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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12258 ***
+
+HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
+
+
+PAR M.A. THIERS DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
+
+NEUVIÈME ÉDITION
+
+TOME NEUVIÈME
+
+
+
+
+
+
+HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE.
+
+DIRECTOIRE.
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+SITUATION DU GOUVERNEMENT DANS L'HIVER DE L'AN V (l797).--CARACTÈRES ET
+DIVISIONS DES CINQ DIRECTEURS, BARRAS, CARNOT, REWBELL, LETOURNEUR
+ET LARÉVELLIÈRE-LÉPAUX.--ÉTAT DE L'OPINION PUBLIQUE. CLUB DE
+CLICHY.--INTRIGUES DE LA FACTION ROYALISTE. COMPLOT DÉCOUVERT DE
+BROTTIER, LAVILLE-HEURNOIS ET DUVERNE DE PRESLE.--ÉLECTIONS DE L'AN
+V.--COUP D'OEIL SUR LA SITUATION DES PUISSANCES ÉTRANGÈRES A L'OUVERTURE
+DE LA CAMPAGNE DE 1797.
+
+
+Les dernières victoires de Rivoli et de la Favorite, la prise de
+Mantoue, avaient rendu à la France toute sa supériorité. Le directoire,
+toujours aussi vivement injurié, inspirait la plus grande crainte aux
+puissances. _La moitié de l'Europe_, écrivait Mallet-Dupan[1], _est aux
+genoux de ce divan, et marchande l'honneur de devenir son tributaire._
+
+[Note 1: Correspondance secrète avec le gouvernement de Venise.]
+
+Ces quinze mois d'un règne ferme et brillant avaient consolidé les cinq
+directeurs au pouvoir, mais y avaient développé aussi leurs passions et
+leurs caractères. Les hommes ne peuvent pas vivre longtemps ensemble
+sans éprouver bientôt du penchant ou de la répugnance les uns pour les
+autres, et sans se grouper conformément à leurs inclinations. Carnot,
+Barras, Rewbell, Larévellière-Lépaux, Letourneur, formaient déjà des
+groupes différens. Carnot était systématique, opiniâtre et orgueilleux.
+Il manquait entièrement de cette qualité qui donne à l'esprit l'étendue
+et la justesse, au caractère la facilité. Il était pénétrant,
+approfondissait bien le sujet qu'il examinait; mais une fois engagé
+dans une erreur il n'en revenait pas. Il était probe, courageux, très
+appliqué au travail, mais ne pardonnait jamais ou un tort, ou une
+blessure faite à son amour-propre; il était spirituel et original,
+ce qui est assez ordinaire chez les hommes concentrés en eux-mêmes.
+Autrefois il s'était brouillé avec les membres du comité de salut
+public, car il était impossible que son orgueil sympathisât avec celui
+de Robespierre et de Saint-Just, et que son grand courage fléchît devant
+leur despotisme. Aujourd'hui la même chose ne pouvait manquer de lui
+arriver au directoire. Indépendamment des occasions qu'il avait de se
+heurter avec ses collègues, en s'occupant en commun d'une tâche aussi
+difficile que celle du gouvernement, et qui provoque si naturellement
+la diversité des avis, il nourrissait d'anciens ressentimens,
+particulièrement contre Barras. Tous ses penchans d'homme sévère,
+probe et laborieux, l'éloignaient de ce collègue prodigue, débauché
+et paresseux; mais il détestait surtout en lui le chef de ces
+thermidoriens, amis et vengeurs de Danton, et persécuteurs de la vieille
+Montagne. Carnot, qui était l'un des principaux auteurs de la mort de
+Danton, et qui avait failli plus tard devenir victime des persécutions
+dirigées contre les montagnards, ne pouvait pardonner aux thermidoriens:
+aussi nourrissait-il contre Barras une haine profonde.
+
+Barras avait servi autrefois dans les Indes; il y avait montré le
+courage d'un soldat. Il était propre, dans les troubles, à monter à
+cheval, et, comme on a vu, il avait gagné de cette manière sa place au
+directoire. Aussi, dans toutes les occasions difficiles, parlait-il de
+monter encore à cheval et de sabrer les ennemis de la république. Il
+était grand et beau de sa personne; mais son regard avait quelque chose
+de sombre et de sinistre, qui était peu d'accord avec son caractère,
+plus emporté que méchant. Quoique nourri dans un rang élevé, il n'avait
+rien de distingué dans les manières. Elles étaient brusques, hardies et
+communes. Il avait une justesse et une pénétration d'esprit qui,
+avec l'étude et le travail, auraient pu devenir des facultés très
+distinguées; mais paresseux et ignorant, il savait tout au plus ce qu'on
+apprend dans une vie assez orageuse, et il laissait percer dans les
+choses qu'il était appelé à juger tous les jours, assez de sens pour
+faire regretter une éducation plus soignée. Du reste, dissolu et
+cynique, violent et faux comme les méridionaux qui savent cacher la
+duplicité sous la brusquerie; républicain par sentiment et par position,
+mais homme sans foi, recevant chez lui les plus violens révolutionnaires
+des faubourgs et tous les émigrés rentrés en France, plaisant aux
+uns par sa violence triviale, convenant aux autres par son esprit
+d'intrigue, il était en réalité chaud patriote, et en secret il donnait
+des espérances à tous les partis. A lui seul il représentait le parti
+Danton tout entier, au génie près du chef, qui n'avait pas passé dans
+ses successeurs.
+
+Rewbell, ancien avocat à Colmar, avait contracté au barreau et dans
+nos différentes assemblées une grande expérience dans le maniement des
+affaires. A la pénétration, au discernement les plus rares, il joignait
+une instruction étendue, une mémoire fort vaste, une rare opiniâtreté
+au travail. Ces qualités en faisaient un homme précieux à la tête
+de l'état. Il discutait parfaitement les affaires, quoique un peu
+argutieux, par un reste des habitudes du barreau. Il joignait à une
+assez belle figure l'habitude du monde; mais il était rude et blessant
+par la vivacité et l'âpreté de son langage. Malgré les calomnies des
+contre-révolutionnaires et des fripons, il était d'une extrême probité.
+Malheureusement il n'était pas sans un peu d'avarice; il aimait à
+employer sa fortune personnelle d'une manière avantageuse, ce qui lui
+faisait rechercher les gens d'affaires, et ce qui fournissait de fâcheux
+prétextes à la calomnie. Il soignait beaucoup la partie des relations
+extérieures, et il portait aux intérêts de la France un tel attachement,
+qu'il eût été volontiers injuste à l'égard des nations étrangères.
+Républicain chaud, sincère et ferme, il appartenait originairement à la
+partie modérée de la convention, et il éprouvait un égal éloignement
+pour Carnot et Barras, l'un comme montagnard, l'autre comme dantonien.
+Ainsi Carnot, Barras, Rewbell, issus tous trois de partis contraires,
+se détestaient réciproquement; ainsi les haines contractées pendant
+une longue et cruelle lutte, ne s'étaient pas effacées sous le régime
+constitutionnel; ainsi les coeurs ne s'étaient pas mêlés, comme des
+fleuves qui se réunissent sans confondre leurs eaux. Cependant, tout
+en se détestant, ces trois hommes contenaient leurs ressentimens, et
+travaillaient avec accord à l'oeuvre commune.
+
+Restaient Larévellière-Lépaux et Letourneur, qui n'avaient de haine pour
+personne. Letourneur, bon homme, vaniteux, mais d'une vanité facile et
+peu importune, qui se contentait des marques extérieures du pouvoir,
+et des hommages des sentinelles, Letourneur avait pour Carnot une
+respectueuse soumission. Il était prompt à donner son avis, mais aussi
+prompt à le retirer, dès qu'on lui prouvait qu'il avait tort, ou dès que
+Carnot parlait. Sa voix dans toutes les occasions appartenait à Carnot.
+
+Larévellière, le plus honnête et le meilleur des hommes, joignait à une
+grande variété de connaissances un esprit juste et observateur. Il était
+applique, et capable de donner de sages avis sur tous les sujets; il en
+donna d'excellens dans des occasions importantes. Mais il était souvent
+entraîné par les illusions, ou arrêté par les scrupules d'un coeur pur.
+Il aurait voulu quelquefois ce qui était impossible, et il n'osait
+pas vouloir ce qui était nécessaire; car il faut un grand esprit pour
+calculer ce qu'on doit aux circonstances sans blesser les principes.
+Parlant bien, et d'une fermeté rare, il était d'une grande utilité
+quand il s'agissait d'appuyer les bons avis, et il servait beaucoup le
+directoire par sa considération personnelle.
+
+Son rôle, au milieu de collègues qui se détestaient, était extrêmement
+utile. Entre les quatre directeurs, sa préférence se prononçait en
+faveur du plus honnête et du plus capable, c'est-à-dire, de Rewbell.
+Cependant, il avait évité un rapprochement intime, qui eût été de son
+goût, mais qui l'eût éloigné de ses autres collègues. Il n'était pas
+sans quelque penchant pour Barras, et se serait rapproché de lui s'il
+l'eût trouvé moins corrompu et moins faux. Il avait sur ce collègue un
+certain ascendant par sa considération, sa pénétration et sa fermeté.
+Les roués se moquent volontiers de la vertu, mais ils la redoutent quand
+elle joint à la pénétration qui les devine le courage qui ne sait pas
+les craindre. Larévellière se servait de son influence sur Rewbell et
+Barras, pour les maintenir en bonne harmonie entre eux et avec Carnot.
+Grace à ce conciliateur, et grace aussi à leur zèle commun pour les
+intérêts de la république, ces directeurs vivaient convenablement
+ensemble, et poursuivaient leur tâche, se partageant dans les questions
+qu'ils avaient à décider, beaucoup plus d'après leur opinion que d'après
+leurs haines.
+
+Excepté Barras, les directeurs vivaient dans leurs familles, occupant
+chacun un appartement au Luxembourg. Ils déployaient peu de luxe.
+Cependant Larévellière, qui aimait assez le monde, les arts et les
+sciences, et qui se croyait obligé de dépenser ses appointemens d'une
+manière utile à l'état, recevait chez lui des savans et des gens de
+lettres, mais il les traitait avec simplicité et cordialité. Il s'était
+exposé malheureusement à quelque ridicule, sans y avoir du reste
+contribué en aucune manière. Il professait en tout point la philosophie
+du dix-huitième siècle, telle qu'elle était exprimée dans la profession
+de foi du Vicaire savoyard. Il souhaitait la chute de la religion
+catholique, et se flattait qu'elle finirait bientôt, si les gouvernemens
+avaient la prudence de n'employer contre elle que l'indifférence et
+l'oubli. Il ne voulait pas des pratiques superstitieuses et des images
+matérielles de la Divinité; mais il croyait qu'il fallait aux hommes des
+réunions, pour s'entretenir en commun de la morale et de la grandeur
+de la création. Ces sujets en effet ont besoin d'être traités dans des
+assemblées, parce que les hommes y sont plus prompts à s'émouvoir, et
+plus accessibles aux sentimens élevés et généreux. Il avait développé
+ces idées dans un écrit, et avait dit qu'il faudrait un jour faire
+succéder aux cérémonies du culte catholique des réunions assez
+semblables à celles des protestans, mais plus simples encore, et plus
+dégagées de représentation. Cette idée, accueillie par quelques esprits
+bienveillans, fut aussitôt mise à exécution. Un frère du célèbre
+physicien Haüy forma une société qu'il intitula des _Théophilanthropes_,
+et dont les réunions avaient pour but les exhortations morales, les
+lectures philosophiques et les chants pieux. Il s'en forma plus d'une
+de ce genre. Elles s'établirent dans des salles louées aux frais des
+associés, et sous la surveillance de la police. Quoique Larévellière
+crût cette institution bonne, et capable d'arracher aux églises
+catholiques beaucoup de ces ames tendres qui ont besoin d'épancher en
+commun leurs sentimens religieux, il se garda de jamais y figurer ni
+lui ni sa famille, pour ne pas avoir l'air de jouer un rôle de chef
+de secte, et ne pas rappeler le pontificat de Robespierre. Malgré la
+réserve de Larévellière, la malveillance s'arma de ce prétexte pour
+verser quelque ridicule sur un magistrat universellement honoré, et
+qui ne laissait aucune prise à la calomnie. Du reste, si la
+théophilanthropie était le sujet de quelques plaisanteries fort peu
+spirituelles chez Barras, ou dans les journaux royalistes, elle
+attirait assez peu l'attention, et ne diminuait en rien le respect dont
+Larévellière-Lépaux était entouré.
+
+Celui des directeurs qui nuisait véritablement à la considération du
+gouvernement, c'était Barras. Sa vie n'était pas simple et modeste comme
+celle de ses collègues; il étalait un luxe et une prodigalité que sa
+participation aux profits des gens d'affaires pouvait seule expliquer.
+Les finances étaient dirigées avec une probité sévère par la majorité
+directoriale, et par l'excellent ministre Ramel; mais on ne pouvait pas
+empêcher Barras de recevoir des fournisseurs ou des banquiers qu'il
+appuyait de son influence, des parts de bénéfices assez considérables.
+Il avait mille moyens encore de fournir à ses dépenses: la France
+devenait l'arbitre de tant d'états grands et petits, que beaucoup de
+princes devaient rechercher sa faveur, et payer de sommes considérables
+la promesse d'une voix au directoire. On verra plus tard ce qui fut
+tenté en ce genre. La représentation que déployait Barras aurait pu
+n'être pas inutile, car des chefs d'état doivent fréquenter beaucoup
+les hommes pour les étudier, les connaître et les choisir; mais il
+s'entourait, outre les gens d'affaires, d'intrigans de toute espèce,
+de femmes dissolues et de fripons. Un cynisme honteux régnait dans ses
+salons. Ces liaisons clandestines qu'on prend à tâche, dans une société
+bien ordonnée, de couvrir d'un voile, étaient publiquement avouées. On
+allait à Gros-Bois se livrer à des orgies, qui fournissaient aux ennemis
+de la république de puissans argumens contre le gouvernement. Barras
+du reste ne cachait en rien sa conduite, et, suivant la coutume des
+débauchés, aimait à publier ses désordres. Il racontait lui-même devant
+ses collègues, qui lui en faisaient quelquefois de graves reproches, ses
+hauts faits de Gros-Bois et du Luxembourg; il racontait comment il avait
+forcé un célèbre fournisseur du temps de se charger d'une maîtresse
+qui commençait à lui être à charge, et aux dépenses de laquelle il ne
+pouvait plus suffire; comment il s'était vengé sur un journaliste,
+l'abbé Poncelin, des invectives dirigées contre sa personne; comment,
+après l'avoir attiré au Luxembourg, il l'avait fait fustiger par ses
+domestiques. Cette conduite de prince mal élevé, dans une république,
+nuisait singulièrement au directoire, et l'aurait déconsidéré
+entièrement, si la renommée des vertus de Carnot et de Larévellière
+n'eût contre-balancé le mauvais effet des désordres de Barras.
+
+Le directoire, institué le lendemain du 15 vendémiaire[2], formé en
+haine de la contre-révolution, composé de régicides et attaqué avec
+fureur par les royalistes, devait être chaudement républicain. Mais
+chacun de ses membres participait plus ou moins aux opinions qui
+divisaient la France. Larévellière et Rewbell avaient ce républicanisme
+modéré, mais rigide, aussi opposé aux emportemens de 93 qu'aux fureurs
+royalistes de 95. Les gagner à la contre-révolution était impossible.
+L'instinct si sûr des partis leur apprenait qu'il n'y avait rien à
+obtenir d'eux, ni par des séductions, ni par des flatteries de journaux.
+Aussi n'avaient-ils pour ces deux directeurs que le blâme le plus amer.
+Quant à Barras et à Carnot, il en était autrement. Barras, quoiqu'il vît
+tout le monde, était en réalité un révolutionnaire ardent. Les faubourgs
+l'avaient en grande estime, et se souvenaient toujours qu'il avait été
+le général de vendémiaire, et les conspirateurs du camp de Grenelle
+avaient cru pouvoir compter sur lui. Aussi les patriotes le comblaient
+d'éloges, et les royalistes l'accablaient d'invectives. Quelques agens
+secrets du royalisme, rapprochés de lui par un commun esprit d'intrigue,
+pouvaient bien, comptant sur sa dépravation, concevoir quelques
+espérances; mais c'était une opinion à eux particulière. La masse du
+parti l'abhorrait et le poursuivait avec fureur.
+
+[Note 2: An IV, 4 octobre 1795.]
+
+Carnot, ex-montagnard, ancien membre du comité de salut public, et
+exposé après le 9 thermidor à devenir victime de la réaction royaliste,
+devait être certainement un républicain prononcé, et l'était
+effectivement. Au premier moment de son entrée au directoire, il avait
+fortement appuyé tous les choix faits dans le parti montagnard; mais peu
+à peu, à mesure que les terreurs de vendémiaire s'étaient calmées, ses
+dispositions avaient changé. Carnot, même au comité de salut public,
+n'avait jamais aimé la tourbe des révolutionnaires turbulens, et avait
+fortement contribué à détruire les hébertistes. En voyant Barras, qui
+tenait à rester _roi de la canaille_, s'entourer des restes du parti
+jacobin, il était devenu hostile pour ce parti; il avait déployé
+beaucoup d'énergie dans l'affaire du camp de Grenelle, et d'autant plus
+que Barras était un peu compromis dans cette échauffourée. Ce n'est pas
+tout: Carnot était agité par des souvenirs. Le reproche qu'on lui avait
+fait d'avoir signé les actes les plus sanguinaires du comité de salut
+public, le tourmentait. Ce n'était pas assez à ses yeux des explications
+fort naturelles qu'il avait données; il aurait voulu par tous les moyens
+prouver qu'il n'était pas un monstre; et il était capable de beaucoup de
+sacrifices pour donner cette preuve. Les partis savent tout, devinent
+tout; ils ne sont difficiles à l'égard des hommes que lorsqu'ils sont
+victorieux; mais quand ils sont vaincus, ils se recrutent de toutes les
+manières, et mettent particulièrement un grand soin à flatter les chefs
+des armées. Les royalistes avaient bientôt connu les dispositions de
+Carnot à l'égard de Barras et du parti patriote. Ils devinaient son
+besoin de se réhabiliter; ils sentaient son importance militaire, et ils
+avaient soin de le traiter autrement que ses collègues, et de parler de
+lui de la manière qu'ils savaient la plus capable de le toucher. Aussi,
+tandis que la cohue de leurs journaux ne tarissait pas d'injures
+grossières pour Barras, Larévellière et Rewbell, elle n'avait que des
+éloges pour l'ex-montagnard et régicide Carnot. D'ailleurs, en gagnant
+Carnot, ils avaient aussi Letourneur, et c'étaient deux voix acquises
+par une ruse vulgaire, mais puissante, comme toutes celles qui
+s'adressent à l'amour propre. Carnot avait la faiblesse de céder à ce
+genre de séduction; et, sans cesser d'être fidèle à ses convictions
+intérieures, il formait, avec son ami Letourneur, dans le sein du
+directoire, une espèce d'opposition analogue à celle que le nouveau
+tiers formait dans les deux conseils. Dans toutes les questions soumises
+à la décision du directoire, il se prononçait pour l'avis adopté par
+l'opposition des conseils. Ainsi, dans toutes les questions relatives
+à la paix et à la guerre, il votait pour la paix, à l'exemple de
+l'opposition, qui affectait de la demander sans cesse. Il avait
+fortement insisté pour qu'on fît à l'empereur les plus grands
+sacrifices, pour qu'on signât la paix avec Naples et avec Rome, sans
+s'arrêter à des conditions trop rigoureuses.
+
+De pareils dissentimens ont à peine éclaté, qu'ils font des progrès
+rapides. Le parti qui veut en profiter loue à outrance ceux qu'il veut
+gagner, et déverse le blâme sur les autres. Cette tactique avait eu
+son succès accoutumé. Barras, Rewbell, déjà ennemis de Carnot, lui en
+voulaient encore davantage depuis les éloges dont il était l'objet,
+et lui imputaient le déchaînement auquel eux-mêmes étaient en
+butte. Larévellière employait de vains efforts pour calmer de tels
+ressentimens; la discorde n'en faisait pas moins de funestes progrès;
+le public, instruit de ce qui se passait, distinguait le directoire en
+majorité et minorité, et rangeait Larévellière, Rewbell et Barras d'une
+part, Carnot et Letourneur de l'autre.
+
+On classait aussi les ministres. Comme on s'attachait beaucoup à
+critiquer la direction des finances, on poursuivait le ministre Ramel,
+administrateur excellent, que la situation pénible du trésor obligeait à
+des expédiens blâmables en tout autre temps, mais inévitables dans les
+circonstances. Les impôts ne rentraient que difficilement, à cause
+du désordre effroyable de la perception. Il avait fallu réduire
+l'imposition foncière; et les contributions indirectes rendaient
+beaucoup moins qu'on ne l'avait présumé. Souvent on se trouvait sans
+aucuns fonds à la trésorerie; et, dans ces cas pressans, on prenait sur
+les fonds de l'ordinaire ce qui était destiné à l'extraordinaire, ou
+bien on anticipait sur les recettes, et on faisait tous les marchés
+bizarres et onéreux auxquels les situations de ce genre donnent lieu. On
+criait alors aux abus et aux malversations, tandis qu'il aurait fallu au
+contraire venir au secours du gouvernement. Ramel, qui remplissait les
+devoirs de son ministère avec autant d'intégrité que de lumières,
+était en butte à toutes les attaques et traité en ennemi par tous les
+journaux. Il en était ainsi du ministre de la marine Truguet, connu
+comme franc républicain, comme l'ami de Hoche, et comme l'appui de tous
+les officiers patriotes; ainsi du ministre des affaires étrangères,
+Delacroix, capable d'être un bon administrateur, mais du reste mauvais
+diplomate, trop pédant et trop rude dans ses rapports avec les ministres
+des puissances; ainsi de Merlin, qui, dans son administration de la
+justice, déployait toute la ferveur d'un républicain montagnard. Quant
+aux ministres de l'intérieur, de la guerre et de la police, Benezech,
+Petiet et Cochon, on les rangeait entièrement à part. Benezech avait
+essuyé tant d'attaques de la part des jacobins, pour avoir proposé de
+revenir au commerce libre des subsistances et de ne plus nourrir
+Paris, qu'il en était devenu agréable au parti contre-révolutionnaire.
+Administrateur habile, mais élevé sous l'ancien régime qu'il regrettait,
+il méritait en partie la faveur de ceux qui le louaient. Petiet,
+ministre de la guerre, s'acquittait bien de ses fonctions; mais créature
+de Carnot, il en partageait entièrement le sort auprès des partis. Quant
+au ministre Cochon, il était recommandé aussi par ses liaisons avec
+Carnot; la découverte qu'il avait faite des complots des jacobins, et
+son zèle dans les poursuites dirigées contre eux, lui valaient la faveur
+du parti contraire, qui le louait avec affectation.
+
+Malgré ces divergences, le gouvernement était encore assez uni pour
+administrer avec vigueur et poursuivre avec gloire ses opérations contre
+les puissances de l'Europe. L'opposition était toujours contenue par la
+majorité conventionnelle, restée dans le corps législatif. Cependant les
+élections approchaient, et le moment arrivait où un nouveau tiers, élu
+sous l'influence du moment, remplacerait un autre tiers conventionnel.
+L'opposition se flattait d'acquérir alors la majorité, et de sortir de
+l'état de soumission dans lequel elle avait vécu. Aussi, son langage
+devenait plus haut dans les deux conseils, et laissait percer ses
+espérances. Les membres de cette minorité se réunissaient à Tivoli
+pour s'y entretenir de leurs projets et y concerter leur marche. Cette
+réunion de députés était devenue un club des plus violens, connu sous le
+nom de _club de Clichy_. Les journaux participaient à ce mouvement. Une
+multitude de jeunes gens, qui sous l'ancien régime auraient fait de
+petits vers, déclamaient dans cinquante ou soixante feuilles contre
+les excès de la révolution et contre la convention, à laquelle
+ils imputaient ces excès. On n'en voulait pas, disaient-ils, à la
+république, mais à ceux qui avaient ensanglanté son berceau. Les
+réunions d'électeurs se formaient par avance, et on tâchait d'y préparer
+les choix. C'était en tout le langage, l'esprit, les passions de
+vendémiaire; c'était la même bonne foi et la même duperie dans la masse,
+la même ambition dans quelques individus, la même perfidie dans quelques
+conspirateurs, travaillant secrètement pour la royauté.
+
+Cette faction royaliste, toujours battue, mais toujours crédule et
+intrigante, renaissait sans cesse. Partout où il y a une prétention
+appuyée de quelques secours d'argent, il se trouve des intrigans prêts à
+la servir par de misérables projets. Quoique Lemaître eût été condamné
+à mort, que la Vendée fût soumise, et que Pichegru eût été privé du
+commandement de l'armée du Rhin, les menées de la contre-révolution
+n'avaient pas cessé; elles continuaient au contraire avec une extrême
+activité. Toutes les situations étaient singulièrement changées. Le
+prétendant, qualifié tour à tour de comte de Lille ou de Louis XVIII,
+avait quitté Vérone, comme on a vu, pour passer à l'armée du Rhin. Il
+s'était arrêté un moment dans le camp du prince de Condé, où un accident
+mit sa vie en péril. Étant à une fenêtre, il reçut un coup de fusil,
+et fut légèrement effleuré par la balle. Ce fait, dont l'auteur resta
+inconnu, ne pouvait manquer d'être attribué au directoire, qui n'était
+pas assez sot pour payer un crime profitable seulement au comte
+d'Artois. Le prétendant ne resta pas long-temps auprès du prince de
+Condé. Sa présence dans l'armée autrichienne ne convenait pas au cabinet
+de Vienne, qui n'avait pas voulu le reconnaître, et qui sentait combien
+elle envenimerait encore la querelle avec la France, querelle déjà trop
+coûteuse et trop cruelle. On lui signifia l'ordre de partir, et, sur son
+refus, on fit marcher un détachement pour l'y contraindre. Il se retira
+alors à Blankembourg, où il continua d'être le centre de toutes les
+correspondances. Condé demeura avec son corps sur le Rhin. Le comte
+d'Artois, après ses vains projets sur la Vendée, s'était retiré en
+Ecosse, d'où il correspondait encore avec quelques intrigans, allant et
+venant de la Vendée en Angleterre.
+
+Lemaître étant mort, ses associés avaient pris sa place et lui avaient
+succédé dans la confiance du prétendant. C'étaient, comme on le sait
+déjà, l'abbé Brottier, ancien précepteur, Laville-Heurnois, ci-devant
+maître des requêtes, un certain chevalier Despomelles, et un officier de
+marine nommé Duverne de Presle. L'ancien système de ces agens, placés à
+Paris, était de tout faire par les intrigues de la capitale, tandis que
+les Vendéens prétendaient tout faire par l'insurrection armée, et le
+prince de Condé tout par le moyen de Pichegru. La Vendée étant soumise,
+Pichegru étant condamné à la retraite, et une réaction menaçante
+éclatant contre la révolution, les agens de Paris furent d'autant plus
+persuadés que l'on devait tout attendre d'un mouvement spontané de
+l'intérieur. S'emparer d'abord des élections, puis s'emparer par les
+élections des conseils, par les conseils du directoire et des places,
+leur semblait un moyen assuré de rétablir la royauté, avec les moyens
+même que leur fournissait la république. Mais pour cela il fallait
+mettre un terme à cette divergence d'idées qui avait toujours régné
+dans les projets de contre-révolution. Puisaye, resté secrètement en
+Bretagne, y rêvait, comme autrefois, l'insurrection de cette province.
+M. de Frotté, en Normandie, tâchait d'y préparer une Vendée, mais ni
+l'un ni l'autre ne voulaient s'entendre avec les agens de Paris. Le
+prince de Condé, dupé sur le Rhin dans son intrigue avec Pichegru,
+voulait toujours la conduire à part, sans y mêler ni les Autrichiens,
+ni le prétendant, et c'est à regret qu'il les avait mis dans le secret.
+Pour mettre de l'ensemble dans ces projets incohérens, et surtout pour
+avoir de l'argent, les agens de Paris firent voyager l'un d'entre eux
+dans les provinces de l'Ouest, en Angleterre, en Ecosse, en Allemagne
+et en Suisse. Ce fut Duverne de Presle qui fut choisi. Ne pouvant pas
+réussir à priver Puisaye de son commandement, on essaya, par l'influence
+du comte d'Artois, de le rattacher au système de l'agence de Paris, et
+de l'obliger à s'entendre avec elle. On obtint des Anglais la chose
+la plus importante, quelque secours d'argent. On se fit donner par le
+prétendant des pouvoirs qui faisaient ressortir toutes les intrigues
+de l'agence de Paris. On vit le prince de Condé, qu'on ne rendit ni
+intelligent, ni maniable. On vit M. de Précy, qui était toujours le
+promoteur secret des troubles de Lyon et du Midi; enfin on concerta un
+plan général qui n'avait d'ensemble et d'unité que sur le papier, et qui
+n'empêchait pas que chacun agît à sa façon, d'après ses intérêts et ses
+prétentions.
+
+Il fut convenu que la France entière se partagerait en deux agences,
+l'une comprenant l'Est et le Midi, l'autre le Nord et l'Ouest. M. de
+Précy était à la tête de la première, les agens de Paris dirigeaient
+la seconde. Ces deux agences devaient se concerter dans toutes leurs
+opérations, et correspondre directement avec le prétendant qui leur
+donnait ses ordres. On imagina des associations secrètes sur le plan de
+celles de Baboeuf. Elles étaient isolées entre elles, et ignoraient le
+nom des chefs, ce qui empêchait qu'on ne saisît toute la conspiration en
+saisissant l'une des parties. Ces associations devaient être adaptées à
+l'état de la France. Comme on avait vu que la plus grande partie de la
+population, sans désirer le retour des Bourbons, voulait l'ordre,
+le repos, et imputait au directoire la continuation du système
+révolutionnaire, on forma une maçonnerie dite des _Philantropes_, qui
+s'engageaient à user de leurs droits électoraux et à les exercer en
+faveur d'hommes opposés au directoire. Les philantropes ignoraient le
+but secret de ces menées, et on ne devait leur avouer qu'une seule
+intention, celle de renforcer l'opposition. Une autre association, plus
+secrète, plus concentrée, moins nombreuse, et intitulée _des fidèles_,
+devait se composer de ces hommes plus énergiques et plus dévoués,
+auxquels on pouvait révéler le secret de la faction. Les fidèles
+devaient être secrètement armés, et prêts à tous les coups de main.
+Ils devaient s'enrôler dans la garde nationale, qui n'était pas encore
+organisée, et, à la faveur de ce costume, exécuter plus sûrement les
+ordres qu'on leur donnerait. Leur mission obligée, indépendamment de
+tout plan d'insurrection, était de veiller aux élections; et si on en
+venait aux mains, comme cela était arrivé en vendémiaire, de voler au
+secours du parti de l'opposition. Les fidèles contribuaient en outre
+à cacher les émigrés et les prêtres, à faire de faux passeports, à
+persécuter les révolutionnaires et les acquéreurs de biens nationaux.
+Ces associations étaient sous la direction de chefs militaires, qui
+correspondaient avec les deux agences principales, et recevaient leurs
+ordres. Tel était le nouveau plan de la faction, plan chimérique que
+l'histoire dédaignerait de rapporter, s'il ne faisait connaître les
+rêves dont les partis se repaissent dans leurs défaites. Malgré ce
+prétendu ensemble, l'association du Midi n'aboutissait qu'à produire des
+compagnies anonymes, agissant sans direction et sans but, et ne suivant
+que l'inspiration de la vengeance et du pillage. Puisaye, Frotté,
+Rochecot, dans la Bretagne et la Normandie, travaillaient à part à
+refaire une Vendée, et désavouaient la contre-révolution mixte des agens
+de Paris. Puisaye fit même un manifeste pour déclarer que jamais la
+Bretagne ne seconderait des projets qui ne tendraient pas à rendre par
+la force ouverte une royauté absolue et entière à la famille de Bourbon.
+
+Le prince de Condé continuait de son côté à correspondre directement
+avec Pichegru, dont la conduite singulière et bizarre ne s'explique que
+par l'embarras de sa position. Ce général, le seul connu dans l'histoire
+pour s'être fait battre volontairement, avait lui-même demandé sa
+démission. Cette conduite devra paraître étonnante, car c'était se
+priver de tout moyen d'influence, et par conséquent se mettre dans
+l'impossibilité d'accomplir ses prétendus desseins. Cependant on la
+comprendra en examinant la position de Pichegru: il ne pouvait pas
+rester général sans mettre enfin à exécution les projets qu'il
+annonçait, et pour lesquels il avait reçu des sommes considérables.
+Pichegru avait devant lui trois exemples, tous trois fort différents,
+celui de Bouillé, de Lafayette et de Dumouriez, qui lui prouvaient
+qu'entraîner une armée était chose impossible. Il voulait donc se mettre
+dans l'impuissance de rien tenter, et c'est là ce qui explique la
+demande de sa démission, que le directoire, ignorant encore tout à fait
+sa trahison, ne lui accorda d'abord qu'à regret. Le prince de Condé et
+ses agens furent fort surpris de la conduite de Pichegru, et crurent
+qu'il leur avait escroqué leur argent, et qu'au fond il n'avait jamais
+voulu les servir. Mais à peine destitué, Pichegru retourna sur les bords
+du Rhin, sous prétexte de vendre ses équipages, et passa ensuite dans le
+Jura, qui était son pays natal. De là il continua à correspondre avec
+les agens du prince, et leur présenta sa démission comme une combinaison
+très-profonde. Il allait, disait-il, être considéré comme une victime du
+directoire, il allait se lier avec tous les royalistes de l'intérieur
+et se faire un parti immense; son armée, qui passait sous les ordres
+de Moreau, le regrettait vivement, et, au premier revers qu'elle
+essuyerait, elle ne manquerait pas de réclamer son ancien général, et de
+se révolter pour qu'on le lui rendît. Il devait profiter de ce moment
+pour lever le masque, accourir à son armée, se donner la dictature, et
+proclamer la royauté. Ce plan ridicule, eût-il été sincère, aurait été
+déjoué par les succès de Moreau, qui, même pendant sa fameuse retraite,
+n'avait cessé d'être victorieux. Le prince de Condé, les généraux
+autrichiens qu'il avait été obligé de mettre dans la confidence, le
+ministre anglais en Suisse, Wickam, commençaient à croire que Pichegru
+les avait trompés. Ils ne voulaient plus continuer cette correspondance;
+mais sur les instances des agens intermédiaires, qui ne veulent jamais
+avoir fait une vaine tentative, la correspondance fut continuée, pour
+voir si on en tirerait quelque profit. Elle se faisait par Strasbourg,
+au moyen de quelques espions qui passaient le Rhin et se rendaient
+auprès du général autrichien Klinglin; et aussi par Bâle, avec le
+ministre anglais Wickam. Pichegru resta dans le Jura sans accepter ni
+refuser l'ambassade de Suède, qu'on lui proposa, mais travaillant à se
+faire nommer député, payant les agens du prince des plus misérables
+promesses du monde, et recevant toujours des sommes considérables.
+Il faisait espérer les plus grands résultats de sa nomination aux
+cinq-cents; il se targuait d'une influence qu'il n'avait pas; il
+prétendait donner au directoire des avis perfides, et l'induire à des
+déterminations dangereuses; il s'attribuait la longue résistance de
+Kehl, qu'il disait avoir conseillée pour compromettre l'armée. On
+comptait peu sur ces prétendus services. M. le comte de Bellegarde
+écrivait: «Nous sommes dans la situation du joueur qui veut regagner
+son argent, et qui s'expose à perdre encore pour recouvrer ce qu'il a
+perdu.» Les généraux autrichiens continuaient cependant à correspondre,
+parce qu'à défaut de grands desseins, ils recueillaient au moins de
+précieux détails sur l'état et les mouvemens de l'armée française. Les
+infâmes agens de cette correspondance envoyaient au général Klinglin les
+états et les plans qu'ils pouvaient se procurer. Pendant le siége de
+Kehl, ils n'avaient cessé d'indiquer eux-mêmes les points sur lesquels
+le feu ennemi pouvait se diriger avec le plus d'effet.
+
+Tel était donc alors le rôle misérable de Pichegru. Avec un esprit
+médiocre, il était fin et prudent, et avait assez de tact et
+d'expérience pour croire tout projet de contre-révolution inexécutable
+dans le moment. Ses éternels délais, ses fables pour amuser la crédulité
+des agens du prince, prouvent sa conviction à cet égard; et sa conduite
+dans des circonstances importantes le prouvera mieux encore. Il n'en
+recevait pas moins le prix des projets qu'il ne voulait pas exécuter, et
+avait l'art de se le faire offrir sans le demander.
+
+Du reste, c'était là la conduite de tous les agens du royalisme. Ils
+mentaient avec impudence, s'attribuaient une influence qu'ils n'avaient
+pas, et prétendaient disposer des hommes les plus importans, sans
+leur avoir jamais adressé la parole. Brottier, Duverne de Presle et
+Laville-Heurnois se vantaient de disposer d'un grand nombre de députés
+dans les deux conseils, et se promettaient d'en avoir bien plus encore
+après de nouvelles élections. Il n'en était rien cependant; ils ne
+communiquaient qu'avec le député Lemerer et un nommé Mersan, qui avait
+été exclu du corps législatif, en vertu de la loi du 3 brumaire contre
+les parens d'émigrés. Par Lemerer ils prétendaient avoir tous les
+députés composant la réunion de Clichy. Ils jugeaient, d'après les
+discours et la manière de voter de ces députés, qu'ils applaudiraient
+probablement à la restauration de la monarchie, et ils se croyaient
+autorisés par là à offrir d'avance leur dévouement et même leur repentir
+au roi de Blankembourg. Ces misérables en imposaient à ce roi, et
+calomniaient les membres de la réunion de Clichy. Il y avait là des
+ambitieux qui étaient ennemis des conventionnels, parce que les
+conventionnels occupaient le gouvernement tout entier, des hommes
+exaspérés contre la révolution, des dupes qui se laissaient conduire,
+mais très-peu d'hommes assez hardis pour songer à la royauté, et assez
+capables pour travailler utilement à son rétablissement. Ce n'en était
+pas moins sur de tels fondemens que les agens du royalisme bâtissaient
+leurs projets et leurs promesses.
+
+C'est l'Angleterre qui fournissait à tous les frais de la
+contre-révolution présumée; elle envoyait de Londres en Bretagne les
+secours que demandait Puisaye. Le ministre anglais en Suisse, Wickam,
+était chargé de fournir des fonds aux deux agences de Lyon et de Paris,
+et d'en faire parvenir directement à Pichegru, qui était, suivant la
+correspondance, _cavé pour les grands cas_.
+
+Les agens de la contre-révolution avaient la prétention de prendre
+l'argent de l'Angleterre et de se moquer d'elle. Ils étaient convenus
+avec le prétendant de recevoir ses fonds, sans jamais suivre aucune
+de ses vues, sans jamais obéir à aucune de ses inspirations, dont il
+fallait, disait-on, se défier. L'Angleterre n'était point leur dupe, et
+avait pour eux tout le mépris qu'ils méritaient. Wickam, Pitt, et tous
+les ministres anglais, ne comptaient pas du tout sur les oeuvres de ces
+messieurs, et n'en espéraient pas la contre-révolution. Il leur fallait
+des brouillons qui troublassent la France, qui répandissent l'inquiétude
+par leurs projets, et qui, sans mettre le gouvernement dans un péril
+réel, lui causassent des craintes exagérées. Ils consacraient
+volontiers un million ou deux par an à cet objet. Ainsi les agens de
+contre-révolution se trompaient, en croyant tromper les Anglais. Avec
+toute leur bonne volonté de faire une escroquerie, ils n'y réussissaient
+pas; et l'Angleterre ne comptait pas sur de plus grands résultats que
+ceux qu'ils étaient capables de produire.
+
+Tels étaient alors les projets et les moyens de la faction royaliste.
+Le ministre de la police, Cochon, en connaissait une partie; il savait
+qu'il existait à Paris des correspondans de la cour de Blankembourg; car
+dans notre longue révolution, où tant de complots se sont succédé, il
+n'y a pas d'exemple d'une conspiration restée inconnue. Il suivait
+attentivement leur marche, les entourait d'espions, et attendait de leur
+part une tentative caractérisée, pour les saisir avec avantage. Ils
+lui en fournirent bientôt l'occasion. Poursuivant leur beau projet de
+s'emparer des autorités, ils songèrent à s'assurer d'abord des autorités
+militaires de Paris. Les principales forces de la capitale consistaient
+dans les grenadiers du corps législatif, et dans le camp des Sablons.
+Les grenadiers du corps législatif étaient une troupe d'élite de douze
+cents hommes, que la constitution avait placés auprès des deux conseils,
+comme garde de sûreté et d'honneur. Leur commandant, l'adjudant-général
+Ramel, était connu pour ses sentimens modérés, et aux yeux des imbéciles
+agens de Louis XVIII, c'était une raison suffisante pour le croire
+royaliste. La force armée réunie aux Sablons s'élevait à peu près à
+douze mille hommes. Le commandant de cette force armée était le général
+Hatry, brave homme qu'on n'espérait pas gagner. On songea au chef
+d'escadron du 21e de dragons, le nommé Malo, qui avait chargé si
+brusquement les jacobins lors de leur ridicule tentative sur le camp de
+Grenelle. On raisonna pour lui comme pour Ramel; et parce qu'il avait
+repoussé les jacobins, on supposa qu'il accueillerait les royalistes.
+Brottier, Laville-Heurnois et Duverne de Presle les sondèrent tous les
+deux, leur firent des propositions qui furent écoutées, et dénoncées
+sur-le-champ au ministre de la police. Celui-ci enjoignit à Ramel et
+Malo de continuer à écouter les conspirateurs, pour connaître tout leur
+plan. Ceux-ci les laissèrent développer longuement leurs projets, leurs
+moyens, leurs espérances; et on s'ajourna à une prochaine entrevue, dans
+laquelle ils devaient exhiber les pouvoirs qu'ils tenaient de Louis
+XVIII. C'était le moment choisi pour les arrêter. Les entrevues avaient
+lieu chez le chef d'escadron Malo, dans l'appartement qu'il occupait
+à l'École-Militaire. Des gendarmes et des témoins furent cachés, de
+manière à tout entendre, et à pouvoir se montrer à un signal donné. Le
+11 pluviôse (30 janvier), en effet, ces misérables dupes se rendirent
+chez Malo avec les pouvoirs de Louis XVIII, et développèrent de nouveau
+leurs projets. Quand on les eut assez écoutés, on feignit de les laisser
+partir, mais les agens apostés les saisirent, et les conduisirent chez
+le ministre de la police. Sur-le-champ on se rendit à leurs domiciles,
+et on s'empara en leur présence de tous leurs papiers. On y trouva
+des lettres qui prouvaient suffisamment la conspiration, et qui en
+révélaient en partie les détails. On y vit, par exemple, que ces
+messieurs composaient de leur chef un gouvernement tout entier. Ils
+voulaient dans le premier moment, et en attendant le retour du roi de
+Blankembourg, laisser exister une partie des autorités actuelles. Ils
+voulaient nommément conserver Benezech à l'intérieur, Cochon à la
+police; et si ce dernier, comme régicide, effarouchait les royalistes,
+ils projetaient de mettre à sa place M. Siméon ou M. Portalis. Ils
+voulaient encore placer aux finances M. Barbé-Marbois, _qui a_,
+disaient-ils, _des talens, de l'instruction_, et qui _passe pour
+honnête_. Ils n'avaient point consulté certainement ni Benezech, ni
+Cochon, ni MM. Portalis, Siméon et Barbé-Marbois, auxquels ils étaient
+totalement inconnus; mais ils avaient disposé d'eux, comme d'usage, à
+leur insu, et sur leurs opinions présumées.
+
+La découverte de ce complot produisit une vive sensation, et prouva que
+la république devait toujours être en garde contre ses anciens
+ennemis. Il causa un véritable étonnement dans toute l'opposition, qui
+aboutissait au royalisme sans s'en douter, et qui n'était nullement dans
+le secret. Cet étonnement prouvait combien ces misérables se vantaient,
+en annonçant à Blankembourg qu'ils disposaient d'un grand nombre de
+membres des deux conseils. Le directoire voulut sur-le-champ les livrer
+à une commission militaire. Ils déclinèrent cette compétence, en
+soutenant qu'ils n'avaient point été surpris les armes à la main, ni
+faisant une tentative de vive force. Plusieurs députés, qui s'unissaient
+de sentiment à leur cause, les appuyèrent dans les conseils; mais le
+directoire n'en persista pas moins à les traduire devant une commission
+militaire, comme ayant tenté d'embaucher des militaires.
+
+Leur système de défense fut assez adroit. Ils avouèrent leur qualité
+d'agens de Louis XVIII, mais ils soutinrent qu'ils n'avaient d'autre
+mission que celle de préparer l'opinion, et d'attendre d'elle seule, et
+non de la force, le retour aux idées monarchiques. Ils furent condamnés
+à mort, mais leur peine fut commuée en une détention, pour prix des
+révélations de Duverne de Presle[3]. Celui-ci fit au directoire une
+longue déclaration, qui fut insérée au registre secret, et dans laquelle
+il dévoila toutes les menées des royalistes. Le directoire, instruit
+de ces détails, se garda de les publier, pour ne point apprendre aux
+conspirateurs qu'il connaissait leur plan tout entier. Duverne de Presle
+ne dit rien sur Pichegru, dont les intrigues, aboutissant directement au
+prince de Condé, étaient restées inconnues aux agens de Paris; mais
+il déclara vaguement, d'après des ouï-dire, que l'on avait essayé de
+pratiquer des intelligences dans l'une des principales armées.
+
+[Note 3: 19 germinal (8 avril).]
+
+Cette arrestation de leurs principaux agens aurait pu déjouer les
+intrigues des royalistes, s'ils avaient eu un plan bien lié; mais
+chacun agissant de son côté à sa manière, l'arrestation de Brottier,
+Laville-Heurnois et Duverne de Presle n'empêcha point MM. Puisaye et de
+Frotté d'intriguer en Normandie et en Bretagne, M. de Précy à Lyon, et
+le prince de Condé dans l'armée du Rhin.
+
+On jugea peu de temps après Baboeuf et ses complices; ils furent tous
+acquittés, excepté Baboeuf et Darthé qui subirent la peine de mort[4].
+
+[Note 4: 6 prairial (25 mai).]
+
+L'affaire importante était celle des élections. Par opposition au
+directoire ou par royalisme, une foule de gens s'agitaient pour les
+influencer. Dans le Jura, on travaillait à faire nommer Pichegru; à
+Lyon, M. Imbert-Colomès, l'un des agens de Louis XVIII dans le Midi. A
+Versailles, on faisait élire un M. de Vauvilliers, gravement compromis
+dans le complot découvert. Partout enfin on préparait des choix hostiles
+au directoire. A Paris, les électeurs de la Seine s'étaient réunis pour
+concerter leurs nominations. Ils se proposaient d'adresser les demandes
+suivantes aux candidats: _As-tu acquis des biens nationaux? As-tu été
+journaliste? As-tu écrit, agi et fait quelque chose dans la révolution?_
+On ne devait nommer aucun de ceux qui répondraient affirmativement sur
+ces questions. De pareils préparatifs annonçaient combien était
+violente la réaction contre tous les hommes qui avaient pris part à la
+révolution. Cent journaux déclamaient avec véhémence, et produisaient un
+véritable étourdissement sur les esprits. Le directoire n'avait, pour
+les réprimer, que la loi qui punissait de mort les écrivains provoquant
+le retour à la royauté. Jamais des juges ne pouvaient consentir à
+appliquer une loi aussi cruelle. Il demanda pour la troisième fois aux
+conseils, de nouvelles dispositions législatives qui lui furent encore
+refusées. Il proposa aussi de faire prêter aux électeurs le serment de
+haine à la royauté; une vive discussion s'engagea sur l'efficacité du
+serment, et on modifia la proposition, en changeant le serment en
+une simple déclaration. Chaque électeur devait déclarer qu'il était
+également opposé à l'anarchie et à la royauté. Le directoire, sans
+se permettre aucun des moyens honteux, si souvent employés dans les
+gouvernemens représentatifs pour influer sur les élections, se contenta
+de choisir pour commissaires auprès des assemblées, des hommes connus
+par leurs sentimens républicains, et de faire écrire des circulaires par
+le ministre Cochon, dans lesquelles il recommandait aux électeurs les
+candidats de son choix. On se récria beaucoup contre ces circulaires,
+qui n'étaient qu'une exhortation insignifiante, et point du tout une
+injonction; car le nombre, l'indépendance des électeurs, surtout dans
+un gouvernement où presque toutes les places étaient électives, les
+mettaient à l'abri de l'influence du directoire.
+
+Pendant qu'on travaillait ainsi aux élections, on s'occupait beaucoup
+du choix d'un nouveau directeur. La question était de savoir lequel des
+cinq serait désigné par le sort, conformément à la constitution, pour
+sortir du directoire: si c'était Barras, Rewbell ou Larévellière-Lépaux,
+l'opposition était assurée, avec le secours du nouveau tiers, de nommer
+un directeur de son choix. Alors elle espérait avoir la majorité dans le
+gouvernement; en quoi elle se flattait beaucoup, car bientôt ses folies
+n'auraient pas manqué d'éloigner d'elle Carnot et Letourneur.
+
+Le club de Clichy discutait bruyamment le choix du nouveau directeur.
+On y proposait Cochon et Barthélémy. Cochon avait perdu un peu dans
+l'opinion des contre-révolutionnaires, depuis qu'il avait fait arrêter
+Brottier et ses complices, surtout depuis ses circulaires aux électeurs.
+On préférait Barthélémy, notre ambassadeur en Suisse, que l'on croyait
+secrètement lié avec les émigrés et le prince de Condé.
+
+Les bruits les plus absurdes étaient répandus au milieu de cette
+agitation. On disait que le directoire voulait faire arrêter les députés
+nouvellement élus, et empêcher leur réunion; on soutenait même qu'il
+voulait les faire assassiner. Ses amis, de leur côté, disaient qu'on
+préparait son acte d'accusation à Clichy, et qu'on n'attendait que le
+nouveau tiers pour le présenter aux cinq-cents.
+
+Mais tandis que les partis s'agitaient, dans l'attente d'un événement
+qui devait altérer les majorités et changer la direction du gouvernement
+de la république, une campagne nouvelle se préparait, et tout annonçait
+qu'elle serait la dernière. Les puissances étaient à peu près partagées
+comme l'année précédente. La France, unie à l'Espagne et à la Hollande,
+avait à lutter avec l'Angleterre et l'Autriche. Les sentimens de la
+cour d'Espagne n'étaient pas et ne pouvaient pas être favorables aux
+républicains français; mais sa politique, dirigée par le prince de la
+Paix, était entièrement pour eux. Elle regardait leur alliance comme le
+moyen le plus sûr d'être protégée contre leurs principes, et pensait
+avec raison qu'ils ne voudraient pas la révolutionner, tant qu'ils
+trouveraient en elle un puissant auxiliaire maritime. D'ailleurs, elle
+avait une vieille haine contre l'Angleterre, et se flattait que l'union
+de toutes les marines du continent lui fournirait un moyen de venger ses
+injures. Le prince de la Paix, voyant son existence attachée à cette
+politique, et sentant qu'il périrait avec elle, employait à la faire
+triompher des sentimens de la famille royale, toute son influence sur la
+reine; il y réussissait parfaitement. Il résultait toutefois de cet
+état de choses que les Français étaient individuellement maltraités
+en Espagne, tandis que leur gouvernement y obtenait la plus grande
+déférence à ses volontés. Malheureusement la légation française ne
+s'y conduisit ni avec les égards dus à une puissance amie, ni avec la
+fermeté nécessaire pour protéger les sujets français. L'Espagne, en
+s'unissant à la France, avait perdu l'importante colonie de la Trinité.
+Elle espérait que si la France se délivrait cette année de l'Autriche,
+et reportait toutes ses forces contre l'Angleterre, on ferait expier
+à celle-ci tous ses avantages. La reine se flattait surtout d'un
+agrandissement en Italie pour son gendre, le duc de Parme. Il était
+question encore d'une entreprise contre le Portugal; et, dans ce vaste
+bouleversement des états, la cour de Madrid n'était pas sans quelque
+espérance de réunir toute la péninsule sous la même domination.
+
+Quant à la Hollande, sa situation était assez triste. Elle était agitée
+par toutes les passions que provoque un changement de constitution.
+Les gens raisonnables, qui voulaient un gouvernement dans lequel on
+conciliât l'ancien système fédératif avec l'unité nécessaire pour donner
+de la force à la république batave, avaient à combattre trois partis
+également dangereux. D'abord les orangistes, comprenant toutes les
+créatures du stathouder, les gens vivant d'emplois, et la populace;
+secondement les fédéralistes, comprenant toutes les familles riches
+et puissantes qui voulaient conserver l'ancien état de choses, au
+stathoudérat près, qui blessait leur orgueil; enfin les démocrates
+prononcés, parti bruyant, audacieux, implacable, composé de têtes
+ardentes et d'aventuriers. Ces trois partis se combattaient avec
+acharnement et retardaient l'établissement de la constitution du pays.
+Outre ces embarras, la Hollande craignait toujours une invasion de la
+Prusse, qui n'était contenue que par les succès de la France. Elle
+voyait son commerce gêné dans le Nord par les Anglais et les Russes;
+enfin elle perdit toutes ses colonies par la trahison de la plupart de
+ses commandans. Le cap de Bonne-Espérance, Trinquemale, les Moluques,
+étaient déjà au pouvoir des Anglais. Les troupes françaises, campées en
+Hollande pour la couvrir contre la Prusse, observaient la plus louable
+et la plus sévère discipline; mais les administrations et les chefs
+militaires ne s'y conduisaient ni avec ménagement, ni avec probité. Le
+pays était donc horriblement surchargé. On en pourrait conclure que la
+Hollande avait mal fait de se lier à la France, mais ce serait raisonner
+légèrement. La Hollande, placée entre les deux masses belligérantes, ne
+pouvait pas échapper à l'influence des vainqueurs. Sous le stathouder,
+elle était sujette de l'Angleterre et sacrifiée à ses intérêts, elle
+avait de plus l'esclavage intérieur. En s'alliant à la France,
+elle courait les chances attachées à la nature de cette puissance,
+continentale plutôt que maritime, et compromettait ses colonies; mais
+elle pouvait un jour, grâce à l'union des trois marines du continent,
+recouvrer ce qu'elle avait perdu; elle pouvait espérer une constitution
+raisonnable sous la protection française. Tel est le sort des états;
+s'ils sont forts, ils font eux-mêmes leurs révolutions, mais ils en
+subissent tous les désastres et se noient dans leur propre sang; s'ils
+sont faibles, ils voient leurs voisins venir les révolutionner à main
+armée, et subissent tous les inconvénients de la présence des armées
+étrangères. Ils ne s'égorgent pas, mais ils paient les soldats qui
+viennent faire la police chez eux. Telle était la destinée de la
+Hollande et sa situation par rapport à nous. Dans cet état, elle n'avait
+pas été fort utile au gouvernement français. Sa marine et son armée se
+réorganisaient très lentement; les rescriptions bataves, avec lesquelles
+avait été payée l'indemnité de guerre de cent millions, s'étaient
+négociées presque pour rien, et les avantages de l'alliance étaient
+devenus presque nuls pour la France: aussi il s'en était ensuivi de
+l'humeur entre les deux pays. Le directoire reprochait au gouvernement
+hollandais de ne pas tenir ses engagemens, et le gouvernement hollandais
+reprochait au directoire de le mettre dans l'impossibilité de les
+remplir. Malgré ces nuages, les deux puissances marchaient cependant
+au même but. Une escadre et une armée d'embarquement se préparaient en
+Hollande, pour concourir aux projets du directoire.
+
+Quant à la Prusse, à une grande partie de l'Allemagne, au Danemark, à la
+Suède et à la Suisse, la France était toujours avec ces états dans les
+rapports d'une exacte neutralité. Des nuages s'étaient élevés entre la
+France et l'Amérique. Les États-Unis se conduisaient à notre égard avec
+autant d'injustice que d'ingratitude. Le vieux Washington s'était laissé
+entraîner dans le parti de John Adams et des Anglais, qui voulaient
+ramener l'Amérique à l'état aristocratique et monarchique. Les torts de
+quelques corsaires et la conduite des agens du comité de salut public
+leur servaient de prétexte; prétexte bien peu fondé, car les torts des
+Anglais envers la marine américaine étaient bien autrement graves; et
+la conduite de nos agents s'était ressentie du temps et devait être
+excusée. Les fauteurs du parti anglais répandaient que la France voulait
+se faire céder par l'Espagne les Florides et la Louisiane; qu'au moyen
+de ces provinces et du Canada, elle entourerait les Etats-Unis, y
+sèmerait les principes démocratiques, détacherait successivement tous
+les États de l'Union, dissoudrait ainsi la fédération américaine, et
+composerait une vaste démocratie entre le golfe du Mexique et les cinq
+lacs. Il n'en était rien; mais ces mensonges servaient à échauffer les
+têtes et à faire des ennemis à la France. Un traité de commerce venait
+d'être conclu par les Américains avec l'Angleterre; il renfermait des
+stipulations qui transportaient à cette puissance des avantages réservés
+autrefois à la France seule, et dus aux services qu'elle avait rendus à
+la cause américaine. L'avis d'une rupture avec les États-Unis avait des
+partisans dans le gouvernement français. Monroe, qui était ambassadeur à
+Paris, donnait à cet égard les plus sages avis au directoire. «La guerre
+avec la France, disait-il, forcera le gouvernement américain à se
+jeter dans les bras de l'Angleterre, et le livrera à son influence;
+l'aristocratie dominera aux États-Unis, et la liberté sera compromise.
+En souffrant patiemment, au contraire, les torts du président actuel, on
+le laissera sans excuse, on éclairera les Américains, et on décidera un
+choix contraire à la prochaine élection. Tous les torts dont la France
+peut avoir à se plaindre seront alors réparés.» Cet avis sage et
+prévoyant l'avait emporté au directoire. Rewbell, Barras, Larévellière
+le firent triompher contre l'avis du systématique Carnot, qui quoique
+disposé ordinairement pour la paix, voulait qu'on se fit donner la
+Louisiane, et qu'on y essayât une république.
+
+Tels étaient les rapports de la France avec les puissances qui étaient
+ses alliées ou simplement ses amies. L'Angleterre et l'Autriche avaient
+fait, l'année précédente, un traité de triple alliance avec la Russie;
+mais la grande et fourbe Catherine venait de mourir. Son successeur,
+Paul 1er, prince dont la raison était peu solide, et s'éclairait par
+lueurs passagères, comme il arrive souvent dans sa famille, avait montré
+beaucoup d'égards aux émigrés français, et cependant peu d'empressement
+à exécuter les conditions du traité de triple alliance. Ce prince
+semblait être frappé de la puissance colossale de la république
+française, et on aurait dit qu'il comprenait le danger de la rendre plus
+redoutable en la combattant; du moins ses paroles à un Français très
+connu par ses lumières et son esprit, le feraient croire. Sans rompre le
+traité, il avait fait valoir l'état de ses armées et de son trésor, et
+avait conseillé à l'Angleterre et à l'Autriche la voie des négociations.
+L'Angleterre avait essayé de décider le roi de Prusse à se jeter dans la
+coalition, mais n'y avait pas réussi. Ce prince sentait qu'il n'avait
+aucun intérêt à venir au secours de son plus redoutable ennemi,
+l'empereur. La France lui promettait une indemnité en Allemagne pour le
+stathouder, qui avait épousé sa soeur; il n'avait donc rien à désirer
+pour lui-même. Il voulait seulement empêcher que l'Autriche, battue et
+dépouillée par la France, ne s'indemnisât de ses pertes en Allemagne;
+il aurait même désiré s'opposer à ce qu'elle reçût des indemnités en
+Italie: aussi avait-il déclaré que jamais il ne consentirait à ce que
+l'Autriche reçût la Bavière en échange des Pays-Bas, et il faisait en
+même temps proposer son alliance à la république de Venise, lui offrant
+de la garantir, dans le cas où la France et l'Autriche voudraient
+s'accommoder à ses dépens. Son but était donc d'empêcher que l'empereur
+ne trouvât des équivalens pour les pertes qu'il faisait en luttant
+contre la France.
+
+La Russie n'intervenant pas encore dans la lutte, et la Prusse
+persistant dans la neutralité, l'Angleterre et l'Autriche restaient
+seules en ligne. L'Angleterre était dans une situation fort triste; elle
+ne redoutait plus, pour le moment du moins, une expédition en Irlande,
+mais sa banque était menacée, plus sérieusement que jamais; elle ne
+comptait pas du tout sur l'Autriche, qu'elle voyait hors d'haleine, et
+elle s'attendait à voir la France, après avoir vaincu le continent,
+l'accabler elle-même de ses forces réunies. L'Autriche, malgré
+l'occupation de Kehl et d'Huningue, sentait qu'elle s'était perdue en
+s'opiniâtrant contre deux têtes de pont, et en ne portant pas toutes ses
+forces en Italie. Les désastres de Rivoli et de la Favorite, la prise
+de Mantoue, la mettaient dans un péril imminent. Elle était obligée de
+dégarnir le Rhin, et de se réduire, sur cette frontière, à une véritable
+infériorité, pour porter ses forces et son prince Charles du côté de
+l'Italie. Mais pendant l'intervalle que ses troupes mettraient à faire
+le trajet du Haut-Rhin à la Piave et à l'Izonzo, elle était exposée sans
+défense aux coups d'un adversaire qui savait saisir admirablement les
+avantages du temps.
+
+Toutes ces craintes étaient fondées; la France lui préparait, en effet,
+des coups terribles que la campagne que nous allons voir s'ouvrir ne
+tarda pas à réaliser.
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+ÉTAT DE NOS ARMÉES A L'OUVERTURE DE LA CAMPAGNE DE 1797--MARCHE DE
+BONAPARTE CONTRE LES ÉTATS ROMAINS.--TRAITÉ DE TOLENTINO AVEC
+LE PAPE.--NOUVELLE CAMPAGNE CONTRE LES AUTRICHIENS.--PASSAGE DU
+TAGLIAMENTO. COMBAT DE TARWIS.--RÉVOLUTION DANS LES VILLES DE BERGAME,
+BRESCIA ET AUTRES VILLES DES ÉTATS DE VENISE.--PASSAGE DES ALPES
+JULIENNES PAR BONAPARTE. MARCHE SUR VIENNE. PRÉLIMINAIRES DE PAIX
+AVEC L'AUTRICHE SIGNÉS A LÉOBEN.--PASSAGE DU RHIN A NEUWIED ET A
+DIRSHEIM.--PERFIDIE DES VÉNITIENS, MASSACRE DE VERONE. CHUTE DE LA
+RÉPUBLIQUE DE VENISE.
+
+
+L'armée de Sambre-et-Meuse, renforcée d'une grande partie de l'armée de
+l'Océan, avait été portée à quatre-vingt mille hommes. Hoche, qui en
+était devenu général, s'était arrêté peu de temps à Paris, à son
+retour de l'expédition d'Irlande, et s'était hâté de se rendre à son
+quartier-général. Il avait employé l'hiver à organiser ses troupes et à
+les pourvoir de ce qui leur était nécessaire. Tirant de la Hollande et
+des provinces d'entre Meuse et Rhin, qu'on traitait en pays conquis, des
+ressources assez grandes, il avait mis ses soldats à l'abri des besoins
+qui affligeaient l'armée du Rhin. Imaginant une autre répartition des
+différentes armes, il avait perfectionné son ensemble, et lui avait
+donné la plus belle organisation. Il brûlait de marcher à la tête de
+ses quatre-vingt mille hommes, et ne voyait aucun obstacle qui pût
+l'empêcher de s'avancer jusqu'au coeur de l'Allemagne. Jaloux de
+signaler ses vues politiques, il voulait imiter l'exemple du général
+d'Italie et créer à son tour une république. Les provinces d'entre
+Meuse et Rhin, qui n'avaient point été, comme la Belgique, déclarées
+territoire constitutionnel, étaient provisoirement sous l'autorité
+militaire. Si, à la paix avec l'empire, on les refusait à la France,
+pour ne pas lui donner la ligne du Rhin, on pouvait du moins consentir à
+ce qu'elles fussent constituées en une république indépendante, alliée
+et amie de la nôtre. Cette république, sous le nom de république
+cisrhénane, aurait pu être indissolublement attachée à la France, et lui
+être aussi utile qu'une de ses provinces. Hoche profitait du moment
+pour lui donner une organisation provisoire, et la préparer à l'état
+républicain. Il avait formé à Bonn une commission, chargée de la double
+tâche de l'organiser et d'en tirer les ressources nécessaires à nos
+troupes.
+
+L'armée du Haut-Rhin, sous Moreau, était loin de se trouver dans un état
+aussi satisfaisant. Elle ne laissait rien à désirer quant à la valeur
+et à la discipline des soldats, mais elle manquait du nécessaire, et le
+défaut d'argent, ne permettant pas même l'acquisition d'un équipage
+de pont, retardait son entrée en campagne. Moreau faisait de vives
+instances pour obtenir quelques centaines de mille francs, que la
+trésorerie était dans l'impossibilité de lui fournir. Il s'était
+adressé, pour les obtenir, au général Bonaparte; mais il fallait
+attendre que celui-ci eût achevé son excursion dans les états du pape.
+Cette circonstance devait retarder les opérations sur le Rhin.
+
+Les plus grands coups et les plus prompts allaient se porter en Italie.
+Bonaparte, prêt à détruire à Rivoli la dernière armée autrichienne,
+avait annoncé qu'il ferait ensuite une excursion de quelques jours dans
+les états du pape, pour le soumettre à la république, et y prendre
+l'argent nécessaire aux besoins de l'armée; il avait ajouté que si on
+lui envoyait un renfort de trente mille hommes, il franchirait les Alpes
+Juliennes, et marcherait hardiment sur Vienne. Ce plan, si vaste,
+était chimérique l'année précédente, mais aujourd'hui il était devenu
+possible. La politique seule du directoire aurait pu y mettre obstacle;
+il aurait pu ne pas vouloir remettre toutes les opérations de la guerre
+dans les mains de ce jeune homme si absolu dans ses volontés. Cependant,
+le bienveillant Larévellière insista fortement pour qu'on lui fournît le
+moyen d'exécuter un projet si beau, et qui terminait la guerre si vite.
+Il fut décidé que trente mille hommes lui seraient envoyés du Rhin. La
+division Bernadotte fut tirée de l'armée de Sambre-et-Meuse; la division
+Delmas de celle du Haut-Rhin, pour être acheminées toutes deux à travers
+les Alpes au milieu de l'hiver. Moreau fit les plus grands efforts pour
+mettre la division Delmas en état de représenter convenablement l'armée
+du Rhin en Italie; il choisit ses meilleures troupes, et épuisa ses
+magasins pour les équiper. On ne pouvait être mû par un sentiment plus
+honorable et plus délicat. Ces deux divisions formant vingt et quelques
+mille hommes, passèrent les Alpes en janvier, dans un moment où personne
+ne se doutait de leur marche. Sur le point de franchir les Alpes, une
+tempête les arrêta. Les guides conseillaient de faire halte; on sonna la
+charge, et on brava la tempête, tambour battant, enseignes déployées.
+Déjà ces deux divisions descendaient dans le Piémont, qu'on ignorait
+encore leur départ du Rhin.
+
+Bonaparte avait à peine signé la capitulation de Mantoue, qu'il était
+parti sans attendre que le maréchal Wurmser eût défilé devant lui, et
+s'était rendu à Bologne pour aller faire la loi au pape. Le directoire
+aurait désiré qu'il détruisît enfin la puissance temporelle du
+Saint-Siége; mais il ne lui en faisait pas une obligation, et le
+laissait libre d'agir d'après les circonstances et sa volonté. Bonaparte
+ne songeait point du tout à s'engager dans une pareille entreprise.
+Tandis que tout se préparait dans la Haute-Italie pour une marche
+au-delà des Alpes Juliennes, il voulait arracher encore une ou deux
+provinces au pape, et le soumettre à une contribution qui suffît aux
+frais de la nouvelle campagne. Aspirer à faire davantage, c'était
+compromettre le plan général contre l'Autriche. Il fallait même que
+Bonaparte se hâtât beaucoup, pour être en mesure de revenir promptement
+vers la Haute-Italie; il fallait surtout qu'il se conduisît de manière à
+s'éviter une guerre de religion, et qu'il imposât à la cour de Naples,
+laquelle avait signé la paix, mais ne se regardait nullement comme
+liée par son traité. Cette puissance avait envie d'intervenir dans la
+querelle, soit pour s'emparer d'une partie des dépouilles du pape, soit
+pour empêcher qu'on n'établît une république à Rome, et qu'on ne plaçât
+ainsi la révolution à ses portes. Bonaparte réunit à Bologne la division
+Victor, les nouvelles troupes italiennes levées en Lombardie et dans
+la Cispadane, et s'achemina à leur tête, pour exécuter lui-même une
+entreprise qui, pour être conduite à bien, exigeait tout ce qu'il avait
+de tact et de promptitude.
+
+Le pape était dans la plus cruelle anxiété; l'empereur ne lui avait
+promis son alliance qu'aux plus dures conditions, c'est-à-dire au prix
+de Ferrare et de Commachio; mais cette alliance même ne pouvait plus
+être efficace, depuis que l'armée d'Alvinzy n'existait plus. Le
+Saint-Siége s'était donc compromis inutilement. La correspondance du
+cardinal Busca, secrétaire d'état, et ennemi juré de la France, avait
+été interceptée. Les projets contre l'armée française, qu'on avait voulu
+prendre par derrière, étaient dévoilés; il ne restait plus aucune excuse
+pour invoquer la clémence du vainqueur, dont on refusait depuis un
+an d'écouter les propositions. Lorsque le ministre Cacault publia le
+manifeste du général français et qu'il demanda à se retirer, on n'osa
+pas le retenir par un reste d'orgueil, mais on fut dans une cruelle
+inquiétude. Bientôt on n'écouta plus que les conseils du désespoir. Le
+général autrichien Colli, arrivé à Rome avec quelques officiers, fut mis
+à la tête des troupes papales; on fit des prédications fanatiques dans
+toutes les provinces romaines; on promit le ciel à tous ceux qui se
+dévoueraient pour le Saint-Siége, et on tâcha d'exciter une Vendée
+autour de Bonaparte. Des prières instantes furent adressées à la cour
+de Naples, pour réveiller tout ce qu'elle avait d'ambition et de zèle
+religieux.
+
+Bonaparte s'avança rapidement pour ne pas donner à l'incendie le temps
+de se propager. Le 16 pluviôse an V (4 février), il marcha sur le Senio.
+L'armée papale s'y était retranchée; elle se composait de sept à huit
+mille hommes de troupes régulières, et de grand nombre de paysans armés
+à la hâte et précédés de leurs moines. Cette armée présentait l'aspect
+le plus burlesque. Un parlementaire vint déclarer que si l'armée de
+Bonaparte persistait à s'avancer, on tirerait sur elle. Elle s'avança
+néanmoins vers le pont du Senio qui était assez bien retranché. Lannes
+remonta son cours avec quelques cents hommes, le passa à gué, et vint se
+ranger en bataille sur les derrières de l'armée papale. Alors le général
+Lahoz, avec les troupes lombardes, marcha sur le pont, et l'eut bientôt
+enlevé. Les nouvelles troupes italiennes supportèrent bien le feu, qui
+fut un instant assez vif. On fit quatre à cinq cents prisonniers, et
+on sabra quelques paysans. L'armée papale se retira en désordre. On la
+poursuivit sur Faenza; on enfonça les portes de la ville, et on y entra
+au bruit du tocsin et aux cris d'un peuple furieux. Les soldats en
+demandaient le pillage; Bonaparte le leur refusa. Il assembla les
+prisonniers faits dans la journée aux bords du Senio, et leur parla
+en italien. Ces malheureux s'imaginaient qu'on allait les égorger.
+Bonaparte les rassura, et leur annonça, à leur grand étonnement,
+qu'il les laissait libres, à condition qu'ils iraient éclairer leurs
+compatriotes sur les intentions des Français, qui ne venaient détruire
+ni la religion ni le Saint-Siége, mais qui voulaient écarter seulement
+les mauvais conseillers dont le pape était entouré. Il leur fit ensuite
+donner à manger et les renvoya. Bonaparte s'avança rapidement de Faenza
+à Forli, Césène, Rimini, Pesaro et Sinigaglia. Colli, auquel il ne
+restait plus que trois mille hommes de troupes régulières, les retrancha
+en avant d'Ancône dans une bonne position. Bonaparte les fit envelopper,
+et enlever en grande partie. Il leur donna encore la liberté aux mêmes
+conditions. Colli se retira avec ses officiers à Rome. Il ne restait
+plus qu'à marcher sur cette capitale. Bonaparte se dirigea immédiatement
+sur Lorette, dont le trésor était évacué et où l'on trouva à peine un
+million. La vierge en vieux bois fut envoyée à Paris, comme objet de
+curiosité. De Lorette, il quitta les bords de la mer, et marcha par
+Macerata sur l'Apennin, pour le traverser et déboucher sur Rome, si cela
+devenait nécessaire. Il arriva à Tolentino le 25 pluviôse (13 février),
+et s'y arrêta pour attendre l'effet que produiraient sa marche rapide
+et le renvoi des prisonniers. Il avait mandé le général des Camaldules,
+religieux en qui Pie VI avait une grande confiance, et l'avait chargé
+d'aller porter à Rome des paroles de paix. Bonaparte souhaitait avant
+tout que le pape se soumît et acceptât les conditions qu'il voulait
+lui faire subir. Il ne voulait pas perdre du temps à faire à Rome une
+révolution, qui pourrait le retenir plus qu'il ne lui convenait, qui
+provoquerait peut-être la cour de Naples à prendre les armes, et qui,
+enfin, en renversant le gouvernement établi, ruinerait pour le moment
+les finances romaines, et empêcherait de tirer du pays les 20 ou 30
+millions dont on avait besoin. Il pensait que le Saint-Siége, privé
+de ses plus belles provinces au profit de la Cispadane, et exposé au
+voisinage de la nouvelle république, serait bientôt atteint par la
+contagion révolutionnaire, et succomberait sous peu de temps. Cette
+politique était habile, et l'avenir en prouva la justesse. Il attendit
+donc à Tolentino les effets de la clémence et de la peur.
+
+Les prisonniers renvoyés étaient allés, en effet, dans toutes les
+parties de l'état romain, et surtout à Rome, répandre les bruits les
+plus favorables à l'armée française, et calmer les ressentimens excités
+contre elle. Le général des Camaldules arriva au Vatican, au moment où
+le pape allait monter en voiture pour quitter Rome. Ce prince, rassuré
+par ce que lui dit ce religieux, renonça à quitter sa capitale, congédia
+le secrétaire d'état Busca, et dépêcha à Tolentino, pour traiter avec
+le général français, le cardinal Mattei, le prélat Galeppi, le marquis
+Massimi, et son neveu le duc de Braschi. Ils avaient plein pouvoir de
+traiter, pourvu que le général n'exigeât aucun sacrifice relatif à la
+foi. Le traité devenait dès lors très facile, car sur les articles de
+foi, le général français n'était nullement exigeant. Le traité fut
+arrêté en quelques jours, et signé à Tolentino le 1er ventôse (19
+février). Voici quelles en étaient les conditions. Le pape révoquait
+tout traité d'alliance contre la France, reconnaissait la république, et
+se déclarait en paix et en bonne intelligence avec elle. Il lui cédait
+tous ses droits sur le Comtat Venaissin, il abandonnait définitivement
+à la république cispadane les légations de Bologne et de Ferrare, et
+en outre la belle province de la Romagne. La ville et l'importante
+citadelle d'Ancône restaient au pouvoir de la France jusqu'à la paix
+générale. Les deux provinces du duché d'Urbin et de Macerata, que
+l'armée française avait envahies, étaient restituées au pape, moyennant
+la somme de 15 millions. Pareille somme devait être payée conformément
+à l'armistice de Bologne, non encore exécuté. Ces 30 millions étaient
+payables deux tiers en argent et un tiers en diamants, ou pierres
+précieuses. Le pape devait fournir en outre huit cents chevaux de
+cavalerie, huit cents chevaux de trait, des buffles, et autres produits
+du territoire de l'Église. Il devait désavouer l'assassinat de
+Basseville, et faire payer 300,000 francs, tant à ses héritiers qu'à
+ceux qui avaient souffert par suite du même événement. Tous les objets
+d'art et manuscrits, cédés à la France par l'armistice de Bologne,
+devaient être sur-le-champ dirigés sur Paris.
