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diff --git a/12250-0.txt b/12250-0.txt new file mode 100644 index 0000000..3ca4f39 --- /dev/null +++ b/12250-0.txt @@ -0,0 +1,1504 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12250 *** + +LES FRÈRES GRIMM + +CONTES CHOISIS + +DE LA FAMILLE + +TRADUIT DE L'ALLEMAND + + + + +LE LOUP ET L'HOMME. + + +Le renard fit un jour au loup des récits merveilleux de la force de +l'homme; il n'est pas un seul des animaux, dit-il, qui puisse lui +résister, et tous ont besoin de recourir à la ruse pour échapper à ses +coups. + +Le loup répondit au renard d'un air fanfaron: + +--Je voudrais bien qu'un heureux hasard me fit rencontrer un homme; tous +tes beaux discours ne m'empêcheraient pas de l'aborder en face. + +--Si tel est ton désir, répliqua le renard, il me sera facile de te +fournir l'occasion que tu parais poursuivre. Viens me trouver demain de +bon matin, et je te montrerai celui que tu cherches. + +Le loup se trouva à l'heure convenue au rendez-vous, et maître renard +le conduisit par des détours à lui familiers, jusqu'au chemin qu'un +chasseur avait coutume de prendre tous les jours. Le premier individu +qui se présenta fut un vieux soldat, congédié depuis longtemps. + +--Est-ce là un homme? demanda le loup. + +--Non, répondit le renard, c'en était un autrefois. + +Après le soldat, un petit garçon qui se rendait à l'école apparut sur le +chemin. + +Le loup demanda de nouveaux: + +--Est-ce là un homme? + +--Non, mais c'en sera un plus tard. + +Enfin arriva le chasseur, son fusil à deux coups sur le dos et son +couteau de chasse au côté. + +Maître renard s'adressant au loup: + +--Cette fois, celui que tu vois venir est bien un homme; voici le moment +de l'aborder en face; quant à moi, tu ne trouveras pas mauvais que +j'aille me reposer un peu dans ma tanière. + +Ainsi qu'il l'avait dit, le loup marcha droit à la rencontre du +chasseur; à sa vue, celui-ci se dit en lui-même: + +--Quel dommage que je n'aie pas chargé mon fusil à balles! + +Il mit en joue, et envoya tout son petit plomb dans le visage de messire +loup, qui fit une grimace affreuse, et continua cependant d'avancer sans +se laisser intimider. Le chasseur lui adressa une seconde décharge. +Le loup supporta sa douleur en silence et s'élança d'un bond sur le +chasseur; mais celui-ci tira du fourreau sa lame acérée, et lui en porta +dans les flancs de si rudes coups que le pauvre animal, renonçant à sa +vengeance, prit la fuite et retourna tout sanglant vers le renard. + +--Eh bien, lui cria le rusé compère, du plus loin qu'il l'aperçut, +comment t'es-tu tiré de ta rencontre avec l'homme? + +--Ne me le demande pas, répondit le loup tout confus, je ne me serais +jamais fait une telle idée de la force de l'homme; il commença par +prendre un bâton qu'il portait sur le dos, souffla par un bout et +m'envoya au visage une certaine poussière qui m'a chatouillé de la +manière la plus désagréable du monde; puis il souffla une seconde fois +dans son bâton, et je crus recevoir dans le nez une pluie de grêlons et +d'éclairs; enfin, lorsque je fus parvenu tout près de lui, il tira de +son corps une blanche côte, et m'en asséna des coups si violents, que +peu s'en est fallu que je ne restasse mort sur la place. + +--Cela te prouve, répondit le renard, que l'on ne gagne pas toujours à +faire le fanfaron, et qu'il ne faut jamais promettre plus qu'on ne peut +tenir. + + + + +LE VIOLON MERVEILLEUX. + + +Il était une fois un ménétrier qui avait un violon merveilleux. Ce +ménétrier se rendit un jour tout seul dans une forêt, laissant errer sa +pensée ça et là; et quand il ne sut plus à quoi songer, il se dit: + +--Le temps commence à me sembler long dans cette forêt; je veux faire en +sorte qu'il m'arrive un bon compagnon. + +En conséquence, il prit son violon qu'il portait sur le dos, et se mit +à jouer un air qui réveilla mille échos dans le feuillage. Il n'y avait +pas longtemps qu'il jouait, lorsqu'un loup vint en tapinois derrière les +arbres. + +--Ciel! voilà un loup! ce n'est point là le compagnon que je désire, +pensa le ménétrier. + +Cependant le loup s'approcha, et lui dit: + +--Eh! cher ménétrier, que tu joues bien! ne pourrais-je pas aussi +apprendre ton art? + +--La chose est facile, répondit le ménétrier; il suffit pour cela que tu +fasses exactement tout ce que je te dirai. + +--Oh! cher ménétrier, reprit le loup, je veux t'obéir, comme un écolier +obéit à son maître. + +Le musicien lui enjoignit de le suivre, et lorsqu'ils eurent fait un +bout de chemin, ils arrivèrent au pied d'un vieux chêne qui était creux +et fendu par le milieu. + +--Tu vois cet arbre, dit le ménétrier; si tu veux apprendre à jouer du +violon, il faut que tu places tes pattes de devant dans cette fente. + +Le loup obéit; mais le musicien ramassa aussitôt une pierre et en frappa +avec tant de force les deux pattes du loup, qu'elles s'enfoncèrent dans +la fente, et que le pauvre animal dut rester prisonnier. + +--Attends-moi jusqu'à ce que je revienne, ajouta le ménétrier. + +Et il continua sa route. + +Il avait à peine marché pendant quelques minutes, qu'il se prit à penser +de nouveau: + +--Le temps me semble si long dans cette forêt, que je vais tâcher de +m'attirer un autre compagnon. + +En conséquence, il prit son violon, et joua un nouvel air. Il n'y avait +pas longtemps qu'il jouait, lorsqu'un renard arriva en tapinois à +travers les arbres. + +--Ah! voilà un renard, se dit le musicien; ce n'est pas là le compagnon +que je désire. + +Le renard s'approcha, et lui dit: + +--Eh! cher musicien, que tu joues bien! Je voudrais bien apprendre ton +art. + +--La chose est facile, répondit le musicien; il suffit pour cela que tu +fasses exactement tout ce que je te dirai. + +--Oh! cher musicien, reprit le renard, je te promets de t'obéir, comme +un écolier obéit à son maître. + +--Suis-moi, dit le ménétrier. + +Quand ils eurent marché pendant quelques minutes, ils arrivèrent à un +sentier bordé des deux côtés par de hauts arbustes. En cet endroit, le +musicien s'arrêta, saisit d'un côté du chemin un noisetier qu'il inclina +contre terre, mit le pied sur sa cime; puis de l'autre côté, il en fit +de même avec un autre arbrisseau; après quoi, s'adressant au renard: + +--Maintenant, camarade, s'il est vrai que tu veuilles apprendre quelque +chose, avance ta patte gauche. + +Le renard obéit, et le musicien lui lia la patte à l'arbre de gauche. + +--Renard, mon ami, lui dit-il ensuite, avance maintenant ta patte +droite. + +L'animal ne se le fit pas dire deux fois, et le ménétrier lui lia cette +patte à l'arbre de droite. Cela fait, il lâcha les deux arbustes qui se +redressèrent soudain, emportant avec eux dans l'air le renard qui resta +suspendu et se débattit vainement. + +--Attends-moi jusqu'à ce que je revienne, dit le musicien. + +Et il continua sa route. Il ne tarda pas à penser pour la troisième +fois: + +--Le temps me semble long dans cette forêt; il faut que je tâche de me +procurer un autre compagnon. + +En conséquence, il prit son violon, et les accords qu'il en tira +retentirent à travers le bois. Alors arriva, à bonds légers, un levraut. + +--Ah! voilà un levraut, se dit le musicien. Ce n'est pas là le compagnon +que je désire. + +--Eh! cher musicien, dit le levraut, que tu joues