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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/12284-0.txt b/12284-0.txt new file mode 100644 index 0000000..a05ac1d --- /dev/null +++ b/12284-0.txt @@ -0,0 +1,11231 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12284 *** + +ANIE + +PAR + +HECTOR MALOT + + + + +PARIS + + + + +PREMIÈRE PARTIE + + +Au balcon d'une maison du boulevard Bonne-Nouvelle, en hautes et larges +lettres dorées, on lit : _Office cosmopolitain des inventeurs_ ; et sur +deux écussons en cuivre appliqués contre la porte qui, au premier étage +de cette maison, donne entrée dans les bureaux, cette enseigne se trouve +répétée avec l'énumération des affaires que traite l'office : _« Obtention +et vente de brevets d'invention en France et à l'étranger ; attaque et +défense des brevets en tous pays ; recherches d'antériorités ; dessins +industriels ; le Cosmopolitain, journal hebdomadaire illustré : M. +Chaberton, directeur. »_ + +Qu'on tourne le bouton de cette porte, ainsi qu'une inscription invite à +le faire, et l'on est dans une vaste pièce partagée par cages grillées, +que divise un couloir central conduisant au cabinet du directeur ; un +tapis en caoutchouc (B.S.G.D.G.) va d'un bout à l'autre de ce couloir, +et par son amincissement il dit, sans qu'il soit besoin d'autres +indications, que nombreux sont ceux qui, happés par les engrenages du +brevet d'invention, engagés dans ses laminoirs, passent et repassent par +ce chemin de douleurs, sans pouvoir s'en échapper, et reviennent là +chaque jour jusqu'à ce qu'ils soient hachés, broyés, réduits en pâte et +qu'on ait exprimé d'eux, au moyen de traitements perfectionnés, tout ce +qui a une valeur quelconque, argent ou idée. Tant qu'il lui reste un +souffle la victime crie, se débat, lutte, et aux guichets des cages +derrière lesquels les employés se tiennent impassibles, ce sont des +explications, des supplications ou des reproches qui n'en finissent pas ; +puis l'épuisement arrive ; mais celle qui disparaît est remplacée par une +autre qui subit les mêmes épreuves avec les mêmes plaintes, les mêmes +souffrances, la même fin, et celle-là par d'autres encore. + +En général les clients du matin n'appartiennent pas à la même catégorie +que ceux du milieu de la journée ou du soir. + +A la première heure, souvent avant que Barnabé, le garçon de bureau, ait +ouvert la porte et fait le ménage, arrivent les fiévreux, les inquiets, +ceux que l'engrenage a déjà saisis et ne lâchera plus ; de la période des +grandes espérances ils sont entrés dans celle des difficultés et des +procès ; ils apportent des renseignements décisifs pour leur affaire qui +dure depuis des mois, des années, et va faire un grand pas ce jour-là ; +ou bien c'est une nouvelle provision pour laquelle ils sont en retard et +qu'ils ont pu enfin se procurer le matin même par un dernier sacrifice ; +et, en attendant l'arrivée des employés ou du directeur, ils content +leurs douleurs et leurs angoisses à Barnabé qui les enveloppe de flots +de poussière soulevés par son balai. + +Puis, après ceux-là, c'est l'heure de ceux qui, pour la première fois, +tournent le bouton de l'office ; vaguement ils savent que les brevets ou +les marques de fabrique doivent protéger leur invention, ou assurer +ainsi la propriété de ses produits ; et ils viennent pour qu'on éclaire +leur ignorance. Que faut-il faire ? Ils ont toutes les confiances, toutes +les audaces, portés qu'ils sont sur les ailes de la fortune ou de la +gloire. Ne sont-ils pas sûrs de révolutionner le monde avec leur +invention, qui va les enrichir, en même temps qu'elle enrichira tous +ceux qui y toucheront ? Et les millions roulent, montent, s'entassent, +éblouissants, vertigineux. + +— S'il faut prendre un brevet en Angleterre ? dit M. Chaberton répondant +à leurs questions ; non seulement en Angleterre, mais aussi en Italie, en +Espagne, en Allemagne, en Europe, en Asie, en Amérique, partout où la +législation protectrice des brevets a pénétré. Sans doute la dépense +peut être gênante, alors surtout qu'on s'est épuisé dans de coûteux +essais ; mais ce n'est pas quand on touche au succès qu'on va le laisser +échapper. + +Et, sortant de son cabinet, M. Chaberton amène lui-même dans ses bureaux +ce nouveau client pour le confier à celui des employés qui guidera ses +pas dans la voie de la prise et de l'exploitation d'un brevet. + +— Voyez Mr Barincq ! Voyez Mr Spring ! Voyez Mr Jugu. + +Et le client admis dans la cage de celui à qui on le confie s'intéresse, +ravi, à voir Mr Barincq, le dessinateur de l'office, traduire sur le +papier les idées plus ou moins vagues qu'il lui explique, ou Mr Spring +préparer devant lui les pièces si importantes des patentes anglaises ; +car, dans l'_Office cosmopolitain_, on opère sous l'œil du client ; +c'est même là une des spécialités de la maison, grâce à Mr Spring qui +écrit avec une égale facilité le français, l'anglais, l'allemand, +l'italien, l'espagnol, ayant roulé par tous les pays avant de venir +échouer boulevard Bonne-Nouvelle ; et aussi, grâce à Mr Barincq qui sait +en quelques coups de crayon bâtir un rapide croquis. + +Après une journée bien remplie qui n'avait guère permis aux employés de +respirer, les bureaux commençaient à se vider ; il était six heures +vingt-cinq minutes, et les clients qui tenaient à voir Mr Chaberton +lui-même savaient par expérience que, quand la demie sonnerait, il +sortirait de son cabinet, sans qu'aucune considération pût le retenir +une minute de plus, ayant à prendre au passage l'omnibus du chemin de +fer pour s'en aller à Champigny, où, hiver comme été, il habite une +vaste propriété dans laquelle s'engloutit le plus gros de ses bénéfices. + +Bien que la besogne du jour fût partout achevée, et que Barnabé fût déjà +revenu de la poste où il avait été porter le courrier, les employés, +derrière leurs grillages, paraissaient tous appliqués au travail : le +patron allait passer en jetant de chaque côté des regards circulaires, +et il ne fallait pas qu'il pût s'imaginer qu'on ne ferait rien après son +départ. + +Quand le coup de la demie frappa, il ouvrit la porte de son cabinet, et +apparut coiffé d'un chapeau rond, portant sur le bras un pardessus dont +la boutonnière était décorée d'une rosette multicolore, sa canne à la +main ; un client misérablement vêtu le suivait et le suppliait. + +— Barnabé, guettez l'omnibus, dit M. Chaberton. + +— C'est ce que je fais, monsieur. + +En effet, posté dans l'embrasure d'une fenêtre, le garçon de bureau ne +quittait pas des yeux la chaussée, qu'il découvrait au loin jusqu'à la +descente du boulevard Montmartre, son regard passant librement à travers +les branches des marronniers et des paulownias qui commençaient à peine +à bourgeonner. + +Cependant le client, sans lâcher M. Chaberton, manœuvrait de façon à +lui barrer le passage. + +— Tâchez donc, disait-il, de m'obtenir cinq mille francs de MM. +Strifler ; ils gagnent plus de cinq cent mille francs par an avec mes +brevets ; ils peuvent bien faire cela pour celui qui les leur a vendus. + +— Ils répondent qu'ils ont fait plus qu'ils ne devaient. + +— Ce n'est pas à vous qu'ils peuvent dire cela ; vous qui avez vu comme +ils m'ont saigné à blanc ; qu'ils m'abandonnent ces cinq mille francs, et +je renonce à toute autre réclamation ; c'est plus d'un million que je +sacrifie. + +— Monsieur Barincq, interrompit le directeur, où en est votre bois pour +le journal ? + +— J'avance, monsieur. + +— Il faut qu'il soit fini ce soir. + +— Je ne partirai pas sans qu'il soit terminé. + +— Je compte sur vous. + +— Avec ces cinq mille francs, continuait le client, j'achève mon +appareil calorimétrique, qui sera certainement la plus importante de mes +inventions ; son influence sur les progrès de notre artillerie peut être +considérable : ce n'est pas seulement un intérêt égoïste qui est en jeu, +le mien, que vous m'avez toujours vu prêt à sacrifier, c'est aussi un +intérêt patriotique. + +— Vous vous ferez sauter, mon pauvre monsieur Rufin, avec vos +expériences sur les pressions des explosifs en vases clos. + +— C'est bien de cela que j'ai souci ! + +— L'omnibus ! cria le garçon de bureau. + +Mr Chaberton se dirigea vivement vers la porte, accompagné de son +client, et le silence s'établit dans les bureaux, comme si les employés +attendaient un retour possible, quelque invraisemblable qu'il fût. + +— Emballé, le patron ! cria Barnabé resté à la fenêtre. + +Mais tout à coup il poussa un cri de surprise. + +— Qu'est-ce qu'il y a ? + +— Le vieux Rufin monte avec lui pour le raser jusqu'à la gare. + +Alors, instantanément, au silence succéda un brouhaha de voix et un +tapage de pas, que dominait le chant du coq, poussé à plein gosier par +l'employé chargé de la correspondance. + +— Taisez-vous donc, monsieur Belmanières, dit le caissier en venant sur +le seuil de la pièce qu'il occupait seul, on ne s'entend pas. + +— Tant mieux pour vous. + +— Parce que ? demanda le caissier qui était un personnage grave, mais +simple et bon enfant. + +— Parce que, mon cher monsieur Morisette, si vous dîtes des bêtises, +comme cela vous arrive quelquefois, on ne se fichera pas de vous. + +Morisette resta un moment interloqué, se demandant évidemment s'il +convenait de se fâcher, et cherchant une réplique. + +— Ah ! que vous êtes vraiment le bien nommé, dit-il enfin après un temps +assez long de réflexion. + +C'était précisément parce qu'il s'appelait Belmanières que l'employé de +la correspondance affectait l'insolence avec ses camarades, cherchant en +toute occasion et sans motif à les blesser, afin qu'ils n'eussent pas la +pensée de faire allusion à son nom, dont le ridicule ne lui laissait pas +une minute de sécurité ; un autre que lui fût peut-être arrivé à ce +résultat avec de la douceur et de l'adresse, mais étant naturellement +grincheux, malveillant et brutal, il n'avait trouvé comme moyen de se +protéger que la grossièreté ; la réplique du caissier l'exaspéra d'autant +plus qu'elle fut saluée par un éclat de rire général auquel Spring seul +ne prit pas part. + +Mais l'amitié ou la bienveillance n'était pour rien dans cette +abstention, et si Spring ne riait pas comme ses camarades de la réponse +de Morisette, et surtout de la mine furieuse de Belmanières, c'est qu'il +était absorbé dans une besogne dont rien ne pouvait le distraire. A +peine le patron avait-il été emballé dans l'omnibus, comme disait +Barnabé, que Spring, ouvrant vivement un tiroir de son bureau, en avait +tiré tout un attirail de cuisine : une lampe à alcool, un petit plat en +fer battu, une fiole d'huile, du sel, du poivre, une côtelette de porc +frais enveloppée dans du papier et un morceau de pain ; la lampe allumée, +il avait posé dessus son plat après avoir versé dedans un peu d'huile, +et maintenant il attendait qu'elle fût chaude pour y tremper sa +côtelette ; que lui importait ce qui se disait et se faisait autour de +lui ? Il était tout à son dîner. + +Ce fut sur lui que Belmanières voulut passer sa colère. + +— Encore les malpropretés anglaises qui commencent, dit-il en venant +appuyer son front contre le grillage de Spring. + +— Ce n'était pas des _malpropretais_, dit celui-ci froidement avec son +accent anglais. + +— Pour le nez à _vo_, répondit Belmanières en imitant un instant cet +accent, mais pour le nez à _moa_ ; et je dis qu'il est insupportable que +le mardi et le vendredi vous nous infectiez de votre sale cuisine. + +— Vous savez bien que le mardi et le vendredi je ne peux pas rentrer +dîner chez moi, puisque je travaille dans ce quartier. + +— Vous ne pouvez pas dîner comme tout le monde au restaurant ? + +— _No_. + +L'énergie de cette réplique contrastait avec l'apparente insignifiance +de la question de Belmanières, et elle expliquait tout un côté des +habitudes mystérieuses de Spring obsédé par une manie qui lui faisait +croire que la police russe voulait l'empoisonner. Pourquoi ? Pourquoi la +police russe poursuivait-elle un sujet anglais ? Personne n'en savait +rien. Rares étaient ceux à qui il avait fait des confidences à ce sujet, +et jamais elles n'avaient été jusqu'à expliquer les causes de la +persécution dont il était victime ; mais enfin cette persécution, +évidente pour lui, l'obligeait à toutes sortes de précautions. C'était +pour lui échapper qu'il avait successivement fui tous les pays qu'il +avait habités : Odessa, Gènes, Malaga, San-Francisco, Rotterdam, +Melbourne, Le Caire, et que maintenant à Paris il déménageait tous les +mois pour dépister les mouchards, passant de Montrouge à Charonne, des +Ternes, à la Maison-Blanche. Et c'était aussi parce qu'il se sentait +enveloppé par cette surveillance, qu'il ne mangeait que les aliments +qu'il avait lui-même préparés, convaincu que s'il entrait dans un +restaurant, un agent acharné à sa poursuite trouverait moyen de jeter +dans son assiette ou dans son verre une goutte de ces poisons terribles +dont les gouvernements ont le secret. + +— Savez-vous seulement pourquoi vous ne pouvez pas dîner au restaurant ? +demanda Belmanières pour exaspérer Spring. + +— Je sais ce que je sais. + +— Alors, vous savez que vous êtes toqué. + +— Laissez-moi tranquille, je ne vous parle pas. + +Une voix sortit de la cage située près de la porte, celle de Barincq : + +— Mr Spring a raison, chacun ses idées. + +— Quand elles sont cocasses, on peut bien en rire sans doute. + +— Riez-en tout bas. + +— Ne perdez donc pas votre temps à faire le Don Quichotte gascon ; vous +n'aurez pas fini votre bois et vous arriverez en retard à votre soirée. + +Abandonnant la cage de Spring, Belmanières vint se camper au milieu du +passage : + +— Dites donc, messieurs, vous savez que c'est aujourd'hui que Mr Barincq +donne à danser dans les salons de la rue de l'Abreuvoir ? Une soirée +dansante rue de l'Abreuvoir, à Montmartre, dans les salons de Mr +Barincq, autrefois inventeur de son métier, présentement dessinateur de +l'office Chaberton, en voilà encore une idée cocasse : « Mr et Mme Barincq +de Saint-Christeau prient M*** de leur faire l'honneur de venir passer +la soirée chez eux le mardi 4 avril à 9 heures. On dansera. » Non, vous +savez, ce que c'est drôle ; c'est à se rouler. + +— Roulez-vous, dit le caissier, nous serons tous bien aises de voir ça ; +ne vous gênez pas. + +— Barnabé, balayez donc une place pour que M. Belmanières puisse se +rouler. + +— Pourquoi ne nous avez-vous pas invités ? demanda Belmanières sans +répondre directement. + +— On ne pouvait pas vous inviter, vous ? répondit l'employé au +contentieux qui jusque-là n'avait rien dit, occupé qu'il était à cirer +ses souliers. + +— Parce que, monsieur Jugu ? + +— Parce que pour aller dans le monde il faut certaines manières. + +Un rire courut dans toutes les cages. + +Exaspéré, Belmanières se demanda manifestement s'il devait assommer +Jugu ; seulement la réplique qu'il fallait pour cela ne lui vint pas à +l'esprit ; après un moment d'attente il se dirigea vers la porte avec +l'intention de sortir ; mais, rageur comme il l'était, il ne pouvait pas +abandonner ainsi la partie ; on l'accuserait de lâcheté, on se moquerait +de lui lorsqu'il ne serait plus là ; il revint donc sur ses pas : + +— Certainement j'aurais été déplacé dans les salons de M. et madame +Barincq de Saint-Christeau, dit-il en prenant un ton railleur ; mais il +n'en eût pas été de même de M. Jugu ; et assurément quand Barnabé, qui va +ce soir faire fonction d'introducteur des ambassadeurs, aurait annoncé +de sa belle voix enrouée : « M. Jugu » il y aurait eu sensation dans les +salons, comme il convient pour l'entrée d'un gentleman aussi pourri de +chic, aussi pschut ; sans compter que ce haut personnage pouvait faire un +mari pour mademoiselle de Saint-Christeau. + +— Monsieur, dit Barincq d'une voix de commandement, je vous défends de +mêler ma fille à vos sornettes. + +— Vous n'avez rien à me défendre ni à m'ordonner ; et le ton que vous +prenez n'est pas ici à sa place. Peut-être était-il admissible quand +vous étiez M. de Saint-Christeau ; mais maintenant que vous avez perdu +votre noblesse avec votre fortune pour devenir simplement le père +Barincq, employé de l'office Chaberton ni plus ni moins que moi, il est +ridicule avec un camarade qui est votre égal. Quant à votre fille, j'ai +le droit de parler d'elle, de la juger, de la critiquer, même de me +ficher d'elle... + +— Monsieur ! + +— Oui, mon bonhomme, de me ficher d'elle, de la blaguer.... puisqu'elle +est une artiste. Quand par suite de malheurs, ils sont connus ici vos +malheurs, on laisse sa fille fréquenter l'atelier Julian, et exposer au +Salon des petites machines pas méchantes du tout, pour lesquelles on +mendie une récompense de tous les côtés, on n'a pas de ces fiertés-là. + +— Taisez-vous ; je vous dis de vous taire. + +L'accent aurait dû avertir Belmanières qu'il serait sage de ne pas +continuer ; mais, avec le rôle de provocateur qu'il prenait à chaque +instant, obéir à cette injonction eût été reculer et abdiquer ; +d'ailleurs une querelle ne lui faisait pas peur, au contraire. + +— Non, je ne me tairai pas, dit-il ; non, non. + +— Vous nous ennuyez, cria Morisette. + +— Raison de plus pour que je continue ; il est 6 heures 52 minutes, vous +en avez encore pour huit minutes, puisqu'il n'y en a pas un seul de vous +assez résolu pour déguerpir avant que 7 heures n'aient sonné. C'est +Anie, n'est-ce pas, qu'elle se nomme votre fille, monsieur Barincq ? + +Barincq ne répondit pas. + +— En voilà un drôle de nom. Vous vous êtes donc imaginé, quand vous le +lui avez donné, que c'est commode un nom qui commence par Anie. Anie, +quoi ? Anisette ? Alors ce serait un qualificatif de son caractère. Ou +bien Anicroche qui serait celui de son mariage. + +— Il y a encore autre chose qui commence par ani, interrompit un employé +qui n'avait encore rien dit. + +— Quoi donc ? + +— Il y a animal qui est votre nom à vous. + +— Monsieur Ladvenu, vous êtes un grossier personnage. + +— Vraiment ? + +— Il y a aussi animosité, dit Morisette, qui est le qualificatif de +votre nature ; ne pouvez-vous pas laisser vos camarades tranquilles, sans +les provoquer ainsi à tout bout de champ ; c'est insupportable d'avoir à +subir tous les soirs vos insolences, que vous trouvez peut-être +spirituelles, mais qui pour nous, je vous le dis au nom de tous, sont +stupides. + +Précisément parce que tout le monde était contre lui, Belmanières voulut +faire tête : + +— Il y a aussi animation, continua-t-il en poursuivant son idée avec +l'obstination de ceux qui ne veulent jamais reconnaître qu'ils sont dans +une mauvaise voie ; et c'est pour cela que je regrette de n'avoir pas été +invité rue de l'Abreuvoir, j'aurais été curieux de voir une jeune +personne qui se coiffe d'un béret bleu quand elle va à son atelier, ce +qui indique tout de suite du goût et de la simplicité, manœuvrer ce +soir pour pêcher un mari... + +Brusquement la porte de Barincq s'ouvrait, et, avant que Belmanières +revenu de sa surprise eût pu se mettre sur la défensive, il reçut en +pleine figure un furieux coup de poing qui le jeta dans la cage de Jugu. + +— Je vous avais dit de vous taire, s'écria Barincq. + +Tous les employés sortirent précipitamment dans le passage, et, avant +que Belmanières ne se fût relevé, se placèrent entre Barincq et lui. + +Mais cette intervention ne paraissait pas bien utile, Belmanières +n'ayant évidemment pas plus envie de rendre la correction qu'il avait +reçue que Barincq de continuer celle qu'il avait commencée. + +— C'est une lâcheté, hurlait Belmanières, entre collègues ! entre +collègues ! sans prévenir. + +Et du bras, mais à distance, il menaçait ce collègue, en se dressant et +en renversant sa tête en arrière : évidemment il eut pu être redoutable +pour son adversaire, et, trapu comme il l'était, carré des épaules, +solidement assis sur de fortes jambes, âgé d'une trentaine d'années +seulement, il eût eu le dessus dans une lutte avec un homme de tournure +plus leste que vigoureuse ; mais cette lutte il ne voulait certainement +pas l'engager, se contentant de répéter : + +— C'est une lâcheté ! Un collègue ! + +— Vous n'avez que ce que vous méritez, dit Morisette, M. Barincq vous +avait prévenu. + +Spring seul n'avait pas bougé ; quand il eut avalé le morceau qu'il +était en train de manger, il sortit à son tour de son bureau, vint à +Barincq, et, lui prenant la main, il la secoua fortement : + +— _All right_, dit-il. + +Aussitôt les autres employés suivirent cet exemple et vinrent serrer la +main de Barincq. + +— N'étaient vos cheveux gris, disait Belmanières de plus en plus +exaspéré, je vous assommerais. + +— Ne dites donc pas de ces choses-là, répondit Morisette, on sait bien +que vous n'avez envie d'assommer personne. + +— Insulter, oui, dit Ladvenu ; assommer, non. + +— Vous êtes des lâches, vociféra Belmanières, de vous mettre tous contre +moi. + +— Dix manants contre un gentilhomme, dit Jugu en riant. + +— Allons, gentilhomme, rapière au vent, cria Ladvenu. + +Belmanières roulait des yeux furibonds, allant de l'un à l'autre, +cherchant une injure qui fût une vengeance ; à la fin, n'en trouvant pas +d'assez forte, il ouvrit la porte avec fracas : + +— Nous nous reverrons, s'écria-t-il en les menaçant du poing. + +— Espérons-le, ô mon Dieu ! + +— Quel chagrin ce serait de perdre un collègue aimable comme vous ! + +— Tous nos respects. + +— Prenez garde à l'escalier. + +Ces mots tombèrent sur lui drus comme grêle avant qu'il eût fermé la +porte. + +— Messieurs, je vous demande pardon, dit Barincq quand Belmanières fut +parti. + +— C'est nous qui vous félicitons. + +— En entendant parler ainsi de ma fille, je n'ai pas été maître de moi ; +m'attaquant dans ma tendresse paternelle, il devait savoir qu'il me +blessait cruellement. + +— Il le savait, soyez-en sûr, dit Jugu. + +— Seulement je suppose, dit Spring la bouche pleine, qu'il n'avait pas +cru que vous iriez jusqu'au coup de poing. + +— Et voilà pourquoi nous ne pouvons que vous approuver de l'avoir donné, +dit Morisette, à qui ses fonctions et son âge conféraient une sorte +d'autorité ; espérons que la leçon lui profitera. + +— Si vous comptez là-dessus, vous êtes naïf, dit Ladvenu ; le personnage +appartient à cette catégorie dont on rencontre des types dans tous les +bureaux, et qui n'ont d'autre plaisir que d'embêter leurs camarades ; +celui-là nous a embêtés et nous embêtera tant que nous n'aurons pas, à +tour de rôle, usé avec lui du procédé de Mr Barincq. + +— Moi, je n'approuve pas le coup de poing, dit Jugu. + +— Elle est bien bonne. + +— Je parle en me mettant à la place de Mr Barincq. + +— J'aurais cru que c'était en vous mettant à celle de Belmanières. + +— Expliquez-vous, philosophe. + +— Ça agite la main, et cela ne va pas aider M. Barincq pour finir son +bois. + +Le premier coup de 7 heures qui sonna au cartel interrompit ces propos ; +avant que le dernier eût frappé, tous les employés, même Spring, étaient +sortis, et il ne restait plus dans les bureaux que Barincq, qui s'était +remis au travail, pendant que Barnabé allumait un bec de gaz et achevait +son ménage à la hâte, pressé, lui aussi, de partir. + +Il fut bientôt prêt. + +— Vous n'avez plus besoin de moi, monsieur Barincq ? + +— Non ; allez-vous-en, et dînez vite ; si vous arrivez à la maison avant +moi, vous expliquerez à madame Barincq ce qui m'a retenu, et lui direz +qu'en tous cas je rentrerai avant 8 heures et demie. + +— N'allez pas vous mettre en retard, au moins. + +— Il n'y a pas de danger que je fasse ce chagrin à ma fille. + + + + +II + + +Il croyait avoir du travail pour trois quarts d'heure, en moins d'une +demi-heure il eut achevé son dessin, et quitta les bureaux à 7 heures et +demie. Comme avec les jarrets qu'il devait à son sang basque il pouvait +faire en vingt minutes la course du boulevard Bonne-Nouvelle au sommet +de Montmartre, il ne serait pas trop en retard. Par le boulevard +Poissonnière, le faubourg Montmartre, il fila vite, ne ralentit point le +pas pour monter la rue des Martyrs, et escalada en jeune homme les +escaliers qui grimpent le long des pentes raides de la butte. + +C'est tout au haut que se trouve la rue de l'Abreuvoir, qui, entre des +murs soutenant le sol mouvant de jardins plantés d'arbustes, descend par +un tracé sinueux sur le versant de Saint-Denis. Le quartier est assez +désert, assez sauvage pour qu'on se croie à cent lieues de Paris. +Cependant la grande ville est là, au-dessous, à quelques pas, tout +autour au loin, et quand on ne l'aperçoit pas par des échappées de vues +qu'ouvre tout à coup entre les maisons, une rue faisant office de +télescope, on entend son mugissement humain, sourd et profond comme +celui de la mer, et dans ses fumées, de quelque côté que les apporte le +vent, on sent passer son souffle et son odeur. + +Dans un de ces jardins s'élèvent un long corps de bâtiment divisé en une +vingtaine de logements, puis tout autour sur ses pentes accidentées +quelques maisonnettes d'une simplicité d'architecture qui n'a de +comparable que celles qu'on voit dans les boîtes de jouets de bois pour +les enfants : un cube allongé percé de trois fenêtres au rez-de-chaussée, +au premier étage, un toit en tuiles, et c'est tout. Des bosquets de +lilas les séparent les unes des autres en laissant entre elles quelques +plates-bandes, et un chemin recouvert de berceaux de vigne les dessert +suivant les mouvements du terrain ; chacune a son jardinet ; toutes +jouissent d'un merveilleux panorama, — leur seul agrément ; celui qui +détermine des gens aux jarrets solides et aux poumons vigoureux à gravir +chaque jour cette colline, sur laquelle ils sont plus isolés de Paris +que s'ils habitaient Rouen ou Orléans. + +Une de ces maisonnettes était celle de la famille Barincq, mais les +charmes de la vue n'étaient pour rien dans le choix que leur avaient +imposé les duretés de la vie. Ruinés, expropriés, ils se trouvaient sans +ressources, lorsqu'un ami que leur misère n'avait pas éloigné d'eux +avait offert la gérance de cette propriété à Barincq, avec le logement +dans l'une de ces maisonnettes pour tout traitement ; et telle était leur +détresse qu'ils avaient accepté ; au moins c'était un toit sur la tête ; +et, avec quelques meubles sauvés du naufrage, ils s'étaient installés +là, en attendant, pour quelques semaines, quelques mois. + +Semaines et mois s'étaient changés en années, et depuis plus de quinze +ans ils habitaient la rue de l'Abreuvoir, sans savoir maintenant s'ils +la quitteraient jamais. + +Et cependant, à mesure que le temps s'écoulait, les inconvénients de cet +isolement se faisaient sentir chaque jour plus durement, sinon pour le +père qu'une longue course n'effrayait pas, au moins pour la fille. Quand +elle n'était qu'une enfant, peu importait qu'ils fussent isolés de +Paris ; elle avait les jardins pour courir et pour jouer, travailler à la +terre, bêcher, ratisser, faire de l'exercice en plein air, avec un +horizon sans bornes devant elle qui lui ouvrait les yeux et l'esprit, +tandis que sa mère la surveillait en rêvant un avenir de justes +compensations que la fortune ne pouvait pas ne pas leur accorder. Le +soir, son père, revenu du bureau, la faisait travailler, et comme il +savait tout, les lettres, les sciences, le dessin, la musique, elle +n'avait pas besoin d'autres maîtres ; son éducation se poursuivait sans +qu'elle connût les tristesses et les dégoûts de la pension ou du +couvent. + +Mais il était arrivé un moment où les leçons paternelles ne suffisaient +plus ; il fallait se préparer à gagner sa vie, et que ce qui avait été +jusque-là agrément devint métier. Elle était entrée dans l'atelier +Julian, et chaque jour, par quelque temps qu'il fît, pluie, neige, +verglas, elle avait dû descendre des hauteurs de Montmartre, par les +chemins glissants ou boueux, jusqu'au passage des Panoramas. Longue +était la course, plus dure encore. Son père la conduisait d'une main, la +couvrant de son parapluie ou la soutenant dans les escaliers, de l'autre +portant le petit panier dans lequel était enveloppé le déjeuner qu'elle +mangerait à l'atelier : deux œufs durs, ou bien une tranche de viande +froide, un morceau de fromage. Mais le soir, retenu bien souvent à son +bureau, il ne pouvait pas toujours la ramener ; alors elle revenait +seule. + +Quel souci et quelle inquiétude pour un père et une mère élevés avec des +idées bourgeoises, de savoir leur fille toute seule dans les rues de +Paris ; et une jolie fille encore, qui tirait les regards des passants +autant par la séduction de ses vingt ans que par l'originalité de la +tenue qu'elle avait adoptée, sans que ni l'un ni l'autre eussent +l'énergie de la lui interdire : une jupe un peu courte retenue par une +ceinture bleue qui, le nœud fait, retombait le long de ses plis, une +veste courte ouvrant sur un gilet, et pour coiffure un béret, ce béret +que Belmanières lui avait reproché. + +Sans doute, ce costume qui s'écartait des banalités de la mode était +bien original pour la rue, alors surtout que celle qui le portait ne +pouvait passer nulle part inaperçue ; mais comment le lui défendre ! La +mère était fière de la voir ainsi habillée et trouvait qu'aucune fille +n'était comparable à la sienne ; le père, ému. N'était-ce pas, en effet, +à quelques modifications près, pour le féminiser, le costume du pays +natal ? quand il la regardait à quelques pas devant lui, svelte et +dégagée, marcher avec la souplesse et la légèreté qui sont un trait de +la race, son cœur s'emplissait de joie, et il ne pouvait pas la gronder +parce qu'elle était fidèle à son origine : il avait voulu qu'elle +s'appelât Anie qui était depuis des siècles le nom des filles aînées +dans sa famille maternelle, et à Paris Anie était une sorte de panache +tout comme le béret bleu. + +Ce n'était pas seulement cette course du matin et du soir qui rendait la +rue de l'Abreuvoir difficile à habiter, c'était aussi l'isolement dans +lequel elle plaçait la mère et la fille pour tout ce qui était relations +et invitations. Comment rentrer le soir sur ces hauteurs au pied +desquelles s'arrêtent les omnibus ! Comment demander aux gens de vous y +rendre les visites qu'on leur a faites ! + +Pendant les premières années qui avaient suivi leur ruine, madame +Barincq ne pensait ni aux relations, ni aux invitations ; écrasée par +cette ruine, elle restait enfermée dans sa maisonnette, désespérée et +farouche, sans sortir, sans vouloir voir personne, trouvant même une +sorte de consolation dans son isolement : pourquoi se montrer misérable +quand on ne devait pas l'être toujours ? Mais avec le temps ses +dispositions avaient changé : l'ennui avait pesé sur elle moins lourd, la +honte s'était allégée, l'espérance en des jours meilleurs était revenue. +D'ailleurs Anie grandissait, et il fallait penser à elle, à son avenir, +c'est-à-dire à son mariage. + +Si le père acceptait que sa fille dût travailler pour vivre et par un +métier sinon par le talent s'assurer l'indépendance et la dignité de la +vie, il n'en était pas de même chez la mère. Pour elle c'était le mari +qui devait travailler, non la femme, et lui seul qui devait gagner la +vie de la famille. Il fallait donc un mari pour sa fille. Comment en +trouver un rue de l'Abreuvoir, où ils étaient aussi perdus qu'ils +l'eussent été dans une île déserte au milieu de l'Océan ? Certainement +Anie était assez jolie, assez charmante, assez intelligente pour faire +sensation partout où elle se montrerait ; mais encore fallait-il qu'on +eût des occasions de la montrer. + +Madame Barincq les avait cherchées, et, comme après quinze ans +d'interruption il était impossible de reprendre ses relations +d'autrefois, dans le monde dont elle avait fait partie, elle s'était +contentée de celles que le hasard, et surtout une volonté constamment +appliquée à la poursuite de son but pouvaient lui procurer. Après ce +long engourdissement elle avait du jour au lendemain secoué son apathie, +et dès lors n'avait plus eu qu'un souci : s'ouvrir des maisons quelles +qu'elles fussent où sa fille pourrait se produire, et amener chez elle +des gens parmi lesquels il y aurait chance de mettre la main sur un mari +pour Anie. Comme elle ne demandait à ceux chez qui elle allait ni +fortune, ni position, rien qu'un salon dans lequel on dansât, elle avait +assez facilement réussi dans la première partie de sa tâche ; mais la +seconde, celle qui consistait à faire escalader les hauteurs de +Montmartre à des gens qui n'avaient pas de voitures, et qui pour la +plupart même n'usaient des fiacres qu'avec une certaine réserve, avait +été plus dure. + +Cependant elle était arrivée à ses fins en se contentant de deux soirées +par an, fixées à une époque où l'on avait chance de ne pas rester en +détresse sur les pentes de Montmartre, c'est-à-dire en avril et en mai, +quand les nuits sont plus clémentes, les rues praticables, et alors que +le jardin fleuri de la maisonnette donnait à celle-ci un agrément qui +rachetait sa pauvreté. L'année précédente quelques personnes de l'espèce +de celles qui ne connaissent pas d'obstacles quand au bout elles doivent +trouver une distraction, avaient risqué l'escalade, aussi espérait-elle +bien que cette année, pour sa première soirée, ses invités seraient +plus nombreux encore, et que parmi eux se rencontrerait, un mari pour +Anie. + + + + +III + + +Sous le ciel d'un bleu sombre les trois fenêtres du rez-de-chaussée +jetaient des lueurs violentes qui se perdaient au milieu des lilas et le +long de l'allée dans l'air tranquille du soir, des lanternes de papier +suspendues aux branches illuminaient le chemin depuis la loge du +concierge jusqu'à la maison, éclairant de leur lumière orangée les +fleurs printanières qui commençaient à s'ouvrir dans les plates-bandes. + +Pendant de longues années on était entré directement dans la salle à +manger par une porte vitrée s'ouvrant sur le jardin, mais quand madame +Barincq avait organisé ses soirées il lui avait fallu un vestibule +qu'elle avait trouvé dans la cuisine devenue un _hall_, comme elle +voulait qu'on dit en insistant sur la prononciation « hole ». Et, pour que +cette transformation fût complète, le hall avait été meublé d'ustensiles +plus décoratifs peut-être qu'utiles, mais qui lui donnaient un +caractère : dans la haute cheminée remplaçant l'ancien fourneau, un grand +coquemar à biberon avec des armoiries quelconques sur son couvercle ; et +aux murs des panoplies d'armes de théâtre ou d'objets bizarres que les +grands magasins vendent aux amateurs atteints du mal d'exotisme. + +Quand Barincq entra dans le hall dont la porte était grande ouverte, un +feu de fagots venait d'être allumé sous le coquemar ; peut-être +n'était-il pas très indispensable par le temps doux qu'il faisait, mais +il était hospitalier. + +Au bruit de ses pas sa fille parut : + +— Comme tu es en retard, dit-elle en venant au devant de lui, tu n'as +pas eu d'accident ? + +— J'ai été retenu par Mr Chaberton, répondit-il en l'embrassant +tendrement. + +— Retenu ! dit madame Barincq, survenant, un jour comme aujourd'hui ! + +Il expliqua par quoi il avait été retenu. + +— Je ne te fais pas de reproches, mais il me semble que tu devais +expliquer à Mr Chaberton que tu ne pouvais pas rester ; ce n'est pas +assez de nous avoir laissé ruiner par lui : maintenant, comme un mouton, +tu supportes qu'il t'exploite misérablement. + +Certes non, elle ne faisait pas de reproches à son mari, seulement +depuis vingt ans elle ne lui adressait pas une observation sans la +commencer par cette phrase qui, dans sa brièveté, en disait long, car +enfin de combien de reproches n'eût-elle pas pu l'écraser si elle +n'avait pas été une femme résignée ? + +— Tu n'as pas dîné, n'est-ce pas ? demanda Anie en interrompant sa mère. + +— Non. + +— Nous n'avons pas pu t'attendre. + +— Je le pense bien ; d'ailleurs j'avais chargé Barnabé de vous prévenir. + +— M. Barnabé se sera aussi laissé retenir, dit madame Barincq. + +— Va dîner, interrompit Anie. + +Comme il se dirigeait vers la salle à manger qui faisait suite au hall, +sa femme le retint. + +— Crois-tu que nous avons pu laisser la table servie ? dit-elle ; ton +dîner est dans la cuisine. + +— Au chaud, dit Anie. + +— Je vais m'habiller dit madame Barincq qui était en robe de chambre, je +n'ai que le temps avant l'arrivée de nos invités. + +Il passa dans la cuisine qui était un simple appentis en planches avec +un toit de carton bitumé, appliqué contre la maison, lors de la création +du hall, et comme personne ne devait jamais pénétrer dans cette pièce, +l'ameublement en était tout à fait primitif : une petite table, une +chaise, un fourneau économique en tôle monté sur trois pieds, dont le +tuyau sortait par un trou de la toiture, c'était tout. + +— Veux-tu prendre ton assiette dans le fourneau, dit Anie, je ne peux +pas entrer. + +— Pourquoi donc ? + +Il se retourna vers elle, car bien qu'en arrivant il l'eût embrassée +d'un tendre regard, en même temps que des lèvres, il n'avait vu d'elle +que les yeux et le visage sans remarquer la façon dont elle était +habillée ; son examen répondit à la question qu'il venait de lui +adresser. + +Sa robe rose était en papier à fleurs plissé, qu'une ceinture en moire +maïs serrait à la taille, et avec une pareille toilette elle ne pouvait +évidemment pas entrer dans l'étroite cuisine où elle n'aurait pas pu se +retourner sans craindre de s'allumer au fourneau. + +Ce fut cette pensée qui instantanément frappa l'esprit du père : + +— Quelle folie ! s'écria-t-il. + +— Pourquoi folie ? + +— Parce que, si tu approches d'une lumière ou du feu, tu es exposée au +plus effroyable des dangers. + +— Je ne m'en approcherai pas. + +— Qui peut savoir ! + +— Moi. + +— Pense-t-on à tout ? + +— Quand on veut, oui ; tu vois bien que je ne te sers pas ton dîner. Sois +donc tranquille, et ne t'inquiète que d'une chose : cela me va-t-il ? +regarde un peu. + +Elle recula jusqu'au milieu du hall, sous la lumière d'un petit lustre +hollandais en cuivre dont l'authenticité égalait celle du coquemar. + +— Eh bien ? demanda-t-elle ; puisqu'il est convenu qu'on portera ce soir +des toilettes de fantaisie, en pouvais-je inventer une plus originale, +et, ce qui a bien son importance pour nous, moins chère ? tu sais, pas +ruineux le papier à fleurs. + +Tout en mangeant sur le coin de la table la tranche de bouilli qu'il +avait tirée du fourneau, il regardait par la porte restée ouverte sa +fille campée devant lui, et, bien que ses craintes ne fussent pas +chassées, il ne pouvait pas ne pas reconnaître que cette toilette ne fût +vraiment trouvée à souhait pour rendre Anie tout à fait charmante. Il +n'avait certainement pas attendu jusque-là pour se dire qu'elle était la +plus jolie fille qu'il eût vue, mais jamais il n'avait été plus vivement +frappé qu'en ce moment par la mobilité ravissante de sa physionomie, +l'éclair de son regard, la caresse de ses grands yeux humides, la +finesse de son nez, la blancheur, la fraîcheur de son teint, la +souplesse de sa taille, la légèreté de sa démarche. + +Comme elle lisait ce qui se passait en lui, elle se mit à sourire : + +— Alors tu ne grondes plus ? dit-elle. + +— Je le devrais. + +— Mais tu ne peux pas. Sois tranquille, et dis-toi qu'aujourd'hui la +chance est avec nous. Pouvions-nous souhaiter une plus belle soirée que +celle qu'il fait en ce moment, un ciel plus clair, un temps plus assuré ? +Personne ne nous manquera. + +— Tu tiens donc bien à ce qu'il ne manque personne ? + +— Si j'y tiens ! Mais est-ce que ce n'est pas précisément parmi ceux qui +manqueraient que se trouverait mon futur mari ? + +— Peux-tu rire avec une chose aussi sérieuse que ton mariage ! + +Elle quitta le milieu du hall et vint s'appuyer contre la porte de la +cuisine, de façon à être plus près de son père, mieux avec lui, plus +intimement : + +— Ne vaut-il pas mieux rire que de pleurer ? dit-elle ; d'ailleurs je ne +ris que du bout des lèvres, et ce n'est pas sans émotion, je t'assure, +que je pense à mon mariage. Pendant longtemps maman, qui me voit avec +des yeux que les autres n'ont pas sans doute, s'est imaginée que je +n'aurais qu'à me montrer pour trouver un mari, et elle me l'a dit si +souvent, que je l'ai cru comme elle ; il y avait quelque part, n'importe +où, une collection de princes charmants qui m'attendaient. Le malheur +est que ni elle ni moi n'ayons pas trouvé le chemin fleuri qui conduit à +ce pays de féerie, et que nous soyons restées rue de l'Abreuvoir, où +nous attendons des prétendants, s'il en vient, qui certainement ne +seront pas princes, et qui peut-être ne seront même pas charmants. + +— S'ils ne sont pas charmants, tu ne les accepteras pas ; qui te presse +de te marier ? + +— Tout ; mon âge et la raison. + +— A vingt et un ans il n'y a pas de temps de perdu. + +— Cela dépend pour qui : à vingt ans une fille sans dot est une vieille +fille, tandis qu'à vingt-quatre ans celle qui a une dot est encore une +jeune fille ; or, je suis dans la classe des sans dot, et même dans celle +des sans le sou. + +— Voilà pourquoi je voudrais qu'il n'y eût point de hâte dans ton +choix. Si tu es sans dot aujourd'hui, notre situation peut changer +demain, ou, pour ne rien exagérer, bientôt. J'ai tout lieu de croire +qu'on va m'acheter le brevet de ma théière, et si ce n'est pas la +fortune, au moins est-ce l'aisance. Les expériences instituées sur la +ligne de l'Est pour mon système de suspension des wagons ont donné les +meilleurs résultats et supprimé toute trépidation : les ingénieurs sont +unanimes à reconnaître que mes menottes constituent une invention des +plus utiles. De ce côté nous touchons donc aussi au succès ; et c'est ce +qui me fait te demander d'avoir encore un peu de patience. + +— Je t'assure que je ne doute pas de l'excellence de tes inventions, +mais quand se réaliseront-elles ? Demain ? Dans cinq ou six ans ? Tu sais +mieux que personne qu'en fait d'inventions tout est possible, même +l'invraisemblable. Dans six ans j'aurais vingt-sept ans, quel mari +voudrait de moi ! Laisse-moi donc prendre celui que je trouverai, même si +c'est demain, alors que je ne suis encore que la pauvre fille sans le +sou, qui n'a pas le droit de montrer les exigences qu'aurait la fille +d'un riche inventeur. + +— As-tu donc des raisons de penser que parmi nos invités il y en ait qui +veuillent te demander ? + +— Il suffit qu'il puisse s'en trouver un pour que je souhaite que +celui-là ne soit pas empêché de venir ce soir. L'année dernière les +invitations avaient été faites de telle sorte que les jeunes gens ne +voulaient danser qu'avec les femmes mariées, et les hommes mariés +qu'avec les jeunes filles ; cette année les femmes mariées étant rares, +il faudra bien que les jeunes gens viennent à nous, et j'espère que dans +le nombre il s'en rencontrera peut-être un qui ne considérera pas le +mariage comme une charge au-dessus de ses forces. Je t'assure que je ne +serai ni difficile, ni exigeante ; qu'il dise un mot, j'en dirai deux. + +— Eh quoi ! ma pauvre enfant, en es-tu là ? + +— Là ? c'est-à-dire revenue des grandes espérances de maman ? Oui. C'est +peut-être drôle que ce soit la fille et non la mère qui jette un clair +regard sur la vie, cependant c'est ainsi. Du jour où j'ai compris que je +devais me marier, j'ai fait mon deuil de mes idées et de mes rêves de +petite fille, et c'est au mariage lui-même que je me suis attachée, plus +qu'au mari. Te dire que j'ai accepté cela gaiement ou indifféremment ne +serait pas vrai ; il m'en a coûté, beaucoup même, mais je ne suis pas de +celles qui ferment les yeux obstinément parce que ce qu'elles voient +leur déplaît, les blesse ou les inquiète. J'ai reçu ainsi plus d'une +leçon. La mort de M. Touchard a été la plus forte. On pouvait croire +qu'il vivrait jusqu'à quatre-vingt-dix ans et marierait ses filles comme +il voudrait. Il est mort à cinquante-cinq, et Berthe chante dans un +café-concert de Toulon ; Amélie, dans un de Bordeaux. Que +deviendrions-nous si nous te perdions ? Je n'aurais pas même la ressource +de Berthe et d'Amélie, puisque je ne sais pas chanter. + +— Ne parle pas de cela, c'est mon angoisse. + +— Il faut bien que je te dise pourquoi je tiens à me marier, que tu ne +croies pas que c'est par toquade, ou pour me séparer de toi. Assurée que +nous vivrons encore longtemps ensemble, je t'assure que j'attendrais +bien tranquillement qu'un mari se présente sans me plaindre de la +médiocrité de notre existence. Mais cette assurance je ne peux pas +l'avoir, pas plus que tu ne peux me la donner. Des gens que nous +connaissons, M. Touchard était le plus solide, ce qui n'a pas empêché +que la maladie l'emporte. Qu'adviendrait-il de nous ? Pas un sou, pas +d'appui à demander, puisque nous n'avons d'autres parents que mon oncle +Saint-Christeau, qui ne ferait rien pour nous, n'est-ce pas ? + +— Hélas ! + +— Alors comprends-tu que l'idée de mariage me soit entrée dans la tête ? + +— Tu as un outil dans les mains, au moins. + +— Mais non, je n'en ai pas, puisque je n'ai pas de métier. Du talent, un +tout petit, tout petit talent, peut-être. Et encore cela n'est pas +prouvé. Ce qui l'est, c'est que je fais difficilement des choses faciles +quand, pour gagner notre vie, ce serait précisément le contraire que je +devrais faire. Donc il me faut un mari, et, si je peux espérer en +trouver un, ne pas laisser passer l'âge où j'ai encore de la fraîcheur +et de la jeunesse. Voilà pourquoi je suis pressée ; pour cela et non pour +autre chose, car tu dois bien penser que je ne suis pas assez folle pour +m'imaginer que ce mari va me donner une existence large, facile, +mondaine, qui réalise des rêves que j'ai pu faire autrefois, mais qui +maintenant sont envolés. Ce que je lui demande à ce mari, c'est d'être +simplement l'appui dont je te parlais tout à l'heure, et de m'empêcher +de tomber dans la misère noire dont j'ai une peur horrible, ou de rouler +dans les aventures de Berthe et d'Amélie Touchard dont j'ai plus +grand'peur encore. La vie que cela nous donnera sera ce qu'elle sera, et +je m'en contenterai ; il m'aidera, je l'aiderai ; il travaillera, je +travaillerai, et comme, revenue de mes hautes espérances, j'aurai le +droit d'abandonner le grand art pour le métier, je pourrai gagner +quelque argent qui sera utile dans notre ménage. Ce mari est-il +introuvable ? J'imagine que non. + +— As-tu quelqu'un en vue ? + +— Dix, vingt, ceux que je connais, et surtout ceux que je ne connais +pas, mais sans rien de précis, bien entendu. Juliette doit amener des +amis de son frère et ceux-ci des camarades de bureau. Employés des +finances, employés de la Ville, c'est en eux que j'espère ; plusieurs qui +écrivent dans les journaux se feront une position plus tard ; pour le +moment leurs ambitions sont modestes et dans le nombre il peut s'en +rencontrer, je ne dis pas beaucoup, mais un me suffit, qui comprenne +qu'une femme intelligente sans le sou est quelquefois moins chère pour +un mari qu'une autre qui aurait des goûts et des besoins en rapport avec +sa dot. Si je trouve celui-là, s'il ne me répugne pas trop, s'il +apprécie à sa juste valeur ma robe en papier... si... si... mon mariage +est fait : tu vois donc qu'avec toutes ces conditions il ne l'est pas +encore. + +Tout cela avait été dit avec un enjouement voulu qui pouvait tromper un +indifférent, mais non un père ; aussi l'écoutait-il ému et angoissé, sans +penser à manger, ne la quittant pas des yeux, cherchant à lire en elle +et à apprécier la gravité de l'état que ces paroles lui révélaient. + +Madame Barincq en descendant de sa chambre les interrompit : + +— Comment ! s'écria-t-elle en trouvant son mari attablé, tu n'as pas +encore fini ! et toi, Anie, tu bavardes avec ton père au lieu de le +presser de manger. + +— J'ai fini, dit il en s'emplissant la bouche. + +— Eh bien, range ton assiette, que Barnabé trouve tout en ordre, et va +t'habiller, tu ne seras jamais prêt ; n'entre pas dans la chambre, ta +chemise et tes vêtements sont dans le débarras. + +— Je te nouerai ta cravate, dit Anie. + +— Est-ce que tu crois que je n'ai pas le temps de fumer une pipe ? +demanda-t-il en s'adressant à sa femme. + +— Il ne manquerait plus que ça. + +— Dans le jardin ? + +— Devant la colère de sa mère, Anie intervint. + +— On peut arriver d'un moment à l'autre, dit-elle. + +— Alors je vais m'habiller. + +— Il y a longtemps que cela devrait être fait, dit madame Barincq. + +A ce moment on entendit un bruit de pas lourds, écrasant le gravier du +chemin, et Barnabé parut sur le seuil du hall, tenant à la main un +papier bleu. + +— Une dépêche qui vient d'arriver, et que la concierge m'a remise pour +vous, monsieur Barincq, dit-il. + +Mais ce fut madame Barincq qui la prit et l'ouvrit. + +— Qui nous manque de parole ? demanda Anie. + +— Ce n'est pas d'un invité, dit madame Barincq après un moment de +silence. + +— Alors ? + +Au lieu de répondre à sa fille, elle se tourna vers son mari. + +— Ton frère est mort. + +Elle lui tendit la dépêche : + +— Gaston ! s'écria-t-il d'une voix qui se brisa dans sa gorge. + +Ce fut d'une main tremblante qu'il prit la dépêche. + + « Triste nouvelle à t'apprendre ; Gaston mort subitement à quatre + heures d'une embolie ; funérailles fixées à après-demain, onze + heures, sauf contre-ordre ; fais faire invitations en ton nom. + + RÉBÉNACQ. » + +— Mon pauvre Gaston, dit-il en se laissant tomber sur une chaise. + +Sa femme le regarda avec un étonnement mêlé de colère. + +— Tu vas pleurer ton frère, maintenant, dit-elle, un égoïste, avec qui +tu es fâché depuis dix-huit ans et dont tu n'hérites pas. + +— Il n'en est pas moins mon frère ; dix-huit années de brouille +n'effacent pas quarante ans d'amitié fraternelle. + +— Elle a été jolie l'amitié fraternelle, qui nous a abandonnés le jour +où nous avons eu besoin d'elle ! + +— Tu sais bien que Gaston était d'un caractère entier, qui ne pardonnait +pas les torts qu'on avait envers lui. + +— Ni surtout ceux qu'il avait envers les autres ; ton frère a été indigne +envers nous, et plus encore envers Anie qui, elle, ne lui avait rien +fait ; n'aurait-il pas dû lui laisser sa fortune ? + +— Sais-tu s'il ne la lui a pas laissée ? + +— Est-ce que Rébénacq ne te le dirait pas ? notaire de ton frère, son +ami, son conseil, il connaît ses affaires : s'il se tait sur elles, c'est +que, de ce côté, il n'aurait que de tristes nouvelles à t'apprendre, +c'est-à-dire l'existence d'un testament qui nous déshérite. + +— Il fait faire les invitations en mon nom. + +— Seraient-elles décentes au nom du bâtard de ton frère ? Si nous ne +sommes pas la famille pour l'héritage, on ne peut pas nous empêcher de +l'être pour les invitations, et l'on se sert de nous ; elles seraient +vraiment jolies celles qui seraient faites de la part de M. Valentin +Sixte, capitaine de dragons, fils naturel du défunt, et un fils naturel +non reconnu encore. Si, avec ta tête toujours tournée à l'espérance et +aux illusions, tu t'es imaginé que tu pouvais hériter de ton frère, +parce qu'il était ton frère, tu t'es abusé une fois de plus : quand vous +vous êtes fâchés, il t'a bien dit que tu n'aurais jamais rien de lui +sois tranquille, il a tenu sa parole ; et le notaire Rébénacq a aux mains +un bon testament qui institue le capitaine Sixte légataire universel. + +— Pourquoi Rébénacq ne le dit-il pas ? + +— Dans l'espérance de t'avoir à l'enterrement. + +— N'y serais-je pas allé quand même j'aurais eu la certitude du +testament ? + +— Tu veux aller à cet enterrement ? + +— Admets-tu que j'y manque ? + +Après avoir remis la dépêche qu'il apportait, Barnabé était entré dans +la cuisine, et il y restait immobile, ne sachant que faire, écoutant +sans en avoir l'air ce qui se disait dans le hall ; au lieu de répondre à +son mari, madame Barincq vint à la porte de la cuisine : + +— En attendant qu'on arrive, préparez vos verres et vos plateaux, +dit-elle, ne laissez pas le feu s'éteindre ; vous ne ferez pas chauffer +le chocolat avant minuit. + +Revenant dans le hall, elle fit signe à son mari de la suivre, et passa +dans la salle à manger, puis dans le salon d'où le bruit des voix ne +pouvait pas arriver jusqu'à la cuisine. + +— Qu'est-ce que c'est que cette folie ? demanda-t-elle. + +— Quelle folie ? + +— Celle de vouloir assister à l'enterrement ? + +— N'est-ce pas tout naturel ? + +— Naturel d'aller à l'enterrement de quelqu'un avec qui on avait rompu +toutes relations, non ; qui pendant dix-huit ans ne vous a pas donné +signe de vie bien qu'il vous sût dans une position gênée, alors que lui +jouissait de cinquante mille francs de rente ! Non, non, mille fois non. + +— Tout ce que tu diras ne fera pas que nous n'ayons été frères, que nous +ne nous soyons aimés dans nos années de jeunesse, et qu'au jour de sa +mort le souvenir de nos différends s'efface pour ne laisser vivace et +douloureux que celui de notre affection fraternelle. Il n'était pas ton +frère, je comprends que tu parles de lui avec cette indifférence ; il +était le mien, je le pleure. + +— Pleure-le tant que tu voudras, pourvu que ce soit en dedans et que tu +n'attristes pas notre fête. + +— Tu veux ! + +— Quoi ? + +Il resta un moment sans répondre, stupéfait. + +— Comme je vais partir, je ne vous attristerai pas. + +— Partir ! + +— Par le train de onze heures. + +— Tu es fou. + +Il ne répondit pas et regarda sa fille les yeux noyés de larmes. + +— Et comment comptes-tu partir ? Avec quel argent ? Je te préviens qu'il +me reste quinze francs ; et ils sont pour Barnabé. D'ailleurs, si tu +partais, qui ferait danser notre monde ? + +— Tu veux faire danser ! + +— Pouvons-nous prévenir nos invités ? D'une minute à l'autre ils vont +arriver. Est-il possible de les renvoyer ? En tout cas, alors même que +cela serait possible, je ne le ferais pas : nous nous sommes imposé assez +de sacrifices en vue de cette soirée, pour ne pas les perdre. +D'ailleurs, qui la connaît cette dépêche ? + +— Nous. + +— Eh bien, faisons comme si nous ne la connaissions pas, ce sera la même +chose. + +— Pour toi peut-être qui n'aimais pas Gaston ; pour Anie aussi qui ne se +souvient guère de son oncle... + +— C'est là sa condamnation. + +— ... Mais, pour moi, crois-tu que, sous le coup de cette mort, je +pourrais montrer à tes invités un visage affable ? + +— Avant de penser à ton frère, tu penseras à ta fille, je l'espère, et +tu te feras le visage que tu dois montrer dans une fête qui est donnée +pour elle ; si c'est beau d'être frère, c'est mieux d'être père ; si c'est +bien d'être tendre aux morts, c'est mieux de l'être aux vivants. Je +t'engage donc à réfléchir, ou plutôt à te dépêcher d'aller t'habiller. + +Comme il ne bougeait pas, elle se tourna vers sa fille : + +— Parle à ton père, dit-elle, fais-lui entendre raison, si tu peux, moi +j'y renonce. + +Les quittant elle retourna dans la cuisine donner ses derniers ordres à +Barnabé. + +Après un moment de silence il tendit la main à sa fille : + +— J'aurais voulu ne pas t'attrister, dit-il, mais c'est plus fort que +moi ; je ne peux pas ne pas penser à cette mort sans une sorte +d'anéantissement, comme je ne peux pas me voir condamné à rester ici +sans révolte ; et pourtant, tu sais si je suis un révolté. Depuis vingt +ans j'ai terriblement souffert de la pauvreté, mais jamais à coup sûr +autant qu'en cette soirée, en t'entendant parler de ton mariage, comme +tu l'as fait tout à l'heure, et maintenant en restant là impuissant... +Ah ! ma chère enfant, qu'on est malheureux, humilié dans sa dignité, +atteint au plus profond de sa tendresse de ne pouvoir rien pour ceux +qu'on aime ! Et c'est là mon cas : à la même heure je te vois prête à te +jeter dans le mariage comme dans le suicide parce que, misérables que +nous sommes, tu désespères de l'avenir ; et d'autre part je ne peux pas +davantage donner à mon frère un dernier témoignage d'affection. Ah ! +misère, que tu es dure à ceux que tu accables ! + +Il s'arrêta, et, attirant sa fille, il l'embrassa : + +— Comprends-tu qu'il n'y a rien à me dire, et que, si mes yeux sont +attristés, ce n'est pas ma faute ? + +Un bruit de voix se fit entendre dans la salle. + +— Va recevoir tes invités, dit-il, moi je monte m'habiller. + + + + +IV + + +Il avait rapidement grimpé les marches raides de l'escalier afin de +revenir au plus vite, mais sa toilette lui prit plus de temps qu'il +n'aurait voulu, car lorsqu'il essaya de boutonner sa chemise la nacre +usée par les blanchissages s'émietta dans ses doigts, et il dut coudre +un nouveau bouton : quand sa femme et sa fille s'occupaient à recevoir +leurs invités, il n'allait pas appeler l'une ou l'autre à son secours. +D'ailleurs, avec son vieux linge il était habitué à ce que pareil +accident lui arrivât ; et dans cette petite pièce encombrée de malles, de +caisses, de cartons, qui lui servait de cabinet de toilette, il savait +où trouver des aiguilles et du fil. + +En redescendant, comme il passait devant un petit appentis dont Anie +avait fait son atelier en l'ornant avec quelques morceaux de peluche et +de soie, il vit sa fille devant le tableau qu'elle venait d'achever, +ayant près d'elle un petit homme jeune encore, mais chauve et à +lunettes, qu'il reconnut pour René Florent, le rédacteur en chef de la +_Butte_. Depuis quinze jours on parlait de cette visite du journaliste. +Viendrait-il ? ne viendrait-il point ? Bien que sa critique fût hargneuse +et méprisante, négative avec outrecuidance quand elle n'était pas +bassement envieuse ; bien que la _Butte_, petit journal de quartier, ne +fût guère lu qu'à Montmartre ou aux Batignolles, pour ses personnalités +et ses méchancetés, Anie désirait qu'il parlât de son tableau. Dût-il en +dire du mal, ce serait toujours une consécration. Plusieurs fois elle +l'avait fait inviter par des amis communs. Toujours il avait promis. +Jamais il n'était venu. + +Maintenant quelle allait être son impression et son jugement ? Il se +redressa, et reculant de deux pas, sans s'être aperçu que le père +l'écoutait : + +— Vous savez, dit-il, que si vous comptez sur cette petite chosette pour +secouer l'indifférence du public et frapper un coup, il faudra en +rabattre et déchanter. C'est propret, ce n'est même que trop propret, +mais il faut autre chose que ça pour s'imposer. + +Comme elle n'avait pas pu retenir un mouvement sous cette parole +brutale, il la regarda : + +— Ça vous blesse, ce que je vous dis là ; on m'a amené ici pour que je +vous donne mon avis, je vous le donne. C'est mon rôle, ma raison d'être, +la mission dont je suis investi, de décourager les vocations que je ne +crois pas assez fortes pour sortir de l'ornière et fournir une marche +glorieuse dans un sillon nouveau. Je manquerais à mes devoirs envers +moi-même si je ne vous disais pas ce que je pense. Travaillez, +travaillez ferme pendant des années et des années encore, si vous en +avez le courage ; après nous verrons. + +Il était sérieux, s'imaginant de bonne foi que quiconque tenait une +brosse ou une plume était son justiciable, par cela seul qu'il lui avait +plu de fonder la _Butte_, et que ceux dont il ne goûtait point le talent +étaient des coupables auxquels il avait le droit d'appliquer toutes les +sévérités d'un code pénal qu'il avait édicté à son usage. + +A ce moment Anie aperçut son père : + +— Tu as entendu ? dit-elle en venant à lui. + +— A peu près. + +— Excusez ma franchise, dit Florent un peu gêné, il m'est impossible de +n'être pas franc, même quand je parle à une femme. + +— Cette franchise surprendra d'autant moins mon père, répondit Anie, que +je lui disais la même chose que vous il n'y a pas dix minutes. + +Quelques personnes s'approchèrent, et Florent n'eût pas à motiver son +arrêt, ce qu'il eût fait en l'aggravant par ses considérants. + +Dans le salon et dans la salle à manger on entendait un murmure de voix +qui disait que les arrivants étaient déjà nombreux ; cependant on n'avait +pas encore besoin que le père s'assit au piano, car la danse devait être +précédée de quelques morceaux de musique, d'un monologue et d'une scène +à deux personnages, qui formaient un programme complet : 1° une petite +fille de sept ans, qu'on tenait à faire accepter comme prodige, +exécuterait l'_Adieu_ de Dussek ; 2° un élève d'un élève du +Conservatoire, chez qui la vocation dramatique s'était révélée +irrésistible à l'âge de cinquante-trois ans, dirait, en s'abritant sous +un parapluie, un monologue qui, à ce qu'il racontait lui même, était +d'un comique irrésistible ; 3° enfin un professeur de déclamation, dont +les cartes de visite portaient pour qualités : « neveu de M. Michalon, +membre de l'Académie des sciences », jouerait avec deux de ses élèves le +_Caveau perdu des Burgraves_, non pas que cette scène fût bien en +situation dans un salon, mais parce que le neveu du membre de l'Académie +des sciences aimait à représenter les grands de ce monde. + +Madame Barincq, ayant aperçu son mari, vint à lui vivement, et en +quelques mots rapides le pressa de remplir ses devoirs de maître de +maison : qu'avait-il fait depuis si longtemps ? à quoi pensait-il ? +allait-il lui laisser la charge et le souci de toutes choses ? Il obéit, +et alla de groupe en groupe, serrant la main aux nouveaux arrivés, et +leur adressant quelques mots de remerciements. Comme il s'efforçait de +mettre un masque sur son visage et de ne montrer à tous que des yeux +souriants, il crut remarquer qu'on lui répondait avec une sympathie dont +la chaleur le surprit. + +C'est que déjà madame Barincq avait parlé du grand chagrin qui les +menaçait, et que chacun s'était répété son récit arrangé pour la +circonstance : son beau-frère venait d'être frappé d'une attaque +d'apoplexie dans son château d'Ourteau en Béarn, et la dépêche qu'ils +avaient reçue quelques minutes auparavant les laissait dans l'angoisse +puisqu'ils ne sauraient que le lendemain matin ce qu'il était advenu de +cette attaque ; à la vérité M. Barincq était le seul héritier légitime de +son frère qui n'avait jamais été marié ; mais cent mille francs de rente +à recueillir n'étaient pas une considération capable d'atténuer son +chagrin ; il faudrait donc l'excuser s'il montrait un visage inquiet et +ne pas paraître s'en apercevoir Il aimait tendrement son aîné. + +Ces quelques mots avaient couru de bouche en bouche et l'on ne parlait +que de la chance d'Anie : + +— Cent mille francs de rente. + +— En Gascogne. + +— Mettons cinquante, mettons vingt-cinq seulement, c'est déjà bien joli +pour une fille qui en était réduite à s'habiller de papier. + +— Si vous saviez... + +Celle qui savait, avait, le soir même, sur l'unique jupe en soie blanche +de sa fille, épinglé du tulle rose, pour remplacer le tulle violet, +indigo, bleu, vert, jaune, orange et rouge, qui, successivement, avait +orné cette jupe depuis deux ans, et pendant trois heures la patiente +était restée debout sans se plaindre ; aussi parlait-elle éloquemment des +artifices de toilette auxquels sont condamnées les mères pauvres qui +veulent que leurs filles fassent figure dans le monde. Dieu merci, elle +n'en était pas là, mais cela ne l'empêchait pas de compatir aux misères +de cette bonne madame de Saint-Christeau. + +Cependant le petit prodige qui ne prenait intérêt à rien s'occupait à +faire entasser des coussins sur une chaise, afin de se trouver à la +hauteur du clavier ; lorsqu'il y en eut assez, on la jucha dessus et l'on +vit pendre ses petites jambes torses qui, n'ayant jamais fait +d'exercice, étaient restées grêles ; alors elle promena dans le salon un +regard qui commandait l'attention ; puis sur un signe de sa mère elle +commença et Barincq s'en alla dans le hall remplacer sa femme et +recevoir les retardataires. + +Parmi eux, ne s'en trouverait-il pas un avec qui il serait assez lié, ou +en qui il aurait assez confiance pour lui emprunter les cent francs +nécessaires à son voyage ? Ce fut la question qui pendant la grande heure +qu'il passa là l'angoissa. Mais quand à la fin il dut revenir dans le +salon pour s'asseoir au piano, il n'avait trouvé personne à qui il eût +osé adresser sa demande avec chance de la voir accueillie : l'un n'était +pas plus riche que lui ; l'autre, s'il pouvait ouvrir son porte-monnaie, +ne le voudrait assurément jamais. + +Les yeux attachés sur sa fille empressée à donner des vis-à-vis aux +danseurs qui n'en avaient pas, il attendait qu'elle lui fît signe de +commencer, et le sourire qu'à la fin elle lui adressa le réconforta ; +l'accent en était si doux que son cœur se détendit, avec entrain il +attaqua le quadrille de la _Mascotte_. + +Après ce quadrille ce fut une valse, puis une polka, puis vinrent +d'autres quadrilles, d'autres valses, d'autres polkas. Adossé à une +fenêtre, il voyait les danseurs s'agiter devant lui, et dans ce +tourbillon il n'avait de regards que pour sa fille. Comme elle lui +paraissait charmante, souriant à tous de ses grands yeux caressants, le +visage animé, les lèvres frémissantes ! c'était merveille que ce sourire, +merveille aussi que la légèreté et la grâce de ses manières. Mais par +contre comme il trouvait laids, ou gauches, ou mal bâtis, ou +maladroits, les danseurs qui l'accompagnaient, quand ils n'étaient pas +tout cela à la fois ; et l'un d'eux, peut-être, serait le mari qu'elle +accepterait. Il n'y avait en lui aucune jalousie paternelle, et jamais +il n'avait éprouvé de douleur à se dire que sa fille le quitterait un +jour pour aimer un mari et vivre heureuse auprès d'un homme qui +prendrait la place que lui, père, avait jusqu'à ce moment occupée seul. +Mais ce mari rêvé ne ressemblait en rien à ceux qui passaient devant +lui, car c'était à travers sa fille qu'il l'avait vu et en rapport avec +elle, c'est à dire jeune, élégant, droit de caractère, de nature honnête +et franche comme celle d'Anie. + +Hélas ! combien ceux qu'il examinait ressemblaient peu à ce type ! + +Et, cependant, elle leur souriait, aimable, gracieuse, leur parlant, les +écoutant, paraissant intéressée par ce qu'ils lui disaient. Elle les +acceptait donc, les uns comme les autres, indifféremment, celui-ci comme +celui-là, n'exigeant d'eux qu'une qualité, celle de mari, et ce mari la +façonnerait à son image, lui imposerait ses goûts, ses idées, sa vie. + +Si la vue de ces futurs gendres le blessait, leurs paroles, au cas où il +eût pu les entendre, l'eussent révolté bien plus encore. + +L'histoire du frère se mourant en Béarn avait été acceptée, et si +personne n'avait cru au chiffre de cent mille francs de rente, tout le +monde avait admis un héritage, changeant du tout au tout la situation +d'Anie qui n'était plus celle d'une pauvre fille sans dot, condamnée à +traîner la misère toute sa vie, et à ne se marier jamais. Dangereuse +quelques instants auparavant, à ce point qu'il n'était pas un jeune +homme qui ne se tint avec elle sur la réserve et la défensive, elle +était instantanément devenue désirable et épousable ; sa beauté même +avait changé de caractère, on ne pensait plus à la contester ou à lui +chercher des défauts, c'était éblouissante, irrésistible qu'on la voyait +maintenant, la belle fille ! + +René Florent, le premier, lui avait révélé ce changement comme le +prodige achevait son morceau ; il s'était, au milieu du brouhaha soulevé +par les applaudissements, approché d'elle, pour lui demander le premier +quadrille. Il dansait donc, le critique hargneux ! Surprise, elle avait +répondu que ce quadrille était promis. Il avait insisté, il ne pouvait +pas rester tard, étant obligé de se montrer dans trois autres maisons +encore ce soir-là, et il tenait à danser avec elle ; c'était une manière +d'affirmer le cas qu'il faisait de son talent ; cela serait compris de +tous ; rien n'est à négliger au début d'une carrière d'artiste. + +Bien que Florent ne fût pas d'âge à ne pas danser, c'était la première +fois qu'elle le voyait faire une invitation, et cette insistance chez un +homme rogue, qui partout pontifiait, avait de quoi la surprendre. Il +l'avait à peine quittée, que d'autres danseurs s'étaient empressés +autour d'elle ; jamais elle n'avait eu pareil succès ; était-ce donc à +l'originalité de sa toilette qu'elle le devait ? + +Mais sa conversation avec Florent pendant le quadrille lui montra que +sa robe en papier n'était pour rien dans l'amabilité subite du critique. + +— Vous avez dû me trouver bien sévère tout à l'heure, dit-il d'un ton +gracieux qu'elle ne lui connaissait pas. + +— Juste, simplement. + +— Je me demande si le besoin de justice qui est en moi ne m'a pas +entraîné précisément dans l'injustice ; je n'ai parlé que de ce que +j'avais sous les yeux et évidemment il y a en vous autre chose que cela ; +cet autre chose, j'aurais dû le dégager. + +Ils furent séparés pour un moment. + +— Ce qui vous a manqué jusqu'à présent, dit-il lorsqu'il fut revenu à +elle, c'est une direction ferme qui vous arrache aux contradictions de +vos divers professeurs. Avec cette direction, je suis certain que vous +ne tarderez pas à vous faire une belle place ; il y a en vous assez de +qualités pour cela. + +Comme elle le regardait, surprise : + +— C'est sérieusement que je parle, dit-il, sincèrement. + +— Où la trouver, cette direction ? demanda-t-elle. + +— Qui ne serait heureux de mettre son savoir au service d'une +organisation telle que la vôtre ? Ce serait un mariage comme un autre. Au +reste, nous en reparlerons si vous le voulez bien. + +Le quadrille était fini ; il la ramena à sa place, et la salua avec +toutes les marques d'une déférence stupéfiante pour ceux qui la +remarquèrent. + +Que signifiait ce langage extraordinaire et cette attitude inexplicable +chez un homme de ce caractère ? Elle n'avait pas encore trouvé de +réponses satisfaisantes, quand son danseur vint la prendre pour la polka +qui suivait le quadrille. + +Celui-là appartenait à un genre opposé à celui de Florent ; aussi +aimable, aussi insinuant, aussi souriant que le critique était rogue et +hargneux. Dans le monde où allait Anie, plus d'une jeune fille aurait +bien voulu, et avait même tenté de se faire épouser par lui, mais aucune +n'avait persévéré, car toutes avaient vite reconnu que s'il était d'une +abondance intarissable tant qu'on restait dans le domaine du sentiment, +il devenait instantanément sourd et muet dès qu'on menaçait de glisser +dans celui des choses sérieuses : offrir son cœur, tant qu'on voulait, +sa main, jamais ; et, si on le poussait, il expliquait franchement qu'on +ne peut pas raisonnablement penser au mariage, quand on n'est qu'un +petit employé de la ville. + +Après quelques tours de polka, il amena Anie dans le hall, et là +s'arrêtant : + +— Excusez-moi d'être préoccupé ce soir, dit-il, j'ai reçu de mauvaises +nouvelles de mes parents. + +C'était la première fois qu'il parlait de ses parents, et elle n'avait +pas remarqué qu'il fût le moins du monde préoccupé, elle le regarda donc +avec un peu d'étonnement. + +Il reprit : + +— Mon père en est à sa seconde attaque, et ma mère est tombée dans une +faiblesse extrême. Je crains de les perdre d'un instant à l'autre. +Voulez-vous que nous fassions encore un tour ? + +Il dura peu, ce tour, et la conversation recommença au point où elle +avait été interrompue : + +— Cela amènera de grands changements dans ma vie, car ce n'est pas +systématiquement que j'ai, jusqu'à ce moment, refusé de me marier ; +comment prendre une femme quand on n'a pas une position digne d'elle à +lui offrir ? Sans être riches, mes parents sont à leur aise, et si je les +perds, comme tout le fait craindre, je pourrai réaliser un rêve de +bonheur que je caresse depuis longtemps. + +Et, la ramenant dans le salon, il ajouta : + +— Ils avaient toujours joui d'une bonne santé qu'ils m'ont transmise. + +Est-ce que c'était là une esquisse de demande en mariage ? Mais alors les +paroles bizarres de René Florent en seraient une autre ! + +Son père joua l'introduction d'une valse, et le jeune homme à qui elle +l'avait promise lui offrit le bras. + +C'était la première fois qu'il venait rue de l'Abreuvoir, et ç'avait été +un souci pour Mme Barincq et aussi pour Anie de savoir s'il accepterait +leur invitation, car on en avait fait un personnage parce qu'il figurait +dans le _Tout-Paris_ avec la qualité d'homme de lettres et une série de +signes qui signifiaient qu'il était officier de l'instruction publique +et chevalier de quatre ordres étrangers. En réalité il n'avait jamais +publié le moindre volume, et ses croix avaient été gagnées, comme il le +disait lui-même en ses jours de modestie, « par relations », c'est-à-dire +pour avoir conduit chez des photographes des personnages exotiques en +vue qui le remerciaient de sa peine par la décoration de leur pays, +tandis que de son côté le photographe lui payait son courtage un louis +ou cent francs selon la qualité du sujet. + +Lui aussi, après quelques tours de valse dans le salon, amena Anie dans +le hall, qui décidément était le lieu des confidences ; et là, +s'arrêtant, il lui dit brusquement sans aucune préparation, d'une voix +que la valse rendait haletante : + +— Est-ce que vous aimez la vie politique, mademoiselle ? Aux prochaines +élections j'aurai juste l'âge pour être député, et comme le ministre de +l'intérieur, qui est mon cousin, m'a promis l'appui du gouvernement, je +suis sûr d'être nommé. Député je deviendrai bien vite ministre. La femme +d'un ministre compte dans le monde, et quand elle est belle, +intelligente, distinguée, elle tient un rang qu'on envie. Nous +continuons, n'est-ce pas ? + +Et sans un mot de plus ils retournèrent dans le salon en valsant. + +Ce qui tout d'abord était vague et incompréhensible se précisait +maintenant, et s'expliquait : on la croyait l'héritière de son oncle, et +l'on prenait rang pour épouser cet héritage. + +Quand la vérité serait connue, que deviendraient ces prétendants si +empressés aujourd'hui ? son mariage, déjà si difficile, n'en serait rendu +que plus difficile encore : on ne se remet pas d'une si lourde déception. + + + + +V + + +Jusqu'à minuit Barincq resta au piano, et sans relâche joua avec +l'énergie et l'entrain d'un musicien de profession qui cherche à faire +ajouter une gratification à son cachet : à l'entendre, on pouvait croire +qu'il n'avait pas d'autre souci que le plaisir de ses invités et cela +même était relevé avec des commentaires où la sympathie manquait. + +— Il fait très bien danser, M. Barincq. + +— Avec un brio étonnant... + +— Surtout pour la circonstance. + +— Madame Barincq m'a dit qu'il aimait tendrement son frère. + +— La pensée de l'héritage fait oublier celle du frère. + +Cependant, dans les courts instants de repos qui coupaient les danses, +son visage s'allongeait, ses lèvres s'abaissaient, et quand Anie le +regardait elle lisait dans ses yeux la sombre préoccupation qui, plus +d'une fois, lui eût fait oublier son rôle si elle ne le lui avait +rappelé en posant simplement sa main sur le piano ; alors il frappait +bruyamment quelques mesures comme s'il se réveillait et se remettait à +jouer jusqu'à ce qu'un nouveau repos laissât retomber le poids de cette +préoccupation sur son cœur. + +Et sa pensée était toujours la même : ne trouverait-il pas un moyen pour +partir par le train du matin, et parmi ces gens qu'il amusait n'en +découvrirait-il pas un à qui il pourrait emprunter le prix de son voyage +en Béarn ? + +Vers minuit, le petit prodige qui ne dansait pas, mais prenait plaisir à +voir danser, s'endormit, et sa mère, l'ayant étendue sur une chaise +longue dans l'atelier d'Anie, voulut relayer Barincq au piano ; il eut +alors la liberté d'approcher ceux dont il n'avait pu jusqu'à ce moment +tâter que de loin la bourse en même temps que la bonne volonté. + +Malheureusement, il avait toujours été d'une timidité paralysante pour +demander quoi que ce fût, et les conditions dans lesquelles il devait +risquer sa tentative la rendaient presque impossible pour lui : parmi ces +gens il n'avait pas un ami, et il s'en trouvait même dont il ignorait le +nom ; comment s'adresser à eux, leur expliquer ce qu'il désirait, les +toucher ? + +A la fin, il se décida pour la femme d'un inventeur de papiers +pharmaceutiques avec laquelle il se croyait en assez bons termes, pour +avoir maintes fois rendu des services au mari à l'_Office +cosmopolitain_ : riche maintenant, elle avait connu la misère assez +durement pour que sa fille en fût réduite pendant dix ans à chanter dans +les plus humbles cafés-concerts, et cela, s'imaginait-il, devait la +rendre douce aux misères des autres ; d'ailleurs, qu'étaient cent francs +pour elle ! + +Décidé à risquer son aventure avec elle, il la conduisait dans le +_hall_, et là, pendant qu'elle dégustait, à petites gorgées, une tasse +de chocolat, que Barnabé lui avait servie, avec une hésitation qui +étranglait ses paroles, il exposa sa demande. + +Mais précisément parce qu'elle connaissait la misère, elle avait acquis +un flair d'une rare subtilité pour deviner au premier mot ce qui devait +tourner à l'emprunt : comment ! ce prétendu héritier en était réduit à +risquer une demande embarrassée quand il pouvait parler haut ? +Certainement, il y avait là-dessous quelque chose de louche. A côté de +l'héritier légitime il y a bien souvent le légataire choisi. Il +convenait donc d'être sur ses gardes. + +Il avait à peine parlé de son frère qu'elle l'arrêta. + +— Vraiment, c'était héroïque d'avoir la force de faire danser ses amis +en un pareil moment. Quel courage ! quelle volonté ! Elle l'avait examiné +au piano, et, en voyant ses efforts pour se contenir, elle avait eu les +larmes aux yeux. Ce n'était certainement pas elle qui, comme certaines +personnes, s'étonnerait qu'on pût s'amuser en des circonstances si +cruelles. + +Ainsi encouragé, il avait sans trop de circonlocutions abordé la +question d'argent ; alors elle avait montré un vrai chagrin : — Quelle +malechance de n'avoir que quelque menue monnaie dans sa bourse ! +Heureusement cela pouvait se réparer ; s'il voulait bien venir chez elle +vers midi, elle se serait alors entendue avec son mari, et ils se +feraient un plaisir de mettre à sa disposition toutes les sommes dont +il pouvait avoir besoin ; si elle fixait midi, c'est que son mari, +souffrant, ne se levait qu'après onze heures et demie. + +Comme il avait eu soin de dire qu'il partait à neuf heures du matin, la +défaite était assez claire pour qu'il ne pût pas insister ; il avait +remercié, et, le chocolat avalé, il l'avait ramenée dans le salon, se +demandant à qui, maintenant, s'adresser. + +Il tournait et retournait cette question les yeux perdus dans le vague ; +quand Barnabé, qui circulait de groupe en groupe son plateau à la main, +lui fit un signe pour le prier de venir dans la cuisine ; il le suivit. + +L'embarras de Barnabé était si manifeste, qu'il craignit quelque +accident. + +— Qu'est-ce qui vous manque ? Avez-vous cassé quelque chose ? + +— La grande carafe, mais ce n'est pas de ça qu'il s'agit. + +— Alors ? + +— Voilà la chose : par ce que j'ai entendu, sans écouter, il paraîtrait +que vous êtes dans les arias pour votre voyage. Si ce n'est que ça, je +peux mettre demain matin deux cents francs à votre disposition, et avec +plaisir, monsieur Barincq, croyez-le ; quand tout le monde sera parti, +j'irai les chercher et vous les apporterai. + +Les larmes lui montèrent aux yeux ; avant qu'il eût dominé son émotion, +Barnabé s'était sauvé son plateau à la main. + +Quand il reprit sa place au piano, ceux des invités qui s'étaient +étonnés qu'il pût si bien les faire danser se dirent que, décidément, la +joie d'hériter était scandaleuse : on pleure son frère, que diable ! ou +tout au moins les convenances exigent qu'on ne se réjouisse pas +publiquement de sa mort. + +Maintenant il n'avait plus qu'un souci : faire sa valise à temps pour ne +pas manquer le train de neuf heures, car il ne pouvait pas compter sur +sa femme qui, morte de fatigue quand les derniers danseurs partiraient +au soleil levant, n'aurait plus de forces que pour se mettre au lit. + +Vers trois heures du matin on voulut bien encore le remplacer, et il +monta à son cabinet où, après avoir retiré habit et gilet, il atteignit +une vieille valise en cuir, qui ne lui avait pas servi depuis quinze +ans. En quel état allait-il la trouver ? Elle était bien poussiéreuse, +durcie, une courroie manquait, la clef était perdue ; mais enfin elle +pouvait encore aller tant bien que mal. + +Comme il ne devait rester à Ourteau que le temps strictement nécessaire +à l'enterrement de son frère, il ne lui fallait que peu de linge ; une +chemise, des mouchoirs, une cravate blanche ; mais il lui fut difficile +de trouver une chemise à peu près mettable, et encore dut-il recoudre +tous les boutons de celle sur laquelle son choix s'arrêta. Heureusement +son habit, son gilet et son pantalon avaient été réparés en vue de la +soirée, ils seraient décents pour conduire le deuil : il n'entrerait +point en misérable dans la vieille église où, en son enfance, il +occupait près de son père et de son frère la place d'honneur, et +n'aurait point à rougir de sa pauvreté sous les regards curieux de ses +amis de jeunesse. + +C'est dans le monde où les bals se suivent et s'enchaînent qu'on arrive +tard et qu'on part tôt ; dans celui où les occasions de s'amuser ne +reviennent pas tous les soirs, on profite gloutonnement de celles qui se +présentent, on arrive de bonne heure et l'on ne s'en va plus. Il en fut +ainsi pour les invités de madame Barincq ; quand le soleil se leva ils +dansaient encore ; il fallut pour les chasser le froid et la dure lumière +du matin qui ne respecte rien ; d'ailleurs, la faim se faisait sentir +plus encore que la fatigue, et depuis deux heures Barnabé, qui avait +vidé les bouteilles et les soupières, gratté l'os du jambon, raclé +l'assiette au beurre, n'offrait plus que du sirop de groseille noyé +d'eau, ce qui était tout à fait insuffisant. + +Enfin, à six heures le hall fut vide et le père, la mère et la fille se +trouvèrent seuls en face l'un de l'autre, tandis que dans la cuisine +Barnabé se préparait à partir. + +— Allons nous coucher, dit madame Barincq, nous avons bien gagné +quelques heures de bon sommeil. + +Barnabé s'approcha de Barincq : + +— Je reviens dans un quart d'heure, dit-il discrètement, le temps +d'aller et de revenir. + +Mais, bien qu'il eût parlé à mi-voix, madame Barincq l'avait entendu. + +— Pourquoi Barnabé veut-il revenir ? demanda-t-elle à son mari. + +Il eût préféré que cette question ne lui fût pas adressée, mais il ne +pouvait pas ne pas y répondre ; Il dit donc ce qui s'était passé, sa +demande, le refus qui l'avait accueillie, l'invention de Barnabé. + +Madame Barincq leva au ciel ses mains tremblantes d'indignation. + +— Emprunter à un domestique ! s'écria-t-elle, il ne manquait plus que ça. + +— Barnabé s'est conduit en ami, dit Anie en tâchant d'intervenir. + +— Ne vas-tu pas défendre ton père ? s'écria madame Barincq ; tu ferais +bien mieux de lui demander comment il compte rendre cet argent. + +Sans attendre que cet appel à l'intervention de sa fille eût produit un +effet, elle se tourna vers son mari : + +— Et quand veux-tu partir ? demanda-t-elle. + +— A 9 heures 30. + +— Ce matin ? + +— Je n'ai que juste le temps pour arriver demain à l'heure de +l'enterrement. + +— Et tu nous laisses au milieu de ce désordre, sans personne pour nous +aider ? comment allons-nous nous en tirer ? je suis morte de fatigue. + +— Pour cela, maman, ne t'inquiète pas, dit Anie, je n'irai pas à +l'atelier aujourd'hui et avant ce soir tout sera mis en état. + +— Si tu prends le parti de ton père, je n'ai plus rien à dire. Adieu. + +Sans un mot de plus elle quitta le hall pour monter au premier étage. + +— N'emportes-tu rien ? demanda Anie lorsqu'elle fut seule avec son père. + +— J'ai fait ma valise cette nuit et l'ai descendue je vais mettre mon +habit dedans et serai prêt à partir. + +— Sans déjeuner ? + +— Barnabé m'a dit qu'il ne restait rien. + +— Je vais te faire du café ; pendant ce temps, la porteuse de pain +arrivera. + +Comme elle se dirigeait vers la cuisine, il l'arrêta : + +— Tu ne vas pas allumer le feu, habillée comme tu l'es ? + +— Ma robe n'a plus grand'chose à craindre, dit-elle en se regardant. + +En effet, elle était en lambeaux, déchirée aux entournures et surtout à +la taille par les doigts gros des danseurs. + +— Elle a le feu à craindre, dit-il. + +— Eh bien, je me déshabille et reviens tout de suite. + +— Tu ferais mieux de te coucher. + +— Crois-tu que je sois fatiguée pour une nuit passée à danser ? A mon +âge, cela serait honteux. + +Quand elle redescendit, elle trouva son père, qui avait revêtu ses +vêtements de tous les jours, en train de boucler sa valise. Vivement +elle alluma un feu de braise et mit dessus une bouillotte d'eau ; puis +elle ouvrit la porte du jardin. + +— Où vas-tu ? demanda-t-il. + +— J'ai mon idée. + +Elle revint presque aussitôt, tenant d'un air triomphant un œuf dans +chaque main. + +— Il me semblait bien avoir entendu les poules chanter, dit-elle ; au +moins tu ne partiras pas à jeun ; deux œufs frais, une bonne tasse de +café, te remettront un peu des fatigues de cette nuit, d'autant plus +dures pour toi qu'elles s'ajoutaient à ton chagrin. Pauvre père, je +t'assure que je t'ai plaint de tout mon cœur, et que plus d'une fois je +me suis reproché le supplice que je t'imposais en te faisant jouer ces +airs de danse qui exaspéraient ta douleur. + +— Au moins t'es-tu amusée ? + +— Je devrais te dire oui, mais cela ne serait pas vrai. + +— Tu as éprouvé quelque déception ? + +Elle hésita un moment, non parce qu'elle ne comprenait pas à quelle +déception son père faisait allusion, mais parce qu'elle avait une +certaine honte à répondre. + +— J'ai été demandée en mariage plus de dix fois depuis hier soir, +dit-elle enfin avec un demi-sourire. + +— Eh bien ? + +— Eh bien, sais-tu à qui ces demandes s'adressaient ? + +— A toi, bien sûr. + +— A moi ta fille, non ; à moi l'héritière de mon oncle, oui ; sur une +parole de maman, mal entendue ou mal comprise, on s'est imaginé que la +fortune de mon oncle allait nous revenir, et chacun a voulu prendre +rang. + +— Et si ce qu'on s'est imaginé se réalisait ? + +— As-tu des raisons pour le croire ? + +— Le croire, non ; l'espérer, oui : car je ne peux pas admettre que +Gaston, malgré notre rupture, ne t'ait rien laissé par son testament, +toi, sa nièce, contre qui il n'avait aucun grief. + +— Mais s'il n'a pas fait de testament ? + +— Alors ce ne serait pas une part quelconque de sa fortune qui te +reviendrait, ce serait de cette fortune entière que nous hériterions. + +Que cela soit, je te promets que je n'épouserai aucun de mes prétendants +de cette nuit : les vilains bonshommes, hypocrites et plats. + + + + +VI + + +En entrant dans la gare d'Orléans, après une course d'une heure et demie +faite à pied, sa petite valise à la main, il vit le rapide de Bordeaux +partir devant lui. + +Autrefois, quand de Paris il retournait au pays natal, c'était ce train +qu'il prenait toujours ; une voiture l'attendait à la gare de Puyoo, et +de là le portait rapidement à Ourteau où il arrivait assez à temps +encore pour passer une bonne nuit dans son lit. + +Maintenant au lieu du rapide, l'omnibus ; au lieu d'un confortable +compartiment de première, les planches d'un wagon de troisième ; au lieu +d'une voiture en descendant du train, les jambes. + +Son temps heureux avait été celui de la jeunesse, le dur était celui de +la vieillesse ; la ruine avait fait ce changement. + +Il eût pu lui aussi mener la vie tranquille du gentilhomme campagnard, +sans souci dans son château, honoré de ses voisins, cultivant ses +terres, élevant ses bêtes, soignant son vin, car il aimait comme son +frère les travaux des champs, et même plus que lui, en ce sens au moins +qu'à cette disposition se mêlait un besoin d'améliorations qui n'avait +jamais tourmenté son aîné, plus homme de tradition que de science et de +progrès. + +Avec une origine autre que la sienne, il en eût été probablement ainsi, +et comme ils n'étaient que deux enfants, ils se fussent trouvés assez +riches, la fortune paternelle également partagée entre eux, pour mener +cette existence chacun de son côté : l'aîné sur la terre patrimoniale, le +jeune dans quelque château voisin. Mais, bien que sa famille fut fixée +en Béarn depuis assez longtemps déjà, elle était originaire du pays +Basque, et comme telle fidèle aux usages de ce pays où le droit +d'aînesse est toujours assez puissant pour qu'on voie communément les +puînés ne pas se marier afin que la branche aînée s'enrichisse par +l'extinction des autres. + +Élevés dans ces principes ils s'étaient habitués à l'idée que l'aîné +continuerait le père, avec la fortune du père, dans le château du père, +et que le cadet ferait son chemin dans le monde comme il pourrait cela +était si naturel pour eux, si légitime, que ni l'un ni l'autre, le +dépouillé pas plus que l'avantagé, n'avait pensé à s'en étonner. A la +vérité ils savaient qu'une loi, qui est le Code civil prohibe ses +arrangements, mais cette loi bonne pour les gens du nord, n'avait aucune +valeur dans le pays basque ; et Basques ils étaient, non Normands ou +Bourguignons. + +D'ailleurs, cette perspective de vie laborieuse n'avait rien pour +effrayer le cadet, ou contrarier ses goûts qui dès l'enfance s'étaient +affirmés tout différents de ceux de son aîné. Tandis que pour celui-là +rien n'existait en dehors des chevaux, de la chasse, de la pêche, lui +était capable de travail d'esprit et même de travail manuel ; s'il aimait +aussi la chasse et la pêche, elles ne le prenaient pourtant pas tout +entier ; il lisait, dessinait, faisait de la musique ; au collège de Pau +il couvrait ses livres, ses cahiers et les murailles de bonshommes, à +Ourteau pendant les vacances il construisait des mécaniques ou des +outils qui par leur ingéniosité émerveillaient son père, son frère, +aussi bien que les gens du village qui les voyaient. + +N'était-ce pas là l'indice d'une vocation ? Pourquoi n'utiliserait-il pas +les dispositions dont la nature l'avait doué ? + +A quinze ans pendant les grandes vacances, tout seul, c'est-à-dire sans +les conseils d'un homme du métier et en se faisant aider seulement par +le maréchal-ferrant du village il avait construit une petite machine à +vapeur qui, pour ne pouvoir rendre aucun service pratique n'en était pas +moins très ingénieuse et révélait des aptitudes pour la mécanique. Il +est vrai qu'elle coûtait vingt ou trente fois plus cher qu'une du même +genre construite par un mécanicien de profession ; mais à cela quoi +d'étonnant, c'était un apprentissage. + +Il est assez rare que l'esprit de recherches et de découvertes se +spécialise : inventeur, on l'est pour tout, les petites comme les grandes +choses, on l'est spontanément, en quelque sorte sans le vouloir, et cela +est vrai surtout quand dès la jeunesse on n'a pas été rigoureusement +enfermé dans des études délimitées. + +Il en avait été ainsi pour lui. Au lieu de le diriger son père l'avait +laissé libre ; et puisqu'il paraissait également bien doué pour le +dessin, la mécanique, la musique, qu'importait qu'il étudiât ceci plutôt +que cela ? Plus tard il choisirait le chemin qui lui plairait le mieux, +il n'y avait pas de doute qu'avec des aptitudes comme les siennes, il ne +trouvât au bout la fortune et peut-être même la gloire. + +Sans études préalables qui l'eussent guidé, sans relations qui l'eussent +soutenu, sans camaraderies officielles qui l'eussent poussé, après des +années de luttes, de déceptions, d'efforts inutiles, de fièvre, de +procès, c'était la ruine qu'il avait trouvée. + +Cependant ses débuts avaient été heureux ; pendant ses premières années à +Paris, tout ce qu'il avait essayé lui avait réussi, et quelques-unes de +ses inventions simplement pratiques, sans aucunes visées à la science, +avaient eu assez de vogue pour qu'il pût croire qu'elles lui +constitueraient de jolis revenus tant que durerait la validité de ses +brevets. + +Il n'avait donc qu'à marcher librement et à suivre la voie ouverte : il +était bien l'homme que l'enfant annonçait. + +C'est ce qu'à sa place un autre eût fait sans doute ; mais il y avait en +lui du chercheur, du rêveur, l'argent gagné ne suffisait pas à son +ambition, il lui fallait plus et mieux. + +A la mort de son père, son frère et lui, fidèles à la tradition, avaient +réglé leurs affaires de succession, non d'après la loi française mais +d'après l'usage basque, c'est-à-dire en respectant le droit d'aînesse +qui supprimait tout partage entre eux de l'héritage paternel : l'aîné +avait gardé le château avec toutes les terres patrimoniales, le cadet +s'était contenté de l'argent et des valeurs qui se trouvaient dans la +succession ; l'aîné prendrait le nom de Saint-Christeau et le +transmettrait à ses enfants quand il se marierait ; le cadet se +contenterait de celui de Barincq qu'il illustrerait, s'il pouvait. Cela +s'était fait d'un parfait accord entre eux, sans un mot de discussion, +comme il convenait aux principes dans lesquels ils avaient été élevés, +aussi bien qu'à l'affection qui les unissait. Pour l'aîné, il était tout +naturel qu'il en fût ainsi. Pour le cadet qui avait des millions dans la +tête, quelques centaines de mille francs étaient des quantités +négligeables. + +Mais ces millions ne s'étaient pas monnayés comme il l'espérait, car à +mesure qu'il s'était élevé, les ailes lui avaient poussé ; par le +travail, l'appétit scientifique s'était développé, et les petites choses +qui avaient pu le passionner à ses débuts lui paraissaient +insignifiantes ou méprisables maintenant. C'était plus haut qu'il +visait, plus haut qu'il atteindrait, et au lieu de s'enfermer dans le +cercle assez étroit où l'ignorance autant que la prudence l'avaient +pendant quelques années maintenu, il avait voulu en sortir. Puisqu'il +avait réussi alors qu'il était jeune, sans expérience, sans appuis, +n'ayant que l'audace de l'ignorance, pourquoi ne réussirait-il pas +encore, alors qu'on le connaissait, et que par le travail il avait +acquis ce qui tout d'abord lui manquait ? + +A son grand étonnement, il n'avait pas tardé à reconnaître l'inanité de +ces illusions. + +D'où venait-il donc, celui-là qui ne sortant d'aucune école se figurait +qu'on allait l'écouter tout simplement par sympathie et parce qu'il +avait la prétention de dire des choses intéressantes ? Tenait-il au monde +officiel ? De qui était-il le camarade ? Qui le recommandait ? Il avait +gagné de l'argent avec des niaiseries ; la belle affaire, en vérité ! + +Mais elles portaient témoignage contre lui, ces niaiseries, et plus +elles lui avaient été productives, plus elles criaient fort contre son +ambition. Pourquoi voulait-il qu'on comptât avec lui, quand lui-même ne +comptait que par l'argent gagné ? Il voulait sortir du rang ; on l'y +ferait rentrer. + +Autant la montée avait été douce au départ, quand il marchait au hasard +et à l'aventure, autant elle fut rude lorsqu'il eut la prétention de +prendre rang parmi les réguliers de la science, qui, s'ils ne lui dirent +pas brutalement : « Vous n'êtes pas des nôtres », le lui firent comprendre +de toutes les manières ! + +Combien de banquettes d'antichambre avait-il frottées dans les +ministères ; à combien d'huissiers importants avait-il souri ! combien de +garçons de bureau l'avaient rabroué ! et quand, après des mois +d'audiences ajournées, on le recevait à la fin, combien de fois ne +l'avait-on pas écouté avec des haussements d'épaules, ou renvoyé avec +des paroles de pitié : « Mais c'est insensé, ce que vous nous proposez +là ! » + +A côté des indifférents qui ne daignaient pas l'entendre, il avait aussi +rencontré des avisés qui ne lui prêtaient qu'une oreille trop attentive +ou des yeux trop clairvoyants ; plus dangereux ceux-là ; et ils le lui +avaient bien prouvé en mettant habilement en œuvre ce qu'ils avaient +qualifié d'insensé. + +Avec les réclamations, les procès, il était descendu dans l'enfer, et +désormais sa vie avait été faite d'attentes dans les agences, de visites +chez les avoués, les agréés, les huissiers ; de conférences avec les +avocats, de comparutions chez les experts, de fièvres, d'exaspérations, +d'anéantissements aux audiences à Paris, en province, partout où on +l'avait traîné. + + + + +VII + + +A son arrivée à Paris, tout occupé de l'invention d'une bouée lumineuse, +il avait été consulter un chimiste dont les livres qu'il avait +longuement travaillés lui inspiraient confiance, et dont le nom faisait +autorité dans la science, François Sauval ; et pendant assez longtemps il +avait poursuivi, sous la direction de celui-ci, une série d'expériences +sur les matières à employer pour la production de l'éclairage dans +l'eau. De là étaient nées des relations entre eux, bienveillantes chez +le maître, très attentif à séduire la jeunesse, respectueuses chez +l'élève, et quand il avait un conseil à demander ou un doute à +éclaircir, c'était toujours à Sauval qu'il s'adressait. + +Sauval était chimiste parce que son grand-père ainsi que son père +l'avaient été, et parce qu'avec son sens juste de la vie il avait, tout +jeune, compris les avantages qu'il y avait pour lui à profiter du nom et +de l'autorité qu'ils s'étaient acquis dans le monde scientifique, et à +se mettre en état d'hériter des positions officielles qu'ils avaient +successivement occupées ; mais, plus que chimiste encore, plus que +savant, il était, bien qu'il s'en défendît, un homme d'affaires +incomparable, devant qui l'agréé le plus fin, l'avoué le plus retors +n'étaient que des écoliers. + +En écoutant d'une oreille complaisante les projets et les rêveries de +Barincq, il avait sagement douché son ambition d'une main impitoyable, +et, avec l'expérience que lui donnaient son autorité et sa situation, il +lui avait prouvé qu'il ne devait pas chercher à sortir de l'ordre de +recherches dans lequel il avait eu la chance de réussir. + +— Tenez-vous-en à l'industrie, ne cessait-il de lui répéter ; gagnez de +l'argent, et, puisque vous n'avez pas pris dès le départ le chemin qui +conduit au mandarinat scientifique, laissez la science aux mandarins. +Ah ! si j'étais à votre place, et si j'avais vos aptitudes pour les +affaires, quelle fortune je ferais ! + +« Faire fortune, gagner de l'argent », était le refrain de sa +conversation ; et, s'il est vrai que le mot qui revient le plus souvent +sur nos lèvres soit celui qui donne la clé de notre nature, on pouvait +conclure en l'écoutant qu'il était un homme d'argent. Cela surtout, +avant tout et par-dessus tout, avec un but aussi généreux que touchant, +qui était de donner à chacune de ses cinq filles un million en la +mariant. Le type du savant, gauche, simple, maladroit, timide ou +rébarbatif, qui ne sort pas de son laboratoire, ignore le monde, ne voit +dans l'argent qu'un métal ductile et malléable qui fond vers 1000°, et +peut se combiner avec l'oxygène, n'était nullement celui de Sauval qui, +au contraire, représentait mieux que tout autre le savant aimable, +élégant, homme du monde autant qu'homme d'affaires, assez prudent pour +ne pas se laisser exploiter par les industriels, et assez habile pour +les exploiter lui-même par des procédés perfectionnés qui en exprimaient +jusqu'à la dernière goutte la substance utilisable. + +Toutes les positions officielles que l'État peut donner, Sauval les +avait successivement occupées ou les occupait encore, à l'Institut +agronomique, au Conservatoire, aux Gobelins, au Muséum, à l'École +centrale, à la préfecture de la Seine, à la préfecture de police ; de +plus il était le directeur-conseil de nombreuses fabriques de produits +chimiques ou pharmaceutiques qui payaient de cette façon son influence ; +mais, comme tout cela, si important qu'en fût le total cumulé, n'était +point encore assez gros pour son appétit, et ne pouvait pas lui gagner +les millions qu'il voulait, il les demandait à l'industrie en prenant +des brevets dans les branches de la chimie où il y a de l'argent à +gagner, celle des engrais et celle des matières colorantes. + +Ces brevets, il ne les exploitait pas lui-même, retenu par sa situation, +mais il les cédait à des commerçants, à des spéculateurs que cette +situation précisément éblouissait, et qui se laissaient entraîner par +l'espoir de produire avec rien quelque chose de valeur, tout comme les +dupes des anciens alchimistes espéraient obtenir la transmutation des +métaux. Comment n'eussent-ils pas subi le prestige de son nom qu'il +savait très habilement faire tambouriner par les journaux ! Ce n'était +pas avec un pauvre diable d'inventeur qu'ils traitaient, mais avec un +savant dont les titres occupaient une longue suite de lignes dans les +annuaires ; ce n'était pas dans un galetas que les signatures +s'échangeaient, mais dans une noble maison donnée par l'État, sur la +cour de laquelle s'ouvraient les portes d'écuries habitées par quatre +chevaux, et de remises abritant trois voitures élégantes dignes du +mondain le plus correct. + +En conseillant à Barincq de gagner de l'argent, jamais Sauval ne lui +avait conseillé d'exploiter un de ses nombreux brevets ; seulement ce +qu'il ne disait pas franchement il l'insinuait avec des finesses +auxquelles on ne pouvait pas ne pas se laisser prendre. Mais, féru de +ses idées en vrai inventeur qu'il était, Barincq avait longtemps résisté +à ses avances : pourquoi acheter les découvertes des autres quand on en a +soi-même à revendre ; ce n'était pas du manque d'idées qu'il souffrait, +mais bien de ne pouvoir pas faire accepter les siennes. + +Cependant, à la longue, exaspéré par l'hostilité qu'il rencontrait, +découragé par l'indifférence qu'on lui opposait, écrasé par l'injustice, +il avait fini par se demander si ces idées que tout le monde repoussait, +valaient réellement quelque chose ; si on se les appropriait par +d'adroites modifications, n'était-ce pas parce qu'elles manquaient d'une +forte empreinte personnelle ? Enfin, s'il ne réussissait en rien +maintenant, n'était-ce pas parce qu'il avait épuisé sa veine ? Il y a du +joueur dans tout inventeur, et quel joueur ne croit pas à la chance ? + +Si la sienne déclinait, celle de Sauval s'affirmait chaque jour +davantage, à ce point qu'il ne touchait pas à une chose sans la +réussir. Dans ces conditions ne serait-ce pas pousser l'infatuation +jusqu'à l'aveuglement que de s'obstiner dans ses luttes stériles au lieu +de saisir l'occasion qui s'offrait à lui ? + +Bien souvent, Sauval lui parlait d'expériences poursuivies depuis +longtemps dans son laboratoire, qui, le jour où elles aboutiraient, +seraient pour certaines matières extraites du goudron de houille ce que +la découverte de Lightfoot avait été pour le noir d'aniline. Un jour, en +venant consulter Sauval, il aperçut exposées en belle place des bandes +de calicot teintes en rouge, en ponceau, en jaune, en bleu, en violet. + +— Je vois que ces échantillons vous intéressent, dit Sauval qui avait +suivi ses regards ; ils vous intéresseront encore bien davantage quand +vous saurez que ces couleurs qui ont subi l'opération du vaporisage sont +pour quelques-unes aussi indestructibles que le noir d'aniline. + +Sans être chimiste de profession, et sans avoir étudié spécialement la +chimie des matières colorantes, Barincq savait cependant qu'on ne +possédait encore que le noir d'aniline qui fût indestructible, et que +les autres couleurs qu'on essayait d'extraire de la houille ne +présentaient aucune solidité. En disant que la teinture de ces bandes de +calicot était aussi indestructible que celle du noir d'aniline, Sauval +annonçait donc une découverte considérable, qui allait produire une +révolution dans l'industrie des étoffes et apporter à son inventeur une +fortune énorme. + +— Croyez-vous que vous n'auriez pas mieux fait, mon pauvre Barincq, de +suivre cette voie pratique que je vous ouvrais, dit Sauval, que celle +qui vous a mené dans le bagne où vous vous débattez ? Ah ! si au lieu +d'être un savant, fils et petit-fils de savant, j'étais un industriel, +si, au lieu d'être enchaîné par ma situation, j'étais libre, quelle +fortune je ferais ! Tandis que je vais me laisser rouler, et finalement +dépouiller par des coquins qui se moqueront de moi. Que n'ai-je un +gendre dans l'industrie ! Il y a des moments où, pensant à l'avenir de +mes filles, je me demande si je ne manque pas à mes devoirs de père en +ne me démettant pas de toutes mes fonctions pour exploiter moi-même mes +brevets. + +Ainsi engagé, l'entretien était vite arrivé à une proposition pratique. + +Au lieu de se démettre de ses fonctions, Sauval cédait ses brevets à +Barincq, qui avait à ses yeux le grand mérite de n'être point un +commerçant de profession, c'est-à-dire un exploiteur et lui inspirait +toute confiance ; par ce moyen, il assurait la fortune de ses filles, et, +d'autre part, il faisait celle d'un brave garçon pour qui il avait +autant de sympathie que d'estime. Cette cession il la consentait aux +conditions les plus douces : quatre cent mille francs pour le prix des +brevets, et en plus, pendant leur durée, une redevance de dix pour cent +sur le montant brut de toutes les ventes des produits fabriqués ; comme +ce qu'on vendrait cent cinquante ou deux cents francs le kilogramme ne +coûterait pas plus de trois ou quatre francs à fabriquer, il était +facile dès maintenant de calculer les bénéfices. + +Barincq ne pouvait pas ne pas se laisser éblouir par une affaire ainsi +présentée, pas plus qu'il ne pouvait pas ne pas se laisser toucher au +cœur par l'amitié dont son maître lui donnait une si grande preuve ; +enfin, découragé par ses déboires, il ne pouvait pas non plus ne pas +reconnaître que ce serait folie de s'obstiner dans ses rêves creux, au +lieu d'accepter ces propositions généreuses. + +Il est vrai que pour les accepter il fallait pouvoir exécuter les +conditions sous lesquelles elles étaient faites, et ce n'était pas son +cas : de son père, il avait reçu environ deux cent mille francs et +c'était son seul capital, car les grosses sommes que ses inventions lui +avaient rapportées jusqu'à ce jour avaient été dévorées par ses +expériences ou englouties dans ses procès : comment, avec ces deux cent +mille francs, payer les brevets et faire les fonds pour établir une +usine de fabrication ? + +Ce qui était une difficulté, une impossibilité pour lui, n'était rien +pour Sauval. Des spéculateurs trouvés par lui achetèrent les brevets de +Barincq, bon marché, il est vrai, trop bon marché, beaucoup au-dessous +de leur valeur réelle, c'était lui-même qui le disait, mais ils +payeraient comptant, ce qui était à considérer. En même temps il le +marierait à une orpheline qui apporterait une dot de quatre cent mille +francs en argent. De plus, il lui ferait vendre dans les conditions les +plus favorables une fabrique de matières colorantes établie depuis +longtemps, de telle sorte que tout en organisant la fabrication des +produits créés par ses procédés, on continuerait celle des anciens qui +ne seraient pas remplacés par les nouveaux ; il donnerait son concours à +cette fabrication, et, pour l'en payer, sa redevance de dix pour cent +s'étendrait à toutes les ventes que ferait l'usine. Enfin il obtiendrait +d'une fabrique de produits chimiques, dans laquelle il était intéressé, +un marché par lequel cette fabrique s'engagerait à livrer, pendant dix +ans, à un prix très au-dessous du cours, toutes les matières nécessaires +à la production des nouvelles couleurs. + +C'était le propre de Sauval de mener rondement tout ce qu'il +entreprenait ; ce qui tenait, disait-il, à ce que, n'entendant rien aux +affaires, il ne se noyait pas dans les détails. En trois mois les +brevets de Barincq furent vendus, ses procès abandonnés, son mariage fut +fait, l'usine fut achetée et l'on se trouva en état de marcher ; +l'industrie de la teinture, chauffée par les articles des journaux que +Sauval inspirait quand il ne les dictait pas, était dans l'attente de la +révolution annoncée. + +On marcha, en effet, mais, chose extraordinaire, les expériences si +concluantes, si admirables dans le laboratoire de Sauval, ne donnèrent +pas industriellement les résultats attendus : si les rouges présentaient +une certaine solidité bien éloignée cependant de l'indestructibilité du +noir d'aniline, les autres couleurs étaient d'une extrême fugacité. + +Cette chute terrible n'avait pas écrasé Sauval, et même elle ne l'avait +nullement ébranlé ; à l'émoi de Barincq il s'était contenté de répondre +qu'il fallait rester calme parce qu'il voyait clair. Cette déception +n'était rien. Il allait se mettre au travail comme il le devait, +puisqu'il s'était engagé à faire profiter la fabrique de tous les +développements et de toutes les améliorations que ses brevets pouvaient +recevoir de ses recherches scientifiques, et avant peu ce léger accroc +serait réparé. Il voyait clair. En attendant il n'y avait qu'à continuer +la fabrication des anciens produits. Cela sauvait la situation et +démontrait combien il avait été sage de faire acheter cette vieille +usine au lieu d'en créer une nouvelle qui n'eût pas eu de clientèle. + +Ce qu'il avait été surtout, c'était avisé pour ses intérêts, puisque, +sur la vente des produits fabriqués d'après les anciens procédés, il +touchait sa redevance : un peu de patience, ce n'était plus maintenant +qu'une affaire de temps ; le succès était certain ; encore quelques jours, +encore un seul. + +Le temps avait marché sans que les couleurs qui devaient bouleverser +l'industrie devinssent plus solides ; on vendait du rouge ; personne +n'achetait du ponceau, du bleu, du vert, du jaune ; et, pendant que les +perfectionnements annoncés se faisaient attendre, la fabrique de +produits chimiques exécutant son marché continuait à livrer chaque jour +les matières nécessaires à la fabrication des nouvelles couleurs... +qu'on ne fabriquait pas, par cette raison qu'on ne trouvait pas à les +vendre. + +La foi que le maître avait inspirée à l'élève s'était ébranlée : à payer +la redevance de dix pour cent, le plus clair des bénéfices réalisés sur +la fabrication par les anciens procédés s'en allait dans la caisse de +Sauval, et prendre chaque jour livraison de dix mille kilogrammes de +produits chimiques qu'il fallait revendre à perte, ou même jeter à +l'égout quand on ne trouvait pas à les vendre, conduisait à une ruine +aussi certaine que rapide. + +Cependant Sauval, qui continuait à rester calme dans son stoïcisme +scientifique, et à voir très clair, poursuivait ses recherches en +répétant son même mot : + +— Patience ! encore un jour. + +Ce jour écoulé, il en prenait un autre, puis un autre encore. + +En réponse à ces demandes du maître, l'élève en avait formulé deux à son +tour : ne plus payer la redevance ; résilier le marché de la fourniture +des produits chimiques. Mais le maître n'avait rien voulu entendre : +puisqu'il donnait son temps et sa science, la redevance lui était due ; +puisqu'un marché avait été conclu, il devait être exécuté ; s'il ne +connaissait rien aux affaires commerciales, il savait cependant, comme +tout galant homme, qu'on ne revient pas sur un engagement pris. + +C'était beaucoup pour échapper aux procès, dont il avait l'horreur, que +Barincq avait accepté les propositions de Sauval, qui semblaient devoir +lui offrir une sécurité absolue ; cependant devant ce double refus il +avait fallu se résoudre à plaider de nouveau ; une fille lui était née, +il ne pouvait pas la laisser ruiner, pas plus qu'il ne devait laisser +dévorer la fortune de sa femme déjà gravement compromise. Il avait donc +demandé aux tribunaux la nomination d'experts qui auraient à examiner si +les procédés de Sauval étaient susceptibles d'une application +industrielle ; à constater que si dans le laboratoire ils donnaient des +résultats superbes, dans la pratique ils n'en donnaient d'aucune sorte ; +enfin à reconnaître qu'ils ne reposaient pas sur une base sérieuse et +que ce qu'il avait vendu était le néant même. + +Quelle stupéfaction, quelle indignation pour Sauval ! + +Il croyait bien pourtant s'être entouré de toutes les précautions en ne +traitant pas avec un de ces commerçants de profession qui n'achètent une +découverte que pour dépouiller son inventeur ; mais voilà le terrible, +c'est que l'esprit commercial est contagieux, et qu'aussitôt qu'on +touche aux affaires on devient un homme d'affaires. + +Sans doute il ferait facilement le sacrifice des bénéfices qui étaient +le fruit de son travail, et sur ce point il était prêt à toutes les +concessions ; mais il y en avait un que sa position ne lui permettait pas +de mettre en discussion : c'était de subir le contrôle d'experts qui dans +la science ne pouvaient pas être ses pairs. + +Il fallait donc qu'il se défendît et n'acceptât pas qu'en sa personne le +savant fût une fois de plus exploité par le commerçant. + +L'affaire s'était traînée de juridiction en juridiction, et, pendant que +les clercs grossoyaient des monceaux de papier timbré en expliquant +longuement la technique des matières colorantes à deux francs le rôle ; +pendant que les avocats plaidaient et refaisaient chacun à son point de +vue l'histoire de la chimie ; pendant que les juges écoutaient, +somnolaient ou jugeaient, la situation commerciale, de Barincq sombrait, +s'enfonçant chaque jour un peu plus. Il lui aurait fallu des capitaux +pour faire marcher sa maison en même temps que pour continuer ses +procès, et il ne se soutenait plus que par des miracles d'énergie +appuyés par des sacrifices désespérés. + +Alors qu'il pensait faire lui-même sa vie, sans secours d'aucune sorte, +au moyen des seules idées qu'il avait en tête, il avait pu abandonner +avec indifférence la plus grosse part de son héritage paternel ; aux +abois, traqué de tous les côtés, affolé, il revint à Ourteau pour +expliquer sa situation à son frère, et lui demander de le sauver en +consentant une garantie hypothécaire pour une somme de cent cinquante +mille francs. Bien que le mot hypothèque fût un épouvantail pour Gaston, +la garantie fut accordée, sinon sans inquiétude, au moins sans +marchandages : + +— Puisque tu as besoin de moi, cadet, c'est mon devoir de te venir en +aide. + +Ces cent cinquante mille francs avaient été une goutte d'eau. Six mois +après leur versement, c'était du garant que le créancier exigeait par +acte d'huissier le paiement de ses intérêts, le garanti étant dans +l'impossibilité de se libérer. + +Les rapports des deux frères, jusque-là affectueux, s'étaient aigris : un +huissier au château, c'était la première fois que pareil scandale se +produisait ; la lettre qui l'annonçait avait été dure malgré le +parti-pris de modération. + +« Tu n'as donc pas pensé que le « parlant à » pourrait être rempli au nom +d'un de mes domestiques, ce qui a eu lieu ? » + +Pour arranger la situation, Mme Barincq avait voulu venir à Ourteau avec +sa fille. Gaston n'était-il pas un oncle à héritage ? Il importait de le +ménager. + +Au lieu d'aplanir les difficultés, elle les avait exaspérées, en +insistant plus qu'il ne convenait sur la générosité que son mari avait +montrée lors du partage de la succession paternelle. Comment l'aîné +pouvait-il admettre la générosité, quand il était convaincu que son +cadet avait simplement accompli son devoir ? + +Lorsqu'au bout de huit jours elle avait quitté le château pour rentrer à +Paris, la rupture entre les deux frères était irréparable. + +Les procès se prolongèrent pendant dix-huit mois encore, au bout +desquels un arrêt définitif prononçait la nullité des brevets ; mais il +était trop tard. Barincq, épuisé, n'avait plus qu'à abandonner à ses +créanciers le peu qu'il lui restait, et s'il échappait à la mise en +faillite, c'était grâce à la généreuse intervention de Sauval. + +Un ami le recueillit par pitié dans la petite maison de l'Abreuvoir, et +le directeur de l'_Office cosmopolitain des inventeurs_, qui avait gagné +tant d'argent avec lui, le prenait comme dessinateur aux appointements +de deux cents francs par mois. + + + + +VIII + + +A six heures du matin le train déposa Barincq à la gare de Puyoo ; de là +à Ourteau, il avait deux lieues à faire à travers champs. Autrefois, une +voiture se trouvait toujours à son arrivée, et, par la grande route plus +longue de trois ou quatre kilomètres, le conduisait au château ; mais il +n'avait pas voulu demander cette voiture par une dépêche, et l'état de +sa bourse ne lui permettait pas d'en prendre une à la gare. D'ailleurs, +cette course de deux lieues ne l'effrayait pas plus que le chemin de +traverse qu'il connaissait bien ; le temps était doux, le soleil venait +de se lever dans un ciel serein ; après une nuit passée dans l'immobilité +d'un wagon, ce serait une bonne promenade ; sa valise à la main, il se +mit en route d'un pas allègre. + +Mais il ne continua pas longtemps cette allure, et sur le pont il +s'arrêta pour regarder le Gave, grossi par la première fonte des neiges, +rouler entre ses rives verdoyantes ses eaux froides qui fumaient par +places sous les rayons obliques du soleil levant et pour écouter leur +fracas torrentueux. Il venait de quitter les lilas de son jardin à peine +bourgeonnants et il trouvait les osiers, les saules, les peupliers en +pleine éclosion de feuilles, faisant au Gave une bordure vaporeuse +au-dessus de laquelle s'élevaient les tours croulantes du vieux château +de Bellocq. Que cela était frais, joli, gracieux, et, pour lui, +troublant par l'évocation des souvenirs ! Mais ce qui, tout autant que le +bruit des eaux bouillantes, le bleu du ciel, la verdure des arbres, +réveilla instantanément en lui les impressions de ses années de +jeunesse, ce fut la vue d'un char qui arrivait à l'autre bout du pont : +formé d'un tronc de sapin dont l'écorce n'avait même pas été enlevée, il +était posé sur quatre roues avec des claies de coudrier pour ridelles ; +deux bœufs au pelage bringé, habillés de toile, encapuchonnés d'une +résille bleue, le traînaient d'un pas lent, et devant eux marchait leur +conducteur, la veste jetée sur l'épaule, une ceinture rouge serrée à la +taille, les espadrilles aux pieds, un long aiguillon à la main ; pour +s'abriter du soleil il avait tiré en avant son béret qui formait ainsi +visière au-dessus de ses yeux brillants dans son visage rasé de frais. + +Que de fois avait-il ainsi marché devant ces attelages de bœufs, +l'aiguillon à la main, à la grande indignation de son frère qui, +n'aimant que la chasse, la pêche et les chevaux, l'accusait d'être un +paysan ! + +Après un bonjour échangé, il se remit en marche, et, au lieu de +continuer la grande route, prit le vieux chemin qui montait droit à la +colline. + +Pour être géographiquement dans le midi et même dans l'extrême midi de +la France, il n'en résulte pas que le Béarn soit roussi ou pelé, c'est +au contraire le pays du vert, et d'un vert si frais, si intense, qu'en +certains endroits on pourrait se croire en Normandie, n'était la chaleur +du soleil, le bleu du ciel, la sérénité, la limpidité, la douceur de +l'atmosphère ; l'Océan est près, les Pyrénées sont hautes, et, tandis que +la montagne le défend des vents desséchants du sud, la mer lui envoie +ses nuages qui, tombant sur une terre forte, y font pousser une +vigoureuse végétation ; dans les prairies l'herbe monte jusqu'au ventre +du bétail ; sur les collines, dans les _touyas_ que les paysans +routiniers s'obstinent à conserver en landes, les ajoncs, les bruyères +et les fougères dépassent la tête des hommes ; le long des chemins les +haies sont épaisses et hautes. + +De profondes ornières pleines d'eau coupaient celui qu'il avait pris, +mais trop large de moitié, il offrait de chaque côté des tapis herbus +qu'on pouvait suivre. De ce gazon, le printemps avait fait un jardin +fleuri jusqu'au pied des haies où pâquerettes, primevères et renoncules +se mêlaient aux scolopendres et aux tiges rousses de la fougère royale +qui, au bord des petites mares et dans les fonds tourbeux, commençait +déjà à pousser des jets vigoureux. + +Quelle fête pour ses yeux que cette éclosion du printemps, si superbe +dans cette humilité de petites plantes mouillées de rosée, et combien le +léger parfum que dégageait leur floraison évoquait en lui de souvenirs +restés vivants ! + +Ce fut en égrenant le chapelet de ces souvenirs qu'il continua son +chemin jusqu'au haut de la montée. Déjà une fois il l'avait vu aussi +fleuri dans une matinée pareille à celle-ci et il lui était resté dans +les yeux tel qu'il le retrouvait. + +A la suite d'une épidémie on avait licencié le collège, et le train +venant de Pau les avait descendus à Puyoo à cette même heure, son frère +et lui. Comme on n'était pas prévenu de leur retour, personne ne les +attendait à la gare, et, au lieu de louer une voiture, ils s'étaient +fait une joie de s'en aller bride abattue à travers champs pour +surprendre leur père. Que de changements cependant, tandis que tout +restait immuable dans ce coin de campagne, que de tristesses : son père, +son frère morts, lui debout encore, mais secoué si violemment que +c'était miracle qu'il n'eut pas le premier disparu. Combien à sa place +se fussent abandonnés, et certainement il eût cédé aussi à la +désespérance s'il n'avait pas lutté pour les siens. Le secours qui lui +venait d'eux l'avait jusqu'au bout soutenu : un sourire, une caresse, un +mot de sa fille, son regard, la musique de sa voix. + +Au haut de la colline il s'arrêta, et, posant sa valise au pied d'un +arbre, il s'assit sur le tronc d'un châtaignier qui attendait, couché +dans l'herbe, que les chemins fussent assez durcis pour qu'on pût le +descendre à la scierie. + +De ce point culminant qu'un abatage fait dans les bois avait dénudé, la +vue s'étendait libre sur les deux vallées, celle du Gave de Pau qu'il +venait de quitter aussi bien que sur celle du Gave d'Oloron où il allait +descendre, et au-delà, par-dessus leurs villages, leurs prairies et +leurs champs, sur un pays immense, de la chaîne des Pyrénées couronnée +de neige aux plaines sombres des Landes qui se perdaient dans l'horizon. + +Comme il n'avait pas mis plus d'une heure à la montée et qu'il ne lui +faudrait que quarante ou cinquante minutes pour la descente, il pouvait, +sans crainte de retard, se donner la satisfaction de rester là un moment +à se reposer, en regardant le panorama étalé devant lui. + +Tandis que la base des montagnes était encore noyée dans des vapeurs +confuses, les sommets neigeux, frappés par le soleil, se découpaient +assez nettement pour qu'il pût les reconnaître tous, depuis le pic +d'Anie, qui avait donné son nom à sa fille, comme à toutes les aînées de +la famille, jusqu'à la Rhune, dont le pied trempe dans la mer à +Saint-Jean-de-Luz. En temps ordinaire il se serait amusé à distinguer +chaque pic, chaque col, chaque passage, en se rappelant ses excursions +et ses chasses ; mais, en ce moment, ce qui le touchait plus que la +chaîne des Pyrénées, si pleine de souvenirs et d'émotions qu'elle fût +pour lui, c'était le village natal ; aussi, quittant les croupes vertes +qui de la montagne s'abaissent vers la plaine, chercha-t-il tout de +suite le Gave qui, en un long ruban blanc courant entre la verdure de +ses rives, l'amenait à la maison paternelle : isolée au milieu du parc, +il la retrouva telle qu'elle s'était si souvent dressée devant lui en +ses mauvais jours, quand il pensait à elle instinctivement comme à un +refuge, avec ses combles aux ardoises jaunies, ses hautes cheminées et +sa longue façade blanche, coupée de chaînes rouges, mais aussi avec un +changement qui lui serra le cœur ; au lieu d'apercevoir toutes les +persiennes ouvertes, il les vit toutes fermées, faisant à chaque étage +des taches grises qui se répétaient d'une façon sinistre. Personne non +plus au travail, ni dans les jardins, ni dans le parc, ni devant les +écuries, les remises, les étables ; pas de bêtes au pâturage dans les +prairies, le long du Gave, ou dans les champs ; certainement la roue de +la pêcherie de saumon qui détachait sa grande carcasse noire sur la pâle +verdure des saules ne tournait plus ; partout le vide, le silence, et +dans la vaste chambre du premier étage, celle où il était né, celle où +son père était mort, son frère dormant son dernier sommeil. + +Cette évocation qui le lui montrait comme si, par les persiennes +ouvertes, il l'eût vu rigide sur son lit, l'étouffa, et tout se brouilla +devant ses yeux pleins de larmes. + + + + +IX + + +En entendant huit heures sonner à l'horloge de l'église lorsqu'il +arrivait aux premières maisons du village, l'idée lui vint de passer +d'abord chez le notaire Rébénacq ; c'était un camarade de collège avec +qui il causerait librement. Si Gaston avait fait un testament en faveur +de son fils naturel, Rébénacq devait le savoir, et pouvait maintenant +sans doute en faire connaître les dispositions. + +Le caractère de son frère, porté à la rancune, d'autre part l'affection +et les soins qu'il avait toujours eus pour ce jeune homme, tout donnait +à croire que ce testament existait, mais enfin ce n'était pas une +illusion d'héritier de s'imaginer que, tout en instituant son fils son +légataire universel, il avait pu, il avait dû laisser quelque chose à +Anie. En réalité, ce n'était point d'une fortune gagnée par son +industrie personnelle et que son travail avait faite sienne, que Gaston +jouissait et dont il pouvait disposer librement, sans devoir compte de +ses intentions à personne, c'était une fortune patrimoniale, acquise par +héritage, sur laquelle, par conséquent, ses héritiers naturels avaient +certains droits, sinon légaux, au moins moraux. Or, Gaston avait un +héritier légitime, qui était son frère, et s'il pouvait déshériter ce +frère, ainsi que la loi le lui permettait, les raisons ne manquaient pas +pour appuyer sa volonté et même la justifier : rancune, hostilité, +persuasion que son legs, s'il en faisait un, serait gaspillé ; mais +aucune de ces raisons n'existait pour Anie, qui ne lui avait rien fait, +contre laquelle il n'avait pas de griefs, et qui était sa nièce. Dans +ces conditions, il semblait donc difficile d'imaginer qu'elle ne figurât +pas sur ce testament pour une somme quelconque ; si minime que fût cette +somme, ce serait la fortune, et, mieux que la fortune, le moyen +d'échapper aux mariages misérables auxquels elle s'était résignée. + +Deux minutes après, il s'arrêtait devant les panonceaux rouillés qui, +sur la place, servaient d'enseigne au notariat, et dans l'étude où il +entrait il trouvait un petit clerc en train de la balayer. + +— C'est à M. Rébénacq que vous voulez parler ? dit le gamin. + +— Oui, mon garçon. + +— Je vas le chercher. + +Presque aussitôt le notaire arriva, mais au premier abord il ne reconnut +pas son ancien camarade. + +— Monsieur... + +— Il faut que je me nomme ? + +— Toi ! + +— Changé, paraît-il ? + +— Comme tu n'as pas répondu à mes dépêches, je ne t'attendais plus ; car +je t'en ai envoyé deux et je t'ai écrit. + +— C'est parce que je venais que je ne t'ai pas répondu ; pouvais-tu +penser que je laisserais disparaître mon pauvre Gaston sans un dernier +adieu ? + +— Tu es venu à pied de Puyoo ? dit le notaire sans répondre directement +et en regardant la valise posée sur une chaise. + +— Une promenade ; les jambes sont toujours bonnes. + +— Entrons dans mon cabinet. + +Après l'avoir installé dans un vieux fauteuil en merisier, le notaire +continua : + +— Comment vas-tu ? Et madame Barincq ? Et ta fille ? + +— Merci pour elles, nous allons bien. Mais parle-moi de Gaston ; ta +dépêche a été un coup de foudre. + +— Sa mort en a été un pour nous. C'est il y a deux ans environ que sa +santé, jusque-là excellente, commença à se déranger, mais sans qu'il +résultât de ces dérangements un état qui présentât rien de grave, au +moins pour lui, et pour nous. Il eut plusieurs anthrax qui guérirent +naturellement, et pour lesquels il n'appela même pas le médecin, car +c'était son système, de traiter, comme il le disait, les maladies par le +mépris. Va-t-on s'inquiéter pour un clou ? Cependant, il était moins +solide, moins vigoureux, moins actif ; un effort le fatiguait ; il renonça +à monter à cheval, et bientôt après il renonça même à sortir en voiture, +se contentant de courtes promenades à pied dans les jardins et dans le +parc. En même temps son caractère changea, tourna à la mélancolie et +s'aigrit ; il devint difficile, inquiet, méfiant. J'appelle ton attention +sur ce point parce que nous aurons à y revenir. Un jour, il se plaignit +d'une douleur violente dans la jambe et dut garder le lit. Il fallut +bien appeler le médecin qui diagnostiqua un abcès interne qu'on traita +par des cataplasmes, tout simplement. L'abcès guérit, et Gaston se +releva, mais il se rétablit mal ; l'appétit était perdu, le sommeil +envolé. Pourtant, peu à peu, le mieux se produisit, la santé parut +revenir. Mais ce qui ne revint pas, ce fut l'égalité d'humeur. + +— Avait-il des causes particulières de chagrin ? + +— Je le pense, et même j'en suis certain, bien qu'il ne m'ait jamais +fait de confidences entières, pas plus à moi qu'à personne, d'ailleurs. +Il m'honorait de sa confiance pour tout ce qui était affaires, mais pour +ses sentiments personnels il a toujours été secret, et en ces derniers +temps plus que jamais ; il est vrai qu'un notaire n'est pas un +confesseur. Mais nous reviendrons là-dessus ; j'achève ce qui se rapporte +à la santé et