+
+Tel fut le traité de Tolentino, qui valait à la république cispadane,
+outre les légations de Bologne et de Ferrare, la belle province de la
+Romagne, et qui procurait à l'armée un subside de 30 millions, plus que
+suffisant pour la campagne qu'on allait faire. Quinze jours avaient
+suffi à cette expédition. Pendant qu'on négociait ce traité, Bonaparte
+sut imposer à la cour de Naples, et se débarrasser d'elle. Avant de
+quitter Tolentino, il fit un acte assez remarquable, et qui déjà
+prouvait sa politique personnelle. L'Italie et particulièrement les
+états du pape regorgeaient de prêtres français bannis. Ces malheureux,
+retirés dans les couvens, n'y étaient pas toujours reçus avec beaucoup
+de charité. Les arrêtés du directoire leur interdisaient les pays
+occupés par nos armées, et les moines italiens n'étaient pas fâchés d'en
+être délivrés par l'approche de nos troupes. Ces infortunés étaient
+réduits au désespoir. Éloignés depuis long-temps de leur patrie, exposés
+à tous les dédains de l'étranger, ils pleuraient en voyant nos soldats;
+ils en reconnurent même quelques-uns dont ils avaient été curés dans les
+villages de France. Bonaparte était facile à émouvoir; d'ailleurs il
+tenait à se montrer exempt de toute espèce de préjugés révolutionnaires
+ou religieux: il ordonna par un arrêté à tous les couvens du Saint-Siége
+de recevoir les prêtres français, de les nourrir, et de leur donner
+une paie. Il améliora ainsi leur état, loin de les mettre en fuite. Il
+écrivit au directoire les motifs qu'il avait eus en commettant cette
+infraction à ses arrêtés. «En faisant, dit-il, des battues continuelles
+de ces malheureux, on les oblige à rentrer chez eux. Il vaut mieux
+qu'ils soient en Italie qu'en France; ils nous y seront utiles. Ils sont
+moins fanatiques que les prêtres italiens, ils éclaireront le peuple
+qu'on excite contre nous. D'ailleurs, ajoutait-il, ils pleurent en nous
+voyant; comment n'avoir pas pitié de leur infortune?» Le directoire
+approuva sa conduite. Cet acte et sa lettre publiés produisirent une
+sensation très grande.
+
+Il revint sur-le-champ vers l'Adige, pour exécuter la marche militaire
+la plus hardie dont l'histoire fasse mention. Après avoir franchi une
+fois les Alpes pour entrer en Italie, il allait les franchir une seconde
+fois, pour se jeter au-delà de la Drave et de la Muer, dans la vallée du
+Danube, et s'avancer sur Vienne. Jamais armée française n'avait paru en
+vue de cette capitale. Pour exécuter ce vaste plan, il fallait braver
+bien des périls. Il laissait toute l'Italie sur ses derrières, l'Italie
+saisie de terreur et d'admiration, mais imbue toujours de l'idée que les
+Français ne pouvaient la posséder longtemps.
+
+La dernière campagne de Rivoli et la prise de Mantoue avaient paru
+terminer ces doutes; mais une marche en Allemagne allait les réveiller
+tous. Les gouvernemens de Gênes, de Toscane, de Naples, Rome, Turin,
+Venise, indignés de voir le foyer de la révolution placé à leurs côtés,
+dans la Cispadane et la Lombardie, pouvaient saisir le premier revers
+pour se soulever. Dans l'incertitude du résultat, les patriotes italiens
+s'observaient, pour ne pas se compromettre. L'armée de Bonaparte était
+de beaucoup inférieure à ce qu'elle aurait dû être pour parer à tous les
+dangers de son plan. Les divisions Delmas et Bernadotte, arrivées du
+Rhin, ne comptaient pas au-delà de vingt mille hommes, l'ancienne armée
+d'Italie en comptait au delà de quarante, ce qui, avec les troupes
+lombardes, pouvait faire environ soixante et dix mille. Mais il fallait
+laisser vingt mille hommes au moins en Italie, garder le Tyrol avec
+quinze ou dix-huit mille, et il n'en restait que trente environ pour
+marcher sur Vienne; témérité sans exemple. Bonaparte, pour parer à ces
+difficultés, tâcha de négocier avec le Piémont une alliance offensive
+et défensive, à laquelle il aspirait depuis long-temps. Cette alliance
+devait lui valoir dix mille hommes de bonnes troupes. Le roi, qui
+d'abord ne s'était pas contenté de la garantie de ses états pour prix
+des services qu'il allait rendre, s'en contenta, maintenant qu'il voyait
+la révolution gagner toutes les têtes. Il signa le traité, qui fut
+envoyé à Paris. Mais ce traité contrariait les vues du gouvernement
+français. Le directoire, approuvant la politique de Bonaparte en Italie,
+qui consistait à attendre la chute très-prochaine des gouvernemens, et à
+ne point la provoquer, pour n'avoir ni la peine ni la responsabilité
+des révolutions, le directoire ne voulait ni attaquer ni garantir
+aucun prince. La ratification du traité était donc fort douteuse, et
+d'ailleurs elle exigeait quinze ou vingt jours. Il fallait ensuite que
+le contingent sarde se mît en mouvement, et alors Bonaparte devait déjà
+se trouver au-delà des Alpes. Bonaparte aurait voulu surtout conclure
+un pareil traité d'alliance avec Venise. Le gouvernement de cette
+république faisait des armemens considérables, dont le but ne pouvait
+être douteux. Les lagunes étaient remplies de régimens esclavons. Le
+podestat de Bergame, Ottolini, instrument aveugle des inquisiteurs
+d'état, avait répandu de l'argent et des armes parmi les montagnards
+du Bergamasque, et les tenait prêts pour une bonne occasion. Ce
+gouvernement, aussi faible que perfide, ne voulait cependant pas se
+compromettre, et persistait dans sa prétendue neutralité. Il avait
+refusé l'alliance de l'Autriche et de la Prusse, mais il était en armes;
+et si les Français, entrant en Autriche, essuyaient des revers, alors
+il était décidé à se prononcer, en les égorgeant pendant leur retraite.
+Bonaparte, qui était aussi rusé que l'aristocratie vénitienne, sentait
+ce danger, et tenait à son alliance plutôt pour se garantir de ses
+mauvais desseins que pour avoir ses secours. En passant l'Adige, il
+voulut voir le procurateur Pezaro, celui qu'il avait tant effrayé
+l'année précédente à Peschiera; il lui fit les ouvertures les plus
+franches et les plus amicales. Toute la terre-ferme, lui dit-il, était
+imbue des idées révolutionnaires; il suffisait d'un seul mot des
+Français pour insurger toutes les provinces contre Venise, mais les
+Français, si Venise s'alliait à eux, se garderaient de pousser à la
+révolte; ils tâcheraient de calmer les esprits; ils garantiraient la
+république contre l'ambition de l'Autriche, et, sans lui demander le
+sacrifice de sa constitution, ils se contenteraient de lui conseiller,
+dans son propre intérêt, quelques modifications indispensables. Rien
+n'était plus sage ni plus sincère que ces avis. Il n'est point vrai qu'à
+l'instant où ils étaient donnés, le directoire et Bonaparte songeassent
+à livrer Venise à l'Autriche. Le directoire n'avait aucune idée à cet
+égard; en attendant les événemens, s'il songeait à quelque chose,
+c'était plutôt à affranchir l'Italie, qu'à en céder une partie à
+l'Autriche. Quant à Bonaparte, il voulait sincèrement se faire un allié,
+et si Venise l'eût écouté, si elle se fût rattachée à lui, et qu'elle
+eût modifié sa constitution, elle aurait sauvé son territoire et ses
+antiques lois. Pezaro ne répondit que d'une manière évasive. Bonaparte
+voyant qu'il n'y avait rien à espérer, songea à prendre ses précautions,
+et à pourvoir à tout ce qui lui manquait, par son moyen ordinaire, la
+rapidité et la vivacité des coups.
+
+Il avait soixante et quelques mille hommes de troupes, telles que
+l'Europe n'en avait jamais vu. Il voulait en laisser dix mille en
+Italie, qui, réunis aux bataillons lombards et cispadans, formeraient
+une masse de quinze ou dix-huit mille hommes, capables d'imposer aux
+Vénitiens. Il lui restait cinquante et quelques mille combattans, dont
+il allait disposer de la manière suivante. Trois routes conduisaient
+à travers les Alpes Rhétiennes, Noriques et Juliennes à Vienne: la
+première à gauche, traversant le Tyrol au col du Brenner; la seconde au
+centre, traversant la Carinthie au col de Tarwis; la troisième à
+droite, passant le Tagliamento et l'Izonzo, et conduisant en Carniole.
+L'archiduc Charles avait le gros de ses forces sur l'Izonzo, gardant
+la Carniole et couvrant Trieste. Deux corps, l'un à Feltre et Bellune,
+l'autre dans le Tyrol, occupaient les deux autres chaussées. Par la
+faute qu'avait commise l'Autriche de ne porter que fort tard ses forces
+en Italie, six belles divisions détachées du Rhin n'étaient point encore
+arrivées. Cette faute aurait pu être réparée en partie, si l'archiduc
+Charles, plaçant son quartier-général dans le Tyrol, avait voulu opérer
+sur notre gauche. Il aurait reçu quinze jours plus tôt les six divisions
+du Rhin; et certainement alors, Bonaparte, loin de filer sur la droite
+par la Carinthie ou la Carniole, aurait été obligé de le combattre, et
+d'en finir avec lui avant de se hasarder au-delà des Alpes. Il l'aurait
+trouvé alors avec ses plus belles troupes, et n'en aurait pas eu aussi
+bon marché. Mais l'archiduc avait ordre de couvrir Trieste, seul port
+maritime de la monarchie. Il s'établit donc au débouché de la Carniole,
+et ne plaça que des corps accessoires sur les chaussées de la Carinthie
+et du Tyrol. Deux des divisions, parties du Rhin, devaient venir
+renforcer le général Kerpen dans le Tyrol; les quatre autres devaient
+filer par derrière les Alpes, à travers la Carinthie et la Carniole,
+et rejoindre le quartier-général dans le Frioul. On était en ventôse
+(mars). Les Alpes étaient couvertes de neiges et de glace: comment
+imaginer que Bonaparte songeât à gravir dans ce moment la crête des
+Alpes?
+
+Bonaparte pensa qu'en se jetant sur l'archiduc, avant l'arrivée des
+principales forces du Rhin, il enlèverait plus facilement les débouchés
+des Alpes, les franchirait à sa suite, battrait successivement, comme il
+avait toujours fait, les Autrichiens isolés, et, s'il était appuyé par
+un mouvement des armées du Rhin, s'avancerait jusqu'à Vienne.
+
+En conséquence, il renforça Joubert, qui depuis Rivoli avait mérité
+toute sa confiance, des divisions Baraquai d'Hilliers et Delmas, et lui
+composa un corps de dix-huit mille hommes. Il le chargea de monter dans
+le Tyrol, de battre à outrance les généraux Laudon et Kerpen, de les
+rejeter au-delà du Brenner, de l'autre côté des Alpes, et ensuite de
+filer par la droite à travers le Putersthal, pour venir joindre la
+grande armée dans la Carinthie. Laudon et Kerpen pouvaient sans doute
+revenir dans le Tyrol, après que Joubert aurait rejoint l'armée
+principale; mais il leur fallait du temps pour se remettre d'une
+défaite, pour se renforcer et regagner le Tyrol, et pendant ce temps
+Bonaparte serait aux portes de Vienne. Pour calmer les Tyroliens,
+il recommanda à Joubert de caresser les prêtres, de dire du bien de
+l'empereur et du mal de ses ministres, de ne toucher qu'aux caisses
+impériales, et de ne rien changer à l'administration du pays. Il chargea
+l'intrépide Masséna, avec sa belle division forte de dix mille hommes,
+de marcher sur le corps qui était au centre vers Feltre et Bellune, de
+courir aux gorges de la Ponteba qui précèdent le grand col de Tarwis, de
+s'emparer des gorges et du col, et de s'assurer ainsi du débouché de
+la Carinthie. Il voulait de sa personne marcher avec trois divisions,
+fortes de vingt-cinq mille hommes, sur la Piave et le Tagliamento,
+pousser devant lui l'archiduc dans la Carniole, se rabattre ensuite vers
+la chaussée de la Carinthie, joindre Masséna au col de Tarwis, franchir
+les Alpes à ce col, descendre dans la vallée de la Drave et de la Muer,
+recueillir Joubert, et marcher sur Vienne. Il comptait sur l'impétuosité
+et l'audace de ses attaques, et sur l'impression que laissaient
+ordinairement ses coups prompts et terribles.
+
+Avant de se mettre en marche, il donna au général Kilmaine le
+commandement de la Haute-Italie. La division Victor, échelonnée dans les
+états du pape, en attendant le paiement des 30 millions, devait revenir
+sous peu de jours sur l'Adige, et y former avec les Lombards le corps
+d'observation. Une fermentation extraordinaire régnait dans les
+provinces vénitiennes. Les paysans et les montagnards dévoués
+aux prêtres et à l'aristocratie, les villes agitées par l'esprit
+révolutionnaire, étaient près d'en venir aux mains. Bonaparte commanda
+au général Kilmaine d'observer la plus exacte neutralité, et se mit en
+marche pour exécuter ses vastes projets. Il publia, suivant son usage,
+une proclamation énergique et capable d'augmenter encore l'exaltation de
+ses soldats, si elle avait pu l'être. Le 20 ventôse an V (10 mars 1797),
+par un froid rigoureux et plusieurs pieds de neige sur les montagnes, il
+mit toute sa ligne en mouvement. Masséna commença son opération sur
+le corps du centre, le poussa sur Feltre, Bellune, Cadore, lui fit un
+millier de prisonniers, au nombre desquels était encore le général
+Lusignan, se rabattit sur Spilimbergo, et s'engagea dans les gorges de
+Ponteba, qui précèdent le col de Tarwis. Bonaparte s'avança avec trois
+divisions sur la Piave: la division Serrurier qui s'était illustrée
+devant Mantoue, la division Augereau, actuellement confiée au général
+Guyeux, en l'absence d'Augereau qui était allé porter des drapeaux
+à Paris, et la division Bernadotte arrivée du Rhin. Cette dernière
+contrastait, par sa simplicité et sa tenue sévère, avec la vieille armée
+d'Italie, enrichie dans les belles plaines qu'elle avait conquises, et
+composée de méridionaux braves, fougueux et intempérans. Les soldats
+d'Italie, fiers de leurs victoires, se moquaient des soldats venus du
+Rhin, et les appelaient _le contingent_, par allusion aux contingens
+des cercles, qui dans les armées de l'empereur faisaient mollement leur
+devoir. Les soldats du Rhin, vieillis sous les armes, étaient impatiens
+de prouver leur valeur à leurs rivaux de gloire. Déjà quelques coups
+de sabre avaient été échangés à cause de ces railleries, et on était
+impatient de faire ses preuves devant l'ennemi.
+
+Le 23 (13 mars), les trois divisions passèrent la Piave sans accident,
+et faillirent seulement perdre un homme, qui allait se noyer, lorsqu'une
+cantinière le sauva en se jetant à la nage. Bonaparte donna à cette
+femme un collier d'or. Les avant-gardes ennemies se replièrent, et
+vinrent chercher un refuge derrière le Tagliamento. Toutes les troupes
+du prince Charles répandues dans le Frioul y étaient réunies pour en
+disputer le passage. Les deux jeunes adversaires allaient se trouver en
+présence. L'un, en sauvant l'Allemagne par une pensée heureuse, s'était
+acquis l'année précédente une grande réputation. Il était brave, point
+engagé dans les routines allemandes, mais fort incertain du succès,
+et très alarmé pour sa gloire. L'autre avait étonné l'Europe par la
+fécondité et l'audace de ses combinaisons, il ne craignait rien au
+monde. Modeste jusqu'à Lodi, il ne croyait maintenant aucun génie égal
+au sien, et aucun soldat égal au soldat français. Le 26 ventôse (16
+mars) au matin, Bonaparte dirigea ses trois divisions par Valvasone, sur
+les bords du Tagliamento. Ce fleuve, dont le lit est mal tracé, roule
+des Alpes sur des graviers, et se divise en une multitude de bras, tous
+guéables. L'armée autrichienne était déployée sur l'autre rive, couvrant
+les grèves du fleuve de ses boulets, et tenant sa belle cavalerie
+déployée sur ses ailes, pour en profiter sur ces plaines si favorables
+aux évolutions.
+
+Bonaparte laissa la division Serrurier en réserve à Valvasone, et porta
+les deux divisions Guyeux et Bernadotte, la première à gauche, faisant
+face au village de Gradisca où était logé l'ennemi; la seconde à droite,
+en face de Godroïpo. La canonnade commença, et il y eut quelques
+escarmouches de cavalerie sur les graviers. Bonaparte, trouvant l'ennemi
+trop préparé, feignit de donner du repos à ses troupes, fit cesser le
+feu, et ordonna de commencer la soupe. L'ennemi trompé crut que les
+divisions ayant marché toute la nuit allaient faire une halte et prendre
+du repos. Mais à midi, Bonaparte fait tout à coup reprendre les armes.
+La division Guyeux se déploie à gauche, la division Bernadotte à droite.
+On forme les bataillons de grenadiers. En tête de chaque division, se
+place l'infanterie légère, prête à se disperser en tirailleurs, puis les
+grenadiers qui doivent charger, et les dragons qui doivent les appuyer.
+Les deux divisions sont déployées en arrière de ces deux avant-gardes.
+Chaque demi-brigade a son premier bataillon déployé en ligne, et les
+deux autres ployés en colonne serrée sur les ailes du premier. La
+cavalerie est destinée à voltiger sur les ailes. L'armée s'avance ainsi
+vers les bords du fleuve, et marche au combat avec le même ordre et la
+même tranquillité que dans une parade.
+
+Le général Dammartin à gauche, le général Lespinasse à droite, font
+approcher leur artillerie. L'infanterie légère se disperse, et couvre
+les bords du Tagliamento d'une nuée de tirailleurs. Alors Bonaparte
+donne le signal. Les grenadiers des deux divisions entrent dans l'eau,
+appuyés par des escadrons de cavalerie, et s'avancent sur l'autre rive.
+«Soldats du Rhin, s'écrie Bernadotte, l'armée d'Italie vous regarde!»
+Des deux côtés on s'élance avec la même bravoure. On fond sur l'armée
+ennemie, et on la repousse de toutes parts. Cependant le prince Charles
+avait placé un gros d'infanterie à Gradisca, vers notre gauche, et
+tenait sa cavalerie vers notre aile droite, pour nous déborder et nous
+charger à la faveur de la plaine. Le général Guyeux à la tête de sa
+division attaque Gradisca avec furie, et l'enlève. Bonaparte dispose
+sa réserve de cavalerie vers notre aile menacée, et la lance, sous les
+ordres du général Dugua et de l'adjudant-général Kellermann, sur
+la cavalerie autrichienne. Nos escadrons chargent avec adresse et
+impétuosité, font prisonnier le général de la cavalerie ennemie, et
+la mettent en déroute. Sur toute la ligne le Tagliamento est franchi,
+l'ennemi est en fuite. Nous avons quatre à cinq cents prisonniers; le
+terrain tout ouvert ne permettait pas d'en prendre davantage.
+
+Telle fut la journée du 29 ventôse (16 mars), dite bataille du
+Tagliamento. Pendant qu'elle avait lieu, Masséna, sur la chaussée
+du centre, attaquait Osopo, s'emparait des gorges de la Ponteba, et
+poussait sur Tarwis les débris des divisions Lusignan et Orkscay.
+
+L'archiduc Charles sentait que, pour garder la chaussée de la Carniole
+et couvrir Trieste, il allait perdre la chaussée de la Carinthie, qui
+était la plus directe et la plus courte, et celle que Bonaparte voulait
+suivre pour marcher sur Vienne. La chaussée de la Carniole communique
+avec celle de la Carinthie et le col de Tarwis par une route
+transversale qui suit la vallée de l'Izonzo. L'archiduc Charles dirige
+la division Bayalitsch par cette communication sur le col de Tarwis,
+pour prévenir Masséna, s'il est possible. Il se retire ensuite avec
+le reste de ses forces sur le Frioul, afin de disputer le passage du
+Bas-Izonzo.
+
+Bonaparte le suit et s'empare de Palma-Nova, place vénitienne que
+l'archiduc avait occupée, et qui renfermait des magasins immenses. Il
+marche ensuite sur Gradisca, ville située en avant de l'Izonzo. Il y
+arrive le 29 ventôse (19 mars). La division Bernadotte s'avance vers
+Gradisca, qui était faiblement retranchée, mais gardée par trois mille
+hommes. Pendant ce temps, Bonaparte dirige la division Serrurier un peu
+au-dessous de Gradisca, pour y passer l'Izonzo et couper la retraite à
+la garnison. Bernadotte, sans attendre le résultat de cette manoeuvre,
+somme la place de se rendre. Le commandant s'y refuse. Les soldats du
+Rhin demandent l'assaut, pour entrer dans la place avant les soldats
+d'Italie. Ils fondent sur les retranchemens, mais une grêle de balles et
+de mitraille en abat plus de cinq cents. Heureusement la manoeuvre de
+Serrurier fait cesser le combat. Les trois mille hommes de Gradisca
+mettent bas les armes, et livrent des drapeaux et du canon.
+
+Pendant ce temps, Masséna était enfin arrivé au col de Tarwis, et, après
+un combat assez vif, s'était emparé de ce passage des Alpes. La division
+Bayalitsch, acheminée à travers les sources de l'Izonzo pour prévenir
+Masséna à Tarwis, allait donc trouver l'issue fermée. L'archiduc
+Charles, prévoyant ce résultat, laisse le reste de son armée sur la
+route du Frioul et de la Carniole, avec ordre de venir le rejoindre
+derrière les Alpes à Klagenfurth; il vole ensuite de sa personne à
+Villach, où arrivaient de nombreux détachements du Rhin, pour attaquer
+Tarwis, en chasser Masséna, et rouvrir la route à la division
+Bayalitsch. Bonaparte de son côté laisse la division Bernadotte à la
+poursuite des corps qui se retiraient dans la Carniole, et avec les
+divisions Guyeux et Serrurier, se met à harceler par derrière la
+division Bayalitsch à travers la vallée d'Izonzo.
+
+Le prince Charles, après avoir rallié derrière les Alpes les débris de
+Lusignan et d'Orkscay, qui avaient perdu le col de Tarwis, les renforce
+de six mille grenadiers, les plus beaux et les plus braves soldats de
+l'empereur, et réattaque le col de Tarwis, où Masséna avait à peine
+laissé un détachement. Il parvient à le recouvrer, et s'y établit avec
+les corps de Lusignan, d'Orkscay et les six mille grenadiers. Masséna
+réunit toute sa division pour l'emporter de nouveau. Les deux généraux
+sentaient tous deux l'importance de ce point. Tarwis enlevé, l'armée
+française était maîtresse des Alpes, et prenait la division Bayalitsch
+tout entière. Masséna fond tête baissée avec sa brave infanterie, et,
+suivant son usage, paie de sa personne. Le prince Charles ne se prodigue
+pas moins que le général républicain, et s'expose plusieurs fois à être
+pris par les tirailleurs français. Le col de Tarwis est le plus élevé
+des Alpes Noriques, il domine l'Allemagne. On se battait au-dessus des
+nuages, au milieu de la neige et sur des plaines de glace. Des lignes
+entières de cavalerie étaient renversées et brisées sur cet affreux
+champ de bataille. Enfin, après avoir fait donner jusqu'à son dernier
+bataillon, l'archiduc Charles abandonne Tarwis à son opiniâtre
+adversaire, et se voit obligé de sacrifier la division Bayalitsch.
+Masséna, resté maître de Tarwis, se rabat sur la division Bayalitsch qui
+arrivait, et l'attaque en tête, tandis qu'elle est pressée en queue par
+les divisions Guyeux et Serrurier réunies sous les ordres de Bonaparte.
+Cette division n'a d'autre ressource que de se rendre prisonnière. Une
+foule de soldats, natifs de la Carniole et de la Croatie, se sauvent à
+travers les montagnes en jetant bas leurs armes; mais il en reste
+cinq mille au pouvoir des Français, avec tous les bagages, avec les
+administrations et les parcs de l'armée autrichienne, qui avaient suivi
+cette route. Ainsi Bonaparte était arrivé en quinze jours au sommet des
+Alpes, et sur le point où il commandait il avait entièrement réalisé son
+but.
+
+Dans le Tyrol, Joubert justifiait sa confiance en livrant des combats de
+géans. Les deux généraux Laudon et Kerpen occupaient les deux rives de
+l'Adige. Joubert les avait attaqués et battus à Saint-Michel, leur avait
+tué deux mille hommes et pris trois mille. Les poursuivant sans relâche
+sur Neumark et Tramin, et leur enlevant encore deux mille hommes, il
+avait rejeté Laudon à la gauche de l'Adige, dans la vallée de la Meran,
+et Kerpen à droite, au pied du Brenner. Kerpen, renforcé à Clausen de
+l'une des deux divisions venant du Rhin, s'était fait battre encore. Il
+s'était renforcé de nouveau, à Mittenwald, de la seconde division du
+Rhin, avait été battu une dernière fois, et s'était retiré enfin au-delà
+du Brenner. Joubert, après avoir ainsi déblayé le Tyrol, avait fait un
+à droite, et il marchait à travers le Putersthal pour rejoindre son
+général en chef. On était au 12 germinal (1er avril), et déjà Bonaparte
+était maître du sommet des Alpes; il avait près de vingt mille
+prisonniers; il allait réunir Joubert et Masséna à son corps principal,
+et marcher avec cinquante mille hommes sur Vienne. Son adversaire rompu
+faisait effort pour rallier ses débris, et les réunir aux troupes qui
+arrivaient du Rhin. Tel était le résultat de cette marche prompte et
+audacieuse.
+
+Mais tandis que Bonaparte obtenait ces résultats si rapides, tout ce
+qu'il avait prévu et appréhendé sur ses derrières se réalisait. Les
+provinces vénitiennes, travaillées par l'esprit révolutionnaire,
+s'étaient soulevées. Elles avaient ainsi fourni au gouvernement vénitien
+un prétexte pour déployer des forces considérables, et pour se mettre en
+mesure d'accabler l'armée française, en cas de revers. Les provinces
+de la rive droite du Mincio étaient les plus atteints de l'esprit
+révolutionnaire, par l'effet du voisinage de la Lombardie. Dans les
+villes de Bergame, Brescia, Salo, Crême, se trouvaient une multitude de
+grandes familles, auxquelles le joug de la noblesse du Livre d'Or était
+insupportable, et qui, appuyées par une bourgeoisie nombreuse, formaient
+des partis puissans. En suivant les conseils de Bonaparte, en ouvrant
+les pages du livre d'or, en apportant quelques modifications à
+l'ancienne constitution, le gouvernement de Venise aurait désarmé le
+parti redoutable qui s'était formé dans toutes les provinces de la
+terre-ferme; mais l'aveuglement ordinaire à toutes les aristocraties
+avait empêché cette transaction, et rendu une révolution inévitable.
+La part que prirent les Français dans cette révolution est facile à
+déterminer, malgré toutes les absurdités inventées par la haine
+et répétées par la sottise. L'armée d'Italie était composée de
+révolutionnaires méridionaux, c'est-à-dire de révolutionnaires ardens.
+Dans tous leurs rapports avec les sujets vénitiens, il n'était pas
+possible qu'ils ne communiquassent leur esprit, et qu'ils n'excitassent
+la révolte contre la plus odieuse des aristocraties européennes; mais
+cela était inévitable, et il n'était au pouvoir ni du gouvernement ni
+des généraux français de l'empêcher. Quant aux intentions du directoire
+et de Bonaparte, elles étaient claires. Le directoire souhaitait la
+chute naturelle de tous les gouvernemens italiens, mais il était
+décidé à n'y prendre aucune part active, et du reste il s'en reposait
+entièrement sur Bonaparte de la conduite des opérations politiques et
+militaires en Italie. Quant à Bonaparte lui-même, il avait trop besoin
+d'union, de repos et d'amis sur ses derrières pour vouloir révolutionner
+Venise. Une transaction entre les deux partis lui convenait bien
+davantage. Cette transaction et notre alliance étant refusées, il se
+proposait d'exiger à son retour ce qu'il n'avait pu obtenir par la voie
+de la douceur; mais pour le moment il ne voulait rien essayer;
+ses intentions à cet égard étaient positivement exprimées à son,
+gouvernement, et il avait donné au général Kilmaine l'ordre le plus
+formel de ne prendre aucune part aux événemens politiques, et de
+maintenir le calme le plus qu'il pourrait.
+
+Les villes de Bergame et de Brescia, les plus agitées de la terre-ferme,
+étaient fort en communication avec Milan. Partout se formaient des
+comités révolutionnaires secrets pour correspondre avec les patriotes
+milanais. On leur demandait du secours pour secouer le joug de
+Venise. Les victoires des Français ne laissaient plus aucun doute sur
+l'expulsion définitive des Autrichiens. Les patrons de l'aristocratie
+étaient donc vaincus; et quoique les Français affectassent la
+neutralité, il était clair qu'ils n'emploieraient pas leurs armes à
+faire rentrer sous le joug les peuples qui l'auraient secoué. Tous ceux
+donc qui s'insurgeaient paraissaient devoir rester libres. Telle était
+la manière de raisonner des Italiens. Les habitans de Bergame, plus
+rapprochés de Milan, firent demander secrètement aux chefs milanais
+s'ils pouvaient compter sur leur appui, et sur le secours de la légion
+lombarde commandée par Lahoz. Le Podestat de Bergame, Ottolini, celui
+qui, fidèle agent des inquisiteurs d'état, donnait de l'argent et des
+armes aux paysans et aux montagnards, avait des espions parmi les
+patriotes milanais; il connut le projet qui se tramait, et obtint le nom
+des principaux habitans de Bergame, agens de la révolte. Il se hâta de
+dépêcher un courrier à Venise, pour porter leurs noms aux inquisiteurs
+d'état, et provoquer leur arrestation. Les habitans de Bergame, avertis
+du péril, firent courir après le porteur de la dépêche, le firent
+arrêter, et publièrent les noms de ceux d'entre eux qui étaient
+compromis. Cet événement décida l'explosion. Le 11 mars, au moment même
+où Bonaparte marchait sur la Piave, le tumulte commença dans Bergame.
+Le podestat Ottolini fit des menaces qui ne furent pas écoutées. Le
+commandant français que Bonaparte avait placé dans le château avec une
+garnison, pour veiller aux mouvemens des montagnards du Bergamasque,
+redoubla de vigilance et renforça tous ses postes. De part et d'autre on
+invoqua son appui; il répondit qu'il ne pouvait entrer dans les démêlés
+des sujets vénitiens avec leur gouvernement, et il dit que le doublement
+de ses postes n'était qu'une précaution pour la sûreté de la place qui
+lui était confiée. En exécutant ses ordres, et en restant neutre, il
+faisait bien assez pour les Bergamasques. Ceux-ci s'assemblèrent le
+lendemain 12 mars, formèrent une municipalité provisoire, déclarèrent
+la ville de Bergame libre, et chassèrent le podestat Ottolini, qui se
+retira avec les troupes vénitiennes. Sur-le-champ, ils envoyèrent une
+adresse à Milan, pour obtenir l'appui des Lombards. L'incendie devait se
+communiquer rapidement à Brescia, et à toutes les villes voisines. Les
+habitans de Bergame, à peine affranchis, envoyèrent une députation à
+Brescia. La présence des Bergamasques souleva les Brescians. C'était
+Battaglia, ce Vénitien qui avait soutenu de si sages avis dans les
+délibérations du sénat, qui était podestat à Brescia. Il ne crut pas
+pouvoir résister, et il se retira. La révolution de cette ville s'opéra
+le 15 mars. L'incendie continua de se répandre, en longeant le pied des
+montagnes. Il se communiqua à Salo, où la révolution se fit de même
+par l'arrivée des Bergamasques et des Brescians, par la retraite des
+autorités vénitiennes, et en présence des garnisons françaises, qui
+restaient neutres, mais dont l'aspect, quoique silencieux, remplissait
+les révoltés d'espérance. Ce soulèvement du parti patriote dans
+les villes devait naturellement déterminer le soulèvement du parti
+contraire, qui était dans les montagnes et les campagnes. Les
+montagnards et les paysans, armés de longue main par Ottolini, reçurent
+le signal des capucins et des moines qui vinrent prêcher dans les
+hameaux: ils se préparèrent à venir saccager les villes insurgées, et,
+s'ils le pouvaient, à assassiner les Français. Dès cet instant, les
+généraux français ne pouvaient plus demeurer inactifs, tout en voulant
+rester neutres. Ils connaissaient trop bien les intentions des
+montagnards et des paysans, pour souffrir qu'ils prissent les armes; et
+sans vouloir donner de l'appui à aucun parti, ils se voyaient obligés
+d'intervenir, et de comprimer celui qui avait et qui annonçait contre
+eux des intentions hostiles. Kilmaine ordonna sur-le-champ au général
+Lahoz, commandant la légion lombarde, de marcher vers les montagnes pour
+s'opposer à leur armement. Il ne voulait ni ne devait mettre obstacle
+aux opérations des troupes vénitiennes régulières, si elles venaient
+agir contre les villes insurgées, mais il ne voulait pas souffrir un
+soulèvement dont le résultat était incalculable, dans le cas d'une
+défaite en Autriche. Il envoya sur-le-champ des courriers à Bonaparte,
+et fit hâter la marche de la division Victor, qui revenait des états du
+pape.
+
+Le gouvernement de Venise, comme il arrive toujours aux gouvernements
+aveuglés, qui ne veulent pas prévenir le danger en accordant ce qui est
+indispensable, fut épouvanté de ces événemens, comme s'ils avaient été
+imprévus. Il fit marcher sur-le-champ les troupes qu'il réunissait
+depuis long-temps, et les achemina sur les villes de la rive droite du
+Mincio. En même temps, persuadé que les Français étaient l'influence
+secrète qu'il fallait conjurer, il s'adressa au ministre de France
+Lallemant, pour savoir si, dans ce péril extrême, la république de
+Venise pouvait compter sur l'amitié du directoire. La réponse du
+ministre Lallemant fut simple, et dictée par sa position. Il déclara
+qu'il n'avait aucune instruction de son gouvernement pour ce cas, ce
+qui était vrai; mais il ajouta que si le gouvernement vénitien voulait
+apporter à sa constitution les modifications réclamées par le besoin du
+temps, il pensait que la France l'appuierait volontiers. Lallemant ne
+pouvait pas faire d'autre réponse; car si la France avait offert son
+alliance à Venise contre les autres puissances, elle ne la lui offrit
+jamais contre ses propres sujets, et elle ne pouvait la lui offrir
+contre eux, qu'à condition que le gouvernement adopterait des principes
+sages et raisonnables. Le grand-conseil de Venise délibéra sur la
+réponse de Lallemant. Il y avait plusieurs siècles que la proposition
+d'un changement de constitution n'avait été faite publiquement. Sur
+deux cents voix, elle n'en obtint que cinq. Une cinquantaine de voix
+se déclarèrent pour l'adoption d'un parti énergique; mais cent
+quatre-vingts se prononcèrent pour une réforme lente, successive,
+renvoyée à des temps plus calmes, c'est-à-dire, pour une détermination
+évasive. On résolut d'envoyer sur-le-champ deux députés à Bonaparte,
+pour sonder ses intentions, et invoquer son appui. On choisit l'un des
+sages de terre-ferme, J.-B. Cornaro, et le fameux procurateur Pezaro,
+qu'on a déjà vu si souvent en présence du général.
+
+Les courriers de Kilmaine et les envoyés vénitiens atteignirent
+Bonaparte au moment où ses manoeuvres hardies lui avaient assuré la
+ligne des Alpes et ouvert les États héréditaires. Il était à Gorice,
+occupé à régler la capitulation de Trieste. Il apprit avec une véritable
+peine les événemens qui se passaient sur ses derrières, et on le croira
+facilement si on réfléchit combien il y avait d'audace et de danger dans
+sa marche sur Vienne. Du reste, ses dépêches au directoire font foi de
+la peine qu'il éprouvait; et ceux qui ont dit qu'il n'exprimait pas sa
+véritable pensée dans ces dépêches ont montré peu de jugement, car il ne
+fait aucune difficulté d'y avouer ses ruses les moins franches contre
+les gouvernemens italiens. Cependant que pouvait-il faire au milieu de
+pareilles circonstances? Il n'était pas généreux à lui de comprimer
+par la force le parti qui proclamait nos principes, qui caressait,
+accueillait nos armées, et d'assurer le triomphe à celui qui était prêt,
+en cas de revers, à anéantir nos principes et nos armées. Il résolut de
+profiter encore de cette circonstance pour obtenir des envoyés de Venise
+les concessions et les secours qu'il n'avait pu leur arracher. Il reçut
+les deux envoyés poliment, et leur donna audience le 5 germinal (25
+mars). «Que je m'arme, leur dit-il, contre mes amis, contre ceux qui
+nous accueillent et veulent nous défendre, en faveur de mes ennemis, en
+faveur de ceux qui nous détestent et veulent nous égorger, c'est là une
+chose impossible. Cette lâche politique est aussi loin de mon coeur que
+de mes intérêts. Jamais je ne prêterai mon secours contre des principes
+pour lesquels la France a fait sa révolution, et auxquels je dois en
+partie le succès de mes armes. Mais je vous offre encore une fois
+mon amitié et mes conseils. Alliez-vous franchement à la France,
+rapprochez-vous de ses principes, faites des modifications
+indispensables à votre constitution; alors je réponds de tout, et sans
+employer une violence qui est impossible de ma part, j'obtiendrai par
+mon influence sur le peuple italien, et par l'assurance d'un régime plus
+raisonnable, le retour à l'ordre et à la paix. Ce résultat vous convient
+à vous autant qu'à moi.» Ce langage, qui était sincère, et dont la
+sagesse n'a pas besoin d'être démontrée, ne convenait point aux envoyés
+vénitiens, surtout à Pezaro. Ce n'était point là ce qu'ils voulaient;
+ils désiraient que Bonaparte leur restituât les forteresses qu'il avait
+occupées par précaution, dans Bergame, Brescia, Vérone; qu'il souffrît
+l'armement du parti fanatique contre le parti patriote, et qu'il permît
+qu'on lui préparât ainsi une Vendée sur ses derrières. Ce n'était pas là
+un moyen de s'entendre. Bonaparte, dont l'humeur était prompte, traita
+fort mal les deux envoyés, et leur rappelant les procédés des Vénitiens
+envers l'armée française, leur déclara qu'il connaissait leurs
+dispositions secrètes et leurs projets; mais qu'il était en mesure, et
+qu'il y avait une armée en Lombardie pour veiller sur eux. La conférence
+devint aigre. On passa de ces questions à celles des approvisionnemens.
+Jusqu'ici Venise avait fourni des vivres à l'armée française, et elle
+avait autorisé Bonaparte à les exiger d'elle, en nourrissant l'armée
+autrichienne. Les Vénitiens voulaient que Bonaparte, transporté dans les
+états héréditaires, cessât de se nourrir à leurs dépens. Ce n'était pas
+du tout son intention, car il ne voulait rien demander aux habitans
+de l'Autriche, afin de se les concilier. Les fournisseurs secrètement
+chargés par le gouvernement vénitien de nourrir l'armée avaient cessé
+ces fournitures. On avait été réduit à faire des réquisitions dans
+les états vénitiens. «Ce moyen est vicieux, dit Bonaparte; il vexe
+l'habitant, il donne lieu à d'affreuses dilapidations; donnez-moi un
+million par mois pendant que durera encore cette campagne qui ne peut
+pas être longue; la république française comptera ensuite avec vous,
+et vous saura plus de gré de ce million que de tous les maux que vous
+endurez par les réquisitions. D'ailleurs vous avez nourri tous mes
+ennemis, vous leur avez donné asile, vous me devez la réciprocité.» Les
+deux envoyés répondirent en disant que le trésor était ruiné, «S'il est
+ruiné, répliqua Bonaparte, prenez de l'argent dans le trésor du duc de
+Modène, que vous avez recelé au détriment de mes alliés les Modénois;
+prenez-en dans les propriétés des Anglais, des Russes, des Autrichiens,
+de tous mes ennemis, que vous gardez en dépôt.» On se sépara avec
+humeur. Une entrevue nouvelle eut lieu le lendemain. Bonaparte, calmé,
+renouvela toutes ses propositions; mais Pezaro ne fit rien pour le
+satisfaire, et promit seulement d'informer le sénat de toutes ses
+demandes. Alors Bonaparte, dont l'irritation commençait à ne plus
+se contenir, prit Pezaro par le bras et lui dit: «Au reste, je vous
+observe, je vous devine; je sais ce que vous me préparez; mais prenez-y
+garde! si, pendant que je serai engagé dans une entreprise lointaine,
+vous assassiniez mes malades, vous attaquiez mes dépôts, vous menaciez
+ma retraite, vous auriez décidé votre ruine. Ce que je pourrais
+pardonner pendant que je suis en Italie, serait un crime irrémissible
+pendant que je serai engagé en Autriche. Si vous prenez les armes, vous
+décidez ou ma perte ou la vôtre. Songez-y donc, et n'exposez pas le lion
+valétudinaire de Saint-Marc contre la fortune d'une armée qui trouverait
+dans ses dépôts et ses hôpitaux de quoi franchir vos lagunes et vous
+détruire.» Ce langage énergique effraya, sans les convaincre, les
+envoyés vénitiens, qui écrivirent sur-le-champ le résultat de cette
+conférence. Bonaparte écrivit aussitôt à Kilmaine pour lui ordonner de
+redoubler de vigilance, de punir les commandans français s'ils sortaient
+des limites de la neutralité, et de désarmer tous les montagnards et les
+paysans.
+
+Les évènemens étaient tellement avancés, qu'il était impossible qu'ils
+s'arrêtassent. L'insurrection de Bergame avait eu lieu le 22 ventôse (12
+mars); celle de Brescia le 27 (17 mars); celle de Salo le 4 germinal (24
+mars). Le 8 germinal (28 mars), la ville de Crême fit sa révolution, et
+les troupes françaises s'y trouvèrent forcément engagées. Un détachement
+qui précédait la division Victor, de retour en Lombardie, se présenta
+aux portes de Crême. C'était dans un moment de fermentation. La vue
+des troupes françaises ne pouvait qu'accroître les espérances et la
+hardiesse des patriotes. Le podestat vénitien, qui était dans l'effroi,
+refusa d'abord l'entrée aux Français; puis il en introduisit quarante,
+lesquels s'emparèrent des portes de la ville, elles ouvrirent aux
+troupes françaises qui suivaient. Les habitans profitèrent de
+l'occasion, s'insurgèrent, et renvoyèrent le podestat vénitien. Les
+Français n'avaient pris ce parti que pour s'ouvrir passage; les
+patriotes en profitèrent pour se soulever. Quand il existe de
+pareilles dispositions, tout devient cause, et les évènemens les plus
+involontaires ont des résultats qui font supposer la complicité là où il
+n'en existe point. Telle fut la situation des Français, qui, sans
+aucun doute, souhaitaient individuellement la révolution, mais qui
+officiellement observaient la neutralité.
+
+Les montagnards et les paysans, excités par les agens de Venise et par
+les prédications des capucins, inondaient les campagnes. Les régimens
+esclavons, débarqués des lagunes sur la terre-ferme, s'avançaient
+sur les villes insurgées. Kilmaine avait donné ses ordres, et mis en
+mouvement la légion lombarde pour désarmer les paysans. Déjà plusieurs
+escarmouches avaient eu lieu; des villages avaient été incendiés, des
+paysans saisis et désarmés. Mais ceux-ci, de leur côté, menaçaient de
+saccager les villes et d'égorger les Français, qu'ils désignaient sous
+le nom de jacobins. Déjà même ils assassinaient d'une manière
+horrible tous ceux qu'ils trouvaient isolés. Ils firent d'abord la
+contre-révolution à Salo; aussitôt une troupe des habitans de Bergame
+et de Brescia, appuyée par un détachement des Polonais de la légion
+lombarde, marcha sur Salo, pour en chasser les montagnards. Quelques
+individus envoyés pour parlementer furent attirés dans la ville et
+égorgés; le détachement fut enveloppé et battu, deux cents Polonais
+furent faits prisonniers, et envoyés à Venise. On saisit à Salo, à
+Vérone, dans toutes les villes vénitiennes, les partisans connus des
+Français; on les envoya sous les plombs, et les inquisiteurs d'état,
+encouragés par ce misérable succès, se montrèrent disposés à de cruelles
+vengeances. On prétend qu'il fut défendu de nettoyer le canal Orfano,
+qui était destiné, comme on sait, à l'horrible usage de noyer les
+prisonniers d'état. Cependant le gouvernement de Venise, tandis qu'il
+se préparait à déployer les plus grandes rigueurs, cherchait à tromper
+Bonaparte par des actes de condescendance apparente, et il accorda le
+million par mois qui avait été demandé. L'assassinat des Français ne
+continua pas moins partout où ils furent rencontrés. La situation
+devenait extrêmement grave, et Kilmaine envoya de nouveaux courriers
+à Bonaparte. Celui-ci, en apprenant les combats livrés par les
+montagnards, l'événement de Salo, où deux cents Polonais avaient été
+faits prisonniers, l'emprisonnement de tous les partisans de la France,
+et les assassinats commis sur les Français, fut saisi de colère.
+Sur-le-champ il envoya une lettre foudroyante au sénat, dans laquelle
+il récapitulait tous ses griefs, et demandait le désarmement des
+montagnards, l'élargissement des prisonniers polonais et des sujets
+vénitiens jetés sous les plombs. Il chargea Junot de porter cette
+lettre, de la lire au sénat; et ordonna au ministre Lallemant de
+sortir sur-le-champ de Venise, en déclarant la guerre, si toutes les
+satisfactions exigées n'étaient pas accordées.
+
+Pendant ce temps, il descendait à pas de géant du haut des Alpes
+Noriques, dans la vallée de la Mur. Sa principale espérance dans cette
+marche téméraire était la prompte entrée en campagne des armées du Rhin,
+et leur prochaine arrivée sur le Danube. Mais il reçut une dépêche
+du directoire qui lui ôta tout espoir à cet égard. La détresse de la
+trésorerie était si grande, qu'elle ne pouvait fournir au général Moreau
+les quelques cent mille francs indispensables pour se procurer un
+équipage de pont et passer le Rhin. L'armée de Hoche, qui occupait
+Deux-Ponts et était toute prête, demandait à marcher, mais on n'osait
+pas la hasarder seule au-delà du Rhin, tandis que Moreau resterait
+en-deçà. Carnot exagérait encore dans sa dépêche les retards que devait
+subir l'entrée en campagne des armées d'Allemagne, et ne laissait à
+Bonaparte aucun espoir d'être appuyé. Celui-ci fut très déconcerté par
+cette lettre; il avait l'imagination vive, et il passait de l'extrême
+confiance à l'extrême défiance. Il s'imagina ou que le directoire
+voulait perdre l'armée d'Italie et son général, ou que les autres
+généraux ne voulaient pas le seconder. Il écrivit une lettre amère sur
+la conduite des armées du Rhin. Il dit qu'une ligne d'eau n'était jamais
+un obstacle, et que sa conduite en était la preuve; que lorsqu'on
+voulait franchir un fleuve, on le pouvait toujours; qu'en ne voulant
+jamais exposer sa gloire, on la perdait quelquefois; qu'il avait franchi
+les Alpes sur trois pieds de neige et de glace, et que, s'il avait
+calculé comme ses collègues, il ne l'aurait jamais osé; que si les
+soldats du Rhin laissaient l'armée d'Italie seule exposée en Allemagne,
+il fallait _qu'ils n'eussent pas de sang dans les veines_; que du reste
+cette brave armée, si on l'abandonnait, se replierait, et que l'Europe
+serait juge entre elle et les autres armées de la république. Comme tous
+les hommes passionnés et orgueilleux, Bonaparte aimait à se plaindre et
+à exagérer le sujet de ses plaintes. Quoi qu'il dit, il ne songeait ni à
+se retirer, ni même à s'arrêter, mais à frapper l'Autriche d'épouvante
+par une marche rapide, et à lui imposer la paix. Beaucoup de
+circonstances favorisaient ce projet. La terreur était dans Vienne;
+la cour était portée à transiger; le prince Charles le conseillait
+fortement; le ministère seul, dévoué à l'Angleterre, résistait encore.
+Les conditions fixées à Clarke, avant les victoires d'Arcole et de
+Rivoli, étaient si modérées, qu'on pouvait facilement obtenir l'adhésion
+de l'Autriche à ces conditions, et même à beaucoup mieux. Réuni à
+Joubert et à Masséna, Bonaparte allait avoir quarante-cinq ou cinquante
+mille hommes sous la main; et avec une masse aussi forte, il ne
+craignait point une bataille générale, quelle que fût la puissance de
+l'ennemi. Par toutes ces raisons, il résolut de faire une ouverture
+au prince Charles, et s'il n'y répondait pas, de fondre sur lui avec
+impétuosité, et de frapper un coup si prompt et si fort, qu'on ne
+résistât plus à ses offres. Quelle gloire pour lui, si, seul, sans
+appui, transporté en Autriche par une route si extraordinaire, il
+imposait la paix à l'empereur!
+
+Il était à Klagenfurth, capitale de la Carinthie, le 11 germinal
+(31 mars). Joubert à sa gauche achevait son mouvement et allait le
+rejoindre. Bernadotte, qu'il avait détaché pour traverser la chaussée de
+la Carniole, s'était emparé de Trieste, des riches mines d'Idria, des
+magasins autrichiens, et allait arriver par Laybach et Klagenfurth. Il
+écrivit au prince Charles, le même jour 11 (31), une lettre mémorable.
+«Monsieur le général en chef, lui dit-il, les braves militaires font la
+guerre et désirent la paix. Cette guerre ne dure-t-elle pas depuis six
+ans? avons-nous assez tué de monde, et causé assez de maux à la triste
+humanité? Elle réclame de tous côtés. L'Europe, qui avait pris les armes
+contre la république française, les a posées. Votre nation reste seule,
+et cependant le sang va couler plus que jamais. Cette sixième campagne
+s'annonce par des présages sinistres. Quelle qu'en soit l'issue, nous
+tuerons de part et d'autre quelques milliers d'hommes, et il faudra
+bien que l'on finisse par s'entendre, puisque tout a un terme, même les
+passions haineuses.
+
+«Le directoire exécutif de la république française avait fait connaître
+à sa majesté l'empereur le désir de mettre fin à la guerre qui désole
+les deux peuples. L'intervention de la cour de Londres s'y est opposée.
+N'y a-t-il donc aucun espoir de nous entendre, et faut-il, pour les
+intérêts et les passions d'une nation étrangère aux maux de la guerre,
+que nous continuions à nous entr'égorger? Vous, monsieur le général
+en chef, qui par votre naissance approchez si près du trône, et êtes
+au-dessus de toutes les petites passions qui animent souvent les
+ministres et les gouvernemens, êtes-vous décidé à mériter le titre de
+bienfaiteur de l'humanité entière, et de vrai sauveur de l'Allemagne?
+Ne croyez pas, monsieur le général en chef, que j'entende par là qu'il
+n'est pas possible de la sauver par la force des armes; mais dans la
+supposition que les chances de la guerre vous deviennent favorables,
+l'Allemagne n'en sera pas moins ravagée. Quant à moi, monsieur le
+général en chef, si l'ouverture que j'ai l'honneur de vous faire peut
+sauver la vie à un seul homme, je m'estimerai plus fier de la couronne
+civique que je me trouverai avoir méritée, que de la triste gloire qui
+peut revenir des succès militaires.»
+
+L'archiduc Charles ne pouvait accueillir cette ouverture, car la
+détermination du conseil aulique n'était pas encore prise. On embarquait
+à Vienne les meubles de la couronne et les papiers précieux sur le
+Danube, et on envoyait les jeunes archiducs et archiduchesses en
+Hongrie. La cour se préparait, dans un cas extrême, à évacuer la
+capitale. L'archiduc répondit au général Bonaparte qu'il désirait la
+paix autant que lui, mais qu'il n'avait aucun pouvoir pour en traiter,
+et qu'il fallait s'adresser directement à Vienne. Bonaparte s'avança
+rapidement à travers les montagnes de la Carinthie, et, le 12 germinal
+au matin (1er avril), poursuivit l'arrière-garde ennemie sur Saint-Weith
+et Freisach, et la culbuta. Dans l'après-midi du même jour, il rencontra
+l'archiduc, qui avait pris position en avant des gorges étroites
+de Neumark, avec les restes de son armée du Frioul, et avec quatre
+divisions venues du Rhin, celles de Kaim, de Mercantin, du prince
+d'Orange, et la réserve des grenadiers. Un combat furieux s'engagea dans
+ces gorges. Masséna en eut encore tout l'honneur. Les soldats du
+Rhin défièrent les vieux soldats de l'armée d'Italie. C'était à qui
+s'avancerait plus vite et plus loin. Après une action acharnée, dans
+laquelle l'archiduc perdit trois mille hommes sur le champ de bataille
+et douze cents prisonniers, tout fut enlevé à la baïonnette, et les
+gorges emportées. Bonaparte marcha sans relâche le lendemain, de Neumark
+sur Unzmark. C'était entre ces deux points qu'aboutissait la route
+transversale, qui unissait la grande chaussée du Tyrol à la grande
+chaussée de la Carinthie. C'était par cette route qu'arrivait Kerpen
+poursuivi par Joubert. L'archiduc, voulant avoir le temps de rallier
+Kerpen à lui, proposa une suspension d'armes pour prendre, disait-il,
+en considération la lettre du 11 (31 mars). Bonaparte répondit qu'on
+pouvait négocier et se battre, et continua sa marche. Le lendemain 14
+germinal (3 avril), il livra encore un violent combat à Unzmark, où il
+fit quinze cents prisonniers, entra à Knitelfeld, et ne trouva plus
+d'obstacle jusqu'à Léoben. L'avant-garde y entra le 18 germinal (7
+avril). Kerpen avait fait un grand détour pour rejoindre l'archiduc, et
+Joubert avait donné la main à l'armée principale.
+
+Le jour même où Bonaparte entrait à Léoben, le lieutenant-général
+Bellegarde, chef d'état-major du prince Charles, et le général major
+Merfeld, arrivèrent au quartier-général au nom de l'empereur, que la
+marche rapide des Français avait intimidé, et qui voulait une suspension
+d'armes. Ils la demandaient de dix jours. Bonaparte sentait qu'une
+suspension d'armes de dix jours donnait à l'archiduc le temps de
+recevoir ses derniers renforts du Rhin, de remettre ensemble toutes les
+parties de son armée, et de reprendre haleine. Mais lui-même en avait
+grand besoin, et il gagnait de son côté l'avantage de rallier Bernadotte
+et Joubert; d'ailleurs il croyait au désir sincère de traiter, et
+il accorda cinq jours de suspension d'armes, pour donner à des
+plénipotentiaires le temps d'arriver, et de signer des préliminaires.
+La convention fut signée le 18 (7 avril), et dut se prolonger seulement
+jusqu'au 23 (12 avril). Il établit son quartier-général à Léoben, et
+porta l'avant-garde de Masséna sur le Simmering, dernière hauteur des
+Alpes Noriques, qui est à vingt-cinq lieues de Vienne, et d'où l'on peut
+voir les clochers de cette capitale. Il employa ces cinq jours à reposer
+et à rallier ses colonnes. Il fit une proclamation aux habitans pour les
+rassurer sur ses intentions, et il joignit les effets aux paroles, car
+rien ne fut pris sans être payé par l'armée.
+
+Bonaparte attendit l'expiration des cinq jours, prêt à frapper un
+nouveau coup pour ajouter à la terreur de la cour impériale, si elle
+n'était pas encore assez épouvantée. Mais tout se disposait à Vienne
+pour mettre fin à cette longue et cruelle lutte, qui durait depuis six
+années, et qui avait fait répandre des torrens de sang. Le parti anglais
+dans le ministère était entièrement discrédité; Thugut était prêt à
+tomber en disgrâce. Les Viennois demandaient la paix à grands cris:
+l'archiduc Charles lui-même, le héros de l'Autriche, la conseillait,
+et déclarait que l'Empire ne pouvait plus être sauvé par les armes.
+L'empereur penchait pour cet avis. On se décida enfin, et on fit partir
+sur-le-champ pour Léoben le comte de Merfeld, et le marquis de Gallo,
+ambassadeur de Naples à Vienne. Ce dernier fut choisi par l'influence de
+l'impératrice, qui était fille de la reine de Naples, et qui se mêlait
+beaucoup des affaires. Leurs instructions étaient de signer des
+préliminaires qui serviraient de base pour traiter plus tard de la
+paix définitive. Ils arrivèrent le 24 germinal (13 avril au matin), à
+l'instant où la trêve étant achevée, Bonaparte allait faire attaquer les
+avant-postes. Ils déclarèrent qu'ils avaient des pleins pouvoirs pour
+arrêter les bases de la paix. On neutralisa un jardin dans les environs
+de Léoben, et on traita au milieu des bivouacs de l'armée française.
+Le jeune général, devenu tout à coup négociateur, n'avait jamais fait
+d'apprentissage diplomatique; mais depuis une année il avait eu à
+traiter les plus grandes affaires qui se puissent traiter sur la terre;
+il avait une gloire qui en faisait l'homme le plus imposant de son
+siècle, et il avait un langage aussi imposant que sa personne. Il
+représentait donc glorieusement la république française. Il n'avait
+pas mission pour négocier; c'est Clarke qui était revêtu de tous les
+pouvoirs à cet égard, et Clarke, qu'il avait mandé, n'était point encore
+arrivé au quartier-général. Mais il pouvait considérer les préliminaires
+de la paix comme un armistice, ce qui était dans les attributions des
+généraux; d'ailleurs il était certain que Clarke signerait tout ce qu'il
+aurait fait, et il entra sur-le-champ en pourparler. Le plus grand souci
+de l'empereur et de ses envoyés était le règlement de l'étiquette.
+D'après un ancien usage, l'empereur avait sur les rois de France
+l'honneur de l'initiative; il était toujours nommé le premier dans
+le protocole des traités, et ses ambassadeurs avaient le pas sur les
+ambassadeurs français. C'était le seul souverain auquel cet honneur fût
+concédé par la France. Les deux envoyés de l'empereur consentaient
+à reconnaître sur-le-champ la république française, si l'ancienne
+étiquette était conservée.
+
+«La république française, répondit fièrement Bonaparte, n'a pas besoin
+d'être reconnue; elle est en Europe comme le soleil sur l'horizon; tant
+pis pour les aveugles qui ne savent ni le voir ni en profiter.» Il
+refusa l'article de la reconnaissance. Quant à l'étiquette, il déclara
+que ces questions étaient fort indifférentes à la république française,
+qu'on pourrait s'entendre à cet égard avec le directoire, et qu'il ne
+serait probablement pas éloigné de sacrifier de semblables intérêts à
+des avantages réels; que, pour le moment, on traiterait sur le pied
+de l'égalité, et que la France et l'empereur auraient alternativement
+l'initiative.
+
+On aborda ensuite les questions essentielles. Le premier et le plus
+important article était la cession des provinces belgiques à la France.
+Il ne pouvait plus entrer dans l'intention de l'Autriche de les refuser.
+Il fut convenu d'abord que l'empereur abandonnerait à la France toutes
+ses provinces belgiques; qu'en outre il consentirait, comme membre de
+l'empire germanique, à ce que la France étendît sa limite jusqu'au Rhin.
+Il s'agissait de trouver des indemnités, et l'empereur avait exigé qu'on
+lui en procurât de suffisantes, soit en Allemagne, soit en Italie. Il
+y avait deux moyens de lui en procurer en Allemagne, lui donner la
+Bavière, ou séculariser divers états ecclésiastiques de l'Empire. La
+première idée avait plus d'une fois occupé la diplomatie européenne. La
+seconde était due à Rewbell, qui avait imaginé ce moyen comme le plus
+convenable et le plus conforme à l'esprit de la révolution. Ce n'était
+plus le temps, en effet, où des évêques devaient être souverains
+temporels, et il était ingénieux de faire payer à la puissance
+ecclésiastique les agrandissemens que recevait la république française.
+Mais les agrandissemens de l'empereur en Allemagne ne pouvaient que
+difficilement obtenir l'assentiment de la Prusse. D'ailleurs, si on
+donnait la Bavière, il fallait trouver des indemnités pour le prince
+qui la possédait. Enfin les états d'Allemagne étant sous l'influence
+immédiate de l'empereur, il ne gagnait pas beaucoup à les acquérir, et
+il aimait beaucoup mieux des agrandissemens en Italie, qui ajoutaient
+véritablement de nouveaux territoires à sa puissance. Il fallait donc
+songer à chercher des indemnités en Italie.
+
+Si on avait consenti à rendre sur-le-champ à l'empereur la Lombardie;
+si on avait pris l'engagement de conserver dans son état actuel la
+république de Venise, et de ne pas faire arriver la démocratie jusqu'aux
+frontières des Alpes, il aurait consenti sur-le-champ à la paix, et
+aurait reconnu la république cispadane, composée du duché de Modène, des
+deux légations et de la Romagne. Mais replacer la Lombardie sous le joug
+de l'Autriche, la Lombardie qui nous avait montré tant d'attachement,
+qui avait fait pour nous tant d'efforts et de sacrifices, et dont les
+principaux habitans s'étaient si fort compromis, était un acte odieux et
+une faiblesse; car notre situation nous permettait d'exiger davantage.
+Il fallait donc assurer l'indépendance de la Lombardie, et chercher en
+Italie des indemnités qui dédommageassent l'Autriche de la double perte
+de la Belgique et de la Lombardie. Il y avait un arrangement tout
+simple, qui s'était présenté plus d'une fois à l'esprit des diplomates
+européens, qui plus d'une fois avait été un sujet d'espérance pour
+l'Autriche et de crainte pour Venise, c'était d'indemniser l'Autriche
+avec les états vénitiens. Les provinces illyriennes, l'Istrie et toute
+la Haute-Italie, depuis l'Izonzo jusqu'à l'Oglio, formaient de riches
+possessions, et pouvaient fournir d'amples dédommagemens à l'Autriche.
+La manière dont l'aristocratie vénitienne s'était conduite avec la
+France, ses refus constans de s'allier avec elle, ses armemens secrets
+dont le but évident était de tomber sur les Français en cas de revers,
+le soulèvement récent des montagnards et des paysans, l'assassinat
+des Français, avaient rempli Bonaparte d'indignation. D'ailleurs, si
+l'empereur, pour qui Venise s'était secrètement armée, acceptait ses
+dépouilles, Bonaparte, contre qui elle avait fait ces armemens, ne
+pouvait avoir aucun scrupule à les céder. Du reste, il y avait des
+dédommagemens à offrir à Venise. On avait la Lombardie, le duché de
+Modène, les légations de Bologne et de Ferrare, la Romagne, provinces
+riches et considérables, dont une partie formait la république
+cispadane. On pouvait indemniser Venise avec quelques-unes de ces
+provinces. Cet arrangement parut le plus convenable, et là, pour la
+première fois, fut arrêté le principe de dédommager l'Autriche avec les
+provinces de la terre-ferme de Venise, sauf à dédommager celle-ci avec
+d'autres provinces italiennes.
+
+On en référa à Vienne, dont on était à peine éloigné de vingt-cinq
+lieues. Ce genre d'indemnité fut agréé; les préliminaires de la paix
+furent aussitôt fixés, et rédigés en articles, qui durent servir de base
+à une négociation définitive. L'empereur abandonnait à la France toutes
+ses possessions des Pays-Bas, et consentait, comme membre de l'Empire, à
+ce que la république acquît la limite du Rhin. Il renonçait en outre à
+la Lombardie. En dédommagement de tous ces sacrifices, il recevait
+les états vénitiens de la terre-ferme, l'Illyrie, l'Istrie et la
+Haute-Italie jusqu'à l'Oglio. Venise restait indépendante, conservait
+les îles Ioniennes, et devait recevoir des dédommagemens pris sur
+les provinces qui étaient à la disposition de la France. L'empereur
+reconnaissait les républiques qui allaient être fondées en Italie.
+L'armée française devait se retirer des états autrichiens, et cantonner
+sur la frontière de ces états, c'est-à-dire, évacuer la Carinthie et la
+Carniole, et se placer sur l'Izonzo et aux débouchés du Tyrol. Tous
+les arrangemens relatifs aux provinces et au gouvernement de Venise,
+devaient être faits d'un commun accord avec l'Autriche. Deux congrès
+devaient s'ouvrir, l'un à Berne pour la paix particulière avec
+l'empereur, l'autre dans une ville d'Allemagne pour la paix avec
+l'Empire. La paix avec l'empereur devait être conclue dans trois mois,
+sous peine de la nullité des préliminaires. L'Autriche avait de plus une
+raison puissante de hâter la conclusion du traité définitif, c'était
+d'entrer au plus tôt en possession des provinces vénitiennes, afin
+que les Français n'eussent pas le temps d'y répandre les idées
+révolutionnaires.
+
+Le projet de Bonaparte était de démembrer la république cispadane,
+composée du duché de Modène, des deux légations et de la Romagne; de
+réunir le duché de Modène à la Lombardie, et d'en composer une seule
+république, dont la capitale serait Milan, et dont le nom serait
+_Cisalpine_, à cause de sa situation par rapport aux Alpes. Il voulait
+ensuite donner les deux légations et la Romagne à Venise, en ayant soin
+de soumettre son aristocratie et de modifier sa constitution. De cette
+manière, il existerait en Italie deux républiques, alliées de la France,
+lui devant leur existence, et disposées à concourir à tous ses plans.
+La Cisalpine aurait pour frontière l'Oglio, qu'il serait facile de
+retrancher. Elle n'avait pas Mantoue, qui restait avec le Mantouan à
+l'empereur; mais on pouvait faire de Pizzighitone sur l'Adda une place
+de premier ordre; on pouvait relever les murs de Bergame et de Crême. La
+république de Venise avec ses îles, avec le Dogado et la Polésine qu'on
+tâcherait de lui conserver, avec les deux légations et la Romagne, qu'on
+lui donnerait, avec la province de Massa-Carrara, et le golfe de la
+Spezia, qu'on y ajouterait dans la Méditerranée, serait une puissance
+maritime touchant à la fois aux deux mers.
+
+On se demande pourquoi Bonaparte ne profitait pas de sa position pour
+rejeter tout-à-fait les Autrichiens hors de l'Italie; pourquoi surtout
+il les indemnisait aux dépens d'une puissance neutre, et par un attentat
+semblable à celui du partage de la Pologne. D'abord, était-il possible
+d'affranchir entièrement l'Italie? Ne fallait-il pas bouleverser encore
+l'Europe, pour la faire consentir au renversement du pape, du roi de
+Piémont, du grand-duc de Toscane, des Bourbons de Naples, et du prince
+de Parme? La république française était-elle capable des efforts qu'une
+telle entreprise aurait encore exigés? N'était-ce pas beaucoup de
+jeter dans cette campagne les germes de la liberté, en instituant deux
+républiques, d'où elle ne manquerait pas de s'étendre bientôt jusqu'au
+fond de la péninsule? Le partage des états vénitiens n'avait rien qui
+ressemblât à l'attentat célèbre qu'on a si souvent reproché à l'Europe.
+La Pologne fut partagée par les puissances mêmes qui l'avaient soulevée,
+et qui lui avaient promis solennellement leurs secours. Venise, à qui
+les Français avaient sincèrement offert leur amitié, l'avait refusée, et
+se préparait à les trahir, et à les surprendre dans un moment de péril.
+Si elle avait à se plaindre de quelqu'un, c'était des Autrichiens, au
+profit de qui elle voulait trahir les Français. La Pologne était un état
+dont les limites étaient clairement tracées sur la carte de l'Europe,
+dont l'indépendance était, pour ainsi dire, commandée par la nature,
+et importait au repos de l'Occident; dont la constitution, quoique
+vicieuse, était généreuse; dont les citoyens, indignement trahis,
+avaient déployé un beau courage, et mérité l'intérêt des nations
+civilisées. Venise, au contraire, n'avait de territoire naturel que ses
+lagunes, car sa puissance n'avait jamais résidé dans ses possessions
+de terre-ferme; elle n'était pas détruite parce que certaines de ses
+provinces étaient échangées contre d'autres; sa constitution était la
+plus inique de l'Europe; son gouvernement était abhorré de ses sujets;
+sa perfidie et sa lâcheté ne lui donnaient aucun droit ni à l'intérêt,
+ni à l'existence. Rien donc dans le partage des états vénitiens ne
+pouvait être comparé au partage de la Pologne, si ce n'est le procédé
+particulier de l'Autriche.
+
+D'ailleurs, pour se dispenser de donner de pareilles indemnités aux
+Autrichiens, il fallait les chasser de l'Italie, et on ne le pouvait
+qu'en traitant dans Vienne même. Mais il aurait fallu pour cela le
+concours des armées du Rhin, et on avait écrit à Bonaparte qu'elles ne
+pourraient entrer en campagne avant un mois. Il ne lui restait, dans
+cette situation, qu'à rétrograder, pour attendre leur entrée en
+campagne, ce qui exposait à bien des inconvéniens; car il eût donné par
+là à l'archiduc le temps de préparer une armée formidable contre lui, et
+à la Hongrie de se lever en masse pour se jeter sur ses flancs. De plus,
+il fallait rétrograder, et presque avouer la témérité de sa marche. En
+acceptant les préliminaires, il avait l'honneur d'arracher seul la
+paix; il recueillait le fruit de sa marche si hardie; il obtenait des
+conditions qui, dans la situation de l'Europe, étaient fort brillantes
+et qui étaient surtout beaucoup plus avantageuses que celles qui avaient
+été fixées à Clarke, puisqu'elles stipulaient la ligne du Rhin et des
+Alpes, et une république en Italie. Ainsi, moitié par des raisons
+politiques et militaires, moitié par des considérations personnelles, il
+se décida à signer les préliminaires. Clarke n'était pas encore arrivé
+au quartier-général. Avec sa hardiesse accoutumée et l'assurance que lui
+donnaient sa gloire, son nom, et le voeu général pour la paix, Bonaparte
+passa outre, et signa les préliminaires, comme s'il eût été question
+d'un simple armistice. La signature fut donnée à Léoben le 29 germinal
+an V (18 avril 1797).
+
+Si dans le moment il eût connu ce qui se passait sur le Rhin, il ne se
+serait pas tant hâté de signer les préliminaires de Léoben; mais il
+ne savait que ce qu'on lui avait mandé, et on lui avait mandé que
+l'inaction serait longue. Il fit partir sur-le-champ Masséna pour porter
+à Paris le traité des préliminaires. Ce brave général était le seul qui
+n'eût pas été député pour porter des drapeaux et recevoir à son tour les
+honneurs du triomphe. Bonaparte jugea que l'occasion de l'envoyer était
+belle, et digne des grands services qu'il avait rendus. Il expédia des
+courriers pour les armées du Rhin et de Sambre-et-Meuse, qui passèrent
+par l'Allemagne, afin d'arriver beaucoup plus vite, et de faire cesser
+toutes les hostilités, si elles étaient commencées.
+
+Elles l'étaient, en effet, à l'instant même de la signature des
+préliminaires. Hoche, impatient depuis long-temps d'entrer en action, ne
+cessait de demander les hostilités. Moreau était accouru à Paris pour
+solliciter les fonds nécessaires à l'achat d'un équipage de pont. Enfin
+l'ordre fut donné. Hoche, à la tête de sa belle armée, déboucha par
+Neuwied, tandis que Championnet, avec l'aile droite, débouchait par
+Dusseldorf, et marchait sur Uckerath et Altenkirchen. Hoche attaqua
+les Autrichiens à Heddersdoff, où ils avaient élevé des retranchemens
+considérables, leur tua beaucoup de monde, et leur fit cinq mille
+prisonniers. Après cette belle action, il s'avança rapidement sur
+Francfort, battant toujours Kray, et cherchant à lui couper la retraite.
+Il allait l'envelopper par une manoeuvre habile et l'enlever peut-être,
+lorsqu'arriva le courrier de Bonaparte, qui annonçait la signature des
+préliminaires. Cette circonstance arrêta Hoche au milieu de sa marche
+victorieuse, et lui causa un vif chagrin, car il se voyait encore
+une fois arrêté dans sa carrière. Si du moins on eût fait passer les
+courriers par Paris, il aurait eu le temps d'enlever Kray tout entier,
+ce qui aurait ajouté un beau fait d'armes à sa vie, et aurait eu
+l'influence la plus grande sur la suite des négociations. Tandis que
+Hoche se portait si rapidement sur la Nidda, Desaix, qui avait reçu de
+Moreau l'autorisation de franchir le Rhin, tentait une des actions les
+plus hardies dont l'histoire de la guerre fasse mention. Il avait choisi
+pour passer le Rhin un point fort au-dessous de Strasbourg. Après avoir
+échoué avec ses troupes sur une île de gravier, il avait enfin abordé la
+rive opposée; il était resté là pendant vingt-quatre heures, exposé
+à être jeté dans le Rhin, et obligé de lutter contre toute l'armée
+autrichienne pour se maintenir dans des taillis, des marécages, en
+attendant que le pont fût jeté sur le fleuve. Enfin le passage s'était
+opéré; on avait poursuivi les Autrichiens dans les Montagnes-Noires,
+et on s'était emparé d'une partie de leurs administrations. Ici encore
+l'armée fut arrêtée au milieu de ses succès par le courrier parti
+de Léoben, et on dut regretter que les faux avis donnés à Bonaparte
+l'eussent engagé à signer si tôt.
+
+Les courriers arrivèrent ensuite à Paris, où ils causèrent une grande
+joie à ceux qui souhaitaient la paix, mais non au directoire, qui
+jugeant notre situation formidable, voyait avec peine qu'on n'en eût pas
+tiré un parti plus avantageux. Larévellière et Rewbell désiraient en
+philosophes l'affranchissement entier de l'Italie; Barras souhaitait,
+en fougueux révolutionnaire, que la république humiliât les puissances;
+Carnot, qui affectait la modération depuis quelque temps, qui appuyait
+assez généralement les voeux de l'opposition, approuvait la paix, et
+prétendait que, pour l'obtenir durable, il ne fallait pas trop humilier
+l'empereur. Il y eut de vives discussions au directoire sur les
+préliminaires; cependant, pour ne pas trop indisposer l'opinion, et
+ne point paraître désirer une guerre éternelle, il fut décidé qu'on
+approuverait les bases posées à Léoben.
+
+Tandis que ces choses se passaient sur le Rhin et en France, des
+évènemens importans éclataient en Italie. On a vu que Bonaparte, averti
+des troubles qui agitaient les états vénitiens, du soulèvement des
+montagnards contre les villes, de l'échec des Brescians devant Salo, de
+la capture de deux cents Polonais, de l'assassinat d'une grande quantité
+de Français, de l'emprisonnement de tous leurs partisans, avait écrit de
+Léoben une lettre foudroyante au sénat de Venise. Il avait chargé son
+aide-de-camp Junot de la lire lui-même au sénat, de demander ensuite
+l'élargissement de tous les prisonniers, la recherche et l'extradition
+des assassins, et il lui avait prescrit de sortir de suite de Venise, en
+faisant afficher une déclaration de guerre, si une pleine satisfaction
+n'était accordée. Junot fut présenté au sénat le 26 germinal (15 avril).
+Il lut la lettre menaçante de son général, et se comporta avec toute la
+rudesse d'un soldat, et d'un soldat victorieux. On lui répondit que les
+armemens qui avaient été faits n'avaient pour but que de maintenir la
+subordination dans les états de la république; que, si des assassinats
+avaient été commis, c'était un malheur involontaire qui serait réparé.
+Junot ne voulait pas se payer de vaines paroles, et menaçait de
+faire afficher la déclaration de guerre si on n'élargissait pas les
+prisonniers d'état et les Polonais, si on ne donnait pas l'ordre de
+désarmer les montagnards et de poursuivre les auteurs de tous les
+assassinats. Cependant on parvint à le calmer, et il fut arrêté avec
+lui et le ministre français Lallemant qu'on allait écrire au général
+Bonaparte, et lui envoyer deux députés pour convenir des satisfactions
+qu'il avait à exiger. Les deux députés choisis furent François Donat et
+Léonard Justiniani.
+
+Mais, pendant ce temps, l'agitation continuait dans les états vénitiens.
