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diff --git a/12258-0.txt b/12258-0.txt new file mode 100644 index 0000000..4d518d2 --- /dev/null +++ b/12258-0.txt @@ -0,0 +1,8961 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12258 *** + +HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE + + +PAR M.A. THIERS DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE + +NEUVIÈME ÉDITION + +TOME NEUVIÈME + + + + + + +HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE. + +DIRECTOIRE. + + +CHAPITRE VII. + +SITUATION DU GOUVERNEMENT DANS L'HIVER DE L'AN V (l797).--CARACTÈRES ET +DIVISIONS DES CINQ DIRECTEURS, BARRAS, CARNOT, REWBELL, LETOURNEUR +ET LARÉVELLIÈRE-LÉPAUX.--ÉTAT DE L'OPINION PUBLIQUE. CLUB DE +CLICHY.--INTRIGUES DE LA FACTION ROYALISTE. COMPLOT DÉCOUVERT DE +BROTTIER, LAVILLE-HEURNOIS ET DUVERNE DE PRESLE.--ÉLECTIONS DE L'AN +V.--COUP D'OEIL SUR LA SITUATION DES PUISSANCES ÉTRANGÈRES A L'OUVERTURE +DE LA CAMPAGNE DE 1797. + + +Les dernières victoires de Rivoli et de la Favorite, la prise de +Mantoue, avaient rendu à la France toute sa supériorité. Le directoire, +toujours aussi vivement injurié, inspirait la plus grande crainte aux +puissances. _La moitié de l'Europe_, écrivait Mallet-Dupan[1], _est aux +genoux de ce divan, et marchande l'honneur de devenir son tributaire._ + +[Note 1: Correspondance secrète avec le gouvernement de Venise.] + +Ces quinze mois d'un règne ferme et brillant avaient consolidé les cinq +directeurs au pouvoir, mais y avaient développé aussi leurs passions et +leurs caractères. Les hommes ne peuvent pas vivre longtemps ensemble +sans éprouver bientôt du penchant ou de la répugnance les uns pour les +autres, et sans se grouper conformément à leurs inclinations. Carnot, +Barras, Rewbell, Larévellière-Lépaux, Letourneur, formaient déjà des +groupes différens. Carnot était systématique, opiniâtre et orgueilleux. +Il manquait entièrement de cette qualité qui donne à l'esprit l'étendue +et la justesse, au caractère la facilité. Il était pénétrant, +approfondissait bien le sujet qu'il examinait; mais une fois engagé +dans une erreur il n'en revenait pas. Il était probe, courageux, très +appliqué au travail, mais ne pardonnait jamais ou un tort, ou une +blessure faite à son amour-propre; il était spirituel et original, +ce qui est assez ordinaire chez les hommes concentrés en eux-mêmes. +Autrefois il s'était brouillé avec les membres du comité de salut +public, car il était impossible que son orgueil sympathisât avec celui +de Robespierre et de Saint-Just, et que son grand courage fléchît devant +leur despotisme. Aujourd'hui la même chose ne pouvait manquer de lui +arriver au directoire. Indépendamment des occasions qu'il avait de se +heurter avec ses collègues, en s'occupant en commun d'une tâche aussi +difficile que celle du gouvernement, et qui provoque si naturellement +la diversité des avis, il nourrissait d'anciens ressentimens, +particulièrement contre Barras. Tous ses penchans d'homme sévère, +probe et laborieux, l'éloignaient de ce collègue prodigue, débauché +et paresseux; mais il détestait surtout en lui le chef de ces +thermidoriens, amis et vengeurs de Danton, et persécuteurs de la vieille +Montagne. Carnot, qui était l'un des principaux auteurs de la mort de +Danton, et qui avait failli plus tard devenir victime des persécutions +dirigées contre les montagnards, ne pouvait pardonner aux thermidoriens: +aussi nourrissait-il contre Barras une haine profonde. + +Barras avait servi autrefois dans les Indes; il y avait montré le +courage d'un soldat. Il était propre, dans les troubles, à monter à +cheval, et, comme on a vu, il avait gagné de cette manière sa place au +directoire. Aussi, dans toutes les occasions difficiles, parlait-il de +monter encore à cheval et de sabrer les ennemis de la république. Il +était grand et beau de sa personne; mais son regard avait quelque chose +de sombre et de sinistre, qui était peu d'accord avec son caractère, +plus emporté que méchant. Quoique nourri dans un rang élevé, il n'avait +rien de distingué dans les manières. Elles étaient brusques, hardies et +communes. Il avait une justesse et une pénétration d'esprit qui, +avec l'étude et le travail, auraient pu devenir des facultés très +distinguées; mais paresseux et ignorant, il savait tout au plus ce qu'on +apprend dans une vie assez orageuse, et il laissait percer dans les +choses qu'il était appelé à juger tous les jours, assez de sens pour +faire regretter une éducation plus soignée. Du reste, dissolu et +cynique, violent et faux comme les méridionaux qui savent cacher la +duplicité sous la brusquerie; républicain par sentiment et par position, +mais homme sans foi, recevant chez lui les plus violens révolutionnaires +des faubourgs et tous les émigrés rentrés en France, plaisant aux +uns par sa violence triviale, convenant aux autres par son esprit +d'intrigue, il était en réalité chaud patriote, et en secret il donnait +des espérances à tous les partis. A lui seul il représentait le parti +Danton tout entier, au génie près du chef, qui n'avait pas passé dans +ses successeurs. + +Rewbell, ancien avocat à Colmar, avait contracté au barreau et dans +nos différentes assemblées une grande expérience dans le maniement des +affaires. A la pénétration, au discernement les plus rares, il joignait +une instruction étendue, une mémoire fort vaste, une rare opiniâtreté +au travail. Ces qualités en faisaient un homme précieux à la tête +de l'état. Il discutait parfaitement les affaires, quoique un peu +argutieux, par un reste des habitudes du barreau. Il joignait à une +assez belle figure l'habitude du monde; mais il était rude et blessant +par la vivacité et l'âpreté de son langage. Malgré les calomnies des +contre-révolutionnaires et des fripons, il était d'une extrême probité. +Malheureusement il n'était pas sans un peu d'avarice; il aimait à +employer sa fortune personnelle d'une manière avantageuse, ce qui lui +faisait rechercher les gens d'affaires, et ce qui fournissait de fâcheux +prétextes à la calomnie. Il soignait beaucoup la partie des relations +extérieures, et il portait aux intérêts de la France un tel attachement, +qu'il eût été volontiers injuste à l'égard des nations étrangères. +Républicain chaud, sincère et ferme, il appartenait originairement à la +partie modérée de la convention, et il éprouvait un égal éloignement +pour Carnot et Barras, l'un comme montagnard, l'autre comme dantonien. +Ainsi Carnot, Barras, Rewbell, issus tous trois de partis contraires, +se détestaient réciproquement; ainsi les haines contractées pendant +une longue et cruelle lutte, ne s'étaient pas effacées sous le régime +constitutionnel; ainsi les coeurs ne s'étaient pas mêlés, comme des +fleuves qui se réunissent sans confondre leurs eaux. Cependant, tout +en se détestant, ces trois hommes contenaient leurs ressentimens, et +travaillaient avec accord à l'oeuvre commune. + +Restaient Larévellière-Lépaux et Letourneur, qui n'avaient de haine pour +personne. Letourneur, bon homme, vaniteux, mais d'une vanité facile et +peu importune, qui se contentait des marques extérieures du pouvoir, +et des hommages des sentinelles, Letourneur avait pour Carnot une +respectueuse soumission. Il était prompt à donner son avis, mais aussi +prompt à le retirer, dès qu'on lui prouvait qu'il avait tort, ou dès que +Carnot parlait. Sa voix dans toutes les occasions appartenait à Carnot. + +Larévellière, le plus honnête et le meilleur des hommes, joignait à une +grande variété de connaissances un esprit juste et observateur. Il était +applique, et capable de donner de sages avis sur tous les sujets; il en +donna d'excellens dans des occasions importantes. Mais il était souvent +entraîné par les illusions, ou arrêté par les scrupules d'un coeur pur. +Il aurait voulu quelquefois ce qui était impossible, et il n'osait +pas vouloir ce qui était nécessaire; car il faut un grand esprit pour +calculer ce qu'on doit aux circonstances sans blesser les principes. +Parlant bien, et d'une fermeté rare, il était d'une grande utilité +quand il s'agissait d'appuyer les bons avis, et il servait beaucoup le +directoire par sa considération personnelle. + +Son rôle, au milieu de collègues qui se détestaient, était extrêmement +utile. Entre les quatre directeurs, sa préférence se prononçait en +faveur du plus honnête et du plus capable, c'est-à-dire, de Rewbell. +Cependant, il avait évité un rapprochement intime, qui eût été de son +goût, mais qui l'eût éloigné de ses autres collègues. Il n'était pas +sans quelque penchant pour Barras, et se serait rapproché de lui s'il +l'eût trouvé moins corrompu et moins faux. Il avait sur ce collègue un +certain ascendant par sa considération, sa pénétration et sa fermeté. +Les roués se moquent volontiers de la vertu, mais ils la redoutent quand +elle joint à la pénétration qui les devine le courage qui ne sait pas +les craindre. Larévellière se servait de son influence sur Rewbell et +Barras, pour les maintenir en bonne harmonie entre eux et avec Carnot. +Grace à ce conciliateur, et grace aussi à leur zèle commun pour les +intérêts de la république, ces directeurs vivaient convenablement +ensemble, et poursuivaient leur tâche, se partageant dans les questions +qu'ils avaient à décider, beaucoup plus d'après leur opinion que d'après +leurs haines. + +Excepté Barras, les directeurs vivaient dans leurs familles, occupant +chacun un appartement au Luxembourg. Ils déployaient peu de luxe. +Cependant Larévellière, qui aimait assez le monde, les arts et les +sciences, et qui se croyait obligé de dépenser ses appointemens d'une +manière utile à l'état, recevait chez lui des savans et des gens de +lettres, mais il les traitait avec simplicité et cordialité. Il s'était +exposé malheureusement à quelque ridicule, sans y avoir du reste +contribué en aucune manière. Il professait en tout point la philosophie +du dix-huitième siècle, telle qu'elle était exprimée dans la profession +de foi du Vicaire savoyard. Il souhaitait la chute de la religion +catholique, et se flattait qu'elle finirait bientôt, si les gouvernemens +avaient la prudence de n'employer contre elle que l'indifférence et +l'oubli. Il ne voulait pas des pratiques superstitieuses et des images +matérielles de la Divinité; mais il croyait qu'il fallait aux hommes des +réunions, pour s'entretenir en commun de la morale et de la grandeur +de la création. Ces sujets en effet ont besoin d'être traités dans des +assemblées, parce que les hommes y sont plus prompts à s'émouvoir, et +plus accessibles aux sentimens élevés et généreux. Il avait développé +ces idées dans un écrit, et avait dit qu'il faudrait un jour faire +succéder aux cérémonies du culte catholique des réunions assez +semblables à celles des protestans, mais plus simples encore, et plus +dégagées de représentation. Cette idée, accueillie par quelques esprits +bienveillans, fut aussitôt mise à exécution. Un frère du célèbre +physicien Haüy forma une société qu'il intitula des _Théophilanthropes_, +et dont les réunions avaient pour but les exhortations morales, les +lectures philosophiques et les chants pieux. Il s'en forma plus d'une +de ce genre. Elles s'établirent dans des salles louées aux frais des +associés, et sous la surveillance de la police. Quoique Larévellière +crût cette institution bonne, et capable d'arracher aux églises +catholiques beaucoup de ces ames tendres qui ont besoin d'épancher en +commun leurs sentimens religieux, il se garda de jamais y figurer ni +lui ni sa famille, pour ne pas avoir l'air de jouer un rôle de chef +de secte, et ne pas rappeler le pontificat de Robespierre. Malgré la +réserve de Larévellière, la malveillance s'arma de ce prétexte pour +verser quelque ridicule sur un magistrat universellement honoré, et +qui ne laissait aucune prise à la calomnie. Du reste, si la +théophilanthropie était le sujet de quelques plaisanteries fort peu +spirituelles chez Barras, ou dans les journaux royalistes, elle +attirait assez peu l'attention, et ne diminuait en rien le respect dont +Larévellière-Lépaux était entouré. + +Celui des directeurs qui nuisait véritablement à la considération du +gouvernement, c'était Barras. Sa vie n'était pas simple et modeste comme +celle de ses collègues; il étalait un luxe et une prodigalité que sa +participation aux profits des gens d'affaires pouvait seule expliquer. +Les finances étaient dirigées avec une probité sévère par la majorité +directoriale, et par l'excellent ministre Ramel; mais on ne pouvait pas +empêcher Barras de recevoir des fournisseurs ou des banquiers qu'il +appuyait de son influence, des parts de bénéfices assez considérables. +Il avait mille moyens encore de fournir à ses dépenses: la France +devenait l'arbitre de tant d'états grands et petits, que beaucoup de +princes devaient rechercher sa faveur, et payer de sommes considérables +la promesse d'une voix au directoire. On verra plus tard ce qui fut +tenté en ce genre. La représentation que déployait Barras aurait pu +n'être pas inutile, car des chefs d'état doivent fréquenter beaucoup +les hommes pour les étudier, les connaître et les choisir; mais il +s'entourait, outre les gens d'affaires, d'intrigans de toute espèce, +de femmes dissolues et de fripons. Un cynisme honteux régnait dans ses +salons. Ces liaisons clandestines qu'on prend à tâche, dans une société +bien ordonnée, de couvrir d'un voile, étaient publiquement avouées. On +allait à Gros-Bois se livrer à des orgies, qui fournissaient aux ennemis +de la république de puissans argumens contre le gouvernement. Barras +du reste ne cachait en rien sa conduite, et, suivant la coutume des +débauchés, aimait à publier ses désordres. Il racontait lui-même devant +ses collègues, qui lui en faisaient quelquefois de graves reproches, ses +hauts faits de Gros-Bois et du Luxembourg; il racontait comment il avait +forcé un célèbre fournisseur du temps de se charger d'une maîtresse +qui commençait à lui être à charge, et aux dépenses de laquelle il ne +pouvait plus suffire; comment il s'était vengé sur un journaliste, +l'abbé Poncelin, des invectives dirigées contre sa personne; comment, +après l'avoir attiré au Luxembourg, il l'avait fait fustiger par ses +domestiques. Cette conduite de prince mal élevé, dans une république, +nuisait singulièrement au directoire, et l'aurait déconsidéré +entièrement, si la renommée des vertus de Carnot et de Larévellière +n'eût contre-balancé le mauvais effet des désordres de Barras. + +Le directoire, institué le lendemain du 15 vendémiaire[2], formé en +haine de la contre-révolution, composé de régicides et attaqué avec +fureur par les royalistes, devait être chaudement républicain. Mais +chacun de ses membres participait plus ou moins aux opinions qui +divisaient la France. Larévellière et Rewbell avaient ce républicanisme +modéré, mais rigide, aussi opposé aux emportemens de 93 qu'aux fureurs +royalistes de 95. Les gagner à la contre-révolution était impossible. +L'instinct si sûr des partis leur apprenait qu'il n'y avait rien à +obtenir d'eux, ni par des séductions, ni par des flatteries de journaux. +Aussi n'avaient-ils pour ces deux directeurs que le blâme le plus amer. +Quant à Barras et à Carnot, il en était autrement. Barras, quoiqu'il vît +tout le monde, était en réalité un révolutionnaire ardent. Les faubourgs +l'avaient en grande estime, et se souvenaient toujours qu'il avait été +le général de vendémiaire, et les conspirateurs du camp de Grenelle +avaient cru pouvoir compter sur lui. Aussi les patriotes le comblaient +d'éloges, et les royalistes l'accablaient d'invectives. Quelques agens +secrets du royalisme, rapprochés de lui par un commun esprit d'intrigue, +pouvaient bien, comptant sur sa dépravation, concevoir quelques +espérances; mais c'était une opinion à eux particulière. La masse du +parti l'abhorrait et le poursuivait avec fureur. + +[Note 2: An IV, 4 octobre 1795.] + +Carnot, ex-montagnard, ancien membre du comité de salut public, et +exposé après le 9 thermidor à devenir victime de la réaction royaliste, +devait être certainement un républicain prononcé, et l'était +effectivement. Au premier moment de son entrée au directoire, il avait +fortement appuyé tous les choix faits dans le parti montagnard; mais peu +à peu, à mesure que les terreurs de vendémiaire s'étaient calmées, ses +dispositions avaient changé. Carnot, même au comité de salut public, +n'avait jamais aimé la tourbe des révolutionnaires turbulens, et avait +fortement contribué à détruire les hébertistes. En voyant Barras, qui +tenait à rester _roi de la canaille_, s'entourer des restes du parti +jacobin, il était devenu hostile pour ce parti; il avait déployé +beaucoup d'énergie dans l'affaire du camp de Grenelle, et d'autant plus +que Barras était un peu compromis dans cette échauffourée. Ce n'est pas +tout: Carnot était agité par des souvenirs. Le reproche qu'on lui avait +fait d'avoir signé les actes les plus sanguinaires du comité de salut +public, le tourmentait. Ce n'était pas assez à ses yeux des explications +fort naturelles qu'il avait données; il aurait voulu par tous les moyens +prouver qu'il n'était pas un monstre; et il était capable de beaucoup de +sacrifices pour donner cette preuve. Les partis savent tout, devinent +tout; ils ne sont difficiles à l'égard des hommes que lorsqu'ils sont +victorieux; mais quand ils sont vaincus, ils se recrutent de toutes les +manières, et mettent particulièrement un grand soin à flatter les chefs +des armées. Les royalistes avaient bientôt connu les dispositions de +Carnot à l'égard de Barras et du parti patriote. Ils devinaient son +besoin de se réhabiliter; ils sentaient son importance militaire, et ils +avaient soin de le traiter autrement que ses collègues, et de parler de +lui de la manière qu'ils savaient la plus capable de le toucher. Aussi, +tandis que la cohue de leurs journaux ne tarissait pas d'injures +grossières pour Barras, Larévellière et Rewbell, elle n'avait que des +éloges pour l'ex-montagnard et régicide Carnot. D'ailleurs, en gagnant +Carnot, ils avaient aussi Letourneur, et c'étaient deux voix acquises +par une ruse vulgaire, mais puissante, comme toutes celles qui +s'adressent à l'amour propre. Carnot avait la faiblesse de céder à ce +genre de séduction; et, sans cesser d'être fidèle à ses convictions +intérieures, il formait, avec son ami Letourneur, dans le sein du +directoire, une espèce d'opposition analogue à celle que le nouveau +tiers formait dans les deux conseils. Dans toutes les questions soumises +à la décision du directoire, il se prononçait pour l'avis adopté par +l'opposition des conseils. Ainsi, dans toutes les questions relatives +à la paix et à la guerre, il votait pour la paix, à l'exemple de +l'opposition, qui affectait de la demander sans cesse. Il avait +fortement insisté pour qu'on fît à l'empereur les plus grands +sacrifices, pour qu'on signât la paix avec Naples et avec Rome, sans +s'arrêter à des conditions trop rigoureuses. + +De pareils dissentimens ont à peine éclaté, qu'ils font des progrès +rapides. Le parti qui veut en profiter loue à outrance ceux qu'il veut +gagner, et déverse le blâme sur les autres. Cette tactique avait eu +son succès accoutumé. Barras, Rewbell, déjà ennemis de Carnot, lui en +voulaient encore davantage depuis les éloges dont il était l'objet, +et lui imputaient le déchaînement auquel eux-mêmes étaient en +butte. Larévellière employait de vains efforts pour calmer de tels +ressentimens; la discorde n'en faisait pas moins de funestes progrès; +le public, instruit de ce qui se passait, distinguait le directoire en +majorité et minorité, et rangeait Larévellière, Rewbell et Barras d'une +part, Carnot et Letourneur de l'autre. + +On classait aussi les ministres. Comme on s'attachait beaucoup à +critiquer la direction des finances, on poursuivait le ministre Ramel, +administrateur excellent, que la situation pénible du trésor obligeait à +des expédiens blâmables en tout autre temps, mais inévitables dans les +circonstances. Les impôts ne rentraient que difficilement, à cause +du désordre effroyable de la perception. Il avait fallu réduire +l'imposition foncière; et les contributions indirectes rendaient +beaucoup moins qu'on ne l'avait présumé. Souvent on se trouvait sans +aucuns fonds à la trésorerie; et, dans ces cas pressans, on prenait sur +les fonds de l'ordinaire ce qui était destiné à l'extraordinaire, ou +bien on anticipait sur les recettes, et on faisait tous les marchés +bizarres et onéreux auxquels les situations de ce genre donnent lieu. On +criait alors aux abus et aux malversations, tandis qu'il aurait fallu au +contraire venir au secours du gouvernement. Ramel, qui remplissait les +devoirs de son ministère avec autant d'intégrité que de lumières, +était en butte à toutes les attaques et traité en ennemi par tous les +journaux. Il en était ainsi du ministre de la marine Truguet, connu +comme franc républicain, comme l'ami de Hoche, et comme l'appui de tous +les officiers patriotes; ainsi du ministre des affaires étrangères, +Delacroix, capable d'être un bon administrateur, mais du reste mauvais +diplomate, trop pédant et trop rude dans ses rapports avec les ministres +des puissances; ainsi de Merlin, qui, dans son administration de la +justice, déployait toute la ferveur d'un républicain montagnard. Quant +aux ministres de l'intérieur, de la guerre et de la police, Benezech, +Petiet et Cochon, on les rangeait entièrement à part. Benezech avait +essuyé tant d'attaques de la part des jacobins, pour avoir proposé de +revenir au commerce libre des subsistances et de ne plus nourrir +Paris, qu'il en était devenu agréable au parti contre-révolutionnaire. +Administrateur habile, mais élevé sous l'ancien régime qu'il regrettait, +il méritait en partie la faveur de ceux qui le louaient. Petiet, +ministre de la guerre, s'acquittait bien de ses fonctions; mais créature +de Carnot, il en partageait entièrement le sort auprès des partis. Quant +au ministre Cochon, il était recommandé aussi par ses liaisons avec +Carnot; la découverte qu'il avait faite des complots des jacobins, et +son zèle dans les poursuites dirigées contre eux, lui valaient la faveur +du parti contraire, qui le louait avec affectation. + +Malgré ces divergences, le gouvernement était encore assez uni pour +administrer avec vigueur et poursuivre avec gloire ses opérations contre +les puissances de l'Europe. L'opposition était toujours contenue par la +majorité conventionnelle, restée dans le corps législatif. Cependant les +élections approchaient, et le moment arrivait où un nouveau tiers, élu +sous l'influence du moment, remplacerait un autre tiers conventionnel. +L'opposition se flattait d'acquérir alors la majorité, et de sortir de +l'état de soumission dans lequel elle avait vécu. Aussi, son langage +devenait plus haut dans les deux conseils, et laissait percer ses +espérances. Les membres de cette minorité se réunissaient à Tivoli +pour s'y entretenir de leurs projets et y concerter leur marche. Cette +réunion de députés était devenue un club des plus violens, connu sous le +nom de _club de Clichy_. Les journaux participaient à ce mouvement. Une +multitude de jeunes gens, qui sous l'ancien régime auraient fait de +petits vers, déclamaient dans cinquante ou soixante feuilles contre +les excès de la révolution et contre la convention, à laquelle +ils imputaient ces excès. On n'en voulait pas, disaient-ils, à la +république, mais à ceux qui avaient ensanglanté son berceau. Les +réunions d'électeurs se formaient par avance, et on tâchait d'y préparer +les choix. C'était en tout le langage, l'esprit, les passions de +vendémiaire; c'était la même bonne foi et la même duperie dans la masse, +la même ambition dans quelques individus, la même perfidie dans quelques +conspirateurs, travaillant secrètement pour la royauté. + +Cette faction royaliste, toujours battue, mais toujours crédule et +intrigante, renaissait sans cesse. Partout où il y a une prétention +appuyée de quelques secours d'argent, il se trouve des intrigans prêts à +la servir par de misérables projets. Quoique Lemaître eût été condamné +à mort, que la Vendée fût soumise, et que Pichegru eût été privé du +commandement de l'armée du Rhin, les menées de la contre-révolution +n'avaient pas cessé; elles continuaient au contraire avec une extrême +activité. Toutes les situations étaient singulièrement changées. Le +prétendant, qualifié tour à tour de comte de Lille ou de Louis XVIII, +avait quitté Vérone, comme on a vu, pour passer à l'armée du Rhin. Il +s'était arrêté un moment dans le camp du prince de Condé, où un accident +mit sa vie en péril. Étant à une fenêtre, il reçut un coup de fusil, +et fut légèrement effleuré par la balle. Ce fait, dont l'auteur resta +inconnu, ne pouvait manquer d'être attribué au directoire, qui n'était +pas assez sot pour payer un crime profitable seulement au comte +d'Artois. Le prétendant ne resta pas long-temps auprès du prince de +Condé. Sa présence dans l'armée autrichienne ne convenait pas au cabinet +de Vienne, qui n'avait pas voulu le reconnaître, et qui sentait combien +elle envenimerait encore la querelle avec la France, querelle déjà trop +coûteuse et trop cruelle. On lui signifia l'ordre de partir, et, sur son +refus, on fit marcher un détachement pour l'y contraindre. Il se retira +alors à Blankembourg, où il continua d'être le centre de toutes les +correspondances. Condé demeura avec son corps sur le Rhin. Le comte +d'Artois, après ses vains projets sur la Vendée, s'était retiré en +Ecosse, d'où il correspondait encore avec quelques intrigans, allant et +venant de la Vendée en Angleterre. + +Lemaître étant mort, ses associés avaient pris sa place et lui avaient +succédé dans la confiance du prétendant. C'étaient, comme on le sait +déjà, l'abbé Brottier, ancien précepteur, Laville-Heurnois, ci-devant +maître des requêtes, un certain chevalier Despomelles, et un officier de +marine nommé Duverne de Presle. L'ancien système de ces agens, placés à +Paris, était de tout faire par les intrigues de la capitale, tandis que +les Vendéens prétendaient tout faire par l'insurrection armée, et le +prince de Condé tout par le moyen de Pichegru. La Vendée étant soumise, +Pichegru étant condamné à la retraite, et une réaction menaçante +éclatant contre la révolution, les agens de Paris furent d'autant plus +persuadés que l'on devait tout attendre d'un mouvement spontané de +l'intérieur. S'emparer d'abord des élections, puis s'emparer par les +élections des conseils, par les conseils du directoire et des places, +leur semblait un moyen assuré de rétablir la royauté, avec les moyens +même que leur fournissait la république. Mais pour cela il fallait +mettre un terme à cette divergence d'idées qui avait toujours régné +dans les projets de contre-révolution. Puisaye, resté secrètement en +Bretagne, y rêvait, comme autrefois, l'insurrection de cette province. +M. de Frotté, en Normandie, tâchait d'y préparer une Vendée, mais ni +l'un ni l'autre ne voulaient s'entendre avec les agens de Paris. Le +prince de Condé, dupé sur le Rhin dans son intrigue avec Pichegru, +voulait toujours la conduire à part, sans y mêler ni les Autrichiens, +ni le prétendant, et c'est à regret qu'il les avait mis dans le secret. +Pour mettre de l'ensemble dans ces projets incohérens, et surtout pour +avoir de l'argent, les agens de Paris firent voyager l'un d'entre eux +dans les provinces de l'Ouest, en Angleterre, en Ecosse, en Allemagne +et en Suisse. Ce fut Duverne de Presle qui fut choisi. Ne pouvant pas +réussir à priver Puisaye de son commandement, on essaya, par l'influence +du comte d'Artois, de le rattacher au système de l'agence de Paris, et +de l'obliger à s'entendre avec elle. On obtint des Anglais la chose +la plus importante, quelque secours d'argent. On se fit donner par le +prétendant des pouvoirs qui faisaient ressortir toutes les intrigues +de l'agence de Paris. On vit le prince de Condé, qu'on ne rendit ni +intelligent, ni maniable. On vit M. de Précy, qui était toujours le +promoteur secret des troubles de Lyon et du Midi; enfin on concerta un +plan général qui n'avait d'ensemble et d'unité que sur le papier, et qui +n'empêchait pas que chacun agît à sa façon, d'après ses intérêts et ses +prétentions. + +Il fut convenu que la France entière se partagerait en deux agences, +l'une comprenant l'Est et le Midi, l'autre le Nord et l'Ouest. M. de +Précy était à la tête de la première, les agens de Paris dirigeaient +la seconde. Ces deux agences devaient se concerter dans toutes leurs +opérations, et correspondre directement avec le prétendant qui leur +donnait ses ordres. On imagina des associations secrètes sur le plan de +celles de Baboeuf. Elles étaient isolées entre elles, et ignoraient le +nom des chefs, ce qui empêchait qu'on ne saisît toute la conspiration en +saisissant l'une des parties. Ces associations devaient être adaptées à +l'état de la France. Comme on avait vu que la plus grande partie de la +population, sans désirer le retour des Bourbons, voulait l'ordre, +le repos, et imputait au directoire la continuation du système +révolutionnaire, on forma une maçonnerie dite des _Philantropes_, qui +s'engageaient à user de leurs droits électoraux et à les exercer en +faveur d'hommes opposés au directoire. Les philantropes ignoraient le +but secret de ces menées, et on ne devait leur avouer qu'une seule +intention, celle de renforcer l'opposition. Une autre association, plus +secrète, plus concentrée, moins nombreuse, et intitulée _des fidèles_, +devait se composer de ces hommes plus énergiques et plus dévoués, +auxquels on pouvait révéler le secret de la faction. Les fidèles +devaient être secrètement armés, et prêts à tous les coups de main. +Ils devaient s'enrôler dans la garde nationale, qui n'était pas encore +organisée, et, à la faveur de ce costume, exécuter plus sûrement les +ordres qu'on leur donnerait. Leur mission obligée, indépendamment de +tout plan d'insurrection, était de veiller aux élections; et si on en +venait aux mains, comme cela était arrivé en vendémiaire, de voler au +secours du parti de l'opposition. Les fidèles contribuaient en outre +à cacher les émigrés et les prêtres, à faire de faux passeports, à +persécuter les révolutionnaires et les acquéreurs de biens nationaux. +Ces associations étaient sous la direction de chefs militaires, qui +correspondaient avec les deux agences principales, et recevaient leurs +ordres. Tel était le nouveau plan de la faction, plan chimérique que +l'histoire dédaignerait de rapporter, s'il ne faisait connaître les +rêves dont les partis se repaissent dans leurs défaites. Malgré ce +prétendu ensemble, l'association du Midi n'aboutissait qu'à produire des +compagnies anonymes, agissant sans direction et sans but, et ne suivant +que l'inspiration de la vengeance et du pillage. Puisaye, Frotté, +Rochecot, dans la Bretagne et la Normandie, travaillaient à part à +refaire une Vendée, et désavouaient la contre-révolution mixte des agens +de Paris. Puisaye fit même un manifeste pour déclarer que jamais la +Bretagne ne seconderait des projets qui ne tendraient pas à rendre par +la force ouverte une royauté absolue et entière à la famille de Bourbon. + +Le prince de Condé continuait de son côté à correspondre directement +avec Pichegru, dont la conduite singulière et bizarre ne s'explique que +par l'embarras de sa position. Ce général, le seul connu dans l'histoire +pour s'être fait battre volontairement, avait lui-même demandé sa +démission. Cette conduite devra paraître étonnante, car c'était se +priver de tout moyen d'influence, et par conséquent se mettre dans +l'impossibilité d'accomplir ses prétendus desseins. Cependant on la +comprendra en examinant la position de Pichegru: il ne pouvait pas +rester général sans mettre enfin à exécution les projets qu'il +annonçait, et pour lesquels il avait reçu des sommes considérables. +Pichegru avait devant lui trois exemples, tous trois fort différents, +celui de Bouillé, de Lafayette et de Dumouriez, qui lui prouvaient +qu'entraîner une armée était chose impossible. Il voulait donc se mettre +dans l'impuissance de rien tenter, et c'est là ce qui explique la +demande de sa démission, que le directoire, ignorant encore tout à fait +sa trahison, ne lui accorda d'abord qu'à regret. Le prince de Condé et +ses agens furent fort surpris de la conduite de Pichegru, et crurent +qu'il leur avait escroqué leur argent, et qu'au fond il n'avait jamais +voulu les servir. Mais à peine destitué, Pichegru retourna sur les bords +du Rhin, sous prétexte de vendre ses équipages, et passa ensuite dans le +Jura, qui était son pays natal. De là il continua à correspondre avec +les agens du prince, et leur présenta sa démission comme une combinaison +très-profonde. Il allait, disait-il, être considéré comme une victime du +directoire, il allait se lier avec tous les royalistes de l'intérieur +et se faire un parti immense; son armée, qui passait sous les ordres +de Moreau, le regrettait vivement, et, au premier revers qu'elle +essuyerait, elle ne manquerait pas de réclamer son ancien général, et de +se révolter pour qu'on le lui rendît. Il devait profiter de ce moment +pour lever le masque, accourir à son armée, se donner la dictature, et +proclamer la royauté. Ce plan ridicule, eût-il été sincère, aurait été +déjoué par les succès de Moreau, qui, même pendant sa fameuse retraite, +n'avait cessé d'être victorieux. Le prince de Condé, les généraux +autrichiens qu'il avait été obligé de mettre dans la confidence, le +ministre anglais en Suisse, Wickam, commençaient à croire que Pichegru +les avait trompés. Ils ne voulaient plus continuer cette correspondance; +mais sur les instances des agens intermédiaires, qui ne veulent jamais +avoir fait une vaine tentative, la correspondance fut continuée, pour +voir si on en tirerait quelque profit. Elle se faisait par Strasbourg, +au moyen de quelques espions qui passaient le Rhin et se rendaient +auprès du général autrichien Klinglin; et aussi par Bâle, avec le +ministre anglais Wickam. Pichegru resta dans le Jura sans accepter ni +refuser l'ambassade de Suède, qu'on lui proposa, mais travaillant à se +faire nommer député, payant les agens du prince des plus misérables +promesses du monde, et recevant toujours des sommes considérables. +Il faisait espérer les plus grands résultats de sa nomination aux +cinq-cents; il se targuait d'une influence qu'il n'avait pas; il +prétendait donner au directoire des avis perfides, et l'induire à des +déterminations dangereuses; il s'attribuait la longue résistance de +Kehl, qu'il disait avoir conseillée pour compromettre l'armée. On +comptait peu sur ces prétendus services. M. le comte de Bellegarde +écrivait: «Nous sommes dans la situation du joueur qui veut regagner +son argent, et qui s'expose à perdre encore pour recouvrer ce qu'il a +perdu.» Les généraux autrichiens continuaient cependant à correspondre, +parce qu'à défaut de grands desseins, ils recueillaient au moins de +précieux détails sur l'état et les mouvemens de l'armée française. Les +infâmes agens de cette correspondance envoyaient au général Klinglin les +états et les plans qu'ils pouvaient se procurer. Pendant le siége de +Kehl, ils n'avaient cessé d'indiquer eux-mêmes les points sur lesquels +le feu ennemi pouvait se diriger avec le plus d'effet. + +Tel était donc alors le rôle misérable de Pichegru. Avec un esprit +médiocre, il était fin et prudent, et avait assez de tact et +d'expérience pour croire tout projet de contre-révolution inexécutable +dans le moment. Ses éternels délais, ses fables pour amuser la crédulité +des agens du prince, prouvent sa conviction à cet égard; et sa conduite +dans des circonstances importantes le prouvera mieux encore. Il n'en +recevait pas moins le prix des projets qu'il ne voulait pas exécuter, et +avait l'art de se le faire offrir sans le demander. + +Du reste, c'était là la conduite de tous les agens du royalisme. Ils +mentaient avec impudence, s'attribuaient une influence qu'ils n'avaient +pas, et prétendaient disposer des hommes les plus importans, sans +leur avoir jamais adressé la parole. Brottier, Duverne de Presle et +Laville-Heurnois se vantaient de disposer d'un grand nombre de députés +dans les deux conseils, et se promettaient d'en avoir bien plus encore +après de nouvelles élections. Il n'en était rien cependant; ils ne +communiquaient qu'avec le député Lemerer et un nommé Mersan, qui avait +été exclu du corps législatif, en vertu de la loi du 3 brumaire contre +les parens d'émigrés. Par Lemerer ils prétendaient avoir tous les +députés composant la réunion de Clichy. Ils jugeaient, d'après les +discours et la manière de voter de ces députés, qu'ils applaudiraient +probablement à la restauration de la monarchie, et ils se croyaient +autorisés par là à offrir d'avance leur dévouement et même leur repentir +au roi de Blankembourg. Ces misérables en imposaient à ce roi, et +calomniaient les membres de la réunion de Clichy. Il y avait là des +ambitieux qui étaient ennemis des conventionnels, parce que les +conventionnels occupaient le gouvernement tout entier, des hommes +exaspérés contre la révolution, des dupes qui se laissaient conduire, +mais très-peu d'hommes assez hardis pour songer à la royauté, et assez +capables pour travailler utilement à son rétablissement. Ce n'en était +pas moins sur de tels fondemens que les agens du royalisme bâtissaient +leurs projets et leurs promesses. + +C'est l'Angleterre qui fournissait à tous les frais de la +contre-révolution présumée; elle envoyait de Londres en Bretagne les +secours que demandait Puisaye. Le ministre anglais en Suisse, Wickam, +était chargé de fournir des fonds aux deux agences de Lyon et de Paris, +et d'en faire parvenir directement à Pichegru, qui était, suivant la +correspondance, _cavé pour les grands cas_. + +Les agens de la contre-révolution avaient la prétention de prendre +l'argent de l'Angleterre et de se moquer d'elle. Ils étaient convenus +avec le prétendant de recevoir ses fonds, sans jamais suivre aucune +de ses vues, sans jamais obéir à aucune de ses inspirations, dont il +fallait, disait-on, se défier. L'Angleterre n'était point leur dupe, et +avait pour eux tout le mépris qu'ils méritaient. Wickam, Pitt, et tous +les ministres anglais, ne comptaient pas du tout sur les oeuvres de ces +messieurs, et n'en espéraient pas la contre-révolution. Il leur fallait +des brouillons qui troublassent la France, qui répandissent l'inquiétude +par leurs projets, et qui, sans mettre le gouvernement dans un péril +réel, lui causassent des craintes exagérées. Ils consacraient +volontiers un million ou deux par an à cet objet. Ainsi les agens de +contre-révolution se trompaient, en croyant tromper les Anglais. Avec +toute leur bonne volonté de faire une escroquerie, ils n'y réussissaient +pas; et l'Angleterre ne comptait pas sur de plus grands résultats que +ceux qu'ils étaient capables de produire. + +Tels étaient alors les projets et les moyens de la faction royaliste. +Le ministre de la police, Cochon, en connaissait une partie; il savait +qu'il existait à Paris des correspondans de la cour de Blankembourg; car +dans notre longue révolution, où tant de complots se sont succédé, il +n'y a pas d'exemple d'une conspiration restée inconnue. Il suivait +attentivement leur marche, les entourait d'espions, et attendait de leur +part une tentative caractérisée, pour les saisir avec avantage. Ils +lui en fournirent bientôt l'occasion. Poursuivant leur beau projet de +s'emparer des autorités, ils songèrent à s'assurer d'abord des autorités +militaires de Paris. Les principales forces de la capitale consistaient +dans les grenadiers du corps législatif, et dans le camp des Sablons. +Les grenadiers du corps législatif étaient une troupe d'élite de douze +cents hommes, que la constitution avait placés auprès des deux conseils, +comme garde de sûreté et d'honneur. Leur commandant, l'adjudant-général +Ramel, était connu pour ses sentimens modérés, et aux yeux des imbéciles +agens de Louis XVIII, c'était une raison suffisante pour le croire +royaliste. La force armée réunie aux Sablons s'élevait à peu près à +douze mille hommes. Le commandant de cette force armée était le général +Hatry, brave homme qu'on n'espérait pas gagner. On songea au chef +d'escadron du 21e de dragons, le nommé Malo, qui avait chargé si +brusquement les jacobins lors de leur ridicule tentative sur le camp de +Grenelle. On raisonna pour lui comme pour Ramel; et parce qu'il avait +repoussé les jacobins, on supposa qu'il accueillerait les royalistes. +Brottier, Laville-Heurnois et Duverne de Presle les sondèrent tous les +deux, leur firent des propositions qui furent écoutées, et dénoncées +sur-le-champ au ministre de la police. Celui-ci enjoignit à Ramel et +Malo de continuer à écouter les conspirateurs, pour connaître tout leur +plan. Ceux-ci les laissèrent développer longuement leurs projets, leurs +moyens, leurs espérances; et on s'ajourna à une prochaine entrevue, dans +laquelle ils devaient exhiber les pouvoirs qu'ils tenaient de Louis +XVIII. C'était le moment choisi pour les arrêter. Les entrevues avaient +lieu chez le chef d'escadron Malo, dans l'appartement qu'il occupait +à l'École-Militaire. Des gendarmes et des témoins furent cachés, de +manière à tout entendre, et à pouvoir se montrer à un signal donné. Le +11 pluviôse (30 janvier), en effet, ces misérables dupes se rendirent +chez Malo avec les pouvoirs de Louis XVIII, et développèrent de nouveau +leurs projets. Quand on les eut assez écoutés, on feignit de les laisser +partir, mais les agens apostés les saisirent, et les conduisirent chez +le ministre de la police. Sur-le-champ on se rendit à leurs domiciles, +et on s'empara en leur présence de tous leurs papiers. On y trouva +des lettres qui prouvaient suffisamment la conspiration, et qui en +révélaient en partie les détails. On y vit, par exemple, que ces +messieurs composaient de leur chef un gouvernement tout entier. Ils +voulaient dans le premier moment, et en attendant le retour du roi de +Blankembourg, laisser exister une partie des autorités actuelles. Ils +voulaient nommément conserver Benezech à l'intérieur, Cochon à la +police; et si ce dernier, comme régicide, effarouchait les royalistes, +ils projetaient de mettre à sa place M. Siméon ou M. Portalis. Ils +voulaient encore placer aux finances M. Barbé-Marbois, _qui a_, +disaient-ils, _des talens, de l'instruction_, et qui _passe pour +honnête_. Ils n'avaient point consulté certainement ni Benezech, ni +Cochon, ni MM. Portalis, Siméon et Barbé-Marbois, auxquels ils étaient +totalement inconnus; mais ils avaient disposé d'eux, comme d'usage, à +leur insu, et sur leurs opinions présumées. + +La découverte de ce complot produisit une vive sensation, et prouva que +la république devait toujours être en garde contre ses anciens +ennemis. Il causa un véritable étonnement dans toute l'opposition, qui +aboutissait au royalisme sans s'en douter, et qui n'était nullement dans +le secret. Cet étonnement prouvait combien ces misérables se vantaient, +en annonçant à Blankembourg qu'ils disposaient d'un grand nombre de +membres des deux conseils. Le directoire voulut sur-le-champ les livrer +à une commission militaire. Ils déclinèrent cette compétence, en +soutenant qu'ils n'avaient point été surpris les armes à la main, ni +faisant une tentative de vive force. Plusieurs députés, qui s'unissaient +de sentiment à leur cause, les appuyèrent dans les conseils; mais le +directoire n'en persista pas moins à les traduire devant une commission +militaire, comme ayant tenté d'embaucher des militaires. + +Leur système de défense fut assez adroit. Ils avouèrent leur qualité +d'agens de Louis XVIII, mais ils soutinrent qu'ils n'avaient d'autre +mission que celle de préparer l'opinion, et d'attendre d'elle seule, et +non de la force, le retour aux idées monarchiques. Ils furent condamnés +à mort, mais leur peine fut commuée en une détention, pour prix des +révélations de Duverne de Presle[3]. Celui-ci fit au directoire une +longue déclaration, qui fut insérée au registre secret, et dans laquelle +il dévoila toutes les menées des royalistes. Le directoire, instruit +de ces détails, se garda de les publier, pour ne point apprendre aux +conspirateurs qu'il connaissait leur plan tout entier. Duverne de Presle +ne dit rien sur Pichegru, dont les intrigues, aboutissant directement au +prince de Condé, étaient restées inconnues aux agens de Paris; mais +il déclara vaguement, d'après des ouï-dire, que l'on avait essayé de +pratiquer des intelligences dans l'une des principales armées. + +[Note 3: 19 germinal (8 avril).] + +Cette arrestation de leurs principaux agens aurait pu déjouer les +intrigues des royalistes, s'ils avaient eu un plan bien lié; mais +chacun agissant de son côté à sa manière, l'arrestation de Brottier, +Laville-Heurnois et Duverne de Presle n'empêcha point MM. Puisaye et de +Frotté d'intriguer en Normandie et en Bretagne, M. de Précy à Lyon, et +le prince de Condé dans l'armée du Rhin. + +On jugea peu de temps après Baboeuf et ses complices; ils furent tous +acquittés, excepté Baboeuf et Darthé qui subirent la peine de mort[4]. + +[Note 4: 6 prairial (25 mai).] + +L'affaire importante était celle des élections. Par opposition au +directoire ou par royalisme, une foule de gens s'agitaient pour les +influencer. Dans le Jura, on travaillait à faire nommer Pichegru; à +Lyon, M. Imbert-Colomès, l'un des agens de Louis XVIII dans le Midi. A +Versailles, on faisait élire un M. de Vauvilliers, gravement compromis +dans le complot découvert. Partout enfin on préparait des choix hostiles +au directoire. A Paris, les électeurs de la Seine s'étaient réunis pour +concerter leurs nominations. Ils se proposaient d'adresser les demandes +suivantes aux candidats: _As-tu acquis des biens nationaux? As-tu été +journaliste? As-tu écrit, agi et fait quelque chose dans la révolution?_ +On ne devait nommer aucun de ceux qui répondraient affirmativement sur +ces questions. De pareils préparatifs annonçaient combien était +violente la réaction contre tous les hommes qui avaient pris part à la +révolution. Cent journaux déclamaient avec véhémence, et produisaient un +véritable étourdissement sur les esprits. Le directoire n'avait, pour +les réprimer, que la loi qui punissait de mort les écrivains provoquant +le retour à la royauté. Jamais des juges ne pouvaient consentir à +appliquer une loi aussi cruelle. Il demanda pour la troisième fois aux +conseils, de nouvelles dispositions législatives qui lui furent encore +refusées. Il proposa aussi de faire prêter aux électeurs le serment de +haine à la royauté; une vive discussion s'engagea sur l'efficacité du +serment, et on modifia la proposition, en changeant le serment en +une simple déclaration. Chaque électeur devait déclarer qu'il était +également opposé à l'anarchie et à la royauté. Le directoire, sans +se permettre aucun des moyens honteux, si souvent employés dans les +gouvernemens représentatifs pour influer sur les élections, se contenta +de choisir pour commissaires auprès des assemblées, des hommes connus +par leurs sentimens républicains, et de faire écrire des circulaires par +le ministre Cochon, dans lesquelles il recommandait aux électeurs les +candidats de son choix. On se récria beaucoup contre ces circulaires, +qui n'étaient qu'une exhortation insignifiante, et point du tout une +injonction; car le nombre, l'indépendance des électeurs, surtout dans +un gouvernement où presque toutes les places étaient électives, les +mettaient à l'abri de l'influence du directoire. + +Pendant qu'on travaillait ainsi aux élections, on s'occupait beaucoup +du choix d'un nouveau directeur. La question était de savoir lequel des +cinq serait désigné par le sort, conformément à la constitution, pour +sortir du directoire: si c'était Barras, Rewbell ou Larévellière-Lépaux, +l'opposition était assurée, avec le secours du nouveau tiers, de nommer +un directeur de son choix. Alors elle espérait avoir la majorité dans le +gouvernement; en quoi elle se flattait beaucoup, car bientôt ses folies +n'auraient pas manqué d'éloigner d'elle Carnot et Letourneur. + +Le club de Clichy discutait bruyamment le choix du nouveau directeur. +On y proposait Cochon et Barthélémy. Cochon avait perdu un peu dans +l'opinion des contre-révolutionnaires, depuis qu'il avait fait arrêter +Brottier et ses complices, surtout depuis ses circulaires aux électeurs. +On préférait Barthélémy, notre ambassadeur en Suisse, que l'on croyait +secrètement lié avec les émigrés et le prince de Condé. + +Les bruits les plus absurdes étaient répandus au milieu de cette +agitation. On disait que le directoire voulait faire arrêter les députés +nouvellement élus, et empêcher leur réunion; on soutenait même qu'il +voulait les faire assassiner. Ses amis, de leur côté, disaient qu'on +préparait son acte d'accusation à Clichy, et qu'on n'attendait que le +nouveau tiers pour le présenter aux cinq-cents. + +Mais tandis que les partis s'agitaient, dans l'attente d'un événement +qui devait altérer les majorités et changer la direction du gouvernement +de la république, une campagne nouvelle se préparait, et tout annonçait +qu'elle serait la dernière. Les puissances étaient à peu près partagées +comme l'année précédente. La France, unie à l'Espagne et à la Hollande, +avait à lutter avec l'Angleterre et l'Autriche. Les sentimens de la +cour d'Espagne n'étaient pas et ne pouvaient pas être favorables aux +républicains français; mais sa politique, dirigée par le prince de la +Paix, était entièrement pour eux. Elle regardait leur alliance comme le +moyen le plus sûr d'être protégée contre leurs principes, et pensait +avec raison qu'ils ne voudraient pas la révolutionner, tant qu'ils +trouveraient en elle un puissant auxiliaire maritime. D'ailleurs, elle +avait une vieille haine contre l'Angleterre, et se flattait que l'union +de toutes les marines du continent lui fournirait un moyen de venger ses +injures. Le prince de la Paix, voyant son existence attachée à cette +politique, et sentant qu'il périrait avec elle, employait à la faire +triompher des sentimens de la famille royale, toute son influence sur la +reine; il y réussissait parfaitement. Il résultait toutefois de cet +état de choses que les Français étaient individuellement maltraités +en Espagne, tandis que leur gouvernement y obtenait la plus grande +déférence à ses volontés. Malheureusement la légation française ne +s'y conduisit ni avec les égards dus à une puissance amie, ni avec la +fermeté nécessaire pour protéger les sujets français. L'Espagne, en +s'unissant à la France, avait perdu l'importante colonie de la Trinité. +Elle espérait que si la France se délivrait cette année de l'Autriche, +et reportait toutes ses forces contre l'Angleterre, on ferait expier +à celle-ci tous ses avantages. La reine se flattait surtout d'un +agrandissement en Italie pour son gendre, le duc de Parme. Il était +question encore d'une entreprise contre le Portugal; et, dans ce vaste +bouleversement des états, la cour de Madrid n'était pas sans quelque +espérance de réunir toute la péninsule sous la même domination. + +Quant à la Hollande, sa situation était assez triste. Elle était agitée +par toutes les passions que provoque un changement de constitution. +Les gens raisonnables, qui voulaient un gouvernement dans lequel on +conciliât l'ancien système fédératif avec l'unité nécessaire pour donner +de la force à la république batave, avaient à combattre trois partis +également dangereux. D'abord les orangistes, comprenant toutes les +créatures du stathouder, les gens vivant d'emplois, et la populace; +secondement les fédéralistes, comprenant toutes les familles riches +et puissantes qui voulaient conserver l'ancien état de choses, au +stathoudérat près, qui blessait leur orgueil; enfin les démocrates +prononcés, parti bruyant, audacieux, implacable, composé de têtes +ardentes et d'aventuriers. Ces trois partis se combattaient avec +acharnement et retardaient l'établissement de la constitution du pays. +Outre ces embarras, la Hollande craignait toujours une invasion de la +Prusse, qui n'était contenue que par les succès de la France. Elle +voyait son commerce gêné dans le Nord par les Anglais et les Russes; +enfin elle perdit toutes ses colonies par la trahison de la plupart de +ses commandans. Le cap de Bonne-Espérance, Trinquemale, les Moluques, +étaient déjà au pouvoir des Anglais. Les troupes françaises, campées en +Hollande pour la couvrir contre la Prusse, observaient la plus louable +et la plus sévère discipline; mais les administrations et les chefs +militaires ne s'y conduisaient ni avec ménagement, ni avec probité. Le +pays était donc horriblement surchargé. On en pourrait conclure que la +Hollande avait mal fait de se lier à la France, mais ce serait raisonner +légèrement. La Hollande, placée entre les deux masses belligérantes, ne +pouvait pas échapper à l'influence des vainqueurs. Sous le stathouder, +elle était sujette de l'Angleterre et sacrifiée à ses intérêts, elle +avait de plus l'esclavage intérieur. En s'alliant à la France, +elle courait les chances attachées à la nature de cette puissance, +continentale plutôt que maritime, et compromettait ses colonies; mais +elle pouvait un jour, grâce à l'union des trois marines du continent, +recouvrer ce qu'elle avait perdu; elle pouvait espérer une constitution +raisonnable sous la protection française. Tel est le sort des états; +s'ils sont forts, ils font eux-mêmes leurs révolutions, mais ils en +subissent tous les désastres et se noient dans leur propre sang; s'ils +sont faibles, ils voient leurs voisins venir les révolutionner à main +armée, et subissent tous les inconvénients de la présence des armées +étrangères. Ils ne s'égorgent pas, mais ils paient les soldats qui +viennent faire la police chez eux. Telle était la destinée de la +Hollande et sa situation par rapport à nous. Dans cet état, elle n'avait +pas été fort utile au gouvernement français. Sa marine et son armée se +réorganisaient très lentement; les rescriptions bataves, avec lesquelles +avait été payée l'indemnité de guerre de cent millions, s'étaient +négociées presque pour rien, et les avantages de l'alliance étaient +devenus presque nuls pour la France: aussi il s'en était ensuivi de +l'humeur entre les deux pays. Le directoire reprochait au gouvernement +hollandais de ne pas tenir ses engagemens, et le gouvernement hollandais +reprochait au directoire de le mettre dans l'impossibilité de les +remplir. Malgré ces nuages, les deux puissances marchaient cependant +au même but. Une escadre et une armée d'embarquement se préparaient en +Hollande, pour concourir aux projets du directoire. + +Quant à la Prusse, à une grande partie de l'Allemagne, au Danemark, à la +Suède et à la Suisse, la France était toujours avec ces états dans les +rapports d'une exacte neutralité. Des nuages s'étaient élevés entre la +France et l'Amérique. Les États-Unis se conduisaient à notre égard avec +autant d'injustice que d'ingratitude. Le vieux Washington s'était laissé +entraîner dans le parti de John Adams et des Anglais, qui voulaient +ramener l'Amérique à l'état aristocratique et monarchique. Les torts de +quelques corsaires et la conduite des agens du comité de salut public +leur servaient de prétexte; prétexte bien peu fondé, car les torts des +Anglais envers la marine américaine étaient bien autrement graves; et +la conduite de nos agents s'était ressentie du temps et devait être +excusée. Les fauteurs du parti anglais répandaient que la France voulait +se faire céder par l'Espagne les Florides et la Louisiane; qu'au moyen +de ces provinces et du Canada, elle entourerait les Etats-Unis, y +sèmerait les principes démocratiques, détacherait successivement tous +les États de l'Union, dissoudrait ainsi la fédération américaine, et +composerait une vaste démocratie entre le golfe du Mexique et les cinq +lacs. Il n'en était rien; mais ces mensonges servaient à échauffer les +têtes et à faire des ennemis à la France. Un traité de commerce venait +d'être conclu par les Américains avec l'Angleterre; il renfermait des +stipulations qui transportaient à cette puissance des avantages réservés +autrefois à la France seule, et dus aux services qu'elle avait rendus à +la cause américaine. L'avis d'une rupture avec les États-Unis avait des +partisans dans le gouvernement français. Monroe, qui était ambassadeur à +Paris, donnait à cet égard les plus sages avis au directoire. «La guerre +avec la France, disait-il, forcera le gouvernement américain à se +jeter dans les bras de l'Angleterre, et le livrera à son influence; +l'aristocratie dominera aux États-Unis, et la liberté sera compromise. +En souffrant patiemment, au contraire, les torts du président actuel, on +le laissera sans excuse, on éclairera les Américains, et on décidera un +choix contraire à la prochaine élection. Tous les torts dont la France +peut avoir à se plaindre seront alors réparés.» Cet avis sage et +prévoyant l'avait emporté au directoire. Rewbell, Barras, Larévellière +le firent triompher contre l'avis du systématique Carnot, qui quoique +disposé ordinairement pour la paix, voulait qu'on se fit donner la +Louisiane, et qu'on y essayât une république. + +Tels étaient les rapports de la France avec les puissances qui étaient +ses alliées ou simplement ses amies. L'Angleterre et l'Autriche avaient +fait, l'année précédente, un traité de triple alliance avec la Russie; +mais la grande et fourbe Catherine venait de mourir. Son successeur, +Paul 1er, prince dont la raison était peu solide, et s'éclairait par +lueurs passagères, comme il arrive souvent dans sa famille, avait montré +beaucoup d'égards aux émigrés français, et cependant peu d'empressement +à exécuter les conditions du traité de triple alliance. Ce prince +semblait être frappé de la puissance colossale de la république +française, et on aurait dit qu'il comprenait le danger de la rendre plus +redoutable en la combattant; du moins ses paroles à un Français très +connu par ses lumières et son esprit, le feraient croire. Sans rompre le +traité, il avait fait valoir l'état de ses armées et de son trésor, et +avait conseillé à l'Angleterre et à l'Autriche la voie des négociations. +L'Angleterre avait essayé de décider le roi de Prusse à se jeter dans la +coalition, mais n'y avait pas réussi. Ce prince sentait qu'il n'avait +aucun intérêt à venir au secours de son plus redoutable ennemi, +l'empereur. La France lui promettait une indemnité en Allemagne pour le +stathouder, qui avait épousé sa soeur; il n'avait donc rien à désirer +pour lui-même. Il voulait seulement empêcher que l'Autriche, battue et +dépouillée par la France, ne s'indemnisât de ses pertes en Allemagne; +il aurait même désiré s'opposer à ce qu'elle reçût des indemnités en +Italie: aussi avait-il déclaré que jamais il ne consentirait à ce que +l'Autriche reçût la Bavière en échange des Pays-Bas, et il faisait en +même temps proposer son alliance à la république de Venise, lui offrant +de la garantir, dans le cas où la France et l'Autriche voudraient +s'accommoder à ses dépens. Son but était donc d'empêcher que l'empereur +ne trouvât des équivalens pour les pertes qu'il faisait en luttant +contre la France. + +La Russie n'intervenant pas encore dans la lutte, et la Prusse +persistant dans la neutralité, l'Angleterre et l'Autriche restaient +seules en ligne. L'Angleterre était dans une situation fort triste; elle +ne redoutait plus, pour le moment du moins, une expédition en Irlande, +mais sa banque était menacée, plus sérieusement que jamais; elle ne +comptait pas du tout sur l'Autriche, qu'elle voyait hors d'haleine, et +elle s'attendait à voir la France, après avoir vaincu le continent, +l'accabler elle-même de ses forces réunies. L'Autriche, malgré +l'occupation de Kehl et d'Huningue, sentait qu'elle s'était perdue en +s'opiniâtrant contre deux têtes de pont, et en ne portant pas toutes ses +forces en Italie. Les désastres de Rivoli et de la Favorite, la prise +de Mantoue, la mettaient dans un péril imminent. Elle était obligée de +dégarnir le Rhin, et de se réduire, sur cette frontière, à une véritable +infériorité, pour porter ses forces et son prince Charles du côté de +l'Italie. Mais pendant l'intervalle que ses troupes mettraient à faire +le trajet du Haut-Rhin à la Piave et à l'Izonzo, elle était exposée sans +défense aux coups d'un adversaire qui savait saisir admirablement les +avantages du temps. + +Toutes ces craintes étaient fondées; la France lui préparait, en effet, +des coups terribles que la campagne que nous allons voir s'ouvrir ne +tarda pas à réaliser. + + +CHAPITRE VIII. + +ÉTAT DE NOS ARMÉES A L'OUVERTURE DE LA CAMPAGNE DE 1797--MARCHE DE +BONAPARTE CONTRE LES ÉTATS ROMAINS.--TRAITÉ DE TOLENTINO AVEC +LE PAPE.--NOUVELLE CAMPAGNE CONTRE LES AUTRICHIENS.--PASSAGE DU +TAGLIAMENTO. COMBAT DE TARWIS.--RÉVOLUTION DANS LES VILLES DE BERGAME, +BRESCIA ET AUTRES VILLES DES ÉTATS DE VENISE.--PASSAGE DES ALPES +JULIENNES PAR BONAPARTE. MARCHE SUR VIENNE. PRÉLIMINAIRES DE PAIX +AVEC L'AUTRICHE SIGNÉS A LÉOBEN.--PASSAGE DU RHIN A NEUWIED ET A +DIRSHEIM.--PERFIDIE DES VÉNITIENS, MASSACRE DE VERONE. CHUTE DE LA +RÉPUBLIQUE DE VENISE. + + +L'armée de Sambre-et-Meuse, renforcée d'une grande partie de l'armée de +l'Océan, avait été portée à quatre-vingt mille hommes. Hoche, qui en +était devenu général, s'était arrêté peu de temps à Paris, à son +retour de l'expédition d'Irlande, et s'était hâté de se rendre à son +quartier-général. Il avait employé l'hiver à organiser ses troupes et à +les pourvoir de ce qui leur était nécessaire. Tirant de la Hollande et +des provinces d'entre Meuse et Rhin, qu'on traitait en pays conquis, des +ressources assez grandes, il avait mis ses soldats à l'abri des besoins +qui affligeaient l'armée du Rhin. Imaginant une autre répartition des +différentes armes, il avait perfectionné son ensemble, et lui avait +donné la plus belle organisation. Il brûlait de marcher à la tête de +ses quatre-vingt mille hommes, et ne voyait aucun obstacle qui pût +l'empêcher de s'avancer jusqu'au coeur de l'Allemagne. Jaloux de +signaler ses vues politiques, il voulait imiter l'exemple du général +d'Italie et créer à son tour une république. Les provinces d'entre +Meuse et Rhin, qui n'avaient point été, comme la Belgique, déclarées +territoire constitutionnel, étaient provisoirement sous l'autorité +militaire. Si, à la paix avec l'empire, on les refusait à la France, +pour ne pas lui donner la ligne du Rhin, on pouvait du moins consentir à +ce qu'elles fussent constituées en une république indépendante, alliée +et amie de la nôtre. Cette république, sous le nom de république +cisrhénane, aurait pu être indissolublement attachée à la France, et lui +être aussi utile qu'une de ses provinces. Hoche profitait du moment +pour lui donner une organisation provisoire, et la préparer à l'état +républicain. Il avait formé à Bonn une commission, chargée de la double +tâche de l'organiser et d'en tirer les ressources nécessaires à nos +troupes. + +L'armée du Haut-Rhin, sous Moreau, était loin de se trouver dans un état +aussi satisfaisant. Elle ne laissait rien à désirer quant à la valeur +et à la discipline des soldats, mais elle manquait du nécessaire, et le +défaut d'argent, ne permettant pas même l'acquisition d'un équipage +de pont, retardait son entrée en campagne. Moreau faisait de vives +instances pour obtenir quelques centaines de mille francs, que la +trésorerie était dans l'impossibilité de lui fournir. Il s'était +adressé, pour les obtenir, au général Bonaparte; mais il fallait +attendre que celui-ci eût achevé son excursion dans les états du pape. +Cette circonstance devait retarder les opérations sur le Rhin. + +Les plus grands coups et les plus prompts allaient se porter en Italie. +Bonaparte, prêt à détruire à Rivoli la dernière armée autrichienne, +avait annoncé qu'il ferait ensuite une excursion de quelques jours dans +les états du pape, pour le soumettre à la république, et y prendre +l'argent nécessaire aux besoins de l'armée; il avait ajouté que si on +lui envoyait un renfort de trente mille hommes, il franchirait les Alpes +Juliennes, et marcherait hardiment sur Vienne. Ce plan, si vaste, +était chimérique l'année précédente, mais aujourd'hui il était devenu +possible. La politique seule du directoire aurait pu y mettre obstacle; +il aurait pu ne pas vouloir remettre toutes les opérations de la guerre +dans les mains de ce jeune homme si absolu dans ses volontés. Cependant, +le bienveillant Larévellière insista fortement pour qu'on lui fournît le +moyen d'exécuter un projet si beau, et qui terminait la guerre si vite. +Il fut décidé que trente mille hommes lui seraient envoyés du Rhin. La +division Bernadotte fut tirée de l'armée de Sambre-et-Meuse; la division +Delmas de celle du Haut-Rhin, pour être acheminées toutes deux à travers +les Alpes au milieu de l'hiver. Moreau fit les plus grands efforts pour +mettre la division Delmas en état de représenter convenablement l'armée +du Rhin en Italie; il choisit ses meilleures troupes, et épuisa ses +magasins pour les équiper. On ne pouvait être mû par un sentiment plus +honorable et plus délicat. Ces deux divisions formant vingt et quelques +mille hommes, passèrent les Alpes en janvier, dans un moment où personne +ne se doutait de leur marche. Sur le point de franchir les Alpes, une +tempête les arrêta. Les guides conseillaient de faire halte; on sonna la +charge, et on brava la tempête, tambour battant, enseignes déployées. +Déjà ces deux divisions descendaient dans le Piémont, qu'on ignorait +encore leur départ du Rhin. + +Bonaparte avait à peine signé la capitulation de Mantoue, qu'il était +parti sans attendre que le maréchal Wurmser eût défilé devant lui, et +s'était rendu à Bologne pour aller faire la loi au pape. Le directoire +aurait désiré qu'il détruisît enfin la puissance temporelle du +Saint-Siége; mais il ne lui en faisait pas une obligation, et le +laissait libre d'agir d'après les circonstances et sa volonté. Bonaparte +ne songeait point du tout à s'engager dans une pareille entreprise. +Tandis que tout se préparait dans la Haute-Italie pour une marche +au-delà des Alpes Juliennes, il voulait arracher encore une ou deux +provinces au pape, et le soumettre à une contribution qui suffît aux +frais de la nouvelle campagne. Aspirer à faire davantage, c'était +compromettre le plan général contre l'Autriche. Il fallait même que +Bonaparte se hâtât beaucoup, pour être en mesure de revenir promptement +vers la Haute-Italie; il fallait surtout qu'il se conduisît de manière à +s'éviter une guerre de religion, et qu'il imposât à la cour de Naples, +laquelle avait signé la paix, mais ne se regardait nullement comme +liée par son traité. Cette puissance avait envie d'intervenir dans la +querelle, soit pour s'emparer d'une partie des dépouilles du pape, soit +pour empêcher qu'on n'établît une république à Rome, et qu'on ne plaçât +ainsi la révolution à ses portes. Bonaparte réunit à Bologne la division +Victor, les nouvelles troupes italiennes levées en Lombardie et dans +la Cispadane, et s'achemina à leur tête, pour exécuter lui-même une +entreprise qui, pour être conduite à bien, exigeait tout ce qu'il avait +de tact et de promptitude. + +Le pape était dans la plus cruelle anxiété; l'empereur ne lui avait +promis son alliance qu'aux plus dures conditions, c'est-à-dire au prix +de Ferrare et de Commachio; mais cette alliance même ne pouvait plus +être efficace, depuis que l'armée d'Alvinzy n'existait plus. Le +Saint-Siége s'était donc compromis inutilement. La correspondance du +cardinal Busca, secrétaire d'état, et ennemi juré de la France, avait +été interceptée. Les projets contre l'armée française, qu'on avait voulu +prendre par derrière, étaient dévoilés; il ne restait plus aucune excuse +pour invoquer la clémence du vainqueur, dont on refusait depuis un +an d'écouter les propositions. Lorsque le ministre Cacault publia le +manifeste du général français et qu'il demanda à se retirer, on n'osa +pas le retenir par un reste d'orgueil, mais on fut dans une cruelle +inquiétude. Bientôt on n'écouta plus que les conseils du désespoir. Le +général autrichien Colli, arrivé à Rome avec quelques officiers, fut mis +à la tête des troupes papales; on fit des prédications fanatiques dans +toutes les provinces romaines; on promit le ciel à tous ceux qui se +dévoueraient pour le Saint-Siége, et on tâcha d'exciter une Vendée +autour de Bonaparte. Des prières instantes furent adressées à la cour +de Naples, pour réveiller tout ce qu'elle avait d'ambition et de zèle +religieux. + +Bonaparte s'avança rapidement pour ne pas donner à l'incendie le temps +de se propager. Le 16 pluviôse an V (4 février), il marcha sur le Senio. +L'armée papale s'y était retranchée; elle se composait de sept à huit +mille hommes de troupes régulières, et de grand nombre de paysans armés +à la hâte et précédés de leurs moines. Cette armée présentait l'aspect +le plus burlesque. Un parlementaire vint déclarer que si l'armée de +Bonaparte persistait à s'avancer, on tirerait sur elle. Elle s'avança +néanmoins vers le pont du Senio qui était assez bien retranché. Lannes +remonta son cours avec quelques cents hommes, le passa à gué, et vint se +ranger en bataille sur les derrières de l'armée papale. Alors le général +Lahoz, avec les troupes lombardes, marcha sur le pont, et l'eut bientôt +enlevé. Les nouvelles troupes italiennes supportèrent bien le feu, qui +fut un instant assez vif. On fit quatre à cinq cents prisonniers, et +on sabra quelques paysans. L'armée papale se retira en désordre. On la +poursuivit sur Faenza; on enfonça les portes de la ville, et on y entra +au bruit du tocsin et aux cris d'un peuple furieux. Les soldats en +demandaient le pillage; Bonaparte le leur refusa. Il assembla les +prisonniers faits dans la journée aux bords du Senio, et leur parla +en italien. Ces malheureux s'imaginaient qu'on allait les égorger. +Bonaparte les rassura, et leur annonça, à leur grand étonnement, +qu'il les laissait libres, à condition qu'ils iraient éclairer leurs +compatriotes sur les intentions des Français, qui ne venaient détruire +ni la religion ni le Saint-Siége, mais qui voulaient écarter seulement +les mauvais conseillers dont le pape était entouré. Il leur fit ensuite +donner à manger et les renvoya. Bonaparte s'avança rapidement de Faenza +à Forli, Césène, Rimini, Pesaro et Sinigaglia. Colli, auquel il ne +restait plus que trois mille hommes de troupes régulières, les retrancha +en avant d'Ancône dans une bonne position. Bonaparte les fit envelopper, +et enlever en grande partie. Il leur donna encore la liberté aux mêmes +conditions. Colli se retira avec ses officiers à Rome. Il ne restait +plus qu'à marcher sur cette capitale. Bonaparte se dirigea immédiatement +sur Lorette, dont le trésor était évacué et où l'on trouva à peine un +million. La vierge en vieux bois fut envoyée à Paris, comme objet de +curiosité. De Lorette, il quitta les bords de la mer, et marcha par +Macerata sur l'Apennin, pour le traverser et déboucher sur Rome, si cela +devenait nécessaire. Il arriva à Tolentino le 25 pluviôse (13 février), +et s'y arrêta pour attendre l'effet que produiraient sa marche rapide +et le renvoi des prisonniers. Il avait mandé le général des Camaldules, +religieux en qui Pie VI avait une grande confiance, et l'avait chargé +d'aller porter à Rome des paroles de paix. Bonaparte souhaitait avant +tout que le pape se soumît et acceptât les conditions qu'il voulait +lui faire subir. Il ne voulait pas perdre du temps à faire à Rome une +révolution, qui pourrait le retenir plus qu'il ne lui convenait, qui +provoquerait peut-être la cour de Naples à prendre les armes, et qui, +enfin, en renversant le gouvernement établi, ruinerait pour le moment +les finances romaines, et empêcherait de tirer du pays les 20 ou 30 +millions dont on avait besoin. Il pensait que le Saint-Siége, privé +de ses plus belles provinces au profit de la Cispadane, et exposé au +voisinage de la nouvelle république, serait bientôt atteint par la +contagion révolutionnaire, et succomberait sous peu de temps. Cette +politique était habile, et l'avenir en prouva la justesse. Il attendit +donc à Tolentino les effets de la clémence et de la peur. + +Les prisonniers renvoyés étaient allés, en effet, dans toutes les +parties de l'état romain, et surtout à Rome, répandre les bruits les +plus favorables à l'armée française, et calmer les ressentimens excités +contre elle. Le général des Camaldules arriva au Vatican, au moment où +le pape allait monter en voiture pour quitter Rome. Ce prince, rassuré +par ce que lui dit ce religieux, renonça à quitter sa capitale, congédia +le secrétaire d'état Busca, et dépêcha à Tolentino, pour traiter avec +le général français, le cardinal Mattei, le prélat Galeppi, le marquis +Massimi, et son neveu le duc de Braschi. Ils avaient plein pouvoir de +traiter, pourvu que le général n'exigeât aucun sacrifice relatif à la +foi. Le traité devenait dès lors très facile, car sur les articles de +foi, le général français n'était nullement exigeant. Le traité fut +arrêté en quelques jours, et signé à Tolentino le 1er ventôse (19 +février). Voici quelles en étaient les conditions. Le pape révoquait +tout traité d'alliance contre la France, reconnaissait la république, et +se déclarait en paix et en bonne intelligence avec elle. Il lui cédait +tous ses droits sur le Comtat Venaissin, il abandonnait définitivement +à la république cispadane les légations de Bologne et de Ferrare, et +en outre la belle province de la Romagne. La ville et l'importante +citadelle d'Ancône restaient au pouvoir de la France jusqu'à la paix +générale. Les deux