à la mort. Je t'ai dit que l'état général paraissait +s'améliorer, avec le printemps il avait repris goût à la promenade, et +chaque jour il sortait, ce qui donnait à espérer que bientôt il +reprendrait sa vie d'autrefois ; à son âge cela n'avait rien +d'invraisemblable. Les choses en étaient là, lorsqu'avant hier +Stanislas, le cocher, se précipite dans ce cabinet et m'annonce que son +maître vient de se trouver mal ; qu'il est décoloré, sans mouvement, sans +parole ; qu'on ne peut pas le faire revenir. Je cours au château. Tout +est inutile. Cependant, j'envoie chercher le médecin, qui ne peut que +constater la mort causée par une embolie ; un caillot formé au moment de +la poussée des anthrax ou de la formation des abcès de la jambe a été +entraîné dans la circulation et a obstrué une artère. + +— La mort a été foudroyante ? + +— Absolument. + +Il s'établit un moment de silence, et le notaire, ému lui-même par son +récit, ne fit rien pour distraire la douleur de son ancien camarade, +qu'il voyait profonde ; enfin il reprit : + +— Je t'ai dit que Gaston s'était montré en ces dernières années triste +et sombre ; je dois revenir là-dessus, car ce point est pour toi d'un +intérêt capital ; mais, quel que soit mon désir de l'éclaircir, je ne le +pourrai pas, attendu que pour beaucoup de choses j'en suis réduit à des +hypothèses, et que tous les raisonnements du monde ne valent pas des +faits ; or, les faits précis me manquent. Bien que, comme je te l'ai dit, +Gaston ne m'ait jamais fait de franches confidences, les causes de son +chagrin et de son inquiétude ne sont pas douteuses pour moi : elles +provenaient pour une part de votre rupture, pour une autre d'un doute +qui a empoisonné sa vie. + +— Un doute ? + +— Celui qui portait sur la question de savoir s'il était ou n'était pas +le père du capitaine Sixte. + +— Comment... + +— Nous allons arriver au capitaine tout à l'heure ; vidons d'abord ce qui +te regarde. Si tu as été affecté de la rupture avec ton frère, lui n'en +a pas moins souffert, et peut-être même plus encore que toi, attendu +que, tandis que tu étais passif, il était actif ; tu ne pouvais que +supporter cette rupture, lui pouvait la faire cesser, n'ayant qu'un mot +à dire pour cela, et luttant par conséquent pour savoir s'il le dirait +ou ne le dirait pas ; j'ai été le témoin de ces luttes ; je puis +t'affirmer qu'il en était très malheureux ; positivement, elles ont été +le tourment de ses dernières années. + +— Nous nous étions si tendrement aimés. + +— Et il t'aimait toujours. + +— Comment ne s'est-il pas laissé toucher par mes lettres ? + +— C'est qu'à ce moment il payait les intérêts de la somme dont il avait +répondu pour toi, et que l'ennui de cette dépense le maintenait dans son +état d'exaspération et son ressentiment. + +— Pour lui, cette dépense était cependant peu de chose. + +— Il faut que tu saches, et je peux le dire maintenant, que précisément, +lorsque les échéances des intérêts de la garantie arrivèrent, Gaston +venait de perdre une grosse somme dans un cercle à Pau qu'il ne put +payer qu'en empruntant. Cela embrouilla ses affaires ; il se trouva gêné. +Il le fut bien plus encore quand, par suite du phylloxera d'abord et du +mildew ensuite, le produit de ses vignes fut réduit à néant. Un autre à +sa place eût sans doute essayé de combattre ces maladies ; lui, ne le +voulut pas ; c'étaient des dépenses qu'il prétendait ne pas pouvoir +entreprendre, et cela par ta faute, disait-il. La vérité est qu'il ne +croyait pas à l'efficacité des remèdes employés ailleurs, et que, par +apathie, obstination, il laissait aller les choses ; et, en attendant que +le hasard amenât un changement, il rejetait la responsabilité de son +inertie sur ceux qui le condamnaient à se croiser les bras. C'est ainsi +que toutes ses vignes sont perdues, et que celles qui n'ont point été +arrachées, n'ayant reçu aucune façon depuis longtemps, sont devenues des +_touyas_ où ne poussent que des mauvaises herbes et des broussailles. +Vois-tu maintenant la situation et comprends-tu la force de ses griefs ? + +— Hélas ! + +— Comme, malgré tout, il ne pouvait pas, avec ses revenus, rester +toujours dans la gêne, il arriva un moment où les économies qu'il +faisait quand même lui permirent de rembourser et la somme qu'il avait +garantie pour toi et celle qu'il avait empruntée pour payer sa dette de +jeu. J'attendais ce moment avec une certaine confiance, espérant que, +quand ton souvenir ne serait plus rappelé à ton frère par des échéances, +un rapprochement se produirait ; comme il n'aurait plus de griefs contre +toi, votre vieille amitié renaîtrait ; et je crois encore qu'il en eût +été ainsi, si Gaston, isolé, n'avait pu trouver d'affection que de ton +côté et du côté de ta fille ; mais alors, précisément, quelqu'un se plaça +entre vous qui empêcha ce retour : ce quelqu'un, c'est le Capitaine +Valentin Sixte. Je t'avais dit que j'arriverais à lui, nous y sommes. + +— Je t'écoute. + +— Le capitaine est-il ou n'est-il pas le fils de ton frère ? c'est la +question que je me pose encore, bien que pour tout le monde, à peu près, +elle soit résolue dans le sens de l'affirmative ; mais, comme elle ne +l'était pas pour Gaston, qui devait avoir cependant sur ce point des +clartés qui nous manquent, et des raisons pour croire à sa paternité, tu +me permettras de rester dans le doute. D'ailleurs tu en sais peut-être +autant que moi là-dessus, puisqu'à la naissance de l'enfant, tu étais +dans les meilleurs termes avec ton frère. + +— Il ne m'a rien dit alors de mademoiselle Dufourcq ; et plus tard je +n'en ai appris que ce que tout le monde disait ; deux ou trois fois j'ai +essayé d'en parler à Gaston, qui détourna la conversation comme si elle +lui était pénible. + +— Elle l'était, en effet, pour lui, par cela même qu'elle le ramenait à +un doute qui jusqu'à sa mort l'a tourmenté, et même plus que tourmenté, +angoissé, désespéré. C'est il y a trente-et-un ans que Gaston fit la +connaissance des demoiselles Dufourcq qui demeuraient à deux kilomètres +environ de Peyrehorade au haut de la côte, à l'endroit où la route de +Dax arrive sur le plateau. Là se trouvait autrefois une auberge tenue +par le père et la mère Dufourcq ; à la mort de leurs parents, les deux +filles, qui étaient intelligentes et qui avaient reçu une certaine +instruction, eurent le flair de comprendre le parti qu'elles pouvaient +tirer de leur héritage en transformant l'auberge en une maison de +location pour les malades qui voudraient jouir du climat de Pau, en +pleine campagne et non dans une ville. Tu connais l'endroit. + +— Je me rappelle même la vieille auberge. + +— Tu vois donc que la situation est excellente, avec une étendue de vue +superbe ; ce fut ce qui attira les étrangers, et aussi la transformation +que ces deux filles avisées firent subir à la vieille auberge, devenue +par elles une maison confortable avec bon mobilier, jardins agréables, +cuisine excellente, et le reste. De l'une de ces filles, l'aînée, +Clotilde, il n'y a rien à dire, c'était une personne qui ne se faisait +pas remarquer et ne s'occupait que de sa maison ; de la jeune Léontine il +y a beaucoup à dire, au contraire : jolie, coquette, mais jolie d'une +beauté à faire sensation, et coquette à ne repousser aucun hommage. Ton +frère la connut en allant voir un de ses amis établi chez les sœurs +Dufourcq pour soigner sa femme poitrinaire, et il devint amoureux +d'elle. Tu penses bien qu'une fille de ce caractère n'allait pas tenir à +distance un homme tel que M. de Saint-Christeau. Quelle gloire pour elle +de le compter parmi ses soupirants ! Ils s'aimèrent ; tous les deux jours +Gaston faisait trente kilomètres pour aller prendre des nouvelles de la +femme de son ami. Où cet amour pouvait-il aboutir ? Léontine Dufourcq +s'imagina-t-elle qu'elle pouvait devenir un jour la femme de M. de +Saint-Christeau ? C'était bien gros pour une fille de sa condition. De +son côté Gaston dominé par sa passion promit-il le mariage pour +l'emporter sur un jeune Anglais, fort riche et malade qui, habitant la +maison, proposait, dit-on, à Léontine de l'épouser ? C'est ce que +j'ignore, car je n'ai appris toute cette histoire que par bribes, un peu +par celui-ci, un peu par celui-là, c'est-à-dire d'une façon +contradictoire. Ce qu'il y a de certain, c'est que Léontine devint +enceinte. Pourquoi à ce moment Gaston ne l'épousa-t-il pas ? Probablement +parce qu'il désespéra d'obtenir un consentement, qu'il n'aurait même pas +osé demander. Vois-tu la fureur de votre père, en apprenant que son aîné +voulait épouser la fille d'un aubergiste ? + +— Notre père n'aurait jamais donné son consentement ; il aurait plutôt +rompu avec Gaston, malgré toute sa tendresse, toute sa faiblesse pour +son aîné. + +— On n'en vint pas à cette extrémité, et si votre père connut la liaison +de son fils avec Léontine, il ne crut certainement qu'à une amourette +sans conséquence. D'ailleurs, avant que la grossesse fut apparente, +Léontine quitta Peyrehorade pour aller habiter Bordeaux, où elle se +cacha ; on dit dans le pays qu'elle était auprès d'une sœur aînée, +mariée en Champagne. Chaque semaine Gaston fit le voyage de Bordeaux ; à +Royan on les rencontra ensemble. En même temps qu'elle quittait +Peyrehorade, le jeune Anglais, qui s'appelait Arthur Burn, partait +aussi ; on a raconté qu'on les avait vus, lui et elle, à Bordeaux ; est-ce +vrai, est-ce faux ? je l'ignore ; mais tout me paraît croyable avec une +femme coquette comme celle-là ; si elle n'épousait pas Gaston qu'elle +devait, semblait-il, préférer, elle retrouverait son Anglais ; condamné à +une mort prochaine, celui-là était à ménager. Chose extraordinaire, ce +ne fut pas le malade qui mourut, ce fut la belle fille, saine et forte : +un mois après l'accouchement, elle fut emportée tout d'un coup. L'enfant +n'avait pas été reconnu par Gaston qui, sans doute, voulait le légitimer +par mariage subséquent quand il le pourrait faire. La tante Clotilde le +prit avec elle à Peyrehorade et l'éleva comme son neveu en le disant +fils de sa sœur aînée, la Champenoise. Des années s'écoulèrent sur +lesquelles je ne sais rien, si ce n'est que Gaston allait voir l'enfant +quelquefois chez sa tante, et que, quand le moment arriva de le mettre +au collège à Pau, il paya sa pension. Il se montra élève appliqué, +studieux, intelligent, et il entra à Saint-Cyr dans les bons numéros. Ce +fut en costume de Saint-Cyrien que, pour la première fois, il vint au +château où il passa une partie de ses vacances à pêcher, à chasser, à +galoper. Pour ceux qui n'avaient pas oublié les amours avec Léontine, ce +séjour fut le commencement de la reconnaissance du fils par le père, car +pour tout le monde Valentin était bien le fils de Gaston ; personne ne +doutait de cette paternité, et moi-même qui, jusque-là, m'étais tenu sur +la réserve... + +— Avais-tu des raisons pour la justifier ? + +— Pas d'autres que celles qui résultaient de la non-reconnaissance par +Gaston, mais pour moi celles-là étaient d'un grand poids, car, avec un +homme du caractère de ton frère, il me paraissait impossible d'admettre +que, croyant ce garçon son fils, il ne lui donnât pas son nom ; s'il ne +le faisait pas, c'est qu'il en était empêché ; et, comme il ne dépendait +plus de personne, ce ne pouvait être que par un doute basé sur les +relations qui avaient existé entre Léontine et Arthur Burn. Quelles +avaient été au juste ces relations ? Innocentes ou coupables ? Bien malin +qui pouvait le dire après vingt ans, alors que l'un et l'autre avaient +emporté leur secret. En tout cas Gaston n'osait pas se prononcer +puisqu'il ne reconnaissait pas ce fils, à ses yeux douteux. +S'intéresser, s'attacher à lui, cela il le pouvait, et le jeune homme, +je dois le dire, justifiait cet intérêt ; mais le reconnaître, lui donner +son nom, en faire l'héritier, le continuateur des Saint-Christeau, cela +il ne l'osait pas. J'ai vu ses scrupules, ou plutôt je les ai devinés ; +j'ai assisté à ses luttes de conscience alors qu'il était partagé entre +deux devoirs également puissants sur lui : d'une part, celui qu'il +croyait avoir envers ce jeune homme ; d'autre part, celui qui le liait à +son nom, et je t'assure qu'elles ont été vives. + +— N'a-t-il pas fait des recherches, une enquête ? + +— Après vingt ans ! Sur un pareil sujet ! Il est certain cependant qu'il a +dû recueillir tous les renseignements qui pouvaient l'éclairer. Mais il +est certain aussi qu'ils n'ont pas été assez probants puisque la +reconnaissance n'a pas eu lieu. Les choses continuèrent ainsi sans que +ma femme et moi nous osions décider qu'elle se ferait ou ne se ferait +pas ; penchant tantôt pour la négative, tantôt pour l'affirmative. +Valentin, en quittant Saint-Cyr, devint officier de dragons et entra +plus tard à l'École de guerre d'où il sortit le troisième. Gaston, fier +de lui, avait son nom sans cesse sur les lèvres, et, toutes les fois que +Valentin obtenait un congé, il venait le passer au château ; un père +n'eût pas été plus tendre pour son fils ; un fils plus affectueux pour +son père. Cependant ce fut à ce moment même que j'acquis la certitude +que jamais Gaston ne le reconnaîtrait, et voici comment elle se forma +dans mon esprit. Tu me trouves sans doute bien décousu, bien incohérent ? + +— Je te trouve d'une lucidité parfaite. + +— Alors je continue. Un jour Gaston me chargea de lui dresser un modèle +de testament qu'il copierait. Si réservé que je dusse être avec un +client défiant, qui avait toujours peur qu'on l'amenât à dire ce qu'il +voulait tenir secret, je fus cependant obligé de lui adresser quelques +questions. Il me répondit évasivement en se tenant dans des généralités, +si bien qu'au lieu d'un seul modèle je lui en fis quatre ou cinq, +répondant aux divers cas qui, me semblait-il, pouvaient se présenter +pour lui. Quatre jours après, il m'apporta son testament dans une +enveloppe scellée de cinq cachets et me demanda de le garder. + +— Alors, il a fait un testament ? + +— Il en a fait un à ce moment ; mais, il y a un mois, il me l'a repris +pour le modifier, peut-être même pour le détruire, et je ne sais pas +s'il en a fait un autre ; ce qu'il y a de certain, c'est que je ne suis +dépositaire d'aucun, de sorte qu'aujourd'hui tu es le seul héritier +légitime de ton frère ; ce qui ne veut pas dire, tu dois le comprendre, +que tu recueilleras cet héritage. + +— Je comprends qu'on peut trouver un testament dans les papiers de +Gaston. + +— Parfaitement. Cela dit, je remonte à la conviction qui s'est établie +en moi que Gaston ne reconnaîtrait pas le capitaine, le jour même où il +m'a demandé un modèle de testament. Et cette conviction est, il me +semble, basée sur la logique. Tu sais, n'est-ce pas, que l'enfant +naturel reconnu n'a pas sur les biens de son père les mêmes droits que +l'enfant légitime ? dans l'espèce, le capitaine, fils légitime de Gaston, +hérite de la totalité de la fortune de son père, fils naturel reconnu il +n'hérite que de la moitié de cette fortune, puisque ce père laisse un +frère qui est toi. Pour qu'il recueille cette fortune entière, il faut +qu'elle lui soit léguée par testament, et ce testament n'est possible en +sa faveur que s'il est un étranger et non un enfant naturel reconnu. + +— Je ne savais pas cela du tout. + +— N'en sois pas surpris ; quand la loi s'occupe des enfants naturels, +adultérins ou incestueux, elle est pleine d'obscurité, de lacunes, de +trous ou de traquenards au milieu desquels ceux dont c'est le métier +d'interpréter le Code ont souvent bien du mal à se débrouiller. Donc, +selon moi, ton frère, faisant son testament, renonçait à reconnaître le +capitaine pour son fils. + +— Et la conclusion de ton raisonnement était que le désir de laisser +toute sa fortune au capitaine le guidait ? + +— En effet, la logique conduisait à cette conclusion. + +— Soupçonnes-tu les raisons pour lesquelles il t'a repris son +testament. + +— Elles sont de plusieurs sortes, mais les unes comme les autres ne +reposent que sur des hypothèses. + +— Puisque tu les as examinées, trouves-tu quelque inconvénient à me les +dire ? + +— Nullement. + +— Tu admets, n'est-ce pas, qu'elles nous intéressent assez pour que je +te les demande ? + +— Je crois bien. + +— Depuis longtemps, j'étais habitué à l'idée que Gaston laisserait sa +fortune au capitaine, mais ce que tu viens de m'apprendre me montre que +les choses ne sont pas telles que je les imaginais, notamment pour la +paternité que je croyais certaine ; les conditions sont donc changées. + +— Après avoir été trop loin dans un sens, ne va pas trop vite maintenant +dans un sens opposé. + +— Je n'irai que jusqu'où tu me diras d'aller. La vie m'a été trop dure +pour que je me laisse emballer ; et je puis t'affirmer, avec une entière +sincérité, qu'en ce moment même je suis plus profondément ému par le +chagrin que me cause la mort de Gaston, que je ne suis troublé par la +pensée de son héritage. Certainement je ne suis pas indifférent à cet +héritage sur lequel j'ai bien quelques droits, quand ce ne seraient que +ceux auxquels j'ai renoncé, mais enfin je suis frère beaucoup plus +qu'héritier, fais-moi l'honneur de le croire. + +— C'est justement sur ces droits dont tu parles que repose une des +hypothèses qui soit présentée, quand je me suis demandé pourquoi Gaston +me reprenait son testament. Je puis te dire que depuis votre rupture je +ne suis pas resté sans parler de toi avec ton frère. Dans les premières +années cela était difficile, je t'ai expliqué pourquoi : colère encore +vivante, rancune exaspérée par les embarras d'argent, échéances des +sommes à payer. Mais quand tout a été payé, quand le souvenir des +embarras d'argent s'est effacé, ton nom n'a plus produit le même effet +d'exaspération, j'ai pu le prononcer, ainsi que celui de ta fille, et +représenter incidemment, sans appuyer, bien entendu, qu'il serait +fâcheux qu'elle ne pût pas se marier, uniquement parce qu'elle n'avait +pas de dot. + +— Tu as agi en ami, et je t'en remercie de tout cœur. + +— En honnête homme, en honnête notaire qui doit éclairer ses clients, +même lorsqu'ils ne le lui demandent pas, et les guider dans la bonne +voie, vers le vrai et le juste. Or pour moi la justice voulait que vous +ne fussiez pas entièrement frustrés d'un héritage sur lequel vous aviez +des droits incontestables. Est-ce pour modifier son testament dans ce +sens que Gaston me l'a repris ? Cela est possible. + +— Évidemment. + +— Sans doute ; et j'aime d'autant plus à m'arrêter à cette hypothèse +quelle est consolante, et que sa réalisation serait honorable pour la +mémoire de ton frère en même temps qu'elle vous serait favorable. Mais +il faut bien se dire qu'elle n'est pas la seule. Si ton frère a voulu +modifier son testament qui, sous sa première forme, n'était pas en ta +faveur, je le crains, et y ajouter de nouvelles dispositions pour te +donner, à toi ou à ta fille, ce qu'il vous devait, il peut aussi l'avoir +modifié dans un sens tout opposé, comme il peut aussi l'avoir tout +simplement supprimé. + +— Y a-t-il dans ses relations avec le capitaine quelque chose qui te +puisse faire croire à cette suppression ? + +— Rien du tout, et même je dois dire que ces relations sont devenues +plus suivies qu'elles n'étaient quand Sixte passé capitaine a été nommé +officier d'ordonnance du général Harraca qui commande à Bayonne, ce qui +lui a permis de venir à Ourteau très souvent ; j'ajoute encore que ce +choix a été inspiré par Gaston qui était l'ami du général. + +— Alors cette hypothèse de la suppression du testament est peu +vraisemblable ? + +— Sans doute ; mais cela ne veut pas dire qu'il faille l'écarter +radicalement. Je t'ai expliqué que Gaston avait toujours eu des doutes +sur sa paternité, ce qui fait que, dans ses rapports avec l'enfant de +Léontine Dufourcq, il a varié entre l'affection et la répulsion ; en +certains moments, plein de tendresse pour son fils, dans d'autres ne +regardant qu'avec horreur ce fils d'Arthur Burn. Qui sait si le jour où +il m'a redemandé le testament, il n'était pas dans un de ces moments +d'horreur ? Une disposition morale peut aussi bien avoir provoqué cette +horreur qu'une découverte décisive par témoignage, lettre ou toute +autre information à laquelle il aurait ajouté foi. + +— Mais ses relations avec le capitaine ne permettent pas cette +supposition, me semble-t-il ? + +— Le capitaine n'est pas venu au château depuis que Gaston m'a redemandé +son testament ; et, ce jour-là, pendant les quelques minutes que ton +frère est resté dans ce cabinet d'où il semblait pressé de sortir, je +l'ai trouvé très troublé : tu vois donc qu'il faut admettre cette +supposition, si peu sérieuse qu'elle puisse paraître, comme il faut +admettre tout, même que le capitaine va nous arriver avec un bon +testament en poche. + +— J'admets cela très bien. + +— En tout cas, nous serons bientôt fixés. Pour plus de sûreté, j'ai +fait, à ta requête, apposer les scellés ; nous les lèverons dans trois +jours, et alors nous trouverons le testament, s'il y en a un. En +attendant, en ta qualité de plus proche parent, tu vas être le maître +dans ce château. C'est en ton nom que j'ai tout ordonné, depuis le +service à l'église jusqu'au dîner commandé pour recevoir convenablement +ceux des invités qui, venant de loin, n'auraient rien trouvé à Ourteau, +particulièrement vos parents d'Orthez, de Mauléon et de Saint-Palais +qui, certainement, vont arriver d'un moment à l'autre. + +— Laisse-moi te remercier encore une fois ; tu as agi dans ces tristes +circonstances comme un parent. + +— Simplement comme un notaire. + +— Il n'y en a plus de ces notaires. + +— Aux environs de Paris, on dit cela, peut-être, mais je t'assure que +chez nous il s'en trouve qui sont les amis de leurs clients. Puisque ce +mot est dit, veux-tu me permettre d'en ajouter un autre ? + +Il parut embarrassé. + +— Parle donc. + +— Le voilà, dit-il en ouvrant un des tiroirs de son bureau, c'est que si +pour tenir ton rang tu avais besoin d'une certaine somme, je suis à ta +disposition. + +— Je te remercie. + +— Ne te gêne pas ; cela peut être facilement imputé au compte de la +succession. + +— Je suis touché de ta proposition, mon cher Rébénacq, mais j'espère +n'avoir pas à te mettre à contribution. + +— En tout cas, tu ne refuseras pas de prendre une tasse de café au lait +avec moi ; après une nuit passée en chemin de fer, tu es venu à pied de +Puyoo, pense que la cérémonie se prolongera tard. + +La tasse de café acceptée, le notaire voulut que le petit clerc portât +la valise de son ancien camarade. + +— Si je ne t'accompagne pas, dit-il, c'est que je pense que je serais +importun ; l'expérience m'a appris malheureusement qu'à vouloir distraire +notre chagrin, le plus souvent on l'exaspère. A bientôt. + + + + +X + + +Un peu après dix heures on vint prévenir Barincq que les invités +commençaient à arriver, et il dut descendre au rez-de-chaussée. + +Il avait eu le temps de s'habiller, et, quand il entra dans le grand +salon, ce n'était plus le dessinateur de l'_Office cosmopolitain_ ployé +et déprimé par vingt années d'un dur travail ; sa taille s'était +redressée, sa tête levée, et, si son visage portait dans l'obliquité des +sourcils et l'abaissement des coins de la bouche l'empreinte d'une +douleur sincère, cette douleur même l'avait ennobli : plus de soucis +immédiats, plus d'inquiétudes agaçantes, mais des préoccupations plus +hautes, plus dignes. + +C'étaient des parents qui l'attendaient, des cousins du pays basque et +du Béarn, les uns de Mauléon et de Saint-Palais portant le nom de +Barincq ; les autres les Pédebidou d'Orthez. Autrefois ses camarades +d'enfance, ses amis de jeunesse, ils ne l'avaient pas vu depuis +vingt-cinq ou trente ans ; mais ils connaissaient l'histoire de sa vie et +de ses luttes ; aussi, quand ils avaient appris par les domestiques sa +présence au château, n'avaient-ils pas été sans éprouver une certaine +inquiétude aussi bien dans leur fierté de personnages considérés que +dans leur prudence provinciale de gens intéressés, ce qu'ils étaient +tous les uns et les autres. + +— Avait-il seulement des souliers aux pieds, le pauvre diable ? + +— Et, d'autre part, à quelles demandes d'argent n'allaient-ils pas être +exposés ? + +Les plaintes si souvent répétées de Gaston pendant ces vingt dernières +années n'étaient pas oubliées ; et, en se rappelant comme il avait été +exploité par son frère, on s'était invité, réciproquement, à se tenir +sur la réserve et la défensive : cousin, on l'était, sans doute ; mais +c'est une parenté assez éloignée pour qu'elle ne crée, Dieu merci, ni +devoirs ni liens. + +Il y eut de la surprise quand on le vit entrer dans le salon les pieds +chaussés comme tout le monde et non de bottes éculées de Robert Macaire. +A la vérité les volets ne laissaient pénétrer qu'une clarté douteuse, +mais celle qui tombait des impostes suffisait cependant pour montrer que +son habit n'était pas honteux, et qu'il portait des gants avouables. +Alors un changement de sentiments se produisit instantanément ; et toutes +les mains se tendirent pour serrer les siennes. + +— Comment vas-tu ? + +— Et ta femme ? + +— N'as-tu pas une fille ? + +— Elle s'appelle Anie. + +— Alors tu as gardé les traditions de la famille. + +— Et le souvenir du pays. + +De nouveau, les mains s'étreignirent. + +Le revirement fut si complet, qu'après avoir exprimé des regrets pour la +brouille survenue entre les deux frères, on en vint à blâmer Gaston qui +avait persisté dans sa rancune. + +— C'était là une des faiblesses de son caractère, dit l'un des Barincq +de Mauléon. + +— Les relations de famille doivent reposer sur l'indulgence, dit un +autre. + +— Cette indulgence doit être réciproque, appuya l'aîné des Pédebidou. + +Ce n'est pas seulement sur l'indulgence que ces relations doivent +reposer, c'est aussi sur la solidarité. En vertu de ce principe, deux +des cousins, ceux à qui leur âge et leur position donnaient l'autorité +la plus haute, l'attirèrent dans un coin du salon. + +— Tu sais les relations qui existaient entre ton frère et un certain +capitaine de dragons ? + +— J'ai vu Rébénacq. + +Tous deux en même temps, lui prirent les mains, l'un la gauche, l'autre +la droite, et les serrèrent fortement. + +— Qu'on établisse ses bâtards, dit l'un, rien de plus juste ; je blâme +les pères qui, dans notre position, laissent leurs enfants naturels +devenir les fils des vagabonds, les filles des gueuses, mais qu'on fasse +cet établissement au détriment de la famille légitime, c'est ce que je +n'admets pas. + +— C'est ce que nous blâmons, dit l'autre. + +— Crois bien que nous sommes avec toi, et que nous te plaignons. + +— Sois certain aussi que tu peux compter sur nous, pour montrer à cet +intrigant le mépris que nous inspirent ses manœuvres. + +De nouveaux arrivants interrompirent cet entretien intime, il fallut +revenir à la cheminée, et les recevoir, leur tendre la main, trouver un +mot à leur dire. + +C'était la troisième fois qu'à cette place il assistait à ce défilé de +parents, d'amis, de voisins ou d'indifférents, qui constitue le +personnel d'un bel enterrement : la première pour sa mère quand il était +encore enfant ; la seconde pour son père, à la gauche de son frère, et +maintenant tout seul, pour celui-ci : même obscurité, même murmure de +voix étouffées, même tristesse des choses dans ce salon, où rien n'avait +changé, et où les vieux portraits sombres qui faisaient des taches +noires sur les verdures pâlies, et qu'il avait toujours vus, semblaient +le regarder comme pour l'interroger. + +Parmi ceux qui passaient et lui tendaient la main, il y en avait peu +dont il retrouvât le nom : il est vrai que, pour la plupart, ces +physionomies évoquaient des souvenirs, mais lesquels ? c'était ce que sa +mémoire hésitante et troublée ne lui disait pas assez vite. + +Il lui sembla qu'un mouvement se produisait dans les groupes formés çà +et là, et que les têtes se tournaient de ce côté ; instinctivement il +suivit ces regards, et vit entrer un officier. + +— C'est le capitaine, dit un des cousins. + +Après un regard circulaire jeté rapidement dans le salon pour se +reconnaître, le capitaine s'avança vers la cheminée ; en grande tenue, le +sabre au crochet, appuyé sur ses aiguillettes, le casque dans le bras +gauche, il marchait sans paraître faire attention aux yeux ramassés sur +lui. + +— Tu vois, aucune ressemblance, dit à voix basse le même cousin qui +l'avait annoncé. + +Mais cette non-ressemblance ne lui parut pas du tout frappante comme le +prétendait le cousin ; au reste, il n'eut pas le temps de l'examiner : +arrivé devant eux, le capitaine s'inclinait, et il allait se retirer +sans qu'aucun des parents eût répondu à son salut autrement que par un +court signe de tête, quand, dans un mouvement de protestation en quelque +sorte involontaire, Barincq avança la main ; le capitaine alors avança la +sienne, et ils échangèrent une légère étreinte. + +— Tu lui as donné la main, dit un des Barincq quand le capitaine se fut +éloigné. + +— Comme à tous les invités. + +— Tu n'as donc pas vu ses pattes d'argent et ses aiguillettes ? + +— Quelles pattes ? + +— Sur son dolman ; ses épaulettes, si tu aimes mieux. + +— Eh bien, qu'importent ces pattes ! + +Ce cousin, qui avait quitté l'armée pour se marier, et qui était au +courant des usages militaires, haussa les épaules : + +— On ne porte pas la grande tenue à l'enterrement d'un ami, dit-il, +mais simplement le képi et les pattes noires. S'il l'a revêtue +aujourd'hui, c'est pour afficher ses droits et crier sur les toits qu'il +se prétend le fils de Gaston. + +Bien que ces observations se fussent échangées à voix basse, elles +n'avaient pas pu passer inaperçues, et, tandis que les uns se +demandaient ce qu'elles pouvaient signifier, les autres examinaient le +capitaine avec curiosité ; on avait vu l'accueil plus que froid des +cousins, la poignée de main du frère, et l'on était dérouté. L'entrée du +notaire Rébénacq amena une diversion. Puis de nouveaux arrivants se +présentèrent, et ce fut bientôt une procession. Alors, le salon +s'emplissant, ceux qui étaient entrés les premiers cédèrent la place aux +derniers, et l'on se répandit dans le jardin où l'on trouvait plus de +liberté, d'ailleurs, pour causer et discuter. + +— Vous avez vu que M. Barincq a tendu la main au capitaine Sixte ? + +— Pouvait-il ne pas la lui donner ? + +— Dame ! ça dépend du point de vue auquel on se place. + +— Justement. Si le capitaine est le fils de M. de Saint-Christeau, il +est, quoi qu'on veuille, le neveu de M. Barincq, et, dès lors, c'est +bien le moins que celui-ci tende la main au fils de son frère ; s'il ne +l'est pas, et ne vient à cet enterrement que pour s'acquitter de ses +devoirs envers un homme qui fut son protecteur, il me paraît encore plus +difficile que la famille de celui à qui on rend un hommage lui refuse la +main. + +— Même s'il s'est fait léguer une fortune dont il frustre la famille ? + +— Alors je trouverais que M. Barincq n'en a été que plus crâne. + +— Ses cousins l'ont blâmé. + +— A cause de la patte blanche. + +Et ceux qui connaissaient le cérémonial militaire eurent le plaisir d'en +enseigner les lois à ceux qui les ignoraient ; cela fournit un sujet de +conversation jusqu'au moment où le clergé arriva pour la levée du corps. + +— Quelle place allait occuper le capitaine dans le convoi ? + +Ce fut la question que les curieux se posèrent : si la tenue du capitaine +était une affirmation, cette place pouvait en être une autre. + +Tandis que la famille prenait la tête, le capitaine se mêla à la foule, +au hasard, et ce fut dans la foule aussi qu'il se plaça à l'église, sans +que rien dans son attitude montrât qu'il attachait de l'importance à un +rang plutôt qu'à un autre : les parents occupaient dans le chœur le banc +drapé de noir qui, depuis de longues années, appartenait aux +Saint-Christeau, lui restait dans la nef confondu avec les autres +assistants. + +Mais, comme il était au bout d'une travée et faisait face à ce banc, +d'autre part comme son uniforme tranchant sur les vêtements noirs tirait +les regards, chaque fois que Barincq levait les yeux, il le trouvait +devant lui, et alors il ne pouvait pas ne pas l'examiner pendant +quelques secondes ; sa pensée était obsédée par le mot de son cousin : +« aucune ressemblance ». + +Si le capitaine était moins grand que Gaston, comme lui il était de +taille bien prise, bien découplée, élégante, souple ; et comme lui aussi +il avait la tête fine, régulière, avec le nez fin et droit ; enfin comme +lui aussi il avait les cheveux noirs ; mais, tandis que la barbe de +Gaston était noire et son teint bistré, la moustache du capitaine était +blonde et son teint rosé ; c'était cela surtout qui formait entre eux la +différence la plus frappante, mais cette différence ne paraissait pas +assez forte pour qu'on pût affirmer qu'il n'existait entre eux aucune +ressemblance ; assurément il n'était pas assez près de Gaston pour qu'on +s'écriât : « C'est son fils ! » mais d'un autre côté il n'en était pas +assez loin non plus pour qu'on s'écriât qu'il ne pouvait y avoir aucune +parenté entre eux ; l'un avait été un élégant cavalier dans sa jeunesse, +l'autre était un bel officier ; l'un appartenait au type franchement +noir, l'autre mêlait dans sa personne le noir au blond ; voilà seulement +ce qui, après examen, apparaissait comme certain, le reste ne signifiait +rien ; et franchement on ne pouvait pas là-dessus s'appuyer pour bâtir ou +démolir une filiation. + +Depuis l'incident de la main donnée au capitaine, une question +préoccupait Barincq : devait-il ou ne devait-il pas inviter le capitaine +au déjeuner qui suivrait la cérémonie ? Et s'il trouvait des raisons pour +justifier cette invitation, celles qui, après le blâme de ses cousins, +la rendaient difficile, ne manquaient pas non plus. + +Heureusement au cimetière, c'est-à-dire au moment où il fallait se +décider, Rébénacq lui vint en aide : + +— Comme la présence du capitaine à votre table serait gênante pour vous, +autant que pour lui peut-être, veux-tu que je l'emmène à la maison ? Cela +vous tirera d'embarras. + +C'était « nous tirera d'embarras » que le notaire aurait dit dire, car sa +position au milieu de ces héritiers possibles était délicate pour lui +aussi. + +Si l'amitié, de même qu'un sentiment de justice, lui faisaient souhaiter +que l'héritage de Gaston revint à son ancien camarade, d'autre part les +intérêts de son étude voulaient que ce fût au capitaine. Héritier de son +frère, Barincq conserverait sans aucun doute le château et ses terres +pour les transmettre plus tard à sa fille comme bien de famille. Au +contraire, le capitaine qui n'aurait pas des raisons de cet ordre pour +garder le château, et qui même en aurait d'excellentes pour vouloir s'en +débarrasser, le vendrait, et cela entraînerait une série d'actes +fructueux qui, au moment où il pensait à se retirer des affaires, +grossirait bien à propos les produits de son étude. Dans ces conditions, +il importait donc de manœuvrer assez adroitement entre celui qui +pouvait être l'héritier et celui qui avait tant de chances pour être +légataire, de façon à conserver des relations aussi bonnes avec l'un +qu'avec l'autre ; de là son idée d'invitation qui d'une pierre faisait +deux coups : il rendait service à Barincq dans une circonstance délicate ; +et en même temps il montrait de la politesse et de la prévenance envers +le Capitaine, qui certainement, devait être blessé de l'accueil qu'il +avait trouvé auprès de la famille. + + + + +XI + + +Ce fut seulement à une heure avancée de l'après-midi que les derniers +invités quittèrent le château ; et les cousins ne partirent pas sans +échanger avec Barincq de longues poignées de main accompagnées de +souhaits chaleureux : + +— Nous sommes avec toi. + +— Compte sur nous. + +— Jamais je n'admettrai que Gaston ait pu t'enlever un héritage qui +t'appartient à tant de titres. + +— C'est au moment de la mort qu'on répare les faiblesses de sa vie. + +— Si Gaston a pu à une certaine heure faire le testament dont parle +Rébénacq, certainement il l'a détruit. + +— C'est pour cela et non pour autre chose qu'il l'a repris. + +— A la levée des scellés ne manque pas de nous envoyer des dépêches. + +— Tu nous amèneras ta fille. + +— Nous la marierons dans le pays. + +Enfin il fut libre de s'occuper des siens et d'écrire à sa femme une +lettre pour compléter son télégramme du matin, dans lequel il avait pu +dire seulement qu'il était retenu au château par des affaires +importantes. Dans sa lettre il expliqua ce qu'était cette affaire +importante, et, sans répéter les espérances de ses cousins, il dit au +moins les suppositions de Rébénacq ; un fait était certain : pour le +moment il n'y avait pas de testament ; l'inventaire en ferait-il trouver +un ? c'était ce que personne ne pouvait affirmer ni même prévoir en +s'appuyant sur de sérieuses probabilités ; pour lui, il n'avait pas +d'opinion, il ne concluait pas ; c'était trois jours à attendre. + +Quand il eut achevé cette longue lettre, le soir tombait, un de ces +soirs doux et lumineux propres à ce pays où si souvent la nature semble +s'endormir dans une poétique sérénité, et n'ayant plus rien à faire il +sortit, laissant ses pas le porter où ils voudraient. + +Ce fut simplement dans le parterre joignant immédiatement le château, et +il y demeura, prenant un plaisir mélancolique à rechercher les plantes +qui avaient été les amies de ses années d'enfance, et qu'il retrouvait +telles qu'elles étaient cinquante ans auparavant, sans qu'aucun +changement eût été apporté dans leur culture ou dans leur choix par des +jardiniers en peine de la mode ; dans les bordures de buis taillées en +figures géométriques c'était toujours la même ordonnance de vieilles +fleurs : primevères, corbeilles d'or et d'argent, juliennes, ancolies, +ravenelles, giroflées, jacinthes, anémones, renoncules, tulipes ; et en +les regardant dans leur épanouissement, en respirant leur parfum +printanier qui s'exhalait dans la douceur du soir, il se prenait à +penser que la vie qui s'était si furieusement précipitée sur lui en +luttes et en catastrophes s'était arrêtée dans cette tranquille maison. + +Que n'était il resté à son ombre, uni avec son frère, ainsi que celui-ci +le lui proposait ! Ah ! si la vie se recommençait, comme il ne referait +pas la même folie, et ne courrait pas après les mirages qui l'avaient +entraîné ! + +Jeune, c'était sans regret qu'il avait quitté cette maison, se croyant +appelé à de glorieuses destinées ; maintenant allait-il pouvoir reprendre +place sous son toit, et jusqu'à la mort la garder ? Quel soulagement, et +quel repos ! + +Jusqu'à une heure avancée de la soirée, il suivit ce rêve, plus hardi +avec lui-même qu'il n'avait osé l'être en écrivant à sa femme, se +répétant sans cesse les derniers mots de ses cousins, et se demandant +s'il n'était pas possible qu'au moment de la mort Gaston eût réellement +réparé ce qu'il avait reconnu être une erreur. + +Toute la nuit il dormit avec cette idée, et le matin, au soleil levant, +il était dans les prairies, pour prendre possession de ces terres déjà +siennes. + +On a souvent discuté sur les excitants de l'esprit ; à coup sûr, il n'en +est pas qui provoque plus fortement l'imagination que l'espoir d'un +héritage prochain. Bien que peu sensible au gain, Barincq n'échappa pas +à cette fièvre, et, pendant les trois jours qui s'écoulèrent avant la +levée des scellés, on le vit du matin au soir passer et repasser par les +chemins, et les sentiers qui desservent le domaine ; les terres arables, +il les amenderait par des engrais chimiques ; les vignes mortes ou +malades, il les arracherait et les transformerait en prairies +artificielles : les prairies naturelles, il les irriguerait au moyen de +barrages dont il dessinait les plans ; ce serait une transformation +scientifique, en peu de temps le revenu de la terre serait certainement +doublé, s'il n'était pas triplé : c'est surtout pour ce qu'il ne connaît +pas, que l'esprit d'invention se révèle inépuisable et génial. + +Pour suivre le double jeu qu'il avait adopté, le notaire Rébénacq +s'était mis à la disposition de Barincq afin de procéder à l'inventaire +au jour que celui-ci choisirait, mais, ce jour fixé, il s'était empressé +d'écrire au capitaine Sixte pour l'avertir qu'il eût à se présenter au +château, « s'il croyait avoir intérêt à le faire ». + +A cette communication, le capitaine avait répondu qu'il était fort +surpris qu'on lui adressât une pareille invitation : en quelle qualité +assisterait-il à cet inventaire ? dans quel but ? c'était ce qu'il ne +comprenait pas. + +Aussitôt que le notaire eut reçu cette lettre, il la porta à son ancien +camarade. + +— Voici le moyen que j'ai employé pour demander au capitaine s'il avait +un testament, sans le lui demander franchement ; sa réponse prouve qu'il +n'en a pas, et, me semble-t-il, qu'il ignore s'il en existe un ; c'est +quelque chose cela. + +— Assurément ; cependant le bureau et le secrétaire de Gaston n'ont pas +livré leur secret. + +— Ils le livreront demain. + +En effet, le lendemain matin, à neuf heures, le juge de paix, assisté de +son greffier, se rendit au château avec Rébénacq pour procéder à la +levée des scellés ainsi qu'à l'inventaire, et, bien que les uns et les +autres dussent être, par un long usage de leur profession, cuirassés +contre les émotions, ils avaient également hâte de voir ce que le +bureau-secrétaire et les casiers du cabinet de travail de M. de +Saint-Christeau allaient leur révéler. + +Renfermaient-ils ou ne renfermaient-ils point un testament en faveur du +capitaine Sixte ? + +Cependant, ce ne fut pas par l'ouverture de ces meubles qu'on commença, +la forme exigeant qu'on procédât d'abord à l'intitulé ; mais, comme il +était des plus simples, il fut vite dressé, et le juge de paix put enfin +reconnaître si les scellés par lui apposés étaient sains et entiers ; +cette constatation faite, la clé fut introduite dans la serrure du +tiroir principal. + +— J'estime que, s'il existe un testament, dit le notaire, il doit se +trouver dans ce tiroir où Gaston rangeait ses papiers les plus +importants. + +— C'était là aussi que mon père plaçait les siens, dit Barincq. + +— Procédons à une recherche attentive, dit le juge de paix. + +Mais, si attentive que fût cette recherche, elle ne fit pas trouver le +testament. + +Sans se permettre de toucher à ces papiers Barincq se tenait derrière le +notaire et, penché par-dessus son épaule, il le suivait dans son examen, +le cœur serré, les yeux troubles ; personne ne faisait d'observation +inutile, seul le notaire de temps en temps énonçait la nature de la +pièce qu'il venait de parcourir : quand elle était composée de plusieurs +feuilles, il les tournait méthodiquement de façon à ne pas laisser +passer inaperçu ce qui aurait pu se trouver intercalé entre les pages. + +A la fin, ils arrivèrent au fond du tiroir. + +— Rien, dit le notaire. + +— Rien, répéta le juge de paix. + +Ils levèrent alors les yeux sur Barincq et le regardèrent avec un +sourire qui lui parut un encouragement à espérer en même temps qu'une +félicitation amicale. + +Il se pourrait qu'il n'existât pas de testament, dit le notaire. + +— Cela se pourrait parfaitement, répéta le juge de paix. + +— Je commence à le croire, dit le greffier qui ne s'était pas encore +permis de manifester une opinion. + +— Voulez-vous examiner les autres tiroirs ? demanda Barincq d'une voix +que l'anxiété rendait tremblante. + +— Certainement. + +Le second tiroir, vidé avec les mêmes précautions et le même soin +méticuleux, ne contenait que des papiers insignifiants, entassés là par +un homme qui avait la manie de conserver toutes les notes qu'il +recevait, alors même qu'elles ne présentaient aucun intérêt. Il en fut +de même pour le troisième et le quatrième. + +— Rien, disait Rébénacq avec un sourire plus approbateur. + +— Rien, répétait le juge de paix. + +Et de son côté le greffier répétait aussi : + +— J'ai toujours cru qu'il n'y aurait pas de testament. + +Si l'on avait écouté l'impatience nerveuse de Barincq, l'examen se +serait fait de plus en plus vite, mais Rébénacq, qui ne savait pas se +presser, ne remettait aucun papier en place sans l'avoir parcouru, palpé +et feuilleté. + +— Nous arriverons au bout, disait-il. + +En attendant on arriva au dernier tiroir du bureau ; à peine fut-il +ouvert que le notaire montra plus de hâte à tirer les papiers. + +— S'il y a un testament, dit-il, c'est ici que nous devons le trouver. + +En effet ce tiroir semblait appartenir au capitaine : sur plusieurs +liasses le nom de Valentin était écrit de la main de Gaston, et sur une +autre celui de Léontine. + +— Attention, dit le notaire. + +Mais sa recommandation était inutile, les yeux ne quittaient pas le tas +de papiers qu'il venait de sortir du tiroir. + +Toujours méthodique, il commença par la liasse qui portait le nom de +Léontine : n'était-ce pas la logique qui exigeait qu'on procédât dans cet +ordre, la mère avant le fils ? + +La chemise ouverte, la première chose qu'on trouva fut une photographie +à demi-effacée représentant une jeune femme. + +— Tu vois qu'elle était jolie, dit le notaire en présentant le portrait +à Barincq. + +— Son fils lui ressemble, au moins par la finesse des traits. + +Mais le juge de paix et le greffier ne partagèrent pas cet avis. + +— Continuons, dit le notaire. + +Ce qu'il trouva ensuite, ce fut une grosse mèche de cheveux noirs et +soyeux, puis quelques fleurs séchées, si brisées qu'il était difficile +de les reconnaître ; puis enfin des lettres écrites sur des papiers de +divers formats et datées de Peyrehorade, de Bordeaux, de Royan. + +Comme le notaire en prenait une pour la lire, Barincq l'arrêta : + +— Il me semble que cela n'est pas indispensable, dit-il. + +Rébénacq le regarda pour chercher dans ses yeux ce qui dictait cette +observation : le respect des secrets de son frère, ou la hâte de +continuer la recherche du testament. + +— Ces lettres peuvent être d'un intérêt capital, dit-il, mais je +reconnais qu'il n'y a pas urgence pour le moment à en prendre +connaissance ; passons. + +La liasse qui venait ensuite contenait des lettres du capitaine +classées par ordre de date, les premières d'une grosse écriture d'enfant +qui, avec le temps, allait en diminuant et en se caractérisant. + +— Ces lettres aussi peuvent avoir de l'intérêt, dit le notaire, mais +comme pour celles de la mère on verra plus tard. + +Les autres liasses étaient composées de notes, de quittances, de lettres +qui prouvaient que pendant de longues années, au collège de Pau, à +Sainte-Barbe, à Saint-Cyr, plus tard au régiment, Gaston avait +entièrement pris à sa charge les frais d'éducation du fils de Léontine +Dufourcq, et aussi d'autres dépenses ; mais nulle part il n'y avait trace +de testament, ni même de projet de testament. + +— L'affaire me paraît réglée, dit le notaire. + +— Il n'y a pas eu, il n'y aura pas de testament, dit le greffier qui ne +craignait pas d'être affirmatif. + +— Si nous allions déjeuner, proposa le juge de paix, chez qui les +émotions ne suspendaient pas le fonctionnement de l'estomac. + +Bien qu'on voulût se tenir sur la réserve pendant le déjeuner devant les +domestiques, quelques mots furent prononcés, assez significatifs pour +qu'on sût, à la cuisine, qu'il n'avait pas été trouvé de testament, et +alors la nouvelle courut tout le personnel du château. + +Jusque-là, la domesticité, convaincue qu'il ne pouvait pas y avoir +d'autre héritier que le capitaine, avait traité Barincq en intrus. Que +faisait-il au château, ce frère ruiné ? qu'attendait-il ? de quel droit +donnait-il des ordres ? Comment se permettait-il de parcourir les terres +en maître ? Ce qui serait amusant, ce serait de le voir déguerpir. + +Quand on apprit qu'il n'y avait pas de testament, la situation changea +instantanément, et un brusque revirement se produisit, qui se manifesta +aussitôt : au moment où on servit le café, le vieux valet de chambre qui +pendant vingt ans avait été l'homme de confiance de Gaston apporta sur +la table une bouteille toute couverte d'une poussière vénérable, à +laquelle il paraissait témoigner un vrai respect : + +— C'est de l'Armagnac de 1820, dit-il, j'ai pensé que monsieur en +voudrait faire goûter à ces messieurs. + +Quand il eut quitté la salle à manger, les trois hommes de loi +échangèrent un sourire que Rébénacq traduisit : + +— Voilà qui en dit long, et ce n'est assurément pas pour boire à la +santé du capitaine que Manuel nous offre cette eau-de-vie. + +L'inventaire ayant été repris, les recherches dans le cartonnier et dans +le secrétaire, ainsi que dans la table de la chambre de Gaston, +restèrent sans résultat. A cinq heures de l'après-midi tout avait été +fouillé, aussi bien dans le cabinet de travail que dans la chambre, et +il ne restait pas d'autres pièces où l'on pût trouver des papiers. + +— Décidément il n'existe pas de testament, dit le notaire en tendant la +main à son camarade. + +— M. de Saint-Christeau portait trop haut le respect de la famille, dit +le juge de paix, pour ne pas l'observer. + +— Ce qui n'empêche pas qu'il y a eu un testament, répliqua le notaire. + +— Ne peut-il pas avoir été détruit ? + +— Il faut bien qu'il l'ait été, puisque nous ne le trouvons pas. + +— En vous reprenant le testament qu'il vous avait confié, dit le +greffier, M. de Saint-Christeau a montré que ce testament ne répondait +plus à ses intentions. + +— Évidemment. + +— Donc il a voulu le détruire. + +— Ou le modifier. + +— S'il avait voulu le modifier, trois hypothèses se présentaient : ou +bien il vous confiait ce testament modifié ; ou bien il le remettait au +capitaine ; ou bien il le plaçait dans son bureau. Puisqu'il ne vous l'a +pas confié, puisqu'il ne l'a pas remis au capitaine, puisque nous ne le +trouvons pas, c'est qu'il n'existe pas, et, pour moi, il est prouvé +qu'après la destruction du premier testament, il n'en a point été fait +d'autres. + + + + +XII + + +Aussitôt Barincq télégraphia à sa femme et à sa fille de venir le +rejoindre, et quand elles arrivèrent à Puyoo, elles le trouvèrent +au-devant d'elles, avec la vieille calèche, pour les emmener au château. + +Elles étaient en grand deuil, et, pour la première fois, Anie portait +une robe l'habillant à son avantage, sans avoir eu l'ennui de la tailler +et de la coudre elle-même, après mille discussions avec sa mère. + +Il les fit monter en voiture, et prit la place à reculons : + +— Tu verras les Pyrénées, dit-il à Anie. + +— A partir de Dax, j'ai aperçu leur silhouette vaporeuse. + +— Maintenant tu vas vraiment les voir, dit-il avec une sorte de +recueillement. + +— Voilà-t-il pas une affaire ; interrompit madame Barincq. + +— Mais oui, maman, c'en est une pour moi. + +Son père la remercia d'un sourire heureux qui disait sa satisfaction +d'être en accord avec elle. + +— Voilà le Gave de Pau, dit-il quand la calèche s'engagea sur le pont. + +— Mais c'est très joli un gave, dit Anie, regardant curieusement les +eaux tumultueuses roulant dans leurs rives encaissées. + +C'est une rivière comme une autre, dit madame Barincq, il n'y a que le +nom de changé. + +— C'est que, précisément, le nom peint la chose, répondit Barincq, +_gave_ vient de _cavus_, qui signifie creux. + +— Et cette propriété, demanda madame Barincq, que vaut-elle +présentement ? + +— Je n'en sais rien. + +— Que rapporte-t-elle ? + +— Environ 40,000 francs. + +— Trouverait-on acquéreur pour un million ? + +— Je l'ignore. + +— Tu ne t'es pas inquiété de cela ? + +— A quoi bon ! + +— Comment, à quoi bon ? + +— Cherche-t-on un acquéreur quand on n'est pas vendeur ? + +— Tu voudrais la garder ? + +— Tu ne voudrais pas la vendre, je pense ? + +— Mais... + +— Tout nous oblige à la conserver et à l'exploiter pour le mieux de nos +intérêts ; si elle rapporte 2 0/0 en ce moment, elle peut en rapporter 10 +ou 12 un jour. + +Stupéfaite, elle le regarda : + +— Certainement, dit-elle, je ne te fais pas de reproches, mon pauvre +ami, mais, après vingt années comme celles que je viens de passer, il me +semble que j'ai droit à un changement d'existence. + +— Passer de notre bicoque de Montmartre au château d'Ourteau, n'en +est-il pas un en quelque sorte féerique ? + +— Est-ce à Ourteau que tu trouveras à marier Anie ? + +— Pourquoi pas ? + +Jusque-là Anie n'avait rien dit, mais, comme toujours, lorsqu'un +différend s'élevait entre son père et sa mère, elle essaya d'intervenir : + +— Je demande qu'il ne soit pas question de mon mariage, dit-elle, et +qu'on ne s'en préoccupe pas ; ce que cet héritage inespéré a de bon pour +moi, c'est de me rendre ma liberté ; maintenant je peux me marier quand +je voudrai, avec qui je voudrai, et même ne pas me marier du tout, si je +ne trouve pas le mari qui doit réaliser certaines idées autres +aujourd'hui que celles que j'avais il y a un mois. + +— Ce n'est pas dans ce pays perdu que tu le trouveras, ce mari. + +— Je te répondrai comme papa : Pourquoi pas ? si je devais tenir une place +quelconque dans vos préoccupations, mais justement je vous demande de ne +me compter pour rien. + +— Tu accepterais de vivre à Ourteau ? + +— Très bien. + +— Tu es folle. + +— Quand on était résignée à vivre rue de l'Abreuvoir, on accepte tout... +ce qui n'est pas Montmartre, et d'autant plus volontiers que ce tout +consiste en un château, dans un beau pays... + +— Tu ne le connais pas. + +— Je suis dedans. + +Comme sa fille l'avait secouru, il voulut lui venir en aide : + +— Et ce que je désire pour nous ce n'est pas une existence monotone de +propriétaire campagnard qui n'a d'autres distractions que celles qu'on +trouve dans l'engourdissement du bien-être, sans soucis comme sans +pensées. Quand je disais tout à l'heure qu'on pouvait faire rendre à la +propriété un revenu de dix pour cent au moins, ce n'est pas en se +croisant les bras pendant que les récoltes qu'elle peut produire +poussent au hasard de la routine, c'est en s'occupant d'elle, en lui +donnant ses soins, son intelligence, son temps. Par suite de causes +diverses Gaston laissait aller les choses, et, ses vignes ayant été +malades, il les avait abandonnées, de sorte qu'une partie des terres +sont en friche et ne rapportent rien. + +— Tu veux guérir ces vignes ? + +— Je veux les arracher et les transformer en prairies. Grâce au climat à +la fois humide et chaud, grâce aussi à la nature du sol, nous sommes ici +dans le pays de l'herbe, tout aussi bien que dans les cantons les plus +riches de la Normandie. Il n'y a qu'à en tirer parti, organiser en grand +le pâturage ; faire du beurre qui sera de première qualité ; et avec le +lait écrémé engraisser des porcs ; mes plans sont étudiés... + +— Nous sommes perdus ! s'écria madame Barincq. + +— Pourquoi perdus ? + +— Parce que tu vas te lancer dans des idées nouvelles qui dévoreront +l'héritage de ton frère ; certainement je ne veux pas te faire de +reproches, mais je sais par expérience comment une fortune fond, si +grasse qu'elle soit, quand elle doit alimenter une invention. + +— Il ne s'agit pas d'inventions. + +— Je sais ce que c'est : on commence par une dépense de vingt francs, on +n'a pas fini à cent mille. + +L'arrivée au haut de la côte empêcha la discussion de s'engager à fond +et de continuer ; sans répondre à sa femme, Barincq commanda au cocher de +mettre la voiture en travers de la route, puis étendant la main avec un +large geste en regardant sa fille : + +— Voilà les Pyrénées, dit-il ; de ce dernier pic à gauche, celui d'Anie, +jusqu'à ces sommets à droite, ceux de la Rhune et des Trois-Couronnes, +c'est le pays basque — le nôtre. + +Elle resta assez longtemps silencieuse, les yeux perdus dans ces +profondeurs vagues, puis les abaissant sur son père : + +— A ne connaître rien, dit-elle, il y a au moins cet avantage que la +première chose grande et belle que je voie est notre pays ; je t'assure +que l'impression que j'en emporterai sera assez forte pour ne pas +s'effacer. + +— N'est-ce pas que c'est beau ? dit-il tout fier de l'émotion de sa +fille. + +Mais madame Barincq coupa court à cette effusion : + +— Tiens, voilà notre château, dit-elle en montrant la vallée au bas de +la colline, au bord de ce ruban argenté qui est le Gave, cette longue +façade blanche et rouge. + +— Mais il a grand air, vraiment ? + +— De loin, dit-elle dédaigneuse. + +— Et de près aussi, tu vas voir, répondit Barincq. + +— Je voudrais bien voir le plus tôt possible, dit madame Barincq, j'ai +faim. + +La côte fut vivement descendue, et quand après avoir traversé le village +où l'on s'était mis sur les portes, la calèche arriva devant la grille +du château grande ouverte, la concierge annonça son entrée par une +vigoureuse sonnerie de cloche. + +— Comment ! on sonne ? s'écria Anie. + +— Mais oui, c'était l'usage, du temps de mon père et de Gaston, je n'y +ai rien changé. + +C'était aussi l'usage que Manuel répondît à cette sonnerie en se +trouvant sur le perron pour recevoir ses maîtres, et, quand la calèche +s'arrêta, il s'avança respectueusement pour ouvrir la portière. + +— Voulez-vous déjeuner tout de suite ? demanda Barincq. + +— Je crois bien, je meurs de faim, répondit madame Barincq. + +Quand Anie entra dans la vaste salle à manger dallée de carreaux de +marbre blanc et rose, lambrissée de boiseries sculptées, et qu'elle vit +la table couverte d'un admirable linge de Pau damassé sur lequel +étincelaient les cristaux taillés, les salières, les huiliers, les +saucières en argent, elle eut pour la première fois l'impression du luxe +dans le bien-être ; et, se penchant vers son père, elle lui dit en +soufflant ses paroles : + +— C'est très joli, la richesse. + +Ce qui fut joli aussi et surtout agréable, ce fut de manger +tranquillement des choses excellentes, sans avoir à quitter sa chaise +pour aller, comme dans la bicoque de Montmartre, chercher à la cuisine +un plat ou une assiette, ou remplir à la fontaine la carafe vide, en +habit noir, ganté, Manuel faisait le service de la table, +silencieusement, sans hâte comme sans retard, et si correctement qu'il +n'y avait rien à lui demander. + +Pour la première fois aussi lui fut révélé le plaisir qu'on peut trouver +à table, non dans la gourmandise, mais dans un enchaînement de petites +jouissances qu'elle ne soupçonnait même pas. + +— J'ai voulu, dit son père, ne vous donner, à ce premier déjeuner que +vous faites au château, que des produits de la propriété : les artichauts +viennent du potager, les œufs de la basse-cour ; ce saumon a été pris +dans notre pêcherie ; le poulet qu'on va nous servir en blanquette a été +élevé ici, le beurre et la crème de sa sauce ont été donnés par nos +vaches ; ce pain provient de blé cultivé sur nos terres, moulu dans notre +moulin, cuit dans notre four ; ce vin a été récolté quand nos vignes +rapportaient encore ; ces belles fraises si fraîches ont mûri dans nos +serres... + +— Mais c'est la vie patriarcale, cela ! interrompit Anie. + +— La seule logique ; et, sous le règne de la chimie où nous sommes +entrés, la seule saine. + + + + +XIII + + +Après le déjeuner, il proposa un tour dans les jardins et dans le parc, +mais madame Barincq se déclara fatiguée par la nuit passée en chemin de +fer ; d'ailleurs elle les connaissait, ces jardins, et les longues +promenades qu'elle y avait faites autrefois en compagnie de son +beau-frère, quand elle lui demandait son intervention contre leurs +créanciers, ne lui avaient laissé que de mauvais souvenirs. + +— Moi, je ne suis pas fatiguée, dit Anie. + +— Surtout, n'encourage pas ton père dans ses folies, et ne te mets pas +avec lui contre moi. + +— Veux-tu que nous commencions par les communs ? dit-il en sortant. + +— Puisque nous allons tout voir, commençons par où tu voudras. + +Ils étaient considérables, ces communs ; ayant été bâtis à une époque où +l'on construisait à bas prix, on avait fait grand, et les écuries, les +remises, les étables, les granges, auraient suffi à trois ou quatre +terres comme celle d'Ourteau ; tout cela, bien que n'étant guère utilisé, +en très bon état de conservation et d'entretien. + +En sortant des cours qui entourent ces bâtiments, ils traversèrent les +jardins et descendirent aux prairies. Pour les protéger contre les +érosions du gave dont le cours change à chaque inondation, on ne coupe +jamais les arbres de leurs rives, et toutes les plantes aquatiques, +joncs, laiches, roseaux, massettes, sagittaires, les grandes herbes, les +buissons, les taillis d'osiers et de coudriers, se mêlent sous le +couvert des saules, des peupliers, des trembles, des aulnes, en une +végétation foisonnante au milieu de laquelle les forts étouffent les +faibles dans la lutte pour l'air et le soleil. Malgré la solidité de +leurs racines, beaucoup de ces hauts arbres arrachés par les grandes +crues qui, avec leurs eaux furieuses, roulent souvent des torrents de +galets, se sont penchés ou se sont abattus de côté et d'autre, jetant +ainsi des ponts de verdure qui relient les rives aux îlots entre +lesquels se divisent les petits bras de la rivière. C'est à une certaine +distance seulement de cette lisière sauvage que commence la prairie +cultivée, et encore nulle part n'a-t-on coupé les arbres de peur d'un +assaut des eaux, toujours à craindre ; dans ces terres d'alluvion +profondes et humides, ils ont poussé avec une vigueur extraordinaire, au +hasard, là où une graine est tombée, où un rejeton s'est développé, sans +ordre, sans alignement, sans aucune taille, branchus de la base au +sommet, et en suivant les contours sinueux du gave ils forment une sorte +de forêt vierge, avec de vastes clairières d'herbes grasses. + +— Le beau Corot ! s'écria Anie, que c'est frais, vert, poétique ! est-il +possible vraiment de deviner ainsi la nature avec la seule intuition du +génie ! certainement, Corot n'est jamais venu ici, et il a fait ce +tableau cent fois. + +— Cela te plaît ? + +— Dis que je suis saisie d'admiration ; tout y est, jusqu'à la teinte +grise des lointains, dans une atmosphère limpide, jusqu'aux nuances +délicates de l'ensemble, jusqu'à cette beauté légère qui donne des +envolées à l'esprit. C'est audacieux à moi, mais dès demain je commence +une étude. + +— Alors tu n'entends pas renoncer à la peinture ? + +— Maintenant ? jamais de la vie. C'était à Paris que, dans des heures de +découragement, je pouvais avoir l'idée de renoncer à la peinture, quand +je me demandais si j'aurais jamais du talent, ou au moins la moyenne de +talent qu'il faut pour plaire à ceux-ci ou à ceux-là, aux maîtres, à la +critique, aux camarades, aux ennemis, au public. Mais, maintenant, que +m'importe de plaire ou de ne pas plaire, pourvu que je me satisfasse +moi-même ! C'est quand on travaille en vue du public qu'on s'inquiète de +cette moyenne ; pour soi, il est bien certain qu'on n'en a jamais assez ; +alors, il n'y a pas besoin de s'inquiéter du plus ou du moins ; on va de +l'avant ; on travaille pour soi, et c'est peut-être la seule manière +d'avoir de l'originalité ou de la personnalité. Qu'est-ce que ça nous +fait, à cette heure, que mes croûtes tapissent les murailles +incommensurables du château ! ça n'est plus du tout la même chose que si +elles s'entassaient dans mon petit atelier de Montmartre sans trouver +d'acheteurs. + +Elle prit le bras de son père, et se serrant contre lui tendrement : + +— C'est comme si je ne trouvais point de mari ; maintenant, qu'est-ce que +cela nous ferait ? Tu penses bien qu'en fait de mariage je ne pense plus +aujourd'hui comme le jour de notre soirée, où tu as été si étonné, si +peiné, en me voyant décidée à accepter n'importe qui, pourvu que je me +marie. Te souviens-tu que je te disais qu'à vingt ans une fille sans dot +était une vieille fille, tandis qu'à vingt-quatre ou vingt-cinq ans, +celle qui avait de la fortune était une jeune fille ? Puisque me voilà +rajeunie, et pour longtemps, par un coup de baguette magique, je n'ai +pas à me presser. Il y a un mois, c'était au mariage seul que je +m'attachais ; désormais, ce sera le mari seul que je considérerai pour +ses qualités personnelles, pour ce qu'il sera réellement, et s'il me +plaît, si je rencontre un peu en lui du prince charmant auquel j'ai rêvé +autrefois, je te le demanderai quel qu'il soit. + +— Et je te le donnerai, confiant dans ton choix. + +— Voilà donc une affaire arrangée qui, de mon côté, te laisse toute +liberté. Habitons ici, rentrons à Paris, il en sera comme tu voudras. +Mais maman ? Imagine-toi que depuis que l'héritage est assuré, nous avons +passé notre temps à chercher des appartements. + +— Quel enfantillage ! + +— S'il n'y en a pas un d'arrêté boulevard des Italiens, c'est parce +qu'elle hésite entre celui-là et un autre rue Royale ; et permets-moi de +te dire que je ne trouve pas du tout, en me plaçant au point de vue de +maman, que ce soit un enfantillage. Elle est Parisienne et n'aime que +Paris, comme toi, né dans un village, tu n'aimes que la campagne ; rien +n'est plus agréable pour toi que ces prairies, ces champs, ces horizons +et la vie tranquille du propriétaire campagnard ; rien n'est plus doux +pour maman que la vue du boulevard et la vie mondaine ; tu étouffes dans +un appartement, elle ne respire qu'avec un plafond bas sur la tête ; tu +veux te coucher à neuf heures du soir, elle voudrait ne rentrer qu'au +soleil levant. + +— Mais, en vous proposant d'habiter Ourteau, je ne prétends pas vous +priver entièrement de Paris. Si nous restons ici huit ou neuf mois, nous +pouvons très bien en donner trois ou quatre à Paris. Cette vie est celle +de gens qui nous valent bien, qui s'en contentent, s'en trouvent heureux +et ne passent pas pour des imbéciles. Tu me rendras cette justice, mon +enfant, que, depuis que tu as des yeux pour voir et des oreilles pour +entendre, tu ne m'as jamais entendu me plaindre, ni de la destinée, ni +de l'injustice des choses, ni de personne. + +— C'est bien vrai. + +— Mais je puis le dire aujourd'hui : depuis longtemps à bout de forces, +je me demandais si je ne tomberais pas en chemin : ces vingt dernières +années de vie parisienne, de travail à outrance, de soucis, de +privations, sans un jour de repos, sans une minute de détente, m'ont +épuisé ; cependant, j'allais, simplement parce qu'il fallait aller, pour +vous ; parce qu'avant de penser à soi, on pense aux siens. C'est ici que +j'ai senti mon écrasement, par ma renaissance. Il faut donc que vous +donniez à ma vieillesse la vie naturelle qui a manqué à mon âge viril, +et c'est elle que je vous demande. + +— Et tu ne doutes pas de la réponse, n'est-ce pas ? + +— D'ailleurs, cette raison n'est pas la seule qui me retienne ici, j'en +ai d'autres qui, précisément parce qu'elles ne sont pas personnelles, +n'en sont que plus fortes. J'ai toujours pensé que la richesse impose +des devoirs à ceux qui la détiennent et qu'on n'a pas le droit d'être +riche rien que pour soi, pour son bien-être ou son plaisir. Sans avoir +rien fait pour la mériter, du jour au lendemain, la fortune m'est tombée +dans les mains ; eh bien ! maintenant il faut que je la gagne, et, pour +cela, j'estime que le mieux est que je l'emploie à améliorer le sort des +gens de ce pays, que j'aime, parce que j'y suis né. + +Cette proposition lui fit regarder son père avec un étonnement où se +lisait une assez vive inquiétude : qu'entendait-il donc par employer la +fortune qui lui tombait aux mains à l'amélioration du sort des paysans +d'Ourteau ? + +Ce n'est pas impunément que dans une famille on s'habitue à voir +critiquer le chef, discuter ses idées, mettre en doute son +infaillibilité, contester son autorité et le rendre responsable de tout +ce qui va mal dans la vie : le cas était le sien. Que de fois, depuis +son enfance, avait-elle entendu sa mère prendre son père en pitié : +« Certainement je ne te fais pas de reproches, mon ami. » Que de fois +aussi, sa mère, s'adressant à elle, lui avait-elle dit : « Ton pauvre +père ! » Cette compassion pas plus que ces blâmes discrets n'avaient +amoindri sa tendresse pour lui : elle le chérissait, elle l'aimait, +« pauvre père », d'un sentiment aussi ardent, aussi profond, que si elle +avait été élevée dans des idées d'admiration respectueuse pour lui ; mais +enfin, ce respect précisément manquait à son amour qui ressemblait plus +à celui d'une mère pour son fils, « pauvre enfant », qu'à celui d'une +fille pour son père ; en adoration devant lui, non en admiration ; pleine +d'indulgence, disposée à le plaindre, à le consoler, toujours à +l'excuser, mais par cela même à le juger. + +Dans quelle aventure nouvelle voulait-il s'embarquer ? + +Il répondit au regard inquiet qu'elle attachait sur lui. + +— Ton oncle, dit-il, s'était peu à peu désintéressé de cette terre pour +toutes sortes de raisons : maladies des vignes, exigences des ouvriers +ensuite, voleries des colons aussi, de sorte que dans l'état d'abandon +où il la laissait, après l'avoir entièrement reprise entre ses mains, +elle ne lui rapportait pas deux pour cent, et encore n'était-ce que dans +les très bonnes années. Vous seriez les premières, ta mère et toi, à me +blâmer, si je continuais de pareils errements. + +— T'ai-je jamais blâmé ? + +— Je sais que tu es une trop bonne fille pour cela ; mais enfin, il n'en +est pas moins vrai que vous seriez en droit de trouver mauvaise la +continuation d'une pareille exploitation. + +— Tu veux arracher les vignes malades ? + +— Je veux transformer en prairies artificielles toutes les terres +propres à donner de bonnes récoltes d'herbe. Le foin qui, il y a +quelques années, se vendait vingt-cinq sous les cinquante kilos, se vend +aujourd'hui cinq francs, et avec le haut prix qu'a atteint la +main-d'œuvre pour le travail de la vigne et du maïs, alors que les +ouvriers exigent par jour deux francs de salaire, une livre de pain, et +trois litres de vin, il est certain qu'il y a tout avantage à produire, +au lieu de vin médiocre, de l'herbe excellente ; ce que je veux obtenir, +non pour vendre mon foin, mais pour nourrir mes vaches, faire du beurre +et engraisser des porcs avec le lait doux écrémé. + +De nouveau il vit le regard inquiet qu'il avait déjà remarqué se fixer +sur lui. + +— Décidément, dit-il, il faut que je t'explique mon plan en détail, sans +quoi tu vas t'imaginer que l'héritage de ton oncle pourrait bien se +trouver compromis. Allons jusqu'à ce petit promontoire qui domine le +cours du Gave ; là tu comprendras mieux mes explications. + +Ils ne tardèrent pas à arriver à ce mouvement de terrain qui coupait la +prairie et la rattachait par une pente douce aux collines. + +— Tu remarqueras, dit-il, que cette éminence se trouve à l'abri des +inondations les plus furieuses du Gave, et qu'un canal de dérivation qui +la longe à sa base produit ici une chute d'eau autrefois utilisée, +maintenant abandonnée depuis longtemps déjà, mais qui peut être +facilement remise en état. Cela observé, je reprends mon explication. Je +t'ai dit que je commençais par arracher toutes les vignes qui ne +produisent plus rien ; mais comme pour transformer une terre défrichée en +une bonne prairie il ne faut pas moins de trois ans, des engrais +chimiques pour lui rendre sa fertilité épuisée et des cultures +préparatoires en avoine, en luzerne, en sainfoin, ce n'est pas un +travail d'un jour, tu le vois. En même temps que je dois changer +l'exploitation de ces terres, je dois aussi changer le bétail qui +consommera leurs produits. Ton oncle pouvait, avec le système adopté par +lui, se contenter de la race du pays, qui est la race basquaise plus ou +moins dégénérée, de petite taille, nerveuse, sobre, à la robe couleur +grain de blé, aux cornes longues et déliées, comme tu peux le voir avec +les vaches qui paissent au-dessous de nous ; cette race, d'une vivacité +et d'une résistance extraordinaire au travail, est malheureusement +mauvaise laitière ; or, comme ce que je demanderai à mes vaches ce sera +du lait, non du travail, je ne peux pas la conserver. + +— Si jolies les basquaises ! + +— En obéissant à la théorie, je les remplacerais par des normandes qui, +avec nos herbes de première qualité, me donneraient une moyenne +supérieure à dix-huit cents litres de lait ; mais, comme je ne veux pas +courir d'aventures, je me contenterai de la race de Lourdes qui a le +grand avantage d'être du pays, ce qui est à considérer avant tout, car +il vaut mieux conserver une race indigène avec ses imperfections, mais +aussi avec sa sobriété, sa facilité d'élevage et son acclimatation +parfaite, que de tenter des améliorations radicales qui aboutissent +quelquefois à des désastres. Me voilà donc, quand la transformation du +sol est opérée, à la tête d'un troupeau de trois cents vaches que le +domaine peut nourrir. + +— Trois cents vaches ! + +— Qui me donnent une moyenne de quatre cent cinquante mille litres de +lait par an, ou douze à treize cents litres par jour. + +— Et qu'en fais-tu de cette mer de lait ? + +— Du beurre. C'est précisément pour que tu te rendes compte de mon +projet que je t'ai amenée ici. Pour loger mes vaches, au moins quand +elles ne sont pas encore très nombreuses, j'ai les bâtiments +d'exploitation qui, dans le commencement, me suffisent, mais je n'ai pas +de laiterie pour emmagasiner mon lait et faire mon beurre ; c'est ici que +je la construis, sur ce terrain à l'abri des inondations et à proximité +d'une chute d'eau, ce qui m'est indispensable. En effet, je n'ai pas +l'intention de suivre les vieux procédés de fabrication pour le beurre, +c'est-à-dire d'attendre que la crème ait monté dans des terrines et de +la battre alors à l'ancienne mode ; aussitôt trait, le lait est versé +dans des écrémeuses mécaniques qui, tournant à la vitesse de 7,000 tours +à la minute, en extraient instantanément la crème ; on la bat aussitôt +avec des barattes danoises ; des délaiteuses prennent ce beurre ainsi +fait pour le purger de son petit lait ; des malaxeurs rotatifs lui +enlèvent son eau ; enfin des machines à mouler le compriment et le +mettent en pains. Tout cela se passe, tu le vois, sans l'intervention de +la main d'ouvriers plus ou moins propres. Ce beurre obtenu, je le vends +à Bordeaux, à Toulouse ; l'été dans les stations d'eaux : Biarritz, +Cauterets, Luchon ; l'hiver je l'expédie jusqu'à Paris. Mais le beurre +n'est pas le seul produit utilisable que me donnent mes vaches. + +Elle le regarda avec un sourire tendre. + +— Il me semble, dit-elle, que tu récites la fable de la _Laitière et le +pot au lait_. + +— Précisément, et nous arrivons, en effet, au cochon. + + Le porc à s'engraisser coûtera peu de son + +et même il n'en coûtera pas du tout. Après la séparation de la crème et +du lait il me reste au moins douze cents litres de lait écrémé doux avec +lequel j'engraisse des porcs installés dans une porcherie que je fais +construire au bout de cette prairie le long de la grande route, où elle +est isolée. Pour ces porcs, je procède à peu près comme pour mes vaches, +c'est-à-dire qu'au lieu d'essayer des porcs anglais du Yorkshire ou du +Berkshire, je croise ces races avec notre race béarnaise et j'obtiens +des bêtes qui joignent la rusticité à la précocité. Tu connais la +réputation des jambons de Bayonne ; à Orthez se fait en grand le commerce +des salaisons ; je ne serai donc pas embarrassé pour me débarrasser dans +de bonnes conditions de mes cochons, qui, engraissés avec du lait doux, +seront d'une qualité supérieure. Voilà comment, avec mon beurre, mes +veaux et mes porcs je compte obtenir de cette propriété un revenu de +plus de trois cent mille francs, au lieu de quarante mille qu'elle donne +depuis un certain nombre d'années. Mes calculs sont établis, et, comme +j'ai eu à étudier une affaire de ce genre à l'_Office cosmopolitain_, +ils reposent sur des chiffres certains. Que de fois, en dessinant des +plans pour cette affaire, ai-je rêvé à sa réalisation, et me suis-je +dit : « Si c'était pour moi ! » Voilà que ce rêve peut devenir réalité, et +qu'il n'y a qu'à vouloir pour qu'il soit le nôtre. + +— Mais l'argent ? + +— Il y a dans la succession des valeurs qu'on peut vendre pour les frais +de premier établissement, qui, d'ailleurs, ne sont pas considérables : +trois cents vaches à 450 francs l'une coûtent 135,000 francs ; les +constructions de la laiterie et de la porcherie, ainsi que +l'appropriation des étables, n'absorberont pas soixante mille francs, +les défrichements cinquante mille ; mettons cinquante mille pour +l'imprévu, nous arrivons à deux cent quarante-cinq mille francs, +c'est-à-dire à peu près le revenu que ces améliorations, ces révolutions +si tu veux, nous donneront. Crois-tu que cela vaille la peine de les +entreprendre ? Le crois-tu ? + +Elle avait si souvent vu son père jongler avec les chiffres qu'elle +n'osait répondre, cependant elle était troublée... + +— Certainement, dit-elle enfin, si tu es sûr de tes chiffres, ils sont +tentants. + +— J'en suis sûr ; il n'est pas un détail qui ait été laissé de côté : +dépenses, produits, tout a été établi sur des bases solides qui ne +permettent aucun aléa ; les dépenses forcées, les produits abaissés, +plutôt que grossis. Mais ce n'est pas seulement pour nous que ces +chiffres sont tentants comme tu dis ; ils peuvent aussi le devenir pour +ceux qui nous entourent, pour les gens de ce pays ; et c'est à eux que je +pensais en parlant tout à l'heure des devoirs des riches. Jusqu'à +présent nos paysans n'ont tiré qu'un médiocre produit du lait de leurs +vaches ; aussitôt que mes machines fonctionneront et que mes débouchés +seront assurés, je leur achèterai celui qu'ils pourront me vendre et le +paierai sans faire aucun bénéfice sur eux. Ainsi je verserai dans le +pays deux cents, trois cent mille francs par an, qui non seulement +seront une source de bien-être pour tout le monde, mais encore qui peu à +peu changeront les vieilles méthodes de culture en usage ici. Sur notre +route depuis Puyoo tu as rencontré à chaque instant des champs de +bruyères et de fougères, d'ajoncs, c'est ce qu'on appelle des _touyas_, +et on les conserve ainsi à l'état sauvage pour couper ces bruyères et en +faire un engrais plus que médiocre. Quand le nombre des vaches aura +augmenté par le seul fait de mes achats de lait, la quantité de fumiers +produite augmentera en proportion, et en proportion aussi les touyas +diminueront d'étendue ; on les mettra en culture parce qu'on pourra les +fumer ; de sorte qu'en enrichissant d'abord le petit paysan je ne +tarderai pas à enrichir le pays lui-même. Tu vois la transformation et +tu comprends comment en faisant notre fortune nous ferons celle des gens +qui nous entourent ; n'est-ce pas quelque chose, cela ? + +Elle s'était rapprochée de lui à mesure qu'il avançait dans ses +explications, et lui avait pris la main ; quand il se tut, elle se haussa +et lui passant un bras autour des épaules elle l'embrassa : + +— Tu me pardonnes ? dit-elle. + +— Te pardonner ? Que veux-tu que je te pardonne ? demanda-t-il en la +regardant tout surpris. + +— Si je te le disais, tu ne me pardonnerais pas. + +— Alors ? + +— Donne-moi l'absolution quand même. + +— Tu ne voulais pas habiter Ourteau ? + +— Donne-moi l'absolution. + +— Je te la donne. + +— Maintenant sois tranquille, je te promets que ce sera maman elle-même +qui te demandera à rester ici. + + + + +FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE + + + + +DEUXIÈME PARTIE + + + + +I + + +Fidèle à sa promesse, Anie avait amené sa mère à demander elle-même de +ne pas vendre le château. + +Dans le monde qui se respecte on passe maintenant la plus grande partie +de l'année à la campagne, et l'on ne quitte ses terres qu'au printemps, +quand Paris est dans la splendeur de sa saison comme Londres. Pourquoi +ne pas se conformer à cet usage qui pour eux n'avait que des avantages ? +Rester à Paris, n'est-ce pas se condamner à continuer d'anciennes +habitudes qui n'étaient plus en rapport avec leur nouvelle position, et +des relations qui, n'ayant jamais eu rien d'agréable, deviendraient tout +à fait gênantes ? Acceptables rue de l'Abreuvoir, certaines visites +seraient plus qu'embarrassantes boulevard Haussmann. + +Ces raisons, exposées une à une avec prudence, avaient convaincu madame +Barincq, qui, après un premier mouvement de révolte, commençait +d'ailleurs à se dire, et sans aucune suggestion, que la vie de château +avait des agréments : d'autant plus chic de se faire conduire à la messe +en landau que l'église était à deux pas du château, plus chic encore de +trôner à l'église dans le banc d'honneur ; très amusant de pouvoir +envoyer à ses amis de Paris un saumon de sa pêcherie, un gigot de ses +agneaux de lait, des artichauts de son potager, des fleurs de ses +serres. Si, au temps de sa plus grande détresse, elle s'était toujours +ingéniée à trouver le moyen de faire autour d'elle de petits cadeaux : un +œuf de ses poules, des violettes, une branche de lilas de son jardinet, +un ouvrage de femme, qui témoignaient de son besoin de donner ; +maintenant qu'elle n'avait qu'à prendre autour d'elle, elle pouvait se +faire des surprises à elle-même qui la flattaient et la rendaient toute +glorieuse : + +— Crois-tu qu'ils vont être étonnés ? disait-elle à Anie quand lui venait +l'idée d'un nouveau cadeau. + +Quel triomphe en recevant les réponses à ses envois ! et quelle fierté, +quand on lui écrivait qu'avant de manger son gigot, on ne savait +vraiment pas ce que c'était que de l'agneau ; par là, cette propriété qui +produisait ces agneaux et donnait ces saumons lui devenait plus chère. + +Son consentement obtenu, les travaux avaient commencé partout à la fois : +dans les vignes, que les charrues tirées par quatre forts bœufs du +Limousin défrichaient ; dans les écuries qu'on transformait en étables ; +enfin dans la prairie, où les maçons, les charpentiers, les couvreurs, +construisaient la laiterie et la porcherie. + +Bien que la vigne de ce pays n'ait jamais donné que d'assez mauvais vin, +c'est elle qui, dans le cœur du paysan, passe la première : avoir une +vigne est l'ambition de ceux qui possèdent quelque argent ; travailler +chez un propriétaire et boire son vin, celle des tâcherons qui n'ont que +leur pain quotidien. Quand on vit commencer les défrichements, ce fut un +étonnement et une douleur : sans doute ces vignes ne rapportaient plus +rien, mais ne pouvaient-elles pas guérir un jour ou l'autre, par hasard, +par miracle ? Il n'y avait qu'à attendre. + +Et l'on s'était dit que le frère aîné n'avait pas tort quand il accusait +son cadet d'être un détraqué. Ne fallait-il pas avoir la cervelle malade +pour s'imaginer qu'on peut faire du beurre avec du lait sortant de la +mamelle de la vache ? si cela n'était pas de la folie, qu'était-ce donc ? +Or, les folies coûtent cher en agriculture, tout le monde sait cela. + +Aussi tout le monde était-il convaincu qu'il ne se passerait pas +beaucoup d'années avant que le domaine ne fût mis en vente. + +Et alors ? + +Dame, alors chacun pourrait en avoir un morceau, et, dans les terres +régénérées par la culture, les vignes qu'on replanterait feraient +merveille. + + + + +II + + +Pour le père, occupé du matin au soir à la surveillance de ses travaux, +défrichements, bâtisse, montage des machines ; pour la mère, affairée par +ses envois et sa correspondance ; pour la fille, tout à ses études de +peinture, le temps avait passé vite, la fin d'avril, mai, juin, sans +qu'ils eussent bien conscience des jours écoulés. + +Quelquefois, cependant, le père revenait à l'engagement, pris par lui au +moment de leur arrivée, de conduire Anie à Biarritz, mais c'était +toujours pour en retarder l'exécution. + +A la fin, madame Barincq se fâcha. + +— Quand je pense qu'à son âge ma fille n'a pas vu la mer, et que depuis +que nous sommes ici on ne trouve pas quelques jours de liberté pour lui +faire ce plaisir, je suis outrée. + +— Est-ce ma faute ? Anie, je te fais juge. + +Et Anie rendit son jugement en faveur de son père : + +— Puisque j'ai attendu jusqu'à cet âge avancé, quelques semaines de plus +ou de moins sont maintenant insignifiantes. + +— Mais c'est un voyage d'une heure et demie à peine. + +Il fut décidé qu'en attendant la saison on partirait le dimanche pour +revenir le lundi : pendant quelques heures les travaux pourraient, sans +doute, se passer de l'œil du maître ; et pour empêcher de nouvelles +remises madame Barincq déclara à son mari que, s'il ne pouvait pas +venir, elle conduirait seule sa fille à Biarritz. + +— Tu ne ferais pas cela ! + +— Parce que ? + +— Parce que tu ne voudrais pas me priver du plaisir de jouir du plaisir +d'Anie : s'associer à la joie de ceux qu'on aime, n'est-ce pas le +meilleur de la vie ? + +— Si tu tiens tant à jouir de la joie d'Anie, que ne te hâtes-tu de la +lui donner ? + +— Dimanche, ou plutôt samedi. + +En effet, le samedi, par une belle après-midi douce et vaporeuse, ils +arrivaient à Biarritz, et Anie au bras de son père descendait la pelouse +plantée de tamaris qui aboutit à la grande plage ; puis, après un temps +d'arrêt pour se reconnaître, ils allaient, tous les trois, s'asseoir sur +la grève que la marée baissante commençait à découvrir. + +C'était l'heure du bain ; entre les cabines et la mer il y avait un +continuel va-et-vient de femmes et d'enfants, en costumes multicolores, +au milieu des curieux qui les passaient en revue, et offraient +eux-mêmes, par leurs physionomies exotiques, leurs toilettes élégantes +ou négligées, tapageuses ou ridicules, un spectacle aussi intéressant +que celui auquel ils assistaient ; — tout cela formant la cohue, le +tohu-bohu, le grouillement, le tapage d'une foire que coupait à +intervalles régulièrement rythmés l'écroulement de la vague sur le +sable. + +Ils étaient installés depuis quelques minutes à peine, quand deux jeunes +gens passèrent devant eux, en promenant sur la confusion des toilettes +claires et des ombrelles un regard distrait ; l'un, de taille bien prise, +beau garçon, à la tournure militaire ; l'autre, grand, aux épaules +larges, portant sur un torse développé une petite tête fine qui +contrastait avec sa puissante musculature et le faisait ressembler à un +athlète grec habillé à la mode du jour. + +Quand ils se furent éloignés de deux ou trois pas, Barincq se pencha +vers sa femme et sa fille : + +— Le capitaine Sixte, dit-il. + +— Où ? + +Il le désigna le mieux qu'il put. + +— Lequel ? demanda madame Barincq. + +— Celui qui a l'air d'un officier ; n'est-ce pas qu'il est bien ? + +— J'aime mieux l'autre, répondit madame Barincq. + +— Et toi, Anie, comment le trouves-tu ? + +— Je ne l'ai pas remarqué ; mais la tournure est jolie. + +— Pourquoi n'est-il pas en tenue ? demanda madame Barincq. + +— Comment veux-tu que je te le dise ? + +— Tu sais qu'il ne ressemble pas du tout à ton frère. + +— Cela n'est pas certain ; s'il est blond de barbe, il est noir de +cheveux. + +— Pourquoi ne t'a-t-il pas salué ? demanda madame Barincq. + +— Il ne m'a pas vu. + +— Dis qu'il n'a pas voulu nous voir. + +— Tu sais, maman, qu'on ne regarde pas volontiers les femmes en deuil, +dit Anie. + +— C'est justement notre noir qui l'aura exaspéré, en lui rappelant la +perte de la fortune qu'il comptait bien nous enlever. + +— Les voici, interrompit Anie. + +En effet, ils revenaient sur leurs pas. + +— Cette fois nous allons bien voir, dit madame Barincq, s'il affecte de +ne pas te saluer. + +Il fit plus que saluer ; arrivé vis-à-vis d'eux, il laissa échapper un +mouvement prouvant qu'il venait seulement de reconnaître Barincq, et +tout de suite, se séparant de son compagnon, il s'avança, le chapeau à +la main, en s'inclinant devant madame Barincq et Anie : + +— Puisque le hasard me fait vous rencontrer sur cette plage, me +permettrez-vous, monsieur, dit-il, de vous adresser une demande pour +laquelle je voulais vous écrire ? + +— Je suis tout à votre disposition. + +— Voici ce dont il s'agit. Dans la chambre que j'occupais lors de mes +visites à Ourteau, se trouvent plusieurs objets qui m'appartiennent : +deux fusils de chasse, des livres, des photographies, du linge, des +vêtements. J'aurais dû vous en débarrasser depuis longtemps, et je vous +prie de me pardonner de ne pas l'avoir fait encore. + +— Ces objets ne nous gênent en rien. + +Mon excuse est dans un ordre de service ; j'ai quitté Bayonne peu de +temps après la mort de M. de Saint-Christeau et ne suis revenu que cette +semaine ; mais, maintenant que me voilà de retour, je puis les envoyer +chercher le jour que vous voudrez bien me donner. + +— Nous rentrons lundi. + +— Mardi vous convient-il ? + +— Parfaitement. + +— Mardi j'enverrai mon ordonnance les emballer. + +— Si vous voulez m'en donner la liste, je puis vous les faire envoyer +par Manuel. + +— C'est que cette liste est difficile à établir, surtout pour les +livres, qui se trouvent mêlés à ceux de la bibliothèque du château, et +pour tout ce qui touche aux livres, Manuel n'est pas très compétent. + +— Votre ordonnance l'est davantage ? + +Le capitaine sourit : + +— Pas beaucoup. + +— Alors ? + +— Évidemment des erreurs sont possibles ; mais, en tout cas, s'il s'en +commet, elles seront de peu d'importance, et je les réparerai en vous +renvoyant les volumes qui ne m'appartiendraient pas. + +— Il y aurait un moyen de les empêcher, ce serait que vous prissiez la +peine de venir vous-même à Ourteau, où nous nous ferons un plaisir, +madame Barincq et moi, de vous recevoir le jour qu'il vous plaira de +choisir. + +Le capitaine hésita un moment, regardant madame Barincq et Anie. + +— Si vous pouvez m'indiquer à l'avance l'heure de votre arrivée, dit +Barincq, j'enverrai une voiture vous attendre à Puyoo. + +Cette insistance fit céder les hésitations du capitaine : + +— Mardi, dit-il, je serai à Puyoo à 3 heures 55. + +Comme il allait se retirer, après avoir salué madame Barincq et Anie, +Barincq lui tendit la main. + +— A mardi. + +Le capitaine rejoignit son compagnon. + +C'était l'habitude de madame Barincq d'interroger sa fille sur toutes +choses et sur tout le monde, ne se faisant une opinion qu'avec les +impressions qu'elle recevait. + +— Eh bien, demanda-t-elle aussitôt que le capitaine se fut éloigné de +quelques pas, comment le trouves-tu ? Tu ne diras pas cette fois que tu +ne l'as pas remarqué. + +— Je le trouve très bien. + +— Que vois-tu de bien en lui ? continua madame Barincq. + +— Mais tout ; il est beau et il a l'air intelligent ; la voix est bien +timbrée, les manières sont faciles et naturelles ; la physionomie respire +la droiture et la franchise ; je ne connais pas de militaires, mais quand +j'en imaginais un, d'après un type que j'arrangeais, il n'était ni autre +ni mieux que celui-là ; ni vain, ni prétentieux, ni gonflé, ni vide. + +— Es-tu satisfaite ? demanda Barincq à sa femme, si tu voulais un +portrait, en voilà un. + +— On dirait qu'il te fait plaisir. + +— Pourquoi pas ? Non seulement le capitaine m'est sympathique, mais +encore je le plains. + +— La voix du sang. + +— Pourquoi ne parlerait-elle pas ? + +— Parce qu'il faudrait qu'elle fût inspirée par la certitude, et que +cette certitude n'existe pas. + +— Voilà précisément qui rend la situation intéressante. + +Anie les interrompit : + +— Ils reviennent, dit-elle, et il semble que c'est pour nous aborder. + +— Que peut-il vouloir encore ? demanda madame Barincq. + +Ils n'étaient plus qu'à quelques pas, tous deux en même temps mirent la +main à leur chapeau, mais ce fut le capitaine qui prit la parole : + +— Mon ami le baron d'Arjuzanx, dit-il, désire avoir l'honneur de vous +être présenté. + +— J'ai pensé que mon nom expliquerait et, jusqu'à un certain point, +excuserait ce désir, dit le baron. + +— Vous êtes le fils d'Honoré ? demanda Barincq. + +— Précisément, votre camarade au collège de Pau, comme j'ai été celui de +Sixte ; mon père m'a si souvent parlé de vous et en termes tels que j'ai +cru que c'était un devoir pour moi de vous présenter mes hommages, ainsi +qu'à madame et à mademoiselle de Saint-Christeau. + +Ce fut madame Barincq qui répondit en invitant le baron à s'asseoir : +des chaises furent apportées par le capitaine, un cercle se forma. + +Le baron d'Arjuzanx parla de son père, Barincq de ses souvenirs de +collège, et la conversation ne tarda pas à s'animer. Habitué de +Biarritz, le baron connaissait tout le monde, et à mesure que les femmes +défilaient devant eux pour entrer dans la mer ou remonter à leur cabines +il les nommait, en racontant les histoires qui couraient sur elles : +Espagnoles, Russes, Anglaises, Américaines, toutes y passèrent, et quand +elles lui manquèrent il tira d'un carnet toute une série de petites +épreuves obtenues avec un appareil instantané qui complétèrent sa +collection. Si plus d'un modèle vivant prêtait à la plaisanterie, les +photographies, en exagérant la réalité, avaient des aspects bien plus +drôlatiques encore : il y avait là des Espagnoles dont les caoutchoucs +dans lesquels elles s'enveloppaient rendaient la grosseur phénoménale, +comme il y avait des Russes saisies au moment où elles sortaient +rapidement de leurs chaises à porteur, d'une maigreur et d'une longueur +invraisemblables. + +— Je vois qu'il est bon d'être de vos amies, dit Anie. + +— Il est des personnes qui n'ont pas besoin d'indulgence. + +Ce fut madame Barincq qui répondit à ce compliment par son sourire le +plus gracieux, fière du succès de sa fille. + +Plusieurs fois le capitaine parut vouloir se lever, mais le baron ne +répondit pas à ses appels, et resta solidement sur sa chaise, bavardant +toujours, regardant Anie, se faisant inviter à Ourteau, et invitant +lui-même M. et madame de Saint-Christeau à lui faire l'honneur de venir +voir son vieux château de Seignos : avec de bons chevaux on pouvait faire +le voyage dans la journée sans fatigue. + +— Avez-vous lu le _Capitaine Fracasse_, mademoiselle ? demanda-t-il à +Anie. + +— Oui. + +— Eh bien, vous retrouverez dans ma gentilhommière plus d'un point de +ressemblance avec celle du baron de Sigognac, quand ce ne serait que les +deux tours rondes avec leurs toits en éteignoirs. A la vérité ce n'est +pas tout à fait le château de la Misère, si curieusement décrit par +Théophile Gautier, mais il n'y a que la misère qui manque ; pour le +reste, vous vous reconnaîtrez : très conservateurs, les d'Arjuzanx, car +il n'y a pas eu grand'chose de changé chez nous depuis Louis XIII. Et +puis, vous verrez mes vaches. + +— Ah ! vous avez des vaches ! Combien vous donnent-elles de lait en +moyenne ? interrompit madame Barincq qui, à force d'entendre parler de +lait, de beurre, de veaux, de vaches, de porcs, d'herbe, de maïs, de +betteraves, s'imaginait avoir acquis des connaissances spéciales sur la +matière. + +Le baron se mit à rire : + +— C'est de vaches de courses qu'il s'agit, non de vaches laitières. + +— A Ourteau, continua Barincq, mes vaches nous donnent une moyenne de +1,500 litres. + +— Vous êtes sur une terre riche, je suis sur une terre pauvre, aux +confins de la Lande rase où la plaine de sable rougeâtre ne produit +guère que des bruyères, des ajoncs, des genêts ou des fougères ; mais, si +pauvres laitières qu'elles soient, elles ont cependant quelques mérites, +et si vous voulez aller dimanche à Habas, qui est à une courte distance +d'Ourteau, vous verrez ce qu'elles valent. + +— Il y a des courses ? dit Barincq. + +— Oui, et les vaches proviennent de mon troupeau. + +— Certainement nous irons, dit madame Barincq avec empressement ; nous +n'avons jamais vu de courses landaises, mais nous en avons assez entendu +parler par mon mari pour avoir la curiosité de les connaître. + +L'entretien se prolongea ainsi, allant d'un sujet à un autre, jusqu'à +l'heure du dîner, et déjà le soleil s'abaissait sur la mer, découpant en +une silhouette sombre les rochers de l'Atalaye, déjà la plage avait +perdu son mouvement et son brouhaha, quand le baron se décida à se +lever. + +A peine s'était-il éloigné avec le capitaine que madame Barincq +rapprocha vivement sa chaise de celle de sa fille : + +— Tu sais que c'est un mari ? dit-elle. + +— Qui ? demanda Anie. + +— Qui veux-tu que ce soit, si ce n'est le baron d'Arjuzanx. + +— Te voilà bien avec ton idée fixe de mariage, dit Barincq. + +— Oh ! maman, si tu voulais ne pas t'occuper de mariage, continua Anie ; +nous ne sommes plus à Montmartre, et nous n'avons plus à chercher un +mari possible dans tout homme qui nous approche. Laisse-moi jouir en +paix de cette liberté. + +— Je ne peux pourtant pas former mes yeux à l'évidence, et il est +évident que tu as produit une vive impression sur M. d'Arjuzanx. C'est +cette impression qui l'a poussé à se faire présenter, c'est elle qui ne +lui a pas permis de te quitter des yeux pendant tout cet entretien ; +c'est elle enfin qui a amené les compliments fort bien tournés +d'ailleurs qu'il t'a plusieurs fois adressés. + +— De là à penser au mariage, il y a loin. + +— Pas si loin que tu crois. + +Cessant de s'adresser à sa fille ; elle se tourna vers son mari : + +— Quelle est la fortune de M. d'Arjuzanx ? + +— Je n'en sais rien. + +— Quelle était celle du père ? + +— Assez belle, mais embarrassée par une mauvaise administration. + +— Et sa situation ? + +— Des plus honorables ; les d'Arjuzanx appartiennent à la plus vieille +noblesse de la vicomté de Tursan ; un d'Arjuzanx a été l'ami de Henri IV ; +plusieurs autres ont marqué à la cour et à la guerre. + +— Mais c'est admirable ! Nous irons dimanche aux courses d'Habas où +certainement nous le rencontrerons. Et, puisque le capitaine Sixte vient +mardi à Ourteau, nous le ferons causer sur son camarade. + + + + +III + + +Bien que madame Barincq, maintenant qu'elle était en possession de la +fortune de son beau-frère, n'eût plus rien à craindre du capitaine, elle +le regardait toujours comme un ennemi : trop longtemps elle l'avait +appelé le bâtard et le voleur d'héritage pour pouvoir renoncer à ces +griefs contre lui alors même qu'ils n'avaient plus de raison d'être ; +pour elle il restait toujours le voleur d'héritage que pendant tant +d'années elle avait redouté et maudit. + +Mais le désir d'obtenir des renseignements sur le baron d'Arjuzanx le +lui fit considérer à un point de vue différent, et amena chez elle un +changement que les observations que son mari et sa fille ne lui +épargnaient pas cependant en faveur du capitaine n'eussent jamais +produit : puisqu'il devenait utile au lieu de rester dangereux, il était +un autre homme. + +Aussi quand il arriva le mardi, voulut-elle le recevoir elle-même ; et +elle mit tant de bonne grâce à l'inviter à dîner, elle insista si +vivement, elle trouva tant de raisons pour rendre toute résistance +impossible, qu'il dut finir par accepter et ne pas persister dans un +refus que sa situation personnelle envers la famille Barincq rendait +particulièrement délicat. + +Bien que de son côté il pût lui aussi les considérer comme des voleurs +d'héritage, il n'avait, en toute justice, aucun reproche fondé à leur +adresser, ni au mari, ni à la fille : ni l'un ni l'autre n'avait rien +fait pour lui enlever cette fortune qui, pendant longtemps, avait été +sienne : il n'y avait point eu de luttes entre eux ; la fatalité seule +avait agi en vertu de mystérieuses combinaisons auxquelles personne +n'avait aidé, et il ne pouvait pas, honnêtement, les rendre responsables +d'être les instruments du hasard pas plus que d'être les complices de la +mort. En réalité, le père était un brave homme pour qui on ne pouvait +éprouver que de la sympathie, comme la fille était une très jolie et +très gracieuse personne qu'il eût peut-être trouvée plus jolie et plus +gracieuse encore, si sa condition d'officier sans le sou, lui eût permis +de s'abandonner à ses idées. Les choses étant ainsi, convenait-il de +s'enfermer dans une attitude raide qu'on pourrait prendre pour de la +rancune, et de l'hostilité ? Il le crut d'autant moins qu'il n'éprouvait +à leur égard ni l'un ni l'autre de ces sentiments ; désappointé qu'on +n'eût pas retrouvé un testament qu'il connaissait, oui, il l'avait été, +et même vivement, très vivement, car il n'était pas assez détaché des +biens de ce monde pour supporter, impassible, une pareille déception ; +mais fâché contre ceux qui recueillaient, à sa place, cette fortune, par +droit de naissance, il ne l'était point, et ne voulait pas, +conséquemment, qu'on pût supposer qu'il le fût. + +Lorsqu'avec le secours de Manuel il eut emballé les objets qui lui +appartenaient, il trouva, au bas de l'escalier, Barincq qui l'attendait. + +— Vous plaît-il que, jusqu'au dîner, nous fassions une promenade dans +les prés ? le temps est doux ; je vous montrerai mes travaux et mes bêtes. + +Pendant cette promenade qui se prolongea, car Barincq était trop heureux +de parler de ce qui le passionnait pour abréger ses explications, le +capitaine n'eut pas un seul instant la sensation qu'il pouvait y avoir +quelque chose d'ironique à lui montrer sa propriété améliorée : +assurément l'affabilité avec laquelle on le recevait était sincère, +comme l'était la sympathie qu'on lui témoignait ; cela il le voyait, il +en était convaincu ; aussi, quand il s'assit à table, se trouvait-il dans +les meilleures dispositions pour répondre aux questions que madame +Barincq lui posa sur le baron et raconter ce qu'il savait de lui. + +C'était au collège de Pau qu'ils s'étaient connus, gamins l'un et +l'autre puisqu'ils étaient du même âge. Et déjà l'enfant montrait ce que +serait l'homme : une seule passion, les exercices du corps, tous les +exercices du corps. Dans ce genre d'éducation il avait accompli des +prodiges dont le souvenir servirait longtemps d'exemple aux maîtres de +gymnastique de l'avenir. Avec cela, bon garçon, franc, généreux, n'ayant +qu'un défaut, la rancune : de même que ses tours de force étaient +légendaires, ses vengeances l'étaient aussi. Entre eux il n'y avait +jamais eu que d'amicales relations, et si, pendant le temps de leur +internat, ils n'avaient pas vécu dans une intimité étroite, au moins +étaient-ils toujours restés bons camarades jusqu'au départ de d'Arjuzanx +qui avait quitté le collège avant la fin de ses classes. Pendant plus de +douze ans, ils ne s'étaient pas vus, et ne s'étaient retrouvés qu'à +l'arrivée du capitaine à Bayonne. + +Ce que le baron promettait au collège, il l'avait tenu dans la vie, et +aujourd'hui il réalisait certainement le type le plus parfait de l'homme +de sport : tous les exercices du corps il les pratiquait avec une +supériorité qui lui avait fait une célébrité ; l'escrime et l'équitation +aussi bien que la boxe ; il faisait à pied des marches de douze à quinze +lieues par jour pour son plaisir ; et il regardait comme un jeu d'aller +de Bayonne à Paris sur son vélocipède. Cependant c'était la lutte +romaine, la lutte à mains plates, qui avait surtout établi sa +réputation, et il avait pu se mesurer sans désavantage, au cirque +Molier, avec Pietro, qui est reconnu par les professionnels comme le roi +des lutteurs. C'était la pratique constante de ces exercices et +l'entraînement régulier qu'ils exigent qui lui avaient donné cette +musculature puissante qu'on ne rencontre pas d'ordinaire chez les gens +du monde. Pour s'entretenir en forme, il avait dans son château un +ancien lutteur, un vieux professionnel précisément, appelé Toulourenc, +autrefois célèbre, avec qui il travaillait tous les jours, et, d'une +séance de lutte ou d'escrime, il se reposait par deux ou trois heures +de cheval ou de course à pied. + +Madame Barincq écoutait stupéfaite ; sa surprise fut si vive, qu'elle +interrompit : + +— Est-ce que la lutte à mains plates dont vous parlez est celle qui se +pratique dans les foires ? + +— C'est en effet cette lutte, ou plutôt c'était, car elle n'est plus +maintenant, comme autrefois, réservée aux seuls professionnels, qui +donnaient leurs représentations à Paris aux arènes de la rue Le Peletier +ou dans les fêtes de la banlieue, et, dans le Midi, un peu partout ; des +amateurs se sont pris de goût pour elle, quand les exercices physiques, +pendant si longtemps dédaignés, ont été remis en faveur chez nous, et +d'Arjuzanx est sans doute le plus remarquable de ces amateurs. + +— Voilà qui est bizarre pour un homme de son rang. + +— Pas plus que le trapèze ou le panneau du cirque pour certains noms des +plus hauts de la jeune noblesse. En tout cas la lutte exige un ensemble +de qualités qui ne sont pas à dédaigner : la force, la souplesse, +l'agilité, l'adresse, la résistance, et une autre, intellectuelle +celle-là, c'est-à-dire le sens de ce qui est à faire ou à ne pas faire. + +— Vous parlez de la lutte comme si vous étiez vous-même un des rivaux de +M. d'Arjuzanx, dit Anie. + +— Simplement, mademoiselle, comme un homme qui, pratiquant par métier +quelques exercices du corps, sait la justice qu'on doit rendre à ceux +qui arrivent à une supériorité quelconque dans l'un de ces exercices. +D'ailleurs, il est certain que la lutte est celui de tous qui développe +le mieux la machine humaine pour lui faire obtenir d'harmonieuses +proportions et lui donner son maximum de beauté, tandis que les autres +détruisent plus ou moins l'équilibre des proportions, en favorisant un +organe au détriment de celui-ci ou de celui-là : voyez le tireur à +l'épaule haute, et le jockey, ou simplement le cavalier aux jambes +arquées ; et, d'autre part, voyez les athlètes de l'antiquité, qui ont +servi de modèles à la statuaire et l'ont jusqu'à un certain point créée. + +— J'avoue qu'à l'Hercule Farnèse je préfère l'Apollon du Belvédère, et +surtout le Narcisse, dit Anie. + +Tout cela étonnait madame Barincq, et ne répondait pas à ses +préoccupations de mère, elle voulut donc préciser ses questions. + +— Voilà un genre de vie qui doit coûter assez cher ? dit-elle. + +— Je n'en sais rien, mais certainement il n'est pas ruineux comme une +écurie de course, ou le jeu ; en tout cas, je crois que la fortune de +d'Arjuzanx peut lui permettre ces fantaisies, et alors même qu'elles lui +coûteraient cher, même très cher, cela ne serait pas pour l'arrêter, car +il n'a aucun souci des choses d'argent. + +Volontiers madame Barincq eût parlé du baron pendant tout le dîner, de +son caractère, de ses relations, de sa fortune, de son passé, de son +avenir ; mais Anie détourna la conversation, et sut la maintenir sur des +sujets qui ne permettaient pas de revenir à M. d'Arjuzanx, et de laisser +supposer au capitaine qu'elle s'intéressait à cette sorte d'enquête sur +le compte d'un homme avec qui elle s'était rencontrée une fois. + +L'obsession du mariage l'avait trop longtemps tourmentée pour qu'elle +n'éprouvât pas un sentiment de délivrance à en être enfin débarrassée. +Ç'avait été l'humiliation de ses années de jeunesse, de discuter avec sa +mère la question de savoir si tel homme qu'elle avait vu ou devait voir +pouvait faire un mari ; si elle lui avait plu ; s'il était acceptable ; +les avantages qu'il offrait ou n'offrait point. Maintenant que la fortune +lui donnait la liberté, elle ne voulait plus de ces marchandages. Qu'un +mari se présentât, elle verrait si elle l'acceptait. Mais aller au +devant de lui, c'était ce qu'elle ne voulait pas. + +Et le soir même, après le départ du capitaine, elle s'expliqua là-dessus +avec sa mère très franchement. + +— Est-ce que bien souvent je n'ai pas pris des renseignements sur un +jeune homme sans que tu t'en fâches ? dit celle-ci surprise. + +— Les temps sont changés. C'est précisément parce que cela s'est fait +que je ne veux plus que cela se fasse. Est-ce que le meilleur de la +fortune n'est pas précisément de nous dégager des compromis de la +misère ? riche d'argent, laisse-moi l'être de dignité. + +Mais ces observations n'empêchèrent pas madame Barincq de persister dans +son envie d'aller le dimanche aux courses d'Habas. + +— Rencontrer M. d'Arjuzanx n'est pas le chercher, et nous n'avons pas +de raison pour le fuir. + +— Pourvu qu'on ne s'imagine pas que je suis une fille en peine de maris, +c'est tout ce que je demande, et cela, je me charge de le faire +comprendre sans qu'on puisse se tromper sur mes intentions. + + + + +IV + + +Habas, qui n'est qu'un village des Landes, a cependant des courses très +suivies, et, le dimanche de juillet où elles ont lieu, c'est sur les +routes qui aboutissent à son clocher une procession de voitures dans +laquelle se trouvent représentés tous les genres de véhicules en usage +dans la contrée ; le long des haies vertes festonnées de ronces et de +clématites, sous le couvert des châtaigniers, les piétons se suivent à +la file, les pieds chaussés d'espadrilles neuves, le béret rabattu sur +les yeux en visière, le ventre serré dans une belle ceinture rouge ou +bleue ; et si quelques femmes sont fières d'être coiffées du chapeau de +paille à la mode de Paris, d'autres portent toujours le foulard de soie +aux couleurs éclatantes qui donne l'accent du pays. + +Quand le landau de la famille Barincq, après avoir traversé les rues +pavoisées, s'arrêta devant l'auberge de la _Belle-Hôtesse_, il se +produisit un mouvement de curiosité dans la foule : car, si les +charrettes et même les carrioles à ânes étaient nombreuses, un landau +était un événement dans le village. + +Des éclats de cornet à piston et des ronflements d'ophicléide dominaient +les rumeurs : c'était la fanfare qui, au loin, parcourait les rues en +sonnant le rappel, et de partout on se dirigeait vers les arènes +établies sur la place confisquée à leur profit. Construites en pin des +landes dont les planches nouvellement débitées exsudaient sous les +rayons d'un soleil de feu leurs dernières gouttes de résine en larmes +blanches, elles répandaient dans l'air une forte odeur térébenthinée. +Leur simplicité était tout à fait primitive : des gradins en bois brut, +et c'était tout ; les premières avaient le soleil dans le dos, les +petites places dans les yeux ; rien de plus, mais cette disposition était +d'importance capitale dans un pays où ses rayons sont assez ardents pour +faire accepter sans sourire la vieille image des flèches d'Apollon. + +— Certainement, nous allons être rôtis, dit madame Barincq en +s'installant au premier rang. + +Après dix minutes elle était encore à chercher un moyen pour échapper à +cette cuisson, quand le baron d'Arjuzanx parut à l'entrée de la tribune ; +en le voyant se diriger de leur côté, elle ne pensa plus au soleil ni à +la chaleur. + +— Voilà le baron, dit-elle à Anie. + +— Ne comptais-tu pas sur lui ? + +Quand les premiers mots de politesse furent échangés, Anie, fidèle à +son idée, tint à bien marquer qu'elle n'était pas venue pour le +rencontrer : + +— Mon père nous a si souvent parlé des courses landaises, dit-elle, que +nous avons voulu profiter de la première occasion qui s'offrait à courte +distance, pour en voir une. + +— Et vous êtes bien tombée, répondit-il, en choisissant Habas. La +journée sera, je le crois, intéressante : les bêtes sont vives, et les +écarteurs comptent parmi les meilleurs que nous ayons : Saint-Jean, +Boniface, Omer, et aussi le Marin et Daverat, qui sont plutôt sauteurs +qu'écarteurs, mais qui vous étonneront certainement par leur souplesse. + +— Il y a une différence entre un écarteur et un sauteur ? demanda madame +Barincq. + +— L'écarteur attend de pied ferme la bête qui se précipite sur lui, et +au moment où elle va l'enlever au bout de ses cornes, il tourne sur +lui-même et la vache passe sans le toucher : il l'a écartée ou plus +justement il s'est écarté d'elle. Le sauteur attend aussi la bête comme +l'écarteur ; mais, au lieu de se jeter de côté, il saute par-dessus. Vous +allez voir Daverat exécuter ce saut les pieds liés avec un foulard, ou +fourrés dans son béret qu'il ne perdra pas en sautant. Si intéressants +que soient ces sauts qui montrent l'élasticité des muscles, pour nous +autres landais, ils ne valent pas un bel écart : le saut est fantaisiste, +l'écart est classique. + +— Pensez-vous que le capitaine Sixte assiste à ces courses ? demanda +madame Barincq qui se souciait peu de ces distinctions qu'elle avait +cependant provoquées. + +— Je ne crois pas ; ou plutôt, pour être vrai, je n'en sais rien du tout. + +— Je regretterai son absence ; nous avons eu le plaisir de le garder à +dîner cette semaine, c'est un homme aimable. + +— Un brave et honnête garçon, très droit, très franc. + +— Je comprends que mon beau-frère se soit pris pour lui d'une vive +affection, continua madame Barincq, curieuse d'obtenir des +renseignements sur les relations qui avaient existé entre le capitaine +et celui qu'on lui donnait pour père. + +Mais le baron, qui ne voulait pas se laisser attirer sur ce terrain, se +contenta de répondre par un sourire vague. + +— Cependant, si vive que soit l'amitié, poursuivit madame Barincq, elle +ne peut pas aller jusqu'à supprimer les liens de famille. + +Le baron accentua son sourire. + +— Aussi puis-je difficilement admettre que le capitaine ait cru, comme +on a dit, qu'il serait l'héritier de M. de Saint-Christeau. + +Comme le baron ne répondait pas, elle insista : + +— Pensez-vous que telle ait été son espérance ? + +— Je n'ai aucune idée là-dessus. Sixte ne m'en a jamais parlé, et bien +entendu je ne lui en ai pas parlé moi-même. Tout ce que je puis +affirmer, c'est que Sixte n'est pas du tout un homme d'argent ; et si, +comme on le dit, il a pu avoir certaines espérances de ce côté, ce que +j'ignore d'ailleurs, je suis convaincu que leur perte ne l'aura touché +en rien : il est au-dessus de ces choses. + +— Il me semble, interrompit Anie pour détourner l'entretien, que s'il +est tel que vous le représentez, il réunit en lui les qualités avec +lesquelles on fait le type du parfait soldat. + +— Mon Dieu, oui, mademoiselle ; seulement, si ce type était vrai hier, il +n'est plus tout à fait aussi vrai aujourd'hui. + +— Je ne comprends pas bien. + +— C'est que, ne vivant pas dans le monde militaire, vous ne suivez pas +les changements qui sont en train de s'y accomplir. Il y a quelques +années, l'indifférence pour l'argent était à peu près la règle générale +chez l'officier, comme le mariage était l'exception ; et, à cette époque, +le désintéressement entrait pour une bonne part dans le type de ce +parfait soldat qui alors ne mettait pas ses satisfactions et ses +ambitions dans la fortune. Mais le mariage, maintenant si fréquent dans +l'armée, a changé ces mœurs. En se voyant demandé par les familles +riches, et même poursuivi, l'officier a accordé à l'argent une +importance qui n'existait pas pour ses devanciers ; et ils ne sont pas +rares aujourd'hui ceux qui répondent, lorsqu'on leur parle d'une jolie +fille : « Ça apporte ? » La fortune, en s'introduisant dans les régiments, +a créé des besoins, et, par conséquent, des exigences qu'on ne soupçonnait +pas il y a vingt ans. Sixte, bien que jeune, n'appartient pas à ce +nouveau type, qui tend de plus en plus à remplacer l'ancien, et qui, +d'ici peu de temps, aura complètement changé l'esprit et les mœurs de +l'armée ; et bien que capitaine de cavalerie, bien que breveté, ce qui +double sa valeur marchande, je suis sûr que, s'il se marie jamais, la +fortune ne sera pour lui que l'accessoire. + +— Alors, c'est tout à fait un héros ? dit Anie. + +— Tout à fait. + +— On peut donc admettre, continua madame Barincq, revenant à son idée, +que la perte de l'héritage de M. de Saint-Christeau ne lui a pas été +trop douloureuse ? + +— On peut le croire. + +Et, comme les écarteurs faisaient leur entrée dans l'arène, il profita +de cette diversion pour n'en pas dire davantage : la fanfare jouait avec +rage, des fusées éclataient, la foule poussait des clameurs de joie ; ce +n'était plus le moment des conversations à mi-voix, et il ne pouvait +plus guère s'occuper que des écarteurs en les nommant à Anie à mesure +qu'ils passaient avec des poses théâtrales, largement espacés, graves, +cérémonieux, comme il convient à des personnages que porte la faveur de +la foule. Comment celui-ci, élégant et gracieux dans sa veste de velours +bleu, était cordonnier ; et celui-là, de si noble tournure, tonnelier ! + +Le défilé terminé, le spectacle commence aussitôt. C'est sous la tribune +dans laquelle ils ont pris place que les bêtes sont parquées, chacune +dans sa loge ; une porte s'ouvre et une vache s'élance sur la piste d'un +trot allongé, ardente, impatiente, battant de sa queue ses flancs +creux ; sans une seconde d'hésitation elle fond sur le premier écarteur +qu'elle aperçoit ; il l'attend ; et, quand arrivant sur lui elle baisse la +tête pour l'enlever au bout de ses cornes fines, il tourne sur lui-même, +et elle passe sans l'atteindre ; l'élan qu'elle a pris est si impétueux +que ses jarrets fléchissent, mais elle se redresse aussitôt et court sur +un autre, puis sur un troisième, un quatrième, au milieu des +applaudissements qui s'adressent autant aux hommes qu'à la vaillance de +la bête. + +L'intérêt de ces courses, c'est que l'homme et la bête se trouvent en +face l'un de l'autre, sur le pied d'une égalité parfaite ; point de +_picador_ pour fatiguer le taureau ; point de _chulos_ avec leurs +_banderilleros_ pour l'exaspérer ; point de _muleta_ pour l'étourdir et +derrière sa soie rouge éblouissante préparer une surprise ; l'homme n'a +d'aide à attendre que de son sang-froid, son coup d'œil, son courage et +son agilité ; la bête n'a pas de traîtrise à craindre : au plus fort des +deux, c'est un duel. + +Il arriva un moment où l'entrain des écarteurs faiblit ; la chaleur était +lourde, des nuages d'orage montaient du côté de la mer sans voiler +encore le soleil qui tombait implacable dans l'arène surchauffée ; la +fatigue commençait à peser sur les plus vaillants, qui précisément, +parce qu'ils ne s'étaient pas ménagés, se disaient sans doute que +c'était aux autres à donner, et ils s'attardaient volontiers à causer +avec leurs amies des tribunes, en s'appuyant nonchalamment aux planches +du pourtour, au lieu de se tenir au milieu de l'arène, prêts à +provoquer les attaques. A ce moment une vache lâchée sur la piste ne +trouva personne devant elle : c'était une petite bête maigre, nerveuse, +au pelage roux truité de noir, au ventre avalé, n'ayant pas plus de +mamelle qu'une génisse de six mois ; sa tête fine était armée de longues +cornes effilées comme une baïonnette. A sa vue il s'éleva une clameur +qui disait la réputation : + +— La Moulasse ! + +Elle ne trompa pas les espérances que ses amis mettaient en elle : voyant +les écarteurs espacés çà et là le long du pourtour, elle se rua sur le +premier qu'elle crut pouvoir atteindre et en quelques secondes elle eut +fait le tour de l'arène, cassant les planches à grands coups de cornes, +et forçant ainsi ses adversaires à escalader les tribunes au plus vite, +à la grande joie du public qui poussait des huées moqueuses ; cela fait, +elle revint au milieu de la piste et se mit à creuser la terre qui sous +ses sabots nerveux volait autour d'elle. + +— Saint-Jean ! Boniface ! criait la foule, chacun provoquant celui des +écarteurs qu'il préférait. + +Mais aucun ne parut pressé de descendre : Saint-Jean regardant Boniface +qui regardait Omer. + +— A toi ! + +— Non, à toi ! + +En voyant cette débandade, Anie s'était mise à rire : + +— Je n'ai jamais autant que maintenant admiré l'agilité des Landais, +dit-elle. + +C'était à son père qu'elle adressait ces quelques mots, le baron les +arrêta au passage : + +— Permettez-moi de me réclamer de ma nationalité, dit-il en saluant. + +Avant qu'elle eut compris ces paroles bizarres, il appuya les deux mains +sur le rebord de la tribune, et d'un bond il sauta dans l'arène. + +Il y eut un mouvement de surprise, mais presqu'aussitôt un cri immense +s'éleva ; on l'avait reconnu, et on l'acclamait. + +— Le _baronne_ ! + +Ce n'était plus un acteur ordinaire qui allait provoquer la Moulasse, +c'était le baron, que tout le monde connaissait, et l'espoir de voir +cette lutte allumait un délire de joie. + +— Le baronne ! le baronne ! + +Hommes, femmes, enfants, tout le monde s'était levé, gesticulait, +curieux, enthousiasmé ; les regards faisaient balle sur lui, l'on restait +les yeux écarquillés, la bouche ouverte, dans l'attente de ce qui allait +se passer. + +Vivement il était venu se placer en face de la Moulasse, mais sans +cependant se rapprocher trop d'elle, de façon à la voir venir ; le veston +boutonné et serré à la taille, son chapeau jeté au loin, il leva les +deux bras droit au-dessus de sa tête et d'un claquement de langue +provoqua la vache. + +Instantanément elle fondit sur lui : l'attention était frénétique ; on ne +respirait plus ; dans le silence on n'entendait que le trot rapide de la +vache sur le sable ; elle arrivait. Le baron n'avait pas bougé et la +tenait dans ses yeux. Elle baissa la tête. Il tourna sur ses talons, et +elle passa en l'effleurant. Mais c'était une bête expérimentée ; au lieu +de s'abandonner à son élan, elle se jeta brusquement de côté et revint +sur le baron qui l'écarta une seconde fois, puis une troisième, toujours +avec la même justesse, la même sûreté. + +La fatigue et la nonchalance des écarteurs s'étaient miraculeusement +envolées quand ils avaient vu le baron tomber dans l'arène, et tous en +même temps ils s'y étaient abattus : provoquée de divers côtés, la +Moulasse se jeta sur eux, et le baron put remonter à sa tribune pour +reprendre sa place à côté d'Anie, tandis que la foule l'acclamait avec +des trépignements qui menaçaient de faire écrouler le cirque sous les +battements de pieds. + +— Quelle émotion vous nous avez donnée ! dit madame Barincq en le +complimentant. + +— Je regrette de n'avoir pas eu le temps de vous affirmer que je ne +courais aucun danger, dit-il simplement, avec une entière sincérité. + +Une clameur lui coupa la parole, la Moulasse venait de surprendre un +écarteur et elle le secouait au bout de ses cornes engagées dans la +ceinture qui le serrait à la taille ; on se jeta sur elle, et il retomba +sur ses pieds pour se sauver en boîtant. + +— Vous voyez, dit madame Barincq, le premier moment d'émoi calmé. + +— C'est un maladroit. + +— Crois-tu maintenant que M. d'Arjuzanx tienne à te plaire ? dit madame +Barincq à sa fille, lorsqu'après la course ils se retrouvèrent tous les +trois installés dans leur landau. + +— En quoi ? + +— En sautant dans l'arène pour te montrer son courage. + +— Cela ne m'a pas plu du tout. + +— Tu as eu peur ? + +— Pas assez pour ne pas trouver qu'il était peu digne d'un homme de son +rang de s'offrir ainsi en spectacle. + + + + +V + + +Anie, qui tous les matins donnait régulièrement quelques heures à la +peinture, de son lever au déjeuner, travaillait volontiers dans +l'après-midi avec son père, et c'était pour elle un plaisir de faner les +foins qu'on fauchait dans les prairies et dans les îles du Gave : sa +fourche à la main, elle épandait son andain sans rester en arrière ; et +le soir venu, quand on chargeait l'herbe séchée sur les chars, elle +apportait bravement son tas aussi lourd que celui des autres faneuses. + +Ces goûts champêtres fâchaient sa mère qui les trouvait peu compatibles +avec la dignité d'une châtelaine comme elle trouvait le soleil malsain +et dangereux ; n'est-ce pas lui qui est le père de tous nos maux, des +insolations, des fluxions de poitrine et des taches de rousseur ? Pour se +préserver de ces dangers, elle prenait toutes sortes de précautions, +mais sans pouvoir les imposer, comme elle l'eût voulu, à sa fille, qui +n'acceptait les grands chapeaux de paille, les voiles de gaze et les +gants montant jusqu'au coude que pour les abandonner à la première +occasion. + +Par contre, ces goûts et cette liberté d'allures faisaient la joie de +son père qui dès sa première enfance avait passionnément aimé le travail +des champs, labourant aussitôt que ses bras avaient été assez longs pour +tenir les emmanchons, fauchant aussitôt qu'on lui avait permis de +toucher à une faulx, conduisant les bœufs, montant les chevaux, +ébranchant les hauts arbres, abattant les taillis avec passion. Quel +délassement, après tant d'années de vie de bureau, enfermée, étouffée, +misérable, de se retrouver enfin en plein air, dans une atmosphère +parfumée par les foins, les yeux charmés par la vue des choses aimées, +ses bêtes, ses récoltes, tout cela dans un beau cadre de verdure que +fermait au loin l'horizon changeant de la montagne dont il avait si +longtemps rêvé sans espérer le revoir avant de mourir. + +Levé le premier dans la maison, il commençait sa journée par la +surveillance de la traite des vaches dans les étables ; puis, tout son +personnel mis en train, il montait un bidet au trot doux et s'en allait +inspecter les défrichements qu'il faisait exécuter pour transformer en +prairies les vignes épuisées et les touyas. Cette course était longue, +non seulement parce qu'il ne poussait pas son cheval dans ces chemins +accidentés, mais encore parce qu'il s'arrêtait à chaque instant pour +causer avec les paysans qu'il apercevait au travail dans leurs champs, +ou qui, lentement, cheminaient à côté de lui. Il les interrogeait, les +écoutait : étaient-ils satisfaits de leur récolte ? Et des discussions +s'engageaient sur les modes de culture employés par eux, ainsi que ceux +qu'il leur conseillait pour augmenter les produits de leurs terres ; ne +se fâchant jamais de se heurter à la routine, s'efforçant au contraire +avec patience et douceur, par des raisonnements à leur portée, de les +amener à comprendre ses explications. + +Au retour, il ne manquait jamais de longer le Gave sous le couvert des +grands arbres, certain de rencontrer Anie, tantôt dans un coin frais, +tantôt dans un îlot, en train d'achever une étude d'après nature, ce +qu'elle appelait ses Corot. Comme elle dormait lorsqu'il avait quitté, +le château, ils ne s'étaient pas vus encore de la journée ; arrivé près +d'elle, il descendait de cheval ; elle, de son côté, quittait son pliant +pour venir à lui, et ils s'embrassaient : + +— Tu as bien dormi ? + +— Et toi, mon enfant ? + +Après avoir attaché la bride de son cheval à une branche, il regardait +son tableau en lui faisant ses observations et ses compliments. A la +vérité, les compliments l'emportaient de beaucoup sur les critiques, car +il suffisait qu'elle eût mis la main à quelque chose pour que cette +chose devint admirable à ses yeux. S'il avait été habitué à un dessin +plus serré et plus sévère que celui dont elle se contentait, il se +disait qu'à son âge on est vieux jeu, tandis qu'elle était certainement +dans le train ; il n'avait jamais été qu'un pauvre diable de manœuvre, +elle était une artiste ; dans ces conditions, comment n'eût-il pas +repoussé les objections qui se présentaient à son esprit ! + +— Certainement, tu as raison, disait-il en manière de conclusion, +l'impression donnée est bien celle que tu as voulu rendre. + +Et il remontait à cheval pour surveiller l'expédition du beurre qu'on +avait battu en son absence, ou celle des cochons qu'on ne faisait pas +sortir de la porcherie ou qu'on n'emballait pas en voiture sans qu'il y +eût de terribles cris poussés malgré les précautions qu'on prenait pour +les toucher. + +C'était seulement après le déjeuner qu'il se trouvait libre et pouvait, +si l'envie lui en prenait, s'en aller travailler aux foins avec Anie. + +Comme il était fier, lorsqu'il la voyait vaillante à l'ouvrage, sans +plus craindre le soleil qu'une ondée, affable avec les ouvriers, bonne +avec les femmes, familière avec les enfants, se faisant aimer de tous ! + +Comme il était heureux quand, à l'heure du goûter, ils s'asseyaient +tous deux à l'ombre d'un tilleul ou au pied d'une haie et mangeaient en +bavardant la collation qu'on leur apportait du château : un morceau de +pain avec un fruit ou bien une tartine de beurre mouillée d'un verre de +vin blanc du pays et d'eau fraîche. + +C'était le meilleur moment de sa journée, alors que, cependant, il en +avait tant de bons, celui de l'intimité, des tête-à-tête, où tout peut +se dire dans l'épanchement d'une tendresse partagée. + +On causait à bâtons rompus du présent, du passé et aussi quelquefois de +l'avenir, mais beaucoup moins de l'avenir que du passé, en gens heureux +qui n'ont pas besoin d'échapper aux tristesses de ce qui est pour se +réfugier, en imagination, dans ce qui sera peut-être un jour. + +On s'examinait aussi : le père en se demandant si, comme le disait sa +femme, il n'imposait pas à Anie une fatigue dangereuse pour sa beauté, +sinon pour sa santé ; la fille, en suivant sur le visage de son père et +dans son attitude les changements qui s'étaient produits en lui depuis +leur installation à Ourteau, et qui se manifestaient par son air de +vigueur et de bien-être, comme aussi par la sérénité de son regard. + +Et souvent son premier mot, lorsqu'elle s'asseyait près de lui, était +pour le complimenter : + +— Tu sais que tu rajeunis ? + +— Comme toi tu embellis ? Mais n'en doit-il pas être ainsi pour nous ? +Quand, pendant de longues années, on a vécu d'une façon absurde qui +semble savamment combinée pour dévorer la vie au tirage forcé, n'est-il +pas logique que le jour où l'on se conforme aux lois de la nature, +l'organisme qui n'a pas éprouvé de trop graves avaries se repose tout +seul et reprenne son fonctionnement régulier ? Voilà pourquoi je suis si +heureux de te voir accepter ces exercices un peu violents et ces +fatigues qui ont