+Les villes étaient toujours en hostilité avec la population des
+campagnes et des montagnes. Les agens du parti aristocratique et monacal
+répandaient les bruits les plus faux sur le sort de l'armée française en
+Autriche. Ils prétendaient qu'elle avait été enveloppée et détruite, et
+ils s'appuyaient sur deux faits pour autoriser leurs fausses nouvelles.
+Bonaparte, en attirant à lui les deux corps de Joubert et de Bernadotte,
+qu'il avait fait passer, l'un par le Tyrol, l'autre par la Carniole,
+avait découvert ses ailes. Joubert avait battu et rejeté Kerpen au-delà
+des Alpes, mais il avait laissé Laudon dans une partie du Tyrol, d'où
+celui-ci avait bientôt reparu, soulevant toute la population fidèle
+de ces montagnes, et descendant l'Adige pour se porter sur Vérone. Le
+général Servier, laissé avec douze cents hommes à la garde du Tyrol,
+se retirait pied à pied sur Vérone, pour venir se réfugier auprès des
+troupes françaises laissées dans la Haute-Italie. En même temps un corps
+de même force, laissé dans la Carniole, se retirait devant les Croates,
+insurgés comme les Tyroliens, et se repliait sur Palma-Nova. C'étaient
+là des faits insignifians, et le ministre de France, Lallemant,
+s'efforçait de démontrer au gouvernement de Venise leur peu
+d'importance, pour lui épargner de nouvelles imprudences; mais tous ses
+raisonnemens étaient inutiles; et tandis que Bonaparte obligeait
+les plénipotentiaires autrichiens à venir traiter au milieu de son
+quartier-général, on répandait dans les états de Venise qu'il était
+battu, débordé, et qu'il allait périr dans sa folle entreprise. Le parti
+ennemi des Français et de la révolution, à la tête duquel étaient la
+plupart des membres du gouvernement vénitien, sans que le gouvernement
+parût y être lui-même, se montrait plus exalté que jamais. C'est à
+Vérone surtout que l'agitation était grande. Cette ville, la plus
+importante des états vénitiens, était la première exposée à la contagion
+révolutionnaire, car elle venait immédiatement après Salo sur la ligne
+des villes insurgées. Les Vénitiens tenaient à la sauver et à en chasser
+les Français. Tout les y encourageait, tant les dispositions des
+habitans, que l'affluence des montagnards et l'approche du général
+Laudon. Déjà il s'y trouvait des troupes italiennes et esclavonnes, au
+service de Venise. On en fit approcher de nouvelles, et bientôt toutes
+les communications furent interceptées avec les villes voisines. Le
+général Balland, qui commandait à Vérone la garnison française, se vit
+séparé des autres commandans placés dans les environs. Plus de vingt
+mille montagnards inondaient la campagne. Les détachemens français
+étaient attaqués sur les routes, des capucins prêchaient la populace
+dans les rues, et on vit paraître un faux manifeste du podestat de
+Vérone, qui encourageait au massacre des Français. Ce manifeste était
+supposé, et le nom de Battaglia, dont on l'avait signé, suffisait pour
+en prouver la fausseté; mais il n'en devait pas moins contribuer à
+échauffer les têtes. Enfin un avis émané des chefs du parti dans Vérone,
+annonçait au général Laudon qu'il pouvait s'avancer, et qu'on allait lui
+livrer la place. C'était dans les journées des 26 et 27 germinal (15
+et 16 avril) que tout ceci se passait. On n'avait aucune nouvelle de
+Léoben, et le moment paraissait en effet des mieux choisis pour une
+explosion.
+
+Le général Balland se tenait sur ses gardes. Il avait donné à toutes
+ses troupes l'ordre de se retirer dans les forts au premier signal. Il
+réclama auprès des autorités vénitiennes contre les traitemens exercés
+à l'égard des Français, et surtout contre les préparatifs qu'il
+voyait faire. Mais il n'obtint que des paroles évasives et point de
+satisfaction réelle. Il écrivit à Mantoue, à Milan, pour demander des
+secours, et il se tint prêt à s'enfermer dans les forts. Le 28
+germinal (17 avril), jour de la seconde fête de Pâques, une agitation
+extraordinaire se manifesta dans Vérone; des bandes de paysans y
+entrèrent en criant: Mort aux jacobins! Balland fit retirer ses troupes
+dans les forts, ne laissa que des détachemens aux portes, et signifia
+qu'au premier acte de violence, il foudroyerait la ville. Mais vers le
+milieu du jour, des coups de sifflet furent entendus dans les rues;
+on se précipita sur les Français, des bandes armées assaillirent les
+détachemens laissés à la garde des portes, et massacrèrent ceux qui
+n'eurent pas le temps de rejoindre les forts. De féroces assassins
+couraient sur les Français désarmés que leurs fonctions retenaient
+dans Vérone, les poignardaient et les jetaient dans l'Adige. Ils ne
+respectaient pas même les hôpitaux, et se souillèrent du sang d'une
+partie des malades. Cependant tous ceux qui pouvaient s'échapper, et
+qui n'avaient pas le temps de courir vers les forts, se jetaient dans
+l'hôtel du gouvernement, où les autorités vénitiennes leur donnèrent
+asile, pour que le massacre ne parût pas leur ouvrage. Déjà plus
+de quatre cents malheureux avaient péri, et la garnison française
+frémissait de rage en voyant les Français égorgés et leurs cadavres
+flottant au loin sur l'Adige. Le général Balland ordonna aussitôt le
+feu, et couvrit la ville de boulets. Il pouvait la mettre en cendres.
+Mais si les montagnards qui avaient débordé s'en inquiétaient peu, les
+habitans et les magistrats vénitiens effrayés voulurent parlementer pour
+sauver leur ville. Ils envoyèrent un parlementaire au général Balland
+pour s'entendre avec lui et arrêter le désastre. Le général Balland
+consentit à entendre les pourparlers, afin de sauver les malheureux
+qui s'étaient réfugiés au palais du gouvernement, et sur lesquels on
+menaçait de venger tout le mal fait à la ville. Il y avait là des
+femmes, des enfans appartenant aux employés des administrations, des
+malades échappés aux hôpitaux, et il importait de les tirer du péril.
+Balland demandait qu'on les lui livrât sur-le-champ, qu'on fît sortir
+les montagnards et les régimens esclavons, qu'on désarmât la populace,
+et qu'on lui donnât des otages pris dans les magistrats vénitiens pour
+garans de la soumission de la ville. Les parlementaires demandaient
+qu'un officier vînt traiter au palais du gouvernement. Le brave chef de
+brigade Beaupoil eut le courage d'accepter cette mission. Il traversa
+les flots d'une populace furieuse, qui voulait le mettre en pièces, et
+parvint enfin auprès des autorités vénitiennes. Toute la nuit se passa
+en vaines discussions avec le provéditeur et le podestat, sans pouvoir
+s'entendre. On ne voulait pas désarmer, on ne voulait pas donner
+d'otages, on voulait des garanties contre les vengeances que le général
+Bonaparte ne manquerait pas de tirer de la ville rebelle. Mais pendant
+ces pourparlers, la convention de ne pas tirer dans l'intervalle des
+conférences n'était pas exécutée par les hordes furieuses qui avaient
+envahi Vérone; on se fusillait avec les forts, et nos troupes faisaient
+des sorties. Le lendemain matin, 29 germinal (18 avril), le chef de
+brigade Beaupoil rentra dans les forts, au milieu des plus grands
+périls, sans avoir rien obtenu. On apprit que les magistrats vénitiens
+ne pouvant gouverner cette multitude furieuse, avaient disparu. Les
+coups de fusil recommencèrent contre le fort. Alors le général Balland
+fit de nouveau mettre le feu à ses pièces, et tira sur la ville à toute
+outrance. Le feu éclata dans plusieurs quartiers. Quelques-uns des
+principaux habitans se réunirent au palais du gouvernement pour prendre
+la direction de la ville en l'absence des autorités. On parlementa de
+nouveau, on convint de ne plus tirer; mais la convention n'en fut pas
+mieux exécutée par les insurgés, qui ne cessèrent de tirer sur les
+forts. Les féroces paysans qui couvraient la campagne se jetèrent sur la
+garnison du fort de la Chiusa, placé sur l'Adige, et l'égorgèrent. Ils
+en firent de même à l'égard des Français répandus dans les villages
+autour de Vérone.
+
+Mais l'instant de la vengeance approchait. Des courriers partis de
+tous côtés étaient allés prévenir le général Kilmaine. Des troupes
+accouraient de toutes parts. Le général Kilmaine avait ordonné au
+général Chabran de marcher sur-le-champ avec douze cents hommes; au chef
+de la légion lombarde, Lahoz, de s'avancer avec huit cents; aux généraux
+Victor et Baraguay-d'Hilliers, de marcher avec leurs divisions. Pendant
+que ces mouvemens de troupes s'exécutaient, le général Laudon venait
+de recevoir la nouvelle de la signature des préliminaires, et s'était
+arrêté sur l'Adige. Après un combat sanglant que le général Chabran eut
+à livrer aux troupes vénitiennes, la ville de Vérone fut entourée de
+toutes parts, et alors les furieux qui avaient massacré les Français
+passèrent de la plus atroce violence au plus grand abattement. On
+n'avait cessé de parlementer et de tirer pendant les journées du 1er au
+5 floréal (du 20 au 24 avril). Les magistrats vénitiens avaient reparu;
+ils voulaient encore des garanties contre les vengeances qui les
+menaçaient; on leur avait donné vingt-quatre heures pour se décider; ils
+disparurent de nouveau. Une municipalité provisoire les remplaça; et,
+en voyant les troupes françaises maîtresses de la ville et prêtes à la
+réduire en cendres, elle se rendit sans conditions. Le général Kilmaine
+fit ce qu'il put pour empêcher le pillage; mais il ne put sauver le
+Mont-de-Piété, qui fut en partie dépouillé. Il fit fusiller quelques-uns
+des chefs connus de l'insurrection, pris les armes à la main; il imposa
+pour la solde de l'armée une contribution de onze cent mille francs à la
+ville, et lança sa cavalerie sur les routes pour désarmer les paysans,
+et sabrer ceux qui résisteraient. Il s'efforça ensuite de rétablir
+l'ordre, et fit sur-le-champ un rapport au général en chef, pour
+attendre sa décision à l'égard de la ville rebelle. Tels furent les
+massacres connus sous le nom de _Pâques véronaises_.
+
+Pendant que cet événement se passait à Vérone, il se commettait à
+Venise même un acte plus odieux encore, s'il est possible. Un règlement
+défendait aux vaisseaux armés des puissances belligérantes d'entrer dans
+le port du Lido. Un lougre commandé par le capitaine Laugier, faisant
+partie de la flottille française dans l'Adriatique, chassé par des
+frégates autrichiennes, s'était sauvé sous les batteries du Lido, et
+les avait saluées de neuf coups de canon. On lui signifia de s'éloigner
+malgré le temps et malgré les vaisseaux ennemis qui le poursuivaient. Il
+allait obéir, lorsque, sans lui donner le temps de prendre le large,
+les batteries font feu sur le malheureux vaisseau, et le criblent sans
+pitié. Le capitaine Laugier, se comportant avec un généreux dévouement,
+fait descendre son équipage à fond de cale, et monte sur le pont avec un
+porte-voix pour se faire entendre, et répéter qu'il se retire. Mais il
+tombe mort sur le pont avec deux hommes de son équipage. Dans le même
+moment, des chaloupes vénitiennes, montées par des Esclavons, abordent
+le lougre, fondent sur le pont et massacrent l'équipage, à l'exception
+de deux ou trois malheureux qui sont conduits à Venise. Ce déplorable
+événement eut lieu le 4 floréal (23 avril).
+
+Dans ce moment, on apprenait avec les massacres de Vérone, la prise
+de cette ville, et la signature des préliminaires. Le gouvernement se
+voyait tout-à-fait compromis, et ne pouvait plus compter sur la ruine
+du général Bonaparte, qui, loin d'être enveloppé et battu, était au
+contraire victorieux, et venait d'imposer la paix à l'Autriche. Il
+allait se trouver maintenant en présence de ce général tout-puissant
+dont il avait refusé l'alliance, et dont il venait de massacrer
+les soldats. Il était plongé dans la terreur. Qu'il eût ordonné
+officiellement, et les massacres de Vérone, et les cruautés commises au
+port du Lido, ce n'était pas vraisemblable; et on ne connaîtrait pas la
+marche des gouvernemens dominés par les factions, si on le supposait.
+Les gouvernemens qui sont dans cette situation n'ont pas besoin de
+donner les ordres dont ils souhaitent l'exécution; ils n'ont qu'à
+laisser agir la faction dont ils partagent les voeux. Ils lui livrent
+leurs moyens, et font par elle tout ce qu'ils n'oseraient pas faire
+eux-mêmes. Les insurgés de Vérone avaient des canons; ils étaient
+appuyés par les régimens réguliers vénitiens; le podestat de Bergame,
+Ottolini, avait reçu de longue main tout ce qui était nécessaire pour
+armer les paysans; ainsi, après avoir fourni les moyens, le gouvernement
+n'avait qu'à laisser faire; et c'est ainsi qu'il se conduisit. Dans le
+premier instant cependant, il commit une imprudence: ce fut de décerner
+une récompense au commandant du Lido, pour avoir fait respecter, dit-il,
+les lois vénitiennes. Il ne pouvait donc se flatter d'offrir des excuses
+valables au général Bonaparte. Il envoya de nouvelles instructions aux
+deux députés Donat et Justiniani, qui n'étaient chargés d'abord que de
+répondre aux sommations faites par Junot le 26 germinal (15 avril).
+Alors les évènemens de Vérone et du Lido n'étaient pas connus; mais
+maintenant les deux députés avaient une bien autre tâche à remplir, et
+bien d'autres évènemens à expliquer. Ils s'avancèrent au milieu des
+cris d'allégresse excités par la nouvelle de la paix, et ils comprirent
+bientôt qu'eux seuls auraient sujet d'être tristes, au milieu de ces
+grands évènemens. Ils apprirent en route que Bonaparte, pour les punir
+du refus de son alliance, de leurs rigueurs contre ses partisans, et
+de quelques assassinats isolés commis sur les Français, avait cédé
+une partie de leurs provinces à l'Autriche. Que serait-ce quand il
+connaîtrait les odieux évènemens qui avaient suivi!
+
+Bonaparte revenait déjà de Léoben, et, suivant la teneur des
+préliminaires, repliait son armée sur les Alpes et l'Izonzo. Ils le
+trouvèrent à Gratz, et lui furent présentés le 6 floréal (25 avril). Il
+ne connaissait encore dans ce moment que les massacres de Vérone, qui
+avaient commencé le 28 germinal (17 avril), et point encore ceux du
+Lido, qui avaient eu lieu le 4 floréal (23 avril). Ils s'étaient munis
+d'une lettre d'un frère du général, pour être plus gracieusement
+accueillis. Ils abordèrent en tremblant cet homme _vraiment
+extraordinaire_, dirent-ils, _par la vivacité de son imagination, la
+promptitude de son esprit, et la force invincible de ses sentimens_[5].
+Il les accueillit avec politesse, et, contenant son courroux, leur
+permit de s'expliquer longuement; puis, rompant le silence: «Mes
+prisonniers, leur dit-il, sont-ils délivrés? Les assassins sont-ils
+poursuivis? Les paysans sont-ils désarmés? Je ne veux plus de vaines
+paroles: mes soldats ont été massacrés, il faut une vengeance
+éclatante!» Les deux envoyés voulurent revenir sur les circonstances
+qui les avaient obligés de se prémunir contre l'insurrection, sur les
+désordres inséparables de pareils évènemens, sur la difficulté de saisir
+les vrais assassins. «Un gouvernement, reprit vivement Bonaparte, aussi
+bien servi par ses espions que le vôtre, devrait connaître les vrais
+instigateurs de ces assassinats. Au reste, je sais bien qu'il est aussi
+méprisé que méprisable, qu'il ne peut plus désarmer ceux qu'il a armés;
+mais je les désarmerai pour lui. J'ai fait la paix, j'ai quatre-vingt
+mille hommes; j'irai briser vos plombs, je serai un second Attila pour
+Venise. Je ne veux plus ni inquisition, ni Livre d'or; ce sont des
+institutions des siècles de barbarie. Votre gouvernement est trop vieux,
+il faut qu'il s'écroule. Quand j'étais à Gorice, j'offris à M.
+Pezaro mon alliance et des conseils raisonnables. Il me refusa. Vous
+m'attendiez à mon retour pour me couper la retraite; eh bien! me voici.
+Je ne veux plus traiter, je veux faire la loi. Si vous n'avez pas autre
+chose à me dire, je vous déclare que vous pouvez vous retirer.»
+
+[Note 5: Veramente originale, ma forse non più che per vivacità
+d'imaginazione, robustezza invincibile di sentimento, ed agilità nel
+Ravvisarlo esternamento.]
+
+Ces paroles, prononcées avec courroux, atterrèrent les envoyés
+vénitiens. Ils sollicitèrent une seconde entrevue, mais ils ne purent
+pas obtenir d'autres paroles du général, qui persista toujours dans les
+mêmes intentions, et dont la volonté évidente était de faire la loi à
+Venise, et de détruire par la force une aristocratie qu'il n'avait pu
+engager à s'amender par ses conseils. Mais bientôt ils eurent de bien
+autres sujets de crainte, en apprenant avec détail les massacres de
+Vérone, et surtout l'odieuse cruauté commise au port du Lido. N'osant se
+présenter à Bonaparte, ils hasardèrent de lui écrire une lettre des
+plus soumises, pour lui offrir toutes les explications qu'il pourrait
+désirer. «Je ne puis, leur répondit-il, vous recevoir tout couverts de
+sang français; je vous écouterai quand vous m'aurez livré les trois
+inquisiteurs d'état, le commandant du Lido et l'officier chargé de la
+police de Venise.» Cependant, comme ils avaient reçu un dernier courrier
+relatif à l'évènement du Lido, il consentit à les voir, mais il refusa
+d'écouter aucune proposition avant qu'on lui eût livré les têtes qu'il
+avait demandées. Les deux Vénitiens cherchant alors à user d'une
+puissance dont la république avait souvent tiré un utile parti,
+essayèrent de lui proposer une réparation d'un autre genre. «Non, non,
+répliqua le général irrité, quand vous couvririez cette plage d'or, tous
+vos trésors, tous ceux du Pérou, ne pourraient payer le sang d'un seul
+de mes soldats.»
+
+Bonaparte les congédia. C'était le 13 floréal (2 mai); il publia
+sur-le-champ un manifeste de guerre contre Venise. La constitution
+française ne permettait ni au directoire, ni aux généraux de déclarer la
+guerre, mais elle les autorisait à repousser les hostilités commencées.
+Bonaparte, s'étayant sur cette disposition et sur les évènemens de
+Vérone et du Lido, déclara les hostilités commencées, somma le ministre
+Lallemant de sortir de Venise, fit abattre le lion de Saint-Marc dans
+toutes les provinces de la terre-ferme, municipaliser les villes,
+proclamer partout le renversement du gouvernement vénitien, et, en
+attendant la marche de ses troupes qui revenaient de l'Autriche, ordonna
+au général Kilmaine de porter les divisions Baraguay-d'Hilliers et
+Victor sur le bord des lagunes. Ses déterminations, aussi promptes que
+son courroux, s'exécutèrent sur-le-champ. En un clin d'oeil on vit
+disparaître l'antique lion de Saint-Marc des bords de l'Izonzo jusqu'à
+ceux du Mincio, et partout il fut remplacé par l'arbre de la liberté.
+Des troupes s'avancèrent de toutes parts, et le canon français retentit
+sur ces rivages, qui depuis si long-temps n'avaient pas entendu le canon
+ennemi.
+
+L'antique ville de Venise, placée au milieu de ses lagunes, pouvait
+présenter encore des difficultés presque invincibles, même au général
+qui venait d'humilier l'Autriche. Toutes les lagunes étaient armées.
+Elle avait trente-sept galères, cent soixante-huit barques canonnières,
+portant sept cent cinquante bouches à feu, et huit mille cinq cents
+matelots ou canonniers. Elle avait pour garnison trois mille cinq cents
+Italiens, et onze mille Esclavons, des vivres pour huit mois, de l'eau
+douce pour deux, et les moyens de renouveler ces provisions. Nous
+n'étions pas maîtres de la mer; nous n'avions point de barques
+canonnières, pour traverser les lagunes; il fallait s'avancer la sonde
+à la main, le long de ces canaux inconnus pour nous, et sous le feu
+d'innombrables batteries. Quelque braves et audacieux que fussent les
+vainqueurs de l'Italie, ils pouvaient être arrêtés par de pareils
+obstacles, et condamnés à un siége de plusieurs mois. Et que d'évènemens
+aurait pu amener un délai de plusieurs mois! L'Autriche repoussée
+pouvait rejeter les préliminaires, rentrer dans la lice, ou faire naître
+de nouvelles chances.
+
+Mais si la situation militaire de Venise présentait ces ressources, son
+état intérieur ne permettait pas qu'on en fit un usage énergique. Comme
+tous les corps usés, cette aristocratie était divisée; elle n'avait
+ni les mêmes intérêts, ni les mêmes passions. La haute aristocratie,
+maîtresse des places, des honneurs, et disposant de grandes richesses,
+avait moins d'ignorance, de préjugés et de passions, que la noblesse
+inférieure; elle avait surtout l'ambition du pouvoir. La masse de la
+noblesse, exclue des emplois, vivant de secours, ignorante et furieuse,
+avait les véritables préjugés aristocratiques. Unie aux prêtres, elle
+excitait le peuple qui lui appartenait, comme il arrive dans tous
+les états où la classe moyenne n'est pas encore assez puissante pour
+l'attirer à elle. Ce peuple, composé de marins et d'artisans, dur,
+superstitieux, et à demi sauvage, était prêt à se livrer à toutes les
+fureurs. La classe moyenne, composée de bourgeois, de commerçans, de
+gens de loi, de médecins, etc., souhaitant comme partout l'établissement
+de l'égalité civile, se réjouissait de l'approche des Français, mais
+n'osait pas laisser éclater sa joie, en voyant un peuple qu'on pouvait
+pousser aux plus grands excès, avant qu'une révolution fût opérée.
+Enfin, à tous ces élémens de division, se joignait une circonstance
+non moins dangereuse. Le gouvernement vénitien était servi par des
+Esclavons. Cette soldatesque barbare, étrangère au peuple vénitien,
+et souvent en hostilité avec lui, n'attendait qu'une occasion pour se
+livrer au pillage, sans le projet de servir aucun parti.
+
+Telle était la situation intérieure de Venise. Ce corps usé était prêt
+à se disloquer. Les grands, en possession du gouvernement, étaient
+effrayés de lutter contre un guerrier comme Bonaparte; quoique Venise
+pût très bien résister à une attaque, ils n'envisageaient qu'avec
+épouvante les horreurs d'un siége, les fureurs auxquelles deux partis
+irrités ne manqueraient pas de se livrer, les excès de la soldatesque
+esclavonne, les dangers auxquels seraient exposés Venise et ses
+établissemens maritimes et commerciaux; ils redoutaient surtout de voir
+leurs propriétés, toutes situées sur la terre-ferme, séquestrées par
+Bonaparte, et menacées de confiscation. Ils craignaient même pour les
+pensions dont vivait la petite noblesse, et qui seraient perdues si, en
+poussant la lutte à l'extrémité, on s'exposait à une révolution.
+Ils pensaient qu'en traitant ils pourraient sauver les anciennes
+institutions de Venise par des modifications; conserver le pouvoir
+qui est toujours assuré aux hommes habitués à le manier; sauver leurs
+terres, les pensions de la petite noblesse, et éviter à la ville les
+horreurs du sac et du pillage. En conséquence, ces hommes qui n'avaient
+ni l'énergie de leurs ancêtres, ni les passions de la masse nobiliaire,
+songèrent à traiter. Les principaux membres du gouvernement se réunirent
+chez le doge. C'étaient les six conseillers du doge, les trois présidens
+de la garantie criminelle, les six sages-grands, les cinq sages de
+terre-ferme, les cinq sages des ordres, les onze sages sortis du
+conseil, les trois chefs du conseil des dix, les trois avogadori. Cette
+assemblée extraordinaire, et contraire même aux usages, avait pour
+but de pourvoir au salut de Venise. L'épouvante y régnait. Le doge,
+vieillard affaibli par l'âge, avait les yeux remplis de larmes. Il dit
+qu'on n'était pas assuré cette nuit même de dormir tranquillement dans
+son lit. Chacun fit différentes propositions. Un membre proposait de
+se servir du banquier Haller pour gagner Bonaparte. On trouva la
+proposition ridicule et vaine. D'ailleurs l'ambassadeur Quirini avait
+ordre de faire à Paris tout ce qu'il pourrait, et d'acheter même des
+voix au directoire, s'il était possible. D'autres proposèrent de se
+défendre. On trouva la proposition imprudente, et digne de têtes folles
+et jeunes. Enfin on s'arrêta à l'idée de proposer au grand conseil une
+modification à la constitution, afin d'apaiser Bonaparte par ce moyen.
+Le grand conseil, composé ordinairement de toute la noblesse, et
+représentant la nation vénitienne, fut convoqué. Six cent dix-neuf
+membres, c'est-à-dire un peu plus de la moitié, furent présens. La
+proposition fut faite au milieu d'un morne silence. Déjà cette question
+avait été agitée, sur une communication du ministre Lallemant au sénat;
+et on avait décidé alors de renvoyer les modifications à d'autres temps.
+Mais cette fois on sentit qu'il n'était plus possible de recourir à des
+moyens dilatoires. La proposition du doge fut adoptée par cinq cent
+quatre-vingt-dix-huit voix. Elle portait que deux commissaires envoyés
+par le sénat, seraient autorisés à négocier avec le général Bonaparte,
+et à traiter même des objets qui étaient de la compétence du grand
+conseil, c'est-à-dire des objets constitutionnels, sauf ratification.
+
+Les deux commissaires partirent sur-le-champ et trouvèrent Bonaparte sur
+le bord des lagunes, au pont de Marghera. Il disposait ses troupes,
+et les artilleurs français échangeaient déjà des boulets avec les
+canonnières vénitiennes. Les deux commissaires lui remirent la
+délibération du grand conseil. Un instant il parut frappé de cette
+détermination; puis, reprenant un ton brusque, il leur dit: «Et les
+trois inquisiteurs d'état, et le commandant du Lido, sont-ils arrêtés?
+Il me faut leurs têtes. Point de traité jusqu'à ce que le sang français
+soit vengé. Vos lagunes ne m'effraient pas; je les trouve telles que je
+l'avais prévu. Dans quinze jours je serai à Venise. Vos nobles ne se
+déroberont à la mort qu'en allant comme les émigrés français traîner
+leur misère par toute la terre.» Les deux commissaires firent tous leurs
+efforts pour obtenir un délai de quelques jours, afin de convenir des
+satisfactions qu'il désirait. Il ne voulait accorder que vingt-quatre
+heures. Cependant il consentit à accorder six jours de suspension
+d'armes, pour donner aux commissaires vénitiens le temps de venir le
+rejoindre à Mantoue, avec l'adhésion du grand conseil à toutes les
+conditions imposées.
+
+Bonaparte, satisfait d'avoir jeté l'épouvante chez les Vénitiens, ne
+voulait pas en venir à des hostilités réelles, parce qu'il appréciait la
+difficulté d'emporter les lagunes, et qu'il prévoyait une intervention
+de l'Autriche. Un article des préliminaires portait que tout ce
+qui était relatif à Venise serait réglé d'accord avec la France et
+l'Autriche. S'il y entrait de vive force, on se plaindrait à Vienne de
+la violation des préliminaires, et de toutes manières il lui convenait
+mieux de les amener à se soumettre. Satisfait de les avoir effrayés, il
+partit pour Mantoue et Milan, ne doutant pas qu'ils ne vinssent bientôt
+faire leur soumission pleine et entière.
+
+L'assemblée de tous les membres du gouvernement, qui s'était déjà
+formée chez le doge, se réunit de nouveau pour entendre le rapport des
+commissaires. Il n'y avait plus moyen de résister aux exigences du
+général; il fallait consentir à tout, car le péril devenait chaque
+jour plus imminent. On disait que la bourgeoisie conspirait et voulait
+égorger la noblesse, que les Esclavons allaient profiter de l'occasion
+pour piller la ville. On convint de faire une nouvelle proposition au
+grand conseil, tendante à accorder tout ce que demandait le général
+Bonaparte. Le 15 floréal (4 mai), le grand conseil fut assemblé de
+nouveau. A la majorité de sept cent quatre voix contre dix, il décida
+que les commissaires seraient autorisés à traiter à toutes conditions
+avec le général Bonaparte, et qu'une procédure serait commencée
+sur-le-champ contre les trois inquisiteurs d'état et le commandant du
+Lido.
+
+Les commissaires, munis de ces nouveaux pouvoirs, suivirent Bonaparte
+à Milan pour aller mettre l'orgueilleuse constitution vénitienne à ses
+pieds. Mais six jours ne suffisaient pas, et la trève devait expirer
+avant qu'ils eussent pu s'entendre avec le général. Pendant ce temps
+la terreur allait croissant dans Venise. Un instant on fut tellement
+épouvanté, qu'on autorisa le commandant des lagunes à capituler avec les
+généraux français, chargés du commandement en l'absence de Bonaparte. On
+lui recommanda seulement l'indépendance de la république, la religion,
+la sûreté des personnes et des ambassadeurs étrangers, les propriétés
+publiques et particulières, la monnaie, la banque, l'arsenal, les
+archives. Cependant on obtint des généraux français une prolongation de
+la trève, pour donner aux envoyés vénitiens le temps de négocier avec
+Bonaparte.
+
+L'arrestation des trois inquisiteurs d'état avait désorganisé la police
+de Venise. Les plus influens personnages de la bourgeoisie s'agitaient,
+et manifestaient ouvertement l'intention d'agir, pour hâter la chute
+de l'aristocratie. Ils entouraient le chargé d'affaires de France,
+Villetard, qui était resté à Venise après le départ du ministre
+Lallemant, et qui était un ardent patriote. Ils cherchaient et
+espéraient en lui un soutien pour leurs projets. En même temps les
+Esclavons se livraient à l'indiscipline et faisaient craindre les plus
+horribles excès. Ils avaient eu des rixes avec le peuple de Venise, et
+la bourgeoisie semblait elle-même exciter ces rixes, qui amenaient la
+division dans les forces du parti aristocratique. Le 20 floréal (9 mai),
+la terreur fut portée à son comble. Deux membres très influens du parti
+révolutionnaire, les nommés Spada et Zorzi, entrèrent en communication
+avec quelques-uns des personnages qui composaient la réunion
+extraordinaire formée chez le doge. Ils insinuèrent qu'il fallait
+s'adresser au chargé d'affaires de France, et s'entendre avec lui pour
+préserver Venise des malheurs qui la menaçaient. Donat et Battaglia,
+deux patriciens qu'on a déjà vus figurer, s'adressèrent à Villetard le
+9 mai. Ils lui demandèrent quels seraient, dans le péril actuel, les
+moyens les plus propres à sauver Venise. Celui-ci répondit qu'il n'était
+nullement autorisé à traiter par le général en chef, mais que si on lui
+demandait son avis personnel, il conseillait les mesures suivantes:
+l'embarquement et le renvoi des Esclavons; l'institution d'une garde
+bourgeoise; l'introduction de quatre mille Français dans Venise, et
+l'occupation par eux de tous les points fortifiés; l'abolition de
+l'ancien gouvernement; son remplacement par une municipalité de
+trente-six membres choisis dans toutes les classes et ayant le doge
+actuel pour maire; l'élargissement de tous les prisonniers pour cause
+d'opinion. Villetard ajouta que sans doute à ce prix le général
+Bonaparte accorderait la grâce des trois inquisiteurs d'état et du
+commandant du Lido.
+
+Ces propositions furent portées au conseil réuni chez le doge. Elles
+étaient bien graves, puisqu'elles entraînaient une entière révolution
+dans Venise. Mais les chefs du gouvernement craignaient une révolution
+ensanglantée par les projets du parti réformateur, par les fureurs
+populaires et par la cupidité des Esclavons. Deux d'entre eux firent une
+vive résistance. Pezaro dit qu'ils devaient se retirer en Suisse avant
+de consommer eux-mêmes la ruine de l'antique gouvernement vénitien.
+Cependant les résistances furent écartées, et il fut résolu que ces
+propositions seraient présentées au grand conseil. La convocation fut
+fixée au 23 floréal (12 mai). En attendant, on paya aux Esclavons la
+solde arriérée, et on les embarqua pour les renvoyer en Dalmatie. Mais
+le vent contraire les retint dans le port, et leur présence dans les
+eaux de Venise ne fit qu'entretenir le trouble et la terreur.
+
+Le 23 floréal (12 mai), le grand conseil fut réuni avec appareil pour
+voter l'abolition de cette antique aristocratie. Un peuple immense était
+réuni. D'une part, on apercevait la bourgeoisie joyeuse enfin de voir le
+pouvoir de ses maîtres renversé; et d'autre part, le peuple excité par
+la noblesse, prêt à se précipiter sur ceux qu'il regardait comme les
+instigateurs de cette révolution. Le doge prit la parole en versant des
+larmes, et proposa au grand conseil d'abdiquer sa souveraineté. Tandis
+qu'on allait délibérer, on entendit tirer des coups de fusil. La
+noblesse se crut menacée d'un massacre. «Aux voix! aux voix!»
+s'écria-t-on de toutes parts. Cinq cent douze suffrages votèrent
+l'abolition de l'ancien gouvernement. D'après les statuts, il en aurait
+fallu six cents. Il y eut douze suffrages contraires, et cinq nuls.
+Le grand conseil rendit la souveraineté à la nation vénitienne tout
+entière; il vota l'institution d'une municipalité, et l'établissement
+d'un gouvernement provisoire, composé de députés de tous les états
+vénitiens; il consolida la dette publique, les pensions accordées aux
+nobles pauvres, et décréta l'introduction des troupes françaises dans
+Venise. A peine cette délibération fut-elle prise, qu'un pavillon fut
+hissé à une fenêtre du palais. A cette vue, la bourgeoisie fut dans la
+joie; mais le peuple furieux, portant l'image de Saint-Marc, parcourant
+les rues de Venise, attaqua les maisons des habitans accusés d'avoir
+arraché cette détermination à la noblesse vénitienne. Les maisons de
+Spada et de Zorzi furent pillées et saccagées; le désordre fut porté au
+comble, et on craignit un horrible bouleversement. Cependant un certain
+nombre d'habitans intéressés à la tranquillité publique se réunirent,
+mirent à leur tête un vieux général maltais nommé Salembeni, qui avait
+été long-temps persécuté par l'inquisition d'état, et fondirent sur les
+perturbateurs. Après un combat au pont de Rialto, ils les dispersèrent,
+et rétablirent l'ordre et la tranquillité.
+
+Les Esclavons furent enfin embarqués et renvoyés après de grands
+excès commis dans les villages du Lido et de Malamocco. La nouvelle
+municipalité fut instituée; et, le 27 floréal (16 mai), la flottille
+alla chercher une division de quatre mille Français, qui s'établit
+paisiblement dans Venise.
+
+Tandis que ces choses se passaient à Venise, Bonaparte signait à Milan,
+et le même jour, avec les plénipotentiaires vénitiens, un traité
+conforme en tout à la révolution qui venait de s'opérer. Il stipulait
+l'abdication de l'aristocratie, l'institution d'un gouvernement
+provisoire, l'introduction d'une division française à titre de
+protection, la punition des trois inquisiteurs d'état et du commandant
+du Lido. Des articles secrets stipulaient en outre des échanges de
+territoire, une contribution de 3 millions en argent, de 3 millions en
+munitions navales, et l'abandon à la France de trois vaisseaux de guerre
+et de deux frégates. Ce traité devait être ratifié par le gouvernement
+de Venise; mais la ratification devenait impossible, puisque
+l'abdication avait déjà eu lieu, et elle était inutile, puisque tous les
+articles du traité étaient déjà exécutés. La municipalité provisoire ne
+crut pas moins devoir ratifier le traité.
+
+Bonaparte, sans se compromettre avec l'Autriche, sans se donner les
+horribles embarras d'un siége, en était donc venu à ses fins. Il avait
+renversé l'aristocratie absurde qui l'avait trahi, il avait placé Venise
+dans la même situation que la Lombardie, le Modénois, le Bolonais, le
+Ferrarais; maintenant il pouvait, sans aucun embarras, faire tous les
+arrangemens de territoire qui lui paraîtraient convenables. En cédant à
+l'empereur toute la terre-ferme qui s'étend de l'Izonzo à l'Oglio, il
+avait le moyen d'indemniser Venise, en lui donnant Bologne, Ferrare
+et la Romagne, qui faisaient actuellement partie de la Cispadane. Ce
+n'était pas replacer ces provinces sous le joug que de les donner
+à Venise révolutionnée. Restaient ensuite le duché de Modène et la
+Lombardie, dont il était facile de composer une seconde république,
+alliée de la première. Il y avait encore mieux à faire, c'était, si
+on pouvait faire cesser les rivalités locales, de réunir toutes les
+provinces affranchies par les armes françaises, et de composer avec
+la Lombardie, le Modénois, le Bolonais, le Ferrarais, la Romagne, la
+Polésine, Venise et les îles de la Grèce, une puissante république, qui
+dominerait à la fois le continent et les mers de l'Italie.
+
+Les articles secrets relatifs aux 3 millions en munitions navales, et
+aux trois vaisseaux et deux frégates, étaient un moyen de mettre la main
+sur toute la marine vénitienne. Le vaste esprit de Bonaparte, dont la
+prévoyance se portait sur tous les objets à la fois, ne voulait pas
+qu'il nous arrivât avec les Vénitiens ce qui nous était arrivé avec
+les Hollandais, c'est-à-dire que les officiers de la marine, ou les
+commandans des îles, mécontens de la révolution, livrassent aux Anglais
+les vaisseaux et les îles qui étaient sous leur commandement. Il tenait
+surtout beaucoup aux importantes îles vénitiennes de la Grèce, Corfou,
+Zante, Céphalonie, Sainte-Maure, Cérigo. Sur-le-champ il donna des
+ordres pour les faire occuper. Il écrivit à Toulon pour qu'on lui
+envoyât par terre un certain nombre de marins, promettant de les
+défrayer et de les équiper à leur arrivée à Venise. Il demanda au
+directoire des ordres pour que l'amiral Brueys appareillât sur-le-champ
+avec six vaisseaux, afin de venir rallier toute la marine vénitienne, et
+d'aller s'emparer des îles de la Grèce. Il fit partir de son chef deux
+millions pour Toulon, afin que l'ordonnateur de la marine ne fût pas
+arrêté par le défaut de fonds. Il passa encore ici par dessus les
+règlemens de la trésorerie, pour ne pas subir de délai. Cependant,
+craignant que Brueys n'arrivât trop tard, il réunit la petite flottille
+qu'il avait dans l'Adriatique aux vaisseaux trouvés dans Venise, mêla
+les équipages vénitiens aux équipages français, plaça à bord deux mille
+hommes de troupes, et les fit partir sur-le-champ pour s'emparer des
+îles. Il s'assurait ainsi la possession des postes les plus importans
+dans le Levant et l'Adriatique, et prenait une position qui, devenant
+tous les jours plus imposante, devait influer singulièrement sur les
+négociations définitives avec l'Autriche.
+
+La révolution faisait tous les jours de nouveaux progrès, depuis que la
+signature des préliminaires de Léoben avait fixé le sort de l'Italie, et
+y avait assuré l'influence française. Il était certain maintenant que la
+plus grande partie de la Haute-Italie serait constituée en république
+démocratique. C'était un exemple séduisant, et qui agitait le Piémont,
+le duché de Parme, la Toscane, les États du pape. Le général français
+n'excitait personne, mais semblait prêt à accueillir ceux qui se
+jetteraient dans ses bras. A Gênes, les têtes étaient fort exaltées
+contre l'aristocratie, moins absurde et moins affaiblie que celle de
+Venise, mais plus obstinée encore, s'il était possible. La France, comme
+on a vu, avait traité avec elle pour assurer ses derrières, et s'était
+bornée à exiger 2 millions d'indemnités, 2 millions en prêt, et le
+rappel des familles exilées pour leur attachement à la France. Mais le
+parti patriote ne garda plus de mesure dès que Bonaparte eut imposé la
+paix à l'Autriche. Il se réunissait chez un nommé Morandi, et y avait
+formé un club extrêmement violent. Une pétition y fut rédigée et
+présentée au doge, pour demander des modifications à la constitution.
+Le doge fit former une commission pour examiner cette proposition. Dans
+l'intervalle, on s'agita. Les bourgeois de Gênes et les jeunes gens, à
+tête ardente se concertèrent, et se tinrent prêts à une prise d'armes.
+De leur côté, les nobles, aidés par les prêtres, excitèrent le
+menu-peuple, et armèrent les charbonniers et les porte-faix. Le ministre
+de France, homme doux et modéré, contenait plutôt qu'il n'excitait le
+parti patriote. Mais le 22 mai, quand les événemens de Venise furent
+connus, les _Morandistes_, comme on les appelait, se montrèrent en
+armes, et voulurent s'emparer des postes principaux de la ville. Un
+combat des plus violens s'engagea. Les patriotes, qui avaient à faire à
+tout le peuple, furent battus et souffrirent de cruelles violences. Le
+peuple victorieux se porta à beaucoup d'excès, et ne ménagea pas les
+familles françaises, dont beaucoup furent maltraitées. Le ministre de
+France ne fut lui-même respecté que parce que le doge eut soin de lui
+envoyer une garde. Dès que Bonaparte apprit ces événemens, il vit qu'il
+ne pouvait plus différer d'intervenir. Il envoya son aide-de-camp
+Lavalette pour réclamer les Français détenus, pour demander des
+réparations à leur égard, et surtout pour exiger l'arrestation des trois
+inquisiteurs d'état, accusés d'avoir mis les armes aux mains du peuple.
+Le parti patriote, soutenu par cette influence puissante, se rallia,
+reprit le dessus, et obligea l'aristocratie génoise à abdiquer, comme
+avait fait celle de Venise. Un gouvernement provisoire fut installé,
+et une commission envoyée à Bonaparte, pour s'entendre avec lui sur la
+constitution qu'il convenait de donner à la république de Gênes.
+
+Ainsi, après avoir en deux mois soumis le pape, passé les Alpes
+Juliennes, imposé la paix à l'Autriche, repassé les Alpes et puni
+Venise, Bonaparte était à Milan, exerçant une autorité suprême sur
+toute l'Italie, attendant, sans la presser, la marche de la révolution,
+faisant travailler à la constitution des provinces affranchies, se
+créant une marine dans l'Adriatique, et rendant sa situation toujours
+plus imposante pour l'Autriche. Les préliminaires de Léoben avaient été
+approuvés à Paris et à Vienne; l'échange des ratifications avait été
+fait entre Bonaparte et M. de Gallo, et on attendait incessamment
+l'ouverture des conférences pour la paix définitive. Bonaparte à Milan,
+simple général de la république, était plus influent que tous les
+potentats de l'Europe. Des courriers arrivant et partant sans cesse,
+annonçaient que c'était là que les destinées du monde venaient aboutir.
+Les Italiens enthousiastes attendaient des heures entières pour voir
+le général sortir du palais Serbelloni. De jeunes et belles femmes
+entouraient madame Bonaparte, et lui composaient une cour brillante.
+Déjà commençait cette existence extraordinaire qui a ébloui et dominé le
+monde.
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+SITUATION EMBARRASSANTE DE L'ANGLETERRE APRÈS LES PRÉLIMINAIRES DE
+PAIX AVEC L'AUTRICHE; NOUVELLES PROPOSITIONS DE PAIX; CONFÉRENCES
+DE LILLE.--ÉLECTIONS DE L'AN V.--PROGRÈS DE LA RÉACTION
+CONTRE-RÉVOLUTIONNAIRE.--LUTTE DES CONSEILS AVEC LE
+DIRECTOIRE.--ÉLECTION DE BARTHÉLEMY AU DIRECTOIRE, EN REMPLACEMENT DE
+LETOURNEUR, DIRECTEUR SORTANT.--NOUVEAUX DÉTAILS SUR LES FINANCES DE
+L'AN V.--MODIFICATIONS DANS LEUR ADMINISTRATION PROPOSÉES PAR
+L'OPPOSITION.--RENTRÉE DES PRÊTRES ET DES ÉMIGRÉS.--INTRIGUES ET COMPLOT
+DE LA FACTION ROYALISTE.--DIVISION ET FORCES DES PARTIS.--DISPOSITIONS
+POLITIQUES DES ARMÉES.
+
+
+La conduite de Bonaparte à l'égard de Venise était hardie, mais
+renfermée néanmoins dans la limite des lois. Il avait motivé le
+manifeste de Palma-Nova sur la nécessité de repousser les hostilités
+commencées; et avant que les hostilités se changeassent en une guerre
+déclarée, il avait conclu un traité qui dispensait le directoire de
+soumettre la déclaration de guerre aux deux conseils. De cette manière,
+la république de Venise avait été attaquée, détruite et effacée de
+l'Europe, sans que le général eût presque consulté le directoire, et le
+directoire les conseils. Il ne restait plus qu'à notifier le traité.
+Gênes avait de même été révolutionnée, sans que le gouvernement parût
+consulté; et tous ces faits, qu'on attribuait au général Bonaparte
+beaucoup plus qu'ils ne lui appartenaient réellement, donnaient de
+sa puissance en Italie, et du pouvoir qu'il s'arrogeait, une idée
+extraordinaire. Le directoire jugeait en effet que le général Bonaparte
+avait tranché beaucoup de questions; cependant il ne pouvait lui
+reprocher d'avoir outre-passé matériellement ses pouvoirs; il était
+obligé de reconnaître l'utilité et l'à-propos de toutes ses opérations,
+et il n'aurait pas osé désapprouver un général victorieux, et revêtu
+d'une si grande autorité sur les esprits. L'ambassadeur de Venise à
+Paris, M. Quirini, avait employé tous les moyens possibles auprès du
+directoire pour gagner des voix en faveur de sa patrie. Il se servit
+d'un Dalmate, intrigant adroit, qui s'était lié avec Barras, pour gagner
+ce directeur. Il paraît qu'une somme de 600,000 francs en billets fut
+donnée, à la condition de défendre Venise dans le directoire. Mais
+Bonaparte, instruit de l'intrigue, la dénonça. Venise ne fut pas sauvée,
+et le paiement des billets fut refusé. Ces faits, connus du directoire,
+y amenèrent des explications, et même un commencement d'instruction;
+mais on finit par les étouffer. La conduite de Bonaparte en Italie
+fut approuvée, et les premiers jours qui suivirent la nouvelle des
+préliminaires de Léoben furent consacrés à la joie la plus vive. Les
+ennemis de la révolution et du directoire, qui avaient tant invoqué la
+paix, pour avoir un prétexte d'accuser le gouvernement, furent très
+fâchés au fond d'en voir signer les préliminaires. Les républicains
+furent au comble de leur joie. Ils auraient désiré sans doute l'entier
+affranchissement de l'Italie; mais ils étaient charmés de voir la
+république reconnue par l'empereur, et en quelque sorte consacrée par
+lui. La grande masse de la population se réjouissait de voir finir les
+horreurs de la guerre, et s'attendait à une réduction dans les charges
+publiques. La séance où les conseils reçurent la notification des
+préliminaires fut une scène d'enthousiasme. On déclara que les armées
+d'Italie, du Rhin et de Sambre-et-Meuse, avaient bien mérité de la
+patrie et de l'humanité, en conquérant la paix par leurs victoires. Tous
+les partis prodiguèrent au général Bonaparte les expressions du plus vif
+enthousiasme, et on proposa de lui donner le surnom d'_Italique_, comme
+à Rome on avait donné à Scipion celui d'_africain_.
+
+Avec l'Autriche, le continent était soumis. Il ne restait plus que
+l'Angleterre à combattre; et, réduite à elle-même, elle courait de
+véritables périls. Hoche, arrêté à Francfort au moment des plus beaux
+triomphes, était impatient de s'ouvrir une nouvelle carrière. L'Irlande
+l'occupait toujours, il n'avait nullement renoncé à son projet de
+l'année précédente. Il avait près de quatre-vingt mille hommes entre le
+Rhin et la Nidda; il en avait laissé environ quarante mille dans les
+environs de Brest; l'escadre armée dans ce port était encore toute prête
+à mettre à la voile. Une flotte espagnole réunie à Cadix n'attendait
+qu'un coup de vent, qui obligeât l'amiral anglais Jewis à s'éloigner,
+pour sortir de la rade, et venir dans la Manche combiner ses efforts
+avec ceux de la marine française. Les Hollandais étaient enfin parvenus
+aussi à réunir une escadre, et à réorganiser une partie de leur armée.
+Hoche pouvait donc disposer de moyens immenses pour soulever l'Irlande.
+Il se proposait de détacher vingt mille hommes de l'armée de
+Sambre-et-Meuse, et de les acheminer vers Brest, pour y être embarqués
+de nouveau. Il avait choisi ses meilleures troupes pour cette grande
+opération, but de toutes ses pensées. Il se rendit aussi en Hollande en
+gardant le plus grand incognito, et en faisant répandre le bruit qu'il
+était allé passer quelques jours dans sa famille. Là, il veilla de ses
+yeux à tous les préparatifs. Dix-sept mille Hollandais d'excellentes
+troupes furent embarqués sur une flotte, et n'attendaient qu'un signal
+pour venir se réunir à l'expédition préparée à Brest. Si à ces moyens
+venaient se joindre ceux des Espagnols, l'Angleterre était menacée,
+comme on le voit, de dangers incalculables.
+
+Pitt était dans la plus grande épouvante. La défection de l'Autriche,
+les préparatifs faits au Texel et à Brest, l'escadre réunie à Cadix, et
+qu'un coup de vent pouvait débloquer, toutes ces circonstances étaient
+alarmantes. L'Espagne et la France travaillaient auprès du Portugal,
+pour le contraindre à la paix, et on avait encore à craindre la
+défection de cet ancien allié. Ces événemens avaient sensiblement
+affecté le crédit, et amené une crise longtemps prévue, et souvent
+prédite. Le gouvernement anglais avait toujours eu recours à la banque,
+et en avait tiré des avances énormes, soit en lui faisant acheter des
+rentes, soit en lui faisant escompter les bons de l'échiquier. Elle
+n'avait pu fournir à ces avances que par d'abondantes émissions de
+billets. L'épouvante s'emparant des esprits, et le bruit s'étant répandu
+que la banque avait fait au gouvernement des prêts considérables, tout
+le monde courut pour convertir ses billets en argent. Aussi, dès le mois
+de mars, au moment où Bonaparte s'avançait sur Vienne, la banque se
+vit-elle obligée de demander la faculté de suspendre ses paiemens.
+Cette faculté lui fut accordée, et elle fut dispensée de remplir une
+obligation devenue inexécutable, mais son crédit et son existence
+n'étaient pas sauvés pour cela. Sur-le-champ on publia le compte de son
+actif et de son passif. L'actif était de 17,597,280 livres sterling; le
+passif de 13,770,390 livres sterling. Il y avait donc un surplus dans
+son actif de 3,826,890 livres sterling. Mais on ne disait pas combien
+dans cet actif il entrait de créances sur l'état. Tout ce qui consistait
+ou en lingots ou en lettres de change de commerce était fort sûr; mais
+les rentes, les bons de l'échiquier, qui faisaient la plus grande partie
+de l'actif, avaient perdu crédit avec la politique du gouvernement. Les
+billets perdirent sur-le-champ plus de quinze pour cent. Les banquiers
+demandèrent à leur tour la faculté de payer en billets, sous peine
+d'être obligés de suspendre leurs paiemens. Il était naturel qu'on leur
+accordât la même faveur qu'à la banque, et il y avait même justice à le
+faire, car c'était la banque qui, en refusant de remplir ses engagemens
+en argent, les mettait dans l'impossibilité d'acquitter les leurs de
+cette manière. Mais dès lors on donnait aux billets cours forcé de
+monnaie. Pour éviter cet inconvénient, les principaux commerçans de
+Londres se réunirent, et donnèrent une preuve remarquable d'esprit
+public et d'intelligence. Comprenant que le refus d'admettre en paiement
+les billets de la banque amènerait une catastrophe inévitable, dans
+laquelle toutes les fortunes auraient également à souffrir, ils
+résolurent de la prévenir, et ils convinrent d'un commun accord de
+recevoir les billets en paiement. Dès cet instant, l'Angleterre entra
+dans la voie du papier-monnaie. Il est vrai que ce papier-monnaie, au
+lieu d'être forcé, était volontaire; mais il n'avait que la solidité du
+papier, et il dépendait éminemment de la conduite politique du cabinet.
+Pour le rendre plus propre au service de monnaie, on le divisa en
+petites sommes. On autorisa la banque dont les moindres billets étaient
+de 5 livres sterling (98 ou 100 francs), à en émettre de 20 et 40
+schellings (24 et 48 francs). C'était un moyen de les faire servir au
+paiement des ouvriers.
+
+Quoique le bon esprit du commerce anglais eût rendu cette catastrophe
+moins funeste qu'elle aurait pu l'être, cependant la situation n'en
+était pas moins très périlleuse; et, pour qu'elle ne devînt pas tout à
+fait désastreuse, il fallait désarmer la France, et empêcher que les
+escadres espagnole, française et hollandaise, ne vinssent allumer un
+incendie en Irlande. La famille royale était toujours aussi ennemie de
+la révolution et de la paix; mais Pitt, qui n'avait d'autre vue que
+l'intérêt de l'Angleterre, regardait, dans le moment, un répit comme
+indispensable. Que la paix fût ou non définitive, il fallait un instant
+de repos. Entièrement d'accord sur ce point avec lord Grenville, il
+décida le cabinet à entamer une négociation sincère, qui procurât
+deux ou trois ans de relâche aux ressorts trop tendus de la puissance
+anglaise. Il ne pouvait plus être question de disputer les Pays-Bas,
+aujourd'hui cédés par l'Autriche; il ne s'agissait plus que de disputer
+sur les colonies, et dès lors il y avait moyen et espoir de s'entendre.
+Non-seulement la situation indiquait l'intention de traiter, mais le
+choix du négociateur la prouvait aussi. Lord Malmesbury était encore
+désigné cette fois, et, à son âge, on ne l'aurait pas employé deux fois
+de suite dans une vaine représentation. Lord Malmesbury, célèbre par sa
+longue carrière diplomatique, et par sa dextérité comme négociateur,
+était fatigué des affaires, et voulait s'en retirer, mais après une
+négociation heureuse et brillante. Aucune ne pouvait être plus belle
+que la pacification avec la France après cette horrible lutte; et, s'il
+n'avait eu la certitude que son cabinet voulait la paix, il n'aurait
+pas consenti à jouer un rôle de parade, qui devenait ridicule en se
+répétant. Il avait reçu, en effet, des instructions secrètes qui ne lui
+laissaient aucun doute. Le cabinet anglais fit demander des passe-ports
+pour son négociateur; et, d'un commun accord, le lieu des conférences
+fut fixé non à Paris, mais à Lille. Le directoire aimait mieux recevoir
+le ministre anglais dans une ville de province, parce qu'il craignait
+moins ses intrigues. Le ministre anglais, de son côté, désirait n'être
+pas en présence d'un gouvernement dont les formes avaient quelque
+rudesse, et préférait traiter par l'intermédiaire de ses négociateurs.
+Lille fut donc le lieu choisi, et de part et d'autre on prépara une
+légation solennelle. Hoche n'en dut pas moins continuer ses préparatifs
+avec vigueur, pour donner plus d'autorité aux négociateurs français.
+
+Ainsi la France, victorieuse de toutes parts, était en négociation avec
+les deux grandes puissances européennes, et touchait à la paix générale.
+Des événemens aussi heureux et aussi brillans auraient dû ne laisser
+place qu'à la joie dans tous les coeurs; mais les élections de l'an
+V venaient de donner à l'opposition des forces dangereuses. On a vu
+combien les adversaires du directoire s'agitaient à l'approche des
+élections. La faction royaliste avait beaucoup influé sur leur résultat.
+Elle avait perdu trois de ses agens principaux, par l'arrestation de
+Brottier, Laville-Heurnois et Duverne de Presle; mais c'était un petit
+dommage, car la confusion était si grande chez elle, que la perte de ses
+chefs n'y pouvait guère ajouter. Il existait toujours deux associations,
+l'une composée des hommes dévoués et capables de prendre les armes,
+l'autre des hommes douteux, propres seulement à voter dans les
+élections. L'agence de Lyon était restée intacte. Pichegru, conspirant
+à part, correspondait toujours avec le ministre anglais Wickam et le
+prince de Condé. Les élections, influencées par ces intrigans de toute
+espèce, et surtout par l'esprit de réaction, eurent le résultat qu'on
+avait prévu. La presque totalité du second tiers fut formée, comme le
+premier, d'hommes qui étaient ennemis du directoire, ou par dévouement
+à la royauté, ou par haine de la terreur. Les partisans de la royauté
+étaient, il est vrai, fort peu nombreux; mais ils allaient se servir,
+suivant l'usage, des passions des autres. Pichegru fut nommé député
+dans le Jura. A Colmar on choisit le nommé Chemblé, employé à la
+correspondance avec Wickam; à Lyon, Imbert-Colomès, l'un des membres
+de l'agence royaliste dans le Midi, et Camille Jordan, jeune homme qui
+avait de bons sentimens, une imagination vive, et une ridicule colère
+contre le directoire; à Marseille, le général Willot, qui avait été
+tiré de l'armée de l'Océan pour aller commander dans le département des
+Bouches-du-Rhône, et qui, loin de contenir les partis, s'était laissé
+gagner, peut-être à son insu, par la faction royaliste; à Versailles, le
+nommé Vauvilliers, compromis par la conspiration de Brottier, et destiné
+par l'agence à devenir administrateur des subsistances; à Brest,
+l'amiral Villaret-Joyeuse, brouillé avec Hoche, et par suite avec le
+gouvernement, à l'occasion de l'expédition d'Irlande. On fit encore une
+foule d'autres choix, tout autant significatifs que ceux-là. Cependant
+tous n'étaient pas aussi alarmans pour le directoire et pour la
+république. Le général Jourdan, qui avait quitté le commandement
+de l'armée de Sambre-et-Meuse, après les malheurs de la campagne
+précédente, fut nommé député par son département. Il était digne de
+représenter l'armée au corps législatif, et de la venger du déshonneur
+qu'allait lui imprimer la trahison de Pichegru. Par une singularité
+assez remarquable, Barrère fut élu par le département des
+Hautes-Pyrénées.
+
+Les nouveaux élus se hâtèrent d'arriver à Paris. En attendant le 1er
+prairial, époque de leur installation, on les entraînait à la réunion
+de Clichy, qui tous les jours devenait plus violente. Les conseils
+eux-mêmes ne gardaient plus leur ancienne mesure. En voyant approcher
+le moment où ils allaient être renforcés, les membres du premier
+tiers commençaient à sortir de la réserve dans laquelle ils s'étaient
+renfermés pendant quinze mois. Ils avaient marché jusqu'ici à la suite
+des constitutionnels, c'est-à-dire des députés qui prétendaient n'être
+ni amis ni ennemis du directoire, et qui affectaient de ne tenir qu'à
+la constitution seule, et de ne combattre le gouvernement que lorsqu'il
+s'en écartait. Cette direction avait surtout dominé dans le conseil
+des anciens. Mais à mesure que le jour de la jonction s'approchait,
+l'opposition dans les cinq-cents commençait à prendre un langage plus
+menaçant. On entendait dire que les anciens avaient trop long-temps mené
+les cinq-cents, et que ceux-ci devaient sortir de tutelle. Ainsi, dans
+le club de Clichy comme dans le corps législatif, le parti qui allait
+acquérir la majorité laissait éclater sa joie et son audace.
+
+Les constitutionnels abusés, comme tous les hommes qui depuis la
+révolution s'étaient laissés engager dans l'opposition, croyaient qu'ils
+allaient devenir les maîtres du mouvement, et que les nouveaux arrivés
+ne seraient qu'un renfort pour eux. Carnot était à leur tête. Toujours
+entraîné davantage dans la fausse direction qu'il avait prise, il
+n'avait cessé d'appuyer au directoire l'avis de la majorité législative.
+Particulièrement dans la discussion des préliminaires de Léoben, il
+avait laissé éclater une animosité contenue jusque-là dans les bornes
+des convenances, et appuyé avec un zèle qu'on ne devait pas attendre de
+sa vie passée, les concessions faites à l'Autriche. Carnot, aveuglé par
+son amour-propre, croyait mener à son gré le parti constitutionnel,
+soit dans les cinq-cents, soit dans les anciens, et ne voyait dans les
+nouveaux élus que des partisans de plus. Dans son zèle à rapprocher les
+élémens d'un parti dont il espérait être le chef, il cherchait à se
+lier avec les plus marquans des nouveaux députés. Il avait même devancé
+Pichegru, qui n'avait pour tous les membres du directoire que des
+procédés malhonnêtes, et était allé le voir. Pichegru, répondant assez
+mal à ses prévenances, ne lui avait montré que de l'éloignement et
+presque du dédain. Carnot s'était lié avec beaucoup d'autres députés du
+premier et du second tiers. Son logement au Luxembourg était devenu
+le rendez-vous de tous les membres de la nouvelle opposition; et
+ses collègues voyaient chaque jour arriver chez lui leurs plus
+irréconciliables ennemis.
+
+La grande question était celle du choix d'un nouveau directeur. C'était
+le sort qui devait désigner le membre sortant. Si le sort désignait
+Larévellière-Lépaux, Rewbell ou Barras, la marche du gouvernement était
+changée; car le directeur nommé par la nouvelle majorité ne pouvait
+manquer de voter avec Carnot et Letourneur.
+
+On disait que les cinq directeurs s'étaient entendus pour désigner celui
+d'entre eux qui sortirait; que Letourneur avait consenti à résigner ses
+fonctions, et que le scrutin ne devait être que simulé. C'était là une
+supposition absurde, comme toutes celles que font ordinairement les
+partis. Les cinq directeurs, Larévellière seul excepté, tenaient
+beaucoup à leur place. D'ailleurs Carnot et Letourneur, espérant devenir
+les maîtres du gouvernement, si le sort faisait sortir l'un de leurs
+trois collègues, ne pouvaient consentir à abandonner volontairement
+la partie. Une circonstance avait pu autoriser ce bruit. Les cinq
+directeurs avaient stipulé entre eux, que le membre sortant recevrait
+de chacun de ses collègues une indemnité de 10,000 francs, c'est-à-dire
+40,000 fr. en tout, ce qui empêcherait que les directeurs pauvres
+ne passassent tout à coup de la pompe du pouvoir à l'indigence. Cet
+arrangement fit croire que, pour décider Letourneur, ses collègues
+étaient convenus de lui abandonner une partie de leurs appointemens. Il
+n'en était rien cependant. On disait encore que l'on était convenu
+de lui faire donner sa démission avant le 1er prairial, pour que la
+nomination du nouveau directeur se fit avant l'entrée du second tiers
+dans les conseils; combinaison impossible encore avec la présence de
+Carnot.
+
+La société de Clichy s'agitait beaucoup pour prévenir les arrangemens
+dont on parlait. Elle imagina de faire présenter une proposition aux
+cinq-cents, tendante à obliger les directeurs à faire publiquement le
+tirage au sort. Cette proposition était inconstitutionnelle, car la
+constitution ne réglait pas le mode du tirage, et s'en reposait, quant
+à sa régularité, sur l'intérêt de chacun des directeurs; cependant
+elle passa dans les conseils. Le directeur Larévellière-Lépaux, peu
+ambitieux, mais ferme, représenta à ses collègues que cette mesure
+était un empiètement sur leurs attributions, et les engagea à n'en pas
+reconnaître la légalité. Le directoire répondit, en effet, qu'il ne
+l'exécuterait pas, vu qu'elle était inconstitutionnelle. Les conseils
+lui répliquèrent qu'il n'avait pas à juger une décision du corps
+législatif. Le directoire allait insister, et répondre que la
+constitution était mise par un article fondamental sous la sauvegarde de
+chacun des pouvoirs, et que le pouvoir exécutif avait l'obligation de ne
+pas exécuter une mesure inconstitutionnelle; mais Carnot et Letourneur
+abandonnèrent leurs collègues. Barras, qui était violent, mais peu
+ferme, engagea Rewbell et Larévellière à céder, et on ne disputa plus
+sur le mode du tirage.
+
+La turbulente réunion de Clichy imagina de nouvelles propositions à
+faire aux conseils avant le 1er prairial. La plus importante à ses yeux
+était le rapport de la fameuse loi du 3 brumaire, qui excluait les
+parens d'émigrés des fonctions publiques, et qui fermait l'entrée du
+corps législatif à plusieurs membres du premier et du second tiers. La
+proposition fut faite, en effet, aux cinq-cents, quelques jours avant le
+1er prairial, et adoptée au milieu d'une orageuse discussion. Ce
+succès inespéré, même avant la jonction du second tiers, prouvait
+l'entraînement que commençait à exercer l'opposition sur le corps
+législatif, quoique composé encore de deux tiers conventionnels.
+Cependant, le parti qui se disait constitutionnel était plus fort aux
+anciens. Il était blessé de la fougue des députés, qui jusque-là avaient
+paru recevoir sa direction, et il refusa de rapporter la loi du 3
+brumaire.
+
+Le 1er prairial arrivé, les deux cent cinquante nouveaux élus se
+rendirent au corps législatif, et remplacèrent deux cent cinquante
+conventionnels. Sur les sept cent cinquante membres des deux conseils,
+il n'en resta donc plus que deux cent cinquante appartenant à la grande
+assemblée qui avait consommé et défendu la révolution. Quand Pichegru
+parut aux cinq-cents, la plus grande partie de l'assemblée, qui ne
+savait pas qu'elle avait un traître dans son sein, et qui ne voyait en
+lui qu'un général illustre, disgracié par le gouvernement, se leva par
+un mouvement de curiosité. Sur quatre cent quarante-quatre voix, il en
+obtint trois cent quatre-vingt-sept pour la présidence. Le parti modéré
+et constitutionnel aurait voulu appeler au bureau le général Jourdan,
+afin de lui préparer les voies au fauteuil, et de l'y porter après
+Pichegru; mais la nouvelle majorité, fière de sa force, et oubliant déjà
+toute espèce de ménagement, repoussa Jourdan. Les membres du bureau
+nommés furent MM. Siméon, Vaublanc, Henri La Rivière, Parisot.
+L'exclusion de Jourdan était maladroite, et ne pouvait que blesser
+profondément les armées. Séance tenante, on abolit l'élection des
+Hautes-Pyrénées, qui avait porté Barrère au corps législatif. On apprit
+le résultat du tirage au sort fait au directoire. Par une singularité du
+hasard, le sort était tombé sur Letourneur, ce qui confirma davantage
+l'opinion qui s'était répandue d'un accord volontaire entre les
+directeurs[6]. Sur-le-champ on songea à le remplacer. Le choix qu'on
+allait faire avait beaucoup moins d'importance depuis qu'il ne pouvait
+plus changer la majorité directoriale; mais c'était toujours l'appui
+d'une voix à donner à Carnot; et d'ailleurs, comme on ne connaissait pas
+bien la pensée de Larévellière-Lépaux, comme on le savait modéré, et
+qu'il était un des proscrits de 1793, on se flattait qu'il pourrait,
+dans certains cas, se rattacher à Carnot, et changer la majorité. Les
+constitutionnels, qui avaient le désir et l'espoir de modifier la marche
+du gouvernement sans le détruire, auraient voulu nommer un homme attaché
+au régime actuel, mais prononcé contre le directoire, et prêt à se
+rallier à Carnot. Ils proposaient Cochon, le ministre de la police, et
+l'ami de Carnot. Ils songeaient aussi à Beurnonville; mais, dans le club
+de Clichy, on était mal disposé pour Cochon, bien qu'on lui eût accordé
+d'abord beaucoup de faveur à cause de son énergie contre les jacobins.
+On lui en voulait maintenant de l'arrestation de Brottier, Duverne
+de Presle et Laville-Heurnois, mais surtout de ses circulaires aux
+électeurs. On repoussa Cochon et même Beurnonville. On proposa
+Barthélemy, notre ambassadeur en Suisse, et le négociateur des traités
+de paix avec la Prusse et l'Espagne. Ce n'était certainement pas le
+diplomate pacificateur qu'on voulait honorer en lui, mais le complice
+supposé du prétendant et des émigrés. Cependant les royalistes, qui
+espéraient, et les républicains, qui craignaient de trouver en lui un
+traître se trompaient également. Barthélémy n'était qu'un homme faible,
+médiocre, fidèle au pouvoir régnant, et n'ayant pas même la hardiesse
+nécessaire pour le trahir. Pour décider son élection, qui rencontrait
+des obstacles, on répandit qu'il n'accepterait pas, et que sa nomination
+serait un hommage à l'homme qui avait commencé la réconciliation de la
+France avec l'Europe. Cette fable contribua au succès. Il obtint aux
+cinq-cents trois cent neuf suffrages, et Cochon deux cent trente. On vit
+figurer sur la liste des candidats présentés aux anciens, Masséna, porté
+par cent quatre-vingt-sept suffrages; Kléber, par cent soixante-treize;
+Augereau, par cent trente-neuf. Un nombre de députés voulaient appeler
+au gouvernement l'un des généraux divisionnaires les plus distingués
+dans les armées.
+
+[Note 6: On lit dans une foule d'histoires que Letourneur sortit par
+un arrangement volontaire. Le directeur Larévellière-Lépaux, dans des
+mémoires précieux et inédits, assure le contraire. Pour qui a connu ce
+vertueux citoyen, incapable de mentir, son assertion est une preuve
+suffisante. Mais on n'a plus aucun doute en lisant le mémoire de Carnot,
+écrit après le 18 fructidor. Dans ce mémoire plein de fiel, et qui est à
+déplorer pour la gloire de Carnot, il assure que tous ces arrangemens
+ne sont qu'une vaine supposition. Il n'avait certes aucun intérêt
+à justifier ses collègues, contre lesquels il était plein de
+ressentiment.]
+
+Barthélémy fut élu par les anciens; et, malgré la fable inventée pour
+lui gagner des voix, il répondit de suite qu'il acceptait les fonctions
+de directeur. Son introduction au directoire à la place de Letourneur
+n'y changeait nullement les influences. Barthélemy n'était pas plus
+capable d'agir sur ses collègues que Letourneur; il allait voter de
+la même manière, et faire par position ce que Letourneur faisait par
+dévouement à la personne de Carnot.
+
+Les membres de la société de Clichy, _les clichyens_, comme on les
+appelait, se mirent à l'oeuvre dès le 1er prairial, et annoncèrent
+les intentions les plus violentes. Peu d'entre eux étaient dans la
+confidence des agens royalistes. Lemerer, Mersan, Imbert-Colomès,
+Pichegru, et peut-être Willot, étaient seuls dans le secret. Pichegru,
+d'abord en correspondance avec Condé et Wickam, venait d'être mis en
+relation directe avec le prétendant. Il reçut de grands encouragemens,
+de superbes promesses, et de nouveaux fonds, qu'il accepta encore, sans
+être plus certain qu'auparavant de l'usage qu'il en pourrait faire.
+Il promit beaucoup, et dit qu'il fallait, avant de prendre un parti,
+observer la nouvelle marche des choses. Froid et taciturne, il affectait
+avec ses complices, et avec tout le monde, le mystère d'un esprit
+profond et le recueillement d'un grand caractère. Moins il parlait, plus
+on lui supposait de combinaisons et de moyens. Le plus grand nombre
+des clichyens ignoraient sa mission secrète. Le gouvernement lui-même
+l'ignorait, car Duverne de Presle n'en avait pas le secret, et n'avait
+pu le lui communiquer.
+
+Parmi les clichyens, les uns étaient mus par l'ambition, les autres par
+un penchant naturel pour l'état monarchique, le plus grand nombre par
+les souvenirs de la terreur et par la crainte de la voir renaître.
+Réunis par des motifs divers, ils étaient entraînés, comme il arrive
+toujours aux hommes assemblés, par les plus ardens d'entre eux. Dès le
+1er prairial, ils formèrent les projets les plus fous. Le premier était
+de mettre les conseils en permanence. Ils voulaient ensuite demander
+l'éloignement des troupes qui étaient à Paris; ils voulaient s'arroger
+la police de la capitale, en interprétant l'article de la constitution
+qui donnait au corps législatif la police du lieu de ses séances, et en
+traduisant le mot _lieu_ par le mot _ville_; ils voulaient mettre les
+directeurs en accusation, en nommer d'autres, abroger en masse les lois
+dites révolutionnaires, c'est-à-dire, abroger, à la faveur de ce mot, la
+révolution tout entière. Ainsi, Paris soumis à leur pouvoir, les chefs
+du gouvernement renversés, l'autorité remise entre leurs mains pour
+en disposer à leur gré, ils pouvaient tout hasarder, même la royauté.
+Cependant ces propositions de quelques esprits emportés furent écartées.
+Des hommes plus mesurés, voyant qu'elles équivalaient à une attaque
+de vive force contre le directoire, les combattirent, et en firent
+prévaloir d'autres. Il fut convenu qu'on se servirait d'abord de la
+majorité, pour changer toutes les commissions, pour réformer certaines
+lois, et pour contrarier la marche actuelle du directoire. La tactique
+législative fut donc préférée, pour le moment, aux attaques de vive
+force.
+
+Ce plan arrêté, on le mit sur-le-champ à exécution. Après avoir annulé
+l'élection de Barrère, on rappela cinq membres du premier tiers, qui
+avaient été exclus l'année précédente en vertu de la loi du 3 brumaire.
+Le refus fait par les anciens de rapporter cette loi ne fut pas un
+obstacle. Les députés repoussés du corps législatif furent rappelés
+comme inconstitutionnellement exclus. C'étaient les nommés
+Ferrand-Vaillant, Gault, Polissart, Job Aymé (de la Drôme), et Marsan,
+l'un des agens du royalisme. On imagina ensuite une nouvelle manière
+de rapporter la loi du 3 brumaire. Le rapport de cette loi ayant été
+proposé quelques jours auparavant, et rejeté par les anciens, ne pouvait
+plus être proposé avant une année. On employa une nouvelle forme, et
+on décida que la loi du 3 brumaire était rapportée, dans ce qui était
+relatif à l'exclusion des fonctions publiques. C'était presque toute la
+loi. Les anciens adoptèrent la résolution sous cette forme. Les membres
+du nouveau tiers, exclus comme parens d'émigrés, ou comme amnistiés pour
+délits révolutionnaires, purent être introduits. M. Imbert-Colomès de
+Lyon dut à cette résolution l'avantage d'entrer au corps législatif.
+Elle profita aussi à Salicetti, qui avait été compromis dans les
+événemens de prairial, et amnistié avec plusieurs membres de la
+convention. Nommé en Corse, son élection fut confirmée. Par une
+apparence d'impartialité, les meneurs des cinq-cents firent rapporter
+une loi du 21 floréal, qui éloignait de Paris les conventionnels non
+revêtus de fonctions publiques. C'était afin de paraître abroger
+toutes les lois révolutionnaires. Ils s'occupèrent immédiatement de la
+vérification des élections; et, comme il était naturel de s'y attendre,
+ils annulaient toutes les élections douteuses quand il s'agissait d'un
+député républicain, et les confirmaient quand il s'agissait d'un ennemi
+de la révolution. Ils firent renouveler toutes les commissions; et,
+prétendant que tout devait dater du jour de leur introduction au corps
+législatif, ils demandèrent des comptes de finances jusqu'au 1er
+prairial. Ils établirent ensuite des commissions spéciales, pour
+examiner les lois relatives aux émigrés, aux prêtres, au culte, à
+l'instruction publique, aux colonies, etc. L'intention de porter la main
+sur toute chose était assez évidente.
+
+Deux exceptions avaient été faites aux lois qui bannissaient les
+émigrés à perpétuité: l'une en faveur des ouvriers et cultivateurs que
+Saint-Just et Lebas avaient fait fuir du Haut-Rhin, pendant leur mission
+en 1793; l'autre en faveur des individus compromis, et obligés de fuir
+par suite des événemens du 31 mai. Les réfugiés de Toulon, qui avaient
+livré cette place, et qui s'étaient sauvés sur les escadres anglaises,
+étaient seuls privés du bénéfice de cette seconde exception. A la faveur
+de ces deux dispositions, une multitude d'émigrés étaient déjà rentrés.
