, comme elle
+voulait qu'on dit en insistant sur la prononciation « hole ». Et, pour que
+cette transformation fût complète, le hall avait été meublé d'ustensiles
+plus décoratifs peut-être qu'utiles, mais qui lui donnaient un
+caractère : dans la haute cheminée remplaçant l'ancien fourneau, un grand
+coquemar à biberon avec des armoiries quelconques sur son couvercle ; et
+aux murs des panoplies d'armes de théâtre ou d'objets bizarres que les
+grands magasins vendent aux amateurs atteints du mal d'exotisme.
+
+Quand Barincq entra dans le hall dont la porte était grande ouverte, un
+feu de fagots venait d'être allumé sous le coquemar ; peut-être
+n'était-il pas très indispensable par le temps doux qu'il faisait, mais
+il était hospitalier.
+
+Au bruit de ses pas sa fille parut :
+
+— Comme tu es en retard, dit-elle en venant au devant de lui, tu n'as
+pas eu d'accident ?
+
+— J'ai été retenu par Mr Chaberton, répondit-il en l'embrassant
+tendrement.
+
+— Retenu ! dit madame Barincq, survenant, un jour comme aujourd'hui !
+
+Il expliqua par quoi il avait été retenu.
+
+— Je ne te fais pas de reproches, mais il me semble que tu devais
+expliquer à Mr Chaberton que tu ne pouvais pas rester ; ce n'est pas
+assez de nous avoir laissé ruiner par lui : maintenant, comme un mouton,
+tu supportes qu'il t'exploite misérablement.
+
+Certes non, elle ne faisait pas de reproches à son mari, seulement
+depuis vingt ans elle ne lui adressait pas une observation sans la
+commencer par cette phrase qui, dans sa brièveté, en disait long, car
+enfin de combien de reproches n'eût-elle pas pu l'écraser si elle
+n'avait pas été une femme résignée ?
+
+— Tu n'as pas dîné, n'est-ce pas ? demanda Anie en interrompant sa mère.
+
+— Non.
+
+— Nous n'avons pas pu t'attendre.
+
+— Je le pense bien ; d'ailleurs j'avais chargé Barnabé de vous prévenir.
+
+— M. Barnabé se sera aussi laissé retenir, dit madame Barincq.
+
+— Va dîner, interrompit Anie.
+
+Comme il se dirigeait vers la salle à manger qui faisait suite au hall,
+sa femme le retint.
+
+— Crois-tu que nous avons pu laisser la table servie ? dit-elle ; ton
+dîner est dans la cuisine.
+
+— Au chaud, dit Anie.
+
+— Je vais m'habiller dit madame Barincq qui était en robe de chambre, je
+n'ai que le temps avant l'arrivée de nos invités.
+
+Il passa dans la cuisine qui était un simple appentis en planches avec
+un toit de carton bitumé, appliqué contre la maison, lors de la création
+du hall, et comme personne ne devait jamais pénétrer dans cette pièce,
+l'ameublement en était tout à fait primitif : une petite table, une
+chaise, un fourneau économique en tôle monté sur trois pieds, dont le
+tuyau sortait par un trou de la toiture, c'était tout.
+
+— Veux-tu prendre ton assiette dans le fourneau, dit Anie, je ne peux
+pas entrer.
+
+— Pourquoi donc ?
+
+Il se retourna vers elle, car bien qu'en arrivant il l'eût embrassée
+d'un tendre regard, en même temps que des lèvres, il n'avait vu d'elle
+que les yeux et le visage sans remarquer la façon dont elle était
+habillée ; son examen répondit à la question qu'il venait de lui
+adresser.
+
+Sa robe rose était en papier à fleurs plissé, qu'une ceinture en moire
+maïs serrait à la taille, et avec une pareille toilette elle ne pouvait
+évidemment pas entrer dans l'étroite cuisine où elle n'aurait pas pu se
+retourner sans craindre de s'allumer au fourneau.
+
+Ce fut cette pensée qui instantanément frappa l'esprit du père :
+
+— Quelle folie ! s'écria-t-il.
+
+— Pourquoi folie ?
+
+— Parce que, si tu approches d'une lumière ou du feu, tu es exposée au
+plus effroyable des dangers.
+
+— Je ne m'en approcherai pas.
+
+— Qui peut savoir !
+
+— Moi.
+
+— Pense-t-on à tout ?
+
+— Quand on veut, oui ; tu vois bien que je ne te sers pas ton dîner. Sois
+donc tranquille, et ne t'inquiète que d'une chose : cela me va-t-il ?
+regarde un peu.
+
+Elle recula jusqu'au milieu du hall, sous la lumière d'un petit lustre
+hollandais en cuivre dont l'authenticité égalait celle du coquemar.
+
+— Eh bien ? demanda-t-elle ; puisqu'il est convenu qu'on portera ce soir
+des toilettes de fantaisie, en pouvais-je inventer une plus originale,
+et, ce qui a bien son importance pour nous, moins chère ? tu sais, pas
+ruineux le papier à fleurs.
+
+Tout en mangeant sur le coin de la table la tranche de bouilli qu'il
+avait tirée du fourneau, il regardait par la porte restée ouverte sa
+fille campée devant lui, et, bien que ses craintes ne fussent pas
+chassées, il ne pouvait pas ne pas reconnaître que cette toilette ne fût
+vraiment trouvée à souhait pour rendre Anie tout à fait charmante. Il
+n'avait certainement pas attendu jusque-là pour se dire qu'elle était la
+plus jolie fille qu'il eût vue, mais jamais il n'avait été plus vivement
+frappé qu'en ce moment par la mobilité ravissante de sa physionomie,
+l'éclair de son regard, la caresse de ses grands yeux humides, la
+finesse de son nez, la blancheur, la fraîcheur de son teint, la
+souplesse de sa taille, la légèreté de sa démarche.
+
+Comme elle lisait ce qui se passait en lui, elle se mit à sourire :
+
+— Alors tu ne grondes plus ? dit-elle.
+
+— Je le devrais.
+
+— Mais tu ne peux pas. Sois tranquille, et dis-toi qu'aujourd'hui la
+chance est avec nous. Pouvions-nous souhaiter une plus belle soirée que
+celle qu'il fait en ce moment, un ciel plus clair, un temps plus assuré ?
+Personne ne nous manquera.
+
+— Tu tiens donc bien à ce qu'il ne manque personne ?
+
+— Si j'y tiens ! Mais est-ce que ce n'est pas précisément parmi ceux qui
+manqueraient que se trouverait mon futur mari ?
+
+— Peux-tu rire avec une chose aussi sérieuse que ton mariage !
+
+Elle quitta le milieu du hall et vint s'appuyer contre la porte de la
+cuisine, de façon à être plus près de son père, mieux avec lui, plus
+intimement :
+
+— Ne vaut-il pas mieux rire que de pleurer ? dit-elle ; d'ailleurs je ne
+ris que du bout des lèvres, et ce n'est pas sans émotion, je t'assure,
+que je pense à mon mariage. Pendant longtemps maman, qui me voit avec
+des yeux que les autres n'ont pas sans doute, s'est imaginée que je
+n'aurais qu'à me montrer pour trouver un mari, et elle me l'a dit si
+souvent, que je l'ai cru comme elle ; il y avait quelque part, n'importe
+où, une collection de princes charmants qui m'attendaient. Le malheur
+est que ni elle ni moi n'ayons pas trouvé le chemin fleuri qui conduit à
+ce pays de féerie, et que nous soyons restées rue de l'Abreuvoir, où
+nous attendons des prétendants, s'il en vient, qui certainement ne
+seront pas princes, et qui peut-être ne seront même pas charmants.
+
+— S'ils ne sont pas charmants, tu ne les accepteras pas ; qui te presse
+de te marier ?
+
+— Tout ; mon âge et la raison.
+
+— A vingt et un ans il n'y a pas de temps de perdu.
+
+— Cela dépend pour qui : à vingt ans une fille sans dot est une vieille
+fille, tandis qu'à vingt-quatre ans celle qui a une dot est encore une
+jeune fille ; or, je suis dans la classe des sans dot, et même dans celle
+des sans le sou.
+
+— Voilà pourquoi je voudrais qu'il n'y eût point de hâte dans ton
+choix. Si tu es sans dot aujourd'hui, notre situation peut changer
+demain, ou, pour ne rien exagérer, bientôt. J'ai tout lieu de croire
+qu'on va m'acheter le brevet de ma théière, et si ce n'est pas la
+fortune, au moins est-ce l'aisance. Les expériences instituées sur la
+ligne de l'Est pour mon système de suspension des wagons ont donné les
+meilleurs résultats et supprimé toute trépidation : les ingénieurs sont
+unanimes à reconnaître que mes menottes constituent une invention des
+plus utiles. De ce côté nous touchons donc aussi au succès ; et c'est ce
+qui me fait te demander d'avoir encore un peu de patience.
+
+— Je t'assure que je ne doute pas de l'excellence de tes inventions,
+mais quand se réaliseront-elles ? Demain ? Dans cinq ou six ans ? Tu sais
+mieux que personne qu'en fait d'inventions tout est possible, même
+l'invraisemblable. Dans six ans j'aurais vingt-sept ans, quel mari
+voudrait de moi ! Laisse-moi donc prendre celui que je trouverai, même si
+c'est demain, alors que je ne suis encore que la pauvre fille sans le
+sou, qui n'a pas le droit de montrer les exigences qu'aurait la fille
+d'un riche inventeur.
+
+— As-tu donc des raisons de penser que parmi nos invités il y en ait qui
+veuillent te demander ?
+
+— Il suffit qu'il puisse s'en trouver un pour que je souhaite que
+celui-là ne soit pas empêché de venir ce soir. L'année dernière les
+invitations avaient été faites de telle sorte que les jeunes gens ne
+voulaient danser qu'avec les femmes mariées, et les hommes mariés
+qu'avec les jeunes filles ; cette année les femmes mariées étant rares,
+il faudra bien que les jeunes gens viennent à nous, et j'espère que dans
+le nombre il s'en rencontrera peut-être un qui ne considérera pas le
+mariage comme une charge au-dessus de ses forces. Je t'assure que je ne
+serai ni difficile, ni exigeante ; qu'il dise un mot, j'en dirai deux.
+
+— Eh quoi ! ma pauvre enfant, en es-tu là ?
+
+— Là ? c'est-à-dire revenue des grandes espérances de maman ? Oui. C'est
+peut-être drôle que ce soit la fille et non la mère qui jette un clair
+regard sur la vie, cependant c'est ainsi. Du jour où j'ai compris que je
+devais me marier, j'ai fait mon deuil de mes idées et de mes rêves de
+petite fille, et c'est au mariage lui-même que je me suis attachée, plus
+qu'au mari. Te dire que j'ai accepté cela gaiement ou indifféremment ne
+serait pas vrai ; il m'en a coûté, beaucoup même, mais je ne suis pas de
+celles qui ferment les yeux obstinément parce que ce qu'elles voient
+leur déplaît, les blesse ou les inquiète. J'ai reçu ainsi plus d'une
+leçon. La mort de M. Touchard a été la plus forte. On pouvait croire
+qu'il vivrait jusqu'à quatre-vingt-dix ans et marierait ses filles comme
+il voudrait. Il est mort à cinquante-cinq, et Berthe chante dans un
+café-concert de Toulon ; Amélie, dans un de Bordeaux. Que
+deviendrions-nous si nous te perdions ? Je n'aurais pas même la ressource
+de Berthe et d'Amélie, puisque je ne sais pas chanter.
+
+— Ne parle pas de cela, c'est mon angoisse.
+
+— Il faut bien que je te dise pourquoi je tiens à me marier, que tu ne
+croies pas que c'est par toquade, ou pour me séparer de toi. Assurée que
+nous vivrons encore longtemps ensemble, je t'assure que j'attendrais
+bien tranquillement qu'un mari se présente sans me plaindre de la
+médiocrité de notre existence. Mais cette assurance je ne peux pas
+l'avoir, pas plus que tu ne peux me la donner. Des gens que nous
+connaissons, M. Touchard était le plus solide, ce qui n'a pas empêché
+que la maladie l'emporte. Qu'adviendrait-il de nous ? Pas un sou, pas
+d'appui à demander, puisque nous n'avons d'autres parents que mon oncle
+Saint-Christeau, qui ne ferait rien pour nous, n'est-ce pas ?
+
+— Hélas !
+
+— Alors comprends-tu que l'idée de mariage me soit entrée dans la tête ?
+
+— Tu as un outil dans les mains, au moins.
+
+— Mais non, je n'en ai pas, puisque je n'ai pas de métier. Du talent, un
+tout petit, tout petit talent, peut-être. Et encore cela n'est pas
+prouvé. Ce qui l'est, c'est que je fais difficilement des choses faciles
+quand, pour gagner notre vie, ce serait précisément le contraire que je
+devrais faire. Donc il me faut un mari, et, si je peux espérer en
+trouver un, ne pas laisser passer l'âge où j'ai encore de la fraîcheur
+et de la jeunesse. Voilà pourquoi je suis pressée ; pour cela et non pour
+autre chose, car tu dois bien penser que je ne suis pas assez folle pour
+m'imaginer que ce mari va me donner une existence large, facile,
+mondaine, qui réalise des rêves que j'ai pu faire autrefois, mais qui
+maintenant sont envolés. Ce que je lui demande à ce mari, c'est d'être
+simplement l'appui dont je te parlais tout à l'heure, et de m'empêcher
+de tomber dans la misère noire dont j'ai une peur horrible, ou de rouler
+dans les aventures de Berthe et d'Amélie Touchard dont j'ai plus
+grand'peur encore. La vie que cela nous donnera sera ce qu'elle sera, et
+je m'en contenterai ; il m'aidera, je l'aiderai ; il travaillera, je
+travaillerai, et comme, revenue de mes hautes espérances, j'aurai le
+droit d'abandonner le grand art pour le métier, je pourrai gagner
+quelque argent qui sera utile dans notre ménage. Ce mari est-il
+introuvable ? J'imagine que non.
+
+— As-tu quelqu'un en vue ?
+
+— Dix, vingt, ceux que je connais, et surtout ceux que je ne connais
+pas, mais sans rien de précis, bien entendu. Juliette doit amener des
+amis de son frère et ceux-ci des camarades de bureau. Employés des
+finances, employés de la Ville, c'est en eux que j'espère ; plusieurs qui
+écrivent dans les journaux se feront une position plus tard ; pour le
+moment leurs ambitions sont modestes et dans le nombre il peut s'en
+rencontrer, je ne dis pas beaucoup, mais un me suffit, qui comprenne
+qu'une femme intelligente sans le sou est quelquefois moins chère pour
+un mari qu'une autre qui aurait des goûts et des besoins en rapport avec
+sa dot. Si je trouve celui-là, s'il ne me répugne pas trop, s'il
+apprécie à sa juste valeur ma robe en papier... si... si... mon mariage
+est fait : tu vois donc qu'avec toutes ces conditions il ne l'est pas
+encore.
+
+Tout cela avait été dit avec un enjouement voulu qui pouvait tromper un
+indifférent, mais non un père ; aussi l'écoutait-il ému et angoissé, sans
+penser à manger, ne la quittant pas des yeux, cherchant à lire en elle
+et à apprécier la gravité de l'état que ces paroles lui révélaient.
+
+Madame Barincq en descendant de sa chambre les interrompit :
+
+— Comment ! s'écria-t-elle en trouvant son mari attablé, tu n'as pas
+encore fini ! et toi, Anie, tu bavardes avec ton père au lieu de le
+presser de manger.
+
+— J'ai fini, dit il en s'emplissant la bouche.
+
+— Eh bien, range ton assiette, que Barnabé trouve tout en ordre, et va
+t'habiller, tu ne seras jamais prêt ; n'entre pas dans la chambre, ta
+chemise et tes vêtements sont dans le débarras.
+
+— Je te nouerai ta cravate, dit Anie.
+
+— Est-ce que tu crois que je n'ai pas le temps de fumer une pipe ?
+demanda-t-il en s'adressant à sa femme.
+
+— Il ne manquerait plus que ça.
+
+— Dans le jardin ?
+
+— Devant la colère de sa mère, Anie intervint.
+
+— On peut arriver d'un moment à l'autre, dit-elle.
+
+— Alors je vais m'habiller.
+
+— Il y a longtemps que cela devrait être fait, dit madame Barincq.
+
+A ce moment on entendit un bruit de pas lourds, écrasant le gravier du
+chemin, et Barnabé parut sur le seuil du hall, tenant à la main un
+papier bleu.
+
+— Une dépêche qui vient d'arriver, et que la concierge m'a remise pour
+vous, monsieur Barincq, dit-il.
+
+Mais ce fut madame Barincq qui la prit et l'ouvrit.
+
+— Qui nous manque de parole ? demanda Anie.
+
+— Ce n'est pas d'un invité, dit madame Barincq après un moment de
+silence.
+
+— Alors ?
+
+Au lieu de répondre à sa fille, elle se tourna vers son mari.
+
+— Ton frère est mort.
+
+Elle lui tendit la dépêche :
+
+— Gaston ! s'écria-t-il d'une voix qui se brisa dans sa gorge.
+
+Ce fut d'une main tremblante qu'il prit la dépêche.
+
+ « Triste nouvelle à t'apprendre ; Gaston mort subitement à quatre
+ heures d'une embolie ; funérailles fixées à après-demain, onze
+ heures, sauf contre-ordre ; fais faire invitations en ton nom.
+
+ RÉBÉNACQ. »
+
+— Mon pauvre Gaston, dit-il en se laissant tomber sur une chaise.
+
+Sa femme le regarda avec un étonnement mêlé de colère.
+
+— Tu vas pleurer ton frère, maintenant, dit-elle, un égoïste, avec qui
+tu es fâché depuis dix-huit ans et dont tu n'hérites pas.
+
+— Il n'en est pas moins mon frère ; dix-huit années de brouille
+n'effacent pas quarante ans d'amitié fraternelle.
+
+— Elle a été jolie l'amitié fraternelle, qui nous a abandonnés le jour
+où nous avons eu besoin d'elle !
+
+— Tu sais bien que Gaston était d'un caractère entier, qui ne pardonnait
+pas les torts qu'on avait envers lui.
+
+— Ni surtout ceux qu'il avait envers les autres ; ton frère a été indigne
+envers nous, et plus encore envers Anie qui, elle, ne lui avait rien
+fait ; n'aurait-il pas dû lui laisser sa fortune ?
+
+— Sais-tu s'il ne la lui a pas laissée ?
+
+— Est-ce que Rébénacq ne te le dirait pas ? notaire de ton frère, son
+ami, son conseil, il connaît ses affaires : s'il se tait sur elles, c'est
+que, de ce côté, il n'aurait que de tristes nouvelles à t'apprendre,
+c'est-à-dire l'existence d'un testament qui nous déshérite.
+
+— Il fait faire les invitations en mon nom.
+
+— Seraient-elles décentes au nom du bâtard de ton frère ? Si nous ne
+sommes pas la famille pour l'héritage, on ne peut pas nous empêcher de
+l'être pour les invitations, et l'on se sert de nous ; elles seraient
+vraiment jolies celles qui seraient faites de la part de M. Valentin
+Sixte, capitaine de dragons, fils naturel du défunt, et un fils naturel
+non reconnu encore. Si, avec ta tête toujours tournée à l'espérance et
+aux illusions, tu t'es imaginé que tu pouvais hériter de ton frère,
+parce qu'il était ton frère, tu t'es abusé une fois de plus : quand vous
+vous êtes fâchés, il t'a bien dit que tu n'aurais jamais rien de lui
+sois tranquille, il a tenu sa parole ; et le notaire Rébénacq a aux mains
+un bon testament qui institue le capitaine Sixte légataire universel.
+
+— Pourquoi Rébénacq ne le dit-il pas ?
+
+— Dans l'espérance de t'avoir à l'enterrement.
+
+— N'y serais-je pas allé quand même j'aurais eu la certitude du
+testament ?
+
+— Tu veux aller à cet enterrement ?
+
+— Admets-tu que j'y manque ?
+
+Après avoir remis la dépêche qu'il apportait, Barnabé était entré dans
+la cuisine, et il y restait immobile, ne sachant que faire, écoutant
+sans en avoir l'air ce qui se disait dans le hall ; au lieu de répondre à
+son mari, madame Barincq vint à la porte de la cuisine :
+
+— En attendant qu'on arrive, préparez vos verres et vos plateaux,
+dit-elle, ne laissez pas le feu s'éteindre ; vous ne ferez pas chauffer
+le chocolat avant minuit.
+
+Revenant dans le hall, elle fit signe à son mari de la suivre, et passa
+dans la salle à manger, puis dans le salon d'où le bruit des voix ne
+pouvait pas arriver jusqu'à la cuisine.
+
+— Qu'est-ce que c'est que cette folie ? demanda-t-elle.
+
+— Quelle folie ?
+
+— Celle de vouloir assister à l'enterrement ?
+
+— N'est-ce pas tout naturel ?
+
+— Naturel d'aller à l'enterrement de quelqu'un avec qui on avait rompu
+toutes relations, non ; qui pendant dix-huit ans ne vous a pas donné
+signe de vie bien qu'il vous sût dans une position gênée, alors que lui
+jouissait de cinquante mille francs de rente ! Non, non, mille fois non.
+
+— Tout ce que tu diras ne fera pas que nous n'ayons été frères, que nous
+ne nous soyons aimés dans nos années de jeunesse, et qu'au jour de sa
+mort le souvenir de nos différends s'efface pour ne laisser vivace et
+douloureux que celui de notre affection fraternelle. Il n'était pas ton
+frère, je comprends que tu parles de lui avec cette indifférence ; il
+était le mien, je le pleure.
+
+— Pleure-le tant que tu voudras, pourvu que ce soit en dedans et que tu
+n'attristes pas notre fête.
+
+— Tu veux !
+
+— Quoi ?
+
+Il resta un moment sans répondre, stupéfait.
+
+— Comme je vais partir, je ne vous attristerai pas.
+
+— Partir !
+
+— Par le train de onze heures.
+
+— Tu es fou.
+
+Il ne répondit pas et regarda sa fille les yeux noyés de larmes.
+
+— Et comment comptes-tu partir ? Avec quel argent ? Je te préviens qu'il
+me reste quinze francs ; et ils sont pour Barnabé. D'ailleurs, si tu
+partais, qui ferait danser notre monde ?
+
+— Tu veux faire danser !
+
+— Pouvons-nous prévenir nos invités ? D'une minute à l'autre ils vont
+arriver. Est-il possible de les renvoyer ? En tout cas, alors même que
+cela serait possible, je ne le ferais pas : nous nous sommes imposé assez
+de sacrifices en vue de cette soirée, pour ne pas les perdre.
+D'ailleurs, qui la connaît cette dépêche ?
+
+— Nous.
+
+— Eh bien, faisons comme si nous ne la connaissions pas, ce sera la même
+chose.
+
+— Pour toi peut-être qui n'aimais pas Gaston ; pour Anie aussi qui ne se
+souvient guère de son oncle...
+
+— C'est là sa condamnation.
+
+— ... Mais, pour moi, crois-tu que, sous le coup de cette mort, je
+pourrais montrer à tes invités un visage affable ?
+
+— Avant de penser à ton frère, tu penseras à ta fille, je l'espère, et
+tu te feras le visage que tu dois montrer dans une fête qui est donnée
+pour elle ; si c'est beau d'être frère, c'est mieux d'être père ; si c'est
+bien d'être tendre aux morts, c'est mieux de l'être aux vivants. Je
+t'engage donc à réfléchir, ou plutôt à te dépêcher d'aller t'habiller.
+
+Comme il ne bougeait pas, elle se tourna vers sa fille :
+
+— Parle à ton père, dit-elle, fais-lui entendre raison, si tu peux, moi
+j'y renonce.
+
+Les quittant elle retourna dans la cuisine donner ses derniers ordres à
+Barnabé.
+
+Après un moment de silence il tendit la main à sa fille :
+
+— J'aurais voulu ne pas t'attrister, dit-il, mais c'est plus fort que
+moi ; je ne peux pas ne pas penser à cette mort sans une sorte
+d'anéantissement, comme je ne peux pas me voir condamné à rester ici
+sans révolte ; et pourtant, tu sais si je suis un révolté. Depuis vingt
+ans j'ai terriblement souffert de la pauvreté, mais jamais à coup sûr
+autant qu'en cette soirée, en t'entendant parler de ton mariage, comme
+tu l'as fait tout à l'heure, et maintenant en restant là impuissant...
+Ah ! ma chère enfant, qu'on est malheureux, humilié dans sa dignité,
+atteint au plus profond de sa tendresse de ne pouvoir rien pour ceux
+qu'on aime ! Et c'est là mon cas : à la même heure je te vois prête à te
+jeter dans le mariage comme dans le suicide parce que, misérables que
+nous sommes, tu désespères de l'avenir ; et d'autre part je ne peux pas
+davantage donner à mon frère un dernier témoignage d'affection. Ah !
+misère, que tu es dure à ceux que tu accables !
+
+Il s'arrêta, et, attirant sa fille, il l'embrassa :
+
+— Comprends-tu qu'il n'y a rien à me dire, et que, si mes yeux sont
+attristés, ce n'est pas ma faute ?
+
+Un bruit de voix se fit entendre dans la salle.
+
+— Va recevoir tes invités, dit-il, moi je monte m'habiller.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Il avait rapidement grimpé les marches raides de l'escalier afin de
+revenir au plus vite, mais sa toilette lui prit plus de temps qu'il
+n'aurait voulu, car lorsqu'il essaya de boutonner sa chemise la nacre
+usée par les blanchissages s'émietta dans ses doigts, et il dut coudre
+un nouveau bouton : quand sa femme et sa fille s'occupaient à recevoir
+leurs invités, il n'allait pas appeler l'une ou l'autre à son secours.
+D'ailleurs, avec son vieux linge il était habitué à ce que pareil
+accident lui arrivât ; et dans cette petite pièce encombrée de malles, de
+caisses, de cartons, qui lui servait de cabinet de toilette, il savait
+où trouver des aiguilles et du fil.
+
+En redescendant, comme il passait devant un petit appentis dont Anie
+avait fait son atelier en l'ornant avec quelques morceaux de peluche et
+de soie, il vit sa fille devant le tableau qu'elle venait d'achever,
+ayant près d'elle un petit homme jeune encore, mais chauve et à
+lunettes, qu'il reconnut pour René Florent, le rédacteur en chef de la
+_Butte_. Depuis quinze jours on parlait de cette visite du journaliste.
+Viendrait-il ? ne viendrait-il point ? Bien que sa critique fût hargneuse
+et méprisante, négative avec outrecuidance quand elle n'était pas
+bassement envieuse ; bien que la _Butte_, petit journal de quartier, ne
+fût guère lu qu'à Montmartre ou aux Batignolles, pour ses personnalités
+et ses méchancetés, Anie désirait qu'il parlât de son tableau. Dût-il en
+dire du mal, ce serait toujours une consécration. Plusieurs fois elle
+l'avait fait inviter par des amis communs. Toujours il avait promis.
+Jamais il n'était venu.
+
+Maintenant quelle allait être son impression et son jugement ? Il se
+redressa, et reculant de deux pas, sans s'être aperçu que le père
+l'écoutait :
+
+— Vous savez, dit-il, que si vous comptez sur cette petite chosette pour
+secouer l'indifférence du public et frapper un coup, il faudra en
+rabattre et déchanter. C'est propret, ce n'est même que trop propret,
+mais il faut autre chose que ça pour s'imposer.
+
+Comme elle n'avait pas pu retenir un mouvement sous cette parole
+brutale, il la regarda :
+
+— Ça vous blesse, ce que je vous dis là ; on m'a amené ici pour que je
+vous donne mon avis, je vous le donne. C'est mon rôle, ma raison d'être,
+la mission dont je suis investi, de décourager les vocations que je ne
+crois pas assez fortes pour sortir de l'ornière et fournir une marche
+glorieuse dans un sillon nouveau. Je manquerais à mes devoirs envers
+moi-même si je ne vous disais pas ce que je pense. Travaillez,
+travaillez ferme pendant des années et des années encore, si vous en
+avez le courage ; après nous verrons.
+
+Il était sérieux, s'imaginant de bonne foi que quiconque tenait une
+brosse ou une plume était son justiciable, par cela seul qu'il lui avait
+plu de fonder la _Butte_, et que ceux dont il ne goûtait point le talent
+étaient des coupables auxquels il avait le droit d'appliquer toutes les
+sévérités d'un code pénal qu'il avait édicté à son usage.
+
+A ce moment Anie aperçut son père :
+
+— Tu as entendu ? dit-elle en venant à lui.
+
+— A peu près.
+
+— Excusez ma franchise, dit Florent un peu gêné, il m'est impossible de
+n'être pas franc, même quand je parle à une femme.
+
+— Cette franchise surprendra d'autant moins mon père, répondit Anie, que
+je lui disais la même chose que vous il n'y a pas dix minutes.
+
+Quelques personnes s'approchèrent, et Florent n'eût pas à motiver son
+arrêt, ce qu'il eût fait en l'aggravant par ses considérants.
+
+Dans le salon et dans la salle à manger on entendait un murmure de voix
+qui disait que les arrivants étaient déjà nombreux ; cependant on n'avait
+pas encore besoin que le père s'assit au piano, car la danse devait être
+précédée de quelques morceaux de musique, d'un monologue et d'une scène
+à deux personnages, qui formaient un programme complet : 1° une petite
+fille de sept ans, qu'on tenait à faire accepter comme prodige,
+exécuterait l'_Adieu_ de Dussek ; 2° un élève d'un élève du
+Conservatoire, chez qui la vocation dramatique s'était révélée
+irrésistible à l'âge de cinquante-trois ans, dirait, en s'abritant sous
+un parapluie, un monologue qui, à ce qu'il racontait lui même, était
+d'un comique irrésistible ; 3° enfin un professeur de déclamation, dont
+les cartes de visite portaient pour qualités : « neveu de M. Michalon,
+membre de l'Académie des sciences », jouerait avec deux de ses élèves le
+_Caveau perdu des Burgraves_, non pas que cette scène fût bien en
+situation dans un salon, mais parce que le neveu du membre de l'Académie
+des sciences aimait à représenter les grands de ce monde.
+
+Madame Barincq, ayant aperçu son mari, vint à lui vivement, et en
+quelques mots rapides le pressa de remplir ses devoirs de maître de
+maison : qu'avait-il fait depuis si longtemps ? à quoi pensait-il ?
+allait-il lui laisser la charge et le souci de toutes choses ? Il obéit,
+et alla de groupe en groupe, serrant la main aux nouveaux arrivés, et
+leur adressant quelques mots de remerciements. Comme il s'efforçait de
+mettre un masque sur son visage et de ne montrer à tous que des yeux
+souriants, il crut remarquer qu'on lui répondait avec une sympathie dont
+la chaleur le surprit.
+
+C'est que déjà madame Barincq avait parlé du grand chagrin qui les
+menaçait, et que chacun s'était répété son récit arrangé pour la
+circonstance : son beau-frère venait d'être frappé d'une attaque
+d'apoplexie dans son château d'Ourteau en Béarn, et la dépêche qu'ils
+avaient reçue quelques minutes auparavant les laissait dans l'angoisse
+puisqu'ils ne sauraient que le lendemain matin ce qu'il était advenu de
+cette attaque ; à la vérité M. Barincq était le seul héritier légitime de
+son frère qui n'avait jamais été marié ; mais cent mille francs de rente
+à recueillir n'étaient pas une considération capable d'atténuer son
+chagrin ; il faudrait donc l'excuser s'il montrait un visage inquiet et
+ne pas paraître s'en apercevoir Il aimait tendrement son aîné.
+
+Ces quelques mots avaient couru de bouche en bouche et l'on ne parlait
+que de la chance d'Anie :
+
+— Cent mille francs de rente.
+
+— En Gascogne.
+
+— Mettons cinquante, mettons vingt-cinq seulement, c'est déjà bien joli
+pour une fille qui en était réduite à s'habiller de papier.
+
+— Si vous saviez...
+
+Celle qui savait, avait, le soir même, sur l'unique jupe en soie blanche
+de sa fille, épinglé du tulle rose, pour remplacer le tulle violet,
+indigo, bleu, vert, jaune, orange et rouge, qui, successivement, avait
+orné cette jupe depuis deux ans, et pendant trois heures la patiente
+était restée debout sans se plaindre ; aussi parlait-elle éloquemment des
+artifices de toilette auxquels sont condamnées les mères pauvres qui
+veulent que leurs filles fassent figure dans le monde. Dieu merci, elle
+n'en était pas là, mais cela ne l'empêchait pas de compatir aux misères
+de cette bonne madame de Saint-Christeau.
+
+Cependant le petit prodige qui ne prenait intérêt à rien s'occupait à
+faire entasser des coussins sur une chaise, afin de se trouver à la
+hauteur du clavier ; lorsqu'il y en eut assez, on la jucha dessus et l'on
+vit pendre ses petites jambes torses qui, n'ayant jamais fait
+d'exercice, étaient restées grêles ; alors elle promena dans le salon un
+regard qui commandait l'attention ; puis sur un signe de sa mère elle
+commença et Barincq s'en alla dans le hall remplacer sa femme et
+recevoir les retardataires.
+
+Parmi eux, ne s'en trouverait-il pas un avec qui il serait assez lié, ou
+en qui il aurait assez confiance pour lui emprunter les cent francs
+nécessaires à son voyage ? Ce fut la question qui pendant la grande heure
+qu'il passa là l'angoissa. Mais quand à la fin il dut revenir dans le
+salon pour s'asseoir au piano, il n'avait trouvé personne à qui il eût
+osé adresser sa demande avec chance de la voir accueillie : l'un n'était
+pas plus riche que lui ; l'autre, s'il pouvait ouvrir son porte-monnaie,
+ne le voudrait assurément jamais.
+
+Les yeux attachés sur sa fille empressée à donner des vis-à-vis aux
+danseurs qui n'en avaient pas, il attendait qu'elle lui fît signe de
+commencer, et le sourire qu'à la fin elle lui adressa le réconforta ;
+l'accent en était si doux que son cœur se détendit, avec entrain il
+attaqua le quadrille de la _Mascotte_.
+
+Après ce quadrille ce fut une valse, puis une polka, puis vinrent
+d'autres quadrilles, d'autres valses, d'autres polkas. Adossé à une
+fenêtre, il voyait les danseurs s'agiter devant lui, et dans ce
+tourbillon il n'avait de regards que pour sa fille. Comme elle lui
+paraissait charmante, souriant à tous de ses grands yeux caressants, le
+visage animé, les lèvres frémissantes ! c'était merveille que ce sourire,
+merveille aussi que la légèreté et la grâce de ses manières. Mais par
+contre comme il trouvait laids, ou gauches, ou mal bâtis, ou
+maladroits, les danseurs qui l'accompagnaient, quand ils n'étaient pas
+tout cela à la fois ; et l'un d'eux, peut-être, serait le mari qu'elle
+accepterait. Il n'y avait en lui aucune jalousie paternelle, et jamais
+il n'avait éprouvé de douleur à se dire que sa fille le quitterait un
+jour pour aimer un mari et vivre heureuse auprès d'un homme qui
+prendrait la place que lui, père, avait jusqu'à ce moment occupée seul.
+Mais ce mari rêvé ne ressemblait en rien à ceux qui passaient devant
+lui, car c'était à travers sa fille qu'il l'avait vu et en rapport avec
+elle, c'est à dire jeune, élégant, droit de caractère, de nature honnête
+et franche comme celle d'Anie.
+
+Hélas ! combien ceux qu'il examinait ressemblaient peu à ce type !
+
+Et, cependant, elle leur souriait, aimable, gracieuse, leur parlant, les
+écoutant, paraissant intéressée par ce qu'ils lui disaient. Elle les
+acceptait donc, les uns comme les autres, indifféremment, celui-ci comme
+celui-là, n'exigeant d'eux qu'une qualité, celle de mari, et ce mari la
+façonnerait à son image, lui imposerait ses goûts, ses idées, sa vie.
+
+Si la vue de ces futurs gendres le blessait, leurs paroles, au cas où il
+eût pu les entendre, l'eussent révolté bien plus encore.
+
+L'histoire du frère se mourant en Béarn avait été acceptée, et si
+personne n'avait cru au chiffre de cent mille francs de rente, tout le
+monde avait admis un héritage, changeant du tout au tout la situation
+d'Anie qui n'était plus celle d'une pauvre fille sans dot, condamnée à
+traîner la misère toute sa vie, et à ne se marier jamais. Dangereuse
+quelques instants auparavant, à ce point qu'il n'était pas un jeune
+homme qui ne se tint avec elle sur la réserve et la défensive, elle
+était instantanément devenue désirable et épousable ; sa beauté même
+avait changé de caractère, on ne pensait plus à la contester ou à lui
+chercher des défauts, c'était éblouissante, irrésistible qu'on la voyait
+maintenant, la belle fille !
+
+René Florent, le premier, lui avait révélé ce changement comme le
+prodige achevait son morceau ; il s'était, au milieu du brouhaha soulevé
+par les applaudissements, approché d'elle, pour lui demander le premier
+quadrille. Il dansait donc, le critique hargneux ! Surprise, elle avait
+répondu que ce quadrille était promis. Il avait insisté, il ne pouvait
+pas rester tard, étant obligé de se montrer dans trois autres maisons
+encore ce soir-là, et il tenait à danser avec elle ; c'était une manière
+d'affirmer le cas qu'il faisait de son talent ; cela serait compris de
+tous ; rien n'est à négliger au début d'une carrière d'artiste.
+
+Bien que Florent ne fût pas d'âge à ne pas danser, c'était la première
+fois qu'elle le voyait faire une invitation, et cette insistance chez un
+homme rogue, qui partout pontifiait, avait de quoi la surprendre. Il
+l'avait à peine quittée, que d'autres danseurs s'étaient empressés
+autour d'elle ; jamais elle n'avait eu pareil succès ; était-ce donc à
+l'originalité de sa toilette qu'elle le devait ?
+
+Mais sa conversation avec Florent pendant le quadrille lui montra que
+sa robe en papier n'était pour rien dans l'amabilité subite du critique.
+
+— Vous avez dû me trouver bien sévère tout à l'heure, dit-il d'un ton
+gracieux qu'elle ne lui connaissait pas.
+
+— Juste, simplement.
+
+— Je me demande si le besoin de justice qui est en moi ne m'a pas
+entraîné précisément dans l'injustice ; je n'ai parlé que de ce que
+j'avais sous les yeux et évidemment il y a en vous autre chose que cela ;
+cet autre chose, j'aurais dû le dégager.
+
+Ils furent séparés pour un moment.
+
+— Ce qui vous a manqué jusqu'à présent, dit-il lorsqu'il fut revenu à
+elle, c'est une direction ferme qui vous arrache aux contradictions de
+vos divers professeurs. Avec cette direction, je suis certain que vous
+ne tarderez pas à vous faire une belle place ; il y a en vous assez de
+qualités pour cela.
+
+Comme elle le regardait, surprise :
+
+— C'est sérieusement que je parle, dit-il, sincèrement.
+
+— Où la trouver, cette direction ? demanda-t-elle.
+
+— Qui ne serait heureux de mettre son savoir au service d'une
+organisation telle que la vôtre ? Ce serait un mariage comme un autre. Au
+reste, nous en reparlerons si vous le voulez bien.
+
+Le quadrille était fini ; il la ramena à sa place, et la salua avec
+toutes les marques d'une déférence stupéfiante pour ceux qui la
+remarquèrent.
+
+Que signifiait ce langage extraordinaire et cette attitude inexplicable
+chez un homme de ce caractère ? Elle n'avait pas encore trouvé de
+réponses satisfaisantes, quand son danseur vint la prendre pour la polka
+qui suivait le quadrille.
+
+Celui-là appartenait à un genre opposé à celui de Florent ; aussi
+aimable, aussi insinuant, aussi souriant que le critique était rogue et
+hargneux. Dans le monde où allait Anie, plus d'une jeune fille aurait
+bien voulu, et avait même tenté de se faire épouser par lui, mais aucune
+n'avait persévéré, car toutes avaient vite reconnu que s'il était d'une
+abondance intarissable tant qu'on restait dans le domaine du sentiment,
+il devenait instantanément sourd et muet dès qu'on menaçait de glisser
+dans celui des choses sérieuses : offrir son cœur, tant qu'on voulait,
+sa main, jamais ; et, si on le poussait, il expliquait franchement qu'on
+ne peut pas raisonnablement penser au mariage, quand on n'est qu'un
+petit employé de la ville.
+
+Après quelques tours de polka, il amena Anie dans le hall, et là
+s'arrêtant :
+
+— Excusez-moi d'être préoccupé ce soir, dit-il, j'ai reçu de mauvaises
+nouvelles de mes parents.
+
+C'était la première fois qu'il parlait de ses parents, et elle n'avait
+pas remarqué qu'il fût le moins du monde préoccupé, elle le regarda donc
+avec un peu d'étonnement.
+
+Il reprit :
+
+— Mon père en est à sa seconde attaque, et ma mère est tombée dans une
+faiblesse extrême. Je crains de les perdre d'un instant à l'autre.
+Voulez-vous que nous fassions encore un tour ?
+
+Il dura peu, ce tour, et la conversation recommença au point où elle
+avait été interrompue :
+
+— Cela amènera de grands changements dans ma vie, car ce n'est pas
+systématiquement que j'ai, jusqu'à ce moment, refusé de me marier ;
+comment prendre une femme quand on n'a pas une position digne d'elle à
+lui offrir ? Sans être riches, mes parents sont à leur aise, et si je les
+perds, comme tout le fait craindre, je pourrai réaliser un rêve de
+bonheur que je caresse depuis longtemps.
+
+Et, la ramenant dans le salon, il ajouta :
+
+— Ils avaient toujours joui d'une bonne santé qu'ils m'ont transmise.
+
+Est-ce que c'était là une esquisse de demande en mariage ? Mais alors les
+paroles bizarres de René Florent en seraient une autre !
+
+Son père joua l'introduction d'une valse, et le jeune homme à qui elle
+l'avait promise lui offrit le bras.
+
+C'était la première fois qu'il venait rue de l'Abreuvoir, et ç'avait été
+un souci pour Mme Barincq et aussi pour Anie de savoir s'il accepterait
+leur invitation, car on en avait fait un personnage parce qu'il figurait
+dans le _Tout-Paris_ avec la qualité d'homme de lettres et une série de
+signes qui signifiaient qu'il était officier de l'instruction publique
+et chevalier de quatre ordres étrangers. En réalité il n'avait jamais
+publié le moindre volume, et ses croix avaient été gagnées, comme il le
+disait lui-même en ses jours de modestie, « par relations », c'est-à-dire
+pour avoir conduit chez des photographes des personnages exotiques en
+vue qui le remerciaient de sa peine par la décoration de leur pays,
+tandis que de son côté le photographe lui payait son courtage un louis
+ou cent francs selon la qualité du sujet.
+
+Lui aussi, après quelques tours de valse dans le salon, amena Anie dans
+le hall, qui décidément était le lieu des confidences ; et là,
+s'arrêtant, il lui dit brusquement sans aucune préparation, d'une voix
+que la valse rendait haletante :
+
+— Est-ce que vous aimez la vie politique, mademoiselle ? Aux prochaines
+élections j'aurai juste l'âge pour être député, et comme le ministre de
+l'intérieur, qui est mon cousin, m'a promis l'appui du gouvernement, je
+suis sûr d'être nommé. Député je deviendrai bien vite ministre. La femme
+d'un ministre compte dans le monde, et quand elle est belle,
+intelligente, distinguée, elle tient un rang qu'on envie. Nous
+continuons, n'est-ce pas ?
+
+Et sans un mot de plus ils retournèrent dans le salon en valsant.
+
+Ce qui tout d'abord était vague et incompréhensible se précisait
+maintenant, et s'expliquait : on la croyait l'héritière de son oncle, et
+l'on prenait rang pour épouser cet héritage.
+
+Quand la vérité serait connue, que deviendraient ces prétendants si
+empressés aujourd'hui ? son mariage, déjà si difficile, n'en serait rendu
+que plus difficile encore : on ne se remet pas d'une si lourde déception.
+
+
+
+
+V
+
+
+Jusqu'à minuit Barincq resta au piano, et sans relâche joua avec
+l'énergie et l'entrain d'un musicien de profession qui cherche à faire
+ajouter une gratification à son cachet : à l'entendre, on pouvait croire
+qu'il n'avait pas d'autre souci que le plaisir de ses invités et cela
+même était relevé avec des commentaires où la sympathie manquait.
+
+— Il fait très bien danser, M. Barincq.
+
+— Avec un brio étonnant...
+
+— Surtout pour la circonstance.
+
+— Madame Barincq m'a dit qu'il aimait tendrement son frère.
+
+— La pensée de l'héritage fait oublier celle du frère.
+
+Cependant, dans les courts instants de repos qui coupaient les danses,
+son visage s'allongeait, ses lèvres s'abaissaient, et quand Anie le
+regardait elle lisait dans ses yeux la sombre préoccupation qui, plus
+d'une fois, lui eût fait oublier son rôle si elle ne le lui avait
+rappelé en posant simplement sa main sur le piano ; alors il frappait
+bruyamment quelques mesures comme s'il se réveillait et se remettait à
+jouer jusqu'à ce qu'un nouveau repos laissât retomber le poids de cette
+préoccupation sur son cœur.
+
+Et sa pensée était toujours la même : ne trouverait-il pas un moyen pour
+partir par le train du matin, et parmi ces gens qu'il amusait n'en
+découvrirait-il pas un à qui il pourrait emprunter le prix de son voyage
+en Béarn ?
+
+Vers minuit, le petit prodige qui ne dansait pas, mais prenait plaisir à
+voir danser, s'endormit, et sa mère, l'ayant étendue sur une chaise
+longue dans l'atelier d'Anie, voulut relayer Barincq au piano ; il eut
+alors la liberté d'approcher ceux dont il n'avait pu jusqu'à ce moment
+tâter que de loin la bourse en même temps que la bonne volonté.
+
+Malheureusement, il avait toujours été d'une timidité paralysante pour
+demander quoi que ce fût, et les conditions dans lesquelles il devait
+risquer sa tentative la rendaient presque impossible pour lui : parmi ces
+gens il n'avait pas un ami, et il s'en trouvait même dont il ignorait le
+nom ; comment s'adresser à eux, leur expliquer ce qu'il désirait, les
+toucher ?
+
+A la fin, il se décida pour la femme d'un inventeur de papiers
+pharmaceutiques avec laquelle il se croyait en assez bons termes, pour
+avoir maintes fois rendu des services au mari à l'_Office
+cosmopolitain_ : riche maintenant, elle avait connu la misère assez
+durement pour que sa fille en fût réduite pendant dix ans à chanter dans
+les plus humbles cafés-concerts, et cela, s'imaginait-il, devait la
+rendre douce aux misères des autres ; d'ailleurs, qu'étaient cent francs
+pour elle !
+
+Décidé à risquer son aventure avec elle, il la conduisait dans le
+_hall_, et là, pendant qu'elle dégustait, à petites gorgées, une tasse
+de chocolat, que Barnabé lui avait servie, avec une hésitation qui
+étranglait ses paroles, il exposa sa demande.
+
+Mais précisément parce qu'elle connaissait la misère, elle avait acquis
+un flair d'une rare subtilité pour deviner au premier mot ce qui devait
+tourner à l'emprunt : comment ! ce prétendu héritier en était réduit à
+risquer une demande embarrassée quand il pouvait parler haut ?
+Certainement, il y avait là-dessous quelque chose de louche. A côté de
+l'héritier légitime il y a bien souvent le légataire choisi. Il
+convenait donc d'être sur ses gardes.
+
+Il avait à peine parlé de son frère qu'elle l'arrêta.
+
+— Vraiment, c'était héroïque d'avoir la force de faire danser ses amis
+en un pareil moment. Quel courage ! quelle volonté ! Elle l'avait examiné
+au piano, et, en voyant ses efforts pour se contenir, elle avait eu les
+larmes aux yeux. Ce n'était certainement pas elle qui, comme certaines
+personnes, s'étonnerait qu'on pût s'amuser en des circonstances si
+cruelles.
+
+Ainsi encouragé, il avait sans trop de circonlocutions abordé la
+question d'argent ; alors elle avait montré un vrai chagrin : — Quelle
+malechance de n'avoir que quelque menue monnaie dans sa bourse !
+Heureusement cela pouvait se réparer ; s'il voulait bien venir chez elle
+vers midi, elle se serait alors entendue avec son mari, et ils se
+feraient un plaisir de mettre à sa disposition toutes les sommes dont
+il pouvait avoir besoin ; si elle fixait midi, c'est que son mari,
+souffrant, ne se levait qu'après onze heures et demie.
+
+Comme il avait eu soin de dire qu'il partait à neuf heures du matin, la
+défaite était assez claire pour qu'il ne pût pas insister ; il avait
+remercié, et, le chocolat avalé, il l'avait ramenée dans le salon, se
+demandant à qui, maintenant, s'adresser.
+
+Il tournait et retournait cette question les yeux perdus dans le vague ;
+quand Barnabé, qui circulait de groupe en groupe son plateau à la main,
+lui fit un signe pour le prier de venir dans la cuisine ; il le suivit.
+
+L'embarras de Barnabé était si manifeste, qu'il craignit quelque
+accident.
+
+— Qu'est-ce qui vous manque ? Avez-vous cassé quelque chose ?
+
+— La grande carafe, mais ce n'est pas de ça qu'il s'agit.
+
+— Alors ?
+
+— Voilà la chose : par ce que j'ai entendu, sans écouter, il paraîtrait
+que vous êtes dans les arias pour votre voyage. Si ce n'est que ça, je
+peux mettre demain matin deux cents francs à votre disposition, et avec
+plaisir, monsieur Barincq, croyez-le ; quand tout le monde sera parti,
+j'irai les chercher et vous les apporterai.
+
+Les larmes lui montèrent aux yeux ; avant qu'il eût dominé son émotion,
+Barnabé s'était sauvé son plateau à la main.
+
+Quand il reprit sa place au piano, ceux des invités qui s'étaient
+étonnés qu'il pût si bien les faire danser se dirent que, décidément, la
+joie d'hériter était scandaleuse : on pleure son frère, que diable ! ou
+tout au moins les convenances exigent qu'on ne se réjouisse pas
+publiquement de sa mort.
+
+Maintenant il n'avait plus qu'un souci : faire sa valise à temps pour ne
+pas manquer le train de neuf heures, car il ne pouvait pas compter sur
+sa femme qui, morte de fatigue quand les derniers danseurs partiraient
+au soleil levant, n'aurait plus de forces que pour se mettre au lit.
+
+Vers trois heures du matin on voulut bien encore le remplacer, et il
+monta à son cabinet où, après avoir retiré habit et gilet, il atteignit
+une vieille valise en cuir, qui ne lui avait pas servi depuis quinze
+ans. En quel état allait-il la trouver ? Elle était bien poussiéreuse,
+durcie, une courroie manquait, la clef était perdue ; mais enfin elle
+pouvait encore aller tant bien que mal.
+
+Comme il ne devait rester à Ourteau que le temps strictement nécessaire
+à l'enterrement de son frère, il ne lui fallait que peu de linge ; une
+chemise, des mouchoirs, une cravate blanche ; mais il lui fut difficile
+de trouver une chemise à peu près mettable, et encore dut-il recoudre
+tous les boutons de celle sur laquelle son choix s'arrêta. Heureusement
+son habit, son gilet et son pantalon avaient été réparés en vue de la
+soirée, ils seraient décents pour conduire le deuil : il n'entrerait
+point en misérable dans la vieille église où, en son enfance, il
+occupait près de son père et de son frère la place d'honneur, et
+n'aurait point à rougir de sa pauvreté sous les regards curieux de ses
+amis de jeunesse.
+
+C'est dans le monde où les bals se suivent et s'enchaînent qu'on arrive
+tard et qu'on part tôt ; dans celui où les occasions de s'amuser ne
+reviennent pas tous les soirs, on profite gloutonnement de celles qui se
+présentent, on arrive de bonne heure et l'on ne s'en va plus. Il en fut
+ainsi pour les invités de madame Barincq ; quand le soleil se leva ils
+dansaient encore ; il fallut pour les chasser le froid et la dure lumière
+du matin qui ne respecte rien ; d'ailleurs, la faim se faisait sentir
+plus encore que la fatigue, et depuis deux heures Barnabé, qui avait
+vidé les bouteilles et les soupières, gratté l'os du jambon, raclé
+l'assiette au beurre, n'offrait plus que du sirop de groseille noyé
+d'eau, ce qui était tout à fait insuffisant.
+
+Enfin, à six heures le hall fut vide et le père, la mère et la fille se
+trouvèrent seuls en face l'un de l'autre, tandis que dans la cuisine
+Barnabé se préparait à partir.
+
+— Allons nous coucher, dit madame Barincq, nous avons bien gagné
+quelques heures de bon sommeil.
+
+Barnabé s'approcha de Barincq :
+
+— Je reviens dans un quart d'heure, dit-il discrètement, le temps
+d'aller et de revenir.
+
+Mais, bien qu'il eût parlé à mi-voix, madame Barincq l'avait entendu.
+
+— Pourquoi Barnabé veut-il revenir ? demanda-t-elle à son mari.
+
+Il eût préféré que cette question ne lui fût pas adressée, mais il ne
+pouvait pas ne pas y répondre ; Il dit donc ce qui s'était passé, sa
+demande, le refus qui l'avait accueillie, l'invention de Barnabé.
+
+Madame Barincq leva au ciel ses mains tremblantes d'indignation.
+
+— Emprunter à un domestique ! s'écria-t-elle, il ne manquait plus que ça.
+
+— Barnabé s'est conduit en ami, dit Anie en tâchant d'intervenir.
+
+— Ne vas-tu pas défendre ton père ? s'écria madame Barincq ; tu ferais
+bien mieux de lui demander comment il compte rendre cet argent.
+
+Sans attendre que cet appel à l'intervention de sa fille eût produit un
+effet, elle se tourna vers son mari :
+
+— Et quand veux-tu partir ? demanda-t-elle.
+
+— A 9 heures 30.
+
+— Ce matin ?
+
+— Je n'ai que juste le temps pour arriver demain à l'heure de
+l'enterrement.
+
+— Et tu nous laisses au milieu de ce désordre, sans personne pour nous
+aider ? comment allons-nous nous en tirer ? je suis morte de fatigue.
+
+— Pour cela, maman, ne t'inquiète pas, dit Anie, je n'irai pas à
+l'atelier aujourd'hui et avant ce soir tout sera mis en état.
+
+— Si tu prends le parti de ton père, je n'ai plus rien à dire. Adieu.
+
+Sans un mot de plus elle quitta le hall pour monter au premier étage.
+
+— N'emportes-tu rien ? demanda Anie lorsqu'elle fut seule avec son père.
+
+— J'ai fait ma valise cette nuit et l'ai descendue je vais mettre mon
+habit dedans et serai prêt à partir.
+
+— Sans déjeuner ?
+
+— Barnabé m'a dit qu'il ne restait rien.
+
+— Je vais te faire du café ; pendant ce temps, la porteuse de pain
+arrivera.
+
+Comme elle se dirigeait vers la cuisine, il l'arrêta :
+
+— Tu ne vas pas allumer le feu, habillée comme tu l'es ?
+
+— Ma robe n'a plus grand'chose à craindre, dit-elle en se regardant.
+
+En effet, elle était en lambeaux, déchirée aux entournures et surtout à
+la taille par les doigts gros des danseurs.
+
+— Elle a le feu à craindre, dit-il.
+
+— Eh bien, je me déshabille et reviens tout de suite.
+
+— Tu ferais mieux de te coucher.
+
+— Crois-tu que je sois fatiguée pour une nuit passée à danser ? A mon
+âge, cela serait honteux.
+
+Quand elle redescendit, elle trouva son père, qui avait revêtu ses
+vêtements de tous les jours, en train de boucler sa valise. Vivement
+elle alluma un feu de braise et mit dessus une bouillotte d'eau ; puis
+elle ouvrit la porte du jardin.
+
+— Où vas-tu ? demanda-t-il.
+
+— J'ai mon idée.
+
+Elle revint presque aussitôt, tenant d'un air triomphant un œuf dans
+chaque main.
+
+— Il me semblait bien avoir entendu les poules chanter, dit-elle ; au
+moins tu ne partiras pas à jeun ; deux œufs frais, une bonne tasse de
+café, te remettront un peu des fatigues de cette nuit, d'autant plus
+dures pour toi qu'elles s'ajoutaient à ton chagrin. Pauvre père, je
+t'assure que je t'ai plaint de tout mon cœur, et que plus d'une fois je
+me suis reproché le supplice que je t'imposais en te faisant jouer ces
+airs de danse qui exaspéraient ta douleur.
+
+— Au moins t'es-tu amusée ?
+
+— Je devrais te dire oui, mais cela ne serait pas vrai.
+
+— Tu as éprouvé quelque déception ?
+
+Elle hésita un moment, non parce qu'elle ne comprenait pas à quelle
+déception son père faisait allusion, mais parce qu'elle avait une
+certaine honte à répondre.
+
+— J'ai été demandée en mariage plus de dix fois depuis hier soir,
+dit-elle enfin avec un demi-sourire.
+
+— Eh bien ?
+
+— Eh bien, sais-tu à qui ces demandes s'adressaient ?
+
+— A toi, bien sûr.
+
+— A moi ta fille, non ; à moi l'héritière de mon oncle, oui ; sur une
+parole de maman, mal entendue ou mal comprise, on s'est imaginé que la
+fortune de mon oncle allait nous revenir, et chacun a voulu prendre
+rang.
+
+— Et si ce qu'on s'est imaginé se réalisait ?
+
+— As-tu des raisons pour le croire ?
+
+— Le croire, non ; l'espérer, oui : car je ne peux pas admettre que
+Gaston, malgré notre rupture, ne t'ait rien laissé par son testament,
+toi, sa nièce, contre qui il n'avait aucun grief.
+
+— Mais s'il n'a pas fait de testament ?
+
+— Alors ce ne serait pas une part quelconque de sa fortune qui te
+reviendrait, ce serait de cette fortune entière que nous hériterions.
+
+Que cela soit, je te promets que je n'épouserai aucun de mes prétendants
+de cette nuit : les vilains bonshommes, hypocrites et plats.
+
+
+
+
+VI
+
+
+En entrant dans la gare d'Orléans, après une course d'une heure et demie
+faite à pied, sa petite valise à la main, il vit le rapide de Bordeaux
+partir devant lui.
+
+Autrefois, quand de Paris il retournait au pays natal, c'était ce train
+qu'il prenait toujours ; une voiture l'attendait à la gare de Puyoo, et
+de là le portait rapidement à Ourteau où il arrivait assez à temps
+encore pour passer une bonne nuit dans son lit.
+
+Maintenant au lieu du rapide, l'omnibus ; au lieu d'un confortable
+compartiment de première, les planches d'un wagon de troisième ; au lieu
+d'une voiture en descendant du train, les jambes.
+
+Son temps heureux avait été celui de la jeunesse, le dur était celui de
+la vieillesse ; la ruine avait fait ce changement.
+
+Il eût pu lui aussi mener la vie tranquille du gentilhomme campagnard,
+sans souci dans son château, honoré de ses voisins, cultivant ses
+terres, élevant ses bêtes, soignant son vin, car il aimait comme son
+frère les travaux des champs, et même plus que lui, en ce sens au moins
+qu'à cette disposition se mêlait un besoin d'améliorations qui n'avait
+jamais tourmenté son aîné, plus homme de tradition que de science et de
+progrès.
+
+Avec une origine autre que la sienne, il en eût été probablement ainsi,
+et comme ils n'étaient que deux enfants, ils se fussent trouvés assez
+riches, la fortune paternelle également partagée entre eux, pour mener
+cette existence chacun de son côté : l'aîné sur la terre patrimoniale, le
+jeune dans quelque château voisin. Mais, bien que sa famille fut fixée
+en Béarn depuis assez longtemps déjà, elle était originaire du pays
+Basque, et comme telle fidèle aux usages de ce pays où le droit
+d'aînesse est toujours assez puissant pour qu'on voie communément les
+puînés ne pas se marier afin que la branche aînée s'enrichisse par
+l'extinction des autres.
+
+Élevés dans ces principes ils s'étaient habitués à l'idée que l'aîné
+continuerait le père, avec la fortune du père, dans le château du père,
+et que le cadet ferait son chemin dans le monde comme il pourrait cela
+était si naturel pour eux, si légitime, que ni l'un ni l'autre, le
+dépouillé pas plus que l'avantagé, n'avait pensé à s'en étonner. A la
+vérité ils savaient qu'une loi, qui est le Code civil prohibe ses
+arrangements, mais cette loi bonne pour les gens du nord, n'avait aucune
+valeur dans le pays basque ; et Basques ils étaient, non Normands ou
+Bourguignons.
+
+D'ailleurs, cette perspective de vie laborieuse n'avait rien pour
+effrayer le cadet, ou contrarier ses goûts qui dès l'enfance s'étaient
+affirmés tout différents de ceux de son aîné. Tandis que pour celui-là
+rien n'existait en dehors des chevaux, de la chasse, de la pêche, lui
+était capable de travail d'esprit et même de travail manuel ; s'il aimait
+aussi la chasse et la pêche, elles ne le prenaient pourtant pas tout
+entier ; il lisait, dessinait, faisait de la musique ; au collège de Pau
+il couvrait ses livres, ses cahiers et les murailles de bonshommes, à
+Ourteau pendant les vacances il construisait des mécaniques ou des
+outils qui par leur ingéniosité émerveillaient son père, son frère,
+aussi bien que les gens du village qui les voyaient.
+
+N'était-ce pas là l'indice d'une vocation ? Pourquoi n'utiliserait-il pas
+les dispositions dont la nature l'avait doué ?
+
+A quinze ans pendant les grandes vacances, tout seul, c'est-à-dire sans
+les conseils d'un homme du métier et en se faisant aider seulement par
+le maréchal-ferrant du village il avait construit une petite machine à
+vapeur qui, pour ne pouvoir rendre aucun service pratique n'en était pas
+moins très ingénieuse et révélait des aptitudes pour la mécanique. Il
+est vrai qu'elle coûtait vingt ou trente fois plus cher qu'une du même
+genre construite par un mécanicien de profession ; mais à cela quoi
+d'étonnant, c'était un apprentissage.
+
+Il est assez rare que l'esprit de recherches et de découvertes se
+spécialise : inventeur, on l'est pour tout, les petites comme les grandes
+choses, on l'est spontanément, en quelque sorte sans le vouloir, et cela
+est vrai surtout quand dès la jeunesse on n'a pas été rigoureusement
+enfermé dans des études délimitées.
+
+Il en avait été ainsi pour lui. Au lieu de le diriger son père l'avait
+laissé libre ; et puisqu'il paraissait également bien doué pour le
+dessin, la mécanique, la musique, qu'importait qu'il étudiât ceci plutôt
+que cela ? Plus tard il choisirait le chemin qui lui plairait le mieux,
+il n'y avait pas de doute qu'avec des aptitudes comme les siennes, il ne
+trouvât au bout la fortune et peut-être même la gloire.
+
+Sans études préalables qui l'eussent guidé, sans relations qui l'eussent
+soutenu, sans camaraderies officielles qui l'eussent poussé, après des
+années de luttes, de déceptions, d'efforts inutiles, de fièvre, de
+procès, c'était la ruine qu'il avait trouvée.
+
+Cependant ses débuts avaient été heureux ; pendant ses premières années à
+Paris, tout ce qu'il avait essayé lui avait réussi, et quelques-unes de
+ses inventions simplement pratiques, sans aucunes visées à la science,
+avaient eu assez de vogue pour qu'il pût croire qu'elles lui
+constitueraient de jolis revenus tant que durerait la validité de ses
+brevets.
+
+Il n'avait donc qu'à marcher librement et à suivre la voie ouverte : il
+était bien l'homme que l'enfant annonçait.
+
+C'est ce qu'à sa place un autre eût fait sans doute ; mais il y avait en
+lui du chercheur, du rêveur, l'argent gagné ne suffisait pas à son
+ambition, il lui fallait plus et mieux.
+
+A la mort de son père, son frère et lui, fidèles à la tradition, avaient
+réglé leurs affaires de succession, non d'après la loi française mais
+d'après l'usage basque, c'est-à-dire en respectant le droit d'aînesse
+qui supprimait tout partage entre eux de l'héritage paternel : l'aîné
+avait gardé le château avec toutes les terres patrimoniales, le cadet
+s'était contenté de l'argent et des valeurs qui se trouvaient dans la
+succession ; l'aîné prendrait le nom de Saint-Christeau et le
+transmettrait à ses enfants quand il se marierait ; le cadet se
+contenterait de celui de Barincq qu'il illustrerait, s'il pouvait. Cela
+s'était fait d'un parfait accord entre eux, sans un mot de discussion,
+comme il convenait aux principes dans lesquels ils avaient été élevés,
+aussi bien qu'à l'affection qui les unissait. Pour l'aîné, il était tout
+naturel qu'il en fût ainsi. Pour le cadet qui avait des millions dans la
+tête, quelques centaines de mille francs étaient des quantités
+négligeables.
+
+Mais ces millions ne s'étaient pas monnayés comme il l'espérait, car à
+mesure qu'il s'était élevé, les ailes lui avaient poussé ; par le
+travail, l'appétit scientifique s'était développé, et les petites choses
+qui avaient pu le passionner à ses débuts lui paraissaient
+insignifiantes ou méprisables maintenant. C'était plus haut qu'il
+visait, plus haut qu'il atteindrait, et au lieu de s'enfermer dans le
+cercle assez étroit où l'ignorance autant que la prudence l'avaient
+pendant quelques années maintenu, il avait voulu en sortir. Puisqu'il
+avait réussi alors qu'il était jeune, sans expérience, sans appuis,
+n'ayant que l'audace de l'ignorance, pourquoi ne réussirait-il pas
+encore, alors qu'on le connaissait, et que par le travail il avait
+acquis ce qui tout d'abord lui manquait ?
+
+A son grand étonnement, il n'avait pas tardé à reconnaître l'inanité de
+ces illusions.