provinces du duché d'Urbin et de Macerata, que +l'armée française avait envahies, étaient restituées au pape, moyennant +la somme de 15 millions. Pareille somme devait être payée conformément +à l'armistice de Bologne, non encore exécuté. Ces 30 millions étaient +payables deux tiers en argent et un tiers en diamants, ou pierres +précieuses. Le pape devait fournir en outre huit cents chevaux de +cavalerie, huit cents chevaux de trait, des buffles, et autres produits +du territoire de l'Église. Il devait désavouer l'assassinat de +Basseville, et faire payer 300,000 francs, tant à ses héritiers qu'à +ceux qui avaient souffert par suite du même événement. Tous les objets +d'art et manuscrits, cédés à la France par l'armistice de Bologne, +devaient être sur-le-champ dirigés sur Paris. + +Tel fut le traité de Tolentino, qui valait à la république cispadane, +outre les légations de Bologne et de Ferrare, la belle province de la +Romagne, et qui procurait à l'armée un subside de 30 millions, plus que +suffisant pour la campagne qu'on allait faire. Quinze jours avaient +suffi à cette expédition. Pendant qu'on négociait ce traité, Bonaparte +sut imposer à la cour de Naples, et se débarrasser d'elle. Avant de +quitter Tolentino, il fit un acte assez remarquable, et qui déjà +prouvait sa politique personnelle. L'Italie et particulièrement les +états du pape regorgeaient de prêtres français bannis. Ces malheureux, +retirés dans les couvens, n'y étaient pas toujours reçus avec beaucoup +de charité. Les arrêtés du directoire leur interdisaient les pays +occupés par nos armées, et les moines italiens n'étaient pas fâchés d'en +être délivrés par l'approche de nos troupes. Ces infortunés étaient +réduits au désespoir. Éloignés depuis long-temps de leur patrie, exposés +à tous les dédains de l'étranger, ils pleuraient en voyant nos soldats; +ils en reconnurent même quelques-uns dont ils avaient été curés dans les +villages de France. Bonaparte était facile à émouvoir; d'ailleurs il +tenait à se montrer exempt de toute espèce de préjugés révolutionnaires +ou religieux: il ordonna par un arrêté à tous les couvens du Saint-Siége +de recevoir les prêtres français, de les nourrir, et de leur donner +une paie. Il améliora ainsi leur état, loin de les mettre en fuite. Il +écrivit au directoire les motifs qu'il avait eus en commettant cette +infraction à ses arrêtés. «En faisant, dit-il, des battues continuelles +de ces malheureux, on les oblige à rentrer chez eux. Il vaut mieux +qu'ils soient en Italie qu'en France; ils nous y seront utiles. Ils sont +moins fanatiques que les prêtres italiens, ils éclaireront le peuple +qu'on excite contre nous. D'ailleurs, ajoutait-il, ils pleurent en nous +voyant; comment n'avoir pas pitié de leur infortune?» Le directoire +approuva sa conduite. Cet acte et sa lettre publiés produisirent une +sensation très grande. + +Il revint sur-le-champ vers l'Adige, pour exécuter la marche militaire +la plus hardie dont l'histoire fasse mention. Après avoir franchi une +fois les Alpes pour entrer en Italie, il allait les franchir une seconde +fois, pour se jeter au-delà de la Drave et de la Muer, dans la vallée du +Danube, et s'avancer sur Vienne. Jamais armée française n'avait paru en +vue de cette capitale. Pour exécuter ce vaste plan, il fallait braver +bien des périls. Il laissait toute l'Italie sur ses derrières, l'Italie +saisie de terreur et d'admiration, mais imbue toujours de l'idée que les +Français ne pouvaient la posséder longtemps. + +La dernière campagne de Rivoli et la prise de Mantoue avaient paru +terminer ces doutes; mais une marche en Allemagne allait les réveiller +tous. Les gouvernemens de Gênes, de Toscane, de Naples, Rome, Turin, +Venise, indignés de voir le foyer de la révolution placé à leurs côtés, +dans la Cispadane et la Lombardie, pouvaient saisir le premier revers +pour se soulever. Dans l'incertitude du résultat, les patriotes italiens +s'observaient, pour ne pas se compromettre. L'armée de Bonaparte était +de beaucoup inférieure à ce qu'elle aurait dû être pour parer à tous les +dangers de son plan. Les divisions Delmas et Bernadotte, arrivées du +Rhin, ne comptaient pas au-delà de vingt mille hommes, l'ancienne armée +d'Italie en comptait au delà de quarante, ce qui, avec les troupes +lombardes, pouvait faire environ soixante et dix mille. Mais il fallait +laisser vingt mille hommes au moins en Italie, garder le Tyrol avec +quinze ou dix-huit mille, et il n'en restait que trente environ pour +marcher sur Vienne; témérité sans exemple. Bonaparte, pour parer à ces +difficultés, tâcha de négocier avec le Piémont une alliance offensive +et défensive, à laquelle il aspirait depuis long-temps. Cette alliance +devait lui valoir dix mille hommes de bonnes troupes. Le roi, qui +d'abord ne s'était pas contenté de la garantie de ses états pour prix +des services qu'il allait rendre, s'en contenta, maintenant qu'il voyait +la révolution gagner toutes les têtes. Il signa le traité, qui fut +envoyé à Paris. Mais ce traité contrariait les vues du gouvernement +français. Le directoire, approuvant la politique de Bonaparte en Italie, +qui consistait à attendre la chute très-prochaine des gouvernemens, et à +ne point la provoquer, pour n'avoir ni la peine ni la responsabilité +des révolutions, le directoire ne voulait ni attaquer ni garantir +aucun prince. La ratification du traité était donc fort douteuse, et +d'ailleurs elle exigeait quinze ou vingt jours. Il fallait ensuite que +le contingent sarde se mît en mouvement, et alors Bonaparte devait déjà +se trouver au-delà des Alpes. Bonaparte aurait voulu surtout conclure +un pareil traité d'alliance avec Venise. Le gouvernement de cette +république faisait des armemens considérables, dont le but ne pouvait +être douteux. Les lagunes étaient remplies de régimens esclavons. Le +podestat de Bergame, Ottolini, instrument aveugle des inquisiteurs +d'état, avait répandu de l'argent et des armes parmi les montagnards +du Bergamasque, et les tenait prêts pour une bonne occasion. Ce +gouvernement, aussi faible que perfide, ne voulait cependant pas se +compromettre, et persistait dans sa prétendue neutralité. Il avait +refusé l'alliance de l'Autriche et de la Prusse, mais il était en armes; +et si les Français, entrant en Autriche, essuyaient des revers, alors +il était décidé à se prononcer, en les égorgeant pendant leur retraite. +Bonaparte, qui était aussi rusé que l'aristocratie vénitienne, sentait +ce danger, et tenait à son alliance plutôt pour se garantir de ses +mauvais desseins que pour avoir ses secours. En passant l'Adige, il +voulut voir le procurateur Pezaro, celui qu'il avait tant effrayé +l'année précédente à Peschiera; il lui fit les ouvertures les plus +franches et les plus amicales. Toute la terre-ferme, lui dit-il, était +imbue des idées révolutionnaires; il suffisait d'un seul mot des +Français pour insurger toutes les provinces contre Venise, mais les +Français, si Venise s'alliait à eux, se garderaient de pousser à la +révolte; ils tâcheraient de calmer les esprits; ils garantiraient la +république contre l'ambition de l'Autriche, et, sans lui demander le +sacrifice de sa constitution, ils se contenteraient de lui conseiller, +dans son propre intérêt, quelques modifications indispensables. Rien +n'était plus sage ni plus sincère que ces avis. Il n'est point vrai qu'à +l'instant où ils étaient donnés, le directoire et Bonaparte songeassent +à livrer Venise à l'Autriche. Le directoire n'avait aucune idée à cet +égard; en attendant les événemens, s'il songeait à quelque chose, +c'était plutôt à affranchir l'Italie, qu'à en céder une partie à +l'Autriche. Quant à Bonaparte, il voulait sincèrement se faire un allié, +et si Venise l'eût écouté, si elle se fût rattachée à lui, et qu'elle +eût modifié sa constitution, elle aurait sauvé son territoire et ses +antiques lois. Pezaro ne répondit que d'une manière évasive. Bonaparte +voyant qu'il n'y avait rien à espérer, songea à prendre ses précautions, +et à pourvoir à tout ce qui lui manquait, par son moyen ordinaire, la +rapidité et la vivacité des coups. + +Il avait soixante et quelques mille hommes de troupes, telles que +l'Europe n'en avait jamais vu. Il voulait en laisser dix mille en +Italie, qui, réunis aux bataillons lombards et cispadans, formeraient +une masse de quinze ou dix-huit mille hommes, capables d'imposer aux +Vénitiens. Il lui restait cinquante et quelques mille combattans, dont +il allait disposer de la manière suivante. Trois routes conduisaient +à travers les Alpes Rhétiennes, Noriques et Juliennes à Vienne: la +première à gauche, traversant le Tyrol au col du Brenner; la seconde au +centre, traversant la Carinthie au col de Tarwis; la troisième à +droite, passant le Tagliamento et l'Izonzo, et conduisant en Carniole. +L'archiduc Charles avait le gros de ses forces sur l'Izonzo, gardant +la Carniole et couvrant Trieste. Deux corps, l'un à Feltre et Bellune, +l'autre dans le Tyrol, occupaient les deux autres chaussées. Par la +faute qu'avait commise l'Autriche de ne porter que fort tard ses forces +en Italie, six belles divisions détachées du Rhin n'étaient point encore +arrivées. Cette faute aurait pu être réparée en partie, si l'archiduc +Charles, plaçant son quartier-général dans le Tyrol, avait voulu opérer +sur notre gauche. Il aurait reçu quinze jours plus tôt les six divisions +du Rhin; et certainement alors, Bonaparte, loin de filer sur la droite +par la Carinthie ou la Carniole, aurait été obligé de le combattre, et +d'en finir avec lui avant de se hasarder au-delà des Alpes. Il l'aurait +trouvé alors avec ses plus belles troupes, et n'en aurait pas eu aussi +bon marché. Mais l'archiduc avait ordre de couvrir Trieste, seul port +maritime de la monarchie. Il s'établit donc au débouché de la Carniole, +et ne plaça que des corps accessoires sur les chaussées de la Carinthie +et du Tyrol. Deux des divisions, parties du Rhin, devaient venir +renforcer le général Kerpen dans le Tyrol; les quatre autres devaient +filer par derrière les Alpes, à travers la Carinthie et la Carniole, +et rejoindre le quartier-général dans le Frioul. On était en ventôse +(mars). Les Alpes étaient couvertes de neiges et de glace: comment +imaginer que Bonaparte songeât à gravir dans ce moment la crête des +Alpes? + +Bonaparte pensa qu'en se jetant sur l'archiduc, avant l'arrivée des +principales forces du Rhin, il enlèverait plus facilement les débouchés +des Alpes, les franchirait à sa suite, battrait successivement, comme il +avait toujours fait, les Autrichiens isolés, et, s'il était appuyé par +un mouvement des armées du Rhin, s'avancerait jusqu'à Vienne. + +En conséquence, il renforça Joubert, qui depuis Rivoli avait mérité +toute sa confiance, des divisions Baraquai d'Hilliers et Delmas, et lui +composa un corps de dix-huit mille hommes. Il le chargea de monter dans +le Tyrol, de battre à outrance les généraux Laudon et Kerpen, de les +rejeter au-delà du Brenner, de l'autre côté des Alpes, et ensuite de +filer par la droite à travers le Putersthal, pour venir joindre la +grande armée dans la Carinthie. Laudon et Kerpen pouvaient sans doute +revenir dans le Tyrol, après que Joubert aurait rejoint l'armée +principale; mais il leur fallait du temps pour se remettre d'une +défaite, pour se renforcer et regagner le Tyrol, et pendant ce temps +Bonaparte serait aux portes de Vienne. Pour calmer les Tyroliens, +il recommanda à Joubert de caresser les prêtres, de dire du bien de +l'empereur et du mal de ses ministres, de ne toucher qu'aux caisses +impériales, et de ne rien changer à l'administration du pays. Il chargea +l'intrépide Masséna, avec sa belle division forte de dix mille hommes, +de marcher sur le corps qui était au centre vers Feltre et Bellune, de +courir aux gorges de la Ponteba qui précèdent le grand col de Tarwis, de +s'emparer des gorges et du col, et de s'assurer ainsi du débouché de +la Carinthie. Il voulait de sa personne marcher avec trois divisions, +fortes de vingt-cinq mille hommes, sur la Piave et le Tagliamento, +pousser devant lui l'archiduc dans la Carniole, se rabattre ensuite vers +la chaussée de la Carinthie, joindre Masséna au col de Tarwis, franchir +les Alpes à ce col, descendre dans la vallée de la Drave et de la Muer, +recueillir Joubert, et marcher sur Vienne. Il comptait sur l'impétuosité +et l'audace de ses attaques, et sur l'impression que laissaient +ordinairement ses coups prompts et terribles. + +Avant de se mettre en marche, il donna au général Kilmaine le +commandement de la Haute-Italie. La division Victor, échelonnée dans les +états du pape, en attendant le paiement des 30 millions, devait revenir +sous peu de jours sur l'Adige, et y former avec les Lombards le corps +d'observation. Une fermentation extraordinaire régnait dans les +provinces vénitiennes. Les paysans et les montagnards dévoués +aux prêtres et à l'aristocratie, les villes agitées par l'esprit +révolutionnaire, étaient près d'en venir aux mains. Bonaparte commanda +au général Kilmaine d'observer la plus exacte neutralité, et se mit en +marche pour exécuter ses vastes projets. Il publia, suivant son usage, +une proclamation énergique et capable d'augmenter encore l'exaltation de +ses soldats, si elle avait pu l'être. Le 20 ventôse an V (10 mars 1797), +par un froid rigoureux et plusieurs pieds de neige sur les montagnes, il +mit toute sa ligne en mouvement. Masséna commença son opération sur +le corps du centre, le poussa sur Feltre, Bellune, Cadore, lui fit un +millier de prisonniers, au nombre desquels était encore le général +Lusignan, se rabattit sur Spilimbergo, et s'engagea dans les gorges de +Ponteba, qui précèdent le col de Tarwis. Bonaparte s'avança avec trois +divisions sur la Piave: la division Serrurier qui s'était illustrée +devant Mantoue, la division Augereau, actuellement confiée au général +Guyeux, en l'absence d'Augereau qui était allé porter des drapeaux +à Paris, et la division Bernadotte arrivée du Rhin. Cette dernière +contrastait, par sa simplicité et sa tenue sévère, avec la vieille armée +d'Italie, enrichie dans les belles plaines qu'elle avait conquises, et +composée de méridionaux braves, fougueux et intempérans. Les soldats +d'Italie, fiers de leurs victoires, se moquaient des soldats venus du +Rhin, et les appelaient _le contingent_, par allusion aux contingens +des cercles, qui dans les armées de l'empereur faisaient mollement leur +devoir. Les soldats du Rhin, vieillis sous les armes, étaient impatiens +de prouver leur valeur à leurs rivaux de gloire. Déjà quelques coups +de sabre avaient été échangés à cause de ces railleries, et on était +impatient de faire ses preuves devant l'ennemi. + +Le 23 (13 mars), les trois divisions passèrent la Piave sans accident, +et faillirent seulement perdre un homme, qui allait se noyer, lorsqu'une +cantinière le sauva en se jetant à la nage. Bonaparte donna à cette +femme un collier d'or. Les avant-gardes ennemies se replièrent, et +vinrent chercher un refuge derrière le Tagliamento. Toutes les troupes +du prince Charles répandues dans le Frioul y étaient réunies pour en +disputer le passage. Les deux jeunes adversaires allaient se trouver en +présence. L'un, en sauvant l'Allemagne par une pensée heureuse, s'était +acquis l'année précédente une grande réputation. Il était brave, point +engagé dans les routines allemandes, mais fort incertain du succès, +et très alarmé pour sa gloire. L'autre avait étonné l'Europe par la +fécondité et l'audace de ses combinaisons, il ne craignait rien au +monde. Modeste jusqu'à Lodi, il ne croyait maintenant aucun génie égal +au sien, et aucun soldat égal au soldat français. Le 26 ventôse (16 +mars) au matin, Bonaparte dirigea ses trois divisions par Valvasone, sur +les bords du Tagliamento. Ce fleuve, dont le lit est mal tracé, roule +des Alpes sur des graviers, et se divise en une multitude de bras, tous +guéables. L'armée autrichienne était déployée sur l'autre rive, couvrant +les grèves du fleuve de ses boulets, et tenant sa belle cavalerie +déployée sur ses ailes, pour en profiter sur ces plaines si favorables +aux évolutions. + +Bonaparte laissa la division Serrurier en réserve à Valvasone, et porta +les deux divisions Guyeux et Bernadotte, la première à gauche, faisant +face au village de Gradisca où était logé l'ennemi; la seconde à droite, +en face de Godroïpo. La canonnade commença, et il y eut quelques +escarmouches de cavalerie sur les graviers. Bonaparte, trouvant l'ennemi +trop préparé, feignit de donner du repos à ses troupes, fit cesser le +feu, et ordonna de commencer la soupe. L'ennemi trompé crut que les +divisions ayant marché toute la nuit allaient faire une halte et prendre +du repos. Mais à midi, Bonaparte fait tout à coup reprendre les armes. +La division Guyeux se déploie à gauche, la division Bernadotte à droite. +On forme les bataillons de grenadiers. En tête de chaque division, se +place l'infanterie légère, prête à se disperser en tirailleurs, puis les +grenadiers qui doivent charger, et les dragons qui doivent les appuyer. +Les deux divisions sont déployées en arrière de ces deux avant-gardes. +Chaque demi-brigade a son premier bataillon déployé en ligne, et les +deux autres ployés en colonne serrée sur les ailes du premier. La +cavalerie est destinée à voltiger sur les ailes. L'armée s'avance ainsi +vers les bords du fleuve, et marche au combat avec le même ordre et la +même tranquillité que dans une parade. + +Le général Dammartin à gauche, le général Lespinasse à droite, font +approcher leur artillerie. L'infanterie légère se disperse, et couvre +les bords du Tagliamento d'une nuée de tirailleurs. Alors Bonaparte +donne le signal. Les grenadiers des deux divisions entrent dans l'eau, +appuyés par des escadrons de cavalerie, et s'avancent sur l'autre rive. +«Soldats du Rhin, s'écrie Bernadotte, l'armée d'Italie vous regarde!» +Des deux côtés on s'élance avec la même bravoure. On fond sur l'armée +ennemie, et on la repousse de toutes parts. Cependant le prince Charles +avait placé un gros d'infanterie à Gradisca, vers notre gauche, et +tenait sa cavalerie vers notre aile droite, pour nous déborder et nous +charger à la faveur de la plaine. Le général Guyeux à la tête de sa +division attaque Gradisca avec furie, et l'enlève. Bonaparte dispose +sa réserve de cavalerie vers notre aile menacée, et la lance, sous les +ordres du général Dugua et de l'adjudant-général Kellermann, sur +la cavalerie autrichienne. Nos escadrons chargent avec adresse et +impétuosité, font prisonnier le général de la cavalerie ennemie, et +la mettent en déroute. Sur toute la ligne le Tagliamento est franchi, +l'ennemi est en fuite. Nous avons quatre à cinq cents prisonniers; le +terrain tout ouvert ne permettait pas d'en prendre davantage. + +Telle fut la journée du 29 ventôse (16 mars), dite bataille du +Tagliamento. Pendant qu'elle avait lieu, Masséna, sur la chaussée +du centre, attaquait Osopo, s'emparait des gorges de la Ponteba, et +poussait sur Tarwis les débris des divisions Lusignan et Orkscay. + +L'archiduc Charles sentait que, pour garder la chaussée de la Carniole +et couvrir Trieste, il allait perdre la chaussée de la Carinthie, qui +était la plus directe et la plus courte, et celle que Bonaparte voulait +suivre pour marcher sur Vienne. La chaussée de la Carniole communique +avec celle de la Carinthie et le col de Tarwis par une route +transversale qui suit la vallée de l'Izonzo. L'archiduc Charles dirige +la division Bayalitsch par cette communication sur le col de Tarwis, +pour prévenir Masséna, s'il est possible. Il se retire ensuite avec +le reste de ses forces sur le Frioul, afin de disputer le passage du +Bas-Izonzo. + +Bonaparte le suit et s'empare de Palma-Nova, place vénitienne que +l'archiduc avait occupée, et qui renfermait des magasins immenses. Il +marche ensuite sur Gradisca, ville située en avant de l'Izonzo. Il y +arrive le 29 ventôse (19 mars). La division Bernadotte s'avance vers +Gradisca, qui était faiblement retranchée, mais gardée par trois mille +hommes. Pendant ce temps, Bonaparte dirige la division Serrurier un peu +au-dessous de Gradisca, pour y passer l'Izonzo et couper la retraite à +la garnison. Bernadotte, sans attendre le résultat de cette manoeuvre, +somme la place de se rendre. Le commandant s'y refuse. Les soldats du +Rhin demandent l'assaut, pour entrer dans la place avant les soldats +d'Italie. Ils fondent sur les retranchemens, mais une grêle de balles et +de mitraille en abat plus de cinq cents. Heureusement la manoeuvre de +Serrurier fait cesser le combat. Les trois mille hommes de Gradisca +mettent bas les armes, et livrent des drapeaux et du canon. + +Pendant ce temps, Masséna était enfin arrivé au col de Tarwis, et, après +un combat assez vif, s'était emparé de ce passage des Alpes. La division +Bayalitsch, acheminée à travers les sources de l'Izonzo pour prévenir +Masséna à Tarwis, allait donc trouver l'issue fermée. L'archiduc +Charles, prévoyant ce résultat, laisse le reste de son armée sur la +route du Frioul et de la Carniole, avec ordre de venir le rejoindre +derrière les Alpes à Klagenfurth; il vole ensuite de sa personne à +Villach, où arrivaient de nombreux détachements du Rhin, pour attaquer +Tarwis, en chasser Masséna, et rouvrir la route à la division +Bayalitsch. Bonaparte de son côté laisse la division Bernadotte à la +poursuite des corps qui se retiraient dans la Carniole, et avec les +divisions Guyeux et Serrurier, se met à harceler par derrière la +division Bayalitsch à travers la vallée d'Izonzo. + +Le prince Charles, après avoir rallié derrière les Alpes les débris de +Lusignan et d'Orkscay, qui avaient perdu le col de Tarwis, les renforce +de six mille grenadiers, les plus beaux et les plus braves soldats de +l'empereur, et réattaque le col de Tarwis, où Masséna avait à peine +laissé un détachement. Il parvient à le recouvrer, et s'y établit avec +les corps de Lusignan, d'Orkscay et les six mille grenadiers. Masséna +réunit toute sa division pour l'emporter de nouveau. Les deux généraux +sentaient tous deux l'importance de ce point. Tarwis enlevé, l'armée +française était maîtresse des Alpes, et prenait la division Bayalitsch +tout entière. Masséna fond tête baissée avec sa brave infanterie, et, +suivant son usage, paie de sa personne. Le prince Charles ne se prodigue +pas moins que le général républicain, et s'expose plusieurs fois à être +pris par les tirailleurs français. Le col de Tarwis est le plus élevé +des Alpes Noriques, il domine l'Allemagne. On se battait au-dessus des +nuages, au milieu de la neige et sur des plaines de glace. Des lignes +entières de cavalerie étaient renversées et brisées sur cet affreux +champ de bataille. Enfin, après avoir fait donner jusqu'à son dernier +bataillon, l'archiduc Charles abandonne Tarwis à son opiniâtre +adversaire, et se voit obligé de sacrifier la division Bayalitsch. +Masséna, resté maître de Tarwis, se rabat sur la division Bayalitsch qui +arrivait, et l'attaque en tête, tandis qu'elle est pressée en queue par +les divisions Guyeux et Serrurier réunies sous les ordres de Bonaparte. +Cette division n'a d'autre ressource que de se rendre prisonnière. Une +foule de soldats, natifs de la Carniole et de la Croatie, se sauvent à +travers les montagnes en jetant bas leurs armes; mais il en reste +cinq mille au pouvoir des Français, avec tous les bagages, avec les +administrations et les parcs de l'armée autrichienne, qui avaient suivi +cette route. Ainsi Bonaparte était arrivé en quinze jours au sommet des +Alpes, et sur le point où il commandait il avait entièrement réalisé son +but. + +Dans le Tyrol, Joubert justifiait sa confiance en livrant des combats de +géans. Les deux généraux Laudon et Kerpen occupaient les deux rives de +l'Adige. Joubert les avait attaqués et battus à Saint-Michel, leur avait +tué deux mille hommes et pris trois mille. Les poursuivant sans relâche +sur Neumark et Tramin, et leur enlevant encore deux mille hommes, il +avait rejeté Laudon à la gauche de l'Adige, dans la vallée de la Meran, +et Kerpen à droite, au pied du Brenner. Kerpen, renforcé à Clausen de +l'une des deux divisions venant du Rhin, s'était fait battre encore. Il +s'était renforcé de nouveau, à Mittenwald, de la seconde division du +Rhin, avait été battu une dernière fois, et s'était retiré enfin au-delà +du Brenner. Joubert, après avoir ainsi déblayé le Tyrol, avait fait un +à droite, et il marchait à travers le Putersthal pour rejoindre son +général en chef. On était au 12 germinal (1er avril), et déjà Bonaparte +était maître du sommet des Alpes; il avait près de vingt mille +prisonniers; il allait réunir Joubert et Masséna à son corps principal, +et marcher avec cinquante mille hommes sur Vienne. Son adversaire rompu +faisait effort pour rallier ses débris, et les réunir aux troupes qui +arrivaient du Rhin. Tel était le résultat de cette marche prompte et +audacieuse. + +Mais tandis que Bonaparte obtenait ces résultats si rapides, tout ce +qu'il avait prévu et appréhendé sur ses derrières se réalisait. Les +provinces vénitiennes, travaillées par l'esprit révolutionnaire, +s'étaient soulevées. Elles avaient ainsi fourni au gouvernement vénitien +un prétexte pour déployer des forces considérables, et pour se mettre en +mesure d'accabler l'armée française, en cas de revers. Les provinces +de la rive droite du Mincio étaient les plus atteints de l'esprit +révolutionnaire, par l'effet du voisinage de la Lombardie. Dans les +villes de Bergame, Brescia, Salo, Crême, se trouvaient une multitude de +grandes familles, auxquelles le joug de la noblesse du Livre d'Or était +insupportable, et qui, appuyées par une bourgeoisie nombreuse, formaient +des partis puissans. En suivant les conseils de Bonaparte, en ouvrant +les pages du livre d'or, en apportant quelques modifications à +l'ancienne constitution, le gouvernement de Venise aurait désarmé le +parti redoutable qui s'était formé dans toutes les provinces de la +terre-ferme; mais l'aveuglement ordinaire à toutes les aristocraties +avait empêché cette transaction, et rendu une révolution inévitable. +La part que prirent les Français dans cette révolution est facile à +déterminer, malgré toutes les absurdités inventées par la haine +et répétées par la sottise. L'armée d'Italie était composée de +révolutionnaires méridionaux, c'est-à-dire de révolutionnaires ardens. +Dans tous leurs rapports avec les sujets vénitiens, il n'était pas +possible qu'ils ne communiquassent leur esprit, et qu'ils n'excitassent +la révolte contre la plus odieuse des aristocraties européennes; mais +cela était inévitable, et il n'était au pouvoir ni du gouvernement ni +des généraux français de l'empêcher. Quant aux intentions du directoire +et de Bonaparte, elles étaient claires. Le directoire souhaitait la +chute naturelle de tous les gouvernemens italiens, mais il était +décidé à n'y prendre aucune part active, et du reste il s'en reposait +entièrement sur Bonaparte de la conduite des opérations politiques et +militaires en Italie. Quant à Bonaparte lui-même, il avait trop besoin +d'union, de repos et d'amis sur ses derrières pour vouloir révolutionner +Venise. Une transaction entre les deux partis lui convenait bien +davantage. Cette transaction et notre alliance étant refusées, il se +proposait d'exiger à son retour ce qu'il n'avait pu obtenir par la voie +de la douceur; mais pour le moment il ne voulait rien essayer; +ses intentions à cet égard étaient positivement exprimées à son, +gouvernement, et il avait donné au général Kilmaine l'ordre le plus +formel de ne prendre aucune part aux événemens politiques, et de +maintenir le calme le plus qu'il pourrait. + +Les villes de Bergame et de Brescia, les plus agitées de la terre-ferme, +étaient fort en communication avec Milan. Partout se formaient des +comités révolutionnaires secrets pour correspondre avec les patriotes +milanais. On leur demandait du secours pour secouer le joug de +Venise. Les victoires des Français ne laissaient plus aucun doute sur +l'expulsion définitive des Autrichiens. Les patrons de l'aristocratie +étaient donc vaincus; et quoique les Français affectassent la +neutralité, il était clair qu'ils n'emploieraient pas leurs armes à +faire rentrer sous le joug les peuples qui l'auraient secoué. Tous ceux +donc qui s'insurgeaient paraissaient devoir rester libres. Telle était +la manière de raisonner des Italiens. Les habitans de Bergame, plus +rapprochés de Milan, firent demander secrètement aux chefs milanais +s'ils pouvaient compter sur leur appui, et sur le secours de la légion +lombarde commandée par Lahoz. Le Podestat de Bergame, Ottolini, celui +qui, fidèle agent des inquisiteurs d'état, donnait de l'argent et des +armes aux paysans et aux montagnards, avait des espions parmi les +patriotes milanais; il connut le projet qui se tramait, et obtint le nom +des principaux habitans de Bergame, agens de la révolte. Il se hâta de +dépêcher un courrier à Venise, pour porter leurs noms aux inquisiteurs +d'état, et provoquer leur arrestation. Les habitans de Bergame, avertis +du péril, firent courir après le porteur de la dépêche, le firent +arrêter, et publièrent les noms de ceux d'entre eux qui étaient +compromis. Cet événement décida l'explosion. Le 11 mars, au moment même +où Bonaparte marchait sur la Piave, le tumulte commença dans Bergame. +Le podestat Ottolini fit des menaces qui ne furent pas écoutées. Le +commandant français que Bonaparte avait placé dans le château avec une +garnison, pour veiller aux mouvemens des montagnards du Bergamasque, +redoubla de vigilance et renforça tous ses postes. De part et d'autre on +invoqua son appui; il répondit qu'il ne pouvait entrer dans les démêlés +des sujets vénitiens avec leur gouvernement, et il dit que le doublement +de ses postes n'était qu'une précaution pour la sûreté de la place qui +lui était confiée. En exécutant ses ordres, et en restant neutre, il +faisait bien assez pour les Bergamasques. Ceux-ci s'assemblèrent le +lendemain 12 mars, formèrent une municipalité provisoire, déclarèrent +la ville de Bergame libre, et chassèrent le podestat Ottolini, qui se +retira avec les troupes vénitiennes. Sur-le-champ, ils envoyèrent une +adresse à Milan, pour obtenir l'appui des Lombards. L'incendie devait se +communiquer rapidement à Brescia, et à toutes les villes voisines. Les +habitans de Bergame, à peine affranchis, envoyèrent une députation à +Brescia. La présence des Bergamasques souleva les Brescians. C'était +Battaglia, ce Vénitien qui avait soutenu de si sages avis dans les +délibérations du sénat, qui était podestat à Brescia. Il ne crut pas +pouvoir résister, et il se retira. La révolution de cette ville s'opéra +le 15 mars. L'incendie continua de se répandre, en longeant le pied des +montagnes. Il se communiqua à Salo, où la révolution se fit de même +par l'arrivée des Bergamasques et des Brescians, par la retraite des +autorités vénitiennes, et en présence des garnisons françaises, qui +restaient neutres, mais dont l'aspect, quoique silencieux, remplissait +les révoltés d'espérance. Ce soulèvement du parti patriote dans +les villes devait naturellement déterminer le soulèvement du parti +contraire, qui était dans les montagnes et les campagnes. Les +montagnards et les paysans, armés de longue main par Ottolini, reçurent +le signal des capucins et des moines qui vinrent prêcher dans les +hameaux: ils se préparèrent à venir saccager les villes insurgées, et, +s'ils le pouvaient, à assassiner les Français. Dès cet instant, les +généraux français ne pouvaient plus demeurer inactifs, tout en voulant +rester neutres. Ils connaissaient trop bien les intentions des +montagnards et des paysans, pour souffrir qu'ils prissent les armes; et +sans vouloir donner de l'appui à aucun parti, ils se voyaient obligés +d'intervenir, et de comprimer celui qui avait et qui annonçait contre +eux des intentions hostiles. Kilmaine ordonna sur-le-champ au général +Lahoz, commandant la légion lombarde, de marcher vers les montagnes pour +s'opposer à leur armement. Il ne voulait ni ne devait mettre obstacle +aux opérations des troupes vénitiennes régulières, si elles venaient +agir contre les villes insurgées, mais il ne voulait pas souffrir un +soulèvement dont le résultat était incalculable, dans le cas d'une +défaite en Autriche. Il envoya sur-le-champ des courriers à Bonaparte, +et fit hâter la marche de la division Victor, qui revenait des états du +pape. + +Le gouvernement de Venise, comme il arrive toujours aux gouvernements +aveuglés, qui ne veulent pas prévenir le danger en accordant ce qui est +indispensable, fut épouvanté de ces événemens, comme s'ils avaient été +imprévus. Il fit marcher sur-le-champ les troupes qu'il réunissait +depuis long-temps, et les achemina sur les villes de la rive droite du +Mincio. En même temps, persuadé que les Français étaient l'influence +secrète qu'il fallait conjurer, il s'adressa au ministre de France +Lallemant, pour savoir si, dans ce péril extrême, la république de +Venise pouvait compter sur l'amitié du directoire. La réponse du +ministre Lallemant fut simple, et dictée par sa position. Il déclara +qu'il n'avait aucune instruction de son gouvernement pour ce cas, ce +qui était vrai; mais il ajouta que si le gouvernement vénitien voulait +apporter à sa constitution les modifications réclamées par le besoin du +temps, il pensait que la France l'appuierait volontiers. Lallemant ne +pouvait pas faire d'autre réponse; car si la France avait offert son +alliance à Venise contre les autres puissances, elle ne la lui offrit +jamais contre ses propres sujets, et elle ne pouvait la lui offrir +contre eux, qu'à condition que le gouvernement adopterait des principes +sages et raisonnables. Le grand-conseil de Venise délibéra sur la +réponse de Lallemant. Il y avait plusieurs siècles que la proposition +d'un changement de constitution n'avait été faite publiquement. Sur +deux cents voix, elle n'en obtint que cinq. Une cinquantaine de voix +se déclarèrent pour l'adoption d'un parti énergique; mais cent +quatre-vingts se prononcèrent pour une réforme lente, successive, +renvoyée à des temps plus calmes, c'est-à-dire, pour une détermination +évasive. On résolut d'envoyer sur-le-champ deux députés à Bonaparte, +pour sonder ses intentions, et invoquer son appui. On choisit l'un des +sages de terre-ferme, J.-B. Cornaro, et le fameux procurateur Pezaro, +qu'on a déjà vu si souvent en présence du général. + +Les courriers de Kilmaine et les envoyés vénitiens atteignirent +Bonaparte au moment où ses manoeuvres hardies lui avaient assuré la +ligne des Alpes et ouvert les États héréditaires. Il était à Gorice, +occupé à régler la capitulation de Trieste. Il apprit avec une véritable +peine les événemens qui se passaient sur ses derrières, et on le croira +facilement si on réfléchit combien il y avait d'audace et de danger dans +sa marche sur Vienne. Du reste, ses dépêches au directoire font foi de +la peine qu'il éprouvait; et ceux qui ont dit qu'il n'exprimait pas sa +véritable pensée dans ces dépêches ont montré peu de jugement, car il ne +fait aucune difficulté d'y avouer ses ruses les moins franches contre +les gouvernemens italiens. Cependant que pouvait-il faire au milieu de +pareilles circonstances? Il n'était pas généreux à lui de comprimer +par la force le parti qui proclamait nos principes, qui caressait, +accueillait nos armées, et d'assurer le triomphe à celui qui était prêt, +en cas de revers, à anéantir nos principes et nos armées. Il résolut de +profiter encore de cette circonstance pour obtenir des envoyés de Venise +les concessions et les secours qu'il n'avait pu leur arracher. Il reçut +les deux envoyés poliment, et leur donna audience le 5 germinal (25 +mars). «Que je m'arme, leur dit-il, contre mes amis, contre ceux qui +nous accueillent et veulent nous défendre, en faveur de mes ennemis, en +faveur de ceux qui nous détestent et veulent nous égorger, c'est là une +chose impossible. Cette lâche politique est aussi loin de mon coeur que +de mes intérêts. Jamais je ne prêterai mon secours contre des principes +pour lesquels la France a fait sa révolution, et auxquels je dois en +partie le succès de mes armes. Mais je vous offre encore une fois +mon amitié et mes conseils. Alliez-vous franchement à la France, +rapprochez-vous de ses principes, faites des modifications +indispensables à votre constitution; alors je réponds de tout, et sans +employer une violence qui est impossible de ma part, j'obtiendrai par +mon influence sur le peuple italien, et par l'assurance d'un régime plus +raisonnable, le retour à l'ordre et à la paix. Ce résultat vous convient +à vous autant qu'à moi.» Ce langage, qui était sincère, et dont la +sagesse n'a pas besoin d'être démontrée, ne convenait point aux envoyés +vénitiens, surtout à Pezaro. Ce n'était point là ce qu'ils voulaient; +ils désiraient que Bonaparte leur restituât les forteresses qu'il avait +occupées par précaution, dans Bergame, Brescia, Vérone; qu'il souffrît +l'armement du parti fanatique contre le parti patriote, et qu'il permît +qu'on lui préparât ainsi une Vendée sur ses derrières. Ce n'était pas là +un moyen de s'entendre. Bonaparte, dont l'humeur était prompte, traita +fort mal les deux envoyés, et leur rappelant les procédés des Vénitiens +envers l'armée française, leur déclara qu'il connaissait leurs +dispositions secrètes et leurs projets; mais qu'il était en mesure, et +qu'il y avait une armée en Lombardie pour veiller sur eux. La conférence +devint aigre. On passa de ces questions à celles des approvisionnemens. +Jusqu'ici Venise avait fourni des vivres à l'armée française, et elle +avait autorisé Bonaparte à les exiger d'elle, en nourrissant l'armée +autrichienne. Les Vénitiens voulaient que Bonaparte, transporté dans les +états héréditaires, cessât de se nourrir à leurs dépens. Ce n'était pas +du tout son intention, car il ne voulait rien demander aux habitans +de l'Autriche, afin de se les concilier. Les fournisseurs secrètement +chargés par le gouvernement vénitien de nourrir l'armée avaient cessé +ces fournitures. On avait été réduit à faire des réquisitions dans +les états vénitiens. «Ce moyen est vicieux, dit Bonaparte; il vexe +l'habitant, il donne lieu à d'affreuses dilapidations; donnez-moi un +million par mois pendant que durera encore cette campagne qui ne peut +pas être longue; la république française comptera ensuite avec vous, +et vous saura plus de gré de ce million que de tous les maux que vous +endurez par les réquisitions. D'ailleurs vous avez nourri tous mes +ennemis, vous leur avez donné asile, vous me devez la réciprocité.» Les +deux envoyés répondirent en disant que le trésor était ruiné, «S'il est +ruiné, répliqua Bonaparte, prenez de l'argent dans le trésor du duc de +Modène, que vous avez recelé au détriment de mes alliés les Modénois; +prenez-en dans les propriétés des Anglais, des Russes, des Autrichiens, +de tous mes ennemis, que vous gardez en dépôt.» On se sépara avec +humeur. Une entrevue nouvelle eut lieu le lendemain. Bonaparte, calmé, +renouvela toutes ses propositions; mais Pezaro ne fit rien pour le +satisfaire, et promit seulement d'informer le sénat de toutes ses +demandes. Alors Bonaparte, dont l'irritation commençait à ne plus +se contenir, prit Pezaro par le bras et lui dit: «Au reste, je vous +observe, je vous devine; je sais ce que vous me préparez; mais prenez-y +garde! si, pendant que je serai engagé dans une entreprise lointaine, +vous assassiniez mes malades, vous attaquiez mes dépôts, vous menaciez +ma retraite, vous auriez décidé votre ruine. Ce que je pourrais +pardonner pendant que je suis en Italie, serait un crime irrémissible +pendant que je serai engagé en Autriche. Si vous prenez les armes, vous +décidez ou ma perte ou la vôtre. Songez-y donc, et n'exposez pas le lion +valétudinaire de Saint-Marc contre la fortune d'une armée qui trouverait +dans ses dépôts et ses hôpitaux de quoi franchir vos lagunes et vous +détruire.» Ce langage énergique effraya, sans les convaincre, les +envoyés vénitiens, qui écrivirent sur-le-champ le résultat de cette +conférence. Bonaparte écrivit aussitôt à Kilmaine pour lui ordonner de +redoubler de vigilance, de punir les commandans français s'ils sortaient +des limites de la neutralité, et de désarmer tous les montagnards et les +paysans. + +Les évènemens étaient tellement avancés, qu'il était impossible qu'ils +s'arrêtassent. L'insurrection de Bergame avait eu lieu le 22 ventôse (12 +mars); celle de Brescia le 27 (17 mars); celle de Salo le 4 germinal (24 +mars). Le 8 germinal (28 mars), la ville de Crême fit sa révolution, et +les troupes françaises s'y trouvèrent forcément engagées. Un détachement +qui précédait la division Victor, de retour en Lombardie, se présenta +aux portes de Crême. C'était dans un moment de fermentation. La vue +des troupes françaises ne pouvait qu'accroître les espérances et la +hardiesse des patriotes. Le podestat vénitien, qui était dans l'effroi, +refusa d'abord l'entrée aux Français; puis il en introduisit quarante, +lesquels s'emparèrent des portes de la ville, elles ouvrirent aux +troupes françaises qui suivaient. Les habitans profitèrent de +l'occasion, s'insurgèrent, et renvoyèrent le podestat vénitien. Les +Français n'avaient pris ce parti que pour s'ouvrir passage; les +patriotes en profitèrent pour se soulever. Quand il existe de +pareilles dispositions, tout devient cause, et les évènemens les plus +involontaires ont des résultats qui font supposer la complicité là où il +n'en existe point. Telle fut la situation des Français, qui, sans +aucun doute, souhaitaient individuellement la révolution, mais qui +officiellement observaient la neutralité. + +Les montagnards et les paysans, excités par les agens de Venise et par +les prédications des capucins, inondaient les campagnes. Les régimens +esclavons, débarqués des lagunes sur la terre-ferme, s'avançaient +sur les villes insurgées. Kilmaine avait donné ses ordres, et mis en +mouvement la légion lombarde pour désarmer les paysans. Déjà plusieurs +escarmouches avaient eu lieu; des villages avaient été incendiés, des +paysans saisis et désarmés. Mais ceux-ci, de leur côté, menaçaient de +saccager les villes et d'égorger les Français, qu'ils désignaient sous +le nom de jacobins. Déjà même ils assassinaient d'une manière +horrible tous ceux qu'ils trouvaient isolés. Ils firent d'abord la +contre-révolution à Salo; aussitôt une troupe des habitans de Bergame +et de Brescia, appuyée par un détachement des Polonais de la légion +lombarde, marcha sur Salo, pour en chasser les montagnards. Quelques +individus envoyés pour parlementer furent attirés dans la ville et +égorgés; le détachement fut enveloppé et battu, deux cents Polonais +furent faits prisonniers, et envoyés à Venise. On saisit à Salo, à +Vérone, dans toutes les villes vénitiennes, les partisans connus des +Français; on les envoya sous les plombs, et les inquisiteurs d'état, +encouragés par ce misérable succès, se montrèrent disposés à de cruelles +vengeances. On prétend qu'il fut défendu de nettoyer le canal Orfano, +qui était destiné, comme on sait, à l'horrible usage de noyer les +prisonniers d'état. Cependant le gouvernement de Venise, tandis qu'il +se préparait à déployer les plus grandes rigueurs, cherchait à tromper +Bonaparte par des actes de condescendance apparente, et il accorda le +million par mois qui avait été demandé. L'assassinat des Français ne +continua pas moins partout où ils furent rencontrés. La situation +devenait extrêmement grave, et Kilmaine envoya de nouveaux courriers +à Bonaparte. Celui-ci, en apprenant les combats livrés par les +montagnards, l'événement de Salo, où deux cents Polonais avaient été +faits prisonniers, l'emprisonnement de tous les partisans de la France, +et les assassinats commis sur les Français, fut saisi de colère. +Sur-le-champ il envoya une lettre foudroyante au sénat, dans laquelle +il récapitulait tous ses griefs, et demandait le désarmement des +montagnards, l'élargissement des prisonniers polonais et des sujets +vénitiens jetés sous les plombs. Il chargea Junot de porter cette +lettre, de la lire au sénat; et ordonna au ministre Lallemant de +sortir sur-le-champ de Venise, en déclarant la guerre, si toutes les +satisfactions exigées n'étaient pas accordées. + +Pendant ce temps, il descendait à pas de géant du haut des Alpes +Noriques, dans la vallée de la Mur. Sa principale espérance dans cette +marche téméraire était la prompte entrée en campagne des armées du Rhin, +et leur prochaine arrivée sur le Danube. Mais il reçut une dépêche +du directoire qui lui ôta tout espoir à cet égard. La détresse de la +trésorerie était si grande, qu'elle ne pouvait fournir au général Moreau +les quelques cent mille francs indispensables pour se procurer un +équipage de pont et passer le Rhin. L'armée de Hoche, qui occupait +Deux-Ponts et était toute prête, demandait à marcher, mais on n'osait +pas la hasarder seule au-delà du Rhin, tandis que Moreau resterait +en-deçà. Carnot exagérait encore dans sa dépêche les retards que devait +subir l'entrée en campagne des armées d'Allemagne, et ne laissait à +Bonaparte aucun espoir d'être appuyé. Celui-ci fut très déconcerté par +cette lettre; il avait l'imagination vive, et il passait de l'extrême +confiance à l'extrême défiance. Il s'imagina ou que le directoire +voulait perdre l'armée d'Italie et son général, ou que les autres +généraux ne voulaient pas le seconder. Il écrivit une lettre amère sur +la conduite des armées du Rhin. Il dit qu'une ligne d'eau n'était jamais +un obstacle, et que sa conduite en était la preuve; que lorsqu'on +voulait franchir un fleuve, on le pouvait toujours; qu'en ne voulant +jamais exposer sa gloire, on la perdait quelquefois; qu'il avait franchi +les Alpes sur trois pieds de neige et de glace, et que, s'il avait +calculé comme ses collègues, il ne l'aurait jamais osé; que si les +soldats du Rhin laissaient l'armée d'Italie seule exposée en Allemagne, +il fallait _qu'ils n'eussent pas de sang dans les veines_; que du reste +cette brave armée, si on l'abandonnait, se replierait, et que l'Europe +serait juge entre elle et les autres armées de la république. Comme tous +les hommes passionnés et orgueilleux, Bonaparte aimait à se plaindre et +à exagérer le sujet de ses plaintes. Quoi qu'il dit, il ne songeait ni à +se retirer, ni même à s'arrêter, mais à frapper l'Autriche d'épouvante +par une marche rapide, et à lui imposer la paix. Beaucoup de +circonstances favorisaient ce projet. La terreur était dans Vienne; +la cour était portée à transiger; le prince Charles le conseillait +fortement; le ministère seul, dévoué à l'Angleterre, résistait encore. +Les conditions fixées à Clarke, avant les victoires d'Arcole et de +Rivoli, étaient si modérées, qu'on pouvait facilement obtenir l'adhésion +de l'Autriche à ces conditions, et même à beaucoup mieux. Réuni à +Joubert et à Masséna, Bonaparte allait avoir quarante-cinq ou cinquante +mille hommes sous la main; et avec une masse aussi forte, il ne +craignait point une bataille générale, quelle que fût la puissance de +l'ennemi. Par toutes ces raisons, il résolut de faire une ouverture +au prince Charles, et s'il n'y répondait pas, de fondre sur lui avec +impétuosité, et de frapper un coup si prompt et si fort, qu'on ne +résistât plus à ses offres. Quelle gloire pour lui, si, seul, sans +appui, transporté en Autriche par une route si extraordinaire, il +imposait la paix à l'empereur! + +Il était à Klagenfurth, capitale de la Carinthie, le 11 germinal +(31 mars). Joubert à sa gauche achevait son mouvement et allait le +rejoindre. Bernadotte, qu'il avait détaché pour traverser la chaussée de +la Carniole, s'était emparé de Trieste, des riches mines d'Idria, des +magasins autrichiens, et allait arriver par Laybach et Klagenfurth. Il +écrivit au prince Charles, le même jour 11 (31), une lettre mémorable. +«Monsieur le général en chef, lui dit-il, les braves militaires font la +guerre et désirent la paix. Cette guerre ne dure-t-elle pas depuis six +ans? avons-nous assez tué de monde, et causé assez de maux à la triste +humanité? Elle réclame de tous côtés. L'Europe, qui avait pris les armes +contre la république française, les a posées. Votre nation reste seule, +et cependant le sang va couler plus que jamais. Cette sixième campagne +s'annonce par des présages sinistres. Quelle qu'en soit l'issue, nous +tuerons de part et d'autre quelques milliers d'hommes, et il faudra +bien que l'on finisse par s'entendre, puisque tout a un terme, même les +passions haineuses. + +«Le directoire exécutif de la république française avait fait connaître +à sa majesté l'empereur le désir de mettre fin à la guerre qui désole +les deux peuples. L'intervention de la cour de Londres s'y est opposée. +N'y a-t-il donc aucun espoir de nous entendre, et faut-il, pour les +intérêts et les passions d'une nation étrangère aux maux de la guerre, +que nous continuions à nous entr'égorger? Vous, monsieur le général +en chef, qui par votre naissance approchez si près du trône, et êtes +au-dessus de toutes les petites passions qui animent souvent les +ministres et les gouvernemens, êtes-vous décidé à mériter le titre de +bienfaiteur de l'humanité entière, et de vrai sauveur de l'Allemagne? +Ne croyez pas, monsieur le général en chef, que j'entende par là qu'il +n'est pas possible de la sauver par la force des armes; mais dans la +supposition que les chances de la guerre vous deviennent favorables, +l'Allemagne n'en sera pas moins ravagée. Quant à moi, monsieur le +général en chef, si l'ouverture que j'ai l'honneur de vous faire peut +sauver la vie à un seul homme, je m'estimerai plus fier de la couronne +civique que je me trouverai avoir méritée, que de la triste gloire qui +peut revenir des succès militaires.» + +L'archiduc Charles ne pouvait accueillir cette ouverture, car la +détermination du conseil aulique n'était pas encore prise. On embarquait +à Vienne les meubles de la couronne et les papiers précieux sur le +Danube, et on envoyait les jeunes archiducs et archiduchesses en +Hongrie. La cour se préparait, dans un cas extrême, à évacuer la +capitale. L'archiduc répondit au général Bonaparte qu'il désirait la +paix autant que lui, mais qu'il n'avait aucun pouvoir pour en traiter, +et qu'il fallait s'adresser directement à Vienne. Bonaparte s'avança +rapidement à travers les montagnes de la Carinthie, et, le 12 germinal +au matin (1er avril), poursuivit l'arrière-garde ennemie sur Saint-Weith +et Freisach, et la culbuta. Dans l'après-midi du même jour, il rencontra +l'archiduc, qui avait pris position en avant des gorges étroites +de Neumark, avec les restes de son armée du Frioul, et avec quatre +divisions venues du Rhin, celles de Kaim, de Mercantin, du prince +d'Orange, et la réserve des grenadiers. Un combat furieux s'engagea dans +ces gorges. Masséna en eut encore tout l'honneur. Les soldats du +Rhin défièrent les vieux soldats de l'armée d'Italie. C'était à qui +s'avancerait plus vite et plus loin. Après une action acharnée, dans +laquelle l'archiduc perdit trois mille hommes sur le champ de bataille +et douze cents prisonniers, tout fut enlevé à la baïonnette, et les +gorges emportées. Bonaparte marcha sans relâche le lendemain, de Neumark +sur Unzmark. C'était entre ces deux points qu'aboutissait la route +transversale, qui unissait la grande chaussée du Tyrol à la grande +chaussée de la Carinthie. C'était par cette route qu'arrivait Kerpen +poursuivi par Joubert. L'archiduc, voulant avoir le temps de rallier +Kerpen à lui, proposa une suspension d'armes pour prendre, disait-il, +en considération la lettre du 11 (31 mars). Bonaparte répondit qu'on +pouvait négocier et se battre, et continua sa marche. Le lendemain 14 +germinal (3 avril), il livra encore un violent combat à Unzmark, où il +fit quinze cents prisonniers, entra à Knitelfeld, et ne trouva plus +d'obstacle jusqu'à Léoben. L'avant-garde y entra le 18 germinal (7 +avril). Kerpen avait fait un grand détour pour rejoindre l'archiduc, et +Joubert avait donné la main à l'armée principale. + +Le jour même où Bonaparte entrait à Léoben, le lieutenant-général +Bellegarde, chef d'état-major du prince Charles, et le général major +Merfeld, arrivèrent au quartier-général au nom de l'empereur, que la +marche rapide des Français avait intimidé, et qui voulait une suspension +d'armes. Ils la demandaient de dix jours. Bonaparte sentait qu'une +suspension d'armes de dix jours donnait à l'archiduc le temps de +recevoir ses derniers renforts du Rhin, de remettre ensemble toutes les +parties de son armée, et de reprendre haleine. Mais lui-même en avait +grand besoin, et il gagnait de son côté l'avantage de rallier Bernadotte +et Joubert; d'ailleurs il croyait au désir sincère de traiter, et +il accorda cinq jours de suspension d'armes, pour donner à des +plénipotentiaires le temps d'arriver, et de signer des préliminaires. +La convention fut signée le 18 (7 avril), et dut se prolonger seulement +jusqu'au 23 (12 avril). Il établit son quartier-général à Léoben, et +porta l'avant-garde de Masséna sur le Simmering, dernière hauteur des +Alpes Noriques, qui est à vingt-cinq lieues de Vienne, et d'où l'on peut +voir les clochers de cette capitale. Il employa ces cinq jours à reposer +et à rallier ses colonnes. Il fit une proclamation aux habitans pour les +rassurer sur ses intentions, et il joignit les effets aux paroles, car +rien ne fut pris sans être payé par l'armée. + +Bonaparte attendit l'expiration des cinq jours, prêt à frapper un +nouveau coup pour ajouter à la terreur de la cour impériale, si elle +n'était pas encore assez épouvantée. Mais tout se disposait à Vienne +pour mettre fin à cette longue et cruelle lutte, qui durait depuis six +années, et qui avait fait répandre des torrens de sang. Le parti anglais +dans le ministère était entièrement discrédité; Thugut était prêt à +tomber en disgrâce. Les Viennois demandaient la paix à grands cris: +l'archiduc Charles lui-même, le héros de l'Autriche, la conseillait, +et déclarait que l'Empire ne pouvait plus être sauvé par les armes. +L'empereur penchait pour cet avis. On se décida enfin, et on fit partir +sur-le-champ pour Léoben le comte de Merfeld, et le marquis de Gallo, +ambassadeur de Naples à Vienne. Ce dernier fut choisi par l'influence de +l'impératrice, qui était fille de la reine de Naples, et qui se mêlait +beaucoup des affaires. Leurs instructions étaient de signer des +préliminaires qui serviraient de base pour traiter plus tard de la +paix définitive. Ils arrivèrent le 24 germinal (13 avril au matin), à +l'instant où la trêve étant achevée, Bonaparte allait faire attaquer les +avant-postes. Ils déclarèrent qu'ils avaient des pleins pouvoirs pour +arrêter les bases de la paix. On neutralisa un jardin dans les environs +de Léoben, et on traita au milieu des bivouacs de l'armée française. +Le jeune général, devenu tout à coup négociateur, n'avait jamais fait +d'apprentissage diplomatique; mais depuis une année il avait eu à +traiter les plus grandes affaires qui se puissent traiter sur la terre; +il avait une gloire qui en faisait l'homme le plus imposant de son +siècle, et il avait un langage aussi imposant que sa personne. Il +représentait donc glorieusement la république française. Il n'avait +pas mission pour négocier; c'est Clarke qui était revêtu de tous les +pouvoirs à cet égard, et Clarke, qu'il avait mandé, n'était point encore +arrivé au quartier-général. Mais il pouvait considérer les préliminaires +de la paix comme un armistice, ce qui était dans les attributions des +généraux; d'ailleurs il était certain que Clarke signerait tout ce qu'il +aurait fait, et il entra sur-le-champ en pourparler. Le plus grand souci +de l'empereur et de ses envoyés était le règlement de l'étiquette. +D'après un ancien usage, l'empereur avait sur les rois de France +l'honneur de l'initiative; il était toujours nommé le premier dans +le protocole des traités, et ses ambassadeurs avaient le pas sur les +ambassadeurs français. C'était le seul souverain auquel cet honneur fût +concédé par la France. Les deux envoyés de l'empereur consentaient +à reconnaître sur-le-champ la république française, si l'ancienne +étiquette était conservée. + +«La république française, répondit fièrement Bonaparte, n'a pas besoin +d'être reconnue; elle est en Europe comme le soleil sur l'horizon; tant +pis pour les aveugles qui ne savent ni le voir ni en profiter.» Il +refusa l'article de la reconnaissance. Quant à l'étiquette, il déclara +que ces questions étaient fort indifférentes à la république française, +qu'on pourrait s'entendre à cet égard avec le directoire, et qu'il ne +serait probablement pas éloigné de sacrifier de semblables intérêts à +des avantages réels; que, pour le moment, on traiterait sur le pied +de l'égalité, et que la France et l'empereur auraient alternativement +l'initiative. + +On aborda ensuite les questions essentielles. Le premier et le plus +important article était la cession des provinces belgiques à la France. +Il ne pouvait plus entrer dans l'intention de l'Autriche de les refuser. +Il fut convenu d'abord que l'empereur abandonnerait à la France toutes +ses provinces belgiques; qu'en outre il consentirait, comme membre de +l'empire germanique, à ce que la France étendît sa limite jusqu'au Rhin. +Il s'agissait de trouver des indemnités, et l'empereur avait exigé qu'on +lui en procurât de suffisantes, soit en Allemagne, soit en Italie. Il +y avait deux moyens de lui en procurer en Allemagne, lui donner la +Bavière, ou séculariser divers états ecclésiastiques de l'Empire. La +première idée avait plus d'une fois occupé la diplomatie européenne. La +seconde était due à Rewbell, qui avait imaginé ce moyen comme le plus +convenable et le plus conforme à l'esprit de la révolution. Ce n'était +plus le temps, en effet, où des évêques devaient être souverains +temporels, et il était ingénieux de faire payer à la puissance +ecclésiastique les agrandissemens que recevait la république française. +Mais les agrandissemens de l'empereur en Allemagne ne pouvaient que +difficilement obtenir l'assentiment de la Prusse. D'ailleurs, si on +donnait la Bavière, il fallait trouver des indemnités pour le prince +qui la possédait. Enfin les états d'Allemagne étant sous l'influence +immédiate de l'empereur, il ne gagnait pas beaucoup à les acquérir, et +il aimait beaucoup mieux des agrandissemens en Italie, qui ajoutaient +véritablement de nouveaux territoires à sa puissance. Il fallait donc +songer à chercher des indemnités en Italie. + +Si on avait consenti à rendre sur-le-champ à l'empereur la Lombardie; +si on avait pris l'engagement de conserver dans son état actuel la +république de Venise, et de ne pas faire arriver la démocratie jusqu'aux +frontières des Alpes, il aurait consenti sur-le-champ à la paix, et +aurait reconnu la république cispadane, composée du duché de Modène, des +deux légations et de la Romagne. Mais replacer la Lombardie sous le joug +de l'Autriche, la Lombardie qui nous avait montré tant d'attachement, +qui avait fait pour nous tant d'efforts et de sacrifices, et dont les +principaux habitans s'étaient si fort compromis, était un acte odieux et +une faiblesse; car notre situation nous permettait d'exiger davantage. +Il fallait donc assurer l'indépendance de la Lombardie, et chercher en +Italie des indemnités qui dédommageassent l'Autriche de la double perte +de la Belgique et de la Lombardie. Il y avait un arrangement tout +simple, qui s'était présenté plus d'une fois à l'esprit des diplomates +européens, qui plus d'une fois avait été un sujet d'espérance pour +l'Autriche et de crainte pour Venise, c'était d'indemniser l'Autriche +avec les états vénitiens. Les provinces illyriennes, l'Istrie et toute +la Haute-Italie, depuis l'Izonzo jusqu'à l'Oglio, formaient de riches +possessions, et pouvaient fournir d'amples dédommagemens à l'Autriche. +La manière dont l'aristocratie vénitienne s'était conduite avec la +France, ses refus constans de s'allier avec elle, ses armemens secrets +dont le but évident était de tomber sur les Français en cas de revers, +le soulèvement récent des montagnards et des paysans, l'assassinat +des Français, avaient rempli Bonaparte d'indignation. D'ailleurs, si +l'empereur, pour qui Venise s'était secrètement armée, acceptait ses +dépouilles, Bonaparte, contre qui elle avait fait ces armemens, ne +pouvait avoir aucun scrupule à les céder. Du reste, il y avait des +dédommagemens à offrir à Venise. On avait la Lombardie, le duché de +Modène, les légations de Bologne et de Ferrare, la Romagne, provinces +riches et considérables, dont une partie formait la république +cispadane. On pouvait indemniser Venise avec quelques-unes de ces +provinces. Cet arrangement parut le plus convenable, et là, pour la +première fois, fut arrêté le principe de dédommager l'Autriche avec les +provinces de la terre-ferme de Venise, sauf à dédommager celle-ci avec +d'autres provinces italiennes. + +On en référa à Vienne, dont on était à peine éloigné de vingt-cinq +lieues. Ce genre d'indemnité fut agréé; les préliminaires de la paix +furent aussitôt fixés, et rédigés en articles, qui durent servir de base +à une négociation définitive. L'empereur abandonnait à la France toutes +ses possessions des Pays-Bas, et consentait, comme membre de l'Empire, à +ce que la république acquît la limite du Rhin. Il renonçait en outre à +la Lombardie. En dédommagement de tous ces sacrifices, il recevait +les états vénitiens de la terre-ferme, l'Illyrie, l'Istrie et la +Haute-Italie jusqu'à l'Oglio. Venise restait indépendante, conservait +les îles Ioniennes, et devait recevoir des dédommagemens pris sur +les provinces qui étaient à la disposition de la France. L'empereur +reconnaissait les républiques qui allaient être fondées en Italie. +L'armée française devait se retirer des états autrichiens, et cantonner +sur la frontière de ces états, c'est-à-dire, évacuer la Carinthie et la +Carniole, et se placer sur l'Izonzo et aux débouchés du Tyrol. Tous +les arrangemens relatifs aux provinces et au gouvernement de Venise, +devaient être faits d'un commun accord avec l'Autriche. Deux congrès +devaient s'ouvrir, l'un à Berne pour la paix particulière avec +l'empereur, l'autre dans une ville d'Allemagne pour la paix avec +l'Empire. La paix avec l'empereur devait être conclue dans trois mois, +sous peine de la nullité des préliminaires. L'Autriche avait de plus une +raison puissante de hâter la conclusion du traité définitif, c'était +d'entrer au plus tôt en possession des provinces vénitiennes, afin +que les Français n'eussent pas le temps d'y répandre les idées +révolutionnaires. + +Le projet de Bonaparte était de démembrer la république cispadane, +composée du duché de Modène, des deux légations et de la Romagne; de +réunir le duché de Modène à la Lombardie, et d'en composer une seule +république, dont la capitale serait Milan, et dont le nom serait +_Cisalpine_, à cause de sa situation par rapport aux Alpes. Il voulait +ensuite donner les deux légations et la Romagne à Venise, en ayant soin +de soumettre son aristocratie et de modifier sa constitution. De cette +manière, il existerait en Italie deux républiques, alliées de la France, +lui devant leur existence, et disposées à concourir à tous ses plans. +La Cisalpine aurait pour frontière l'Oglio, qu'il serait facile de +retrancher. Elle n'avait pas Mantoue, qui restait avec le Mantouan à +l'empereur; mais on pouvait faire de Pizzighitone sur l'Adda une place +de premier ordre; on pouvait relever les murs de Bergame et de Crême. La +république de Venise avec ses îles, avec le Dogado et la Polésine qu'on +tâcherait de lui conserver, avec les deux légations et la Romagne, qu'on +lui donnerait, avec la province de Massa-Carrara, et le golfe de la +Spezia, qu'on y ajouterait dans la Méditerranée, serait une puissance +maritime touchant à la fois aux deux mers. + +On se demande pourquoi Bonaparte ne profitait pas de sa position pour +rejeter tout-à-fait les Autrichiens hors de l'Italie; pourquoi surtout +il les indemnisait aux dépens d'une puissance neutre, et par un attentat +semblable à celui du partage de la Pologne. D'abord, était-il possible +d'affranchir entièrement l'Italie? Ne fallait-il pas bouleverser encore +l'Europe, pour la faire consentir au renversement du pape, du roi de +Piémont, du grand-duc de Toscane, des Bourbons de Naples, et du prince +de Parme? La république française était-elle capable des efforts qu'une +telle entreprise aurait encore exigés? N'était-ce pas beaucoup de +jeter dans cette campagne les germes de la liberté, en instituant deux +républiques, d'où elle ne manquerait pas de s'étendre bientôt jusqu'au +fond de la péninsule? Le partage des états vénitiens n'avait rien qui +ressemblât à l'attentat célèbre qu'on a si souvent reproché à l'Europe. +La Pologne fut partagée par les puissances mêmes qui l'avaient soulevée, +et qui lui avaient promis solennellement leurs secours. Venise, à qui +les Français avaient sincèrement offert leur amitié, l'avait refusée, et +se préparait à les trahir, et à les surprendre dans un moment de péril. +Si elle avait à se plaindre de quelqu'un, c'était des Autrichiens, au +profit de qui elle voulait trahir les Français. La Pologne était un état +dont les limites étaient clairement tracées sur la carte de l'Europe, +dont l'indépendance était, pour ainsi dire, commandée par la nature, +et importait au repos de l'Occident; dont la constitution, quoique +vicieuse, était généreuse; dont les citoyens, indignement trahis, +avaient déployé un beau courage, et mérité l'intérêt des nations +civilisées. Venise, au contraire, n'avait de territoire naturel que ses +lagunes, car sa puissance n'avait jamais résidé dans ses possessions +de terre-ferme; elle n'était pas détruite parce que certaines de ses +provinces étaient échangées contre d'autres; sa constitution était la +plus inique de l'Europe; son gouvernement était abhorré de ses sujets; +sa perfidie et sa lâcheté ne lui donnaient aucun droit ni à l'intérêt, +ni à l'existence. Rien donc dans le partage des états vénitiens ne +pouvait être comparé au partage de la Pologne, si ce n'est le procédé +particulier de l'Autriche. + +D'ailleurs, pour se dispenser de donner de pareilles indemnités aux +Autrichiens, il fallait les chasser de l'Italie, et on ne le pouvait +qu'en traitant dans Vienne même. Mais il aurait fallu pour cela le +concours des armées du Rhin, et on avait écrit à Bonaparte qu'elles ne +pourraient entrer en campagne avant un mois. Il ne lui restait, dans +cette situation, qu'à rétrograder, pour attendre leur entrée en +campagne, ce qui exposait à bien des inconvéniens; car il eût donné par +là à l'archiduc le temps de préparer une armée formidable contre lui, et +à la Hongrie de se lever en masse pour se jeter sur ses flancs. De plus, +il fallait rétrograder, et presque avouer la témérité de sa marche. En +acceptant les préliminaires, il avait l'honneur d'arracher seul la +paix; il recueillait le fruit de sa marche si hardie; il obtenait des +conditions qui, dans la situation de l'Europe, étaient fort brillantes +et qui étaient surtout beaucoup plus avantageuses que celles qui avaient +été fixées à Clarke, puisqu'elles stipulaient la ligne du Rhin et des +Alpes, et une république en Italie. Ainsi, moitié par des raisons +politiques et militaires, moitié par des considérations personnelles, il +se décida à signer les préliminaires. Clarke n'était pas encore arrivé +au quartier-général. Avec sa hardiesse accoutumée et l'assurance que lui +donnaient sa gloire, son nom, et le voeu général pour la paix, Bonaparte +passa outre, et signa les préliminaires, comme s'il eût été question +d'un simple armistice. La signature fut donnée à Léoben le 29 germinal +an V (18 avril 1797). + +Si dans le moment il eût connu ce qui se passait sur le Rhin, il ne se +serait pas tant hâté de signer les préliminaires de Léoben; mais il +ne savait que ce qu'on lui avait mandé, et on lui avait mandé que +l'inaction serait longue. Il fit partir sur-le-champ Masséna pour porter +à Paris le traité des préliminaires. Ce brave général était le seul qui +n'eût pas été député pour porter des drapeaux et recevoir à son tour les +honneurs du triomphe. Bonaparte jugea que l'occasion de l'envoyer était +belle, et digne des grands services qu'il avait rendus. Il expédia des +courriers pour les armées du Rhin et de Sambre-et-Meuse, qui passèrent +par l'Allemagne, afin d'arriver beaucoup plus vite, et de faire cesser +toutes les hostilités, si elles étaient commencées. + +Elles l'étaient, en effet, à l'instant même de la signature des +préliminaires. Hoche, impatient depuis long-temps d'entrer en action, ne +cessait de demander les hostilités. Moreau était accouru à Paris pour +solliciter les fonds nécessaires à l'achat d'un équipage de pont. Enfin +l'ordre fut donné. Hoche, à la tête de sa belle armée, déboucha par +Neuwied, tandis que Championnet, avec l'aile droite, débouchait par +Dusseldorf, et marchait sur Uckerath et Altenkirchen. Hoche attaqua +les Autrichiens à Heddersdoff, où ils avaient élevé des retranchemens +considérables, leur tua beaucoup de monde, et leur fit cinq mille +prisonniers. Après cette belle action, il s'avança rapidement sur +Francfort, battant toujours Kray, et cherchant à lui couper la retraite. +Il allait l'envelopper par une manoeuvre habile et l'enlever peut-être, +lorsqu'arriva le courrier de Bonaparte, qui annonçait la signature des +préliminaires. Cette circonstance arrêta Hoche au milieu de sa marche +victorieuse, et lui causa un vif chagrin, car il se voyait encore +une fois arrêté dans sa carrière. Si du moins on eût fait passer les +courriers par Paris, il aurait eu le temps d'enlever Kray tout entier, +ce qui aurait ajouté un beau fait d'armes à sa vie, et aurait eu +l'influence la plus grande sur la suite des négociations. Tandis que +Hoche se portait si rapidement sur la Nidda, Desaix, qui avait reçu de +Moreau l'autorisation de franchir le Rhin, tentait une des actions les +plus hardies dont l'histoire de la guerre fasse mention. Il avait choisi +pour passer le Rhin un point fort au-dessous de Strasbourg. Après avoir +échoué avec ses troupes sur une île de gravier, il avait enfin abordé la +rive opposée; il était resté là pendant vingt-quatre heures, exposé +à être jeté dans le Rhin, et obligé de lutter contre toute l'armée +autrichienne pour se maintenir dans des taillis, des marécages, en +attendant que le pont fût jeté sur le fleuve. Enfin le passage s'était +opéré; on avait poursuivi les Autrichiens dans les Montagnes-Noires, +et on s'était emparé d'une partie de leurs administrations. Ici encore +l'armée fut arrêtée au milieu de ses succès par le courrier parti +de Léoben, et on dut regretter que les faux avis donnés à Bonaparte +l'eussent engagé à signer si tôt. + +Les courriers arrivèrent ensuite à Paris, où ils causèrent une grande +joie à ceux qui souhaitaient la paix, mais non au directoire, qui +jugeant notre situation formidable, voyait avec peine qu'on n'en eût pas +tiré un parti plus avantageux. Larévellière et Rewbell désiraient en +philosophes l'affranchissement entier de l'Italie; Barras souhaitait, +en fougueux révolutionnaire, que la république humiliât les puissances; +Carnot, qui affectait la modération depuis quelque temps, qui appuyait +assez généralement les voeux de l'opposition, approuvait la paix, et +prétendait que, pour l'obtenir durable, il ne fallait pas trop humilier +l'empereur. Il y eut de vives discussions au directoire sur les +préliminaires; cependant, pour ne pas trop indisposer l'opinion, et +ne point paraître désirer une guerre éternelle, il fut décidé qu'on +approuverait les bases posées à Léoben. + +Tandis que ces choses se passaient sur le Rhin et en France, des +évènemens importans éclataient en Italie. On a vu que Bonaparte, averti +des troubles qui agitaient les états vénitiens, du soulèvement des +montagnards contre les villes, de l'échec des Brescians devant Salo, de +la capture de deux cents Polonais, de l'assassinat d'une grande quantité +de Français, de l'emprisonnement de tous leurs partisans, avait écrit de +Léoben une lettre foudroyante au sénat de Venise. Il avait chargé son +aide-de-camp Junot de la lire lui-même au sénat, de demander ensuite +l'élargissement de tous les prisonniers, la recherche et l'extradition +des assassins, et il lui avait prescrit de sortir de suite de Venise, en +faisant afficher une déclaration de guerre, si une pleine satisfaction +n'était accordée. Junot fut présenté au sénat le 26 germinal (15 avril). +Il lut la lettre menaçante de son général, et se comporta avec toute la +rudesse d'un soldat, et d'un soldat victorieux. On lui répondit que les +armemens qui avaient été faits n'avaient pour but que de maintenir la +subordination dans les états de la république; que, si des assassinats +avaient été commis, c'était un malheur involontaire qui serait réparé. +Junot ne voulait pas se payer de vaines paroles, et menaçait de +faire afficher la déclaration de guerre si on n'élargissait pas les +prisonniers d'état et les Polonais, si on ne donnait pas l'ordre de +désarmer les montagnards et de poursuivre les auteurs de tous les +assassinats. Cependant on parvint à le calmer, et il fut arrêté avec +lui et le ministre français Lallemant qu'on allait écrire au général +Bonaparte, et lui envoyer deux députés pour convenir des satisfactions +qu'il avait à exiger. Les deux députés choisis furent François Donat et +Léonard Justiniani. + +Mais, pendant ce temps, l'agitation continuait dans les états vénitiens. +Les villes étaient toujours en hostilité avec la population des +campagnes et des montagnes. Les agens du parti aristocratique et monacal +répandaient