+Les uns se faisaient passer pour ouvriers ou cultivateurs du Haut-Rhin,
+les autres pour proscrits du 31 mai. Les clichyens firent adopter une
+prorogation du délai accordé aux fugitifs du Haut-Rhin, et prolonger
+ce délai de six mois. Ils firent décider en outre que les fugitifs
+toulonnais profiteraient de l'exception accordée aux proscrits du 31
+mai. Quoique cette faveur fût méritée pour beaucoup de méridionaux, qui
+ne s'étaient réfugiés à Toulon, et de Toulon sur les escadres anglaises,
+que pour se soustraire à la proscription encourue par les fédéralistes,
+néanmoins elle rappelait et semblait amnistier l'attentat le plus
+criminel de la faction contre-révolutionnaire, et devait indigner les
+patriotes. La discussion sur les colonies, et sur la conduite des agens
+du directoire à Saint-Domingue, amena un éclat violent. La commission
+chargée de cet objet, et composée de Tarbé, Villaret-Joyeuse, Vaublanc,
+Bourdon (de l'Oise), fit un rapport où la convention était traitée
+avec la plus grande amertume. Le conventionnel Marec y était accusé de
+n'avoir pas résisté _à la tyrannie avec l'énergie de la vertu_. A ces
+mots, qui annonçaient l'intention souvent manifestée d'outrager les
+membres de la convention, tous ceux qui siégeaient encore dans les
+cinq-cents s'élancèrent à la tribune, et demandèrent un rapport rédigé
+d'une manière plus digne du corps législatif. La scène fut des plus
+violentes. Les conventionnels, appuyés des députés modérés, obtinrent
+que le rapport fût renvoyé à la commission. Carnot influa sur la
+commission par le moyen de Bourdon (de l'Oise), et les dispositions du
+décret projeté furent modifiées. D'abord on avait proposé d'interdire
+au directoire la faculté d'envoyer des agens dans les colonies; on lui
+laissa cette faculté, en limitant le nombre des agens à trois, et la
+durée de leur mission à dix-huit mois. Santhonax fut rappelé. Les
+constitutionnels, voyant qu'ils avaient pu, en se réunissant aux
+conventionnels, arrêter la fougue des clichyens, crurent qu'ils allaient
+devenir les modérateurs du corps législatif. Mais les séances suivantes
+allaient bientôt les détromper.
+
+Au nombre des objets les plus importans dont les nouveaux élus de
+proposaient de s'occuper, étaient le culte et les lois sur les prêtres.
+La commission chargée de cette grave matière, nomma pour son rapporteur
+le jeune Camille Jordan, dont l'imagination s'était exaltée aux horreurs
+du siége de Lyon, et dont la sensibilité, quoique sincère, n'était pas
+sans prétentions. Le rapporteur fit une dissertation fort longue et fort
+ampoulée sur la liberté des cultes. Il ne suffisait pas, disait-il, de
+permettre chacun l'exercice de son culte, mais il fallait, pour que la
+liberté fût réelle, ne rien exiger qui fût en contradiction avec les
+croyances. Ainsi, par exemple, le serment exigé des prêtres, quoique ne
+blessant en rien les croyances, ayant été néanmoins mal interprété par
+eux, et regardé comme contraire aux doctrines de l'église catholique, ne
+devait pas leur être imposé. C'était une tyrannie dont le résultat était
+de créer une classe de proscrits, et de proscrits dangereux, parce
+qu'ils avaient une grande influence sur les esprits, et que, dérobés
+avec empressement aux recherches de l'autorité par le zèle pieux des
+peuples, ils travaillaient dans l'ombre à exciter la révolte. Quant
+aux cérémonies du culte, il ne suffisait pas de les permettre dans des
+temples fermés, il fallait, tout en défendant les pompes extérieures qui
+pouvaient devenir un sujet de trouble, permettre certaines pratiques
+indispensables. Ainsi les cloches étaient indispensables pour réunir
+les catholiques à certaines heures; elles étaient partie nécessaire du
+culte; les défendre, c'était en gêner la liberté. D'ailleurs le peuple
+était accoutumé à ces sons, il les aimait, il n'avait pas encore
+consenti à s'en passer; et, dans les campagnes, la loi contre les
+cloches n'avait jamais été exécutée. Les permettre, c'était donc
+satisfaire à un besoin innocent, et faire cesser le scandale d'une loi
+inexécutée. Il en était de même pour les cimetières. Tout en interdisant
+les pompes publiques à tous les cultes, il fallait cependant permettre
+à chacun d'avoir des lieux fermés, consacrés aux sépultures, et dans
+l'enceinte desquels on pourrait placer les signes propres à chaque
+religion. En vertu de ces principes, Camille Jordan proposait
+l'abolition des sermens, l'annulation des lois répressives qui en
+avaient été la conséquence, la permission d'employer les cloches, et
+d'avoir des cimetières dans l'enceinte desquels chaque culte pourrait
+placer à volonté ses signes religieux sur les tombeaux. Les principes de
+ce rapport, quoique exposés avec une emphase dangereuse, étaient
+justes. Il est vrai qu'il n'existe qu'un moyen de détruire les vieilles
+superstitions, c'est l'indifférence et la disette. En souffrant tous
+les cultes, et n'en salariant aucun, les gouvernemens hâteraient
+singulièrement leur fin. La convention avait déjà rendu aux catholiques
+les temples qui leur servaient d'églises; le directoire aurait bien
+fait de leur permettre les cloches, les croix dans les cimetières,
+et d'abolir l'usage du serment et les lois contre les prêtres qui le
+refusaient. Mais employait-on les véritables formes, choisissait-on le
+véritable moment, pour présenter de semblables réclamations? Si au lieu
+d'en faire l'un des griefs du grand procès intenté au directoire, on eût
+attendu un moment plus convenable, donné aux passions le temps de se
+calmer, au gouvernement celui de se rassurer, on aurait infailliblement
+obtenu les concessions désirées. Mais par cela seul que les
+contre-révolutionnaires en faisaient une condition, les patriotes s'y
+opposaient; car on veut toujours le contraire de ce que veut un ennemi.
+En entendant le bruit des cloches, ils auraient cru entendre le tocsin
+de la contre-révolution. Chaque parti veut que l'on comprenne et
+satisfasse ses passions, et ne veut ni comprendre ni admettre celles
+du parti contraire. Les patriotes avaient leurs passions composées
+d'erreurs, de craintes, de haines, qu'il fallait aussi comprendre et
+ménager. Ce rapport fit une sensation extraordinaire, car il touchait
+aux ressentimens les plus vifs et les plus profonds. Il fut l'acte le
+plus frappant et le plus dangereux des clichyens, quoique au fond le
+plus fondé. Les patriotes y répondirent mal, en disant qu'on proposait
+de récompenser la violation des lois, par l'abrogation des lois violées.
+Il faut en effet abroger les lois inexécutables.
+
+A toutes ces exigences, les clichyens ajoutèrent des vexations de toute
+espèce contre le directoire, au sujet des finances. C'était là l'objet
+important, au moyen duquel ils se proposaient de le tourmenter et de le
+paralyser. Nous avons exposé déjà (tome VIII), en donnant l'aperçu des
+ressources financières pour l'an V (1797), quelles étaient les recettes
+et les dépenses présumées de cette année. On avait à suffire à 450
+millions de dépenses ordinaires au moyen des 250 millions de la
+contribution foncière, des 50 millions de la contribution personnelle,
+et des 150 millions du timbre, de l'enregistrement, des patentes, des
+postes et des douanes. On devait pourvoir aux 550 millions de la dépense
+extraordinaire, avec le dernier quart du prix des biens nationaux
+soumissionnés l'année précédente, s'élevant à 100 millions, et exigé
+en billets de la part des acquéreurs, avec le produit des bois et
+du fermage des biens nationaux, l'arriéré des contributions, les
+rescriptions bataves, la vente du mobilier national, différents produits
+accessoires, enfin avec l'éternelle ressource des biens restant à
+vendre. Mais tous ces moyens étaient insuffisans, et très au-dessous
+de leur valeur présumée. Les recettes et dépenses de l'année n'étant
+réglées que provisoirement, on avait ordonné la perception sur les
+rôles provisoires, de trois cinquièmes de la contribution foncière et
+personnelle. Mais les rôles, comme on l'a déjà dit, mal faits par les
+administrations locales, à causé de la variation continuelle des lois
+fiscales, et surchargés d'émargemens, donnaient lieu à des difficultés
+sans nombre. La mauvaise volonté des contribuables ajoutait encore à ces
+difficultés, et la recette était lente. Outre l'inconvénient d'arriver
+tard elle était fort au-dessous de ce qu'on l'avait imaginée. La
+contribution foncière faisait prévoir tout au plus 200 millions de
+produit, au lieu de 250. Les différens revenus, tels que timbre,
+enregistrement, patentes, douanes et postes, ne faisaient espérer que
+100 millions au lieu de 150. Tel était le déficit dans les revenus
+ordinaires, destinés à faire face à la dépense ordinaire. Il n'était pas
+moindre dans l'extraordinaire. On avait négocié les bons des acquéreurs
+nationaux pour le prix du dernier quart, avec grand désavantage. Pour ne
+pas faire les mêmes pertes sur les rescriptions bataves, on les avait
+engagées pour une somme très inférieure à leur valeur. Les biens se
+vendaient très lentement, aussi la détresse était-elle extrême. L'armée
+d'Italie avait vécu avec les contributions qu'elle levait; mais les
+armées du Rhin, de Sambre-et-Meuse, de l'intérieur, les troupes de
+la marine, avaient horriblement souffert. Plusieurs fois les troupes
+s'étaient montrées prêtes à se révolter. Les établissemens publics et
+les hôpitaux étaient dans une horrible pénurie. Les fonctionnaires
+publics ne touchaient pas.
+
+Il avait fallu recourir à des expédiens de toute espèce. Ainsi, comme
+nous l'avons rapporté (t. VIII), on recourut à des délais, pour
+l'accomplissement de certaines obligations. On ne payait les rentiers
+qu'un quart en numéraire, et trois quarts en bons acquittables en biens
+nationaux, appelés _bons des trois quarts_. Le service de la dette
+consolidée, de la dette viagère et des pensions, s'élevait à 248
+millions; par conséquent ce n'était guère que 62 millions à payer, et la
+dépense ordinaire se trouvait ainsi réduite de 186 millions. Mais malgré
+cette réduction, la dépense n'en était pas moins au-dessus des recettes.
+Quoiqu'on eût établi une distinction entre la dépense ordinaire
+et extraordinaire, on ne l'observait pas dans les paiemens de la
+trésorerie. On fournissait à la dépense extraordinaire avec les
+ressources destinées à la dépense ordinaire; c'est-à-dire, qu'à
+défaut d'argent pour payer les troupes, ou les fournisseurs qui les
+nourrissaient, on prenait sur les sommes destinées aux appointemens
+des fonctionnaires publics, juges, administrateurs de toute espèce.
+Non-seulement on confondait ces deux sortes de fonds, mais on anticipait
+sur les rentrées, et on délivrait des assignations sur tel ou tel
+receveur, acquittables avec les premiers fonds qui devaient lui arriver.
+On donnait aux fournisseurs des ordonnances sur la trésorerie, dont le
+ministre réglait l'ordre d'acquittement, suivant l'urgence des besoins;
+ce qui donnait quelquefois lieu à des abus, mais ce qui procurait le
+moyen de pourvoir au plus pressé, et d'empêcher souvent tel entrepreneur
+de se décourager et d'abandonner son service. Enfin, à défaut de toute
+autre ressource, on délivrait des bons sur les biens nationaux, papier
+qu'on négociait aux acheteurs. C'était là le moyen employé, depuis la
+destruction du papier-monnaie, pour anticiper sur les ventes. De cet
+état des finances, il résultait que les fournisseurs de la plus mauvaise
+espèce, c'est-à-dire les fournisseurs aventureux, entouraient seuls le
+gouvernement, et lui faisaient subir les marchés les plus onéreux. Ils
+n'acceptaient qu'à un taux fort bas les papiers qu'on leur donnait, et
+ils élevaient le prix des denrées à proportion des chances ou des délais
+du paiement. On était souvent obligé de faire les arrangemens les plus
+singuliers pour suffire à certains besoins. Ainsi le ministre de la
+marine avait acheté des farines pour les escadres, à condition que le
+fournisseur, en livrant les farines à Brest, en donnerait une partie
+en argent, pour payer la solde aux marins prêts à se révolter. Le
+dédommagement de cette avance de numéraire se trouvait naturellement
+dans le haut prix des farines. Toutes ces pertes étaient inévitables
+et résultaient de la situation. Les imputer au gouvernement était
+une injustice. Malheureusement la conduite scandaleuse de l'un des
+directeurs, qui avait une part secrète dans les profits extraordinaires
+des fournisseurs, et qui ne cachait ni ses prodigalités, ni les progrès
+de sa fortune, fournissait un prétexte à toutes les calomnies. Ce
+n'étaient pas certainement les bénéfices honteux d'un individu qui
+mettaient l'état dans la détresse, mais on en prenait occasion pour
+accuser le directoire de ruiner les finances.
+
+Il y avait là, pour une opposition violente et de mauvaise foi, une
+ample matière à déclamations et à mauvais projets. Elle en forma en
+effet de très dangereux. Elle avait composé la commission des finances
+d'hommes de son choix, et fort mal disposés pour le gouvernement. Le
+premier soin de cette commission fut de présenter aux cinq-cents, par
+l'organe du rapporteur Gilbert-Desmolières, un état inexact de la
+recette et de la dépense. Elle exagéra l'une, et diminua fortement
+l'autre. Obligée de reconnaître l'insuffisance des ressources
+ordinaires, telles que la contribution foncière, l'enregistrement, le
+timbre, les patentes, les postes, les douanes, elle refusa cependant
+tous les impôts imaginés pour y suppléer. Depuis le commencement de la
+révolution, on n'avait pas pu rétablir encore les impôts indirects. On
+proposait un impôt sur le sel et le tabac, la commission prétendit qu'il
+effrayait le peuple; on proposait une loterie, elle la repoussa comme
+immorale; on proposait un droit de passe sur les routes, elle le trouva
+sujet à de grandes difficultés. Tout cela était plus ou moins juste,
+mais il fallait chercher et trouver des ressources. Pour toute
+ressource, la commission annonça qu'elle allait s'occuper de discuter un
+droit de greffe. Quant au déficit des recettes extraordinaires, loin d'y
+pourvoir, elle chercha à l'aggraver, en interdisant au directoire les
+expédiens au moyen desquels il était parvenu à vivre au jour le jour.
+Voici comme elle s'y prit.
+
+La constitution avait détaché la trésorerie du directoire, et en avait
+fait un établissement à part, qui était dirigé par des commissaires
+indépendans, nommés par les conseils, et n'ayant d'autre soin que celui
+de recevoir le revenu, et de payer la dépense. De cette manière le
+directoire n'avait pas le maniement des fonds de l'état; il délivrait
+des ordonnances sur la trésorerie, qu'elle acquittait jusqu'à
+concurrence des crédits ouverts par les conseils. Rien n'était plus
+funeste que cette institution, car le maniement des fonds est une
+affaire d'exécution, qui doit appartenir au gouvernement, comme la
+direction des opérations militaires, et dans laquelle les corps
+délibérans ne peuvent pas plus intervenir que dans l'ordonnance d'une
+campagne. C'est même souvent par un maniement adroit et habile qu'un
+ministre parvient à créer des ressources temporaires, dans un cas
+pressant. Aussi les deux conseils avaient-ils, l'année précédente,
+autorisé la trésorerie à faire toutes les négociations commandées par le
+directoire. La nouvelle commission résolut de couper court aux expédiens
+qui faisaient vivre le directoire, en lui enlevant tout pouvoir sur la
+trésorerie. D'abord elle voulait qu'il n'eût plus la faculté d'ordonner
+les négociations de valeurs. Quand il y aurait des valeurs non
+circulantes à réaliser, les commissaires de la trésorerie devaient les
+négocier eux-mêmes, sous leur responsabilité personnelle. Elle imagina
+ensuite d'enlever au directoire le droit de régler l'ordre dans lequel
+devaient être acquittées les ordonnances de paiement. Elle proposa aussi
+de lui interdire des anticipations sur les fonds qui devaient rentrer
+dans les caisses des départemens. Elle voulait même que toutes les
+assignations déjà délivrées sur les fonds non rentrés, fussent
+rapportées à la trésorerie, vérifiées, et payées à leur tour; ce qui
+interrompait et annulait toutes les opérations déjà faites. Elle proposa
+en outre de rendre obligatoire la distinction établie entre les deux
+natures de dépenses et de recettes, et d'exiger que la dépense ordinaire
+fût soldée sur la recette ordinaire, et la dépense extraordinaire sur
+la recette extraordinaire; mesure funeste, dans un moment où il fallait
+fournir à chaque besoin pressant par les premiers fonds disponibles. A
+toutes ces propositions, elle en ajouta une dernière, plus dangereuse
+encore que les précédentes. Nous venons de dire que, les biens se
+vendant lentement, on anticipait sur leur vente, en délivrant des bons
+qui étaient recevables en paiement de leur valeur. Les fournisseurs se
+contentaient de ces bons, qu'ils négociaient ensuite aux acquéreurs.
+Ce papier rivalisait, il est vrai, avec les _bons des trois quarts_
+délivrés aux rentiers, et en diminuait la valeur par la concurrence.
+Sous prétexte de protéger les malheureux rentiers contre l'avidité des
+fournisseurs, la commission proposa de ne plus permettre que les biens
+nationaux pussent être payés avec les bons délivrés aux fournisseurs.
+
+Toutes ces propositions furent adoptées par les cinq-cents, dont la
+majorité aveuglément entraînée n'observait plus aucune mesure. Elles
+étaient désastreuses, et menaçaient d'interruption tous les services.
+Le directoire, en effet, ne pouvant plus négocier à son gré les valeurs
+qu'il avait dans les mains, ne pouvant plus fixer l'ordre des paiemens
+suivant l'urgence des services, anticiper dans un cas pressant sur les
+fonds non rentrés, prendre sur l'ordinaire pour l'extraordinaire, et
+enfin émettre un papier volontaire acquittable en biens nationaux, était
+privé de tous les moyens qui l'avaient fait vivre jusqu'ici, et lui
+avaient permis, dans l'impossibilité de satisfaire à tous les besoins,
+de pourvoir au moins aux plus pressans. Les mesures adoptées, fort
+bonnes pour établir l'ordre dans un temps calme, étaient effrayantes
+dans la situation où l'on se trouvait. Les constitutionnels firent de
+vains efforts, dans les cinq-cents, pour les combattre. Elles passèrent;
+et il ne resta plus d'espoir que dans le conseil des anciens.
+
+Les constitutionnels, ennemis modérés du directoire, voyaient avec la
+plus grande peine la marche imprimée au conseil des cinq cents. Ils
+avaient espéré que l'adjonction d'un nouveau tiers leur serait plutôt
+utile que nuisible, qu'elle aurait pour unique effet de changer la
+majorité, et qu'ils deviendraient les maîtres du corps législatif. Leur
+chef, Carnot, avait conçu les mêmes illusions; mais les uns et les
+autres se voyaient entraînés bien au-delà du but, et pouvaient
+s'apercevoir dans cette occasion, comme dans toutes les autres, que
+derrière chaque opposition se cachait la contre-révolution avec ses
+mauvaises pensées. Ils avaient beaucoup plus d'influence chez les
+anciens que chez les cinq-cents, et ils s'efforcèrent de provoquer le
+rejet des résolutions relatives aux finances. Carnot y avait un ami
+dévoué dans le député Lacuée; il avait aussi des liaisons avec Dumas,
+ancien membre de la législative. Il pouvait compter sur l'influence de
+Portalis, Tronçon-Ducoudray, Lebrun, Barbé-Marbois, tous adversaires
+modérés du directoire, et blâmant les emportemens du parti clichyen.
+Grâce aux efforts réunis de ces députés, et aux dispositions du conseil
+des anciens, les premières propositions de Gilbert-Desmolières,
+qui interdisaient au directoire de diriger les négociations de la
+trésorerie, de fixer l'ordre des paiemens, et de confondre l'ordinaire
+avec l'extraordinaire, furent rejetées. Ce rejet causa une grande
+satisfaction aux constitutionnels, et en général à tous les hommes
+modérés qui redoutaient une lutte. Carnot en fut extrêmement joyeux. Il
+espéra de nouveau qu'on pourrait contenir les clichyens par le conseil
+des anciens, et que la direction des affaires resterait à ses amis et à
+lui.
+
+Mais ce n'était là qu'un médiocre palliatif. Le club de Clichy retentit
+des plus violentes déclamations contre les anciens, et de nouveaux
+projets d'accusation contre le directoire. Gilbert-Desmolières reprit
+ses premières propositions rejetées par les anciens, dans l'espoir de
+les faire agréer à une seconde délibération, en les présentant sous une
+autre forme. Les résolutions de toute espèce contre le gouvernement se
+succédèrent dans les cinq-cents. On interdit aux députés de recevoir des
+places un an avant leur sortie du corps législatif. Imbert-Colomès, qui
+correspondait avec la cour de Blankembourg, proposa d'ôter au directoire
+la faculté qu'il tenait d'une loi, d'examiner les lettres venant de
+l'étranger. Aubry, le même qui, après le 9 thermidor, opéra une réaction
+dans l'armée, qui, en 1795, destitua Bonaparte, Aubry proposa d'enlever
+au directoire le droit de destituer les officiers, ce qui le privait
+de l'une de ses plus importantes prérogatives constitutionnelles. Il
+proposa aussi d'ajouter aux douze cents grenadiers composant la garde du
+corps législatif, une compagnie d'artillerie et un escadron de dragons,
+et de donner le commandement de toute cette garde aux inspecteurs de la
+salle du corps législatif, proposition ridicule et qui semblait
+annoncer des préparatifs de guerre. On dénonça l'envoi d'un million à
+l'ordonnateur de la marine de Toulon, envoi que Bonaparte avait fait
+directement, sans prendre l'intermédiaire de la trésorerie, pour hâter
+le départ de l'escadre dont il avait besoin dans l'Adriatique. Ce
+million fut saisi par la trésorerie, et transporté à Paris. On parla de
+semblables envois, faits de la même manière, de l'armée d'Italie aux
+armées des Alpes, du Rhin et de Sambre-et-Meuse. On fit un long rapport
+sur nos relations avec les États-Unis; et, quelque raison qu'eût le
+directoire dans les différends élevés avec cette puissance, on le
+censura avec amertume. Enfin la fureur de dénoncer et d'accuser toutes
+les opérations du gouvernement entraîna les clichyens à une dernière
+démarche, qui fut de leur part une funeste imprudence.
+
+Les événemens de Venise avaient retenti dans toute l'Europe. Depuis le
+manifeste de Palma-Nova, cette république avait été anéantie, et celle
+de Gênes révolutionnée, sans que le directoire eût donné un seul mot
+d'avis aux conseils. La raison de ce silence était, comme on l'a vu,
+dans la rapidité des opérations, rapidité telle, que Venise n'était plus
+avant qu'on pût mettre la guerre en délibération au corps législatif. Le
+traité intervenu depuis n'avait pas encore été soumis à la discussion,
+et devait l'être sous quelques jours. Au reste, c'était moins du silence
+du directoire qu'on était fâché, que de la chute des gouvernemens
+aristocratiques, et des progrès de la révolution en Italie. Dumolard,
+cet orateur diffus, qui depuis près de deux ans ne cessait de combattre
+le directoire dans les cinq-cents, résolut de faire une motion
+relativement aux événemens de Venise et de Gênes. La tentative était
+hardie; car on ne pouvait attaquer le directoire sans attaquer le
+général Bonaparte. Il fallait braver pour cela l'admiration universelle,
+et une influence devenue colossale depuis que le général avait obligé
+l'Autriche à la paix, et que, négociateur et guerrier, il semblait
+régler à Milan les destinées de l'Europe. Tous les clichyens qui avaient
+conservé quelque raison, firent leurs efforts pour dissuader Dumolard de
+son projet; mais il persista, et dans la séance du 5 messidor (23 juin),
+il fit une motion d'ordre sur les événemens de Venise. «La renommée,
+dit-il, dont on ne peut comprimer l'essor, a semé partout le bruit de
+nos conquêtes sur les Vénitiens, et de la révolution étonnante qui les
+a couronnées. Nos troupes sont dans leur capitale; leur marine nous est
+livrée; le plus ancien gouvernement de l'Europe est anéanti; il reparaît
+en un clin d'oeil sous des formes démocratiques; nos soldats enfin
+bravent les flots de la mer Adriatique, et sont transportés à Corfou
+pour achever la révolution nouvelle.... Admettez ces événemens pour
+certains, il suit que le directoire a fait en termes déguisés la guerre,
+la paix, et sous quelques rapports, un traité d'alliance avec Venise, et
+tout cela sans votre concours.... Ne sommes-nous donc plus ce peuple
+qui a proclamé en principe, et soutenu par la force des armes, qu'il
+n'appartient, sous aucun prétexte, à des puissances étrangères de
+s'immiscer dans la forme du gouvernement d'un autre état? Outragés par
+les Vénitiens, était-ce à leurs institutions politiques que nous
+avions le droit de déclarer la guerre? Vainqueurs et conquérans,
+nous appartenait-il de prendre une part active à leur révolution, en
+apparence inopinée? Je ne rechercherai point ici quel est le sort que
+l'on réserve à Venise, et surtout à ses provinces de terre-ferme. Je
+n'examinerai point si leur envahissement, médité peut-être avant les
+attentats qui lui servirent de motifs, n'est pas destiné à figurer dans
+l'histoire comme un digne pendant du partage de la Pologne. Je veux bien
+arrêter ces réflexions, et je demande, l'acte constitutionnel à la main,
+comment le directoire peut justifier l'ignorance absolue dans laquelle
+il cherche à laisser le corps législatif sur cette foule d'événemens
+extraordinaires.» Après s'être occupé des événemens de Venise, Dumolard
+parle ensuite de ceux de Gênes, qui présentaient, disait-il, le même
+caractère, et faisaient supposer l'intervention de l'armée française
+et de ses chefs. Il parla aussi de la Suisse, avec laquelle on était,
+disait-il, en contestation pour un droit de navigation, et il demanda
+si on voulait démocratiser tous les états alliés de la France. Louant
+souvent les héros d'Italie, il ne parla pas une seule fois du général en
+chef, qu'alors aucune bouche ne négligeait l'occasion de prononcer en
+l'accompagnant d'éloges extraordinaires. Dumolard finit par proposer
+un message au directoire, pour lui demander des explications sur les
+événemens de Venise et de Gênes, et sur les rapports de la France avec
+la Suisse.
+
+Cette motion causa un étonnement général, et prouva l'audace des
+clichyens. Elle devait bientôt leur coûter cher. En attendant qu'ils
+en essuyassent les tristes conséquences, ils se montraient pleins
+d'arrogance, affichaient hautement les plus grandes espérances, et
+semblaient devoir être sous peu les maîtres du gouvernement. C'était
+partout la même confiance et la même imprudence qu'en vendémiaire. Les
+émigrés rentraient en foule. On envoyait de Paris une quantité de faux
+passe-ports et de faux certificats de résidence dans toutes les
+parties de l'Europe. On en faisait commerce à Hambourg. Les émigrés
+s'introduisaient sur le territoire par la Hollande, par l'Alsace, la
+Suisse et le Piémont. Ramenés par le goût qu'ont les Français pour
+leur belle patrie, et par les souffrances et les dégoûts essuyés à
+l'étranger, n'ayant d'ailleurs plus rien à espérer de la guerre, depuis
+les négociations entamées avec l'Autriche, ayant même à craindre le
+licenciement du corps de Condé, ils venaient essayer, par la paix et par
+les intrigues de l'intérieur, la contre-révolution qu'ils n'avaient pu
+opérer par le concours des puissances européennes. Du reste, à défaut
+d'une contre-révolution, ils voulaient revoir au moins leur patrie, et
+recouvrer une partie de leurs biens. Grâce en effet à l'intérêt qu'ils
+rencontraient partout, ils avaient mille facilités pour les racheter.
+L'agiotage sur les différens papiers admis en paiement des biens
+nationaux, et la facilité de se procurer ces papiers à vil prix,
+la faveur des administrations locales pour les anciennes familles
+proscrites, la complaisance des enchérisseurs, qui se retiraient dès
+qu'un ancien propriétaire faisait acheter ses terres sous des noms
+supposés, permettaient aux émigrés de rentrer dans leur patrimoine avec
+de très faibles sommes. Les prêtres surtout revenaient en foule. Ils
+étaient recueillis par toutes les dévotes de France, qui les logeaient,
+les nourrissaient, leur élevaient des chapelles dans leurs maisons, et
+les entretenaient d'argent au moyen des quêtes. L'ancienne hiérarchie
+ecclésiastique était clandestinement rétablie. Aucune des nouvelles
+circonscriptions de la constitution civile du clergé n'était reconnue.
+Les anciens diocèses existaient encore; des évêques et des archevêques
+les administraient secrètement, et correspondaient avec Rome. C'était
+par eux et par leur ministère que s'exerçaient toutes les pratiques du
+culte catholique; ils confessaient, baptisaient, mariaient les personnes
+restées fidèles à l'ancienne religion. Tous les chouans oisifs
+accouraient à Paris et s'y réunissaient aux émigrés, qui s'y trouvaient,
+disait-on, au nombre de plus de cinq mille. En voyant la conduite des
+cinq-cents et les périls du directoire, ils croyaient qu'il suffisait de
+quelques jours pour amener la catastrophe depuis si long-temps désirée.
+Ils remplissaient leur correspondance avec l'étranger de leurs
+espérances. Auprès du prince de Condé, dont le corps se retirait en
+Pologne, auprès du prétendant qui était à Blankembourg, auprès du comte
+d'Artois qui était en Ecosse, on montrait la plus grande joie. Avec
+cette même ivresse qu'on avait eue à Coblentz, lorsqu'on croyait rentrer
+dans quinze jours à la suite du roi de Prusse, on faisait de nouveau
+aujourd'hui des projets de retour; on en parlait, on en plaisantait
+comme d'un événement très prochain. Les villes voisines des frontières
+se remplissaient de gens qui attendaient avec impatience le moment de
+revoir la France. A tous ces indices il faut joindre enfin le langage
+forcené des journaux royalistes, dont la fureur augmentait avec la
+témérité et les espérances du parti.
+
+Le directoire était instruit par sa police de tous ces mouvemens. La
+conduite des émigrés, la marche des cinq-cents, s'accordaient avec
+la déclaration de Duverne de Presle pour démontrer l'existence d'un
+véritable complot. Duverne de Presle avait dénoncé, sans les nommer,
+cent quatre-vingts députés comme complices. Il n'avait désigné
+nominativement que Lemerer et Mersan, et avait dit que les autres
+étaient tous les sociétaires de Clichy. En cela, il s'était trompé,
+comme on a vu. La plupart des clichyens, sauf cinq ou six peut-être,
+agissaient par entraînement d'opinion, et non par complicité. Mais le
+directoire, trompé par les apparences et la déclaration de Duverne de
+Presle, les croyait sciemment engagés dans le complot, et ne voyait en
+eux que des conjurés. Une découverte faite par Bonaparte en Italie vint
+lui révéler un secret important, et ajouter encore à ses craintes. Le
+Comte d'Entraigues, agent du prétendant, son intermédiaire avec
+les intrigans de France, et le confident de tous les secrets de
+l'émigration, s'était réfugié à Venise. Quand les Français y entrèrent,
+il fut saisi et livré à Bonaparte. Celui-ci pouvait l'envoyer en France
+pour y être fusillé comme émigré et comme conspirateur; cependant il se
+laissa toucher, et préféra se servir de lui et de ses indiscrétions,
+au lieu de le dévouer à la mort. Il lui assigna la ville de Milan pour
+prison, lui donna quelques secours d'argent, et se fit raconter tous les
+secrets du prétendant. Il connut alors l'histoire entière de la trahison
+de Pichegru, qui était restée cachée du gouvernement, et dont Rewbell
+seul avait eu quelques soupçons, mal accueillis de ses collègues.
+D'Entraigues raconta à Bonaparte tout ce qu'il savait, et le mit au fait
+de toutes les intrigues de l'émigration. Outre ces révélations verbales,
+on obtint des renseignemens curieux par la saisie des papiers trouvés à
+Venise, dans le portefeuille de d'Entraigues. Entre autres pièces, il
+en était une fort importante, contenant une longue conversation de
+d'Entraigues avec le comte de Montgaillard, dans laquelle celui-ci
+racontait la première négociation entamée avec Pichegru, et restée
+infructueuse par l'obstination du prince de Condé. D'Entraigues
+avait écrit cette conversation[7], qui fut trouvée dans ses papiers.
+Sur-le-champ Berthier, Clarke et Bonaparte la signèrent pour en attester
+l'authenticité, et l'envoyèrent à Paris.
+
+[Note 7: M. de Montgaillard, dans son ouvrage, plein de calomnies et
+d'erreurs, a soutenu que cette pièce contenait des faits vrais, mais
+qu'elle était fausse, et avait été fabriquée par Bonaparte, Berthier et
+Clarke. Le contraire est constant, et on conçoit l'intérêt que M. de
+Montgaillard avait à justifier son frère de la conversation qu'on lui
+attribue dans cette pièce. Mais il est difficile d'abord de supposer que
+trois personnages aussi importans osassent faire un faux. Ces actes-là
+sont aussi rares de nos jours que les empoisonnemens. Clarke a été
+destitué à la suite de fructidor, et il était dans le parti Carnot. Il
+est peu probable qu'il se prêtât à fabriquer des pièces pour appuyer
+fructidor. Ensuite la pièce était fort insuffisante pour l'usage auquel
+on la destinait; et à faire un faux on l'aurait fait suffisant. Tout
+prouve donc le mensonge de M. de Montgaillard.]
+
+Le directoire la tint secrète, comme la déclaration de Duverne de
+Presle, attendant l'occasion de s'en servir utilement. Mais il n'eut
+plus de doute alors sur le rôle de Pichegru dans le conseil des
+cinq-cents; il s'expliqua ses défaites, sa conduite bizarre, ses mauvais
+procédés, son refus d'aller à Stockholm, et son influence sur les
+Clichyens. Il supposa qu'à la tête de cent quatre-vingts députés ses
+complices, il préparait la contre-révolution.
+
+Les cinq directeurs étaient divisés depuis la nouvelle direction que
+Carnot avait prise, et qui était suivie par Barthélémy. Il ne restait
+de dévoués au système du gouvernement que Barras, Rewbell et
+Larévellière-Lépaux. Ces trois directeurs n'étaient point eux-mêmes
+fort unis, car Rewbell, conventionnel modéré, haïssait dans Barras un
+partisan de Danton, et avait en outre la plus grande aversion pour ses
+moeurs et son caractère. Larévellière avait quelques liaisons avec
+Rewbell, mais peu de rapports avec Barras. Les trois directeurs
+n'étaient rapprochés que par la conformité habituelle de leur vote.
+Tous trois étaient fort irrités et fort prononcés contre la faction de
+Clichy. Barras, quoiqu'il reçût chez lui les émigrés par suite de sa
+facilité de moeurs, ne cessait de dire qu'il monterait à cheval, qu'il
+mettrait le sabre à la main, et, à la tête des faubourgs, irait sabrer
+tous les contre-révolutionnaires des cinq-cents. Rewbell ne s'exprimait
+pas de la sorte; il voyait tout perdu; et, quoique résolu à faire son
+devoir, il croyait que ses collègues et lui n'auraient bientôt plus
+d'autre ressource que la fuite. Larévellière-Lépaux, doué d'autant de
+courage que de probité, pensait qu'il fallait faire tête à l'orage, et
+tout tenter pour sauver la république. Le coeur exempt de haine, il
+pouvait servir de lien entre Barras et Rewbell, et il avait résolu de
+devenir leur intermédiaire. Il s'adressa d'abord à Rewbell, dont il
+estimait profondément la probité et les lumières, et lui expliquant ses
+intentions, lui demanda s'il voulait concourir à sauver la révolution.
+Rewbell accueillit chaudement ses ouvertures, et lui promit le plus
+entier dévouement. Il s'agissait de s'assurer de Barras, dont le langage
+énergique ne suffisait pas pour rassurer ses collègues. Ne lui supposant
+ni probité, ni principes, le voyant entouré de tous les partis, ils le
+croyaient aussi capable de se vendre à l'émigration que de se mettre un
+jour à la tête des faubourgs, et de faire un horrible coup de main. Ils
+craignaient l'une de ces choses autant que l'autre. Ils voulaient sauver
+la république par un acte d'énergie, mais ne pas la compromettre par
+de nouveaux meurtres. Effarouchés par les moeurs de Barras, ils se
+défiaient trop de lui. Larévellière se chargea de l'entretenir. Barras,
+charmé de se coaliser avec ses deux collègues, et de s'assurer leur
+appui, flatté surtout de leur alliance, adhéra entièrement à leurs
+projets, et parut se prêter à toutes leurs vues. Dès cet instant,
+ils furent assurés de former une majorité compacte, et d'annuler
+entièrement, par leurs trois votes réunis, l'influence de Carnot et de
+Barthélémy. Il s'agissait de savoir quels moyens ils emploieraient
+pour déjouer la conspiration, à laquelle ils supposaient de si grandes
+ramifications dans les deux conseils. Employer les voies judiciaires,
+dénoncer Pichegru et ses complices, demander leur acte d'accusation aux
+cinq-cents, et les faire juger ensuite, était tout à fait impossible.
+D'abord on n'avait que le nom de Pichegru, de Lemerer et de Mersan; on
+croyait bien reconnaître les autres à leurs liaisons, à leurs intrigues,
+à leurs violentes propositions dans le club de Clichy et dans les
+cinq-cents, mais ils n'étaient nommés nulle part. Faire condamner
+Pichegru et deux ou trois députés, ce n'était pas détruire la
+conspiration. D'ailleurs on n'avait pas même les moyens de faire
+condamner Pichegru, Lemerer et Mersan; car les preuves existant contre
+eux, quoique emportant la conviction morale, ne suffisaient pas pour que
+des juges prononçassent une condamnation. Les déclarations de Duverne de
+Presle, celle de d'Entraigues, étaient insuffisantes sans le secours des
+dépositions orales. Mais ce n'était pas là encore la difficulté la plus
+grande: aurait-on possédé contre Pichegru et ses complices toutes les
+pièces qu'on n'avait pas, il fallait arracher l'acte d'accusation aux
+cinq-cents; et, les preuves eussent-elles été plus claires que le jour,
+la majorité actuelle n'y eut jamais adhéré; car c'était déférer le
+coupable à ses propres complices. Ces raisons étaient si évidentes,
+que malgré leur goût pour la légalité, Larévellière et Rewbell furent
+obligés de renoncer à toute idée d'un jugement régulier, et durent se
+résoudre à un coup d'état; triste et déplorable ressource, mais qui,
+dans leur situation et avec leurs alarmes, était la seule possible.
+Décidés à des moyens extrêmes, ils ne voulaient cependant pas de moyens
+sanglans, et cherchaient à contenir les goûts révolutionnaires
+de Barras. Sans être d'accord encore sur le mode et le moment de
+l'exécution, ils s'arrêtèrent à l'idée de faire arrêter Pichegru et
+ses cent quatre-vingts complices supposés, de les dénoncer au corps
+législatif épuré, et de lui demander une loi extraordinaire, qui
+décrétât leur bannissement sans jugement. Dans leur extrême défiance,
+ils se méprenaient sur Carnot; ils oubliaient sa vie passée, ses
+principes rigides, son entêtement, et le croyaient presque un traître.
+Ils craignaient que, réuni à Barthélémy, il ne fût dans le complot de
+Pichegru. Ses soins pour grouper l'opposition autour de lui, et s'en
+faire le chef, étaient à leurs yeux prévenus comme autant de preuves
+d'une complicité criminelle. Cependant ils n'étaient pas convaincus
+encore; mais décidés à un coup hardi, ils ne voulaient pas agir à demi,
+et ils étaient prêts à frapper les coupables même à leurs côtés, et dans
+le sein du directoire.
+
+Ils convinrent de tout préparer pour l'exécution de leur projet, et
+d'épier soigneusement leurs ennemis, afin de saisir le moment où il
+deviendrait urgent de les atteindre. Résolus à un acte aussi hardi, ils
+avaient besoin d'appui. Le parti patriote, qui pouvait seul leur en
+fournir, se divisait comme autrefois en deux classes; les uns, toujours
+furieux depuis le 9 thermidor, n'avaient pas décoléré depuis trois
+ans, ne comprenaient aucunement la marche forcée de la révolution,
+considéraient le régime légal comme une concession faite aux
+contre-révolutionnaires, et ne voulaient que vengeance et proscriptions.
+Quoique le directoire les eût frappés dans la personne de Baboeuf, ils
+étaient prêts, avec leur dévouement ordinaire, à voler à son secours.
+Mais ils étaient trop dangereux à employer, et on pouvait tout au plus,
+en un jour de péril extrême, les enrégimenter, comme on avait fait au 13
+vendémiaire, et compter sur le sacrifice de leur vie. Ils avaient assez
+prouvé à côté de Bonaparte, et sur les degrés de l'église Saint-Roch, de
+quoi ils étaient capables un jour de danger. Outre ces ardens patriotes,
+presque tous compromis par leur zèle ou leur participation active à la
+révolution, il y avait les patriotes modérés, d'une classe supérieure,
+qui, approuvant plus ou moins la marche du directoire, voulaient
+néanmoins la république appuyée sur les lois, et voyaient le péril
+imminent auquel elle était exposée par la réaction. Ceux-là répondaient
+parfaitement aux intentions de Rewbell et Larévellière, et pouvaient
+donner un secours, sinon de force, au moins d'opinion au directoire. On
+les voyait alternativement dans les salons de Barras, qui représentait
+pour ses collègues, ou dans ceux de madame de Staël, qui n'avait point
+quitté Paris, et qui, par le charme de son esprit, réunissait toujours
+autour d'elle ce qu'il y avait de plus brillant en France. Benjamin
+Constant y occupait le premier rang par son esprit, et par les écrits
+qu'il avait publiés en faveur du directoire. On y voyait aussi M. de
+Talleyrand, qui, rayé de la liste des émigrés, vers les derniers temps
+de la convention, était à Paris avec le désir de rentrer dans la
+carrière des grands emplois diplomatiques. Ces hommes distingués,
+composant la société du gouvernement, avaient résolu de former une
+réunion qui contre-balançât l'influence de Clichy, et qui discutât dans
+un sens contraire les questions politiques. Elle fut appelée cercle
+constitutionnel. Elle réunit bientôt tous les hommes que nous venons de
+désigner, et les membres des conseils qui votaient avec le directoire,
+c'est-à-dire presque tout le dernier tiers conventionnel. Les membres du
+corps législatif, qui s'intitulaient constitutionnels, auraient dû se
+rendre aussi dans le nouveau cercle, car leur opinion était la même;
+mais brouillés d'amour-propre avec le directoire, par leurs discussions
+dans le corps législatif, ils persistaient à rester à part, entre le
+cercle constitutionnel et Clichy, à la suite des directeurs Carnot et
+Barthélemy, des députés Tronçon-Ducoudray, Portalis, Lacuée, Dumas,
+Doulcet-Pontécoulant, Siméon, Thibaudeau. Benjamin Constant parla
+plusieurs fois dans le cercle constitutionnel. On y entendit aussi M.
+de Talleyrand. Cet exemple fut imité, et des cercles du même genre,
+composés, il est vrai, d'hommes moins élevés et de patriotes moins
+mesurés, se formèrent de toutes parts. Le cercle constitutionnel s'était
+ouvert le 1er messidor an V, un mois après le 1er prairial. En très peu
+de temps il y en eut de pareils dans toute la France; les patriotes les
+plus chauds s'y réunirent, et par une réaction toute naturelle, on vit
+presque se recomposer le parti jacobin.
+
+Mais c'était là un moyen usé et peu utile. Les clubs étaient
+déconsidérés en France, et privés par la constitution des moyens de
+redevenir efficaces. Le directoire avait heureusement un autre appui;
+c'était celui des armées, chez lesquelles semblaient s'être réfugiés
+les principes républicains, depuis que les souffrances de la révolution
+avaient amené dans l'intérieur une réaction si violente et si générale.
+Toute armée est attachée au gouvernement qui l'organise, l'entretient,
+la récompense; mais les soldats républicains voyaient dans le directoire
+non seulement les chefs du gouvernement, mais les chefs d'une cause pour
+laquelle ils s'étaient levés en masse en 93, pour laquelle ils avaient
+combattu et vaincu pendant six années. Nulle part l'attachement à la
+révolution n'était plus grand qu'à l'armée d'Italie. Elle était composée
+de ces révolutionnaires du Midi, aussi impétueux dans leurs opinions
+que dans leur bravoure. Généraux, officiers et soldats, étaient comblés
+d'honneurs, gorgés d'argent, repus de plaisirs. Ils avaient conçu de
+leurs victoires un orgueil extraordinaire. Ils étaient instruits de ce
+qui se passait dans l'intérieur, par les journaux qu'on leur faisait
+lire, et ils ne parlaient que de repasser les Alpes, pour aller sabrer
+les aristocrates de Paris. Le repos dont ils jouissaient depuis la
+signature des préliminaires, contribuait à augmenter leur effervescence
+par l'oisiveté. Masséna, Joubert, et Augereau surtout, leur donnaient
+l'exemple du républicanisme le plus ardent. Les troupes venues du Rhin,
+sans être moins républicaines, étaient cependant plus froides, plus
+mesurées, et avaient contracté sous Moreau plus de sobriété et de
+discipline. C'était Bernadotte qui les commandait; il affectait une
+éducation soignée, et cherchait à se distinguer de ses collègues par
+des manières plus polies. Dans sa division on faisait usage de la
+qualification de _monsieur_, tandis que dans toute l'ancienne armée
+d'Italie, on ne voulait souffrir que le titre de _citoyen_. Les
+vieux soldats d'Italie, libertins, insolens, querelleurs comme des
+méridionaux, et des enfans gâtés par la victoire, étaient déjà en
+rivalité de bravoure avec les soldats du Rhin; et maintenant ils
+commençaient à être en rivalité, non pas d'opinion, mais d'habitudes et
+d'usages. Ils ne voulaient pas des qualifications de _monsieur_, et
+pour ce motif ils échangeaient souvent des coups de sabre avec leurs
+camarades du Rhin. La division Augereau surtout, qui se distinguait
+comme son général par son exaltation révolutionnaire, était la plus
+agitée; il fallut une proclamation énergique de son chef pour la
+contenir, et pour faire trêve aux duels. La qualification de _citoyen_
+fut seule autorisée.
+
+Le général Bonaparte voyait avec plaisir l'esprit de l'armée, et en
+favorisait l'essor. Ses premiers succès avaient tous été remportés
+contre la faction royaliste, soit devant Toulon, soit au 13 vendémiaire.
+Il était donc brouillé d'origine avec elle. Depuis, elle s'était
+attachée à rabaisser ses triomphes parce que l'éclat en rejaillissait
+sur la révolution. Ses dernières attaques surtout remplirent le général
+de colère. Il ne se contenait plus en lisant la motion du Dumolard, et
+en apprenant que la trésorerie avait arrêté le million envoyé à Toulon.
+Mais outre ces raisons particulières de détester la faction royaliste,
+il en avait encore une plus générale et plus profonde; elle était dans
+sa gloire et dans la grandeur de son rôle. Que pouvait faire un roi
+pour sa destinée? Si haut qu'il pût l'élever, ce roi eût été toujours
+au-dessus de lui. Sous la république, au contraire, aucune tête ne
+dominait la sienne. Qu'il ne rêvât pas encore sa destinée inouïe, du
+moins il prévoyait dans la république une audace et une immensité
+d'entreprises, qui convenaient à l'audace et à l'immensité de son génie;
+tandis qu'avec un roi la France eût été ramenée à une existence obscure
+et bornée. Quoi qu'il fît donc de cette république, qu'il la servît ou
+l'opprimât, Bonaparte ne pouvait être grand qu'avec elle, et par elle,
+et devait la chérir comme son propre avenir. Qu'un Pichegru se laissât
+allécher par un château, un titre et quelques millions, on le conçoit;
+à l'ardente imagination du conquérant de l'Italie, il fallait une autre
+perspective; il fallait celle d'un monde nouveau, révolutionné par ses
+mains.
+
+Il écrivit donc au directoire qu'il était prêt, lui et l'armée, à voler
+à son secours, pour faire rentrer les contre-révolutionnaires dans le
+néant. Il ne craignit pas de donner des conseils, et engagea hautement
+le directoire à sacrifier quelques traîtres et à briser quelques
+presses.
+
+Dans l'armée du Rhin, les dispositions étaient plus calmes. Il y avait
+quelques mauvais officiers placés dans les rangs par Pichegru. Cependant
+la masse de l'armée était républicaine, mais tranquille, disciplinée,
+pauvre, et moins enivrée de succès que celle d'Italie. Une armée est
+toujours faite à l'image du général. Son esprit passe à ses officiers,
+et de ses officiers se communique à ses soldats. L'armée du Rhin était
+modelée sur Moreau. Moreau, flatté par la faction royaliste, qui voulait
+mettre sa sage retraite au-dessus des merveilleux exploits d'Italie,
+avait moins de haine contre elle que Bonaparte. Il était d'ailleurs
+insouciant, modelé, froid, et n'avait pour la politique qu'un goût égal
+à sa capacité; aussi se tenait-il en arrière, ne cherchant point à se
+prononcer. Cependant il était républicain, et point traître comme on l'a
+dit. Il avait dans ce moment la preuve de la trahison de Pichegru, et
+aurait pu rendre au gouvernement un immense service. Nous avons déjà
+dit qu'il venait de saisir un fourgon du général Kinglin, renfermant
+beaucoup de papiers. Ces papiers contenaient toute la correspondance
+chiffrée de Pichegru avec Wickam, le prince de Condé, etc. Moreau
+pouvait donc fournir la preuve de la trahison, et rendre plus
+praticables les moyens judiciaires. Mais Pichegru avait été son
+général en chef et son ami, il ne voulait pas le trahir, et il faisait
+travailler au déchiffrement de cette correspondance, sans la déclarer
+au gouvernement. Du reste, elle renfermait la preuve de la fidélité
+de Moreau lui-même à la république. Pichegru, après avoir donné sa
+démission, n'avait qu'un moyen de se conserver de l'importance, c'était
+de dire qu'il disposait de Moreau, et que, se reposant sur lui de la
+direction de l'armée, il allait conduire les intrigues de l'intérieur.
+Eh bien! Pichegru ne cessa de dire qu'il ne fallait pas s'adresser à
+Moreau, parce qu'il n'accueillerait aucune ouverture[8]. Moreau était
+donc froid, mais fidèle. Son armée était une des plus belles et des plus
+braves que jamais la république eût possédées.
+
+[Note 8: Si M. de Montgaillard avait lu la correspondance de Kinglin,
+il n'aurait pas avancé, sur la foi d'une parole du roi Louis XVIII, que
+Moreau trahissait la France dès l'année 1797.]
+
+Tout était différent à l'armée de Sambre-et-Meuse: c'était, comme nous
+l'avons dit ailleurs, l'armée de Fleurus, de l'Ourthe et de la Roër,
+armée brave et républicaine, comme son ancien général. Son ardeur
+s'était encore augmentée lorsque le jeune Hoche, appelé à la commander,
+était venu y répandre tout le feu de son âme. Ce jeune homme, devenu en
+une campagne, de sergent aux gardes françaises, général en chef, aimait
+la république comme sa bienfaitrice et sa mère. Dans les cachots du
+comité de salut public, ses sentimens ne s'étaient point attiédis; dans
+la Vendée, ils s'étaient renforcés en luttant avec les royalistes. En
+vendémiaire, il était tout prêt à voler au secours de la convention, et
+il avait déjà mis vingt mille hommes en mouvement, lorsque la vigueur
+de Bonaparte, dans la journée du 13, le dispensa de marcher plus avant.
+Ayant dans sa capacité politique une raison de se mêler des affaires
+que Moreau n'avait pas, ne jalousant pas Bonaparte, mais impatient de
+l'atteindre dans la carrière de la gloire, il était dévoué de coeur à la
+république, et prêt à la servir de toutes les manières, sur le champ de
+bataille ou au milieu des orages politiques. Déjà nous avons eu occasion
+de dire qu'à une prudence consommée il joignait une ardeur et une
+impatience de caractère extraordinaires. Prompt à se jeter dans les
+événemens, il offrit son bras et sa vie au directoire. Ainsi la force
+matérielle ne manquait pas au gouvernement; mais il fallait l'employer
+avec prudence et surtout avec à-propos.
+
+De tous les généraux, Hoche était celui qu'il convenait le plus au
+directoire d'employer. Si la gloire et le caractère de Bonaparte
+pouvaient inspirer quelque ombrage, il n'en était pas de même de Hoche.
+Ses victoires de Wissembourg en 1793, sa belle pacification de la
+Vendée, sa récente victoire à Neuwied, lui donnaient une belle gloire,
+et une gloire variée, où l'estime pour l'homme d'état se mêlait à
+l'estime pour le guerrier; mais cette gloire n'avait rien qui pût
+effrayer la liberté. A faire intervenir un général dans les troubles de
+l'état, il valait mieux s'adresser à lui qu'au géant qui dominait en
+Italie. C'était le général chéri des républicains, celui sur lequel ils
+reposaient leur pensée sans aucune crainte. D'ailleurs, son armée était
+la plus rapprochée de Paris. Vingt mille hommes pouvaient, au besoin, se
+trouver, en quelques marches, dans la capitale, et y seconder de leur
+présence le coup de vigueur que le directoire avait résolu de frapper.
+
+C'est à Hoche que songèrent les trois directeurs Barras, Rewbell et
+Larévellière. Cependant Barras, qui était fort agissant, fort habile à
+l'intrigue, et qui voulait, dans cette nouvelle crise, se charger de
+l'honneur de l'exécution, Barras écrivit, à l'insu de ses collègues, à
+Hoche, avec lequel il était en relation, et lui demanda son intervention
+dans les événemens qui se préparaient. Hoche n'hésita pas. L'occasion la
+plus commode s'offrait de diriger des troupes sur Paris. Il travaillait
+en ce moment avec la plus grande ardeur à préparer sa nouvelle
+expédition d'Irlande; il était allé en Hollande pour surveiller les
+préparatifs qui se faisaient au Texel. Il avait résolu de détacher vingt
+mille hommes de l'armée de Sambre-et-Meuse, et de les diriger sur Brest.
+Dans leur route, à travers l'intérieur, il était facile de les arrêter
+à la hauteur de Paris, et de les employer au service du directoire. Il
+offrit plus encore: il fallait de l'argent, soit pour la colonne en
+route, soit pour un coup de main; il s'en assura par un moyen fort
+adroit. On a vu que les provinces entre Meuse et Rhin n'avaient qu'une
+existence incertaine jusqu'à la paix avec l'Empire. Elles n'avaient pas
+été, comme la Belgique, divisées en départemens et réunies à la France;
+elles étaient administrées militairement et avec beaucoup de prudence
+par Hoche, qui voulait les républicaniser, et, dans le cas où on ne
+pourrait pas obtenir leur réunion expresse à la France, en faire une
+république cis-rhénane, qui serait attachée à la république comme
+une fille à sa mère. Il avait établi une commission à Bonn, chargée
+d'administrer le pays, et de recevoir les contributions frappées tant
+en-deçà qu'au-delà du Rhin. Deux millions et quelques cent mille francs
+se trouvaient dans la caisse de cette commission. Hoche lui défendit de
+les verser dans la caisse du payeur de l'armée, parce qu'ils seraient
+tombés sous l'autorité de la trésorerie, et distraits peut-être pour des
+projets même étrangers à l'armée. Il fit payer la solde de la colonne
+qu'il allait mettre en mouvement, et garder en réserve près de deux
+millions, soit pour les offrir au directoire, soit pour les employer
+à l'expédition d'Irlande. C'était par zèle politique qu'il commettait
+cette infraction aux règles de la comptabilité; car ce jeune général,
+qui, plus qu'aucun autre, avait pu s'enrichir était fort pauvre. En
+faisant tout cela, Hoche croyait exécuter les ordres, non-seulement de
+Barras, mais de Larévellière-Lépaux, et de Rewbell.
+
+Deux mois s'étaient écoulés depuis le 1er prairial, c'est-à-dire depuis
+l'ouverture de la nouvelle session: on était à la fin de messidor
+(mi-juillet). Les propositions arrêtées à Clichy, et portées aux
+cinq-cents, n'avaient pas cessé de se succéder. Il s'en préparait une
+nouvelle, à laquelle la faction royaliste attachait beaucoup de prix.
+L'organisation des gardes nationales n'était pas encore décrétée;
+le principe n'en était que posé dans la constitution. Les clichyens
+voulaient se ménager une force à opposer aux armées, et remettre sous
+les armes cette jeunesse qu'on avait soulevée en vendémiaire contre
+la convention. Ils venaient de faire nommer une commission dans les
+cinq-cents pour présenter un projet d'organisation; Pichegru en était
+président et rapporteur. Outre cette importante mesure, la commission
+des finances avait repris en sous-oeuvre les propositions rejetées par
+les anciens, et cherchait à les présenter d'une autre manière, pour les
+faire adopter sous une nouvelle forme. Ces propositions des cinq-cents,
+toutes redoutables qu'elles étaient, effrayaient moins cependant les
+trois directeurs coalisés, que la conspiration à la tête de laquelle
+ils voyaient un général célèbre, et à laquelle ils supposaient dans les
+conseils des ramifications fort étendues. Décidés à agir, ils voulaient
+d'abord opérer dans le ministère certains changemens qu'ils croyaient
+nécessaires, pour donner plus d'homogénéité à l'administration de
+l'état, et pour prononcer d'une manière ferme et décidée la marche du
+gouvernement.
+
+Le ministre de la police, Cochon, quoique un peu disgracié auprès des
+royalistes depuis la poursuite des trois agens du prétendant et les
+circulaires relatives aux élections, n'en était pas moins tout dévoué à
+Carnot. Le directoire, avec les projets qu'il nourrissait, ne pouvait
+pas laisser la police dans les mains de Cochon. Le ministre de la guerre
+Pétiet était en renom chez les royalistes; il était la créature dévouée
+de Carnot. Il fallait encore l'exclure, pour qu'il n'y eût pas, entre
+les armées et la majorité directoriale, un ennemi pour intermédiaire. Le
+ministre de l'intérieur, Bénézech, administrateur excellent, courtisan
+docile, n'était à craindre pour aucun parti; mais on le suspectait à
+cause de ses goûts connus et de l'indulgence des journaux royalistes
+à son égard. On voulait le changer aussi, ne fût-ce que pour avoir un
+homme plus sûr. On avait une entière confiance dans Truguet, ministre
+de la marine, et Charles Delacroix, ministre des relations extérieures;
+mais des raisons, puisées dans l'intérêt du service, portaient les
+directeurs à désirer leur changement. Truguet était en butte à toutes
+les attaques de la faction royaliste, et il en méritait une partie par
+son caractère hautain et violent. C'était un homme loyal et à grands
+moyens, mais n'ayant pas pour les personnes les ménagemens nécessaires
+à la tête d'une grande administration. D'ailleurs on pouvait l'employer
+avec avantage dans la carrière diplomatique; lui-même désirait aller
+remplacer en Espagne le général Pérignon, pour faire concourir cette
+puissance à ses grands desseins sur les Indes. Quant à Delacroix, il a
+prouvé depuis qu'il pouvait bien administrer un département; mais il
+n'avait ni la dignité, ni l'instruction nécessaire pour représenter la
+république auprès des puissances de l'Europe. D'ailleurs les directeurs
+avaient un vif désir de voir arriver aux affaires étrangères un autre
+personnage: c'était M. de Talleyrand. L'esprit enthousiaste de madame de
+Staël s'était enflammé pour l'esprit froid, piquant et profond de M. de
+Talleyrand. Elle l'avait mis en communication avec Benjamin Constant, et
+Benjamin Constant avait été chargé de le mettre en rapport avec Barras.
+M. de Talleyrand sut gagner Barras et en aurait gagné de plus fins.
+Après s'être fait présenter par madame de Staël à Benjamin Constant,
+par Benjamin Constant à Barras, il se fit présenter par Barras à
+Larévellière, et il sut gagner l'honnête homme comme il avait gagné le
+mauvais sujet. Il leur parut à tous un homme fort à plaindre, odieux à
+l'émigration comme partisan de la révolution, méconnu par les patriotes
+à cause de sa qualité de grand seigneur, et victime à la fois de ses
+opinions et de sa naissance. Il fut convenu qu'on en ferait un ministre
+des affaires extérieures. La vanité des directeurs était flattée de se
+rattacher à un si grand personnage; et ils étaient assurés d'ailleurs
+de confier les affaires étrangères à un homme instruit, habile, et
+personnellement lié avec toute la diplomatie européenne.
+
+Restaient Ramel, ministre des finances, et Merlin (de Douai), ministre
+de la justice, qui étaient odieux aux royalistes, plus que tous les
+autres ensemble, mais qui remplissaient avec autant de zèle que
+d'aptitude les devoirs de leur ministère. Les trois directeurs ne
+voulaient les remplacer à aucun prix. Ainsi les trois directeurs
+devaient, sur les sept ministres, changer Cochon, Pétiet, et Bénézech,
+pour cause d'opinion; Truguet et Delacroix, pour l'intérêt du service,
+et garder Merlin et Ramel. Dans tout état dont les institutions sont
+représentatives, monarchie ou république, c'est par le choix des
+ministres que le gouvernement prononce son esprit et sa marche. C'est
+aussi pour le choix des ministres que les partis s'agitent, et ils
+veulent influer sur le choix, autant dans l'intérêt de leur opinion que
+dans celui de leur ambition. Mais si, dans les partis, il en est un qui
+souhaite plus qu'une simple modification dans la marche du gouvernement
+et qui aspire à renverser le régime existant, celui-là, redoutant les
+réconciliations, veut autre chose qu'un changement de ministère, ne s'en
+mêle pas, ou s'en mêle pour l'empêcher. Pichegru et les clichyens,
+qui étaient dans la confidence du complot, mettaient peu d'intérêt au
+changement du ministère. Cependant ils s'étaient approchés de Carnot
+pour s'entretenir avec lui; mais c'était plutôt un prétexte pour le
+sonder et découvrir ses intentions secrètes, que pour arriver à un
+résultat qui était fort insignifiant à leurs yeux. Carnot s'était
+prononcé avec eux franchement et par écrit, en répondant aux membres qui
+lui avaient fait des ouvertures. Il avait déclaré qu'_il périrait plutôt
+que de laisser entamer la constitution ou déshonorer les pouvoirs
+qu'elle avait institués_ (expressions textuelles de l'une de ses
+lettres). Il avait ainsi réduit ceux qui venaient le sonder à ne parler
+que de projets constitutionnels, tels qu'un changement de ministère.
+Quant aux constitutionnels et à ceux des clichyens qui étaient moins
+engagés dans la faction, ils voulaient sincèrement obtenir une
+révolution ministérielle et s'en tenir là. Ceux-ci se groupèrent donc
+autour de Carnot. Les membres des anciens et des cinq-cents, qu'on a
+déjà désignés, Portalis, Tronçon-Ducoudray, Lacuée, Dumas, Thibaudeau,
+Doulcet-Pontécoulant, Siméon, Emery et autres, s'entretinrent avec
+Carnot et Barthélemy, et discutèrent les changemens à faire dans
+le ministère. Les deux ministres dont ils demandaient surtout le
+remplacement, étaient Merlin, ministre de la justice, et Ramel, ministre
+des finances. Ayant attaqué particulièrement le système financier, ils
+étaient plus animés contre le ministre des finances que contre aucun
+autre. Ils demandaient aussi le renvoi de Truguet et de Charles
+Delacroix. Naturellement ils voulaient garder Cochon, Pétiet et
+Bénézech. Les deux directeurs Barthélemy et Carnot n'étaient pas
+difficiles à persuader. Le faible Barthélemy n'avait pas d'avis
+personnel; Carnot voyait tous ses amis dans les ministres conservés,
+tous ses ennemis dans les ministres rejetés. Mais le projet, commode
+à former dans les coteries des constitutionnels, n'était pas facile à
+faire agréer aux trois autres directeurs, qui, ayant un parti pris,
+voulaient justement renvoyer ceux que les constitutionnels tenaient à
+conserver.
+
+Carnot, qui ne connaissait pas l'union formée entre ses trois collègues,
+Rewbell, Larévellière et Barras, et qui ne savait pas que Larévellière
+était le lien des deux autres, espéra qu'il serait plus facile à
+détacher. Il conseilla donc aux constitutionnels de s'adresser à
+lui, pour tâcher de l'amener à leurs vues. Ils se rendirent chez
+Larévellière, et trouvèrent sous sa modération une fermeté invincible.
+Larévellière, peu habitué, comme tous les hommes de ce temps, à la
+tactique des gouvernemens représentatifs, ne pensait pas qu'on pût
+négocier pour des choix de ministres. «Faites votre rôle, disait-il aux
+députés, c'est-à-dire faites des lois; laissez-nous le nôtre, celui de
+choisir les fonctionnaires publics. Nous devons diriger notre choix
+d'après notre conscience et l'opinion que nous avons du mérite des
+individus, non d'après l'exigence des partis.» Il ne savait pas
+encore, et personne ne savait alors, qu'il faut composer un ministère
+d'influences, et que ces influences il faut les prendre dans les partis
+existants; que le choix de tel ou tel ministre, étant une garantie de
+la direction qu'on va suivre, peut devenir un objet de négociation.
+Larévellière avait encore d'autres raisons de repousser une transaction;
+il avait la conscience que lui et son ami Rewbell n'avaient jamais voulu
+et voté que le bien; il était assuré que la majorité directoriale,
+quelles que fussent les vues personnelles des directeurs, n'avait
+jamais voté autrement; qu'en finances, sans pouvoir empêcher toutes les
+malversations subalternes, elle avait du moins administré loyalement,
+et le moins mal possible dans les circonstances; qu'en politique elle
+n'avait jamais eu d'ambition personnelle, et n'avait rien fait pour
+étendre ses prérogatives; que, dans la direction de la guerre, elle
+n'avait aspiré qu'à une paix prompte, mais honorable et glorieuse.
+Larévellière ne pouvait donc comprendre et admettre les reproches
+adressés au directoire. Sa bonne conscience les lui rendait
+inintelligibles. Il ne voyait plus dans les clichyens que des
+conspirateurs perfides, et dans les constitutionnels que des
+amours-propres froissés. Avec tout le monde encore, il ignorait qu'il
+faut admettre l'humeur bien ou mal fondée des partis comme un fait,
+et compter avec toutes les prétentions, même celles de l'amour-propre
+blessé. D'ailleurs, ce qu'offraient les constitutionnels n'avait rien
+de très-engageant. Les trois directeurs coalisés voulaient se donner
+un ministère homogène, afin de frapper la faction royaliste; les
+constitutionnels, au contraire, exigeaient un ministère tout opposé à
+celui dont les directeurs croyaient avoir besoin dans le danger actuel,
+et ils n'avaient à offrir en retour que leurs voix, qui étaient peu
+nombreuses, et que du reste ils n'engageaient sur aucune question. Leur
+alliance n'avait donc rien d'assez rassurant pour décider le directoire
+à les écouter, et à se désister de ses projets. Larévellière ne leur
+donna aucune satisfaction. Ils se servirent auprès de lui du géologue
+Faujas de Saint-Fond, avec lequel il était lié par la conformité des
+goûts et des études; tout fut inutile. Il finit par répondre: «Le jour
+où vous nous attaquerez, vous nous trouverez prêts. Nous vous tuerons,
+mais politiquement. Vous voulez notre sang, mais le vôtre ne coulera
+pas. Vous serez réduits seulement à l'impossibilité de nuire.»
+
+Cette fermeté fit désespérer de Larévellière. Carnot conseilla alors de
+s'adresser à Barras, en doutant toutefois du succès, car il connaissait
+sa haine. L'amiral Villaret-Joyeuse, un des membres ardens de
+l'opposition, et que son goût pour les plaisirs avait souvent rapproché
+de Barras, fut chargé de lui parler. Le facile Barras, qui promettait à
+tout le monde, quoique ses sentimens fussent au fond assez décidés,
+fut en apparence moins désespérant que Larévellière. Sur les quatre
+ministres dont les constitutionnels demandaient le changement, Merlin,
+Ramel, Truguet et Delacroix, il consentit à en changer deux, Truguet
+et Delacroix. C'était ainsi convenu avec Rewbell et Larévellière. Il
+pouvait donc s'engager pour ces deux-là, et il promit leur renvoi.
+Cependant, soit qu'avec sa facilité ordinaire, il promît plus qu'il ne
+pouvait tenir, soit qu'il voulût tromper Carnot et l'engager à demander
+lui-même le changement des ministres, soit qu'on interprétât trop
+favorablement son langage ordinairement ambigu, les constitutionnels
+vinrent annoncer à Carnot que Barras consentait à tout, et voterait avec
+lui sur chacun des ministres. Les constitutionnels demandaient que le
+changement se fît sur-le-champ. Carnot et Barthélémy, doutant de Barras,
+hésitaient à prendre l'initiative. On pressait Barras de la prendre, et
+il répondait que, les journaux étant fort déchaînés dans ce moment, le
+directoire paraîtrait céder à leur violence. On essaya de faire taire
+les journaux; mais pendant ce temps, Rewbell et Larévellière, étrangers
+à ces intrigues, prirent eux-mêmes l'initiative. Le 28 messidor, Rewbell
+déclara, dans la séance du directoire, qu'il était temps d'en finir,
+qu'il fallait faire cesser les fluctuations du gouvernement, et
+s'occuper du changement des ministres. Il demanda qu'on procédât
+sur-le-champ au scrutin. Le scrutin fut secret. Truguet et Delacroix,
+que tout le monde était d'accord de remplacer, furent exclus à
+l'unanimité. Quant à Ramel et à Merlin, que les constitutionnels seuls
+voulaient remplacer, ils n'eurent contre eux que les deux voix de
+Carnot et de Barthélémy, et ils furent maintenus par celles de Rewbell,
+Larévellière et Barras. Cochon, Pétiet et Bénézech furent destitués par
+les trois voix qui avaient soutenu Merlin et Ramel. Ainsi le plan de
+réforme, adopté par la majorité directoriale, était accompli. Carnot, se
+voyant joué, voulait différer au moins la nomination des successeurs, en
+disant qu'il n'était pas prêt à faire un choix. On lui répondit durement
+qu'un directeur devait toujours être préparé, et qu'il ne devait pas
+destituer un fonctionnaire sans avoir déjà fixé ses idées sur le
+remplaçant. On l'obligea à voter sur-le-champ. Les cinq successeurs
+furent nommes par la grande majorité. On avait conservé Ramel aux
+finances, Merlin à la justice; on nomma aux affaires étrangères M.
+de Talleyrand; à la marine un vieux et brave marin, administrateur
+excellent, Pléville Le Peley; à l'intérieur un homme de lettres assez
+distingué, mais plus disert que capable, François (de Neuf-Château); à
+la police Lenoir-Laroche, homme sage et éclairé, qui écrivait dans _le
+Moniteur_ de bons articles politiques; enfin à la guerre le jeune
+et brillant général sur lequel on avait résolu de s'appuyer, Hoche.
+Celui-ci n'avait pas l'âge requis par la constitution, c'est-à-dire
+trente ans. On le savait, mais Larévellière avait proposé à ses deux
+collègues, Rewbell et Barras, de le nommer, sauf à le remplacer dans
+deux jours, afin de se l'attacher, et de donner un témoignage flatteur
+aux armées. Ainsi tout le monde concourut à ce changement, qui devint
+décisif, comme on va le voir. Il est assez ordinaire de voir les partis
+contribuer à un même événement, qu'ils croient devoir leur profiter. Ils
+concourent tous à le produire; mais le plus fort décide le résultat en
+sa faveur.
+
+N'aurait-il pas eu l'orgueil le plus irritable, Carnot devait être
+indigné, et se croire joué par Barras. Les membres du corps législatif
+qui s'étaient entremis dans la négociation coururent chez lui,
+recueillirent tous les détails de la séance qui avait eu lieu au
+directoire, se déchaînèrent contre Barras, l'appelèrent un fourbe,
+et firent éclater la plus grande indignation. Mais un événement vint
+augmenter l'effervescence, et la porter au comble. Hoche, sur l'avis
+de Barras, avait mis ses troupes en mouvement, dans l'intention de les
+diriger effectivement sur Brest, mais de les arrêter quelques jours
+dans les environs de la capitale. Il avait choisi la légion des Francs,
+commandée par Hubert; la division d'infanterie Lemoine; la division des
+chasseurs à cheval, commandée par Richepanse; un régiment d'artillerie;
+en tout quatorze à quinze mille hommes. La division des chasseurs de
+Richepanse était déjà arrivée à la Ferté-Alais, à onze lieues de Paris.
+C'était une imprudence, car le rayon constitutionnel était de douze
+lieues, et, en attendant le moment d'agir, il ne fallait pas franchir la
+limite légale. Cette imprudence était due à l'erreur d'un commissaire
+des guerres, qui avait transgressé la loi sans la connaître. A cette
+circonstance fâcheuse s'en joignaient d'autres. Les troupes, en voyant
+la direction qu'on leur faisait prendre, et sachant ce qui se passait
+dans l'intérieur, ne doutaient pas qu'on ne les fît marcher sur les
+conseils. Les officiers et les soldats disaient en route qu'ils allaient
+mettre à la raison les aristocrates de Paris. Hoche s'était contenté
+d'avertir le ministre de la guerre d'un mouvement général de troupes sur
+Brest, pour l'expédition d'Irlande.
+
+Toutes ces circonstances indiquaient aux divers partis qu'on touchait à
+quelque événement décisif. L'opposition et les ennemis du gouvernement
+redoublèrent d'activité pour parer le coup qui les menaçait; et le
+directoire, de son côté, ne négligea plus rien pour hâter l'exécution
+de ses projets et s'assurer la victoire; et on verra ci-après qu'il y
+réussit pleinement.
+
+
+CHAPITRE X.
+
+CONCENTRATION DE TROUPES AUTOUR DE PARIS.--CHANGEMENS DANS LE
+MINISTÈRE.--PRÉPARATIFS DE L'OPPOSITION ET DES CLICHYENS CONTRE LE
+DIRECTOIRE.--LUTTE DES CONSEILS AVEC LE DIRECTOIRE.--PROJET DE LOI
+SUR LA GARDE NATIONALE.--LOI CONTRE LES SOCIÉTÉS POLITIQUES.--FÊTE A
+L'ARMÉE D'ITALIE.--MANIFESTATIONS POLITIQUES.--AUGEREAU EST MIS A
+LA TÊTE DES FORCES DE PARIS.--NÉGOCIATIONS POUR LA PAIX AVEC
+L'EMPEREUR.--CONFÉRENCES DE LILLE AVEC L'ANGLETERRE.--PLAINTES DES
+CONSEILS SUR LA MARCHE DES TROUPES.--MESSAGE ÉNERGIQUE DU DIRECTOIRE A
+CE SUJET.--DIVISIONS DANS LE PARTI DE L'OPPOSITION.--INFLUENCE DE
+MADAME DE STAËL; TENTATIVE INFRUCTUEUSE DE RÉCONCILIATION.--RÉPONSE DES
+CONSEILS AU MESSAGE DU DIRECTOIRE.--PLAN DÉFINITIF DU DIRECTOIRE CONTRE
+LA MAJORITÉ DES CONSEILS.--COUP D'ÉTAT DU 18 FRUCTIDOR.--ENVAHISSEMENT
+DES DEUX CONSEILS PAR LA FORCE ARMÉE.--DÉPORTATION DE CINQUANTE-TROIS
+DÉPUTÉS ET DE DEUX DIRECTEURS, ET AUTRES CITOYENS.--DIVERSES LOIS
+RÉVOLUTIONNAIRES SONT REMISES EN VIGUEUR.--CONSÉQUENCE DE CETTE
+RÉVOLUTION.
+
+
+La nouvelle de l'arrivée des chasseurs de Richepanse, les détails de
+leur marche et de leurs propos, parvinrent au ministre Pétiet le 28
+messidor, jour même où le changement de ministère avait lieu. Pétiet en
+instruisit Carnot; et, à l'instant où les députés étaient accourus en
+foule pour exhaler leurs ressentimens contre la majorité directoriale,
+et exprimer leurs regrets aux ministres disgraciés, ils apprirent en
+même temps la marche des troupes. Carnot dit que le directoire n'avait,
+à sa connaissance, donné aucun ordre; que peut-être les trois autres
+directeurs avaient pris une délibération particulière, mais qu'alors
+elle devait être sur le registre secret; qu'il allait s'en assurer, et
+qu'il ne fallait pas dévoiler l'événement, avant qu'il eût vérifié
+s'il existait des ordres. Mais on était trop irrité pour garder aucune
+mesure.