+
+D'où venait-il donc, celui-là qui ne sortant d'aucune école se figurait
+qu'on allait l'écouter tout simplement par sympathie et parce qu'il
+avait la prétention de dire des choses intéressantes ? Tenait-il au monde
+officiel ? De qui était-il le camarade ? Qui le recommandait ? Il avait
+gagné de l'argent avec des niaiseries ; la belle affaire, en vérité !
+
+Mais elles portaient témoignage contre lui, ces niaiseries, et plus
+elles lui avaient été productives, plus elles criaient fort contre son
+ambition. Pourquoi voulait-il qu'on comptât avec lui, quand lui-même ne
+comptait que par l'argent gagné ? Il voulait sortir du rang ; on l'y
+ferait rentrer.
+
+Autant la montée avait été douce au départ, quand il marchait au hasard
+et à l'aventure, autant elle fut rude lorsqu'il eut la prétention de
+prendre rang parmi les réguliers de la science, qui, s'ils ne lui dirent
+pas brutalement : « Vous n'êtes pas des nôtres », le lui firent comprendre
+de toutes les manières !
+
+Combien de banquettes d'antichambre avait-il frottées dans les
+ministères ; à combien d'huissiers importants avait-il souri ! combien de
+garçons de bureau l'avaient rabroué ! et quand, après des mois
+d'audiences ajournées, on le recevait à la fin, combien de fois ne
+l'avait-on pas écouté avec des haussements d'épaules, ou renvoyé avec
+des paroles de pitié : « Mais c'est insensé, ce que vous nous proposez
+là ! »
+
+A côté des indifférents qui ne daignaient pas l'entendre, il avait aussi
+rencontré des avisés qui ne lui prêtaient qu'une oreille trop attentive
+ou des yeux trop clairvoyants ; plus dangereux ceux-là ; et ils le lui
+avaient bien prouvé en mettant habilement en œuvre ce qu'ils avaient
+qualifié d'insensé.
+
+Avec les réclamations, les procès, il était descendu dans l'enfer, et
+désormais sa vie avait été faite d'attentes dans les agences, de visites
+chez les avoués, les agréés, les huissiers ; de conférences avec les
+avocats, de comparutions chez les experts, de fièvres, d'exaspérations,
+d'anéantissements aux audiences à Paris, en province, partout où on
+l'avait traîné.
+
+
+
+
+VII
+
+
+A son arrivée à Paris, tout occupé de l'invention d'une bouée lumineuse,
+il avait été consulter un chimiste dont les livres qu'il avait
+longuement travaillés lui inspiraient confiance, et dont le nom faisait
+autorité dans la science, François Sauval ; et pendant assez longtemps il
+avait poursuivi, sous la direction de celui-ci, une série d'expériences
+sur les matières à employer pour la production de l'éclairage dans
+l'eau. De là étaient nées des relations entre eux, bienveillantes chez
+le maître, très attentif à séduire la jeunesse, respectueuses chez
+l'élève, et quand il avait un conseil à demander ou un doute à
+éclaircir, c'était toujours à Sauval qu'il s'adressait.
+
+Sauval était chimiste parce que son grand-père ainsi que son père
+l'avaient été, et parce qu'avec son sens juste de la vie il avait, tout
+jeune, compris les avantages qu'il y avait pour lui à profiter du nom et
+de l'autorité qu'ils s'étaient acquis dans le monde scientifique, et à
+se mettre en état d'hériter des positions officielles qu'ils avaient
+successivement occupées ; mais, plus que chimiste encore, plus que
+savant, il était, bien qu'il s'en défendît, un homme d'affaires
+incomparable, devant qui l'agréé le plus fin, l'avoué le plus retors
+n'étaient que des écoliers.
+
+En écoutant d'une oreille complaisante les projets et les rêveries de
+Barincq, il avait sagement douché son ambition d'une main impitoyable,
+et, avec l'expérience que lui donnaient son autorité et sa situation, il
+lui avait prouvé qu'il ne devait pas chercher à sortir de l'ordre de
+recherches dans lequel il avait eu la chance de réussir.
+
+— Tenez-vous-en à l'industrie, ne cessait-il de lui répéter ; gagnez de
+l'argent, et, puisque vous n'avez pas pris dès le départ le chemin qui
+conduit au mandarinat scientifique, laissez la science aux mandarins.
+Ah ! si j'étais à votre place, et si j'avais vos aptitudes pour les
+affaires, quelle fortune je ferais !
+
+« Faire fortune, gagner de l'argent », était le refrain de sa
+conversation ; et, s'il est vrai que le mot qui revient le plus souvent
+sur nos lèvres soit celui qui donne la clé de notre nature, on pouvait
+conclure en l'écoutant qu'il était un homme d'argent. Cela surtout,
+avant tout et par-dessus tout, avec un but aussi généreux que touchant,
+qui était de donner à chacune de ses cinq filles un million en la
+mariant. Le type du savant, gauche, simple, maladroit, timide ou
+rébarbatif, qui ne sort pas de son laboratoire, ignore le monde, ne voit
+dans l'argent qu'un métal ductile et malléable qui fond vers 1000°, et
+peut se combiner avec l'oxygène, n'était nullement celui de Sauval qui,
+au contraire, représentait mieux que tout autre le savant aimable,
+élégant, homme du monde autant qu'homme d'affaires, assez prudent pour
+ne pas se laisser exploiter par les industriels, et assez habile pour
+les exploiter lui-même par des procédés perfectionnés qui en exprimaient
+jusqu'à la dernière goutte la substance utilisable.
+
+Toutes les positions officielles que l'État peut donner, Sauval les
+avait successivement occupées ou les occupait encore, à l'Institut
+agronomique, au Conservatoire, aux Gobelins, au Muséum, à l'École
+centrale, à la préfecture de la Seine, à la préfecture de police ; de
+plus il était le directeur-conseil de nombreuses fabriques de produits
+chimiques ou pharmaceutiques qui payaient de cette façon son influence ;
+mais, comme tout cela, si important qu'en fût le total cumulé, n'était
+point encore assez gros pour son appétit, et ne pouvait pas lui gagner
+les millions qu'il voulait, il les demandait à l'industrie en prenant
+des brevets dans les branches de la chimie où il y a de l'argent à
+gagner, celle des engrais et celle des matières colorantes.
+
+Ces brevets, il ne les exploitait pas lui-même, retenu par sa situation,
+mais il les cédait à des commerçants, à des spéculateurs que cette
+situation précisément éblouissait, et qui se laissaient entraîner par
+l'espoir de produire avec rien quelque chose de valeur, tout comme les
+dupes des anciens alchimistes espéraient obtenir la transmutation des
+métaux. Comment n'eussent-ils pas subi le prestige de son nom qu'il
+savait très habilement faire tambouriner par les journaux ! Ce n'était
+pas avec un pauvre diable d'inventeur qu'ils traitaient, mais avec un
+savant dont les titres occupaient une longue suite de lignes dans les
+annuaires ; ce n'était pas dans un galetas que les signatures
+s'échangeaient, mais dans une noble maison donnée par l'État, sur la
+cour de laquelle s'ouvraient les portes d'écuries habitées par quatre
+chevaux, et de remises abritant trois voitures élégantes dignes du
+mondain le plus correct.
+
+En conseillant à Barincq de gagner de l'argent, jamais Sauval ne lui
+avait conseillé d'exploiter un de ses nombreux brevets ; seulement ce
+qu'il ne disait pas franchement il l'insinuait avec des finesses
+auxquelles on ne pouvait pas ne pas se laisser prendre. Mais, féru de
+ses idées en vrai inventeur qu'il était, Barincq avait longtemps résisté
+à ses avances : pourquoi acheter les découvertes des autres quand on en a
+soi-même à revendre ; ce n'était pas du manque d'idées qu'il souffrait,
+mais bien de ne pouvoir pas faire accepter les siennes.
+
+Cependant, à la longue, exaspéré par l'hostilité qu'il rencontrait,
+découragé par l'indifférence qu'on lui opposait, écrasé par l'injustice,
+il avait fini par se demander si ces idées que tout le monde repoussait,
+valaient réellement quelque chose ; si on se les appropriait par
+d'adroites modifications, n'était-ce pas parce qu'elles manquaient d'une
+forte empreinte personnelle ? Enfin, s'il ne réussissait en rien
+maintenant, n'était-ce pas parce qu'il avait épuisé sa veine ? Il y a du
+joueur dans tout inventeur, et quel joueur ne croit pas à la chance ?
+
+Si la sienne déclinait, celle de Sauval s'affirmait chaque jour
+davantage, à ce point qu'il ne touchait pas à une chose sans la
+réussir. Dans ces conditions ne serait-ce pas pousser l'infatuation
+jusqu'à l'aveuglement que de s'obstiner dans ses luttes stériles au lieu
+de saisir l'occasion qui s'offrait à lui ?
+
+Bien souvent, Sauval lui parlait d'expériences poursuivies depuis
+longtemps dans son laboratoire, qui, le jour où elles aboutiraient,
+seraient pour certaines matières extraites du goudron de houille ce que
+la découverte de Lightfoot avait été pour le noir d'aniline. Un jour, en
+venant consulter Sauval, il aperçut exposées en belle place des bandes
+de calicot teintes en rouge, en ponceau, en jaune, en bleu, en violet.
+
+— Je vois que ces échantillons vous intéressent, dit Sauval qui avait
+suivi ses regards ; ils vous intéresseront encore bien davantage quand
+vous saurez que ces couleurs qui ont subi l'opération du vaporisage sont
+pour quelques-unes aussi indestructibles que le noir d'aniline.
+
+Sans être chimiste de profession, et sans avoir étudié spécialement la
+chimie des matières colorantes, Barincq savait cependant qu'on ne
+possédait encore que le noir d'aniline qui fût indestructible, et que
+les autres couleurs qu'on essayait d'extraire de la houille ne
+présentaient aucune solidité. En disant que la teinture de ces bandes de
+calicot était aussi indestructible que celle du noir d'aniline, Sauval
+annonçait donc une découverte considérable, qui allait produire une
+révolution dans l'industrie des étoffes et apporter à son inventeur une
+fortune énorme.
+
+— Croyez-vous que vous n'auriez pas mieux fait, mon pauvre Barincq, de
+suivre cette voie pratique que je vous ouvrais, dit Sauval, que celle
+qui vous a mené dans le bagne où vous vous débattez ? Ah ! si au lieu
+d'être un savant, fils et petit-fils de savant, j'étais un industriel,
+si, au lieu d'être enchaîné par ma situation, j'étais libre, quelle
+fortune je ferais ! Tandis que je vais me laisser rouler, et finalement
+dépouiller par des coquins qui se moqueront de moi. Que n'ai-je un
+gendre dans l'industrie ! Il y a des moments où, pensant à l'avenir de
+mes filles, je me demande si je ne manque pas à mes devoirs de père en
+ne me démettant pas de toutes mes fonctions pour exploiter moi-même mes
+brevets.
+
+Ainsi engagé, l'entretien était vite arrivé à une proposition pratique.
+
+Au lieu de se démettre de ses fonctions, Sauval cédait ses brevets à
+Barincq, qui avait à ses yeux le grand mérite de n'être point un
+commerçant de profession, c'est-à-dire un exploiteur et lui inspirait
+toute confiance ; par ce moyen, il assurait la fortune de ses filles, et,
+d'autre part, il faisait celle d'un brave garçon pour qui il avait
+autant de sympathie que d'estime. Cette cession il la consentait aux
+conditions les plus douces : quatre cent mille francs pour le prix des
+brevets, et en plus, pendant leur durée, une redevance de dix pour cent
+sur le montant brut de toutes les ventes des produits fabriqués ; comme
+ce qu'on vendrait cent cinquante ou deux cents francs le kilogramme ne
+coûterait pas plus de trois ou quatre francs à fabriquer, il était
+facile dès maintenant de calculer les bénéfices.
+
+Barincq ne pouvait pas ne pas se laisser éblouir par une affaire ainsi
+présentée, pas plus qu'il ne pouvait pas ne pas se laisser toucher au
+cœur par l'amitié dont son maître lui donnait une si grande preuve ;
+enfin, découragé par ses déboires, il ne pouvait pas non plus ne pas
+reconnaître que ce serait folie de s'obstiner dans ses rêves creux, au
+lieu d'accepter ces propositions généreuses.
+
+Il est vrai que pour les accepter il fallait pouvoir exécuter les
+conditions sous lesquelles elles étaient faites, et ce n'était pas son
+cas : de son père, il avait reçu environ deux cent mille francs et
+c'était son seul capital, car les grosses sommes que ses inventions lui
+avaient rapportées jusqu'à ce jour avaient été dévorées par ses
+expériences ou englouties dans ses procès : comment, avec ces deux cent
+mille francs, payer les brevets et faire les fonds pour établir une
+usine de fabrication ?
+
+Ce qui était une difficulté, une impossibilité pour lui, n'était rien
+pour Sauval. Des spéculateurs trouvés par lui achetèrent les brevets de
+Barincq, bon marché, il est vrai, trop bon marché, beaucoup au-dessous
+de leur valeur réelle, c'était lui-même qui le disait, mais ils
+payeraient comptant, ce qui était à considérer. En même temps il le
+marierait à une orpheline qui apporterait une dot de quatre cent mille
+francs en argent. De plus, il lui ferait vendre dans les conditions les
+plus favorables une fabrique de matières colorantes établie depuis
+longtemps, de telle sorte que tout en organisant la fabrication des
+produits créés par ses procédés, on continuerait celle des anciens qui
+ne seraient pas remplacés par les nouveaux ; il donnerait son concours à
+cette fabrication, et, pour l'en payer, sa redevance de dix pour cent
+s'étendrait à toutes les ventes que ferait l'usine. Enfin il obtiendrait
+d'une fabrique de produits chimiques, dans laquelle il était intéressé,
+un marché par lequel cette fabrique s'engagerait à livrer, pendant dix
+ans, à un prix très au-dessous du cours, toutes les matières nécessaires
+à la production des nouvelles couleurs.
+
+C'était le propre de Sauval de mener rondement tout ce qu'il
+entreprenait ; ce qui tenait, disait-il, à ce que, n'entendant rien aux
+affaires, il ne se noyait pas dans les détails. En trois mois les
+brevets de Barincq furent vendus, ses procès abandonnés, son mariage fut
+fait, l'usine fut achetée et l'on se trouva en état de marcher ;
+l'industrie de la teinture, chauffée par les articles des journaux que
+Sauval inspirait quand il ne les dictait pas, était dans l'attente de la
+révolution annoncée.
+
+On marcha, en effet, mais, chose extraordinaire, les expériences si
+concluantes, si admirables dans le laboratoire de Sauval, ne donnèrent
+pas industriellement les résultats attendus : si les rouges présentaient
+une certaine solidité bien éloignée cependant de l'indestructibilité du
+noir d'aniline, les autres couleurs étaient d'une extrême fugacité.
+
+Cette chute terrible n'avait pas écrasé Sauval, et même elle ne l'avait
+nullement ébranlé ; à l'émoi de Barincq il s'était contenté de répondre
+qu'il fallait rester calme parce qu'il voyait clair. Cette déception
+n'était rien. Il allait se mettre au travail comme il le devait,
+puisqu'il s'était engagé à faire profiter la fabrique de tous les
+développements et de toutes les améliorations que ses brevets pouvaient
+recevoir de ses recherches scientifiques, et avant peu ce léger accroc
+serait réparé. Il voyait clair. En attendant il n'y avait qu'à continuer
+la fabrication des anciens produits. Cela sauvait la situation et
+démontrait combien il avait été sage de faire acheter cette vieille
+usine au lieu d'en créer une nouvelle qui n'eût pas eu de clientèle.
+
+Ce qu'il avait été surtout, c'était avisé pour ses intérêts, puisque,
+sur la vente des produits fabriqués d'après les anciens procédés, il
+touchait sa redevance : un peu de patience, ce n'était plus maintenant
+qu'une affaire de temps ; le succès était certain ; encore quelques jours,
+encore un seul.
+
+Le temps avait marché sans que les couleurs qui devaient bouleverser
+l'industrie devinssent plus solides ; on vendait du rouge ; personne
+n'achetait du ponceau, du bleu, du vert, du jaune ; et, pendant que les
+perfectionnements annoncés se faisaient attendre, la fabrique de
+produits chimiques exécutant son marché continuait à livrer chaque jour
+les matières nécessaires à la fabrication des nouvelles couleurs...
+qu'on ne fabriquait pas, par cette raison qu'on ne trouvait pas à les
+vendre.
+
+La foi que le maître avait inspirée à l'élève s'était ébranlée : à payer
+la redevance de dix pour cent, le plus clair des bénéfices réalisés sur
+la fabrication par les anciens procédés s'en allait dans la caisse de
+Sauval, et prendre chaque jour livraison de dix mille kilogrammes de
+produits chimiques qu'il fallait revendre à perte, ou même jeter à
+l'égout quand on ne trouvait pas à les vendre, conduisait à une ruine
+aussi certaine que rapide.
+
+Cependant Sauval, qui continuait à rester calme dans son stoïcisme
+scientifique, et à voir très clair, poursuivait ses recherches en
+répétant son même mot :
+
+— Patience ! encore un jour.
+
+Ce jour écoulé, il en prenait un autre, puis un autre encore.
+
+En réponse à ces demandes du maître, l'élève en avait formulé deux à son
+tour : ne plus payer la redevance ; résilier le marché de la fourniture
+des produits chimiques. Mais le maître n'avait rien voulu entendre :
+puisqu'il donnait son temps et sa science, la redevance lui était due ;
+puisqu'un marché avait été conclu, il devait être exécuté ; s'il ne
+connaissait rien aux affaires commerciales, il savait cependant, comme
+tout galant homme, qu'on ne revient pas sur un engagement pris.
+
+C'était beaucoup pour échapper aux procès, dont il avait l'horreur, que
+Barincq avait accepté les propositions de Sauval, qui semblaient devoir
+lui offrir une sécurité absolue ; cependant devant ce double refus il
+avait fallu se résoudre à plaider de nouveau ; une fille lui était née,
+il ne pouvait pas la laisser ruiner, pas plus qu'il ne devait laisser
+dévorer la fortune de sa femme déjà gravement compromise. Il avait donc
+demandé aux tribunaux la nomination d'experts qui auraient à examiner si
+les procédés de Sauval étaient susceptibles d'une application
+industrielle ; à constater que si dans le laboratoire ils donnaient des
+résultats superbes, dans la pratique ils n'en donnaient d'aucune sorte ;
+enfin à reconnaître qu'ils ne reposaient pas sur une base sérieuse et
+que ce qu'il avait vendu était le néant même.
+
+Quelle stupéfaction, quelle indignation pour Sauval !
+
+Il croyait bien pourtant s'être entouré de toutes les précautions en ne
+traitant pas avec un de ces commerçants de profession qui n'achètent une
+découverte que pour dépouiller son inventeur ; mais voilà le terrible,
+c'est que l'esprit commercial est contagieux, et qu'aussitôt qu'on
+touche aux affaires on devient un homme d'affaires.
+
+Sans doute il ferait facilement le sacrifice des bénéfices qui étaient
+le fruit de son travail, et sur ce point il était prêt à toutes les
+concessions ; mais il y en avait un que sa position ne lui permettait pas
+de mettre en discussion : c'était de subir le contrôle d'experts qui dans
+la science ne pouvaient pas être ses pairs.
+
+Il fallait donc qu'il se défendît et n'acceptât pas qu'en sa personne le
+savant fût une fois de plus exploité par le commerçant.
+
+L'affaire s'était traînée de juridiction en juridiction, et, pendant que
+les clercs grossoyaient des monceaux de papier timbré en expliquant
+longuement la technique des matières colorantes à deux francs le rôle ;
+pendant que les avocats plaidaient et refaisaient chacun à son point de
+vue l'histoire de la chimie ; pendant que les juges écoutaient,
+somnolaient ou jugeaient, la situation commerciale, de Barincq sombrait,
+s'enfonçant chaque jour un peu plus. Il lui aurait fallu des capitaux
+pour faire marcher sa maison en même temps que pour continuer ses
+procès, et il ne se soutenait plus que par des miracles d'énergie
+appuyés par des sacrifices désespérés.
+
+Alors qu'il pensait faire lui-même sa vie, sans secours d'aucune sorte,
+au moyen des seules idées qu'il avait en tête, il avait pu abandonner
+avec indifférence la plus grosse part de son héritage paternel ; aux
+abois, traqué de tous les côtés, affolé, il revint à Ourteau pour
+expliquer sa situation à son frère, et lui demander de le sauver en
+consentant une garantie hypothécaire pour une somme de cent cinquante
+mille francs. Bien que le mot hypothèque fût un épouvantail pour Gaston,
+la garantie fut accordée, sinon sans inquiétude, au moins sans
+marchandages :
+
+— Puisque tu as besoin de moi, cadet, c'est mon devoir de te venir en
+aide.
+
+Ces cent cinquante mille francs avaient été une goutte d'eau. Six mois
+après leur versement, c'était du garant que le créancier exigeait par
+acte d'huissier le paiement de ses intérêts, le garanti étant dans
+l'impossibilité de se libérer.
+
+Les rapports des deux frères, jusque-là affectueux, s'étaient aigris : un
+huissier au château, c'était la première fois que pareil scandale se
+produisait ; la lettre qui l'annonçait avait été dure malgré le
+parti-pris de modération.
+
+« Tu n'as donc pas pensé que le « parlant à » pourrait être rempli au nom
+d'un de mes domestiques, ce qui a eu lieu ? »
+
+Pour arranger la situation, Mme Barincq avait voulu venir à Ourteau avec
+sa fille. Gaston n'était-il pas un oncle à héritage ? Il importait de le
+ménager.
+
+Au lieu d'aplanir les difficultés, elle les avait exaspérées, en
+insistant plus qu'il ne convenait sur la générosité que son mari avait
+montrée lors du partage de la succession paternelle. Comment l'aîné
+pouvait-il admettre la générosité, quand il était convaincu que son
+cadet avait simplement accompli son devoir ?
+
+Lorsqu'au bout de huit jours elle avait quitté le château pour rentrer à
+Paris, la rupture entre les deux frères était irréparable.
+
+Les procès se prolongèrent pendant dix-huit mois encore, au bout
+desquels un arrêt définitif prononçait la nullité des brevets ; mais il
+était trop tard. Barincq, épuisé, n'avait plus qu'à abandonner à ses
+créanciers le peu qu'il lui restait, et s'il échappait à la mise en
+faillite, c'était grâce à la généreuse intervention de Sauval.
+
+Un ami le recueillit par pitié dans la petite maison de l'Abreuvoir, et
+le directeur de l'_Office cosmopolitain des inventeurs_, qui avait gagné
+tant d'argent avec lui, le prenait comme dessinateur aux appointements
+de deux cents francs par mois.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+A six heures du matin le train déposa Barincq à la gare de Puyoo ; de là
+à Ourteau, il avait deux lieues à faire à travers champs. Autrefois, une
+voiture se trouvait toujours à son arrivée, et, par la grande route plus
+longue de trois ou quatre kilomètres, le conduisait au château ; mais il
+n'avait pas voulu demander cette voiture par une dépêche, et l'état de
+sa bourse ne lui permettait pas d'en prendre une à la gare. D'ailleurs,
+cette course de deux lieues ne l'effrayait pas plus que le chemin de
+traverse qu'il connaissait bien ; le temps était doux, le soleil venait
+de se lever dans un ciel serein ; après une nuit passée dans l'immobilité
+d'un wagon, ce serait une bonne promenade ; sa valise à la main, il se
+mit en route d'un pas allègre.
+
+Mais il ne continua pas longtemps cette allure, et sur le pont il
+s'arrêta pour regarder le Gave, grossi par la première fonte des neiges,
+rouler entre ses rives verdoyantes ses eaux froides qui fumaient par
+places sous les rayons obliques du soleil levant et pour écouter leur
+fracas torrentueux. Il venait de quitter les lilas de son jardin à peine
+bourgeonnants et il trouvait les osiers, les saules, les peupliers en
+pleine éclosion de feuilles, faisant au Gave une bordure vaporeuse
+au-dessus de laquelle s'élevaient les tours croulantes du vieux château
+de Bellocq. Que cela était frais, joli, gracieux, et, pour lui,
+troublant par l'évocation des souvenirs ! Mais ce qui, tout autant que le
+bruit des eaux bouillantes, le bleu du ciel, la verdure des arbres,
+réveilla instantanément en lui les impressions de ses années de
+jeunesse, ce fut la vue d'un char qui arrivait à l'autre bout du pont :
+formé d'un tronc de sapin dont l'écorce n'avait même pas été enlevée, il
+était posé sur quatre roues avec des claies de coudrier pour ridelles ;
+deux bœufs au pelage bringé, habillés de toile, encapuchonnés d'une
+résille bleue, le traînaient d'un pas lent, et devant eux marchait leur
+conducteur, la veste jetée sur l'épaule, une ceinture rouge serrée à la
+taille, les espadrilles aux pieds, un long aiguillon à la main ; pour
+s'abriter du soleil il avait tiré en avant son béret qui formait ainsi
+visière au-dessus de ses yeux brillants dans son visage rasé de frais.
+
+Que de fois avait-il ainsi marché devant ces attelages de bœufs,
+l'aiguillon à la main, à la grande indignation de son frère qui,
+n'aimant que la chasse, la pêche et les chevaux, l'accusait d'être un
+paysan !
+
+Après un bonjour échangé, il se remit en marche, et, au lieu de
+continuer la grande route, prit le vieux chemin qui montait droit à la
+colline.
+
+Pour être géographiquement dans le midi et même dans l'extrême midi de
+la France, il n'en résulte pas que le Béarn soit roussi ou pelé, c'est
+au contraire le pays du vert, et d'un vert si frais, si intense, qu'en
+certains endroits on pourrait se croire en Normandie, n'était la chaleur
+du soleil, le bleu du ciel, la sérénité, la limpidité, la douceur de
+l'atmosphère ; l'Océan est près, les Pyrénées sont hautes, et, tandis que
+la montagne le défend des vents desséchants du sud, la mer lui envoie
+ses nuages qui, tombant sur une terre forte, y font pousser une
+vigoureuse végétation ; dans les prairies l'herbe monte jusqu'au ventre
+du bétail ; sur les collines, dans les _touyas_ que les paysans
+routiniers s'obstinent à conserver en landes, les ajoncs, les bruyères
+et les fougères dépassent la tête des hommes ; le long des chemins les
+haies sont épaisses et hautes.
+
+De profondes ornières pleines d'eau coupaient celui qu'il avait pris,
+mais trop large de moitié, il offrait de chaque côté des tapis herbus
+qu'on pouvait suivre. De ce gazon, le printemps avait fait un jardin
+fleuri jusqu'au pied des haies où pâquerettes, primevères et renoncules
+se mêlaient aux scolopendres et aux tiges rousses de la fougère royale
+qui, au bord des petites mares et dans les fonds tourbeux, commençait
+déjà à pousser des jets vigoureux.
+
+Quelle fête pour ses yeux que cette éclosion du printemps, si superbe
+dans cette humilité de petites plantes mouillées de rosée, et combien le
+léger parfum que dégageait leur floraison évoquait en lui de souvenirs
+restés vivants !
+
+Ce fut en égrenant le chapelet de ces souvenirs qu'il continua son
+chemin jusqu'au haut de la montée. Déjà une fois il l'avait vu aussi
+fleuri dans une matinée pareille à celle-ci et il lui était resté dans
+les yeux tel qu'il le retrouvait.
+
+A la suite d'une épidémie on avait licencié le collège, et le train
+venant de Pau les avait descendus à Puyoo à cette même heure, son frère
+et lui. Comme on n'était pas prévenu de leur retour, personne ne les
+attendait à la gare, et, au lieu de louer une voiture, ils s'étaient
+fait une joie de s'en aller bride abattue à travers champs pour
+surprendre leur père. Que de changements cependant, tandis que tout
+restait immuable dans ce coin de campagne, que de tristesses : son père,
+son frère morts, lui debout encore, mais secoué si violemment que
+c'était miracle qu'il n'eut pas le premier disparu. Combien à sa place
+se fussent abandonnés, et certainement il eût cédé aussi à la
+désespérance s'il n'avait pas lutté pour les siens. Le secours qui lui
+venait d'eux l'avait jusqu'au bout soutenu : un sourire, une caresse, un
+mot de sa fille, son regard, la musique de sa voix.
+
+Au haut de la colline il s'arrêta, et, posant sa valise au pied d'un
+arbre, il s'assit sur le tronc d'un châtaignier qui attendait, couché
+dans l'herbe, que les chemins fussent assez durcis pour qu'on pût le
+descendre à la scierie.
+
+De ce point culminant qu'un abatage fait dans les bois avait dénudé, la
+vue s'étendait libre sur les deux vallées, celle du Gave de Pau qu'il
+venait de quitter aussi bien que sur celle du Gave d'Oloron où il allait
+descendre, et au-delà, par-dessus leurs villages, leurs prairies et
+leurs champs, sur un pays immense, de la chaîne des Pyrénées couronnée
+de neige aux plaines sombres des Landes qui se perdaient dans l'horizon.
+
+Comme il n'avait pas mis plus d'une heure à la montée et qu'il ne lui
+faudrait que quarante ou cinquante minutes pour la descente, il pouvait,
+sans crainte de retard, se donner la satisfaction de rester là un moment
+à se reposer, en regardant le panorama étalé devant lui.
+
+Tandis que la base des montagnes était encore noyée dans des vapeurs
+confuses, les sommets neigeux, frappés par le soleil, se découpaient
+assez nettement pour qu'il pût les reconnaître tous, depuis le pic
+d'Anie, qui avait donné son nom à sa fille, comme à toutes les aînées de
+la famille, jusqu'à la Rhune, dont le pied trempe dans la mer à
+Saint-Jean-de-Luz. En temps ordinaire il se serait amusé à distinguer
+chaque pic, chaque col, chaque passage, en se rappelant ses excursions
+et ses chasses ; mais, en ce moment, ce qui le touchait plus que la
+chaîne des Pyrénées, si pleine de souvenirs et d'émotions qu'elle fût
+pour lui, c'était le village natal ; aussi, quittant les croupes vertes
+qui de la montagne s'abaissent vers la plaine, chercha-t-il tout de
+suite le Gave qui, en un long ruban blanc courant entre la verdure de
+ses rives, l'amenait à la maison paternelle : isolée au milieu du parc,
+il la retrouva telle qu'elle s'était si souvent dressée devant lui en
+ses mauvais jours, quand il pensait à elle instinctivement comme à un
+refuge, avec ses combles aux ardoises jaunies, ses hautes cheminées et
+sa longue façade blanche, coupée de chaînes rouges, mais aussi avec un
+changement qui lui serra le cœur ; au lieu d'apercevoir toutes les
+persiennes ouvertes, il les vit toutes fermées, faisant à chaque étage
+des taches grises qui se répétaient d'une façon sinistre. Personne non
+plus au travail, ni dans les jardins, ni dans le parc, ni devant les
+écuries, les remises, les étables ; pas de bêtes au pâturage dans les
+prairies, le long du Gave, ou dans les champs ; certainement la roue de
+la pêcherie de saumon qui détachait sa grande carcasse noire sur la pâle
+verdure des saules ne tournait plus ; partout le vide, le silence, et
+dans la vaste chambre du premier étage, celle où il était né, celle où
+son père était mort, son frère dormant son dernier sommeil.
+
+Cette évocation qui le lui montrait comme si, par les persiennes
+ouvertes, il l'eût vu rigide sur son lit, l'étouffa, et tout se brouilla
+devant ses yeux pleins de larmes.
+
+
+
+
+IX
+
+
+En entendant huit heures sonner à l'horloge de l'église lorsqu'il
+arrivait aux premières maisons du village, l'idée lui vint de passer
+d'abord chez le notaire Rébénacq ; c'était un camarade de collège avec
+qui il causerait librement. Si Gaston avait fait un testament en faveur
+de son fils naturel, Rébénacq devait le savoir, et pouvait maintenant
+sans doute en faire connaître les dispositions.
+
+Le caractère de son frère, porté à la rancune, d'autre part l'affection
+et les soins qu'il avait toujours eus pour ce jeune homme, tout donnait
+à croire que ce testament existait, mais enfin ce n'était pas une
+illusion d'héritier de s'imaginer que, tout en instituant son fils son
+légataire universel, il avait pu, il avait dû laisser quelque chose à
+Anie. En réalité, ce n'était point d'une fortune gagnée par son
+industrie personnelle et que son travail avait faite sienne, que Gaston
+jouissait et dont il pouvait disposer librement, sans devoir compte de
+ses intentions à personne, c'était une fortune patrimoniale, acquise par
+héritage, sur laquelle, par conséquent, ses héritiers naturels avaient
+certains droits, sinon légaux, au moins moraux. Or, Gaston avait un
+héritier légitime, qui était son frère, et s'il pouvait déshériter ce
+frère, ainsi que la loi le lui permettait, les raisons ne manquaient pas
+pour appuyer sa volonté et même la justifier : rancune, hostilité,
+persuasion que son legs, s'il en faisait un, serait gaspillé ; mais
+aucune de ces raisons n'existait pour Anie, qui ne lui avait rien fait,
+contre laquelle il n'avait pas de griefs, et qui était sa nièce. Dans
+ces conditions, il semblait donc difficile d'imaginer qu'elle ne figurât
+pas sur ce testament pour une somme quelconque ; si minime que fût cette
+somme, ce serait la fortune, et, mieux que la fortune, le moyen
+d'échapper aux mariages misérables auxquels elle s'était résignée.
+
+Deux minutes après, il s'arrêtait devant les panonceaux rouillés qui,
+sur la place, servaient d'enseigne au notariat, et dans l'étude où il
+entrait il trouvait un petit clerc en train de la balayer.
+
+— C'est à M. Rébénacq que vous voulez parler ? dit le gamin.
+
+— Oui, mon garçon.
+
+— Je vas le chercher.
+
+Presque aussitôt le notaire arriva, mais au premier abord il ne reconnut
+pas son ancien camarade.
+
+— Monsieur...
+
+— Il faut que je me nomme ?
+
+— Toi !
+
+— Changé, paraît-il ?
+
+— Comme tu n'as pas répondu à mes dépêches, je ne t'attendais plus ; car
+je t'en ai envoyé deux et je t'ai écrit.
+
+— C'est parce que je venais que je ne t'ai pas répondu ; pouvais-tu
+penser que je laisserais disparaître mon pauvre Gaston sans un dernier
+adieu ?
+
+— Tu es venu à pied de Puyoo ? dit le notaire sans répondre directement
+et en regardant la valise posée sur une chaise.
+
+— Une promenade ; les jambes sont toujours bonnes.
+
+— Entrons dans mon cabinet.
+
+Après l'avoir installé dans un vieux fauteuil en merisier, le notaire
+continua :
+
+— Comment vas-tu ? Et madame Barincq ? Et ta fille ?
+
+— Merci pour elles, nous allons bien. Mais parle-moi de Gaston ; ta
+dépêche a été un coup de foudre.
+
+— Sa mort en a été un pour nous. C'est il y a deux ans environ que sa
+santé, jusque-là excellente, commença à se déranger, mais sans qu'il
+résultât de ces dérangements un état qui présentât rien de grave, au
+moins pour lui, et pour nous. Il eut plusieurs anthrax qui guérirent
+naturellement, et pour lesquels il n'appela même pas le médecin, car
+c'était son système, de traiter, comme il le disait, les maladies par le
+mépris. Va-t-on s'inquiéter pour un clou ? Cependant, il était moins
+solide, moins vigoureux, moins actif ; un effort le fatiguait ; il renonça
+à monter à cheval, et bientôt après il renonça même à sortir en voiture,
+se contentant de courtes promenades à pied dans les jardins et dans le
+parc. En même temps son caractère changea, tourna à la mélancolie et
+s'aigrit ; il devint difficile, inquiet, méfiant. J'appelle ton attention
+sur ce point parce que nous aurons à y revenir. Un jour, il se plaignit
+d'une douleur violente dans la jambe et dut garder le lit. Il fallut
+bien appeler le médecin qui diagnostiqua un abcès interne qu'on traita
+par des cataplasmes, tout simplement. L'abcès guérit, et Gaston se
+releva, mais il se rétablit mal ; l'appétit était perdu, le sommeil
+envolé. Pourtant, peu à peu, le mieux se produisit, la santé parut
+revenir. Mais ce qui ne revint pas, ce fut l'égalité d'humeur.
+
+— Avait-il des causes particulières de chagrin ?
+
+— Je le pense, et même j'en suis certain, bien qu'il ne m'ait jamais
+fait de confidences entières, pas plus à moi qu'à personne, d'ailleurs.
+Il m'honorait de sa confiance pour tout ce qui était affaires, mais pour
+ses sentiments personnels il a toujours été secret, et en ces derniers
+temps plus que jamais ; il est vrai qu'un notaire n'est pas un
+confesseur. Mais nous reviendrons là-dessus ; j'achève ce qui se rapporte
+à la santé et à la mort. Je t'ai dit que l'état général paraissait
+s'améliorer, avec le printemps il avait repris goût à la promenade, et
+chaque jour il sortait, ce qui donnait à espérer que bientôt il
+reprendrait sa vie d'autrefois ; à son âge cela n'avait rien
+d'invraisemblable. Les choses en étaient là, lorsqu'avant hier
+Stanislas, le cocher, se précipite dans ce cabinet et m'annonce que son
+maître vient de se trouver mal ; qu'il est décoloré, sans mouvement, sans
+parole ; qu'on ne peut pas le faire revenir. Je cours au château. Tout
+est inutile. Cependant, j'envoie chercher le médecin, qui ne peut que
+constater la mort causée par une embolie ; un caillot formé au moment de
+la poussée des anthrax ou de la formation des abcès de la jambe a été
+entraîné dans la circulation et a obstrué une artère.
+
+— La mort a été foudroyante ?
+
+— Absolument.
+
+Il s'établit un moment de silence, et le notaire, ému lui-même par son
+récit, ne fit rien pour distraire la douleur de son ancien camarade,
+qu'il voyait profonde ; enfin il reprit :
+
+— Je t'ai dit que Gaston s'était montré en ces dernières années triste
+et sombre ; je dois revenir là-dessus, car ce point est pour toi d'un
+intérêt capital ; mais, quel que soit mon désir de l'éclaircir, je ne le
+pourrai pas, attendu que pour beaucoup de choses j'en suis réduit à des
+hypothèses, et que tous les raisonnements du monde ne valent pas des
+faits ; or, les faits précis me manquent. Bien que, comme je te l'ai dit,
+Gaston ne m'ait jamais fait de franches confidences, les causes de son
+chagrin et de son inquiétude ne sont pas douteuses pour moi : elles
+provenaient pour une part de votre rupture, pour une autre d'un doute
+qui a empoisonné sa vie.
+
+— Un doute ?
+
+— Celui qui portait sur la question de savoir s'il était ou n'était pas
+le père du capitaine Sixte.
+
+— Comment...
+
+— Nous allons arriver au capitaine tout à l'heure ; vidons d'abord ce qui
+te regarde. Si tu as été affecté de la rupture avec ton frère, lui n'en
+a pas moins souffert, et peut-être même plus encore que toi, attendu
+que, tandis que tu étais passif, il était actif ; tu ne pouvais que
+supporter cette rupture, lui pouvait la faire cesser, n'ayant qu'un mot
+à dire pour cela, et luttant par conséquent pour savoir s'il le dirait
+ou ne le dirait pas ; j'ai été le témoin de ces luttes ; je puis
+t'affirmer qu'il en était très malheureux ; positivement, elles ont été
+le tourment de ses dernières années.
+
+— Nous nous étions si tendrement aimés.
+
+— Et il t'aimait toujours.
+
+— Comment ne s'est-il pas laissé toucher par mes lettres ?
+
+— C'est qu'à ce moment il payait les intérêts de la somme dont il avait
+répondu pour toi, et que l'ennui de cette dépense le maintenait dans son
+état d'exaspération et son ressentiment.
+
+— Pour lui, cette dépense était cependant peu de chose.
+
+— Il faut que tu saches, et je peux le dire maintenant, que précisément,
+lorsque les échéances des intérêts de la garantie arrivèrent, Gaston
+venait de perdre une grosse somme dans un cercle à Pau qu'il ne put
+payer qu'en empruntant. Cela embrouilla ses affaires ; il se trouva gêné.
+Il le fut bien plus encore quand, par suite du phylloxera d'abord et du
+mildew ensuite, le produit de ses vignes fut réduit à néant. Un autre à
+sa place eût sans doute essayé de combattre ces maladies ; lui, ne le
+voulut pas ; c'étaient des dépenses qu'il prétendait ne pas pouvoir
+entreprendre, et cela par ta faute, disait-il. La vérité est qu'il ne
+croyait pas à l'efficacité des remèdes employés ailleurs, et que, par
+apathie, obstination, il laissait aller les choses ; et, en attendant que
+le hasard amenât un changement, il rejetait la responsabilité de son
+inertie sur ceux qui le condamnaient à se croiser les bras. C'est ainsi
+que toutes ses vignes sont perdues, et que celles qui n'ont point été
+arrachées, n'ayant reçu aucune façon depuis longtemps, sont devenues des
+_touyas_ où ne poussent que des mauvaises herbes et des broussailles.
+Vois-tu maintenant la situation et comprends-tu la force de ses griefs ?
+
+— Hélas !
+
+— Comme, malgré tout, il ne pouvait pas, avec ses revenus, rester
+toujours dans la gêne, il arriva un moment où les économies qu'il
+faisait quand même lui permirent de rembourser et la somme qu'il avait
+garantie pour toi et celle qu'il avait empruntée pour payer sa dette de
+jeu. J'attendais ce moment avec une certaine confiance, espérant que,
+quand ton souvenir ne serait plus rappelé à ton frère par des échéances,
+un rapprochement se produirait ; comme il n'aurait plus de griefs contre
+toi, votre vieille amitié renaîtrait ; et je crois encore qu'il en eût
+été ainsi, si Gaston, isolé, n'avait pu trouver d'affection que de ton
+côté et du côté de ta fille ; mais alors, précisément, quelqu'un se plaça
+entre vous qui empêcha ce retour : ce quelqu'un, c'est le Capitaine
+Valentin Sixte. Je t'avais dit que j'arriverais à lui, nous y sommes.
+
+— Je t'écoute.
+
+— Le capitaine est-il ou n'est-il pas le fils de ton frère ? c'est la
+question que je me pose encore, bien que pour tout le monde, à peu près,
+elle soit résolue dans le sens de l'affirmative ; mais, comme elle ne
+l'était pas pour Gaston, qui devait avoir cependant sur ce point des
+clartés qui nous manquent, et des raisons pour croire à sa paternité, tu
+me permettras de rester dans le doute. D'ailleurs tu en sais peut-être
+autant que moi là-dessus, puisqu'à la naissance de l'enfant, tu étais
+dans les meilleurs termes avec ton frère.
+
+— Il ne m'a rien dit alors de mademoiselle Dufourcq ; et plus tard je
+n'en ai appris que ce que tout le monde disait ; deux ou trois fois j'ai
+essayé d'en parler à Gaston, qui détourna la conversation comme si elle
+lui était pénible.
+
+— Elle l'était, en effet, pour lui, par cela même qu'elle le ramenait à
+un doute qui jusqu'à sa mort l'a tourmenté, et même plus que tourmenté,
+angoissé, désespéré. C'est il y a trente-et-un ans que Gaston fit la
+connaissance des demoiselles Dufourcq qui demeuraient à deux kilomètres
+environ de Peyrehorade au haut de la côte, à l'endroit où la route de
+Dax arrive sur le plateau. Là se trouvait autrefois une auberge tenue
+par le père et la mère Dufourcq ; à la mort de leurs parents, les deux
+filles, qui étaient intelligentes et qui avaient reçu une certaine
+instruction, eurent le flair de comprendre le parti qu'elles pouvaient
+tirer de leur héritage en transformant l'auberge en une maison de
+location pour les malades qui voudraient jouir du climat de Pau, en
+pleine campagne et non dans une ville. Tu connais l'endroit.
+
+— Je me rappelle même la vieille auberge.
+
+— Tu vois donc que la situation est excellente, avec une étendue de vue
+superbe ; ce fut ce qui attira les étrangers, et aussi la transformation
+que ces deux filles avisées firent subir à la vieille auberge, devenue
+par elles une maison confortable avec bon mobilier, jardins agréables,
+cuisine excellente, et le reste. De l'une de ces filles, l'aînée,
+Clotilde, il n'y a rien à dire, c'était une personne qui ne se faisait
+pas remarquer et ne s'occupait que de sa maison ; de la jeune Léontine il
+y a beaucoup à dire, au contraire : jolie, coquette, mais jolie d'une
+beauté à faire sensation, et coquette à ne repousser aucun hommage. Ton
+frère la connut en allant voir un de ses amis établi chez les sœurs
+Dufourcq pour soigner sa femme poitrinaire, et il devint amoureux
+d'elle. Tu penses bien qu'une fille de ce caractère n'allait pas tenir à
+distance un homme tel que M. de Saint-Christeau. Quelle gloire pour elle
+de le compter parmi ses soupirants ! Ils s'aimèrent ; tous les deux jours
+Gaston faisait trente kilomètres pour aller prendre des nouvelles de la
+femme de son ami. Où cet amour pouvait-il aboutir ? Léontine Dufourcq
+s'imagina-t-elle qu'elle pouvait devenir un jour la femme de M. de
+Saint-Christeau ? C'était bien gros pour une fille de sa condition. De
+son côté Gaston dominé par sa passion promit-il le mariage pour
+l'emporter sur un jeune Anglais, fort riche et malade qui, habitant la
+maison, proposait, dit-on, à Léontine de l'épouser ? C'est ce que
+j'ignore, car je n'ai appris toute cette histoire que par bribes, un peu
+par celui-ci, un peu par celui-là, c'est-à-dire d'une façon
+contradictoire. Ce qu'il y a de certain, c'est que Léontine devint
+enceinte. Pourquoi à ce moment Gaston ne l'épousa-t-il pas ? Probablement
+parce qu'il désespéra d'obtenir un consentement, qu'il n'aurait même pas
+osé demander. Vois-tu la fureur de votre père, en apprenant que son aîné
+voulait épouser la fille d'un aubergiste ?
+
+— Notre père n'aurait jamais donné son consentement ; il aurait plutôt
+rompu avec Gaston, malgré toute sa tendresse, toute sa faiblesse pour
+son aîné.
+
+— On n'en vint pas à cette extrémité, et si votre père connut la liaison
+de son fils avec Léontine, il ne crut certainement qu'à une amourette
+sans conséquence. D'ailleurs, avant que la grossesse fut apparente,
+Léontine quitta Peyrehorade pour aller habiter Bordeaux, où elle se
+cacha ; on dit dans le pays qu'elle était auprès d'une sœur aînée,
+mariée en Champagne. Chaque semaine Gaston fit le voyage de Bordeaux ; à
+Royan on les rencontra ensemble. En même temps qu'elle quittait
+Peyrehorade, le jeune Anglais, qui s'appelait Arthur Burn, partait
+aussi ; on a raconté qu'on les avait vus, lui et elle, à Bordeaux ; est-ce
+vrai, est-ce faux ? je l'ignore ; mais tout me paraît croyable avec une
+femme coquette comme celle-là ; si elle n'épousait pas Gaston qu'elle
+devait, semblait-il, préférer, elle retrouverait son Anglais ; condamné à
+une mort prochaine, celui-là était à ménager. Chose extraordinaire, ce
+ne fut pas le malade qui mourut, ce fut la belle fille, saine et forte :
+un mois après l'accouchement, elle fut emportée tout d'un coup. L'enfant
+n'avait pas été reconnu par Gaston qui, sans doute, voulait le légitimer
+par mariage subséquent quand il le pourrait faire. La tante Clotilde le
+prit avec elle à Peyrehorade et l'éleva comme son neveu en le disant
+fils de sa sœur aînée, la Champenoise. Des années s'écoulèrent sur
+lesquelles je ne sais rien, si ce n'est que Gaston allait voir l'enfant
+quelquefois chez sa tante, et que, quand le moment arriva de le mettre
+au collège à Pau, il paya sa pension. Il se montra élève appliqué,
+studieux, intelligent, et il entra à Saint-Cyr dans les bons numéros. Ce
+fut en costume de Saint-Cyrien que, pour la première fois, il vint au
+château où il passa une partie de ses vacances à pêcher, à chasser, à
+galoper. Pour ceux qui n'avaient pas oublié les amours avec Léontine, ce
+séjour fut le commencement de la reconnaissance du fils par le père, car
+pour tout le monde Valentin était bien le fils de Gaston ; personne ne
+doutait de cette paternité, et moi-même qui, jusque-là, m'étais tenu sur
+la réserve...
+
+— Avais-tu des raisons pour la justifier ?
+
+— Pas d'autres que celles qui résultaient de la non-reconnaissance par
+Gaston, mais pour moi celles-là étaient d'un grand poids, car, avec un
+homme du caractère de ton frère, il me paraissait impossible d'admettre
+que, croyant ce garçon son fils, il ne lui donnât pas son nom ; s'il ne
+le faisait pas, c'est qu'il en était empêché ; et, comme il ne dépendait
+plus de personne, ce ne pouvait être que par un doute basé sur les
+relations qui avaient existé entre Léontine et Arthur Burn. Quelles
+avaient été au juste ces relations ? Innocentes ou coupables ? Bien malin
+qui pouvait le dire après vingt ans, alors que l'un et l'autre avaient
+emporté leur secret. En tout cas Gaston n'osait pas se prononcer
+puisqu'il ne reconnaissait pas ce fils, à ses yeux douteux.
+S'intéresser, s'attacher à lui, cela il le pouvait, et le jeune homme,
+je dois le dire, justifiait cet intérêt ; mais le reconnaître, lui donner
+son nom, en faire l'héritier, le continuateur des Saint-Christeau, cela
+il ne l'osait pas. J'ai vu ses scrupules, ou plutôt je les ai devinés ;
+j'ai assisté à ses luttes de conscience alors qu'il était partagé entre
+deux devoirs également puissants sur lui : d'une part, celui qu'il
+croyait avoir envers ce jeune homme ; d'autre part, celui qui le liait à
+son nom, et je t'assure qu'elles ont été vives.
+
+— N'a-t-il pas fait des recherches, une enquête ?
+
+— Après vingt ans ! Sur un pareil sujet ! Il est certain cependant qu'il a
+dû recueillir tous les renseignements qui pouvaient l'éclairer. Mais il
+est certain aussi qu'ils n'ont pas été assez probants puisque la
+reconnaissance n'a pas eu lieu. Les choses continuèrent ainsi sans que
+ma femme et moi nous osions décider qu'elle se ferait ou ne se ferait
+pas ; penchant tantôt pour la négative, tantôt pour l'affirmative.
+Valentin, en quittant Saint-Cyr, devint officier de dragons et entra
+plus tard à l'École de guerre d'où il sortit le troisième. Gaston, fier
+de lui, avait son nom sans cesse sur les lèvres, et, toutes les fois que
+Valentin obtenait un congé, il venait le passer au château ; un père
+n'eût pas été plus tendre pour son fils ; un fils plus affectueux pour
+son père. Cependant ce fut à ce moment même que j'acquis la certitude
+que jamais Gaston ne le reconnaîtrait, et voici comment elle se forma
+dans mon esprit. Tu me trouves sans doute bien décousu, bien incohérent ?
+
+— Je te trouve d'une lucidité parfaite.
+
+— Alors je continue. Un jour Gaston me chargea de lui dresser un modèle
+de testament qu'il copierait. Si réservé que je dusse être avec un
+client défiant, qui avait toujours peur qu'on l'amenât à dire ce qu'il
+voulait tenir secret, je fus cependant obligé de lui adresser quelques
+questions. Il me répondit évasivement en se tenant dans des généralités,
+si bien qu'au lieu d'un seul modèle je lui en fis quatre ou cinq,
+répondant aux divers cas qui, me semblait-il, pouvaient se présenter
+pour lui. Quatre jours après, il m'apporta son testament dans une
+enveloppe scellée de cinq cachets et me demanda de le garder.
+
+— Alors, il a fait un testament ?
+
+— Il en a fait un à ce moment ; mais, il y a un mois, il me l'a repris
+pour le modifier, peut-être même pour le détruire, et je ne sais pas
+s'il en a fait un autre ; ce qu'il y a de certain, c'est que je ne suis
+dépositaire d'aucun, de sorte qu'aujourd'hui tu es le seul héritier
+légitime de ton frère ; ce qui ne veut pas dire, tu dois le comprendre,
+que tu recueilleras cet héritage.
+
+— Je comprends qu'on peut trouver un testament dans les papiers de
+Gaston.
+
+— Parfaitement. Cela dit, je remonte à la conviction qui s'est établie
+en moi que Gaston ne reconnaîtrait pas le capitaine, le jour même où il
+m'a demandé un modèle de testament. Et cette conviction est, il me
+semble, basée sur la logique. Tu sais, n'est-ce pas, que l'enfant
+naturel reconnu n'a pas sur les biens de son père les mêmes droits que
+l'enfant légitime ? dans l'espèce, le capitaine, fils légitime de Gaston,
+hérite de la totalité de la fortune de son père, fils naturel reconnu il
+n'hérite que de la moitié de cette fortune, puisque ce père laisse un
+frère qui est toi. Pour qu'il recueille cette fortune entière, il faut
+qu'elle lui soit léguée par testament, et ce testament n'est possible en
+sa faveur que s'il est un étranger et non un enfant naturel reconnu.
+
+— Je ne savais pas cela du tout.
+
+— N'en sois pas surpris ; quand la loi s'occupe des enfants naturels,
+adultérins ou incestueux, elle est pleine d'obscurité, de lacunes, de
+trous ou de traquenards au milieu desquels ceux dont c'est le métier
+d'interpréter le Code ont souvent bien du mal à se débrouiller. Donc,
+selon moi, ton frère, faisant son testament, renonçait à reconnaître le
+capitaine pour son fils.
+
+— Et la conclusion de ton raisonnement était que le désir de laisser
+toute sa fortune au capitaine le guidait ?
+
+— En effet, la logique conduisait à cette conclusion.
+
+— Soupçonnes-tu les raisons pour lesquelles il t'a repris son
+testament.
+
+— Elles sont de plusieurs sortes, mais les unes comme les autres ne
+reposent que sur des hypothèses.
+
+— Puisque tu les as examinées, trouves-tu quelque inconvénient à me les
+dire ?
+
+— Nullement.
+
+— Tu admets, n'est-ce pas, qu'elles nous intéressent assez pour que je
+te les demande ?
+
+— Je crois bien.
+
+— Depuis longtemps, j'étais habitué à l'idée que Gaston laisserait sa
+fortune au capitaine, mais ce que tu viens de m'apprendre me montre que
+les choses ne sont pas telles que je les imaginais, notamment pour la
+paternité que je croyais certaine ; les conditions sont donc changées.
+
+— Après avoir été trop loin dans un sens, ne va pas trop vite maintenant
+dans un sens opposé.
+
+— Je n'irai que jusqu'où tu me diras d'aller. La vie m'a été trop dure
+pour que je me laisse emballer ; et je puis t'affirmer, avec une entière
+sincérité, qu'en ce moment même je suis plus profondément ému par le
+chagrin que me cause la mort de Gaston, que je ne suis troublé par la
+pensée de son héritage. Certainement je ne suis pas indifférent à cet
+héritage sur lequel j'ai bien quelques droits, quand ce ne seraient que
+ceux auxquels j'ai renoncé, mais enfin je suis frère beaucoup plus
+qu'héritier, fais-moi l'honneur de le croire.
+
+— C'est justement sur ces droits dont tu parles que repose une des
+hypothèses qui soit présentée, quand je me suis demandé pourquoi Gaston
+me reprenait son testament. Je puis te dire que depuis votre rupture je
+ne suis pas resté sans parler de toi avec ton frère. Dans les premières
+années cela était difficile, je t'ai expliqué pourquoi : colère encore
+vivante, rancune exaspérée par les embarras d'argent, échéances des
+sommes à payer. Mais quand tout a été payé, quand le souvenir des
+embarras d'argent s'est effacé, ton nom n'a plus produit le même effet
+d'exaspération, j'ai pu le prononcer, ainsi que celui de ta fille, et
+représenter incidemment, sans appuyer, bien entendu, qu'il serait
+fâcheux qu'elle ne pût pas se marier, uniquement parce qu'elle n'avait
+pas de dot.
+
+— Tu as agi en ami, et je t'en remercie de tout cœur.
+
+— En honnête homme, en honnête notaire qui doit éclairer ses clients,
+même lorsqu'ils ne le lui demandent pas, et les guider dans la bonne
+voie, vers le vrai et le juste. Or pour moi la justice voulait que vous
+ne fussiez pas entièrement frustrés d'un héritage sur lequel vous aviez
+des droits incontestables. Est-ce pour modifier son testament dans ce
+sens que Gaston me l'a repris ? Cela est possible.
+
+— Évidemment.
+
+— Sans doute ; et j'aime d'autant plus à m'arrêter à cette hypothèse
+quelle est consolante, et que sa réalisation serait honorable pour la
+mémoire de ton frère en même temps qu'elle vous serait favorable. Mais
+il faut bien se dire qu'elle n'est pas la seule. Si ton frère a voulu
+modifier son testament qui, sous sa première forme, n'était pas en ta
+faveur, je le crains, et y ajouter de nouvelles dispositions pour te
+donner, à toi ou à ta fille, ce qu'il vous devait, il peut aussi l'avoir
+modifié dans un sens tout opposé, comme il peut aussi l'avoir tout
+simplement supprimé.
+
+— Y a-t-il dans ses relations avec le capitaine quelque chose qui te
+puisse faire croire à cette suppression ?
+
+— Rien du tout, et même je dois dire que ces relations sont devenues
+plus suivies qu'elles n'étaient quand Sixte passé capitaine a été nommé
+officier d'ordonnance du général Harraca qui commande à Bayonne, ce qui
+lui a permis de venir à Ourteau très souvent ; j'ajoute encore que ce
+choix a été inspiré par Gaston qui était l'ami du général.
+
+— Alors cette hypothèse de la suppression du testament est peu
+vraisemblable ?
+
+— Sans doute ; mais cela ne veut pas dire qu'il faille l'écarter
+radicalement. Je t'ai expliqué que Gaston avait toujours eu des doutes
+sur sa paternité, ce qui fait que, dans ses rapports avec l'enfant de
+Léontine Dufourcq, il a varié entre l'affection et la répulsion ; en
+certains moments, plein de tendresse pour son fils, dans d'autres ne
+regardant qu'avec horreur ce fils d'Arthur Burn. Qui sait si le jour où
+il m'a redemandé le testament, il n'était pas dans un de ces moments
+d'horreur ? Une disposition morale peut aussi bien avoir provoqué cette
+horreur qu'une découverte décisive par témoignage, lettre ou toute
+autre information à laquelle il aurait ajouté foi.
+
+— Mais ses relations avec le capitaine ne permettent pas cette
+supposition, me semble-t-il ?
+
+— Le capitaine n'est pas venu au château depuis que Gaston m'a redemandé
+son testament ; et, ce jour-là, pendant les quelques minutes que ton
+frère est resté dans ce cabinet d'où il semblait pressé de sortir, je
+l'ai trouvé très troublé : tu vois donc qu'il faut admettre cette
+supposition, si peu sérieuse qu'elle puisse paraître, comme il faut
+admettre tout, même que le capitaine va nous arriver avec un bon
+testament en poche.
+
+— J'admets cela très bien.
+
+— En tout cas, nous serons bientôt fixés. Pour plus de sûreté, j'ai
+fait, à ta requête, apposer les scellés ; nous les lèverons dans trois
+jours, et alors nous trouverons le testament, s'il y en a un. En
+attendant, en ta qualité de plus proche parent, tu vas être le maître
+dans ce château. C'est en ton nom que j'ai tout ordonné, depuis le
+service à l'église jusqu'au dîner commandé pour recevoir convenablement
+ceux des invités qui, venant de loin, n'auraient rien trouvé à Ourteau,
+particulièrement vos parents d'Orthez, de Mauléon et de Saint-Palais
+qui, certainement, vont arriver d'un moment à l'autre.
+
+— Laisse-moi te remercier encore une fois ; tu as agi dans ces tristes
+circonstances comme un parent.
+
+— Simplement comme un notaire.
+
+— Il n'y en a plus de ces notaires.
+
+— Aux environs de Paris, on dit cela, peut-être, mais je t'assure que
+chez nous il s'en trouve qui sont les amis de leurs clients. Puisque ce
+mot est dit, veux-tu me permettre d'en ajouter un autre ?
+
+Il parut embarrassé.
+
+— Parle donc.
+
+— Le voilà, dit-il en ouvrant un des tiroirs de son bureau, c'est que si
+pour tenir ton rang tu avais besoin d'une certaine somme, je suis à ta
+disposition.
+
+— Je te remercie.
+
+— Ne te gêne pas ; cela peut être facilement imputé au compte de la
+succession.
+
+— Je suis touché de ta proposition, mon cher Rébénacq, mais j'espère
+n'avoir pas à te mettre à contribution.
+
+— En tout cas, tu ne refuseras pas de prendre une tasse de café au lait
+avec moi ; après une nuit passée en chemin de fer, tu es venu à pied de
+Puyoo, pense que la cérémonie se prolongera tard.
+
+La tasse de café acceptée, le notaire voulut que le petit clerc portât
+la valise de son ancien camarade.
+
+— Si je ne t'accompagne pas, dit-il, c'est que je pense que je serais
+importun ; l'expérience m'a appris malheureusement qu'à vouloir distraire
+notre chagrin, le plus souvent on l'exaspère. A bientôt.
+
+
+
+
+X
+
+
+Un peu après dix heures on vint prévenir Barincq que les invités
+commençaient à arriver, et il dut descendre au rez-de-chaussée.
+
+Il avait eu le temps de s'habiller, et, quand il entra dans le grand
+salon, ce n'était plus le dessinateur de l'_Office cosmopolitain_ ployé
+et déprimé par vingt années d'un dur travail ; sa taille s'était
+redressée, sa tête levée, et, si son visage portait dans l'obliquité des
+sourcils et l'abaissement des coins de la bouche l'empreinte d'une
+douleur sincère, cette douleur même l'avait ennobli : plus de soucis
+immédiats, plus d'inquiétudes agaçantes, mais des préoccupations plus
+hautes, plus dignes.
+
+C'étaient des parents qui l'attendaient, des cousins du pays basque et
+du Béarn, les uns de Mauléon et de Saint-Palais portant le nom de
+Barincq ; les autres les Pédebidou d'Orthez. Autrefois ses camarades
+d'enfance, ses amis de jeunesse, ils ne l'avaient pas vu depuis
+vingt-cinq ou trente ans ; mais ils connaissaient l'histoire de sa vie et
+de ses luttes ; aussi, quand ils avaient appris par les domestiques sa
+présence au château, n'avaient-ils pas été sans éprouver une certaine
+inquiétude aussi bien dans leur fierté de personnages considérés que
+dans leur prudence provinciale de gens intéressés, ce qu'ils étaient
+tous les uns et les autres.
+
+— Avait-il seulement des souliers aux pieds, le pauvre diable ?
+
+— Et, d'autre part, à quelles demandes d'argent n'allaient-ils pas être
+exposés ?
+
+Les plaintes si souvent répétées de Gaston pendant ces vingt dernières
+années n'étaient pas oubliées ; et, en se rappelant comme il avait été
+exploité par son frère, on s'était invité, réciproquement, à se tenir
+sur la réserve et la défensive : cousin, on l'était, sans doute ; mais
+c'est une parenté assez éloignée pour qu'elle ne crée, Dieu merci, ni
+devoirs ni liens.
+
+Il y eut de la surprise quand on le vit entrer dans le salon les pieds
+chaussés comme tout le monde et non de bottes éculées de Robert Macaire.
+A la vérité les volets ne laissaient pénétrer qu'une clarté douteuse,
+mais celle qui tombait des impostes suffisait cependant pour montrer que
+son habit n'était pas honteux, et qu'il portait des gants avouables.
+Alors un changement de sentiments se produisit instantanément ; et toutes
+les mains se tendirent pour serrer les siennes.
+
+— Comment vas-tu ?
+
+— Et ta femme ?
+
+— N'as-tu pas une fille ?
+
+— Elle s'appelle Anie.
+
+— Alors tu as gardé les traditions de la famille.
+
+— Et le souvenir du pays.
+
+De nouveau, les mains s'étreignirent.
+
+Le revirement fut si complet, qu'après avoir exprimé des regrets pour la
+brouille survenue entre les deux frères, on en vint à blâmer Gaston qui
+avait persisté dans sa rancune.
+
+— C'était là une des faiblesses de son caractère, dit l'un des Barincq
+de Mauléon.
+
+— Les relations de famille doivent reposer sur l'indulgence, dit un
+autre.
+
+— Cette indulgence doit être réciproque, appuya l'aîné des Pédebidou.
+
+Ce n'est pas seulement sur l'indulgence que ces relations doivent
+reposer, c'est aussi sur la solidarité. En vertu de ce principe, deux
+des cousins, ceux à qui leur âge et leur position donnaient l'autorité
+la plus haute, l'attirèrent dans un coin du salon.
+
+— Tu sais les relations qui existaient entre ton frère et un certain
+capitaine de dragons ?
+
+— J'ai vu Rébénacq.
+
+Tous deux en même temps, lui prirent les mains, l'un la gauche, l'autre
+la droite, et les serrèrent fortement.
+
+— Qu'on établisse ses bâtards, dit l'un, rien de plus juste ; je blâme
+les pères qui, dans notre position, laissent leurs enfants naturels
+devenir les fils des vagabonds, les filles des gueuses, mais qu'on fasse
+cet établissement au détriment de la famille légitime, c'est ce que je
+n'admets pas.
+
+— C'est ce que nous blâmons, dit l'autre.
+
+— Crois bien que nous sommes avec toi, et que nous te plaignons.
+
+— Sois certain aussi que tu peux compter sur nous, pour montrer à cet
+intrigant le mépris que nous inspirent ses manœuvres.
+
+De nouveaux arrivants interrompirent cet entretien intime, il fallut
+revenir à la cheminée, et les recevoir, leur tendre la main, trouver un
+mot à leur dire.