bien! je voudrais bien +apprendre ton art. + +--La chose est facile, répondit le ménétrier; il suffit pour cela que tu +fasses exactement tout ce que je te dirai. + +--Oh! cher musicien, reprit le levraut, je te promets de t'obéir comme +un écolier obéit à son maître. + +Ils cheminèrent quelque temps ensemble, puis ils arrivèrent à un endroit +moins sombre du bois où se trouvait un peuplier. Le musicien attacha au +cou du levraut une longue corde qu'il noua au peuplier par l'autre bout. + +--Maintenant alerte! ami levraut, fais-moi vingt fois en sautant le tour +de l'arbre. + +Le levraut obéit; et quand il eut fait vingt fois le tour commandé, +la corde était enroulée vingt fois autour de l'arbre, si bien que le +levraut se trouva captif, et il eut beau tirer de toutes ses forces, il +ne réussit qu'à se meurtrir le cou avec la corde. + +--Attends-moi jusqu'à ce que je revienne, dit le musicien. + +Et il poursuivit sa route. + +Cependant à force de tirer, de s'agiter, de mordre la pierre et de +travailler en tous sens, le loup avait fini par rendre la liberté à ses +pattes en les retirant de la fente. Plein de colère et de rage, il se +mit à la poursuite du musicien qu'il se promettait de mettre en pièces. +Lorsque le renard l'aperçut qui arrivait au galop, il se prit à gémir et +à crier de toutes ses forces: + +--Frère loup, viens à mon secours! le musicien m'a trompé. + +Le loup inclina les deux arbustes, rompit les cordes d'un coup de dent, +et rendit la liberté au renard qui le suivit, impatient aussi de se +venger du musicien. Ils rencontrèrent bientôt le pauvre levraut, qu'ils +délivrèrent également, et tous les trois se mirent à la poursuite de +l'ennemi commun. + +Or, en continuant son chemin, le ménétrier avait une quatrième fois +joué de son violon merveilleux; pour le coup il avait mieux réussi. Les +accords de son instrument étaient arrivés jusqu'aux oreilles d'un pauvre +bûcheron, qui, séduit par cette douce musique, abandonna sa besogne, +et, la hache sous le bras, s'empressa de courir vers l'endroit d'où +partaient les sons. + +--Voilà donc enfin le compagnon qu'il me faut! dit le musicien; car je +cherchais un homme et non des bêtes sauvages. + +Puis il se remit à jouer d'une façon si harmonieuse et si magique, que +le pauvre homme resta là immobile comme sous l'empire d'un charme, et +que son coeur déborda de joie. C'est en ce moment qu'arrivèrent le loup, +le renard et le levraut. Le bûcheron n'eut pas de peine à remarquer que +ses camarades n'avaient pas les meilleures intentions. En conséquence, +il saisit sa hache brillante et se plaça devant le musicien, d'un air +qui voulait dire: + +--Celui qui en veut au ménétrier fera bien de se tenir sur ses gardes, +car il aura affaire à moi. + +Aussi la peur s'empara-t-elle des animaux conjurés, qui retournèrent +en courant dans la forêt. Le musicien témoigna sa reconnaissance au +bûcheron en lui jouant encore un air mélodieux, puis il s'éloigna. + + + + +LE RENARD ET LES OIES. + + +Un jour qu'il rôdait selon sa coutume, maître renard arriva dans une +prairie où une troupe de belles oies bien grasses se prélassait au +soleil. + +A cette vue, notre chercheur d'aventures poussa un éclat de rire +effrayant, et s'écria: + +--En vérité, je ne pouvais venir plus à propos! vous voilà alignées +d'une façon si commode, que je n'aurai guère besoin de me déranger pour +vous croquer l'une après l'autre. + +A ces mots, les oies épouvantées poussèrent des cris lamentables et +supplièrent le renard de vouloir bien se laisser toucher et de ne point +leur ôter la vie. + +Elles eurent beau dire et beau faire, maître renard resta inébranlable. + +--Il n'y a pas de grâce possible, répondit-il, votre dernière heure a +sonné. + +Cet arrêt cruel donna de l'esprit à l'une des oies qui, prenant la +parole au nom de la troupe: + +--Puisqu'il nous faut, dit-elle, renoncer aux douces voluptés des prés +et des eaux, soyez assez généreux pour nous accorder la dernière faveur +qu'on ne refuse jamais à ceux qui doivent mourir; promettez de ne nous +ôter la vie que lorsque nous aurons achevé notre prière; ce devoir +accompli, nous nous mettrons sur une ligne, de façon à ce que vous +puissiez dévorer successivement les plus grasses d'entre nous. + +--J'y consens, répondit le renard; votre demande est trop juste pour +n'être point accueillie: commencez donc votre prière; j'attendrai +qu'elle soit finie. + +Aussitôt, une des oies entonna une interminable prière, un peu monotone +à la vérité, car elle ne cessait de dire: caa-caa-caa. Et comme, dans +son zèle, la pauvre bête ne s'interrompait jamais, la seconde oie +entonna le même refrain, puis la troisième, puis la quatrième, puis +enfin toute la troupe, de sorte qu'il n'y eut bientôt plus qu'un concert +de caa-caa-caa! + +Et maître renard qui avait donné sa parole, dut attendre qu'elles +eussent fini leur caquetage. + +Nous devrons faire comme lui pour connaître la suite de ce conte. Par +malheur, les oies caquettent encore toujours, d'où je conclus qu'elles +ne sont pas aussi bêtes qu'on veut bien le dire. + + + + +LE RENARD ET LE CHAT. + + +Un jour le chat rencontra messire le renard au fond d'un bois, et comme +il le connaissait pour un personnage adroit, expérimenté, et fort en +crédit dans le monde, il l'aborda avec une grande politesse: + +--Bonjour, monsieur le renard, lui dit-il; comment vous portez-vous? +êtes-vous content de vos affaires? comment faites-vous dans ce temps de +disette? + +Le renard, tout gonflé d'orgueil, toisa de la tête aux pieds le pauvre +chat, et sembla se demander pendant quelques instants s'il daignerait +l'honorer d'une réponse. Il s'y décida pourtant à la fin: + +--Pauvre hère que tu es! répliqua-t-il d'un ton de mépris, misérable +meurt-de-faim, infime et ridicule chasseur de souris, d'où te vient +aujourd'hui tant d'audace? Tu oses te faire l'honneur de me demander +comment je me porte? Mais pour te permettre de me questionner, quelles +sont donc les connaissances que tu possèdes? de combien d'arts +connais-tu les secrets? + +--Je n'en connais qu'un seul, répondit le chat d'un air modeste et +confus. + +--Et quel est cet art? demanda le renard avec arrogance. + +--Quand les chiens sont à ma poursuite, repartit le chat, je sais leur +échapper en grimpant sur un arbre. + +--Est-ce là tout? reprit le renard. Moi, je suis passé docteur en cent +arts divers; mais ce n'est rien encore: je possède en outre un sac tout +rempli de ruses. En vérité, j'ai compassion de toi; suis-moi, et je +t'apprendrai comment on échappe aux chiens. + +Comme il achevait ces mots, un chasseur, précédé de quatre dogues +vigoureux, parut au bout du sentier. Le chat s'empressa de sauter sur un +arbre, et alla se fourrer dans les branches les plus touffues, si bien +qu'il était entièrement caché. + +Hâtez-vous de délier votre sac! hâtez-vous d'ouvrir votre sac! cria-t-il +au renard. + +Mais déjà les chiens s'étaient précipités sur ce dernier, et le tenaient +entre leurs crocs. + +--Eh! monsieur le renard, cria de nouveau le chat, vous voilà bien +embourbé avec vos cent arts divers! Si vous n'aviez su que grimper comme +moi, vous seriez en ce moment un peu plus à votre aise. + + + + +LE SOLEIL QUI REND TÉMOIGNAGE. + + +Un ouvrier tailleur voyageait de ville en ville pour se