+
+Le renvoi des ministres, la marche des troupes, la nomination de Hoche
+à la place de Pétiet, ne laissèrent plus de doute sur les intentions du
+directoire. On déclara qu'évidemment le directoire voulait attenter à
+l'inviolabilité des conseils, faire un nouveau 31 mai, et proscrire les
+députés fidèles à la constitution. On se réunit chez Tronçon-Ducoudray,
+qui était, dans les anciens, l'un des personnages les plus influens. Les
+clichyens, suivant la coutume ordinaire des partis extrêmes, avaient vu
+avec plaisir les modérés, c'est-à-dire les constitutionnels, déçus dans
+leurs espérances, et trompés dans leur projet de composer un ministère
+à leur gré. Ils les considéraient comme dupés par Barras, et se
+réjouissaient de la duperie. Mais le danger cependant leur parut grave,
+quand ils virent s'avancer des troupes. Leurs deux généraux, Pichegru et
+Willot, sachant que l'on courait chez Tronçon-Ducoudray, pour conférer
+sur les événemens, s'y rendirent, quoique la réunion fût composée
+d'hommes qui ne suivaient pas la même direction. Pichegru n'avait
+encore sous la main aucun moyen réel; sa seule ressource était dans les
+passions des partis, et il fallait courir là où elles éclataient, soit
+pour observer, soit pour agir. Il y avait dans cette réunion Portalis,
+Tronçon-Ducoudray, Lacuée, Dumas, Siméon, Doulcet-Pontécoulant,
+Thibaudeau, Villaret-Joyeuse, Willot et Pichegru. On s'anima beaucoup,
+comme il était naturel; on parla des projets du directoire; on cita des
+propos de Rewbell, de Larévellière, de Barras, qui annonçaient un parti
+pris, et on conclut du changement de ministère et de la marche des
+troupes, que ce parti était un coup d'état contre le corps législatif.
+On proposa les résolutions les plus violentes, comme de suspendre le
+directoire et de le mettre en accusation, ou même de le mettre hors la
+loi. Mais pour exécuter toutes ces résolutions, il fallait une force, et
+Thibaudeau, ne partageant pas l'entraînement général, demandait où on la
+prendrait. On répondait à cela qu'on avait les douze cents grenadiers du
+corps législatif, une partie du 21e régiment de dragons, commandé par
+Malo, et la garde nationale de Paris; qu'en attendant la réorganisation
+de cette garde, on pourrait envoyer dans chaque arrondissement de la
+capitale des pelotons de grenadier, pour rallier autour d'eux les
+citoyens qui s'étaient armés en vendémiaire. On parla beaucoup sans
+parvenir à s'entendre, comme il arrive toujours quand les moyens ne sont
+pas réels. Pichegru, froid et concentré comme à son ordinaire, fit sur
+l'insuffisance et le danger des moyens proposés, quelques observations,
+dont le calme contrastait avec l'emportement général. On se sépara, on
+retourna chez Carnot, chez les ministres disgraciés. Carnot désapprouva
+tous les projets proposés contre le directoire. On se réunit une seconde
+fois chez Tronçon-Ducoudray; mais Pichegru et Willot n'y étaient plus.
+On divagua encore, et, n'osant recourir aux moyens violens, on finit par
+se retrancher dans les moyens constitutionnels. On se promit de demander
+la loi sur la responsabilité des ministres, et la prompte organisation
+de la garde nationale.
+
+A Clichy, on déclamait comme ailleurs, et on ne faisait pas mieux, car
+si les passions étaient plus violentes, les moyens n'étaient pas plus
+grands. On regrettait surtout la police, qui venait d'être enlevée à
+Cochon, et on revenait à l'un des projets favoris de la faction, celui
+d'ôter la police de Paris au directoire, et de la donner au corps
+législatif, en forçant le sens d'un article de la constitution. On
+se proposait en même temps de confier la direction de cette police à
+Cochon; mais la proposition était si hardie, qu'on n'osa pas la mettre
+en projet. On s'arrêta à l'idée de chicaner sur l'âge de Barras, qui,
+disait-on, n'avait pas quarante ans lors de sa nomination au directoire,
+et de demander l'organisation instantanée de la garde nationale.
+
+Le 30 messidor (18 juillet) en effet, il y eut grand tumulte aux
+cinq-cents. Le député Delahaye dénonça la marche des troupes, et
+demanda que le rapport sur la garde nationale fût fait sur-le-champ.
+On s'emporta contre la conduite du directoire; on peignait avec effroi
+l'état de Paris, l'arrivée d'une multitude de révolutionnaires connus,
+la nouvelle formation des clubs, et on demanda qu'une discussion
+s'ouvrît sur les sociétés politiques. On décida que le rapport sur la
+garde nationale serait fait le surlendemain, et qu'immédiatement après
+s'ouvrirait la discussion sur les clubs. Le surlendemain, 2 thermidor
+(20 juillet), on avait de nouveaux détails sur la marche des troupes,
+sur leur nombre, et on savait qu'à la Ferté-Alais, il se trouvait déjà
+quatre régimens de cavalerie.
+
+Pichegru fit le rapport sur l'organisation de la garde nationale. Son
+projet était conçu de la manière la plus perfide. Tous les Français
+jouissant de la qualité de citoyen devaient être inscrits sur les rôles
+de la garde nationale, mais tous ne devaient pas composer l'effectif
+de cette garde. Les gardes nationaux faisant le service devaient être
+choisis par les autres, c'est-à-dire élus par la masse. De cette manière
+la garde nationale était formée, comme les conseils, par les assemblées
+électorales, et le résultat des élections indiquait assez quelle espèce
+de garde on obtiendrait par ce moyen. Elle devait se composer d'un
+bataillon par canton; dans chaque bataillon il devait y avoir une
+compagnie de grenadiers et de chasseurs, ce qui rétablissait ces
+compagnies d'élite, où se groupaient toujours les hommes le plus
+prononcés, et dont les partis se servaient ordinairement pour
+l'exécution de leurs vues. On voulait voter le projet sur-le-champ. Le
+fougueux Henri Larivière prétendit que tout annonçait un 31 mai. «Allons
+donc! allons donc!» lui crièrent, en l'interrompant, quelques voix de la
+gauche. «Oui, reprit-il, mais je me rassure en songeant que nous sommes
+au 2 thermidor, et que nous approchons du 9, jour fatal aux tyrans.» Il
+voulait qu'on votât le projet à l'instant, et qu'on envoyât un message
+aux anciens, pour les engager à rester en séance, afin qu'ils pussent
+aussi voter sans désemparer. On combattit cette proposition. Thibaudeau,
+chef du parti constitutionnel, fit remarquer avec raison que, quelque
+diligence qu'on déployât, la garde nationale ne serait pas organisée
+avant un mois; que la précipitation à voter un projet important serait
+donc inutile pour garantir le corps législatif des dangers dont on le
+menaçait; que la représentation nationale devait se renfermer dans
+ses droits et sa dignité, et ne pas chercher sa force dans des moyens
+actuellement impuissans. Il proposa une discussion réfléchie. On adopta
+l'ajournement à vingt-quatre heures, pour l'examen du projet, en
+décrétant cependant tout de suite le principe de la réorganisation. Dans
+le moment, arriva un message du directoire, qui donnait des explications
+sur la marche des troupes. Ce message disait que, dirigées vers une
+destination éloignée, les troupes avaient dû passer près de Paris, que
+par l'inadvertance d'un commissaire des guerres elles avaient franchi la
+limite constitutionnelle, que l'erreur de ce commissaire était la seule
+cause de cette infraction aux lois, que du reste les troupes avaient
+reçu l'ordre de rétrograder sur-le-champ. On ne se contenta pas de cette
+explication; on déclama de nouveau avec une extrême véhémence, et on
+nomma une commission pour examiner ce message, et faire un rapport sur
+l'état de Paris et la marche des troupes. Le lendemain on commença
+à discuter le projet de Pichegru, et on en vota quatre articles. On
+s'occupa ensuite des clubs, qui se renouvelaient de toutes parts, et
+semblaient annoncer un ralliement du parti jacobin. On voulait les
+interdire absolument, parce que les lois qui les limitaient étaient
+toujours éludées. On décréta qu'aucune assemblée politique ne serait
+permise à l'avenir. Ainsi la société de Clichy commit sur elle-même
+une espèce de suicide, et consentit à ne plus exister, à condition de
+détruire le cercle constitutionnel et les autres clubs subalternes qui
+se formaient de toutes parts. Les chefs de Clichy n'avaient pas besoin,
+en effet, de cette tumultueuse réunion pour s'entendre, et ils pouvaient
+la sacrifier, sans se priver d'une grande ressource. Willot dénonça
+ensuite Barras, comme n'ayant pas l'âge requis par la constitution,
+à l'époque où il avait été nommé directeur. Mais les registres de la
+guerre compulsés prouvèrent que c'était une vaine chicane. Pendant
+ce temps, d'autres troupes étaient arrivées à Reims; on s'alarma de
+nouveau. Le directoire ayant répété les mêmes explications, on les
+déclara encore insuffisantes, et la commission déjà nommée resta chargée
+d'une enquête et d'un rapport.
+
+Hoche était arrivé à Paris, car il devait y passer, soit qu'il dût aller
+à Brest, soit qu'il eût à exécuter un coup d'état. Il se présenta sans
+crainte au directoire, certain qu'en faisant marcher ses divisions, il
+avait obéi à la majorité directoriale. Mais Carnot, qui était dans ce
+moment président du directoire, chercha à l'intimider; il lui demanda en
+vertu de quel ordre il avait agi, et le menaça d'une accusation, pour
+avoir franchi les limites constitutionnelles. Malheureusement Rewbell et
+Larévellière, qui n'avaient pas été informés de l'ordre donné à Hoche,
+ne pouvaient pas venir à son secours. Barras, qui avait donné cet
+ordre, n'avait pas osé prendre la parole, et Hoche restait exposé aux
+pressantes questions de Carnot. Il répondait qu'il ne pouvait aller
+à Brest sans troupes; à quoi Carnot répliquait qu'il y avait encore
+quarante-trois mille hommes en Bretagne, nombre suffisant pour
+l'expédition. Cependant Larévellière, voyant l'embarras de Hoche, vint
+enfin à son secours, lui exprima au nom de la majorité du directoire
+l'estime et la confiance qu'avaient méritées ses services, l'assura
+qu'il n'était pas question d'accusation contre lui, et fit lever la
+séance. Hoche courut chez Larévellière pour le remercier; il apprit là
+que Barras n'avait informé ni Rewbell ni Larévellière du mouvement des
+troupes, qu'il avait donné les ordres à leur insu; et il fut indigné
+contre Barras, qui, après l'avoir compromis, n'avait pas le courage de
+le défendre. Il était évident que Barras, en agissant à part, sans en
+prévenir ses deux collègues, avait voulu avoir seul dans sa main
+les moyens d'exécution. Hoche indigné traita Barras avec sa hauteur
+ordinaire, et voua à Rewbell et à Larévellière toute son estime. Rien
+n'était encore prêt pour l'exécution du projet que méditaient les trois
+directeurs, et Barras, en appelant Hoche, l'avait inutilement compromis.
+Hoche retourna sur-le-champ à son quartier-général, qui était à Wetzlar,
+et fit cantonner les troupes qu'il avait amenées dans les environs de
+Reims et de Sedan, où elles étaient à portée encore de marcher sur
+Paris. Il était fort dégoûté par la conduite de Barras à son égard, mais
+il était prêt à se dévouer encore, si Larévellière et Rewbell lui en
+donnaient le signal. Il était très compromis; on parlait de l'accuser;
+mais il attendait avec fermeté au milieu de son quartier-général ce que
+la majorité des cinq-cents déchaînée contre lui pourrait entreprendre.
+Son âge ne lui ayant pas permis d'accepter le ministère de la guerre,
+Schérer y fut appelé à sa place.
+
+L'éclat qui venait d'avoir lieu, ne permettait plus d'employer Hoche à
+l'exécution des projets du directoire. D'ailleurs l'importance qu'une
+telle participation allait lui donner, pouvait exciter la jalousie des
+autres généraux. Il n'était pas impossible que Bonaparte trouvât mauvais
+qu'on s'adressât à d'autres qu'à lui. On pensa qu'il vaudrait mieux
+ne pas se servir de l'un des généraux en chef, et prendre l'un des
+divisionnaires les plus distingués. On imagina de demander à Bonaparte
+un de ces généraux devenus si célèbres sous ses ordres; ce qui aurait
+l'avantage de le satisfaire personnellement, et de ne blesser en
+même temps aucun des généraux en chef. Mais tandis qu'on songeait
+à s'adresser à lui, il intervenait dans la querelle, d'une manière
+foudroyante pour les contre-révolutionnaires, et au moins embarrassante
+pour le directoire. Il choisit l'anniversaire du 14 juillet, répondant
+au 26 messidor, pour donner une fête aux armées, et faire rédiger des
+adresses sur les événemens qui se préparaient. Il fit élever à Milan
+une pyramide portant des trophées, et le nom de tous les soldats et
+officiers morts pendant la campagne d'Italie. C'est autour de cette
+pyramide que fut célébrée la fête; elle fut magnifique. Bonaparte y
+assista de sa personne, et adressa à ses soldats une proclamation
+menaçante. «Soldats, dit-il, c'est aujourd'hui l'anniversaire du 14
+juillet. Vous voyez devant vous les noms de nos compagnons d'armes morts
+au champ d'honneur, pour la liberté de la patrie. Ils vous ont donné
+l'exemple. Vous vous devez tout entiers à la république; vous vous devez
+tout entiers au bonheur de trente millions de Français; vous vous devez
+tout entiers à la gloire de ce nom qui a reçu un nouvel éclat par vos
+victoires.
+
+«Soldats! je sais que vous êtes profondément affectés des malheurs qui
+menacent la patrie. Mais la patrie ne peut courir de dangers réels. Les
+mêmes hommes qui l'ont fait triompher de l'Europe coalisée, sont là.
+Des montagnes nous séparent de la France; vous les franchiriez avec la
+rapidité de l'aigle, s'il le fallait, pour maintenir la constitution,
+défendre la liberté, et protéger les républicains.
+
+«Soldats! le gouvernement veille sur le dépôt des lois qui lui est
+confié. Les royalistes, dès l'instant qu'ils se montreront, auront vécu.
+Soyez sans inquiétude, et jurons par les mânes des héros qui sont
+morts à côté de nous pour la liberté, jurons sur nos drapeaux, guerre
+implacable aux ennemis de la république et de la constitution de l'an
+III!»
+
+Il y eut ensuite un banquet où les toasts les plus énergiques furent
+portés par les généraux et les officiers. Le général en chef porta
+un premier toast aux braves Stengel, Laharpe, Dubois, morts au champ
+d'honneur. «Puissent leurs mânes, dit-il, veiller autour de nous, et
+nous garantir des embûches de nos ennemis!» Des toasts furent ensuite
+portés à la constitution de l'an III, au directoire, au conseil des
+anciens, aux Français assassinés dans Vérone, à la _réémigration des
+émigrés_, à l'union des républicains français, à la destruction du club
+de Clichy. On sonna le pas de charge à ce dernier toast. Des fêtes
+semblables eurent lieu dans toutes les villes où se trouvaient les
+divisions de l'armée, et elles furent célébrées avec le même appareil.
+Ensuite on rédigea, dans chaque division, des adresses, encore plus
+significatives que ne l'était la proclamation du général en chef. Il
+avait observé dans son langage une certaine dignité; mais tout le style
+jacobin de 93 fut étalé dans les adresses des différentes divisions de
+l'armée. Les divisions Masséna, Joubert, Augereau, se signalèrent.
+Celle d'Augereau surtout dépassa toutes les bornes: _O conspirateurs_,
+disait-elle, _tremblez! de l'Adige et du Rhin à la Seine, il n'y a qu'un
+pas. Tremblez! vos iniquités sont comptées, et le prix en est au bout de
+nos baïonnettes!_
+
+Ces adresses furent couvertes de milliers de signatures, et envoyées au
+général en chef. Il les réunit, et les envoya au directoire, avec sa
+proclamation, pour qu'elles fussent imprimées et publiées dans les
+journaux. Une pareille démarche signifiait assez clairement qu'il était
+prêt à marcher pour combattre la faction formée dans les conseils, et
+prêter son secours à l'exécution d'un coup d'état. En même temps, comme
+il savait le directoire divisé, qu'il voyait la scène se compliquer, et
+qu'il voulait être instruit de tout, il choisit un de ces aides-de-camp,
+M. de Lavalette, qui jouissait de toute sa confiance, et qui avait la
+pénétration nécessaire pour bien juger les événemens; il le fit partir
+pour Paris avec ordre de tout observer, et de tout recueillir; il fit en
+même temps offrir des fonds au directoire, au cas qu'il en eût besoin,
+s'il avait quelque acte de vigueur à tenter.
+
+Quand le directoire reçut ces adresses, il fut extrêmement embarrassé.
+Elles étaient en quelque sorte illégales, car les armées ne pouvaient
+pas délibérer. Les accueillir, les publier, c'était autoriser les armées
+à intervenir dans le gouvernement de l'état, et livrer la république
+à la puissance militaire. Mais pouvait-on se sauver de ce péril? En
+s'adressant à Hoche, en lui demandant des troupes, en demandant un
+général à Bonaparte, le gouvernement n'avait-il pas lui-même provoqué
+cette intervention? Obligé de recourir à la force, de violer la
+légalité, pouvait-il s'adresser à d'autres soutiens que les armées?
+Recevoir ces adresses n'était que la conséquence de ce qu'on avait fait,
+de ce qu'on avait été obligé de faire. Telle était la destinée de notre
+malheureuse république, que pour se soustraire à ses ennemis, elle
+était obligée de se livrer aux armées. C'est la crainte de la
+contre-révolution qui, en 1793, avait jeté la république dans les excès
+et les fureurs dont on a vu la triste histoire; c'est la crainte de la
+contre-révolution qui, aujourd'hui, l'obligeait de se jeter dans les
+bras des militaires; en un mot, c'était toujours pour fuir le même
+danger, que tantôt elle avait recours aux passions, tantôt aux
+baïonnettes.
+
+Le directoire eût bien voulu cacher ces adresses, et ne pas les publier
+à cause du mauvais exemple; mais il aurait horriblement blessé le
+général, et l'eût peut-être rejeté vers les ennemis de la république. Il
+fut donc contraint de les imprimer et de les répandre. Elles jetèrent
+l'effroi dans le parti clichyen, et lui firent sentir combien avait
+été grande son imprudence, quand il avait attaqué, par la motion de
+Dumolard, la conduite du général Bonaparte à Venise. Elles donnèrent
+lieu à de nouvelles plaintes dans les conseils: on s'éleva contre cette
+intervention des armées, on dit qu'elles ne devaient pas délibérer, et
+on vit là une nouvelle preuve des projets imputés au directoire.
+
+Bonaparte causa un nouvel embarras au gouvernement, par le général
+divisionnaire qu'il lui envoya. Augereau excitait dans l'armée une
+espèce de trouble, par la violence de ses opinions, tout à fait dignes
+du faubourg Saint-Antoine. Il était toujours prêt à entrer en querelle
+avec quiconque n'était pas aussi violent que lui; et Bonaparte craignait
+une rixe entre les généraux. Pour s'en débarrasser, il l'envoya au
+directoire, pensant qu'il serait très-bon pour l'usage auquel on le
+destinait, et qu'il serait mieux à Paris qu'au quartier-général, où
+l'oisiveté le rendait dangereux. Augereau ne demandait pas mieux; car il
+aimait autant les agitations des clubs que les champs de bataille, et il
+n'était pas insensible à l'attrait du pouvoir. Il partit sur-le-champ,
+et arriva à Paris dans le milieu de thermidor. Bonaparte écrivit à son
+aide-de-camp, Lavalette, qu'il envoyait Augereau parce qu'il ne pouvait
+plus le garder en Italie; il lui recommanda de s'en défier, et de
+continuer ses observations, en se tenant toujours à part. Il lui
+recommanda aussi d'avoir les meilleurs procédés envers Carnot; car en
+se prononçant hautement pour le directoire, contre la faction
+contre-révolutionnaire, il ne voulait entrer pour rien dans la querelle
+personnelle des directeurs.
+
+Le directoire fut très-peu satisfait de voir arriver Augereau. Ce
+général convenait bien à Barras, qui s'entourait volontiers des jacobins
+et des patriotes des faubourgs, et qui parlait toujours de monter à
+cheval; mais il convenait peu à Rewbell, à Larévellière, qui auraient
+voulu un général sage, mesuré, et qui pût, au besoin, faire cause
+commune avec eux contre les projets de Barras. Augereau était on ne
+peut pas plus satisfait de se voir à Paris, pour une mission pareille.
+C'était un brave homme, excellent soldat, et coeur généreux, mais
+très-vantard et très-mauvaise tête. Il allait dans Paris recevant des
+fêtes, jouissant de la célébrité que lui valaient ses beaux faits
+d'armes, mais s'attribuant une partie des opérations de l'armée
+d'Italie, laissant croire volontiers qu'il avait inspiré au général en
+chef ses plus belles résolutions, et répétant à tout propos qu'il
+venait mettre les aristocrates à la raison. Larévellière et Rewbell,
+très-fâchés de cette conduite, résolurent de l'entourer, et, en
+s'adressant à sa vanité, de le ramener à un peu plus de mesure.
+Larévellière le caressa beaucoup, et réussit à le subjuguer, moitié par
+des flatteries adroites, moitié par le respect qu'il sut lui inspirer.
+Il lui fit sentir qu'il ne fallait pas se déshonorer par une journée
+sanglante, mais acquérir le titre de sauveur de la république, par un
+acte énergique et sage, qui désarmât les factieux sans répandre de sang.
+Il calma Augereau, et parvint à le rendre plus raisonnable. On lui donna
+sur-le-champ le commandement de la dix-septième division militaire, qui
+comprenait Paris. Ce nouveau fait indiquait assez les intentions du
+directoire. Elles étaient arrêtées. Les troupes de Hoche se trouvaient
+à quelques marches; on n'avait qu'un signal à donner pour les faire
+arriver. On attendait les fonds que Bonaparte avait promis, et qu'on
+ne voulait pas prendre dans les caisses, pour ne pas compromettre le
+ministre Ramel, si exactement surveillé par la commission des finances.
+Ces fonds étaient en partie destinés à gagner les grenadiers du
+corps législatif, alors au nombre de douze cents, et qui, sans être
+redoutables, pouvaient, s'ils résistaient, amener un combat; ce que l'on
+tenait par-dessus tout à éviter. Barras, toujours fécond en intrigues,
+s'était chargé de ce soin, et c'était le motif qui faisait différer le
+coup d'état.
+
+Les événemens de l'intérieur avaient la plus funeste influence sur
+les négociations si importantes, entamées entre la république et les
+puissances de l'Europe. L'implacable faction, conjurée contre la liberté
+et le repos de la France, allait ajouter à tous ses torts, celui de
+compromettre la paix, depuis si long-temps attendue. Lord Malmesbury
+était arrivé à Lille, et les ministres autrichiens s'étaient abouchés
+à Montebello avec Bonaparte et Clarke, qui étaient les deux
+plénipotentiaires chargés de représenter la France. Les préliminaires
+de Léoben, signés le 29 germinal (18 avril), portaient que deux congrès
+seraient ouverts, l'un général à Berne, pour la paix avec l'empereur et
+ses alliés; l'autre particulier à Rastadt, pour la paix avec l'Empire;
+que la paix avec l'empereur serait conclue avant trois mois, sous peine
+de nullité des préliminaires; que rien ne serait fait dans les états
+vénitiens que de concert avec l'Autriche, mais que les provinces
+vénitiennes ne seraient occupées par l'empereur qu'après la conclusion
+de la paix. Les événemens de Venise semblaient déroger un peu à ces
+conditions, et l'Autriche s'était hâtée d'y déroger plus formellement de
+son côté, en faisant occuper les provinces vénitiennes de l'Istrie et
+de la Dalmatie. Bonaparte ferma les yeux sur cette infraction aux
+préliminaires, pour s'épargner les récriminations à l'égard de ce qu'il
+avait fait à Venise, et de ce qu'il allait faire dans les îles du
+Levant. L'échange des ratifications eut lieu à Montebello, près de
+Milan, le 5 prairial (24 mai). Le marquis de Gallo, ministre de Naples à
+Vienne, était l'envoyé de l'empereur. Après l'échange des ratifications,
+Bonaparte conféra avec M. de Gallo, dans l'intention de le faire
+renoncer à l'idée d'un congrès à Berne, et de l'engager à traiter
+isolément en Italie, sans appeler les autres puissances. Les raisons
+qu'il avait à donner, dans l'intérêt même de l'Autriche, étaient
+excellentes. Comment la Russie et l'Angleterre si elles étaient
+appelées à ce congrès, pourraient-elles consentir à ce que l'Autriche
+s'indemnisât aux dépens de Venise, dont elles-mêmes convoitaient les
+possessions? C'était impossible, et l'intérêt même de l'Autriche,
+autant que celui d'une prompte conclusion, exigeait que l'on conférât
+sur-le-champ, et en Italie. M. de Gallo, homme spirituel et sage,
+sentait la force de ces raisons. Pour le décider, et entraîner le
+cabinet autrichien, Bonaparte fit une concession d'étiquette à laquelle
+le cabinet de Vienne attachait une grande importance. L'empereur
+craignait toujours que la république ne voulût rejeter l'ancien
+cérémonial des rois de France, et n'exigeât l'alternative dans le
+protocole des traités. L'empereur voulait toujours être nommé le
+premier, et conserver à ses ambassadeurs le pas sur les ambassadeurs de
+la France. Bonaparte, qui s'était fait autoriser par le directoire à
+céder sur ces misères, accorda ce que demandait M. de Gallo. La joie
+fut si grande, que sur-le-champ M. de Gallo adopta le principe d'une
+négociation séparée à Montebello, et écrivit à Vienne pour obtenir des
+pouvoirs en conséquence. Mais le vieux Thugut, fatigué, humoriste, tout
+attaché au système anglais, et offrant à chaque instant sa démission,
+depuis que la cour, influencée par l'archiduc Charles, semblait abonder
+dans un système contraire, Thugut avait d'autres vues. Il voyait la
+paix avec peine; les troubles intérieurs de la France lui donnaient des
+espérances auxquelles il aimait encore à se livrer, quoiqu'elles eussent
+été si souvent trompeuses. Bien qu'il en eût coûté à l'Autriche beaucoup
+d'argent, beaucoup de fausses démarches, et une guerre désastreuse,
+pour avoir cru les émigrés, la nouvelle conspiration de Pichegru fit
+concevoir à Thugut l'idée de différer la conclusion de la paix.
+Il résolut d'opposer des lenteurs calculées aux instances des
+plénipotentiaires français. Il fit désavouer le marquis de Gallo, et fit
+partir un nouveau négociateur, le général-major, comte de Meeweld, pour
+Montebello. Ce négociateur arriva le 1er messidor (19 juin), et demanda
+l'exécution des préliminaires, c'est-à-dire, la réunion du congrès de
+Berne. Bonaparte, indigné de ce changement de système, fit une
+réplique des plus vives. Il répéta tout ce qu'il avait déjà dit sur
+l'impossibilité d'obtenir de la Russie et de l'Angleterre l'adhésion
+aux arrangemens dont on avait posé les bases à Léoben; il ajouta qu'un
+congrès entraînerait de nouvelles lenteurs; que deux mois s'étaient
+déjà écoulés depuis les préliminaires de Léoben; que d'après ces
+préliminaires, la paix devait être conclue en trois mois, et qu'il
+serait impossible de la conclure dans ce délai, si on appelait toutes
+les puissances. Ces raisons laissèrent encore les plénipotentiaires
+autrichiens sans réponse. La cour de Vienne parut céder, et fixa les
+conférences à Udine, dans les provinces vénitiennes, afin que le lieu de
+la négociation fût plus rapproché de Vienne. Elles durent recommencer
+le 13 messidor (1er juillet). Bonaparte, que des soins d'une haute
+importance retenaient à Milan, au milieu des nouvelles républiques qu'on
+allait fonder, et qui d'ailleurs tenait à veiller de plus près aux
+événemens de Paris, ne voulait pas se laisser attirer inutilement à
+Udine, pour y être joué par Thugut. Il y envoya Clarke, et déclara qu'il
+ne s'y rendrait de sa personne que lorsqu'il serait convaincu par la
+nature des pouvoirs donnés aux deux négociateurs, et par leur conduite
+dans la négociation, de la bonne foi de la cour de Vienne. En effet, il
+ne se trompait pas. Le cabinet de Vienne, plus abusé que jamais par les
+misérables agens de la faction royaliste, se flattait qu'il allait être
+dispensé par une révolution de traiter avec le directoire, et il fit
+remettre des notes étranges dans l'état de la négociation. Ces notes,
+à la date du 30 messidor (18 juillet), portaient que la cour de Vienne
+voulait s'en tenir rigoureusement aux préliminaires, et par conséquent
+traiter de la paix générale à Berne; que le délai de trois mois, fixé
+par les préliminaires, pour la conclusion de la paix, ne pouvait
+s'entendre qu'à partir de la réunion du congrès, car autrement il aurait
+été trop insuffisant pour être stipulé; qu'en conséquence, la cour de
+Vienne, persistant à se renfermer dans la teneur des préliminaires,
+demandait un congrès général de toutes les puissances. Ces notes
+renfermaient en outre des plaintes amères sur les événemens de Venise
+et de Gênes; elles soutenaient que ces événemens étaient une infraction
+grave aux préliminaires de Léoben, et que la France devait en donner
+satisfaction.
+
+En recevant ces notes si étranges, Bonaparte fut rempli de colère.
+Sa première idée fut de réunir sur-le-champ toutes les divisions de
+l'armée, de reprendre l'offensive, et de s'avancer encore sur Vienne,
+pour exiger cette fois des conditions moins modérées qu'à Léoben. Mais
+l'état intérieur de la France, les conférences à Lille, l'arrêtèrent,
+et il pensa qu'il fallait, dans ces graves conjonctures, laisser au
+directoire, qui était placé au centre de toutes les opérations, le soin
+de décider la conduite à tenir. Il se contenta de faire rédiger par
+Clarke une note vigoureuse. Cette note portait en substance qu'il
+n'était plus temps de demander un congrès, dont les plénipotentiaires
+autrichiens avaient reconnu l'impossibilité, et auquel la cour de Vienne
+avait même renoncé, en fixant les conférences à Udine; que ce congrès
+était aujourd'hui sans motif, puisque les alliés de l'Autriche se
+séparaient d'elle, et montraient l'intention de traiter isolément, ce
+qui était prouvé par les conférences de Lille; que le délai de trois
+mois ne pouvait s'entendre qu'à partir du jour de la signature de
+Léoben, car autrement, en différant l'ouverture du congrès, les lenteurs
+pourraient devenir éternelles, ce que la France avait voulu empêcher en
+fixant un terme positif; qu'enfin les préliminaires n'avaient point été
+violés dans la conduite tenue à l'égard de Venise et de Gênes; que ces
+deux pays avaient pu changer leur gouvernement sans que personne eût
+à le trouver mauvais, et que, du reste, en envahissant l'Istrie et la
+Dalmatie contre toutes les conventions écrites, l'Autriche avait bien
+autrement violé les préliminaires. Après avoir ainsi répondu d'une
+manière ferme et digne, Bonaparte référa du tout au directoire, et
+attendit ses ordres, lui recommandant de se décider au plus tôt, parce
+qu'il importait de ne pas attendre la mauvaise saison pour reprendre les
+hostilités, si cette détermination devenait nécessaire.
+
+A Lille, la négociation ouverte se conduisait avec plus de bonne foi,
+ce qui doit paraître singulier, puisque c'était avec Pitt que
+les négociateurs français avaient à s'entendre. Mais Pitt était
+véritablement effrayé de la situation de l'Angleterre, ne comptait plus
+du tout sur l'Autriche, n'avait aucune confiance dans les menteries des
+agens royalistes, et voulait traiter avec la France, avant que la paix
+avec l'empereur la rendit plus forte et plus exigeante. Si donc, l'année
+dernière, il n'avait voulu qu'éluder, pour satisfaire l'opinion et pour
+prévenir un arrangement à l'égard des Pays-Bas, cette année il voulait
+sincèrement traiter, sauf à ne faire de cette paix qu'un repos de deux
+ou trois ans. Ce pur Anglais ne pouvait, en effet, consentir à laisser
+définitivement les Pays-Bas à la France.
+
+Tout prouvait sa sincérité, comme nous l'avons dit, et le choix de
+lord Malmesbury, et la nature des instructions secrètes données à ce
+négociateur. Suivant l'usage de la diplomatie anglaise, tout était
+arrangé pour qu'il y eût à la fois deux négociations, l'une officielle
+et apparente, l'autre secrète et réelle. M. Ellis avait été donné à lord
+Malmesbury, pour conduire avec son assentiment la négociation secrète,
+et correspondre directement avec Pitt. Cet usage de la diplomatie
+anglaise est forcé dans un gouvernement représentatif. Dans la
+négociation officielle, on dit ce qui peut être répété dans les
+chambres, et on réserve pour la négociation secrète ce qui ne peut être
+publié. Dans le cas surtout où le ministère est divisé sur la question
+de la paix, on communique les conférences secrètes à la partie du
+ministère qui autorise et dirige la négociation. La légation anglaise
+arriva avec une nombreuse suite et un grand appareil à Lille, le 16
+messidor (4 juillet).
+
+Les négociateurs chargés de représenter la France étaient Letourneur,
+sorti récemment du directoire, Pléville Le Peley, qui ne resta à Lille
+que peu de jours à cause de sa nomination au ministère de la marine, et
+Hugues Maret, depuis duc de Bassano. De ces trois ministres, le dernier
+était le seul capable de remplir un rôle utile dans la négociation.
+Jeune, versé de bonne heure dans le monde diplomatique, il réunissait à
+beaucoup d'esprit des formes qui étaient devenues rares en France
+depuis la révolution. Il devait son entrée dans les affaires à M. de
+Talleyrand, et maintenant encore il s'était concerté avec lui, pour que
+l'un des deux eût le ministère des affaires étrangères, et l'autre la
+mission à Lille. M. Maret avait été envoyé deux fois à Londres dans les
+premiers temps de la révolution; il avait été bien reçu par Pitt, et
+avait acquis une, grande connaissance du cabinet anglais. Il était donc
+très-propre à représenter la France à Lille. Il s'y rendit avec ses deux
+collègues, et ils y arrivèrent en même temps que la légation anglaise.
+Ce n'est pas ordinairement dans les conférences publiques que se font
+réellement les affaires diplomatiques. Les négociateurs anglais,
+pleins de dextérité et de tact, auraient voulu voir familièrement les
+négociateurs français, et avaient trop d'esprit pour éprouver aucun
+éloignement. Au contraire, Letourneur et Pléville Le Peley, honnêtes
+gens, mais peu habitués à la diplomatie, avaient la sauvagerie
+révolutionnaire: ils considéraient les deux Anglais comme des hommes
+dangereux, toujours prêts à intriguer et à tromper, et contre
+lesquels il fallait être en défiance. Ils ne voulaient les voir
+qu'officiellement, et craignaient de se compromettre par toute autre
+espèce de communication. Ce n'était pas ainsi qu'on pouvait s'entendre.
+
+Lord Malmesbury signifia ses pouvoirs, où les conditions du traité
+étaient laissées en blanc, et demanda quelles étaient les conditions de
+la France. Les trois négociateurs français exhibèrent les conditions,
+qui étaient, comme on pense bien, un _maximum_ fort élevé. Ils
+demandaient que le roi d'Angleterre renonçât au titre de roi de France,
+qu'il continuait de prendre par un de ces ridicules usages conservés
+en Angleterre; qu'il rendît tous les vaisseaux pris à Toulon; qu'il
+restituât à la France, à l'Espagne et à la Hollande, toutes les colonies
+qui leur avaient été enlevées. En échange de tout cela, la France,
+l'Espagne et la Hollande, n'offraient que la paix, car elles n'avaient
+rien pris à l'Angleterre. Il est vrai que la France était assez
+imposante pour exiger beaucoup; mais tout demander pour elle et
+ses alliés, et ne rien donner, c'était renoncer à s'entendre; Lord
+Malmesbury, qui voulait arriver à des résultats réels, vit bien que la
+négociation officielle n'aboutirait à rien, et chercha à amener des
+rapprochemens plus intimes. M. Maret, plus habitué que ses collègues
+aux usages diplomatiques, s'y prêta volontiers; mais il fallut négocier
+auprès de Letourneur et de Pléville Le Peley, pour amener des rencontres
+au spectacle. Les jeunes gens des deux ambassades se rapprochèrent les
+premiers, et bientôt les communications furent plus amicales. La France
+avait tellement rompu avec le passé depuis la révolution, qu'il fallait
+beaucoup de peine pour la replacer dans ses anciens rapports avec
+les autres puissances. On n'avait rien eu de pareil à faire l'année
+précédente, parce qu'alors la négociation n'étant pas sincère, on
+n'avait guère qu'à éluder; mais cette année il fallait en venir à des
+communications efficaces et bienveillantes. Lord Malmesbury fit sonder
+M. Maret pour l'engager à une négociation particulière. Avant d'y
+consentir, M. Maret écrivit à Paris pour être autorisé par le ministère
+français. Il le fut sans difficulté, et sur-le-champ il entra en
+pourparlers avec les négociateurs anglais. Il n'était plus question de
+contester les Pays-Bas ni de discuter sur la nouvelle position dans
+laquelle la Hollande se trouvait par rapport à la France; mais
+l'Angleterre voulait garder quelques-unes des principales colonies
+qu'elle avait conquises, pour s'indemniser, soit des frais de la guerre,
+soit des concessions qu'elle nous faisait. Elle consentait à nous rendre
+toutes nos colonies, elle consentait même à renoncer à toute prétention
+sur Saint-Domingue, et à nous aider à y établir notre domination; mais
+elle prétendait s'indemniser aux dépens de la Hollande et de l'Espagne.
+Ainsi elle ne voulait pas rendre à l'Espagne l'île de la Trinité, dont
+elle s'était emparée, et qui était une colonie fort importante par sa
+position à l'entrée de la mer des Antilles; elle voulait, parmi les
+possessions enlevées aux Hollandais, garder le cap de Bonne-Espérance,
+qui commande la navigation des deux Océans, et Trinquemale, principal
+port de l'île de Ceylan; elle voulait échanger la ville de Negapatnam,
+sur la côte de Coromandel, contre la ville et le fort de Cochin sur
+la côte de Malabar, établissement précieux pour elle. Quant à la
+renonciation au titre de roi de France, les négociateurs anglais
+résistaient à cause de la famille royale, qui était peu disposée à la
+paix, et dont il fallait ménager la vanité. Relativement aux vaisseaux
+enlevés à Toulon, et qui déjà avaient été équipés et armés à l'anglaise,
+ils trouvaient trop ignominieux de les rendre, et offraient une
+indemnité en argent de 12 millions. Malmesbury donnait pour raison à M.
+Maret, qu'il ne pouvait rentrer à Londres après avoir tout rendu, et
+n'avoir conservé au peuple anglais aucune des conquêtes payées de son
+sang et de ses trésors. Pour prouver d'ailleurs sa sincérité, il montra
+toutes les instructions secrètes remises à M. Ellis, et qui contenaient
+la preuve du désir que Pitt avait d'obtenir la paix. Ces conditions
+méritaient d'être débattues.
+
+Une circonstance survenue tout à coup donna beaucoup d'avantages
+aux négociateurs français. Outre la réunion des flottes espagnole,
+hollandaise et française à Brest, réunion qui dépendait du premier coup
+de vent qui éloignerait l'amiral Jewis de Cadix, l'Angleterre avait
+à redouter un autre danger. Le Portugal, effrayé par l'Espagne et la
+France, venait d'abandonner son antique allié, et de traiter avec la
+France. La condition principale du traité lui interdisait de recevoir
+à la fois plus de six vaisseaux armés, appartenant aux puissances
+belligérantes. L'Angleterre perdait donc ainsi sa précieuse station dans
+le Tage. Ce traité inattendu livra un peu les négociateurs anglais à M.
+Maret. On se mit à débattre les conditions définitives. On ne put pas
+arracher la Trinité; quant au cap de Bonne-Espérance, qui était l'objet
+le plus important, il fut enfin convenu qu'il serait restitué à la
+Hollande, mais à une condition expresse, c'est que jamais la France ne
+profiterait de son ascendant sur la Hollande pour s'en emparer. C'est là
+ce que l'Angleterre redoutait le plus. Elle voulait moins l'avoir que
+nous l'enlever, et la restitution en fut décidée, à la condition que
+nous ne l'aurions jamais nous-mêmes. Quant à Trinquemale, qui entraînait
+la possession du Ceylan, il devait être gardé par les Anglais, toutefois
+avec l'apparence de l'alternative. Une garnison hollandaise devait
+alterner avec une garnison anglaise; mais il était convenu que ce
+serait là une formalité purement illusoire, et que ce port resterait
+effectivement aux Anglais. Quant à l'échange de Cochin contre
+Negapatnam, les Anglais y tenaient encore, sans en faire pourtant une
+condition _sine qua non_. Les 12 millions étaient acceptés pour les
+vaisseaux pris à Toulon. Quant au titre de roi de France, il était
+convenu que, sans l'abdiquer formellement, le roi d'Angleterre cesserait
+de le prendre.
+
+Tel était le point où s'étaient arrêtées les prétentions réciproques des
+négociateurs. Letourneur, qui était resté seul avec M. Maret depuis le
+départ de Pléville Le Peley, appelé au ministère de la marine, était
+dans une complète ignorance de la négociation secrète. M. Maret le
+dédommageait de sa nullité, en lui cédant tous les honneurs extérieurs,
+toutes les choses de représentation, auxquels cet homme honnête et
+facile tenait beaucoup. M. Maret avait fait part de tous les détails
+de la négociation au directoire, et attendait ses décisions. Jamais la
+France et l'Angleterre n'avaient été plus près de se concilier. Il était
+évident que la négociation de Lille était entièrement détachée de celle
+d'Udine, et que l'Angleterre agissait de son côté sans chercher à
+s'entendre avec l'Autriche.
+
+La décision à prendre sur ces négociations devait agiter le directoire
+plus que toute autre question. La faction royaliste demandait la
+paix avec fureur sans la désirer; les constitutionnels la voulaient
+sincèrement, même au prix de quelques sacrifices; les républicains la
+voulaient sans sacrifices, et souhaitaient par dessus tout la gloire de
+la république. Ils auraient voulu l'affranchissement entier de l'Italie,
+et la restitution des colonies de nos alliés, même au prix d'une
+nouvelle campagne. Les opinions des cinq directeurs étaient dictées par
+leur position. Carnot et Barthélemy votaient pour qu'on acceptât les
+conditions de l'Autriche et de l'Angleterre; les trois autres directeurs
+soutenaient l'opinion contraire. Ces questions achevèrent de brouiller
+les deux parties du directoire. Barras reprocha amèrement à Carnot
+les préliminaires de Léoben, dont celui-ci avait fortement appuyé la
+ratification, et employa à son égard les expressions les moins mesurées.
+Carnot, de son côté, dit, à propos de ces expressions, _qu'il ne fallait
+pas opprimer l'Autriche_; ce qui signifiait que, pour que la paix fût
+durable, les conditions devaient en être modérées. Mais ses collègues
+prirent fort mal ces expressions, et Rewbell lui demanda s'il était
+ministre de l'Autriche ou magistrat de la république française. Les
+trois directeurs, en recevant les dépêches de Bonaparte, voulaient qu'on
+rompît sur-le-champ, et qu'on reprît les hostilités. Cependant, l'état
+de la république, la crainte de donner de nouvelles armes aux ennemis
+du gouvernement, et de leur fournir le prétexte de dire que jamais le
+directoire ne ferait la paix, décidèrent les directeurs à temporiser
+encore. Ils écrivirent à Bonaparte qu'il fallait combler la mesure de
+la patience, et attendre encore jusqu'à ce que la mauvaise foi de
+l'Autriche fût prouvée d'une manière évidente, et que la reprise des
+hostilités pût être imputée à elle seule.
+
+Relativement aux conférences de Lille, la question n'était pas moins
+embarrassante. Pour la France, la décision était facile, puisqu'on lui
+rendait tout, mais pour l'Espagne, qui restait privée de la Trinité,
+pour la Hollande, qui perdait Trinquemale, la question était difficile à
+résoudre. Carnot, que sa nouvelle position obligeait à opiner toujours
+pour la paix, votait pour l'adoption de ces conditions, quoique peu
+généreuses à l'égard de nos alliés. Comme on était très-mécontent de la
+Hollande et des partis qui la divisaient, il conseillait de l'abandonner
+à elle-même, et de ne plus se mêler de son sort; conseil tout aussi peu
+généreux que celui de sacrifier ses colonies. Rewbell s'emporta fort sur
+cette question. Passionné pour les intérêts de la France, même jusqu'à
+l'injustice, il voulait que, loin d'abandonner la Hollande, on se rendît
+tout-puissant chez elle, qu'on en fît une province de la république; et
+surtout il s'opposait de toutes ses forces à l'adoption de l'article par
+lequel la France renonçait à posséder jamais le cap de Bonne-Espérance.
+Il soutenait, au contraire, que cette colonie et plusieurs autres
+devaient nous revenir un jour, pour prix de nos services. Il défendait
+comme on voit, les intérêts des alliés, pour nous, beaucoup plus encore
+que pour eux. Larévellière, qui par équité prenait leurs intérêts en
+grande considération, repoussait les conditions proposées, par des
+raisons toutes différentes. Il regardait comme honteux de sacrifier
+l'Espagne, qu'on avait engagée dans une lutte qui lui était pour ainsi
+dire étrangère, et qu'on obligeait, pour prix de son alliance, à
+sacrifier une importante colonie. Il regardait comme tout aussi honteux
+de sacrifier la Hollande, qu'on avait entraînée dans la carrière des
+révolutions, du sort de laquelle on s'était chargé, et qu'on allait à
+la fois priver de ses plus riches possessions, et livrer à une affreuse
+anarchie. Si la France, en effet, lui retirait sa main, elle allait
+tomber dans les plus funestes désordres. Larévellière disait qu'on
+serait responsable de tout le sang qui coulerait. Cette politique
+était généreuse; peut-être n'était-elle pas assez calculée. Nos alliés
+faisaient des pertes; la question était de savoir s'ils n'en feraient
+pas de plus grandes en continuant la guerre. L'avenir l'a prouvé. Mais
+les triomphes de la France sur le continent faisaient espérer alors que,
+délivrée de l'Autriche, elle en obtiendrait d'aussi grands sur les
+mers. L'abandon de nos alliés parut honteux; on prit un autre parti. On
+résolut de s'adresser à l'Espagne et à la Hollande, pour s'enquérir de
+leurs intentions. Elles devaient déclarer si elles voulaient la paix,
+au prix des sacrifices exigés par l'Angleterre, et dans le cas où elles
+préféreraient la continuation de la guerre, elles devaient déclarer en
+outre quelles forces elles se proposaient de réunir pour la défense des
+intérêts communs. On écrivit à Lille que la réponse aux propositions
+de l'Angleterre ne pouvait pas être donnée avant d'avoir consulté les
+alliés.
+
+Ces discussions achevèrent de brouiller complètement les directeurs. Le
+moment de la catastrophe approchait; les deux partis poursuivaient leur
+marche, et s'irritaient tous les jours davantage. La commission des
+finances dans les cinq-cents avait retouché ses mesures, pour les
+faire agréer aux anciens avec quelques modifications. Les dispositions
+relatives à la trésorerie avaient été légèrement changées. Le directoire
+devait toujours rester étranger aux négociations des valeurs; et
+sans confirmer ni abroger la distinction de l'ordinaire et de
+l'extraordinaire, il était décidé que les dépenses relatives à la solde
+des armées auraient toujours la préférence. Les anticipations étaient
+défendues pour l'avenir, mais les anticipations déjà faites n'étaient
+pas révoquées. Enfin, les nouvelles dispositions sur la vente des biens
+nationaux étaient reproduites, mais avec une modification importante;
+c'est que les ordonnances des ministres et les bons des fournisseurs
+devaient être pris en paiement des biens, comme _les bons des trois
+quarts_. Ces mesures, ainsi modifiées, avaient été adoptées; elles
+étaient moins subversives des moyens du trésor, mais très dangereuses
+encore. Toutes les lois pénales contre les prêtres étaient abolies; le
+serment était changé en une simple déclaration, par laquelle les prêtres
+déclaraient se soumettre aux lois de la république. Il n'avait pas
+encore été question des formes du culte, ni des cloches. Les successions
+des émigrés n'étaient plus ouvertes en faveur de l'état, mais en faveur
+des parens. Les familles, qui déjà avaient été obligées de compter à
+la république la part patrimoniale d'un fils ou d'un parent émigré,
+allaient recevoir une indemnité en biens nationaux. La vente des
+presbytères était suspendue. Enfin la plus importante de toutes les
+mesures, l'institution de la garde nationale, avait été votée en
+quelques jours, sur les bases exposées plus haut. La composition de
+cette garde devait se faire par voie d'élection. C'était sur cette
+mesure que Pichegru et les siens comptaient le plus pour l'exécution de
+leurs projets. Aussi avaient-ils fait ajouter un article, par lequel
+le travail de cette organisation devait commencer dix jours après la
+publication de la loi. Ils étaient ainsi assurés d'avoir bientôt réuni
+la garde parisienne, et avec elle tous les insurgés de vendémiaire.
+
+Le directoire, de son côté, convaincu de l'imminence du péril, et
+supposant toujours une conspiration prête à éclater, avait pris
+l'attitude la plus menaçante. Augereau n'était pas seul à Paris. Les
+armées étant dans l'inaction, une foule de généraux étaient accourus. On
+y voyait le chef d'état-major de Hoche, Cherin, les généraux Lemoine,
+Humbert, qui commandaient les divisions qui avaient marché sur Paris;
+Kléber et Lefebvre, qui étaient en congé; enfin Bernadette, que
+Bonaparte avait envoyé pour porter les drapeaux qui restaient à
+présenter au directoire. Outre ces officiers supérieurs, des officiers
+de tout grade, réformés depuis la réduction des cadres, et aspirant à
+être placés, se répandaient en foule dans Paris, tenant les propos les
+plus menaçans contre les conseils. Quantité de révolutionnaires étaient
+accourus des provinces, comme ils faisaient toujours dès qu'ils
+espéraient un mouvement. Outre tous ces symptômes, la direction et la
+destination des troupes ne pouvaient plus guère laisser de doute. Elles
+étaient toujours cantonnées aux environs de Reims. On se disait que si
+elles avaient été destinées uniquement pour l'expédition d'Irlande,
+elles auraient continué leur marche sur Brest, et n'auraient pas
+séjourné dans les départemens voisins de Paris; que Hoche ne serait pas
+retourné à son quartier-général; qu'enfin on n'aurait point réuni autant
+de cavalerie pour une expédition maritime. Une commission était restée
+chargée, comme on a vu, d'une enquête et d'un rapport sur tous
+ces faits. Le directoire n'avait donné à cette commission que des
+explications très-vagues. Les troupes avaient été acheminées, disait-il,
+vers une destination éloignée par un ordre du général Hoche, qui
+tenait cet ordre du directoire, et elles n'avaient franchi le rayon
+constitutionnel que par l'erreur d'un commissaire des guerres. Mais les
+conseils avaient répondu, par l'organe de Pichegru, que les troupes ne
+pouvaient pas être transportées d'une armée à une autre, sur un simple
+ordre d'un général en chef; que le général devait tenir ses ordres
+de plus haut; qu'il ne pouvait les recevoir du directoire que par
+l'intermédiaire du ministre de la guerre; que le ministre de la guerre
+Pétiet n'avait point contresigné cet ordre; que, par conséquent, le
+général Hoche avait agi sans une autorisation en forme; qu'enfin, si les
+troupes avaient reçu une destination éloignée, elles devaient poursuivre
+leur marche, et ne pas s'agglomérer autour de Paris. Ces observations
+étaient fondées, et le directoire avait de bonnes raisons pour n'y pas
+répondre. Les conseils décrétèrent, à la suite de ces observations,
+qu'un cercle serait tracé autour de Paris, en prenant un rayon de
+douze lieues, que des colonnes indiqueraient sur toutes les routes la
+circonférence de ce cercle, et que les officiers des troupes qui le
+franchiraient seraient considérés comme coupables de haute trahison.
+
+Mais bientôt de nouveaux faits vinrent augmenter les alarmes. Hoche
+avait réuni ses troupes dans les départemens du Nord, autour de Sedan
+et de Reims, à quelques marches de Paris, et il en avait acheminé de
+nouvelles dans la même direction. Ces mouvemens, les propos que tenaient
+les soldats, l'agitation qui régnait dans Paris, les rixes des officiers
+réformés avec les jeunes gens qui portaient les costumes de la jeunesse
+dorée, fournirent à Willot le sujet d'une seconde dénonciation. Il monta
+à la tribune, parla d'une marche de troupes, de l'esprit qui éclatait
+dans leurs rangs, de la fureur dont on les animait contre les conseils,
+et, à ce sujet, il s'éleva contre les adresses des armées d'Italie, et
+contre la publicité que leur avait donnée le directoire. En conséquence,
+il demandait qu'on chargeât les inspecteurs de la salle de prendre de
+nouvelles informations, et de faire un nouveau rapport. Les députés,
+dits inspecteurs de la salle, étaient chargés de la police des conseils,
+et par conséquent tenus de veiller à leur sûreté. La proposition
+de Willot fut adoptée, et sur la proposition de la commission des
+inspecteurs, on adressa le 17 thermidor (4 août) au directoire plusieurs
+questions embarrassantes. On revenait sur la nature des ordres en vertu
+desquels avait agi le général Hoche. Pouvait-on enfin expliquer la
+nature de ces ordres? Avait-on pris des moyens de faire exécuter
+l'article constitutionnel qui défendait aux troupes de délibérer?
+
+Le directoire résolut de répliquer par un message énergique aux
+nouvelles questions qui lui étaient adressées, sans accorder cependant
+les explications qu'il ne lui convenait pas de donner. Larévellière
+en fut le rédacteur; Carnot et Barthélemy refusèrent de le signer. Ce
+message fut présenté le 23 thermidor (10 août). Il ne contenait rien de
+nouveau sur le mouvement des troupes. Les divisionnaires qui avaient
+marché sur Paris, disait le directoire, avaient reçu les ordres du
+général Hoche, et le général Hoche ceux du directoire. L'intermédiaire
+qui les avait transmis n'était pas désigné. Quant aux adresses, le
+directoire disait que le sens du mot _délibérer_ était trop vague pour
+qu'on pût déterminer si les armées s'étaient mises en faute en les
+présentant; qu'il reconnaissait le danger de faire exprimer un avis aux
+armées, et qu'il allait arrêter les nouvelles publications de cette
+nature; mais que, du reste, avant d'incriminer la démarche que s'étaient
+permise les soldats de la république, il fallait remonter aux causes qui
+l'avaient provoquée; que cette cause était dans l'inquiétude générale,
+qui depuis quelques mois s'était emparée de tous les esprits; dans
+l'insuffisance des revenus publics, qui laissait toutes les parties
+de l'administration dans la situation la plus déplorable, et privait
+souvent de leur solde des hommes qui depuis des années avaient versé
+leur sang et ruiné leurs forces pour servir la république; dans les
+persécutions et les assassinats exercés sur les acquéreurs de biens
+nationaux, sur les fonctionnaires publics, sur les défenseurs de la
+patrie; dans l'impunité du crime et la partialité de certains tribunaux;
+dans l'insolence des émigrés et des prêtres réfractaires, qui, rappelés
+et favorisés ouvertement, débordaient de toutes parts, soufflaient le
+feu de la discorde, inspiraient le mépris des lois; dans cette foule de
+journaux qui inondaient les armées et l'intérieur, et n'y prêchaient que
+la royauté et le renversement de la république; dans l'intérêt toujours
+mal dissimulé et souvent manifesté hautement pour la gloire de
+l'Autriche et de l'Angleterre; dans les efforts qu'on faisait pour
+atténuer la juste renommée de nos guerriers; dans les calomnies
+répandues contre deux illustres généraux, qui avaient, l'un dans
+l'Ouest, l'autre en Italie, joint à leurs exploits l'immortel honneur
+de la plus belle conduite politique; enfin, dans les sinistres projets
+qu'annonçaient des hommes plus ou moins influens sur le sort de l'état.
+Le directoire ajoutait que, du reste, il avait la résolution ferme, et
+l'espérance fondée, de sauver la France des nouveaux bouleversemens dont
+on la menaçait. Ainsi, loin d'expliquer sa conduite et de l'excuser, le
+directoire récriminait au contraire, et manifestait hautement le projet
+de poursuivre la lutte, et l'espérance d'en sortir victorieux. Ce
+message fut pris pour un vrai manifeste, et causa une extrême sensation.
+Sur-le-champ les cinq-cents nommèrent une commission pour examiner le
+message et y répondre.
+
+Les constitutionnels commençaient à être épouvantés de la situation des
+choses. Ils voyaient, d'une part, le directoire prêt à s'appuyer sur
+les armées; de l'autre, les clichyens prêts à réunir la milice de
+vendémiaire, sous prétexte d'organiser la garde nationale. Ceux
+qui étaient sincèrement républicains aimaient mieux la victoire du
+directoire, mais ils auraient tous préféré qu'il n'y eût pas de combat;
+et ils pouvaient s'apercevoir maintenant combien leur opposition, en
+effrayant le directoire, et en encourageant les réacteurs, avait été
+funeste. Ils ne s'avouaient pas leurs torts, mais ils déploraient la
+situation, en l'imputant comme d'usage à leurs adversaires. Ceux des
+clichyens qui n'étaient pas dans le secret de la contre-révolution, qui
+ne la souhaitaient même pas, qui n'étaient mus que par une imprudente
+haine contre les excès de la révolution, commençaient à être effrayés,
+et craignaient, par leur contradiction, d'avoir réveillé tous les
+penchans révolutionnaires du directoire. Leur ardeur était ralentie.
+Les clichyens tout à fait royalistes étaient fort pressés d'agir, et
+craignaient d'être prévenus. Ils entouraient Pichegru, et le poussaient
+vivement. Celui-ci, avec son flegme accoutumé, promettait aux agens du
+prétendant, et temporisait toujours. Il n'avait du reste encore aucun
+moyen réel; car quelques émigrés, quelques chouans dans Paris, ne
+constituaient pas une force suffisante; et jusqu'à ce qu'il eût dans sa
+main la garde nationale, il ne pouvait faire aucune tentative sérieuse.
+Froid et prudent, il voyait cette situation avec assez de justesse, et
+répondait à toutes les instances qu'il fallait attendre. On lui disait
+que le directoire allait frapper, il répondait que le directoire ne
+l'oserait pas. Du reste, ne croyant pas à l'audace du directoire,
+trouvant ses moyens encore insuffisans, jouissant d'un grand rôle, et
+disposant de beaucoup d'argent, il était naturel qu'il ne fût pas pressé
+d'agir.
+
+Dans cette situation, les esprits sages désiraient sincèrement qu'on
+évitât une lutte. Ils auraient souhaité un rapprochement, qui, en
+ramenant les constitutionnels et les clichyens modérés au directoire,
+lui pût rendre une majorité qu'il avait perdue, et le dispenser de
+recourir à de violens moyens de salut. Madame de Staël était en position
+de désirer et d'essayer un pareil rapprochement. Elle était le centre
+de cette société éclairée et brillante, qui, tout en trouvant le
+gouvernement et ses chefs un peu vulgaires, aimait la république et y
+tenait. Madame de Staël aimait cette forme de gouvernement, comme la
+plus belle lice pour l'esprit humain; elle avait déjà placé dans un
+poste élevé l'un de ses amis, elle espérait les placer tous, et devenir
+leur Égérie. Elle voyait les périls auxquels était exposé cet ordre de
+choses, qui lui était devenu cher; elle recevait les hommes de tous les
+partis, elle les entendait, et pouvait prévoir un choc prochain. Elle
+était généreuse, active; elle ne pouvait rester étrangère aux événemens,
+et il était naturel qu'elle cherchât à user de son influence pour réunir
+des hommes qu'aucun dissentiment profond n'éloignait. Elle réunissait
+dans son salon les républicains, les constitutionnels, les clichyens;
+elle tâchait d'adoucir la violence des discussions, en s'interposant
+entre les amours-propres, avec le tact d'une femme bonne et supérieure.
+Mais elle n'était pas plus heureuse qu'on ne l'est ordinairement à
+opérer des réconciliations de partis, et les hommes les plus opposés
+commençaient à s'éloigner de sa maison. Elle chercha à voir les membres
+des deux commissions nommées pour répondre au dernier message du
+directoire. Quelques-uns étaient constitutionnels, tels que Thibaudeau,
+Émery, Siméon, Tronçon-Ducoudray, Portalis; on pouvait par eux influer
+sur la rédaction des deux rapports, et ces rapports avaient une grande
+importance, car ils étaient la réponse au cartel du directoire. Madame
+de Staël se donna beaucoup de mouvement par elle et ses amis. Les
+constitutionnels désiraient un rapprochement, car ils sentaient le
+danger; mais ce rapprochement exigeait de leur part des sacrifices qu'il
+était difficile de leur arracher. Si le directoire avait eu des torts
+réels, avait pris des mesures coupables, on aurait pu négocier la
+révocation de certaines mesures, et faire un traité avec des sacrifices
+réciproques; mais, sauf la mauvaise conduite privée de Barras,
+le directoire s'était conduit en majorité, avec autant de zèle,
+d'attachement à la constitution, qu'il était possible de le désirer.
+On ne pouvait lui imputer aucun acte arbitraire, aucune usurpation
+de pouvoir. L'administration des finances, tant incriminée, était le
+résultat forcé des circonstances. Le changement des ministres,
+le mouvement des troupes, les adresses des armées, la nomination
+d'Augereau, étaient les seuls faits qu'on pût citer comme annonçant
+des intentions redoutables. Mais c'étaient des précautions devenues
+indispensables par le danger; et il fallait faire disparaître
+entièrement le danger, en rendant la majorité au directoire, pour avoir
+droit d'exiger qu'il renonçât à ces précautions. Les constitutionnels,
+au contraire, avaient appuyé les nouveaux élus, dans toutes leurs
+attaques ou injustes, ou indiscrètes, et avaient seuls à revenir. On
+ne pouvait donc rien exiger du directoire, et beaucoup des
+constitutionnels; ce qui rendait l'échange des sacrifices impossible, et
+les amours-propres inconciliables.
+
+Madame de Staël chercha, par elle et ses amis, à faire entendre que le
+directoire était prêt à tout oser, que les constitutionnels seraient
+victimes de leur obstination, et que la république serait perdue avec
+eux. Mais ceux-ci ne voulaient pas revenir, refusaient toute espèce de
+concessions, et demandaient que le directoire allât à eux. On parla à
+Rewbell et à Larévellière. Celui-ci, ne repoussant pas la discussion,
+fit une longue énumération des actes du directoire, demandant toujours,
+à chacun de ces actes, lequel était reprochable. Les interlocuteurs
+étaient sans réponse. Quant au renvoi d'Augereau, et à la révocation
+de toutes les mesures qui annonçaient une résolution prochaine,
+Larévellière et Rewbell furent inébranlables, ne voulurent rien
+accorder, et prouvèrent, par leur fermeté froide, qu'il y avait une
+grande détermination prise.
+
+Madame de Staël et ceux qui la secondaient dans sa louable mais
+inutile entreprise, insistèrent beaucoup auprès des membres des deux
+commissions, pour obtenir qu'ils ne proposassent pas de mesures
+législatives trop violentes, mais surtout qu'en répondant aux griefs
+énoncés dans le message du directoire, ils ne se livrassent pas à
+des récriminations dangereuses et irritantes. Tous ces soins étaient
+inutiles, car il n'y a pas d'exemple qu'un parti ait jamais suivi des
+conseils. Dans les deux commissions, il y avait des clichyens qui
+souhaitaient, comme de raison, les mesures les plus violentes. Ils
+voulaient d'abord attribuer spécialement au jury criminel de Paris la
+connaissance des attentats commis contre la sûreté du corps législatif
+et exiger la sortie de toutes les troupes du cercle constitutionnel; ils
+demandaient surtout que le cercle constitutionnel ne fit partie d'aucune
+division militaire. Cette dernière mesure avait pour but d'enlever
+le commandement de Paris à Augereau, et de faire par décret ce qu'on
+n'avait pu obtenir par voie de négociation. Ces mesures furent adoptées
+par les deux commissions. Mais Thibaudeau et Tronçon-Ducoudray,
+chargés de faire le rapport l'un aux cinq-cents, l'autre aux anciens,
+refusèrent, avec autant de sagesse que de fermeté, de présenter la
+dernière proposition. On y renonça alors, et on se contenta des deux
+premières. Tronçon-Ducoudray fit son rapport le 3 fructidor (20 août),
+Thibaudeau le 4. Ils répondirent indirectement aux reproches du
+directoire, et Tronçon-Ducoudray, s'adressant aux anciens, les invita
+à interposer leur sagesse et leur dignité entre la vivacité des jeunes
+législateurs des cinq-cents et la susceptibilité des chefs du pouvoir
+exécutif. Thibaudeau s'attacha à justifier les conseils, à prouver
+qu'ils n'avaient voulu ni attaquer le gouvernement, ni calomnier les
+armées. Il revint sur la motion de Dumolard à l'égard de Venise. Il
+assura qu'on n'avait point voulu attaquer les héros d'Italie; mais il
+soutint que leurs créations ne seraient durables qu'autant qu'elles
+auraient la sanction des deux conseils. Les deux mesures insignifiantes
+qui étaient proposées, furent adoptées, et ces deux rapports, tant
+attendus, ne firent aucun effet. Ils exprimaient bien l'impuissance à
+laquelle s'étaient réduits les constitutionnels, par leur situation
+ambiguë entre la faction royaliste et le directoire, ne voulant pas
+conspirer avec l'une, ni faire des concessions à l'autre.
+
+Les clichyens se plaignaient beaucoup de l'insignifiance de ces
+rapports, et déclamèrent contre la faiblesse des constitutionnels. Les
+plus ardens voulaient le combat, et surtout les moyens de le livrer,
+et demandaient ce que faisait le directoire pour organiser la garde
+nationale. C'était justement ce que le directoire ne voulait pas faire,
+et il était bien résolu à ne pas s'en occuper.
+
+Carnot était dans une position encore plus singulière que le parti
+constitutionnel. Il s'était franchement brouillé avec les clichyens en
+voyant leur marche; il était inutile aux constitutionnels, et n'avait
+pris aucune part à leurs tentatives de rapprochement, car il était trop
+irritable pour se réconcilier avec ses collègues. Il était seul,
+sans appui, au milieu du vide, n'ayant plus aucun but, car le but
+d'amour-propre qu'il avait d'abord eu, était manqué, et la nouvelle
+majorité qu'il avait rêvée était impossible. Cependant, par une ridicule
+persévérance à soutenir les voeux de l'opposition dans le directoire, il
+demanda formellement l'organisation de la garde nationale. Sa présidence
+au directoire allait finir, et il profita du temps qui lui restait pour
+mettre cette matière en discussion. Larévellière se leva alors avec
+fermeté, et n'ayant jamais eu aucune querelle personnelle avec lui,
+voulut l'interpeller une dernière fois, pour le ramener, s'il était
+possible, à ses collègues; lui parlant avec assurance et douceur, il
+lui adressa quelques questions: «Carnot, lui dit-il, nous as-tu jamais
+entendus faire une proposition qui tendît à diminuer les attributions
+des conseils, à augmenter les nôtres, à compromettre la constitution de
+la république?--Non, répondit Carnot avec embarras.--Nous as-tu, reprit
+Larévellière, jamais entendus, en matière de finances, de guerre, de
+diplomatie, proposer une mesure qui ne fût conforme à l'intérêt public?
+Quant à ce qui t'est personnel, nous as-tu jamais entendus, ou diminuer
+ton mérite, ou nier tes services? Depuis que tu t'es séparé de nous,
+as-tu pu nous accuser de manquer d'égards pour ta personne? Ton avis
+en a-t-il été moins écouté, quand il nous a paru utile et sincèrement
+proposé? Pour moi, ajouta Larévellière, quoique tu aies appartenu à une
+faction qui m'a persécuté, moi et ma famille, t'ai-je jamais montré la
+moindre haine?--Non, non, répondit Carnot à toutes ces questions.--Eh
+bien! ajouta Larévellière, comment peux-tu te détacher de nous, pour
+te rattacher à une faction qui t'abuse, qui veut se servir de toi pour
+perdre la république, qui veut te perdre après s'être servi de toi, et
+qui te déshonorera en te perdant?» Larévellière employa les expressions
+les plus amicales et les plus pressantes, pour démontrer à Carnot
+l'erreur et le danger de sa conduite. Rewbell et Barras même firent
+violence à leur haine. Rewbell par devoir, Barras par facilité, lui
+parlèrent presque en amis. Mais les démonstrations amicales ne font
+qu'irriter certains orgueils: Carnot resta froid, et, après tous les
+discours de ses collègues, renouvela sèchement sa proposition de mettre
+en délibération l'organisation de la garde nationale. Les directeurs
+levèrent alors la séance, et se retirèrent convaincus, comme on l'est
+si facilement dans ces occasions, que leur collègue les trahissait, et
+était d'accord avec les ennemis du gouvernement.
+
+Il fut arrêté que le coup d'état porterait sur lui et sur Barthélémy,
+comme sur les principaux membres des conseils. Voici le plan auquel on
+s'arrêta définitivement. Les trois directeurs croyaient toujours que les
+députés de Clichy avaient le secret de la conspiration. Ils n'avaient
+acquis ni contre eux, ni contre Pichegru, aucune preuve nouvelle qui
+permît les voies judiciaires. Il fallait donc employer la voie d'un
+coup d'état. Ils avaient dans les deux conseils une minorité décidée,
+à laquelle se rattacheraient tous les hommes incertains, que la
+demi-énergie irrite et éloigne, que la grande énergie soumet et ramène.
+Ils se proposaient de faire fermer les salles dans lesquelles se
+réunissaient les anciens et les cinq-cents, de fixer ailleurs le lieu
+des séances, d'y appeler tous les députés sur lesquels on pouvait
+compter, de composer une liste portant les deux directeurs et cent
+quatre-vingts députés choisis parmi les plus suspects, et de proposer
+leur déportation sans discussion judiciaire, et par voie législative
+extraordinaire. Ils ne voulaient la mort de personne, mais l'éloignement
+forcé de tous les hommes dangereux. Beaucoup de gens ont pensé que ce
+coup d'état était devenu inutile, parce que les conseils intimidés par
+la résolution évidente du directoire, paraissaient se ralentir. Mais
+cette impression était passagère. Pour qui connaît la marche des partis,
+et leur vive imagination, il est évident que les clichyens, en voyant le
+directoire ne pas agir, se seraient ranimés. S'ils s'étaient contenus
+jusqu'à une nouvelle élection, ils auraient redoublé d'ardeur à
+l'arrivée du troisième tiers, et auraient alors déployé une fougue
+irrésistible. Le directoire n'aurait pas même trouvé alors la minorité
+conventionnelle qui restait dans les conseils, pour l'appuyer, et pour
+donner une espèce de légalité aux mesures extraordinaires qu'il voulait
+employer. Enfin, sans même prendre en considération ce résultat
+inévitable d'une nouvelle élection, le directoire, en n'agissant pas,
+était obligé d'exécuter les lois, et de réorganiser la garde nationale,
+c'est-à-dire de donner à la contre-révolution l'armée de vendémiaire,
+ce qui aurait amené une guerre civile épouvantable entre les gardes
+nationales et les troupes de ligne. En effet, tant que Pichegru et
+quelques intrigans n'avaient pour moyens que des motions aux cinq-cents,
+et quelques émigrés ou chouans dans Paris, leurs projets étaient peu
+à redouter; mais, appuyés de la garde nationale, ils pouvaient livrer
+combat, et commencer la guerre civile.
+
+En conséquence Rewbell et Larévellière arrêtèrent qu'il fallait agir
+sans délai, et ne pas prolonger plus long-temps l'incertitude. Barras
+seul différait encore, et donnait de l'inquiétude à ses deux collègues.
+Ils craignaient toujours qu'il ne s'entendît soit avec la faction
+royaliste, soit avec le parti jacobin, pour faire une journée. Ils
+le surveillaient attentivement, et s'efforçaient toujours de capter
+Augereau, en s'adressant à sa vanité, et en tâchant de le rendre
+sensible à l'estime des honnêtes gens. Cependant il fallait encore
+quelques préparatifs, soit pour gagner les grenadiers du corps
+législatif, soit pour disposer les troupes, soit pour se procurer des
+fonds. On différa donc de quelques jours. On ne voulait pas demander de
+l'argent au ministre Ramel, pour ne pas le compromettre; et on attendait
+celui que Bonaparte avait offert, et qui n'arrivait pas.
+
+Bonaparte, comme on l'a vu, avait envoyé son aide-de-camp Lavalette à
+Paris, pour être tenu au courant de toutes les intrigues. Le spectacle
+de Paris avait assez mal disposé M. de Lavalette, et il avait communiqué
+ses impressions à Bonaparte. Tant de ressentimens personnels se mêlent
+aux haines politiques, qu'à voir de près le spectacle des partis, il
+en devient repoussant. Souvent même, si on se laisse préoccuper par ce
+qu'il y a de personnel dans les discordes politiques, on peut être tenté
+de croire qu'il n'y a rien de généreux, de sincère, de patriotique, dans
+les motifs qui divisent les hommes. C'était assez l'effet que pouvaient
+produire les luttes des trois directeurs Barras, Larévellière, Rewbell,
+contre Barthélémy et Carnot, des conventionnels contre les clichyens;
+c'était une mêlée épouvantable où l'amour-propre et l'intérêt blessé
+pouvaient paraître, au premier aspect, jouer le plus grand rôle. Les
+militaires présens à Paris ajoutaient leurs prétentions à toutes celles
+qui étaient déjà en lutte. Quoique irrités contre la faction de Clichy,
+ils n'étaient pas très portés pour le directoire. Il est d'usage de
+devenir exigeant et susceptible, quand on se croit nécessaire. Groupés
+autour du ministre Schérer, les militaires étaient disposés à se
+plaindre, comme si le gouvernement n'avait pas assez fait pour eux.
+Kléber, le plus noble, mais le plus intraitable des caractères, et qu'on
+a peint très bien en disant qu'il ne voulait être ni le premier ni le
+second, Kléber avait dit au directoire dans son langage original: _Je
+tirerai sur vos ennemis s'ils vous attaquent; mais en leur faisant face
+à eux, je vous tournerai le dos à vous_. Lefebvre, Bernadotte et tous
+les autres s'exprimaient de même. Frappé de ce chaos, M. de Lavalette
+écrivit à Bonaparte de manière à l'engager à rester indépendant. Dès
+lors celui-ci, satisfait d'avoir donné l'impulsion, ne voulut point
+s'engager davantage, et résolut d'attendre le résultat. Il n'écrivit
+plus. Le directoire s'adressa au brave Hoche, qui, ayant seul le droit
+d'être mécontent, envoya 50,000 fr., formant la plus grande partie de la
+dot de sa femme.
+
+On était dans les premiers jours de fructidor; Larévellière venait de
+remplacer Carnot à la présidence du directoire; il était chargé de
+recevoir l'envoyé de la république cisalpine, Visconti, et le général
+Bernadotte, porteur de quelques drapeaux que l'armée d'Italie n'avait
+pas encore envoyés au directoire. Il résolut de se prononcer de la
+manière la plus hardie, et de forcer ainsi Barras à se décider. Il fit
+deux discours véhémens, dans lesquels il répondait, sans les désigner,
+aux deux rapports de Thibaudeau et de Tronçon-Ducoudray. En parlant de
+Venise et des peuples italiens récemment affranchis, Thibaudeau avait
+dit que leur sort ne serait pas fixé, tant que le corps législatif de
+la France n'aurait pas été consulté. Faisant allusion à ces paroles,
+Larévellière dit à Visconti, que les peuples italiens avaient voulu la
+liberté, avaient eu le droit de se la donner, et n'avaient eu besoin
+pour cela d'aucun consentement au monde. «Cette liberté, disait-il,
+qu'on voudrait vous ôter, à vous et à nous, nous la défendrons tous
+ensemble, et nous saurons la conserver.» Le ton menaçant des deux
+discours ne laissait aucun doute sur les dispositions du directoire:
+des hommes qui parlaient de la sorte devaient avoir leurs forces toutes
+préparées. C'était le 10 fructidor; les clichyens furent dans les plus
+grandes alarmes. Dans leurs fureurs, ils revinrent à leur projet de
+mettre en accusation le directoire. Les constitutionnels craignaient un
+tel projet, parce qu'ils sentaient que ce serait pour le directoire
+un motif d'éclater, et ils déclarèrent qu'à leur tour ils allaient se
+procurer la preuve de la trahison de certains députés, et demander leur
+accusation. Cette menace arrêta les clichyens, et empêcha la rédaction
+d'un acte d'accusation contre les cinq directeurs.