+
+C'était la troisième fois qu'à cette place il assistait à ce défilé de
+parents, d'amis, de voisins ou d'indifférents, qui constitue le
+personnel d'un bel enterrement : la première pour sa mère quand il était
+encore enfant ; la seconde pour son père, à la gauche de son frère, et
+maintenant tout seul, pour celui-ci : même obscurité, même murmure de
+voix étouffées, même tristesse des choses dans ce salon, où rien n'avait
+changé, et où les vieux portraits sombres qui faisaient des taches
+noires sur les verdures pâlies, et qu'il avait toujours vus, semblaient
+le regarder comme pour l'interroger.
+
+Parmi ceux qui passaient et lui tendaient la main, il y en avait peu
+dont il retrouvât le nom : il est vrai que, pour la plupart, ces
+physionomies évoquaient des souvenirs, mais lesquels ? c'était ce que sa
+mémoire hésitante et troublée ne lui disait pas assez vite.
+
+Il lui sembla qu'un mouvement se produisait dans les groupes formés çà
+et là, et que les têtes se tournaient de ce côté ; instinctivement il
+suivit ces regards, et vit entrer un officier.
+
+— C'est le capitaine, dit un des cousins.
+
+Après un regard circulaire jeté rapidement dans le salon pour se
+reconnaître, le capitaine s'avança vers la cheminée ; en grande tenue, le
+sabre au crochet, appuyé sur ses aiguillettes, le casque dans le bras
+gauche, il marchait sans paraître faire attention aux yeux ramassés sur
+lui.
+
+— Tu vois, aucune ressemblance, dit à voix basse le même cousin qui
+l'avait annoncé.
+
+Mais cette non-ressemblance ne lui parut pas du tout frappante comme le
+prétendait le cousin ; au reste, il n'eut pas le temps de l'examiner :
+arrivé devant eux, le capitaine s'inclinait, et il allait se retirer
+sans qu'aucun des parents eût répondu à son salut autrement que par un
+court signe de tête, quand, dans un mouvement de protestation en quelque
+sorte involontaire, Barincq avança la main ; le capitaine alors avança la
+sienne, et ils échangèrent une légère étreinte.
+
+— Tu lui as donné la main, dit un des Barincq quand le capitaine se fut
+éloigné.
+
+— Comme à tous les invités.
+
+— Tu n'as donc pas vu ses pattes d'argent et ses aiguillettes ?
+
+— Quelles pattes ?
+
+— Sur son dolman ; ses épaulettes, si tu aimes mieux.
+
+— Eh bien, qu'importent ces pattes !
+
+Ce cousin, qui avait quitté l'armée pour se marier, et qui était au
+courant des usages militaires, haussa les épaules :
+
+— On ne porte pas la grande tenue à l'enterrement d'un ami, dit-il,
+mais simplement le képi et les pattes noires. S'il l'a revêtue
+aujourd'hui, c'est pour afficher ses droits et crier sur les toits qu'il
+se prétend le fils de Gaston.
+
+Bien que ces observations se fussent échangées à voix basse, elles
+n'avaient pas pu passer inaperçues, et, tandis que les uns se
+demandaient ce qu'elles pouvaient signifier, les autres examinaient le
+capitaine avec curiosité ; on avait vu l'accueil plus que froid des
+cousins, la poignée de main du frère, et l'on était dérouté. L'entrée du
+notaire Rébénacq amena une diversion. Puis de nouveaux arrivants se
+présentèrent, et ce fut bientôt une procession. Alors, le salon
+s'emplissant, ceux qui étaient entrés les premiers cédèrent la place aux
+derniers, et l'on se répandit dans le jardin où l'on trouvait plus de
+liberté, d'ailleurs, pour causer et discuter.
+
+— Vous avez vu que M. Barincq a tendu la main au capitaine Sixte ?
+
+— Pouvait-il ne pas la lui donner ?
+
+— Dame ! ça dépend du point de vue auquel on se place.
+
+— Justement. Si le capitaine est le fils de M. de Saint-Christeau, il
+est, quoi qu'on veuille, le neveu de M. Barincq, et, dès lors, c'est
+bien le moins que celui-ci tende la main au fils de son frère ; s'il ne
+l'est pas, et ne vient à cet enterrement que pour s'acquitter de ses
+devoirs envers un homme qui fut son protecteur, il me paraît encore plus
+difficile que la famille de celui à qui on rend un hommage lui refuse la
+main.
+
+— Même s'il s'est fait léguer une fortune dont il frustre la famille ?
+
+— Alors je trouverais que M. Barincq n'en a été que plus crâne.
+
+— Ses cousins l'ont blâmé.
+
+— A cause de la patte blanche.
+
+Et ceux qui connaissaient le cérémonial militaire eurent le plaisir d'en
+enseigner les lois à ceux qui les ignoraient ; cela fournit un sujet de
+conversation jusqu'au moment où le clergé arriva pour la levée du corps.
+
+— Quelle place allait occuper le capitaine dans le convoi ?
+
+Ce fut la question que les curieux se posèrent : si la tenue du capitaine
+était une affirmation, cette place pouvait en être une autre.
+
+Tandis que la famille prenait la tête, le capitaine se mêla à la foule,
+au hasard, et ce fut dans la foule aussi qu'il se plaça à l'église, sans
+que rien dans son attitude montrât qu'il attachait de l'importance à un
+rang plutôt qu'à un autre : les parents occupaient dans le chœur le banc
+drapé de noir qui, depuis de longues années, appartenait aux
+Saint-Christeau, lui restait dans la nef confondu avec les autres
+assistants.
+
+Mais, comme il était au bout d'une travée et faisait face à ce banc,
+d'autre part comme son uniforme tranchant sur les vêtements noirs tirait
+les regards, chaque fois que Barincq levait les yeux, il le trouvait
+devant lui, et alors il ne pouvait pas ne pas l'examiner pendant
+quelques secondes ; sa pensée était obsédée par le mot de son cousin :
+« aucune ressemblance ».
+
+Si le capitaine était moins grand que Gaston, comme lui il était de
+taille bien prise, bien découplée, élégante, souple ; et comme lui aussi
+il avait la tête fine, régulière, avec le nez fin et droit ; enfin comme
+lui aussi il avait les cheveux noirs ; mais, tandis que la barbe de
+Gaston était noire et son teint bistré, la moustache du capitaine était
+blonde et son teint rosé ; c'était cela surtout qui formait entre eux la
+différence la plus frappante, mais cette différence ne paraissait pas
+assez forte pour qu'on pût affirmer qu'il n'existait entre eux aucune
+ressemblance ; assurément il n'était pas assez près de Gaston pour qu'on
+s'écriât : « C'est son fils ! » mais d'un autre côté il n'en était pas
+assez loin non plus pour qu'on s'écriât qu'il ne pouvait y avoir aucune
+parenté entre eux ; l'un avait été un élégant cavalier dans sa jeunesse,
+l'autre était un bel officier ; l'un appartenait au type franchement
+noir, l'autre mêlait dans sa personne le noir au blond ; voilà seulement
+ce qui, après examen, apparaissait comme certain, le reste ne signifiait
+rien ; et franchement on ne pouvait pas là-dessus s'appuyer pour bâtir ou
+démolir une filiation.
+
+Depuis l'incident de la main donnée au capitaine, une question
+préoccupait Barincq : devait-il ou ne devait-il pas inviter le capitaine
+au déjeuner qui suivrait la cérémonie ? Et s'il trouvait des raisons pour
+justifier cette invitation, celles qui, après le blâme de ses cousins,
+la rendaient difficile, ne manquaient pas non plus.
+
+Heureusement au cimetière, c'est-à-dire au moment où il fallait se
+décider, Rébénacq lui vint en aide :
+
+— Comme la présence du capitaine à votre table serait gênante pour vous,
+autant que pour lui peut-être, veux-tu que je l'emmène à la maison ? Cela
+vous tirera d'embarras.
+
+C'était « nous tirera d'embarras » que le notaire aurait dit dire, car sa
+position au milieu de ces héritiers possibles était délicate pour lui
+aussi.
+
+Si l'amitié, de même qu'un sentiment de justice, lui faisaient souhaiter
+que l'héritage de Gaston revint à son ancien camarade, d'autre part les
+intérêts de son étude voulaient que ce fût au capitaine. Héritier de son
+frère, Barincq conserverait sans aucun doute le château et ses terres
+pour les transmettre plus tard à sa fille comme bien de famille. Au
+contraire, le capitaine qui n'aurait pas des raisons de cet ordre pour
+garder le château, et qui même en aurait d'excellentes pour vouloir s'en
+débarrasser, le vendrait, et cela entraînerait une série d'actes
+fructueux qui, au moment où il pensait à se retirer des affaires,
+grossirait bien à propos les produits de son étude. Dans ces conditions,
+il importait donc de manœuvrer assez adroitement entre celui qui
+pouvait être l'héritier et celui qui avait tant de chances pour être
+légataire, de façon à conserver des relations aussi bonnes avec l'un
+qu'avec l'autre ; de là son idée d'invitation qui d'une pierre faisait
+deux coups : il rendait service à Barincq dans une circonstance délicate ;
+et en même temps il montrait de la politesse et de la prévenance envers
+le Capitaine, qui certainement, devait être blessé de l'accueil qu'il
+avait trouvé auprès de la famille.
+
+
+
+
+XI
+
+
+Ce fut seulement à une heure avancée de l'après-midi que les derniers
+invités quittèrent le château ; et les cousins ne partirent pas sans
+échanger avec Barincq de longues poignées de main accompagnées de
+souhaits chaleureux :
+
+— Nous sommes avec toi.
+
+— Compte sur nous.
+
+— Jamais je n'admettrai que Gaston ait pu t'enlever un héritage qui
+t'appartient à tant de titres.
+
+— C'est au moment de la mort qu'on répare les faiblesses de sa vie.
+
+— Si Gaston a pu à une certaine heure faire le testament dont parle
+Rébénacq, certainement il l'a détruit.
+
+— C'est pour cela et non pour autre chose qu'il l'a repris.
+
+— A la levée des scellés ne manque pas de nous envoyer des dépêches.
+
+— Tu nous amèneras ta fille.
+
+— Nous la marierons dans le pays.
+
+Enfin il fut libre de s'occuper des siens et d'écrire à sa femme une
+lettre pour compléter son télégramme du matin, dans lequel il avait pu
+dire seulement qu'il était retenu au château par des affaires
+importantes. Dans sa lettre il expliqua ce qu'était cette affaire
+importante, et, sans répéter les espérances de ses cousins, il dit au
+moins les suppositions de Rébénacq ; un fait était certain : pour le
+moment il n'y avait pas de testament ; l'inventaire en ferait-il trouver
+un ? c'était ce que personne ne pouvait affirmer ni même prévoir en
+s'appuyant sur de sérieuses probabilités ; pour lui, il n'avait pas
+d'opinion, il ne concluait pas ; c'était trois jours à attendre.
+
+Quand il eut achevé cette longue lettre, le soir tombait, un de ces
+soirs doux et lumineux propres à ce pays où si souvent la nature semble
+s'endormir dans une poétique sérénité, et n'ayant plus rien à faire il
+sortit, laissant ses pas le porter où ils voudraient.
+
+Ce fut simplement dans le parterre joignant immédiatement le château, et
+il y demeura, prenant un plaisir mélancolique à rechercher les plantes
+qui avaient été les amies de ses années d'enfance, et qu'il retrouvait
+telles qu'elles étaient cinquante ans auparavant, sans qu'aucun
+changement eût été apporté dans leur culture ou dans leur choix par des
+jardiniers en peine de la mode ; dans les bordures de buis taillées en
+figures géométriques c'était toujours la même ordonnance de vieilles
+fleurs : primevères, corbeilles d'or et d'argent, juliennes, ancolies,
+ravenelles, giroflées, jacinthes, anémones, renoncules, tulipes ; et en
+les regardant dans leur épanouissement, en respirant leur parfum
+printanier qui s'exhalait dans la douceur du soir, il se prenait à
+penser que la vie qui s'était si furieusement précipitée sur lui en
+luttes et en catastrophes s'était arrêtée dans cette tranquille maison.
+
+Que n'était il resté à son ombre, uni avec son frère, ainsi que celui-ci
+le lui proposait ! Ah ! si la vie se recommençait, comme il ne referait
+pas la même folie, et ne courrait pas après les mirages qui l'avaient
+entraîné !
+
+Jeune, c'était sans regret qu'il avait quitté cette maison, se croyant
+appelé à de glorieuses destinées ; maintenant allait-il pouvoir reprendre
+place sous son toit, et jusqu'à la mort la garder ? Quel soulagement, et
+quel repos !
+
+Jusqu'à une heure avancée de la soirée, il suivit ce rêve, plus hardi
+avec lui-même qu'il n'avait osé l'être en écrivant à sa femme, se
+répétant sans cesse les derniers mots de ses cousins, et se demandant
+s'il n'était pas possible qu'au moment de la mort Gaston eût réellement
+réparé ce qu'il avait reconnu être une erreur.
+
+Toute la nuit il dormit avec cette idée, et le matin, au soleil levant,
+il était dans les prairies, pour prendre possession de ces terres déjà
+siennes.
+
+On a souvent discuté sur les excitants de l'esprit ; à coup sûr, il n'en
+est pas qui provoque plus fortement l'imagination que l'espoir d'un
+héritage prochain. Bien que peu sensible au gain, Barincq n'échappa pas
+à cette fièvre, et, pendant les trois jours qui s'écoulèrent avant la
+levée des scellés, on le vit du matin au soir passer et repasser par les
+chemins, et les sentiers qui desservent le domaine ; les terres arables,
+il les amenderait par des engrais chimiques ; les vignes mortes ou
+malades, il les arracherait et les transformerait en prairies
+artificielles : les prairies naturelles, il les irriguerait au moyen de
+barrages dont il dessinait les plans ; ce serait une transformation
+scientifique, en peu de temps le revenu de la terre serait certainement
+doublé, s'il n'était pas triplé : c'est surtout pour ce qu'il ne connaît
+pas, que l'esprit d'invention se révèle inépuisable et génial.
+
+Pour suivre le double jeu qu'il avait adopté, le notaire Rébénacq
+s'était mis à la disposition de Barincq afin de procéder à l'inventaire
+au jour que celui-ci choisirait, mais, ce jour fixé, il s'était empressé
+d'écrire au capitaine Sixte pour l'avertir qu'il eût à se présenter au
+château, « s'il croyait avoir intérêt à le faire ».
+
+A cette communication, le capitaine avait répondu qu'il était fort
+surpris qu'on lui adressât une pareille invitation : en quelle qualité
+assisterait-il à cet inventaire ? dans quel but ? c'était ce qu'il ne
+comprenait pas.
+
+Aussitôt que le notaire eut reçu cette lettre, il la porta à son ancien
+camarade.
+
+— Voici le moyen que j'ai employé pour demander au capitaine s'il avait
+un testament, sans le lui demander franchement ; sa réponse prouve qu'il
+n'en a pas, et, me semble-t-il, qu'il ignore s'il en existe un ; c'est
+quelque chose cela.
+
+— Assurément ; cependant le bureau et le secrétaire de Gaston n'ont pas
+livré leur secret.
+
+— Ils le livreront demain.
+
+En effet, le lendemain matin, à neuf heures, le juge de paix, assisté de
+son greffier, se rendit au château avec Rébénacq pour procéder à la
+levée des scellés ainsi qu'à l'inventaire, et, bien que les uns et les
+autres dussent être, par un long usage de leur profession, cuirassés
+contre les émotions, ils avaient également hâte de voir ce que le
+bureau-secrétaire et les casiers du cabinet de travail de M. de
+Saint-Christeau allaient leur révéler.
+
+Renfermaient-ils ou ne renfermaient-ils point un testament en faveur du
+capitaine Sixte ?
+
+Cependant, ce ne fut pas par l'ouverture de ces meubles qu'on commença,
+la forme exigeant qu'on procédât d'abord à l'intitulé ; mais, comme il
+était des plus simples, il fut vite dressé, et le juge de paix put enfin
+reconnaître si les scellés par lui apposés étaient sains et entiers ;
+cette constatation faite, la clé fut introduite dans la serrure du
+tiroir principal.
+
+— J'estime que, s'il existe un testament, dit le notaire, il doit se
+trouver dans ce tiroir où Gaston rangeait ses papiers les plus
+importants.
+
+— C'était là aussi que mon père plaçait les siens, dit Barincq.
+
+— Procédons à une recherche attentive, dit le juge de paix.
+
+Mais, si attentive que fût cette recherche, elle ne fit pas trouver le
+testament.
+
+Sans se permettre de toucher à ces papiers Barincq se tenait derrière le
+notaire et, penché par-dessus son épaule, il le suivait dans son examen,
+le cœur serré, les yeux troubles ; personne ne faisait d'observation
+inutile, seul le notaire de temps en temps énonçait la nature de la
+pièce qu'il venait de parcourir : quand elle était composée de plusieurs
+feuilles, il les tournait méthodiquement de façon à ne pas laisser
+passer inaperçu ce qui aurait pu se trouver intercalé entre les pages.
+
+A la fin, ils arrivèrent au fond du tiroir.
+
+— Rien, dit le notaire.
+
+— Rien, répéta le juge de paix.
+
+Ils levèrent alors les yeux sur Barincq et le regardèrent avec un
+sourire qui lui parut un encouragement à espérer en même temps qu'une
+félicitation amicale.
+
+Il se pourrait qu'il n'existât pas de testament, dit le notaire.
+
+— Cela se pourrait parfaitement, répéta le juge de paix.
+
+— Je commence à le croire, dit le greffier qui ne s'était pas encore
+permis de manifester une opinion.
+
+— Voulez-vous examiner les autres tiroirs ? demanda Barincq d'une voix
+que l'anxiété rendait tremblante.
+
+— Certainement.
+
+Le second tiroir, vidé avec les mêmes précautions et le même soin
+méticuleux, ne contenait que des papiers insignifiants, entassés là par
+un homme qui avait la manie de conserver toutes les notes qu'il
+recevait, alors même qu'elles ne présentaient aucun intérêt. Il en fut
+de même pour le troisième et le quatrième.
+
+— Rien, disait Rébénacq avec un sourire plus approbateur.
+
+— Rien, répétait le juge de paix.
+
+Et de son côté le greffier répétait aussi :
+
+— J'ai toujours cru qu'il n'y aurait pas de testament.
+
+Si l'on avait écouté l'impatience nerveuse de Barincq, l'examen se
+serait fait de plus en plus vite, mais Rébénacq, qui ne savait pas se
+presser, ne remettait aucun papier en place sans l'avoir parcouru, palpé
+et feuilleté.
+
+— Nous arriverons au bout, disait-il.
+
+En attendant on arriva au dernier tiroir du bureau ; à peine fut-il
+ouvert que le notaire montra plus de hâte à tirer les papiers.
+
+— S'il y a un testament, dit-il, c'est ici que nous devons le trouver.
+
+En effet ce tiroir semblait appartenir au capitaine : sur plusieurs
+liasses le nom de Valentin était écrit de la main de Gaston, et sur une
+autre celui de Léontine.
+
+— Attention, dit le notaire.
+
+Mais sa recommandation était inutile, les yeux ne quittaient pas le tas
+de papiers qu'il venait de sortir du tiroir.
+
+Toujours méthodique, il commença par la liasse qui portait le nom de
+Léontine : n'était-ce pas la logique qui exigeait qu'on procédât dans cet
+ordre, la mère avant le fils ?
+
+La chemise ouverte, la première chose qu'on trouva fut une photographie
+à demi-effacée représentant une jeune femme.
+
+— Tu vois qu'elle était jolie, dit le notaire en présentant le portrait
+à Barincq.
+
+— Son fils lui ressemble, au moins par la finesse des traits.
+
+Mais le juge de paix et le greffier ne partagèrent pas cet avis.
+
+— Continuons, dit le notaire.
+
+Ce qu'il trouva ensuite, ce fut une grosse mèche de cheveux noirs et
+soyeux, puis quelques fleurs séchées, si brisées qu'il était difficile
+de les reconnaître ; puis enfin des lettres écrites sur des papiers de
+divers formats et datées de Peyrehorade, de Bordeaux, de Royan.
+
+Comme le notaire en prenait une pour la lire, Barincq l'arrêta :
+
+— Il me semble que cela n'est pas indispensable, dit-il.
+
+Rébénacq le regarda pour chercher dans ses yeux ce qui dictait cette
+observation : le respect des secrets de son frère, ou la hâte de
+continuer la recherche du testament.
+
+— Ces lettres peuvent être d'un intérêt capital, dit-il, mais je
+reconnais qu'il n'y a pas urgence pour le moment à en prendre
+connaissance ; passons.
+
+La liasse qui venait ensuite contenait des lettres du capitaine
+classées par ordre de date, les premières d'une grosse écriture d'enfant
+qui, avec le temps, allait en diminuant et en se caractérisant.
+
+— Ces lettres aussi peuvent avoir de l'intérêt, dit le notaire, mais
+comme pour celles de la mère on verra plus tard.
+
+Les autres liasses étaient composées de notes, de quittances, de lettres
+qui prouvaient que pendant de longues années, au collège de Pau, à
+Sainte-Barbe, à Saint-Cyr, plus tard au régiment, Gaston avait
+entièrement pris à sa charge les frais d'éducation du fils de Léontine
+Dufourcq, et aussi d'autres dépenses ; mais nulle part il n'y avait trace
+de testament, ni même de projet de testament.
+
+— L'affaire me paraît réglée, dit le notaire.
+
+— Il n'y a pas eu, il n'y aura pas de testament, dit le greffier qui ne
+craignait pas d'être affirmatif.
+
+— Si nous allions déjeuner, proposa le juge de paix, chez qui les
+émotions ne suspendaient pas le fonctionnement de l'estomac.
+
+Bien qu'on voulût se tenir sur la réserve pendant le déjeuner devant les
+domestiques, quelques mots furent prononcés, assez significatifs pour
+qu'on sût, à la cuisine, qu'il n'avait pas été trouvé de testament, et
+alors la nouvelle courut tout le personnel du château.
+
+Jusque-là, la domesticité, convaincue qu'il ne pouvait pas y avoir
+d'autre héritier que le capitaine, avait traité Barincq en intrus. Que
+faisait-il au château, ce frère ruiné ? qu'attendait-il ? de quel droit
+donnait-il des ordres ? Comment se permettait-il de parcourir les terres
+en maître ? Ce qui serait amusant, ce serait de le voir déguerpir.
+
+Quand on apprit qu'il n'y avait pas de testament, la situation changea
+instantanément, et un brusque revirement se produisit, qui se manifesta
+aussitôt : au moment où on servit le café, le vieux valet de chambre qui
+pendant vingt ans avait été l'homme de confiance de Gaston apporta sur
+la table une bouteille toute couverte d'une poussière vénérable, à
+laquelle il paraissait témoigner un vrai respect :
+
+— C'est de l'Armagnac de 1820, dit-il, j'ai pensé que monsieur en
+voudrait faire goûter à ces messieurs.
+
+Quand il eut quitté la salle à manger, les trois hommes de loi
+échangèrent un sourire que Rébénacq traduisit :
+
+— Voilà qui en dit long, et ce n'est assurément pas pour boire à la
+santé du capitaine que Manuel nous offre cette eau-de-vie.
+
+L'inventaire ayant été repris, les recherches dans le cartonnier et dans
+le secrétaire, ainsi que dans la table de la chambre de Gaston,
+restèrent sans résultat. A cinq heures de l'après-midi tout avait été
+fouillé, aussi bien dans le cabinet de travail que dans la chambre, et
+il ne restait pas d'autres pièces où l'on pût trouver des papiers.
+
+— Décidément il n'existe pas de testament, dit le notaire en tendant la
+main à son camarade.
+
+— M. de Saint-Christeau portait trop haut le respect de la famille, dit
+le juge de paix, pour ne pas l'observer.
+
+— Ce qui n'empêche pas qu'il y a eu un testament, répliqua le notaire.
+
+— Ne peut-il pas avoir été détruit ?
+
+— Il faut bien qu'il l'ait été, puisque nous ne le trouvons pas.
+
+— En vous reprenant le testament qu'il vous avait confié, dit le
+greffier, M. de Saint-Christeau a montré que ce testament ne répondait
+plus à ses intentions.
+
+— Évidemment.
+
+— Donc il a voulu le détruire.
+
+— Ou le modifier.
+
+— S'il avait voulu le modifier, trois hypothèses se présentaient : ou
+bien il vous confiait ce testament modifié ; ou bien il le remettait au
+capitaine ; ou bien il le plaçait dans son bureau. Puisqu'il ne vous l'a
+pas confié, puisqu'il ne l'a pas remis au capitaine, puisque nous ne le
+trouvons pas, c'est qu'il n'existe pas, et, pour moi, il est prouvé
+qu'après la destruction du premier testament, il n'en a point été fait
+d'autres.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Aussitôt Barincq télégraphia à sa femme et à sa fille de venir le
+rejoindre, et quand elles arrivèrent à Puyoo, elles le trouvèrent
+au-devant d'elles, avec la vieille calèche, pour les emmener au château.
+
+Elles étaient en grand deuil, et, pour la première fois, Anie portait
+une robe l'habillant à son avantage, sans avoir eu l'ennui de la tailler
+et de la coudre elle-même, après mille discussions avec sa mère.
+
+Il les fit monter en voiture, et prit la place à reculons :
+
+— Tu verras les Pyrénées, dit-il à Anie.
+
+— A partir de Dax, j'ai aperçu leur silhouette vaporeuse.
+
+— Maintenant tu vas vraiment les voir, dit-il avec une sorte de
+recueillement.
+
+— Voilà-t-il pas une affaire ; interrompit madame Barincq.
+
+— Mais oui, maman, c'en est une pour moi.
+
+Son père la remercia d'un sourire heureux qui disait sa satisfaction
+d'être en accord avec elle.
+
+— Voilà le Gave de Pau, dit-il quand la calèche s'engagea sur le pont.
+
+— Mais c'est très joli un gave, dit Anie, regardant curieusement les
+eaux tumultueuses roulant dans leurs rives encaissées.
+
+C'est une rivière comme une autre, dit madame Barincq, il n'y a que le
+nom de changé.
+
+— C'est que, précisément, le nom peint la chose, répondit Barincq,
+_gave_ vient de _cavus_, qui signifie creux.
+
+— Et cette propriété, demanda madame Barincq, que vaut-elle
+présentement ?
+
+— Je n'en sais rien.
+
+— Que rapporte-t-elle ?
+
+— Environ 40,000 francs.
+
+— Trouverait-on acquéreur pour un million ?
+
+— Je l'ignore.
+
+— Tu ne t'es pas inquiété de cela ?
+
+— A quoi bon !
+
+— Comment, à quoi bon ?
+
+— Cherche-t-on un acquéreur quand on n'est pas vendeur ?
+
+— Tu voudrais la garder ?
+
+— Tu ne voudrais pas la vendre, je pense ?
+
+— Mais...
+
+— Tout nous oblige à la conserver et à l'exploiter pour le mieux de nos
+intérêts ; si elle rapporte 2 0/0 en ce moment, elle peut en rapporter 10
+ou 12 un jour.
+
+Stupéfaite, elle le regarda :
+
+— Certainement, dit-elle, je ne te fais pas de reproches, mon pauvre
+ami, mais, après vingt années comme celles que je viens de passer, il me
+semble que j'ai droit à un changement d'existence.
+
+— Passer de notre bicoque de Montmartre au château d'Ourteau, n'en
+est-il pas un en quelque sorte féerique ?
+
+— Est-ce à Ourteau que tu trouveras à marier Anie ?
+
+— Pourquoi pas ?
+
+Jusque-là Anie n'avait rien dit, mais, comme toujours, lorsqu'un
+différend s'élevait entre son père et sa mère, elle essaya d'intervenir :
+
+— Je demande qu'il ne soit pas question de mon mariage, dit-elle, et
+qu'on ne s'en préoccupe pas ; ce que cet héritage inespéré a de bon pour
+moi, c'est de me rendre ma liberté ; maintenant je peux me marier quand
+je voudrai, avec qui je voudrai, et même ne pas me marier du tout, si je
+ne trouve pas le mari qui doit réaliser certaines idées autres
+aujourd'hui que celles que j'avais il y a un mois.
+
+— Ce n'est pas dans ce pays perdu que tu le trouveras, ce mari.
+
+— Je te répondrai comme papa : Pourquoi pas ? si je devais tenir une place
+quelconque dans vos préoccupations, mais justement je vous demande de ne
+me compter pour rien.
+
+— Tu accepterais de vivre à Ourteau ?
+
+— Très bien.
+
+— Tu es folle.
+
+— Quand on était résignée à vivre rue de l'Abreuvoir, on accepte tout...
+ce qui n'est pas Montmartre, et d'autant plus volontiers que ce tout
+consiste en un château, dans un beau pays...
+
+— Tu ne le connais pas.
+
+— Je suis dedans.
+
+Comme sa fille l'avait secouru, il voulut lui venir en aide :
+
+— Et ce que je désire pour nous ce n'est pas une existence monotone de
+propriétaire campagnard qui n'a d'autres distractions que celles qu'on
+trouve dans l'engourdissement du bien-être, sans soucis comme sans
+pensées. Quand je disais tout à l'heure qu'on pouvait faire rendre à la
+propriété un revenu de dix pour cent au moins, ce n'est pas en se
+croisant les bras pendant que les récoltes qu'elle peut produire
+poussent au hasard de la routine, c'est en s'occupant d'elle, en lui
+donnant ses soins, son intelligence, son temps. Par suite de causes
+diverses Gaston laissait aller les choses, et, ses vignes ayant été
+malades, il les avait abandonnées, de sorte qu'une partie des terres
+sont en friche et ne rapportent rien.
+
+— Tu veux guérir ces vignes ?
+
+— Je veux les arracher et les transformer en prairies. Grâce au climat à
+la fois humide et chaud, grâce aussi à la nature du sol, nous sommes ici
+dans le pays de l'herbe, tout aussi bien que dans les cantons les plus
+riches de la Normandie. Il n'y a qu'à en tirer parti, organiser en grand
+le pâturage ; faire du beurre qui sera de première qualité ; et avec le
+lait écrémé engraisser des porcs ; mes plans sont étudiés...
+
+— Nous sommes perdus ! s'écria madame Barincq.
+
+— Pourquoi perdus ?
+
+— Parce que tu vas te lancer dans des idées nouvelles qui dévoreront
+l'héritage de ton frère ; certainement je ne veux pas te faire de
+reproches, mais je sais par expérience comment une fortune fond, si
+grasse qu'elle soit, quand elle doit alimenter une invention.
+
+— Il ne s'agit pas d'inventions.
+
+— Je sais ce que c'est : on commence par une dépense de vingt francs, on
+n'a pas fini à cent mille.
+
+L'arrivée au haut de la côte empêcha la discussion de s'engager à fond
+et de continuer ; sans répondre à sa femme, Barincq commanda au cocher de
+mettre la voiture en travers de la route, puis étendant la main avec un
+large geste en regardant sa fille :
+
+— Voilà les Pyrénées, dit-il ; de ce dernier pic à gauche, celui d'Anie,
+jusqu'à ces sommets à droite, ceux de la Rhune et des Trois-Couronnes,
+c'est le pays basque — le nôtre.
+
+Elle resta assez longtemps silencieuse, les yeux perdus dans ces
+profondeurs vagues, puis les abaissant sur son père :
+
+— A ne connaître rien, dit-elle, il y a au moins cet avantage que la
+première chose grande et belle que je voie est notre pays ; je t'assure
+que l'impression que j'en emporterai sera assez forte pour ne pas
+s'effacer.
+
+— N'est-ce pas que c'est beau ? dit-il tout fier de l'émotion de sa
+fille.
+
+Mais madame Barincq coupa court à cette effusion :
+
+— Tiens, voilà notre château, dit-elle en montrant la vallée au bas de
+la colline, au bord de ce ruban argenté qui est le Gave, cette longue
+façade blanche et rouge.
+
+— Mais il a grand air, vraiment ?
+
+— De loin, dit-elle dédaigneuse.
+
+— Et de près aussi, tu vas voir, répondit Barincq.
+
+— Je voudrais bien voir le plus tôt possible, dit madame Barincq, j'ai
+faim.
+
+La côte fut vivement descendue, et quand après avoir traversé le village
+où l'on s'était mis sur les portes, la calèche arriva devant la grille
+du château grande ouverte, la concierge annonça son entrée par une
+vigoureuse sonnerie de cloche.
+
+— Comment ! on sonne ? s'écria Anie.
+
+— Mais oui, c'était l'usage, du temps de mon père et de Gaston, je n'y
+ai rien changé.
+
+C'était aussi l'usage que Manuel répondît à cette sonnerie en se
+trouvant sur le perron pour recevoir ses maîtres, et, quand la calèche
+s'arrêta, il s'avança respectueusement pour ouvrir la portière.
+
+— Voulez-vous déjeuner tout de suite ? demanda Barincq.
+
+— Je crois bien, je meurs de faim, répondit madame Barincq.
+
+Quand Anie entra dans la vaste salle à manger dallée de carreaux de
+marbre blanc et rose, lambrissée de boiseries sculptées, et qu'elle vit
+la table couverte d'un admirable linge de Pau damassé sur lequel
+étincelaient les cristaux taillés, les salières, les huiliers, les
+saucières en argent, elle eut pour la première fois l'impression du luxe
+dans le bien-être ; et, se penchant vers son père, elle lui dit en
+soufflant ses paroles :
+
+— C'est très joli, la richesse.
+
+Ce qui fut joli aussi et surtout agréable, ce fut de manger
+tranquillement des choses excellentes, sans avoir à quitter sa chaise
+pour aller, comme dans la bicoque de Montmartre, chercher à la cuisine
+un plat ou une assiette, ou remplir à la fontaine la carafe vide, en
+habit noir, ganté, Manuel faisait le service de la table,
+silencieusement, sans hâte comme sans retard, et si correctement qu'il
+n'y avait rien à lui demander.
+
+Pour la première fois aussi lui fut révélé le plaisir qu'on peut trouver
+à table, non dans la gourmandise, mais dans un enchaînement de petites
+jouissances qu'elle ne soupçonnait même pas.
+
+— J'ai voulu, dit son père, ne vous donner, à ce premier déjeuner que
+vous faites au château, que des produits de la propriété : les artichauts
+viennent du potager, les œufs de la basse-cour ; ce saumon a été pris
+dans notre pêcherie ; le poulet qu'on va nous servir en blanquette a été
+élevé ici, le beurre et la crème de sa sauce ont été donnés par nos
+vaches ; ce pain provient de blé cultivé sur nos terres, moulu dans notre
+moulin, cuit dans notre four ; ce vin a été récolté quand nos vignes
+rapportaient encore ; ces belles fraises si fraîches ont mûri dans nos
+serres...
+
+— Mais c'est la vie patriarcale, cela ! interrompit Anie.
+
+— La seule logique ; et, sous le règne de la chimie où nous sommes
+entrés, la seule saine.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Après le déjeuner, il proposa un tour dans les jardins et dans le parc,
+mais madame Barincq se déclara fatiguée par la nuit passée en chemin de
+fer ; d'ailleurs elle les connaissait, ces jardins, et les longues
+promenades qu'elle y avait faites autrefois en compagnie de son
+beau-frère, quand elle lui demandait son intervention contre leurs
+créanciers, ne lui avaient laissé que de mauvais souvenirs.
+
+— Moi, je ne suis pas fatiguée, dit Anie.
+
+— Surtout, n'encourage pas ton père dans ses folies, et ne te mets pas
+avec lui contre moi.
+
+— Veux-tu que nous commencions par les communs ? dit-il en sortant.
+
+— Puisque nous allons tout voir, commençons par où tu voudras.
+
+Ils étaient considérables, ces communs ; ayant été bâtis à une époque où
+l'on construisait à bas prix, on avait fait grand, et les écuries, les
+remises, les étables, les granges, auraient suffi à trois ou quatre
+terres comme celle d'Ourteau ; tout cela, bien que n'étant guère utilisé,
+en très bon état de conservation et d'entretien.
+
+En sortant des cours qui entourent ces bâtiments, ils traversèrent les
+jardins et descendirent aux prairies. Pour les protéger contre les
+érosions du gave dont le cours change à chaque inondation, on ne coupe
+jamais les arbres de leurs rives, et toutes les plantes aquatiques,
+joncs, laiches, roseaux, massettes, sagittaires, les grandes herbes, les
+buissons, les taillis d'osiers et de coudriers, se mêlent sous le
+couvert des saules, des peupliers, des trembles, des aulnes, en une
+végétation foisonnante au milieu de laquelle les forts étouffent les
+faibles dans la lutte pour l'air et le soleil. Malgré la solidité de
+leurs racines, beaucoup de ces hauts arbres arrachés par les grandes
+crues qui, avec leurs eaux furieuses, roulent souvent des torrents de
+galets, se sont penchés ou se sont abattus de côté et d'autre, jetant
+ainsi des ponts de verdure qui relient les rives aux îlots entre
+lesquels se divisent les petits bras de la rivière. C'est à une certaine
+distance seulement de cette lisière sauvage que commence la prairie
+cultivée, et encore nulle part n'a-t-on coupé les arbres de peur d'un
+assaut des eaux, toujours à craindre ; dans ces terres d'alluvion
+profondes et humides, ils ont poussé avec une vigueur extraordinaire, au
+hasard, là où une graine est tombée, où un rejeton s'est développé, sans
+ordre, sans alignement, sans aucune taille, branchus de la base au
+sommet, et en suivant les contours sinueux du gave ils forment une sorte
+de forêt vierge, avec de vastes clairières d'herbes grasses.
+
+— Le beau Corot ! s'écria Anie, que c'est frais, vert, poétique ! est-il
+possible vraiment de deviner ainsi la nature avec la seule intuition du
+génie ! certainement, Corot n'est jamais venu ici, et il a fait ce
+tableau cent fois.
+
+— Cela te plaît ?
+
+— Dis que je suis saisie d'admiration ; tout y est, jusqu'à la teinte
+grise des lointains, dans une atmosphère limpide, jusqu'aux nuances
+délicates de l'ensemble, jusqu'à cette beauté légère qui donne des
+envolées à l'esprit. C'est audacieux à moi, mais dès demain je commence
+une étude.
+
+— Alors tu n'entends pas renoncer à la peinture ?
+
+— Maintenant ? jamais de la vie. C'était à Paris que, dans des heures de
+découragement, je pouvais avoir l'idée de renoncer à la peinture, quand
+je me demandais si j'aurais jamais du talent, ou au moins la moyenne de
+talent qu'il faut pour plaire à ceux-ci ou à ceux-là, aux maîtres, à la
+critique, aux camarades, aux ennemis, au public. Mais, maintenant, que
+m'importe de plaire ou de ne pas plaire, pourvu que je me satisfasse
+moi-même ! C'est quand on travaille en vue du public qu'on s'inquiète de
+cette moyenne ; pour soi, il est bien certain qu'on n'en a jamais assez ;
+alors, il n'y a pas besoin de s'inquiéter du plus ou du moins ; on va de
+l'avant ; on travaille pour soi, et c'est peut-être la seule manière
+d'avoir de l'originalité ou de la personnalité. Qu'est-ce que ça nous
+fait, à cette heure, que mes croûtes tapissent les murailles
+incommensurables du château ! ça n'est plus du tout la même chose que si
+elles s'entassaient dans mon petit atelier de Montmartre sans trouver
+d'acheteurs.
+
+Elle prit le bras de son père, et se serrant contre lui tendrement :
+
+— C'est comme si je ne trouvais point de mari ; maintenant, qu'est-ce que
+cela nous ferait ? Tu penses bien qu'en fait de mariage je ne pense plus
+aujourd'hui comme le jour de notre soirée, où tu as été si étonné, si
+peiné, en me voyant décidée à accepter n'importe qui, pourvu que je me
+marie. Te souviens-tu que je te disais qu'à vingt ans une fille sans dot
+était une vieille fille, tandis qu'à vingt-quatre ou vingt-cinq ans,
+celle qui avait de la fortune était une jeune fille ? Puisque me voilà
+rajeunie, et pour longtemps, par un coup de baguette magique, je n'ai
+pas à me presser. Il y a un mois, c'était au mariage seul que je
+m'attachais ; désormais, ce sera le mari seul que je considérerai pour
+ses qualités personnelles, pour ce qu'il sera réellement, et s'il me
+plaît, si je rencontre un peu en lui du prince charmant auquel j'ai rêvé
+autrefois, je te le demanderai quel qu'il soit.
+
+— Et je te le donnerai, confiant dans ton choix.
+
+— Voilà donc une affaire arrangée qui, de mon côté, te laisse toute
+liberté. Habitons ici, rentrons à Paris, il en sera comme tu voudras.
+Mais maman ? Imagine-toi que depuis que l'héritage est assuré, nous avons
+passé notre temps à chercher des appartements.
+
+— Quel enfantillage !
+
+— S'il n'y en a pas un d'arrêté boulevard des Italiens, c'est parce
+qu'elle hésite entre celui-là et un autre rue Royale ; et permets-moi de
+te dire que je ne trouve pas du tout, en me plaçant au point de vue de
+maman, que ce soit un enfantillage. Elle est Parisienne et n'aime que
+Paris, comme toi, né dans un village, tu n'aimes que la campagne ; rien
+n'est plus agréable pour toi que ces prairies, ces champs, ces horizons
+et la vie tranquille du propriétaire campagnard ; rien n'est plus doux
+pour maman que la vue du boulevard et la vie mondaine ; tu étouffes dans
+un appartement, elle ne respire qu'avec un plafond bas sur la tête ; tu
+veux te coucher à neuf heures du soir, elle voudrait ne rentrer qu'au
+soleil levant.
+
+— Mais, en vous proposant d'habiter Ourteau, je ne prétends pas vous
+priver entièrement de Paris. Si nous restons ici huit ou neuf mois, nous
+pouvons très bien en donner trois ou quatre à Paris. Cette vie est celle
+de gens qui nous valent bien, qui s'en contentent, s'en trouvent heureux
+et ne passent pas pour des imbéciles. Tu me rendras cette justice, mon
+enfant, que, depuis que tu as des yeux pour voir et des oreilles pour
+entendre, tu ne m'as jamais entendu me plaindre, ni de la destinée, ni
+de l'injustice des choses, ni de personne.
+
+— C'est bien vrai.
+
+— Mais je puis le dire aujourd'hui : depuis longtemps à bout de forces,
+je me demandais si je ne tomberais pas en chemin : ces vingt dernières
+années de vie parisienne, de travail à outrance, de soucis, de
+privations, sans un jour de repos, sans une minute de détente, m'ont
+épuisé ; cependant, j'allais, simplement parce qu'il fallait aller, pour
+vous ; parce qu'avant de penser à soi, on pense aux siens. C'est ici que
+j'ai senti mon écrasement, par ma renaissance. Il faut donc que vous
+donniez à ma vieillesse la vie naturelle qui a manqué à mon âge viril,
+et c'est elle que je vous demande.
+
+— Et tu ne doutes pas de la réponse, n'est-ce pas ?
+
+— D'ailleurs, cette raison n'est pas la seule qui me retienne ici, j'en
+ai d'autres qui, précisément parce qu'elles ne sont pas personnelles,
+n'en sont que plus fortes. J'ai toujours pensé que la richesse impose
+des devoirs à ceux qui la détiennent et qu'on n'a pas le droit d'être
+riche rien que pour soi, pour son bien-être ou son plaisir. Sans avoir
+rien fait pour la mériter, du jour au lendemain, la fortune m'est tombée
+dans les mains ; eh bien ! maintenant il faut que je la gagne, et, pour
+cela, j'estime que le mieux est que je l'emploie à améliorer le sort des
+gens de ce pays, que j'aime, parce que j'y suis né.
+
+Cette proposition lui fit regarder son père avec un étonnement où se
+lisait une assez vive inquiétude : qu'entendait-il donc par employer la
+fortune qui lui tombait aux mains à l'amélioration du sort des paysans
+d'Ourteau ?
+
+Ce n'est pas impunément que dans une famille on s'habitue à voir
+critiquer le chef, discuter ses idées, mettre en doute son
+infaillibilité, contester son autorité et le rendre responsable de tout
+ce qui va mal dans la vie : le cas était le sien. Que de fois, depuis
+son enfance, avait-elle entendu sa mère prendre son père en pitié :
+« Certainement je ne te fais pas de reproches, mon ami. » Que de fois
+aussi, sa mère, s'adressant à elle, lui avait-elle dit : « Ton pauvre
+père ! » Cette compassion pas plus que ces blâmes discrets n'avaient
+amoindri sa tendresse pour lui : elle le chérissait, elle l'aimait,
+« pauvre père », d'un sentiment aussi ardent, aussi profond, que si elle
+avait été élevée dans des idées d'admiration respectueuse pour lui ; mais
+enfin, ce respect précisément manquait à son amour qui ressemblait plus
+à celui d'une mère pour son fils, « pauvre enfant », qu'à celui d'une
+fille pour son père ; en adoration devant lui, non en admiration ; pleine
+d'indulgence, disposée à le plaindre, à le consoler, toujours à
+l'excuser, mais par cela même à le juger.
+
+Dans quelle aventure nouvelle voulait-il s'embarquer ?
+
+Il répondit au regard inquiet qu'elle attachait sur lui.
+
+— Ton oncle, dit-il, s'était peu à peu désintéressé de cette terre pour
+toutes sortes de raisons : maladies des vignes, exigences des ouvriers
+ensuite, voleries des colons aussi, de sorte que dans l'état d'abandon
+où il la laissait, après l'avoir entièrement reprise entre ses mains,
+elle ne lui rapportait pas deux pour cent, et encore n'était-ce que dans
+les très bonnes années. Vous seriez les premières, ta mère et toi, à me
+blâmer, si je continuais de pareils errements.
+
+— T'ai-je jamais blâmé ?
+
+— Je sais que tu es une trop bonne fille pour cela ; mais enfin, il n'en
+est pas moins vrai que vous seriez en droit de trouver mauvaise la
+continuation d'une pareille exploitation.
+
+— Tu veux arracher les vignes malades ?
+
+— Je veux transformer en prairies artificielles toutes les terres
+propres à donner de bonnes récoltes d'herbe. Le foin qui, il y a
+quelques années, se vendait vingt-cinq sous les cinquante kilos, se vend
+aujourd'hui cinq francs, et avec le haut prix qu'a atteint la
+main-d'œuvre pour le travail de la vigne et du maïs, alors que les
+ouvriers exigent par jour deux francs de salaire, une livre de pain, et
+trois litres de vin, il est certain qu'il y a tout avantage à produire,
+au lieu de vin médiocre, de l'herbe excellente ; ce que je veux obtenir,
+non pour vendre mon foin, mais pour nourrir mes vaches, faire du beurre
+et engraisser des porcs avec le lait doux écrémé.
+
+De nouveau il vit le regard inquiet qu'il avait déjà remarqué se fixer
+sur lui.
+
+— Décidément, dit-il, il faut que je t'explique mon plan en détail, sans
+quoi tu vas t'imaginer que l'héritage de ton oncle pourrait bien se
+trouver compromis. Allons jusqu'à ce petit promontoire qui domine le
+cours du Gave ; là tu comprendras mieux mes explications.
+
+Ils ne tardèrent pas à arriver à ce mouvement de terrain qui coupait la
+prairie et la rattachait par une pente douce aux collines.
+
+— Tu remarqueras, dit-il, que cette éminence se trouve à l'abri des
+inondations les plus furieuses du Gave, et qu'un canal de dérivation qui
+la longe à sa base produit ici une chute d'eau autrefois utilisée,
+maintenant abandonnée depuis longtemps déjà, mais qui peut être
+facilement remise en état. Cela observé, je reprends mon explication. Je
+t'ai dit que je commençais par arracher toutes les vignes qui ne
+produisent plus rien ; mais comme pour transformer une terre défrichée en
+une bonne prairie il ne faut pas moins de trois ans, des engrais
+chimiques pour lui rendre sa fertilité épuisée et des cultures
+préparatoires en avoine, en luzerne, en sainfoin, ce n'est pas un
+travail d'un jour, tu le vois. En même temps que je dois changer
+l'exploitation de ces terres, je dois aussi changer le bétail qui
+consommera leurs produits. Ton oncle pouvait, avec le système adopté par
+lui, se contenter de la race du pays, qui est la race basquaise plus ou
+moins dégénérée, de petite taille, nerveuse, sobre, à la robe couleur
+grain de blé, aux cornes longues et déliées, comme tu peux le voir avec
+les vaches qui paissent au-dessous de nous ; cette race, d'une vivacité
+et d'une résistance extraordinaire au travail, est malheureusement
+mauvaise laitière ; or, comme ce que je demanderai à mes vaches ce sera
+du lait, non du travail, je ne peux pas la conserver.
+
+— Si jolies les basquaises !
+
+— En obéissant à la théorie, je les remplacerais par des normandes qui,
+avec nos herbes de première qualité, me donneraient une moyenne
+supérieure à dix-huit cents litres de lait ; mais, comme je ne veux pas
+courir d'aventures, je me contenterai de la race de Lourdes qui a le
+grand avantage d'être du pays, ce qui est à considérer avant tout, car
+il vaut mieux conserver une race indigène avec ses imperfections, mais
+aussi avec sa sobriété, sa facilité d'élevage et son acclimatation
+parfaite, que de tenter des améliorations radicales qui aboutissent
+quelquefois à des désastres. Me voilà donc, quand la transformation du
+sol est opérée, à la tête d'un troupeau de trois cents vaches que le
+domaine peut nourrir.
+
+— Trois cents vaches !
+
+— Qui me donnent une moyenne de quatre cent cinquante mille litres de
+lait par an, ou douze à treize cents litres par jour.
+
+— Et qu'en fais-tu de cette mer de lait ?
+
+— Du beurre. C'est précisément pour que tu te rendes compte de mon
+projet que je t'ai amenée ici. Pour loger mes vaches, au moins quand
+elles ne sont pas encore très nombreuses, j'ai les bâtiments
+d'exploitation qui, dans le commencement, me suffisent, mais je n'ai pas
+de laiterie pour emmagasiner mon lait et faire mon beurre ; c'est ici que
+je la construis, sur ce terrain à l'abri des inondations et à proximité
+d'une chute d'eau, ce qui m'est indispensable. En effet, je n'ai pas
+l'intention de suivre les vieux procédés de fabrication pour le beurre,
+c'est-à-dire d'attendre que la crème ait monté dans des terrines et de
+la battre alors à l'ancienne mode ; aussitôt trait, le lait est versé
+dans des écrémeuses mécaniques qui, tournant à la vitesse de 7,000 tours
+à la minute, en extraient instantanément la crème ; on la bat aussitôt
+avec des barattes danoises ; des délaiteuses prennent ce beurre ainsi
+fait pour le purger de son petit lait ; des malaxeurs rotatifs lui
+enlèvent son eau ; enfin des machines à mouler le compriment et le
+mettent en pains. Tout cela se passe, tu le vois, sans l'intervention de
+la main d'ouvriers plus ou moins propres. Ce beurre obtenu, je le vends
+à Bordeaux, à Toulouse ; l'été dans les stations d'eaux : Biarritz,
+Cauterets, Luchon ; l'hiver je l'expédie jusqu'à Paris. Mais le beurre
+n'est pas le seul produit utilisable que me donnent mes vaches.
+
+Elle le regarda avec un sourire tendre.
+
+— Il me semble, dit-elle, que tu récites la fable de la _Laitière et le
+pot au lait_.
+
+— Précisément, et nous arrivons, en effet, au cochon.
+
+ Le porc à s'engraisser coûtera peu de son
+
+et même il n'en coûtera pas du tout. Après la séparation de la crème et
+du lait il me reste au moins douze cents litres de lait écrémé doux avec
+lequel j'engraisse des porcs installés dans une porcherie que je fais
+construire au bout de cette prairie le long de la grande route, où elle
+est isolée. Pour ces porcs, je procède à peu près comme pour mes vaches,
+c'est-à-dire qu'au lieu d'essayer des porcs anglais du Yorkshire ou du
+Berkshire, je croise ces races avec notre race béarnaise et j'obtiens
+des bêtes qui joignent la rusticité à la précocité. Tu connais la
+réputation des jambons de Bayonne ; à Orthez se fait en grand le commerce
+des salaisons ; je ne serai donc pas embarrassé pour me débarrasser dans
+de bonnes conditions de mes cochons, qui, engraissés avec du lait doux,
+seront d'une qualité supérieure. Voilà comment, avec mon beurre, mes
+veaux et mes porcs je compte obtenir de cette propriété un revenu de
+plus de trois cent mille francs, au lieu de quarante mille qu'elle donne
+depuis un certain nombre d'années. Mes calculs sont établis, et, comme
+j'ai eu à étudier une affaire de ce genre à l'_Office cosmopolitain_,
+ils reposent sur des chiffres certains. Que de fois, en dessinant des
+plans pour cette affaire, ai-je rêvé à sa réalisation, et me suis-je
+dit : « Si c'était pour moi ! » Voilà que ce rêve peut devenir réalité, et
+qu'il n'y a qu'à vouloir pour qu'il soit le nôtre.
+
+— Mais l'argent ?
+
+— Il y a dans la succession des valeurs qu'on peut vendre pour les frais
+de premier établissement, qui, d'ailleurs, ne sont pas considérables :
+trois cents vaches à 450 francs l'une coûtent 135,000 francs ; les
+constructions de la laiterie et de la porcherie, ainsi que
+l'appropriation des étables, n'absorberont pas soixante mille francs,
+les défrichements cinquante mille ; mettons cinquante mille pour
+l'imprévu, nous arrivons à deux cent quarante-cinq mille francs,
+c'est-à-dire à peu près le revenu que ces améliorations, ces révolutions
+si tu veux, nous donneront. Crois-tu que cela vaille la peine de les
+entreprendre ? Le crois-tu ?
+
+Elle avait si souvent vu son père jongler avec les chiffres qu'elle
+n'osait répondre, cependant elle était troublée...
+
+— Certainement, dit-elle enfin, si tu es sûr de tes chiffres, ils sont
+tentants.
+
+— J'en suis sûr ; il n'est pas un détail qui ait été laissé de côté :
+dépenses, produits, tout a été établi sur des bases solides qui ne
+permettent aucun aléa ; les dépenses forcées, les produits abaissés,
+plutôt que grossis. Mais ce n'est pas seulement pour nous que ces
+chiffres sont tentants comme tu dis ; ils peuvent aussi le devenir pour
+ceux qui nous entourent, pour les gens de ce pays ; et c'est à eux que je
+pensais en parlant tout à l'heure des devoirs des riches. Jusqu'à
+présent nos paysans n'ont tiré qu'un médiocre produit du lait de leurs
+vaches ; aussitôt que mes machines fonctionneront et que mes débouchés
+seront assurés, je leur achèterai celui qu'ils pourront me vendre et le
+paierai sans faire aucun bénéfice sur eux. Ainsi je verserai dans le
+pays deux cents, trois cent mille francs par an, qui non seulement
+seront une source de bien-être pour tout le monde, mais encore qui peu à
+peu changeront les vieilles méthodes de culture en usage ici. Sur notre
+route depuis Puyoo tu as rencontré à chaque instant des champs de
+bruyères et de fougères, d'ajoncs, c'est ce qu'on appelle des _touyas_,
+et on les conserve ainsi à l'état sauvage pour couper ces bruyères et en
+faire un engrais plus que médiocre. Quand le nombre des vaches aura
+augmenté par le seul fait de mes achats de lait, la quantité de fumiers
+produite augmentera en proportion, et en proportion aussi les touyas
+diminueront d'étendue ; on les mettra en culture parce qu'on pourra les
+fumer ; de sorte qu'en enrichissant d'abord le petit paysan je ne
+tarderai pas à enrichir le pays lui-même. Tu vois la transformation et
+tu comprends comment en faisant notre fortune nous ferons celle des gens
+qui nous entourent ; n'est-ce pas quelque chose, cela ?
+
+Elle s'était rapprochée de lui à mesure qu'il avançait dans ses
+explications, et lui avait pris la main ; quand il se tut, elle se haussa
+et lui passant un bras autour des épaules elle l'embrassa :
+
+— Tu me pardonnes ? dit-elle.
+
+— Te pardonner ? Que veux-tu que je te pardonne ? demanda-t-il en la
+regardant tout surpris.
+
+— Si je te le disais, tu ne me pardonnerais pas.
+
+— Alors ?
+
+— Donne-moi l'absolution quand même.
+
+— Tu ne voulais pas habiter Ourteau ?
+
+— Donne-moi l'absolution.
+
+— Je te la donne.
+
+— Maintenant sois tranquille, je te promets que ce sera maman elle-même
+qui te demandera à rester ici.
+
+
+
+
+FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+
+
+
+I
+
+
+Fidèle à sa promesse, Anie avait amené sa mère à demander elle-même de
+ne pas vendre le château.
+
+Dans le monde qui se respecte on passe maintenant la plus grande partie
+de l'année à la campagne, et l'on ne quitte ses terres qu'au printemps,
+quand Paris est dans la splendeur de sa saison comme Londres. Pourquoi
+ne pas se conformer à cet usage qui pour eux n'avait que des avantages ?
+Rester à Paris, n'est-ce pas se condamner à continuer d'anciennes
+habitudes qui n'étaient plus en rapport avec leur nouvelle position, et
+des relations qui, n'ayant jamais eu rien d'agréable, deviendraient tout
+à fait gênantes ? Acceptables rue de l'Abreuvoir, certaines visites
+seraient plus qu'embarrassantes boulevard Haussmann.
+
+Ces raisons, exposées une à une avec prudence, avaient convaincu madame
+Barincq, qui, après un premier mouvement de révolte, commençait
+d'ailleurs à se dire, et sans aucune suggestion, que la vie de château
+avait des agréments : d'autant plus chic de se faire conduire à la messe
+en landau que l'église était à deux pas du château, plus chic encore de
+trôner à l'église dans le banc d'honneur ; très amusant de pouvoir
+envoyer à ses amis de Paris un saumon de sa pêcherie, un gigot de ses
+agneaux de lait, des artichauts de son potager, des fleurs de ses
+serres. Si, au temps de sa plus grande détresse, elle s'était toujours
+ingéniée à trouver le moyen de faire autour d'elle de petits cadeaux : un
+œuf de ses poules, des violettes, une branche de lilas de son jardinet,
+un ouvrage de femme, qui témoignaient de son besoin de donner ;
+maintenant qu'elle n'avait qu'à prendre autour d'elle, elle pouvait se
+faire des surprises à elle-même qui la flattaient et la rendaient toute
+glorieuse :
+
+— Crois-tu qu'ils vont être étonnés ? disait-elle à Anie quand lui venait
+l'idée d'un nouveau cadeau.
+
+Quel triomphe en recevant les réponses à ses envois ! et quelle fierté,
+quand on lui écrivait qu'avant de manger son gigot, on ne savait
+vraiment pas ce que c'était que de l'agneau ; par là, cette propriété qui
+produisait ces agneaux et donnait ces saumons lui devenait plus chère.
+
+Son consentement obtenu, les travaux avaient commencé partout à la fois :
+dans les vignes, que les charrues tirées par quatre forts bœufs du
+Limousin défrichaient ; dans les écuries qu'on transformait en étables ;
+enfin dans la prairie, où les maçons, les charpentiers, les couvreurs,
+construisaient la laiterie et la porcherie.
+
+Bien que la vigne de ce pays n'ait jamais donné que d'assez mauvais vin,
+c'est elle qui, dans le cœur du paysan, passe la première : avoir une
+vigne est l'ambition de ceux qui possèdent quelque argent ; travailler
+chez un propriétaire et boire son vin, celle des tâcherons qui n'ont que
+leur pain quotidien. Quand on vit commencer les défrichements, ce fut un
+étonnement et une douleur : sans doute ces vignes ne rapportaient plus
+rien, mais ne pouvaient-elles pas guérir un jour ou l'autre, par hasard,
+par miracle ? Il n'y avait qu'à attendre.
+
+Et l'on s'était dit que le frère aîné n'avait pas tort quand il accusait
+son cadet d'être un détraqué. Ne fallait-il pas avoir la cervelle malade
+pour s'imaginer qu'on peut faire du beurre avec du lait sortant de la
+mamelle de la vache ? si cela n'était pas de la folie, qu'était-ce donc ?
+Or, les folies coûtent cher en agriculture, tout le monde sait cela.
+
+Aussi tout le monde était-il convaincu qu'il ne se passerait pas
+beaucoup d'années avant que le domaine ne fût mis en vente.
+
+Et alors ?
+
+Dame, alors chacun pourrait en avoir un morceau, et, dans les terres
+régénérées par la culture, les vignes qu'on replanterait feraient
+merveille.
+
+
+
+
+II
+
+
+Pour le père, occupé du matin au soir à la surveillance de ses travaux,
+défrichements, bâtisse, montage des machines ; pour la mère, affairée par
+ses envois et sa correspondance ; pour la fille, tout à ses études de
+peinture, le temps avait passé vite, la fin d'avril, mai, juin, sans
+qu'ils eussent bien conscience des jours écoulés.
+
+Quelquefois, cependant, le père revenait à l'engagement, pris par lui au
+moment de leur arrivée, de conduire Anie à Biarritz, mais c'était
+toujours pour en retarder l'exécution.
+
+A la fin, madame Barincq se fâcha.
+
+— Quand je pense qu'à son âge ma fille n'a pas vu la mer, et que depuis
+que nous sommes ici on ne trouve pas quelques jours de liberté pour lui
+faire ce plaisir, je suis outrée.
+
+— Est-ce ma faute ? Anie, je te fais juge.
+
+Et Anie rendit son jugement en faveur de son père :
+
+— Puisque j'ai attendu jusqu'à cet âge avancé, quelques semaines de plus
+ou de moins sont maintenant insignifiantes.
+
+— Mais c'est un voyage d'une heure et demie à peine.
+
+Il fut décidé qu'en attendant la saison on partirait le dimanche pour
+revenir le lundi : pendant quelques heures les travaux pourraient, sans
+doute, se passer de l'œil du maître ; et pour empêcher de nouvelles
+remises madame Barincq déclara à son mari que, s'il ne pouvait pas
+venir, elle conduirait seule sa fille à Biarritz.
+
+— Tu ne ferais pas cela !
+
+— Parce que ?
+
+— Parce que tu ne voudrais pas me priver du plaisir de jouir du plaisir
+d'Anie : s'associer à la joie de ceux qu'on aime, n'est-ce pas le
+meilleur de la vie ?
+
+— Si tu tiens tant à jouir de la joie d'Anie, que ne te hâtes-tu de la
+lui donner ?
+
+— Dimanche, ou plutôt samedi.
+
+En effet, le samedi, par une belle après-midi douce et vaporeuse, ils
+arrivaient à Biarritz, et Anie au bras de son père descendait la pelouse
+plantée de tamaris qui aboutit à la grande plage ; puis, après un temps
+d'arrêt pour se reconnaître, ils allaient, tous les trois, s'asseoir sur
+la grève que la marée baissante commençait à découvrir.
+
+C'était l'heure du bain ; entre les cabines et la mer il y avait un
+continuel va-et-vient de femmes et d'enfants, en costumes multicolores,
+au milieu des curieux qui les passaient en revue, et offraient
+eux-mêmes, par leurs physionomies exotiques, leurs toilettes élégantes
+ou négligées, tapageuses ou ridicules, un spectacle aussi intéressant
+que celui auquel ils assistaient ; — tout cela formant la cohue, le
+tohu-bohu, le grouillement, le tapage d'une foire que coupait à
+intervalles régulièrement rythmés l'écroulement de la vague sur le
+sable.
+
+Ils étaient installés depuis quelques minutes à peine, quand deux jeunes
+gens passèrent devant eux, en promenant sur la confusion des toilettes
+claires et des ombrelles un regard distrait ; l'un, de taille bien prise,
+beau garçon, à la tournure militaire ; l'autre, grand, aux épaules
+larges, portant sur un torse développé une petite tête fine qui
+contrastait avec sa puissante musculature et le faisait ressembler à un
+athlète grec habillé à la mode du jour.
+
+Quand ils se furent éloignés de deux ou trois pas, Barincq se pencha
+vers sa femme et sa fille :
+
+— Le capitaine Sixte, dit-il.
+
+— Où ?
+
+Il le désigna le mieux qu'il put.
+
+— Lequel ? demanda madame Barincq.
+
+— Celui qui a l'air d'un officier ; n'est-ce pas qu'il est bien ?
+
+— J'aime mieux l'autre, répondit madame Barincq.
+
+— Et toi, Anie, comment le trouves-tu ?
+
+— Je ne l'ai pas remarqué ; mais la tournure est jolie.
+
+— Pourquoi n'est-il pas en tenue ? demanda madame Barincq.
+
+— Comment veux-tu que je te le dise ?
+
+— Tu sais qu'il ne ressemble pas du tout à ton frère.
+
+— Cela n'est pas certain ; s'il est blond de barbe, il est noir de
+cheveux.
+
+— Pourquoi ne t'a-t-il pas salué ? demanda madame Barincq.
+
+— Il ne m'a pas vu.
+
+— Dis qu'il n'a pas voulu nous voir.
+
+— Tu sais, maman, qu'on ne regarde pas volontiers les femmes en deuil,
+dit Anie.
+
+— C'est justement notre noir qui l'aura exaspéré, en lui rappelant la
+perte de la fortune qu'il comptait bien nous enlever.
+
+— Les voici, interrompit Anie.
+
+En effet, ils revenaient sur leurs pas.
+
+— Cette fois nous allons bien voir, dit madame Barincq, s'il affecte de
+ne pas te saluer.
+
+Il fit plus que saluer ; arrivé vis-à-vis d'eux, il laissa échapper un
+mouvement prouvant qu'il venait seulement de reconnaître Barincq, et
+tout de suite, se séparant de son compagnon, il s'avança, le chapeau à
+la main, en s'inclinant devant madame Barincq et Anie :
+
+— Puisque le hasard me fait vous rencontrer sur cette plage, me
+permettrez-vous, monsieur, dit-il, de vous adresser une demande pour
+laquelle je voulais vous écrire ?
+
+— Je suis tout à votre disposition.
+
+— Voici ce dont il s'agit. Dans la chambre que j'occupais lors de mes
+visites à Ourteau, se trouvent plusieurs objets qui m'appartiennent :
+deux fusils de chasse, des livres, des photographies, du linge, des
+vêtements. J'aurais dû vous en débarrasser depuis longtemps, et je vous
+prie de me pardonner de ne pas l'avoir fait encore.
+
+— Ces objets ne nous gênent en rien.