perfectionner +dans son état. Les temps devinrent si difficiles, qu'il ne put plus +trouver d'ouvrage, et qu'il tomba dans une misère profonde. Dans cette +extrémité, il rencontra un juif au milieu d'un bois touffu; et chassant +de son coeur la pensée de Dieu, il le saisit au collet et lui dit: + +--La bourse, ou la vie! + +Le juif répondit: + +--De grâce, laissez-moi la vie; je ne suis d'ailleurs qu'un pauvre juif, +et je n'ai que deux sous pour toute fortune. + +Le tailleur crut que le juif lui en imposait; et il reprit: + +--Tu ments; je suis sûr que ta bourse est bien garnie. + +En achevant ces mots, il fondit sur le pauvre juif et lui asséna des +coups si violents, que le malheureux tomba expirant contre terre. Sur +le point de rendre le dernier soupir, le juif recueillit le peu qui lui +restait de forces pour prononcer ces paroles: + +--Le soleil qui a vu ton crime, saura bien en rendre témoignage! + +Et le pauvre juif avait cessé d'exister. + +Aussitôt l'ouvrier tailleur se mit à fouiller dans les poches de sa +victime, mais il eut beau les retourner en tous sens, il n'y trouva que +les deux sous annoncés par le juif. + +Alors, il souleva le corps et alla le cacher derrière un buisson; après +quoi, il poursuivit sa route, à la recherche d'une place. + +Quand il eut voyagé longtemps de la sorte, il finit par trouver à +s'employer dans une ville chez un maître tailleur qui avait une +très-belle fille. Le jeune apprenti ne tarda pas à en devenir épris, la +demanda en mariage, et l'épousa. Et ils vécurent heureux. + +Longtemps après, son beau-père et sa belle mère moururent, et le jeune +couple hérita de leur maison. Un matin, tandis que notre tailleur était +assis, les deux jambes croisées sur la table, et regardait par la +fenêtre, sa femme lui apporta son café. Il en versa une partie dans sa +soucoupe, et comme il se disposait à boire, un rayon de soleil vint se +jouer à la surface de la liqueur, puis remonta vers les bords en traçant +des dessins fantastiques. + +Le tailleur, à qui sa conscience rappelait sans cesse les dernières +paroles du juif, marmotta entre ses dents: + +--Voilà un rayon qui voudrait bien rendre témoignage, mais il lui manque +la voix! + +--Que murmures-tu là dans ta barbe? lui demanda avec étonnement sa +femme. + +Le tailleur fort embarrassé par cette question, répondit: + +--Ne le demande pas; c'est un secret. + +Mais la femme reprit: + +--Entre nous il ne doit pas y avoir place pour un secret. Tu me +confieras celui-ci, ou je croirai que tu ne m'aimes pas. + +Et la femme accompagna cette réponse insidieuse des plus belles +promesses de discrétion: elle ensevelirait ce secret dans son sein; elle +ne lui en parlerait même jamais plus. Bref, elle fit si bien, que le +tailleur lui avoua que jadis, dans ses années de compagnonnage, un jour, +égaré par la misère et la faim, il avait fait tomber sous ses coups, +pour le dévaliser, un malheureux juif; et qu'au moment de rendre le +dernier soupir, ce juif lui avait dit: + +--Le soleil qui a vu ton crime saura bien en rendre témoignage! + +--Et c'est à quoi je faisais allusion tout à l'heure, poursuivit le +tailleur, en voyant le soleil s'évertuer à faire des ronds dans ma +tasse; mais je t'en supplie, veille bien sur ta langue; songe qu'un seul +mot pourrait me perdre. + +La femme jura ses grands dieux qu'elle se montrerait digne de recevoir +un secret. + +Or, son mari s'était à peine remis au travail, qu'elle courut en toute +hâte chez sa marraine, à qui elle raconta ce qu'elle venait d'apprendre, +en lui recommandant bien de n'en souffler mot à qui que ce soit. Le +lendemain, ce secret était celui de la ville entière; si bien, que le +tailleur fut cité à comparaître devant le juge, qui le condamna à la +peine qu'il méritait. + +Et c'est ainsi que le soleil, qui voit tous les crimes, finit toujours +par en rendre témoignage. + + + + +LE DOCTEUR UNIVERSEL. + + +Il y avait une fois un paysan nommé Écrevisse. Ayant porté une charge de +bois chez un docteur, il remarqua les mets choisis et les vins fins dont +se régalait celui-ci, et demanda, en ouvrant de grands yeux, s'il ne +pourrait pas aussi devenir docteur? + +--Oui certes, répondit le savant; il suffit pour cela de trois choses: +1° procure-toi un abécédaire, c'est le principal; 2° vends ta voiture et +tes boeufs pour acheter une robe et tout ce qui concerne le costume +d'un docteur; 3° mets à ta porte une enseigne avec ces mots: Je suis le +docteur universel. + +Le paysan exécuta ces instructions à la lettre. A peine exerçait-il son +nouvel état, qu'une somme d'argent fut volée à un riche seigneur du +pays. Ce seigneur fait mettre les chevaux à sa voiture et vient demander +à notre homme s'il est bien le docteur universel. + +--C'est moi-même, monseigneur. + +--En ce cas, venez avec moi pour m'aider à retrouver mon argent. + +--Volontiers, dit le docteur; mais Marguerite, ma femme, m'accompagnera. + +Le seigneur y consentit, et les emmena tous deux dans sa voiture. +Lorsqu'on arriva au château, la table était servie, le docteur fut +invité à y prendre place. + +--Volontiers, répondit-il encore; mais Marguerite, ma femme, y prendra +place avec moi. + +Et les voilà tous deux attablés. + +Au moment où le premier domestique entrait, portant un plat de viande, +le paysan poussa sa femme du coude, et lui dit: + +--Marguerite, celui-ci est le premier. + +Il voulait dire le premier plat; mais le domestique comprit: le premier +voleur; et comme il l'était en effet, il prévint en tremblant ses +camarades. + +--Le docteur sait tout! notre affaire n'est pas bonne; il a dit que +j'étais le premier! + +Le second domestique ne se décida pas sans peine à entrer à son tour; à +peine eut-il franchi la porte avec son plat, que le paysan, poussant de +nouveau sa femme: + +--Marguerite, voici le second. + +Le troisième eut la même alerte, et nos coquins ne savaient plus que +devenir. Le quatrième s'avance néanmoins, portant un plat couvert +(c'étaient des écrevisses). Le maître de la maison dit au docteur: + +--Voilà une occasion de montrer votre science. Devinez ce qu'il y a +là-dedans. + +Le paysan examine le plat, et, désespérant de se tirer d'affaire: + +--Hélas! soupire-t-il, pauvre Écrevisse! (On se rappelle que c'était son +premier nom.) + +A ces mots, le seigneur s'écrie: + +--Voyez-vous, il a deviné! Alors il devinera qui a mon argent! + +Aussitôt le domestique, éperdu, fait signe au docteur de sortir avec +lui. Les quatre fripons lui avouent qu'ils ont dérobé l'argent, mais +qu'ils sont prêts à le rendre et à lui donner une forte somme s'il jure +de ne les point trahir; puis ils le conduisent à l'endroit où est caché +le trésor. Le docteur, satisfait, rentre, et dit: + +--Seigneur, je vais maintenant consulter mon livre, afin d'apprendre où +est votre argent. + +Cependant un cinquième domestique s'était glissé dans la cheminée pour +voir jusqu'où irait la science du devin. Celui-ci feuillette en tous +sens son abécédaire, et ne pouvant y trouver un certain signe: + +--Tu es pourtant là dedans, s'écrie-t-il avec impatience, et, il faudra +bien que tu en sortes. + +Le valet s'échappe de la cheminée, se croyant découvert, et crie avec +épouvante: + +--Cet homme sait tout! + +Bientôt le docteur montra au seigneur son argent, sans lui dire qui +l'avait