+
+Depuis longtemps les clichyens avaient voulu faire adjoindre à la
+commission des inspecteurs Pichegru et Willot, qui étaient regardés
+comme les deux généraux du parti. Mais cette adjonction de deux nouveaux
+membres, portant le nombre à sept, était contraire au règlement.
+On attendit le renouvellement de la commission, qui avait lieu au
+commencement de chaque mois, et on y porta Pichegru, Vaublanc, Delarue,
+Thibaudeau et Émery. La commission des inspecteurs était chargée de la
+police de la salle; elle donnait des ordres aux grenadiers du corps
+législatif, et elle était en quelque sorte le pouvoir exécutif des
+conseils. Les anciens avaient une semblable commission: elle s'était
+réunie à celle des cinq-cents, et toutes deux veillaient ensemble à la
+sûreté commune. Une foule de députés s'y rendaient, sans avoir le droit
+d'y siéger; ce qui en avait fait un nouveau club de Clichy, où l'on
+faisait les motions les plus violentes et les plus inutiles. D'abord on
+proposa d'y organiser une police, pour se tenir au courant des projets
+du directoire. On la confia à un nommé Dossonville. Comme on n'avait
+point de fonds, chacun contribua pour sa part; mais on ne réunit
+qu'une médiocre somme. Pourvu comme il l'avait été, Pichegru aurait pu
+contribuer pour une forte part, mais il ne paraît pas qu'il employât
+dans cette circonstance les fonds reçus de Wickam. Ces agens de police
+allaient recueillir partout de faux bruits, et venaient alarmer ensuite
+les commissions.
+
+Chaque jour ils disaient: «C'est aujourd'hui, c'est cette nuit même,
+que le directoire doit faire arrêter deux cents députés, et les faire
+égorger par les faubourgs.» Ces bruits jetaient l'alarme dans les
+commissions, et cette alarme faisait naître les propositions les plus
+indiscrètes. Le directoire recevait par ses espions le rapport exagéré
+de toutes ces propositions, et concevait à son tour les plus grandes
+craintes. On disait alors, dans les salons du directoire, qu'il était
+temps de frapper, si on ne voulait pas être prévenu; on faisait des
+menaces qui, répétées à leur tour, allaient rendre effroi pour effroi.
+
+Isolés au milieu des deux partis, les constitutionnels sentaient chaque
+jour davantage leurs fautes et leurs périls. Ils étaient livrés aux plus
+grandes terreurs. Carnot, encore plus isolé qu'eux, brouillé avec les
+clichyens, odieux aux patriotes, suspect même aux républicains modérés,
+calomnié, méconnu, recevait chaque jour les plus sinistres avis. On lui
+disait qu'il allait être égorgé par ordre de ses collègues. Barthélemy,
+menacé et averti comme lui, était dans l'épouvante.
+
+Du reste, les mêmes avis étaient donnés à tout le monde. Larévellière
+avait été informé, de manière à ne pas lui laisser de doute, que des
+chouans étaient payés pour l'assassiner. Le trouvant le plus ferme des
+trois membres de la majorité, c'était lui qu'on voulait frapper pour la
+dissoudre. Il est certain que sa mort aurait tout changé, car le nouveau
+directeur nommé par les conseils eût voté certainement avec Carnot et
+Barthélemy. L'utilité du crime, et les détails donnés à Larévellière,
+devaient l'engager à se tenir en garde. Cependant il ne s'émut pas,
+et continua ses promenades du soir au Jardin des Plantes. On le fit
+insulter par Malo, le chef d'escadron du 21e de dragons, qui avait sabré
+les jacobins au camp de Grenelle, et qui avait ensuite dénoncé Brottier
+et ses complices. Ce Malo était la créature de Carnot et de Cochon, et
+il avait, sans le vouloir, inspiré aux clichyens des espérances qui
+le rendirent suspect. Destitué par le directoire, il attribua sa
+destitution à Larévellière, et vint le menacer au Luxembourg.
+L'intrépide magistrat fut peu effrayé de la présence d'un officier de
+cavalerie, et le poussa par les épaules hors de chez lui.
+
+Rewbell, quoique très attaché à la cause commune, était plus violent,
+mais moins ferme. On vint lui dire que Barras traitait avec un envoyé du
+prétendant, et était prêt à trahir la république. Les liaisons de Barras
+avec tous les partis pouvaient inspirer tous les genres de craintes.
+«Nous sommes perdus, dit Rewbell; Barras nous livre, nous allons être
+égorgés; il ne nous reste qu'à fuir, car nous ne pouvons plus sauver la
+république. » Larévellière, plus calme, répondit à Rewbell, que, loin de
+céder, il fallait aller chez Barras, lui parler avec vigueur, l'obliger
+à s'expliquer, et lui imposer par une grande fermeté. Ils allèrent tous
+deux chez Barras, l'interrogèrent avec autorité, et lui demandèrent
+pourquoi il différait encore. Barras, occupé à tout préparer avec
+Augereau, demanda encore trois ou quatre jours, et promit de ne plus
+différer. C'était le 13 ou le 14 fructidor, Rewbell fut rassuré, et
+consentit à attendre.
+
+Barras et Augereau, en effet, avaient tout préparé pour l'exécution du
+coup d'état médité depuis si long-temps. Les troupes de Hoche étaient
+disposées autour de la limite constitutionnelle, prêtes à la franchir,
+et à se rendre dans quelques heures à Paris. On avait gagné une grande
+partie des grenadiers du corps législatif, en se servant du commandant
+en second, Blanchard, et de plusieurs autres officiers, qui étaient
+dévoués au directoire. On s'était ainsi assuré d'un assez grand nombre
+de défections dans les rangs des grenadiers, pour prévenir un combat. Le
+commandant en chef Ramel était resté fidèle aux conseils, à cause de ses
+liaisons avec Cochon et Carnot; mais son influence était peu redoutable.
+On avait, par précaution, ordonné de grands exercices à feu aux troupes
+de la garnison de Paris, et même aux grenadiers du corps législatif. Ces
+mouvemens de troupes, ce fracas d'armes, étaient un moyen de tromper sur
+le véritable jour de l'exécution.
+
+Chaque jour on s'attendait à voir l'événement éclater; on croyait que ce
+serait pour le 15 fructidor, puis pour le 16, mais le 16 répondait au
+2 septembre, et le directoire n'aurait pas choisi ce jour de terrible
+mémoire. Cependant l'épouvante des clichyens fut extrême. La police
+des inspecteurs, trompée par de faux indices, leur avait persuadé que
+l'événement était fixé pour la nuit même du 15 au 16. Ils se réunirent
+le soir en tumulte, dans la salle des deux commissions. Rovère, le
+fougueux réacteur, l'un des membres de la commission des anciens, lut
+un rapport de police, d'après lequel deux cents députés allaient être
+arrêtés dans la nuit. D'autres, courant à perte d'haleine, vinrent
+annoncer que les barrières étaient fermées, que quatre colonnes de
+troupes entraient dans Paris, et que le comité dirigeant était réuni
+au directoire. Ils disaient aussi que l'hôtel du ministre de la police
+était tout éclairé. Le tumulte fut au comble. Les membres des deux
+commissions, qui auraient dû n'être que dix, et qui étaient une
+cinquantaine, se plaignaient de ne pouvoir pas délibérer. Enfin on
+envoya vérifier, soit aux barrières, soit à l'hôtel de la police, les
+rapports des agens, et il fut reconnu que le plus grand calme régnait
+partout. On déclara que les agens de la police ne pourraient pas être
+payés le lendemain, faute de fonds; chacun vida ses poches pour fournir
+la somme nécessaire. On se retira. Les clichyens entourèrent Pichegru
+pour le décider à agir; ils voulaient d'abord mettre les conseils en
+permanence, puis réunir les émigrés et les chouans qu'ils avaient
+dans Paris, y adjoindre quelques jeunes gens, marcher avec eux sur le
+directoire, et enlever les trois directeurs. Pichegru déclara tous ces
+projets ridicules et inexécutables, et répéta encore qu'il n'y avait
+rien à faire. Les têtes folles du parti n'en résolurent pas moins de
+commencer le lendemain par faire déclarer la permanence.
+
+Le directoire fut averti par sa police du trouble des clichyens, et de
+leurs projets désespérés. Barras, qui avait dans sa main tous les moyens
+d'exécution, résolut d'en faire usage dans la nuit même. Tout était
+disposé pour que les troupes pussent franchir en quelques heures
+le cercle constitutionnel. La garnison de Paris devait suffire en
+attendant. Un grand exercice à feu fut commandé pour le lendemain, afin
+de se ménager un prétexte. Personne ne fut averti du moment, ni les
+ministres, ni les deux directeurs Rewbell et Larévellière, de manière
+que tout le monde ignorait que l'événement allait avoir lieu. Cette
+journée du 17 (3 septembre) se passa avec assez de calme; aucune
+proposition ne fut faite aux conseils. Beaucoup de députés
+s'absentaient, afin de se soustraire à la catastrophe qu'ils avaient
+si imprudemment provoquée. La séance du directoire eut lieu comme à
+l'ordinaire. Les cinq directeurs étaient présens. A quatre heures de
+l'après-midi, au moment où la séance était finie, Barras prit Rewbell
+et Larévellière à part, et leur dit qu'il fallait frapper la nuit même,
+pour prévenir l'ennemi. Il leur avait demandé quatre jours encore, mais
+il devançait ce terme pour n'être pas surpris. Les trois directeurs
+se rendirent alors chez Rewbell, où ils s'établirent. Il fut convenu
+d'appeler tous les ministres chez Rewbell, de s'enfermer là, jusqu'à ce
+que l'événement fût consommé, et de ne permettre à personne d'en
+sortir. On ne devait communiquer avec le dehors que par Augereau et ses
+aides-de-camp. Ce projet arrêté, les ministres furent convoqués pour la
+soirée. Réunis tous ensemble avec les trois directeurs, ils se mirent
+à rédiger les ordres et les proclamations nécessaires. Le projet était
+d'entourer le palais du corps législatif, d'enlever aux grenadiers les
+postes qu'ils occupaient, de dissoudre les commissions des inspecteurs,
+de fermer les salles des deux conseils, de fixer un autre lieu de
+réunion, d'y appeler les députés sur lesquels on pouvait compter, et de
+leur faire rendre une loi contre les députés dont on voulait se défaire.
+On comptait bien que ceux qui étaient ennemis du directoire n'oseraient
+pas se rendre au nouveau lieu de réunion. En conséquence, on rédigea des
+proclamations annonçant qu'un grand complot avait été formé contre
+la république, que les principaux auteurs étaient membres des deux
+commissions des inspecteurs; que c'était de ces deux commissions que
+devaient partir les conjurés; que, pour prévenir leur attentat, le
+directoire faisait fermer les salles du corps législatif, et indiquait
+un autre local, pour y réunir les députés fidèles à la république. Les
+cinq-cents devaient se réunir au théâtre de l'Odéon, et les anciens à
+l'amphithéâtre de l'École de Médecine. Un récit de la conspiration,
+appuyé de la déclaration de Duverne de Presle, et de la pièce trouvée
+dans le portefeuille de d'Entraigues, était ajouté à ces proclamations.
+Le tout fut imprimé sur-le-champ, et dut être affiché dans la nuit sur
+les murs de Paris. Les ministres et les trois directeurs restèrent
+renfermés chez Rewbell, et Augereau partit avec ses aides-de-camp pour
+faire exécuter le projet convenu.
+
+Carnot et Barthélémy, retirés dans leur logement du Luxembourg,
+ignoraient ce qui se préparait. Les clichyens, toujours fort agités,
+encombraient la salle des commissions. Mais Barthélemy trompé fit dire
+que ce ne serait pas pour cette nuit. Pichegru, de son côté, venait de
+quitter Schérer, et il assura que rien n'était encore préparé. Quelques
+mouvemens de troupes avaient été aperçus, mais c'était, disait-on, à
+causé d'un exercice à feu, et on n'en conçut aucune alarme. Chacun
+rassuré se retira chez soi. Rovère seul resta dans la salle des
+inspecteurs, et se coucha dans un lit qui était destiné pour celui des
+membres qui devait veiller.
+
+Vers minuit, Augereau disposa toutes les troupes de la garnison autour
+du palais, et fit approcher une nombreuse artillerie. Le plus grand
+calme régnait dans Paris, où l'on n'entendait que le pas des soldats
+et le roulement des canons. Il fallait, sans coup férir, enlever aux
+grenadiers du corps législatif les postes qu'ils occupaient. Ordre fut
+signifié au commandant Ramel, vers une heure du matin, de se rendre chez
+le ministre de la guerre. Il refusa, devinant de quoi il s'agissait,
+courut réveiller l'inspecteur Rovère, qui ne voulut pas croire encore
+au danger, et se hâta ensuite d'aller dans la caserne de ses grenadiers
+pour faire prendre les armes à la réserve. Quatre cents hommes à peu
+près occupaient les différens postes des Tuileries; la réserve était
+de huit cents. Elle fut sur-le-champ mise sous les armes, et rangée en
+bataille dans le jardin des Tuileries. Le plus grand ordre et le plus
+grand silence régnaient dans les rangs.
+
+Dix mille hommes à peu près de troupes de ligne occupaient les environs
+du château, et se disposaient à l'envahir. Un coup de canon à poudre,
+tiré vers trois heures du matin, servit de signal. Les commandans des
+colonnes se présentèrent aux différens postes. Un officier vint de la
+part d'Augereau ordonner à Ramel de livrer le poste du Pont-Tournant,
+qui communiquait entre le jardin et la place Louis XV; mais Ramel
+refusa. Quinze cents hommes s'étant présentés à ce poste, les
+grenadiers, dont la plupart étaient gagnés, le livrèrent. La même chose
+se passa aux autres postes. Toutes les issues du jardin et du Carrousel
+furent livrées, et de toutes parts le palais se trouva envahi par des
+troupes nombreuses d'infanterie et de cavalerie. Douze pièces de canon
+tout attelées furent braquées sur le château. Il ne restait plus que la
+réserve des grenadiers, forte de huit cents hommes, rangée en bataille,
+et ayant son commandant Ramel en tête. Une partie des grenadiers était
+disposée à faire son devoir; les autres, travaillés par les agens
+de Barras, étaient disposés au contraire à se réunir aux troupes du
+directoire. Des murmures s'élevèrent dans les rangs. «Nous ne sommes
+pas des Suisses, s'écrièrent quelques voix.--J'ai été blessé au 12
+vendémiaire par les royalistes, dit un officier, je ne veux pas me
+battre pour eux le 18 fructidor.»
+
+La défection s'introduisit alors dans cette troupe. Le commandant
+en second, Blanchard, l'excitait de ses paroles et de sa présence.
+Cependant le commandant Ramel voulait encore faire son devoir, lorsqu'il
+reçut un ordre, parti de la salle des inspecteurs, défendant de
+faire feu. Au même instant, Augereau arriva à la tête d'un nombreux
+état-major. «Commandant Ramel, dit-il, me reconnaissez-vous pour le chef
+de la 17e division militaire?--Oui, répondit Ramel.--Eh bien! en qualité
+de votre supérieur, je vous ordonne de vous rendre aux arrêts.» Ramel
+obéit; mais il reçut de mauvais traitemens de quelques jacobins furieux,
+mêlés dans l'état-major d'Augereau. Celui-ci le dégagea, et le fit
+conduire au Temple. Le bruit du canon et l'investissement du château
+avaient donné l'éveil à tout le monde. Il était cinq heures du matin.
+Les membres des commissions étaient accourus à leur poste, et s'étaient
+rendus dans leur salle. Ils étaient entourés, et ne pouvaient plus
+douter du péril. Une compagnie de soldats placée à leur porte avait
+ordre de laisser entrer tous ceux qui se présenteraient avec la médaille
+de députés, et de n'en laisser sortir aucun. Ils virent arriver leur
+collègue Dumas, qui se rendait à son poste; mais ils lui jetèrent un
+billet par la fenêtre, pour l'avertir du péril et l'engager à se sauver.
+Augereau se fit remettre l'épée de Pichegru et de Willot, et les envoya
+tous deux, au Temple, ainsi que plusieurs autres députés, saisis dans la
+salle des inspecteurs.
+
+Tandis que cette opération s'exécutait contre les conseils, le
+directoire avait chargé un officier de se mettre à la tête d'un
+détachement, et d'aller s'emparer de Carnot et de Barthélemy. Carnot,
+averti à temps, s'était sauvé de son appartement, et il était parvenu à
+s'évader par une petite porte du jardin du Luxembourg dont il avait
+la clé. Quant à Barthélemy, on l'avait trouvé chez lui, et on l'avait
+arrêté. Cette arrestation était embarrassante pour le directoire. Barras
+excepté, les directeurs étaient charmés de la fuite de Carnot; ils
+désiraient vivement que Barthélemy en fît autant. Ils lui firent
+proposer de s'enfuir. Barthélemy répondit qu'il y consentait, si on le
+faisait transporter ostensiblement, et sous son nom, à Hambourg. Les
+directeurs ne pouvaient s'engager à une pareille démarche. Se proposant
+de déporter plusieurs membres du corps législatif, ils ne pouvaient pas
+traiter avec tant de faveur l'un de leurs collègues. Barthélemy fut
+conduit au Temple; il y arriva en même temps que Pichegru, Willot, et
+les autres députés pris dans la commission des inspecteurs.
+
+Il était huit heures du matin: beaucoup de députés, avertis, voulurent
+courageusement se rendre à leur poste. Le président des cinq-cents,
+Siméon, et celui des anciens, Lafond-Ladebat, parvinrent jusqu'à leurs
+salles respectives, qui n'étaient pas encore fermées, et purent occuper
+le fauteuil en présence de quelques députés. Mais des officiers vinrent
+leur intimer l'ordre de se retirer. Ils n'eurent que le temps de
+déclarer que la représentation nationale était dissoute. Ils se
+retirèrent chez l'un d'eux, où les plus courageux méditèrent une
+nouvelle tentative. Ils résolurent de se réunir une seconde fois, de
+traverser Paris à pied, et de se présenter, ayant leurs présidens en
+tête, aux portes du Palais-Législatif. Il était près de onze heures du
+matin. Tout Paris était averti de l'événement; le calme de cette
+grande cité n'en était pas troublé. Ce n'étaient plus les passions qui
+produisaient un soulèvement; c'était un acte méthodique de l'autorité
+contre quelques représentans. Une foule de curieux encombraient les rues
+et les places publiques, sans mot dire. Seulement des groupes détachés
+des faubourgs, et composés de jacobins, parcouraient les rues en criant:
+_Vive la république! à bas les aristocrates!_ Ils ne trouvaient ni écho
+ni résistance dans la masse de la population. C'était surtout autour du
+Luxembourg que leurs groupes s'étaient amassés. Là, ils criaient: _Vive
+le directoire!_ et quelques-uns, _vive Barras!_
+
+Le groupe des députés traversa en silence la foule amassée sur le
+Carrousel, et se présenta aux portes des Tuileries. On leur en refusa
+l'entrée; ils insistèrent; alors un détachement les repoussa, et les
+poursuivit jusqu'à ce qu'ils fussent dispersés: triste et déplorable
+spectacle, qui présageait la prochaine et inévitable domination des
+prétoriens! Pourquoi fallait-il qu'une faction perfide eût obligé
+la révolution à invoquer l'appui des baïonnettes? Les députés ainsi
+poursuivis se retirèrent, les uns chez le président Lafond-Ladebat,
+les autres dans une maison voisine. Ils y délibéraient en tumulte, et
+s'occupaient à faire une protestation, lorsqu'un officier vint leur
+signifier l'ordre de se séparer. Un certain nombre d'entre eux furent
+arrêtés; c'étaient Lafond-Ladebat, Barbé-Marbois, Tronçon-Ducoudray,
+Bourdon (de l'Oise), Goupil de Préfeln, et quelques autres. Ils furent
+conduits au Temple, où déjà les avaient précédés les membres des deux
+commissions.
+
+Pendant ce temps, les députés directoriaux s'étaient rendus au nouveau
+lieu assigné pour la réunion du corps législatif. Les cinq-cents
+allaient à l'Odéon, les anciens à l'École de Médecine. Il était midi
+à peu près, et ils étaient encore peu nombreux; mais le nombre s'en
+augmentait à chaque instant, soit parce que l'avis de cette convocation
+extraordinaire se communiquait de proche en proche, soit parce que tous
+les incertains, craignant de se déclarer en dissidence, s'empressaient
+de se rendre au nouveau corps législatif. De momens en momens, on
+comptait les membres présens; et enfin, lorsque les anciens furent au
+nombre de cent vingt-six, et les cinq cents au nombre de deux cent
+cinquante-un, moitié plus un pour les deux conseils, ils commencèrent
+à délibérer. Il y avait quelque embarras dans les deux assemblées, car
+l'acte qu'il s'agissait de légaliser était un coup d'état manifeste. Le
+premier soin des deux conseils fut de se déclarer en permanence, et
+de s'avertir réciproquement qu'ils étaient constitués. Le député
+Poulain-Grandpré, membre des cinq-cents, prit le premier la parole. «Les
+mesures qui ont été prises, dit-il, le local que nous occupons, tout
+annonce que la patrie a couru de grands dangers, et qu'elle en court
+encore. Rendons grâces au directoire: c'est à lui que nous devons le
+salut de la patrie. Mais ce n'est pas assez que le directoire veille; il
+est aussi de notre devoir de prendre des mesures capables d'assurer le
+salut public et la constitution de l'an III. A cet effet, je demande la
+formation d'une commission de cinq membres.»
+
+Cette proposition fut adoptée, et la commission composée de députés
+dévoués au système du directoire. C'étaient Sieyès, Poulain-Grandpré,
+Villers, Chazal et Boulay (de la Meurthe). On annonça pour six heures du
+soir un message du directoire aux deux conseils. Ce message contenait le
+récit de la conspiration, telle qu'elle était connue du directoire, les
+deux pièces fameuses dont nous avons déjà parlé, et des fragmens de
+lettres trouvées dans les papiers des agens royalistes. Ces pièces ne
+contenaient que les preuves acquises; elles prouvaient que Pichegru
+était en négociation avec le prétendant, qu'Imbert-Colomès correspondait
+avec Blanckembourg, que Mersan et Lemerer étaient les aboutissans de la
+conspiration auprès des députés de Clichy, et qu'une vaste association
+de royalistes s'étendait sur toute la France. Il n'y avait pas d'autres
+noms que ceux qui ont déjà été cités. Ces pièces firent néanmoins
+un grand effet. En apportant la conviction morale, elles prouvaient
+l'impossibilité d'employer les voies judiciaires, par l'insuffisance des
+témoignages directs et positifs. La commission des cinq eut aussitôt
+la parole sur ce message. Le directoire n'ayant pas l'initiative des
+propositions, c'était à la commission des cinq à la prendre; mais
+cette commission avait le secret du directoire, et allait proposer la
+légalisation du coup d'état convenu d'avance. Boulay (de la Meurthe),
+chargé de prendre la parole au nom de la commission, donna les raisons
+dont on accompagne habituellement les mesures extraordinaires, raisons
+qui, dans la circonstance, étaient malheureusement trop fondées. Après
+avoir dit qu'on se trouvait placé sur un champ de bataille, qu'il
+fallait prendre une mesure prompte et décisive, et, sans verser une
+goutte de sang, réduire les conspirateurs à l'impossibilité de nuire, il
+fit les propositions projetées. Les principales consistaient à annuler
+les opérations électorales de quarante-huit départemens, à délivrer
+ainsi le corps législatif de députés voués à une faction, et à choisir
+dans le nombre les plus dangereux pour les déporter. Le conseil n'avait
+presque pas le choix à l'égard des mesures à prendre; la circonstance
+n'en admettait pas d'autres que celles qu'on lui proposait, et le
+directoire d'ailleurs avait pris une telle attitude, qu'on n'aurait pas
+osé les lui refuser. La partie flottante et incertaine d'une assemblée,
+que l'énergie soumet toujours, était rangée du côté des directoriaux,
+et prête à voter tout ce qu'ils voudraient. Le député Chollet demandait
+cependant un délai de douze heures pour examiner ces propositions; le
+cri _aux voix!_ lui imposa silence. On se borna à retrancher quelques
+individus de la liste de déportation, tels que Thibaudeau, Doulcet de
+Pontécoulant, Tarbé, Crécy, Detorcy, Normand, Dupont (de Nemours),
+Remusat, Bailly, les uns comme bons patriotes, malgré leur opposition,
+les autres comme trop insignifians pour être dangereux. Après ces
+retranchemens, on vota surle-champ les résolutions proposées. Les
+opérations électorales de quarante-huit départemens furent cassées. Ces
+départemens étaient les suivans: Ain, Ardèche, Ariége, Aube, Aveyron,
+Bouches-du-Rhône, Calvados, Charente, Cher, Côte-d'Or, Côtes-du-Nord,
+Dordogne, Eure, Eure-et-Loir, Gironde, Hérault, Ille-et-Vilaine,
+Indre-et-Loire, Loiret, Manche, Marne, Mayenne, Mont-Blanc, Morbihan,
+Moselle, Deux-Nèthes, Nord, Oise, Orne, Pas-de-Calais, Puy-de-Dôme,
+Bas-Rhin, Haut-Rhin, Rhône, Haute-Saône, Saône-et-Loire, Sarthe, Seine,
+Seine-Inférieure, Seine-et-Marne, Seine-et-Oise, Somme, Tarn, Var,
+Vaucluse, Yonne. Les députés nommés par ces départemens étaient exclus
+du corps législatif. Tous les fonctionnaires, tels que juges ou
+administrateurs municipaux, élus par ces départemens, étaient exclus
+aussi de leurs fonctions. Étaient condamnés à la déportation, dans un
+lieu choisi par le directoire, les individus suivans: dans le conseil
+des cinq-cents, Aubry, Job Aimé, Bayard, Blain, Boissy-d'Anglas, Borne,
+Bourdon (de l'Oise), Cadroi, Couchery, Delahaye, Delarue, Doumère,
+Dumolard, Duplantier, Duprat, Gilbert-Desmolières, Henri Larivière,
+Imbert-Colomès, Camille-Jordan, Jourdan (des Bouches-du-Rhône), Gau,
+Lacarrière, Lemarchant-Gomicourt, Lemerer, Mersan, Madier, Maillard,
+Noailles, André, Mac-Curtain, Pavée, Pastoret, Pichegru, Polissart,
+Praire-Montaud, Quatremère-Quincy, Saladin, Siméon, Vauvilliers,
+Vaublanc, Villaret-Joyeuse, Willot: dans le conseil des anciens,
+Barbé-Marbois, Dumas, Ferraut-Vaillant, Lafond-Ladebat, Laumont,
+Muraire, Murinais, Paradis, Portalis, Rovère, Tronçon-Ducoudray.
+
+Les deux directeurs Carnot et Barthélemy, l'ex-ministre de la police
+Cochon, son employé Dossonville, le commandant de la garde du corps
+législatif Ramel, les trois agens royalistes Brottier, Laville-Heurnois,
+Duverne de Presle, étaient condamnés aussi à la déportation. On ne s'en
+tint pas là: les journalistes n'avaient pas été moins dangereux que les
+députés, et on n'avait pas plus de moyens de les frapper judiciairement.
+On résolut d'agir révolutionnairement à leur égard, comme à l'égard
+des membres du corps législatif. On condamna à la déportation les
+propriétaires, éditeurs et rédacteurs de quarante-deux journaux; car
+aucunes conditions n'étant alors imposées aux journaux politiques,
+le nombre en était immense. Dans les quarante-deux figurait _la
+Quotidienne_. A ces dispositions contre les individus, on en ajouta
+d'autres, pour renforcer l'autorité du directoire, et rétablir les lois
+révolutionnaires que les cinq-cents avaient abolies ou modifiées. Ainsi
+le directoire avait la nomination de tous les juges et magistrats
+municipaux, dont l'élection était annulée dans quarante-huit
+départemens. Quant aux places de députés, elles restaient vacantes. Les
+articles de la fameuse loi du 3 brumaire, qui avaient été rapportés,
+étaient remis en vigueur, et même étendus. Les parens d'émigrés, exclus
+par cette loi des fonctions publiques jusqu'à la paix, en étaient
+exclus, par la loi nouvelle, jusqu'au terme de quatre ans après la paix;
+ils étaient privés en outre des fonctions électorales. Les émigrés,
+rentrés sous prétexte de demander leur radiation, devaient sortir sous
+vingt-quatre heures des communes dans lesquelles ils se trouvaient, et
+sous quinze jours du territoire. Ceux d'entre eux qui seraient saisis en
+contravention devaient subir l'application des lois sous vingt-quatre
+heures. Les lois qui rappelaient les prêtres déportés, qui les
+dispensaient du serment et les obligeaient à une simple déclaration,
+étaient rapportées. Toutes les lois sur la police des cultes étaient
+rétablies. Le directoire avait la faculté de déporter, sur un simple
+arrêté, les prêtres qu'il saurait se mal conduire. Quant aux journaux,
+il avait à l'avenir la faculté de supprimer ceux qui lui paraîtraient
+dangereux. Les sociétés politiques, c'est-à-dire les clubs, étaient
+rétablies; mais le directoire était armé contre eux de la même puissance
+qu'on lui donnait contre les journaux; il pouvait les fermer à
+volonté. Enfin, ce qui n'était pas moins important que tout le reste,
+l'organisation de la garde nationale était suspendue, et renvoyée à
+d'autres temps.
+
+Aucune de ces dispositions n'était sanguinaire, car le temps de
+l'effusion du sang était passé; mais elles rendaient au directoire une
+puissance toute révolutionnaire. Elles furent votées le 18 fructidor an
+V (4 septembre) au soir, dans les cinq-cents. Aucune voix ne s'éleva
+contre leur adoption; quelques députés applaudirent, la majorité fut
+silencieuse et soumise. La résolution qui les contenait fut portée de
+suite aux anciens, qui étaient en permanence comme les cinq-cents, et
+qui attendaient qu'on leur fournît un sujet de délibération. La simple
+lecture de la résolution et du rapport les occupa jusqu'au matin du
+19. Fatigués d'une séance trop longue, ils s'ajournèrent pour quelques
+heures. Le directoire, qui était impatient d'obtenir la sanction des
+anciens, et de pouvoir appuyer d'une loi le coup d'état qu'il avait
+frappé, envoya un message au corps législatif. «Le directoire, disait ce
+message, s'est dévoué pour sauver la liberté, mais il compte sur vous
+pour l'appuyer. C'est aujourd'hui le 19, et vous n'avez encore rien
+fait pour le seconder.» La résolution fut aussitôt approuvée en loi, et
+envoyée au directoire.
+
+A peine fut-il muni de cette loi, qu'il se hâta d'en user, voulant
+exécuter son plan avec promptitude, et aussitôt après faire rentrer
+toutes choses dans l'ordre. Un grand nombre de condamnés à la
+déportation s'était enfuis. Carnot s'était secrètement dirigé vers
+la Suisse. Le directoire aurait voulu faire évader Barthélemy, qui
+s'obstina par les raisons qui ont été rapportées plus haut. Il choisit
+sur la liste des déportés quinze individus, jugés ou plus dangereux ou
+plus coupables, et les destina à une déportation, qui pour quelques-uns
+fut aussi funeste que la mort. On les fit partir le jour même, dans des
+chariots grillés, pour Rochefort, d'où ils durent être transportés sur
+une frégate à la Guyane. C'étaient Barthélemy, Pichegru, Willot, ainsi
+traités à cause ou de leur importance ou de leur culpabilité; Rovère, à
+cause de ses intelligences connues avec la faction royaliste; Aubry,
+à cause de son rôle dans la réaction; Bourdon (de l'Oise), Murinais,
+Delarue, à cause de leur conduite dans les cinq-cents; Ramel, à cause de
+sa conduite à la tête des grenadiers; Dossonville, à cause des
+fonctions qu'il avait remplies auprès de la commission des inspecteurs;
+Tronçon-Ducoudray, Barbé-Marbois, Lafond-Ladebat, à cause, non de leur
+culpabilité, car ils étaient sincèrement attachés à la république,
+mais de leur influence dans le conseil des anciens; enfin Brottier et
+Laville-Heurnois, à cause de leur conspiration. Leur complice Duverne de
+Presle fut ménagé en considération de ses révélations. La haine eut sans
+doute sa part ordinaire dans le choix des victimes, car il n'y avait que
+Pichegru de réellement dangereux parmi ces quinze individus. Le nombre
+en fut porté à seize, par le dévoûment du nommé Letellier, domestique
+de Barthélemy, qui demanda à suivre son maître. On les fit partir sans
+délai, et ils furent exposés, comme il arrive toujours, à la brutalité
+des subalternes. Cependant le directoire ayant appris que le général
+Dutertre, chef de l'escorte, se conduisait mal envers les prisonniers,
+le remplaça sur-le-champ. Ces déportés pour cause de royalisme
+allaient se retrouver à Sinamari, à côté de Billaud-Varennes et de
+Collot-d'Herbois. Les autres déportés furent destinés à l'île d'Oleron.
+
+Pendant ces deux jours, Paris demeura parfaitement calme. Les patriotes
+des faubourgs trouvaient la peine de la déportation trop douce; ils
+étaient habitués à des mesures révolutionnaires d'une autre espèce.
+Se confiant dans Barras et Augereau, ils s'attendaient à mieux. Ils
+formèrent des groupes, et vinrent sous les fenêtres du directoire crier:
+_Vive la République! vive le Directoire! vive Barras!_ Ils attribuaient
+la mesure à Barras, et désiraient qu'on s'en remît à lui, pendant
+quelques jours, de la répression des aristocrates. Cependant ces
+groupes peu nombreux ne troublèrent aucunement le repos de Paris. Les
+sectionnaires de vendémiaire, qu'on aurait vus bientôt, sans la loi du
+19, réorganisés en garde nationale, n'avaient plus assez d'énergie pour
+prendre spontanément les armes. Ils laissèrent exécuter le coup
+d'état sans opposition. Du reste, l'opinion restait incertaine. Les
+républicains sincères voyaient bien que la faction royaliste avait rendu
+inévitable une mesure énergique, mais ils déploraient la violation des
+lois et l'intervention du pouvoir militaire. Ils doutaient presque de la
+culpabilité des conspirateurs, en voyant un homme comme Carnot confondu
+dans leurs rangs. Ils craignaient que la haine n'eût trop influé sur la
+détermination du directoire. Enfin, même en jugeant ses déterminations
+comme nécessaires, ils étaient tristes, et ils avaient raison; car il
+devenait évident que cette constitution, dans laquelle ils avaient
+mis tout leur espoir, n'était pas le terme de nos troubles et de nos
+discordes. La masse de la population se soumit, et se détacha beaucoup
+en ce jour des événemens politiques. On l'avait vue, le 9 thermidor,
+passer de la haine contre l'ancien régime à la haine contre la terreur.
+Depuis, elle n'avait voulu intervenir dans les affaires que pour réagir
+contre le directoire, qu'elle confondait avec la convention et le comité
+de salut public. Effrayée aujourd'hui de l'énergie de ce directoire,
+elle vit dans le 18 fructidor l'avis de demeurer étrangère aux
+événemens. Aussi vit-on, depuis ce jour, s'attiédir le zèle politique.
+
+Telles devaient être les conséquences du coup d'état du 18 fructidor. On
+a dit qu'il était devenu inutile à l'instant où il fut exécuté; que le
+directoire en effrayant la faction royaliste avait déjà réussi à lui
+imposer, qu'en s'obstinant à faire le coup d'état, il avait préparé
+l'usurpation militaire, par l'exemple de la violation des lois. Mais,
+comme nous l'avons déjà dit, la faction royaliste n'était intimidée
+que pour un moment; à l'arrivée du prochain tiers elle aurait
+infailliblement tout renversé, et emporté le directoire. La guerre
+civile eût alors été établie entre elle et les armées. Le directoire en
+prévenant ce mouvement et en le réprimant à propos, empêcha la guerre
+civile; et, s'il se mit par là sous l'égide de la puissance militaire,
+il subit une triste mais inévitable nécessité. La légalité était une
+illusion à la suite d'une révolution comme la nôtre. Ce n'est pas à
+l'abri de la puissance légale que tous les partis pouvaient venir se
+soumettre et se reposer; il fallait une puissance plus forte pour les
+réprimer, les rapprocher, les fondre, et pour les protéger tous contre
+l'Europe en armes: et cette puissance, c'était la puissance militaire.
+Le directoire, par le 18 fructidor, prévint donc la guerre civile, et
+lui substitua un coup d'état, exécuté avec force, mais avec tout le
+calme et la modération possibles dans les temps de révolution.
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+CONSÉQUENCES DU 18 FRUCTIDOR.--NOMINATION DE MERLIN (DE DOUAI) ET
+DE FRANÇOIS (DE NEUFCHATEAU) EN REMPLACEMENT DES DEUX DIRECTEURS
+DÉPORTÉS.--RÉVÉLATIONS TARDIVES ET DISGRACE DE MOREAU.--MORT DE
+HOCHE.--REMBOURSEMENT DES DEUX TIERS DE LA DETTE.--LOI CONTRE
+LES CI-DEVANT NOBLES.--RUPTURE DES CONFÉRENCES DE LILLE AVEC
+L'ANGLETERRE.--CONFÉRENCES D'UDINE.--TRAVAUX DE BONAPARTE EN ITALIE;
+FONDATION DE LA RÉPUBLIQUE CISALPINE; ARBITRAGE ENTRE LA VALTELINE
+ET LES GRISONS; CONSTITUTION LIGURIENNE; ÉTABLISSEMENT DANS LA
+MÉDITERRANÉE.--TRAITÉ DE CAMPO-FORMIO.--RETOUR DE BONAPARTE A PARIS;
+FÊTE TRIOMPHALE.
+
+
+Le 18 fructidor jeta la terreur dans les rangs des royalistes. Les
+prêtres et les émigrés, déjà rentrés en grand nombre, quittèrent Paris
+et les grandes villes pour regagner les frontières. Ceux qui étaient
+prêts à rentrer, s'enfoncèrent de nouveau en Allemagne et en Suisse. Le
+directoire venait d'être réarmé de toute la puissance révolutionnaire
+par la loi du 19, et personne ne voulait plus le braver. Il commença
+par réformer les administrations, ainsi qu'il arrive toujours à chaque
+changement de système, et appela des patriotes prononcés à la plupart
+des places. Il avait à nommer à toutes les fonctions électives dans
+quarante-huit départemens, et il pouvait ainsi étendre beaucoup son
+influence et multiplier ses partisans. Son premier soin devait être
+de remplacer les deux directeurs Carnot et Barthélemy. Rewbell et
+Larévellière, dont le dernier événement avait singulièrement augmenté
+l'influence, ne voulaient pas qu'on pût les accuser d'avoir exclu deux
+de leurs collègues, pour rester maîtres du gouvernement. Ils exigèrent
+donc que l'on demandât sur-le-champ au corps législatif la nomination de
+deux nouveaux directeurs. Ce n'était point l'avis de Barras, et encore
+moins d'Augereau, Ce général était enchanté de la journée du 18
+fructidor, et tout fier de l'avoir si bien conduite. En se mêlant aux
+événemens, il avait pris goût à la politique et au pouvoir, et avait
+conçu l'ambition de siéger au directoire. Il voulait que les trois
+directeurs, sans demander des collègues au corps législatif,
+l'appelassent à siéger auprès d'eux. On ne satisfit point à cette
+prétention, et il ne lui resta d'autre moyen pour devenir directeur que
+d'obtenir la majorité dans les conseils. Mais il fut encore déçu dans
+cet espoir. Merlin (de Douai), ministre de la justice, et François (de
+Neufchâteau), ministre de l'intérieur, l'emportèrent d'un assez grand
+nombre de voix sur leurs concurrens. Masséna et Augereau furent, après
+eux, les deux candidats qui réunirent le plus de suffrages. Masséna
+en eut quelques-uns de plus qu'Augereau. Les deux nouveaux directeurs
+furent installés avec l'appareil accoutumé. Ils étaient républicains,
+plutôt à la manière de Rewbell et de Larévellière, qu'à la manière de
+Barras; ils avaient d'ailleurs d'autres habitudes et d'autres moeurs.
+Merlin était un jurisconsulte; François (de Neufchâteau) un homme
+de lettres. Tous deux avaient une manière de vivre analogue à
+leur profession, et étaient faits pour s'entendre avec Rewbell et
+Larévellière. Peut-être eût-il été à désirer, pour l'influence et la
+considération du directoire auprès de nos armées, que l'un de nos
+généraux célèbres y fût appelé.
+
+Le directoire remplaça les deux ministres appelés au directoire, par
+deux administrateurs excellens pris dans la province. Il espérait ainsi
+composer le gouvernement d'hommes plus étrangers aux intrigues de Paris,
+et moins accessibles à la faveur. Il appela à la justice Lambrechts, qui
+était commissaire près l'administration centrale du département de la
+Dyle, c'est-à-dire préfet; c'était un magistrat intègre. Il plaça à
+l'intérieur Letourneur, commissaire près l'administration centrale de
+la Loire-Inférieure, administrateur capable, actif et probe, mais trop
+étranger à la capitale et à ses usages, pour n'être pas quelquefois
+ridicule à la tête d'une grande administration.
+
+Le directoire avait lieu de s'applaudir de la manière dont les événemens
+s'étaient passés. Il était seulement inquiet du silence du général
+Bonaparte, qui n'avait plus écrit depuis long-temps, et qui n'avait
+point envoyé les fonds promis. L'aide-de-camp Lavalette n'avait point
+paru au Luxembourg pendant l'événement, et on soupçonna qu'il avait
+indisposé son général contre le directoire, et lui avait donné de faux
+renseignemens sur l'état des choses. M. de Lavalette, en effet n'avait
+cessé de conseiller à Bonaparte de se tenir à part, de rester étranger
+au coup d'état, et de se borner au secours qu'il avait donné au
+directoire par ses proclamations. Barras et Augereau mandèrent M. de
+Lavalette, lui firent des menaces, en lui disant qu'il avait sans doute
+trompé Bonaparte, et lui déclarèrent qu'ils l'auraient fait arrêter,
+sans les égards dus à son général. M. de Lavalette partit sur-le-champ
+pour l'Italie. Augereau se hâta d'écrire au général Bonaparte et à ses
+amis de l'armée, pour peindre l'événement sous les couleurs les plus
+favorables.
+
+Le directoire, mécontent de Moreau, avait résolu de le rappeler, mais il
+reçut de lui une lettre qui fit la plus grande sensation. Moreau avait
+saisi lors du passage du Rhin les papiers du général Kinglin, et y avait
+trouvé toute la correspondance de Pichegru avec le prince de Condé. Il
+avait tenu cette correspondance secrète; mais il se décida à la faire
+connaître au gouvernement au moment du 18 fructidor. Il prétendit s'être
+décidé avant la connaissance des événemens du 18, et afin de fournir au
+directoire la preuve dont il avait besoin pour confondre des ennemis
+redoutables. Mais on assure que Moreau avait reçu par le télégraphe la
+nouvelle des événemens dans la journée même du 18, qu'alors il s'était
+hâté d'écrire, pour faire une dénonciation qui ne compromettait pas
+Pichegru plus qu'il ne l'était, et qui le déchargeait lui-même
+d'une grande responsabilité. Quoi qu'il en soit de ces différentes
+suppositions, il est clair que Moreau avait gardé longtemps un secret
+important, et ne s'était décidé à le révéler qu'au moment même de la
+catastrophe. Tout le monde dit que, n'étant pas assez républicain pour
+dénoncer son ami, il n'avait pas été cependant ami assez fidèle pour
+garder le secret jusqu'au bout. Son caractère politique parut là ce
+qu'il était, c'est-à-dire faible, vacillant et incertain. Le directoire
+l'appela à Paris pour rendre compte de sa conduite. En examinant cette
+correspondance, il y trouva la confirmation de tout ce qu'il avait
+appris sur Pichegru, et dut regretter de n'en avoir pas eu connaissance
+plus tôt. Il trouva aussi dans ces papiers la preuve de la fidélité de
+Moreau à la république; mais il le punit de sa tiédeur et de son silence
+en lui ôtant son commandement, et en le laissant sans emploi à Paris,
+Hoche, toujours à la tête de son armée de Sambre-et-Meuse, venait de
+passer un mois entier dans les plus cruelles angoisses. Il était à son
+quartier-général de Wetzlar, ayant une voiture toute prête pour
+s'enfuir en Allemagne avec sa jeune femme, si le parti des cinq-cents
+l'emportait. C'est cette circonstance seule qui, pour la première fois,
+le fit songer à ses intérêts, et à réunir une somme d'argent pour
+suffire à ses besoins pendant son éloignement; on a vu déjà qu'il avait
+prêté au directoire la plus grande partie de la dot de sa femme. La
+nouvelle du 18 fructidor le combla de joie, et le délivra de toute
+crainte pour lui-même. Le directoire, pour récompenser son dévoûment,
+réunit les deux grandes armées de Sambre-et-Meuse et du Rhin en une
+seule, sous le nom d'armée d'Allemagne, et lui en donna le commandement.
+C'était le plus vaste commandement de la république. Malheureusement
+la santé du jeune général ne lui permit guère de jouir du triomphe des
+patriotes et du témoignage de confiance du gouvernement. Depuis quelque
+temps une toux sèche et fréquente, des convulsions nerveuses, alarmaient
+ses amis et ses médecins. Un mal inconnu consumait ce jeune homme,
+naguère plein de santé, et qui joignait à ses talens l'avantage de la
+beauté et de la vigueur la plus mâle. Malgré son état, il s'occupait
+d'organiser en une seule les deux armées, dont il venait de recevoir le
+commandement, et il songeait toujours à son expédition d'Irlande, dont
+le directoire voulait faire un moyen d'épouvanté contre l'Angleterre.
+Mais sa toux devint plus violente vers les derniers jours de fructidor,
+et il commença à souffrir des douleurs insupportables. On souhaitait
+qu'il suspendît ses travaux, mais il ne le voulut pas. Il appela son
+médecin et lui dit: _Donnez-moi un remède pour la fatigue, mais que ce
+remède ne soit pas le repos_. Vaincu par le mal, il se mit au lit le
+premier jour complémentaire de l'an V (17 septembre), et expira le
+lendemain, au milieu des douleurs les plus vives. L'armée fut dans la
+consternation, car elle adorait son jeune général. Cette nouvelle se
+répandit avec rapidité, et vint affliger tous les républicains, qui
+comptaient sur les talens et sur le patriotisme de Hoche. Le bruit
+d'empoisonnement se répandit sur-le-champ; on ne pouvait pas croire que
+tant de jeunesse, de force, de santé, succombassent par un accident
+naturel. L'autopsie fut faite; l'estomac et les intestins furent
+examinés par la Faculté, qui les trouva remplis de taches noires, et
+qui, sans déclarer les traces du poison, parut du moins y croire. On
+attribua l'empoisonnement au directoire, ce qui était absurde, car
+personne au directoire n'était capable de ce crime, étranger à nos
+moeurs, et personne surtout n'avait intérêt à le commettre. Hoche, en
+effet, était l'appui le plus solide du directoire, soit contre les
+royalistes, soit contre l'ambitieux vainqueur de l'Italie. On supposa
+avec plus de vraisemblance qu'il avait été empoisonné dans l'Ouest. Son
+médecin crut se souvenir que l'altération de sa santé datait de son
+dernier séjour en Bretagne, lorsqu'il alla s'y embarquer pour l'Irlande.
+On imagina, du reste sans preuve, que le jeune général avait été
+empoisonné dans un repas qu'il avait donné à des personnes de tous les
+partis, pour les rapprocher.
+
+Le directoire fit préparer des obsèques magnifiques; elles eurent lieu
+au Champ-de-Mars, en présence de tous les corps de l'état, et au milieu
+d'un concours immense de peuple. Une armée considérable suivait le
+convoi; le vieux père du général conduisait le deuil. Cette pompe
+fit une impression profonde, et fut une des plus belles de nos temps
+héroïques.
+
+Ainsi finit l'une des plus belles et des plus intéressantes vies de la
+révolution. Cette fois du moins ce ne fut pas par l'échafaud. Hoche
+avait vingt-neuf ans. Soldat aux gardes-françaises, il avait fait son
+éducation en quelques mois. Au courage physique du soldat il joignait
+un caractère énergique, une intelligence supérieure, une grande
+connaissance des hommes, l'entente des événemens politiques, et enfin
+le mobile tout-puissant des passions. Les siennes étaient ardentes,
+et furent peut-être la seule cause de sa mort. Une circonstance
+particulière ajoutait à l'intérêt qu'inspiraient toutes ses qualités;
+toujours il avait vu sa fortune interrompue par des accidens imprévus;
+vainqueur à Wissembourg, et prêt à entrer dans la plus belle carrière,
+il fut tout à coup jeté dans les cachots: sorti des cachots pour aller
+se consumer en Vendée, il y remplit le plus beau rôle politique, et,
+à l'instant où il allait exécuter un grand projet sur l'Irlande, une
+tempête et des mésintelligences l'arrêtèrent encore: transporté à
+l'armée de Sambre-et-Meuse, il y remporta une belle victoire, et vit sa
+marche suspendue par les préliminaires de Léoben: enfin, tandis qu'à la
+tête de l'armée d'Allemagne et avec les dispositions de l'Europe, il
+avait encore un avenir immense, il fut frappé tout à coup au milieu
+de sa carrière, et enlevé par une maladie de quarante-huit heures.
+Du reste, si un beau souvenir dédommage de la perte de la vie, il ne
+pouvait être mieux dédommagé de perdre sitôt la sienne. Des victoires,
+une grande pacification, l'universalité des talens, une probité sans
+tache, l'idée répandue chez tous les républicains qu'il aurait lutté
+seul contre le vainqueur de Rivoli et des Pyramides, que son ambition
+serait restée républicaine et eût été un obstacle invincible pour la
+grande ambition qui prétendait au trône, en un mot, des hauts faits,
+de nobles conjectures, et vingt-neuf ans, voilà de quoi se compose sa
+mémoire. Certes, elle est assez belle! ne le plaignons pas d'être mort
+jeune: il vaudra toujours mieux pour la gloire de Hoche, Kléber, Desaix,
+de n'être pas devenus des maréchaux. Ils ont eu l'honneur de mourir
+citoyens et libres, sans être réduits comme Moreau à chercher un asile
+dans les armées étrangères.
+
+Le gouvernement donna l'armée d'Allemagne à Augereau, et se débarrassa
+ainsi de sa turbulence, qui commençait à devenir incommode à Paris.
+
+Le directoire avait fait en quelques jours tous les arrangemens
+qu'exigeaient les circonstances; mais il lui restait à s'occuper des
+finances. La loi du 19 fructidor, en le délivrant de ses adversaires les
+plus redoutables, en rétablissant la loi du 3 brumaire, en lui donnant
+de nouveaux moyens de sévérité contre les émigrés et les prêtres, en
+l'armant de la faculté de supprimer les journaux, et de fermer les
+sociétés politiques dont l'esprit ne lui conviendrait pas, en lui
+permettant de remplir toutes les places vacantes après l'annulation
+des élections, en ajournant indéfiniment la réorganisation des gardes
+nationales, la loi du 19 fructidor lui avait rendu tout ce qu'avaient
+voulu lui ravir les deux conseils, et y avait même ajouté une espèce de
+toute-puissance révolutionnaire. Mais le directoire avait des avantages
+tout aussi importans à recouvrer en matière de finances; car on n'avait
+pas moins voulu le réduire sous ce rapport que sous tous les autres. Un
+vaste projet fut présenté pour les dépenses et les recettes de l'an VI.
+Le premier soin devait être de rendre au directoire les attributions
+qu'on avait voulu lui ôter, relativement aux négociations de la
+trésorerie, à l'ordre des paiemens; en un mot, à la manipulation des
+fonds. Tous les articles adoptés à cet égard par les conseils, avant le
+18 fructidor, furent rapportés. Il fallait songer ensuite à la création
+de nouveaux impôts, pour soulager la propriété foncière trop chargée, et
+porter la recette au niveau de la dépense. L'établissement d'une loterie
+fut autorisé; il fut établi un droit sur les chemins et un autre sur
+les hypothèques. Les droits de l'enregistrement furent régularisés de
+manière à en accroître considérablement le produit; les droits sur
+les tabacs étrangers furent augmentés. Grâce à ces nouveaux moyens de
+recette, on put réduire la contribution foncière à 228 millions, et la
+contribution personnelle à 50, et porter cependant la somme totale
+des revenus pour l'an VI à 616 millions. Dans cette somme, les ventes
+supposées de biens nationaux n'étaient évaluées que pour 20 millions.
+
+La recette se trouvant élevée à 616 millions par ces différens moyens,
+il fallait réduire la dépense à la même somme. La guerre n'était
+supposée devoir coûter cette année, même dans le cas d'une nouvelle
+campagne, que 283 millions. Les autres services généraux étaient évalués
+à 247 millions, ce qui faisait en tout 530 millions. Le service de
+la dette s'élevait à lui seul à 258 millions: et si on l'eût fait
+intégralement, la dépense se fût élevée à un taux fort supérieur
+aux moyens de la république. On proposa de n'en payer que le tiers,
+c'est-à-dire 86 millions. De cette manière, la guerre, les services
+généraux et la dette ne portaient la dépense qu'à 616 millions, montant
+de la recette. Mais pour se renfermer dans ces bornes, il fallait
+prendre un parti décisif à l'égard de la dette. Depuis l'abolition
+du papier-monnaie et le retour du numéraire, le service des intérêts
+n'avait pu se faire exactement. On avait payé un quart en numéraire, et
+trois quarts en bons sur les biens nationaux, appelés _bons des trois
+quarts_. C'était, en quelque sorte, comme si on eût payé un quart en
+argent et trois quarts en assignats. La dette n'avait donc guère été
+servie jusqu'ici qu'avec les ressources provenant des biens nationaux,
+et il devenait urgent de prendre un parti à cet égard, dans l'intérêt de
+l'état et des créanciers. Une dette dont la charge annuelle montait
+à 258 millions, était véritablement énorme pour cette époque. On ne
+connaissait point encore les ressources du crédit et la puissance de
+l'amortissement. Les revenus étaient bien moins considérables qu'ils ne
+le sont devenus, car on n'avait pas eu le temps de recueillir encore les
+bienfaits de la révolution; et la France, qui a pu produire depuis un
+milliard de contributions générales, pouvait à peine alors donner 616
+millions. Ainsi la dette était accablante, et l'état se trouvait dans la
+situation d'un particulier en faillite. On résolut donc de continuer à
+servir une partie de la dette en numéraire, et, au lieu de servir le
+reste en bons sur les biens nationaux, d'en rembourser le capital même
+avec ces biens. On voulait en conserver un tiers seulement: le tiers
+conservé devait s'appeler _tiers consolidé_, et demeurer sur le
+grand-livre avec qualité de rente perpétuelle. Les deux autres tiers
+devaient être remboursés au capital de vingt fois la rente, et en bons
+recevables en paiement des biens nationaux. Il est vrai que ces bons
+tombaient dans le commerce à moins du sixième de leur valeur; et que,
+pour ceux qui ne voulaient pas acheter des terres, c'était une véritable
+banqueroute.
+
+Malgré le calme et la docilité des conseils depuis le 18 fructidor,
+cette mesure excita une vive opposition. Les adversaires du
+remboursement soutenaient que c'était une vraie banqueroute; que la
+dette, à l'origine de la révolution, avait été mise sous la sauvegarde
+de l'honneur national, et que c'était déshonorer la république, que de
+rembourser les deux tiers; que les créanciers qui n'achèteraient pas
+des biens perdraient les neuf dixièmes en négociant leurs bons,
+car l'émission d'une aussi grande quantité de papier en avilirait
+considérablement la valeur; que même, sans avoir des préjugés contre
+l'origine des biens, les créanciers de l'état étaient pour la plupart
+trop pauvres pour acheter des terrés; que les associations pour acquérir
+en commun étaient impossibles; que par conséquent, la perte des neuf
+dixièmes du capital était réelle pour la plupart; que le tiers prétendu
+consolidé, et à l'abri de réduction pour l'avenir, n'était que promis;
+qu'un tiers promis valait moins que trois tiers promis; qu'enfin si la
+république ne pouvait pas, dans le moment, suffire à tout le service de
+la dette, il valait mieux pour les créanciers attendre comme ils avaient
+fait jusqu'ici, mais attendre avec l'espoir de voir leur sort amélioré,
+qu'être dépouillés sur-le-champ de leur créance. Il y avait même
+beaucoup de gens qui auraient voulu qu'on distinguât entre les
+différentes espèces de rentes inscrites au grand-livre, et qu'on ne
+soumît au remboursement que celles qui avaient été acquises à vil prix.
+Il s'en était vendu en effet à 10 et 15 fr., et ceux qui les avaient
+achetées gagnaient encore beaucoup malgré la réduction au tiers. Les
+partisans du projet du directoire répondaient qu'un état avait le droit,
+comme tout particulier, d'abandonner son avoir à ses créanciers, quand
+il ne pouvait plus les payer; que la dette surpassait de beaucoup les
+moyens de la république, et que dans cet état, elle avait le droit de
+leur abandonner le gage même de cette dette, c'est-à-dire les biens;
+qu'en achetant des terres ils perdraient fort peu; que ces terres
+s'élèveraient rapidement dans leurs mains, pour remonter à leur ancienne
+valeur, et qu'ils retrouveraient ainsi ce qu'ils avaient perdu; qu'il
+restait 1,300 millions de biens (le milliard promis aux armées étant
+transporté aux créanciers de l'état), que la paix était prochaine, qu'à
+la paix, les bons de remboursement devaient seuls être reçus en
+paiement des biens nationaux; que, par conséquent, la partie du capital
+remboursée, s'élevant à environ 3 milliards, trouverait à acquérir 1,300
+millions de biens, et perdrait tout au plus les deux tiers au lieu des
+neuf dixièmes; que du reste les créanciers n'avaient pas été traités
+autrement jusqu'ici; que toujours on les avait payés en biens, soit
+qu'on leur donnât des assignats, ou des _bons de trois quarts_; que la
+république était obligée de leur donner ce qu'elle avait; qu'ils ne
+gagneraient rien à attendre, car jamais elle ne pourrait servir toute
+la dette; qu'en les liquidant, leur sort était fixé; que le paiement
+du tiers consolidé commençait sur-le-champ, car les moyens de faire le
+service existaient, et que la république de son côté était délivrée
+d'un fardeau énorme; qu'elle entrait par là dans des voies régulières;
+qu'elle se présentait à l'Europe avec une dette devenue légère, et
+qu'elle allait en devenir plus imposante et plus forte pour obtenir la
+paix; qu'enfin on ne pouvait pas distinguer entre les différentes rentes
+suivant le prix d'acquisition, et qu'il fallait les traiter toutes
+également.
+
+Cette mesure était inévitable. La république faisait ici comme elle
+avait toujours fait: tous les engagemens au-dessus de ses forces, elle
+les avait remplis avec des terres, au prix où elles étaient tombées.
+C'est en assignats qu'elle avait acquitté les anciennes charges, ainsi
+que toutes les dépenses de la révolution, et c'est avec des terres
+qu'elle avait acquitté les assignats. C'est en assignats, c'est-à-dire
+encore avec des terres, qu'elle avait servi les intérêts de la dette,
+et c'est avec des terres qu'elle finissait par en acquitter le capital
+lui-même. En un mot, elle donnait ce qu'elle possédait. On n'avait pas
+autrement liquidé la dette aux États-Unis. Les créanciers avaient reçu
+pour tout paiement les rives du Mississipi. Les mesures de cette nature
+causent, comme les révolutions, beaucoup de froissemens particuliers;
+mais il faut savoir les subir, quand elles sont devenues inévitables. La
+mesure fut adoptée. Ainsi, au moyen des nouveaux impôts, qui portaient
+la recette à 616 millions, et grâce à la réduction de la dette, qui
+permettait de restreindre la dépense à cette somme, la balance se trouva
+rétablie dans nos finances, et on put espérer un peu moins d'embarras
+pour l'an VI (de septembre 1797 à septembre 1798).
+
+A toutes ces mesures, résultats de la victoire, le parti républicain
+en voulait ajouter une dernière. Il disait que la république serait
+toujours en péril, tant qu'une caste ennemie, celle des ci-devant
+nobles, serait soufferte dans son sein; il voulait qu'on exilât de
+France toutes les familles qui autrefois avaient été nobles, ou
+s'étaient fait passer pour nobles; qu'on leur donnât la valeur de
+leurs biens en marchandises françaises, et qu'on les obligeât à porter
+ailleurs leurs préjugés, leurs passions et leur existence. Ce projet
+était fort appuyé par Sieyès, Boulay (de la Meurthe), Chazal, tous
+républicains prononcés, mais très combattu par Tallien et les amis de
+Barras. Barras était noble; le général de l'armée d'Italie était né
+gentilhomme; beaucoup des amis qui partageaient les plaisirs de Barras,
+et qui remplissaient ses salons, étaient d'anciens nobles aussi; et
+quoiqu'une exception fût faite en faveur de ceux qui avaient servi
+utilement la république, les salons du directeur étaient fort irrités
+contre la loi proposée. Même, sans toutes ces raisons personnelles, il
+était aisé de démontrer le danger et la rigueur de cette loi. Elle
+fut présentée cependant aux deux conseils, et excita une espèce de
+soulèvement, qui obligea à la retirer, pour lui faire subir de grandes
+modifications. On la reproduisit sous une autre forme. Les ci-devant
+nobles n'étaient plus condamnés à l'exil; mais ils étaient considérés
+comme étrangers, et obligés, pour recouvrer la qualité de citoyen, de
+remplir les formalités, et de subir les épreuves de la naturalisation.
+Une exception fut faite en faveur des hommes qui avaient servi utilement
+la république, ou dans les armées ou dans les assemblées. Barras, ses
+amis, et le vainqueur d'Italie, dont on affectait de rappeler toujours
+la naissance, furent ainsi affranchis des conséquences de cette mesure.
+
+Le gouvernement avait repris une énergie toute révolutionnaire.
+L'opposition qui, dans le directoire et les conseils, affectait de
+demander la paix, étant écartée, le gouvernement se montra plus ferme
+et plus exigeant dans les négociations de Lille et d'Udine. Il ordonna
+sur-le-champ à tous les soldats qui avaient obtenu des congés, de
+rentrer dans les rangs; il remit tout sur le pied de guerre, et il
+envoya de nouvelles instructions à ses négociateurs. Maret, à Lille,
+était parvenu à concilier, comme on l'a vu, les prétentions des
+puissances maritimes. La paix était convenue, pourvu que l'Espagne
+sacrifiât la Trinité, et la Hollande Trinquemale, et que la France
+promit de ne jamais prendre le Cap de Bonne-Espérance pour elle-même. Il
+ne s'agissait donc plus que d'avoir le consentement de l'Espagne et de
+la Hollande. Le directoire trouva Maret trop facile, et résolut de le
+rappeler: il envoya Bonnier et Treilhard à Lille, avec de nouvelles
+instructions. D'après ces instructions, la France exigeait la
+restitution pure et simple, non seulement de ses colonies, mais encore
+de celles de ses alliés. Quant aux négociations d'Udine, le directoire
+ne se montra pas moins tranchant et moins positif. Il ne consentait plus
+à s'en tenir aux préliminaires de Léoben, qui donnaient à l'Autriche
+la limite de l'Oglio en Italie; il voulait maintenant que l'Italie fût
+affranchie tout entière jusqu'à l'Izonzo, et que l'Autriche se contentât
+pour indemnité de la sécularisation de divers états ecclésiastiques en
+Allemagne. Il rappela Clarke, qui avait été choisi et envoyé par Carnot,
+et qui avait, dans sa correspondance, fort peu ménagé les généraux de
+l'armée d'Italie réputés les plus républicains. Bonaparte demeura chargé
+des pouvoirs de la république pour traiter avec l'Autriche.
+
+L'ultimatum que le directoire faisait signifier à Lille par les nouveaux
+négociateurs, Bonnier et Treilhard, vint rompre une négociation presque
+achevée. Lord Malmesbury en fut singulièrement déconcerté, car il
+désirait la paix, soit pour finir glorieusement sa carrière, soit pour
+procurer à son gouvernement un moment de répit. Il témoigna les plus
+vifs regrets; mais il était impossible que l'Angleterre renonçât à
+toutes ses conquêtes maritimes, et ne reçût rien en échange. Lord
+Malmesbury était si sincère dans son désir de traiter, qu'il engagea
+M. Maret à chercher à Paris, si on ne pourrait pas influer sur la
+détermination du directoire, et offrit même plusieurs millions pour
+acheter la voix de l'un des directeurs. M. Maret refusa de se charger
+d'aucune négociation de cette espèce, et quitta Lille. Lord Malmesbury
+et M. Ellis partirent sur-le-champ, et ne revinrent pas. Quoiqu'on pût
+reprocher dans cette circonstance au directoire d'avoir repoussé une
+paix certaine et avantageuse pour la France, son motif était cependant
+honorable. Il eût été peu loyal à nous d'abandonner nos alliés, et de
+leur imposer des sacrifices pour prix de leur dévoûment à notre cause.
+Le directoire, se flattant d'avoir sous peu la paix avec l'Autriche,
+ou du moins de la lui imposer par un mouvement de nos armées, avait
+l'espoir d'être bientôt délivré de ses ennemis du continent, et de
+pouvoir tourner toutes ses forces contre l'Angleterre.
+
+L'ultimatum signifié à Bonaparte lui déplut singulièrement, car il
+n'espérait pas pouvoir le faire accepter. Il était difficile, en effet,
+de forcer l'Autriche à renoncer tout à fait l'Italie, et à se contenter
+de la sécularisation de quelques états ecclésiastiques en Allemagne, à
+moins de marcher sur Vienne. Or, Bonaparte ne pouvait plus prétendre à
+cet honneur, car il avait toutes les forces de la monarchie autrichienne
+sur les bras, et c'était l'armée d'Allemagne qui devait avoir l'avantage
+de percer la première, et de pénétrer dans les états héréditaires. A
+ce sujet de mécontentement s'en joignit un autre, lorsqu'il apprit les
+défiances qu'on avait conçues contre lui à Paris. Augereau avait envoyé
+un de ses aides-de-camp avec des lettres pour beaucoup d'officiers et de
+généraux de l'armée d'Italie. Cet aide-de-camp paraissait remplir une
+espèce de mission, et être chargé de redresser l'opinion de l'armée sur
+le 18 fructidor. Bonaparte vit bien qu'on se défiait de lui. Il se hâta
+de jouer l'offensé, de se plaindre avec la vivacité et l'amertume d'un
+homme qui se sent indispensable; il dit que le gouvernement le traitait
+avec une horrible ingratitude, qu'il se conduisait envers lui comme
+envers Pichegru après vendémiaire, et il demanda sa démission. Cet
+homme, d'un esprit si grand et si ferme, qui savait se donner une si
+noble attitude, se livra ici à l'humeur d'un enfant impétueux et mutin.
+Le directoire ne répondit pas à la demande de sa démission, et se
+contenta d'assurer qu'il n'était pour rien dans ces lettres et dans
+l'envoi d'un aide-de-camp. Bonaparte se calma, mais demanda encore
+à être remplacé dans les fonctions de négociateur, et dans celles
+d'organisateur des républiques italiennes. Il répétait sans cesse qu'il
+était malade, qu'il ne pouvait plus supporter la fatigue du cheval, et
+qu'il lui était impossible de faire une nouvelle campagne. Cependant,
+quoique à la vérité il fût malade, et accablé des travaux énormes
+auxquels il s'était livré depuis deux ans, il ne voulait être remplacé
+dans aucun de ses emplois, et au besoin il était assuré de trouver dans
+son âme les forces qui semblaient manquer à son corps.
+
+Il résolut, en effet, de poursuivre la négociation, et d'ajouter à
+la gloire de premier capitaine du siècle, celle de pacificateur.
+L'ultimatum du directoire le gênait; mais il n'était pas plus décidé
+dans cette circonstance que dans une foule d'autres, à obéir aveuglément
+à son gouvernement. Ses travaux, dans ce moment, étaient immenses. Il
+organisait les républiques italiennes, il se créait une marine dans
+l'Adriatique, il formait de grands projets sur la Méditerranée, et il
+traitait avec les plénipotentiaires de l'Autriche.
+
+Il avait commencé à organiser en deux états séparés les provinces qu'il
+avait affranchies dans la Haute-Italie. Il avait érigé depuis long-temps
+en république cispadane le duché de Modène, les légations de Bologne
+et de Ferrare. Son projet était de réunir ce petit état à Venise
+révolutionnée, et de la dédommager ainsi de la perte de ses provinces de
+terre-ferme. Il voulait organiser à part la Lombardie, sous le titre de
+république transpadane. Mais bientôt ses idées avaient changé, et il
+préférait former un seul état des provinces affranchies. L'esprit de
+localité, qui s'opposait d'abord à la réunion de la Lombardie avec les
+autres provinces, conseillait maintenant au contraire de les réunir. La
+Romagne, par exemple, ne voulait pas se réunir aux légations et au duché
+de Modène, mais consentait à dépendre d'un gouvernement central établi à
+Milan. Bonaparte vit bientôt que chacun détestant son voisin, il serait
+plus facile de soumettre tout le monde à une autorité unique. Enfin,
+la difficulté de décider la suprématie entre Venise et Milan, et de
+préférer l'une des deux pour en faire le siége du gouvernement, cette
+difficulté n'en était plus une pour lui. Il avait résolu de sacrifier
+Venise. Il n'aimait pas les Vénitiens; il voyait que le changement du
+gouvernement n'avait pas amené chez eux un changement dans les esprits.
+La grande noblesse, la petite, le peuple étaient ennemis des Français et
+de la révolution, et faisaient toujours des voeux pour les Autrichiens.
+A peine un petit nombre de bourgeois aisés approuvaient-ils le nouvel
+état de choses. La municipalité démocratique montrait la plus mauvaise
+volonté à l'égard des Français. Presque tout le monde à Venise semblait
+désirer qu'un retour de fortune permît à l'Autriche de rétablir l'ancien
+gouvernement. De plus, les Vénitiens n'inspiraient aucune estime à
+Bonaparte sous un rapport important à ses yeux, la puissance. Leurs
+canaux et leurs ports étaient presque comblés, leur marine était dans le
+plus triste état; ils étaient eux-mêmes abâtardis par les plaisirs,
+et incapables d'énergie. «_C'est un peuple mou, efféminé et lâche_,
+écrivait-il, _sans terre ni eau, et nous n'en avons que faire_.» Il
+songeait donc à livrer Venise à l'Autriche, à condition que l'Autriche,
+renonçant à la limite de l'Oglio, stipulée par les préliminaires
+de Léoben, rétrograderait jusqu'à l'Adige. Ce fleuve, qui est une
+excellente limite, séparait alors l'Autriche de la république nouvelle.
+L'importante place de Mantoue, qui, d'après les préliminaires, devait
+être rendue à l'Autriche, resterait à la république italienne, et Milan
+deviendrait capitale sans aucune contestation. Bonaparte aimait donc
+beaucoup mieux former un seul état, dont Milan serait la capitale, et
+donner à cet état la frontière de l'Adige et Mantoue, que de garder
+Venise; et en cela il avait raison, dans l'intérêt même de la liberté
+italienne. A ne pas affranchir toute l'Italie jusqu'à l'Izonzo, mieux
+valait sacrifier Venise que la frontière de l'Adige et Mantoue.
+Bonaparte avait vu, en s'entretenant avec les négociateurs autrichiens,
+que le nouvel arrangement pourrait être accepté. En conséquence, il
+forma de la Lombardie, des duchés de Modène et de Reggio, des légations
+de Bologne et de Ferrare, de la Romagne, du Bergamasque, du Brescian
+et du Mantouan, un état qui s'étendait jusqu'à l'Adige, qui avait
+d'excellentes places, telles que Pizzighitone et Mantoue, une population
+de trois millions six cent mille habitans, un sol admirable, des
+fleuves, des canaux et des ports.
+
+Sur-le-champ il se mit à l'organiser en république. Il aurait voulu une
+autre constitution que celle donnée à la France. Il trouvait dans cette
+constitution le pouvoir exécutif trop faible, et, même sans avoir encore
+aucun penchant décidé pour telle ou telle forme de gouvernement, mû par
+le seul besoin de composer un état fort et capable de lutter avec
+les aristocraties voisines, il aurait souhaité une organisation plus
+concentrée et plus énergique. Il demandait qu'on lui envoyât Sieyès,
+pour s'entendre avec lui à cet égard; mais le directoire n'adopta point
+ses idées, et insista pour qu'on donnât à la nouvelle république la
+constitution française. Il fut obéi, et sur-le-champ notre constitution
+fut adaptée à l'Italie. La nouvelle république fut appelée Cisalpine. On
+voulait à Paris l'appeler Transalpine: mais c'était placer en quelque
+sorte le centre à Paris, et les Italiens le voulaient à Rome, parce que
+tous les voeux tendaient à l'affranchissement de leur patrie, à son
+unité, et au rétablissement de l'antique métropole. Le mot Cisalpine
+était donc celui qui lui convenait le mieux. On crut prudent de ne
+pas abandonner au choix des Italiens la première composition du
+gouvernement. Pour cette première fois, Bonaparte nomma lui-même les
+cinq directeurs et les membres des deux conseils. Il s'attacha à faire
+les meilleurs choix, autant du moins que sa position le permettait. Il
+nomma directeur Serbelloni, l'un des plus grands seigneurs de l'Italie;
+il fit partout organiser des gardes nationales, et en réunit trente
+mille à Milan pour la fédération du 14 juillet. La présence de l'armée
+française en Italie, ses hauts faits, sa gloire, avaient commencé à
+répandre l'enthousiasme militaire dans ce pays, trop peu habitué aux
+armes. Bonaparte tâcha de l'y exciter de toutes les manières. Il ne se
+dissimulait pas combien la nouvelle république était faible sous le
+rapport militaire; il n'estimait en Italie que l'armée piémontaise,
+parce que la cour de Piémont avait seule fait la guerre pendant le cours
+du siècle. Il écrivait à Paris qu'un seul régiment du roi de Sardaigne
+renverserait la république cisalpine, qu'il fallait donner par
+conséquent à cette république des moeurs guerrières, qu'elle serait
+alors une puissance importante en Italie, mais que pour cela il fallait
+du temps, et que de pareilles révolutions ne se faisaient pas en
+quelques jours. Cependant il commençait à y réussir, car il avait au
+plus haut degré l'art de communiquer aux autres le plus vif de ses
+goûts, celui des armes. Personne ne savait mieux se servir de sa gloire,
+pour faire des succès militaires une mode, pour y diriger toutes les
+vanités et toutes les ambitions. Dès ce jour, les moeurs commencèrent
+à changer en Italie. «La soutane, qui était l'habit à la mode pour les
+jeunes gens, fut remplacée par l'uniforme. Au lieu de passer leur vie
+aux pieds des femmes, les jeunes Italiens fréquentaient les manèges, les
+salles d'armes, les champs d'exercice. Les enfans ne jouaient plus à la
+chapelle; ils avaient des régimens de fer-blanc, et imitaient dans leurs
+jeux les événemens de la guerre. Dans les comédies, dans les farces
+des rues, on avait toujours représenté un Italien bien lâche, quoique
+spirituel, et une espèce de gros capitan, quelquefois français, et plus
+souvent allemand, bien fort, bien brave, bien brutal, finissant
+par administrer quelques coups de bâton à l'Italien, aux grands
+applaudissemens des spectateurs. Le peuple ne souffrit plus de pareilles
+allusions; les auteurs mirent sur la scène, à la satisfaction du public,
+des Italiens braves, faisant fuir des étrangers pour soutenir leur
+honneur et leurs droits. L'esprit national se formait. L'Italie
+avait ses chansons à la fois patriotiques et guerrières. Les femmes
+repoussaient avec mépris les hommages des hommes qui, pour leur plaire,
+affectaient des moeurs efféminées[9].»