les bruits les plus faux sur le sort de l'armée française en +Autriche. Ils prétendaient qu'elle avait été enveloppée et détruite, et +ils s'appuyaient sur deux faits pour autoriser leurs fausses nouvelles. +Bonaparte, en attirant à lui les deux corps de Joubert et de Bernadotte, +qu'il avait fait passer, l'un par le Tyrol, l'autre par la Carniole, +avait découvert ses ailes. Joubert avait battu et rejeté Kerpen au-delà +des Alpes, mais il avait laissé Laudon dans une partie du Tyrol, d'où +celui-ci avait bientôt reparu, soulevant toute la population fidèle +de ces montagnes, et descendant l'Adige pour se porter sur Vérone. Le +général Servier, laissé avec douze cents hommes à la garde du Tyrol, +se retirait pied à pied sur Vérone, pour venir se réfugier auprès des +troupes françaises laissées dans la Haute-Italie. En même temps un corps +de même force, laissé dans la Carniole, se retirait devant les Croates, +insurgés comme les Tyroliens, et se repliait sur Palma-Nova. C'étaient +là des faits insignifians, et le ministre de France, Lallemant, +s'efforçait de démontrer au gouvernement de Venise leur peu +d'importance, pour lui épargner de nouvelles imprudences; mais tous ses +raisonnemens étaient inutiles; et tandis que Bonaparte obligeait +les plénipotentiaires autrichiens à venir traiter au milieu de son +quartier-général, on répandait dans les états de Venise qu'il était +battu, débordé, et qu'il allait périr dans sa folle entreprise. Le parti +ennemi des Français et de la révolution, à la tête duquel étaient la +plupart des membres du gouvernement vénitien, sans que le gouvernement +parût y être lui-même, se montrait plus exalté que jamais. C'est à +Vérone surtout que l'agitation était grande. Cette ville, la plus +importante des états vénitiens, était la première exposée à la contagion +révolutionnaire, car elle venait immédiatement après Salo sur la ligne +des villes insurgées. Les Vénitiens tenaient à la sauver et à en chasser +les Français. Tout les y encourageait, tant les dispositions des +habitans, que l'affluence des montagnards et l'approche du général +Laudon. Déjà il s'y trouvait des troupes italiennes et esclavonnes, au +service de Venise. On en fit approcher de nouvelles, et bientôt toutes +les communications furent interceptées avec les villes voisines. Le +général Balland, qui commandait à Vérone la garnison française, se vit +séparé des autres commandans placés dans les environs. Plus de vingt +mille montagnards inondaient la campagne. Les détachemens français +étaient attaqués sur les routes, des capucins prêchaient la populace +dans les rues, et on vit paraître un faux manifeste du podestat de +Vérone, qui encourageait au massacre des Français. Ce manifeste était +supposé, et le nom de Battaglia, dont on l'avait signé, suffisait pour +en prouver la fausseté; mais il n'en devait pas moins contribuer à +échauffer les têtes. Enfin un avis émané des chefs du parti dans Vérone, +annonçait au général Laudon qu'il pouvait s'avancer, et qu'on allait lui +livrer la place. C'était dans les journées des 26 et 27 germinal (15 +et 16 avril) que tout ceci se passait. On n'avait aucune nouvelle de +Léoben, et le moment paraissait en effet des mieux choisis pour une +explosion. + +Le général Balland se tenait sur ses gardes. Il avait donné à toutes +ses troupes l'ordre de se retirer dans les forts au premier signal. Il +réclama auprès des autorités vénitiennes contre les traitemens exercés +à l'égard des Français, et surtout contre les préparatifs qu'il +voyait faire. Mais il n'obtint que des paroles évasives et point de +satisfaction réelle. Il écrivit à Mantoue, à Milan, pour demander des +secours, et il se tint prêt à s'enfermer dans les forts. Le 28 +germinal (17 avril), jour de la seconde fête de Pâques, une agitation +extraordinaire se manifesta dans Vérone; des bandes de paysans y +entrèrent en criant: Mort aux jacobins! Balland fit retirer ses troupes +dans les forts, ne laissa que des détachemens aux portes, et signifia +qu'au premier acte de violence, il foudroyerait la ville. Mais vers le +milieu du jour, des coups de sifflet furent entendus dans les rues; +on se précipita sur les Français, des bandes armées assaillirent les +détachemens laissés à la garde des portes, et massacrèrent ceux qui +n'eurent pas le temps de rejoindre les forts. De féroces assassins +couraient sur les Français désarmés que leurs fonctions retenaient +dans Vérone, les poignardaient et les jetaient dans l'Adige. Ils ne +respectaient pas même les hôpitaux, et se souillèrent du sang d'une +partie des malades. Cependant tous ceux qui pouvaient s'échapper, et +qui n'avaient pas le temps de courir vers les forts, se jetaient dans +l'hôtel du gouvernement, où les autorités vénitiennes leur donnèrent +asile, pour que le massacre ne parût pas leur ouvrage. Déjà plus +de quatre cents malheureux avaient péri, et la garnison française +frémissait de rage en voyant les Français égorgés et leurs cadavres +flottant au loin sur l'Adige. Le général Balland ordonna aussitôt le +feu, et couvrit la ville de boulets. Il pouvait la mettre en cendres. +Mais si les montagnards qui avaient débordé s'en inquiétaient peu, les +habitans et les magistrats vénitiens effrayés voulurent parlementer pour +sauver leur ville. Ils envoyèrent un parlementaire au général Balland +pour s'entendre avec lui et arrêter le désastre. Le général Balland +consentit à entendre les pourparlers, afin de sauver les malheureux +qui s'étaient réfugiés au palais du gouvernement, et sur lesquels on +menaçait de venger tout le mal fait à la ville. Il y avait là des +femmes, des enfans appartenant aux employés des administrations, des +malades échappés aux hôpitaux, et il importait de les tirer du péril. +Balland demandait qu'on les lui livrât sur-le-champ, qu'on fît sortir +les montagnards et les régimens esclavons, qu'on désarmât la populace, +et qu'on lui donnât des otages pris dans les magistrats vénitiens pour +garans de la soumission de la ville. Les parlementaires demandaient +qu'un officier vînt traiter au palais du gouvernement. Le brave chef de +brigade Beaupoil eut le courage d'accepter cette mission. Il traversa +les flots d'une populace furieuse, qui voulait le mettre en pièces, et +parvint enfin auprès des autorités vénitiennes. Toute la nuit se passa +en vaines discussions avec le provéditeur et le podestat, sans pouvoir +s'entendre. On ne voulait pas désarmer, on ne voulait pas donner +d'otages, on voulait des garanties contre les vengeances que le général +Bonaparte ne manquerait pas de tirer de la ville rebelle. Mais pendant +ces pourparlers, la convention de ne pas tirer dans l'intervalle des +conférences n'était pas exécutée par les hordes furieuses qui avaient +envahi Vérone; on se fusillait avec les forts, et nos troupes faisaient +des sorties. Le lendemain matin, 29 germinal (18 avril), le chef de +brigade Beaupoil rentra dans les forts, au milieu des plus grands +périls, sans avoir rien obtenu. On apprit que les magistrats vénitiens +ne pouvant gouverner cette multitude furieuse, avaient disparu. Les +coups de fusil recommencèrent contre le fort. Alors le général Balland +fit de nouveau mettre le feu à ses pièces, et tira sur la ville à toute +outrance. Le feu éclata dans plusieurs quartiers. Quelques-uns des +principaux habitans se réunirent au palais du gouvernement pour prendre +la direction de la ville en l'absence des autorités. On parlementa de +nouveau, on convint de ne plus tirer; mais la convention n'en fut pas +mieux exécutée par les insurgés, qui ne cessèrent de tirer sur les +forts. Les féroces paysans qui couvraient la campagne se jetèrent sur la +garnison du fort de la Chiusa, placé sur l'Adige, et l'égorgèrent. Ils +en firent de même à l'égard des Français répandus dans les villages +autour de Vérone. + +Mais l'instant de la vengeance approchait. Des courriers partis de +tous côtés étaient allés prévenir le général Kilmaine. Des troupes +accouraient de toutes parts. Le général Kilmaine avait ordonné au +général Chabran de marcher sur-le-champ avec douze cents hommes; au chef +de la légion lombarde, Lahoz, de s'avancer avec huit cents; aux généraux +Victor et Baraguay-d'Hilliers, de marcher avec leurs divisions. Pendant +que ces mouvemens de troupes s'exécutaient, le général Laudon venait +de recevoir la nouvelle de la signature des préliminaires, et s'était +arrêté sur l'Adige. Après un combat sanglant que le général Chabran eut +à livrer aux troupes vénitiennes, la ville de Vérone fut entourée de +toutes parts, et alors les furieux qui avaient massacré les Français +passèrent de la plus atroce violence au plus grand abattement. On +n'avait cessé de parlementer et de tirer pendant les journées du 1er au +5 floréal (du 20 au 24 avril). Les magistrats vénitiens avaient reparu; +ils voulaient encore des garanties contre les vengeances qui les +menaçaient; on leur avait donné vingt-quatre heures pour se décider; ils +disparurent de nouveau. Une municipalité provisoire les remplaça; et, +en voyant les troupes françaises maîtresses de la ville et prêtes à la +réduire en cendres, elle se rendit sans conditions. Le général Kilmaine +fit ce qu'il put pour empêcher le pillage; mais il ne put sauver le +Mont-de-Piété, qui fut en partie dépouillé. Il fit fusiller quelques-uns +des chefs connus de l'insurrection, pris les armes à la main; il imposa +pour la solde de l'armée une contribution de onze cent mille francs à la +ville, et lança sa cavalerie sur les routes pour désarmer les paysans, +et sabrer ceux qui résisteraient. Il s'efforça ensuite de rétablir +l'ordre, et fit sur-le-champ un rapport au général en chef, pour +attendre sa décision à l'égard de la ville rebelle. Tels furent les +massacres connus sous le nom de _Pâques véronaises_. + +Pendant que cet événement se passait à Vérone, il se commettait à +Venise même un acte plus odieux encore, s'il est possible. Un règlement +défendait aux vaisseaux armés des puissances belligérantes d'entrer dans +le port du Lido. Un lougre commandé par le capitaine Laugier, faisant +partie de la flottille française dans l'Adriatique, chassé par des +frégates autrichiennes, s'était sauvé sous les batteries du Lido, et +les avait saluées de neuf coups de canon. On lui signifia de s'éloigner +malgré le temps et malgré les vaisseaux ennemis qui le poursuivaient. Il +allait obéir, lorsque, sans lui donner le temps de prendre le large, +les batteries font feu sur le malheureux vaisseau, et le criblent sans +pitié. Le capitaine Laugier, se comportant avec un généreux dévouement, +fait descendre son équipage à fond de cale, et monte sur le pont avec un +porte-voix pour se faire entendre, et répéter qu'il se retire. Mais il +tombe mort sur le pont avec deux hommes de son équipage. Dans le même +moment, des chaloupes vénitiennes, montées par des Esclavons, abordent +le lougre, fondent sur le pont et massacrent l'équipage, à l'exception +de deux ou trois malheureux qui sont conduits à Venise. Ce déplorable +événement eut lieu le 4 floréal (23 avril). + +Dans ce moment, on apprenait avec les massacres de Vérone, la prise +de cette ville, et la signature des préliminaires. Le gouvernement se +voyait tout-à-fait compromis, et ne pouvait plus compter sur la ruine +du général Bonaparte, qui, loin d'être enveloppé et battu, était au +contraire victorieux, et venait d'imposer la paix à l'Autriche. Il +allait se trouver maintenant en présence de ce général tout-puissant +dont il avait refusé l'alliance, et dont il venait de massacrer +les soldats. Il était plongé dans la terreur. Qu'il eût ordonné +officiellement, et les massacres de Vérone, et les cruautés commises au +port du Lido, ce n'était pas vraisemblable; et on ne connaîtrait pas la +marche des gouvernemens dominés par les factions, si on le supposait. +Les gouvernemens qui sont dans cette situation n'ont pas besoin de +donner les ordres dont ils souhaitent l'exécution; ils n'ont qu'à +laisser agir la faction dont ils partagent les voeux. Ils lui livrent +leurs moyens, et font par elle tout ce qu'ils n'oseraient pas faire +eux-mêmes. Les insurgés de Vérone avaient des canons; ils étaient +appuyés par les régimens réguliers vénitiens; le podestat de Bergame, +Ottolini, avait reçu de longue main tout ce qui était nécessaire pour +armer les paysans; ainsi, après avoir fourni les moyens, le gouvernement +n'avait qu'à laisser faire; et c'est ainsi qu'il se conduisit. Dans le +premier instant cependant, il commit une imprudence: ce fut de décerner +une récompense au commandant du Lido, pour avoir fait respecter, dit-il, +les lois vénitiennes. Il ne pouvait donc se flatter d'offrir des excuses +valables au général Bonaparte. Il envoya de nouvelles instructions aux +deux députés Donat et Justiniani, qui n'étaient chargés d'abord que de +répondre aux sommations faites par Junot le 26 germinal (15 avril). +Alors les évènemens de Vérone et du Lido n'étaient pas connus; mais +maintenant les deux députés avaient une bien autre tâche à remplir, et +bien d'autres évènemens à expliquer. Ils s'avancèrent au milieu des +cris d'allégresse excités par la nouvelle de la paix, et ils comprirent +bientôt qu'eux seuls auraient sujet d'être tristes, au milieu de ces +grands évènemens. Ils apprirent en route que Bonaparte, pour les punir +du refus de son alliance, de leurs rigueurs contre ses partisans, et +de quelques assassinats isolés commis sur les Français, avait cédé +une partie de leurs provinces à l'Autriche. Que serait-ce quand il +connaîtrait les odieux évènemens qui avaient suivi! + +Bonaparte revenait déjà de Léoben, et, suivant la teneur des +préliminaires, repliait son armée sur les Alpes et l'Izonzo. Ils le +trouvèrent à Gratz, et lui furent présentés le 6 floréal (25 avril). Il +ne connaissait encore dans ce moment que les massacres de Vérone, qui +avaient commencé le 28 germinal (17 avril), et point encore ceux du +Lido, qui avaient eu lieu le 4 floréal (23 avril). Ils s'étaient munis +d'une lettre d'un frère du général, pour être plus gracieusement +accueillis. Ils abordèrent en tremblant cet homme _vraiment +extraordinaire_, dirent-ils, _par la vivacité de son imagination, la +promptitude de son esprit, et la force invincible de ses sentimens_[5]. +Il les accueillit avec politesse, et, contenant son courroux, leur +permit de s'expliquer longuement; puis, rompant le silence: «Mes +prisonniers, leur dit-il, sont-ils délivrés? Les assassins sont-ils +poursuivis? Les paysans sont-ils désarmés? Je ne veux plus de vaines +paroles: mes soldats ont été massacrés, il faut une vengeance +éclatante!» Les deux envoyés voulurent revenir sur les circonstances +qui les avaient obligés de se prémunir contre l'insurrection, sur les +désordres inséparables de pareils évènemens, sur la difficulté de saisir +les vrais assassins. «Un gouvernement, reprit vivement Bonaparte, aussi +bien servi par ses espions que le vôtre, devrait connaître les vrais +instigateurs de ces assassinats. Au reste, je sais bien qu'il est aussi +méprisé que méprisable, qu'il ne peut plus désarmer ceux qu'il a armés; +mais je les désarmerai pour lui. J'ai fait la paix, j'ai quatre-vingt +mille hommes; j'irai briser vos plombs, je serai un second Attila pour +Venise. Je ne veux plus ni inquisition, ni Livre d'or; ce sont des +institutions des siècles de barbarie. Votre gouvernement est trop vieux, +il faut qu'il s'écroule. Quand j'étais à Gorice, j'offris à M. +Pezaro mon alliance et des conseils raisonnables. Il me refusa. Vous +m'attendiez à mon retour pour me couper la retraite; eh bien! me voici. +Je ne veux plus traiter, je veux faire la loi. Si vous n'avez pas autre +chose à me dire, je vous déclare que vous pouvez vous retirer.» + +[Note 5: Veramente originale, ma forse non più che per vivacità +d'imaginazione, robustezza invincibile di sentimento, ed agilità nel +Ravvisarlo esternamento.] + +Ces paroles, prononcées avec courroux, atterrèrent les envoyés +vénitiens. Ils sollicitèrent une seconde entrevue, mais ils ne purent +pas obtenir d'autres paroles du général, qui persista toujours dans les +mêmes intentions, et dont la volonté évidente était de faire la loi à +Venise, et de détruire par la force une aristocratie qu'il n'avait pu +engager à s'amender par ses conseils. Mais bientôt ils eurent de bien +autres sujets de crainte, en apprenant avec détail les massacres de +Vérone, et surtout l'odieuse cruauté commise au port du Lido. N'osant se +présenter à Bonaparte, ils hasardèrent de lui écrire une lettre des +plus soumises, pour lui offrir toutes les explications qu'il pourrait +désirer. «Je ne puis, leur répondit-il, vous recevoir tout couverts de +sang français; je vous écouterai quand vous m'aurez livré les trois +inquisiteurs d'état, le commandant du Lido et l'officier chargé de la +police de Venise.» Cependant, comme ils avaient reçu un dernier courrier +relatif à l'évènement du Lido, il consentit à les voir, mais il refusa +d'écouter aucune proposition avant qu'on lui eût livré les têtes qu'il +avait demandées. Les deux Vénitiens cherchant alors à user d'une +puissance dont la république avait souvent tiré un utile parti, +essayèrent de lui proposer une réparation d'un autre genre. «Non, non, +répliqua le général irrité, quand vous couvririez cette plage d'or, tous +vos trésors, tous ceux du Pérou, ne pourraient payer le sang d'un seul +de mes soldats.» + +Bonaparte les congédia. C'était le 13 floréal (2 mai); il publia +sur-le-champ un manifeste de guerre contre Venise. La constitution +française ne permettait ni au directoire, ni aux généraux de déclarer la +guerre, mais elle les autorisait à repousser les hostilités commencées. +Bonaparte, s'étayant sur cette disposition et sur les évènemens de +Vérone et du Lido, déclara les hostilités commencées, somma le ministre +Lallemant de sortir de Venise, fit abattre le lion de Saint-Marc dans +toutes les provinces de la terre-ferme, municipaliser les villes, +proclamer partout le renversement du gouvernement vénitien, et, en +attendant la marche de ses troupes qui revenaient de l'Autriche, ordonna +au général Kilmaine de porter les divisions Baraguay-d'Hilliers et +Victor sur le bord des lagunes. Ses déterminations, aussi promptes que +son courroux, s'exécutèrent sur-le-champ. En un clin d'oeil on vit +disparaître l'antique lion de Saint-Marc des bords de l'Izonzo jusqu'à +ceux du Mincio, et partout il fut remplacé par l'arbre de la liberté. +Des troupes s'avancèrent de toutes parts, et le canon français retentit +sur ces rivages, qui depuis si long-temps n'avaient pas entendu le canon +ennemi. + +L'antique ville de Venise, placée au milieu de ses lagunes, pouvait +présenter encore des difficultés presque invincibles, même au général +qui venait d'humilier l'Autriche. Toutes les lagunes étaient armées. +Elle avait trente-sept galères, cent soixante-huit barques canonnières, +portant sept cent cinquante bouches à feu, et huit mille cinq cents +matelots ou canonniers. Elle avait pour garnison trois mille cinq cents +Italiens, et onze mille Esclavons, des vivres pour huit mois, de l'eau +douce pour deux, et les moyens de renouveler ces provisions. Nous +n'étions pas maîtres de la mer; nous n'avions point de barques +canonnières, pour traverser les lagunes; il fallait s'avancer la sonde +à la main, le long de ces canaux inconnus pour nous, et sous le feu +d'innombrables batteries. Quelque braves et audacieux que fussent les +vainqueurs de l'Italie, ils pouvaient être arrêtés par de pareils +obstacles, et condamnés à un siége de plusieurs mois. Et que d'évènemens +aurait pu amener un délai de plusieurs mois! L'Autriche repoussée +pouvait rejeter les préliminaires, rentrer dans la lice, ou faire naître +de nouvelles chances. + +Mais si la situation militaire de Venise présentait ces ressources, son +état intérieur ne permettait pas qu'on en fit un usage énergique. Comme +tous les corps usés, cette aristocratie était divisée; elle n'avait +ni les mêmes intérêts, ni les mêmes passions. La haute aristocratie, +maîtresse des places, des honneurs, et disposant de grandes richesses, +avait moins d'ignorance, de préjugés et de passions, que la noblesse +inférieure; elle avait surtout l'ambition du pouvoir. La masse de la +noblesse, exclue des emplois, vivant de secours, ignorante et furieuse, +avait les véritables préjugés aristocratiques. Unie aux prêtres, elle +excitait le peuple qui lui appartenait, comme il arrive dans tous +les états où la classe moyenne n'est pas encore assez puissante pour +l'attirer à elle. Ce peuple, composé de marins et d'artisans, dur, +superstitieux, et à demi sauvage, était prêt à se livrer à toutes les +fureurs. La classe moyenne, composée de bourgeois, de commerçans, de +gens de loi, de médecins, etc., souhaitant comme partout l'établissement +de l'égalité civile, se réjouissait de l'approche des Français, mais +n'osait pas laisser éclater sa joie, en voyant un peuple qu'on pouvait +pousser aux plus grands excès, avant qu'une révolution fût opérée. +Enfin, à tous ces élémens de division, se joignait une circonstance +non moins dangereuse. Le gouvernement vénitien était servi par des +Esclavons. Cette soldatesque barbare, étrangère au peuple vénitien, +et souvent en hostilité avec lui, n'attendait qu'une occasion pour se +livrer au pillage, sans le projet de servir aucun parti. + +Telle était la situation intérieure de Venise. Ce corps usé était prêt +à se disloquer. Les grands, en possession du gouvernement, étaient +effrayés de lutter contre un guerrier comme Bonaparte; quoique Venise +pût très bien résister à une attaque, ils n'envisageaient qu'avec +épouvante les horreurs d'un siége, les fureurs auxquelles deux partis +irrités ne manqueraient pas de se livrer, les excès de la soldatesque +esclavonne, les dangers auxquels seraient exposés Venise et ses +établissemens maritimes et commerciaux; ils redoutaient surtout de voir +leurs propriétés, toutes situées sur la terre-ferme, séquestrées par +Bonaparte, et menacées de confiscation. Ils craignaient même pour les +pensions dont vivait la petite noblesse, et qui seraient perdues si, en +poussant la lutte à l'extrémité, on s'exposait à une révolution. +Ils pensaient qu'en traitant ils pourraient sauver les anciennes +institutions de Venise par des modifications; conserver le pouvoir +qui est toujours assuré aux hommes habitués à le manier; sauver leurs +terres, les pensions de la petite noblesse, et éviter à la ville les +horreurs du sac et du pillage. En conséquence, ces hommes qui n'avaient +ni l'énergie de leurs ancêtres, ni les passions de la masse nobiliaire, +songèrent à traiter. Les principaux membres du gouvernement se réunirent +chez le doge. C'étaient les six conseillers du doge, les trois présidens +de la garantie criminelle, les six sages-grands, les cinq sages de +terre-ferme, les cinq sages des ordres, les onze sages sortis du +conseil, les trois chefs du conseil des dix, les trois avogadori. Cette +assemblée extraordinaire, et contraire même aux usages, avait pour +but de pourvoir au salut de Venise. L'épouvante y régnait. Le doge, +vieillard affaibli par l'âge, avait les yeux remplis de larmes. Il dit +qu'on n'était pas assuré cette nuit même de dormir tranquillement dans +son lit. Chacun fit différentes propositions. Un membre proposait de +se servir du banquier Haller pour gagner Bonaparte. On trouva la +proposition ridicule et vaine. D'ailleurs l'ambassadeur Quirini avait +ordre de faire à Paris tout ce qu'il pourrait, et d'acheter même des +voix au directoire, s'il était possible. D'autres proposèrent de se +défendre. On trouva la proposition imprudente, et digne de têtes folles +et jeunes. Enfin on s'arrêta à l'idée de proposer au grand conseil une +modification à la constitution, afin d'apaiser Bonaparte par ce moyen. +Le grand conseil, composé ordinairement de toute la noblesse, et +représentant la nation vénitienne, fut convoqué. Six cent dix-neuf +membres, c'est-à-dire un peu plus de la moitié, furent présens. La +proposition fut faite au milieu d'un morne silence. Déjà cette question +avait été agitée, sur une communication du ministre Lallemant au sénat; +et on avait décidé alors de renvoyer les modifications à d'autres temps. +Mais cette fois on sentit qu'il n'était plus possible de recourir à des +moyens dilatoires. La proposition du doge fut adoptée par cinq cent +quatre-vingt-dix-huit voix. Elle portait que deux commissaires envoyés +par le sénat, seraient autorisés à négocier avec le général Bonaparte, +et à traiter même des objets qui étaient de la compétence du grand +conseil, c'est-à-dire des objets constitutionnels, sauf ratification. + +Les deux commissaires partirent sur-le-champ et trouvèrent Bonaparte sur +le bord des lagunes, au pont de Marghera. Il disposait ses troupes, +et les artilleurs français échangeaient déjà des boulets avec les +canonnières vénitiennes. Les deux commissaires lui remirent la +délibération du grand conseil. Un instant il parut frappé de cette +détermination; puis, reprenant un ton brusque, il leur dit: «Et les +trois inquisiteurs d'état, et le commandant du Lido, sont-ils arrêtés? +Il me faut leurs têtes. Point de traité jusqu'à ce que le sang français +soit vengé. Vos lagunes ne m'effraient pas; je les trouve telles que je +l'avais prévu. Dans quinze jours je serai à Venise. Vos nobles ne se +déroberont à la mort qu'en allant comme les émigrés français traîner +leur misère par toute la terre.» Les deux commissaires firent tous leurs +efforts pour obtenir un délai de quelques jours, afin de convenir des +satisfactions qu'il désirait. Il ne voulait accorder que vingt-quatre +heures. Cependant il consentit à accorder six jours de suspension +d'armes, pour donner aux commissaires vénitiens le temps de venir le +rejoindre à Mantoue, avec l'adhésion du grand conseil à toutes les +conditions imposées. + +Bonaparte, satisfait d'avoir jeté l'épouvante chez les Vénitiens, ne +voulait pas en venir à des hostilités réelles, parce qu'il appréciait la +difficulté d'emporter les lagunes, et qu'il prévoyait une intervention +de l'Autriche. Un article des préliminaires portait que tout ce +qui était relatif à Venise serait réglé d'accord avec la France et +l'Autriche. S'il y entrait de vive force, on se plaindrait à Vienne de +la violation des préliminaires, et de toutes manières il lui convenait +mieux de les amener à se soumettre. Satisfait de les avoir effrayés, il +partit pour Mantoue et Milan, ne doutant pas qu'ils ne vinssent bientôt +faire leur soumission pleine et entière. + +L'assemblée de tous les membres du gouvernement, qui s'était déjà +formée chez le doge, se réunit de nouveau pour entendre le rapport des +commissaires. Il n'y avait plus moyen de résister aux exigences du +général; il fallait consentir à tout, car le péril devenait chaque +jour plus imminent. On disait que la bourgeoisie conspirait et voulait +égorger la noblesse, que les Esclavons allaient profiter de l'occasion +pour piller la ville. On convint de faire une nouvelle proposition au +grand conseil, tendante à accorder tout ce que demandait le général +Bonaparte. Le 15 floréal (4 mai), le grand conseil fut assemblé de +nouveau. A la majorité de sept cent quatre voix contre dix, il décida +que les commissaires seraient autorisés à traiter à toutes conditions +avec le général Bonaparte, et qu'une procédure serait commencée +sur-le-champ contre les trois inquisiteurs d'état et le commandant du +Lido. + +Les commissaires, munis de ces nouveaux pouvoirs, suivirent Bonaparte +à Milan pour aller mettre l'orgueilleuse constitution vénitienne à ses +pieds. Mais six jours ne suffisaient pas, et la trève devait expirer +avant qu'ils eussent pu s'entendre avec le général. Pendant ce temps +la terreur allait croissant dans Venise. Un instant on fut tellement +épouvanté, qu'on autorisa le commandant des lagunes à capituler avec les +généraux français, chargés du commandement en l'absence de Bonaparte. On +lui recommanda seulement l'indépendance de la république, la religion, +la sûreté des personnes et des ambassadeurs étrangers, les propriétés +publiques et particulières, la monnaie, la banque, l'arsenal, les +archives. Cependant on obtint des généraux français une prolongation de +la trève, pour donner aux envoyés vénitiens le temps de négocier avec +Bonaparte. + +L'arrestation des trois inquisiteurs d'état avait désorganisé la police +de Venise. Les plus influens personnages de la bourgeoisie s'agitaient, +et manifestaient ouvertement l'intention d'agir, pour hâter la chute +de l'aristocratie. Ils entouraient le chargé d'affaires de France, +Villetard, qui était resté à Venise après le départ du ministre +Lallemant, et qui était un ardent patriote. Ils cherchaient et +espéraient en lui un soutien pour leurs projets. En même temps les +Esclavons se livraient à l'indiscipline et faisaient craindre les plus +horribles excès. Ils avaient eu des rixes avec le peuple de Venise, et +la bourgeoisie semblait elle-même exciter ces rixes, qui amenaient la +division dans les forces du parti aristocratique. Le 20 floréal (9 mai), +la terreur fut portée à son comble. Deux membres très influens du parti +révolutionnaire, les nommés Spada et Zorzi, entrèrent en communication +avec quelques-uns des personnages qui composaient la réunion +extraordinaire formée chez le doge. Ils insinuèrent qu'il fallait +s'adresser au chargé d'affaires de France, et s'entendre avec lui pour +préserver Venise des malheurs qui la menaçaient. Donat et Battaglia, +deux patriciens qu'on a déjà vus figurer, s'adressèrent à Villetard le +9 mai. Ils lui demandèrent quels seraient, dans le péril actuel, les +moyens les plus propres à sauver Venise. Celui-ci répondit qu'il n'était +nullement autorisé à traiter par le général en chef, mais que si on lui +demandait son avis personnel, il conseillait les mesures suivantes: +l'embarquement et le renvoi des Esclavons; l'institution d'une garde +bourgeoise; l'introduction de quatre mille Français dans Venise, et +l'occupation par eux de tous les points fortifiés; l'abolition de +l'ancien gouvernement; son remplacement par une municipalité de +trente-six membres choisis dans toutes les classes et ayant le doge +actuel pour maire; l'élargissement de tous les prisonniers pour cause +d'opinion. Villetard ajouta que sans doute à ce prix le général +Bonaparte accorderait la grâce des trois inquisiteurs d'état et du +commandant du Lido. + +Ces propositions furent portées au conseil réuni chez le doge. Elles +étaient bien graves, puisqu'elles entraînaient une entière révolution +dans Venise. Mais les chefs du gouvernement craignaient une révolution +ensanglantée par les projets du parti réformateur, par les fureurs +populaires et par la cupidité des Esclavons. Deux d'entre eux firent une +vive résistance. Pezaro dit qu'ils devaient se retirer en Suisse avant +de consommer eux-mêmes la ruine de l'antique gouvernement vénitien. +Cependant les résistances furent écartées, et il fut résolu que ces +propositions seraient présentées au grand conseil. La convocation fut +fixée au 23 floréal (12 mai). En attendant, on paya aux Esclavons la +solde arriérée, et on les embarqua pour les renvoyer en Dalmatie. Mais +le vent contraire les retint dans le port, et leur présence dans les +eaux de Venise ne fit qu'entretenir le trouble et la terreur. + +Le 23 floréal (12 mai), le grand conseil fut réuni avec appareil pour +voter l'abolition de cette antique aristocratie. Un peuple immense était +réuni. D'une part, on apercevait la bourgeoisie joyeuse enfin de voir le +pouvoir de ses maîtres renversé; et d'autre part, le peuple excité par +la noblesse, prêt à se précipiter sur ceux qu'il regardait comme les +instigateurs de cette révolution. Le doge prit la parole en versant des +larmes, et proposa au grand conseil d'abdiquer sa souveraineté. Tandis +qu'on allait délibérer, on entendit tirer des coups de fusil. La +noblesse se crut menacée d'un massacre. «Aux voix! aux voix!» +s'écria-t-on de toutes parts. Cinq cent douze suffrages votèrent +l'abolition de l'ancien gouvernement. D'après les statuts, il en aurait +fallu six cents. Il y eut douze suffrages contraires, et cinq nuls. +Le grand conseil rendit la souveraineté à la nation vénitienne tout +entière; il vota l'institution d'une municipalité, et l'établissement +d'un gouvernement provisoire, composé de députés de tous les états +vénitiens; il consolida la dette publique, les pensions accordées aux +nobles pauvres, et décréta l'introduction des troupes françaises dans +Venise. A peine cette délibération fut-elle prise, qu'un pavillon fut +hissé à une fenêtre du palais. A cette vue, la bourgeoisie fut dans la +joie; mais le peuple furieux, portant l'image de Saint-Marc, parcourant +les rues de Venise, attaqua les maisons des habitans accusés d'avoir +arraché cette détermination à la noblesse vénitienne. Les maisons de +Spada et de Zorzi furent pillées et saccagées; le désordre fut porté au +comble, et on craignit un horrible bouleversement. Cependant un certain +nombre d'habitans intéressés à la tranquillité publique se réunirent, +mirent à leur tête un vieux général maltais nommé Salembeni, qui avait +été long-temps persécuté par l'inquisition d'état, et fondirent sur les +perturbateurs. Après un combat au pont de Rialto, ils les dispersèrent, +et rétablirent l'ordre et la tranquillité. + +Les Esclavons furent enfin embarqués et renvoyés après de grands +excès commis dans les villages du Lido et de Malamocco. La nouvelle +municipalité fut instituée; et, le 27 floréal (16 mai), la flottille +alla chercher une division de quatre mille Français, qui s'établit +paisiblement dans Venise. + +Tandis que ces choses se passaient à Venise, Bonaparte signait à Milan, +et le même jour, avec les plénipotentiaires vénitiens, un traité +conforme en tout à la révolution qui venait de s'opérer. Il stipulait +l'abdication de l'aristocratie, l'institution d'un gouvernement +provisoire, l'introduction d'une division française à titre de +protection, la punition des trois inquisiteurs d'état et du commandant +du Lido. Des articles secrets stipulaient en outre des échanges de +territoire, une contribution de 3 millions en argent, de 3 millions en +munitions navales, et l'abandon à la France de trois vaisseaux de guerre +et de deux frégates. Ce traité devait être ratifié par le gouvernement +de Venise; mais la ratification devenait impossible, puisque +l'abdication avait déjà eu lieu, et elle était inutile, puisque tous les +articles du traité étaient déjà exécutés. La municipalité provisoire ne +crut pas moins devoir ratifier le traité. + +Bonaparte, sans se compromettre avec l'Autriche, sans se donner les +horribles embarras d'un siége, en était donc venu à ses fins. Il avait +renversé l'aristocratie absurde qui l'avait trahi, il avait placé Venise +dans la même situation que la Lombardie, le Modénois, le Bolonais, le +Ferrarais; maintenant il pouvait, sans aucun embarras, faire tous les +arrangemens de territoire qui lui paraîtraient convenables. En cédant à +l'empereur toute la terre-ferme qui s'étend de l'Izonzo à l'Oglio, il +avait le moyen d'indemniser Venise, en lui donnant Bologne, Ferrare +et la Romagne, qui faisaient actuellement partie de la Cispadane. Ce +n'était pas replacer ces provinces sous le joug que de les donner +à Venise révolutionnée. Restaient ensuite le duché de Modène et la +Lombardie, dont il était facile de composer une seconde république, +alliée de la première. Il y avait encore mieux à faire, c'était, si +on pouvait faire cesser les rivalités locales, de réunir toutes les +provinces affranchies par les armes françaises, et de composer avec +la Lombardie, le Modénois, le Bolonais, le Ferrarais, la Romagne, la +Polésine, Venise et les îles de la Grèce, une puissante république, qui +dominerait à la fois le continent et les mers de l'Italie. + +Les articles secrets relatifs aux 3 millions en munitions navales, et +aux trois vaisseaux et deux frégates, étaient un moyen de mettre la main +sur toute la marine vénitienne. Le vaste esprit de Bonaparte, dont la +prévoyance se portait sur tous les objets à la fois, ne voulait pas +qu'il nous arrivât avec les Vénitiens ce qui nous était arrivé avec +les Hollandais, c'est-à-dire que les officiers de la marine, ou les +commandans des îles, mécontens de la révolution, livrassent aux Anglais +les vaisseaux et les îles qui étaient sous leur commandement. Il tenait +surtout beaucoup aux importantes îles vénitiennes de la Grèce, Corfou, +Zante, Céphalonie, Sainte-Maure, Cérigo. Sur-le-champ il donna des +ordres pour les faire occuper. Il écrivit à Toulon pour qu'on lui +envoyât par terre un certain nombre de marins, promettant de les +défrayer et de les équiper à leur arrivée à Venise. Il demanda au +directoire des ordres pour que l'amiral Brueys appareillât sur-le-champ +avec six vaisseaux, afin de venir rallier toute la marine vénitienne, et +d'aller s'emparer des îles de la Grèce. Il fit partir de son chef deux +millions pour Toulon, afin que l'ordonnateur de la marine ne fût pas +arrêté par le défaut de fonds. Il passa encore ici par dessus les +règlemens de la trésorerie, pour ne pas subir de délai. Cependant, +craignant que Brueys n'arrivât trop tard, il réunit la petite flottille +qu'il avait dans l'Adriatique aux vaisseaux trouvés dans Venise, mêla +les équipages vénitiens aux équipages français, plaça à bord deux mille +hommes de troupes, et les fit partir sur-le-champ pour s'emparer des +îles. Il s'assurait ainsi la possession des postes les plus importans +dans le Levant et l'Adriatique, et prenait une position qui, devenant +tous les jours plus imposante, devait influer singulièrement sur les +négociations définitives avec l'Autriche. + +La révolution faisait tous les jours de nouveaux progrès, depuis que la +signature des préliminaires de Léoben avait fixé le sort de l'Italie, et +y avait assuré l'influence française. Il était certain maintenant que la +plus grande partie de la Haute-Italie serait constituée en république +démocratique. C'était un exemple séduisant, et qui agitait le Piémont, +le duché de Parme, la Toscane, les États du pape. Le général français +n'excitait personne, mais semblait prêt à accueillir ceux qui se +jetteraient dans ses bras. A Gênes, les têtes étaient fort exaltées +contre l'aristocratie, moins absurde et moins affaiblie que celle de +Venise, mais plus obstinée encore, s'il était possible. La France, comme +on a vu, avait traité avec elle pour assurer ses derrières, et s'était +bornée à exiger 2 millions d'indemnités, 2 millions en prêt, et le +rappel des familles exilées pour leur attachement à la France. Mais le +parti patriote ne garda plus de mesure dès que Bonaparte eut imposé la +paix à l'Autriche. Il se réunissait chez un nommé Morandi, et y avait +formé un club extrêmement violent. Une pétition y fut rédigée et +présentée au doge, pour demander des modifications à la constitution. +Le doge fit former une commission pour examiner cette proposition. Dans +l'intervalle, on s'agita. Les bourgeois de Gênes et les jeunes gens, à +tête ardente se concertèrent, et se tinrent prêts à une prise d'armes. +De leur côté, les nobles, aidés par les prêtres, excitèrent le +menu-peuple, et armèrent les charbonniers et les porte-faix. Le ministre +de France, homme doux et modéré, contenait plutôt qu'il n'excitait le +parti patriote. Mais le 22 mai, quand les événemens de Venise furent +connus, les _Morandistes_, comme on les appelait, se montrèrent en +armes, et voulurent s'emparer des postes principaux de la ville. Un +combat des plus violens s'engagea. Les patriotes, qui avaient à faire à +tout le peuple, furent battus et souffrirent de cruelles violences. Le +peuple victorieux se porta à beaucoup d'excès, et ne ménagea pas les +familles françaises, dont beaucoup furent maltraitées. Le ministre de +France ne fut lui-même respecté que parce que le doge eut soin de lui +envoyer une garde. Dès que Bonaparte apprit ces événemens, il vit qu'il +ne pouvait plus différer d'intervenir. Il envoya son aide-de-camp +Lavalette pour réclamer les Français détenus, pour demander des +réparations à leur égard, et surtout pour exiger l'arrestation des trois +inquisiteurs d'état, accusés d'avoir mis les armes aux mains du peuple. +Le parti patriote, soutenu par cette influence puissante, se rallia, +reprit le dessus, et obligea l'aristocratie génoise à abdiquer, comme +avait fait celle de Venise. Un gouvernement provisoire fut installé, +et une commission envoyée à Bonaparte, pour s'entendre avec lui sur la +constitution qu'il convenait de donner à la république de Gênes. + +Ainsi, après avoir en deux mois soumis le pape, passé les Alpes +Juliennes, imposé la paix à l'Autriche, repassé les Alpes et puni +Venise, Bonaparte était à Milan, exerçant une autorité suprême sur +toute l'Italie, attendant, sans la presser, la marche de la révolution, +faisant travailler à la constitution des provinces affranchies, se +créant une marine dans l'Adriatique, et rendant sa situation toujours +plus imposante pour l'Autriche. Les préliminaires de Léoben avaient été +approuvés à Paris et à Vienne; l'échange des ratifications avait été +fait entre Bonaparte et M. de Gallo, et on attendait incessamment +l'ouverture des conférences pour la paix définitive. Bonaparte à Milan, +simple général de la république, était plus influent que tous les +potentats de l'Europe. Des courriers arrivant et partant sans cesse, +annonçaient que c'était là que les destinées du monde venaient aboutir. +Les Italiens enthousiastes attendaient des heures entières pour voir +le général sortir du palais Serbelloni. De jeunes et belles femmes +entouraient madame Bonaparte, et lui composaient une cour brillante. +Déjà commençait cette existence extraordinaire qui a ébloui et dominé le +monde. + + +CHAPITRE IX. + +SITUATION EMBARRASSANTE DE L'ANGLETERRE APRÈS LES PRÉLIMINAIRES DE +PAIX AVEC L'AUTRICHE; NOUVELLES PROPOSITIONS DE PAIX; CONFÉRENCES +DE LILLE.--ÉLECTIONS DE L'AN V.--PROGRÈS DE LA RÉACTION +CONTRE-RÉVOLUTIONNAIRE.--LUTTE DES CONSEILS AVEC LE +DIRECTOIRE.--ÉLECTION DE BARTHÉLEMY AU DIRECTOIRE, EN REMPLACEMENT DE +LETOURNEUR, DIRECTEUR SORTANT.--NOUVEAUX DÉTAILS SUR LES FINANCES DE +L'AN V.--MODIFICATIONS DANS LEUR ADMINISTRATION PROPOSÉES PAR +L'OPPOSITION.--RENTRÉE DES PRÊTRES ET DES ÉMIGRÉS.--INTRIGUES ET COMPLOT +DE LA FACTION ROYALISTE.--DIVISION ET FORCES DES PARTIS.--DISPOSITIONS +POLITIQUES DES ARMÉES. + + +La conduite de Bonaparte à l'égard de Venise était hardie, mais +renfermée néanmoins dans la limite des lois. Il avait motivé le +manifeste de Palma-Nova sur la nécessité de repousser les hostilités +commencées; et avant que les hostilités se changeassent en une guerre +déclarée, il avait conclu un traité qui dispensait le directoire de +soumettre la déclaration de guerre aux deux conseils. De cette manière, +la république de Venise avait été attaquée, détruite et effacée de +l'Europe, sans que le général eût presque consulté le directoire, et le +directoire les conseils. Il ne restait plus qu'à notifier le traité. +Gênes avait de même été révolutionnée, sans que le gouvernement parût +consulté; et tous ces faits, qu'on attribuait au général Bonaparte +beaucoup plus qu'ils ne lui appartenaient réellement, donnaient de +sa puissance en Italie, et du pouvoir qu'il s'arrogeait, une idée +extraordinaire. Le directoire jugeait en effet que le général Bonaparte +avait tranché beaucoup de questions; cependant il ne pouvait lui +reprocher d'avoir outre-passé matériellement ses pouvoirs; il était +obligé de reconnaître l'utilité et l'à-propos de toutes ses opérations, +et il n'aurait pas osé désapprouver un général victorieux, et revêtu +d'une si grande autorité sur les esprits. L'ambassadeur de Venise à +Paris, M. Quirini, avait employé tous les moyens possibles auprès du +directoire pour gagner des voix en faveur de sa patrie. Il se servit +d'un Dalmate, intrigant adroit, qui s'était lié avec Barras, pour gagner +ce directeur. Il paraît qu'une somme de 600,000 francs en billets fut +donnée, à la condition de défendre Venise dans le directoire. Mais +Bonaparte, instruit de l'intrigue, la dénonça. Venise ne fut pas sauvée, +et le paiement des billets fut refusé. Ces faits, connus du directoire, +y amenèrent des explications, et même un commencement d'instruction; +mais on finit par les étouffer. La conduite de Bonaparte en Italie +fut approuvée, et les premiers jours qui suivirent la nouvelle des +préliminaires de Léoben furent consacrés à la joie la plus vive. Les +ennemis de la révolution et du directoire, qui avaient tant invoqué la +paix, pour avoir un prétexte d'accuser le gouvernement, furent très +fâchés au fond d'en voir signer les préliminaires. Les républicains +furent au comble de leur joie. Ils auraient désiré sans doute l'entier +affranchissement de l'Italie; mais ils étaient charmés de voir la +république reconnue par l'empereur, et en quelque sorte consacrée par +lui. La grande masse de la population se réjouissait de voir finir les +horreurs de la guerre, et s'attendait à une réduction dans les charges +publiques. La séance où les conseils reçurent la notification des +préliminaires fut une scène d'enthousiasme. On déclara que les armées +d'Italie, du Rhin et de Sambre-et-Meuse, avaient bien mérité de la +patrie et de l'humanité, en conquérant la paix par leurs victoires. Tous +les partis prodiguèrent au général Bonaparte les expressions du plus vif +enthousiasme, et on proposa de lui donner le surnom d'_Italique_, comme +à Rome on avait donné à Scipion celui d'_africain_. + +Avec l'Autriche, le continent était soumis. Il ne restait plus que +l'Angleterre à combattre; et, réduite à elle-même, elle courait de +véritables périls. Hoche, arrêté à Francfort au moment des plus beaux +triomphes, était impatient de s'ouvrir une nouvelle carrière. L'Irlande +l'occupait toujours, il n'avait nullement renoncé à son projet de +l'année précédente. Il avait près de quatre-vingt mille hommes entre le +Rhin et la Nidda; il en avait laissé environ quarante mille dans les +environs de Brest; l'escadre armée dans ce port était encore toute prête +à mettre à la voile. Une flotte espagnole réunie à Cadix n'attendait +qu'un coup de vent, qui obligeât l'amiral anglais Jewis à s'éloigner, +pour sortir de la rade, et venir dans la Manche combiner ses efforts +avec ceux de la marine française. Les Hollandais étaient enfin parvenus +aussi à réunir une escadre, et à réorganiser une partie de leur armée. +Hoche pouvait donc disposer de moyens immenses pour soulever l'Irlande. +Il se proposait de détacher vingt mille hommes de l'armée de +Sambre-et-Meuse, et de les acheminer vers Brest, pour y être embarqués +de nouveau. Il avait choisi ses meilleures troupes pour cette grande +opération, but de toutes ses pensées. Il se rendit aussi en Hollande en +gardant le plus grand incognito, et en faisant répandre le bruit qu'il +était allé passer quelques jours dans sa famille. Là, il veilla de ses +yeux à tous les préparatifs. Dix-sept mille Hollandais d'excellentes +troupes furent embarqués sur une flotte, et n'attendaient qu'un signal +pour venir se réunir à l'expédition préparée à Brest. Si à ces moyens +venaient se joindre ceux des Espagnols, l'Angleterre était menacée, +comme on le voit, de dangers incalculables. + +Pitt était dans la plus grande épouvante. La défection de l'Autriche, +les préparatifs faits au Texel et à Brest, l'escadre réunie à Cadix, et +qu'un coup de vent pouvait débloquer, toutes ces circonstances étaient +alarmantes. L'Espagne et la France travaillaient auprès du Portugal, +pour le contraindre à la paix, et on avait encore à craindre la +défection de cet ancien allié. Ces événemens avaient sensiblement +affecté le crédit, et amené une crise longtemps prévue, et souvent +prédite. Le gouvernement anglais avait toujours eu recours à la banque, +et en avait tiré des avances énormes, soit en lui faisant acheter des +rentes, soit en lui faisant escompter les bons de l'échiquier. Elle +n'avait pu fournir à ces avances que par d'abondantes émissions de +billets. L'épouvante s'emparant des esprits, et le bruit s'étant répandu +que la banque avait fait au gouvernement des prêts considérables, tout +le monde courut pour convertir ses billets en argent. Aussi, dès le mois +de mars, au moment où Bonaparte s'avançait sur Vienne, la banque se +vit-elle obligée de demander la faculté de suspendre ses paiemens. +Cette faculté lui fut accordée, et elle fut dispensée de remplir une +obligation devenue inexécutable, mais son crédit et son existence +n'étaient pas sauvés pour cela. Sur-le-champ on publia le compte de son +actif et de son passif. L'actif était de 17,597,280 livres sterling; le +passif de 13,770,390 livres sterling. Il y avait donc un surplus dans +son actif de 3,826,890 livres sterling. Mais on ne disait pas combien +dans cet actif il entrait de créances sur l'état. Tout ce qui consistait +ou en lingots ou en lettres de change de commerce était fort sûr; mais +les rentes, les bons de l'échiquier, qui faisaient la plus grande partie +de l'actif, avaient perdu crédit avec la politique du gouvernement. Les +billets perdirent sur-le-champ plus de quinze pour cent. Les banquiers +demandèrent à leur tour la faculté de payer en billets, sous peine +d'être obligés de suspendre leurs paiemens. Il était naturel qu'on leur +accordât la même faveur qu'à la banque, et il y avait même justice à le +faire, car c'était la banque qui, en refusant de remplir ses engagemens +en argent, les mettait dans l'impossibilité d'acquitter les leurs de +cette manière. Mais dès lors on donnait aux billets cours forcé de +monnaie. Pour éviter cet inconvénient, les principaux commerçans de +Londres se réunirent, et donnèrent une preuve remarquable d'esprit +public et d'intelligence. Comprenant que le refus d'admettre en paiement +les billets de la banque amènerait une catastrophe inévitable, dans +laquelle toutes les fortunes auraient également à souffrir, ils +résolurent de la prévenir, et ils convinrent d'un commun accord de +recevoir les billets en paiement. Dès cet instant, l'Angleterre entra +dans la voie du papier-monnaie. Il est vrai que ce papier-monnaie, au +lieu d'être forcé, était volontaire; mais il n'avait que la solidité du +papier, et il dépendait éminemment de la conduite politique du cabinet. +Pour le rendre plus propre au service de monnaie, on le divisa en +petites sommes. On autorisa la banque dont les moindres billets étaient +de 5 livres sterling (98 ou 100 francs), à en émettre de 20 et 40 +schellings (24 et 48 francs). C'était un moyen de les faire servir au +paiement des ouvriers. + +Quoique le bon esprit du commerce anglais eût rendu cette catastrophe +moins funeste qu'elle aurait pu l'être, cependant la situation n'en +était pas moins très périlleuse; et, pour qu'elle ne devînt pas tout à +fait désastreuse, il fallait désarmer la France, et empêcher que les +escadres espagnole, française et hollandaise, ne vinssent allumer un +incendie en Irlande. La famille royale était toujours aussi ennemie de +la révolution et de la paix; mais Pitt, qui n'avait d'autre vue que +l'intérêt de l'Angleterre, regardait, dans le moment, un répit comme +indispensable. Que la paix fût ou non définitive, il fallait un instant +de repos. Entièrement d'accord sur ce point avec lord Grenville, il +décida le cabinet à entamer une négociation sincère, qui procurât +deux ou trois ans de relâche aux ressorts trop tendus de la puissance +anglaise. Il ne pouvait plus être question de disputer les Pays-Bas, +aujourd'hui cédés par l'Autriche; il ne s'agissait plus que de disputer +sur les colonies, et dès lors il y avait moyen et espoir de s'entendre. +Non-seulement la situation indiquait l'intention de traiter, mais le +choix du négociateur la prouvait aussi. Lord Malmesbury était encore +désigné cette fois, et, à son âge, on ne l'aurait pas employé deux fois +de suite dans une vaine représentation. Lord Malmesbury, célèbre par sa +longue carrière diplomatique, et par sa dextérité comme négociateur, +était fatigué des affaires, et voulait s'en retirer, mais après une +négociation heureuse et brillante. Aucune ne pouvait être plus belle +que la pacification avec la France après cette horrible lutte; et, s'il +n'avait eu la certitude que son cabinet voulait la paix, il n'aurait +pas consenti à jouer un rôle de parade, qui devenait ridicule en se +répétant. Il avait reçu, en effet, des instructions secrètes qui ne lui +laissaient aucun doute. Le cabinet anglais fit demander des passe-ports +pour son négociateur; et, d'un commun accord, le lieu des conférences +fut fixé non à Paris, mais à Lille. Le directoire aimait mieux recevoir +le ministre anglais dans une ville de province, parce qu'il craignait +moins ses intrigues. Le ministre anglais, de son côté, désirait n'être +pas en présence d'un gouvernement dont les formes avaient quelque +rudesse, et préférait traiter par l'intermédiaire de ses négociateurs. +Lille fut donc le lieu choisi, et de part et d'autre on prépara une +légation solennelle. Hoche n'en dut pas moins continuer ses préparatifs +avec vigueur, pour donner plus d'autorité aux négociateurs français. + +Ainsi la France, victorieuse de toutes parts, était en négociation avec +les deux grandes puissances européennes, et touchait à la paix générale. +Des événemens aussi heureux et aussi brillans auraient dû ne laisser +place qu'à la joie dans tous les coeurs; mais les élections de l'an +V venaient de donner à l'opposition des forces dangereuses. On a vu +combien les adversaires du directoire s'agitaient à l'approche des +élections. La faction royaliste avait beaucoup influé sur leur résultat. +Elle avait perdu trois de ses agens principaux, par l'arrestation de +Brottier, Laville-Heurnois et Duverne de Presle; mais c'était un petit +dommage, car la confusion était si grande chez elle, que la perte de ses +chefs n'y pouvait guère ajouter. Il existait toujours deux associations, +l'une composée des hommes dévoués et capables de prendre les armes, +l'autre des hommes douteux, propres seulement à voter dans les +élections. L'agence de Lyon était restée intacte. Pichegru, conspirant +à part, correspondait toujours avec le ministre anglais Wickam et le +prince de Condé. Les élections, influencées par ces intrigans de toute +espèce, et surtout par l'esprit de réaction, eurent le résultat qu'on +avait prévu. La presque totalité du second tiers fut formée, comme le +premier, d'hommes qui étaient ennemis du directoire, ou par dévouement +à la royauté, ou par haine de la terreur. Les partisans de la royauté +étaient, il est vrai, fort peu nombreux; mais ils allaient se servir, +suivant l'usage, des passions des autres. Pichegru fut nommé député +dans le Jura. A Colmar on choisit le nommé Chemblé, employé à la +correspondance avec Wickam; à Lyon, Imbert-Colomès, l'un des membres +de l'agence royaliste dans le Midi, et Camille Jordan, jeune homme qui +avait de bons sentimens, une imagination vive, et une ridicule colère +contre le directoire; à Marseille, le général Willot, qui avait été +tiré de l'armée de l'Océan pour aller commander dans le département des +Bouches-du-Rhône, et qui, loin de contenir les partis, s'était laissé +gagner, peut-être à son insu, par la faction royaliste; à Versailles, le +nommé Vauvilliers, compromis par la conspiration de Brottier, et destiné +par l'agence à devenir administrateur des subsistances; à Brest, +l'amiral Villaret-Joyeuse, brouillé avec Hoche, et par suite avec le +gouvernement, à l'occasion de l'expédition d'Irlande. On fit encore une +foule d'autres choix, tout autant significatifs que ceux-là. Cependant +tous n'étaient pas aussi alarmans pour le directoire et pour la +république. Le général Jourdan, qui avait quitté le commandement +de l'armée de Sambre-et-Meuse, après les malheurs de la campagne +précédente, fut nommé député par son département. Il était digne de +représenter l'armée au corps législatif, et de la venger du déshonneur +qu'allait lui imprimer la trahison de Pichegru. Par une singularité +assez remarquable, Barrère fut élu par le département des +Hautes-Pyrénées. + +Les nouveaux élus se hâtèrent d'arriver à Paris. En attendant le 1er +prairial, époque de leur installation, on les entraînait à la réunion +de Clichy, qui tous les jours devenait plus violente. Les conseils +eux-mêmes ne gardaient plus leur ancienne mesure. En voyant approcher +le moment où ils allaient être renforcés, les membres du premier +tiers commençaient à sortir de la réserve dans laquelle ils s'étaient +renfermés pendant quinze mois. Ils avaient marché jusqu'ici à la suite +des constitutionnels, c'est-à-dire des députés qui prétendaient n'être +ni amis ni ennemis du directoire, et qui affectaient de ne tenir qu'à +la constitution seule, et de ne combattre le gouvernement que lorsqu'il +s'en écartait. Cette direction avait surtout dominé dans le conseil +des anciens. Mais à mesure que le jour de la jonction s'approchait, +l'opposition dans les cinq-cents commençait à prendre un langage plus +menaçant. On entendait dire que les anciens avaient trop long-temps mené +les cinq-cents, et que ceux-ci devaient sortir de tutelle. Ainsi, dans +le club de Clichy comme dans le corps législatif, le parti qui allait +acquérir la majorité laissait éclater sa joie et son audace. + +Les constitutionnels abusés, comme tous les hommes qui depuis la +révolution s'étaient laissés engager dans l'opposition, croyaient qu'ils +allaient devenir les maîtres du mouvement, et que les nouveaux arrivés +ne seraient qu'un renfort pour eux. Carnot était à leur tête. Toujours +entraîné davantage dans la fausse direction qu'il avait prise, il +n'avait cessé d'appuyer au directoire l'avis de la majorité législative. +Particulièrement dans la discussion des préliminaires de Léoben, il +avait laissé éclater une animosité contenue jusque-là dans les bornes +des convenances, et appuyé avec un zèle qu'on ne devait pas attendre de +sa vie passée, les concessions faites à l'Autriche. Carnot, aveuglé par +son amour-propre, croyait mener à son gré le parti constitutionnel, +soit dans les cinq-cents, soit dans les anciens, et ne voyait dans les +nouveaux élus que des partisans de plus. Dans son zèle à rapprocher les +élémens d'un parti dont il espérait être le chef, il cherchait à se +lier avec les plus marquans des nouveaux députés. Il avait même devancé +Pichegru, qui n'avait pour tous les membres du directoire que des +procédés malhonnêtes, et était allé le voir. Pichegru, répondant assez +mal à ses prévenances, ne lui avait montré que de l'éloignement et +presque du dédain. Carnot s'était lié avec beaucoup d'autres députés du +premier et du second tiers. Son logement au Luxembourg était devenu +le rendez-vous de tous les membres de la nouvelle opposition; et +ses collègues voyaient chaque jour arriver chez lui leurs plus +irréconciliables ennemis. + +La grande question était celle du choix d'un nouveau directeur. C'était +le sort qui devait désigner le membre sortant. Si le sort désignait +Larévellière-Lépaux, Rewbell ou Barras, la marche du gouvernement était +changée; car le directeur nommé par la nouvelle majorité ne pouvait +manquer de voter avec Carnot et Letourneur. + +On disait que les cinq directeurs s'étaient entendus pour désigner celui +d'entre eux qui sortirait; que Letourneur avait consenti à résigner ses +fonctions, et que le scrutin ne devait être que simulé. C'était là une +supposition absurde, comme toutes celles que font ordinairement les +partis. Les cinq directeurs, Larévellière seul excepté, tenaient +beaucoup à leur place. D'ailleurs Carnot et Letourneur, espérant devenir +les maîtres du gouvernement, si le sort faisait sortir l'un de leurs +trois collègues, ne pouvaient consentir à abandonner volontairement +la partie. Une circonstance avait pu autoriser ce bruit. Les cinq +directeurs avaient stipulé entre eux, que le membre sortant recevrait +de chacun de ses collègues une indemnité de 10,000 francs, c'est-à-dire +40,000 fr. en tout, ce qui empêcherait que les directeurs pauvres +ne passassent tout à coup de la pompe du pouvoir à l'indigence. Cet +arrangement fit croire que, pour décider Letourneur, ses collègues +étaient convenus de lui abandonner une partie de leurs appointemens. Il +n'en était rien cependant. On disait encore que l'on était convenu +de lui faire donner sa démission avant le 1er prairial, pour que la +nomination du nouveau directeur se fit avant l'entrée du second tiers +dans les conseils; combinaison impossible encore avec la présence de +Carnot. + +La société de Clichy s'agitait beaucoup pour prévenir les arrangemens +dont on parlait. Elle imagina de faire présenter une proposition aux +cinq-cents, tendante à obliger les directeurs à faire publiquement le +tirage au sort. Cette proposition était inconstitutionnelle, car la +constitution ne réglait pas le mode du tirage, et s'en reposait, quant +à sa régularité, sur l'intérêt de chacun des directeurs; cependant +elle passa dans les conseils. Le directeur Larévellière-Lépaux, peu +ambitieux, mais ferme, représenta à ses collègues que cette mesure +était un empiètement sur leurs attributions, et les engagea à n'en pas +reconnaître la légalité. Le directoire répondit, en effet, qu'il ne +l'exécuterait pas, vu qu'elle était inconstitutionnelle. Les conseils +lui répliquèrent qu'il n'avait pas à juger une décision du corps +législatif. Le directoire allait insister, et répondre que la +constitution était mise par un article fondamental sous la sauvegarde de +chacun des pouvoirs, et que le pouvoir exécutif avait l'obligation de ne +pas exécuter une mesure inconstitutionnelle; mais Carnot et Letourneur +abandonnèrent leurs collègues. Barras, qui était violent, mais peu +ferme, engagea Rewbell et Larévellière à céder, et on ne disputa plus +sur le mode du tirage. + +La turbulente réunion de Clichy imagina de nouvelles propositions à +faire aux conseils avant le 1er prairial. La plus importante à ses yeux +était le rapport de la fameuse loi du 3 brumaire, qui excluait les +parens d'émigrés des fonctions publiques, et qui fermait l'entrée du +corps législatif à plusieurs membres du premier et du second tiers. La +proposition fut faite, en effet, aux cinq-cents, quelques jours avant le +1er prairial, et adoptée au milieu d'une orageuse discussion. Ce +succès inespéré, même avant la jonction du second tiers, prouvait +l'entraînement que commençait à exercer l'opposition sur le corps +législatif, quoique composé encore de deux tiers conventionnels. +Cependant, le parti qui se disait constitutionnel était plus fort aux +anciens. Il était blessé de la fougue des députés, qui jusque-là avaient +paru recevoir sa direction, et il refusa de rapporter la loi du 3 +brumaire. + +Le 1er prairial arrivé, les deux cent cinquante nouveaux élus se +rendirent au corps législatif, et remplacèrent deux cent cinquante +conventionnels. Sur les sept cent cinquante membres des deux conseils, +il n'en resta donc plus que deux cent cinquante appartenant à la grande +assemblée qui avait consommé et défendu la révolution. Quand Pichegru +parut aux cinq-cents, la plus grande partie de l'assemblée, qui ne +savait pas qu'elle avait un traître dans son sein, et qui ne voyait en +lui qu'un général illustre, disgracié par le gouvernement, se leva par +un mouvement de curiosité. Sur quatre cent quarante-quatre voix, il en +obtint trois cent quatre-vingt-sept pour la présidence. Le parti modéré +et constitutionnel aurait voulu appeler au bureau le général Jourdan, +afin de lui préparer les voies au fauteuil, et de l'y porter après +Pichegru; mais la nouvelle majorité, fière de sa force, et oubliant déjà +toute espèce de ménagement, repoussa Jourdan. Les membres du bureau +nommés furent MM. Siméon, Vaublanc, Henri La Rivière, Parisot. +L'exclusion de Jourdan était maladroite, et ne pouvait que blesser +profondément les armées. Séance tenante, on abolit l'élection des +Hautes-Pyrénées, qui avait porté Barrère au corps législatif. On apprit +le résultat du tirage au sort fait au directoire. Par une singularité du +hasard, le sort était tombé sur Letourneur, ce qui confirma davantage +l'opinion qui s'était répandue d'un accord volontaire entre les +directeurs[6]. Sur-le-champ on songea à le remplacer. Le choix qu'on +allait faire avait beaucoup moins d'importance depuis qu'il ne pouvait +plus changer la majorité directoriale; mais c'était toujours l'appui +d'une voix à donner à Carnot; et d'ailleurs, comme on ne connaissait pas +bien la pensée de Larévellière-Lépaux, comme on le savait modéré, et +qu'il était un des proscrits de 1793, on se flattait qu'il pourrait, +dans certains cas, se rattacher à Carnot, et changer la majorité. Les +constitutionnels, qui avaient le désir et l'espoir de modifier la marche +du gouvernement sans le détruire, auraient voulu nommer un homme attaché +au régime actuel, mais prononcé contre le directoire, et prêt à se +rallier à Carnot. Ils proposaient Cochon, le ministre de la police, et +l'ami de Carnot. Ils songeaient aussi à Beurnonville; mais, dans le club +de Clichy, on était mal disposé pour Cochon, bien qu'on lui eût accordé +d'abord beaucoup de faveur à cause de son énergie contre les jacobins. +On lui en voulait maintenant de l'arrestation de Brottier, Duverne +de Presle et Laville-Heurnois, mais surtout de ses circulaires aux +électeurs. On repoussa Cochon et même Beurnonville. On proposa +Barthélemy, notre ambassadeur en Suisse, et le négociateur des traités +de paix avec la Prusse et l'Espagne. Ce n'était certainement pas le +diplomate pacificateur qu'on voulait honorer en lui, mais le complice +supposé du prétendant et des émigrés. Cependant les royalistes, qui +espéraient, et les républicains, qui craignaient de trouver en lui un +traître se trompaient également. Barthélémy n'était qu'un homme faible, +médiocre, fidèle au pouvoir régnant, et n'ayant pas même la hardiesse +nécessaire pour le trahir. Pour décider son élection, qui rencontrait +des obstacles, on répandit qu'il n'accepterait pas, et que sa nomination +serait un hommage à l'homme qui avait commencé la réconciliation de la +France avec l'Europe. Cette fable contribua au succès. Il obtint aux +cinq-cents trois cent neuf suffrages, et Cochon deux cent trente. On vit +figurer sur la liste des candidats présentés aux anciens, Masséna, porté +par cent quatre-vingt-sept suffrages; Kléber, par cent soixante-treize; +Augereau, par cent trente-neuf. Un nombre de députés voulaient appeler +au gouvernement l'un des généraux divisionnaires les plus distingués +dans les armées. + +[Note 6: On lit dans une foule d'histoires que Letourneur sortit par +un arrangement volontaire. Le directeur Larévellière-Lépaux, dans des +mémoires précieux et inédits, assure le contraire. Pour qui a connu ce +vertueux citoyen, incapable de mentir, son assertion est une preuve +suffisante. Mais on n'a plus aucun doute en lisant le mémoire de Carnot, +écrit après le 18 fructidor. Dans ce mémoire plein de fiel, et qui est à +déplorer pour la gloire de Carnot, il assure que tous ces arrangemens +ne sont qu'une vaine supposition. Il n'avait certes aucun intérêt +à justifier ses collègues, contre lesquels il était plein de +ressentiment.] + +Barthélémy fut élu par les anciens; et, malgré la fable inventée pour +lui gagner des voix, il répondit de suite qu'il acceptait les fonctions +de directeur. Son introduction au directoire à la place de Letourneur +n'y changeait nullement les influences. Barthélemy n'était pas plus +capable d'agir sur ses collègues que Letourneur; il allait voter de +la même manière, et faire par position ce que Letourneur faisait par +dévouement à la personne de Carnot. + +Les membres de la société de Clichy, _les clichyens_, comme on les +appelait, se mirent à l'oeuvre dès le 1er prairial, et annoncèrent +les intentions les plus violentes. Peu d'entre eux étaient dans la +confidence des agens royalistes. Lemerer, Mersan, Imbert-Colomès, +Pichegru, et peut-être Willot, étaient seuls dans le secret. Pichegru, +d'abord en correspondance avec Condé et Wickam, venait d'être mis en +relation directe avec le prétendant. Il reçut de grands encouragemens, +de superbes promesses, et de nouveaux fonds, qu'il accepta encore, sans +être plus certain qu'auparavant de l'usage qu'il en pourrait faire. +Il promit beaucoup, et dit qu'il fallait, avant de prendre un parti, +observer la nouvelle marche des choses. Froid et taciturne, il affectait +avec ses complices, et avec tout le monde, le mystère d'un esprit +profond et le recueillement d'un grand caractère. Moins il parlait, plus +on lui supposait de combinaisons et de moyens. Le plus grand nombre +des clichyens ignoraient sa mission secrète. Le gouvernement lui-même +l'ignorait, car Duverne de Presle n'en avait pas le secret, et n'avait +pu le lui communiquer. + +Parmi les clichyens, les uns étaient mus par l'ambition, les autres par +un penchant naturel pour l'état monarchique, le plus grand nombre par +les souvenirs de la terreur et par la crainte de la voir renaître. +Réunis par des motifs divers, ils étaient entraînés, comme il arrive +toujours aux hommes assemblés, par les plus ardens d'entre eux. Dès le +1er prairial, ils formèrent les projets les plus fous. Le premier était +de mettre les conseils en permanence. Ils voulaient ensuite demander +l'éloignement des troupes qui étaient à Paris; ils voulaient s'arroger +la police de la capitale, en interprétant l'article de la constitution +qui donnait au corps législatif la police du lieu de ses séances, et en +traduisant le mot _lieu_ par le mot _ville_; ils voulaient mettre les +directeurs en accusation, en nommer d'autres, abroger en masse les lois +dites révolutionnaires, c'est-à-dire, abroger, à la faveur de ce mot, la +révolution tout entière. Ainsi, Paris soumis à leur pouvoir, les chefs +du gouvernement renversés, l'autorité remise entre leurs mains pour +en disposer à leur gré, ils pouvaient tout hasarder, même la royauté. +Cependant ces propositions de quelques esprits emportés furent écartées. +Des hommes plus mesurés, voyant qu'elles équivalaient à une attaque +de vive force contre le directoire, les combattirent, et en firent +prévaloir d'autres. Il fut convenu qu'on se servirait d'abord de la +majorité, pour changer toutes les commissions, pour réformer certaines +lois, et pour contrarier la marche actuelle du directoire. La tactique +législative fut donc préférée, pour le moment, aux attaques de vive +force. + +Ce plan arrêté, on le mit sur-le-champ à exécution. Après avoir annulé +l'élection de Barrère, on rappela cinq membres du premier tiers, qui +avaient été exclus l'année précédente en vertu de la loi du 3 brumaire. +Le refus fait par les anciens de rapporter cette loi ne fut pas un +obstacle. Les députés repoussés du corps législatif furent rappelés +comme inconstitutionnellement exclus. C'étaient les nommés +Ferrand-Vaillant, Gault, Polissart, Job Aymé (de la Drôme), et Marsan, +l'un des agens du royalisme. On imagina ensuite une nouvelle manière +de rapporter la loi du 3 brumaire. Le rapport de cette loi ayant été +proposé quelques jours auparavant, et rejeté par les anciens, ne pouvait +plus être proposé avant une année. On employa une nouvelle forme, et +on décida que la loi du 3 brumaire était rapportée, dans ce qui était +relatif à l'exclusion des fonctions publiques. C'était presque toute la +loi. Les anciens adoptèrent la résolution sous cette forme. Les membres +du nouveau tiers, exclus comme parens d'émigrés, ou comme amnistiés pour +délits révolutionnaires, purent être introduits. M. Imbert-Colomès de +Lyon dut à cette résolution l'avantage d'entrer au corps législatif. +Elle profita aussi à Salicetti, qui avait été compromis dans les +événemens de prairial, et amnistié avec plusieurs membres de la +convention. Nommé en Corse, son élection fut confirmée. Par une +apparence d'impartialité, les meneurs des cinq-cents firent rapporter +une loi du 21 floréal, qui éloignait de Paris les conventionnels non +revêtus de fonctions publiques. C'était afin de paraître abroger +toutes les lois révolutionnaires. Ils s'occupèrent immédiatement de la +vérification des élections; et, comme il était naturel de s'y attendre, +ils annulaient toutes les élections douteuses quand il s'agissait d'un +député républicain, et les confirmaient quand il s'agissait d'un ennemi +de la révolution. Ils firent renouveler toutes les commissions; et, +prétendant que tout devait dater du jour de leur introduction au corps +législatif, ils demandèrent des comptes de finances jusqu'au 1er +prairial. Ils établirent ensuite des commissions spéciales, pour +examiner les lois relatives aux émigrés, aux prêtres, au culte, à +l'instruction publique, aux colonies, etc. L'intention de porter la main +sur toute chose était assez évidente. + +Deux exceptions avaient été faites aux lois qui bannissaient les +émigrés à perpétuité: l'une en faveur des ouvriers et cultivateurs que +Saint-Just et Lebas avaient fait fuir du Haut-Rhin, pendant leur mission +en 1793; l'autre en faveur des individus compromis, et obligés de fuir +par suite des événemens du 31 mai. Les réfugiés de Toulon, qui avaient +livré cette place, et qui s'étaient sauvés sur les escadres anglaises, +étaient seuls privés du bénéfice de cette seconde exception. A la faveur +de ces deux dispositions, une multitude d'émigrés étaient déjà rentrés. +Les uns se faisaient passer pour ouvriers ou cultivateurs du Haut-Rhin, +les autres pour proscrits du 31 mai. Les clichyens firent adopter une +prorogation du délai accordé aux fugitifs du Haut-Rhin, et prolonger +ce délai de six mois. Ils firent décider en outre que les fugitifs +toulonnais profiteraient de l'exception accordée aux proscrits du 31 +mai. Quoique cette faveur fût méritée pour beaucoup