+
+Mon excuse est dans un ordre de service ; j'ai quitté Bayonne peu de
+temps après la mort de M. de Saint-Christeau et ne suis revenu que cette
+semaine ; mais, maintenant que me voilà de retour, je puis les envoyer
+chercher le jour que vous voudrez bien me donner.
+
+— Nous rentrons lundi.
+
+— Mardi vous convient-il ?
+
+— Parfaitement.
+
+— Mardi j'enverrai mon ordonnance les emballer.
+
+— Si vous voulez m'en donner la liste, je puis vous les faire envoyer
+par Manuel.
+
+— C'est que cette liste est difficile à établir, surtout pour les
+livres, qui se trouvent mêlés à ceux de la bibliothèque du château, et
+pour tout ce qui touche aux livres, Manuel n'est pas très compétent.
+
+— Votre ordonnance l'est davantage ?
+
+Le capitaine sourit :
+
+— Pas beaucoup.
+
+— Alors ?
+
+— Évidemment des erreurs sont possibles ; mais, en tout cas, s'il s'en
+commet, elles seront de peu d'importance, et je les réparerai en vous
+renvoyant les volumes qui ne m'appartiendraient pas.
+
+— Il y aurait un moyen de les empêcher, ce serait que vous prissiez la
+peine de venir vous-même à Ourteau, où nous nous ferons un plaisir,
+madame Barincq et moi, de vous recevoir le jour qu'il vous plaira de
+choisir.
+
+Le capitaine hésita un moment, regardant madame Barincq et Anie.
+
+— Si vous pouvez m'indiquer à l'avance l'heure de votre arrivée, dit
+Barincq, j'enverrai une voiture vous attendre à Puyoo.
+
+Cette insistance fit céder les hésitations du capitaine :
+
+— Mardi, dit-il, je serai à Puyoo à 3 heures 55.
+
+Comme il allait se retirer, après avoir salué madame Barincq et Anie,
+Barincq lui tendit la main.
+
+— A mardi.
+
+Le capitaine rejoignit son compagnon.
+
+C'était l'habitude de madame Barincq d'interroger sa fille sur toutes
+choses et sur tout le monde, ne se faisant une opinion qu'avec les
+impressions qu'elle recevait.
+
+— Eh bien, demanda-t-elle aussitôt que le capitaine se fut éloigné de
+quelques pas, comment le trouves-tu ? Tu ne diras pas cette fois que tu
+ne l'as pas remarqué.
+
+— Je le trouve très bien.
+
+— Que vois-tu de bien en lui ? continua madame Barincq.
+
+— Mais tout ; il est beau et il a l'air intelligent ; la voix est bien
+timbrée, les manières sont faciles et naturelles ; la physionomie respire
+la droiture et la franchise ; je ne connais pas de militaires, mais quand
+j'en imaginais un, d'après un type que j'arrangeais, il n'était ni autre
+ni mieux que celui-là ; ni vain, ni prétentieux, ni gonflé, ni vide.
+
+— Es-tu satisfaite ? demanda Barincq à sa femme, si tu voulais un
+portrait, en voilà un.
+
+— On dirait qu'il te fait plaisir.
+
+— Pourquoi pas ? Non seulement le capitaine m'est sympathique, mais
+encore je le plains.
+
+— La voix du sang.
+
+— Pourquoi ne parlerait-elle pas ?
+
+— Parce qu'il faudrait qu'elle fût inspirée par la certitude, et que
+cette certitude n'existe pas.
+
+— Voilà précisément qui rend la situation intéressante.
+
+Anie les interrompit :
+
+— Ils reviennent, dit-elle, et il semble que c'est pour nous aborder.
+
+— Que peut-il vouloir encore ? demanda madame Barincq.
+
+Ils n'étaient plus qu'à quelques pas, tous deux en même temps mirent la
+main à leur chapeau, mais ce fut le capitaine qui prit la parole :
+
+— Mon ami le baron d'Arjuzanx, dit-il, désire avoir l'honneur de vous
+être présenté.
+
+— J'ai pensé que mon nom expliquerait et, jusqu'à un certain point,
+excuserait ce désir, dit le baron.
+
+— Vous êtes le fils d'Honoré ? demanda Barincq.
+
+— Précisément, votre camarade au collège de Pau, comme j'ai été celui de
+Sixte ; mon père m'a si souvent parlé de vous et en termes tels que j'ai
+cru que c'était un devoir pour moi de vous présenter mes hommages, ainsi
+qu'à madame et à mademoiselle de Saint-Christeau.
+
+Ce fut madame Barincq qui répondit en invitant le baron à s'asseoir :
+des chaises furent apportées par le capitaine, un cercle se forma.
+
+Le baron d'Arjuzanx parla de son père, Barincq de ses souvenirs de
+collège, et la conversation ne tarda pas à s'animer. Habitué de
+Biarritz, le baron connaissait tout le monde, et à mesure que les femmes
+défilaient devant eux pour entrer dans la mer ou remonter à leur cabines
+il les nommait, en racontant les histoires qui couraient sur elles :
+Espagnoles, Russes, Anglaises, Américaines, toutes y passèrent, et quand
+elles lui manquèrent il tira d'un carnet toute une série de petites
+épreuves obtenues avec un appareil instantané qui complétèrent sa
+collection. Si plus d'un modèle vivant prêtait à la plaisanterie, les
+photographies, en exagérant la réalité, avaient des aspects bien plus
+drôlatiques encore : il y avait là des Espagnoles dont les caoutchoucs
+dans lesquels elles s'enveloppaient rendaient la grosseur phénoménale,
+comme il y avait des Russes saisies au moment où elles sortaient
+rapidement de leurs chaises à porteur, d'une maigreur et d'une longueur
+invraisemblables.
+
+— Je vois qu'il est bon d'être de vos amies, dit Anie.
+
+— Il est des personnes qui n'ont pas besoin d'indulgence.
+
+Ce fut madame Barincq qui répondit à ce compliment par son sourire le
+plus gracieux, fière du succès de sa fille.
+
+Plusieurs fois le capitaine parut vouloir se lever, mais le baron ne
+répondit pas à ses appels, et resta solidement sur sa chaise, bavardant
+toujours, regardant Anie, se faisant inviter à Ourteau, et invitant
+lui-même M. et madame de Saint-Christeau à lui faire l'honneur de venir
+voir son vieux château de Seignos : avec de bons chevaux on pouvait faire
+le voyage dans la journée sans fatigue.
+
+— Avez-vous lu le _Capitaine Fracasse_, mademoiselle ? demanda-t-il à
+Anie.
+
+— Oui.
+
+— Eh bien, vous retrouverez dans ma gentilhommière plus d'un point de
+ressemblance avec celle du baron de Sigognac, quand ce ne serait que les
+deux tours rondes avec leurs toits en éteignoirs. A la vérité ce n'est
+pas tout à fait le château de la Misère, si curieusement décrit par
+Théophile Gautier, mais il n'y a que la misère qui manque ; pour le
+reste, vous vous reconnaîtrez : très conservateurs, les d'Arjuzanx, car
+il n'y a pas eu grand'chose de changé chez nous depuis Louis XIII. Et
+puis, vous verrez mes vaches.
+
+— Ah ! vous avez des vaches ! Combien vous donnent-elles de lait en
+moyenne ? interrompit madame Barincq qui, à force d'entendre parler de
+lait, de beurre, de veaux, de vaches, de porcs, d'herbe, de maïs, de
+betteraves, s'imaginait avoir acquis des connaissances spéciales sur la
+matière.
+
+Le baron se mit à rire :
+
+— C'est de vaches de courses qu'il s'agit, non de vaches laitières.
+
+— A Ourteau, continua Barincq, mes vaches nous donnent une moyenne de
+1,500 litres.
+
+— Vous êtes sur une terre riche, je suis sur une terre pauvre, aux
+confins de la Lande rase où la plaine de sable rougeâtre ne produit
+guère que des bruyères, des ajoncs, des genêts ou des fougères ; mais, si
+pauvres laitières qu'elles soient, elles ont cependant quelques mérites,
+et si vous voulez aller dimanche à Habas, qui est à une courte distance
+d'Ourteau, vous verrez ce qu'elles valent.
+
+— Il y a des courses ? dit Barincq.
+
+— Oui, et les vaches proviennent de mon troupeau.
+
+— Certainement nous irons, dit madame Barincq avec empressement ; nous
+n'avons jamais vu de courses landaises, mais nous en avons assez entendu
+parler par mon mari pour avoir la curiosité de les connaître.
+
+L'entretien se prolongea ainsi, allant d'un sujet à un autre, jusqu'à
+l'heure du dîner, et déjà le soleil s'abaissait sur la mer, découpant en
+une silhouette sombre les rochers de l'Atalaye, déjà la plage avait
+perdu son mouvement et son brouhaha, quand le baron se décida à se
+lever.
+
+A peine s'était-il éloigné avec le capitaine que madame Barincq
+rapprocha vivement sa chaise de celle de sa fille :
+
+— Tu sais que c'est un mari ? dit-elle.
+
+— Qui ? demanda Anie.
+
+— Qui veux-tu que ce soit, si ce n'est le baron d'Arjuzanx.
+
+— Te voilà bien avec ton idée fixe de mariage, dit Barincq.
+
+— Oh ! maman, si tu voulais ne pas t'occuper de mariage, continua Anie ;
+nous ne sommes plus à Montmartre, et nous n'avons plus à chercher un
+mari possible dans tout homme qui nous approche. Laisse-moi jouir en
+paix de cette liberté.
+
+— Je ne peux pourtant pas former mes yeux à l'évidence, et il est
+évident que tu as produit une vive impression sur M. d'Arjuzanx. C'est
+cette impression qui l'a poussé à se faire présenter, c'est elle qui ne
+lui a pas permis de te quitter des yeux pendant tout cet entretien ;
+c'est elle enfin qui a amené les compliments fort bien tournés
+d'ailleurs qu'il t'a plusieurs fois adressés.
+
+— De là à penser au mariage, il y a loin.
+
+— Pas si loin que tu crois.
+
+Cessant de s'adresser à sa fille ; elle se tourna vers son mari :
+
+— Quelle est la fortune de M. d'Arjuzanx ?
+
+— Je n'en sais rien.
+
+— Quelle était celle du père ?
+
+— Assez belle, mais embarrassée par une mauvaise administration.
+
+— Et sa situation ?
+
+— Des plus honorables ; les d'Arjuzanx appartiennent à la plus vieille
+noblesse de la vicomté de Tursan ; un d'Arjuzanx a été l'ami de Henri IV ;
+plusieurs autres ont marqué à la cour et à la guerre.
+
+— Mais c'est admirable ! Nous irons dimanche aux courses d'Habas où
+certainement nous le rencontrerons. Et, puisque le capitaine Sixte vient
+mardi à Ourteau, nous le ferons causer sur son camarade.
+
+
+
+
+III
+
+
+Bien que madame Barincq, maintenant qu'elle était en possession de la
+fortune de son beau-frère, n'eût plus rien à craindre du capitaine, elle
+le regardait toujours comme un ennemi : trop longtemps elle l'avait
+appelé le bâtard et le voleur d'héritage pour pouvoir renoncer à ces
+griefs contre lui alors même qu'ils n'avaient plus de raison d'être ;
+pour elle il restait toujours le voleur d'héritage que pendant tant
+d'années elle avait redouté et maudit.
+
+Mais le désir d'obtenir des renseignements sur le baron d'Arjuzanx le
+lui fit considérer à un point de vue différent, et amena chez elle un
+changement que les observations que son mari et sa fille ne lui
+épargnaient pas cependant en faveur du capitaine n'eussent jamais
+produit : puisqu'il devenait utile au lieu de rester dangereux, il était
+un autre homme.
+
+Aussi quand il arriva le mardi, voulut-elle le recevoir elle-même ; et
+elle mit tant de bonne grâce à l'inviter à dîner, elle insista si
+vivement, elle trouva tant de raisons pour rendre toute résistance
+impossible, qu'il dut finir par accepter et ne pas persister dans un
+refus que sa situation personnelle envers la famille Barincq rendait
+particulièrement délicat.
+
+Bien que de son côté il pût lui aussi les considérer comme des voleurs
+d'héritage, il n'avait, en toute justice, aucun reproche fondé à leur
+adresser, ni au mari, ni à la fille : ni l'un ni l'autre n'avait rien
+fait pour lui enlever cette fortune qui, pendant longtemps, avait été
+sienne : il n'y avait point eu de luttes entre eux ; la fatalité seule
+avait agi en vertu de mystérieuses combinaisons auxquelles personne
+n'avait aidé, et il ne pouvait pas, honnêtement, les rendre responsables
+d'être les instruments du hasard pas plus que d'être les complices de la
+mort. En réalité, le père était un brave homme pour qui on ne pouvait
+éprouver que de la sympathie, comme la fille était une très jolie et
+très gracieuse personne qu'il eût peut-être trouvée plus jolie et plus
+gracieuse encore, si sa condition d'officier sans le sou, lui eût permis
+de s'abandonner à ses idées. Les choses étant ainsi, convenait-il de
+s'enfermer dans une attitude raide qu'on pourrait prendre pour de la
+rancune, et de l'hostilité ? Il le crut d'autant moins qu'il n'éprouvait
+à leur égard ni l'un ni l'autre de ces sentiments ; désappointé qu'on
+n'eût pas retrouvé un testament qu'il connaissait, oui, il l'avait été,
+et même vivement, très vivement, car il n'était pas assez détaché des
+biens de ce monde pour supporter, impassible, une pareille déception ;
+mais fâché contre ceux qui recueillaient, à sa place, cette fortune, par
+droit de naissance, il ne l'était point, et ne voulait pas,
+conséquemment, qu'on pût supposer qu'il le fût.
+
+Lorsqu'avec le secours de Manuel il eut emballé les objets qui lui
+appartenaient, il trouva, au bas de l'escalier, Barincq qui l'attendait.
+
+— Vous plaît-il que, jusqu'au dîner, nous fassions une promenade dans
+les prés ? le temps est doux ; je vous montrerai mes travaux et mes bêtes.
+
+Pendant cette promenade qui se prolongea, car Barincq était trop heureux
+de parler de ce qui le passionnait pour abréger ses explications, le
+capitaine n'eut pas un seul instant la sensation qu'il pouvait y avoir
+quelque chose d'ironique à lui montrer sa propriété améliorée :
+assurément l'affabilité avec laquelle on le recevait était sincère,
+comme l'était la sympathie qu'on lui témoignait ; cela il le voyait, il
+en était convaincu ; aussi, quand il s'assit à table, se trouvait-il dans
+les meilleures dispositions pour répondre aux questions que madame
+Barincq lui posa sur le baron et raconter ce qu'il savait de lui.
+
+C'était au collège de Pau qu'ils s'étaient connus, gamins l'un et
+l'autre puisqu'ils étaient du même âge. Et déjà l'enfant montrait ce que
+serait l'homme : une seule passion, les exercices du corps, tous les
+exercices du corps. Dans ce genre d'éducation il avait accompli des
+prodiges dont le souvenir servirait longtemps d'exemple aux maîtres de
+gymnastique de l'avenir. Avec cela, bon garçon, franc, généreux, n'ayant
+qu'un défaut, la rancune : de même que ses tours de force étaient
+légendaires, ses vengeances l'étaient aussi. Entre eux il n'y avait
+jamais eu que d'amicales relations, et si, pendant le temps de leur
+internat, ils n'avaient pas vécu dans une intimité étroite, au moins
+étaient-ils toujours restés bons camarades jusqu'au départ de d'Arjuzanx
+qui avait quitté le collège avant la fin de ses classes. Pendant plus de
+douze ans, ils ne s'étaient pas vus, et ne s'étaient retrouvés qu'à
+l'arrivée du capitaine à Bayonne.
+
+Ce que le baron promettait au collège, il l'avait tenu dans la vie, et
+aujourd'hui il réalisait certainement le type le plus parfait de l'homme
+de sport : tous les exercices du corps il les pratiquait avec une
+supériorité qui lui avait fait une célébrité ; l'escrime et l'équitation
+aussi bien que la boxe ; il faisait à pied des marches de douze à quinze
+lieues par jour pour son plaisir ; et il regardait comme un jeu d'aller
+de Bayonne à Paris sur son vélocipède. Cependant c'était la lutte
+romaine, la lutte à mains plates, qui avait surtout établi sa
+réputation, et il avait pu se mesurer sans désavantage, au cirque
+Molier, avec Pietro, qui est reconnu par les professionnels comme le roi
+des lutteurs. C'était la pratique constante de ces exercices et
+l'entraînement régulier qu'ils exigent qui lui avaient donné cette
+musculature puissante qu'on ne rencontre pas d'ordinaire chez les gens
+du monde. Pour s'entretenir en forme, il avait dans son château un
+ancien lutteur, un vieux professionnel précisément, appelé Toulourenc,
+autrefois célèbre, avec qui il travaillait tous les jours, et, d'une
+séance de lutte ou d'escrime, il se reposait par deux ou trois heures
+de cheval ou de course à pied.
+
+Madame Barincq écoutait stupéfaite ; sa surprise fut si vive, qu'elle
+interrompit :
+
+— Est-ce que la lutte à mains plates dont vous parlez est celle qui se
+pratique dans les foires ?
+
+— C'est en effet cette lutte, ou plutôt c'était, car elle n'est plus
+maintenant, comme autrefois, réservée aux seuls professionnels, qui
+donnaient leurs représentations à Paris aux arènes de la rue Le Peletier
+ou dans les fêtes de la banlieue, et, dans le Midi, un peu partout ; des
+amateurs se sont pris de goût pour elle, quand les exercices physiques,
+pendant si longtemps dédaignés, ont été remis en faveur chez nous, et
+d'Arjuzanx est sans doute le plus remarquable de ces amateurs.
+
+— Voilà qui est bizarre pour un homme de son rang.
+
+— Pas plus que le trapèze ou le panneau du cirque pour certains noms des
+plus hauts de la jeune noblesse. En tout cas la lutte exige un ensemble
+de qualités qui ne sont pas à dédaigner : la force, la souplesse,
+l'agilité, l'adresse, la résistance, et une autre, intellectuelle
+celle-là, c'est-à-dire le sens de ce qui est à faire ou à ne pas faire.
+
+— Vous parlez de la lutte comme si vous étiez vous-même un des rivaux de
+M. d'Arjuzanx, dit Anie.
+
+— Simplement, mademoiselle, comme un homme qui, pratiquant par métier
+quelques exercices du corps, sait la justice qu'on doit rendre à ceux
+qui arrivent à une supériorité quelconque dans l'un de ces exercices.
+D'ailleurs, il est certain que la lutte est celui de tous qui développe
+le mieux la machine humaine pour lui faire obtenir d'harmonieuses
+proportions et lui donner son maximum de beauté, tandis que les autres
+détruisent plus ou moins l'équilibre des proportions, en favorisant un
+organe au détriment de celui-ci ou de celui-là : voyez le tireur à
+l'épaule haute, et le jockey, ou simplement le cavalier aux jambes
+arquées ; et, d'autre part, voyez les athlètes de l'antiquité, qui ont
+servi de modèles à la statuaire et l'ont jusqu'à un certain point créée.
+
+— J'avoue qu'à l'Hercule Farnèse je préfère l'Apollon du Belvédère, et
+surtout le Narcisse, dit Anie.
+
+Tout cela étonnait madame Barincq, et ne répondait pas à ses
+préoccupations de mère, elle voulut donc préciser ses questions.
+
+— Voilà un genre de vie qui doit coûter assez cher ? dit-elle.
+
+— Je n'en sais rien, mais certainement il n'est pas ruineux comme une
+écurie de course, ou le jeu ; en tout cas, je crois que la fortune de
+d'Arjuzanx peut lui permettre ces fantaisies, et alors même qu'elles lui
+coûteraient cher, même très cher, cela ne serait pas pour l'arrêter, car
+il n'a aucun souci des choses d'argent.
+
+Volontiers madame Barincq eût parlé du baron pendant tout le dîner, de
+son caractère, de ses relations, de sa fortune, de son passé, de son
+avenir ; mais Anie détourna la conversation, et sut la maintenir sur des
+sujets qui ne permettaient pas de revenir à M. d'Arjuzanx, et de laisser
+supposer au capitaine qu'elle s'intéressait à cette sorte d'enquête sur
+le compte d'un homme avec qui elle s'était rencontrée une fois.
+
+L'obsession du mariage l'avait trop longtemps tourmentée pour qu'elle
+n'éprouvât pas un sentiment de délivrance à en être enfin débarrassée.
+Ç'avait été l'humiliation de ses années de jeunesse, de discuter avec sa
+mère la question de savoir si tel homme qu'elle avait vu ou devait voir
+pouvait faire un mari ; si elle lui avait plu ; s'il était acceptable ;
+les avantages qu'il offrait ou n'offrait point. Maintenant que la fortune
+lui donnait la liberté, elle ne voulait plus de ces marchandages. Qu'un
+mari se présentât, elle verrait si elle l'acceptait. Mais aller au
+devant de lui, c'était ce qu'elle ne voulait pas.
+
+Et le soir même, après le départ du capitaine, elle s'expliqua là-dessus
+avec sa mère très franchement.
+
+— Est-ce que bien souvent je n'ai pas pris des renseignements sur un
+jeune homme sans que tu t'en fâches ? dit celle-ci surprise.
+
+— Les temps sont changés. C'est précisément parce que cela s'est fait
+que je ne veux plus que cela se fasse. Est-ce que le meilleur de la
+fortune n'est pas précisément de nous dégager des compromis de la
+misère ? riche d'argent, laisse-moi l'être de dignité.
+
+Mais ces observations n'empêchèrent pas madame Barincq de persister dans
+son envie d'aller le dimanche aux courses d'Habas.
+
+— Rencontrer M. d'Arjuzanx n'est pas le chercher, et nous n'avons pas
+de raison pour le fuir.
+
+— Pourvu qu'on ne s'imagine pas que je suis une fille en peine de maris,
+c'est tout ce que je demande, et cela, je me charge de le faire
+comprendre sans qu'on puisse se tromper sur mes intentions.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Habas, qui n'est qu'un village des Landes, a cependant des courses très
+suivies, et, le dimanche de juillet où elles ont lieu, c'est sur les
+routes qui aboutissent à son clocher une procession de voitures dans
+laquelle se trouvent représentés tous les genres de véhicules en usage
+dans la contrée ; le long des haies vertes festonnées de ronces et de
+clématites, sous le couvert des châtaigniers, les piétons se suivent à
+la file, les pieds chaussés d'espadrilles neuves, le béret rabattu sur
+les yeux en visière, le ventre serré dans une belle ceinture rouge ou
+bleue ; et si quelques femmes sont fières d'être coiffées du chapeau de
+paille à la mode de Paris, d'autres portent toujours le foulard de soie
+aux couleurs éclatantes qui donne l'accent du pays.
+
+Quand le landau de la famille Barincq, après avoir traversé les rues
+pavoisées, s'arrêta devant l'auberge de la _Belle-Hôtesse_, il se
+produisit un mouvement de curiosité dans la foule : car, si les
+charrettes et même les carrioles à ânes étaient nombreuses, un landau
+était un événement dans le village.
+
+Des éclats de cornet à piston et des ronflements d'ophicléide dominaient
+les rumeurs : c'était la fanfare qui, au loin, parcourait les rues en
+sonnant le rappel, et de partout on se dirigeait vers les arènes
+établies sur la place confisquée à leur profit. Construites en pin des
+landes dont les planches nouvellement débitées exsudaient sous les
+rayons d'un soleil de feu leurs dernières gouttes de résine en larmes
+blanches, elles répandaient dans l'air une forte odeur térébenthinée.
+Leur simplicité était tout à fait primitive : des gradins en bois brut,
+et c'était tout ; les premières avaient le soleil dans le dos, les
+petites places dans les yeux ; rien de plus, mais cette disposition était
+d'importance capitale dans un pays où ses rayons sont assez ardents pour
+faire accepter sans sourire la vieille image des flèches d'Apollon.
+
+— Certainement, nous allons être rôtis, dit madame Barincq en
+s'installant au premier rang.
+
+Après dix minutes elle était encore à chercher un moyen pour échapper à
+cette cuisson, quand le baron d'Arjuzanx parut à l'entrée de la tribune ;
+en le voyant se diriger de leur côté, elle ne pensa plus au soleil ni à
+la chaleur.
+
+— Voilà le baron, dit-elle à Anie.
+
+— Ne comptais-tu pas sur lui ?
+
+Quand les premiers mots de politesse furent échangés, Anie, fidèle à
+son idée, tint à bien marquer qu'elle n'était pas venue pour le
+rencontrer :
+
+— Mon père nous a si souvent parlé des courses landaises, dit-elle, que
+nous avons voulu profiter de la première occasion qui s'offrait à courte
+distance, pour en voir une.
+
+— Et vous êtes bien tombée, répondit-il, en choisissant Habas. La
+journée sera, je le crois, intéressante : les bêtes sont vives, et les
+écarteurs comptent parmi les meilleurs que nous ayons : Saint-Jean,
+Boniface, Omer, et aussi le Marin et Daverat, qui sont plutôt sauteurs
+qu'écarteurs, mais qui vous étonneront certainement par leur souplesse.
+
+— Il y a une différence entre un écarteur et un sauteur ? demanda madame
+Barincq.
+
+— L'écarteur attend de pied ferme la bête qui se précipite sur lui, et
+au moment où elle va l'enlever au bout de ses cornes, il tourne sur
+lui-même et la vache passe sans le toucher : il l'a écartée ou plus
+justement il s'est écarté d'elle. Le sauteur attend aussi la bête comme
+l'écarteur ; mais, au lieu de se jeter de côté, il saute par-dessus. Vous
+allez voir Daverat exécuter ce saut les pieds liés avec un foulard, ou
+fourrés dans son béret qu'il ne perdra pas en sautant. Si intéressants
+que soient ces sauts qui montrent l'élasticité des muscles, pour nous
+autres landais, ils ne valent pas un bel écart : le saut est fantaisiste,
+l'écart est classique.
+
+— Pensez-vous que le capitaine Sixte assiste à ces courses ? demanda
+madame Barincq qui se souciait peu de ces distinctions qu'elle avait
+cependant provoquées.
+
+— Je ne crois pas ; ou plutôt, pour être vrai, je n'en sais rien du tout.
+
+— Je regretterai son absence ; nous avons eu le plaisir de le garder à
+dîner cette semaine, c'est un homme aimable.
+
+— Un brave et honnête garçon, très droit, très franc.
+
+— Je comprends que mon beau-frère se soit pris pour lui d'une vive
+affection, continua madame Barincq, curieuse d'obtenir des
+renseignements sur les relations qui avaient existé entre le capitaine
+et celui qu'on lui donnait pour père.
+
+Mais le baron, qui ne voulait pas se laisser attirer sur ce terrain, se
+contenta de répondre par un sourire vague.
+
+— Cependant, si vive que soit l'amitié, poursuivit madame Barincq, elle
+ne peut pas aller jusqu'à supprimer les liens de famille.
+
+Le baron accentua son sourire.
+
+— Aussi puis-je difficilement admettre que le capitaine ait cru, comme
+on a dit, qu'il serait l'héritier de M. de Saint-Christeau.
+
+Comme le baron ne répondait pas, elle insista :
+
+— Pensez-vous que telle ait été son espérance ?
+
+— Je n'ai aucune idée là-dessus. Sixte ne m'en a jamais parlé, et bien
+entendu je ne lui en ai pas parlé moi-même. Tout ce que je puis
+affirmer, c'est que Sixte n'est pas du tout un homme d'argent ; et si,
+comme on le dit, il a pu avoir certaines espérances de ce côté, ce que
+j'ignore d'ailleurs, je suis convaincu que leur perte ne l'aura touché
+en rien : il est au-dessus de ces choses.
+
+— Il me semble, interrompit Anie pour détourner l'entretien, que s'il
+est tel que vous le représentez, il réunit en lui les qualités avec
+lesquelles on fait le type du parfait soldat.
+
+— Mon Dieu, oui, mademoiselle ; seulement, si ce type était vrai hier, il
+n'est plus tout à fait aussi vrai aujourd'hui.
+
+— Je ne comprends pas bien.
+
+— C'est que, ne vivant pas dans le monde militaire, vous ne suivez pas
+les changements qui sont en train de s'y accomplir. Il y a quelques
+années, l'indifférence pour l'argent était à peu près la règle générale
+chez l'officier, comme le mariage était l'exception ; et, à cette époque,
+le désintéressement entrait pour une bonne part dans le type de ce
+parfait soldat qui alors ne mettait pas ses satisfactions et ses
+ambitions dans la fortune. Mais le mariage, maintenant si fréquent dans
+l'armée, a changé ces mœurs. En se voyant demandé par les familles
+riches, et même poursuivi, l'officier a accordé à l'argent une
+importance qui n'existait pas pour ses devanciers ; et ils ne sont pas
+rares aujourd'hui ceux qui répondent, lorsqu'on leur parle d'une jolie
+fille : « Ça apporte ? » La fortune, en s'introduisant dans les régiments,
+a créé des besoins, et, par conséquent, des exigences qu'on ne soupçonnait
+pas il y a vingt ans. Sixte, bien que jeune, n'appartient pas à ce
+nouveau type, qui tend de plus en plus à remplacer l'ancien, et qui,
+d'ici peu de temps, aura complètement changé l'esprit et les mœurs de
+l'armée ; et bien que capitaine de cavalerie, bien que breveté, ce qui
+double sa valeur marchande, je suis sûr que, s'il se marie jamais, la
+fortune ne sera pour lui que l'accessoire.
+
+— Alors, c'est tout à fait un héros ? dit Anie.
+
+— Tout à fait.
+
+— On peut donc admettre, continua madame Barincq, revenant à son idée,
+que la perte de l'héritage de M. de Saint-Christeau ne lui a pas été
+trop douloureuse ?
+
+— On peut le croire.
+
+Et, comme les écarteurs faisaient leur entrée dans l'arène, il profita
+de cette diversion pour n'en pas dire davantage : la fanfare jouait avec
+rage, des fusées éclataient, la foule poussait des clameurs de joie ; ce
+n'était plus le moment des conversations à mi-voix, et il ne pouvait
+plus guère s'occuper que des écarteurs en les nommant à Anie à mesure
+qu'ils passaient avec des poses théâtrales, largement espacés, graves,
+cérémonieux, comme il convient à des personnages que porte la faveur de
+la foule. Comment celui-ci, élégant et gracieux dans sa veste de velours
+bleu, était cordonnier ; et celui-là, de si noble tournure, tonnelier !
+
+Le défilé terminé, le spectacle commence aussitôt. C'est sous la tribune
+dans laquelle ils ont pris place que les bêtes sont parquées, chacune
+dans sa loge ; une porte s'ouvre et une vache s'élance sur la piste d'un
+trot allongé, ardente, impatiente, battant de sa queue ses flancs
+creux ; sans une seconde d'hésitation elle fond sur le premier écarteur
+qu'elle aperçoit ; il l'attend ; et, quand arrivant sur lui elle baisse la
+tête pour l'enlever au bout de ses cornes fines, il tourne sur lui-même,
+et elle passe sans l'atteindre ; l'élan qu'elle a pris est si impétueux
+que ses jarrets fléchissent, mais elle se redresse aussitôt et court sur
+un autre, puis sur un troisième, un quatrième, au milieu des
+applaudissements qui s'adressent autant aux hommes qu'à la vaillance de
+la bête.
+
+L'intérêt de ces courses, c'est que l'homme et la bête se trouvent en
+face l'un de l'autre, sur le pied d'une égalité parfaite ; point de
+_picador_ pour fatiguer le taureau ; point de _chulos_ avec leurs
+_banderilleros_ pour l'exaspérer ; point de _muleta_ pour l'étourdir et
+derrière sa soie rouge éblouissante préparer une surprise ; l'homme n'a
+d'aide à attendre que de son sang-froid, son coup d'œil, son courage et
+son agilité ; la bête n'a pas de traîtrise à craindre : au plus fort des
+deux, c'est un duel.
+
+Il arriva un moment où l'entrain des écarteurs faiblit ; la chaleur était
+lourde, des nuages d'orage montaient du côté de la mer sans voiler
+encore le soleil qui tombait implacable dans l'arène surchauffée ; la
+fatigue commençait à peser sur les plus vaillants, qui précisément,
+parce qu'ils ne s'étaient pas ménagés, se disaient sans doute que
+c'était aux autres à donner, et ils s'attardaient volontiers à causer
+avec leurs amies des tribunes, en s'appuyant nonchalamment aux planches
+du pourtour, au lieu de se tenir au milieu de l'arène, prêts à
+provoquer les attaques. A ce moment une vache lâchée sur la piste ne
+trouva personne devant elle : c'était une petite bête maigre, nerveuse,
+au pelage roux truité de noir, au ventre avalé, n'ayant pas plus de
+mamelle qu'une génisse de six mois ; sa tête fine était armée de longues
+cornes effilées comme une baïonnette. A sa vue il s'éleva une clameur
+qui disait la réputation :
+
+— La Moulasse !
+
+Elle ne trompa pas les espérances que ses amis mettaient en elle : voyant
+les écarteurs espacés çà et là le long du pourtour, elle se rua sur le
+premier qu'elle crut pouvoir atteindre et en quelques secondes elle eut
+fait le tour de l'arène, cassant les planches à grands coups de cornes,
+et forçant ainsi ses adversaires à escalader les tribunes au plus vite,
+à la grande joie du public qui poussait des huées moqueuses ; cela fait,
+elle revint au milieu de la piste et se mit à creuser la terre qui sous
+ses sabots nerveux volait autour d'elle.
+
+— Saint-Jean ! Boniface ! criait la foule, chacun provoquant celui des
+écarteurs qu'il préférait.
+
+Mais aucun ne parut pressé de descendre : Saint-Jean regardant Boniface
+qui regardait Omer.
+
+— A toi !
+
+— Non, à toi !
+
+En voyant cette débandade, Anie s'était mise à rire :
+
+— Je n'ai jamais autant que maintenant admiré l'agilité des Landais,
+dit-elle.
+
+C'était à son père qu'elle adressait ces quelques mots, le baron les
+arrêta au passage :
+
+— Permettez-moi de me réclamer de ma nationalité, dit-il en saluant.
+
+Avant qu'elle eut compris ces paroles bizarres, il appuya les deux mains
+sur le rebord de la tribune, et d'un bond il sauta dans l'arène.
+
+Il y eut un mouvement de surprise, mais presqu'aussitôt un cri immense
+s'éleva ; on l'avait reconnu, et on l'acclamait.
+
+— Le _baronne_ !
+
+Ce n'était plus un acteur ordinaire qui allait provoquer la Moulasse,
+c'était le baron, que tout le monde connaissait, et l'espoir de voir
+cette lutte allumait un délire de joie.
+
+— Le baronne ! le baronne !
+
+Hommes, femmes, enfants, tout le monde s'était levé, gesticulait,
+curieux, enthousiasmé ; les regards faisaient balle sur lui, l'on restait
+les yeux écarquillés, la bouche ouverte, dans l'attente de ce qui allait
+se passer.
+
+Vivement il était venu se placer en face de la Moulasse, mais sans
+cependant se rapprocher trop d'elle, de façon à la voir venir ; le veston
+boutonné et serré à la taille, son chapeau jeté au loin, il leva les
+deux bras droit au-dessus de sa tête et d'un claquement de langue
+provoqua la vache.
+
+Instantanément elle fondit sur lui : l'attention était frénétique ; on ne
+respirait plus ; dans le silence on n'entendait que le trot rapide de la
+vache sur le sable ; elle arrivait. Le baron n'avait pas bougé et la
+tenait dans ses yeux. Elle baissa la tête. Il tourna sur ses talons, et
+elle passa en l'effleurant. Mais c'était une bête expérimentée ; au lieu
+de s'abandonner à son élan, elle se jeta brusquement de côté et revint
+sur le baron qui l'écarta une seconde fois, puis une troisième, toujours
+avec la même justesse, la même sûreté.
+
+La fatigue et la nonchalance des écarteurs s'étaient miraculeusement
+envolées quand ils avaient vu le baron tomber dans l'arène, et tous en
+même temps ils s'y étaient abattus : provoquée de divers côtés, la
+Moulasse se jeta sur eux, et le baron put remonter à sa tribune pour
+reprendre sa place à côté d'Anie, tandis que la foule l'acclamait avec
+des trépignements qui menaçaient de faire écrouler le cirque sous les
+battements de pieds.
+
+— Quelle émotion vous nous avez donnée ! dit madame Barincq en le
+complimentant.
+
+— Je regrette de n'avoir pas eu le temps de vous affirmer que je ne
+courais aucun danger, dit-il simplement, avec une entière sincérité.
+
+Une clameur lui coupa la parole, la Moulasse venait de surprendre un
+écarteur et elle le secouait au bout de ses cornes engagées dans la
+ceinture qui le serrait à la taille ; on se jeta sur elle, et il retomba
+sur ses pieds pour se sauver en boîtant.
+
+— Vous voyez, dit madame Barincq, le premier moment d'émoi calmé.
+
+— C'est un maladroit.
+
+— Crois-tu maintenant que M. d'Arjuzanx tienne à te plaire ? dit madame
+Barincq à sa fille, lorsqu'après la course ils se retrouvèrent tous les
+trois installés dans leur landau.
+
+— En quoi ?
+
+— En sautant dans l'arène pour te montrer son courage.
+
+— Cela ne m'a pas plu du tout.
+
+— Tu as eu peur ?
+
+— Pas assez pour ne pas trouver qu'il était peu digne d'un homme de son
+rang de s'offrir ainsi en spectacle.
+
+
+
+
+V
+
+
+Anie, qui tous les matins donnait régulièrement quelques heures à la
+peinture, de son lever au déjeuner, travaillait volontiers dans
+l'après-midi avec son père, et c'était pour elle un plaisir de faner les
+foins qu'on fauchait dans les prairies et dans les îles du Gave : sa
+fourche à la main, elle épandait son andain sans rester en arrière ; et
+le soir venu, quand on chargeait l'herbe séchée sur les chars, elle
+apportait bravement son tas aussi lourd que celui des autres faneuses.
+
+Ces goûts champêtres fâchaient sa mère qui les trouvait peu compatibles
+avec la dignité d'une châtelaine comme elle trouvait le soleil malsain
+et dangereux ; n'est-ce pas lui qui est le père de tous nos maux, des
+insolations, des fluxions de poitrine et des taches de rousseur ? Pour se
+préserver de ces dangers, elle prenait toutes sortes de précautions,
+mais sans pouvoir les imposer, comme elle l'eût voulu, à sa fille, qui
+n'acceptait les grands chapeaux de paille, les voiles de gaze et les
+gants montant jusqu'au coude que pour les abandonner à la première
+occasion.
+
+Par contre, ces goûts et cette liberté d'allures faisaient la joie de
+son père qui dès sa première enfance avait passionnément aimé le travail
+des champs, labourant aussitôt que ses bras avaient été assez longs pour
+tenir les emmanchons, fauchant aussitôt qu'on lui avait permis de
+toucher à une faulx, conduisant les bœufs, montant les chevaux,
+ébranchant les hauts arbres, abattant les taillis avec passion. Quel
+délassement, après tant d'années de vie de bureau, enfermée, étouffée,
+misérable, de se retrouver enfin en plein air, dans une atmosphère
+parfumée par les foins, les yeux charmés par la vue des choses aimées,
+ses bêtes, ses récoltes, tout cela dans un beau cadre de verdure que
+fermait au loin l'horizon changeant de la montagne dont il avait si
+longtemps rêvé sans espérer le revoir avant de mourir.
+
+Levé le premier dans la maison, il commençait sa journée par la
+surveillance de la traite des vaches dans les étables ; puis, tout son
+personnel mis en train, il montait un bidet au trot doux et s'en allait
+inspecter les défrichements qu'il faisait exécuter pour transformer en
+prairies les vignes épuisées et les touyas. Cette course était longue,
+non seulement parce qu'il ne poussait pas son cheval dans ces chemins
+accidentés, mais encore parce qu'il s'arrêtait à chaque instant pour
+causer avec les paysans qu'il apercevait au travail dans leurs champs,
+ou qui, lentement, cheminaient à côté de lui. Il les interrogeait, les
+écoutait : étaient-ils satisfaits de leur récolte ? Et des discussions
+s'engageaient sur les modes de culture employés par eux, ainsi que ceux
+qu'il leur conseillait pour augmenter les produits de leurs terres ; ne
+se fâchant jamais de se heurter à la routine, s'efforçant au contraire
+avec patience et douceur, par des raisonnements à leur portée, de les
+amener à comprendre ses explications.
+
+Au retour, il ne manquait jamais de longer le Gave sous le couvert des
+grands arbres, certain de rencontrer Anie, tantôt dans un coin frais,
+tantôt dans un îlot, en train d'achever une étude d'après nature, ce
+qu'elle appelait ses Corot. Comme elle dormait lorsqu'il avait quitté,
+le château, ils ne s'étaient pas vus encore de la journée ; arrivé près
+d'elle, il descendait de cheval ; elle, de son côté, quittait son pliant
+pour venir à lui, et ils s'embrassaient :
+
+— Tu as bien dormi ?
+
+— Et toi, mon enfant ?
+
+Après avoir attaché la bride de son cheval à une branche, il regardait
+son tableau en lui faisant ses observations et ses compliments. A la
+vérité, les compliments l'emportaient de beaucoup sur les critiques, car
+il suffisait qu'elle eût mis la main à quelque chose pour que cette
+chose devint admirable à ses yeux. S'il avait été habitué à un dessin
+plus serré et plus sévère que celui dont elle se contentait, il se
+disait qu'à son âge on est vieux jeu, tandis qu'elle était certainement
+dans le train ; il n'avait jamais été qu'un pauvre diable de manœuvre,
+elle était une artiste ; dans ces conditions, comment n'eût-il pas
+repoussé les objections qui se présentaient à son esprit !
+
+— Certainement, tu as raison, disait-il en manière de conclusion,
+l'impression donnée est bien celle que tu as voulu rendre.
+
+Et il remontait à cheval pour surveiller l'expédition du beurre qu'on
+avait battu en son absence, ou celle des cochons qu'on ne faisait pas
+sortir de la porcherie ou qu'on n'emballait pas en voiture sans qu'il y
+eût de terribles cris poussés malgré les précautions qu'on prenait pour
+les toucher.
+
+C'était seulement après le déjeuner qu'il se trouvait libre et pouvait,
+si l'envie lui en prenait, s'en aller travailler aux foins avec Anie.
+
+Comme il était fier, lorsqu'il la voyait vaillante à l'ouvrage, sans
+plus craindre le soleil qu'une ondée, affable avec les ouvriers, bonne
+avec les femmes, familière avec les enfants, se faisant aimer de tous !
+
+Comme il était heureux quand, à l'heure du goûter, ils s'asseyaient
+tous deux à l'ombre d'un tilleul ou au pied d'une haie et mangeaient en
+bavardant la collation qu'on leur apportait du château : un morceau de
+pain avec un fruit ou bien une tartine de beurre mouillée d'un verre de
+vin blanc du pays et d'eau fraîche.
+
+C'était le meilleur moment de sa journée, alors que, cependant, il en
+avait tant de bons, celui de l'intimité, des tête-à-tête, où tout peut
+se dire dans l'épanchement d'une tendresse partagée.
+
+On causait à bâtons rompus du présent, du passé et aussi quelquefois de
+l'avenir, mais beaucoup moins de l'avenir que du passé, en gens heureux
+qui n'ont pas besoin d'échapper aux tristesses de ce qui est pour se
+réfugier, en imagination, dans ce qui sera peut-être un jour.
+
+On s'examinait aussi : le père en se demandant si, comme le disait sa
+femme, il n'imposait pas à Anie une fatigue dangereuse pour sa beauté,
+sinon pour sa santé ; la fille, en suivant sur le visage de son père et
+dans son attitude les changements qui s'étaient produits en lui depuis
+leur installation à Ourteau, et qui se manifestaient par son air de
+vigueur et de bien-être, comme aussi par la sérénité de son regard.
+
+Et souvent son premier mot, lorsqu'elle s'asseyait près de lui, était
+pour le complimenter :
+
+— Tu sais que tu rajeunis ?
+
+— Comme toi tu embellis ? Mais n'en doit-il pas être ainsi pour nous ?
+Quand, pendant de longues années, on a vécu d'une façon absurde qui
+semble savamment combinée pour dévorer la vie au tirage forcé, n'est-il
+pas logique que le jour où l'on se conforme aux lois de la nature,
+l'organisme qui n'a pas éprouvé de trop graves avaries se repose tout
+seul et reprenne son fonctionnement régulier ? Voilà pourquoi je suis si
+heureux de te voir accepter ces exercices un peu violents et ces
+fatigues qui ont manqué à ta première jeunesse ; sois certaine que la
+médecine fera un grand pas le jour où elle ordonnera les bains de soleil
+et défendra les rideaux et les ombrelles.
+
+— Ils m'amusent, ces exercices.
+
+— N'est-ce pas ?
+
+— Il me semble que ça se voit.
+
+— Je veux dire que tu ne regrettes pas l'existence que je vous impose.
+
+— Je m'y suis si bien et si vite habituée que je n'en vois pas d'autre
+qu'on puisse prendre quand on a la liberté de son choix.
+
+— Quelle différence entre aujourd'hui et il y a quelques mois !
+
+— C'est en faisant cette comparaison que je me suis bien souvent demandé
+si les pauvres êtres courageux, mais aussi très malheureux qui
+acceptaient cette misère étaient vraiment les mêmes que ceux qui
+habitent ce château ?
+
+— Ne pense plus au passé.
+
+— Pourquoi donc ? N'est-ce pas précisément le meilleur moyen pour
+apprécier la douceur de l'heure présente ? Ce n'est pas seulement quand
+je suis assise, comme en ce moment, avec cette vue incomparable devant
+les yeux, au milieu de cette belle campagne, respirant un air embaumé,
+m'entretenant librement avec toi, que je sens tout le charme de la vie
+heureuse qu'un coup de fortune nous a donnée ; c'est encore quand, dans
+la tranquillité et l'isolement du matin, je travaille à une étude et que
+je compare ce que je fais maintenant à ce que je faisais autrefois et
+surtout aux conditions dans lesquelles je le faisais, avec les luttes,
+les rivalités, les intrigues, les fièvres de l'atelier ; si je t'avais
+conté mes humiliations, mes tristesses, mes journées de rage et de
+désespoir, comme tu aurais été malheureux !
+
+— Pauvre chérie !
+
+— Je ne te dis pas cela pour que tu me plaignes, d'autant mieux que
+l'heure des plaintes est passée ; mais simplement pour que tu comprennes
+le point de vue auquel j'envisage le bonheur que nous devons à
+l'héritage de mon oncle. Et ces comparaisons je les fais pour toi comme
+pour moi ; pour l'atelier Julian, comme pour les bureaux de l'_Office
+cosmopolitain_ où tu avais à subir les stupidités de M. Belmanières et
+l'arrogance de M. Chaberton. Hein ! si nous étions rejetés, toi dans ton
+bureau, maman rue de l'Abreuvoir, moi à l'atelier.
+
+— Veux-tu bien te taire !
+
+— Pourquoi ? Il n'y a rien d'effrayant à imaginer des catastrophes qui ne
+peuvent pas nous atteindre ; au contraire. Et nous pouvons nous moquer de
+celle-là, je pense.
+
+— Assurément.
+
+— Quand même tes travaux ne rendraient pas tout ce que tu attends
+d'eux...
+
+— Ils le rendront, et au delà de ce que j'ai annoncé ; l'expérience de ce
+que j'ai obtenu garantit ce que nous obtiendrons dans quelques années.
+
+— Quand même nous en resterions où nous sommes, nous n'avons rien à
+craindre de la fortune ; et j'espère bien que si je me marie...
+
+— Comment ! si tu te maries !
+
+— J'espère bien que, si je me marie, tu prendras des précautions telles
+que je ne puisse jamais retomber dans la misère.
+
+— Sois tranquille.
+
+— Je le suis ; et c'est pour cela précisément que je ris de catastrophes
+qui sont purement romanesques : malheureux, on aime les romans gais qui
+finissent bien ; heureux, les romans tristes.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Une après-midi qu'ils s'entretenaient ainsi à l'abri d'un bouquet de
+saules dont les racines trempaient dans le Gave, tandis qu'autour d'eux
+çà et là au caprice des amitiés, faneurs et faneuses goûtaient, et que
+les bœufs attelés aux chars sur lesquels on allait charger le foin
+plongeaient goulûment leur mufle dans l'herbe séchée, ils virent au
+loin Manuel, accompagné d'une personne qu'ils ne reconnurent pas tout
+d'abord, se diriger de leur côté à travers le pré tondu ras.
+
+— Voilà Manuel qui te cherche, dit Anie.
+
+— Qui est avec lui ?
+
+— Costume gris, chapeau melon, ça ne dit rien ; pourtant la démarche
+ressemble à celle de M. d'Arjuzanx... c'est bien lui ; comme maman en
+rentrant va être fâchée de ne pas s'être trouvée au château pour le
+recevoir !
+
+Quand le baron les aperçut, il renvoya le valet de chambre et s'avança
+seul.
+
+Anie s'était levée.
+
+— Tu ne t'en vas pas ?
+
+— Pourquoi m'en irais je ?
+
+— Pour que le baron ne te surprenne pas dans cette tenue.
+
+— Crois-tu que si j'avais souci de ma tenue je travaillerais avec tes
+faneurs ?
+
+Des brins de foin étaient accrochés à ses cheveux ainsi qu'à sa blouse
+de toile bleue ; elle ne prit même pas la peine de les enlever.
+
+Quand les paroles de politesses eurent été échangées avec le baron, tout
+le monde se rassit sur l'herbe.
+
+— Me pardonnez-vous de vous déranger ainsi ? dit d'Arjuzanx.
+
+— Mais vous ne nous dérangez nullement ; les bras de ma fille pas plus
+que les miens ne sont indispensables à la rentrée de nos foins.
+
+— Au moins s'y emploient-ils.
+
+— Je trouve très amusant de jouer à la paysanne, dit Anie.
+
+— Vous aimez la campagne, mademoiselle ?
+
+— Je l'adore.
+
+Le baron parut ravi de cette réponse.
+
+L'entretien continua ; puis il languit ; le baron paraissait préoccupé,
+peut-être même embarrassé ; en tout cas, il ne montrait pas son aisance
+habituelle ; alors Anie s'éloigna sous prétexte d'un ordre à donner, et
+rejoignit les faneuses qui avaient repris le travail.
+
+Pendant plus d'une heure elle vit son père et le baron marcher à travers
+la prairie, allant jusqu'aux jardins, puis revenant sur leurs pas, et
+comme le terrain était parfaitement plane sans aucune touffe d'arbuste,
+elle pouvait suivre leurs mouvements : ceux du baron étaient vifs,
+démonstratifs, passionnés ; ceux de son père, réservés ; évidemment, l'un
+parlait et l'autre écoutait.
+
+Plusieurs fois, en les voyant revenir, elle crut que cette longue
+conversation avait pris fin, et que le baron voulait lui faire ses
+adieux, mais toujours ils repartaient et les grands gestes continuaient.
+
+A la fin, cependant, ils se dirigèrent vers elle de façon à ce qu'elle
+ne pût pas se tromper ; alors elle alla au-devant d'eux ; cette fois
+c'était bien pour prendre congé d'elle.
+
+Lorsqu'il eut disparu au bout de la prairie, Barincq dit à sa fille de
+laisser là sa fourche et de l'accompagner, mais ce fut seulement quand
+il n'y eut plus d'oreilles curieuses à craindre qu'il se décida à
+parler :
+
+— Sais-tu ce que voulait M. d'Arjuzanx ?
+
+— Te parler de choses sérieuses, si j'en juge par sa pantomime.
+
+— Te demander en mariage.
+
+— Ah !
+
+— C'est tout ce que tu me réponds ?
+
+— Je ne peux pas te dire que je suis profondément surprise de cette
+demande, ni que j'en suis ravie, ni que j'en suis fâchée, alors je dis :
+ah ! pour dire quelque chose.
+
+— Il ne te plaît point ?
+
+— Je serais fâchée de sa demande.
+
+— Il te plaît ?
+
+— J'en serais heureuse.
+
+— Alors ?
+
+— Alors veux-tu répondre à mes questions, au lieu que je réponde aux
+tiennes ?
+
+Il fit un signe affirmatif.
+
+— Avant tout, dis-moi si la question d'intérêt a été abordée entre vous.
+
+— Elle l'a été.
+
+— Sur quelle dot compte-t-il ?
+
+— Il n'en demande pas.
+
+— Mais il en accepte une ?
+
+— C'est-à-dire...
+
+— Laquelle ?
+
+— Ne crois pas que c'est pour ta fortune que le baron veut t'épouser :
+c'est pour toi ; c'est parce que tu as produit sur lui une profonde
+impression ; c'est parce qu'il t'aime, je te rapporte ses propres
+paroles.
+
+— Rapporte-moi aussi celles qui s'appliquent à la fortune.
+
+— Pourquoi cette défiance ?
+
+— Parce que je ne veux épouser qu'un homme qui m'aimera, et qui ne
+cherchera pas une affaire dans notre mariage. C'est bien le moins que
+notre fortune me serve à me payer ce mari-là.
+
+— Précisément, le baron me paraît être ce mari.
+
+— Alors répète.
+
+Si tu veux vivre à la campagne, son revenu, qui est d'une quarantaine de
+mille francs, lui permet de t'assurer une existence facile, sinon large
+et heureuse. Mais si la campagne ne te suffit pas, et si tu veux Paris
+une partie de l'année, c'est à nous de te donner une dot, celle que nous
+voudrons, qui te permette de faire face aux dépenses de la vie
+parisienne pendant trois mois, six mois, le temps que tu fixeras
+toi-même d'après ton budget. Là-dessus il s'en remet à toi, et à nous.
+Est-ce le langage d'un homme qui cherche une affaire ? Je te le demande.
+
+Au lieu de répondre, elle continua ses questions :
+
+— De loin je vous observais de temps en temps, et j'ai vu qu'il parlait
+beaucoup, tandis que toi, tu écoutais ; cependant tu as dit quelque
+chose.
+
+— Sans doute.
+
+— Qu'as-tu dit ?
+
+— Que je devais consulter ta mère, et que je devais te consulter
+toi-même.
+
+— Je pense qu'il a trouvé cela juste.
+
+— Parfaitement. Cependant il a insisté, sinon pour avoir une réponse
+immédiate, au moins pour arranger les choses de façon à ce que cette
+réponse ne soit point dictée par la seule inspiration. Pour cela il
+demande que nous allions passer quelquefois la journée du dimanche à
+Biarritz, où nous le rencontrerons, comme par hasard, et vous pourrez
+vous connaître. Ce sera seulement quand cette connaissance sera faite,
+que tu te prononceras.
+
+— As-tu accepté cet arrangement ?
+
+— Il aurait dépendu de moi seul que je l'aurais accepté, car il me
+paraît raisonnable, Biarritz étant un terrain neutre où l'on peut se
+voir, sans que ces rencontres plus ou moins fortuites aient rien de
+compromettant qui engage l'avenir ; cependant cette fois encore j'ai
+demandé à vous consulter, ta mère et toi. Pouvais-je promettre d'aller à
+Biarritz, si au premier mot tu m'avais dit que le baron t'était
+répulsif ?
+
+— Il ne me l'est pas ; et je suis disposée à croire comme toi que la dot
+n'est pas ce qu'il cherche dans ce mariage.
+
+— Alors ?
+
+— Je ne demande pas mieux que d'aller à Biarritz le dimanche, mais à
+cette condition qu'il sera bien expliqué et bien compris que cela ne
+m'engage à rien. Depuis que nous parlons de M. d'Arjuzanx, je fais mon
+examen de conscience, et je ne trouve en moi qu'une parfaite
+indifférence à son égard. Ce sentiment, qui, à vrai dire, n'en est pas
+un ni dans un sens ni dans un autre, changera-t-il quand je le
+connaîtrai mieux ? C'est possible. Mais sincèrement je n'en sais rien.
+
+— Laissons faire le temps.
+
+— C'est ce que je demande.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Pendant quatre dimanches Anie avait vu le baron à Biarritz, mais ses
+sentiments n'avaient changé en rien : elle en était toujours à
+l'indifférence, et quand sa mère, quand son père l'interrogeaient, sa
+réponse restait la même :
+
+— Attendons.
+
+— Qui te déplaît en lui ?
+
+— Rien.
+
+— Alors ?
+
+— Pourquoi ne me demandes-tu pas ce qui me plaît en lui ?
+
+— Je te le demande.
+
+— Et je te fais la même réponse : rien. Dans ces conditions je ne peux
+dire que ce que je dis : attendons.
+
+Madame Barincq, qui désirait passionnément ce mariage, et trouvait
+toutes les qualités au baron, s'exaspérait de ces réponses :
+
+— Crois-tu que cette attente soit agréable pour ce brave garçon ?
+
+— Que veux-tu que j'y fasse ? si elle lui est trop cruelle, qu'il se
+retire.
+
+— Au moins est-elle mortifiante pour lui ; crois-tu qu'il n'a pas à
+souffrir de ta réserve, quand ce ne serait que devant le capitaine ?
+
+— J'espère qu'il n'a pas pris le capitaine pour confident de ses
+projets ; s'il l'a fait, tant pis pour lui.
+
+Accepterait-elle, refuserait-elle le baron ? c'était ce que le père et la
+mère se demandaient, et, comme ils désiraient autant l'un que l'autre ce
+mariage, ils prenaient leurs dispositions pour le jour où ils auraient à
+traiter les questions d'affaires et à fixer la dot.
+
+Puisque le baron avait quarante mille francs de rente, ils voulaient que
+leur fille en eût autant, c'était leur réponse à son désintéressement.
+
+Mais, si ces quarante mille francs devaient leur être faciles à payer
+annuellement, ce ne serait que quand les améliorations apportées à
+l'exploitation du domaine produiraient ce qu'on attendait d'elles,
+c'est-à-dire quand les terres défrichées seraient toutes transformées en
+prairies, ce qui exigerait trois ans au moins. En attendant, où trouver
+ces quarante mille francs ?
+
+C'était la question que Barincq étudiait assez souvent, en cherchant
+quelles parties de son domaine il pourrait donner en garanties pour un
+emprunt.
+
+Un jour qu'il se livrait à cet examen dans son cabinet, qui avait été
+celui de son frère, il tira les divers titres de propriété se
+rapportant aux pièces de terre qu'il avait en vue, et se mit à les lire
+en notant leurs contenances.
+
+Pour cela il avait ouvert tous les tiroirs de son bureau, voulant faire
+un classement qui le satisfît mieux que celui adopté par son frère.
+
+Comme il avait complètement tiré un de ces tiroirs, il aperçut une
+feuille de papier timbré, qui avait dû glisser sous le tiroir. Il la
+prit, et, comme au premier coup d'œil il reconnut l'écriture de son
+frère, il se mit à la lire.
+
+ « Je, soussigné, Gaston-Félix-Emmanuel Barincq (de Saint-Christeau),
+ demeurant au château de Saint-Christeau, commune de Ourteau
+ (Basses-Pyrénées) — déclare, par mon présent testament et acte de
+ dernière volonté, donner et léguer, comme en effet je donne et
+ lègue, à M. Valentin Sixte, lieutenant de dragons, en ce moment en
+ garnison à Chambéry, la propriété de tous les biens, meubles et
+ immeubles, que je posséderai au jour de mon décès. A cet effet,
+ j'institue mon dit Valentin Sixte mon légataire à titre universel.
+ Je veux et entends qu'en cette qualité de légataire mon dit Valentin
+ Sixte soit chargé de payer à mon frère Charles-Louis Barincq,
+ demeurant à Paris, s'il me survit, et à sa fille Anie Barincq, une
+ rente annuelle de six mille francs, ladite rente incessible et
+ insaisissable. Je nomme pour mon exécuteur testamentaire la personne
+ de maître Rébénacq notaire à Ourteau, sans la saisine légale, et
+ j'espère qu'il voudra bien avoir la bonté de se charger de cette
+ mission. Tel est mon testament, dont je prescris l'exécution comme
+ étant l'ordonnance de ma dernière volonté.
+
+ Fait à Ourteau le lundi onze novembre mil huit cent
+ quatre-vingt-quatre. Et après lecture j'ai signé.
+
+ GASTON BARINCQ. »
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Il avait lu sans s'interrompre, sans respirer, courant de ligne en
+ligne ; mais dès les premières, au moment où il commençait à comprendre,
+il avait été obligé de poser sur son bureau la feuille de papier, tant
+elle tremblait entre ses doigts.
+
+C'était un coup d'assommoir qui l'écrasait.
+
+Après quelques minutes de prostration, il recommença sa lecture,
+lentement cette fois, mot à mot :
+
+ « Je donne et lègue à monsieur Valentin Sixte... la propriété de tous
+ les biens, meubles et immeubles, que je posséderai au jour de mon
+ décès. »
+
+Évidemment, ce testament était celui que son frère avait déposé au
+notaire Rébénacq, et ensuite repris ; la date le disait sans contestation
+possible.
+
+Pas d'hésitation, pas de doute sur ce point : à un certain moment, celui
+qu'indiquait la date de ce testament, son frère avait voulu que le
+capitaine fût son légataire universel ; et il avait donné un corps à sa
+volonté, ce papier écrit de sa main.
+
+Mais le voulait-il encore quelques mois plus tard ? et le fait seul
+d'avoir repris son testament au notaire n'indiquait-il pas un changement
+de volonté ?
+
+Il avait un but en reprenant ce testament ; lequel ?
+
+Le supprimer ?
+
+Le modifier ?
+
+Chercher en dehors de ces deux hypothèses paraissait inutile, c'était à
+l'une ou l'autre qu'on devait s'arrêter ; mais laquelle avait la
+vraisemblance pour elle, la raison, la justice et la réunion de diverses
+conditions d'où pouvait jaillir un témoignage ou une preuve, il ne le
+voyait pas en ce moment, troublé, bouleversé, jeté hors de soi comme il
+l'était.
+
+Et machinalement, sans trop savoir ce qu'il faisait, il examinait le
+testament, et le relisait par passages, au hasard, comme si son écriture
+ou sa rédaction devait lui donner une indication qu'il pourrait suivre.
+
+Mais aucune lumière ne se faisait dans son esprit, qui allait d'une idée
+à une autre sans s'arrêter à celle-ci plutôt qu'à celle-là, et revenait
+toujours au même point d'interrogation : pourquoi, après avoir confié son
+testament à Rébénacq, son frère l'avait-il repris ? et pourquoi, après
+l'avoir repris, ne l'avait-il pas détruit ou modifié ?
+
+Le temps marcha, et la cloche du dîner vint le surprendre avant qu'il
+eût trouvé une réponse aux questions qui se heurtaient dans sa tête.
+
+Il fallait descendre ; il se composa un maintien pour que ni sa femme ni
+sa fille ne vissent son trouble, car, malgré son désarroi d'idée, il
+avait très nettement conscience qu'il ne devait leur parler de rien
+avant d'avoir une explication à leur donner.
+
+Il remit donc le testament dans son tiroir, mais en le cachant entre les
+feuillets d'un acte notarié, et il se rendit à la salle à manger, où sa
+femme et sa fille l'attendaient, surprises de son retard : c'était, en
+effet, l'habitude qu'il arrivât toujours le premier à table, autant
+parce que, depuis son installation à Ourteau, il avait retrouvé son bel
+appétit de la vingtième année, que parce que les heures des repas
+étaient pour lui les plus agréables de la journée, celles de la causerie
+et de l'épanchement dans l'intimité du bien-être.
+
+— J'allais monter te chercher, dit Anie.
+
+— Tu n'as pas faim aujourd'hui ? demanda madame Barincq.
+
+— Pourquoi n'aurais-je pas faim ?
+
+— Ce serait la question que je t'adresserais.
+
+Précisément parce qu'il voulait paraître à son aise et tel qu'il était
+tous les jours, il trahit plusieurs fois son trouble et sa
+préoccupation.
+
+— Décidément tu as quelque chose, dit madame Barincq.
+
+— Où vois-tu cela ?
+
+— Est-ce vrai, Anie ? demanda la mère en invoquant comme toujours le
+témoignage de sa fille.
+
+Au lieu de répondre, Anie montra d'un coup d'œil les domestiques qui
+servaient à table, et madame Barincq comprit que si son mari avait
+vraiment quelque chose comme elle croyait, il ne parlerait pas devant
+eux.
+
+Mais, lorsqu'en quittant la table on alla s'asseoir dans le jardin sous
+un berceau de rosiers, où tous les soirs on avait coutume de prendre le
+frais en regardant le spectacle toujours nouveau du soleil couchant avec
+ses effets de lumière et d'ombres sur les sommets lointains, elle revint
+à son idée.
+
+— Parleras-tu, maintenant que personne n'est là pour nous entendre ?
+
+— Que veux-tu que je dise ?
+
+— Ce qui te préoccupe et t'assombrit.
+
+— Rien ne me préoccupe.
+
+— Alors pourquoi n'es-tu pas aujourd'hui comme tous les jours ?
+
+— Il me semble que je suis comme tous les jours.
+
+— Eh bien, il me semble le contraire ; tu n'as pas mangé, et il y avait
+des moments où tu regardais dans le vide d'une façon qui en disait long.
+Quand, pendant vingt ans, on a vécu en face l'un de l'autre, on arrive à
+se connaître et les yeux apprennent à lire. En te regardant à table, ce
+soir, je retrouvais en toi la même expression inquiète que tu avais si
+souvent pendant les premières années de notre mariage, quand tu te
+débattais contre Sauval, sans savoir si le lendemain il ne
+t'étranglerait pas tout à fait.
+
+— T'imagines-tu que je vais penser à Sauval, maintenant ?
+
+— Non ; mais il n'en est pas moins vrai que j'ai revu en toi,
+aujourd'hui, l'expression angoissée que tu montrais quand tu te sentais
+perdu et que tu essayais de me cacher tes craintes. Voilà pourquoi je te
+demande ce que tu as.
+
+Il ne pouvait pourtant pas répondre franchement.
+
+— Si tu n'as pas mal vu, dit-il, c'est mon expression de physionomie qui
+a été trompeuse.