soustrait; il reçut de part et d'autre une forte récompense, et +fut désormais un homme célèbre. + + + + +LA DOUCE BOUILLIE. + + +Une fille, pauvre mais vertueuse et craignant Dieu, vivait seule avec sa +vieille mère. Leur misère était devenue si grande qu'elles se voyaient +sur le point de mourir de faim. + +Dans cette extrémité, la pauvre fille, toujours confiante en Dieu, +sortit de leur misérable cabane, et pénétra dans le bois voisin. + +Elle ne tarda pas à rencontrer une vieille femme qui, devinant (c'était +une fée) la détresse de la jeune fille, lui donna un petit pot, bien +précieux vraiment. + +--Tu n'auras qu'à prononcer ces trois mots, dit la vieille: «petit pot, +cuis!» Il se mettra aussitôt à te faire une douce et excellente bouillie +de millet; et quand tu auras dit: «petit pot, arrête-toi!» il s'arrêtera +sur-le-champ. + +La jeune fille s'empressa d'apporter à sa mère ce pot merveilleux. A +partir de ce moment, l'indigence et la faim quittèrent leur humble +cabane, et elles purent se régaler de bouillie tout à leur aise. + +Il arriva qu'un jour la jeune fille dut aller faire une course hors du +village. Pendant son absence la mère eut faim, et se hâta de dire: + +--Petit pot, cuis. + +Petit pot ne se le fit pas répéter, et la vieille eut bientôt mangé tout +son soûl; alors, la bonne femme voulut arrêter le zèle producteur +du petit pot. Mais par malheur elle ignorait les mots qu'il fallait +prononcer pour cela. Maître petit pot continua donc de cuire toujours +plus et plus fort, si bien que la bouillie ne tarda pas à déborder du +vase, puis à remplir la cuisine, puis à inonder la maison, puis la +maison d'à côté, puis une autre, puis encore une autre, puis enfin toute +la rue; et du train dont il y allait, on eût dit qu'il voulait noyer le +monde entier. + +Cela devenait d'autant plus effrayant, que personne ne savait comment +s'y prendre pour arrêter ce déluge. + +Heureusement qu'à la fin, comme il ne restait plus dans tout le village +qu'une seule maison qui ne fût pas devenue la proie de la bouillie, la +jeune fille revint et s'écria: + +--Petit pot! arrête-toi! + +Et aussitôt petit pot s'arrêta. + +Les habitants du village, qui désirèrent rentrer dans leurs maisons, +n'en durent pas moins avaler beaucoup plus de bouillie qu'ils n'en +voulaient. + +Ce conte prouve qu'on fait toujours mal ce qu'on ne sait qu'à demi. + + + + +LE LOUP ET LE RENARD. + + +Certain loup s'était fait le compagnon de certain renard, et les +moindres désirs de sa seigneurie le loup devenaient des ordres pour son +très-humble serviteur le renard, car celui-ci était le plus faible. +Aussi désirait-il de tout son coeur pouvoir se débarrasser d'un camarade +aussi gênant. + +Tout en rôdant de compagnie, ils arrivèrent un jour dans une forêt +profonde. + +--Ami à barbe rouge, lui dit le loup, mets-toi en quête de me procurer +un bon morceau; sinon, je te croque. + +Maître renard s'empressa de répondre: + +--Seigneur loup, je sais à peu de distance d'ici une étable où se +trouvent deux agneaux friands; si le coeur vous en dit, nous irons en +dérober un. + +La proposition plut au loup. En conséquence, nos deux compagnons se +dirigèrent vers la ferme indiquée; le rusé renard parvint sans peine +à dérober un des agneaux qu'il s'empressa d'apporter au loup; puis il +s'éloigna. + +Aussitôt le loup se mit en devoir de dévorer à belles dents l'innocente +bête; et quand il eut fini, ce qui ne tarda guère, ne se sentant pas +encore suffisamment repu, il se prit à penser que ce ne serait pas trop +du second agneau pour apaiser sa faim. Il se décida donc à entreprendre +lui-même cette nouvelle expédition. + +Or, comme sa seigneurie était un peu lourde, elle renversa un balai +en entrant dans l'étable, si bien que la mère du pauvre agneau poussa +aussitôt des bêlements si déchirants, que le fermier et ses garçons +accoururent en toute hâte. Maître loup passa alors un mauvais quart +d'heure: il sentit pleuvoir sur son dos une grêle de coups si drue, +qu'il eut toutes les peines du monde à se sauver en boitant, et en +hurlant de la manière la plus lamentable. + +Arrivé près du renard: + +--Tu m'as conduit dans un beau guêpier, lui dit-il; j'avais voulu +m'emparer du deuxième agneau; mais est-ce que ces paysans mal appris ne +se sont pas avisés de fondre sur moi à grands coups de bâton, ce qui m'a +réduit au fâcheux état où tu me vois. + +--Pourquoi aussi êtes-vous si insatiable? répondit le renard. + +Le jour suivant, ils se remirent en campagne, et s'adressant à son rusé +compagnon: + +--Ami à barbe rouge, lui dit le loup, mets-toi en quête de me procurer +un bon morceau, sinon je te croque. + +Maître renard s'empressa de répondre: + +--Seigneur loup, je connais une ferme dont la fermière est présentement +occupée à faire des gâteaux délicieux; si vous voulez, nous irons en +dérober quelques-uns? + +--Marche en avant, répliqua le loup. + +Ils se dirigèrent donc vers la ferme en question, et quand ils y furent +arrivés, le renard poussa des reconnaissances autour de la place qu'il +s'agissait d'enlever. Il fureta si bien, qu'il finit par découvrir +l'endroit où la ménagère cachait ses gâteaux, en déroba une +demi-douzaine, et courut les porter au loup. + +--Voilà de quoi régaler votre seigneurie, dit-il. + +Puis il s'éloigna. + +Le loup ne fit qu'une bouchée des six gâteaux qui, loin de le rassasier, +aiguillonnèrent encore son appétit. + +--Cela demanda à être goûté plus à loisir! rumina-t-il. + +En conséquence, il entra dans la ferme d'où il avait vu sortir le +renard, et parvint dans l'office où se trouvaient les gâteaux. Mais +dans son avidité, il voulut tirer à lui tout le plat qui tomba sur le +carreau, et vola en pièces en occasionnant un grand fracas. + +Attirée soudain par un tel vacarme, la fermière aperçut le loup et +appela ses gens. Ceux-ci accoururent sur-le-champ, et cette fois encore +maître loup fut rossé d'importance. + +Boitant de deux pattes et poussant des hurlements capables d'attendrir +un rocher, il rejoignit le renard dans la forêt: + +--Dans quel horrible guêpier m'as-tu de nouveau conduit? lui dit-il. Il +se trouvait là des rustres qui m'ont cassé leurs bâtons sur le dos. + +--Pourquoi votre seigneurie est-elle si insatiable? répondit le renard. + +Le lendemain, les deux compagnons se mirent pour la troisième fois en +campagne, et, bien que le loup ne pût encore marcher que clopin clopant, +s'adressant de nouveau au renard: + +--Ami à la barbe rouge, lui dit-il, mets-toi en quête de me procurer un +bon morceau; sinon je te croque. + +Le renard s'empressa de répondre. + +--Je connais un homme qui vient de saler un porc; le lard savoureux se +trouve en ce moment dans un tonneau de sa cave; si vous voulez, nous +irons en prélever notre part? + +--J'y consens, répliqua le loup, mais j'entends que nous y allions +ensemble, pour que tu puisses me prêter secours en cas de malheur. + +--De tout mon coeur, reprit le rusé renard. + +Et il se mit immédiatement en devoir de conduire le loup par une foule +de détours et de sentiers jusque dans la cave annoncée. + +Ainsi que le renard l'avait prédit, jambon et lard se trouvaient là en +abondance. Le loup fut bientôt à l'oeuvre: + +--Rien ne nous presse, dit-il, donnons-nous-en donc tout à notre aise! + +Maître renard se