de méridionaux, qui +ne s'étaient réfugiés à Toulon, et de Toulon sur les escadres anglaises, +que pour se soustraire à la proscription encourue par les fédéralistes, +néanmoins elle rappelait et semblait amnistier l'attentat le plus +criminel de la faction contre-révolutionnaire, et devait indigner les +patriotes. La discussion sur les colonies, et sur la conduite des agens +du directoire à Saint-Domingue, amena un éclat violent. La commission +chargée de cet objet, et composée de Tarbé, Villaret-Joyeuse, Vaublanc, +Bourdon (de l'Oise), fit un rapport où la convention était traitée +avec la plus grande amertume. Le conventionnel Marec y était accusé de +n'avoir pas résisté _à la tyrannie avec l'énergie de la vertu_. A ces +mots, qui annonçaient l'intention souvent manifestée d'outrager les +membres de la convention, tous ceux qui siégeaient encore dans les +cinq-cents s'élancèrent à la tribune, et demandèrent un rapport rédigé +d'une manière plus digne du corps législatif. La scène fut des plus +violentes. Les conventionnels, appuyés des députés modérés, obtinrent +que le rapport fût renvoyé à la commission. Carnot influa sur la +commission par le moyen de Bourdon (de l'Oise), et les dispositions du +décret projeté furent modifiées. D'abord on avait proposé d'interdire +au directoire la faculté d'envoyer des agens dans les colonies; on lui +laissa cette faculté, en limitant le nombre des agens à trois, et la +durée de leur mission à dix-huit mois. Santhonax fut rappelé. Les +constitutionnels, voyant qu'ils avaient pu, en se réunissant aux +conventionnels, arrêter la fougue des clichyens, crurent qu'ils allaient +devenir les modérateurs du corps législatif. Mais les séances suivantes +allaient bientôt les détromper. + +Au nombre des objets les plus importans dont les nouveaux élus de +proposaient de s'occuper, étaient le culte et les lois sur les prêtres. +La commission chargée de cette grave matière, nomma pour son rapporteur +le jeune Camille Jordan, dont l'imagination s'était exaltée aux horreurs +du siége de Lyon, et dont la sensibilité, quoique sincère, n'était pas +sans prétentions. Le rapporteur fit une dissertation fort longue et fort +ampoulée sur la liberté des cultes. Il ne suffisait pas, disait-il, de +permettre chacun l'exercice de son culte, mais il fallait, pour que la +liberté fût réelle, ne rien exiger qui fût en contradiction avec les +croyances. Ainsi, par exemple, le serment exigé des prêtres, quoique ne +blessant en rien les croyances, ayant été néanmoins mal interprété par +eux, et regardé comme contraire aux doctrines de l'église catholique, ne +devait pas leur être imposé. C'était une tyrannie dont le résultat était +de créer une classe de proscrits, et de proscrits dangereux, parce +qu'ils avaient une grande influence sur les esprits, et que, dérobés +avec empressement aux recherches de l'autorité par le zèle pieux des +peuples, ils travaillaient dans l'ombre à exciter la révolte. Quant +aux cérémonies du culte, il ne suffisait pas de les permettre dans des +temples fermés, il fallait, tout en défendant les pompes extérieures qui +pouvaient devenir un sujet de trouble, permettre certaines pratiques +indispensables. Ainsi les cloches étaient indispensables pour réunir +les catholiques à certaines heures; elles étaient partie nécessaire du +culte; les défendre, c'était en gêner la liberté. D'ailleurs le peuple +était accoutumé à ces sons, il les aimait, il n'avait pas encore +consenti à s'en passer; et, dans les campagnes, la loi contre les +cloches n'avait jamais été exécutée. Les permettre, c'était donc +satisfaire à un besoin innocent, et faire cesser le scandale d'une loi +inexécutée. Il en était de même pour les cimetières. Tout en interdisant +les pompes publiques à tous les cultes, il fallait cependant permettre +à chacun d'avoir des lieux fermés, consacrés aux sépultures, et dans +l'enceinte desquels on pourrait placer les signes propres à chaque +religion. En vertu de ces principes, Camille Jordan proposait +l'abolition des sermens, l'annulation des lois répressives qui en +avaient été la conséquence, la permission d'employer les cloches, et +d'avoir des cimetières dans l'enceinte desquels chaque culte pourrait +placer à volonté ses signes religieux sur les tombeaux. Les principes de +ce rapport, quoique exposés avec une emphase dangereuse, étaient +justes. Il est vrai qu'il n'existe qu'un moyen de détruire les vieilles +superstitions, c'est l'indifférence et la disette. En souffrant tous +les cultes, et n'en salariant aucun, les gouvernemens hâteraient +singulièrement leur fin. La convention avait déjà rendu aux catholiques +les temples qui leur servaient d'églises; le directoire aurait bien +fait de leur permettre les cloches, les croix dans les cimetières, +et d'abolir l'usage du serment et les lois contre les prêtres qui le +refusaient. Mais employait-on les véritables formes, choisissait-on le +véritable moment, pour présenter de semblables réclamations? Si au lieu +d'en faire l'un des griefs du grand procès intenté au directoire, on eût +attendu un moment plus convenable, donné aux passions le temps de se +calmer, au gouvernement celui de se rassurer, on aurait infailliblement +obtenu les concessions désirées. Mais par cela seul que les +contre-révolutionnaires en faisaient une condition, les patriotes s'y +opposaient; car on veut toujours le contraire de ce que veut un ennemi. +En entendant le bruit des cloches, ils auraient cru entendre le tocsin +de la contre-révolution. Chaque parti veut que l'on comprenne et +satisfasse ses passions, et ne veut ni comprendre ni admettre celles +du parti contraire. Les patriotes avaient leurs passions composées +d'erreurs, de craintes, de haines, qu'il fallait aussi comprendre et +ménager. Ce rapport fit une sensation extraordinaire, car il touchait +aux ressentimens les plus vifs et les plus profonds. Il fut l'acte le +plus frappant et le plus dangereux des clichyens, quoique au fond le +plus fondé. Les patriotes y répondirent mal, en disant qu'on proposait +de récompenser la violation des lois, par l'abrogation des lois violées. +Il faut en effet abroger les lois inexécutables. + +A toutes ces exigences, les clichyens ajoutèrent des vexations de toute +espèce contre le directoire, au sujet des finances. C'était là l'objet +important, au moyen duquel ils se proposaient de le tourmenter et de le +paralyser. Nous avons exposé déjà (tome VIII), en donnant l'aperçu des +ressources financières pour l'an V (1797), quelles étaient les recettes +et les dépenses présumées de cette année. On avait à suffire à 450 +millions de dépenses ordinaires au moyen des 250 millions de la +contribution foncière, des 50 millions de la contribution personnelle, +et des 150 millions du timbre, de l'enregistrement, des patentes, des +postes et des douanes. On devait pourvoir aux 550 millions de la dépense +extraordinaire, avec le dernier quart du prix des biens nationaux +soumissionnés l'année précédente, s'élevant à 100 millions, et exigé +en billets de la part des acquéreurs, avec le produit des bois et +du fermage des biens nationaux, l'arriéré des contributions, les +rescriptions bataves, la vente du mobilier national, différents produits +accessoires, enfin avec l'éternelle ressource des biens restant à +vendre. Mais tous ces moyens étaient insuffisans, et très au-dessous +de leur valeur présumée. Les recettes et dépenses de l'année n'étant +réglées que provisoirement, on avait ordonné la perception sur les +rôles provisoires, de trois cinquièmes de la contribution foncière et +personnelle. Mais les rôles, comme on l'a déjà dit, mal faits par les +administrations locales, à causé de la variation continuelle des lois +fiscales, et surchargés d'émargemens, donnaient lieu à des difficultés +sans nombre. La mauvaise volonté des contribuables ajoutait encore à ces +difficultés, et la recette était lente. Outre l'inconvénient d'arriver +tard elle était fort au-dessous de ce qu'on l'avait imaginée. La +contribution foncière faisait prévoir tout au plus 200 millions de +produit, au lieu de 250. Les différens revenus, tels que timbre, +enregistrement, patentes, douanes et postes, ne faisaient espérer que +100 millions au lieu de 150. Tel était le déficit dans les revenus +ordinaires, destinés à faire face à la dépense ordinaire. Il n'était pas +moindre dans l'extraordinaire. On avait négocié les bons des acquéreurs +nationaux pour le prix du dernier quart, avec grand désavantage. Pour ne +pas faire les mêmes pertes sur les rescriptions bataves, on les avait +engagées pour une somme très inférieure à leur valeur. Les biens se +vendaient très lentement, aussi la détresse était-elle extrême. L'armée +d'Italie avait vécu avec les contributions qu'elle levait; mais les +armées du Rhin, de Sambre-et-Meuse, de l'intérieur, les troupes de +la marine, avaient horriblement souffert. Plusieurs fois les troupes +s'étaient montrées prêtes à se révolter. Les établissemens publics et +les hôpitaux étaient dans une horrible pénurie. Les fonctionnaires +publics ne touchaient pas. + +Il avait fallu recourir à des expédiens de toute espèce. Ainsi, comme +nous l'avons rapporté (t. VIII), on recourut à des délais, pour +l'accomplissement de certaines obligations. On ne payait les rentiers +qu'un quart en numéraire, et trois quarts en bons acquittables en biens +nationaux, appelés _bons des trois quarts_. Le service de la dette +consolidée, de la dette viagère et des pensions, s'élevait à 248 +millions; par conséquent ce n'était guère que 62 millions à payer, et la +dépense ordinaire se trouvait ainsi réduite de 186 millions. Mais malgré +cette réduction, la dépense n'en était pas moins au-dessus des recettes. +Quoiqu'on eût établi une distinction entre la dépense ordinaire +et extraordinaire, on ne l'observait pas dans les paiemens de la +trésorerie. On fournissait à la dépense extraordinaire avec les +ressources destinées à la dépense ordinaire; c'est-à-dire, qu'à +défaut d'argent pour payer les troupes, ou les fournisseurs qui les +nourrissaient, on prenait sur les sommes destinées aux appointemens +des fonctionnaires publics, juges, administrateurs de toute espèce. +Non-seulement on confondait ces deux sortes de fonds, mais on anticipait +sur les rentrées, et on délivrait des assignations sur tel ou tel +receveur, acquittables avec les premiers fonds qui devaient lui arriver. +On donnait aux fournisseurs des ordonnances sur la trésorerie, dont le +ministre réglait l'ordre d'acquittement, suivant l'urgence des besoins; +ce qui donnait quelquefois lieu à des abus, mais ce qui procurait le +moyen de pourvoir au plus pressé, et d'empêcher souvent tel entrepreneur +de se décourager et d'abandonner son service. Enfin, à défaut de toute +autre ressource, on délivrait des bons sur les biens nationaux, papier +qu'on négociait aux acheteurs. C'était là le moyen employé, depuis la +destruction du papier-monnaie, pour anticiper sur les ventes. De cet +état des finances, il résultait que les fournisseurs de la plus mauvaise +espèce, c'est-à-dire les fournisseurs aventureux, entouraient seuls le +gouvernement, et lui faisaient subir les marchés les plus onéreux. Ils +n'acceptaient qu'à un taux fort bas les papiers qu'on leur donnait, et +ils élevaient le prix des denrées à proportion des chances ou des délais +du paiement. On était souvent obligé de faire les arrangemens les plus +singuliers pour suffire à certains besoins. Ainsi le ministre de la +marine avait acheté des farines pour les escadres, à condition que le +fournisseur, en livrant les farines à Brest, en donnerait une partie +en argent, pour payer la solde aux marins prêts à se révolter. Le +dédommagement de cette avance de numéraire se trouvait naturellement +dans le haut prix des farines. Toutes ces pertes étaient inévitables +et résultaient de la situation. Les imputer au gouvernement était +une injustice. Malheureusement la conduite scandaleuse de l'un des +directeurs, qui avait une part secrète dans les profits extraordinaires +des fournisseurs, et qui ne cachait ni ses prodigalités, ni les progrès +de sa fortune, fournissait un prétexte à toutes les calomnies. Ce +n'étaient pas certainement les bénéfices honteux d'un individu qui +mettaient l'état dans la détresse, mais on en prenait occasion pour +accuser le directoire de ruiner les finances. + +Il y avait là, pour une opposition violente et de mauvaise foi, une +ample matière à déclamations et à mauvais projets. Elle en forma en +effet de très dangereux. Elle avait composé la commission des finances +d'hommes de son choix, et fort mal disposés pour le gouvernement. Le +premier soin de cette commission fut de présenter aux cinq-cents, par +l'organe du rapporteur Gilbert-Desmolières, un état inexact de la +recette et de la dépense. Elle exagéra l'une, et diminua fortement +l'autre. Obligée de reconnaître l'insuffisance des ressources +ordinaires, telles que la contribution foncière, l'enregistrement, le +timbre, les patentes, les postes, les douanes, elle refusa cependant +tous les impôts imaginés pour y suppléer. Depuis le commencement de la +révolution, on n'avait pas pu rétablir encore les impôts indirects. On +proposait un impôt sur le sel et le tabac, la commission prétendit qu'il +effrayait le peuple; on proposait une loterie, elle la repoussa comme +immorale; on proposait un droit de passe sur les routes, elle le trouva +sujet à de grandes difficultés. Tout cela était plus ou moins juste, +mais il fallait chercher et trouver des ressources. Pour toute +ressource, la commission annonça qu'elle allait s'occuper de discuter un +droit de greffe. Quant au déficit des recettes extraordinaires, loin d'y +pourvoir, elle chercha à l'aggraver, en interdisant au directoire les +expédiens au moyen desquels il était parvenu à vivre au jour le jour. +Voici comme elle s'y prit. + +La constitution avait détaché la trésorerie du directoire, et en avait +fait un établissement à part, qui était dirigé par des commissaires +indépendans, nommés par les conseils, et n'ayant d'autre soin que celui +de recevoir le revenu, et de payer la dépense. De cette manière le +directoire n'avait pas le maniement des fonds de l'état; il délivrait +des ordonnances sur la trésorerie, qu'elle acquittait jusqu'à +concurrence des crédits ouverts par les conseils. Rien n'était plus +funeste que cette institution, car le maniement des fonds est une +affaire d'exécution, qui doit appartenir au gouvernement, comme la +direction des opérations militaires, et dans laquelle les corps +délibérans ne peuvent pas plus intervenir que dans l'ordonnance d'une +campagne. C'est même souvent par un maniement adroit et habile qu'un +ministre parvient à créer des ressources temporaires, dans un cas +pressant. Aussi les deux conseils avaient-ils, l'année précédente, +autorisé la trésorerie à faire toutes les négociations commandées par le +directoire. La nouvelle commission résolut de couper court aux expédiens +qui faisaient vivre le directoire, en lui enlevant tout pouvoir sur la +trésorerie. D'abord elle voulait qu'il n'eût plus la faculté d'ordonner +les négociations de valeurs. Quand il y aurait des valeurs non +circulantes à réaliser, les commissaires de la trésorerie devaient les +négocier eux-mêmes, sous leur responsabilité personnelle. Elle imagina +ensuite d'enlever au directoire le droit de régler l'ordre dans lequel +devaient être acquittées les ordonnances de paiement. Elle proposa aussi +de lui interdire des anticipations sur les fonds qui devaient rentrer +dans les caisses des départemens. Elle voulait même que toutes les +assignations déjà délivrées sur les fonds non rentrés, fussent +rapportées à la trésorerie, vérifiées, et payées à leur tour; ce qui +interrompait et annulait toutes les opérations déjà faites. Elle proposa +en outre de rendre obligatoire la distinction établie entre les deux +natures de dépenses et de recettes, et d'exiger que la dépense ordinaire +fût soldée sur la recette ordinaire, et la dépense extraordinaire sur +la recette extraordinaire; mesure funeste, dans un moment où il fallait +fournir à chaque besoin pressant par les premiers fonds disponibles. A +toutes ces propositions, elle en ajouta une dernière, plus dangereuse +encore que les précédentes. Nous venons de dire que, les biens se +vendant lentement, on anticipait sur leur vente, en délivrant des bons +qui étaient recevables en paiement de leur valeur. Les fournisseurs se +contentaient de ces bons, qu'ils négociaient ensuite aux acquéreurs. +Ce papier rivalisait, il est vrai, avec les _bons des trois quarts_ +délivrés aux rentiers, et en diminuait la valeur par la concurrence. +Sous prétexte de protéger les malheureux rentiers contre l'avidité des +fournisseurs, la commission proposa de ne plus permettre que les biens +nationaux pussent être payés avec les bons délivrés aux fournisseurs. + +Toutes ces propositions furent adoptées par les cinq-cents, dont la +majorité aveuglément entraînée n'observait plus aucune mesure. Elles +étaient désastreuses, et menaçaient d'interruption tous les services. +Le directoire, en effet, ne pouvant plus négocier à son gré les valeurs +qu'il avait dans les mains, ne pouvant plus fixer l'ordre des paiemens +suivant l'urgence des services, anticiper dans un cas pressant sur les +fonds non rentrés, prendre sur l'ordinaire pour l'extraordinaire, et +enfin émettre un papier volontaire acquittable en biens nationaux, était +privé de tous les moyens qui l'avaient fait vivre jusqu'ici, et lui +avaient permis, dans l'impossibilité de satisfaire à tous les besoins, +de pourvoir au moins aux plus pressans. Les mesures adoptées, fort +bonnes pour établir l'ordre dans un temps calme, étaient effrayantes +dans la situation où l'on se trouvait. Les constitutionnels firent de +vains efforts, dans les cinq-cents, pour les combattre. Elles passèrent; +et il ne resta plus d'espoir que dans le conseil des anciens. + +Les constitutionnels, ennemis modérés du directoire, voyaient avec la +plus grande peine la marche imprimée au conseil des cinq cents. Ils +avaient espéré que l'adjonction d'un nouveau tiers leur serait plutôt +utile que nuisible, qu'elle aurait pour unique effet de changer la +majorité, et qu'ils deviendraient les maîtres du corps législatif. Leur +chef, Carnot, avait conçu les mêmes illusions; mais les uns et les +autres se voyaient entraînés bien au-delà du but, et pouvaient +s'apercevoir dans cette occasion, comme dans toutes les autres, que +derrière chaque opposition se cachait la contre-révolution avec ses +mauvaises pensées. Ils avaient beaucoup plus d'influence chez les +anciens que chez les cinq-cents, et ils s'efforcèrent de provoquer le +rejet des résolutions relatives aux finances. Carnot y avait un ami +dévoué dans le député Lacuée; il avait aussi des liaisons avec Dumas, +ancien membre de la législative. Il pouvait compter sur l'influence de +Portalis, Tronçon-Ducoudray, Lebrun, Barbé-Marbois, tous adversaires +modérés du directoire, et blâmant les emportemens du parti clichyen. +Grâce aux efforts réunis de ces députés, et aux dispositions du conseil +des anciens, les premières propositions de Gilbert-Desmolières, +qui interdisaient au directoire de diriger les négociations de la +trésorerie, de fixer l'ordre des paiemens, et de confondre l'ordinaire +avec l'extraordinaire, furent rejetées. Ce rejet causa une grande +satisfaction aux constitutionnels, et en général à tous les hommes +modérés qui redoutaient une lutte. Carnot en fut extrêmement joyeux. Il +espéra de nouveau qu'on pourrait contenir les clichyens par le conseil +des anciens, et que la direction des affaires resterait à ses amis et à +lui. + +Mais ce n'était là qu'un médiocre palliatif. Le club de Clichy retentit +des plus violentes déclamations contre les anciens, et de nouveaux +projets d'accusation contre le directoire. Gilbert-Desmolières reprit +ses premières propositions rejetées par les anciens, dans l'espoir de +les faire agréer à une seconde délibération, en les présentant sous une +autre forme. Les résolutions de toute espèce contre le gouvernement se +succédèrent dans les cinq-cents. On interdit aux députés de recevoir des +places un an avant leur sortie du corps législatif. Imbert-Colomès, qui +correspondait avec la cour de Blankembourg, proposa d'ôter au directoire +la faculté qu'il tenait d'une loi, d'examiner les lettres venant de +l'étranger. Aubry, le même qui, après le 9 thermidor, opéra une réaction +dans l'armée, qui, en 1795, destitua Bonaparte, Aubry proposa d'enlever +au directoire le droit de destituer les officiers, ce qui le privait +de l'une de ses plus importantes prérogatives constitutionnelles. Il +proposa aussi d'ajouter aux douze cents grenadiers composant la garde du +corps législatif, une compagnie d'artillerie et un escadron de dragons, +et de donner le commandement de toute cette garde aux inspecteurs de la +salle du corps législatif, proposition ridicule et qui semblait +annoncer des préparatifs de guerre. On dénonça l'envoi d'un million à +l'ordonnateur de la marine de Toulon, envoi que Bonaparte avait fait +directement, sans prendre l'intermédiaire de la trésorerie, pour hâter +le départ de l'escadre dont il avait besoin dans l'Adriatique. Ce +million fut saisi par la trésorerie, et transporté à Paris. On parla de +semblables envois, faits de la même manière, de l'armée d'Italie aux +armées des Alpes, du Rhin et de Sambre-et-Meuse. On fit un long rapport +sur nos relations avec les États-Unis; et, quelque raison qu'eût le +directoire dans les différends élevés avec cette puissance, on le +censura avec amertume. Enfin la fureur de dénoncer et d'accuser toutes +les opérations du gouvernement entraîna les clichyens à une dernière +démarche, qui fut de leur part une funeste imprudence. + +Les événemens de Venise avaient retenti dans toute l'Europe. Depuis le +manifeste de Palma-Nova, cette république avait été anéantie, et celle +de Gênes révolutionnée, sans que le directoire eût donné un seul mot +d'avis aux conseils. La raison de ce silence était, comme on l'a vu, +dans la rapidité des opérations, rapidité telle, que Venise n'était plus +avant qu'on pût mettre la guerre en délibération au corps législatif. Le +traité intervenu depuis n'avait pas encore été soumis à la discussion, +et devait l'être sous quelques jours. Au reste, c'était moins du silence +du directoire qu'on était fâché, que de la chute des gouvernemens +aristocratiques, et des progrès de la révolution en Italie. Dumolard, +cet orateur diffus, qui depuis près de deux ans ne cessait de combattre +le directoire dans les cinq-cents, résolut de faire une motion +relativement aux événemens de Venise et de Gênes. La tentative était +hardie; car on ne pouvait attaquer le directoire sans attaquer le +général Bonaparte. Il fallait braver pour cela l'admiration universelle, +et une influence devenue colossale depuis que le général avait obligé +l'Autriche à la paix, et que, négociateur et guerrier, il semblait +régler à Milan les destinées de l'Europe. Tous les clichyens qui avaient +conservé quelque raison, firent leurs efforts pour dissuader Dumolard de +son projet; mais il persista, et dans la séance du 5 messidor (23 juin), +il fit une motion d'ordre sur les événemens de Venise. «La renommée, +dit-il, dont on ne peut comprimer l'essor, a semé partout le bruit de +nos conquêtes sur les Vénitiens, et de la révolution étonnante qui les +a couronnées. Nos troupes sont dans leur capitale; leur marine nous est +livrée; le plus ancien gouvernement de l'Europe est anéanti; il reparaît +en un clin d'oeil sous des formes démocratiques; nos soldats enfin +bravent les flots de la mer Adriatique, et sont transportés à Corfou +pour achever la révolution nouvelle.... Admettez ces événemens pour +certains, il suit que le directoire a fait en termes déguisés la guerre, +la paix, et sous quelques rapports, un traité d'alliance avec Venise, et +tout cela sans votre concours.... Ne sommes-nous donc plus ce peuple +qui a proclamé en principe, et soutenu par la force des armes, qu'il +n'appartient, sous aucun prétexte, à des puissances étrangères de +s'immiscer dans la forme du gouvernement d'un autre état? Outragés par +les Vénitiens, était-ce à leurs institutions politiques que nous +avions le droit de déclarer la guerre? Vainqueurs et conquérans, +nous appartenait-il de prendre une part active à leur révolution, en +apparence inopinée? Je ne rechercherai point ici quel est le sort que +l'on réserve à Venise, et surtout à ses provinces de terre-ferme. Je +n'examinerai point si leur envahissement, médité peut-être avant les +attentats qui lui servirent de motifs, n'est pas destiné à figurer dans +l'histoire comme un digne pendant du partage de la Pologne. Je veux bien +arrêter ces réflexions, et je demande, l'acte constitutionnel à la main, +comment le directoire peut justifier l'ignorance absolue dans laquelle +il cherche à laisser le corps législatif sur cette foule d'événemens +extraordinaires.» Après s'être occupé des événemens de Venise, Dumolard +parle ensuite de ceux de Gênes, qui présentaient, disait-il, le même +caractère, et faisaient supposer l'intervention de l'armée française +et de ses chefs. Il parla aussi de la Suisse, avec laquelle on était, +disait-il, en contestation pour un droit de navigation, et il demanda +si on voulait démocratiser tous les états alliés de la France. Louant +souvent les héros d'Italie, il ne parla pas une seule fois du général en +chef, qu'alors aucune bouche ne négligeait l'occasion de prononcer en +l'accompagnant d'éloges extraordinaires. Dumolard finit par proposer +un message au directoire, pour lui demander des explications sur les +événemens de Venise et de Gênes, et sur les rapports de la France avec +la Suisse. + +Cette motion causa un étonnement général, et prouva l'audace des +clichyens. Elle devait bientôt leur coûter cher. En attendant qu'ils +en essuyassent les tristes conséquences, ils se montraient pleins +d'arrogance, affichaient hautement les plus grandes espérances, et +semblaient devoir être sous peu les maîtres du gouvernement. C'était +partout la même confiance et la même imprudence qu'en vendémiaire. Les +émigrés rentraient en foule. On envoyait de Paris une quantité de faux +passe-ports et de faux certificats de résidence dans toutes les +parties de l'Europe. On en faisait commerce à Hambourg. Les émigrés +s'introduisaient sur le territoire par la Hollande, par l'Alsace, la +Suisse et le Piémont. Ramenés par le goût qu'ont les Français pour +leur belle patrie, et par les souffrances et les dégoûts essuyés à +l'étranger, n'ayant d'ailleurs plus rien à espérer de la guerre, depuis +les négociations entamées avec l'Autriche, ayant même à craindre le +licenciement du corps de Condé, ils venaient essayer, par la paix et par +les intrigues de l'intérieur, la contre-révolution qu'ils n'avaient pu +opérer par le concours des puissances européennes. Du reste, à défaut +d'une contre-révolution, ils voulaient revoir au moins leur patrie, et +recouvrer une partie de leurs biens. Grâce en effet à l'intérêt qu'ils +rencontraient partout, ils avaient mille facilités pour les racheter. +L'agiotage sur les différens papiers admis en paiement des biens +nationaux, et la facilité de se procurer ces papiers à vil prix, +la faveur des administrations locales pour les anciennes familles +proscrites, la complaisance des enchérisseurs, qui se retiraient dès +qu'un ancien propriétaire faisait acheter ses terres sous des noms +supposés, permettaient aux émigrés de rentrer dans leur patrimoine avec +de très faibles sommes. Les prêtres surtout revenaient en foule. Ils +étaient recueillis par toutes les dévotes de France, qui les logeaient, +les nourrissaient, leur élevaient des chapelles dans leurs maisons, et +les entretenaient d'argent au moyen des quêtes. L'ancienne hiérarchie +ecclésiastique était clandestinement rétablie. Aucune des nouvelles +circonscriptions de la constitution civile du clergé n'était reconnue. +Les anciens diocèses existaient encore; des évêques et des archevêques +les administraient secrètement, et correspondaient avec Rome. C'était +par eux et par leur ministère que s'exerçaient toutes les pratiques du +culte catholique; ils confessaient, baptisaient, mariaient les personnes +restées fidèles à l'ancienne religion. Tous les chouans oisifs +accouraient à Paris et s'y réunissaient aux émigrés, qui s'y trouvaient, +disait-on, au nombre de plus de cinq mille. En voyant la conduite des +cinq-cents et les périls du directoire, ils croyaient qu'il suffisait de +quelques jours pour amener la catastrophe depuis si long-temps désirée. +Ils remplissaient leur correspondance avec l'étranger de leurs +espérances. Auprès du prince de Condé, dont le corps se retirait en +Pologne, auprès du prétendant qui était à Blankembourg, auprès du comte +d'Artois qui était en Ecosse, on montrait la plus grande joie. Avec +cette même ivresse qu'on avait eue à Coblentz, lorsqu'on croyait rentrer +dans quinze jours à la suite du roi de Prusse, on faisait de nouveau +aujourd'hui des projets de retour; on en parlait, on en plaisantait +comme d'un événement très prochain. Les villes voisines des frontières +se remplissaient de gens qui attendaient avec impatience le moment de +revoir la France. A tous ces indices il faut joindre enfin le langage +forcené des journaux royalistes, dont la fureur augmentait avec la +témérité et les espérances du parti. + +Le directoire était instruit par sa police de tous ces mouvemens. La +conduite des émigrés, la marche des cinq-cents, s'accordaient avec +la déclaration de Duverne de Presle pour démontrer l'existence d'un +véritable complot. Duverne de Presle avait dénoncé, sans les nommer, +cent quatre-vingts députés comme complices. Il n'avait désigné +nominativement que Lemerer et Mersan, et avait dit que les autres +étaient tous les sociétaires de Clichy. En cela, il s'était trompé, +comme on a vu. La plupart des clichyens, sauf cinq ou six peut-être, +agissaient par entraînement d'opinion, et non par complicité. Mais le +directoire, trompé par les apparences et la déclaration de Duverne de +Presle, les croyait sciemment engagés dans le complot, et ne voyait en +eux que des conjurés. Une découverte faite par Bonaparte en Italie vint +lui révéler un secret important, et ajouter encore à ses craintes. Le +Comte d'Entraigues, agent du prétendant, son intermédiaire avec +les intrigans de France, et le confident de tous les secrets de +l'émigration, s'était réfugié à Venise. Quand les Français y entrèrent, +il fut saisi et livré à Bonaparte. Celui-ci pouvait l'envoyer en France +pour y être fusillé comme émigré et comme conspirateur; cependant il se +laissa toucher, et préféra se servir de lui et de ses indiscrétions, +au lieu de le dévouer à la mort. Il lui assigna la ville de Milan pour +prison, lui donna quelques secours d'argent, et se fit raconter tous les +secrets du prétendant. Il connut alors l'histoire entière de la trahison +de Pichegru, qui était restée cachée du gouvernement, et dont Rewbell +seul avait eu quelques soupçons, mal accueillis de ses collègues. +D'Entraigues raconta à Bonaparte tout ce qu'il savait, et le mit au fait +de toutes les intrigues de l'émigration. Outre ces révélations verbales, +on obtint des renseignemens curieux par la saisie des papiers trouvés à +Venise, dans le portefeuille de d'Entraigues. Entre autres pièces, il +en était une fort importante, contenant une longue conversation de +d'Entraigues avec le comte de Montgaillard, dans laquelle celui-ci +racontait la première négociation entamée avec Pichegru, et restée +infructueuse par l'obstination du prince de Condé. D'Entraigues +avait écrit cette conversation[7], qui fut trouvée dans ses papiers. +Sur-le-champ Berthier, Clarke et Bonaparte la signèrent pour en attester +l'authenticité, et l'envoyèrent à Paris. + +[Note 7: M. de Montgaillard, dans son ouvrage, plein de calomnies et +d'erreurs, a soutenu que cette pièce contenait des faits vrais, mais +qu'elle était fausse, et avait été fabriquée par Bonaparte, Berthier et +Clarke. Le contraire est constant, et on conçoit l'intérêt que M. de +Montgaillard avait à justifier son frère de la conversation qu'on lui +attribue dans cette pièce. Mais il est difficile d'abord de supposer que +trois personnages aussi importans osassent faire un faux. Ces actes-là +sont aussi rares de nos jours que les empoisonnemens. Clarke a été +destitué à la suite de fructidor, et il était dans le parti Carnot. Il +est peu probable qu'il se prêtât à fabriquer des pièces pour appuyer +fructidor. Ensuite la pièce était fort insuffisante pour l'usage auquel +on la destinait; et à faire un faux on l'aurait fait suffisant. Tout +prouve donc le mensonge de M. de Montgaillard.] + +Le directoire la tint secrète, comme la déclaration de Duverne de +Presle, attendant l'occasion de s'en servir utilement. Mais il n'eut +plus de doute alors sur le rôle de Pichegru dans le conseil des +cinq-cents; il s'expliqua ses défaites, sa conduite bizarre, ses mauvais +procédés, son refus d'aller à Stockholm, et son influence sur les +Clichyens. Il supposa qu'à la tête de cent quatre-vingts députés ses +complices, il préparait la contre-révolution. + +Les cinq directeurs étaient divisés depuis la nouvelle direction que +Carnot avait prise, et qui était suivie par Barthélémy. Il ne restait +de dévoués au système du gouvernement que Barras, Rewbell et +Larévellière-Lépaux. Ces trois directeurs n'étaient point eux-mêmes +fort unis, car Rewbell, conventionnel modéré, haïssait dans Barras un +partisan de Danton, et avait en outre la plus grande aversion pour ses +moeurs et son caractère. Larévellière avait quelques liaisons avec +Rewbell, mais peu de rapports avec Barras. Les trois directeurs +n'étaient rapprochés que par la conformité habituelle de leur vote. +Tous trois étaient fort irrités et fort prononcés contre la faction de +Clichy. Barras, quoiqu'il reçût chez lui les émigrés par suite de sa +facilité de moeurs, ne cessait de dire qu'il monterait à cheval, qu'il +mettrait le sabre à la main, et, à la tête des faubourgs, irait sabrer +tous les contre-révolutionnaires des cinq-cents. Rewbell ne s'exprimait +pas de la sorte; il voyait tout perdu; et, quoique résolu à faire son +devoir, il croyait que ses collègues et lui n'auraient bientôt plus +d'autre ressource que la fuite. Larévellière-Lépaux, doué d'autant de +courage que de probité, pensait qu'il fallait faire tête à l'orage, et +tout tenter pour sauver la république. Le coeur exempt de haine, il +pouvait servir de lien entre Barras et Rewbell, et il avait résolu de +devenir leur intermédiaire. Il s'adressa d'abord à Rewbell, dont il +estimait profondément la probité et les lumières, et lui expliquant ses +intentions, lui demanda s'il voulait concourir à sauver la révolution. +Rewbell accueillit chaudement ses ouvertures, et lui promit le plus +entier dévouement. Il s'agissait de s'assurer de Barras, dont le langage +énergique ne suffisait pas pour rassurer ses collègues. Ne lui supposant +ni probité, ni principes, le voyant entouré de tous les partis, ils le +croyaient aussi capable de se vendre à l'émigration que de se mettre un +jour à la tête des faubourgs, et de faire un horrible coup de main. Ils +craignaient l'une de ces choses autant que l'autre. Ils voulaient sauver +la république par un acte d'énergie, mais ne pas la compromettre par +de nouveaux meurtres. Effarouchés par les moeurs de Barras, ils se +défiaient trop de lui. Larévellière se chargea de l'entretenir. Barras, +charmé de se coaliser avec ses deux collègues, et de s'assurer leur +appui, flatté surtout de leur alliance, adhéra entièrement à leurs +projets, et parut se prêter à toutes leurs vues. Dès cet instant, +ils furent assurés de former une majorité compacte, et d'annuler +entièrement, par leurs trois votes réunis, l'influence de Carnot et de +Barthélémy. Il s'agissait de savoir quels moyens ils emploieraient +pour déjouer la conspiration, à laquelle ils supposaient de si grandes +ramifications dans les deux conseils. Employer les voies judiciaires, +dénoncer Pichegru et ses complices, demander leur acte d'accusation aux +cinq-cents, et les faire juger ensuite, était tout à fait impossible. +D'abord on n'avait que le nom de Pichegru, de Lemerer et de Mersan; on +croyait bien reconnaître les autres à leurs liaisons, à leurs intrigues, +à leurs violentes propositions dans le club de Clichy et dans les +cinq-cents, mais ils n'étaient nommés nulle part. Faire condamner +Pichegru et deux ou trois députés, ce n'était pas détruire la +conspiration. D'ailleurs on n'avait pas même les moyens de faire +condamner Pichegru, Lemerer et Mersan; car les preuves existant contre +eux, quoique emportant la conviction morale, ne suffisaient pas pour que +des juges prononçassent une condamnation. Les déclarations de Duverne de +Presle, celle de d'Entraigues, étaient insuffisantes sans le secours des +dépositions orales. Mais ce n'était pas là encore la difficulté la plus +grande: aurait-on possédé contre Pichegru et ses complices toutes les +pièces qu'on n'avait pas, il fallait arracher l'acte d'accusation aux +cinq-cents; et, les preuves eussent-elles été plus claires que le jour, +la majorité actuelle n'y eut jamais adhéré; car c'était déférer le +coupable à ses propres complices. Ces raisons étaient si évidentes, +que malgré leur goût pour la légalité, Larévellière et Rewbell furent +obligés de renoncer à toute idée d'un jugement régulier, et durent se +résoudre à un coup d'état; triste et déplorable ressource, mais qui, +dans leur situation et avec leurs alarmes, était la seule possible. +Décidés à des moyens extrêmes, ils ne voulaient cependant pas de moyens +sanglans, et cherchaient à contenir les goûts révolutionnaires +de Barras. Sans être d'accord encore sur le mode et le moment de +l'exécution, ils s'arrêtèrent à l'idée de faire arrêter Pichegru et +ses cent quatre-vingts complices supposés, de les dénoncer au corps +législatif épuré, et de lui demander une loi extraordinaire, qui +décrétât leur bannissement sans jugement. Dans leur extrême défiance, +ils se méprenaient sur Carnot; ils oubliaient sa vie passée, ses +principes rigides, son entêtement, et le croyaient presque un traître. +Ils craignaient que, réuni à Barthélémy, il ne fût dans le complot de +Pichegru. Ses soins pour grouper l'opposition autour de lui, et s'en +faire le chef, étaient à leurs yeux prévenus comme autant de preuves +d'une complicité criminelle. Cependant ils n'étaient pas convaincus +encore; mais décidés à un coup hardi, ils ne voulaient pas agir à demi, +et ils étaient prêts à frapper les coupables même à leurs côtés, et dans +le sein du directoire. + +Ils convinrent de tout préparer pour l'exécution de leur projet, et +d'épier soigneusement leurs ennemis, afin de saisir le moment où il +deviendrait urgent de les atteindre. Résolus à un acte aussi hardi, ils +avaient besoin d'appui. Le parti patriote, qui pouvait seul leur en +fournir, se divisait comme autrefois en deux classes; les uns, toujours +furieux depuis le 9 thermidor, n'avaient pas décoléré depuis trois +ans, ne comprenaient aucunement la marche forcée de la révolution, +considéraient le régime légal comme une concession faite aux +contre-révolutionnaires, et ne voulaient que vengeance et proscriptions. +Quoique le directoire les eût frappés dans la personne de Baboeuf, ils +étaient prêts, avec leur dévouement ordinaire, à voler à son secours. +Mais ils étaient trop dangereux à employer, et on pouvait tout au plus, +en un jour de péril extrême, les enrégimenter, comme on avait fait au 13 +vendémiaire, et compter sur le sacrifice de leur vie. Ils avaient assez +prouvé à côté de Bonaparte, et sur les degrés de l'église Saint-Roch, de +quoi ils étaient capables un jour de danger. Outre ces ardens patriotes, +presque tous compromis par leur zèle ou leur participation active à la +révolution, il y avait les patriotes modérés, d'une classe supérieure, +qui, approuvant plus ou moins la marche du directoire, voulaient +néanmoins la république appuyée sur les lois, et voyaient le péril +imminent auquel elle était exposée par la réaction. Ceux-là répondaient +parfaitement aux intentions de Rewbell et Larévellière, et pouvaient +donner un secours, sinon de force, au moins d'opinion au directoire. On +les voyait alternativement dans les salons de Barras, qui représentait +pour ses collègues, ou dans ceux de madame de Staël, qui n'avait point +quitté Paris, et qui, par le charme de son esprit, réunissait toujours +autour d'elle ce qu'il y avait de plus brillant en France. Benjamin +Constant y occupait le premier rang par son esprit, et par les écrits +qu'il avait publiés en faveur du directoire. On y voyait aussi M. de +Talleyrand, qui, rayé de la liste des émigrés, vers les derniers temps +de la convention, était à Paris avec le désir de rentrer dans la +carrière des grands emplois diplomatiques. Ces hommes distingués, +composant la société du gouvernement, avaient résolu de former une +réunion qui contre-balançât l'influence de Clichy, et qui discutât dans +un sens contraire les questions politiques. Elle fut appelée cercle +constitutionnel. Elle réunit bientôt tous les hommes que nous venons de +désigner, et les membres des conseils qui votaient avec le directoire, +c'est-à-dire presque tout le dernier tiers conventionnel. Les membres du +corps législatif, qui s'intitulaient constitutionnels, auraient dû se +rendre aussi dans le nouveau cercle, car leur opinion était la même; +mais brouillés d'amour-propre avec le directoire, par leurs discussions +dans le corps législatif, ils persistaient à rester à part, entre le +cercle constitutionnel et Clichy, à la suite des directeurs Carnot et +Barthélemy, des députés Tronçon-Ducoudray, Portalis, Lacuée, Dumas, +Doulcet-Pontécoulant, Siméon, Thibaudeau. Benjamin Constant parla +plusieurs fois dans le cercle constitutionnel. On y entendit aussi M. +de Talleyrand. Cet exemple fut imité, et des cercles du même genre, +composés, il est vrai, d'hommes moins élevés et de patriotes moins +mesurés, se formèrent de toutes parts. Le cercle constitutionnel s'était +ouvert le 1er messidor an V, un mois après le 1er prairial. En très peu +de temps il y en eut de pareils dans toute la France; les patriotes les +plus chauds s'y réunirent, et par une réaction toute naturelle, on vit +presque se recomposer le parti jacobin. + +Mais c'était là un moyen usé et peu utile. Les clubs étaient +déconsidérés en France, et privés par la constitution des moyens de +redevenir efficaces. Le directoire avait heureusement un autre appui; +c'était celui des armées, chez lesquelles semblaient s'être réfugiés +les principes républicains, depuis que les souffrances de la révolution +avaient amené dans l'intérieur une réaction si violente et si générale. +Toute armée est attachée au gouvernement qui l'organise, l'entretient, +la récompense; mais les soldats républicains voyaient dans le directoire +non seulement les chefs du gouvernement, mais les chefs d'une cause pour +laquelle ils s'étaient levés en masse en 93, pour laquelle ils avaient +combattu et vaincu pendant six années. Nulle part l'attachement à la +révolution n'était plus grand qu'à l'armée d'Italie. Elle était composée +de ces révolutionnaires du Midi, aussi impétueux dans leurs opinions +que dans leur bravoure. Généraux, officiers et soldats, étaient comblés +d'honneurs, gorgés d'argent, repus de plaisirs. Ils avaient conçu de +leurs victoires un orgueil extraordinaire. Ils étaient instruits de ce +qui se passait dans l'intérieur, par les journaux qu'on leur faisait +lire, et ils ne parlaient que de repasser les Alpes, pour aller sabrer +les aristocrates de Paris. Le repos dont ils jouissaient depuis la +signature des préliminaires, contribuait à augmenter leur effervescence +par l'oisiveté. Masséna, Joubert, et Augereau surtout, leur donnaient +l'exemple du républicanisme le plus ardent. Les troupes venues du Rhin, +sans être moins républicaines, étaient cependant plus froides, plus +mesurées, et avaient contracté sous Moreau plus de sobriété et de +discipline. C'était Bernadotte qui les commandait; il affectait une +éducation soignée, et cherchait à se distinguer de ses collègues par +des manières plus polies. Dans sa division on faisait usage de la +qualification de _monsieur_, tandis que dans toute l'ancienne armée +d'Italie, on ne voulait souffrir que le titre de _citoyen_. Les +vieux soldats d'Italie, libertins, insolens, querelleurs comme des +méridionaux, et des enfans gâtés par la victoire, étaient déjà en +rivalité de bravoure avec les soldats du Rhin; et maintenant ils +commençaient à être en rivalité, non pas d'opinion, mais d'habitudes et +d'usages. Ils ne voulaient pas des qualifications de _monsieur_, et +pour ce motif ils échangeaient souvent des coups de sabre avec leurs +camarades du Rhin. La division Augereau surtout, qui se distinguait +comme son général par son exaltation révolutionnaire, était la plus +agitée; il fallut une proclamation énergique de son chef pour la +contenir, et pour faire trêve aux duels. La qualification de _citoyen_ +fut seule autorisée. + +Le général Bonaparte voyait avec plaisir l'esprit de l'armée, et en +favorisait l'essor. Ses premiers succès avaient tous été remportés +contre la faction royaliste, soit devant Toulon, soit au 13 vendémiaire. +Il était donc brouillé d'origine avec elle. Depuis, elle s'était +attachée à rabaisser ses triomphes parce que l'éclat en rejaillissait +sur la révolution. Ses dernières attaques surtout remplirent le général +de colère. Il ne se contenait plus en lisant la motion du Dumolard, et +en apprenant que la trésorerie avait arrêté le million envoyé à Toulon. +Mais outre ces raisons particulières de détester la faction royaliste, +il en avait encore une plus générale et plus profonde; elle était dans +sa gloire et dans la grandeur de son rôle. Que pouvait faire un roi +pour sa destinée? Si haut qu'il pût l'élever, ce roi eût été toujours +au-dessus de lui. Sous la république, au contraire, aucune tête ne +dominait la sienne. Qu'il ne rêvât pas encore sa destinée inouïe, du +moins il prévoyait dans la république une audace et une immensité +d'entreprises, qui convenaient à l'audace et à l'immensité de son génie; +tandis qu'avec un roi la France eût été ramenée à une existence obscure +et bornée. Quoi qu'il fît donc de cette république, qu'il la servît ou +l'opprimât, Bonaparte ne pouvait être grand qu'avec elle, et par elle, +et devait la chérir comme son propre avenir. Qu'un Pichegru se laissât +allécher par un château, un titre et quelques millions, on le conçoit; +à l'ardente imagination du conquérant de l'Italie, il fallait une autre +perspective; il fallait celle d'un monde nouveau, révolutionné par ses +mains. + +Il écrivit donc au directoire qu'il était prêt, lui et l'armée, à voler +à son secours, pour faire rentrer les contre-révolutionnaires dans le +néant. Il ne craignit pas de donner des conseils, et engagea hautement +le directoire à sacrifier quelques traîtres et à briser quelques +presses. + +Dans l'armée du Rhin, les dispositions étaient plus calmes. Il y avait +quelques mauvais officiers placés dans les rangs par Pichegru. Cependant +la masse de l'armée était républicaine, mais tranquille, disciplinée, +pauvre, et moins enivrée de succès que celle d'Italie. Une armée est +toujours faite à l'image du général. Son esprit passe à ses officiers, +et de ses officiers se communique à ses soldats. L'armée du Rhin était +modelée sur Moreau. Moreau, flatté par la faction royaliste, qui voulait +mettre sa sage retraite au-dessus des merveilleux exploits d'Italie, +avait moins de haine contre elle que Bonaparte. Il était d'ailleurs +insouciant, modelé, froid, et n'avait pour la politique qu'un goût égal +à sa capacité; aussi se tenait-il en arrière, ne cherchant point à se +prononcer. Cependant il était républicain, et point traître comme on l'a +dit. Il avait dans ce moment la preuve de la trahison de Pichegru, et +aurait pu rendre au gouvernement un immense service. Nous avons déjà +dit qu'il venait de saisir un fourgon du général Kinglin, renfermant +beaucoup de papiers. Ces papiers contenaient toute la correspondance +chiffrée de Pichegru avec Wickam, le prince de Condé, etc. Moreau +pouvait donc fournir la preuve de la trahison, et rendre plus +praticables les moyens judiciaires. Mais Pichegru avait été son +général en chef et son ami, il ne voulait pas le trahir, et il faisait +travailler au déchiffrement de cette correspondance, sans la déclarer +au gouvernement. Du reste, elle renfermait la preuve de la fidélité +de Moreau lui-même à la république. Pichegru, après avoir donné sa +démission, n'avait qu'un moyen de se conserver de l'importance, c'était +de dire qu'il disposait de Moreau, et que, se reposant sur lui de la +direction de l'armée, il allait conduire les intrigues de l'intérieur. +Eh bien! Pichegru ne cessa de dire qu'il ne fallait pas s'adresser à +Moreau, parce qu'il n'accueillerait aucune ouverture[8]. Moreau était +donc froid, mais fidèle. Son armée était une des plus belles et des plus +braves que jamais la république eût possédées. + +[Note 8: Si M. de Montgaillard avait lu la correspondance de Kinglin, +il n'aurait pas avancé, sur la foi d'une parole du roi Louis XVIII, que +Moreau trahissait la France dès l'année 1797.] + +Tout était différent à l'armée de Sambre-et-Meuse: c'était, comme nous +l'avons dit ailleurs, l'armée de Fleurus, de l'Ourthe et de la Roër, +armée brave et républicaine, comme son ancien général. Son ardeur +s'était encore augmentée lorsque le jeune Hoche, appelé à la commander, +était venu y répandre tout le feu de son âme. Ce jeune homme, devenu en +une campagne, de sergent aux gardes françaises, général en chef, aimait +la république comme sa bienfaitrice et sa mère. Dans les cachots du +comité de salut public, ses sentimens ne s'étaient point attiédis; dans +la Vendée, ils s'étaient renforcés en luttant avec les royalistes. En +vendémiaire, il était tout prêt à voler au secours de la convention, et +il avait déjà mis vingt mille hommes en mouvement, lorsque la vigueur +de Bonaparte, dans la journée du 13, le dispensa de marcher plus avant. +Ayant dans sa capacité politique une raison de se mêler des affaires +que Moreau n'avait pas, ne jalousant pas Bonaparte, mais impatient de +l'atteindre dans la carrière de la gloire, il était dévoué de coeur à la +république, et prêt à la servir de toutes les manières, sur le champ de +bataille ou au milieu des orages politiques. Déjà nous avons eu occasion +de dire qu'à une prudence consommée il joignait une ardeur et une +impatience de caractère extraordinaires. Prompt à se jeter dans les +événemens, il offrit son bras et sa vie au directoire. Ainsi la force +matérielle ne manquait pas au gouvernement; mais il fallait l'employer +avec prudence et surtout avec à-propos. + +De tous les généraux, Hoche était celui qu'il convenait le plus au +directoire d'employer. Si la gloire et le caractère de Bonaparte +pouvaient inspirer quelque ombrage, il n'en était pas de même de Hoche. +Ses victoires de Wissembourg en 1793, sa belle pacification de la +Vendée, sa récente victoire à Neuwied, lui donnaient une belle gloire, +et une gloire variée, où l'estime pour l'homme d'état se mêlait à +l'estime pour le guerrier; mais cette gloire n'avait rien qui pût +effrayer la liberté. A faire intervenir un général dans les troubles de +l'état, il valait mieux s'adresser à lui qu'au géant qui dominait en +Italie. C'était le général chéri des républicains, celui sur lequel ils +reposaient leur pensée sans aucune crainte. D'ailleurs, son armée était +la plus rapprochée de Paris. Vingt mille hommes pouvaient, au besoin, se +trouver, en quelques marches, dans la capitale, et y seconder de leur +présence le coup de vigueur que le directoire avait résolu de frapper. + +C'est à Hoche que songèrent les trois directeurs Barras, Rewbell et +Larévellière. Cependant Barras, qui était fort agissant, fort habile à +l'intrigue, et qui voulait, dans cette nouvelle crise, se charger de +l'honneur de l'exécution, Barras écrivit, à l'insu de ses collègues, à +Hoche, avec lequel il était en relation, et lui demanda son intervention +dans les événemens qui se préparaient. Hoche n'hésita pas. L'occasion la +plus commode s'offrait de diriger des troupes sur Paris. Il travaillait +en ce moment avec la plus grande ardeur à préparer sa nouvelle +expédition d'Irlande; il était allé en Hollande pour surveiller les +préparatifs qui se faisaient au Texel. Il avait résolu de détacher vingt +mille hommes de l'armée de Sambre-et-Meuse, et de les diriger sur Brest. +Dans leur route, à travers l'intérieur, il était facile de les arrêter +à la hauteur de Paris, et de les employer au service du directoire. Il +offrit plus encore: il fallait de l'argent, soit pour la colonne en +route, soit pour un coup de main; il s'en assura par un moyen fort +adroit. On a vu que les provinces entre Meuse et Rhin n'avaient qu'une +existence incertaine jusqu'à la paix avec l'Empire. Elles n'avaient pas +été, comme la Belgique, divisées en départemens et réunies à la France; +elles étaient administrées militairement et avec beaucoup de prudence +par Hoche, qui voulait les républicaniser, et, dans le cas où on ne +pourrait pas obtenir leur réunion expresse à la France, en faire une +république cis-rhénane, qui serait attachée à la république comme +une fille à sa mère. Il avait établi une commission à Bonn, chargée +d'administrer le pays, et de recevoir les contributions frappées tant +en-deçà qu'au-delà du Rhin. Deux millions et quelques cent mille francs +se trouvaient dans la caisse de cette commission. Hoche lui défendit de +les verser dans la caisse du payeur de l'armée, parce qu'ils seraient +tombés sous l'autorité de la trésorerie, et distraits peut-être pour des +projets même étrangers à l'armée. Il fit payer la solde de la colonne +qu'il allait mettre en mouvement, et garder en réserve près de deux +millions, soit pour les offrir au directoire, soit pour les employer +à l'expédition d'Irlande. C'était par zèle politique qu'il commettait +cette infraction aux règles de la comptabilité; car ce jeune général, +qui, plus qu'aucun autre, avait pu s'enrichir était fort pauvre. En +faisant tout cela, Hoche croyait exécuter les ordres, non-seulement de +Barras, mais de Larévellière-Lépaux, et de Rewbell. + +Deux mois s'étaient écoulés depuis le 1er prairial, c'est-à-dire depuis +l'ouverture de la nouvelle session: on était à la fin de messidor +(mi-juillet). Les propositions arrêtées à Clichy, et portées aux +cinq-cents, n'avaient pas cessé de se succéder. Il s'en préparait une +nouvelle, à laquelle la faction royaliste attachait beaucoup de prix. +L'organisation des gardes nationales n'était pas encore décrétée; +le principe n'en était que posé dans la constitution. Les clichyens +voulaient se ménager une force à opposer aux armées, et remettre sous +les armes cette jeunesse qu'on avait soulevée en vendémiaire contre +la convention. Ils venaient de faire nommer une commission dans les +cinq-cents pour présenter un projet d'organisation; Pichegru en était +président et rapporteur. Outre cette importante mesure, la commission +des finances avait repris en sous-oeuvre les propositions rejetées par +les anciens, et cherchait à les présenter d'une autre manière, pour les +faire adopter sous une nouvelle forme. Ces propositions des cinq-cents, +toutes redoutables qu'elles étaient, effrayaient moins cependant les +trois directeurs coalisés, que la conspiration à la tête de laquelle +ils voyaient un général célèbre, et à laquelle ils supposaient dans les +conseils des ramifications fort étendues. Décidés à agir, ils voulaient +d'abord opérer dans le ministère certains changemens qu'ils croyaient +nécessaires, pour donner plus d'homogénéité à l'administration de +l'état, et pour prononcer d'une manière ferme et décidée la marche du +gouvernement. + +Le ministre de la police, Cochon, quoique un peu disgracié auprès des +royalistes depuis la poursuite des trois agens du prétendant et les +circulaires relatives aux élections, n'en était pas moins tout dévoué à +Carnot. Le directoire, avec les projets qu'il nourrissait, ne pouvait +pas laisser la police dans les mains de Cochon. Le ministre de la guerre +Pétiet était en renom chez les royalistes; il était la créature dévouée +de Carnot. Il fallait encore l'exclure, pour qu'il n'y eût pas, entre +les armées et la majorité directoriale, un ennemi pour intermédiaire. Le +ministre de l'intérieur, Bénézech, administrateur excellent, courtisan +docile, n'était à craindre pour aucun parti; mais on le suspectait à +cause de ses goûts connus et de l'indulgence des journaux royalistes +à son égard. On voulait le changer aussi, ne fût-ce que pour avoir un +homme plus sûr. On avait une entière confiance dans Truguet, ministre +de la marine, et Charles Delacroix, ministre des relations extérieures; +mais des raisons, puisées dans l'intérêt du service, portaient les +directeurs à désirer leur changement. Truguet était en butte à toutes +les attaques de la faction royaliste, et il en méritait une partie par +son caractère hautain et violent. C'était un homme loyal et à grands +moyens, mais n'ayant pas pour les personnes les ménagemens nécessaires +à la tête d'une grande administration. D'ailleurs on pouvait l'employer +avec avantage dans la carrière diplomatique; lui-même désirait aller +remplacer en Espagne le général Pérignon, pour faire concourir cette +puissance à ses grands desseins sur les Indes. Quant à Delacroix, il a +prouvé depuis qu'il pouvait bien administrer un département; mais il +n'avait ni la dignité, ni l'instruction nécessaire pour représenter la +république auprès des puissances de l'Europe. D'ailleurs les directeurs +avaient un vif désir de voir arriver aux affaires étrangères un autre +personnage: c'était M. de Talleyrand. L'esprit enthousiaste de madame de +Staël s'était enflammé pour l'esprit froid, piquant et profond de M. de +Talleyrand. Elle l'avait mis en communication avec Benjamin Constant, et +Benjamin Constant avait été chargé de le mettre en rapport avec Barras. +M. de Talleyrand sut gagner Barras et en aurait gagné de plus fins. +Après s'être fait présenter par madame de Staël à Benjamin Constant, +par Benjamin Constant à Barras, il se fit présenter par Barras à +Larévellière, et il sut gagner l'honnête homme comme il avait gagné le +mauvais sujet. Il leur parut à tous un homme fort à plaindre, odieux à +l'émigration comme partisan de la révolution, méconnu par les patriotes +à cause de sa qualité de grand seigneur, et victime à la fois de ses +opinions et de sa naissance. Il fut convenu qu'on en ferait un ministre +des affaires extérieures. La vanité des directeurs était flattée de se +rattacher à un si grand personnage; et ils étaient assurés d'ailleurs +de confier les affaires étrangères à un homme instruit, habile, et +personnellement lié avec toute la diplomatie européenne. + +Restaient Ramel, ministre des finances, et Merlin (de Douai), ministre +de la justice, qui étaient odieux aux royalistes, plus que tous les +autres ensemble, mais qui remplissaient avec autant de zèle que +d'aptitude les devoirs de leur ministère. Les trois directeurs ne +voulaient les remplacer à aucun prix. Ainsi les trois directeurs +devaient, sur les sept ministres, changer Cochon, Pétiet, et Bénézech, +pour cause d'opinion; Truguet et Delacroix, pour l'intérêt du service, +et garder Merlin et Ramel. Dans tout état dont les institutions sont +représentatives, monarchie ou république, c'est par le choix des +ministres que le gouvernement prononce son esprit et sa marche. C'est +aussi pour le choix des ministres que les partis s'agitent, et ils +veulent influer sur le choix, autant dans l'intérêt de leur opinion que +dans celui de leur ambition. Mais si, dans les partis, il en est un qui +souhaite plus qu'une simple modification dans la marche du gouvernement +et qui aspire à renverser le régime existant, celui-là, redoutant les +réconciliations, veut autre chose qu'un changement de ministère, ne s'en +mêle pas, ou s'en mêle pour l'empêcher. Pichegru et les clichyens, +qui étaient dans la confidence du complot, mettaient peu d'intérêt au +changement du ministère. Cependant ils s'étaient approchés de Carnot +pour s'entretenir avec lui; mais c'était plutôt un prétexte pour le +sonder et découvrir ses intentions secrètes, que pour arriver à un +résultat qui était fort insignifiant à leurs yeux. Carnot s'était +prononcé avec eux franchement et par écrit, en répondant aux membres qui +lui avaient fait des ouvertures. Il avait déclaré qu'_il périrait plutôt +que de laisser entamer la constitution ou déshonorer les pouvoirs +qu'elle avait institués_ (expressions textuelles de l'une de ses +lettres). Il avait ainsi réduit ceux qui venaient le sonder à ne parler +que de projets constitutionnels, tels qu'un changement de ministère. +Quant aux constitutionnels et à ceux des clichyens qui étaient moins +engagés dans la faction, ils voulaient sincèrement obtenir une +révolution ministérielle et s'en tenir là. Ceux-ci se groupèrent donc +autour de Carnot. Les membres des anciens et des cinq-cents, qu'on a +déjà désignés, Portalis, Tronçon-Ducoudray, Lacuée, Dumas, Thibaudeau, +Doulcet-Pontécoulant, Siméon, Emery et autres, s'entretinrent avec +Carnot et Barthélemy, et discutèrent les changemens à faire dans +le ministère. Les deux ministres dont ils demandaient surtout le +remplacement, étaient Merlin, ministre de la justice, et Ramel, ministre +des finances. Ayant attaqué particulièrement le système financier, ils +étaient plus animés contre le ministre des finances que contre aucun +autre. Ils demandaient aussi le renvoi de Truguet et de Charles +Delacroix. Naturellement ils voulaient garder Cochon, Pétiet et +Bénézech. Les deux directeurs Barthélemy et Carnot n'étaient pas +difficiles à persuader. Le faible Barthélemy n'avait pas d'avis +personnel; Carnot voyait tous ses amis dans les ministres conservés, +tous ses ennemis dans les ministres rejetés. Mais le projet, commode +à former dans les coteries des constitutionnels, n'était pas facile à +faire agréer aux trois autres directeurs, qui, ayant un parti pris, +voulaient justement renvoyer ceux que les constitutionnels tenaient à +conserver. + +Carnot, qui ne connaissait pas l'union formée entre ses trois collègues, +Rewbell, Larévellière et Barras, et qui ne savait pas que Larévellière +était le lien des deux autres, espéra qu'il serait plus facile à +détacher. Il conseilla donc aux constitutionnels de s'adresser à +lui, pour tâcher de l'amener à leurs vues. Ils se rendirent chez +Larévellière, et trouvèrent sous sa modération une fermeté invincible. +Larévellière, peu habitué, comme tous les hommes de ce temps, à la +tactique des gouvernemens représentatifs, ne pensait pas qu'on pût +négocier pour des choix de ministres. «Faites votre rôle, disait-il aux +députés, c'est-à-dire faites des lois; laissez-nous le nôtre, celui de +choisir les fonctionnaires publics. Nous devons diriger notre choix +d'après notre conscience et l'opinion que nous avons du mérite des +individus, non d'après l'exigence des partis.» Il ne savait pas +encore, et personne ne savait alors, qu'il faut composer un ministère +d'influences, et que ces influences il faut les prendre dans les partis +existants; que le choix de tel ou tel ministre, étant une garantie de +la direction qu'on va suivre, peut devenir un objet de négociation. +Larévellière avait encore d'autres raisons de repousser une transaction; +il avait la conscience que lui et son ami Rewbell n'avaient jamais voulu +et voté que le bien; il était assuré que la majorité directoriale, +quelles que fussent les vues personnelles des directeurs, n'avait +jamais voté autrement; qu'en finances, sans pouvoir empêcher toutes les +malversations subalternes, elle avait du moins administré loyalement, +et le moins mal possible dans les circonstances; qu'en politique elle +n'avait jamais eu d'ambition personnelle, et n'avait rien fait pour +étendre ses prérogatives; que, dans la direction de la guerre, elle +n'avait aspiré qu'à une paix prompte, mais honorable et glorieuse. +Larévellière ne pouvait donc comprendre et admettre les reproches +adressés au directoire. Sa bonne conscience les lui rendait +inintelligibles. Il ne voyait plus dans les clichyens que des +conspirateurs perfides, et dans les constitutionnels que des +amours-propres froissés. Avec tout le monde encore, il ignorait qu'il +faut admettre l'humeur bien ou mal fondée des partis comme un fait, +et compter avec toutes les prétentions, même celles de l'amour-propre +blessé. D'ailleurs, ce qu'offraient les constitutionnels n'avait rien +de très-engageant. Les trois directeurs coalisés voulaient se donner +un ministère homogène, afin de frapper la faction royaliste; les +constitutionnels, au contraire, exigeaient un ministère tout opposé à +celui dont les directeurs croyaient avoir besoin dans le danger actuel, +et ils n'avaient à offrir en retour que leurs voix, qui étaient peu +nombreuses, et que du reste ils n'engageaient sur aucune question. Leur +alliance n'avait donc rien d'assez rassurant pour décider le directoire +à les écouter, et à se désister de ses projets. Larévellière ne leur +donna aucune satisfaction. Ils se servirent auprès de lui du géologue +Faujas de Saint-Fond, avec lequel il était lié par la conformité des +goûts et des études; tout fut inutile. Il finit par répondre: «Le jour +où vous nous attaquerez, vous nous trouverez prêts. Nous vous tuerons, +mais politiquement. Vous voulez notre sang, mais le vôtre ne coulera +pas. Vous serez réduits seulement à l'impossibilité de nuire.» + +Cette fermeté fit désespérer de Larévellière. Carnot conseilla alors de +s'adresser à Barras, en doutant toutefois du succès, car il connaissait +sa haine. L'amiral Villaret-Joyeuse, un des membres ardens de +l'opposition, et que son goût pour les plaisirs avait souvent rapproché +de Barras, fut chargé de lui parler. Le facile Barras, qui promettait à +tout le monde, quoique ses sentimens fussent au fond assez décidés, +fut en apparence moins désespérant que Larévellière. Sur les quatre +ministres dont les constitutionnels demandaient le changement, Merlin, +Ramel, Truguet et Delacroix, il consentit à en changer deux, Truguet +et Delacroix. C'était ainsi convenu avec Rewbell et Larévellière. Il +pouvait donc s'engager pour ces deux-là, et il promit leur renvoi. +Cependant, soit qu'avec sa facilité ordinaire, il promît plus qu'il ne +pouvait tenir, soit qu'il voulût tromper Carnot et l'engager à demander +lui-même le changement des ministres, soit qu'on interprétât trop +favorablement son langage ordinairement ambigu, les constitutionnels +vinrent annoncer à Carnot que Barras consentait à tout, et voterait avec +lui sur chacun des ministres. Les constitutionnels demandaient que le +changement se fît sur-le-champ. Carnot et Barthélémy, doutant de Barras, +hésitaient à prendre l'initiative. On pressait Barras de la prendre, et +il répondait que, les journaux étant fort déchaînés dans ce moment, le +directoire paraîtrait céder à leur violence. On essaya de faire taire +les journaux; mais pendant ce temps, Rewbell et Larévellière, étrangers +à ces intrigues, prirent eux-mêmes l'initiative. Le 28 messidor, Rewbell +déclara, dans la séance du directoire, qu'il était temps d'en finir, +qu'il fallait faire cesser les fluctuations du gouvernement, et +s'occuper du changement des ministres. Il demanda qu'on procédât +sur-le-champ au scrutin. Le scrutin fut secret. Truguet et Delacroix, +que tout le monde était d'accord de remplacer, furent exclus à +l'unanimité. Quant à Ramel et à Merlin, que les constitutionnels seuls +voulaient remplacer, ils n'eurent contre eux que les deux voix de +Carnot et de Barthélémy, et ils furent maintenus par celles de Rewbell, +Larévellière et Barras. Cochon, Pétiet et Bénézech furent destitués par +les trois voix qui avaient soutenu Merlin et Ramel. Ainsi le plan de +réforme, adopté par la majorité directoriale, était accompli. Carnot, se +voyant joué, voulait différer au moins la nomination des successeurs, en +disant qu'il n'était pas prêt à faire un choix. On lui répondit durement +qu'un directeur devait toujours être préparé, et qu'il ne devait pas +destituer un fonctionnaire sans avoir déjà fixé ses idées sur le +remplaçant. On l'obligea à voter sur-le-champ. Les cinq successeurs +furent nommes par la grande majorité. On avait conservé Ramel aux +finances, Merlin à la justice; on nomma aux affaires étrangères M. +de Talleyrand; à la marine un vieux et brave marin, administrateur +excellent, Pléville Le Peley; à l'intérieur un homme de lettres assez +distingué, mais plus disert que capable, François (de Neuf-Château); à +la police Lenoir-Laroche, homme sage et éclairé, qui écrivait dans _le +Moniteur_ de bons articles politiques; enfin à la guerre le jeune +et brillant général sur lequel on avait résolu de s'appuyer, Hoche. +Celui-ci n'avait pas l'âge requis par la constitution, c'est-à-dire +trente ans. On le savait, mais Larévellière avait proposé à ses deux +collègues, Rewbell et Barras, de le nommer, sauf à le remplacer dans +deux jours, afin de se l'attacher, et de donner un témoignage flatteur +aux armées. Ainsi tout le monde concourut à ce changement, qui devint +décisif, comme on va le voir. Il est assez ordinaire de voir les partis +contribuer à un même événement, qu'ils croient devoir leur profiter. Ils +concourent tous à le produire; mais le plus fort décide le résultat en +sa faveur. + +N'aurait-il pas eu l'orgueil le plus irritable, Carnot devait être +indigné, et se croire joué par Barras. Les membres du corps législatif +qui s'étaient entremis dans la négociation coururent chez lui, +recueillirent tous les détails de la séance qui avait eu lieu au +directoire, se déchaînèrent contre Barras, l'appelèrent un fourbe, +et firent éclater la plus grande indignation. Mais un événement vint +augmenter l'effervescence, et la porter au comble. Hoche, sur l'avis +de Barras, avait mis ses troupes en mouvement, dans l'intention de les +diriger effectivement sur Brest, mais de les arrêter quelques jours +dans les environs de la capitale. Il avait choisi la légion des Francs, +commandée par Hubert; la division d'infanterie Lemoine; la division des +chasseurs à cheval, commandée par Richepanse; un régiment d'artillerie; +en tout quatorze à quinze mille hommes. La division des chasseurs de +Richepanse était déjà arrivée à la Ferté-Alais, à onze lieues de Paris. +C'était une imprudence, car le rayon constitutionnel était de douze +lieues, et, en attendant le moment d'agir, il ne fallait pas franchir la +limite légale. Cette imprudence était due à l'erreur d'un commissaire +des guerres, qui avait transgressé la loi sans la connaître. A cette +circonstance fâcheuse s'en joignaient d'autres. Les troupes, en voyant +la direction qu'on leur faisait prendre, et sachant ce qui se passait +dans l'intérieur, ne doutaient pas qu'on ne les fît marcher sur les +conseils. Les officiers et les soldats disaient en route qu'ils allaient +mettre à la raison les aristocrates de Paris. Hoche s'était contenté +d'avertir le ministre de la guerre d'un mouvement général de troupes sur +Brest, pour l'expédition d'Irlande. + +Toutes ces circonstances indiquaient aux divers partis qu'on touchait à +quelque événement décisif. L'opposition et les ennemis du gouvernement +redoublèrent d'activité pour parer le coup qui les menaçait; et le +directoire, de son côté, ne négligea plus rien pour hâter l'exécution +de ses projets et s'assurer la victoire; et on verra ci-après qu'il y +réussit pleinement. + + +CHAPITRE X. + +CONCENTRATION DE TROUPES AUTOUR DE PARIS.--CHANGEMENS DANS LE +MINISTÈRE.--PRÉPARATIFS DE L'OPPOSITION ET DES CLICHYENS CONTRE LE +DIRECTOIRE.--LUTTE DES CONSEILS AVEC LE DIRECTOIRE.--PROJET DE LOI +SUR LA GARDE NATIONALE.--LOI CONTRE LES SOCIÉTÉS POLITIQUES.--FÊTE A +L'ARMÉE D'ITALIE.--MANIFESTATIONS POLITIQUES.--AUGEREAU EST MIS A +LA TÊTE DES FORCES DE PARIS.--NÉGOCIATIONS POUR LA PAIX AVEC +L'EMPEREUR.--CONFÉRENCES DE LILLE AVEC L'ANGLETERRE.--PLAINTES DES +CONSEILS SUR LA MARCHE DES TROUPES.--MESSAGE ÉNERGIQUE DU DIRECTOIRE A +CE SUJET.--DIVISIONS DANS LE PARTI DE L'OPPOSITION.--INFLUENCE DE +MADAME DE STAËL; TENTATIVE INFRUCTUEUSE DE RÉCONCILIATION.--RÉPONSE DES +CONSEILS AU MESSAGE DU DIRECTOIRE.--PLAN DÉFINITIF DU DIRECTOIRE CONTRE +LA MAJORITÉ DES CONSEILS.--COUP D'ÉTAT DU 18 FRUCTIDOR.--ENVAHISSEMENT +DES DEUX CONSEILS PAR LA FORCE ARMÉE.--DÉPORTATION DE CINQUANTE-TROIS +DÉPUTÉS ET DE DEUX DIRECTEURS, ET AUTRES CITOYENS.--DIVERSES LOIS +RÉVOLUTIONNAIRES SONT REMISES EN VIGUEUR.