manqué à ta première jeunesse ; sois certaine que la +médecine fera un grand pas le jour où elle ordonnera les bains de soleil +et défendra les rideaux et les ombrelles. + +— Ils m'amusent, ces exercices. + +— N'est-ce pas ? + +— Il me semble que ça se voit. + +— Je veux dire que tu ne regrettes pas l'existence que je vous impose. + +— Je m'y suis si bien et si vite habituée que je n'en vois pas d'autre +qu'on puisse prendre quand on a la liberté de son choix. + +— Quelle différence entre aujourd'hui et il y a quelques mois ! + +— C'est en faisant cette comparaison que je me suis bien souvent demandé +si les pauvres êtres courageux, mais aussi très malheureux qui +acceptaient cette misère étaient vraiment les mêmes que ceux qui +habitent ce château ? + +— Ne pense plus au passé. + +— Pourquoi donc ? N'est-ce pas précisément le meilleur moyen pour +apprécier la douceur de l'heure présente ? Ce n'est pas seulement quand +je suis assise, comme en ce moment, avec cette vue incomparable devant +les yeux, au milieu de cette belle campagne, respirant un air embaumé, +m'entretenant librement avec toi, que je sens tout le charme de la vie +heureuse qu'un coup de fortune nous a donnée ; c'est encore quand, dans +la tranquillité et l'isolement du matin, je travaille à une étude et que +je compare ce que je fais maintenant à ce que je faisais autrefois et +surtout aux conditions dans lesquelles je le faisais, avec les luttes, +les rivalités, les intrigues, les fièvres de l'atelier ; si je t'avais +conté mes humiliations, mes tristesses, mes journées de rage et de +désespoir, comme tu aurais été malheureux ! + +— Pauvre chérie ! + +— Je ne te dis pas cela pour que tu me plaignes, d'autant mieux que +l'heure des plaintes est passée ; mais simplement pour que tu comprennes +le point de vue auquel j'envisage le bonheur que nous devons à +l'héritage de mon oncle. Et ces comparaisons je les fais pour toi comme +pour moi ; pour l'atelier Julian, comme pour les bureaux de l'_Office +cosmopolitain_ où tu avais à subir les stupidités de M. Belmanières et +l'arrogance de M. Chaberton. Hein ! si nous étions rejetés, toi dans ton +bureau, maman rue de l'Abreuvoir, moi à l'atelier. + +— Veux-tu bien te taire ! + +— Pourquoi ? Il n'y a rien d'effrayant à imaginer des catastrophes qui ne +peuvent pas nous atteindre ; au contraire. Et nous pouvons nous moquer de +celle-là, je pense. + +— Assurément. + +— Quand même tes travaux ne rendraient pas tout ce que tu attends +d'eux... + +— Ils le rendront, et au delà de ce que j'ai annoncé ; l'expérience de ce +que j'ai obtenu garantit ce que nous obtiendrons dans quelques années. + +— Quand même nous en resterions où nous sommes, nous n'avons rien à +craindre de la fortune ; et j'espère bien que si je me marie... + +— Comment ! si tu te maries ! + +— J'espère bien que, si je me marie, tu prendras des précautions telles +que je ne puisse jamais retomber dans la misère. + +— Sois tranquille. + +— Je le suis ; et c'est pour cela précisément que je ris de catastrophes +qui sont purement romanesques : malheureux, on aime les romans gais qui +finissent bien ; heureux, les romans tristes. + + + + +VI + + +Une après-midi qu'ils s'entretenaient ainsi à l'abri d'un bouquet de +saules dont les racines trempaient dans le Gave, tandis qu'autour d'eux +çà et là au caprice des amitiés, faneurs et faneuses goûtaient, et que +les bœufs attelés aux chars sur lesquels on allait charger le foin +plongeaient goulûment leur mufle dans l'herbe séchée, ils virent au +loin Manuel, accompagné d'une personne qu'ils ne reconnurent pas tout +d'abord, se diriger de leur côté à travers le pré tondu ras. + +— Voilà Manuel qui te cherche, dit Anie. + +— Qui est avec lui ? + +— Costume gris, chapeau melon, ça ne dit rien ; pourtant la démarche +ressemble à celle de M. d'Arjuzanx... c'est bien lui ; comme maman en +rentrant va être fâchée de ne pas s'être trouvée au château pour le +recevoir ! + +Quand le baron les aperçut, il renvoya le valet de chambre et s'avança +seul. + +Anie s'était levée. + +— Tu ne t'en vas pas ? + +— Pourquoi m'en irais je ? + +— Pour que le baron ne te surprenne pas dans cette tenue. + +— Crois-tu que si j'avais souci de ma tenue je travaillerais avec tes +faneurs ? + +Des brins de foin étaient accrochés à ses cheveux ainsi qu'à sa blouse +de toile bleue ; elle ne prit même pas la peine de les enlever. + +Quand les paroles de politesses eurent été échangées avec le baron, tout +le monde se rassit sur l'herbe. + +— Me pardonnez-vous de vous déranger ainsi ? dit d'Arjuzanx. + +— Mais vous ne nous dérangez nullement ; les bras de ma fille pas plus +que les miens ne sont indispensables à la rentrée de nos foins. + +— Au moins s'y emploient-ils. + +— Je trouve très amusant de jouer à la paysanne, dit Anie. + +— Vous aimez la campagne, mademoiselle ? + +— Je l'adore. + +Le baron parut ravi de cette réponse. + +L'entretien continua ; puis il languit ; le baron paraissait préoccupé, +peut-être même embarrassé ; en tout cas, il ne montrait pas son aisance +habituelle ; alors Anie s'éloigna sous prétexte d'un ordre à donner, et +rejoignit les faneuses qui avaient repris le travail. + +Pendant plus d'une heure elle vit son père et le baron marcher à travers +la prairie, allant jusqu'aux jardins, puis revenant sur leurs pas, et +comme le terrain était parfaitement plane sans aucune touffe d'arbuste, +elle pouvait suivre leurs mouvements : ceux du baron étaient vifs, +démonstratifs, passionnés ; ceux de son père, réservés ; évidemment, l'un +parlait et l'autre écoutait. + +Plusieurs fois, en les voyant revenir, elle crut que cette longue +conversation avait pris fin, et que le baron voulait lui faire ses +adieux, mais toujours ils repartaient et les grands gestes continuaient. + +A la fin, cependant, ils se dirigèrent vers elle de façon à ce qu'elle +ne pût pas se tromper ; alors elle alla au-devant d'eux ; cette fois +c'était bien pour prendre congé d'elle. + +Lorsqu'il eut disparu au bout de la prairie, Barincq dit à sa fille de +laisser là sa fourche et de l'accompagner, mais ce fut seulement quand +il n'y eut plus d'oreilles curieuses à craindre qu'il se décida à +parler : + +— Sais-tu ce que voulait M. d'Arjuzanx ? + +— Te parler de choses sérieuses, si j'en juge par sa pantomime. + +— Te demander en mariage. + +— Ah ! + +— C'est tout ce que tu me réponds ? + +— Je ne peux pas te dire que je suis profondément surprise de cette +demande, ni que j'en suis ravie, ni que j'en suis fâchée, alors je dis : +ah ! pour dire quelque chose. + +— Il ne te plaît point ? + +— Je serais fâchée de sa demande. + +— Il te plaît ? + +— J'en serais heureuse. + +— Alors ? + +— Alors veux-tu répondre à mes questions, au lieu que je réponde aux +tiennes ? + +Il fit un signe affirmatif. + +— Avant tout, dis-moi si la question d'intérêt a été abordée entre vous. + +— Elle l'a été. + +— Sur quelle dot compte-t-il ? + +— Il n'en demande pas. + +— Mais il en accepte une ? + +— C'est-à-dire... + +— Laquelle ? + +— Ne crois pas que c'est pour ta fortune que le baron veut t'épouser : +c'est pour toi ; c'est parce que tu as produit sur lui une profonde +impression ; c'est parce qu'il t'aime, je te rapporte ses propres +paroles. + +— Rapporte-moi aussi celles qui s'appliquent à la fortune. + +— Pourquoi cette défiance ? + +— Parce que je ne veux épouser qu'un homme qui m'aimera, et qui ne +cherchera pas une affaire dans notre mariage. C'est bien le moins que +notre fortune me serve à me payer ce mari-là. + +— Précisément, le baron me paraît être ce mari. + +— Alors répète. + +Si tu veux vivre à la campagne, son revenu, qui est d'une quarantaine de +mille francs, lui permet de t'assurer une existence facile, sinon large +et heureuse. Mais si la campagne ne te suffit pas, et si tu veux Paris +une partie de l'année, c'est à nous de te donner une dot, celle que nous +voudrons, qui te permette de faire face aux dépenses de la vie +parisienne pendant trois mois, six mois, le temps que tu fixeras +toi-même d'après ton budget. Là-dessus il s'en remet à toi, et à nous. +Est-ce le langage d'un homme qui cherche une affaire ? Je te le demande. + +Au lieu de répondre, elle continua ses questions : + +— De loin je vous observais de temps en temps, et j'ai vu qu'il parlait +beaucoup, tandis que toi, tu écoutais ; cependant tu as dit quelque +chose. + +— Sans doute. + +— Qu'as-tu dit ? + +— Que je devais consulter ta mère, et que je devais te consulter +toi-même. + +— Je pense qu'il a trouvé cela juste. + +— Parfaitement. Cependant il a insisté, sinon pour avoir une réponse +immédiate, au moins pour arranger les choses de façon à ce que cette +réponse ne soit point dictée par la seule inspiration. Pour cela il +demande que nous allions passer quelquefois la journée du dimanche à +Biarritz, où nous le rencontrerons, comme par hasard, et vous pourrez +vous connaître. Ce sera seulement quand cette connaissance sera faite, +que tu te prononceras. + +— As-tu accepté cet arrangement ? + +— Il aurait dépendu de moi seul que je l'aurais accepté, car il me +paraît raisonnable, Biarritz étant un terrain neutre où l'on peut se +voir, sans que ces rencontres plus ou moins fortuites aient rien de +compromettant qui engage l'avenir ; cependant cette fois encore j'ai +demandé à vous consulter, ta mère et toi. Pouvais-je promettre d'aller à +Biarritz, si au premier mot tu m'avais dit que le baron t'était +répulsif ? + +— Il ne me l'est pas ; et je suis disposée à croire comme toi que la dot +n'est pas ce qu'il cherche dans ce mariage. + +— Alors ? + +— Je ne demande pas mieux que d'aller à Biarritz le dimanche, mais à +cette condition qu'il sera bien expliqué et bien compris que cela ne +m'engage à rien. Depuis que nous parlons de M. d'Arjuzanx, je fais mon +examen de conscience, et je ne trouve en moi qu'une parfaite +indifférence à son égard. Ce sentiment, qui, à vrai dire, n'en est pas +un ni dans un sens ni dans un autre, changera-t-il quand je le +connaîtrai mieux ? C'est possible. Mais sincèrement je n'en sais rien. + +— Laissons faire le temps. + +— C'est ce que je demande. + + + + +VII + + +Pendant quatre dimanches Anie avait vu le baron à Biarritz, mais ses +sentiments n'avaient changé en rien : elle en était toujours à +l'indifférence, et quand sa mère, quand son père l'interrogeaient, sa +réponse restait la même : + +— Attendons. + +— Qui te déplaît en lui ? + +— Rien. + +— Alors ? + +— Pourquoi ne me demandes-tu pas ce qui me plaît en lui ? + +— Je te le demande. + +— Et je te fais la même réponse : rien. Dans ces conditions je ne peux +dire que ce que je dis : attendons. + +Madame Barincq, qui désirait passionnément ce mariage, et trouvait +toutes les qualités au baron, s'exaspérait de ces réponses : + +— Crois-tu que cette attente soit agréable pour ce brave garçon ? + +— Que veux-tu que j'y fasse ? si elle lui est trop cruelle, qu'il se +retire. + +— Au moins est-elle mortifiante pour lui ; crois-tu qu'il n'a pas à +souffrir de ta réserve, quand ce ne serait que devant le capitaine ? + +— J'espère qu'il n'a pas pris le capitaine pour confident de ses +projets ; s'il l'a fait, tant pis pour lui. + +Accepterait-elle, refuserait-elle le baron ? c'était ce que le père et la +mère se demandaient, et, comme ils désiraient autant l'un que l'autre ce +mariage, ils prenaient leurs dispositions pour le jour où ils auraient à +traiter les questions d'affaires et à fixer la dot. + +Puisque le baron avait quarante mille francs de rente, ils voulaient que +leur fille en eût autant, c'était leur réponse à son désintéressement. + +Mais, si ces quarante mille francs devaient leur être faciles à payer +annuellement, ce ne serait que quand les améliorations apportées à +l'exploitation du domaine produiraient ce qu'on attendait d'elles, +c'est-à-dire quand les terres défrichées seraient toutes transformées en +prairies, ce qui exigerait trois ans au moins. En attendant, où trouver +ces quarante mille francs ? + +C'était la question que Barincq étudiait assez souvent, en cherchant +quelles parties de son domaine il pourrait donner en garanties pour un +emprunt. + +Un jour qu'il se livrait à cet examen dans son cabinet, qui avait été +celui de son frère, il tira les divers titres de propriété se +rapportant aux pièces de terre qu'il avait en vue, et se mit à les lire +en notant leurs contenances. + +Pour cela il avait ouvert tous les tiroirs de son bureau, voulant faire +un classement qui le satisfît mieux que celui adopté par son frère. + +Comme il avait complètement tiré un de ces tiroirs, il aperçut une +feuille de papier timbré, qui avait dû glisser sous le tiroir. Il la +prit, et, comme au premier coup d'œil il reconnut l'écriture de son +frère, il se mit à la lire. + + « Je, soussigné, Gaston-Félix-Emmanuel Barincq (de Saint-Christeau), + demeurant au château de Saint-Christeau, commune de Ourteau + (Basses-Pyrénées) — déclare, par mon présent testament et acte de + dernière volonté, donner et léguer, comme en effet je donne et + lègue, à M. Valentin Sixte, lieutenant de dragons, en ce moment en + garnison à Chambéry, la propriété de tous les biens, meubles et + immeubles, que je posséderai au jour de mon décès. A cet effet, + j'institue mon dit Valentin Sixte mon légataire à titre universel. + Je veux et entends qu'en cette qualité de légataire mon dit Valentin + Sixte soit chargé de payer à mon frère Charles-Louis Barincq, + demeurant à Paris, s'il me survit, et à sa fille Anie Barincq, une + rente annuelle de six mille francs, ladite rente incessible et + insaisissable. Je nomme pour mon exécuteur testamentaire la personne + de maître Rébénacq notaire à Ourteau, sans la saisine légale, et + j'espère qu'il voudra bien avoir la bonté de se charger de cette + mission. Tel est mon testament, dont je prescris l'exécution comme + étant l'ordonnance de ma dernière volonté. + + Fait à Ourteau le lundi onze novembre mil huit cent + quatre-vingt-quatre. Et après lecture j'ai signé. + + GASTON BARINCQ. » + + + + +VIII + + +Il avait lu sans s'interrompre, sans respirer, courant de ligne en +ligne ; mais dès les premières, au moment où il commençait à comprendre, +il avait été obligé de poser sur son bureau la feuille de papier, tant +elle tremblait entre ses doigts. + +C'était un coup d'assommoir qui l'écrasait. + +Après quelques minutes de prostration, il recommença sa lecture, +lentement cette fois, mot à mot : + + « Je donne et lègue à monsieur Valentin Sixte... la propriété de tous + les biens, meubles et immeubles, que je posséderai au jour de mon + décès. » + +Évidemment, ce testament était celui que son frère avait déposé au +notaire Rébénacq, et ensuite repris ; la date le disait sans contestation +possible. + +Pas d'hésitation, pas de doute sur ce point : à un certain moment, celui +qu'indiquait la date de ce testament, son frère avait voulu que le +capitaine fût son légataire universel ; et il avait donné un corps à sa +volonté, ce papier écrit de sa main. + +Mais le voulait-il encore quelques mois plus tard ? et le fait seul +d'avoir repris son testament au notaire n'indiquait-il pas un changement +de volonté ? + +Il avait un but en reprenant ce testament ; lequel ? + +Le supprimer ? + +Le modifier ? + +Chercher en dehors de ces deux hypothèses paraissait inutile, c'était à +l'une ou l'autre qu'on devait s'arrêter ; mais laquelle avait la +vraisemblance pour elle, la raison, la justice et la réunion de diverses +conditions d'où pouvait jaillir un témoignage ou une preuve, il ne le +voyait pas en ce moment, troublé, bouleversé, jeté hors de soi comme il +l'était. + +Et machinalement, sans trop savoir ce qu'il faisait, il examinait le +testament, et le relisait par passages, au hasard, comme si son écriture +ou sa rédaction devait lui donner une indication qu'il pourrait suivre. + +Mais aucune lumière ne se faisait dans son esprit, qui allait d'une idée +à une autre sans s'arrêter à celle-ci plutôt qu'à celle-là, et revenait +toujours au même point d'interrogation : pourquoi, après avoir confié son +testament à Rébénacq, son frère l'avait-il repris ? et pourquoi, après +l'avoir repris, ne l'avait-il pas détruit ou modifié ? + +Le temps marcha, et la cloche du dîner vint le surprendre avant qu'il +eût trouvé une réponse aux questions qui se heurtaient dans sa tête. + +Il fallait descendre ; il se composa un maintien pour que ni sa femme ni +sa fille ne vissent son trouble, car, malgré son désarroi d'idée, il +avait très nettement conscience qu'il ne devait leur parler de rien +avant d'avoir une explication à leur donner. + +Il remit donc le testament dans son tiroir, mais en le cachant entre les +feuillets d'un acte notarié, et il se rendit à la salle à manger, où sa +femme et sa fille l'attendaient, surprises de son retard : c'était, en +effet, l'habitude qu'il arrivât toujours le premier à table, autant +parce que, depuis son installation à Ourteau, il avait retrouvé son bel +appétit de la vingtième année, que parce que les heures des repas +étaient pour lui les plus agréables de la journée, celles de la causerie +et de l'épanchement dans l'intimité du bien-être. + +— J'allais monter te chercher, dit Anie. + +— Tu n'as pas faim aujourd'hui ? demanda madame Barincq. + +— Pourquoi n'aurais-je pas faim ? + +— Ce serait la question que je t'adresserais. + +Précisément parce qu'il voulait paraître à son aise et tel qu'il était +tous les jours, il trahit plusieurs fois son trouble et sa +préoccupation. + +— Décidément tu as quelque chose, dit madame Barincq. + +— Où vois-tu cela ? + +— Est-ce vrai, Anie ? demanda la mère en invoquant comme toujours le +témoignage de sa fille. + +Au lieu de répondre, Anie montra d'un coup d'œil les domestiques qui +servaient à table, et madame Barincq comprit que si son mari avait +vraiment quelque chose comme elle croyait, il ne parlerait pas devant +eux. + +Mais, lorsqu'en quittant la table on alla s'asseoir dans le jardin sous +un berceau de rosiers, où tous les soirs on avait coutume de prendre le +frais en regardant le spectacle toujours nouveau du soleil couchant avec +ses effets de lumière et d'ombres sur les sommets lointains, elle revint +à son idée. + +— Parleras-tu, maintenant que personne n'est là pour nous entendre ? + +— Que veux-tu que je dise ? + +— Ce qui te préoccupe et t'assombrit. + +— Rien ne me préoccupe. + +— Alors pourquoi n'es-tu pas aujourd'hui comme tous les jours ? + +— Il me semble que je suis comme tous les jours. + +— Eh bien, il me semble le contraire ; tu n'as pas mangé, et il y avait +des moments où tu regardais dans le vide d'une façon qui en disait long. +Quand, pendant vingt ans, on a vécu en face l'un de l'autre, on arrive à +se connaître et les yeux apprennent à lire. En te regardant à table, ce +soir, je retrouvais en toi la même expression inquiète que tu avais si +souvent pendant les premières années de notre mariage, quand tu te +débattais contre Sauval, sans savoir si le lendemain il ne +t'étranglerait pas tout à fait. + +— T'imagines-tu que je vais penser à Sauval, maintenant ? + +— Non ; mais il n'en est pas moins vrai que j'ai revu en toi, +aujourd'hui, l'expression angoissée que tu montrais quand tu te sentais +perdu et que tu essayais de me cacher tes craintes. Voilà pourquoi je te +demande ce que tu as. + +Il ne pouvait pourtant pas répondre franchement. + +— Si tu n'as pas mal vu, dit-il, c'est mon expression de physionomie qui +a été trompeuse. + +— Puisque tu ne veux pas répondre, c'est moi qui vais te dire d'où vient +ton souci ; nous verrons bien si tu te décideras à parler ; tu es inquiet +parce que tu reconnais que tes transformations ne donnent pas ce que tu +attendais d'elles et que tu as peur de marcher à ta ruine. Il y a +longtemps que je m'en doute. Est-ce vrai ? + +— Ah ! cela non, par exemple. + +— Tu n'es pas en perte ? + +— Pas le moins du monde ; les résultats que j'attendais sont dépassés et +de beaucoup ; ma comptabilité est là pour le prouver. Je ne suis qu'au +début, et pourtant je puis affirmer, preuves en main, que les chiffres +que je vous ai donnés, c'est-à-dire un produit de trois cent mille +francs par an, sera facilement atteint le jour où toutes les prairies +seront établies et en plein rapport. Ce que j'ai réalisé jusqu'à ce jour +le démontre sans doutes et sans contestations possibles par des chiffres +clairs comme le jour, non en théorie, mais en pratique. Pour cela il ne +faudrait que trois ans... si je les avais. + +— Comment, si tu les avais ! s'écria madame Barincq. + +Il voulut corriger, expliquer ce mot maladroit qui avait échappé à sa +préoccupation. + +— Qui est sûr du lendemain ? + +— Tu te crois malade ? dit-elle. Qu'as-tu ? De quoi souffres-tu ? Pourquoi +n'as-tu pas appelé le médecin ? + +— Je ne souffre pas ; je ne suis pas malade. + +— Alors pourquoi t'inquiètes-tu ? C'est la plus grave des maladies de +s'imaginer qu'on est malade quand on ne l'est pas. Comment ! tu nous fais +habiter la campagne parce que tu dois y trouver la santé et le repos, y +vivre d'une vie raisonnable comme tu dis ; et nous n'y sommes pas +installés que te voilà tourmenté, sombre, hors de toi, sous le coup de +soucis et de malaises que tu ne veux pas, que tu ne peux pas expliquer ! +Depuis que nous sommes mariés tu m'as, pour notre malheur, habituée à +ces mines de désespéré ; mais au moins je les comprenais et je +m'associais à toi ; quand tu luttais contre Sauval, quand tu peinais chez +Chaberton, je ne pouvais t'en vouloir de n'être pas gai ; tu aurais eu le +droit, si je t'avais fait des reproches, de me parler de tes inquiétudes +du lendemain. Mais maintenant que tu reconnais toi-même que tes affaires +sont dans une voie superbe, quand nous sommes débarrassés de tous nos +tracas, de toutes nos humiliations, quand nous avons repris notre rang, +quand nous n'avons plus qu'à nous laisser vivre, quand le présent est +tranquille et l'avenir assuré, enfin quand nous n'avons qu'à jouir de la +fortune, je trouve absurde de s'attrister sans raison... Parce qu'on +n'est pas sûr du lendemain. Mais qui peut en être sûr, si ce n'est +nous ? Il n'y a qu'un moyen de le compromettre, celui que tu prends +précisément : te rendre malade. Que deviendrions-nous si tu nous +manquais ? Que deviendraient tes affaires, tes transformations ? Ce serait +la ruine. Et tu sais, je serais incapable de supporter ce dernier coup. +Je ne me fais pas d'illusions sur mon propre compte ; je suis une femme +usée par les chagrins, les duretés de la vie, la révolte contre les +injustices du sort dont nous avons été si longtemps victimes. Je ne +supporterais pas de nouvelles secousses. Tant que ça ira bien, j'irai +moi-même. Le jour où ça irait mal, je ne résisterais pas à de nouvelles +luttes. Tâche donc de ne pas me tourmenter en te tourmentant toi-même, +alors surtout que tu n'as pas de raisons pour cela. + +Ce qu'il avait dit, il le répéta : il ne se croyait pas, il ne se sentait +pas malade, il avait la certitude de ne pas l'être. + +En tout cas, il était dans un état d'agitation désordonné qui ne lui +permit pas de s'endormir. + +Si sous le coup de la surprise il n'avait pas pu arrêter son parti à +l'égard de ce testament, il fallait qu'il le prît maintenant, et ne +restât pas indéfiniment dans une lâche et misérable indécision. + +Plus d'un à sa place sans doute se serait débarrassé de ces hésitations +d'une façon aussi simple que radicale : on ne connaissait pas l'existence +de ce testament ; pas un seul témoin n'avait assisté à sa découverte ; +tout le monde maintenant était habitué à voir l'héritier naturel en +possession de cette fortune ; une allumette, un peu de fumée, un petit +tas de cendres et tout était dit, personne ne saurait jamais que le +capitaine Sixte avait été le légataire de Gaston. + +Personne, excepté celui qui aurait brûlé ce papier, et cela suffisait +pour qu'il n'admît ce moyen si simple que de la part d'une autre main +que la sienne. + +Dans ses nombreux procès il avait vu son adversaire se servir, toutes +les fois que la chose était possible, d'armes déloyales, et ne le battre +que par l'emploi de la fraude, du mensonge, de faux, de pièces +falsifiées ou supprimées ; jamais il n'avait consenti à le suivre sur ce +terrain, et s'il était ruiné, s'il perdait, son honneur était sauf ; +pendant vingt années ce témoignage que sa conscience lui rendait avait +été son soutien : mauvais commerçant, honnête homme. + +Et l'honnête homme qu'il avait été, qu'il voulait toujours être, ne +pouvait brûler ce testament que s'il obtenait la preuve que son frère ne +l'avait repris à Rébénacq que parce qu'il n'était plus l'expression de +sa volonté. + +Qui dit testament dit acte de dernière volonté ; cela est si vrai que les +deux mots sont synonymes dans la langue courante ; incontestablement à un +moment donné Gaston avait voulu que le capitaine fût son légataire +universel ; mais le voulait-il encore quelque temps avant de mourir ? + +Toute la question était là ; s'il le voulait, ce testament était bien +l'acte de sa dernière volonté, et alors on devait l'exécuter ; si au +contraire il ne le voulait plus, ce testament n'était pas cet acte +suprême, et, conséquemment, il n'avait d'autre valeur que celle d'un +brouillon, d'un chiffon de papier qu'on jette au panier où il doit +rester lettre morte sans qu'un hasard puisse lui rendre la vie. + +On aurait découvert ce testament dans les papiers de Gaston à +l'inventaire, sans qu'il eût jamais quitté le tiroir dans lequel il +aurait été enfermé au moment même de sa confection, que la question +d'intention ne se serait pas présentée à l'esprit : on trouvait un +testament et les présomptions étaient qu'il exprimait la volonté du +testateur, aussi bien à la date du onze novembre mil huit cent +quatre-vingt-quatre, qu'au moment même de la mort, puisqu'aucun autre +testament ne modifiait ou ne détruisait celui-là : le onze novembre +Gaston avait voulu que le capitaine héritât de sa fortune, et il le +voulait encore en mourant. + +Mais ce n'était pas du tout de cette façon que les choses s'étaient +passées, et, la situation étant toute différente, les présomptions +basées sur ce raisonnement ne lui étaient nullement applicables. + +Ce testament fait à cette date du onze novembre, alors que Gaston avait, +il fallait l'admettre, de bonnes raisons pour préférer à sa famille un +étranger et le choisir comme légataire universel, avait été déposé chez +Rébénacq où il était resté plusieurs années ; puis, un jour, ce dépôt +avait été repris pour de bonnes raisons aussi, sans aucun doute, car on +ne retire pas son testament à un notaire en qui l'on a confiance — et +Gaston avait pleine confiance en Rébénacq — pour rien ou pour le plaisir +de le relire. + +S'il était logique de supposer que les bonnes raisons qui avaient dicté +le choix du onze novembre s'appuyaient sur la conviction où se trouvait +Gaston à ce moment que le capitaine était son fils, n'était-il pas tout +aussi logique d'admettre que celles, non moins bonnes, qui, plusieurs +années après, avaient fait reprendre ce testament, reposaient sur des +doutes graves relatifs à cette paternité ? + +Dans la lucidité de l'insomnie, tout ce que lui avait dit Rébénacq le +jour de l'enterrement et, plus tard, toutes les paroles qui s'étaient +échangées, pendant l'inventaire, entre le notaire, le juge de paix et le +greffier, lui revinrent avec netteté et précision pour prouver +l'existence de ces doutes et démontrer que le testament avait été repris +pour être détruit. + +N'étaient-ils pas significatifs, ces chagrins qui avaient attristé les +dernières années de Gaston, et son inquiétude, sa méfiance, constatées +par Rébénacq, ne l'étaient-elles pas aussi ? pour le notaire il n'y avait +pas eu hésitation : chagrins et inquiétudes qui, selon ses expressions +mêmes, « avaient empoisonné la fin de sa vie », provenaient des doutes qui +portaient sur la question de savoir s'il était ou n'était pas le père du +capitaine. Si, pour presque tout le monde, sa paternité était certaine, +pour lui elle ne l'était pas, puisque ses doutes l'avaient empêché de +reconnaître celui qu'on lui donnait pour fils et que lui-même +n'acceptait pas comme tel. + +Incontestablement, Gaston avait passé par des états divers, ballotté +entre les extrêmes ; un jour croyant à sa paternité, le lendemain n'y +croyant pas ; malgré tout, attaché à cet enfant qu'il avait élevé, et +qui d'ailleurs possédait des qualités réelles pour lesquelles on pouvait +très bien l'aimer, en dehors de tout sentiment paternel. + +En partant de ce point de vue, il était facile de se représenter comment +les choses s'étaient passées et les phases que les sentiments de Gaston +avaient suivies. + +Un jour, convaincu que le capitaine était son fils, il avait fait son +testament pour le déposer à Rébénacq ; il y avait certitude chez lui ; et, +dès lors, son devoir l'obligeait à oublier qu'il avait un frère, pour ne +voir que son fils : c'est la loi civile qui veut que l'enfant illégitime +ne soit qu'un demi-enfant, et en cela elle obéit à des considérations +qui n'ont d'autorité qu'au point de vue social ; mais la loi naturelle se +détermine par d'autres raisons plus humaines : pour elle un fils, +légitime ou non, est un fils, et un frère n'est qu'un frère ; en vertu de +ce principe, le frère avait été sacrifié au fils, et cela était +parfaitement juste. + +Mais plus tard, un mois avant de mourir, cette foi en sa paternité +ébranlée pour des raisons qui restaient à découvrir, puis détruite, le +fils, qui n'était plus qu'un enfant auquel on s'était attaché à tort, +avait cédé la première place au frère, et le testament avait été repris +chez Rébénacq. + +Sans doute ce n'était là qu'une hypothèse, mais ce qui lui donnait une +grande force, c'était l'endroit même où le testament avait été +découvert, non dans le tiroir des papiers de famille, non dans celui qui +renfermait les lettres de Léontine Dufourcq et du capitaine, mais dans +un autre, où ne se trouvaient que des pièces à peu près insignifiantes. + +Est-ce que, si Gaston l'avait considéré comme l'acte de sa dernière +volonté, il l'aurait ainsi mis au rancart ? au contraire, après l'avoir +retiré de chez Rébénacq, ne l'aurait-il pas soigneusement serré ? + +Pour être subtil, ce raisonnement n'en reposait pas moins sur la +vraisemblance, en même temps que sur la connaissance du caractère de +Gaston, qui ne faisait rien à la légère. + +A la vérité on pouvait se demander, et on devait même se demander +pourquoi, l'ayant pris pour le détruire ou le modifier, on le retrouvait +intact, tel qu'il avait été rédigé dans sa forme primitive ; mais cette +question portait avec elle sa réponse, aussi simple que logique : pour le +détruire, il avait attendu d'en avoir fait un autre, et +vraisemblablement, le jour où il aurait remis au notaire le second +testament, expression de sa volonté, il aurait brûlé ou déchiré le +premier. + +Il ne l'avait pas fait, cela était certain, puisque ce premier testament +existait, mais ce qui était non moins certain, c'était qu'il avait voulu +le faire ; or, lorsqu'il s'agit de testament, c'est l'intention du +testateur qui prime tout, et cette intention se manifestait clairement, +aussi bien par le retrait du testament de chez le notaire que par le peu +de soin accordé à ce papier, insignifiant désormais. + +Lorsque nous héritons d'un parent qui nous est proche, d'un père, d'un +frère, ce n'est pas seulement à sa fortune que nous succédons, c'est +aussi à ses intentions, et c'est par là surtout que nous le continuons. + +Serait-ce continuer Gaston, serait-ce suivre ses intentions que +d'accepter comme valable ce testament ? + +De bonne foi, et sa conscience sincèrement interrogée, il ne le croyait +pas. + + + + +IX + + +Ce ne fut qu'après être arrivé à cette conclusion qu'il trouva au matin +un peu de sommeil ; une heure suffit pour calmer la tempête qui l'avait +si violemment secoué, et lorsqu'il s'éveilla ; il se sentit l'esprit +tranquille, le corps dispos, dans l'état où il était tous les jours +depuis son séjour à Ourteau. + +Après avoir fait sa tournée du matin dans les étables et la laiterie, il +monta à cheval pour aller surveiller les ouvriers ; quand au haut d'une +colline le caprice du chemin le mit en face de presque toute la terre +d'Ourteau qui, avec ses champs, ses prairies et ses bois, s'étalait sous +la lumière rasante du soleil levant, il haussa les épaules à la pensée +qu'un moment il avait admis la possibilité d'abandonner tout cela. + +— Quelle folie c'eût été ! Quelle duperie ! + +Et cependant il avait la satisfaction de se dire que s'il avait cru au +testament il aurait accompli cet abandon, si terribles qu'en eussent été +les conséquences pour lui et plus encore pour les siens, pour Anie, dont +le mariage aurait été brisé, et pour sa femme, dont il retrouvait +l'accent vibrant encore quand elle lui disait : « Tant que ça ira bien, +j'irai moi-même ; le jour où ça irait mal, je ne résisterais pas à de +nouvelles secousses. » + +Combien eussent été rudes celles qui auraient accompagné leur sortie de +ce château qui ne lui avait jamais paru plus plaisant, plus beau qu'en +ce moment même, qui ne lui avait jamais été plus cher qu'à cette heure, +où il se disait qu'il aurait pu être forcé de le quitter. + +Il avait arrêté son cheval et, pendant assez longtemps, il resta absorbé +dans une contemplation attendrie, puis, faisant le moulinet avec sa +makita qu'une lanière de cuir retenait à son poignet, il se mit en route +allègrement. + +Jamais on ne l'avait vu plus dispos et de meilleure humeur que lorsqu'il +rentra pour déjeuner. + +Comme madame Barincq arrivait lentement, d'un air dolent, il +l'interpella de loin : + +— Allons, vite, la maman, je suis mort de faim. + +Et, s'asseyant à sa place, il se mit à chanter un chœur de vieux +vaudeville sur un air de valse : + + Allons, à table, et qu'on oublie + Un léger moment de chagrin, + Que la plus douce sympathie + prenne sa place à ce festin. + +— A la bonne heure, dit-elle, je t'aime mieux dans ces dispositions que +dans celles que tu montrais hier soir. + +— Ce qui prouve que la maladie que tu diagnostiquais en moi n'était pas +bien grave. + +— Il n'en est pas moins vrai qu'elle t'a agité cette nuit ; je t'ai +entendu dans ta chambre te tourner et te retourner si furieusement sur +ton lit que, plusieurs fois, j'ai voulu me lever pour aller voir ce que +tu avais. + +— Je gagnais de l'appétit. + +— Tu feras bien de le gagner d'une façon moins tapageuse. + +Toute la journée, il garda sa bonne humeur et sa sérénité, se répétant à +chaque instant : + +— Évidemment, ce testament n'a aucune valeur ; il ne peut pas en avoir. + +Mais, à la longue, cette répétition même finit par l'amener à se +demander si lorsqu'un fait porte en soi tous les caractères de +l'évidence, on se préoccupe de cette évidence : reconnue et constatée, +c'est fini ; quand le soleil brille, on ne pense pas à se dire : « il est +évident qu'il fait jour. » N'est-il pas admis que la répétition d'un même +mot est une indication à peu près certaine du caractère de celui qui le +prononce machinalement, un aveu de ses soucis, une confession de ses +désirs ? Si ce testament était réellement sans valeur, pourquoi se +répéter à chaque instant qu'évidemment il n'en avait aucune ? répéter +n'est pas prouver. + +Et puis, il fallait reconnaître aussi que le point de vue auquel on se +place pour juger un acte peut modifier singulièrement la valeur qu'on +lui attribue. Ce n'était pas en étranger, dégagé de tout intérêt +personnel, qu'il examinait la validité de ce testament. Qu'au lieu +d'instituer le capitaine légataire universel, ce fût Anie qu'il +instituât, comment le jugerait-il ? Trouverait-il encore qu'évidemment il +n'avait aucune valeur ? Ou bien, sans aller jusque-là, ce qui était +excessif, que ce fût Rébénacq qui découvrit le testament, qu'en +penserait-il ? Notaire de Gaston, son conseil, jusqu'à un certain point +son confident, en tout cas en situation mieux que personne de se rendre +compte des mobiles qui l'avaient dicté, et de ceux qui plus tard +l'avaient fait reprendre pour le reléguer avec des papiers +insignifiants, le déclarerait-il nul ? En un mot, les conclusions d'une +conscience impartiale seraient-elles les mêmes que celles d'une +conscience qui ne pouvait pas se placer au-dessus de considérations +personnelles ? + +La question était grave, et, lorsqu'elle se présenta à son esprit, elle +le frappa fortement, sa tranquillité fut troublée, sa sérénité s'envola, +et au lieu de s'endormir lourdement, comme il était tout naturel après +une nuit sans sommeil, il retomba dans les agitations et les perplexités +de la veille. + +Vingt fois il décida de s'ouvrir dès le lendemain à Rébénacq pour s'en +remettre à son jugement ; mais il n'avait pas plutôt pris cette +résolution, qui, au premier abord, semblait tout concilier, qu'il +l'abandonnait : car, enfin, était-il assuré de rencontrer chez Rébénacq, +ou chez tout autre, les conditions de droiture, d'indépendance, +d'impartialité de jugement, que par une exagération de conscience il ne +se reconnaissait pas en lui-même, telles qu'il les aurait voulues ? Ce +n'était rien moins que leur repos à tous, leur bonheur, la vie de sa +femme, l'avenir de sa fille, qu'il allait remettre aux mains de celui +qu'il consulterait ; et, devant une aussi lourde responsabilité, il avait +le droit de rester hésitant, plus que le droit, le devoir. + +Qu'était au juste Rébénacq ; en réalité, il ne le savait pas. Sans doute, +il avait les meilleures raisons pour le croire honnête et droit, et il +l'avait toujours vu tel, depuis qu'ils se connaissaient. Mais enfin, +l'honnêteté et la droiture sont des qualités de caractère, non d'esprit, +on peut être le plus honnête homme du monde, le plus délicat dans la +vie, et avoir en même temps le jugement faux. Or, s'il lui soumettait ce +testament, ce serait à son jugement qu'il ferait appel, et non à son +caractère. D'ailleurs, il fallait considérer aussi que les motifs de ce +jugement seraient dictés par les habitudes professionnelles du notaire, +par ses opinions, qui seraient plutôt moyennes que personnelles, et là +se trouvait un danger qui pouvait très légitimement inspirer la +défiance : s'il se récusait lui-même, parce qu'il avait peur de se +laisser influencer par son propre intérêt, ne pouvait-il pas craindre +que Rébénacq, de son côté, ne se laissât influencer par sa qualité de +notaire qui lui ferait voir dans ce testament le fait matériel l'acte +même qu'il tiendrait entre ses mains, plutôt que les intentions de celui +qui l'avait écrit ? + +Et là-dessus, malgré toutes ses tergiversations, il ne variait point : +avant tout, ce qu'il fallait considérer, c'étaient les intentions de +Gaston qui, quelles qu'elles fussent, devaient être exécutées. + +A la vérité, c'était revenir à son point de départ et reprendre les +raisonnements qui l'avaient amené à conclure que le testament du 11 +novembre ne pouvait être que nul, c'est-à-dire à tourner dans le vide en +réalité puisqu'il se refusait, par scrupules de conscience, à s'arrêter +à cette conclusion, basée sur la stricte observation des faits cependant +en même temps que sur la logique. + +Allait-il donc se laisser reprendre et enfiévrer par ses angoisses de la +nuit précédente, compliquées maintenant des scrupules qui s'étaient +éveillés en lui lorsqu'il avait compris qu'il pouvait très bien, à son +insu, se laisser influencer par l'intérêt personnel et par son amour +pour les siens ? + +Il avait beau se dire qu'il était de bonne foi dans ses raisonnements et +n'admettait comme vrais que ceux qui lui paraissaient conformes à la +logique, il n'en devait pas moins s'avouer qu'ils reposaient, ainsi que +leur conclusion, sur une interprétation et non sur un fait : sa +conviction que le retrait du testament démontrait le changement de +volonté de Gaston s'appuyait certainement sur la vraisemblance, mais +combien plus forte encore serait-elle et irréfutable, à tous les points +de vue, si l'on pouvait découvrir les causes qui avaient amené ce +changement ! + +Gaston avait voulu que le capitaine fût son légataire universel parce +qu'il le croyait son fils ; puis il ne l'avait plus voulu parce qu'il +doutait de sa paternité, voilà ce que disaient le raisonnement, +l'induction, la logique, la vraisemblance ; mais pourquoi avait-il douté +de cette paternité ? Voilà ce que rien n'indiquait et ce qu'il fallait +précisément chercher, car cette découverte, si on la faisait, confirmait +les raisonnements et la vraisemblance, elle était la preuve des calculs +auxquels depuis deux jours il se livrait. + +Le lendemain matin, il abrégea sa tournée dans les champs, et à neuf +heures il descendit de cheval à la porte de Rébénacq : si quelqu'un était +en situation de le guider dans ses recherches, c'était le notaire ; mais, +comme il ne pouvait pas le questionner franchement, il commença par +l'entretenir de diverses affaires et ce fut seulement au moment de +partir qu'il aborda son sujet : + +— Lorsque tu m'as parlé du testament qu'avait fait Gaston et qu'il t'a +repris, tu m'as dit que c'était pour en changer les dispositions ou pour +le détruire. + +— A ce moment les deux hypothèses s'expliquaient et il y avait des +raisons pour l'une comme pour l'autre ; l'inventaire a prouvé que celle +de la destruction était la bonne. + +— De ce retrait, tu avais conclu que le testament n'exprimait plus les +intentions de Gaston. + +— S'il avait exprimé ses intentions, il ne me l'aurait pas repris. + +— Cela paraît évident. + +— Dis que c'est clair comme la lumière du soleil un testament n'est pas +d'une lecture tellement agréable pour celui qui l'a fait qu'on éprouve +le besoin de le relire de temps en temps. + +— Depuis l'inventaire t'es-tu quelquefois demandé ce qui avait pu +changer les sentiments de Gaston à l'égard du capitaine ? + +— Ma foi, non ; à quoi bon ! Il n'y avait intérêt à raisonner sur ces +sentiments que lorsque nous ne savions pas si ce testament était détruit +et si nous n'allions pas en trouver un autre ; nous n'avons trouvé ni +celui-là ni l'autre, c'est donc que l'hypothèse de la modification des +sentiments était bonne. + +— Mais qui a provoqué et amené ces modifications ? + +— Ah ! voilà ; je ne vois, comme je te l'ai dit, que les doutes que Gaston +avait sur sa paternité, doutes qui ont empoisonné sa vie. + +— Sais-tu si, quand il t'a repris son testament, un fait quelconque +avait pu confirmer ses doutes et lui prouver que décidément le capitaine +n'était pas son fils ? + +— Comment veux-tu que je le sache ? + +— Tu pourrais avoir une indication qui, si vague qu'elle eût été à ce +moment, s'expliquerait maintenant par le fait accompli. + +— Je n'ai rien autre chose que le trouble de Gaston lorsqu'il est venu +me redemander son testament, mais quelle était la cause de ce trouble ? +Je l'ignore. + +— Tu m'avais donné comme explication une découverte décisive qu'il +aurait faite, un témoignage, une lettre. + +— Comme explication, non, comme supposition, oui ; je t'ai dit qu'il +était possible que les soupçons de Gaston eussent été confirmés par une +lettre, par un témoignage, par une preuve quelconque trouvée tout à coup +qui serait venue lui démontrer que le capitaine n'était pas son fils, +mais je ne t'ai pas dit que cela fût, attendu que je n'en savais rien. +Quand on cherche au hasard comme je le faisais, il faut tout examiner, +tout admettre, même l'absurde. + +— Mais il n'était pas absurde, il me semble, de supposer que c'était le +changement des sentiments de Gaston envers celui qu'il avait cru son +fils jusqu'à ce jour qui modifiait ses dispositions testamentaires ? + +— Pas du tout, cela paraissait raisonnable, vraisemblable, probant même, +et la destruction du testament montre bien que je ne m'égarais point. +Mais les suppositions pour expliquer le changement de volonté de Gaston +auraient pu, à ce moment, se porter d'un autre côté ; du tien, par +exemple. + +— Du mien ! + +— Assurément. Si Gaston m'a, un mois avant sa mort, repris le testament +qu'il avait fait plusieurs années auparavant, c'est qu'à ce moment ce +testament n'exprimait plus sa volonté. + +— N'est-ce pas ? + +— Cela est incontestable. Mais quelle volonté ? A qui s'appliquait-elle ? +Au capitaine ? A toi ? Dans mes suppositions je partais de l'idée que +Gaston avait voulu changer ses dispositions en faveur du capitaine. Mais +pour être complet il aurait fallu partir aussi d'un point tout différent +et admettre qu'il avait bien pu vouloir changer celles faites dans ce +testament en ta faveur ou à ton détriment. + +— Mais c'est vrai, ce que tu dis là ! + +— Tu n'y avais pas pensé ? + +— Non... Oh non ! + +Non, assurément, il n'y avait pas pensé, mais, maintenant, tout ce qu'il +avait si laborieusement bâti s'écroulait. + +— Sans savoir au juste ce que contenait l'acte qui m'a été repris, +continua le notaire, j'avais de fortes raisons, et je te les ai données, +pour croire qu'il instituait le capitaine légataire universel, et je +partais de là pour faire toutes les suppositions dont nous avons parlé, +sur le changement dans les sentiments de Gaston envers le capitaine, et +par suite dans ses dispositions. Mais, si nous admettons que d'autres +personnes que le capitaine figuraient dans cet acte, à un titre +quelconque, toutes ces suppositions tombent, et il n'en reste absolument +rien, puisqu'il se peut très bien qu'en reprenant son testament, Gaston +ait voulu simplement le modifier à l'égard de ces personnes. Ainsi il +s'agit de toi, par exemple ; Gaston n'est plus satisfait du legs qu'il +t'a fait ; il reprend donc son testament, soit pour augmenter ce legs, +soit pour le diminuer ; les deux hypothèses peuvent se soutenir, tu le +reconnais, n'est-ce pas ? + +— Oui... Je le reconnais. + +— Je n'ai pas besoin de te dire que celle de la diminution de ton legs +n'est, là, que pour pousser les choses à l'extrême. Je suis certain, au +contraire, que ses intentions étaient de l'augmenter ; la colère qu'il +éprouvait contre toi, chaque fois qu'il payait les intérêts de la somme +dont il avait répondu, était tombée depuis le remboursement de cette +somme, et d'autre part le sentiment fraternel s'était réveillé dans son +cœur, plus fort, plus vivace, à mesure que sa beauté s'affaiblissait, +et qu'en présence de la mort menaçante il se rejetait dans les souvenirs +de votre enfance ; tu vois donc que les probabilités d'un changement de +sentiments du frère sont possibles, tout comme le sont celles d'un +changement de sentiments du père pour le fils ; il y a eu un moment où tu +n'étais plus un frère pour Gaston ; il peut tout aussi bien y en avoir eu +un autre où le capitaine n'a plus été un fils pour lui. + +— Mais ne penches-tu pas pour une plutôt que pour l'autre ? + +— Je ne devrais pas avoir besoin de te dire que c'est pour +l'affaiblissement du sentiment paternel, et la recrudescence du +sentiment fraternel. Frappé dans sa tendresse de père par une atteinte +grave, Gaston, n'ayant plus de fils, s'est souvenu qu'il avait un frère ; +sois sûr que, sans votre brouille, il se serait moins vivement attaché +au capitaine, de même que, sans son affection pour celui-ci, il aurait +éprouvé plus tôt le besoin de se rapprocher de toi, ainsi que de ta +fille, dont il aurait fait la sienne. Cela est si vrai que lorsque, pour +des causes qui nous échappent, l'affaiblissement du sentiment paternel +s'est produit en lui, il a repris son testament et l'a détruit, te +faisant ainsi son héritier. + +— Que je voudrais te croire ! + +Se méprenant sur le sens vrai de cette exclamation, Rébénacq crut +qu'elle exprimait seulement le regret de ne pouvoir croire à un retour +d'affection fraternelle : + +— Si tu doutes de moi, dit-il, et de mes suppositions, tu ne peux pas +résister aux faits. Le testament a été détruit, n'est-il pas vrai ? Alors +que veux-tu de plus ? + + + + +X + + +Détruit, il n'eût voulu rien de plus ; mais précisément il ne l'était +pas, et cet entretien ne le rendait que plus solide, puisqu'au lieu +d'éclaircir les difficultés il les obscurcissait encore en les +compliquant. + +Il avait fallu un aveuglement vraiment incroyable, que seul l'intérêt +personnel expliquait, pour s'imaginer que Gaston ne pouvait penser qu'à +son fils en modifiant ses dispositions, alors que la raison disait qu'il +pouvait tout aussi bien penser à d'autres, celui-ci ou celui-là. + +Si, au lieu de vouloir déshériter son fils, il avait voulu déshériter +son frère, quelle valeur pouvait-on attribuer à toutes les suppositions +qui reposaient sur la première hypothèse ? Une seule chose l'appuierait +d'une façon sérieuse : ce serait de découvrir une preuve, ou simplement +un indice que Gaston avait eu des motifs pour changer ses sentiments à +l'égard du capitaine et, par suite, ses dispositions testamentaires +envers lui. + +Les seuls témoignages qu'il pût consulter étaient les lettres de +Léontine Dufourcq à Gaston, et aussi celles du capitaine trouvées à +l'inventaire. Jusqu'à ce jour il n'avait pas ouvert ces liasses, retenu +par un sentiment de délicatesse envers la mémoire de son frère, mais, à +cette heure, ses scrupules devaient céder devant la nécessité. + +Après le déjeuner, il mit les lettres dans ses poches, et, pour être +certain de ne pas se laisser surprendre par sa femme ou sa fille, il +alla s'asseoir dans un bois où il serait en sûreté. + +La première liasse qu'il ouvrit fut celle de Léontine ; elle se composait +d'une quarantaine de lettres, toutes numérotées de la main de Gaston par +ordre de date ; les plis, fortement marqués, montraient qu'elles avaient +été souvent lues. + +Et, cependant, il ne lui fallut pas longtemps pour constater qu'elles +étaient, pour la plupart, d'une banalité et d'une incohérence telles que +Gaston, assurément, n'avait pas pu les lire et les relire pour leur +agrément. S'il les avait si souvent feuilletées, au point d'en user le +papier, il fallait donc qu'il leur demandât autre chose que ce qu'elles +donnaient réellement. + +Quelle chose ? — le parfum d'un amour qui lui était resté cher — ou +l'éclaircissement d'un mystère qui n'avait cessé de le tourmenter ? + +C'était ce qu'il fallait trouver, ou tout moins chercher sans idée +préconçue, avec un esprit libre, résolu à ne se laisser diriger que par +la vérité. + +La première lettre commençait à l'installation de Léontine à Bordeaux, +dans une maisonnette du quai de la Souys, c'est-à-dire à une courte +distance de la gare du Midi, par où Gaston arrivait et repartait ; elle +se rapportait presque exclusivement à cette installation, sur laquelle +elle insistait avec assez de détails pour qu'on pût retrouver cette +maisonnette si elle était encore debout ; en quelques mots seulement elle +se plaignait de la tristesse que lui promettait cette nouvelle +existence, loin de sa sœur, loin de son pays, enfermée dans cette +maison isolée, où elle n'aurait pour toute distraction que le passage +des trains sur le pont, et la vue des bateaux de rivière qui montaient +et descendaient avec le mouvement de la marée ; mais c'était un sacrifice +qu'elle faisait à son amour, sans se plaindre. + +Dans la suivante, la plainte se précisait : qui lui eût dit qu'elle +serait obligée de se cacher dans le faubourg d'une grande ville, sous un +nom faux, et que la récompense de sa tendresse et de sa confiance serait +cette vie misérable de fille déshonorée ? quelle plus grande preuve +d'amour pouvait-elle donner que de l'accepter ? En serait-elle +récompensée un jour ? Tout ce qu'elle demandait dans le présent, c'était +que ce sacrifice servit au moins à calmer une jalousie qui la +désespérait. + +Les suivantes roulaient sur cette jalousie, mais dans une forme vague +qui ne réveillait rien de nouveau : Gaston était jaloux du jeune Anglais +Arthur Burn qui avait habité chez les sœurs Dufourcq et Léontine +s'appliquait à détruire cette jalousie. Elle n'avait jamais vu dans +Arthur Burn qu'un pensionnaire comme les autres, et le seul sentiment +qu'il lui eût inspiré, c'était la pitié. Comment n'eût-elle pas eu de +compassion pour un pauvre garçon condamné à mort qui passait ses +journées dans la souffrance ? Mais, d'autre part, comment eût-elle +éprouvé de l'amour pour un infirme qui faisait de son corps une boîte à +pharmacie ? Pouvait-on admettre, raisonnablement, qu'elle était assez +aveugle, ou assez folle, pour préférer à un homme jeune, sain, +vigoureux, doué de toutes les qualités qui rendaient Gaston +irrésistible, un invalide chagrin, couvert d'emplâtres, qui puait la +maladie, et que les servantes, même les moins difficiles, refusaient de +soigner. Il avait quitté Peyrehorade en même temps qu'elle s'installait +à Bordeaux. Cela était vrai. Mais qu'importait ? Est-ce que, s'il y avait +eu complicité entre eux, elle n'aurait pas su obtenir de lui qu'il se +conduisît de manière à éviter les soupçons ? Était-ce quand il y avait le +plus grand intérêt dans le présent comme dans l'avenir, pour elle et +plus encore pour son enfant, à ne pas les provoquer, qu'elle allait +commettre une imprudence, aussi bête que maladroite ? + +Douze lettres se succédaient dans ce ton, montrant ainsi que, pendant +plusieurs semaines, Léontine n'avait écrit à Gaston que pour se +défendre, et que, malgré tout, les griefs de celui-ci ne cédaient point +à ses argumentations. Quand elle ne plaidait point pour sa fidélité, +elle se répandait en protestations de tendresse qui semblaient indiquer +qu'elle avait trouvé dans _Manon Lescaut_ un modèle, qu'en fille +illettrée qu'elle était, elle imitait servilement : « Je te jure, mon cher +Gaston, que tu es l'idole de mon cœur et qu'il n'y a que toi au monde +que je puisse aimer de la façon dont je t'aime. Je t'adore, compte +là-dessus, mon chéri, et ne t'inquiète pas du reste. » Gaston, grand +chasseur bien plus que grand lecteur, et surtout lecteur de romans, +avait pu prendre cela pour de l'inédit et s'en contenter ; tel qu'il +était, il n'y avait rien d'invraisemblable à admettre que Léontine +l'adorait et faisait de lui l'idole de son cœur. + +Mais ce dont il ne pouvait certainement pas se contenter, c'était des +explications relatives à Arthur Burn ; la lettre qui suivait celles-là le +prouvait par son papier si usé aux plis qu'il avait été raccommodé avec +des bandes de timbres-poste ; combien fallait-il qu'il eût été lu de +fois, relu, tourné et retourné, étudié pour en arriver à cet état de +vétusté ! + + « Est-ce que si j'avais eu des reproches à m'adresser, idole de mon + cœur, j'aurais jamais avoué m'être rencontrée avec M. Burn ? Est-ce + que, si j'avais voulu nier cette rencontre, je n'aurais pas pu le + faire de façon à te convaincre qu'elle n'avait jamais eu lieu ? Ce + n'était pas bien difficile, cela. Qui m'avait vue ? Un homme en qui + tu pouvais n'avoir qu'une confiance douteuse. J'aurais contesté son + témoignage ; je t'aurais affirmé n'être pas sortie ce jour-là. Et, + entre lui et moi, j'ai la fierté de croire que tu n'aurais pas + hésité. Mais c'eût été un mensonge, une bassesse, une chose indigne + de moi, indigne de mon amour, un soupçon contre toi, ce que je n'ai + jamais fait, ce que je ne ferai jamais, car je ne veux pas plus + m'abaisser moi-même devant toi, que je ne peux t'abaisser dans mon + cœur. + + C'est pourquoi quand tu m'as dit le visage bouleversé, les yeux + sombres et la voix tremblante d'angoisse et de colère, je crois bien + des deux : « Tu as vu M. Burn ? » je t'ai répondu : « C'est vrai » ; + et je t'ai expliqué comment cette rencontre, due seulement au hasard, + avait eu lieu. + + Pourtant, malgré mes explications aussi franches que claires, je + sens bien que tu es parti fâché contre moi, et, ce qui est plus + triste encore, inquiet et malheureux. Je ne veux pas que cela soit, + mon chéri ; je ne veux pas que tu doutes de moi qui t'adore ; je ne + veux pas que tu te tourmentes ; c'est bien assez que tu aies à + souffrir de notre séparation. + + Aussi, après l'affreuse nuit que je viens de passer à me désespérer + de t'avoir fait de la peine, je veux que ma première pensée, ce + matin en me levant, soit pour te rassurer en te répétant ce que je + t'ai dit : il me semble que quand tu le verras en ordre sur le + papier, s'il m'est possible de mettre de l'ordre dans mes idées, tu + reconnaîtras que dans cette malheureuse rencontre il n'y a rien pour + te tourmenter. + + Comme je te l'ai dit, j'étais sortie pour une petite promenade sur + le quai. En cela j'ai eu tort, je le reconnais ; j'aurais dû rester à + la maison. Mais que veux-tu, n'avoir pour toute distraction que de + regarder passer les trains ou les bateaux, cela devient ennuyeux à + la fin ; et n'avoir pour exercice qu'à tourner dans un jardin grand + comme une serviette, ça étourdit. J'étais donc sortie, et + machinalement sans savoir ce que je faisais, où j'allais, sans me + rendre compte de la distance, j'étais arrivée au bout du pont, où je + m'étais arrêtée à regarder le mouvement des navires mouillés dans la + rivière que la marée montante faisait tourner sur leurs ancres, + quand je sens que quelqu'un s'est arrêté derrière moi, tout contre + moi, et me regarde. Tu penses si je suis émue. Alors, sans même me + retourner, je veux continuer mon chemin. Mais une main me prend + doucement par le bras, et une voix me dit avec l'accent anglais : « Je + vous fais peur, mademoiselle ? » C'était M. Burn. Je te demande si je + pouvais l'éviter, malgré l'envie que j'en avais. Il me dit qu'il + vient d'Arcachon où il est resté depuis son départ de Peyrehorade, + et qu'il se rend à la gare de la Bastide pour prendre le train de + Paris. Moi je ne lui dis rien, pensant qu'il va m'abandonner. Pas du + tout. Comme il est en avance, il trouve que c'est un moyen de tuer + le temps que de me faire la conversation. + + C'est à ce moment, sans doute, qu'est passé celui qui t'a dit + m'avoir vue en compagnie de M. Burn ; ce ne peut être qu'à ce moment, + puisque nous ne sommes pas restés ensemble plus de huit ou dix + minutes. J'avoue que je n'ai pas bien conscience du temps, car + j'étais mal à mon aise. Je n'avais su que répondre quand il m'avait + montré de la surprise de me rencontrer à Bordeaux, alors qu'il me + croyait en Champagne ; et je ne savais aussi que dire pendant qu'il + m'examinait : je sentais que ma grossesse sautait aux yeux, ainsi que + ma confusion. Ces quelques instants, dont on me fait un crime, m'ont + pourtant été bien cruels. Enfin il me quitta avec un air de pitié + qui n'était pas pour me rendre courage, et je rentrai à la maison, + me reprochant cette malheureuse sortie, mais sans prévoir les + conséquences qu'elle allait avoir. + + Voilà la vérité, idole de mon cœur, toute la vérité, telle que je + te l'ai dite franchement, telle que je te la répète pour qu'elle te + rassure, te calme, pour qu'elle t'empêche de douter de moi. + Interroge ta conscience, mon chéri, et je suis sûre que sa voix te + répondra que tu ne peux pas me soupçonner. Écoute-la, écoute aussi + la raison qui te dira que je serais la plus bête ou la plus folle + des femmes de te tromper. Suis-je cette bête ? Suis-je cette folle ? + Folle d'amour, oui, je la suis ; folle d'amour pour toi, je l'ai été + du jour où je t'ai vu, et je la serai jusqu'à la mort. Parce que je + t'ai écouté, parce que j'ai cédé à ta parole, à tes beaux yeux, à ta + passion, à ton élégance, à ta noblesse, à tout ce qui fait ton + prestige, peux-tu supposer que j'aurais cédé à un autre ? Mais il n'y + a qu'un Gaston au monde pour moi, et il ne peut pas me faire un + crime de ce qu'il est irrésistible. + + C'est m'accuser du plus misérable et du plus lâche des crimes, de + penser que M. Burn peut être pour moi autre chose qu'un indifférent. + Est-ce que j'aurais eu des yeux pour toi, est-ce que je t'aurais + écouté, est-ce que je me serais donnée si j'avais aimé ce pauvre + garçon, ou même si simplement, j'avais été aimée de lui ? Il est + orphelin, il est riche, il ne dépend de personne, ni d'une famille, + ni de rien : aimée par lui, je me serais fait épouser, et malade + comme il l'est, ayant besoin de soins, j'imagine que cela n'aurait + pas été difficile... au cas où il m'aurait aimée, bien entendu. + + As-tu un indice, une preuve, n'importe quoi qui laisse supposer que + j'aie fait ce calcul ? Je te le demande, et m'en rapporte à tes + souvenirs pour la réponse. + + Quand nous nous sommes vus, avais-je l'air d'une fille gardée par + un sentiment tendre, un amour, un engagement, des projets + quelconques ? T'ai-je jamais opposé la moindre résistance dans tout + ce que tu as voulu de moi ? N'ai-je pas été aussi souple entre tes + mains, aussi docile à tes désirs que peut l'être une fille libre de + toute dépendance étrangère. + + Je ne dis pas cela pour m'être donnée à toi, car j'ai cédé autant à + mon amour qu'au tien, mais pour le reste, pour tout ce qui s'est + passé à partir de ce moment. + + Quand tu as voulu que je cache ma grossesse, t'ai-je opposé de la + résistance ? Et, cependant, j'avais bien le droit d'élever la voix et + de te dire que, puisque j'étais une honnête fille, tu avais des + devoirs d'honnête homme envers moi. L'ai-je fait ? Non. Tu m'as + représenté que tu devais ménager ton père, et les lois du monde + auquel tu appartiens, qu'il fallait attendre, ne rien brusquer, et + sans résistance, mais non sans souffrance, sans honte, sans chagrin + j'ai accepté ce que tu voulais. + + Tu as trouvé que je devais quitter ma sœur et notre maison pour + venir me cacher ici, je t'ai obéi sans t'opposer d'objections, bien + que je ne fusse pas assez aveugle pour ne pas voir ce que serait la + vie que tu m'imposais, loin de toi dont je serais séparée, loin des + miens, prisonnière, abandonnée, seule avec mes pensées qui ne + seraient pas gaies, je l'imaginais bien. + + Est-ce qu'à ce moment j'aurais accepté si M. Burn ne m'avait pas été + étranger ? + + Je n'ai vu que toi, je n'ai pensé qu'à la plus grande marque + d'amour qu'il me fût possible de te donner. + + Pour tout dire, pour être franche jusqu'au bout, j'ajoute que j'ai + pensé aussi à notre enfant, et que ce que je faisais pour toi, tu le + lui rendrais. + + Que tu doutes de moi, que tu m'accuses, rien ne peut m'être plus + cruel, et il faut que je t'aime comme je t'aime, que je sois ton + esclave, ta chose, pour le supporter sans révolte ; mais, enfin, si + douloureux que cela soit, dans le moment où tu me frappes de tes + soupçons, je ne perds pas tout courage parce que je sais que je te + ferai revenir à d'autres sentiments, et qu'il n'y a de coupable en + toi que ta nature inquiète et jalouse. Tu es ainsi, et ne peux rien + contre toi ; ton esprit toujours en éveil t'emporte et rien ne + t'arrête, ni la raison, ni la vraisemblance, ni la justice, jusqu'à + ce que la voix de ton cœur parle et te montre ton erreur. + + Mais si je peux, maintenant que je te connais, accepter ces doutes, + je ne veux pas qu'ils effleurent notre enfant ; je ne veux pas que tu + le regardes de cet air sombre et anxieux dont tu regardes la mère en + te posant toutes sortes de questions folles ou absurdes : pour lui je + ferai tous les sacrifices ; et par lui tu auras toujours la femme la + plus tendre, la plus soumise, la plus dévouée, la plus fidèle + jusqu'à mon dernier soupir. + + De toi à lui il n'y a pas de questions à te poser, tu n'as qu'un mot + à dire : — Je suis son père, et lui dois la tendresse, les soins, + l'amour d'un père. + + C'est pour lui que je t'écris cette longue lettre, bien plus que pour + moi, car, malgré tout, je sens que je n'ai pas à plaider ma cause qui + est si bonne qu'en ce moment même, j'en suis sûre, tu ne penses qu'à + me faire oublier le chagrin que tu m'as causé. Sois tranquille, cela + ne sera pas difficile, et tu n'auras qu'à paraître pour me trouver + telle que j'ai toujours été et serai toujours. + + Ta bien aimée, + + LÉONTINE » + +Il avait lu les lettres précédentes aussi vivement que le permettait +leur écriture peu nette ; de celle-là au contraire, il pesa chaque mot, +chaque phrase, et quand il arriva à la fin, il la reprit au +commencement. + +Mais, si attentif qu'il fût, il n'y trouva rien qu'il ne connût déjà, si +ce n'est des indications sur le caractère et la nature de Léontine qui +justifiaient tous les soupçons. + +Malgré ses protestations d'amour et ses serments, il paraissait bien +certain que cette coquette de village avait manœuvré entre Arthur Burn +et Gaston de façon à les ménager également, écrivant très probablement à +celui-ci les mêmes lettres qu'à celui-là, sans savoir au juste lequel +des deux était le plus « idole de son cœur », à moins qu'ils ne le +fussent ni l'un ni l'autre. + +S'il en était ainsi, et tout semblait l'indiquer, on comprenait par +quelles incertitudes, Gaston, passionnément épris de cette femme, avait +passé et quels avaient été ses soupçons ; mais, si toute sa vie il +s'était débattu contre l'obsession du doute, lui qui mieux que tout +autre était en situation de trancher la question de paternité, +n'était-ce pas folie de s'imaginer qu'après trente ans passés on verrait +clair là où il s'était perdu dans l'obscurité, n'ayant pour se guider +que ces lettres ? Quand on les relirait cent fois comme Gaston les avait +lues, elles ne livreraient pas plus leur secret que trente ans +auparavant : des inductions, des hypothèses, elles les permettaient +toutes ; des certitudes, elles n'en fourniraient aucune, si les dernières +n'étaient pas plus précises que celles-là. + +Elles ne l'étaient point : partout Léontine se défendait contre la +jalousie de Gaston par de vagues protestations ; nulle part elle ne +prenait corps à corps un des griefs, auxquels elle répondait : « Je +t'aime, compte là-dessus » ; et c'était toujours le morne refrain. + +Après la liasse de la mère, il passa à celle du fils, beaucoup plus +volumineuse. Parcourant seulement les premières lettres, écrites d'une +écriture enfantine, il ne commença une lecture sérieuse qu'avec celles +où l'enfant devenait jeune homme, et tout de suite il put constater que +si, au lieu de vouloir éclaircir une question de paternité, c'était une +question de maternité, il n'admettrait jamais que ce garçon, simple et +droit, au cœur tendre, mais discret et réservé dans ses expansions, +pouvait être le fils de cette coquette, dont chaque mot criait la +tromperie. Tel se montrait le collégien, tel était le soldat, avec +seulement en plus la fermeté et le sérieux que donne l'âge, mais si +franchement, que, dans cette confession qui sans interruption se +continuait de la dix-huitième à la trentième année, on voyait comme si +on l'avait suivi jour par jour l'éveil de son esprit et de ses idées, la +formation de son caractère et de ses sentiments, l'ouverture de son +jeune cœur au rêve d'abord, plus tard à la pensée, plus tard encore à +la vie. + +Alors il se produisit ce fait que cette lecture, commencée avec la +pensée et l'espoir qu'elle tournerait contre le capitaine, concluait au +contraire en sa faveur : puisqu'il était si peu le fils de sa mère, à qui +avait-il pris les qualités natives que chaque lettre révélait en lui, si +ce n'est à son père ? + +Et, pour qui connaissait Gaston, il semblait bien que c'était lui qui +fût ce père. + + + + +XI + + +Ce n'était pas la première fois qu'il s'apercevait que les honnêtes gens +éprouvent dans la vie des difficultés et des embarras qui n'entravent +pas la marche des coquins. + +Coquin, il eût sans remords supprimé ce testament, et les choses +auraient suivi leur cours. + +Mais, honnête homme, il ne pouvait pas employer un moyen qui, pour faire +le bonheur des siens, faisait sûrement son malheur à lui, en +empoisonnant sa vie. + +Il se connaissait et savait que ce n'était pas quand chaque matin, aux +premiers instants qui suivent le réveil, on passe l'examen de sa +conscience, qu'on pourrait la charger d'un pareil poids : toutes les +subtilités du raisonnement ne tenaient pas contre ce chiffon de papier +qui, aux yeux de la loi, faisait du capitaine l'héritier de Gaston, et, +tant qu'on ne lui aurait pas restitué la fortune dont légalement il +était propriétaire, on ne pouvait pas espérer le repos. + +Telle était la vérité ; le reste ne reposait que sur les sophismes du +cœur et de l'intérêt personnel. Et encore se sentait-il convaincu que, +s'il était seul, l'intérêt personnel ne s'obstinerait pas dans ces faux +raisonnements, qui n'avaient tant de puissance que parce qu'ils tenaient +quand même et malgré tout au bonheur de sa femme et de sa fille. + +Arrivé à cette conclusion, il n'avait qu'à rentrer chez lui, prendre le +testament de Gaston et le remettre à Rébénacq. + +Cependant il n'en fit rien, et les raisons ne lui manquèrent pas pour +différer ce sacrifice : du côté du capitaine, il n'y avait pas urgence et +quelques jours de plus ou de moins étaient de peu d'importance ; du côté +des siens, il ne pouvait pas ainsi sans préparation leur porter ce coup, +qui jetait sa femme dans le désespoir et brisait le mariage de sa +fille ; enfin, lui-même avait besoin de réfléchir encore et de se +reconnaître dans le dédale de contradictions où il se débattait. Ce +n'était pas à la légère qu'il devait se décider ; aucun inconvénient à +attendre ; rien que des avantages ; en tout cas, on verrait. + +Les journées s'écoulèrent longues et agitées, les nuits plus longues +encore, plus agitées ; mais que peut le temps sur ce qui ne dépend que de +notre volonté ! fatalement la situation ne pouvait pas changer tant qu'il +ne se résoudrait pas, soit à déchirer le testament, soit à le déposer +aux mains de Rébénacq, et par conséquent ses tourments, ses inquiétudes, +ses angoisses, resteraient ce qu'ils étaient, avec le remords en plus de +son impuissance. + +Cet état n'avait pas pu se prolonger sans éveiller l'attention de sa +femme et de sa fille, et, comme à toutes leurs questions il avait +toujours répondu qu'il n'était point malade, elles avaient cherché entre +elles quelles pouvaient être les causes de ces changements d'humeur, et +madame Barincq s'était arrêtée à l'idée qu'il fallait les attribuer au +mariage d'Anie. + +— Ton père t'aime trop, il ne peut pas s'habituer à la pensée que +bientôt tu seras perdue pour lui. + +— Je ne serai pas perdue pour lui, mais, alors même que nous devrions +être séparés, je sais qu'il m'aime assez pour accepter ce sacrifice s'il +avait la conviction que c'est pour mon bonheur. Seulement il faudrait +que cette conviction fût bien solide chez lui, et peut-être ne +l'est-elle pas au point de ne pas laisser place à l'inquiétude. + +— Avec un homme charmant comme le baron, quelles inquiétudes veux-tu +qu'il ait ? + +— Je ne veux pas qu'il en ait, je ne dis pas qu'il en a ; mais enfin cela +est possible ; et si cela est, sa préoccupation s'expliquerait tout +naturellement. + +— Si ton père avait des craintes, il m'en ferait part ; je suis autant +que lui intéressée à ton bonheur. D'ailleurs, quelles craintes M. +d'Arjuzanx peut-il lui inspirer ? + +— Si je les connaissais, nous serions fixées. + +— Je l'interrogerai. + +L'occasion était trop belle quand sa femme le questionna sur ses +inquiétudes pour qu'il n'en profitât pas : en même temps qu'elles +justifiaient son souci qu'il ne pouvait pas nier, elles avaient +l'avantage de préparer la rupture des projets de mariage. + +— Si je n'ai pas de griefs précis à reprocher au baron, je ne suis +cependant pas rassuré. + +— Pourquoi ne m'en parlais-tu pas ? + +— Précisément parce que les griefs précis me manquent... et que je +trouve inutile de te tourmenter... si, comme je l'espère, il n'y a rien +contre le baron. + +— Alors, pourquoi te tourmentes-tu toi-même ? + +— Parce que je voudrais savoir ce que je n'apprends pas. + +— Savoir quoi ? + +Ce qu'on veut dire quand on parle de lui, ou plutôt ce qu'on veut ne pas +dire : n'as-tu pas été frappée des réticences qu'on emploie à son égard ? + +— Réticences... c'est beaucoup. + +— Le mot ne fait rien à la chose ; pourquoi ces étonnements polis quand +il est question du baron ? Pourquoi ces silences quand on voit que nous +serions disposés à l'accepter pour gendre au cas où Anie l'agréerait ? + +— L'envie. + +— C'est possible ; ce n'est pas certain. + +— Alors, quoi ? + +— C'est ce que je cherche. Voilà pourquoi je ne voudrais pas te voir +considérer comme fait un mariage qui, en réalité, peut ne pas se faire. + +— Tu ne voudrais pas le rompre pour si peu. + +— Non, certes ; mais j'envisage sa rupture comme possible si... + +— Si.... + +— Si je trouve ce que je cherche. Et cela, tu en conviendras, me donne +bien le droit d'être préoccupé. + +— Enfin, que cherches-tu ? + +— A voir clair dans ce qui est obscur ; à faire préciser ce qui est vague +et insaisissable. + +— Le baron est un galant homme. + +— Je le crois. + +— Un honnête homme. + +— J'en suis sûr. + +— Alors ? + +— Galant homme, honnête homme, on peut être mauvais mari : la +responsabilité d'un père qui marie sa fille est trop lourde pour qu'il +laisse rien au hasard. + +— Tu t'inquiètes à tort. + +— Qu'en sais-tu ? Je pourrais te dire que de ton côté tu t'obstines à +tort aussi dans ton parti-pris de ne voir que ce que tu désires : si ce +mariage peut se faire, il peut ne pas se faire. + +— Il se fera. + +— Tu ne peux pas le souhaiter plus vivement que moi. + +— Ce serait folie de prendre au sérieux des propos en l'air ; il n'y a +rien, il ne peut y avoir rien contre le baron, et ce que tu crois de la +suspicion est simplement de l'envie : envie chez ses amis parce qu'Anie +lui apporte une belle fortune ; envie chez nos amis, à nous, parce qu'il +apporte à Anie un beau nom. + +Il s'attendait à cette résistance et n'alla pas plus loin ; maintenant +que l'ouverture était faite, il pourrait revenir sur cette rupture, et +amener peu à peu l'esprit de sa femme à en admettre la possibilité, afin +que le jour où elle se produirait elle ne fût pas un coup de foudre. + +Avec Anie il procéda de la même façon, mais l'accueil qu'elle fit à ses +paroles entortillées ne ressembla en rien à celui de sa mère : + +— S'il y a dans ce mariage quelque chose qui t'inquiète, lui dit-elle, +le mieux est d'y renoncer tout de suite. + +— Tu n'en souffrirais pas, ma chérie ? + +— Pas du tout, je t'assure ; quand tu m'as fait part de la demande de M. +d'Arjuzanx, je t'ai répondu que je n'en étais ni charmée ni fâchée ; j'en +suis toujours au même point ; je crois t'avoir dit aussi, faisant mon +examen de conscience, que je ne trouvais en moi qu'une parfaite +indifférence à son égard ; bien que depuis ce jour-là nous nous soyons +rencontrés cinq fois, je n'ai point changé. Dans ces conditions, je +pense donc que, ce mariage ne t'offrant plus les avantages que tu y +trouvais, surtout une entière sécurité, le mieux est de le rompre avant +d'aller plus loin. + +— Tu ne le regretterais point ? + +— Comment pourrais-je le regretter, puisque je ne sais pas encore si je +l'accepterai ! + +— Alors ces entrevues de Biarritz n'ont rien produit ? + +— Elles auraient produit un ennui réel si elles n'avaient pas eu lieu au +bord de la mer, qui était une distraction, et si, d'autre part, elles +n'avaient pas été égayées par le capitaine. + +— Ah ! le capitaine. + +Cette exclamation fut prononcée d'un ton qui frappa Anie. + +— Que trouves-tu d'étonnant à ce que je dis là ? + +Il l'examinait ; pendant un certain temps il la regarda sans répondre. + +— Je me demande, dit-il, si tu n'accordes pas au capitaine des mérites +que tu refuses au baron. + +— Il n'y a aucune comparaison à faire entre eux. + +De nouveau il garda le silence, et elle fut toute surprise de voir que +les mains de son père tremblaient comme si elles étaient agitées par une +profonde émotion. + +— Qu'as-tu ? demanda-t-elle. + +Il ne répondit pas, et il se mit à marcher en long, en large, à pas +saccadés, la tête haute, les yeux brillants, les lèvres frémissantes. + +— Une idée ! dit-il tout à coup en s'arrêtant devant elle, une idée que +me suggère ta réflexion à propos du capitaine, et qui me fait te +demander de répondre franchement à la question que je vais te poser. + +— Elle est donc bien grave, cette question, qu'elle te met dans cet état +d'agitation ? + +— La plus grave qui puisse se présenter pour toi, pour moi. + +— Alors dis tout de suite. + +— Si le capitaine avait demandé ta main, ta réponse aurait elle été +celle que tu as faite au baron ? + +— Mais... papa. + +— Je t'en prie, je t'en supplie, ma chérie, sois franche avec ton père ; +tu ne sais pas quelles conséquences peut avoir la réponse que je +demande. + +— Mais je m'en doute bien un peu, à ton trouble. + +— Alors, parle, parle. + +— Eh bien, je reconnais, pour parler comme toi, que j'accorde au +capitaine des mérites que je ne vois pas dans le baron. + +— Et ces mérites auraient-ils été assez grands pour que, malgré son +manque de naissance ou plutôt malgré la tare de sa naissance, et aussi +malgré son manque de fortune, tu l'acceptes comme mari ? + +— Justement parce que, grâce à l'héritage de mon oncle, la fortune ne +compte pas pour moi, j'aurais aimé à choisir mon mari en dehors de +toute préoccupation d'argent ; ne pas le refuser parce qu'il aurait été +pauvre, ne pas l'accepter parce qu'il aurait été riche. + +— Et la naissance ? + +— Ça, c'est une autre affaire : il est certain que dans le monde le baron +d'Arjuzanx, dont les ancêtres occupaient des charges auprès du roi +Henri, fait une autre figure que le capitaine Valentin Sixte. + +— Tu l'aurais donc refusé pour cette tare ? + +— Je ne dis pas ça : J'aurais regretté que le capitaine n'eût pas le nom +du baron ; mais je regrette encore bien plus à tous les autres points de +vue que le baron ne soit pas le capitaine. + +— Ah ! ma chère enfant ! + +— Tu voulais de la franchise. + +— Ma chère petite Anie, ma fille, mon enfant bien-aimée, ma chérie. + +Il l'avait prise dans ses bras et il l'embrassait. + +— Le capitaine m'a demandée ? dit-elle. + +— Non. + +— Ah ! + +— Mais cela ne fait rien. + +— Cela fait tout au contraire. Comment peux-tu me poser de pareilles +questions ! Je ne t'ai répondu que parce que je croyais à cette demande. + +Elle se dégagea des bras de son père et alla à la fenêtre pour cacher sa +confusion. + +Doucement il vint à elle, et, lui mettant la main sur l'épaule avec +tendresse : + +— Ne me suppose pas des intentions qui sont loin de ma pensée, dit-il ; +rien, je t'assure, ne peut m'être plus doux que ce que tu viens de +m'apprendre, rien, rien. + +En effet ; plus d'une fois il avait vaguement entrevu un mariage entre +Anie et Sixte comme la fin des angoisses au milieu desquelles il se +débattait désespérément. Tout, de cette façon, était tranché pour le +mieux : Anie ne perdait pas la fortune de son oncle, et, de son côté, +Sixte héritait de son père ; ainsi se conciliaient les droits de chacun ; +pas de luttes, pas de sacrifices ni d'un côté ni de l'autre ; plus de +doutes sur la validité du testament, pas plus que sur la filiation du +capitaine : ce n'était ni comme fils, ni comme légataire qu'il jouissait +de la fortune de Gaston, mais comme mari d'Anie ; et, de son côté, ce +n'était pas en qualité de nièce qu'elle gardait cette jouissance, mais +comme femme du capitaine. + +S'il ne s'était pas arrêté à cette idée lorsqu'elle avait traversé son +esprit, s'il n'avait même pas voulu l'examiner lorsqu'elle lui revenait +malgré ses efforts pour la chasser, c'est qu'il la considérait comme un +misérable calcul, et la spéculation honteuse d'une conscience aux abois ; +n'était-ce pas vendre sa fille ? et de sa vie, de son bonheur, payer leur +repos à tous et la fortune ? Mais, du moment que spontanément, et sans +que ce fût un sacrifice pour elle, Anie préférait le capitaine au baron, +la situation se retournait ; à marier Anie et le capitaine il n'y avait +plus ni calcul ni spéculation, on ne la vendait plus et, en même temps +qu'on tranchait l'inextricable difficulté du testament, en même temps +qu'on faisait un juste partage de la succession de Gaston entre ceux +qui, à des titres divers, avaient des droits pour la recueillir, on +assurait le bonheur de ceux qu'on mariait. Quel meilleur mari pouvait-on +souhaiter pour Anie que ce beau garçon intelligent, franc, loyal, que +cet officier distingué devant qui s'ouvrait le plus brillant avenir ? +Quelle femme pouvait-il trouver qui fût comparable à Anie ? De là son +élan de joie quand il avait entendu Anie venir au-devant du désir qu'il +n'avait même pas osé former. + +— Tu m'as parlé franchement, reprit-il, parce que le capitaine te plaît, +et aussi parce que tu sais que, de ton côté, tu plais au capitaine. + +— Mais je ne sais rien du tout ! s'écria-t-elle en se retournant vers son +père. + +— Tu ne le sais pas, j'en suis certain ; il ne te l'a pas dit, je le +crois ; mais cela n'empêche pas que tu n'en sois sûre ; une jeune fille ne +se trompe pas là-dessus ; c'est là l'essentiel ; le reste est de peu +d'importance. + +— Que veux-tu donc ? + +— Que tu épouses le capitaine, puisqu'il te plaît. + +— Mais ce ne sont pas les jeunes filles qui épousent, on les épouse. + +— Si le baron ne te plaît pas, et si au contraire le capitaine te plaît, +il y a d'autre part tant d'avantage à ce que ton mariage avec le +capitaine se fasse, que nous devons nous unir pour qu'il réussisse. + +— Mais je ne peux pas lui demander de m'épouser. + +— Il ne s'agit pas de cela. Ce qu'il faut avant tout, c'est que tu +refuses M. d'Arjuzanx. + +— C'est facile et j'y suis toute disposée. Je n'ai accepté ces entrevues +que pour t'obéir. Tu veux maintenant que nous les supprimions, je +t'obéis encore bien plus volontiers. Quoi qu'il arrive, je ne +regretterai point M. d'Arjuzanx. Je n'ai pour lui ni antipathie ni +répulsion ; il m'est indifférent, voilà tout ; et ce n'est vraiment pas +assez pour l'épouser : ami, oui ; mari, non. De son côté, ce que tu +désires est donc fait. Seulement, je serais curieuse de savoir pourquoi +tu le voulais pour gendre il y a un mois, et pourquoi tu ne le veux plus +aujourd'hui. + +Il resta un moment assez embarrassé. + +— N'était-il pas alors ce qu'il est encore ? et du côté du capitaine +as-tu appris des choses qui te le montrent sous un jour plus favorable ? + +Il avait eu le temps de se remettre : + +— J'ai à plusieurs reprises entendu parler de M. d'Arjuzanx d'une façon +qui ne m'a pas plu. + +— Que disait-on ? + +— Rien de précis ; mais c'est justement le vague de ces propos qui fait +mon inquiétude. Quant au capitaine, j'ai au contraire appris à le +connaître sous un jour qui a singulièrement augmenté ma sympathie pour +lui et l'a transformée en une estime sérieuse. + +— Comment cela ? demanda-t-elle avec une vivacité caractéristique. + +— En lisant ses lettres à Gaston ? Cette correspondance, qui commence +quand le jeune garçon entre au collège de Pau et se continue sans +interruption jusqu'à ces derniers temps, a été conservée par ton oncle, +on l'a trouvée à l'inventaire et je viens de la lire. C'est une +confession, ou plutôt, car elle ne contient l'aveu d'aucune faute, un +journal qui embrasse toute sa jeunesse. Quels renseignements vaudraient +ceux qu'il donne lui-même dans ces lettres où on le suit pas à pas, où +l'on voit se former l'homme qu'il est devenu, et un homme de cœur, de +caractère, droit, loyal, que la tare d'une naissance malheureuse n'a +point aigri, mais qu'elle a au contraire trempé ; enfin, le type du mari +qu'un père qui connaît la vie choisirait entre tous pour sa fille. + +Pendant qu'il parlait, elle souriait sans avoir conscience de l'aveu que +son visage épanoui trahissait : + +— Alors, ces lettres... dit-elle machinalement pour dire quelque chose +et pour le plaisir de parler de lui. + +— Ces lettres sont un panégyrique d'autant plus intéressant qu'il est +écrit au jour le jour. Sais-tu quelles étaient mes pensées en les +lisant ? + +— Dis. + +— Je me demandais comment ton oncle n'avait pas eu le désir de te le +donner pour mari, ce qui conciliait tout : son affection pour ce jeune +homme et ses devoirs envers nous. + +— Il n'a pas exprimé ce désir. + +— Cela est vrai ; mais ce qu'il n'a pas fait, pour une raison que nous +ignorons, simplement peut être parce que la mort l'a surpris, je puis +le faire. Si ton oncle avait des devoirs envers nous, envers moi, envers +toi, je me considère comme en ayant envers le capitaine qui a +certainement des droits à la fortune dont nous héritons... quand ce ne +serait que ceux que donne l'affection partagée : un mariage entre vous +règle tous ces devoirs comme tous ces droits, et, de plus, il assure ton +bonheur. Tu comprends pourquoi j'ai été si heureux quand je t'ai entendu +manifester avec franchise tes sentiments ? + +— Et maintenant ? + +— Quoi, maintenant ? + +— J'entends, que veux-tu faire ? + +— Aller trouver Rébénacq qui est l'ami et le conseil du capitaine. + +— Mais M. Rébénacq ne peut pas offrir ma main à M. Sixte. + +— Assurément ; mais Rébénacq peut lui faire comprendre quels sont mes +sentiments à son égard, et adroitement, discrètement, lui laisser +entendre que, s'il voulait devenir le mari d'une belle jeune fille qu'il +connaît et qu'il a pu apprécier, il n'aurait qu'à plaire à cette belle +fille et se faire aimer d'elle pour que la famille l'accueillît, malgré +son manque de fortune, à bras ouverts. Il n'y a point là d'offre, dont +je ne veux pas plus que toi, mais une ouverture comme en doivent faire +ceux qui sont riches à ceux qui ne le sont pas. Y a-t-il là-dedans +quelque chose qui ne te convienne pas ? + +Au lieu de répondre, elle interrogea : + +— Et M. d'Arjuzanx ? + +— Je lui écrirai que nos projets ne peuvent pas avoir les suites que +nous espérions. + +— Que vous espériez, lui et toi ? + +— Dame ! + +— N'es-tu pour rien dans cette rupture ? + +— J'arrangerai les choses de façon à porter ma part de responsabilité. + +— Fais-la légère pour toi, plus grosse pour moi, ce ne sera que justice. +Mais ce que je voudrais encore, ce serait qu'au lieu d'aller trouver M. +Rébénacq et d'écrire ensuite à M. d'Arjuzanx, tu commences par cette +lettre. Je connais assez M. Sixte pour être certaine qu'il ne +consentirait pas à entrer en rivalité avec un ami. S'il est sensible à +l'ouverture de M. Rébénacq, ce ne sera certainement que quand il aura la +preuve que cet ami a été refusé. + +— Tu as raison ; j'écris tout de suite au baron et demain seulement +j'irai voir Rébénacq. + +— Et maman ! tu es d'accord avec elle ? + +— Je compte sur toi. + +— Tu sais qu'elle trouve toutes les qualités à M. d'Arjuzanx : la +naissance, la distinction, la beauté, et bien d'autres choses encore, +sans parler de sa fortune qui ne peut pas être comparée à celle de M. +Sixte. + +— Ta mère ne veut que ton bonheur ; quand elle sera convaincue que tu +n'aimeras jamais M. d'Arjuzanx, elle cédera. + +— Enfin, je ferai ce que tu veux, mais si nous partageons les +responsabilités, partageons aussi les difficultés : que j'amène maman à +accepter ta rupture d'un mariage qu'elle souhaite si ardemment, toi, de +ton côté, amène-la à accepter celui que tu désires. + +— Et toi, ne le désires-tu pas aussi ? + +Elle vint à son père, les yeux baissés, marchant avec componction. + +— Une fille soumise n'a d'autre volonté que celle de son papa. + + + + +XII + + +Pendant que Barincq préparait le brouillon de sa lettre au baron, Anie +annonçait à sa mère que, décidément, et après un sérieux examen de +conscience, elle ne pouvait pas se résigner à accepter M. d'Arjuzanx +pour mari. + +Aux premiers mots ce fut de l'étonnement chez madame Barincq, puis de la +stupéfaction, puis de la colère et de l'indignation qui s'exaspérèrent +en une crise de larmes. + +Elle était la plus malheureuse des femmes ; rien de ce qu'elle désirait +ne comptait. + +Ne sachant à qui s'en prendre, elle tourna sa colère contre son mari. + +— C'est ton père avec ses sottes histoires, ses propos vagues, ses +inquiétudes sans causes, qui a changé tes sentiments pour M. d'Arjuzanx. + +Anie défendit son père en répondant que précisément ses sentiments +n'avaient pas changé : tels ils étaient le jour où on lui avait parlé de +ce mariage, tels ils étaient encore. M. d'Arjuzanx lui était +indifférent, et elle n'accepterait jamais de devenir la femme d'un homme +qu'elle n'aimerait pas ; elle n'aimait pas M. d'Arjuzanx, elle ne +l'aimerait jamais, elle avait interrogé son cœur, non pas une fois, +mais vingt, mais cent, la réponse avait toujours été la même ; et, +puisque ce mariage ne se ferait pas, il convenait de rompre des +relations qui n'avaient que trop duré et qui, en se prolongeant, +deviendraient compromettantes. Pour ne pas vouloir du baron, elle ne +renonçait pas au mariage : il ne fallait donc pas que plus tard on +cherchât à savoir ce qui s'était passé entre M. d'Arjuzanx et elle, et +pourquoi ils ne s'étaient pas mariés. + +De tous les arguments qu'employa Anie, celui-là fut celui qui porta le +plus juste et le plus fort ; pendant trop longtemps madame Barincq avait +vécu dans l'avenir pour que les sécurités du présent lui eussent fait +perdre l'habitude de l'escompter : pour rompre avec le baron, Anie ne +rompait pas avec le mariage, et il était très possible, il était même +probable, il était vraisemblable qu'elle en ferait un beaucoup plus beau +que celui auquel elle renonçait : pourquoi le baron ne serait-il pas +remplacé par un prince, le gentillâtre par un homme dans une grande +situation ? + +Alors elle se calma, et si bien, qu'elle voulut donner elle-même le +texte de la lettre à écrire au baron ; ce qu'il fallait, c'était éviter +de présenter des explications difficiles, et se contenter de dire avec +politesse que, leur fille n'étant pas décidée à se marier encore, il +convenait d'interrompre des entrevues qui pouvaient avoir des +inconvénients. + +Anie et son père se regardèrent, se demandant s'ils devaient profiter de +cette ouverture, mais ni l'un ni l'autre n'osa commencer ; c'était un si +heureux résultat d'avoir obtenu l'abandon du baron qu'ils jugèrent plus +sage de s'en tenir là ; plus tard on agirait pour faire accepter le +capitaine ; à la vérité tous deux sentaient qu'il eût mieux valu donner +un autre motif de rupture que celui que madame Barincq proposait, et ne +pas l'appuyer sur la volonté d'Anie de ne pas se marier encore ; mais +cela n'était possible qu'en entrant dans des explications devant +lesquelles le père et la fille reculèrent. + +Quand la lettre fut écrite, madame Barincq la relut deux fois, puis, +avant de l'enfermer dans son enveloppe, elle la balança plusieurs fois +entre ses doigts : + +— Tu veux qu'elle parte ? dit-elle en regardant sa fille. + +— Mais certainement. + +— Que ta volonté s'accomplisse, et fasse le ciel que ce soit pour ton +bonheur ! Qui sait si celui qui remplacera M. d'Arjuzanx le vaudra ! + +Mais cette parole n'émut ni la fille ni le père ; ils savaient, eux, +combien celui qui devait remplacer le baron valait mieux que celui-ci. + +Le lendemain matin, à l'ouverture de l'étude, Barincq entrait dans le +cabinet de Rébénacq. Quand le notaire entendit parler de rupture avec le +baron, il ne montra aucune surprise. + +— Dois-je t'avouer que je m'y attendais ? dit-il. + +— Et pourquoi t'y attendais-tu ? + +— Parce que M. d'Arjuzanx n'est pas du tout le mari qui convient à ta +fille. + +— Et tu ne me l'as pas dit ? + +— Tu devais t'en apercevoir tout seul ; cela valait mieux. + +— M'apercevoir de quoi ? + +— De ce que tout le monde disait. + +— Mais que disait tout le monde ? Vingt fois j'ai voulu aller au fond de +certaines paroles énigmatiques ou de silences étranges, on ne m'a jamais +répondu. Maintenant que ce mariage est rompu, ne parleras-tu pas +franchement ? + +— On s'étonnait que tu consentisses à donner une jolie fille comme +mademoiselle Anie, discrète, délicate de sentiments, distinguée +d'esprit, à un homme comme le baron, qui n'est pas précisément doué de +qualités semblables. + +— Que lui reproche-t-on ? + +— Un homme qui va en vélocipède à Paris, qui paraît en maillot dans les +baraques, qui vit en intimité avec un lutteur. + +— Ah ! + +— On ne parlait que de ça à Bayonne et à Orthez. + +— On est sévère à Bayonne et à Orthez. + +— Tu plaisantes en Parisien sceptique ; mais, si ridicules que te +paraissent les préjugés provinciaux, crois-tu qu'un homme qui n'a pas +d'autres occupations et d'autres plaisirs que de briller dans les luttes +du cirque ou du sport soit précisément le mari qui convienne à une fille +intelligente comme la tienne ? Quels points de contact vois-tu entre eux ? +Sois certain que la province n'est pas si bête que Paris l'imagine. + +— Sans doute tu as raison, puisque ma fille n'a pas voulu de M. +d'Arjuzanx. + +— J'estime qu'elle a été sage, et j'ajoute que de sa part je n'en suis +pas étonné. + +— Il est vrai qu'elle demande chez son mari d'autres qualités que celles +que M. d'Arjuzanx pouvait lui offrir ; seulement le mari chez qui nous +rencontrerions ces qualités n'est pas facile à trouver. + +Il y eut un moment de silence ; tout à coup le notaire, prenant son +menton dans sa main, dit, comme s'il se parlait à lui-même : + +— Ça dépend. + +— De quoi ça dépend-il ? + +— Des qualités exigées. + +— Simplement morales et intellectuelles ; physiques aussi, il est vrai, +car il faut que ce mari plaise à Anie. + +— Évidemment. Ainsi la fortune n'entre pour rien dans vos exigences... +ni la naissance ? + +— Pour rien. + +— Et la position sociale ? + +— C'est une autre affaire. + +— Ainsi tu accepterais pour gendre un homme doué de tous les avantages +corporels et ayant devant lui le plus bel avenir, mais sans fortune et +sans naissance ? + +— Tu as quelqu'un en vue ? + +Ils se regardèrent assez longuement sans parler, franchement, les yeux +dans les yeux. + +— Oui, dit enfin le notaire. + +— Qui ? + +— Note que je ne suis chargé d'aucune ouverture, et que je parle +simplement en camarade, en ami, de toi d'abord, et aussi de ta fille +pour qui j'ai une vive sympathie. + +— Parle donc. + +— Tu ne m'en voudras pas ? + +— Le nom. + +— Sixte. + +C'était assez timidement que le notaire avait prononcé ce nom en +regardant avec une inquiétude manifeste son ancien camarade, ce fut +franchement que celui-ci lui tendit la main : + +— Je venais pour te parler de lui. + +— Et moi je t'en aurais parlé depuis longtemps, si je ne t'avais cru +engagé avec M. d'Arjuzanx. + +— Nous sommes à l'égard du capitaine dans une situation délicate, car +nous lui avons enlevé une fortune qu'il devait considérer comme sienne. + +— Il serait à peu près dans la même situation envers vous, si le +testament de Gaston n'avait pas été détruit. + +— De sorte qu'on peut dire que cette fortune nous a appartenu à l'un et +à l'autre ; une alliance entre nous remettrait tout en état. + +— Veux-tu me permettre de te dire que je me suis demandé plus d'une fois +comment cette idée ne t'était pas venue ? il est vrai que tu ne +connaissais pas Sixte comme moi et ne savais pas ce qu'il vaut. + +— Je viens de l'apprendre en lisant ses lettres à Gaston trouvées à +l'inventaire, et elles m'ont inspiré pour lui une véritable estime. + +— N'est-ce pas que c'est un brave garçon ? + +— J'ai lu aussi les lettres de sa mère et je me suis demandé comment il +pouvait être le fils de cette coquine. + +— S'il est le fils de Gaston, comme on peut le croire, cette paternité +explique tout. + +— C'est ce que je me suis dit, et tout cela : caractère de l'homme, +filiation, fortune, fait que j'ai pensé à un mariage, et que cette idée +ayant pris corps, j'ai voulu te la soumettre pour te demander conseil +d'abord, puis, plus tard, ton concours s'il y a lieu. Car, si je suis +disposé à l'accepter pour gendre, je ne sais pas si lui est disposé à se +marier ; et, le fût-il, je ne peux pas lui offrir ma fille. + +— Mon amitié pour toi et pour Sixte t'assure à l'avance que je vous suis +entièrement dévoué à l'un comme à l'autre, et franchement je ne crois +pas, eu égard à vos situations respectives, que tu pouvais t'adresser à +un meilleur intermédiaire. A ta question : Sixte est-il disposé à se +marier ? je puis répondre tout de suite par l'affirmative, il se mariera +quand il trouvera la femme qu'il désire ; et si, jusqu'à ce moment, il +est resté garçon, c'est que cette femme ne s'est pas rencontrée. Les +occasions ne lui ont cependant pas manqué, ce qui ne doit pas te +surprendre, beau garçon, officier brillant, héritier présumé de Gaston, +il avait tout pour faire un gendre et un mari désirables. Il est vrai +que maintenant l'héritage s'est envolé, mais pour cela il n'est pas +devenu une non-valeur. Ainsi, à l'heure présente, on lui propose deux +partis. + +— Ah ! + +— Il n'est disposé à accepter ni l'un ni l'autre, et maintenant, +certainement, il ne balancera pas entre mademoiselle Anie et celles +qu'on lui propose. + +— Certainement ? + +— Cela ne fait pas de doute, et tu vas en juger. L'une de ces jeunes +filles est l'aînée des demoiselles Harraca ; et, quelle que soit la +déférence de Sixte pour son général, quel que soit son dévouement, son +respect pour son chef qu'il aime, ils n'iront pas jusqu'à faire de lui +le mari d'une femme sans le sou, médiocrement agréable, flanquée d'une +mère impossible et de quatre sœurs qui seront probablement à sa charge +un jour ; ce serait un suicide. Réalisable peut-être quand Sixte était +l'héritier probable de Gaston, cette idée est devenue de la folie toute +pure du jour où l'inventaire a prouvé que le testament sur lequel on +était en droit de compter n'existait pas, et, pour que la famille +Harraca ne l'ait pas abandonnée, il faut que les services que Sixte rend +au général soient tels qu'on le croie capable de tous les sacrifices. Ce +que je vais te dire, je ne le tiens pas de Sixte, qui est discret, mais +de la femme du chef d'état-major du général, notre cousine, en bonne +position pour savoir ce qui se passe dans la famille Harraca. Malgré ses +apparences de solidité, le pauvre général est perdu de rhumatismes et +bronchiteux au point de tousser dix mois par an. Si cela était connu, +bien qu'il n'ait que soixante-deux ans, on le remiserait ; alors, que +deviendrait-on avec cinq filles à marier ? Tout le souci de la famille +est donc de cacher la vérité, et s'il ne peut pas devenir commandant de +corps d'armée, d'arriver au moins à soixante-cinq ans. Pour cela tous +les moyens sont bons, et les artifices qu'on emploie seraient comiques +s'ils n'étaient navrants. Sixte, en bon garçon qu'il est, s'associe à +cette campagne, et si aux dernières grandes manœuvres où le général n'a +été qu'un invalide la face a été sauvée, c'est à lui qu'on le doit. Il a +accompli de véritables miracles dont un fait entre cent te donnera +l'idée : il a appris à imiter l'écriture du général, et quand celui-ci +doit écrire une lettre de sa propre main tordue par les douleurs, c'est +celle de Sixte qui la remplace. + +— Le brave garçon ! + +— Tu comprends donc combien on serait heureux de faire un gendre de ce +brave garçon ; mais, si brave qu'il soit, il ne peut pas se mettre au cou +la corde de l'officier pauvre. Donc il n'épousera pas mademoiselle +Harraca, pas plus que mademoiselle Libourg, l'autre jeune fille qu'on +lui propose. Celle-là appartient au genre riche, et c'est pour sa +richesse gagnée par deux faillites de son père que Sixte ne veut pas +d'elle, de sorte qu'elle va être obligée de se rabattre sur un petit +nobliau du Rustan qui a pour tout mérite de porter les corps saints et +les reliques dans les processions de Saint-Cernin, d'être brancardier à +Lourdes, et d'avoir un long nez qui justifie, si l'on veut, sa +prétention de descendre d'une bâtarde de Louis XV. + +— Je comprends qu'elle lui préfère le capitaine. + +— Et tu dois comprendre aussi qu'à elle et à mademoiselle Harraca Sixte +préfère ta fille ; au reste tu seras fixé bientôt là-dessus, j'irai +demain à Bayonne. + + + + +XIII + + +Quand, après plus d'un quart d'heure d'explications entortillées, Sixte +comprit où tendaient les discours du notaire, il commença par se +retrancher derrière la réponse qu'avait prévue Anie : + +— Mais je ne peux pas entrer en rivalité avec d'Arjuzanx qui est mon +ami. + +— Avez-vous d'autres objections à opposer à ce que je viens de vous +dire ? + +— Aucune. + +— Mademoiselle Anie vous plaît-elle ? + +— Je la trouve charmante, à tous les points de vue. + +— Alors ne vous embarrassez pas de scrupules qui n'ont pas de raison +d'être : vous n'entrez pas en rivalité avec M. d'Arjuzanx que +mademoiselle Anie refuse. + +— Ah ! elle refuse ! Elle refuse d'épouser d'Arjuzanx ? Comment ? +Pourquoi ? + +Cela fut dit avec une vivacité qui frappa le notaire ; évidemment ce +sujet ne laissait pas Sixte indifférent. + +— Je n'ai pas reçu les confidences de la jeune fille, qui ignore ma +démarche auprès de vous, cela va sans dire. Je ne peux donc pas vous +répondre catégoriquement. Mais de celles du père, il résulte que M. +d'Arjuzanx ne plaît pas, soit pour une raison, soit pour une autre ; et, +cela étant, la famille trouve convenable de ne pas prolonger des +relations que le monde pourrait mal interpréter. D'ailleurs ces +relations ne sont établies que sous condition suspensive, comme nous +disons, nous autres gens de loi. Quand le baron a fait part à mon ami +Barincq de son désir d'épouser mademoiselle Anie, celle-ci a répondu +qu'à ce moment M. d'Arjuzanx lui était indifférent, et que, si on +voulait d'elle un engagement immédiat, elle ne pouvait pas le prendre, +puisqu'elle ne connaissait pas celui qu'on lui proposait ; mais que, +pour ne pas contrarier ses parents touchés par les avantages de cette +alliance, elle était disposée à se rencontrer avec M. d'Arjuzanx comme +celui-ci le désirait ; si, en apprenant à le connaître, ses sentiments +changeaient, elle accepterait ce mariage, sinon elle le refuserait. Il +paraît que ses sentiments n'ont pas changé. Cette situation n'est-elle +pas parfaitement nette ! + +— Il est vrai. + +— Maintenant, pourquoi M. d'Arjuzanx ne s'est-il pas fait aimer ? Je n'en +sais rien. Vous qui êtes son camarade, vous pouvez mieux que moi +répondre à cette question. + +— Sait-on pourquoi l'on aime ? Précisément parce je suis le camarade de +M. d'Arjuzanx, je trouve qu'il a tout pour être aimé. + +— Alors, comme il ne l'a point été, il en résulterait que la jeune fille +ne pouvait pas être sensible à sa recherche. Pourquoi ? C'est encore une +question à laquelle je ne me charge pas de répondre. Moi, bonhomme de +notaire, je ne dois m'en tenir qu'aux faits. Or, ceux qui m'amènent près +de vous se résument en trois points : 1° Barincq a pour vous autant de +sympathie que d'estime ; 2° il ne tient pas à la fortune de son gendre ; +3° il se considère comme le continuateur de son aîné, et en cette +qualité il croit que c'est un devoir pour lui d'exécuter les engagements +ou les intentions de Gaston. Cela dit et sans insister d'avantage, ce +qui ne serait pas dans mon rôle, je vous laisse à vos réflexions. +Lorsqu'elles seront mûres, vous m'écrirez ou vous viendrez déjeuner à +Ourteau, ce qui sera mieux, parce que, si vous avez des observations à +présenter, j'y répondrai de vive voix ; j'étais l'ami et le conseil de +Gaston, je suis l'ami et le conseil de Barincq, j'ai pour vous une +amitié véritable : si vous jugez qu'en cette circonstance mes avis +peuvent vous être utiles, je les mets à votre disposition. + +Là-dessus Rébénacq se leva et partit. Pour une première négociation +c'était assez. Tout bonhomme de notaire qu'il fût, il savait +parfaitement qu'en posant la question à propos de l'insensibilité +d'Anie, il avait planté dans le cœur de Sixte un point d'interrogation +qui allait faire travailler son esprit, et que le mieux était de laisser +ce travail se faire sans témoin. Il ne pouvait y avoir qu'une réponse à +cette question ainsi formulée. — Son cœur était gardé. — De là à chercher +par qui, il n'y avait qu'un pas à franchir, et ce n'était pas un +brillant officier de dragons qui devait hésiter. + +En effet, la surexcitation sur laquelle le notaire comptait se produisit +chez Sixte, et, quand il fut seul, il ne put pas ne pas s'avouer qu'il +se trouvait dans un état de trouble violent assez difficile à définir, +délicieux et douloureux à la fois. + +— Hé quoi ! cette belle fille ! Est-ce possible ! Pourquoi pas après +tout ? + +Pourquoi n'aurait-il pas produit sur elle l'impression qu'elle avait +faite sur lui le jour où, pour la première fois, ils s'étaient trouvés +en présence sur la grève de la Grande-Plage ? Tandis qu'il était arrêté +dans son vol par d'Arjuzanx, qui s'accrochait à lui, elle, de son côté, +était libre, libre de rêver, et même d'arranger dès cette heure sa +destinée. Était-ce dans sa position de pauvre diable, avec une naissance +qui était une tare, sans famille, sans relations, sans appuis dans le +monde, qu'il pouvait avoir l'espérance de lutter contre un rival comme +d'Arjuzanx ! Ce serait plus que de la folie, de la bêtise ! Pas pour les +officiers de son espèce, les belles filles riches ! Qu'aurait-il à lui +offrir ? La vie lui avait été assez cruelle pour lui apprendre ce qu'il +pouvait, c'est-à-dire moins que rien. Il n'avait donc qu'à s'effacer, à +laisser le premier rôle à d'Arjuzanx et à prendre celui de confident, ce +qu'il avait fait. Ainsi, il avait vu grandir l'amour de son rival, et en +avait suivi le développement, les enthousiasmes comme les inquiétudes et +les craintes, se tenant à son plan, affectueux avec Anie, mais rien de +plus, et même lorsqu'il s'observait, réservé. + +Mais pourquoi Anie, qui n'était pas retenue par les même raisons, +n'aurait-elle pas écouté les seules impulsions de son cœur ? Sa fortune +la laissait maîtresse de faire ce qu'elle voulait, d'aimer qui lui +plaisait, et la douce autorité qu'elle exerçait sur son père et sa mère +l'assurait à l'avance qu'elle ne serait jamais violentée dans son choix. + +Quand ces hypothèses s'étaient parfois présentées à son esprit, après +quelques heures passées avec Anie, il les avait toujours repoussées, se +fâchant contre lui-même de ce qu'il appelait son infatuation ; mais, +maintenant, elles n'étaient plus rêveries en l'air, et reposaient sur +deux faits matériels : la rupture avec d'Arjuzanx et la démarche du +notaire. Sans doute, Rébénacq était sincère en disant qu'il n'avait pas +reçu les confidences de la jeune fille, et que celle-ci ignorait sa +démarche ; mais il n'en était pas moins certain que cette démarche se +faisait avec l'autorisation du père, qui vraisemblablement, ne l'aurait +pas permise s'il n'avait su qu'il ne serait pas désavoué par sa fille. +Et la sympathie, l'estime du père, c'était un fait aussi. De même, il y +en avait encore un autre qui n'était pas de moindre importance : le désir +de continuer le frère aîné en exécutant, dans une certaine mesure, les +intentions de celui-ci. + +Et, par sa chambre, il tournait à pas précipités, s'arrêtant tout à +coup, reprenant aussitôt sa marche, répétant machinalement à mi-voix des +mots entrecoupés : + +— Se marier... cette belle fille... se marier... se marier. + +C'était celui-là qui revenait le plus souvent, comme le refrain de la +chanson que chantait son cœur. + +Quelle envolée pour lui ! Quel changement de destinée ! + +Au temps où il se savait l'héritier de Gaston, il s'était arrangé un +avenir avec un intérieur, une famille, tout ce qui avait si +douloureusement manqué à sa jeunesse, et, s'il n'avait pas dès ce moment +réalisé ses rêves, c'est que Gaston ne l'avait pas voulu, se réservant +de trouver lui-même la femme qu'il voulait lui donner, et qui devait +réunir un tel ensemble de qualités qu'on ne pouvait la prendre au +hasard : il fallait chercher, attendre. Mais, en attendant, la mort était +venue, et le testament qu'il connaissait dans ses dispositions +principales ne s'était pas retrouvé : de la fortune certaine qui +permettait tous les espoirs et toutes les ambitions, il était tombé à la +misère. Si violente qu'eût été la chute, il n'était cependant pas resté +écrasé. A la vérité, il avait eu un moment de protestation suivi d'une +période de révolte et d'amères récriminations : qu'avait-il fait pour +mériter une si rude destinée ? Mais il n'était pas homme à se courber +sous la main qui le frappait, et à s'aigrir dans le désespoir. Il ne +pouvait être que soldat, c'était déjà beaucoup qu'il pût l'être, et tout +de suite, abandonnant l'appartement confortable que la pension que lui +servait M. de Saint-Christeau lui permettait d'occuper, il avait loué +une chambre modeste, la meublant simplement des meubles qu'il +conservait, et réglé les dépenses de cette nouvelle existence sur sa +solde de capitaine. Et cela s'était fait dignement, sans plainte comme +sans honte, sinon sans regret ; il aurait la vie de l'officier pauvre, et +encore serait-elle moins misérable que celle de plusieurs de ses +camarades, puisqu'il n'avait pas de dettes et n'en ferait jamais. + +Et voilà que tout à coup, d'un mot, le notaire lui rouvrait les portes +de la vie heureuse : cette belle fille qu'il avait dû s'habituer à +regarder et à traiter comme la femme d'un autre pouvait être la sienne. + +— Ah ! vraiment ! ah vraiment ! + +Et il riait en arpentant sa chambre, dont le parquet craquait sous ses +coups de talon triomphants. + +Réfléchir ? Ah ! bien oui. Ce n'était pas à ses réflexions que le notaire +l'avait laissé, c'était à la joie. + +Cependant, quand le premier trouble commença à se calmer un peu, la +pensée de d'Arjuzanx se présenta à son esprit, sinon inquiétante, au +moins gênante. D'Arjuzanx eût été un indifférent ou un inconnu, qu'il +n'eût pas eu à s'en préoccuper ; c'eût été un simple prétendant refusé, +comme il devait y en avoir déjà quelques-uns de par le monde, dont il +n'avait pas à prendre souci. Mais avec d'Arjuzanx il n'en était pas +ainsi : ils étaient camarades, amis, il avait été son confident, et cette +qualité lui créait une situation toute particulière qui devait être +franche et nette, de façon à ne permettre plus tard ni fausses +interprétations, ni accusations, ni récriminations. + +Pour cela il convenait donc qu'il y eût une explication entre eux qui +précisât bien qu'il ne se posait point en rival : s'il prétendait à la +main d'Anie, c'est qu'elle était libre ; s'il passait au premier rang, +après s'être si longtemps effacé, c'est que ce premier rang n'était plus +occupé. Il connaissait trop d'Arjuzanx pour imaginer que cette +communication serait accueillie d'un front serein, mais il croyait le +connaître trop bien aussi pour admettre qu'elle pût provoquer une +rupture ou une querelle entre eux : il y aurait mécontentement, vexation, +blessure d'amour-propre, mais ce serait tout ; plus tard d'Arjuzanx +serait le premier à se dire que cette démarche était d'une entière +loyauté et qu'il n'avait qu'à se soumettre à la force des choses. + +Aussitôt il lui écrivit pour le prévenir que le surlendemain il irait à +Seignos afin d'avoir avec lui un entretien sur un sujet important, le +priant, au cas où ce rendez-vous indiqué ne lui conviendrait pas, de +l'en avertir par un mot, et de lui en donner un autre. + +Le lendemain, aucune réponse n'étant arrivée, Sixte prit le train pour +Seignos, un peu surpris que d'Arjuzanx ne lui eût pas écrit qu'il +l'attendait, mais ne doutant pas cependant de le rencontrer ; aussi ne +fut-il pas peu étonné quand un jardinier, qu'il rencontra, répondit à sa +question « que M. le baron n'était pas au château. » + +— Où est-il ? + +— Je n'en sais rien ; mais M. Toulourenc vous le dira mieux que moi. + +En effet, Toulourenc, l'ancien lutteur que le baron avait recueilli, un +peu pour travailler avec lui, et beaucoup par charité, faisait, en +quelque sorte, fonction de majordome au château, et en cette qualité +devait savoir ce que les gens de service ignoraient. + +L'absence du baron ne fut pas le seul sujet d'étonnement du capitaine ; +comme il se dirigeait vers le château, il n'aperçut aucun des nombreux +ouvriers qui, en ces derniers temps, travaillaient aux jardins et au +château lui-même, pour que le vieux domaine, abandonné depuis si +longtemps, fût digne de recevoir Anie lorsqu'elle viendrait l'habiter. +Comme ces travaux considérables s'appliquaient à tout : aux pelouses +qu'il fallait retourner et vallonner ; aux toits qu'il fallait refaire ; à +la façade qu'il fallait ravaler ; aux volets et aux fenêtres qu'il +fallait repeindre, et à tout l'intérieur qui était entièrement à +reprendre du haut en bas, on les poussait aussi activement que possible +sans temps perdu, sans respect du dimanche ou des lendemains de paie. +Cependant, ce jour-là, tous les chantiers étaient déserts aussi bien +dans les jardins qu'aux environs de la maison ; pas un ouvrier ; partout +l'image du travail brusquement interrompu : les brouettes sur les +pelouses ; les échelles sur les toits ; contre les façades les +échafaudages ; au pied des constructions les pierres, le sable, le +mortier gâché tout prêt à être employé et resté là. + +Le même abandon se retrouvait à l'intérieur et le haut vestibule aux +voûtes sonores était plein des copeaux et des papillotes des menuisiers, +mêlés aux baquets, aux bidons et aux échelles des peintres. + +Il fallut un certain temps avant qu'une servante répondît au coup de +sonnette de Sixte : elle dit comme le jardinier que M. le baron n'était +pas au château. + +— Et M. Toulourenc ? + +— Ah ! voilà. M. Toulourenc est en train de fricasser une fressure +d'agneau ; et quand il fait la cuisine, il ne peut pas se déranger. + +— Eh bien, dit le capitaine, je vais l'aller trouver dans sa cuisine. + +— Si monsieur veut. + +Devant un fourneau au charbon de bois qui jetait de pétillantes +étincelles dans la vaste cuisine, Toulourenc, ses larges reins d'hercule +ceints d'un tablier de toile blanche, présidait gravement à la cuisson +de sa fressure, une cuiller de bois à la main ; quand, en se retournant, +il reconnut le capitaine, il porta machinalement cette cuiller à son +front en faisant le salut militaire. + +— Oh ! mon capitaine, excusez-moi. + +— De quoi donc ? + +— De vous recevoir ici ; mais voilà la chose : j'aime la fressure et on ne +sait pas l'accommoder ici, on la fait revenir au beurre quand c'est de +l'huile qu'il faut ; alors, comme je suis seul, je m'en préparais une à +la mode de mon pays. + +— Vous êtes donc seul au château ? + +— Oui, mon capitaine ; M. le baron est en voyage. + +— Depuis quand ? + +— Depuis vendredi. + +— Pour longtemps ? + +— Je n'en sais rien ; et, comme mon capitaine est l'ami de. M. le baron, +je peux bien lui dire que j'en suis tourmenté. + +— Comment cela ? + +Avant de répondre, Toulourenc versa une demi-bouteille de vin blanc dans +sa casserole. + +— Faut que ça réduise sur feu vif, dit-il ; pendant que ça cuira je vous +raconterai la chose. Voulez-vous entrer dans le petit salon ? + +— Nous sommes très bien ici. + +— Donc, vendredi, pendant que je travaillais avec M. le baron, on lui +apporte une lettre ; il la lit, son visage se décolore et ses mains +tremblent. Il n'y avait pas besoin d'être fin pour deviner que c'était +une mauvaise nouvelle. Sans rien dire je file pour ne pas le gêner. Deux +heures après, qu'est-ce que j'apprends ? Ce qui va vous renverser aussi, +je parie : qu'il a donné ordre à tous les entrepreneurs d'interrompre les +travaux partout le soir même, et de laisser les choses dans l'état où +elles sont, sans s'inquiéter du reste. Qu'est-ce que cela veut dire ? +Vous pensez bien que je n'ai pas l'idée de le questionner. D'ailleurs, +il ne m'en laisse pas le temps, il me fait appeler et m'annonce qu'il +part en voyage ; je lui demande comme toujours où il faut lui envoyer ses +lettres ; il me répond qu'il n'y a qu'à les garder. Cinq minutes après, +il monte sur sa bicyclette et le voilà parti avec une figure plus +tourmentée encore que celle que je lui avais vue quand il avait reçu la +lettre. Où est-il ? Depuis vendredi nous sommes sans nouvelles. Si vous +pouvez me dire ce que ça signifie et ce que j'ai à faire, je vous en +serai reconnaissant : partout on me poursuit tant et tant que je n'ose +plus sortir. + +Ce que cela signifiait, Sixte le devinait : en recevant la lettre qui lui +annonçait le refus d'Anie, le baron avait interrompu les travaux qu'il +ne faisait exécuter que pour recevoir sa femme, et il était parti +furieux ou désespéré, en tout cas dans un état violent ; mais c'étaient +là des explications qu'il n'y avait pas nécessité de donner à Toulourenc +qui, d'ailleurs, faisait tout ce qu'il fallait pour se consoler. + +Assurément Sixte eût préféré avoir une explication avec le baron, mais +puisqu'en partant celui-ci paraissait renoncer à toute espérance, il +fallait bien accepter la situation telle que ce départ la faisait : ce +n'était pas la main d'une fille déjà engagée qu'il demandait, c'était +celle d'une fille libre ; il expliquerait cela à d'Arjuzanx dans une +lettre, franchement, loyalement. + +Et, au lieu de revenir à Bayonne, il prit le train pour Puyoo d'où une +voiture l'amena chez Rébénacq, qui, immédiatement, tout fier du succès +de sa négociation, alla avec lui au château. + + + + +XIV + + +Quand Barincq revint de reconduire Sixte et le notaire, il trouva sa +femme qui l'attendait, anxieuse : + +— Que voulaient Rébénacq et le capitaine ? demanda-t-elle avec une +vivacité fébrile. + +Bien qu'il s'attendit à être interrogé et se fût préparé, il ne répondit +pas tout de suite. + +— C'est pour un nouveau testament ? dit-elle. + +— Oh ! pas du tout. + +— Eh bien alors ? + +— Tu vas être surprise... et, je le pense, satisfaite aussi. + +— Surprise, je le suis, satisfaite, de quoi ? + +A ce moment Anie vint les rejoindre, pressentant que son père devait +avoir besoin d'elle. + +— Voilà justement Anie, dit-il en respirant, et je suis aise qu'elle +arrive, car ce que j'ai à vous apprendre la touche autant que nous, et +même plus que nous encore... si vive que soit notre tendresse pour elle. + +Voyant son père entasser les paroles sans oser se décider, elle se +décida à brusquer la situation : + +— M. Sixte est venu te demander ma main ? dit-elle. + +— Anie ! s'écria sa mère suffoquée. + +— Précisément. + +— Est-ce possible ! s'écria madame Barincq. + +Après avoir engagé l'action avec cette vigueur, Anie voulut se jeter +elle-même dans la mêlée : + +— S'il ne m'avait pas crue engagée avec M. d'Arjuzanx, il y a longtemps +qu'il l'aurait fait. + +— Il te l'a dit ? demanda madame Barincq frémissante. + +— Il ne le pouvait pas puisqu'il est l'ami de M. d'Arjuzanx. + +— Alors ? + +— Est-il besoin de paroles pour s'entendre ? + +— Vous vous êtes entendus ? + +— Tu le vois, maman. + +A ces mots madame Barincq se laissa tomber sur un fauteuil : + +— Malheureux que nous sommes ! murmura-t-elle. + +Anie vint à elle et lui posant la main sur le bras tendrement : + +— Pourquoi malheureux ? dit-elle d'une voix douce et caressante. Qui est +malheureux ? Est-ce moi ? Je n'ai jamais éprouvé joie plus profonde, +bonheur plus complet. Est-ce mon père ? Je ne vois pas que ses yeux +expriment le mécontentement ou le chagrin. Est-ce toi ? + +— Oui, moi, qui me demande si je rêve ou si je suis folle. + +— Et que peux-tu désirer chez un gendre que tu ne trouves chez M. Sixte ? +Beau garçon, ne l'est-il pas ? et avec cela distingué, l'air bon, d'une +bonté sans faiblesse. Intelligent, ne l'est-il pas aussi ? Non seulement +pour tout ce qui touche à son métier, sa carrière le prouve, mais d'une +intelligence étendue qui ne se spécialise pas sur un seul point : ce +n'est pas un officier qui n'a que du vernis, comme on dit dans le monde +militaire, c'est un esprit qui comprend, qui sait, qui sent. + +— Et sa naissance ? + +— Est-ce que tu t'imaginais qu'un prince me demanderait en mariage ? + +— Je ne parle pas des titres, mais de la famille. + +Barincq, qui jusque-là avait laissé sa fille mener l'entretien, assuré à +l'avance qu'elle le ferait avec plus d'autorité que lui, voulut +l'appuyer : + +— Et si le capitaine est le fils de Gaston, dit-il, cette paternité +n'est-elle pas la meilleure pour nous ? + +— Cette paternité ne peut faire de lui qu'un bâtard, et ne lui donne +pas de famille. + +— Eh bien, tant mieux, répliqua Anie vivement, s'il n'a pas de famille +il n'en sera que mieux à nous ; je n'aurai pas à lutter contre un +beau-père, une belle-mère, des parents plus ou moins hostiles. Nous +serons tout pour lui ; tu seras sa mère. N'est-ce rien cela ? + +Longuement madame Barincq sans répondre regarda sa fille d'un air dans +lequel il y avait autant d'indignation que de chagrin, puis, se tournant +vers son mari : + +— Qu'as-tu dit ? demanda-t-elle. + +— Que je devais vous soumettre cette proposition à l'une et à l'autre. + +— Dieu soit loué, nous avons du temps à nous. + +Mais elle se trompait, Anie ne lui laissa pas ce temps sur lequel elle +comptait pour organiser la défense et trouver, elle qui n'était pas +femme de premier jet, des arguments de refus auxquels il n'y aurait rien +à répondre. Chose extraordinaire, ce ne fut pas la fille qui resta court +devant la mère, soumise par la force de la persuasion, ce fut la mère +qui se laissa convaincre par la fille et eut la stupéfaction de voir +qu'elle avait dit « oui » quand elle voulait dire « non ». + +Cette stupéfaction ne fut pas moins vive chez elle lorsque, le mariage +ayant été décidé et le jour fixé, il fut question de la rédaction du +contrat : son mari ne voulait-il pas faire plus pour Sixte qu'il n'avait +promis au baron ? + +— Veux-tu donc nous dépouiller ? s'écria-t-elle. + +— Pourquoi pas ? + +— Au profit d'un homme qui n'a rien ! + +— C'est parce qu'il n'a rien que nous devons compenser ce qui lui +manque. + +— C'est de la folie. + +— Ce que nous nous retirons, c'est à notre fille que nous le donnons. + +— Non, ce n'est pas à notre fille, c'est à notre gendre, et il semble +que ce soit à lui que tu penses plus qu'à elle. Que t'a-t-il fait ? +Qu'est-il pour toi ? C'est à n'y rien comprendre. + +Et, comme il était disposé à faire deux parts égales de sa fortune, +l'une pour Sixte, l'autre pour lui-même, ce qui, selon sa conscience, +n'était que juste, il dut, devant la résistance de sa femme, se modérer +dans ses élans de générosité, qui n'étaient en réalité qu'une +réparation. + +— Faisons un contrat convenable, dit madame Barincq, et plus tard, quand +nous verrons ce qu'est ce mari que vous m'imposez, nous lui donnerons ce +qu'il méritera. Pourquoi remettre notre fortune entre ses mains ? +beaucoup d'officiers sont dépensiers ; je ne vois pas l'intérêt qu'il y a +à le mettre à même de se ruiner si l'envie lui en prenait ; en dons, tout +ce que tu voudras et ce qui lui sera nécessaire ou agréable ; en dû, pas +plus que ce qui est honorable. + +Comme en réalité il importait peu que la restitution qu'il cherchait +avant tout se fît d'une façon ou d'une autre, il n'insista pas +davantage. Sixte aurait sa part de la fortune de Gaston, c'était +l'essentiel. Assurément il n'imaginait pas que Sixte fût jamais amené à +se ruiner, mais enfin le langage de sa femme était trop prudent et trop +sensé pour qu'il ne l'acceptât pas. + +Une autre question qu'ils agitèrent non moins vivement fut celle de la +cérémonie même du mariage. A raison de la mort encore si récente de son +frère, Barincq n'aurait voulu aucune cérémonie : une simple bénédiction +nuptiale suivie d'un déjeuner pour la famille et les témoins, cela lui +suffisait ; mais pour madame Barincq les choses ne pouvaient pas se +passer ainsi ; sa fille eût épousé le baron que cette simplicité eût été +une marque de goût, mais avec le capitaine Sixte, avec M. Valentin +Sixte, on aurait l'air de vouloir se cacher et cela ne pouvait pas lui +convenir ; au contraire il fallait faire les choses de façon à imposer +silence aux mauvaises langues, et profiter de ce mariage pour prendre +position dans le pays. Les six mois de deuil seraient écoulés, on +pouvait donc ouvrir le château à des invités. Vingt ans auparavant elle +eût reçu ces invités en leur donnant un déjeuner et un bal champêtre, +mais, la mode de ces réjouissances bourgeoises étant passée, on leur +offrirait un lunch assis, servi sur de petites tables installées sous +une vaste tente élevée dans le jardin ; cela permettrait de réunir un +plus grand nombre de personnes, les parents, les alliés de la famille de +Saint-Christeau, et aussi le monde militaire officiel de Bayonne, les +camarades de Sixte. + +Il ne fallut pas moins de six semaines pour les préparatifs : le +trousseau, les toilettes commandées à Paris qu'une _première_ vint +essayer à Ourteau, et aussi l'installation au château d'un appartement +pour le jeune ménage, en même temps que celle d'une maison à Bayonne. + +Cette installation au château fut un nouveau sujet de discussion entre +le mari et la femme, car, fidèle à son idée de restitution, Barincq +voulait abandonner son propre appartement, c'est-à-dire celui de Gaston, +à Sixte et à Anie ; mais madame Barincq n'accepta pas cet arrangement ou +plutôt ce dérangement. + +— Ne sommes-nous plus rien chez nous ? dit-elle indignée. + +— A notre âge. + +Cette fois ce ne fut pas du côté de son père que la fille se rangea, et +il dut céder à leurs volontés : ce serait au second étage qu'il voulait +prendre pour lui qu'on leur aménagerait cet appartement ; et, ne pouvant +pas leur donner les pièces qu'il désirait, il se rattrapa sur le +mobilier en choisissant dans le château pour le placer chez eux tout ce +qui avait une valeur artistique quelconque ou l'intérêt d'un souvenir ; +dans le cabinet de travail de Sixte, le portrait et le bureau de Gaston ; +dans celui d'Anie, un magnifique tapis de fabrication arabe, haute +laine, à dessins riches de couleurs, de ceux que les antiquaires +appellent _tapis de Mascara_, et un cabinet à deux corps à quatre +vantaux en bois de noyer sculpté datant de Henri II dans lequel il avait +rangé une collection de livres de choix aux plus jolies reliures ; enfin, +dans la chambre à coucher, des tentures en soie brodée, appliquée et +rehaussée d'or et d'argent, représentant Henri IV en Apollon, et un +grand lit à baldaquin du dix-septième siècle avec pentes, courtines et +plafond en velours ciselé de Gênes. + +Comme Anie et Sixte se défendaient qu'il dépouillât ainsi le château +tout entier pour orner leur appartement de ce qui, pendant une longue +suite d'années, avait été accumulé par les héritages de famille, il leur +dut avouer dans quel but il se donnait tant de peine : + +— Je veux vous organiser un nid qui soit un reliquaire pour vos +souvenirs, digne de vous, de votre jeunesse, de votre tendresse. Comme +les fonctions de Sixte, et surtout les exigences du général ne vous +permettent pas un voyage de noces — ce dont, à vrai dire, je ne suis pas +fâché, car ces voyages, sous prétexte d'éloignement et d'isolement, ne +sont en réalité que des occasions de promiscuité gênante ou blessante, +dans lesquelles on éparpille ses souvenirs sans jamais pouvoir mettre la +main dessus plus tard, quand il serait bon de se retremper +dedans — j'estime que le jour de votre mariage doit se passer tout entier +ici, et s'achever dans cet appartement, que je vous arrange à cette +intention. Je sais bien que ce jour-là les parents sont encombrants, +aussi mon intention est-elle que ma bonne femme et moi nous nous en +allions à Biarritz, où vous viendrez nous rejoindre le lendemain ou le +surlendemain, enfin quand il vous plaira. Par ce moyen, vous aurez la +pleine liberté du tête-à-tête dans cette maison, qui a été celle de +votre grand-père et de vos aïeux : la chaîne ne sera pas interrompue, +et, plus tard, vos enfants feront comme vous, puisque le château ne +sortira jamais de la famille. + +Pendant ces six semaines Sixte vint tous les jours au château, faisant à +cheval les trente kilomètres qui séparent Bayonne de Ourteau, les heures +des trains ne lui permettant pas d'user du chemin de fer. A quatre +heures moins cinq, son ordonnance lui amenait son cheval ; à quatre +heures il l'enfourchait, et, entre six heures quinze et six heures +vingt, il arrivait devant la grille du château, où il trouvait Anie qui +l'attendait. Le concierge prenait le cheval pour le conduire à l'écurie, +où il se reposait jusqu'au lendemain, un autre devant servir pour le +retour à Bayonne ; et, par l'allée qui longe le Gave, les deux fiancés, à +pas lents, s'entretenant, se regardant, gagnaient la maison. Une humide +fraîcheur se dégageait de l'eau bouillonnante ; la lumière rasante du +soleil abaissé glissait sous le couvert des saules cendrés et +s'allongeait en nappes d'or dans le fouillis des hautes herbes. Et +chaque soir, avec le jour décroissant, le spectacle changeait : les +feuilles prenaient insensiblement leurs teintes roses ou jaunes de +l'automne, et sur les prairies fumaient des vapeurs blanches d'où +émergeaient les vaches. + +Mais ce n'était point des charmes du paysage qu'ils s'inquiétaient, des +jeux de la lumière, de la musique des eaux, de la poésie du soir : ils +s'entretenaient simplement d'eux, à mi-voix, de leur bonheur présent, de +leur bonheur à venir. Si parfois Sixte venait à parler de ce qui se +déroulait devant leurs yeux, c'était pour louer le talent avec lequel +elle avait rendu dans ses études, poursuivies continuellement depuis six +mois, les aspects vaporeux et tendres de ce Gave et de ses rives. Et +quand elle