garda bien d'interrompre son compagnon dans ses +fonctions gloutonnes: mais quant à lui, il eut toujours l'oeil et +l'oreille au guet; de plus, chaque fois qu'il avait avalé un morceau, +il s'empressait de courir à la lucarne par laquelle ils avaient pénétré +dans la cave, afin de prendre la mesure de son ventre. + +Étonné de ce manège, le loup lui dit entre deux coups de dents. + +--Ami renard, explique-moi donc pourquoi tu perds ainsi ton temps à +courir de droite à gauche, puis à passer et à repasser par ce trou? + +--C'est pour m'assurer que personne ne vient, reprit le rusé renard. Que +votre seigneurie prenne seulement garde de se donner une indigestion. + +--Je ne sortirai d'ici, répliqua le loup, que lorsqu'il ne restera plus +rien dans le tonneau. + +Dans l'intervalle, arriva le paysan, attiré par le bruit que faisaient +les bonds du renard. Ce dernier n'eut pas plutôt aperçu notre homme, +qu'en un saut il fut hors de la cave; sa seigneurie le loup voulut le +suivre, mais par malheur, il avait tant mangé que son ventre ne put +passer par la lucarne, et qu'il y resta suspendu. Le paysan eut donc +tout le temps d'aller chercher une fourche dont il perça le pauvre loup. + +Sans sa gloutonnerie, se dit le renard, en riant dans sa barbe, je ne +serais pas encore débarrassé de cet importun compagnon. + + + + +LA CHOUETTE. + + +Il y a environ quelques siècles, lorsque les hommes n'étaient pas encore +aussi fins et aussi rusés qu'ils le sont aujourd'hui, il arriva une +singulière histoire dans je ne sais plus qu'elle petite ville, fort peu +familiarisée, comme on va le voir, avec les oiseaux nocturnes. + +A la faveur d'une nuit très-obscure, une chouette, venue d'une forêt +voisine, s'était introduite dans la grange d'un habitant de la petite +ville en question, et, quand reparut le jour, elle n'osa pas sortir de +sa cachette, par crainte des autres oiseaux qui n'auraient pas manqué de +la saluer d'un concert de cris menaçants. + +Or, il arriva que le domestique vint chercher une botte de paille dans +la grange; mais à la vue des yeux ronds et brillants de la chouette +tapie dans un coin, il fut saisi de frayeur, qu'il prit ses jambes à son +cou, et courut annoncer à son maître qu'un monstre comme il n'en avait +encore jamais vu se tenait caché dans la grange, qu'il roulait dans +ses orbites profondes des yeux terribles, et qu'à coup sûr cette bête +avalerait un homme sans cérémonie et sans difficulté. + +--Je te connais, beau masque, lui répondit son maître; s'il ne s'agit +que de faire la chasse aux merles dans la plaine, le coeur ne te manque +pas; mais aperçois-tu un pauvre coq étendu mort contre terre, avant de +t'en approcher, tu as soin de t'armer d'un bâton. Je veux aller voir +moi-même à quelle espèce de monstre nous allons avoir affaire. + +Cela dit, notre homme pénétra d'un pied hardi dans la grange, et se mit +à regarder en tous sens. + +Il n'eut pas plutôt vu de ses propres yeux l'étrange et horrible +bête, qu'il fut saisi d'un effroi pour le moins égal à celui de son +domestique. En deux bonds il fut hors de la grange, et courut prier ses +voisins de vouloir bien lui prêter aide et assistance contre un monstre +affreux et inconnu: + +--Il y va de votre propre salut, leur dit-il; car si ce terrible animal +parvient à s'évader de ma grange, c'en est fait de la ville entière! + +En moins de quelques minutes, des cris d'alarme retentirent par toutes +les rues; les habitants arrivèrent armés de piques, de fourches et de +faux, comme s'il se fût agi d'une sortie contre l'ennemi; puis enfin +parurent, en grand costume et revêtus de leur écharpe, les conseillers +de la commune avec le bourgmestre en tête. Après s'être mis en rang sur +la place, ils s'avancèrent militairement vers la grange qu'ils cernèrent +de tous côtés. Alors le plus courageux de la troupe sortit du cercle, et +se risqua à pénétrer dans la grange, la pique en avant; mais on l'en vit +ressortir aussitôt à toutes jambes, pâle comme la mort, et poussant de +grands cris. + +Deux autres bourgeois intrépides osèrent encore après lui tenter +l'aventure, mais ils ne réussirent pas mieux. + +A la fin, on vit se présenter un homme d'une stature colossale et d'une +force prodigieuse. C'était un ancien soldat qui, par sa bravoure, +s'était fait une réputation à la guerre. + +--Ce n'est pas en allant vous montrer les uns après les autres, dit-il, +que vous parviendrez à vous débarrasser du monstre; il s'agit ici +d'employer la force, mais je vois avec peine que la peur a fait de vous +autant de femmes. + +Cela dit, notre valeureux guerrier se fit apporter cuirasse, glaive et +lance, puis il s'arma en guerre. + +Chacun vantait son courage, quoique presque tous fussent persuadés qu'il +courait à une mort certaine. + +Les deux portes de la grange furent ouvertes, et l'on put voir alors la +chouette qui était allée se poser sur une poutre du milieu. Le soldat se +décida à monter à l'assaut. En conséquence, on lui apporta une échelle +qu'il plaça contre la poutre. + +Au moment où il s'apprêtait à monter, ses camarades lui crièrent en +coeur de se conduire en homme; puis, ils le recommandèrent à saint +Georges qui, chacun le sait, dompta jadis le dragon. + +Quand il fut parvenu aux trois quarts de l'échelle, la chouette qui +s'aperçut qu'on en voulait à sa noble personne, et que d'ailleurs +les clameurs de la foule avait effarouchée, ne sachant de quel côté +s'enfuir, se mit soudain à rouler de grands yeux, hérissa ses plumes, +déploya ses vastes ailes, déserra son bec hideux, et poussa trois cris +sauvages, d'une voix rauque et effrayante. + +--Frappez-la de votre lance! s'écrièrent au même instant du dehors les +bourgeois électrisés. + +--Je voudrais bien vous voir à ma place, répondit le belliqueux +aventurier; je gage qu'alors vous ne seriez pas si braves. + +Toutefois, il monta encore d'un degré sur l'échelle; après quoi, la peur +s'empara de lui, si bien qu'il lui resta tout au plus assez de force +pour redescendre jusqu'au bas. + +Dès lors, il ne se trouva plus personne pour affronter le danger. + +--Au moyen de sa seule haleine et par la fascination de son regard, +disaient-ils tous, cet horrible monstre a pénétré de son venin et blessé +à mort le plus robuste d'entre nous; à quoi nous servirait donc de nous +exposer à une mort certaine? + +D'accord sur ce point, ils tinrent conseil à l'effet de savoir ce qu'il +y avait à faire pour préserver la ville d'une ruine imminente. Pendant +longtemps tous les moyens avaient été jugés insuffisants, lorsqu'enfin +par bonheur le bourgmestre eut une idée. + +--Mon avis est, dit ce respectable citoyen, que nous dédommagions, au +nom de la commune, le propriétaire de cette grange; que nous lui payions +la valeur de tous les sacs d'orge et de blé qu'elle renferme; puis, que +nous y mettions le feu, aux quatre coins, ce qui ne coûtera la vie à +personne. Ce n'est pas dans une circonstance aussi périlleuse qu'il faut +se montrer avare des deniers publics; et d'ailleurs il s'agit ici du +salut commun. + +L'avis du bourgmestre fut adopté à l'unanimité. + +En conséquence, le feu fut mis aux quatre coins de la grange, qui +bientôt fut entièrement consumée, tandis que la chouette s'envolait par +le toit. + +Si vous doutez de la vérité de ce récit, allez sur les lieux