+
+— Puisque tu ne veux pas répondre, c'est moi qui vais te dire d'où vient
+ton souci ; nous verrons bien si tu te décideras à parler ; tu es inquiet
+parce que tu reconnais que tes transformations ne donnent pas ce que tu
+attendais d'elles et que tu as peur de marcher à ta ruine. Il y a
+longtemps que je m'en doute. Est-ce vrai ?
+
+— Ah ! cela non, par exemple.
+
+— Tu n'es pas en perte ?
+
+— Pas le moins du monde ; les résultats que j'attendais sont dépassés et
+de beaucoup ; ma comptabilité est là pour le prouver. Je ne suis qu'au
+début, et pourtant je puis affirmer, preuves en main, que les chiffres
+que je vous ai donnés, c'est-à-dire un produit de trois cent mille
+francs par an, sera facilement atteint le jour où toutes les prairies
+seront établies et en plein rapport. Ce que j'ai réalisé jusqu'à ce jour
+le démontre sans doutes et sans contestations possibles par des chiffres
+clairs comme le jour, non en théorie, mais en pratique. Pour cela il ne
+faudrait que trois ans... si je les avais.
+
+— Comment, si tu les avais ! s'écria madame Barincq.
+
+Il voulut corriger, expliquer ce mot maladroit qui avait échappé à sa
+préoccupation.
+
+— Qui est sûr du lendemain ?
+
+— Tu te crois malade ? dit-elle. Qu'as-tu ? De quoi souffres-tu ? Pourquoi
+n'as-tu pas appelé le médecin ?
+
+— Je ne souffre pas ; je ne suis pas malade.
+
+— Alors pourquoi t'inquiètes-tu ? C'est la plus grave des maladies de
+s'imaginer qu'on est malade quand on ne l'est pas. Comment ! tu nous fais
+habiter la campagne parce que tu dois y trouver la santé et le repos, y
+vivre d'une vie raisonnable comme tu dis ; et nous n'y sommes pas
+installés que te voilà tourmenté, sombre, hors de toi, sous le coup de
+soucis et de malaises que tu ne veux pas, que tu ne peux pas expliquer !
+Depuis que nous sommes mariés tu m'as, pour notre malheur, habituée à
+ces mines de désespéré ; mais au moins je les comprenais et je
+m'associais à toi ; quand tu luttais contre Sauval, quand tu peinais chez
+Chaberton, je ne pouvais t'en vouloir de n'être pas gai ; tu aurais eu le
+droit, si je t'avais fait des reproches, de me parler de tes inquiétudes
+du lendemain. Mais maintenant que tu reconnais toi-même que tes affaires
+sont dans une voie superbe, quand nous sommes débarrassés de tous nos
+tracas, de toutes nos humiliations, quand nous avons repris notre rang,
+quand nous n'avons plus qu'à nous laisser vivre, quand le présent est
+tranquille et l'avenir assuré, enfin quand nous n'avons qu'à jouir de la
+fortune, je trouve absurde de s'attrister sans raison... Parce qu'on
+n'est pas sûr du lendemain. Mais qui peut en être sûr, si ce n'est
+nous ? Il n'y a qu'un moyen de le compromettre, celui que tu prends
+précisément : te rendre malade. Que deviendrions-nous si tu nous
+manquais ? Que deviendraient tes affaires, tes transformations ? Ce serait
+la ruine. Et tu sais, je serais incapable de supporter ce dernier coup.
+Je ne me fais pas d'illusions sur mon propre compte ; je suis une femme
+usée par les chagrins, les duretés de la vie, la révolte contre les
+injustices du sort dont nous avons été si longtemps victimes. Je ne
+supporterais pas de nouvelles secousses. Tant que ça ira bien, j'irai
+moi-même. Le jour où ça irait mal, je ne résisterais pas à de nouvelles
+luttes. Tâche donc de ne pas me tourmenter en te tourmentant toi-même,
+alors surtout que tu n'as pas de raisons pour cela.
+
+Ce qu'il avait dit, il le répéta : il ne se croyait pas, il ne se sentait
+pas malade, il avait la certitude de ne pas l'être.
+
+En tout cas, il était dans un état d'agitation désordonné qui ne lui
+permit pas de s'endormir.
+
+Si sous le coup de la surprise il n'avait pas pu arrêter son parti à
+l'égard de ce testament, il fallait qu'il le prît maintenant, et ne
+restât pas indéfiniment dans une lâche et misérable indécision.
+
+Plus d'un à sa place sans doute se serait débarrassé de ces hésitations
+d'une façon aussi simple que radicale : on ne connaissait pas l'existence
+de ce testament ; pas un seul témoin n'avait assisté à sa découverte ;
+tout le monde maintenant était habitué à voir l'héritier naturel en
+possession de cette fortune ; une allumette, un peu de fumée, un petit
+tas de cendres et tout était dit, personne ne saurait jamais que le
+capitaine Sixte avait été le légataire de Gaston.
+
+Personne, excepté celui qui aurait brûlé ce papier, et cela suffisait
+pour qu'il n'admît ce moyen si simple que de la part d'une autre main
+que la sienne.
+
+Dans ses nombreux procès il avait vu son adversaire se servir, toutes
+les fois que la chose était possible, d'armes déloyales, et ne le battre
+que par l'emploi de la fraude, du mensonge, de faux, de pièces
+falsifiées ou supprimées ; jamais il n'avait consenti à le suivre sur ce
+terrain, et s'il était ruiné, s'il perdait, son honneur était sauf ;
+pendant vingt années ce témoignage que sa conscience lui rendait avait
+été son soutien : mauvais commerçant, honnête homme.
+
+Et l'honnête homme qu'il avait été, qu'il voulait toujours être, ne
+pouvait brûler ce testament que s'il obtenait la preuve que son frère ne
+l'avait repris à Rébénacq que parce qu'il n'était plus l'expression de
+sa volonté.
+
+Qui dit testament dit acte de dernière volonté ; cela est si vrai que les
+deux mots sont synonymes dans la langue courante ; incontestablement à un
+moment donné Gaston avait voulu que le capitaine fût son légataire
+universel ; mais le voulait-il encore quelque temps avant de mourir ?
+
+Toute la question était là ; s'il le voulait, ce testament était bien
+l'acte de sa dernière volonté, et alors on devait l'exécuter ; si au
+contraire il ne le voulait plus, ce testament n'était pas cet acte
+suprême, et, conséquemment, il n'avait d'autre valeur que celle d'un
+brouillon, d'un chiffon de papier qu'on jette au panier où il doit
+rester lettre morte sans qu'un hasard puisse lui rendre la vie.
+
+On aurait découvert ce testament dans les papiers de Gaston à
+l'inventaire, sans qu'il eût jamais quitté le tiroir dans lequel il
+aurait été enfermé au moment même de sa confection, que la question
+d'intention ne se serait pas présentée à l'esprit : on trouvait un
+testament et les présomptions étaient qu'il exprimait la volonté du
+testateur, aussi bien à la date du onze novembre mil huit cent
+quatre-vingt-quatre, qu'au moment même de la mort, puisqu'aucun autre
+testament ne modifiait ou ne détruisait celui-là : le onze novembre
+Gaston avait voulu que le capitaine héritât de sa fortune, et il le
+voulait encore en mourant.
+
+Mais ce n'était pas du tout de cette façon que les choses s'étaient
+passées, et, la situation étant toute différente, les présomptions
+basées sur ce raisonnement ne lui étaient nullement applicables.
+
+Ce testament fait à cette date du onze novembre, alors que Gaston avait,
+il fallait l'admettre, de bonnes raisons pour préférer à sa famille un
+étranger et le choisir comme légataire universel, avait été déposé chez
+Rébénacq où il était resté plusieurs années ; puis, un jour, ce dépôt
+avait été repris pour de bonnes raisons aussi, sans aucun doute, car on
+ne retire pas son testament à un notaire en qui l'on a confiance — et
+Gaston avait pleine confiance en Rébénacq — pour rien ou pour le plaisir
+de le relire.
+
+S'il était logique de supposer que les bonnes raisons qui avaient dicté
+le choix du onze novembre s'appuyaient sur la conviction où se trouvait
+Gaston à ce moment que le capitaine était son fils, n'était-il pas tout
+aussi logique d'admettre que celles, non moins bonnes, qui, plusieurs
+années après, avaient fait reprendre ce testament, reposaient sur des
+doutes graves relatifs à cette paternité ?
+
+Dans la lucidité de l'insomnie, tout ce que lui avait dit Rébénacq le
+jour de l'enterrement et, plus tard, toutes les paroles qui s'étaient
+échangées, pendant l'inventaire, entre le notaire, le juge de paix et le
+greffier, lui revinrent avec netteté et précision pour prouver
+l'existence de ces doutes et démontrer que le testament avait été repris
+pour être détruit.
+
+N'étaient-ils pas significatifs, ces chagrins qui avaient attristé les
+dernières années de Gaston, et son inquiétude, sa méfiance, constatées
+par Rébénacq, ne l'étaient-elles pas aussi ? pour le notaire il n'y avait
+pas eu hésitation : chagrins et inquiétudes qui, selon ses expressions
+mêmes, « avaient empoisonné la fin de sa vie », provenaient des doutes qui
+portaient sur la question de savoir s'il était ou n'était pas le père du
+capitaine. Si, pour presque tout le monde, sa paternité était certaine,
+pour lui elle ne l'était pas, puisque ses doutes l'avaient empêché de
+reconnaître celui qu'on lui donnait pour fils et que lui-même
+n'acceptait pas comme tel.
+
+Incontestablement, Gaston avait passé par des états divers, ballotté
+entre les extrêmes ; un jour croyant à sa paternité, le lendemain n'y
+croyant pas ; malgré tout, attaché à cet enfant qu'il avait élevé, et
+qui d'ailleurs possédait des qualités réelles pour lesquelles on pouvait
+très bien l'aimer, en dehors de tout sentiment paternel.
+
+En partant de ce point de vue, il était facile de se représenter comment
+les choses s'étaient passées et les phases que les sentiments de Gaston
+avaient suivies.
+
+Un jour, convaincu que le capitaine était son fils, il avait fait son
+testament pour le déposer à Rébénacq ; il y avait certitude chez lui ; et,
+dès lors, son devoir l'obligeait à oublier qu'il avait un frère, pour ne
+voir que son fils : c'est la loi civile qui veut que l'enfant illégitime
+ne soit qu'un demi-enfant, et en cela elle obéit à des considérations
+qui n'ont d'autorité qu'au point de vue social ; mais la loi naturelle se
+détermine par d'autres raisons plus humaines : pour elle un fils,
+légitime ou non, est un fils, et un frère n'est qu'un frère ; en vertu de
+ce principe, le frère avait été sacrifié au fils, et cela était
+parfaitement juste.
+
+Mais plus tard, un mois avant de mourir, cette foi en sa paternité
+ébranlée pour des raisons qui restaient à découvrir, puis détruite, le
+fils, qui n'était plus qu'un enfant auquel on s'était attaché à tort,
+avait cédé la première place au frère, et le testament avait été repris
+chez Rébénacq.
+
+Sans doute ce n'était là qu'une hypothèse, mais ce qui lui donnait une
+grande force, c'était l'endroit même où le testament avait été
+découvert, non dans le tiroir des papiers de famille, non dans celui qui
+renfermait les lettres de Léontine Dufourcq et du capitaine, mais dans
+un autre, où ne se trouvaient que des pièces à peu près insignifiantes.
+
+Est-ce que, si Gaston l'avait considéré comme l'acte de sa dernière
+volonté, il l'aurait ainsi mis au rancart ? au contraire, après l'avoir
+retiré de chez Rébénacq, ne l'aurait-il pas soigneusement serré ?
+
+Pour être subtil, ce raisonnement n'en reposait pas moins sur la
+vraisemblance, en même temps que sur la connaissance du caractère de
+Gaston, qui ne faisait rien à la légère.
+
+A la vérité on pouvait se demander, et on devait même se demander
+pourquoi, l'ayant pris pour le détruire ou le modifier, on le retrouvait
+intact, tel qu'il avait été rédigé dans sa forme primitive ; mais cette
+question portait avec elle sa réponse, aussi simple que logique : pour le
+détruire, il avait attendu d'en avoir fait un autre, et
+vraisemblablement, le jour où il aurait remis au notaire le second
+testament, expression de sa volonté, il aurait brûlé ou déchiré le
+premier.
+
+Il ne l'avait pas fait, cela était certain, puisque ce premier testament
+existait, mais ce qui était non moins certain, c'était qu'il avait voulu
+le faire ; or, lorsqu'il s'agit de testament, c'est l'intention du
+testateur qui prime tout, et cette intention se manifestait clairement,
+aussi bien par le retrait du testament de chez le notaire que par le peu
+de soin accordé à ce papier, insignifiant désormais.
+
+Lorsque nous héritons d'un parent qui nous est proche, d'un père, d'un
+frère, ce n'est pas seulement à sa fortune que nous succédons, c'est
+aussi à ses intentions, et c'est par là surtout que nous le continuons.
+
+Serait-ce continuer Gaston, serait-ce suivre ses intentions que
+d'accepter comme valable ce testament ?
+
+De bonne foi, et sa conscience sincèrement interrogée, il ne le croyait
+pas.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Ce ne fut qu'après être arrivé à cette conclusion qu'il trouva au matin
+un peu de sommeil ; une heure suffit pour calmer la tempête qui l'avait
+si violemment secoué, et lorsqu'il s'éveilla ; il se sentit l'esprit
+tranquille, le corps dispos, dans l'état où il était tous les jours
+depuis son séjour à Ourteau.
+
+Après avoir fait sa tournée du matin dans les étables et la laiterie, il
+monta à cheval pour aller surveiller les ouvriers ; quand au haut d'une
+colline le caprice du chemin le mit en face de presque toute la terre
+d'Ourteau qui, avec ses champs, ses prairies et ses bois, s'étalait sous
+la lumière rasante du soleil levant, il haussa les épaules à la pensée
+qu'un moment il avait admis la possibilité d'abandonner tout cela.
+
+— Quelle folie c'eût été ! Quelle duperie !
+
+Et cependant il avait la satisfaction de se dire que s'il avait cru au
+testament il aurait accompli cet abandon, si terribles qu'en eussent été
+les conséquences pour lui et plus encore pour les siens, pour Anie, dont
+le mariage aurait été brisé, et pour sa femme, dont il retrouvait
+l'accent vibrant encore quand elle lui disait : « Tant que ça ira bien,
+j'irai moi-même ; le jour où ça irait mal, je ne résisterais pas à de
+nouvelles secousses. »
+
+Combien eussent été rudes celles qui auraient accompagné leur sortie de
+ce château qui ne lui avait jamais paru plus plaisant, plus beau qu'en
+ce moment même, qui ne lui avait jamais été plus cher qu'à cette heure,
+où il se disait qu'il aurait pu être forcé de le quitter.
+
+Il avait arrêté son cheval et, pendant assez longtemps, il resta absorbé
+dans une contemplation attendrie, puis, faisant le moulinet avec sa
+makita qu'une lanière de cuir retenait à son poignet, il se mit en route
+allègrement.
+
+Jamais on ne l'avait vu plus dispos et de meilleure humeur que lorsqu'il
+rentra pour déjeuner.
+
+Comme madame Barincq arrivait lentement, d'un air dolent, il
+l'interpella de loin :
+
+— Allons, vite, la maman, je suis mort de faim.
+
+Et, s'asseyant à sa place, il se mit à chanter un chœur de vieux
+vaudeville sur un air de valse :
+
+ Allons, à table, et qu'on oublie
+ Un léger moment de chagrin,
+ Que la plus douce sympathie
+ prenne sa place à ce festin.
+
+— A la bonne heure, dit-elle, je t'aime mieux dans ces dispositions que
+dans celles que tu montrais hier soir.
+
+— Ce qui prouve que la maladie que tu diagnostiquais en moi n'était pas
+bien grave.
+
+— Il n'en est pas moins vrai qu'elle t'a agité cette nuit ; je t'ai
+entendu dans ta chambre te tourner et te retourner si furieusement sur
+ton lit que, plusieurs fois, j'ai voulu me lever pour aller voir ce que
+tu avais.
+
+— Je gagnais de l'appétit.
+
+— Tu feras bien de le gagner d'une façon moins tapageuse.
+
+Toute la journée, il garda sa bonne humeur et sa sérénité, se répétant à
+chaque instant :
+
+— Évidemment, ce testament n'a aucune valeur ; il ne peut pas en avoir.
+
+Mais, à la longue, cette répétition même finit par l'amener à se
+demander si lorsqu'un fait porte en soi tous les caractères de
+l'évidence, on se préoccupe de cette évidence : reconnue et constatée,
+c'est fini ; quand le soleil brille, on ne pense pas à se dire : « il est
+évident qu'il fait jour. » N'est-il pas admis que la répétition d'un même
+mot est une indication à peu près certaine du caractère de celui qui le
+prononce machinalement, un aveu de ses soucis, une confession de ses
+désirs ? Si ce testament était réellement sans valeur, pourquoi se
+répéter à chaque instant qu'évidemment il n'en avait aucune ? répéter
+n'est pas prouver.
+
+Et puis, il fallait reconnaître aussi que le point de vue auquel on se
+place pour juger un acte peut modifier singulièrement la valeur qu'on
+lui attribue. Ce n'était pas en étranger, dégagé de tout intérêt
+personnel, qu'il examinait la validité de ce testament. Qu'au lieu
+d'instituer le capitaine légataire universel, ce fût Anie qu'il
+instituât, comment le jugerait-il ? Trouverait-il encore qu'évidemment il
+n'avait aucune valeur ? Ou bien, sans aller jusque-là, ce qui était
+excessif, que ce fût Rébénacq qui découvrit le testament, qu'en
+penserait-il ? Notaire de Gaston, son conseil, jusqu'à un certain point
+son confident, en tout cas en situation mieux que personne de se rendre
+compte des mobiles qui l'avaient dicté, et de ceux qui plus tard
+l'avaient fait reprendre pour le reléguer avec des papiers
+insignifiants, le déclarerait-il nul ? En un mot, les conclusions d'une
+conscience impartiale seraient-elles les mêmes que celles d'une
+conscience qui ne pouvait pas se placer au-dessus de considérations
+personnelles ?
+
+La question était grave, et, lorsqu'elle se présenta à son esprit, elle
+le frappa fortement, sa tranquillité fut troublée, sa sérénité s'envola,
+et au lieu de s'endormir lourdement, comme il était tout naturel après
+une nuit sans sommeil, il retomba dans les agitations et les perplexités
+de la veille.
+
+Vingt fois il décida de s'ouvrir dès le lendemain à Rébénacq pour s'en
+remettre à son jugement ; mais il n'avait pas plutôt pris cette
+résolution, qui, au premier abord, semblait tout concilier, qu'il
+l'abandonnait : car, enfin, était-il assuré de rencontrer chez Rébénacq,
+ou chez tout autre, les conditions de droiture, d'indépendance,
+d'impartialité de jugement, que par une exagération de conscience il ne
+se reconnaissait pas en lui-même, telles qu'il les aurait voulues ? Ce
+n'était rien moins que leur repos à tous, leur bonheur, la vie de sa
+femme, l'avenir de sa fille, qu'il allait remettre aux mains de celui
+qu'il consulterait ; et, devant une aussi lourde responsabilité, il avait
+le droit de rester hésitant, plus que le droit, le devoir.
+
+Qu'était au juste Rébénacq ; en réalité, il ne le savait pas. Sans doute,
+il avait les meilleures raisons pour le croire honnête et droit, et il
+l'avait toujours vu tel, depuis qu'ils se connaissaient. Mais enfin,
+l'honnêteté et la droiture sont des qualités de caractère, non d'esprit,
+on peut être le plus honnête homme du monde, le plus délicat dans la
+vie, et avoir en même temps le jugement faux. Or, s'il lui soumettait ce
+testament, ce serait à son jugement qu'il ferait appel, et non à son
+caractère. D'ailleurs, il fallait considérer aussi que les motifs de ce
+jugement seraient dictés par les habitudes professionnelles du notaire,
+par ses opinions, qui seraient plutôt moyennes que personnelles, et là
+se trouvait un danger qui pouvait très légitimement inspirer la
+défiance : s'il se récusait lui-même, parce qu'il avait peur de se
+laisser influencer par son propre intérêt, ne pouvait-il pas craindre
+que Rébénacq, de son côté, ne se laissât influencer par sa qualité de
+notaire qui lui ferait voir dans ce testament le fait matériel l'acte
+même qu'il tiendrait entre ses mains, plutôt que les intentions de celui
+qui l'avait écrit ?
+
+Et là-dessus, malgré toutes ses tergiversations, il ne variait point :
+avant tout, ce qu'il fallait considérer, c'étaient les intentions de
+Gaston qui, quelles qu'elles fussent, devaient être exécutées.
+
+A la vérité, c'était revenir à son point de départ et reprendre les
+raisonnements qui l'avaient amené à conclure que le testament du 11
+novembre ne pouvait être que nul, c'est-à-dire à tourner dans le vide en
+réalité puisqu'il se refusait, par scrupules de conscience, à s'arrêter
+à cette conclusion, basée sur la stricte observation des faits cependant
+en même temps que sur la logique.
+
+Allait-il donc se laisser reprendre et enfiévrer par ses angoisses de la
+nuit précédente, compliquées maintenant des scrupules qui s'étaient
+éveillés en lui lorsqu'il avait compris qu'il pouvait très bien, à son
+insu, se laisser influencer par l'intérêt personnel et par son amour
+pour les siens ?
+
+Il avait beau se dire qu'il était de bonne foi dans ses raisonnements et
+n'admettait comme vrais que ceux qui lui paraissaient conformes à la
+logique, il n'en devait pas moins s'avouer qu'ils reposaient, ainsi que
+leur conclusion, sur une interprétation et non sur un fait : sa
+conviction que le retrait du testament démontrait le changement de
+volonté de Gaston s'appuyait certainement sur la vraisemblance, mais
+combien plus forte encore serait-elle et irréfutable, à tous les points
+de vue, si l'on pouvait découvrir les causes qui avaient amené ce
+changement !
+
+Gaston avait voulu que le capitaine fût son légataire universel parce
+qu'il le croyait son fils ; puis il ne l'avait plus voulu parce qu'il
+doutait de sa paternité, voilà ce que disaient le raisonnement,
+l'induction, la logique, la vraisemblance ; mais pourquoi avait-il douté
+de cette paternité ? Voilà ce que rien n'indiquait et ce qu'il fallait
+précisément chercher, car cette découverte, si on la faisait, confirmait
+les raisonnements et la vraisemblance, elle était la preuve des calculs
+auxquels depuis deux jours il se livrait.
+
+Le lendemain matin, il abrégea sa tournée dans les champs, et à neuf
+heures il descendit de cheval à la porte de Rébénacq : si quelqu'un était
+en situation de le guider dans ses recherches, c'était le notaire ; mais,
+comme il ne pouvait pas le questionner franchement, il commença par
+l'entretenir de diverses affaires et ce fut seulement au moment de
+partir qu'il aborda son sujet :
+
+— Lorsque tu m'as parlé du testament qu'avait fait Gaston et qu'il t'a
+repris, tu m'as dit que c'était pour en changer les dispositions ou pour
+le détruire.
+
+— A ce moment les deux hypothèses s'expliquaient et il y avait des
+raisons pour l'une comme pour l'autre ; l'inventaire a prouvé que celle
+de la destruction était la bonne.
+
+— De ce retrait, tu avais conclu que le testament n'exprimait plus les
+intentions de Gaston.
+
+— S'il avait exprimé ses intentions, il ne me l'aurait pas repris.
+
+— Cela paraît évident.
+
+— Dis que c'est clair comme la lumière du soleil un testament n'est pas
+d'une lecture tellement agréable pour celui qui l'a fait qu'on éprouve
+le besoin de le relire de temps en temps.
+
+— Depuis l'inventaire t'es-tu quelquefois demandé ce qui avait pu
+changer les sentiments de Gaston à l'égard du capitaine ?
+
+— Ma foi, non ; à quoi bon ! Il n'y avait intérêt à raisonner sur ces
+sentiments que lorsque nous ne savions pas si ce testament était détruit
+et si nous n'allions pas en trouver un autre ; nous n'avons trouvé ni
+celui-là ni l'autre, c'est donc que l'hypothèse de la modification des
+sentiments était bonne.
+
+— Mais qui a provoqué et amené ces modifications ?
+
+— Ah ! voilà ; je ne vois, comme je te l'ai dit, que les doutes que Gaston
+avait sur sa paternité, doutes qui ont empoisonné sa vie.
+
+— Sais-tu si, quand il t'a repris son testament, un fait quelconque
+avait pu confirmer ses doutes et lui prouver que décidément le capitaine
+n'était pas son fils ?
+
+— Comment veux-tu que je le sache ?
+
+— Tu pourrais avoir une indication qui, si vague qu'elle eût été à ce
+moment, s'expliquerait maintenant par le fait accompli.
+
+— Je n'ai rien autre chose que le trouble de Gaston lorsqu'il est venu
+me redemander son testament, mais quelle était la cause de ce trouble ?
+Je l'ignore.
+
+— Tu m'avais donné comme explication une découverte décisive qu'il
+aurait faite, un témoignage, une lettre.
+
+— Comme explication, non, comme supposition, oui ; je t'ai dit qu'il
+était possible que les soupçons de Gaston eussent été confirmés par une
+lettre, par un témoignage, par une preuve quelconque trouvée tout à coup
+qui serait venue lui démontrer que le capitaine n'était pas son fils,
+mais je ne t'ai pas dit que cela fût, attendu que je n'en savais rien.
+Quand on cherche au hasard comme je le faisais, il faut tout examiner,
+tout admettre, même l'absurde.
+
+— Mais il n'était pas absurde, il me semble, de supposer que c'était le
+changement des sentiments de Gaston envers celui qu'il avait cru son
+fils jusqu'à ce jour qui modifiait ses dispositions testamentaires ?
+
+— Pas du tout, cela paraissait raisonnable, vraisemblable, probant même,
+et la destruction du testament montre bien que je ne m'égarais point.
+Mais les suppositions pour expliquer le changement de volonté de Gaston
+auraient pu, à ce moment, se porter d'un autre côté ; du tien, par
+exemple.
+
+— Du mien !
+
+— Assurément. Si Gaston m'a, un mois avant sa mort, repris le testament
+qu'il avait fait plusieurs années auparavant, c'est qu'à ce moment ce
+testament n'exprimait plus sa volonté.
+
+— N'est-ce pas ?
+
+— Cela est incontestable. Mais quelle volonté ? A qui s'appliquait-elle ?
+Au capitaine ? A toi ? Dans mes suppositions je partais de l'idée que
+Gaston avait voulu changer ses dispositions en faveur du capitaine. Mais
+pour être complet il aurait fallu partir aussi d'un point tout différent
+et admettre qu'il avait bien pu vouloir changer celles faites dans ce
+testament en ta faveur ou à ton détriment.
+
+— Mais c'est vrai, ce que tu dis là !
+
+— Tu n'y avais pas pensé ?
+
+— Non... Oh non !
+
+Non, assurément, il n'y avait pas pensé, mais, maintenant, tout ce qu'il
+avait si laborieusement bâti s'écroulait.
+
+— Sans savoir au juste ce que contenait l'acte qui m'a été repris,
+continua le notaire, j'avais de fortes raisons, et je te les ai données,
+pour croire qu'il instituait le capitaine légataire universel, et je
+partais de là pour faire toutes les suppositions dont nous avons parlé,
+sur le changement dans les sentiments de Gaston envers le capitaine, et
+par suite dans ses dispositions. Mais, si nous admettons que d'autres
+personnes que le capitaine figuraient dans cet acte, à un titre
+quelconque, toutes ces suppositions tombent, et il n'en reste absolument
+rien, puisqu'il se peut très bien qu'en reprenant son testament, Gaston
+ait voulu simplement le modifier à l'égard de ces personnes. Ainsi il
+s'agit de toi, par exemple ; Gaston n'est plus satisfait du legs qu'il
+t'a fait ; il reprend donc son testament, soit pour augmenter ce legs,
+soit pour le diminuer ; les deux hypothèses peuvent se soutenir, tu le
+reconnais, n'est-ce pas ?
+
+— Oui... Je le reconnais.
+
+— Je n'ai pas besoin de te dire que celle de la diminution de ton legs
+n'est, là, que pour pousser les choses à l'extrême. Je suis certain, au
+contraire, que ses intentions étaient de l'augmenter ; la colère qu'il
+éprouvait contre toi, chaque fois qu'il payait les intérêts de la somme
+dont il avait répondu, était tombée depuis le remboursement de cette
+somme, et d'autre part le sentiment fraternel s'était réveillé dans son
+cœur, plus fort, plus vivace, à mesure que sa beauté s'affaiblissait,
+et qu'en présence de la mort menaçante il se rejetait dans les souvenirs
+de votre enfance ; tu vois donc que les probabilités d'un changement de
+sentiments du frère sont possibles, tout comme le sont celles d'un
+changement de sentiments du père pour le fils ; il y a eu un moment où tu
+n'étais plus un frère pour Gaston ; il peut tout aussi bien y en avoir eu
+un autre où le capitaine n'a plus été un fils pour lui.
+
+— Mais ne penches-tu pas pour une plutôt que pour l'autre ?
+
+— Je ne devrais pas avoir besoin de te dire que c'est pour
+l'affaiblissement du sentiment paternel, et la recrudescence du
+sentiment fraternel. Frappé dans sa tendresse de père par une atteinte
+grave, Gaston, n'ayant plus de fils, s'est souvenu qu'il avait un frère ;
+sois sûr que, sans votre brouille, il se serait moins vivement attaché
+au capitaine, de même que, sans son affection pour celui-ci, il aurait
+éprouvé plus tôt le besoin de se rapprocher de toi, ainsi que de ta
+fille, dont il aurait fait la sienne. Cela est si vrai que lorsque, pour
+des causes qui nous échappent, l'affaiblissement du sentiment paternel
+s'est produit en lui, il a repris son testament et l'a détruit, te
+faisant ainsi son héritier.
+
+— Que je voudrais te croire !
+
+Se méprenant sur le sens vrai de cette exclamation, Rébénacq crut
+qu'elle exprimait seulement le regret de ne pouvoir croire à un retour
+d'affection fraternelle :
+
+— Si tu doutes de moi, dit-il, et de mes suppositions, tu ne peux pas
+résister aux faits. Le testament a été détruit, n'est-il pas vrai ? Alors
+que veux-tu de plus ?
+
+
+
+
+X
+
+
+Détruit, il n'eût voulu rien de plus ; mais précisément il ne l'était
+pas, et cet entretien ne le rendait que plus solide, puisqu'au lieu
+d'éclaircir les difficultés il les obscurcissait encore en les
+compliquant.
+
+Il avait fallu un aveuglement vraiment incroyable, que seul l'intérêt
+personnel expliquait, pour s'imaginer que Gaston ne pouvait penser qu'à
+son fils en modifiant ses dispositions, alors que la raison disait qu'il
+pouvait tout aussi bien penser à d'autres, celui-ci ou celui-là.
+
+Si, au lieu de vouloir déshériter son fils, il avait voulu déshériter
+son frère, quelle valeur pouvait-on attribuer à toutes les suppositions
+qui reposaient sur la première hypothèse ? Une seule chose l'appuierait
+d'une façon sérieuse : ce serait de découvrir une preuve, ou simplement
+un indice que Gaston avait eu des motifs pour changer ses sentiments à
+l'égard du capitaine et, par suite, ses dispositions testamentaires
+envers lui.
+
+Les seuls témoignages qu'il pût consulter étaient les lettres de
+Léontine Dufourcq à Gaston, et aussi celles du capitaine trouvées à
+l'inventaire. Jusqu'à ce jour il n'avait pas ouvert ces liasses, retenu
+par un sentiment de délicatesse envers la mémoire de son frère, mais, à
+cette heure, ses scrupules devaient céder devant la nécessité.
+
+Après le déjeuner, il mit les lettres dans ses poches, et, pour être
+certain de ne pas se laisser surprendre par sa femme ou sa fille, il
+alla s'asseoir dans un bois où il serait en sûreté.
+
+La première liasse qu'il ouvrit fut celle de Léontine ; elle se composait
+d'une quarantaine de lettres, toutes numérotées de la main de Gaston par
+ordre de date ; les plis, fortement marqués, montraient qu'elles avaient
+été souvent lues.
+
+Et, cependant, il ne lui fallut pas longtemps pour constater qu'elles
+étaient, pour la plupart, d'une banalité et d'une incohérence telles que
+Gaston, assurément, n'avait pas pu les lire et les relire pour leur
+agrément. S'il les avait si souvent feuilletées, au point d'en user le
+papier, il fallait donc qu'il leur demandât autre chose que ce qu'elles
+donnaient réellement.
+
+Quelle chose ? — le parfum d'un amour qui lui était resté cher — ou
+l'éclaircissement d'un mystère qui n'avait cessé de le tourmenter ?
+
+C'était ce qu'il fallait trouver, ou tout moins chercher sans idée
+préconçue, avec un esprit libre, résolu à ne se laisser diriger que par
+la vérité.
+
+La première lettre commençait à l'installation de Léontine à Bordeaux,
+dans une maisonnette du quai de la Souys, c'est-à-dire à une courte
+distance de la gare du Midi, par où Gaston arrivait et repartait ; elle
+se rapportait presque exclusivement à cette installation, sur laquelle
+elle insistait avec assez de détails pour qu'on pût retrouver cette
+maisonnette si elle était encore debout ; en quelques mots seulement elle
+se plaignait de la tristesse que lui promettait cette nouvelle
+existence, loin de sa sœur, loin de son pays, enfermée dans cette
+maison isolée, où elle n'aurait pour toute distraction que le passage
+des trains sur le pont, et la vue des bateaux de rivière qui montaient
+et descendaient avec le mouvement de la marée ; mais c'était un sacrifice
+qu'elle faisait à son amour, sans se plaindre.
+
+Dans la suivante, la plainte se précisait : qui lui eût dit qu'elle
+serait obligée de se cacher dans le faubourg d'une grande ville, sous un
+nom faux, et que la récompense de sa tendresse et de sa confiance serait
+cette vie misérable de fille déshonorée ? quelle plus grande preuve
+d'amour pouvait-elle donner que de l'accepter ? En serait-elle
+récompensée un jour ? Tout ce qu'elle demandait dans le présent, c'était
+que ce sacrifice servit au moins à calmer une jalousie qui la
+désespérait.
+
+Les suivantes roulaient sur cette jalousie, mais dans une forme vague
+qui ne réveillait rien de nouveau : Gaston était jaloux du jeune Anglais
+Arthur Burn qui avait habité chez les sœurs Dufourcq et Léontine
+s'appliquait à détruire cette jalousie. Elle n'avait jamais vu dans
+Arthur Burn qu'un pensionnaire comme les autres, et le seul sentiment
+qu'il lui eût inspiré, c'était la pitié. Comment n'eût-elle pas eu de
+compassion pour un pauvre garçon condamné à mort qui passait ses
+journées dans la souffrance ? Mais, d'autre part, comment eût-elle
+éprouvé de l'amour pour un infirme qui faisait de son corps une boîte à
+pharmacie ? Pouvait-on admettre, raisonnablement, qu'elle était assez
+aveugle, ou assez folle, pour préférer à un homme jeune, sain,
+vigoureux, doué de toutes les qualités qui rendaient Gaston
+irrésistible, un invalide chagrin, couvert d'emplâtres, qui puait la
+maladie, et que les servantes, même les moins difficiles, refusaient de
+soigner. Il avait quitté Peyrehorade en même temps qu'elle s'installait
+à Bordeaux. Cela était vrai. Mais qu'importait ? Est-ce que, s'il y avait
+eu complicité entre eux, elle n'aurait pas su obtenir de lui qu'il se
+conduisît de manière à éviter les soupçons ? Était-ce quand il y avait le
+plus grand intérêt dans le présent comme dans l'avenir, pour elle et
+plus encore pour son enfant, à ne pas les provoquer, qu'elle allait
+commettre une imprudence, aussi bête que maladroite ?
+
+Douze lettres se succédaient dans ce ton, montrant ainsi que, pendant
+plusieurs semaines, Léontine n'avait écrit à Gaston que pour se
+défendre, et que, malgré tout, les griefs de celui-ci ne cédaient point
+à ses argumentations. Quand elle ne plaidait point pour sa fidélité,
+elle se répandait en protestations de tendresse qui semblaient indiquer
+qu'elle avait trouvé dans _Manon Lescaut_ un modèle, qu'en fille
+illettrée qu'elle était, elle imitait servilement : « Je te jure, mon cher
+Gaston, que tu es l'idole de mon cœur et qu'il n'y a que toi au monde
+que je puisse aimer de la façon dont je t'aime. Je t'adore, compte
+là-dessus, mon chéri, et ne t'inquiète pas du reste. » Gaston, grand
+chasseur bien plus que grand lecteur, et surtout lecteur de romans,
+avait pu prendre cela pour de l'inédit et s'en contenter ; tel qu'il
+était, il n'y avait rien d'invraisemblable à admettre que Léontine
+l'adorait et faisait de lui l'idole de son cœur.
+
+Mais ce dont il ne pouvait certainement pas se contenter, c'était des
+explications relatives à Arthur Burn ; la lettre qui suivait celles-là le
+prouvait par son papier si usé aux plis qu'il avait été raccommodé avec
+des bandes de timbres-poste ; combien fallait-il qu'il eût été lu de
+fois, relu, tourné et retourné, étudié pour en arriver à cet état de
+vétusté !
+
+ « Est-ce que si j'avais eu des reproches à m'adresser, idole de mon
+ cœur, j'aurais jamais avoué m'être rencontrée avec M. Burn ? Est-ce
+ que, si j'avais voulu nier cette rencontre, je n'aurais pas pu le
+ faire de façon à te convaincre qu'elle n'avait jamais eu lieu ? Ce
+ n'était pas bien difficile, cela. Qui m'avait vue ? Un homme en qui
+ tu pouvais n'avoir qu'une confiance douteuse. J'aurais contesté son
+ témoignage ; je t'aurais affirmé n'être pas sortie ce jour-là. Et,
+ entre lui et moi, j'ai la fierté de croire que tu n'aurais pas
+ hésité. Mais c'eût été un mensonge, une bassesse, une chose indigne
+ de moi, indigne de mon amour, un soupçon contre toi, ce que je n'ai
+ jamais fait, ce que je ne ferai jamais, car je ne veux pas plus
+ m'abaisser moi-même devant toi, que je ne peux t'abaisser dans mon
+ cœur.
+
+ C'est pourquoi quand tu m'as dit le visage bouleversé, les yeux
+ sombres et la voix tremblante d'angoisse et de colère, je crois bien
+ des deux : « Tu as vu M. Burn ? » je t'ai répondu : « C'est vrai » ;
+ et je t'ai expliqué comment cette rencontre, due seulement au hasard,
+ avait eu lieu.
+
+ Pourtant, malgré mes explications aussi franches que claires, je
+ sens bien que tu es parti fâché contre moi, et, ce qui est plus
+ triste encore, inquiet et malheureux. Je ne veux pas que cela soit,
+ mon chéri ; je ne veux pas que tu doutes de moi qui t'adore ; je ne
+ veux pas que tu te tourmentes ; c'est bien assez que tu aies à
+ souffrir de notre séparation.
+
+ Aussi, après l'affreuse nuit que je viens de passer à me désespérer
+ de t'avoir fait de la peine, je veux que ma première pensée, ce
+ matin en me levant, soit pour te rassurer en te répétant ce que je
+ t'ai dit : il me semble que quand tu le verras en ordre sur le
+ papier, s'il m'est possible de mettre de l'ordre dans mes idées, tu
+ reconnaîtras que dans cette malheureuse rencontre il n'y a rien pour
+ te tourmenter.
+
+ Comme je te l'ai dit, j'étais sortie pour une petite promenade sur
+ le quai. En cela j'ai eu tort, je le reconnais ; j'aurais dû rester à
+ la maison. Mais que veux-tu, n'avoir pour toute distraction que de
+ regarder passer les trains ou les bateaux, cela devient ennuyeux à
+ la fin ; et n'avoir pour exercice qu'à tourner dans un jardin grand
+ comme une serviette, ça étourdit. J'étais donc sortie, et
+ machinalement sans savoir ce que je faisais, où j'allais, sans me
+ rendre compte de la distance, j'étais arrivée au bout du pont, où je
+ m'étais arrêtée à regarder le mouvement des navires mouillés dans la
+ rivière que la marée montante faisait tourner sur leurs ancres,
+ quand je sens que quelqu'un s'est arrêté derrière moi, tout contre
+ moi, et me regarde. Tu penses si je suis émue. Alors, sans même me
+ retourner, je veux continuer mon chemin. Mais une main me prend
+ doucement par le bras, et une voix me dit avec l'accent anglais : « Je
+ vous fais peur, mademoiselle ? » C'était M. Burn. Je te demande si je
+ pouvais l'éviter, malgré l'envie que j'en avais. Il me dit qu'il
+ vient d'Arcachon où il est resté depuis son départ de Peyrehorade,
+ et qu'il se rend à la gare de la Bastide pour prendre le train de
+ Paris. Moi je ne lui dis rien, pensant qu'il va m'abandonner. Pas du
+ tout. Comme il est en avance, il trouve que c'est un moyen de tuer
+ le temps que de me faire la conversation.
+
+ C'est à ce moment, sans doute, qu'est passé celui qui t'a dit
+ m'avoir vue en compagnie de M. Burn ; ce ne peut être qu'à ce moment,
+ puisque nous ne sommes pas restés ensemble plus de huit ou dix
+ minutes. J'avoue que je n'ai pas bien conscience du temps, car
+ j'étais mal à mon aise. Je n'avais su que répondre quand il m'avait
+ montré de la surprise de me rencontrer à Bordeaux, alors qu'il me
+ croyait en Champagne ; et je ne savais aussi que dire pendant qu'il
+ m'examinait : je sentais que ma grossesse sautait aux yeux, ainsi que
+ ma confusion. Ces quelques instants, dont on me fait un crime, m'ont
+ pourtant été bien cruels. Enfin il me quitta avec un air de pitié
+ qui n'était pas pour me rendre courage, et je rentrai à la maison,
+ me reprochant cette malheureuse sortie, mais sans prévoir les
+ conséquences qu'elle allait avoir.
+
+ Voilà la vérité, idole de mon cœur, toute la vérité, telle que je
+ te l'ai dite franchement, telle que je te la répète pour qu'elle te
+ rassure, te calme, pour qu'elle t'empêche de douter de moi.
+ Interroge ta conscience, mon chéri, et je suis sûre que sa voix te
+ répondra que tu ne peux pas me soupçonner. Écoute-la, écoute aussi
+ la raison qui te dira que je serais la plus bête ou la plus folle
+ des femmes de te tromper. Suis-je cette bête ? Suis-je cette folle ?
+ Folle d'amour, oui, je la suis ; folle d'amour pour toi, je l'ai été
+ du jour où je t'ai vu, et je la serai jusqu'à la mort. Parce que je
+ t'ai écouté, parce que j'ai cédé à ta parole, à tes beaux yeux, à ta
+ passion, à ton élégance, à ta noblesse, à tout ce qui fait ton
+ prestige, peux-tu supposer que j'aurais cédé à un autre ? Mais il n'y
+ a qu'un Gaston au monde pour moi, et il ne peut pas me faire un
+ crime de ce qu'il est irrésistible.
+
+ C'est m'accuser du plus misérable et du plus lâche des crimes, de
+ penser que M. Burn peut être pour moi autre chose qu'un indifférent.
+ Est-ce que j'aurais eu des yeux pour toi, est-ce que je t'aurais
+ écouté, est-ce que je me serais donnée si j'avais aimé ce pauvre
+ garçon, ou même si simplement, j'avais été aimée de lui ? Il est
+ orphelin, il est riche, il ne dépend de personne, ni d'une famille,
+ ni de rien : aimée par lui, je me serais fait épouser, et malade
+ comme il l'est, ayant besoin de soins, j'imagine que cela n'aurait
+ pas été difficile... au cas où il m'aurait aimée, bien entendu.
+
+ As-tu un indice, une preuve, n'importe quoi qui laisse supposer que
+ j'aie fait ce calcul ? Je te le demande, et m'en rapporte à tes
+ souvenirs pour la réponse.
+
+ Quand nous nous sommes vus, avais-je l'air d'une fille gardée par
+ un sentiment tendre, un amour, un engagement, des projets
+ quelconques ? T'ai-je jamais opposé la moindre résistance dans tout
+ ce que tu as voulu de moi ? N'ai-je pas été aussi souple entre tes
+ mains, aussi docile à tes désirs que peut l'être une fille libre de
+ toute dépendance étrangère.
+
+ Je ne dis pas cela pour m'être donnée à toi, car j'ai cédé autant à
+ mon amour qu'au tien, mais pour le reste, pour tout ce qui s'est
+ passé à partir de ce moment.
+
+ Quand tu as voulu que je cache ma grossesse, t'ai-je opposé de la
+ résistance ? Et, cependant, j'avais bien le droit d'élever la voix et
+ de te dire que, puisque j'étais une honnête fille, tu avais des
+ devoirs d'honnête homme envers moi. L'ai-je fait ? Non. Tu m'as
+ représenté que tu devais ménager ton père, et les lois du monde
+ auquel tu appartiens, qu'il fallait attendre, ne rien brusquer, et
+ sans résistance, mais non sans souffrance, sans honte, sans chagrin
+ j'ai accepté ce que tu voulais.
+
+ Tu as trouvé que je devais quitter ma sœur et notre maison pour
+ venir me cacher ici, je t'ai obéi sans t'opposer d'objections, bien
+ que je ne fusse pas assez aveugle pour ne pas voir ce que serait la
+ vie que tu m'imposais, loin de toi dont je serais séparée, loin des
+ miens, prisonnière, abandonnée, seule avec mes pensées qui ne
+ seraient pas gaies, je l'imaginais bien.
+
+ Est-ce qu'à ce moment j'aurais accepté si M. Burn ne m'avait pas été
+ étranger ?
+
+ Je n'ai vu que toi, je n'ai pensé qu'à la plus grande marque
+ d'amour qu'il me fût possible de te donner.
+
+ Pour tout dire, pour être franche jusqu'au bout, j'ajoute que j'ai
+ pensé aussi à notre enfant, et que ce que je faisais pour toi, tu le
+ lui rendrais.
+
+ Que tu doutes de moi, que tu m'accuses, rien ne peut m'être plus
+ cruel, et il faut que je t'aime comme je t'aime, que je sois ton
+ esclave, ta chose, pour le supporter sans révolte ; mais, enfin, si
+ douloureux que cela soit, dans le moment où tu me frappes de tes
+ soupçons, je ne perds pas tout courage parce que je sais que je te
+ ferai revenir à d'autres sentiments, et qu'il n'y a de coupable en
+ toi que ta nature inquiète et jalouse. Tu es ainsi, et ne peux rien
+ contre toi ; ton esprit toujours en éveil t'emporte et rien ne
+ t'arrête, ni la raison, ni la vraisemblance, ni la justice, jusqu'à
+ ce que la voix de ton cœur parle et te montre ton erreur.
+
+ Mais si je peux, maintenant que je te connais, accepter ces doutes,
+ je ne veux pas qu'ils effleurent notre enfant ; je ne veux pas que tu
+ le regardes de cet air sombre et anxieux dont tu regardes la mère en
+ te posant toutes sortes de questions folles ou absurdes : pour lui je
+ ferai tous les sacrifices ; et par lui tu auras toujours la femme la
+ plus tendre, la plus soumise, la plus dévouée, la plus fidèle
+ jusqu'à mon dernier soupir.
+
+ De toi à lui il n'y a pas de questions à te poser, tu n'as qu'un mot
+ à dire : — Je suis son père, et lui dois la tendresse, les soins,
+ l'amour d'un père.
+
+ C'est pour lui que je t'écris cette longue lettre, bien plus que pour
+ moi, car, malgré tout, je sens que je n'ai pas à plaider ma cause qui
+ est si bonne qu'en ce moment même, j'en suis sûre, tu ne penses qu'à
+ me faire oublier le chagrin que tu m'as causé. Sois tranquille, cela
+ ne sera pas difficile, et tu n'auras qu'à paraître pour me trouver
+ telle que j'ai toujours été et serai toujours.
+
+ Ta bien aimée,
+
+ LÉONTINE »
+
+Il avait lu les lettres précédentes aussi vivement que le permettait
+leur écriture peu nette ; de celle-là au contraire, il pesa chaque mot,
+chaque phrase, et quand il arriva à la fin, il la reprit au
+commencement.
+
+Mais, si attentif qu'il fût, il n'y trouva rien qu'il ne connût déjà, si
+ce n'est des indications sur le caractère et la nature de Léontine qui
+justifiaient tous les soupçons.
+
+Malgré ses protestations d'amour et ses serments, il paraissait bien
+certain que cette coquette de village avait manœuvré entre Arthur Burn
+et Gaston de façon à les ménager également, écrivant très probablement à
+celui-ci les mêmes lettres qu'à celui-là, sans savoir au juste lequel
+des deux était le plus « idole de son cœur », à moins qu'ils ne le
+fussent ni l'un ni l'autre.
+
+S'il en était ainsi, et tout semblait l'indiquer, on comprenait par
+quelles incertitudes, Gaston, passionnément épris de cette femme, avait
+passé et quels avaient été ses soupçons ; mais, si toute sa vie il
+s'était débattu contre l'obsession du doute, lui qui mieux que tout
+autre était en situation de trancher la question de paternité,
+n'était-ce pas folie de s'imaginer qu'après trente ans passés on verrait
+clair là où il s'était perdu dans l'obscurité, n'ayant pour se guider
+que ces lettres ? Quand on les relirait cent fois comme Gaston les avait
+lues, elles ne livreraient pas plus leur secret que trente ans
+auparavant : des inductions, des hypothèses, elles les permettaient
+toutes ; des certitudes, elles n'en fourniraient aucune, si les dernières
+n'étaient pas plus précises que celles-là.
+
+Elles ne l'étaient point : partout Léontine se défendait contre la
+jalousie de Gaston par de vagues protestations ; nulle part elle ne
+prenait corps à corps un des griefs, auxquels elle répondait : « Je
+t'aime, compte là-dessus » ; et c'était toujours le morne refrain.
+
+Après la liasse de la mère, il passa à celle du fils, beaucoup plus
+volumineuse. Parcourant seulement les premières lettres, écrites d'une
+écriture enfantine, il ne commença une lecture sérieuse qu'avec celles
+où l'enfant devenait jeune homme, et tout de suite il put constater que
+si, au lieu de vouloir éclaircir une question de paternité, c'était une
+question de maternité, il n'admettrait jamais que ce garçon, simple et
+droit, au cœur tendre, mais discret et réservé dans ses expansions,
+pouvait être le fils de cette coquette, dont chaque mot criait la
+tromperie. Tel se montrait le collégien, tel était le soldat, avec
+seulement en plus la fermeté et le sérieux que donne l'âge, mais si
+franchement, que, dans cette confession qui sans interruption se
+continuait de la dix-huitième à la trentième année, on voyait comme si
+on l'avait suivi jour par jour l'éveil de son esprit et de ses idées, la
+formation de son caractère et de ses sentiments, l'ouverture de son
+jeune cœur au rêve d'abord, plus tard à la pensée, plus tard encore à
+la vie.
+
+Alors il se produisit ce fait que cette lecture, commencée avec la
+pensée et l'espoir qu'elle tournerait contre le capitaine, concluait au
+contraire en sa faveur : puisqu'il était si peu le fils de sa mère, à qui
+avait-il pris les qualités natives que chaque lettre révélait en lui, si
+ce n'est à son père ?
+
+Et, pour qui connaissait Gaston, il semblait bien que c'était lui qui
+fût ce père.
+
+
+
+
+XI
+
+
+Ce n'était pas la première fois qu'il s'apercevait que les honnêtes gens
+éprouvent dans la vie des difficultés et des embarras qui n'entravent
+pas la marche des coquins.
+
+Coquin, il eût sans remords supprimé ce testament, et les choses
+auraient suivi leur cours.
+
+Mais, honnête homme, il ne pouvait pas employer un moyen qui, pour faire
+le bonheur des siens, faisait sûrement son malheur à lui, en
+empoisonnant sa vie.
+
+Il se connaissait et savait que ce n'était pas quand chaque matin, aux
+premiers instants qui suivent le réveil, on passe l'examen de sa
+conscience, qu'on pourrait la charger d'un pareil poids : toutes les
+subtilités du raisonnement ne tenaient pas contre ce chiffon de papier
+qui, aux yeux de la loi, faisait du capitaine l'héritier de Gaston, et,
+tant qu'on ne lui aurait pas restitué la fortune dont légalement il
+était propriétaire, on ne pouvait pas espérer le repos.
+
+Telle était la vérité ; le reste ne reposait que sur les sophismes du
+cœur et de l'intérêt personnel. Et encore se sentait-il convaincu que,
+s'il était seul, l'intérêt personnel ne s'obstinerait pas dans ces faux
+raisonnements, qui n'avaient tant de puissance que parce qu'ils tenaient
+quand même et malgré tout au bonheur de sa femme et de sa fille.
+
+Arrivé à cette conclusion, il n'avait qu'à rentrer chez lui, prendre le
+testament de Gaston et le remettre à Rébénacq.
+
+Cependant il n'en fit rien, et les raisons ne lui manquèrent pas pour
+différer ce sacrifice : du côté du capitaine, il n'y avait pas urgence et
+quelques jours de plus ou de moins étaient de peu d'importance ; du côté
+des siens, il ne pouvait pas ainsi sans préparation leur porter ce coup,
+qui jetait sa femme dans le désespoir et brisait le mariage de sa
+fille ; enfin, lui-même avait besoin de réfléchir encore et de se
+reconnaître dans le dédale de contradictions où il se débattait. Ce
+n'était pas à la légère qu'il devait se décider ; aucun inconvénient à
+attendre ; rien que des avantages ; en tout cas, on verrait.
+
+Les journées s'écoulèrent longues et agitées, les nuits plus longues
+encore, plus agitées ; mais que peut le temps sur ce qui ne dépend que de
+notre volonté ! fatalement la situation ne pouvait pas changer tant qu'il
+ne se résoudrait pas, soit à déchirer le testament, soit à le déposer
+aux mains de Rébénacq, et par conséquent ses tourments, ses inquiétudes,
+ses angoisses, resteraient ce qu'ils étaient, avec le remords en plus de
+son impuissance.
+
+Cet état n'avait pas pu se prolonger sans éveiller l'attention de sa
+femme et de sa fille, et, comme à toutes leurs questions il avait
+toujours répondu qu'il n'était point malade, elles avaient cherché entre
+elles quelles pouvaient être les causes de ces changements d'humeur, et
+madame Barincq s'était arrêtée à l'idée qu'il fallait les attribuer au
+mariage d'Anie.
+
+— Ton père t'aime trop, il ne peut pas s'habituer à la pensée que
+bientôt tu seras perdue pour lui.
+
+— Je ne serai pas perdue pour lui, mais, alors même que nous devrions
+être séparés, je sais qu'il m'aime assez pour accepter ce sacrifice s'il
+avait la conviction que c'est pour mon bonheur. Seulement il faudrait
+que cette conviction fût bien solide chez lui, et peut-être ne
+l'est-elle pas au point de ne pas laisser place à l'inquiétude.
+
+— Avec un homme charmant comme le baron, quelles inquiétudes veux-tu
+qu'il ait ?
+
+— Je ne veux pas qu'il en ait, je ne dis pas qu'il en a ; mais enfin cela
+est possible ; et si cela est, sa préoccupation s'expliquerait tout
+naturellement.
+
+— Si ton père avait des craintes, il m'en ferait part ; je suis autant
+que lui intéressée à ton bonheur. D'ailleurs, quelles craintes M.
+d'Arjuzanx peut-il lui inspirer ?
+
+— Si je les connaissais, nous serions fixées.
+
+— Je l'interrogerai.
+
+L'occasion était trop belle quand sa femme le questionna sur ses
+inquiétudes pour qu'il n'en profitât pas : en même temps qu'elles
+justifiaient son souci qu'il ne pouvait pas nier, elles avaient
+l'avantage de préparer la rupture des projets de mariage.
+
+— Si je n'ai pas de griefs précis à reprocher au baron, je ne suis
+cependant pas rassuré.
+
+— Pourquoi ne m'en parlais-tu pas ?
+
+— Précisément parce que les griefs précis me manquent... et que je
+trouve inutile de te tourmenter... si, comme je l'espère, il n'y a rien
+contre le baron.
+
+— Alors, pourquoi te tourmentes-tu toi-même ?
+
+— Parce que je voudrais savoir ce que je n'apprends pas.
+
+— Savoir quoi ?
+
+Ce qu'on veut dire quand on parle de lui, ou plutôt ce qu'on veut ne pas
+dire : n'as-tu pas été frappée des réticences qu'on emploie à son égard ?
+
+— Réticences... c'est beaucoup.
+
+— Le mot ne fait rien à la chose ; pourquoi ces étonnements polis quand
+il est question du baron ? Pourquoi ces silences quand on voit que nous
+serions disposés à l'accepter pour gendre au cas où Anie l'agréerait ?
+
+— L'envie.
+
+— C'est possible ; ce n'est pas certain.
+
+— Alors, quoi ?
+
+— C'est ce que je cherche. Voilà pourquoi je ne voudrais pas te voir
+considérer comme fait un mariage qui, en réalité, peut ne pas se faire.
+
+— Tu ne voudrais pas le rompre pour si peu.
+
+— Non, certes ; mais j'envisage sa rupture comme possible si...
+
+— Si....
+
+— Si je trouve ce que je cherche. Et cela, tu en conviendras, me donne
+bien le droit d'être préoccupé.
+
+— Enfin, que cherches-tu ?
+
+— A voir clair dans ce qui est obscur ; à faire préciser ce qui est vague
+et insaisissable.
+
+— Le baron est un galant homme.
+
+— Je le crois.
+
+— Un honnête homme.
+
+— J'en suis sûr.
+
+— Alors ?
+
+— Galant homme, honnête homme, on peut être mauvais mari : la
+responsabilité d'un père qui marie sa fille est trop lourde pour qu'il
+laisse rien au hasard.
+
+— Tu t'inquiètes à tort.
+
+— Qu'en sais-tu ? Je pourrais te dire que de ton côté tu t'obstines à
+tort aussi dans ton parti-pris de ne voir que ce que tu désires : si ce
+mariage peut se faire, il peut ne pas se faire.
+
+— Il se fera.
+
+— Tu ne peux pas le souhaiter plus vivement que moi.
+
+— Ce serait folie de prendre au sérieux des propos en l'air ; il n'y a
+rien, il ne peut y avoir rien contre le baron, et ce que tu crois de la
+suspicion est simplement de l'envie : envie chez ses amis parce qu'Anie
+lui apporte une belle fortune ; envie chez nos amis, à nous, parce qu'il
+apporte à Anie un beau nom.
+
+Il s'attendait à cette résistance et n'alla pas plus loin ; maintenant
+que l'ouverture était faite, il pourrait revenir sur cette rupture, et
+amener peu à peu l'esprit de sa femme à en admettre la possibilité, afin
+que le jour où elle se produirait elle ne fût pas un coup de foudre.
+
+Avec Anie il procéda de la même façon, mais l'accueil qu'elle fit à ses
+paroles entortillées ne ressembla en rien à celui de sa mère :
+
+— S'il y a dans ce mariage quelque chose qui t'inquiète, lui dit-elle,
+le mieux est d'y renoncer tout de suite.
+
+— Tu n'en souffrirais pas, ma chérie ?
+
+— Pas du tout, je t'assure ; quand tu m'as fait part de la demande de M.
+d'Arjuzanx, je t'ai répondu que je n'en étais ni charmée ni fâchée ; j'en
+suis toujours au même point ; je crois t'avoir dit aussi, faisant mon
+examen de conscience, que je ne trouvais en moi qu'une parfaite
+indifférence à son égard ; bien que depuis ce jour-là nous nous soyons
+rencontrés cinq fois, je n'ai point changé. Dans ces conditions, je
+pense donc que, ce mariage ne t'offrant plus les avantages que tu y
+trouvais, surtout une entière sécurité, le mieux est de le rompre avant
+d'aller plus loin.
+
+— Tu ne le regretterais point ?
+
+— Comment pourrais-je le regretter, puisque je ne sais pas encore si je
+l'accepterai !
+
+— Alors ces entrevues de Biarritz n'ont rien produit ?
+
+— Elles auraient produit un ennui réel si elles n'avaient pas eu lieu au
+bord de la mer, qui était une distraction, et si, d'autre part, elles
+n'avaient pas été égayées par le capitaine.
+
+— Ah ! le capitaine.
+
+Cette exclamation fut prononcée d'un ton qui frappa Anie.
+
+— Que trouves-tu d'étonnant à ce que je dis là ?
+
+Il l'examinait ; pendant un certain temps il la regarda sans répondre.
+
+— Je me demande, dit-il, si tu n'accordes pas au capitaine des mérites
+que tu refuses au baron.
+
+— Il n'y a aucune comparaison à faire entre eux.
+
+De nouveau il garda le silence, et elle fut toute surprise de voir que
+les mains de son père tremblaient comme si elles étaient agitées par une
+profonde émotion.
+
+— Qu'as-tu ? demanda-t-elle.
+
+Il ne répondit pas, et il se mit à marcher en long, en large, à pas
+saccadés, la tête haute, les yeux brillants, les lèvres frémissantes.
+
+— Une idée ! dit-il tout à coup en s'arrêtant devant elle, une idée que
+me suggère ta réflexion à propos du capitaine, et qui me fait te
+demander de répondre franchement à la question que je vais te poser.
+
+— Elle est donc bien grave, cette question, qu'elle te met dans cet état
+d'agitation ?
+
+— La plus grave qui puisse se présenter pour toi, pour moi.
+
+— Alors dis tout de suite.
+
+— Si le capitaine avait demandé ta main, ta réponse aurait elle été
+celle que tu as faite au baron ?
+
+— Mais... papa.
+
+— Je t'en prie, je t'en supplie, ma chérie, sois franche avec ton père ;
+tu ne sais pas quelles conséquences peut avoir la réponse que je
+demande.
+
+— Mais je m'en doute bien un peu, à ton trouble.
+
+— Alors, parle, parle.
+
+— Eh bien, je reconnais, pour parler comme toi, que j'accorde au
+capitaine des mérites que je ne vois pas dans le baron.
+
+— Et ces mérites auraient-ils été assez grands pour que, malgré son
+manque de naissance ou plutôt malgré la tare de sa naissance, et aussi
+malgré son manque de fortune, tu l'acceptes comme mari ?
+
+— Justement parce que, grâce à l'héritage de mon oncle, la fortune ne
+compte pas pour moi, j'aurais aimé à choisir mon mari en dehors de
+toute préoccupation d'argent ; ne pas le refuser parce qu'il aurait été
+pauvre, ne pas l'accepter parce qu'il aurait été riche.
+
+— Et la naissance ?
+
+— Ça, c'est une autre affaire : il est certain que dans le monde le baron
+d'Arjuzanx, dont les ancêtres occupaient des charges auprès du roi
+Henri, fait une autre figure que le capitaine Valentin Sixte.
+
+— Tu l'aurais donc refusé pour cette tare ?
+
+— Je ne dis pas ça : J'aurais regretté que le capitaine n'eût pas le nom
+du baron ; mais je regrette encore bien plus à tous les autres points de
+vue que le baron ne soit pas le capitaine.
+
+— Ah ! ma chère enfant !
+
+— Tu voulais de la franchise.
+
+— Ma chère petite Anie, ma fille, mon enfant bien-aimée, ma chérie.
+
+Il l'avait prise dans ses bras et il l'embrassait.
+
+— Le capitaine m'a demandée ? dit-elle.
+
+— Non.
+
+— Ah !
+
+— Mais cela ne fait rien.
+
+— Cela fait tout au contraire. Comment peux-tu me poser de pareilles
+questions ! Je ne t'ai répondu que parce que je croyais à cette demande.
+
+Elle se dégagea des bras de son père et alla à la fenêtre pour cacher sa
+confusion.
+
+Doucement il vint à elle, et, lui mettant la main sur l'épaule avec
+tendresse :
+
+— Ne me suppose pas des intentions qui sont loin de ma pensée, dit-il ;
+rien, je t'assure, ne peut m'être plus doux que ce que tu viens de
+m'apprendre, rien, rien.
+
+En effet ; plus d'une fois il avait vaguement entrevu un mariage entre
+Anie et Sixte comme la fin des angoisses au milieu desquelles il se
+débattait désespérément. Tout, de cette façon, était tranché pour le
+mieux : Anie ne perdait pas la fortune de son oncle, et, de son côté,
+Sixte héritait de son père ; ainsi se conciliaient les droits de chacun ;
+pas de luttes, pas de sacrifices ni d'un côté ni de l'autre ; plus de
+doutes sur la validité du testament, pas plus que sur la filiation du
+capitaine : ce n'était ni comme fils, ni comme légataire qu'il jouissait
+de la fortune de Gaston, mais comme mari d'Anie ; et, de son côté, ce
+n'était pas en qualité de nièce qu'elle gardait cette jouissance, mais
+comme femme du capitaine.
+
+S'il ne s'était pas arrêté à cette idée lorsqu'elle avait traversé son
+esprit, s'il n'avait même pas voulu l'examiner lorsqu'elle lui revenait
+malgré ses efforts pour la chasser, c'est qu'il la considérait comme un
+misérable calcul, et la spéculation honteuse d'une conscience aux abois ;
+n'était-ce pas vendre sa fille ? et de sa vie, de son bonheur, payer leur
+repos à tous et la fortune ? Mais, du moment que spontanément, et sans
+que ce fût un sacrifice pour elle, Anie préférait le capitaine au baron,
+la situation se retournait ; à marier Anie et le capitaine il n'y avait
+plus ni calcul ni spéculation, on ne la vendait plus et, en même temps
+qu'on tranchait l'inextricable difficulté du testament, en même temps
+qu'on faisait un juste partage de la succession de Gaston entre ceux
+qui, à des titres divers, avaient des droits pour la recueillir, on
+assurait le bonheur de ceux qu'on mariait. Quel meilleur mari pouvait-on
+souhaiter pour Anie que ce beau garçon intelligent, franc, loyal, que
+cet officier distingué devant qui s'ouvrait le plus brillant avenir ?