s'en défendait en disant qu'il était trop partial, et qu'elle +ne méritait pas ces éloges, il les précisait : s'il était vrai qu'elle +fût encore une écolière en arrivant à Ourteau, au moins en cela qu'elle +subissait l'influence de ses maîtres, cette nature qu'elle traduisait si +bien et interprétait si merveilleusement, parce qu'il existait sans +doute un accord intime entre elle et ce pays, avait certainement fait +d'elle une artiste : rien de plus original, de plus personnel que ces +études. + +Quand madame Barincq avait entendu parler de ces visites quotidiennes, +elle s'était montrée assez sceptique, disant que trente kilomètres à +l'aller et trente kilomètres au retour ne tarderaient pas à faire plus +de soixante kilomètres ; mais, quand elle avait vu que ces soixante +kilomètres pas plus que la chaleur ou la pluie n'avaient d'influence sur +la régularité de Sixte, elle avait commencé à le regarder d'un œil un +peu plus favorable, et à reconnaître en lui des qualités qu'elle ne +soupçonnait pas ; aussi, lorsqu'elle parlait de lui avec Anie, +répétait-elle son mot favori, celui qui pour elle résumait tout : + +— Décidément, il est très convenable. + +Et, pour qu'il fût plus convenable encore, elle veillait elle-même à ce +que Manuel ne négligeât point la chambre mise à la disposition de Sixte, +et dans laquelle il faisait sa toilette en arrivant, et reprenait au +départ son uniforme poussiéreux. + +Mais ce qui paraissait convenable à Ourteau passait à Bayonne, dans le +monde militaire, pour excessif. + +— A-t-on idée de ça ! S'exposer à crever deux jolies juments pour une +jeune grue ! Il se prépare d'agréables exercices. + +Excessifs pour les camarades, ces voyages étaient absolument ridicules +pour les femmes et les filles des camarades. + +— Vous savez que le capitaine Sixte fait tous les jours soixante +kilomètres à cheval pour aller voir sa fiancée et revenir coucher à +Bayonne ? + +— Le général le permet ! + +— Le pauvre général a si grand besoin de lui ! + +— Le fait est que... Enfin ! Ces filles riches sont vraiment incroyables +avec leurs exigences. Il me semble que, si celle-là avait eu un peu de +tact, elle aurait eu l'intelligence de montrer que, quand on se paie un +mari, il n'est pas nécessaire de crier sur les toits qu'on peut lui +faire faire tout ce qu'on veut. + +— Vous irez au mariage ? + +— Peut-être ; pour voir, ça promet d'être drôle. + +En attendant qu'on allât au mariage, on ne manquait pas de prendre un +peu avant quatre heures la route de Saint-Palais pour but de promenade, +de la porte de Mousserolle jusqu'à Saint-Pierre d'Irube, à seule fin de +voir passer le capitaine Sixte d'une allure régulière, si bien occupé à +égaliser son poids sur sa jument et à la soulager par un parfait accord +de la main et des jambes, que c'était à peine s'il répondait aux saluts +qu'on lui adressait. + +— L'imbécile ! + +Et les mères qui avaient reçu une solide éducation ne manquaient pas de +dégager la leçon morale qu'enseignait ce spectacle : à savoir que +l'argent est tout en ce monde. + +Enfin, le jour du mariage arriva et, contrairement aux pronostics de +madame Barincq qui répétait du matin au soir que la malice des choses +allait certainement leur jouer quelque mauvais tour, tout se trouva +prêt : les toilettes de la fille et de la mère, l'installation de la +maison de Bayonne, l'aménagement de l'appartement d'Ourteau, la tente, +le lunch ; le temps lui-même qui, au dire de madame Barincq, ne pouvait +être qu'exécrable, se trouva radieux. + +Des voitures avaient été mises à la disposition des invités : — à Puyoo +des landaus pour prendre à la descente du chemin de fer ceux qui +viendraient par les lignes de Dax et d'Orthez ; à Bayonne des grands +breacks, conduits par des postillons à la veste galonnée d'argent et au +chapeau pointu enguirlandé de rubans, pour amener en poste ceux qui +trouveraient plus agréable ou plus économique de se servir de la voie de +terre. + +La cérémonie était fixée à 11 heures 1/2 ; à 11 heures 25 le général, qui +était un des témoins de Sixte, fit son entrée dans le salon, en grande +tenue, accompagné de sa femme ainsi que de ses cinq filles, et aussitôt +Anie s'avança au-devant de lui. + +— Tous mes compliments, mademoiselle, dit-il gracieusement en +l'examinant sous le voile à la juive qui recouvrait jusqu'aux pieds sa +robe de satin, vous êtes la première mariée que je vois prête à l'heure. + +— C'est que j'ai sans doute la vocation militaire, répondit-elle en +souriant. + +Comme l'église et la mairie, qui se font face, sont à moins de trois +cents mètres du château, on devait, en cas de beau temps, ne pas monter +en voiture pour ce court trajet. Quand le cortège arriva sur la place, +il y trouva les douze pompiers formant la haie, et la fanfare le salua +d'un pas redoublé. + +Jamais dans l'église trop petite on n'avait vu tant d'uniformes, et les +rayons du soleil, passant librement par les claires fenêtres sans +vitraux, faisaient miroiter l'or des galons en nappes rutilantes, qui +éblouirent si bien le curé, d'un caractère simple et timide, qu'au lieu +de prononcer l'allocution qu'il avait longuement travaillée, il se +contenta de leur lire, en la bredouillant, celle qui servait à tous ses +paroissiens. + +Au reste, eût il débité avec l'onction qu'il voulait son discours +inédit, qu'il n'eût pas été mieux écouté de cette assistance, cependant +religieuse : ce n'était pas des oreilles qu'elle avait, mais des yeux. + +Dans le monde militaire on ne connaissait pas Anie ; plusieurs des +parents de la famille Barincq voyaient Sixte pour la première fois. Et +on les regardait, on les étudiait, on les tournait et les retournait +curieusement : les militaires évaluaient la fortune de la femme, les +parents le présent et l'avenir du mari. + +— Ils n'auront pas moins de cent cinquante mille francs de rente. + +— Est-ce possible ? Alors ils auront hôtel à Paris. + +— En tout cas ils donneront à danser à Bayonne. + +On ne variait pas moins dans les appréciations physiques : certainement +elle louchait ; il ne serait pas étonnant qu'elle devint poitrinaire ; à +coup sûr elle se teignait les cheveux ; on ne pouvait pas dire que sa +toilette fût riche, mais elle était d'un goût parisien tout à fait +scandaleux. + +Et Sixte, qui jusque-là avait passé pour le plus bel officier de +Bayonne, avait-il l'air assez humilié ! + +— Dame ! un vendu. + +La sacristie étant trop petite pour le défilé, il avait été convenu que +tout le monde passerait par le château et qu'il n'y aurait pas deux +catégories d'invités, les uns qui devaient luncher, et d'autres qui +devaient se contenter de la vue du cortège. + +Barincq avait mis sa gloire de propriétaire dans ce lunch, dont le menu +se composait exclusivement de ses produits : saumons pris dans sa +pêcherie ; jambons de sa porcherie ; dindes de sa basse-cour ; +chauds-froids de faisans et de perdreaux tués sur ses terres ; fleurs et +fruits de son jardin et de ses serres. + +On lui fit meilleur accueil qu'aux mariés, et il y eut unanimité pour le +déclarer excellent, pas très distingué, mais d'une qualité supérieure, +ce qui, d'ailleurs, est facile pour les gens qui ne comptent pas. + +Anie, au bras de son mari, allait de table en table, son voile ôté +maintenant, adressant à chacun quelques mots aimables ou un sourire. +L'élément militaire s'était massé dans une partie de la tente qu'il +occupait en maître. Là, il se passa le contraire de ce qui s'était +produit dans le clan de la famille où l'on avait été froid pour Sixte, +ce fut pour Anie que l'on fut réservé, et si nettement au moins chez les +femmes que Sixte crut devoir plaider les circonstances atténuantes en +leur faveur. + +— Si vous saviez, dit-il à voix basse, à quel paroxysme d'envie arrivent +les femmes pauvres de notre monde, en peine de filles à marier ! + +— Je m'en doute. + +— Vous doutez-vous aussi que mademoiselle Laurence Harraca, l'aînée des +filles de mon général, est la seule qui ait un chapeau de Lebel et une +robe parisienne, les quatre autres n'ont que des copies exécutées par +elles à la maison. + +— Ça se voit ; mais je ne trouve pas que ce soit une raison pour me +déshabiller et m'habiller comme ça : est-ce que je ne les ai pas connus +ces artifices des filles pauvres, et je n'avais pas des modèles de +Lebel. + +De table en table ils arrivèrent à celle où le baron d'Arjuzanx était +assis avec des jeunes gens du pays. Comme il s'était rendu directement à +l'église, ils ne s'étaient pas encore vus. Il y eut un moment d'embarras +que d'Arjuzanx parut vouloir abréger en complimentant Anie et en serrant +la main de Sixte. + +Ce fut pour tous les deux un soulagement qu'ils se gardèrent bien de +montrer. + +— Saviez-vous que M. d'Arjuzanx fût de retour ? demanda Anie. + +— Non. + +— Ni moi. + +Une heure après, comme on se promenait dans le jardin, Anie, qui venait +de reconduire une de ses parentes, se trouva face à face avec +d'Arjuzanx, qui vint au-devant d'elle. + +Il affectait le calme et l'indifférence, cependant il était facile de +lire l'émotion sous son sourire. + +Il la salua en lui disant : + +— Je vous aimais tant, que votre refus n'a pas tué mon amour ; je +n'aimerai jamais que vous. + +Avant qu'elle fût revenue de son trouble, il s'était éloigné. + + + + +FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE + + + + +TROISIÈME PARTIE + + + + +I + + +A courte distance de la mer, dont les vents brisés par les dunes et les +_pignadas_ rafraîchissent la température ; au confluent d'une rivière +capricieuse et d'un beau fleuve, à l'endroit précis où sa courbe +s'arrondit le plus noblement ; entourée de paysages verts et gras comme +ceux de la Normandie, en face d'un plateau boisé avec de claires +échappées de vue sur des vallées largement ouvertes, Bayonne serait une +des plus jolies villes du Midi, n'étaient ses fortifications. + +C'est pour ne pas se laisser enserrer dans ces fortifications démodées, +que les habitants qui ne sont pas retenus dans la ville pour une raison +impérieuse se sont fait construire des maisons sur la route d'Espagne, +dans la vallée de la Nive, et le long de l'Adour, en façade sur une +belle promenade plantée de grands arbres qu'on appelle les Allées +marines. + +C'était une de ces maisons que Barincq avait choisie pour ses enfants, +une des plus élégantes, sinon des plus riches, en forme de chalet avec +des avant-corps enguirlandés de plantes grimpantes, au milieu d'un +jardin aux arbres toujours verts, aux magnolias gigantesques, sur les +pelouses duquel s'élançaient des touffes de gynerium d'une végétation +extraordinaire, digne de celle des pampas. Une de ces pelouses était +réservée au lawn-tennis, l'autre au crocket, de même qu'une pièce du +rez-de-chaussée l'était à un billard. + +Une fois par semaine la maison était ouverte, le filet du lawn-tennis +tendu, les portes du crocket plantées, et dans la salle à manger était +dressé un buffet, où se retrouvaient les produits de la terre +plantureuse d'Ourteau, qui justifiaient les 150,000 francs de rente +qu'on attribuait au jeune ménage, et même les 200,000 que les estomacs +satisfaits lui reconnaissaient. + +Était-ce ce buffet, était-ce le charme d'Anie, était-ce simplement parce +qu'elle faisait partie maintenant de la famille militaire ? mais le +certain c'est qu'elle était adoptée comme une gloire. + +— Nous avons madame de Saint-Christeau ! + +C'était tout dire. + +Comme cela se voit souvent dans le monde militaire, on avait ajouté le +nom de la femme à celui du mari, et personne n'eût pensé à le lui +contester, puisqu'on en était fier. + +Et même on savait d'autant plus gré à Anie d'avoir apporté ce panache à +son mari, qu'elle ne s'en paraît pas elle-même, et ne profitait pas de +sa naissance pour faire bande à part avec les deux ou trois femmes à +particule de la garnison. + +Ses jeudis étaient si suivis que les réceptions de la générale +paraissaient mornes à côté ; et plus d'une fois on lui avait insinué +qu'elle pourrait bien aussi avoir des dimanches. + +Mais elle trouvait qu'un jour par semaine donné à la camaraderie, +c'était assez comme ça. + +Les dimanches d'ailleurs appartenaient à ses parents et à Ourteau, les +autres jours à son mari, à l'intimité, à leur amour. + +Bien que Sixte fût étroitement pris par son service auprès du général +qui n'écrivait plus du tout, et gardait quelquefois la chambre durant +des semaines entières, ne sortant que pour retomber aussitôt dans son +fauteuil, malade de l'effort même qu'il s'était imposé, coûte que coûte, +ils avaient cependant des heures de liberté, le matin et le soir, où ils +pouvaient être entièrement l'un à l'autre, sans que personne se glissât +entre eux. + +Le matin de bonne heure, ils montaient à cheval ; pendant des vacances +passées chez une de ses amies, Anie avait pris quelques leçons +d'équitation, et si elle n'était point une écuyère correcte, au moins +savait-elle se tenir, et sa souplesse naturelle, sa légèreté, sa +crânerie, son adresse, aidées des leçons de Sixte, faisaient le reste. + +Ils suivaient la rive de l'Adour jusqu'à la balise de Blanc-Pignon, et +là, mettant les chevaux au galop sur le sable blanc, feutré d'aiguilles +rousses, on allait à travers la pinède qui chantait sa chanson +plaintive, et parfumait l'air de son odeur résineuse, jusqu'à la tour +des signaux ou bien jusqu'au lac de Chiberta. Devant eux s'ouvraient des +horizons sans borne, tandis qu'à leurs pieds la vague mourait doucement +sur la grève, ou la prenait d'assaut en jetant au vent la mousse blanche +de son écume, qui les fouettait au visage. Alors d'un même mouvement, +dans une entente partagée, ils s'arrêtaient pour regarder au loin les +voiles blanches d'un navire penché sur la mer verte, ou pour suivre le +panache de fumée d'un vapeur déjà disparu, qui traînait dans le ciel +bleu. Puis, reprenant leur promenade, ils suivaient la grève ou la +falaise jusqu'au phare de Biarritz, qu'ils se gardaient bien de dépasser +pour ne pas entrer dans la ville ; et ils revenaient chez eux par les +chemins où ils avaient le plus de chance d'être seuls et de pouvoir +prolonger leur tête-à-tête. Mais le plus souvent on s'était attardé à se +regarder ou à parler : maintenant il fallait se hâter : l'heure pressait ; +ce serait à peine si Sixte aurait le temps de changer de tenue avant de +paraître devant son général, qui, furieux contre les autres autant que +contre lui-même de son inaction forcée, ne permettait pas la plus petite +tache de boue, ou le moindre grain de poussière. + +— Comment pourrez-vous travailler si vous vous éreintez dès le matin ? +sans compter que vous sentez le salin. + +Sentir le salin eût été un tort qu'il n'eût pas pardonné s'il n'avait +pas eu si grand besoin de Sixte ; au moins était-ce à peu près le seul +qu'il lui reprochât. + +— Officier très intelligent, brillant, apparence très distinguée, sera +toujours à la hauteur de toutes les missions qu'on lui confiera...mais +sent le salin. + +Et c'était un grief pour un homme qui, comme lui sentait le cataplasme +quand il ne sentait pas le Rigolot ou le laudanum. + +Quelquefois aussi, au lieu de monter à cheval, ce qui était toujours une +fatigue pour Anie, ils s'embarquaient dans un petit canot garé devant +leur maison et selon l'heure de la marée ils descendaient la rivière +avec le jusant ou ils la remontaient avec le flot : Anie s'asseyait au +gouvernail, Sixte prenait les rames et ils allaient ainsi, sans trop de +peine, en s'entretenant doucement jusqu'à ce que le mouvement de la +haute ou de la basse mer les ramenât chez eux : ces jours-là, c'était la +vase que Sixte sentait. + +Régulièrement à onze heures dix minutes, il rentrait pour déjeuner, et +dans la salle à manger fleurie, devant la table servie, il trouvait sa +femme qui l'attendait, habillée, ayant fait toilette pour le recevoir. +Comme à ce déjeuner du matin le valet de chambre ne paraissait point, le +service se faisant au moyen d'une servante tournante et d'un +monte-charge qui apportait les plats de la cuisine, ils pouvaient +s'entretenir librement, et, quand un mot leur montait du cœur, trop +tendre pour être exprimé entièrement par des paroles humaines, l'achever +dans un baiser. Si les joies de l'heure présente et les certitudes d'un +avenir toujours serein se pressaient sur leurs lèvres, ils avaient +cependant comme tous ceux qui ont souffert et désespéré des retours +vers le passé. + +— Qui m'aurait dit... + +— Et moi comment aurais-je jamais cru... + +A une heure moins quelques minutes il fallait se séparer, elle le +conduisait jusqu'à la grille du jardin, et derrière une touffe de bambou +ils s'embrassaient une dernière fois ; cependant ils ne se quittaient pas +encore ; après qu'il était parti elle restait à la grille et le suivait +des yeux jusqu'à ce qu'il disparût sous la Porte Marine. + +Alors elle restait un moment désorientée, dans le vide ; puis, pour +occuper le temps, elle montait à son atelier et travaillait une heure ou +deux. Comme elle n'avait plus les sujets d'étude que le Gave lui donnait +à Ourteau, avec ses végétations folles, ses bois, ses prairies, elle +peignait ce qu'elle avait sous les yeux : l'aspect du fleuve à la marée +montante ; son mouvement de barques de pêche, ou de navires ; ses coteaux +verts parsemés de champs, de haies, de maisons aux couleurs claires et +aux tuiles qui descendent du plateau des Landes jusque dans ses eaux +argentées. + +Pour ceux qui sont habitués comme elle l'était à la pâle lumière du ciel +de Paris, ce qui les frappe à mesure qu'ils descendent dans le Midi, +c'est l'intensité de l'éclairage des choses qui va toujours grandissant : +la Loire paraît claire, la Gironde l'est plus encore ; l'Adour, à de +certaines heures, est éblouissant. C'était cette lumière tendre et +vaporeuse où rien n'a le dur ni le heurté du vrai Midi, qu'elle +s'efforçait de rendre ; aussi, lorsque le jour baissait, abandonnait-elle +son chevalet. Alors elle s'habillait à la hâte, allait rendre +quelques-unes des nombreuses visites qu'elle recevait le jeudi, de façon +à être à la maison quand son mari y rentrerait. + +A partir de ce moment, ils étaient l'un à l'autre et la consigne était +donnée pour que, sous aucun prétexte, on ne pût les déranger ou arriver +jusqu'à eux. + +Tout d'abord il montait à l'atelier voir ce qu'elle avait fait, dans la +journée ; quand l'étude n'était encore qu'ébauchée, il se contentait de +remarques sans grande importance ; mais, quand elle prenait tournure et +qu'on pouvait commencer à se rendre compte de ce qu'elle deviendrait, +c'étaient des admirations émues : + +— Sais-tu qu'il y a des jours, disait-il souvent, où je regrette que tu +n'aies pas à vendre tes tableaux ? + +— Moi, je ne le regrette pas, et pour bien des raisons dont la +principale est que les offres des acheteurs ne seraient peut-être pas à +la hauteur de tes compliments. + +Mais il n'admettait pas cela. + +Après une causerie ou un tour dans le jardin, une visite aux chevaux, +ils dînaient ; puis après, si le temps était beau, ils faisaient une +promenade sur le quai, ou bien, s'il était douteux, ils s'asseyaient +sous la vérandah qui prolongeait leur chambre du côté de la rivière ; et +là, assis l'un près de l'autre, ils restaient à s'entretenir, regardant +le mouvement de l'Adour ; quand c'était l'heure de la marée, les vapeurs +qui arrivaient ayant leurs feux de protection allumés, le remorqueur qui +chauffait pour sortir un voilier au delà de la barre ; et le temps +passait pour eux, enchanté, sans qu'ils eussent conscience des heures. +Tout à coup, dans le silence de la nuit, s'élevait un ronflement sourd +qui allait rapidement grandissant : + +— L'express de Paris ! + +En effet, c'était le train qui descendait à toute vitesse le plateau des +Landes ; bientôt il arrivait au Boucau ; on apercevait le fanal de la +locomotive qui semblait venir sur eux ; puis il passait, sa marche +ralentie, avant de disparaître dans la gare. + +Il allait être onze heures, la journée était finie. + + + + +II + + +Cependant deux points noirs se montraient dans ce ciel d'une limpidité +si sereine : l'un qui inquiétait vaguement la fille ; l'autre qui +troublait le père. + +Quand le jour de son mariage Anie avait entendu le baron lui dire qu'il +n'aimerait jamais qu'elle, sa surprise et sa confusion avaient été +grandes. Pendant assez longtemps elle était restée décontenancée et il +avait fallu la nécessité de montrer à son mari ainsi qu'à leurs invités +un visage calme pour qu'elle pût imposer silence à son émotion. Mais +l'impression qu'elle avait à ce moment reçue ne s'était point effacée, +et si, lorsqu'elle avait son mari près d'elle, elle oubliait le baron, +lorsqu'elle restait seule, elle le revoyait la face pâle, les yeux +ardents, les lèvres frémissantes, lui disant : « Je n'aimerai jamais que +vous. » Pourquoi avait-il prononcé ces paroles ? Dans quel but ? Parce +qu'elles échappaient à sa douleur ? Ou bien avec une intention ? Elle +aurait eu besoin de s'ouvrir à son mari, mais elle n'osait de peur de le +tourmenter et aussi parce que tout ce qui se rapportait au baron, sa +pensée, son nom, la gênait elle-même. Quand, après un certain temps, +elle avait vu qu'il ne s'était point présenté chez elle, comme elle le +craignait, elle s'était rassurée ; sans doute il avait parlé sous le coup +d'un violent chagrin, involontairement inconscient, et elle s'était +apitoyée sur lui : le pauvre garçon ! + +A la vérité cette compassion n'avait pas été bien loin, cependant il s'y +était mêlé une certaine sympathie ; parce qu'il l'avait aimée, parce +qu'il l'aimait encore, elle ne pouvait pas lui en vouloir, alors surtout +que cet amour n'avait pas empêché qu'elle épousât Sixte. Mais, peu de +temps après, Sixte, qui lui rapportait ce qu'il faisait dans sa journée, +lui raconta qu'il avait reçu la visite du baron à son bureau ; et, comme +elle s'en montrait surprise, il trouva que cette visite s'expliquait +tout naturellement par l'intention de bien marquer qu'il ne lui gardait +pas rancune de son échec : sa présence au mariage était déjà +significative ; cette visite l'était plus encore. Comment répondre à +cela, à moins de tout dire ? Un moment elle avait hésité, puis décidément +elle avait gardé le silence. Après tout Sixte avait peut-être raison, et +dans ce cas il ne fallait considérer les paroles prononcées le jour du +mariage que comme le cri d'une douleur trop vive pour se contenir. +Cependant, quoi qu'elle se dit dans ce sens, elle ne se rassura pas +entièrement, et quand à peu de temps de là Sixte lui parla d'une seconde +visite, puis d'une troisième, elle se demanda si quelque menace ne se +cachait pas sous cette intimité cherchée. A la vérité il ne venait pas +chez elle ; mais que ferait-elle le jour où il se présenterait ? Cette +question qu'elle se posait quelquefois l'inquiétait vaguement : elle +voulait le repos pour elle et plus encore pour son mari ; or, ce ne +serait pas le repos que d'avoir à se défendre contre un homme qui la +menaçait d'un amour éternel. Sans doute elle se sentait parfaitement +assurée de ne jamais se laisser toucher par cet amour ; mais il n'en +serait pas moins ennuyeux pour elle, agaçant, encombrant. Et la +sympathie qu'elle avait d'abord éprouvée pour l'amoureux repoussé se +changea bien vite en hostilité pour l'amoureux persévérant : ne +pouvait-il pas la laisser tranquille ? + +Les tourments du père, pour être d'une autre nature que ceux de la +fille, n'en étaient pas moins vifs. + +Lorsque le mariage d'Anie et de Sixte avait été décidé, Barincq s'était +dit que c'en était fini de ses troubles de conscience et que le +testament de Gaston qui, si souvent dans ses nuits sans sommeil pesait +lourdement sur sa poitrine haletante comme l'éphialte du cauchemar, ne +serait plus qu'une feuille de papier légère et insignifiante. +Qu'importait ce testament maintenant ? Que Sixte jouît de la fortune de +Gaston comme héritier de celui-ci ou comme mari d'Anie, n'était-ce pas +la même chose ? + +C'était sous l'influence de cette idée, avec cette espérance, qu'il +avait poursuivi ce mariage et l'avait vu se faire avec tant de joie, +tant de bonheur ; pensant à lui-même, à son repos, à sa satisfaction +personnelle, au moins autant qu'à sa fille et au bonheur de celle-ci. + +Quel soulagement ! + +Mais voilà que, le mariage accompli, ce soulagement ne s'était pas +trouvé dans la réalité l'égal de celui qu'il imaginait, et que cette +feuille de papier qu'il imaginait légère comme une plume avait +recommencé à peser sur lui. Certainement ce n'était pas avec les +hallucinations, le sentiment d'anxiété, l'oppression, l'étouffement, les +sueurs qui accompagnaient ses remords quand il avait, à la suite de +raisonnements spécieux, décidé que Sixte n'avait aucun droit à la +fortune de Gaston ; mais enfin elle avait recommencé à devenir bien vite +assez lourde pour lui comprimer le creux épigastrique. + +C'est que mieux il avait connu Sixte, plus il s'était convaincu de sa +filiation : le fils, en tout le fils de Gaston. + +Lorsqu'à table Gaston avait quelque chose d'intéressant à dire à ceux +qui l'entouraient, machinalement, sans se rendre compte de son +mouvement, il commençait par mettre de chaque côté les verres placés +devant lui, et faire place nette : Sixte procédait si bien de la même +manière qu'on croyait revoir Gaston ; cela n'était-il pas significatif ? + +Quand Gaston riait, l'élévation de ses joues et de sa lèvre supérieure +faisaient que son nez semblait se raccourcir ; l'expression de la +physionomie de Sixte était exactement la même. + +Enfin, quand Gaston discutait, il avait l'habitude d'accompagner ses +arguments d'un mouvement de main tout particulier, d'abord avec le +pouce, puis bientôt au pouce il ajoutait l'index, et à la fin le médius +qui, semblait-il, devait achever sa démonstration ; et cela se faisait +méthodiquement, dans un ordre qui jamais ne s'intervertissait ; Sixte +répétait ce même geste, dans le même ordre. + +Que prouvaient ces divers points de ressemblance ? Jusqu'à l'évidence que +Sixte en avait hérité de son père, et que, par conséquent, ils étaient +un acte de reconnaissance plus probant que tous ceux qu'auraient pu +dresser les maires et les notaires. + +S'il en était ainsi, Gaston, qui avait eu souvent Sixte près de lui, +n'avait pas pu fermer les yeux à cette évidence, et ne pas acquérir la +plus nette des certitudes que cet enfant qui le reproduisait dans ses +manières et ses habitudes, était et ne pouvait être que son fils. + +Qu'il eût douté de la fidélité de sa maîtresse, c'était probable ; mais +de sa paternité, impossible. + +Le retrait du testament des mains de Rébénacq n'avait donc nullement la +signification qu'une interprétation fausse lui donnait, et jamais, à +coup sûr, Gaston n'avait voulu déshériter son fils ou établir entre lui +et les héritiers naturels des partages qui ne reposaient que sur les +fantaisies de l'imagination dominée par les calculs de l'intérêt +personnel. + +Sans doute les raisons pour lesquelles ce retrait avait eu lieu +restaient inexplicables ; mais il n'y avait qu'elles qui fussent +obscures, sur tous les autres points la lumière était faite, et de telle +sorte que tout honnête homme qui connaîtrait le testament n'hésiterait +pas une minute à déclarer que Sixte était le seul héritier de Gaston. + +Ce qu'un honnête homme ferait, pouvait-il le balancer, lui qui dans +toutes les circonstances de sa vie n'avait obéi qu'à sa conscience ? + +Pourquoi donc, après le mariage d'Anie et de Sixte, s'insurgeait-elle et +protestait-elle avec tant de violence si elle n'avait rien à lui +reprocher ? + +C'est qu'il fallait bien reconnaître que ce mariage n'avait été qu'un +expédient inspiré par le sophisme et le subterfuge. + +— De quoi Sixte pourra-t-il se plaindre, si d'une façon ou d'une autre +il jouit de la fortune de son père ? Comme héritier de Gaston ou comme +mari d'Anie, n'est-ce pas la même chose ? + +Eh bien, non, ce n'était pas la même chose ; et si Sixte ne se plaignait +pas, c'est qu'il ignorait l'existence de ce testament ; mais celui qui la +connaissait pouvait-il refouler ses scrupules et se dire avec sérénité +qu'il n'avait rien à se reprocher ? + +Pour cela il aurait fallu que par contrat de mariage il se dépouillât +entièrement de la fortune de Gaston en faveur de Sixte. Et encore +l'eût-il fait qu'il eût donné ce qui ne lui appartenait pas ? Mais les +choses ne s'étaient point passées de cette façon, et quand maintenant +Sixte le remerciait de quelque nouveau cadeau, il ne pouvait pas +s'empêcher de rougir : sa générosité n'était-elle pas simplement +restitution ? + +Comme il continuait à se perdre au milieu de ces raisonnements, sans se +fixer à rien, décidé aujourd'hui dans un sens, demain dans un autre, il +reçut une visite qui fit faire un pas décisif à ses irrésolutions : celle +d'un de ses parents, son cousin Pédebidou, avec qui il avait fait +commerce de vive amitié en ses années de jeunesse, et qui plus tard +était intervenu plusieurs fois auprès de Gaston pour les rapprocher l'un +de l'autre. + +Ce Pédebidou, dont la maison était à la tête du commerce des salaisons à +Orthez et à Bayonne, passait pour fort riche, et Barincq le considérait +comme tel ; mais, aux premiers mots de l'entretien, il eut la preuve +qu'il se trompait. + +— Mon petit cousin, dit Pédebidou sans aucune gêne, je viens te demander +80,000 fr. qui me sont indispensables pour mon échéance. + +— Toi ! + +— C'est ça le commerce : des faillites à l'étranger suspendent depuis +deux mois les acceptations de mes traites et, de mon côté, je suis +engagé pour de grosses sommes. + +— Mais je n'ai pas 80,000 fr. ; le mariage de ma fille, son +établissement, les frais que je fais dans cette propriété... + +— C'est ta signature que je te demande. + +— Signer, c'est payer. + +— Pas avec moi. Viens à la maison, je te montrerai mes livres ; c'est +d'une situation accidentellement gênée qu'il s'agit, et nullement +désespérée. + +Barincq était bouleversé : libre, maître de sa fortune, il eût donné sans +hésitation la signature que ce camarade, ce vieil ami lui demandait si +franchement, avec la conviction évidemment qu'on ne pouvait pas la +refuser ; mais il n'était ni l'un ni l'autre, ce ne serait pas sa +signature qu'il engagerait, ce serait celle de Sixte. + +— Sais-tu, dit-il avec embarras, que si depuis que je suis de retour +dans ce pays j'avais prêté tout ce qu'on m'a demandé, il ne me resterait +pas grand chose ? + +— Combien as-tu prêté ? + +— Rien. + +— Alors il te reste tout. + +— Mais... + +— Enfin, peux-tu ou ne peux-tu pas faire ce que je te demande ? + +Il y eut un moment de silence, cruel pour tous les deux, et plus encore +peut-être pour celui qui ne répondait pas que pour celui qui attendait. + +Mais Pédebidou était un homme résolu et de premier mouvement ; il se +leva. + +— C'est bien, dit-il, tu es un mauvais riche ; je regrette, je regrette +bien sincèrement de t'avoir mis dans la nécessité de me le montrer ; je +n'aurais pas cru cela d'un homme qui a tant souffert de la pauvreté. + +— Je t'assure que je ne peux pas. + +— Ta fortune est à toi. + +— Non, à mes enfants. + +— Adieu. + +Barincq passa une nuit terrible ; le lendemain il partait pour Bayonne +par le premier train, et en arrivant courait à la maison de commerce de +son cousin. + +— Je t'apporte ma signature, dit-il en entrant dans le bureau où +Pédebidou, tout seul, dépouillait son courrier. + +En entendant ces quelques paroles Pédebidou se leva vivement et, venant +à lui, il l'embrassa : + +— Fais préparer les traites, dit Barincq se méprenant sur les causes de +cette émotion. + +— Tu ne sauras jamais combien ta générosité me touche, mais il est trop +tard, mon pauvre ami, je ne peux accepter ta signature. + +— Tu me refuses ! dit Barincq. + +— Hier, je pouvais te la demander parce que j'étais certain que ton +argent ne courrait aucun risque ; aujourd'hui que je sais qu'il serait +perdu je ne peux pas te le prendre ; je viens d'apprendre de nouvelles +faillites, c'est fini pour moi. + +Malgré le chagrin que lui causait cette nouvelle, Barincq eut +l'humiliation de sentir que d'un autre côté il éprouvait un soulagement. + +— Mon pauvre ami, dit-il, mon pauvre ami ! + +Et pendant quelques instants ils s'entretinrent de ce désastre. + +Mais, quand Barincq fut dans la rue, il eut la stupeur de reconnaître +qu'une fois encore il était bien le mauvais riche qu'avait dit son +cousin. + +Il ne le serait pas plus longtemps. + + + + +III + + +Il fallait donc que le testament fût remis à Sixte et que la fortune +qu'il lui léguait passât tout entière entre ses mains. + +Son repos, sa dignité, son honnêteté, le voulaient ainsi. + +D'ailleurs pas si héroïque qu'elle paraissait au premier abord, cette +restitution ; que la fortune de Gaston restât entre ses mains, ou passât +entre celles de son gendre, ce serait toujours Anie qui en profiterait, +car Sixte, droit et sage tel qu'il le connaissait, était incapable de la +gaspiller ou d'en mal user. + +Pour accomplir cette remise du testament, une difficulté se présentait +devant laquelle il resta embarrassé un certain temps. + +Le mieux assurément serait que Sixte le trouvât, par hasard, dans le +bureau de Gaston, comme lui-même l'avait trouvé ; mais pour cela il +fallait commencer par l'introduire dans ce bureau ; et, comme il n'en +avait plus la clé, ce moyen n'était pas praticable, et il dut recourir à +un autre plus simple encore. + +Un dimanche soir que Sixte repartait en voiture avec Anie pour Bayonne, +il lui remit une liasse de papiers en prenant un air aussi indifférent +qu'il pût. + +— Qu'est-ce que tu veux que nous fassions de cela, papa ? demanda-t-elle. + +— Cela ne te regarde pas : ce sont des papiers qui concernent Sixte et +qu'il aura intérêt à lire, je pense un jour de loisir. + +— Qu'est-ce donc ? + +— Simplement la collection des lettres que vous avez écrites à Gaston +depuis votre enfance jusqu'à sa mort ; et aussi différentes pièces de +comptes et de factures. On a trouvé tout cela à l'inventaire dans un +tiroir qui vous était consacré, mais on ne l'a pas coté, comme étant +pièces sans importance ; j'aurais dû vous le remettre depuis longtemps. + +Cela fut dit sans appuyer et il brusqua les adieux. + +Mais dès le surlendemain il alla déjeuner chez sa fille, anxieux de +savoir si Sixte avait ouvert le paquet ; il le trouva intact, comme il +l'avait noué lui-même, sur la table de Sixte. + +— Tiens, ton mari n'a pas ouvert ce paquet ? dit-il. + +— Quand Sixte rentre, il est tellement écœuré des paperasses que le +général lui fait lire ou écrire qu'il a l'horreur des papiers. + +— Il ferait tout de même bien de ne pas le laisser traîner : c'est toute +sa jeunesse qui est là-dedans. + +— Je le lui dirai. + +Le vendredi, quand il revint sous un prétexte quelconque, car il n'avait +pas l'habitude de faire deux voyages par semaine à Bayonne, le paquet +était toujours dans le même état. + +Il attendit le dimanche ; mais ni Anie ni Sixte ne parlèrent de rien ; +donc il n'y avait rien, semblait-il. + +Ce fut seulement dix jours après que Sixte, rentrant un soir de mauvais +temps avant sa femme, retenue par l'odieux enchaînement des visites +qu'elle avait à rendre et dont la comptabilité exigeait une tenue de +livres, ouvrit le paquet, n'ayant rien de mieux à faire. + +Pas bien intéressantes pour lui ces lettres, dont les premières, qu'il +avait oubliées, étaient écrites dans un style enfantin, que paralysait +encore le respect envers celui auquel il s'adressait. + +Les laissant de côté il prit la liasse des comptes qui, par les chiffres +seuls des factures, était plus curieuse. + +— C'était cela qu'on avait dépensé pour lui ; cela qu'il avait coûté. + +Comme il les parcourait les unes après les autres, ses yeux tombèrent +sur une feuille de papier timbré, de l'écriture de M. de +Saint-Christeau. + +Qu'était cela ? + +Il lut. + +Mais c'était le testament de M. de Saint-Christeau, celui qu'il +connaissait, celui que l'inventaire devait faire trouver, et qui avait +échappé sûrement aux recherches du notaire, parce qu'on n'avait pas pris +ces factures les unes après les autres, pour les classer, et qu'il +s'était glissé entre deux papiers insignifiants. + +Avant qu'il fût revenu de sa surprise, sa femme rentra, et, comme à +l'ordinaire, vint vivement à lui pour l'embrasser. + +— Tiens, dit-elle, tu te décides à lire ces papiers ? + +Mais elle n'avait pas achevé sa question, qu'elle s'arrêta stupéfaite de +la physionomie qu'elle avait devant elle. + +— Qu'as-tu ? Mon Dieu, qu'as-tu ? demanda-t-elle + +— Voilà ce que je viens de trouver, lis. + +Il lui tendit la feuille. + +— Mais c'est le testament de mon oncle Gaston ! s'écria-t-elle, dès les +premières lignes. + +— Lis, lis. + +Elle alla jusqu'au bout ; alors le regardant : + +— Que vas-tu faire ? demanda-t-elle d'une voix qui tremblait. + +— Mais que veux-tu que je fasse ? répondit-il. Imagines-tu que je vais +m'armer de ce testament pour troubler ton père, si heureux d'être le +propriétaire d'Ourteau ? Pour qui travaille-t-il ? Pour nous. A qui +donne-t-il ses revenus ? A nous. Non, non, ce testament, que je ne suis +pas fâché d'avoir d'ailleurs, par un sentiment de reconnaissance envers +M. de Saint-Christeau, ne sortira jamais de ce tiroir, dans lequel je +vais l'enfermer, et ton père ignorera toujours qu'il existe. + +Elle lui jeta les bras autour du cou, et l'embrassa nerveusement, avec +un flot de larmes. + +— Mais que pensais-tu donc de moi ? dit-il. + +— C'est de fierté que je pleure. + + + + +IV + + +De temps en temps, Sixte parlait de d'Arjuzanx à sa femme : ou bien, il +avait reçu sa visite, ou bien ils s'étaient rencontrés par hasard ; en +tout cas, au grand ennui d'Anie, les relations continuaient entre eux, +et rien n'annonçait qu'elles dussent finir. + +Un jour, il lui annonça d'un air assez embarrassé que d'Arjuzanx, qui +venait de louer une villa à Biarritz, l'avait invité à pendre la +crémaillère avec quelques amis : de la Vigne, Mesmin, Bertin. + +— Tu as accepté ? + +— Je peux me dégager. + +— Il ne faut pas te dégager. + +— Si cela t'ennuie. + +— C'est toujours un chagrin pour moi de ne pas t'avoir, mais je serais +ridicule de vouloir te confisquer : on ne me trouve déjà que trop +accapareuse. + +— Ne t'inquiète donc pas de ce qu'on trouve ou de ce qu'on ne trouve +pas. + +— Mais si ; c'est mon devoir de m'en inquiéter : je ne dois pas te rendre +heureux seulement par ma tendresse, je dois aussi m'appliquer à te faire +une vie à l'abri de toute critique ; avec votre camaraderie militaire, +personne plus que vous n'est exposé aux interprétations bizarres ; ne +devez-vous pas être tous coulés dans le même moule ? Va donc dîner chez +M. d'Arjuzanx et amuse-toi bien comme les autres. En réalité, ce qui +m'ennuie le plus, ce n'est pas que tu ailles chez M. d'Arjuzanx, mais +c'est que tu sois obligé de lui rendre ce dîner. + +— Il vaut donc mieux ne pas y aller. + +— C'est bien difficile. + +— Alors ? + +— Alors j'ai tort, cela est certain ; je me le dis, je me le répète ; mais +j'ai beau faire, je ne peux pas m'habituer à l'idée que des relations +suivies s'établissent entre M. d'Arjuzanx et nous. Si le prétendant m'a +inspiré une répulsion qui a abouti à mon refus, l'homme ne m'est pas +moins antipathique. + +— As-tu quelque chose à lui reprocher ? + +— Malheureusement non ; sans quoi ce serait fini. + +— D'Arjuzanx est fier et susceptible ; si tu le tiens à distance, il +n'insistera pas. + +— Le rôle est aimable. + +— Dans ma position il m'est bien difficile de le prendre, j'aurais trop +l'air d'un jaloux. + +— Un jaloux triomphant. Enfin, vas-y pour cette fois. Nous aviserons +plus tard. Car je t'assure que mes sentiments à son égard ne changeront +pas ; et je n'imagine rien de plus pénible que des relations avec qui +n'inspire pas sympathie et confiance. Quand je vous vois si différents +l'un de l'autre, je me demande comment vous avez pu vous lier d'amitié +au collège. + +Bien qu'il fût trop épris de sa femme pour sentir autrement qu'elle, +Sixte trouvait cependant qu'elle était bien sévère : pas si antipathique +que cela, semblait-il, d'Arjuzanx ; rageur, violent, obstiné dans ses +idées, entêté dans ses rancunes, oui, cela était vrai ; mais sans que +cela allât jusqu'à l'extrême et le rendit gênant ou ridicule. + +Libre, Anie n'aurait pas laissé Sixte accepter l'invitation du baron, et +d'une façon ou d'une autre se serait arrangée pour qu'il refusât sans +paraître le pousser à un refus qui serait venu de lui ; mais précisément +cette liberté elle ne l'avait pas, et le nom seul d'un des convives de +d'Arjuzanx le lui avait rappelé de façon à fermer ses lèvres. + +Au temps où Sixte lui faisait la cour et pendant leurs tête-à-tête dans +les jardins d'Ourteau, elle avait voulu qu'il lui dit ce qu'était le +monde nouveau au milieu duquel elle allait vivre à Bayonne dans une +sorte de camaraderie obligatoire ; quels étaient ses mœurs, ses usages, +ses habitudes, ses travers, ses faiblesses, ses ridicules, ses qualités, +ses mérites ; et de ces longs récits il était sorti pour elle un +enseignement qu'elle s'était bien promis de ne pas oublier. + +Parmi les officiers de la garnison, il y en avait un, le lieutenant de +la Vigne, qui avait épousé une jeune fille de la ville dont le père +avait fait une grosse fortune dans le commerce et la raffinerie des +pétroles. Élevée dans le couvent le plus aristocratique de Bordeaux, +cette fille avait contracté la folie des vanités mondaines, à laquelle +d'ailleurs sa nature la prédestinait, et, rentrée à Bayonne dans sa +famille honnêtement bourgeoise, elle n'eût jamais consenti à accepter +pour mari un homme dans les affaires et en relations commerciales avec +son père ou les amis de son père. C'est pourquoi, lorsqu'elle avait +hérité de la fortune de sa mère, elle s'était offert un joli petit +lieutenant, qui à une profession décorative et honorable ajoutait le +prestige d'un nom ou plutôt d'une apparence de nom : Ruchot de la Vigne. +Le nom il l'avait reçu de son père, tout petit propriétaire campagnard ; +l'apparence il la tenait des bons Pères qui l'avaient élevé. — Comment ! +Ruchot ? lui avaient-ils dit lorsqu'il était entré chez eux ; Ruchot tout +court ! il faut ajouter quelque chose à cela. Votre père a bien une +propriété ? — Il a une vigne. — C'est parfait ; vous vous appellerez +désormais Ruchot de la Vigne, comme vous avez des camarades qui +s'appellent Mouton du Pré, Jeannot du Gué, Petit de la Mare ; ça fait +bien sur le palmarès, et plus tard ça sert dans la vie pour un beau +mariage. + +En effet, cela lui avait servi à épouser la fille du raffineur de +pétrole, qui n'aurait jamais consenti à être madame Ruchot tout court, +et qui était fière de s'entendre annoncer sous le nom de madame de la +Vigne. Il est vrai qu'à la mairie on lui avait impitoyablement coupé le +de la Vigne, mais on le lui avait généreusement donné à l'église ; et +l'église était pleine, tandis qu'à la mairie il n'y avait personne. + +Devenue madame de la Vigne, elle tenait plus que personne à sa noblesse : +si son linge, son argenterie, ses voitures, ses bijoux, n'étaient pas +marqués de ses armes, en tout cas étaient-ils agrémentés d'emblèmes +qu'on pouvait prendre pour des armes de loin, et qui pour elles en +étaient. S'étant payé un officier, il semblait qu'elle avait acheté avec +lui tout le régiment, et les officiers de la place, y compris le +général. Quand elle disait à son mari : — N'est-ce pas un officier de +votre régiment ? — elle parlait de quelqu'un qui lui appartenait et lui +devait de la déférence, sinon de la reconnaissance. + +Les histoires à ce sujet qui couraient la ville étaient aussi nombreuses +que réjouissantes, embellies chaque jour par les camarades du seigneur +de la Vigne, qui s'amusaient autant des prétentions de la femme que de +l'esclavage du mari, véritable caniche en laisse qu'elle promenait sans +cesse avec elle, et qui n'avait le droit ni de faire un pas ni de dire +un mot, ni de dépenser un sou, sans en avoir reçu préalablement la +permission. + +Anie, qui, elle aussi, épousait un officier pauvre, s'était promis de ne +pas tomber dans ces travers et de veiller à ce que rien en elle ne pût +rappeler les exigences de madame de la Vigne, ou évoquer des +comparaisons que leurs positions, à l'une comme à l'autre, ne +rendraient que trop faciles. Sans doute, elle se savait à l'abri de ces +prétentions vaniteuses ; mais, aimant son mari comme elle l'aimait, +saurait-elle toujours se garder d'exigences matrimoniales auxquelles son +cœur épris pourrait trop facilement l'entraîner ? + +Pour elle la question avait sa gravité et son inquiétude ; aussi, quand +Sixte avait prononcé le nom de son camarade de la Vigne, n'avait-elle +pas hésité à répondre : « Il faut accepter. » + + + + +V + + +Quand Sixte arriva chez le baron il était presque en retard, et tous les +invités se trouvaient réunis dans le salon de la villa, dont les +fenêtres ouvraient sur la mer ; il y avait là quelques propriétaires de +la contrée, des Russes, des Espagnols, et les camarades que d'Arjuzanx +lui avait annoncés. + +— Je croyais que tu ne viendrais pas, dit l'un d'eux. + +— Et pourquoi ? + +— Lune de miel. + +— Miel n'est pas glu. + +Le dîner était combiné pour laisser des souvenirs aux convives et les +rendre fidèles, composé de mets envoyés des pays d'origine : poulardes de +la Bresse, écrevisses de Styrie, ortolans des Landes tirés dans les +terres de d'Arjuzanx, pâté de foie gras de Nancy ; en vins, les premiers +crus authentiques. + +Ce qui ne fut pas de premier cru, ce fut la conversation, qui se +maintint dans la banalité, ces étrangers que le hasard réunissait +n'ayant entre eux ni idées communes, ni habitudes, ni relations ; on +parla du climat de Biarritz, puis de la température, de la plage, des +villas et de leurs habitants, on passa aux casinos. + +— Très agréables, ces deux casinos ; quand on est nettoyé dans l'un, on +peut essayer de se refaire dans l'autre. + +Mais d'Arjuzanx ne fut pas de cet avis : pour lui le jeu n'était un +plaisir qu'entre amis, là où l'on trouvait la tranquillité, et où l'on +n'était pas exposé à s'asseoir à côté de gens qu'on ne saluait pas dans +la rue ; si, d'autre part, il fallait surveiller les croupiers pour voir +s'ils ne bourraient pas la cagnotte ou n'étouffaient pas les plaques en +même temps qu'il fallait se défier des grecs, le jeu devenait un très +vilain travail que pouvaient seuls accepter ceux qui lui demandaient +leur gagne-pain. + +— Aussi, messieurs, dit-il en concluant, si jamais l'envie vous prend, +dans l'après-midi ou dans la soirée, de tailler un bac, considérez cette +maison comme vous appartenant, un cercle dont nous faisons tous partie, +et où vous pourrez amener vos amis. + +Le menu, si abondant qu'il fût, eut une fin cependant ; on passa dans le +salon, où l'on fuma des cigares exquis en regardant la mer ; mais le +miroitement de la lune sur les vagues, pas plus que les éclats du feu +tournant de Saint-Martin renaissant et mourant dans les profondeurs +bleues de la nuit, n'étaient des spectacles faits pour retenir longtemps +l'attention de cette jeunesse peu contemplative. + +Les cigares n'étaient pas à moitié brûlés que les yeux s'interrogèrent +d'un air vague et inquiet : + +— Que va-t-on faire ? + +A cette question, l'un des convives répondit en rappelant la proposition +de d'Arjuzanx : + +— Si on taillait un bac ? + +Dix voix appuyèrent. + +— Je ne vous demande que le temps de faire desservir la table, dit +d'Arjuzanx ; nous serons mieux dans la salle à manger qu'ici ; j'enverrai +aussi chercher des cartes, car je n'en ai pas. + +Un quart d'heure après on était assis autour de la table sur laquelle on +avait dîné, et le banquier disait : + +— Messieurs, faites votre jeu. + +Sixte, de la Vigne et un de leurs camarades étaient restés dans le +salon, où ils causaient ; d'Arjuzanx vint les rejoindre. + +— Vous ne jouez pas ? + +— Tout à l'heure, répondit de la Vigne. + +— Et toi, Sixte ? + +— Ma foi non. + +— Je t'ai connu joueur, cependant. + +— Au collège. + +— Et à Saint-Cyr aussi, dit de la Vigne. + +— J'ai joué, continua Sixte, quand le gain ou la perte de cent francs me +crispait les nerfs, arrêtait mon cœur et m'inondait de sueur, mais +maintenant qu'est-ce que cela peut me faire de gagner ou de perdre ? + +— Et l'émotion du jeu ? dit d'Arjuzanx. + +— Je ne désire pas me la donner, et même je souhaite ne pas me la +donner. + +— Alors tu n'es pas sûr de toi ? + +— Qui est sûr de soi ? + +— Si tu n'as pas apporté d'argent, continua d'Arjuzanx, ma bourse est à +ta disposition, et à la vôtre aussi, monsieur de la Vigne. + +— J'accepte vingt-cinq louis, dit de la Vigne d'un ton qui montrait que +son porte-monnaie n'avait pas été garni. + +Aussitôt qu'il fut en possession des vingt-cinq louis, de la Vigne passa +au salon. + +— Voilà qui prouve, dit d'Arjuzanx avec une ironie légèrement +méprisante, que madame de la Vigne tient de court son mari. + +Sixte ne répliqua rien, mais deux minutes après il entrait à son tour +dans le salon et mettait dix louis sur la table. + +Il gagna, laissa sa mise et son gain sur le tapis, gagna une seconde +fois, puis une troisième. + +Alors il ramassa ses seize cents francs et retourna dans le salon, tout +surpris de ressentir en lui une émotion que le gain d'une somme en +réalité minime n'expliquait pas. + +Quelle étrange chose ! pendant ces trois coups, il avait éprouvé ces +frémissements, ces arrêts de respiration qui l'avaient si fort secoué +autrefois quand il était gamin ou à l'École. + +Comme il avait eu raison de dire à d'Arjuzanx qu'on n'était jamais sûr +de soi ! + +— S'il s'en allait ! + +Mais la fausse honte qui l'avait fait jeter ses dix louis sur la table +le retint : que ne dirait-on pas ? + +Il alluma un cigare ; mais devant la fenêtre où il le fumait lui +arrivaient les bruits de la salle à manger se mêlant au murmure rauque +de la marée montante ; de temps en temps la voix du banquier ou des +pontes et aussi le tintement de l'or, le flic-flac des billets et des +cartes, dominaient ces bruits vagues : Messieurs, faites votre jeu. +Cartes, cinq, neuf. + +Fut-ce ce sentiment de fausse honte, fut-ce la magie, la suggestion de +ces bruits ? Toujours est-il qu'au bout de dix minutes il revenait au +salon et déposait cinquante louis sur l'un des tableaux qui gagna. + +Jusque-là, il avait joué debout ; machinalement, il attira une chaise et +s'assit : il était dans l'engrenage. + +Alors l'ivresse du jeu le prit, l'emporta, et anéantit sa raison aussi +complètement que sa volonté : il n'était plus qu'un joueur, et, en dehors +de son jeu, rien n'existait plus pour lui. + +De partie en partie, le jeu arriva vite à une allure enfiévrée, +vertigineuse ; à son tour Sixte prit la banque, gagna, perdit, la reprit +et, à une heure du matin, il devait quarante mille francs à d'Arjuzanx, +cinq mille à de la Vigne, vingt mille aux autres ; en tout soixante-cinq +mille francs représentés par des cartes qui portaient écrit au crayon le +chiffre de ses dettes envers chacun. + +Alors d'Arjuzanx l'attira dans son cabinet. + +— Si tu veux payer ce que tu dois, lui dit-il, je mets vingt-cinq mille +francs à ta disposition ; il y a des étrangers qui ne te connaissent pas, +peut-être voudrais-tu t'acquitter envers eux tout de suite. + +— Je le voudrais. + +— Eh bien ! accepte ce que je t'offre ; ne vaut-il pas mieux que je sois +ton seul créancier ? entre nous, cela ne tire pas à conséquence ; tu me +rembourseras quand tu pourras. + + + + +VI + + +Du quai, Sixte vit qu'une lampe brûlait dans la chambre de sa femme ; et, +au bruit qu'il fit en ouvrant sa grille, Anie parut sur la vérandah. + +En route il s'était dit qu'elle se serait couchée, et qu'il la +trouverait endormie, ce qui retarderait l'explication jusqu'au +lendemain ; mais non, elle l'avait attendu et la confession devrait se +faire tout de suite. + +Pendant qu'il traversait le jardin, la lumière avait disparu de la +fenêtre de la chambre, et quand il entra dans le vestibule il trouva sa +femme devant lui qui le regardait. + +— Tu t'es impatientée ? + +Anie avait trop souvent entendu sa mère dire à son père : « Je ne te fais +pas de reproches, mon ami », pour tomber dans ce travers des femmes qui +se croient indulgentes ; aussi en descendant l'escalier avait-elle mis +dans les yeux son plus tendre sourire ; mais, en le voyant sous le jet de +lumière qu'elle dirigeait sur lui, ce sourire s'effaça. + +— Qu'avait-il ? + +Elle le connaissait trop bien, elle était en trop étroite communion de +cœur, d'esprit, de pensée, de chair avec lui, pour n'avoir pas reçu un +choc, et malgré elle, instinctivement, elle formula tout haut le cri qui +lui était monté à la gorge : + +— Qu'as-tu ? Que s'est-il passé ? Que t'est-il arrivé ? + +— Je vais te le dire. Montons. + +Au fait cela valait mieux ainsi : au moins les embarras de la préparation +seraient épargnés. + +Et, en arrivant dans leur chambre, en quelques mots rapides il dit ce +qui s'était passé chez d'Arjuzanx, sa perte, le chiffre de cette perte. + +A mesure qu'il parlait il vit l'expression d'angoisse qui contractait le +visage de sa femme, relevait ses sourcils, découvrait ses dents, +s'effacer ; il n'avait pas fini qu'elle se jeta sur lui et l'embrassa +passionnément. + +— Et c'est pour cela que tu m'as fait cette peur affreuse ! +s'écria-t-elle. + +— N'est-ce rien ? + +— Qu'importe ! + +— Il faut payer. + +— Eh bien, tu paieras ; ne peux-tu pas prendre soixante-cinq mille francs +sur ta fortune sans que ce soit une catastrophe ? + +A son tour, sa physionomie sombre se rasséréna : + +— Alors, il n'y a donc qu'à prendre les soixante-cinq mille francs dans +notre caisse, dit-il avec un sourire. + +— Il n'y a qu'à les demander à mon père ; ce que je ferai dès demain +matin. + +— Ce que nous ferons, reprit-il ; c'est déjà beaucoup que tu sois de +moitié dans une démarche dont je devrais être seul à porter la +responsabilité. + +Les choses arrangées ainsi, elle pouvait maintenant poser une question +qu'elle avait sur les lèvres, et cela sans qu'il pût voir dans sa +demande une intention de reproche ou de blâme : + +— Mais comment as-tu perdu cette somme ? dit-elle. + +— Ah ! comment ? + +Elle hésita une seconde, puis se décidant : + +— Tu es donc joueur ? dit-elle. + +— Je l'ai été à deux périodes de ma vie : à quinze ans au collège, et à +vingt ans à Saint-Cyr. A quinze ans, j'ai, à un certain moment, perdu +cent vingt francs contre d'Arjuzanx, en jouant quitte ou double. Tu +imagines quelle somme c'était pour moi qui n'avais que vingt sous qu'on +me donnait par semaine, et quelles émotions j'ai alors éprouvées ; +heureusement d'Arjuzanx me donnant toujours ma revanche, j'ai fini par +m'acquitter. Plus tard, à Saint-Cyr, j'ai perdu douze cents francs qui +pendant longtemps ont pesé sur ma vie d'un poids terriblement lourd. +Depuis, je n'avais pas touché à une carte ; et il y a dix ans de cela. +Comment me suis-je laissé entraîner, moi qui n'aime ni le jeu ni les +joueurs ? Je n'en sais rien. Un coup de vertige. Et aussi, je dois te le +confesser, puisque je ne te cache rien, certaines railleries qui, +adressées à de la Vigne, me parurent passer par-dessus la tête de +celui-ci pour frapper sur moi. + +— Alors tu as bien fait, dit-elle. + +— Peut-être ; mais où j'ai eu tort, ç'a été en ne m'arrêtant pas à temps. + +— Qui s'arrête à temps ? + +— Toutes les ivresses sont les mêmes ; il arrive un moment où l'on ne +sait plus ce qu'on fait, et où l'on est le jouet d'impulsions +mystérieuses, auxquelles on obéit, avec la conscience parfaitement nette +qu'on est misérable de les subir. C'est mon cas ; ce qui n'atténue en +rien ma responsabilité. + +Le lendemain, non le matin comme le voulait Anie, mais dans +l'après-midi, aussitôt que Sixte fut libre, ils partirent en voiture +pour Ourteau où ils arrivèrent à la nuit tombante. Barincq qui rentrait +à ce moment même se trouva juste à point pour donner la main à sa fille +descendant du phaéton. + +— Quelle bonne surprise ! dit-il en l'embrassant. Qui vous amène ? + +— Nous allons te dire ça, répondit Anie, quand nous serons avec maman. + +— Enfin, vous êtes en bonne santé, c'est l'essentiel ; et vous dînez avec +nous, c'est la fête. Manuel, va vite dire à la cuisine que les enfants +dînent. Justement, j'ai gardé ce matin un superbe saumon pour vous +l'envoyer, nous le mangerons ensemble. + +Il avait pris le bras de sa fille : + +— Et ça ne peut se dire que devant ta mère, votre affaire ? + +— Cela vaut mieux. + +— Alors, allons la rejoindre tout de suite. + +Ils entrèrent dans le salon où se tenait madame Barincq, sous la lumière +de la lampe, coupant une revue qu'elle ne lirait jamais et à laquelle +elle n'était abonnée que parce qu'elle trouvait cela « châtelain ». + +— Anie a quelque chose à nous annoncer, dit-il. + +Il n'y avait pas à reculer. + +— Un accident, dit-elle, qui la nuit dernière est arrivé à mon mari. + +— Un accident ! s'écrièrent en même temps le mari et la femme. + +— Dans une réunion chez M. d'Arjuzanx, il a été entraîné à jouer, et il +a perdu... + +— Soixante-cinq mille francs, acheva Sixte. + +— Soixante-cinq mille francs ! répéta madame Barincq en laissant tomber +sa revue et son couteau à papier. + +— Que nous venons te demander, papa, dit Anie en regardant son père. + +— Il est évident que ce n'est pas vous qui pouvez les payer, répondit-il +d'un ton tout franc. + +— Et les dettes de jeu se paient dans les vingt-quatre heures, dit Anie. + +— C'est certain. + +Depuis le mariage, madame Barincq, au contact du bonheur de sa fille, +s'était singulièrement adoucie à l'égard de Sixte, qu'elle n'appelait +que mon cher Valentin, mon bon gendre, ou mon enfant tout court, mais la +perte des soixante-cinq mille francs la suffoqua. + +— Comment, monsieur ! vous perdez soixante-cinq mille francs ! dit-elle. + +— Hélas ! ma mère. + +— Et comment avez-vous perdu soixante-cinq mille francs ? + +— Le comment ne signifie rien, interrompit Anie. + +— Au contraire, il signifie tout : vous êtes donc joueur, monsieur ? + +— On n'est pas joueur parce que par hasard on perd une somme au jeu, +continua Anie. + +Sans répondre à sa fille, madame Barincq se leva et, s'adressant à son +mari : + +— Ainsi, dit-elle, vous avez marié ma fille à un joueur ! + +— Mais, chère amie... + +— Je ne vous fais pas de reproches, vous êtes assez malheureux de votre +faute, pauvre père, mais enfin vous l'avez sacrifiée. + +Puis tout de suite, se retournant vers son gendre : + +— Comment n'avez-vous pas eu la loyauté de nous prévenir que vous étiez +joueur ? + +— Mais, maman, interrompit Anie, Valentin n'est pas joueur ; il y a dix +ans qu'il n'avait touché aux cartes. + +— Eh bien ! quand il y touche, ça nous coûte cher ! + +Barincq crut que ce mot lui permettait d'arrêter la scène qui, pour lui, +était d'autant plus injuste que tout bas il se disait que Sixte avait +bien le droit de perdre ce qui lui appartenait. + +— Donc il n'y a qu'à payer, conclut-il. + +Mais sa femme ne se laissa pas couper la parole : + +— Je ne fais pas de reproches à M. Sixte, reprit-elle, seulement je +répète que quand on entre dans une famille, on doit avouer ses vices... + +— Mais Valentin n'a pas de vices, maman. + +— C'est peut-être une vertu de jouer. Je dis encore que quand un homme a +le bonheur inespéré... pour bien des raisons, d'être distingué par une +jeune fille accomplie, et d'entrer dans une famille... une famille +accomplie aussi, il doit se trouver assez honoré et assez heureux pour +ne pas chercher des distractions ailleurs... + +Pendant que madame Barincq parlait avec une véhémence désordonnée, Anie +regardait son mari qui, immobile, calme en apparence, mais très pâle, ne +bronchait pas ; elle coupa la parole à sa mère : + +— Allons-nous-en, dit-elle à son mari. + +Mais son père la prenant par la main la retint : + +— Ni les paroles de ta mère, dit-il, ni ton départ n'ont de raison +d'être. Dans la situation présente, il n'y a qu'une chose à faire : +payer. C'est à quoi nous devons nous occuper. + +— Où est l'argent ? demanda madame Barincq. + +— Je ne l'ai pas ; mais je le trouverai. Sixte, mon cher enfant, +accompagnez-moi chez Rébénacq. Et toi, Anie, reste avec ta mère, à qui +tu feras entendre raison. + +— J'ai besoin de te parler, s'écria madame Barincq en faisant signe à +son mari de la suivre. + +— Et tu n'as rien dit du testament ! s'écria Anie en se jetant dans les +bras de son mari quand son père et sa mère furent sortis. Ah ! cher, +cher ! + +— C'est lui justement qui m'a si bien fermé les lèvres ; et puis, quand +ta mère me disait qu'un mari qui a eu le bonheur de trouver une femme +telle que toi n'a pas à chercher de distractions autre part, elle +n'avait que trop raison. + +— Tu es un ange. + + + + +VII + + +Non seulement Barincq n'avait pas soixante-cinq mille francs dans sa +caisse ou chez son banquier, pour les donner à Sixte, mais encore il +n'en avait pas même dix mille, ni même cinq mille. + +L'argent liquide trouvé dans la succession de Gaston et toutes les +valeurs mobilières avaient été absorbés par la transformation de la +terre d'Ourteau, défrichements, constructions, achat des machines, +acquisition des vaches, des porcs, et si complètement qu'il n'avait pu +faire face aux dépenses du mariage d'Anie que par un emprunt. + +Mais cela n'était pas pour l'inquiéter : la réalité avait justifié toutes +ses prévisions, aucun de ses calculs ne s'était trouvé faux, et avant +quelques années sa terre transformée donnerait tous les résultats qu'il +attendait de cette transformation et même les dépasserait largement : +c'était la fortune certaine, une belle fortune, et si facile à gérer, +que quand il viendrait à disparaître, Anie et Sixte n'auraient qu'à en +confier l'administration à un brave homme pour qu'elle continuât à leur +fournir pendant de longues années les mêmes revenus. + +Cependant, si l'avenir était assuré, le présent n'en était pas moins +assez difficile, et quand, au milieu des embarras contre lesquels il +avait à lutter chaque jour, survenait une demande de plus de soixante +mille francs, à laquelle il fallait faire droit sans retard, du jour au +lendemain, il ne le pouvait que par un nouvel emprunt. + +Ce fut ce qu'il expliqua à son gendre, en se rendant chez le notaire, +et, comme Sixte confus exprimait tout son chagrin du trouble qu'il +apportait dans sa vie si tranquille, il ne permit pas que la question se +plaçât sur ce terrain. + +— Je vous ai dit, mon cher enfant, que je vous considérais comme +co-propriétaire de l'héritage de Gaston. Ce n'était pas là un propos en +l'air, un engagement vague qu'on prend dans l'espérance de ne pas le +tenir. Je ne veux donc pas de vos excuses. Et même j'ajoute que jusqu'à +un certain point je ne suis pas fâché de ce qui arrive, puisque cela me +permet de vous prouver la sincérité de ma parole. + +— Je n'avais pas besoin de cela. + +— J'en suis certain. Mais, puisque les choses sont ainsi, il vaut mieux +les envisager à ce point de vue et ne considérer que le rapprochement +que cet incident amènera entre nous. + +— Vous êtes trop bon pour moi, mon cher père, trop indulgent. + +— Qui peut sonder l'entraînement auquel vous avez cédé ! + +Il le sondait au contraire parfaitement, cet entraînement qui, chez +Sixte, était un fait d'hérédité. Est-ce que Gaston n'avait pas plus +d'une fois subi cette ivresse du jeu, lui d'ordinaire si calme, si +maître de lui ? Quoi d'étonnant à ce que Sixte la subit à son tour ? Tel +fils, tel père. S'il était heureux que sur beaucoup de points Sixte +ressemblât à Gaston, il fallait accepter la ressemblance complète, celle +pour le mauvais comme celle pour le bon, celle pour les défauts comme +celle pour les qualités. En tous cas, il y avait cela d'heureux dans +cette aventure qu'elle s'était produite avant que Sixte eût trouvé le +testament de Gaston. Que serait-il arrivé et jusqu'où ne se serait-il +pas laissé entraîner, si cette fâcheuse partie s'était engagée quelques +mois, quelques semaines plus tard, alors que, se sachant seul légataire +de la fortune de Gaston, il n'aurait point été retenu par l'inquiétude +d'avoir à demander la somme qu'il perdrait ? Tandis que, dans les +circonstances présentes, cette perte pouvait, et même, semblait-il, +devait être une leçon pour l'avenir, celle dont profite le chat échaudé ; +il se souviendrait. + +Rébénacq n'avait pas les soixante-cinq mille francs chez lui, mais il +promettait de les verser dès le lendemain à Bayonne ; seulement, au lieu +de pouvoir faire un emprunt au Crédit Foncier et de bénéficier de +conditions modérées, il faudrait subir la loi d'un prêteur dur, qui +profiterait des circonstances pour exiger un intérêt de cinq pour cent, +avec première hypothèque sur la terre d'Ourteau tout entière, non +seulement pour cette somme de soixante-cinq mille francs, mais encore +pour celles précédemment empruntées par Barincq, c'est-à-dire pour un +total de cent dix mille francs, de façon à être seul créancier. + +Comme il n'y avait pas moyen d'attendre, il fallut bien en passer par +là, et, de nouveau, Sixte, en revenant au château, exprima à son +beau-père toute sa désolation de l'entraîner dans des affaires si +pénibles. + +— Laissez-moi vous dire que je considère ces sacrifices que je vous +impose comme un prêt, dont je vous demande de vous rembourser en +diminuant de dix mille francs tous les ans la pension que vous nous +servez. + +— Vous n'y pensez pas, mon cher enfant. + +— J'y pense beaucoup, au contraire, et je suis sûr que ma femme se +joindra à moi pour vous demander qu'il en soit ainsi ; cette suppression +ne sera pas bien dure pour nous et elle sera une leçon utile pour moi. + +— Ne parlons pas de ça. + +— Et moi je vous prie de me permettre d'en parler. + +— Non, non, dix fois non. Je sais, je sens pourquoi vous me faites cette +proposition, que j'apprécie comme elle le mérite, croyez-le : c'est votre +réponse au langage que ma femme vous a tenu tout à l'heure. Je comprends +qu'il vous ait blessé, profondément peiné.... Mais persister dans votre +idée serait montrer une rancune peu compatible avec un caractère droit +comme le vôtre. Voyez-vous, mon ami, quand il s'agit de gens d'un +certain âge, c'est d'après ce qu'ils ont souffert qu'on doit les juger, +et vous savez que pour tout ce qui est argent, la vie de ma femme n'a +été qu'un long martyre. + +— Soyez certain que je n'en veux pas à madame Barincq ; elle n'avait que +trop raison dans ses reproches. + +— Ce qui n'empêche pas qu'elle eût mieux fait de les taire, puisqu'ils +ne servaient à rien. + +Bien que Sixte n'en voulût pas à sa belle-mère, il n'en persista pas +moins dans son idée de rembourser ces soixante-cinq mille francs au +moyen d'une retenue sur la pension qu'on leur servait. Ce fut ce qu'il +expliqua le soir à sa femme en rentrant à Bayonne. + +— Tu serais le mari pauvre de mademoiselle Barincq riche, dit-elle, que +je trouverais tes scrupules exagérés, tu comprends donc que je ne peux +pas partager ceux d'un mari riche qui a épousé une fille pauvre et qui +n'aurait qu'un mot à dire pour prendre ce qu'il veut bien demander. +Mais, enfin, il suffit que tu tiennes à ce remboursement pour que je le +veuille avec toi. Je t'assure que dépenser dix mille francs de plus ou +de moins par an est tout à fait insignifiant pour moi : nous nous +arrangerons pour faire cette économie. + +En rentrant, Sixte trouva une lettre de d'Arjuzanx arrivée en leur +absence, et il la donna tout de suite à lire à sa femme : + + « Mon cher camarade, + + Je pars pour Paris, d'où je ne reviendrai que dans huit jours ; ne te + gêne donc en rien pour moi ; prends ton temps, ces huit jours et + tous ceux que tu voudras. + + Amitiés, + + D'ARJUZANX. » + +— Tu vois, dit Sixte. + +— Quoi ? + +— Que d'Arjuzanx n'est pas ce que tu crois. + +— Je vois que cet ami a joué contre toi d'autant plus gros jeu que tu +étais moins en veine. + +— A sa place tout joueur en eût fait autant. + +— Donc, c'est en joueur qu'il faut le traiter, non en ami. + + + + +VIII + + +En faisant cette observation, Anie avait une intention secrète, qui +était d'envoyer tout simplement au baron les soixante-cinq mille francs, +le jour de son retour à Biarritz. + +Mais Sixte n'accepta pas cette combinaison : + +— En me prêtant vingt-cinq mille francs, d'Arjuzanx a agi en ami, +dit-il ; à ce titre je lui dois des égards, auxquels je manquerais en lui +envoyant sèchement son argent. + +Il n'y avait pas à répliquer ; tout ce qu'elle put obtenir, ce fut que +Sixte, au lieu d'aller à Biarritz dans la soirée, y allât dans +l'après-midi, avant le dîner, ce qui abrègerait sa visite. + +Il n'était pas cinq heures quand Sixte arriva chez d'Arjuzanx qu'il +trouva assis devant une table d'écarté, ayant pour vis-à-vis un des +Russes avec lequel il avait dîné huit jours auparavant ; deux des +convives de ce dîner étaient assis près d'eux. + +Ce fut seulement quand d'Arjuzanx quitta sa chaise que Sixte put +l'attirer dans une pièce voisine. + +— Je t'apporte ce que je te dois, dit-il. + +Et il déposa sur une table plusieurs liasses de billets de banque qu'il +tira de sa poche gonflée. + +— Qu'est-ce que c'est que tout ça ? demanda d'Arjuzanx. + +— Les soixante-cinq mille francs que je te dois. + +— Tu me dois vingt-cinq mille francs que je t'ai prêtés. + +— Et quarante mille que tu m'as gagnés. + +D'Arjuzanx prit trois liasses, deux grosses et la plus petite, les mit +dans la poche de son veston et repoussa les autres. + +— Reprends cela, dit-il. + +Sixte le regarda étonné. + +— As-tu pu penser que j'accepterais ces quarante mille francs ? dit +d'Arjuzanx. + +— Tu me les as gagnés. + +— Et j'ai eu tort. Un emballement de joueur m'a troublé la conscience. +J'ai subi le vertige du gain comme toi tu subissais celui de la perte. +Mais, le calme me revenant, je me suis reproché ces quelques instants +d'erreur. + +— Tu ne peux pas me faire un cadeau, qu'il ne m'est pas possible +d'accepter. + +— Je n'en ai pas la pensée ; mais tu peux me regagner ce que tu as perdu +et nous serons quittes. N'est-ce pas ainsi que les choses se sont +passées entre nous, quand au collège je t'ai gagné cent vingt francs que +tu aurais eu plus de peine à trouver à ce moment, sans doute, que tu +n'en as maintenant pour ces quarante mille francs ? Je t'ai donné ta +revanche. Faisons-en autant. + +— C'est impossible. + +— Pourquoi ? + +— Parce que... + +D'Arjuzanx lui coupa la parole : + +— Tu sais que je suis obstiné, dit-il, je me suis mis dans la tête que +je ne prendrai pas ton argent, je ne le prendrai pas. + +Et, le laissant seul, d'Arjuzanx retourna dans le salon. + +Sixte remit les liasses dans sa poche et rejoignit d'Arjuzanx ; la +discussion ne pouvait pas se continuer dans ces termes, il lui enverrait +les quarante mille francs par un chèque. + +Pendant leur entretien d'autres convives du dîner de la semaine +précédente étaient arrivés, entre autres de la Vigne, la partie +continuait. + +Pendant un certain temps Sixte resta debout auprès de la table regardant +le jeu machinalement, ayant en face de lui d'Arjuzanx debout aussi ; +puis il fit un pas en arrière pour s'en aller discrètement mais à +l'instant même d'Arjuzanx, qui avait vu son mouvement, l'interpella : + +— Fais-tu vingt-cinq louis contre moi ? dit-il. + +Sixte eut une seconde d'hésitation : une nouvelle partie commençait, les +adversaires allaient relever les cartes données ; Sixte crut sentir que +tous les regards ramassés sur lui l'interrogeaient. + +— Pourquoi non ? dit-il. + +Au fait, pourquoi n'accepterait-il pas la revanche que d'Arjuzanx lui +offrait ? Cinq cents francs, s'il les perdait, n'étaient pas pour le +gêner et s'il les gagnait, ce serait un commencement de remboursement ; +quelques coups heureux abrègeraient d'autant les mois de privation qu'il +allait imposer à sa femme. + +Il perdit. + +— Quitte ou double, n'est-ce pas ? dit d'Arjuzanx. + +— Soit. + +Il perdit encore. + +Si cinq cents francs n'avaient pas grande importance pour lui, il n'en +était pas de même de mille ; il fallait donc tâcher de les regagner. + +— Nous continuons ? dit-il. + +— Avec plaisir, continua d'Arjuzanx. + +— Sixte va s'emballer, dit de la Vigne à son voisin. + +— C'est fait. + +En effet, il n'était pas difficile de remarquer, pour qui connaissait +les joueurs, les changements caractéristiques qui de seconde en seconde +se produisaient en lui : tout d'abord, quand d'Arjuzanx l'avait +interpellé, il avait rougi comme sous une impression de fausse honte, +puis instantanément pâli en répondant : « Pourquoi non ? » ; maintenant +cette pâleur s'était accentuée, ses lèvres frémissaient et ses mains +étaient agitées d'un léger tremblement ; penché sur la table de jeu, il +semblait qu'il prît avec ses yeux les cartes dans les mains de celui qui +les tenait et les abattit lui-même, exactement comme au cochonnet le +joueur accompagne de la tête, des épaules et des bras, par un mouvement +symbolique, la boule qui roule. + +Les cartes n'obéirent point à cette suggestion magnétique ; pour la +troisième fois elles furent contre lui. + +Évidemment la veine devait changer. + +— Toujours ? demande-t-il. + +Parbleu ! + +Il gagna. + +Raisonnable, il eût dû s'en tenir là, heureux d'en être quitte ainsi ; +mais quel joueur écoute la raison quand il voit la fortune lui sourire ! +ne serait-il pas fou de la repousser si elle venait à lui ? + +— Continuons-nous ? demanda-t-il. + +— Tant que tu voudras. + +— Cent louis ? + +— Tout ce que tu voudras. + +Il gagna encore. + +Décidément la chance était pour lui ; son heure avait sonné ; encore +quelques coups et il pouvait rendre à sa belle-mère cet argent qu'il +lui avait été si dur de demander. + +— Doublons-nous ? dit-il. + +— Assurément, répondit d'Arjuzanx. + +La pâleur de Sixte avait disparu sous l'afflux d'une bouffée de chaleur +qui du cœur était montée au front et aux joues ; il respirait plus +largement, ses mains ne tremblaient plus. + +On s'était groupé autour d'eux, et chacun était plus attentif à leur +duel qu'à la partie elle-même, insignifiante comparée à leurs paris. + +— Le baron voudrait perdre exprès qu'il ne s'y prendrait pas autrement, +dit de la Vigne à son voisin. + +— Croyez-vous ? + +Qu'il le voulût ou ne le voulût point, toujours est-il que d'Arjuzanx +perdit encore. + +— Je crois bien que tu as passé un engagement avec la veine, dit-il à +Sixte. + +A ce moment un domestique entra dans le salon. + +— Il est entendu que vous restez à dîner, dit d'Arjuzanx en s'adressant +à Sixte et à de la Vigne en même temps. + +Ils voulurent refuser. + +— Sixte, décide M. de la Vigne par ton exemple, dit d'Arjuzanx, et vous, +monsieur de la Vigne, gagnez Sixte par le vôtre. + +On insista de divers côtés. + +D'Arjuzanx avait ouvert un petit bureau : + +— Voici ce qu'il faut pour écrire, dit-il, on portera immédiatement vos +dépêches au télégraphe. + +Déjà de la Vigne avait pris place au bureau ; quand il quitta la chaise, +Sixte le remplaça : + + « Retenu à dîner avec de la Vigne ; à ce soir. + + VALENTIN. » + +Comme il remettait sa dépêche à d'Arjuzanx, celui-ci lui dit : + +— Crois-tu maintenant qu'en refusant d'accepter ton argent j'avais le +pressentiment que tu me le reprendrais bientôt ? ça me semble bien +vouloir recommencer notre fameuse partie du collège de Pau. + +Cette insistance frappa Sixte ; pourquoi donc d'Arjuzanx mettait-il un +empressement si peu déguisé à le pousser au jeu ? + +Ce fut la question qu'il se posa : d'Arjuzanx voulait-il lui infliger une +nouvelle perte ? ou bien, honteux de la somme qu'il avait gagnée, ne +cherchait-il que des occasions de la perdre ? + +C'était de cette façon qu'il avait agi autrefois au collège ; pourquoi +n'en serait-il pas de même maintenant ? rien en lui ne permettait de +supposer qu'il fût devenu un homme d'argent, âpre au gain, capable +d'employer des moyens peu loyaux à l'égard d'un camarade. N'avait-il pas +reconnu lui-même qu'il était dans son tort en subissant une sorte de +vertige qui le faisait jouer gros jeu contre un ami malheureux ? + +Cependant, quoi qu'il se dît, il ne put pas pendant le dîner ne pas +regretter de n'être pas rentré à Bayonne, et ne pas trouver bien nulle, +bien vide, la conversation de ses voisins : assurément cette salle à +manger ne le reverrait pas souvent ; qu'il sût profiter de sa soirée pour +regagner une partie de ce qu'il avait si bêtement perdu huit jours +auparavant, et elle serait la dernière qu'il passerait dans cette +maison. S'il vivait retiré quand il était garçon, ce n'était pas +maintenant qu'il avait un intérieur si charmant avec une femme jeune, +jolie, intelligente, adorée, qu'il allait l'abandonner pour ces réunions +banales. + +Bien qu'il n'eût pas l'expérience du jeu, il savait, pour l'avoir +entendu dire, de quelle importance est un régime sévère pour le joueur ; +ce n'est pas quand on est congestionné par une digestion difficile ou +échauffé par des vins largement dégustés, qu'on est maître de soi, et +qu'on garde en présence d'un coup décisif la sûreté du jugement ou le +calme de la raison ; or, dans la partie qu'il voulait engager pour +profiter de la veine qui semblait lui revenir, il fallait qu'il eût tout +cela, et ne subît pas plus l'influence de son cerveau surexcité que de +son estomac trop chargé ; il mangea donc très peu et but encore moins, +malgré l'insistance de d'Arjuzanx dont l'amabilité ne réussit pas mieux +que la raillerie à l'arracher à sa sobriété. + +Quand de la salle à manger on passa dans le salon, il ne s'approcha pas +tout d'abord des tables de jeu qui avaient été préparées : une grande +pour le baccara, deux petites pour l'écarté ; il voulait choisir son +moment et ne pas commettre les folies de ceux qui, courant après leur +argent, se jettent à l'aveugle dans la mêlée. C'était d'un pas ferme et +sûr qu'il devait y descendre ; puisqu'une heureuse chance lui avait +permis de rattraper trois cents louis, il devrait manœuvrer avec cette +somme de façon à regagner ses quarante mille francs sans se découvrir +jamais. + +Comme il se tenait à la fenêtre, d'Arjuzanx vint le rejoindre : + +— Tu ne me donnes pas ma revanche ? dit-il. + +— Est-ce que ce n'est pas à toi plutôt de me donner la mienne ? + +— Je suis à ta disposition. + +— Tout à l'heure ; le temps de finir ce cigare. + +Son cigare achevé il alla rôder autour de la table de baccara, mais sans +s'y asseoir : il voulait rester frais pour sa partie contre d'Arjuzanx, +et, d'ailleurs, il craignait d'épuiser sa veine dans des coups +insignifiants, s'imaginant, par une superstition de joueur, qu'il ne +pouvait pas faire grand fond sur elle, et qu'il ne fallait pas lui +demander plus d'une courte série heureuse ; quand il l'aurait obtenue il +s'en tiendrait là. + +Enfin, une des tables d'écarté n'étant plus occupée, il fit un signe à +d'Arjuzanx, voulant, cette fois, tenir lui-même les cartes qui allaient +décider de cette lutte. + +— Combien ? demanda d'Arjuzanx en s'asseyant vis-à-vis de lui. + +— Veux-tu cent louis ? + +— Parfaitement. + +En prenant ce chiffre Sixte se croyait prudent, puisque, sur les trois +parties qu'il lui permettait de jouer avec son gain, il ne devait pas +les perdre toutes : il pourrait se défendre si la chance tournait d'abord +contre lui, et à un moment quelconque attraper la série sur laquelle il +comptait. + +En prenant ses cartes Sixte eut la satisfaction de constater que ses +mains ne tremblaient pas et de se sentir maître de son cœur comme de +son esprit : il voyait, il savait, il jugeait ce qu'il faisait. + +D'Arjuzanx, au contraire, paraissait ému, et, en le regardant, on voyait +clairement qu'il n'était plus le même homme ; sa nonchalance, son +indifférence, avaient disparu et dans ses yeux noirs brillait une flamme +qui leur donnait une expression de dureté que Sixte n'avait jamais +remarquée. + +Mais ce n'était pas le moment de se livrer à des observations de ce +genre ; c'était à son jeu comme à celui de son adversaire qu'il devait +donner toute son attention. + +La chance, au lieu de tourner contre lui, continua à lui être fidèle. + +— Nous doublons, n'est-ce pas ? demanda d'Arjuzanx. + +— N'est-ce pas entendu ? + +— Alors cela est dit une fois pour toutes. + +— Sans doute ; au moins jusqu'à ce que nous soyons d'accord pour changer +cette convention. + +— Nous serons d'accord. + +Lentement ils avaient relevé leurs cartes. + +— J'en demande ? dit d'Arjuzanx. + +— J'en refuse. + +D'Arjuzanx avait un jeu détestable, Sixte le roi et la voie assurée. + +— Tu ne vas pas être long à regagner tes quarante mille francs, dit +d'Arjuzanx. + +— Je n'en serais pas fâché. + +— Tu vois donc que j'ai bien fait de te garder à dîner. + +Quelques-uns des convives, en les voyant s'asseoir à la table d'écarté, +avaient quitté le baccara qui ne se traînait que misérablement, et les +entouraient, attentifs, silencieux. + +A son tour d'Arjuzanx fit trois points : + +— Je commence à me défendre, dit-il. + +Cependant il perdit ; mais la partie suivante fut pour lui, et ils +recommencèrent avec un enjeu de cent louis qu'il gagna de nouveau. + +— Faisons-nous quitte ou double ? dit-il. + +Sixte eut un éclair d'hésitation pendant lequel il se demanda si sa +veine n'était pas épuisée ; mais, comme il avait eu quatre points contre +cinq, il crut que la fortune était hésitante et qu'il pouvait la +retenir. + +— Oui, dit-il. + +Il eut encore quatre points contre cinq, et cette fois il n'hésita pas ; +il était à découvert, il devait au moins s'acquitter ; puisque d'Arjuzanx +consentait à faire quitte ou double, il n'y avait qu'à continuer jusqu'à +ce qu'il gagnât, alors il s'arrêterait et ne toucherait plus aux cartes ; +il était déraisonnable, impossible, contraire à toutes les règles +d'admettre que ce coup ne lui viendrait pas aux mains ; le jeu n'est-il +pas une bascule réglée par des lois immuables ? + +— Toujours, dit-il. + +Maintenant tout le monde se pressait autour d'eux, mais personne ne +parlait, ne les interrogeait directement, et c'était par des regards +muets qu'on se communiquait ses impressions. + +Sixte fut surpris de sentir des gouttes de sueur lui couler dans le cou +et il s'en inquiéta ; évidemment il n'était plus maître de ses nerfs, +cependant il n'eut pas la force de mettre cette observation à profit ; +certainement l'émotion ne lui enlèverait pas son coup d'œil. + +Au moins lui enleva-t-elle la décision : par prudence, par excès de +conscience, il demanda des cartes, et il en donna, quand il aurait dû en +refuser, et jouer hardiment. + +Trois parties successives, perdues avec ce système, l'en firent changer : +ce n'était pas la chance qui le battait, mais sa propre maladresse, et +aussi le calme de d'Arjuzanx, attentif à se défendre et à profiter de +fautes de son adversaire, sans que la grandeur de l'enjeu parût exercer +sur lui la moindre influence. Ne pourrait-il donc pas retrouver lui-même +ce calme pour quelques minutes, quelques secondes peut-être ? + +Mais le changement de méthode ne changea pas la veine, au contraire ; les +fautes qu'il avait commises par trop de timidité, il les commit +maintenant par trop d'audace. + +Et chaque fois qu'il perdait, il répétait son mot : + +— Toujours. + +Ceux qui étaient attentifs aux nuances pouvaient saisir dans sa +prononciation une différence qui en disait long sur son état ; en même +temps son visage et ses mains s'étaient décolorés. + +A mesure que l'enjeu grossissait, l'attitude de la galerie se modifiait : +on avait commencé par regarder ce duel avec une curiosité recueillie ; +mais maintenant, s'échappaient de sourdes exclamations ou des gestes, +qui étaient un relèvement et une excitation pour Sixte : puisque tout le +monde était stupéfié de sa déveine, cette unanimité prouvait qu'elle ne +pouvait pas durer : un coup heureux, et il s'acquittait. + +Deux se suivirent malheureux encore, et comme Sixte répétait : + +— Toujours. + +Pour la première fois, d'Arjuzanx ne répondit pas : + +— Parfaitement. + +Il posa ses deux bras sur la table, et regardant Sixte en face : + +— Comment toujours ? dit-il d'une voix nette et dure. + +— N'est-il pas entendu, répondit Sixte, que, nous doublons toujours ? + +— Entendu jusqu'à ce que nous changions cette convention... + +Il y eut un moment de silence saisissant. + +... Et j'estime, continua d'Arjuzanx, de la même voix nettement +articulée, que le moment est venu de la changer. Où en sommes-nous ? + +Il compta les jetons rangés devant lui. + +— Voilà sept parties que je gagne. Est-ce exact ? + +— Oui, dit Sixte la gorge étranglée. + +— Nous avons commencé à cent louis, qui doublés font quatre mille +francs, puis huit mille, puis seize mille, puis trente-deux mille ; puis +soixante-quatre mille, puis cent trente-huit mille, et enfin deux cent +soixante-seize mille où nous sommes. + +Il s'arrêta et, du regard, parut prendre ses invités à témoins de la +justesse de son compte, qu'il avait fait sans aucune hésitation ; mais +personne ne pensa à faire un signe affirmatif, chacun étant tout entier +au drame qui se déroulait, et qu'on sentait terrible, sans comprendre +comment il s'était engagé et où il allait. + +— Jouons-nous comme des enfants ou comme des hommes ? continua +d'Arjuzanx. + +Sixte ne répondit pas, il voyait maintenant combien était faux son +sentiment sur les intentions de d'Arjuzanx qui, au lieu de chercher à +lui faire regagner ses quarante mille francs, n'avait eu d'autre but, au +contraire, que de l'entraîner à perdre une somme beaucoup plus +considérable ; en même temps il était frappé d'un fait, en apparence +insignifiant et cependant décisif : — le soin que d'Arjuzanx mettait à ne +pas s'adresser à lui directement, et surtout à ne pas employer le +tutoiement. + +Le baron reprit : + +— Si notre argent n'est pas sur cette table, notre parole y est ; je +peux jouer cent mille francs, et même deux cent soixante-seize mille sur +parole, non cinq cent cinquante mille qui excéderaient peut-être +l'engagement qu'on pourrait tenir. + +Il se tut, et chacun évita de se regarder pour ne pas livrer ses +impressions ; quelques convives prudents s'éloignèrent même de la table, +mais sans sortir du salon ; de la Vigne ne fut pas de ces derniers : une +place étant libre auprès de son camarade, il s'avança pour la prendre. + +Mais rien n'indiquait que Sixte dût se laisser entraîner à un éclat ; son +attitude était plutôt celle d'un homme qui vient de recevoir un coup +sous lequel il est tombé assommé. + +Cependant, après quelques secondes, il se leva. + +— Il est évident, dit-il, que je n'ai pas ces deux cent soixante-seize +mille francs sur moi. + +— N'est-il pas admis par les honnêtes gens qu'on a vingt-quatre heures +pour dégager sa parole ? + + + + +IX + + +Comme Sixte mettait le pied sur le trottoir dans la rue, il sentit qu'on +lui prenait le bras ; il se retourna : c'était de la Vigne. + +— Comment t'es-tu laissé entraîner ? demanda celui-ci. + +— Ah ! comment... + +— Tu n'as pas vu que c'était un coup monté ? + +— Trop tard. + +— Nous rentrons ? + +Sixte ne répondit pas. + +— Nous prenons une voiture ? + +— Non ; J'ai besoin d'être seul, de marcher. + +— Tu descendras en arrivant à Bayonne. + +— Ne me laisseras-tu pas tranquille ? + +— Ah ! + +Sixte, malgré son désarroi, eut conscience de ses paroles : + +— Sois assuré que j'ai été sensible au mouvement qui t'a fait prendre +place auprès de moi pendant que le baron parlait ! + +— C'était naturel. + +— Tu as cru à une altercation ; elle était impossible puisqu'il était +dans son droit, et que j'étais moi, dans mon tort. Merci. + +Et Sixte lui tendit la main. + +Cependant de la Vigne ne bougeait pas. + +— Adieu, dit Sixte en s'éloignant. + +Mais il n'avait pas fait trois pas qu'il s'arrêta. + +— De la Vigne ! + +Il revint vers son camarade. + +— Tiens, dit-il en lui tendant des liasses de billets de banque. + +— Qu'est-ce que c'est que ça ? + +— Quarante mille francs que je te prie de me garder ; comme tu montes en +voiture ils sont mieux dans tes poches que dans les miennes ; tu me les +donneras demain. + +Cette fois il quitta son camarade au milieu de la rue, et de la Vigne +fut abasourdi de voir qu'au lieu de se diriger vers Bayonne il prenait +une direction précisément opposée, comme s'il voulait gagner la côte des +Basques. + +C'est qu'en effet telle était l'intention de Sixte ; son parti était +pris : se jeter à la mer du haut de la falaise noire et ruisselante qui, +à pic, s'élève au-dessus de la grève. + +Et, par les rues désertes de la ville, il descendit vers le Port-Vieux, +courant plutôt que marchant, le visage fouetté par le vent froid qui +soufflait du large avec un bruit sinistre que dominait le mugissement +rauque de la marée montante déjà haute. + +C'était quand d'Arjuzanx avait dit : « Si notre argent n'est pas sur cette +table, notre parole y est », que sa résolution s'était formée dans son +esprit : son honneur engagé, il n'avait que sa vie à donner pour payer sa +dette, il la donnait. + +Il avait dépassé les bains de Port-Vieux et constaté que l'heure de la +pleine mer ne devait pas être éloignée ; quand il se laisserait tomber de +la falaise, la vague le recevrait et l'emporterait. + +C'était sans aucune faiblesse qu'il envisageait sa mort ; ce serait fini, +fini pour lui, fini pour les siens qu'il n'entraînerait pas dans le +désastre. + +Mais cette pensée des siens, celle de sa femme l'amollit ; ce n'était pas +seulement sa vie qu'il sacrifiait, c'était aussi le bonheur de celle +qu'il aimait. Quel désespoir, quel écroulement, quel vide pour elle ! ils +n'étaient mariés que depuis deux mois ; elle était si heureuse du +présent ; elle faisait de si beaux projets ! Elle ne l'aurait même pas +revu. Il ne l'aurait pas embrassée une dernière fois d'un baiser qu'elle +retrouverait. + +Il s'arrêta, et après un moment d'hésitation revint sur ses pas pour +prendre la route de Bayonne : il avait vingt-quatre heures devant lui, ou +tout au moins il avait jusqu'au matin avant qu'on apprit ce qui s'était +passé. + +Que de fois il l'avait parcourue à cheval avec sa femme, cette route +qu'il suivait maintenant à pied, seul, dans la nuit ! cette évocation eut +cela de bon qu'elle l'arracha aux angoisses de l'heure présente et du +lendemain, pour le maintenir dans ce passé si plein de souvenirs qui +s'enchaînaient, doux ou passionnés, tendres ou joyeux. + +Comme il approchait de Bayonne, il entendit dans le silence deux heures +sonner au clocher de la cathédrale ; au lieu d'entrer en ville, il longea +le rempart et descendit aux allées Marines. + +Cette fois sa maison était sombre : Anie ne l'avait pas attendu. Il +ouvrit les portes sans faire de bruit, et alluma une bougie, qui était +préparée, à la veilleuse de l'escalier. + +Arrivé à la porte de leur chambre, il écouta et n'entendit rien : +assurément Anie s'était endormie. Alors, au lieu d'entrer dans la +chambre, il tourna avec précaution le bouton de la porte de son cabinet +de travail, qu'il referma sans bruit. + +Une glace sans tain s'ouvrait au-dessus de la cheminée dans le mur qui +séparait la chambre du cabinet, masquée par un store à l'italienne à ce +moment à demi baissé ; dans la chambre deux lampes et une statuette +garnissaient la tablette de cette cheminée ; dans le cabinet c'était un +vase avec une fougère et deux flambeaux. + +D'une main écartant les frondes de la fougère, et de l'autre approchant +son bougeoir de la glace, Sixte regarda dans la chambre. Tout d'abord +ses yeux se portèrent dans l'obscurité. Mais, s'étant fait un abat-jour +avec sa main de façon à projeter la lumière en avant, il aperçut dans le +lit lui faisant face la tête de sa femme se détachant sur la blancheur +du linge. + +Puisqu'elle ne bougeait pas, puisqu'elle ne l'appelait pas, c'est +qu'elle dormait : cela lui fut un soulagement ; il avait du temps devant +lui. + +Dans ses deux heures de chemin, il n'avait pas uniquement pensé à Anie, +il avait encore arrêté son plan, dont ce sommeil facilitait l'exécution : +ce n'était pas seulement l'embrasser, qu'il voulait, c'était aussi +qu'elle eût sa dernière pensée : il s'assit à son bureau placé devant la +cheminée et se mit à écrire : + + « Tes pressentiments ne te trompaient pas : devenu notre ennemi + implacable, le tien, le mien, il a voulu se venger de toi, de moi ; + aveuglé, entraîné, j'ai joué et j'ai perdu deux cent soixante-seize + mille francs, en plus de ce que j'avais déjà perdu. En revenant, + j'ai réfléchi ; j'ai vu la situation comme on voit dans la solitude + et dans la nuit, d'une manière lucide, sans mensonge ; et de cette + froide vision est résultée la décision qui fait l'objet de cette + lettre — un adieu. Un adieu, ma belle et chère Anie. Oh ! si chère, si + aimée ! plus que dans le bonheur encore, et que je vais quitter pour + mourir. Mais ce n'est pas mourir qui m'effraie ; c'est briser notre + vie amoureuse ; c'est ne plus voir Anie ; c'est aussi lui laisser le + doute d'avoir été aimée comme elle le pensait. Comprendra-t-elle que + je veux disparaître, parce que je l'aime plus que moi-même, et que + je préfère — cherchant le meilleur pour elle — la savoir veuve, + tragique, plutôt que femme amoindrie par un mari coupable ? + + Je ne puis pas payer ma dette, et je ne veux plus rien demander à + ton père que je ruinerais. Il n'y a donc qu'à m'arracher de toi, + avec la pensée que je laisse presque intacte une fortune doublement + tienne, qui te gardera indépendante et fière. + + Comprends-tu que mon amour est tel que tu pouvais le désirer et que + je ne t'abandonne pas ? + + Dis-toi, au contraire, que c'est serré contre toi, mon âme mêlée à + la tienne, que je me suis arrêté à la résolution de ne plus te voir, + et de te laisser dans ta fleur de jeunesse et de beauté vivre sans + moi. + + Je n'ai songé qu'à ton repos, et j'ai dû oublier combien ont été + courtes nos heures d'amour. J'ai dû oublier aussi qu'une femme + adorée m'échappe dans la première émotion de notre existence + fondue, et qu'ivre de toi, je me détourne de toi, vibrant, soudé de + cœur et de chair, rêvant l'éternité de mon amour alors qu'il n'a + plus de lendemain. » + + + + +X + + +Il avait écrit rapidement, sans hésiter ; sa lettre achevée il la relut, +et alors il eut une minute d'anéantissement : comme il l'aimait ! et +cependant, par sa faute, stupidement, follement, il la jetait dans le +désespoir quand il n'avait qu'à laisser aller leur vie pour la rendre +heureuse. Le misérable, l'insensé qu'il avait été ! + +L'indignation le tira de sa faiblesse ; abaissant ses deux mains dans +lesquelles il avait enfoncé sa tête, il reprit sa lettre, la mit dans +une enveloppe sur laquelle il écrivit le nom d'Anie, et la plaça sous la +première feuille de son buvard. + +Il n'avait pas encore fini : doucement, avec mille précautions il ouvrit +un tiroir de son bureau fermé à clef, et, fouillant dedans sans froisser +les papiers qui s'y trouvaient, il en tira le testament de Gaston de +Saint-Christeau ; puis l'allumant à la bougie il le déposa dans la +cheminée où il brûla avec une grande flamme qui éclaira tout son +cabinet, du plancher au plafond. + +Cette fois tout ce qu'il avait combiné était accompli ; maintenant il +pouvait rejoindre sa femme quatre heures allaient sonner, il lui restait +trois heures à vivre pour elle. + +Quand il entra dans la chambre, elle leva la tête. + +— Te voilà ? dit-elle. + +Il vint au lit, et, se penchant sur elle, il l'embrassa longuement. + +— Il ne faut pas m'en vouloir, j'ai été retenu, je t'expliquerai. + +— Mais je ne t'en veux pas. + +Moins troublé il eût remarqué que, pour une femme qui s'éveille, la voix +d'Anie était étrangement tremblante ; mais, tout à son émotion, il ne fit +pas cette observation. + +C'est qu'en réalité, Anie, qui n'avait pas dormi depuis qu'elle s'était +mise au lit à son heure habituelle, ne venait pas de s'éveiller. + +En recevant la dépêche de son mari, alors qu'elle l'attendait pour +dîner, elle avait éprouvé une commotion violente, hors de toute +proportion, semblait-il, avec un fait si simple. + +Pourquoi restait-il chez le baron ? Comment oubliait-il la promesse qu'il +lui avait faite de revenir immédiatement ? Et, ce qui était plus grave, +comment ne pensait-il pas qu'après les craintes qu'elle lui avait +montrées, cette dépêche allait la jeter dans l'inquiétude et dans +l'angoisse ? + +C'était la première fois qu'il lui manquait de parole, la seconde fois +qu'il la laissait dîner seule ; et toujours pour le baron. Que lui +ménageait donc cette liaison qui l'épouvantait ? + +Elle ne put pas dîner, et de bonne heure elle monta à sa chambre, +s'imaginant qu'elle serait là moins mal que partout ailleurs pour +attendre. Alors elle calcula le moment où il pouvait rentrer ; et, ses +comptes faits, elle trouva que ce serait sans doute entre dix et onze +heures. + +Pour user le temps, elle prit un livre, mais les lignes dansaient devant +ses yeux et elle ne comprenait rien à ce qu'elle lisait. Si elle +continuait ainsi, les minutes seraient éternelles. S'enveloppant d'un +châle, elle sortit sur la vérandah pour suivre le mouvement de la +rivière. C'était la basse mer et il ne se passait rien sur la rivière +qui coulait clapoteuse entre ses rives confuses ; la nuit était sombre ; +rien sur les eaux, rien sur la terre, rien au ciel qui pût occuper son +esprit et l'emporter au pays de la rêverie où le temps se dévore sans +qu'on sache comment. + +Après un certain temps elle revint à son livre, le changea, pour un +nouveau qui peut-être serait plus attachant, l'abandonna bientôt comme +elle avait fait du premier, retourna sur la vérandah, tâcha de deviner +ce qu'elle ne voyait pas, rentra dans sa chambre, descendit au +rez-de-chaussée épousseter une vitrine qui tout à coup se trouva avoir +besoin d'être nettoyée, cassa deux bibelots, se fâcha contre sa +maladresse, et remonta dans sa chambre pour se jeter dans un fauteuil où +elle resta jusqu'à dix heures. + +Alors elle se déshabilla lentement et fit une coquette toilette de +nuit : puisqu'il avait paru surpris, presque fâché la première fois +qu'elle l'avait attendu, elle ne voulait pas qu'il en fût ainsi ce +soir-là : la trouvant endormie, il verrait tout de suite qu'elle ne +pensait pas à lui adresser le plus léger reproche. + +Mais elle ne s'endormit pas, et si le temps lui avait duré alors qu'elle +pouvait aller et venir, il fut mortel dans l'immobilité et l'obscurité +du lit ; l'horloge du vestibule sonnait l'heure et la demie, mais +l'intervalle qui s'écoulait entre l'une et l'autre était si long qu'elle +s'imaginait toujours que le mécanisme s'était arrêté. + +Onze heures, onze heures et demie, minuit, minuit et demi, une heure ; +était-ce possible ? Pourquoi ne rentrait-il point ? Que lui était-il +arrivé ? Au milieu de la nuit, ne pouvait-on pas être arrêté, assassiné, +sur la route déserte ? Elle voyait les passages dangereux, ceux du crime. + +Elle se releva pour lire sa dépêche qu'elle savait par cœur : « A ce +soir » ; ce n'était pas : « Je rentrerai tard » qu'il avait dit. « A ce +soir ! » c'était sûrement avant minuit. Et il était une heure et demie ; +deux heures, deux heures et demie. + +La fièvre la dévorait ; il y avait des moments où elle écoutait les +bruits du dehors avec une anxiété si intense, que son cœur s'arrêtait +et restait sans battre. + +Enfin, un peu après que la demie de deux heures eût sonné, elle reconnut +sur le gravier du jardin le pas qui était si familier à ses oreilles, +et, instantanément, une fraîcheur pénétrante succéda à la flamme qui la +dévorait : lui ! maintenant qu'importait ce qui avait pu le retenir, +puisqu'il arrivait ! est-ce que mille raisons qui se présentaient à son +esprit, alors que quelques minutes auparavant elle n'en trouvait pas une +seule, n'avaient pas pu le retarder ? + +Cependant elle fut surprise des précautions qu'il prit dans l'escalier, +et aussi qu'il passât par son cabinet au lieu d'entrer tout de suite +dans leur chambre ; il ne sentait donc pas l'impatience, poussée jusqu'au +paroxysme, avec laquelle elle l'attendait ? + +N'y tenant plus, elle pensa se jeter à bas de son lit pour courir à lui +et l'embrasser, mais n'y aurait-il pas là comme un tendre reproche qui +pourrait le peiner ? alors elle crut que le mieux était de ne pas bouger +et de paraître dormir. + +C'est pourquoi, lorsqu'il écarta le store et projeta sur elle la lumière +de sa bougie, il la trouva plongée dans un sommeil si parfait, que +quelqu'un qui n'eut pas été bouleversé comme lui se serait à coup sûr +demandé s'il était naturel. + +A travers ses paupières mi-closes, Anie avait vu le visage convulsé que +la bougie éclairait, et cette remarque, s'ajoutant à toutes ces +précautions pour ne pas la réveiller, l'avait rejetée dans l'inquiétude. + +Que se passait-il donc ? Ou plutôt que s'était-il passé ? + +La porte qui faisait communiquer sa chambre avec le cabinet étant +fermée, elle n'entendait rien, et n'osant pas se soulever sur son lit, +de façon à ce que son regard passât par-dessus la tablette de la +cheminée, elle ne voyait rien non plus, ce qui semblait indiquer que son +mari avait dû s'asseoir à son bureau, placé devant la cheminée. + +Heureusement les dispositions des deux pièces et de leur ameublement +pouvaient lui venir en aide : le lit, la glace sans tain, ainsi que le +bureau de Sixte, étaient placés sur une même ligne, et en face, au mur +opposé dans le cabinet, en ligne aussi, un vieux miroir, avec fronton et +bordure décorés d'estampage, était accroché, incliné de telle sorte +qu'il réflétait le bureau et la cheminée. Qu'elle trouvât sur son +oreiller une position d'où son regard, en passant à travers la glace +sans tain, irait jusqu'à ce miroir, et elle verrait ce que faisait son +mari. + +Sans mouvements brusques qu'elle n'osait se permettre, cela lui fut +assez facile, et alors elle l'aperçut écrivant. + +Comme son visage était sombre, comme sa main paraissait agitée ! De temps +en temps, il s'arrêtait un court instant, pour reprendre aussitôt avec +une décision et un emportement qui disaient la netteté de sa pensée, +autant que la violence de son émotion. Quand elle le vit, sa lettre +achevée, enfoncer sa tête entre ses mains, tout en lui trahissait une +telle douleur, un anéantissement si désespéré, qu'elle ne respirait +plus. + +A qui écrivait-il ? Qu'écrivait-il ? Cette lettre était donc bien +terrible, qu'elle le bouleversait à ce point ! + +Elle le vit aussi écrire l'adresse sur l'enveloppe, et à sa brièveté il +lui sembla que c'était un simple nom, court comme le sien, formé +seulement de quatre ou cinq lettres. Mais pourquoi lui écrivait-il, +quand il n'avait que la porte à ouvrir pour être près d'elle ? + +Il y avait là une question qu'elle se sentait trop affolée pour +résoudre, ou même pour examiner. + +D'ailleurs elle le suivait, et ne pouvait s'arrêter pour réfléchir, ni +pour revenir en arrière. + +Quand il avait pris dans le tiroir du bureau une feuille de papier, sur +laquelle elle voyait un timbre, il lui avait semblé que c'était le +testament de son oncle Gaston ; mais le mouvement par lequel il l'alluma +à la bougie et la déposa dans la cheminée fut si rapide, qu'elle ne put +pas être certaine qu'elle ne se trompait pas ; une flamme claire reflétée +par le miroir vint jusque dans sa chambre, dont elle perça l'obscurité +pour deux ou trois secondes, et ce fut tout. + +Presque aussitôt il entrait et venait à elle : ce fut miracle qu'elle ne +se trahit pas quand il l'embrassa, et qu'elle ne se jetât pas éperdue +dans ses bras quand il prit place près d'elle. + + + + +XI + + +Déjà les bruits de la ville et du port commençaient confus dans le +lointain, quand, brisé et anéanti par les émotions, il s'était endormi +sur l'épaule d'Anie. + +Pendant plus d'une heure, elle était restée immobile, pour ne pas +troubler ce lourd sommeil, si poignante que fût son angoisse de savoir +ce qu'était le papier placé dans le buvard, à propos duquel son +imagination affolée envisageait les choses les plus terribles, n'osant +pas s'arrêter à celle-ci plutôt qu'à celle-là, mais n'osant pas +davantage en rejeter aucune. Qu'elle pût se lever avant lui, elle +verrait ce papier. Qu'au contraire il se levât le premier, elle +resterait en proie à son anxiété. + +Cependant les vitres des fenêtres blanchissaient du côté de l'est, le +ciel se rayait de bandes claires qui annonçaient l'approche du jour : +encore quelques instants, et l'habitude allait le tirer de son sommeil à +l'heure ordinaire. + +Il fit un mouvement ; elle crut qu'il s'éveillait, mais il abandonna +seulement son épaule, et alors, avec précaution, elle put se laisser +glisser à bas du lit. + +A pas étouffés, elle se dirigea vers le cabinet, dont la porte n'avait +pas été refermée, et elle put la gagner sans qu'il bougeât. Vivement +elle alla au bureau et prit la lettre dans le buvard. Mais le jour +n'étant pas assez avancé pour qu'elle en pût lire la suscription, elle +courut à la fenêtre, dont elle écarta le rideau. + +« Anie. » + +Elle ne s'était pas trompée : frémissant de la tête aux pieds sous la +main froide du malheur qui venait de la saisir, elle coupa l'enveloppe +avec une épingle qu'elle tira de ses cheveux. + +Elle poussa un cri, et, traversant en courant le cabinet ainsi que la +chambre, elle vint au lit où elle s'abattit sur son mari qu'elle +enveloppa de ses deux bras : + +— Mourir ! + +Il la regarda hébété, puis, voyant la lettre qu'elle tenait dans sa +main : + +— Tu as lu ? + +— Est-ce que je dormais ? + +— Puisque tu as lu, je n'ai rien à ajouter. + +— Tu es fou. + +— Hélas ! + +— Mais cette fortune, tout ce que nous possédons, c'est à toi. + +— J'ai brûlé le testament. + +— Que ce soit toi, que ce soit nous, qu'importe qui paye ta dette ! + +— Ton père ne doit rien. + +— Tu ne le connais pas ; mon père paiera comme tu paierais toi-même : ta +mort n'acquitterait rien ; et, quand même elle te libérerait, crois-tu +que nous voudrions de la fortune à ce prix ? + +— Je ne veux pas ruiner ton père, te ruiner toi-même. + +— Mais comprends donc que nous paierons : tu dois, nous devons ; cette +fortune est la tienne, non la nôtre ; et fût-elle à nous qu'il en serait +exactement de même. Tu dis que tu as réfléchi ! Mais non, tu n'as pas +réfléchi ; sous un coup de désespoir tu as perdu la tête. Est-ce que nous +pouvons avoir rien de plus précieux que ta vie ? Imagines-tu donc que si +tu mourais je ne mourrais pas avec toi, ô mon bien-aimé ! + +Tout en parlant avec une véhémence désordonnée, elle le pressait dans +ses bras, ne s'interrompant que pour l'embrasser passionnément. + +— Tu dis que tu m'aimes, reprit-elle ; mais est-ce m'aimer que vouloir +m'abandonner ? Est-ce que tout n'est pas préférable à la séparation, la +ruine, la misère ! Qu'importe la misère ! Est-ce que je ne la connais +pas ? Que serait ce repos dont tu parles ? Tu ne veux pas que je sois +amoindrie par la faute de mon mari coupable ? En quoi serai-je amoindrie +quand nous aurons payé ce que tu as perdu ? + +Cet élan le bouleversait, l'ébranlait. + +— Je ne peux rien demander à ton père, dit-il. + +— Toi non, mais moi. Je pars pour Ourteau. Dans cinq heures je suis de +retour avec mon père. Ce soir tu paies. + +— Où veux-tu que ton père trouve cette somme ? + +— Je n'en sais rien, il la trouvera ; il empruntera ; il vendra. + +— Sa terre qu'il aime tant ! + +— Sa terre n'a jamais été à lui ; elle est à toi. + +— Votre générosité, votre sacrifice, ne feraient-ils pas de moi le plus +misérable des hommes ? Quel personnage serais-je dans le monde ? + +A ce mot, elle reprit courage et respira : puisqu'il envisageait +l'avenir, c'est qu'il était touché. + +— Personne a-t-il été jamais déshonoré pour une dette de jeu qu'on paie ? +Si ton honneur est sauf, qu'importe le reste ! Pourvu que nous soyons +ensemble, tous les pays nous seront bons. + +Le temps pressait ; il fallait hâter les décisions : ce qui n'était +possible avec une conscience chancelante et dévoyée que si elle prenait +la direction de leur vie. + +— Je pars pour Ourteau, dit-elle, toi tu vas aller à ton bureau comme à +l'ordinaire et en arrivant tu confesseras la vérité au général : dans une +heure elle sera connue de toute la ville, mieux vaut encore qu'il +apprenne la vérité de ta bouche, si fâcheux que puisse être pour toi cet +aveu. Mais, avant que je parte, tu vas me jurer, tes lèvres sur les +miennes, que je puis avoir confiance en toi. + +Rassurée par ce serment, autant que par l'étreinte toute pleine de +reconnaissance, de promesse, et de remords avec laquelle il avait +répondu à son adieu, elle partit pour Ourteau, en même temps qu'il se +rendait à son bureau. + +A peine arrivé, son général le fit appeler ; il avait passé une mauvaise +nuit et, pour s'en soulager, il éprouvait le besoin d'avoir quelqu'un à +secouer. + +— Avez-vous été vous promener ce matin, vous ? dit-il. + +— Non, mon général. + +— Effectivement vous ne sentez pas le salin. + +— J'ai pourtant passé une partie de la nuit dehors, dit Sixte saisissant +cette occasion. + +— Avec madame Sixte ? Drôle d'idée ! + +— Non, mon général, tout seul ; et une nuit terrible pour moi. + +— Ah ! bah ! + +Immédiatement Sixte raconta ce qui s'était passé, sans rien atténuer. + +— Deux cent soixante-seize mille francs ! s'écria le général. Êtes-vous +fou ? + +— Je l'ai été. + +— Et après ? Payez-vous ou ne payez-vous pas ? + +— Ma femme, qui vient de partir pour Ourteau, affirme que son père +paiera. + +Le général s'était levé et, dans un accès de colère, il arpentait son +cabinet en traînant la jambe. + +— Un officier attaché à ma personne ! grognait-il. + +Il s'arrêta devant Sixte : + +— Et maintenant, dit-il, que comptez-vous faire ? + +— Disparaître, mon général, si vous voulez me rendre ma liberté. + +— Votre liberté ! Je vous la fouts. On n'a jamais vu ça. Deux cent +soixante-seize mille francs et soixante-cinq mille en plus ! Mais c'est +idiot ! + +Puis, sentant la colère le gagner alors que la colère lui était +défendue, il renvoya Sixte : + +— Allez faire votre besogne, monsieur. + +Mais, au bout d'un quart d'heure, il l'appela de nouveau : il paraissait +calmé. + +— Êtes-vous en état d'écouter un bon conseil ? dit-il. Partez pour le +Tonkin. Mon frère est désigné pour un commandement là-bas ; s'il n'a +personne, il voudra peut-être bien vous emmener. Dans deux ans, quand +vous reviendrez, tout sera fini. Envoyez-lui une dépêche dans ce sens. + +— Cette dernière preuve d'intérêt que vous me donnez me touche au cœur. + +— C'est égal ; je ne comprendrai jamais que, quand tant de pauvres +diables s'exterminent à faire leur vie, il y ait des gens heureux qui +prennent plaisir à défaire la leur. + +Pendant ce temps, Anie courait sur la route d'Ourteau, pressant son +cocher ; quand elle arriva, son père et sa mère virent à sa physionomie +crispée qu'ils devaient se préparer à un coup cruel. + +Tout de suite, elle expliqua ce qui l'amenait, son père écoutant +accablé, sa mère l'interrompant par des exclamations indignées. + +— Est-ce que ton mari s'imagine, s'écria madame Barincq, que nous allons +encore payer cette somme et nous réduire à la misère pour lui ? + +Alors elle raconta l'histoire du testament de Gaston : comment Sixte +l'avait trouvé ; pourquoi il n'avait pas voulu le produire ; comment il +l'avait brûlé. + +— C'est donc son argent qu'il a perdu, dit-elle en s'adressant à sa +mère. + +Mais celle-ci ne se rendit pas : + +— Qui prouve que ce testament était bon ? dit-elle. + +Sur cette réplique, son mari intervint : + +— Il est évident, dit-il, que le testament est celui que Gaston avait +déposé entre les mains de Rébénacq, et qu'il était parfaitement valable. + +— Valable ou non, il n'existe plus. + +— Pour les autres sans doute, mais pas pour nous. + +— Tu paieras ! + +— Quel moyen de faire autrement ? + +— Ruinée une fois encore ! Que ne suis-je morte avant ! + +Ce n'était pas tout de vouloir payer, il fallait savoir où et comment +trouver l'argent nécessaire. Le père et la fille s'en allèrent chez +Rébénacq ; mais, quand le notaire eut entendu le récit d'Anie, il leva au +ciel des bras désespérés. + +— Je ne vois pas, dit-il, qui consentirait à prêter deux cent +soixante-seize mille francs sur la terre d'Ourteau, déjà hypothéquée +pour cent dix mille. + +— Mais elle vaut plus d'un million, dit Anie. + +— Ça dépend pour qui, et ça dépend aussi du moment. Considérez d'autre +part que la propriété est en transformation ; que les travaux entrepris +sont à leur début, qu'ils ne donneront leurs résultats que dans +plusieurs années ; et que, pour bien des gens, ils ont enlevé au moins la +moitié de sa valeur à la terre. Ce langage que je vous tiens, c'est +celui des prêteurs. Sans doute nous aurons des objections à leur +opposer ; mais comment seront-elles accueillies ? En tout cas, je n'ai pas +prêteur pour pareille somme, et dans ces conditions. + +— Ne pouvez-vous pas trouver ce prêteur chez un autre notaire ? demanda +Anie. + +— Nous rencontrerons partout les objections que je viens de vous +présenter ; mais enfin, nous pouvons voir à Bayonne. + +— Je vous emmène avec mon père. + +Rébénacq hésita, puis il finit par se rendre. + +Il était une heure de l'après-midi quand ils arrivèrent à Bayonne, et +quatre heures quand Barincq eut vu avec Rébénacq les sept notaires de la +ville : quatre refusaient nettement l'affaire, trois demandaient du +temps ; il convenait de prendre des renseignements, de se livrer à des +estimations. + +— Je n'avais pas grand espoir, dit Barincq, mais c'était un devoir de +tenter l'expérience. Maintenant il ne nous reste plus qu'une démarche, +et il faut la faire, si douloureuse qu'elle soit pour moi : voir M. +d'Arjuzanx, qui certainement doit être chez lui, puisqu'il attend Sixte ; +allons à Biarritz. + +En effet, le baron était chez lui, et tout de suite il reçut Barincq et +Rébénacq. + +— Ce n'est pas au nom de mon gendre que je me présente, dit Barincq, +c'est en mon nom personnel, mais en me substituant à lui. + +Le baron resta impassible, dans l'attitude froide et hautaine qu'il +avait prise. + +— C'est donc comme votre débiteur de la somme totale de trois cent +quarante-un mille francs que je viens vous demander quels arrangements +il vous convient de prendre pour le paiement de cette somme. + +— Des arrangements ! + +— Toutes les garanties vous seront offertes, dit Rébénacq, voulant venir +en aide à son vieux camarade, dont l'émotion faisait pitié. + +— Et j'ajoute, continua Barincq, que les délais que vous fixerez seront +acceptés d'avance, à la condition qu'ils seront raisonnablement +échelonnés. + +— Vous êtes homme d'affaires, monsieur, dit d'Arjuzanx avec hauteur. + +— Je l'ai été. + +— Et c'est une affaire que vous me proposez, une bonne affaire, puisque +vous, riche propriétaire, vous vous substituez à votre gendre qui n'a +rien, et faites vôtre sa dette. + +Il y eut une pause qui obligea Barincq à répondre : + +— Parfaitement, je la fais mienne et m'en reconnais seul débiteur. + +D'Arjuzanx, qui s'était assis, se leva. + +— Eh bien, monsieur, je ne fais pas d'affaires ; il s'agit d'une dette de +jeu, qui se paye dans les vingt-quatre heures, non d'une dette ordinaire +pour laquelle on peut conclure des arrangements devant notaires. Je ne +vous accepte donc pas comme débiteur ; je garde celui que j'ai. + +— Vous venez de reconnaître qu'il est sans fortune. + +— Justement, et c'est pour cela que je tiens à lui, ce qui vous +prouvera que je ne suis pas l'homme d'argent que vous pouvez croire. +Votre gendre a trahi ma confiance, notre camaraderie, notre amitié. Il +m'a pris la femme que j'aimais. Je lui prends son honneur. Et nous ne +sommes pas quittes. + +Quand Barincq et Rébénacq furent descendus dans la rue, ils marchèrent +longtemps côte à côte sans échanger un seul mot. + +— Quel homme ! dit tout à coup le notaire. + +— Et il aurait pu être le mari de ma fille ! Si coupable que soit le +malheureux Sixte, au moins a-t-il du cœur. + +Ils arrivaient au chemin de fer. + +— C'est égal, dit Barincq, pour un homme qui toute sa vie n'a pensé +qu'au bonheur des siens, j'ai bien mal fait leurs affaires et les +miennes. + +— Et maintenant ? + +— Maintenant, il ne nous reste qu'à vendre Ourteau. + +— Mais à cette saison, dans ces conditions, ce sera un désastre. + +— Eh bien, ce sera un désastre. + +— Mon pauvre ami ! + +— Oui, le sacrifice sera dur ; j'aimais cette terre d'un amour de +vieillard, j'avais mis sur elle mes derniers espoirs ; mais je dois me +dire qu'en réalité je n'en ai jamais été propriétaire, et que, si le +testament avait été produit en temps, tout cela ne serait pas arrivé : je +ne me serais pas installé à Ourteau, je n'aurais pas entrepris ces +travaux ; M. d'Arjuzanx n'aurait pas pensé à me demander Anie ; Sixte ne +l'aurait pas épousée, et, aujourd'hui, je ne tomberais pas lourdement +d'une position fortunée dans la misère. + + + + +XII + + +La demie après six heures allait sonner au cartel des bureaux de +l'_Office cosmopolitain_, et Barnabé, dans l'embrasure d'une fenêtre, +guettait au loin sur le boulevard l'arrivée de l'omnibus du chemin de +fer de Vincennes. + +A ce moment le directeur, M. Chaberton, sortit de son cabinet, +accompagné d'un client, et dans leurs cages, derrière leurs grillages, +tous les employés se plongèrent instantanément dans le travail. + +— Barnabé, guettez l'omnibus, dit M. Chaberton. + +— On ne le voit pas encore. + +— Puisque nous avons quelques minutes, dit le client suppliant, +laissez-moi vous expliquer... + +Mais M. Chaberton, sans écouter, alla à l'un des grillages : + +— Monsieur Spring, que vos patentes anglaises pour l'affaire Roux soient +prêtes demain matin, dit-il. + +— Elles le seront, monsieur. + +Il s'adressa à un autre guichet : + +— Monsieur Morisset, vous préparerez demain, en arrivant, un état des +frais Ardant. + +— Oui, monsieur. + +— Un point très important à noter, continuait le client... + +Mais M. Chaberton, qui n'avait pas d'oreilles pour ces recommandations +de la dernière heure, continuait sa tournée devant les cages de ses +employés. + +— Monsieur Barincq, dit-il, votre bois est-il terminé ? + +— Il le sera dans une demi-heure. + +— Pas trop de sécheresse, je vous prie, du chic, soyons dans le +mouvement. + +Barnabé fit un pas en avant : + +— L'omnibus, dit-il. + +M. Chaberton jeta son pardessus sur son épaule, fit passer sa canne de +dessous son bras dans sa main, et se dirigea vers la sortie, suivi du +client décidé à ne pas le lâcher. + +Une fois qu'il eut tiré la porte, un brouhaha s'éleva dans les bureaux, +et, immédiatement, Spring sortit d'un tiroir une lampe à alcool qu'il +alluma. + +— On voit que c'est aujourd'hui mardi, dit Belmanières, voilà les +saletés anglaises qui commencent. + +— On voit que c'est aujourd'hui comme tous les jours, répondit Spring, +les grossièretés de M. Belmanières continuent. + +Contrairement à la coutume, Belmanières ne se fâcha pas. + +— Cela prouve, dit-il d'un air bonhomme, que les habitudes ne sont pas +comme la vie ; la vie est variée, les habitudes sont monotones. Je suis +grossier aujourd'hui comme hier, comme il y a six mois, et M. Barincq, +au lieu de jouer au gentilhomme campagnard comme il y a six mois, +dessine des bois pour l'_Office cosmopolitain_, où il a été bien heureux +de retrouver sa place. + +— Ne mêlez donc pas M. Barincq à vos sornettes, répliqua le caissier +avec autorité. + +— Ce que je dis là n'a rien de désagréable pour M. Barincq, continua +Belmanières sortant de sa cage, au contraire. Et je proclame tout haut +qu'un homme de soixante ans qui se trouve tout à coup ruiné, et qui a +l'énergie de se remettre au travail, sans se plaindre, a mon estime. Si +j'ai blagué autrefois M. Barincq, je n'en ai aucune envie aujourd'hui, +et, puisque l'occasion se présente de lui dire ce que je pense, je le +dis. Voilà comme je suis, moi ; je dis ce que je pense, tout ce que je +pense franchement, et je me fiche de ceux qui ne sont pas contents. Vous +entendez, monsieur Morisette, je m'en fiche, je m'en contrefiche. + +Il criait cela devant la cage du caissier d'un air provocateur ; la porte +d'entrée en s'ouvrant le fit taire. + +— Mister Barincq ? dit une voix à l'accent étranger. + +— Il est ici, répondit Barnabé en amenant celui qui venait d'entrer +devant le grillage de Barincq. + +— Do you speak english ? + +— Monsieur Spring ! appela Barincq. + +A regret M. Spring souffla sa lampe et s'approcha ; alors un dialogue en +anglais s'engagea entre lui et l'étranger. + +— Ce gentleman, traduisit Spring, dit qu'il a vu au Salon deux tableaux +signés Anie qui lui ont plu et qu'il est disposé à les acheter ; ayant +trouvé votre adresse au _Cosmopolitain_ dans le livret, il désire savoir +le prix de ces tableaux. + +— Mille francs, dit Barincq. + +— Ce gentleman dit, continua Spring, qu'il les prend tous les deux pour +quinze cents francs si vous voulez ; et que si madame Anie a d'autres +tableaux du même genre, c'est-à-dire représentant des paysages du même +pays, dans la même coloration claire, il les achètera peut-être ; il +demande à les voir. + +— Expliquez à ce gentleman, répondit Barincq, qu'il peut venir demain et +après-demain à Montmartre, rue de l'Abreuvoir, et donnez-lui +l'itinéraire à suivre pour arriver rue de l'Abreuvoir. + +Sans en demander davantage l'amateur tendit sa carte à Spring et s'en +alla : + + « CHARLES HALIFAX » + 75, Trimountain Str. Boston. + +Barincq n'eut pas le temps de recevoir les félicitations de ses +collègues, pressé qu'il était d'achever son bois pour porter cette bonne +nouvelle rue de l'Abreuvoir. + +Lorsqu'il entra dans l'atelier où sa femme et sa fille étaient réunies, +Anie vit tout de suite à sa physionomie qu'il était arrivé quelque chose +d'heureux. + +— Qu'est-ce qu'il y a ? demanda-t-elle. + +Il raconta la visite de l'Américain. + +— Hé ! hé ! dit Anie. + +— Hé ! hé ! répondit Barincq comme un écho. + +— Quinze cents francs ! + +Et, se regardant, ils se mirent à rire l'un et l'autre. + +— Hé ! hé ! + +— Hé ! hé ! + +Madame Barincq n'avait pas pris part à cette scène d'allégresse. + +— Je vous admire de pouvoir rire, dit-elle. + +— Il me semble qu'il y a de quoi, dit Barincq. + +— Est-ce que tu n'es pas heureuse de ce succès pour Ourteau ? dit Anie. + +— Qu'on ne me parle jamais d'Ourteau, s'écria madame Barincq. + +— Sois donc plus juste, maman. C'est à Ourteau que je dois un mari que +j'aime. C'est Ourteau qui m'a appris à voir. Sans Ourteau, je me +fabriquerais de jolies robes en papier pour pêcher un mari que je ne +trouverais pas. Et sans Ourteau je continuerais à peindre des tableaux +d'après la méthode de l'atelier... que les Américains n'achèteraient +pas. Si je suis heureuse, si j'ai aux mains un outil qui nous fera tous +vivre, en attendant que Sixte revienne glorieux, cela ne vaut-il pas la +fortune ? + + + + +FIN + + + + +NOTICE SUR « ANIE » + + +Il y a quarante ans, c'était une banalité de la conversation courante de +parler du désintéressement des savants et des artistes, comme aussi de +leur incapacité pour les affaires ; et même cette banalité, basée sur +l'observation journalière, pouvait s'étendre jusqu'aux médecins et aux +avocats : les savants, des alchimistes cocasses dans leur allure falote ; +les artistes, des Cabrions. Déjà, il est vrai, Balzac avait, à côté de +Joseph Bridau, de Schinner, de Léon de Lora, placé Pierre Grassou qui +annonçait un dangereux précurseur ; mais la tradition n'était point +encore entamée. + +Elle ne tarda pas à l'être, car l'alchimiste et le rapin disparaissaient +tous les jours ; et déjà quand je préparais mon roman : _Une bonne +affaire_, qui est l'histoire d'un savant exploité et égorgé par des gens +d'affaires, je pouvais voir que si ce type était encore vrai, les gens +d'affaires exploités par les savants n'étaient cependant pas rares. + +Le temps avait marché, les mœurs s'étaient transformées, et on était +loin du temps où mon père, qui en avait été témoin, me racontait ce +trait de Berryer : venu à Rouen pour défendre devant les assises un +cultivateur de notre pays, Berryer remettait comme dot à la fille de +celui dont il avait obtenu l'acquittement, ses dix mille francs +d'honoraires, et Berryer n'était pas riche ; car, l'eût-il été, cette +somme, alors considérable, eût vraisemblablement rejoint la fortune +amassée. + +Loin aussi était le temps où je vivais chez une sorte de savant qui +était un de ces types du monde universitaire aussi communs à cette +époque qu'ils sont rares aujourd'hui, chez qui l'indifférence des choses +de l'argent n'avait pour égale que l'ignorance la plus complète de la +vie pratique ; si bien qu'avant de sortir il devait être passé en revue +par sa femme pour qu'elle vît s'il n'était point chaussé d'une pantoufle +et d'un soulier, ou s'il n'avait point mis son gilet de flanelle +par-dessus la chemise, endossée elle-même par-dessus un premier gilet +qu'il avait oublié d'ôter. + +Enfin, loin aussi était le temps où, commençant à avoir des relations +dans le monde des peintres et des statuaires, c'était à peine si j'en +trouvais un — parmi les peintres — qui eût les allures d'un monsieur +distingué ou d'un club-man, et fût entendu aux affaires, tandis que +nombreux au contraire étaient encore les artistes naïfs, candides, +dédaigneux de l'argent, qui continuaient ces maîtres anciens qu'a si +bien caractérisés André Lemoyne en disant d'eux : + + Ils avaient travaillé simplement pour la gloire. + +Les affaires, ils en prenaient bien souci vraiment, et, sans faire rire +personne, le père Signol, que sa _Femme adultère_ a fait entrer à +l'Institut, pouvait dire à un candidat : « Je ne vote jamais pour ceux qui +gagnent de l'argent. » + +Insuffisant, incomplet était donc mon savant d'_Une bonne affaire_, et +il m'en fallait un autre qui fût de notre temps ; car c'est une nécessité +pour un romancier qui marche avec son époque et veut se renouveler, se +compléter, de ne point s'en tenir, dans son âge mûr, aux personnages de +sa jeunesse, qu'il a pu peindre vrais à ce moment, mais qui ne le sont +plus par cela seul que les mœurs se sont transformées. + +Je cherchais mon savant nouvelle manière, lorsqu'un jour, en me rendant +au laboratoire de mon camarade Georges Pouchet, je vis dans une cour des +palefreniers et des cochers occupés à panser des chevaux et à nettoyer +des voitures qui, par leur élégance, étaient si peu en situation dans +ce quartier que, tout en bavardant avec Pouchet, je lui demandai à qui +appartenaient ces équipages. + +— A Sauval. + +— Le professeur ? + +— Lui-même. + +J'eus le pressentiment que je pouvais trouver en lui quelques-uns des +traits principaux qu'il me fallait pour mon personnage. Je l'étudiai et +l'introduisis dans _Anie_. Un critique, parlant de Sauval, dit que ce +type est plus commun qu'on ne pense, et, faisant allusion à celui de la +réalité, il ajouta : « J'ai pris mes informations sur les personnes, je le +connais même personnellement depuis ma lecture d'_Anie_, et il +paraîtrait, — ma conviction est faite, — que justement il ne rentrerait +pas dans la catégorie précitée, et que ce savant serait au contraire un +lutteur, un généreux et un prodigue. » + +Que le Sauval de mon roman ne soit pas la reproduction exacte et fidèle +du vrai Sauval, cela est parfaitement juste ; je suis le premier à le +reconnaître, et même je suis satisfait que cela ait été dit. Je me suis +déjà plus d'une fois expliqué là-dessus dans ces notices : je fais des +romans, non des photographies ; et quand j'étudie un personnage rencontré +dans la vie courante, ce n'est point la vérité du portrait que je +recherche, c'est celle du roman, agissant en cela comme le peintre ou le +statuaire qui travaille d'après le modèle vivant, non pour le copier, +mais pour s'en inspirer. Sauval m'a fourni des traits du savant dans le +train ; je ne l'ai pas copié, pas plus que dans aucun de mes romans je +n'ai copié ou photographié un seul des acteurs que j'ai mis en scène. Il +y a une vérité d'art, plus haute et plus vraie que celle de la réalité. +C'est celle-là que j'ai poursuivie. « Ce n'est pas avec sa femme qu'on +fait une Jeanne d'Arc », me disait un jour Chapu ; et cependant, pour +toutes les Jeanne d'Arc, il y a eu la pose d'un modèle vivant. + + +H. M. + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Anie, by Hector Malot + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12284 *** diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..a0ceeb3 --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #12284 (https://www.gutenberg.org/ebooks/12284) diff --git a/old/12284-0.txt b/old/12284-0.txt new file mode 100644 index 0000000..7205074 --- /dev/null +++ b/old/12284-0.txt @@ -0,0 +1,11657 @@ +The Project Gutenberg EBook of Anie, by Hector Malot + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Anie + +Author: Hector Malot + +Release Date: May 7, 2004 [EBook #12284] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ANIE *** + + + + +Produced by Christine De Ryck and the PG Online Distributed +Proofreaders. This file was produced from images generously made +available by the Bibliothéque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + + + + +ANIE + +PAR + +HECTOR MALOT + + + + +PARIS + + + + +PREMIÈRE PARTIE + + +Au balcon d'une maison du boulevard Bonne-Nouvelle, en hautes et larges +lettres dorées, on lit : _Office cosmopolitain des inventeurs_ ; et sur +deux écussons en cuivre appliqués contre la porte qui, au premier étage +de cette maison, donne entrée dans les bureaux, cette enseigne se trouve +répétée avec l'énumération des affaires que traite l'office : _« Obtention +et vente de brevets d'invention en France et à l'étranger ; attaque et +défense des brevets en tous pays ; recherches d'antériorités ; dessins +industriels ; le Cosmopolitain, journal hebdomadaire illustré : M. +Chaberton, directeur. »_ + +Qu'on tourne le bouton de cette porte, ainsi qu'une inscription invite à +le faire, et l'on est dans une vaste pièce partagée par cages grillées, +que divise un couloir central conduisant au cabinet du directeur ; un +tapis en caoutchouc (B.S.G.D.G.) va d'un bout à l'autre de ce couloir, +et par son amincissement il dit, sans qu'il soit besoin d'autres +indications, que nombreux sont ceux qui, happés par les engrenages du +brevet d'invention, engagés dans ses laminoirs, passent et repassent par +ce chemin de douleurs, sans pouvoir s'en échapper, et reviennent là +chaque jour jusqu'à ce qu'ils soient hachés, broyés, réduits en pâte et +qu'on ait exprimé d'eux, au moyen de traitements perfectionnés, tout ce +qui a une valeur quelconque, argent ou idée. Tant qu'il lui reste un +souffle la victime crie, se débat, lutte, et aux guichets des cages +derrière lesquels les employés se tiennent impassibles, ce sont des +explications, des supplications ou des reproches qui n'en finissent pas ; +puis l'épuisement arrive ; mais celle qui disparaît est remplacée par une +autre qui subit les mêmes épreuves avec les mêmes plaintes, les mêmes +souffrances, la même fin, et celle-là par d'autres encore. + +En général les clients du matin n'appartiennent pas à la même catégorie +que ceux du milieu de la journée ou du soir. + +A la première heure, souvent avant que Barnabé, le garçon de bureau, ait +ouvert la porte et fait le ménage, arrivent les fiévreux, les inquiets, +ceux que l'engrenage a déjà saisis et ne lâchera plus ; de la période des +grandes espérances ils sont entrés dans celle des difficultés et des +procès ; ils apportent des renseignements décisifs pour leur affaire qui +dure depuis des mois, des années, et va faire un grand pas ce jour-là ; +ou bien c'est une nouvelle provision pour laquelle ils sont en retard et +qu'ils ont pu enfin se procurer le matin même par un dernier sacrifice ; +et, en attendant l'arrivée des employés ou du directeur, ils content +leurs douleurs et leurs angoisses à Barnabé qui les enveloppe de flots +de poussière soulevés par son balai. + +Puis, après ceux-là, c'est l'heure de ceux qui, pour la première fois, +tournent le bouton de l'office ; vaguement ils savent que les brevets ou +les marques de fabrique doivent protéger leur invention, ou assurer +ainsi la propriété de ses produits ; et ils viennent pour qu'on éclaire +leur ignorance. Que faut-il faire ? Ils ont toutes les confiances, toutes +les audaces, portés qu'ils sont sur les ailes de la fortune ou de la +gloire. Ne sont-ils pas sûrs de révolutionner le monde avec leur +invention, qui va les enrichir, en même temps qu'elle enrichira tous +ceux qui y toucheront ? Et les millions roulent, montent, s'entassent, +éblouissants, vertigineux. + +— S'il faut prendre un brevet en Angleterre ? dit M. Chaberton répondant +à leurs questions ; non seulement en Angleterre, mais aussi en Italie, en +Espagne, en Allemagne, en Europe, en Asie, en Amérique, partout où la +législation protectrice des brevets a pénétré. Sans doute la dépense +peut être gênante, alors surtout qu'on s'est épuisé dans de coûteux +essais ; mais ce n'est pas quand on touche au succès qu'on va le laisser +échapper. + +Et, sortant de son cabinet, M. Chaberton amène lui-même dans ses bureaux +ce nouveau client pour le confier à celui des employés qui guidera ses +pas dans la voie de la prise et de l'exploitation d'un brevet. + +— Voyez Mr Barincq ! Voyez Mr Spring ! Voyez Mr Jugu. + +Et le client admis dans la cage de celui à qui on le confie s'intéresse, +ravi, à voir Mr Barincq, le dessinateur de l'office, traduire sur le +papier les idées plus ou moins vagues qu'il lui explique, ou Mr Spring +préparer devant lui les pièces si importantes des patentes anglaises ; +car, dans l'_Office cosmopolitain_, on opère sous l'œil du client ; +c'est même là une des spécialités de la maison, grâce à Mr Spring qui +écrit avec une égale facilité le français, l'anglais, l'allemand, +l'italien, l'espagnol, ayant roulé par tous les pays avant de venir +échouer boulevard Bonne-Nouvelle ; et aussi, grâce à Mr Barincq qui sait +en quelques coups de crayon bâtir un rapide croquis. + +Après une journée bien remplie qui n'avait guère permis aux employés de +respirer, les bureaux commençaient à se vider ; il était six heures +vingt-cinq minutes, et les clients qui tenaient à voir Mr Chaberton +lui-même savaient par expérience que, quand la demie sonnerait, il +sortirait de son cabinet, sans qu'aucune considération pût le retenir +une minute de plus, ayant à prendre au passage l'omnibus du chemin de +fer pour s'en aller à Champigny, où, hiver comme été, il habite une +vaste propriété dans laquelle s'engloutit le plus gros de ses bénéfices. + +Bien que la besogne du jour fût partout achevée, et que Barnabé fût déjà +revenu de la poste où il avait été porter le courrier, les employés, +derrière leurs grillages, paraissaient tous appliqués au travail : le +patron allait passer en jetant de chaque côté des regards circulaires, +et il ne fallait pas qu'il pût s'imaginer qu'on ne ferait rien après son +départ. + +Quand le coup de la demie frappa, il ouvrit la porte de son cabinet, et +apparut coiffé d'un chapeau rond, portant sur le bras un pardessus dont +la boutonnière était décorée d'une rosette multicolore, sa canne à la +main ; un client misérablement vêtu le suivait et le suppliait. + +— Barnabé, guettez l'omnibus, dit M. Chaberton. + +— C'est ce que je fais, monsieur. + +En effet, posté dans l'embrasure d'une fenêtre, le garçon de bureau ne +quittait pas des yeux la chaussée, qu'il découvrait au loin jusqu'à la +descente du boulevard Montmartre, son regard passant librement à travers +les branches des marronniers et des paulownias qui commençaient à peine +à bourgeonner. + +Cependant le client, sans lâcher M. Chaberton, manœuvrait de façon à +lui barrer le passage. + +— Tâchez donc, disait-il, de m'obtenir cinq mille francs de MM. +Strifler ; ils gagnent plus de cinq cent mille francs par an avec mes +brevets ; ils peuvent bien faire cela pour celui qui les leur a vendus. + +— Ils répondent qu'ils ont fait plus qu'ils ne devaient. + +— Ce n'est pas à vous qu'ils peuvent dire cela ; vous qui avez vu comme +ils m'ont saigné à blanc ; qu'ils m'abandonnent ces cinq mille francs, et +je renonce à toute autre réclamation ; c'est plus d'un million que je +sacrifie. + +— Monsieur Barincq, interrompit le directeur, où en est votre bois pour +le journal ? + +— J'avance, monsieur. + +— Il faut qu'il soit fini ce soir. + +— Je ne partirai pas sans qu'il soit terminé. + +— Je compte sur vous. + +— Avec ces cinq mille francs, continuait le client, j'achève mon +appareil calorimétrique, qui sera certainement la plus importante de mes +inventions ; son influence sur les progrès de notre artillerie peut être +considérable : ce n'est pas seulement un intérêt égoïste qui est en jeu, +le mien, que vous m'avez toujours vu prêt à sacrifier, c'est aussi un +intérêt patriotique. + +— Vous vous ferez sauter, mon pauvre monsieur Rufin, avec vos +expériences sur les pressions des explosifs en vases clos. + +— C'est bien de cela que j'ai souci ! + +— L'omnibus ! cria le garçon de bureau. + +Mr Chaberton se dirigea vivement vers la porte, accompagné de son +client, et le silence s'établit dans les bureaux, comme si les employés +attendaient un retour possible, quelque invraisemblable qu'il fût. + +— Emballé, le patron ! cria Barnabé resté à la fenêtre. + +Mais tout à coup il poussa un cri de surprise. + +— Qu'est-ce qu'il y a ? + +— Le vieux Rufin monte avec lui pour le raser jusqu'à la gare. + +Alors, instantanément, au silence succéda un brouhaha de voix et un +tapage de pas, que dominait le chant du coq, poussé à plein gosier par +l'employé chargé de la correspondance. + +— Taisez-vous donc, monsieur Belmanières, dit le caissier en venant sur +le seuil de la pièce qu'il occupait seul, on ne s'entend pas. + +— Tant mieux pour vous. + +— Parce que ? demanda le caissier qui était un personnage grave, mais +simple et bon enfant. + +— Parce que, mon cher monsieur Morisette, si vous dîtes des bêtises, +comme cela vous arrive quelquefois, on ne se fichera pas de vous. + +Morisette resta un moment interloqué, se demandant évidemment s'il +convenait de se fâcher, et cherchant une réplique. + +— Ah ! que vous êtes vraiment le bien nommé, dit-il enfin après un temps +assez long de réflexion. + +C'était précisément parce qu'il s'appelait Belmanières que l'employé de +la correspondance affectait l'insolence avec ses camarades, cherchant en +toute occasion et sans motif à les blesser, afin qu'ils n'eussent pas la +pensée de faire allusion à son nom, dont le ridicule ne lui laissait pas +une minute de sécurité ; un autre que lui fût peut-être arrivé à ce +résultat avec de la douceur et de l'adresse, mais étant naturellement +grincheux, malveillant et brutal, il n'avait trouvé comme moyen de se +protéger que la grossièreté ; la réplique du caissier l'exaspéra d'autant +plus qu'elle fut saluée par un éclat de rire général auquel Spring seul +ne prit pas part. + +Mais l'amitié ou la bienveillance n'était pour rien dans cette +abstention, et si Spring ne riait pas comme ses camarades de la réponse +de Morisette, et surtout de la mine furieuse de Belmanières, c'est qu'il +était absorbé dans une besogne dont rien ne pouvait le distraire. A +peine le patron avait-il été emballé dans l'omnibus, comme disait +Barnabé, que Spring, ouvrant vivement un tiroir de son bureau, en avait +tiré tout un attirail de cuisine : une lampe à alcool, un petit plat en +fer battu, une fiole d'huile, du sel, du poivre, une côtelette de porc +frais enveloppée dans du papier et un morceau de pain ; la lampe allumée, +il avait posé dessus son plat après avoir versé dedans un peu d'huile, +et maintenant il attendait qu'elle fût chaude pour y tremper sa +côtelette ; que lui importait ce qui se disait et se faisait autour de +lui ? Il était tout à son dîner. + +Ce fut sur lui que Belmanières voulut passer sa colère. + +— Encore les malpropretés anglaises qui commencent, dit-il en venant +appuyer son front contre le grillage de Spring. + +— Ce n'était pas des _malpropretais_, dit celui-ci froidement avec son +accent anglais. + +— Pour le nez à _vo_, répondit Belmanières en imitant un instant cet +accent, mais pour le nez à _moa_ ; et je dis qu'il est insupportable que +le mardi et le vendredi vous nous infectiez de votre sale cuisine. + +— Vous savez bien que le mardi et le vendredi je ne peux pas rentrer +dîner chez moi, puisque je travaille dans ce quartier. + +— Vous ne pouvez pas dîner comme tout le monde au restaurant ? + +— _No_. + +L'énergie de cette réplique contrastait avec l'apparente insignifiance +de la question de Belmanières, et elle expliquait tout un côté des +habitudes mystérieuses de Spring obsédé par une manie qui lui faisait +croire que la police russe voulait l'empoisonner. Pourquoi ? Pourquoi la +police russe poursuivait-elle un sujet anglais ? Personne n'en savait +rien. Rares étaient ceux à qui il avait fait des confidences à ce sujet, +et jamais elles n'avaient été jusqu'à expliquer les causes de la +persécution dont il était victime ; mais enfin cette persécution, +évidente pour lui, l'obligeait à toutes sortes de précautions. C'était +pour lui échapper qu'il avait successivement fui tous les pays qu'il +avait habités : Odessa, Gènes, Malaga, San-Francisco, Rotterdam, +Melbourne, Le Caire, et que maintenant à Paris il déménageait tous les +mois pour dépister les mouchards, passant de Montrouge à Charonne, des +Ternes, à la Maison-Blanche. Et c'était aussi parce qu'il se sentait +enveloppé par cette surveillance, qu'il ne mangeait que les aliments +qu'il avait lui-même préparés, convaincu que s'il entrait dans un +restaurant, un agent acharné à sa poursuite trouverait moyen de jeter +dans son assiette ou dans son verre une goutte de ces poisons terribles +dont les gouvernements ont le secret. + +— Savez-vous seulement pourquoi vous ne pouvez pas dîner au restaurant ? +demanda Belmanières pour exaspérer Spring. + +— Je sais ce que je sais. + +— Alors, vous savez que vous êtes toqué. + +— Laissez-moi tranquille, je ne vous parle pas. + +Une voix sortit de la cage située près de la porte, celle de Barincq : + +— Mr Spring a raison, chacun ses idées. + +— Quand elles sont cocasses, on peut bien en rire sans doute. + +— Riez-en tout bas. + +— Ne perdez donc pas votre temps à faire le Don Quichotte gascon ; vous +n'aurez pas fini votre bois et vous arriverez en retard à votre soirée. + +Abandonnant la cage de Spring, Belmanières vint se camper au milieu du +passage : + +— Dites donc, messieurs, vous savez que c'est aujourd'hui que Mr Barincq +donne à danser dans les salons de la rue de l'Abreuvoir ? Une soirée +dansante rue de l'Abreuvoir, à Montmartre, dans les salons de Mr +Barincq, autrefois inventeur de son métier, présentement dessinateur de +l'office Chaberton, en voilà encore une idée cocasse : « Mr et Mme Barincq +de Saint-Christeau prient M*** de leur faire l'honneur de venir passer +la soirée chez eux le mardi 4 avril à 9 heures. On dansera. » Non, vous +savez, ce que c'est drôle ; c'est à se rouler. + +— Roulez-vous, dit le caissier, nous serons tous bien aises de voir ça ; +ne vous gênez pas. + +— Barnabé, balayez donc une place pour que M. Belmanières puisse se +rouler. + +— Pourquoi ne nous avez-vous pas invités ? demanda Belmanières sans +répondre directement. + +— On ne pouvait pas vous inviter, vous ? répondit l'employé au +contentieux qui jusque-là n'avait rien dit, occupé qu'il était à cirer +ses souliers. + +— Parce que, monsieur Jugu ? + +— Parce que pour aller dans le monde il faut certaines manières. + +Un rire courut dans toutes les cages. + +Exaspéré, Belmanières se demanda manifestement s'il devait assommer +Jugu ; seulement la réplique qu'il fallait pour cela ne lui vint pas à +l'esprit ; après un moment d'attente il se dirigea vers la porte avec +l'intention de sortir ; mais, rageur comme il l'était, il ne pouvait pas +abandonner ainsi la partie ; on l'accuserait de lâcheté, on se moquerait +de lui lorsqu'il ne serait plus là ; il revint donc sur ses pas : + +— Certainement j'aurais été déplacé dans les salons de M. et madame +Barincq de Saint-Christeau, dit-il en prenant un ton railleur ; mais il +n'en eût pas été de même de M. Jugu ; et assurément quand Barnabé, qui va +ce soir faire fonction d'introducteur des ambassadeurs, aurait annoncé +de sa belle voix enrouée : « M. Jugu » il y aurait eu sensation dans les +salons, comme il convient pour l'entrée d'un gentleman aussi pourri de +chic, aussi pschut ; sans compter que ce haut personnage pouvait faire un +mari pour mademoiselle de Saint-Christeau. + +— Monsieur, dit Barincq d'une voix de commandement, je vous défends de +mêler ma fille à vos sornettes. + +— Vous n'avez rien à me défendre ni à m'ordonner ; et le ton que vous +prenez n'est pas ici à sa place. Peut-être était-il admissible quand +vous étiez M. de Saint-Christeau ; mais maintenant que vous avez perdu +votre noblesse avec votre fortune pour devenir simplement le père +Barincq, employé de l'office Chaberton ni plus ni moins que moi, il est +ridicule avec un camarade qui est votre égal. Quant à votre fille, j'ai +le droit de parler d'elle, de la juger, de la critiquer, même de me +ficher d'elle... + +— Monsieur ! + +— Oui, mon bonhomme, de me ficher d'elle, de la blaguer.... puisqu'elle +est une artiste. Quand par suite de malheurs, ils sont connus ici vos +malheurs, on laisse sa fille fréquenter l'atelier Julian, et exposer au +Salon des petites machines pas méchantes du tout, pour lesquelles on +mendie une récompense de tous les côtés, on n'a pas de ces fiertés-là. + +— Taisez-vous ; je vous dis de vous taire. + +L'accent aurait dû avertir Belmanières qu'il serait sage de ne pas +continuer ; mais, avec le rôle de provocateur qu'il prenait à chaque +instant, obéir à cette injonction eût été reculer et abdiquer ; +d'ailleurs une querelle ne lui faisait pas peur, au contraire. + +— Non, je ne me tairai pas, dit-il ; non, non. + +— Vous nous ennuyez, cria Morisette. + +— Raison de plus pour que je continue ; il est 6 heures 52 minutes, vous +en avez encore pour huit minutes, puisqu'il n'y en a pas un seul de vous +assez résolu pour déguerpir avant que 7 heures n'aient sonné. C'est +Anie, n'est-ce pas, qu'elle se nomme votre fille, monsieur Barincq ? + +Barincq ne répondit pas. + +— En voilà un drôle de nom. Vous vous êtes donc imaginé, quand vous le +lui avez donné, que c'est commode un nom qui commence par Anie. Anie, +quoi ? Anisette ? Alors ce serait un qualificatif de son caractère. Ou +bien Anicroche qui serait celui de son mariage. + +— Il y a encore autre chose qui commence par ani, interrompit un employé +qui n'avait encore rien dit. + +— Quoi donc ? + +— Il y a animal qui est votre nom à vous. + +— Monsieur Ladvenu, vous êtes un grossier personnage. + +— Vraiment ? + +— Il y a aussi animosité, dit Morisette, qui est le qualificatif de +votre nature ; ne pouvez-vous pas laisser vos camarades tranquilles, sans +les provoquer ainsi à tout bout de champ ; c'est insupportable d'avoir à +subir tous les soirs vos insolences, que vous trouvez peut-être +spirituelles, mais qui pour nous, je vous le dis au nom de tous, sont +stupides. + +Précisément parce que tout le monde était contre lui, Belmanières voulut +faire tête : + +— Il y a aussi animation, continua-t-il en poursuivant son idée avec +l'obstination de ceux qui ne veulent jamais reconnaître qu'ils sont dans +une mauvaise voie ; et c'est pour cela que je regrette de n'avoir pas été +invité rue de l'Abreuvoir, j'aurais été curieux de voir une jeune +personne qui se coiffe d'un béret bleu quand elle va à son atelier, ce +qui indique tout de suite du goût et de la simplicité, manœuvrer ce +soir pour pêcher un mari... + +Brusquement la porte de Barincq s'ouvrait, et, avant que Belmanières +revenu de sa surprise eût pu se mettre sur la défensive, il reçut en +pleine figure un furieux coup de poing qui le jeta dans la cage de Jugu. + +— Je vous avais dit de vous taire, s'écria Barincq. + +Tous les employés sortirent précipitamment dans le passage, et, avant +que Belmanières ne se fût relevé, se placèrent entre Barincq et lui. + +Mais cette intervention ne paraissait pas bien utile, Belmanières +n'ayant évidemment pas plus envie de rendre la correction qu'il avait +reçue que Barincq de continuer celle qu'il avait commencée. + +— C'est une lâcheté, hurlait Belmanières, entre collègues ! entre +collègues ! sans prévenir. + +Et du bras, mais à distance, il menaçait ce collègue, en se dressant et +en renversant sa tête en arrière : évidemment il eut pu être redoutable +pour son adversaire, et, trapu comme il l'était, carré des épaules, +solidement assis sur de fortes jambes, âgé d'une trentaine d'années +seulement, il eût eu le dessus dans une lutte avec un homme de tournure +plus leste que vigoureuse ; mais cette lutte il ne voulait certainement +pas l'engager, se contentant de répéter : + +— C'est une lâcheté ! Un collègue ! + +— Vous n'avez que ce que vous méritez, dit Morisette, M. Barincq vous +avait prévenu. + +Spring seul n'avait pas bougé ; quand il eut avalé le morceau qu'il +était en train de manger, il sortit à son tour de son bureau, vint à +Barincq, et, lui prenant la main, il la secoua fortement : + +— _All right_, dit-il. + +Aussitôt les autres employés suivirent cet exemple et vinrent serrer la +main de Barincq. + +— N'étaient vos cheveux gris, disait Belmanières de plus en plus +exaspéré, je vous assommerais. + +— Ne dites donc pas de ces choses-là, répondit Morisette, on sait bien +que vous n'avez envie d'assommer personne. + +— Insulter, oui, dit Ladvenu ; assommer, non. + +— Vous êtes des lâches, vociféra Belmanières, de vous mettre tous contre +moi. + +— Dix manants contre un gentilhomme, dit Jugu en riant. + +— Allons, gentilhomme, rapière au vent, cria Ladvenu. + +Belmanières roulait des yeux furibonds, allant de l'un à l'autre, +cherchant une injure qui fût une vengeance ; à la fin, n'en trouvant pas +d'assez forte, il ouvrit la porte avec fracas : + +— Nous nous reverrons, s'écria-t-il en les menaçant du poing. + +— Espérons-le, ô mon Dieu ! + +— Quel chagrin ce serait de perdre un collègue aimable comme vous ! + +— Tous nos respects. + +— Prenez garde à l'escalier. + +Ces mots tombèrent sur lui drus comme grêle avant qu'il eût fermé la +porte. + +— Messieurs, je vous demande pardon, dit Barincq quand Belmanières fut +parti. + +— C'est nous qui vous félicitons. + +— En entendant parler ainsi de ma fille, je n'ai pas été maître de moi ; +m'attaquant dans ma tendresse paternelle, il devait savoir qu'il me +blessait cruellement. + +— Il le savait, soyez-en sûr, dit Jugu. + +— Seulement je suppose, dit Spring la bouche pleine, qu'il n'avait pas +cru que vous iriez jusqu'au coup de poing. + +— Et voilà pourquoi nous ne pouvons que vous approuver de l'avoir donné, +dit Morisette, à qui ses fonctions et son âge conféraient une sorte +d'autorité ; espérons que la leçon lui profitera. + +— Si vous comptez là-dessus, vous êtes naïf, dit Ladvenu ; le personnage +appartient à cette catégorie dont on rencontre des types dans tous les +bureaux, et qui n'ont d'autre plaisir que d'embêter leurs camarades ; +celui-là nous a embêtés et nous embêtera tant que nous n'aurons pas, à +tour de rôle, usé avec lui du procédé de Mr Barincq. + +— Moi, je n'approuve pas le coup de poing, dit Jugu. + +— Elle est bien bonne. + +— Je parle en me mettant à la place de Mr Barincq. + +— J'aurais cru que c'était en vous mettant à celle de Belmanières. + +— Expliquez-vous, philosophe. + +— Ça agite la main, et cela ne va pas aider M. Barincq pour finir son +bois. + +Le premier coup de 7 heures qui sonna au cartel interrompit ces propos ; +avant que le dernier eût frappé, tous les employés, même Spring, étaient +sortis, et il ne restait plus dans les bureaux que Barincq, qui s'était +remis au travail, pendant que Barnabé allumait un bec de gaz et achevait +son ménage à la hâte, pressé, lui aussi, de partir. + +Il fut bientôt prêt. + +— Vous n'avez plus besoin de moi, monsieur Barincq ? + +— Non ; allez-vous-en, et dînez vite ; si vous arrivez à la maison avant +moi, vous expliquerez à madame Barincq ce qui m'a retenu, et lui direz +qu'en tous cas je rentrerai avant 8 heures et demie. + +— N'allez pas vous mettre en retard, au moins. + +— Il n'y a pas de danger que je fasse ce chagrin à ma fille. + + + + +II + + +Il croyait avoir du travail pour trois quarts d'heure, en moins d'une +demi-heure il eut achevé son dessin, et quitta les bureaux à 7 heures et +demie. Comme avec les jarrets qu'il devait à son sang basque il pouvait +faire en vingt minutes la course du boulevard Bonne-Nouvelle au sommet +de Montmartre, il ne serait pas trop en retard. Par le boulevard +Poissonnière, le faubourg Montmartre, il fila vite, ne ralentit point le +pas pour monter la rue des Martyrs, et escalada en jeune homme les +escaliers qui grimpent le long des pentes raides de la butte. + +C'est tout au haut que se trouve la rue de l'Abreuvoir, qui, entre des +murs soutenant le sol mouvant de jardins plantés d'arbustes, descend par +un tracé sinueux sur le versant de Saint-Denis. Le quartier est assez +désert, assez sauvage pour qu'on se croie à cent lieues de Paris. +Cependant la grande ville est là, au-dessous, à quelques pas, tout +autour au loin, et quand on ne l'aperçoit pas par des échappées de vues +qu'ouvre tout à coup entre les maisons, une rue faisant office de +télescope, on entend son mugissement humain, sourd et profond comme +celui de la mer, et dans ses fumées, de quelque côté que les apporte le +vent, on sent passer son souffle et son odeur. + +Dans un de ces jardins s'élèvent un long corps de bâtiment divisé en une +vingtaine de logements, puis tout autour sur ses pentes accidentées +quelques maisonnettes d'une simplicité d'architecture qui n'a de +comparable que celles qu'on voit dans les boîtes de jouets de bois pour +les enfants : un cube allongé percé de trois fenêtres au rez-de-chaussée, +au premier étage, un toit en tuiles, et c'est tout. Des bosquets de +lilas les séparent les unes des autres en laissant entre elles quelques +plates-bandes, et un chemin recouvert de berceaux de vigne les dessert +suivant les mouvements du terrain ; chacune a son jardinet ; toutes +jouissent d'un merveilleux panorama, — leur seul agrément ; celui qui +détermine des gens aux jarrets solides et aux poumons vigoureux à gravir +chaque jour cette colline, sur laquelle ils sont plus isolés de Paris +que s'ils habitaient Rouen ou Orléans. + +Une de ces maisonnettes était celle de la famille Barincq, mais les +charmes de la vue n'étaient pour rien dans le choix que leur avaient +imposé les duretés de la vie. Ruinés, expropriés, ils se trouvaient sans +ressources, lorsqu'un ami que leur misère n'avait pas éloigné d'eux +avait offert la gérance de cette propriété à Barincq, avec le logement +dans l'une de ces maisonnettes pour tout traitement ; et telle était leur +détresse qu'ils avaient accepté ; au moins c'était un toit sur la tête ; +et, avec quelques meubles sauvés du naufrage, ils s'étaient installés +là, en attendant, pour quelques semaines, quelques mois. + +Semaines et mois s'étaient changés en années, et depuis plus de quinze +ans ils habitaient la rue de l'Abreuvoir, sans savoir maintenant s'ils +la quitteraient jamais. + +Et cependant, à mesure que le temps s'écoulait, les inconvénients de cet +isolement se faisaient sentir chaque jour plus durement, sinon pour le +père qu'une longue course n'effrayait pas, au moins pour la fille. Quand +elle n'était qu'une enfant, peu importait qu'ils fussent isolés de +Paris ; elle avait les jardins pour courir et pour jouer, travailler à la +terre, bêcher, ratisser, faire de l'exercice en plein air, avec un +horizon sans bornes devant elle qui lui ouvrait les yeux et l'esprit, +tandis que sa mère la surveillait en rêvant un avenir de justes +compensations que la fortune ne pouvait pas ne pas leur accorder. Le +soir, son père, revenu du bureau, la faisait travailler, et comme il +savait tout, les lettres, les sciences, le dessin, la musique, elle +n'avait pas besoin d'autres maîtres ; son éducation se poursuivait sans +qu'elle connût les tristesses et les dégoûts de la pension ou du +couvent. + +Mais il était arrivé un moment où les leçons paternelles ne suffisaient +plus ; il fallait se préparer à gagner sa vie, et que ce qui avait été +jusque-là agrément devint métier. Elle était entrée dans l'atelier +Julian, et chaque jour, par quelque temps qu'il fît, pluie, neige, +verglas, elle avait dû descendre des hauteurs de Montmartre, par les +chemins glissants ou boueux, jusqu'au passage des Panoramas. Longue +était la course, plus dure encore. Son père la conduisait d'une main, la +couvrant de son parapluie ou la soutenant dans les escaliers, de l'autre +portant le petit panier dans lequel était enveloppé le déjeuner qu'elle +mangerait à l'atelier : deux œufs durs, ou bien une tranche de viande +froide, un morceau de fromage. Mais le soir, retenu bien souvent à son +bureau, il ne pouvait pas toujours la ramener ; alors elle revenait +seule. + +Quel souci et quelle inquiétude pour un père et une mère élevés avec des +idées bourgeoises, de savoir leur fille toute seule dans les rues de +Paris ; et une jolie fille encore, qui tirait les regards des passants +autant par la séduction de ses vingt ans que par l'originalité de la +tenue qu'elle avait adoptée, sans que ni l'un ni l'autre eussent +l'énergie de la lui interdire : une jupe un peu courte retenue par une +ceinture bleue qui, le nœud fait, retombait le long de ses plis, une +veste courte ouvrant sur un gilet, et pour coiffure un béret, ce béret +que Belmanières lui avait reproché. + +Sans doute, ce costume qui s'écartait des banalités de la mode était +bien original pour la rue, alors surtout que celle qui le portait ne +pouvait passer nulle part inaperçue ; mais comment le lui défendre ! La +mère était fière de la voir ainsi habillée et trouvait qu'aucune fille +n'était comparable à la sienne ; le père, ému. N'était-ce pas, en effet, +à quelques modifications près, pour le féminiser, le costume du pays +natal ? quand il la regardait à quelques pas devant lui, svelte et +dégagée, marcher avec la souplesse et la légèreté qui sont un trait de +la race, son cœur s'emplissait de joie, et il ne pouvait pas la gronder +parce qu'elle était fidèle à son origine : il avait voulu qu'elle +s'appelât Anie qui était depuis des siècles le nom des filles aînées +dans sa famille maternelle, et à Paris Anie était une sorte de panache +tout comme le béret bleu. + +Ce n'était pas seulement cette course du matin et du soir qui rendait la +rue de l'Abreuvoir difficile à habiter, c'était aussi l'isolement dans +lequel elle plaçait la mère et la fille pour tout ce qui était relations +et invitations. Comment rentrer le soir sur ces hauteurs au pied +desquelles s'arrêtent les omnibus ! Comment demander aux gens de vous y +rendre les visites qu'on leur a faites ! + +Pendant les premières années qui avaient suivi leur ruine, madame +Barincq ne pensait ni aux relations, ni aux invitations ; écrasée par +cette ruine, elle restait enfermée dans sa maisonnette, désespérée et +farouche, sans sortir, sans vouloir voir personne, trouvant même une +sorte de consolation dans son isolement : pourquoi se montrer misérable +quand on ne devait pas l'être toujours ? Mais avec le temps ses +dispositions avaient changé : l'ennui avait pesé sur elle moins lourd, la +honte s'était allégée, l'espérance en des jours meilleurs était revenue. +D'ailleurs Anie grandissait, et il fallait penser à elle, à son avenir, +c'est-à-dire à son mariage. + +Si le père acceptait que sa fille dût travailler pour vivre et par un +métier sinon par le talent s'assurer l'indépendance et la dignité de la +vie, il n'en était pas de même chez la mère. Pour elle c'était le mari +qui devait travailler, non la femme, et lui seul qui devait gagner la +vie de la famille. Il fallait donc un mari pour sa fille. Comment en +trouver un rue de l'Abreuvoir, où ils étaient aussi perdus qu'ils +l'eussent été dans une île déserte au milieu de l'Océan ? Certainement +Anie était assez jolie, assez charmante, assez intelligente pour faire +sensation partout où elle se montrerait ; mais encore fallait-il qu'on +eût des occasions de la montrer. + +Madame Barincq les avait cherchées, et, comme après quinze ans +d'interruption il était impossible de reprendre ses relations +d'autrefois, dans le monde dont elle avait fait partie, elle s'était +contentée de celles que le hasard, et surtout une volonté constamment +appliquée à la poursuite de son but pouvaient lui procurer. Après ce +long engourdissement elle avait du jour au lendemain secoué son apathie, +et dès lors n'avait plus eu qu'un souci : s'ouvrir des maisons quelles +qu'elles fussent où sa fille pourrait se produire, et amener chez elle +des gens parmi lesquels il y aurait chance de mettre la main sur un mari +pour Anie. Comme elle ne demandait à ceux chez qui elle allait ni +fortune, ni position, rien qu'un salon dans lequel on dansât, elle avait +assez facilement réussi dans la première partie de sa tâche ; mais la +seconde, celle qui consistait à faire escalader les hauteurs de +Montmartre à des gens qui n'avaient pas de voitures, et qui pour la +plupart même n'usaient des fiacres qu'avec une certaine réserve, avait +été plus dure. + +Cependant elle était arrivée à ses fins en se contentant de deux soirées +par an, fixées à une époque où l'on avait chance de ne pas rester en +détresse sur les pentes de Montmartre, c'est-à-dire en avril et en mai, +quand les nuits sont plus clémentes, les rues praticables, et alors que +le jardin fleuri de la maisonnette donnait à celle-ci un agrément qui +rachetait sa pauvreté. L'année précédente quelques personnes de l'espèce +de celles qui ne connaissent pas d'obstacles quand au bout elles doivent +trouver une distraction, avaient risqué l'escalade, aussi espérait-elle +bien que cette année, pour sa première soirée, ses invités seraient +plus nombreux encore, et que parmi eux se rencontrerait, un mari pour +Anie. + + + + +III + + +Sous le ciel d'un bleu sombre les trois fenêtres du rez-de-chaussée +jetaient des lueurs violentes qui se perdaient au milieu des lilas et le +long de l'allée dans l'air tranquille du soir, des lanternes de papier +suspendues aux branches illuminaient le chemin depuis la loge du +concierge jusqu'à la maison, éclairant de leur lumière orangée les +fleurs printanières qui commençaient à s'ouvrir dans les plates-bandes. + +Pendant de longues années on était entré directement dans la salle à +manger par une porte vitrée s'ouvrant sur le jardin, mais quand madame +Barincq avait organisé ses soirées il lui avait fallu un vestibule +qu'elle avait trouvé dans la cuisine devenue un _hall_, comme elle +voulait qu'on dit en insistant sur la prononciation « hole ». Et, pour que +cette transformation fût complète, le hall avait été meublé d'ustensiles +plus décoratifs peut-être qu'utiles, mais qui lui donnaient un +caractère : dans la haute cheminée remplaçant l'ancien fourneau, un grand +coquemar à biberon avec des armoiries quelconques sur son couvercle ; et +aux murs des panoplies d'armes de théâtre ou d'objets bizarres que les +grands magasins vendent aux amateurs atteints du mal d'exotisme. + +Quand Barincq entra dans le hall dont la porte était grande ouverte, un +feu de fagots venait d'être allumé sous le coquemar ; peut-être +n'était-il pas très indispensable par le temps doux qu'il faisait, mais +il était hospitalier. + +Au bruit de ses pas sa fille parut : + +— Comme tu es en retard, dit-elle en venant au devant de lui, tu n'as +pas eu d'accident ? + +— J'ai été retenu par Mr Chaberton, répondit-il en l'embrassant +tendrement. + +— Retenu ! dit madame Barincq, survenant, un jour comme aujourd'hui ! + +Il expliqua par quoi il avait été retenu. + +— Je ne te fais pas de reproches, mais il me semble que tu devais +expliquer à Mr Chaberton que tu ne pouvais pas rester ; ce n'est pas +assez de nous avoir laissé ruiner par lui : maintenant, comme un mouton, +tu supportes qu'il t'exploite misérablement. + +Certes non, elle ne faisait pas de reproches à son mari, seulement +depuis vingt ans elle ne lui adressait pas une observation sans la +commencer par cette phrase qui, dans sa brièveté, en disait long, car +enfin de combien de reproches n'eût-elle pas pu l'écraser si elle +n'avait pas été une femme résignée ? + +— Tu n'as pas dîné, n'est-ce pas ? demanda Anie en interrompant sa mère. + +— Non. + +— Nous n'avons pas pu t'attendre. + +— Je le pense bien ; d'ailleurs j'avais chargé Barnabé de vous prévenir. + +— M. Barnabé se sera aussi laissé retenir, dit madame Barincq. + +— Va dîner, interrompit Anie. + +Comme il se dirigeait vers la salle à manger qui faisait suite au hall, +sa femme le retint. + +— Crois-tu que nous avons pu laisser la table servie ? dit-elle ; ton +dîner est dans la cuisine. + +— Au chaud, dit Anie. + +— Je vais m'habiller dit madame Barincq qui était en robe de chambre, je +n'ai que le temps avant l'arrivée de nos invités. + +Il passa dans la cuisine qui était un simple appentis en planches avec +un toit de carton bitumé, appliqué contre la maison, lors de la création +du hall, et comme personne ne devait jamais pénétrer dans cette pièce, +l'ameublement en était tout à fait primitif : une petite table, une +chaise, un fourneau économique en tôle monté sur trois pieds, dont le +tuyau sortait par un trou de la toiture, c'était tout. + +— Veux-tu prendre ton assiette dans le fourneau, dit Anie, je ne peux +pas entrer. + +— Pourquoi donc ? + +Il se retourna vers elle, car bien qu'en arrivant il l'eût embrassée +d'un tendre regard, en même temps que des lèvres, il n'avait vu d'elle +que les yeux et le visage sans remarquer la façon dont elle était +habillée ; son examen répondit à la question qu'il venait de lui +adresser. + +Sa robe rose était en papier à fleurs plissé, qu'une ceinture en moire +maïs serrait à la taille, et avec une pareille toilette elle ne pouvait +évidemment pas entrer dans l'étroite cuisine où elle n'aurait pas pu se +retourner sans craindre de s'allumer au fourneau. + +Ce fut cette pensée qui instantanément frappa l'esprit du père : + +— Quelle folie ! s'écria-t-il. + +— Pourquoi folie ? + +— Parce que, si tu approches d'une lumière ou du feu, tu es exposée au +plus effroyable des dangers. + +— Je ne m'en approcherai pas. + +— Qui peut savoir ! + +— Moi. + +— Pense-t-on à tout ? + +— Quand on veut, oui ; tu vois bien que je ne te sers pas ton dîner. Sois +donc tranquille, et ne t'inquiète que d'une chose : cela me va-t-il ? +regarde un peu. + +Elle recula jusqu'au milieu du hall, sous la lumière d'un petit lustre +hollandais en cuivre dont l'authenticité égalait celle du coquemar. + +— Eh bien ? demanda-t-elle ; puisqu'il est convenu qu'on portera ce soir +des toilettes de fantaisie, en pouvais-je inventer une plus originale, +et, ce qui a bien son importance pour nous, moins chère ? tu sais, pas +ruineux le papier à fleurs. + +Tout en mangeant sur le coin de la table la tranche de bouilli qu'il +avait tirée du fourneau, il regardait par la porte restée ouverte sa +fille campée devant lui, et, bien que ses craintes ne fussent pas +chassées, il ne pouvait pas ne pas reconnaître que cette toilette ne fût +vraiment trouvée à souhait pour rendre Anie tout à fait charmante. Il +n'avait certainement pas attendu jusque-là pour se dire qu'elle était la +plus jolie fille qu'il eût vue, mais jamais il n'avait été plus vivement +frappé qu'en ce moment par la mobilité ravissante de sa physionomie, +l'éclair de son regard, la caresse de ses grands yeux humides, la +finesse de son nez, la blancheur, la fraîcheur de son teint, la +souplesse de sa taille, la légèreté de sa démarche. + +Comme elle lisait ce qui se passait en lui, elle se mit à sourire : + +— Alors tu ne grondes plus ? dit-elle. + +— Je le devrais. + +— Mais tu ne peux pas. Sois tranquille, et dis-toi qu'aujourd'hui la +chance est avec nous. Pouvions-nous souhaiter une plus belle soirée que +celle qu'il fait en ce moment, un ciel plus clair, un temps plus assuré ? +Personne ne nous manquera. + +— Tu tiens donc bien à ce qu'il ne manque personne ? + +— Si j'y tiens ! Mais est-ce que ce n'est pas précisément parmi ceux qui +manqueraient que se trouverait mon futur mari ? + +— Peux-tu rire avec une chose aussi sérieuse que ton mariage ! + +Elle quitta le milieu du hall et vint s'appuyer contre la porte de la +cuisine, de façon à être plus près de son père, mieux avec lui, plus +intimement : + +— Ne vaut-il pas mieux rire que de pleurer ? dit-elle ; d'ailleurs je ne +ris que du bout des lèvres, et ce n'est pas sans émotion, je t'assure, +que je pense à mon mariage. Pendant longtemps maman, qui me voit avec +des yeux que les autres n'ont pas sans doute, s'est imaginée que je +n'aurais qu'à me montrer pour trouver un mari, et elle me l'a dit si +souvent, que je l'ai cru comme elle ; il y avait quelque part, n'importe +où, une collection de princes charmants qui m'attendaient. Le malheur +est que ni elle ni moi n'ayons pas trouvé le chemin fleuri qui conduit à +ce pays de féerie, et que nous soyons restées rue de l'Abreuvoir, où +nous attendons des prétendants, s'il en vient, qui certainement ne +seront pas princes, et qui peut-être ne seront même pas charmants. + +— S'ils ne sont pas charmants, tu ne les accepteras pas ; qui te presse +de te marier ? + +— Tout ; mon âge et la raison. + +— A vingt et un ans il n'y a pas de temps de perdu. + +— Cela dépend pour qui : à vingt ans une fille sans dot est une vieille +fille, tandis qu'à vingt-quatre ans celle qui a une dot est encore une +jeune fille ; or, je suis dans la classe des sans dot, et même dans celle +des sans le sou. + +— Voilà pourquoi je voudrais qu'il n'y eût point de hâte dans ton +choix. Si tu es sans dot aujourd'hui, notre situation peut changer +demain, ou, pour ne rien exagérer, bientôt. J'ai tout lieu de croire +qu'on va m'acheter le brevet de ma théière, et si ce n'est pas la +fortune, au moins est-ce l'aisance. Les expériences instituées sur la +ligne de l'Est pour mon système de suspension des wagons ont donné les +meilleurs résultats et supprimé toute trépidation : les ingénieurs sont +unanimes à reconnaître que mes menottes constituent une invention des +plus utiles. De ce côté nous touchons donc aussi au succès ; et c'est ce +qui me fait te demander d'avoir encore un peu de patience. + +— Je t'assure que je ne doute pas de l'excellence de tes inventions, +mais quand se réaliseront-elles ? Demain ? Dans cinq ou six ans ? Tu sais +mieux que personne qu'en fait d'inventions tout est possible, même +l'invraisemblable. Dans six ans j'aurais vingt-sept ans, quel mari +voudrait de moi ! Laisse-moi donc prendre celui que je trouverai, même si +c'est demain, alors que je ne suis encore que la pauvre fille sans le +sou, qui n'a pas le droit de montrer les exigences qu'aurait la fille +d'un riche inventeur. + +— As-tu donc des raisons de penser que parmi nos invités il y en ait qui +veuillent te demander ? + +— Il suffit qu'il puisse s'en trouver un pour que je souhaite que +celui-là ne soit pas empêché de venir ce soir. L'année dernière les +invitations avaient été faites de telle sorte que les jeunes gens ne +voulaient danser qu'avec les femmes mariées, et les hommes mariés +qu'avec les jeunes filles ; cette année les femmes mariées étant rares, +il faudra bien que les jeunes gens viennent à nous, et j'espère que dans +le nombre il s'en rencontrera peut-être un qui ne considérera pas le +mariage comme une charge au-dessus de ses forces. Je t'assure que je ne +serai ni difficile, ni exigeante ; qu'il dise un mot, j'en dirai deux. + +— Eh quoi ! ma pauvre enfant, en es-tu là ? + +— Là ? c'est-à-dire revenue des grandes espérances de maman ? Oui. C'est +peut-être drôle que ce soit la fille et non la mère qui jette un clair +regard sur la vie, cependant c'est ainsi. Du jour où j'ai compris que je +devais me marier, j'ai fait mon deuil de mes idées et de mes rêves de +petite fille, et c'est au mariage lui-même que je me suis attachée, plus +qu'au mari. Te dire que j'ai accepté cela gaiement ou indifféremment ne +serait pas vrai ; il m'en a coûté, beaucoup même, mais je ne suis pas de +celles qui ferment les yeux obstinément parce que ce qu'elles voient +leur déplaît, les blesse ou les inquiète. J'ai reçu ainsi plus d'une +leçon. La mort de M. Touchard a été la plus forte. On pouvait croire +qu'il vivrait jusqu'à quatre-vingt-dix ans et marierait ses filles comme +il voudrait. Il est mort à cinquante-cinq, et Berthe chante dans un +café-concert de Toulon ; Amélie, dans un de Bordeaux. Que +deviendrions-nous si nous te perdions ? Je n'aurais pas même la ressource +de Berthe et d'Amélie, puisque je ne sais pas chanter. + +— Ne parle pas de cela, c'est mon angoisse. + +— Il faut bien que je te dise pourquoi je tiens à me marier, que tu ne +croies pas que c'est par toquade, ou pour me séparer de toi. Assurée que +nous vivrons encore longtemps ensemble, je t'assure que j'attendrais +bien tranquillement qu'un mari se présente sans me plaindre de la +médiocrité de notre existence. Mais cette assurance je ne peux pas +l'avoir, pas plus que tu ne peux me la donner. Des gens que nous +connaissons, M. Touchard était le plus solide, ce qui n'a pas empêché +que la maladie l'emporte. Qu'adviendrait-il de nous ? Pas un sou, pas +d'appui à demander, puisque nous n'avons d'autres parents que mon oncle +Saint-Christeau, qui ne ferait rien pour nous, n'est-ce pas ? + +— Hélas ! + +— Alors comprends-tu que l'idée de mariage me soit entrée dans la tête ? + +— Tu as un outil dans les mains, au moins. + +— Mais non, je n'en ai pas, puisque je n'ai pas de métier. Du talent, un +tout petit, tout petit talent, peut-être. Et encore cela n'est pas +prouvé. Ce qui l'est, c'est que je fais difficilement des choses faciles +quand, pour gagner notre vie, ce serait précisément le contraire que je +devrais faire. Donc il me faut un mari, et, si je peux espérer en +trouver un, ne pas laisser passer l'âge où j'ai encore de la fraîcheur +et de la jeunesse. Voilà pourquoi je suis pressée ; pour cela et non pour +autre chose, car tu dois bien penser que je ne suis pas assez folle pour +m'imaginer que ce mari va me donner une existence large, facile, +mondaine, qui réalise des rêves que j'ai pu faire autrefois, mais qui +maintenant sont envolés. Ce que je lui demande à ce mari, c'est d'être +simplement l'appui dont je te parlais tout à l'heure, et de m'empêcher +de tomber dans la misère noire dont j'ai une peur horrible, ou de rouler +dans les aventures de Berthe et d'Amélie Touchard dont j'ai plus +grand'peur encore. La vie que cela nous donnera sera ce qu'elle sera, et +je m'en contenterai ; il m'aidera, je l'aiderai ; il travaillera, je +travaillerai, et comme, revenue de mes hautes espérances, j'aurai le +droit d'abandonner le grand art pour le métier, je pourrai gagner +quelque argent qui sera utile dans notre ménage. Ce mari est-il +introuvable ? J'imagine que non. + +— As-tu quelqu'un en vue ? + +— Dix, vingt, ceux que je connais, et surtout ceux que je ne connais +pas, mais sans rien de précis, bien entendu. Juliette doit amener des +amis de son frère et ceux-ci des camarades de bureau. Employés des +finances, employés de la Ville, c'est en eux que j'espère ; plusieurs qui +écrivent dans les journaux se feront une position plus tard ; pour le +moment leurs ambitions sont modestes et dans le nombre il peut s'en +rencontrer, je ne dis pas beaucoup, mais un me suffit, qui comprenne +qu'une femme intelligente sans le sou est quelquefois moins chère pour +un mari qu'une autre qui aurait des goûts et des besoins en rapport avec +sa dot. Si je trouve celui-là, s'il ne me répugne pas trop, s'il +apprécie à sa juste valeur ma robe en papier... si... si... mon mariage +est fait : tu vois donc qu'avec toutes ces conditions il ne l'est pas +encore. + +Tout cela avait été dit avec un enjouement voulu qui pouvait tromper un +indifférent, mais non un père ; aussi l'écoutait-il ému et angoissé, sans +penser à manger, ne la quittant pas des yeux, cherchant à lire en elle +et à apprécier la gravité de l'état que ces paroles lui révélaient. + +Madame Barincq en descendant de sa chambre les interrompit : + +— Comment ! s'écria-t-elle en trouvant son mari attablé, tu n'as pas +encore fini ! et toi, Anie, tu bavardes avec ton père au lieu de le +presser de manger. + +— J'ai fini, dit il en s'emplissant la bouche. + +— Eh bien, range ton assiette, que Barnabé trouve tout en ordre, et va +t'habiller, tu ne seras jamais prêt ; n'entre pas dans la chambre, ta +chemise et tes vêtements sont dans le débarras. + +— Je te nouerai ta cravate, dit Anie. + +— Est-ce que tu crois que je n'ai pas le temps de fumer une pipe ? +demanda-t-il en s'adressant à sa femme. + +— Il ne manquerait plus que ça. + +— Dans le jardin ? + +— Devant la colère de sa mère, Anie intervint. + +— On peut arriver d'un moment à l'autre, dit-elle. + +— Alors je vais m'habiller. + +— Il y a longtemps que cela devrait être fait, dit madame Barincq. + +A ce moment on entendit un bruit de pas lourds, écrasant le gravier du +chemin, et Barnabé parut sur le seuil du hall, tenant à la main un +papier bleu. + +— Une dépêche qui vient d'arriver, et que la concierge m'a remise pour +vous, monsieur Barincq, dit-il. + +Mais ce fut madame Barincq qui la prit et l'ouvrit. + +— Qui nous manque de parole ? demanda Anie. + +— Ce n'est pas d'un invité, dit madame Barincq après un moment de +silence. + +— Alors ? + +Au lieu de répondre à sa fille, elle se tourna vers son mari. + +— Ton frère est mort. + +Elle lui tendit la dépêche : + +— Gaston ! s'écria-t-il d'une voix qui se brisa dans sa gorge. + +Ce fut d'une main tremblante qu'il prit la dépêche. + + « Triste nouvelle à t'apprendre ; Gaston mort subitement à quatre + heures d'une embolie ; funérailles fixées à après-demain, onze + heures, sauf contre-ordre ; fais faire invitations en ton nom. + + RÉBÉNACQ. » + +— Mon pauvre Gaston, dit-il en se laissant tomber sur une chaise. + +Sa femme le regarda avec un étonnement mêlé de colère. + +— Tu vas pleurer ton frère, maintenant, dit-elle, un égoïste, avec qui +tu es fâché depuis dix-huit ans et dont tu n'hérites pas. + +— Il n'en est pas moins mon frère ; dix-huit années de brouille +n'effacent pas quarante ans d'amitié fraternelle. + +— Elle a été jolie l'amitié fraternelle, qui nous a abandonnés le jour +où nous avons eu besoin d'elle ! + +— Tu sais bien que Gaston était d'un caractère entier, qui ne pardonnait +pas les torts qu'on avait envers lui. + +— Ni surtout ceux qu'il avait envers les autres ; ton frère a été indigne +envers nous, et plus encore envers Anie qui, elle, ne lui avait rien +fait ; n'aurait-il pas dû lui laisser sa fortune ? + +— Sais-tu s'il ne la lui a pas laissée ? + +— Est-ce que Rébénacq ne te le dirait pas ? notaire de ton frère, son +ami, son conseil, il connaît ses affaires : s'il se tait sur elles, c'est +que, de ce côté, il n'aurait que de tristes nouvelles à t'apprendre, +c'est-à-dire l'existence d'un testament qui nous déshérite. + +— Il fait faire les invitations en mon nom. + +— Seraient-elles décentes au nom du bâtard de ton frère ? Si nous ne +sommes pas la famille pour l'héritage, on ne peut pas nous empêcher de +l'être pour les invitations, et l'on se sert de nous ; elles seraient +vraiment jolies celles qui seraient faites de la part de M. Valentin +Sixte, capitaine de dragons, fils naturel du défunt, et un fils naturel +non reconnu encore. Si, avec ta tête toujours tournée à l'espérance et +aux illusions, tu t'es imaginé que tu pouvais hériter de ton frère, +parce qu'il était ton frère, tu t'es abusé une fois de plus : quand vous +vous êtes fâchés, il t'a bien dit que tu n'aurais jamais rien de lui +sois tranquille, il a tenu sa parole ; et le notaire Rébénacq a aux mains +un bon testament qui institue le capitaine Sixte légataire universel. + +— Pourquoi Rébénacq ne le dit-il pas ? + +— Dans l'espérance de t'avoir à l'enterrement. + +— N'y serais-je pas allé quand même j'aurais eu la certitude du +testament ? + +— Tu veux aller à cet enterrement ? + +— Admets-tu que j'y manque ? + +Après avoir remis la dépêche qu'il apportait, Barnabé était entré dans +la cuisine, et il y restait immobile, ne sachant que faire, écoutant +sans en avoir l'air ce qui se disait dans le hall ; au lieu de répondre à +son mari, madame Barincq vint à la porte de la cuisine : + +— En attendant qu'on arrive, préparez vos verres et vos plateaux, +dit-elle, ne laissez pas le feu s'éteindre ; vous ne ferez pas chauffer +le chocolat avant minuit. + +Revenant dans le hall, elle fit signe à son mari de la suivre, et passa +dans la salle à manger, puis dans le salon d'où le bruit des voix ne +pouvait pas arriver jusqu'à la cuisine. + +— Qu'est-ce que c'est que cette folie ? demanda-t-elle. + +— Quelle folie ? + +— Celle de vouloir assister à l'enterrement ? + +— N'est-ce pas tout naturel ? + +— Naturel d'aller à l'enterrement de quelqu'un avec qui on avait rompu +toutes relations, non ; qui pendant dix-huit ans ne vous a pas donné +signe de vie bien qu'il vous sût dans une position gênée, alors que lui +jouissait de cinquante mille francs de rente ! Non, non, mille fois non. + +— Tout ce que tu diras ne fera pas que nous n'ayons été frères, que nous +ne nous soyons aimés dans nos années de jeunesse, et qu'au jour de sa +mort le souvenir de nos différends s'efface pour ne laisser vivace et +douloureux que celui de notre affection fraternelle. Il n'était pas ton +frère, je comprends que tu parles de lui avec cette indifférence ; il +était le mien, je le pleure. + +— Pleure-le tant que tu voudras, pourvu que ce soit en dedans et que tu +n'attristes pas notre fête. + +— Tu veux ! + +— Quoi ? + +Il resta un moment sans répondre, stupéfait. + +— Comme je vais partir, je ne vous attristerai pas. + +— Partir ! + +— Par le train de onze heures. + +— Tu es fou. + +Il ne répondit pas et regarda sa fille les yeux noyés de larmes. + +— Et comment comptes-tu partir ? Avec quel argent ? Je te préviens qu'il +me reste quinze francs ; et ils sont pour Barnabé. D'ailleurs, si tu +partais, qui ferait danser notre monde ? + +— Tu veux faire danser ! + +— Pouvons-nous prévenir nos invités ? D'une minute à l'autre ils vont +arriver. Est-il possible de les renvoyer ? En tout cas, alors même que +cela serait possible, je ne le ferais pas : nous nous sommes imposé assez +de sacrifices en vue de cette soirée, pour ne pas les perdre. +D'ailleurs, qui la connaît cette dépêche ? + +— Nous. + +— Eh bien, faisons comme si nous ne la connaissions pas, ce sera la même +chose. + +— Pour toi peut-être qui n'aimais pas Gaston ; pour Anie aussi qui ne se +souvient guère de son oncle... + +— C'est là sa condamnation. + +— ... Mais, pour moi, crois-tu que, sous le coup de cette mort, je +pourrais montrer à tes invités un visage affable ? + +— Avant de penser à ton frère, tu penseras à ta fille, je l'espère, et +tu te feras le visage que tu dois montrer dans une fête qui est donnée +pour elle ; si c'est beau d'être frère, c'est mieux d'être père ; si c'est +bien d'être tendre aux morts, c'est mieux de l'être aux vivants. Je +t'engage donc à réfléchir, ou plutôt à te dépêcher d'aller t'habiller. + +Comme il ne bougeait pas, elle se tourna vers sa fille : + +— Parle à ton père, dit-elle, fais-lui entendre raison, si tu peux, moi +j'y renonce. + +Les quittant elle retourna dans la cuisine donner ses derniers ordres à +Barnabé. + +Après un moment de silence il tendit la main à sa fille : + +— J'aurais voulu ne pas t'attrister, dit-il, mais c'est plus fort que +moi ; je ne peux pas ne pas penser à cette mort sans une sorte +d'anéantissement, comme je ne peux pas me voir condamné à rester ici +sans révolte ; et pourtant, tu sais si je suis un révolté. Depuis vingt +ans j'ai terriblement souffert de la pauvreté, mais jamais à coup sûr +autant qu'en cette soirée, en t'entendant parler de ton mariage, comme +tu l'as fait tout à l'heure, et maintenant en restant là impuissant... +Ah ! ma chère enfant, qu'on est malheureux, humilié dans sa dignité, +atteint au plus profond de sa tendresse de ne pouvoir rien pour ceux +qu'on aime ! Et c'est là mon cas : à la même heure je te vois prête à te +jeter dans le mariage comme dans le suicide parce que, misérables que +nous sommes, tu désespères de l'avenir ; et d'autre part je ne peux pas +davantage donner à mon frère un dernier témoignage d'affection. Ah ! +misère, que tu es dure à ceux que tu accables ! + +Il s'arrêta, et, attirant sa fille, il l'embrassa : + +— Comprends-tu qu'il n'y a rien à me dire, et que, si mes yeux sont +attristés, ce n'est pas ma faute ? + +Un bruit de voix se fit entendre dans la salle. + +— Va recevoir tes invités, dit-il, moi je monte m'habiller. + + + + +IV + + +Il avait rapidement grimpé les marches raides de l'escalier afin de +revenir au plus vite, mais sa toilette lui prit plus de temps qu'il +n'aurait voulu, car lorsqu'il essaya de boutonner sa chemise la nacre +usée par les blanchissages s'émietta dans ses doigts, et il dut coudre +un nouveau bouton : quand sa femme et sa fille s'occupaient à recevoir +leurs invités, il n'allait pas appeler l'une ou l'autre à son secours. +D'ailleurs, avec son vieux linge il était habitué à ce que pareil +accident lui arrivât ; et dans cette petite pièce encombrée de malles, de +caisses, de cartons, qui lui servait de cabinet de toilette, il savait +où trouver des aiguilles et du fil. + +En redescendant, comme il passait devant un petit appentis dont Anie +avait fait son atelier en l'ornant avec quelques morceaux de peluche et +de soie, il vit sa fille devant le tableau qu'elle venait d'achever, +ayant près d'elle un petit homme jeune encore, mais chauve et à +lunettes, qu'il reconnut pour René Florent, le rédacteur en chef de la +_Butte_. Depuis quinze jours on parlait de cette visite du journaliste. +Viendrait-il ? ne viendrait-il point ? Bien que sa critique fût hargneuse +et méprisante, négative avec outrecuidance quand elle n'était pas +bassement envieuse ; bien que la _Butte_, petit journal de quartier, ne +fût guère lu qu'à Montmartre ou aux Batignolles, pour ses personnalités +et ses méchancetés, Anie désirait qu'il parlât de son tableau. Dût-il en +dire du mal, ce serait toujours une consécration. Plusieurs fois elle +l'avait fait inviter par des amis communs. Toujours il avait promis. +Jamais il n'était venu. + +Maintenant quelle allait être son impression et son jugement ? Il se +redressa, et reculant de deux pas, sans s'être aperçu que le père +l'écoutait : + +— Vous savez, dit-il, que si vous comptez sur cette petite chosette pour +secouer l'indifférence du public et frapper un coup, il faudra en +rabattre et déchanter. C'est propret, ce n'est même que trop propret, +mais il faut autre chose que ça pour s'imposer. + +Comme elle n'avait pas pu retenir un mouvement sous cette parole +brutale, il la regarda : + +— Ça vous blesse, ce que je vous dis là ; on m'a amené ici pour que je +vous donne mon avis, je vous le donne. C'est mon rôle, ma raison d'être, +la mission dont je suis investi, de décourager les vocations que je ne +crois pas assez fortes pour sortir de l'ornière et fournir une marche +glorieuse dans un sillon nouveau. Je manquerais à mes devoirs envers +moi-même si je ne vous disais pas ce que je pense. Travaillez, +travaillez ferme pendant des années et des années encore, si vous en +avez le courage ; après nous verrons. + +Il était sérieux, s'imaginant de bonne foi que quiconque tenait une +brosse ou une plume était son justiciable, par cela seul qu'il lui avait +plu de fonder la _Butte_, et que ceux dont il ne goûtait point le talent +étaient des coupables auxquels il avait le droit d'appliquer toutes les +sévérités d'un code pénal qu'il avait édicté à son usage. + +A ce moment Anie aperçut son père : + +— Tu as entendu ? dit-elle en venant à lui. + +— A peu près. + +— Excusez ma franchise, dit Florent un peu gêné, il m'est impossible de +n'être pas franc, même quand je parle à une femme. + +— Cette franchise surprendra d'autant moins mon père, répondit Anie, que +je lui disais la même chose que vous il n'y a pas dix minutes. + +Quelques personnes s'approchèrent, et Florent n'eût pas à motiver son +arrêt, ce qu'il eût fait en l'aggravant par ses considérants. + +Dans le salon et dans la salle à manger on entendait un murmure de voix +qui disait que les arrivants étaient déjà nombreux ; cependant on n'avait +pas encore besoin que le père s'assit au piano, car la danse devait être +précédée de quelques morceaux de musique, d'un monologue et d'une scène +à deux personnages, qui formaient un programme complet : 1° une petite +fille de sept ans, qu'on tenait à faire accepter comme prodige, +exécuterait l'_Adieu_ de Dussek ; 2° un élève d'un élève du +Conservatoire, chez qui la vocation dramatique s'était révélée +irrésistible à l'âge de cinquante-trois ans, dirait, en s'abritant sous +un parapluie, un monologue qui, à ce qu'il racontait lui même, était +d'un comique irrésistible ; 3° enfin un professeur de déclamation, dont +les cartes de visite portaient pour qualités : « neveu de M. Michalon, +membre de l'Académie des sciences », jouerait avec deux de ses élèves le +_Caveau perdu des Burgraves_, non pas que cette scène fût bien en +situation dans un salon, mais parce que le neveu du membre de l'Académie +des sciences aimait à représenter les grands de ce monde. + +Madame Barincq, ayant aperçu son mari, vint à lui vivement, et en +quelques mots rapides le pressa de remplir ses devoirs de maître de +maison : qu'avait-il fait depuis si longtemps ? à quoi pensait-il ? +allait-il lui laisser la charge et le souci de toutes choses ? Il obéit, +et alla de groupe en groupe, serrant la main aux nouveaux arrivés, et +leur adressant quelques mots de remerciements. Comme il s'efforçait de +mettre un masque sur son visage et de ne montrer à tous que des yeux +souriants, il crut remarquer qu'on lui répondait avec une sympathie dont +la chaleur le surprit. + +C'est que déjà madame Barincq avait parlé du grand chagrin qui les +menaçait, et que chacun s'était répété son récit arrangé pour la +circonstance : son beau-frère venait d'être frappé d'une attaque +d'apoplexie dans son château d'Ourteau en Béarn, et la dépêche qu'ils +avaient reçue quelques minutes auparavant les laissait dans l'angoisse +puisqu'ils ne sauraient que le lendemain matin ce qu'il était advenu de +cette attaque ; à la vérité M. Barincq était le seul héritier légitime de +son frère qui n'avait jamais été marié ; mais cent mille francs de rente +à recueillir n'étaient pas une considération capable d'atténuer son +chagrin ; il faudrait donc l'excuser s'il montrait un visage inquiet et +ne pas paraître s'en apercevoir Il aimait tendrement son aîné. + +Ces quelques mots avaient couru de bouche en bouche et l'on ne parlait +que de la chance d'Anie : + +— Cent mille francs de rente. + +— En Gascogne. + +— Mettons cinquante, mettons vingt-cinq seulement, c'est déjà bien joli +pour une fille qui en était réduite à s'habiller de papier. + +— Si vous saviez... + +Celle qui savait, avait, le soir même, sur l'unique jupe en soie blanche +de sa fille, épinglé du tulle rose, pour remplacer le tulle violet, +indigo, bleu, vert, jaune, orange et rouge, qui, successivement, avait +orné cette jupe depuis deux ans, et pendant trois heures la patiente +était restée debout sans se plaindre ; aussi parlait-elle éloquemment des +artifices de toilette auxquels sont condamnées les mères pauvres qui +veulent que leurs filles fassent figure dans le monde. Dieu merci, elle +n'en était pas là, mais cela ne l'empêchait pas de compatir aux misères +de cette bonne madame de Saint-Christeau. + +Cependant le petit prodige qui ne prenait intérêt à rien s'occupait à +faire entasser des coussins sur une chaise, afin de se trouver à la +hauteur du clavier ; lorsqu'il y en eut assez, on la jucha dessus et l'on +vit pendre ses petites jambes torses qui, n'ayant jamais fait +d'exercice, étaient restées grêles ; alors elle promena dans le salon un +regard qui commandait l'attention ; puis sur un signe de sa mère elle +commença et Barincq s'en alla dans le hall remplacer sa femme et +recevoir les retardataires. + +Parmi eux, ne s'en trouverait-il pas un avec qui il serait assez lié, ou +en qui il aurait assez confiance pour lui emprunter les cent francs +nécessaires à son voyage ? Ce fut la question qui pendant la grande heure +qu'il passa là l'angoissa. Mais quand à la fin il dut revenir dans le +salon pour s'asseoir au piano, il n'avait trouvé personne à qui il eût +osé adresser sa demande avec chance de la voir accueillie : l'un n'était +pas plus riche que lui ; l'autre, s'il pouvait ouvrir son porte-monnaie, +ne le voudrait assurément jamais. + +Les yeux attachés sur sa fille empressée à donner des vis-à-vis aux +danseurs qui n'en avaient pas, il attendait qu'elle lui fît signe de +commencer, et le sourire qu'à la fin elle lui adressa le réconforta ; +l'accent en était si doux que son cœur se détendit, avec entrain il +attaqua le quadrille de la _Mascotte_. + +Après ce quadrille ce fut une valse, puis une polka, puis vinrent +d'autres quadrilles, d'autres valses, d'autres polkas. Adossé à une +fenêtre, il voyait les danseurs s'agiter devant lui, et dans ce +tourbillon il n'avait de regards que pour sa fille. Comme elle lui +paraissait charmante, souriant à tous de ses grands yeux caressants, le +visage animé, les lèvres frémissantes ! c'était merveille que ce sourire, +merveille aussi que la légèreté et la grâce de ses manières. Mais par +contre comme il trouvait laids, ou gauches, ou mal bâtis, ou +maladroits, les danseurs qui l'accompagnaient, quand ils n'étaient pas +tout cela à la fois ; et l'un d'eux, peut-être, serait le mari qu'elle +accepterait. Il n'y avait en lui aucune jalousie paternelle, et jamais +il n'avait éprouvé de douleur à se dire que sa fille le quitterait un +jour pour aimer un mari et vivre heureuse auprès d'un homme qui +prendrait la place que lui, père, avait jusqu'à ce moment occupée seul. +Mais ce mari rêvé ne ressemblait en rien à ceux qui passaient devant +lui, car c'était à travers sa fille qu'il l'avait vu et en rapport avec +elle, c'est à dire jeune, élégant, droit de caractère, de nature honnête +et franche comme celle d'Anie. + +Hélas ! combien ceux qu'il examinait ressemblaient peu à ce type ! + +Et, cependant, elle leur souriait, aimable, gracieuse, leur parlant, les +écoutant, paraissant intéressée par ce qu'ils lui disaient. Elle les +acceptait donc, les uns comme les autres, indifféremment, celui-ci comme +celui-là, n'exigeant d'eux qu'une qualité, celle de mari, et ce mari la +façonnerait à son image, lui imposerait ses goûts, ses idées, sa vie. + +Si la vue de ces futurs gendres le blessait, leurs paroles, au cas où il +eût pu les entendre, l'eussent révolté bien plus encore. + +L'histoire du frère se mourant en Béarn avait été acceptée, et si +personne n'avait cru au chiffre de cent mille francs de rente, tout le +monde avait admis un héritage, changeant du tout au tout la situation +d'Anie qui n'était plus celle d'une pauvre fille sans dot, condamnée à +traîner la misère toute sa vie, et à ne se marier jamais. Dangereuse +quelques instants auparavant, à ce point qu'il n'était pas un jeune +homme qui ne se tint avec elle sur la réserve et la défensive, elle +était instantanément devenue désirable et épousable ; sa beauté même +avait changé de caractère, on ne pensait plus à la contester ou à lui +chercher des défauts, c'était éblouissante, irrésistible qu'on la voyait +maintenant, la belle fille ! + +René Florent, le premier, lui avait révélé ce changement comme le +prodige achevait son morceau ; il s'était, au milieu du brouhaha soulevé +par les applaudissements, approché d'elle, pour lui demander le premier +quadrille. Il dansait donc, le critique hargneux ! Surprise, elle avait +répondu que ce quadrille était promis. Il avait insisté, il ne pouvait +pas rester tard, étant obligé de se montrer dans trois autres maisons +encore ce soir-là, et il tenait à danser avec elle ; c'était une manière +d'affirmer le cas qu'il faisait de son talent ; cela serait compris de +tous ; rien n'est à négliger au début d'une carrière d'artiste. + +Bien que Florent ne fût pas d'âge à ne pas danser, c'était la première +fois qu'elle le voyait faire une invitation, et cette insistance chez un +homme rogue, qui partout pontifiait, avait de quoi la surprendre. Il +l'avait à peine quittée, que d'autres danseurs s'étaient empressés +autour d'elle ; jamais elle n'avait eu pareil succès ; était-ce donc à +l'originalité de sa toilette qu'elle le devait ? + +Mais sa conversation avec Florent pendant le quadrille lui montra que +sa robe en papier n'était pour rien dans l'amabilité subite du critique. + +— Vous avez dû me trouver bien sévère tout à l'heure, dit-il d'un ton +gracieux qu'elle ne lui connaissait pas. + +— Juste, simplement. + +— Je me demande si le besoin de justice qui est en moi ne m'a pas +entraîné précisément dans l'injustice ; je n'ai parlé que de ce que +j'avais sous les yeux et évidemment il y a en vous autre chose que cela ; +cet autre chose, j'aurais dû le dégager. + +Ils furent séparés pour un moment. + +— Ce qui vous a manqué jusqu'à présent, dit-il lorsqu'il fut revenu à +elle, c'est une direction ferme qui vous arrache aux contradictions de +vos divers professeurs. Avec cette direction, je suis certain que vous +ne tarderez pas à vous faire une belle place ; il y a en vous assez de +qualités pour cela. + +Comme elle le regardait, surprise : + +— C'est sérieusement que je parle, dit-il, sincèrement. + +— Où la trouver, cette direction ? demanda-t-elle. + +— Qui ne serait heureux de mettre son savoir au service d'une +organisation telle que la vôtre ? Ce serait un mariage comme un autre. Au +reste, nous en reparlerons si vous le voulez bien. + +Le quadrille était fini ; il la ramena à sa place, et la salua avec +toutes les marques d'une déférence stupéfiante pour ceux qui la +remarquèrent. + +Que signifiait ce langage extraordinaire et cette attitude inexplicable +chez un homme de ce caractère ? Elle n'avait pas encore trouvé de +réponses satisfaisantes, quand son danseur vint la prendre pour la polka +qui suivait le quadrille. + +Celui-là appartenait à un genre opposé à celui de Florent ; aussi +aimable, aussi insinuant, aussi souriant que le critique était rogue et +hargneux. Dans le monde où allait Anie, plus d'une jeune fille aurait +bien voulu, et avait même tenté de se faire épouser par lui, mais aucune +n'avait persévéré, car toutes avaient vite reconnu que s'il était d'une +abondance intarissable tant qu'on restait dans le domaine du sentiment, +il devenait instantanément sourd et muet dès qu'on menaçait de glisser +dans celui des choses sérieuses : offrir son cœur, tant qu'on voulait, +sa main, jamais ; et, si on le poussait, il expliquait franchement qu'on +ne peut pas raisonnablement penser au mariage, quand on n'est qu'un +petit employé de la ville. + +Après quelques tours de polka, il amena Anie dans le hall, et là +s'arrêtant : + +— Excusez-moi d'être préoccupé ce soir, dit-il, j'ai reçu de mauvaises +nouvelles de mes parents. + +C'était la première fois qu'il parlait de ses parents, et elle n'avait +pas remarqué qu'il fût le moins du monde préoccupé, elle le regarda donc +avec un peu d'étonnement. + +Il reprit : + +— Mon père en est à sa seconde attaque, et ma mère est tombée dans une +faiblesse extrême. Je crains de les perdre d'un instant à l'autre. +Voulez-vous que nous fassions encore un tour ? + +Il dura peu, ce tour, et la conversation recommença au point où elle +avait été interrompue : + +— Cela amènera de grands changements dans ma vie, car ce n'est pas +systématiquement que j'ai, jusqu'à ce moment, refusé de me marier ; +comment prendre une femme quand on n'a pas une position digne d'elle à +lui offrir ? Sans être riches, mes parents sont à leur aise, et si je les +perds, comme tout le fait craindre, je pourrai réaliser un rêve de +bonheur que je caresse depuis longtemps. + +Et, la ramenant dans le salon, il ajouta : + +— Ils avaient toujours joui d'une bonne santé qu'ils m'ont transmise. + +Est-ce que c'était là une esquisse de demande en mariage ? Mais alors les +paroles bizarres de René Florent en seraient une autre ! + +Son père joua l'introduction d'une valse, et le jeune homme à qui elle +l'avait promise lui offrit le bras. + +C'était la première fois qu'il venait rue de l'Abreuvoir, et ç'avait été +un souci pour Mme Barincq et aussi pour Anie de savoir s'il accepterait +leur invitation, car on en avait fait un personnage parce qu'il figurait +dans le _Tout-Paris_ avec la qualité d'homme de lettres et une série de +signes qui signifiaient qu'il était officier de l'instruction publique +et chevalier de quatre ordres étrangers. En réalité il n'avait jamais +publié le moindre volume, et ses croix avaient été gagnées, comme il le +disait lui-même en ses jours de modestie, « par relations », c'est-à-dire +pour avoir conduit chez des photographes des personnages exotiques en +vue qui le remerciaient de sa peine par la décoration de leur pays, +tandis que de son côté le photographe lui payait son courtage un louis +ou cent francs selon la qualité du sujet. + +Lui aussi, après quelques tours de valse dans le salon, amena Anie dans +le hall, qui décidément était le lieu des confidences ; et là, +s'arrêtant, il lui dit brusquement sans aucune préparation, d'une voix +que la valse rendait haletante : + +— Est-ce que vous aimez la vie politique, mademoiselle ? Aux prochaines +élections j'aurai juste l'âge pour être député, et comme le ministre de +l'intérieur, qui est mon cousin, m'a promis l'appui du gouvernement, je +suis sûr d'être nommé. Député je deviendrai bien vite ministre. La femme +d'un ministre compte dans le monde, et quand elle est belle, +intelligente, distinguée, elle tient un rang qu'on envie. Nous +continuons, n'est-ce pas ? + +Et sans un mot de plus ils retournèrent dans le salon en valsant. + +Ce qui tout d'abord était vague et incompréhensible se précisait +maintenant, et s'expliquait : on la croyait l'héritière de son oncle, et +l'on prenait rang pour épouser cet héritage. + +Quand la vérité serait connue, que deviendraient ces prétendants si +empressés aujourd'hui ? son mariage, déjà si difficile, n'en serait rendu +que plus difficile encore : on ne se remet pas d'une si lourde déception. + + + + +V + + +Jusqu'à minuit Barincq resta au piano, et sans relâche joua avec +l'énergie et l'entrain d'un musicien de profession qui cherche à faire +ajouter une gratification à son cachet : à l'entendre, on pouvait croire +qu'il n'avait pas d'autre souci que le plaisir de ses invités et cela +même était relevé avec des commentaires où la sympathie manquait. + +— Il fait très bien danser, M. Barincq. + +— Avec un brio étonnant... + +— Surtout pour la circonstance. + +— Madame Barincq m'a dit qu'il aimait tendrement son frère. + +— La pensée de l'héritage fait oublier celle du frère. + +Cependant, dans les courts instants de repos qui coupaient les danses, +son visage s'allongeait, ses lèvres s'abaissaient, et quand Anie le +regardait elle lisait dans ses yeux la sombre préoccupation qui, plus +d'une fois, lui eût fait oublier son rôle si elle ne le lui avait +rappelé en posant simplement sa main sur le piano ; alors il frappait +bruyamment quelques mesures comme s'il se réveillait et se remettait à +jouer jusqu'à ce qu'un nouveau repos laissât retomber le poids de cette +préoccupation sur son cœur. + +Et sa pensée était toujours la même : ne trouverait-il pas un moyen pour +partir par le train du matin, et parmi ces gens qu'il amusait n'en +découvrirait-il pas un à qui il pourrait emprunter le prix de son voyage +en Béarn ? + +Vers minuit, le petit prodige qui ne dansait pas, mais prenait plaisir à +voir danser, s'endormit, et sa mère, l'ayant étendue sur une chaise +longue dans l'atelier d'Anie, voulut relayer Barincq au piano ; il eut +alors la liberté d'approcher ceux dont il n'avait pu jusqu'à ce moment +tâter que de loin la bourse en même temps que la bonne volonté. + +Malheureusement, il avait toujours été d'une timidité paralysante pour +demander quoi que ce fût, et les conditions dans lesquelles il devait +risquer sa tentative la rendaient presque impossible pour lui : parmi ces +gens il n'avait pas un ami, et il s'en trouvait même dont il ignorait le +nom ; comment s'adresser à eux, leur expliquer ce qu'il désirait, les +toucher ? + +A la fin, il se décida pour la femme d'un inventeur de papiers +pharmaceutiques avec laquelle il se croyait en assez bons termes, pour +avoir maintes fois rendu des services au mari à l'_Office +cosmopolitain_ : riche maintenant, elle avait connu la misère assez +durement pour que sa fille en fût réduite pendant dix ans à chanter dans +les plus humbles cafés-concerts, et cela, s'imaginait-il, devait la +rendre douce aux misères des autres ; d'ailleurs, qu'étaient cent francs +pour elle ! + +Décidé à risquer son aventure avec elle, il la conduisait dans le +_hall_, et là, pendant qu'elle dégustait, à petites gorgées, une tasse +de chocolat, que Barnabé lui avait servie, avec une hésitation qui +étranglait ses paroles, il exposa sa demande. + +Mais précisément parce qu'elle connaissait la misère, elle avait acquis +un flair d'une rare subtilité pour deviner au premier mot ce qui devait +tourner à l'emprunt : comment ! ce prétendu héritier en était réduit à +risquer une demande embarrassée quand il pouvait parler haut ? +Certainement, il y avait là-dessous quelque chose de louche. A côté de +l'héritier légitime il y a bien souvent le légataire choisi. Il +convenait donc d'être sur ses gardes. + +Il avait à peine parlé de son frère qu'elle l'arrêta. + +— Vraiment, c'était héroïque d'avoir la force de faire danser ses amis +en un pareil moment. Quel courage ! quelle volonté ! Elle l'avait examiné +au piano, et, en voyant ses efforts pour se contenir, elle avait eu les +larmes aux yeux. Ce n'était certainement pas elle qui, comme certaines +personnes, s'étonnerait qu'on pût s'amuser en des circonstances si +cruelles. + +Ainsi encouragé, il avait sans trop de circonlocutions abordé la +question d'argent ; alors elle avait montré un vrai chagrin : — Quelle +malechance de n'avoir que quelque menue monnaie dans sa bourse ! +Heureusement cela pouvait se réparer ; s'il voulait bien venir chez elle +vers midi, elle se serait alors entendue avec son mari, et ils se +feraient un plaisir de mettre à sa disposition toutes les sommes dont +il pouvait avoir besoin ; si elle fixait midi, c'est que son mari, +souffrant, ne se levait qu'après onze heures et demie. + +Comme il avait eu soin de dire qu'il partait à neuf heures du matin, la +défaite était assez claire pour qu'il ne pût pas insister ; il avait +remercié, et, le chocolat avalé, il l'avait ramenée dans le salon, se +demandant à qui, maintenant, s'adresser. + +Il tournait et retournait cette question les yeux perdus dans le vague ; +quand Barnabé, qui circulait de groupe en groupe son plateau à la main, +lui fit un signe pour le prier de venir dans la cuisine ; il le suivit. + +L'embarras de Barnabé était si manifeste, qu'il craignit quelque +accident. + +— Qu'est-ce qui vous manque ? Avez-vous cassé quelque chose ? + +— La grande carafe, mais ce n'est pas de ça qu'il s'agit. + +— Alors ? + +— Voilà la chose : par ce que j'ai entendu, sans écouter, il paraîtrait +que vous êtes dans les arias pour votre voyage. Si ce n'est que ça, je +peux mettre demain matin deux cents francs à votre disposition, et avec +plaisir, monsieur Barincq, croyez-le ; quand tout le monde sera parti, +j'irai les chercher et vous les apporterai. + +Les larmes lui montèrent aux yeux ; avant qu'il eût dominé son émotion, +Barnabé s'était sauvé son plateau à la main. + +Quand il reprit sa place au piano, ceux des invités qui s'étaient +étonnés qu'il pût si bien les faire danser se dirent que, décidément, la +joie d'hériter était scandaleuse : on pleure son frère, que diable ! ou +tout au moins les convenances exigent qu'on ne se réjouisse pas +publiquement de sa mort. + +Maintenant il n'avait plus qu'un souci : faire sa valise à temps pour ne +pas manquer le train de neuf heures, car il ne pouvait pas compter sur +sa femme qui, morte de fatigue quand les derniers danseurs partiraient +au soleil levant, n'aurait plus de forces que pour se mettre au lit. + +Vers trois heures du matin on voulut bien encore le remplacer, et il +monta à son cabinet où, après avoir retiré habit et gilet, il atteignit +une vieille valise en cuir, qui ne lui avait pas servi depuis quinze +ans. En quel état allait-il la trouver ? Elle était bien poussiéreuse, +durcie, une courroie manquait, la clef était perdue ; mais enfin elle +pouvait encore aller tant bien que mal. + +Comme il ne devait rester à Ourteau que le temps strictement nécessaire +à l'enterrement de son frère, il ne lui fallait que peu de linge ; une +chemise, des mouchoirs, une cravate blanche ; mais il lui fut difficile +de trouver une chemise à peu près mettable, et encore dut-il recoudre +tous les boutons de celle sur laquelle son choix s'arrêta. Heureusement +son habit, son gilet et son pantalon avaient été réparés en vue de la +soirée, ils seraient décents pour conduire le deuil : il n'entrerait +point en misérable dans la vieille église où, en son enfance, il +occupait près de son père et de son frère la place d'honneur, et +n'aurait point à rougir de sa pauvreté sous les regards curieux de ses +amis de jeunesse. + +C'est dans le monde où les bals se suivent et s'enchaînent qu'on arrive +tard et qu'on part tôt ; dans celui où les occasions de s'amuser ne +reviennent pas tous les soirs, on profite gloutonnement de celles qui se +présentent, on arrive de bonne heure et l'on ne s'en va plus. Il en fut +ainsi pour les invités de madame Barincq ; quand le soleil se leva ils +dansaient encore ; il fallut pour les chasser le froid et la dure lumière +du matin qui ne respecte rien ; d'ailleurs, la faim se faisait sentir +plus encore que la fatigue, et depuis deux heures Barnabé, qui avait +vidé les bouteilles et les soupières, gratté l'os du jambon, raclé +l'assiette au beurre, n'offrait plus que du sirop de groseille noyé +d'eau, ce qui était tout à fait insuffisant. + +Enfin, à six heures le hall fut vide et le père, la mère et la fille se +trouvèrent seuls en face l'un de l'autre, tandis que dans la cuisine +Barnabé se préparait à partir. + +— Allons nous coucher, dit madame Barincq, nous avons bien gagné +quelques heures de bon sommeil. + +Barnabé s'approcha de Barincq : + +— Je reviens dans un quart d'heure, dit-il discrètement, le temps +d'aller et de revenir. + +Mais, bien qu'il eût parlé à mi-voix, madame Barincq l'avait entendu. + +— Pourquoi Barnabé veut-il revenir ? demanda-t-elle à son mari. + +Il eût préféré que cette question ne lui fût pas adressée, mais il ne +pouvait pas ne pas y répondre ; Il dit donc ce qui s'était passé, sa +demande, le refus qui l'avait accueillie, l'invention de Barnabé. + +Madame Barincq leva au ciel ses mains tremblantes d'indignation. + +— Emprunter à un domestique ! s'écria-t-elle, il ne manquait plus que ça. + +— Barnabé s'est conduit en ami, dit Anie en tâchant d'intervenir. + +— Ne vas-tu pas défendre ton père ? s'écria madame Barincq ; tu ferais +bien mieux de lui demander comment il compte rendre cet argent. + +Sans attendre que cet appel à l'intervention de sa fille eût produit un +effet, elle se tourna vers son mari : + +— Et quand veux-tu partir ? demanda-t-elle. + +— A 9 heures 30. + +— Ce matin ? + +— Je n'ai que juste le temps pour arriver demain à l'heure de +l'enterrement. + +— Et tu nous laisses au milieu de ce désordre, sans personne pour nous +aider ? comment allons-nous nous en tirer ? je suis morte de fatigue. + +— Pour cela, maman, ne t'inquiète pas, dit Anie, je n'irai pas à +l'atelier aujourd'hui et avant ce soir tout sera mis en état. + +— Si tu prends le parti de ton père, je n'ai plus rien à dire. Adieu. + +Sans un mot de plus elle quitta le hall pour monter au premier étage. + +— N'emportes-tu rien ? demanda Anie lorsqu'elle fut seule avec son père. + +— J'ai fait ma valise cette nuit et l'ai descendue je vais mettre mon +habit dedans et serai prêt à partir. + +— Sans déjeuner ? + +— Barnabé m'a dit qu'il ne restait rien. + +— Je vais te faire du café ; pendant ce temps, la porteuse de pain +arrivera. + +Comme elle se dirigeait vers la cuisine, il l'arrêta : + +— Tu ne vas pas allumer le feu, habillée comme tu l'es ? + +— Ma robe n'a plus grand'chose à craindre, dit-elle en se regardant. + +En effet, elle était en lambeaux, déchirée aux entournures et surtout à +la taille par les doigts gros des danseurs. + +— Elle a le feu à craindre, dit-il. + +— Eh bien, je me déshabille et reviens tout de suite. + +— Tu ferais mieux de te coucher. + +— Crois-tu que je sois fatiguée pour une nuit passée à danser ? A mon +âge, cela serait honteux. + +Quand elle redescendit, elle trouva son père, qui avait revêtu ses +vêtements de tous les jours, en train de boucler sa valise. Vivement +elle alluma un feu de braise et mit dessus une bouillotte d'eau ; puis +elle ouvrit la porte du jardin. + +— Où vas-tu ? demanda-t-il. + +— J'ai mon idée. + +Elle revint presque aussitôt, tenant d'un air triomphant un œuf dans +chaque main. + +— Il me semblait bien avoir entendu les poules chanter, dit-elle ; au +moins tu ne partiras pas à jeun ; deux œufs frais, une bonne tasse de +café, te remettront un peu des fatigues de cette nuit, d'autant plus +dures pour toi qu'elles s'ajoutaient à ton chagrin. Pauvre père, je +t'assure que je t'ai plaint de tout mon cœur, et que plus d'une fois je +me suis reproché le supplice que je t'imposais en te faisant jouer ces +airs de danse qui exaspéraient ta douleur. + +— Au moins t'es-tu amusée ? + +— Je devrais te dire oui, mais cela ne serait pas vrai. + +— Tu as éprouvé quelque déception ? + +Elle hésita un moment, non parce qu'elle ne comprenait pas à quelle +déception son père faisait allusion, mais parce qu'elle avait une +certaine honte à répondre. + +— J'ai été demandée en mariage plus de dix fois depuis hier soir, +dit-elle enfin avec un demi-sourire. + +— Eh bien ? + +— Eh bien, sais-tu à qui ces demandes s'adressaient ? + +— A toi, bien sûr. + +— A moi ta fille, non ; à moi l'héritière de mon oncle, oui ; sur une +parole de maman, mal entendue ou mal comprise, on s'est imaginé que la +fortune de mon oncle allait nous revenir, et chacun a voulu prendre +rang. + +— Et si ce qu'on s'est imaginé se réalisait ? + +— As-tu des raisons pour le croire ? + +— Le croire, non ; l'espérer, oui : car je ne peux pas admettre que +Gaston, malgré notre rupture, ne t'ait rien laissé par son testament, +toi, sa nièce, contre qui il n'avait aucun grief. + +— Mais s'il n'a pas fait de testament ? + +— Alors ce ne serait pas une part quelconque de sa fortune qui te +reviendrait, ce serait de cette fortune entière que nous hériterions. + +Que cela soit, je te promets que je n'épouserai aucun de mes prétendants +de cette nuit : les vilains bonshommes, hypocrites et plats. + + + + +VI + + +En entrant dans la gare d'Orléans, après une course d'une heure et demie +faite à pied, sa petite valise à la main, il vit le rapide de Bordeaux +partir devant lui. + +Autrefois, quand de Paris il retournait au pays natal, c'était ce train +qu'il prenait toujours ; une voiture l'attendait à la gare de Puyoo, et +de là le portait rapidement à Ourteau où il arrivait assez à temps +encore pour passer une bonne nuit dans son lit. + +Maintenant au lieu du rapide, l'omnibus ; au lieu d'un confortable +compartiment de première, les planches d'un wagon de troisième ; au lieu +d'une voiture en descendant du train, les jambes. + +Son temps heureux avait été celui de la jeunesse, le dur était celui de +la vieillesse ; la ruine avait fait ce changement. + +Il eût pu lui aussi mener la vie tranquille du gentilhomme campagnard, +sans souci dans son château, honoré de ses voisins, cultivant ses +terres, élevant ses bêtes, soignant son vin, car il aimait comme son +frère les travaux des champs, et même plus que lui, en ce sens au moins +qu'à cette disposition se mêlait un besoin d'améliorations qui n'avait +jamais tourmenté son aîné, plus homme de tradition que de science et de +progrès. + +Avec une origine autre que la sienne, il en eût été probablement ainsi, +et comme ils n'étaient que deux enfants, ils se fussent trouvés assez +riches, la fortune paternelle également partagée entre eux, pour mener +cette existence chacun de son côté : l'aîné sur la terre patrimoniale, le +jeune dans quelque château voisin. Mais, bien que sa famille fut fixée +en Béarn depuis assez longtemps déjà, elle était originaire du pays +Basque, et comme telle fidèle aux usages de ce pays où le droit +d'aînesse est toujours assez puissant pour qu'on voie communément les +puînés ne pas se marier afin que la branche aînée s'enrichisse par +l'extinction des autres. + +Élevés dans ces principes ils s'étaient habitués à l'idée que l'aîné +continuerait le père, avec la fortune du père, dans le château du père, +et que le cadet ferait son chemin dans le monde comme il pourrait cela +était si naturel pour eux, si légitime, que ni l'un ni l'autre, le +dépouillé pas plus que l'avantagé, n'avait pensé à s'en étonner. A la +vérité ils savaient qu'une loi, qui est le Code civil prohibe ses +arrangements, mais cette loi bonne pour les gens du nord, n'avait aucune +valeur dans le pays basque ; et Basques ils étaient, non Normands ou +Bourguignons. + +D'ailleurs, cette perspective de vie laborieuse n'avait rien pour +effrayer le cadet, ou contrarier ses goûts qui dès l'enfance s'étaient +affirmés tout différents de ceux de son aîné. Tandis que pour celui-là +rien n'existait en dehors des chevaux, de la chasse, de la pêche, lui +était capable de travail d'esprit et même de travail manuel ; s'il aimait +aussi la chasse et la pêche, elles ne le prenaient pourtant pas tout +entier ; il lisait, dessinait, faisait de la musique ; au collège de Pau +il couvrait ses livres, ses cahiers et les murailles de bonshommes, à +Ourteau pendant les vacances il construisait des mécaniques ou des +outils qui par leur ingéniosité émerveillaient son père, son frère, +aussi bien que les gens du village qui les voyaient. + +N'était-ce pas là l'indice d'une vocation ? Pourquoi n'utiliserait-il pas +les dispositions dont la nature l'avait doué ? + +A quinze ans pendant les grandes vacances, tout seul, c'est-à-dire sans +les conseils d'un homme du métier et en se faisant aider seulement par +le maréchal-ferrant du village il avait construit une petite machine à +vapeur qui, pour ne pouvoir rendre aucun service pratique n'en était pas +moins très ingénieuse et révélait des aptitudes pour la mécanique. Il +est vrai qu'elle coûtait vingt ou trente fois plus cher qu'une du même +genre construite par un mécanicien de profession ; mais à cela quoi +d'étonnant, c'était un apprentissage. + +Il est assez rare que l'esprit de recherches et de découvertes se +spécialise : inventeur, on l'est pour tout, les petites comme les grandes +choses, on l'est spontanément, en quelque sorte sans le vouloir, et cela +est vrai surtout quand dès la jeunesse on n'a pas été rigoureusement +enfermé dans des études délimitées. + +Il en avait été ainsi pour lui. Au lieu de le diriger son père l'avait +laissé libre ; et puisqu'il paraissait également bien doué pour le +dessin, la mécanique, la musique, qu'importait qu'il étudiât ceci plutôt +que cela ? Plus tard il choisirait le chemin qui lui plairait le mieux, +il n'y avait pas de doute qu'avec des aptitudes comme les siennes, il ne +trouvât au bout la fortune et peut-être même la gloire. + +Sans études préalables qui l'eussent guidé, sans relations qui l'eussent +soutenu, sans camaraderies officielles qui l'eussent poussé, après des +années de luttes, de déceptions, d'efforts inutiles, de fièvre, de +procès, c'était la ruine qu'il avait trouvée. + +Cependant ses débuts avaient été heureux ; pendant ses premières années à +Paris, tout ce qu'il avait essayé lui avait réussi, et quelques-unes de +ses inventions simplement pratiques, sans aucunes visées à la science, +avaient eu assez de vogue pour qu'il pût croire qu'elles lui +constitueraient de jolis revenus tant que durerait la validité de ses +brevets. + +Il n'avait donc qu'à marcher librement et à suivre la voie ouverte : il +était bien l'homme que l'enfant annonçait. + +C'est ce qu'à sa place un autre eût fait sans doute ; mais il y avait en +lui du chercheur, du rêveur, l'argent gagné ne suffisait pas à son +ambition, il lui fallait plus et mieux. + +A la mort de son père, son frère et lui, fidèles à la tradition, avaient +réglé leurs affaires de succession, non d'après la loi française mais +d'après l'usage basque, c'est-à-dire en respectant le droit d'aînesse +qui supprimait tout partage entre eux de l'héritage paternel : l'aîné +avait gardé le château avec toutes les terres patrimoniales, le cadet +s'était contenté de l'argent et des valeurs qui se trouvaient dans la +succession ; l'aîné prendrait le nom de Saint-Christeau et le +transmettrait à ses enfants quand il se marierait ; le cadet se +contenterait de celui de Barincq qu'il illustrerait, s'il pouvait. Cela +s'était fait d'un parfait accord entre eux, sans un mot de discussion, +comme il convenait aux principes dans lesquels ils avaient été élevés, +aussi bien qu'à l'affection qui les unissait. Pour l'aîné, il était tout +naturel qu'il en fût ainsi. Pour le cadet qui avait des millions dans la +tête, quelques centaines de mille francs étaient des quantités +négligeables. + +Mais ces millions ne s'étaient pas monnayés comme il l'espérait, car à +mesure qu'il s'était élevé, les ailes lui avaient poussé ; par le +travail, l'appétit scientifique s'était développé, et les petites choses +qui avaient pu le passionner à ses débuts lui paraissaient +insignifiantes ou méprisables maintenant. C'était plus haut qu'il +visait, plus haut qu'il atteindrait, et au lieu de s'enfermer dans le +cercle assez étroit où l'ignorance autant que la prudence l'avaient +pendant quelques années maintenu, il avait voulu en sortir. Puisqu'il +avait réussi alors qu'il était jeune, sans expérience, sans appuis, +n'ayant que l'audace de l'ignorance, pourquoi ne réussirait-il pas +encore, alors qu'on le connaissait, et que par le travail il avait +acquis ce qui tout d'abord lui manquait ? + +A son grand étonnement, il n'avait pas tardé à reconnaître l'inanité de +ces illusions. + +D'où venait-il donc, celui-là qui ne sortant d'aucune école se figurait +qu'on allait l'écouter tout simplement par sympathie et parce qu'il +avait la prétention de dire des choses intéressantes ? Tenait-il au monde +officiel ? De qui était-il le camarade ? Qui le recommandait ? Il avait +gagné de l'argent avec des niaiseries ; la belle affaire, en vérité ! + +Mais elles portaient témoignage contre lui, ces niaiseries, et plus +elles lui avaient été productives, plus elles criaient fort contre son +ambition. Pourquoi voulait-il qu'on comptât avec lui, quand lui-même ne +comptait que par l'argent gagné ? Il voulait sortir du rang ; on l'y +ferait rentrer. + +Autant la montée avait été douce au départ, quand il marchait au hasard +et à l'aventure, autant elle fut rude lorsqu'il eut la prétention de +prendre rang parmi les réguliers de la science, qui, s'ils ne lui dirent +pas brutalement : « Vous n'êtes pas des nôtres », le lui firent comprendre +de toutes les manières ! + +Combien de banquettes d'antichambre avait-il frottées dans les +ministères ; à combien d'huissiers importants avait-il souri ! combien de +garçons de bureau l'avaient rabroué ! et quand, après des mois +d'audiences ajournées, on le recevait à la fin, combien de fois ne +l'avait-on pas écouté avec des haussements d'épaules, ou renvoyé avec +des paroles de pitié : « Mais c'est insensé, ce que vous nous proposez +là ! » + +A côté des indifférents qui ne daignaient pas l'entendre, il avait aussi +rencontré des avisés qui ne lui prêtaient qu'une oreille trop attentive +ou des yeux trop clairvoyants ; plus dangereux ceux-là ; et ils le lui +avaient bien prouvé en mettant habilement en œuvre ce qu'ils avaient +qualifié d'insensé. + +Avec les réclamations, les procès, il était descendu dans l'enfer, et +désormais sa vie avait été faite d'attentes dans les agences, de visites +chez les avoués, les agréés, les huissiers ; de conférences avec les +avocats, de comparutions chez les experts, de fièvres, d'exaspérations, +d'anéantissements aux audiences à Paris, en province, partout où on +l'avait traîné. + + + + +VII + + +A son arrivée à Paris, tout occupé de l'invention d'une bouée lumineuse, +il avait été consulter un chimiste dont les livres qu'il avait +longuement travaillés lui inspiraient confiance, et dont le nom faisait +autorité dans la science, François Sauval ; et pendant assez longtemps il +avait poursuivi, sous la direction de celui-ci, une série d'expériences +sur les matières à employer pour la production de l'éclairage dans +l'eau. De là étaient nées des relations entre eux, bienveillantes chez +le maître, très attentif à séduire la jeunesse, respectueuses chez +l'élève, et quand il avait un conseil à demander ou un doute à +éclaircir, c'était toujours à Sauval qu'il s'adressait. + +Sauval était chimiste parce que son grand-père ainsi que son père +l'avaient été, et parce qu'avec son sens juste de la vie il avait, tout +jeune, compris les avantages qu'il y avait pour lui à profiter du nom et +de l'autorité qu'ils s'étaient acquis dans le monde scientifique, et à +se mettre en état d'hériter des positions officielles qu'ils avaient +successivement occupées ; mais, plus que chimiste encore, plus que +savant, il était, bien qu'il s'en défendît, un homme d'affaires +incomparable, devant qui l'agréé le plus fin, l'avoué le plus retors +n'étaient que des écoliers. + +En écoutant d'une oreille complaisante les projets et les rêveries de +Barincq, il avait sagement douché son ambition d'une main impitoyable, +et, avec l'expérience que lui donnaient son autorité et sa situation, il +lui avait prouvé qu'il ne devait pas chercher à sortir de l'ordre de +recherches dans lequel il avait eu la chance de réussir. + +— Tenez-vous-en à l'industrie, ne cessait-il de lui répéter ; gagnez de +l'argent, et, puisque vous n'avez pas pris dès le départ le chemin qui +conduit au mandarinat scientifique, laissez la science aux mandarins. +Ah ! si j'étais à votre place, et si j'avais vos aptitudes pour les +affaires, quelle fortune je ferais ! + +« Faire fortune, gagner de l'argent », était le refrain de sa +conversation ; et, s'il est vrai que le mot qui revient le plus souvent +sur nos lèvres soit celui qui donne la clé de notre nature, on pouvait +conclure en l'écoutant qu'il était un homme d'argent. Cela surtout, +avant tout et par-dessus tout, avec un but aussi généreux que touchant, +qui était de donner à chacune de ses cinq filles un million en la +mariant. Le type du savant, gauche, simple, maladroit, timide ou +rébarbatif, qui ne sort pas de son laboratoire, ignore le monde, ne voit +dans l'argent qu'un métal ductile et malléable qui fond vers 1000°, et +peut se combiner avec l'oxygène, n'était nullement celui de Sauval qui, +au contraire, représentait mieux que tout autre le savant aimable, +élégant, homme du monde autant qu'homme d'affaires, assez prudent pour +ne pas se laisser exploiter par les industriels, et assez habile pour +les exploiter lui-même par des procédés perfectionnés qui en exprimaient +jusqu'à la dernière goutte la substance utilisable. + +Toutes les positions officielles que l'État peut donner, Sauval les +avait successivement occupées ou les occupait encore, à l'Institut +agronomique, au Conservatoire, aux Gobelins, au Muséum, à l'École +centrale, à la préfecture de la Seine, à la préfecture de police ; de +plus il était le directeur-conseil de nombreuses fabriques de produits +chimiques ou pharmaceutiques qui payaient de cette façon son influence ; +mais, comme tout cela, si important qu'en fût le total cumulé, n'était +point encore assez gros pour son appétit, et ne pouvait pas lui gagner +les millions qu'il voulait, il les demandait à l'industrie en prenant +des brevets dans les branches de la chimie où il y a de l'argent à +gagner, celle des engrais et celle des matières colorantes. + +Ces brevets, il ne les exploitait pas lui-même, retenu par sa situation, +mais il les cédait à des commerçants, à des spéculateurs que cette +situation précisément éblouissait, et qui se laissaient entraîner par +l'espoir de produire avec rien quelque chose de valeur, tout comme les +dupes des anciens alchimistes espéraient obtenir la transmutation des +métaux. Comment n'eussent-ils pas subi le prestige de son nom qu'il +savait très habilement faire tambouriner par les journaux ! Ce n'était +pas avec un pauvre diable d'inventeur qu'ils traitaient, mais avec un +savant dont les titres occupaient une longue suite de lignes dans les +annuaires ; ce n'était pas dans un galetas que les signatures +s'échangeaient, mais dans une noble maison donnée par l'État, sur la +cour de laquelle s'ouvraient les portes d'écuries habitées par quatre +chevaux, et de remises abritant trois voitures élégantes dignes du +mondain le plus correct. + +En conseillant à Barincq de gagner de l'argent, jamais Sauval ne lui +avait conseillé d'exploiter un de ses nombreux brevets ; seulement ce +qu'il ne disait pas franchement il l'insinuait avec des finesses +auxquelles on ne pouvait pas ne pas se laisser prendre. Mais, féru de +ses idées en vrai inventeur qu'il était, Barincq avait longtemps résisté +à ses avances : pourquoi acheter les découvertes des autres quand on en a +soi-même à revendre ; ce n'était pas du manque d'idées qu'il souffrait, +mais bien de ne pouvoir pas faire accepter les siennes. + +Cependant, à la longue, exaspéré par l'hostilité qu'il rencontrait, +découragé par l'indifférence qu'on lui opposait, écrasé par l'injustice, +il avait fini par se demander si ces idées que tout le monde repoussait, +valaient réellement quelque chose ; si on se les appropriait par +d'adroites modifications, n'était-ce pas parce qu'elles manquaient d'une +forte empreinte personnelle ? Enfin, s'il ne réussissait en rien +maintenant, n'était-ce pas parce qu'il avait épuisé sa veine ? Il y a du +joueur dans tout inventeur, et quel joueur ne croit pas à la chance ? + +Si la sienne déclinait, celle de Sauval s'affirmait chaque jour +davantage, à ce point qu'il ne touchait pas à une chose sans la +réussir. Dans ces conditions ne serait-ce pas pousser l'infatuation +jusqu'à l'aveuglement que de s'obstiner dans ses luttes stériles au lieu +de saisir l'occasion qui s'offrait à lui ? + +Bien souvent, Sauval lui parlait d'expériences poursuivies depuis +longtemps dans son laboratoire, qui, le jour où elles aboutiraient, +seraient pour certaines matières extraites du goudron de houille ce que +la découverte de Lightfoot avait été pour le noir d'aniline. Un jour, en +venant consulter Sauval, il aperçut exposées en belle place des bandes +de calicot teintes en rouge, en ponceau, en jaune, en bleu, en violet. + +— Je vois que ces échantillons vous intéressent, dit Sauval qui avait +suivi ses regards ; ils vous intéresseront encore bien davantage quand +vous saurez que ces couleurs qui ont subi l'opération du vaporisage sont +pour quelques-unes aussi indestructibles que le noir d'aniline. + +Sans être chimiste de profession, et sans avoir étudié spécialement la +chimie des matières colorantes, Barincq savait cependant qu'on ne +possédait encore que le noir d'aniline qui fût indestructible, et que +les autres couleurs qu'on essayait d'extraire de la houille ne +présentaient aucune solidité. En disant que la teinture de ces bandes de +calicot était aussi indestructible que celle du noir d'aniline, Sauval +annonçait donc une découverte considérable, qui allait produire une +révolution dans l'industrie des étoffes et apporter à son inventeur une +fortune énorme. + +— Croyez-vous que vous n'auriez pas mieux fait, mon pauvre Barincq, de +suivre cette voie pratique que je vous ouvrais, dit Sauval, que celle +qui vous a mené dans le bagne où vous vous débattez ? Ah ! si au lieu +d'être un savant, fils et petit-fils de savant, j'étais un industriel, +si, au lieu d'être enchaîné par ma situation, j'étais libre, quelle +fortune je ferais ! Tandis que je vais me laisser rouler, et finalement +dépouiller par des coquins qui se moqueront de moi. Que n'ai-je un +gendre dans l'industrie ! Il y a des moments où, pensant à l'avenir de +mes filles, je me demande si je ne manque pas à mes devoirs de père en +ne me démettant pas de toutes mes fonctions pour exploiter moi-même mes +brevets. + +Ainsi engagé, l'entretien était vite arrivé à une proposition pratique. + +Au lieu de se démettre de ses fonctions, Sauval cédait ses brevets à +Barincq, qui avait à ses yeux le grand mérite de n'être point un +commerçant de profession, c'est-à-dire un exploiteur et lui inspirait +toute confiance ; par ce moyen, il assurait la fortune de ses filles, et, +d'autre part, il faisait celle d'un brave garçon pour qui il avait +autant de sympathie que d'estime. Cette cession il la consentait aux +conditions les plus douces : quatre cent mille francs pour le prix des +brevets, et en plus, pendant leur durée, une redevance de dix pour cent +sur le montant brut de toutes les ventes des produits fabriqués ; comme +ce qu'on vendrait cent cinquante ou deux cents francs le kilogramme ne +coûterait pas plus de trois ou quatre francs à fabriquer, il était +facile dès maintenant de calculer les bénéfices. + +Barincq ne pouvait pas ne pas se laisser éblouir par une affaire ainsi +présentée, pas plus qu'il ne pouvait pas ne pas se laisser toucher au +cœur par l'amitié dont son maître lui donnait une si grande preuve ; +enfin, découragé par ses déboires, il ne pouvait pas non plus ne pas +reconnaître que ce serait folie de s'obstiner dans ses rêves creux, au +lieu d'accepter ces propositions généreuses. + +Il est vrai que pour les accepter il fallait pouvoir exécuter les +conditions sous lesquelles elles étaient faites, et ce n'était pas son +cas : de son père, il avait reçu environ deux cent mille francs et +c'était son seul capital, car les grosses sommes que ses inventions lui +avaient rapportées jusqu'à ce jour avaient été dévorées par ses +expériences ou englouties dans ses procès : comment, avec ces deux cent +mille francs, payer les brevets et faire les fonds pour établir une +usine de fabrication ? + +Ce qui était une difficulté, une impossibilité pour lui, n'était rien +pour Sauval. Des spéculateurs trouvés par lui achetèrent les brevets de +Barincq, bon marché, il est vrai, trop bon marché, beaucoup au-dessous +de leur valeur réelle, c'était lui-même qui le disait, mais ils +payeraient comptant, ce qui était à considérer. En même temps il le +marierait à une orpheline qui apporterait une dot de quatre cent mille +francs en argent. De plus, il lui ferait vendre dans les conditions les +plus favorables une fabrique de matières colorantes établie depuis +longtemps, de telle sorte que tout en organisant la fabrication des +produits créés par ses procédés, on continuerait celle des anciens qui +ne seraient pas remplacés par les nouveaux ; il donnerait son concours à +cette fabrication, et, pour l'en payer, sa redevance de dix pour cent +s'étendrait à toutes les ventes que ferait l'usine. Enfin il obtiendrait +d'une fabrique de produits chimiques, dans laquelle il était intéressé, +un marché par lequel cette fabrique s'engagerait à livrer, pendant dix +ans, à un prix très au-dessous du cours, toutes les matières nécessaires +à la production des nouvelles couleurs. + +C'était le propre de Sauval de mener rondement tout ce qu'il +entreprenait ; ce qui tenait, disait-il, à ce que, n'entendant rien aux +affaires, il ne se noyait pas dans les détails. En trois mois les +brevets de Barincq furent vendus, ses procès abandonnés, son mariage fut +fait, l'usine fut achetée et l'on se trouva en état de marcher ; +l'industrie de la teinture, chauffée par les articles des journaux que +Sauval inspirait quand il ne les dictait pas, était dans l'attente de la +révolution annoncée. + +On marcha, en effet, mais, chose extraordinaire, les expériences si +concluantes, si admirables dans le laboratoire de Sauval, ne donnèrent +pas industriellement les résultats attendus : si les rouges présentaient +une certaine solidité bien éloignée cependant de l'indestructibilité du +noir d'aniline, les autres couleurs étaient d'une extrême fugacité. + +Cette chute terrible n'avait pas écrasé Sauval, et même elle ne l'avait +nullement ébranlé ; à l'émoi de Barincq il s'était contenté de répondre +qu'il fallait rester calme parce qu'il voyait clair. Cette déception +n'était rien. Il allait se mettre au travail comme il le devait, +puisqu'il s'était engagé à faire profiter la fabrique de tous les +développements et de toutes les améliorations que ses brevets pouvaient +recevoir de ses recherches scientifiques, et avant peu ce léger accroc +serait réparé. Il voyait clair. En attendant il n'y avait qu'à continuer +la fabrication des anciens produits. Cela sauvait la situation et +démontrait combien il avait été sage de faire acheter cette vieille +usine au lieu d'en créer une nouvelle qui n'eût pas eu de clientèle. + +Ce qu'il avait été surtout, c'était avisé pour ses intérêts, puisque, +sur la vente des produits fabriqués d'après les anciens procédés, il +touchait sa redevance : un peu de patience, ce n'était plus maintenant +qu'une affaire de temps ; le succès était certain ; encore quelques jours, +encore un seul. + +Le temps avait marché sans que les couleurs qui devaient bouleverser +l'industrie devinssent plus solides ; on vendait du rouge ; personne +n'achetait du ponceau, du bleu, du vert, du jaune ; et, pendant que les +perfectionnements annoncés se faisaient attendre, la fabrique de +produits chimiques exécutant son marché continuait à livrer chaque jour +les matières nécessaires à la fabrication des nouvelles couleurs... +qu'on ne fabriquait pas, par cette raison qu'on ne trouvait pas à les +vendre. + +La foi que le maître avait inspirée à l'élève s'était ébranlée : à payer +la redevance de dix pour cent, le plus clair des bénéfices réalisés sur +la fabrication par les anciens procédés s'en allait dans la caisse de +Sauval, et prendre chaque jour livraison de dix mille kilogrammes de +produits chimiques qu'il fallait revendre à perte, ou même jeter à +l'égout quand on ne trouvait pas à les vendre, conduisait à une ruine +aussi certaine que rapide. + +Cependant Sauval, qui continuait à rester calme dans son stoïcisme +scientifique, et à voir très clair, poursuivait ses recherches en +répétant son même mot : + +— Patience ! encore un jour. + +Ce jour écoulé, il en prenait un autre, puis un autre encore. + +En réponse à ces demandes du maître, l'élève en avait formulé deux à son +tour : ne plus payer la redevance ; résilier le marché de la fourniture +des produits chimiques. Mais le maître n'avait rien voulu entendre : +puisqu'il donnait son temps et sa science, la redevance lui était due ; +puisqu'un marché avait été conclu, il devait être exécuté ; s'il ne +connaissait rien aux affaires commerciales, il savait cependant, comme +tout galant homme, qu'on ne revient pas sur un engagement pris. + +C'était beaucoup pour échapper aux procès, dont il avait l'horreur, que +Barincq avait accepté les propositions de Sauval, qui semblaient devoir +lui offrir une sécurité absolue ; cependant devant ce double refus il +avait fallu se résoudre à plaider de nouveau ; une fille lui était née, +il ne pouvait pas la laisser ruiner, pas plus qu'il ne devait laisser +dévorer la fortune de sa femme déjà gravement compromise. Il avait donc +demandé aux tribunaux la nomination d'experts qui auraient à examiner si +les procédés de Sauval étaient susceptibles d'une application +industrielle ; à constater que si dans le laboratoire ils donnaient des +résultats superbes, dans la pratique ils n'en donnaient d'aucune sorte ; +enfin à reconnaître qu'ils ne reposaient pas sur une base sérieuse et +que ce qu'il avait vendu était le néant même. + +Quelle stupéfaction, quelle indignation pour Sauval ! + +Il croyait bien pourtant s'être entouré de toutes les précautions en ne +traitant pas avec un de ces commerçants de profession qui n'achètent une +découverte que pour dépouiller son inventeur ; mais voilà le terrible, +c'est que l'esprit commercial est contagieux, et qu'aussitôt qu'on +touche aux affaires on devient un homme d'affaires. + +Sans doute il ferait facilement le sacrifice des bénéfices qui étaient +le fruit de son travail, et sur ce point il était prêt à toutes les +concessions ; mais il y en avait un que sa position ne lui permettait pas +de mettre en discussion : c'était de subir le contrôle d'experts qui dans +la science ne pouvaient pas être ses pairs. + +Il fallait donc qu'il se défendît et n'acceptât pas qu'en sa personne le +savant fût une fois de plus exploité par le commerçant. + +L'affaire s'était traînée de juridiction en juridiction, et, pendant que +les clercs grossoyaient des monceaux de papier timbré en expliquant +longuement la technique des matières colorantes à deux francs le rôle ; +pendant que les avocats plaidaient et refaisaient chacun à son point de +vue l'histoire de la chimie ; pendant que les juges écoutaient, +somnolaient ou jugeaient, la situation commerciale, de Barincq sombrait, +s'enfonçant chaque jour un peu plus. Il lui aurait fallu des capitaux +pour faire marcher sa maison en même temps que pour continuer ses +procès, et il ne se soutenait plus que par des miracles d'énergie +appuyés par des sacrifices désespérés. + +Alors qu'il pensait faire lui-même sa vie, sans secours d'aucune sorte, +au moyen des seules idées qu'il avait en tête, il avait pu abandonner +avec indifférence la plus grosse part de son héritage paternel ; aux +abois, traqué de tous les côtés, affolé, il revint à Ourteau pour +expliquer sa situation à son frère, et lui demander de le sauver en +consentant une garantie hypothécaire pour une somme de cent cinquante +mille francs. Bien que le mot hypothèque fût un épouvantail pour Gaston, +la garantie fut accordée, sinon sans inquiétude, au moins sans +marchandages : + +— Puisque tu as besoin de moi, cadet, c'est mon devoir de te venir en +aide. + +Ces cent cinquante mille francs avaient été une goutte d'eau. Six mois +après leur versement, c'était du garant que le créancier exigeait par +acte d'huissier le paiement de ses intérêts, le garanti étant dans +l'impossibilité de se libérer. + +Les rapports des deux frères, jusque-là affectueux, s'étaient aigris : un +huissier au château, c'était la première fois que pareil scandale se +produisait ; la lettre qui l'annonçait avait été dure malgré le +parti-pris de modération. + +« Tu n'as donc pas pensé que le « parlant à » pourrait être rempli au nom +d'un de mes domestiques, ce qui a eu lieu ? » + +Pour arranger la situation, Mme Barincq avait voulu venir à Ourteau avec +sa fille. Gaston n'était-il pas un oncle à héritage ? Il importait de le +ménager. + +Au lieu d'aplanir les difficultés, elle les avait exaspérées, en +insistant plus qu'il ne convenait sur la générosité que son mari avait +montrée lors du partage de la succession paternelle. Comment l'aîné +pouvait-il admettre la générosité, quand il était convaincu que son +cadet avait simplement accompli son devoir ? + +Lorsqu'au bout de huit jours elle avait quitté le château pour rentrer à +Paris, la rupture entre les deux frères était irréparable. + +Les procès se prolongèrent pendant dix-huit mois encore, au bout +desquels un arrêt définitif prononçait la nullité des brevets ; mais il +était trop tard. Barincq, épuisé, n'avait plus qu'à abandonner à ses +créanciers le peu qu'il lui restait, et s'il échappait à la mise en +faillite, c'était grâce à la généreuse intervention de Sauval. + +Un ami le recueillit par pitié dans la petite maison de l'Abreuvoir, et +le directeur de l'_Office cosmopolitain des inventeurs_, qui avait gagné +tant d'argent avec lui, le prenait comme dessinateur aux appointements +de deux cents francs par mois. + + + + +VIII + + +A six heures du matin le train déposa Barincq à la gare de Puyoo ; de là +à Ourteau, il avait deux lieues à faire à travers champs. Autrefois, une +voiture se trouvait toujours à son arrivée, et, par la grande route plus +longue de trois ou quatre kilomètres, le conduisait au château ; mais il +n'avait pas voulu demander cette voiture par une dépêche, et l'état de +sa bourse ne lui permettait pas d'en prendre une à la gare. D'ailleurs, +cette course de deux lieues ne l'effrayait pas plus que le chemin de +traverse qu'il connaissait bien ; le temps était doux, le soleil venait +de se lever dans un ciel serein ; après une nuit passée dans l'immobilité +d'un wagon, ce serait une bonne promenade ; sa valise à la main, il se +mit en route d'un pas allègre. + +Mais il ne continua pas longtemps cette allure, et sur le pont il +s'arrêta pour regarder le Gave, grossi par la première fonte des neiges, +rouler entre ses rives verdoyantes ses eaux froides qui fumaient par +places sous les rayons obliques du soleil levant et pour écouter leur +fracas torrentueux. Il venait de quitter les lilas de son jardin à peine +bourgeonnants et il trouvait les osiers, les saules, les peupliers en +pleine éclosion de feuilles, faisant au Gave une bordure vaporeuse +au-dessus de laquelle s'élevaient les tours croulantes du vieux château +de Bellocq. Que cela était frais, joli, gracieux, et, pour lui, +troublant par l'évocation des souvenirs ! Mais ce qui, tout autant que le +bruit des eaux bouillantes, le bleu du ciel, la verdure des arbres, +réveilla instantanément en lui les impressions de ses années de +jeunesse, ce fut la vue d'un char qui arrivait à l'autre bout du pont : +formé d'un tronc de sapin dont l'écorce n'avait même pas été enlevée, il +était posé sur quatre roues avec des claies de coudrier pour ridelles ; +deux bœufs au pelage bringé, habillés de toile, encapuchonnés d'une +résille bleue, le traînaient d'un pas lent, et devant eux marchait leur +conducteur, la veste jetée sur l'épaule, une ceinture rouge serrée à la +taille, les espadrilles aux pieds, un long aiguillon à la main ; pour +s'abriter du soleil il avait tiré en avant son béret qui formait ainsi +visière au-dessus de ses yeux brillants dans son visage rasé de frais. + +Que de fois avait-il ainsi marché devant ces attelages de bœufs, +l'aiguillon à la main, à la grande indignation de son frère qui, +n'aimant que la chasse, la pêche et les chevaux, l'accusait d'être un +paysan ! + +Après un bonjour échangé, il se remit en marche, et, au lieu de +continuer la grande route, prit le vieux chemin qui montait droit à la +colline. + +Pour être géographiquement dans le midi et même dans l'extrême midi de +la France, il n'en résulte pas que le Béarn soit roussi ou pelé, c'est +au contraire le pays du vert, et d'un vert si frais, si intense, qu'en +certains endroits on pourrait se croire en Normandie, n'était la chaleur +du soleil, le bleu du ciel, la sérénité, la limpidité, la douceur de +l'atmosphère ; l'Océan est près, les Pyrénées sont hautes, et, tandis que +la montagne le défend des vents desséchants du sud, la mer lui envoie +ses nuages qui, tombant sur une terre forte, y font pousser une +vigoureuse végétation ; dans les prairies l'herbe monte jusqu'au ventre +du bétail ; sur les collines, dans les _touyas_ que les paysans +routiniers s'obstinent à conserver en landes, les ajoncs, les bruyères +et les fougères dépassent la tête des hommes ; le long des chemins les +haies sont épaisses et hautes. + +De profondes ornières pleines d'eau coupaient celui qu'il avait pris, +mais trop large de moitié, il offrait de chaque côté des tapis herbus +qu'on pouvait suivre. De ce gazon, le printemps avait fait un jardin +fleuri jusqu'au pied des haies où pâquerettes, primevères et renoncules +se mêlaient aux scolopendres et aux tiges rousses de la fougère royale +qui, au bord des petites mares et dans les fonds tourbeux, commençait +déjà à pousser des jets vigoureux. + +Quelle fête pour ses yeux que cette éclosion du printemps, si superbe +dans cette humilité de petites plantes mouillées de rosée, et combien le +léger parfum que dégageait leur floraison évoquait en lui de souvenirs +restés vivants ! + +Ce fut en égrenant le chapelet de ces souvenirs qu'il continua son +chemin jusqu'au haut de la montée. Déjà une fois il l'avait vu aussi +fleuri dans une matinée pareille à celle-ci et il lui était resté dans +les yeux tel qu'il le retrouvait. + +A la suite d'une épidémie on avait licencié le collège, et le train +venant de Pau les avait descendus à Puyoo à cette même heure, son frère +et lui. Comme on n'était pas prévenu de leur retour, personne ne les +attendait à la gare, et, au lieu de louer une voiture, ils s'étaient +fait une joie de s'en aller bride abattue à travers champs pour +surprendre leur père. Que de changements cependant, tandis que tout +restait immuable dans ce coin de campagne, que de tristesses : son père, +son frère morts, lui debout encore, mais secoué si violemment que +c'était miracle qu'il n'eut pas le premier disparu. Combien à sa place +se fussent abandonnés, et certainement il eût cédé aussi à la +désespérance s'il n'avait pas lutté pour les siens. Le secours qui lui +venait d'eux l'avait jusqu'au bout soutenu : un sourire, une caresse, un +mot de sa fille, son regard, la musique de sa voix. + +Au haut de la colline il s'arrêta, et, posant sa valise au pied d'un +arbre, il s'assit sur le tronc d'un châtaignier qui attendait, couché +dans l'herbe, que les chemins fussent assez durcis pour qu'on pût le +descendre à la scierie. + +De ce point culminant qu'un abatage fait dans les bois avait dénudé, la +vue s'étendait libre sur les deux vallées, celle du Gave de Pau qu'il +venait de quitter aussi bien que sur celle du Gave d'Oloron où il allait +descendre, et au-delà, par-dessus leurs villages, leurs prairies et +leurs champs, sur un pays immense, de la chaîne des Pyrénées couronnée +de neige aux plaines sombres des Landes qui se perdaient dans l'horizon. + +Comme il n'avait pas mis plus d'une heure à la montée et qu'il ne lui +faudrait que quarante ou cinquante minutes pour la descente, il pouvait, +sans crainte de retard, se donner la satisfaction de rester là un moment +à se reposer, en regardant le panorama étalé devant lui. + +Tandis que la base des montagnes était encore noyée dans des vapeurs +confuses, les sommets neigeux, frappés par le soleil, se découpaient +assez nettement pour qu'il pût les reconnaître tous, depuis le pic +d'Anie, qui avait donné son nom à sa fille, comme à toutes les aînées de +la famille, jusqu'à la Rhune, dont le pied trempe dans la mer à +Saint-Jean-de-Luz. En temps ordinaire il se serait amusé à distinguer +chaque pic, chaque col, chaque passage, en se rappelant ses excursions +et ses chasses ; mais, en ce moment, ce qui le touchait plus que la +chaîne des Pyrénées, si pleine de souvenirs et d'émotions qu'elle fût +pour lui, c'était le village natal ; aussi, quittant les croupes vertes +qui de la montagne s'abaissent vers la plaine, chercha-t-il tout de +suite le Gave qui, en un long ruban blanc courant entre la verdure de +ses rives, l'amenait à la maison paternelle : isolée au milieu du parc, +il la retrouva telle qu'elle s'était si souvent dressée devant lui en +ses mauvais jours, quand il pensait à elle instinctivement comme à un +refuge, avec ses combles aux ardoises jaunies, ses hautes cheminées et +sa longue façade blanche, coupée de chaînes rouges, mais aussi avec un +changement qui lui serra le cœur ; au lieu d'apercevoir toutes les +persiennes ouvertes, il les vit toutes fermées, faisant à chaque étage +des taches grises qui se répétaient d'une façon sinistre. Personne non +plus au travail, ni dans les jardins, ni dans le parc, ni devant les +écuries, les remises, les étables ; pas de bêtes au pâturage dans les +prairies, le long du Gave, ou dans les champs ; certainement la roue de +la pêcherie de saumon qui détachait sa grande carcasse noire sur la pâle +verdure des saules ne tournait plus ; partout le vide, le silence, et +dans la vaste chambre du premier étage, celle où il était né, celle où +son père était mort, son frère dormant son dernier sommeil. + +Cette évocation qui le lui montrait comme si, par les persiennes +ouvertes, il l'eût vu rigide sur son lit, l'étouffa, et tout se brouilla +devant ses yeux pleins de larmes. + + + + +IX + + +En entendant huit heures sonner à l'horloge de l'église lorsqu'il +arrivait aux premières maisons du village, l'idée lui vint de passer +d'abord chez le notaire Rébénacq ; c'était un camarade de collège avec +qui il causerait librement. Si Gaston avait fait un testament en faveur +de son fils naturel, Rébénacq devait le savoir, et pouvait maintenant +sans doute en faire connaître les dispositions. + +Le caractère de son frère, porté à la rancune, d'autre part l'affection +et les soins qu'il avait toujours eus pour ce jeune homme, tout donnait +à croire que ce testament existait, mais enfin ce n'était pas une +illusion d'héritier de s'imaginer que, tout en instituant son fils son +légataire universel, il avait pu, il avait dû laisser quelque chose à +Anie. En réalité, ce n'était point d'une fortune gagnée par son +industrie personnelle et que son travail avait faite sienne, que Gaston +jouissait et dont il pouvait disposer librement, sans devoir compte de +ses intentions à personne, c'était une fortune patrimoniale, acquise par +héritage, sur laquelle, par conséquent, ses héritiers naturels avaient +certains droits, sinon légaux, au moins moraux. Or, Gaston avait un +héritier légitime, qui était son frère, et s'il pouvait déshériter ce +frère, ainsi que la loi le lui permettait, les raisons ne manquaient pas +pour appuyer sa volonté et même la justifier : rancune, hostilité, +persuasion que son legs, s'il en faisait un, serait gaspillé ; mais +aucune de ces raisons n'existait pour Anie, qui ne lui avait rien fait, +contre laquelle il n'avait pas de griefs, et qui était sa nièce. Dans +ces conditions, il semblait donc difficile d'imaginer qu'elle ne figurât +pas sur ce testament pour une somme quelconque ; si minime que fût cette +somme, ce serait la fortune, et, mieux que la fortune, le moyen +d'échapper aux mariages misérables auxquels elle s'était résignée. + +Deux minutes après, il s'arrêtait devant les panonceaux rouillés qui, +sur la place, servaient d'enseigne au notariat, et dans l'étude où il +entrait il trouvait un petit clerc en train de la balayer. + +— C'est à M. Rébénacq que vous voulez parler ? dit le gamin. + +— Oui, mon garçon. + +— Je vas le chercher. + +Presque aussitôt le notaire arriva, mais au premier abord il ne reconnut +pas son ancien camarade. + +— Monsieur... + +— Il faut que je me nomme ? + +— Toi ! + +— Changé, paraît-il ? + +— Comme tu n'as pas répondu à mes dépêches, je ne t'attendais plus ; car +je t'en ai envoyé deux et je t'ai écrit. + +— C'est parce que je venais que je ne t'ai pas répondu ; pouvais-tu +penser que je laisserais disparaître mon pauvre Gaston sans un dernier +adieu ? + +— Tu es venu à pied de Puyoo ? dit le notaire sans répondre directement +et en regardant la valise posée sur une chaise. + +— Une promenade ; les jambes sont toujours bonnes. + +— Entrons dans mon cabinet. + +Après l'avoir installé dans un vieux fauteuil en merisier, le notaire +continua : + +— Comment vas-tu ? Et madame Barincq ? Et ta fille ? + +— Merci pour elles, nous allons bien. Mais parle-moi de Gaston ; ta +dépêche a été un coup de foudre. + +— Sa mort en a été un pour nous. C'est il y a deux ans environ que sa +santé, jusque-là excellente, commença à se déranger, mais sans qu'il +résultât de ces dérangements un état qui présentât rien de grave, au +moins pour lui, et pour nous. Il eut plusieurs anthrax qui guérirent +naturellement, et pour lesquels il n'appela même pas le médecin, car +c'était son système, de traiter, comme il le disait, les maladies par le +mépris. Va-t-on s'inquiéter pour un clou ? Cependant, il était moins +solide, moins vigoureux, moins actif ; un effort le fatiguait ; il renonça +à monter à cheval, et bientôt après il renonça même à sortir en voiture, +se contentant de courtes promenades à pied dans les jardins et dans le +parc. En même temps son caractère changea, tourna à la mélancolie et +s'aigrit ; il devint difficile, inquiet, méfiant. J'appelle ton attention +sur ce point parce que nous aurons à y revenir. Un jour, il se plaignit +d'une douleur violente dans la jambe et dut garder le lit. Il fallut +bien appeler le médecin qui diagnostiqua un abcès interne qu'on traita +par des cataplasmes, tout simplement. L'abcès guérit, et Gaston se +releva, mais il se rétablit mal ; l'appétit était perdu, le sommeil +envolé. Pourtant, peu à peu, le mieux se produisit, la santé parut +revenir. Mais ce qui ne revint pas, ce fut l'égalité d'humeur. + +— Avait-il des causes particulières de chagrin ? + +— Je le pense, et même j'en suis certain, bien qu'il ne m'ait jamais +fait de confidences entières, pas plus à moi qu'à personne, d'ailleurs. +Il m'honorait de sa confiance pour tout ce qui était affaires, mais pour +ses sentiments personnels il a toujours été secret, et en ces derniers +temps plus que jamais ; il est vrai qu'un notaire n'est pas un +confesseur. Mais nous reviendrons là-dessus ; j'achève ce qui se rapporte +à la santé et à la mort. Je t'ai dit que l'état général paraissait +s'améliorer, avec le printemps il avait repris goût à la promenade, et +chaque jour il sortait, ce qui donnait à espérer que bientôt il +reprendrait sa vie d'autrefois ; à son âge cela n'avait rien +d'invraisemblable. Les choses en