--CONSÉQUENCE DE CETTE +RÉVOLUTION. + + +La nouvelle de l'arrivée des chasseurs de Richepanse, les détails de +leur marche et de leurs propos, parvinrent au ministre Pétiet le 28 +messidor, jour même où le changement de ministère avait lieu. Pétiet en +instruisit Carnot; et, à l'instant où les députés étaient accourus en +foule pour exhaler leurs ressentimens contre la majorité directoriale, +et exprimer leurs regrets aux ministres disgraciés, ils apprirent en +même temps la marche des troupes. Carnot dit que le directoire n'avait, +à sa connaissance, donné aucun ordre; que peut-être les trois autres +directeurs avaient pris une délibération particulière, mais qu'alors +elle devait être sur le registre secret; qu'il allait s'en assurer, et +qu'il ne fallait pas dévoiler l'événement, avant qu'il eût vérifié +s'il existait des ordres. Mais on était trop irrité pour garder aucune +mesure. + +Le renvoi des ministres, la marche des troupes, la nomination de Hoche +à la place de Pétiet, ne laissèrent plus de doute sur les intentions du +directoire. On déclara qu'évidemment le directoire voulait attenter à +l'inviolabilité des conseils, faire un nouveau 31 mai, et proscrire les +députés fidèles à la constitution. On se réunit chez Tronçon-Ducoudray, +qui était, dans les anciens, l'un des personnages les plus influens. Les +clichyens, suivant la coutume ordinaire des partis extrêmes, avaient vu +avec plaisir les modérés, c'est-à-dire les constitutionnels, déçus dans +leurs espérances, et trompés dans leur projet de composer un ministère +à leur gré. Ils les considéraient comme dupés par Barras, et se +réjouissaient de la duperie. Mais le danger cependant leur parut grave, +quand ils virent s'avancer des troupes. Leurs deux généraux, Pichegru et +Willot, sachant que l'on courait chez Tronçon-Ducoudray, pour conférer +sur les événemens, s'y rendirent, quoique la réunion fût composée +d'hommes qui ne suivaient pas la même direction. Pichegru n'avait +encore sous la main aucun moyen réel; sa seule ressource était dans les +passions des partis, et il fallait courir là où elles éclataient, soit +pour observer, soit pour agir. Il y avait dans cette réunion Portalis, +Tronçon-Ducoudray, Lacuée, Dumas, Siméon, Doulcet-Pontécoulant, +Thibaudeau, Villaret-Joyeuse, Willot et Pichegru. On s'anima beaucoup, +comme il était naturel; on parla des projets du directoire; on cita des +propos de Rewbell, de Larévellière, de Barras, qui annonçaient un parti +pris, et on conclut du changement de ministère et de la marche des +troupes, que ce parti était un coup d'état contre le corps législatif. +On proposa les résolutions les plus violentes, comme de suspendre le +directoire et de le mettre en accusation, ou même de le mettre hors la +loi. Mais pour exécuter toutes ces résolutions, il fallait une force, et +Thibaudeau, ne partageant pas l'entraînement général, demandait où on la +prendrait. On répondait à cela qu'on avait les douze cents grenadiers du +corps législatif, une partie du 21e régiment de dragons, commandé par +Malo, et la garde nationale de Paris; qu'en attendant la réorganisation +de cette garde, on pourrait envoyer dans chaque arrondissement de la +capitale des pelotons de grenadier, pour rallier autour d'eux les +citoyens qui s'étaient armés en vendémiaire. On parla beaucoup sans +parvenir à s'entendre, comme il arrive toujours quand les moyens ne sont +pas réels. Pichegru, froid et concentré comme à son ordinaire, fit sur +l'insuffisance et le danger des moyens proposés, quelques observations, +dont le calme contrastait avec l'emportement général. On se sépara, on +retourna chez Carnot, chez les ministres disgraciés. Carnot désapprouva +tous les projets proposés contre le directoire. On se réunit une seconde +fois chez Tronçon-Ducoudray; mais Pichegru et Willot n'y étaient plus. +On divagua encore, et, n'osant recourir aux moyens violens, on finit par +se retrancher dans les moyens constitutionnels. On se promit de demander +la loi sur la responsabilité des ministres, et la prompte organisation +de la garde nationale. + +A Clichy, on déclamait comme ailleurs, et on ne faisait pas mieux, car +si les passions étaient plus violentes, les moyens n'étaient pas plus +grands. On regrettait surtout la police, qui venait d'être enlevée à +Cochon, et on revenait à l'un des projets favoris de la faction, celui +d'ôter la police de Paris au directoire, et de la donner au corps +législatif, en forçant le sens d'un article de la constitution. On +se proposait en même temps de confier la direction de cette police à +Cochon; mais la proposition était si hardie, qu'on n'osa pas la mettre +en projet. On s'arrêta à l'idée de chicaner sur l'âge de Barras, qui, +disait-on, n'avait pas quarante ans lors de sa nomination au directoire, +et de demander l'organisation instantanée de la garde nationale. + +Le 30 messidor (18 juillet) en effet, il y eut grand tumulte aux +cinq-cents. Le député Delahaye dénonça la marche des troupes, et +demanda que le rapport sur la garde nationale fût fait sur-le-champ. +On s'emporta contre la conduite du directoire; on peignait avec effroi +l'état de Paris, l'arrivée d'une multitude de révolutionnaires connus, +la nouvelle formation des clubs, et on demanda qu'une discussion +s'ouvrît sur les sociétés politiques. On décida que le rapport sur la +garde nationale serait fait le surlendemain, et qu'immédiatement après +s'ouvrirait la discussion sur les clubs. Le surlendemain, 2 thermidor +(20 juillet), on avait de nouveaux détails sur la marche des troupes, +sur leur nombre, et on savait qu'à la Ferté-Alais, il se trouvait déjà +quatre régimens de cavalerie. + +Pichegru fit le rapport sur l'organisation de la garde nationale. Son +projet était conçu de la manière la plus perfide. Tous les Français +jouissant de la qualité de citoyen devaient être inscrits sur les rôles +de la garde nationale, mais tous ne devaient pas composer l'effectif +de cette garde. Les gardes nationaux faisant le service devaient être +choisis par les autres, c'est-à-dire élus par la masse. De cette manière +la garde nationale était formée, comme les conseils, par les assemblées +électorales, et le résultat des élections indiquait assez quelle espèce +de garde on obtiendrait par ce moyen. Elle devait se composer d'un +bataillon par canton; dans chaque bataillon il devait y avoir une +compagnie de grenadiers et de chasseurs, ce qui rétablissait ces +compagnies d'élite, où se groupaient toujours les hommes le plus +prononcés, et dont les partis se servaient ordinairement pour +l'exécution de leurs vues. On voulait voter le projet sur-le-champ. Le +fougueux Henri Larivière prétendit que tout annonçait un 31 mai. «Allons +donc! allons donc!» lui crièrent, en l'interrompant, quelques voix de la +gauche. «Oui, reprit-il, mais je me rassure en songeant que nous sommes +au 2 thermidor, et que nous approchons du 9, jour fatal aux tyrans.» Il +voulait qu'on votât le projet à l'instant, et qu'on envoyât un message +aux anciens, pour les engager à rester en séance, afin qu'ils pussent +aussi voter sans désemparer. On combattit cette proposition. Thibaudeau, +chef du parti constitutionnel, fit remarquer avec raison que, quelque +diligence qu'on déployât, la garde nationale ne serait pas organisée +avant un mois; que la précipitation à voter un projet important serait +donc inutile pour garantir le corps législatif des dangers dont on le +menaçait; que la représentation nationale devait se renfermer dans +ses droits et sa dignité, et ne pas chercher sa force dans des moyens +actuellement impuissans. Il proposa une discussion réfléchie. On adopta +l'ajournement à vingt-quatre heures, pour l'examen du projet, en +décrétant cependant tout de suite le principe de la réorganisation. Dans +le moment, arriva un message du directoire, qui donnait des explications +sur la marche des troupes. Ce message disait que, dirigées vers une +destination éloignée, les troupes avaient dû passer près de Paris, que +par l'inadvertance d'un commissaire des guerres elles avaient franchi la +limite constitutionnelle, que l'erreur de ce commissaire était la seule +cause de cette infraction aux lois, que du reste les troupes avaient +reçu l'ordre de rétrograder sur-le-champ. On ne se contenta pas de cette +explication; on déclama de nouveau avec une extrême véhémence, et on +nomma une commission pour examiner ce message, et faire un rapport sur +l'état de Paris et la marche des troupes. Le lendemain on commença +à discuter le projet de Pichegru, et on en vota quatre articles. On +s'occupa ensuite des clubs, qui se renouvelaient de toutes parts, et +semblaient annoncer un ralliement du parti jacobin. On voulait les +interdire absolument, parce que les lois qui les limitaient étaient +toujours éludées. On décréta qu'aucune assemblée politique ne serait +permise à l'avenir. Ainsi la société de Clichy commit sur elle-même +une espèce de suicide, et consentit à ne plus exister, à condition de +détruire le cercle constitutionnel et les autres clubs subalternes qui +se formaient de toutes parts. Les chefs de Clichy n'avaient pas besoin, +en effet, de cette tumultueuse réunion pour s'entendre, et ils pouvaient +la sacrifier, sans se priver d'une grande ressource. Willot dénonça +ensuite Barras, comme n'ayant pas l'âge requis par la constitution, +à l'époque où il avait été nommé directeur. Mais les registres de la +guerre compulsés prouvèrent que c'était une vaine chicane. Pendant +ce temps, d'autres troupes étaient arrivées à Reims; on s'alarma de +nouveau. Le directoire ayant répété les mêmes explications, on les +déclara encore insuffisantes, et la commission déjà nommée resta chargée +d'une enquête et d'un rapport. + +Hoche était arrivé à Paris, car il devait y passer, soit qu'il dût aller +à Brest, soit qu'il eût à exécuter un coup d'état. Il se présenta sans +crainte au directoire, certain qu'en faisant marcher ses divisions, il +avait obéi à la majorité directoriale. Mais Carnot, qui était dans ce +moment président du directoire, chercha à l'intimider; il lui demanda en +vertu de quel ordre il avait agi, et le menaça d'une accusation, pour +avoir franchi les limites constitutionnelles. Malheureusement Rewbell et +Larévellière, qui n'avaient pas été informés de l'ordre donné à Hoche, +ne pouvaient pas venir à son secours. Barras, qui avait donné cet +ordre, n'avait pas osé prendre la parole, et Hoche restait exposé aux +pressantes questions de Carnot. Il répondait qu'il ne pouvait aller +à Brest sans troupes; à quoi Carnot répliquait qu'il y avait encore +quarante-trois mille hommes en Bretagne, nombre suffisant pour +l'expédition. Cependant Larévellière, voyant l'embarras de Hoche, vint +enfin à son secours, lui exprima au nom de la majorité du directoire +l'estime et la confiance qu'avaient méritées ses services, l'assura +qu'il n'était pas question d'accusation contre lui, et fit lever la +séance. Hoche courut chez Larévellière pour le remercier; il apprit là +que Barras n'avait informé ni Rewbell ni Larévellière du mouvement des +troupes, qu'il avait donné les ordres à leur insu; et il fut indigné +contre Barras, qui, après l'avoir compromis, n'avait pas le courage de +le défendre. Il était évident que Barras, en agissant à part, sans en +prévenir ses deux collègues, avait voulu avoir seul dans sa main +les moyens d'exécution. Hoche indigné traita Barras avec sa hauteur +ordinaire, et voua à Rewbell et à Larévellière toute son estime. Rien +n'était encore prêt pour l'exécution du projet que méditaient les trois +directeurs, et Barras, en appelant Hoche, l'avait inutilement compromis. +Hoche retourna sur-le-champ à son quartier-général, qui était à Wetzlar, +et fit cantonner les troupes qu'il avait amenées dans les environs de +Reims et de Sedan, où elles étaient à portée encore de marcher sur +Paris. Il était fort dégoûté par la conduite de Barras à son égard, mais +il était prêt à se dévouer encore, si Larévellière et Rewbell lui en +donnaient le signal. Il était très compromis; on parlait de l'accuser; +mais il attendait avec fermeté au milieu de son quartier-général ce que +la majorité des cinq-cents déchaînée contre lui pourrait entreprendre. +Son âge ne lui ayant pas permis d'accepter le ministère de la guerre, +Schérer y fut appelé à sa place. + +L'éclat qui venait d'avoir lieu, ne permettait plus d'employer Hoche à +l'exécution des projets du directoire. D'ailleurs l'importance qu'une +telle participation allait lui donner, pouvait exciter la jalousie des +autres généraux. Il n'était pas impossible que Bonaparte trouvât mauvais +qu'on s'adressât à d'autres qu'à lui. On pensa qu'il vaudrait mieux +ne pas se servir de l'un des généraux en chef, et prendre l'un des +divisionnaires les plus distingués. On imagina de demander à Bonaparte +un de ces généraux devenus si célèbres sous ses ordres; ce qui aurait +l'avantage de le satisfaire personnellement, et de ne blesser en +même temps aucun des généraux en chef. Mais tandis qu'on songeait +à s'adresser à lui, il intervenait dans la querelle, d'une manière +foudroyante pour les contre-révolutionnaires, et au moins embarrassante +pour le directoire. Il choisit l'anniversaire du 14 juillet, répondant +au 26 messidor, pour donner une fête aux armées, et faire rédiger des +adresses sur les événemens qui se préparaient. Il fit élever à Milan +une pyramide portant des trophées, et le nom de tous les soldats et +officiers morts pendant la campagne d'Italie. C'est autour de cette +pyramide que fut célébrée la fête; elle fut magnifique. Bonaparte y +assista de sa personne, et adressa à ses soldats une proclamation +menaçante. «Soldats, dit-il, c'est aujourd'hui l'anniversaire du 14 +juillet. Vous voyez devant vous les noms de nos compagnons d'armes morts +au champ d'honneur, pour la liberté de la patrie. Ils vous ont donné +l'exemple. Vous vous devez tout entiers à la république; vous vous devez +tout entiers au bonheur de trente millions de Français; vous vous devez +tout entiers à la gloire de ce nom qui a reçu un nouvel éclat par vos +victoires. + +«Soldats! je sais que vous êtes profondément affectés des malheurs qui +menacent la patrie. Mais la patrie ne peut courir de dangers réels. Les +mêmes hommes qui l'ont fait triompher de l'Europe coalisée, sont là. +Des montagnes nous séparent de la France; vous les franchiriez avec la +rapidité de l'aigle, s'il le fallait, pour maintenir la constitution, +défendre la liberté, et protéger les républicains. + +«Soldats! le gouvernement veille sur le dépôt des lois qui lui est +confié. Les royalistes, dès l'instant qu'ils se montreront, auront vécu. +Soyez sans inquiétude, et jurons par les mânes des héros qui sont +morts à côté de nous pour la liberté, jurons sur nos drapeaux, guerre +implacable aux ennemis de la république et de la constitution de l'an +III!» + +Il y eut ensuite un banquet où les toasts les plus énergiques furent +portés par les généraux et les officiers. Le général en chef porta +un premier toast aux braves Stengel, Laharpe, Dubois, morts au champ +d'honneur. «Puissent leurs mânes, dit-il, veiller autour de nous, et +nous garantir des embûches de nos ennemis!» Des toasts furent ensuite +portés à la constitution de l'an III, au directoire, au conseil des +anciens, aux Français assassinés dans Vérone, à la _réémigration des +émigrés_, à l'union des républicains français, à la destruction du club +de Clichy. On sonna le pas de charge à ce dernier toast. Des fêtes +semblables eurent lieu dans toutes les villes où se trouvaient les +divisions de l'armée, et elles furent célébrées avec le même appareil. +Ensuite on rédigea, dans chaque division, des adresses, encore plus +significatives que ne l'était la proclamation du général en chef. Il +avait observé dans son langage une certaine dignité; mais tout le style +jacobin de 93 fut étalé dans les adresses des différentes divisions de +l'armée. Les divisions Masséna, Joubert, Augereau, se signalèrent. +Celle d'Augereau surtout dépassa toutes les bornes: _O conspirateurs_, +disait-elle, _tremblez! de l'Adige et du Rhin à la Seine, il n'y a qu'un +pas. Tremblez! vos iniquités sont comptées, et le prix en est au bout de +nos baïonnettes!_ + +Ces adresses furent couvertes de milliers de signatures, et envoyées au +général en chef. Il les réunit, et les envoya au directoire, avec sa +proclamation, pour qu'elles fussent imprimées et publiées dans les +journaux. Une pareille démarche signifiait assez clairement qu'il était +prêt à marcher pour combattre la faction formée dans les conseils, et +prêter son secours à l'exécution d'un coup d'état. En même temps, comme +il savait le directoire divisé, qu'il voyait la scène se compliquer, et +qu'il voulait être instruit de tout, il choisit un de ces aides-de-camp, +M. de Lavalette, qui jouissait de toute sa confiance, et qui avait la +pénétration nécessaire pour bien juger les événemens; il le fit partir +pour Paris avec ordre de tout observer, et de tout recueillir; il fit en +même temps offrir des fonds au directoire, au cas qu'il en eût besoin, +s'il avait quelque acte de vigueur à tenter. + +Quand le directoire reçut ces adresses, il fut extrêmement embarrassé. +Elles étaient en quelque sorte illégales, car les armées ne pouvaient +pas délibérer. Les accueillir, les publier, c'était autoriser les armées +à intervenir dans le gouvernement de l'état, et livrer la république +à la puissance militaire. Mais pouvait-on se sauver de ce péril? En +s'adressant à Hoche, en lui demandant des troupes, en demandant un +général à Bonaparte, le gouvernement n'avait-il pas lui-même provoqué +cette intervention? Obligé de recourir à la force, de violer la +légalité, pouvait-il s'adresser à d'autres soutiens que les armées? +Recevoir ces adresses n'était que la conséquence de ce qu'on avait fait, +de ce qu'on avait été obligé de faire. Telle était la destinée de notre +malheureuse république, que pour se soustraire à ses ennemis, elle +était obligée de se livrer aux armées. C'est la crainte de la +contre-révolution qui, en 1793, avait jeté la république dans les excès +et les fureurs dont on a vu la triste histoire; c'est la crainte de la +contre-révolution qui, aujourd'hui, l'obligeait de se jeter dans les +bras des militaires; en un mot, c'était toujours pour fuir le même +danger, que tantôt elle avait recours aux passions, tantôt aux +baïonnettes. + +Le directoire eût bien voulu cacher ces adresses, et ne pas les publier +à cause du mauvais exemple; mais il aurait horriblement blessé le +général, et l'eût peut-être rejeté vers les ennemis de la république. Il +fut donc contraint de les imprimer et de les répandre. Elles jetèrent +l'effroi dans le parti clichyen, et lui firent sentir combien avait +été grande son imprudence, quand il avait attaqué, par la motion de +Dumolard, la conduite du général Bonaparte à Venise. Elles donnèrent +lieu à de nouvelles plaintes dans les conseils: on s'éleva contre cette +intervention des armées, on dit qu'elles ne devaient pas délibérer, et +on vit là une nouvelle preuve des projets imputés au directoire. + +Bonaparte causa un nouvel embarras au gouvernement, par le général +divisionnaire qu'il lui envoya. Augereau excitait dans l'armée une +espèce de trouble, par la violence de ses opinions, tout à fait dignes +du faubourg Saint-Antoine. Il était toujours prêt à entrer en querelle +avec quiconque n'était pas aussi violent que lui; et Bonaparte craignait +une rixe entre les généraux. Pour s'en débarrasser, il l'envoya au +directoire, pensant qu'il serait très-bon pour l'usage auquel on le +destinait, et qu'il serait mieux à Paris qu'au quartier-général, où +l'oisiveté le rendait dangereux. Augereau ne demandait pas mieux; car il +aimait autant les agitations des clubs que les champs de bataille, et il +n'était pas insensible à l'attrait du pouvoir. Il partit sur-le-champ, +et arriva à Paris dans le milieu de thermidor. Bonaparte écrivit à son +aide-de-camp, Lavalette, qu'il envoyait Augereau parce qu'il ne pouvait +plus le garder en Italie; il lui recommanda de s'en défier, et de +continuer ses observations, en se tenant toujours à part. Il lui +recommanda aussi d'avoir les meilleurs procédés envers Carnot; car en +se prononçant hautement pour le directoire, contre la faction +contre-révolutionnaire, il ne voulait entrer pour rien dans la querelle +personnelle des directeurs. + +Le directoire fut très-peu satisfait de voir arriver Augereau. Ce +général convenait bien à Barras, qui s'entourait volontiers des jacobins +et des patriotes des faubourgs, et qui parlait toujours de monter à +cheval; mais il convenait peu à Rewbell, à Larévellière, qui auraient +voulu un général sage, mesuré, et qui pût, au besoin, faire cause +commune avec eux contre les projets de Barras. Augereau était on ne +peut pas plus satisfait de se voir à Paris, pour une mission pareille. +C'était un brave homme, excellent soldat, et coeur généreux, mais +très-vantard et très-mauvaise tête. Il allait dans Paris recevant des +fêtes, jouissant de la célébrité que lui valaient ses beaux faits +d'armes, mais s'attribuant une partie des opérations de l'armée +d'Italie, laissant croire volontiers qu'il avait inspiré au général en +chef ses plus belles résolutions, et répétant à tout propos qu'il +venait mettre les aristocrates à la raison. Larévellière et Rewbell, +très-fâchés de cette conduite, résolurent de l'entourer, et, en +s'adressant à sa vanité, de le ramener à un peu plus de mesure. +Larévellière le caressa beaucoup, et réussit à le subjuguer, moitié par +des flatteries adroites, moitié par le respect qu'il sut lui inspirer. +Il lui fit sentir qu'il ne fallait pas se déshonorer par une journée +sanglante, mais acquérir le titre de sauveur de la république, par un +acte énergique et sage, qui désarmât les factieux sans répandre de sang. +Il calma Augereau, et parvint à le rendre plus raisonnable. On lui donna +sur-le-champ le commandement de la dix-septième division militaire, qui +comprenait Paris. Ce nouveau fait indiquait assez les intentions du +directoire. Elles étaient arrêtées. Les troupes de Hoche se trouvaient +à quelques marches; on n'avait qu'un signal à donner pour les faire +arriver. On attendait les fonds que Bonaparte avait promis, et qu'on +ne voulait pas prendre dans les caisses, pour ne pas compromettre le +ministre Ramel, si exactement surveillé par la commission des finances. +Ces fonds étaient en partie destinés à gagner les grenadiers du +corps législatif, alors au nombre de douze cents, et qui, sans être +redoutables, pouvaient, s'ils résistaient, amener un combat; ce que l'on +tenait par-dessus tout à éviter. Barras, toujours fécond en intrigues, +s'était chargé de ce soin, et c'était le motif qui faisait différer le +coup d'état. + +Les événemens de l'intérieur avaient la plus funeste influence sur +les négociations si importantes, entamées entre la république et les +puissances de l'Europe. L'implacable faction, conjurée contre la liberté +et le repos de la France, allait ajouter à tous ses torts, celui de +compromettre la paix, depuis si long-temps attendue. Lord Malmesbury +était arrivé à Lille, et les ministres autrichiens s'étaient abouchés +à Montebello avec Bonaparte et Clarke, qui étaient les deux +plénipotentiaires chargés de représenter la France. Les préliminaires +de Léoben, signés le 29 germinal (18 avril), portaient que deux congrès +seraient ouverts, l'un général à Berne, pour la paix avec l'empereur et +ses alliés; l'autre particulier à Rastadt, pour la paix avec l'Empire; +que la paix avec l'empereur serait conclue avant trois mois, sous peine +de nullité des préliminaires; que rien ne serait fait dans les états +vénitiens que de concert avec l'Autriche, mais que les provinces +vénitiennes ne seraient occupées par l'empereur qu'après la conclusion +de la paix. Les événemens de Venise semblaient déroger un peu à ces +conditions, et l'Autriche s'était hâtée d'y déroger plus formellement de +son côté, en faisant occuper les provinces vénitiennes de l'Istrie et +de la Dalmatie. Bonaparte ferma les yeux sur cette infraction aux +préliminaires, pour s'épargner les récriminations à l'égard de ce qu'il +avait fait à Venise, et de ce qu'il allait faire dans les îles du +Levant. L'échange des ratifications eut lieu à Montebello, près de +Milan, le 5 prairial (24 mai). Le marquis de Gallo, ministre de Naples à +Vienne, était l'envoyé de l'empereur. Après l'échange des ratifications, +Bonaparte conféra avec M. de Gallo, dans l'intention de le faire +renoncer à l'idée d'un congrès à Berne, et de l'engager à traiter +isolément en Italie, sans appeler les autres puissances. Les raisons +qu'il avait à donner, dans l'intérêt même de l'Autriche, étaient +excellentes. Comment la Russie et l'Angleterre si elles étaient +appelées à ce congrès, pourraient-elles consentir à ce que l'Autriche +s'indemnisât aux dépens de Venise, dont elles-mêmes convoitaient les +possessions? C'était impossible, et l'intérêt même de l'Autriche, +autant que celui d'une prompte conclusion, exigeait que l'on conférât +sur-le-champ, et en Italie. M. de Gallo, homme spirituel et sage, +sentait la force de ces raisons. Pour le décider, et entraîner le +cabinet autrichien, Bonaparte fit une concession d'étiquette à laquelle +le cabinet de Vienne attachait une grande importance. L'empereur +craignait toujours que la république ne voulût rejeter l'ancien +cérémonial des rois de France, et n'exigeât l'alternative dans le +protocole des traités. L'empereur voulait toujours être nommé le +premier, et conserver à ses ambassadeurs le pas sur les ambassadeurs de +la France. Bonaparte, qui s'était fait autoriser par le directoire à +céder sur ces misères, accorda ce que demandait M. de Gallo. La joie +fut si grande, que sur-le-champ M. de Gallo adopta le principe d'une +négociation séparée à Montebello, et écrivit à Vienne pour obtenir des +pouvoirs en conséquence. Mais le vieux Thugut, fatigué, humoriste, tout +attaché au système anglais, et offrant à chaque instant sa démission, +depuis que la cour, influencée par l'archiduc Charles, semblait abonder +dans un système contraire, Thugut avait d'autres vues. Il voyait la +paix avec peine; les troubles intérieurs de la France lui donnaient des +espérances auxquelles il aimait encore à se livrer, quoiqu'elles eussent +été si souvent trompeuses. Bien qu'il en eût coûté à l'Autriche beaucoup +d'argent, beaucoup de fausses démarches, et une guerre désastreuse, +pour avoir cru les émigrés, la nouvelle conspiration de Pichegru fit +concevoir à Thugut l'idée de différer la conclusion de la paix. +Il résolut d'opposer des lenteurs calculées aux instances des +plénipotentiaires français. Il fit désavouer le marquis de Gallo, et fit +partir un nouveau négociateur, le général-major, comte de Meeweld, pour +Montebello. Ce négociateur arriva le 1er messidor (19 juin), et demanda +l'exécution des préliminaires, c'est-à-dire, la réunion du congrès de +Berne. Bonaparte, indigné de ce changement de système, fit une +réplique des plus vives. Il répéta tout ce qu'il avait déjà dit sur +l'impossibilité d'obtenir de la Russie et de l'Angleterre l'adhésion +aux arrangemens dont on avait posé les bases à Léoben; il ajouta qu'un +congrès entraînerait de nouvelles lenteurs; que deux mois s'étaient +déjà écoulés depuis les préliminaires de Léoben; que d'après ces +préliminaires, la paix devait être conclue en trois mois, et qu'il +serait impossible de la conclure dans ce délai, si on appelait toutes +les puissances. Ces raisons laissèrent encore les plénipotentiaires +autrichiens sans réponse. La cour de Vienne parut céder, et fixa les +conférences à Udine, dans les provinces vénitiennes, afin que le lieu de +la négociation fût plus rapproché de Vienne. Elles durent recommencer +le 13 messidor (1er juillet). Bonaparte, que des soins d'une haute +importance retenaient à Milan, au milieu des nouvelles républiques qu'on +allait fonder, et qui d'ailleurs tenait à veiller de plus près aux +événemens de Paris, ne voulait pas se laisser attirer inutilement à +Udine, pour y être joué par Thugut. Il y envoya Clarke, et déclara qu'il +ne s'y rendrait de sa personne que lorsqu'il serait convaincu par la +nature des pouvoirs donnés aux deux négociateurs, et par leur conduite +dans la négociation, de la bonne foi de la cour de Vienne. En effet, il +ne se trompait pas. Le cabinet de Vienne, plus abusé que jamais par les +misérables agens de la faction royaliste, se flattait qu'il allait être +dispensé par une révolution de traiter avec le directoire, et il fit +remettre des notes étranges dans l'état de la négociation. Ces notes, +à la date du 30 messidor (18 juillet), portaient que la cour de Vienne +voulait s'en tenir rigoureusement aux préliminaires, et par conséquent +traiter de la paix générale à Berne; que le délai de trois mois, fixé +par les préliminaires, pour la conclusion de la paix, ne pouvait +s'entendre qu'à partir de la réunion du congrès, car autrement il aurait +été trop insuffisant pour être stipulé; qu'en conséquence, la cour de +Vienne, persistant à se renfermer dans la teneur des préliminaires, +demandait un congrès général de toutes les puissances. Ces notes +renfermaient en outre des plaintes amères sur les événemens de Venise +et de Gênes; elles soutenaient que ces événemens étaient une infraction +grave aux préliminaires de Léoben, et que la France devait en donner +satisfaction. + +En recevant ces notes si étranges, Bonaparte fut rempli de colère. +Sa première idée fut de réunir sur-le-champ toutes les divisions de +l'armée, de reprendre l'offensive, et de s'avancer encore sur Vienne, +pour exiger cette fois des conditions moins modérées qu'à Léoben. Mais +l'état intérieur de la France, les conférences à Lille, l'arrêtèrent, +et il pensa qu'il fallait, dans ces graves conjonctures, laisser au +directoire, qui était placé au centre de toutes les opérations, le soin +de décider la conduite à tenir. Il se contenta de faire rédiger par +Clarke une note vigoureuse. Cette note portait en substance qu'il +n'était plus temps de demander un congrès, dont les plénipotentiaires +autrichiens avaient reconnu l'impossibilité, et auquel la cour de Vienne +avait même renoncé, en fixant les conférences à Udine; que ce congrès +était aujourd'hui sans motif, puisque les alliés de l'Autriche se +séparaient d'elle, et montraient l'intention de traiter isolément, ce +qui était prouvé par les conférences de Lille; que le délai de trois +mois ne pouvait s'entendre qu'à partir du jour de la signature de +Léoben, car autrement, en différant l'ouverture du congrès, les lenteurs +pourraient devenir éternelles, ce que la France avait voulu empêcher en +fixant un terme positif; qu'enfin les préliminaires n'avaient point été +violés dans la conduite tenue à l'égard de Venise et de Gênes; que ces +deux pays avaient pu changer leur gouvernement sans que personne eût +à le trouver mauvais, et que, du reste, en envahissant l'Istrie et la +Dalmatie contre toutes les conventions écrites, l'Autriche avait bien +autrement violé les préliminaires. Après avoir ainsi répondu d'une +manière ferme et digne, Bonaparte référa du tout au directoire, et +attendit ses ordres, lui recommandant de se décider au plus tôt, parce +qu'il importait de ne pas attendre la mauvaise saison pour reprendre les +hostilités, si cette détermination devenait nécessaire. + +A Lille, la négociation ouverte se conduisait avec plus de bonne foi, +ce qui doit paraître singulier, puisque c'était avec Pitt que +les négociateurs français avaient à s'entendre. Mais Pitt était +véritablement effrayé de la situation de l'Angleterre, ne comptait plus +du tout sur l'Autriche, n'avait aucune confiance dans les menteries des +agens royalistes, et voulait traiter avec la France, avant que la paix +avec l'empereur la rendit plus forte et plus exigeante. Si donc, l'année +dernière, il n'avait voulu qu'éluder, pour satisfaire l'opinion et pour +prévenir un arrangement à l'égard des Pays-Bas, cette année il voulait +sincèrement traiter, sauf à ne faire de cette paix qu'un repos de deux +ou trois ans. Ce pur Anglais ne pouvait, en effet, consentir à laisser +définitivement les Pays-Bas à la France. + +Tout prouvait sa sincérité, comme nous l'avons dit, et le choix de +lord Malmesbury, et la nature des instructions secrètes données à ce +négociateur. Suivant l'usage de la diplomatie anglaise, tout était +arrangé pour qu'il y eût à la fois deux négociations, l'une officielle +et apparente, l'autre secrète et réelle. M. Ellis avait été donné à lord +Malmesbury, pour conduire avec son assentiment la négociation secrète, +et correspondre directement avec Pitt. Cet usage de la diplomatie +anglaise est forcé dans un gouvernement représentatif. Dans la +négociation officielle, on dit ce qui peut être répété dans les +chambres, et on réserve pour la négociation secrète ce qui ne peut être +publié. Dans le cas surtout où le ministère est divisé sur la question +de la paix, on communique les conférences secrètes à la partie du +ministère qui autorise et dirige la négociation. La légation anglaise +arriva avec une nombreuse suite et un grand appareil à Lille, le 16 +messidor (4 juillet). + +Les négociateurs chargés de représenter la France étaient Letourneur, +sorti récemment du directoire, Pléville Le Peley, qui ne resta à Lille +que peu de jours à cause de sa nomination au ministère de la marine, et +Hugues Maret, depuis duc de Bassano. De ces trois ministres, le dernier +était le seul capable de remplir un rôle utile dans la négociation. +Jeune, versé de bonne heure dans le monde diplomatique, il réunissait à +beaucoup d'esprit des formes qui étaient devenues rares en France +depuis la révolution. Il devait son entrée dans les affaires à M. de +Talleyrand, et maintenant encore il s'était concerté avec lui, pour que +l'un des deux eût le ministère des affaires étrangères, et l'autre la +mission à Lille. M. Maret avait été envoyé deux fois à Londres dans les +premiers temps de la révolution; il avait été bien reçu par Pitt, et +avait acquis une, grande connaissance du cabinet anglais. Il était donc +très-propre à représenter la France à Lille. Il s'y rendit avec ses deux +collègues, et ils y arrivèrent en même temps que la légation anglaise. +Ce n'est pas ordinairement dans les conférences publiques que se font +réellement les affaires diplomatiques. Les négociateurs anglais, +pleins de dextérité et de tact, auraient voulu voir familièrement les +négociateurs français, et avaient trop d'esprit pour éprouver aucun +éloignement. Au contraire, Letourneur et Pléville Le Peley, honnêtes +gens, mais peu habitués à la diplomatie, avaient la sauvagerie +révolutionnaire: ils considéraient les deux Anglais comme des hommes +dangereux, toujours prêts à intriguer et à tromper, et contre +lesquels il fallait être en défiance. Ils ne voulaient les voir +qu'officiellement, et craignaient de se compromettre par toute autre +espèce de communication. Ce n'était pas ainsi qu'on pouvait s'entendre. + +Lord Malmesbury signifia ses pouvoirs, où les conditions du traité +étaient laissées en blanc, et demanda quelles étaient les conditions de +la France. Les trois négociateurs français exhibèrent les conditions, +qui étaient, comme on pense bien, un _maximum_ fort élevé. Ils +demandaient que le roi d'Angleterre renonçât au titre de roi de France, +qu'il continuait de prendre par un de ces ridicules usages conservés +en Angleterre; qu'il rendît tous les vaisseaux pris à Toulon; qu'il +restituât à la France, à l'Espagne et à la Hollande, toutes les colonies +qui leur avaient été enlevées. En échange de tout cela, la France, +l'Espagne et la Hollande, n'offraient que la paix, car elles n'avaient +rien pris à l'Angleterre. Il est vrai que la France était assez +imposante pour exiger beaucoup; mais tout demander pour elle et +ses alliés, et ne rien donner, c'était renoncer à s'entendre; Lord +Malmesbury, qui voulait arriver à des résultats réels, vit bien que la +négociation officielle n'aboutirait à rien, et chercha à amener des +rapprochemens plus intimes. M. Maret, plus habitué que ses collègues +aux usages diplomatiques, s'y prêta volontiers; mais il fallut négocier +auprès de Letourneur et de Pléville Le Peley, pour amener des rencontres +au spectacle. Les jeunes gens des deux ambassades se rapprochèrent les +premiers, et bientôt les communications furent plus amicales. La France +avait tellement rompu avec le passé depuis la révolution, qu'il fallait +beaucoup de peine pour la replacer dans ses anciens rapports avec +les autres puissances. On n'avait rien eu de pareil à faire l'année +précédente, parce qu'alors la négociation n'étant pas sincère, on +n'avait guère qu'à éluder; mais cette année il fallait en venir à des +communications efficaces et bienveillantes. Lord Malmesbury fit sonder +M. Maret pour l'engager à une négociation particulière. Avant d'y +consentir, M. Maret écrivit à Paris pour être autorisé par le ministère +français. Il le fut sans difficulté, et sur-le-champ il entra en +pourparlers avec les négociateurs anglais. Il n'était plus question de +contester les Pays-Bas ni de discuter sur la nouvelle position dans +laquelle la Hollande se trouvait par rapport à la France; mais +l'Angleterre voulait garder quelques-unes des principales colonies +qu'elle avait conquises, pour s'indemniser, soit des frais de la guerre, +soit des concessions qu'elle nous faisait. Elle consentait à nous rendre +toutes nos colonies, elle consentait même à renoncer à toute prétention +sur Saint-Domingue, et à nous aider à y établir notre domination; mais +elle prétendait s'indemniser aux dépens de la Hollande et de l'Espagne. +Ainsi elle ne voulait pas rendre à l'Espagne l'île de la Trinité, dont +elle s'était emparée, et qui était une colonie fort importante par sa +position à l'entrée de la mer des Antilles; elle voulait, parmi les +possessions enlevées aux Hollandais, garder le cap de Bonne-Espérance, +qui commande la navigation des deux Océans, et Trinquemale, principal +port de l'île de Ceylan; elle voulait échanger la ville de Negapatnam, +sur la côte de Coromandel, contre la ville et le fort de Cochin sur +la côte de Malabar, établissement précieux pour elle. Quant à la +renonciation au titre de roi de France, les négociateurs anglais +résistaient à cause de la famille royale, qui était peu disposée à la +paix, et dont il fallait ménager la vanité. Relativement aux vaisseaux +enlevés à Toulon, et qui déjà avaient été équipés et armés à l'anglaise, +ils trouvaient trop ignominieux de les rendre, et offraient une +indemnité en argent de 12 millions. Malmesbury donnait pour raison à M. +Maret, qu'il ne pouvait rentrer à Londres après avoir tout rendu, et +n'avoir conservé au peuple anglais aucune des conquêtes payées de son +sang et de ses trésors. Pour prouver d'ailleurs sa sincérité, il montra +toutes les instructions secrètes remises à M. Ellis, et qui contenaient +la preuve du désir que Pitt avait d'obtenir la paix. Ces conditions +méritaient d'être débattues. + +Une circonstance survenue tout à coup donna beaucoup d'avantages +aux négociateurs français. Outre la réunion des flottes espagnole, +hollandaise et française à Brest, réunion qui dépendait du premier coup +de vent qui éloignerait l'amiral Jewis de Cadix, l'Angleterre avait +à redouter un autre danger. Le Portugal, effrayé par l'Espagne et la +France, venait d'abandonner son antique allié, et de traiter avec la +France. La condition principale du traité lui interdisait de recevoir +à la fois plus de six vaisseaux armés, appartenant aux puissances +belligérantes. L'Angleterre perdait donc ainsi sa précieuse station dans +le Tage. Ce traité inattendu livra un peu les négociateurs anglais à M. +Maret. On se mit à débattre les conditions définitives. On ne put pas +arracher la Trinité; quant au cap de Bonne-Espérance, qui était l'objet +le plus important, il fut enfin convenu qu'il serait restitué à la +Hollande, mais à une condition expresse, c'est que jamais la France ne +profiterait de son ascendant sur la Hollande pour s'en emparer. C'est là +ce que l'Angleterre redoutait le plus. Elle voulait moins l'avoir que +nous l'enlever, et la restitution en fut décidée, à la condition que +nous ne l'aurions jamais nous-mêmes. Quant à Trinquemale, qui entraînait +la possession du Ceylan, il devait être gardé par les Anglais, toutefois +avec l'apparence de l'alternative. Une garnison hollandaise devait +alterner avec une garnison anglaise; mais il était convenu que ce +serait là une formalité purement illusoire, et que ce port resterait +effectivement aux Anglais. Quant à l'échange de Cochin contre +Negapatnam, les Anglais y tenaient encore, sans en faire pourtant une +condition _sine qua non_. Les 12 millions étaient acceptés pour les +vaisseaux pris à Toulon. Quant au titre de roi de France, il était +convenu que, sans l'abdiquer formellement, le roi d'Angleterre cesserait +de le prendre. + +Tel était le point où s'étaient arrêtées les prétentions réciproques des +négociateurs. Letourneur, qui était resté seul avec M. Maret depuis le +départ de Pléville Le Peley, appelé au ministère de la marine, était +dans une complète ignorance de la négociation secrète. M. Maret le +dédommageait de sa nullité, en lui cédant tous les honneurs extérieurs, +toutes les choses de représentation, auxquels cet homme honnête et +facile tenait beaucoup. M. Maret avait fait part de tous les détails +de la négociation au directoire, et attendait ses décisions. Jamais la +France et l'Angleterre n'avaient été plus près de se concilier. Il était +évident que la négociation de Lille était entièrement détachée de celle +d'Udine, et que l'Angleterre agissait de son côté sans chercher à +s'entendre avec l'Autriche. + +La décision à prendre sur ces négociations devait agiter le directoire +plus que toute autre question. La faction royaliste demandait la +paix avec fureur sans la désirer; les constitutionnels la voulaient +sincèrement, même au prix de quelques sacrifices; les républicains la +voulaient sans sacrifices, et souhaitaient par dessus tout la gloire de +la république. Ils auraient voulu l'affranchissement entier de l'Italie, +et la restitution des colonies de nos alliés, même au prix d'une +nouvelle campagne. Les opinions des cinq directeurs étaient dictées par +leur position. Carnot et Barthélemy votaient pour qu'on acceptât les +conditions de l'Autriche et de l'Angleterre; les trois autres directeurs +soutenaient l'opinion contraire. Ces questions achevèrent de brouiller +les deux parties du directoire. Barras reprocha amèrement à Carnot +les préliminaires de Léoben, dont celui-ci avait fortement appuyé la +ratification, et employa à son égard les expressions les moins mesurées. +Carnot, de son côté, dit, à propos de ces expressions, _qu'il ne fallait +pas opprimer l'Autriche_; ce qui signifiait que, pour que la paix fût +durable, les conditions devaient en être modérées. Mais ses collègues +prirent fort mal ces expressions, et Rewbell lui demanda s'il était +ministre de l'Autriche ou magistrat de la république française. Les +trois directeurs, en recevant les dépêches de Bonaparte, voulaient qu'on +rompît sur-le-champ, et qu'on reprît les hostilités. Cependant, l'état +de la république, la crainte de donner de nouvelles armes aux ennemis +du gouvernement, et de leur fournir le prétexte de dire que jamais le +directoire ne ferait la paix, décidèrent les directeurs à temporiser +encore. Ils écrivirent à Bonaparte qu'il fallait combler la mesure de +la patience, et attendre encore jusqu'à ce que la mauvaise foi de +l'Autriche fût prouvée d'une manière évidente, et que la reprise des +hostilités pût être imputée à elle seule. + +Relativement aux conférences de Lille, la question n'était pas moins +embarrassante. Pour la France, la décision était facile, puisqu'on lui +rendait tout, mais pour l'Espagne, qui restait privée de la Trinité, +pour la Hollande, qui perdait Trinquemale, la question était difficile à +résoudre. Carnot, que sa nouvelle position obligeait à opiner toujours +pour la paix, votait pour l'adoption de ces conditions, quoique peu +généreuses à l'égard de nos alliés. Comme on était très-mécontent de la +Hollande et des partis qui la divisaient, il conseillait de l'abandonner +à elle-même, et de ne plus se mêler de son sort; conseil tout aussi peu +généreux que celui de sacrifier ses colonies. Rewbell s'emporta fort sur +cette question. Passionné pour les intérêts de la France, même jusqu'à +l'injustice, il voulait que, loin d'abandonner la Hollande, on se rendît +tout-puissant chez elle, qu'on en fît une province de la république; et +surtout il s'opposait de toutes ses forces à l'adoption de l'article par +lequel la France renonçait à posséder jamais le cap de Bonne-Espérance. +Il soutenait, au contraire, que cette colonie et plusieurs autres +devaient nous revenir un jour, pour prix de nos services. Il défendait +comme on voit, les intérêts des alliés, pour nous, beaucoup plus encore +que pour eux. Larévellière, qui par équité prenait leurs intérêts en +grande considération, repoussait les conditions proposées, par des +raisons toutes différentes. Il regardait comme honteux de sacrifier +l'Espagne, qu'on avait engagée dans une lutte qui lui était pour ainsi +dire étrangère, et qu'on obligeait, pour prix de son alliance, à +sacrifier une importante colonie. Il regardait comme tout aussi honteux +de sacrifier la Hollande, qu'on avait entraînée dans la carrière des +révolutions, du sort de laquelle on s'était chargé, et qu'on allait à +la fois priver de ses plus riches possessions, et livrer à une affreuse +anarchie. Si la France, en effet, lui retirait sa main, elle allait +tomber dans les plus funestes désordres. Larévellière disait qu'on +serait responsable de tout le sang qui coulerait. Cette politique +était généreuse; peut-être n'était-elle pas assez calculée. Nos alliés +faisaient des pertes; la question était de savoir s'ils n'en feraient +pas de plus grandes en continuant la guerre. L'avenir l'a prouvé. Mais +les triomphes de la France sur le continent faisaient espérer alors que, +délivrée de l'Autriche, elle en obtiendrait d'aussi grands sur les +mers. L'abandon de nos alliés parut honteux; on prit un autre parti. On +résolut de s'adresser à l'Espagne et à la Hollande, pour s'enquérir de +leurs intentions. Elles devaient déclarer si elles voulaient la paix, +au prix des sacrifices exigés par l'Angleterre, et dans le cas où elles +préféreraient la continuation de la guerre, elles devaient déclarer en +outre quelles forces elles se proposaient de réunir pour la défense des +intérêts communs. On écrivit à Lille que la réponse aux propositions +de l'Angleterre ne pouvait pas être donnée avant d'avoir consulté les +alliés. + +Ces discussions achevèrent de brouiller complètement les directeurs. Le +moment de la catastrophe approchait; les deux partis poursuivaient leur +marche, et s'irritaient tous les jours davantage. La commission des +finances dans les cinq-cents avait retouché ses mesures, pour les +faire agréer aux anciens avec quelques modifications. Les dispositions +relatives à la trésorerie avaient été légèrement changées. Le directoire +devait toujours rester étranger aux négociations des valeurs; et +sans confirmer ni abroger la distinction de l'ordinaire et de +l'extraordinaire, il était décidé que les dépenses relatives à la solde +des armées auraient toujours la préférence. Les anticipations étaient +défendues pour l'avenir, mais les anticipations déjà faites n'étaient +pas révoquées. Enfin, les nouvelles dispositions sur la vente des biens +nationaux étaient reproduites, mais avec une modification importante; +c'est que les ordonnances des ministres et les bons des fournisseurs +devaient être pris en paiement des biens, comme _les bons des trois +quarts_. Ces mesures, ainsi modifiées, avaient été adoptées; elles +étaient moins subversives des moyens du trésor, mais très dangereuses +encore. Toutes les lois pénales contre les prêtres étaient abolies; le +serment était changé en une simple déclaration, par laquelle les prêtres +déclaraient se soumettre aux lois de la république. Il n'avait pas +encore été question des formes du culte, ni des cloches. Les successions +des émigrés n'étaient plus ouvertes en faveur de l'état, mais en faveur +des parens. Les familles, qui déjà avaient été obligées de compter à +la république la part patrimoniale d'un fils ou d'un parent émigré, +allaient recevoir une indemnité en biens nationaux. La vente des +presbytères était suspendue. Enfin la plus importante de toutes les +mesures, l'institution de la garde nationale, avait été votée en +quelques jours, sur les bases exposées plus haut. La composition de +cette garde devait se faire par voie d'élection. C'était sur cette +mesure que Pichegru et les siens comptaient le plus pour l'exécution de +leurs projets. Aussi avaient-ils fait ajouter un article, par lequel +le travail de cette organisation devait commencer dix jours après la +publication de la loi. Ils étaient ainsi assurés d'avoir bientôt réuni +la garde parisienne, et avec elle tous les insurgés de vendémiaire. + +Le directoire, de son côté, convaincu de l'imminence du péril, et +supposant toujours une conspiration prête à éclater, avait pris +l'attitude la plus menaçante. Augereau n'était pas seul à Paris. Les +armées étant dans l'inaction, une foule de généraux étaient accourus. On +y voyait le chef d'état-major de Hoche, Cherin, les généraux Lemoine, +Humbert, qui commandaient les divisions qui avaient marché sur Paris; +Kléber et Lefebvre, qui étaient en congé; enfin Bernadette, que +Bonaparte avait envoyé pour porter les drapeaux qui restaient à +présenter au directoire. Outre ces officiers supérieurs, des officiers +de tout grade, réformés depuis la réduction des cadres, et aspirant à +être placés, se répandaient en foule dans Paris, tenant les propos les +plus menaçans contre les conseils. Quantité de révolutionnaires étaient +accourus des provinces, comme ils faisaient toujours dès qu'ils +espéraient un mouvement. Outre tous ces symptômes, la direction et la +destination des troupes ne pouvaient plus guère laisser de doute. Elles +étaient toujours cantonnées aux environs de Reims. On se disait que si +elles avaient été destinées uniquement pour l'expédition d'Irlande, +elles auraient continué leur marche sur Brest, et n'auraient pas +séjourné dans les départemens voisins de Paris; que Hoche ne serait pas +retourné à son quartier-général; qu'enfin on n'aurait point réuni autant +de cavalerie pour une expédition maritime. Une commission était restée +chargée, comme on a vu, d'une enquête et d'un rapport sur tous +ces faits. Le directoire n'avait donné à cette commission que des +explications très-vagues. Les troupes avaient été acheminées, disait-il, +vers une destination éloignée par un ordre du général Hoche, qui +tenait cet ordre du directoire, et elles n'avaient franchi le rayon +constitutionnel que par l'erreur d'un commissaire des guerres. Mais les +conseils avaient répondu, par l'organe de Pichegru, que les troupes ne +pouvaient pas être transportées d'une armée à une autre, sur un simple +ordre d'un général en chef; que le général devait tenir ses ordres +de plus haut; qu'il ne pouvait les recevoir du directoire que par +l'intermédiaire du ministre de la guerre; que le ministre de la guerre +Pétiet n'avait point contresigné cet ordre; que, par conséquent, le +général Hoche avait agi sans une autorisation en forme; qu'enfin, si les +troupes avaient reçu une destination éloignée, elles devaient poursuivre +leur marche, et ne pas s'agglomérer autour de Paris. Ces observations +étaient fondées, et le directoire avait de bonnes raisons pour n'y pas +répondre. Les conseils décrétèrent, à la suite de ces observations, +qu'un cercle serait tracé autour de Paris, en prenant un rayon de +douze lieues, que des colonnes indiqueraient sur toutes les routes la +circonférence de ce cercle, et que les officiers des troupes qui le +franchiraient seraient considérés comme coupables de haute trahison. + +Mais bientôt de nouveaux faits vinrent augmenter les alarmes. Hoche +avait réuni ses troupes dans les départemens du Nord, autour de Sedan +et de Reims, à quelques marches de Paris, et il en avait acheminé de +nouvelles dans la même direction. Ces mouvemens, les propos que tenaient +les soldats, l'agitation qui régnait dans Paris, les rixes des officiers +réformés avec les jeunes gens qui portaient les costumes de la jeunesse +dorée, fournirent à Willot le sujet d'une seconde dénonciation. Il monta +à la tribune, parla d'une marche de troupes, de l'esprit qui éclatait +dans leurs rangs, de la fureur dont on les animait contre les conseils, +et, à ce sujet, il s'éleva contre les adresses des armées d'Italie, et +contre la publicité que leur avait donnée le directoire. En conséquence, +il demandait qu'on chargeât les inspecteurs de la salle de prendre de +nouvelles informations, et de faire un nouveau rapport. Les députés, +dits inspecteurs de la salle, étaient chargés de la police des conseils, +et par conséquent tenus de veiller à leur sûreté. La proposition +de Willot fut adoptée, et sur la proposition de la commission des +inspecteurs, on adressa le 17 thermidor (4 août) au directoire plusieurs +questions embarrassantes. On revenait sur la nature des ordres en vertu +desquels avait agi le général Hoche. Pouvait-on enfin expliquer la +nature de ces ordres? Avait-on pris des moyens de faire exécuter +l'article constitutionnel qui défendait aux troupes de délibérer? + +Le directoire résolut de répliquer par un message énergique aux +nouvelles questions qui lui étaient adressées, sans accorder cependant +les explications qu'il ne lui convenait pas de donner. Larévellière +en fut le rédacteur; Carnot et Barthélemy refusèrent de le signer. Ce +message fut présenté le 23 thermidor (10 août). Il ne contenait rien de +nouveau sur le mouvement des troupes. Les divisionnaires qui avaient +marché sur Paris, disait le directoire, avaient reçu les ordres du +général Hoche, et le général Hoche ceux du directoire. L'intermédiaire +qui les avait transmis n'était pas désigné. Quant aux adresses, le +directoire disait que le sens du mot _délibérer_ était trop vague pour +qu'on pût déterminer si les armées s'étaient mises en faute en les +présentant; qu'il reconnaissait le danger de faire exprimer un avis aux +armées, et qu'il allait arrêter les nouvelles publications de cette +nature; mais que, du reste, avant d'incriminer la démarche que s'étaient +permise les soldats de la république, il fallait remonter aux causes qui +l'avaient provoquée; que cette cause était dans l'inquiétude générale, +qui depuis quelques mois s'était emparée de tous les esprits; dans +l'insuffisance des revenus publics, qui laissait toutes les parties +de l'administration dans la situation la plus déplorable, et privait +souvent de leur solde des hommes qui depuis des années avaient versé +leur sang et ruiné leurs forces pour servir la république; dans les +persécutions et les assassinats exercés sur les acquéreurs de biens +nationaux, sur les fonctionnaires publics, sur les défenseurs de la +patrie; dans l'impunité du crime et la partialité de certains tribunaux; +dans l'insolence des émigrés et des prêtres réfractaires, qui, rappelés +et favorisés ouvertement, débordaient de toutes parts, soufflaient le +feu de la discorde, inspiraient le mépris des lois; dans cette foule de +journaux qui inondaient les armées et l'intérieur, et n'y prêchaient que +la royauté et le renversement de la république; dans l'intérêt toujours +mal dissimulé et souvent manifesté hautement pour la gloire de +l'Autriche et de l'Angleterre; dans les efforts qu'on faisait pour +atténuer la juste renommée de nos guerriers; dans les calomnies +répandues contre deux illustres généraux, qui avaient, l'un dans +l'Ouest, l'autre en Italie, joint à leurs exploits l'immortel honneur +de la plus belle conduite politique; enfin, dans les sinistres projets +qu'annonçaient des hommes plus ou moins influens sur le sort de l'état. +Le directoire ajoutait que, du reste, il avait la résolution ferme, et +l'espérance fondée, de sauver la France des nouveaux bouleversemens dont +on la menaçait. Ainsi, loin d'expliquer sa conduite et de l'excuser, le +directoire récriminait au contraire, et manifestait hautement le projet +de poursuivre la lutte, et l'espérance d'en sortir victorieux. Ce +message fut pris pour un vrai manifeste, et causa une extrême sensation. +Sur-le-champ les cinq-cents nommèrent une commission pour examiner le +message et y répondre. + +Les constitutionnels commençaient à être épouvantés de la situation des +choses. Ils voyaient, d'une part, le directoire prêt à s'appuyer sur +les armées; de l'autre, les clichyens prêts à réunir la milice de +vendémiaire, sous prétexte d'organiser la garde nationale. Ceux +qui étaient sincèrement républicains aimaient mieux la victoire du +directoire, mais ils auraient tous préféré qu'il n'y eût pas de combat; +et ils pouvaient s'apercevoir maintenant combien leur opposition, en +effrayant le directoire, et en encourageant les réacteurs, avait été +funeste. Ils ne s'avouaient pas leurs torts, mais ils déploraient la +situation, en l'imputant comme d'usage à leurs adversaires. Ceux des +clichyens qui n'étaient pas dans le secret de la contre-révolution, qui +ne la souhaitaient même pas, qui n'étaient mus que par une imprudente +haine contre les excès de la révolution, commençaient à être effrayés, +et craignaient, par leur contradiction, d'avoir réveillé tous les +penchans révolutionnaires du directoire. Leur ardeur était ralentie. +Les clichyens tout à fait royalistes étaient fort pressés d'agir, et +craignaient d'être prévenus. Ils entouraient Pichegru, et le poussaient +vivement. Celui-ci, avec son flegme accoutumé, promettait aux agens du +prétendant, et temporisait toujours. Il n'avait du reste encore aucun +moyen réel; car quelques émigrés, quelques chouans dans Paris, ne +constituaient pas une force suffisante; et jusqu'à ce qu'il eût dans sa +main la garde nationale, il ne pouvait faire aucune tentative sérieuse. +Froid et prudent, il voyait cette situation avec assez de justesse, et +répondait à toutes les instances qu'il fallait attendre. On lui disait +que le directoire allait frapper, il répondait que le directoire ne +l'oserait pas. Du reste, ne croyant pas à l'audace du directoire, +trouvant ses moyens encore insuffisans, jouissant d'un grand rôle, et +disposant de beaucoup d'argent, il était naturel qu'il ne fût pas pressé +d'agir. + +Dans cette situation, les esprits sages désiraient sincèrement qu'on +évitât une lutte. Ils auraient souhaité un rapprochement, qui, en +ramenant les constitutionnels et les clichyens modérés au directoire, +lui pût rendre une majorité qu'il avait perdue, et le dispenser de +recourir à de violens moyens de salut. Madame de Staël était en position +de désirer et d'essayer un pareil rapprochement. Elle était le centre +de cette société éclairée et brillante, qui, tout en trouvant le +gouvernement et ses chefs un peu vulgaires, aimait la république et y +tenait. Madame de Staël aimait cette forme de gouvernement, comme la +plus belle lice pour l'esprit humain; elle avait déjà placé dans un +poste élevé l'un de ses amis, elle espérait les placer tous, et devenir +leur Égérie. Elle voyait les périls auxquels était exposé cet ordre de +choses, qui lui était devenu cher; elle recevait les hommes de tous les +partis, elle les entendait, et pouvait prévoir un choc prochain. Elle +était généreuse, active; elle ne pouvait rester étrangère aux événemens, +et il était naturel qu'elle cherchât à user de son influence pour réunir +des hommes qu'aucun dissentiment profond n'éloignait. Elle réunissait +dans son salon les républicains, les constitutionnels, les clichyens; +elle tâchait d'adoucir la violence des discussions, en s'interposant +entre les amours-propres, avec le tact d'une femme bonne et supérieure. +Mais elle n'était pas plus heureuse qu'on ne l'est ordinairement à +opérer des réconciliations de partis, et les hommes les plus opposés +commençaient à s'éloigner de sa maison. Elle chercha à voir les membres +des deux commissions nommées pour répondre au dernier message du +directoire. Quelques-uns étaient constitutionnels, tels que Thibaudeau, +Émery, Siméon, Tronçon-Ducoudray, Portalis; on pouvait par eux influer +sur la rédaction des deux rapports, et ces rapports avaient une grande +importance, car ils étaient la réponse au cartel du directoire. Madame +de Staël se donna beaucoup de mouvement par elle et ses amis. Les +constitutionnels désiraient un rapprochement, car ils sentaient le +danger; mais ce rapprochement exigeait de leur part des sacrifices qu'il +était difficile de leur arracher. Si le directoire avait eu des torts +réels, avait pris des mesures coupables, on aurait pu négocier la +révocation de certaines mesures, et faire un traité avec des sacrifices +réciproques; mais, sauf la mauvaise conduite privée de Barras, +le directoire s'était conduit en majorité, avec autant de zèle, +d'attachement à la constitution, qu'il était possible de le désirer. +On ne pouvait lui imputer aucun acte arbitraire, aucune usurpation +de pouvoir. L'administration des finances, tant incriminée, était le +résultat forcé des circonstances. Le changement des ministres, +le mouvement des troupes, les adresses des armées, la nomination +d'Augereau, étaient les seuls faits qu'on pût citer comme annonçant +des intentions redoutables. Mais c'étaient des précautions devenues +indispensables par le danger; et il fallait faire disparaître +entièrement le danger, en rendant la majorité au directoire, pour avoir +droit d'exiger qu'il renonçât à ces précautions. Les constitutionnels, +au contraire, avaient appuyé les nouveaux élus, dans toutes leurs +attaques ou injustes, ou indiscrètes, et avaient seuls à revenir. On +ne pouvait donc rien exiger du directoire, et beaucoup des +constitutionnels; ce qui rendait l'échange des sacrifices impossible, et +les amours-propres inconciliables. + +Madame de Staël chercha, par elle et ses amis, à faire entendre que le +directoire était prêt à tout oser, que les constitutionnels seraient +victimes de leur obstination, et que la république serait perdue avec +eux. Mais ceux-ci ne voulaient pas revenir, refusaient toute espèce de +concessions, et demandaient que le directoire allât à eux. On parla à +Rewbell et à Larévellière. Celui-ci, ne repoussant pas la discussion, +fit une longue énumération des actes du directoire, demandant toujours, +à chacun de ces actes, lequel était reprochable. Les interlocuteurs +étaient sans réponse. Quant au renvoi d'Augereau, et à la révocation +de toutes les mesures qui annonçaient une résolution prochaine, +Larévellière et Rewbell furent inébranlables, ne voulurent rien +accorder, et prouvèrent, par leur fermeté froide, qu'il y avait une +grande détermination prise. + +Madame de Staël et ceux qui la secondaient dans sa louable mais +inutile entreprise, insistèrent beaucoup auprès des membres des deux +commissions, pour obtenir qu'ils ne proposassent pas de mesures +législatives trop violentes, mais surtout qu'en répondant aux griefs +énoncés dans le message du directoire, ils ne se livrassent pas à +des récriminations dangereuses et irritantes. Tous ces soins étaient +inutiles, car il n'y a pas d'exemple qu'un parti ait jamais suivi des +conseils. Dans les deux commissions, il y avait des clichyens qui +souhaitaient, comme de raison, les mesures les plus violentes. Ils +voulaient d'abord attribuer spécialement au jury criminel de Paris la +connaissance des attentats commis contre la sûreté du corps législatif +et exiger la sortie de toutes les troupes du cercle constitutionnel; ils +demandaient surtout que le cercle constitutionnel ne fit partie d'aucune +division militaire. Cette dernière mesure avait pour but d'enlever +le commandement de Paris à Augereau, et de faire par décret ce qu'on +n'avait pu obtenir par voie de négociation. Ces mesures furent adoptées +par les deux commissions. Mais Thibaudeau et Tronçon-Ducoudray, +chargés de faire le rapport l'un aux cinq-cents, l'autre aux anciens, +refusèrent, avec autant de sagesse que de fermeté, de présenter la +dernière proposition. On y renonça alors, et on se contenta des deux +premières. Tronçon-Ducoudray fit son rapport le 3 fructidor (20 août), +Thibaudeau le 4. Ils répondirent indirectement aux reproches du +directoire, et Tronçon-Ducoudray, s'adressant aux anciens, les invita +à interposer leur sagesse et leur dignité entre la vivacité des jeunes +législateurs des cinq-cents et la susceptibilité des chefs du pouvoir +exécutif. Thibaudeau s'attacha à justifier les conseils, à prouver +qu'ils n'avaient voulu ni attaquer le gouvernement, ni calomnier les +armées. Il revint sur la motion de Dumolard à l'égard de Venise. Il +assura qu'on n'avait point voulu attaquer les héros d'Italie; mais il +soutint que leurs créations ne seraient durables qu'autant qu'elles +auraient la sanction des deux conseils. Les deux mesures insignifiantes +qui étaient proposées, furent adoptées, et ces deux rapports, tant +attendus, ne firent aucun effet. Ils exprimaient bien l'impuissance à +laquelle s'étaient réduits les constitutionnels, par leur situation +ambiguë entre la faction royaliste et le directoire, ne voulant pas +conspirer avec l'une, ni faire des concessions à l'autre. + +Les clichyens se plaignaient beaucoup de l'insignifiance de ces +rapports, et déclamèrent contre la faiblesse des constitutionnels. Les +plus ardens voulaient le combat, et surtout les moyens de le livrer, +et demandaient ce que faisait le directoire pour organiser la garde +nationale. C'était justement ce que le directoire ne voulait pas faire, +et il était bien résolu à ne pas s'en occuper. + +Carnot était dans une position encore plus singulière que le parti +constitutionnel. Il s'était franchement brouillé avec les clichyens en +voyant leur marche; il était inutile aux constitutionnels, et n'avait +pris aucune part à leurs tentatives de rapprochement, car il était trop +irritable pour se réconcilier avec ses collègues. Il était seul, +sans appui, au milieu du vide, n'ayant plus aucun but, car le but +d'amour-propre qu'il avait d'abord eu, était manqué, et la nouvelle +majorité qu'il avait rêvée était impossible. Cependant, par une ridicule +persévérance à soutenir les voeux de l'opposition dans le directoire, il +demanda formellement l'organisation de la garde nationale. Sa présidence +au directoire allait finir, et il profita du temps qui lui restait pour +mettre cette matière en discussion. Larévellière se leva alors avec +fermeté, et n'ayant jamais eu aucune querelle personnelle avec lui, +voulut l'interpeller une dernière fois, pour le ramener, s'il était +possible, à ses collègues; lui parlant avec assurance et douceur, il +lui adressa quelques questions: «Carnot, lui dit-il, nous as-tu jamais +entendus faire une proposition qui tendît à diminuer les attributions +des conseils, à augmenter les nôtres, à compromettre la constitution de +la république?--Non, répondit Carnot avec embarras.--Nous as-tu, reprit +Larévellière, jamais entendus, en matière de finances, de guerre, de +diplomatie, proposer une mesure qui ne fût conforme à l'intérêt public? +Quant à ce qui t'est personnel, nous as-tu jamais entendus, ou diminuer +ton mérite, ou nier tes services? Depuis que tu t'es séparé de nous, +as-tu pu nous accuser de manquer d'égards pour ta personne? Ton avis +en a-t-il été moins écouté, quand il nous a paru utile et sincèrement +proposé? Pour moi, ajouta Larévellière, quoique tu aies appartenu à une +faction qui m'a persécuté, moi et ma famille, t'ai-je jamais montré la +moindre haine?--Non, non, répondit Carnot à toutes ces questions.