+Quelle femme pouvait-il trouver qui fût comparable à Anie ? De là son
+élan de joie quand il avait entendu Anie venir au-devant du désir qu'il
+n'avait même pas osé former.
+
+— Tu m'as parlé franchement, reprit-il, parce que le capitaine te plaît,
+et aussi parce que tu sais que, de ton côté, tu plais au capitaine.
+
+— Mais je ne sais rien du tout ! s'écria-t-elle en se retournant vers son
+père.
+
+— Tu ne le sais pas, j'en suis certain ; il ne te l'a pas dit, je le
+crois ; mais cela n'empêche pas que tu n'en sois sûre ; une jeune fille ne
+se trompe pas là-dessus ; c'est là l'essentiel ; le reste est de peu
+d'importance.
+
+— Que veux-tu donc ?
+
+— Que tu épouses le capitaine, puisqu'il te plaît.
+
+— Mais ce ne sont pas les jeunes filles qui épousent, on les épouse.
+
+— Si le baron ne te plaît pas, et si au contraire le capitaine te plaît,
+il y a d'autre part tant d'avantage à ce que ton mariage avec le
+capitaine se fasse, que nous devons nous unir pour qu'il réussisse.
+
+— Mais je ne peux pas lui demander de m'épouser.
+
+— Il ne s'agit pas de cela. Ce qu'il faut avant tout, c'est que tu
+refuses M. d'Arjuzanx.
+
+— C'est facile et j'y suis toute disposée. Je n'ai accepté ces entrevues
+que pour t'obéir. Tu veux maintenant que nous les supprimions, je
+t'obéis encore bien plus volontiers. Quoi qu'il arrive, je ne
+regretterai point M. d'Arjuzanx. Je n'ai pour lui ni antipathie ni
+répulsion ; il m'est indifférent, voilà tout ; et ce n'est vraiment pas
+assez pour l'épouser : ami, oui ; mari, non. De son côté, ce que tu
+désires est donc fait. Seulement, je serais curieuse de savoir pourquoi
+tu le voulais pour gendre il y a un mois, et pourquoi tu ne le veux plus
+aujourd'hui.
+
+Il resta un moment assez embarrassé.
+
+— N'était-il pas alors ce qu'il est encore ? et du côté du capitaine
+as-tu appris des choses qui te le montrent sous un jour plus favorable ?
+
+Il avait eu le temps de se remettre :
+
+— J'ai à plusieurs reprises entendu parler de M. d'Arjuzanx d'une façon
+qui ne m'a pas plu.
+
+— Que disait-on ?
+
+— Rien de précis ; mais c'est justement le vague de ces propos qui fait
+mon inquiétude. Quant au capitaine, j'ai au contraire appris à le
+connaître sous un jour qui a singulièrement augmenté ma sympathie pour
+lui et l'a transformée en une estime sérieuse.
+
+— Comment cela ? demanda-t-elle avec une vivacité caractéristique.
+
+— En lisant ses lettres à Gaston ? Cette correspondance, qui commence
+quand le jeune garçon entre au collège de Pau et se continue sans
+interruption jusqu'à ces derniers temps, a été conservée par ton oncle,
+on l'a trouvée à l'inventaire et je viens de la lire. C'est une
+confession, ou plutôt, car elle ne contient l'aveu d'aucune faute, un
+journal qui embrasse toute sa jeunesse. Quels renseignements vaudraient
+ceux qu'il donne lui-même dans ces lettres où on le suit pas à pas, où
+l'on voit se former l'homme qu'il est devenu, et un homme de cœur, de
+caractère, droit, loyal, que la tare d'une naissance malheureuse n'a
+point aigri, mais qu'elle a au contraire trempé ; enfin, le type du mari
+qu'un père qui connaît la vie choisirait entre tous pour sa fille.
+
+Pendant qu'il parlait, elle souriait sans avoir conscience de l'aveu que
+son visage épanoui trahissait :
+
+— Alors, ces lettres... dit-elle machinalement pour dire quelque chose
+et pour le plaisir de parler de lui.
+
+— Ces lettres sont un panégyrique d'autant plus intéressant qu'il est
+écrit au jour le jour. Sais-tu quelles étaient mes pensées en les
+lisant ?
+
+— Dis.
+
+— Je me demandais comment ton oncle n'avait pas eu le désir de te le
+donner pour mari, ce qui conciliait tout : son affection pour ce jeune
+homme et ses devoirs envers nous.
+
+— Il n'a pas exprimé ce désir.
+
+— Cela est vrai ; mais ce qu'il n'a pas fait, pour une raison que nous
+ignorons, simplement peut être parce que la mort l'a surpris, je puis
+le faire. Si ton oncle avait des devoirs envers nous, envers moi, envers
+toi, je me considère comme en ayant envers le capitaine qui a
+certainement des droits à la fortune dont nous héritons... quand ce ne
+serait que ceux que donne l'affection partagée : un mariage entre vous
+règle tous ces devoirs comme tous ces droits, et, de plus, il assure ton
+bonheur. Tu comprends pourquoi j'ai été si heureux quand je t'ai entendu
+manifester avec franchise tes sentiments ?
+
+— Et maintenant ?
+
+— Quoi, maintenant ?
+
+— J'entends, que veux-tu faire ?
+
+— Aller trouver Rébénacq qui est l'ami et le conseil du capitaine.
+
+— Mais M. Rébénacq ne peut pas offrir ma main à M. Sixte.
+
+— Assurément ; mais Rébénacq peut lui faire comprendre quels sont mes
+sentiments à son égard, et adroitement, discrètement, lui laisser
+entendre que, s'il voulait devenir le mari d'une belle jeune fille qu'il
+connaît et qu'il a pu apprécier, il n'aurait qu'à plaire à cette belle
+fille et se faire aimer d'elle pour que la famille l'accueillît, malgré
+son manque de fortune, à bras ouverts. Il n'y a point là d'offre, dont
+je ne veux pas plus que toi, mais une ouverture comme en doivent faire
+ceux qui sont riches à ceux qui ne le sont pas. Y a-t-il là-dedans
+quelque chose qui ne te convienne pas ?
+
+Au lieu de répondre, elle interrogea :
+
+— Et M. d'Arjuzanx ?
+
+— Je lui écrirai que nos projets ne peuvent pas avoir les suites que
+nous espérions.
+
+— Que vous espériez, lui et toi ?
+
+— Dame !
+
+— N'es-tu pour rien dans cette rupture ?
+
+— J'arrangerai les choses de façon à porter ma part de responsabilité.
+
+— Fais-la légère pour toi, plus grosse pour moi, ce ne sera que justice.
+Mais ce que je voudrais encore, ce serait qu'au lieu d'aller trouver M.
+Rébénacq et d'écrire ensuite à M. d'Arjuzanx, tu commences par cette
+lettre. Je connais assez M. Sixte pour être certaine qu'il ne
+consentirait pas à entrer en rivalité avec un ami. S'il est sensible à
+l'ouverture de M. Rébénacq, ce ne sera certainement que quand il aura la
+preuve que cet ami a été refusé.
+
+— Tu as raison ; j'écris tout de suite au baron et demain seulement
+j'irai voir Rébénacq.
+
+— Et maman ! tu es d'accord avec elle ?
+
+— Je compte sur toi.
+
+— Tu sais qu'elle trouve toutes les qualités à M. d'Arjuzanx : la
+naissance, la distinction, la beauté, et bien d'autres choses encore,
+sans parler de sa fortune qui ne peut pas être comparée à celle de M.
+Sixte.
+
+— Ta mère ne veut que ton bonheur ; quand elle sera convaincue que tu
+n'aimeras jamais M. d'Arjuzanx, elle cédera.
+
+— Enfin, je ferai ce que tu veux, mais si nous partageons les
+responsabilités, partageons aussi les difficultés : que j'amène maman à
+accepter ta rupture d'un mariage qu'elle souhaite si ardemment, toi, de
+ton côté, amène-la à accepter celui que tu désires.
+
+— Et toi, ne le désires-tu pas aussi ?
+
+Elle vint à son père, les yeux baissés, marchant avec componction.
+
+— Une fille soumise n'a d'autre volonté que celle de son papa.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Pendant que Barincq préparait le brouillon de sa lettre au baron, Anie
+annonçait à sa mère que, décidément, et après un sérieux examen de
+conscience, elle ne pouvait pas se résigner à accepter M. d'Arjuzanx
+pour mari.
+
+Aux premiers mots ce fut de l'étonnement chez madame Barincq, puis de la
+stupéfaction, puis de la colère et de l'indignation qui s'exaspérèrent
+en une crise de larmes.
+
+Elle était la plus malheureuse des femmes ; rien de ce qu'elle désirait
+ne comptait.
+
+Ne sachant à qui s'en prendre, elle tourna sa colère contre son mari.
+
+— C'est ton père avec ses sottes histoires, ses propos vagues, ses
+inquiétudes sans causes, qui a changé tes sentiments pour M. d'Arjuzanx.
+
+Anie défendit son père en répondant que précisément ses sentiments
+n'avaient pas changé : tels ils étaient le jour où on lui avait parlé de
+ce mariage, tels ils étaient encore. M. d'Arjuzanx lui était
+indifférent, et elle n'accepterait jamais de devenir la femme d'un homme
+qu'elle n'aimerait pas ; elle n'aimait pas M. d'Arjuzanx, elle ne
+l'aimerait jamais, elle avait interrogé son cœur, non pas une fois,
+mais vingt, mais cent, la réponse avait toujours été la même ; et,
+puisque ce mariage ne se ferait pas, il convenait de rompre des
+relations qui n'avaient que trop duré et qui, en se prolongeant,
+deviendraient compromettantes. Pour ne pas vouloir du baron, elle ne
+renonçait pas au mariage : il ne fallait donc pas que plus tard on
+cherchât à savoir ce qui s'était passé entre M. d'Arjuzanx et elle, et
+pourquoi ils ne s'étaient pas mariés.
+
+De tous les arguments qu'employa Anie, celui-là fut celui qui porta le
+plus juste et le plus fort ; pendant trop longtemps madame Barincq avait
+vécu dans l'avenir pour que les sécurités du présent lui eussent fait
+perdre l'habitude de l'escompter : pour rompre avec le baron, Anie ne
+rompait pas avec le mariage, et il était très possible, il était même
+probable, il était vraisemblable qu'elle en ferait un beaucoup plus beau
+que celui auquel elle renonçait : pourquoi le baron ne serait-il pas
+remplacé par un prince, le gentillâtre par un homme dans une grande
+situation ?
+
+Alors elle se calma, et si bien, qu'elle voulut donner elle-même le
+texte de la lettre à écrire au baron ; ce qu'il fallait, c'était éviter
+de présenter des explications difficiles, et se contenter de dire avec
+politesse que, leur fille n'étant pas décidée à se marier encore, il
+convenait d'interrompre des entrevues qui pouvaient avoir des
+inconvénients.
+
+Anie et son père se regardèrent, se demandant s'ils devaient profiter de
+cette ouverture, mais ni l'un ni l'autre n'osa commencer ; c'était un si
+heureux résultat d'avoir obtenu l'abandon du baron qu'ils jugèrent plus
+sage de s'en tenir là ; plus tard on agirait pour faire accepter le
+capitaine ; à la vérité tous deux sentaient qu'il eût mieux valu donner
+un autre motif de rupture que celui que madame Barincq proposait, et ne
+pas l'appuyer sur la volonté d'Anie de ne pas se marier encore ; mais
+cela n'était possible qu'en entrant dans des explications devant
+lesquelles le père et la fille reculèrent.
+
+Quand la lettre fut écrite, madame Barincq la relut deux fois, puis,
+avant de l'enfermer dans son enveloppe, elle la balança plusieurs fois
+entre ses doigts :
+
+— Tu veux qu'elle parte ? dit-elle en regardant sa fille.
+
+— Mais certainement.
+
+— Que ta volonté s'accomplisse, et fasse le ciel que ce soit pour ton
+bonheur ! Qui sait si celui qui remplacera M. d'Arjuzanx le vaudra !
+
+Mais cette parole n'émut ni la fille ni le père ; ils savaient, eux,
+combien celui qui devait remplacer le baron valait mieux que celui-ci.
+
+Le lendemain matin, à l'ouverture de l'étude, Barincq entrait dans le
+cabinet de Rébénacq. Quand le notaire entendit parler de rupture avec le
+baron, il ne montra aucune surprise.
+
+— Dois-je t'avouer que je m'y attendais ? dit-il.
+
+— Et pourquoi t'y attendais-tu ?
+
+— Parce que M. d'Arjuzanx n'est pas du tout le mari qui convient à ta
+fille.
+
+— Et tu ne me l'as pas dit ?
+
+— Tu devais t'en apercevoir tout seul ; cela valait mieux.
+
+— M'apercevoir de quoi ?
+
+— De ce que tout le monde disait.
+
+— Mais que disait tout le monde ? Vingt fois j'ai voulu aller au fond de
+certaines paroles énigmatiques ou de silences étranges, on ne m'a jamais
+répondu. Maintenant que ce mariage est rompu, ne parleras-tu pas
+franchement ?
+
+— On s'étonnait que tu consentisses à donner une jolie fille comme
+mademoiselle Anie, discrète, délicate de sentiments, distinguée
+d'esprit, à un homme comme le baron, qui n'est pas précisément doué de
+qualités semblables.
+
+— Que lui reproche-t-on ?
+
+— Un homme qui va en vélocipède à Paris, qui paraît en maillot dans les
+baraques, qui vit en intimité avec un lutteur.
+
+— Ah !
+
+— On ne parlait que de ça à Bayonne et à Orthez.
+
+— On est sévère à Bayonne et à Orthez.
+
+— Tu plaisantes en Parisien sceptique ; mais, si ridicules que te
+paraissent les préjugés provinciaux, crois-tu qu'un homme qui n'a pas
+d'autres occupations et d'autres plaisirs que de briller dans les luttes
+du cirque ou du sport soit précisément le mari qui convienne à une fille
+intelligente comme la tienne ? Quels points de contact vois-tu entre eux ?
+Sois certain que la province n'est pas si bête que Paris l'imagine.
+
+— Sans doute tu as raison, puisque ma fille n'a pas voulu de M.
+d'Arjuzanx.
+
+— J'estime qu'elle a été sage, et j'ajoute que de sa part je n'en suis
+pas étonné.
+
+— Il est vrai qu'elle demande chez son mari d'autres qualités que celles
+que M. d'Arjuzanx pouvait lui offrir ; seulement le mari chez qui nous
+rencontrerions ces qualités n'est pas facile à trouver.
+
+Il y eut un moment de silence ; tout à coup le notaire, prenant son
+menton dans sa main, dit, comme s'il se parlait à lui-même :
+
+— Ça dépend.
+
+— De quoi ça dépend-il ?
+
+— Des qualités exigées.
+
+— Simplement morales et intellectuelles ; physiques aussi, il est vrai,
+car il faut que ce mari plaise à Anie.
+
+— Évidemment. Ainsi la fortune n'entre pour rien dans vos exigences...
+ni la naissance ?
+
+— Pour rien.
+
+— Et la position sociale ?
+
+— C'est une autre affaire.
+
+— Ainsi tu accepterais pour gendre un homme doué de tous les avantages
+corporels et ayant devant lui le plus bel avenir, mais sans fortune et
+sans naissance ?
+
+— Tu as quelqu'un en vue ?
+
+Ils se regardèrent assez longuement sans parler, franchement, les yeux
+dans les yeux.
+
+— Oui, dit enfin le notaire.
+
+— Qui ?
+
+— Note que je ne suis chargé d'aucune ouverture, et que je parle
+simplement en camarade, en ami, de toi d'abord, et aussi de ta fille
+pour qui j'ai une vive sympathie.
+
+— Parle donc.
+
+— Tu ne m'en voudras pas ?
+
+— Le nom.
+
+— Sixte.
+
+C'était assez timidement que le notaire avait prononcé ce nom en
+regardant avec une inquiétude manifeste son ancien camarade, ce fut
+franchement que celui-ci lui tendit la main :
+
+— Je venais pour te parler de lui.
+
+— Et moi je t'en aurais parlé depuis longtemps, si je ne t'avais cru
+engagé avec M. d'Arjuzanx.
+
+— Nous sommes à l'égard du capitaine dans une situation délicate, car
+nous lui avons enlevé une fortune qu'il devait considérer comme sienne.
+
+— Il serait à peu près dans la même situation envers vous, si le
+testament de Gaston n'avait pas été détruit.
+
+— De sorte qu'on peut dire que cette fortune nous a appartenu à l'un et
+à l'autre ; une alliance entre nous remettrait tout en état.
+
+— Veux-tu me permettre de te dire que je me suis demandé plus d'une fois
+comment cette idée ne t'était pas venue ? il est vrai que tu ne
+connaissais pas Sixte comme moi et ne savais pas ce qu'il vaut.
+
+— Je viens de l'apprendre en lisant ses lettres à Gaston trouvées à
+l'inventaire, et elles m'ont inspiré pour lui une véritable estime.
+
+— N'est-ce pas que c'est un brave garçon ?
+
+— J'ai lu aussi les lettres de sa mère et je me suis demandé comment il
+pouvait être le fils de cette coquine.
+
+— S'il est le fils de Gaston, comme on peut le croire, cette paternité
+explique tout.
+
+— C'est ce que je me suis dit, et tout cela : caractère de l'homme,
+filiation, fortune, fait que j'ai pensé à un mariage, et que cette idée
+ayant pris corps, j'ai voulu te la soumettre pour te demander conseil
+d'abord, puis, plus tard, ton concours s'il y a lieu. Car, si je suis
+disposé à l'accepter pour gendre, je ne sais pas si lui est disposé à se
+marier ; et, le fût-il, je ne peux pas lui offrir ma fille.
+
+— Mon amitié pour toi et pour Sixte t'assure à l'avance que je vous suis
+entièrement dévoué à l'un comme à l'autre, et franchement je ne crois
+pas, eu égard à vos situations respectives, que tu pouvais t'adresser à
+un meilleur intermédiaire. A ta question : Sixte est-il disposé à se
+marier ? je puis répondre tout de suite par l'affirmative, il se mariera
+quand il trouvera la femme qu'il désire ; et si, jusqu'à ce moment, il
+est resté garçon, c'est que cette femme ne s'est pas rencontrée. Les
+occasions ne lui ont cependant pas manqué, ce qui ne doit pas te
+surprendre, beau garçon, officier brillant, héritier présumé de Gaston,
+il avait tout pour faire un gendre et un mari désirables. Il est vrai
+que maintenant l'héritage s'est envolé, mais pour cela il n'est pas
+devenu une non-valeur. Ainsi, à l'heure présente, on lui propose deux
+partis.
+
+— Ah !
+
+— Il n'est disposé à accepter ni l'un ni l'autre, et maintenant,
+certainement, il ne balancera pas entre mademoiselle Anie et celles
+qu'on lui propose.
+
+— Certainement ?
+
+— Cela ne fait pas de doute, et tu vas en juger. L'une de ces jeunes
+filles est l'aînée des demoiselles Harraca ; et, quelle que soit la
+déférence de Sixte pour son général, quel que soit son dévouement, son
+respect pour son chef qu'il aime, ils n'iront pas jusqu'à faire de lui
+le mari d'une femme sans le sou, médiocrement agréable, flanquée d'une
+mère impossible et de quatre sœurs qui seront probablement à sa charge
+un jour ; ce serait un suicide. Réalisable peut-être quand Sixte était
+l'héritier probable de Gaston, cette idée est devenue de la folie toute
+pure du jour où l'inventaire a prouvé que le testament sur lequel on
+était en droit de compter n'existait pas, et, pour que la famille
+Harraca ne l'ait pas abandonnée, il faut que les services que Sixte rend
+au général soient tels qu'on le croie capable de tous les sacrifices. Ce
+que je vais te dire, je ne le tiens pas de Sixte, qui est discret, mais
+de la femme du chef d'état-major du général, notre cousine, en bonne
+position pour savoir ce qui se passe dans la famille Harraca. Malgré ses
+apparences de solidité, le pauvre général est perdu de rhumatismes et
+bronchiteux au point de tousser dix mois par an. Si cela était connu,
+bien qu'il n'ait que soixante-deux ans, on le remiserait ; alors, que
+deviendrait-on avec cinq filles à marier ? Tout le souci de la famille
+est donc de cacher la vérité, et s'il ne peut pas devenir commandant de
+corps d'armée, d'arriver au moins à soixante-cinq ans. Pour cela tous
+les moyens sont bons, et les artifices qu'on emploie seraient comiques
+s'ils n'étaient navrants. Sixte, en bon garçon qu'il est, s'associe à
+cette campagne, et si aux dernières grandes manœuvres où le général n'a
+été qu'un invalide la face a été sauvée, c'est à lui qu'on le doit. Il a
+accompli de véritables miracles dont un fait entre cent te donnera
+l'idée : il a appris à imiter l'écriture du général, et quand celui-ci
+doit écrire une lettre de sa propre main tordue par les douleurs, c'est
+celle de Sixte qui la remplace.
+
+— Le brave garçon !
+
+— Tu comprends donc combien on serait heureux de faire un gendre de ce
+brave garçon ; mais, si brave qu'il soit, il ne peut pas se mettre au cou
+la corde de l'officier pauvre. Donc il n'épousera pas mademoiselle
+Harraca, pas plus que mademoiselle Libourg, l'autre jeune fille qu'on
+lui propose. Celle-là appartient au genre riche, et c'est pour sa
+richesse gagnée par deux faillites de son père que Sixte ne veut pas
+d'elle, de sorte qu'elle va être obligée de se rabattre sur un petit
+nobliau du Rustan qui a pour tout mérite de porter les corps saints et
+les reliques dans les processions de Saint-Cernin, d'être brancardier à
+Lourdes, et d'avoir un long nez qui justifie, si l'on veut, sa
+prétention de descendre d'une bâtarde de Louis XV.
+
+— Je comprends qu'elle lui préfère le capitaine.
+
+— Et tu dois comprendre aussi qu'à elle et à mademoiselle Harraca Sixte
+préfère ta fille ; au reste tu seras fixé bientôt là-dessus, j'irai
+demain à Bayonne.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Quand, après plus d'un quart d'heure d'explications entortillées, Sixte
+comprit où tendaient les discours du notaire, il commença par se
+retrancher derrière la réponse qu'avait prévue Anie :
+
+— Mais je ne peux pas entrer en rivalité avec d'Arjuzanx qui est mon
+ami.
+
+— Avez-vous d'autres objections à opposer à ce que je viens de vous
+dire ?
+
+— Aucune.
+
+— Mademoiselle Anie vous plaît-elle ?
+
+— Je la trouve charmante, à tous les points de vue.
+
+— Alors ne vous embarrassez pas de scrupules qui n'ont pas de raison
+d'être : vous n'entrez pas en rivalité avec M. d'Arjuzanx que
+mademoiselle Anie refuse.
+
+— Ah ! elle refuse ! Elle refuse d'épouser d'Arjuzanx ? Comment ?
+Pourquoi ?
+
+Cela fut dit avec une vivacité qui frappa le notaire ; évidemment ce
+sujet ne laissait pas Sixte indifférent.
+
+— Je n'ai pas reçu les confidences de la jeune fille, qui ignore ma
+démarche auprès de vous, cela va sans dire. Je ne peux donc pas vous
+répondre catégoriquement. Mais de celles du père, il résulte que M.
+d'Arjuzanx ne plaît pas, soit pour une raison, soit pour une autre ; et,
+cela étant, la famille trouve convenable de ne pas prolonger des
+relations que le monde pourrait mal interpréter. D'ailleurs ces
+relations ne sont établies que sous condition suspensive, comme nous
+disons, nous autres gens de loi. Quand le baron a fait part à mon ami
+Barincq de son désir d'épouser mademoiselle Anie, celle-ci a répondu
+qu'à ce moment M. d'Arjuzanx lui était indifférent, et que, si on
+voulait d'elle un engagement immédiat, elle ne pouvait pas le prendre,
+puisqu'elle ne connaissait pas celui qu'on lui proposait ; mais que,
+pour ne pas contrarier ses parents touchés par les avantages de cette
+alliance, elle était disposée à se rencontrer avec M. d'Arjuzanx comme
+celui-ci le désirait ; si, en apprenant à le connaître, ses sentiments
+changeaient, elle accepterait ce mariage, sinon elle le refuserait. Il
+paraît que ses sentiments n'ont pas changé. Cette situation n'est-elle
+pas parfaitement nette !
+
+— Il est vrai.
+
+— Maintenant, pourquoi M. d'Arjuzanx ne s'est-il pas fait aimer ? Je n'en
+sais rien. Vous qui êtes son camarade, vous pouvez mieux que moi
+répondre à cette question.
+
+— Sait-on pourquoi l'on aime ? Précisément parce je suis le camarade de
+M. d'Arjuzanx, je trouve qu'il a tout pour être aimé.
+
+— Alors, comme il ne l'a point été, il en résulterait que la jeune fille
+ne pouvait pas être sensible à sa recherche. Pourquoi ? C'est encore une
+question à laquelle je ne me charge pas de répondre. Moi, bonhomme de
+notaire, je ne dois m'en tenir qu'aux faits. Or, ceux qui m'amènent près
+de vous se résument en trois points : 1° Barincq a pour vous autant de
+sympathie que d'estime ; 2° il ne tient pas à la fortune de son gendre ;
+3° il se considère comme le continuateur de son aîné, et en cette
+qualité il croit que c'est un devoir pour lui d'exécuter les engagements
+ou les intentions de Gaston. Cela dit et sans insister d'avantage, ce
+qui ne serait pas dans mon rôle, je vous laisse à vos réflexions.
+Lorsqu'elles seront mûres, vous m'écrirez ou vous viendrez déjeuner à
+Ourteau, ce qui sera mieux, parce que, si vous avez des observations à
+présenter, j'y répondrai de vive voix ; j'étais l'ami et le conseil de
+Gaston, je suis l'ami et le conseil de Barincq, j'ai pour vous une
+amitié véritable : si vous jugez qu'en cette circonstance mes avis
+peuvent vous être utiles, je les mets à votre disposition.
+
+Là-dessus Rébénacq se leva et partit. Pour une première négociation
+c'était assez. Tout bonhomme de notaire qu'il fût, il savait
+parfaitement qu'en posant la question à propos de l'insensibilité
+d'Anie, il avait planté dans le cœur de Sixte un point d'interrogation
+qui allait faire travailler son esprit, et que le mieux était de laisser
+ce travail se faire sans témoin. Il ne pouvait y avoir qu'une réponse à
+cette question ainsi formulée. — Son cœur était gardé. — De là à chercher
+par qui, il n'y avait qu'un pas à franchir, et ce n'était pas un
+brillant officier de dragons qui devait hésiter.
+
+En effet, la surexcitation sur laquelle le notaire comptait se produisit
+chez Sixte, et, quand il fut seul, il ne put pas ne pas s'avouer qu'il
+se trouvait dans un état de trouble violent assez difficile à définir,
+délicieux et douloureux à la fois.
+
+— Hé quoi ! cette belle fille ! Est-ce possible ! Pourquoi pas après
+tout ?
+
+Pourquoi n'aurait-il pas produit sur elle l'impression qu'elle avait
+faite sur lui le jour où, pour la première fois, ils s'étaient trouvés
+en présence sur la grève de la Grande-Plage ? Tandis qu'il était arrêté
+dans son vol par d'Arjuzanx, qui s'accrochait à lui, elle, de son côté,
+était libre, libre de rêver, et même d'arranger dès cette heure sa
+destinée. Était-ce dans sa position de pauvre diable, avec une naissance
+qui était une tare, sans famille, sans relations, sans appuis dans le
+monde, qu'il pouvait avoir l'espérance de lutter contre un rival comme
+d'Arjuzanx ! Ce serait plus que de la folie, de la bêtise ! Pas pour les
+officiers de son espèce, les belles filles riches ! Qu'aurait-il à lui
+offrir ? La vie lui avait été assez cruelle pour lui apprendre ce qu'il
+pouvait, c'est-à-dire moins que rien. Il n'avait donc qu'à s'effacer, à
+laisser le premier rôle à d'Arjuzanx et à prendre celui de confident, ce
+qu'il avait fait. Ainsi, il avait vu grandir l'amour de son rival, et en
+avait suivi le développement, les enthousiasmes comme les inquiétudes et
+les craintes, se tenant à son plan, affectueux avec Anie, mais rien de
+plus, et même lorsqu'il s'observait, réservé.
+
+Mais pourquoi Anie, qui n'était pas retenue par les même raisons,
+n'aurait-elle pas écouté les seules impulsions de son cœur ? Sa fortune
+la laissait maîtresse de faire ce qu'elle voulait, d'aimer qui lui
+plaisait, et la douce autorité qu'elle exerçait sur son père et sa mère
+l'assurait à l'avance qu'elle ne serait jamais violentée dans son choix.
+
+Quand ces hypothèses s'étaient parfois présentées à son esprit, après
+quelques heures passées avec Anie, il les avait toujours repoussées, se
+fâchant contre lui-même de ce qu'il appelait son infatuation ; mais,
+maintenant, elles n'étaient plus rêveries en l'air, et reposaient sur
+deux faits matériels : la rupture avec d'Arjuzanx et la démarche du
+notaire. Sans doute, Rébénacq était sincère en disant qu'il n'avait pas
+reçu les confidences de la jeune fille, et que celle-ci ignorait sa
+démarche ; mais il n'en était pas moins certain que cette démarche se
+faisait avec l'autorisation du père, qui vraisemblablement, ne l'aurait
+pas permise s'il n'avait su qu'il ne serait pas désavoué par sa fille.
+Et la sympathie, l'estime du père, c'était un fait aussi. De même, il y
+en avait encore un autre qui n'était pas de moindre importance : le désir
+de continuer le frère aîné en exécutant, dans une certaine mesure, les
+intentions de celui-ci.
+
+Et, par sa chambre, il tournait à pas précipités, s'arrêtant tout à
+coup, reprenant aussitôt sa marche, répétant machinalement à mi-voix des
+mots entrecoupés :
+
+— Se marier... cette belle fille... se marier... se marier.
+
+C'était celui-là qui revenait le plus souvent, comme le refrain de la
+chanson que chantait son cœur.
+
+Quelle envolée pour lui ! Quel changement de destinée !
+
+Au temps où il se savait l'héritier de Gaston, il s'était arrangé un
+avenir avec un intérieur, une famille, tout ce qui avait si
+douloureusement manqué à sa jeunesse, et, s'il n'avait pas dès ce moment
+réalisé ses rêves, c'est que Gaston ne l'avait pas voulu, se réservant
+de trouver lui-même la femme qu'il voulait lui donner, et qui devait
+réunir un tel ensemble de qualités qu'on ne pouvait la prendre au
+hasard : il fallait chercher, attendre. Mais, en attendant, la mort était
+venue, et le testament qu'il connaissait dans ses dispositions
+principales ne s'était pas retrouvé : de la fortune certaine qui
+permettait tous les espoirs et toutes les ambitions, il était tombé à la
+misère. Si violente qu'eût été la chute, il n'était cependant pas resté
+écrasé. A la vérité, il avait eu un moment de protestation suivi d'une
+période de révolte et d'amères récriminations : qu'avait-il fait pour
+mériter une si rude destinée ? Mais il n'était pas homme à se courber
+sous la main qui le frappait, et à s'aigrir dans le désespoir. Il ne
+pouvait être que soldat, c'était déjà beaucoup qu'il pût l'être, et tout
+de suite, abandonnant l'appartement confortable que la pension que lui
+servait M. de Saint-Christeau lui permettait d'occuper, il avait loué
+une chambre modeste, la meublant simplement des meubles qu'il
+conservait, et réglé les dépenses de cette nouvelle existence sur sa
+solde de capitaine. Et cela s'était fait dignement, sans plainte comme
+sans honte, sinon sans regret ; il aurait la vie de l'officier pauvre, et
+encore serait-elle moins misérable que celle de plusieurs de ses
+camarades, puisqu'il n'avait pas de dettes et n'en ferait jamais.
+
+Et voilà que tout à coup, d'un mot, le notaire lui rouvrait les portes
+de la vie heureuse : cette belle fille qu'il avait dû s'habituer à
+regarder et à traiter comme la femme d'un autre pouvait être la sienne.
+
+— Ah ! vraiment ! ah vraiment !
+
+Et il riait en arpentant sa chambre, dont le parquet craquait sous ses
+coups de talon triomphants.
+
+Réfléchir ? Ah ! bien oui. Ce n'était pas à ses réflexions que le notaire
+l'avait laissé, c'était à la joie.
+
+Cependant, quand le premier trouble commença à se calmer un peu, la
+pensée de d'Arjuzanx se présenta à son esprit, sinon inquiétante, au
+moins gênante. D'Arjuzanx eût été un indifférent ou un inconnu, qu'il
+n'eût pas eu à s'en préoccuper ; c'eût été un simple prétendant refusé,
+comme il devait y en avoir déjà quelques-uns de par le monde, dont il
+n'avait pas à prendre souci. Mais avec d'Arjuzanx il n'en était pas
+ainsi : ils étaient camarades, amis, il avait été son confident, et cette
+qualité lui créait une situation toute particulière qui devait être
+franche et nette, de façon à ne permettre plus tard ni fausses
+interprétations, ni accusations, ni récriminations.
+
+Pour cela il convenait donc qu'il y eût une explication entre eux qui
+précisât bien qu'il ne se posait point en rival : s'il prétendait à la
+main d'Anie, c'est qu'elle était libre ; s'il passait au premier rang,
+après s'être si longtemps effacé, c'est que ce premier rang n'était plus
+occupé. Il connaissait trop d'Arjuzanx pour imaginer que cette
+communication serait accueillie d'un front serein, mais il croyait le
+connaître trop bien aussi pour admettre qu'elle pût provoquer une
+rupture ou une querelle entre eux : il y aurait mécontentement, vexation,
+blessure d'amour-propre, mais ce serait tout ; plus tard d'Arjuzanx
+serait le premier à se dire que cette démarche était d'une entière
+loyauté et qu'il n'avait qu'à se soumettre à la force des choses.
+
+Aussitôt il lui écrivit pour le prévenir que le surlendemain il irait à
+Seignos afin d'avoir avec lui un entretien sur un sujet important, le
+priant, au cas où ce rendez-vous indiqué ne lui conviendrait pas, de
+l'en avertir par un mot, et de lui en donner un autre.
+
+Le lendemain, aucune réponse n'étant arrivée, Sixte prit le train pour
+Seignos, un peu surpris que d'Arjuzanx ne lui eût pas écrit qu'il
+l'attendait, mais ne doutant pas cependant de le rencontrer ; aussi ne
+fut-il pas peu étonné quand un jardinier, qu'il rencontra, répondit à sa
+question « que M. le baron n'était pas au château. »
+
+— Où est-il ?
+
+— Je n'en sais rien ; mais M. Toulourenc vous le dira mieux que moi.
+
+En effet, Toulourenc, l'ancien lutteur que le baron avait recueilli, un
+peu pour travailler avec lui, et beaucoup par charité, faisait, en
+quelque sorte, fonction de majordome au château, et en cette qualité
+devait savoir ce que les gens de service ignoraient.
+
+L'absence du baron ne fut pas le seul sujet d'étonnement du capitaine ;
+comme il se dirigeait vers le château, il n'aperçut aucun des nombreux
+ouvriers qui, en ces derniers temps, travaillaient aux jardins et au
+château lui-même, pour que le vieux domaine, abandonné depuis si
+longtemps, fût digne de recevoir Anie lorsqu'elle viendrait l'habiter.
+Comme ces travaux considérables s'appliquaient à tout : aux pelouses
+qu'il fallait retourner et vallonner ; aux toits qu'il fallait refaire ; à
+la façade qu'il fallait ravaler ; aux volets et aux fenêtres qu'il
+fallait repeindre, et à tout l'intérieur qui était entièrement à
+reprendre du haut en bas, on les poussait aussi activement que possible
+sans temps perdu, sans respect du dimanche ou des lendemains de paie.
+Cependant, ce jour-là, tous les chantiers étaient déserts aussi bien
+dans les jardins qu'aux environs de la maison ; pas un ouvrier ; partout
+l'image du travail brusquement interrompu : les brouettes sur les
+pelouses ; les échelles sur les toits ; contre les façades les
+échafaudages ; au pied des constructions les pierres, le sable, le
+mortier gâché tout prêt à être employé et resté là.
+
+Le même abandon se retrouvait à l'intérieur et le haut vestibule aux
+voûtes sonores était plein des copeaux et des papillotes des menuisiers,
+mêlés aux baquets, aux bidons et aux échelles des peintres.
+
+Il fallut un certain temps avant qu'une servante répondît au coup de
+sonnette de Sixte : elle dit comme le jardinier que M. le baron n'était
+pas au château.
+
+— Et M. Toulourenc ?
+
+— Ah ! voilà. M. Toulourenc est en train de fricasser une fressure
+d'agneau ; et quand il fait la cuisine, il ne peut pas se déranger.
+
+— Eh bien, dit le capitaine, je vais l'aller trouver dans sa cuisine.
+
+— Si monsieur veut.
+
+Devant un fourneau au charbon de bois qui jetait de pétillantes
+étincelles dans la vaste cuisine, Toulourenc, ses larges reins d'hercule
+ceints d'un tablier de toile blanche, présidait gravement à la cuisson
+de sa fressure, une cuiller de bois à la main ; quand, en se retournant,
+il reconnut le capitaine, il porta machinalement cette cuiller à son
+front en faisant le salut militaire.
+
+— Oh ! mon capitaine, excusez-moi.
+
+— De quoi donc ?
+
+— De vous recevoir ici ; mais voilà la chose : j'aime la fressure et on ne
+sait pas l'accommoder ici, on la fait revenir au beurre quand c'est de
+l'huile qu'il faut ; alors, comme je suis seul, je m'en préparais une à
+la mode de mon pays.
+
+— Vous êtes donc seul au château ?
+
+— Oui, mon capitaine ; M. le baron est en voyage.
+
+— Depuis quand ?
+
+— Depuis vendredi.
+
+— Pour longtemps ?
+
+— Je n'en sais rien ; et, comme mon capitaine est l'ami de. M. le baron,
+je peux bien lui dire que j'en suis tourmenté.
+
+— Comment cela ?
+
+Avant de répondre, Toulourenc versa une demi-bouteille de vin blanc dans
+sa casserole.
+
+— Faut que ça réduise sur feu vif, dit-il ; pendant que ça cuira je vous
+raconterai la chose. Voulez-vous entrer dans le petit salon ?
+
+— Nous sommes très bien ici.
+
+— Donc, vendredi, pendant que je travaillais avec M. le baron, on lui
+apporte une lettre ; il la lit, son visage se décolore et ses mains
+tremblent. Il n'y avait pas besoin d'être fin pour deviner que c'était
+une mauvaise nouvelle. Sans rien dire je file pour ne pas le gêner. Deux
+heures après, qu'est-ce que j'apprends ? Ce qui va vous renverser aussi,
+je parie : qu'il a donné ordre à tous les entrepreneurs d'interrompre les
+travaux partout le soir même, et de laisser les choses dans l'état où
+elles sont, sans s'inquiéter du reste. Qu'est-ce que cela veut dire ?
+Vous pensez bien que je n'ai pas l'idée de le questionner. D'ailleurs,
+il ne m'en laisse pas le temps, il me fait appeler et m'annonce qu'il
+part en voyage ; je lui demande comme toujours où il faut lui envoyer ses
+lettres ; il me répond qu'il n'y a qu'à les garder. Cinq minutes après,
+il monte sur sa bicyclette et le voilà parti avec une figure plus
+tourmentée encore que celle que je lui avais vue quand il avait reçu la
+lettre. Où est-il ? Depuis vendredi nous sommes sans nouvelles. Si vous
+pouvez me dire ce que ça signifie et ce que j'ai à faire, je vous en
+serai reconnaissant : partout on me poursuit tant et tant que je n'ose
+plus sortir.
+
+Ce que cela signifiait, Sixte le devinait : en recevant la lettre qui lui
+annonçait le refus d'Anie, le baron avait interrompu les travaux qu'il
+ne faisait exécuter que pour recevoir sa femme, et il était parti
+furieux ou désespéré, en tout cas dans un état violent ; mais c'étaient
+là des explications qu'il n'y avait pas nécessité de donner à Toulourenc
+qui, d'ailleurs, faisait tout ce qu'il fallait pour se consoler.
+
+Assurément Sixte eût préféré avoir une explication avec le baron, mais
+puisqu'en partant celui-ci paraissait renoncer à toute espérance, il
+fallait bien accepter la situation telle que ce départ la faisait : ce
+n'était pas la main d'une fille déjà engagée qu'il demandait, c'était
+celle d'une fille libre ; il expliquerait cela à d'Arjuzanx dans une
+lettre, franchement, loyalement.
+
+Et, au lieu de revenir à Bayonne, il prit le train pour Puyoo d'où une
+voiture l'amena chez Rébénacq, qui, immédiatement, tout fier du succès
+de sa négociation, alla avec lui au château.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Quand Barincq revint de reconduire Sixte et le notaire, il trouva sa
+femme qui l'attendait, anxieuse :
+
+— Que voulaient Rébénacq et le capitaine ? demanda-t-elle avec une
+vivacité fébrile.
+
+Bien qu'il s'attendit à être interrogé et se fût préparé, il ne répondit
+pas tout de suite.
+
+— C'est pour un nouveau testament ? dit-elle.
+
+— Oh ! pas du tout.
+
+— Eh bien alors ?
+
+— Tu vas être surprise... et, je le pense, satisfaite aussi.
+
+— Surprise, je le suis, satisfaite, de quoi ?
+
+A ce moment Anie vint les rejoindre, pressentant que son père devait
+avoir besoin d'elle.
+
+— Voilà justement Anie, dit-il en respirant, et je suis aise qu'elle
+arrive, car ce que j'ai à vous apprendre la touche autant que nous, et
+même plus que nous encore... si vive que soit notre tendresse pour elle.
+
+Voyant son père entasser les paroles sans oser se décider, elle se
+décida à brusquer la situation :
+
+— M. Sixte est venu te demander ma main ? dit-elle.
+
+— Anie ! s'écria sa mère suffoquée.
+
+— Précisément.
+
+— Est-ce possible ! s'écria madame Barincq.
+
+Après avoir engagé l'action avec cette vigueur, Anie voulut se jeter
+elle-même dans la mêlée :
+
+— S'il ne m'avait pas crue engagée avec M. d'Arjuzanx, il y a longtemps
+qu'il l'aurait fait.
+
+— Il te l'a dit ? demanda madame Barincq frémissante.
+
+— Il ne le pouvait pas puisqu'il est l'ami de M. d'Arjuzanx.
+
+— Alors ?
+
+— Est-il besoin de paroles pour s'entendre ?
+
+— Vous vous êtes entendus ?
+
+— Tu le vois, maman.
+
+A ces mots madame Barincq se laissa tomber sur un fauteuil :
+
+— Malheureux que nous sommes ! murmura-t-elle.
+
+Anie vint à elle et lui posant la main sur le bras tendrement :
+
+— Pourquoi malheureux ? dit-elle d'une voix douce et caressante. Qui est
+malheureux ? Est-ce moi ? Je n'ai jamais éprouvé joie plus profonde,
+bonheur plus complet. Est-ce mon père ? Je ne vois pas que ses yeux
+expriment le mécontentement ou le chagrin. Est-ce toi ?
+
+— Oui, moi, qui me demande si je rêve ou si je suis folle.
+
+— Et que peux-tu désirer chez un gendre que tu ne trouves chez M. Sixte ?
+Beau garçon, ne l'est-il pas ? et avec cela distingué, l'air bon, d'une
+bonté sans faiblesse. Intelligent, ne l'est-il pas aussi ? Non seulement
+pour tout ce qui touche à son métier, sa carrière le prouve, mais d'une
+intelligence étendue qui ne se spécialise pas sur un seul point : ce
+n'est pas un officier qui n'a que du vernis, comme on dit dans le monde
+militaire, c'est un esprit qui comprend, qui sait, qui sent.
+
+— Et sa naissance ?
+
+— Est-ce que tu t'imaginais qu'un prince me demanderait en mariage ?
+
+— Je ne parle pas des titres, mais de la famille.
+
+Barincq, qui jusque-là avait laissé sa fille mener l'entretien, assuré à
+l'avance qu'elle le ferait avec plus d'autorité que lui, voulut
+l'appuyer :
+
+— Et si le capitaine est le fils de Gaston, dit-il, cette paternité
+n'est-elle pas la meilleure pour nous ?
+
+— Cette paternité ne peut faire de lui qu'un bâtard, et ne lui donne
+pas de famille.
+
+— Eh bien, tant mieux, répliqua Anie vivement, s'il n'a pas de famille
+il n'en sera que mieux à nous ; je n'aurai pas à lutter contre un
+beau-père, une belle-mère, des parents plus ou moins hostiles. Nous
+serons tout pour lui ; tu seras sa mère. N'est-ce rien cela ?
+
+Longuement madame Barincq sans répondre regarda sa fille d'un air dans
+lequel il y avait autant d'indignation que de chagrin, puis, se tournant
+vers son mari :
+
+— Qu'as-tu dit ? demanda-t-elle.
+
+— Que je devais vous soumettre cette proposition à l'une et à l'autre.
+
+— Dieu soit loué, nous avons du temps à nous.
+
+Mais elle se trompait, Anie ne lui laissa pas ce temps sur lequel elle
+comptait pour organiser la défense et trouver, elle qui n'était pas
+femme de premier jet, des arguments de refus auxquels il n'y aurait rien
+à répondre. Chose extraordinaire, ce ne fut pas la fille qui resta court
+devant la mère, soumise par la force de la persuasion, ce fut la mère
+qui se laissa convaincre par la fille et eut la stupéfaction de voir
+qu'elle avait dit « oui » quand elle voulait dire « non ».
+
+Cette stupéfaction ne fut pas moins vive chez elle lorsque, le mariage
+ayant été décidé et le jour fixé, il fut question de la rédaction du
+contrat : son mari ne voulait-il pas faire plus pour Sixte qu'il n'avait
+promis au baron ?
+
+— Veux-tu donc nous dépouiller ? s'écria-t-elle.
+
+— Pourquoi pas ?
+
+— Au profit d'un homme qui n'a rien !
+
+— C'est parce qu'il n'a rien que nous devons compenser ce qui lui
+manque.
+
+— C'est de la folie.
+
+— Ce que nous nous retirons, c'est à notre fille que nous le donnons.
+
+— Non, ce n'est pas à notre fille, c'est à notre gendre, et il semble
+que ce soit à lui que tu penses plus qu'à elle. Que t'a-t-il fait ?
+Qu'est-il pour toi ? C'est à n'y rien comprendre.
+
+Et, comme il était disposé à faire deux parts égales de sa fortune,
+l'une pour Sixte, l'autre pour lui-même, ce qui, selon sa conscience,
+n'était que juste, il dut, devant la résistance de sa femme, se modérer
+dans ses élans de générosité, qui n'étaient en réalité qu'une
+réparation.
+
+— Faisons un contrat convenable, dit madame Barincq, et plus tard, quand
+nous verrons ce qu'est ce mari que vous m'imposez, nous lui donnerons ce
+qu'il méritera. Pourquoi remettre notre fortune entre ses mains ?
+beaucoup d'officiers sont dépensiers ; je ne vois pas l'intérêt qu'il y a
+à le mettre à même de se ruiner si l'envie lui en prenait ; en dons, tout
+ce que tu voudras et ce qui lui sera nécessaire ou agréable ; en dû, pas
+plus que ce qui est honorable.
+
+Comme en réalité il importait peu que la restitution qu'il cherchait
+avant tout se fît d'une façon ou d'une autre, il n'insista pas
+davantage. Sixte aurait sa part de la fortune de Gaston, c'était
+l'essentiel. Assurément il n'imaginait pas que Sixte fût jamais amené à
+se ruiner, mais enfin le langage de sa femme était trop prudent et trop
+sensé pour qu'il ne l'acceptât pas.
+
+Une autre question qu'ils agitèrent non moins vivement fut celle de la
+cérémonie même du mariage. A raison de la mort encore si récente de son
+frère, Barincq n'aurait voulu aucune cérémonie : une simple bénédiction
+nuptiale suivie d'un déjeuner pour la famille et les témoins, cela lui
+suffisait ; mais pour madame Barincq les choses ne pouvaient pas se
+passer ainsi ; sa fille eût épousé le baron que cette simplicité eût été
+une marque de goût, mais avec le capitaine Sixte, avec M. Valentin
+Sixte, on aurait l'air de vouloir se cacher et cela ne pouvait pas lui
+convenir ; au contraire il fallait faire les choses de façon à imposer
+silence aux mauvaises langues, et profiter de ce mariage pour prendre
+position dans le pays. Les six mois de deuil seraient écoulés, on
+pouvait donc ouvrir le château à des invités. Vingt ans auparavant elle
+eût reçu ces invités en leur donnant un déjeuner et un bal champêtre,
+mais, la mode de ces réjouissances bourgeoises étant passée, on leur
+offrirait un lunch assis, servi sur de petites tables installées sous
+une vaste tente élevée dans le jardin ; cela permettrait de réunir un
+plus grand nombre de personnes, les parents, les alliés de la famille de
+Saint-Christeau, et aussi le monde militaire officiel de Bayonne, les
+camarades de Sixte.
+
+Il ne fallut pas moins de six semaines pour les préparatifs : le
+trousseau, les toilettes commandées à Paris qu'une _première_ vint
+essayer à Ourteau, et aussi l'installation au château d'un appartement
+pour le jeune ménage, en même temps que celle d'une maison à Bayonne.
+
+Cette installation au château fut un nouveau sujet de discussion entre
+le mari et la femme, car, fidèle à son idée de restitution, Barincq
+voulait abandonner son propre appartement, c'est-à-dire celui de Gaston,
+à Sixte et à Anie ; mais madame Barincq n'accepta pas cet arrangement ou
+plutôt ce dérangement.
+
+— Ne sommes-nous plus rien chez nous ? dit-elle indignée.
+
+— A notre âge.
+
+Cette fois ce ne fut pas du côté de son père que la fille se rangea, et
+il dut céder à leurs volontés : ce serait au second étage qu'il voulait
+prendre pour lui qu'on leur aménagerait cet appartement ; et, ne pouvant
+pas leur donner les pièces qu'il désirait, il se rattrapa sur le
+mobilier en choisissant dans le château pour le placer chez eux tout ce
+qui avait une valeur artistique quelconque ou l'intérêt d'un souvenir ;
+dans le cabinet de travail de Sixte, le portrait et le bureau de Gaston ;
+dans celui d'Anie, un magnifique tapis de fabrication arabe, haute
+laine, à dessins riches de couleurs, de ceux que les antiquaires
+appellent _tapis de Mascara_, et un cabinet à deux corps à quatre
+vantaux en bois de noyer sculpté datant de Henri II dans lequel il avait
+rangé une collection de livres de choix aux plus jolies reliures ; enfin,
+dans la chambre à coucher, des tentures en soie brodée, appliquée et
+rehaussée d'or et d'argent, représentant Henri IV en Apollon, et un
+grand lit à baldaquin du dix-septième siècle avec pentes, courtines et
+plafond en velours ciselé de Gênes.
+
+Comme Anie et Sixte se défendaient qu'il dépouillât ainsi le château
+tout entier pour orner leur appartement de ce qui, pendant une longue
+suite d'années, avait été accumulé par les héritages de famille, il leur
+dut avouer dans quel but il se donnait tant de peine :
+
+— Je veux vous organiser un nid qui soit un reliquaire pour vos
+souvenirs, digne de vous, de votre jeunesse, de votre tendresse. Comme
+les fonctions de Sixte, et surtout les exigences du général ne vous
+permettent pas un voyage de noces — ce dont, à vrai dire, je ne suis pas
+fâché, car ces voyages, sous prétexte d'éloignement et d'isolement, ne
+sont en réalité que des occasions de promiscuité gênante ou blessante,
+dans lesquelles on éparpille ses souvenirs sans jamais pouvoir mettre la
+main dessus plus tard, quand il serait bon de se retremper
+dedans — j'estime que le jour de votre mariage doit se passer tout entier
+ici, et s'achever dans cet appartement, que je vous arrange à cette
+intention. Je sais bien que ce jour-là les parents sont encombrants,
+aussi mon intention est-elle que ma bonne femme et moi nous nous en
+allions à Biarritz, où vous viendrez nous rejoindre le lendemain ou le
+surlendemain, enfin quand il vous plaira. Par ce moyen, vous aurez la
+pleine liberté du tête-à-tête dans cette maison, qui a été celle de
+votre grand-père et de vos aïeux : la chaîne ne sera pas interrompue,
+et, plus tard, vos enfants feront comme vous, puisque le château ne
+sortira jamais de la famille.
+
+Pendant ces six semaines Sixte vint tous les jours au château, faisant à
+cheval les trente kilomètres qui séparent Bayonne de Ourteau, les heures
+des trains ne lui permettant pas d'user du chemin de fer. A quatre
+heures moins cinq, son ordonnance lui amenait son cheval ; à quatre
+heures il l'enfourchait, et, entre six heures quinze et six heures
+vingt, il arrivait devant la grille du château, où il trouvait Anie qui
+l'attendait. Le concierge prenait le cheval pour le conduire à l'écurie,
+où il se reposait jusqu'au lendemain, un autre devant servir pour le
+retour à Bayonne ; et, par l'allée qui longe le Gave, les deux fiancés, à
+pas lents, s'entretenant, se regardant, gagnaient la maison. Une humide
+fraîcheur se dégageait de l'eau bouillonnante ; la lumière rasante du
+soleil abaissé glissait sous le couvert des saules cendrés et
+s'allongeait en nappes d'or dans le fouillis des hautes herbes. Et
+chaque soir, avec le jour décroissant, le spectacle changeait : les
+feuilles prenaient insensiblement leurs teintes roses ou jaunes de
+l'automne, et sur les prairies fumaient des vapeurs blanches d'où
+émergeaient les vaches.
+
+Mais ce n'était point des charmes du paysage qu'ils s'inquiétaient, des
+jeux de la lumière, de la musique des eaux, de la poésie du soir : ils
+s'entretenaient simplement d'eux, à mi-voix, de leur bonheur présent, de
+leur bonheur à venir. Si parfois Sixte venait à parler de ce qui se
+déroulait devant leurs yeux, c'était pour louer le talent avec lequel
+elle avait rendu dans ses études, poursuivies continuellement depuis six
+mois, les aspects vaporeux et tendres de ce Gave et de ses rives. Et
+quand elle s'en défendait en disant qu'il était trop partial, et qu'elle
+ne méritait pas ces éloges, il les précisait : s'il était vrai qu'elle
+fût encore une écolière en arrivant à Ourteau, au moins en cela qu'elle
+subissait l'influence de ses maîtres, cette nature qu'elle traduisait si
+bien et interprétait si merveilleusement, parce qu'il existait sans
+doute un accord intime entre elle et ce pays, avait certainement fait
+d'elle une artiste : rien de plus original, de plus personnel que ces
+études.
+
+Quand madame Barincq avait entendu parler de ces visites quotidiennes,
+elle s'était montrée assez sceptique, disant que trente kilomètres à
+l'aller et trente kilomètres au retour ne tarderaient pas à faire plus
+de soixante kilomètres ; mais, quand elle avait vu que ces soixante
+kilomètres pas plus que la chaleur ou la pluie n'avaient d'influence sur
+la régularité de Sixte, elle avait commencé à le regarder d'un œil un
+peu plus favorable, et à reconnaître en lui des qualités qu'elle ne
+soupçonnait pas ; aussi, lorsqu'elle parlait de lui avec Anie,
+répétait-elle son mot favori, celui qui pour elle résumait tout :
+
+— Décidément, il est très convenable.
+
+Et, pour qu'il fût plus convenable encore, elle veillait elle-même à ce
+que Manuel ne négligeât point la chambre mise à la disposition de Sixte,
+et dans laquelle il faisait sa toilette en arrivant, et reprenait au
+départ son uniforme poussiéreux.
+
+Mais ce qui paraissait convenable à Ourteau passait à Bayonne, dans le
+monde militaire, pour excessif.
+
+— A-t-on idée de ça ! S'exposer à crever deux jolies juments pour une
+jeune grue ! Il se prépare d'agréables exercices.
+
+Excessifs pour les camarades, ces voyages étaient absolument ridicules
+pour les femmes et les filles des camarades.
+
+— Vous savez que le capitaine Sixte fait tous les jours soixante
+kilomètres à cheval pour aller voir sa fiancée et revenir coucher à
+Bayonne ?
+
+— Le général le permet !
+
+— Le pauvre général a si grand besoin de lui !
+
+— Le fait est que... Enfin ! Ces filles riches sont vraiment incroyables
+avec leurs exigences. Il me semble que, si celle-là avait eu un peu de
+tact, elle aurait eu l'intelligence de montrer que, quand on se paie un
+mari, il n'est pas nécessaire de crier sur les toits qu'on peut lui
+faire faire tout ce qu'on veut.
+
+— Vous irez au mariage ?
+
+— Peut-être ; pour voir, ça promet d'être drôle.
+
+En attendant qu'on allât au mariage, on ne manquait pas de prendre un
+peu avant quatre heures la route de Saint-Palais pour but de promenade,
+de la porte de Mousserolle jusqu'à Saint-Pierre d'Irube, à seule fin de
+voir passer le capitaine Sixte d'une allure régulière, si bien occupé à
+égaliser son poids sur sa jument et à la soulager par un parfait accord
+de la main et des jambes, que c'était à peine s'il répondait aux saluts
+qu'on lui adressait.
+
+— L'imbécile !
+
+Et les mères qui avaient reçu une solide éducation ne manquaient pas de
+dégager la leçon morale qu'enseignait ce spectacle : à savoir que
+l'argent est tout en ce monde.
+
+Enfin, le jour du mariage arriva et, contrairement aux pronostics de
+madame Barincq qui répétait du matin au soir que la malice des choses
+allait certainement leur jouer quelque mauvais tour, tout se trouva
+prêt : les toilettes de la fille et de la mère, l'installation de la
+maison de Bayonne, l'aménagement de l'appartement d'Ourteau, la tente,
+le lunch ; le temps lui-même qui, au dire de madame Barincq, ne pouvait
+être qu'exécrable, se trouva radieux.
+
+Des voitures avaient été mises à la disposition des invités : — à Puyoo
+des landaus pour prendre à la descente du chemin de fer ceux qui
+viendraient par les lignes de Dax et d'Orthez ; à Bayonne des grands
+breacks, conduits par des postillons à la veste galonnée d'argent et au
+chapeau pointu enguirlandé de rubans, pour amener en poste ceux qui
+trouveraient plus agréable ou plus économique de se servir de la voie de
+terre.
+
+La cérémonie était fixée à 11 heures 1/2 ; à 11 heures 25 le général, qui
+était un des témoins de Sixte, fit son entrée dans le salon, en grande
+tenue, accompagné de sa femme ainsi que de ses cinq filles, et aussitôt
+Anie s'avança au-devant de lui.
+
+— Tous mes compliments, mademoiselle, dit-il gracieusement en
+l'examinant sous le voile à la juive qui recouvrait jusqu'aux pieds sa
+robe de satin, vous êtes la première mariée que je vois prête à l'heure.
+
+— C'est que j'ai sans doute la vocation militaire, répondit-elle en
+souriant.
+
+Comme l'église et la mairie, qui se font face, sont à moins de trois
+cents mètres du château, on devait, en cas de beau temps, ne pas monter
+en voiture pour ce court trajet. Quand le cortège arriva sur la place,
+il y trouva les douze pompiers formant la haie, et la fanfare le salua
+d'un pas redoublé.
+
+Jamais dans l'église trop petite on n'avait vu tant d'uniformes, et les
+rayons du soleil, passant librement par les claires fenêtres sans
+vitraux, faisaient miroiter l'or des galons en nappes rutilantes, qui
+éblouirent si bien le curé, d'un caractère simple et timide, qu'au lieu
+de prononcer l'allocution qu'il avait longuement travaillée, il se
+contenta de leur lire, en la bredouillant, celle qui servait à tous ses
+paroissiens.
+
+Au reste, eût il débité avec l'onction qu'il voulait son discours
+inédit, qu'il n'eût pas été mieux écouté de cette assistance, cependant
+religieuse : ce n'était pas des oreilles qu'elle avait, mais des yeux.
+
+Dans le monde militaire on ne connaissait pas Anie ; plusieurs des
+parents de la famille Barincq voyaient Sixte pour la première fois. Et
+on les regardait, on les étudiait, on les tournait et les retournait
+curieusement : les militaires évaluaient la fortune de la femme, les
+parents le présent et l'avenir du mari.
+
+— Ils n'auront pas moins de cent cinquante mille francs de rente.
+
+— Est-ce possible ? Alors ils auront hôtel à Paris.
+
+— En tout cas ils donneront à danser à Bayonne.
+
+On ne variait pas moins dans les appréciations physiques : certainement
+elle louchait ; il ne serait pas étonnant qu'elle devint poitrinaire ; à
+coup sûr elle se teignait les cheveux ; on ne pouvait pas dire que sa
+toilette fût riche, mais elle était d'un goût parisien tout à fait
+scandaleux.
+
+Et Sixte, qui jusque-là avait passé pour le plus bel officier de
+Bayonne, avait-il l'air assez humilié !
+
+— Dame ! un vendu.
+
+La sacristie étant trop petite pour le défilé, il avait été convenu que
+tout le monde passerait par le château et qu'il n'y aurait pas deux
+catégories d'invités, les uns qui devaient luncher, et d'autres qui
+devaient se contenter de la vue du cortège.
+
+Barincq avait mis sa gloire de propriétaire dans ce lunch, dont le menu
+se composait exclusivement de ses produits : saumons pris dans sa
+pêcherie ; jambons de sa porcherie ; dindes de sa basse-cour ;
+chauds-froids de faisans et de perdreaux tués sur ses terres ; fleurs et
+fruits de son jardin et de ses serres.
+
+On lui fit meilleur accueil qu'aux mariés, et il y eut unanimité pour le
+déclarer excellent, pas très distingué, mais d'une qualité supérieure,
+ce qui, d'ailleurs, est facile pour les gens qui ne comptent pas.
+
+Anie, au bras de son mari, allait de table en table, son voile ôté
+maintenant, adressant à chacun quelques mots aimables ou un sourire.
+L'élément militaire s'était massé dans une partie de la tente qu'il
+occupait en maître. Là, il se passa le contraire de ce qui s'était
+produit dans le clan de la famille où l'on avait été froid pour Sixte,
+ce fut pour Anie que l'on fut réservé, et si nettement au moins chez les
+femmes que Sixte crut devoir plaider les circonstances atténuantes en
+leur faveur.
+
+— Si vous saviez, dit-il à voix basse, à quel paroxysme d'envie arrivent
+les femmes pauvres de notre monde, en peine de filles à marier !
+
+— Je m'en doute.
+
+— Vous doutez-vous aussi que mademoiselle Laurence Harraca, l'aînée des
+filles de mon général, est la seule qui ait un chapeau de Lebel et une
+robe parisienne, les quatre autres n'ont que des copies exécutées par
+elles à la maison.
+
+— Ça se voit ; mais je ne trouve pas que ce soit une raison pour me
+déshabiller et m'habiller comme ça : est-ce que je ne les ai pas connus
+ces artifices des filles pauvres, et je n'avais pas des modèles de
+Lebel.
+
+De table en table ils arrivèrent à celle où le baron d'Arjuzanx était
+assis avec des jeunes gens du pays. Comme il s'était rendu directement à
+l'église, ils ne s'étaient pas encore vus. Il y eut un moment d'embarras
+que d'Arjuzanx parut vouloir abréger en complimentant Anie et en serrant
+la main de Sixte.
+
+Ce fut pour tous les deux un soulagement qu'ils se gardèrent bien de
+montrer.
+
+— Saviez-vous que M. d'Arjuzanx fût de retour ? demanda Anie.
+
+— Non.
+
+— Ni moi.
+
+Une heure après, comme on se promenait dans le jardin, Anie, qui venait
+de reconduire une de ses parentes, se trouva face à face avec
+d'Arjuzanx, qui vint au-devant d'elle.
+
+Il affectait le calme et l'indifférence, cependant il était facile de
+lire l'émotion sous son sourire.
+
+Il la salua en lui disant :
+
+— Je vous aimais tant, que votre refus n'a pas tué mon amour ; je
+n'aimerai jamais que vous.
+
+Avant qu'elle fût revenue de son trouble, il s'était éloigné.
+
+
+
+
+FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE
+
+
+
+
+TROISIÈME PARTIE
+
+
+
+
+I
+
+
+A courte distance de la mer, dont les vents brisés par les dunes et les
+_pignadas_ rafraîchissent la température ; au confluent d'une rivière
+capricieuse et d'un beau fleuve, à l'endroit précis où sa courbe
+s'arrondit le plus noblement ; entourée de paysages verts et gras comme
+ceux de la Normandie, en face d'un plateau boisé avec de claires
+échappées de vue sur des vallées largement ouvertes, Bayonne serait une
+des plus jolies villes du Midi, n'étaient ses fortifications.
+
+C'est pour ne pas se laisser enserrer dans ces fortifications démodées,
+que les habitants qui ne sont pas retenus dans la ville pour une raison
+impérieuse se sont fait construire des maisons sur la route d'Espagne,
+dans la vallée de la Nive, et le long de l'Adour, en façade sur une
+belle promenade plantée de grands arbres qu'on appelle les Allées
+marines.
+
+C'était une de ces maisons que Barincq avait choisie pour ses enfants,
+une des plus élégantes, sinon des plus riches, en forme de chalet avec
+des avant-corps enguirlandés de plantes grimpantes, au milieu d'un
+jardin aux arbres toujours verts, aux magnolias gigantesques, sur les
+pelouses duquel s'élançaient des touffes de gynerium d'une végétation
+extraordinaire, digne de celle des pampas. Une de ces pelouses était
+réservée au lawn-tennis, l'autre au crocket, de même qu'une pièce du
+rez-de-chaussée l'était à un billard.
+
+Une fois par semaine la maison était ouverte, le filet du lawn-tennis
+tendu, les portes du crocket plantées, et dans la salle à manger était
+dressé un buffet, où se retrouvaient les produits de la terre
+plantureuse d'Ourteau, qui justifiaient les 150,000 francs de rente
+qu'on attribuait au jeune ménage, et même les 200,000 que les estomacs
+satisfaits lui reconnaissaient.