étaient là, lorsqu'avant hier +Stanislas, le cocher, se précipite dans ce cabinet et m'annonce que son +maître vient de se trouver mal ; qu'il est décoloré, sans mouvement, sans +parole ; qu'on ne peut pas le faire revenir. Je cours au château. Tout +est inutile. Cependant, j'envoie chercher le médecin, qui ne peut que +constater la mort causée par une embolie ; un caillot formé au moment de +la poussée des anthrax ou de la formation des abcès de la jambe a été +entraîné dans la circulation et a obstrué une artère. + +— La mort a été foudroyante ? + +— Absolument. + +Il s'établit un moment de silence, et le notaire, ému lui-même par son +récit, ne fit rien pour distraire la douleur de son ancien camarade, +qu'il voyait profonde ; enfin il reprit : + +— Je t'ai dit que Gaston s'était montré en ces dernières années triste +et sombre ; je dois revenir là-dessus, car ce point est pour toi d'un +intérêt capital ; mais, quel que soit mon désir de l'éclaircir, je ne le +pourrai pas, attendu que pour beaucoup de choses j'en suis réduit à des +hypothèses, et que tous les raisonnements du monde ne valent pas des +faits ; or, les faits précis me manquent. Bien que, comme je te l'ai dit, +Gaston ne m'ait jamais fait de franches confidences, les causes de son +chagrin et de son inquiétude ne sont pas douteuses pour moi : elles +provenaient pour une part de votre rupture, pour une autre d'un doute +qui a empoisonné sa vie. + +— Un doute ? + +— Celui qui portait sur la question de savoir s'il était ou n'était pas +le père du capitaine Sixte. + +— Comment... + +— Nous allons arriver au capitaine tout à l'heure ; vidons d'abord ce qui +te regarde. Si tu as été affecté de la rupture avec ton frère, lui n'en +a pas moins souffert, et peut-être même plus encore que toi, attendu +que, tandis que tu étais passif, il était actif ; tu ne pouvais que +supporter cette rupture, lui pouvait la faire cesser, n'ayant qu'un mot +à dire pour cela, et luttant par conséquent pour savoir s'il le dirait +ou ne le dirait pas ; j'ai été le témoin de ces luttes ; je puis +t'affirmer qu'il en était très malheureux ; positivement, elles ont été +le tourment de ses dernières années. + +— Nous nous étions si tendrement aimés. + +— Et il t'aimait toujours. + +— Comment ne s'est-il pas laissé toucher par mes lettres ? + +— C'est qu'à ce moment il payait les intérêts de la somme dont il avait +répondu pour toi, et que l'ennui de cette dépense le maintenait dans son +état d'exaspération et son ressentiment. + +— Pour lui, cette dépense était cependant peu de chose. + +— Il faut que tu saches, et je peux le dire maintenant, que précisément, +lorsque les échéances des intérêts de la garantie arrivèrent, Gaston +venait de perdre une grosse somme dans un cercle à Pau qu'il ne put +payer qu'en empruntant. Cela embrouilla ses affaires ; il se trouva gêné. +Il le fut bien plus encore quand, par suite du phylloxera d'abord et du +mildew ensuite, le produit de ses vignes fut réduit à néant. Un autre à +sa place eût sans doute essayé de combattre ces maladies ; lui, ne le +voulut pas ; c'étaient des dépenses qu'il prétendait ne pas pouvoir +entreprendre, et cela par ta faute, disait-il. La vérité est qu'il ne +croyait pas à l'efficacité des remèdes employés ailleurs, et que, par +apathie, obstination, il laissait aller les choses ; et, en attendant que +le hasard amenât un changement, il rejetait la responsabilité de son +inertie sur ceux qui le condamnaient à se croiser les bras. C'est ainsi +que toutes ses vignes sont perdues, et que celles qui n'ont point été +arrachées, n'ayant reçu aucune façon depuis longtemps, sont devenues des +_touyas_ où ne poussent que des mauvaises herbes et des broussailles. +Vois-tu maintenant la situation et comprends-tu la force de ses griefs ? + +— Hélas ! + +— Comme, malgré tout, il ne pouvait pas, avec ses revenus, rester +toujours dans la gêne, il arriva un moment où les économies qu'il +faisait quand même lui permirent de rembourser et la somme qu'il avait +garantie pour toi et celle qu'il avait empruntée pour payer sa dette de +jeu. J'attendais ce moment avec une certaine confiance, espérant que, +quand ton souvenir ne serait plus rappelé à ton frère par des échéances, +un rapprochement se produirait ; comme il n'aurait plus de griefs contre +toi, votre vieille amitié renaîtrait ; et je crois encore qu'il en eût +été ainsi, si Gaston, isolé, n'avait pu trouver d'affection que de ton +côté et du côté de ta fille ; mais alors, précisément, quelqu'un se plaça +entre vous qui empêcha ce retour : ce quelqu'un, c'est le Capitaine +Valentin Sixte. Je t'avais dit que j'arriverais à lui, nous y sommes. + +— Je t'écoute. + +— Le capitaine est-il ou n'est-il pas le fils de ton frère ? c'est la +question que je me pose encore, bien que pour tout le monde, à peu près, +elle soit résolue dans le sens de l'affirmative ; mais, comme elle ne +l'était pas pour Gaston, qui devait avoir cependant sur ce point des +clartés qui nous manquent, et des raisons pour croire à sa paternité, tu +me permettras de rester dans le doute. D'ailleurs tu en sais peut-être +autant que moi là-dessus, puisqu'à la naissance de l'enfant, tu étais +dans les meilleurs termes avec ton frère. + +— Il ne m'a rien dit alors de mademoiselle Dufourcq ; et plus tard je +n'en ai appris que ce que tout le monde disait ; deux ou trois fois j'ai +essayé d'en parler à Gaston, qui détourna la conversation comme si elle +lui était pénible. + +— Elle l'était, en effet, pour lui, par cela même qu'elle le ramenait à +un doute qui jusqu'à sa mort l'a tourmenté, et même plus que tourmenté, +angoissé, désespéré. C'est il y a trente-et-un ans que Gaston fit la +connaissance des demoiselles Dufourcq qui demeuraient à deux kilomètres +environ de Peyrehorade au haut de la côte, à l'endroit où la route de +Dax arrive sur le plateau. Là se trouvait autrefois une auberge tenue +par le père et la mère Dufourcq ; à la mort de leurs parents, les deux +filles, qui étaient intelligentes et qui avaient reçu une certaine +instruction, eurent le flair de comprendre le parti qu'elles pouvaient +tirer de leur héritage en transformant l'auberge en une maison de +location pour les malades qui voudraient jouir du climat de Pau, en +pleine campagne et non dans une ville. Tu connais l'endroit. + +— Je me rappelle même la vieille auberge. + +— Tu vois donc que la situation est excellente, avec une étendue de vue +superbe ; ce fut ce qui attira les étrangers, et aussi la transformation +que ces deux filles avisées firent subir à la vieille auberge, devenue +par elles une maison confortable avec bon mobilier, jardins agréables, +cuisine excellente, et le reste. De l'une de ces filles, l'aînée, +Clotilde, il n'y a rien à dire, c'était une personne qui ne se faisait +pas remarquer et ne s'occupait que de sa maison ; de la jeune Léontine il +y a beaucoup à dire, au contraire : jolie, coquette, mais jolie d'une +beauté à faire sensation, et coquette à ne repousser aucun hommage. Ton +frère la connut en allant voir un de ses amis établi chez les sœurs +Dufourcq pour soigner sa femme poitrinaire, et il devint amoureux +d'elle. Tu penses bien qu'une fille de ce caractère n'allait pas tenir à +distance un homme tel que M. de Saint-Christeau. Quelle gloire pour elle +de le compter parmi ses soupirants ! Ils s'aimèrent ; tous les deux jours +Gaston faisait trente kilomètres pour aller prendre des nouvelles de la +femme de son ami. Où cet amour pouvait-il aboutir ? Léontine Dufourcq +s'imagina-t-elle qu'elle pouvait devenir un jour la femme de M. de +Saint-Christeau ? C'était bien gros pour une fille de sa condition. De +son côté Gaston dominé par sa passion promit-il le mariage pour +l'emporter sur un jeune Anglais, fort riche et malade qui, habitant la +maison, proposait, dit-on, à Léontine de l'épouser ? C'est ce que +j'ignore, car je n'ai appris toute cette histoire que par bribes, un peu +par celui-ci, un peu par celui-là, c'est-à-dire d'une façon +contradictoire. Ce qu'il y a de certain, c'est que Léontine devint +enceinte. Pourquoi à ce moment Gaston ne l'épousa-t-il pas ? Probablement +parce qu'il désespéra d'obtenir un consentement, qu'il n'aurait même pas +osé demander. Vois-tu la fureur de votre père, en apprenant que son aîné +voulait épouser la fille d'un aubergiste ? + +— Notre père n'aurait jamais donné son consentement ; il aurait plutôt +rompu avec Gaston, malgré toute sa tendresse, toute sa faiblesse pour +son aîné. + +— On n'en vint pas à cette extrémité, et si votre père connut la liaison +de son fils avec Léontine, il ne crut certainement qu'à une amourette +sans conséquence. D'ailleurs, avant que la grossesse fut apparente, +Léontine quitta Peyrehorade pour aller habiter Bordeaux, où elle se +cacha ; on dit dans le pays qu'elle était auprès d'une sœur aînée, +mariée en Champagne. Chaque semaine Gaston fit le voyage de Bordeaux ; à +Royan on les rencontra ensemble. En même temps qu'elle quittait +Peyrehorade, le jeune Anglais, qui s'appelait Arthur Burn, partait +aussi ; on a raconté qu'on les avait vus, lui et elle, à Bordeaux ; est-ce +vrai, est-ce faux ? je l'ignore ; mais tout me paraît croyable avec une +femme coquette comme celle-là ; si elle n'épousait pas Gaston qu'elle +devait, semblait-il, préférer, elle retrouverait son Anglais ; condamné à +une mort prochaine, celui-là était à ménager. Chose extraordinaire, ce +ne fut pas le malade qui mourut, ce fut la belle fille, saine et forte : +un mois après l'accouchement, elle fut emportée tout d'un coup. L'enfant +n'avait pas été reconnu par Gaston qui, sans doute, voulait le légitimer +par mariage subséquent quand il le pourrait faire. La tante Clotilde le +prit avec elle à Peyrehorade et l'éleva comme son neveu en le disant +fils de sa sœur aînée, la Champenoise. Des années s'écoulèrent sur +lesquelles je ne sais rien, si ce n'est que Gaston allait voir l'enfant +quelquefois chez sa tante, et que, quand le moment arriva de le mettre +au collège à Pau, il paya sa pension. Il se montra élève appliqué, +studieux, intelligent, et il entra à Saint-Cyr dans les bons numéros. Ce +fut en costume de Saint-Cyrien que, pour la première fois, il vint au +château où il passa une partie de ses vacances à pêcher, à chasser, à +galoper. Pour ceux qui n'avaient pas oublié les amours avec Léontine, ce +séjour fut le commencement de la reconnaissance du fils par le père, car +pour tout le monde Valentin était bien le fils de Gaston ; personne ne +doutait de cette paternité, et moi-même qui, jusque-là, m'étais tenu sur +la réserve... + +— Avais-tu des raisons pour la justifier ? + +— Pas d'autres que celles qui résultaient de la non-reconnaissance par +Gaston, mais pour moi celles-là étaient d'un grand poids, car, avec un +homme du caractère de ton frère, il me paraissait impossible d'admettre +que, croyant ce garçon son fils, il ne lui donnât pas son nom ; s'il ne +le faisait pas, c'est qu'il en était empêché ; et, comme il ne dépendait +plus de personne, ce ne pouvait être que par un doute basé sur les +relations qui avaient existé entre Léontine et Arthur Burn. Quelles +avaient été au juste ces relations ? Innocentes ou coupables ? Bien malin +qui pouvait le dire après vingt ans, alors que l'un et l'autre avaient +emporté leur secret. En tout cas Gaston n'osait pas se prononcer +puisqu'il ne reconnaissait pas ce fils, à ses yeux douteux. +S'intéresser, s'attacher à lui, cela il le pouvait, et le jeune homme, +je dois le dire, justifiait cet intérêt ; mais le reconnaître, lui donner +son nom, en faire l'héritier, le continuateur des Saint-Christeau, cela +il ne l'osait pas. J'ai vu ses scrupules, ou plutôt je les ai devinés ; +j'ai assisté à ses luttes de conscience alors qu'il était partagé entre +deux devoirs également puissants sur lui : d'une part, celui qu'il +croyait avoir envers ce jeune homme ; d'autre part, celui qui le liait à +son nom, et je t'assure qu'elles ont été vives. + +— N'a-t-il pas fait des recherches, une enquête ? + +— Après vingt ans ! Sur un pareil sujet ! Il est certain cependant qu'il a +dû recueillir tous les renseignements qui pouvaient l'éclairer. Mais il +est certain aussi qu'ils n'ont pas été assez probants puisque la +reconnaissance n'a pas eu lieu. Les choses continuèrent ainsi sans que +ma femme et moi nous osions décider qu'elle se ferait ou ne se ferait +pas ; penchant tantôt pour la négative, tantôt pour l'affirmative. +Valentin, en quittant Saint-Cyr, devint officier de dragons et entra +plus tard à l'École de guerre d'où il sortit le troisième. Gaston, fier +de lui, avait son nom sans cesse sur les lèvres, et, toutes les fois que +Valentin obtenait un congé, il venait le passer au château ; un père +n'eût pas été plus tendre pour son fils ; un fils plus affectueux pour +son père. Cependant ce fut à ce moment même que j'acquis la certitude +que jamais Gaston ne le reconnaîtrait, et voici comment elle se forma +dans mon esprit. Tu me trouves sans doute bien décousu, bien incohérent ? + +— Je te trouve d'une lucidité parfaite. + +— Alors je continue. Un jour Gaston me chargea de lui dresser un modèle +de testament qu'il copierait. Si réservé que je dusse être avec un +client défiant, qui avait toujours peur qu'on l'amenât à dire ce qu'il +voulait tenir secret, je fus cependant obligé de lui adresser quelques +questions. Il me répondit évasivement en se tenant dans des généralités, +si bien qu'au lieu d'un seul modèle je lui en fis quatre ou cinq, +répondant aux divers cas qui, me semblait-il, pouvaient se présenter +pour lui. Quatre jours après, il m'apporta son testament dans une +enveloppe scellée de cinq cachets et me demanda de le garder. + +— Alors, il a fait un testament ? + +— Il en a fait un à ce moment ; mais, il y a un mois, il me l'a repris +pour le modifier, peut-être même pour le détruire, et je ne sais pas +s'il en a fait un autre ; ce qu'il y a de certain, c'est que je ne suis +dépositaire d'aucun, de sorte qu'aujourd'hui tu es le seul héritier +légitime de ton frère ; ce qui ne veut pas dire, tu dois le comprendre, +que tu recueilleras cet héritage. + +— Je comprends qu'on peut trouver un testament dans les papiers de +Gaston. + +— Parfaitement. Cela dit, je remonte à la conviction qui s'est établie +en moi que Gaston ne reconnaîtrait pas le capitaine, le jour même où il +m'a demandé un modèle de testament. Et cette conviction est, il me +semble, basée sur la logique. Tu sais, n'est-ce pas, que l'enfant +naturel reconnu n'a pas sur les biens de son père les mêmes droits que +l'enfant légitime ? dans l'espèce, le capitaine, fils légitime de Gaston, +hérite de la totalité de la fortune de son père, fils naturel reconnu il +n'hérite que de la moitié de cette fortune, puisque ce père laisse un +frère qui est toi. Pour qu'il recueille cette fortune entière, il faut +qu'elle lui soit léguée par testament, et ce testament n'est possible en +sa faveur que s'il est un étranger et non un enfant naturel reconnu. + +— Je ne savais pas cela du tout. + +— N'en sois pas surpris ; quand la loi s'occupe des enfants naturels, +adultérins ou incestueux, elle est pleine d'obscurité, de lacunes, de +trous ou de traquenards au milieu desquels ceux dont c'est le métier +d'interpréter le Code ont souvent bien du mal à se débrouiller. Donc, +selon moi, ton frère, faisant son testament, renonçait à reconnaître le +capitaine pour son fils. + +— Et la conclusion de ton raisonnement était que le désir de laisser +toute sa fortune au capitaine le guidait ? + +— En effet, la logique conduisait à cette conclusion. + +— Soupçonnes-tu les raisons pour lesquelles il t'a repris son +testament. + +— Elles sont de plusieurs sortes, mais les unes comme les autres ne +reposent que sur des hypothèses. + +— Puisque tu les as examinées, trouves-tu quelque inconvénient à me les +dire ? + +— Nullement. + +— Tu admets, n'est-ce pas, qu'elles nous intéressent assez pour que je +te les demande ? + +— Je crois bien. + +— Depuis longtemps, j'étais habitué à l'idée que Gaston laisserait sa +fortune au capitaine, mais ce que tu viens de m'apprendre me montre que +les choses ne sont pas telles que je les imaginais, notamment pour la +paternité que je croyais certaine ; les conditions sont donc changées. + +— Après avoir été trop loin dans un sens, ne va pas trop vite maintenant +dans un sens opposé. + +— Je n'irai que jusqu'où tu me diras d'aller. La vie m'a été trop dure +pour que je me laisse emballer ; et je puis t'affirmer, avec une entière +sincérité, qu'en ce moment même je suis plus profondément ému par le +chagrin que me cause la mort de Gaston, que je ne suis troublé par la +pensée de son héritage. Certainement je ne suis pas indifférent à cet +héritage sur lequel j'ai bien quelques droits, quand ce ne seraient que +ceux auxquels j'ai renoncé, mais enfin je suis frère beaucoup plus +qu'héritier, fais-moi l'honneur de le croire. + +— C'est justement sur ces droits dont tu parles que repose une des +hypothèses qui soit présentée, quand je me suis demandé pourquoi Gaston +me reprenait son testament. Je puis te dire que depuis votre rupture je +ne suis pas resté sans parler de toi avec ton frère. Dans les premières +années cela était difficile, je t'ai expliqué pourquoi : colère encore +vivante, rancune exaspérée par les embarras d'argent, échéances des +sommes à payer. Mais quand tout a été payé, quand le souvenir des +embarras d'argent s'est effacé, ton nom n'a plus produit le même effet +d'exaspération, j'ai pu le prononcer, ainsi que celui de ta fille, et +représenter incidemment, sans appuyer, bien entendu, qu'il serait +fâcheux qu'elle ne pût pas se marier, uniquement parce qu'elle n'avait +pas de dot. + +— Tu as agi en ami, et je t'en remercie de tout cœur. + +— En honnête homme, en honnête notaire qui doit éclairer ses clients, +même lorsqu'ils ne le lui demandent pas, et les guider dans la bonne +voie, vers le vrai et le juste. Or pour moi la justice voulait que vous +ne fussiez pas entièrement frustrés d'un héritage sur lequel vous aviez +des droits incontestables. Est-ce pour modifier son testament dans ce +sens que Gaston me l'a repris ? Cela est possible. + +— Évidemment. + +— Sans doute ; et j'aime d'autant plus à m'arrêter à cette hypothèse +quelle est consolante, et que sa réalisation serait honorable pour la +mémoire de ton frère en même temps qu'elle vous serait favorable. Mais +il faut bien se dire qu'elle n'est pas la seule. Si ton frère a voulu +modifier son testament qui, sous sa première forme, n'était pas en ta +faveur, je le crains, et y ajouter de nouvelles dispositions pour te +donner, à toi ou à ta fille, ce qu'il vous devait, il peut aussi l'avoir +modifié dans un sens tout opposé, comme il peut aussi l'avoir tout +simplement supprimé. + +— Y a-t-il dans ses relations avec le capitaine quelque chose qui te +puisse faire croire à cette suppression ? + +— Rien du tout, et même je dois dire que ces relations sont devenues +plus suivies qu'elles n'étaient quand Sixte passé capitaine a été nommé +officier d'ordonnance du général Harraca qui commande à Bayonne, ce qui +lui a permis de venir à Ourteau très souvent ; j'ajoute encore que ce +choix a été inspiré par Gaston qui était l'ami du général. + +— Alors cette hypothèse de la suppression du testament est peu +vraisemblable ? + +— Sans doute ; mais cela ne veut pas dire qu'il faille l'écarter +radicalement. Je t'ai expliqué que Gaston avait toujours eu des doutes +sur sa paternité, ce qui fait que, dans ses rapports avec l'enfant de +Léontine Dufourcq, il a varié entre l'affection et la répulsion ; en +certains moments, plein de tendresse pour son fils, dans d'autres ne +regardant qu'avec horreur ce fils d'Arthur Burn. Qui sait si le jour où +il m'a redemandé le testament, il n'était pas dans un de ces moments +d'horreur ? Une disposition morale peut aussi bien avoir provoqué cette +horreur qu'une découverte décisive par témoignage, lettre ou toute +autre information à laquelle il aurait ajouté foi. + +— Mais ses relations avec le capitaine ne permettent pas cette +supposition, me semble-t-il ? + +— Le capitaine n'est pas venu au château depuis que Gaston m'a redemandé +son testament ; et, ce jour-là, pendant les quelques minutes que ton +frère est resté dans ce cabinet d'où il semblait pressé de sortir, je +l'ai trouvé très troublé : tu vois donc qu'il faut admettre cette +supposition, si peu sérieuse qu'elle puisse paraître, comme il faut +admettre tout, même que le capitaine va nous arriver avec un bon +testament en poche. + +— J'admets cela très bien. + +— En tout cas, nous serons bientôt fixés. Pour plus de sûreté, j'ai +fait, à ta requête, apposer les scellés ; nous les lèverons dans trois +jours, et alors nous trouverons le testament, s'il y en a un. En +attendant, en ta qualité de plus proche parent, tu vas être le maître +dans ce château. C'est en ton nom que j'ai tout ordonné, depuis le +service à l'église jusqu'au dîner commandé pour recevoir convenablement +ceux des invités qui, venant de loin, n'auraient rien trouvé à Ourteau, +particulièrement vos parents d'Orthez, de Mauléon et de Saint-Palais +qui, certainement, vont arriver d'un moment à l'autre. + +— Laisse-moi te remercier encore une fois ; tu as agi dans ces tristes +circonstances comme un parent. + +— Simplement comme un notaire. + +— Il n'y en a plus de ces notaires. + +— Aux environs de Paris, on dit cela, peut-être, mais je t'assure que +chez nous il s'en trouve qui sont les amis de leurs clients. Puisque ce +mot est dit, veux-tu me permettre d'en ajouter un autre ? + +Il parut embarrassé. + +— Parle donc. + +— Le voilà, dit-il en ouvrant un des tiroirs de son bureau, c'est que si +pour tenir ton rang tu avais besoin d'une certaine somme, je suis à ta +disposition. + +— Je te remercie. + +— Ne te gêne pas ; cela peut être facilement imputé au compte de la +succession. + +— Je suis touché de ta proposition, mon cher Rébénacq, mais j'espère +n'avoir pas à te mettre à contribution. + +— En tout cas, tu ne refuseras pas de prendre une tasse de café au lait +avec moi ; après une nuit passée en chemin de fer, tu es venu à pied de +Puyoo, pense que la cérémonie se prolongera tard. + +La tasse de café acceptée, le notaire voulut que le petit clerc portât +la valise de son ancien camarade. + +— Si je ne t'accompagne pas, dit-il, c'est que je pense que je serais +importun ; l'expérience m'a appris malheureusement qu'à vouloir distraire +notre chagrin, le plus souvent on l'exaspère. A bientôt. + + + + +X + + +Un peu après dix heures on vint prévenir Barincq que les invités +commençaient à arriver, et il dut descendre au rez-de-chaussée. + +Il avait eu le temps de s'habiller, et, quand il entra dans le grand +salon, ce n'était plus le dessinateur de l'_Office cosmopolitain_ ployé +et déprimé par vingt années d'un dur travail ; sa taille s'était +redressée, sa tête levée, et, si son visage portait dans l'obliquité des +sourcils et l'abaissement des coins de la bouche l'empreinte d'une +douleur sincère, cette douleur même l'avait ennobli : plus de soucis +immédiats, plus d'inquiétudes agaçantes, mais des préoccupations plus +hautes, plus dignes. + +C'étaient des parents qui l'attendaient, des cousins du pays basque et +du Béarn, les uns de Mauléon et de Saint-Palais portant le nom de +Barincq ; les autres les Pédebidou d'Orthez. Autrefois ses camarades +d'enfance, ses amis de jeunesse, ils ne l'avaient pas vu depuis +vingt-cinq ou trente ans ; mais ils connaissaient l'histoire de sa vie et +de ses luttes ; aussi, quand ils avaient appris par les domestiques sa +présence au château, n'avaient-ils pas été sans éprouver une certaine +inquiétude aussi bien dans leur fierté de personnages considérés que +dans leur prudence provinciale de gens intéressés, ce qu'ils étaient +tous les uns et les autres. + +— Avait-il seulement des souliers aux pieds, le pauvre diable ? + +— Et, d'autre part, à quelles demandes d'argent n'allaient-ils pas être +exposés ? + +Les plaintes si souvent répétées de Gaston pendant ces vingt dernières +années n'étaient pas oubliées ; et, en se rappelant comme il avait été +exploité par son frère, on s'était invité, réciproquement, à se tenir +sur la réserve et la défensive : cousin, on l'était, sans doute ; mais +c'est une parenté assez éloignée pour qu'elle ne crée, Dieu merci, ni +devoirs ni liens. + +Il y eut de la surprise quand on le vit entrer dans le salon les pieds +chaussés comme tout le monde et non de bottes éculées de Robert Macaire. +A la vérité les volets ne laissaient pénétrer qu'une clarté douteuse, +mais celle qui tombait des impostes suffisait cependant pour montrer que +son habit n'était pas honteux, et qu'il portait des gants avouables. +Alors un changement de sentiments se produisit instantanément ; et toutes +les mains se tendirent pour serrer les siennes. + +— Comment vas-tu ? + +— Et ta femme ? + +— N'as-tu pas une fille ? + +— Elle s'appelle Anie. + +— Alors tu as gardé les traditions de la famille. + +— Et le souvenir du pays. + +De nouveau, les mains s'étreignirent. + +Le revirement fut si complet, qu'après avoir exprimé des regrets pour la +brouille survenue entre les deux frères, on en vint à blâmer Gaston qui +avait persisté dans sa rancune. + +— C'était là une des faiblesses de son caractère, dit l'un des Barincq +de Mauléon. + +— Les relations de famille doivent reposer sur l'indulgence, dit un +autre. + +— Cette indulgence doit être réciproque, appuya l'aîné des Pédebidou. + +Ce n'est pas seulement sur l'indulgence que ces relations doivent +reposer, c'est aussi sur la solidarité. En vertu de ce principe, deux +des cousins, ceux à qui leur âge et leur position donnaient l'autorité +la plus haute, l'attirèrent dans un coin du salon. + +— Tu sais les relations qui existaient entre ton frère et un certain +capitaine de dragons ? + +— J'ai vu Rébénacq. + +Tous deux en même temps, lui prirent les mains, l'un la gauche, l'autre +la droite, et les serrèrent fortement. + +— Qu'on établisse ses bâtards, dit l'un, rien de plus juste ; je blâme +les pères qui, dans notre position, laissent leurs enfants naturels +devenir les fils des vagabonds, les filles des gueuses, mais qu'on fasse +cet établissement au détriment de la famille légitime, c'est ce que je +n'admets pas. + +— C'est ce que nous blâmons, dit l'autre. + +— Crois bien que nous sommes avec toi, et que nous te plaignons. + +— Sois certain aussi que tu peux compter sur nous, pour montrer à cet +intrigant le mépris que nous inspirent ses manœuvres. + +De nouveaux arrivants interrompirent cet entretien intime, il fallut +revenir à la cheminée, et les recevoir, leur tendre la main, trouver un +mot à leur dire. + +C'était la troisième fois qu'à cette place il assistait à ce défilé de +parents, d'amis, de voisins ou d'indifférents, qui constitue le +personnel d'un bel enterrement : la première pour sa mère quand il était +encore enfant ; la seconde pour son père, à la gauche de son frère, et +maintenant tout seul, pour celui-ci : même obscurité, même murmure de +voix étouffées, même tristesse des choses dans ce salon, où rien n'avait +changé, et où les vieux portraits sombres qui faisaient des taches +noires sur les verdures pâlies, et qu'il avait toujours vus, semblaient +le regarder comme pour l'interroger. + +Parmi ceux qui passaient et lui tendaient la main, il y en avait peu +dont il retrouvât le nom : il est vrai que, pour la plupart, ces +physionomies évoquaient des souvenirs, mais lesquels ? c'était ce que sa +mémoire hésitante et troublée ne lui disait pas assez vite. + +Il lui sembla qu'un mouvement se produisait dans les groupes formés çà +et là, et que les têtes se tournaient de ce côté ; instinctivement il +suivit ces regards, et vit entrer un officier. + +— C'est le capitaine, dit un des cousins. + +Après un regard circulaire jeté rapidement dans le salon pour se +reconnaître, le capitaine s'avança vers la cheminée ; en grande tenue, le +sabre au crochet, appuyé sur ses aiguillettes, le casque dans le bras +gauche, il marchait sans paraître faire attention aux yeux ramassés sur +lui. + +— Tu vois, aucune ressemblance, dit à voix basse le même cousin qui +l'avait annoncé. + +Mais cette non-ressemblance ne lui parut pas du tout frappante comme le +prétendait le cousin ; au reste, il n'eut pas le temps de l'examiner : +arrivé devant eux, le capitaine s'inclinait, et il allait se retirer +sans qu'aucun des parents eût répondu à son salut autrement que par un +court signe de tête, quand, dans un mouvement de protestation en quelque +sorte involontaire, Barincq avança la main ; le capitaine alors avança la +sienne, et ils échangèrent une légère étreinte. + +— Tu lui as donné la main, dit un des Barincq quand le capitaine se fut +éloigné. + +— Comme à tous les invités. + +— Tu n'as donc pas vu ses pattes d'argent et ses aiguillettes ? + +— Quelles pattes ? + +— Sur son dolman ; ses épaulettes, si tu aimes mieux. + +— Eh bien, qu'importent ces pattes ! + +Ce cousin, qui avait quitté l'armée pour se marier, et qui était au +courant des usages militaires, haussa les épaules : + +— On ne porte pas la grande tenue à l'enterrement d'un ami, dit-il, +mais simplement le képi et les pattes noires. S'il l'a revêtue +aujourd'hui, c'est pour afficher ses droits et crier sur les toits qu'il +se prétend le fils de Gaston. + +Bien que ces observations se fussent échangées à voix basse, elles +n'avaient pas pu passer inaperçues, et, tandis que les uns se +demandaient ce qu'elles pouvaient signifier, les autres examinaient le +capitaine avec curiosité ; on avait vu l'accueil plus que froid des +cousins, la poignée de main du frère, et l'on était dérouté. L'entrée du +notaire Rébénacq amena une diversion. Puis de nouveaux arrivants se +présentèrent, et ce fut bientôt une procession. Alors, le salon +s'emplissant, ceux qui étaient entrés les premiers cédèrent la place aux +derniers, et l'on se répandit dans le jardin où l'on trouvait plus de +liberté, d'ailleurs, pour causer et discuter. + +— Vous avez vu que M. Barincq a tendu la main au capitaine Sixte ? + +— Pouvait-il ne pas la lui donner ? + +— Dame ! ça dépend du point de vue auquel on se place. + +— Justement. Si le capitaine est le fils de M. de Saint-Christeau, il +est, quoi qu'on veuille, le neveu de M. Barincq, et, dès lors, c'est +bien le moins que celui-ci tende la main au fils de son frère ; s'il ne +l'est pas, et ne vient à cet enterrement que pour s'acquitter de ses +devoirs envers un homme qui fut son protecteur, il me paraît encore plus +difficile que la famille de celui à qui on rend un hommage lui refuse la +main. + +— Même s'il s'est fait léguer une fortune dont il frustre la famille ? + +— Alors je trouverais que M. Barincq n'en a été que plus crâne. + +— Ses cousins l'ont blâmé. + +— A cause de la patte blanche. + +Et ceux qui connaissaient le cérémonial militaire eurent le plaisir d'en +enseigner les lois à ceux qui les ignoraient ; cela fournit un sujet de +conversation jusqu'au moment où le clergé arriva pour la levée du corps. + +— Quelle place allait occuper le capitaine dans le convoi ? + +Ce fut la question que les curieux se posèrent : si la tenue du capitaine +était une affirmation, cette place pouvait en être une autre. + +Tandis que la famille prenait la tête, le capitaine se mêla à la foule, +au hasard, et ce fut dans la foule aussi qu'il se plaça à l'église, sans +que rien dans son attitude montrât qu'il attachait de l'importance à un +rang plutôt qu'à un autre : les parents occupaient dans le chœur le banc +drapé de noir qui, depuis de longues années, appartenait aux +Saint-Christeau, lui restait dans la nef confondu avec les autres +assistants. + +Mais, comme il était au bout d'une travée et faisait face à ce banc, +d'autre part comme son uniforme tranchant sur les vêtements noirs tirait +les regards, chaque fois que Barincq levait les yeux, il le trouvait +devant lui, et alors il ne pouvait pas ne pas l'examiner pendant +quelques secondes ; sa pensée était obsédée par le mot de son cousin : +« aucune ressemblance ». + +Si le capitaine était moins grand que Gaston, comme lui il était de +taille bien prise, bien découplée, élégante, souple ; et comme lui aussi +il avait la tête fine, régulière, avec le nez fin et droit ; enfin comme +lui aussi il avait les cheveux noirs ; mais, tandis que la barbe de +Gaston était noire et son teint bistré, la moustache du capitaine était +blonde et son teint rosé ; c'était cela surtout qui formait entre eux la +différence la plus frappante, mais cette différence ne paraissait pas +assez forte pour qu'on pût affirmer qu'il n'existait entre eux aucune +ressemblance ; assurément il n'était pas assez près de Gaston pour qu'on +s'écriât : « C'est son fils ! » mais d'un autre côté il n'en était pas +assez loin non plus pour qu'on s'écriât qu'il ne pouvait y avoir aucune +parenté entre eux ; l'un avait été un élégant cavalier dans sa jeunesse, +l'autre était un bel officier ; l'un appartenait au type franchement +noir, l'autre mêlait dans sa personne le noir au blond ; voilà seulement +ce qui, après examen, apparaissait comme certain, le reste ne signifiait +rien ; et franchement on ne pouvait pas là-dessus s'appuyer pour bâtir ou +démolir une filiation. + +Depuis l'incident de la main donnée au capitaine, une question +préoccupait Barincq : devait-il ou ne devait-il pas inviter le capitaine +au déjeuner qui suivrait la cérémonie ? Et s'il trouvait des raisons pour +justifier cette invitation, celles qui, après le blâme de ses cousins, +la rendaient difficile, ne manquaient pas non plus. + +Heureusement au cimetière, c'est-à-dire au moment où il fallait se +décider, Rébénacq lui vint en aide : + +— Comme la présence du capitaine à votre table serait gênante pour vous, +autant que pour lui peut-être, veux-tu que je l'emmène à la maison ? Cela +vous tirera d'embarras. + +C'était « nous tirera d'embarras » que le notaire aurait dit dire, car sa +position au milieu de ces héritiers possibles était délicate pour lui +aussi. + +Si l'amitié, de même qu'un sentiment de justice, lui faisaient souhaiter +que l'héritage de Gaston revint à son ancien camarade, d'autre part les +intérêts de son étude voulaient que ce fût au capitaine. Héritier de son +frère, Barincq conserverait sans aucun doute le château et ses terres +pour les transmettre plus tard à sa fille comme bien de famille. Au +contraire, le capitaine qui n'aurait pas des raisons de cet ordre pour +garder le château, et qui même en aurait d'excellentes pour vouloir s'en +débarrasser, le vendrait, et cela entraînerait une série d'actes +fructueux qui, au moment où il pensait à se retirer des affaires, +grossirait bien à propos les produits de son étude. Dans ces conditions, +il importait donc de manœuvrer assez adroitement entre celui qui +pouvait être l'héritier et celui qui avait tant de chances pour être +légataire, de façon à conserver des relations aussi bonnes avec l'un +qu'avec l'autre ; de là son idée d'invitation qui d'une pierre faisait +deux coups : il rendait service à Barincq dans une circonstance délicate ; +et en même temps il montrait de la politesse et de la prévenance envers +le Capitaine, qui certainement, devait être blessé de l'accueil qu'il +avait trouvé auprès de la famille. + + + + +XI + + +Ce fut seulement à une heure avancée de l'après-midi que les derniers +invités quittèrent le château ; et les cousins ne partirent pas sans +échanger avec Barincq de longues poignées de main accompagnées de +souhaits chaleureux : + +— Nous sommes avec toi. + +— Compte sur nous. + +— Jamais je n'admettrai que Gaston ait pu t'enlever un héritage qui +t'appartient à tant de titres. + +— C'est au moment de la mort qu'on répare les faiblesses de sa vie. + +— Si Gaston a pu à une certaine heure faire le testament dont parle +Rébénacq, certainement il l'a détruit. + +— C'est pour cela et non pour autre chose qu'il l'a repris. + +— A la levée des scellés ne manque pas de nous envoyer des dépêches. + +— Tu nous amèneras ta fille. + +— Nous la marierons dans le pays. + +Enfin il fut libre de s'occuper des siens et d'écrire à sa femme une +lettre pour compléter son télégramme du matin, dans lequel il avait pu +dire seulement qu'il était retenu au château par des affaires +importantes. Dans sa lettre il expliqua ce qu'était cette affaire +importante, et, sans répéter les espérances de ses cousins, il dit au +moins les suppositions de Rébénacq ; un fait était certain : pour le +moment il n'y avait pas de testament ; l'inventaire en ferait-il trouver +un ? c'était ce que personne ne pouvait affirmer ni même prévoir en +s'appuyant sur de sérieuses probabilités ; pour lui, il n'avait pas +d'opinion, il ne concluait pas ; c'était trois jours à attendre. + +Quand il eut achevé cette longue lettre, le soir tombait, un de ces +soirs doux et lumineux propres à ce pays où si souvent la nature semble +s'endormir dans une poétique sérénité, et n'ayant plus rien à faire il +sortit, laissant ses pas le porter où ils voudraient. + +Ce fut simplement dans le parterre joignant immédiatement le château, et +il y demeura, prenant un plaisir mélancolique à rechercher les plantes +qui avaient été les amies de ses années d'enfance, et qu'il retrouvait +telles qu'elles étaient cinquante ans auparavant, sans qu'aucun +changement eût été apporté dans leur culture ou dans leur choix par des +jardiniers en peine de la mode ; dans les bordures de buis taillées en +figures géométriques c'était toujours la même ordonnance de vieilles +fleurs : primevères, corbeilles d'or et d'argent, juliennes, ancolies, +ravenelles, giroflées, jacinthes, anémones, renoncules, tulipes ; et en +les regardant dans leur épanouissement, en respirant leur parfum +printanier qui s'exhalait dans la douceur du soir, il se prenait à +penser que la vie qui s'était si furieusement précipitée sur lui en +luttes et en catastrophes s'était arrêtée dans cette tranquille maison. + +Que n'était il resté à son ombre, uni avec son frère, ainsi que celui-ci +le lui proposait ! Ah ! si la vie se recommençait, comme il ne referait +pas la même folie, et ne courrait pas après les mirages qui l'avaient +entraîné ! + +Jeune, c'était sans regret qu'il avait quitté cette maison, se croyant +appelé à de glorieuses destinées ; maintenant allait-il pouvoir reprendre +place sous son toit, et jusqu'à la mort la garder ? Quel soulagement, et +quel repos ! + +Jusqu'à une heure avancée de la soirée, il suivit ce rêve, plus hardi +avec lui-même qu'il n'avait osé l'être en écrivant à sa femme, se +répétant sans cesse les derniers mots de ses cousins, et se demandant +s'il n'était pas possible qu'au moment de la mort Gaston eût réellement +réparé ce qu'il avait reconnu être une erreur. + +Toute la nuit il dormit avec cette idée, et le matin, au soleil levant, +il était dans les prairies, pour prendre possession de ces terres déjà +siennes. + +On a souvent discuté sur les excitants de l'esprit ; à coup sûr, il n'en +est pas qui provoque plus fortement l'imagination que l'espoir d'un +héritage prochain. Bien que peu sensible au gain, Barincq n'échappa pas +à cette fièvre, et, pendant les trois jours qui s'écoulèrent avant la +levée des scellés, on le vit du matin au soir passer et repasser par les +chemins, et les sentiers qui desservent le domaine ; les terres arables, +il les amenderait par des engrais chimiques ; les vignes mortes ou +malades, il les arracherait et les transformerait en prairies +artificielles : les prairies naturelles, il les irriguerait au moyen de +barrages dont il dessinait les plans ; ce serait une transformation +scientifique, en peu de temps le revenu de la terre serait certainement +doublé, s'il n'était pas triplé : c'est surtout pour ce qu'il ne connaît +pas, que l'esprit d'invention se révèle inépuisable et génial. + +Pour suivre le double jeu qu'il avait adopté, le notaire Rébénacq +s'était mis à la disposition de Barincq afin de procéder à l'inventaire +au jour que celui-ci choisirait, mais, ce jour fixé, il s'était empressé +d'écrire au capitaine Sixte pour l'avertir qu'il eût à se présenter au +château, « s'il croyait avoir intérêt à le faire ». + +A cette communication, le capitaine avait répondu qu'il était fort +surpris qu'on lui adressât une pareille invitation : en quelle qualité +assisterait-il à cet inventaire ? dans quel but ? c'était ce qu'il ne +comprenait pas. + +Aussitôt que le notaire eut reçu cette lettre, il la porta à son ancien +camarade. + +— Voici le moyen que j'ai employé pour demander au capitaine s'il avait +un testament, sans le lui demander franchement ; sa réponse prouve qu'il +n'en a pas, et, me semble-t-il, qu'il ignore s'il en existe un ; c'est +quelque chose cela. + +— Assurément ; cependant le bureau et le secrétaire de Gaston n'ont pas +livré leur secret. + +— Ils le livreront demain. + +En effet, le lendemain matin, à neuf heures, le juge de paix, assisté de +son greffier, se rendit au château avec Rébénacq pour procéder à la +levée des scellés ainsi qu'à l'inventaire, et, bien que les uns et les +autres dussent être, par un long usage de leur profession, cuirassés +contre les émotions, ils avaient également hâte de voir ce que le +bureau-secrétaire et les casiers du cabinet de travail de M. de +Saint-Christeau allaient leur révéler. + +Renfermaient-ils ou ne renfermaient-ils point un testament en faveur du +capitaine Sixte ? + +Cependant, ce ne fut pas par l'ouverture de ces meubles qu'on commença, +la forme exigeant qu'on procédât d'abord à l'intitulé ; mais, comme il +était des plus simples, il fut vite dressé, et le juge de paix put enfin +reconnaître si les scellés par lui apposés étaient sains et entiers ; +cette constatation faite, la clé fut introduite dans la serrure du +tiroir principal. + +— J'estime que, s'il existe un testament, dit le notaire, il doit se +trouver dans ce tiroir où Gaston rangeait ses papiers les plus +importants. + +— C'était là aussi que mon père plaçait les siens, dit Barincq. + +— Procédons à une recherche attentive, dit le juge de paix. + +Mais, si attentive que fût cette recherche, elle ne fit pas trouver le +testament. + +Sans se permettre de toucher à ces papiers Barincq se tenait derrière le +notaire et, penché par-dessus son épaule, il le suivait dans son examen, +le cœur serré, les yeux troubles ; personne ne faisait d'observation +inutile, seul le notaire de temps en temps énonçait la nature de la +pièce qu'il venait de parcourir : quand elle était composée de plusieurs +feuilles, il les tournait méthodiquement de façon à ne pas laisser +passer inaperçu ce qui aurait pu se trouver intercalé entre les pages. + +A la fin, ils arrivèrent au fond du tiroir. + +— Rien, dit le notaire. + +— Rien, répéta le juge de paix. + +Ils levèrent alors les yeux sur Barincq et le regardèrent avec un +sourire qui lui parut un encouragement à espérer en même temps qu'une +félicitation amicale. + +Il se pourrait qu'il n'existât pas de testament, dit le notaire. + +— Cela se pourrait parfaitement, répéta le juge de paix. + +— Je commence à le croire, dit le greffier qui ne s'était pas encore +permis de manifester une opinion. + +— Voulez-vous examiner les autres tiroirs ? demanda Barincq d'une voix +que l'anxiété rendait tremblante. + +— Certainement. + +Le second tiroir, vidé avec les mêmes précautions et le même soin +méticuleux, ne contenait que des papiers insignifiants, entassés là par +un homme qui avait la manie de conserver toutes les notes qu'il +recevait, alors même qu'elles ne présentaient aucun intérêt. Il en fut +de même pour le troisième et le quatrième. + +— Rien, disait Rébénacq avec un sourire plus approbateur. + +— Rien, répétait le juge de paix. + +Et de son côté le greffier répétait aussi : + +— J'ai toujours cru qu'il n'y aurait pas de testament. + +Si l'on avait écouté l'impatience nerveuse de Barincq, l'examen se +serait fait de plus en plus vite, mais Rébénacq, qui ne savait pas se +presser, ne remettait aucun papier en place sans l'avoir parcouru, palpé +et feuilleté. + +— Nous arriverons au bout, disait-il. + +En attendant on arriva au dernier tiroir du bureau ; à peine fut-il +ouvert que le notaire montra plus de hâte à tirer les papiers. + +— S'il y a un testament, dit-il, c'est ici que nous devons le trouver. + +En effet ce tiroir semblait appartenir au capitaine : sur plusieurs +liasses le nom de Valentin était écrit de la main de Gaston, et sur une +autre celui de Léontine. + +— Attention, dit le notaire. + +Mais sa recommandation était inutile, les yeux ne quittaient pas le tas +de papiers qu'il venait de sortir du tiroir. + +Toujours méthodique, il commença par la liasse qui portait le nom de +Léontine : n'était-ce pas la logique qui exigeait qu'on procédât dans cet +ordre, la mère avant le fils ? + +La chemise ouverte, la première chose qu'on trouva fut une photographie +à demi-effacée représentant une jeune femme. + +— Tu vois qu'elle était jolie, dit le notaire en présentant le portrait +à Barincq. + +— Son fils lui ressemble, au moins par la finesse des traits. + +Mais le juge de paix et le greffier ne partagèrent pas cet avis. + +— Continuons, dit le notaire. + +Ce qu'il trouva ensuite, ce fut une grosse mèche de cheveux noirs et +soyeux, puis quelques fleurs séchées, si brisées qu'il était difficile +de les reconnaître ; puis enfin des lettres écrites sur des papiers de +divers formats et datées de Peyrehorade, de Bordeaux, de Royan. + +Comme le notaire en prenait une pour la lire, Barincq l'arrêta : + +— Il me semble que cela n'est pas indispensable, dit-il. + +Rébénacq le regarda pour chercher dans ses yeux ce qui dictait cette +observation : le respect des secrets de son frère, ou la hâte de +continuer la recherche du testament. + +— Ces lettres peuvent être d'un intérêt capital, dit-il, mais je +reconnais qu'il n'y a pas urgence pour le moment à en prendre +connaissance ; passons. + +La liasse qui venait ensuite contenait des lettres du capitaine +classées par ordre de date, les premières d'une grosse écriture d'enfant +qui, avec le temps, allait en diminuant et en se caractérisant. + +— Ces lettres aussi peuvent avoir de l'intérêt, dit le notaire, mais +comme pour celles de la mère on verra plus tard. + +Les autres liasses étaient composées de notes, de quittances, de lettres +qui prouvaient que pendant de longues années, au collège de Pau, à +Sainte-Barbe, à Saint-Cyr, plus tard au régiment, Gaston avait +entièrement pris à sa charge les frais d'éducation du fils de Léontine +Dufourcq, et aussi d'autres dépenses ; mais nulle part il n'y avait trace +de testament, ni même de projet de testament. + +— L'affaire me paraît réglée, dit le notaire. + +— Il n'y a pas eu, il n'y aura pas de testament, dit le greffier qui ne +craignait pas d'être affirmatif. + +— Si nous allions déjeuner, proposa le juge de paix, chez qui les +émotions ne suspendaient pas le fonctionnement de l'estomac. + +Bien qu'on voulût se tenir sur la réserve pendant le déjeuner devant les +domestiques, quelques mots furent prononcés, assez significatifs pour +qu'on sût, à la cuisine, qu'il n'avait pas été trouvé de testament, et +alors la nouvelle courut tout le personnel du château. + +Jusque-là, la domesticité, convaincue qu'il ne pouvait pas y avoir +d'autre héritier que le capitaine, avait traité Barincq en intrus. Que +faisait-il au château, ce frère ruiné ? qu'attendait-il ? de quel droit +donnait-il des ordres ? Comment se permettait-il de parcourir les terres +en maître ? Ce qui serait amusant, ce serait de le voir déguerpir. + +Quand on apprit qu'il n'y avait pas de testament, la situation changea +instantanément, et un brusque revirement se produisit, qui se manifesta +aussitôt : au moment où on servit le café, le vieux valet de chambre qui +pendant vingt ans avait été l'homme de confiance de Gaston apporta sur +la table une bouteille toute couverte d'une poussière vénérable, à +laquelle il paraissait témoigner un vrai respect : + +— C'est de l'Armagnac de 1820, dit-il, j'ai pensé que monsieur en +voudrait faire goûter à ces messieurs. + +Quand il eut quitté la salle à manger, les trois hommes de loi +échangèrent un sourire que Rébénacq traduisit : + +— Voilà qui en dit long, et ce n'est assurément pas pour boire à la +santé du capitaine que Manuel nous offre cette eau-de-vie. + +L'inventaire ayant été repris, les recherches dans le cartonnier et dans +le secrétaire, ainsi que dans la table de la chambre de Gaston, +restèrent sans résultat. A cinq heures de l'après-midi tout avait été +fouillé, aussi bien dans le cabinet de travail que dans la chambre, et +il ne restait pas d'autres pièces où l'on pût trouver des papiers. + +— Décidément il n'existe pas de testament, dit le notaire en tendant la +main à son camarade. + +— M. de Saint-Christeau portait trop haut le respect de la famille, dit +le juge de paix, pour ne pas l'observer. + +— Ce qui n'empêche pas qu'il y a eu un testament, répliqua le notaire. + +— Ne peut-il pas avoir été détruit ? + +— Il faut bien qu'il l'ait été, puisque nous ne le trouvons pas. + +— En vous reprenant le testament qu'il vous avait confié, dit le +greffier, M. de Saint-Christeau a montré que ce testament ne répondait +plus à ses intentions. + +— Évidemment. + +— Donc il a voulu le détruire. + +— Ou le modifier. + +— S'il avait voulu le modifier, trois hypothèses se présentaient : ou +bien il vous confiait ce testament modifié ; ou bien il le remettait au +capitaine ; ou bien il le plaçait dans son bureau. Puisqu'il ne vous l'a +pas confié, puisqu'il ne l'a pas remis au capitaine, puisque nous ne le +trouvons pas, c'est qu'il n'existe pas, et, pour moi, il est prouvé +qu'après la destruction du premier testament, il n'en a point été fait +d'autres. + + + + +XII + + +Aussitôt Barincq télégraphia à sa femme et à sa fille de venir le +rejoindre, et quand elles arrivèrent à Puyoo, elles le trouvèrent +au-devant d'elles, avec la vieille calèche, pour les emmener au château. + +Elles étaient en grand deuil, et, pour la première fois, Anie portait +une robe l'habillant à son avantage, sans avoir eu l'ennui de la tailler +et de la coudre elle-même, après mille discussions avec sa mère. + +Il les fit monter en voiture, et prit la place à reculons : + +— Tu verras les Pyrénées, dit-il à Anie. + +— A partir de Dax, j'ai aperçu leur silhouette vaporeuse. + +— Maintenant tu vas vraiment les voir, dit-il avec une sorte de +recueillement. + +— Voilà-t-il pas une affaire ; interrompit madame Barincq. + +— Mais oui, maman, c'en est une pour moi. + +Son père la remercia d'un sourire heureux qui disait sa satisfaction +d'être en accord avec elle. + +— Voilà le Gave de Pau, dit-il quand la calèche s'engagea sur le pont. + +— Mais c'est très joli un gave, dit Anie, regardant curieusement les +eaux tumultueuses roulant dans leurs rives encaissées. + +C'est une rivière comme une autre, dit madame Barincq, il n'y a que le +nom de changé. + +— C'est que, précisément, le nom peint la chose, répondit Barincq, +_gave_ vient de _cavus_, qui signifie creux. + +— Et cette propriété, demanda madame Barincq, que vaut-elle +présentement ? + +— Je n'en sais rien. + +— Que rapporte-t-elle ? + +— Environ 40,000 francs. + +— Trouverait-on acquéreur pour un million ? + +— Je l'ignore. + +— Tu ne t'es pas inquiété de cela ? + +— A quoi bon ! + +— Comment, à quoi bon ? + +— Cherche-t-on un acquéreur quand on n'est pas vendeur ? + +— Tu voudrais la garder ? + +— Tu ne voudrais pas la vendre, je pense ? + +— Mais... + +— Tout nous oblige à la conserver et à l'exploiter pour le mieux de nos +intérêts ; si elle rapporte 2 0/0 en ce moment, elle peut en rapporter 10 +ou 12 un jour. + +Stupéfaite, elle le regarda : + +— Certainement, dit-elle, je ne te fais pas de reproches, mon pauvre +ami, mais, après vingt années comme celles que je viens de passer, il me +semble que j'ai droit à un changement d'existence. + +— Passer de notre bicoque de Montmartre au château d'Ourteau, n'en +est-il pas un en quelque sorte féerique ? + +— Est-ce à Ourteau que tu trouveras à marier Anie ? + +— Pourquoi pas ? + +Jusque-là Anie n'avait rien dit, mais, comme toujours, lorsqu'un +différend s'élevait entre son père et sa mère, elle essaya d'intervenir : + +— Je demande qu'il ne soit pas question de mon mariage, dit-elle, et +qu'on ne s'en préoccupe pas ; ce que cet héritage inespéré a de bon pour +moi, c'est de me rendre ma liberté ; maintenant je peux me marier quand +je voudrai, avec qui je voudrai, et même ne pas me marier du tout, si je +ne trouve pas le mari qui doit réaliser certaines idées autres +aujourd'hui que celles que j'avais il y a un mois. + +— Ce n'est pas dans ce pays perdu que tu le trouveras, ce mari. + +— Je te répondrai comme papa : Pourquoi pas ? si je devais tenir une place +quelconque dans vos préoccupations, mais justement je vous demande de ne +me compter pour rien. + +— Tu accepterais de vivre à Ourteau ? + +— Très bien. + +— Tu es folle. + +— Quand on était résignée à vivre rue de l'Abreuvoir, on accepte tout... +ce qui n'est pas Montmartre, et d'autant plus volontiers que ce tout +consiste en un château, dans un beau pays... + +— Tu ne le connais pas. + +— Je suis dedans. + +Comme sa fille l'avait secouru, il voulut lui venir en aide : + +— Et ce que je désire pour nous ce n'est pas une existence monotone de +propriétaire campagnard qui n'a d'autres distractions que celles qu'on +trouve dans l'engourdissement du bien-être, sans soucis comme sans +pensées. Quand je disais tout à l'heure qu'on pouvait faire rendre à la +propriété un revenu de dix pour cent au moins, ce n'est pas en se +croisant les bras pendant que les récoltes qu'elle peut produire +poussent au hasard de la routine, c'est en s'occupant d'elle, en lui +donnant ses soins, son intelligence, son temps. Par suite de causes +diverses Gaston laissait aller les choses, et, ses vignes ayant été +malades, il les avait abandonnées, de sorte qu'une partie des terres +sont en friche et ne rapportent rien. + +— Tu veux guérir ces vignes ? + +— Je veux les arracher et les transformer en prairies. Grâce au climat à +la fois humide et chaud, grâce aussi à la nature du sol, nous sommes ici +dans le pays de l'herbe, tout aussi bien que dans les cantons les plus +riches de la Normandie. Il n'y a qu'à en tirer parti, organiser en grand +le pâturage ; faire du beurre qui sera de première qualité ; et avec le +lait écrémé engraisser des porcs ; mes plans sont étudiés... + +— Nous sommes perdus ! s'écria madame Barincq. + +— Pourquoi perdus ? + +— Parce que tu vas te lancer dans des idées nouvelles qui dévoreront +l'héritage de ton frère ; certainement je ne veux pas te faire de +reproches, mais je sais par expérience comment une fortune fond, si +grasse qu'elle soit, quand elle doit alimenter une invention. + +— Il ne s'agit pas d'inventions. + +— Je sais ce que c'est : on commence par une dépense de vingt francs, on +n'a pas fini à cent mille. + +L'arrivée au haut de la côte empêcha la discussion de s'engager à fond +et de continuer ; sans répondre à sa femme, Barincq commanda au cocher de +mettre la voiture en travers de la route, puis étendant la main avec un +large geste en regardant sa fille : + +— Voilà les Pyrénées, dit-il ; de ce dernier pic à gauche, celui d'Anie, +jusqu'à ces sommets à droite, ceux de la Rhune et des Trois-Couronnes, +c'est le pays basque — le nôtre. + +Elle resta assez longtemps silencieuse, les yeux perdus dans ces +profondeurs vagues, puis les abaissant sur son père : + +— A ne connaître rien, dit-elle, il y a au moins cet avantage que la +première chose grande et belle que je voie est notre pays ; je t'assure +que l'impression que j'en emporterai sera assez forte pour ne pas +s'effacer. + +— N'est-ce pas que c'est beau ? dit-il tout fier de l'émotion de sa +fille. + +Mais madame Barincq coupa court à cette effusion : + +— Tiens, voilà notre château, dit-elle en montrant la vallée au bas de +la colline, au bord de ce ruban argenté qui est le Gave, cette longue +façade blanche et rouge. + +— Mais il a grand air, vraiment ? + +— De loin, dit-elle dédaigneuse. + +— Et de près aussi, tu vas voir, répondit Barincq. + +— Je voudrais bien voir le plus tôt possible, dit madame Barincq, j'ai +faim. + +La côte fut vivement descendue, et quand après avoir traversé le village +où l'on s'était mis sur les portes, la calèche arriva devant la grille +du château grande ouverte, la concierge annonça son entrée par une +vigoureuse sonnerie de cloche. + +— Comment ! on sonne ? s'écria Anie. + +— Mais oui, c'était l'usage, du temps de mon père et de Gaston, je n'y +ai rien changé. + +C'était aussi l'usage que Manuel répondît à cette sonnerie en se +trouvant sur le perron pour recevoir ses maîtres, et, quand la calèche +s'arrêta, il s'avança respectueusement pour ouvrir la portière. + +— Voulez-vous déjeuner tout de suite ? demanda Barincq. + +— Je crois bien, je meurs de faim, répondit madame Barincq. + +Quand Anie entra dans la vaste salle à manger dallée de carreaux de +marbre blanc et rose, lambrissée de boiseries sculptées, et qu'elle vit +la table couverte d'un admirable linge de Pau damassé sur lequel +étincelaient les cristaux taillés, les salières, les huiliers, les +saucières en argent, elle eut pour la première fois l'impression du luxe +dans le bien-être ; et, se penchant vers son père, elle lui dit en +soufflant ses paroles : + +— C'est très joli, la richesse. + +Ce qui fut joli aussi et surtout agréable, ce fut de manger +tranquillement des choses excellentes, sans avoir à quitter sa chaise +pour aller, comme dans la bicoque de Montmartre, chercher à la cuisine +un plat ou une assiette, ou remplir à la fontaine la carafe vide, en +habit noir, ganté, Manuel faisait le service de la table, +silencieusement, sans hâte comme sans retard, et si correctement qu'il +n'y avait rien à lui demander. + +Pour la première fois aussi lui fut révélé le plaisir qu'on peut trouver +à table, non dans la gourmandise, mais dans un enchaînement de petites +jouissances qu'elle ne soupçonnait même pas. + +— J'ai voulu, dit son père, ne vous donner, à ce premier déjeuner que +vous faites au château, que des produits de la propriété : les artichauts +viennent du potager, les œufs de la basse-cour ; ce saumon a été pris +dans notre pêcherie ; le poulet qu'on va nous servir en blanquette a été +élevé ici, le beurre et la crème de sa sauce ont été donnés par nos +vaches ; ce pain provient de blé cultivé sur nos terres, moulu dans notre +moulin, cuit dans notre four ; ce vin a été récolté quand nos vignes +rapportaient encore ; ces belles fraises si fraîches ont mûri dans nos +serres... + +— Mais c'est la vie patriarcale, cela ! interrompit Anie. + +— La seule logique ; et, sous le règne de la chimie où nous sommes +entrés, la seule saine. + + + + +XIII + + +Après le déjeuner, il proposa un tour dans les jardins et dans le parc, +mais madame Barincq se déclara fatiguée par la nuit passée en chemin de +fer ; d'ailleurs elle les connaissait, ces jardins, et les longues +promenades qu'elle y avait faites autrefois en compagnie de son +beau-frère, quand elle lui demandait son intervention contre leurs +créanciers, ne lui avaient laissé que de mauvais souvenirs. + +— Moi, je ne suis pas fatiguée, dit Anie. + +— Surtout, n'encourage pas ton père dans ses folies, et ne te mets pas +avec lui contre moi. + +— Veux-tu que nous commencions par les communs ? dit-il en sortant. + +— Puisque nous allons tout voir, commençons par où tu voudras. + +Ils étaient considérables, ces communs ; ayant été bâtis à une époque où +l'on construisait à bas prix, on avait fait grand, et les écuries, les +remises, les étables, les granges, auraient suffi à trois ou quatre +terres comme celle d'Ourteau ; tout cela, bien que n'étant guère utilisé, +en très bon état de conservation et d'entretien. + +En sortant des cours qui entourent ces bâtiments, ils traversèrent les +jardins et descendirent aux prairies. Pour les protéger contre les +érosions du gave dont le cours change à chaque inondation, on ne coupe +jamais les arbres de leurs rives, et toutes les plantes aquatiques, +joncs, laiches, roseaux, massettes, sagittaires, les grandes herbes, les +buissons, les taillis d'osiers et de coudriers, se mêlent sous le +couvert des saules, des peupliers, des trembles, des aulnes, en une +végétation foisonnante au milieu de laquelle les forts étouffent les +faibles dans la lutte pour l'air et le soleil. Malgré la solidité de +leurs racines, beaucoup de ces hauts arbres arrachés par les grandes +crues qui, avec leurs eaux furieuses, roulent souvent des torrents de +galets, se sont penchés ou se sont abattus de côté et d'autre, jetant +ainsi des ponts de verdure qui relient les rives aux îlots entre +lesquels se divisent les petits bras de la rivière. C'est à une certaine +distance seulement de cette lisière sauvage que commence la prairie +cultivée, et encore nulle part n'a-t-on coupé les arbres de peur d'un +assaut des eaux, toujours à craindre ; dans ces terres d'alluvion +profondes et humides, ils ont poussé avec une vigueur extraordinaire, au +hasard, là où une graine est tombée, où un rejeton s'est développé, sans +ordre, sans alignement, sans aucune taille, branchus de la base au +sommet, et en suivant les contours sinueux du gave ils forment une sorte +de forêt vierge, avec de vastes clairières d'herbes grasses. + +— Le beau Corot ! s'écria Anie, que c'est frais, vert, poétique ! est-il +possible vraiment de deviner ainsi la nature avec la seule intuition du +génie ! certainement, Corot n'est jamais venu ici, et il a fait ce +tableau cent fois. + +— Cela te plaît ? + +— Dis que je suis saisie d'admiration ; tout y est, jusqu'à la teinte +grise des lointains, dans une atmosphère limpide, jusqu'aux nuances +délicates de l'ensemble, jusqu'à cette beauté légère qui donne des +envolées à l'esprit. C'est audacieux à moi, mais dès demain je commence +une étude. + +— Alors tu n'entends pas renoncer à la peinture ? + +— Maintenant ? jamais de la vie. C'était à Paris que, dans des heures de +découragement, je pouvais avoir l'idée de renoncer à la peinture, quand +je me demandais si j'aurais jamais du talent, ou au moins la moyenne de +talent qu'il faut pour plaire à ceux-ci ou à ceux-là, aux maîtres, à la +critique, aux camarades, aux ennemis, au public. Mais, maintenant, que +m'importe de plaire ou de ne pas plaire, pourvu que je me satisfasse +moi-même ! C'est quand on travaille en vue du public qu'on s'inquiète de +cette moyenne ; pour soi, il est bien certain qu'on n'en a jamais assez ; +alors, il n'y a pas besoin de s'inquiéter du plus ou du moins ; on va de +l'avant ; on travaille pour soi, et c'est peut-être la seule manière +d'avoir de l'originalité ou de la personnalité. Qu'est-ce que ça nous +fait, à cette heure, que mes croûtes tapissent les murailles +incommensurables du château ! ça n'est plus du tout la même chose que si +elles s'entassaient dans mon petit atelier de Montmartre sans trouver +d'acheteurs. + +Elle prit le bras de son père, et se serrant contre lui tendrement : + +— C'est comme si je ne trouvais point de mari ; maintenant, qu'est-ce que +cela nous ferait ? Tu penses bien qu'en fait de mariage je ne pense plus +aujourd'hui comme le jour de notre soirée, où tu as été si étonné, si +peiné, en me voyant décidée à accepter n'importe qui, pourvu que je me +marie. Te souviens-tu que je te disais qu'à vingt ans une fille sans dot +était une vieille fille, tandis qu'à vingt-quatre ou vingt-cinq ans, +celle qui avait de la fortune était une jeune fille ? Puisque me voilà +rajeunie, et pour longtemps, par un coup de baguette magique, je n'ai +pas à me presser. Il y a un mois, c'était au mariage seul que je +m'attachais ; désormais, ce sera le mari seul que je considérerai pour +ses qualités personnelles, pour ce qu'il sera réellement, et s'il me +plaît, si je rencontre un peu en lui du prince charmant auquel j'ai rêvé +autrefois, je te le demanderai quel qu'il soit. + +— Et je te le donnerai, confiant dans ton choix. + +— Voilà donc une affaire arrangée qui, de mon côté, te laisse toute +liberté. Habitons ici, rentrons à Paris, il en sera comme tu voudras. +Mais maman ? Imagine-toi que depuis que l'héritage est assuré, nous avons +passé notre temps à chercher des appartements. + +— Quel enfantillage ! + +— S'il n'y en a pas un d'arrêté boulevard des Italiens, c'est parce +qu'elle hésite entre celui-là et un autre rue Royale ; et permets-moi de +te dire que je ne trouve pas du tout, en me plaçant au point de vue de +maman, que ce soit un enfantillage. Elle est Parisienne et n'aime que +Paris, comme toi, né dans un village, tu n'aimes que la campagne ; rien +n'est plus agréable pour toi que ces prairies, ces champs, ces horizons +et la vie tranquille du propriétaire campagnard ; rien n'est plus doux +pour maman que la vue du boulevard et la vie mondaine ; tu étouffes dans +un appartement, elle ne respire qu'avec un plafond bas sur la tête ; tu +veux te coucher à neuf heures du soir, elle voudrait ne rentrer qu'au +soleil levant. + +— Mais, en vous proposant d'habiter Ourteau, je ne prétends pas vous +priver entièrement de Paris. Si nous restons ici huit ou neuf mois, nous +pouvons très bien en donner trois ou quatre à Paris. Cette vie est celle +de gens qui nous valent bien, qui s'en contentent, s'en trouvent heureux +et ne passent pas pour des imbéciles. Tu me rendras cette justice, mon +enfant, que, depuis que tu as des yeux pour voir et des oreilles pour +entendre, tu ne m'as jamais entendu me plaindre, ni de la destinée, ni +de l'injustice des choses, ni de personne. + +— C'est bien vrai. + +— Mais je puis le dire aujourd'hui : depuis longtemps à bout de forces, +je me demandais si je ne tomberais pas en chemin : ces vingt dernières +années de vie parisienne, de travail à outrance, de soucis, de +privations, sans un jour de repos, sans une minute de détente, m'ont +épuisé ; cependant, j'allais, simplement parce qu'il fallait aller, pour +vous ; parce qu'avant de penser à soi, on pense aux siens. C'est ici que +j'ai senti mon écrasement, par ma renaissance. Il faut donc que vous +donniez à ma vieillesse la vie naturelle qui a manqué à mon âge viril, +et c'est elle que je vous demande. + +— Et tu ne doutes pas de la réponse, n'est-ce pas ? + +— D'ailleurs, cette raison n'est pas la seule qui me retienne ici, j'en +ai d'autres qui, précisément parce qu'elles ne sont pas personnelles, +n'en sont que plus fortes. J'ai toujours pensé que la richesse impose +des devoirs à ceux qui la détiennent et qu'on n'a pas le droit d'être +riche rien que pour soi, pour son bien-être ou son plaisir. Sans avoir +rien fait pour la mériter, du jour au lendemain, la fortune m'est tombée +dans les mains ; eh bien ! maintenant il faut que je la gagne, et, pour +cela, j'estime que le mieux est que je l'emploie à améliorer le sort des +gens de ce pays, que j'aime, parce que j'y suis né. + +Cette proposition lui fit regarder son père avec un étonnement où se +lisait une assez vive inquiétude : qu'entendait-il donc par employer la +fortune qui lui tombait aux mains à l'amélioration du sort des paysans +d'Ourteau ? + +Ce n'est pas impunément que dans une famille on s'habitue à voir +critiquer le chef, discuter ses idées, mettre en doute son +infaillibilité, contester son autorité et le rendre responsable de tout +ce qui va mal dans la vie : le cas était le sien. Que de fois, depuis +son enfance, avait-elle entendu sa mère prendre son père en pitié : +« Certainement je ne te fais pas de reproches, mon ami. » Que de fois +aussi, sa mère, s'adressant à elle, lui avait-elle dit : « Ton pauvre +père ! » Cette compassion pas plus que ces blâmes discrets n'avaient +amoindri sa tendresse pour lui : elle le chérissait, elle l'aimait, +« pauvre père », d'un sentiment aussi ardent, aussi profond, que si elle +avait été élevée dans des idées d'admiration respectueuse pour lui ; mais +enfin, ce respect précisément manquait à son amour qui ressemblait plus +à celui d'une mère pour son fils, « pauvre enfant », qu'à celui d'une +fille pour son père ; en adoration devant lui, non en admiration ; pleine +d'indulgence, disposée à le plaindre, à le consoler, toujours à +l'excuser, mais par cela même à le juger. + +Dans quelle aventure nouvelle voulait-il s'embarquer ? + +Il répondit au regard inquiet qu'elle attachait sur lui. + +— Ton oncle, dit-il, s'était peu à peu désintéressé de cette terre pour +toutes sortes de raisons : maladies des vignes, exigences des ouvriers +ensuite, voleries des colons aussi, de sorte que dans l'état d'abandon +où il la laissait, après l'avoir entièrement reprise entre ses mains, +elle ne lui rapportait pas deux pour cent, et encore n'était-ce que dans +les très bonnes années. Vous seriez les premières, ta mère et toi, à me +blâmer, si je continuais de pareils errements. + +— T'ai-je jamais blâmé ? + +— Je sais que tu es une trop bonne fille pour cela ; mais enfin, il n'en +est pas moins vrai que vous seriez en droit de trouver mauvaise la +continuation d'une pareille exploitation. + +— Tu veux arracher les vignes malades ? + +— Je veux transformer en prairies artificielles toutes les terres +propres à donner de bonnes récoltes d'herbe. Le foin qui, il y a +quelques années, se vendait vingt-cinq sous les cinquante kilos, se vend +aujourd'hui cinq francs, et avec le haut prix qu'a atteint la +main-d'œuvre pour le travail de la vigne et du maïs, alors que les +ouvriers exigent par jour deux francs de salaire, une livre de pain, et +trois litres de vin, il est certain qu'il y a tout avantage à produire, +au lieu de vin médiocre, de l'herbe excellente ; ce que je veux obtenir, +non pour vendre mon foin, mais pour nourrir mes vaches, faire du beurre +et engraisser des porcs avec le lait doux écrémé. + +De nouveau il vit le regard inquiet qu'il avait déjà remarqué se fixer +sur lui. + +— Décidément, dit-il, il faut que je t'explique mon plan en détail, sans +quoi tu vas t'imaginer que l'héritage de ton oncle pourrait bien se +trouver compromis. Allons jusqu'à ce petit promontoire qui domine le +cours du Gave ; là tu comprendras mieux mes explications. + +Ils ne tardèrent pas à arriver à ce mouvement de terrain qui coupait la +prairie et la rattachait par une pente douce aux collines. + +— Tu remarqueras, dit-il, que cette éminence se trouve à l'abri des +inondations les plus furieuses du Gave, et qu'un canal de dérivation qui +la longe à sa base produit ici une chute d'eau autrefois utilisée, +maintenant abandonnée depuis longtemps déjà, mais qui peut être +facilement remise en état. Cela observé, je reprends mon explication. Je +t'ai dit que je commençais par arracher toutes les vignes qui ne +produisent plus rien ; mais comme pour transformer une terre défrichée en +une bonne prairie il ne faut pas moins de trois ans, des engrais +chimiques pour lui rendre sa fertilité épuisée et des cultures +préparatoires en avoine, en luzerne, en sainfoin, ce n'est pas un +travail d'un jour, tu le vois. En même temps que je dois changer +l'exploitation de ces terres, je dois aussi changer le bétail qui +consommera leurs produits. Ton oncle pouvait, avec le système adopté par +lui, se contenter de la race du pays, qui est la race basquaise plus ou +moins dégénérée, de petite taille, nerveuse, sobre, à la robe couleur +grain de blé, aux cornes longues et déliées, comme tu peux le voir avec +les vaches qui paissent au-dessous de nous ; cette race, d'une vivacité +et d'une résistance extraordinaire au travail, est malheureusement +mauvaise laitière ; or, comme ce que je demanderai à mes vaches ce sera +du lait, non du travail, je ne peux pas la conserver. + +— Si jolies les basquaises ! + +— En obéissant à la théorie, je les remplacerais par des normandes qui, +avec nos herbes de première qualité, me donneraient une moyenne +supérieure à dix-huit cents litres de lait ; mais, comme je ne veux pas +courir d'aventures, je me contenterai de la race de Lourdes qui a le +grand avantage d'être du pays, ce qui est à considérer avant tout, car +il vaut mieux conserver une race indigène avec ses imperfections, mais +aussi avec sa sobriété, sa facilité d'élevage et son acclimatation +parfaite, que de tenter des améliorations radicales qui aboutissent +quelquefois à des désastres. Me voilà donc, quand la transformation du +sol est opérée, à la tête d'un troupeau de trois cents vaches que le +domaine peut nourrir. + +— Trois cents vaches ! + +— Qui me donnent une moyenne de quatre cent cinquante mille litres de +lait par an, ou douze à treize cents litres par jour. + +— Et qu'en fais-tu de cette mer de lait ? + +— Du beurre. C'est précisément pour que tu te rendes compte de mon +projet que je t'ai amenée ici. Pour loger mes vaches, au moins quand +elles ne sont pas encore très nombreuses, j'ai les bâtiments +d'exploitation qui, dans le commencement, me suffisent, mais je n'ai pas +de laiterie pour emmagasiner mon lait et faire mon beurre ; c'est ici que +je la construis, sur ce terrain à l'abri des inondations et à proximité +d'une chute d'eau, ce qui m'est indispensable. En effet, je n'ai pas +l'intention de suivre les vieux procédés de fabrication pour le beurre, +c'est-à-dire d'attendre que la crème ait monté dans des terrines et de +la battre alors à l'ancienne mode ; aussitôt trait, le lait est versé +dans des écrémeuses mécaniques qui, tournant à la vitesse de 7,000 tours +à la minute, en extraient instantanément la crème ; on la bat aussitôt +avec des barattes danoises ; des délaiteuses prennent ce beurre ainsi +fait pour le purger de son petit lait ; des malaxeurs rotatifs lui +enlèvent son eau ; enfin des machines à mouler le compriment et le +mettent en pains. Tout cela se passe, tu le vois, sans l'intervention de +la main d'ouvriers plus ou moins propres. Ce beurre obtenu, je le vends +à Bordeaux, à Toulouse ; l'été dans les stations d'eaux : Biarritz, +Cauterets, Luchon ; l'hiver je l'expédie jusqu'à Paris. Mais le beurre +n'est pas le seul produit utilisable que me donnent mes vaches. + +Elle le regarda avec un sourire tendre. + +— Il me semble, dit-elle, que tu récites la fable de la _Laitière et le +pot au lait_. + +— Précisément, et nous arrivons, en effet, au cochon. + + Le porc à s'engraisser coûtera peu de son + +et même il n'en coûtera pas du tout. Après la séparation de la crème et +du lait il me reste au moins douze cents litres de lait écrémé doux avec +lequel j'engraisse des porcs installés dans une porcherie que je fais +construire au bout de cette prairie le long de la grande route, où elle +est isolée. Pour ces porcs, je procède à peu près comme pour mes vaches, +c'est-à-dire qu'au lieu d'essayer des porcs anglais du Yorkshire ou du +Berkshire, je croise ces races avec notre race béarnaise et j'obtiens +des bêtes qui joignent la rusticité à la précocité. Tu connais la +réputation des jambons de Bayonne ; à Orthez se fait en grand le commerce +des salaisons ; je ne serai donc pas embarrassé pour me débarrasser dans +de bonnes conditions de mes cochons, qui, engraissés avec du lait doux, +seront d'une qualité supérieure. Voilà comment, avec mon beurre, mes +veaux et mes porcs je compte obtenir de cette propriété un revenu de +plus de trois cent mille francs, au lieu de quarante mille qu'elle donne +depuis un certain nombre d'années. Mes calculs sont établis, et, comme +j'ai eu à étudier une affaire de ce genre à l'_Office cosmopolitain_, +ils reposent sur des chiffres certains. Que de fois, en dessinant des +plans pour cette affaire, ai-je rêvé à sa réalisation, et me suis-je +dit : « Si c'était pour moi ! » Voilà que ce rêve peut devenir réalité, et +qu'il n'y a qu'à vouloir pour qu'il soit le nôtre. + +— Mais l'argent ? + +— Il y a dans la succession des valeurs qu'on peut vendre pour les frais +de premier établissement, qui, d'ailleurs, ne sont pas considérables : +trois cents vaches à 450 francs l'une coûtent 135,000 francs ; les +constructions de la laiterie et de la porcherie, ainsi que +l'appropriation des étables, n'absorberont pas soixante mille francs, +les défrichements cinquante mille ; mettons cinquante mille pour +l'imprévu, nous arrivons à deux cent quarante-cinq mille francs, +c'est-à-dire à peu près le revenu que ces améliorations, ces révolutions +si tu veux, nous donneront. Crois-tu que cela vaille la peine de les +entreprendre ? Le crois-tu ? + +Elle avait si souvent vu son père jongler avec les chiffres qu'elle +n'osait répondre, cependant elle était troublée... + +— Certainement, dit-elle enfin, si tu es sûr de tes chiffres, ils sont +tentants. + +— J'en suis sûr ; il n'est pas un détail qui ait été laissé de côté : +dépenses, produits, tout a été établi sur des bases solides qui ne +permettent aucun aléa ; les dépenses forcées, les produits abaissés, +plutôt que grossis. Mais ce n'est pas seulement pour nous que ces +chiffres sont tentants comme tu dis ; ils peuvent aussi le devenir pour +ceux qui nous entourent, pour les gens de ce pays ; et c'est à eux que je +pensais en parlant tout à l'heure des devoirs des riches. Jusqu'à +présent nos paysans n'ont tiré qu'un médiocre produit du lait de leurs +vaches ; aussitôt que mes machines fonctionneront et que mes débouchés +seront assurés, je leur achèterai celui qu'ils pourront me vendre et le +paierai sans faire aucun bénéfice sur eux. Ainsi je verserai dans le +pays deux cents, trois cent mille francs par an, qui non seulement +seront une source de bien-être pour tout le monde, mais encore qui peu à +peu changeront les vieilles méthodes de culture en usage ici. Sur notre +route depuis Puyoo tu as rencontré à chaque instant des champs de +bruyères et de fougères, d'ajoncs, c'est ce qu'on appelle des _touyas_, +et on les conserve ainsi à l'état sauvage pour couper ces bruyères et en +faire un engrais plus que médiocre. Quand le nombre des vaches aura +augmenté par le seul fait de mes achats de lait, la quantité de fumiers +produite augmentera en proportion, et en proportion aussi les touyas +diminueront d'étendue ; on les mettra en culture parce qu'on pourra les +fumer ; de sorte qu'en enrichissant d'abord le petit paysan je ne +tarderai pas à enrichir le pays lui-même. Tu vois la transformation et +tu comprends comment en faisant notre fortune nous ferons celle des gens +qui nous entourent ; n'est-ce pas quelque chose, cela ? + +Elle s'était rapprochée de lui à mesure qu'il avançait dans ses +explications, et lui avait pris la main ; quand il se tut, elle se haussa +et lui passant un bras autour des épaules elle l'embrassa : + +— Tu me pardonnes ? dit-elle. + +— Te pardonner ? Que veux-tu que je te pardonne ? demanda-t-il en la +regardant tout surpris. + +— Si je te le disais, tu ne me pardonnerais pas. + +— Alors ? + +— Donne-moi l'absolution quand même. + +— Tu ne voulais pas habiter Ourteau ? + +— Donne-moi l'absolution. + +— Je te la donne. + +— Maintenant sois tranquille, je te promets que ce sera maman elle-même +qui te demandera à rester ici. + + + + +FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE + + + + +DEUXIÈME PARTIE + + + + +I + + +Fidèle à sa promesse, Anie avait amené sa mère à demander elle-même de +ne pas vendre le château. + +Dans le monde qui se respecte on passe maintenant la plus grande partie +de l'année à la campagne, et l'on ne quitte ses terres qu'au printemps, +quand Paris est dans la splendeur de sa saison comme Londres. Pourquoi +ne pas se conformer à cet usage qui pour eux n'avait que des avantages ? +Rester à Paris, n'est-ce pas se condamner à continuer d'anciennes +habitudes qui n'étaient plus en rapport avec leur nouvelle position, et +des relations qui, n'ayant jamais eu rien d'agréable, deviendraient tout +à fait gênantes ? Acceptables rue de l'Abreuvoir, certaines visites +seraient plus qu'embarrassantes boulevard Haussmann. + +Ces raisons, exposées une à une avec prudence, avaient convaincu madame +Barincq, qui, après un premier mouvement de révolte, commençait +d'ailleurs à se dire, et sans aucune suggestion, que la vie de château +avait des agréments : d'autant plus chic de se faire conduire à la messe +en landau que l'église était à deux pas du château, plus chic encore de +trôner à l'église dans le banc d'honneur ; très amusant de pouvoir +envoyer à ses amis de Paris un saumon de sa pêcherie, un gigot de ses +agneaux de lait, des artichauts de son potager, des fleurs de ses +serres. Si, au temps de sa plus grande détresse, elle s'était toujours +ingéniée à trouver le moyen de faire autour d'elle de petits cadeaux : un +œuf de ses poules, des violettes, une branche de lilas de son jardinet, +un ouvrage de femme, qui témoignaient de son besoin de donner ; +maintenant qu'elle n'avait qu'à prendre autour d'elle, elle pouvait se +faire des surprises à elle-même qui la flattaient et la rendaient toute +glorieuse : + +— Crois-tu qu'ils vont être étonnés ? disait-elle à Anie quand lui venait +l'idée d'un nouveau cadeau. + +Quel triomphe en recevant les réponses à ses envois ! et quelle fierté, +quand on lui écrivait qu'avant de manger son gigot, on ne savait +vraiment pas ce que c'était que de l'agneau ; par là, cette propriété qui +produisait ces agneaux et donnait ces saumons lui devenait plus chère. + +Son consentement obtenu, les travaux avaient commencé partout à la fois : +dans les vignes, que les charrues tirées par quatre forts bœufs du +Limousin défrichaient ; dans les écuries qu'on transformait en étables ; +enfin dans la prairie, où les maçons, les charpentiers, les couvreurs, +construisaient la laiterie et la porcherie. + +Bien que la vigne de ce pays n'ait jamais donné que d'assez mauvais vin, +c'est elle qui, dans le cœur du paysan, passe la première : avoir une +vigne est l'ambition de ceux qui possèdent quelque argent ; travailler +chez un propriétaire et boire son vin, celle des tâcherons qui n'ont que +leur pain quotidien. Quand on vit commencer les défrichements, ce fut un +étonnement et une douleur : sans doute ces vignes ne rapportaient plus +rien, mais ne pouvaient-elles pas guérir un jour ou l'autre, par hasard, +par miracle ? Il n'y avait qu'à attendre. + +Et l'on s'était dit que le frère aîné n'avait pas tort quand il accusait +son cadet d'être un détraqué. Ne fallait-il pas avoir la cervelle malade +pour s'imaginer qu'on peut faire du beurre avec du lait sortant de la +mamelle de la vache ? si cela n'était pas de la folie, qu'était-ce donc ? +Or, les folies coûtent cher en agriculture, tout le monde sait cela. + +Aussi tout le monde était-il convaincu qu'il ne se passerait pas +beaucoup d'années avant que le domaine ne fût mis en vente. + +Et alors ? + +Dame, alors chacun pourrait en avoir un morceau, et, dans les terres +régénérées par la culture, les vignes qu'on replanterait feraient +merveille. + + + + +II + + +Pour le père, occupé du matin au soir à la surveillance de ses travaux, +défrichements, bâtisse, montage des machines ; pour la mère, affairée par +ses envois et sa correspondance ; pour la fille, tout à ses études de +peinture, le temps avait passé vite, la fin d'avril, mai, juin, sans +qu'ils eussent bien conscience des jours écoulés. + +Quelquefois, cependant, le père revenait à l'engagement, pris par lui au +moment de leur arrivée, de conduire Anie à Biarritz, mais c'était +toujours pour en retarder l'exécution. + +A la fin, madame Barincq se fâcha. + +— Quand je pense qu'à son âge ma fille n'a pas vu la mer, et que depuis +que nous sommes ici on ne trouve pas quelques jours de liberté pour lui +faire ce plaisir, je suis outrée. + +— Est-ce ma faute ? Anie, je te fais juge. + +Et Anie rendit son jugement en faveur de son père : + +— Puisque j'ai attendu jusqu'à cet âge avancé, quelques semaines de plus +ou de moins sont maintenant insignifiantes. + +— Mais c'est un voyage d'une heure et demie à peine. + +Il fut décidé qu'en attendant la saison on partirait le dimanche pour +revenir le lundi : pendant quelques heures les travaux pourraient, sans +doute, se passer de l'œil du maître ; et pour empêcher de nouvelles +remises madame Barincq déclara à son mari que, s'il ne pouvait pas +venir, elle conduirait seule sa fille à Biarritz. + +— Tu ne ferais pas cela ! + +— Parce que ? + +— Parce que tu ne voudrais pas me priver du plaisir de jouir du plaisir +d'Anie : s'associer à la joie de ceux qu'on aime, n'est-ce pas le +meilleur de la vie ? + +— Si tu tiens tant à jouir de la joie d'Anie, que ne te hâtes-tu de la +lui donner ? + +— Dimanche, ou plutôt samedi. + +En effet, le samedi, par une belle après-midi douce et vaporeuse, ils +arrivaient à Biarritz, et Anie au bras de son père descendait la pelouse +plantée de tamaris qui aboutit à la grande plage ; puis, après un temps +d'arrêt pour se reconnaître, ils allaient, tous les trois, s'asseoir sur +la grève que la marée baissante commençait à découvrir. + +C'était l'heure du bain ; entre les cabines et la mer il y avait un +continuel va-et-vient de femmes et d'enfants, en costumes multicolores, +au milieu des curieux qui les passaient en revue, et offraient +eux-mêmes, par leurs physionomies exotiques, leurs toilettes élégantes +ou négligées, tapageuses ou ridicules, un spectacle aussi intéressant +que celui auquel ils assistaient ; — tout cela formant la cohue, le +tohu-bohu, le grouillement, le tapage d'une foire que coupait à +intervalles régulièrement rythmés l'écroulement de la vague sur le +sable. + +Ils étaient installés depuis quelques minutes à peine, quand deux jeunes +gens passèrent devant eux, en promenant sur la confusion des toilettes +claires et des ombrelles un regard distrait ; l'un, de taille bien prise, +beau garçon, à la tournure militaire ; l'autre, grand, aux épaules +larges, portant sur un torse développé une petite tête fine qui +contrastait avec sa puissante musculature et le faisait ressembler à un +athlète grec habillé à la mode du jour. + +Quand ils se furent éloignés de deux ou trois pas, Barincq se pencha +vers sa femme et sa fille : + +— Le capitaine Sixte, dit-il. + +— Où ? + +Il le désigna le mieux qu'il put. + +— Lequel ? demanda madame Barincq. + +— Celui qui a l'air d'un officier ; n'est-ce pas qu'il est bien ? + +— J'aime mieux l'autre, répondit madame Barincq. + +— Et toi, Anie, comment le trouves-tu ? + +— Je ne l'ai pas remarqué ; mais la tournure est jolie. + +— Pourquoi n'est-il pas en tenue ? demanda madame Barincq. + +— Comment veux-tu que je te le dise ? + +— Tu sais qu'il ne ressemble pas du tout à ton frère. + +— Cela n'est pas certain ; s'il est blond de barbe, il est noir de +cheveux. + +— Pourquoi ne t'a-t-il pas salué ? demanda madame Barincq. + +— Il ne m'a pas vu. + +— Dis qu'il n'a pas voulu nous voir. + +— Tu sais, maman, qu'on ne regarde pas volontiers les femmes en deuil, +dit Anie. + +— C'est justement notre noir qui l'aura exaspéré, en lui rappelant la +perte de la fortune qu'il comptait bien nous enlever. + +— Les voici, interrompit Anie. + +En effet, ils revenaient sur leurs pas. + +— Cette fois nous allons bien voir, dit madame Barincq, s'il affecte de +ne pas te saluer. + +Il fit plus que saluer ; arrivé vis-à-vis d'eux, il laissa échapper un +mouvement prouvant qu'il venait seulement de reconnaître Barincq, et +tout de suite, se séparant de son compagnon, il s'avança, le chapeau à +la main, en s'inclinant devant madame Barincq et Anie : + +— Puisque le hasard me fait vous rencontrer sur cette plage, me +permettrez-vous, monsieur, dit-il, de vous adresser une demande pour +laquelle je voulais vous écrire ? + +— Je suis tout à votre disposition. + +— Voici ce dont il s'agit. Dans la chambre que j'occupais lors de mes +visites à Ourteau, se trouvent plusieurs objets qui m'appartiennent : +deux fusils de chasse, des livres, des photographies, du linge, des +vêtements. J'aurais dû vous en débarrasser depuis longtemps, et je vous +prie de me pardonner de ne pas l'avoir fait encore. + +— Ces objets ne nous gênent en rien. + +Mon excuse est dans un ordre de service ; j'ai quitté Bayonne peu de +temps après la mort de M. de Saint-Christeau et ne suis revenu que cette +semaine ; mais, maintenant que me voilà de retour, je puis les envoyer +chercher le jour que vous voudrez bien me donner. + +— Nous rentrons lundi. + +— Mardi vous convient-il ? + +— Parfaitement. + +— Mardi j'enverrai mon ordonnance les emballer. + +— Si vous voulez m'en donner la liste, je puis vous les faire envoyer +par Manuel. + +— C'est que cette liste est difficile à établir, surtout pour les +livres, qui se trouvent mêlés à ceux de la bibliothèque du château, et +pour tout ce qui touche aux livres, Manuel n'est pas très compétent. + +— Votre ordonnance l'est davantage ? + +Le capitaine sourit : + +— Pas beaucoup. + +— Alors ? + +— Évidemment des erreurs sont possibles ; mais, en tout cas, s'il s'en +commet, elles seront de peu d'importance, et je les réparerai en vous +renvoyant les volumes qui ne m'appartiendraient pas. + +— Il y aurait un moyen de les empêcher, ce serait que vous prissiez la +peine de venir vous-même à Ourteau, où nous nous ferons un plaisir, +madame Barincq et moi, de vous recevoir le jour qu'il vous plaira de +choisir. + +Le capitaine hésita un moment, regardant madame Barincq et Anie. + +— Si vous pouvez m'indiquer à l'avance l'heure de votre arrivée, dit +Barincq, j'enverrai une voiture vous attendre à Puyoo. + +Cette insistance fit céder les hésitations du capitaine : + +— Mardi, dit-il, je serai à Puyoo à 3 heures 55. + +Comme il allait se retirer, après avoir salué madame Barincq et Anie, +Barincq lui tendit la main. + +— A mardi. + +Le capitaine rejoignit son compagnon. + +C'était l'habitude de madame Barincq d'interroger sa fille sur toutes +choses et sur tout le monde, ne se faisant une opinion qu'avec les +impressions qu'elle recevait. + +— Eh bien, demanda-t-elle aussitôt que le capitaine se fut éloigné de +quelques pas, comment le trouves-tu ? Tu ne diras pas cette fois que tu +ne l'as pas remarqué. + +— Je le trouve très bien. + +— Que vois-tu de bien en lui ? continua madame Barincq. + +— Mais tout ; il est beau et il a l'air intelligent ; la voix est bien +timbrée, les manières sont faciles et naturelles ; la physionomie respire +la droiture et la franchise ; je ne connais pas de militaires, mais quand +j'en imaginais un, d'après un type que j'arrangeais, il n'était ni autre +ni mieux que celui-là ; ni vain, ni prétentieux, ni gonflé, ni vide. + +— Es-tu satisfaite ? demanda Barincq à sa femme, si tu voulais un +portrait, en voilà un. + +— On dirait qu'il te fait plaisir. + +— Pourquoi pas ? Non seulement le capitaine m'est sympathique, mais +encore je le plains. + +— La voix du sang. + +— Pourquoi ne parlerait-elle pas ? + +— Parce qu'il faudrait qu'elle fût inspirée par la certitude, et que +cette certitude n'existe pas. + +— Voilà précisément qui rend la situation intéressante. + +Anie les interrompit : + +— Ils reviennent, dit-elle, et il semble que c'est pour nous aborder. + +— Que peut-il vouloir encore ? demanda madame Barincq. + +Ils n'étaient plus qu'à quelques pas, tous deux en même temps mirent la +main à leur chapeau, mais ce fut le capitaine qui prit la parole : + +— Mon ami le baron d'Arjuzanx, dit-il, désire avoir l'honneur de vous +être présenté. + +— J'ai pensé que mon nom expliquerait et, jusqu'à un certain point, +excuserait ce désir, dit le baron. + +— Vous êtes le fils d'Honoré ? demanda Barincq. + +— Précisément, votre camarade au collège de Pau, comme j'ai été celui de +Sixte ; mon père m'a si souvent parlé de vous et en termes tels que j'ai +cru que c'était un devoir pour moi de vous présenter mes hommages, ainsi +qu'à madame et à mademoiselle de Saint-Christeau. + +Ce fut madame Barincq qui répondit en invitant le baron à s'asseoir : +des chaises furent apportées par le capitaine, un cercle se forma. + +Le baron d'Arjuzanx parla de son père, Barincq de ses souvenirs de +collège, et la conversation ne tarda pas à s'animer. Habitué de +Biarritz, le baron connaissait tout le monde, et à mesure que les femmes +défilaient devant eux pour entrer dans la mer ou remonter à leur cabines +il les nommait, en racontant les histoires qui couraient sur elles : +Espagnoles, Russes, Anglaises, Américaines, toutes y passèrent, et quand +elles lui manquèrent il tira d'un carnet toute une série de petites +épreuves obtenues avec un appareil instantané qui complétèrent sa +collection. Si plus d'un modèle vivant prêtait à la plaisanterie, les +photographies, en exagérant la réalité, avaient des aspects bien plus +drôlatiques encore : il y avait là des Espagnoles dont les caoutchoucs +dans lesquels elles s'enveloppaient rendaient la grosseur phénoménale, +comme il y avait des Russes saisies au moment où elles sortaient +rapidement de leurs chaises à porteur, d'une maigreur et d'une longueur +invraisemblables. + +— Je vois qu'il est bon d'être de vos amies, dit Anie. + +— Il est des personnes qui n'ont pas besoin d'indulgence. + +Ce fut madame Barincq qui répondit à ce compliment par son sourire le +plus gracieux, fière du succès de sa fille. + +Plusieurs fois le capitaine parut vouloir se lever, mais le baron ne +répondit pas à ses appels, et resta solidement sur sa chaise, bavardant +toujours, regardant Anie, se faisant inviter à Ourteau, et invitant +lui-même M. et madame de Saint-Christeau à lui faire l'honneur de venir +voir son vieux château de Seignos : avec de bons chevaux on pouvait faire +le voyage dans la journée sans fatigue. + +— Avez-vous lu le _Capitaine Fracasse_, mademoiselle ? demanda-t-il à +Anie. + +— Oui. + +— Eh bien, vous retrouverez dans ma gentilhommière plus d'un point de +ressemblance avec celle du baron de Sigognac, quand ce ne serait que les +deux tours rondes avec leurs toits en éteignoirs. A la vérité ce n'est +pas tout à fait le château de la Misère, si curieusement décrit par +Théophile Gautier, mais il n'y a que la misère qui manque ; pour le +reste, vous vous reconnaîtrez : très conservateurs, les d'Arjuzanx, car +il n'y a pas eu grand'chose de changé chez nous depuis Louis XIII. Et +puis, vous verrez mes vaches. + +— Ah ! vous avez des vaches ! Combien vous donnent-elles de lait en +moyenne ? interrompit madame Barincq qui, à force d'entendre parler de +lait, de beurre, de veaux, de vaches, de porcs, d'herbe, de maïs, de +betteraves, s'imaginait avoir acquis des connaissances spéciales sur la +matière. + +Le baron se mit à rire : + +— C'est de vaches de courses qu'il s'agit, non de vaches laitières. + +— A Ourteau, continua Barincq, mes vaches nous donnent une moyenne de +1,500 litres. + +— Vous êtes sur une terre riche, je suis sur une terre pauvre, aux +confins de la Lande rase où la plaine de sable rougeâtre ne produit +guère que des bruyères, des ajoncs, des genêts ou des fougères ; mais, si +pauvres laitières qu'elles soient, elles ont cependant quelques mérites, +et si vous voulez aller dimanche à Habas, qui est à une courte distance +d'Ourteau, vous verrez ce qu'elles valent. + +— Il y a des courses ? dit Barincq. + +— Oui, et les vaches proviennent de mon troupeau. + +— Certainement nous irons, dit madame Barincq avec empressement ; nous +n'avons jamais vu de courses landaises, mais nous en avons assez entendu +parler par mon mari pour avoir la curiosité de les connaître. + +L'entretien se prolongea ainsi, allant d'un sujet à un autre, jusqu'à +l'heure du dîner, et déjà le soleil s'abaissait sur la mer, découpant en +une silhouette sombre les rochers de l'Atalaye, déjà la plage avait +perdu son mouvement et son brouhaha, quand le baron se décida à se +lever. + +A peine s'était-il éloigné avec le capitaine que madame Barincq +rapprocha vivement sa chaise de celle de sa fille : + +— Tu sais que c'est un mari ? dit-elle. + +— Qui ? demanda Anie. + +— Qui veux-tu que ce soit, si ce n'est le baron d'Arjuzanx. + +— Te voilà bien avec ton idée fixe de mariage, dit Barincq. + +— Oh ! maman, si tu voulais ne pas t'occuper de mariage, continua Anie ; +nous ne sommes plus à Montmartre, et nous n'avons plus à chercher un +mari possible dans tout homme qui nous approche. Laisse-moi jouir en +paix de cette liberté. + +— Je ne peux pourtant pas former mes yeux à l'évidence, et il est +évident que tu as produit une vive impression sur M. d'Arjuzanx. C'est +cette impression qui l'a poussé à se faire présenter, c'est elle qui ne +lui a pas permis de te quitter des yeux pendant tout cet entretien ; +c'est elle enfin qui a amené les compliments fort bien tournés +d'ailleurs qu'il t'a plusieurs fois adressés. + +— De là à penser au mariage, il y a loin. + +— Pas si loin que tu crois. + +Cessant de s'adresser à sa fille ; elle se tourna vers son mari : + +— Quelle est la fortune de M. d'Arjuzanx ? + +— Je n'en sais rien. + +— Quelle était celle du père ? + +— Assez belle, mais embarrassée par une mauvaise administration. + +— Et sa situation ? + +— Des plus honorables ; les d'Arjuzanx appartiennent à la plus vieille +noblesse de la vicomté de Tursan ; un d'Arjuzanx a été l'ami de Henri IV ; +plusieurs autres ont marqué à la cour et à la guerre. + +— Mais c'est admirable ! Nous irons dimanche aux courses d'Habas où +certainement nous le rencontrerons. Et, puisque le capitaine Sixte vient +mardi à Ourteau, nous le ferons causer sur son camarade. + + + + +III + + +Bien que madame Barincq, maintenant qu'elle était en possession de la +fortune de son beau-frère, n'eût plus rien à craindre du capitaine, elle +le regardait toujours comme un ennemi : trop longtemps elle l'avait +appelé le bâtard et le voleur d'héritage pour pouvoir renoncer à ces +griefs contre lui alors même qu'ils n'avaient plus de raison d'être ; +pour elle il restait toujours le voleur d'héritage que pendant tant +d'années elle avait redouté et maudit. + +Mais le désir d'obtenir des renseignements sur le baron d'Arjuzanx le +lui fit considérer à un point de vue différent, et amena chez elle un +changement que les observations que son mari et sa fille ne lui +épargnaient pas cependant en faveur du capitaine n'eussent jamais +produit : puisqu'il devenait utile au lieu de rester dangereux, il était +un autre homme. + +Aussi quand il arriva le mardi, voulut-elle le recevoir elle-même ; et +elle mit tant de bonne grâce à l'inviter à dîner, elle insista si +vivement, elle trouva tant de raisons pour rendre toute résistance +impossible, qu'il dut finir par accepter et ne pas persister dans un +refus que sa situation personnelle envers la famille Barincq rendait +particulièrement délicat. + +Bien que de son côté il pût lui aussi les considérer comme des voleurs +d'héritage, il n'avait, en toute justice, aucun reproche fondé à leur +adresser, ni au mari, ni à la fille : ni l'un ni l'autre n'avait rien +fait pour lui enlever cette fortune qui, pendant longtemps, avait été +sienne : il n'y avait point eu de luttes entre eux ; la fatalité seule +avait agi en vertu de mystérieuses combinaisons auxquelles personne +n'avait aidé, et il ne pouvait pas, honnêtement, les rendre responsables +d'être les instruments du hasard pas plus que d'être les complices de la +mort. En réalité, le père était un brave homme pour qui on ne pouvait +éprouver que de la sympathie, comme la fille était une très jolie et +très gracieuse personne qu'il eût peut-être trouvée plus jolie et plus +gracieuse encore, si sa condition d'officier sans le sou, lui eût permis +de s'abandonner à ses idées. Les choses étant ainsi, convenait-il de +s'enfermer dans une attitude raide qu'on pourrait prendre pour de la +rancune, et de l'hostilité ? Il le crut d'autant moins qu'il n'éprouvait +à leur égard ni l'un ni l'autre de ces sentiments ; désappointé qu'on +n'eût pas retrouvé un testament qu'il connaissait, oui, il l'avait été, +et même vivement, très vivement, car il n'était pas assez détaché des +biens de ce monde pour supporter, impassible, une pareille déception ; +mais fâché contre ceux qui recueillaient, à sa place, cette fortune, par +droit de naissance, il ne l'était point, et ne voulait pas, +conséquemment, qu'on pût supposer qu'il le fût. + +Lorsqu'avec le secours de Manuel il eut emballé les objets qui lui +appartenaient, il trouva, au bas de l'escalier, Barincq qui l'attendait. + +— Vous plaît-il que, jusqu'au dîner, nous fassions une promenade dans +les prés ? le temps est doux ; je vous montrerai mes travaux et mes bêtes. + +Pendant cette promenade qui se prolongea, car Barincq était trop heureux +de parler de ce qui le passionnait pour abréger ses explications, le +capitaine n'eut pas un seul instant la sensation qu'il pouvait y avoir +quelque chose d'ironique à lui montrer sa propriété améliorée : +assurément l'affabilité avec laquelle on le recevait était sincère, +comme l'était la sympathie qu'on lui témoignait ; cela il le voyait, il +en était convaincu ; aussi, quand il s'assit à table, se trouvait-il dans +les meilleures dispositions pour répondre aux questions que madame +Barincq lui posa sur le baron et raconter ce qu'il savait de lui. + +C'était au collège de Pau qu'ils s'étaient connus, gamins l'un et +l'autre puisqu'ils étaient du même âge. Et déjà l'enfant montrait ce que +serait l'homme : une seule passion, les exercices du corps, tous les +exercices du corps. Dans ce genre d'éducation il avait accompli des +prodiges dont le souvenir servirait longtemps d'exemple aux maîtres de +gymnastique de l'avenir. Avec cela, bon garçon, franc, généreux, n'ayant +qu'un défaut, la rancune : de même que ses tours de force étaient +légendaires, ses vengeances l'étaient aussi. Entre eux il n'y avait +jamais eu que d'amicales relations, et si, pendant le temps de leur +internat, ils n'avaient pas vécu dans une intimité étroite, au moins +étaient-ils toujours restés bons camarades jusqu'au départ de d'Arjuzanx +qui avait quitté le collège avant la fin de ses classes. Pendant plus de +douze ans, ils ne s'étaient pas vus, et ne s'étaient retrouvés qu'à +l'arrivée du capitaine à Bayonne. + +Ce que le baron promettait au collège, il l'avait tenu dans la vie, et +aujourd'hui il réalisait certainement le type le plus parfait de l'homme +de sport : tous les exercices du corps il les pratiquait avec une +supériorité qui lui avait fait une célébrité ; l'escrime et l'équitation +aussi bien que la boxe ; il faisait à pied des marches de douze à quinze +lieues par jour pour son plaisir ; et il regardait comme un jeu d'aller +de Bayonne à Paris sur son vélocipède. Cependant c'était la lutte +romaine, la lutte à mains plates, qui avait surtout établi sa +réputation, et il avait pu se mesurer sans désavantage, au cirque +Molier, avec Pietro, qui est reconnu par les professionnels comme le roi +des lutteurs. C'était la pratique constante de ces exercices et +l'entraînement régulier qu'ils exigent qui lui avaient donné cette +musculature puissante qu'on ne rencontre pas d'ordinaire chez les gens +du monde. Pour s'entretenir en forme, il avait dans son château un +ancien lutteur, un vieux professionnel précisément, appelé Toulourenc, +autrefois célèbre, avec qui il travaillait tous les jours, et, d'une +séance de lutte ou d'escrime, il se reposait par deux ou trois heures +de cheval ou de course à pied. + +Madame Barincq écoutait stupéfaite ; sa surprise fut si vive, qu'elle +interrompit : + +— Est-ce que la lutte à mains plates dont vous parlez est celle qui se +pratique dans les foires ? + +— C'est en effet cette lutte, ou plutôt c'était, car elle n'est plus +maintenant, comme autrefois, réservée aux seuls professionnels, qui +donnaient leurs représentations à Paris aux arènes de la rue Le Peletier +ou dans les fêtes de la banlieue, et, dans le Midi, un peu partout ; des +amateurs se sont pris de goût pour elle, quand les exercices physiques, +pendant si longtemps dédaignés, ont été remis en faveur chez nous, et +d'Arjuzanx est sans doute le plus remarquable de ces amateurs. + +— Voilà qui est bizarre pour un homme de son rang. + +— Pas plus que le trapèze ou le panneau du cirque pour certains noms des +plus hauts de la jeune noblesse. En tout cas la lutte exige un ensemble +de qualités qui ne sont pas à dédaigner : la force, la souplesse, +l'agilité, l'adresse, la résistance, et une autre, intellectuelle +celle-là, c'est-à-dire le sens de ce qui est à faire ou à ne pas faire. + +— Vous parlez de la lutte comme si vous étiez vous-même un des rivaux de +M. d'Arjuzanx, dit Anie. + +— Simplement, mademoiselle, comme un homme qui, pratiquant par métier +quelques exercices du corps, sait la justice qu'on doit rendre à ceux +qui arrivent à une supériorité quelconque dans l'un de ces exercices. +D'ailleurs, il est certain que la lutte est celui de tous qui développe +le mieux la machine humaine pour lui faire obtenir d'harmonieuses +proportions et lui donner son maximum de beauté, tandis que les autres +détruisent plus ou moins l'équilibre des proportions, en favorisant un +organe au détriment de celui-ci ou de celui-là : voyez le tireur à +l'épaule haute, et le jockey, ou simplement le cavalier aux jambes +arquées ; et, d'autre part, voyez les athlètes de l'antiquité, qui ont +servi de modèles à la statuaire et l'ont jusqu'à un certain point créée. + +— J'avoue qu'à l'Hercule Farnèse je préfère l'Apollon du Belvédère, et +surtout le Narcisse, dit Anie. + +Tout cela étonnait madame Barincq, et ne répondait pas à ses +préoccupations de mère, elle voulut donc préciser ses questions. + +— Voilà un genre de vie qui doit coûter assez cher ? dit-elle. + +— Je n'en sais rien, mais certainement il n'est pas ruineux comme une +écurie de course, ou le jeu ; en tout cas, je crois que la fortune de +d'Arjuzanx peut lui permettre ces fantaisies, et alors même qu'elles lui +coûteraient cher, même très cher, cela ne serait pas pour l'arrêter, car +il n'a aucun souci des choses d'argent. + +Volontiers madame Barincq eût parlé du baron pendant tout le dîner, de +son caractère, de ses relations, de sa fortune, de son passé, de son +avenir ; mais Anie détourna la conversation, et sut la maintenir sur des +sujets qui ne permettaient pas de revenir à M. d'Arjuzanx, et de laisser +supposer au capitaine qu'elle s'intéressait à cette sorte d'enquête sur +le compte d'un homme avec qui elle s'était rencontrée une fois. + +L'obsession du mariage l'avait trop longtemps tourmentée pour qu'elle +n'éprouvât pas un sentiment de délivrance à en être enfin débarrassée. +Ç'avait été l'humiliation de ses années de jeunesse, de discuter avec sa +mère la question de savoir si tel homme qu'elle avait vu ou devait voir +pouvait faire un mari ; si elle lui avait plu ; s'il était acceptable ; +les avantages qu'il offrait ou n'offrait point. Maintenant que la fortune +lui donnait la liberté, elle ne voulait plus de ces marchandages. Qu'un +mari se présentât, elle verrait si elle l'acceptait. Mais aller au +devant de lui, c'était ce qu'elle ne voulait pas. + +Et le soir même, après le départ du capitaine, elle s'expliqua là-dessus +avec sa mère très franchement. + +— Est-ce que bien souvent je n'ai pas pris des renseignements sur un +jeune homme sans que tu t'en fâches ? dit celle-ci surprise. + +— Les temps sont changés. C'est précisément parce que cela s'est fait +que je ne veux plus que cela se fasse. Est-ce que le meilleur de la +fortune n'est pas précisément de nous dégager des compromis de la +misère ? riche d'argent, laisse-moi l'être de dignité. + +Mais ces observations n'empêchèrent pas madame Barincq de persister dans +son envie d'aller le dimanche aux courses d'Habas. + +— Rencontrer M. d'Arjuzanx n'est pas le chercher, et nous n'avons pas +de raison pour le fuir. + +— Pourvu qu'on ne s'imagine pas que je suis une fille en peine de maris, +c'est tout ce que je demande, et cela, je me charge de le faire +comprendre sans qu'on puisse se tromper sur mes intentions. + + + + +IV + + +Habas, qui n'est qu'un village des Landes, a cependant des courses très +suivies, et, le dimanche de juillet où elles ont lieu, c'est sur les +routes qui aboutissent à son clocher une procession de voitures dans +laquelle se trouvent représentés tous les genres de véhicules en usage +dans la contrée ; le long des haies vertes festonnées de ronces et de +clématites, sous le couvert des châtaigniers, les piétons se suivent à +la file, les pieds chaussés d'espadrilles neuves, le béret rabattu sur +les yeux en visière, le ventre serré dans une belle ceinture rouge ou +bleue ; et si quelques femmes sont fières d'être coiffées du chapeau de +paille à la mode de Paris, d'autres portent toujours le foulard de soie +aux couleurs éclatantes qui donne l'accent du pays. + +Quand le landau de la famille Barincq, après avoir traversé les rues +pavoisées, s'arrêta devant l'auberge de la _Belle-Hôtesse_, il se +produisit un mouvement de curiosité dans la foule : car, si les +charrettes et même les carrioles à ânes étaient nombreuses, un landau +était un événement dans le village. + +Des éclats de cornet à piston et des ronflements d'ophicléide dominaient +les rumeurs : c'était la fanfare qui, au loin, parcourait les rues en +sonnant le rappel, et de partout on se dirigeait vers les arènes +établies sur la place confisquée à leur profit. Construites en pin des +landes dont les planches nouvellement débitées exsudaient sous les +rayons d'un soleil de feu leurs dernières gouttes de résine en larmes +blanches, elles répandaient dans l'air une forte odeur térébenthinée. +Leur simplicité était tout à fait primitive : des gradins en bois brut, +et c'était tout ; les premières avaient le soleil dans le dos, les +petites places dans les yeux ; rien de plus, mais cette disposition était +d'importance capitale dans un pays où ses rayons sont assez ardents pour +faire accepter sans sourire la vieille image des flèches d'Apollon. + +— Certainement, nous allons être rôtis, dit madame Barincq en +s'installant au premier rang. + +Après dix minutes elle était encore à chercher un moyen pour échapper à +cette cuisson, quand le baron d'Arjuzanx parut à l'entrée de la tribune ; +en le voyant se diriger de leur côté, elle ne pensa plus au soleil ni à +la chaleur. + +— Voilà le baron, dit-elle à Anie. + +— Ne comptais-tu pas sur lui ? + +Quand les premiers mots de politesse furent échangés, Anie, fidèle à +son idée, tint à bien marquer qu'elle n'était pas venue pour le +rencontrer : + +— Mon père nous a si souvent parlé des courses landaises, dit-elle, que +nous avons voulu profiter de la première occasion qui s'offrait à courte +distance, pour en voir une. + +— Et vous êtes bien tombée, répondit-il, en choisissant Habas. La +journée sera, je le crois, intéressante : les bêtes sont vives, et les +écarteurs comptent parmi les meilleurs que nous ayons : Saint-Jean, +Boniface, Omer, et aussi le Marin et Daverat, qui sont plutôt sauteurs +qu'écarteurs, mais qui vous étonneront certainement par leur souplesse. + +— Il y a une différence entre un écarteur et un sauteur ? demanda madame +Barincq. + +— L'écarteur attend de pied ferme la bête qui se précipite sur lui, et +au moment où elle va l'enlever au bout de ses cornes, il tourne sur +lui-même et la vache passe sans le toucher : il l'a écartée ou plus +justement il s'est écarté d'elle. Le sauteur attend aussi la bête comme +l'écarteur ; mais, au lieu de se jeter de côté, il saute par-dessus. Vous +allez voir Daverat exécuter ce saut les pieds liés avec un foulard, ou +fourrés dans son béret qu'il ne perdra pas en sautant. Si intéressants +que soient ces sauts qui montrent l'élasticité des muscles, pour nous +autres landais, ils ne valent pas un bel écart : le saut est fantaisiste, +l'écart est classique. + +— Pensez-vous que le capitaine Sixte assiste à ces courses ? demanda +madame Barincq qui se souciait peu de ces distinctions qu'elle avait +cependant provoquées. + +— Je ne crois pas ; ou plutôt, pour être vrai, je n'en sais rien du tout. + +— Je regretterai son absence ; nous avons eu le plaisir de le garder à +dîner cette semaine, c'est un homme aimable. + +— Un brave et honnête garçon, très droit, très franc. + +— Je comprends que mon beau-frère se soit pris pour lui d'une vive +affection, continua madame Barincq, curieuse d'obtenir des +renseignements sur les relations qui avaient existé entre le capitaine +et celui qu'on lui donnait pour père. + +Mais le baron, qui ne voulait pas se laisser attirer sur ce terrain, se +contenta de répondre par un sourire vague. + +— Cependant, si vive que soit l'amitié, poursuivit madame Barincq, elle +ne peut pas aller jusqu'à supprimer les liens de famille. + +Le baron accentua son sourire. + +— Aussi puis-je difficilement admettre que le capitaine ait cru, comme +on a dit, qu'il serait l'héritier de M. de Saint-Christeau. + +Comme le baron ne répondait pas, elle insista : + +— Pensez-vous que telle ait été son espérance ? + +— Je n'ai aucune idée là-dessus. Sixte ne m'en a jamais parlé, et bien +entendu je ne lui en ai pas parlé moi-même. Tout ce que je puis +affirmer, c'est que Sixte n'est pas du tout un homme d'argent ; et si, +comme on le dit, il a pu avoir certaines espérances de ce côté, ce que +j'ignore d'ailleurs, je suis convaincu que leur perte ne l'aura touché +en rien : il est au-dessus de ces choses. + +— Il me semble, interrompit Anie pour détourner l'entretien, que s'il +est tel que vous le représentez, il réunit en lui les qualités avec +lesquelles on fait le type du parfait soldat. + +— Mon Dieu, oui, mademoiselle ; seulement, si ce type était vrai hier, il +n'est plus tout à fait aussi vrai aujourd'hui. + +— Je ne comprends pas bien. + +— C'est que, ne vivant pas dans le monde militaire, vous ne suivez pas +les changements qui sont en train de s'y accomplir. Il y a quelques +années, l'indifférence pour l'argent était à peu près la règle générale +chez l'officier, comme le mariage était l'exception ; et, à cette époque, +le désintéressement entrait pour une bonne part dans le type de ce +parfait soldat qui alors ne mettait pas ses satisfactions et ses +ambitions dans la fortune. Mais le mariage, maintenant si fréquent dans +l'armée, a changé ces mœurs. En se voyant demandé par les familles +riches, et même poursuivi, l'officier a accordé à l'argent une +importance qui n'existait pas pour ses devanciers ; et ils ne sont pas +rares aujourd'hui ceux qui répondent, lorsqu'on leur parle d'une jolie +fille : « Ça apporte ? » La fortune, en s'introduisant dans les régiments, +a créé des besoins, et, par conséquent, des exigences qu'on ne soupçonnait +pas il y a vingt ans. Sixte, bien que jeune, n'appartient pas à ce +nouveau type, qui tend de plus en plus à remplacer l'ancien, et qui, +d'ici peu de temps, aura complètement changé l'esprit et les mœurs de +l'armée ; et bien que capitaine de cavalerie, bien que breveté, ce qui +double sa valeur marchande, je suis sûr que, s'il se marie jamais, la +fortune ne sera pour lui que l'accessoire. + +— Alors, c'est tout à fait un héros ? dit Anie. + +— Tout à fait. + +— On peut donc admettre, continua madame Barincq, revenant à son idée, +que la perte de l'héritage de M. de Saint-Christeau ne lui a pas été +trop douloureuse ? + +— On peut le croire. + +Et, comme les écarteurs faisaient leur entrée dans l'arène, il profita +de cette diversion pour n'en pas dire davantage : la fanfare jouait avec +rage, des fusées éclataient, la foule poussait des clameurs de joie ; ce +n'était plus le moment des conversations à mi-voix, et il ne pouvait +plus guère s'occuper que des écarteurs en les nommant à Anie à mesure +qu'ils passaient avec des poses théâtrales, largement espacés, graves, +cérémonieux, comme il convient à des personnages que porte la faveur de +la foule. Comment celui-ci, élégant et gracieux dans sa veste de velours +bleu, était cordonnier ; et celui-là, de si noble tournure, tonnelier ! + +Le défilé terminé, le spectacle commence aussitôt. C'est sous la tribune +dans laquelle ils ont pris place que les bêtes sont parquées, chacune +dans sa loge ; une porte s'ouvre et une vache s'élance sur la piste d'un +trot allongé, ardente, impatiente, battant de sa queue ses flancs +creux ; sans une seconde d'hésitation elle fond sur le premier écarteur +qu'elle aperçoit ; il l'attend ; et, quand arrivant sur lui elle baisse la +tête pour l'enlever au bout de ses cornes fines, il tourne sur lui-même, +et elle passe sans l'atteindre ; l'élan qu'elle a pris est si impétueux +que ses jarrets fléchissent, mais elle se redresse aussitôt et court sur +un autre, puis sur un troisième, un quatrième, au milieu des +applaudissements qui s'adressent autant aux hommes qu'à la vaillance de +la bête. + +L'intérêt de ces courses, c'est que l'homme et la bête se trouvent en +face l'un de l'autre, sur le pied d'une égalité parfaite ; point de +_picador_ pour fatiguer le taureau ; point de _chulos_ avec leurs +_banderilleros_ pour l'exaspérer ; point de _muleta_ pour l'étourdir et +derrière sa soie rouge éblouissante préparer une surprise ; l'homme n'a +d'aide à attendre que de son sang-froid, son coup d'œil, son courage et +son agilité ; la bête n'a pas de traîtrise à craindre : au plus fort des +deux, c'est un duel. + +Il arriva un moment où l'entrain des écarteurs faiblit ; la chaleur était +lourde, des nuages d'orage montaient du côté de la mer sans voiler +encore le soleil qui tombait implacable dans l'arène surchauffée ; la +fatigue commençait à peser sur les plus vaillants, qui précisément, +parce qu'ils ne s'étaient pas ménagés, se disaient sans doute que +c'était aux autres à donner, et ils s'attardaient volontiers à causer +avec leurs amies des tribunes, en s'appuyant nonchalamment aux planches +du pourtour, au lieu de se tenir au milieu de l'arène, prêts à +provoquer les attaques. A ce moment une vache lâchée sur la piste ne +trouva personne devant elle : c'était une petite bête maigre, nerveuse, +au pelage roux truité de noir, au ventre avalé, n'ayant pas plus de +mamelle qu'une génisse de six mois ; sa tête fine était armée de longues +cornes effilées comme une baïonnette. A sa vue il s'éleva une clameur +qui disait la réputation : + +— La Moulasse ! + +Elle ne trompa pas les espérances que ses amis mettaient en elle : voyant +les écarteurs espacés çà et là le long du pourtour, elle se rua sur le +premier qu'elle crut pouvoir atteindre et en quelques secondes elle eut +fait le tour de l'arène, cassant les planches à grands coups de cornes, +et forçant ainsi ses adversaires à escalader les tribunes au plus vite, +à la grande joie du public qui poussait des huées moqueuses ; cela fait, +elle revint au milieu de la piste et se mit à creuser la terre qui sous +ses sabots nerveux volait autour d'elle. + +— Saint-Jean ! Boniface ! criait la foule, chacun provoquant celui des +écarteurs qu'il préférait. + +Mais aucun ne parut pressé de descendre : Saint-Jean regardant Boniface +qui regardait Omer. + +— A toi ! + +— Non, à toi ! + +En voyant cette débandade, Anie s'était mise à rire : + +— Je n'ai jamais autant que maintenant admiré l'agilité des Landais, +dit-elle. + +C'était à son père qu'elle adressait ces quelques mots, le baron les +arrêta au passage : + +— Permettez-moi de me réclamer de ma nationalité, dit-il en saluant. + +Avant qu'elle eut compris ces paroles bizarres, il appuya les deux mains +sur le rebord de la tribune, et d'un bond il sauta dans l'arène. + +Il y eut un mouvement de surprise, mais presqu'aussitôt un cri immense +s'éleva ; on l'avait reconnu, et on l'acclamait. + +— Le _baronne_ ! + +Ce n'était plus un acteur ordinaire qui allait provoquer la Moulasse, +c'était le baron, que tout le monde connaissait, et l'espoir de voir +cette lutte allumait un délire de joie. + +— Le baronne ! le baronne ! + +Hommes, femmes, enfants, tout le monde s'était levé, gesticulait, +curieux, enthousiasmé ; les regards faisaient balle sur lui, l'on restait +les yeux écarquillés, la bouche ouverte, dans l'attente de ce qui allait +se passer. + +Vivement il était venu se placer en face de la Moulasse, mais sans +cependant se rapprocher trop d'elle, de façon à la voir venir ; le veston +boutonné et serré à la taille, son chapeau jeté au loin, il leva les +deux bras droit au-dessus de sa tête et d'un claquement de langue +provoqua la vache. + +Instantanément elle fondit sur lui : l'attention était frénétique ; on ne +respirait plus ; dans le silence on n'entendait que le trot rapide de la +vache sur le sable ; elle arrivait. Le baron n'avait pas bougé et la +tenait dans ses yeux. Elle baissa la tête. Il tourna sur ses talons, et +elle passa en l'effleurant. Mais c'était une bête expérimentée ; au lieu +de s'abandonner à son élan, elle se jeta brusquement de côté et revint +sur le baron qui l'écarta une seconde fois, puis une troisième, toujours +avec la même justesse, la même sûreté. + +La fatigue et la nonchalance des écarteurs s'étaient miraculeusement +envolées quand ils avaient vu le baron tomber dans l'arène, et tous en +même temps ils s'y étaient abattus : provoquée de divers côtés, la +Moulasse se jeta sur eux, et le baron put remonter à sa tribune pour +reprendre sa place à côté d'Anie, tandis que la foule l'acclamait avec +des trépignements qui menaçaient de faire écrouler le cirque sous les +battements de pieds. + +— Quelle émotion vous nous avez donnée ! dit madame Barincq en le +complimentant. + +— Je regrette de n'avoir pas eu le temps de vous affirmer que je ne +courais aucun danger, dit-il simplement, avec une entière sincérité. + +Une clameur lui coupa la parole, la Moulasse venait de surprendre un +écarteur et elle le secouait au bout de ses cornes engagées dans la +ceinture qui le serrait à la taille ; on se jeta sur elle, et il retomba +sur ses pieds pour se sauver en boîtant. + +— Vous voyez, dit madame Barincq, le premier moment d'émoi calmé. + +— C'est un maladroit. + +— Crois-tu maintenant que M. d'Arjuzanx tienne à te plaire ? dit madame +Barincq à sa fille, lorsqu'après la course ils se retrouvèrent tous les +trois installés dans leur landau. + +— En quoi ? + +— En sautant dans l'arène pour te montrer son courage. + +— Cela ne m'a pas plu du tout. + +— Tu as eu peur ? + +— Pas assez pour ne pas trouver qu'il était peu digne d'un homme de son +rang de s'offrir ainsi en spectacle. + + + + +V + + +Anie, qui tous les matins donnait régulièrement quelques heures à la +peinture, de son lever au déjeuner, travaillait volontiers dans +l'après-midi avec son père, et c'était pour elle un plaisir de faner les +foins qu'on fauchait dans les prairies et dans les îles du Gave : sa +fourche à la main, elle épandait son andain sans rester en arrière ; et +le soir venu, quand on chargeait l'herbe séchée sur les chars, elle +apportait bravement son tas aussi lourd que celui des autres faneuses. + +Ces goûts champêtres fâchaient sa mère qui les trouvait peu compatibles +avec la dignité d'une châtelaine comme elle trouvait le soleil malsain +et dangereux ; n'est-ce pas lui qui est le père de tous nos maux, des +insolations, des fluxions de poitrine et des taches de rousseur ? Pour se +préserver de ces dangers, elle prenait toutes sortes de précautions, +mais sans pouvoir les imposer, comme elle l'eût voulu, à sa fille, qui +n'acceptait les grands chapeaux de paille, les voiles de gaze et les +gants montant jusqu'au coude que pour les abandonner à la première +occasion. + +Par contre, ces goûts et cette liberté d'allures faisaient la joie de +son père qui dès sa première enfance avait passionnément aimé le travail +des champs, labourant aussitôt que ses bras avaient été assez longs pour +tenir les emmanchons, fauchant aussitôt qu'on lui avait permis de +toucher à une faulx, conduisant les bœufs, montant les chevaux, +ébranchant les hauts arbres, abattant les taillis avec passion. Quel +délassement, après tant d'années de vie de bureau, enfermée, étouffée, +misérable, de se retrouver enfin en plein air, dans une atmosphère +parfumée par les foins, les yeux charmés par la vue des choses aimées, +ses bêtes, ses récoltes, tout cela dans un beau cadre de verdure que +fermait au loin l'horizon changeant de la montagne dont il avait si +longtemps rêvé sans espérer le revoir avant de mourir. + +Levé le premier dans la maison, il commençait sa journée par la +surveillance de la traite des vaches dans les étables ; puis, tout son +personnel mis en train, il montait un bidet au trot doux et s'en allait +inspecter les défrichements qu'il faisait exécuter pour transformer en +prairies les vignes épuisées et les touyas. Cette course était longue, +non seulement parce qu'il ne poussait pas son cheval dans ces chemins +accidentés, mais encore parce qu'il s'arrêtait à chaque instant pour +causer avec les paysans qu'il apercevait au travail dans leurs champs, +ou qui, lentement, cheminaient à côté de lui. Il les interrogeait, les +écoutait : étaient-ils satisfaits de leur récolte ? Et des discussions +s'engageaient sur les modes de culture employés par eux, ainsi que ceux +qu'il leur conseillait pour augmenter les produits de leurs terres ; ne +se fâchant jamais de se heurter à la routine, s'efforçant au contraire +avec patience et douceur, par des raisonnements à leur portée, de les +amener à comprendre ses explications. + +Au retour, il ne manquait jamais de longer le Gave sous le couvert des +grands arbres, certain de rencontrer Anie, tantôt dans un coin frais, +tantôt dans un îlot, en train d'achever une étude d'après nature, ce +qu'elle appelait ses Corot. Comme elle dormait lorsqu'il avait quitté, +le château, ils ne s'étaient pas vus encore de la journée ; arrivé près +d'elle, il descendait de cheval ; elle, de son côté, quittait son pliant +pour venir à lui, et ils s'embrassaient : + +— Tu as bien dormi ? + +— Et toi, mon enfant ? + +Après avoir attaché la bride de son cheval à une branche, il regardait +son tableau en lui faisant ses observations et ses compliments. A la +vérité, les compliments l'emportaient de beaucoup sur les critiques, car +il suffisait qu'elle eût mis la main à quelque chose pour que cette +chose devint admirable à ses yeux. S'il avait été habitué à un dessin +plus serré et plus sévère que celui dont elle se contentait, il se +disait qu'à son âge on est vieux jeu, tandis qu'elle était certainement +dans le train ; il n'avait jamais été qu'un pauvre diable de manœuvre, +elle était une artiste ; dans ces conditions, comment n'eût-il pas +repoussé les objections qui se présentaient à son esprit ! + +— Certainement, tu as raison, disait-il en manière de conclusion, +l'impression donnée est bien celle que tu as voulu rendre. + +Et il remontait à cheval pour surveiller l'expédition du beurre qu'on +avait battu en son absence, ou celle des cochons qu'on ne faisait pas +sortir de la porcherie ou qu'on n'emballait pas en voiture sans qu'il y +eût de terribles cris poussés malgré les précautions qu'on prenait pour +les toucher. + +C'était seulement après le déjeuner qu'il se trouvait libre et pouvait, +si l'envie lui en prenait, s'en aller travailler aux foins avec Anie. + +Comme il était fier, lorsqu'il la voyait vaillante à l'ouvrage, sans +plus craindre le soleil qu'une ondée, affable avec les ouvriers, bonne +avec les femmes, familière avec les enfants, se faisant aimer de tous ! + +Comme il était heureux quand, à l'heure du goûter, ils s'asseyaient +tous deux à l'ombre d'un tilleul ou au pied d'une haie et mangeaient en +bavardant la collation qu'on leur apportait du château : un morceau de +pain avec un fruit ou bien une tartine de beurre mouillée d'un verre de +vin blanc du pays et d'eau fraîche. + +C'était le meilleur moment de sa journée, alors que, cependant, il en +avait tant de bons, celui de l'intimité, des tête-à-tête, où tout peut +se dire dans l'épanchement d'une tendresse partagée. + +On causait à bâtons rompus du présent, du passé et aussi quelquefois de +l'avenir, mais beaucoup moins de l'avenir que du passé, en gens heureux +qui n'ont pas besoin d'échapper aux tristesses de ce qui est pour se +réfugier, en imagination, dans ce qui sera peut-être un jour. + +On s'examinait aussi : le père en se demandant si, comme le disait sa +femme, il n'imposait pas à Anie une fatigue dangereuse pour sa beauté, +sinon pour sa santé ; la fille, en suivant sur le visage de son père et +dans son attitude les changements qui s'étaient produits en lui depuis +leur installation à Ourteau, et qui se manifestaient par son air de +vigueur et de bien-être, comme aussi par la sérénité de son regard. + +Et souvent son premier mot, lorsqu'elle s'asseyait près de lui, était +pour le complimenter : + +— Tu sais que tu rajeunis ? + +— Comme toi tu embellis ? Mais n'en doit-il pas être ainsi pour nous ? +Quand, pendant de longues années, on a vécu d'une façon absurde qui +semble savamment combinée pour dévorer la vie au tirage forcé, n'est-il +pas logique que le jour où l'on se conforme aux lois de la nature, +l'organisme qui n'a pas éprouvé de trop graves avaries se repose tout +seul et reprenne son fonctionnement régulier ? Voilà pourquoi je suis si +heureux de te voir accepter ces exercices un peu violents et ces +fatigues qui ont manqué à ta première jeunesse ; sois certaine que la +médecine fera un grand pas le jour où elle ordonnera les bains de soleil +et défendra les rideaux et les ombrelles. + +— Ils m'amusent, ces exercices. + +— N'est-ce pas ? + +— Il me semble que ça se voit. + +— Je veux dire que tu ne