--Eh +bien! ajouta Larévellière, comment peux-tu te détacher de nous, pour +te rattacher à une faction qui t'abuse, qui veut se servir de toi pour +perdre la république, qui veut te perdre après s'être servi de toi, et +qui te déshonorera en te perdant?» Larévellière employa les expressions +les plus amicales et les plus pressantes, pour démontrer à Carnot +l'erreur et le danger de sa conduite. Rewbell et Barras même firent +violence à leur haine. Rewbell par devoir, Barras par facilité, lui +parlèrent presque en amis. Mais les démonstrations amicales ne font +qu'irriter certains orgueils: Carnot resta froid, et, après tous les +discours de ses collègues, renouvela sèchement sa proposition de mettre +en délibération l'organisation de la garde nationale. Les directeurs +levèrent alors la séance, et se retirèrent convaincus, comme on l'est +si facilement dans ces occasions, que leur collègue les trahissait, et +était d'accord avec les ennemis du gouvernement. + +Il fut arrêté que le coup d'état porterait sur lui et sur Barthélémy, +comme sur les principaux membres des conseils. Voici le plan auquel on +s'arrêta définitivement. Les trois directeurs croyaient toujours que les +députés de Clichy avaient le secret de la conspiration. Ils n'avaient +acquis ni contre eux, ni contre Pichegru, aucune preuve nouvelle qui +permît les voies judiciaires. Il fallait donc employer la voie d'un +coup d'état. Ils avaient dans les deux conseils une minorité décidée, +à laquelle se rattacheraient tous les hommes incertains, que la +demi-énergie irrite et éloigne, que la grande énergie soumet et ramène. +Ils se proposaient de faire fermer les salles dans lesquelles se +réunissaient les anciens et les cinq-cents, de fixer ailleurs le lieu +des séances, d'y appeler tous les députés sur lesquels on pouvait +compter, de composer une liste portant les deux directeurs et cent +quatre-vingts députés choisis parmi les plus suspects, et de proposer +leur déportation sans discussion judiciaire, et par voie législative +extraordinaire. Ils ne voulaient la mort de personne, mais l'éloignement +forcé de tous les hommes dangereux. Beaucoup de gens ont pensé que ce +coup d'état était devenu inutile, parce que les conseils intimidés par +la résolution évidente du directoire, paraissaient se ralentir. Mais +cette impression était passagère. Pour qui connaît la marche des partis, +et leur vive imagination, il est évident que les clichyens, en voyant le +directoire ne pas agir, se seraient ranimés. S'ils s'étaient contenus +jusqu'à une nouvelle élection, ils auraient redoublé d'ardeur à +l'arrivée du troisième tiers, et auraient alors déployé une fougue +irrésistible. Le directoire n'aurait pas même trouvé alors la minorité +conventionnelle qui restait dans les conseils, pour l'appuyer, et pour +donner une espèce de légalité aux mesures extraordinaires qu'il voulait +employer. Enfin, sans même prendre en considération ce résultat +inévitable d'une nouvelle élection, le directoire, en n'agissant pas, +était obligé d'exécuter les lois, et de réorganiser la garde nationale, +c'est-à-dire de donner à la contre-révolution l'armée de vendémiaire, +ce qui aurait amené une guerre civile épouvantable entre les gardes +nationales et les troupes de ligne. En effet, tant que Pichegru et +quelques intrigans n'avaient pour moyens que des motions aux cinq-cents, +et quelques émigrés ou chouans dans Paris, leurs projets étaient peu +à redouter; mais, appuyés de la garde nationale, ils pouvaient livrer +combat, et commencer la guerre civile. + +En conséquence Rewbell et Larévellière arrêtèrent qu'il fallait agir +sans délai, et ne pas prolonger plus long-temps l'incertitude. Barras +seul différait encore, et donnait de l'inquiétude à ses deux collègues. +Ils craignaient toujours qu'il ne s'entendît soit avec la faction +royaliste, soit avec le parti jacobin, pour faire une journée. Ils +le surveillaient attentivement, et s'efforçaient toujours de capter +Augereau, en s'adressant à sa vanité, et en tâchant de le rendre +sensible à l'estime des honnêtes gens. Cependant il fallait encore +quelques préparatifs, soit pour gagner les grenadiers du corps +législatif, soit pour disposer les troupes, soit pour se procurer des +fonds. On différa donc de quelques jours. On ne voulait pas demander de +l'argent au ministre Ramel, pour ne pas le compromettre; et on attendait +celui que Bonaparte avait offert, et qui n'arrivait pas. + +Bonaparte, comme on l'a vu, avait envoyé son aide-de-camp Lavalette à +Paris, pour être tenu au courant de toutes les intrigues. Le spectacle +de Paris avait assez mal disposé M. de Lavalette, et il avait communiqué +ses impressions à Bonaparte. Tant de ressentimens personnels se mêlent +aux haines politiques, qu'à voir de près le spectacle des partis, il +en devient repoussant. Souvent même, si on se laisse préoccuper par ce +qu'il y a de personnel dans les discordes politiques, on peut être tenté +de croire qu'il n'y a rien de généreux, de sincère, de patriotique, dans +les motifs qui divisent les hommes. C'était assez l'effet que pouvaient +produire les luttes des trois directeurs Barras, Larévellière, Rewbell, +contre Barthélémy et Carnot, des conventionnels contre les clichyens; +c'était une mêlée épouvantable où l'amour-propre et l'intérêt blessé +pouvaient paraître, au premier aspect, jouer le plus grand rôle. Les +militaires présens à Paris ajoutaient leurs prétentions à toutes celles +qui étaient déjà en lutte. Quoique irrités contre la faction de Clichy, +ils n'étaient pas très portés pour le directoire. Il est d'usage de +devenir exigeant et susceptible, quand on se croit nécessaire. Groupés +autour du ministre Schérer, les militaires étaient disposés à se +plaindre, comme si le gouvernement n'avait pas assez fait pour eux. +Kléber, le plus noble, mais le plus intraitable des caractères, et qu'on +a peint très bien en disant qu'il ne voulait être ni le premier ni le +second, Kléber avait dit au directoire dans son langage original: _Je +tirerai sur vos ennemis s'ils vous attaquent; mais en leur faisant face +à eux, je vous tournerai le dos à vous_. Lefebvre, Bernadotte et tous +les autres s'exprimaient de même. Frappé de ce chaos, M. de Lavalette +écrivit à Bonaparte de manière à l'engager à rester indépendant. Dès +lors celui-ci, satisfait d'avoir donné l'impulsion, ne voulut point +s'engager davantage, et résolut d'attendre le résultat. Il n'écrivit +plus. Le directoire s'adressa au brave Hoche, qui, ayant seul le droit +d'être mécontent, envoya 50,000 fr., formant la plus grande partie de la +dot de sa femme. + +On était dans les premiers jours de fructidor; Larévellière venait de +remplacer Carnot à la présidence du directoire; il était chargé de +recevoir l'envoyé de la république cisalpine, Visconti, et le général +Bernadotte, porteur de quelques drapeaux que l'armée d'Italie n'avait +pas encore envoyés au directoire. Il résolut de se prononcer de la +manière la plus hardie, et de forcer ainsi Barras à se décider. Il fit +deux discours véhémens, dans lesquels il répondait, sans les désigner, +aux deux rapports de Thibaudeau et de Tronçon-Ducoudray. En parlant de +Venise et des peuples italiens récemment affranchis, Thibaudeau avait +dit que leur sort ne serait pas fixé, tant que le corps législatif de +la France n'aurait pas été consulté. Faisant allusion à ces paroles, +Larévellière dit à Visconti, que les peuples italiens avaient voulu la +liberté, avaient eu le droit de se la donner, et n'avaient eu besoin +pour cela d'aucun consentement au monde. «Cette liberté, disait-il, +qu'on voudrait vous ôter, à vous et à nous, nous la défendrons tous +ensemble, et nous saurons la conserver.» Le ton menaçant des deux +discours ne laissait aucun doute sur les dispositions du directoire: +des hommes qui parlaient de la sorte devaient avoir leurs forces toutes +préparées. C'était le 10 fructidor; les clichyens furent dans les plus +grandes alarmes. Dans leurs fureurs, ils revinrent à leur projet de +mettre en accusation le directoire. Les constitutionnels craignaient un +tel projet, parce qu'ils sentaient que ce serait pour le directoire +un motif d'éclater, et ils déclarèrent qu'à leur tour ils allaient se +procurer la preuve de la trahison de certains députés, et demander leur +accusation. Cette menace arrêta les clichyens, et empêcha la rédaction +d'un acte d'accusation contre les cinq directeurs. + +Depuis longtemps les clichyens avaient voulu faire adjoindre à la +commission des inspecteurs Pichegru et Willot, qui étaient regardés +comme les deux généraux du parti. Mais cette adjonction de deux nouveaux +membres, portant le nombre à sept, était contraire au règlement. +On attendit le renouvellement de la commission, qui avait lieu au +commencement de chaque mois, et on y porta Pichegru, Vaublanc, Delarue, +Thibaudeau et Émery. La commission des inspecteurs était chargée de la +police de la salle; elle donnait des ordres aux grenadiers du corps +législatif, et elle était en quelque sorte le pouvoir exécutif des +conseils. Les anciens avaient une semblable commission: elle s'était +réunie à celle des cinq-cents, et toutes deux veillaient ensemble à la +sûreté commune. Une foule de députés s'y rendaient, sans avoir le droit +d'y siéger; ce qui en avait fait un nouveau club de Clichy, où l'on +faisait les motions les plus violentes et les plus inutiles. D'abord on +proposa d'y organiser une police, pour se tenir au courant des projets +du directoire. On la confia à un nommé Dossonville. Comme on n'avait +point de fonds, chacun contribua pour sa part; mais on ne réunit +qu'une médiocre somme. Pourvu comme il l'avait été, Pichegru aurait pu +contribuer pour une forte part, mais il ne paraît pas qu'il employât +dans cette circonstance les fonds reçus de Wickam. Ces agens de police +allaient recueillir partout de faux bruits, et venaient alarmer ensuite +les commissions. + +Chaque jour ils disaient: «C'est aujourd'hui, c'est cette nuit même, +que le directoire doit faire arrêter deux cents députés, et les faire +égorger par les faubourgs.» Ces bruits jetaient l'alarme dans les +commissions, et cette alarme faisait naître les propositions les plus +indiscrètes. Le directoire recevait par ses espions le rapport exagéré +de toutes ces propositions, et concevait à son tour les plus grandes +craintes. On disait alors, dans les salons du directoire, qu'il était +temps de frapper, si on ne voulait pas être prévenu; on faisait des +menaces qui, répétées à leur tour, allaient rendre effroi pour effroi. + +Isolés au milieu des deux partis, les constitutionnels sentaient chaque +jour davantage leurs fautes et leurs périls. Ils étaient livrés aux plus +grandes terreurs. Carnot, encore plus isolé qu'eux, brouillé avec les +clichyens, odieux aux patriotes, suspect même aux républicains modérés, +calomnié, méconnu, recevait chaque jour les plus sinistres avis. On lui +disait qu'il allait être égorgé par ordre de ses collègues. Barthélemy, +menacé et averti comme lui, était dans l'épouvante. + +Du reste, les mêmes avis étaient donnés à tout le monde. Larévellière +avait été informé, de manière à ne pas lui laisser de doute, que des +chouans étaient payés pour l'assassiner. Le trouvant le plus ferme des +trois membres de la majorité, c'était lui qu'on voulait frapper pour la +dissoudre. Il est certain que sa mort aurait tout changé, car le nouveau +directeur nommé par les conseils eût voté certainement avec Carnot et +Barthélemy. L'utilité du crime, et les détails donnés à Larévellière, +devaient l'engager à se tenir en garde. Cependant il ne s'émut pas, +et continua ses promenades du soir au Jardin des Plantes. On le fit +insulter par Malo, le chef d'escadron du 21e de dragons, qui avait sabré +les jacobins au camp de Grenelle, et qui avait ensuite dénoncé Brottier +et ses complices. Ce Malo était la créature de Carnot et de Cochon, et +il avait, sans le vouloir, inspiré aux clichyens des espérances qui +le rendirent suspect. Destitué par le directoire, il attribua sa +destitution à Larévellière, et vint le menacer au Luxembourg. +L'intrépide magistrat fut peu effrayé de la présence d'un officier de +cavalerie, et le poussa par les épaules hors de chez lui. + +Rewbell, quoique très attaché à la cause commune, était plus violent, +mais moins ferme. On vint lui dire que Barras traitait avec un envoyé du +prétendant, et était prêt à trahir la république. Les liaisons de Barras +avec tous les partis pouvaient inspirer tous les genres de craintes. +«Nous sommes perdus, dit Rewbell; Barras nous livre, nous allons être +égorgés; il ne nous reste qu'à fuir, car nous ne pouvons plus sauver la +république. » Larévellière, plus calme, répondit à Rewbell, que, loin de +céder, il fallait aller chez Barras, lui parler avec vigueur, l'obliger +à s'expliquer, et lui imposer par une grande fermeté. Ils allèrent tous +deux chez Barras, l'interrogèrent avec autorité, et lui demandèrent +pourquoi il différait encore. Barras, occupé à tout préparer avec +Augereau, demanda encore trois ou quatre jours, et promit de ne plus +différer. C'était le 13 ou le 14 fructidor, Rewbell fut rassuré, et +consentit à attendre. + +Barras et Augereau, en effet, avaient tout préparé pour l'exécution du +coup d'état médité depuis si long-temps. Les troupes de Hoche étaient +disposées autour de la limite constitutionnelle, prêtes à la franchir, +et à se rendre dans quelques heures à Paris. On avait gagné une grande +partie des grenadiers du corps législatif, en se servant du commandant +en second, Blanchard, et de plusieurs autres officiers, qui étaient +dévoués au directoire. On s'était ainsi assuré d'un assez grand nombre +de défections dans les rangs des grenadiers, pour prévenir un combat. Le +commandant en chef Ramel était resté fidèle aux conseils, à cause de ses +liaisons avec Cochon et Carnot; mais son influence était peu redoutable. +On avait, par précaution, ordonné de grands exercices à feu aux troupes +de la garnison de Paris, et même aux grenadiers du corps législatif. Ces +mouvemens de troupes, ce fracas d'armes, étaient un moyen de tromper sur +le véritable jour de l'exécution. + +Chaque jour on s'attendait à voir l'événement éclater; on croyait que ce +serait pour le 15 fructidor, puis pour le 16, mais le 16 répondait au +2 septembre, et le directoire n'aurait pas choisi ce jour de terrible +mémoire. Cependant l'épouvante des clichyens fut extrême. La police +des inspecteurs, trompée par de faux indices, leur avait persuadé que +l'événement était fixé pour la nuit même du 15 au 16. Ils se réunirent +le soir en tumulte, dans la salle des deux commissions. Rovère, le +fougueux réacteur, l'un des membres de la commission des anciens, lut +un rapport de police, d'après lequel deux cents députés allaient être +arrêtés dans la nuit. D'autres, courant à perte d'haleine, vinrent +annoncer que les barrières étaient fermées, que quatre colonnes de +troupes entraient dans Paris, et que le comité dirigeant était réuni +au directoire. Ils disaient aussi que l'hôtel du ministre de la police +était tout éclairé. Le tumulte fut au comble. Les membres des deux +commissions, qui auraient dû n'être que dix, et qui étaient une +cinquantaine, se plaignaient de ne pouvoir pas délibérer. Enfin on +envoya vérifier, soit aux barrières, soit à l'hôtel de la police, les +rapports des agens, et il fut reconnu que le plus grand calme régnait +partout. On déclara que les agens de la police ne pourraient pas être +payés le lendemain, faute de fonds; chacun vida ses poches pour fournir +la somme nécessaire. On se retira. Les clichyens entourèrent Pichegru +pour le décider à agir; ils voulaient d'abord mettre les conseils en +permanence, puis réunir les émigrés et les chouans qu'ils avaient +dans Paris, y adjoindre quelques jeunes gens, marcher avec eux sur le +directoire, et enlever les trois directeurs. Pichegru déclara tous ces +projets ridicules et inexécutables, et répéta encore qu'il n'y avait +rien à faire. Les têtes folles du parti n'en résolurent pas moins de +commencer le lendemain par faire déclarer la permanence. + +Le directoire fut averti par sa police du trouble des clichyens, et de +leurs projets désespérés. Barras, qui avait dans sa main tous les moyens +d'exécution, résolut d'en faire usage dans la nuit même. Tout était +disposé pour que les troupes pussent franchir en quelques heures +le cercle constitutionnel. La garnison de Paris devait suffire en +attendant. Un grand exercice à feu fut commandé pour le lendemain, afin +de se ménager un prétexte. Personne ne fut averti du moment, ni les +ministres, ni les deux directeurs Rewbell et Larévellière, de manière +que tout le monde ignorait que l'événement allait avoir lieu. Cette +journée du 17 (3 septembre) se passa avec assez de calme; aucune +proposition ne fut faite aux conseils. Beaucoup de députés +s'absentaient, afin de se soustraire à la catastrophe qu'ils avaient +si imprudemment provoquée. La séance du directoire eut lieu comme à +l'ordinaire. Les cinq directeurs étaient présens. A quatre heures de +l'après-midi, au moment où la séance était finie, Barras prit Rewbell +et Larévellière à part, et leur dit qu'il fallait frapper la nuit même, +pour prévenir l'ennemi. Il leur avait demandé quatre jours encore, mais +il devançait ce terme pour n'être pas surpris. Les trois directeurs +se rendirent alors chez Rewbell, où ils s'établirent. Il fut convenu +d'appeler tous les ministres chez Rewbell, de s'enfermer là, jusqu'à ce +que l'événement fût consommé, et de ne permettre à personne d'en +sortir. On ne devait communiquer avec le dehors que par Augereau et ses +aides-de-camp. Ce projet arrêté, les ministres furent convoqués pour la +soirée. Réunis tous ensemble avec les trois directeurs, ils se mirent +à rédiger les ordres et les proclamations nécessaires. Le projet était +d'entourer le palais du corps législatif, d'enlever aux grenadiers les +postes qu'ils occupaient, de dissoudre les commissions des inspecteurs, +de fermer les salles des deux conseils, de fixer un autre lieu de +réunion, d'y appeler les députés sur lesquels on pouvait compter, et de +leur faire rendre une loi contre les députés dont on voulait se défaire. +On comptait bien que ceux qui étaient ennemis du directoire n'oseraient +pas se rendre au nouveau lieu de réunion. En conséquence, on rédigea des +proclamations annonçant qu'un grand complot avait été formé contre +la république, que les principaux auteurs étaient membres des deux +commissions des inspecteurs; que c'était de ces deux commissions que +devaient partir les conjurés; que, pour prévenir leur attentat, le +directoire faisait fermer les salles du corps législatif, et indiquait +un autre local, pour y réunir les députés fidèles à la république. Les +cinq-cents devaient se réunir au théâtre de l'Odéon, et les anciens à +l'amphithéâtre de l'École de Médecine. Un récit de la conspiration, +appuyé de la déclaration de Duverne de Presle, et de la pièce trouvée +dans le portefeuille de d'Entraigues, était ajouté à ces proclamations. +Le tout fut imprimé sur-le-champ, et dut être affiché dans la nuit sur +les murs de Paris. Les ministres et les trois directeurs restèrent +renfermés chez Rewbell, et Augereau partit avec ses aides-de-camp pour +faire exécuter le projet convenu. + +Carnot et Barthélémy, retirés dans leur logement du Luxembourg, +ignoraient ce qui se préparait. Les clichyens, toujours fort agités, +encombraient la salle des commissions. Mais Barthélemy trompé fit dire +que ce ne serait pas pour cette nuit. Pichegru, de son côté, venait de +quitter Schérer, et il assura que rien n'était encore préparé. Quelques +mouvemens de troupes avaient été aperçus, mais c'était, disait-on, à +causé d'un exercice à feu, et on n'en conçut aucune alarme. Chacun +rassuré se retira chez soi. Rovère seul resta dans la salle des +inspecteurs, et se coucha dans un lit qui était destiné pour celui des +membres qui devait veiller. + +Vers minuit, Augereau disposa toutes les troupes de la garnison autour +du palais, et fit approcher une nombreuse artillerie. Le plus grand +calme régnait dans Paris, où l'on n'entendait que le pas des soldats +et le roulement des canons. Il fallait, sans coup férir, enlever aux +grenadiers du corps législatif les postes qu'ils occupaient. Ordre fut +signifié au commandant Ramel, vers une heure du matin, de se rendre chez +le ministre de la guerre. Il refusa, devinant de quoi il s'agissait, +courut réveiller l'inspecteur Rovère, qui ne voulut pas croire encore +au danger, et se hâta ensuite d'aller dans la caserne de ses grenadiers +pour faire prendre les armes à la réserve. Quatre cents hommes à peu +près occupaient les différens postes des Tuileries; la réserve était +de huit cents. Elle fut sur-le-champ mise sous les armes, et rangée en +bataille dans le jardin des Tuileries. Le plus grand ordre et le plus +grand silence régnaient dans les rangs. + +Dix mille hommes à peu près de troupes de ligne occupaient les environs +du château, et se disposaient à l'envahir. Un coup de canon à poudre, +tiré vers trois heures du matin, servit de signal. Les commandans des +colonnes se présentèrent aux différens postes. Un officier vint de la +part d'Augereau ordonner à Ramel de livrer le poste du Pont-Tournant, +qui communiquait entre le jardin et la place Louis XV; mais Ramel +refusa. Quinze cents hommes s'étant présentés à ce poste, les +grenadiers, dont la plupart étaient gagnés, le livrèrent. La même chose +se passa aux autres postes. Toutes les issues du jardin et du Carrousel +furent livrées, et de toutes parts le palais se trouva envahi par des +troupes nombreuses d'infanterie et de cavalerie. Douze pièces de canon +tout attelées furent braquées sur le château. Il ne restait plus que la +réserve des grenadiers, forte de huit cents hommes, rangée en bataille, +et ayant son commandant Ramel en tête. Une partie des grenadiers était +disposée à faire son devoir; les autres, travaillés par les agens +de Barras, étaient disposés au contraire à se réunir aux troupes du +directoire. Des murmures s'élevèrent dans les rangs. «Nous ne sommes +pas des Suisses, s'écrièrent quelques voix.--J'ai été blessé au 12 +vendémiaire par les royalistes, dit un officier, je ne veux pas me +battre pour eux le 18 fructidor.» + +La défection s'introduisit alors dans cette troupe. Le commandant +en second, Blanchard, l'excitait de ses paroles et de sa présence. +Cependant le commandant Ramel voulait encore faire son devoir, lorsqu'il +reçut un ordre, parti de la salle des inspecteurs, défendant de +faire feu. Au même instant, Augereau arriva à la tête d'un nombreux +état-major. «Commandant Ramel, dit-il, me reconnaissez-vous pour le chef +de la 17e division militaire?--Oui, répondit Ramel.--Eh bien! en qualité +de votre supérieur, je vous ordonne de vous rendre aux arrêts.» Ramel +obéit; mais il reçut de mauvais traitemens de quelques jacobins furieux, +mêlés dans l'état-major d'Augereau. Celui-ci le dégagea, et le fit +conduire au Temple. Le bruit du canon et l'investissement du château +avaient donné l'éveil à tout le monde. Il était cinq heures du matin. +Les membres des commissions étaient accourus à leur poste, et s'étaient +rendus dans leur salle. Ils étaient entourés, et ne pouvaient plus +douter du péril. Une compagnie de soldats placée à leur porte avait +ordre de laisser entrer tous ceux qui se présenteraient avec la médaille +de députés, et de n'en laisser sortir aucun. Ils virent arriver leur +collègue Dumas, qui se rendait à son poste; mais ils lui jetèrent un +billet par la fenêtre, pour l'avertir du péril et l'engager à se sauver. +Augereau se fit remettre l'épée de Pichegru et de Willot, et les envoya +tous deux, au Temple, ainsi que plusieurs autres députés, saisis dans la +salle des inspecteurs. + +Tandis que cette opération s'exécutait contre les conseils, le +directoire avait chargé un officier de se mettre à la tête d'un +détachement, et d'aller s'emparer de Carnot et de Barthélemy. Carnot, +averti à temps, s'était sauvé de son appartement, et il était parvenu à +s'évader par une petite porte du jardin du Luxembourg dont il avait +la clé. Quant à Barthélemy, on l'avait trouvé chez lui, et on l'avait +arrêté. Cette arrestation était embarrassante pour le directoire. Barras +excepté, les directeurs étaient charmés de la fuite de Carnot; ils +désiraient vivement que Barthélemy en fît autant. Ils lui firent +proposer de s'enfuir. Barthélemy répondit qu'il y consentait, si on le +faisait transporter ostensiblement, et sous son nom, à Hambourg. Les +directeurs ne pouvaient s'engager à une pareille démarche. Se proposant +de déporter plusieurs membres du corps législatif, ils ne pouvaient pas +traiter avec tant de faveur l'un de leurs collègues. Barthélemy fut +conduit au Temple; il y arriva en même temps que Pichegru, Willot, et +les autres députés pris dans la commission des inspecteurs. + +Il était huit heures du matin: beaucoup de députés, avertis, voulurent +courageusement se rendre à leur poste. Le président des cinq-cents, +Siméon, et celui des anciens, Lafond-Ladebat, parvinrent jusqu'à leurs +salles respectives, qui n'étaient pas encore fermées, et purent occuper +le fauteuil en présence de quelques députés. Mais des officiers vinrent +leur intimer l'ordre de se retirer. Ils n'eurent que le temps de +déclarer que la représentation nationale était dissoute. Ils se +retirèrent chez l'un d'eux, où les plus courageux méditèrent une +nouvelle tentative. Ils résolurent de se réunir une seconde fois, de +traverser Paris à pied, et de se présenter, ayant leurs présidens en +tête, aux portes du Palais-Législatif. Il était près de onze heures du +matin. Tout Paris était averti de l'événement; le calme de cette +grande cité n'en était pas troublé. Ce n'étaient plus les passions qui +produisaient un soulèvement; c'était un acte méthodique de l'autorité +contre quelques représentans. Une foule de curieux encombraient les rues +et les places publiques, sans mot dire. Seulement des groupes détachés +des faubourgs, et composés de jacobins, parcouraient les rues en criant: +_Vive la république! à bas les aristocrates!_ Ils ne trouvaient ni écho +ni résistance dans la masse de la population. C'était surtout autour du +Luxembourg que leurs groupes s'étaient amassés. Là, ils criaient: _Vive +le directoire!_ et quelques-uns, _vive Barras!_ + +Le groupe des députés traversa en silence la foule amassée sur le +Carrousel, et se présenta aux portes des Tuileries. On leur en refusa +l'entrée; ils insistèrent; alors un détachement les repoussa, et les +poursuivit jusqu'à ce qu'ils fussent dispersés: triste et déplorable +spectacle, qui présageait la prochaine et inévitable domination des +prétoriens! Pourquoi fallait-il qu'une faction perfide eût obligé +la révolution à invoquer l'appui des baïonnettes? Les députés ainsi +poursuivis se retirèrent, les uns chez le président Lafond-Ladebat, +les autres dans une maison voisine. Ils y délibéraient en tumulte, et +s'occupaient à faire une protestation, lorsqu'un officier vint leur +signifier l'ordre de se séparer. Un certain nombre d'entre eux furent +arrêtés; c'étaient Lafond-Ladebat, Barbé-Marbois, Tronçon-Ducoudray, +Bourdon (de l'Oise), Goupil de Préfeln, et quelques autres. Ils furent +conduits au Temple, où déjà les avaient précédés les membres des deux +commissions. + +Pendant ce temps, les députés directoriaux s'étaient rendus au nouveau +lieu assigné pour la réunion du corps législatif. Les cinq-cents +allaient à l'Odéon, les anciens à l'École de Médecine. Il était midi +à peu près, et ils étaient encore peu nombreux; mais le nombre s'en +augmentait à chaque instant, soit parce que l'avis de cette convocation +extraordinaire se communiquait de proche en proche, soit parce que tous +les incertains, craignant de se déclarer en dissidence, s'empressaient +de se rendre au nouveau corps législatif. De momens en momens, on +comptait les membres présens; et enfin, lorsque les anciens furent au +nombre de cent vingt-six, et les cinq cents au nombre de deux cent +cinquante-un, moitié plus un pour les deux conseils, ils commencèrent +à délibérer. Il y avait quelque embarras dans les deux assemblées, car +l'acte qu'il s'agissait de légaliser était un coup d'état manifeste. Le +premier soin des deux conseils fut de se déclarer en permanence, et +de s'avertir réciproquement qu'ils étaient constitués. Le député +Poulain-Grandpré, membre des cinq-cents, prit le premier la parole. «Les +mesures qui ont été prises, dit-il, le local que nous occupons, tout +annonce que la patrie a couru de grands dangers, et qu'elle en court +encore. Rendons grâces au directoire: c'est à lui que nous devons le +salut de la patrie. Mais ce n'est pas assez que le directoire veille; il +est aussi de notre devoir de prendre des mesures capables d'assurer le +salut public et la constitution de l'an III. A cet effet, je demande la +formation d'une commission de cinq membres.» + +Cette proposition fut adoptée, et la commission composée de députés +dévoués au système du directoire. C'étaient Sieyès, Poulain-Grandpré, +Villers, Chazal et Boulay (de la Meurthe). On annonça pour six heures du +soir un message du directoire aux deux conseils. Ce message contenait le +récit de la conspiration, telle qu'elle était connue du directoire, les +deux pièces fameuses dont nous avons déjà parlé, et des fragmens de +lettres trouvées dans les papiers des agens royalistes. Ces pièces ne +contenaient que les preuves acquises; elles prouvaient que Pichegru +était en négociation avec le prétendant, qu'Imbert-Colomès correspondait +avec Blanckembourg, que Mersan et Lemerer étaient les aboutissans de la +conspiration auprès des députés de Clichy, et qu'une vaste association +de royalistes s'étendait sur toute la France. Il n'y avait pas d'autres +noms que ceux qui ont déjà été cités. Ces pièces firent néanmoins +un grand effet. En apportant la conviction morale, elles prouvaient +l'impossibilité d'employer les voies judiciaires, par l'insuffisance des +témoignages directs et positifs. La commission des cinq eut aussitôt +la parole sur ce message. Le directoire n'ayant pas l'initiative des +propositions, c'était à la commission des cinq à la prendre; mais +cette commission avait le secret du directoire, et allait proposer la +légalisation du coup d'état convenu d'avance. Boulay (de la Meurthe), +chargé de prendre la parole au nom de la commission, donna les raisons +dont on accompagne habituellement les mesures extraordinaires, raisons +qui, dans la circonstance, étaient malheureusement trop fondées. Après +avoir dit qu'on se trouvait placé sur un champ de bataille, qu'il +fallait prendre une mesure prompte et décisive, et, sans verser une +goutte de sang, réduire les conspirateurs à l'impossibilité de nuire, il +fit les propositions projetées. Les principales consistaient à annuler +les opérations électorales de quarante-huit départemens, à délivrer +ainsi le corps législatif de députés voués à une faction, et à choisir +dans le nombre les plus dangereux pour les déporter. Le conseil n'avait +presque pas le choix à l'égard des mesures à prendre; la circonstance +n'en admettait pas d'autres que celles qu'on lui proposait, et le +directoire d'ailleurs avait pris une telle attitude, qu'on n'aurait pas +osé les lui refuser. La partie flottante et incertaine d'une assemblée, +que l'énergie soumet toujours, était rangée du côté des directoriaux, +et prête à voter tout ce qu'ils voudraient. Le député Chollet demandait +cependant un délai de douze heures pour examiner ces propositions; le +cri _aux voix!_ lui imposa silence. On se borna à retrancher quelques +individus de la liste de déportation, tels que Thibaudeau, Doulcet de +Pontécoulant, Tarbé, Crécy, Detorcy, Normand, Dupont (de Nemours), +Remusat, Bailly, les uns comme bons patriotes, malgré leur opposition, +les autres comme trop insignifians pour être dangereux. Après ces +retranchemens, on vota surle-champ les résolutions proposées. Les +opérations électorales de quarante-huit départemens furent cassées. Ces +départemens étaient les suivans: Ain, Ardèche, Ariége, Aube, Aveyron, +Bouches-du-Rhône, Calvados, Charente, Cher, Côte-d'Or, Côtes-du-Nord, +Dordogne, Eure, Eure-et-Loir, Gironde, Hérault, Ille-et-Vilaine, +Indre-et-Loire, Loiret, Manche, Marne, Mayenne, Mont-Blanc, Morbihan, +Moselle, Deux-Nèthes, Nord, Oise, Orne, Pas-de-Calais, Puy-de-Dôme, +Bas-Rhin, Haut-Rhin, Rhône, Haute-Saône, Saône-et-Loire, Sarthe, Seine, +Seine-Inférieure, Seine-et-Marne, Seine-et-Oise, Somme, Tarn, Var, +Vaucluse, Yonne. Les députés nommés par ces départemens étaient exclus +du corps législatif. Tous les fonctionnaires, tels que juges ou +administrateurs municipaux, élus par ces départemens, étaient exclus +aussi de leurs fonctions. Étaient condamnés à la déportation, dans un +lieu choisi par le directoire, les individus suivans: dans le conseil +des cinq-cents, Aubry, Job Aimé, Bayard, Blain, Boissy-d'Anglas, Borne, +Bourdon (de l'Oise), Cadroi, Couchery, Delahaye, Delarue, Doumère, +Dumolard, Duplantier, Duprat, Gilbert-Desmolières, Henri Larivière, +Imbert-Colomès, Camille-Jordan, Jourdan (des Bouches-du-Rhône), Gau, +Lacarrière, Lemarchant-Gomicourt, Lemerer, Mersan, Madier, Maillard, +Noailles, André, Mac-Curtain, Pavée, Pastoret, Pichegru, Polissart, +Praire-Montaud, Quatremère-Quincy, Saladin, Siméon, Vauvilliers, +Vaublanc, Villaret-Joyeuse, Willot: dans le conseil des anciens, +Barbé-Marbois, Dumas, Ferraut-Vaillant, Lafond-Ladebat, Laumont, +Muraire, Murinais, Paradis, Portalis, Rovère, Tronçon-Ducoudray. + +Les deux directeurs Carnot et Barthélemy, l'ex-ministre de la police +Cochon, son employé Dossonville, le commandant de la garde du corps +législatif Ramel, les trois agens royalistes Brottier, Laville-Heurnois, +Duverne de Presle, étaient condamnés aussi à la déportation. On ne s'en +tint pas là: les journalistes n'avaient pas été moins dangereux que les +députés, et on n'avait pas plus de moyens de les frapper judiciairement. +On résolut d'agir révolutionnairement à leur égard, comme à l'égard +des membres du corps législatif. On condamna à la déportation les +propriétaires, éditeurs et rédacteurs de quarante-deux journaux; car +aucunes conditions n'étant alors imposées aux journaux politiques, +le nombre en était immense. Dans les quarante-deux figurait _la +Quotidienne_. A ces dispositions contre les individus, on en ajouta +d'autres, pour renforcer l'autorité du directoire, et rétablir les lois +révolutionnaires que les cinq-cents avaient abolies ou modifiées. Ainsi +le directoire avait la nomination de tous les juges et magistrats +municipaux, dont l'élection était annulée dans quarante-huit +départemens. Quant aux places de députés, elles restaient vacantes. Les +articles de la fameuse loi du 3 brumaire, qui avaient été rapportés, +étaient remis en vigueur, et même étendus. Les parens d'émigrés, exclus +par cette loi des fonctions publiques jusqu'à la paix, en étaient +exclus, par la loi nouvelle, jusqu'au terme de quatre ans après la paix; +ils étaient privés en outre des fonctions électorales. Les émigrés, +rentrés sous prétexte de demander leur radiation, devaient sortir sous +vingt-quatre heures des communes dans lesquelles ils se trouvaient, et +sous quinze jours du territoire. Ceux d'entre eux qui seraient saisis en +contravention devaient subir l'application des lois sous vingt-quatre +heures. Les lois qui rappelaient les prêtres déportés, qui les +dispensaient du serment et les obligeaient à une simple déclaration, +étaient rapportées. Toutes les lois sur la police des cultes étaient +rétablies. Le directoire avait la faculté de déporter, sur un simple +arrêté, les prêtres qu'il saurait se mal conduire. Quant aux journaux, +il avait à l'avenir la faculté de supprimer ceux qui lui paraîtraient +dangereux. Les sociétés politiques, c'est-à-dire les clubs, étaient +rétablies; mais le directoire était armé contre eux de la même puissance +qu'on lui donnait contre les journaux; il pouvait les fermer à +volonté. Enfin, ce qui n'était pas moins important que tout le reste, +l'organisation de la garde nationale était suspendue, et renvoyée à +d'autres temps. + +Aucune de ces dispositions n'était sanguinaire, car le temps de +l'effusion du sang était passé; mais elles rendaient au directoire une +puissance toute révolutionnaire. Elles furent votées le 18 fructidor an +V (4 septembre) au soir, dans les cinq-cents. Aucune voix ne s'éleva +contre leur adoption; quelques députés applaudirent, la majorité fut +silencieuse et soumise. La résolution qui les contenait fut portée de +suite aux anciens, qui étaient en permanence comme les cinq-cents, et +qui attendaient qu'on leur fournît un sujet de délibération. La simple +lecture de la résolution et du rapport les occupa jusqu'au matin du +19. Fatigués d'une séance trop longue, ils s'ajournèrent pour quelques +heures. Le directoire, qui était impatient d'obtenir la sanction des +anciens, et de pouvoir appuyer d'une loi le coup d'état qu'il avait +frappé, envoya un message au corps législatif. «Le directoire, disait ce +message, s'est dévoué pour sauver la liberté, mais il compte sur vous +pour l'appuyer. C'est aujourd'hui le 19, et vous n'avez encore rien +fait pour le seconder.» La résolution fut aussitôt approuvée en loi, et +envoyée au directoire. + +A peine fut-il muni de cette loi, qu'il se hâta d'en user, voulant +exécuter son plan avec promptitude, et aussitôt après faire rentrer +toutes choses dans l'ordre. Un grand nombre de condamnés à la +déportation s'était enfuis. Carnot s'était secrètement dirigé vers +la Suisse. Le directoire aurait voulu faire évader Barthélemy, qui +s'obstina par les raisons qui ont été rapportées plus haut. Il choisit +sur la liste des déportés quinze individus, jugés ou plus dangereux ou +plus coupables, et les destina à une déportation, qui pour quelques-uns +fut aussi funeste que la mort. On les fit partir le jour même, dans des +chariots grillés, pour Rochefort, d'où ils durent être transportés sur +une frégate à la Guyane. C'étaient Barthélemy, Pichegru, Willot, ainsi +traités à cause ou de leur importance ou de leur culpabilité; Rovère, à +cause de ses intelligences connues avec la faction royaliste; Aubry, +à cause de son rôle dans la réaction; Bourdon (de l'Oise), Murinais, +Delarue, à cause de leur conduite dans les cinq-cents; Ramel, à cause de +sa conduite à la tête des grenadiers; Dossonville, à cause des +fonctions qu'il avait remplies auprès de la commission des inspecteurs; +Tronçon-Ducoudray, Barbé-Marbois, Lafond-Ladebat, à cause, non de leur +culpabilité, car ils étaient sincèrement attachés à la république, +mais de leur influence dans le conseil des anciens; enfin Brottier et +Laville-Heurnois, à cause de leur conspiration. Leur complice Duverne de +Presle fut ménagé en considération de ses révélations. La haine eut sans +doute sa part ordinaire dans le choix des victimes, car il n'y avait que +Pichegru de réellement dangereux parmi ces quinze individus. Le nombre +en fut porté à seize, par le dévoûment du nommé Letellier, domestique +de Barthélemy, qui demanda à suivre son maître. On les fit partir sans +délai, et ils furent exposés, comme il arrive toujours, à la brutalité +des subalternes. Cependant le directoire ayant appris que le général +Dutertre, chef de l'escorte, se conduisait mal envers les prisonniers, +le remplaça sur-le-champ. Ces déportés pour cause de royalisme +allaient se retrouver à Sinamari, à côté de Billaud-Varennes et de +Collot-d'Herbois. Les autres déportés furent destinés à l'île d'Oleron. + +Pendant ces deux jours, Paris demeura parfaitement calme. Les patriotes +des faubourgs trouvaient la peine de la déportation trop douce; ils +étaient habitués à des mesures révolutionnaires d'une autre espèce. +Se confiant dans Barras et Augereau, ils s'attendaient à mieux. Ils +formèrent des groupes, et vinrent sous les fenêtres du directoire crier: +_Vive la République! vive le Directoire! vive Barras!_ Ils attribuaient +la mesure à Barras, et désiraient qu'on s'en remît à lui, pendant +quelques jours, de la répression des aristocrates. Cependant ces +groupes peu nombreux ne troublèrent aucunement le repos de Paris. Les +sectionnaires de vendémiaire, qu'on aurait vus bientôt, sans la loi du +19, réorganisés en garde nationale, n'avaient plus assez d'énergie pour +prendre spontanément les armes. Ils laissèrent exécuter le coup +d'état sans opposition. Du reste, l'opinion restait incertaine. Les +républicains sincères voyaient bien que la faction royaliste avait rendu +inévitable une mesure énergique, mais ils déploraient la violation des +lois et l'intervention du pouvoir militaire. Ils doutaient presque de la +culpabilité des conspirateurs, en voyant un homme comme Carnot confondu +dans leurs rangs. Ils craignaient que la haine n'eût trop influé sur la +détermination du directoire. Enfin, même en jugeant ses déterminations +comme nécessaires, ils étaient tristes, et ils avaient raison; car il +devenait évident que cette constitution, dans laquelle ils avaient +mis tout leur espoir, n'était pas le terme de nos troubles et de nos +discordes. La masse de la population se soumit, et se détacha beaucoup +en ce jour des événemens politiques. On l'avait vue, le 9 thermidor, +passer de la haine contre l'ancien régime à la haine contre la terreur. +Depuis, elle n'avait voulu intervenir dans les affaires que pour réagir +contre le directoire, qu'elle confondait avec la convention et le comité +de salut public. Effrayée aujourd'hui de l'énergie de ce directoire, +elle vit dans le 18 fructidor l'avis de demeurer étrangère aux +événemens. Aussi vit-on, depuis ce jour, s'attiédir le zèle politique. + +Telles devaient être les conséquences du coup d'état du 18 fructidor. On +a dit qu'il était devenu inutile à l'instant où il fut exécuté; que le +directoire en effrayant la faction royaliste avait déjà réussi à lui +imposer, qu'en s'obstinant à faire le coup d'état, il avait préparé +l'usurpation militaire, par l'exemple de la violation des lois. Mais, +comme nous l'avons déjà dit, la faction royaliste n'était intimidée +que pour un moment; à l'arrivée du prochain tiers elle aurait +infailliblement tout renversé, et emporté le directoire. La guerre +civile eût alors été établie entre elle et les armées. Le directoire en +prévenant ce mouvement et en le réprimant à propos, empêcha la guerre +civile; et, s'il se mit par là sous l'égide de la puissance militaire, +il subit une triste mais inévitable nécessité. La légalité était une +illusion à la suite d'une révolution comme la nôtre. Ce n'est pas à +l'abri de la puissance légale que tous les partis pouvaient venir se +soumettre et se reposer; il fallait une puissance plus forte pour les +réprimer, les rapprocher, les fondre, et pour les protéger tous contre +l'Europe en armes: et cette puissance, c'était la puissance militaire. +Le directoire, par le 18 fructidor, prévint donc la guerre civile, et +lui substitua un coup d'état, exécuté avec force, mais avec tout le +calme et la modération possibles dans les temps de révolution. + + +CHAPITRE XI. + +CONSÉQUENCES DU 18 FRUCTIDOR.--NOMINATION DE MERLIN (DE DOUAI) ET +DE FRANÇOIS (DE NEUFCHATEAU) EN REMPLACEMENT DES DEUX DIRECTEURS +DÉPORTÉS.--RÉVÉLATIONS TARDIVES ET DISGRACE DE MOREAU.--MORT DE +HOCHE.--REMBOURSEMENT DES DEUX TIERS DE LA DETTE.--LOI CONTRE +LES CI-DEVANT NOBLES.--RUPTURE DES CONFÉRENCES DE LILLE AVEC +L'ANGLETERRE.--CONFÉRENCES D'UDINE.--TRAVAUX DE BONAPARTE EN ITALIE; +FONDATION DE LA RÉPUBLIQUE CISALPINE; ARBITRAGE ENTRE LA VALTELINE +ET LES GRISONS; CONSTITUTION LIGURIENNE; ÉTABLISSEMENT DANS LA +MÉDITERRANÉE.--TRAITÉ DE CAMPO-FORMIO.--RETOUR DE BONAPARTE A PARIS; +FÊTE TRIOMPHALE. + + +Le 18 fructidor jeta la terreur dans les rangs des royalistes. Les +prêtres et les émigrés, déjà rentrés en grand nombre, quittèrent Paris +et les grandes villes pour regagner les frontières. Ceux qui étaient +prêts à rentrer, s'enfoncèrent de nouveau en Allemagne et en Suisse. Le +directoire venait d'être réarmé de toute la puissance révolutionnaire +par la loi du 19, et personne ne voulait plus le braver. Il commença +par réformer les administrations, ainsi qu'il arrive toujours à chaque +changement de système, et appela des patriotes prononcés à la plupart +des places. Il avait à nommer à toutes les fonctions électives dans +quarante-huit départemens, et il pouvait ainsi étendre beaucoup son +influence et multiplier ses partisans. Son premier soin devait être +de remplacer les deux directeurs Carnot et Barthélemy. Rewbell et +Larévellière, dont le dernier événement avait singulièrement augmenté +l'influence, ne voulaient pas qu'on pût les accuser d'avoir exclu deux +de leurs collègues, pour rester maîtres du gouvernement. Ils exigèrent +donc que l'on demandât sur-le-champ au corps législatif la nomination de +deux nouveaux directeurs. Ce n'était point l'avis de Barras, et encore +moins d'Augereau, Ce général était enchanté de la journée du 18 +fructidor, et tout fier de l'avoir si bien conduite. En se mêlant aux +événemens, il avait pris goût à la politique et au pouvoir, et avait +conçu l'ambition de siéger au directoire. Il voulait que les trois +directeurs, sans demander des collègues au corps législatif, +l'appelassent à siéger auprès d'eux. On ne satisfit point à cette +prétention, et il ne lui resta d'autre moyen pour devenir directeur que +d'obtenir la majorité dans les conseils. Mais il fut encore déçu dans +cet espoir. Merlin (de Douai), ministre de la justice, et François (de +Neufchâteau), ministre de l'intérieur, l'emportèrent d'un assez grand +nombre de voix sur leurs concurrens. Masséna et Augereau furent, après +eux, les deux candidats qui réunirent le plus de suffrages. Masséna +en eut quelques-uns de plus qu'Augereau. Les deux nouveaux directeurs +furent installés avec l'appareil accoutumé. Ils étaient républicains, +plutôt à la manière de Rewbell et de Larévellière, qu'à la manière de +Barras; ils avaient d'ailleurs d'autres habitudes et d'autres moeurs. +Merlin était un jurisconsulte; François (de Neufchâteau) un homme +de lettres. Tous deux avaient une manière de vivre analogue à +leur profession, et étaient faits pour s'entendre avec Rewbell et +Larévellière. Peut-être eût-il été à désirer, pour l'influence et la +considération du directoire auprès de nos armées, que l'un de nos +généraux célèbres y fût appelé. + +Le directoire remplaça les deux ministres appelés au directoire, par +deux administrateurs excellens pris dans la province. Il espérait ainsi +composer le gouvernement d'hommes plus étrangers aux intrigues de Paris, +et moins accessibles à la faveur. Il appela à la justice Lambrechts, qui +était commissaire près l'administration centrale du département de la +Dyle, c'est-à-dire préfet; c'était un magistrat intègre. Il plaça à +l'intérieur Letourneur, commissaire près l'administration centrale de +la Loire-Inférieure, administrateur capable, actif et probe, mais trop +étranger à la capitale et à ses usages, pour n'être pas quelquefois +ridicule à la tête d'une grande administration. + +Le directoire avait lieu de s'applaudir de la manière dont les événemens +s'étaient passés. Il était seulement inquiet du silence du général +Bonaparte, qui n'avait plus écrit depuis long-temps, et qui n'avait +point envoyé les fonds promis. L'aide-de-camp Lavalette n'avait point +paru au Luxembourg pendant l'événement, et on soupçonna qu'il avait +indisposé son général contre le directoire, et lui avait donné de faux +renseignemens sur l'état des choses. M. de Lavalette, en effet n'avait +cessé de conseiller à Bonaparte de se tenir à part, de rester étranger +au coup d'état, et de se borner au secours qu'il avait donné au +directoire par ses proclamations. Barras et Augereau mandèrent M. de +Lavalette, lui firent des menaces, en lui disant qu'il avait sans doute +trompé Bonaparte, et lui déclarèrent qu'ils l'auraient fait arrêter, +sans les égards dus à son général. M. de Lavalette partit sur-le-champ +pour l'Italie. Augereau se hâta d'écrire au général Bonaparte et à ses +amis de l'armée, pour peindre l'événement sous les couleurs les plus +favorables. + +Le directoire, mécontent de Moreau, avait résolu de le rappeler, mais il +reçut de lui une lettre qui fit la plus grande sensation. Moreau avait +saisi lors du passage du Rhin les papiers du général Kinglin, et y avait +trouvé toute la correspondance de Pichegru avec le prince de Condé. Il +avait tenu cette correspondance secrète; mais il se décida à la faire +connaître au gouvernement au moment du 18 fructidor. Il prétendit s'être +décidé avant la connaissance des événemens du 18, et afin de fournir au +directoire la preuve dont il avait besoin pour confondre des ennemis +redoutables. Mais on assure que Moreau avait reçu par le télégraphe la +nouvelle des événemens dans la journée même du 18, qu'alors il s'était +hâté d'écrire, pour faire une dénonciation qui ne compromettait pas +Pichegru plus qu'il ne l'était, et qui le déchargeait lui-même +d'une grande responsabilité. Quoi qu'il en soit de ces différentes +suppositions, il est clair que Moreau avait gardé longtemps un secret +important, et ne s'était décidé à le révéler qu'au moment même de la +catastrophe. Tout le monde dit que, n'étant pas assez républicain pour +dénoncer son ami, il n'avait pas été cependant ami assez fidèle pour +garder le secret jusqu'au bout. Son caractère politique parut là ce +qu'il était, c'est-à-dire faible, vacillant et incertain. Le directoire +l'appela à Paris pour rendre compte de sa conduite. En examinant cette +correspondance, il y trouva la confirmation de tout ce qu'il avait +appris sur Pichegru, et dut regretter de n'en avoir pas eu connaissance +plus tôt. Il trouva aussi dans ces papiers la preuve de la fidélité de +Moreau à la république; mais il le punit de sa tiédeur et de son silence +en lui ôtant son commandement, et en le laissant sans emploi à Paris, +Hoche, toujours à la tête de son armée de Sambre-et-Meuse, venait de +passer un mois entier dans les plus cruelles angoisses. Il était à son +quartier-général de Wetzlar, ayant une voiture toute prête pour +s'enfuir en Allemagne avec sa jeune femme, si le parti des cinq-cents +l'emportait. C'est cette circonstance seule qui, pour la première fois, +le fit songer à ses intérêts, et à réunir une somme d'argent pour +suffire à ses besoins pendant son éloignement; on a vu déjà qu'il avait +prêté au directoire la plus grande partie de la dot de sa femme. La +nouvelle du 18 fructidor le combla de joie, et le délivra de toute +crainte pour lui-même. Le directoire, pour récompenser son dévoûment, +réunit les deux grandes armées de Sambre-et-Meuse et du Rhin en une +seule, sous le nom d'armée d'Allemagne, et lui en donna le commandement. +C'était le plus vaste commandement de la république. Malheureusement +la santé du jeune général ne lui permit guère de jouir du triomphe des +patriotes et du témoignage de confiance du gouvernement. Depuis quelque +temps une toux sèche et fréquente, des convulsions nerveuses, alarmaient +ses amis et ses médecins. Un mal inconnu consumait ce jeune homme, +naguère plein de santé, et qui joignait à ses talens l'avantage de la +beauté et de la vigueur la plus mâle. Malgré son état, il s'occupait +d'organiser en une seule les deux armées, dont il venait de recevoir le +commandement, et il songeait toujours à son expédition d'Irlande, dont +le directoire voulait faire un moyen d'épouvanté contre l'Angleterre. +Mais sa toux devint plus violente vers les derniers jours de fructidor, +et il commença à souffrir des douleurs insupportables. On souhaitait +qu'il suspendît ses travaux, mais il ne le voulut pas. Il appela son +médecin et lui dit: _Donnez-moi un remède pour la fatigue, mais que ce +remède ne soit pas le repos_. Vaincu par le mal, il se mit au lit le +premier jour complémentaire de l'an V (17 septembre), et expira le +lendemain, au milieu des douleurs les plus vives. L'armée fut dans la +consternation, car elle adorait son jeune général. Cette nouvelle se +répandit avec rapidité, et vint affliger tous les républicains, qui +comptaient sur les talens et sur le patriotisme de Hoche. Le bruit +d'empoisonnement se répandit sur-le-champ; on ne pouvait pas croire que +tant de jeunesse, de force, de santé, succombassent par un accident +naturel. L'autopsie fut faite; l'estomac et les intestins furent +examinés par la Faculté, qui les trouva remplis de taches noires, et +qui, sans déclarer les traces du poison, parut du moins y croire. On +attribua l'empoisonnement au directoire, ce qui était absurde, car +personne au directoire n'était capable de ce crime, étranger à nos +moeurs, et personne surtout n'avait intérêt à le commettre. Hoche, en +effet, était l'appui le plus solide du directoire, soit contre les +royalistes, soit contre l'ambitieux vainqueur de l'Italie. On supposa +avec plus de vraisemblance qu'il avait été empoisonné dans l'Ouest. Son +médecin crut se souvenir que l'altération de sa santé datait de son +dernier séjour en Bretagne, lorsqu'il alla s'y embarquer pour l'Irlande. +On imagina, du reste sans preuve, que le jeune général avait été +empoisonné dans un repas qu'il avait donné à des personnes de tous les +partis, pour les rapprocher. + +Le directoire fit préparer des obsèques magnifiques; elles eurent lieu +au Champ-de-Mars, en présence de tous les corps de l'état, et au milieu +d'un concours immense de peuple. Une armée considérable suivait le +convoi; le vieux père du général conduisait le deuil. Cette pompe +fit une impression profonde, et fut une des plus belles de nos temps +héroïques. + +Ainsi finit l'une des plus belles et des plus intéressantes vies de la +révolution. Cette fois du moins ce ne fut pas par l'échafaud. Hoche +avait vingt-neuf ans. Soldat aux gardes-françaises, il avait fait son +éducation en quelques mois. Au courage physique du soldat il joignait +un caractère énergique, une intelligence supérieure, une grande +connaissance des hommes, l'entente des événemens politiques, et enfin +le mobile tout-puissant des passions. Les siennes étaient ardentes, +et furent peut-être la seule cause de sa mort. Une circonstance +particulière ajoutait à l'intérêt qu'inspiraient toutes ses qualités; +toujours il avait vu sa fortune interrompue par des accidens imprévus; +vainqueur à Wissembourg, et prêt à entrer dans la plus belle carrière, +il fut tout à coup jeté dans les cachots: sorti des cachots pour aller +se consumer en Vendée, il y remplit le plus beau rôle politique, et, +à l'instant où il allait exécuter un grand projet sur l'Irlande, une +tempête et des mésintelligences l'arrêtèrent encore: transporté à +l'armée de Sambre-et-Meuse, il y remporta une belle victoire, et vit sa +marche suspendue par les préliminaires de Léoben: enfin, tandis qu'à la +tête de l'armée d'Allemagne et avec les dispositions de l'Europe, il +avait encore un avenir immense, il fut frappé tout à coup au milieu +de sa carrière, et enlevé par une maladie de quarante-huit heures. +Du reste, si un beau souvenir dédommage de la perte de la vie, il ne +pouvait être mieux dédommagé de perdre sitôt la sienne. Des victoires, +une grande pacification, l'universalité des talens, une probité sans +tache, l'idée répandue chez tous les républicains qu'il aurait lutté +seul contre le vainqueur de Rivoli et des Pyramides, que son ambition +serait restée républicaine et eût été un obstacle invincible pour la +grande ambition qui prétendait au trône, en un mot, des hauts faits, +de nobles conjectures, et vingt-neuf ans, voilà de quoi se compose sa +mémoire. Certes, elle est assez belle! ne le plaignons pas d'être mort +jeune: il vaudra toujours mieux pour la gloire de Hoche, Kléber, Desaix, +de n'être pas devenus des maréchaux. Ils ont eu l'honneur de mourir +citoyens et libres, sans être réduits comme Moreau à chercher un asile +dans les armées étrangères. + +Le gouvernement donna l'armée d'Allemagne à Augereau, et se débarrassa +ainsi de sa turbulence, qui commençait à devenir incommode à Paris. + +Le directoire avait fait en quelques jours tous les arrangemens +qu'exigeaient les circonstances; mais il lui restait à s'occuper des +finances. La loi du 19 fructidor, en le délivrant de ses adversaires les +plus redoutables, en rétablissant la loi du 3 brumaire, en lui donnant +de nouveaux moyens de sévérité contre les émigrés et les prêtres, en +l'armant de la faculté de supprimer les journaux, et de fermer les +sociétés politiques dont l'esprit ne lui conviendrait pas, en lui +permettant de remplir toutes les places vacantes après l'annulation +des élections, en ajournant indéfiniment la réorganisation des gardes +nationales, la loi du 19 fructidor lui avait rendu tout ce qu'avaient +voulu lui ravir les deux conseils, et y avait même ajouté une espèce de +toute-puissance révolutionnaire. Mais le directoire avait des avantages +tout aussi importans à recouvrer en matière de finances; car on n'avait +pas moins voulu le réduire sous ce rapport que sous tous les autres. Un +vaste projet fut présenté pour les dépenses et les recettes de l'an VI. +Le premier soin devait être de rendre au directoire les attributions +qu'on avait voulu lui ôter, relativement aux négociations de la +trésorerie, à l'ordre des paiemens; en un mot, à la manipulation des +fonds. Tous les articles adoptés à cet égard par les conseils, avant le +18 fructidor, furent rapportés. Il fallait songer ensuite à la création +de nouveaux impôts, pour soulager la propriété foncière trop chargée, et +porter la recette au niveau de la dépense. L'établissement d'une loterie +fut autorisé; il fut établi un droit sur les chemins et un autre sur +les hypothèques. Les droits de l'enregistrement furent régularisés de +manière à en accroître considérablement le produit; les droits sur +les tabacs étrangers furent augmentés. Grâce à ces nouveaux moyens de +recette, on put réduire la contribution foncière à 228 millions, et la +contribution personnelle à 50, et porter cependant la somme totale +des revenus pour l'an VI à 616 millions. Dans cette somme, les ventes +supposées de biens nationaux n'étaient évaluées que pour 20 millions. + +La recette se trouvant élevée à 616 millions par ces différens moyens, +il fallait réduire la dépense à la même somme. La guerre n'était +supposée devoir coûter cette année, même dans le cas d'une nouvelle +campagne, que 283 millions. Les autres services généraux étaient évalués +à 247 millions, ce qui faisait en tout 530 millions. Le service de +la dette s'élevait à lui seul à 258 millions: et si on l'eût fait +intégralement, la dépense se fût élevée à un taux fort supérieur +aux moyens de la république. On proposa de n'en payer que le tiers, +c'est-à-dire 86 millions. De cette manière, la guerre, les services +généraux et la dette ne portaient la dépense qu'à 616 millions, montant +de la recette. Mais pour se renfermer dans ces bornes, il fallait +prendre un parti décisif à l'égard de la dette. Depuis l'abolition +du papier-monnaie et le retour du numéraire, le service des intérêts +n'avait pu se faire exactement. On avait payé un quart en numéraire, et +trois quarts en bons sur les biens nationaux, appelés _bons des trois +quarts_. C'était, en quelque sorte, comme si on eût payé un quart en +argent et trois quarts en assignats. La dette n'avait donc guère été +servie jusqu'ici qu'avec les ressources provenant des biens nationaux, +et il devenait urgent de prendre un parti à cet égard, dans l'intérêt de +l'état et des créanciers. Une dette dont la charge annuelle montait +à 258 millions, était véritablement énorme pour cette époque. On ne +connaissait point encore les ressources du crédit et la puissance de +l'amortissement. Les revenus étaient bien moins considérables qu'ils ne +le sont devenus, car on n'avait pas eu le temps de recueillir encore les +bienfaits de la révolution; et la France, qui a pu produire depuis un +milliard de contributions générales, pouvait à peine alors donner 616 +millions. Ainsi la dette était accablante, et l'état se trouvait dans la +situation d'un particulier en faillite. On résolut donc de continuer à +servir une partie de la dette en numéraire, et, au lieu de servir le +reste en bons sur les biens nationaux, d'en rembourser le capital même +avec ces biens. On voulait en conserver un tiers seulement: le tiers +conservé devait s'appeler _tiers consolidé_, et demeurer sur le +grand-livre avec qualité de rente perpétuelle. Les deux autres tiers +devaient être remboursés au capital de vingt fois la rente, et en bons +recevables en paiement des biens nationaux. Il est vrai que ces bons +tombaient dans le commerce à moins du sixième de leur valeur; et que, +pour ceux qui ne voulaient pas acheter des terres, c'était une véritable +banqueroute. + +Malgré le calme et la docilité des conseils depuis le 18 fructidor, +cette mesure excita une vive opposition. Les adversaires du +remboursement soutenaient que c'était une vraie banqueroute; que la +dette, à l'origine de la révolution, avait été mise sous la sauvegarde +de l'honneur national, et que c'était déshonorer la république, que de +rembourser les deux tiers; que les créanciers qui n'achèteraient pas +des biens perdraient les neuf dixièmes en négociant leurs bons, +car l'émission d'une aussi grande quantité de papier en avilirait +considérablement la valeur; que même, sans avoir des préjugés contre +l'origine des biens, les créanciers de l'état étaient pour la plupart +trop pauvres pour acheter des terrés; que les associations pour acquérir +en commun étaient impossibles; que par conséquent, la perte des neuf +dixièmes du capital était réelle pour la plupart; que le tiers prétendu +consolidé, et à l'abri de réduction pour l'avenir, n'était que promis; +qu'un tiers promis valait moins que trois tiers promis; qu'enfin si la +république ne pouvait pas, dans le moment, suffire à tout le service de +la dette, il valait mieux pour les créanciers attendre comme ils avaient +fait jusqu'ici, mais attendre avec l'espoir de voir leur sort amélioré, +qu'être dépouillés sur-le-champ de leur créance. Il y avait même +beaucoup de gens qui auraient voulu qu'on distinguât entre les +différentes espèces de rentes inscrites au grand-livre, et qu'on ne +soumît au remboursement que celles qui avaient été acquises à vil prix. +Il s'en était vendu en effet à 10 et 15 fr., et ceux qui les avaient +achetées gagnaient encore beaucoup malgré la réduction au tiers. Les +partisans du projet du directoire répondaient qu'un état avait le droit, +comme tout particulier, d'abandonner son avoir à ses créanciers, quand +il ne pouvait plus les payer; que la dette surpassait de beaucoup les +moyens de la république, et que dans cet état, elle avait le droit de +leur abandonner le gage même de cette dette, c'est-à-dire les biens; +qu'en achetant des terres ils perdraient fort peu; que ces terres +s'élèveraient rapidement dans leurs mains, pour remonter à leur ancienne +valeur, et qu'ils retrouveraient ainsi ce qu'ils avaient perdu; qu'il +restait 1,300 millions de biens (le milliard promis aux armées étant +transporté aux créanciers de l'état), que la paix était prochaine, qu'à +la paix, les bons de remboursement devaient seuls être reçus en +paiement des biens nationaux; que, par conséquent, la partie du capital +remboursée, s'élevant à environ 3 milliards, trouverait à acquérir 1,300 +millions de biens, et perdrait tout au plus les deux tiers au lieu des +neuf dixièmes; que du reste les créanciers n'avaient pas été traités +autrement jusqu'ici; que toujours on les avait payés en biens, soit +qu'on leur donnât des assignats, ou des _bons de trois quarts_; que la +république était obligée de leur donner ce qu'elle avait; qu'ils ne +gagneraient rien à attendre, car jamais elle ne pourrait servir toute +la dette; qu'en les liquidant, leur sort était fixé; que le paiement +du tiers consolidé commençait sur-le-champ, car les moyens de faire le +service existaient, et que la république de son côté était délivrée +d'un fardeau énorme; qu'elle entrait par là dans des voies régulières; +qu'elle se présentait à l'Europe avec une dette devenue légère, et +qu'elle allait en devenir plus imposante et plus forte pour obtenir la +paix; qu'enfin on ne pouvait pas distinguer entre les différentes rentes +suivant le prix d'acquisition, et qu'il fallait les traiter toutes +également. + +Cette mesure était inévitable. La république faisait ici comme elle +avait toujours fait: tous les engagemens au-dessus de ses forces, elle +les avait remplis avec des terres, au prix où elles étaient tombées. +C'est en assignats qu'elle avait acquitté les anciennes charges, ainsi +que toutes les dépenses de la révolution, et c'est avec des terres +qu'elle avait acquitté les assignats. C'est en assignats, c'est-à-dire +encore avec des terres, qu'elle avait servi les intérêts de la dette, +et c'est avec des terres qu'elle finissait par en acquitter le capital +lui-même. En un mot, elle donnait ce qu'elle possédait. On n'avait pas +autrement liquidé la dette aux États-Unis. Les créanciers avaient reçu +pour tout paiement les rives du Mississipi. Les mesures de cette nature +causent, comme les révolutions, beaucoup de froissemens particuliers; +mais il faut savoir les subir, quand elles sont devenues inévitables. La +mesure fut adoptée. Ainsi, au moyen des nouveaux impôts, qui portaient +la recette à 616 millions, et grâce à la réduction de la dette, qui +permettait de restreindre la dépense à cette somme, la balance se trouva +rétablie dans nos finances, et on put espérer un peu moins d'embarras +pour l'an VI (de septembre 1797 à septembre 1798). + +A toutes ces mesures, résultats de la victoire, le parti républicain +en voulait ajouter une dernière. Il disait que la république serait +toujours en péril, tant qu'une caste ennemie, celle des ci-devant +nobles, serait soufferte dans son sein; il voulait qu'on exilât de +France toutes les familles qui autrefois avaient été nobles, ou +s'étaient fait passer pour nobles; qu'on leur donnât la valeur de +leurs biens en marchandises françaises, et qu'on les obligeât à porter +ailleurs leurs préjugés, leurs passions et leur existence. Ce projet +était fort appuyé par Sieyès, Boulay (de la Meurthe), Chazal, tous +républicains prononcés, mais très combattu par Tallien et les amis de +Barras. Barras était noble; le général de l'armée d'Italie était né +gentilhomme; beaucoup des amis qui partageaient les plaisirs de Barras, +et qui remplissaient ses salons, étaient d'anciens nobles aussi; et +quoiqu'une exception fût faite en faveur de ceux qui avaient servi +utilement la république, les salons du directeur étaient fort irrités +contre la loi proposée. Même, sans toutes ces raisons personnelles, il +était aisé de démontrer le danger et la rigueur de cette loi. Elle +fut présentée cependant aux deux conseils, et excita une espèce de +soulèvement, qui obligea à la retirer, pour lui faire subir de grandes +modifications. On la reproduisit sous une autre forme. Les ci-devant +nobles n'étaient plus condamnés à l'exil; mais ils étaient considérés +comme étrangers, et obligés, pour recouvrer la qualité de citoyen, de +remplir les formalités, et de subir les épreuves de la naturalisation. +Une exception fut faite en faveur des hommes qui avaient servi utilement +la république, ou dans les armées ou dans les assemblées. Barras, ses +amis, et le vainqueur d'Italie, dont on affectait de rappeler toujours +la naissance, furent ainsi affranchis des conséquences de cette mesure. + +Le gouvernement avait repris une énergie toute révolutionnaire. +L'opposition qui, dans le directoire et les conseils, affectait de +demander la paix, étant écartée, le gouvernement se montra plus ferme +et plus exigeant dans les négociations de Lille et d'Udine. Il ordonna +sur-le-champ à tous les soldats qui avaient obtenu des congés, de +rentrer dans les rangs; il remit tout sur le pied de guerre, et il +envoya de nouvelles instructions à ses négociateurs. Maret, à Lille, +était parvenu à concilier, comme on l'a vu, les prétentions des +puissances maritimes. La paix était convenue, pourvu que l'Espagne +sacrifiât la Trinité, et la Hollande Trinquemale, et que la France +promit de ne jamais prendre le Cap de Bonne-Espérance pour elle-même. Il +ne s'agissait donc plus que d'avoir le consentement de l'Espagne et de +la Hollande. Le directoire trouva Maret trop facile, et résolut de le +rappeler: il envoya Bonnier et Treilhard à Lille, avec de nouvelles +instructions. D'après ces instructions, la France exigeait la +restitution pure et simple, non seulement de ses colonies, mais encore +de celles de ses alliés. Quant aux négociations d'Udine, le directoire +ne se montra pas moins tranchant et moins positif. Il ne consentait plus +à s'en tenir aux préliminaires de Léoben, qui donnaient à l'Autriche +la limite de l'Oglio en Italie; il voulait maintenant que l'Italie fût +affranchie tout entière jusqu'à l'Izonzo, et que l'Autriche se contentât +pour indemnité de la sécularisation de divers états ecclésiastiques en +Allemagne. Il rappela Clarke, qui avait été choisi et envoyé par Carnot, +et qui avait, dans sa correspondance, fort peu ménagé les généraux de +l'armée d'Italie réputés les plus républicains. Bonaparte demeura chargé +des pouvoirs de la république pour traiter avec l'Autriche. + +L'ultimatum que le directoire faisait signifier à Lille par les nouveaux +négociateurs, Bonnier et Treilhard, vint rompre une négociation presque +achevée. Lord Malmesbury en fut singulièrement déconcerté, car il +désirait la paix, soit pour finir glorieusement sa carrière, soit pour +procurer à son gouvernement un moment de répit. Il témoigna les plus +vifs regrets; mais il était impossible que l'Angleterre renonçât à +toutes ses conquêtes maritimes, et ne reçût rien en échange. Lord +Malmesbury était si sincère dans son désir de traiter, qu'il engagea +M. Maret à chercher à Paris, si on ne pourrait pas influer sur la +détermination du directoire, et offrit même plusieurs millions pour +acheter la voix de l'un des directeurs. M. Maret refusa de se charger +d'aucune négociation de cette espèce, et quitta Lille. Lord Malmesbury +et M. Ellis partirent sur-le-champ, et ne revinrent pas. Quoiqu'on pût +reprocher dans cette circonstance au directoire d'avoir repoussé une +paix certaine et avantageuse pour la France, son motif était cependant +honorable. Il eût été peu loyal à nous d'abandonner nos alliés, et de +leur imposer des sacrifices pour prix de leur dévoûment à notre cause. +Le directoire, se flattant d'avoir sous peu la paix avec l'Autriche, +ou du moins de la lui imposer par un mouvement de nos armées, avait +l'espoir d'être bientôt délivré de ses ennemis du continent, et de +pouvoir tourner toutes ses forces contre l'Angleterre. + +L'ultimatum signifié à Bonaparte lui déplut singulièrement, car il +n'espérait pas pouvoir le faire accepter. Il était difficile, en effet, +de forcer l'Autriche à renoncer tout à fait l'Italie, et à se contenter +de la sécularisation de quelques états ecclésiastiques en Allemagne, à +moins de marcher sur Vienne. Or, Bonaparte ne pouvait plus prétendre à +cet honneur, car il avait toutes les forces de la monarchie autrichienne +sur les bras, et c'était l'armée d'Allemagne qui devait avoir l'avantage +de percer la première, et de pénétrer dans les états héréditaires. A +ce sujet de mécontentement s'en joignit un autre, lorsqu'il apprit les +défiances qu'on avait conçues contre lui à Paris. Augereau avait envoyé +un de ses aides-de-camp avec des lettres pour beaucoup d'officiers et de +généraux de l'armée d'Italie. Cet aide-de-camp paraissait remplir une +espèce de mission, et être chargé de redresser l'opinion de l'armée sur +le 18 fructidor. Bonaparte vit bien qu'on se défiait de lui. Il se hâta +de jouer l'offensé, de se plaindre avec la vivacité et l'amertume d'un +homme qui se sent indispensable; il dit que le gouvernement le traitait +avec une horrible ingratitude, qu'il se conduisait envers lui comme +envers Pichegru après vendémiaire, et il demanda sa démission. Cet +homme, d'un esprit si grand et si ferme, qui savait se donner une si +noble attitude, se livra ici à l'humeur d'un enfant impétueux et mutin. +Le directoire ne répondit pas à la demande de sa démission, et se +contenta d'assurer qu'il n'était pour rien dans ces lettres et dans +l'envoi d'un aide-de-camp. Bonaparte se calma, mais demanda encore +à être remplacé dans les fonctions de négociateur, et dans celles +d'organisateur des républiques italiennes. Il répétait sans cesse qu'il +était malade, qu'il ne pouvait plus supporter la fatigue du cheval, et +qu'il lui était impossible de faire une nouvelle campagne. Cependant, +quoique à la vérité il fût malade, et accablé des travaux énormes +auxquels il s'était livré depuis deux ans, il ne voulait être remplacé +dans aucun de ses emplois, et au besoin il était assuré de trouver dans +son âme les forces qui semblaient manquer à son corps. + +Il résolut, en effet, de poursuivre la négociation, et d'ajouter à +la gloire de premier capitaine du siècle, celle de pacificateur. +L'ultimatum du directoire le gênait; mais il n'était pas plus décidé +dans cette circonstance que dans une foule d'autres, à obéir aveuglément +à son gouvernement. Ses travaux, dans ce moment, étaient immenses. Il +organisait les républiques italiennes, il se créait une marine dans +l'Adriatique, il formait de grands projets sur la Méditerranée, et il +traitait avec les plénipotentiaires de l'Autriche. + +Il avait commencé à organiser en deux états séparés les provinces qu'il +avait affranchies dans la Haute-Italie. Il avait érigé depuis long-temps +en république cispadane le duché de Modène, les légations de Bologne +et de Ferrare. Son projet était de réunir ce petit état à Venise +révolutionnée, et de la dédommager ainsi de la perte de ses provinces de +terre-ferme. Il voulait organiser à part la Lombardie, sous le titre de +république transpadane. Mais bientôt ses idées avaient changé, et il +préférait former un seul état des provinces affranchies. L'esprit de +localité, qui s'opposait d'abord à la réunion de la Lombardie avec les +autres provinces, conseillait maintenant au contraire de les réunir. La +Romagne, par exemple, ne voulait pas se réunir aux légations et au duché +de Modène, mais consentait à dépendre d'un gouvernement central établi à +Milan. Bonaparte vit bientôt que chacun détestant son voisin, il serait +plus facile de soumettre tout le monde à une autorité unique. Enfin, +la difficulté de décider la suprématie entre Venise et Milan, et de +préférer l'une des deux pour en faire le siége du gouvernement, cette +difficulté n'en était plus une pour lui. Il avait résolu de sacrifier +Venise. Il n'aimait pas les Vénitiens; il voyait que le changement du +gouvernement n'avait pas amené chez eux un changement dans les esprits. +La grande noblesse, la petite, le peuple étaient ennemis des Français et +de la révolution, et faisaient toujours des voeux pour les Autrichiens. +A peine un petit nombre de bourgeois aisés approuvaient-ils le nouvel +état de choses. La municipalité démocratique montrait la plus mauvaise +volonté à l'égard des Français. Presque tout le monde à Venise semblait +désirer qu'un retour de fortune permît à l'Autriche de rétablir l'ancien +gouvernement. De plus, les Vénitiens n'inspiraient aucune estime à +Bonaparte sous un rapport important à ses yeux, la puissance. Leurs +canaux et leurs ports étaient presque comblés, leur marine était dans le +plus triste état; ils étaient eux-mêmes abâtardis par les plaisirs, +et incapables d'énergie. «_C'est un peuple mou, efféminé et lâche_, +écrivait-il, _sans terre ni eau, et nous n'en avons que faire_.» Il +songeait donc à livrer Venise à l'Autriche, à condition que l'Autriche, +renonçant à la limite de l'Oglio, stipulée par les préliminaires +de Léoben, rétrograderait jusqu'à l'Adige. Ce fleuve, qui est une +excellente limite, séparait alors l'Autriche de la république nouvelle. +L'importante place de Mantoue, qui, d'après les préliminaires, devait +être rendue à l'Autriche, resterait à la république italienne, et Milan +deviendrait capitale sans aucune contestation. Bonaparte aimait donc +beaucoup mieux former un seul état, dont Milan serait la capitale, et +donner à cet état la frontière de l'Adige et Mantoue, que de garder +Venise; et en cela il avait raison, dans l'intérêt même de la liberté +italienne. A ne pas affranchir toute l'Italie jusqu'à l'Izonzo, mieux +valait sacrifier Venise que la frontière de l'Adige et Mantoue. +Bonaparte avait vu, en s'entretenant avec les négociateurs autrichiens, +que le nouvel arrangement pourrait être accepté. En conséquence, il +forma de la Lombardie, des duchés de Modène et de Reggio, des légations +de Bologne et de Ferrare, de la Romagne, du Bergamasque, du Brescian +et du Mantouan, un état qui s'étendait jusqu'à l'Adige, qui avait +d'excellentes places, telles que Pizzighitone et Mantoue, une population +de trois millions six cent mille habitans, un sol admirable, des +fleuves, des canaux et des ports. + +Sur-le-champ il se mit à l'organiser en république. Il aurait voulu une +autre constitution que celle donnée à la France. Il trouvait dans cette +constitution le pouvoir exécutif trop faible, et, même sans avoir encore +aucun penchant décidé pour telle ou telle forme de gouvernement, mû par +le seul besoin de composer un état fort et capable de lutter avec +les aristocraties voisines, il aurait souhaité une organisation plus +concentrée et plus énergique. Il demandait qu'on lui envoyât Sieyès, +pour s'entendre avec lui à cet égard; mais le directoire n'adopta point +ses idées, et insista pour qu'on donnât à la nouvelle république la +constitution française. Il fut obéi, et sur-le-champ notre constitution +fut adaptée à l'Italie. La nouvelle république fut appelée Cisalpine. On +voulait à Paris l'appeler Transalpine: mais c'était placer en quelque +sorte le centre à Paris, et les Italiens le voulaient à Rome, parce que +tous les voeux tendaient à l'affranchissement de leur patrie, à son +unité, et au rétablissement de l'antique métropole. Le mot Cisalpine +était donc celui qui lui convenait le mieux. On crut prudent de ne +pas abandonner au choix des Italiens la première composition du +gouvernement. Pour cette première fois, Bonaparte nomma lui-même les +cinq directeurs et les membres des deux conseils. Il s'attacha à faire +les meilleurs choix, autant du moins que sa position le permettait. Il +nomma directeur Serbelloni, l'un des plus grands seigneurs de l'Italie; +il fit partout organiser des gardes nationales, et en réunit trente +mille à Milan pour la fédération du 14 juillet. La présence de l'armée +française en Italie, ses hauts faits, sa gloire, avaient commencé à +répandre l'enthousiasme militaire dans ce pays, trop peu habitué aux +armes. Bonaparte tâcha de l'y exciter de toutes les manières. Il ne se +dissimulait pas combien la nouvelle république était faible sous le +rapport militaire; il n'estimait en Italie que l'armée piémontaise, +parce que la cour de Piémont avait seule fait la guerre pendant le cours +du siècle. Il écrivait à Paris qu'un seul régiment du roi de Sardaigne +renverserait la république cisalpine, qu'il fallait donner par +conséquent à cette république des moeurs guerrières, qu'elle serait +alors une puissance importante en Italie, mais que pour cela il fallait +du temps, et que de pareilles révolutions ne se faisaient pas en +quelques jours. Cependant il commençait à y réussir, car il avait au +plus haut degré l'art de communiquer aux autres le plus vif de ses +goûts, celui des armes. Personne ne savait mieux se servir de sa gloire, +pour faire des succès militaires une mode, pour y diriger toutes les +vanités et toutes les ambitions. Dès ce jour, les moeurs commencèrent +à changer en Italie. «La soutane, qui était l'habit à la mode pour les +jeunes gens, fut remplacée par l'uniforme. Au lieu de passer leur vie +aux pieds des femmes, les jeunes Italiens fréquentaient les manèges, les +salles d'armes, les champs d'exercice. Les enfans ne jouaient plus à la +chapelle; ils avaient des régimens de fer-blanc, et imitaient dans leurs +jeux les événemens de la guerre. Dans les comédies, dans les farces +des rues, on avait toujours représenté un Italien bien lâche, quoique +spirituel, et une espèce de gros capitan, quelquefois français, et plus +souvent allemand, bien fort, bien brave, bien brutal, finissant +par administrer quelques coups de bâton à l'Italien, aux grands +applaudissemens des spectateurs. Le peuple ne souffrit plus de pareilles +allusions; les auteurs mirent sur la scène, à la satisfaction du public, +des Italiens