+
+[Note 9: _Mémoires de Napoléon_, publiés par le comte de Monthelon, tome
+IV, page 196.]
+
+Cependant cette révolution commençait à peine; la Cisalpine ne pouvait
+être forte encore que des secours de la France. Le projet était d'y
+laisser, comme en Hollande, une partie de l'armée, qui se reposerait là
+de ses fatigues, jouirait paisiblement de sa gloire, et animerait de
+son feu guerrier toute la contrée. Bonaparte, avec cette prévoyance qui
+s'étendait à tout, avait formé pour la Cisalpine un vaste et magnifique
+plan. Cette république était pour la France un avant-poste; il fallait
+que nos armées pussent y arriver rapidement. Bonaparte avait formé
+le projet d'une route, qui de France arriverait à Genève, de Genève
+traverserait le Valais, percerait le Simplon, et descendrait en
+Lombardie. Il traitait déjà avec la Suisse pour cet objet. Il avait
+envoyé des ingénieurs pour faire le devis de la dépense, et il arrêtait
+tous les détails d'exécution, avec cette précision qu'il mettait dans
+les projets même les plus vastes et les plus chimériques en apparence.
+Il voulait que cette grande route, la première qui percerait
+directement les Alpes, fût large, sûre et magnifique, qu'elle devînt un
+chef-d'oeuvre de la liberté et un monument de la puissance française.
+
+Tandis qu'il s'occupait ainsi d'une république qui lui devait
+l'existence, il rendait la justice aussi et était pris pour arbitre
+entre deux peuples. La Valteline s'était révoltée contre la souveraineté
+des ligues grises. La Valteline se compose de trois vallées, qui
+appartiennent à l'Italie, car elles versent leurs eaux vers l'Adda.
+Elles étaient soumises au joug des Grisons, joug insupportable, car il
+n'y en a pas de plus pesant que celui qu'un peuple impose à un autre
+peuple. Il y avait plus d'une tyrannie de ce genre en Suisse. Celle de
+Berne sur le pays de Vaud était célèbre. Les Valtelins se soulevèrent et
+demandèrent à faire partie de la république cisalpine. Ils invoquèrent
+la protection de Bonaparte, et se fondèrent, pour l'obtenir, sur
+d'anciens traités, qui mettaient la Valteline sous la protection des
+souverains de Milan. Les Grisons et les Valtelins convinrent de s'en
+référer au tribunal de Bonaparte. Il accepta la médiation avec la
+permission du directoire. Il fit conseiller aux Grisons de reconnaître
+les droits des Valtelins, et de se les associer comme une nouvelle
+ligue grise. Ils s'y refusèrent, et voulurent plaider la cause de leur
+tyrannie. Bonaparte leur fixa une époque pour comparaître. Le terme
+venu, les Grisons, à l'instigation de l'Autriche, refusèrent de se
+présenter. Bonaparte alors, se fondant sur l'acceptation de l'arbitrage
+et sur les anciens traités, condamna les Grisons par défaut, déclara
+les Valtelins libres, et leur permit de se réunir à la Cisalpine. Cette
+sentence fondée en droit et en équité, fit une vive sensation en Europe.
+Elle épouvanta l'aristocratie de Berne, réjouit les vaudois, et ajouta à
+la Cisalpine une population riche, brave et nombreuse.
+
+Gênes le prenait en même temps pour son conseiller dans le choix d'une
+constitution. Gênes n'étant point conquise, pouvait se choisir ses lois,
+et ne dépendait pas du directoire sous ce rapport. Les deux partis
+aristocratique et démocratique étaient là aux prises. Une première
+révolte avait éclaté, comme on l'a vu, au mois de mai; il y en eut
+une seconde plus générale dans la vallée de la Polcevera, qui faillit
+devenir fatale à Gênes. Elle était excitée par les prêtres contre la
+constitution nouvelle. Le général français Duphot, qui se trouvait là
+avec quelques troupes, rétablit l'ordre. Les Génois s'adressèrent à
+Bonaparte, qui leur répondit une lettre sévère, pleine de conseils fort
+sages, et dans laquelle il réprimait leur fougue démocratique. Il fit
+des changemens dans leur constitution; au lieu de cinq magistrats
+chargés du pouvoir exécutif, il n'en laissa que trois; les membres des
+conseils furent moins nombreux; le gouvernement fut organisé d'une
+manière moins populaire, mais plus forte. Bonaparte fit accorder plus
+d'avantages aux nobles et aux prêtres, pour les réconcilier avec
+le nouvel ordre de choses; et comme on avait voulu les exclure des
+fonctions publiques, il blâma cette pensée. _Vous feriez_, écrivait-il
+aux Génois, _ce qu'ils ont fait eux-mêmes_. Il publia avec intention la
+lettre où était renfermée cette phrase. C'était un blâme dirigé contre
+ce qui se faisait à Paris à l'égard des nobles. Il était charmé
+d'intervenir ainsi d'une manière indirecte dans la politique, de donner
+un avis, de le donner contraire au directoire, et surtout de se
+détacher sur-le-champ du parti victorieux; car il affectait de rester
+indépendant, de n'approuver, de ne servir aucune faction, de les
+mépriser, de les dominer toutes.
+
+Tandis qu'il était ainsi législateur, arbitre, conseiller des peuples
+italiens, il s'occupait d'autres soins non moins vastes, et qui
+décelaient une prévoyance bien autrement profonde. Il s'était emparé de
+la marine de Venise, et avait mandé l'amiral Brueys dans l'Adriatique,
+pour prendre possession des îles vénitiennes de la Grèce. Il avait été
+amené ainsi à réfléchir sur la Méditerranée, sur son importance et sur
+le rôle que nous pouvions y jouer. Il avait conclu que si, dans l'Océan,
+nous devions rencontrer des maîtres, nous n'en devions pas avoir dans la
+Méditerranée. Que l'Italie fût affranchie en entier ou ne le fût pas,
+que Venise fût ou non cédée à l'Autriche, il voulait que la France
+gardât les îles Ioniennes, Corfou, Zante, Sainte-Maure, Cérigo,
+Céphalonie. Les peuples de ces îles demandaient à devenir nos sujets.
+Malte, le poste le plus important de la Méditerranée, appartenait à un
+ordre usé, et qui devait disparaître devant l'influence de la révolution
+française. Malte, d'ailleurs, devait tomber bientôt au pouvoir des
+Anglais, si la France ne s'en emparait pas. Bonaparte avait fait saisir
+les propriétés des chevaliers en Italie, pour achever de les ruiner. Il
+avait pratiqué des intrigues à Malte même, qui n'était gardée que par
+quelques chevaliers et une faible garnison; et il se proposait d'y
+envoyer sa petite marine et de s'en emparer. «De ces différens postes,
+écrivait-il au directoire, nous dominerons la Méditerranée, nous
+veillerons sur l'empire ottoman, qui croule de toutes parts, et nous
+serons en mesure ou de le soutenir ou d'en prendre notre part. Nous
+pourrons davantage, ajoutait Bonaparte, nous pourrons rendre presque
+inutile aux Anglais la domination de l'Océan. Ils nous ont contesté à
+Lille le Cap de Bonne-Espérance; nous pouvons nous en passer. Occupons
+l'Égypte; nous aurons la route directe de l'Inde, et il nous sera facile
+d'y établir une des plus belles colonies du globe.»
+
+C'est donc en Italie, et en promenant sa pensée sur le Levant, qu'il
+conçut la première idée de l'expédition célèbre qui fut tentée
+l'année suivante. «C'est en Égypte, écrivait-il, qu'il faut attaquer
+l'Angleterre.» (Lettre du 16 août 1797--29 thermidor an V.)
+
+Pour arriver à ces fins, il avait fait venir l'amiral Brueys dans
+l'Adriatique avec six vaisseaux, quelques frégates et quelques
+corvettes. Il s'était ménagé en outre un moyen de s'emparer de la marine
+vénitienne. D'après le traité conclu, on devait lui payer trois millions
+en matériel de marine. Il prit sous ce prétexte tous les chanvres, fers,
+etc., qui formaient du reste la seule richesse de l'arsenal vénitien.
+Après s'être emparé du matériel sous le prétexte des trois millions,
+Bonaparte s'empara des vaisseaux, sous prétexte d'aller occuper les îles
+pour le compte de Venise démocratique. Il fit achever ceux qui étaient
+en construction, et parvint ainsi à armer six vaisseaux de guerre, six
+frégates et plusieurs corvettes, qu'il réunit à l'escadre que Brueys
+avait amenée de Toulon. Il remplaça le million que la trésorerie avait
+arrêté, donna à Brueys des fonds pour enrôler d'excellens matelots en
+Albanie et sur les côtes de la Grèce, et lui créa ainsi une marine
+capable d'imposer à toute la Méditerranée. Il en fixa le principal
+établissement à Corfou, par des raisons excellentes, et qui furent
+approuvées du gouvernement. De Corfou, cette escadre pouvait se porter
+dans l'Adriatique, et se concerter avec l'armée d'Italie en cas de
+nouvelles hostilités; elle pouvait aller à Malte, elle imposait à la
+cour de Naples, et il lui était facile, si on la désirait dans l'Océan,
+pour la faire concourir à quelque projet, de voler vers le détroit plus
+promptement que si elle eût été à Toulon. Enfin à Corfou, l'escadre
+apprenait à devenir manoeuvrière, et se formait mieux qu'à Toulon, où
+elle était ordinairement immobile. «Vous n'aurez jamais de marins,
+écrivait Bonaparte, en les laissant dans vos ports.»
+
+Telle était la manière dont Bonaparte occupait son temps pendant les
+lenteurs calculées que lui faisait essuyer l'Autriche. Il songeait aussi
+à sa position militaire à l'égard de cette puissance. Elle avait fait
+des préparatifs immenses, depuis la signature des préliminaires de
+Léoben. Elle avait transporté la plus grande partie de ses forces dans
+la Carinthie, pour protéger Vienne et se mettre à couvert contre la
+fougue de Bonaparte. Elle avait fait lever la Hongrie en masse. Dix-huit
+mille cavaliers hongrois s'exerçaient depuis trois mois sur les bords du
+Danube. Elle avait donc les moyens d'appuyer les négociations d'Udine.
+Bonaparte n'avait guère plus de soixante-dix mille hommes de troupes,
+dont une très petite partie en cavalerie. Il demandait des renforts
+au directoire pour faire face à l'ennemi, et il pressait surtout la
+ratification du traité d'alliance avec le Piémont pour obtenir dix
+mille de ces soldats piémontais dont il faisait si grand cas. Mais
+le directoire ne voulait pas lui envoyer de renforts, parce que le
+déplacement des troupes aurait amené de nombreuses désertions; il aimait
+mieux, en accélérant la marche de l'armée d'Allemagne, dégager l'armée
+d'Italie, que la renforcer; il hésitait encore à signer une alliance
+avec le Piémont, parce qu'il ne voulait pas garantir un trône dont il
+espérait et souhaitait la chute naturelle. Il avait envoyé seulement
+quelques cavaliers à pied. On avait en Italie de quoi les monter et les
+équiper.
+
+Privé des ressources sur lesquelles il avait compté, Bonaparte se voyait
+donc exposé à un orage du côté des Alpes Juliennes. Il avait tâché de
+suppléer de toutes les manières aux moyens qu'on lui refusait. Il avait
+armé et fortifié Palma-Nova, avec une activité extraordinaire, et en
+avait fait une place de premier ordre, qui, à elle seule, devait exiger
+un long siége. Cette circonstance seule changeait singulièrement sa
+position. Il avait fait jeter des ponts sur l'Izonzo, et construire
+des têtes de pont, pour être prêt à déboucher avec sa promptitude
+accoutumée. Si la rupture avait lieu avant la chute des neiges, il
+espérait surprendre les Autrichiens, les jeter dans le désordre, et
+malgré la supériorité de leurs forces, se trouver bientôt aux portes
+de Vienne. Mais si la rupture n'avait lieu qu'après les neiges, il ne
+pouvait plus prévenir les Autrichiens, il était obligé de les recevoir
+dans les plaines de l'Italie, où la saison leur permettait de déboucher
+en tout temps, et alors le désavantage du nombre n'était plus balancé
+par celui de l'offensive. Dans ce cas, il se considérait comme en
+danger.
+
+Bonaparte désirait donc que les négociations se terminassent
+promptement. Après la ridicule note du 18 juillet, où les
+plénipotentiaires avaient insisté de nouveau pour le congrès de Berne,
+et réclamé contre ce qui s'était fait à Venise, Bonaparte avait fait
+répondre d'une manière vigoureuse, et qui prouvait à l'Autriche qu'il
+était prêt à fondre de nouveau sur Vienne. MM. de Gallo, de Meerweldt et
+un troisième négociateur, M. Degelmann, étaient arrivés le 31 août (14
+fructidor), et les conférences avaient commencé sur-le-champ. Mais
+évidemment le but était de traîner encore les choses en longueur, car,
+tout en acceptant une négociation séparée à Udine, ils se réservaient
+toujours de revenir à un congrès général à Berne. Ils annonçaient que
+le congrès de Rastadt, pour la paix de l'Empire, allait s'ouvrir
+sur-le-champ, que les négociations en seraient conduites en même temps
+que celles d'Udine, ce qui devait compliquer singulièrement les intérêts
+et faire naître autant de difficultés qu'un congrès général à Berne.
+Bonaparte fit observer que la paix de l'Empire ne devait se traiter
+qu'après la paix avec l'empereur; il déclara que si le congrès
+s'ouvrait, la France n'y enverrait pas; il ajouta que, si au 1er octobre
+la paix avec l'empereur n'était pas conclue, les préliminaires de Léoben
+seraient regardés comme nuls. Les choses en étaient à ce point, lorsque
+le 18 fructidor (4 septembre) déjoua toutes les fausses espérances de
+l'Autriche. Sur-le-champ M. de Cobentzel accourut de Vienne à Udine.
+Bonaparte se rendit à Passeriano, fort belle maison de campagne, à
+quelque distance d'Udine, et tout annonça que cette fois le désir de
+traiter était sincère. Les conférences avaient lieu alternativement à
+Udine, chez M. de Cobentzel, et à Passeriano, chez Bonaparte. M. de
+Cobentzel était un esprit subtil, abondant, mais peu logique: il était
+hautain et amer. Les trois autres négociateurs gardaient le silence.
+Bonaparte représentait seul pour la France, depuis la destitution de
+Clarke. Il avait assez d'arrogance, la parole assez prompte et assez
+tranchante pour répondre au négociateur autrichien. Quoiqu'il fût
+visible que M. de Cobentzel avait l'intention réelle de traiter, il n'en
+afficha pas moins les prétentions les plus extravagantes. C'était tout
+au plus si l'Autriche cédait les Pays-Bas, mais elle ne se chargeait pas
+de nous assurer la limite du Rhin, disant que c'était à l'Empire à
+nous faire cette concession. En dédommagement des riches et populeuses
+provinces de la Belgique, l'Autriche voulait des possessions, non pas
+en Allemagne, mais en Italie. Les préliminaires de Léoben lui avaient
+assigné les états vénitiens jusqu'à l'Oglio, c'est-à-dire la Dalmatie,
+l'Istrie, le Frioul, le Brescian, le Bergamasque et le Mantouan, avec
+la place de Mantoue; mais ces provinces ne la dédommageaient pas de la
+moitié de ce qu'elle perdait en cédant la Belgique et la Lombardie. Ce
+n'était pas trop, disait M. de Cobentzel, de lui laisser non-seulement
+la Lombardie, mais de lui donner encore Venise et les légations, et de
+rétablir le duc de Modène dans son duché.
+
+A toute la faconde de M. de Cobentzel, Bonaparte ne répondait que par
+un imperturbable silence; et à ses prétentions folles, que par des
+prétentions aussi excessives, énoncées d'un ton ferme et tranchant. Il
+demandait la ligne du Rhin pour la France, Mayence comprise, et la ligne
+de l'Izonzo pour l'Italie. Entre ces prétentions opposées il fallait
+prendre un milieu. Bonaparte, comme nous l'avons déjà dit, avait cru
+entrevoir qu'en cédant Venise à l'Autriche (concession qui n'était pas
+comprise dans les préliminaires de Léoben, parce qu'on ne songeait pas
+alors à détruire cette république), il pourrait obtenir que l'empereur
+reculât sa limite de l'Oglio à l'Adige, que le Mantouan, le Bergamasque
+et le Brescian fussent donnés à la Cisalpine, qui aurait ainsi la
+frontière de l'Adige et Mantoue; que de plus l'empereur reconnût à
+la France la limite du Rhin, et lui livrât même Mayence; qu'enfin il
+consentît à lui laisser les îles Ioniennes. Bonaparte résolut de traiter
+à ces conditions. Il y voyait beaucoup d'avantages réels, et tous ceux
+que la France pouvait obtenir dans le moment. L'empereur, en prenant
+Venise, se compromettait dans l'opinion de l'Europe, car c'était pour
+lui que Venise avait trahi la France. En abandonnant l'Adige et Mantoue,
+l'empereur donnait à la nouvelle république italienne une grande
+consistance; en nous laissant les îles Ioniennes, il nous préparait
+l'empire de la Méditerranée; en nous reconnaissant la limite du Rhin,
+il laissait l'Empire sans force pour nous la refuser; en nous livrant
+Mayence, il nous mettait véritablement en possession de cette limite, et
+se compromettait encore avec l'Empire de la manière la plus grave, en
+nous livrant une place appartenant à l'un des princes germaniques.
+Il est vrai qu'en faisant une nouvelle campagne, on était assuré de
+détruire la monarchie autrichienne, ou de l'obliger du moins à renoncer
+à l'Italie. Mais Bonaparte avait plus d'une raison personnelle d'éviter
+une nouvelle campagne. On était en octobre, et il était tard pour percer
+en Autriche. L'armée d'Allemagne, commandée aujourd'hui par Augereau,
+devait avoir tout l'avantage, car elle n'avait personne devant elle.
+L'armée d'Italie avait sur les bras toutes les forces autrichiennes;
+elle ne pouvait pas avoir le rôle brillant, étant réduite à la
+défensive; elle ne pouvait pas être la première à Vienne. Enfin
+Bonaparte était fatigué, il voulait jouir un peu de son immense gloire.
+Une bataille de plus n'ajoutait rien aux merveilles de ces deux
+campagnes, et en signant la paix il se couronnait d'une double gloire.
+A celle de guerrier il ajouterait celle de négociateur, et il serait le
+seul général de la république qui aurait réuni les deux, car il n'en
+était encore aucun qui eût signé des traités. Il satisferait à l'un des
+voeux les plus ardens de la France, et rentrerait dans son sein
+avec tous les genres d'illustration. Il est vrai qu'il y avait une
+désobéissance formelle à signer un traité sur ces bases, car le
+directoire exigeait l'entier affranchissement de l'Italie; mais
+Bonaparte sentait que le directoire n'oserait pas refuser la
+ratification du traité, car ce serait se mettre en opposition avec
+l'opinion de la France. Le directoire l'avait choquée déjà en rompant à
+Lille, il la choquerait bien plus en rompant à Udine, et il justifierait
+tous les reproches de la faction royaliste, qui l'accusait de vouloir
+une guerre éternelle. Bonaparte sentait donc bien qu'en signant le
+traité, il obligeait le directoire à le ratifier.
+
+Il donna donc hardiment son ultimatum à M. de Cobentzel: c'était Venise
+pour l'Autriche, mais l'Adige et Mantoue pour la Cisalpine, le Rhin et
+Mayence pour la France, avec les îles Ioniennes en sus. Le 16 octobre
+(25 vendémiaire an VI), la dernière conférence eut lieu à Udine chez M.
+de Cobentzel. De part et d'autre on déclarait qu'on allait rompre; et M.
+de Cobentzel annonçait que ses voitures était préparées. On était
+assis autour d'une longue table rectangulaire; les quatre négociateurs
+autrichiens étaient placés d'un côté; Bonaparte était seul de l'autre.
+M. de Cobentzel récapitula tout ce qu'il avait dit, soutint que
+l'empereur, en abandonnant les clefs de Mayence, devait recevoir celles
+de Mantoue; qu'il ne pouvait faire autrement sans se déshonorer; que, du
+reste, jamais la France n'avait fait un traité plus beau; qu'elle n'en
+désirait certainement pas un plus avantageux; qu'elle voulait avant
+tout la paix, et qu'elle saurait juger la conduite du négociateur qui
+sacrifiait l'intérêt et le repos de son pays à son ambition militaire.
+Bonaparte, demeurant calme et impassible pendant cette insultante
+apostrophe, laissa M. de Cobentzel achever son discours; puis, se
+dirigeant vers un guéridon qui portait un cabaret de porcelaine, donné
+par la grande Catherine à M. de Cobentzel et étalé comme un objet
+précieux, il s'en saisit et le brisa sur le parquet, en prononçant ces
+paroles: «La guerre est déclarée; mais souvenez-vous qu'avant trois mois
+je briserai votre monarchie, comme je brise cette porcelaine.» Cet acte
+et ces paroles frappèrent d'étonnement les négociateurs autrichiens. Il
+les salua, sortit, et, montant sur-le-champ en voiture, ordonna à un
+officier d'aller annoncer à l'archiduc Charles que les hostilités
+recommenceraient sous vingt-quatre heures. M. de Cobentzel, effrayé,
+envoya sur-le-champ l'ultimatum signé à Passeriano. L'une des conditions
+du traité était l'élargissement de M. de Lafayette, qui, depuis cinq
+ans, supportait héroïquement sa détention à Olmutz.
+
+Le lendemain, 17 octobre (26 vendémiaire), on signa le traité à
+Passeriano; on le data d'un petit village situé entre les deux armées,
+mais dans lequel on ne se rendit pas, parce qu'il n'y avait pas de local
+convenable pour recevoir les négociateurs. Ce village était celui de
+_Campo-Formio_. Il donna son nom à ce traité célèbre, le premier conclu
+entre l'empereur et la république française.
+
+Il était convenu que l'empereur, comme souverain des Pays-Bas, et comme
+membre de l'Empire, reconnaîtrait à la France la limite du Rhin, qu'il
+livrerait Mayence à nos troupes, et que les îles Ioniennes resteraient
+en notre possession; que la république Cisalpine aurait la Romagne,
+les légations, le duché de Modène, la Lombardie, la Valteline, le
+Bergamasque, le Brescian et le Mantouan, avec la limite de l'Adige et
+Mantoue. L'empereur souscrivait de plus à diverses conditions résultant
+de ce traité et des traités antérieurs qui liaient la république.
+D'abord il s'engageait à donner le Brisgaw au duc de Modène, en
+dédommagement de son duché. Il s'engageait ensuite à prêter son
+influence pour faire obtenir en Allemagne un dédommagement au
+stathouder, pour la perte de la Hollande, et un dédommagement au roi de
+Prusse, pour la perte du petit territoire qu'il nous avait cédé sur la
+gauche du Rhin. En vertu de ces engagemens, la voix de l'empereur était
+assurée au congrès de Rastadt, pour la solution de toutes les questions
+qui intéressaient le plus la France. L'empereur recevait en retour de
+tout ce qu'il accordait, le Frioul, l'Istrie, la Dalmatie et les bouches
+du Cattaro.
+
+La France n'avait jamais fait une paix aussi belle. Elle avait enfin
+obtenu ses limites naturelles, et elle les obtenait du consentement du
+continent. Une grande révolution était opérée dans la Haute-Italie, Il
+y avait là un ancien état détruit, et un nouvel état fondé. Mais l'état
+détruit était une aristocratie despotique, ennemie irréconciliable de la
+liberté. L'état fondé était une république libéralement constituée,
+et qui pouvait communiquer la liberté à toute l'Italie. On pouvait
+regretter, il est vrai, que les Autrichiens ne fussent pas rejetés
+au-delà de l'Izonzo, que toute la Haute-Italie, et la ville de Venise
+elle-même, ne fussent pas réunies à la Cisalpine: avec une campagne
+de plus, ce résultat eût été obtenu. Des considérations particulières
+avaient empêché le jeune vainqueur de faire cette campagne. L'intérêt
+personnel commençait à altérer les calculs du grand homme, et à imprimer
+une tache sur le premier et peut-être le plus bel acte de sa vie.
+
+Bonaparte ne pouvait guère douter de la ratification du traité;
+cependant il n'était pas sans inquiétude, car ce traité était une
+contravention formelle aux instructions du directoire. Il le fit
+porter par son fidèle et complaisant chef d'état-major, Berthier qu'il
+affectionnait beaucoup, et qu'il n'avait point encore envoyé en France
+pour jouir des applaudissemens des Parisiens. Avec son tact ordinaire,
+il adjoignit un savant au militaire: c'était Monge, qui avait fait
+partie de la commission chargée de choisir les objets d'art en Italie,
+et qui, malgré son ardent démagogisme et son esprit géométrique, avait
+été séduit, comme tant d'autres, par le génie, la grâce et la gloire.
+
+Monge et Berthier furent rendus à Paris en quelques jours. Ils y
+arrivèrent au milieu de la nuit, et arrachèrent de son lit le président
+du directoire, Larévellière-Lépaux. Tout en apportant un traité de paix,
+les deux envoyés étaient loin d'avoir la joie et la confiance ordinaires
+dans ces circonstances; ils étaient embarrassés comme des gens qui
+doivent commencer par un aveu pénible: il fallait dire, en effet, qu'on
+avait désobéi au gouvernement. Ils employèrent de grandes précautions
+oratoires pour annoncer la teneur du traité et excuser le général.
+Larévellière les reçut avec tous les égards que méritaient deux
+personnages aussi distingués, dont l'un surtout était un savant
+illustre; mais il ne s'expliqua pas sur le traité, et répondit
+simplement que le directoire en déciderait. Il le présenta le lendemain
+matin au directoire. La nouvelle de la paix s'était déjà répandue
+dans tout Paris; la joie était au comble; on ne connaissait pas les
+conditions, mais, quelles qu'elles fussent, on était certain qu'elles
+devaient être brillantes. On exaltait Bonaparte et sa double gloire.
+Comme il l'avait prévu, on était enthousiasmé de trouver en lui le
+pacificateur et le guerrier; et une paix qu'il n'avait signée qu'avec
+égoïsme était vantée comme un acte de désintéressement militaire. Le
+jeune général, disait-on, s'est refusé la gloire d'une nouvelle campagne
+pour donner la paix à sa patrie.
+
+L'envahissement de la joie fut si prompt, qu'il eût été bien difficile
+au directoire de la tromper, en rejetant le traité de Campo-Formio. Ce
+traité était la suite d'une désobéissance formelle: ainsi le directoire
+ne manquait pas d'excellentes raisons pour refuser sa ratification; et
+il eût été fort important de donner une leçon sévère au jeune audacieux
+qui avait enfreint des ordres précis. Mais comment tromper l'attente
+générale? comment oser refuser une seconde fois la paix, après l'avoir
+refusée à Lille? On voulait donc justifier tous les reproches des
+victimes de fructidor, et mécontenter gravement l'opinion? Il y avait
+un autre danger non moins grand à la braver. En effet, en rejetant le
+traité, Bonaparte donnait sa démission, et des revers allaient
+suivre inévitablement la reprise des hostilités en Italie. De quelle
+responsabilité ne se chargeait-on pas, dans ce cas-là? D'ailleurs le
+traité avait d'immenses avantages: il ouvrait un superbe avenir; il
+donnait, de plus que celui de Léoben, Mayence et Mantoue; enfin il
+laissait libres toutes les forces de la France, pour en accabler
+l'Angleterre.
+
+Le directoire approuva donc le traité: la joie n'en fut que plus vive et
+plus profonde. Sur-le-champ, par un calcul habile, le directoire songea
+à tourner tous les esprits contre l'Angleterre: le héros d'Italie et ses
+invincibles compagnons durent voler d'un ennemi à l'autre, et, le jour
+même où l'on publiait le traité, un arrêté nomma Bonaparte général en
+chef de l'armée d'Angleterre.
+
+Bonaparte se disposa à quitter l'Italie, pour venir enfin goûter
+quelques instans de repos, et jouir d'une gloire, la plus grande connue
+dans les temps modernes. Il était nommé plénipotentiaire à Rastadt, avec
+Bonnier et Treilhard, pour y traiter de la paix avec l'Empire. Il était
+convenu aussi qu'il trouverait à Rastadt M. de Cobentzel, avec qui il
+échangerait les ratifications du traité de Campo-Formio. Il devait en
+même temps veiller à l'exécution des conditions relatives à l'occupation
+de Mayence. Avec sa prévoyance ordinaire, il avait eu soin de stipuler
+que les troupes autrichiennes n'entreraient dans Palma-Nova qu'après que
+les siennes seraient entrées dans Mayence.
+
+Avant de partir pour Rastadt, il voulut mettre la dernière main aux
+affaires d'Italie. Il fit les nominations qui lui restaient à faire dans
+la Cisalpine; il régla les conditions du séjour des troupes françaises
+en Italie, et leurs rapports avec la nouvelle république. Ces troupes
+devaient être commandées par Berthier, et former un corps de trente
+mille hommes, entretenus aux frais de la Cisalpine; elles devaient y
+demeurer jusqu'à la paix générale de l'Europe. Il retira le corps
+qu'il avait à Venise, et livra cette ville à un corps autrichien. Les
+patriotes vénitiens, en se voyant donnés à l'Autriche, furent indignés.
+Bonaparte leur avait fait assurer un asile dans la Cisalpine, et il
+avait stipulé avec le gouvernement autrichien la faculté, pour eux,
+de vendre leurs biens. Ils ne furent point sensibles à ces soins, et
+vomirent contre le vainqueur qui les sacrifiait, des imprécations
+véhémentes, et fort naturelles. Villetard, qui avait semblé s'engager
+pour le gouvernement français à leur égard, écrivit à Bonaparte, et en
+fut traité avec une dureté remarquable. Du reste, ce ne furent pas
+les patriotes seuls qui montrèrent une grande douleur dans cette
+circonstance; les nobles et le peuple, qui préféraient naguère
+l'Autriche à la France, parce qu'ils aimaient les principes de l'une et
+abhorraient ceux de l'autre, sentirent se réveiller tous leurs sentimens
+nationaux, et montrèrent un attachement pour leur antique patrie, qui
+les rendit dignes d'un intérêt qu'ils n'avaient pas inspiré encore. Le
+désespoir fut général; on vit une noble dame s'empoisonner, et l'ancien
+doge tomber sans mouvement aux pieds de l'officier autrichien, dans les
+mains duquel il prêtait le serment d'obéissance.
+
+Bonaparte adressa une proclamation aux Italiens, dans laquelle il leur
+faisait ses adieux et leur donnait ses derniers conseils. Elle respirait
+ce ton noble, ferme, et toujours un peu oratoire, qu'il savait donner
+à son langage public. «Nous vous avons donné la liberté, dit-il aux
+Cisalpins, sachez la conserver...; pour être dignes de votre destinée,
+ne faites que des lois sages et modérées; faites-les exécuter avec force
+et énergie; favorisez la propagation des lumières, et respectez la
+religion. Composez vos bataillons, non pas de gens sans aveu, mais de
+citoyens qui se nourrissent des principes de la république, et soient
+immédiatement attachés à sa prospérité. Vous avez en général besoin de
+vous pénétrer du sentiment de votre force et de la dignité qui convient
+à l'homme libre: divisés et pliés depuis des siècles à la tyrannie,
+vous n'eussiez pas conquis votre liberté; mais sous peu d'années,
+fussiez-vous abandonnés à vous-mêmes, aucune puissance de la terre ne
+sera assez forte pour vous l'ôter. Jusqu'alors la grande nation vous
+protégera contre les attaques de vos voisins; son système politique sera
+uni au vôtre.... Je vous quitte sous peu de jours. Les ordres de mon
+gouvernement et un danger imminent de la république Cisalpine me
+rappelleront seuls au milieu de vous.»
+
+Cette dernière phrase était une réponse à ceux qui disaient qu'il
+voulait se faire roi de la Lombardie. Il n'était rien qu'il préférât au
+titre et au rôle de premier général de la république française. L'un des
+négociateurs autrichiens lui avait offert de la part de l'empereur un
+état en Allemagne; il avait répondu qu'il ne voulait devoir sa fortune
+qu'à la reconnaissance du peuple français. Entrevoyait-il son avenir?
+Non, sans doute; mais ne fût-il que premier citoyen de la république, on
+comprend qu'il le préférât en ce moment. Les Italiens l'accompagnèrent
+de leurs regrets et virent avec peine s'évanouir cette brillante
+apparition. Bonaparte traversa rapidement le Piémont pour se rendre par
+la Suisse à Rastadt. Des fêtes magnifiques, des présens pour lui et
+sa femme, étaient préparés sur la route. Les princes et les peuples
+voulaient voir ce guerrier si célèbre, cet arbitre de tant de destinées.
+A Turin, le roi avait fait préparer des présens, afin de lui témoigner
+sa reconnaissance pour l'appui qu'il en avait reçu auprès du directoire,
+En Suisse, l'enthousiasme des Vaudois fut extrême pour le libérateur
+de la Valteline. Des jeunes filles, habillées aux trois couleurs, lui
+présentèrent des couronnes. Partout était inscrite cette maxime si chère
+aux Vaudois: _Un peuple ne peut être sujet d'un autre peuple_. Bonaparte
+voulait voir l'ossuaire de Morat; il y trouva une foule de curieux
+empressés de le suivre partout. Le canon tirait dans les villes où il
+passait. Le gouvernement de Berne, qui voyait avec dépit l'enthousiasme
+qu'inspirait le libérateur de la Valteline, fit défendre à ses officiers
+de tirer le canon; on lui désobéit. Arrivé à Rastadt, Bonaparte trouva
+tous les princes allemands impatiens de le voir. Il fit sur-le-champ
+prendre aux négociateurs français l'attitude qui convenait à leur
+mission et à leur rôle. Il refusa de recevoir M. de Fersen, que la Suède
+avait choisi pour la représenter au congrès de l'Empire, et que ses
+liaisons avec l'ancienne cour de France rendaient peu propre à traiter
+avec la république française. Ce refus fit une vive sensation, et
+prouvait le soin constant que Bonaparte mettait à relever la _grande
+nation_, comme il l'appelait dans toutes ses harangues. Après avoir
+échangé les ratifications du traité de Campo-Formio, et fait les
+arrangemens nécessaires à la remise de Mayence, il résolut de partir
+pour Paris. Il ne voyait rien de grand à discuter à Rastadt, et surtout
+il prévoyait des longueurs interminables, pour mettre d'accord tous
+ces petits princes allemands. Un pareil rôle n'était pas de son goût;
+d'ailleurs il était fatigué; et un peu d'impatience d'arriver à Paris,
+et de monter au capitale de la Rome moderne, était bien naturel.
+
+Il partit de Rastadt, traversa la France incognito, et arriva à Paris le
+15 frimaire an VI au soir (5 décembre 1797). Il alla se cacher dans
+une maison fort modeste, qu'il avait fait acheter rue Chantereine. Cet
+homme, chez lequel l'orgueil était immense, avait toute l'adresse d'une
+femme à le cacher. Lors de la reddition de Mantoue, il s'était soustrait
+à l'honneur de voir défiler Wurmser; à Paris il voulut se cacher dans
+la demeure la plus obscure. Il affectait dans son langage, dans son
+costume, dans toutes ses habitudes, une simplicité qui surprenait
+l'imagination des hommes, et la touchait plus profondément par l'effet
+du contraste. Tout Paris, averti de son arrivée, était dans une
+impatience de le voir qui était bien naturelle, surtout à des Français.
+Le ministre des affaires étrangères, M. de Talleyrand, pour lequel il
+s'était pris de loin d'un goût fort vif, voulut l'aller visiter le soir
+même. Bonaparte demanda la permission de ne pas le recevoir, et le
+prévint le lendemain matin. Le salon des affaires étrangères était plein
+de grands personnages, empressés de voir le héros. Silencieux pour tout
+le monde, il aperçut Bougainville, et alla droit à lui pour lui dire de
+ces paroles qui, tombant de sa bouche, devaient produire des impressions
+profondes. Déjà il affectait le goût d'un souverain pour l'homme utile
+et célèbre. M. de Talleyrand le présenta au directoire. Quoiqu'il y eût
+bien des motifs de mécontentement entre le général et les directeurs,
+cependant l'entrevue fut pleine d'effusion. Il convenait au directoire
+d'affecter la satisfaction, et au général la déférence. Du reste
+les services étaient si grands, la gloire si éblouissante, que
+l'entraînement devait faire place au mécontentement. Le directoire
+prépara une fête triomphale pour la remise du traité de Campo-Formio.
+Elle n'eut point lieu dans la salle des audiences du directoire, mais
+dans la grande cour du Luxembourg. Tout fut disposé pour rendre cette
+solemnité l'une des plus imposantes de la révolution. Les directeurs
+étaient rangés au fond de la cour, sur une estrade, au pied de l'autel
+de la patrie, et revêtus du costume romain. Autour d'eux, les ministres,
+les ambassadeurs, les membres des deux conseils, la magistrature, les
+chefs des administrations, étaient placés sur des sièges rangés en
+amphithéâtre. Des trophées magnifiques formés par les innombrables
+drapeaux pris sur l'ennemi, s'élevaient de distance en distance, tout
+autour de la cour; de belles tentures tricolores en ornaient les
+murailles; des galeries portaient la plus brillante société de la
+capitale, des corps de musiciens étaient disposés dans l'enceinte; une
+nombreuse artillerie était placée autour du palais, pour ajouter ses
+détonations aux sons de la musique et au bruit des acclamations. Chénier
+avait composé pour ce jour-là l'une de ses plus belles hymnes.
+
+C'était le 20 frimaire an VI (10 décembre 1797). Le directoire, les
+fonctionnaires publics, les assistans étaient rangés à leur place,
+attendant avec impatience l'homme illustre que peu d'entre eux avaient
+vu. Il parut accompagné de M. de Talleyrand, qui était chargé de le
+présenter; car c'était le négociateur qu'on félicitait dans le moment.
+Tous les contemporains, frappés de cette taille grêle et ce visage
+pâle et romain, de cet oeil ardent, nous parlent chaque jour encore
+de l'effet qu'il produisait, de l'impression indéfinissable de génie,
+d'autorité, qu'il laissait dans les imaginations. La sensation fut
+extrême. Des acclamations unanimes éclatèrent à la vue du personnage
+si simple qu'environnait une telle renommée. _Vive la république! vive
+Bonaparte!_ furent les cris qui éclatèrent de toutes parts. M. de
+Talleyrand prit ensuite la parole, et dans un discours fin et concis,
+s'efforça de rapporter la gloire du général, non à lui, mais à la
+révolution, aux armées et à la _grande nation_. Il sembla se faire en
+cela le complaisant de la modestie de Bonaparte, et avec son esprit
+accoutumé, deviner comment le héros voulait qu'on parlât de lui, devant
+lui. M. de Talleyrand parla ensuite _de ce qu'on pouvait_, disait-il,
+_appeler son ambition_; mais en songeant à son goût antique pour la
+simplicité, à son amour pour les sciences abstraites, à ses lectures
+favorites, à ce sublime Ossian, avec lequel il apprenait à se détacher
+de la terre, M. de Talleyrand dit qu'il faudrait le solliciter peut-être
+pour l'arracher un jour à sa studieuse retraite. Ce que venait de dire
+M. de Talleyrand était dans toutes les bouches, et allait se retrouver
+dans tous les discours prononcés dans cette grande solennité. Tout le
+monde disait et répétait que le jeune général était sans ambition, tant
+on avait peur qu'il en eût. Bonaparte parla après M. de Talleyrand, et
+prononça d'un ton ferme les phrases hachées que voici:
+
+«CITOYENS,
+
+«Le peuple français, pour être libre, avait les rois à combattre.
+
+«Pour obtenir une constitution fondée sur la raison, il avait dix-huit
+siècles de préjugés à vaincre.
+
+«La constitution de l'an III et vous, avez triomphé de tous ces
+obstacles.
+
+«La religion, la féodalité, le royalisme, ont successivement, depuis
+vingt siècles, gouverné l'Europe; mais de la paix que vous venez de
+conclure, date l'ère des gouvernemens représentatifs.
+
+«Vous êtes parvenus à organiser la grande nation dont le vaste
+territoire n'est circonscrit que parce que la nature en a posé elle-même
+les limites.
+
+«Vous avez fait plus. Les deux plus belles parties de l'Europe, jadis
+si célèbres par les arts, les sciences et les grands hommes dont elles
+furent le berceau, voient avec les plus grandes espérances le génie de
+la liberté sortir du tombeau de leurs ancêtres.
+
+«Ce sont deux piédestaux sur lesquels les destinées vont placer deux
+puissantes nations.
+
+«J'ai l'honneur de vous remettre le traité signé à Campo-Formio, et
+ratifié par sa majesté l'empereur.
+
+«La paix assure la liberté, la prospérité et la gloire de la république.
+
+«Lorsque le bonheur du peuple français sera assis sur de meilleures lois
+organiques, l'Europe entière deviendra libre.»
+
+Ce discours était à peine achevé, que les acclamations retentirent de
+nouveau. Barras, président du directoire, répondit à Bonaparte. Son
+discours était long, diffus, peu convenable, et exaltait beaucoup la
+modestie et la simplicité du héros; il renfermait un hommage adroit
+pour Hoche, le rival supposé du vainqueur de l'Italie. «Pourquoi Hoche
+n'est-il point ici, disait le président du directoire pour voir, pour
+embrasser son ami?» Hoche, en effet, avait défendu Bonaparte l'année
+précédente avec une généreuse chaleur. Suivant la nouvelle direction
+imprimée à tous les esprits, Barras proposait de nouveaux lauriers au
+héros, et l'invitait à les aller cueillir en Angleterre. Après ces
+trois discours, l'hymne de Chénier fut chantée en choeur, et avec
+l'accompagnement d'un magnifique orchestre. Deux généraux s'approchèrent
+ensuite, accompagnés par le ministre de la guerre: c'étaient le brave
+Joubert, le héros du Tyrol, et Andréossy, l'un des officiers les plus
+distingués de l'artillerie. Ils s'avançaient en portant un drapeau
+admirable: c'était celui que le directoire venait de donner, à la fin
+de la campagne, à l'armée d'Italie, c'était la nouvelle oriflamme de
+la république. Il était chargé d'innombrables caractères d'or, et ces
+caractères étaient les suivans: _L'armée d'Italie a fait cent cinquante
+mille prisonniers, elle a pris cent soixante-dix drapeaux, cinq cent
+cinquante pièces d'artillerie de siége, six cents pièces de campagne,
+cinq équipages de pont, neuf vaisseaux, douze frégates, douze corvettes,
+dix-huit galères.--Armistices avec les rois de Sardaigne, de Naples,
+le pape, les ducs de Parme, de Modène.--Préliminaires de
+Léoben.--Convention de Montebello avec la république de Gênes.--Traités
+de paix de Tolentino, de Campo-Formio.--Donné la liberté aux peuples de
+Bologne, de Ferrare, de Modène, de Massa-Carrara, de la Romagne, de la
+Lombardie, de Brescia, de Bergame, de Mantoue, de Crémone, d'une partie
+du Véronais, de Chiavenna, de Bormio et de la Valteline, aux peuples de
+Gênes, aux fiefs impériaux, aux peuples des départemens de Corcyre,
+de la mer Egée et d'Ithaque.--Envoyé à Paris les chefs-d'oeuvre _de
+Michel-Ange, du Guerchin, du Titien, de Paul Véronèse, du Corrège, de
+l'Albane, des Carraches, de Raphaël, de Léonard de Vinci, etc.--Triomphé
+en dix-huit batailles rangées_, MONTENOTTE, MILLESIMO, MONDOVI, LODI,
+BORGHETTO, LONATO, CASTIGLIONE, ROVEREDO, BASSANO, SAINT-GEORGES,
+FONTANA-NIVA, CALDIERO, ARCOLE, RIVOLI, LA FAVORITE, LE TAGLIAMENTO,
+TARWIS, NEUMARCKT.--_Livré soixante-sept combats_.
+
+Joubert et Andréossy parlèrent à leur tour, et reçurent une réponse
+flatteuse du président du directoire. Après toutes ces harangues, les
+généraux allèrent recevoir l'accolade du président du directoire. A
+l'instant où Bonaparte la reçut de Barras, les quatre directeurs se
+jetèrent, comme par un entraînement involontaire, dans les bras du
+général. Des acclamations unanimes remplissaient l'air; le peuple amassé
+dans les rues voisines y joignait ses cris, le canon y joignait ses
+roulemens; toutes les têtes cédaient à l'ivresse. Voilà comment la
+France se jeta dans les bras d'un homme extraordinaire! N'accusons pas
+la faiblesse de nos pères; cette gloire n'arrive à nous qu'à travers les
+nuages du temps et des malheurs, et elle nous transporte! Répétons avec
+Eschyle: _Que serait-ce si nous avions vu le monstre lui-même!_
+
+
+CHAPITRE XII.
+
+LE GÉNÉRAL BONAPARTE A PARIS; SES RAPPORTS AVEC LE DIRECTOIRE.--PROJET
+D'UNE DESCENTE EN ANGLETERRE.--RAPPORTS DE LA FRANCE AVEC LE
+CONTINENT.--CONGRÈS DE RASTADT. CAUSE DE LA DIFFICULTÉ DES
+NÉGOCIATIONS.--RÉVOLUTION EN HOLLANDE, A ROME ET EN SUISSE.--SITUATION
+INTÉRIEURE DE LA FRANCE; ÉLECTIONS DE L'AN VI; SCISSIONS ÉLECTORALES.
+NOMINATION DE TREILHARD AU DIRECTOIRE.--EXPÉDITION EN ÉGYPTE, SUBSTITUÉE
+PAR BONAPARTE AU PROJECT DE DESCENTE; PRÉPARATIFS DE CETTE EXPÉDITION.
+
+
+La réception triomphale que le directoire avait faite au général
+Bonaparte fut suivie de fêtes brillantes, que lui donnèrent
+individuellement les directeurs, les membres des conseils et les
+ministres. Chacun chercha à se surpasser en magnificence. Le héros
+de ces fêtes fut frappé du goût que déploya pour lui le ministre des
+affaires étrangères, et sentit un vif attrait pour l'ancienne élégance
+française. Au milieu de ces pompes, il se montrait simple, affable, mais
+sévère, presque insensible au plaisir, cherchant dans la foule l'homme
+utile et célèbre, pour aller s'entretenir avec lui de l'art ou de la
+science dans lesquels il s'était illustré. Les plus grandes renommées se
+trouvaient honorées d'avoir été distinguées par le général Bonaparte.
+
+L'instruction du jeune général n'était que celle d'un officier sorti
+récemment des écoles militaires. Mais grâce à l'instinct du génie, il
+savait s'entretenir des sujets qui lui étaient le plus étrangers, et
+jeter quelques-unes de ces vues hasardées, mais originales, qui ne sont
+souvent que des impertinences de l'ignorance, mais qui, de la part des
+hommes supérieurs, et exprimées avec leur style, font illusion, et
+séduisent même les hommes spéciaux. On remarquait avec surprise cette
+facilité à traiter tous les sujets. Les journaux, qui s'occupaient
+des moindres détails relatifs à la personne du général Bonaparte, qui
+rapportaient chez quel personnage il avait dîné, quel visage il avait
+montré, s'il était gai ou triste, les journaux disaient qu'en dînant
+chez François (de Neufchâteau), il avait parlé de mathématiques avec
+Lagrange et Laplace, de métaphysique avec Sieyès, de poésie avec
+Chénier, de législation et de droit public avec Daunou. En général, on
+osait peu le questionner quand on était en sa présence, mais on désirait
+vivement l'amener à parler de ses campagnes. S'il lui arrivait de le
+faire, il ne parlait jamais de lui, mais de son armée, de ses soldats,
+de la bravoure républicaine; il peignait le mouvement, le fracas des
+batailles, il en faisait sentir vivement le moment décisif, la manière
+dont il fallait le saisir, et transportait tous ceux qui l'écoutaient
+par ses récits clairs, frappans et dramatiques. Si ses exploits avaient
+annoncé un grand capitaine, ses entretiens révélaient un esprit
+original, fécond, tour à tour vaste ou précis, et toujours entraînant,
+quand il voulait se livrer. Il avait conquis les masses par sa gloire;
+par ses entretiens il commençait à conquérir, un à un, les premiers
+hommes de France. L'engouement, déjà très grand, le devenait davantage
+quand on l'avait vu. Il n'y avait pas jusqu'à ces traces d'une origine
+étrangère, que le temps n'avait pas encore effacées en lui, qui ne
+contribuassent à l'effet. La singularité ajoute toujours au prestige du
+génie, surtout en France, où, avec la plus grande uniformité de moeurs,
+on aime l'étrangeté avec passion. Bonaparte affectait de fuir la foule
+et de se cacher aux regards. Quelquefois même il accueillait mal les
+marques trop vives d'enthousiasme. Madame de Staël, qui aimait et avait
+droit d'aimer la grandeur, le génie et la gloire, était impatiente de
+voir Bonaparte, et de lui exprimer son admiration. En homme impérieux,
+qui veut que tout le monde soit à sa place, il lui sut mauvais gré
+de sortir quelquefois de la sienne; il lui trouva trop d'esprit,
+d'exaltation; il pressentit même son indépendance à travers son
+admiration, il fut froid, dur, injuste. Elle lui demanda un jour avec
+trop peu d'adresse, quelle était, à ses yeux, la première des femmes;
+il lui répondit sèchement: _Celle qui a fait le plus d'enfans_. Dès cet
+instant commença cette antipathie réciproque, qui lui valut à elle des
+tourmens si peu mérités, et qui lui fit commettre à lui des actes d'une
+tyrannie petite et brutale. Il sortait peu, vivait dans sa petite maison
+de la rue Chantereine, qui avait changé de nom, et que le département de
+Paris avait fait appeler rue _de la Victoire_. Il ne voyait que quelques
+savans, Monge, Lagrange, Laplace, Bertholet; quelques généraux, Desaix,
+Kléber, Caffarelli; quelques artistes, et particulièrement le célèbre
+acteur que la France vient de perdre, Talma, pour lequel il avait dès
+lors un goût particulier. Il sortait ordinairement dans une voiture fort
+simple, n'allait au spectacle que dans une loge grillée, et semblait ne
+partager aucun des goûts si dissipés de sa femme. Il montrait pour elle
+une extrême affection; il était dominé par cette grâce particulière
+qui, dans la vie privée comme sur le trône, n'a jamais abandonné madame
+Beauharnais, et qui chez elle suppléait à la beauté.
+
+Une place venant à vaquer à l'Institut par la déportation de Carnot, on
+se hâta de la lui offrir. Il l'accepta avec empressement, vint s'asseoir
+le jour de la séance de réception entre Lagrange et Laplace, et ne cessa
+plus de porter dans les cérémonies le costume de membre de l'Institut,
+affectant de cacher ainsi le guerrier sous l'habit du savant.
+
+Tant de gloire devait porter ombrage aux chefs du gouvernement, qui
+n'ayant pour eux ni l'ancienneté du rang, ni la grandeur personnelle,
+étaient entièrement éclipsés par le guerrier pacificateur. Cependant
+ils lui témoignaient les plus grands égards, et il y répondait par de
+grandes marques de déférence. Le sentiment qui préoccupe le plus est
+d'ordinaire celui dont on parle le moins. Le directoire était loin de
+témoigner aucune de ses craintes. Il recevait de nombreux rapports de
+ses espions qui allaient dans les casernes et dans les lieux publics
+écouter les propos dont Bonaparte était l'objet. Bonaparte devait
+bientôt, disait-on, se mettre à la tête des affaires, renverser un
+gouvernement affaibli, et sauver ainsi la France des royalistes et
+des jacobins. Le directoire feignant la franchise, lui montrait ces
+rapports, et affectait de les traiter avec mépris, comme s'il avait
+cru le général incapable d'ambition. Le général, non moins dissimulé,
+recevait ces témoignages avec reconnaissance, assurant qu'il était digne
+de la confiance qu'on lui accordait. Mais de part et d'autre la défiance
+était extrême. Si les espions de la police parlaient au directoire de
+projets d'usurpation, les officiers qui entouraient le général lui
+parlaient de projets d'empoisonnement. La mort de Hoche avait fait
+naître d'absurdes soupçons, et le général qui, quoique exempt de
+craintes puériles, était prudent néanmoins, prenait des précautions
+extrêmes quand il dînait chez certain directeur. Il mangeait peu, et ne
+goûtait que des viandes dont il avait vu manger le directeur lui-même,
+et du vin dont il l'avait vu boire.
+
+Barras aimait à faire croire qu'il était l'auteur de la fortune de
+Bonaparte, et que n'étant plus son protecteur, il était resté son ami.
+Il montrait en particulier un grand dévouement pour sa personne;
+il cherchait, avec sa souplesse ordinaire, à le convaincre de son
+attachement, il lui livrait volontiers ses collègues, et affectait de
+se mettre à part. Bonaparte accueillait peu les témoignages de ce
+directeur, dont il ne faisait aucun cas, et ne le payait de sa servilité
+par aucune espèce de confiance.
+
+On consultait souvent Bonaparte dans certaines questions. On lui
+envoyait un ministre pour l'appeler au directoire; il s'y rendait,
+prenait place à côté des directeurs, et donnait son avis avec
+cette supériorité de tact qui le distinguait dans les matières
+d'administration et de gouvernement comme dans celles de guerre. Il
+affectait en politique une direction d'idées qui tenait à la position
+qu'il avait prise. Le lendemain du 18 fructidor, on l'a vu, une fois
+l'impulsion donnée, et la chute de la faction royaliste assurée,
+s'arrêter tout-à-coup, et ne vouloir prêter au gouvernement que l'appui
+exactement nécessaire pour empêcher le retour de la monarchie. Ce point
+obtenu, il ne voulait pas paraître s'attacher au directoire; il voulait
+rester en dehors, en vue à tous les partis, sans être lié ni brouillé
+avec aucun. L'attitude d'un censeur était la position qui convenait à
+son ambition. Ce rôle est facile à l'égard d'un gouvernement tiraillé en
+sens contraire par les factions, et toujours exposé à faillir; il est
+avantageux, parce qu'il rattache tous les mécontens, c'est-à-dire tous
+les partis, qui sont bientôt universellement dégoûtés du gouvernement
+qui veut les réprimer, sans avoir assez de force pour les écraser. Les
+proclamations de Bonaparte aux Cisalpins et aux Génois sur les lois
+qu'on avait voulu rendre contre les nobles, avaient suffi pour indiquer
+sa direction d'esprit actuelle. On voyait, et ses discours le montraient
+assez, qu'il blâmait la conduite que le gouvernement avait tenue à la
+suite du 18 fructidor. Les patriotes avaient dû naturellement reprendre
+un peu le dessus depuis cet événement. Le directoire était, non pas
+dominé, mais légèrement poussé par eux. On le voyait à ses choix, à ses
+mesures, à son esprit. Bonaparte, tout en gardant cependant une grande
+réserve, laissait voir du blâme pour la direction que suivait le
+gouvernement; il paraissait le regarder comme faible, incapable, se
+laissant battre par une faction après avoir été battu par une autre. Il
+était visible, en un mot, qu'il ne voulait pas être de son avis. Il se
+conduisit même de manière à prouver qu'en voulant s'opposer au retour
+de la royauté, il ne voulait cependant pas accepter la solidarité de la
+révolution et de ses actes. L'anniversaire du 21 janvier approchait,
+il fallut négocier pour l'engager à paraître à la fête qu'on allait
+célébrer pour la cinquième fois. Il était arrivé à Paris en décembre
+1797. L'année 1798 s'ouvrait (nivôse et pluviôse an VI). Il ne voulait
+pas se rendre à la cérémonie, comme s'il eût désapprouvé l'acte qu'on
+célébrait, ou qu'il eût voulu faire quelque chose pour les hommes que
+ses proclamations du 18 fructidor et la mitraillade du 13 vendémiaire
+lui avaient aliénés. On voulait qu'il y figurât à tous les titres.
+Naguère général en chef de l'armée d'Italie et plénipotentiaire de la
+France à Campo-Formio, il était aujourd'hui l'un des plénipotentiaires
+du congrès de Rastadt et général de l'armée d'Angleterre; il devait donc
+assister aux solennités de son gouvernement. Il disait que ce n'étaient
+pas là des qualités qui l'obligeassent à figurer, et que dès lors sa
+présence étant volontaire, paraîtrait un assentiment qu'il ne voulait
+pas donner. On transigea. L'Institut devait assister en corps à la
+cérémonie; il se mêla dans ses rangs, et parut remplir un devoir de
+corps. Entre toutes les qualités accumulées déjà sur sa tête, celle de
+membre de l'Institut était certainement la plus commode, et il savait
+s'en servir à propos.
+
+La puissance naissante est bientôt devinée. Une foule d'officiers et de
+flatteurs entouraient déjà Bonaparte; ils lui demandaient s'il allait
+toujours se borner à commander les armées, et s'il ne prendrait pas
+enfin au gouvernement des affaires la part que lui assuraient son
+ascendant et son génie politique. Sans savoir encore ce qu'il pouvait et
+devait être, il voyait bien qu'il était le premier homme de son temps.
+En voyant l'influence de Pichegru aux cinq-cents, celle de Barras au
+directoire, il lui était permis de croire qu'il pourrait avoir un grand
+rôle politique; mais il n'en avait dans ce moment aucun à jouer. Il
+était trop jeune pour être directeur; il fallait avoir quarante ans, et
+il n'en avait pas trente. On parlait bien d'une dispense d'âge, mais
+c'était une concession à obtenir, qui alarmerait les républicains, qui
+leur ferait jeter les hauts cris, et qui ne vaudrait pas certainement
+les désagrémens qu'elle lui causerait. Être associé, lui cinquième, au
+gouvernement, n'avoir que sa voix au directoire, s'user en luttant avec
+des conseils indépendans encore, c'était un rôle dont il ne voulait pas;
+et ce n'était pas la peine de provoquer une illégalité pour un pareil
+résultat. La France avait encore un puissant ennemi à combattre,
+l'Angleterre; et, bien que Bonaparte fût couvert de gloire, il lui
+valait mieux cueillir de nouveaux lauriers, et laisser le gouvernement
+s'user davantage dans sa pénible lutte contre les partis.
+
+On a vu que le jour même où la signature du traité de Campo-Formio
+fut connue à Paris, le directoire, voulant tourner les esprits contre
+l'Angleterre, créa sur-le-champ une armée dite d'_Angleterre_, et en
+donna le commandement au général Bonaparte. Le gouvernement songeait
+franchement et sincèrement à prendre la voie la plus courte pour
+attaquer l'Angleterre, et voulait y faire une descente. L'audace des
+esprits, à cette époque, portait à regarder cette entreprise comme très
+exécutable. L'expédition déjà tentée en Irlande prouvait qu'on pouvait
+passer à la faveur des brumes ou d'un coup de vent. On ne croyait pas
+qu'avec tout son patriotisme, la nation anglaise, qui alors ne s'était
+pas fait une armée de terre, pût résister aux admirables soldats de
+l'Italie et du Rhin, et surtout au génie du vainqueur de Castiglione,
+d'Arcole et de Rivoli. Le gouvernement ne voulait laisser que vingt-cinq
+mille hommes en Italie, il ramenait tout le reste dans l'intérieur.
+Quant à la grande armée d'Allemagne, composée des deux armées du Rhin
+et de Sambre-et-Meuse, il allait la réduire à la force nécessaire pour
+imposer à l'Empire pendant le congrès de Rastadt, et il voulait faire
+refluer le reste vers les côtes de l'Océan. On donnait la même direction
+à toutes les troupes disponibles. Les généraux du génie parcouraient
+les côtes pour choisir les meilleurs points de débarquement; des ordres
+étaient donnés pour réunir dans les ports des flottilles considérables;
+une activité extrême régnait dans la marine. On espérait toujours qu'un
+coup de vent finirait par écarter l'escadre anglaise qui bloquait
+la rade de Cadix, et qu'alors la marine espagnole pourrait venir se
+coaliser avec la marine française. Quant à la marine hollandaise, qu'on
+se flattait aussi de réunir à la nôtre, elle venait d'essuyer un rude
+échec à la vue du Texel, et il n'en était rentré que des débris dans les
+ports de la Hollande. Mais la marine espagnole et française suffisait
+pour couvrir le passage d'une flottille et s'assurer le transport de
+soixante ou quatre-vingt mille hommes en Angleterre. Pour seconder tous
+ces préparatifs, on avait songé à se procurer de nouveaux moyens de
+finances. Le budget, fixé, comme on l'a vu, à 616 millions pour l'an
+VI, ne suffisait pas à un armement extraordinaire. On voulait faire
+concourir le commerce à une entreprise qui était toute dans ses
+intérêts, et on proposa un emprunt volontaire de quatre-vingts millions.
+Il devait être hypothéqué sur l'état. Une partie des bénéfices de
+l'expédition devait être changée en primes, qui seraient tirées au sort
+entre les préteurs. Le directoire se fit demander, par les principaux
+négocians, l'ouverture de cet emprunt. Le projet en fut soumis au corps
+législatif, et, dès les premiers jours, il parut obtenir faveur. On
+reçut pour quinze ou vingt millions de souscriptions. Le directoire
+dirigeait non seulement tous ses efforts contre l'Angleterre, mais aussi
+toutes ses sévérités. Une loi interdisait l'entrée des marchandises
+anglaises, il se fit autoriser à employer les visites domiciliaires pour
+les découvrir, et les fit exécuter dans toute la France, le même jour,
+et à la même heure[10].
+
+[Note 10: Le 15 nivôse an VI (4 janvier).]
+
+Bonaparte semblait seconder ce grand mouvement et s'y prêter; mais au
+fond il penchait peu pour ce projet. Marcher sur Londres, y entrer,
+jeter soixante mille hommes en Angleterre, ne lui paraissait pas le plus
+difficile. Mais il sentait que conquérir le pays, s'y établir, serait
+impossible; qu'on pourrait seulement le ravager, lui enlever une partie
+de ses richesses, le reculer, l'annuler pour un demi-siècle; mais qu'il
+faudrait y sacrifier l'armée qu'on y aurait amenée, et revenir presque
+seul, après une espèce d'incursion barbare. Plus tard, avec une
+puissance plus vaste, une plus grande expérience de ses moyens, une
+irritation toute personnelle contre l'Angleterre, il songea sérieusement
+à lutter corps à corps avec elle, et à risquer sa fortune contre la
+sienne; mais aujourd'hui il avait d'autres idées et d'autres projets.
+Une raison le détournait surtout de cette entreprise. Les préparatifs
+exigeaient encore plusieurs mois; la belle saison allait arriver, et il
+fallait attendre les brumes et les vents de l'hiver prochain pour tenter
+la descente. Or, il ne voulait pas rester une année oisif à Paris,
+n'ajoutant rien à ses hauts-faits, et descendant dans l'opinion, par
+cela seul qu'il ne s'y élevait pas. Il songeait donc à un projet
+d'une autre espèce, projet tout aussi gigantesque que la descente en
+Angleterre, mais plus singulier, plus vaste dans ses conséquences, plus
+conforme à son imagination, et surtout plus prochain. On a vu qu'en
+Italie il s'occupait beaucoup de la Méditerranée, qu'il avait créé une
+espèce de marine, que, dans le partage des états vénitiens, il avait eu
+soin de réserver à la France les îles de la Grèce, qu'il avait noué des
+intrigues avec Malte, dans l'espoir de l'enlever aux chevaliers et aux
+Anglais; enfin, qu'il avait souvent porté les yeux sur l'Égypte, comme
+le point intermédiaire que la France devait occuper entre l'Europe et
+l'Asie, pour s'assurer du commerce du Levant ou de celui de l'Inde.
+Cette idée avait envahi son imagination, et le préoccupait violemment.
+Il existait au ministère des affaires étrangères de précieux documens
+sur l'Egypte, sur son importance coloniale, maritime et militaire; il
+se les fit transmettre par M. de Talleyrand, et se mit à les dévorer.
+Obligé de parcourir les côtes de l'Océan pour l'exécution du projet
+sur l'Angleterre, il remplit sa voiture de voyages et de mémoires sur
+l'Egypte. Ainsi, tout en paraissant obéir aux voeux du directoire, il
+songeait à une autre entreprise; il était de sa personne sur les grèves
+et sous le ciel de l'ancienne Batavie, mais son imagination errait sur
+les rivages de l'Orient. Il entrevoyait un avenir confus et immense.
+S'enfoncer dans ces contrées de la lumière et de la gloire, où Alexandre
+et Mahomet avaient vaincu et fondé des empires, y faire retentir son nom
+et le renvoyer en France, répété par les échos de l'Asie, était pour lui
+une perspective enivrante.
+
+Il se mit donc à parcourir les côtes de l'Océan pendant les mois de
+pluviôse et de ventôse (janvier et février 1798), donnant une excellente
+direction aux préparatifs de descente, mais en proie à d'autres pensées
+et à d'autres projets.
+
+Tandis que la république dirigeait toutes ses forces contre
+l'Angleterre, elle avait encore d'importans intérêts à régler sur le
+continent. Sa tâche politique y était immense. Elle avait à traiter à
+Rastadt avec l'Empire, c'est-à-dire avec la féodalité elle-même; elle
+avait à diriger dans les voies nouvelles trois républiques ses filles,
+les républiques batave, cisalpine et ligurienne. Placée à la tête du
+système démocratique, et en présence du système féodal, elle devait
+empêcher les chocs entre ces systèmes, pour n'avoir pas à recommencer la
+lutte qu'elle venait de terminer avec tant de gloire, mais qui lui avait
+coûté de si horribles efforts. Telle était sa tâche, et elle n'offrait
+pas moins de difficultés que celle d'attaquer et de ruiner l'Angleterre.
+
+Le Congrès de Rastadt était réuni depuis deux mois; Bonnier, homme de
+beaucoup d'esprit, Treillard, homme probe, mais rude, y représentaient
+la France. Bonaparte, dans le peu de jours qu'il avait passés au
+congrès, était convenu secrètement avec l'Autriche des arrangemens
+nécessaires pour l'occupation de Mayence et de la tête de pont
+de Manheim. Il avait été décidé que les troupes autrichiennes se
+retireraient à l'approche des troupes françaises, et abandonneraient les
+milices de l'Empire; alors les troupes françaises devaient s'emparer de
+Mayence et de la tête de pont de Manheim, soit en intimidant les milices
+de l'Empire, réduites à elles-mêmes, soit en brusquant l'assaut. C'est
+ce qui fut exécuté. Les troupes de l'électeur, en se voyant abandonnées
+des Autrichiens, livrèrent Mayence. Celles qui étaient à la tête de
+pont de Manheim voulurent résister, mais furent obligées de céder. On y
+sacrifia cependant quelques cents hommes. Il était évident, d'après ces
+évènemens, que, par les articles secrets du traité de Campo-Formio,
+l'Autriche avait reconnu à la république la ligne du Rhin, puisqu'elle
+consentait à lui en assurer les points les plus importans. Il fut
+convenu, de plus, que l'armée française, pendant les négociations,
+quitterait la rive droite du Rhin et rentrerait sur la rive gauche,
+depuis Bâle jusqu'à Mayence; qu'à cette hauteur elle pourrait continuer
+à occuper la rive droite, mais en longeant le Mein et sans franchir ses
+rives. Quant aux armées autrichiennes, elles devaient se retirer au-delà
+du Danube et jusqu'au Lech, évacuer les places fortes d'Ulm, Ingolstadt
+et Philipsbourg. Leur position devenait, par rapport à l'Empire, à peu
+près semblable à celle des armées françaises. La députation de l'Empire
+allait ainsi délibérer au milieu d'une double haie de soldats.
+L'Autriche n'exécuta pas franchement les articles secrets, car, à la
+faveur d'une simulation, elle laissa des garnisons dans Philipsbourg,
+Ulm et Ingolstadt. La France ferma les yeux sur cette infraction du
+traité, pour ne pas troubler la bonne intelligence. Il fut question
+ensuite de l'envoi réciproque d'ambassadeurs. L'Autriche répondit que,
+pour le moment, on se contenterait de correspondre par les ministres
+que les deux puissances avaient au congrès de Rastadt. Ce n'était pas
+montrer un grand empressement à commencer avec la France des relations
+amicales; mais, après ses défaites et ses humiliations, on concevait et
+on pardonnait ce reste d'humeur de la part de l'Autriche.
+
+Les premières explications entre la députation de l'Empire et les
+ministres de l'Autriche furent amères. Les états de l'Empire se
+plaignaient, en effet, que l'Autriche contribuât à les dépouiller, en
+reconnaissant la ligne du Rhin à la république, et en livrant d'une
+manière perfide Mayence et la tête de pont de Manheim; ils se
+plaignaient que l'Autriche, après avoir entraîné l'Empire dans sa
+lutte, l'abandonnât, et livrât ses provinces pour avoir en échange des
+possessions en Italie. Les ministres de l'empereur répondaient qu'il
+avait été entraîné à la guerre pour les intérêts de l'Empire, et pour
+la défense des princes possessionnés en Alsace; qu'après avoir pris
+les armes dans leur intérêt, il avait fait des efforts extraordinaires
+pendant six années consécutives; qu'il s'était vu abandonné
+successivement par tous les états de la confédération; qu'il avait
+soutenu presque à lui seul le fardeau de la guerre; qu'il avait perdu
+dans cette lutte une partie de ses états, et notamment les riches
+provinces de la Belgique et de la Lombardie; et qu'il n'avait, après de
+tels efforts si chèrement payés, que de la reconnaissance à attendre, et
+point de plaintes à essuyer. La vérité était que l'empereur avait pris
+le prétexte des princes possessionnés en Alsace, pour faire la guerre;
+qu'il l'avait soutenue pour sa seule ambition; qu'il y avait entraîné la
+confédération germanique malgré elle, et que maintenant il la trahissait
+pour s'indemniser à ses dépens. Après de vives explications, qui
+n'aboutirent à rien, il fallut passer outre, et s'occuper de la base
+des négociations. Les Français voulaient la rive gauche du Rhin, et
+proposaient, pour indemniser les princes dépossédés de leurs états, le
+moyen des sécularisations. L'Autriche, qui, non contente d'avoir acquis
+la plus grande partie du territoire vénitien, voulait s'indemniser
+encore avec quelques évêchés, et qui d'ailleurs avait des conventions
+secrètes avec la France; la Prusse, qui était convenue avec la France de
+s'indemniser, sur la rive droite, du duché de Clèves qu'elle avait perdu
+sur la rive gauche; les princes dépossédés, qui aimaient mieux acquérir
+des états sur la rive droite, à l'abri du voisinage des Français, que
+de recouvrer leurs anciennes principautés; l'Autriche, la Prusse, les
+princes dépossédés, tous votaient également pour qu'on cédât la ligne
+du Rhin, et que les sécularisations fussent employées comme moyen
+d'indemnité. L'Empire pouvait donc difficilement se défendre contre
+un pareil concours de volontés. Cependant les pouvoirs donnés à la
+députation, faisant une condition expresse de l'intégrité de l'empire
+germanique, les plénipotentiaires français déclarèrent ces pouvoirs
+bornés et insuffisans, et en exigèrent d'autres. La députation s'en
+fit donner de nouveaux par la diète; mais, quoique ayant désormais la
+faculté de concéder la ligne du Rhin, et de renoncer à la rive gauche,
+elle persista néanmoins à la défendre. Elle donnait beaucoup de raisons,
+car les raisons ne manquent jamais. L'empire germanique, disait la
+députation, n'avait point été le premier à déclarer la guerre. Bien
+avant que la diète de Ratisbonne en eût fait la déclaration, Custine
+avait surpris Mayence et envahi la Franconie. Il n'avait donc fait que
+se défendre. La privation d'une partie de son territoire bouleversait
+sa constitution, et compromettait son existence, qui importait à toute
+l'Europe. Les provinces de la rive gauche, qu'on voulait lui enlever,
+étaient d'une modique importance pour un état devenu aussi vaste que la
+république française. La ligne du Rhin pouvait être remplacée par une
+autre ligne militaire, la Moselle par exemple. La république, enfin,
+renonçait pour de très misérables avantages, à la gloire si belle, si
+pure, et si utile pour elle, de la modération politique. En conséquence,
+la députation proposait d'abandonner tout ce que l'Empire avait possédé
+au-delà de la Moselle, et de prendre cette rivière pour limite. A ces
+raisons la France en avait d'excellentes à opposer. Sans doute, elle
+avait pris l'offensive, et commencé la guerre de fait; mais la guerre
+véritable, celle d'intention, de machinations, de préparatifs, avait été
+commencée par l'Empire. C'était à Trèves, à Coblentz, qu'avaient été
+recueillis et organisés les émigrés; c'étaient de là que devaient partir
+les phalanges chargées d'humilier, d'abrutir, de démembrer la France. La
+France, au lieu d'être vaincue, était victorieuse; elle en profitait,
+non pour rendre le mal qu'on avait voulu lui faire, mais pour
+s'indemniser de la guerre qu'on lui avait faite, en exigeant sa
+véritable limite naturelle, la limite du Rhin.
+
+On disputait donc, car les concessions, même les plus inévitables, sont
+toujours contestées. Mais il était évident que la députation allait
+céder la rive gauche, et ne faisait cette résistance que pour obtenir de
+meilleures conditions sur d'autres points en litige. Tel était l'état
+des négociations de Rastadt, au mois de pluviôse an VI (février 1798).
+
+Augereau, auquel le directoire avait donné, pour s'en débarrasser, le
+commandement de l'armée d'Allemagne, s'était entouré des jacobins
+les plus forcenés. Il ne pouvait que porter ombrage à l'Empire, qui
+redoutait surtout la contagion des nouveaux principes, et qui se
+plaignait d'écrits incendiaires répandus en Allemagne. Tant de têtes
+fermentaient en Europe, qu'il n'était pas nécessaire de supposer
+l'intervention française pour expliquer la circulation d'écrits
+révolutionnaires. Mais il importait au directoire de s'éviter toute
+plainte; d'ailleurs il était mécontent de la conduite turbulente
+d'Augereau; il lui ôta son commandement, et l'envoya à Perpignan, sous
+prétexte d'y réunir une armée, qui était destinée, disait-on, à agir
+contre le Portugal. Cette cour, à l'instigation de Pitt, n'avait pas
+ratifié le traité fait avec la république, et on menaçait d'aller
+frapper en elle une alliée de l'Angleterre. Du reste, ce n'était là
+qu'une vaine démonstration, et la commission donnée à Augereau était une
+disgrâce déguisée.
+
+La France, outre les rapports directs qu'elle commençait à renouer avec
+les puissances de l'Europe, avait à diriger, comme nous l'avons dit, les
+républiques nouvelles. Elles étaient naturellement agitées de partis
+contraires. Le devoir de la France était de leur épargner les
+convulsions qui l'avaient déchirée elle-même. D'ailleurs, elle était
+appelée et payée pour cela. Elle avait des armées en Hollande, dans la
+Cisalpine et la Ligurie, entretenues aux frais de ces républiques. Si,
+pour ne point paraître attenter à leur indépendance, elle les livrait à
+elles-mêmes, il y avait danger de voir, ou une contre-révolution, ou
+un déchaînement de jacobinisme. Dans un cas, il y avait péril pour le
+système républicain; dans l'autre, pour le maintien de la paix générale.
+Les jacobins, devenus les maîtres en Hollande, étaient capables
+d'indisposer la Prusse et l'Allemagne; devenus les maîtres dans la
+Ligurie et la Cisalpine, ils étaient capables de bouleverser l'Italie,
+et de rappeler l'Autriche en lice. Il fallait donc modérer la marche
+de ces républiques; mais en la modérant, on s'exposait à un autre
+inconvénient. L'Europe se plaignait que la France eût fait, des
+Hollandais, des Cisalpins, des Génois, des sujets plutôt que des alliés,
+et lui reprochait de viser à une domination universelle. Il fallait donc
+choisir des agens qui eussent exactement la nuance d'opinion convenable
+au pays où ils devaient résider, et assez de tact pour faire sentir la
+main de la France, sans la laisser apercevoir. Il y avait, comme on
+le voit, des difficultés de toute espèce à vaincre, pour maintenir en
+présence, et y maintenir sans choc, les deux systèmes qui en Europe
+venaient d'être opposés l'un à l'autre. On les a vus en guerre pendant
+six ans. On va les voir pendant une année en négociation, et cette année
+va prouver mieux que la guerre encore, leur incompatibilité naturelle.
+
+Nous avons déjà désigné les différens partis qui divisaient la Hollande.