+
+Était-ce ce buffet, était-ce le charme d'Anie, était-ce simplement parce
+qu'elle faisait partie maintenant de la famille militaire ? mais le
+certain c'est qu'elle était adoptée comme une gloire.
+
+— Nous avons madame de Saint-Christeau !
+
+C'était tout dire.
+
+Comme cela se voit souvent dans le monde militaire, on avait ajouté le
+nom de la femme à celui du mari, et personne n'eût pensé à le lui
+contester, puisqu'on en était fier.
+
+Et même on savait d'autant plus gré à Anie d'avoir apporté ce panache à
+son mari, qu'elle ne s'en paraît pas elle-même, et ne profitait pas de
+sa naissance pour faire bande à part avec les deux ou trois femmes à
+particule de la garnison.
+
+Ses jeudis étaient si suivis que les réceptions de la générale
+paraissaient mornes à côté ; et plus d'une fois on lui avait insinué
+qu'elle pourrait bien aussi avoir des dimanches.
+
+Mais elle trouvait qu'un jour par semaine donné à la camaraderie,
+c'était assez comme ça.
+
+Les dimanches d'ailleurs appartenaient à ses parents et à Ourteau, les
+autres jours à son mari, à l'intimité, à leur amour.
+
+Bien que Sixte fût étroitement pris par son service auprès du général
+qui n'écrivait plus du tout, et gardait quelquefois la chambre durant
+des semaines entières, ne sortant que pour retomber aussitôt dans son
+fauteuil, malade de l'effort même qu'il s'était imposé, coûte que coûte,
+ils avaient cependant des heures de liberté, le matin et le soir, où ils
+pouvaient être entièrement l'un à l'autre, sans que personne se glissât
+entre eux.
+
+Le matin de bonne heure, ils montaient à cheval ; pendant des vacances
+passées chez une de ses amies, Anie avait pris quelques leçons
+d'équitation, et si elle n'était point une écuyère correcte, au moins
+savait-elle se tenir, et sa souplesse naturelle, sa légèreté, sa
+crânerie, son adresse, aidées des leçons de Sixte, faisaient le reste.
+
+Ils suivaient la rive de l'Adour jusqu'à la balise de Blanc-Pignon, et
+là, mettant les chevaux au galop sur le sable blanc, feutré d'aiguilles
+rousses, on allait à travers la pinède qui chantait sa chanson
+plaintive, et parfumait l'air de son odeur résineuse, jusqu'à la tour
+des signaux ou bien jusqu'au lac de Chiberta. Devant eux s'ouvraient des
+horizons sans borne, tandis qu'à leurs pieds la vague mourait doucement
+sur la grève, ou la prenait d'assaut en jetant au vent la mousse blanche
+de son écume, qui les fouettait au visage. Alors d'un même mouvement,
+dans une entente partagée, ils s'arrêtaient pour regarder au loin les
+voiles blanches d'un navire penché sur la mer verte, ou pour suivre le
+panache de fumée d'un vapeur déjà disparu, qui traînait dans le ciel
+bleu. Puis, reprenant leur promenade, ils suivaient la grève ou la
+falaise jusqu'au phare de Biarritz, qu'ils se gardaient bien de dépasser
+pour ne pas entrer dans la ville ; et ils revenaient chez eux par les
+chemins où ils avaient le plus de chance d'être seuls et de pouvoir
+prolonger leur tête-à-tête. Mais le plus souvent on s'était attardé à se
+regarder ou à parler : maintenant il fallait se hâter : l'heure pressait ;
+ce serait à peine si Sixte aurait le temps de changer de tenue avant de
+paraître devant son général, qui, furieux contre les autres autant que
+contre lui-même de son inaction forcée, ne permettait pas la plus petite
+tache de boue, ou le moindre grain de poussière.
+
+— Comment pourrez-vous travailler si vous vous éreintez dès le matin ?
+sans compter que vous sentez le salin.
+
+Sentir le salin eût été un tort qu'il n'eût pas pardonné s'il n'avait
+pas eu si grand besoin de Sixte ; au moins était-ce à peu près le seul
+qu'il lui reprochât.
+
+— Officier très intelligent, brillant, apparence très distinguée, sera
+toujours à la hauteur de toutes les missions qu'on lui confiera...mais
+sent le salin.
+
+Et c'était un grief pour un homme qui, comme lui sentait le cataplasme
+quand il ne sentait pas le Rigolot ou le laudanum.
+
+Quelquefois aussi, au lieu de monter à cheval, ce qui était toujours une
+fatigue pour Anie, ils s'embarquaient dans un petit canot garé devant
+leur maison et selon l'heure de la marée ils descendaient la rivière
+avec le jusant ou ils la remontaient avec le flot : Anie s'asseyait au
+gouvernail, Sixte prenait les rames et ils allaient ainsi, sans trop de
+peine, en s'entretenant doucement jusqu'à ce que le mouvement de la
+haute ou de la basse mer les ramenât chez eux : ces jours-là, c'était la
+vase que Sixte sentait.
+
+Régulièrement à onze heures dix minutes, il rentrait pour déjeuner, et
+dans la salle à manger fleurie, devant la table servie, il trouvait sa
+femme qui l'attendait, habillée, ayant fait toilette pour le recevoir.
+Comme à ce déjeuner du matin le valet de chambre ne paraissait point, le
+service se faisant au moyen d'une servante tournante et d'un
+monte-charge qui apportait les plats de la cuisine, ils pouvaient
+s'entretenir librement, et, quand un mot leur montait du cœur, trop
+tendre pour être exprimé entièrement par des paroles humaines, l'achever
+dans un baiser. Si les joies de l'heure présente et les certitudes d'un
+avenir toujours serein se pressaient sur leurs lèvres, ils avaient
+cependant comme tous ceux qui ont souffert et désespéré des retours
+vers le passé.
+
+— Qui m'aurait dit...
+
+— Et moi comment aurais-je jamais cru...
+
+A une heure moins quelques minutes il fallait se séparer, elle le
+conduisait jusqu'à la grille du jardin, et derrière une touffe de bambou
+ils s'embrassaient une dernière fois ; cependant ils ne se quittaient pas
+encore ; après qu'il était parti elle restait à la grille et le suivait
+des yeux jusqu'à ce qu'il disparût sous la Porte Marine.
+
+Alors elle restait un moment désorientée, dans le vide ; puis, pour
+occuper le temps, elle montait à son atelier et travaillait une heure ou
+deux. Comme elle n'avait plus les sujets d'étude que le Gave lui donnait
+à Ourteau, avec ses végétations folles, ses bois, ses prairies, elle
+peignait ce qu'elle avait sous les yeux : l'aspect du fleuve à la marée
+montante ; son mouvement de barques de pêche, ou de navires ; ses coteaux
+verts parsemés de champs, de haies, de maisons aux couleurs claires et
+aux tuiles qui descendent du plateau des Landes jusque dans ses eaux
+argentées.
+
+Pour ceux qui sont habitués comme elle l'était à la pâle lumière du ciel
+de Paris, ce qui les frappe à mesure qu'ils descendent dans le Midi,
+c'est l'intensité de l'éclairage des choses qui va toujours grandissant :
+la Loire paraît claire, la Gironde l'est plus encore ; l'Adour, à de
+certaines heures, est éblouissant. C'était cette lumière tendre et
+vaporeuse où rien n'a le dur ni le heurté du vrai Midi, qu'elle
+s'efforçait de rendre ; aussi, lorsque le jour baissait, abandonnait-elle
+son chevalet. Alors elle s'habillait à la hâte, allait rendre
+quelques-unes des nombreuses visites qu'elle recevait le jeudi, de façon
+à être à la maison quand son mari y rentrerait.
+
+A partir de ce moment, ils étaient l'un à l'autre et la consigne était
+donnée pour que, sous aucun prétexte, on ne pût les déranger ou arriver
+jusqu'à eux.
+
+Tout d'abord il montait à l'atelier voir ce qu'elle avait fait, dans la
+journée ; quand l'étude n'était encore qu'ébauchée, il se contentait de
+remarques sans grande importance ; mais, quand elle prenait tournure et
+qu'on pouvait commencer à se rendre compte de ce qu'elle deviendrait,
+c'étaient des admirations émues :
+
+— Sais-tu qu'il y a des jours, disait-il souvent, où je regrette que tu
+n'aies pas à vendre tes tableaux ?
+
+— Moi, je ne le regrette pas, et pour bien des raisons dont la
+principale est que les offres des acheteurs ne seraient peut-être pas à
+la hauteur de tes compliments.
+
+Mais il n'admettait pas cela.
+
+Après une causerie ou un tour dans le jardin, une visite aux chevaux,
+ils dînaient ; puis après, si le temps était beau, ils faisaient une
+promenade sur le quai, ou bien, s'il était douteux, ils s'asseyaient
+sous la vérandah qui prolongeait leur chambre du côté de la rivière ; et
+là, assis l'un près de l'autre, ils restaient à s'entretenir, regardant
+le mouvement de l'Adour ; quand c'était l'heure de la marée, les vapeurs
+qui arrivaient ayant leurs feux de protection allumés, le remorqueur qui
+chauffait pour sortir un voilier au delà de la barre ; et le temps
+passait pour eux, enchanté, sans qu'ils eussent conscience des heures.
+Tout à coup, dans le silence de la nuit, s'élevait un ronflement sourd
+qui allait rapidement grandissant :
+
+— L'express de Paris !
+
+En effet, c'était le train qui descendait à toute vitesse le plateau des
+Landes ; bientôt il arrivait au Boucau ; on apercevait le fanal de la
+locomotive qui semblait venir sur eux ; puis il passait, sa marche
+ralentie, avant de disparaître dans la gare.
+
+Il allait être onze heures, la journée était finie.
+
+
+
+
+II
+
+
+Cependant deux points noirs se montraient dans ce ciel d'une limpidité
+si sereine : l'un qui inquiétait vaguement la fille ; l'autre qui
+troublait le père.
+
+Quand le jour de son mariage Anie avait entendu le baron lui dire qu'il
+n'aimerait jamais qu'elle, sa surprise et sa confusion avaient été
+grandes. Pendant assez longtemps elle était restée décontenancée et il
+avait fallu la nécessité de montrer à son mari ainsi qu'à leurs invités
+un visage calme pour qu'elle pût imposer silence à son émotion. Mais
+l'impression qu'elle avait à ce moment reçue ne s'était point effacée,
+et si, lorsqu'elle avait son mari près d'elle, elle oubliait le baron,
+lorsqu'elle restait seule, elle le revoyait la face pâle, les yeux
+ardents, les lèvres frémissantes, lui disant : « Je n'aimerai jamais que
+vous. » Pourquoi avait-il prononcé ces paroles ? Dans quel but ? Parce
+qu'elles échappaient à sa douleur ? Ou bien avec une intention ? Elle
+aurait eu besoin de s'ouvrir à son mari, mais elle n'osait de peur de le
+tourmenter et aussi parce que tout ce qui se rapportait au baron, sa
+pensée, son nom, la gênait elle-même. Quand, après un certain temps,
+elle avait vu qu'il ne s'était point présenté chez elle, comme elle le
+craignait, elle s'était rassurée ; sans doute il avait parlé sous le coup
+d'un violent chagrin, involontairement inconscient, et elle s'était
+apitoyée sur lui : le pauvre garçon !
+
+A la vérité cette compassion n'avait pas été bien loin, cependant il s'y
+était mêlé une certaine sympathie ; parce qu'il l'avait aimée, parce
+qu'il l'aimait encore, elle ne pouvait pas lui en vouloir, alors surtout
+que cet amour n'avait pas empêché qu'elle épousât Sixte. Mais, peu de
+temps après, Sixte, qui lui rapportait ce qu'il faisait dans sa journée,
+lui raconta qu'il avait reçu la visite du baron à son bureau ; et, comme
+elle s'en montrait surprise, il trouva que cette visite s'expliquait
+tout naturellement par l'intention de bien marquer qu'il ne lui gardait
+pas rancune de son échec : sa présence au mariage était déjà
+significative ; cette visite l'était plus encore. Comment répondre à
+cela, à moins de tout dire ? Un moment elle avait hésité, puis décidément
+elle avait gardé le silence. Après tout Sixte avait peut-être raison, et
+dans ce cas il ne fallait considérer les paroles prononcées le jour du
+mariage que comme le cri d'une douleur trop vive pour se contenir.
+Cependant, quoi qu'elle se dit dans ce sens, elle ne se rassura pas
+entièrement, et quand à peu de temps de là Sixte lui parla d'une seconde
+visite, puis d'une troisième, elle se demanda si quelque menace ne se
+cachait pas sous cette intimité cherchée. A la vérité il ne venait pas
+chez elle ; mais que ferait-elle le jour où il se présenterait ? Cette
+question qu'elle se posait quelquefois l'inquiétait vaguement : elle
+voulait le repos pour elle et plus encore pour son mari ; or, ce ne
+serait pas le repos que d'avoir à se défendre contre un homme qui la
+menaçait d'un amour éternel. Sans doute elle se sentait parfaitement
+assurée de ne jamais se laisser toucher par cet amour ; mais il n'en
+serait pas moins ennuyeux pour elle, agaçant, encombrant. Et la
+sympathie qu'elle avait d'abord éprouvée pour l'amoureux repoussé se
+changea bien vite en hostilité pour l'amoureux persévérant : ne
+pouvait-il pas la laisser tranquille ?
+
+Les tourments du père, pour être d'une autre nature que ceux de la
+fille, n'en étaient pas moins vifs.
+
+Lorsque le mariage d'Anie et de Sixte avait été décidé, Barincq s'était
+dit que c'en était fini de ses troubles de conscience et que le
+testament de Gaston qui, si souvent dans ses nuits sans sommeil pesait
+lourdement sur sa poitrine haletante comme l'éphialte du cauchemar, ne
+serait plus qu'une feuille de papier légère et insignifiante.
+Qu'importait ce testament maintenant ? Que Sixte jouît de la fortune de
+Gaston comme héritier de celui-ci ou comme mari d'Anie, n'était-ce pas
+la même chose ?
+
+C'était sous l'influence de cette idée, avec cette espérance, qu'il
+avait poursuivi ce mariage et l'avait vu se faire avec tant de joie,
+tant de bonheur ; pensant à lui-même, à son repos, à sa satisfaction
+personnelle, au moins autant qu'à sa fille et au bonheur de celle-ci.
+
+Quel soulagement !
+
+Mais voilà que, le mariage accompli, ce soulagement ne s'était pas
+trouvé dans la réalité l'égal de celui qu'il imaginait, et que cette
+feuille de papier qu'il imaginait légère comme une plume avait
+recommencé à peser sur lui. Certainement ce n'était pas avec les
+hallucinations, le sentiment d'anxiété, l'oppression, l'étouffement, les
+sueurs qui accompagnaient ses remords quand il avait, à la suite de
+raisonnements spécieux, décidé que Sixte n'avait aucun droit à la
+fortune de Gaston ; mais enfin elle avait recommencé à devenir bien vite
+assez lourde pour lui comprimer le creux épigastrique.
+
+C'est que mieux il avait connu Sixte, plus il s'était convaincu de sa
+filiation : le fils, en tout le fils de Gaston.
+
+Lorsqu'à table Gaston avait quelque chose d'intéressant à dire à ceux
+qui l'entouraient, machinalement, sans se rendre compte de son
+mouvement, il commençait par mettre de chaque côté les verres placés
+devant lui, et faire place nette : Sixte procédait si bien de la même
+manière qu'on croyait revoir Gaston ; cela n'était-il pas significatif ?
+
+Quand Gaston riait, l'élévation de ses joues et de sa lèvre supérieure
+faisaient que son nez semblait se raccourcir ; l'expression de la
+physionomie de Sixte était exactement la même.
+
+Enfin, quand Gaston discutait, il avait l'habitude d'accompagner ses
+arguments d'un mouvement de main tout particulier, d'abord avec le
+pouce, puis bientôt au pouce il ajoutait l'index, et à la fin le médius
+qui, semblait-il, devait achever sa démonstration ; et cela se faisait
+méthodiquement, dans un ordre qui jamais ne s'intervertissait ; Sixte
+répétait ce même geste, dans le même ordre.
+
+Que prouvaient ces divers points de ressemblance ? Jusqu'à l'évidence que
+Sixte en avait hérité de son père, et que, par conséquent, ils étaient
+un acte de reconnaissance plus probant que tous ceux qu'auraient pu
+dresser les maires et les notaires.
+
+S'il en était ainsi, Gaston, qui avait eu souvent Sixte près de lui,
+n'avait pas pu fermer les yeux à cette évidence, et ne pas acquérir la
+plus nette des certitudes que cet enfant qui le reproduisait dans ses
+manières et ses habitudes, était et ne pouvait être que son fils.
+
+Qu'il eût douté de la fidélité de sa maîtresse, c'était probable ; mais
+de sa paternité, impossible.
+
+Le retrait du testament des mains de Rébénacq n'avait donc nullement la
+signification qu'une interprétation fausse lui donnait, et jamais, à
+coup sûr, Gaston n'avait voulu déshériter son fils ou établir entre lui
+et les héritiers naturels des partages qui ne reposaient que sur les
+fantaisies de l'imagination dominée par les calculs de l'intérêt
+personnel.
+
+Sans doute les raisons pour lesquelles ce retrait avait eu lieu
+restaient inexplicables ; mais il n'y avait qu'elles qui fussent
+obscures, sur tous les autres points la lumière était faite, et de telle
+sorte que tout honnête homme qui connaîtrait le testament n'hésiterait
+pas une minute à déclarer que Sixte était le seul héritier de Gaston.
+
+Ce qu'un honnête homme ferait, pouvait-il le balancer, lui qui dans
+toutes les circonstances de sa vie n'avait obéi qu'à sa conscience ?
+
+Pourquoi donc, après le mariage d'Anie et de Sixte, s'insurgeait-elle et
+protestait-elle avec tant de violence si elle n'avait rien à lui
+reprocher ?
+
+C'est qu'il fallait bien reconnaître que ce mariage n'avait été qu'un
+expédient inspiré par le sophisme et le subterfuge.
+
+— De quoi Sixte pourra-t-il se plaindre, si d'une façon ou d'une autre
+il jouit de la fortune de son père ? Comme héritier de Gaston ou comme
+mari d'Anie, n'est-ce pas la même chose ?
+
+Eh bien, non, ce n'était pas la même chose ; et si Sixte ne se plaignait
+pas, c'est qu'il ignorait l'existence de ce testament ; mais celui qui la
+connaissait pouvait-il refouler ses scrupules et se dire avec sérénité
+qu'il n'avait rien à se reprocher ?
+
+Pour cela il aurait fallu que par contrat de mariage il se dépouillât
+entièrement de la fortune de Gaston en faveur de Sixte. Et encore
+l'eût-il fait qu'il eût donné ce qui ne lui appartenait pas ? Mais les
+choses ne s'étaient point passées de cette façon, et quand maintenant
+Sixte le remerciait de quelque nouveau cadeau, il ne pouvait pas
+s'empêcher de rougir : sa générosité n'était-elle pas simplement
+restitution ?
+
+Comme il continuait à se perdre au milieu de ces raisonnements, sans se
+fixer à rien, décidé aujourd'hui dans un sens, demain dans un autre, il
+reçut une visite qui fit faire un pas décisif à ses irrésolutions : celle
+d'un de ses parents, son cousin Pédebidou, avec qui il avait fait
+commerce de vive amitié en ses années de jeunesse, et qui plus tard
+était intervenu plusieurs fois auprès de Gaston pour les rapprocher l'un
+de l'autre.
+
+Ce Pédebidou, dont la maison était à la tête du commerce des salaisons à
+Orthez et à Bayonne, passait pour fort riche, et Barincq le considérait
+comme tel ; mais, aux premiers mots de l'entretien, il eut la preuve
+qu'il se trompait.
+
+— Mon petit cousin, dit Pédebidou sans aucune gêne, je viens te demander
+80,000 fr. qui me sont indispensables pour mon échéance.
+
+— Toi !
+
+— C'est ça le commerce : des faillites à l'étranger suspendent depuis
+deux mois les acceptations de mes traites et, de mon côté, je suis
+engagé pour de grosses sommes.
+
+— Mais je n'ai pas 80,000 fr. ; le mariage de ma fille, son
+établissement, les frais que je fais dans cette propriété...
+
+— C'est ta signature que je te demande.
+
+— Signer, c'est payer.
+
+— Pas avec moi. Viens à la maison, je te montrerai mes livres ; c'est
+d'une situation accidentellement gênée qu'il s'agit, et nullement
+désespérée.
+
+Barincq était bouleversé : libre, maître de sa fortune, il eût donné sans
+hésitation la signature que ce camarade, ce vieil ami lui demandait si
+franchement, avec la conviction évidemment qu'on ne pouvait pas la
+refuser ; mais il n'était ni l'un ni l'autre, ce ne serait pas sa
+signature qu'il engagerait, ce serait celle de Sixte.
+
+— Sais-tu, dit-il avec embarras, que si depuis que je suis de retour
+dans ce pays j'avais prêté tout ce qu'on m'a demandé, il ne me resterait
+pas grand chose ?
+
+— Combien as-tu prêté ?
+
+— Rien.
+
+— Alors il te reste tout.
+
+— Mais...
+
+— Enfin, peux-tu ou ne peux-tu pas faire ce que je te demande ?
+
+Il y eut un moment de silence, cruel pour tous les deux, et plus encore
+peut-être pour celui qui ne répondait pas que pour celui qui attendait.
+
+Mais Pédebidou était un homme résolu et de premier mouvement ; il se
+leva.
+
+— C'est bien, dit-il, tu es un mauvais riche ; je regrette, je regrette
+bien sincèrement de t'avoir mis dans la nécessité de me le montrer ; je
+n'aurais pas cru cela d'un homme qui a tant souffert de la pauvreté.
+
+— Je t'assure que je ne peux pas.
+
+— Ta fortune est à toi.
+
+— Non, à mes enfants.
+
+— Adieu.
+
+Barincq passa une nuit terrible ; le lendemain il partait pour Bayonne
+par le premier train, et en arrivant courait à la maison de commerce de
+son cousin.
+
+— Je t'apporte ma signature, dit-il en entrant dans le bureau où
+Pédebidou, tout seul, dépouillait son courrier.
+
+En entendant ces quelques paroles Pédebidou se leva vivement et, venant
+à lui, il l'embrassa :
+
+— Fais préparer les traites, dit Barincq se méprenant sur les causes de
+cette émotion.
+
+— Tu ne sauras jamais combien ta générosité me touche, mais il est trop
+tard, mon pauvre ami, je ne peux accepter ta signature.
+
+— Tu me refuses ! dit Barincq.
+
+— Hier, je pouvais te la demander parce que j'étais certain que ton
+argent ne courrait aucun risque ; aujourd'hui que je sais qu'il serait
+perdu je ne peux pas te le prendre ; je viens d'apprendre de nouvelles
+faillites, c'est fini pour moi.
+
+Malgré le chagrin que lui causait cette nouvelle, Barincq eut
+l'humiliation de sentir que d'un autre côté il éprouvait un soulagement.
+
+— Mon pauvre ami, dit-il, mon pauvre ami !
+
+Et pendant quelques instants ils s'entretinrent de ce désastre.
+
+Mais, quand Barincq fut dans la rue, il eut la stupeur de reconnaître
+qu'une fois encore il était bien le mauvais riche qu'avait dit son
+cousin.
+
+Il ne le serait pas plus longtemps.
+
+
+
+
+III
+
+
+Il fallait donc que le testament fût remis à Sixte et que la fortune
+qu'il lui léguait passât tout entière entre ses mains.
+
+Son repos, sa dignité, son honnêteté, le voulaient ainsi.
+
+D'ailleurs pas si héroïque qu'elle paraissait au premier abord, cette
+restitution ; que la fortune de Gaston restât entre ses mains, ou passât
+entre celles de son gendre, ce serait toujours Anie qui en profiterait,
+car Sixte, droit et sage tel qu'il le connaissait, était incapable de la
+gaspiller ou d'en mal user.
+
+Pour accomplir cette remise du testament, une difficulté se présentait
+devant laquelle il resta embarrassé un certain temps.
+
+Le mieux assurément serait que Sixte le trouvât, par hasard, dans le
+bureau de Gaston, comme lui-même l'avait trouvé ; mais pour cela il
+fallait commencer par l'introduire dans ce bureau ; et, comme il n'en
+avait plus la clé, ce moyen n'était pas praticable, et il dut recourir à
+un autre plus simple encore.
+
+Un dimanche soir que Sixte repartait en voiture avec Anie pour Bayonne,
+il lui remit une liasse de papiers en prenant un air aussi indifférent
+qu'il pût.
+
+— Qu'est-ce que tu veux que nous fassions de cela, papa ? demanda-t-elle.
+
+— Cela ne te regarde pas : ce sont des papiers qui concernent Sixte et
+qu'il aura intérêt à lire, je pense un jour de loisir.
+
+— Qu'est-ce donc ?
+
+— Simplement la collection des lettres que vous avez écrites à Gaston
+depuis votre enfance jusqu'à sa mort ; et aussi différentes pièces de
+comptes et de factures. On a trouvé tout cela à l'inventaire dans un
+tiroir qui vous était consacré, mais on ne l'a pas coté, comme étant
+pièces sans importance ; j'aurais dû vous le remettre depuis longtemps.
+
+Cela fut dit sans appuyer et il brusqua les adieux.
+
+Mais dès le surlendemain il alla déjeuner chez sa fille, anxieux de
+savoir si Sixte avait ouvert le paquet ; il le trouva intact, comme il
+l'avait noué lui-même, sur la table de Sixte.
+
+— Tiens, ton mari n'a pas ouvert ce paquet ? dit-il.
+
+— Quand Sixte rentre, il est tellement écœuré des paperasses que le
+général lui fait lire ou écrire qu'il a l'horreur des papiers.
+
+— Il ferait tout de même bien de ne pas le laisser traîner : c'est toute
+sa jeunesse qui est là-dedans.
+
+— Je le lui dirai.
+
+Le vendredi, quand il revint sous un prétexte quelconque, car il n'avait
+pas l'habitude de faire deux voyages par semaine à Bayonne, le paquet
+était toujours dans le même état.
+
+Il attendit le dimanche ; mais ni Anie ni Sixte ne parlèrent de rien ;
+donc il n'y avait rien, semblait-il.
+
+Ce fut seulement dix jours après que Sixte, rentrant un soir de mauvais
+temps avant sa femme, retenue par l'odieux enchaînement des visites
+qu'elle avait à rendre et dont la comptabilité exigeait une tenue de
+livres, ouvrit le paquet, n'ayant rien de mieux à faire.
+
+Pas bien intéressantes pour lui ces lettres, dont les premières, qu'il
+avait oubliées, étaient écrites dans un style enfantin, que paralysait
+encore le respect envers celui auquel il s'adressait.
+
+Les laissant de côté il prit la liasse des comptes qui, par les chiffres
+seuls des factures, était plus curieuse.
+
+— C'était cela qu'on avait dépensé pour lui ; cela qu'il avait coûté.
+
+Comme il les parcourait les unes après les autres, ses yeux tombèrent
+sur une feuille de papier timbré, de l'écriture de M. de
+Saint-Christeau.
+
+Qu'était cela ?
+
+Il lut.
+
+Mais c'était le testament de M. de Saint-Christeau, celui qu'il
+connaissait, celui que l'inventaire devait faire trouver, et qui avait
+échappé sûrement aux recherches du notaire, parce qu'on n'avait pas pris
+ces factures les unes après les autres, pour les classer, et qu'il
+s'était glissé entre deux papiers insignifiants.
+
+Avant qu'il fût revenu de sa surprise, sa femme rentra, et, comme à
+l'ordinaire, vint vivement à lui pour l'embrasser.
+
+— Tiens, dit-elle, tu te décides à lire ces papiers ?
+
+Mais elle n'avait pas achevé sa question, qu'elle s'arrêta stupéfaite de
+la physionomie qu'elle avait devant elle.
+
+— Qu'as-tu ? Mon Dieu, qu'as-tu ? demanda-t-elle
+
+— Voilà ce que je viens de trouver, lis.
+
+Il lui tendit la feuille.
+
+— Mais c'est le testament de mon oncle Gaston ! s'écria-t-elle, dès les
+premières lignes.
+
+— Lis, lis.
+
+Elle alla jusqu'au bout ; alors le regardant :
+
+— Que vas-tu faire ? demanda-t-elle d'une voix qui tremblait.
+
+— Mais que veux-tu que je fasse ? répondit-il. Imagines-tu que je vais
+m'armer de ce testament pour troubler ton père, si heureux d'être le
+propriétaire d'Ourteau ? Pour qui travaille-t-il ? Pour nous. A qui
+donne-t-il ses revenus ? A nous. Non, non, ce testament, que je ne suis
+pas fâché d'avoir d'ailleurs, par un sentiment de reconnaissance envers
+M. de Saint-Christeau, ne sortira jamais de ce tiroir, dans lequel je
+vais l'enfermer, et ton père ignorera toujours qu'il existe.
+
+Elle lui jeta les bras autour du cou, et l'embrassa nerveusement, avec
+un flot de larmes.
+
+— Mais que pensais-tu donc de moi ? dit-il.
+
+— C'est de fierté que je pleure.
+
+
+
+
+IV
+
+
+De temps en temps, Sixte parlait de d'Arjuzanx à sa femme : ou bien, il
+avait reçu sa visite, ou bien ils s'étaient rencontrés par hasard ; en
+tout cas, au grand ennui d'Anie, les relations continuaient entre eux,
+et rien n'annonçait qu'elles dussent finir.
+
+Un jour, il lui annonça d'un air assez embarrassé que d'Arjuzanx, qui
+venait de louer une villa à Biarritz, l'avait invité à pendre la
+crémaillère avec quelques amis : de la Vigne, Mesmin, Bertin.
+
+— Tu as accepté ?
+
+— Je peux me dégager.
+
+— Il ne faut pas te dégager.
+
+— Si cela t'ennuie.
+
+— C'est toujours un chagrin pour moi de ne pas t'avoir, mais je serais
+ridicule de vouloir te confisquer : on ne me trouve déjà que trop
+accapareuse.
+
+— Ne t'inquiète donc pas de ce qu'on trouve ou de ce qu'on ne trouve
+pas.
+
+— Mais si ; c'est mon devoir de m'en inquiéter : je ne dois pas te rendre
+heureux seulement par ma tendresse, je dois aussi m'appliquer à te faire
+une vie à l'abri de toute critique ; avec votre camaraderie militaire,
+personne plus que vous n'est exposé aux interprétations bizarres ; ne
+devez-vous pas être tous coulés dans le même moule ? Va donc dîner chez
+M. d'Arjuzanx et amuse-toi bien comme les autres. En réalité, ce qui
+m'ennuie le plus, ce n'est pas que tu ailles chez M. d'Arjuzanx, mais
+c'est que tu sois obligé de lui rendre ce dîner.
+
+— Il vaut donc mieux ne pas y aller.
+
+— C'est bien difficile.
+
+— Alors ?
+
+— Alors j'ai tort, cela est certain ; je me le dis, je me le répète ; mais
+j'ai beau faire, je ne peux pas m'habituer à l'idée que des relations
+suivies s'établissent entre M. d'Arjuzanx et nous. Si le prétendant m'a
+inspiré une répulsion qui a abouti à mon refus, l'homme ne m'est pas
+moins antipathique.
+
+— As-tu quelque chose à lui reprocher ?
+
+— Malheureusement non ; sans quoi ce serait fini.
+
+— D'Arjuzanx est fier et susceptible ; si tu le tiens à distance, il
+n'insistera pas.
+
+— Le rôle est aimable.
+
+— Dans ma position il m'est bien difficile de le prendre, j'aurais trop
+l'air d'un jaloux.
+
+— Un jaloux triomphant. Enfin, vas-y pour cette fois. Nous aviserons
+plus tard. Car je t'assure que mes sentiments à son égard ne changeront
+pas ; et je n'imagine rien de plus pénible que des relations avec qui
+n'inspire pas sympathie et confiance. Quand je vous vois si différents
+l'un de l'autre, je me demande comment vous avez pu vous lier d'amitié
+au collège.
+
+Bien qu'il fût trop épris de sa femme pour sentir autrement qu'elle,
+Sixte trouvait cependant qu'elle était bien sévère : pas si antipathique
+que cela, semblait-il, d'Arjuzanx ; rageur, violent, obstiné dans ses
+idées, entêté dans ses rancunes, oui, cela était vrai ; mais sans que
+cela allât jusqu'à l'extrême et le rendit gênant ou ridicule.
+
+Libre, Anie n'aurait pas laissé Sixte accepter l'invitation du baron, et
+d'une façon ou d'une autre se serait arrangée pour qu'il refusât sans
+paraître le pousser à un refus qui serait venu de lui ; mais précisément
+cette liberté elle ne l'avait pas, et le nom seul d'un des convives de
+d'Arjuzanx le lui avait rappelé de façon à fermer ses lèvres.
+
+Au temps où Sixte lui faisait la cour et pendant leurs tête-à-tête dans
+les jardins d'Ourteau, elle avait voulu qu'il lui dit ce qu'était le
+monde nouveau au milieu duquel elle allait vivre à Bayonne dans une
+sorte de camaraderie obligatoire ; quels étaient ses mœurs, ses usages,
+ses habitudes, ses travers, ses faiblesses, ses ridicules, ses qualités,
+ses mérites ; et de ces longs récits il était sorti pour elle un
+enseignement qu'elle s'était bien promis de ne pas oublier.
+
+Parmi les officiers de la garnison, il y en avait un, le lieutenant de
+la Vigne, qui avait épousé une jeune fille de la ville dont le père
+avait fait une grosse fortune dans le commerce et la raffinerie des
+pétroles. Élevée dans le couvent le plus aristocratique de Bordeaux,
+cette fille avait contracté la folie des vanités mondaines, à laquelle
+d'ailleurs sa nature la prédestinait, et, rentrée à Bayonne dans sa
+famille honnêtement bourgeoise, elle n'eût jamais consenti à accepter
+pour mari un homme dans les affaires et en relations commerciales avec
+son père ou les amis de son père. C'est pourquoi, lorsqu'elle avait
+hérité de la fortune de sa mère, elle s'était offert un joli petit
+lieutenant, qui à une profession décorative et honorable ajoutait le
+prestige d'un nom ou plutôt d'une apparence de nom : Ruchot de la Vigne.
+Le nom il l'avait reçu de son père, tout petit propriétaire campagnard ;
+l'apparence il la tenait des bons Pères qui l'avaient élevé. — Comment !
+Ruchot ? lui avaient-ils dit lorsqu'il était entré chez eux ; Ruchot tout
+court ! il faut ajouter quelque chose à cela. Votre père a bien une
+propriété ? — Il a une vigne. — C'est parfait ; vous vous appellerez
+désormais Ruchot de la Vigne, comme vous avez des camarades qui
+s'appellent Mouton du Pré, Jeannot du Gué, Petit de la Mare ; ça fait
+bien sur le palmarès, et plus tard ça sert dans la vie pour un beau
+mariage.
+
+En effet, cela lui avait servi à épouser la fille du raffineur de
+pétrole, qui n'aurait jamais consenti à être madame Ruchot tout court,
+et qui était fière de s'entendre annoncer sous le nom de madame de la
+Vigne. Il est vrai qu'à la mairie on lui avait impitoyablement coupé le
+de la Vigne, mais on le lui avait généreusement donné à l'église ; et
+l'église était pleine, tandis qu'à la mairie il n'y avait personne.
+
+Devenue madame de la Vigne, elle tenait plus que personne à sa noblesse :
+si son linge, son argenterie, ses voitures, ses bijoux, n'étaient pas
+marqués de ses armes, en tout cas étaient-ils agrémentés d'emblèmes
+qu'on pouvait prendre pour des armes de loin, et qui pour elles en
+étaient. S'étant payé un officier, il semblait qu'elle avait acheté avec
+lui tout le régiment, et les officiers de la place, y compris le
+général. Quand elle disait à son mari : — N'est-ce pas un officier de
+votre régiment ? — elle parlait de quelqu'un qui lui appartenait et lui
+devait de la déférence, sinon de la reconnaissance.
+
+Les histoires à ce sujet qui couraient la ville étaient aussi nombreuses
+que réjouissantes, embellies chaque jour par les camarades du seigneur
+de la Vigne, qui s'amusaient autant des prétentions de la femme que de
+l'esclavage du mari, véritable caniche en laisse qu'elle promenait sans
+cesse avec elle, et qui n'avait le droit ni de faire un pas ni de dire
+un mot, ni de dépenser un sou, sans en avoir reçu préalablement la
+permission.
+
+Anie, qui, elle aussi, épousait un officier pauvre, s'était promis de ne
+pas tomber dans ces travers et de veiller à ce que rien en elle ne pût
+rappeler les exigences de madame de la Vigne, ou évoquer des
+comparaisons que leurs positions, à l'une comme à l'autre, ne
+rendraient que trop faciles. Sans doute, elle se savait à l'abri de ces
+prétentions vaniteuses ; mais, aimant son mari comme elle l'aimait,
+saurait-elle toujours se garder d'exigences matrimoniales auxquelles son
+cœur épris pourrait trop facilement l'entraîner ?
+
+Pour elle la question avait sa gravité et son inquiétude ; aussi, quand
+Sixte avait prononcé le nom de son camarade de la Vigne, n'avait-elle
+pas hésité à répondre : « Il faut accepter. »
+
+
+
+
+V
+
+
+Quand Sixte arriva chez le baron il était presque en retard, et tous les
+invités se trouvaient réunis dans le salon de la villa, dont les
+fenêtres ouvraient sur la mer ; il y avait là quelques propriétaires de
+la contrée, des Russes, des Espagnols, et les camarades que d'Arjuzanx
+lui avait annoncés.
+
+— Je croyais que tu ne viendrais pas, dit l'un d'eux.
+
+— Et pourquoi ?
+
+— Lune de miel.
+
+— Miel n'est pas glu.
+
+Le dîner était combiné pour laisser des souvenirs aux convives et les
+rendre fidèles, composé de mets envoyés des pays d'origine : poulardes de
+la Bresse, écrevisses de Styrie, ortolans des Landes tirés dans les
+terres de d'Arjuzanx, pâté de foie gras de Nancy ; en vins, les premiers
+crus authentiques.
+
+Ce qui ne fut pas de premier cru, ce fut la conversation, qui se
+maintint dans la banalité, ces étrangers que le hasard réunissait
+n'ayant entre eux ni idées communes, ni habitudes, ni relations ; on
+parla du climat de Biarritz, puis de la température, de la plage, des
+villas et de leurs habitants, on passa aux casinos.
+
+— Très agréables, ces deux casinos ; quand on est nettoyé dans l'un, on
+peut essayer de se refaire dans l'autre.
+
+Mais d'Arjuzanx ne fut pas de cet avis : pour lui le jeu n'était un
+plaisir qu'entre amis, là où l'on trouvait la tranquillité, et où l'on
+n'était pas exposé à s'asseoir à côté de gens qu'on ne saluait pas dans
+la rue ; si, d'autre part, il fallait surveiller les croupiers pour voir
+s'ils ne bourraient pas la cagnotte ou n'étouffaient pas les plaques en
+même temps qu'il fallait se défier des grecs, le jeu devenait un très
+vilain travail que pouvaient seuls accepter ceux qui lui demandaient
+leur gagne-pain.
+
+— Aussi, messieurs, dit-il en concluant, si jamais l'envie vous prend,
+dans l'après-midi ou dans la soirée, de tailler un bac, considérez cette
+maison comme vous appartenant, un cercle dont nous faisons tous partie,
+et où vous pourrez amener vos amis.
+
+Le menu, si abondant qu'il fût, eut une fin cependant ; on passa dans le
+salon, où l'on fuma des cigares exquis en regardant la mer ; mais le
+miroitement de la lune sur les vagues, pas plus que les éclats du feu
+tournant de Saint-Martin renaissant et mourant dans les profondeurs
+bleues de la nuit, n'étaient des spectacles faits pour retenir longtemps
+l'attention de cette jeunesse peu contemplative.
+
+Les cigares n'étaient pas à moitié brûlés que les yeux s'interrogèrent
+d'un air vague et inquiet :
+
+— Que va-t-on faire ?
+
+A cette question, l'un des convives répondit en rappelant la proposition
+de d'Arjuzanx :
+
+— Si on taillait un bac ?
+
+Dix voix appuyèrent.
+
+— Je ne vous demande que le temps de faire desservir la table, dit
+d'Arjuzanx ; nous serons mieux dans la salle à manger qu'ici ; j'enverrai
+aussi chercher des cartes, car je n'en ai pas.
+
+Un quart d'heure après on était assis autour de la table sur laquelle on
+avait dîné, et le banquier disait :
+
+— Messieurs, faites votre jeu.
+
+Sixte, de la Vigne et un de leurs camarades étaient restés dans le
+salon, où ils causaient ; d'Arjuzanx vint les rejoindre.
+
+— Vous ne jouez pas ?
+
+— Tout à l'heure, répondit de la Vigne.
+
+— Et toi, Sixte ?
+
+— Ma foi non.
+
+— Je t'ai connu joueur, cependant.
+
+— Au collège.
+
+— Et à Saint-Cyr aussi, dit de la Vigne.
+
+— J'ai joué, continua Sixte, quand le gain ou la perte de cent francs me
+crispait les nerfs, arrêtait mon cœur et m'inondait de sueur, mais
+maintenant qu'est-ce que cela peut me faire de gagner ou de perdre ?
+
+— Et l'émotion du jeu ? dit d'Arjuzanx.
+
+— Je ne désire pas me la donner, et même je souhaite ne pas me la
+donner.
+
+— Alors tu n'es pas sûr de toi ?
+
+— Qui est sûr de soi ?
+
+— Si tu n'as pas apporté d'argent, continua d'Arjuzanx, ma bourse est à
+ta disposition, et à la vôtre aussi, monsieur de la Vigne.
+
+— J'accepte vingt-cinq louis, dit de la Vigne d'un ton qui montrait que
+son porte-monnaie n'avait pas été garni.
+
+Aussitôt qu'il fut en possession des vingt-cinq louis, de la Vigne passa
+au salon.
+
+— Voilà qui prouve, dit d'Arjuzanx avec une ironie légèrement
+méprisante, que madame de la Vigne tient de court son mari.
+
+Sixte ne répliqua rien, mais deux minutes après il entrait à son tour
+dans le salon et mettait dix louis sur la table.
+
+Il gagna, laissa sa mise et son gain sur le tapis, gagna une seconde
+fois, puis une troisième.
+
+Alors il ramassa ses seize cents francs et retourna dans le salon, tout
+surpris de ressentir en lui une émotion que le gain d'une somme en
+réalité minime n'expliquait pas.
+
+Quelle étrange chose ! pendant ces trois coups, il avait éprouvé ces
+frémissements, ces arrêts de respiration qui l'avaient si fort secoué
+autrefois quand il était gamin ou à l'École.
+
+Comme il avait eu raison de dire à d'Arjuzanx qu'on n'était jamais sûr
+de soi !
+
+— S'il s'en allait !
+
+Mais la fausse honte qui l'avait fait jeter ses dix louis sur la table
+le retint : que ne dirait-on pas ?
+
+Il alluma un cigare ; mais devant la fenêtre où il le fumait lui
+arrivaient les bruits de la salle à manger se mêlant au murmure rauque
+de la marée montante ; de temps en temps la voix du banquier ou des
+pontes et aussi le tintement de l'or, le flic-flac des billets et des
+cartes, dominaient ces bruits vagues : Messieurs, faites votre jeu.
+Cartes, cinq, neuf.
+
+Fut-ce ce sentiment de fausse honte, fut-ce la magie, la suggestion de
+ces bruits ? Toujours est-il qu'au bout de dix minutes il revenait au
+salon et déposait cinquante louis sur l'un des tableaux qui gagna.
+
+Jusque-là, il avait joué debout ; machinalement, il attira une chaise et
+s'assit : il était dans l'engrenage.
+
+Alors l'ivresse du jeu le prit, l'emporta, et anéantit sa raison aussi
+complètement que sa volonté : il n'était plus qu'un joueur, et, en dehors
+de son jeu, rien n'existait plus pour lui.
+
+De partie en partie, le jeu arriva vite à une allure enfiévrée,
+vertigineuse ; à son tour Sixte prit la banque, gagna, perdit, la reprit
+et, à une heure du matin, il devait quarante mille francs à d'Arjuzanx,
+cinq mille à de la Vigne, vingt mille aux autres ; en tout soixante-cinq
+mille francs représentés par des cartes qui portaient écrit au crayon le
+chiffre de ses dettes envers chacun.
+
+Alors d'Arjuzanx l'attira dans son cabinet.
+
+— Si tu veux payer ce que tu dois, lui dit-il, je mets vingt-cinq mille
+francs à ta disposition ; il y a des étrangers qui ne te connaissent pas,
+peut-être voudrais-tu t'acquitter envers eux tout de suite.
+
+— Je le voudrais.
+
+— Eh bien ! accepte ce que je t'offre ; ne vaut-il pas mieux que je sois
+ton seul créancier ? entre nous, cela ne tire pas à conséquence ; tu me
+rembourseras quand tu pourras.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Du quai, Sixte vit qu'une lampe brûlait dans la chambre de sa femme ; et,
+au bruit qu'il fit en ouvrant sa grille, Anie parut sur la vérandah.
+
+En route il s'était dit qu'elle se serait couchée, et qu'il la
+trouverait endormie, ce qui retarderait l'explication jusqu'au
+lendemain ; mais non, elle l'avait attendu et la confession devrait se
+faire tout de suite.
+
+Pendant qu'il traversait le jardin, la lumière avait disparu de la
+fenêtre de la chambre, et quand il entra dans le vestibule il trouva sa
+femme devant lui qui le regardait.
+
+— Tu t'es impatientée ?
+
+Anie avait trop souvent entendu sa mère dire à son père : « Je ne te fais
+pas de reproches, mon ami », pour tomber dans ce travers des femmes qui
+se croient indulgentes ; aussi en descendant l'escalier avait-elle mis
+dans les yeux son plus tendre sourire ; mais, en le voyant sous le jet de
+lumière qu'elle dirigeait sur lui, ce sourire s'effaça.
+
+— Qu'avait-il ?
+
+Elle le connaissait trop bien, elle était en trop étroite communion de
+cœur, d'esprit, de pensée, de chair avec lui, pour n'avoir pas reçu un
+choc, et malgré elle, instinctivement, elle formula tout haut le cri qui
+lui était monté à la gorge :
+
+— Qu'as-tu ? Que s'est-il passé ? Que t'est-il arrivé ?
+
+— Je vais te le dire. Montons.
+
+Au fait cela valait mieux ainsi : au moins les embarras de la préparation
+seraient épargnés.
+
+Et, en arrivant dans leur chambre, en quelques mots rapides il dit ce
+qui s'était passé chez d'Arjuzanx, sa perte, le chiffre de cette perte.
+
+A mesure qu'il parlait il vit l'expression d'angoisse qui contractait le
+visage de sa femme, relevait ses sourcils, découvrait ses dents,
+s'effacer ; il n'avait pas fini qu'elle se jeta sur lui et l'embrassa
+passionnément.
+
+— Et c'est pour cela que tu m'as fait cette peur affreuse !
+s'écria-t-elle.
+
+— N'est-ce rien ?
+
+— Qu'importe !
+
+— Il faut payer.
+
+— Eh bien, tu paieras ; ne peux-tu pas prendre soixante-cinq mille francs
+sur ta fortune sans que ce soit une catastrophe ?
+
+A son tour, sa physionomie sombre se rasséréna :
+
+— Alors, il n'y a donc qu'à prendre les soixante-cinq mille francs dans
+notre caisse, dit-il avec un sourire.
+
+— Il n'y a qu'à les demander à mon père ; ce que je ferai dès demain
+matin.
+
+— Ce que nous ferons, reprit-il ; c'est déjà beaucoup que tu sois de
+moitié dans une démarche dont je devrais être seul à porter la
+responsabilité.
+
+Les choses arrangées ainsi, elle pouvait maintenant poser une question
+qu'elle avait sur les lèvres, et cela sans qu'il pût voir dans sa
+demande une intention de reproche ou de blâme :
+
+— Mais comment as-tu perdu cette somme ? dit-elle.
+
+— Ah ! comment ?
+
+Elle hésita une seconde, puis se décidant :
+
+— Tu es donc joueur ? dit-elle.
+
+— Je l'ai été à deux périodes de ma vie : à quinze ans au collège, et à
+vingt ans à Saint-Cyr. A quinze ans, j'ai, à un certain moment, perdu
+cent vingt francs contre d'Arjuzanx, en jouant quitte ou double. Tu
+imagines quelle somme c'était pour moi qui n'avais que vingt sous qu'on
+me donnait par semaine, et quelles émotions j'ai alors éprouvées ;
+heureusement d'Arjuzanx me donnant toujours ma revanche, j'ai fini par
+m'acquitter. Plus tard, à Saint-Cyr, j'ai perdu douze cents francs qui
+pendant longtemps ont pesé sur ma vie d'un poids terriblement lourd.
+Depuis, je n'avais pas touché à une carte ; et il y a dix ans de cela.
+Comment me suis-je laissé entraîner, moi qui n'aime ni le jeu ni les
+joueurs ? Je n'en sais rien. Un coup de vertige. Et aussi, je dois te le
+confesser, puisque je ne te cache rien, certaines railleries qui,
+adressées à de la Vigne, me parurent passer par-dessus la tête de
+celui-ci pour frapper sur moi.
+
+— Alors tu as bien fait, dit-elle.
+
+— Peut-être ; mais où j'ai eu tort, ç'a été en ne m'arrêtant pas à temps.
+
+— Qui s'arrête à temps ?
+
+— Toutes les ivresses sont les mêmes ; il arrive un moment où l'on ne
+sait plus ce qu'on fait, et où l'on est le jouet d'impulsions
+mystérieuses, auxquelles on obéit, avec la conscience parfaitement nette
+qu'on est misérable de les subir. C'est mon cas ; ce qui n'atténue en
+rien ma responsabilité.
+
+Le lendemain, non le matin comme le voulait Anie, mais dans
+l'après-midi, aussitôt que Sixte fut libre, ils partirent en voiture
+pour Ourteau où ils arrivèrent à la nuit tombante. Barincq qui rentrait
+à ce moment même se trouva juste à point pour donner la main à sa fille
+descendant du phaéton.
+
+— Quelle bonne surprise ! dit-il en l'embrassant. Qui vous amène ?
+
+— Nous allons te dire ça, répondit Anie, quand nous serons avec maman.
+
+— Enfin, vous êtes en bonne santé, c'est l'essentiel ; et vous dînez avec
+nous, c'est la fête. Manuel, va vite dire à la cuisine que les enfants
+dînent. Justement, j'ai gardé ce matin un superbe saumon pour vous
+l'envoyer, nous le mangerons ensemble.
+
+Il avait pris le bras de sa fille :
+
+— Et ça ne peut se dire que devant ta mère, votre affaire ?
+
+— Cela vaut mieux.
+
+— Alors, allons la rejoindre tout de suite.
+
+Ils entrèrent dans le salon où se tenait madame Barincq, sous la lumière
+de la lampe, coupant une revue qu'elle ne lirait jamais et à laquelle
+elle n'était abonnée que parce qu'elle trouvait cela « châtelain ».
+
+— Anie a quelque chose à nous annoncer, dit-il.
+
+Il n'y avait pas à reculer.
+
+— Un accident, dit-elle, qui la nuit dernière est arrivé à mon mari.
+
+— Un accident ! s'écrièrent en même temps le mari et la femme.
+
+— Dans une réunion chez M. d'Arjuzanx, il a été entraîné à jouer, et il
+a perdu...
+
+— Soixante-cinq mille francs, acheva Sixte.
+
+— Soixante-cinq mille francs ! répéta madame Barincq en laissant tomber
+sa revue et son couteau à papier.
+
+— Que nous venons te demander, papa, dit Anie en regardant son père.
+
+— Il est évident que ce n'est pas vous qui pouvez les payer, répondit-il
+d'un ton tout franc.
+
+— Et les dettes de jeu se paient dans les vingt-quatre heures, dit Anie.
+
+— C'est certain.
+
+Depuis le mariage, madame Barincq, au contact du bonheur de sa fille,
+s'était singulièrement adoucie à l'égard de Sixte, qu'elle n'appelait
+que mon cher Valentin, mon bon gendre, ou mon enfant tout court, mais la
+perte des soixante-cinq mille francs la suffoqua.
+
+— Comment, monsieur ! vous perdez soixante-cinq mille francs ! dit-elle.
+
+— Hélas ! ma mère.
+
+— Et comment avez-vous perdu soixante-cinq mille francs ?
+
+— Le comment ne signifie rien, interrompit Anie.
+
+— Au contraire, il signifie tout : vous êtes donc joueur, monsieur ?
+
+— On n'est pas joueur parce que par hasard on perd une somme au jeu,
+continua Anie.
+
+Sans répondre à sa fille, madame Barincq se leva et, s'adressant à son
+mari :
+
+— Ainsi, dit-elle, vous avez marié ma fille à un joueur !
+
+— Mais, chère amie...
+
+— Je ne vous fais pas de reproches, vous êtes assez malheureux de votre
+faute, pauvre père, mais enfin vous l'avez sacrifiée.
+
+Puis tout de suite, se retournant vers son gendre :
+
+— Comment n'avez-vous pas eu la loyauté de nous prévenir que vous étiez
+joueur ?
+
+— Mais, maman, interrompit Anie, Valentin n'est pas joueur ; il y a dix
+ans qu'il n'avait touché aux cartes.
+
+— Eh bien ! quand il y touche, ça nous coûte cher !
+
+Barincq crut que ce mot lui permettait d'arrêter la scène qui, pour lui,
+était d'autant plus injuste que tout bas il se disait que Sixte avait
+bien le droit de perdre ce qui lui appartenait.
+
+— Donc il n'y a qu'à payer, conclut-il.
+
+Mais sa femme ne se laissa pas couper la parole :
+
+— Je ne fais pas de reproches à M. Sixte, reprit-elle, seulement je
+répète que quand on entre dans une famille, on doit avouer ses vices...
+
+— Mais Valentin n'a pas de vices, maman.
+
+— C'est peut-être une vertu de jouer. Je dis encore que quand un homme a
+le bonheur inespéré... pour bien des raisons, d'être distingué par une
+jeune fille accomplie, et d'entrer dans une famille... une famille
+accomplie aussi, il doit se trouver assez honoré et assez heureux pour
+ne pas chercher des distractions ailleurs...
+
+Pendant que madame Barincq parlait avec une véhémence désordonnée, Anie
+regardait son mari qui, immobile, calme en apparence, mais très pâle, ne
+bronchait pas ; elle coupa la parole à sa mère :
+
+— Allons-nous-en, dit-elle à son mari.
+
+Mais son père la prenant par la main la retint :
+
+— Ni les paroles de ta mère, dit-il, ni ton départ n'ont de raison
+d'être. Dans la situation présente, il n'y a qu'une chose à faire :
+payer. C'est à quoi nous devons nous occuper.
+
+— Où est l'argent ? demanda madame Barincq.
+
+— Je ne l'ai pas ; mais je le trouverai. Sixte, mon cher enfant,
+accompagnez-moi chez Rébénacq. Et toi, Anie, reste avec ta mère, à qui
+tu feras entendre raison.
+
+— J'ai besoin de te parler, s'écria madame Barincq en faisant signe à
+son mari de la suivre.
+
+— Et tu n'as rien dit du testament ! s'écria Anie en se jetant dans les
+bras de son mari quand son père et sa mère furent sortis. Ah ! cher,
+cher !
+
+— C'est lui justement qui m'a si bien fermé les lèvres ; et puis, quand
+ta mère me disait qu'un mari qui a eu le bonheur de trouver une femme
+telle que toi n'a pas à chercher de distractions autre part, elle
+n'avait que trop raison.
+
+— Tu es un ange.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Non seulement Barincq n'avait pas soixante-cinq mille francs dans sa
+caisse ou chez son banquier, pour les donner à Sixte, mais encore il
+n'en avait pas même dix mille, ni même cinq mille.
+
+L'argent liquide trouvé dans la succession de Gaston et toutes les
+valeurs mobilières avaient été absorbés par la transformation de la
+terre d'Ourteau, défrichements, constructions, achat des machines,
+acquisition des vaches, des porcs, et si complètement qu'il n'avait pu
+faire face aux dépenses du mariage d'Anie que par un emprunt.
+
+Mais cela n'était pas pour l'inquiéter : la réalité avait justifié toutes
+ses prévisions, aucun de ses calculs ne s'était trouvé faux, et avant
+quelques années sa terre transformée donnerait tous les résultats qu'il
+attendait de cette transformation et même les dépasserait largement :
+c'était la fortune certaine, une belle fortune, et si facile à gérer,
+que quand il viendrait à disparaître, Anie et Sixte n'auraient qu'à en
+confier l'administration à un brave homme pour qu'elle continuât à leur
+fournir pendant de longues années les mêmes revenus.
+
+Cependant, si l'avenir était assuré, le présent n'en était pas moins
+assez difficile, et quand, au milieu des embarras contre lesquels il
+avait à lutter chaque jour, survenait une demande de plus de soixante
+mille francs, à laquelle il fallait faire droit sans retard, du jour au
+lendemain, il ne le pouvait que par un nouvel emprunt.
+
+Ce fut ce qu'il expliqua à son gendre, en se rendant chez le notaire,
+et, comme Sixte confus exprimait tout son chagrin du trouble qu'il
+apportait dans sa vie si tranquille, il ne permit pas que la question se
+plaçât sur ce terrain.
+
+— Je vous ai dit, mon cher enfant, que je vous considérais comme
+co-propriétaire de l'héritage de Gaston. Ce n'était pas là un propos en
+l'air, un engagement vague qu'on prend dans l'espérance de ne pas le
+tenir. Je ne veux donc pas de vos excuses. Et même j'ajoute que jusqu'à
+un certain point je ne suis pas fâché de ce qui arrive, puisque cela me
+permet de vous prouver la sincérité de ma parole.
+
+— Je n'avais pas besoin de cela.
+
+— J'en suis certain. Mais, puisque les choses sont ainsi, il vaut mieux
+les envisager à ce point de vue et ne considérer que le rapprochement
+que cet incident amènera entre nous.
+
+— Vous êtes trop bon pour moi, mon cher père, trop indulgent.
+
+— Qui peut sonder l'entraînement auquel vous avez cédé !
+
+Il le sondait au contraire parfaitement, cet entraînement qui, chez
+Sixte, était un fait d'hérédité. Est-ce que Gaston n'avait pas plus
+d'une fois subi cette ivresse du jeu, lui d'ordinaire si calme, si
+maître de lui ? Quoi d'étonnant à ce que Sixte la subit à son tour ? Tel
+fils, tel père. S'il était heureux que sur beaucoup de points Sixte
+ressemblât à Gaston, il fallait accepter la ressemblance complète, celle
+pour le mauvais comme celle pour le bon, celle pour les défauts comme
+celle pour les qualités. En tous cas, il y avait cela d'heureux dans
+cette aventure qu'elle s'était produite avant que Sixte eût trouvé le
+testament de Gaston. Que serait-il arrivé et jusqu'où ne se serait-il
+pas laissé entraîner, si cette fâcheuse partie s'était engagée quelques
+mois, quelques semaines plus tard, alors que, se sachant seul légataire
+de la fortune de Gaston, il n'aurait point été retenu par l'inquiétude
+d'avoir à demander la somme qu'il perdrait ? Tandis que, dans les
+circonstances présentes, cette perte pouvait, et même, semblait-il,
+devait être une leçon pour l'avenir, celle dont profite le chat échaudé ;
+il se souviendrait.
+
+Rébénacq n'avait pas les soixante-cinq mille francs chez lui, mais il
+promettait de les verser dès le lendemain à Bayonne ; seulement, au lieu
+de pouvoir faire un emprunt au Crédit Foncier et de bénéficier de
+conditions modérées, il faudrait subir la loi d'un prêteur dur, qui
+profiterait des circonstances pour exiger un intérêt de cinq pour cent,
+avec première hypothèque sur la terre d'Ourteau tout entière, non
+seulement pour cette somme de soixante-cinq mille francs, mais encore
+pour celles précédemment empruntées par Barincq, c'est-à-dire pour un
+total de cent dix mille francs, de façon à être seul créancier.
+
+Comme il n'y avait pas moyen d'attendre, il fallut bien en passer par
+là, et, de nouveau, Sixte, en revenant au château, exprima à son
+beau-père toute sa désolation de l'entraîner dans des affaires si
+pénibles.
+
+— Laissez-moi vous dire que je considère ces sacrifices que je vous
+impose comme un prêt, dont je vous demande de vous rembourser en
+diminuant de dix mille francs tous les ans la pension que vous nous
+servez.
+
+— Vous n'y pensez pas, mon cher enfant.
+
+— J'y pense beaucoup, au contraire, et je suis sûr que ma femme se
+joindra à moi pour vous demander qu'il en soit ainsi ; cette suppression
+ne sera pas bien dure pour nous et elle sera une leçon utile pour moi.
+
+— Ne parlons pas de ça.
+
+— Et moi je vous prie de me permettre d'en parler.
+
+— Non, non, dix fois non. Je sais, je sens pourquoi vous me faites cette
+proposition, que j'apprécie comme elle le mérite, croyez-le : c'est votre
+réponse au langage que ma femme vous a tenu tout à l'heure. Je comprends
+qu'il vous ait blessé, profondément peiné.... Mais persister dans votre
+idée serait montrer une rancune peu compatible avec un caractère droit
+comme le vôtre. Voyez-vous, mon ami, quand il s'agit de gens d'un
+certain âge, c'est d'après ce qu'ils ont souffert qu'on doit les juger,
+et vous savez que pour tout ce qui est argent, la vie de ma femme n'a
+été qu'un long martyre.
+
+— Soyez certain que je n'en veux pas à madame Barincq ; elle n'avait que
+trop raison dans ses reproches.
+
+— Ce qui n'empêche pas qu'elle eût mieux fait de les taire, puisqu'ils
+ne servaient à rien.
+
+Bien que Sixte n'en voulût pas à sa belle-mère, il n'en persista pas
+moins dans son idée de rembourser ces soixante-cinq mille francs au
+moyen d'une retenue sur la pension qu'on leur servait. Ce fut ce qu'il
+expliqua le soir à sa femme en rentrant à Bayonne.
+
+— Tu serais le mari pauvre de mademoiselle Barincq riche, dit-elle, que
+je trouverais tes scrupules exagérés, tu comprends donc que je ne peux
+pas partager ceux d'un mari riche qui a épousé une fille pauvre et qui
+n'aurait qu'un mot à dire pour prendre ce qu'il veut bien demander.
+Mais, enfin, il suffit que tu tiennes à ce remboursement pour que je le
+veuille avec toi. Je t'assure que dépenser dix mille francs de plus ou
+de moins par an est tout à fait insignifiant pour moi : nous nous
+arrangerons pour faire cette économie.
+
+En rentrant, Sixte trouva une lettre de d'Arjuzanx arrivée en leur
+absence, et il la donna tout de suite à lire à sa femme :
+
+ « Mon cher camarade,
+
+ Je pars pour Paris, d'où je ne reviendrai que dans huit jours ; ne te
+ gêne donc en rien pour moi ; prends ton temps, ces huit jours et
+ tous ceux que tu voudras.
+
+ Amitiés,
+
+ D'ARJUZANX. »
+
+— Tu vois, dit Sixte.
+
+— Quoi ?
+
+— Que d'Arjuzanx n'est pas ce que tu crois.
+
+— Je vois que cet ami a joué contre toi d'autant plus gros jeu que tu
+étais moins en veine.
+
+— A sa place tout joueur en eût fait autant.
+
+— Donc, c'est en joueur qu'il faut le traiter, non en ami.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+En faisant cette observation, Anie avait une intention secrète, qui
+était d'envoyer tout simplement au baron les soixante-cinq mille francs,
+le jour de son retour à Biarritz.
+
+Mais Sixte n'accepta pas cette combinaison :
+
+— En me prêtant vingt-cinq mille francs, d'Arjuzanx a agi en ami,
+dit-il ; à ce titre je lui dois des égards, auxquels je manquerais en lui
+envoyant sèchement son argent.
+
+Il n'y avait pas à répliquer ; tout ce qu'elle put obtenir, ce fut que
+Sixte, au lieu d'aller à Biarritz dans la soirée, y allât dans
+l'après-midi, avant le dîner, ce qui abrègerait sa visite.
+
+Il n'était pas cinq heures quand Sixte arriva chez d'Arjuzanx qu'il
+trouva assis devant une table d'écarté, ayant pour vis-à-vis un des
+Russes avec lequel il avait dîné huit jours auparavant ; deux des
+convives de ce dîner étaient assis près d'eux.
+
+Ce fut seulement quand d'Arjuzanx quitta sa chaise que Sixte put
+l'attirer dans une pièce voisine.
+
+— Je t'apporte ce que je te dois, dit-il.
+
+Et il déposa sur une table plusieurs liasses de billets de banque qu'il
+tira de sa poche gonflée.
+
+— Qu'est-ce que c'est que tout ça ? demanda d'Arjuzanx.
+
+— Les soixante-cinq mille francs que je te dois.
+
+— Tu me dois vingt-cinq mille francs que je t'ai prêtés.
+
+— Et quarante mille que tu m'as gagnés.
+
+D'Arjuzanx prit trois liasses, deux grosses et la plus petite, les mit
+dans la poche de son veston et repoussa les autres.
+
+— Reprends cela, dit-il.
+
+Sixte le regarda étonné.
+
+— As-tu pu penser que j'accepterais ces quarante mille francs ? dit
+d'Arjuzanx.
+
+— Tu me les as gagnés.
+
+— Et j'ai eu tort. Un emballement de joueur m'a troublé la conscience.
+J'ai subi le vertige du gain comme toi tu subissais celui de la perte.
+Mais, le calme me revenant, je me suis reproché ces quelques instants
+d'erreur.
+
+— Tu ne peux pas me faire un cadeau, qu'il ne m'est pas possible
+d'accepter.