braves, faisant fuir des étrangers pour soutenir leur +honneur et leurs droits. L'esprit national se formait. L'Italie +avait ses chansons à la fois patriotiques et guerrières. Les femmes +repoussaient avec mépris les hommages des hommes qui, pour leur plaire, +affectaient des moeurs efféminées[9].» + +[Note 9: _Mémoires de Napoléon_, publiés par le comte de Monthelon, tome +IV, page 196.] + +Cependant cette révolution commençait à peine; la Cisalpine ne pouvait +être forte encore que des secours de la France. Le projet était d'y +laisser, comme en Hollande, une partie de l'armée, qui se reposerait là +de ses fatigues, jouirait paisiblement de sa gloire, et animerait de +son feu guerrier toute la contrée. Bonaparte, avec cette prévoyance qui +s'étendait à tout, avait formé pour la Cisalpine un vaste et magnifique +plan. Cette république était pour la France un avant-poste; il fallait +que nos armées pussent y arriver rapidement. Bonaparte avait formé +le projet d'une route, qui de France arriverait à Genève, de Genève +traverserait le Valais, percerait le Simplon, et descendrait en +Lombardie. Il traitait déjà avec la Suisse pour cet objet. Il avait +envoyé des ingénieurs pour faire le devis de la dépense, et il arrêtait +tous les détails d'exécution, avec cette précision qu'il mettait dans +les projets même les plus vastes et les plus chimériques en apparence. +Il voulait que cette grande route, la première qui percerait +directement les Alpes, fût large, sûre et magnifique, qu'elle devînt un +chef-d'oeuvre de la liberté et un monument de la puissance française. + +Tandis qu'il s'occupait ainsi d'une république qui lui devait +l'existence, il rendait la justice aussi et était pris pour arbitre +entre deux peuples. La Valteline s'était révoltée contre la souveraineté +des ligues grises. La Valteline se compose de trois vallées, qui +appartiennent à l'Italie, car elles versent leurs eaux vers l'Adda. +Elles étaient soumises au joug des Grisons, joug insupportable, car il +n'y en a pas de plus pesant que celui qu'un peuple impose à un autre +peuple. Il y avait plus d'une tyrannie de ce genre en Suisse. Celle de +Berne sur le pays de Vaud était célèbre. Les Valtelins se soulevèrent et +demandèrent à faire partie de la république cisalpine. Ils invoquèrent +la protection de Bonaparte, et se fondèrent, pour l'obtenir, sur +d'anciens traités, qui mettaient la Valteline sous la protection des +souverains de Milan. Les Grisons et les Valtelins convinrent de s'en +référer au tribunal de Bonaparte. Il accepta la médiation avec la +permission du directoire. Il fit conseiller aux Grisons de reconnaître +les droits des Valtelins, et de se les associer comme une nouvelle +ligue grise. Ils s'y refusèrent, et voulurent plaider la cause de leur +tyrannie. Bonaparte leur fixa une époque pour comparaître. Le terme +venu, les Grisons, à l'instigation de l'Autriche, refusèrent de se +présenter. Bonaparte alors, se fondant sur l'acceptation de l'arbitrage +et sur les anciens traités, condamna les Grisons par défaut, déclara +les Valtelins libres, et leur permit de se réunir à la Cisalpine. Cette +sentence fondée en droit et en équité, fit une vive sensation en Europe. +Elle épouvanta l'aristocratie de Berne, réjouit les vaudois, et ajouta à +la Cisalpine une population riche, brave et nombreuse. + +Gênes le prenait en même temps pour son conseiller dans le choix d'une +constitution. Gênes n'étant point conquise, pouvait se choisir ses lois, +et ne dépendait pas du directoire sous ce rapport. Les deux partis +aristocratique et démocratique étaient là aux prises. Une première +révolte avait éclaté, comme on l'a vu, au mois de mai; il y en eut +une seconde plus générale dans la vallée de la Polcevera, qui faillit +devenir fatale à Gênes. Elle était excitée par les prêtres contre la +constitution nouvelle. Le général français Duphot, qui se trouvait là +avec quelques troupes, rétablit l'ordre. Les Génois s'adressèrent à +Bonaparte, qui leur répondit une lettre sévère, pleine de conseils fort +sages, et dans laquelle il réprimait leur fougue démocratique. Il fit +des changemens dans leur constitution; au lieu de cinq magistrats +chargés du pouvoir exécutif, il n'en laissa que trois; les membres des +conseils furent moins nombreux; le gouvernement fut organisé d'une +manière moins populaire, mais plus forte. Bonaparte fit accorder plus +d'avantages aux nobles et aux prêtres, pour les réconcilier avec +le nouvel ordre de choses; et comme on avait voulu les exclure des +fonctions publiques, il blâma cette pensée. _Vous feriez_, écrivait-il +aux Génois, _ce qu'ils ont fait eux-mêmes_. Il publia avec intention la +lettre où était renfermée cette phrase. C'était un blâme dirigé contre +ce qui se faisait à Paris à l'égard des nobles. Il était charmé +d'intervenir ainsi d'une manière indirecte dans la politique, de donner +un avis, de le donner contraire au directoire, et surtout de se +détacher sur-le-champ du parti victorieux; car il affectait de rester +indépendant, de n'approuver, de ne servir aucune faction, de les +mépriser, de les dominer toutes. + +Tandis qu'il était ainsi législateur, arbitre, conseiller des peuples +italiens, il s'occupait d'autres soins non moins vastes, et qui +décelaient une prévoyance bien autrement profonde. Il s'était emparé de +la marine de Venise, et avait mandé l'amiral Brueys dans l'Adriatique, +pour prendre possession des îles vénitiennes de la Grèce. Il avait été +amené ainsi à réfléchir sur la Méditerranée, sur son importance et sur +le rôle que nous pouvions y jouer. Il avait conclu que si, dans l'Océan, +nous devions rencontrer des maîtres, nous n'en devions pas avoir dans la +Méditerranée. Que l'Italie fût affranchie en entier ou ne le fût pas, +que Venise fût ou non cédée à l'Autriche, il voulait que la France +gardât les îles Ioniennes, Corfou, Zante, Sainte-Maure, Cérigo, +Céphalonie. Les peuples de ces îles demandaient à devenir nos sujets. +Malte, le poste le plus important de la Méditerranée, appartenait à un +ordre usé, et qui devait disparaître devant l'influence de la révolution +française. Malte, d'ailleurs, devait tomber bientôt au pouvoir des +Anglais, si la France ne s'en emparait pas. Bonaparte avait fait saisir +les propriétés des chevaliers en Italie, pour achever de les ruiner. Il +avait pratiqué des intrigues à Malte même, qui n'était gardée que par +quelques chevaliers et une faible garnison; et il se proposait d'y +envoyer sa petite marine et de s'en emparer. «De ces différens postes, +écrivait-il au directoire, nous dominerons la Méditerranée, nous +veillerons sur l'empire ottoman, qui croule de toutes parts, et nous +serons en mesure ou de le soutenir ou d'en prendre notre part. Nous +pourrons davantage, ajoutait Bonaparte, nous pourrons rendre presque +inutile aux Anglais la domination de l'Océan. Ils nous ont contesté à +Lille le Cap de Bonne-Espérance; nous pouvons nous en passer. Occupons +l'Égypte; nous aurons la route directe de l'Inde, et il nous sera facile +d'y établir une des plus belles colonies du globe.» + +C'est donc en Italie, et en promenant sa pensée sur le Levant, qu'il +conçut la première idée de l'expédition célèbre qui fut tentée +l'année suivante. «C'est en Égypte, écrivait-il, qu'il faut attaquer +l'Angleterre.» (Lettre du 16 août 1797--29 thermidor an V.) + +Pour arriver à ces fins, il avait fait venir l'amiral Brueys dans +l'Adriatique avec six vaisseaux, quelques frégates et quelques +corvettes. Il s'était ménagé en outre un moyen de s'emparer de la marine +vénitienne. D'après le traité conclu, on devait lui payer trois millions +en matériel de marine. Il prit sous ce prétexte tous les chanvres, fers, +etc., qui formaient du reste la seule richesse de l'arsenal vénitien. +Après s'être emparé du matériel sous le prétexte des trois millions, +Bonaparte s'empara des vaisseaux, sous prétexte d'aller occuper les îles +pour le compte de Venise démocratique. Il fit achever ceux qui étaient +en construction, et parvint ainsi à armer six vaisseaux de guerre, six +frégates et plusieurs corvettes, qu'il réunit à l'escadre que Brueys +avait amenée de Toulon. Il remplaça le million que la trésorerie avait +arrêté, donna à Brueys des fonds pour enrôler d'excellens matelots en +Albanie et sur les côtes de la Grèce, et lui créa ainsi une marine +capable d'imposer à toute la Méditerranée. Il en fixa le principal +établissement à Corfou, par des raisons excellentes, et qui furent +approuvées du gouvernement. De Corfou, cette escadre pouvait se porter +dans l'Adriatique, et se concerter avec l'armée d'Italie en cas de +nouvelles hostilités; elle pouvait aller à Malte, elle imposait à la +cour de Naples, et il lui était facile, si on la désirait dans l'Océan, +pour la faire concourir à quelque projet, de voler vers le détroit plus +promptement que si elle eût été à Toulon. Enfin à Corfou, l'escadre +apprenait à devenir manoeuvrière, et se formait mieux qu'à Toulon, où +elle était ordinairement immobile. «Vous n'aurez jamais de marins, +écrivait Bonaparte, en les laissant dans vos ports.» + +Telle était la manière dont Bonaparte occupait son temps pendant les +lenteurs calculées que lui faisait essuyer l'Autriche. Il songeait aussi +à sa position militaire à l'égard de cette puissance. Elle avait fait +des préparatifs immenses, depuis la signature des préliminaires de +Léoben. Elle avait transporté la plus grande partie de ses forces dans +la Carinthie, pour protéger Vienne et se mettre à couvert contre la +fougue de Bonaparte. Elle avait fait lever la Hongrie en masse. Dix-huit +mille cavaliers hongrois s'exerçaient depuis trois mois sur les bords du +Danube. Elle avait donc les moyens d'appuyer les négociations d'Udine. +Bonaparte n'avait guère plus de soixante-dix mille hommes de troupes, +dont une très petite partie en cavalerie. Il demandait des renforts +au directoire pour faire face à l'ennemi, et il pressait surtout la +ratification du traité d'alliance avec le Piémont pour obtenir dix +mille de ces soldats piémontais dont il faisait si grand cas. Mais +le directoire ne voulait pas lui envoyer de renforts, parce que le +déplacement des troupes aurait amené de nombreuses désertions; il aimait +mieux, en accélérant la marche de l'armée d'Allemagne, dégager l'armée +d'Italie, que la renforcer; il hésitait encore à signer une alliance +avec le Piémont, parce qu'il ne voulait pas garantir un trône dont il +espérait et souhaitait la chute naturelle. Il avait envoyé seulement +quelques cavaliers à pied. On avait en Italie de quoi les monter et les +équiper. + +Privé des ressources sur lesquelles il avait compté, Bonaparte se voyait +donc exposé à un orage du côté des Alpes Juliennes. Il avait tâché de +suppléer de toutes les manières aux moyens qu'on lui refusait. Il avait +armé et fortifié Palma-Nova, avec une activité extraordinaire, et en +avait fait une place de premier ordre, qui, à elle seule, devait exiger +un long siége. Cette circonstance seule changeait singulièrement sa +position. Il avait fait jeter des ponts sur l'Izonzo, et construire +des têtes de pont, pour être prêt à déboucher avec sa promptitude +accoutumée. Si la rupture avait lieu avant la chute des neiges, il +espérait surprendre les Autrichiens, les jeter dans le désordre, et +malgré la supériorité de leurs forces, se trouver bientôt aux portes +de Vienne. Mais si la rupture n'avait lieu qu'après les neiges, il ne +pouvait plus prévenir les Autrichiens, il était obligé de les recevoir +dans les plaines de l'Italie, où la saison leur permettait de déboucher +en tout temps, et alors le désavantage du nombre n'était plus balancé +par celui de l'offensive. Dans ce cas, il se considérait comme en +danger. + +Bonaparte désirait donc que les négociations se terminassent +promptement. Après la ridicule note du 18 juillet, où les +plénipotentiaires avaient insisté de nouveau pour le congrès de Berne, +et réclamé contre ce qui s'était fait à Venise, Bonaparte avait fait +répondre d'une manière vigoureuse, et qui prouvait à l'Autriche qu'il +était prêt à fondre de nouveau sur Vienne. MM. de Gallo, de Meerweldt et +un troisième négociateur, M. Degelmann, étaient arrivés le 31 août (14 +fructidor), et les conférences avaient commencé sur-le-champ. Mais +évidemment le but était de traîner encore les choses en longueur, car, +tout en acceptant une négociation séparée à Udine, ils se réservaient +toujours de revenir à un congrès général à Berne. Ils annonçaient que +le congrès de Rastadt, pour la paix de l'Empire, allait s'ouvrir +sur-le-champ, que les négociations en seraient conduites en même temps +que celles d'Udine, ce qui devait compliquer singulièrement les intérêts +et faire naître autant de difficultés qu'un congrès général à Berne. +Bonaparte fit observer que la paix de l'Empire ne devait se traiter +qu'après la paix avec l'empereur; il déclara que si le congrès +s'ouvrait, la France n'y enverrait pas; il ajouta que, si au 1er octobre +la paix avec l'empereur n'était pas conclue, les préliminaires de Léoben +seraient regardés comme nuls. Les choses en étaient à ce point, lorsque +le 18 fructidor (4 septembre) déjoua toutes les fausses espérances de +l'Autriche. Sur-le-champ M. de Cobentzel accourut de Vienne à Udine. +Bonaparte se rendit à Passeriano, fort belle maison de campagne, à +quelque distance d'Udine, et tout annonça que cette fois le désir de +traiter était sincère. Les conférences avaient lieu alternativement à +Udine, chez M. de Cobentzel, et à Passeriano, chez Bonaparte. M. de +Cobentzel était un esprit subtil, abondant, mais peu logique: il était +hautain et amer. Les trois autres négociateurs gardaient le silence. +Bonaparte représentait seul pour la France, depuis la destitution de +Clarke. Il avait assez d'arrogance, la parole assez prompte et assez +tranchante pour répondre au négociateur autrichien. Quoiqu'il fût +visible que M. de Cobentzel avait l'intention réelle de traiter, il n'en +afficha pas moins les prétentions les plus extravagantes. C'était tout +au plus si l'Autriche cédait les Pays-Bas, mais elle ne se chargeait pas +de nous assurer la limite du Rhin, disant que c'était à l'Empire à +nous faire cette concession. En dédommagement des riches et populeuses +provinces de la Belgique, l'Autriche voulait des possessions, non pas +en Allemagne, mais en Italie. Les préliminaires de Léoben lui avaient +assigné les états vénitiens jusqu'à l'Oglio, c'est-à-dire la Dalmatie, +l'Istrie, le Frioul, le Brescian, le Bergamasque et le Mantouan, avec +la place de Mantoue; mais ces provinces ne la dédommageaient pas de la +moitié de ce qu'elle perdait en cédant la Belgique et la Lombardie. Ce +n'était pas trop, disait M. de Cobentzel, de lui laisser non-seulement +la Lombardie, mais de lui donner encore Venise et les légations, et de +rétablir le duc de Modène dans son duché. + +A toute la faconde de M. de Cobentzel, Bonaparte ne répondait que par +un imperturbable silence; et à ses prétentions folles, que par des +prétentions aussi excessives, énoncées d'un ton ferme et tranchant. Il +demandait la ligne du Rhin pour la France, Mayence comprise, et la ligne +de l'Izonzo pour l'Italie. Entre ces prétentions opposées il fallait +prendre un milieu. Bonaparte, comme nous l'avons déjà dit, avait cru +entrevoir qu'en cédant Venise à l'Autriche (concession qui n'était pas +comprise dans les préliminaires de Léoben, parce qu'on ne songeait pas +alors à détruire cette république), il pourrait obtenir que l'empereur +reculât sa limite de l'Oglio à l'Adige, que le Mantouan, le Bergamasque +et le Brescian fussent donnés à la Cisalpine, qui aurait ainsi la +frontière de l'Adige et Mantoue; que de plus l'empereur reconnût à +la France la limite du Rhin, et lui livrât même Mayence; qu'enfin il +consentît à lui laisser les îles Ioniennes. Bonaparte résolut de traiter +à ces conditions. Il y voyait beaucoup d'avantages réels, et tous ceux +que la France pouvait obtenir dans le moment. L'empereur, en prenant +Venise, se compromettait dans l'opinion de l'Europe, car c'était pour +lui que Venise avait trahi la France. En abandonnant l'Adige et Mantoue, +l'empereur donnait à la nouvelle république italienne une grande +consistance; en nous laissant les îles Ioniennes, il nous préparait +l'empire de la Méditerranée; en nous reconnaissant la limite du Rhin, +il laissait l'Empire sans force pour nous la refuser; en nous livrant +Mayence, il nous mettait véritablement en possession de cette limite, et +se compromettait encore avec l'Empire de la manière la plus grave, en +nous livrant une place appartenant à l'un des princes germaniques. +Il est vrai qu'en faisant une nouvelle campagne, on était assuré de +détruire la monarchie autrichienne, ou de l'obliger du moins à renoncer +à l'Italie. Mais Bonaparte avait plus d'une raison personnelle d'éviter +une nouvelle campagne. On était en octobre, et il était tard pour percer +en Autriche. L'armée d'Allemagne, commandée aujourd'hui par Augereau, +devait avoir tout l'avantage, car elle n'avait personne devant elle. +L'armée d'Italie avait sur les bras toutes les forces autrichiennes; +elle ne pouvait pas avoir le rôle brillant, étant réduite à la +défensive; elle ne pouvait pas être la première à Vienne. Enfin +Bonaparte était fatigué, il voulait jouir un peu de son immense gloire. +Une bataille de plus n'ajoutait rien aux merveilles de ces deux +campagnes, et en signant la paix il se couronnait d'une double gloire. +A celle de guerrier il ajouterait celle de négociateur, et il serait le +seul général de la république qui aurait réuni les deux, car il n'en +était encore aucun qui eût signé des traités. Il satisferait à l'un des +voeux les plus ardens de la France, et rentrerait dans son sein +avec tous les genres d'illustration. Il est vrai qu'il y avait une +désobéissance formelle à signer un traité sur ces bases, car le +directoire exigeait l'entier affranchissement de l'Italie; mais +Bonaparte sentait que le directoire n'oserait pas refuser la +ratification du traité, car ce serait se mettre en opposition avec +l'opinion de la France. Le directoire l'avait choquée déjà en rompant à +Lille, il la choquerait bien plus en rompant à Udine, et il justifierait +tous les reproches de la faction royaliste, qui l'accusait de vouloir +une guerre éternelle. Bonaparte sentait donc bien qu'en signant le +traité, il obligeait le directoire à le ratifier. + +Il donna donc hardiment son ultimatum à M. de Cobentzel: c'était Venise +pour l'Autriche, mais l'Adige et Mantoue pour la Cisalpine, le Rhin et +Mayence pour la France, avec les îles Ioniennes en sus. Le 16 octobre +(25 vendémiaire an VI), la dernière conférence eut lieu à Udine chez M. +de Cobentzel. De part et d'autre on déclarait qu'on allait rompre; et M. +de Cobentzel annonçait que ses voitures était préparées. On était +assis autour d'une longue table rectangulaire; les quatre négociateurs +autrichiens étaient placés d'un côté; Bonaparte était seul de l'autre. +M. de Cobentzel récapitula tout ce qu'il avait dit, soutint que +l'empereur, en abandonnant les clefs de Mayence, devait recevoir celles +de Mantoue; qu'il ne pouvait faire autrement sans se déshonorer; que, du +reste, jamais la France n'avait fait un traité plus beau; qu'elle n'en +désirait certainement pas un plus avantageux; qu'elle voulait avant +tout la paix, et qu'elle saurait juger la conduite du négociateur qui +sacrifiait l'intérêt et le repos de son pays à son ambition militaire. +Bonaparte, demeurant calme et impassible pendant cette insultante +apostrophe, laissa M. de Cobentzel achever son discours; puis, se +dirigeant vers un guéridon qui portait un cabaret de porcelaine, donné +par la grande Catherine à M. de Cobentzel et étalé comme un objet +précieux, il s'en saisit et le brisa sur le parquet, en prononçant ces +paroles: «La guerre est déclarée; mais souvenez-vous qu'avant trois mois +je briserai votre monarchie, comme je brise cette porcelaine.» Cet acte +et ces paroles frappèrent d'étonnement les négociateurs autrichiens. Il +les salua, sortit, et, montant sur-le-champ en voiture, ordonna à un +officier d'aller annoncer à l'archiduc Charles que les hostilités +recommenceraient sous vingt-quatre heures. M. de Cobentzel, effrayé, +envoya sur-le-champ l'ultimatum signé à Passeriano. L'une des conditions +du traité était l'élargissement de M. de Lafayette, qui, depuis cinq +ans, supportait héroïquement sa détention à Olmutz. + +Le lendemain, 17 octobre (26 vendémiaire), on signa le traité à +Passeriano; on le data d'un petit village situé entre les deux armées, +mais dans lequel on ne se rendit pas, parce qu'il n'y avait pas de local +convenable pour recevoir les négociateurs. Ce village était celui de +_Campo-Formio_. Il donna son nom à ce traité célèbre, le premier conclu +entre l'empereur et la république française. + +Il était convenu que l'empereur, comme souverain des Pays-Bas, et comme +membre de l'Empire, reconnaîtrait à la France la limite du Rhin, qu'il +livrerait Mayence à nos troupes, et que les îles Ioniennes resteraient +en notre possession; que la république Cisalpine aurait la Romagne, +les légations, le duché de Modène, la Lombardie, la Valteline, le +Bergamasque, le Brescian et le Mantouan, avec la limite de l'Adige et +Mantoue. L'empereur souscrivait de plus à diverses conditions résultant +de ce traité et des traités antérieurs qui liaient la république. +D'abord il s'engageait à donner le Brisgaw au duc de Modène, en +dédommagement de son duché. Il s'engageait ensuite à prêter son +influence pour faire obtenir en Allemagne un dédommagement au +stathouder, pour la perte de la Hollande, et un dédommagement au roi de +Prusse, pour la perte du petit territoire qu'il nous avait cédé sur la +gauche du Rhin. En vertu de ces engagemens, la voix de l'empereur était +assurée au congrès de Rastadt, pour la solution de toutes les questions +qui intéressaient le plus la France. L'empereur recevait en retour de +tout ce qu'il accordait, le Frioul, l'Istrie, la Dalmatie et les bouches +du Cattaro. + +La France n'avait jamais fait une paix aussi belle. Elle avait enfin +obtenu ses limites naturelles, et elle les obtenait du consentement du +continent. Une grande révolution était opérée dans la Haute-Italie, Il +y avait là un ancien état détruit, et un nouvel état fondé. Mais l'état +détruit était une aristocratie despotique, ennemie irréconciliable de la +liberté. L'état fondé était une république libéralement constituée, +et qui pouvait communiquer la liberté à toute l'Italie. On pouvait +regretter, il est vrai, que les Autrichiens ne fussent pas rejetés +au-delà de l'Izonzo, que toute la Haute-Italie, et la ville de Venise +elle-même, ne fussent pas réunies à la Cisalpine: avec une campagne +de plus, ce résultat eût été obtenu. Des considérations particulières +avaient empêché le jeune vainqueur de faire cette campagne. L'intérêt +personnel commençait à altérer les calculs du grand homme, et à imprimer +une tache sur le premier et peut-être le plus bel acte de sa vie. + +Bonaparte ne pouvait guère douter de la ratification du traité; +cependant il n'était pas sans inquiétude, car ce traité était une +contravention formelle aux instructions du directoire. Il le fit +porter par son fidèle et complaisant chef d'état-major, Berthier qu'il +affectionnait beaucoup, et qu'il n'avait point encore envoyé en France +pour jouir des applaudissemens des Parisiens. Avec son tact ordinaire, +il adjoignit un savant au militaire: c'était Monge, qui avait fait +partie de la commission chargée de choisir les objets d'art en Italie, +et qui, malgré son ardent démagogisme et son esprit géométrique, avait +été séduit, comme tant d'autres, par le génie, la grâce et la gloire. + +Monge et Berthier furent rendus à Paris en quelques jours. Ils y +arrivèrent au milieu de la nuit, et arrachèrent de son lit le président +du directoire, Larévellière-Lépaux. Tout en apportant un traité de paix, +les deux envoyés étaient loin d'avoir la joie et la confiance ordinaires +dans ces circonstances; ils étaient embarrassés comme des gens qui +doivent commencer par un aveu pénible: il fallait dire, en effet, qu'on +avait désobéi au gouvernement. Ils employèrent de grandes précautions +oratoires pour annoncer la teneur du traité et excuser le général. +Larévellière les reçut avec tous les égards que méritaient deux +personnages aussi distingués, dont l'un surtout était un savant +illustre; mais il ne s'expliqua pas sur le traité, et répondit +simplement que le directoire en déciderait. Il le présenta le lendemain +matin au directoire. La nouvelle de la paix s'était déjà répandue +dans tout Paris; la joie était au comble; on ne connaissait pas les +conditions, mais, quelles qu'elles fussent, on était certain qu'elles +devaient être brillantes. On exaltait Bonaparte et sa double gloire. +Comme il l'avait prévu, on était enthousiasmé de trouver en lui le +pacificateur et le guerrier; et une paix qu'il n'avait signée qu'avec +égoïsme était vantée comme un acte de désintéressement militaire. Le +jeune général, disait-on, s'est refusé la gloire d'une nouvelle campagne +pour donner la paix à sa patrie. + +L'envahissement de la joie fut si prompt, qu'il eût été bien difficile +au directoire de la tromper, en rejetant le traité de Campo-Formio. Ce +traité était la suite d'une désobéissance formelle: ainsi le directoire +ne manquait pas d'excellentes raisons pour refuser sa ratification; et +il eût été fort important de donner une leçon sévère au jeune audacieux +qui avait enfreint des ordres précis. Mais comment tromper l'attente +générale? comment oser refuser une seconde fois la paix, après l'avoir +refusée à Lille? On voulait donc justifier tous les reproches des +victimes de fructidor, et mécontenter gravement l'opinion? Il y avait +un autre danger non moins grand à la braver. En effet, en rejetant le +traité, Bonaparte donnait sa démission, et des revers allaient +suivre inévitablement la reprise des hostilités en Italie. De quelle +responsabilité ne se chargeait-on pas, dans ce cas-là? D'ailleurs le +traité avait d'immenses avantages: il ouvrait un superbe avenir; il +donnait, de plus que celui de Léoben, Mayence et Mantoue; enfin il +laissait libres toutes les forces de la France, pour en accabler +l'Angleterre. + +Le directoire approuva donc le traité: la joie n'en fut que plus vive et +plus profonde. Sur-le-champ, par un calcul habile, le directoire songea +à tourner tous les esprits contre l'Angleterre: le héros d'Italie et ses +invincibles compagnons durent voler d'un ennemi à l'autre, et, le jour +même où l'on publiait le traité, un arrêté nomma Bonaparte général en +chef de l'armée d'Angleterre. + +Bonaparte se disposa à quitter l'Italie, pour venir enfin goûter +quelques instans de repos, et jouir d'une gloire, la plus grande connue +dans les temps modernes. Il était nommé plénipotentiaire à Rastadt, avec +Bonnier et Treilhard, pour y traiter de la paix avec l'Empire. Il était +convenu aussi qu'il trouverait à Rastadt M. de Cobentzel, avec qui il +échangerait les ratifications du traité de Campo-Formio. Il devait en +même temps veiller à l'exécution des conditions relatives à l'occupation +de Mayence. Avec sa prévoyance ordinaire, il avait eu soin de stipuler +que les troupes autrichiennes n'entreraient dans Palma-Nova qu'après que +les siennes seraient entrées dans Mayence. + +Avant de partir pour Rastadt, il voulut mettre la dernière main aux +affaires d'Italie. Il fit les nominations qui lui restaient à faire dans +la Cisalpine; il régla les conditions du séjour des troupes françaises +en Italie, et leurs rapports avec la nouvelle république. Ces troupes +devaient être commandées par Berthier, et former un corps de trente +mille hommes, entretenus aux frais de la Cisalpine; elles devaient y +demeurer jusqu'à la paix générale de l'Europe. Il retira le corps +qu'il avait à Venise, et livra cette ville à un corps autrichien. Les +patriotes vénitiens, en se voyant donnés à l'Autriche, furent indignés. +Bonaparte leur avait fait assurer un asile dans la Cisalpine, et il +avait stipulé avec le gouvernement autrichien la faculté, pour eux, +de vendre leurs biens. Ils ne furent point sensibles à ces soins, et +vomirent contre le vainqueur qui les sacrifiait, des imprécations +véhémentes, et fort naturelles. Villetard, qui avait semblé s'engager +pour le gouvernement français à leur égard, écrivit à Bonaparte, et en +fut traité avec une dureté remarquable. Du reste, ce ne furent pas +les patriotes seuls qui montrèrent une grande douleur dans cette +circonstance; les nobles et le peuple, qui préféraient naguère +l'Autriche à la France, parce qu'ils aimaient les principes de l'une et +abhorraient ceux de l'autre, sentirent se réveiller tous leurs sentimens +nationaux, et montrèrent un attachement pour leur antique patrie, qui +les rendit dignes d'un intérêt qu'ils n'avaient pas inspiré encore. Le +désespoir fut général; on vit une noble dame s'empoisonner, et l'ancien +doge tomber sans mouvement aux pieds de l'officier autrichien, dans les +mains duquel il prêtait le serment d'obéissance. + +Bonaparte adressa une proclamation aux Italiens, dans laquelle il leur +faisait ses adieux et leur donnait ses derniers conseils. Elle respirait +ce ton noble, ferme, et toujours un peu oratoire, qu'il savait donner +à son langage public. «Nous vous avons donné la liberté, dit-il aux +Cisalpins, sachez la conserver...; pour être dignes de votre destinée, +ne faites que des lois sages et modérées; faites-les exécuter avec force +et énergie; favorisez la propagation des lumières, et respectez la +religion. Composez vos bataillons, non pas de gens sans aveu, mais de +citoyens qui se nourrissent des principes de la république, et soient +immédiatement attachés à sa prospérité. Vous avez en général besoin de +vous pénétrer du sentiment de votre force et de la dignité qui convient +à l'homme libre: divisés et pliés depuis des siècles à la tyrannie, +vous n'eussiez pas conquis votre liberté; mais sous peu d'années, +fussiez-vous abandonnés à vous-mêmes, aucune puissance de la terre ne +sera assez forte pour vous l'ôter. Jusqu'alors la grande nation vous +protégera contre les attaques de vos voisins; son système politique sera +uni au vôtre.... Je vous quitte sous peu de jours. Les ordres de mon +gouvernement et un danger imminent de la république Cisalpine me +rappelleront seuls au milieu de vous.» + +Cette dernière phrase était une réponse à ceux qui disaient qu'il +voulait se faire roi de la Lombardie. Il n'était rien qu'il préférât au +titre et au rôle de premier général de la république française. L'un des +négociateurs autrichiens lui avait offert de la part de l'empereur un +état en Allemagne; il avait répondu qu'il ne voulait devoir sa fortune +qu'à la reconnaissance du peuple français. Entrevoyait-il son avenir? +Non, sans doute; mais ne fût-il que premier citoyen de la république, on +comprend qu'il le préférât en ce moment. Les Italiens l'accompagnèrent +de leurs regrets et virent avec peine s'évanouir cette brillante +apparition. Bonaparte traversa rapidement le Piémont pour se rendre par +la Suisse à Rastadt. Des fêtes magnifiques, des présens pour lui et +sa femme, étaient préparés sur la route. Les princes et les peuples +voulaient voir ce guerrier si célèbre, cet arbitre de tant de destinées. +A Turin, le roi avait fait préparer des présens, afin de lui témoigner +sa reconnaissance pour l'appui qu'il en avait reçu auprès du directoire, +En Suisse, l'enthousiasme des Vaudois fut extrême pour le libérateur +de la Valteline. Des jeunes filles, habillées aux trois couleurs, lui +présentèrent des couronnes. Partout était inscrite cette maxime si chère +aux Vaudois: _Un peuple ne peut être sujet d'un autre peuple_. Bonaparte +voulait voir l'ossuaire de Morat; il y trouva une foule de curieux +empressés de le suivre partout. Le canon tirait dans les villes où il +passait. Le gouvernement de Berne, qui voyait avec dépit l'enthousiasme +qu'inspirait le libérateur de la Valteline, fit défendre à ses officiers +de tirer le canon; on lui désobéit. Arrivé à Rastadt, Bonaparte trouva +tous les princes allemands impatiens de le voir. Il fit sur-le-champ +prendre aux négociateurs français l'attitude qui convenait à leur +mission et à leur rôle. Il refusa de recevoir M. de Fersen, que la Suède +avait choisi pour la représenter au congrès de l'Empire, et que ses +liaisons avec l'ancienne cour de France rendaient peu propre à traiter +avec la république française. Ce refus fit une vive sensation, et +prouvait le soin constant que Bonaparte mettait à relever la _grande +nation_, comme il l'appelait dans toutes ses harangues. Après avoir +échangé les ratifications du traité de Campo-Formio, et fait les +arrangemens nécessaires à la remise de Mayence, il résolut de partir +pour Paris. Il ne voyait rien de grand à discuter à Rastadt, et surtout +il prévoyait des longueurs interminables, pour mettre d'accord tous +ces petits princes allemands. Un pareil rôle n'était pas de son goût; +d'ailleurs il était fatigué; et un peu d'impatience d'arriver à Paris, +et de monter au capitale de la Rome moderne, était bien naturel. + +Il partit de Rastadt, traversa la France incognito, et arriva à Paris le +15 frimaire an VI au soir (5 décembre 1797). Il alla se cacher dans +une maison fort modeste, qu'il avait fait acheter rue Chantereine. Cet +homme, chez lequel l'orgueil était immense, avait toute l'adresse d'une +femme à le cacher. Lors de la reddition de Mantoue, il s'était soustrait +à l'honneur de voir défiler Wurmser; à Paris il voulut se cacher dans +la demeure la plus obscure. Il affectait dans son langage, dans son +costume, dans toutes ses habitudes, une simplicité qui surprenait +l'imagination des hommes, et la touchait plus profondément par l'effet +du contraste. Tout Paris, averti de son arrivée, était dans une +impatience de le voir qui était bien naturelle, surtout à des Français. +Le ministre des affaires étrangères, M. de Talleyrand, pour lequel il +s'était pris de loin d'un goût fort vif, voulut l'aller visiter le soir +même. Bonaparte demanda la permission de ne pas le recevoir, et le +prévint le lendemain matin. Le salon des affaires étrangères était plein +de grands personnages, empressés de voir le héros. Silencieux pour tout +le monde, il aperçut Bougainville, et alla droit à lui pour lui dire de +ces paroles qui, tombant de sa bouche, devaient produire des impressions +profondes. Déjà il affectait le goût d'un souverain pour l'homme utile +et célèbre. M. de Talleyrand le présenta au directoire. Quoiqu'il y eût +bien des motifs de mécontentement entre le général et les directeurs, +cependant l'entrevue fut pleine d'effusion. Il convenait au directoire +d'affecter la satisfaction, et au général la déférence. Du reste +les services étaient si grands, la gloire si éblouissante, que +l'entraînement devait faire place au mécontentement. Le directoire +prépara une fête triomphale pour la remise du traité de Campo-Formio. +Elle n'eut point lieu dans la salle des audiences du directoire, mais +dans la grande cour du Luxembourg. Tout fut disposé pour rendre cette +solemnité l'une des plus imposantes de la révolution. Les directeurs +étaient rangés au fond de la cour, sur une estrade, au pied de l'autel +de la patrie, et revêtus du costume romain. Autour d'eux, les ministres, +les ambassadeurs, les membres des deux conseils, la magistrature, les +chefs des administrations, étaient placés sur des sièges rangés en +amphithéâtre. Des trophées magnifiques formés par les innombrables +drapeaux pris sur l'ennemi, s'élevaient de distance en distance, tout +autour de la cour; de belles tentures tricolores en ornaient les +murailles; des galeries portaient la plus brillante société de la +capitale, des corps de musiciens étaient disposés dans l'enceinte; une +nombreuse artillerie était placée autour du palais, pour ajouter ses +détonations aux sons de la musique et au bruit des acclamations. Chénier +avait composé pour ce jour-là l'une de ses plus belles hymnes. + +C'était le 20 frimaire an VI (10 décembre 1797). Le directoire, les +fonctionnaires publics, les assistans étaient rangés à leur place, +attendant avec impatience l'homme illustre que peu d'entre eux avaient +vu. Il parut accompagné de M. de Talleyrand, qui était chargé de le +présenter; car c'était le négociateur qu'on félicitait dans le moment. +Tous les contemporains, frappés de cette taille grêle et ce visage +pâle et romain, de cet oeil ardent, nous parlent chaque jour encore +de l'effet qu'il produisait, de l'impression indéfinissable de génie, +d'autorité, qu'il laissait dans les imaginations. La sensation fut +extrême. Des acclamations unanimes éclatèrent à la vue du personnage +si simple qu'environnait une telle renommée. _Vive la république! vive +Bonaparte!_ furent les cris qui éclatèrent de toutes parts. M. de +Talleyrand prit ensuite la parole, et dans un discours fin et concis, +s'efforça de rapporter la gloire du général, non à lui, mais à la +révolution, aux armées et à la _grande nation_. Il sembla se faire en +cela le complaisant de la modestie de Bonaparte, et avec son esprit +accoutumé, deviner comment le héros voulait qu'on parlât de lui, devant +lui. M. de Talleyrand parla ensuite _de ce qu'on pouvait_, disait-il, +_appeler son ambition_; mais en songeant à son goût antique pour la +simplicité, à son amour pour les sciences abstraites, à ses lectures +favorites, à ce sublime Ossian, avec lequel il apprenait à se détacher +de la terre, M. de Talleyrand dit qu'il faudrait le solliciter peut-être +pour l'arracher un jour à sa studieuse retraite. Ce que venait de dire +M. de Talleyrand était dans toutes les bouches, et allait se retrouver +dans tous les discours prononcés dans cette grande solennité. Tout le +monde disait et répétait que le jeune général était sans ambition, tant +on avait peur qu'il en eût. Bonaparte parla après M. de Talleyrand, et +prononça d'un ton ferme les phrases hachées que voici: + +«CITOYENS, + +«Le peuple français, pour être libre, avait les rois à combattre. + +«Pour obtenir une constitution fondée sur la raison, il avait dix-huit +siècles de préjugés à vaincre. + +«La constitution de l'an III et vous, avez triomphé de tous ces +obstacles. + +«La religion, la féodalité, le royalisme, ont successivement, depuis +vingt siècles, gouverné l'Europe; mais de la paix que vous venez de +conclure, date l'ère des gouvernemens représentatifs. + +«Vous êtes parvenus à organiser la grande nation dont le vaste +territoire n'est circonscrit que parce que la nature en a posé elle-même +les limites. + +«Vous avez fait plus. Les deux plus belles parties de l'Europe, jadis +si célèbres par les arts, les sciences et les grands hommes dont elles +furent le berceau, voient avec les plus grandes espérances le génie de +la liberté sortir du tombeau de leurs ancêtres. + +«Ce sont deux piédestaux sur lesquels les destinées vont placer deux +puissantes nations. + +«J'ai l'honneur de vous remettre le traité signé à Campo-Formio, et +ratifié par sa majesté l'empereur. + +«La paix assure la liberté, la prospérité et la gloire de la république. + +«Lorsque le bonheur du peuple français sera assis sur de meilleures lois +organiques, l'Europe entière deviendra libre.» + +Ce discours était à peine achevé, que les acclamations retentirent de +nouveau. Barras, président du directoire, répondit à Bonaparte. Son +discours était long, diffus, peu convenable, et exaltait beaucoup la +modestie et la simplicité du héros; il renfermait un hommage adroit +pour Hoche, le rival supposé du vainqueur de l'Italie. «Pourquoi Hoche +n'est-il point ici, disait le président du directoire pour voir, pour +embrasser son ami?» Hoche, en effet, avait défendu Bonaparte l'année +précédente avec une généreuse chaleur. Suivant la nouvelle direction +imprimée à tous les esprits, Barras proposait de nouveaux lauriers au +héros, et l'invitait à les aller cueillir en Angleterre. Après ces +trois discours, l'hymne de Chénier fut chantée en choeur, et avec +l'accompagnement d'un magnifique orchestre. Deux généraux s'approchèrent +ensuite, accompagnés par le ministre de la guerre: c'étaient le brave +Joubert, le héros du Tyrol, et Andréossy, l'un des officiers les plus +distingués de l'artillerie. Ils s'avançaient en portant un drapeau +admirable: c'était celui que le directoire venait de donner, à la fin +de la campagne, à l'armée d'Italie, c'était la nouvelle oriflamme de +la république. Il était chargé d'innombrables caractères d'or, et ces +caractères étaient les suivans: _L'armée d'Italie a fait cent cinquante +mille prisonniers, elle a pris cent soixante-dix drapeaux, cinq cent +cinquante pièces d'artillerie de siége, six cents pièces de campagne, +cinq équipages de pont, neuf vaisseaux, douze frégates, douze corvettes, +dix-huit galères.--Armistices avec les rois de Sardaigne, de Naples, +le pape, les ducs de Parme, de Modène.--Préliminaires de +Léoben.--Convention de Montebello avec la république de Gênes.--Traités +de paix de Tolentino, de Campo-Formio.--Donné la liberté aux peuples de +Bologne, de Ferrare, de Modène, de Massa-Carrara, de la Romagne, de la +Lombardie, de Brescia, de Bergame, de Mantoue, de Crémone, d'une partie +du Véronais, de Chiavenna, de Bormio et de la Valteline, aux peuples de +Gênes, aux fiefs impériaux, aux peuples des départemens de Corcyre, +de la mer Egée et d'Ithaque.--Envoyé à Paris les chefs-d'oeuvre _de +Michel-Ange, du Guerchin, du Titien, de Paul Véronèse, du Corrège, de +l'Albane, des Carraches, de Raphaël, de Léonard de Vinci, etc.--Triomphé +en dix-huit batailles rangées_, MONTENOTTE, MILLESIMO, MONDOVI, LODI, +BORGHETTO, LONATO, CASTIGLIONE, ROVEREDO, BASSANO, SAINT-GEORGES, +FONTANA-NIVA, CALDIERO, ARCOLE, RIVOLI, LA FAVORITE, LE TAGLIAMENTO, +TARWIS, NEUMARCKT.--_Livré soixante-sept combats_. + +Joubert et Andréossy parlèrent à leur tour, et reçurent une réponse +flatteuse du président du directoire. Après toutes ces harangues, les +généraux allèrent recevoir l'accolade du président du directoire. A +l'instant où Bonaparte la reçut de Barras, les quatre directeurs se +jetèrent, comme par un entraînement involontaire, dans les bras du +général. Des acclamations unanimes remplissaient l'air; le peuple amassé +dans les rues voisines y joignait ses cris, le canon y joignait ses +roulemens; toutes les têtes cédaient à l'ivresse. Voilà comment la +France se jeta dans les bras d'un homme extraordinaire! N'accusons pas +la faiblesse de nos pères; cette gloire n'arrive à nous qu'à travers les +nuages du temps et des malheurs, et elle nous transporte! Répétons avec +Eschyle: _Que serait-ce si nous avions vu le monstre lui-même!_ + + +CHAPITRE XII. + +LE GÉNÉRAL BONAPARTE A PARIS; SES RAPPORTS AVEC LE DIRECTOIRE.--PROJET +D'UNE DESCENTE EN ANGLETERRE.--RAPPORTS DE LA FRANCE AVEC LE +CONTINENT.--CONGRÈS DE RASTADT. CAUSE DE LA DIFFICULTÉ DES +NÉGOCIATIONS.--RÉVOLUTION EN HOLLANDE, A ROME ET EN SUISSE.--SITUATION +INTÉRIEURE DE LA FRANCE; ÉLECTIONS DE L'AN VI; SCISSIONS ÉLECTORALES. +NOMINATION DE TREILHARD AU DIRECTOIRE.--EXPÉDITION EN ÉGYPTE, SUBSTITUÉE +PAR BONAPARTE AU PROJECT DE DESCENTE; PRÉPARATIFS DE CETTE EXPÉDITION. + + +La réception triomphale que le directoire avait faite au général +Bonaparte fut suivie de fêtes brillantes, que lui donnèrent +individuellement les directeurs, les membres des conseils et les +ministres. Chacun chercha à se surpasser en magnificence. Le héros +de ces fêtes fut frappé du goût que déploya pour lui le ministre des +affaires étrangères, et sentit un vif attrait pour l'ancienne élégance +française. Au milieu de ces pompes, il se montrait simple, affable, mais +sévère, presque insensible au plaisir, cherchant dans la foule l'homme +utile et célèbre, pour aller s'entretenir avec lui de l'art ou de la +science dans lesquels il s'était illustré. Les plus grandes renommées se +trouvaient honorées d'avoir été distinguées par le général Bonaparte. + +L'instruction du jeune général n'était que celle d'un officier sorti +récemment des écoles militaires. Mais grâce à l'instinct du génie, il +savait s'entretenir des sujets qui lui étaient le plus étrangers, et +jeter quelques-unes de ces vues hasardées, mais originales, qui ne sont +souvent que des impertinences de l'ignorance, mais qui, de la part des +hommes supérieurs, et exprimées avec leur style, font illusion, et +séduisent même les hommes spéciaux. On remarquait avec surprise cette +facilité à traiter tous les sujets. Les journaux, qui s'occupaient +des moindres détails relatifs à la personne du général Bonaparte, qui +rapportaient chez quel personnage il avait dîné, quel visage il avait +montré, s'il était gai ou triste, les journaux disaient qu'en dînant +chez François (de Neufchâteau), il avait parlé de mathématiques avec +Lagrange et Laplace, de métaphysique avec Sieyès, de poésie avec +Chénier, de législation et de droit public avec Daunou. En général, on +osait peu le questionner quand on était en sa présence, mais on désirait +vivement l'amener à parler de ses campagnes. S'il lui arrivait de le +faire, il ne parlait jamais de lui, mais de son armée, de ses soldats, +de la bravoure républicaine; il peignait le mouvement, le fracas des +batailles, il en faisait sentir vivement le moment décisif, la manière +dont il fallait le saisir, et transportait tous ceux qui l'écoutaient +par ses récits clairs, frappans et dramatiques. Si ses exploits avaient +annoncé un grand capitaine, ses entretiens révélaient un esprit +original, fécond, tour à tour vaste ou précis, et toujours entraînant, +quand il voulait se livrer. Il avait conquis les masses par sa gloire; +par ses entretiens il commençait à conquérir, un à un, les premiers +hommes de France. L'engouement, déjà très grand, le devenait davantage +quand on l'avait vu. Il n'y avait pas jusqu'à ces traces d'une origine +étrangère, que le temps n'avait pas encore effacées en lui, qui ne +contribuassent à l'effet. La singularité ajoute toujours au prestige du +génie, surtout en France, où, avec la plus grande uniformité de moeurs, +on aime l'étrangeté avec passion. Bonaparte affectait de fuir la foule +et de se cacher aux regards. Quelquefois même il accueillait mal les +marques trop vives d'enthousiasme. Madame de Staël, qui aimait et avait +droit d'aimer la grandeur, le génie et la gloire, était impatiente de +voir Bonaparte, et de lui exprimer son admiration. En homme impérieux, +qui veut que tout le monde soit à sa place, il lui sut mauvais gré +de sortir quelquefois de la sienne; il lui trouva trop d'esprit, +d'exaltation; il pressentit même son indépendance à travers son +admiration, il fut froid, dur, injuste. Elle lui demanda un jour avec +trop peu d'adresse, quelle était, à ses yeux, la première des femmes; +il lui répondit sèchement: _Celle qui a fait le plus d'enfans_. Dès cet +instant commença cette antipathie réciproque, qui lui valut à elle des +tourmens si peu mérités, et qui lui fit commettre à lui des actes d'une +tyrannie petite et brutale. Il sortait peu, vivait dans sa petite maison +de la rue Chantereine, qui avait changé de nom, et que le département de +Paris avait fait appeler rue _de la Victoire_. Il ne voyait que quelques +savans, Monge, Lagrange, Laplace, Bertholet; quelques généraux, Desaix, +Kléber, Caffarelli; quelques artistes, et particulièrement le célèbre +acteur que la France vient de perdre, Talma, pour lequel il avait dès +lors un goût particulier. Il sortait ordinairement dans une voiture fort +simple, n'allait au spectacle que dans une loge grillée, et semblait ne +partager aucun des goûts si dissipés de sa femme. Il montrait pour elle +une extrême affection; il était dominé par cette grâce particulière +qui, dans la vie privée comme sur le trône, n'a jamais abandonné madame +Beauharnais, et qui chez elle suppléait à la beauté. + +Une place venant à vaquer à l'Institut par la déportation de Carnot, on +se hâta de la lui offrir. Il l'accepta avec empressement, vint s'asseoir +le jour de la séance de réception entre Lagrange et Laplace, et ne cessa +plus de porter dans les cérémonies le costume de membre de l'Institut, +affectant de cacher ainsi le guerrier sous l'habit du savant. + +Tant de gloire devait porter ombrage aux chefs du gouvernement, qui +n'ayant pour eux ni l'ancienneté du rang, ni la grandeur personnelle, +étaient entièrement éclipsés par le guerrier pacificateur. Cependant +ils lui témoignaient les plus grands égards, et il y répondait par de +grandes marques de déférence. Le sentiment qui préoccupe le plus est +d'ordinaire celui dont on parle le moins. Le directoire était loin de +témoigner aucune de ses craintes. Il recevait de nombreux rapports de +ses espions qui allaient dans les casernes et dans les lieux publics +écouter les propos dont Bonaparte était l'objet. Bonaparte devait +bientôt, disait-on, se mettre à la tête des affaires, renverser un +gouvernement affaibli, et sauver ainsi la France des royalistes et +des jacobins. Le directoire feignant la franchise, lui montrait ces +rapports, et affectait de les traiter avec mépris, comme s'il avait +cru le général incapable d'ambition. Le général, non moins dissimulé, +recevait ces témoignages avec reconnaissance, assurant qu'il était digne +de la confiance qu'on lui accordait. Mais de part et d'autre la défiance +était extrême. Si les espions de la police parlaient au directoire de +projets d'usurpation, les officiers qui entouraient le général lui +parlaient de projets d'empoisonnement. La mort de Hoche avait fait +naître d'absurdes soupçons, et le général qui, quoique exempt de +craintes puériles, était prudent néanmoins, prenait des précautions +extrêmes quand il dînait chez certain directeur. Il mangeait peu, et ne +goûtait que des viandes dont il avait vu manger le directeur lui-même, +et du vin dont il l'avait vu boire. + +Barras aimait à faire croire qu'il était l'auteur de la fortune de +Bonaparte, et que n'étant plus son protecteur, il était resté son ami. +Il montrait en particulier un grand dévouement pour sa personne; +il cherchait, avec sa souplesse ordinaire, à le convaincre de son +attachement, il lui livrait volontiers ses collègues, et affectait de +se mettre à part. Bonaparte accueillait peu les témoignages de ce +directeur, dont il ne faisait aucun cas, et ne le payait de sa servilité +par aucune espèce de confiance. + +On consultait souvent Bonaparte dans certaines questions. On lui +envoyait un ministre pour l'appeler au directoire; il s'y rendait, +prenait place à côté des directeurs, et donnait son avis avec +cette supériorité de tact qui le distinguait dans les matières +d'administration et de gouvernement comme dans celles de guerre. Il +affectait en politique une direction d'idées qui tenait à la position +qu'il avait prise. Le lendemain du 18 fructidor, on l'a vu, une fois +l'impulsion donnée, et la chute de la faction royaliste assurée, +s'arrêter tout-à-coup, et ne vouloir prêter au gouvernement que l'appui +exactement nécessaire pour empêcher le retour de la monarchie. Ce point +obtenu, il ne voulait pas paraître s'attacher au directoire; il voulait +rester en dehors, en vue à tous les partis, sans être lié ni brouillé +avec aucun. L'attitude d'un censeur était la position qui convenait à +son ambition. Ce rôle est facile à l'égard d'un gouvernement tiraillé en +sens contraire par les factions, et toujours exposé à faillir; il est +avantageux, parce qu'il rattache tous les mécontens, c'est-à-dire tous +les partis, qui sont bientôt universellement dégoûtés du gouvernement +qui veut les réprimer, sans avoir assez de force pour les écraser. Les +proclamations de Bonaparte aux Cisalpins et aux Génois sur les lois +qu'on avait voulu rendre contre les nobles, avaient suffi pour indiquer +sa direction d'esprit actuelle. On voyait, et ses discours le montraient +assez, qu'il blâmait la conduite que le gouvernement avait tenue à la +suite du 18 fructidor. Les patriotes avaient dû naturellement reprendre +un peu le dessus depuis cet événement. Le directoire était, non pas +dominé, mais légèrement poussé par eux. On le voyait à ses choix, à ses +mesures, à son esprit. Bonaparte, tout en gardant cependant une grande +réserve, laissait voir du blâme pour la direction que suivait le +gouvernement; il paraissait le regarder comme faible, incapable, se +laissant battre par une faction après avoir été battu par une autre. Il +était visible, en un mot, qu'il ne voulait pas être de son avis. Il se +conduisit même de manière à prouver qu'en voulant s'opposer au retour +de la royauté, il ne voulait cependant pas accepter la solidarité de la +révolution et de ses actes. L'anniversaire du 21 janvier approchait, +il fallut négocier pour l'engager à paraître à la fête qu'on allait +célébrer pour la cinquième fois. Il était arrivé à Paris en décembre +1797. L'année 1798 s'ouvrait (nivôse et pluviôse an VI). Il ne voulait +pas se rendre à la cérémonie, comme s'il eût désapprouvé l'acte qu'on +célébrait, ou qu'il eût voulu faire quelque chose pour les hommes que +ses proclamations du 18 fructidor et la mitraillade du 13 vendémiaire +lui avaient aliénés. On voulait qu'il y figurât à tous les titres. +Naguère général en chef de l'armée d'Italie et plénipotentiaire de la +France à Campo-Formio, il était aujourd'hui l'un des plénipotentiaires +du congrès de Rastadt et général de l'armée d'Angleterre; il devait donc +assister aux solennités de son gouvernement. Il disait que ce n'étaient +pas là des qualités qui l'obligeassent à figurer, et que dès lors sa +présence étant volontaire, paraîtrait un assentiment qu'il ne voulait +pas donner. On transigea. L'Institut devait assister en corps à la +cérémonie; il se mêla dans ses rangs, et parut remplir un devoir de +corps. Entre toutes les qualités accumulées déjà sur sa tête, celle de +membre de l'Institut était certainement la plus commode, et il savait +s'en servir à propos. + +La puissance naissante est bientôt devinée. Une foule d'officiers et de +flatteurs entouraient déjà Bonaparte; ils lui demandaient s'il allait +toujours se borner à commander les armées, et s'il ne prendrait pas +enfin au gouvernement des affaires la part que lui assuraient son +ascendant et son génie politique. Sans savoir encore ce qu'il pouvait et +devait être, il voyait bien qu'il était le premier homme de son temps. +En voyant l'influence de Pichegru aux cinq-cents, celle de Barras au +directoire, il lui était permis de croire qu'il pourrait avoir un grand +rôle politique; mais il n'en avait dans ce moment aucun à jouer. Il +était trop jeune pour être directeur; il fallait avoir quarante ans, et +il n'en avait pas trente. On parlait bien d'une dispense d'âge, mais +c'était une concession à obtenir, qui alarmerait les républicains, qui +leur ferait jeter les hauts cris, et qui ne vaudrait pas certainement +les désagrémens qu'elle lui causerait. Être associé, lui cinquième, au +gouvernement, n'avoir que sa voix au directoire, s'user en luttant avec +des conseils indépendans encore, c'était un rôle dont il ne voulait pas; +et ce n'était pas la peine de provoquer une illégalité pour un pareil +résultat. La France avait encore un puissant ennemi à combattre, +l'Angleterre; et, bien que Bonaparte fût couvert de gloire, il lui +valait mieux cueillir de nouveaux lauriers, et laisser le gouvernement +s'user davantage dans sa pénible lutte contre les partis. + +On a vu que le jour même où la signature du traité de Campo-Formio +fut connue à Paris, le directoire, voulant tourner les esprits contre +l'Angleterre, créa sur-le-champ une armée dite d'_Angleterre_, et en +donna le commandement au général Bonaparte. Le gouvernement songeait +franchement et sincèrement à prendre la voie la plus courte pour +attaquer l'Angleterre, et voulait y faire une descente. L'audace des +esprits, à cette époque, portait à regarder cette entreprise comme très +exécutable. L'expédition déjà tentée en Irlande prouvait qu'on pouvait +passer à la faveur des brumes ou d'un coup de vent. On ne croyait pas +qu'avec tout son patriotisme, la nation anglaise, qui alors ne s'était +pas fait une armée de terre, pût résister aux admirables soldats de +l'Italie et du Rhin, et surtout au génie du vainqueur de Castiglione, +d'Arcole et de Rivoli. Le gouvernement ne voulait laisser que vingt-cinq +mille hommes en Italie, il ramenait tout le reste dans l'intérieur. +Quant à la grande armée d'Allemagne, composée des deux armées du Rhin +et de Sambre-et-Meuse, il allait la réduire à la force nécessaire pour +imposer à l'Empire pendant le congrès de Rastadt, et il voulait faire +refluer le reste vers les côtes de l'Océan. On donnait la même direction +à toutes les troupes disponibles. Les généraux du génie parcouraient +les côtes pour choisir les meilleurs points de débarquement; des ordres +étaient donnés pour réunir dans les ports des flottilles considérables; +une activité extrême régnait dans la marine. On espérait toujours qu'un +coup de vent finirait par écarter l'escadre anglaise qui bloquait +la rade de Cadix, et qu'alors la marine espagnole pourrait venir se +coaliser avec la marine française. Quant à la marine hollandaise, qu'on +se flattait aussi de réunir à la nôtre, elle venait d'essuyer un rude +échec à la vue du Texel, et il n'en était rentré que des débris dans les +ports de la Hollande. Mais la marine espagnole et française suffisait +pour couvrir le passage d'une flottille et s'assurer le transport de +soixante ou quatre-vingt mille hommes en Angleterre. Pour seconder tous +ces préparatifs, on avait songé à se procurer de nouveaux moyens de +finances. Le budget, fixé, comme on l'a vu, à 616 millions pour l'an +VI, ne suffisait pas à un armement extraordinaire. On voulait faire +concourir le commerce à une entreprise qui était toute dans ses +intérêts, et on proposa un emprunt volontaire de quatre-vingts millions. +Il devait être hypothéqué sur l'état. Une partie des bénéfices de +l'expédition devait être changée en primes, qui seraient tirées au sort +entre les préteurs. Le directoire se fit demander, par les principaux +négocians, l'ouverture de cet emprunt. Le projet en fut soumis au corps +législatif, et, dès les premiers jours, il parut obtenir faveur. On +reçut pour quinze ou vingt millions de souscriptions. Le directoire +dirigeait non seulement tous ses efforts contre l'Angleterre, mais aussi +toutes ses sévérités. Une loi interdisait l'entrée des marchandises +anglaises, il se fit autoriser à employer les visites domiciliaires pour +les découvrir, et les fit exécuter dans toute la France, le même jour, +et à la même heure[10]. + +[Note 10: Le 15 nivôse an VI (4 janvier).] + +Bonaparte semblait seconder ce grand mouvement et s'y prêter; mais au +fond il penchait peu pour ce projet. Marcher sur Londres, y entrer, +jeter soixante mille hommes en Angleterre, ne lui paraissait pas le plus +difficile. Mais il sentait que conquérir le pays, s'y établir, serait +impossible; qu'on pourrait seulement le ravager, lui enlever une partie +de ses richesses, le reculer, l'annuler pour un demi-siècle; mais qu'il +faudrait y sacrifier l'armée qu'on y aurait amenée, et revenir presque +seul, après une espèce d'incursion barbare. Plus tard, avec une +puissance plus vaste, une plus grande expérience de ses moyens, une +irritation toute personnelle contre l'Angleterre, il songea sérieusement +à lutter corps à corps avec elle, et à risquer sa fortune contre la +sienne; mais aujourd'hui il avait d'autres idées et d'autres projets. +Une raison le détournait surtout de cette entreprise. Les préparatifs +exigeaient encore plusieurs mois; la belle saison allait arriver, et il +fallait attendre les brumes et les vents de l'hiver prochain pour tenter +la descente. Or, il ne voulait pas rester une année oisif à Paris, +n'ajoutant rien à ses hauts-faits, et descendant dans l'opinion, par +cela seul qu'il ne s'y élevait pas. Il songeait donc à un projet +d'une autre espèce, projet tout aussi gigantesque que la descente en +Angleterre, mais plus singulier, plus vaste dans ses conséquences, plus +conforme à son imagination, et surtout plus prochain. On a vu qu'en +Italie il s'occupait beaucoup de la Méditerranée, qu'il avait créé une +espèce de marine, que, dans le partage des états vénitiens, il avait eu +soin de réserver à la France les îles de la Grèce, qu'il avait noué des +intrigues avec Malte, dans l'espoir de l'enlever aux chevaliers et aux +Anglais; enfin, qu'il avait souvent porté les yeux sur l'Égypte, comme +le point intermédiaire que la France devait occuper entre l'Europe et +l'Asie, pour s'assurer du commerce du Levant ou de celui de l'Inde. +Cette idée avait envahi son imagination, et le préoccupait violemment. +Il existait au ministère des affaires étrangères de précieux documens +sur l'Egypte, sur son importance coloniale, maritime et militaire; il +se les fit transmettre par M. de Talleyrand, et se mit à les dévorer. +Obligé de parcourir les côtes de l'Océan pour l'exécution du projet +sur l'Angleterre, il remplit sa voiture de voyages et de mémoires sur +l'Egypte. Ainsi, tout en paraissant obéir aux voeux du directoire, il +songeait à une autre entreprise; il était de sa personne sur les grèves +et sous le ciel de l'ancienne Batavie, mais son imagination errait sur +les rivages de l'Orient. Il entrevoyait un avenir confus et immense. +S'enfoncer dans ces contrées de la lumière et de la gloire, où Alexandre +et Mahomet avaient vaincu et fondé des empires, y faire retentir son nom +et le renvoyer en France, répété par les échos de l'Asie, était pour lui +une perspective enivrante. + +Il se mit donc à parcourir les côtes de l'Océan pendant les mois de +pluviôse et de ventôse (janvier et février 1798), donnant une excellente +direction aux préparatifs de descente, mais en proie à d'autres pensées +et à d'autres projets. + +Tandis que la république dirigeait toutes ses forces contre +l'Angleterre, elle avait encore d'importans intérêts à régler sur le +continent. Sa tâche politique y était immense. Elle avait à traiter à +Rastadt avec l'Empire, c'est-à-dire avec la féodalité elle-même; elle +avait à diriger dans les voies nouvelles trois républiques ses filles, +les républiques batave, cisalpine et ligurienne. Placée à la tête du +système démocratique, et en présence du système féodal, elle devait +empêcher les chocs entre ces systèmes, pour n'avoir pas à recommencer la +lutte qu'elle venait de terminer avec tant de gloire, mais qui lui avait +coûté de si horribles efforts. Telle était sa tâche, et elle n'offrait +pas moins de difficultés que celle d'attaquer et de ruiner l'Angleterre. + +Le Congrès de Rastadt était réuni depuis deux mois; Bonnier, homme de +beaucoup d'esprit, Treillard, homme probe, mais rude, y représentaient +la France. Bonaparte, dans le peu de jours qu'il avait passés au +congrès, était convenu secrètement avec l'Autriche des arrangemens +nécessaires pour l'occupation de Mayence et de la tête de pont +de Manheim. Il avait été décidé que les troupes autrichiennes se +retireraient à l'approche des troupes françaises, et abandonneraient les +milices de l'Empire; alors les troupes françaises devaient s'emparer de +Mayence et de la tête de pont de Manheim, soit en intimidant les milices +de l'Empire, réduites à elles-mêmes, soit en brusquant l'assaut. C'est +ce qui fut exécuté. Les troupes de l'électeur, en se voyant abandonnées +des Autrichiens, livrèrent Mayence. Celles qui étaient à la tête de +pont de Manheim voulurent résister, mais furent obligées de céder. On y +sacrifia cependant quelques cents hommes. Il était évident, d'après ces +évènemens, que, par les articles secrets du traité de Campo-Formio, +l'Autriche avait reconnu à la république la ligne du Rhin, puisqu'elle +consentait à lui en assurer les points les plus importans. Il fut +convenu, de plus, que l'armée française, pendant les négociations, +quitterait la rive droite du Rhin et rentrerait sur la rive gauche, +depuis Bâle jusqu'à Mayence; qu'à cette hauteur elle pourrait continuer +à occuper la rive droite, mais en longeant le Mein et sans franchir ses +rives. Quant aux armées autrichiennes, elles devaient se retirer au-delà +du Danube et jusqu'au Lech, évacuer les places fortes d'Ulm, Ingolstadt +et Philipsbourg. Leur position devenait, par rapport à l'Empire, à peu +près semblable à celle des armées françaises. La députation de l'Empire +allait ainsi délibérer au milieu d'une double haie de soldats. +L'Autriche n'exécuta pas franchement les articles secrets, car, à la +faveur d'une simulation, elle laissa des garnisons dans Philipsbourg, +Ulm et Ingolstadt. La France ferma les yeux sur cette infraction du +traité, pour ne pas troubler la bonne intelligence. Il fut question +ensuite de l'envoi réciproque d'ambassadeurs. L'Autriche répondit que, +pour le moment, on se contenterait de correspondre par les ministres +que les deux puissances avaient au congrès de Rastadt. Ce n'était pas +montrer un grand empressement à commencer avec la France des relations +amicales; mais, après ses défaites et ses humiliations, on concevait et +on pardonnait ce reste d'humeur de la part de l'Autriche. + +Les premières explications entre la députation de l'Empire et les +ministres de l'Autriche furent amères. Les états de l'Empire se +plaignaient, en effet, que l'Autriche contribuât à les dépouiller, en +reconnaissant la ligne du Rhin à la république, et en livrant d'une +manière perfide Mayence et la tête de pont de Manheim; ils se +plaignaient que l'Autriche, après avoir entraîné l'Empire dans sa +lutte, l'abandonnât, et livrât ses provinces pour avoir en échange des +possessions en Italie. Les ministres de l'empereur répondaient qu'il +avait été entraîné à la guerre pour les intérêts de l'Empire, et pour +la défense des princes possessionnés en Alsace; qu'après avoir pris +les armes dans leur intérêt, il avait fait des efforts extraordinaires +pendant six années consécutives; qu'il s'était vu abandonné +successivement par tous les états de la confédération; qu'il avait +soutenu presque à lui seul le fardeau de la guerre; qu'il avait perdu +dans cette lutte une partie de ses états, et notamment les riches +provinces de la Belgique et de la Lombardie; et qu'il n'avait, après de +tels efforts si chèrement payés, que de la reconnaissance à attendre, et +point de plaintes à essuyer. La vérité était que l'empereur avait pris +le prétexte des princes possessionnés en Alsace, pour faire la guerre; +qu'il l'avait soutenue pour sa seule ambition; qu'il y avait entraîné la +confédération germanique malgré elle, et que maintenant il la trahissait +pour s'indemniser à ses dépens. Après de vives explications, qui +n'aboutirent à rien, il fallut passer outre, et s'occuper de la base +des négociations. Les Français voulaient la rive gauche du Rhin, et +proposaient, pour indemniser les princes dépossédés de leurs états, le +moyen des sécularisations. L'Autriche, qui, non contente d'avoir acquis +la plus grande partie du territoire vénitien, voulait s'indemniser +encore avec quelques évêchés, et qui d'ailleurs avait des conventions +secrètes avec la France; la Prusse, qui était convenue avec la France de +s'indemniser, sur la rive droite, du duché de Clèves qu'elle avait perdu +sur la rive gauche; les princes dépossédés, qui aimaient mieux acquérir +des états sur la rive droite, à l'abri du voisinage des Français, que +de recouvrer leurs anciennes principautés; l'Autriche, la Prusse, les +princes dépossédés, tous votaient également pour qu'on cédât la ligne +du Rhin, et que les sécularisations fussent employées comme moyen +d'indemnité. L'Empire pouvait donc difficilement se défendre contre +un pareil concours de volontés. Cependant les pouvoirs donnés à la +députation, faisant une condition expresse de l'intégrité de l'empire +germanique, les plénipotentiaires français déclarèrent ces pouvoirs +bornés et insuffisans, et en exigèrent d'autres. La députation s'en +fit donner de nouveaux par la diète; mais, quoique ayant désormais la +faculté de concéder la ligne du Rhin, et de renoncer à la rive gauche, +elle persista néanmoins à la défendre. Elle donnait beaucoup de raisons, +car les raisons ne manquent jamais. L'empire germanique, disait la +députation, n'avait point été le premier à déclarer la guerre. Bien +avant que la diète de Ratisbonne en eût fait la déclaration, Custine +avait surpris Mayence et envahi la Franconie. Il n'avait donc fait que +se défendre. La privation d'une partie de son territoire bouleversait +sa constitution, et compromettait son existence, qui importait à toute +l'Europe. Les provinces de la rive gauche, qu'on voulait lui enlever, +étaient d'une modique importance pour un état devenu aussi vaste que la +république française. La ligne du Rhin pouvait être remplacée par une +autre ligne militaire, la Moselle par exemple. La république, enfin, +renonçait pour de très misérables avantages, à la gloire si belle, si +pure, et si utile pour elle, de la modération politique. En conséquence, +la députation proposait d'abandonner tout ce que l'Empire avait possédé +au-delà de la Moselle, et de prendre cette rivière pour limite. A ces +raisons la France en avait d'excellentes à opposer. Sans doute, elle +avait pris l'offensive, et commencé la guerre de fait; mais la guerre +véritable, celle d'intention, de machinations, de préparatifs, avait été +commencée par l'Empire. C'était à Trèves, à Coblentz, qu'avaient été +recueillis et organisés les émigrés; c'étaient de là que devaient partir +les phalanges chargées d'humilier, d'abrutir, de démembrer la France. La +France, au lieu d'être vaincue, était victorieuse; elle en profitait, +non pour rendre le mal qu'on avait voulu lui faire, mais pour +s'indemniser de la guerre qu'on lui avait faite, en exigeant sa +véritable limite naturelle, la limite du Rhin. + +On disputait donc, car les concessions, même les plus inévitables, sont +toujours contestées. Mais il était évident que la députation allait +céder la rive gauche, et ne faisait cette résistance que pour obtenir de +meilleures conditions sur d'autres points en litige. Tel était l'état +des négociations de Rastadt, au mois de pluviôse an VI (février 1798). + +Augereau, auquel le directoire avait donné, pour s'en débarrasser, le +commandement de l'armée d'Allemagne, s'était entouré des jacobins +les plus forcenés. Il ne pouvait que porter ombrage à l'Empire, qui +redoutait surtout la contagion des nouveaux principes, et qui se +plaignait d'écrits incendiaires répandus en Allemagne. Tant de têtes +fermentaient en Europe, qu'il n'était pas nécessaire de supposer +l'intervention française pour expliquer la circulation d'écrits +révolutionnaires. Mais il importait au directoire de s'éviter toute +plainte; d'ailleurs il était mécontent de la conduite turbulente +d'Augereau; il lui ôta son commandement, et l'envoya à Perpignan, sous +prétexte d'y réunir une armée, qui était destinée, disait-on, à agir +contre le Portugal. Cette cour, à l'instigation de Pitt, n'avait pas +ratifié le traité fait avec la république, et on menaçait d'aller +frapper en elle une alliée de l'Angleterre. Du reste, ce n'était là +qu'une vaine démonstration, et la commission donnée à Augereau était une +disgrâce déguisée. + +La France, outre les rapports directs qu'elle commençait à renouer avec +les puissances de l'Europe, avait à diriger, comme nous l'avons dit, les +républiques nouvelles. Elles étaient naturellement agitées de partis +contraires. Le devoir de la France était de leur épargner les +convulsions qui l'avaient déchirée elle-même. D'ailleurs, elle était +appelée et payée pour cela. Elle avait des armées en Hollande, dans la +Cisalpine et la Ligurie, entretenues aux frais de ces républiques. Si, +pour ne point paraître attenter à leur indépendance, elle les livrait à +elles-mêmes, il y avait danger de voir, ou une contre-révolution, ou +un déchaînement de jacobinisme. Dans un cas, il y avait péril pour le +système républicain; dans l'autre, pour le maintien de la paix générale. +Les jacobins, devenus les maîtres en Hollande, étaient capables +d'indisposer la Prusse et l'Allemagne; devenus les maîtres dans la +Ligurie et la Cisalpine, ils étaient capables de bouleverser l'Italie, +et de rappeler l'Autriche en lice. Il fallait donc modérer la marche +de ces républiques; mais en la modérant, on s'exposait à un autre +inconvénient. L'Europe se plaignait que la France eût fait, des +Hollandais, des Cisalpins, des Génois, des sujets plutôt que des alliés, +et lui reprochait de viser à une domination universelle. Il fallait donc +choisir des agens qui eussent exactement la nuance d'opinion convenable +au pays où ils devaient résider, et assez de tact pour faire sentir la +main de la France, sans la laisser apercevoir. Il y avait, comme on +le voit, des difficultés de toute espèce à vaincre, pour maintenir en +présence, et y maintenir sans choc, les deux systèmes qui en Europe +venaient d'être opposés l'un à l'autre. On les a vus en guerre pendant +six ans. On va les voir pendant une année en négociation, et cette année +va prouver mieux que la guerre encore, leur incompatibilité naturelle. + +Nous avons déjà désigné les différens partis qui divisaient la Hollande. +Le parti modéré et sage, qui voulait une constitution unitaire et +tempérée, avait à combattre les orangistes, créatures du stathouder, les +fédéralistes, partisans des anciennes divisions provinciales, aspirant +à dominer dans leurs provinces, et à ne souffrir qu'un faible lien +fédéral; enfin, les démocrates ou jacobins, voulant l'unité et la +démocratie pure. Le directoire devait naturellement appuyer le premier +parti, opposé aux trois autres, parce qu'il voulait, sans aucune des +exagérations contraires, concilier l'ancien système fédératif avec +une suffisante concentration du gouvernement. On a beaucoup accusé le +directoire de vouloir partout la république _une et indivisible_, et +on a fort mal raisonné en général sur son système à cet égard. La +république _une et indivisible_, imaginée en 93, eût été toujours une +pensée profonde, si elle n'avait été d'abord le fruit d'un instinct +puissant. Un état aussi homogène, aussi bien fondu que la France, ne +pouvait admettre le système fédéral. Un état aussi menacé que la France +eût été perdu en l'admettant. Il ne convenait ni à sa configuration +géographique, ni à sa situation politique. Sans doute, vouloir partout +_l'unité et l'indivisibilité_ au même degré qu'en France, eût été +absurde; mais le directoire, placé à la tête d'un nouveau système, +obligé de lui créer des alliés puissans, devait chercher à donner de la +force et de la consistance à ses nouveaux alliés; et il n'y a ni force +ni consistance sans un certain degré de concentration et d'unité. Telle +était la pensée, ou pour mieux dire l'instinct, qui dirigeait, et devait +diriger presque à leur insu les chefs de la république française. + +La Hollande, avec son ancien système fédératif eût été réduite à une +complète impuissance. Son assemblée nationale n'avait pu lui donner +encore une constitution. Elle était astreinte à tous les règlemens des +anciens états de Hollande; le fédéralisme y dominait; les partisans de +l'unité et d'une constitution modérée demandaient l'abolition de ces +règlemens et le prompt établissement d'une constitution. L'envoyé +Noël était accusé de favoriser les fédéralistes. La France ne pouvait +différer de prendre un parti: elle envoya Joubert commander l'armée de +Hollande, Joubert, l'un des lieutenans de Bonaparte en Italie, célèbre +depuis sa marché en Tyrol, modeste, désintéressé, brave, et patriote +chaleureux. Elle remplaça Noël par Delacroix, l'ancien ministre des +affaires étrangères; elle eût pu faire un meilleur choix. Le directoire +manquait malheureusement de sujets pour la diplomatie. Il y avait +beaucoup d'hommes instruits et distingués parmi les membres des +assemblées actuelles ou passées; mais ces hommes n'avaient pas +l'habitude des formes diplomatiques; ils avaient du dogmatisme et de la +morgue; il était difficile d'en trouver qui conciliassent la fermeté des +principes avec la souplesse des formes, ce qu'il aurait fallu cependant +chez nos envoyés à l'étranger, pour qu'ils sussent à la fois faire +respecter nos doctrines et ménager les préjugés de la vieille Europe. +Delacroix, en arrivant en Hollande, assista à un festin donné par le +comité diplomatique. Tous les ministres étrangers y étaient invités. +Après avoir tenu en leur présence le langage le plus démagogique, +Delacroix s'écria le verre à la main: _Pourquoi n'y a-t-il pas un Batave +qui ose poignarder le règlement sur l'autel de la patrie!