+Le parti modéré et sage, qui voulait une constitution unitaire et
+tempérée, avait à combattre les orangistes, créatures du stathouder, les
+fédéralistes, partisans des anciennes divisions provinciales, aspirant
+à dominer dans leurs provinces, et à ne souffrir qu'un faible lien
+fédéral; enfin, les démocrates ou jacobins, voulant l'unité et la
+démocratie pure. Le directoire devait naturellement appuyer le premier
+parti, opposé aux trois autres, parce qu'il voulait, sans aucune des
+exagérations contraires, concilier l'ancien système fédératif avec
+une suffisante concentration du gouvernement. On a beaucoup accusé le
+directoire de vouloir partout la république _une et indivisible_, et
+on a fort mal raisonné en général sur son système à cet égard. La
+république _une et indivisible_, imaginée en 93, eût été toujours une
+pensée profonde, si elle n'avait été d'abord le fruit d'un instinct
+puissant. Un état aussi homogène, aussi bien fondu que la France, ne
+pouvait admettre le système fédéral. Un état aussi menacé que la France
+eût été perdu en l'admettant. Il ne convenait ni à sa configuration
+géographique, ni à sa situation politique. Sans doute, vouloir partout
+_l'unité et l'indivisibilité_ au même degré qu'en France, eût été
+absurde; mais le directoire, placé à la tête d'un nouveau système,
+obligé de lui créer des alliés puissans, devait chercher à donner de la
+force et de la consistance à ses nouveaux alliés; et il n'y a ni force
+ni consistance sans un certain degré de concentration et d'unité. Telle
+était la pensée, ou pour mieux dire l'instinct, qui dirigeait, et devait
+diriger presque à leur insu les chefs de la république française.
+
+La Hollande, avec son ancien système fédératif eût été réduite à une
+complète impuissance. Son assemblée nationale n'avait pu lui donner
+encore une constitution. Elle était astreinte à tous les règlemens des
+anciens états de Hollande; le fédéralisme y dominait; les partisans de
+l'unité et d'une constitution modérée demandaient l'abolition de ces
+règlemens et le prompt établissement d'une constitution. L'envoyé
+Noël était accusé de favoriser les fédéralistes. La France ne pouvait
+différer de prendre un parti: elle envoya Joubert commander l'armée de
+Hollande, Joubert, l'un des lieutenans de Bonaparte en Italie, célèbre
+depuis sa marché en Tyrol, modeste, désintéressé, brave, et patriote
+chaleureux. Elle remplaça Noël par Delacroix, l'ancien ministre des
+affaires étrangères; elle eût pu faire un meilleur choix. Le directoire
+manquait malheureusement de sujets pour la diplomatie. Il y avait
+beaucoup d'hommes instruits et distingués parmi les membres des
+assemblées actuelles ou passées; mais ces hommes n'avaient pas
+l'habitude des formes diplomatiques; ils avaient du dogmatisme et de la
+morgue; il était difficile d'en trouver qui conciliassent la fermeté des
+principes avec la souplesse des formes, ce qu'il aurait fallu cependant
+chez nos envoyés à l'étranger, pour qu'ils sussent à la fois faire
+respecter nos doctrines et ménager les préjugés de la vieille Europe.
+Delacroix, en arrivant en Hollande, assista à un festin donné par le
+comité diplomatique. Tous les ministres étrangers y étaient invités.
+Après avoir tenu en leur présence le langage le plus démagogique,
+Delacroix s'écria le verre à la main: _Pourquoi n'y a-t-il pas un Batave
+qui ose poignarder le règlement sur l'autel de la patrie!_ On conçoit
+aisément l'effet que devaient produire sur les étrangers de pareilles
+boutades. Le règlement, en effet, fut bientôt poignardé. Quarante-trois
+députés avaient déjà protesté contre les opérations de l'assemblée
+nationale. Ils se réunirent le 3 pluviôse (22 janvier 1798) à l'hôtel de
+Harlem, et là, soutenus par nos troupes, ils procédèrent comme on avait
+fait à Paris, quatre mois auparavant, au 18 fructidor. Ils exclurent de
+l'assemblée nationale un certain nombre de députés suspects, en
+firent enfermer quelques-uns, cassèrent le règlement, et organisèrent
+l'assemblée en une espèce de convention. En peu de jours, une
+constitution à peu près semblable à celle de la France fut rédigée et
+mise en vigueur. Voulant imiter la convention, les nouveaux dirigeans
+composèrent le gouvernement des membres de l'assemblée actuelle, et se
+constituèrent eux-mêmes en directoire et corps législatif. Les hommes
+qui se présentent pour opérer ces sortes de mouvemens sont toujours
+les plus prononcés de leur parti. Il était à craindre que le nouveau
+gouvernement batave ne fût fort empreint de démocratie, et que, sous
+l'influence d'un ambassadeur comme Delacroix, il ne dépassât la ligne
+que le directoire français aurait voulu lui tracer. Cette espèce de
+18 fructidor en Hollande ne manqua pas de faire dire à la diplomatie
+européenne, surtout à la diplomatie prussienne, que la France gouvernait
+la Hollande, et s'étendait de fait jusqu'au Texel.
+
+La république ligurienne était dans une assez bonne voie, quoique
+secrètement travaillée, comme tous les nouveaux états, par deux partis
+également exagérés. Quant à la Cisalpine, elle était en proie aux
+passions les plus véhémentes. L'esprit de localité divisait les
+Cisalpins, qui appartenaient à d'anciens états successivement démembrés
+par Bonaparte. Outre l'esprit de localité, les agens de l'Autriche, les
+nobles, les prêtres et les démocrates emportés agitaient violemment la
+nouvelle république. Mais les démocrates étaient les plus dangereux,
+parce qu'ils avaient un puissant appui dans l'armée d'Italie, composée,
+comme on le sait, des plus chauds patriotes de France. Le directoire
+avait autant de peine à diriger l'esprit de ses armées en pays étranger,
+que celui de ses ministres, et avait, sous ce rapport, autant de
+difficultés à vaincre que sous tous les autres. Il n'avait pas encore de
+ministre auprès de la nouvelle république. C'était Berthier qui, en
+sa qualité de général en chef, représentait encore le gouvernement
+français. Il s'agissait de régler, par un traité d'alliance, les
+rapports de la nouvelle république avec la république mère. Ce traité
+fut rédigé à Paris, et envoyé à la ratification des conseils. Les deux
+républiques contractaient alliance offensive et défensive pour tous les
+cas; et en attendant que la Cisalpine eût un état militaire, la France
+lui accordait un secours de vingt-cinq mille hommes aux conditions
+suivantes. La Cisalpine devait donner le local pour le casernement,
+les magasins, les hôpitaux, et 10 millions par an pour l'entretien des
+vingt-cinq mille hommes. Dans le cas de guerre, elle devait fournir un
+subside extraordinaire. La France abandonnait à la Cisalpine une grande
+partie de l'artillerie prise à l'ennemi, afin d'armer ses places. Ces
+conditions n'avaient rien d'excessif; cependant beaucoup de députés
+cisalpins dans le conseil des anciens, mal disposés pour le régime
+républicain et pour la France, prétendirent que ce traité était trop
+onéreux, que l'on abusait de la dépendance dans laquelle le nouvel état
+était placé, et ils rejetèrent le traité. Il y avait là une malveillance
+évidente. Bonaparte, obligé de choisir lui-même les individus composant
+les conseils et le gouvernement, n'avait pu s'assurer de la nature de
+tous ses choix, et il devenait nécessaire de les modifier. Les
+conseils actuels, nommés militairement par Bonaparte, furent modifiés
+militairement par Berthier. Celui-ci éloigna quelques-uns des membres
+les plus obstinés, et fit présenter le traité, qui fut aussitôt accepté.
+Il était fâcheux que la France fût encore obligée de laisser voir sa
+main, car l'Autriche prétendit sur-le-champ que, malgré toutes les
+promesses faites à Campo-Formio, la Cisalpine n'était pas une république
+indépendante, et qu'elle était évidemment une province française. Elle
+fit des difficultés pour l'admission du ministre Marescalchi, accrédité
+auprès d'elle par la Cisalpine.
+
+Le territoire formé par la France et les nouvelles républiques
+s'engrenait avec l'Europe, encore féodale, de la manière la plus
+dangereuse pour la paix des deux systèmes. La Suisse, toute féodale
+encore quoique républicaine, était englobée entre la France, la Savoie,
+devenue province française, et la Cisalpine. Le Piémont, avec lequel la
+France avait contracté une alliance, était enveloppé par la France,
+la Savoie, la Cisalpine et la Ligurie. La Cisalpine et la Ligurie
+enveloppaient le Parmesan et la Toscane, et pouvaient communiquer leur
+fièvre à Rome et à Naples. Le directoire avait recommandé à ses agens la
+plus grande réserve, et leur avait défendu de donner aucune espérance
+aux démocrates: Ginguéné en Piémont, Cacault en Toscane, Joseph
+Bonaparte à Rome, Trouvé à Naples, avaient ordre précis de témoigner
+les dispositions les plus amicales aux princes auprès desquels ils
+résidaient. Ils devaient assurer que les intentions du directoire
+n'étaient nullement de propager les principes révolutionnaires, qu'il se
+contenterait de maintenir le système républicain là où il était établi,
+mais qu'il ne ferait rien pour l'étendre chez les puissances qui se
+conduiraient loyalement avec la France. Les intentions du directoire
+étaient sincères et sages. Il souhaitait sans doute les progrès de la
+révolution; mais il ne devait pas les propager plus long-temps par les
+armes. Il fallait, si la révolution éclatait dans de nouveaux états,
+qu'on ne pût reprocher à la France une participation active. D'ailleurs
+l'Italie était remplie de princes, parens ou alliés des grandes
+puissances, auxquels on ne pouvait nuire sans s'exposer à de hautes
+hostilités. L'Autriche ne manquerait pas d'intervenir pour la Toscane,
+pour Naples et peut-être pour le Piémont; l'Espagne interviendrait
+certainement pour le prince de Parme. Il fallait donc s'attacher, si
+de nouveaux événemens venaient à éclater, à n'en pas avoir la
+responsabilité.
+
+Telles étaient les instructions du directoire; mais on ne gouverne pas
+les passions, et surtout celle de la liberté. La France pouvait-elle
+empêcher que les démocrates français, liguriens et cisalpins, ne
+correspondissent avec les démocrates piémontais, toscans, romains et
+napolitains, ne leur soufflassent le feu de leurs opinions, de leurs
+encouragemens et de leurs espérances? Ils leur disaient que la politique
+empêchait le gouvernement français d'intervenir ostensiblement dans les
+révolutions qui se préparaient partout, mais qu'il les protégerait une
+fois faites; qu'il fallait avoir le courage de les essayer, et que
+sur-le-champ arriveraient des secours.
+
+L'agitation régnait dans tous les états Italiens. On y multipliait
+les arrestations, et nos ministres accrédités se bornaient à réclamer
+quelquefois les individus injustement poursuivis. En Piémont, les
+arrestations étaient nombreuses; mais l'intercession de la France était
+souvent écoutée. En Toscane il régnait assez de modération. A Naples, il
+y avait une classe d'hommes qui partageait les opinions nouvelles; mais
+une cour aussi méchante qu'insensée luttait contre ces opinions par
+les fers et les supplices. Notre ambassadeur Trouvé était abreuvé
+d'humiliations. Il était séquestré comme un pestiféré. Défense était
+faite aux Napolitains de le voir. Il avait eu de la peine à se procurer
+un médecin. On jetait dans les cachots ceux qui étaient accusés d'avoir
+eu des communications avec la légation française, ou qui portaient les
+cheveux coupés et sans poudre. Les lettres de l'ambassadeur étaient
+saisies, décachetées, et gardées par la police napolitaine pendant
+dix ou douze jours. Des Français avaient été assassinés. Même quand
+Bonaparte était en Italie, il avait eu de la peine à contenir les
+fureurs de la cour de Naples, et maintenant qu'il n'y était plus, on
+juge de quoi elle devait être capable. Le gouvernement français avait
+assez de force pour la punir cruellement de ses fautes; mais pour ne pas
+troubler la paix générale, il avait recommandé à son ministre Trouvé de
+garder la plus grande mesure, de s'en tenir à des représentations, et de
+tâcher de la ramener à la raison.
+
+Le gouvernement le plus près de sa ruine était le gouvernement papal.
+Ce n'était pas faute de se défendre; il faisait aussi des arrestations;
+mais un vieux pape dont l'orgueil était abattu, de vieux cardinaux
+inhabiles, pouvaient difficilement soutenir un état chancelant de toutes
+parts. Déjà, par les suggestions des Cisalpins, la Marche d'Ancône
+s'était révoltée, et s'était constituée en république anconitaine. De
+là, les démocrates soufflaient la révolte dans tout l'état romain. Ils
+n'y comptaient pas un grand nombre de partisans, mais ils étaient assez
+secondés par le mécontentement public. Le gouvernement papal avait perdu
+son éclat imposant aux yeux du peuple, depuis que les contributions
+imposées à Tolentino l'avaient obligé de donner jusqu'aux meubles
+précieux et aux pierreries du Saint-Siége. Les taxes nouvelles, la
+création d'un papier-monnaie qui perdait plus de deux tiers de sa
+valeur, l'aliénation du cinquième des biens du clergé, avaient
+mécontenté toutes les classes, jusqu'aux ecclésiastiques eux-mêmes. Les
+grands de Rome, qui avaient reçu quelques-unes des lumières répandues
+en Europe pendant le dix-huitième siècle, murmuraient assez hautement
+contre un gouvernement faible, inepte, et disaient qu'il était temps
+que le gouvernement temporel des états romains passât de célibataires
+ignorans, incapables, étrangers à la connaissance des choses humaines,
+aux véritables citoyens versés dans la pratique et l'habitude du monde.
+Ainsi les dispositions du peuple romain étaient peu favorables au pape.
+Cependant les démocrates étaient peu nombreux; ils inspiraient des
+préventions sous le rapport de la religion, dont on les croyait ennemis.
+Les artistes français qui étaient à Rome les excitaient beaucoup;
+mais Joseph Bonaparte tâchait de les contenir, en leur disant qu'ils
+n'avaient pas assez de force pour tenter un mouvement décisif, qu'ils
+se perdraient et compromettraient inutilement la France; que, du reste,
+elle ne les soutiendrait pas, et les laisserait exposés aux suites de
+leur imprudence.
+
+Le 6 nivôse (26 décembre 1797), ils vinrent l'avertir qu'il y aurait un
+mouvement. Il les congédia, en les engageant à rester tranquilles;
+mais ils n'en crurent pas le ministre français. Le système de tous les
+entrepreneurs de révolution était qu'il fallait oser, et engager
+la France malgré elle. En effet, ils se réunirent le 8 nivôse (28
+décembre), pour tenter un mouvement. Dispersés par les dragons du pape,
+ils se réfugièrent dans la juridiction de l'ambassadeur français, et
+sous les arcades du palais Corsini, qu'il habitait. Joseph accourut avec
+quelques militaires français, et le général Duphot, jeune officier très
+distingué de l'armée d'Italie. Il voulait s'interposer entre les troupes
+papales et les insurgés, pour éviter un massacre. Mais les troupes
+papales, sans respect pour l'ambassadeur, firent feu, et tuèrent à ses
+côtés l'infortuné Duphot. Ce jeune homme allait épouser une belle-soeur
+de Joseph. Sa mort produisit une commotion extraordinaire. Plusieurs
+ambassadeurs étrangers coururent chez Joseph, particulièrement le
+ministre d'Espagne, d'Azara. Le gouvernement romain, seul, demeura
+quatorze heures sans envoyer chez le ministre de France, quoique
+celui-ci n'eût cessé de lui écrire pendant la journée. Joseph, indigné,
+demanda sur-le-champ ses passeports; on les lui donna, et il partit
+aussitôt pour la Toscane.
+
+Cet événement produisit une vive sensation. Il était visible que le
+gouvernement romain aurait pu prévenir cette scène, car elle était
+prévue à Rome deux jours d'avance, mais qu'il avait voulu la laisser
+éclater, pour infliger aux démocrates une correction sévère, et que
+dans le tumulte il n'avait pas su prendre ses précautions, de manière
+à prévenir une violation du droit des gens et un attentat contre la
+légation française. Aussitôt une grande indignation se manifesta dans la
+Cisalpine, et parmi tous les patriotes italiens, contre le gouvernement
+romain. L'armée d'Italie demandait à grands cris à marcher sur Rome.
+
+Le directoire était fort embarrassé: il voyait dans le pape le chef
+spirituel du parti ennemi de la révolution. Détruire le pontife de cette
+vieille et tyrannique religion chrétienne le tentait fort, malgré le
+danger de blesser les puissances et de provoquer leur intervention.
+Cependant, quels que fussent les inconvéniens d'une détermination
+hostile, les passions révolutionnaires l'emportèrent ici, et le
+directoire ordonna au général Berthier, qui commandait en Italie, de
+marcher sur Rome. Il espérait que le pape n'étant le parent ni l'allié
+d'aucune cour, sa chute ne provoquerait aucune intervention puissante.
+
+La joie fut grande chez tous les républicains et les partisans de la
+philosophie. Berthier arriva le 22 pluviôse (10 février 1798) en vue de
+l'ancienne capitale du monde, que les armées républicaines n'avaient pas
+encore visitée. Nos soldats s'arrêtèrent un instant, pour contempler la
+vieille et magnifique cité. Le ministre d'Azara, le médiateur ordinaire
+de toutes les puissances italiennes auprès de la France, accourut au
+quartier-général, pour négocier une convention. Le château Saint-Ange
+fut livré aux Français, à la condition, naturelle entre peuples
+civilisés, de respecter le culte, les établissemens publics, les
+personnes et les propriétés. Le pape fut laissé au Vatican, et Berthier,
+introduit par la porte du Peuple, fut conduit au Capitole, comme les
+anciens triomphateurs romains. Les démocrates, au comble de leurs voeux,
+se réunirent au Campo-Vaccino, où se voient les vestiges de l'ancien
+Forum, et, entourés d'un peuple insensé, prêt à applaudir à tous les
+évènemens nouveaux, proclamèrent la république romaine. Un notaire
+rédigea un acte par lequel le peuple, qui s'intitulait peuple romain,
+déclarait rentrer dans sa souveraineté et se constituer en république.
+Le pape avait été laissé seul au Vatican. On alla lui demander
+l'abdication de sa souveraineté temporelle, car on n'entendait pas se
+mêler de son autorité spirituelle. Il répondit, du reste, avec dignité,
+qu'il ne pouvait se dépouiller d'une propriété qui n'était point à lui,
+mais à la succession des apôtres, et qui n'était qu'en dépôt dans ses
+mains. Cette théologie toucha peu nos généraux républicains. Le pape,
+traité avec les égards dus à son âge, fut extrait du Vatican pendant
+la nuit, et conduit en Toscane, où il reçut asile dans un couvent. Le
+peuple de Rome parut peu regretter ce souverain qui avait cependant
+régné plus de vingt années.
+
+Malheureusement des excès, non contre les personnes, mais contre les
+propriétés, souillèrent l'entrée des Français dans l'ancienne capitale
+du monde. Il n'y avait plus à la tête de l'armée ce chef sévère et
+inflexible, qui, moins par vertu que par horreur du désordre, avait
+poursuivi si sévèrement les pillards. Bonaparte seul aurait pu imposer
+un frein à l'avidité dans une contrée aussi riche. Berthier venait de
+partir pour Paris; Masséna lui avait succédé. Ce héros auquel la France
+devra une éternelle reconnaissance pour l'avoir sauvée à Zurich d'une
+ruine inévitable, fut accusé d'avoir donné le premier exemple. Il fut
+bientôt imité. On se mit à dépouiller les palais, les couvens, les
+riches collections. Des juifs à la suite de l'armée achetaient à vil
+prix les magnifiques objets que leur livraient les déprédateurs.
+Le gaspillage fut révoltant. Il faut le dire: ce n'étaient pas les
+officiers subalternes ni les soldats qui se livraient à ces désordres,
+c'étaient les officiers supérieurs. Tous les objets qu'on enlevait,
+et sur lesquels on avait les droits de la conquête, auraient dû être
+déposés dans une caisse, et vendus au profit de l'armée, qui n'avait
+pas reçu de solde depuis cinq mois. Elle sortait de la Cisalpine, où le
+défaut d'organisation financière avait empêché d'acquitter le subside
+convenu par notre traité. Les soldats et les officiers subalternes
+étaient dans le plus horrible dénûment; ils étaient indignés de voir
+leurs chefs se gorger de dépouilles, et compromettre la gloire du nom
+français, sans aucun profit pour l'armée. Il y eut une révolte contre
+Masséna: les officiers se réunirent dans une église, et déclarèrent
+qu'ils ne voulaient pas servir sous lui. Une partie du peuple, qui était
+mal disposée pour les Français, se préparait à saisir le moment de cette
+mésintelligence pour tenter un mouvement. Masséna fit sortir l'armée de
+Rome, en laissant une garnison dans le château Saint-Ange. Le danger fit
+cesser la sédition; mais les officiers persistèrent à demeurer réunis,
+et à demander la poursuite des pillards et le rappel de Masséna.
+
+On voit qu'à la difficulté de modérer la marche des nouvelles
+républiques, de choisir et de diriger nos agens, se joignait celle de
+contenir les armées, et tout cela à des distances immenses pour les
+communications administratives. Le directoire rappela Masséna et
+envoya une commission à Rome, composée de quatre personnages probes
+et éclairés, pour organiser la nouvelle république: c'étaient Daunou,
+Monge, Florent et Faypoult. Ce dernier, administrateur habile et
+honnête, était chargé de tout ce qui était relatif aux finances. L'armée
+d'Italie fut divisée en deux; on appela armée de Rome celle qui venait
+de détrôner le pape.
+
+Il s'agissait de motiver auprès des puissances la nouvelle révolution.
+L'Espagne, dont on aurait pu redouter la piété, mais qui était sous
+l'influence française, ne dit cependant rien. Mais l'intérêt est plus
+intraitable que le zèle religieux. Aussi les deux cours les plus
+mécontentes furent celles de Vienne et de Naples. Celle de Vienne voyait
+avec peine s'étendre l'influence française en Italie. Pour ne pas
+ajouter à ses griefs, on ne voulut point confondre la république
+nouvelle avec la Cisalpine: elle fut constituée à part. Les réunir
+toutes deux aurait trop réveillé l'idée de l'unité italienne, et fait
+croire au projet de démocratiser toute l'Italie. Quoique l'empereur
+n'eût point de ministre à Paris, on lui envoya Bernadotte pour lui
+donner des explications et résider à Vienne. Quant à la cour de Naples,
+sa fureur était extrême de voir la révolution à ses portes. Elle
+n'exigeait rien moins que deux ou trois des provinces romaines pour
+s'apaiser. Elle voulait surtout le duché de Bénévent et le territoire
+de Ponte-Corvo, qui étaient tout-à-fait à sa convenance. On lui envoya
+Garat pour s'entendre avec elle: on destina Trouvé à la Cisalpine.
+
+La révolution faisait donc des progrès inévitables, et beaucoup plus
+rapides que ne l'aurait voulu le directoire. Nous avons déjà nommé un
+pays où elle menaçait de s'introduire, c'est la Suisse. Il semble que
+la Suisse, cette antique patrie de la liberté, des moeurs simples et
+pastorales, n'avait rien à recevoir de la France, et seule n'avait pas
+de révolution à subir; cependant, de ce que les treize cantons étaient
+gouvernés avec des formes républicaines, il n'en résultait pas que
+l'équité régnât dans les rapports de ces petites républiques entre
+elles, et surtout dans leurs rapports avec leurs sujets. La féodalité,
+qui n'est que la hiérarchie militaire, existait entre ces républiques,
+et il y avait des peuples dépendans d'autres peuples, comme un vassal de
+son suzerain, et gémissant sous un joug de fer. L'Argovie, le canton
+de Vaud, dépendaient de l'aristocratie de Berne; le Bas-Valais du
+Haut-Valais; les bailliages italiens, c'est-à-dire les vallées pendant
+du côté de l'Italie, de divers cantons. Il y avait en outre une foule de
+communes dépendantes de certaines villes. Le canton de Saint-Gall était
+gouverné féodalement par un couvent. Presque tous les pays sujets ne
+l'étaient devenus qu'à des conditions contenues dans des chartes mises
+en oubli, et qu'il était défendu de remettre en lumière. Les campagnes
+relevaient presque partout des villes, et étaient soumises aux plus
+révoltans monopoles; nulle part la tyrannie des corps de métier n'était
+aussi grande. Dans tous les gouvernemens, l'aristocratie s'était
+lentement emparée de l'universalité des pouvoirs. A Berne, le premier de
+ces petits états, quelques familles s'étaient emparées de l'autorité et
+en avaient à jamais exclu toutes les autres: elles avaient leur livre
+d'or, où étaient inscrites toutes les familles gouvernantes. Souvent
+les moeurs adoucissent les lois, mais il n'en était rien ici. Ces
+aristocraties se vengeaient avec la vivacité d'humeur propre aux
+petits états. Berne, Zurich, Genève, avaient déployé souvent, et très
+récemment, l'appareil des supplices. Dans toute l'Europe il y avait des
+Suisses, bannis forcément de leur pays, ou qui s'étaient soustraits par
+l'exil aux vengeances aristocratiques. Du reste, mal unis, mal attachés
+les uns aux autres, les treize cantons n'avaient plus aucune force;
+ils étaient réduits à l'impuissance de défendre leur liberté. Par ce
+penchant de mauvais frères, si commun dans les états fédératifs, presque
+tous avaient recours dans leurs démêlés aux puissances voisines, et
+avaient des traités particuliers, les uns avec l'Autriche, les autres
+avec le Piémont, les autres avec la France. La Suisse n'était donc
+plus qu'un beau souvenir et un admirable sol; politiquement, elle ne
+présentait qu'une chaîne de petites et humiliantes tyrannies.
+
+On conçoit dès lors quel effet avait dû produire dans son sein l'exemple
+de la révolution française. On s'était agité à Zurich, à Bâle, à Genève.
+Dans cette dernière ville, surtout, les troubles avaient été sanglans.
+Dans toute la partie française, et particulièrement dans le pays de
+Vaud, les idées révolutionnaires avaient fait de grands progrès. De leur
+côté, les aristocrates suisses n'avaient rien oublié pour desservir la
+France, et s'étaient étudiés à lui déplaire autant qu'ils le pouvaient
+sans provoquer sa toute-puissance. Messieurs de Berne avaient accueilli
+les émigrés et leur avaient rendu le plus de services possible. C'est
+en Suisse que s'étaient machinées toutes les trames ourdies contre la
+république. On se souvient que c'est de Bâle que l'agent anglais Wickam
+conduisait tous les fils de la contre-révolution. Le directoire devait
+donc être fort mécontent. Il avait un moyen de se venger de la Suisse,
+fort aisé. Les Vaudois, persécutés par messieurs de Berne, invoquaient
+l'intervention de la France. Lorsque le duc de Savoie les avait cédés à
+Berne, la France s'était rendue garante de leurs droits, par un traité à
+la date de 1565; ce traité avait été plusieurs fois invoqué et exécuté
+par la France. Il n'y avait donc rien d'étrange dans l'intervention du
+directoire, aujourd'hui réclamée par les Vaudois. D'ailleurs, plusieurs
+de ces petits peuples dépendans avaient des protecteurs étrangers.
+
+On a vu avec quel enthousiasme les Vaudois avaient reçu le libérateur
+de la Valteline, quand il passa de Milan à Rastadt, en traversant la
+Suisse. Les Vaudois, pleins d'espérance, avaient envoyé des députés à
+Paris, et insistaient vivement pour obtenir la protection française.
+Leur compatriote, le brave et malheureux Laharpe, était mort pour nous
+en Italie, à la tête de l'une de nos divisions; ils étaient horriblement
+tyrannisés, et, à défaut même de toute raison politique, la simple
+humanité suffisait pour engager la France à intervenir. Il n'eût pas
+été concevable qu'avec ses nouveaux principes, la France se refusât à
+l'exécution des traités conservateurs de la liberté d'un peuple voisin,
+et exécutés même par l'ancienne monarchie. La politique seule aurait
+pu l'en empêcher, car c'était donner une nouvelle alarme à l'Europe,
+surtout à l'instant même où le trône pontifical s'écroulait à Rome. Mais
+la France, qui ménageait l'Allemagne, le Piémont, Parme, la Toscane,
+Naples, ne croyait pas devoir les mêmes ménagemens à la Suisse, et
+tenait surtout beaucoup à établir un gouvernement analogue au sien, dans
+un pays qui passait pour la clef militaire de toute l'Europe. Ici, comme
+à l'égard de Rome, le directoire fut entraîné hors de sa politique
+expectante par un intérêt majeur. Replacer les Alpes dans des mains
+amies fut un motif aussi entraînant que celui de renverser la papauté.
+
+En conséquence, le 8 nivôse (28 décembre 1797), il déclara qu'il prenait
+les Vaudois sous sa protection, et que les membres des gouvernemens de
+Berne et de Fribourg répondraient de la sûreté de leurs propriétés et de
+leurs personnes. Sur-le-champ le général Ménard, à la tête de l'ancienne
+division Masséna, repassa les Alpes et vint camper à Carouge, en vue du
+lac de Genève. Le général Schawembourg remonta le Rhin avec une division
+de l'armée d'Allemagne, et vint se placer dans l'Erguel, aux environs de
+Bâle. A ce signal, la joie éclata dans le pays de Vaud, dans l'évêché
+de Bâle, dans les campagnes de Zurich. Les Vaudois demandèrent aussitôt
+leurs anciens états. Berne répondit qu'on recevrait des pétitions
+individuelles, mais qu'il n'y aurait pas de réunion d'états, et
+exigea le renouvellement du serment de fidélité. Ce fut le signal de
+l'insurrection pour les Vaudois. Les baillifs, dont la tyrannie était
+odieuse, furent chassés, du reste sans mauvais traitemens; des arbres de
+liberté furent plantés partout, et en quelques jours le pays de Vaud
+se constitua en _république lémanique_. Le directoire la reconnut, et
+autorisa le général Ménard à l'occuper, en signifiant au canton de Berne
+que son indépendance était garantie par la France. Pendant ce temps,
+une révolution se faisait à Bâle. Le tribun Ochs, homme d'esprit, très
+prononcé pour la révolution, et en grande liaison avec le gouvernement
+français, en était le moteur principal. Les campagnards avaient été
+admis avec les bourgeois à composer une espèce de convention nationale
+pour rédiger une constitution. Ochs en fut l'auteur; elle était à peu
+près semblable à celle de France, qui servait alors de modèle à toute
+l'Europe républicaine. Elle fut traduite dans les trois langues
+française, allemande et italienne, et répandue dans tous les cantons
+pour exciter leur zèle. Mengaud, qui était l'agent français auprès des
+cantons, et qui résidait à Bâle, continuait à donner l'impulsion. A
+Zurich, les campagnes étaient révoltées, et demandaient à rentrer dans
+leurs droits.
+
+Pendant ce temps, les messieurs de Berne avaient réuni une armée et fait
+convoquer une diète générale à Arau, pour aviser à l'état de la Suisse,
+et pour demander à chaque canton le contingent fédéral. Ils faisaient
+répandre chez leurs sujets allemands, que la partie française de la
+Suisse voulait se détacher de la confédération, et se réunir à la
+France; que la religion était menacée, et que les athées de Paris
+voulaient la détruire. Ils firent ainsi descendre des montagnes de
+l'Oberland un peuple simple, ignorant, fanatique, persuadé qu'on voulait
+attenter à son ancien culte. Ils réunirent à peu près vingt mille
+hommes, partagés en trois corps, qui furent placés à Fribourg, Morat,
+Buren et Soleure, gardant la ligne de l'Aar, et observant les Français.
+Pendant ce temps, c'est-à-dire en pluviôse (février), la diète réunie
+à Arau était embarrassée, et ne savait quel parti prendre. Sa présence
+n'empêcha pas les habitans d'Arau de se soulever, de planter l'arbre
+de la liberté, et de se déclarer affranchis. Les troupes bernoises
+entrèrent dans Arau, coupèrent l'arbre de la liberté, et y commirent
+quelques désordres. L'agent Mengaud déclara que le peuple d'Arau était
+sous la protection française.
+
+On était ainsi en présence, sans être encore en guerre ouverte. La
+France, appelée par le peuple dont elle était garante, le couvrait de
+ses troupes, et menaçait d'employer la force si on commettait contre lui
+la moindre violence. De son côté, l'aristocratie bernoise réclamait ses
+droits de souveraineté, et déclarait qu'elle voulait vivre en paix avec
+la France, mais rentrer dans ses possessions. Malheureusement pour elle,
+tous les vieux gouvernemens tombaient à l'entour, ou volontairement ou
+violemment. Bâle affranchissait, pour sa part, les bailliages italiens;
+le Haut-Valais affranchissait le Bas-Valais. Fribourg, Soleure,
+Saint-Gall, étaient en révolution. L'aristocratie bernoise, se voyant
+pressée de toutes parts, se résigna à quelques concessions, et admit,
+en partage des attributions réservées aux seules familles gouvernantes,
+cinquante individus pris dans les campagnes; mais elle ajourna toute
+modification de constitution à une année. Ce n'était là qu'une vaine
+concession qui ne pouvait rien réparer. Un parlementaire français avait
+été envoyé aux troupes bernoises placées sur la frontière du pays de
+Vaud, pour leur signifier qu'on allait les attaquer si elles avançaient.
+Ce parlementaire fut assailli, et deux cavaliers de son escorte furent
+assassinés. Cet événement décida de la guerre. Brune, chargé du
+commandement, eut quelques conférences à Payerne, mais elles
+furent inutiles, et le 12 ventôse (2 mars) les troupes françaises
+s'ébranlèrent. Le général Schawembourg, avec la division venue du Rhin,
+et placée dans le territoire de Bâle, s'empara de Soleure et du cours de
+l'Aar. Brune, avec la division venue d'Italie, s'empara de Fribourg. Le
+général d'Erlach, qui commandait les troupes bernoises, se retira dans
+les positions de Fraubrunnen, Guminen, Laupen et Neueneck. Ces positions
+couvrent Berne dans tous les sens, soit que l'ennemi débouche de Soleure
+ou de Fribourg. Ce mouvement de retraite produisit parmi les
+troupes bernoises l'effet ordinaire chez les bandes fanatiques et
+indisciplinées. Elles se dirent trahies, et massacrèrent leurs
+officiers. Une partie se débanda. Cependant il resta auprès d'Erlach
+quelques-uns de ces bataillons, distingués dans toutes les armées de
+l'Europe par leur discipline et leur bravoure, et un certain nombre de
+paysans déterminés. Le 15 ventôse (5 mars), Brune, qui était sur la
+route de Fribourg, et Schawembourg sur celle de Soleure, attaquèrent
+simultanément les positions de l'armée suisse. Le général Pigeon, qui
+formait l'avant-garde de Brune, aborda la position de Neueneck. Les
+Suisses firent une résistance héroïque, et favorisés par l'avantage du
+terrain, barrèrent le chemin à nos vieilles bandes d'Italie. Mais au
+même instant Schawembourg, parti de Soleure, enleva à d'Erlach la
+position de Fraubrunnen, et la ville de Berne se trouva découverte par
+un côté. La retraite des Suisses se trouva forcée, et ils se replièrent
+en désordre sur Berne. Les Français trouvèrent en avant de la ville
+une multitude de montagnards fanatiques et désespérés. Des femmes, des
+vieillards, venaient se précipiter sur leurs baïonnettes. Il fallut
+immoler à regret ces malheureux qui venaient chercher une mort inutile.
+On entra dans Berne. Le peuple des montagnes suisses soutenait son
+antique réputation de bravoure; mais il se montrait aussi féroce et
+aussi aveugle que la multitude espagnole. Il massacra de nouveau ses
+officiers, et assassina l'infortuné d'Erlach. Le célèbre avoyer de
+Berne, Steiger, le chef de l'aristocratie bernoise, échappa avec peine
+à la fureur des fanatiques, et se sauva à travers les montagnes de
+l'Oberland, dans les petits cantons, et des petits cantons en Bavière.
+
+La prise de Berne décida la soumission de tous les grands cantons
+suisses. Brune appelé, comme l'avaient été si souvent nos généraux,
+à être fondateur d'une république, songeait à composer de la partie
+française de la Suisse, du lac de Genève, du pays de Vaud, d'une
+partie du canton de Berne, du Valais, une république qu'on appellerait
+Rhodanique. Mais les patriotes suisses n'avaient souhaité la révolution
+dans leur patrie que dans l'espérance d'obtenir deux grands avantages:
+l'abolition de toutes les dépendances de peuple à peuple et l'unité
+helvétique. Ils voulaient voir disparaître toutes les tyrannies
+intérieures, et se former une force commune, par l'établissement d'un
+gouvernement central. Ils obtinrent qu'une seule république fût composée
+de toutes les parties de la Suisse. Une réunion fut convoquée à Arau,
+pour y proposer la constitution imaginée à Bâle. Le directoire envoya
+l'ex-conventionnel Lecarlier pour concilier les vues des Suisses, et
+s'entendre avec eux sur l'établissement d'une constitution qui les
+satisfît. Des restes de résistance se préparaient dans les petits
+cantons montagneux d'Uri, Glaris, Schwitz et Zug. Les prêtres et les
+aristocrates battus persuadaient à ces malheureux montagnards qu'on
+venait porter atteinte à leur culte et à leur indépendance. On répandait
+entre autres bruits absurdes, que la France ayant besoin de soldats
+pour combattre les Anglais, voulait s'emparer des robustes enfans de
+la Suisse, pour les embarquer, et les jeter sur les rivages de la
+Grande-Bretagne.
+
+Les Français en entrant à Berne s'emparèrent des caisses du
+gouvernement, ce qui est la conséquence ordinaire et la moins contestée
+du droit de guerre. Toutes les propriétés publiques du gouvernement
+vaincu appartiennent au gouvernement vainqueur. Dans tous ces petits
+états, économes et avares, il y avait d'anciennes épargnes. Berne avait
+un petit trésor, qui a fourni à tous les ennemis de la France un ample
+sujet de calomnies. On l'a porté à trente millions, il était de huit.
+On a dit que la France n'avait fait la guerre que pour s'en emparer,
+et pour le consacrer à l'expédition d'Egypte, comme si elle avait dû
+supposer que les autorités de Berne auraient la maladresse de ne pas le
+soustraire; comme s'il était possible qu'elle fît une guerre et bravât
+les conséquences d'une pareille invasion, pour gagner huit millions.
+Ces absurdités ne soutiennent pas le moindre examen[11]. On frappa une
+contribution pour fournir à la solde et à l'entretien des troupes, sur
+les membres des anciennes aristocraties de Berne, Fribourg, Soleure et
+Zurich.
+
+[Note 11: On les trouve répétées par madame de Staël et une foule
+d'écrivains.]
+
+On touchait à la fin de l'hiver de 1798 (an VI); cinq mois s'étaient à
+peine écoulés depuis le traité de Campo-Formio, et déjà la situation de
+l'Europe était singulièrement altérée. Le système républicain devenait
+tous les jours plus envahissant; aux trois républiques déjà fondées par
+la France, il fallait en ajouter deux nouvelles, créées en deux mois.
+L'Europe entendait retentir de toutes parts les noms de _république
+batave, république helvétique, république cisalpine, république
+ligurienne, république romaine_. Au lieu de trois états, la France en
+avait cinq à diriger. C'était une nouvelle complication de soins, et
+de nouvelles explications à donner aux puissances. Le directoire se
+trouvait ainsi entraîné insensiblement. Il n'y a rien de plus ambitieux
+qu'un système: il conquiert presque tout seul, et souvent même malgré
+ses auteurs.
+
+Tandis qu'il avait à s'occuper des soins extérieurs, le directoire avait
+aussi à s'inquiéter des élections. Depuis le 18 fructidor, il n'était
+resté dans les conseils que les députés que le directoire y avait
+volontairement laissés, et sur lesquels il pouvait compter. C'étaient
+tous ceux qui avaient ou voulu, ou souffert le coup d'état. Six mois de
+calme assez grand entre le pouvoir exécutif et les conseils s'étaient
+écoulés, et le directoire les avait employés, comme on l'a vu, en
+négociations, en projets maritimes, en création de nouveaux états.
+Quoiqu'il eût régné beaucoup de calme, ce n'est pas à dire que l'union
+fût parfaite: deux pouvoirs opposés dans leur rôle ne peuvent pas être
+dans un accord parfait, pendant un aussi long temps.
+
+Une nouvelle opposition se formait, composée non plus de royalistes,
+mais de patriotes. On a pu remarquer déjà qu'après qu'un parti avait été
+vaincu, le gouvernement s'était vu obligé d'entrer en lutte avec celui
+qui l'avait aidé à vaincre, parce que ce dernier devenait trop exigeant,
+et commençait à se révolter à son tour. Depuis le 9 thermidor, époque
+où les factions, devenues égales en forces, avaient commencé à avoir
+l'alternative des défaites et des victoires, les patriotes avaient réagi
+en germinal et prairial, et, immédiatement après eux, les royalistes
+en vendémiaire. Depuis vendémiaire et l'institution du directoire, les
+patriotes avaient eu leur tour, et s'étaient montrés les plus audacieux
+jusqu'à l'échauffourée du camp de Grenelle. A partir de ce jour les
+royalistes avaient repris le dessus, l'avaient perdu au 18 fructidor, et
+c'était maintenant aux patriotes à lever la tête. On avait imaginé,
+pour caractériser cette marche des choses, un mot qu'on a vu reparaître
+depuis, celui de _bascule_. On nommait _système de bascule_, cette
+politique consistant à relever alternativement chaque parti. On
+reprochait au directoire de l'employer, et d'être ainsi tour à tour
+l'esclave de la faction dont il s'était aidé. Ce reproche était injuste;
+car, à moins d'arriver à la tête des affaires avec une épée victorieuse,
+aucun gouvernement ne peut immoler tous les partis à la fois, et
+gouverner sans eux et malgré eux. A chaque changement de système, on
+est obligé de faire des changemens d'administration, d'y appeler
+naturellement ceux qui ont montré des opinions conformes au système qui
+a triomphé. Tous les membres du parti vainqueur, remplis d'espérances,
+se présentent en foule, viennent assaillir le gouvernement, et sont
+disposés à l'attaquer s'il ne fait pas ce qu'ils désirent. Tous les
+patriotes étaient debout, se faisaient appuyer par les députés qui
+avaient voté avec le directoire dans les conseils. Le directoire avait
+résisté à beaucoup d'exigences, mais avait été forcé d'en satisfaire
+quelques-unes. Il avait nommé commissaires dans les départemens
+(préfets), beaucoup de patriotes. Une foule d'autres se préparaient à
+profiter des élections pour parvenir au corps législatif. Les autorités
+récemment nommées étaient un véritable avantage pour eux.
+
+Outre la nouvelle opposition formée de tous les patriotes qui voulaient
+abuser du 18 fructidor, il y en avait une autre, c'était celle qui
+s'était intitulée constitutionnelle. Elle reparaissait de nouveau; elle
+prétendait ne pencher ni vers les royalistes, ni vers les patriotes;
+elle affectait l'indépendance, la modération, l'attachement à la loi
+écrite; elle était composée des hommes qui, sans être entraînés dans
+aucun parti, avaient des mécontentemens personnels. Les uns n'avaient
+pas pu obtenir une ambassade, un grade, un marché de fournitures pour
+un parent; les autres avaient manqué la place vacante au directoire de
+quelques voix. Rien n'est plus commun que ce genre de mécontentement
+sous un gouvernement nouveau, établi depuis peu, composé d'hommes qui
+étaient la veille dans les rangs des simples citoyens. On dit que
+l'hérédité est un frein à l'ambition, et on a raison, si on la restreint
+à certaines fonctions. Rien n'est comparable à l'exigence qu'on déploie
+à l'égard d'hommes qui étaient la veille vos égaux. On a contribué à les
+nommer, ou bien on ne les sent au-dessus de soi que par le hasard de
+quelques voix; il semble donc qu'on a le droit de leur tout demander, et
+d'en tout obtenir. Le directoire, sans le vouloir, avait fait une foule
+de mécontens parmi les députés qui étaient autrefois qualifiés de
+directoriaux, et que leurs services en fructidor avaient rendus
+extrêmement difficiles à satisfaire. L'un des frères de Bonaparte,
+Lucien, nommé par la Corse aux cinq-cents, s'était rangé dans
+cette opposition constitutionnelle, non qu'il eût aucun sujet de
+mécontentement personnel, mais il imitait son frère et prenait le rôle
+de censeur du gouvernement. C'était l'attitude qui convenait à une
+famille qui voulait se faire sa place à part. Lucien était spirituel,
+doué d'un assez remarquable talent de tribune. Il y produisait de
+l'effet, tout entouré surtout qu'il était par la gloire de son frère.
+Joseph s'était rendu à Paris depuis sa sortie de Rome; il y tenait un
+grand état de maison, recevait beaucoup de généraux, de députés et
+d'hommes marquans. Les deux frères, Joseph et Lucien, pouvaient ainsi
+faire beaucoup de choses que les convenances et sa grande réserve
+interdisaient au général.
+
+Cependant, si on voyait ainsi se nuancer une opinion qui avait été
+presque unanime depuis six mois, on n'apercevait encore aucune
+différence tranchée. La mesure, les égards, régnaient dans les
+conseils, et une immense majorité approuvait toutes les propositions du
+directoire.
+
+Tout annonçait que les élections de l'an VI seraient faites dans le sens
+des patriotes. Ils dominaient en France et dans toutes les nouvelles
+républiques. Le directoire était décidé à employer tous les moyens
+légaux pour n'être pas débordé par eux. Ses commissaires faisaient des
+circulaires modérées qui renfermaient des exhortations, mais point de
+menaces. Il n'avait du reste à sa disposition aucune des influences
+ni des infâmes escroqueries imaginées de nos jours pour diriger les
+élections au gré du pouvoir. Dans les élections de l'an V, quelques
+assemblées s'étaient partagées, et pour éviter la violence, une partie
+des électeurs étaient allés voter à part. Cet exemple fut proposé dans
+les assemblées électorales de cette année; presque partout les scissions
+eurent lieu; presque partout les électeurs en minorité prirent le
+prétexte d'une infraction à la loi, ou d'une violence exercée à leur
+égard, pour se réunir à part, et faire leur choix particulier. Il
+est vrai de dire que dans beaucoup de départemens, les patriotes se
+comportèrent avec leur turbulence accoutumée, et légitimèrent la
+retraite de leurs adversaires. Dans quelques assemblées, ce furent les
+patriotes qui se trouvèrent en minorité, et qui firent scission; mais
+presque partout ils étaient en majorité, parce que la masse de la
+population qui leur était opposée, et qui était accourue aux deux
+précédentes élections de l'an V et de l'an VI, intimidée maintenant
+par le 18 fructidor, s'était pour ainsi dire détachée des affaires, et
+n'osait plus y prendre part. A Paris l'agitation fut très vive; il y eut
+deux assemblées, l'une à l'Oratoire, toute composée des patriotes, et
+renfermant six cents électeurs au moins; l'autre à l'Institut, composée
+des républicains modérés, et forte à peine de deux cent vingt-huit
+électeurs. Celle-ci fit d'excellens choix.
+
+En général les élections avaient été doubles. Déjà les mécontens,
+les amateurs du nouveau, les gens qui, par toutes sortes de motifs,
+voulaient modifier l'ordre de choses existant, disaient: _Ça ne peut
+plus aller: après avoir fait un 18 fructidor contre les royalistes,
+on est exposé à en faire encore un contre les patriotes_. Déjà ils
+répandaient qu'on allait changer la constitution; on en fit même la
+proposition au directoire, qui la repoussa fortement.
+
+Différens partis étaient à prendre à l'égard des élections. En agissant
+d'après les principes rigoureux, les conseils devaient sanctionner les
+choix faits par les majorités; car autrement il en serait résulté que
+les minorités, en se détachant, auraient eu la faculté de prévaloir, et
+d'emporter les nominations. Les violences, les illégalités pouvaient
+être une raison d'annuler le choix fait par les majorités, mais non
+d'adopter le choix des minorités. Les patriotes des conseils insistaient
+fortement pour cet avis, parce que, leur parti ayant été en plus grand
+nombre dans presque toutes les assemblées, ils auraient eu alors gain de
+cause. Mais la masse des deux conseils ne voulait pas leur faire
+gagner leur cause, et on proposa deux moyens: ou de choisir entre les
+nominations faites par les assemblées scissionnaires, ou de faire un
+nouveau 18 fructidor. Ce dernier moyen était inadmissible; le premier
+était bien plus doux, et bien plus naturel. Il fut adopté. Presque
+partout les élections des patriotes furent annulées, et celles de leurs
+adversaires confirmées. Les choix faits à Paris dans l'assemblée de
+l'Institut, quoiqu'elle ne renfermât que deux cent vingt-huit électeurs,
+et que celle de l'Oratoire en renfermât six cents, furent approuvés.
+Néanmoins, le nouveau tiers, malgré ce système, apportait un véritable
+renfort dans les conseils au parti patriote. Ce parti fut très irrité du
+moyen adopté pour exclure les hommes de son choix, et en devint un peu
+plus vif contre le directoire.
+
+Il fallait choisir un nouveau directeur. Le sort désigna François (de
+Neufchâteau) comme membre sortant. Il fut remplacé par Treilhard, qui
+était un de nos plénipotentiaires à Rastadt. Treilhard avait absolument
+les opinions de Larévellière, Rewbell et Merlin. Il n'apportait aucun
+changement à l'esprit du directoire. C'était un honnête homme, assez
+habitué aux affaires. Il y avait donc dans le gouvernement quatre
+républicains sincères, votant d'une manière absolument conforme, et
+réunissant les lumières à la probité. Treilhard fut remplacé à Rastadt
+par Jean Debry, ancien membre de la législative et de la convention
+nationale.
+
+Depuis que les partis, par l'institution de la constitution de l'an III,
+étaient obligés de lutter dans l'espace étroit d'une constitution,
+les scènes de l'intérieur avaient moins d'éclat. Surtout depuis le 18
+fructidor, la tribune avait beaucoup perdu de son importance. On avait
+les yeux fixés sur le dehors. La grande influence de la république en
+Europe, ses relations singulières et multipliées avec les puissances,
+son cortège de républiques, les révolutions qu'elle faisait partout, ses
+projets contre l'Angleterre, attiraient toute l'attention. Comment la
+France s'y prendrait-elle pour attaquer sa rivale, et asséner sur elle
+les coups terribles qu'elle avait déjà portés à l'Autriche? Telle était
+la question qu'on s'adressait. On était habitué à tant d'audace et de
+prodiges, que le trajet de la Manche n'avait rien d'étonnant. Amis
+ou ennemis de l'Angleterre la croyaient en grand péril. Elle-même se
+croyait très menacée, et faisait d'extraordinaires efforts pour se
+défendre. Le monde entier avait les yeux sur le détroit de Calais.
+
+Bonaparte, qui pensait à l'Egypte comme il avait pensé deux ans
+auparavant à l'Italie, comme il pensait à tout, c'est-à-dire avec une
+irrésistible violence, avait proposé son projet au directoire, qui le
+discutait en ce moment. Les grands génies qui ont regardé la carte du
+monde ont tous pensé à l'Egypte. On en peut citer trois: Albuquerque,
+Leibnitz, Bonaparte. Albuquerque avait senti que les Portugais, qui
+venaient d'ouvrir la route de l'Inde par le cap de Bonne-Espérance,
+pourraient être dépouillés de ce grand commerce si on se servait du Nil
+et de la mer Rouge. Aussi avait-il eu l'idée gigantesque de détourner le
+cours du Nil et de le jeter dans la mer Rouge, pour rendre à jamais la
+voie impraticable, et assurer éternellement aux Portugais le commerce de
+l'Inde. Vaines prévoyances du génie, qui veut éterniser toutes choses,
+dans un monde mobile et changeant! Si le projet d'Albuquerque eût
+réussi, c'est pour les Hollandais, et plus tard pour les Anglais,
+qu'il eût travaillé. Sous Louis XIV, le grand Leibnitz, dont l'esprit
+embrassait toutes choses, adressa au monarque français un mémoire, qui
+est un des plus beaux monumens de raison et d'éloquence politiques.
+Louis XIV voulait, pour quelques médailles, envahir la Hollande. «Sire,
+lui dit Leibnitz, ce n'est pas chez eux que vous pourrez vaincre ces
+républicains; vous ne franchirez pas leurs digues, et vous rangerez
+toute l'Europe de leur côté. C'est en Egypte qu'il faut les frapper. Là,
+vous trouverez la véritable route du commerce de l'Inde; vous enlèverez
+ce commerce aux Hollandais, vous assurerez l'éternelle domination de
+la France dans le Levant, vous réjouirez toute la chrétienté, vous
+remplirez le monde d'étonnement et d'admiration: l'Europe vous
+applaudira, loin de se liguer contre vous.»
+
+Ce sont ces vastes pensées, négligées par Louis XIV, qui remplissaient
+la tête du jeune général républicain.
+
+Tout récemment encore on venait de songer à l'Egypte. M. de Choiseul
+avait eu l'idée de l'occuper, lorsque toutes les colonies d'Amérique
+furent en péril. On y songea encore lorsque Joseph II et Catherine
+menaçaient l'empire ottoman. Récemment le consul français au Caire, M.
+Magallon, homme distingué et très au fait de l'état de l'Égypte et de
+l'Orient, avait adressé des mémoires au gouvernement, soit pour dénoncer
+les avanies que les Mamelucks faisaient subir au commerce français, soit
+pour faire sentir les avantages qu'on retirerait de la vengeance exercée
+contre eux. Bonaparte s'était entouré de tous ces documens, et avait
+formé son plan d'après leur contenu. L'Égypte était, selon lui, le
+véritable point intermédiaire entre l'Europe et l'Inde; c'est là qu'il
+fallait s'établir pour ruiner l'Angleterre; de là on devait dominer à
+jamais la Méditerranée, en faire, suivant une de ses expressions, un
+_lac français_; assurer l'existence de l'empire turc, ou prendre la
+meilleure part de ses dépouilles. Une fois qu'on se serait établi en
+Égypte, on pouvait faire deux choses: ou créer une marine dans la mer
+Rouge et aller détruire les établissemens dans la grande péninsule
+indienne, ou bien faire de l'Egypte une colonie et un entrepôt. Le
+commerce de l'Inde ne pouvait manquer de s'y transporter bientôt pour
+abandonner le cap de Bonne-Espérance. Toutes les caravanes de la Syrie,
+de l'Arabie, de l'Afrique, se croisaient déjà au Caire. Le commerce seul
+de ces contrées pouvait devenir immense. L'Egypte était la contrée la
+plus fertile de la terre. Outre la grande abondance des céréales,
+elle pouvait fournir tous les produits de l'Amérique, et la remplacer
+entièrement. Ainsi, soit qu'on fît de l'Egypte un point de départ pour
+aller attaquer les établissemens des Anglais, soit qu'on en fît un
+simple entrepôt, on était assuré de ramener le grand commerce dans ses
+véritables voies, et de faire aboutir ces voies en France.
+
+Cette entreprise audacieuse avait ensuite, aux yeux de Bonaparte, des
+avantages d'à-propos. D'après les lumineux rapports du consul Magallon,
+c'était le moment de partir pour l'Egypte. On pouvait, en activant les
+préparatifs et le trajet, arriver aux premiers jours de l'été. On devait
+trouver alors la récolte achevée et recueillie, et des vents favorables
+pour remonter le Nil. Bonaparte soutenait qu'avant l'hiver il était
+impossible de débarquer en Angleterre; que d'ailleurs elle était trop
+avertie; que l'entreprise d'Egypte, au contraire, étant tout à
+fait imprévue, ne rencontrerait pas d'obstacles; que quelques mois
+suffiraient pour l'établissement des Français; qu'il reviendrait de sa
+personne en automne pour exécuter la descente en Angleterre; que le
+temps serait alors favorable; que l'Angleterre aurait envoyé dans l'Inde
+une partie de ses flottes, et qu'on rencontrerait bien moins d'obstacles
+pour aborder sur ses rivages. Outre tous ces motifs, Bonaparte en avait
+de personnels: l'oisiveté de Paris lui était insupportable; il ne voyait
+rien à tenter en politique, il craignait de s'user; il voulait se
+grandir encore. Il avait dit: _Les grands noms ne se font qu'en Orient_.
+
+Le directoire, qu'on a accusé d'avoir voulu se débarrasser de Bonaparte
+en l'envoyant en Égypte, faisait au contraire de grandes objections
+contre ce projet. Larévellière-Lépaux surtout était un des plus obstinés
+à le combattre. Il disait qu'on allait exposer trente ou quarante mille
+des meilleurs soldats de la France, les commettre au hasard d'une
+bataille navale, se priver du meilleur général, de celui que l'Autriche
+redoutait le plus, dans un moment où le continent n'était rien moins que
+pacifié, et où la création des républiques nouvelles avait excité de
+violens ressentimens; que de plus, on allait peut-être exciter la Porte
+à prendre les armes, en envahissant une de ses provinces. Bonaparte
+trouvait réponse à tout. Il disait que rien n'était plus facile que
+d'échapper aux Anglais, en les laissant dans l'ignorance du projet; que
+la France, avec trois ou quatre cent mille soldats, n'en était pas à
+dépendre de trente ou quarante mille hommes de plus; que pour lui il
+reviendrait bientôt; que la Porte avait perdu l'Égypte depuis long-temps
+par l'usurpation des Mameluks; qu'elle verrait avec plaisir la France
+les punir; qu'on pourrait s'entendre avec elle; que le continent
+n'éclaterait pas de si tôt, etc., etc. Il parlait aussi de Malte, qu'il
+enlèverait en passant aux chevaliers, et qu'il assurerait à la France.
+Les discussions furent très vives, et amenèrent une scène qu'on a
+toujours fort mal racontée. Bonaparte, dans un mouvement d'impatience,
+prononça le mot de démission. «Je suis loin de vouloir qu'on vous la
+donne, s'écria Larévellière avec fermeté; mais si vous l'offrez, je suis
+d'avis qu'on l'accepte[12].» Depuis cet instant, Bonaparte ne prononça
+plus le mot de démission.
+
+[Note 12: On a tour à tour attribué ce mot à Rewbell ou à Barras. On a
+donné à cette discussion une toute autre cause que la véritable. C'est
+à propos de l'expédition d'Égypte et avec Larévellière que la scène eut
+lieu.]
+
+Vaincu enfin par les instances et les raisons de Bonaparte, le
+directoire consentit à l'expédition proposée. Il fut séduit par la
+grandeur de l'entreprise, par ses avantages commerciaux, par la promesse
+que fit Bonaparte d'être de retour à l'hiver, et de tenter alors la
+descente en Angleterre. Le secret fut convenu, et, pour qu'il fût
+mieux gardé, on ne se servit pas de la plume des secrétaires. Merlin,
+président du directoire, écrivit l'ordre de sa main, et l'ordre lui-même
+ne désignait pas la nature de l'entreprise. Il fut convenu que Bonaparte
+pourrait emmener trente-six mille hommes de l'ancienne armée d'Italie,
+un certain nombre d'officiers et de généraux à son choix, des savans,
+des ingénieurs, des géographes, des ouvriers de toute espèce, et
+l'escadre de Brueys, renforcée d'une partie des vaisseaux restés à
+Toulon. Ordre fut donné à la trésorerie de lui délivrer un million et
+demi par décade. On lui permit de prendre trois millions sur les huit
+du trésor de Berne. On a dit que c'était pour pouvoir envahir l'Égypte
+qu'on avait envahi la Suisse. On peut juger maintenant ce qu'il y a de
+vrai dans cette supposition.
+
+Bonaparte forma sur-le-champ une commission chargée de parcourir les
+ports de la Méditerranée, et d'y préparer tous les moyens de transport.
+Cette commission fut intitulée commission _pour l'armement des côtes de
+la Méditerranée_. Elle ignorait avec tout le monde le but de l'armement.
+Le secret était renfermé entre Bonaparte et les cinq directeurs. Comme
+de grands préparatifs se faisaient dans tous les ports à la fois, on
+supposait que l'armement de la Méditerranée n'était que la conséquence
+de celui qui se faisait dans l'Océan. L'armée réunie dans la
+Méditerranée s'appelait aile gauche de l'armée d'Angleterre.
+
+Bonaparte se mit à l'oeuvre avec cette activité extraordinaire qu'il
+apportait à l'exécution de tous ses projets. Courant alternativement
+chez les ministres de la guerre, de la marine, des finances, de chez
+ces ministres à la trésorerie, s'assurant par ses propres yeux de
+l'exécution des ordres, usant de son ascendant pour hâter leur
+expédition, correspondant avec tous les ports, avec la Suisse, avec
+l'Italie, il fit tout préparer avec une incroyable rapidité. Il fixa
+quatre points pour la réunion des convois et des troupes: le principal
+convoi devait partir de Toulon, le second de Gênes, le troisième
+d'Ajaccio, le quatrième de Civita-Vecchia. Il fit diriger vers Toulon et
+Gênes les détachemens de l'armée d'Italie qui rentraient en France, et
+vers Civita-Vecchia l'une des divisions qui avaient marché sur Rome.
+Il fit traiter en France et en Italie avec des capitaines de vaisseaux
+marchands, et se procura ainsi dans les ports qui devaient servir
+de points de départ quatre cents navires. Il réunit une nombreuse
+artillerie; il choisit deux mille cinq cents cavaliers, des meilleurs,
+les fit embarquer sans chevaux, parce qu'il se proposait de les équiper
+aux dépens des Arabes. Il ne voulut emporter que des selles et des
+harnais, et ne fit mettre à bord que trois cents chevaux, pour avoir
+en arrivant quelques cavaliers montés, et quelques pièces attelées.
+Il réunit des ouvriers de toute espèce. Il fit prendre à Rome
+les imprimeries grecque et arabe de la Propagande, et une troupe
+d'imprimeurs; il forma une collection complète d'instrumens de physique
+et de mathématiques. Les savans, les artistes, les ingénieurs, les
+dessinateurs, les géographes qu'il emmenait, s'élevaient à une centaine
+d'individus. Les noms les plus illustres s'associaient à son entreprise;
+Monge, Bertholet, Fourier, Dolomieux, étaient de l'expédition;
+Desgenettes, Larrey, Dubois, en étaient aussi. Tout le monde voulait
+s'attacher à la fortune du jeune général. On ne savait où l'on irait
+aborder; mais on était prêt à le suivre partout. Desaix était allé,
+pendant les négociations d'Udine, visiter les champs de bataille
+devenus si célèbres en Italie. Depuis lors il s'était lié d'amitié avec
+Bonaparte, et il voulut le suivre. Kléber était à Chaillot, boudant,
+selon son usage, le gouvernement, et ne voulant pas demander du
+service. Il allait voir souvent le grand maître dans l'art qu'il aimait
+passionnément. Bonaparte lui proposa de le suivre: Kléber accepta avec
+joie; mais les _avocats_, dit-il, le voudront-ils? C'est ainsi qu'il
+nommait les directeurs. Bonaparte se chargea de lever tous les
+obstacles. «Hé bien! lui dit Kléber qui croyait qu'on allait en
+Angleterre, si vous jetez un brûlot dans la Tamise, mettez-y Kléber, et
+vous verrez ce qu'il sait faire.» A ces deux généraux du premier
+ordre Bonaparte ajouta Reynier, Dugua, Vaubois, Bon, Menou,
+Baraguay-d'Hilliers, Lannes, Murat, Belliard, Dammartin, qui l'avaient
+déjà si bien secondé en Italie. Le brave et savant Caffarelli-Dufalga,
+qui avait perdu une jambe sur le Rhin, commandait le génie. Le faible,
+mais commode Berthier, devait être le chef d'état-major. Retenu par une
+passion, il faillit abandonner le général qui avait fait sa fortune; il
+fut honteux, s'excusa, et courut s'embarquer à Toulon. Brueys commandait
+l'escadre; Villeneuve, Blanquet-Duchayla, Decrès, en étaient les
+contre-amiraux. Gantheaume était le chef de l'état-major de la marine.
+Ainsi, tout ce que la France avait de plus illustre dans la guerre, les
+sciences, les arts, allait, sous la foi du jeune général, s'embarquer
+pour une destination inconnue.
+
+La France et l'Europe retentissaient du bruit des préparatifs qui se
+faisaient dans la Méditerranée. On formait des conjectures de toute
+espèce. Où va Bonaparte? se demandait-on. Où vont ces braves, ces
+savans, cette armée? Ils vont, disaient les uns, dans la mer Noire,
+rendre la Crimée à la Porte. Ils vont dans l'Inde, disaient les autres,
+secourir le sultan Tipoo-Saëb. Quelques-uns, qui approchaient du but,
+soutenaient qu'on allait percer l'isthme de Suez, ou bien débarquer sur
+les bords de l'isthme, et se rembarquer dans la mer Rouge pour aller
+dans l'Inde. D'autres touchaient le but même, et disaient qu'on allait
+en Égypte. Un mémoire lu à l'Institut l'année précédente autorisait
+cette dernière conjecture. Les plus habiles, enfin, supposaient une
+combinaison plus profonde. Tout cet appareil, qui semblait annoncer un
+projet de colonie, n'était suivant eux qu'une feinte. Bonaparte voulait
+seulement, avec l'escadre de la Méditerranée, venir traverser le détroit
+de Gibraltar, attaquer le lord Saint-Vincent qui bloquait Cadix, le
+repousser, débloquer l'escadre espagnole, et la conduire à Brest, où
+aurait lieu la jonction si désirée de toutes les marines du continent.
+C'est pourquoi l'expédition de la Méditerranée s'appelait aile gauche de
+l'armée d'Angleterre.
+
+Cette dernière conjecture fut justement celle qui domina dans la pensée
+du cabinet anglais. Il était depuis six mois dans l'épouvante, et ne
+savait de quel côté viendrait éclater l'orage qui se formait depuis si
+long-temps. Dans cette anxiété, l'opposition s'était un moment réunie au
+ministère, et avait fait cause commune avec lui. Sheridan avait tourné
+son éloquence contre l'ambition, la turbulence envahissante du peuple
+français, et sauf la suspension de l'_habeas corpus_, avait, sur tous
+les points, adhéré aux propositions du ministère. Pitt fit sur-le-champ
+armer une seconde escadre. On fit pour la mettre à la mer des efforts
+extraordinaires, et on renforça de dix grands vaisseaux l'escadre du
+lord Saint-Vincent, pour le mettre en mesure de bien fermer le détroit,
+vers lequel on supposait qu'allait se diriger Bonaparte. Nelson fut
+détaché avec trois vaisseaux par lord Saint-Vincent, pour courir la
+Méditerranée, et observer la marche des Français.
+
+Tout était disposé pour l'embarquement. Bonaparte allait partir
+pour Toulon, lorsqu'une scène arrivée à Vienne, et les dispositions
+manifestées par divers cabinets, faillirent le retenir en Europe. La
+fondation de deux nouvelles républiques avait excité au plus haut point
+la crainte de la contagion révolutionnaire. L'Angleterre, voulant
+fomenter cette crainte, avait rempli toutes les cours de ses émissaires.
+Elle pressait le nouveau roi de Prusse de sortir de sa neutralité, pour
+préserver l'Allemagne du torrent; elle faisait travailler l'esprit faux
+et violent de l'empereur Paul; elle cherchait à alarmer l'Autriche sur
+l'occupation de la chaîne des Alpes par les Français, et lui offrait des
+subsides pour recommencer la guerre; elle excitait les passions folles
+de la reine de Naples et d'Acton. Cette dernière cour était plus irritée
+que jamais. Elle voulait que la France évacuât Rome, ou lui cédât
+une partie des provinces romaines. Le nouvel ambassadeur Garat avait
+vainement déployé une extrême modération; il ne tenait plus aux mauvais
+traitemens du cabinet napolitain. L'état du continent inspirait donc
+de très justes craintes, et un incident vint encore les aggraver.
+Bernadotte avait été envoyé à Vienne, pour donner des explications au
+cabinet autrichien; et il devait y résider, quoique aucun ambassadeur
+n'eût encore été envoyé à Paris. Ce général, d'un esprit inquiet et
+susceptible, était peu propre au rôle qu'il était destiné à remplir.
+Le 14 avril (25 germinal) on voulait célébrer à Vienne l'armement des
+volontaires impériaux. On se souvient du zèle que ces volontaires
+avaient montré l'année précédente, et du sort qu'ils avaient eu à Rivoli
+et à la Favorite. Bernadotte eut le tort de vouloir s'opposer à cette
+fête, disant que c'était une insulte pour la France. L'empereur répondit
+avec raison qu'il était maître dans ses états, que la France était libre
+de célébrer ses victoires, mais qu'il était libre aussi de célébrer le
+dévouement de ses sujets. Bernadotte voulut répondre à une fête par une
+autre; il fit célébrer dans son hôtel l'une des victoires de l'armée
+d'Italie, dont c'était l'anniversaire, et arbora à sa porte le drapeau
+tricolore, avec les mots _égalité, liberté_. La populace de Vienne,
+excitée, dit-on, par des émissaires de l'ambassadeur anglais, se
+précipita sur l'hôtel de l'ambassadeur de France, en brisa les vitres,
+et y commit quelques désordres. Le ministère autrichien se hâta
+d'envoyer des secours à Bernadotte, et se conduisit à son égard
+autrement que le gouvernement romain à l'égard de Joseph Bonaparte.
+Bernadotte, dont l'imprudence avait provoqué cet événement, se retira de
+Vienne, et se rendit à Rastadt.
+
+Le cabinet de Vienne fut extrêmement fâché de cet événement. Il était
+clair que ce cabinet, même en le supposant disposé à reprendre les
+armes, n'aurait pas commencé par insulter notre ambassadeur, et par
+provoquer des hostilités auxquelles il n'était pas préparé. Il est
+constant, au contraire, que, très mécontent de la France et de ses
+derniers envahissemens, pressentant qu'il faudrait rentrer un jour en
+lutte avec elle, il n'y était cependant pas encore disposé, et qu'il
+jugeait ses peuples trop fatigués, et ses moyens trop faibles, pour
+attaquer de nouveau le colosse républicain. Il s'empressa de publier une
+désapprobation de l'événement, et d'écrire à Bernadotte pour l'apaiser.
+
+Le directoire crut voir dans l'événement de Vienne une rupture. Il donna
+sur-le-champ contre-ordre à Bonaparte, et il voulait même qu'il partît
+pour Rastadt, afin d'imposer à l'empereur, et de le forcer, ou à donner
+des satisfactions, ou à recevoir la guerre. Bonaparte, fort mécontent
+du retard apporté à ses projets, ne voulut point aller à Rastadt, et
+jugeant mieux la situation que le directoire, affirma que l'événement
+n'avait pas la gravité qu'on lui supposait. En effet, l'Autriche écrivit
+aussitôt qu'elle allait envoyer enfin un ministre à Paris, M. de
+Degelmann; elle parut congédier le ministre dirigeant Thugut; elle
+annonça que M. de Cobentzel se rendrait dans un lieu fixé par le
+directoire, pour s'expliquer avec un envoyé de la France sur l'événement
+de Vienne et sur les changemens survenus en Europe depuis le traité de
+Campo-Formio. L'orage paraissait donc dissipé. De plus, les négociations
+de Rastadt avaient fait un progrès important. Après avoir disputé la
+rive gauche du Rhin pied à pied, après avoir voulu se réserver le
+terrain compris entre la Moselle et le Rhin, puis un petit territoire
+entre la Roër et le Rhin, la députation de l'Empire avait enfin concédé
+toute la rive gauche. La ligne du Rhin nous était enfin reconnue comme
+limite naturelle. Un autre principe, non moins important, avait été
+admis, celui de l'indemnisation des princes dépossédés, au moyen des
+sécularisations. Mais il restait à discuter des points non moins
+difficiles: le partage des îles du Rhin, la conservation des postes
+fortifiés, des ponts et têtes de pont, le sort des monastères, et de la
+noblesse immédiate sur la rive gauche, l'acquittement des dettes
+des pays cédés à la France, la manière d'y appliquer les lois de
+l'émigration, etc., etc. C'étaient là des questions difficiles à
+résoudre, surtout avec la lenteur allemande.
+
+Tel était l'état du continent. L'horizon paraissant un peu éclairci,
+Bonaparte obtint enfin l'autorisation de partir pour Toulon. Il fut
+convenu que M. de Talleyrand partirait immédiatement après lui pour
+Constantinople, afin de faire agréer à la Porte l'expédition d'Égypte.
+
+
+
+FIN DU TOME NEUVIÈME.
+
+
+
+TABLE DES CHAPITRES CONTENUS DANS LE TOME NEUVIÈME.
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+Situation du gouvernement dans l'hiver de l'an V(1797).--Caractères et
+divisions des cinq directeurs, Barras, Carnot, Rewbell, Letourneur
+et Larévellière-Lépaux.--État de l'opinion publique. Club de Clichy.
+--Intrigues de la faction royaliste. Complot découvert de Brottier,
+Laville-Heurnois et Duverne de Presle.--Élections de l'an V.--Coup
+d'oeil sur la situation des puissances étrangères à l'ouverture de la
+campagne de 1797.
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+État de nos armées à l'ouverture de la campagne de 1797.--Marche de
+Bonaparte contre les états romains.--Traité de Tolentino avec le pape.
+--Nouvelle campagne contre les Autrichiens.--Passage du Tagliamento.
+Combat de Tarwis.--Révolution dans les villes de Bergame, Brescia et
+autres villes des états de Venise.--Passage des Alpes Juliennes par
+Bonaparte. Marche sur Vienne. Préliminaires de paix avec l'Autriche
+signés à Léoben.--Passage du Rhin à Neuwied et à Dirsheim.--Perfidie des
+Vénitiens. Massacre de Vérone. Chute de la République de Venise.
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+Situation embarrassante de l'Angleterre après les préliminaires de paix
+avec l'Autriche; nouvelles propositions de paix; conférences de Lille.
+--Élections de l'an V.--Progrès de la réaction contre-révolutionnaire.
+--Lutte des conseils avec le directoire.--Élection de Barthélemy au
+directoire, en remplacement de Letourneur, directeur sortant.
+--Nouveaux détail sur les finances de l'an V.--Modifications dans leur
+administration proposées par l'opposition.--Rentrée des prêtres et des
+Émigrés.--Intrigues et complot de la faction royaliste.--Division et
+forces des partis.--Dispositions politiques des armées.
+
+
+CHAPITRE X.
+
+Concentration de troupes autour de Paris.--Changemens dans le ministère.
+--Préparatifs de l'opposition et des clichyens contre le directoire.
+--Lutte des conseils avec le directoire.--Projet de loi sur la garde
+Nationale.--Loi contre les sociétés politiques.--Fête à l'armée
+d'Italie.--Manifestations politiques.--Augereau est mis à la tête
+des forces de Paris.--Négociations pour la paix avec l'empereur.
+--Conférences de Lille avec l'Angleterre.--Plaintes des conseils sur
+la marche des troupes.--Message énergique du directoire à ce sujet.
+--Divisions dans le parti de l'opposition.--Influence de Mme de Staël;
+tentative infructueuse de réconciliation.--Réponse des conseils au
+message du directoire.--Plan définitif du directoire contre la majorité
+des conseils.--Coup d'état du 18 fructidor.--Envahissement des deux
+conseils par la force armée.--Déportation de cinquante-trois députés et
+de deux directeurs, et autres citoyens.--Diverses lois révolutionnaires
+sont remises en vigueur.--Conséquences de cette révolution.
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+Conséquences du 18 fructidor.--Nomination de Merlin (de Douai ) et de
+François (de Neufchâteau) en remplacement des deux directeurs
+Déportés.--Révélations tardives et disgrâce de Moreau.--Mort de Hoche.
+--Remboursement des deux tiers de la dette.--Loi contre les ci-devant
+Nobles.--Rupture des conférences de Lille avec l'Angleterre.
+--Conférences d'Udine.--Travaux de Bonaparte en Italie; fondation de
+la république cisalpine; arbitrage entre la Valteline et les Grisons;
+constitution ligurienne; établissemens dans la Méditerranée.--Traité de
+Campo-Formio.--Retour de Bonaparte à Paris. Fête triomphale.
+
+
+CHAPITRE XII.
+
+Le général Bonaparte à Paris; ses rapports avec le directoire.--Projet
+d'une descente en Angleterre.--Rapports de la France avec le continent.
+--Congrès de Rastadt. Causes de la difficulté des négociations.
+--Révolution en Hollande, à Rome et en Suisse.--Situation intérieure de
+la France; élections de l'an VI; scissions électorales. Nomination de
+Treilhard au directoire.--Expédition en Égypte, substituée par Bonaparte
+au projet de descente; préparatifs de cette expédition.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Révolution française,
+IX., by Adolphe Thiers
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12258 ***