vous en +informer vous-même. + + + + +LES TROIS FRÈRES. + + +Un vieillard avait trois fils, mais comme il ne possédait pour tout bien +qu'une maison, et que cette maison lui avait été léguée par son père, il +ne pouvait se résoudre à la vendre pour en partager le produit entre ses +enfants. Dans cette incertitude, il lui vint une bonne idée: + +--Risquez-vous par le monde, leur dit-il un jour; allez apprendre +chacun un métier qui vous fasse vivre, et, votre apprentissage terminé, +hâtez-vous de revenir; celui qui me donnera alors la preuve la plus +convaincante de son savoir-faire, héritera de ma maison. + +En conséquence, le départ des trois fils fut arrêté. Ils décidèrent +qu'ils deviendraient, l'un maréchal-ferrant, l'autre barbier, et le +troisième maître d'armes. + +Ils fixèrent ensuite un jour et une heure où ils se retrouveraient dans +la suite, pour revenir ensemble sous le toit paternel. Ces conventions +arrêtées, ils partirent. + +Or, il arriva que les trois frères eurent le bonheur de rencontrer +chacun un maître consommé dans le métier qu'ils voulaient apprendre. +C'est ainsi que notre maréchal-ferrant ne tarda pas à être chargé de +ferrer les chevaux du roi; aussi pensa-t-il dans sa barbe: + +--Mes frères seront bien habiles s'ils me disputent la maison. + +De son côté, le jeune barbier eut bientôt pour pratiques les plus grands +seigneurs de la cour, si bien qu'il se flattait aussi d'hériter de la +maison à la barbe de ses frères. + +Quant au maître d'armes, avant de connaître tous les secrets de son +art, il dut recevoir plus d'un bon coup d'estoc et de taille; mais la +récompense promise soutenait son courage, en même temps qu'il exerçait +son oeil et sa main. + +Quand l'époque fixée pour le retour fut arrivée, les trois frères se +réunirent à l'endroit convenu, puis ils regagnèrent ensemble la maison +de leur père. + +Le soir même de leur retour, tandis qu'ils étaient assis tous quatre +devant la porte, ils aperçurent un lièvre qui accourait à travers champs +de leur côté. + +--Bravo! dit le barbier, voici une pratique qui vient fort à propos pour +me fournir l'occasion de montrer mon savoir-faire! + +En prononçant ces mots, notre homme prenait savon et bassin et préparait +sa blanche mousse. + +Quand le lièvre fut parvenu à proximité, il courut à sa poursuite, le +rejoignit, et tout en galopant de concert avec le léger animal, il lui +barbouilla le nez de savon, puis d'un seul coup de raseoir il lui enleva +la moustache, sans lui faire la plus petite coupure, et sans oublier le +plus petit poil. + +--Voilà qui est travaillé! dit le père, il faudra que tes frères soient +bien habiles pour te disputer la maison. + +Quelques moments après, on vit arriver à toute bride un cheval fringant +attelé à une légère voiture. + +--Je sais vous donner un échantillon de mon adresse, dit à son tour le +maréchal-ferrant. + +A ces mots, il s'élança sur la trace du cheval, et bien que celui-ci +redoublât de vitesse, il lui enleva les quatre fers auquel il en +substitua quatre autres; et tout cela en moins d'une minute, le plus +aisément du monde et sans ralentir la course du cheval. + +--Tu es un artiste accompli, s'écria le père; tu es aussi sûr de ton +affaire, que ton frère l'est de la sienne; et je ne saurais en vérité +décider lequel de vous deux mérite le plus la maison. + +--Attendez que j'aie aussi fait mes preuves, dit alors le troisième +fils. + +La pluie commençait à tomber en ce moment. + +Notre homme tira son épée, et se mit à en décrire des cercles si +rapides au-dessus de sa tête, que pas une seule goutte d'eau ne tomba +sur lui; la pluie redoublant de force, ce fut bientôt comme si on la +versait à seaux des hauteurs du ciel. Cependant notre maître d'armes qui +s'était borné à agiter son épée toujours plus vite, demeurait à sec sous +son arme, comme s'il eût été sous un parapluie ou sous un toit. + +A cette vue, l'admiration de l'heureux père fut au comble, et il +s'écria: + +--C'est toi qui as donné la preuve d'adresse la plus étonnante; c'est à +toi que revient la maison. + +Les deux fils aînés approuvèrent cette décision, et joignirent leurs +éloges à ceux de leur père. Ensuite, comme ils s'aimaient tous trois +beaucoup, ils ne voulurent pas se séparer, et continuèrent de vivre +ensemble dans la maison paternelle, où ils exercèrent chacun leur +métier. Leur réputation d'habileté s'étendit au loin, et ils devinrent +bientôt riches. C'est ainsi qu'ils vécurent heureux et considérés +jusqu'à un âge très-avancé; et lorsqu'enfin l'aîné tomba malade et +mourut, les deux autres en prirent un tel chagrin qu'ils ne tardèrent +pas à le suivre. + +On leur rendit les derniers devoirs. Le pasteur de la commune fit +observer avec raison que trois frères qui, pendant leur vie avaient été +doués d'une si grande adresse et unis par une si touchante amitié, ne +devaient pas non plus être séparés dans la mort. En conséquence, on les +plaça tous trois dans le même tombeau. + + + + +L'AÏEUL ET LE PETIT-FILS. + + +Il y avait une fois un homme vieux, vieux comme les pierres. Ses yeux +voyaient à peine, ses oreilles n'entendaient guère, et ses genoux +chancelaient. Un jour, à table, ne pouvant plus tenir sa cuiller, il +répandit de la soupe sur la nappe, et même un peu sur sa barbe. + +Son fils et sa bru en prirent du dégoût, et désormais le vieillard +mangea seul, derrière le poêle, dans un petit plat de terre à peine +rempli. Aussi regardait-il tristement du côté de la table, et des larmes +roulaient sous ses paupières; si bien qu'un autre jour, échappant à ses +mains tremblantes, le plat se brisa sur le parquet. + +Les jeunes gens le grondèrent, et le vieillard poussa un soupir; alors +ils lui donnèrent pour manger une écuelle de bois. + +Or, un soir qu'ils soupaient à table, tandis que le bonhomme était dans +son coin, ils virent leur fils, âgé de quatre ans, assembler par terre +de petites planches. + +--Que fais-tu là? lui demandèrent-ils. + +--Une petite écuelle, répondit le garçon, pour faire manger papa et +maman quand je serai marié..... + +L'homme et la femme se regardèrent en silence...; des larmes leur +vinrent aux yeux. Ils rappelèrent entre eux l'aïeul qui ne quitta plus +la table de famille. + + + + +LES TROIS FAINÉANTS. + + +Un roi avait trois fils qu'il aimait également, et il ne savait auquel +d'entre eux laisser sa couronne. Lorsqu'il se sentit près de mourir, il +les fit venir, et leur dit: + +--Mes chers enfants, il est temps que je vous fasse connaître ma +dernière volonté: j'ai décidé que celui d'entre vous qui serait le plus +fainéant, hériterait de mes états. + +A ces mots, l'aîné prenant la parole: + +--C'est donc à moi, mon père, dit-il, que revient votre sceptre; car je +suis tellement fainéant, que, le soir, j'ai beau tomber de fatigue et de +sommeil, je n'ai pas le courage de fermer mes yeux pour dormir. + +Le cadet dit à son tour: + +--C'est donc à moi, mon père, qu'appartient votre couronne, car je suis +si fainéant, que lorsque je me trouve assis devant le feu, et que je +sens la flamme me brûler les jambes, j'aime mieux les laisser rôtir, que +de faire un mouvement pour les retirer. + +Le troisième reprit: + +--Mon père, personne plus que moi n'a droit à vous succéder, car telle +est ma fainéantise que si j'étais condamné à être