_ On conçoit +aisément l'effet que devaient produire sur les étrangers de pareilles +boutades. Le règlement, en effet, fut bientôt poignardé. Quarante-trois +députés avaient déjà protesté contre les opérations de l'assemblée +nationale. Ils se réunirent le 3 pluviôse (22 janvier 1798) à l'hôtel de +Harlem, et là, soutenus par nos troupes, ils procédèrent comme on avait +fait à Paris, quatre mois auparavant, au 18 fructidor. Ils exclurent de +l'assemblée nationale un certain nombre de députés suspects, en +firent enfermer quelques-uns, cassèrent le règlement, et organisèrent +l'assemblée en une espèce de convention. En peu de jours, une +constitution à peu près semblable à celle de la France fut rédigée et +mise en vigueur. Voulant imiter la convention, les nouveaux dirigeans +composèrent le gouvernement des membres de l'assemblée actuelle, et se +constituèrent eux-mêmes en directoire et corps législatif. Les hommes +qui se présentent pour opérer ces sortes de mouvemens sont toujours +les plus prononcés de leur parti. Il était à craindre que le nouveau +gouvernement batave ne fût fort empreint de démocratie, et que, sous +l'influence d'un ambassadeur comme Delacroix, il ne dépassât la ligne +que le directoire français aurait voulu lui tracer. Cette espèce de +18 fructidor en Hollande ne manqua pas de faire dire à la diplomatie +européenne, surtout à la diplomatie prussienne, que la France gouvernait +la Hollande, et s'étendait de fait jusqu'au Texel. + +La république ligurienne était dans une assez bonne voie, quoique +secrètement travaillée, comme tous les nouveaux états, par deux partis +également exagérés. Quant à la Cisalpine, elle était en proie aux +passions les plus véhémentes. L'esprit de localité divisait les +Cisalpins, qui appartenaient à d'anciens états successivement démembrés +par Bonaparte. Outre l'esprit de localité, les agens de l'Autriche, les +nobles, les prêtres et les démocrates emportés agitaient violemment la +nouvelle république. Mais les démocrates étaient les plus dangereux, +parce qu'ils avaient un puissant appui dans l'armée d'Italie, composée, +comme on le sait, des plus chauds patriotes de France. Le directoire +avait autant de peine à diriger l'esprit de ses armées en pays étranger, +que celui de ses ministres, et avait, sous ce rapport, autant de +difficultés à vaincre que sous tous les autres. Il n'avait pas encore de +ministre auprès de la nouvelle république. C'était Berthier qui, en +sa qualité de général en chef, représentait encore le gouvernement +français. Il s'agissait de régler, par un traité d'alliance, les +rapports de la nouvelle république avec la république mère. Ce traité +fut rédigé à Paris, et envoyé à la ratification des conseils. Les deux +républiques contractaient alliance offensive et défensive pour tous les +cas; et en attendant que la Cisalpine eût un état militaire, la France +lui accordait un secours de vingt-cinq mille hommes aux conditions +suivantes. La Cisalpine devait donner le local pour le casernement, +les magasins, les hôpitaux, et 10 millions par an pour l'entretien des +vingt-cinq mille hommes. Dans le cas de guerre, elle devait fournir un +subside extraordinaire. La France abandonnait à la Cisalpine une grande +partie de l'artillerie prise à l'ennemi, afin d'armer ses places. Ces +conditions n'avaient rien d'excessif; cependant beaucoup de députés +cisalpins dans le conseil des anciens, mal disposés pour le régime +républicain et pour la France, prétendirent que ce traité était trop +onéreux, que l'on abusait de la dépendance dans laquelle le nouvel état +était placé, et ils rejetèrent le traité. Il y avait là une malveillance +évidente. Bonaparte, obligé de choisir lui-même les individus composant +les conseils et le gouvernement, n'avait pu s'assurer de la nature de +tous ses choix, et il devenait nécessaire de les modifier. Les +conseils actuels, nommés militairement par Bonaparte, furent modifiés +militairement par Berthier. Celui-ci éloigna quelques-uns des membres +les plus obstinés, et fit présenter le traité, qui fut aussitôt accepté. +Il était fâcheux que la France fût encore obligée de laisser voir sa +main, car l'Autriche prétendit sur-le-champ que, malgré toutes les +promesses faites à Campo-Formio, la Cisalpine n'était pas une république +indépendante, et qu'elle était évidemment une province française. Elle +fit des difficultés pour l'admission du ministre Marescalchi, accrédité +auprès d'elle par la Cisalpine. + +Le territoire formé par la France et les nouvelles républiques +s'engrenait avec l'Europe, encore féodale, de la manière la plus +dangereuse pour la paix des deux systèmes. La Suisse, toute féodale +encore quoique républicaine, était englobée entre la France, la Savoie, +devenue province française, et la Cisalpine. Le Piémont, avec lequel la +France avait contracté une alliance, était enveloppé par la France, +la Savoie, la Cisalpine et la Ligurie. La Cisalpine et la Ligurie +enveloppaient le Parmesan et la Toscane, et pouvaient communiquer leur +fièvre à Rome et à Naples. Le directoire avait recommandé à ses agens la +plus grande réserve, et leur avait défendu de donner aucune espérance +aux démocrates: Ginguéné en Piémont, Cacault en Toscane, Joseph +Bonaparte à Rome, Trouvé à Naples, avaient ordre précis de témoigner +les dispositions les plus amicales aux princes auprès desquels ils +résidaient. Ils devaient assurer que les intentions du directoire +n'étaient nullement de propager les principes révolutionnaires, qu'il se +contenterait de maintenir le système républicain là où il était établi, +mais qu'il ne ferait rien pour l'étendre chez les puissances qui se +conduiraient loyalement avec la France. Les intentions du directoire +étaient sincères et sages. Il souhaitait sans doute les progrès de la +révolution; mais il ne devait pas les propager plus long-temps par les +armes. Il fallait, si la révolution éclatait dans de nouveaux états, +qu'on ne pût reprocher à la France une participation active. D'ailleurs +l'Italie était remplie de princes, parens ou alliés des grandes +puissances, auxquels on ne pouvait nuire sans s'exposer à de hautes +hostilités. L'Autriche ne manquerait pas d'intervenir pour la Toscane, +pour Naples et peut-être pour le Piémont; l'Espagne interviendrait +certainement pour le prince de Parme. Il fallait donc s'attacher, si +de nouveaux événemens venaient à éclater, à n'en pas avoir la +responsabilité. + +Telles étaient les instructions du directoire; mais on ne gouverne pas +les passions, et surtout celle de la liberté. La France pouvait-elle +empêcher que les démocrates français, liguriens et cisalpins, ne +correspondissent avec les démocrates piémontais, toscans, romains et +napolitains, ne leur soufflassent le feu de leurs opinions, de leurs +encouragemens et de leurs espérances? Ils leur disaient que la politique +empêchait le gouvernement français d'intervenir ostensiblement dans les +révolutions qui se préparaient partout, mais qu'il les protégerait une +fois faites; qu'il fallait avoir le courage de les essayer, et que +sur-le-champ arriveraient des secours. + +L'agitation régnait dans tous les états Italiens. On y multipliait +les arrestations, et nos ministres accrédités se bornaient à réclamer +quelquefois les individus injustement poursuivis. En Piémont, les +arrestations étaient nombreuses; mais l'intercession de la France était +souvent écoutée. En Toscane il régnait assez de modération. A Naples, il +y avait une classe d'hommes qui partageait les opinions nouvelles; mais +une cour aussi méchante qu'insensée luttait contre ces opinions par +les fers et les supplices. Notre ambassadeur Trouvé était abreuvé +d'humiliations. Il était séquestré comme un pestiféré. Défense était +faite aux Napolitains de le voir. Il avait eu de la peine à se procurer +un médecin. On jetait dans les cachots ceux qui étaient accusés d'avoir +eu des communications avec la légation française, ou qui portaient les +cheveux coupés et sans poudre. Les lettres de l'ambassadeur étaient +saisies, décachetées, et gardées par la police napolitaine pendant +dix ou douze jours. Des Français avaient été assassinés. Même quand +Bonaparte était en Italie, il avait eu de la peine à contenir les +fureurs de la cour de Naples, et maintenant qu'il n'y était plus, on +juge de quoi elle devait être capable. Le gouvernement français avait +assez de force pour la punir cruellement de ses fautes; mais pour ne pas +troubler la paix générale, il avait recommandé à son ministre Trouvé de +garder la plus grande mesure, de s'en tenir à des représentations, et de +tâcher de la ramener à la raison. + +Le gouvernement le plus près de sa ruine était le gouvernement papal. +Ce n'était pas faute de se défendre; il faisait aussi des arrestations; +mais un vieux pape dont l'orgueil était abattu, de vieux cardinaux +inhabiles, pouvaient difficilement soutenir un état chancelant de toutes +parts. Déjà, par les suggestions des Cisalpins, la Marche d'Ancône +s'était révoltée, et s'était constituée en république anconitaine. De +là, les démocrates soufflaient la révolte dans tout l'état romain. Ils +n'y comptaient pas un grand nombre de partisans, mais ils étaient assez +secondés par le mécontentement public. Le gouvernement papal avait perdu +son éclat imposant aux yeux du peuple, depuis que les contributions +imposées à Tolentino l'avaient obligé de donner jusqu'aux meubles +précieux et aux pierreries du Saint-Siége. Les taxes nouvelles, la +création d'un papier-monnaie qui perdait plus de deux tiers de sa +valeur, l'aliénation du cinquième des biens du clergé, avaient +mécontenté toutes les classes, jusqu'aux ecclésiastiques eux-mêmes. Les +grands de Rome, qui avaient reçu quelques-unes des lumières répandues +en Europe pendant le dix-huitième siècle, murmuraient assez hautement +contre un gouvernement faible, inepte, et disaient qu'il était temps +que le gouvernement temporel des états romains passât de célibataires +ignorans, incapables, étrangers à la connaissance des choses humaines, +aux véritables citoyens versés dans la pratique et l'habitude du monde. +Ainsi les dispositions du peuple romain étaient peu favorables au pape. +Cependant les démocrates étaient peu nombreux; ils inspiraient des +préventions sous le rapport de la religion, dont on les croyait ennemis. +Les artistes français qui étaient à Rome les excitaient beaucoup; +mais Joseph Bonaparte tâchait de les contenir, en leur disant qu'ils +n'avaient pas assez de force pour tenter un mouvement décisif, qu'ils +se perdraient et compromettraient inutilement la France; que, du reste, +elle ne les soutiendrait pas, et les laisserait exposés aux suites de +leur imprudence. + +Le 6 nivôse (26 décembre 1797), ils vinrent l'avertir qu'il y aurait un +mouvement. Il les congédia, en les engageant à rester tranquilles; +mais ils n'en crurent pas le ministre français. Le système de tous les +entrepreneurs de révolution était qu'il fallait oser, et engager +la France malgré elle. En effet, ils se réunirent le 8 nivôse (28 +décembre), pour tenter un mouvement. Dispersés par les dragons du pape, +ils se réfugièrent dans la juridiction de l'ambassadeur français, et +sous les arcades du palais Corsini, qu'il habitait. Joseph accourut avec +quelques militaires français, et le général Duphot, jeune officier très +distingué de l'armée d'Italie. Il voulait s'interposer entre les troupes +papales et les insurgés, pour éviter un massacre. Mais les troupes +papales, sans respect pour l'ambassadeur, firent feu, et tuèrent à ses +côtés l'infortuné Duphot. Ce jeune homme allait épouser une belle-soeur +de Joseph. Sa mort produisit une commotion extraordinaire. Plusieurs +ambassadeurs étrangers coururent chez Joseph, particulièrement le +ministre d'Espagne, d'Azara. Le gouvernement romain, seul, demeura +quatorze heures sans envoyer chez le ministre de France, quoique +celui-ci n'eût cessé de lui écrire pendant la journée. Joseph, indigné, +demanda sur-le-champ ses passeports; on les lui donna, et il partit +aussitôt pour la Toscane. + +Cet événement produisit une vive sensation. Il était visible que le +gouvernement romain aurait pu prévenir cette scène, car elle était +prévue à Rome deux jours d'avance, mais qu'il avait voulu la laisser +éclater, pour infliger aux démocrates une correction sévère, et que +dans le tumulte il n'avait pas su prendre ses précautions, de manière +à prévenir une violation du droit des gens et un attentat contre la +légation française. Aussitôt une grande indignation se manifesta dans la +Cisalpine, et parmi tous les patriotes italiens, contre le gouvernement +romain. L'armée d'Italie demandait à grands cris à marcher sur Rome. + +Le directoire était fort embarrassé: il voyait dans le pape le chef +spirituel du parti ennemi de la révolution. Détruire le pontife de cette +vieille et tyrannique religion chrétienne le tentait fort, malgré le +danger de blesser les puissances et de provoquer leur intervention. +Cependant, quels que fussent les inconvéniens d'une détermination +hostile, les passions révolutionnaires l'emportèrent ici, et le +directoire ordonna au général Berthier, qui commandait en Italie, de +marcher sur Rome. Il espérait que le pape n'étant le parent ni l'allié +d'aucune cour, sa chute ne provoquerait aucune intervention puissante. + +La joie fut grande chez tous les républicains et les partisans de la +philosophie. Berthier arriva le 22 pluviôse (10 février 1798) en vue de +l'ancienne capitale du monde, que les armées républicaines n'avaient pas +encore visitée. Nos soldats s'arrêtèrent un instant, pour contempler la +vieille et magnifique cité. Le ministre d'Azara, le médiateur ordinaire +de toutes les puissances italiennes auprès de la France, accourut au +quartier-général, pour négocier une convention. Le château Saint-Ange +fut livré aux Français, à la condition, naturelle entre peuples +civilisés, de respecter le culte, les établissemens publics, les +personnes et les propriétés. Le pape fut laissé au Vatican, et Berthier, +introduit par la porte du Peuple, fut conduit au Capitole, comme les +anciens triomphateurs romains. Les démocrates, au comble de leurs voeux, +se réunirent au Campo-Vaccino, où se voient les vestiges de l'ancien +Forum, et, entourés d'un peuple insensé, prêt à applaudir à tous les +évènemens nouveaux, proclamèrent la république romaine. Un notaire +rédigea un acte par lequel le peuple, qui s'intitulait peuple romain, +déclarait rentrer dans sa souveraineté et se constituer en république. +Le pape avait été laissé seul au Vatican. On alla lui demander +l'abdication de sa souveraineté temporelle, car on n'entendait pas se +mêler de son autorité spirituelle. Il répondit, du reste, avec dignité, +qu'il ne pouvait se dépouiller d'une propriété qui n'était point à lui, +mais à la succession des apôtres, et qui n'était qu'en dépôt dans ses +mains. Cette théologie toucha peu nos généraux républicains. Le pape, +traité avec les égards dus à son âge, fut extrait du Vatican pendant +la nuit, et conduit en Toscane, où il reçut asile dans un couvent. Le +peuple de Rome parut peu regretter ce souverain qui avait cependant +régné plus de vingt années. + +Malheureusement des excès, non contre les personnes, mais contre les +propriétés, souillèrent l'entrée des Français dans l'ancienne capitale +du monde. Il n'y avait plus à la tête de l'armée ce chef sévère et +inflexible, qui, moins par vertu que par horreur du désordre, avait +poursuivi si sévèrement les pillards. Bonaparte seul aurait pu imposer +un frein à l'avidité dans une contrée aussi riche. Berthier venait de +partir pour Paris; Masséna lui avait succédé. Ce héros auquel la France +devra une éternelle reconnaissance pour l'avoir sauvée à Zurich d'une +ruine inévitable, fut accusé d'avoir donné le premier exemple. Il fut +bientôt imité. On se mit à dépouiller les palais, les couvens, les +riches collections. Des juifs à la suite de l'armée achetaient à vil +prix les magnifiques objets que leur livraient les déprédateurs. +Le gaspillage fut révoltant. Il faut le dire: ce n'étaient pas les +officiers subalternes ni les soldats qui se livraient à ces désordres, +c'étaient les officiers supérieurs. Tous les objets qu'on enlevait, +et sur lesquels on avait les droits de la conquête, auraient dû être +déposés dans une caisse, et vendus au profit de l'armée, qui n'avait +pas reçu de solde depuis cinq mois. Elle sortait de la Cisalpine, où le +défaut d'organisation financière avait empêché d'acquitter le subside +convenu par notre traité. Les soldats et les officiers subalternes +étaient dans le plus horrible dénûment; ils étaient indignés de voir +leurs chefs se gorger de dépouilles, et compromettre la gloire du nom +français, sans aucun profit pour l'armée. Il y eut une révolte contre +Masséna: les officiers se réunirent dans une église, et déclarèrent +qu'ils ne voulaient pas servir sous lui. Une partie du peuple, qui était +mal disposée pour les Français, se préparait à saisir le moment de cette +mésintelligence pour tenter un mouvement. Masséna fit sortir l'armée de +Rome, en laissant une garnison dans le château Saint-Ange. Le danger fit +cesser la sédition; mais les officiers persistèrent à demeurer réunis, +et à demander la poursuite des pillards et le rappel de Masséna. + +On voit qu'à la difficulté de modérer la marche des nouvelles +républiques, de choisir et de diriger nos agens, se joignait celle de +contenir les armées, et tout cela à des distances immenses pour les +communications administratives. Le directoire rappela Masséna et +envoya une commission à Rome, composée de quatre personnages probes +et éclairés, pour organiser la nouvelle république: c'étaient Daunou, +Monge, Florent et Faypoult. Ce dernier, administrateur habile et +honnête, était chargé de tout ce qui était relatif aux finances. L'armée +d'Italie fut divisée en deux; on appela armée de Rome celle qui venait +de détrôner le pape. + +Il s'agissait de motiver auprès des puissances la nouvelle révolution. +L'Espagne, dont on aurait pu redouter la piété, mais qui était sous +l'influence française, ne dit cependant rien. Mais l'intérêt est plus +intraitable que le zèle religieux. Aussi les deux cours les plus +mécontentes furent celles de Vienne et de Naples. Celle de Vienne voyait +avec peine s'étendre l'influence française en Italie. Pour ne pas +ajouter à ses griefs, on ne voulut point confondre la république +nouvelle avec la Cisalpine: elle fut constituée à part. Les réunir +toutes deux aurait trop réveillé l'idée de l'unité italienne, et fait +croire au projet de démocratiser toute l'Italie. Quoique l'empereur +n'eût point de ministre à Paris, on lui envoya Bernadotte pour lui +donner des explications et résider à Vienne. Quant à la cour de Naples, +sa fureur était extrême de voir la révolution à ses portes. Elle +n'exigeait rien moins que deux ou trois des provinces romaines pour +s'apaiser. Elle voulait surtout le duché de Bénévent et le territoire +de Ponte-Corvo, qui étaient tout-à-fait à sa convenance. On lui envoya +Garat pour s'entendre avec elle: on destina Trouvé à la Cisalpine. + +La révolution faisait donc des progrès inévitables, et beaucoup plus +rapides que ne l'aurait voulu le directoire. Nous avons déjà nommé un +pays où elle menaçait de s'introduire, c'est la Suisse. Il semble que +la Suisse, cette antique patrie de la liberté, des moeurs simples et +pastorales, n'avait rien à recevoir de la France, et seule n'avait pas +de révolution à subir; cependant, de ce que les treize cantons étaient +gouvernés avec des formes républicaines, il n'en résultait pas que +l'équité régnât dans les rapports de ces petites républiques entre +elles, et surtout dans leurs rapports avec leurs sujets. La féodalité, +qui n'est que la hiérarchie militaire, existait entre ces républiques, +et il y avait des peuples dépendans d'autres peuples, comme un vassal de +son suzerain, et gémissant sous un joug de fer. L'Argovie, le canton +de Vaud, dépendaient de l'aristocratie de Berne; le Bas-Valais du +Haut-Valais; les bailliages italiens, c'est-à-dire les vallées pendant +du côté de l'Italie, de divers cantons. Il y avait en outre une foule de +communes dépendantes de certaines villes. Le canton de Saint-Gall était +gouverné féodalement par un couvent. Presque tous les pays sujets ne +l'étaient devenus qu'à des conditions contenues dans des chartes mises +en oubli, et qu'il était défendu de remettre en lumière. Les campagnes +relevaient presque partout des villes, et étaient soumises aux plus +révoltans monopoles; nulle part la tyrannie des corps de métier n'était +aussi grande. Dans tous les gouvernemens, l'aristocratie s'était +lentement emparée de l'universalité des pouvoirs. A Berne, le premier de +ces petits états, quelques familles s'étaient emparées de l'autorité et +en avaient à jamais exclu toutes les autres: elles avaient leur livre +d'or, où étaient inscrites toutes les familles gouvernantes. Souvent +les moeurs adoucissent les lois, mais il n'en était rien ici. Ces +aristocraties se vengeaient avec la vivacité d'humeur propre aux +petits états. Berne, Zurich, Genève, avaient déployé souvent, et très +récemment, l'appareil des supplices. Dans toute l'Europe il y avait des +Suisses, bannis forcément de leur pays, ou qui s'étaient soustraits par +l'exil aux vengeances aristocratiques. Du reste, mal unis, mal attachés +les uns aux autres, les treize cantons n'avaient plus aucune force; +ils étaient réduits à l'impuissance de défendre leur liberté. Par ce +penchant de mauvais frères, si commun dans les états fédératifs, presque +tous avaient recours dans leurs démêlés aux puissances voisines, et +avaient des traités particuliers, les uns avec l'Autriche, les autres +avec le Piémont, les autres avec la France. La Suisse n'était donc +plus qu'un beau souvenir et un admirable sol; politiquement, elle ne +présentait qu'une chaîne de petites et humiliantes tyrannies. + +On conçoit dès lors quel effet avait dû produire dans son sein l'exemple +de la révolution française. On s'était agité à Zurich, à Bâle, à Genève. +Dans cette dernière ville, surtout, les troubles avaient été sanglans. +Dans toute la partie française, et particulièrement dans le pays de +Vaud, les idées révolutionnaires avaient fait de grands progrès. De leur +côté, les aristocrates suisses n'avaient rien oublié pour desservir la +France, et s'étaient étudiés à lui déplaire autant qu'ils le pouvaient +sans provoquer sa toute-puissance. Messieurs de Berne avaient accueilli +les émigrés et leur avaient rendu le plus de services possible. C'est +en Suisse que s'étaient machinées toutes les trames ourdies contre la +république. On se souvient que c'est de Bâle que l'agent anglais Wickam +conduisait tous les fils de la contre-révolution. Le directoire devait +donc être fort mécontent. Il avait un moyen de se venger de la Suisse, +fort aisé. Les Vaudois, persécutés par messieurs de Berne, invoquaient +l'intervention de la France. Lorsque le duc de Savoie les avait cédés à +Berne, la France s'était rendue garante de leurs droits, par un traité à +la date de 1565; ce traité avait été plusieurs fois invoqué et exécuté +par la France. Il n'y avait donc rien d'étrange dans l'intervention du +directoire, aujourd'hui réclamée par les Vaudois. D'ailleurs, plusieurs +de ces petits peuples dépendans avaient des protecteurs étrangers. + +On a vu avec quel enthousiasme les Vaudois avaient reçu le libérateur +de la Valteline, quand il passa de Milan à Rastadt, en traversant la +Suisse. Les Vaudois, pleins d'espérance, avaient envoyé des députés à +Paris, et insistaient vivement pour obtenir la protection française. +Leur compatriote, le brave et malheureux Laharpe, était mort pour nous +en Italie, à la tête de l'une de nos divisions; ils étaient horriblement +tyrannisés, et, à défaut même de toute raison politique, la simple +humanité suffisait pour engager la France à intervenir. Il n'eût pas +été concevable qu'avec ses nouveaux principes, la France se refusât à +l'exécution des traités conservateurs de la liberté d'un peuple voisin, +et exécutés même par l'ancienne monarchie. La politique seule aurait +pu l'en empêcher, car c'était donner une nouvelle alarme à l'Europe, +surtout à l'instant même où le trône pontifical s'écroulait à Rome. Mais +la France, qui ménageait l'Allemagne, le Piémont, Parme, la Toscane, +Naples, ne croyait pas devoir les mêmes ménagemens à la Suisse, et +tenait surtout beaucoup à établir un gouvernement analogue au sien, dans +un pays qui passait pour la clef militaire de toute l'Europe. Ici, comme +à l'égard de Rome, le directoire fut entraîné hors de sa politique +expectante par un intérêt majeur. Replacer les Alpes dans des mains +amies fut un motif aussi entraînant que celui de renverser la papauté. + +En conséquence, le 8 nivôse (28 décembre 1797), il déclara qu'il prenait +les Vaudois sous sa protection, et que les membres des gouvernemens de +Berne et de Fribourg répondraient de la sûreté de leurs propriétés et de +leurs personnes. Sur-le-champ le général Ménard, à la tête de l'ancienne +division Masséna, repassa les Alpes et vint camper à Carouge, en vue du +lac de Genève. Le général Schawembourg remonta le Rhin avec une division +de l'armée d'Allemagne, et vint se placer dans l'Erguel, aux environs de +Bâle. A ce signal, la joie éclata dans le pays de Vaud, dans l'évêché +de Bâle, dans les campagnes de Zurich. Les Vaudois demandèrent aussitôt +leurs anciens états. Berne répondit qu'on recevrait des pétitions +individuelles, mais qu'il n'y aurait pas de réunion d'états, et +exigea le renouvellement du serment de fidélité. Ce fut le signal de +l'insurrection pour les Vaudois. Les baillifs, dont la tyrannie était +odieuse, furent chassés, du reste sans mauvais traitemens; des arbres de +liberté furent plantés partout, et en quelques jours le pays de Vaud +se constitua en _république lémanique_. Le directoire la reconnut, et +autorisa le général Ménard à l'occuper, en signifiant au canton de Berne +que son indépendance était garantie par la France. Pendant ce temps, +une révolution se faisait à Bâle. Le tribun Ochs, homme d'esprit, très +prononcé pour la révolution, et en grande liaison avec le gouvernement +français, en était le moteur principal. Les campagnards avaient été +admis avec les bourgeois à composer une espèce de convention nationale +pour rédiger une constitution. Ochs en fut l'auteur; elle était à peu +près semblable à celle de France, qui servait alors de modèle à toute +l'Europe républicaine. Elle fut traduite dans les trois langues +française, allemande et italienne, et répandue dans tous les cantons +pour exciter leur zèle. Mengaud, qui était l'agent français auprès des +cantons, et qui résidait à Bâle, continuait à donner l'impulsion. A +Zurich, les campagnes étaient révoltées, et demandaient à rentrer dans +leurs droits. + +Pendant ce temps, les messieurs de Berne avaient réuni une armée et fait +convoquer une diète générale à Arau, pour aviser à l'état de la Suisse, +et pour demander à chaque canton le contingent fédéral. Ils faisaient +répandre chez leurs sujets allemands, que la partie française de la +Suisse voulait se détacher de la confédération, et se réunir à la +France; que la religion était menacée, et que les athées de Paris +voulaient la détruire. Ils firent ainsi descendre des montagnes de +l'Oberland un peuple simple, ignorant, fanatique, persuadé qu'on voulait +attenter à son ancien culte. Ils réunirent à peu près vingt mille +hommes, partagés en trois corps, qui furent placés à Fribourg, Morat, +Buren et Soleure, gardant la ligne de l'Aar, et observant les Français. +Pendant ce temps, c'est-à-dire en pluviôse (février), la diète réunie +à Arau était embarrassée, et ne savait quel parti prendre. Sa présence +n'empêcha pas les habitans d'Arau de se soulever, de planter l'arbre +de la liberté, et de se déclarer affranchis. Les troupes bernoises +entrèrent dans Arau, coupèrent l'arbre de la liberté, et y commirent +quelques désordres. L'agent Mengaud déclara que le peuple d'Arau était +sous la protection française. + +On était ainsi en présence, sans être encore en guerre ouverte. La +France, appelée par le peuple dont elle était garante, le couvrait de +ses troupes, et menaçait d'employer la force si on commettait contre lui +la moindre violence. De son côté, l'aristocratie bernoise réclamait ses +droits de souveraineté, et déclarait qu'elle voulait vivre en paix avec +la France, mais rentrer dans ses possessions. Malheureusement pour elle, +tous les vieux gouvernemens tombaient à l'entour, ou volontairement ou +violemment. Bâle affranchissait, pour sa part, les bailliages italiens; +le Haut-Valais affranchissait le Bas-Valais. Fribourg, Soleure, +Saint-Gall, étaient en révolution. L'aristocratie bernoise, se voyant +pressée de toutes parts, se résigna à quelques concessions, et admit, +en partage des attributions réservées aux seules familles gouvernantes, +cinquante individus pris dans les campagnes; mais elle ajourna toute +modification de constitution à une année. Ce n'était là qu'une vaine +concession qui ne pouvait rien réparer. Un parlementaire français avait +été envoyé aux troupes bernoises placées sur la frontière du pays de +Vaud, pour leur signifier qu'on allait les attaquer si elles avançaient. +Ce parlementaire fut assailli, et deux cavaliers de son escorte furent +assassinés. Cet événement décida de la guerre. Brune, chargé du +commandement, eut quelques conférences à Payerne, mais elles +furent inutiles, et le 12 ventôse (2 mars) les troupes françaises +s'ébranlèrent. Le général Schawembourg, avec la division venue du Rhin, +et placée dans le territoire de Bâle, s'empara de Soleure et du cours de +l'Aar. Brune, avec la division venue d'Italie, s'empara de Fribourg. Le +général d'Erlach, qui commandait les troupes bernoises, se retira dans +les positions de Fraubrunnen, Guminen, Laupen et Neueneck. Ces positions +couvrent Berne dans tous les sens, soit que l'ennemi débouche de Soleure +ou de Fribourg. Ce mouvement de retraite produisit parmi les +troupes bernoises l'effet ordinaire chez les bandes fanatiques et +indisciplinées. Elles se dirent trahies, et massacrèrent leurs +officiers. Une partie se débanda. Cependant il resta auprès d'Erlach +quelques-uns de ces bataillons, distingués dans toutes les armées de +l'Europe par leur discipline et leur bravoure, et un certain nombre de +paysans déterminés. Le 15 ventôse (5 mars), Brune, qui était sur la +route de Fribourg, et Schawembourg sur celle de Soleure, attaquèrent +simultanément les positions de l'armée suisse. Le général Pigeon, qui +formait l'avant-garde de Brune, aborda la position de Neueneck. Les +Suisses firent une résistance héroïque, et favorisés par l'avantage du +terrain, barrèrent le chemin à nos vieilles bandes d'Italie. Mais au +même instant Schawembourg, parti de Soleure, enleva à d'Erlach la +position de Fraubrunnen, et la ville de Berne se trouva découverte par +un côté. La retraite des Suisses se trouva forcée, et ils se replièrent +en désordre sur Berne. Les Français trouvèrent en avant de la ville +une multitude de montagnards fanatiques et désespérés. Des femmes, des +vieillards, venaient se précipiter sur leurs baïonnettes. Il fallut +immoler à regret ces malheureux qui venaient chercher une mort inutile. +On entra dans Berne. Le peuple des montagnes suisses soutenait son +antique réputation de bravoure; mais il se montrait aussi féroce et +aussi aveugle que la multitude espagnole. Il massacra de nouveau ses +officiers, et assassina l'infortuné d'Erlach. Le célèbre avoyer de +Berne, Steiger, le chef de l'aristocratie bernoise, échappa avec peine +à la fureur des fanatiques, et se sauva à travers les montagnes de +l'Oberland, dans les petits cantons, et des petits cantons en Bavière. + +La prise de Berne décida la soumission de tous les grands cantons +suisses. Brune appelé, comme l'avaient été si souvent nos généraux, +à être fondateur d'une république, songeait à composer de la partie +française de la Suisse, du lac de Genève, du pays de Vaud, d'une +partie du canton de Berne, du Valais, une république qu'on appellerait +Rhodanique. Mais les patriotes suisses n'avaient souhaité la révolution +dans leur patrie que dans l'espérance d'obtenir deux grands avantages: +l'abolition de toutes les dépendances de peuple à peuple et l'unité +helvétique. Ils voulaient voir disparaître toutes les tyrannies +intérieures, et se former une force commune, par l'établissement d'un +gouvernement central. Ils obtinrent qu'une seule république fût composée +de toutes les parties de la Suisse. Une réunion fut convoquée à Arau, +pour y proposer la constitution imaginée à Bâle. Le directoire envoya +l'ex-conventionnel Lecarlier pour concilier les vues des Suisses, et +s'entendre avec eux sur l'établissement d'une constitution qui les +satisfît. Des restes de résistance se préparaient dans les petits +cantons montagneux d'Uri, Glaris, Schwitz et Zug. Les prêtres et les +aristocrates battus persuadaient à ces malheureux montagnards qu'on +venait porter atteinte à leur culte et à leur indépendance. On répandait +entre autres bruits absurdes, que la France ayant besoin de soldats +pour combattre les Anglais, voulait s'emparer des robustes enfans de +la Suisse, pour les embarquer, et les jeter sur les rivages de la +Grande-Bretagne. + +Les Français en entrant à Berne s'emparèrent des caisses du +gouvernement, ce qui est la conséquence ordinaire et la moins contestée +du droit de guerre. Toutes les propriétés publiques du gouvernement +vaincu appartiennent au gouvernement vainqueur. Dans tous ces petits +états, économes et avares, il y avait d'anciennes épargnes. Berne avait +un petit trésor, qui a fourni à tous les ennemis de la France un ample +sujet de calomnies. On l'a porté à trente millions, il était de huit. +On a dit que la France n'avait fait la guerre que pour s'en emparer, +et pour le consacrer à l'expédition d'Egypte, comme si elle avait dû +supposer que les autorités de Berne auraient la maladresse de ne pas le +soustraire; comme s'il était possible qu'elle fît une guerre et bravât +les conséquences d'une pareille invasion, pour gagner huit millions. +Ces absurdités ne soutiennent pas le moindre examen[11]. On frappa une +contribution pour fournir à la solde et à l'entretien des troupes, sur +les membres des anciennes aristocraties de Berne, Fribourg, Soleure et +Zurich. + +[Note 11: On les trouve répétées par madame de Staël et une foule +d'écrivains.] + +On touchait à la fin de l'hiver de 1798 (an VI); cinq mois s'étaient à +peine écoulés depuis le traité de Campo-Formio, et déjà la situation de +l'Europe était singulièrement altérée. Le système républicain devenait +tous les jours plus envahissant; aux trois républiques déjà fondées par +la France, il fallait en ajouter deux nouvelles, créées en deux mois. +L'Europe entendait retentir de toutes parts les noms de _république +batave, république helvétique, république cisalpine, république +ligurienne, république romaine_. Au lieu de trois états, la France en +avait cinq à diriger. C'était une nouvelle complication de soins, et +de nouvelles explications à donner aux puissances. Le directoire se +trouvait ainsi entraîné insensiblement. Il n'y a rien de plus ambitieux +qu'un système: il conquiert presque tout seul, et souvent même malgré +ses auteurs. + +Tandis qu'il avait à s'occuper des soins extérieurs, le directoire avait +aussi à s'inquiéter des élections. Depuis le 18 fructidor, il n'était +resté dans les conseils que les députés que le directoire y avait +volontairement laissés, et sur lesquels il pouvait compter. C'étaient +tous ceux qui avaient ou voulu, ou souffert le coup d'état. Six mois de +calme assez grand entre le pouvoir exécutif et les conseils s'étaient +écoulés, et le directoire les avait employés, comme on l'a vu, en +négociations, en projets maritimes, en création de nouveaux états. +Quoiqu'il eût régné beaucoup de calme, ce n'est pas à dire que l'union +fût parfaite: deux pouvoirs opposés dans leur rôle ne peuvent pas être +dans un accord parfait, pendant un aussi long temps. + +Une nouvelle opposition se formait, composée non plus de royalistes, +mais de patriotes. On a pu remarquer déjà qu'après qu'un parti avait été +vaincu, le gouvernement s'était vu obligé d'entrer en lutte avec celui +qui l'avait aidé à vaincre, parce que ce dernier devenait trop exigeant, +et commençait à se révolter à son tour. Depuis le 9 thermidor, époque +où les factions, devenues égales en forces, avaient commencé à avoir +l'alternative des défaites et des victoires, les patriotes avaient réagi +en germinal et prairial, et, immédiatement après eux, les royalistes +en vendémiaire. Depuis vendémiaire et l'institution du directoire, les +patriotes avaient eu leur tour, et s'étaient montrés les plus audacieux +jusqu'à l'échauffourée du camp de Grenelle. A partir de ce jour les +royalistes avaient repris le dessus, l'avaient perdu au 18 fructidor, et +c'était maintenant aux patriotes à lever la tête. On avait imaginé, +pour caractériser cette marche des choses, un mot qu'on a vu reparaître +depuis, celui de _bascule_. On nommait _système de bascule_, cette +politique consistant à relever alternativement chaque parti. On +reprochait au directoire de l'employer, et d'être ainsi tour à tour +l'esclave de la faction dont il s'était aidé. Ce reproche était injuste; +car, à moins d'arriver à la tête des affaires avec une épée victorieuse, +aucun gouvernement ne peut immoler tous les partis à la fois, et +gouverner sans eux et malgré eux. A chaque changement de système, on +est obligé de faire des changemens d'administration, d'y appeler +naturellement ceux qui ont montré des opinions conformes au système qui +a triomphé. Tous les membres du parti vainqueur, remplis d'espérances, +se présentent en foule, viennent assaillir le gouvernement, et sont +disposés à l'attaquer s'il ne fait pas ce qu'ils désirent. Tous les +patriotes étaient debout, se faisaient appuyer par les députés qui +avaient voté avec le directoire dans les conseils. Le directoire avait +résisté à beaucoup d'exigences, mais avait été forcé d'en satisfaire +quelques-unes. Il avait nommé commissaires dans les départemens +(préfets), beaucoup de patriotes. Une foule d'autres se préparaient à +profiter des élections pour parvenir au corps législatif. Les autorités +récemment nommées étaient un véritable avantage pour eux. + +Outre la nouvelle opposition formée de tous les patriotes qui voulaient +abuser du 18 fructidor, il y en avait une autre, c'était celle qui +s'était intitulée constitutionnelle. Elle reparaissait de nouveau; elle +prétendait ne pencher ni vers les royalistes, ni vers les patriotes; +elle affectait l'indépendance, la modération, l'attachement à la loi +écrite; elle était composée des hommes qui, sans être entraînés dans +aucun parti, avaient des mécontentemens personnels. Les uns n'avaient +pas pu obtenir une ambassade, un grade, un marché de fournitures pour +un parent; les autres avaient manqué la place vacante au directoire de +quelques voix. Rien n'est plus commun que ce genre de mécontentement +sous un gouvernement nouveau, établi depuis peu, composé d'hommes qui +étaient la veille dans les rangs des simples citoyens. On dit que +l'hérédité est un frein à l'ambition, et on a raison, si on la restreint +à certaines fonctions. Rien n'est comparable à l'exigence qu'on déploie +à l'égard d'hommes qui étaient la veille vos égaux. On a contribué à les +nommer, ou bien on ne les sent au-dessus de soi que par le hasard de +quelques voix; il semble donc qu'on a le droit de leur tout demander, et +d'en tout obtenir. Le directoire, sans le vouloir, avait fait une foule +de mécontens parmi les députés qui étaient autrefois qualifiés de +directoriaux, et que leurs services en fructidor avaient rendus +extrêmement difficiles à satisfaire. L'un des frères de Bonaparte, +Lucien, nommé par la Corse aux cinq-cents, s'était rangé dans +cette opposition constitutionnelle, non qu'il eût aucun sujet de +mécontentement personnel, mais il imitait son frère et prenait le rôle +de censeur du gouvernement. C'était l'attitude qui convenait à une +famille qui voulait se faire sa place à part. Lucien était spirituel, +doué d'un assez remarquable talent de tribune. Il y produisait de +l'effet, tout entouré surtout qu'il était par la gloire de son frère. +Joseph s'était rendu à Paris depuis sa sortie de Rome; il y tenait un +grand état de maison, recevait beaucoup de généraux, de députés et +d'hommes marquans. Les deux frères, Joseph et Lucien, pouvaient ainsi +faire beaucoup de choses que les convenances et sa grande réserve +interdisaient au général. + +Cependant, si on voyait ainsi se nuancer une opinion qui avait été +presque unanime depuis six mois, on n'apercevait encore aucune +différence tranchée. La mesure, les égards, régnaient dans les +conseils, et une immense majorité approuvait toutes les propositions du +directoire. + +Tout annonçait que les élections de l'an VI seraient faites dans le sens +des patriotes. Ils dominaient en France et dans toutes les nouvelles +républiques. Le directoire était décidé à employer tous les moyens +légaux pour n'être pas débordé par eux. Ses commissaires faisaient des +circulaires modérées qui renfermaient des exhortations, mais point de +menaces. Il n'avait du reste à sa disposition aucune des influences +ni des infâmes escroqueries imaginées de nos jours pour diriger les +élections au gré du pouvoir. Dans les élections de l'an V, quelques +assemblées s'étaient partagées, et pour éviter la violence, une partie +des électeurs étaient allés voter à part. Cet exemple fut proposé dans +les assemblées électorales de cette année; presque partout les scissions +eurent lieu; presque partout les électeurs en minorité prirent le +prétexte d'une infraction à la loi, ou d'une violence exercée à leur +égard, pour se réunir à part, et faire leur choix particulier. Il +est vrai de dire que dans beaucoup de départemens, les patriotes se +comportèrent avec leur turbulence accoutumée, et légitimèrent la +retraite de leurs adversaires. Dans quelques assemblées, ce furent les +patriotes qui se trouvèrent en minorité, et qui firent scission; mais +presque partout ils étaient en majorité, parce que la masse de la +population qui leur était opposée, et qui était accourue aux deux +précédentes élections de l'an V et de l'an VI, intimidée maintenant +par le 18 fructidor, s'était pour ainsi dire détachée des affaires, et +n'osait plus y prendre part. A Paris l'agitation fut très vive; il y eut +deux assemblées, l'une à l'Oratoire, toute composée des patriotes, et +renfermant six cents électeurs au moins; l'autre à l'Institut, composée +des républicains modérés, et forte à peine de deux cent vingt-huit +électeurs. Celle-ci fit d'excellens choix. + +En général les élections avaient été doubles. Déjà les mécontens, +les amateurs du nouveau, les gens qui, par toutes sortes de motifs, +voulaient modifier l'ordre de choses existant, disaient: _Ça ne peut +plus aller: après avoir fait un 18 fructidor contre les royalistes, +on est exposé à en faire encore un contre les patriotes_. Déjà ils +répandaient qu'on allait changer la constitution; on en fit même la +proposition au directoire, qui la repoussa fortement. + +Différens partis étaient à prendre à l'égard des élections. En agissant +d'après les principes rigoureux, les conseils devaient sanctionner les +choix faits par les majorités; car autrement il en serait résulté que +les minorités, en se détachant, auraient eu la faculté de prévaloir, et +d'emporter les nominations. Les violences, les illégalités pouvaient +être une raison d'annuler le choix fait par les majorités, mais non +d'adopter le choix des minorités. Les patriotes des conseils insistaient +fortement pour cet avis, parce que, leur parti ayant été en plus grand +nombre dans presque toutes les assemblées, ils auraient eu alors gain de +cause. Mais la masse des deux conseils ne voulait pas leur faire +gagner leur cause, et on proposa deux moyens: ou de choisir entre les +nominations faites par les assemblées scissionnaires, ou de faire un +nouveau 18 fructidor. Ce dernier moyen était inadmissible; le premier +était bien plus doux, et bien plus naturel. Il fut adopté. Presque +partout les élections des patriotes furent annulées, et celles de leurs +adversaires confirmées. Les choix faits à Paris dans l'assemblée de +l'Institut, quoiqu'elle ne renfermât que deux cent vingt-huit électeurs, +et que celle de l'Oratoire en renfermât six cents, furent approuvés. +Néanmoins, le nouveau tiers, malgré ce système, apportait un véritable +renfort dans les conseils au parti patriote. Ce parti fut très irrité du +moyen adopté pour exclure les hommes de son choix, et en devint un peu +plus vif contre le directoire. + +Il fallait choisir un nouveau directeur. Le sort désigna François (de +Neufchâteau) comme membre sortant. Il fut remplacé par Treilhard, qui +était un de nos plénipotentiaires à Rastadt. Treilhard avait absolument +les opinions de Larévellière, Rewbell et Merlin. Il n'apportait aucun +changement à l'esprit du directoire. C'était un honnête homme, assez +habitué aux affaires. Il y avait donc dans le gouvernement quatre +républicains sincères, votant d'une manière absolument conforme, et +réunissant les lumières à la probité. Treilhard fut remplacé à Rastadt +par Jean Debry, ancien membre de la législative et de la convention +nationale. + +Depuis que les partis, par l'institution de la constitution de l'an III, +étaient obligés de lutter dans l'espace étroit d'une constitution, +les scènes de l'intérieur avaient moins d'éclat. Surtout depuis le 18 +fructidor, la tribune avait beaucoup perdu de son importance. On avait +les yeux fixés sur le dehors. La grande influence de la république en +Europe, ses relations singulières et multipliées avec les puissances, +son cortège de républiques, les révolutions qu'elle faisait partout, ses +projets contre l'Angleterre, attiraient toute l'attention. Comment la +France s'y prendrait-elle pour attaquer sa rivale, et asséner sur elle +les coups terribles qu'elle avait déjà portés à l'Autriche? Telle était +la question qu'on s'adressait. On était habitué à tant d'audace et de +prodiges, que le trajet de la Manche n'avait rien d'étonnant. Amis +ou ennemis de l'Angleterre la croyaient en grand péril. Elle-même se +croyait très menacée, et faisait d'extraordinaires efforts pour se +défendre. Le monde entier avait les yeux sur le détroit de Calais. + +Bonaparte, qui pensait à l'Egypte comme il avait pensé deux ans +auparavant à l'Italie, comme il pensait à tout, c'est-à-dire avec une +irrésistible violence, avait proposé son projet au directoire, qui le +discutait en ce moment. Les grands génies qui ont regardé la carte du +monde ont tous pensé à l'Egypte. On en peut citer trois: Albuquerque, +Leibnitz, Bonaparte. Albuquerque avait senti que les Portugais, qui +venaient d'ouvrir la route de l'Inde par le cap de Bonne-Espérance, +pourraient être dépouillés de ce grand commerce si on se servait du Nil +et de la mer Rouge. Aussi avait-il eu l'idée gigantesque de détourner le +cours du Nil et de le jeter dans la mer Rouge, pour rendre à jamais la +voie impraticable, et assurer éternellement aux Portugais le commerce de +l'Inde. Vaines prévoyances du génie, qui veut éterniser toutes choses, +dans un monde mobile et changeant! Si le projet d'Albuquerque eût +réussi, c'est pour les Hollandais, et plus tard pour les Anglais, +qu'il eût travaillé. Sous Louis XIV, le grand Leibnitz, dont l'esprit +embrassait toutes choses, adressa au monarque français un mémoire, qui +est un des plus beaux monumens de raison et d'éloquence politiques. +Louis XIV voulait, pour quelques médailles, envahir la Hollande. «Sire, +lui dit Leibnitz, ce n'est pas chez eux que vous pourrez vaincre ces +républicains; vous ne franchirez pas leurs digues, et vous rangerez +toute l'Europe de leur côté. C'est en Egypte qu'il faut les frapper. Là, +vous trouverez la véritable route du commerce de l'Inde; vous enlèverez +ce commerce aux Hollandais, vous assurerez l'éternelle domination de +la France dans le Levant, vous réjouirez toute la chrétienté, vous +remplirez le monde d'étonnement et d'admiration: l'Europe vous +applaudira, loin de se liguer contre vous.» + +Ce sont ces vastes pensées, négligées par Louis XIV, qui remplissaient +la tête du jeune général républicain. + +Tout récemment encore on venait de songer à l'Egypte. M. de Choiseul +avait eu l'idée de l'occuper, lorsque toutes les colonies d'Amérique +furent en péril. On y songea encore lorsque Joseph II et Catherine +menaçaient l'empire ottoman. Récemment le consul français au Caire, M. +Magallon, homme distingué et très au fait de l'état de l'Égypte et de +l'Orient, avait adressé des mémoires au gouvernement, soit pour dénoncer +les avanies que les Mamelucks faisaient subir au commerce français, soit +pour faire sentir les avantages qu'on retirerait de la vengeance exercée +contre eux. Bonaparte s'était entouré de tous ces documens, et avait +formé son plan d'après leur contenu. L'Égypte était, selon lui, le +véritable point intermédiaire entre l'Europe et l'Inde; c'est là qu'il +fallait s'établir pour ruiner l'Angleterre; de là on devait dominer à +jamais la Méditerranée, en faire, suivant une de ses expressions, un +_lac français_; assurer l'existence de l'empire turc, ou prendre la +meilleure part de ses dépouilles. Une fois qu'on se serait établi en +Égypte, on pouvait faire deux choses: ou créer une marine dans la mer +Rouge et aller détruire les établissemens dans la grande péninsule +indienne, ou bien faire de l'Egypte une colonie et un entrepôt. Le +commerce de l'Inde ne pouvait manquer de s'y transporter bientôt pour +abandonner le cap de Bonne-Espérance. Toutes les caravanes de la Syrie, +de l'Arabie, de l'Afrique, se croisaient déjà au Caire. Le commerce seul +de ces contrées pouvait devenir immense. L'Egypte était la contrée la +plus fertile de la terre. Outre la grande abondance des céréales, +elle pouvait fournir tous les produits de l'Amérique, et la remplacer +entièrement. Ainsi, soit qu'on fît de l'Egypte un point de départ pour +aller attaquer les établissemens des Anglais, soit qu'on en fît un +simple entrepôt, on était assuré de ramener le grand commerce dans ses +véritables voies, et de faire aboutir ces voies en France. + +Cette entreprise audacieuse avait ensuite, aux yeux de Bonaparte, des +avantages d'à-propos. D'après les lumineux rapports du consul Magallon, +c'était le moment de partir pour l'Egypte. On pouvait, en activant les +préparatifs et le trajet, arriver aux premiers jours de l'été. On devait +trouver alors la récolte achevée et recueillie, et des vents favorables +pour remonter le Nil. Bonaparte soutenait qu'avant l'hiver il était +impossible de débarquer en Angleterre; que d'ailleurs elle était trop +avertie; que l'entreprise d'Egypte, au contraire, étant tout à +fait imprévue, ne rencontrerait pas d'obstacles; que quelques mois +suffiraient pour l'établissement des Français; qu'il reviendrait de sa +personne en automne pour exécuter la descente en Angleterre; que le +temps serait alors favorable; que l'Angleterre aurait envoyé dans l'Inde +une partie de ses flottes, et qu'on rencontrerait bien moins d'obstacles +pour aborder sur ses rivages. Outre tous ces motifs, Bonaparte en avait +de personnels: l'oisiveté de Paris lui était insupportable; il ne voyait +rien à tenter en politique, il craignait de s'user; il voulait se +grandir encore. Il avait dit: _Les grands noms ne se font qu'en Orient_. + +Le directoire, qu'on a accusé d'avoir voulu se débarrasser de Bonaparte +en l'envoyant en Égypte, faisait au contraire de grandes objections +contre ce projet. Larévellière-Lépaux surtout était un des plus obstinés +à le combattre. Il disait qu'on allait exposer trente ou quarante mille +des meilleurs soldats de la France, les commettre au hasard d'une +bataille navale, se priver du meilleur général, de celui que l'Autriche +redoutait le plus, dans un moment où le continent n'était rien moins que +pacifié, et où la création des républiques nouvelles avait excité de +violens ressentimens; que de plus, on allait peut-être exciter la Porte +à prendre les armes, en envahissant une de ses provinces. Bonaparte +trouvait réponse à tout. Il disait que rien n'était plus facile que +d'échapper aux Anglais, en les laissant dans l'ignorance du projet; que +la France, avec trois ou quatre cent mille soldats, n'en était pas à +dépendre de trente ou quarante mille hommes de plus; que pour lui il +reviendrait bientôt; que la Porte avait perdu l'Égypte depuis long-temps +par l'usurpation des Mameluks; qu'elle verrait avec plaisir la France +les punir; qu'on pourrait s'entendre avec elle; que le continent +n'éclaterait pas de si tôt, etc., etc. Il parlait aussi de Malte, qu'il +enlèverait en passant aux chevaliers, et qu'il assurerait à la France. +Les discussions furent très vives, et amenèrent une scène qu'on a +toujours fort mal racontée. Bonaparte, dans un mouvement d'impatience, +prononça le mot de démission. «Je suis loin de vouloir qu'on vous la +donne, s'écria Larévellière avec fermeté; mais si vous l'offrez, je suis +d'avis qu'on l'accepte[12].» Depuis cet instant, Bonaparte ne prononça +plus le mot de démission. + +[Note 12: On a tour à tour attribué ce mot à Rewbell ou à Barras. On a +donné à cette discussion une toute autre cause que la véritable. C'est +à propos de l'expédition d'Égypte et avec Larévellière que la scène eut +lieu.] + +Vaincu enfin par les instances et les raisons de Bonaparte, le +directoire consentit à l'expédition proposée. Il fut séduit par la +grandeur de l'entreprise, par ses avantages commerciaux, par la promesse +que fit Bonaparte d'être de retour à l'hiver, et de tenter alors la +descente en Angleterre. Le secret fut convenu, et, pour qu'il fût +mieux gardé, on ne se servit pas de la plume des secrétaires. Merlin, +président du directoire, écrivit l'ordre de sa main, et l'ordre lui-même +ne désignait pas la nature de l'entreprise. Il fut convenu que Bonaparte +pourrait emmener trente-six mille hommes de l'ancienne armée d'Italie, +un certain nombre d'officiers et de généraux à son choix, des savans, +des ingénieurs, des géographes, des ouvriers de toute espèce, et +l'escadre de Brueys, renforcée d'une partie des vaisseaux restés à +Toulon. Ordre fut donné à la trésorerie de lui délivrer un million et +demi par décade. On lui permit de prendre trois millions sur les huit +du trésor de Berne. On a dit que c'était pour pouvoir envahir l'Égypte +qu'on avait envahi la Suisse. On peut juger maintenant ce qu'il y a de +vrai dans cette supposition. + +Bonaparte forma sur-le-champ une commission chargée de parcourir les +ports de la Méditerranée, et d'y préparer tous les moyens de transport. +Cette commission fut intitulée commission _pour l'armement des côtes de +la Méditerranée_. Elle ignorait avec tout le monde le but de l'armement. +Le secret était renfermé entre Bonaparte et les cinq directeurs. Comme +de grands préparatifs se faisaient dans tous les ports à la fois, on +supposait que l'armement de la Méditerranée n'était que la conséquence +de celui qui se faisait dans l'Océan. L'armée réunie dans la +Méditerranée s'appelait aile gauche de l'armée d'Angleterre. + +Bonaparte se mit à l'oeuvre avec cette activité extraordinaire qu'il +apportait à l'exécution de tous ses projets. Courant alternativement +chez les ministres de la guerre, de la marine, des finances, de chez +ces ministres à la trésorerie, s'assurant par ses propres yeux de +l'exécution des ordres, usant de son ascendant pour hâter leur +expédition, correspondant avec tous les ports, avec la Suisse, avec +l'Italie, il fit tout préparer avec une incroyable rapidité. Il fixa +quatre points pour la réunion des convois et des troupes: le principal +convoi devait partir de Toulon, le second de Gênes, le troisième +d'Ajaccio, le quatrième de Civita-Vecchia. Il fit diriger vers Toulon et +Gênes les détachemens de l'armée d'Italie qui rentraient en France, et +vers Civita-Vecchia l'une des divisions qui avaient marché sur Rome. +Il fit traiter en France et en Italie avec des capitaines de vaisseaux +marchands, et se procura ainsi dans les ports qui devaient servir +de points de départ quatre cents navires. Il réunit une nombreuse +artillerie; il choisit deux mille cinq cents cavaliers, des meilleurs, +les fit embarquer sans chevaux, parce qu'il se proposait de les équiper +aux dépens des Arabes. Il ne voulut emporter que des selles et des +harnais, et ne fit mettre à bord que trois cents chevaux, pour avoir +en arrivant quelques cavaliers montés, et quelques pièces attelées. +Il réunit des ouvriers de toute espèce. Il fit prendre à Rome +les imprimeries grecque et arabe de la Propagande, et une troupe +d'imprimeurs; il forma une collection complète d'instrumens de physique +et de mathématiques. Les savans, les artistes, les ingénieurs, les +dessinateurs, les géographes qu'il emmenait, s'élevaient à une centaine +d'individus. Les noms les plus illustres s'associaient à son entreprise; +Monge, Bertholet, Fourier, Dolomieux, étaient de l'expédition; +Desgenettes, Larrey, Dubois, en étaient aussi. Tout le monde voulait +s'attacher à la fortune du jeune général. On ne savait où l'on irait +aborder; mais on était prêt à le suivre partout. Desaix était allé, +pendant les négociations d'Udine, visiter les champs de bataille +devenus si célèbres en Italie. Depuis lors il s'était lié d'amitié avec +Bonaparte, et il voulut le suivre. Kléber était à Chaillot, boudant, +selon son usage, le gouvernement, et ne voulant pas demander du +service. Il allait voir souvent le grand maître dans l'art qu'il aimait +passionnément. Bonaparte lui proposa de le suivre: Kléber accepta avec +joie; mais les _avocats_, dit-il, le voudront-ils? C'est ainsi qu'il +nommait les directeurs. Bonaparte se chargea de lever tous les +obstacles. «Hé bien! lui dit Kléber qui croyait qu'on allait en +Angleterre, si vous jetez un brûlot dans la Tamise, mettez-y Kléber, et +vous verrez ce qu'il sait faire.» A ces deux généraux du premier +ordre Bonaparte ajouta Reynier, Dugua, Vaubois, Bon, Menou, +Baraguay-d'Hilliers, Lannes, Murat, Belliard, Dammartin, qui l'avaient +déjà si bien secondé en Italie. Le brave et savant Caffarelli-Dufalga, +qui avait perdu une jambe sur le Rhin, commandait le génie. Le faible, +mais commode Berthier, devait être le chef d'état-major. Retenu par une +passion, il faillit abandonner le général qui avait fait sa fortune; il +fut honteux, s'excusa, et courut s'embarquer à Toulon. Brueys commandait +l'escadre; Villeneuve, Blanquet-Duchayla, Decrès, en étaient les +contre-amiraux. Gantheaume était le chef de l'état-major de la marine. +Ainsi, tout ce que la France avait de plus illustre dans la guerre, les +sciences, les arts, allait, sous la foi du jeune général, s'embarquer +pour une destination inconnue. + +La France et l'Europe retentissaient du bruit des préparatifs qui se +faisaient dans la Méditerranée. On formait des conjectures de toute +espèce. Où va Bonaparte? se demandait-on. Où vont ces braves, ces +savans, cette armée? Ils vont, disaient les uns, dans la mer Noire, +rendre la Crimée à la Porte. Ils vont dans l'Inde, disaient les autres, +secourir le sultan Tipoo-Saëb. Quelques-uns, qui approchaient du but, +soutenaient qu'on allait percer l'isthme de Suez, ou bien débarquer sur +les bords de l'isthme, et se rembarquer dans la mer Rouge pour aller +dans l'Inde. D'autres touchaient le but même, et disaient qu'on allait +en Égypte. Un mémoire lu à l'Institut l'année précédente autorisait +cette dernière conjecture. Les plus habiles, enfin, supposaient une +combinaison plus profonde. Tout cet appareil, qui semblait annoncer un +projet de colonie, n'était suivant eux qu'une feinte. Bonaparte voulait +seulement, avec l'escadre de la Méditerranée, venir traverser le détroit +de Gibraltar, attaquer le lord Saint-Vincent qui bloquait Cadix, le +repousser, débloquer l'escadre espagnole, et la conduire à Brest, où +aurait lieu la jonction si désirée de toutes les marines du continent. +C'est pourquoi l'expédition de la Méditerranée s'appelait aile gauche de +l'armée d'Angleterre. + +Cette dernière conjecture fut justement celle qui domina dans la pensée +du cabinet anglais. Il était depuis six mois dans l'épouvante, et ne +savait de quel côté viendrait éclater l'orage qui se formait depuis si +long-temps. Dans cette anxiété, l'opposition s'était un moment réunie au +ministère, et avait fait cause commune avec lui. Sheridan avait tourné +son éloquence contre l'ambition, la turbulence envahissante du peuple +français, et sauf la suspension de l'_habeas corpus_, avait, sur tous +les points, adhéré aux propositions du ministère. Pitt fit sur-le-champ +armer une seconde escadre. On fit pour la mettre à la mer des efforts +extraordinaires, et on renforça de dix grands vaisseaux l'escadre du +lord Saint-Vincent, pour le mettre en mesure de bien fermer le détroit, +vers lequel on supposait qu'allait se diriger Bonaparte. Nelson fut +détaché avec trois vaisseaux par lord Saint-Vincent, pour courir la +Méditerranée, et observer la marche des Français. + +Tout était disposé pour l'embarquement. Bonaparte allait partir +pour Toulon, lorsqu'une scène arrivée à Vienne, et les dispositions +manifestées par divers cabinets, faillirent le retenir en Europe. La +fondation de deux nouvelles républiques avait excité au plus haut point +la crainte de la contagion révolutionnaire. L'Angleterre, voulant +fomenter cette crainte, avait rempli toutes les cours de ses émissaires. +Elle pressait le nouveau roi de Prusse de sortir de sa neutralité, pour +préserver l'Allemagne du torrent; elle faisait travailler l'esprit faux +et violent de l'empereur Paul; elle cherchait à alarmer l'Autriche sur +l'occupation de la chaîne des Alpes par les Français, et lui offrait des +subsides pour recommencer la guerre; elle excitait les passions folles +de la reine de Naples et d'Acton. Cette dernière cour était plus irritée +que jamais. Elle voulait que la France évacuât Rome, ou lui cédât +une partie des provinces romaines. Le nouvel ambassadeur Garat avait +vainement déployé une extrême modération; il ne tenait plus aux mauvais +traitemens du cabinet napolitain. L'état du continent inspirait donc +de très justes craintes, et un incident vint encore les aggraver. +Bernadotte avait été envoyé à Vienne, pour donner des explications au +cabinet autrichien; et il devait y résider, quoique aucun ambassadeur +n'eût encore été envoyé à Paris. Ce général, d'un esprit inquiet et +susceptible, était peu propre au rôle qu'il était destiné à remplir. +Le 14 avril (25 germinal) on voulait célébrer à Vienne l'armement des +volontaires impériaux. On se souvient du zèle que ces volontaires +avaient montré l'année précédente, et du sort qu'ils avaient eu à Rivoli +et à la Favorite. Bernadotte eut le tort de vouloir s'opposer à cette +fête, disant que c'était une insulte pour la France. L'empereur répondit +avec raison qu'il était maître dans ses états, que la France était libre +de célébrer ses victoires, mais qu'il était libre aussi de célébrer le +dévouement de ses sujets. Bernadotte voulut répondre à une fête par une +autre; il fit célébrer dans son hôtel l'une des victoires de l'armée +d'Italie, dont c'était l'anniversaire, et arbora à sa porte le drapeau +tricolore, avec les mots _égalité, liberté_. La populace de Vienne, +excitée, dit-on, par des émissaires de l'ambassadeur anglais, se +précipita sur l'hôtel de l'ambassadeur de France, en brisa les vitres, +et y commit quelques désordres. Le ministère autrichien se hâta +d'envoyer des secours à Bernadotte, et se conduisit à son égard +autrement que le gouvernement romain à l'égard de Joseph Bonaparte. +Bernadotte, dont l'imprudence avait provoqué cet événement, se retira de +Vienne, et se rendit à Rastadt. + +Le cabinet de Vienne fut extrêmement fâché de cet événement. Il était +clair que ce cabinet, même en le supposant disposé à reprendre les +armes, n'aurait pas commencé par insulter notre ambassadeur, et par +provoquer des hostilités auxquelles il n'était pas préparé. Il est +constant, au contraire, que, très mécontent de la France et de ses +derniers envahissemens, pressentant qu'il faudrait rentrer un jour en +lutte avec elle, il n'y était cependant pas encore disposé, et qu'il +jugeait ses peuples trop fatigués, et ses moyens trop faibles, pour +attaquer de nouveau le colosse républicain. Il s'empressa de publier une +désapprobation de l'événement, et d'écrire à Bernadotte pour l'apaiser. + +Le directoire crut voir dans l'événement de Vienne une rupture. Il donna +sur-le-champ contre-ordre à Bonaparte, et il voulait même qu'il partît +pour Rastadt, afin d'imposer à l'empereur, et de le forcer, ou à donner +des satisfactions, ou à recevoir la guerre. Bonaparte, fort mécontent +du retard apporté à ses projets, ne voulut point aller à Rastadt, et +jugeant mieux la situation que le directoire, affirma que l'événement +n'avait pas la gravité qu'on lui supposait. En effet, l'Autriche écrivit +aussitôt qu'elle allait envoyer enfin un ministre à Paris, M. de +Degelmann; elle parut congédier le ministre dirigeant Thugut; elle +annonça que M. de Cobentzel se rendrait dans un lieu fixé par le +directoire, pour s'expliquer avec un envoyé de la France sur l'événement +de Vienne et sur les changemens survenus en Europe depuis le traité de +Campo-Formio. L'orage paraissait donc dissipé. De plus, les négociations +de Rastadt avaient fait un progrès important. Après avoir disputé la +rive gauche du Rhin pied à pied, après avoir voulu se réserver le +terrain compris entre la Moselle et le Rhin, puis un petit territoire +entre la Roër et le Rhin, la députation de l'Empire avait enfin concédé +toute la rive gauche. La ligne du Rhin nous était enfin reconnue comme +limite naturelle. Un autre principe, non moins important, avait été +admis, celui de l'indemnisation des princes dépossédés, au moyen des +sécularisations. Mais il restait à discuter des points non moins +difficiles: le partage des îles du Rhin, la conservation des postes +fortifiés, des ponts et têtes de pont, le sort des monastères, et de la +noblesse immédiate sur la rive gauche, l'acquittement des dettes +des pays cédés à la France, la manière d'y appliquer les lois de +l'émigration, etc., etc. C'étaient là des questions difficiles à +résoudre, surtout avec la lenteur allemande. + +Tel était l'état du continent. L'horizon paraissant un peu éclairci, +Bonaparte obtint enfin l'autorisation de partir pour Toulon. Il fut +convenu que M. de Talleyrand partirait immédiatement après lui pour +Constantinople, afin de faire agréer à la Porte l'expédition d'Égypte. + + + +FIN DU TOME NEUVIÈME. + + + +TABLE DES CHAPITRES CONTENUS DANS LE TOME NEUVIÈME. + + + +CHAPITRE VII + +Situation du gouvernement dans l'hiver de l'an V(1797).--Caractères et +divisions des cinq directeurs, Barras, Carnot, Rewbell, Letourneur +et Larévellière-Lépaux.--État de l'opinion publique. Club de Clichy. +--Intrigues de la faction royaliste. Complot découvert de Brottier, +Laville-Heurnois et Duverne de Presle.--Élections de l'an V.--Coup +d'oeil sur la situation des puissances étrangères à l'ouverture de la +campagne de 1797. + + +CHAPITRE VIII + +État de nos armées à l'ouverture de la campagne de 1797.--Marche de +Bonaparte contre les états romains.--Traité de Tolentino avec le pape. +--Nouvelle campagne contre les Autrichiens.--Passage du Tagliamento. +Combat de Tarwis.--Révolution dans les villes de Bergame, Brescia et +autres villes des états de Venise.--Passage des Alpes Juliennes par +Bonaparte. Marche sur Vienne. Préliminaires de paix avec l'Autriche +signés à Léoben.--Passage du Rhin à Neuwied et à Dirsheim.--Perfidie des +Vénitiens. Massacre de Vérone. Chute de la République de Venise. + + +CHAPITRE IX. + +Situation embarrassante de l'Angleterre après les préliminaires de paix +avec l'Autriche; nouvelles propositions de paix; conférences de Lille. +--Élections de l'an V.--Progrès de la réaction contre-révolutionnaire. +--Lutte des conseils avec le directoire.--Élection de Barthélemy au +directoire, en remplacement de Letourneur, directeur sortant. +--Nouveaux détail sur les finances de l'an V.--Modifications dans leur +administration proposées par l'opposition.--Rentrée des prêtres et des +Émigrés.--Intrigues et complot de la faction royaliste.--Division et +forces des partis.--Dispositions politiques des armées. + + +CHAPITRE X. + +Concentration de troupes autour de Paris.--Changemens dans le ministère. +--Préparatifs de l'opposition et des clichyens contre le directoire. +--Lutte des conseils avec le directoire.--Projet de loi sur la garde +Nationale.--Loi contre les sociétés politiques.--Fête à l'armée +d'Italie.--Manifestations politiques.--Augereau est mis à la tête +des forces de Paris.--Négociations pour la paix avec l'empereur. +--Conférences de Lille avec l'Angleterre.--Plaintes des conseils sur +la marche des troupes.--Message énergique du directoire à ce sujet. +--Divisions dans le parti de l'opposition.--Influence de Mme de Staël; +tentative infructueuse de réconciliation.--Réponse des conseils au +message du directoire.--Plan définitif du directoire contre la majorité +des conseils.--Coup d'état du 18 fructidor.--Envahissement des deux +conseils par la force armée.--Déportation de cinquante-trois députés et +de deux directeurs, et autres citoyens.--Diverses lois révolutionnaires +sont remises en vigueur.--Conséquences de cette révolution. + + +CHAPITRE XI. + +Conséquences du 18 fructidor.--Nomination de Merlin (de Douai ) et de +François (de Neufchâteau) en remplacement des deux directeurs +Déportés.--Révélations tardives et disgrâce de Moreau.--Mort de Hoche. +--Remboursement des deux tiers de la dette.--Loi contre les ci-devant +Nobles.--Rupture des conférences de Lille avec l'Angleterre. +--Conférences d'Udine.--Travaux de Bonaparte en Italie; fondation de +la république cisalpine; arbitrage entre la Valteline et les Grisons; +constitution ligurienne; établissemens dans la Méditerranée.--Traité de +Campo-Formio.--Retour de Bonaparte à Paris. Fête triomphale. + + +CHAPITRE XII. + +Le général Bonaparte à Paris; ses rapports avec le directoire.--Projet +d'une descente en Angleterre.--Rapports de la France avec le continent. +--Congrès de Rastadt. Causes de la difficulté des négociations. +--Révolution en Hollande, à Rome et en Suisse.--Situation intérieure de +la France; élections de l'an VI; scissions électorales. Nomination de +Treilhard au directoire.--Expédition en Égypte, substituée par Bonaparte +au projet de descente; préparatifs de cette expédition. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Révolution française, +IX., by Adolphe Thiers + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12258 *** |