regrettes pas l'existence que je vous impose. + +— Je m'y suis si bien et si vite habituée que je n'en vois pas d'autre +qu'on puisse prendre quand on a la liberté de son choix. + +— Quelle différence entre aujourd'hui et il y a quelques mois ! + +— C'est en faisant cette comparaison que je me suis bien souvent demandé +si les pauvres êtres courageux, mais aussi très malheureux qui +acceptaient cette misère étaient vraiment les mêmes que ceux qui +habitent ce château ? + +— Ne pense plus au passé. + +— Pourquoi donc ? N'est-ce pas précisément le meilleur moyen pour +apprécier la douceur de l'heure présente ? Ce n'est pas seulement quand +je suis assise, comme en ce moment, avec cette vue incomparable devant +les yeux, au milieu de cette belle campagne, respirant un air embaumé, +m'entretenant librement avec toi, que je sens tout le charme de la vie +heureuse qu'un coup de fortune nous a donnée ; c'est encore quand, dans +la tranquillité et l'isolement du matin, je travaille à une étude et que +je compare ce que je fais maintenant à ce que je faisais autrefois et +surtout aux conditions dans lesquelles je le faisais, avec les luttes, +les rivalités, les intrigues, les fièvres de l'atelier ; si je t'avais +conté mes humiliations, mes tristesses, mes journées de rage et de +désespoir, comme tu aurais été malheureux ! + +— Pauvre chérie ! + +— Je ne te dis pas cela pour que tu me plaignes, d'autant mieux que +l'heure des plaintes est passée ; mais simplement pour que tu comprennes +le point de vue auquel j'envisage le bonheur que nous devons à +l'héritage de mon oncle. Et ces comparaisons je les fais pour toi comme +pour moi ; pour l'atelier Julian, comme pour les bureaux de l'_Office +cosmopolitain_ où tu avais à subir les stupidités de M. Belmanières et +l'arrogance de M. Chaberton. Hein ! si nous étions rejetés, toi dans ton +bureau, maman rue de l'Abreuvoir, moi à l'atelier. + +— Veux-tu bien te taire ! + +— Pourquoi ? Il n'y a rien d'effrayant à imaginer des catastrophes qui ne +peuvent pas nous atteindre ; au contraire. Et nous pouvons nous moquer de +celle-là, je pense. + +— Assurément. + +— Quand même tes travaux ne rendraient pas tout ce que tu attends +d'eux... + +— Ils le rendront, et au delà de ce que j'ai annoncé ; l'expérience de ce +que j'ai obtenu garantit ce que nous obtiendrons dans quelques années. + +— Quand même nous en resterions où nous sommes, nous n'avons rien à +craindre de la fortune ; et j'espère bien que si je me marie... + +— Comment ! si tu te maries ! + +— J'espère bien que, si je me marie, tu prendras des précautions telles +que je ne puisse jamais retomber dans la misère. + +— Sois tranquille. + +— Je le suis ; et c'est pour cela précisément que je ris de catastrophes +qui sont purement romanesques : malheureux, on aime les romans gais qui +finissent bien ; heureux, les romans tristes. + + + + +VI + + +Une après-midi qu'ils s'entretenaient ainsi à l'abri d'un bouquet de +saules dont les racines trempaient dans le Gave, tandis qu'autour d'eux +çà et là au caprice des amitiés, faneurs et faneuses goûtaient, et que +les bœufs attelés aux chars sur lesquels on allait charger le foin +plongeaient goulûment leur mufle dans l'herbe séchée, ils virent au +loin Manuel, accompagné d'une personne qu'ils ne reconnurent pas tout +d'abord, se diriger de leur côté à travers le pré tondu ras. + +— Voilà Manuel qui te cherche, dit Anie. + +— Qui est avec lui ? + +— Costume gris, chapeau melon, ça ne dit rien ; pourtant la démarche +ressemble à celle de M. d'Arjuzanx... c'est bien lui ; comme maman en +rentrant va être fâchée de ne pas s'être trouvée au château pour le +recevoir ! + +Quand le baron les aperçut, il renvoya le valet de chambre et s'avança +seul. + +Anie s'était levée. + +— Tu ne t'en vas pas ? + +— Pourquoi m'en irais je ? + +— Pour que le baron ne te surprenne pas dans cette tenue. + +— Crois-tu que si j'avais souci de ma tenue je travaillerais avec tes +faneurs ? + +Des brins de foin étaient accrochés à ses cheveux ainsi qu'à sa blouse +de toile bleue ; elle ne prit même pas la peine de les enlever. + +Quand les paroles de politesses eurent été échangées avec le baron, tout +le monde se rassit sur l'herbe. + +— Me pardonnez-vous de vous déranger ainsi ? dit d'Arjuzanx. + +— Mais vous ne nous dérangez nullement ; les bras de ma fille pas plus +que les miens ne sont indispensables à la rentrée de nos foins. + +— Au moins s'y emploient-ils. + +— Je trouve très amusant de jouer à la paysanne, dit Anie. + +— Vous aimez la campagne, mademoiselle ? + +— Je l'adore. + +Le baron parut ravi de cette réponse. + +L'entretien continua ; puis il languit ; le baron paraissait préoccupé, +peut-être même embarrassé ; en tout cas, il ne montrait pas son aisance +habituelle ; alors Anie s'éloigna sous prétexte d'un ordre à donner, et +rejoignit les faneuses qui avaient repris le travail. + +Pendant plus d'une heure elle vit son père et le baron marcher à travers +la prairie, allant jusqu'aux jardins, puis revenant sur leurs pas, et +comme le terrain était parfaitement plane sans aucune touffe d'arbuste, +elle pouvait suivre leurs mouvements : ceux du baron étaient vifs, +démonstratifs, passionnés ; ceux de son père, réservés ; évidemment, l'un +parlait et l'autre écoutait. + +Plusieurs fois, en les voyant revenir, elle crut que cette longue +conversation avait pris fin, et que le baron voulait lui faire ses +adieux, mais toujours ils repartaient et les grands gestes continuaient. + +A la fin, cependant, ils se dirigèrent vers elle de façon à ce qu'elle +ne pût pas se tromper ; alors elle alla au-devant d'eux ; cette fois +c'était bien pour prendre congé d'elle. + +Lorsqu'il eut disparu au bout de la prairie, Barincq dit à sa fille de +laisser là sa fourche et de l'accompagner, mais ce fut seulement quand +il n'y eut plus d'oreilles curieuses à craindre qu'il se décida à +parler : + +— Sais-tu ce que voulait M. d'Arjuzanx ? + +— Te parler de choses sérieuses, si j'en juge par sa pantomime. + +— Te demander en mariage. + +— Ah ! + +— C'est tout ce que tu me réponds ? + +— Je ne peux pas te dire que je suis profondément surprise de cette +demande, ni que j'en suis ravie, ni que j'en suis fâchée, alors je dis : +ah ! pour dire quelque chose. + +— Il ne te plaît point ? + +— Je serais fâchée de sa demande. + +— Il te plaît ? + +— J'en serais heureuse. + +— Alors ? + +— Alors veux-tu répondre à mes questions, au lieu que je réponde aux +tiennes ? + +Il fit un signe affirmatif. + +— Avant tout, dis-moi si la question d'intérêt a été abordée entre vous. + +— Elle l'a été. + +— Sur quelle dot compte-t-il ? + +— Il n'en demande pas. + +— Mais il en accepte une ? + +— C'est-à-dire... + +— Laquelle ? + +— Ne crois pas que c'est pour ta fortune que le baron veut t'épouser : +c'est pour toi ; c'est parce que tu as produit sur lui une profonde +impression ; c'est parce qu'il t'aime, je te rapporte ses propres +paroles. + +— Rapporte-moi aussi celles qui s'appliquent à la fortune. + +— Pourquoi cette défiance ? + +— Parce que je ne veux épouser qu'un homme qui m'aimera, et qui ne +cherchera pas une affaire dans notre mariage. C'est bien le moins que +notre fortune me serve à me payer ce mari-là. + +— Précisément, le baron me paraît être ce mari. + +— Alors répète. + +Si tu veux vivre à la campagne, son revenu, qui est d'une quarantaine de +mille francs, lui permet de t'assurer une existence facile, sinon large +et heureuse. Mais si la campagne ne te suffit pas, et si tu veux Paris +une partie de l'année, c'est à nous de te donner une dot, celle que nous +voudrons, qui te permette de faire face aux dépenses de la vie +parisienne pendant trois mois, six mois, le temps que tu fixeras +toi-même d'après ton budget. Là-dessus il s'en remet à toi, et à nous. +Est-ce le langage d'un homme qui cherche une affaire ? Je te le demande. + +Au lieu de répondre, elle continua ses questions : + +— De loin je vous observais de temps en temps, et j'ai vu qu'il parlait +beaucoup, tandis que toi, tu écoutais ; cependant tu as dit quelque +chose. + +— Sans doute. + +— Qu'as-tu dit ? + +— Que je devais consulter ta mère, et que je devais te consulter +toi-même. + +— Je pense qu'il a trouvé cela juste. + +— Parfaitement. Cependant il a insisté, sinon pour avoir une réponse +immédiate, au moins pour arranger les choses de façon à ce que cette +réponse ne soit point dictée par la seule inspiration. Pour cela il +demande que nous allions passer quelquefois la journée du dimanche à +Biarritz, où nous le rencontrerons, comme par hasard, et vous pourrez +vous connaître. Ce sera seulement quand cette connaissance sera faite, +que tu te prononceras. + +— As-tu accepté cet arrangement ? + +— Il aurait dépendu de moi seul que je l'aurais accepté, car il me +paraît raisonnable, Biarritz étant un terrain neutre où l'on peut se +voir, sans que ces rencontres plus ou moins fortuites aient rien de +compromettant qui engage l'avenir ; cependant cette fois encore j'ai +demandé à vous consulter, ta mère et toi. Pouvais-je promettre d'aller à +Biarritz, si au premier mot tu m'avais dit que le baron t'était +répulsif ? + +— Il ne me l'est pas ; et je suis disposée à croire comme toi que la dot +n'est pas ce qu'il cherche dans ce mariage. + +— Alors ? + +— Je ne demande pas mieux que d'aller à Biarritz le dimanche, mais à +cette condition qu'il sera bien expliqué et bien compris que cela ne +m'engage à rien. Depuis que nous parlons de M. d'Arjuzanx, je fais mon +examen de conscience, et je ne trouve en moi qu'une parfaite +indifférence à son égard. Ce sentiment, qui, à vrai dire, n'en est pas +un ni dans un sens ni dans un autre, changera-t-il quand je le +connaîtrai mieux ? C'est possible. Mais sincèrement je n'en sais rien. + +— Laissons faire le temps. + +— C'est ce que je demande. + + + + +VII + + +Pendant quatre dimanches Anie avait vu le baron à Biarritz, mais ses +sentiments n'avaient changé en rien : elle en était toujours à +l'indifférence, et quand sa mère, quand son père l'interrogeaient, sa +réponse restait la même : + +— Attendons. + +— Qui te déplaît en lui ? + +— Rien. + +— Alors ? + +— Pourquoi ne me demandes-tu pas ce qui me plaît en lui ? + +— Je te le demande. + +— Et je te fais la même réponse : rien. Dans ces conditions je ne peux +dire que ce que je dis : attendons. + +Madame Barincq, qui désirait passionnément ce mariage, et trouvait +toutes les qualités au baron, s'exaspérait de ces réponses : + +— Crois-tu que cette attente soit agréable pour ce brave garçon ? + +— Que veux-tu que j'y fasse ? si elle lui est trop cruelle, qu'il se +retire. + +— Au moins est-elle mortifiante pour lui ; crois-tu qu'il n'a pas à +souffrir de ta réserve, quand ce ne serait que devant le capitaine ? + +— J'espère qu'il n'a pas pris le capitaine pour confident de ses +projets ; s'il l'a fait, tant pis pour lui. + +Accepterait-elle, refuserait-elle le baron ? c'était ce que le père et la +mère se demandaient, et, comme ils désiraient autant l'un que l'autre ce +mariage, ils prenaient leurs dispositions pour le jour où ils auraient à +traiter les questions d'affaires et à fixer la dot. + +Puisque le baron avait quarante mille francs de rente, ils voulaient que +leur fille en eût autant, c'était leur réponse à son désintéressement. + +Mais, si ces quarante mille francs devaient leur être faciles à payer +annuellement, ce ne serait que quand les améliorations apportées à +l'exploitation du domaine produiraient ce qu'on attendait d'elles, +c'est-à-dire quand les terres défrichées seraient toutes transformées en +prairies, ce qui exigerait trois ans au moins. En attendant, où trouver +ces quarante mille francs ? + +C'était la question que Barincq étudiait assez souvent, en cherchant +quelles parties de son domaine il pourrait donner en garanties pour un +emprunt. + +Un jour qu'il se livrait à cet examen dans son cabinet, qui avait été +celui de son frère, il tira les divers titres de propriété se +rapportant aux pièces de terre qu'il avait en vue, et se mit à les lire +en notant leurs contenances. + +Pour cela il avait ouvert tous les tiroirs de son bureau, voulant faire +un classement qui le satisfît mieux que celui adopté par son frère. + +Comme il avait complètement tiré un de ces tiroirs, il aperçut une +feuille de papier timbré, qui avait dû glisser sous le tiroir. Il la +prit, et, comme au premier coup d'œil il reconnut l'écriture de son +frère, il se mit à la lire. + + « Je, soussigné, Gaston-Félix-Emmanuel Barincq (de Saint-Christeau), + demeurant au château de Saint-Christeau, commune de Ourteau + (Basses-Pyrénées) — déclare, par mon présent testament et acte de + dernière volonté, donner et léguer, comme en effet je donne et + lègue, à M. Valentin Sixte, lieutenant de dragons, en ce moment en + garnison à Chambéry, la propriété de tous les biens, meubles et + immeubles, que je posséderai au jour de mon décès. A cet effet, + j'institue mon dit Valentin Sixte mon légataire à titre universel. + Je veux et entends qu'en cette qualité de légataire mon dit Valentin + Sixte soit chargé de payer à mon frère Charles-Louis Barincq, + demeurant à Paris, s'il me survit, et à sa fille Anie Barincq, une + rente annuelle de six mille francs, ladite rente incessible et + insaisissable. Je nomme pour mon exécuteur testamentaire la personne + de maître Rébénacq notaire à Ourteau, sans la saisine légale, et + j'espère qu'il voudra bien avoir la bonté de se charger de cette + mission. Tel est mon testament, dont je prescris l'exécution comme + étant l'ordonnance de ma dernière volonté. + + Fait à Ourteau le lundi onze novembre mil huit cent + quatre-vingt-quatre. Et après lecture j'ai signé. + + GASTON BARINCQ. » + + + + +VIII + + +Il avait lu sans s'interrompre, sans respirer, courant de ligne en +ligne ; mais dès les premières, au moment où il commençait à comprendre, +il avait été obligé de poser sur son bureau la feuille de papier, tant +elle tremblait entre ses doigts. + +C'était un coup d'assommoir qui l'écrasait. + +Après quelques minutes de prostration, il recommença sa lecture, +lentement cette fois, mot à mot : + + « Je donne et lègue à monsieur Valentin Sixte... la propriété de tous + les biens, meubles et immeubles, que je posséderai au jour de mon + décès. » + +Évidemment, ce testament était celui que son frère avait déposé au +notaire Rébénacq, et ensuite repris ; la date le disait sans contestation +possible. + +Pas d'hésitation, pas de doute sur ce point : à un certain moment, celui +qu'indiquait la date de ce testament, son frère avait voulu que le +capitaine fût son légataire universel ; et il avait donné un corps à sa +volonté, ce papier écrit de sa main. + +Mais le voulait-il encore quelques mois plus tard ? et le fait seul +d'avoir repris son testament au notaire n'indiquait-il pas un changement +de volonté ? + +Il avait un but en reprenant ce testament ; lequel ? + +Le supprimer ? + +Le modifier ? + +Chercher en dehors de ces deux hypothèses paraissait inutile, c'était à +l'une ou l'autre qu'on devait s'arrêter ; mais laquelle avait la +vraisemblance pour elle, la raison, la justice et la réunion de diverses +conditions d'où pouvait jaillir un témoignage ou une preuve, il ne le +voyait pas en ce moment, troublé, bouleversé, jeté hors de soi comme il +l'était. + +Et machinalement, sans trop savoir ce qu'il faisait, il examinait le +testament, et le relisait par passages, au hasard, comme si son écriture +ou sa rédaction devait lui donner une indication qu'il pourrait suivre. + +Mais aucune lumière ne se faisait dans son esprit, qui allait d'une idée +à une autre sans s'arrêter à celle-ci plutôt qu'à celle-là, et revenait +toujours au même point d'interrogation : pourquoi, après avoir confié son +testament à Rébénacq, son frère l'avait-il repris ? et pourquoi, après +l'avoir repris, ne l'avait-il pas détruit ou modifié ? + +Le temps marcha, et la cloche du dîner vint le surprendre avant qu'il +eût trouvé une réponse aux questions qui se heurtaient dans sa tête. + +Il fallait descendre ; il se composa un maintien pour que ni sa femme ni +sa fille ne vissent son trouble, car, malgré son désarroi d'idée, il +avait très nettement conscience qu'il ne devait leur parler de rien +avant d'avoir une explication à leur donner. + +Il remit donc le testament dans son tiroir, mais en le cachant entre les +feuillets d'un acte notarié, et il se rendit à la salle à manger, où sa +femme et sa fille l'attendaient, surprises de son retard : c'était, en +effet, l'habitude qu'il arrivât toujours le premier à table, autant +parce que, depuis son installation à Ourteau, il avait retrouvé son bel +appétit de la vingtième année, que parce que les heures des repas +étaient pour lui les plus agréables de la journée, celles de la causerie +et de l'épanchement dans l'intimité du bien-être. + +— J'allais monter te chercher, dit Anie. + +— Tu n'as pas faim aujourd'hui ? demanda madame Barincq. + +— Pourquoi n'aurais-je pas faim ? + +— Ce serait la question que je t'adresserais. + +Précisément parce qu'il voulait paraître à son aise et tel qu'il était +tous les jours, il trahit plusieurs fois son trouble et sa +préoccupation. + +— Décidément tu as quelque chose, dit madame Barincq. + +— Où vois-tu cela ? + +— Est-ce vrai, Anie ? demanda la mère en invoquant comme toujours le +témoignage de sa fille. + +Au lieu de répondre, Anie montra d'un coup d'œil les domestiques qui +servaient à table, et madame Barincq comprit que si son mari avait +vraiment quelque chose comme elle croyait, il ne parlerait pas devant +eux. + +Mais, lorsqu'en quittant la table on alla s'asseoir dans le jardin sous +un berceau de rosiers, où tous les soirs on avait coutume de prendre le +frais en regardant le spectacle toujours nouveau du soleil couchant avec +ses effets de lumière et d'ombres sur les sommets lointains, elle revint +à son idée. + +— Parleras-tu, maintenant que personne n'est là pour nous entendre ? + +— Que veux-tu que je dise ? + +— Ce qui te préoccupe et t'assombrit. + +— Rien ne me préoccupe. + +— Alors pourquoi n'es-tu pas aujourd'hui comme tous les jours ? + +— Il me semble que je suis comme tous les jours. + +— Eh bien, il me semble le contraire ; tu n'as pas mangé, et il y avait +des moments où tu regardais dans le vide d'une façon qui en disait long. +Quand, pendant vingt ans, on a vécu en face l'un de l'autre, on arrive à +se connaître et les yeux apprennent à lire. En te regardant à table, ce +soir, je retrouvais en toi la même expression inquiète que tu avais si +souvent pendant les premières années de notre mariage, quand tu te +débattais contre Sauval, sans savoir si le lendemain il ne +t'étranglerait pas tout à fait. + +— T'imagines-tu que je vais penser à Sauval, maintenant ? + +— Non ; mais il n'en est pas moins vrai que j'ai revu en toi, +aujourd'hui, l'expression angoissée que tu montrais quand tu te sentais +perdu et que tu essayais de me cacher tes craintes. Voilà pourquoi je te +demande ce que tu as. + +Il ne pouvait pourtant pas répondre franchement. + +— Si tu n'as pas mal vu, dit-il, c'est mon expression de physionomie qui +a été trompeuse. + +— Puisque tu ne veux pas répondre, c'est moi qui vais te dire d'où vient +ton souci ; nous verrons bien si tu te décideras à parler ; tu es inquiet +parce que tu reconnais que tes transformations ne donnent pas ce que tu +attendais d'elles et que tu as peur de marcher à ta ruine. Il y a +longtemps que je m'en doute. Est-ce vrai ? + +— Ah ! cela non, par exemple. + +— Tu n'es pas en perte ? + +— Pas le moins du monde ; les résultats que j'attendais sont dépassés et +de beaucoup ; ma comptabilité est là pour le prouver. Je ne suis qu'au +début, et pourtant je puis affirmer, preuves en main, que les chiffres +que je vous ai donnés, c'est-à-dire un produit de trois cent mille +francs par an, sera facilement atteint le jour où toutes les prairies +seront établies et en plein rapport. Ce que j'ai réalisé jusqu'à ce jour +le démontre sans doutes et sans contestations possibles par des chiffres +clairs comme le jour, non en théorie, mais en pratique. Pour cela il ne +faudrait que trois ans... si je les avais. + +— Comment, si tu les avais ! s'écria madame Barincq. + +Il voulut corriger, expliquer ce mot maladroit qui avait échappé à sa +préoccupation. + +— Qui est sûr du lendemain ? + +— Tu te crois malade ? dit-elle. Qu'as-tu ? De quoi souffres-tu ? Pourquoi +n'as-tu pas appelé le médecin ? + +— Je ne souffre pas ; je ne suis pas malade. + +— Alors pourquoi t'inquiètes-tu ? C'est la plus grave des maladies de +s'imaginer qu'on est malade quand on ne l'est pas. Comment ! tu nous fais +habiter la campagne parce que tu dois y trouver la santé et le repos, y +vivre d'une vie raisonnable comme tu dis ; et nous n'y sommes pas +installés que te voilà tourmenté, sombre, hors de toi, sous le coup de +soucis et de malaises que tu ne veux pas, que tu ne peux pas expliquer ! +Depuis que nous sommes mariés tu m'as, pour notre malheur, habituée à +ces mines de désespéré ; mais au moins je les comprenais et je +m'associais à toi ; quand tu luttais contre Sauval, quand tu peinais chez +Chaberton, je ne pouvais t'en vouloir de n'être pas gai ; tu aurais eu le +droit, si je t'avais fait des reproches, de me parler de tes inquiétudes +du lendemain. Mais maintenant que tu reconnais toi-même que tes affaires +sont dans une voie superbe, quand nous sommes débarrassés de tous nos +tracas, de toutes nos humiliations, quand nous avons repris notre rang, +quand nous n'avons plus qu'à nous laisser vivre, quand le présent est +tranquille et l'avenir assuré, enfin quand nous n'avons qu'à jouir de la +fortune, je trouve absurde de s'attrister sans raison... Parce qu'on +n'est pas sûr du lendemain. Mais qui peut en être sûr, si ce n'est +nous ? Il n'y a qu'un moyen de le compromettre, celui que tu prends +précisément : te rendre malade. Que deviendrions-nous si tu nous +manquais ? Que deviendraient tes affaires, tes transformations ? Ce serait +la ruine. Et tu sais, je serais incapable de supporter ce dernier coup. +Je ne me fais pas d'illusions sur mon propre compte ; je suis une femme +usée par les chagrins, les duretés de la vie, la révolte contre les +injustices du sort dont nous avons été si longtemps victimes. Je ne +supporterais pas de nouvelles secousses. Tant que ça ira bien, j'irai +moi-même. Le jour où ça irait mal, je ne résisterais pas à de nouvelles +luttes. Tâche donc de ne pas me tourmenter en te tourmentant toi-même, +alors surtout que tu n'as pas de raisons pour cela. + +Ce qu'il avait dit, il le répéta : il ne se croyait pas, il ne se sentait +pas malade, il avait la certitude de ne pas l'être. + +En tout cas, il était dans un état d'agitation désordonné qui ne lui +permit pas de s'endormir. + +Si sous le coup de la surprise il n'avait pas pu arrêter son parti à +l'égard de ce testament, il fallait qu'il le prît maintenant, et ne +restât pas indéfiniment dans une lâche et misérable indécision. + +Plus d'un à sa place sans doute se serait débarrassé de ces hésitations +d'une façon aussi simple que radicale : on ne connaissait pas l'existence +de ce testament ; pas un seul témoin n'avait assisté à sa découverte ; +tout le monde maintenant était habitué à voir l'héritier naturel en +possession de cette fortune ; une allumette, un peu de fumée, un petit +tas de cendres et tout était dit, personne ne saurait jamais que le +capitaine Sixte avait été le légataire de Gaston. + +Personne, excepté celui qui aurait brûlé ce papier, et cela suffisait +pour qu'il n'admît ce moyen si simple que de la part d'une autre main +que la sienne. + +Dans ses nombreux procès il avait vu son adversaire se servir, toutes +les fois que la chose était possible, d'armes déloyales, et ne le battre +que par l'emploi de la fraude, du mensonge, de faux, de pièces +falsifiées ou supprimées ; jamais il n'avait consenti à le suivre sur ce +terrain, et s'il était ruiné, s'il perdait, son honneur était sauf ; +pendant vingt années ce témoignage que sa conscience lui rendait avait +été son soutien : mauvais commerçant, honnête homme. + +Et l'honnête homme qu'il avait été, qu'il voulait toujours être, ne +pouvait brûler ce testament que s'il obtenait la preuve que son frère ne +l'avait repris à Rébénacq que parce qu'il n'était plus l'expression de +sa volonté. + +Qui dit testament dit acte de dernière volonté ; cela est si vrai que les +deux mots sont synonymes dans la langue courante ; incontestablement à un +moment donné Gaston avait voulu que le capitaine fût son légataire +universel ; mais le voulait-il encore quelque temps avant de mourir ? + +Toute la question était là ; s'il le voulait, ce testament était bien +l'acte de sa dernière volonté, et alors on devait l'exécuter ; si au +contraire il ne le voulait plus, ce testament n'était pas cet acte +suprême, et, conséquemment, il n'avait d'autre valeur que celle d'un +brouillon, d'un chiffon de papier qu'on jette au panier où il doit +rester lettre morte sans qu'un hasard puisse lui rendre la vie. + +On aurait découvert ce testament dans les papiers de Gaston à +l'inventaire, sans qu'il eût jamais quitté le tiroir dans lequel il +aurait été enfermé au moment même de sa confection, que la question +d'intention ne se serait pas présentée à l'esprit : on trouvait un +testament et les présomptions étaient qu'il exprimait la volonté du +testateur, aussi bien à la date du onze novembre mil huit cent +quatre-vingt-quatre, qu'au moment même de la mort, puisqu'aucun autre +testament ne modifiait ou ne détruisait celui-là : le onze novembre +Gaston avait voulu que le capitaine héritât de sa fortune, et il le +voulait encore en mourant. + +Mais ce n'était pas du tout de cette façon que les choses s'étaient +passées, et, la situation étant toute différente, les présomptions +basées sur ce raisonnement ne lui étaient nullement applicables. + +Ce testament fait à cette date du onze novembre, alors que Gaston avait, +il fallait l'admettre, de bonnes raisons pour préférer à sa famille un +étranger et le choisir comme légataire universel, avait été déposé chez +Rébénacq où il était resté plusieurs années ; puis, un jour, ce dépôt +avait été repris pour de bonnes raisons aussi, sans aucun doute, car on +ne retire pas son testament à un notaire en qui l'on a confiance — et +Gaston avait pleine confiance en Rébénacq — pour rien ou pour le plaisir +de le relire. + +S'il était logique de supposer que les bonnes raisons qui avaient dicté +le choix du onze novembre s'appuyaient sur la conviction où se trouvait +Gaston à ce moment que le capitaine était son fils, n'était-il pas tout +aussi logique d'admettre que celles, non moins bonnes, qui, plusieurs +années après, avaient fait reprendre ce testament, reposaient sur des +doutes graves relatifs à cette paternité ? + +Dans la lucidité de l'insomnie, tout ce que lui avait dit Rébénacq le +jour de l'enterrement et, plus tard, toutes les paroles qui s'étaient +échangées, pendant l'inventaire, entre le notaire, le juge de paix et le +greffier, lui revinrent avec netteté et précision pour prouver +l'existence de ces doutes et démontrer que le testament avait été repris +pour être détruit. + +N'étaient-ils pas significatifs, ces chagrins qui avaient attristé les +dernières années de Gaston, et son inquiétude, sa méfiance, constatées +par Rébénacq, ne l'étaient-elles pas aussi ? pour le notaire il n'y avait +pas eu hésitation : chagrins et inquiétudes qui, selon ses expressions +mêmes, « avaient empoisonné la fin de sa vie », provenaient des doutes qui +portaient sur la question de savoir s'il était ou n'était pas le père du +capitaine. Si, pour presque tout le monde, sa paternité était certaine, +pour lui elle ne l'était pas, puisque ses doutes l'avaient empêché de +reconnaître celui qu'on lui donnait pour fils et que lui-même +n'acceptait pas comme tel. + +Incontestablement, Gaston avait passé par des états divers, ballotté +entre les extrêmes ; un jour croyant à sa paternité, le lendemain n'y +croyant pas ; malgré tout, attaché à cet enfant qu'il avait élevé, et +qui d'ailleurs possédait des qualités réelles pour lesquelles on pouvait +très bien l'aimer, en dehors de tout sentiment paternel. + +En partant de ce point de vue, il était facile de se représenter comment +les choses s'étaient passées et les phases que les sentiments de Gaston +avaient suivies. + +Un jour, convaincu que le capitaine était son fils, il avait fait son +testament pour le déposer à Rébénacq ; il y avait certitude chez lui ; et, +dès lors, son devoir l'obligeait à oublier qu'il avait un frère, pour ne +voir que son fils : c'est la loi civile qui veut que l'enfant illégitime +ne soit qu'un demi-enfant, et en cela elle obéit à des considérations +qui n'ont d'autorité qu'au point de vue social ; mais la loi naturelle se +détermine par d'autres raisons plus humaines : pour elle un fils, +légitime ou non, est un fils, et un frère n'est qu'un frère ; en vertu de +ce principe, le frère avait été sacrifié au fils, et cela était +parfaitement juste. + +Mais plus tard, un mois avant de mourir, cette foi en sa paternité +ébranlée pour des raisons qui restaient à découvrir, puis détruite, le +fils, qui n'était plus qu'un enfant auquel on s'était attaché à tort, +avait cédé la première place au frère, et le testament avait été repris +chez Rébénacq. + +Sans doute ce n'était là qu'une hypothèse, mais ce qui lui donnait une +grande force, c'était l'endroit même où le testament avait été +découvert, non dans le tiroir des papiers de famille, non dans celui qui +renfermait les lettres de Léontine Dufourcq et du capitaine, mais dans +un autre, où ne se trouvaient que des pièces à peu près insignifiantes. + +Est-ce que, si Gaston l'avait considéré comme l'acte de sa dernière +volonté, il l'aurait ainsi mis au rancart ? au contraire, après l'avoir +retiré de chez Rébénacq, ne l'aurait-il pas soigneusement serré ? + +Pour être subtil, ce raisonnement n'en reposait pas moins sur la +vraisemblance, en même temps que sur la connaissance du caractère de +Gaston, qui ne faisait rien à la légère. + +A la vérité on pouvait se demander, et on devait même se demander +pourquoi, l'ayant pris pour le détruire ou le modifier, on le retrouvait +intact, tel qu'il avait été rédigé dans sa forme primitive ; mais cette +question portait avec elle sa réponse, aussi simple que logique : pour le +détruire, il avait attendu d'en avoir fait un autre, et +vraisemblablement, le jour où il aurait remis au notaire le second +testament, expression de sa volonté, il aurait brûlé ou déchiré le +premier. + +Il ne l'avait pas fait, cela était certain, puisque ce premier testament +existait, mais ce qui était non moins certain, c'était qu'il avait voulu +le faire ; or, lorsqu'il s'agit de testament, c'est l'intention du +testateur qui prime tout, et cette intention se manifestait clairement, +aussi bien par le retrait du testament de chez le notaire que par le peu +de soin accordé à ce papier, insignifiant désormais. + +Lorsque nous héritons d'un parent qui nous est proche, d'un père, d'un +frère, ce n'est pas seulement à sa fortune que nous succédons, c'est +aussi à ses intentions, et c'est par là surtout que nous le continuons. + +Serait-ce continuer Gaston, serait-ce suivre ses intentions que +d'accepter comme valable ce testament ? + +De bonne foi, et sa conscience sincèrement interrogée, il ne le croyait +pas. + + + + +IX + + +Ce ne fut qu'après être arrivé à cette conclusion qu'il trouva au matin +un peu de sommeil ; une heure suffit pour calmer la tempête qui l'avait +si violemment secoué, et lorsqu'il s'éveilla ; il se sentit l'esprit +tranquille, le corps dispos, dans l'état où il était tous les jours +depuis son séjour à Ourteau. + +Après avoir fait sa tournée du matin dans les étables et la laiterie, il +monta à cheval pour aller surveiller les ouvriers ; quand au haut d'une +colline le caprice du chemin le mit en face de presque toute la terre +d'Ourteau qui, avec ses champs, ses prairies et ses bois, s'étalait sous +la lumière rasante du soleil levant, il haussa les épaules à la pensée +qu'un moment il avait admis la possibilité d'abandonner tout cela. + +— Quelle folie c'eût été ! Quelle duperie ! + +Et cependant il avait la satisfaction de se dire que s'il avait cru au +testament il aurait accompli cet abandon, si terribles qu'en eussent été +les conséquences pour lui et plus encore pour les siens, pour Anie, dont +le mariage aurait été brisé, et pour sa femme, dont il retrouvait +l'accent vibrant encore quand elle lui disait : « Tant que ça ira bien, +j'irai moi-même ; le jour où ça irait mal, je ne résisterais pas à de +nouvelles secousses. » + +Combien eussent été rudes celles qui auraient accompagné leur sortie de +ce château qui ne lui avait jamais paru plus plaisant, plus beau qu'en +ce moment même, qui ne lui avait jamais été plus cher qu'à cette heure, +où il se disait qu'il aurait pu être forcé de le quitter. + +Il avait arrêté son cheval et, pendant assez longtemps, il resta absorbé +dans une contemplation attendrie, puis, faisant le moulinet avec sa +makita qu'une lanière de cuir retenait à son poignet, il se mit en route +allègrement. + +Jamais on ne l'avait vu plus dispos et de meilleure humeur que lorsqu'il +rentra pour déjeuner. + +Comme madame Barincq arrivait lentement, d'un air dolent, il +l'interpella de loin : + +— Allons, vite, la maman, je suis mort de faim. + +Et, s'asseyant à sa place, il se mit à chanter un chœur de vieux +vaudeville sur un air de valse : + + Allons, à table, et qu'on oublie + Un léger moment de chagrin, + Que la plus douce sympathie + prenne sa place à ce festin. + +— A la bonne heure, dit-elle, je t'aime mieux dans ces dispositions que +dans celles que tu montrais hier soir. + +— Ce qui prouve que la maladie que tu diagnostiquais en moi n'était pas +bien grave. + +— Il n'en est pas moins vrai qu'elle t'a agité cette nuit ; je t'ai +entendu dans ta chambre te tourner et te retourner si furieusement sur +ton lit que, plusieurs fois, j'ai voulu me lever pour aller voir ce que +tu avais. + +— Je gagnais de l'appétit. + +— Tu feras bien de le gagner d'une façon moins tapageuse. + +Toute la journée, il garda sa bonne humeur et sa sérénité, se répétant à +chaque instant : + +— Évidemment, ce testament n'a aucune valeur ; il ne peut pas en avoir. + +Mais, à la longue, cette répétition même finit par l'amener à se +demander si lorsqu'un fait porte en soi tous les caractères de +l'évidence, on se préoccupe de cette évidence : reconnue et constatée, +c'est fini ; quand le soleil brille, on ne pense pas à se dire : « il est +évident qu'il fait jour. » N'est-il pas admis que la répétition d'un même +mot est une indication à peu près certaine du caractère de celui qui le +prononce machinalement, un aveu de ses soucis, une confession de ses +désirs ? Si ce testament était réellement sans valeur, pourquoi se +répéter à chaque instant qu'évidemment il n'en avait aucune ? répéter +n'est pas prouver. + +Et puis, il fallait reconnaître aussi que le point de vue auquel on se +place pour juger un acte peut modifier singulièrement la valeur qu'on +lui attribue. Ce n'était pas en étranger, dégagé de tout intérêt +personnel, qu'il examinait la validité de ce testament. Qu'au lieu +d'instituer le capitaine légataire universel, ce fût Anie qu'il +instituât, comment le jugerait-il ? Trouverait-il encore qu'évidemment il +n'avait aucune valeur ? Ou bien, sans aller jusque-là, ce qui était +excessif, que ce fût Rébénacq qui découvrit le testament, qu'en +penserait-il ? Notaire de Gaston, son conseil, jusqu'à un certain point +son confident, en tout cas en situation mieux que personne de se rendre +compte des mobiles qui l'avaient dicté, et de ceux qui plus tard +l'avaient fait reprendre pour le reléguer avec des papiers +insignifiants, le déclarerait-il nul ? En un mot, les conclusions d'une +conscience impartiale seraient-elles les mêmes que celles d'une +conscience qui ne pouvait pas se placer au-dessus de considérations +personnelles ? + +La question était grave, et, lorsqu'elle se présenta à son esprit, elle +le frappa fortement, sa tranquillité fut troublée, sa sérénité s'envola, +et au lieu de s'endormir lourdement, comme il était tout naturel après +une nuit sans sommeil, il retomba dans les agitations et les perplexités +de la veille. + +Vingt fois il décida de s'ouvrir dès le lendemain à Rébénacq pour s'en +remettre à son jugement ; mais il n'avait pas plutôt pris cette +résolution, qui, au premier abord, semblait tout concilier, qu'il +l'abandonnait : car, enfin, était-il assuré de rencontrer chez Rébénacq, +ou chez tout autre, les conditions de droiture, d'indépendance, +d'impartialité de jugement, que par une exagération de conscience il ne +se reconnaissait pas en lui-même, telles qu'il les aurait voulues ? Ce +n'était rien moins que leur repos à tous, leur bonheur, la vie de sa +femme, l'avenir de sa fille, qu'il allait remettre aux mains de celui +qu'il consulterait ; et, devant une aussi lourde responsabilité, il avait +le droit de rester hésitant, plus que le droit, le devoir. + +Qu'était au juste Rébénacq ; en réalité, il ne le savait pas. Sans doute, +il avait les meilleures raisons pour le croire honnête et droit, et il +l'avait toujours vu tel, depuis qu'ils se connaissaient. Mais enfin, +l'honnêteté et la droiture sont des qualités de caractère, non d'esprit, +on peut être le plus honnête homme du monde, le plus délicat dans la +vie, et avoir en même temps le jugement faux. Or, s'il lui soumettait ce +testament, ce serait à son jugement qu'il ferait appel, et non à son +caractère. D'ailleurs, il fallait considérer aussi que les motifs de ce +jugement seraient dictés par les habitudes professionnelles du notaire, +par ses opinions, qui seraient plutôt moyennes que personnelles, et là +se trouvait un danger qui pouvait très légitimement inspirer la +défiance : s'il se récusait lui-même, parce qu'il avait peur de se +laisser influencer par son propre intérêt, ne pouvait-il pas craindre +que Rébénacq, de son côté, ne se laissât influencer par sa qualité de +notaire qui lui ferait voir dans ce testament le fait matériel l'acte +même qu'il tiendrait entre ses mains, plutôt que les intentions de celui +qui l'avait écrit ? + +Et là-dessus, malgré toutes ses tergiversations, il ne variait point : +avant tout, ce qu'il fallait considérer, c'étaient les intentions de +Gaston qui, quelles qu'elles fussent, devaient être exécutées. + +A la vérité, c'était revenir à son point de départ et reprendre les +raisonnements qui l'avaient amené à conclure que le testament du 11 +novembre ne pouvait être que nul, c'est-à-dire à tourner dans le vide en +réalité puisqu'il se refusait, par scrupules de conscience, à s'arrêter +à cette conclusion, basée sur la stricte observation des faits cependant +en même temps que sur la logique. + +Allait-il donc se laisser reprendre et enfiévrer par ses angoisses de la +nuit précédente, compliquées maintenant des scrupules qui s'étaient +éveillés en lui lorsqu'il avait compris qu'il pouvait très bien, à son +insu, se laisser influencer par l'intérêt personnel et par son amour +pour les siens ? + +Il avait beau se dire qu'il était de bonne foi dans ses raisonnements et +n'admettait comme vrais que ceux qui lui paraissaient conformes à la +logique, il n'en devait pas moins s'avouer qu'ils reposaient, ainsi que +leur conclusion, sur une interprétation et non sur un fait : sa +conviction que le retrait du testament démontrait le changement de +volonté de Gaston s'appuyait certainement sur la vraisemblance, mais +combien plus forte encore serait-elle et irréfutable, à tous les points +de vue, si l'on pouvait découvrir les causes qui avaient amené ce +changement ! + +Gaston avait voulu que le capitaine fût son légataire universel parce +qu'il le croyait son fils ; puis il ne l'avait plus voulu parce qu'il +doutait de sa paternité, voilà ce que disaient le raisonnement, +l'induction, la logique, la vraisemblance ; mais pourquoi avait-il douté +de cette paternité ? Voilà ce que rien n'indiquait et ce qu'il fallait +précisément chercher, car cette découverte, si on la faisait, confirmait +les raisonnements et la vraisemblance, elle était la preuve des calculs +auxquels depuis deux jours il se livrait. + +Le lendemain matin, il abrégea sa tournée dans les champs, et à neuf +heures il descendit de cheval à la porte de Rébénacq : si quelqu'un était +en situation de le guider dans ses recherches, c'était le notaire ; mais, +comme il ne pouvait pas le questionner franchement, il commença par +l'entretenir de diverses affaires et ce fut seulement au moment de +partir qu'il aborda son sujet : + +— Lorsque tu m'as parlé du testament qu'avait fait Gaston et qu'il t'a +repris, tu m'as dit que c'était pour en changer les dispositions ou pour +le détruire. + +— A ce moment les deux hypothèses s'expliquaient et il y avait des +raisons pour l'une comme pour l'autre ; l'inventaire a prouvé que celle +de la destruction était la bonne. + +— De ce retrait, tu avais conclu que le testament n'exprimait plus les +intentions de Gaston. + +— S'il avait exprimé ses intentions, il ne me l'aurait pas repris. + +— Cela paraît évident. + +— Dis que c'est clair comme la lumière du soleil un testament n'est pas +d'une lecture tellement agréable pour celui qui l'a fait qu'on éprouve +le besoin de le relire de temps en temps. + +— Depuis l'inventaire t'es-tu quelquefois demandé ce qui avait pu +changer les sentiments de Gaston à l'égard du capitaine ? + +— Ma foi, non ; à quoi bon ! Il n'y avait intérêt à raisonner sur ces +sentiments que lorsque nous ne savions pas si ce testament était détruit +et si nous n'allions pas en trouver un autre ; nous n'avons trouvé ni +celui-là ni l'autre, c'est donc que l'hypothèse de la modification des +sentiments était bonne. + +— Mais qui a provoqué et amené ces modifications ? + +— Ah ! voilà ; je ne vois, comme je te l'ai dit, que les doutes que Gaston +avait sur sa paternité, doutes qui ont empoisonné sa vie. + +— Sais-tu si, quand il t'a repris son testament, un fait quelconque +avait pu confirmer ses doutes et lui prouver que décidément le capitaine +n'était pas son fils ? + +— Comment veux-tu que je le sache ? + +— Tu pourrais avoir une indication qui, si vague qu'elle eût été à ce +moment, s'expliquerait maintenant par le fait accompli. + +— Je n'ai rien autre chose que le trouble de Gaston lorsqu'il est venu +me redemander son testament, mais quelle était la cause de ce trouble ? +Je l'ignore. + +— Tu m'avais donné comme explication une découverte décisive qu'il +aurait faite, un témoignage, une lettre. + +— Comme explication, non, comme supposition, oui ; je t'ai dit qu'il +était possible que les soupçons de Gaston eussent été confirmés par une +lettre, par un témoignage, par une preuve quelconque trouvée tout à coup +qui serait venue lui démontrer que le capitaine n'était pas son fils, +mais je ne t'ai pas dit que cela fût, attendu que je n'en savais rien. +Quand on cherche au hasard comme je le faisais, il faut tout examiner, +tout admettre, même l'absurde. + +— Mais il n'était pas absurde, il me semble, de supposer que c'était le +changement des sentiments de Gaston envers celui qu'il avait cru son +fils jusqu'à ce jour qui modifiait ses dispositions testamentaires ? + +— Pas du tout, cela paraissait raisonnable, vraisemblable, probant même, +et la destruction du testament montre bien que je ne m'égarais point. +Mais les suppositions pour expliquer le changement de volonté de Gaston +auraient pu, à ce moment, se porter d'un autre côté ; du tien, par +exemple. + +— Du mien ! + +— Assurément. Si Gaston m'a, un mois avant sa mort, repris le testament +qu'il avait fait plusieurs années auparavant, c'est qu'à ce moment ce +testament n'exprimait plus sa volonté. + +— N'est-ce pas ? + +— Cela est incontestable. Mais quelle volonté ? A qui s'appliquait-elle ? +Au capitaine ? A toi ? Dans mes suppositions je partais de l'idée que +Gaston avait voulu changer ses dispositions en faveur du capitaine. Mais +pour être complet il aurait fallu partir aussi d'un point tout différent +et admettre qu'il avait bien pu vouloir changer celles faites dans ce +testament en ta faveur ou à ton détriment. + +— Mais c'est vrai, ce que tu dis là ! + +— Tu n'y avais pas pensé ? + +— Non... Oh non ! + +Non, assurément, il n'y avait pas pensé, mais, maintenant, tout ce qu'il +avait si laborieusement bâti s'écroulait. + +— Sans savoir au juste ce que contenait l'acte qui m'a été repris, +continua le notaire, j'avais de fortes raisons, et je te les ai données, +pour croire qu'il instituait le capitaine légataire universel, et je +partais de là pour faire toutes les suppositions dont nous avons parlé, +sur le changement dans les sentiments de Gaston envers le capitaine, et +par suite dans ses dispositions. Mais, si nous admettons que d'autres +personnes que le capitaine figuraient dans cet acte, à un titre +quelconque, toutes ces suppositions tombent, et il n'en reste absolument +rien, puisqu'il se peut très bien qu'en reprenant son testament, Gaston +ait voulu simplement le modifier à l'égard de ces personnes. Ainsi il +s'agit de toi, par exemple ; Gaston n'est plus satisfait du legs qu'il +t'a fait ; il reprend donc son testament, soit pour augmenter ce legs, +soit pour le diminuer ; les deux hypothèses peuvent se soutenir, tu le +reconnais, n'est-ce pas ? + +— Oui... Je le reconnais. + +— Je n'ai pas besoin de te dire que celle de la diminution de ton legs +n'est, là, que pour pousser les choses à l'extrême. Je suis certain, au +contraire, que ses intentions étaient de l'augmenter ; la colère qu'il +éprouvait contre toi, chaque fois qu'il payait les intérêts de la somme +dont il avait répondu, était tombée depuis le remboursement de cette +somme, et d'autre part le sentiment fraternel s'était réveillé dans son +cœur, plus fort, plus vivace, à mesure que sa beauté s'affaiblissait, +et qu'en présence de la mort menaçante il se rejetait dans les souvenirs +de votre enfance ; tu vois donc que les probabilités d'un changement de +sentiments du frère sont possibles, tout comme le sont celles d'un +changement de sentiments du père pour le fils ; il y a eu un moment où tu +n'étais plus un frère pour Gaston ; il peut tout aussi bien y en avoir eu +un autre où le capitaine n'a plus été un fils pour lui. + +— Mais ne penches-tu pas pour une plutôt que pour l'autre ? + +— Je ne devrais pas avoir besoin de te dire que c'est pour +l'affaiblissement du sentiment paternel, et la recrudescence du +sentiment fraternel. Frappé dans sa tendresse de père par une atteinte +grave, Gaston, n'ayant plus de fils, s'est souvenu qu'il avait un frère ; +sois sûr que, sans votre brouille, il se serait moins vivement attaché +au capitaine, de même que, sans son affection pour celui-ci, il aurait +éprouvé plus tôt le besoin de se rapprocher de toi, ainsi que de ta +fille, dont il aurait fait la sienne. Cela est si vrai que lorsque, pour +des causes qui nous échappent, l'affaiblissement du sentiment paternel +s'est produit en lui, il a repris son testament et l'a détruit, te +faisant ainsi son héritier. + +— Que je voudrais te croire ! + +Se méprenant sur le sens vrai de cette exclamation, Rébénacq crut +qu'elle exprimait seulement le regret de ne pouvoir croire à un retour +d'affection fraternelle : + +— Si tu doutes de moi, dit-il, et de mes suppositions, tu ne peux pas +résister aux faits. Le testament a été détruit, n'est-il pas vrai ? Alors +que veux-tu de plus ? + + + + +X + + +Détruit, il n'eût voulu rien de plus ; mais précisément il ne l'était +pas, et cet entretien ne le rendait que plus solide, puisqu'au lieu +d'éclaircir les difficultés il les obscurcissait encore en les +compliquant. + +Il avait fallu un aveuglement vraiment incroyable, que seul l'intérêt +personnel expliquait, pour s'imaginer que Gaston ne pouvait penser qu'à +son fils en modifiant ses dispositions, alors que la raison disait qu'il +pouvait tout aussi bien penser à d'autres, celui-ci ou celui-là. + +Si, au lieu de vouloir déshériter son fils, il avait voulu déshériter +son frère, quelle valeur pouvait-on attribuer à toutes les suppositions +qui reposaient sur la première hypothèse ? Une seule chose l'appuierait +d'une façon sérieuse : ce serait de découvrir une preuve, ou simplement +un indice que Gaston avait eu des motifs pour changer ses sentiments à +l'égard du capitaine et, par suite, ses dispositions testamentaires +envers lui. + +Les seuls témoignages qu'il pût consulter étaient les lettres de +Léontine Dufourcq à Gaston, et aussi celles du capitaine trouvées à +l'inventaire. Jusqu'à ce jour il n'avait pas ouvert ces liasses, retenu +par un sentiment de délicatesse envers la mémoire de son frère, mais, à +cette heure, ses scrupules devaient céder devant la nécessité. + +Après le déjeuner, il mit les lettres dans ses poches, et, pour être +certain de ne pas se laisser surprendre par sa femme ou sa fille, il +alla s'asseoir dans un bois où il serait en sûreté. + +La première liasse qu'il ouvrit fut celle de Léontine ; elle se composait +d'une quarantaine de lettres, toutes numérotées de la main de Gaston par +ordre de date ; les plis, fortement marqués, montraient qu'elles avaient +été souvent lues. + +Et, cependant, il ne lui fallut pas longtemps pour constater qu'elles +étaient, pour la plupart, d'une banalité et d'une incohérence telles que +Gaston, assurément, n'avait pas pu les lire et les relire pour leur +agrément. S'il les avait si souvent feuilletées, au point d'en user le +papier, il fallait donc qu'il leur demandât autre chose que ce qu'elles +donnaient réellement. + +Quelle chose ? — le parfum d'un amour qui lui était resté cher — ou +l'éclaircissement d'un mystère qui n'avait cessé de le tourmenter ? + +C'était ce qu'il fallait trouver, ou tout moins chercher sans idée +préconçue, avec un esprit libre, résolu à ne se laisser diriger que par +la vérité. + +La première lettre commençait à l'installation de Léontine à Bordeaux, +dans une maisonnette du quai de la Souys, c'est-à-dire à une courte +distance de la gare du Midi, par où Gaston arrivait et repartait ; elle +se rapportait presque exclusivement à cette installation, sur laquelle +elle insistait avec assez de détails pour qu'on pût retrouver cette +maisonnette si elle était encore debout ; en quelques mots seulement elle +se plaignait de la tristesse que lui promettait cette nouvelle +existence, loin de sa sœur, loin de son pays, enfermée dans cette +maison isolée, où elle n'aurait pour toute distraction que le passage +des trains sur le pont, et la vue des bateaux de rivière qui montaient +et descendaient avec le mouvement de la marée ; mais c'était un sacrifice +qu'elle faisait à son amour, sans se plaindre. + +Dans la suivante, la plainte se précisait : qui lui eût dit qu'elle +serait obligée de se cacher dans le faubourg d'une grande ville, sous un +nom faux, et que la récompense de sa tendresse et de sa confiance serait +cette vie misérable de fille déshonorée ? quelle plus grande preuve +d'amour pouvait-elle donner que de l'accepter ? En serait-elle +récompensée un jour ? Tout ce qu'elle demandait dans le présent, c'était +que ce sacrifice servit au moins à calmer une jalousie qui la +désespérait. + +Les suivantes roulaient sur cette jalousie, mais dans une forme vague +qui ne réveillait rien de nouveau : Gaston était jaloux du jeune Anglais +Arthur Burn qui avait habité chez les sœurs Dufourcq et Léontine +s'appliquait à détruire cette jalousie. Elle n'avait jamais vu dans +Arthur Burn qu'un pensionnaire comme les autres, et le seul sentiment +qu'il lui eût inspiré, c'était la pitié. Comment n'eût-elle pas eu de +compassion pour un pauvre garçon condamné à mort qui passait ses +journées dans la souffrance ? Mais, d'autre part, comment eût-elle +éprouvé de l'amour pour un infirme qui faisait de son corps une boîte à +pharmacie ? Pouvait-on admettre, raisonnablement, qu'elle était assez +aveugle, ou assez folle, pour préférer à un homme jeune, sain, +vigoureux, doué de toutes les qualités qui rendaient Gaston +irrésistible, un invalide chagrin, couvert d'emplâtres, qui puait la +maladie, et que les servantes, même les moins difficiles, refusaient de +soigner. Il avait quitté Peyrehorade en même temps qu'elle s'installait +à Bordeaux. Cela était vrai. Mais qu'importait ? Est-ce que, s'il y avait +eu complicité entre eux, elle n'aurait pas su obtenir de lui qu'il se +conduisît de manière à éviter les soupçons ? Était-ce quand il y avait le +plus grand intérêt dans le présent comme dans l'avenir, pour elle et +plus encore pour son enfant, à ne pas les provoquer, qu'elle allait +commettre une imprudence, aussi bête que maladroite ? + +Douze lettres se succédaient dans ce ton, montrant ainsi que, pendant +plusieurs semaines, Léontine n'avait écrit à Gaston que pour se +défendre, et que, malgré tout, les griefs de celui-ci ne cédaient point +à ses argumentations. Quand elle ne plaidait point pour sa fidélité, +elle se répandait en protestations de tendresse qui semblaient indiquer +qu'elle avait trouvé dans _Manon Lescaut_ un modèle, qu'en fille +illettrée qu'elle était, elle imitait servilement : « Je te jure, mon cher +Gaston, que tu es l'idole de mon cœur et qu'il n'y a que toi au monde +que je puisse aimer de la façon dont je t'aime. Je t'adore, compte +là-dessus, mon chéri, et ne t'inquiète pas du reste. » Gaston, grand +chasseur bien plus que grand lecteur, et surtout lecteur de romans, +avait pu prendre cela pour de l'inédit et s'en contenter ; tel qu'il +était, il n'y avait rien d'invraisemblable à admettre que Léontine +l'adorait et faisait de lui l'idole de son cœur. + +Mais ce dont il ne pouvait certainement pas se contenter, c'était des +explications relatives à Arthur Burn ; la lettre qui suivait celles-là le +prouvait par son papier si usé aux plis qu'il avait été raccommodé avec +des bandes de timbres-poste ; combien fallait-il qu'il eût été lu de +fois, relu, tourné et retourné, étudié pour en arriver à cet état de +vétusté ! + + « Est-ce que si j'avais eu des reproches à m'adresser, idole de mon + cœur, j'aurais jamais avoué m'être rencontrée avec M. Burn ? Est-ce + que, si j'avais voulu nier cette rencontre, je n'aurais pas pu le + faire de façon à te convaincre qu'elle n'avait jamais eu lieu ? Ce + n'était pas bien difficile, cela. Qui m'avait vue ? Un homme en qui + tu pouvais n'avoir qu'une confiance douteuse. J'aurais contesté son + témoignage ; je t'aurais affirmé n'être pas sortie ce jour-là. Et, + entre lui et moi, j'ai la fierté de croire que tu n'aurais pas + hésité. Mais c'eût été un mensonge, une bassesse, une chose indigne + de moi, indigne de mon amour, un soupçon contre toi, ce que je n'ai + jamais fait, ce que je ne ferai jamais, car je ne veux pas plus + m'abaisser moi-même devant toi, que je ne peux t'abaisser dans mon + cœur. + + C'est pourquoi quand tu m'as dit le visage bouleversé, les yeux + sombres et la voix tremblante d'angoisse et de colère, je crois bien + des deux : « Tu as vu M. Burn ? » je t'ai répondu : « C'est vrai » ; + et je t'ai expliqué comment cette rencontre, due seulement au hasard, + avait eu lieu. + + Pourtant, malgré mes explications aussi franches que claires, je + sens bien que tu es parti fâché contre moi, et, ce qui est plus + triste encore, inquiet et malheureux. Je ne veux pas que cela soit, + mon chéri ; je ne veux pas que tu doutes de moi qui t'adore ; je ne + veux pas que tu te tourmentes ; c'est bien assez que tu aies à + souffrir de notre séparation. + + Aussi, après l'affreuse nuit que je viens de passer à me désespérer + de t'avoir fait de la peine, je veux que ma première pensée, ce + matin en me levant, soit pour te rassurer en te répétant ce que je + t'ai dit : il me semble que quand tu le verras en ordre sur le + papier, s'il m'est possible de mettre de l'ordre dans mes idées, tu + reconnaîtras que dans cette malheureuse rencontre il n'y a rien pour + te tourmenter. + + Comme je te l'ai dit, j'étais sortie pour une petite promenade sur + le quai. En cela j'ai eu tort, je le reconnais ; j'aurais dû rester à + la maison. Mais que veux-tu, n'avoir pour toute distraction que de + regarder passer les trains ou les bateaux, cela devient ennuyeux à + la fin ; et n'avoir pour exercice qu'à tourner dans un jardin grand + comme une serviette, ça étourdit. J'étais donc sortie, et + machinalement sans savoir ce que je faisais, où j'allais, sans me + rendre compte de la distance, j'étais arrivée au bout du pont, où je + m'étais arrêtée à regarder le mouvement des navires mouillés dans la + rivière que la marée montante faisait tourner sur leurs ancres, + quand je sens que quelqu'un s'est arrêté derrière moi, tout contre + moi, et me regarde. Tu penses si je suis émue. Alors, sans même me + retourner, je veux continuer mon chemin. Mais une main me prend + doucement par le bras, et une voix me dit avec l'accent anglais : « Je + vous fais peur, mademoiselle ? » C'était M. Burn. Je te demande si je + pouvais l'éviter, malgré l'envie que j'en avais. Il me dit qu'il + vient d'Arcachon où il est resté depuis son départ de Peyrehorade, + et qu'il se rend à la gare de la Bastide pour prendre le train de + Paris. Moi je ne lui dis rien, pensant qu'il va m'abandonner. Pas du + tout. Comme il est en avance, il trouve que c'est un moyen de tuer + le temps que de me faire la conversation. + + C'est à ce moment, sans doute, qu'est passé celui qui t'a dit + m'avoir vue en compagnie de M. Burn ; ce ne peut être qu'à ce moment, + puisque nous ne sommes pas restés ensemble plus de huit ou dix + minutes. J'avoue que je n'ai pas bien conscience du temps, car + j'étais mal à mon aise. Je n'avais su que répondre quand il m'avait + montré de la surprise de me rencontrer à Bordeaux, alors qu'il me + croyait en Champagne ; et je ne savais aussi que dire pendant qu'il + m'examinait : je sentais que ma grossesse sautait aux yeux, ainsi que + ma confusion. Ces quelques instants, dont on me fait un crime, m'ont + pourtant été bien cruels. Enfin il me quitta avec un air de pitié + qui n'était pas pour me rendre courage, et je rentrai à la maison, + me reprochant cette malheureuse sortie, mais sans prévoir les + conséquences qu'elle allait avoir. + + Voilà la vérité, idole de mon cœur, toute la vérité, telle que je + te l'ai dite franchement, telle que je te la répète pour qu'elle te + rassure, te calme, pour qu'elle t'empêche de douter de moi. + Interroge ta conscience, mon chéri, et je suis sûre que sa voix te + répondra que tu ne peux pas me soupçonner. Écoute-la, écoute aussi + la raison qui te dira que je serais la plus bête ou la plus folle + des femmes de te tromper. Suis-je cette bête ? Suis-je cette folle ? + Folle d'amour, oui, je la suis ; folle d'amour pour toi, je l'ai été + du jour où je t'ai vu, et je la serai jusqu'à la mort. Parce que je + t'ai écouté, parce que j'ai cédé à ta parole, à tes beaux yeux, à ta + passion, à ton élégance, à ta noblesse, à tout ce qui fait ton + prestige, peux-tu supposer que j'aurais cédé à un autre ? Mais il n'y + a qu'un Gaston au monde pour moi, et il ne peut pas me faire un + crime de ce qu'il est irrésistible. + + C'est m'accuser du plus misérable et du plus lâche des crimes, de + penser que M. Burn peut être pour moi autre chose qu'un indifférent. + Est-ce que j'aurais eu des yeux pour toi, est-ce que je t'aurais + écouté, est-ce que je me serais donnée si j'avais aimé ce pauvre + garçon, ou même si simplement, j'avais été aimée de lui ? Il est + orphelin, il est riche, il ne dépend de personne, ni d'une famille, + ni de rien : aimée par lui, je me serais fait épouser, et malade + comme il l'est, ayant besoin de soins, j'imagine que cela n'aurait + pas été difficile... au cas où il m'aurait aimée, bien entendu. + + As-tu un indice, une preuve, n'importe quoi qui laisse supposer que + j'aie fait ce calcul ? Je te le demande, et m'en rapporte à tes + souvenirs pour la réponse. + + Quand nous nous sommes vus, avais-je l'air d'une fille gardée par + un sentiment tendre, un amour, un engagement, des projets + quelconques ? T'ai-je jamais opposé la moindre résistance dans tout + ce que tu as voulu de moi ? N'ai-je pas été aussi souple entre tes + mains, aussi docile à tes désirs que peut l'être une fille libre de + toute dépendance étrangère. + + Je ne dis pas cela pour m'être donnée à toi, car j'ai cédé autant à + mon amour qu'au tien, mais pour le reste, pour tout ce qui s'est + passé à partir de ce moment. + + Quand tu as voulu que je cache ma grossesse, t'ai-je opposé de la + résistance ? Et, cependant, j'avais bien le droit d'élever la voix et + de te dire que, puisque j'étais une honnête fille, tu avais des + devoirs d'honnête homme envers moi. L'ai-je fait ? Non. Tu m'as + représenté que tu devais ménager ton père, et les lois du monde + auquel tu appartiens, qu'il fallait attendre, ne rien brusquer, et + sans résistance, mais non sans souffrance, sans honte, sans chagrin + j'ai accepté ce que tu voulais. + + Tu as trouvé que je devais quitter ma sœur et notre maison pour + venir me cacher ici, je t'ai obéi sans t'opposer d'objections, bien + que je ne fusse pas assez aveugle pour ne pas voir ce que serait la + vie que tu m'imposais, loin de toi dont je serais séparée, loin des + miens, prisonnière, abandonnée, seule avec mes pensées qui ne + seraient pas gaies, je l'imaginais bien. + + Est-ce qu'à ce moment j'aurais accepté si M. Burn ne m'avait pas été + étranger ? + + Je n'ai vu que toi, je n'ai pensé qu'à la plus grande marque + d'amour qu'il me fût possible de te donner. + + Pour tout dire, pour être franche jusqu'au bout, j'ajoute que j'ai + pensé aussi à notre enfant, et que ce que je faisais pour toi, tu le + lui rendrais. + + Que tu doutes de moi, que tu m'accuses, rien ne peut m'être plus + cruel, et il faut que je t'aime comme je t'aime, que je sois ton + esclave, ta chose, pour le supporter sans révolte ; mais, enfin, si + douloureux que cela soit, dans le moment où tu me frappes de tes + soupçons, je ne perds pas tout courage parce que je sais que je te + ferai revenir à d'autres sentiments, et qu'il n'y a de coupable en + toi que ta nature inquiète et jalouse. Tu es ainsi, et ne peux rien + contre toi ; ton esprit toujours en éveil t'emporte et rien ne + t'arrête, ni la raison, ni la vraisemblance, ni la justice, jusqu'à + ce que la voix de ton cœur parle et te montre ton erreur. + + Mais si je peux, maintenant que je te connais, accepter ces doutes, + je ne veux pas qu'ils effleurent notre enfant ; je ne veux pas que tu + le regardes de cet air sombre et anxieux dont tu regardes la mère en + te posant toutes sortes de questions folles ou absurdes : pour lui je + ferai tous les sacrifices ; et par lui tu auras toujours la femme la + plus tendre, la plus soumise, la plus dévouée, la plus fidèle + jusqu'à mon dernier soupir. + + De toi à lui il n'y a pas de questions à te poser, tu n'as qu'un mot + à dire : — Je suis son père, et lui dois la tendresse, les soins, + l'amour d'un père. + + C'est pour lui que je t'écris cette longue lettre, bien plus que pour + moi, car, malgré tout, je sens que je n'ai pas à plaider ma cause qui + est si bonne qu'en ce moment même, j'en suis sûre, tu ne penses qu'à + me faire oublier le chagrin que tu m'as causé. Sois tranquille, cela + ne sera pas difficile, et tu n'auras qu'à paraître pour me trouver + telle que j'ai toujours été et serai toujours. + + Ta bien aimée, + + LÉONTINE » + +Il avait lu les lettres précédentes aussi vivement que le permettait +leur écriture peu nette ; de celle-là au contraire, il pesa chaque mot, +chaque phrase, et quand il arriva à la fin, il la reprit au +commencement. + +Mais, si attentif qu'il fût, il n'y trouva rien qu'il ne connût déjà, si +ce n'est des indications sur le caractère et la nature de Léontine qui +justifiaient tous les soupçons. + +Malgré ses protestations d'amour et ses serments, il paraissait bien +certain que cette coquette de village avait manœuvré entre Arthur Burn +et Gaston de façon à les ménager également, écrivant très probablement à +celui-ci les mêmes lettres qu'à celui-là, sans savoir au juste lequel +des deux était le plus « idole de son cœur », à moins qu'ils ne le +fussent ni l'un ni l'autre. + +S'il en était ainsi, et tout semblait l'indiquer, on comprenait par +quelles incertitudes, Gaston, passionnément épris de cette femme, avait +passé et quels avaient été ses soupçons ; mais, si toute sa vie il +s'était débattu contre l'obsession du doute, lui qui mieux que tout +autre était en situation de trancher la question de paternité, +n'était-ce pas folie de s'imaginer qu'après trente ans passés on verrait +clair là où il s'était perdu dans l'obscurité, n'ayant pour se guider +que ces lettres ? Quand on les relirait cent fois comme Gaston les avait +lues, elles ne livreraient pas plus leur secret que trente ans +auparavant : des inductions, des hypothèses, elles les permettaient +toutes ; des certitudes, elles n'en fourniraient aucune, si les dernières +n'étaient pas plus précises que celles-là. + +Elles ne l'étaient point : partout Léontine se défendait contre la +jalousie de Gaston par de vagues protestations ; nulle part elle ne +prenait corps à corps un des griefs, auxquels elle répondait : « Je +t'aime, compte là-dessus » ; et c'était toujours le morne refrain. + +Après la liasse de la mère, il passa à celle du fils, beaucoup plus +volumineuse. Parcourant seulement les premières lettres, écrites d'une +écriture enfantine, il ne commença une lecture sérieuse qu'avec celles +où l'enfant devenait jeune homme, et tout de suite il put constater que +si, au lieu de vouloir éclaircir une question de paternité, c'était une +question de maternité, il n'admettrait jamais que ce garçon, simple et +droit, au cœur tendre, mais discret et réservé dans ses expansions, +pouvait être le fils de cette coquette, dont chaque mot criait la +tromperie. Tel se montrait le collégien, tel était le soldat, avec +seulement en plus la fermeté et le sérieux que donne l'âge, mais si +franchement, que, dans cette confession qui sans interruption se +continuait de la dix-huitième à la trentième année, on voyait comme si +on l'avait suivi jour par jour l'éveil de son esprit et de ses idées, la +formation de son caractère et de ses sentiments, l'ouverture de son +jeune cœur au rêve d'abord, plus tard à la pensée, plus tard encore à +la vie. + +Alors il se produisit ce fait que cette lecture, commencée avec la +pensée et l'espoir qu'elle tournerait contre le capitaine, concluait au +contraire en sa faveur : puisqu'il était si peu le fils de sa mère, à qui +avait-il pris les qualités natives que chaque lettre révélait en lui, si +ce n'est à son père ? + +Et, pour qui connaissait Gaston, il semblait bien que c'était lui qui +fût ce père. + + + + +XI + + +Ce n'était pas la première fois qu'il s'apercevait que les honnêtes gens +éprouvent dans la vie des difficultés et des embarras qui n'entravent +pas la marche des coquins. + +Coquin, il eût sans remords supprimé ce testament, et les choses +auraient suivi leur cours. + +Mais, honnête homme, il ne pouvait pas employer un moyen qui, pour faire +le bonheur des siens, faisait sûrement son malheur à lui, en +empoisonnant sa vie. + +Il se connaissait et savait que ce n'était pas quand chaque matin, aux +premiers instants qui suivent le réveil, on passe l'examen de sa +conscience, qu'on pourrait la charger d'un pareil poids : toutes les +subtilités du raisonnement ne tenaient pas contre ce chiffon de papier +qui, aux yeux de la loi, faisait du capitaine l'héritier de Gaston, et, +tant qu'on ne lui aurait pas restitué la fortune dont légalement il +était propriétaire, on ne pouvait pas espérer le repos. + +Telle était la vérité ; le reste ne reposait que sur les sophismes du +cœur et de l'intérêt personnel. Et encore se sentait-il convaincu que, +s'il était seul, l'intérêt personnel ne s'obstinerait pas dans ces faux +raisonnements, qui n'avaient tant de puissance que parce qu'ils tenaient +quand même et malgré tout au bonheur de sa femme et de sa fille. + +Arrivé à cette conclusion, il n'avait qu'à rentrer chez lui, prendre le +testament de Gaston et le remettre à Rébénacq. + +Cependant il n'en fit rien, et les raisons ne lui manquèrent pas pour +différer ce sacrifice : du côté du capitaine, il n'y avait pas urgence et +quelques jours de plus ou de moins étaient de peu d'importance ; du côté +des siens, il ne pouvait pas ainsi sans préparation leur porter ce coup, +qui jetait sa femme dans le désespoir et brisait le mariage de sa +fille ; enfin, lui-même avait besoin de réfléchir encore et de se +reconnaître dans le dédale de contradictions où il se débattait. Ce +n'était pas à la légère qu'il devait se décider ; aucun inconvénient à +attendre ; rien que des avantages ; en tout cas, on verrait. + +Les journées s'écoulèrent longues et agitées, les nuits plus longues +encore, plus agitées ; mais que peut le temps sur ce qui ne dépend que de +notre volonté ! fatalement la situation ne pouvait pas changer tant qu'il +ne se résoudrait pas, soit à déchirer le testament, soit à le déposer +aux mains de Rébénacq, et par conséquent ses tourments, ses inquiétudes, +ses angoisses, resteraient ce qu'ils étaient, avec le remords en plus de +son impuissance. + +Cet état n'avait pas pu se prolonger sans éveiller l'attention de sa +femme et de sa fille, et, comme à toutes leurs questions il avait +toujours répondu qu'il n'était point malade, elles avaient cherché entre +elles quelles pouvaient être les causes de ces changements d'humeur, et +madame Barincq s'était arrêtée à l'idée qu'il fallait les attribuer au +mariage d'Anie. + +— Ton père t'aime trop, il ne peut pas s'habituer à la pensée que +bientôt tu seras perdue pour lui. + +— Je ne serai pas perdue pour lui, mais, alors même que nous devrions +être séparés, je sais qu'il m'aime assez pour accepter ce sacrifice s'il +avait la conviction que c'est pour mon bonheur. Seulement il faudrait +que cette conviction fût bien solide chez lui, et peut-être ne +l'est-elle pas au point de ne pas laisser place à l'inquiétude. + +— Avec un homme charmant comme le baron, quelles inquiétudes veux-tu +qu'il ait ? + +— Je ne veux pas qu'il en ait, je ne dis pas qu'il en a ; mais enfin cela +est possible ; et si cela est, sa préoccupation s'expliquerait tout +naturellement. + +— Si ton père avait des craintes, il m'en ferait part ; je suis autant +que lui intéressée à ton bonheur. D'ailleurs, quelles craintes M. +d'Arjuzanx peut-il lui inspirer ? + +— Si je les connaissais, nous serions fixées. + +— Je l'interrogerai. + +L'occasion était trop belle quand sa femme le questionna sur ses +inquiétudes pour qu'il n'en profitât pas : en même temps qu'elles +justifiaient son souci qu'il ne pouvait pas nier, elles avaient +l'avantage de préparer la rupture des projets de mariage. + +— Si je n'ai pas de griefs précis à reprocher au baron, je ne suis +cependant pas rassuré. + +— Pourquoi ne m'en parlais-tu pas ? + +— Précisément parce que les griefs précis me manquent... et que je +trouve inutile de te tourmenter... si, comme je l'espère, il n'y a rien +contre le baron. + +— Alors, pourquoi te tourmentes-tu toi-même ? + +— Parce que je voudrais savoir ce que je n'apprends pas. + +— Savoir quoi ? + +Ce qu'on veut dire quand on parle de lui, ou plutôt ce qu'on veut ne pas +dire : n'as-tu pas été frappée des réticences qu'on emploie à son égard ? + +— Réticences... c'est beaucoup. + +— Le mot ne fait rien à la chose ; pourquoi ces étonnements polis quand +il est question du baron ? Pourquoi ces silences quand on voit que nous +serions disposés à l'accepter pour gendre au cas où Anie l'agréerait ? + +— L'envie. + +— C'est possible ; ce n'est pas certain. + +— Alors, quoi ? + +— C'est ce que je cherche. Voilà pourquoi je ne voudrais pas te voir +considérer comme fait un mariage qui, en réalité, peut ne pas se faire. + +— Tu ne voudrais pas le rompre pour si peu. + +— Non, certes ; mais j'envisage sa rupture comme possible si... + +— Si.... + +— Si je trouve ce que je cherche. Et cela, tu en conviendras, me donne +bien le droit d'être préoccupé. + +— Enfin, que cherches-tu ? + +— A voir clair dans ce qui est obscur ; à faire préciser ce qui est vague +et insaisissable. + +— Le baron est un galant homme. + +— Je le crois. + +— Un honnête homme. + +— J'en suis sûr. + +— Alors ? + +— Galant homme, honnête homme, on peut être mauvais mari : la +responsabilité d'un père qui marie sa fille est trop lourde pour qu'il +laisse rien au hasard. + +— Tu t'inquiètes à tort. + +— Qu'en sais-tu ? Je pourrais te dire que de ton côté tu t'obstines à +tort aussi dans ton parti-pris de ne voir que ce que tu désires : si ce +mariage peut se faire, il peut ne pas se faire. + +— Il se fera. + +— Tu ne peux pas le souhaiter plus vivement que moi. + +— Ce serait folie de prendre au sérieux des propos en l'air ; il n'y a +rien, il ne peut y avoir rien contre le baron, et ce que tu crois de la +suspicion est simplement de l'envie : envie chez ses amis parce qu'Anie +lui apporte une belle fortune ; envie chez nos amis, à nous, parce qu'il +apporte à Anie un beau nom. + +Il s'attendait à cette résistance et n'alla pas plus loin ; maintenant +que l'ouverture était faite, il pourrait revenir sur cette rupture, et +amener peu à peu l'esprit de sa femme à en admettre la possibilité, afin +que le jour où elle se produirait elle ne fût pas un coup de foudre. + +Avec Anie il procéda de la même façon, mais l'accueil qu'elle fit à ses +paroles entortillées ne ressembla en rien à celui de sa mère : + +— S'il y a dans ce mariage quelque chose qui t'inquiète, lui dit-elle, +le mieux est d'y renoncer tout de suite. + +— Tu n'en souffrirais pas, ma chérie ? + +— Pas du tout, je t'assure ; quand tu m'as fait part de la demande de M. +d'Arjuzanx, je t'ai répondu que je n'en étais ni charmée ni fâchée ; j'en +suis toujours au même point ; je crois t'avoir dit aussi, faisant mon +examen de conscience, que je ne trouvais en moi qu'une parfaite +indifférence à son égard ; bien que depuis ce jour-là nous nous soyons +rencontrés cinq fois, je n'ai point changé. Dans ces conditions, je +pense donc que, ce mariage ne t'offrant plus les avantages que tu y +trouvais, surtout une entière sécurité, le mieux est de le rompre avant +d'aller plus loin. + +— Tu ne le regretterais point ? + +— Comment pourrais-je le regretter, puisque je ne sais pas encore si je +l'accepterai ! + +— Alors ces entrevues de Biarritz n'ont rien produit ? + +— Elles auraient produit un ennui réel si elles n'avaient pas eu lieu au +bord de la mer, qui était une distraction, et si, d'autre part, elles +n'avaient pas été égayées par le capitaine. + +— Ah ! le capitaine. + +Cette exclamation fut prononcée d'un ton qui frappa Anie. + +— Que trouves-tu d'étonnant à ce que je dis là ? + +Il l'examinait ; pendant un certain temps il la regarda sans répondre. + +— Je me demande, dit-il, si tu n'accordes pas au capitaine des mérites +que tu refuses au baron. + +— Il n'y a aucune comparaison à faire entre eux. + +De nouveau il garda le silence, et elle fut toute surprise de voir que +les mains de son père tremblaient comme si elles étaient agitées par une +profonde émotion. + +— Qu'as-tu ? demanda-t-elle. + +Il ne répondit pas, et il se mit à marcher en long, en large, à pas +saccadés, la tête haute, les yeux brillants, les lèvres frémissantes. + +— Une idée ! dit-il tout à coup en s'arrêtant devant elle, une idée que +me suggère ta réflexion à propos du capitaine, et qui me fait te +demander de répondre franchement à la question que je vais te poser. + +— Elle est donc bien grave, cette question, qu'elle te met dans cet état +d'agitation ? + +— La plus grave qui puisse se présenter pour toi, pour moi. + +— Alors dis tout de suite. + +— Si le capitaine avait demandé ta main, ta réponse aurait elle été +celle que tu as faite au baron ? + +— Mais... papa. + +— Je t'en prie, je t'en supplie, ma chérie, sois franche avec ton père ; +tu ne sais pas quelles conséquences peut avoir la réponse que je +demande. + +— Mais je m'en doute bien un peu, à ton trouble. + +— Alors, parle, parle. + +— Eh bien, je reconnais, pour parler comme toi, que j'accorde au +capitaine des mérites que je ne vois pas dans le baron. + +— Et ces mérites auraient-ils été assez grands pour que, malgré son +manque de naissance ou plutôt malgré la tare de sa naissance, et aussi +malgré son manque de fortune, tu l'acceptes comme mari ? + +— Justement parce que, grâce à l'héritage de mon oncle, la fortune ne +compte pas pour moi, j'aurais aimé à choisir mon mari en dehors de +toute préoccupation d'argent ; ne pas le refuser parce qu'il aurait été +pauvre, ne pas l'accepter parce qu'il aurait été riche. + +— Et la naissance ? + +— Ça, c'est une autre affaire : il est certain que dans le monde le baron +d'Arjuzanx, dont les ancêtres occupaient des charges auprès du roi +Henri, fait une autre figure que le capitaine Valentin Sixte. + +— Tu l'aurais donc refusé pour cette tare ? + +— Je ne dis pas ça : J'aurais regretté que le capitaine n'eût pas le nom +du baron ; mais je regrette encore bien plus à tous les autres points de +vue que le baron ne soit pas le capitaine. + +— Ah ! ma chère enfant ! + +— Tu voulais de la franchise. + +— Ma chère petite Anie, ma fille, mon enfant bien-aimée, ma chérie. + +Il l'avait prise dans ses bras et il l'embrassait. + +— Le capitaine m'a demandée ? dit-elle. + +— Non. + +— Ah ! + +— Mais cela ne fait rien. + +— Cela fait tout au contraire. Comment peux-tu me poser de pareilles +questions ! Je ne t'ai répondu que parce que je croyais à cette demande. + +Elle se dégagea des bras de son père et alla à la fenêtre pour cacher sa +confusion. + +Doucement il vint à elle, et, lui mettant la main sur l'épaule avec +tendresse : + +— Ne me suppose pas des intentions qui sont loin de ma pensée, dit-il ; +rien, je t'assure, ne peut m'être plus doux que ce que tu viens de +m'apprendre, rien, rien. + +En effet ; plus d'une fois il avait vaguement entrevu un mariage entre +Anie et Sixte comme la fin des angoisses au milieu desquelles il se +débattait désespérément. Tout, de cette façon, était tranché pour le +mieux : Anie ne perdait pas la fortune de son oncle, et, de son côté, +Sixte héritait de son père ; ainsi se conciliaient les droits de chacun ; +pas de luttes, pas de sacrifices ni d'un côté ni de l'autre ; plus de +doutes sur la validité du testament, pas plus que sur la filiation du +capitaine : ce n'était ni comme fils, ni comme légataire qu'il jouissait +de la fortune de Gaston, mais comme mari d'Anie ; et, de son côté, ce +n'était pas en qualité de nièce qu'elle gardait cette jouissance, mais +comme femme du capitaine. + +S'il ne s'était pas arrêté à cette idée lorsqu'elle avait traversé son +esprit, s'il n'avait même pas voulu l'examiner lorsqu'elle lui revenait +malgré ses efforts pour la chasser, c'est qu'il la considérait comme un +misérable calcul, et la spéculation honteuse d'une conscience aux abois ; +n'était-ce pas vendre sa fille ? et de sa vie, de son bonheur, payer leur +repos à tous et la fortune ? Mais, du moment que spontanément, et sans +que ce fût un sacrifice pour elle, Anie préférait le capitaine au baron, +la situation se retournait ; à marier Anie et le capitaine il n'y avait +plus ni calcul ni spéculation, on ne la vendait plus et, en même temps +qu'on tranchait l'inextricable difficulté du testament, en même temps +qu'on faisait un juste partage de la succession de Gaston entre ceux +qui, à des titres divers, avaient des droits pour la recueillir, on +assurait le bonheur de ceux qu'on mariait. Quel meilleur mari pouvait-on +souhaiter pour Anie que ce beau garçon intelligent, franc, loyal, que +cet officier distingué devant qui s'ouvrait le plus brillant avenir ? +Quelle femme pouvait-il trouver qui fût comparable à Anie ? De là son +élan de joie quand il avait entendu Anie venir au-devant du désir qu'il +n'avait même pas osé former. + +— Tu m'as parlé franchement, reprit-il, parce que le capitaine te plaît, +et aussi parce que tu sais que, de ton côté, tu plais au capitaine. + +— Mais je ne sais rien du tout ! s'écria-t-elle en se retournant vers son +père. + +— Tu ne le sais pas, j'en suis certain ; il ne te l'a pas dit, je le +crois ; mais cela n'empêche pas que tu n'en sois sûre ; une jeune fille ne +se trompe pas là-dessus ; c'est là l'essentiel ; le reste est de peu +d'importance. + +— Que veux-tu donc ? + +— Que tu épouses le capitaine, puisqu'il te plaît. + +— Mais ce ne sont pas les jeunes filles qui épousent, on les épouse. + +— Si le baron ne te plaît pas, et si au contraire le capitaine te plaît, +il y a d'autre part tant d'avantage à ce que ton mariage avec le +capitaine se fasse, que nous devons nous unir pour qu'il réussisse. + +— Mais je ne peux pas lui demander de m'épouser. + +— Il ne s'agit pas de cela. Ce qu'il faut avant tout, c'est que tu +refuses M. d'Arjuzanx. + +— C'est facile et j'y suis toute disposée. Je n'ai accepté ces entrevues +que pour t'obéir. Tu veux maintenant que nous les supprimions, je +t'obéis encore bien plus volontiers. Quoi qu'il arrive, je ne +regretterai point M. d'Arjuzanx. Je n'ai pour lui ni antipathie ni +répulsion ; il m'est indifférent, voilà tout ; et ce n'est vraiment pas +assez pour l'épouser : ami, oui ; mari, non. De son côté, ce que tu +désires est donc fait. Seulement, je serais curieuse de savoir pourquoi +tu le voulais pour gendre il y a un mois, et pourquoi tu ne le veux plus +aujourd'hui. + +Il resta un moment assez embarrassé. + +— N'était-il pas alors ce qu'il est encore ? et du côté du capitaine +as-tu appris des choses qui te le montrent sous un jour plus favorable ? + +Il avait eu le temps de se remettre : + +— J'ai à plusieurs reprises entendu parler de M. d'Arjuzanx d'une façon +qui ne m'a pas plu. + +— Que disait-on ? + +— Rien de précis ; mais c'est justement le vague de ces propos qui fait +mon inquiétude. Quant au capitaine, j'ai au contraire appris à le +connaître sous un jour qui a singulièrement augmenté ma sympathie pour +lui et l'a transformée en une estime sérieuse. + +— Comment cela ? demanda-t-elle avec une vivacité caractéristique. + +— En lisant ses lettres à Gaston ? Cette correspondance, qui commence +quand le jeune garçon entre au collège de Pau et se continue sans +interruption jusqu'à ces derniers temps, a été conservée par ton oncle, +on l'a trouvée à l'inventaire et je viens de la lire. C'est une +confession, ou plutôt, car elle ne contient l'aveu d'aucune faute, un +journal qui embrasse toute sa jeunesse. Quels renseignements vaudraient +ceux qu'il donne lui-même dans ces lettres où on le suit pas à pas, où +l'on voit se former l'homme qu'il est devenu, et un homme de cœur, de +caractère, droit, loyal, que la tare d'une naissance malheureuse n'a +point aigri, mais qu'elle a au contraire trempé ; enfin, le type du mari +qu'un père qui connaît la vie choisirait entre tous pour sa fille. + +Pendant qu'il parlait, elle souriait sans avoir conscience de l'aveu que +son visage épanoui trahissait : + +— Alors, ces lettres... dit-elle machinalement pour dire quelque chose +et pour le plaisir de parler de lui. + +— Ces lettres sont un panégyrique d'autant plus intéressant qu'il est +écrit au jour le jour. Sais-tu quelles étaient mes pensées en les +lisant ? + +— Dis. + +— Je me demandais comment ton oncle n'avait pas eu le désir de te le +donner pour mari, ce qui conciliait tout : son affection pour ce jeune +homme et ses devoirs envers nous. + +— Il n'a pas exprimé ce désir. + +— Cela est vrai ; mais ce qu'il n'a pas fait, pour une raison que nous +ignorons, simplement peut être parce que la mort l'a surpris, je puis +le faire. Si ton oncle avait des devoirs envers nous, envers moi, envers +toi, je me considère comme en ayant envers le capitaine qui a +certainement des droits à la fortune dont nous héritons... quand ce ne +serait que ceux que donne l'affection partagée : un mariage entre vous +règle tous ces devoirs comme tous ces droits, et, de plus, il assure ton +bonheur. Tu comprends pourquoi j'ai été si heureux quand je t'ai entendu +manifester avec franchise tes sentiments ? + +— Et maintenant ? + +— Quoi, maintenant ? + +— J'entends, que veux-tu faire ? + +— Aller trouver Rébénacq qui est l'ami et le conseil du capitaine. + +— Mais M. Rébénacq ne peut pas offrir ma main à M. Sixte. + +— Assurément ; mais Rébénacq peut lui faire comprendre quels sont mes +sentiments à son égard, et adroitement, discrètement, lui laisser +entendre que, s'il voulait devenir le mari d'une belle jeune fille qu'il +connaît et qu'il a pu apprécier, il n'aurait qu'à plaire à cette belle +fille et se faire aimer d'elle pour que la famille l'accueillît, malgré +son manque de fortune, à bras ouverts. Il n'y a point là d'offre, dont +je ne veux pas plus que toi, mais une ouverture comme en doivent faire +ceux qui sont riches à ceux qui ne le sont pas. Y a-t-il là-dedans +quelque chose qui ne te convienne pas ? + +Au lieu de répondre, elle interrogea : + +— Et M. d'Arjuzanx ? + +— Je lui écrirai que nos projets ne peuvent pas avoir les suites que +nous espérions. + +— Que vous espériez, lui et toi ? + +— Dame ! + +— N'es-tu pour rien dans cette rupture ? + +— J'arrangerai les choses de façon à porter ma part de responsabilité. + +— Fais-la légère pour toi, plus grosse pour moi, ce ne sera que justice. +Mais ce que je voudrais encore, ce serait qu'au lieu d'aller trouver M. +Rébénacq et d'écrire ensuite à M. d'Arjuzanx, tu commences par cette +lettre. Je connais assez M. Sixte pour être certaine qu'il ne +consentirait pas à entrer en rivalité avec un ami. S'il est sensible à +l'ouverture de M. Rébénacq, ce ne sera certainement que quand il aura la +preuve que cet ami a été refusé. + +— Tu as raison ; j'écris tout de suite au baron et demain seulement +j'irai voir Rébénacq. + +— Et maman ! tu es d'accord avec elle ? + +— Je compte sur toi. + +— Tu sais qu'elle trouve toutes les qualités à M. d'Arjuzanx : la +naissance, la distinction, la beauté, et bien d'autres choses encore, +sans parler de sa fortune qui ne peut pas être comparée à celle de M. +Sixte. + +— Ta mère ne veut que ton bonheur ; quand elle sera convaincue que tu +n'aimeras jamais M. d'Arjuzanx, elle cédera. + +— Enfin, je ferai ce que tu veux, mais si nous partageons les +responsabilités, partageons aussi les difficultés : que j'amène maman à +accepter ta rupture d'un mariage qu'elle souhaite si ardemment, toi, de +ton côté, amène-la à accepter celui que tu désires. + +— Et toi, ne le désires-tu pas aussi ? + +Elle vint à son père, les yeux baissés, marchant avec componction. + +— Une fille soumise n'a d'autre volonté que celle de son papa. + + + + +XII + + +Pendant que Barincq préparait le brouillon de sa lettre au baron, Anie +annonçait à sa mère que, décidément, et après un sérieux examen de +conscience, elle ne pouvait pas se résigner à accepter M. d'Arjuzanx +pour mari. + +Aux premiers mots ce fut de l'étonnement chez madame Barincq, puis de la +stupéfaction, puis de la colère et de l'indignation qui s'exaspérèrent +en une crise de larmes. + +Elle était la plus malheureuse des femmes ; rien de ce qu'elle désirait +ne comptait. + +Ne sachant à qui s'en prendre, elle tourna sa colère contre son mari. + +— C'est ton père avec ses sottes histoires, ses propos vagues, ses +inquiétudes sans causes, qui a changé tes sentiments pour M. d'Arjuzanx. + +Anie défendit son père en répondant que précisément ses sentiments +n'avaient pas changé : tels ils étaient le jour où on lui avait parlé de +ce mariage, tels ils étaient encore. M. d'Arjuzanx lui était +indifférent, et elle n'accepterait jamais de devenir la femme d'un homme +qu'elle n'aimerait pas ; elle n'aimait pas M. d'Arjuzanx, elle ne +l'aimerait jamais, elle avait interrogé son cœur, non pas une fois, +mais vingt, mais cent, la réponse avait toujours été la même ; et, +puisque ce mariage ne se ferait pas, il convenait de rompre des +relations qui n'avaient que trop duré et qui, en se prolongeant, +deviendraient compromettantes. Pour ne pas vouloir du baron, elle ne +renonçait pas au mariage : il ne fallait donc pas que plus tard on +cherchât à savoir ce qui s'était passé entre M. d'Arjuzanx et elle, et +pourquoi ils ne s'étaient pas mariés. + +De tous les arguments qu'employa Anie, celui-là fut celui qui porta le +plus juste et le plus fort ; pendant trop longtemps madame Barincq avait +vécu dans l'avenir pour que les sécurités du présent lui eussent fait +perdre l'habitude de l'escompter : pour rompre avec le baron, Anie ne +rompait pas avec le mariage, et il était très possible, il était même +probable, il était vraisemblable qu'elle en ferait un beaucoup plus beau +que celui auquel elle renonçait : pourquoi le baron ne serait-il pas +remplacé par un prince, le gentillâtre par un homme dans une grande +situation ? + +Alors elle se calma, et si bien, qu'elle voulut donner elle-même le +texte de la lettre à écrire au baron ; ce qu'il fallait, c'était éviter +de présenter des explications difficiles, et se contenter de dire avec +politesse que, leur fille n'étant pas décidée à se marier encore, il +convenait d'interrompre des entrevues qui pouvaient avoir des +inconvénients. + +Anie et son père se regardèrent, se demandant s'ils devaient profiter de +cette ouverture, mais ni l'un ni l'autre n'osa commencer ; c'était un si +heureux résultat d'avoir obtenu l'abandon du baron qu'ils jugèrent plus +sage de s'en tenir là ; plus tard on agirait pour faire accepter le +capitaine ; à la vérité tous deux sentaient qu'il eût mieux valu donner +un autre motif de rupture que celui que madame Barincq proposait, et ne +pas l'appuyer sur la volonté d'Anie de ne pas se marier encore ; mais +cela n'était possible qu'en entrant dans des explications devant +lesquelles le père et la fille reculèrent. + +Quand la lettre fut écrite, madame Barincq la relut deux fois, puis, +avant de l'enfermer dans son enveloppe, elle la balança plusieurs fois +entre ses doigts : + +— Tu veux qu'elle parte ? dit-elle en regardant sa fille. + +— Mais certainement. + +— Que ta volonté s'accomplisse, et fasse le ciel que ce soit pour ton +bonheur ! Qui sait si celui qui remplacera M. d'Arjuzanx le vaudra ! + +Mais cette parole n'émut ni la fille ni le père ; ils savaient, eux, +combien celui qui devait remplacer le baron valait mieux que celui-ci. + +Le lendemain matin, à l'ouverture de l'étude, Barincq entrait dans le +cabinet de Rébénacq. Quand le notaire entendit parler de rupture avec le +baron, il ne montra aucune surprise. + +— Dois-je t'avouer que je m'y attendais ? dit-il. + +— Et pourquoi t'y attendais-tu ? + +— Parce que M. d'Arjuzanx n'est pas du tout le mari qui convient à ta +fille. + +— Et tu ne me l'as pas dit ? + +— Tu devais t'en apercevoir tout seul ; cela valait mieux. + +— M'apercevoir de quoi ? + +— De ce que tout le monde disait. + +— Mais que disait tout le monde ? Vingt fois j'ai voulu aller au fond de +certaines paroles énigmatiques ou de silences étranges, on ne m'a jamais +répondu. Maintenant que ce mariage est rompu, ne parleras-tu pas +franchement ? + +— On s'étonnait que tu consentisses à donner une jolie fille comme +mademoiselle Anie, discrète, délicate de sentiments, distinguée +d'esprit, à un homme comme le baron, qui n'est pas précisément doué de +qualités semblables. + +— Que lui reproche-t-on ? + +— Un homme qui va en vélocipède à Paris, qui paraît en maillot dans les +baraques, qui vit en intimité avec un lutteur. + +— Ah ! + +— On ne parlait que de ça à Bayonne et à Orthez. + +— On est sévère à Bayonne et à Orthez. + +— Tu plaisantes en Parisien sceptique ; mais, si ridicules que te +paraissent les préjugés provinciaux, crois-tu qu'un homme qui n'a pas +d'autres occupations et d'autres plaisirs que de briller dans les luttes +du cirque ou du sport soit précisément le mari qui convienne à une fille +intelligente comme la tienne ? Quels points de contact vois-tu entre eux ? +Sois certain que la province n'est pas si bête que Paris l'imagine. + +— Sans doute tu as raison, puisque ma fille n'a pas voulu de M. +d'Arjuzanx. + +— J'estime qu'elle a été sage, et j'ajoute que de sa part je n'en suis +pas étonné. + +— Il est vrai qu'elle demande chez son mari d'autres qualités que celles +que M. d'Arjuzanx pouvait lui offrir ; seulement le mari chez qui nous +rencontrerions ces qualités n'est pas facile à trouver. + +Il y eut un moment de silence ; tout à coup le notaire, prenant son +menton dans sa main, dit, comme s'il se parlait à lui-même : + +— Ça dépend. + +— De quoi ça dépend-il ? + +— Des qualités exigées. + +— Simplement morales et intellectuelles ; physiques aussi, il est vrai, +car il faut que ce mari plaise à Anie. + +— Évidemment. Ainsi la fortune n'entre pour rien dans vos exigences... +ni la naissance ? + +— Pour rien. + +— Et la position sociale ? + +— C'est une autre affaire. + +— Ainsi tu accepterais pour gendre un homme doué de tous les avantages +corporels et ayant devant lui le plus bel avenir, mais sans fortune et +sans naissance ? + +— Tu as quelqu'un en vue ? + +Ils se regardèrent assez longuement sans parler, franchement, les yeux +dans les yeux. + +— Oui, dit enfin le notaire. + +— Qui ? + +— Note que je ne suis chargé d'aucune ouverture, et que je parle +simplement en camarade, en ami, de toi d'abord, et aussi de ta fille +pour qui j'ai une vive sympathie. + +— Parle donc. + +— Tu ne m'en voudras pas ? + +— Le nom. + +— Sixte. + +C'était assez timidement que le notaire avait prononcé ce nom en +regardant avec une inquiétude manifeste son ancien camarade, ce fut +franchement que celui-ci lui tendit la main : + +— Je venais pour te parler de lui. + +— Et moi je t'en aurais parlé depuis longtemps, si je ne t'avais cru +engagé avec M. d'Arjuzanx. + +— Nous sommes à l'égard du capitaine dans une situation délicate, car +nous lui avons enlevé une fortune qu'il devait considérer comme sienne. + +— Il serait à peu près dans la même situation envers vous, si le +testament de Gaston n'avait pas été détruit. + +— De sorte qu'on peut dire que cette fortune nous a appartenu à l'un et +à l'autre ; une alliance entre nous remettrait tout en état. + +— Veux-tu me permettre de te dire que je me suis demandé plus d'une fois +comment cette idée ne t'était pas venue ? il est vrai que tu ne +connaissais pas Sixte comme moi et ne savais pas ce qu'il vaut. + +— Je viens de l'apprendre en lisant ses lettres à Gaston trouvées à +l'inventaire, et elles m'ont inspiré pour lui une véritable estime. + +— N'est-ce pas que c'est un brave garçon ? + +— J'ai lu aussi les lettres de sa mère et je me suis demandé comment il +pouvait être le fils de cette coquine. + +— S'il est le fils de Gaston, comme on peut le croire, cette paternité +explique tout. + +— C'est ce que je me suis dit, et tout cela : caractère de l'homme, +filiation, fortune, fait que j'ai pensé à un mariage, et que cette idée +ayant pris corps, j'ai voulu te la soumettre pour te demander conseil +d'abord, puis, plus tard, ton concours s'il y a lieu. Car, si je suis +disposé à l'accepter pour gendre, je ne sais pas si lui est disposé à se +marier ; et, le fût-il, je ne peux pas lui offrir ma fille. + +— Mon amitié pour toi et pour Sixte t'assure à l'avance que je vous suis +entièrement dévoué à l'un comme à l'autre, et franchement je ne crois +pas, eu égard à vos situations respectives, que tu pouvais t'adresser à +un meilleur intermédiaire. A ta question : Sixte est-il disposé à se +marier ? je puis répondre tout de suite par l'affirmative, il se mariera +quand il trouvera la femme qu'il désire ; et si, jusqu'à ce moment, il +est resté garçon, c'est que cette femme ne s'est pas rencontrée. Les +occasions ne lui ont cependant pas manqué, ce qui ne doit pas te +surprendre, beau garçon, officier brillant, héritier présumé de Gaston, +il avait tout pour faire un gendre et un mari désirables. Il est vrai +que maintenant l'héritage s'est envolé, mais pour cela il n'est pas +devenu une non-valeur. Ainsi, à l'heure présente, on lui propose deux +partis. + +— Ah ! + +— Il n'est disposé à accepter ni l'un ni l'autre, et maintenant, +certainement, il ne balancera pas entre mademoiselle Anie et celles +qu'on lui propose. + +— Certainement ? + +— Cela ne fait pas de doute, et tu vas en juger. L'une de ces jeunes +filles est l'aînée des demoiselles Harraca ; et, quelle que soit la +déférence de Sixte pour son général, quel que soit son dévouement, son +respect pour son chef qu'il aime, ils n'iront pas jusqu'à faire de lui +le mari d'une femme sans le sou, médiocrement agréable, flanquée d'une +mère impossible et de quatre sœurs qui seront probablement à sa charge +un jour ; ce serait un suicide. Réalisable peut-être quand Sixte était +l'héritier probable de Gaston, cette idée est devenue de la folie toute +pure du jour où l'inventaire a prouvé que le testament sur lequel on +était en droit de compter n'existait pas, et, pour que la famille +Harraca ne l'ait pas abandonnée, il faut que les services que Sixte rend +au général soient tels qu'on le croie capable de tous les sacrifices. Ce +que je vais te dire, je ne le tiens pas de Sixte, qui est discret, mais +de la femme du chef d'état-major du général, notre cousine, en bonne +position pour savoir ce qui se passe dans la famille Harraca. Malgré ses +apparences de solidité, le pauvre général est perdu de rhumatismes et +bronchiteux au point de tousser dix mois par an. Si cela était connu, +bien qu'il n'ait que soixante-deux ans, on le remiserait ; alors, que +deviendrait-on avec cinq filles à marier ? Tout le souci de la famille +est donc de cacher la vérité, et s'il ne peut pas devenir commandant de +corps d'armée, d'arriver au moins à soixante-cinq ans. Pour cela tous +les moyens sont bons, et les artifices qu'on emploie seraient comiques +s'ils n'étaient navrants. Sixte, en bon garçon qu'il est, s'associe à +cette campagne, et si aux dernières grandes manœuvres où le général n'a +été qu'un invalide la face a été sauvée, c'est à lui qu'on le doit. Il a +accompli de véritables miracles dont un fait entre cent te donnera +l'idée : il a appris à imiter l'écriture du général, et quand celui-ci +doit écrire une lettre de sa propre main tordue par les douleurs, c'est +celle de Sixte qui la remplace. + +— Le brave garçon ! + +— Tu comprends donc combien on serait heureux de faire un gendre de ce +brave garçon ; mais, si brave qu'il soit, il ne peut pas se mettre au cou +la corde de l'officier pauvre. Donc il n'épousera pas mademoiselle +Harraca, pas plus que mademoiselle Libourg, l'autre jeune fille qu'on +lui propose. Celle-là appartient au genre riche, et c'est pour sa +richesse gagnée par deux faillites de son père que Sixte ne veut pas +d'elle, de sorte qu'elle va être obligée de se rabattre sur un petit +nobliau du Rustan qui a pour tout mérite de porter les corps saints et +les reliques dans les processions de Saint-Cernin, d'être brancardier à +Lourdes, et d'avoir un long nez qui justifie, si l'on veut, sa +prétention de descendre d'une bâtarde de Louis XV. + +— Je comprends qu'elle lui préfère le capitaine. + +— Et tu dois comprendre aussi qu'à elle et à mademoiselle Harraca Sixte +préfère ta fille ; au reste tu seras fixé bientôt là-dessus, j'irai +demain à Bayonne. + + + + +XIII + + +Quand, après plus d'un quart d'heure d'explications entortillées, Sixte +comprit où tendaient les discours du notaire, il commença par se +retrancher derrière la réponse qu'avait prévue Anie : + +— Mais je ne peux pas entrer en rivalité avec d'Arjuzanx qui est mon +ami. + +— Avez-vous d'autres objections à opposer à ce que je viens de vous +dire ? + +— Aucune. + +— Mademoiselle Anie vous plaît-elle ? + +— Je la trouve charmante, à tous les points de vue. + +— Alors ne vous embarrassez pas de scrupules qui n'ont pas de raison +d'être : vous n'entrez pas en rivalité avec M. d'Arjuzanx que +mademoiselle Anie refuse. + +— Ah ! elle refuse ! Elle refuse d'épouser d'Arjuzanx ? Comment ? +Pourquoi ? + +Cela fut dit avec une vivacité qui frappa le notaire ; évidemment ce +sujet ne laissait pas Sixte indifférent. + +— Je n'ai pas reçu les confidences de la jeune fille, qui ignore ma +démarche auprès de vous, cela va sans dire. Je ne peux donc pas vous +répondre catégoriquement. Mais de celles du père, il résulte que M. +d'Arjuzanx ne plaît pas, soit pour une raison, soit pour une autre ; et, +cela étant, la famille trouve convenable de ne pas prolonger des +relations que le monde pourrait mal interpréter. D'ailleurs ces +relations ne sont établies que sous condition suspensive, comme nous +disons, nous autres gens de loi. Quand le baron a fait part à mon ami +Barincq de son désir d'épouser mademoiselle Anie, celle-ci a répondu +qu'à ce moment M. d'Arjuzanx lui était indifférent, et que, si on +voulait d'elle un engagement immédiat, elle ne pouvait pas le prendre, +puisqu'elle ne connaissait pas celui qu'on lui proposait ; mais que, +pour ne pas contrarier ses parents touchés par les avantages de cette +alliance, elle était disposée à se rencontrer avec M. d'Arjuzanx comme +celui-ci le désirait ; si, en apprenant à le connaître, ses sentiments +changeaient, elle accepterait ce mariage, sinon elle le refuserait. Il +paraît que ses sentiments n'ont pas changé. Cette situation n'est-elle +pas parfaitement nette ! + +— Il est vrai. + +— Maintenant, pourquoi M. d'Arjuzanx ne s'est-il pas fait aimer ? Je n'en +sais rien. Vous qui êtes son camarade, vous pouvez mieux que moi +répondre à cette question. + +— Sait-on pourquoi l'on aime ? Précisément parce je suis le camarade de +M. d'Arjuzanx, je trouve qu'il a tout pour être aimé. + +— Alors, comme il ne l'a point été, il en résulterait que la jeune fille +ne pouvait pas être sensible à sa recherche. Pourquoi ? C'est encore une +question à laquelle je ne me charge pas de répondre. Moi, bonhomme de +notaire, je ne dois m'en tenir qu'aux faits. Or, ceux qui m'amènent près +de vous se résument en trois points : 1° Barincq a pour vous autant de +sympathie que d'estime ; 2° il ne tient pas à la fortune de son gendre ; +3° il se considère comme le continuateur de son aîné, et en cette +qualité il croit que c'est un devoir pour lui d'exécuter les engagements +ou les intentions de Gaston. Cela dit et sans insister d'avantage, ce +qui ne serait pas dans mon rôle, je vous laisse à vos réflexions. +Lorsqu'elles seront mûres, vous m'écrirez ou vous viendrez déjeuner à +Ourteau, ce qui sera mieux, parce que, si vous avez des observations à +présenter, j'y répondrai de vive voix ; j'étais l'ami et le conseil de +Gaston, je suis l'ami et le conseil de Barincq, j'ai pour vous une +amitié véritable : si vous jugez qu'en cette circonstance mes avis +peuvent vous être utiles, je les mets à votre disposition. + +Là-dessus Rébénacq se leva et partit. Pour une première négociation +c'était assez. Tout bonhomme de notaire qu'il fût, il savait +parfaitement qu'en posant la question à propos de l'insensibilité +d'Anie, il avait planté dans le cœur de Sixte un point d'interrogation +qui allait faire travailler son esprit, et que le mieux était de laisser +ce travail se faire sans témoin. Il ne pouvait y avoir qu'une réponse à +cette question ainsi formulée. — Son cœur était gardé. — De là à chercher +par qui, il n'y avait qu'un pas à franchir, et ce n'était pas un +brillant officier de dragons qui devait hésiter. + +En effet, la surexcitation sur laquelle le notaire comptait se produisit +chez Sixte, et, quand il fut seul, il ne put pas ne pas s'avouer qu'il +se trouvait dans un état de trouble violent assez difficile à définir, +délicieux et douloureux à la fois. + +— Hé quoi ! cette belle fille ! Est-ce possible ! Pourquoi pas après +tout ? + +Pourquoi n'aurait-il pas produit sur elle l'impression qu'elle avait +faite sur lui le jour où, pour la première fois, ils s'étaient trouvés +en présence sur la grève de la Grande-Plage ? Tandis qu'il était arrêté +dans son vol par d'Arjuzanx, qui s'accrochait à lui, elle, de son côté, +était libre, libre de rêver, et même d'arranger dès cette heure sa +destinée. Était-ce dans sa position de pauvre diable, avec une naissance +qui était une tare, sans famille, sans relations, sans appuis dans le +monde, qu'il pouvait avoir l'espérance de lutter contre un rival comme +d'Arjuzanx ! Ce serait plus que de la folie, de la bêtise ! Pas pour les +officiers de son espèce, les belles filles riches ! Qu'aurait-il à lui +offrir ? La vie lui avait été assez cruelle pour lui apprendre ce qu'il +pouvait, c'est-à-dire moins que rien. Il n'avait donc qu'à s'effacer, à +laisser le premier rôle à d'Arjuzanx et à prendre celui de confident, ce +qu'il avait fait. Ainsi, il avait vu grandir l'amour de son rival, et en +avait suivi le développement, les enthousiasmes comme les inquiétudes et +les craintes, se tenant à son plan, affectueux avec Anie, mais rien de +plus, et même lorsqu'il s'observait, réservé. + +Mais pourquoi Anie, qui n'était pas retenue par les même raisons, +n'aurait-elle pas écouté les seules impulsions de son cœur ? Sa fortune +la laissait maîtresse de faire ce qu'elle voulait, d'aimer qui lui +plaisait, et la douce autorité qu'elle exerçait sur son père et sa mère +l'assurait à l'avance qu'elle ne serait jamais violentée dans son choix. + +Quand ces hypothèses s'étaient parfois présentées à son esprit, après +quelques heures passées avec Anie, il les avait toujours repoussées, se +fâchant contre lui-même de ce qu'il appelait son infatuation ; mais, +maintenant, elles n'étaient plus rêveries en l'air, et reposaient sur +deux faits matériels : la rupture avec d'Arjuzanx et la démarche du +notaire. Sans doute, Rébénacq était sincère en disant qu'il n'avait pas +reçu les confidences de la jeune fille, et que celle-ci ignorait sa +démarche ; mais il n'en était pas moins certain que cette démarche se +faisait avec l'autorisation du père, qui vraisemblablement, ne l'aurait +pas permise s'il n'avait su qu'il ne serait pas désavoué par sa fille. +Et la sympathie, l'estime du père, c'était un fait aussi. De même, il y +en avait encore un autre qui n'était pas de moindre importance : le désir +de continuer le frère aîné en exécutant, dans une certaine mesure, les +intentions de celui-ci. + +Et, par sa chambre, il tournait à pas précipités, s'arrêtant tout à +coup, reprenant aussitôt sa marche, répétant machinalement à mi-voix des +mots entrecoupés : + +— Se marier... cette belle fille... se marier... se marier. + +C'était celui-là qui revenait le plus souvent, comme le refrain de la +chanson que chantait son cœur. + +Quelle envolée pour lui ! Quel changement de destinée ! + +Au temps où il se savait l'héritier de Gaston, il s'était arrangé un +avenir avec un intérieur, une famille, tout ce qui avait si +douloureusement manqué à sa jeunesse, et, s'il n'avait pas dès ce moment +réalisé ses rêves, c'est que Gaston ne l'avait pas voulu, se réservant +de trouver lui-même la femme qu'il voulait lui donner, et qui devait +réunir un tel ensemble de qualités qu'on ne pouvait la prendre au +hasard : il fallait chercher, attendre. Mais, en attendant, la mort était +venue, et le testament qu'il connaissait dans ses dispositions +principales ne s'était pas retrouvé : de la fortune certaine qui +permettait tous les espoirs et toutes les ambitions, il était tombé à la +misère. Si violente qu'eût été la chute, il n'était cependant pas resté +écrasé. A la vérité, il avait eu un moment de protestation suivi d'une +période de révolte et d'amères récriminations : qu'avait-il fait pour +mériter une si rude destinée ? Mais il n'était pas homme à se courber +sous la main qui le frappait, et à s'aigrir dans le désespoir. Il ne +pouvait être que soldat, c'était déjà beaucoup qu'il pût l'être, et tout +de suite, abandonnant l'appartement confortable que la pension que lui +servait M. de Saint-Christeau lui permettait d'occuper, il avait loué +une chambre modeste, la meublant simplement des meubles qu'il +conservait, et réglé les dépenses de cette nouvelle existence sur sa +solde de capitaine. Et cela s'était fait dignement, sans plainte comme +sans honte, sinon sans regret ; il aurait la vie de l'officier pauvre, et +encore serait-elle moins misérable que celle de plusieurs de ses +camarades, puisqu'il n'avait pas de dettes et n'en ferait jamais. + +Et voilà que tout à coup, d'un mot, le notaire lui rouvrait les portes +de la vie heureuse : cette belle fille qu'il avait dû s'habituer à +regarder et à traiter comme la femme d'un autre pouvait être la sienne. + +— Ah ! vraiment ! ah vraiment ! + +Et il riait en arpentant sa chambre, dont le parquet craquait sous ses +coups de talon triomphants. + +Réfléchir ? Ah ! bien oui. Ce n'était pas à ses réflexions que le notaire +l'avait laissé, c'était à la joie. + +Cependant, quand le premier trouble commença à se calmer un peu, la +pensée de d'Arjuzanx se présenta à son esprit, sinon inquiétante, au +moins gênante. D'Arjuzanx eût été un indifférent ou un inconnu, qu'il +n'eût pas eu à s'en préoccuper ; c'eût été un simple prétendant refusé, +comme il devait y en avoir déjà quelques-uns de par le monde, dont il +n'avait pas à prendre souci. Mais avec d'Arjuzanx il n'en était pas +ainsi : ils étaient camarades, amis, il avait été son confident, et cette +qualité lui créait une situation toute particulière qui devait être +franche et nette, de façon à ne permettre plus tard ni fausses +interprétations, ni accusations, ni récriminations. + +Pour cela il convenait donc qu'il y eût une explication entre eux qui +précisât bien qu'il ne se posait point en rival : s'il prétendait à la +main d'Anie, c'est qu'elle était libre ; s'il passait au premier rang, +après s'être si longtemps effacé, c'est que ce premier rang n'était plus +occupé. Il connaissait trop d'Arjuzanx pour imaginer que cette +communication serait accueillie d'un front serein, mais il croyait le +connaître trop bien aussi pour admettre qu'elle pût provoquer une +rupture ou une querelle entre eux : il y aurait mécontentement, vexation, +blessure d'amour-propre, mais ce serait tout ; plus tard d'Arjuzanx +serait le premier à se dire que cette démarche était d'une entière +loyauté et qu'il n'avait qu'à se soumettre à la force des choses. + +Aussitôt il lui écrivit pour le prévenir que le surlendemain il irait à +Seignos afin d'avoir avec lui un entretien sur un sujet important, le +priant, au cas où ce rendez-vous indiqué ne lui conviendrait pas, de +l'en avertir par un mot, et de lui en donner un autre. + +Le lendemain, aucune réponse n'étant arrivée, Sixte prit le train pour +Seignos, un peu surpris que d'Arjuzanx ne lui eût pas écrit qu'il +l'attendait, mais ne doutant pas cependant de le rencontrer ; aussi ne +fut-il pas peu étonné quand un jardinier, qu'il rencontra, répondit à sa +question « que M. le baron n'était pas au château. » + +— Où est-il ? + +— Je n'en sais rien ; mais M. Toulourenc vous le dira mieux que moi. + +En effet, Toulourenc, l'ancien lutteur que le baron avait recueilli, un +peu pour travailler avec lui, et beaucoup par charité, faisait, en +quelque sorte, fonction de majordome au château, et en cette qualité +devait savoir ce que les gens de service ignoraient. + +L'absence du baron ne fut pas le seul sujet d'étonnement du capitaine ; +comme il se dirigeait vers le château, il n'aperçut aucun des nombreux +ouvriers qui, en ces derniers temps, travaillaient aux jardins et au +château lui-même, pour que le vieux domaine, abandonné depuis si +longtemps, fût digne de recevoir Anie lorsqu'elle viendrait l'habiter. +Comme ces travaux considérables s'appliquaient à tout : aux pelouses +qu'il fallait retourner et vallonner ; aux toits qu'il fallait refaire ; à +la façade qu'il fallait ravaler ; aux volets et aux fenêtres qu'il +fallait repeindre, et à tout l'intérieur qui était entièrement à +reprendre du haut en bas, on les poussait aussi activement que possible +sans temps perdu, sans respect du dimanche ou des lendemains de paie. +Cependant, ce jour-là, tous les chantiers étaient déserts aussi bien +dans les jardins qu'aux environs de la maison ; pas un ouvrier ; partout +l'image du travail brusquement interrompu : les brouettes sur les +pelouses ; les échelles sur les toits ; contre les façades les +échafaudages ; au pied des constructions les pierres, le sable, le +mortier gâché tout prêt à être employé et resté là. + +Le même abandon se retrouvait à l'intérieur et le haut vestibule aux +voûtes sonores était plein des copeaux et des papillotes des menuisiers, +mêlés aux baquets, aux bidons et aux échelles des peintres. + +Il fallut un certain temps avant qu'une servante répondît au coup de +sonnette de Sixte : elle dit comme le jardinier que M. le baron n'était +pas au château. + +— Et M. Toulourenc ? + +— Ah ! voilà. M. Toulourenc est en train de fricasser une fressure +d'agneau ; et quand il fait la cuisine, il ne peut pas se déranger. + +— Eh bien, dit le capitaine, je vais l'aller trouver dans sa cuisine. + +— Si monsieur veut. + +Devant un fourneau au charbon de bois qui jetait de pétillantes +étincelles dans la vaste cuisine, Toulourenc, ses larges reins d'hercule +ceints d'un tablier de toile blanche, présidait gravement à la cuisson +de sa fressure, une cuiller de bois à la main ; quand, en se retournant, +il reconnut le capitaine, il porta machinalement cette cuiller à son +front en faisant le salut militaire. + +— Oh ! mon capitaine, excusez-moi. + +— De quoi donc ? + +— De vous recevoir ici ; mais voilà la chose : j'aime la fressure et on ne +sait pas l'accommoder ici, on la fait revenir au beurre quand c'est de +l'huile qu'il faut ; alors, comme je suis seul, je m'en préparais une à +la mode de mon pays. + +— Vous êtes donc seul au château ? + +— Oui, mon capitaine ; M. le baron est en voyage. + +— Depuis quand ? + +— Depuis vendredi. + +— Pour longtemps ? + +— Je n'en sais rien ; et, comme mon capitaine est l'ami de. M. le baron, +je peux bien lui dire que j'en suis tourmenté. + +— Comment cela ? + +Avant de répondre, Toulourenc versa une demi-bouteille de vin blanc dans +sa casserole. + +— Faut que ça réduise sur feu vif, dit-il ; pendant que ça cuira je vous +raconterai la chose. Voulez-vous entrer dans le petit salon ? + +— Nous sommes très bien ici. + +— Donc, vendredi, pendant que je travaillais avec M. le baron, on lui +apporte une lettre ; il la lit, son visage se décolore et ses mains +tremblent. Il n'y avait pas besoin d'être fin pour deviner que c'était +une mauvaise nouvelle. Sans rien dire je file pour ne pas le gêner. Deux +heures après, qu'est-ce que j'apprends ? Ce qui va vous renverser aussi, +je parie : qu'il a donné ordre à tous les entrepreneurs d'interrompre les +travaux partout le soir même, et de laisser les choses dans l'état où +elles sont, sans s'inquiéter du reste. Qu'est-ce que cela veut dire ? +Vous pensez bien que je n'ai pas l'idée de le questionner. D'ailleurs, +il ne m'en laisse pas le temps, il me fait appeler et m'annonce qu'il +part en voyage ; je lui demande comme toujours où il faut lui envoyer ses +lettres ; il me répond qu'il n'y a qu'à les garder. Cinq minutes après, +il monte sur sa bicyclette et le voilà parti avec une figure plus +tourmentée encore que celle que je lui avais vue quand il avait reçu la +lettre. Où est-il ? Depuis vendredi nous sommes sans nouvelles. Si vous +pouvez me dire ce que ça signifie et ce que j'ai à faire, je vous en +serai reconnaissant : partout on me poursuit tant et tant que je n'ose +plus sortir. + +Ce que cela signifiait, Sixte le devinait : en recevant la lettre qui lui +annonçait le refus d'Anie, le baron avait interrompu les travaux qu'il +ne faisait exécuter que pour recevoir sa femme, et il était parti +furieux ou désespéré, en tout cas dans un état violent ; mais c'étaient +là des explications qu'il n'y avait pas nécessité de donner à Toulourenc +qui, d'ailleurs, faisait tout ce qu'il fallait pour se consoler. + +Assurément Sixte eût préféré avoir une explication avec le baron, mais +puisqu'en partant celui-ci paraissait renoncer à toute espérance, il +fallait bien accepter la situation telle que ce départ la faisait : ce +n'était pas la main d'une fille déjà engagée qu'il demandait, c'était +celle d'une fille libre ; il expliquerait cela à d'Arjuzanx dans une +lettre, franchement, loyalement. + +Et, au lieu de revenir à Bayonne, il prit le train pour Puyoo d'où une +voiture l'amena chez Rébénacq, qui, immédiatement, tout fier du succès +de sa négociation, alla avec lui au château. + + + + +XIV + + +Quand Barincq revint de reconduire Sixte et le notaire, il trouva sa +femme qui l'attendait, anxieuse : + +— Que voulaient Rébénacq et le capitaine ? demanda-t-elle avec une +vivacité fébrile. + +Bien qu'il s'attendit à être interrogé et se fût préparé, il ne répondit +pas tout de suite. + +— C'est pour un nouveau testament ? dit-elle. + +— Oh ! pas du tout. + +— Eh bien alors ? + +— Tu vas être surprise... et, je le pense, satisfaite aussi. + +— Surprise, je le suis, satisfaite, de quoi ? + +A ce moment Anie vint les rejoindre, pressentant que son père devait +avoir besoin d'elle. + +— Voilà justement Anie, dit-il en respirant, et je suis aise qu'elle +arrive, car ce que j'ai à vous apprendre la touche autant que nous, et +même plus que nous encore... si vive que soit notre tendresse pour elle. + +Voyant son père entasser les paroles sans oser se décider, elle se +décida à brusquer la situation : + +— M. Sixte est venu te demander ma main ? dit-elle. + +— Anie ! s'écria sa mère suffoquée. + +— Précisément. + +— Est-ce possible ! s'écria madame Barincq. + +Après avoir engagé l'action avec cette vigueur, Anie voulut se jeter +elle-même dans la mêlée : + +— S'il ne m'avait pas crue engagée avec M. d'Arjuzanx, il y a longtemps +qu'il l'aurait fait. + +— Il te l'a dit ? demanda madame Barincq frémissante. + +— Il ne le pouvait pas puisqu'il est l'ami de M. d'Arjuzanx. + +— Alors ? + +— Est-il besoin de paroles pour s'entendre ? + +— Vous vous êtes entendus ? + +— Tu le vois, maman. + +A ces mots madame Barincq se laissa tomber sur un fauteuil : + +— Malheureux que nous sommes ! murmura-t-elle. + +Anie vint à elle et lui posant la main sur le bras tendrement : + +— Pourquoi malheureux ? dit-elle d'une voix douce et caressante. Qui est +malheureux ? Est-ce moi ? Je n'ai jamais éprouvé joie plus profonde, +bonheur plus complet. Est-ce mon père ? Je ne vois pas que ses yeux +expriment le mécontentement ou le chagrin. Est-ce toi ? + +— Oui, moi, qui me demande si je rêve ou si je suis folle. + +— Et que peux-tu désirer chez un gendre que tu ne trouves chez M. Sixte ? +Beau garçon, ne l'est-il pas ? et avec cela distingué, l'air bon, d'une +bonté sans faiblesse. Intelligent, ne l'est-il pas aussi ? Non seulement +pour tout ce qui touche à son métier, sa carrière le prouve, mais d'une +intelligence étendue qui ne se spécialise pas sur un seul point : ce +n'est pas un officier qui n'a que du vernis, comme on dit dans le monde +militaire, c'est un esprit qui comprend, qui sait, qui sent. + +— Et sa naissance ? + +— Est-ce que tu t'imaginais qu'un prince me demanderait en mariage ? + +— Je ne parle pas des titres, mais de la famille. + +Barincq, qui jusque-là avait laissé sa fille mener l'entretien, assuré à +l'avance qu'elle le ferait avec plus d'autorité que lui, voulut +l'appuyer : + +— Et si le capitaine est le fils de Gaston, dit-il, cette paternité +n'est-elle pas la meilleure pour nous ? + +— Cette paternité ne peut faire de lui qu'un bâtard, et ne lui donne +pas de famille. + +— Eh bien, tant mieux, répliqua Anie vivement, s'il n'a pas de famille +il n'en sera que mieux à nous ; je n'aurai pas à lutter contre un +beau-père, une belle-mère, des parents plus ou moins hostiles. Nous +serons tout pour lui ; tu seras sa mère. N'est-ce rien cela ? + +Longuement madame Barincq sans répondre regarda sa fille d'un air dans +lequel il y avait autant d'indignation que de chagrin, puis, se tournant +vers son mari : + +— Qu'as-tu dit ? demanda-t-elle. + +— Que je devais vous soumettre cette proposition à l'une et à l'autre. + +— Dieu soit loué, nous avons du temps à nous. + +Mais elle se trompait, Anie ne lui laissa pas ce temps sur lequel elle +comptait pour organiser la défense et trouver, elle qui n'était pas +femme de premier jet, des arguments de refus auxquels il n'y aurait rien +à répondre. Chose extraordinaire, ce ne fut pas la fille qui resta court +devant la mère, soumise par la force de la persuasion, ce fut la mère +qui se laissa convaincre par la fille et eut la stupéfaction de voir +qu'elle avait dit « oui » quand elle voulait dire « non ». + +Cette stupéfaction ne fut pas moins vive chez elle lorsque, le mariage +ayant été décidé et le jour fixé, il fut question de la rédaction du +contrat : son mari ne voulait-il pas faire plus pour Sixte qu'il n'avait +promis au baron ? + +— Veux-tu donc nous dépouiller ? s'écria-t-elle. + +— Pourquoi pas ? + +— Au profit d'un homme qui n'a rien ! + +— C'est parce qu'il n'a rien que nous devons compenser ce qui lui +manque. + +— C'est de la folie. + +— Ce que nous nous retirons, c'est à notre fille que nous le donnons. + +— Non, ce n'est pas à notre fille, c'est à notre gendre, et il semble +que ce soit à lui que tu penses plus qu'à elle. Que t'a-t-il fait ? +Qu'est-il pour toi ? C'est à n'y rien comprendre. + +Et, comme il était disposé à faire deux parts égales de sa fortune, +l'une pour Sixte, l'autre pour lui-même, ce qui, selon sa conscience, +n'était que juste, il dut, devant la résistance de sa femme, se modérer +dans ses élans de générosité, qui n'étaient en réalité qu'une +réparation. + +— Faisons un contrat convenable, dit madame Barincq, et plus tard, quand +nous verrons ce qu'est ce mari que vous m'imposez, nous lui donnerons ce +qu'il méritera. Pourquoi remettre notre fortune entre ses mains ? +beaucoup d'officiers sont dépensiers ; je ne vois pas l'intérêt qu'il y a +à le mettre à même de se ruiner si l'envie lui en prenait ; en dons, tout +ce que tu voudras et ce qui lui sera nécessaire ou agréable ; en dû, pas +plus que ce qui est honorable. + +Comme en réalité il importait peu que la restitution qu'il cherchait +avant tout se fît d'une façon ou d'une autre, il n'insista pas +davantage. Sixte aurait sa part de la fortune de Gaston, c'était +l'essentiel. Assurément il n'imaginait pas que Sixte fût jamais amené à +se ruiner, mais enfin le langage de sa femme était trop prudent et trop +sensé pour qu'il ne l'acceptât pas. + +Une autre question qu'ils agitèrent non moins vivement fut celle de la +cérémonie même du mariage. A raison de la mort encore si récente de son +frère, Barincq n'aurait voulu aucune cérémonie : une simple bénédiction +nuptiale suivie d'un déjeuner pour la famille et les témoins, cela lui +suffisait ; mais pour madame Barincq les choses ne pouvaient pas se +passer ainsi ; sa fille eût épousé le baron que cette simplicité eût été +une marque de goût, mais avec le capitaine Sixte, avec M. Valentin +Sixte, on aurait l'air de vouloir se cacher et cela ne pouvait pas lui +convenir ; au contraire il fallait faire les choses de façon à imposer +silence aux mauvaises langues, et profiter de ce mariage pour prendre +position dans le pays. Les six mois de deuil seraient écoulés, on +pouvait donc ouvrir le château à des invités. Vingt ans auparavant elle +eût reçu ces invités en leur donnant un déjeuner et un bal champêtre, +mais, la mode de ces réjouissances bourgeoises étant passée, on leur +offrirait un lunch assis, servi sur de petites tables installées sous +une vaste tente élevée dans le jardin ; cela permettrait de réunir un +plus grand nombre de personnes, les parents, les alliés de la famille de +Saint-Christeau, et aussi le monde militaire officiel de Bayonne, les +camarades de Sixte. + +Il ne fallut pas moins de six semaines pour les préparatifs : le +trousseau, les toilettes commandées à Paris qu'une _première_ vint +essayer à Ourteau, et aussi l'installation au château d'un appartement +pour le jeune ménage, en même temps que celle d'une maison à Bayonne. + +Cette installation au château fut un nouveau sujet de discussion entre +le mari et la femme, car, fidèle à son idée de restitution, Barincq +voulait abandonner son propre appartement, c'est-à-dire celui de Gaston, +à Sixte et à Anie ; mais madame Barincq n'accepta pas cet arrangement ou +plutôt ce dérangement. + +— Ne sommes-nous plus rien chez nous ? dit-elle indignée. + +— A notre âge. + +Cette fois ce ne fut pas du côté de son père que la fille se rangea, et +il dut céder à leurs volontés : ce serait au second étage qu'il voulait +prendre pour lui qu'on leur aménagerait cet appartement ; et, ne pouvant +pas leur donner les pièces qu'il désirait, il se rattrapa sur le +mobilier en choisissant dans le château pour le placer chez eux tout ce +qui avait une valeur artistique quelconque ou l'intérêt d'un souvenir ; +dans le cabinet de travail de Sixte, le portrait et le bureau de Gaston ; +dans celui d'Anie, un magnifique tapis de fabrication arabe, haute +laine, à dessins riches de couleurs, de ceux que les antiquaires +appellent _tapis de Mascara_, et un cabinet à deux corps à quatre +vantaux en bois de noyer sculpté datant de Henri II dans lequel il avait +rangé une collection de livres de choix aux plus jolies reliures ; enfin, +dans la chambre à coucher, des tentures en soie brodée, appliquée et +rehaussée d'or et d'argent, représentant Henri IV en Apollon, et un +grand lit à baldaquin du dix-septième siècle avec pentes, courtines et +plafond en velours ciselé de Gênes. + +Comme Anie et Sixte se défendaient qu'il dépouillât ainsi le château +tout entier pour orner leur appartement de ce qui, pendant une longue +suite d'années, avait été accumulé par les héritages de famille, il leur +dut avouer dans quel but il se donnait tant de peine : + +— Je veux vous organiser un nid qui soit un reliquaire pour vos +souvenirs, digne de vous, de votre jeunesse, de votre tendresse. Comme +les fonctions de Sixte, et surtout les exigences du général ne vous +permettent pas un voyage de noces — ce dont, à vrai dire, je ne suis pas +fâché, car ces voyages, sous prétexte d'éloignement et d'isolement, ne +sont en réalité que des occasions de promiscuité gênante ou blessante, +dans lesquelles on éparpille ses souvenirs sans jamais pouvoir mettre la +main dessus plus tard, quand il serait bon de se retremper +dedans — j'estime que le jour de votre mariage doit se passer tout entier +ici, et s'achever dans cet appartement, que je vous arrange à cette +intention. Je sais bien que ce jour-là les parents sont encombrants, +aussi mon intention est-elle que ma bonne femme et moi nous nous en +allions à Biarritz, où vous viendrez nous rejoindre le lendemain ou le +surlendemain, enfin quand il vous plaira. Par ce moyen, vous aurez la +pleine liberté du tête-à-tête dans cette maison, qui a été celle de +votre grand-père et de vos aïeux : la chaîne ne sera pas interrompue, +et, plus tard, vos enfants feront comme vous, puisque le château ne +sortira jamais de la famille. + +Pendant ces six semaines Sixte vint tous les jours au château, faisant à +cheval les trente kilomètres qui séparent Bayonne de Ourteau, les heures +des trains ne lui permettant pas d'user du chemin de fer. A quatre +heures moins cinq, son ordonnance lui amenait son cheval ; à quatre +heures il l'enfourchait, et, entre six heures quinze et six heures +vingt, il arrivait devant la grille du château, où il trouvait Anie qui +l'attendait. Le concierge prenait le cheval pour le conduire à l'écurie, +où il se reposait jusqu'au lendemain, un autre devant servir pour le +retour à Bayonne ; et, par l'allée qui longe le Gave, les deux fiancés, à +pas lents, s'entretenant, se regardant, gagnaient la maison. Une humide +fraîcheur se dégageait de l'eau bouillonnante ; la lumière rasante du +soleil abaissé glissait sous le couvert des saules cendrés et +s'allongeait en nappes d'or dans le fouillis des hautes herbes. Et +chaque soir, avec le jour décroissant, le spectacle changeait : les +feuilles prenaient insensiblement leurs teintes roses ou jaunes de +l'automne, et sur les prairies fumaient des vapeurs blanches d'où +émergeaient les vaches. + +Mais ce n'était point des charmes du paysage qu'ils s'inquiétaient, des +jeux de la lumière, de la musique des eaux, de la poésie du soir : ils +s'entretenaient simplement d'eux, à mi-voix, de leur bonheur présent, de +leur bonheur à venir. Si parfois Sixte venait à parler de ce qui se +déroulait devant leurs yeux, c'était pour louer le talent avec lequel +elle avait rendu dans ses études, poursuivies continuellement depuis six +mois, les aspects vaporeux et tendres de ce Gave et de ses rives. Et +quand elle s'en défendait en disant qu'il était trop partial, et qu'elle +ne méritait pas ces éloges, il les précisait : s'il était vrai qu'elle +fût encore une écolière en arrivant à Ourteau, au moins en cela qu'elle +subissait l'influence de ses maîtres, cette nature qu'elle traduisait si +bien