pendu, que j'eusse +déjà la corde autour du cou, et qu'au moment d'être étranglé, que +quelqu'un me tendit un couteau pour couper la corde, je préférerais +subir mon triste sort plutôt que de me déranger pour prendre ce couteau. + +Le roi répondit aussitôt; + +--C'est à toi que revient ma couronne. + + + + +LE CLOU. + + +Un marchand avait fait de bonnes affaires à la foire; il avait vendu +toutes ses marchandises, et bien garni son sac de monnaies d'or et +d'argent. Il s'était mis en route vers sa demeure où il désirait arriver +ce même jour encore avant la tombée de la nuit. Il cheminait donc à +cheval, son lourd portemanteau solidement attaché derrière la selle. +Vers l'heure du dîner, il fit halte dans une ville, et lorsqu'il voulut +se remettre en route, le valet d'écurie, qui lui amena son cheval, lui +dit: + +--Monsieur ne sait pas sans doute qu'il manque un clou au fer gauche de +derrière son cheval. + +--Ne t'en inquiète pas, répondit le marchand, le fer n'en tiendra pas +moins pendant les six lieues au plus qu'il reste à faire. Je suis +pressé. + +Vers l'heure du goûter, il s'arrêta de nouveau pour faire donner +l'avoine à sa monture. Le garçon d'écurie ne tarda pas à venir le +trouver dans l'auberge. + +--Monsieur ne sait pas, sans doute, lui dit-il, qu'il manque un fer +au pied gauche de derrière de son cheval. Dois-je le conduire chez le +maréchal? + +--Ne t'en inquiète pas, répondit le marchand, pour une couple de lieues +qu'il me reste à faire, mon cheval se passera bien de ce fer. Je suis +pressé. + +Il se remit en route. Mais bientôt après le cheval boita; il n'y avait +pas longtemps qu'il boitait, lorsqu'il commença à trébucher; il eut +à peine trébuché deux ou trois fois, qu'il s'abattit et se cassa une +jambe. Le marchand fut obligé de laisser là son cheval gisant, de +déboucler son portemanteau, de le placer sur son dos et de regagner à +pied son logis, où il n'arriva que très avant dans la nuit. + +C'est pourtant ce maudit clou que j'ai négligé de faire remettre, qui a +été cause de tout mon malheur, pensait-il en marchant d'un air sombre. + + + + +LE PETIT PATRE. + + +Un petit pâtre s'était rendu célèbre par la sagesse avec laquelle il +répondait aux questions qui lui étaient adressées. Le bruit de sa +réputation parvint jusqu'aux oreilles du roi qui n'en voulut rien +croire, fit venir le petit garçon, et lui dit: + +--Si tu parviens à répondre aux questions que je vais te poser, je te +regarderai désormais comme mon fils, et tu habiteras près de moi dans +mon palais. + +--Sire, quelles sont ces trois questions? demanda le jeune pâtre. + +--Voici d'abord la première, reprit le roi: Combien de gouttes d'eau y +a-t-il dans la mer? + +Le petit pâtre répondit: + +--Sire, commencez par faire boucher tous les fleuves et les rivières de +la terre, de manière qu'il n'en coule plus une seule goutte d'eau dans +la mer jusqu'à ce que j'aie fait mon calcul; alors je vous dirai combien +la mer renferme de gouttes. + +Le roi reprit: + +--Ma seconde question est celle-ci: Combien y a-t-il d'étoiles dans le +ciel? + +Le petit pâtre répondit: + +--Sire, donnez-moi une grande feuille de papier blanc. + +Puis le jeune garçon fit avec une plume un si grand nombre de petits +points serrés sur toute la surface du papier, et si fins, qu'on les +apercevait à peine et qu'il était de toute impossibilité de les compter; +rien qu'à vouloir l'essayer, les yeux étaient éblouis. Cette besogne +terminée, il dit au roi: + +--Il y a autant d'étoiles dans le ciel, que de points sur cette feuille +de papier; daignez les compter. + +Personne n'y put réussir. + +Le roi prenant de nouveau la parole: + +--Ma troisième question a pour but de savoir de combien de secondes se +compose l'éternité. + +Le jeune pâtre répondit: + +--Au delà de la Poméranie se trouve la montagne de diamant. Cette +montagne a une lieue de hauteur, une lieue de largeur et une lieue de +profondeur. Tous les cent ans, un oiseau vient s'y poser, gratte la +montagne avec son bec et enlève une parcelle de diamant; quand il aura +de la sorte fait disparaître le mont tout entier, la première seconde de +l'éternité sera écoulée. + +Le roi repartit: + +--Tu as répondu comme un sage à mes trois questions; désormais tu +resteras près de moi dans mon palais, et je te regarderai comme mon +fils. + + + + +LE PAYSAN ET LE DIABLE. + + +Il y avait une fois un paysan adroit et rusé, dont les bons tours +étaient connus à plusieurs lieues à la ronde. La plus plaisante de ses +malices est celle à laquelle le diable lui-même se laissa prendre, à sa +grande confusion. + +Un soir que notre paysan se disposait à regagner son logis, après avoir +labouré son champ pendant une bonne partie de la journée, il aperçut, +au milieu des sillons qu'il avait tracés, un petit tas de charbons +embrasés. + +Il s'en approcha plein d'étonnement, et vit un petit diable tout noir, +qui était assis au milieu des braises ardentes. + +--Il me semble que tu es assis sur ton trésor, lui dit le paysan. + +--Tu devines juste, répondit le diable, sur mon trésor qui contient plus +d'or et d'argent que tu n'en as vu depuis que tu es au monde. + +--Ce trésor se trouve dans mon champ; en conséquence, il m'appartient, +reprit le paysan. + +--Il est à toi, repartit le diable, si pendant deux années tu consens +à partager ta récolte avec moi: j'ai assez d'argent comme cela, je +désirerais maintenant posséder quelques fruits de la terre. + +Le paysan accepta le marché. + +--Pour éviter toute contestation lorsque viendra le partage, ajouta +le rustre matois, il sera entendu que tout ce qui sera sur terre +t'appartiendra; à moi, au contraire, tout ce qui sera au-dessous du sol. + +Le diable souscrivit volontiers à ces conditions. Cependant notre rusé +paysan sema tout son champ de raves. Quand l'époque de la récolte fut +arrivée, le diable se présenta et voulut emporter sa part du produit, +mais il ne trouva que des feuilles jaunes et flétries. Quant au paysan, +il déterra tout joyeux ses raves. + +--L'avantage a été pour toi cette fois-ci, dit le diable, mais la fois +prochaine ce sera mon tour. J'entends qu'à la future récolte ce qui se +trouvera sous terre m'appartienne; à toi, au contraire, ce qui sera +au-dessus du sol. + +--C'est dit, répondit le paysan. + +Cependant quand le temps des semailles fut venu, le paysan sema, non +plus des raves, mais du froment. La moisson étant mûre, notre rusé +compère retourna au champ et coupa au pied les tiges des épis, si bien +que lorsque le diable arriva à son tour, il ne trouva plus que les +pointes de la paille et les racines. Dans sa rage et sa confusion, il +alla se cacher au fond d'un abîme. + +C'est ainsi qu'il faut berner les renards, dit le paysan, en allant +ramasser son trésor. + + + + +LES TROIS VIEUX. + + +Le nouveau pasteur du village d'Oest, passant un jour devant une ferme +dépendante de sa commune, mais située à l'écart au milieu des champs, +aperçut, assis sur un banc de pierre auprès de la porte, un vieillard en +cheveux blancs qui pleurait à chaudes larmes. + +--Qu'avez-vous donc, pour vous désoler ainsi? lui demanda avec intérêt +le bon pasteur. + +--Hélas! répondit en sanglotant le vieillard, je pleure parce que mon +père m'a battu! + +Ces paroles, comme bien on pense, excitèrent au plus haut point +l'étonnement du vénérable pasteur. Il se hâta de descendre de cheval, et +d'entrer dans la maison. A peine franchissait-il le seuil, qu'il aperçut +un autre vieillard beaucoup plus âgé que le premier, et dont les traits +annonçaient une agitation violente. + +--Qui peut vous émouvoir ainsi, mon père? lui demanda avec intérêt le +bon pasteur. + +--Ne m'en parlez pas! répondit le vieillard encore tout tremblant de +colère! est-ce que mon étourdi de fils n'a pas eu la maladresse de faire +tomber mon père! + +Pour le coup, le bon pasteur ne voulait point croire ses oreilles, mais +il dut bien se rendre au témoignage de ses yeux qui, en se tournant +vers la cheminée, aperçurent assis dans un fauteuil au bord du feu un +troisième vieillard au dos tout voûté par l'âge mais d'un air encore +vigoureux. + +--A coup sûr, se dit le pasteur, ces hommes-là sont de la race des +patriarches! ils n'auront pas fait d'excès dans leur jeunesse! + + + + +LE LINCEUL. + + +Une femme avait un fils âgé de sept ans. Cet enfant était si beau et si +bon, qu'on ne pouvait le voir sans l'aimer; aussi était-il plus cher à +sa mère que le monde entier. + +Il arriva que le petit garçon tomba tout-à-coup malade et que le bon +Dieu le rappela à lui. + +La pauvre mère fut inconsolable et passa les jours et les nuits à +pleurer. + +Peu de temps après qu'on l'eut mis en terre, l'enfant apparut, pendant +la nuit, à la même place où il avait coutume de s'asseoir et de jouer +lorsqu'il était encore en vie. Voyant sa mère pleurer, il fondit +lui-même en larmes; et quand vint le jour, il avait disparu. + +Cependant, comme la malheureuse mère ne mettait point de terme à ses +pleurs, l'enfant vint une nuit dans le blanc linceul où il avait été +enseveli et avec sa couronne de mort sur la tête; il s'assit sur le lit, +aux pieds de sa mère, et lui dit: + +--Hélas! ma bonne mère, cesse de murmurer contre les décrets de Dieu, +cesse de pleurer, sans quoi il me sera impossible de dormir dans mon +cercueil, car mon linceul est tout mouillé de tes larmes, qui retombent +sur lui. + +Ces paroles effrayèrent la pauvre femme, qui dès-lors arrêta ses pleurs. + +La nuit suivante, l'enfant revint de nouveau, portant dans la main une +petite lumière. Il dit à sa mère: + +--Tu le vois, mon linceul est déjà sec et j'ai trouvé le repos dans ma +tombe. + +Alors la malheureuse mère offrit à Dieu sa douleur, la supporta +désormais avec calme et patience; et l'enfant ne revint plus. + +Il dormait maintenant dans son lit souterrain. + + + + +LA MORT LA PLUS DOUCE POUR LES CRIMINELS. + + +On a cru longtemps que c'était la mort instantanée. On s'est trompé. +Voici qui le prouvera. + +Un homme qui naguère avait rendu de grands services à sa patrie, et qui, +par conséquent, était bien noté près du prince, eut le malheur, dans un +moment d'égarement et de passion, de commettre un crime par suite duquel +il fut jugé et condamné à mort. Prières et supplications n'y purent +rien: on décida qu'il subirait son arrêt. Toutefois, eu égard à ses +bons antécédents le prince lui laissa le choix de son genre de mort. En +conséquence, l'huissier criminel alla le trouver dans sa prison et lui +dit: + +--Le prince qui se souvient de vos anciens services, veut vous accorder +une faveur: il a donc décidé qu'on vous laisserait le choix de votre +genre de mort. Souvenez-vous seulement d'une chose, c'est qu'il faut que +vous mouriez. + +Notre homme répondit: + +--Puisqu'il est entendu que je dois mourir, tout en déplorant la rigueur +d'un destin cruel, je vous avouerai franchement que mourir de vieillesse +m'a toujours paru la mort la plus douce; aussi est-ce pour cette mort-là +que je me décide, puisque le prince a la bonté de me permettre de +choisir. + +On eut beau lui faire tous les raisonnements du monde, rien n'ébranla +son opinion; comme le prince avait donné sa parole, et qu'il n'était +pas homme à y manquer, on se vit donc forcé de rendre la liberté au +condamné, et d'attendre que la vieillesse se chargeât de mettre à +exécution l'arrêt porté contre lui. + + + + +LE CHOIX D'UNE FEMME. + + +Un jeune paysan désirait se marier. Il connaissait trois soeurs +également belles, si bien qu'il était embarrassé de savoir sur laquelle +des trois il ferait tomber son choix. Il demanda conseil à sa mère, qui +lui dit: + +--Invite-les toutes les trois à une petite collation, et aie soin de +placer du fromage sur la table; puis observe attentivement de quelle +manière elles le couperont. + +Le jeune homme fit comme sa mère lui avait dit. + +La première des trois soeurs enleva son morceau de fromage avec la +croûte. + +La seconde s'empressa de séparer la croûte de son morceau; mais dans +son empressement elle en coupa la croûte, de telle sorte, qu'il y resta +encore beaucoup de fromage. + +La troisième détacha la croûte avec soin, si bien qu'elle ne rejeta de +son morceau ni trop, ni trop peu. + +Le jeune paysan raconta à sa mère le résultat de ses observations. + +--C'est la troisième qu'il te faut prendre pour femme, lui dit-elle. + +Il suivit ce conseil, et fut un mari heureux et content. + + + + +LE MEILLEUR SOUHAIT. + + +Trois joyeux compagnons étaient attablés à l'auberge de l'Agneau, +à Kehl, mangeant et buvant; et tandis qu'ils vidaient une dernière +bouteille, ils se mirent bientôt à bavarder à faire tort et à travers, +puis enfin à des souhaits. Il fut décidé que chacun formerait un voeu: +celui qui émettrait le meilleur souhait, devait être dispensé de payer +son écot. + +Le premier prenant la parole: + +--Je souhaite donc, dit-il, que tous les fossés des fortifications de +Strasbourg et de Kehl soient remplis de fines aiguilles, et que chacune +de ces aiguilles soit placée entre les doigts agiles d'un tailleur, et +que chacun de ces doigts soit occupé du matin au soir pendant une année, +à me confectionner des sacs de la capacité d'un hectolitre; et si +alors tous ces sacs se trouvaient pleins de doubles doublons à moi +appartenant, je m'estimerais satisfait. + +Le second dit à son tour: + +--Moi, je voudrais que la cathédrale de Strasbourg tout entière, fût +remplie jusqu'à la pointe de son clocher de lettres de change à mon +ordre, écrites sur le papier le plus fin, que chacune de ces lettres de +change représentât une valeur égale au contenu de tous tes sacs à la +fois, et que le tout m'appartînt. + +--Et moi, reprit le troisième, je voudrais que vos deux souhaits +s'accomplissent, qu'ensuite vous fussiez le plus tôt possible deux +grands saints dans le ciel, et que je fusse votre seul héritier. + +Ce fut le troisième qui sortit de l'auberge sans payer l'écot. + + + + +FIN + + + + +TABLE + + +Le loup et l'homme. + +Le violon merveilleux. + +Le renard et les oies. + +Le renard et le chat. + +Le soleil qui rend témoignage. + +Le docteur universel. + +La douce bouillie. + +Le loup et le renard. + +La chouette. + +Les trois frères. + +L'aïeul et le petit-fils. + +Les trois fainéants. + +Le clou. + +Le petit pâtre. + +Le paysan et le diable. + +Les trois vieux. + +Le linceul. + +La mort la plus douce pour les criminels. + +Le choix d'une femme. + +Le meilleur souhait. + + +FIN DE LA TABLE. + + + + + + + + +End of Project Gutenberg's Contes choisis de la famille, by Les frères Grimm + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12250 *** |