+
+— Je n'en ai pas la pensée ; mais tu peux me regagner ce que tu as perdu
+et nous serons quittes. N'est-ce pas ainsi que les choses se sont
+passées entre nous, quand au collège je t'ai gagné cent vingt francs que
+tu aurais eu plus de peine à trouver à ce moment, sans doute, que tu
+n'en as maintenant pour ces quarante mille francs ? Je t'ai donné ta
+revanche. Faisons-en autant.
+
+— C'est impossible.
+
+— Pourquoi ?
+
+— Parce que...
+
+D'Arjuzanx lui coupa la parole :
+
+— Tu sais que je suis obstiné, dit-il, je me suis mis dans la tête que
+je ne prendrai pas ton argent, je ne le prendrai pas.
+
+Et, le laissant seul, d'Arjuzanx retourna dans le salon.
+
+Sixte remit les liasses dans sa poche et rejoignit d'Arjuzanx ; la
+discussion ne pouvait pas se continuer dans ces termes, il lui enverrait
+les quarante mille francs par un chèque.
+
+Pendant leur entretien d'autres convives du dîner de la semaine
+précédente étaient arrivés, entre autres de la Vigne, la partie
+continuait.
+
+Pendant un certain temps Sixte resta debout auprès de la table regardant
+le jeu machinalement, ayant en face de lui d'Arjuzanx debout aussi ;
+puis il fit un pas en arrière pour s'en aller discrètement mais à
+l'instant même d'Arjuzanx, qui avait vu son mouvement, l'interpella :
+
+— Fais-tu vingt-cinq louis contre moi ? dit-il.
+
+Sixte eut une seconde d'hésitation : une nouvelle partie commençait, les
+adversaires allaient relever les cartes données ; Sixte crut sentir que
+tous les regards ramassés sur lui l'interrogeaient.
+
+— Pourquoi non ? dit-il.
+
+Au fait, pourquoi n'accepterait-il pas la revanche que d'Arjuzanx lui
+offrait ? Cinq cents francs, s'il les perdait, n'étaient pas pour le
+gêner et s'il les gagnait, ce serait un commencement de remboursement ;
+quelques coups heureux abrègeraient d'autant les mois de privation qu'il
+allait imposer à sa femme.
+
+Il perdit.
+
+— Quitte ou double, n'est-ce pas ? dit d'Arjuzanx.
+
+— Soit.
+
+Il perdit encore.
+
+Si cinq cents francs n'avaient pas grande importance pour lui, il n'en
+était pas de même de mille ; il fallait donc tâcher de les regagner.
+
+— Nous continuons ? dit-il.
+
+— Avec plaisir, continua d'Arjuzanx.
+
+— Sixte va s'emballer, dit de la Vigne à son voisin.
+
+— C'est fait.
+
+En effet, il n'était pas difficile de remarquer, pour qui connaissait
+les joueurs, les changements caractéristiques qui de seconde en seconde
+se produisaient en lui : tout d'abord, quand d'Arjuzanx l'avait
+interpellé, il avait rougi comme sous une impression de fausse honte,
+puis instantanément pâli en répondant : « Pourquoi non ? » ; maintenant
+cette pâleur s'était accentuée, ses lèvres frémissaient et ses mains
+étaient agitées d'un léger tremblement ; penché sur la table de jeu, il
+semblait qu'il prît avec ses yeux les cartes dans les mains de celui qui
+les tenait et les abattit lui-même, exactement comme au cochonnet le
+joueur accompagne de la tête, des épaules et des bras, par un mouvement
+symbolique, la boule qui roule.
+
+Les cartes n'obéirent point à cette suggestion magnétique ; pour la
+troisième fois elles furent contre lui.
+
+Évidemment la veine devait changer.
+
+— Toujours ? demande-t-il.
+
+Parbleu !
+
+Il gagna.
+
+Raisonnable, il eût dû s'en tenir là, heureux d'en être quitte ainsi ;
+mais quel joueur écoute la raison quand il voit la fortune lui sourire !
+ne serait-il pas fou de la repousser si elle venait à lui ?
+
+— Continuons-nous ? demanda-t-il.
+
+— Tant que tu voudras.
+
+— Cent louis ?
+
+— Tout ce que tu voudras.
+
+Il gagna encore.
+
+Décidément la chance était pour lui ; son heure avait sonné ; encore
+quelques coups et il pouvait rendre à sa belle-mère cet argent qu'il
+lui avait été si dur de demander.
+
+— Doublons-nous ? dit-il.
+
+— Assurément, répondit d'Arjuzanx.
+
+La pâleur de Sixte avait disparu sous l'afflux d'une bouffée de chaleur
+qui du cœur était montée au front et aux joues ; il respirait plus
+largement, ses mains ne tremblaient plus.
+
+On s'était groupé autour d'eux, et chacun était plus attentif à leur
+duel qu'à la partie elle-même, insignifiante comparée à leurs paris.
+
+— Le baron voudrait perdre exprès qu'il ne s'y prendrait pas autrement,
+dit de la Vigne à son voisin.
+
+— Croyez-vous ?
+
+Qu'il le voulût ou ne le voulût point, toujours est-il que d'Arjuzanx
+perdit encore.
+
+— Je crois bien que tu as passé un engagement avec la veine, dit-il à
+Sixte.
+
+A ce moment un domestique entra dans le salon.
+
+— Il est entendu que vous restez à dîner, dit d'Arjuzanx en s'adressant
+à Sixte et à de la Vigne en même temps.
+
+Ils voulurent refuser.
+
+— Sixte, décide M. de la Vigne par ton exemple, dit d'Arjuzanx, et vous,
+monsieur de la Vigne, gagnez Sixte par le vôtre.
+
+On insista de divers côtés.
+
+D'Arjuzanx avait ouvert un petit bureau :
+
+— Voici ce qu'il faut pour écrire, dit-il, on portera immédiatement vos
+dépêches au télégraphe.
+
+Déjà de la Vigne avait pris place au bureau ; quand il quitta la chaise,
+Sixte le remplaça :
+
+ « Retenu à dîner avec de la Vigne ; à ce soir.
+
+ VALENTIN. »
+
+Comme il remettait sa dépêche à d'Arjuzanx, celui-ci lui dit :
+
+— Crois-tu maintenant qu'en refusant d'accepter ton argent j'avais le
+pressentiment que tu me le reprendrais bientôt ? ça me semble bien
+vouloir recommencer notre fameuse partie du collège de Pau.
+
+Cette insistance frappa Sixte ; pourquoi donc d'Arjuzanx mettait-il un
+empressement si peu déguisé à le pousser au jeu ?
+
+Ce fut la question qu'il se posa : d'Arjuzanx voulait-il lui infliger une
+nouvelle perte ? ou bien, honteux de la somme qu'il avait gagnée, ne
+cherchait-il que des occasions de la perdre ?
+
+C'était de cette façon qu'il avait agi autrefois au collège ; pourquoi
+n'en serait-il pas de même maintenant ? rien en lui ne permettait de
+supposer qu'il fût devenu un homme d'argent, âpre au gain, capable
+d'employer des moyens peu loyaux à l'égard d'un camarade. N'avait-il pas
+reconnu lui-même qu'il était dans son tort en subissant une sorte de
+vertige qui le faisait jouer gros jeu contre un ami malheureux ?
+
+Cependant, quoi qu'il se dît, il ne put pas pendant le dîner ne pas
+regretter de n'être pas rentré à Bayonne, et ne pas trouver bien nulle,
+bien vide, la conversation de ses voisins : assurément cette salle à
+manger ne le reverrait pas souvent ; qu'il sût profiter de sa soirée pour
+regagner une partie de ce qu'il avait si bêtement perdu huit jours
+auparavant, et elle serait la dernière qu'il passerait dans cette
+maison. S'il vivait retiré quand il était garçon, ce n'était pas
+maintenant qu'il avait un intérieur si charmant avec une femme jeune,
+jolie, intelligente, adorée, qu'il allait l'abandonner pour ces réunions
+banales.
+
+Bien qu'il n'eût pas l'expérience du jeu, il savait, pour l'avoir
+entendu dire, de quelle importance est un régime sévère pour le joueur ;
+ce n'est pas quand on est congestionné par une digestion difficile ou
+échauffé par des vins largement dégustés, qu'on est maître de soi, et
+qu'on garde en présence d'un coup décisif la sûreté du jugement ou le
+calme de la raison ; or, dans la partie qu'il voulait engager pour
+profiter de la veine qui semblait lui revenir, il fallait qu'il eût tout
+cela, et ne subît pas plus l'influence de son cerveau surexcité que de
+son estomac trop chargé ; il mangea donc très peu et but encore moins,
+malgré l'insistance de d'Arjuzanx dont l'amabilité ne réussit pas mieux
+que la raillerie à l'arracher à sa sobriété.
+
+Quand de la salle à manger on passa dans le salon, il ne s'approcha pas
+tout d'abord des tables de jeu qui avaient été préparées : une grande
+pour le baccara, deux petites pour l'écarté ; il voulait choisir son
+moment et ne pas commettre les folies de ceux qui, courant après leur
+argent, se jettent à l'aveugle dans la mêlée. C'était d'un pas ferme et
+sûr qu'il devait y descendre ; puisqu'une heureuse chance lui avait
+permis de rattraper trois cents louis, il devrait manœuvrer avec cette
+somme de façon à regagner ses quarante mille francs sans se découvrir
+jamais.
+
+Comme il se tenait à la fenêtre, d'Arjuzanx vint le rejoindre :
+
+— Tu ne me donnes pas ma revanche ? dit-il.
+
+— Est-ce que ce n'est pas à toi plutôt de me donner la mienne ?
+
+— Je suis à ta disposition.
+
+— Tout à l'heure ; le temps de finir ce cigare.
+
+Son cigare achevé il alla rôder autour de la table de baccara, mais sans
+s'y asseoir : il voulait rester frais pour sa partie contre d'Arjuzanx,
+et, d'ailleurs, il craignait d'épuiser sa veine dans des coups
+insignifiants, s'imaginant, par une superstition de joueur, qu'il ne
+pouvait pas faire grand fond sur elle, et qu'il ne fallait pas lui
+demander plus d'une courte série heureuse ; quand il l'aurait obtenue il
+s'en tiendrait là.
+
+Enfin, une des tables d'écarté n'étant plus occupée, il fit un signe à
+d'Arjuzanx, voulant, cette fois, tenir lui-même les cartes qui allaient
+décider de cette lutte.
+
+— Combien ? demanda d'Arjuzanx en s'asseyant vis-à-vis de lui.
+
+— Veux-tu cent louis ?
+
+— Parfaitement.
+
+En prenant ce chiffre Sixte se croyait prudent, puisque, sur les trois
+parties qu'il lui permettait de jouer avec son gain, il ne devait pas
+les perdre toutes : il pourrait se défendre si la chance tournait d'abord
+contre lui, et à un moment quelconque attraper la série sur laquelle il
+comptait.
+
+En prenant ses cartes Sixte eut la satisfaction de constater que ses
+mains ne tremblaient pas et de se sentir maître de son cœur comme de
+son esprit : il voyait, il savait, il jugeait ce qu'il faisait.
+
+D'Arjuzanx, au contraire, paraissait ému, et, en le regardant, on voyait
+clairement qu'il n'était plus le même homme ; sa nonchalance, son
+indifférence, avaient disparu et dans ses yeux noirs brillait une flamme
+qui leur donnait une expression de dureté que Sixte n'avait jamais
+remarquée.
+
+Mais ce n'était pas le moment de se livrer à des observations de ce
+genre ; c'était à son jeu comme à celui de son adversaire qu'il devait
+donner toute son attention.
+
+La chance, au lieu de tourner contre lui, continua à lui être fidèle.
+
+— Nous doublons, n'est-ce pas ? demanda d'Arjuzanx.
+
+— N'est-ce pas entendu ?
+
+— Alors cela est dit une fois pour toutes.
+
+— Sans doute ; au moins jusqu'à ce que nous soyons d'accord pour changer
+cette convention.
+
+— Nous serons d'accord.
+
+Lentement ils avaient relevé leurs cartes.
+
+— J'en demande ? dit d'Arjuzanx.
+
+— J'en refuse.
+
+D'Arjuzanx avait un jeu détestable, Sixte le roi et la voie assurée.
+
+— Tu ne vas pas être long à regagner tes quarante mille francs, dit
+d'Arjuzanx.
+
+— Je n'en serais pas fâché.
+
+— Tu vois donc que j'ai bien fait de te garder à dîner.
+
+Quelques-uns des convives, en les voyant s'asseoir à la table d'écarté,
+avaient quitté le baccara qui ne se traînait que misérablement, et les
+entouraient, attentifs, silencieux.
+
+A son tour d'Arjuzanx fit trois points :
+
+— Je commence à me défendre, dit-il.
+
+Cependant il perdit ; mais la partie suivante fut pour lui, et ils
+recommencèrent avec un enjeu de cent louis qu'il gagna de nouveau.
+
+— Faisons-nous quitte ou double ? dit-il.
+
+Sixte eut un éclair d'hésitation pendant lequel il se demanda si sa
+veine n'était pas épuisée ; mais, comme il avait eu quatre points contre
+cinq, il crut que la fortune était hésitante et qu'il pouvait la
+retenir.
+
+— Oui, dit-il.
+
+Il eut encore quatre points contre cinq, et cette fois il n'hésita pas ;
+il était à découvert, il devait au moins s'acquitter ; puisque d'Arjuzanx
+consentait à faire quitte ou double, il n'y avait qu'à continuer jusqu'à
+ce qu'il gagnât, alors il s'arrêterait et ne toucherait plus aux cartes ;
+il était déraisonnable, impossible, contraire à toutes les règles
+d'admettre que ce coup ne lui viendrait pas aux mains ; le jeu n'est-il
+pas une bascule réglée par des lois immuables ?
+
+— Toujours, dit-il.
+
+Maintenant tout le monde se pressait autour d'eux, mais personne ne
+parlait, ne les interrogeait directement, et c'était par des regards
+muets qu'on se communiquait ses impressions.
+
+Sixte fut surpris de sentir des gouttes de sueur lui couler dans le cou
+et il s'en inquiéta ; évidemment il n'était plus maître de ses nerfs,
+cependant il n'eut pas la force de mettre cette observation à profit ;
+certainement l'émotion ne lui enlèverait pas son coup d'œil.
+
+Au moins lui enleva-t-elle la décision : par prudence, par excès de
+conscience, il demanda des cartes, et il en donna, quand il aurait dû en
+refuser, et jouer hardiment.
+
+Trois parties successives, perdues avec ce système, l'en firent changer :
+ce n'était pas la chance qui le battait, mais sa propre maladresse, et
+aussi le calme de d'Arjuzanx, attentif à se défendre et à profiter de
+fautes de son adversaire, sans que la grandeur de l'enjeu parût exercer
+sur lui la moindre influence. Ne pourrait-il donc pas retrouver lui-même
+ce calme pour quelques minutes, quelques secondes peut-être ?
+
+Mais le changement de méthode ne changea pas la veine, au contraire ; les
+fautes qu'il avait commises par trop de timidité, il les commit
+maintenant par trop d'audace.
+
+Et chaque fois qu'il perdait, il répétait son mot :
+
+— Toujours.
+
+Ceux qui étaient attentifs aux nuances pouvaient saisir dans sa
+prononciation une différence qui en disait long sur son état ; en même
+temps son visage et ses mains s'étaient décolorés.
+
+A mesure que l'enjeu grossissait, l'attitude de la galerie se modifiait :
+on avait commencé par regarder ce duel avec une curiosité recueillie ;
+mais maintenant, s'échappaient de sourdes exclamations ou des gestes,
+qui étaient un relèvement et une excitation pour Sixte : puisque tout le
+monde était stupéfié de sa déveine, cette unanimité prouvait qu'elle ne
+pouvait pas durer : un coup heureux, et il s'acquittait.
+
+Deux se suivirent malheureux encore, et comme Sixte répétait :
+
+— Toujours.
+
+Pour la première fois, d'Arjuzanx ne répondit pas :
+
+— Parfaitement.
+
+Il posa ses deux bras sur la table, et regardant Sixte en face :
+
+— Comment toujours ? dit-il d'une voix nette et dure.
+
+— N'est-il pas entendu, répondit Sixte, que, nous doublons toujours ?
+
+— Entendu jusqu'à ce que nous changions cette convention...
+
+Il y eut un moment de silence saisissant.
+
+... Et j'estime, continua d'Arjuzanx, de la même voix nettement
+articulée, que le moment est venu de la changer. Où en sommes-nous ?
+
+Il compta les jetons rangés devant lui.
+
+— Voilà sept parties que je gagne. Est-ce exact ?
+
+— Oui, dit Sixte la gorge étranglée.
+
+— Nous avons commencé à cent louis, qui doublés font quatre mille
+francs, puis huit mille, puis seize mille, puis trente-deux mille ; puis
+soixante-quatre mille, puis cent trente-huit mille, et enfin deux cent
+soixante-seize mille où nous sommes.
+
+Il s'arrêta et, du regard, parut prendre ses invités à témoins de la
+justesse de son compte, qu'il avait fait sans aucune hésitation ; mais
+personne ne pensa à faire un signe affirmatif, chacun étant tout entier
+au drame qui se déroulait, et qu'on sentait terrible, sans comprendre
+comment il s'était engagé et où il allait.
+
+— Jouons-nous comme des enfants ou comme des hommes ? continua
+d'Arjuzanx.
+
+Sixte ne répondit pas, il voyait maintenant combien était faux son
+sentiment sur les intentions de d'Arjuzanx qui, au lieu de chercher à
+lui faire regagner ses quarante mille francs, n'avait eu d'autre but, au
+contraire, que de l'entraîner à perdre une somme beaucoup plus
+considérable ; en même temps il était frappé d'un fait, en apparence
+insignifiant et cependant décisif : — le soin que d'Arjuzanx mettait à ne
+pas s'adresser à lui directement, et surtout à ne pas employer le
+tutoiement.
+
+Le baron reprit :
+
+— Si notre argent n'est pas sur cette table, notre parole y est ; je
+peux jouer cent mille francs, et même deux cent soixante-seize mille sur
+parole, non cinq cent cinquante mille qui excéderaient peut-être
+l'engagement qu'on pourrait tenir.
+
+Il se tut, et chacun évita de se regarder pour ne pas livrer ses
+impressions ; quelques convives prudents s'éloignèrent même de la table,
+mais sans sortir du salon ; de la Vigne ne fut pas de ces derniers : une
+place étant libre auprès de son camarade, il s'avança pour la prendre.
+
+Mais rien n'indiquait que Sixte dût se laisser entraîner à un éclat ; son
+attitude était plutôt celle d'un homme qui vient de recevoir un coup
+sous lequel il est tombé assommé.
+
+Cependant, après quelques secondes, il se leva.
+
+— Il est évident, dit-il, que je n'ai pas ces deux cent soixante-seize
+mille francs sur moi.
+
+— N'est-il pas admis par les honnêtes gens qu'on a vingt-quatre heures
+pour dégager sa parole ?
+
+
+
+
+IX
+
+
+Comme Sixte mettait le pied sur le trottoir dans la rue, il sentit qu'on
+lui prenait le bras ; il se retourna : c'était de la Vigne.
+
+— Comment t'es-tu laissé entraîner ? demanda celui-ci.
+
+— Ah ! comment...
+
+— Tu n'as pas vu que c'était un coup monté ?
+
+— Trop tard.
+
+— Nous rentrons ?
+
+Sixte ne répondit pas.
+
+— Nous prenons une voiture ?
+
+— Non ; J'ai besoin d'être seul, de marcher.
+
+— Tu descendras en arrivant à Bayonne.
+
+— Ne me laisseras-tu pas tranquille ?
+
+— Ah !
+
+Sixte, malgré son désarroi, eut conscience de ses paroles :
+
+— Sois assuré que j'ai été sensible au mouvement qui t'a fait prendre
+place auprès de moi pendant que le baron parlait !
+
+— C'était naturel.
+
+— Tu as cru à une altercation ; elle était impossible puisqu'il était
+dans son droit, et que j'étais moi, dans mon tort. Merci.
+
+Et Sixte lui tendit la main.
+
+Cependant de la Vigne ne bougeait pas.
+
+— Adieu, dit Sixte en s'éloignant.
+
+Mais il n'avait pas fait trois pas qu'il s'arrêta.
+
+— De la Vigne !
+
+Il revint vers son camarade.
+
+— Tiens, dit-il en lui tendant des liasses de billets de banque.
+
+— Qu'est-ce que c'est que ça ?
+
+— Quarante mille francs que je te prie de me garder ; comme tu montes en
+voiture ils sont mieux dans tes poches que dans les miennes ; tu me les
+donneras demain.
+
+Cette fois il quitta son camarade au milieu de la rue, et de la Vigne
+fut abasourdi de voir qu'au lieu de se diriger vers Bayonne il prenait
+une direction précisément opposée, comme s'il voulait gagner la côte des
+Basques.
+
+C'est qu'en effet telle était l'intention de Sixte ; son parti était
+pris : se jeter à la mer du haut de la falaise noire et ruisselante qui,
+à pic, s'élève au-dessus de la grève.
+
+Et, par les rues désertes de la ville, il descendit vers le Port-Vieux,
+courant plutôt que marchant, le visage fouetté par le vent froid qui
+soufflait du large avec un bruit sinistre que dominait le mugissement
+rauque de la marée montante déjà haute.
+
+C'était quand d'Arjuzanx avait dit : « Si notre argent n'est pas sur cette
+table, notre parole y est », que sa résolution s'était formée dans son
+esprit : son honneur engagé, il n'avait que sa vie à donner pour payer sa
+dette, il la donnait.
+
+Il avait dépassé les bains de Port-Vieux et constaté que l'heure de la
+pleine mer ne devait pas être éloignée ; quand il se laisserait tomber de
+la falaise, la vague le recevrait et l'emporterait.
+
+C'était sans aucune faiblesse qu'il envisageait sa mort ; ce serait fini,
+fini pour lui, fini pour les siens qu'il n'entraînerait pas dans le
+désastre.
+
+Mais cette pensée des siens, celle de sa femme l'amollit ; ce n'était pas
+seulement sa vie qu'il sacrifiait, c'était aussi le bonheur de celle
+qu'il aimait. Quel désespoir, quel écroulement, quel vide pour elle ! ils
+n'étaient mariés que depuis deux mois ; elle était si heureuse du
+présent ; elle faisait de si beaux projets ! Elle ne l'aurait même pas
+revu. Il ne l'aurait pas embrassée une dernière fois d'un baiser qu'elle
+retrouverait.
+
+Il s'arrêta, et après un moment d'hésitation revint sur ses pas pour
+prendre la route de Bayonne : il avait vingt-quatre heures devant lui, ou
+tout au moins il avait jusqu'au matin avant qu'on apprit ce qui s'était
+passé.
+
+Que de fois il l'avait parcourue à cheval avec sa femme, cette route
+qu'il suivait maintenant à pied, seul, dans la nuit ! cette évocation eut
+cela de bon qu'elle l'arracha aux angoisses de l'heure présente et du
+lendemain, pour le maintenir dans ce passé si plein de souvenirs qui
+s'enchaînaient, doux ou passionnés, tendres ou joyeux.
+
+Comme il approchait de Bayonne, il entendit dans le silence deux heures
+sonner au clocher de la cathédrale ; au lieu d'entrer en ville, il longea
+le rempart et descendit aux allées Marines.
+
+Cette fois sa maison était sombre : Anie ne l'avait pas attendu. Il
+ouvrit les portes sans faire de bruit, et alluma une bougie, qui était
+préparée, à la veilleuse de l'escalier.
+
+Arrivé à la porte de leur chambre, il écouta et n'entendit rien :
+assurément Anie s'était endormie. Alors, au lieu d'entrer dans la
+chambre, il tourna avec précaution le bouton de la porte de son cabinet
+de travail, qu'il referma sans bruit.
+
+Une glace sans tain s'ouvrait au-dessus de la cheminée dans le mur qui
+séparait la chambre du cabinet, masquée par un store à l'italienne à ce
+moment à demi baissé ; dans la chambre deux lampes et une statuette
+garnissaient la tablette de cette cheminée ; dans le cabinet c'était un
+vase avec une fougère et deux flambeaux.
+
+D'une main écartant les frondes de la fougère, et de l'autre approchant
+son bougeoir de la glace, Sixte regarda dans la chambre. Tout d'abord
+ses yeux se portèrent dans l'obscurité. Mais, s'étant fait un abat-jour
+avec sa main de façon à projeter la lumière en avant, il aperçut dans le
+lit lui faisant face la tête de sa femme se détachant sur la blancheur
+du linge.
+
+Puisqu'elle ne bougeait pas, puisqu'elle ne l'appelait pas, c'est
+qu'elle dormait : cela lui fut un soulagement ; il avait du temps devant
+lui.
+
+Dans ses deux heures de chemin, il n'avait pas uniquement pensé à Anie,
+il avait encore arrêté son plan, dont ce sommeil facilitait l'exécution :
+ce n'était pas seulement l'embrasser, qu'il voulait, c'était aussi
+qu'elle eût sa dernière pensée : il s'assit à son bureau placé devant la
+cheminée et se mit à écrire :
+
+ « Tes pressentiments ne te trompaient pas : devenu notre ennemi
+ implacable, le tien, le mien, il a voulu se venger de toi, de moi ;
+ aveuglé, entraîné, j'ai joué et j'ai perdu deux cent soixante-seize
+ mille francs, en plus de ce que j'avais déjà perdu. En revenant,
+ j'ai réfléchi ; j'ai vu la situation comme on voit dans la solitude
+ et dans la nuit, d'une manière lucide, sans mensonge ; et de cette
+ froide vision est résultée la décision qui fait l'objet de cette
+ lettre — un adieu. Un adieu, ma belle et chère Anie. Oh ! si chère, si
+ aimée ! plus que dans le bonheur encore, et que je vais quitter pour
+ mourir. Mais ce n'est pas mourir qui m'effraie ; c'est briser notre
+ vie amoureuse ; c'est ne plus voir Anie ; c'est aussi lui laisser le
+ doute d'avoir été aimée comme elle le pensait. Comprendra-t-elle que
+ je veux disparaître, parce que je l'aime plus que moi-même, et que
+ je préfère — cherchant le meilleur pour elle — la savoir veuve,
+ tragique, plutôt que femme amoindrie par un mari coupable ?
+
+ Je ne puis pas payer ma dette, et je ne veux plus rien demander à
+ ton père que je ruinerais. Il n'y a donc qu'à m'arracher de toi,
+ avec la pensée que je laisse presque intacte une fortune doublement
+ tienne, qui te gardera indépendante et fière.
+
+ Comprends-tu que mon amour est tel que tu pouvais le désirer et que
+ je ne t'abandonne pas ?
+
+ Dis-toi, au contraire, que c'est serré contre toi, mon âme mêlée à
+ la tienne, que je me suis arrêté à la résolution de ne plus te voir,
+ et de te laisser dans ta fleur de jeunesse et de beauté vivre sans
+ moi.
+
+ Je n'ai songé qu'à ton repos, et j'ai dû oublier combien ont été
+ courtes nos heures d'amour. J'ai dû oublier aussi qu'une femme
+ adorée m'échappe dans la première émotion de notre existence
+ fondue, et qu'ivre de toi, je me détourne de toi, vibrant, soudé de
+ cœur et de chair, rêvant l'éternité de mon amour alors qu'il n'a
+ plus de lendemain. »
+
+
+
+
+X
+
+
+Il avait écrit rapidement, sans hésiter ; sa lettre achevée il la relut,
+et alors il eut une minute d'anéantissement : comme il l'aimait ! et
+cependant, par sa faute, stupidement, follement, il la jetait dans le
+désespoir quand il n'avait qu'à laisser aller leur vie pour la rendre
+heureuse. Le misérable, l'insensé qu'il avait été !
+
+L'indignation le tira de sa faiblesse ; abaissant ses deux mains dans
+lesquelles il avait enfoncé sa tête, il reprit sa lettre, la mit dans
+une enveloppe sur laquelle il écrivit le nom d'Anie, et la plaça sous la
+première feuille de son buvard.
+
+Il n'avait pas encore fini : doucement, avec mille précautions il ouvrit
+un tiroir de son bureau fermé à clef, et, fouillant dedans sans froisser
+les papiers qui s'y trouvaient, il en tira le testament de Gaston de
+Saint-Christeau ; puis l'allumant à la bougie il le déposa dans la
+cheminée où il brûla avec une grande flamme qui éclaira tout son
+cabinet, du plancher au plafond.
+
+Cette fois tout ce qu'il avait combiné était accompli ; maintenant il
+pouvait rejoindre sa femme quatre heures allaient sonner, il lui restait
+trois heures à vivre pour elle.
+
+Quand il entra dans la chambre, elle leva la tête.
+
+— Te voilà ? dit-elle.
+
+Il vint au lit, et, se penchant sur elle, il l'embrassa longuement.
+
+— Il ne faut pas m'en vouloir, j'ai été retenu, je t'expliquerai.
+
+— Mais je ne t'en veux pas.
+
+Moins troublé il eût remarqué que, pour une femme qui s'éveille, la voix
+d'Anie était étrangement tremblante ; mais, tout à son émotion, il ne fit
+pas cette observation.
+
+C'est qu'en réalité, Anie, qui n'avait pas dormi depuis qu'elle s'était
+mise au lit à son heure habituelle, ne venait pas de s'éveiller.
+
+En recevant la dépêche de son mari, alors qu'elle l'attendait pour
+dîner, elle avait éprouvé une commotion violente, hors de toute
+proportion, semblait-il, avec un fait si simple.
+
+Pourquoi restait-il chez le baron ? Comment oubliait-il la promesse qu'il
+lui avait faite de revenir immédiatement ? Et, ce qui était plus grave,
+comment ne pensait-il pas qu'après les craintes qu'elle lui avait
+montrées, cette dépêche allait la jeter dans l'inquiétude et dans
+l'angoisse ?
+
+C'était la première fois qu'il lui manquait de parole, la seconde fois
+qu'il la laissait dîner seule ; et toujours pour le baron. Que lui
+ménageait donc cette liaison qui l'épouvantait ?
+
+Elle ne put pas dîner, et de bonne heure elle monta à sa chambre,
+s'imaginant qu'elle serait là moins mal que partout ailleurs pour
+attendre. Alors elle calcula le moment où il pouvait rentrer ; et, ses
+comptes faits, elle trouva que ce serait sans doute entre dix et onze
+heures.
+
+Pour user le temps, elle prit un livre, mais les lignes dansaient devant
+ses yeux et elle ne comprenait rien à ce qu'elle lisait. Si elle
+continuait ainsi, les minutes seraient éternelles. S'enveloppant d'un
+châle, elle sortit sur la vérandah pour suivre le mouvement de la
+rivière. C'était la basse mer et il ne se passait rien sur la rivière
+qui coulait clapoteuse entre ses rives confuses ; la nuit était sombre ;
+rien sur les eaux, rien sur la terre, rien au ciel qui pût occuper son
+esprit et l'emporter au pays de la rêverie où le temps se dévore sans
+qu'on sache comment.
+
+Après un certain temps elle revint à son livre, le changea, pour un
+nouveau qui peut-être serait plus attachant, l'abandonna bientôt comme
+elle avait fait du premier, retourna sur la vérandah, tâcha de deviner
+ce qu'elle ne voyait pas, rentra dans sa chambre, descendit au
+rez-de-chaussée épousseter une vitrine qui tout à coup se trouva avoir
+besoin d'être nettoyée, cassa deux bibelots, se fâcha contre sa
+maladresse, et remonta dans sa chambre pour se jeter dans un fauteuil où
+elle resta jusqu'à dix heures.
+
+Alors elle se déshabilla lentement et fit une coquette toilette de
+nuit : puisqu'il avait paru surpris, presque fâché la première fois
+qu'elle l'avait attendu, elle ne voulait pas qu'il en fût ainsi ce
+soir-là : la trouvant endormie, il verrait tout de suite qu'elle ne
+pensait pas à lui adresser le plus léger reproche.
+
+Mais elle ne s'endormit pas, et si le temps lui avait duré alors qu'elle
+pouvait aller et venir, il fut mortel dans l'immobilité et l'obscurité
+du lit ; l'horloge du vestibule sonnait l'heure et la demie, mais
+l'intervalle qui s'écoulait entre l'une et l'autre était si long qu'elle
+s'imaginait toujours que le mécanisme s'était arrêté.
+
+Onze heures, onze heures et demie, minuit, minuit et demi, une heure ;
+était-ce possible ? Pourquoi ne rentrait-il point ? Que lui était-il
+arrivé ? Au milieu de la nuit, ne pouvait-on pas être arrêté, assassiné,
+sur la route déserte ? Elle voyait les passages dangereux, ceux du crime.
+
+Elle se releva pour lire sa dépêche qu'elle savait par cœur : « A ce
+soir » ; ce n'était pas : « Je rentrerai tard » qu'il avait dit. « A ce
+soir ! » c'était sûrement avant minuit. Et il était une heure et demie ;
+deux heures, deux heures et demie.
+
+La fièvre la dévorait ; il y avait des moments où elle écoutait les
+bruits du dehors avec une anxiété si intense, que son cœur s'arrêtait
+et restait sans battre.
+
+Enfin, un peu après que la demie de deux heures eût sonné, elle reconnut
+sur le gravier du jardin le pas qui était si familier à ses oreilles,
+et, instantanément, une fraîcheur pénétrante succéda à la flamme qui la
+dévorait : lui ! maintenant qu'importait ce qui avait pu le retenir,
+puisqu'il arrivait ! est-ce que mille raisons qui se présentaient à son
+esprit, alors que quelques minutes auparavant elle n'en trouvait pas une
+seule, n'avaient pas pu le retarder ?
+
+Cependant elle fut surprise des précautions qu'il prit dans l'escalier,
+et aussi qu'il passât par son cabinet au lieu d'entrer tout de suite
+dans leur chambre ; il ne sentait donc pas l'impatience, poussée jusqu'au
+paroxysme, avec laquelle elle l'attendait ?
+
+N'y tenant plus, elle pensa se jeter à bas de son lit pour courir à lui
+et l'embrasser, mais n'y aurait-il pas là comme un tendre reproche qui
+pourrait le peiner ? alors elle crut que le mieux était de ne pas bouger
+et de paraître dormir.
+
+C'est pourquoi, lorsqu'il écarta le store et projeta sur elle la lumière
+de sa bougie, il la trouva plongée dans un sommeil si parfait, que
+quelqu'un qui n'eut pas été bouleversé comme lui se serait à coup sûr
+demandé s'il était naturel.
+
+A travers ses paupières mi-closes, Anie avait vu le visage convulsé que
+la bougie éclairait, et cette remarque, s'ajoutant à toutes ces
+précautions pour ne pas la réveiller, l'avait rejetée dans l'inquiétude.
+
+Que se passait-il donc ? Ou plutôt que s'était-il passé ?
+
+La porte qui faisait communiquer sa chambre avec le cabinet étant
+fermée, elle n'entendait rien, et n'osant pas se soulever sur son lit,
+de façon à ce que son regard passât par-dessus la tablette de la
+cheminée, elle ne voyait rien non plus, ce qui semblait indiquer que son
+mari avait dû s'asseoir à son bureau, placé devant la cheminée.
+
+Heureusement les dispositions des deux pièces et de leur ameublement
+pouvaient lui venir en aide : le lit, la glace sans tain, ainsi que le
+bureau de Sixte, étaient placés sur une même ligne, et en face, au mur
+opposé dans le cabinet, en ligne aussi, un vieux miroir, avec fronton et
+bordure décorés d'estampage, était accroché, incliné de telle sorte
+qu'il réflétait le bureau et la cheminée. Qu'elle trouvât sur son
+oreiller une position d'où son regard, en passant à travers la glace
+sans tain, irait jusqu'à ce miroir, et elle verrait ce que faisait son
+mari.
+
+Sans mouvements brusques qu'elle n'osait se permettre, cela lui fut
+assez facile, et alors elle l'aperçut écrivant.
+
+Comme son visage était sombre, comme sa main paraissait agitée ! De temps
+en temps, il s'arrêtait un court instant, pour reprendre aussitôt avec
+une décision et un emportement qui disaient la netteté de sa pensée,
+autant que la violence de son émotion. Quand elle le vit, sa lettre
+achevée, enfoncer sa tête entre ses mains, tout en lui trahissait une
+telle douleur, un anéantissement si désespéré, qu'elle ne respirait
+plus.
+
+A qui écrivait-il ? Qu'écrivait-il ? Cette lettre était donc bien
+terrible, qu'elle le bouleversait à ce point !
+
+Elle le vit aussi écrire l'adresse sur l'enveloppe, et à sa brièveté il
+lui sembla que c'était un simple nom, court comme le sien, formé
+seulement de quatre ou cinq lettres. Mais pourquoi lui écrivait-il,
+quand il n'avait que la porte à ouvrir pour être près d'elle ?
+
+Il y avait là une question qu'elle se sentait trop affolée pour
+résoudre, ou même pour examiner.
+
+D'ailleurs elle le suivait, et ne pouvait s'arrêter pour réfléchir, ni
+pour revenir en arrière.
+
+Quand il avait pris dans le tiroir du bureau une feuille de papier, sur
+laquelle elle voyait un timbre, il lui avait semblé que c'était le
+testament de son oncle Gaston ; mais le mouvement par lequel il l'alluma
+à la bougie et la déposa dans la cheminée fut si rapide, qu'elle ne put
+pas être certaine qu'elle ne se trompait pas ; une flamme claire reflétée
+par le miroir vint jusque dans sa chambre, dont elle perça l'obscurité
+pour deux ou trois secondes, et ce fut tout.
+
+Presque aussitôt il entrait et venait à elle : ce fut miracle qu'elle ne
+se trahit pas quand il l'embrassa, et qu'elle ne se jetât pas éperdue
+dans ses bras quand il prit place près d'elle.
+
+
+
+
+XI
+
+
+Déjà les bruits de la ville et du port commençaient confus dans le
+lointain, quand, brisé et anéanti par les émotions, il s'était endormi
+sur l'épaule d'Anie.
+
+Pendant plus d'une heure, elle était restée immobile, pour ne pas
+troubler ce lourd sommeil, si poignante que fût son angoisse de savoir
+ce qu'était le papier placé dans le buvard, à propos duquel son
+imagination affolée envisageait les choses les plus terribles, n'osant
+pas s'arrêter à celle-ci plutôt qu'à celle-là, mais n'osant pas
+davantage en rejeter aucune. Qu'elle pût se lever avant lui, elle
+verrait ce papier. Qu'au contraire il se levât le premier, elle
+resterait en proie à son anxiété.
+
+Cependant les vitres des fenêtres blanchissaient du côté de l'est, le
+ciel se rayait de bandes claires qui annonçaient l'approche du jour :
+encore quelques instants, et l'habitude allait le tirer de son sommeil à
+l'heure ordinaire.
+
+Il fit un mouvement ; elle crut qu'il s'éveillait, mais il abandonna
+seulement son épaule, et alors, avec précaution, elle put se laisser
+glisser à bas du lit.
+
+A pas étouffés, elle se dirigea vers le cabinet, dont la porte n'avait
+pas été refermée, et elle put la gagner sans qu'il bougeât. Vivement
+elle alla au bureau et prit la lettre dans le buvard. Mais le jour
+n'étant pas assez avancé pour qu'elle en pût lire la suscription, elle
+courut à la fenêtre, dont elle écarta le rideau.
+
+« Anie. »
+
+Elle ne s'était pas trompée : frémissant de la tête aux pieds sous la
+main froide du malheur qui venait de la saisir, elle coupa l'enveloppe
+avec une épingle qu'elle tira de ses cheveux.
+
+Elle poussa un cri, et, traversant en courant le cabinet ainsi que la
+chambre, elle vint au lit où elle s'abattit sur son mari qu'elle
+enveloppa de ses deux bras :
+
+— Mourir !
+
+Il la regarda hébété, puis, voyant la lettre qu'elle tenait dans sa
+main :
+
+— Tu as lu ?
+
+— Est-ce que je dormais ?
+
+— Puisque tu as lu, je n'ai rien à ajouter.
+
+— Tu es fou.
+
+— Hélas !
+
+— Mais cette fortune, tout ce que nous possédons, c'est à toi.
+
+— J'ai brûlé le testament.
+
+— Que ce soit toi, que ce soit nous, qu'importe qui paye ta dette !
+
+— Ton père ne doit rien.
+
+— Tu ne le connais pas ; mon père paiera comme tu paierais toi-même : ta
+mort n'acquitterait rien ; et, quand même elle te libérerait, crois-tu
+que nous voudrions de la fortune à ce prix ?
+
+— Je ne veux pas ruiner ton père, te ruiner toi-même.
+
+— Mais comprends donc que nous paierons : tu dois, nous devons ; cette
+fortune est la tienne, non la nôtre ; et fût-elle à nous qu'il en serait
+exactement de même. Tu dis que tu as réfléchi ! Mais non, tu n'as pas
+réfléchi ; sous un coup de désespoir tu as perdu la tête. Est-ce que nous
+pouvons avoir rien de plus précieux que ta vie ? Imagines-tu donc que si
+tu mourais je ne mourrais pas avec toi, ô mon bien-aimé !
+
+Tout en parlant avec une véhémence désordonnée, elle le pressait dans
+ses bras, ne s'interrompant que pour l'embrasser passionnément.
+
+— Tu dis que tu m'aimes, reprit-elle ; mais est-ce m'aimer que vouloir
+m'abandonner ? Est-ce que tout n'est pas préférable à la séparation, la
+ruine, la misère ! Qu'importe la misère ! Est-ce que je ne la connais
+pas ? Que serait ce repos dont tu parles ? Tu ne veux pas que je sois
+amoindrie par la faute de mon mari coupable ? En quoi serai-je amoindrie
+quand nous aurons payé ce que tu as perdu ?
+
+Cet élan le bouleversait, l'ébranlait.
+
+— Je ne peux rien demander à ton père, dit-il.
+
+— Toi non, mais moi. Je pars pour Ourteau. Dans cinq heures je suis de
+retour avec mon père. Ce soir tu paies.
+
+— Où veux-tu que ton père trouve cette somme ?
+
+— Je n'en sais rien, il la trouvera ; il empruntera ; il vendra.
+
+— Sa terre qu'il aime tant !
+
+— Sa terre n'a jamais été à lui ; elle est à toi.
+
+— Votre générosité, votre sacrifice, ne feraient-ils pas de moi le plus
+misérable des hommes ? Quel personnage serais-je dans le monde ?
+
+A ce mot, elle reprit courage et respira : puisqu'il envisageait
+l'avenir, c'est qu'il était touché.
+
+— Personne a-t-il été jamais déshonoré pour une dette de jeu qu'on paie ?
+Si ton honneur est sauf, qu'importe le reste ! Pourvu que nous soyons
+ensemble, tous les pays nous seront bons.
+
+Le temps pressait ; il fallait hâter les décisions : ce qui n'était
+possible avec une conscience chancelante et dévoyée que si elle prenait
+la direction de leur vie.
+
+— Je pars pour Ourteau, dit-elle, toi tu vas aller à ton bureau comme à
+l'ordinaire et en arrivant tu confesseras la vérité au général : dans une
+heure elle sera connue de toute la ville, mieux vaut encore qu'il
+apprenne la vérité de ta bouche, si fâcheux que puisse être pour toi cet
+aveu. Mais, avant que je parte, tu vas me jurer, tes lèvres sur les
+miennes, que je puis avoir confiance en toi.
+
+Rassurée par ce serment, autant que par l'étreinte toute pleine de
+reconnaissance, de promesse, et de remords avec laquelle il avait
+répondu à son adieu, elle partit pour Ourteau, en même temps qu'il se
+rendait à son bureau.
+
+A peine arrivé, son général le fit appeler ; il avait passé une mauvaise
+nuit et, pour s'en soulager, il éprouvait le besoin d'avoir quelqu'un à
+secouer.
+
+— Avez-vous été vous promener ce matin, vous ? dit-il.
+
+— Non, mon général.
+
+— Effectivement vous ne sentez pas le salin.
+
+— J'ai pourtant passé une partie de la nuit dehors, dit Sixte saisissant
+cette occasion.
+
+— Avec madame Sixte ? Drôle d'idée !
+
+— Non, mon général, tout seul ; et une nuit terrible pour moi.
+
+— Ah ! bah !
+
+Immédiatement Sixte raconta ce qui s'était passé, sans rien atténuer.
+
+— Deux cent soixante-seize mille francs ! s'écria le général. Êtes-vous
+fou ?
+
+— Je l'ai été.
+
+— Et après ? Payez-vous ou ne payez-vous pas ?
+
+— Ma femme, qui vient de partir pour Ourteau, affirme que son père
+paiera.
+
+Le général s'était levé et, dans un accès de colère, il arpentait son
+cabinet en traînant la jambe.
+
+— Un officier attaché à ma personne ! grognait-il.
+
+Il s'arrêta devant Sixte :
+
+— Et maintenant, dit-il, que comptez-vous faire ?
+
+— Disparaître, mon général, si vous voulez me rendre ma liberté.
+
+— Votre liberté ! Je vous la fouts. On n'a jamais vu ça. Deux cent
+soixante-seize mille francs et soixante-cinq mille en plus ! Mais c'est
+idiot !
+
+Puis, sentant la colère le gagner alors que la colère lui était
+défendue, il renvoya Sixte :
+
+— Allez faire votre besogne, monsieur.
+
+Mais, au bout d'un quart d'heure, il l'appela de nouveau : il paraissait
+calmé.
+
+— Êtes-vous en état d'écouter un bon conseil ? dit-il. Partez pour le
+Tonkin. Mon frère est désigné pour un commandement là-bas ; s'il n'a
+personne, il voudra peut-être bien vous emmener. Dans deux ans, quand
+vous reviendrez, tout sera fini. Envoyez-lui une dépêche dans ce sens.
+
+— Cette dernière preuve d'intérêt que vous me donnez me touche au cœur.
+
+— C'est égal ; je ne comprendrai jamais que, quand tant de pauvres
+diables s'exterminent à faire leur vie, il y ait des gens heureux qui
+prennent plaisir à défaire la leur.
+
+Pendant ce temps, Anie courait sur la route d'Ourteau, pressant son
+cocher ; quand elle arriva, son père et sa mère virent à sa physionomie
+crispée qu'ils devaient se préparer à un coup cruel.
+
+Tout de suite, elle expliqua ce qui l'amenait, son père écoutant
+accablé, sa mère l'interrompant par des exclamations indignées.
+
+— Est-ce que ton mari s'imagine, s'écria madame Barincq, que nous allons
+encore payer cette somme et nous réduire à la misère pour lui ?
+
+Alors elle raconta l'histoire du testament de Gaston : comment Sixte
+l'avait trouvé ; pourquoi il n'avait pas voulu le produire ; comment il
+l'avait brûlé.
+
+— C'est donc son argent qu'il a perdu, dit-elle en s'adressant à sa
+mère.
+
+Mais celle-ci ne se rendit pas :
+
+— Qui prouve que ce testament était bon ? dit-elle.
+
+Sur cette réplique, son mari intervint :
+
+— Il est évident, dit-il, que le testament est celui que Gaston avait
+déposé entre les mains de Rébénacq, et qu'il était parfaitement valable.
+
+— Valable ou non, il n'existe plus.
+
+— Pour les autres sans doute, mais pas pour nous.
+
+— Tu paieras !
+
+— Quel moyen de faire autrement ?
+
+— Ruinée une fois encore ! Que ne suis-je morte avant !
+
+Ce n'était pas tout de vouloir payer, il fallait savoir où et comment
+trouver l'argent nécessaire. Le père et la fille s'en allèrent chez
+Rébénacq ; mais, quand le notaire eut entendu le récit d'Anie, il leva au
+ciel des bras désespérés.
+
+— Je ne vois pas, dit-il, qui consentirait à prêter deux cent
+soixante-seize mille francs sur la terre d'Ourteau, déjà hypothéquée
+pour cent dix mille.
+
+— Mais elle vaut plus d'un million, dit Anie.
+
+— Ça dépend pour qui, et ça dépend aussi du moment. Considérez d'autre
+part que la propriété est en transformation ; que les travaux entrepris
+sont à leur début, qu'ils ne donneront leurs résultats que dans
+plusieurs années ; et que, pour bien des gens, ils ont enlevé au moins la
+moitié de sa valeur à la terre. Ce langage que je vous tiens, c'est
+celui des prêteurs. Sans doute nous aurons des objections à leur
+opposer ; mais comment seront-elles accueillies ? En tout cas, je n'ai pas
+prêteur pour pareille somme, et dans ces conditions.
+
+— Ne pouvez-vous pas trouver ce prêteur chez un autre notaire ? demanda
+Anie.
+
+— Nous rencontrerons partout les objections que je viens de vous
+présenter ; mais enfin, nous pouvons voir à Bayonne.
+
+— Je vous emmène avec mon père.
+
+Rébénacq hésita, puis il finit par se rendre.
+
+Il était une heure de l'après-midi quand ils arrivèrent à Bayonne, et
+quatre heures quand Barincq eut vu avec Rébénacq les sept notaires de la
+ville : quatre refusaient nettement l'affaire, trois demandaient du
+temps ; il convenait de prendre des renseignements, de se livrer à des
+estimations.
+
+— Je n'avais pas grand espoir, dit Barincq, mais c'était un devoir de
+tenter l'expérience. Maintenant il ne nous reste plus qu'une démarche,
+et il faut la faire, si douloureuse qu'elle soit pour moi : voir M.
+d'Arjuzanx, qui certainement doit être chez lui, puisqu'il attend Sixte ;
+allons à Biarritz.
+
+En effet, le baron était chez lui, et tout de suite il reçut Barincq et
+Rébénacq.
+
+— Ce n'est pas au nom de mon gendre que je me présente, dit Barincq,
+c'est en mon nom personnel, mais en me substituant à lui.
+
+Le baron resta impassible, dans l'attitude froide et hautaine qu'il
+avait prise.
+
+— C'est donc comme votre débiteur de la somme totale de trois cent
+quarante-un mille francs que je viens vous demander quels arrangements
+il vous convient de prendre pour le paiement de cette somme.
+
+— Des arrangements !
+
+— Toutes les garanties vous seront offertes, dit Rébénacq, voulant venir
+en aide à son vieux camarade, dont l'émotion faisait pitié.
+
+— Et j'ajoute, continua Barincq, que les délais que vous fixerez seront
+acceptés d'avance, à la condition qu'ils seront raisonnablement
+échelonnés.
+
+— Vous êtes homme d'affaires, monsieur, dit d'Arjuzanx avec hauteur.
+
+— Je l'ai été.
+
+— Et c'est une affaire que vous me proposez, une bonne affaire, puisque
+vous, riche propriétaire, vous vous substituez à votre gendre qui n'a
+rien, et faites vôtre sa dette.
+
+Il y eut une pause qui obligea Barincq à répondre :
+
+— Parfaitement, je la fais mienne et m'en reconnais seul débiteur.
+
+D'Arjuzanx, qui s'était assis, se leva.
+
+— Eh bien, monsieur, je ne fais pas d'affaires ; il s'agit d'une dette de
+jeu, qui se paye dans les vingt-quatre heures, non d'une dette ordinaire
+pour laquelle on peut conclure des arrangements devant notaires. Je ne
+vous accepte donc pas comme débiteur ; je garde celui que j'ai.
+
+— Vous venez de reconnaître qu'il est sans fortune.
+
+— Justement, et c'est pour cela que je tiens à lui, ce qui vous
+prouvera que je ne suis pas l'homme d'argent que vous pouvez croire.
+Votre gendre a trahi ma confiance, notre camaraderie, notre amitié. Il
+m'a pris la femme que j'aimais. Je lui prends son honneur. Et nous ne
+sommes pas quittes.
+
+Quand Barincq et Rébénacq furent descendus dans la rue, ils marchèrent
+longtemps côte à côte sans échanger un seul mot.
+
+— Quel homme ! dit tout à coup le notaire.
+
+— Et il aurait pu être le mari de ma fille ! Si coupable que soit le
+malheureux Sixte, au moins a-t-il du cœur.
+
+Ils arrivaient au chemin de fer.
+
+— C'est égal, dit Barincq, pour un homme qui toute sa vie n'a pensé
+qu'au bonheur des siens, j'ai bien mal fait leurs affaires et les
+miennes.
+
+— Et maintenant ?
+
+— Maintenant, il ne nous reste qu'à vendre Ourteau.
+
+— Mais à cette saison, dans ces conditions, ce sera un désastre.
+
+— Eh bien, ce sera un désastre.
+
+— Mon pauvre ami !
+
+— Oui, le sacrifice sera dur ; j'aimais cette terre d'un amour de
+vieillard, j'avais mis sur elle mes derniers espoirs ; mais je dois me
+dire qu'en réalité je n'en ai jamais été propriétaire, et que, si le
+testament avait été produit en temps, tout cela ne serait pas arrivé : je
+ne me serais pas installé à Ourteau, je n'aurais pas entrepris ces
+travaux ; M. d'Arjuzanx n'aurait pas pensé à me demander Anie ; Sixte ne
+l'aurait pas épousée, et, aujourd'hui, je ne tomberais pas lourdement
+d'une position fortunée dans la misère.
+
+
+
+
+XII
+
+
+La demie après six heures allait sonner au cartel des bureaux de
+l'_Office cosmopolitain_, et Barnabé, dans l'embrasure d'une fenêtre,
+guettait au loin sur le boulevard l'arrivée de l'omnibus du chemin de
+fer de Vincennes.
+
+A ce moment le directeur, M. Chaberton, sortit de son cabinet,
+accompagné d'un client, et dans leurs cages, derrière leurs grillages,
+tous les employés se plongèrent instantanément dans le travail.
+
+— Barnabé, guettez l'omnibus, dit M. Chaberton.
+
+— On ne le voit pas encore.
+
+— Puisque nous avons quelques minutes, dit le client suppliant,
+laissez-moi vous expliquer...
+
+Mais M. Chaberton, sans écouter, alla à l'un des grillages :
+
+— Monsieur Spring, que vos patentes anglaises pour l'affaire Roux soient
+prêtes demain matin, dit-il.
+
+— Elles le seront, monsieur.
+
+Il s'adressa à un autre guichet :
+
+— Monsieur Morisset, vous préparerez demain, en arrivant, un état des
+frais Ardant.
+
+— Oui, monsieur.
+
+— Un point très important à noter, continuait le client...
+
+Mais M. Chaberton, qui n'avait pas d'oreilles pour ces recommandations
+de la dernière heure, continuait sa tournée devant les cages de ses
+employés.
+
+— Monsieur Barincq, dit-il, votre bois est-il terminé ?
+
+— Il le sera dans une demi-heure.
+
+— Pas trop de sécheresse, je vous prie, du chic, soyons dans le
+mouvement.
+
+Barnabé fit un pas en avant :
+
+— L'omnibus, dit-il.
+
+M. Chaberton jeta son pardessus sur son épaule, fit passer sa canne de
+dessous son bras dans sa main, et se dirigea vers la sortie, suivi du
+client décidé à ne pas le lâcher.
+
+Une fois qu'il eut tiré la porte, un brouhaha s'éleva dans les bureaux,
+et, immédiatement, Spring sortit d'un tiroir une lampe à alcool qu'il
+alluma.
+
+— On voit que c'est aujourd'hui mardi, dit Belmanières, voilà les
+saletés anglaises qui commencent.
+
+— On voit que c'est aujourd'hui comme tous les jours, répondit Spring,
+les grossièretés de M. Belmanières continuent.
+
+Contrairement à la coutume, Belmanières ne se fâcha pas.
+
+— Cela prouve, dit-il d'un air bonhomme, que les habitudes ne sont pas
+comme la vie ; la vie est variée, les habitudes sont monotones. Je suis
+grossier aujourd'hui comme hier, comme il y a six mois, et M. Barincq,
+au lieu de jouer au gentilhomme campagnard comme il y a six mois,
+dessine des bois pour l'_Office cosmopolitain_, où il a été bien heureux
+de retrouver sa place.
+
+— Ne mêlez donc pas M. Barincq à vos sornettes, répliqua le caissier
+avec autorité.
+
+— Ce que je dis là n'a rien de désagréable pour M. Barincq, continua
+Belmanières sortant de sa cage, au contraire. Et je proclame tout haut
+qu'un homme de soixante ans qui se trouve tout à coup ruiné, et qui a
+l'énergie de se remettre au travail, sans se plaindre, a mon estime. Si
+j'ai blagué autrefois M. Barincq, je n'en ai aucune envie aujourd'hui,
+et, puisque l'occasion se présente de lui dire ce que je pense, je le
+dis. Voilà comme je suis, moi ; je dis ce que je pense, tout ce que je
+pense franchement, et je me fiche de ceux qui ne sont pas contents. Vous
+entendez, monsieur Morisette, je m'en fiche, je m'en contrefiche.
+
+Il criait cela devant la cage du caissier d'un air provocateur ; la porte
+d'entrée en s'ouvrant le fit taire.
+
+— Mister Barincq ? dit une voix à l'accent étranger.
+
+— Il est ici, répondit Barnabé en amenant celui qui venait d'entrer
+devant le grillage de Barincq.
+
+— Do you speak english ?
+
+— Monsieur Spring ! appela Barincq.
+
+A regret M. Spring souffla sa lampe et s'approcha ; alors un dialogue en
+anglais s'engagea entre lui et l'étranger.
+
+— Ce gentleman, traduisit Spring, dit qu'il a vu au Salon deux tableaux
+signés Anie qui lui ont plu et qu'il est disposé à les acheter ; ayant
+trouvé votre adresse au _Cosmopolitain_ dans le livret, il désire savoir
+le prix de ces tableaux.
+
+— Mille francs, dit Barincq.
+
+— Ce gentleman dit, continua Spring, qu'il les prend tous les deux pour
+quinze cents francs si vous voulez ; et que si madame Anie a d'autres
+tableaux du même genre, c'est-à-dire représentant des paysages du même
+pays, dans la même coloration claire, il les achètera peut-être ; il
+demande à les voir.
+
+— Expliquez à ce gentleman, répondit Barincq, qu'il peut venir demain et
+après-demain à Montmartre, rue de l'Abreuvoir, et donnez-lui
+l'itinéraire à suivre pour arriver rue de l'Abreuvoir.
+
+Sans en demander davantage l'amateur tendit sa carte à Spring et s'en
+alla :
+
+ « CHARLES HALIFAX »
+ 75, Trimountain Str. Boston.
+
+Barincq n'eut pas le temps de recevoir les félicitations de ses
+collègues, pressé qu'il était d'achever son bois pour porter cette bonne
+nouvelle rue de l'Abreuvoir.
+
+Lorsqu'il entra dans l'atelier où sa femme et sa fille étaient réunies,
+Anie vit tout de suite à sa physionomie qu'il était arrivé quelque chose
+d'heureux.
+
+— Qu'est-ce qu'il y a ? demanda-t-elle.
+
+Il raconta la visite de l'Américain.
+
+— Hé ! hé ! dit Anie.
+
+— Hé ! hé ! répondit Barincq comme un écho.
+
+— Quinze cents francs !
+
+Et, se regardant, ils se mirent à rire l'un et l'autre.
+
+— Hé ! hé !
+
+— Hé ! hé !
+
+Madame Barincq n'avait pas pris part à cette scène d'allégresse.
+
+— Je vous admire de pouvoir rire, dit-elle.
+
+— Il me semble qu'il y a de quoi, dit Barincq.
+
+— Est-ce que tu n'es pas heureuse de ce succès pour Ourteau ? dit Anie.
+
+— Qu'on ne me parle jamais d'Ourteau, s'écria madame Barincq.
+
+— Sois donc plus juste, maman. C'est à Ourteau que je dois un mari que
+j'aime. C'est Ourteau qui m'a appris à voir. Sans Ourteau, je me
+fabriquerais de jolies robes en papier pour pêcher un mari que je ne
+trouverais pas. Et sans Ourteau je continuerais à peindre des tableaux
+d'après la méthode de l'atelier... que les Américains n'achèteraient
+pas. Si je suis heureuse, si j'ai aux mains un outil qui nous fera tous
+vivre, en attendant que Sixte revienne glorieux, cela ne vaut-il pas la
+fortune ?
+
+
+
+
+FIN
+
+
+
+
+NOTICE SUR « ANIE »
+
+
+Il y a quarante ans, c'était une banalité de la conversation courante de
+parler du désintéressement des savants et des artistes, comme aussi de
+leur incapacité pour les affaires ; et même cette banalité, basée sur
+l'observation journalière, pouvait s'étendre jusqu'aux médecins et aux
+avocats : les savants, des alchimistes cocasses dans leur allure falote ;
+les artistes, des Cabrions. Déjà, il est vrai, Balzac avait, à côté de
+Joseph Bridau, de Schinner, de Léon de Lora, placé Pierre Grassou qui
+annonçait un dangereux précurseur ; mais la tradition n'était point
+encore entamée.
+
+Elle ne tarda pas à l'être, car l'alchimiste et le rapin disparaissaient
+tous les jours ; et déjà quand je préparais mon roman : _Une bonne
+affaire_, qui est l'histoire d'un savant exploité et égorgé par des gens
+d'affaires, je pouvais voir que si ce type était encore vrai, les gens
+d'affaires exploités par les savants n'étaient cependant pas rares.
+
+Le temps avait marché, les mœurs s'étaient transformées, et on était
+loin du temps où mon père, qui en avait été témoin, me racontait ce
+trait de Berryer : venu à Rouen pour défendre devant les assises un
+cultivateur de notre pays, Berryer remettait comme dot à la fille de
+celui dont il avait obtenu l'acquittement, ses dix mille francs
+d'honoraires, et Berryer n'était pas riche ; car, l'eût-il été, cette
+somme, alors considérable, eût vraisemblablement rejoint la fortune
+amassée.
+
+Loin aussi était le temps où je vivais chez une sorte de savant qui
+était un de ces types du monde universitaire aussi communs à cette
+époque qu'ils sont rares aujourd'hui, chez qui l'indifférence des choses
+de l'argent n'avait pour égale que l'ignorance la plus complète de la
+vie pratique ; si bien qu'avant de sortir il devait être passé en revue
+par sa femme pour qu'elle vît s'il n'était point chaussé d'une pantoufle
+et d'un soulier, ou s'il n'avait point mis son gilet de flanelle
+par-dessus la chemise, endossée elle-même par-dessus un premier gilet
+qu'il avait oublié d'ôter.
+
+Enfin, loin aussi était le temps où, commençant à avoir des relations
+dans le monde des peintres et des statuaires, c'était à peine si j'en
+trouvais un — parmi les peintres — qui eût les allures d'un monsieur
+distingué ou d'un club-man, et fût entendu aux affaires, tandis que
+nombreux au contraire étaient encore les artistes naïfs, candides,
+dédaigneux de l'argent, qui continuaient ces maîtres anciens qu'a si
+bien caractérisés André Lemoyne en disant d'eux :
+
+ Ils avaient travaillé simplement pour la gloire.
+
+Les affaires, ils en prenaient bien souci vraiment, et, sans faire rire
+personne, le père Signol, que sa _Femme adultère_ a fait entrer à
+l'Institut, pouvait dire à un candidat : « Je ne vote jamais pour ceux qui
+gagnent de l'argent. »
+
+Insuffisant, incomplet était donc mon savant d'_Une bonne affaire_, et
+il m'en fallait un autre qui fût de notre temps ; car c'est une nécessité
+pour un romancier qui marche avec son époque et veut se renouveler, se
+compléter, de ne point s'en tenir, dans son âge mûr, aux personnages de
+sa jeunesse, qu'il a pu peindre vrais à ce moment, mais qui ne le sont
+plus par cela seul que les mœurs se sont transformées.
+
+Je cherchais mon savant nouvelle manière, lorsqu'un jour, en me rendant
+au laboratoire de mon camarade Georges Pouchet, je vis dans une cour des
+palefreniers et des cochers occupés à panser des chevaux et à nettoyer
+des voitures qui, par leur élégance, étaient si peu en situation dans
+ce quartier que, tout en bavardant avec Pouchet, je lui demandai à qui
+appartenaient ces équipages.
+
+— A Sauval.
+
+— Le professeur ?
+
+— Lui-même.
+
+J'eus le pressentiment que je pouvais trouver en lui quelques-uns des
+traits principaux qu'il me fallait pour mon personnage. Je l'étudiai et
+l'introduisis dans _Anie_. Un critique, parlant de Sauval, dit que ce
+type est plus commun qu'on ne pense, et, faisant allusion à celui de la
+réalité, il ajouta : « J'ai pris mes informations sur les personnes, je le
+connais même personnellement depuis ma lecture d'_Anie_, et il
+paraîtrait, — ma conviction est faite, — que justement il ne rentrerait
+pas dans la catégorie précitée, et que ce savant serait au contraire un
+lutteur, un généreux et un prodigue. »
+
+Que le Sauval de mon roman ne soit pas la reproduction exacte et fidèle
+du vrai Sauval, cela est parfaitement juste ; je suis le premier à le
+reconnaître, et même je suis satisfait que cela ait été dit. Je me suis
+déjà plus d'une fois expliqué là-dessus dans ces notices : je fais des
+romans, non des photographies ; et quand j'étudie un personnage rencontré
+dans la vie courante, ce n'est point la vérité du portrait que je
+recherche, c'est celle du roman, agissant en cela comme le peintre ou le
+statuaire qui travaille d'après le modèle vivant, non pour le copier,
+mais pour s'en inspirer. Sauval m'a fourni des traits du savant dans le
+train ; je ne l'ai pas copié, pas plus que dans aucun de mes romans je
+n'ai copié ou photographié un seul des acteurs que j'ai mis en scène. Il
+y a une vérité d'art, plus haute et plus vraie que celle de la réalité.
+C'est celle-là que j'ai poursuivie. « Ce n'est pas avec sa femme qu'on
+fait une Jeanne d'Arc », me disait un jour Chapu ; et cependant, pour
+toutes les Jeanne d'Arc, il y a eu la pose d'un modèle vivant.
+
+
+H. M.
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Anie, by Hector Malot
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ANIE ***
+
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+works. See paragraph 1.E below.
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+received the work on a physical medium, you must return the medium with
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+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
+download any of these eBooks directly, rather than using the regular
+search system you may utilize the following addresses and just
+download by the etext year.
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+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
+
+An alternative method of locating eBooks:
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+
+
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Binary files differ