et interprétait si merveilleusement, parce qu'il existait sans +doute un accord intime entre elle et ce pays, avait certainement fait +d'elle une artiste : rien de plus original, de plus personnel que ces +études. + +Quand madame Barincq avait entendu parler de ces visites quotidiennes, +elle s'était montrée assez sceptique, disant que trente kilomètres à +l'aller et trente kilomètres au retour ne tarderaient pas à faire plus +de soixante kilomètres ; mais, quand elle avait vu que ces soixante +kilomètres pas plus que la chaleur ou la pluie n'avaient d'influence sur +la régularité de Sixte, elle avait commencé à le regarder d'un œil un +peu plus favorable, et à reconnaître en lui des qualités qu'elle ne +soupçonnait pas ; aussi, lorsqu'elle parlait de lui avec Anie, +répétait-elle son mot favori, celui qui pour elle résumait tout : + +— Décidément, il est très convenable. + +Et, pour qu'il fût plus convenable encore, elle veillait elle-même à ce +que Manuel ne négligeât point la chambre mise à la disposition de Sixte, +et dans laquelle il faisait sa toilette en arrivant, et reprenait au +départ son uniforme poussiéreux. + +Mais ce qui paraissait convenable à Ourteau passait à Bayonne, dans le +monde militaire, pour excessif. + +— A-t-on idée de ça ! S'exposer à crever deux jolies juments pour une +jeune grue ! Il se prépare d'agréables exercices. + +Excessifs pour les camarades, ces voyages étaient absolument ridicules +pour les femmes et les filles des camarades. + +— Vous savez que le capitaine Sixte fait tous les jours soixante +kilomètres à cheval pour aller voir sa fiancée et revenir coucher à +Bayonne ? + +— Le général le permet ! + +— Le pauvre général a si grand besoin de lui ! + +— Le fait est que... Enfin ! Ces filles riches sont vraiment incroyables +avec leurs exigences. Il me semble que, si celle-là avait eu un peu de +tact, elle aurait eu l'intelligence de montrer que, quand on se paie un +mari, il n'est pas nécessaire de crier sur les toits qu'on peut lui +faire faire tout ce qu'on veut. + +— Vous irez au mariage ? + +— Peut-être ; pour voir, ça promet d'être drôle. + +En attendant qu'on allât au mariage, on ne manquait pas de prendre un +peu avant quatre heures la route de Saint-Palais pour but de promenade, +de la porte de Mousserolle jusqu'à Saint-Pierre d'Irube, à seule fin de +voir passer le capitaine Sixte d'une allure régulière, si bien occupé à +égaliser son poids sur sa jument et à la soulager par un parfait accord +de la main et des jambes, que c'était à peine s'il répondait aux saluts +qu'on lui adressait. + +— L'imbécile ! + +Et les mères qui avaient reçu une solide éducation ne manquaient pas de +dégager la leçon morale qu'enseignait ce spectacle : à savoir que +l'argent est tout en ce monde. + +Enfin, le jour du mariage arriva et, contrairement aux pronostics de +madame Barincq qui répétait du matin au soir que la malice des choses +allait certainement leur jouer quelque mauvais tour, tout se trouva +prêt : les toilettes de la fille et de la mère, l'installation de la +maison de Bayonne, l'aménagement de l'appartement d'Ourteau, la tente, +le lunch ; le temps lui-même qui, au dire de madame Barincq, ne pouvait +être qu'exécrable, se trouva radieux. + +Des voitures avaient été mises à la disposition des invités : — à Puyoo +des landaus pour prendre à la descente du chemin de fer ceux qui +viendraient par les lignes de Dax et d'Orthez ; à Bayonne des grands +breacks, conduits par des postillons à la veste galonnée d'argent et au +chapeau pointu enguirlandé de rubans, pour amener en poste ceux qui +trouveraient plus agréable ou plus économique de se servir de la voie de +terre. + +La cérémonie était fixée à 11 heures 1/2 ; à 11 heures 25 le général, qui +était un des témoins de Sixte, fit son entrée dans le salon, en grande +tenue, accompagné de sa femme ainsi que de ses cinq filles, et aussitôt +Anie s'avança au-devant de lui. + +— Tous mes compliments, mademoiselle, dit-il gracieusement en +l'examinant sous le voile à la juive qui recouvrait jusqu'aux pieds sa +robe de satin, vous êtes la première mariée que je vois prête à l'heure. + +— C'est que j'ai sans doute la vocation militaire, répondit-elle en +souriant. + +Comme l'église et la mairie, qui se font face, sont à moins de trois +cents mètres du château, on devait, en cas de beau temps, ne pas monter +en voiture pour ce court trajet. Quand le cortège arriva sur la place, +il y trouva les douze pompiers formant la haie, et la fanfare le salua +d'un pas redoublé. + +Jamais dans l'église trop petite on n'avait vu tant d'uniformes, et les +rayons du soleil, passant librement par les claires fenêtres sans +vitraux, faisaient miroiter l'or des galons en nappes rutilantes, qui +éblouirent si bien le curé, d'un caractère simple et timide, qu'au lieu +de prononcer l'allocution qu'il avait longuement travaillée, il se +contenta de leur lire, en la bredouillant, celle qui servait à tous ses +paroissiens. + +Au reste, eût il débité avec l'onction qu'il voulait son discours +inédit, qu'il n'eût pas été mieux écouté de cette assistance, cependant +religieuse : ce n'était pas des oreilles qu'elle avait, mais des yeux. + +Dans le monde militaire on ne connaissait pas Anie ; plusieurs des +parents de la famille Barincq voyaient Sixte pour la première fois. Et +on les regardait, on les étudiait, on les tournait et les retournait +curieusement : les militaires évaluaient la fortune de la femme, les +parents le présent et l'avenir du mari. + +— Ils n'auront pas moins de cent cinquante mille francs de rente. + +— Est-ce possible ? Alors ils auront hôtel à Paris. + +— En tout cas ils donneront à danser à Bayonne. + +On ne variait pas moins dans les appréciations physiques : certainement +elle louchait ; il ne serait pas étonnant qu'elle devint poitrinaire ; à +coup sûr elle se teignait les cheveux ; on ne pouvait pas dire que sa +toilette fût riche, mais elle était d'un goût parisien tout à fait +scandaleux. + +Et Sixte, qui jusque-là avait passé pour le plus bel officier de +Bayonne, avait-il l'air assez humilié ! + +— Dame ! un vendu. + +La sacristie étant trop petite pour le défilé, il avait été convenu que +tout le monde passerait par le château et qu'il n'y aurait pas deux +catégories d'invités, les uns qui devaient luncher, et d'autres qui +devaient se contenter de la vue du cortège. + +Barincq avait mis sa gloire de propriétaire dans ce lunch, dont le menu +se composait exclusivement de ses produits : saumons pris dans sa +pêcherie ; jambons de sa porcherie ; dindes de sa basse-cour ; +chauds-froids de faisans et de perdreaux tués sur ses terres ; fleurs et +fruits de son jardin et de ses serres. + +On lui fit meilleur accueil qu'aux mariés, et il y eut unanimité pour le +déclarer excellent, pas très distingué, mais d'une qualité supérieure, +ce qui, d'ailleurs, est facile pour les gens qui ne comptent pas. + +Anie, au bras de son mari, allait de table en table, son voile ôté +maintenant, adressant à chacun quelques mots aimables ou un sourire. +L'élément militaire s'était massé dans une partie de la tente qu'il +occupait en maître. Là, il se passa le contraire de ce qui s'était +produit dans le clan de la famille où l'on avait été froid pour Sixte, +ce fut pour Anie que l'on fut réservé, et si nettement au moins chez les +femmes que Sixte crut devoir plaider les circonstances atténuantes en +leur faveur. + +— Si vous saviez, dit-il à voix basse, à quel paroxysme d'envie arrivent +les femmes pauvres de notre monde, en peine de filles à marier ! + +— Je m'en doute. + +— Vous doutez-vous aussi que mademoiselle Laurence Harraca, l'aînée des +filles de mon général, est la seule qui ait un chapeau de Lebel et une +robe parisienne, les quatre autres n'ont que des copies exécutées par +elles à la maison. + +— Ça se voit ; mais je ne trouve pas que ce soit une raison pour me +déshabiller et m'habiller comme ça : est-ce que je ne les ai pas connus +ces artifices des filles pauvres, et je n'avais pas des modèles de +Lebel. + +De table en table ils arrivèrent à celle où le baron d'Arjuzanx était +assis avec des jeunes gens du pays. Comme il s'était rendu directement à +l'église, ils ne s'étaient pas encore vus. Il y eut un moment d'embarras +que d'Arjuzanx parut vouloir abréger en complimentant Anie et en serrant +la main de Sixte. + +Ce fut pour tous les deux un soulagement qu'ils se gardèrent bien de +montrer. + +— Saviez-vous que M. d'Arjuzanx fût de retour ? demanda Anie. + +— Non. + +— Ni moi. + +Une heure après, comme on se promenait dans le jardin, Anie, qui venait +de reconduire une de ses parentes, se trouva face à face avec +d'Arjuzanx, qui vint au-devant d'elle. + +Il affectait le calme et l'indifférence, cependant il était facile de +lire l'émotion sous son sourire. + +Il la salua en lui disant : + +— Je vous aimais tant, que votre refus n'a pas tué mon amour ; je +n'aimerai jamais que vous. + +Avant qu'elle fût revenue de son trouble, il s'était éloigné. + + + + +FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE + + + + +TROISIÈME PARTIE + + + + +I + + +A courte distance de la mer, dont les vents brisés par les dunes et les +_pignadas_ rafraîchissent la température ; au confluent d'une rivière +capricieuse et d'un beau fleuve, à l'endroit précis où sa courbe +s'arrondit le plus noblement ; entourée de paysages verts et gras comme +ceux de la Normandie, en face d'un plateau boisé avec de claires +échappées de vue sur des vallées largement ouvertes, Bayonne serait une +des plus jolies villes du Midi, n'étaient ses fortifications. + +C'est pour ne pas se laisser enserrer dans ces fortifications démodées, +que les habitants qui ne sont pas retenus dans la ville pour une raison +impérieuse se sont fait construire des maisons sur la route d'Espagne, +dans la vallée de la Nive, et le long de l'Adour, en façade sur une +belle promenade plantée de grands arbres qu'on appelle les Allées +marines. + +C'était une de ces maisons que Barincq avait choisie pour ses enfants, +une des plus élégantes, sinon des plus riches, en forme de chalet avec +des avant-corps enguirlandés de plantes grimpantes, au milieu d'un +jardin aux arbres toujours verts, aux magnolias gigantesques, sur les +pelouses duquel s'élançaient des touffes de gynerium d'une végétation +extraordinaire, digne de celle des pampas. Une de ces pelouses était +réservée au lawn-tennis, l'autre au crocket, de même qu'une pièce du +rez-de-chaussée l'était à un billard. + +Une fois par semaine la maison était ouverte, le filet du lawn-tennis +tendu, les portes du crocket plantées, et dans la salle à manger était +dressé un buffet, où se retrouvaient les produits de la terre +plantureuse d'Ourteau, qui justifiaient les 150,000 francs de rente +qu'on attribuait au jeune ménage, et même les 200,000 que les estomacs +satisfaits lui reconnaissaient. + +Était-ce ce buffet, était-ce le charme d'Anie, était-ce simplement parce +qu'elle faisait partie maintenant de la famille militaire ? mais le +certain c'est qu'elle était adoptée comme une gloire. + +— Nous avons madame de Saint-Christeau ! + +C'était tout dire. + +Comme cela se voit souvent dans le monde militaire, on avait ajouté le +nom de la femme à celui du mari, et personne n'eût pensé à le lui +contester, puisqu'on en était fier. + +Et même on savait d'autant plus gré à Anie d'avoir apporté ce panache à +son mari, qu'elle ne s'en paraît pas elle-même, et ne profitait pas de +sa naissance pour faire bande à part avec les deux ou trois femmes à +particule de la garnison. + +Ses jeudis étaient si suivis que les réceptions de la générale +paraissaient mornes à côté ; et plus d'une fois on lui avait insinué +qu'elle pourrait bien aussi avoir des dimanches. + +Mais elle trouvait qu'un jour par semaine donné à la camaraderie, +c'était assez comme ça. + +Les dimanches d'ailleurs appartenaient à ses parents et à Ourteau, les +autres jours à son mari, à l'intimité, à leur amour. + +Bien que Sixte fût étroitement pris par son service auprès du général +qui n'écrivait plus du tout, et gardait quelquefois la chambre durant +des semaines entières, ne sortant que pour retomber aussitôt dans son +fauteuil, malade de l'effort même qu'il s'était imposé, coûte que coûte, +ils avaient cependant des heures de liberté, le matin et le soir, où ils +pouvaient être entièrement l'un à l'autre, sans que personne se glissât +entre eux. + +Le matin de bonne heure, ils montaient à cheval ; pendant des vacances +passées chez une de ses amies, Anie avait pris quelques leçons +d'équitation, et si elle n'était point une écuyère correcte, au moins +savait-elle se tenir, et sa souplesse naturelle, sa légèreté, sa +crânerie, son adresse, aidées des leçons de Sixte, faisaient le reste. + +Ils suivaient la rive de l'Adour jusqu'à la balise de Blanc-Pignon, et +là, mettant les chevaux au galop sur le sable blanc, feutré d'aiguilles +rousses, on allait à travers la pinède qui chantait sa chanson +plaintive, et parfumait l'air de son odeur résineuse, jusqu'à la tour +des signaux ou bien jusqu'au lac de Chiberta. Devant eux s'ouvraient des +horizons sans borne, tandis qu'à leurs pieds la vague mourait doucement +sur la grève, ou la prenait d'assaut en jetant au vent la mousse blanche +de son écume, qui les fouettait au visage. Alors d'un même mouvement, +dans une entente partagée, ils s'arrêtaient pour regarder au loin les +voiles blanches d'un navire penché sur la mer verte, ou pour suivre le +panache de fumée d'un vapeur déjà disparu, qui traînait dans le ciel +bleu. Puis, reprenant leur promenade, ils suivaient la grève ou la +falaise jusqu'au phare de Biarritz, qu'ils se gardaient bien de dépasser +pour ne pas entrer dans la ville ; et ils revenaient chez eux par les +chemins où ils avaient le plus de chance d'être seuls et de pouvoir +prolonger leur tête-à-tête. Mais le plus souvent on s'était attardé à se +regarder ou à parler : maintenant il fallait se hâter : l'heure pressait ; +ce serait à peine si Sixte aurait le temps de changer de tenue avant de +paraître devant son général, qui, furieux contre les autres autant que +contre lui-même de son inaction forcée, ne permettait pas la plus petite +tache de boue, ou le moindre grain de poussière. + +— Comment pourrez-vous travailler si vous vous éreintez dès le matin ? +sans compter que vous sentez le salin. + +Sentir le salin eût été un tort qu'il n'eût pas pardonné s'il n'avait +pas eu si grand besoin de Sixte ; au moins était-ce à peu près le seul +qu'il lui reprochât. + +— Officier très intelligent, brillant, apparence très distinguée, sera +toujours à la hauteur de toutes les missions qu'on lui confiera...mais +sent le salin. + +Et c'était un grief pour un homme qui, comme lui sentait le cataplasme +quand il ne sentait pas le Rigolot ou le laudanum. + +Quelquefois aussi, au lieu de monter à cheval, ce qui était toujours une +fatigue pour Anie, ils s'embarquaient dans un petit canot garé devant +leur maison et selon l'heure de la marée ils descendaient la rivière +avec le jusant ou ils la remontaient avec le flot : Anie s'asseyait au +gouvernail, Sixte prenait les rames et ils allaient ainsi, sans trop de +peine, en s'entretenant doucement jusqu'à ce que le mouvement de la +haute ou de la basse mer les ramenât chez eux : ces jours-là, c'était la +vase que Sixte sentait. + +Régulièrement à onze heures dix minutes, il rentrait pour déjeuner, et +dans la salle à manger fleurie, devant la table servie, il trouvait sa +femme qui l'attendait, habillée, ayant fait toilette pour le recevoir. +Comme à ce déjeuner du matin le valet de chambre ne paraissait point, le +service se faisant au moyen d'une servante tournante et d'un +monte-charge qui apportait les plats de la cuisine, ils pouvaient +s'entretenir librement, et, quand un mot leur montait du cœur, trop +tendre pour être exprimé entièrement par des paroles humaines, l'achever +dans un baiser. Si les joies de l'heure présente et les certitudes d'un +avenir toujours serein se pressaient sur leurs lèvres, ils avaient +cependant comme tous ceux qui ont souffert et désespéré des retours +vers le passé. + +— Qui m'aurait dit... + +— Et moi comment aurais-je jamais cru... + +A une heure moins quelques minutes il fallait se séparer, elle le +conduisait jusqu'à la grille du jardin, et derrière une touffe de bambou +ils s'embrassaient une dernière fois ; cependant ils ne se quittaient pas +encore ; après qu'il était parti elle restait à la grille et le suivait +des yeux jusqu'à ce qu'il disparût sous la Porte Marine. + +Alors elle restait un moment désorientée, dans le vide ; puis, pour +occuper le temps, elle montait à son atelier et travaillait une heure ou +deux. Comme elle n'avait plus les sujets d'étude que le Gave lui donnait +à Ourteau, avec ses végétations folles, ses bois, ses prairies, elle +peignait ce qu'elle avait sous les yeux : l'aspect du fleuve à la marée +montante ; son mouvement de barques de pêche, ou de navires ; ses coteaux +verts parsemés de champs, de haies, de maisons aux couleurs claires et +aux tuiles qui descendent du plateau des Landes jusque dans ses eaux +argentées. + +Pour ceux qui sont habitués comme elle l'était à la pâle lumière du ciel +de Paris, ce qui les frappe à mesure qu'ils descendent dans le Midi, +c'est l'intensité de l'éclairage des choses qui va toujours grandissant : +la Loire paraît claire, la Gironde l'est plus encore ; l'Adour, à de +certaines heures, est éblouissant. C'était cette lumière tendre et +vaporeuse où rien n'a le dur ni le heurté du vrai Midi, qu'elle +s'efforçait de rendre ; aussi, lorsque le jour baissait, abandonnait-elle +son chevalet. Alors elle s'habillait à la hâte, allait rendre +quelques-unes des nombreuses visites qu'elle recevait le jeudi, de façon +à être à la maison quand son mari y rentrerait. + +A partir de ce moment, ils étaient l'un à l'autre et la consigne était +donnée pour que, sous aucun prétexte, on ne pût les déranger ou arriver +jusqu'à eux. + +Tout d'abord il montait à l'atelier voir ce qu'elle avait fait, dans la +journée ; quand l'étude n'était encore qu'ébauchée, il se contentait de +remarques sans grande importance ; mais, quand elle prenait tournure et +qu'on pouvait commencer à se rendre compte de ce qu'elle deviendrait, +c'étaient des admirations émues : + +— Sais-tu qu'il y a des jours, disait-il souvent, où je regrette que tu +n'aies pas à vendre tes tableaux ? + +— Moi, je ne le regrette pas, et pour bien des raisons dont la +principale est que les offres des acheteurs ne seraient peut-être pas à +la hauteur de tes compliments. + +Mais il n'admettait pas cela. + +Après une causerie ou un tour dans le jardin, une visite aux chevaux, +ils dînaient ; puis après, si le temps était beau, ils faisaient une +promenade sur le quai, ou bien, s'il était douteux, ils s'asseyaient +sous la vérandah qui prolongeait leur chambre du côté de la rivière ; et +là, assis l'un près de l'autre, ils restaient à s'entretenir, regardant +le mouvement de l'Adour ; quand c'était l'heure de la marée, les vapeurs +qui arrivaient ayant leurs feux de protection allumés, le remorqueur qui +chauffait pour sortir un voilier au delà de la barre ; et le temps +passait pour eux, enchanté, sans qu'ils eussent conscience des heures. +Tout à coup, dans le silence de la nuit, s'élevait un ronflement sourd +qui allait rapidement grandissant : + +— L'express de Paris ! + +En effet, c'était le train qui descendait à toute vitesse le plateau des +Landes ; bientôt il arrivait au Boucau ; on apercevait le fanal de la +locomotive qui semblait venir sur eux ; puis il passait, sa marche +ralentie, avant de disparaître dans la gare. + +Il allait être onze heures, la journée était finie. + + + + +II + + +Cependant deux points noirs se montraient dans ce ciel d'une limpidité +si sereine : l'un qui inquiétait vaguement la fille ; l'autre qui +troublait le père. + +Quand le jour de son mariage Anie avait entendu le baron lui dire qu'il +n'aimerait jamais qu'elle, sa surprise et sa confusion avaient été +grandes. Pendant assez longtemps elle était restée décontenancée et il +avait fallu la nécessité de montrer à son mari ainsi qu'à leurs invités +un visage calme pour qu'elle pût imposer silence à son émotion. Mais +l'impression qu'elle avait à ce moment reçue ne s'était point effacée, +et si, lorsqu'elle avait son mari près d'elle, elle oubliait le baron, +lorsqu'elle restait seule, elle le revoyait la face pâle, les yeux +ardents, les lèvres frémissantes, lui disant : « Je n'aimerai jamais que +vous. » Pourquoi avait-il prononcé ces paroles ? Dans quel but ? Parce +qu'elles échappaient à sa douleur ? Ou bien avec une intention ? Elle +aurait eu besoin de s'ouvrir à son mari, mais elle n'osait de peur de le +tourmenter et aussi parce que tout ce qui se rapportait au baron, sa +pensée, son nom, la gênait elle-même. Quand, après un certain temps, +elle avait vu qu'il ne s'était point présenté chez elle, comme elle le +craignait, elle s'était rassurée ; sans doute il avait parlé sous le coup +d'un violent chagrin, involontairement inconscient, et elle s'était +apitoyée sur lui : le pauvre garçon ! + +A la vérité cette compassion n'avait pas été bien loin, cependant il s'y +était mêlé une certaine sympathie ; parce qu'il l'avait aimée, parce +qu'il l'aimait encore, elle ne pouvait pas lui en vouloir, alors surtout +que cet amour n'avait pas empêché qu'elle épousât Sixte. Mais, peu de +temps après, Sixte, qui lui rapportait ce qu'il faisait dans sa journée, +lui raconta qu'il avait reçu la visite du baron à son bureau ; et, comme +elle s'en montrait surprise, il trouva que cette visite s'expliquait +tout naturellement par l'intention de bien marquer qu'il ne lui gardait +pas rancune de son échec : sa présence au mariage était déjà +significative ; cette visite l'était plus encore. Comment répondre à +cela, à moins de tout dire ? Un moment elle avait hésité, puis décidément +elle avait gardé le silence. Après tout Sixte avait peut-être raison, et +dans ce cas il ne fallait considérer les paroles prononcées le jour du +mariage que comme le cri d'une douleur trop vive pour se contenir. +Cependant, quoi qu'elle se dit dans ce sens, elle ne se rassura pas +entièrement, et quand à peu de temps de là Sixte lui parla d'une seconde +visite, puis d'une troisième, elle se demanda si quelque menace ne se +cachait pas sous cette intimité cherchée. A la vérité il ne venait pas +chez elle ; mais que ferait-elle le jour où il se présenterait ? Cette +question qu'elle se posait quelquefois l'inquiétait vaguement : elle +voulait le repos pour elle et plus encore pour son mari ; or, ce ne +serait pas le repos que d'avoir à se défendre contre un homme qui la +menaçait d'un amour éternel. Sans doute elle se sentait parfaitement +assurée de ne jamais se laisser toucher par cet amour ; mais il n'en +serait pas moins ennuyeux pour elle, agaçant, encombrant. Et la +sympathie qu'elle avait d'abord éprouvée pour l'amoureux repoussé se +changea bien vite en hostilité pour l'amoureux persévérant : ne +pouvait-il pas la laisser tranquille ? + +Les tourments du père, pour être d'une autre nature que ceux de la +fille, n'en étaient pas moins vifs. + +Lorsque le mariage d'Anie et de Sixte avait été décidé, Barincq s'était +dit que c'en était fini de ses troubles de conscience et que le +testament de Gaston qui, si souvent dans ses nuits sans sommeil pesait +lourdement sur sa poitrine haletante comme l'éphialte du cauchemar, ne +serait plus qu'une feuille de papier légère et insignifiante. +Qu'importait ce testament maintenant ? Que Sixte jouît de la fortune de +Gaston comme héritier de celui-ci ou comme mari d'Anie, n'était-ce pas +la même chose ? + +C'était sous l'influence de cette idée, avec cette espérance, qu'il +avait poursuivi ce mariage et l'avait vu se faire avec tant de joie, +tant de bonheur ; pensant à lui-même, à son repos, à sa satisfaction +personnelle, au moins autant qu'à sa fille et au bonheur de celle-ci. + +Quel soulagement ! + +Mais voilà que, le mariage accompli, ce soulagement ne s'était pas +trouvé dans la réalité l'égal de celui qu'il imaginait, et que cette +feuille de papier qu'il imaginait légère comme une plume avait +recommencé à peser sur lui. Certainement ce n'était pas avec les +hallucinations, le sentiment d'anxiété, l'oppression, l'étouffement, les +sueurs qui accompagnaient ses remords quand il avait, à la suite de +raisonnements spécieux, décidé que Sixte n'avait aucun droit à la +fortune de Gaston ; mais enfin elle avait recommencé à devenir bien vite +assez lourde pour lui comprimer le creux épigastrique. + +C'est que mieux il avait connu Sixte, plus il s'était convaincu de sa +filiation : le fils, en tout le fils de Gaston. + +Lorsqu'à table Gaston avait quelque chose d'intéressant à dire à ceux +qui l'entouraient, machinalement, sans se rendre compte de son +mouvement, il commençait par mettre de chaque côté les verres placés +devant lui, et faire place nette : Sixte procédait si bien de la même +manière qu'on croyait revoir Gaston ; cela n'était-il pas significatif ? + +Quand Gaston riait, l'élévation de ses joues et de sa lèvre supérieure +faisaient que son nez semblait se raccourcir ; l'expression de la +physionomie de Sixte était exactement la même. + +Enfin, quand Gaston discutait, il avait l'habitude d'accompagner ses +arguments d'un mouvement de main tout particulier, d'abord avec le +pouce, puis bientôt au pouce il ajoutait l'index, et à la fin le médius +qui, semblait-il, devait achever sa démonstration ; et cela se faisait +méthodiquement, dans un ordre qui jamais ne s'intervertissait ; Sixte +répétait ce même geste, dans le même ordre. + +Que prouvaient ces divers points de ressemblance ? Jusqu'à l'évidence que +Sixte en avait hérité de son père, et que, par conséquent, ils étaient +un acte de reconnaissance plus probant que tous ceux qu'auraient pu +dresser les maires et les notaires. + +S'il en était ainsi, Gaston, qui avait eu souvent Sixte près de lui, +n'avait pas pu fermer les yeux à cette évidence, et ne pas acquérir la +plus nette des certitudes que cet enfant qui le reproduisait dans ses +manières et ses habitudes, était et ne pouvait être que son fils. + +Qu'il eût douté de la fidélité de sa maîtresse, c'était probable ; mais +de sa paternité, impossible. + +Le retrait du testament des mains de Rébénacq n'avait donc nullement la +signification qu'une interprétation fausse lui donnait, et jamais, à +coup sûr, Gaston n'avait voulu déshériter son fils ou établir entre lui +et les héritiers naturels des partages qui ne reposaient que sur les +fantaisies de l'imagination dominée par les calculs de l'intérêt +personnel. + +Sans doute les raisons pour lesquelles ce retrait avait eu lieu +restaient inexplicables ; mais il n'y avait qu'elles qui fussent +obscures, sur tous les autres points la lumière était faite, et de telle +sorte que tout honnête homme qui connaîtrait le testament n'hésiterait +pas une minute à déclarer que Sixte était le seul héritier de Gaston. + +Ce qu'un honnête homme ferait, pouvait-il le balancer, lui qui dans +toutes les circonstances de sa vie n'avait obéi qu'à sa conscience ? + +Pourquoi donc, après le mariage d'Anie et de Sixte, s'insurgeait-elle et +protestait-elle avec tant de violence si elle n'avait rien à lui +reprocher ? + +C'est qu'il fallait bien reconnaître que ce mariage n'avait été qu'un +expédient inspiré par le sophisme et le subterfuge. + +— De quoi Sixte pourra-t-il se plaindre, si d'une façon ou d'une autre +il jouit de la fortune de son père ? Comme héritier de Gaston ou comme +mari d'Anie, n'est-ce pas la même chose ? + +Eh bien, non, ce n'était pas la même chose ; et si Sixte ne se plaignait +pas, c'est qu'il ignorait l'existence de ce testament ; mais celui qui la +connaissait pouvait-il refouler ses scrupules et se dire avec sérénité +qu'il n'avait rien à se reprocher ? + +Pour cela il aurait fallu que par contrat de mariage il se dépouillât +entièrement de la fortune de Gaston en faveur de Sixte. Et encore +l'eût-il fait qu'il eût donné ce qui ne lui appartenait pas ? Mais les +choses ne s'étaient point passées de cette façon, et quand maintenant +Sixte le remerciait de quelque nouveau cadeau, il ne pouvait pas +s'empêcher de rougir : sa générosité n'était-elle pas simplement +restitution ? + +Comme il continuait à se perdre au milieu de ces raisonnements, sans se +fixer à rien, décidé aujourd'hui dans un sens, demain dans un autre, il +reçut une visite qui fit faire un pas décisif à ses irrésolutions : celle +d'un de ses parents, son cousin Pédebidou, avec qui il avait fait +commerce de vive amitié en ses années de jeunesse, et qui plus tard +était intervenu plusieurs fois auprès de Gaston pour les rapprocher l'un +de l'autre. + +Ce Pédebidou, dont la maison était à la tête du commerce des salaisons à +Orthez et à Bayonne, passait pour fort riche, et Barincq le considérait +comme tel ; mais, aux premiers mots de l'entretien, il eut la preuve +qu'il se trompait. + +— Mon petit cousin, dit Pédebidou sans aucune gêne, je viens te demander +80,000 fr. qui me sont indispensables pour mon échéance. + +— Toi ! + +— C'est ça le commerce : des faillites à l'étranger suspendent depuis +deux mois les acceptations de mes traites et, de mon côté, je suis +engagé pour de grosses sommes. + +— Mais je n'ai pas 80,000 fr. ; le mariage de ma fille, son +établissement, les frais que je fais dans cette propriété... + +— C'est ta signature que je te demande. + +— Signer, c'est payer. + +— Pas avec moi. Viens à la maison, je te montrerai mes livres ; c'est +d'une situation accidentellement gênée qu'il s'agit, et nullement +désespérée. + +Barincq était bouleversé : libre, maître de sa fortune, il eût donné sans +hésitation la signature que ce camarade, ce vieil ami lui demandait si +franchement, avec la conviction évidemment qu'on ne pouvait pas la +refuser ; mais il n'était ni l'un ni l'autre, ce ne serait pas sa +signature qu'il engagerait, ce serait celle de Sixte. + +— Sais-tu, dit-il avec embarras, que si depuis que je suis de retour +dans ce pays j'avais prêté tout ce qu'on m'a demandé, il ne me resterait +pas grand chose ? + +— Combien as-tu prêté ? + +— Rien. + +— Alors il te reste tout. + +— Mais... + +— Enfin, peux-tu ou ne peux-tu pas faire ce que je te demande ? + +Il y eut un moment de silence, cruel pour tous les deux, et plus encore +peut-être pour celui qui ne répondait pas que pour celui qui attendait. + +Mais Pédebidou était un homme résolu et de premier mouvement ; il se +leva. + +— C'est bien, dit-il, tu es un mauvais riche ; je regrette, je regrette +bien sincèrement de t'avoir mis dans la nécessité de me le montrer ; je +n'aurais pas cru cela d'un homme qui a tant souffert de la pauvreté. + +— Je t'assure que je ne peux pas. + +— Ta fortune est à toi. + +— Non, à mes enfants. + +— Adieu. + +Barincq passa une nuit terrible ; le lendemain il partait pour Bayonne +par le premier train, et en arrivant courait à la maison de commerce de +son cousin. + +— Je t'apporte ma signature, dit-il en entrant dans le bureau où +Pédebidou, tout seul, dépouillait son courrier. + +En entendant ces quelques paroles Pédebidou se leva vivement et, venant +à lui, il l'embrassa : + +— Fais préparer les traites, dit Barincq se méprenant sur les causes de +cette émotion. + +— Tu ne sauras jamais combien ta générosité me touche, mais il est trop +tard, mon pauvre ami, je ne peux accepter ta signature. + +— Tu me refuses ! dit Barincq. + +— Hier, je pouvais te la demander parce que j'étais certain que ton +argent ne courrait aucun risque ; aujourd'hui que je sais qu'il serait +perdu je ne peux pas te le prendre ; je viens d'apprendre de nouvelles +faillites, c'est fini pour moi. + +Malgré le chagrin que lui causait cette nouvelle, Barincq eut +l'humiliation de sentir que d'un autre côté il éprouvait un soulagement. + +— Mon pauvre ami, dit-il, mon pauvre ami ! + +Et pendant quelques instants ils s'entretinrent de ce désastre. + +Mais, quand Barincq fut dans la rue, il eut la stupeur de reconnaître +qu'une fois encore il était bien le mauvais riche qu'avait dit son +cousin. + +Il ne le serait pas plus longtemps. + + + + +III + + +Il fallait donc que le testament fût remis à Sixte et que la fortune +qu'il lui léguait passât tout entière entre ses mains. + +Son repos, sa dignité, son honnêteté, le voulaient ainsi. + +D'ailleurs pas si héroïque qu'elle paraissait au premier abord, cette +restitution ; que la fortune de Gaston restât entre ses mains, ou passât +entre celles de son gendre, ce serait toujours Anie qui en profiterait, +car Sixte, droit et sage tel qu'il le connaissait, était incapable de la +gaspiller ou d'en mal user. + +Pour accomplir cette remise du testament, une difficulté se présentait +devant laquelle il resta embarrassé un certain temps. + +Le mieux assurément serait que Sixte le trouvât, par hasard, dans le +bureau de Gaston, comme lui-même l'avait trouvé ; mais pour cela il +fallait commencer par l'introduire dans ce bureau ; et, comme il n'en +avait plus la clé, ce moyen n'était pas praticable, et il dut recourir à +un autre plus simple encore. + +Un dimanche soir que Sixte repartait en voiture avec Anie pour Bayonne, +il lui remit une liasse de papiers en prenant un air aussi indifférent +qu'il pût. + +— Qu'est-ce que tu veux que nous fassions de cela, papa ? demanda-t-elle. + +— Cela ne te regarde pas : ce sont des papiers qui concernent Sixte et +qu'il aura intérêt à lire, je pense un jour de loisir. + +— Qu'est-ce donc ? + +— Simplement la collection des lettres que vous avez écrites à Gaston +depuis votre enfance jusqu'à sa mort ; et aussi différentes pièces de +comptes et de factures. On a trouvé tout cela à l'inventaire dans un +tiroir qui vous était consacré, mais on ne l'a pas coté, comme étant +pièces sans importance ; j'aurais dû vous le remettre depuis longtemps. + +Cela fut dit sans appuyer et il brusqua les adieux. + +Mais dès le surlendemain il alla déjeuner chez sa fille, anxieux de +savoir si Sixte avait ouvert le paquet ; il le trouva intact, comme il +l'avait noué lui-même, sur la table de Sixte. + +— Tiens, ton mari n'a pas ouvert ce paquet ? dit-il. + +— Quand Sixte rentre, il est tellement écœuré des paperasses que le +général lui fait lire ou écrire qu'il a l'horreur des papiers. + +— Il ferait tout de même bien de ne pas le laisser traîner : c'est toute +sa jeunesse qui est là-dedans. + +— Je le lui dirai. + +Le vendredi, quand il revint sous un prétexte quelconque, car il n'avait +pas l'habitude de faire deux voyages par semaine à Bayonne, le paquet +était toujours dans le même état. + +Il attendit le dimanche ; mais ni Anie ni Sixte ne parlèrent de rien ; +donc il n'y avait rien, semblait-il. + +Ce fut seulement dix jours après que Sixte, rentrant un soir de mauvais +temps avant sa femme, retenue par l'odieux enchaînement des visites +qu'elle avait à rendre et dont la comptabilité exigeait une tenue de +livres, ouvrit le paquet, n'ayant rien de mieux à faire. + +Pas bien intéressantes pour lui ces lettres, dont les premières, qu'il +avait oubliées, étaient écrites dans un style enfantin, que paralysait +encore le respect envers celui auquel il s'adressait. + +Les laissant de côté il prit la liasse des comptes qui, par les chiffres +seuls des factures, était plus curieuse. + +— C'était cela qu'on avait dépensé pour lui ; cela qu'il avait coûté. + +Comme il les parcourait les unes après les autres, ses yeux tombèrent +sur une feuille de papier timbré, de l'écriture de M. de +Saint-Christeau. + +Qu'était cela ? + +Il lut. + +Mais c'était le testament de M. de Saint-Christeau, celui qu'il +connaissait, celui que l'inventaire devait faire trouver, et qui avait +échappé sûrement aux recherches du notaire, parce qu'on n'avait pas pris +ces factures les unes après les autres, pour les classer, et qu'il +s'était glissé entre deux papiers insignifiants. + +Avant qu'il fût revenu de sa surprise, sa femme rentra, et, comme à +l'ordinaire, vint vivement à lui pour l'embrasser. + +— Tiens, dit-elle, tu te décides à lire ces papiers ? + +Mais elle n'avait pas achevé sa question, qu'elle s'arrêta stupéfaite de +la physionomie qu'elle avait devant elle. + +— Qu'as-tu ? Mon Dieu, qu'as-tu ? demanda-t-elle + +— Voilà ce que je viens de trouver, lis. + +Il lui tendit la feuille. + +— Mais c'est le testament de mon oncle Gaston ! s'écria-t-elle, dès les +premières lignes. + +— Lis, lis. + +Elle alla jusqu'au bout ; alors le regardant : + +— Que vas-tu faire ? demanda-t-elle d'une voix qui tremblait. + +— Mais que veux-tu que je fasse ? répondit-il. Imagines-tu que je vais +m'armer de ce testament pour troubler ton père, si heureux d'être le +propriétaire d'Ourteau ? Pour qui travaille-t-il ? Pour nous. A qui +donne-t-il ses revenus ? A nous. Non, non, ce testament, que je ne suis +pas fâché d'avoir d'ailleurs, par un sentiment de reconnaissance envers +M. de Saint-Christeau, ne sortira jamais de ce tiroir, dans lequel je +vais l'enfermer, et ton père ignorera toujours qu'il existe. + +Elle lui jeta les bras autour du cou, et l'embrassa nerveusement, avec +un flot de larmes. + +— Mais que pensais-tu donc de moi ? dit-il. + +— C'est de fierté que je pleure. + + + + +IV + + +De temps en temps, Sixte parlait de d'Arjuzanx à sa femme : ou bien, il +avait reçu sa visite, ou bien ils s'étaient rencontrés par hasard ; en +tout cas, au grand ennui d'Anie, les relations continuaient entre eux, +et rien n'annonçait qu'elles dussent finir. + +Un jour, il lui annonça d'un air assez embarrassé que d'Arjuzanx, qui +venait de louer une villa à Biarritz, l'avait invité à pendre la +crémaillère avec quelques amis : de la Vigne, Mesmin, Bertin. + +— Tu as accepté ? + +— Je peux me dégager. + +— Il ne faut pas te dégager. + +— Si cela t'ennuie. + +— C'est toujours un chagrin pour moi de ne pas t'avoir, mais je serais +ridicule de vouloir te confisquer : on ne me trouve déjà que trop +accapareuse. + +— Ne t'inquiète donc pas de ce qu'on trouve ou de ce qu'on ne trouve +pas. + +— Mais si ; c'est mon devoir de m'en inquiéter : je ne dois pas te rendre +heureux seulement par ma tendresse, je dois aussi m'appliquer à te faire +une vie à l'abri de toute critique ; avec votre camaraderie militaire, +personne plus que vous n'est exposé aux interprétations bizarres ; ne +devez-vous pas être tous coulés dans le même moule ? Va donc dîner chez +M. d'Arjuzanx et amuse-toi bien comme les autres. En réalité, ce qui +m'ennuie le plus, ce n'est pas que tu ailles chez M. d'Arjuzanx, mais +c'est que tu sois obligé de lui rendre ce dîner. + +— Il vaut donc mieux ne pas y aller. + +— C'est bien difficile. + +— Alors ? + +— Alors j'ai tort, cela est certain ; je me le dis, je me le répète ; mais +j'ai beau faire, je ne peux pas m'habituer à l'idée que des relations +suivies s'établissent entre M. d'Arjuzanx et nous. Si le prétendant m'a +inspiré une répulsion qui a abouti à mon refus, l'homme ne m'est pas +moins antipathique. + +— As-tu quelque chose à lui reprocher ? + +— Malheureusement non ; sans quoi ce serait fini. + +— D'Arjuzanx est fier et susceptible ; si tu le tiens à distance, il +n'insistera pas. + +— Le rôle est aimable. + +— Dans ma position il m'est bien difficile de le prendre, j'aurais trop +l'air d'un jaloux. + +— Un jaloux triomphant. Enfin, vas-y pour cette fois. Nous aviserons +plus tard. Car je t'assure que mes sentiments à son égard ne changeront +pas ; et je n'imagine rien de plus pénible que des relations avec qui +n'inspire pas sympathie et confiance. Quand je vous vois si différents +l'un de l'autre, je me demande comment vous avez pu vous lier d'amitié +au collège. + +Bien qu'il fût trop épris de sa femme pour sentir autrement qu'elle, +Sixte trouvait cependant qu'elle était bien sévère : pas si antipathique +que cela, semblait-il, d'Arjuzanx ; rageur, violent, obstiné dans ses +idées, entêté dans ses rancunes, oui, cela était vrai ; mais sans que +cela allât jusqu'à l'extrême et le rendit gênant ou ridicule. + +Libre, Anie n'aurait pas laissé Sixte accepter l'invitation du baron, et +d'une façon ou d'une autre se serait arrangée pour qu'il refusât sans +paraître le pousser à un refus qui serait venu de lui ; mais précisément +cette liberté elle ne l'avait pas, et le nom seul d'un des convives de +d'Arjuzanx le lui avait rappelé de façon à fermer ses lèvres. + +Au temps où Sixte lui faisait la cour et pendant leurs tête-à-tête dans +les jardins d'Ourteau, elle avait voulu qu'il lui dit ce qu'était le +monde nouveau au milieu duquel elle allait vivre à Bayonne dans une +sorte de camaraderie obligatoire ; quels étaient ses mœurs, ses usages, +ses habitudes, ses travers, ses faiblesses, ses ridicules, ses qualités, +ses mérites ; et de ces longs récits il était sorti pour elle un +enseignement qu'elle s'était bien promis de ne pas oublier. + +Parmi les officiers de la garnison, il y en avait un, le lieutenant de +la Vigne, qui avait épousé une jeune fille de la ville dont le père +avait fait une grosse fortune dans le commerce et la raffinerie des +pétroles. Élevée dans le couvent le plus aristocratique de Bordeaux, +cette fille avait contracté la folie des vanités mondaines, à laquelle +d'ailleurs sa nature la prédestinait, et, rentrée à Bayonne dans sa +famille honnêtement bourgeoise, elle n'eût jamais consenti à accepter +pour mari un homme dans les affaires et en relations commerciales avec +son père ou les amis de son père. C'est pourquoi, lorsqu'elle avait +hérité de la fortune de sa mère, elle s'était offert un joli petit +lieutenant, qui à une profession décorative et honorable ajoutait le +prestige d'un nom ou plutôt d'une apparence de nom : Ruchot de la Vigne. +Le nom il l'avait reçu de son père, tout petit propriétaire campagnard ; +l'apparence il la tenait des bons Pères qui l'avaient élevé. — Comment ! +Ruchot ? lui avaient-ils dit lorsqu'il était entré chez eux ; Ruchot tout +court ! il faut ajouter quelque chose à cela. Votre père a bien une +propriété ? — Il a une vigne. — C'est parfait ; vous vous appellerez +désormais Ruchot de la Vigne, comme vous avez des camarades qui +s'appellent Mouton du Pré, Jeannot du Gué, Petit de la Mare ; ça fait +bien sur le palmarès, et plus tard ça sert dans la vie pour un beau +mariage. + +En effet, cela lui avait servi à épouser la fille du raffineur de +pétrole, qui n'aurait jamais consenti à être madame Ruchot tout court, +et qui était fière de s'entendre annoncer sous le nom de madame de la +Vigne. Il est vrai qu'à la mairie on lui avait impitoyablement coupé le +de la Vigne, mais on le lui avait généreusement donné à l'église ; et +l'église était pleine, tandis qu'à la mairie il n'y avait personne. + +Devenue madame de la Vigne, elle tenait plus que personne à sa noblesse : +si son linge, son argenterie, ses voitures, ses bijoux, n'étaient pas +marqués de ses armes, en tout cas étaient-ils agrémentés d'emblèmes +qu'on pouvait prendre pour des armes de loin, et qui pour elles en +étaient. S'étant payé un officier, il semblait qu'elle avait acheté avec +lui tout le régiment, et les officiers de la place, y compris le +général. Quand elle disait à son mari : — N'est-ce pas un officier de +votre régiment ? — elle parlait de quelqu'un qui lui appartenait et lui +devait de la déférence, sinon de la reconnaissance. + +Les histoires à ce sujet qui couraient la ville étaient aussi nombreuses +que réjouissantes, embellies chaque jour par les camarades du seigneur +de la Vigne, qui s'amusaient autant des prétentions de la femme que de +l'esclavage du mari, véritable caniche en laisse qu'elle promenait sans +cesse avec elle, et qui n'avait le droit ni de faire un pas ni de dire +un mot, ni de dépenser un sou, sans en avoir reçu préalablement la +permission. + +Anie, qui, elle aussi, épousait un officier pauvre, s'était promis de ne +pas tomber dans ces travers et de veiller à ce que rien en elle ne pût +rappeler les exigences de madame de la Vigne, ou évoquer des +comparaisons que leurs positions, à l'une comme à l'autre, ne +rendraient que trop faciles. Sans doute, elle se savait à l'abri de ces +prétentions vaniteuses ; mais, aimant son mari comme elle l'aimait, +saurait-elle toujours se garder d'exigences matrimoniales auxquelles son +cœur épris pourrait trop facilement l'entraîner ? + +Pour elle la question avait sa gravité et son inquiétude ; aussi, quand +Sixte avait prononcé le nom de son camarade de la Vigne, n'avait-elle +pas hésité à répondre : « Il faut accepter. » + + + + +V + + +Quand Sixte arriva chez le baron il était presque en retard, et tous les +invités se trouvaient réunis dans le salon de la villa, dont les +fenêtres ouvraient sur la mer ; il y avait là quelques propriétaires de +la contrée, des Russes, des Espagnols, et les camarades que d'Arjuzanx +lui avait annoncés. + +— Je croyais que tu ne viendrais pas, dit l'un d'eux. + +— Et pourquoi ? + +— Lune de miel. + +— Miel n'est pas glu. + +Le dîner était combiné pour laisser des souvenirs aux convives et les +rendre fidèles, composé de mets envoyés des pays d'origine : poulardes de +la Bresse, écrevisses de Styrie, ortolans des Landes tirés dans les +terres de d'Arjuzanx, pâté de foie gras de Nancy ; en vins, les premiers +crus authentiques. + +Ce qui ne fut pas de premier cru, ce fut la conversation, qui se +maintint dans la banalité, ces étrangers que le hasard réunissait +n'ayant entre eux ni idées communes, ni habitudes, ni relations ; on +parla du climat de Biarritz, puis de la température, de la plage, des +villas et de leurs habitants, on passa aux casinos. + +— Très agréables, ces deux casinos ; quand on est nettoyé dans l'un, on +peut essayer de se refaire dans l'autre. + +Mais d'Arjuzanx ne fut pas de cet avis : pour lui le jeu n'était un +plaisir qu'entre amis, là où l'on trouvait la tranquillité, et où l'on +n'était pas exposé à s'asseoir à côté de gens qu'on ne saluait pas dans +la rue ; si, d'autre part, il fallait surveiller les croupiers pour voir +s'ils ne bourraient pas la cagnotte ou n'étouffaient pas les plaques en +même temps qu'il fallait se défier des grecs, le jeu devenait un très +vilain travail que pouvaient seuls accepter ceux qui lui demandaient +leur gagne-pain. + +— Aussi, messieurs, dit-il en concluant, si jamais l'envie vous prend, +dans l'après-midi ou dans la soirée, de tailler un bac, considérez cette +maison comme vous appartenant, un cercle dont nous faisons tous partie, +et où vous pourrez amener vos amis. + +Le menu, si abondant qu'il fût, eut une fin cependant ; on passa dans le +salon, où l'on fuma des cigares exquis en regardant la mer ; mais le +miroitement de la lune sur les vagues, pas plus que les éclats du feu +tournant de Saint-Martin renaissant et mourant dans les profondeurs +bleues de la nuit, n'étaient des spectacles faits pour retenir longtemps +l'attention de cette jeunesse peu contemplative. + +Les cigares n'étaient pas à moitié brûlés que les yeux s'interrogèrent +d'un air vague et inquiet : + +— Que va-t-on faire ? + +A cette question, l'un des convives répondit en rappelant la proposition +de d'Arjuzanx : + +— Si on taillait un bac ? + +Dix voix appuyèrent. + +— Je ne vous demande que le temps de faire desservir la table, dit +d'Arjuzanx ; nous serons mieux dans la salle à manger qu'ici ; j'enverrai +aussi chercher des cartes, car je n'en ai pas. + +Un quart d'heure après on était assis autour de la table sur laquelle on +avait dîné, et le banquier disait : + +— Messieurs, faites votre jeu. + +Sixte, de la Vigne et un de leurs camarades étaient restés dans le +salon, où ils causaient ; d'Arjuzanx vint les rejoindre. + +— Vous ne jouez pas ? + +— Tout à l'heure, répondit de la Vigne. + +— Et toi, Sixte ? + +— Ma foi non. + +— Je t'ai connu joueur, cependant. + +— Au collège. + +— Et à Saint-Cyr aussi, dit de la Vigne. + +— J'ai joué, continua Sixte, quand le gain ou la perte de cent francs me +crispait les nerfs, arrêtait mon cœur et m'inondait de sueur, mais +maintenant qu'est-ce que cela peut me faire de gagner ou de perdre ? + +— Et l'émotion du jeu ? dit d'Arjuzanx. + +— Je ne désire pas me la donner, et même je souhaite ne pas me la +donner. + +— Alors tu n'es pas sûr de toi ? + +— Qui est sûr de soi ? + +— Si tu n'as pas apporté d'argent, continua d'Arjuzanx, ma bourse est à +ta disposition, et à la vôtre aussi, monsieur de la Vigne. + +— J'accepte vingt-cinq louis, dit de la Vigne d'un ton qui montrait que +son porte-monnaie n'avait pas été garni. + +Aussitôt qu'il fut en possession des vingt-cinq louis, de la Vigne passa +au salon. + +— Voilà qui prouve, dit d'Arjuzanx avec une ironie légèrement +méprisante, que madame de la Vigne tient de court son mari. + +Sixte ne répliqua rien, mais deux minutes après il entrait à son tour +dans le salon et mettait dix louis sur la table. + +Il gagna, laissa sa mise et son gain sur le tapis, gagna une seconde +fois, puis une troisième. + +Alors il ramassa ses seize cents francs et retourna dans le salon, tout +surpris de ressentir en lui une émotion que le gain d'une somme en +réalité minime n'expliquait pas. + +Quelle étrange chose ! pendant ces trois coups, il avait éprouvé ces +frémissements, ces arrêts de respiration qui l'avaient si fort secoué +autrefois quand il était gamin ou à l'École. + +Comme il avait eu raison de dire à d'Arjuzanx qu'on n'était jamais sûr +de soi ! + +— S'il s'en allait ! + +Mais la fausse honte qui l'avait fait jeter ses dix louis sur la table +le retint : que ne dirait-on pas ? + +Il alluma un cigare ; mais devant la fenêtre où il le fumait lui +arrivaient les bruits de la salle à manger se mêlant au murmure rauque +de la marée montante ; de temps en temps la voix du banquier ou des +pontes et aussi le tintement de l'or, le flic-flac des billets et des +cartes, dominaient ces bruits vagues : Messieurs, faites votre jeu. +Cartes, cinq, neuf. + +Fut-ce ce sentiment de fausse honte, fut-ce la magie, la suggestion de +ces bruits ? Toujours est-il qu'au bout de dix minutes il revenait au +salon et déposait cinquante louis sur l'un des tableaux qui gagna. + +Jusque-là, il avait joué debout ; machinalement, il attira une chaise et +s'assit : il était dans l'engrenage. + +Alors l'ivresse du jeu le prit, l'emporta, et anéantit sa raison aussi +complètement que sa volonté : il n'était plus qu'un joueur, et, en dehors +de son jeu, rien n'existait plus pour lui. + +De partie en partie, le jeu arriva vite à une allure enfiévrée, +vertigineuse ; à son tour Sixte prit la banque, gagna, perdit, la reprit +et, à une heure du matin, il devait quarante mille francs à d'Arjuzanx, +cinq mille à de la Vigne, vingt mille aux autres ; en tout soixante-cinq +mille francs représentés par des cartes qui portaient écrit au crayon le +chiffre de ses dettes envers chacun. + +Alors d'Arjuzanx l'attira dans son cabinet. + +— Si tu veux payer ce que tu dois, lui dit-il, je mets vingt-cinq mille +francs à ta disposition ; il y a des étrangers qui ne te connaissent pas, +peut-être voudrais-tu t'acquitter envers eux tout de suite. + +— Je le voudrais. + +— Eh bien ! accepte ce que je t'offre ; ne vaut-il pas mieux que je sois +ton seul créancier ? entre nous, cela ne tire pas à conséquence ; tu me +rembourseras quand tu pourras. + + + + +VI + + +Du quai, Sixte vit qu'une lampe brûlait dans la chambre de sa femme ; et, +au bruit qu'il fit en ouvrant sa grille, Anie parut sur la vérandah. + +En route il s'était dit qu'elle se serait couchée, et qu'il la +trouverait endormie, ce qui retarderait l'explication jusqu'au +lendemain ; mais non, elle l'avait attendu et la confession devrait se +faire tout de suite. + +Pendant qu'il traversait le jardin, la lumière avait disparu de la +fenêtre de la chambre, et quand il entra dans le vestibule il trouva sa +femme devant lui qui le regardait. + +— Tu t'es impatientée ? + +Anie avait trop souvent entendu sa mère dire à son père : « Je ne te fais +pas de reproches, mon ami », pour tomber dans ce travers des femmes qui +se croient indulgentes ; aussi en descendant l'escalier avait-elle mis +dans les yeux son plus tendre sourire ; mais, en le voyant sous le jet de +lumière qu'elle dirigeait sur lui, ce sourire s'effaça. + +— Qu'avait-il ? + +Elle le connaissait trop bien, elle était en trop étroite communion de +cœur, d'esprit, de pensée, de chair avec lui, pour n'avoir pas reçu un +choc, et malgré elle, instinctivement, elle formula tout haut le cri qui +lui était monté à la gorge : + +— Qu'as-tu ? Que s'est-il passé ? Que t'est-il arrivé ? + +— Je vais te le dire. Montons. + +Au fait cela valait mieux ainsi : au moins les embarras de la préparation +seraient épargnés. + +Et, en arrivant dans leur chambre, en quelques mots rapides il dit ce +qui s'était passé chez d'Arjuzanx, sa perte, le chiffre de cette perte. + +A mesure qu'il parlait il vit l'expression d'angoisse qui contractait le +visage de sa femme, relevait ses sourcils, découvrait ses dents, +s'effacer ; il n'avait pas fini qu'elle se jeta sur lui et l'embrassa +passionnément. + +— Et c'est pour cela que tu m'as fait cette peur affreuse ! +s'écria-t-elle. + +— N'est-ce rien ? + +— Qu'importe ! + +— Il faut payer. + +— Eh bien, tu paieras ; ne peux-tu pas prendre soixante-cinq mille francs +sur ta fortune sans que ce soit une catastrophe ? + +A son tour, sa physionomie sombre se rasséréna : + +— Alors, il n'y a donc qu'à prendre les soixante-cinq mille francs dans +notre caisse, dit-il avec un sourire. + +— Il n'y a qu'à les demander à mon père ; ce que je ferai dès demain +matin. + +— Ce que nous ferons, reprit-il ; c'est déjà beaucoup que tu sois de +moitié dans une démarche dont je devrais être seul à porter la +responsabilité. + +Les choses arrangées ainsi, elle pouvait maintenant poser une question +qu'elle avait sur les lèvres, et cela sans qu'il pût voir dans sa +demande une intention de reproche ou de blâme : + +— Mais comment as-tu perdu cette somme ? dit-elle. + +— Ah ! comment ? + +Elle hésita une seconde, puis se décidant : + +— Tu es donc joueur ? dit-elle. + +— Je l'ai été à deux périodes de ma vie : à quinze ans au collège, et à +vingt ans à Saint-Cyr. A quinze ans, j'ai, à un certain moment, perdu +cent vingt francs contre d'Arjuzanx, en jouant quitte ou double. Tu +imagines quelle somme c'était pour moi qui n'avais que vingt sous qu'on +me donnait par semaine, et quelles émotions j'ai alors éprouvées ; +heureusement d'Arjuzanx me donnant toujours ma revanche, j'ai fini par +m'acquitter. Plus tard, à Saint-Cyr, j'ai perdu douze cents francs qui +pendant longtemps ont pesé sur ma vie d'un poids terriblement lourd. +Depuis, je n'avais pas touché à une carte ; et il y a dix ans de cela. +Comment me suis-je laissé entraîner, moi qui n'aime ni le jeu ni les +joueurs ? Je n'en sais rien. Un coup de vertige. Et aussi, je dois te le +confesser, puisque je ne te cache rien, certaines railleries qui, +adressées à de la Vigne, me parurent passer par-dessus la tête de +celui-ci pour frapper sur moi. + +— Alors tu as bien fait, dit-elle. + +— Peut-être ; mais où j'ai eu tort, ç'a été en ne m'arrêtant pas à temps. + +— Qui s'arrête à temps ? + +— Toutes les ivresses sont les mêmes ; il arrive un moment où l'on ne +sait plus ce qu'on fait, et où l'on est le jouet d'impulsions +mystérieuses, auxquelles on obéit, avec la conscience parfaitement nette +qu'on est misérable de les subir. C'est mon cas ; ce qui n'atténue en +rien ma responsabilité. + +Le lendemain, non le matin comme le voulait Anie, mais dans +l'après-midi, aussitôt que Sixte fut libre, ils partirent en voiture +pour Ourteau où ils arrivèrent à la nuit tombante. Barincq qui rentrait +à ce moment même se trouva juste à point pour donner la main à sa fille +descendant du phaéton. + +— Quelle bonne surprise ! dit-il en l'embrassant. Qui vous amène ? + +— Nous allons te dire ça, répondit Anie, quand nous serons avec maman. + +— Enfin, vous êtes en bonne santé, c'est l'essentiel ; et vous dînez avec +nous, c'est la fête. Manuel, va vite dire à la cuisine que les enfants +dînent. Justement, j'ai gardé ce matin un superbe saumon pour vous +l'envoyer, nous le mangerons ensemble. + +Il avait pris le bras de sa fille : + +— Et ça ne peut se dire que devant ta mère, votre affaire ? + +— Cela vaut mieux. + +— Alors, allons la rejoindre tout de suite. + +Ils entrèrent dans le salon où se tenait madame Barincq, sous la lumière +de la lampe, coupant une revue qu'elle ne lirait jamais et à laquelle +elle n'était abonnée que parce qu'elle trouvait cela « châtelain ». + +— Anie a quelque chose à nous annoncer, dit-il. + +Il n'y avait pas à reculer. + +— Un accident, dit-elle, qui la nuit dernière est arrivé à mon mari. + +— Un accident ! s'écrièrent en même temps le mari et la femme. + +— Dans une réunion chez M. d'Arjuzanx, il a été entraîné à jouer, et il +a perdu... + +— Soixante-cinq mille francs, acheva Sixte. + +— Soixante-cinq mille francs ! répéta madame Barincq en laissant tomber +sa revue et son couteau à papier. + +— Que nous venons te demander, papa, dit Anie en regardant son père. + +— Il est évident que ce n'est pas vous qui pouvez les payer, répondit-il +d'un ton tout franc. + +— Et les dettes de jeu se paient dans les vingt-quatre heures, dit Anie. + +— C'est certain. + +Depuis le mariage, madame Barincq, au contact du bonheur de sa fille, +s'était singulièrement adoucie à l'égard de Sixte, qu'elle n'appelait +que mon cher Valentin, mon bon gendre, ou mon enfant tout court, mais la +perte des soixante-cinq mille francs la suffoqua. + +— Comment, monsieur ! vous perdez soixante-cinq mille francs ! dit-elle. + +— Hélas ! ma mère. + +— Et comment avez-vous perdu soixante-cinq mille francs ? + +— Le comment ne signifie rien, interrompit Anie. + +— Au contraire, il signifie tout : vous êtes donc joueur, monsieur ? + +— On n'est pas joueur parce que par hasard on perd une somme au jeu, +continua Anie. + +Sans répondre à sa fille, madame Barincq se leva et, s'adressant à son +mari : + +— Ainsi, dit-elle, vous avez marié ma fille à un joueur ! + +— Mais, chère amie... + +— Je ne vous fais pas de reproches, vous êtes assez malheureux de votre +faute, pauvre père, mais enfin vous l'avez sacrifiée. + +Puis tout de suite, se retournant vers son gendre : + +— Comment n'avez-vous pas eu la loyauté de nous prévenir que vous étiez +joueur ? + +— Mais, maman, interrompit Anie, Valentin n'est pas joueur ; il y a dix +ans qu'il n'avait touché aux cartes. + +— Eh bien ! quand il y touche, ça nous coûte cher ! + +Barincq crut que ce mot lui permettait d'arrêter la scène qui, pour lui, +était d'autant plus injuste que tout bas il se disait que Sixte avait +bien le droit de perdre ce qui lui appartenait. + +— Donc il n'y a qu'à payer, conclut-il. + +Mais sa femme ne se laissa pas couper la parole : + +— Je ne fais pas de reproches à M. Sixte, reprit-elle, seulement je +répète que quand on entre dans une famille, on doit avouer ses vices... + +— Mais Valentin n'a pas de vices, maman. + +— C'est peut-être une vertu de jouer. Je dis encore que quand un homme a +le bonheur inespéré... pour bien des raisons, d'être distingué par une +jeune fille accomplie, et d'entrer dans une famille... une famille +accomplie aussi, il doit se trouver assez honoré et assez heureux pour +ne pas chercher des distractions ailleurs... + +Pendant que madame Barincq parlait avec une véhémence désordonnée, Anie +regardait son mari qui, immobile, calme en apparence, mais très pâle, ne +bronchait pas ; elle coupa la parole à sa mère : + +— Allons-nous-en, dit-elle à son mari. + +Mais son père la prenant par la main la retint : + +— Ni les paroles de ta mère, dit-il, ni ton départ n'ont de raison +d'être. Dans la situation présente, il n'y a qu'une chose à faire : +payer. C'est à quoi nous devons nous occuper. + +— Où est l'argent ? demanda madame Barincq. + +— Je ne l'ai pas ; mais je le trouverai. Sixte, mon cher enfant, +accompagnez-moi chez Rébénacq. Et toi, Anie, reste avec ta mère, à qui +tu feras entendre raison. + +— J'ai besoin de te parler, s'écria madame Barincq en faisant signe à +son mari de la suivre. + +— Et tu n'as rien dit du testament ! s'écria Anie en se jetant dans les +bras de son mari quand son père et sa mère furent sortis. Ah ! cher, +cher ! + +— C'est lui justement qui m'a si bien fermé les lèvres ; et puis, quand +ta mère me disait qu'un mari qui a eu le bonheur de trouver une femme +telle que toi n'a pas à chercher de distractions autre part, elle +n'avait que trop raison. + +— Tu es un ange. + + + + +VII + + +Non seulement Barincq n'avait pas soixante-cinq mille francs dans sa +caisse ou chez son banquier, pour les donner à Sixte, mais encore il +n'en avait pas même dix mille, ni même cinq mille. + +L'argent liquide trouvé dans la succession de Gaston et toutes les +valeurs mobilières avaient été absorbés par la transformation de la +terre d'Ourteau, défrichements, constructions, achat des machines, +acquisition des vaches, des porcs, et si complètement qu'il n'avait pu +faire face aux dépenses du mariage d'Anie que par un emprunt. + +Mais cela n'était pas pour l'inquiéter : la réalité avait justifié toutes +ses prévisions, aucun de ses calculs ne s'était trouvé faux, et avant +quelques années sa terre transformée donnerait tous les résultats qu'il +attendait de cette transformation et même les dépasserait largement : +c'était la fortune certaine, une belle fortune, et si facile à gérer, +que quand il viendrait à disparaître, Anie et Sixte n'auraient qu'à en +confier l'administration à un brave homme pour qu'elle continuât à leur +fournir pendant de longues années les mêmes revenus. + +Cependant, si l'avenir était assuré, le présent n'en était pas moins +assez difficile, et quand, au milieu des embarras contre lesquels il +avait à lutter chaque jour, survenait une demande de plus de soixante +mille francs, à laquelle il fallait faire droit sans retard, du jour au +lendemain, il ne le pouvait que par un nouvel emprunt. + +Ce fut ce qu'il expliqua à son gendre, en se rendant chez le notaire, +et, comme Sixte confus exprimait tout son chagrin du trouble qu'il +apportait dans sa vie si tranquille, il ne permit pas que la question se +plaçât sur ce terrain. + +— Je vous ai dit, mon cher enfant, que je vous considérais comme +co-propriétaire de l'héritage de Gaston. Ce n'était pas là un propos en +l'air, un engagement vague qu'on prend dans l'espérance de ne pas le +tenir. Je ne veux donc pas de vos excuses. Et même j'ajoute que jusqu'à +un certain point je ne suis pas fâché de ce qui arrive, puisque cela me +permet de vous prouver la sincérité de ma parole. + +— Je n'avais pas besoin de cela. + +— J'en suis certain. Mais, puisque les choses sont ainsi, il vaut mieux +les envisager à ce point de vue et ne considérer que le rapprochement +que cet incident amènera entre nous. + +— Vous êtes trop bon pour moi, mon cher père, trop indulgent. + +— Qui peut sonder l'entraînement auquel vous avez cédé ! + +Il le sondait au contraire parfaitement, cet entraînement qui, chez +Sixte, était un fait d'hérédité. Est-ce que Gaston n'avait pas plus +d'une fois subi cette ivresse du jeu, lui d'ordinaire si calme, si +maître de lui ? Quoi d'étonnant à ce que Sixte la subit à son tour ? Tel +fils, tel père. S'il était heureux que sur beaucoup de points Sixte +ressemblât à Gaston, il fallait accepter la ressemblance complète, celle +pour le mauvais comme celle pour le bon, celle pour les défauts comme +celle pour les qualités. En tous cas, il y avait cela d'heureux dans +cette aventure qu'elle s'était produite avant que Sixte eût trouvé le +testament de Gaston. Que serait-il arrivé et jusqu'où ne se serait-il +pas laissé entraîner, si cette fâcheuse partie s'était engagée quelques +mois, quelques semaines plus tard, alors que, se sachant seul légataire +de la fortune de Gaston, il n'aurait point été retenu par l'inquiétude +d'avoir à demander la somme qu'il perdrait ? Tandis que, dans les +circonstances présentes, cette perte pouvait, et même, semblait-il, +devait être une leçon pour l'avenir, celle dont profite le chat échaudé ; +il se souviendrait. + +Rébénacq n'avait pas les soixante-cinq mille francs chez lui, mais il +promettait de les verser dès le lendemain à Bayonne ; seulement, au lieu +de pouvoir faire un emprunt au Crédit Foncier et de bénéficier de +conditions modérées, il faudrait subir la loi d'un prêteur dur, qui +profiterait des circonstances pour exiger un intérêt de cinq pour cent, +avec première hypothèque sur la terre d'Ourteau tout entière, non +seulement pour cette somme de soixante-cinq mille francs, mais encore +pour celles précédemment empruntées par Barincq, c'est-à-dire pour un +total de cent dix mille francs, de façon à être seul créancier. + +Comme il n'y avait pas moyen d'attendre, il fallut bien en passer par +là, et, de nouveau, Sixte, en revenant au château, exprima à son +beau-père toute sa désolation de l'entraîner dans des affaires si +pénibles. + +— Laissez-moi vous dire que je considère ces sacrifices que je vous +impose comme un prêt, dont je vous demande de vous rembourser en +diminuant de dix mille francs tous les ans la pension que vous nous +servez. + +— Vous n'y pensez pas, mon cher enfant. + +— J'y pense beaucoup, au contraire, et je suis sûr que ma femme se +joindra à moi pour vous demander qu'il en soit ainsi ; cette suppression +ne sera pas bien dure pour nous et elle sera une leçon utile pour moi. + +— Ne parlons pas de ça. + +— Et moi je vous prie de me permettre d'en parler. + +— Non, non, dix fois non. Je sais, je sens pourquoi vous me faites cette +proposition, que j'apprécie comme elle le mérite, croyez-le : c'est votre +réponse au langage que ma femme vous a tenu tout à l'heure. Je comprends +qu'il vous ait blessé, profondément peiné.... Mais persister dans votre +idée serait montrer une rancune peu compatible avec un caractère droit +comme le vôtre. Voyez-vous, mon ami, quand il s'agit de gens d'un +certain âge, c'est d'après ce qu'ils ont souffert qu'on doit les juger, +et vous savez que pour tout ce qui est argent, la vie de ma femme n'a +été qu'un long martyre. + +— Soyez certain que je n'en veux pas à madame Barincq ; elle n'avait que +trop raison dans ses reproches. + +— Ce qui n'empêche pas qu'elle eût mieux fait de les taire, puisqu'ils +ne servaient à rien. + +Bien que Sixte n'en voulût pas à sa belle-mère, il n'en persista pas +moins dans son idée de rembourser ces soixante-cinq mille francs au +moyen d'une retenue sur la pension qu'on leur servait. Ce fut ce qu'il +expliqua le soir à sa femme en rentrant à Bayonne. + +— Tu serais le mari pauvre de mademoiselle Barincq riche, dit-elle, que +je trouverais tes scrupules exagérés, tu comprends donc que je ne peux +pas partager ceux d'un mari riche qui a épousé une fille pauvre et qui +n'aurait qu'un mot à dire pour prendre ce qu'il veut bien demander. +Mais, enfin, il suffit que tu tiennes à ce remboursement pour que je le +veuille avec toi. Je t'assure que dépenser dix mille francs de plus ou +de moins par an est tout à fait insignifiant pour moi : nous nous +arrangerons pour faire cette économie. + +En rentrant, Sixte trouva une lettre de d'Arjuzanx arrivée en leur +absence, et il la donna tout de suite à lire à sa femme : + + « Mon cher camarade, + + Je pars pour Paris, d'où je ne reviendrai que dans huit jours ; ne te + gêne donc en rien pour moi ; prends ton temps, ces huit jours et + tous ceux que tu voudras. + + Amitiés, + + D'ARJUZANX. » + +— Tu vois, dit Sixte. + +— Quoi ? + +— Que d'Arjuzanx n'est pas ce que tu crois. + +— Je vois que cet ami a joué contre toi d'autant plus gros jeu que tu +étais moins en veine. + +— A sa place tout joueur en eût fait autant. + +— Donc, c'est en joueur qu'il faut le traiter, non en ami. + + + + +VIII + + +En faisant cette observation, Anie avait une intention secrète, qui +était d'envoyer tout simplement au baron les soixante-cinq mille francs, +le jour de son retour à Biarritz. + +Mais Sixte n'accepta pas cette combinaison : + +— En me prêtant vingt-cinq mille francs, d'Arjuzanx a agi en ami, +dit-il ; à ce titre je lui dois des égards, auxquels je manquerais en lui +envoyant sèchement son argent. + +Il n'y avait pas à répliquer ; tout ce qu'elle put obtenir, ce fut que +Sixte, au lieu d'aller à Biarritz dans la soirée, y allât dans +l'après-midi, avant le dîner, ce qui abrègerait sa visite. + +Il n'était pas cinq heures quand Sixte arriva chez d'Arjuzanx qu'il +trouva assis devant une table d'écarté, ayant pour vis-à-vis un des +Russes avec lequel il avait dîné huit jours auparavant ; deux des +convives de ce dîner étaient assis près d'eux. + +Ce fut seulement quand d'Arjuzanx quitta sa chaise que Sixte put +l'attirer dans une pièce voisine. + +— Je t'apporte ce que je te dois, dit-il. + +Et il déposa sur une table plusieurs liasses de billets de banque qu'il +tira de sa poche gonflée. + +— Qu'est-ce que c'est que tout ça ? demanda d'Arjuzanx. + +— Les soixante-cinq mille francs que je te dois. + +— Tu me dois vingt-cinq mille francs que je t'ai prêtés. + +— Et quarante mille que tu m'as gagnés. + +D'Arjuzanx prit trois liasses, deux grosses et la plus petite, les mit +dans la poche de son veston et repoussa les autres. + +— Reprends cela, dit-il. + +Sixte le regarda étonné. + +— As-tu pu penser que j'accepterais ces quarante mille francs ? dit +d'Arjuzanx. + +— Tu me les as gagnés. + +— Et j'ai eu tort. Un emballement de joueur m'a troublé la conscience. +J'ai subi le vertige du gain comme toi tu subissais celui de la perte. +Mais, le calme me revenant, je me suis reproché ces quelques instants +d'erreur. + +— Tu ne peux pas me faire un cadeau, qu'il ne m'est pas possible +d'accepter. + +— Je n'en ai pas la pensée ; mais tu peux me regagner ce que tu as perdu +et nous serons quittes. N'est-ce pas ainsi que les choses se sont +passées entre nous, quand au collège je t'ai gagné cent vingt francs que +tu aurais eu plus de peine à trouver à ce moment, sans doute, que tu +n'en as maintenant pour ces quarante mille francs ? Je t'ai donné ta +revanche. Faisons-en autant. + +— C'est impossible. + +— Pourquoi ? + +— Parce que... + +D'Arjuzanx lui coupa la parole : + +— Tu sais que je suis obstiné, dit-il, je me suis mis dans la tête que +je ne prendrai pas ton argent, je ne le prendrai pas. + +Et, le laissant seul, d'Arjuzanx retourna dans le salon. + +Sixte remit les liasses dans sa poche et rejoignit d'Arjuzanx ; la +discussion ne pouvait pas se continuer dans ces termes, il lui enverrait +les quarante mille francs par un chèque. + +Pendant leur entretien d'autres convives du dîner de la semaine +précédente étaient arrivés, entre autres de la Vigne, la partie +continuait. + +Pendant un certain temps Sixte resta debout auprès de la table regardant +le jeu machinalement, ayant en face de lui d'Arjuzanx debout aussi ; +puis il fit un pas en arrière pour s'en aller discrètement mais à +l'instant même d'Arjuzanx, qui avait vu son mouvement, l'interpella : + +— Fais-tu vingt-cinq louis contre moi ? dit-il. + +Sixte eut une seconde d'hésitation : une nouvelle partie commençait, les +adversaires allaient relever les cartes données ; Sixte crut sentir que +tous les regards ramassés sur lui l'interrogeaient. + +— Pourquoi non ? dit-il. + +Au fait, pourquoi n'accepterait-il pas la revanche que d'Arjuzanx lui +offrait ? Cinq cents francs, s'il les perdait, n'étaient pas pour le +gêner et s'il les gagnait, ce serait un commencement de remboursement ; +quelques coups heureux abrègeraient d'autant les mois de privation qu'il +allait imposer à sa femme. + +Il perdit. + +— Quitte ou double, n'est-ce pas ? dit d'Arjuzanx. + +— Soit. + +Il perdit encore. + +Si cinq cents francs n'avaient pas grande importance pour lui, il n'en +était pas de même de mille ; il fallait donc tâcher de les regagner. + +— Nous continuons ? dit-il. + +— Avec plaisir, continua d'Arjuzanx. + +— Sixte va s'emballer, dit de la Vigne à son voisin. + +— C'est fait. + +En effet, il n'était pas difficile de remarquer, pour qui connaissait +les joueurs, les changements caractéristiques qui de seconde en seconde +se produisaient en lui : tout d'abord, quand d'Arjuzanx l'avait +interpellé, il avait rougi comme sous une impression de fausse honte, +puis instantanément pâli en répondant : « Pourquoi non ? » ; maintenant +cette pâleur s'était accentuée, ses lèvres frémissaient et ses mains +étaient agitées d'un léger tremblement ; penché sur la table de jeu, il +semblait qu'il prît avec ses yeux les cartes dans les mains de celui qui +les tenait et les abattit lui-même, exactement comme au cochonnet le +joueur accompagne de la tête, des épaules et des bras, par un mouvement +symbolique, la boule qui roule. + +Les cartes n'obéirent point à cette suggestion magnétique ; pour la +troisième fois elles furent contre lui. + +Évidemment la veine devait changer. + +— Toujours ? demande-t-il. + +Parbleu ! + +Il gagna. + +Raisonnable, il eût dû s'en tenir là, heureux d'en être quitte ainsi ; +mais quel joueur écoute la raison quand il voit la fortune lui sourire ! +ne serait-il pas fou de la repousser si elle venait à lui ? + +— Continuons-nous ? demanda-t-il. + +— Tant que tu voudras. + +— Cent louis ? + +— Tout ce que tu voudras. + +Il gagna encore. + +Décidément la chance était pour lui ; son heure avait sonné ; encore +quelques coups et il pouvait rendre à sa belle-mère cet argent qu'il +lui avait été si dur de demander. + +— Doublons-nous ? dit-il. + +— Assurément, répondit d'Arjuzanx. + +La pâleur de Sixte avait disparu sous l'afflux d'une bouffée de chaleur +qui du cœur était montée au front et aux joues ; il respirait plus +largement, ses mains ne tremblaient plus. + +On s'était groupé autour d'eux, et chacun était plus attentif à leur +duel qu'à la partie elle-même, insignifiante comparée à leurs paris. + +— Le baron voudrait perdre exprès qu'il ne s'y prendrait pas autrement, +dit de la Vigne à son voisin. + +— Croyez-vous ? + +Qu'il le voulût ou ne le voulût point, toujours est-il que d'Arjuzanx +perdit encore. + +— Je crois bien que tu as passé un engagement avec la veine, dit-il à +Sixte. + +A ce moment un domestique entra dans le salon. + +— Il est entendu que vous restez à dîner, dit d'Arjuzanx en s'adressant +à Sixte et à de la Vigne en même temps. + +Ils voulurent refuser. + +— Sixte, décide M. de la Vigne par ton exemple, dit d'Arjuzanx, et vous, +monsieur de la Vigne, gagnez Sixte par le vôtre. + +On insista de divers côtés. + +D'Arjuzanx avait ouvert un petit bureau : + +— Voici ce qu'il faut pour écrire, dit-il, on portera immédiatement vos +dépêches au télégraphe. + +Déjà de la Vigne avait pris place au bureau ; quand il quitta la chaise, +Sixte le remplaça : + + « Retenu à dîner avec de la Vigne ; à ce soir. + + VALENTIN. » + +Comme il remettait sa dépêche à d'Arjuzanx, celui-ci lui dit : + +— Crois-tu maintenant qu'en refusant d'accepter ton argent j'avais le +pressentiment que tu me le reprendrais bientôt ? ça me semble bien +vouloir recommencer notre fameuse partie du collège de Pau. + +Cette insistance frappa Sixte ; pourquoi donc d'Arjuzanx mettait-il un +empressement si peu déguisé à le pousser au jeu ? + +Ce fut la question qu'il se posa : d'Arjuzanx voulait-il lui infliger une +nouvelle perte ? ou bien, honteux de la somme qu'il avait gagnée, ne +cherchait-il que des occasions de la perdre ? + +C'était de cette façon qu'il avait agi autrefois au collège ; pourquoi +n'en serait-il pas de même maintenant ? rien en lui ne permettait de +supposer qu'il fût devenu un homme d'argent, âpre au gain, capable +d'employer des moyens peu loyaux à l'égard d'un camarade. N'avait-il pas +reconnu lui-même qu'il était dans son tort en subissant une sorte de +vertige qui le faisait jouer gros jeu contre un ami malheureux ? + +Cependant, quoi qu'il se dît, il ne put pas pendant le dîner ne pas +regretter de n'être pas rentré à Bayonne, et ne pas trouver bien nulle, +bien vide, la conversation de ses voisins : assurément cette salle à +manger ne le reverrait pas souvent ; qu'il sût profiter de sa soirée pour +regagner une partie de ce qu'il avait si bêtement perdu huit jours +auparavant, et elle serait la dernière qu'il passerait dans cette +maison. S'il vivait retiré quand il était garçon, ce n'était pas +maintenant qu'il avait un intérieur si charmant avec une femme jeune, +jolie, intelligente, adorée, qu'il allait l'abandonner pour ces réunions +banales. + +Bien qu'il n'eût pas l'expérience du jeu, il savait, pour l'avoir +entendu dire, de quelle importance est un régime sévère pour le joueur ; +ce n'est pas quand on est congestionné par une digestion difficile ou +échauffé par des vins largement dégustés, qu'on est maître de soi, et +qu'on garde en présence d'un coup décisif la sûreté du jugement ou le +calme de la raison ; or, dans la partie qu'il voulait engager pour +profiter de la veine qui semblait lui revenir, il fallait qu'il eût tout +cela, et ne subît pas plus l'influence de son cerveau surexcité que de +son estomac trop chargé ; il mangea donc très peu et but encore moins, +malgré l'insistance de d'Arjuzanx dont l'amabilité ne réussit pas mieux +que la raillerie à l'arracher à sa sobriété. + +Quand de la salle à manger on passa dans le salon, il ne s'approcha pas +tout d'abord des tables de jeu qui avaient été préparées : une grande +pour le baccara, deux petites pour l'écarté ; il voulait choisir son +moment et ne pas commettre les folies de ceux qui, courant après leur +argent, se jettent à l'aveugle dans la mêlée. C'était d'un pas ferme et +sûr qu'il devait y descendre ; puisqu'une heureuse chance lui avait +permis de rattraper trois cents louis, il devrait manœuvrer avec cette +somme de façon à regagner ses quarante mille francs sans se découvrir +jamais. + +Comme il se tenait à la fenêtre, d'Arjuzanx vint le rejoindre : + +— Tu ne me donnes pas ma revanche ? dit-il. + +— Est-ce que ce n'est pas à toi plutôt de me donner la mienne ? + +— Je suis à ta disposition. + +— Tout à l'heure ; le temps de finir ce cigare. + +Son cigare achevé il alla rôder autour de la table de baccara, mais sans +s'y asseoir : il voulait rester frais pour sa partie contre d'Arjuzanx, +et, d'ailleurs, il craignait d'épuiser sa veine dans des coups +insignifiants, s'imaginant, par une superstition de joueur, qu'il ne +pouvait pas faire grand fond sur elle, et qu'il ne fallait pas lui +demander plus d'une courte série heureuse ; quand il l'aurait obtenue il +s'en tiendrait là. + +Enfin, une des tables d'écarté n'étant plus occupée, il fit un signe à +d'Arjuzanx, voulant, cette fois, tenir lui-même les cartes qui allaient +décider de cette lutte. + +— Combien ? demanda d'Arjuzanx en s'asseyant vis-à-vis de lui. + +— Veux-tu cent louis ? + +— Parfaitement. + +En prenant ce chiffre Sixte se croyait prudent, puisque, sur les trois +parties qu'il lui permettait de jouer avec son gain, il ne devait pas +les perdre toutes : il pourrait se défendre si la chance tournait d'abord +contre lui, et à un moment quelconque attraper la série sur laquelle il +comptait. + +En prenant ses cartes Sixte eut la satisfaction de constater que ses +mains ne tremblaient pas et de se sentir maître de son cœur comme de +son esprit : il voyait, il savait, il jugeait ce qu'il faisait. + +D'Arjuzanx, au contraire, paraissait ému, et, en le regardant, on voyait +clairement qu'il n'était plus le même homme ; sa nonchalance, son +indifférence, avaient disparu et dans ses yeux noirs brillait une flamme +qui leur donnait une expression de dureté que Sixte n'avait jamais +remarquée. + +Mais ce n'était pas le moment de se livrer à des observations de ce +genre ; c'était à son jeu comme à celui de son adversaire qu'il devait +donner toute son attention. + +La chance, au lieu de tourner contre lui, continua à lui être fidèle. + +— Nous doublons, n'est-ce pas ? demanda d'Arjuzanx. + +— N'est-ce pas entendu ? + +— Alors cela est dit une fois pour toutes. + +— Sans doute ; au moins jusqu'à ce que nous soyons d'accord pour changer +cette convention. + +— Nous serons d'accord. + +Lentement ils avaient relevé leurs cartes. + +— J'en demande ? dit d'Arjuzanx. + +— J'en refuse. + +D'Arjuzanx avait un jeu détestable, Sixte le roi et la voie assurée. + +— Tu ne vas pas être long à regagner tes quarante mille francs, dit +d'Arjuzanx. + +— Je n'en serais pas fâché. + +— Tu vois donc que j'ai bien fait de te garder à dîner. + +Quelques-uns des convives, en les voyant s'asseoir à la table d'écarté, +avaient quitté le baccara qui ne se traînait que misérablement, et les +entouraient, attentifs, silencieux. + +A son tour d'Arjuzanx fit trois points : + +— Je commence à me défendre, dit-il. + +Cependant il perdit ; mais la partie suivante fut pour lui, et ils +recommencèrent avec un enjeu de cent louis qu'il gagna de nouveau. + +— Faisons-nous quitte ou double ? dit-il. + +Sixte eut un éclair d'hésitation pendant lequel il se demanda si sa +veine n'était pas épuisée ; mais, comme il avait eu quatre points contre +cinq, il crut que la fortune était hésitante et qu'il pouvait la +retenir. + +— Oui, dit-il. + +Il eut encore quatre points contre cinq, et cette fois il n'hésita pas ; +il était à découvert, il devait au moins s'acquitter ; puisque d'Arjuzanx +consentait à faire quitte ou double, il n'y avait qu'à continuer jusqu'à +ce qu'il gagnât, alors il s'arrêterait et ne toucherait plus aux cartes ; +il était déraisonnable, impossible, contraire à toutes les règles +d'admettre que ce coup ne lui viendrait pas aux mains ; le jeu n'est-il +pas une bascule réglée par des lois immuables ? + +— Toujours, dit-il. + +Maintenant tout le monde se pressait autour d'eux, mais personne ne +parlait, ne les interrogeait directement, et c'était par des regards +muets qu'on se communiquait ses impressions. + +Sixte fut surpris de sentir des gouttes de sueur lui couler dans le cou +et il s'en inquiéta ; évidemment il n'était plus maître de ses nerfs, +cependant il n'eut pas la force de mettre cette observation à profit ; +certainement l'émotion ne lui enlèverait pas son coup d'œil. + +Au moins lui enleva-t-elle la décision : par prudence, par excès de +conscience, il demanda des cartes, et il en donna, quand il aurait dû en +refuser, et jouer hardiment. + +Trois parties successives, perdues avec ce système, l'en firent changer : +ce n'était pas la chance qui le battait, mais sa propre maladresse, et +aussi le calme de d'Arjuzanx, attentif à se défendre et à profiter de +fautes de son adversaire, sans que la grandeur de l'enjeu parût exercer +sur lui la moindre influence. Ne pourrait-il donc pas retrouver lui-même +ce calme pour quelques minutes, quelques secondes peut-être ? + +Mais le changement de méthode ne changea pas la veine, au contraire ; les +fautes qu'il avait commises par trop de timidité, il les commit +maintenant par trop d'audace. + +Et chaque fois qu'il perdait, il répétait son mot : + +— Toujours. + +Ceux qui étaient attentifs aux nuances pouvaient saisir dans sa +prononciation une différence qui en disait long sur son état ; en même +temps son visage et ses mains s'étaient décolorés. + +A mesure que l'enjeu grossissait, l'attitude de la galerie se modifiait : +on avait commencé par regarder ce duel avec une curiosité recueillie ; +mais maintenant, s'échappaient de sourdes exclamations ou des gestes, +qui étaient un relèvement et une excitation pour Sixte : puisque tout le +monde était stupéfié de sa déveine, cette unanimité prouvait qu'elle ne +pouvait pas durer : un coup heureux, et il s'acquittait. + +Deux se suivirent malheureux encore, et comme Sixte répétait : + +— Toujours. + +Pour la première fois, d'Arjuzanx ne répondit pas : + +— Parfaitement. + +Il posa ses deux bras sur la table, et regardant Sixte en face : + +— Comment toujours ? dit-il d'une voix nette et dure. + +— N'est-il pas entendu, répondit Sixte, que, nous doublons toujours ? + +— Entendu jusqu'à ce que nous changions cette convention... + +Il y eut un moment de silence saisissant. + +... Et j'estime, continua d'Arjuzanx, de la même voix nettement +articulée, que le moment est venu de la changer. Où en sommes-nous ? + +Il compta les jetons rangés devant lui. + +— Voilà sept parties que je gagne. Est-ce exact ? + +— Oui, dit Sixte la gorge étranglée. + +— Nous avons commencé à cent louis, qui doublés font quatre mille +francs, puis huit mille, puis seize mille, puis trente-deux mille ; puis +soixante-quatre mille, puis cent trente-huit mille, et enfin deux cent +soixante-seize mille où nous sommes. + +Il s'arrêta et, du regard, parut prendre ses invités à témoins de la +justesse de son compte, qu'il avait fait sans aucune hésitation ; mais +personne ne pensa à faire un signe affirmatif, chacun étant tout entier +au drame qui se déroulait, et qu'on sentait terrible, sans comprendre +comment il s'était engagé et où il allait. + +— Jouons-nous comme des enfants ou comme des hommes ? continua +d'Arjuzanx. + +Sixte ne répondit pas, il voyait maintenant combien était faux son +sentiment sur les intentions de d'Arjuzanx qui, au lieu de chercher à +lui faire regagner ses quarante mille francs, n'avait eu d'autre but, au +contraire, que de l'entraîner à perdre une somme beaucoup plus +considérable ; en même temps il était frappé d'un fait, en apparence +insignifiant et cependant décisif : — le soin que d'Arjuzanx mettait à ne +pas s'adresser à lui directement, et surtout à ne pas employer le +tutoiement. + +Le baron reprit : + +— Si notre argent n'est pas sur cette table, notre parole y est ; je +peux jouer cent mille francs, et même deux cent soixante-seize mille sur +parole, non cinq cent cinquante mille qui excéderaient peut-être +l'engagement qu'on pourrait tenir. + +Il se tut, et chacun évita de se regarder pour ne pas livrer ses +impressions ; quelques convives prudents s'éloignèrent même de la table, +mais sans sortir du salon ; de la Vigne ne fut pas de ces derniers : une +place étant libre auprès de son camarade, il s'avança pour la prendre. + +Mais rien n'indiquait que Sixte dût se laisser entraîner à un éclat ; son +attitude était plutôt celle d'un homme qui vient de recevoir un coup +sous lequel il est tombé assommé. + +Cependant, après quelques secondes, il se leva. + +— Il est évident, dit-il, que je n'ai pas ces deux cent soixante-seize +mille francs sur moi. + +— N'est-il pas admis par les honnêtes gens qu'on a vingt-quatre heures +pour dégager sa parole ? + + + + +IX + + +Comme Sixte mettait le pied sur le trottoir dans la rue, il sentit qu'on +lui prenait le bras ; il se retourna : c'était de la Vigne. + +— Comment t'es-tu laissé entraîner ? demanda celui-ci. + +— Ah ! comment... + +— Tu n'as pas vu que c'était un coup monté ? + +— Trop tard. + +— Nous rentrons ? + +Sixte ne répondit pas. + +— Nous prenons une voiture ? + +— Non ; J'ai besoin d'être seul, de marcher. + +— Tu descendras en arrivant à Bayonne. + +— Ne me laisseras-tu pas tranquille ? + +— Ah ! + +Sixte, malgré son désarroi, eut conscience de ses paroles : + +— Sois assuré que j'ai été sensible au mouvement qui t'a fait prendre +place auprès de moi pendant que le baron parlait ! + +— C'était naturel. + +— Tu as cru à une altercation ; elle était impossible puisqu'il était +dans son droit, et que j'étais moi, dans mon tort. Merci. + +Et Sixte lui tendit la main. + +Cependant de la Vigne ne bougeait pas. + +— Adieu, dit Sixte en s'éloignant. + +Mais il n'avait pas fait trois pas qu'il s'arrêta. + +— De la Vigne ! + +Il revint vers son camarade. + +— Tiens, dit-il en lui tendant des liasses de billets de banque. + +— Qu'est-ce que c'est que ça ? + +— Quarante mille francs que je te prie de me garder ; comme tu montes en +voiture ils sont mieux dans tes poches que dans les miennes ; tu me les +donneras demain. + +Cette fois il quitta son camarade au milieu de la rue, et de la Vigne +fut abasourdi de voir qu'au lieu de se diriger vers Bayonne il prenait +une direction précisément opposée, comme s'il voulait gagner la côte des +Basques. + +C'est qu'en effet telle était l'intention de Sixte ; son parti était +pris : se jeter à la mer du haut de la falaise noire et ruisselante qui, +à pic, s'élève au-dessus de la grève. + +Et, par les rues désertes de la ville, il descendit vers le Port-Vieux, +courant plutôt que marchant, le visage fouetté par le vent froid qui +soufflait du large avec un bruit sinistre que dominait le mugissement +rauque de la marée montante déjà haute. + +C'était quand d'Arjuzanx avait dit : « Si notre argent n'est pas sur cette +table, notre parole y est », que sa résolution s'était formée dans son +esprit : son honneur engagé, il n'avait que sa vie à donner pour payer sa +dette, il la donnait. + +Il avait dépassé les bains de Port-Vieux et constaté que l'heure de la +pleine mer ne devait pas être éloignée ; quand il se laisserait tomber de +la falaise, la vague le recevrait et l'emporterait. + +C'était sans aucune faiblesse qu'il envisageait sa mort ; ce serait fini, +fini pour lui, fini pour les siens qu'il n'entraînerait pas dans le +désastre. + +Mais cette pensée des siens, celle de sa femme l'amollit ; ce n'était pas +seulement sa vie qu'il sacrifiait, c'était aussi le bonheur de celle +qu'il aimait. Quel désespoir, quel écroulement, quel vide pour elle ! ils +n'étaient mariés que depuis deux mois ; elle était si heureuse du +présent ; elle faisait de si beaux projets ! Elle ne l'aurait même pas +revu. Il ne l'aurait pas embrassée une dernière fois d'un baiser qu'elle +retrouverait. + +Il s'arrêta, et après un moment d'hésitation revint sur ses pas pour +prendre la route de Bayonne : il avait vingt-quatre heures devant lui, ou +tout au moins il avait jusqu'au matin avant qu'on apprit ce qui s'était +passé. + +Que de fois il l'avait parcourue à cheval avec sa femme, cette route +qu'il suivait maintenant à pied, seul, dans la nuit ! cette évocation eut +cela de bon qu'elle l'arracha aux angoisses de l'heure présente et du +lendemain, pour le maintenir dans ce passé si plein de souvenirs qui +s'enchaînaient, doux ou passionnés, tendres ou joyeux. + +Comme il approchait de Bayonne, il entendit dans le silence deux heures +sonner au clocher de la cathédrale ; au lieu d'entrer en ville, il longea +le rempart et descendit aux allées Marines. + +Cette fois sa maison était sombre : Anie ne l'avait pas attendu. Il +ouvrit les portes sans faire de bruit, et alluma une bougie, qui était +préparée, à la veilleuse de l'escalier. + +Arrivé à la porte de leur chambre, il écouta et n'entendit rien : +assurément Anie s'était endormie. Alors, au lieu d'entrer dans la +chambre, il tourna avec précaution le bouton de la porte de son cabinet +de travail, qu'il referma sans bruit. + +Une glace sans tain s'ouvrait au-dessus de la cheminée dans le mur qui +séparait la chambre du cabinet, masquée par un store à l'italienne à ce +moment à demi baissé ; dans la chambre deux lampes et une statuette +garnissaient la tablette de cette cheminée ; dans le cabinet c'était un +vase avec une fougère et deux flambeaux. + +D'une main écartant les frondes de la fougère, et de l'autre approchant +son bougeoir de la glace, Sixte regarda dans la chambre. Tout d'abord +ses yeux se portèrent dans l'obscurité. Mais, s'étant fait un abat-jour +avec sa main de façon à projeter la lumière en avant, il aperçut dans le +lit lui faisant face la tête de sa femme se détachant sur la blancheur +du linge. + +Puisqu'elle ne bougeait pas, puisqu'elle ne l'appelait pas, c'est +qu'elle dormait : cela lui fut un soulagement ; il avait du temps devant +lui. + +Dans ses deux heures de chemin, il n'avait pas uniquement pensé à Anie, +il avait encore arrêté son plan, dont ce sommeil facilitait l'exécution : +ce n'était pas seulement l'embrasser, qu'il voulait, c'était aussi +qu'elle eût sa dernière pensée : il s'assit à son bureau placé devant la +cheminée et se mit à écrire : + + « Tes pressentiments ne te trompaient pas : devenu notre ennemi + implacable, le tien, le mien, il a voulu se venger de toi, de moi ; + aveuglé, entraîné, j'ai joué et j'ai perdu deux cent soixante-seize + mille francs, en plus de ce que j'avais déjà perdu. En revenant, + j'ai réfléchi ; j'ai vu la situation comme on voit dans la solitude + et dans la nuit, d'une manière lucide, sans mensonge ; et de cette + froide vision est résultée la décision qui fait l'objet de cette + lettre — un adieu. Un adieu, ma belle et chère Anie. Oh ! si chère, si + aimée ! plus que dans le bonheur encore, et que je vais quitter pour + mourir. Mais ce n'est pas mourir qui m'effraie ; c'est briser notre + vie amoureuse ; c'est ne plus voir Anie ; c'est aussi lui laisser le + doute d'avoir été aimée comme elle le pensait. Comprendra-t-elle que + je veux disparaître, parce que je l'aime plus que moi-même, et que + je préfère — cherchant le meilleur pour elle — la savoir veuve, + tragique, plutôt que femme amoindrie par un mari coupable ? + + Je ne puis pas payer ma dette, et je ne veux plus rien demander à + ton père que je ruinerais. Il n'y a donc qu'à m'arracher de toi, + avec la pensée que je laisse presque intacte une fortune doublement + tienne, qui te gardera indépendante et fière. + + Comprends-tu que mon amour est tel que tu pouvais le désirer et que + je ne t'abandonne pas ? + + Dis-toi, au contraire, que c'est serré contre toi, mon âme mêlée à + la tienne, que je me suis arrêté à la résolution de ne plus te voir, + et de te laisser dans ta fleur de jeunesse et de beauté vivre sans + moi. + + Je n'ai songé qu'à ton repos, et j'ai dû oublier combien ont été + courtes nos heures d'amour. J'ai dû oublier aussi qu'une femme + adorée m'échappe dans la première émotion de notre existence + fondue, et qu'ivre de toi, je me détourne de toi, vibrant, soudé de + cœur et de chair, rêvant l'éternité de mon amour alors qu'il n'a + plus de lendemain. » + + + + +X + + +Il avait écrit rapidement, sans hésiter ; sa lettre achevée il la relut, +et alors il eut une minute d'anéantissement : comme il l'aimait ! et +cependant, par sa faute, stupidement, follement, il la jetait dans le +désespoir quand il n'avait qu'à laisser aller leur vie pour la rendre +heureuse. Le misérable, l'insensé qu'il avait été ! + +L'indignation le tira de sa faiblesse ; abaissant ses deux mains dans +lesquelles il avait enfoncé sa tête, il reprit sa lettre, la mit dans +une enveloppe sur laquelle il écrivit le nom d'Anie, et la plaça sous la +première feuille de son buvard. + +Il n'avait pas encore fini : doucement, avec mille précautions il ouvrit +un tiroir de son bureau fermé à clef, et, fouillant dedans sans froisser +les papiers qui s'y trouvaient, il en tira le testament de Gaston de +Saint-Christeau ; puis l'allumant à la bougie il le déposa dans la +cheminée où il brûla avec une grande flamme qui éclaira tout son +cabinet, du plancher au plafond. + +Cette fois tout ce qu'il avait combiné était accompli ; maintenant il +pouvait rejoindre sa femme quatre heures allaient sonner, il lui restait +trois heures à vivre pour elle. + +Quand il entra dans la chambre, elle leva la tête. + +— Te voilà ? dit-elle. + +Il vint au lit, et, se penchant sur elle, il l'embrassa longuement. + +— Il ne faut pas m'en vouloir, j'ai été retenu, je t'expliquerai. + +— Mais je ne t'en veux pas. + +Moins troublé il eût remarqué que, pour une femme qui s'éveille, la voix +d'Anie était étrangement tremblante ; mais, tout à son émotion, il ne fit +pas cette observation. + +C'est qu'en réalité, Anie, qui n'avait pas dormi depuis qu'elle s'était +mise au lit à son heure habituelle, ne venait pas de s'éveiller. + +En recevant la dépêche de son mari, alors qu'elle l'attendait pour +dîner, elle avait éprouvé une commotion violente, hors de toute +proportion, semblait-il, avec un fait si simple. + +Pourquoi restait-il chez le baron ? Comment oubliait-il la promesse qu'il +lui avait faite de revenir immédiatement ? Et, ce qui était plus grave, +comment ne pensait-il pas qu'après les craintes qu'elle lui avait +montrées, cette dépêche allait la jeter dans l'inquiétude et dans +l'angoisse ? + +C'était la première fois qu'il lui manquait de parole, la seconde fois +qu'il la laissait dîner seule ; et toujours pour le baron. Que lui +ménageait donc cette liaison qui l'épouvantait ? + +Elle ne put pas dîner, et de bonne heure elle monta à sa chambre, +s'imaginant qu'elle serait là moins mal que partout ailleurs pour +attendre. Alors elle calcula le moment où il pouvait rentrer ; et, ses +comptes faits, elle trouva que ce serait sans doute entre dix et onze +heures. + +Pour user le temps, elle prit un livre, mais les lignes dansaient devant +ses yeux et elle ne comprenait rien à ce qu'elle lisait. Si elle +continuait ainsi, les minutes seraient éternelles. S'enveloppant d'un +châle, elle sortit sur la vérandah pour suivre le mouvement de la +rivière. C'était la basse mer et il ne se passait rien sur la rivière +qui coulait clapoteuse entre ses rives confuses ; la nuit était sombre ; +rien sur les eaux, rien sur la terre, rien au ciel qui pût occuper son +esprit et l'emporter au pays de la rêverie où le temps se dévore sans +qu'on sache comment. + +Après un certain temps elle revint à son livre, le changea, pour un +nouveau qui peut-être serait plus attachant, l'abandonna bientôt comme +elle avait fait du premier, retourna sur la vérandah, tâcha de deviner +ce qu'elle ne voyait pas, rentra dans sa chambre, descendit au +rez-de-chaussée épousseter une vitrine qui tout à coup se trouva avoir +besoin d'être nettoyée, cassa deux bibelots, se fâcha contre sa +maladresse, et remonta dans sa chambre pour se jeter dans un fauteuil où +elle resta jusqu'à dix heures. + +Alors elle se déshabilla lentement et fit une coquette toilette de +nuit : puisqu'il avait paru surpris, presque fâché la première fois +qu'elle l'avait attendu, elle ne voulait pas qu'il en fût ainsi ce +soir-là : la trouvant endormie, il verrait tout de suite qu'elle ne +pensait pas à lui adresser le plus léger reproche. + +Mais elle ne s'endormit pas, et si le temps lui avait duré alors qu'elle +pouvait aller et venir, il fut mortel dans l'immobilité et l'obscurité +du lit ; l'horloge du vestibule sonnait l'heure et la demie, mais +l'intervalle qui s'écoulait entre l'une et l'autre était si long qu'elle +s'imaginait toujours que le mécanisme s'était arrêté. + +Onze heures, onze heures et demie, minuit, minuit et demi, une heure ; +était-ce possible ? Pourquoi ne rentrait-il point ? Que lui était-il +arrivé ? Au milieu de la nuit, ne pouvait-on pas être arrêté, assassiné, +sur la route déserte ? Elle voyait les passages dangereux, ceux du crime. + +Elle se releva pour lire sa dépêche qu'elle savait par cœur : « A ce +soir » ; ce n'était pas : « Je rentrerai tard » qu'il avait dit. « A ce +soir ! » c'était sûrement avant minuit. Et il était une heure et demie ; +deux heures, deux heures et demie. + +La fièvre la dévorait ; il y avait des moments où elle écoutait les +bruits du dehors avec une anxiété si intense, que son cœur s'arrêtait +et restait sans battre. + +Enfin, un peu après que la demie de deux heures eût sonné, elle reconnut +sur le gravier du jardin le pas qui était si familier à ses oreilles, +et, instantanément, une fraîcheur pénétrante succéda à la flamme qui la +dévorait : lui ! maintenant qu'importait ce qui avait pu le retenir, +puisqu'il arrivait ! est-ce que mille raisons qui se présentaient à son +esprit, alors que quelques minutes auparavant elle n'en trouvait pas une +seule, n'avaient pas pu le retarder ? + +Cependant elle fut surprise des précautions qu'il prit dans l'escalier, +et aussi qu'il passât par son cabinet au lieu d'entrer tout de suite +dans leur chambre ; il ne sentait donc pas l'impatience, poussée jusqu'au +paroxysme, avec laquelle elle l'attendait ? + +N'y tenant plus, elle pensa se jeter à bas de son lit pour courir à lui +et l'embrasser, mais n'y aurait-il pas là comme un tendre reproche qui +pourrait le peiner ? alors elle crut que le mieux était de ne pas bouger +et de paraître dormir. + +C'est pourquoi, lorsqu'il écarta le store et projeta sur elle la lumière +de sa bougie, il la trouva plongée dans un sommeil si parfait, que +quelqu'un qui n'eut pas été bouleversé comme lui se serait à coup sûr +demandé s'il était naturel. + +A travers ses paupières mi-closes, Anie avait vu le visage convulsé que +la bougie éclairait, et cette remarque, s'ajoutant à toutes ces +précautions pour ne pas la réveiller, l'avait rejetée dans l'inquiétude. + +Que se passait-il donc ? Ou plutôt que s'était-il passé ? + +La porte qui faisait communiquer sa chambre avec le cabinet étant +fermée, elle n'entendait rien, et n'osant pas se soulever sur son lit, +de façon à ce que son regard passât par-dessus la tablette de la +cheminée, elle ne voyait rien non plus, ce qui semblait indiquer que son +mari avait dû s'asseoir à son bureau, placé devant la cheminée. + +Heureusement les dispositions des deux pièces et de leur ameublement +pouvaient lui venir en aide : le lit, la glace sans tain, ainsi que le +bureau de Sixte, étaient placés sur une même ligne, et en face, au mur +opposé dans le cabinet, en ligne aussi, un vieux miroir, avec fronton et +bordure décorés d'estampage, était accroché, incliné de telle sorte +qu'il réflétait le bureau et la cheminée. Qu'elle trouvât sur son +oreiller une position d'où son regard, en passant à travers la glace +sans tain, irait jusqu'à ce miroir, et elle verrait ce que faisait son +mari. + +Sans mouvements brusques qu'elle n'osait se permettre, cela lui fut +assez facile, et alors elle l'aperçut écrivant. + +Comme son visage était sombre, comme sa main paraissait agitée ! De temps +en temps, il s'arrêtait un court instant, pour reprendre aussitôt avec +une décision et un emportement qui disaient la netteté de sa pensée, +autant que la violence de son émotion. Quand elle le vit, sa lettre +achevée, enfoncer sa tête entre ses mains, tout en lui trahissait une +telle douleur, un anéantissement si désespéré, qu'elle ne respirait +plus. + +A qui écrivait-il ? Qu'écrivait-il ? Cette lettre était donc bien +terrible, qu'elle le bouleversait à ce point ! + +Elle le vit aussi écrire l'adresse sur l'enveloppe, et à sa brièveté il +lui sembla que c'était un simple nom, court comme le sien, formé +seulement de quatre ou cinq lettres. Mais pourquoi lui écrivait-il, +quand il n'avait que la porte à ouvrir pour être près d'elle ? + +Il y avait là une question qu'elle se sentait trop affolée pour +résoudre, ou même pour examiner. + +D'ailleurs elle le suivait, et ne pouvait s'arrêter pour réfléchir, ni +pour revenir en arrière. + +Quand il avait pris dans le tiroir du bureau une feuille de papier, sur +laquelle elle voyait un timbre, il lui avait semblé que c'était le +testament de son oncle Gaston ; mais le mouvement par lequel il l'alluma +à la bougie et la déposa dans la cheminée fut si rapide, qu'elle ne put +pas être certaine qu'elle ne se trompait pas ; une flamme claire reflétée +par le miroir vint jusque dans sa chambre, dont elle perça l'obscurité +pour deux ou trois secondes, et ce fut tout. + +Presque aussitôt il entrait et venait à elle : ce fut miracle qu'elle ne +se trahit pas quand il l'embrassa, et qu'elle ne se jetât pas éperdue +dans ses bras quand il prit place près d'elle. + + + + +XI + + +Déjà les bruits de la ville et du port commençaient confus dans le +lointain, quand, brisé et anéanti par les émotions, il s'était endormi +sur l'épaule d'Anie. + +Pendant plus d'une heure, elle était restée immobile, pour ne pas +troubler ce lourd sommeil, si poignante que fût son angoisse de savoir +ce qu'était le papier placé dans le buvard, à propos duquel son +imagination affolée envisageait les choses les plus terribles, n'osant +pas s'arrêter à celle-ci plutôt qu'à celle-là, mais n'osant pas +davantage en rejeter aucune. Qu'elle pût se lever avant lui, elle +verrait ce papier. Qu'au contraire il se levât le premier, elle +resterait en proie à son anxiété. + +Cependant les vitres des fenêtres blanchissaient du côté de l'est, le +ciel se rayait de bandes claires qui annonçaient l'approche du jour : +encore quelques instants, et l'habitude allait le tirer de son sommeil à +l'heure ordinaire. + +Il fit un mouvement ; elle crut qu'il s'éveillait, mais il abandonna +seulement son épaule, et alors, avec précaution, elle put se laisser +glisser à bas du lit. + +A pas étouffés, elle se dirigea vers le cabinet, dont la porte n'avait +pas été refermée, et elle put la gagner sans qu'il bougeât. Vivement +elle alla au bureau et prit la lettre dans le buvard. Mais le jour +n'étant pas assez avancé pour qu'elle en pût lire la suscription, elle +courut à la fenêtre, dont elle écarta le rideau. + +« Anie. » + +Elle ne s'était pas trompée : frémissant de la tête aux pieds sous la +main froide du malheur qui venait de la saisir, elle coupa l'enveloppe +avec une épingle qu'elle tira de ses cheveux. + +Elle poussa un cri, et, traversant en courant le cabinet ainsi que la +chambre, elle vint au lit où elle s'abattit sur son mari qu'elle +enveloppa de ses deux bras : + +— Mourir ! + +Il la regarda hébété, puis, voyant la lettre qu'elle tenait dans sa +main : + +— Tu as lu ? + +— Est-ce que je dormais ? + +— Puisque tu as lu, je n'ai rien à ajouter. + +— Tu es fou. + +— Hélas ! + +— Mais cette fortune, tout ce que nous possédons, c'est à toi. + +— J'ai brûlé le testament. + +— Que ce soit toi, que ce soit nous, qu'importe qui paye ta dette ! + +— Ton père ne doit rien. + +— Tu ne le connais pas ; mon père paiera comme tu paierais toi-même : ta +mort n'acquitterait rien ; et, quand même elle te libérerait, crois-tu +que nous voudrions de la fortune à ce prix ? + +— Je ne veux pas ruiner ton père, te ruiner toi-même. + +— Mais comprends donc que nous paierons : tu dois, nous devons ; cette +fortune est la tienne, non la nôtre ; et fût-elle à nous qu'il en serait +exactement de même. Tu dis que tu as réfléchi ! Mais non, tu n'as pas +réfléchi ; sous un coup de désespoir tu as perdu la tête. Est-ce que nous +pouvons avoir rien de plus précieux que ta vie ? Imagines-tu donc que si +tu mourais je ne mourrais pas avec toi, ô mon bien-aimé ! + +Tout en parlant avec une véhémence désordonnée, elle le pressait dans +ses bras, ne s'interrompant que pour l'embrasser passionnément. + +— Tu dis que tu m'aimes, reprit-elle ; mais est-ce m'aimer que vouloir +m'abandonner ? Est-ce que tout n'est pas préférable à la séparation, la +ruine, la misère ! Qu'importe la misère ! Est-ce que je ne la connais +pas ? Que serait ce repos dont tu parles ? Tu ne veux pas que je sois +amoindrie par la faute de mon mari coupable ? En quoi serai-je amoindrie +quand nous aurons payé ce que tu as perdu ? + +Cet élan le bouleversait, l'ébranlait. + +— Je ne peux rien demander à ton père, dit-il. + +— Toi non, mais moi. Je pars pour Ourteau. Dans cinq heures je suis de +retour avec mon père. Ce soir tu paies. + +— Où veux-tu que ton père trouve cette somme ? + +— Je n'en sais rien, il la trouvera ; il empruntera ; il vendra. + +— Sa terre qu'il aime tant ! + +— Sa terre n'a jamais été à lui ; elle est à toi. + +— Votre générosité, votre sacrifice, ne feraient-ils pas de moi le plus +misérable des hommes ? Quel personnage serais-je dans le monde ? + +A ce mot, elle reprit courage et respira : puisqu'il envisageait +l'avenir, c'est qu'il était touché. + +— Personne a-t-il été jamais déshonoré pour une dette de jeu qu'on paie ? +Si ton honneur est sauf, qu'importe le reste ! Pourvu que nous soyons +ensemble, tous les pays nous seront bons. + +Le temps pressait ; il fallait hâter les décisions : ce qui n'était +possible avec une conscience chancelante et dévoyée que si elle prenait +la direction de leur vie. + +— Je pars pour Ourteau, dit-elle, toi tu vas aller à ton bureau comme à +l'ordinaire et en arrivant tu confesseras la vérité au général : dans une +heure elle sera connue de toute la ville, mieux vaut encore qu'il +apprenne la vérité de ta bouche, si fâcheux que puisse être pour toi cet +aveu. Mais, avant que je parte, tu vas me jurer, tes lèvres sur les +miennes, que je puis avoir confiance en toi. + +Rassurée par ce serment, autant que par l'étreinte toute pleine de +reconnaissance, de promesse, et de remords avec laquelle il avait +répondu à son adieu, elle partit pour Ourteau, en même temps qu'il se +rendait à son bureau. + +A peine arrivé, son général le fit appeler ; il avait passé une mauvaise +nuit et, pour s'en soulager, il éprouvait le besoin d'avoir quelqu'un à +secouer. + +— Avez-vous été vous promener ce matin, vous ? dit-il. + +— Non, mon général. + +— Effectivement vous ne sentez pas le salin. + +— J'ai pourtant passé une partie de la nuit dehors, dit Sixte saisissant +cette occasion. + +— Avec madame Sixte ? Drôle d'idée ! + +— Non, mon général, tout seul ; et une nuit terrible pour moi. + +— Ah ! bah ! + +Immédiatement Sixte raconta ce qui s'était passé, sans rien atténuer. + +— Deux cent soixante-seize mille francs ! s'écria le général. Êtes-vous +fou ? + +— Je l'ai été. + +— Et après ? Payez-vous ou ne payez-vous pas ? + +— Ma femme, qui vient de partir pour Ourteau, affirme que son père +paiera. + +Le général s'était levé et, dans un accès de colère, il arpentait son +cabinet en traînant la jambe. + +— Un officier attaché à ma personne ! grognait-il. + +Il s'arrêta devant Sixte : + +— Et maintenant, dit-il, que comptez-vous faire ? + +— Disparaître, mon général, si vous voulez me rendre ma liberté. + +— Votre liberté ! Je vous la fouts. On n'a jamais vu ça. Deux cent +soixante-seize mille francs et soixante-cinq mille en plus ! Mais c'est +idiot ! + +Puis, sentant la colère le gagner alors que la colère lui était +défendue, il renvoya Sixte : + +— Allez faire votre besogne, monsieur. + +Mais, au bout d'un quart d'heure, il l'appela de nouveau : il paraissait +calmé. + +— Êtes-vous en état d'écouter un bon conseil ? dit-il. Partez pour le +Tonkin. Mon frère est désigné pour un commandement là-bas ; s'il n'a +personne, il voudra peut-être bien vous emmener. Dans deux ans, quand +vous reviendrez, tout sera fini. Envoyez-lui une dépêche dans ce sens. + +— Cette dernière preuve d'intérêt que vous me donnez me touche au cœur. + +— C'est égal ; je ne comprendrai jamais que, quand tant de pauvres +diables s'exterminent à faire leur vie, il y ait des gens heureux qui +prennent plaisir à défaire la leur. + +Pendant ce temps, Anie courait sur la route d'Ourteau, pressant son +cocher ; quand elle arriva, son père et sa mère virent à sa physionomie +crispée qu'ils devaient se préparer à un coup cruel. + +Tout de suite, elle expliqua ce qui l'amenait, son père écoutant +accablé, sa mère l'interrompant par des exclamations indignées. + +— Est-ce que ton mari s'imagine, s'écria madame Barincq, que nous allons +encore payer cette somme et nous réduire à la misère pour lui ? + +Alors elle raconta l'histoire du testament de Gaston : comment Sixte +l'avait trouvé ; pourquoi il n'avait pas voulu le produire ; comment il +l'avait brûlé. + +— C'est donc son argent qu'il a perdu, dit-elle en s'adressant à sa +mère. + +Mais celle-ci ne se rendit pas : + +— Qui prouve que ce testament était bon ? dit-elle. + +Sur cette réplique, son mari intervint : + +— Il est évident, dit-il, que le testament est celui que Gaston avait +déposé entre les mains de Rébénacq, et qu'il était parfaitement valable. + +— Valable ou non, il n'existe plus. + +— Pour les autres sans doute, mais pas pour nous. + +— Tu paieras ! + +— Quel moyen de faire autrement ? + +— Ruinée une fois encore ! Que ne suis-je morte avant ! + +Ce n'était pas tout de vouloir payer, il fallait savoir où et comment +trouver l'argent nécessaire. Le père et la fille s'en allèrent chez +Rébénacq ; mais, quand le notaire eut entendu le récit d'Anie, il leva au +ciel des bras désespérés. + +— Je ne vois pas, dit-il, qui consentirait à prêter deux cent +soixante-seize mille francs sur la terre d'Ourteau, déjà hypothéquée +pour cent dix mille. + +— Mais elle vaut plus d'un million, dit Anie. + +— Ça dépend pour qui, et ça dépend aussi du moment. Considérez d'autre +part que la propriété est en transformation ; que les travaux entrepris +sont à leur début, qu'ils ne donneront leurs résultats que dans +plusieurs années ; et que, pour bien des gens, ils ont enlevé au moins la +moitié de sa valeur à la terre. Ce langage que je vous tiens, c'est +celui des prêteurs. Sans doute nous aurons des objections à leur +opposer ; mais comment seront-elles accueillies ? En tout cas, je n'ai pas +prêteur pour pareille somme, et dans ces conditions. + +— Ne pouvez-vous pas trouver ce prêteur chez un autre notaire ? demanda +Anie. + +— Nous rencontrerons partout les objections que je viens de vous +présenter ; mais enfin, nous pouvons voir à Bayonne. + +— Je vous emmène avec mon père. + +Rébénacq hésita, puis il finit par se rendre. + +Il était une heure de l'après-midi quand ils arrivèrent à Bayonne, et +quatre heures quand Barincq eut vu avec Rébénacq les sept notaires de la +ville : quatre refusaient nettement l'affaire, trois demandaient du +temps ; il convenait de prendre des renseignements, de se livrer à des +estimations. + +— Je n'avais pas grand espoir, dit Barincq, mais c'était un devoir de +tenter l'expérience. Maintenant il ne nous reste plus qu'une démarche, +et il faut la faire, si douloureuse qu'elle soit pour moi : voir M. +d'Arjuzanx, qui certainement doit être chez lui, puisqu'il attend Sixte ; +allons à Biarritz. + +En effet, le baron était chez lui, et tout de suite il reçut Barincq et +Rébénacq. + +— Ce n'est pas au nom de mon gendre que je me présente, dit Barincq, +c'est en mon nom personnel, mais en me substituant à lui. + +Le baron resta impassible, dans l'attitude froide et hautaine qu'il +avait prise. + +— C'est donc comme votre débiteur de la somme totale de trois cent +quarante-un mille francs que je viens vous demander quels arrangements +il vous convient de prendre pour le paiement de cette somme. + +— Des arrangements ! + +— Toutes les garanties vous seront offertes, dit Rébénacq, voulant venir +en aide à son vieux camarade, dont l'émotion faisait pitié. + +— Et j'ajoute, continua Barincq, que les délais que vous fixerez seront +acceptés d'avance, à la condition qu'ils seront raisonnablement +échelonnés. + +— Vous êtes homme d'affaires, monsieur, dit d'Arjuzanx avec hauteur. + +— Je l'ai été. + +— Et c'est une affaire que vous me proposez, une bonne affaire, puisque +vous, riche propriétaire, vous vous substituez à votre gendre qui n'a +rien, et faites vôtre sa dette. + +Il y eut une pause qui obligea Barincq à répondre : + +— Parfaitement, je la fais mienne et m'en reconnais seul débiteur. + +D'Arjuzanx, qui s'était assis, se leva. + +— Eh bien, monsieur, je ne fais pas d'affaires ; il s'agit d'une dette de +jeu, qui se paye dans les vingt-quatre heures, non d'une dette ordinaire +pour laquelle on peut conclure des arrangements devant notaires. Je ne +vous accepte donc pas comme débiteur ; je garde celui que j'ai. + +— Vous venez de reconnaître qu'il est sans fortune. + +— Justement, et c'est pour cela que je tiens à lui, ce qui vous +prouvera que je ne suis pas l'homme d'argent que vous pouvez croire. +Votre gendre a trahi ma confiance, notre camaraderie, notre amitié. Il +m'a pris la femme que j'aimais. Je lui prends son honneur. Et nous ne +sommes pas quittes. + +Quand Barincq et Rébénacq furent descendus dans la rue, ils marchèrent +longtemps côte à côte sans échanger un seul mot. + +— Quel homme ! dit tout à coup le notaire. + +— Et il aurait pu être le mari de ma fille ! Si coupable que soit le +malheureux Sixte, au moins a-t-il du cœur. + +Ils arrivaient au chemin de fer. + +— C'est égal, dit Barincq, pour un homme qui toute sa vie n'a pensé +qu'au bonheur des siens, j'ai bien mal fait leurs affaires et les +miennes. + +— Et maintenant ? + +— Maintenant, il ne nous reste qu'à vendre Ourteau. + +— Mais à cette saison, dans ces conditions, ce sera un désastre. + +— Eh bien, ce sera un désastre. + +— Mon pauvre ami ! + +— Oui, le sacrifice sera dur ; j'aimais cette terre d'un amour de +vieillard, j'avais mis sur elle mes derniers espoirs ; mais je dois me +dire qu'en réalité je n'en ai jamais été propriétaire, et que, si le +testament avait été produit en temps, tout cela ne serait pas arrivé : je +ne me serais pas installé à Ourteau, je n'aurais pas entrepris ces +travaux ; M. d'Arjuzanx n'aurait pas pensé à me demander Anie ; Sixte ne +l'aurait pas épousée, et, aujourd'hui, je ne tomberais pas lourdement +d'une position fortunée dans la misère. + + + + +XII + + +La demie après six heures allait sonner au cartel des bureaux de +l'_Office cosmopolitain_, et Barnabé, dans l'embrasure d'une fenêtre, +guettait au loin sur le boulevard l'arrivée de l'omnibus du chemin de +fer de Vincennes. + +A ce moment le directeur, M. Chaberton, sortit de son cabinet, +accompagné d'un client, et dans leurs cages, derrière leurs grillages, +tous les employés se plongèrent instantanément dans le travail. + +— Barnabé, guettez l'omnibus, dit M. Chaberton. + +— On ne le voit pas encore. + +— Puisque nous avons quelques minutes, dit le client suppliant, +laissez-moi vous expliquer... + +Mais M. Chaberton, sans écouter, alla à l'un des grillages : + +— Monsieur Spring, que vos patentes anglaises pour l'affaire Roux soient +prêtes demain matin, dit-il. + +— Elles le seront, monsieur. + +Il s'adressa à un autre guichet : + +— Monsieur Morisset, vous préparerez demain, en arrivant, un état des +frais Ardant. + +— Oui, monsieur. + +— Un point très important à noter, continuait le client... + +Mais M. Chaberton, qui n'avait pas d'oreilles pour ces recommandations +de la dernière heure, continuait sa tournée devant les cages de ses +employés. + +— Monsieur Barincq, dit-il, votre bois est-il terminé ? + +— Il le sera dans une demi-heure. + +— Pas trop de sécheresse, je vous prie, du chic, soyons dans le +mouvement. + +Barnabé fit un pas en avant : + +— L'omnibus, dit-il. + +M. Chaberton jeta son pardessus sur son épaule, fit passer sa canne de +dessous son bras dans sa main, et se dirigea vers la sortie, suivi du +client décidé à ne pas le lâcher. + +Une fois qu'il eut tiré la porte, un brouhaha s'éleva dans les bureaux, +et, immédiatement, Spring sortit d'un tiroir une lampe à alcool qu'il +alluma. + +— On voit que c'est aujourd'hui mardi, dit Belmanières, voilà les +saletés anglaises qui commencent. + +— On voit que c'est aujourd'hui comme tous les jours, répondit Spring, +les grossièretés de M. Belmanières continuent. + +Contrairement à la coutume, Belmanières ne se fâcha pas. + +— Cela prouve, dit-il d'un air bonhomme, que les habitudes ne sont pas +comme la vie ; la vie est variée, les habitudes sont monotones. Je suis +grossier aujourd'hui comme hier, comme il y a six mois, et M. Barincq, +au lieu de jouer au gentilhomme campagnard comme il y a six mois, +dessine des bois pour l'_Office cosmopolitain_, où il a été bien heureux +de retrouver sa place. + +— Ne mêlez donc pas M. Barincq à vos sornettes, répliqua le caissier +avec autorité. + +— Ce que je dis là n'a rien de désagréable pour M. Barincq, continua +Belmanières sortant de sa cage, au contraire. Et je proclame tout haut +qu'un homme de soixante ans qui se trouve tout à coup ruiné, et qui a +l'énergie de se remettre au travail, sans se plaindre, a mon estime. Si +j'ai blagué autrefois M. Barincq, je n'en ai aucune envie aujourd'hui, +et, puisque l'occasion se présente de lui dire ce que je pense, je le +dis. Voilà comme je suis, moi ; je dis ce que je pense, tout ce que je +pense franchement, et je me fiche de ceux qui ne sont pas contents. Vous +entendez, monsieur Morisette, je m'en fiche, je m'en contrefiche. + +Il criait cela devant la cage du caissier d'un air provocateur ; la porte +d'entrée en s'ouvrant le fit taire. + +— Mister Barincq ? dit une voix à l'accent étranger. + +— Il est ici, répondit Barnabé en amenant celui qui venait d'entrer +devant le grillage de Barincq. + +— Do you speak english ? + +— Monsieur Spring ! appela Barincq. + +A regret M. Spring souffla sa lampe et s'approcha ; alors un dialogue en +anglais s'engagea entre lui et l'étranger. + +— Ce gentleman, traduisit Spring, dit qu'il a vu au Salon deux tableaux +signés Anie qui lui ont plu et qu'il est disposé à les acheter ; ayant +trouvé votre adresse au _Cosmopolitain_ dans le livret, il désire savoir +le prix de ces tableaux. + +— Mille francs, dit Barincq. + +— Ce gentleman dit, continua Spring, qu'il les prend tous les deux pour +quinze cents francs si vous voulez ; et que si madame Anie a d'autres +tableaux du même genre, c'est-à-dire représentant des paysages du même +pays, dans la même coloration claire, il les achètera peut-être ; il +demande à les voir. + +— Expliquez à ce gentleman, répondit Barincq, qu'il peut venir demain et +après-demain à Montmartre, rue de l'Abreuvoir, et donnez-lui +l'itinéraire à suivre pour arriver rue de l'Abreuvoir. + +Sans en demander davantage l'amateur tendit sa carte à Spring et s'en +alla : + + « CHARLES HALIFAX » + 75, Trimountain Str. Boston. + +Barincq n'eut pas le temps de recevoir les félicitations de ses +collègues, pressé qu'il était d'achever son bois pour porter cette bonne +nouvelle rue de l'Abreuvoir. + +Lorsqu'il entra dans l'atelier où sa femme et sa fille étaient réunies, +Anie vit tout de suite à sa physionomie qu'il était arrivé quelque chose +d'heureux. + +— Qu'est-ce qu'il y a ? demanda-t-elle. + +Il raconta la visite de l'Américain. + +— Hé ! hé ! dit Anie. + +— Hé ! hé ! répondit Barincq comme un écho. + +— Quinze cents francs ! + +Et, se regardant, ils se mirent à rire l'un et l'autre. + +— Hé ! hé ! + +— Hé ! hé ! + +Madame Barincq n'avait pas pris part à cette scène d'allégresse. + +— Je vous admire de pouvoir rire, dit-elle. + +— Il me semble qu'il y a de quoi, dit Barincq. + +— Est-ce que tu n'es pas heureuse de ce succès pour Ourteau ? dit Anie. + +— Qu'on ne me parle jamais d'Ourteau, s'écria madame Barincq. + +— Sois donc plus juste, maman. C'est à Ourteau que je dois un mari que +j'aime. C'est Ourteau qui m'a appris à voir. Sans Ourteau, je me +fabriquerais de jolies robes en papier pour pêcher un mari que je ne +trouverais pas. Et sans Ourteau je continuerais à peindre des tableaux +d'après la méthode de l'atelier... que les Américains n'achèteraient +pas. Si je suis heureuse, si j'ai aux mains un outil qui nous fera tous +vivre, en attendant que Sixte revienne glorieux, cela ne vaut-il pas la +fortune ? + + + + +FIN + + + + +NOTICE SUR « ANIE » + + +Il y a quarante ans, c'était une banalité de la conversation courante de +parler du désintéressement des savants et des artistes, comme aussi de +leur incapacité pour les affaires ; et même cette banalité, basée sur +l'observation journalière, pouvait s'étendre jusqu'aux médecins et aux +avocats : les savants, des alchimistes cocasses dans leur allure falote ; +les artistes, des Cabrions. Déjà, il est vrai, Balzac avait, à côté de +Joseph Bridau, de Schinner, de Léon de Lora, placé Pierre Grassou qui +annonçait un dangereux précurseur ; mais la tradition n'était point +encore entamée. + +Elle ne tarda pas à l'être, car l'alchimiste et le rapin disparaissaient +tous les jours ; et déjà quand je préparais mon roman : _Une bonne +affaire_, qui est l'histoire d'un savant exploité et égorgé par des gens +d'affaires, je pouvais voir que si ce type était encore vrai, les gens +d'affaires exploités par les savants n'étaient cependant pas rares. + +Le temps avait marché, les mœurs s'étaient transformées, et on était +loin du temps où mon père, qui en avait été témoin, me racontait ce +trait de Berryer : venu à Rouen pour défendre devant les assises un +cultivateur de notre pays, Berryer remettait comme dot à la fille de +celui dont il avait obtenu l'acquittement, ses dix mille francs +d'honoraires, et Berryer n'était pas riche ; car, l'eût-il été, cette +somme, alors considérable, eût vraisemblablement rejoint la fortune +amassée. + +Loin aussi était le temps où je vivais chez une sorte de savant qui +était un de ces types du monde universitaire aussi communs à cette +époque qu'ils sont rares aujourd'hui, chez qui l'indifférence des choses +de l'argent n'avait pour égale que l'ignorance la plus complète de la +vie pratique ; si bien qu'avant de sortir il devait être passé en revue +par sa femme pour qu'elle vît s'il n'était point chaussé d'une pantoufle +et d'un soulier, ou s'il n'avait point mis son gilet de flanelle +par-dessus la chemise, endossée elle-même par-dessus un premier gilet +qu'il avait oublié d'ôter. + +Enfin, loin aussi était le temps où, commençant à avoir des relations +dans le monde des peintres et des statuaires, c'était à peine si j'en +trouvais un — parmi les peintres — qui eût les allures d'un monsieur +distingué ou d'un club-man, et fût entendu aux affaires, tandis que +nombreux au contraire étaient encore les artistes naïfs, candides, +dédaigneux de l'argent, qui continuaient ces maîtres anciens qu'a si +bien caractérisés André Lemoyne en disant d'eux : + + Ils avaient travaillé simplement pour la gloire. + +Les affaires, ils en prenaient bien souci vraiment, et, sans faire rire +personne, le père Signol, que sa _Femme adultère_ a fait entrer à +l'Institut, pouvait dire à un candidat : « Je ne vote jamais pour ceux qui +gagnent de l'argent. » + +Insuffisant, incomplet était donc mon savant d'_Une bonne affaire_, et +il m'en fallait un autre qui fût de notre temps ; car c'est une nécessité +pour un romancier qui marche avec son époque et veut se renouveler, se +compléter, de ne point s'en tenir, dans son âge mûr, aux personnages de +sa jeunesse, qu'il a pu peindre vrais à ce moment, mais qui ne le sont +plus par cela seul que les mœurs se sont transformées. + +Je cherchais mon savant nouvelle manière, lorsqu'un jour, en me rendant +au laboratoire de mon camarade Georges Pouchet, je vis dans une cour des +palefreniers et des cochers occupés à panser des chevaux et à nettoyer +des voitures qui, par leur élégance, étaient si peu en situation dans +ce quartier que, tout en bavardant avec Pouchet, je lui demandai à qui +appartenaient ces équipages. + +— A Sauval. + +— Le professeur ? + +— Lui-même. + +J'eus le pressentiment que je pouvais trouver en lui quelques-uns des +traits principaux qu'il me fallait pour mon personnage. Je l'étudiai et +l'introduisis dans _Anie_. Un critique, parlant de Sauval, dit que ce +type est plus commun qu'on ne pense, et, faisant allusion à celui de la +réalité, il ajouta : « J'ai pris mes informations sur les personnes, je le +connais même personnellement depuis ma lecture d'_Anie_, et il +paraîtrait, — ma conviction est faite, — que justement il ne rentrerait +pas dans la catégorie précitée, et que ce savant serait au contraire un +lutteur, un généreux et un prodigue. » + +Que le Sauval de mon roman ne soit pas la reproduction exacte et fidèle +du vrai Sauval, cela est parfaitement juste ; je suis le premier à le +reconnaître, et même je suis satisfait que cela ait été dit. Je me suis +déjà plus d'une fois expliqué là-dessus dans ces notices : je fais des +romans, non des photographies ; et quand j'étudie un personnage rencontré +dans la vie courante, ce n'est point la vérité du portrait que je +recherche, c'est celle du roman, agissant en cela comme le peintre ou le +statuaire qui travaille d'après le modèle vivant, non pour le copier, +mais pour s'en inspirer. Sauval m'a fourni des traits du savant dans le +train ; je ne l'ai pas copié, pas plus que dans aucun de mes romans je +n'ai copié ou photographié un seul des acteurs que j'ai mis en scène. Il +y a une vérité d'art, plus haute et plus vraie que celle de la réalité. +C'est celle-là que j'ai poursuivie. « Ce n'est pas avec sa femme qu'on +fait une Jeanne d'Arc », me disait un jour Chapu ; et cependant, pour +toutes les Jeanne d'Arc, il y a eu la pose d'un modèle vivant. + + +H. M. + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Anie, by Hector Malot + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ANIE *** + +***** This file should be named 12284-0.txt or 12284-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/2/2/8/12284/ + +Produced by Christine De Ryck and the PG Online Distributed +Proofreaders. This file was produced from images generously made +available by the Bibliothéque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's +eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII, +compressed (zipped), HTML and others. + +Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over +the old filename and etext number. 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For +example an eBook of filename 10234 would be found at: + + https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234 + +or filename 24689 would be found at: + https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689 + +An alternative method of locating eBooks: + https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL + + diff --git a/old/12284-0.zip b/old/12284-0.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..72e4dae --- /dev/null +++ b/old/12284-0.zip |
